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Notice complète:

Titre : Revue française de psychanalyse : organe officiel de la Société psychanalytique de Paris

Auteur : Société psychanalytique de Paris. Auteur du texte

Éditeur : G. Doin et Cie (Paris)

Éditeur : Presses universitaires de France (Paris)

Date d'édition : 1974-03

Type : texte

Type : publication en série imprimée

Langue : français

Format : Nombre total de vues : 73850

Description : mars 1974

Description : 1974/03 (T38,N2)-1974/06 (T38,N3).

Description : Collection numérique : Arts de la marionnette

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k5446306f

Source : Bibliothèque Sigmund Freud, 8-T-1162

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34349182w

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 01/12/2010

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REVUE

FRANÇAISE DE

PSYCHANALYSE

2-3

REVUE BIMESTRIELLE TOME XXXVIII - MARS-JUIN 1974

CONSTRUCTIONS RECONSTRUCTIONS

A PROPOS DE

LA CONSTRUCTION DE L'ESPACE

ANALYTIQUE

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

PUBLIÉE SOUS L'ÉGIDE DE LA SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUE DE PARIS Société constituante de l'Association Psychanalytique Internationale

COMITÉ DE DIRECTION

lise Barande Maurice Bénassy Denise Braunschweig J. Chasseguet-Smirgel René Dlatkine Jacques Gendrot

Jean Kestenberg Serge Lebovici Pierre Mâle Jean Mallet Pierre Marty S. Nacht

Francis Pasche Julien Rouart Henri Sauguet t R. de Saussure Marc Schlumberger S. A. Shentoub

DIRECTEURS

Christian David

Michel de M'Uzan Serge Viderman

SECRÉTAIRE DE LA RÉDACTION

Jacqueline Adamov

ADMINISTRATION

Presses Universitaires de France, 108, bd Saint-Germain, Paris VIe

ABONNEMENTS

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12, rue Jean-de-Beauvais, Paris Ve. Tél. 033-48-03. C.C.P. Paris 1302-69

Abonnements annuels (1974) : six numéros dont un numéro spécial contenant les rapports du Congrès des Psychanalystes de langues romanes :

France 120 F

Etranger 130 F

Prix du présent numéro F

Les manuscrits et la correspondance concernant la revue doivent être adressés à la Revue française de psychanalyse, 187, rue Saint-Jacques, 75005 Paris.

Les demandes en duplicata des numéros non arrivés à destination ne pourront être admises que dans les quinze jours qui suivront la réception du numéro suivant.

Cliché couverture :

Torse de sphinx allé

(VIe s. av. J.-C.)

Musée de l'Acropole, Athènes

(Photo Boudot-Lamotte.)


CONSTRUCTIONS ET RECONSTRUCTIONS EN PSYCHANALYSE

DISCUSSION AUTOUR DE

LA CONSTRUCTION DE L'ESPACE ANALYTIQUE

de Serge VIDERMAN

COLLOQUE

de la Société psychanalytique de Paris

Francis PASCHE, Le passé recomposé 171

Janine CHASSEGUET-SMIRGEL, Brèves réflexions critiques sur la construction en analyse vue dans la perspective de Serge

Viderman 183

Julien ROUART, De l'après-coup traumatique de la séduction à

Paprès-coup constructif de l'analyse 197

Colette CHILAND, Dans une lumière nouvelle à la faveur d'une

rencontre 213

Jean GILLIBERT, Les limites de la reconstruction sémantique 217

S. A. SHENTOUB, Notes sur la construction « comme si » de l'espace

analytique et des vérités du transfert 233

Nicolas ABRAHAM et Maria TOROK, Note pour ce colloque : l' « étendue » de l'appareil psychique et l'espace de la psychanalyse 239

Jacqueline COSNIER, Construction, reconstruction, création 241

Jacques CAÏN, Intervention 253

Jean BEGOIN, La réalité psychique et le sens commun 257

Jean COURNUT, L'empereur et l'architecte 267

Jean GUILLAUMIN, Construction et réalité dans l'analyse 271

Robert BARANDE, Construire, dit-il 297

Christian DAVID, Un nouvel esprit psychanalytique 305

Michel FAIN, A propos d'un souvenir d'enfance de Léonard de

Vinci 315

Serge VIDERMAN, La bouteille à la mer 323

REV. FR. PSYCHANAL. 12


I70 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 2-3-I974

XXVIIIe CONGRÈS INTERNATIONAL DE PSYCHANALYSE

Léo RANGELL, Message présidentiel, juillet 19J3 : une perspective

psychanalytique menant au syndrome du compromis d'intégrité 385

Evelyne KESTEMBERG, Quelques propos sur l'état de la psychanalyse

en France 405

*

TRADUCTIONS

Alfred ADLER, La pulsion d'agression dans la vie et dans la névrose 417

NOTES CLINIQUES

Julien BIGRAS, Firmin s'en va-t-en guerre... ne sait quand reviendra 427 Claudie CACHARD, Ni plus, ni moins 443

*

RÉFLEXIONS CRITIQUES

Claude GIRARD, L'Enfant de ça (J.-L. Donnet et A. Green)... 455

*

LES LIVRES

Serge LEBOVICI, Traumatisme, croissance et personnalité (Ph. Greenacre)

Greenacre)

Jean-Paul CHARTIER3 Personne et psychose (Salomon Resnik) ... 475 Georges MAUCO, Les parents ne sont pas responsables des névroses

de leurs enfants (Ed. Bergler) 481

Roland JACCARD, Politique et parricide dans L'Interprétation des

rêves de Freud 483

*

REVUE DES REVUES

Psychoanalytic Quarterly (J. Fénelon) 485

Psychosomatic Medicine (P. Wiener) 494

*

Société psychanalytique de Paris 497


FRANCIS PASCHE

LE PASSE RECOMPOSE (1)

« Nous recherchons... le tableau des années oubliées. »

S. FREUD.

Nous croyons, nous aussi, que, tout au long de la cure, « ce que nous recherchons c'est le tableau des années oubliées, il devra (ce tableau) être en même temps digne de foi et complet pour l'essentiel » (2). Ce programme peut paraître ambitieux, voire utopique, il doit rester néanmoins, selon nous, le schème directeur de notre action.

Ce tableau des années oubliées n'est évidemment qu'un fragment de notre réalité psychique. Il convient alors de se demander de quoi celle-ci est faite, et s'il se conserve en elle de quoi reconstituer ce tableau. Déclarons d'emblée que nous sommes enclins à reconnaître à cette réalité quelque existence, et décidés à ne pas la réduire aux schèmes fantasmatiques. Elle est faite aussi de désirs, de sentiments, d'affects, où s'éprouve un sujet, et qui sont enracinés dans le corps. Elle est faite également d'images visuelles, auditives (verbales et non verbales), tactiles, olfactives, gustatives, cénesthésiques, kinesthésiques, etc., qui sont des souvenirs d'origine subjective ou des souvenirs de perceptions. Ceux-ci représentent la réalité du dehors, ceux-là la réalité interne.

Les images les plus anciennes ont été enregistrées par un Moiréalité antérieur au Moi-plaisir purifié (3). Elles ont conservé leur configuration primitive parce que le refoulement primaire a mis à l'abri l'ensemble qu'elles composaient. Ajoutons que les désirs, les affects, leurs investissements restent liés à elles et définitivement marqués par elles.

Nous nous demanderons plus loin si ce cliché fidèle est définitive(1)

définitive(1) texte est un complément à Répétition, fantasme et réalité écrit en collaboration avec Michel RENARD.

(2) La construction en analyse.

(3) Mètapsychologie : « Ainsi le Moi-réalité débutant qui, au moyen d'un bon indice objectif, est parvenu à distinguer l'intérieur de l'extérieur, se mue en un Moi-plaisir purifié qui place au-dessus de tous les autres le caractère de plaisir. »


172 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 2-3-I974

ment perdu mais que reste-t-il de ce qui n'a pas été ainsi mis à l'abri ?

L'établissement du Moi-plaisir purifié, l'impérieuse mise en forme des expériences par les schèmes originaires, les ruses du désir traqué par la censure vont-ils rendre vaine toute reconstitution du tableau des années oubliées ?

Le jeu ultérieur d'introjection et de projection pour établir et préserver le Moi-plaisir altère, certes, les représentations des deux réalités en les intervertissant en partie, mais après qu'elles aient été appréhendées à leur juste place, car projection et introjection se font à partir de la situation réelle respective du sujet et de l'objet, laquelle a dû être tout d'abord perçue à un certain niveau de conscience. Autrement dit si leur configuration n'a pas été conservée en apparence, elle a dû, tout d'abord, être appréhendée sans trop d'erreur. Par la suite, la fonction du Moi-réalité antérieur ne disparaît pas, le souvenir (la trace) de l'origine de la projection et de l'introjection ne s'efface pas, ainsi elles peuvent être corrigées ultérieurement ; cette remise en place n'est-elle pas l'un des résultats attendus de l'analyse ?

Les schèmes innés (fantasmes originaires) qui cherchent à prendre corps en s'emparant des images survenues se heurtent à la résistance des formes imprimées par le monde extérieur. Ce conflit n'élimine pas ces formes, elles subsistent plus ou moins rompues. Par contre, dans la mesure où la réalité offre à ces schèmes une concrétisation adéquate (spectacle, ou audition, de coïts et de luttes érotisées, ablation effective d'organe), ils fixent en quelque sorte les « impressions d'enfance » en les structurant, en même temps qu'ils se protègent « d'être détruits par le cours ultérieur du développement » (1).

Mais les transformations les plus évidentes du matériau primitif sont dues au conflit entre les forces de censure (issues du Moi et du Surmoi) et le Ça, qu'elles s'appliquent à contenir et à réduire au silence, alors qu'il ne cesse de tendre à s'exprimer et à s'assouvir. Sous l'action de ce conflit des groupes d'images se défont, des combinaisons nouvelles se forment et se contractent (condensation), des investissements glissent d'une représentation à l'autre (déplacement, symbolisation), d'autres, restant fixés à leurs premières images, changent d'intensité et de qualité (idéalisation, contre-idéalisation). Nous savons d'expérience combien ces remaniements sont profonds, mais cela ne doit pas nous faire oublier que notre foi en la réversibilité de ces opérations est la condition même de notre pratique. En tout cas cela ne nous pousse guère à

(1) L'homme aux loups.


LE PASSE RECOMPOSE 173

minimiser l'existence, toute autre que potentielle, de ce que le sujet porte en lui, ni l'activité qu'il lui a fallu déployer pour se construire tel qu'il se présente à nous.

Nous ne nous trouvons pas en effet devant un magma de virtualités sans forme et sans nom, scellant un refoulé primaire à tout jamais inaccessible et avec lequel il n'aurait rien de commun. Même si le psychanalyste professe une théorie contraire, il croit pouvoir retrouver « le tableau des années oubliées » car il postule l'obstination du Ça, autrement dit l'existence de la compulsion de répétition.

En effet, celle-ci ne concerne pas seulement la motion pulsionnelle, le désir et les fantasmes originaires, elle concerne aussi les « premières impressions de l'enfance » auxquelles ils sont fixés. Cette trace mnésique refoulée ( refoulement primaire), avec l'investissement qu'elle marque, tendra donc à se manifester sans cesse. On sait que, faute d'y parvenir, elle produit des dérivés (rejetons) qui lui ressemblent et que, de plus, elle attire (refoulement secondaire) des représentations plus ou moins conscientes, plus ou moins perçues, qui lui ressemblent également, ou qui ressemblent à l'un de ses éléments, car c'est selon ces critères qu'elle les choisit. Le contenu du refoulement secondaire ne peut être opposé trop carrément au refoulé primaire.

Ainsi non seulement le désir exprimé et l'affect ressenti peuvent être reconnus dans les associations fournies, mais l'objet et son environnement tels que la réalité les a présentés autrefois, ou plus exactement tels qu'ils ont été enregistrés, sont figurés dans ces rejetons et dans ces représentations refoulées secondairement.

Le refoulé primaire est donc plus que relativement accessible, plus qu'entrevu quand les rejetons et le refoulé secondaire dégagés sont assez proches des traces mnésiques primitives.

Il y a du Même dans la psyché, la compulsion de répétition en est garante et c'est grâce à elle que de proche en proche l'inconscient se découvre très partiellement, mais enfin se découvre. Ainsi, si l'inconscient nous apparaît c'est aussi qu'il se montre, de cette présentation il est l'agent. Présentation sous forme de dérivés, de symboles, en cela il y a bien activité créatrice en analyse mais elle est presque tout entière du côté du sujet.

Si Melanie Klein a pu comprendre que le récipient dessiné par l'enfant est le ventre de la mère, les billes qu'il contient, les frères et les soeurs indésirables, et le couvercle fortement appliqué, son désir, c'est parce que l'enfant reculant devant la prise de conscience de sa jalousie a voulu (à un niveau inconscient) assouvir symboliquement


174 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 2-3-I974

son désir tout en le rendant méconnaissable. Melanie Klein n'a rien créé, elle a deviné le sens d'une création, tout entière imputable à l'inconscient de l'enfant. Son talent est dans sa clairvoyance exceptionnelle, dans une sorte d'extra-lucidité mais ceci implique qu'il y avait quelque chose à voir devant elle, qui existait déjà. Certes cette création a été fugace, il fallait la saisir au vol et la situation de transfert l'a favorisée, peut-être provoquée. De plus, la verbalisation par l'analyste, comme le souligne R. Diatkine, l'a rendue féconde en permettant une restructuration de l'inconscient. Toutefois, la parole de l'analyste n'aura pas été davantage que l'énoncé d'une perception pénétrante et c'est l'inconscient du sujet qui effectuera sa propre restructuration.

D'ailleurs l'analyste loin d'imposer ses schèmes, ne doit-il précéder du moins possible l'analysé dans la découverte de ses procès et l'idéal ne serait-il pas qu'il n'ait même pas à ouvrir la bouche, tant l'insight serait proche de l'interprétation à faire ?

Il s'agit de la lecture difficile d'un grimoire surchargé et raturé mais auquel il ne manque rien, si ce n'est la compréhension de ses signes. Il s'agit d'un décodage, mais si nous détenons la grille, nous n'apportons pas le texte avec nous, c'est l'analysé qui nous le présente et c'est bien le sien.

Texte... est-ce assez dire ? En réalité nous avons affaire à une sorte de chair, avec ses formes, sa texture, ses opacités, ses épaisseurs : structures fines et structures macroscopiques tissées selon les deux instincts. Mais c'est la compulsion de répétition qui fait subsister cet organisme dans sa forme, qui s'efforce de le faire persister identique à lui-même, et de le ramener à son état antérieur quand il change, de perpétuer désirs et affects fixés aux expériences premières. Elle en soutient ainsi l'existence, mais elle le fige. Or ce sont ces expériences, composant le tableau des années oubliées, que la psychanalyse se propose de rechercher. Cela ne peut se faire sans jouer en quelque sorte la répétition contre elle-même : l'utiliser à la fois pour créer le transfert et comme « indéniable tendance à rétablir dans son intégralité la représentation refoulée » et puis, en faisant prendre conscience du souvenir enfoui, la mettre en échec. Le combat contre la compulsion de répétition se déroule en somme autour des expériences refoulées, il nous faut préciser la nature de celles-ci.

Pour les définir le terme de traumatisme qui évoque : accident, danger, blessure, nous paraît trop restrictif; l'expression freudienne « premières impressions de l'enfance » dans sa généralité nous satisfait davantage. Il y a en effet quelque chose de commun entre toutes les


LE PASSE RECOMPOSE 175

expériences précoces dont la signification appréhendée à un niveau infraconscient, ou pressentie, mobilise, ou doit mobiliser dans l'avenir, une grande quantité d'énergie sans que le degré de maturation du système P.C. permette une prise de conscience suffisante pour en assurer la décharge. La trace mnésique de cette expérience avec son quantum d'énergie reste donc un corps étranger. Nous sommes ici en présence d'un phénomène très général, indiffèrent à la qualité de l'investissement : peur, agressivité, ou amour, donc aussi bien l'objet aimé que l'on cherche à retrouver (1), « l'empreinte » au sens des éthologistes, tel personnage effrayant ou tel événement banal qui se trouve consonner avec un fantasme.

Tout ce qui venant du dehors a été très investi sans avoir pu être secondairement intégré est tombé sous le coup du refoulement primaire. De ce fait il est conservé (trace et charge afférente), et tend essentiellement, éperonné par la compulsion de répétition, à retrouver au-dehors la réalité externe qui fut celle de ce passé, comme, au-dedans, le désir ou la crainte d'alors et les affects concomitants. La compulsion de répétition, quand elle le peut, ne se paie ni de mots, ni d'images, elle ne lâche pas facilement la proie du réel pour l'ombre des représentations. Ainsi des expériences qui sont à l'origine d'un masochisme moral resteront d'autant plus inconscientes que le sujet aura pu organiser sa vie avec des partenaires sadiques, ou même susciter dans un entourage peu prédisposé des attitudes sadiques. Le retournement en son contraire, l'échange des rôles, atteint presque aussi bien son but, car il faut avant tout que la même situation soit reproduite, que la même scène soit jouée de la même façon avec un partenaire objectivement identique par ses traits essentiels à l'objet primitif. Là se mesure la puissance de la compulsion de répétition, autrement dit du destin.

Mais la compulsion de répétition ne parvient pas toujours à ses fins, si la frustration interne (2), ce que le sujet se refuse, en contrarie l'exercice. Les diverses instances de répression et de préservation s'opposent à ce qu'elle se satisfasse dans la mesure où les désirs qu'elle prend en charge sont dangereux ou coupables, aussi doit-elle se contenter du pis-aller des représentations, former des dérivés (rejetons), attirer dans l'inconscient (refoulement secondaire) des images dont la forme et la signification sont aussi proches que possible des éléments de

(1) La négation.

(2) Voir le Vocabulaire de la psychanalyse par J. LAPLANCHE et J.-B. PONTALIS, à l'article " Frustration ».


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l'expérience première. C'est à partir de ces représentations que s'édifient souvenirs-écrans, rêves, rêveries et symptômes.

Mais la frustration externe, que l'on s'efforce de porter dans la psychanalyse classique à son plus haut degré de pureté (1), dans la mesure où son observance constitue l'un des principaux articles de la loi qui régit le processus de la cure et qui, à vrai dire, le rend possible, entrave l'action de la compulsion de répétition de façon plus radicale.

L'issue que le monde extérieur offrait ainsi à la compulsion de répétition quand celle-ci ne se heurtait qu'à la frustration interne lui est refusée, et, si la névrose de transfert a pu s'établir, l'analysé renoncera aussi en partie aux passages à l'acte et aux transferts latéraux.

C'est la perception vraie de notre réserve et de notre quasi-imperceptibilité, le vide objectai partiel (2) que nous nous appliquons à creuser qui mettent en demeure la compulsion de répétition de se contenter d'affects et d'images :

— le transfert dont elle garantit la ressemblance avec les désirs inscrits dans les fantasmes infantiles ;

— les représentations-souvenirs qu'elle doit puiser dans son propre fond, dans l'inconscient, par un processus analogue à celui de la réalisation hallucinatoire du désir. L'un et l'autre donnant à la relation ainsi recréée une relative mais indéniable authenticité historique.

Ainsi le sujet nous prend pour son père, sa mère, etc. Mais nous ne le sommes pas, contrairement à sa femme, ses amis, etc., c'est-à-dire que nous ne nous comportons pas comme eux, que cela leur soit naturel ou qu'il soit parvenu à les rendre objectivement tels. Il lui faut donc imaginer grâce à notre insuffisante figurabilité et à notre abstinence, le second segment de la relation désir (ou crainte)-réalité. Au Heu de retrouver celle-ci, il lui faut la représenter, décoller en quelque sorte son image du lieu secret où elle restait enfouie, elle peut donc être considérée et, dès qu'elle n'est plus prise pour une perception, reportée du hic et nunc dans le passé, remise à sa place et avec elle les investissements et le schème fantasmatique qui y étaient accrochés. Pour

(1) Nous ne nions pas la réalité de l'analyste et avons montré ailleurs avec Michel Renard son importance. Mais ce qui nous semble opportun de souligner est qu'elle soit refusée et occultée autant que faire se peut ; cette réserve étant prescrite par une loi à laquelle analyste et analysé soient assujettis.

(2) Il doit subsister un certain regard et la bienveillance (voir Répétition, fantasme et réalité, F. PASCHE et M. RENARD).


LE PASSE RECOMPOSE 177

tout dire : ce souvenir devient conscient. La résistance par le transfert n'est pas seulement due à la crainte d'être confronté avec des désirs interdits ou des expériences douloureuses, mais aussi à cette « inertie » vitale qui définit selon Freud la compulsion de répétition, la résistance du Ça (1).

Il est faux de dire que l'analyste ne doit pas avoir de projet, il en a un, le seul, celui de faire en sorte que l'inconscient devienne conscient. Nous voyons là la condition même de la mise en échec de la compulsion de répétition, c'est-à-dire la condition de tout progrès. Nous serions tentés d'étendre à la vie psychique ce que Freud dit de la vie organique (2) : que le progrès est la conséquence de l'action des stimulations extérieures sur l'être vivant. Or le passé sous forme de trace mnésique, donc non remémoré, est ce qui s'interpose entre le monde extérieur et la psyché. Il s'agit donc de modifier l'empreinte laissée par le passé, de manière à ce qu'elle ne joue plus comme écran et que le dedans et le dehors dans sa nouveauté toujours renaissante puissent être remis en contact. La trace mnésique serait une sorte d'opercule qui scelle en quelque sorte le complexe désir-affect-fantasme-réalité et puisque « la conscience naît là où s'arrête la trace mnésique » (3), cette trace doit être effacée pour laisser place à la conscience, car un même souvenir ne peut à la fois rester inscrit et devenir conscient.

Quelles sont les conditions qui permettent de substituer à la trace mnésique le souvenir conscient ?

Mais d'abord cela est-il possible ? Il est naturellement impossible de prouver qu'une trace mnésique a été rendue consciente, ou même de prouver que cela est tout à fait réalisable, mais ce que nous voulons établir c'est la nécessité à travers le matériau fourni, c'est-à-dire rejetons et représentations refoulées mis à jour, de chercher à reconstruire aussi fidèlement que possible un passé aussi reculé qu'il se peut dans sa figuration concrète.

Prenons l'exemple de reconstruction, bien banal en apparence, donné par Freud : « Jusqu'à votre xe année, vous vous êtes considéré le possesseur unique et inimité de votre mère, alors arriva un autre enfant et vous fûtes très déçu... »

Tout lecteur informé doutera avec nous de l'efficacité de cette reconstruction si elle n'a été précédée, et ne doit être suivie, d'une

(1) Symptôme, inhibition, angoisse.

(2) Au-delà du principe de plaisir.

(3) Ibid.


178 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 2-3-I974

perlaboration de plusieurs mois ou de plusieurs années. Mais suffit-il, en plus de la véracité du procès donné comme décisif:

— que la situation de transfert ait reproduit, même intensément, clairement et longtemps, l'amour, puis la déception, le ressentiment, le détachement d'autrefois (1) ;

— et que des fantasmes plus ou moins archaïques, et à ce titre ne pouvant être assignés à aucun souvenir, aient été mis en évidence sous l'impact de l'événement en question ?

En un mot, suffit-il que le procès ancien, discerné, compris ait été revécu affectivement et rattaché aux divers niveaux fantasmatiques pour que la reconstruction porte ? Nous ne le pensons pas.

Mais nous croyons au contraire que la reconstruction ne doit pas concerner seulement le sens, le revécu du transfert comme passé, et le dégagement du gabarit atemporel et universel du fantasme.

Certes nous ne pouvons guère proposer au sujet par nos reconstructions que du sens, des signes, que lient les articulations dialectiques des fantasmes et des procès. Mais leur confirmation, leur portée efficace du côté de l'analysé ne tiennent pas seulement à l'éprouvé que leur énonciation ratifie ou provoque. Il y faut du réfèrent (2), le souvenir du réfèrent, car il ne s'agit pas seulement de comprendre et de ressentir, d'affect et de signification mais de la matière et de la forme du passé, de son revêtement sensible.

Cette reconstruction de Freud n'aurait eu son plein effet, dans une analyse idéale, que si le sujet avait pu évoquer des scènes précises autour de la naissance du frère, par exemple : le visage de la mère quand elle lui apprit la nouvelle, ses couleurs, le grain de sa peau, son parfum, la disposition de la pièce, le dessin sur le mur, etc. Cela bien sûr ne serait possible que d'un souvenir-écran rectifié ou d'un événement trop tardif pour être décisif, mais ce qui est réalisable et doit être effectué sans relâche c'est l'acheminement obstiné à travers les représentations fournies vers un analogon aussi proche que possible de la scène correspondant à la trace mnésique.

Ainsi le chemin de l'analyse doit être jalonné d'évocations et de reconstructions de scènes qui ont le même sens, qui ont suscité des réactions affectives semblables, mais qui, aussi, ont la même forme

(1) Cette condition ne serait même pas remplie si cette situation était tout à fait inédite. Ajoutons que si, de plus, l'historicité du souvenir était illusoire, la construction se réduirait à la découverte en commun de schèmes universels.

(2) Le réfèrent : la réalité dont on parle par opposition au signe (signifié + signifiant) constitutif du langage.


LE PASSE RECOMPOSE 179

et la même matière. Cette forme et cette matière sont contingentes, c'est de façon non significative pour le sujet que la disposition des lieux a été telle ainsi que l'aspect des personnages, etc., la prairie était pentue, les fleurs des pissenlits d'un certain jaune (1), la poire rayée portait le nom de sa Grusha (2). Des détails contingents, disposés d'une certaine manière également contingente, mais dont le groupement, de hasard pour le sujet, a eu lieu, a été « là comme ça » et — dans la mesure où rien ne peut plus empêcher qu'il ait existé — à jamais. Des juxtapositions et des successions qui ne soient pas nécessaires, où les représentations ne soient liées ni au sens d'une causalité linéaire (antécédente ou finale), ni au sens d'un mouvement dialectique, ni au sens d'un système de signifiants. Ce dernier point est à souligner, car il ne s'agit pas du tout des caractéristiques abstraites mutuelles de ces données, d'identité et de différence, et du système que cela pourrait constituer pour un structuraliste, mais de leur qualité sensible et spécifique (couleur, valeurs tactiles, timbre de voix, etc.), de leur position fortuite, de leur réunion du fait de leur coexistence à un moment donné ou de l'ordre de leur succession.

En somme, pousser l'analyse jusqu'au point où une image isolée, utilisable comme signifiant, du fait de sa réintégration dans le souvenir, cesse de pouvoir être utilisée comme telle pour s'immobiliser enfin, fixée sur le cliché de ce qui — ayant eu lieu une fois — a été saisi et retenu dans l'inconscient grâce au refoulement primaire, prise dans -la glace des « vols qui n'ont pas fui ». Cette image n'est plus alors un signifiant, elle devient un atome de perception restitué : un atome de souvenir. Ce n'était pas à cause de la sensation spécifique (indépendamment de tout appoint affectif et fantasmatique) que lui avait donnée la vue du jaune de la robe portée par l'amie d'enfance que la pensée a pu glisser au cours des associations de ce jaune à celui de la fleur des Alpes, mais à cause de leur identité abstraite, parce que c'était la même couleur d'un même nom et non parce que c'était ce jaune-là et pas n'importe lequel. Une robe rouge et une fleur rouge auraient, en d'autres circonstances, aussi bien fait l'affaire. Or les fleurs étaient jaunes de ce jaune-là justement, et c'est le rappel de cette couleur unique, et de toutes les autres formes et couleurs disposées autour, qui réaliserait (idéalement, car nous sommes condamnés à l'approximatif) la conversion de la trace mnésique en souvenir conscient.

(1) Des souvenirs écrans.

(2) L'homme aux loups.


180 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 2-3-1974

Ce n'est pas non plus leur sens symbolique qui est en cause, le jaune du pissenlit et de la robe de l'amie d'enfance ne symbolise pas l'amour, ni les rayures le désir sexuel, il se trouve que la robe de l'aimée était jaune, que Grusha portait le nom d'une poire rayée.

Et ce sera cette circonstance qui évoquera non l'idée de rayures, mais une guêpe, un papillon qui, à leur tour, feront lever d'autres souvenirs. Comprendre, éprouver de nouveau hic et nunc ne dispense pas de se représenter les expériences passées, ces analogons concrets, assez fidèlement pour que la trace soit le plus effacée possible et libère le plus possible de la pulsion et de l'affect qui y sont attachés.

A mesure que l'analysé saisit le sens du passé il en découvre davantage la forme et la matière. Il y a en somme deux reconstructions parallèles, l'une qui vient de nous qui est énonciation d'un procès et l'autre qui se développe pour le sujet, par le sujet, dans le sujet à laquelle nous n'avons qu'incomplètement accès, sur laquelle bute l'identification à l'analysé, un domaine qui nous est interdit pour l'essentiel : le rappel de ses souvenirs comme vécus et perçus.

Ainsi à chaque reconstruction nouvelle une sorte de tableau se trouve achevé et à ajouter aux autres. Ce panorama de son passé qu'il ne peut embrasser d'un seul regard s'augmente néanmoins chaque fois d'autant. Il en est ainsi comme de l'oeuvre d'un peintre, d'un écrivain, etc., chaque livre terminé permettant d'en entreprendre un autre et donnant à la fois un sens nouveau et une physionomie nouvelle à l'oeuvre déjà faite. C'est le versant subjectif de la reconstruction ce que nous avons appelé le symbole personnel.

Il lui est arrivé ce qui n'est arrivé à personne d'autre, il l'a reçu comme personne d'autre à cause des singularités du corps et du patrimoine instinctuel qu'il a hérités. Ses souvenirs ce sont ses empreintes au sens anthropométrique du terme s'ils condensent aussi schèmes, procès et pulsions communs à tous les hommes. Il dessine ainsi à chaque fois une nouvelle figure de son blason dans une facture inimitable. Si quelqu'un crée, ou plutôt recrée, c'est bien l'analysé et non l'analyste. L'efficacité de notre construction est mesurée aussi par le nombre des atomes de souvenirs évoqués, leur identification, leur localisation dans le temps et leur mise en place mutuelle.

De traces mnésiques aveugles, intangibles, enfermant en quelque sorte la psyché sur son passé, et la condamnant à ressasser, nous avons fait, lui et nous, des souvenirs conscients.

Ces souvenirs conscients nous l'aidons à les articuler selon le sens, en même temps, de son côté, il les groupe selon leur situation spatiale,


LE PASSÉ RECOMPOSÉ l8l

leur déroulement dans le temps ; le passé est à la fois compris et décrit, une histoire dans des paysages. C'est une synthèse mais c'est aussi la reconstruction d'un puzzle, le puzzle des éléments de souvenirs qui ont tenu ensemble dans un même espace à un moment donné ou qui se sont succédé dans un certain ordre contingent.

La belle ordonnance des fantasmes, l'enchaînement compréhensible des motions pulsionnelles, l'implacable péréquation de l'énergie dans l'espace psychique, toute cette logique, toute cette raison doivent être inscrites ou mieux incarnées dans le non-sens, l'alogique, le non-rationnel du fait, de l'événement, de l'aspect du lieu où le sujet s'est trouvé « jeté » et de ceux qui l'ont reçu. Or, il est tentant pour l'analyste et dans le sens des défenses de l'analysé de devancer la laborieuse émergence des expériences précoces dans la singularité de leurs décors et de leurs personnages en se bornant à en montrer la signification ; même dans le transfert cela ne sert de rien, car les réactions suscitées, si spectaculaires soient-elles, restent au service de la compulsion de répétition. C'est pourquoi aucune nuance dans l'attitude de l'analyste ne doit décourager le dévidage obstiné des souvenirs ; c'est pourquoi les rêves en particulier ne doivent pas être interprétés avant qu'il ait été associé sur leurs éléments ; c'est pourquoi enfin il faut que la durée de chaque séance et la durée de la cure en donnent le temps. Le degré d'achèvement d'une analyse se mesure aussi à l'étendue de la carte du souvenir qui a pu être dressée.

Mais découvrir le souvenir, c'est du même coup s'en débarrasser, c'est démasquer un passé qui se donnait pour du présent. Toutefois, découvert, il n'est pas détruit, il est mis de côté dans le préconscient, conservé, comme embaumé, hors de la durée vécue du sujet, hors du temps. Mort, mais non pas sur le mode du passé simple qui l'abolirait, mais sur le mode du passé composé : il a été. Et il le reste. La comparaison avec l'oeuvre d'un artiste s'impose — mais ici l'artiste est sur le divan, pas ailleurs. Il serait très regrettable que le psychanalyste, dans l'exercice de ses fonctions, se comportât en artiste.

Par la prise de conscience d'un souvenir précoce nous nous dégageons un peu du faix de la compulsion de répétition qui est le noyau dur de notre réalité psychique, mais nous nous dégageons aussi de cette réalité extérieure du temps où nous étions assez démunis pour qu'elle nous ait façonnés et blessés, nous en évaluons ainsi le pouvoir. N'oublions pas que chaque « impression de l'enfance » témoigne de la mise en forme du Moi futur par la réalité, ce que le terme d'empreinte rend assez mal. C'est un lambeau de la surface de contact de la psyché


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avec le monde dans sa corporéité — avec la mère tout d'abord ; c'est un mixte de la réalité psychique et de la réalité extérieure qui devient alors partie intégrante de la réalité psychique à venir, la matérialisation ponctuelle d'un moment de l'histoire unique de ce sujet unique où elle ne s'est pas qu'inscrite mais qu'elle constitue. La compulsion de répétition ne répétera pas seulement des motions pulsionnelles sur le patron des fantasmes, mais aussi les premières appositions du sceau de la réalité. L'homme au début de sa vie rencontre la réalité, il ne l'apporte pas ici ou là, après l'avoir « inventée », pour la trouver ensuite. Elle l'attire, l'abreuve, le prive, le terrorise non pas seulement telle qu'il la fait mais par ce qu'elle est dans sa spécificité, à chaque événement qui lui arrive. Elle le marque ainsi jusqu'à la fin, à moins qu'il ne parvienne à la rendre au jour de sa conscience avec les investissements qu'elle a captés. A cet affranchissement la psychanalyse n'est pas le seul moyen de parvenir, mais pour elle il n'y a pas d'autre tâche.


JANINE CHASSEGUET-SMIRGEL

BRÈVES RÉFLEXIONS CRITIQUES SUR LA CONSTRUCTION EN ANALYSE

vue dans la perspective de Serge Viderman

L'étude de l'article de Francis Pasche et Michel Renard qui exprime de façon admirablement claire et cohérente les sentiments et les réflexions obscurs et fragmentaires suscités en moi par la lecture du livre de Serge Viderman me fait douter que je sois en mesure d'ajouter quoi que ce soit de nouveau à cette pénétrante critique.

Je vais toutefois me hasarder non pas à traiter, mais à soulever, dans la même ligne de pensée, quelques problèmes d'ordre général d'abord, et ensuite à focaliser ma réflexion sur « le contrat analytique », expression que je souhaite mettre entre guillemets.

Je voudrais dire à mon tour combien j'ai apprécié la très haute qualité des exposés cliniques de Serge Viderman, combien j'ai admiré la finesse, la justesse et l'éclat de ses interprétations, combien son livre se donne à lire avec plaisir, plaisir des sens grâce à l'élégance et à la pureté de son style, plaisir de l'esprit par la vaste étendue du sujet abordé, la séduction avec laquelle les thèses sont présentées et qu'elles exercent par elles-mêmes sur les profondeurs de notre psyché. Bref, ce livre qui tout à la fois domine et peaufine son sujet m'apparaît comme une belle fleur rare. Mes réflexions seront plus terre à terre.

La thèse essentielle du livre de Serge Viderman est que la construction en analyse ne saurait être celle du passé de l'analysé, elle est en fait créée, imaginée, inventée par l'analyste (ce sont les termes mêmes de l'auteur) qui fait littéralement exister la réalité psychique de l'analysé par la parole, ou plutôt par la nomination. Par exemple cette phrase (p. 164) : « Ce qui importe, c'est que l'analyste, sans égard à la réalité, ajuste et assemble ces matériaux pour construire un tout cohérent qui ne reproduit pas un fantasme préexistant dans l'inconscient du sujet, mais le fait exister en le disant » ou, p. 193 : « Le sens n'est pas antérieur à la parole mais forgé par elle. » L'innominé n'a pas d'existence. Et c'est ainsi que Serge Viderman peut dire, à propos d'une de ses judicieuses interprétations visant à révéler le sens d'un rêve, que non seulement il s'agit d'une invention de l'esprit de l'analyste mais encore que « l'instant d'avant qu'il ne fût prononcé il n'était nulle part » (p. 194). En outre, ces inventions de l'analyste prennent effet grâce au transfert suscité par la situation analytique, imposée elle-même par l'analyste, point sur lequel je reviendrai tout à l'heure.


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L'auteur compare l'inconscient et l'histoire de l'analysé à Beethoven et, ajoute-t-ilj « les musicologues nous persuadent que Beethoven n'existe pas : il y a un Beethoven - von Karajan, un Beethoven - Toscanini, un Beethoven - Fürtwängler » (p. 79). Eh bien je crois que les musicologues qui disent cela ont tort, parce que sans Beethoven, Toscanini, Karajan et Fürtwängler n'existeraient pas, ou plutôt n'auraient pas de raison d'être; que Toscanini, Karajan, Fürtwängler passent et que Beethoven reste; que si tous les chefs d'orchestre du monde disparaissaient demain, il suffirait qu'il restât quelqu'un qui puisse lire une portée musicale pour que Beethoven continuât à vivre, il suffirait même que des hommes continuassent à fredonner « pom pom pom pom » (1). Je soupçonnerais même les musicologues qui majorent ainsi à l'excès l'importance de l'interprète aux dépens du compositeur d'éprouver une secrète envie à l'égard du créateur.

Le rôle de démiurge conféré à l'analyste pose des problèmes graves. En particulier il engage tout le statut scientifique de la psychanalyse. Et ce n'est certes pas parce que celui-ci est incomplètement défini qu'il s'agit de soustraire la psychanalyse à la science et de la faire basculer tout entière du côté de la suggestion. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Une construction créée de toutes pièces et imposée à l'autre à la faveur du transfert n'est rien d'autre qu'une suggestion. Il apparaît clairement, pour reprendre les concepts de l'auteur, que ce qui fait l'analyse, c'est l'analyste + le transfert : le sens est dans la tête de l'analyste, la force dans la qualité et l'intensité du transfert. C'est bien là une définition de la suggestion, une suggestion raffinée, polie comme un bijou précieux, certes, mais une suggestion tout de même, bâtie selon un modèle (la doctrine freudienne) dont la nécessité n'apparaît plus, ni l'adéquation à son objet.

Car, et j'introduis ici une seconde remarque, la thèse de Viderman pose ou repose toute la théorie de la psychanalyse en tant qu'instrument de connaissance, cette dernière n'étant possible que dans la mesure où il n'existe pas de hiatus totalement infranchissable entre le sujet et l'objet de la connaissance. La thèse de Viderman fait de la psychanalyse un idéalisme à la manière de Berkeley, tout étant dans l'esprit du sujet — l'analyste — créateur de la réalité de l'objet. Cette position est pour le moins paradoxale s'agissant de la psychanalyse qui devait servir selon Freud à résoudre les énigmes du monde, comme il le dit dans « Post-scriptum à la question de l'analyse laïque » : « Dans ma jeunesse

(1) Le lecteur aura reconnu l'indicatif de la B.B.C.


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je sentis un besoin submergeant de comprendre quelque chose aux énigmes du monde dans lequel nous vivons et peut-être même de contribuer quelque peu à leur solution. » La branche thérapeutique de la psychanalyse apparaît alors comme un moyen privilégié d'aider l'analyste, par l'investigation de l'inconscient des analysés, à résoudre les énigmes du monde. La fin même de la psychanalyse freudienne est la connaissance. Cette fin s'évanouit si l'on accompagne Serge Viderman dans sa démarche.

Certes l'instrument psychanalytique n'est pas parfait, exclut l'exactitude absolue. Les constructions de Freud — Viderman nous en donne de nombreux exemples — sont souvent erronées ou gratuites. Qu'est-ce que cela prouve ? Simplement que tout le monde peut se tromper : Une construction peut être fausse. Ceci n'altère ni la théorie ni la technique de la construction. C'est en tout cas insuffisant pour récuser la psychanalyse en tant que moyen de connaissance car c'est en fait récuser sa raison d'être.

Cette inadéquation fondamentale qui existerait, selon l'auteur, entre le sujet et l'objet de la connaissance en psychanalyse pose en fait un problème encore plus fondamental qui est celui de la théorie psychanalytique en soi, devenue la construction première, conforme à un modèle préétabli que Freud — pourquoi, par quel hasard ? — aurait eu dans l'esprit. Comment ce modèle a-t-il pu être accepté par un certain nombre d'analystes qui se rangent sous la bannière freudienne reste inexpliqué. Serge Viderman dit bien (p. 130 et p. 131) que l'analyste qui prétend attendre les associations du patient se fait illusion à luimême, que l'analyste dispose les associations dans un ordre où se lit la structure du modèle, « c'est moins la théorie qui suit le déroulement de la cure psychanalytique que celle-ci ne se met à ressembler à la théorie ». Reprenant à son compte l'aphorisme d'Oscar Wilde selon qui ce n'est pas l'art qui imite la nature mais la nature qui imite l'art, l'auteur en vient à dire : « Il y a déjà un certain temps que nous commencions à nous douter que la plus belle pomme de Cézanne, c'était Cézanne luimême. » Ce qui le conduit directement à affirmer : « Personne n'avait vu avant Melanie Klein ce que Melanie Klein a vu après qu'elle eut imaginé son modèle. »

Les termes « imaginé son modèle » me frappent et me confirment dans l'idée que pour l'auteur — et c'est en tout cas ce qui découle de son propos — la théorie psychanalytique telle qu'elle a été élaborée par Freud est elle-même une « construction » de l'esprit de Freud. C'est donc réfuter que les modèles soient issus de l'expérience (auto-


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analytique ou hétéro-analytique) et c'est en même temps méconnaître l'existence de lois psychiques suffisamment universelles pour que les modèles déjà découverts puissent recevoir une application suffisamment vaste sans avoir à être sans cesse réinventés. Il s'agit là d'une économie de temps et d'énergie. Il est vrai que nous ne réinventons pas à chaque instant le complexe d'OEdipe, tout comme le chimiste ne cherche pas, au cours de chaque expérience, à retrouver la formule de la molécule de carbone et la tient pour acquise. Du reste, tout en appliquant le modèle, nous sommes toujours prêts à le modifier, sans cela aucun progrès ne serait concevable. Il est vrai que nous percevons un certain nombre de phénomènes psychiques, mieux, ou autrement, après que nos analystes, nos contrôleurs, nos lectures nous aient permis de les discerner. Mais montrez donc une coupe histologique à un plombier-zingueur ou à un ingénieur des Ponts et Chaussées et imaginez un peu ce qu'ils y verront, eux qui n'ont pas appris à y voir. Ceci m'amène à faire une dernière remarque d'ordre général avant de parler du « contrat ». Une dernière remarque — bien que cet ouvrage qui touche à des thèmes passionnants en suscite de très nombreuses — remarque qui concerne la nature de la communication entre analyste et analysé. On sait que Serge Viderman donne une place énorme — pour ne pas dire toute la place — au langage, et au langage de l'analyste qui seul confère un sens au matériel livré par l'analysé. Le sens, comme je l'ai rappelé, tant qu'il n'a pas été formulé par l'analyste n'est, selon Serge Viderman, nulle part. Je trouve cette idée d'autant plus surprenante que nous disposons d'un concept qui précisément s'applique à l'espace psychique, je veux, bien entendu, parler ici de la topique et, en l'occurrence, de la première. Comment comprendre le refoulement, la résistance, la mise en oeuvre des défenses, si le sens n'était déjà là dans l'inconscient du patient, et ceci en dehors de l'analyste et de l'analyse. Serge Viderman nous dit que : « L'interprétation apparaît toujours moins comme une découverte et davantage comme une invention, témoignage de la faculté d'imagination créatrice de celui qui la formule. » Pour passer à la dernière topique cette fois-ci, faut-il vraiment comprendre, comme Serge Viderman nous y invite implicitement, la célèbre formule de Freud « là où était le Ça sera le Moi » comme : « Là où était le Ça (de l'analysé) sera le Moi (de l'analyste) » ?

. Bien entendu la perspective dans laquelle se place Serge Viderman exclut la communication d'inconscient à inconscient. « Assurément, dit-il (p. 65) nous ne croyons pas davantage à quelque lecture directe de l'inconscient par l'inconscient. Une telle idée témoigne d'une crédu-


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lité naïve à l'existence d'un inconscient comme une donnée naturelle, apriorisme structural dont il suffirait, pour délier les mystères, de se munir d'un équipement sans défaut. Et qui pourrait, dans la logique de cette vue qui s'emploie à la chasse au trésor, être mieux à même d'y parvenir qu'un autre inconscient. » J'assume la crédulité et la naïveté et me range aux côtés de ceux qui croient dans la communication entre les inconscients. Je suis d'accord que cette croyance demande à être étayée par des arguments. Faute de temps, je leur substituerai un court exemple clinique.

Un patient se marie, durant son analyse, avec une jeune femme qu'il connaît depuis longtemps. Cette jeune femme veut un enfant et c'est pour cela qu'elle a désiré que mon patient l'épouse sans attendre davantage. Celui-ci est, au début, assez ambivalent devant la perspective de la paternité mais, pour faire plaisir à sa femme, lui fait un enfant et la jeune femme se trouve enceinte.

Le patient arrive à sa séance et me raconte d'emblée le rêve suivant : « Je suis dans un champ, un taureau me poursuit. J'ai peur et, pour le calmer, je lui jette mon pull-over rouge. Ma femme est du signe du Taureau. »

Je pense, pendant ce récit, à l'image phallique que mon patient a de sa mère, à la grossesse de sa femme, au pull-over rouge que je vis comme l'enfant donné à la femme afin de la calmer. La couleur rouge s'associe pour moi à du sang et je pense par-devers moi, sans rien dire : « Il est décidément bien ambivalent envers cet enfant et désire que sa femme avorte. »

Mon patient continue : « Il y a deux jours, après avoir fait ce rêve, je l'ai raconté à ma femme. Elle s'est mise brusquement à saigner. Je l'ai vite conduite à l'hôpital. Elle y est encore par précaution. Elle va beaucoup mieux. »

J'aimerais savoir comment Serge Viderman comprend cet épisode qui m'avait très vivement impressionnée. J'ajoute que le fait que le patient me raconte son rêve et ce qui s'ensuivit avait, outre la signification restée informulée que je lui ai conférée dans mes premières associations, un sens transférentiel qui m'était apparu comme d'ordre paternel. Mais le problème que cet épisode pose est celui du message qu'un inconscient transmet à un autre inconscient, l'émetteur et le récepteur se saisissant d'un sens à eux-mêmes inconnu et resté informulé.

J'en viens maintenant au « contrat analytique ». Serge Viderman dit (p. 58) : « Le contrat de la cure est d'emblée fondé sur un malentendu qui signe la disparité des forces et des visées en présence. L'analyste exige la parole et toute la parole — liberté sans équivalent, dit l'analyste, sans toujours saisir le paradoxe d'une liberté imposée par le protocole dont il est seul à avoir choisi souverainement les termes... »


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Et aussi (p. 313) : « Le transfert positif doit être compris dans le sens le plus large comme le rapport accepté de la soumission à là règle de l'analyse — à la règle de l'analyste. » Et encore (p. 305) : « La position dans la séance n'est que l'un des éléments où se marque la disparité des forces qui organisent notre champ... La règle fondamentale et les positions dans l'espace ne résultent pas d'un contrat, comme nous le disons pudiquement, mais d'un diktat. » Il est aussi question de « rapport de forces », de « manipulation transférentielle », de « règle fondamentale (qui) institue, sous la fiction du contrat souscrit, la violence dissimulée du rapport », etc.

Je disais plus haut que je souhaitais placer les termes de « contrat analytique » entre guillemets. Il me semble en effet que cette expression n'apparaît pas dans l'oeuvre de Freud, qu'elle est de création française récente et qu'elle date en fait des années où, dans les milieux lacaniens, on était très porté à examiner le contrat masochiste, tel celui qui fut établi entre Sacher Masoch et Fanny Pistor. Ceci confère au mot « contrat » une coloration sadomasochique. De plus, en français, « contrat » est très proche de « contrainte », ce qui renforce la nuance coercitive du terme. Après tout, on aurait pu aussi bien dire « entente », « accord », « pacte », etc. Je me range tout à fait à l'avis de Francis Pasche et de Michel Renard qui considèrent le « contrat », si contrat il y a, dans une perspective triangulaire, celle d'une loi, d'un Surmoi, qui dépasse les deux protagonistes de la situation analytique, et qu'en aucun cas l'analyste n'incarne (si ce n'est dans les projections de l'analysé). Les auteurs rappellent, après Serge Viderman, du reste, cette réponse de Freud à l'Homme aux rats — qui voulait être dispensé de raconter les détails du supplice : « Je ne peux (vous) dispenser de choses dont je ne dispose pas. »

Je pense que considérer la situation analytique comme résultant d'un diktat de la part de l'analyste, c'est méconnaître sa propre soumission à la règle ; et la note (1, p. 306) où Serge Viderman veut montrer que la variabilité de la durée des séances instaurées par Lacan sous prétexte de « scansion » a suscité des critiques d'autant plus violentes « qu'elle laissait voir trop crûment le rapport de forces », me paraît fallacieuse. En effet, la variabilité de la durée des séances instaurée par l'analyste exclut précisément le tiers (le Surmoi) pour laisser face à face l'analysé et l'analyste incarnant abusivement la loi. Il s'agit là d'une mutation de la situation analytique et non d'un degré de plus dans l'inégalité foncière des deux parties : dans l'espace analytique freudien, l'analyste et l'analysé sont soumis à une loi qui les transcende, dans


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l'espace analytique lacanien, l'analyste s'empare de la loi, l'incarne et soumet l'analysé à son bon vouloir ou à son bon plaisir.

J'ai émis l'idée à plusieurs reprises, par ailleurs, qu'il existait en chacun de nous, d'une façon plus ou moins marquée selon les structures (et donc la qualité et l'intensité des résistances) une intuition du processus analytique et des coordonnées de la situation analytique aptes à lui imprimer un déroulement optimum. Je rappelle qu'un certain nombre de ces coordonnées ont été découvertes par les patients euxmêmes, par exemple la règle des associations libres. La fameuse difficulté de Freud à être regardé huit heures par jour, qui l'a amené à se placer derrière le patient, n'a vraisemblablement été qu'un élément parmi d'autres qui l'auraient fatalement mené à la découverte de la nécessité de se soustraire au regard de l'analysé. Il suffit d'avoir en psychothérapie un patient qui se met à manipuler des objets internes, autrement dit à fantasmer, pour s'apercevoir que, de façon spontanée, il détourne la tête pour éviter de percevoir l'analyste. Quant à la neutralité de l'analyste elle est, elle aussi, spontanément exigée par l'analysé. J'en veux pour preuve l'exemple suivant : J'avais, il y a plusieurs années, une employée alcoolique, assez fruste mais remarquablement intelligente que j'ai adressée à un collègue — hélas, hélas, hélas (1) — lacanien. Cette employée, qui avait fait sur moi un transfert (car je ne crois pas du tout que le transfert n'apparaisse que dans le cadre de la situation analytique et ceux qu'effectuent réciproquement employées et maîtresses de maison sont monnaie courante), projetait sur moi une image idéalisée qui lui servait, entre autres, à masquer ses sentiments agressifs. Elle se mit donc à raconter à son thérapeute des faits propres à donner de moi une image flatteuse. Par exemple, elle lui dit que j'allais faire une émission à la radio tel jour. Là-dessus le collègue, au lieu d'analyser l'ambivalence qui sous-tendait ses propos et de les ramener à l'imago vraisemblablement maternelle de la patiente, en même temps que de lui montrer ce qu'impliquait par rapport à lui cet encensement qu'elle faisait de moi, entra en compétition avec moi à travers elle et lui répondit que lui faisait une émission à la radio tel autre jour (ce qui était vrai, comme j'ai pu le vérifier). Ce schéma se reproduisit un certain nombre de fois, jusqu'à ce que mon employée me dise : « Je n'y retourne plus. Je suis sûre que vous, vous ne répondez pas quand on vous raconte ce genre de choses. »

( 1 ) Cette exclamation concerne autant la patiente que le thérapeute, personnalité par ailleurs très estimable.


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En fait, la conception du contrat analytique comme imposé unilatéralement par l'analyste avec exclusion du tiers (le Surmoi) me semble entériner les projections persécutives de nature paranoïaque ou paranoïde que font certains patients sur la règle analytique, sujets dont l'ànalysabilité, du reste, semble problématique. Ce n'est pas par hasard si Serge Viderman cite (p. 306, n. 2) à l'appui de sa démonstration « L'homme au magnétophone » publié par Sartre dans Les Temps modernes qui montre un malade paranoïaque terrorisant son analyste. Il n'y a là aucune reprise en main par le patient de son statut de sujet comme disait à peu près Sartre, si mes souvenirs sont bons, mais une scène entre un bourreau et sa victime, scène qui sentait le nazisme et l'appel au meurtre. Je ne crois pas que le cabinet de l'analyste soit, fondamentalement, ce camp de concentration en miniature pour quoi on voudrait nous le faire prendre.

En outre, on peut penser que les coordonnées de la situation analytique, représentant le tiers qui s'impose aux deux parties en présence, ne signifient pas seulement le Surmoi mais la réalité externe elle-même. Du reste, le Surmoi, tout en s'enracinant dans le Ça, possède des liens très importants avec la réalité externe, ne serait-ce que dans la mesure où il est issu de la confrontation avec l'obstacle devant l'inceste et avec l'infériorité physiologique de l'enfant. La situation analytique, qui induit une régression narcissique, trouve en même temps, grâce à la fixité du cadre où elle prend place, un ancrage dans la réalité. Le temps (la durée des séances, leur périodicité), le lieu, l'argent, autant d'éléments d'ordre anal, opposés à la régression narcissique propre à la séance. Ceci me semble corroboré par le fait que pour le psychotique — dont le système Perception-Conscience est incapable d'effectuer l'épreuve de réalité, car régressé lui-même, ceci entraînant le fait que les excitations venues de l'intérieur auront la valeur d'une réalité externe incontestée — les coordonnées de la situation analytique sont à même de perdre leur sens, le cadre de la séance comme la séance elle-même étant envahis par la seule réalité psychique, par le processus primaire. L'analyste qui prend possession de la loi et modifie à son gré les coordonnées de la situation analytique se pose du même coup comme l'incarnation de la réalité, ce qui ne peut aboutir qu'à l'aliénation totale du malade par une confusion entre réalité externe et réalité psychique. C'est là un retour à une relation duelle non médiatisée avec les conséquences que nous connaissons.

Je voudrais terminer en vous donnant une courte vignette clinique à même d'illustrer mon propos, c'est-à-dire essentiellement le lien que


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j'établis entre l'attitude profonde de l'analysé envers le « contrat analytique » et l'absence ou la présence d'une médiation par un tiers.

Mon exemple est celui d'une jeune femme, mère de cinq enfants, dont l'organisation caractérielle s'exprime dans l'analyse par une impossibilité quasi totale de se laisser aller aux associations libres, par une vigilance continue, une absence remarquable de souvenirs d'enfance, une impossibilité pour moi d'opérer la moindre construction tant elle me laisse peu voir d'elle-même et de ses objets. Je n'ai, par exemple, au bout de trois ans d'analyse, pas la moindre représentation de ses parents, surtout de son père. Sa vie onirique est quasi inexistante. Et ses propos se ramènent à deux thèmes essentiels : ses enfants et des revendications à l'égard de ses supérieurs ou des Pouvoirs publics, agents de police, etc. Elle prend, d'une façon générale, l'air de « celle-à-quion-ne-la-fait-pas ».

J'ai été amenée à lui montrer à plusieurs reprises sa peur de la passivité et aussi combien me parler de ses enfants la dispensait de me parler de sa propre enfance. Par ailleurs, elle eut deux grossesses et deux accouchements pendant l'analyse et à cette occasion elle associa, pour une fois, sur « la mer toujours recommencée ». Il apparaissait qu'être mère la protégeait d'être fille devant moi, ce qui nous ramenait à sa crainte de la passivité. Une fois, et ceci au bout de plusieurs mois d'analyse, je crus tenir enfin mon fil rouge. La patiente me raconta en effet, sans affect apparent, qu'à l'âge de 11 ans elle avait été violée dans le métro, sa mère se trouvant à côté d'elle. Elle aurait en effet été déflorée violemment par le doigt d'un homme. Cette scène, que j'avais moi-même vécue à travers elle avec beaucoup d'émotion, me parut propre à expliquer bien des choses et en particulier sa crainte de la passivité, son air de dédain, sa revendication constante. Mais la présence de la mère, impuissante à la protéger contre ce viol sadique, où ses désirs oedipiens s'accomplissaient sur un mode à la fois régressif et dérisoire, me parut d'une très grande importance par l'élision du tiers médiateur qu'elle impliquait. Malheureusement l'évocation de cette scène n'entraîna aucune modification ni dans son comportement, ni dans son matériel. On peut évidemment penser que, quel qu'ait été l'impact traumatique de cette scène, seule la connaissance de l'histoire dans laquelle elle s'est inscrite et des liaisons qu'elle a établies avec celle-ci permettrait d'en comprendre toutes les significations et les conséquences. Est-ce ce trauma lui-même qui ferme l'accès, encore actuellement, à son enfance ? C'est possible. Quoi qu'il en soit, la patiente me fit entrer à un moment donné dans le cadre de ses revendications en me disant qu'elle en avait « marre » et qu'elle allait voir quelqu'un de « neutre ». Je relevai le mot « neutre ». Elle me dit : « Oui,


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quelqu'un qui ne me mépriserait pas (je rappelle qu'elle avait ellemême un air dédaigneux très accentué) et qui supporterait que j'aie des enfants. Vous m'avez souvent reproché de vous parler de mes enfants et comme on m'a dit que vous n'en aviez pas, c'est que vous éprouvez à mon égard une envie insupportable. C'est ce que j'éprouverais à votre place. » Je lui montrai que m'attribuer cette envie lui permettait d'éviter de se souvenir des sentiments par elle éprouvés à l'égard des maternités de sa mère. Elle me répondit qu'en effet quoique âgée de deux ans et demi puis de cinq ans, lors de la naissance de ses puînés, elle ne se souvenait de rien.

Ce que je désire souligner ici, c'est la corrélation entre l'intensité des projections qui envahissent les coordonnées mêmes de la cure (la neutralité) et l'absence ou, pire, le caractère inopérant du tiers médiateur dans son souvenir traumatique. Il va de soi que ce n'est pas la mise en cause de mes sentiments à son égard qui fait problème, mais l'absence totale — au moins pour un temps — de recul vis-à-vis de ses projections, qui touchent au « contrat analytique » lui-même.

Malgré l'élaboration secondaire poussée du matériel, nous sommes dans le domaine du processus primaire, et à l'absence de tiers médiateur correspond l'absence d'alliance du Moi ou d'une partie du Moi avec l'analyste. Tout se passe comme si la scène traumatique — le débordement par les excitations vécu régressivement comme un retour à une relation archaïque duelle dangereuse — ne pouvait être répétée dans l'analyse, indépendamment des contenus, que sous une forme projective s'étendant aux coordonnées mêmes de la cure.

A cette attitude, qui rend difficile l'établissement du processus analytique, s'oppose celle de certains patients, qui éprouvent une peur panique de s'abandonner à la régression, de lâcher les amarres, ce qu'ils vivent comme une fusion terrifiante avec l'objet primaire, et se raccrochent de façon constante à la réalité externe de la cure, vécue comme une médiation rassurante entre l'objet primaire et leur Moi (ceci s'exprime, entre autres, par le caractère indirect de leur discours : « Je pense que » ou « Je viens d'imaginer que »).

Entre ces deux positions extrêmes se situent les patients qui s'abandonnent au processus primaire sans pour autant investir sur ce mode de façon totale et permanente le « contrat analytique » lui-même, telle cette patiente qui, après avoir exprimé des projections agressives multiples à mon endroit durant plusieurs séances consécutives, me disant, entre autres, qu'elle se demandait pourquoi elle était venue se faire analyser par moi, sans doute parce qu'elle avait senti qu'elle m'était


REFLEXIONS CRITIQUES SUR LA CONSTRUCTION EN ANALYSE 193

antipathique, finit par constater avec étonnement l'intensité de son agression, réfléchit et conclut : « Je vous utilise » (sous-entendu comme objet de transfert).

Je voudrais enfin remercier Serge Viderman qui a consenti à ce Colloque et nous a encouragés à intervenir directement sur son livre. Celui-ci, en conférant à l'analyste un rôle de créateur, séduit par l'ouverture infinie du « champ des possibles » qu'il confère à l'analyse. Par là, il possède une qualité magique indéniable. Je n'en reste pas moins convaincue, pour ma part, que cette séduction présente un danger ; et plutôt que de fabriquer la vérité comme nous l'enjoint Serge Viderman dans la phrase qui clôt son oeuvre, nous devons nous attacher, plus modestement, à la découvrir.

POST-SCRIPTUM

Je n'ai rien changé au texte présenté au Colloque dont le lecteur vient de prendre connaissance. J'ai dit à la fin de ce Colloque combien j'étais surprise d'avoir vu les différences entre les conceptions de Serge Viderman et les conceptions freudiennes classiques s'atténuer au cours de ces deux journées. Je crois que nous sommes tous d'accord pour admettre que la construction en analyse est rarement complète, que nous « inventons » (pour reprendre le terme de Serge Viderman) les pièces manquantes du puzzle (mais à la manière dont Le Verrier découvrit par le seul calcul l'existence « nécessaire » de Neptune, existence que l'accroissement de la puissance des lunettes astronomiques permit de prouver par la suite). De même, nous nous entendons à peu près pour donner le pas à l'histoire subjective sur l'histoire objective ou pour considérer la névrose de transfert comme spécifique à la cure contrairement au transfert qui est un phénomène humain universel. Mais je persiste à penser que de la lecture — au premier degré en tout cas — du livre de Serge Viderman se dégagent des différences autrement importantes. Elles me semblent, en fin de compte, tourner autour d'un problème tout à fait à l'ordre du jour : celui du pouvoir en général et du pouvoir de l'analyste en particulier. (Je ne parle pas du pouvoir de l'analyste à l'intérieur des Sociétés psychanalytiques en tant que didacticien, enseignant, contrôleur, membre de la Commission de l'Enseignement, etc., mais de celui de l'analyste dans sa fonction analytique elle-même.)

Les accusations contre le pouvoir de l'analyste se font de plus en plus violentes comme le laissait déjà entrevoir la publication de L'homme au magnétophone. Depuis nous avons eu L'anti-OEdipe et Le psychana-


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lysme. Ces accusations ne sont pas sans rappeler celles qui frappent ou ont frappé les Juifs, les Franc-Maçons, les Jésuites. Qu'ont donc en commun ces trois groupes humains auxquels viennent s'adjoindre maintenant les psychanalystes ? Je crois que deux facteurs essentiels les assemblent, si bien d'autres les différencient totalement : il s'agit de communautés fondées sur un idéal qui vise à promouvoir et à défendre un certain Surmoi : les Juifs la fidélité au Père, les Franc-Maçons la fraternité universelle, les Jésuites la plus grande gloire de Dieu (A.M.D.G.), et ceci par l'exclusion d'autres groupes humains ne partageant pas un certain secret, un certain savoir. Chez les Juifs, ce secret et ce savoir sont en relation avec l'Alliance. Les Juifs se prétendent élus de Dieu. C'est une élection nationale (elle touche le peuple hébreu), exclusive (elle ne s'applique pas aux Gentils). Les Jésuites et les FrancMaçons se constituent eux-mêmes en compagnie, société, confréries, congrégation, loges, régies par des règles qui leur sont propres et se situent ainsi à l'écart de la communauté universelle. Il faut remarquer qu'à des degrés divers, mais dans tous les cas, le rituel joue un rôle considérable. Rituel d'admission chez les Franc-Maçons et chez les Jésuites (noviciat avec « Exercices spirituels » chez ces derniers), rituel religieux qui a toujours la valeur fantasmatique d'une incantation, mettant le groupe en relation avec « le Secret », les mystères, leur conférant le Savoir.

Remarquons que ce rituel, dont sont exclus les membres étrangers au groupe, provoque une envie extrêmement puissante de la part des exclus qui projettent alors sur lui leur propre sadisme : ainsi les Juifs, accusés périodiquement du meurtre rituel d'enfants chrétiens dont le sang serait utilisé pour la fabrication du pain azyme au moment de la Pâque, version renouvelée de l'accusation du meurtre du Fils portée contre les Juifs restés fidèles au Père, et dont on sait qu'elle inverse la relégation au second plan du Père par le Fils, opérée dans la religion chrétienne, en même temps qu'elle rend conscient le fantasme cannibalique de la Communion (pain azyme = hostie). Que le rituel soit pour ceux qui le pratiquent non seulement une incantation mais en même temps une annulation du meurtre du Père (la messe étant le sacrifice du corps et du sang du Fils) permet d'autant mieux la projection du refoulé sur le rituel d'autrui. Je me souviens d'avoir entendu à la radio belge, durant la guerre, des récits atroces de tortures soi-disant infligées aux animaux par les bouchers rituels juifs. Une revue de la presse d'Occupation permettrait de retrouver des thèmes moins sanglants mais imprégnés d'analité sadique concernant le rituel maçonnique.


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Quel Surmoi le psychanalyste est-il censé promouvoir, quel secret, quel savoir détient-il ?

En fait le psychanalyste ne défend aucun Surmoi, mais par son aptitude à lire dans l'inconscient il est identifié à cette instance (à laquelle aucun des contenus du Ça ne saurait échapper). Il n'est que de penser à la réflexion la plus banale qu'entend tout psychanalyste dans un salon : « Oh ! mais je ne vais plus rien oser dire, vous allez voir en moi des choses épouvantables... »

Quant au secret, au savoir dont l'analyste est dépositaire, il s'agit, bien entendu, de la connaissance de l'Inconscient. De ce fait, les groupements d'analystes ont été depuis longtemps assimilés à des sociétés secrètes, à des chapelles ou à des ordres, le freudisme à une religion (ceci en dépit de la guerre que Freud a toujours menée contre l'Illusion, et de la profonde rationalité de son projet) et les analystes à des prêtres. Quant à l'analyse et à ses règles, elle est confondue avec un rituel sur lequel ceux qui en sont exclus projettent leur sadisme issu de leur envie : d'où, me semble-t-il, le fantasme de « contrat » léonin imposé à l'analysé par l'analyste. (Même si l'on n'admet pas la position que j'ai défendue après F. Pasche et M. Renard d'après laquelle le « contrat » représente le tiers médiateur auquel se soumettent les deux protagonistes de la cure, on est bien obligé, me semble-t-il, de reconnaître qu'il est avant tout un procédé, le meilleur possible, en vue du résultat souhaité. A ce titre il n'est ni plus ni moins léonin que la position gynécologique pour le toucher vaginal, l'anesthésie pour une opération, le roulage des cheveux sur bigoudis pour une mise en plis.) Or, il va de soi que l'envie transforme le procédé ou le rituel par lesquels les initiés vont être mis en rapport avec le secret, le savoir, en « manigance » obscure, obscène ou sanglante — sadique en tout cas. De plus, ceux qui sont identifiés au Surmoi sont, du même coup, exposés à la projection et, partant, à la persécution. La seule façon d'échapper au reproche, à l'accusation qu'émet, par son existence même, celui qui est identifié au Surmoi, est de projeter le mal (le Ça) sur lui. Ainsi est détruite sa fonction surmoïque. J'ai remarqué que l'idée de Freud, selon laquelle toute projection se fonde sur un noyau de vérité, pouvait, dans le cas où l'objet est censé incarner le Surmoi, être totalement inversée : plus l'objet, par certains de ses caractères, est à même de représenter le Surmoi, plus il sera, dans certains cas, soumis à des projections infamantes puisqu'il s'agit précisément de le ternir au point d'effacer en lui « toute prétention » à la fonction surmoïque. Ainsi quelqu'un, qui par ses actes s'est montré courageux alors que dans les


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mêmes circonstances d'autres ont fait preuve de lâcheté, peut être, par la suite, accusé faussement d'une action honteuse afin que soit ainsi effacé en lui le Surmoi qu'il avait incarné par son attitude antérieure (1).

L'analyste, par sa fonction et son aptitude à percer les secrets de l'Inconscient, se prête au même titre que le Juif, le Franc-Maçon et le Jésuite aux projections des pulsions sadique-anales en général (le pouvoir, le caractère coercitif du « contrat », le problème de l'argent, etc.).

L'originalité de la position de Serge Viderman réside dans l'anticipation qu'elle opère en quelque sorte sur les accusations du monde extérieur, comme s'il les reprenait à son propre compte sous forme de constat.

Même si l'on n'est pas d'accord avec lui, on peut lui être reconnaissant de ne point avoir succombé à la tentation, si fréquente aujourd'hui, de l'autocritique de l'autocratisme. Sa position consiste à dire : La psychanalyse est l'exercice d'un pouvoir par l'analyste. Il ne peut en être autrement et c'est bien comme ça.

Je ne suis d'accord avec lui sur aucun de ces points. Je serais même tentée, d'une façon quelque peu provocante, je l'admets, d'imaginer un syndicat d'analystes, enregistrant les plaintes de l'un de ses membres : l'analyste s'adressant à son délégué : « Ils (les analysés) exploitent ma force de travail et m'obligent à les écouter sans réagir aux méchancetés qu'ils me disent. Sous prétexte qu'ils me paient, ils se croient permis de m'injurier. Si je pars en vacances, non seulement je n'ai pas de congés payés, mais ils ne sont pas contents. Je ne peux rien faire, rien dire, jamais exprimer mes sentiments, ni leur montrer que je les aime, ni leur faire comprendre qu'ils m'irritent parfois. Ils sont tellement infantiles que je n'ai pas le droit d'être fatigué, il faut toujours être là à les écouter (2). Si on a des soucis, surtout ne pas le montrer... Etre toujours calme, toujours présent. On est des êtres humains, non ?... C'est pas une vie... C'est pas un métier... »

Je pense pourtant que c'est un métier. Cependant, si Serge Viderman m'avait convaincue qu'il se réduisait à imposer des créations personnelles au moyen du transfert et dans une situation instaurée par la violence, je crois que j'en changerais.

(1) Dans l'Ancien Testament, Satan c'est l'accusateur (Job). Ses avatars ultérieurs rendent sensible le glissement qui s'opère à partir du Surmoi vers le Ça et toutes les projections sadiqueanales qui en découlent. Dans Le maître et Marguerite de BOULGAKOV Satan retrouve son ancienne fonction d'accusateur, voire de justicier.

(2) Ferenczi, à la fin de sa vie, préconisait de dire au patient que sa venue nous ennuyait car nous avions justement ce jour-là beaucoup d'autres choses plus intéressantes à faire.


JULIEN ROUART

DE L'APRÈS-COUP TRAUMATIQUE

DE LA SÉDUCTION

A L'APRÈS-COUP CONSTRUCTIF

DE L'ANALYSE

La théorie concernant « La construction de l'espace analytique », élaborée et présentée avec tant de talent par Serge Viderman, débouche indiscutablement sur des problèmes concernant le fonctionnement mental, qui sont d'un abord difficile et sont de plus en plus au centre des préoccupations des psychanalystes : les fantasmes inconscients. Comme il le montre, sa thèse repose sur les conceptions d'un troisième niveau d'inconscient, celui du refoulement primaire, auquel s'applique pleinement sa manière de voir; la résurgence de souvenirs, dans leur historicité, avec leurs commémoratifs extérieurs concrets, caractérise les deux autres : préconscient et refoulement proprement dit.

Les dernières pages du livre soulignent la confrontation inévitable, à laquelle il aboutit, avec les fantasmes originaires. Ceux-ci, selon l'expression de Laplanche et Pontalis, dans leur article auquel on ne peut que faire référence, dès qu'on étudie ce sujet, le fantasme « prend dans l'expérience la consistance d'un objet, l'objet spécifique de la psychanalyse » (1).

Les psychanalystes d'enfants, notamment depuis Melanie Klein, ont apporté, comme on le sait, des éclaircissements très importants en ce qui concerne le fonctionnement mental du très jeune enfant, ses possibilités d'acquisition et d'utilisation des symboles et, par conséquent, du langage, avant quoi il ne peut constituer de souvenirs. L'amnésie infantile résulte de cet état antérieur. Elle ne résulte donc pas tant d'un refoulement, au sens où on l'entend pour l'hystérie, par exemple, que d'un refoulement primaire spécifique de cette époque. Les rejetons de cet inconscient primaire peuvent être entravés dans le déplacement et la symbolisation par des mécanismes particuliers à ce moment-là : le déni, décrit par Freud, le clivage, l'identification projective, etc., décrits par M. Klein.

(1) J. LAPLANCHE et J.-B. PONTALIS, Fantasme originaire, fantasme des origines, origine du fantasme, Les Temps modernes, 1964, n° 215, p. 1847.


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Freud avait montré, à propos « des souvenirs-écrans », la particularité du fait que le sujet — ou le rêveur dans le cas particulier qui était le sien — se voyait représenté dans la scène avec ses habits. Cette « absence de subjectivation », comme le font remarquer Laplanche et Pontalis, est commune aux souvenirs-écrans et aux fantasmes originaires (Un enfant est battu). A cette occasion Freud écrivait qu'on pouvait se demander si nous avions « quelque souvenir que ce soit de notre enfance : des souvenirs reliés à notre enfance peuvent être tout ce que nous possédons »... « on ne peut pas dire que ces souvenirs émergent », mais qu'ils « sont formés à ce moment-là » (1).

Si l'on s'accorde sur le fait que l'inconscient primaire ne peut être connu d'une façon un tant soit peu cohérente que par la construction, une part plus ou moins grande, ou même exclusive, est accordée à l'activité créatrice de l'analyste, celle que S. Viderman lui accorde représentant la position présentement la plus avancée.

Les divergences à ce sujet me paraissent résulter de deux ordres d'opinions :

— celles qui concernent la façon dont on conçoit les fantasmes originaires ;

— celles concernant la situation analytique comme lieu et moyen de connaissance d'un inconscient présentant dès ses moments les plus précoces une sorte d'organisation ou non et venant à s'organiser ou non dans cette situation même, compte tenu bien entendu des incidences des défenses précocissimes, déni, identification projective, sur le développement et de leur maintien éventuel au cours de celui-ci.

Les secondes sont corollaires évidemment des premières.

Il n'est pas question de confronter ici les théories en présence, mais d'en rappeler certaines pour pouvoir appréhender leur articulation avec le travail de construction. L'étendue du terme de fantasme, allant des plus conscients, des rêveries diurnes à leurs rapports avec le rêve et les souvenirs-écrans jusqu'aux fantasmes originaires, ceux-ci d'une hétérogénéité totale avec la vie consciente, a fait souligner par Laplanche et Pontalis ce fait que le fantasme « est repéré des deux côtés à la fois, comme donné manifeste et comme contenu latent, à l'intersection de deux voies d'apport opposées » (2). La fluidité, la mouvance, caractérise

(1) FREUD, Les souvenirs-écrans, S. E., vol. III, pp. 302-322.

(2) J. LAPLANCHE et J.-B. PONTALIS, loc. cit., p. 1847.


DE L'APRÈS-COUP TRAUMATIQUE A L'APRÈS-COUP CONSTRUCTIF 199

une extrême, tandis que des schèmes typiques, constants et universels, mais recouverts par les plus conscients et les plus fluides, caractériseraient l'autre extrême.

Ce sont en effet ces fantasmes types qui, pour être atteints au niveau de convergence de leur représentation la plus nette et de leur vécu le plus affectivement marqué, nécessitent la construction, encore que leur évidence dans un matériel préconscient puisse, dans le cas de la castration, par exemple, être d'un accès relativement facile, mais dont la superficialité n'exclut pas la difficile élaboration de son origine dès la scène primitive. Celle-ci est le fantasme dont la mise en évidence a fait l'objet même du travail essentiel et fondamental de Freud sur la construction. Le coït des parents avec son encadrement par l'OEdipe qui y préfigure et enfin le structure, les identifications contradictoires et simultanément indistinctes qui s'y ébauchent, la quête des origines qui s'y noie, a toujours maintenu une sorte d'interrogation sur la vraisemblance que l'enfant eût assisté à la scène, circonstance dont la réalité si banale semble toujours mise en doute par les adultes mêmes qui ont pu la donner à voir et à entendre, comme si le caractère traumatisant du fantasme obnubilait la banalité de la scène réelle. A l'inverse la séduction est souvent plus consciente s'il s'agit d'une séduction tardive, traumatique après coup, par réactivation des séductions précoces et de la scène primitive.

Ces fantasmes, il est banal de le rappeler, sont évoqués comme scènes.

CIRCONSTANCES ET MOMENT DE LA « MISE EN SCÈNE »

La position de S. Viderman conduit à poser avec une acuité particulière la question du moment et des circonstances de la « mise en scène ». Le terme de « mise en scène » est employé par Laplanche et Pontalis pour définir, à la fin de leur étude, le fantasme comme « mise en scène du désir ». C'est donc envisager là une organisation. Ces auteurs considèrent que l'histoire événementielle du sujet n'est pas le primum movens et qu'il faut supposer un « schème antérieur capable d'opérer comme organisateur (1) » et font à cette occasion le rapprochement que j'ai évoqué ci-dessus avec les souvenirs-écrans et les mythes, rappelant l'absence de subjectivation commune aux souvenirsécrans et aux fantasmes originaires. C'est de la composition de ces scènes que ces auteurs tirent argument pour s'opposer à l'idée d'absence

(1) Loc. cit., p. 1851.


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d'organisation des processus primaires et leur font décrire la structure des souvenirs-écrans et des fantasmes comme « un scénario à entrées multiples », sans cependant se rallier à l'opinion de Lacan concernant l'inconscient structuré comme un langage, conception que S. Viderman critique, d'autant plus que pour lui la structuration de ces scènes se fait lors de la construction opérée par le psychanalyste et par le langage. Cette opinion vise vraisemblablement les fantasmes les plus primitifs, mais il est difficile de se prononcer sur le moment auquel peut se faire un début d'organisation. Pour les auteurs kleiniens, on le sait, la notion de fantasme s'applique à la première représentation psychique de l'instinct et « il n'y a pas de pulsions ni de besoins qui ne soient ressentis et vécus comme fantasmes inconscients » (1). Cette idée s'inscrit dans la conception kleinienne d'un Moi et d'un OEdipe précocissimes et, par là même, suppose aussi un certain degré d'organisation. Pour S. Viderman les fantasmes originaires « ne sont pas nécessairement la séduction, la castration et la scène primitive » et les fantasmes les plus archaïques, « partie du noyau inconscient originaire qui n'a ni accédé ni été prise en charge par le conscient, désignent les représentations disjointes, erratiques, des vecteurs représentables de l'énergie pulsionnelle » ; si on admet cela, il en résulte que « nous n'avons jamais affaire à des unités de sens, à des fantasmes clos, organisés dans une forme directement intelligible » (p. 341). Pour que ces virtualités fantasmatiques profondes se structurent « dans une forme que le langage de l'interprétation va cerner d'un trait décisif », il faudra qu'elles rencontrent « une expérience historique organisatrice du sens ». La circonstance la plus essentiellement organisatrice de sens est celle où s'exerce la « parole dite dans l'espace spécifique qui lui assure sa résonance », c'est-à-dire la situation psychanalytique.

L'adhésion à cette manière de voir selon laquelle c'est le langage de l'interprétation qui va structurer et ainsi amener à une forme organisée d'existence les fantasmes originaires, n'empêche pas de se demander sous quelle forme on peut se représenter ce qui résulte de l'incidence des premiers modes défensifs tels que les clivages, le déni, la forclusion, l'identification projective, les introjections les plus primitives.

Une première difficulté vient de ce que, en dépit des procédés du processus primaire, on a toujours tendance à se représenter les choses

(1) Susan ISAACS, Nature et fonction du phantasme, Développements de la psychanalyse, Presses Universitaires de France, 1966, p. 64-114.


DE L'APRÈS-COUP TRAUMATIQUE A L'APRÈS-COUP CONSTRUCTIF 201

selon des modèles élaborés au moyen des procédés du processus secondaire et à partir d'une organisation de la personnalité de l'enfant déjà structurée dans un mode relationnel défini par le langage. L'analyse des très jeunes enfants et l'observation directe ont cependant permis d'aller assez avant dans la vérification des hypothèses et d'en élaborer d'autres. Des modes défensifs très primitifs, en excluant de la vie psychique certains pans de réalité, peuvent être décisifs et avoir des conséquences durables qui donnent une certaine orientation à la vie pulsionnelle et relationnelle. Ainsi se constitue tout de même une certaine disposition à ce que les choses s'organisent dans un éventail de possibilités par là même limitées : noyau psychotique, pervers, fétichisme, comportements répétitifs caractériels, toutes choses consécutives au clivage du moi décrit par Freud et repris, parmi les mécanismes les plus précoces par Melanie Klein. Sinon la scène primitive elle-même, certains comportements, certains modes d'organisation de l'OEdipe, dans l'orientation qu'ils ont prise, influencés par elle, constituent tout de même un ensemble structuré. Mais je pense que S. Viderman n'en disconvient pas. En effet, il écrit que : « L'histoire est construite hors de tout doute possible puisqu'elle est vécue dans le transfert, au sens le plus large du terme, conçu à la fois comme répétition et comme réalisation ici et maintenant des potentialités conflictuelles et fantasmatiques du sujet. » La répétition est évoquée, ce qui laisse entendre que ce qui est répété a tout de même une certaine organisation, la réalisation des potentialités conflictuelles et fantasmatiques laissant entendre que pour une grande part cette organisation est incomplète et mobile éventuellement par rapport à ce qu'elle sera une fois la construction effectuée. Le contexte d'ailleurs admet bien une organisation et une mise en place après coup des fantasmes originaires, lorsqu'une certaine évolution de la personnalité le permet et en fonction de certaines circonstances. Telle semble être la fonction traumatique et après coup de la séduction, encore que l'histoire de l'homme aux loups montre que ce caractère organisateur des scènes de séduction a été bien moindre que ne l'a été la construction analytique. Cependant, dans le cas de la jeune fille au déclic (1), la séduction a précipité une construction délirante.

Néanmoins ces événements, eux-mêmes survenus dans une structure relationnelle, historique, susceptible d'être verbalement relatée et par

(1) S. FREUD, Un cas de paranoïa qui contredisait la théorie psychanalytique de cette affection (1915), R.F.P., 1935, n° 1, pp. 2-11.

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là consciente, ont dû leur caractère traumatique à la reviviscence inconsciente, si peu structurée qu'elle soit, du fantasme de scène primitive.

LA SÉDUCTION COMME « ORGANISATION » APRÈS COUP

Si l'on se réfère, une fois de plus, à l'étude de l'homme aux loups, on peut remarquer le scrupule avec lequel Freud s'est efforcé d'établir une chronologie rigoureuse des événements. La notion de traumatisme se trouve reliée à la théorie de l'après coup. En effet le rêve des loups, à quatre ans, est qualifié de seconde séduction. Son caractère traumatique est indiscutable. C'est à partir de lui que fut opérée la construction conduisant à la scène primitive. Dans la chronologie on peut déjà considérer la scène avec Groucha, « sous l'influence de la scène primitive », comme une séduction involontaire, suggestive de fantasme et non agie, de la part de cette femme avec vraisemblance de l'introduction de la parole, dans la scène, sous forme de la menace de castration.

Puis vient la scène de séduction par la soeur, à 3 ans 3 mois, un des premiers souvenirs racontés par le patient. Il est à noter qu'ici la scène agie est doublée d'une verbalisation, à deux reprises même : l'invitation à se montrer les sexes respectifs et, en même temps que l'action, la référence à une scène similaire entre la Nania et le jardinier qui semble avoir été provoquée par une réassurance, de la part de la soeur, motivée sans doute par une certaine crainte éprouvée par le garçon. Pour les deux protagonistes, il y a une référence inconsciente à la scène primitive à laquelle est offerte, par déplacement, une structuration (et, pour la soeur, une symbolisation), qui, pour imprégnée qu'elle soit de théories sexuelles infantiles, met symboliquement et réellement en place les partenaires, avec l'attribution de la passivité au partenaire masculin en raison de l'initiative actuelle de la soeur, certes, mais aussi de l'attraction inconsciente par le rôle que l'identification à la mère donnait au garçon dans la scène primitive. Freud fait remarquer que cette scène, comme celle avec Groucha, « émergea spontanément dans le souvenir du patient » sans que lui-même y ait été pour rien. Sur ce dernier point il serait d'ailleurs intéressant de revenir, le seul fait du transfert faisant de toute évidence qu'il n'y était pas pour rien.

La soirée de Noël, soirée de cadeaux émanant du père, autre séduction, homosexuelle cette fois, et plus traumatisante que la séduction par la soeur, déclenche un rêve qui se termine en cauchemar avec


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appel au secours auprès de Nania. La scène primitive s'y trouve incluse, sans les substituts et déplacements pris dans la réalité extérieure lors des séductions antérieures avec lesquelles elle apparaît hétérogène. Elle permettra, par l'entremise de cette réactivation onirique, l'élaboration et la construction du fantasme de scène primitive dans l'analyse, ce qui permit à Freud de considérer comme négligeable, de ce point de vue du moins, l'intervalle de temps entre le rêve et l'analyse. L'irruption brutale de la vision du rêve comme extérieure (la fenêtre - les yeux s'ouvrent) du fait du caractère d'extériorité (étrangeté) fait qualifier le rôle de ce rêve comme celui d'une seconde séduction. Mais celle-ci s'est présentée, explosive, dans une forme non structurée, contrairement aux scènes antérieures qui avaient laissé un souvenir conscient de relation érotisée, où se trouvait endiguée la scène primitive qui cependant y jouait un rôle déterminant. Lors du rêve cette scène primitive fit irruption avec l'impact le plus intense des courants pulsionnels non maîtrisés. Freud fait remarquer que « ce ne fut pas un seul courant sexuel qui émana de la scène primitive, mais toute une série de courants ; la libido de l'enfant, par cette scène, fut comme fendue en éclats » (1). La sollicitation par les restes diurnes n'a pas eu le caractère organisateur que tendaient à avoir, en raison de leur insertion dans une réalité représentable et narrable, les circonstances des scènes antérieures. Par le lien avec la reviviscence homosexuelle, les défenses contre l'homosexualité qui n'avaient pas été mises en cause lors des séductions se sont trouvées submergées. La fonction organisatrice vers laquelle ce rêve aurait pu conduire est restée en suspens. Elle ne s'est mise en jeu et achevée que pendant l'analyse au moyen de la construction.

L'opposition entre l'émergence spontanée des scènes avec Groucha et avec la soeur, d'une part, et la traduction constructive du rêve des loups, d'autre part, rêve élucidé par un long processus associatif, mais dont la trame scénique existait dès le départ, ou dès les premiers indices, dans l'esprit de Freud, est un fort argument en faveur du point de vue de Viderman.

Le fantasme de séduction est celui pour lequel la démarcation entre fantasmes conscient et inconscient est le plus difficile : la scène, qu'elle ait été réelle ou fabulatoire mais vraisemblable, a un contenu manifeste et un contenu latent, en partie préconscient et en partie inconscient. Dans la mesure où son caractère traumatique dû à l'irruption du refoulé n'est pas déstructurant (dépersonnalisation, confusion...), la

(1) Souligné par moi.


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scène de séduction réelle ou fictive est organisatrice, éventuellement de façon pathogène (exemple : un cas de paranoïa qui contredisait, etc.), dans le sens où elle constitue désormais le schème d'un scénario soumis, dans l'agir ultérieur, à la compulsion de répétition (le coït a tergo fantasmatique avec Groucha, réalisé avec la jeune paysanne et sanctionné par la blennorragie castrante et la passivité phallique avec la soeur).

La passivité homosexuelle vis-à-vis du père, séduction cette fois dans le transfert vis-à-vis de Freud, s'est manifestée et organisée tout au long de l'analyse, au bénéfice de la connaissance analytique quoique au détriment de la liquidation de la névrose de transfert.

Soulignant le fait que les événements traumatiques sont interprétés fantasmatiquement, André Green montre les rapports de l'expérience réelle et de l'activité fantasmatique, celle-ci faisant de la première, même banale, une expérience traumatique : « Les dissocier reviendrait, lorsqu'il s'agit des premières phases de développement, à vouloir dissocier l'indissociable », écrit-il, et montrant que réel et fantasme sont chacun isolément producteurs d'affects, il rappelle que « l'effet traumatique de l'affect naît précisément, tout analyste le sait, quand le réel confirme ce qu'on pourrait appeler le pressentiment du fantasme » (1), ce qui évidemment s'applique à la séduction et à son pouvoir précipitant. Quelques lignes plus haut cet auteur décrivait l'effet organisateur du travail psychique qui s'opère à partir d'un noyau de réel sur lequel s'élabore le fantasme dans un amalgame à d'autres fragments. Etudiant plus loin les rapports de la motion et du fantasme avec le sens et la force d'où s'origine la libido, Green conclut ainsi ce chapitre (1) : « Si le corps prend la place du monde extérieur, alors on comprend mieux que le noyau du fantasme soit possiblement un reliquat perceptif, sans pour autant accéder à la représentation, qui sera le résultat du fantasme. C'est pourquoi il semble vain de discuter du fantasme comme expression du fonctionnement pulsionnel ou comme scénario organisé, car le fantasme est en latence d'organisation, cette latence ne prenant fin que sous la pression de la motion. » Cette manière d'envisager les choses est à rapprocher de ce que Freud écrivait dans Constructions en analyse, à savoir que les hallucinations délirantes contenaient une part de vérité historique. Cette vérité historique n'a, dans ces cas, jamais accédé auparavant comme telle à la représentation.

La position de Viderman implique que le fantasme originaire ne

(1) A. GREEN, Le discours vivant, p. 192 et 318. Les passages soulignés le sont par l'auteur.


DE L'APRÈS-COUP TRAUMATIQUE A L'APRÈS-COUP CONSTRUCTIF 205

soit pas un scénario organisé de façon cohérente, sans quoi il serait vraisemblablement accessible à la représentation éventuellement comme souvenir, ou en latence dans le préconscient prêt à venir se greffer, sous le déguisement d'un scénario tout préparé, par voie associative, à un rêve au moment le plus proche du réveil (en deçà ou au-delà).

LA SITUATION PSYCHANALYTIQUE

COMME n-IÈME SÉDUCTION EN SUSPENS

ET « APRÈS COUP » PROVOQUÉ

Si très tôt Freud fut amené à douter de la réalité de la scène de séduction, les arguments rationnels qui se présentèrent à lui ont dû peser moins profondément que la constatation qu'il put faire de l'intervention de la séduction dans la cure et dont s'est dégagée la notion de transfert. Les circonstances historiques en sont bien connues. C'est du même coup que s'établit le fondement de la neutralité dans la cure. Celle-ci repose en effet sur la constatation que l'implication de l'analyste dans l'affaire ne pouvait être simplement celle d'un observateur du dehors et qu'il y était impliqué subjectivement et invité à l'être affectivement. L'expérience transférentielle des premiers cas d'hystérie s'étant montrée sous l'aspect de l'imminence de l'agir que prenait la séduction, l'alerte donnée quant au rôle d'une attitude contre-transférentielle éventuelle en découlait.

C'est bien cette invite à la séduction toujours présente qui amène l'analysant à ce que tous les moyens soient bons pour exprimer son désir, fût-ce en le niant, et en utilisant tous les procédés possibles pour s'en défendre, y compris l'imminence de l'action (satisfaire ce désir tout en le méconnaissant pour l'essentiel de ce qu'il vise) et surtout la régression. Celle-ci est une défense contre le désir d'une séduction actuelle refusée, mais activée par l'attraction de l'inconscient tendant à rejoindre l'inactuel et l'actuel dans un même désir. Mais cette défense est paradoxale en ce sens que la régression mue par l'attraction de l'inconscient ne peut qu'intensifier les exigences du désir inconscient originaire dans ses formes les plus archaïques et les plus difficilement contrôlables ou du moins mettant en jeu et en évidence les modes défensifs primaires. La résurgence des fragments perceptifs de la réalité extérieure, en rapport avec cette réalité psychique méconnue et maintenant dévoilée, met à présent ceux-ci, sous l'influence de la construction, dans une cohérence qui les intègre à cette réalité psychique. Les circonstances de la réalité extérieure ne sont pas des preuves de


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l'événement psychique traumatique, elles participent à l'organisation qui structure le fantasme et l'intègre au Moi-perception, perception du dehors et du dedans en quoi se constituent la conscience et la conviction.

Par séduction il faut entendre toutes les formes de désir qu'elle peut chercher à provoquer et à réaliser relativement à l'objet et quelle que soit la pulsion en cause, son déplacement quant au but ou son retournement, son caractère amoureux ou sadomasochique, etc., et bien entendu la forme ambivalente qu'elle peut prendre et les défenses qu'elle met en oeuvre.

L'heureuse formule de Viderman, « l'analyste joue le rôle de celui qui refuse de jouer un rôle », s'applique avec évidence à la séduction.

L'élaboration interprétative et constructive opère par un déplacement d'anciens symboles (signifiants ambigus, représentants déguisés des éléments épars du Ça, rejetons de l'inconscient au niveau du Moi) vers d'autres symboles plus explicites reliant cette fois clairement le mot et la chose. Elle est essentiellement celle des fantasmes qui, par là même, au moment où ils sont pleinement organisés, cessent d'être fantasmes pour devenir réalité psychique connaissable (1). Si le transfert est la condition sine qua non de cette évolution, les interprétations — étapes de la construction — sont ce qui fournit la récollection des éléments du symbole, selon la référence étymologique rappelée fort à propos par René Major (2), par quoi l'analysé et l'analyste se reconnaissent, l'un comme sujet, l'autre comme objet des désirs directs et projectifs du premier. Là se fondent la prise de conscience et la conviction. Là est intervenue, selon le terme de S. Viderman, la « performance » de l'interprétation. Là se trouve le point auquel celle-ci déclenche « le plus grand étonnement de l'analysé : se voir tirer d'un banal couvre-chef une armée de perroquets multicolores parlant l'obscur langage de son inconscient », écrit encore Viderman, ajoutant : « Il ne pourra guère le reconnaître. Tout au plus et au mieux le connaître, la résistance franchie, comme une connaissance absolument neuve créée par l'interprétation » (p. 65).

La construction sera d'autant plus une performance de l'analyste que les possibilités d'organisation du fantasme se heurteront à des éléments irreprésentables, tenus hors du Moi précoce par le déni, des clivages, l'identification projective, si la phase dépressive n'est

(1) Ce qui n'exclut pas la persistance de leur dynamisme élargi dans la vie psychique ultérieure.

(2) R. MAJOR, La symbolisation et son achoppement, R.F.P., 1971, XXXV, 1.


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pas survenue pour les réintégrer en même temps qu'elle opère une réintégration de l'objet comme total. Ces éléments ayant mis en échec la symbolisation se trouvent bloqués dans une situation peu susceptible de déplacement. Ainsi en est-il du fétichisme, qui peut faire varier dans une certaine mesure, semble-t-il, certains détails du fétiche dans des formes quelque peu désexualisées, mais qui semble souvent très fixe dans les objets matériels en lesquels il se concrétise dans les conduites sexuelles perverses. Rien du caractère de communication du symbole. Il reste hors de ce circuit, dans l'activité sexuelle même, où sa place est unilatérale, la partenaire n'y ayant d'autre rôle que celui de la complaisance s'étayant sur d'autres mobiles.

Michel Fain, dans son étude approfondie Prélude à la vie fantasmatique (1), rappelle le caractère d'idole du fétiche, au sens religieux, qui, ayant perdu le caractère de symbole, était devenu le Dieu même. On retrouve là cette identité du mot et de la chose, cette « équation symbolique » (H. Segal), caractéristique de la racine des psychoses, spécialement schizophréniques. Le même auteur à partir de ses études sur le méricysme, qui apportent des notions très nouvelles relativement à la genèse des fantasmes, dégage celle de « fétichisme primaire » constituant de véritables impasses court-circuitant l'organisation symbolique » (p. 326-328) et provoquant une difficulté particulièrement grande, dans ces cas, de lier l'excitation à la représentation. Cette difficulté est soulignée, par les travaux de cet auteur et par les autres analystes, P. Marty, M. de M'Uzan, qui dans le cadre de leurs études psychosomatiques ont décrit la pensée opératoire ou factuelle. Rappelons aussi l'évocation par Laplanche et Pontalis, dans l'article cité, du rôle d'une « réalité brute non symbolisable » dans la genèse des psychoses.

Ce « non-symbolisable » conduit à évoquer l'étude de M. Klein sur « L'importance de la formation du symbole dans le développement du Moi » (2). Elle y souligne que le développement de l'enfant (Dick) avait mal tourné parce que celui-ci n'avait pas pu exprimer dans des fantasmes sa relation sadique au corps maternel. Ce qui était exprimé l'était au moyen de comportements maladroits avec des portes, des poignées de portes, etc. Dès la première séance se passa ce qui ne s'était jamais produit. Le jouet-train mis à la disposition de Dick par M. Klein a été pris en main par l'enfant et mis en mouvement dans une action finissant par s'arrêter en percutant le mur, ce qui fut

(1) M. FAIN, Prélude à la vie fantasmatique, Rev. fr. de Psychanal., 1971, t. XXXV, n° 2-3.

(2) M. KLEIN, L'importance de la formation du symbole dans le développement du Moi (1930), Essais de psychanalyse, Payot, pp. 263-282.


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accompagné d'un symbole verbal séparé de tout autre contexte verbal : le mot « gare ». La formulation de M. Klein, construction verbale commentant le comportement structuré par les rôles de deux objets réunis par le mouvement, fut suivie d'une confirmation indirecte, celle d'aller se cacher entre deux portes permettant de compléter la première interprétation : « Dick entre dans maman », par « Dick est dans le noir de maman ». Le rôle de l'espace offert librement à l'enfant semble avoir eu un rôle déjà organisateur dans ce qu'il permettait le franchissement d'un espace. En fournissant l'espace, un objet substitutif mobile représentant l'enfant, la limite de cet espace, autre objet substitutif représentant la mère, une situation était offerte qui ouvrait la voie vers la symbolisation, la présence de M. Klein naturellement aussi, ce que ne fournissait pas la manipulation sans médiation et quasi auto-érotique des boutons de porte. Le fantasme grâce à la fourniture prédisposée d'éléments scéniques a permis d'abord au fantasme de s'organiser dans l'action et de passer dans la symbolisation par la voix de M. Klein.

A propos de la construction du fantasme de scène primitive de l'homme aux loups, Freud fait une remarque suscitée par l'évocation du mouvement des ailes du papillon représentant l'ouverture et la fermeture des jambes (p. 393) et qui est la suivante : « L'attention des enfants, je l'ai maintes fois observé, est attirée bien plus par des mouvements que par des formes immobiles, et ils établissent souvent des associations sur une similarité de mouvements que nous autres adultes nous ne voyons pas et que nous négligeons. » Cette remarque était bien prémonitoire concernant la place que la psychanalyse d'enfants donne à la liberté laissée à l'enfant d'exprimer par le mouvement (jeu), par le dessin (mouvement qui s'achève en représentation) ce qu'il ne symbolise pas encore au moyen des mots, mots que lui fournit l'analyste et auxquels les modes d'expression qu'emploie l'enfant viennent se coller, comme, là encore, l'autre moitié du symbole. Voulant montrer, toujours dans le même texte, l'intérêt de l'étude d'une névrose infantile à travers l'adulte, Freud écrivait qu'il fallait « mettre à la disposition de l'enfant trop de mots et de pensées, et même ainsi, ajoutait-il, les couches les plus profondes se trouveront peut-être encore imperméables à la conscience ». Les analystes d'enfants ont montré qu'on pouvait être moins pessimiste.

Si nous revenons à l'analyse de l'adulte, nous constatons que l'analyste dispose, pour l'analysé, un espace matériellement restreint d'où le mouvement est exclu ou très réduit et dont il n'est tenu compte,


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s'il a lieu, que si l'analysé lui-même en verbalise l'existence. Mais cette situation, sans aucun doute, en sollicite l'imminence, comme le montre la fréquence des acting out, ceux-ci étant souvent déplacement d'une séduction agie dans des transferts latéraux où la motion pulsionnelle excitée cherche une satisfaction qui lui permette encore, par des substitutions d'objets ou de buts, d'être méconnue et d'éviter le déséquilibre résultant de l'actualisation du conflit.

Dans l'espace, non plus matériel mais figuré, celui-là immense, que l'analyste ouvre à l'analysé et où celui-ci glisse l'indicible - jusqu'alors dans les mots de la langue, à l'aide de ceux-ci et du modèle qui préexiste en lui, l'analyste apporte la construction. Ce modèle est le fruit de la connaissance analytique, de sa connaissance analytique générale et de lui-même, de celle qu'il est néanmoins en train d'acquérir de son patient, mais il en est aussi la limite à toujours dépasser. Enfin, pour édifier cette construction, ce sont les émergences et les collusions avec elle de l'affect qui sont, Viderman nous le rappelle, le guide le plus sûr, ce qui depuis les débuts de la psychanalyse rassemble tous les accords.

Ce n'est pas un des moindres intérêts suscités par les propositions de Serge Viderman que celui de chercher à se représenter en quoi consiste l'existence latente des fantasmes originaires, notamment la scène primitive. Nous comprenons aisément qu'elle ne se présente pas pour l'enfant telle qu'elle résulte de sa construction dans l'analyse. Aussi je ne vois pas d'objection à faire à ce propos de S. Viderman qui résume à la fois une conception du fantasme et ce qu'est le travail de l'analyste : « Le fantasme n'est pas une unité de sens éclaté dont on recomposera la figure perdue selon le modèle originaire. Il n'y a pas de modèle originaire » (1). Et il ajoute qu'il s'agit d'un ensemble disparate d'éléments que, « sans tenir compte de leur temps historique ou de leur appartenance à la réalité ou au fantasme, l'interprétation assemble dans une unité de sens qui n'a d'autre histoire que celle qui est en train de se faire ici et maintenant dans la situation analytique ».

L'impossibilité de connaître les fantasmes autrement qu'à travers leur mise en scène dans des comportements répétitifs, leur dérivation dans des fantasmes conscients et toutes les déformations secondaires que cela comporte et, en bref, leur reconstruction, met en présence de théories diverses : les uns les considèrent comme des schèmes préétablis inclus dans la phylogenèse, ce qui s'accorde mal avec les

(1) S. VIDERMAN, loc. cit., p. 135.


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conceptions génétiques actuelles, d'autres comme des schèmes tôt constitués, ce que le caractère fragmentaire des éléments qui progressivement les révèlent et l'intemporalité de l'inconscient, dont l' « après coup » est une manifestation éclatante, ne justifient pas d'admettre, d'autres comme expressions directes « des pulsions libidinales et destructrices » (1), point de vue kleinien, qui en dépit de l'importance considérable dans la compréhension des tout premiers moments de la vie postnatale apportée par l'école kleinienne, a pu être sujet à certaines critiques, notamment celle de considérer comme préexistante une organisation dont la structure s'élabore dans une construction ultérieure (une discussion serrée de la position schizo-paranoïde et de la conception kleinienne des fantasmes fait l'objet du livre de R. Diatkine et J. Simon : La psychanalyse précoce) (2).

L'étude de ces auteurs montre à quel point la fantasmatisation subit des remaniements au cours du développement, sous l'effet des vicissitudes des investissements et contre-investissements qui s'y produisent.

S. Viderman écrit que ce n'est pas la scène primitive qui provoque la scène traumatique ultérieure, mais qu'elle rend cette dernière traumatique par l'attraction de l'inconscient qui s'y trouve sollicitée. Cela exclut de considérer cette scène après coup comme une répétition. La répétition exige, me semble-t-il, un modèle organisé qui reparaît structuré dans les comportements répétitifs ou à travers d'autres évocations (symptômes, fantasmes conscients, productions diverses). Ce n'est pas la scène primitive qui se répète — elle n'est pas un modèle originaire —, mais une organisation dans l'élaboration de laquelle sont intervenus des éléments issus de la scène primitive, soit plus ou moins isolés, soit sous une forme globale représentée comme une nébuleuse cataclysmique et parfois sans lien avec un contexte.

Si on s'aperçoit, dans l'histoire de l'homme aux loups, que la scène primitive a été sollicitée par les séductions traversées dans l'enfance, celles-ci ne semblent pas cependant avoir été suffisamment provocantes pour être traumatiques. La position de Groucha a excité chez l'enfant le désir de jouer un rôle actif, mais l'abstention de celle-ci et l'évocation de la menace de castration ont vraisemblablement empêché que soit mis fortement à l'épreuve le système défensif. L'activité de la soeur, qui n'a pas évoqué la pénétration, n'a pas mis en mouvement l'angoisse

(1) Susan ISAACS, Nature et fonction du phantasme, in Développements de la psychanalyse, Presses Universitaires de France, pp. 64-114.

{2) R. DIATKINE et J. SIMON, La psychanalyse précoce, Presses Universitaires de France.


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par rapport à celle-ci et à la castration corollaire, tout cela n'étant évoqué ni dans le geste, ni dans les paroles.

Dans ces scènes, la scène primitive intervient sous certains de ces aspects qui n'étaient pas les plus menaçants. Moins immédiate, du fait de l'élaboration oedipienne qu'elle comportait en présence de Groucha et par conséquent plus distante de la pénétration homosexuelle à subir, elle a été traumatique a minima, pas suffisamment pour provoquer une dépersonnalisation ou une crise d'angoisse. Celle de la soeur (différente d'une scène de séduction par un adulte) ne l'a pas été davantage. Elles ont, du reste, été facilement remémorées.

La sollicitation, qui a provoqué la « seconde séduction », l'aprèscoup du rêve qui a fait saillir de façon angoissante la scène primitive, peut être rapprochée de la sollicitation homosexuelle inconsciente, dans l'analyse, séduction non traumatique celle-ci du fait de son vécu désérotisé procurant au patient le bien-être dans un compromis que cette façon de la vivre entretenait entre les pulsions et les défenses. Mais elle s'est trouvée bouleversée par l'imminence de la rupture. La situation devenait inévitablement dramatique entre les positions conflictuelles activées et essentielles : s'offrir passivement à la castration et à la pénétration ou prendre une attitude virile aussi agressive dans l'activité qu'elle l'aurait été dans la passivité. Mais la séduction ainsi refusée était moins traumatique évidemment qu'une séduction érotisée et réalisée, mais assez cependant pour que l'attraction de l'inconscient pût se glisser dans la réapparition du souvenir du rêve.

La construction opérée dans l'analyse montre combien fragmentaires et étalés dans le temps de leur apparition sont apparus les éléments nécessaires à cette construction qui, sans le modèle qui s'était fait dans l'esprit de Freud, n'eût pas vu le jour. En cela je ne peux que souligner mon accord avec S. Viderman.



COLETTE CHILAND

DANS UNE LUMIÈRE NOUVELLE A LA FAVEUR D'UNE RENCONTRE

Tant a été dit dans un Colloque très riche qu'on peut hésiter à ajouter quelques propos. Leur brièveté en sera l'excuse.

L'analyse aboutit-elle à la construction d'un espace nouveau ? Ou jette-t-elle sur toutes choses, les objets externes et les objets internes, un éclairage nouveau, faisant apparaître des relations nouvelles entre les objets, d'où l'illusion d'un espace nouveau ?

Comparaison n'est pas raison. Mais puisque Serge Viderman a choisi de recourir à l'allégorie de la caverne pour illustrer, et combien brillamment, sa thèse, on est tenté d'y revenir pour défendre une autre thèse. On l'est d'autant plus que les métaphores spatiales sont à la mode, introduisant un réalisme topographique de l'inconscient dont il y a lieu de se méfier.

Dans son évocation de l'allégorie de la caverne, Serge Viderman s'est arrêté avant le moment où le prisonnier délié est conduit à la lumière du soleil, et où sont décrites les précautions à prendre pour lui faire regarder d'abord les objets réels éclairés par la lumière du soleil, puis le soleil lui-même, le Bien. Il ne se meut pas dans un espace nouveau, mais dans une autre région de l'espace. Et plus importante que la référence à l'espace est la référence à la lumière.

Pour le prisonnier délié, non plus que pour l'esclave du Ménon, il n'y a pas création d'objet ou de connaissance ; en déliant le prisonnier, on lui permet de faire usage de la vue qu'il possédait, en interrogeant l'esclave, on l'accouche selon la maïeutique d'une connaissance qui n'était en lui que réminiscence et qui devient science. Que fait d'autre l'analyste, quand il libère les forces pulsionnelles pour qu'elles deviennent créatrices ?


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Mais laissons Platon et revenons à Freud. Sauf erreur aucune place n'est faite dans le livre de Viderman à la deuxième formulation de Freud quant au but de l'analyse : Wo Es war, soll Ich werden. Seule est prise en compte la première formulation, rendre conscient l'inconscient.

Et même au sein de cette première formulation, la levée de l'amnésie infantile, que Freud veut aussi complète que possible, ne s'accompagne pas de l'affirmation de la conservation de tout le passé, qui est une idée bergsonienne et non freudienne.

Si l'on cherche à développer, autant que faire se peut, la remémoration chez le patient, ce n'est pas dans l'espoir de retrouver un passé événementiel pur, le passé est toujours remanié par l'organisation fantasmatique. C'est que remémoration et répétition s'opposent. Est d'autant plus répété dans le transfert ce qui est non remémoré, et peut-être non remémorable.

D'une résistance par la répétition on ne sort pas par une création, on en sort par une rencontre. Dans le jeu de mots six roses - cirrhose, on pourrait admettre (ce que refusent cependant Pasche et Renard dans leur article, p. 640) que le mot de cirrhose est une création de Viderman ; mais les sentiments sous-jacents que le mot rassemble ne sont pas une création de l'analyste. Et en contrepartie de cet exemple on pourrait en donner quantité où il n'y a manifestement pas création, mais rencontre.

En voici une rapide illustration clinique. Une patiente après un assez long temps d'analyse conserve une difficulté très grande à me parler, dans un mouvement de transfert maternel négatif intense. Après de courtes vacances, elle est plus silencieuse que jamais. Survient même une séance où elle ne prononce pas une seule parole. La séance suivante s'engageant sur le même mode, il me paraît nécessaire d'intervenir : « Puisque vous ne me dites pas à quoi vous pensez ici, je dois travailler avec ce à quoi ça me fait penser. » Je lui dis alors que son mode de relation actuelle avec moi me fait penser à la relation dramatique qu'elle a eue avec sa meilleure amie au moment où celle-ci est devenue amoureuse d'un homme; avec l'intervention d'un homme il n'y a plus de bonnes relations possibles entre femmes. C'est la première fois que je lui donne cette interprétation, alors que j'ai dû de nombreuses fois intervenir sur la signification de son silence. La patiente se détend, sourit, ce qui est rare au cours d'une séance : « Je viens de recevoir un coup de téléphone de cette amie dont j'étais sans nouvelles depuis


DANS UNE LUMIÈRE NOUVELLE A LA FAVEUR D'UNE RENCONTRE 215

plusieurs mois ! » Elle parle pendant toute la séance autour du thème : je ne peux rien vous donner spontanément, il faut que je me force. Cela lui évoque des bribes de rêves avec problèmes anaux, qu'elle n'a pas envie de me raconter. Et elle ajoute : « Je n'ai aucun souvenir de conflit avec ma mère sur ce point. »

A la suite de mon interprétation, elle a eu accès sinon à un ressouvenir, à une remémoration, du moins à une possibilité d'élaboration, notamment à travers l'évocation de rêves. Il s'agit donc d'une construction où nous travaillons à deux, à la faveur d'une rencontre, et non d'une création par l'analyste. Je n'ai pas créé le coup de téléphone et la patiente ne l'a pas inventé pour me faire plaisir. Hasard heureux, coïncidence ? Divination magique (il en est qui aiment à jouer au sorcier) ? Il s'agit plutôt de ce qu'on appelle la communication d'inconscient à inconscient, qui se produit quand l'analyste suit bien son patient, que des signes subtils échappant à la conscience sont perçus et entraînent chez l'analyste un enchaînement d'associations parallèle à celui de l'analysé.

Viderman a dit qu'il était parti d'une réflexion sur le mouvement psychanalytique et la violence des affrontements qu'on y rencontre. Il n'y a pas de mouvements scientifiques qui en connaissent de tels, a-t-il dit.

Mais on pourrait citer nombre d'épisodes de l'histoire des sciences dramatiques, voire sanglants : Michel Servet, Galilée (Eppur si muove !), le darwinisme, la querelle de la génération spontanée, etc. Quand Viderman répond que ces savants ont été condamnés, voire exécutés, non pas au nom de la science, mais au nom de l'idéologie, il faut rappeler que l'idéologie est la théorie de l'adversaire !

Après ces affrontements, l'une des théories s'est montrée « vraie », c'est-à-dire plus unificatrice et féconde, provisoirement mais pour un temps assez long. En sera-t-il de même pour l'affrontement des théories psychanalytiques ? Ou bien la psychanalyse tout entière sombrera-t-elle ?



JEAN GILLIBERT

LES LIMITES DE LA RECONSTRUCTION SÉMANTIQUE

Comme on ne croit plus à l'histoire, à la reconstruction, à la reconstitution historique, qu'on se plaît à inféoder l'histoire événementielle à un principe de linéarité — le récit —, on croit s'en tirer, et les psychanalystes ont emboîté le pas, n'ayant retenu de l'idée de l'inconscient que celle d'une « autre scène », par l'exploitation à ciel ouvert, en toute tranquillité d'esprit, de la multivalence des significations dans le mot. Chez les linguistes cela s'appelle la polysémie... Que d'heureux moments le psychanalyste s'octroie : des moments « maniaques », qui lèvent son Sur-Moi sadique avec les jeux de mots, les mots de passe, les condensations et les déplacements sémantiques !

Le psychanalyste est un gourmand de la polysémie.

C'est souvent la seule reconstruction qu'il s'autorise, soulageant ainsi son propre inconscient des angoisses latentes que provoquent le discours de son patient, ses difficultés associatives, ses difficultés existentielles.

Freud avait bien souligné que ce qu'il appelait reconstruction (cf. Construction en analyse) avait la valeur analogique d'un délire (de l'analyste, induit par l'analysé) et avait un effet thérapeutique (sic) identique à la pure et simple remémoration.

L'élaboration reconstructive de l'analyste se situe donc comme une intervention interprétative au moment où, entre le phénomène de répétition et le phénomène élaboratif de l'analyse, quelque chose, non pas vient à manquer — un trou dans le discours — mais au contraire est appelé dans l'ordre d'une autre parole, d'une façon nécessaire mais non contraignante, chez l'analyste. L'analyste vient à parler (vient à construire) non pas pour boucher un trou, par un passage à l'acte verbal ou une implication théorique, mais parce que l'urgence du moment de parole est survenue. Cette urgence est circonscrite par la tendance ascendante — et descendante — du refoulé. La parole reconstructive de l'analyste est une tentative de « délivrer » le désir inconscient refoulé de l'analysé. Souvent la tendance ascendante du refoulé est telle que la


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reconstruction de l'analyste est rejetée, voire déniée. C'est une preuve de plus, bien sûr, de la véracité de la construction.

La construction de l'analyste est donc un « délire », une guérison, mais non une pseudologie ; différemment du délire de la psychose, deux réalités (deux systèmes de réalité) entrent en coalescence, en médiachronie : la réalité psychique de l'analysé et la part d'une réalité extérieure que vectent la langue, le discours, l'intelligence, la capacité de compréhension de l'analyste.

Cette réalité extérieure n'appartient en fait ni entièrement à l'analyste, ni entièrement au discours manquant de l'analysé ; elle appartient aux deux, ou plutôt tous deux lui appartiennent.

Logos et Eros viennent « délivrer », c'est-à-dire guérir, le désir inconscient infantile. Que ce soit là une vue par trop optimiste ou par trop illusoire de la psychanalyse, c'est possible; rappelons que non seulement c'est la perspective constante de Freud et que sans elle, la psychanalyse n'aurait aucun sens, aucun statut d'existence. Rappelons surtout que devant Logos et Eros, les pulsions de mort et les pulsions destructrices légifèrent négativement.

Que cette guérison, que cette délivrance soient « illusoires » en leur fond, dans le sens où l'illusion n'est qu'un grand jeu de vie et de mort, je suis un des premiers à l'avoir pensé, mais une chose est de « rentrer » dans le jeu, une autre est de ne pouvoir en sortir.

J'ai donc peu de sympathie, du mépris même pour les idées carnassières de collègues qui soutiennent mordicus que la psychanalyse n'est pas une thérapeutique. Ils aiment à confondre, à dessein, thérapeutique médicale et guérison de Psyché ; en confondant les deux, ils s'en tirent à bon compte.

Mais qu'est Psyché — l'inconscient — si ce n'est la conscience prise de ce « chaînon manquant » (qui manquait à notre savoir, à notre expérience) de l'Inconscient entre l'ancienne Psyché (conscient) et Soma ?

Nos tendances sadiques ont deux manières de s'exercer : vouloir guérir à tout prix — l'efficacité thérapeutique —, nous nions alors nos tendances sadiques. Ne rien vouloir « guérir » du tout — laisser parler l'inconscient —, se contenter de la reconstruction sémantique (jeux de mots, assonances le plus souvent) en se libérant à la fois et de ses tendances sadiques, et du Sur-Moi qui les condamne.

L'exercice de la psychanalyse deviendrait alors la « fête du langage ». La répression n'aurait plus droit de cité.

Il n'est pas difficile de comprendre que si, pour l'analyste, ce serait


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une fête, disons, pour être plus modeste, une science gaie (une gàya scienza), pour l'analysé la pseudo-fête est amère et cruelle, car lui, placé dans l'illusion du désir de l'analyste ayant camouflé et son sadisme et son Sur-Moi, la part de son inconscient « historique », à savoir, le vestigial de la tendance ascendante du refoulé, n'est pas levé, mis au clair, mis à jour. Ce qu'il a mis comme énergie pour lutter contre la blessure narcissique du trauma, se trouve alors non pas renforcé, donnant comme signe l'aggravation du symptôme (rejeton du refoulé) mais tend à se dissoudre, devenir a-nergétique, un Sur-Moi hypercruel, d'apathie et de déperdition, mélancolique en son fonds, renvoyant à une fatalité inexorable d'une insatisfaction foncière du désir infantile, qui devient alors le GRAND DÉSIR (idéalisé).

Le pessimisme oublieux des non-thérapeutes dans la psychanalyse (j'entends, de ceux qui font profession de foi que l'analyse n'est pas une thérapeutique) n'est en fin de compte qu'un nihilisme à courte vue. On est loin du pessimisme tragique et ouvert sur l'avenir de Freud.

Somme toute, on se plaît à confondre principe d'historicité et principe archéologique. Freud avait profondément senti que le vestigial, le vestige archéologique n'était pas un élément mort ou neutre mais gardait son pouvoir de se re-syntaxier à l'ensemble.

Le « vestige » n'est pas ce qui reste, mais ce qui n'a pas été détruit. A partir de lui on peut « reconstruire », dans un souci de reconstruction archéologique et pas seulement historique.

La perspective n'est donc pas de retrouver un passé définitif qui aurait existé une fois pour toutes, mais un passé blessé, mutilé, ou survalorisé par l'effet d'un trauma qui a toujours lieu ne serait-ce que par l'intempérance de l'effraction du fantasme de la pulsion sexuelle. La recherche interprétative du passé n'est ni une idolâtrie, ni un fétichisme, mais le déploiement du toujours sans cesse « vivant », du toujours « étant ».

Un « vestige » archéologique est toujours chose vivante, étante, car si cette part du hasard demeure, c'est qu'il y a eu des raisons « traumatiques » pour que les autres parties disparaissent.

On ne peut pas toujours retrouver les liens organiques entre le vestigial et l'ensemble, on se trompe, on se leurre. Mais au départ, la totalité de l'ensemble n'est pas une totalité close, fermée sur elle-même. C'est bien vrai que le narcissisme est l'anti-trauma et réciproquement,


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mais le narcissisme est une totalité close, une monade, et non un devenir.

La blessure narcissique, la blessure du temps n'atteignent pas l'inconscient et la répétition est aussi le moment vestigial qui se donne comme l'identique pour ne pas connaître l'inconscient.

Ce qui fonde l'archéologie (l'Arché) c'est la lutte des puissances en cause où la Psyché se détermine (au niveau des topiques).

Ce qui fonde l'historicité c'est la surdétermination, la multiplicité des causes ayant des effets sur la « substance humaine », et qui entraîne une linéarité historique, un récit ayant un commencement et une fin, une origine et une finalité (un telos) où l'idéalisation joue à plein.

Le principe d'archéologie est antérieur en droit et en fait au principe d'historicité.

Par exemple, dans la psychose et la perversion où Freud introduit le clivage du Moi comme mécanisme de défense, la surdétermination de la castration crée une angoisse telle que ce qui est désigné comme origine (le signifiant de la castration) n'est en fait qu'un trauma à sources archéologiques diverses. C'est très frappant dans l'étude que fait R. Barthes avec S/Z (Balzac) et dans la psychanalyse lacanienne.

Le principe d'historicité va à l'origine : ce que le trauma fait croire comme origine possible (l'erreur de Rank et son traumatisme de la naissance).

Le principe d'archéologie va jusqu'à la source, au-delà, ou en deçà, du trauma. Ce principe veut la fouille (comme on dit les « fouilles » archéologiques).

On fouille jusqu'au cadavre. In fine, ce fragment de vérité historique auquel Freud tenait tant, et sans lequel il n'y a plus de psychanalyse, c'est toujours ce potentiel émotif organisé autour d'émois infantiles.

L'événementiel n'est pas la factualité historique ; cet événement suppose la survenue d'une « réalité » arrivée, même et surtout quand il est tenté de nier que ce qui est arrivé n'est pas arrivé.

C'est que « réalité » événementielle suppose trois ordres de faits (dans l'histoire psychosexuelle) :

1) Le retrait de la réalité extérieure ;

2) La réalisation d'un désir (un désir survenant dans le psychisme comme réalisé) ;

3) La tendance subséquente ascendante du refoulé (la réalisation du désir n'a été que psychique).

Si on oublie ces trois ordres de faits événementiels, on s'apprête à des dérivations leurrantes et dommageables pour la psychanalyse.


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La « scène primitive » n'est pas traumatisation, réelle ou irréelle en soi ; c'est le rêve qu'on en fait par exemple, à de certains moments, qui est traumatisant.

Derrière les fantasmes originaires (à mon avis, mauvaise dénomination) se tient la réminiscence du principe archéologique.

Devant l'archéologie, il n'y a pas de préjugés, puisque encore une fois, on approche du cadavre. La reconstruction va donc au-delà de l'actuel et de l'historique sans le nier ; c'est en fait une conjuration du mort par le vivant : « Je n'ai jamais été cela » (le mort). Sinon, nous serions toujours en train, comme le dit Edgar Poe, à la fin de l'histoire du Meurtre de la rue Morgue, toujours en train de nier ce qui existe et d'expliquer ce qui n'existe pas.

Il y a donc des motifs tout-puissants à la reconstruction de l'analyste, aussi puissants d'impact sexuel que la reconstruction délirante du psychose.

La psychanalyse par la pratique de l'analyste se situe entre délire, art et religion sans être aucune de ces trois illusions.

La reconstruction n'est donc pas n'importe quoi du langage venant s'articuler (?) dans un esprit de système, ce qu'on appelle théorie au sens vulgaire du mot, à des manques ou à des trous du discours de l'analysé.

Toutes les syntaxes unitives, plus particulièrement sémantiques, sont illusoires si elles ne s'en tiennent qu'au principe idéologique qui fonctionne au sein du désir sémantique (reconstruit comme tel) : une unité sémantique, le sème, ou encore le signifiant. Le signifiant ne fait qu'identifier le non-identique; il obéit foncièrement au principe de l'identique, de l'eidos (platonicien), bien que négativement pensé.

On ne fait plus alors de reconstruction mais on ne fait que retrouver ce qu'on a postulé à l'avance : le signifiant perdu. Mais la source pulsionnelle dépasse non seulement le signifiant perdu mais encore l'objet perdu.

La source pulsionnelle est au départ antinomique à la réalité extérieure, telle qu'elle est au moment où elle est et à l'inconscient de la langue (l'inconscient linguistique) tel qu'il est au moment « historique » où l'on a distingué la parole de la langue (le grand moment métaphysique de de Saussure avec toutes ses dérivations ultérieures).

Il n'y a pas d'identité entre le sujet connaissant et l'objet connu,


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parce que au départ il n'y a pas de sujet au sens consubstantiel du mot ; la source pulsionnelle excède toute origine, toute « forme », toute structure.

Dans la protohistoire de l'oralité où les fantasmes — archaïques — des reconstructions type Melanie Klein, engagent le principe archéologique à fond, l'illusion projective et cognitive, théorique, a été maintes fois dénoncée. « Ce n'est pas le nourrisson qui pense ainsi, mais Mme Melanie Klein. »

Je ne veux pas intervenir ici, dans cette discussion, souvent mal établie, mais autant il me paraît que la reconstruction de Melanie Klein est fructueuse et féconde malgré bien des impasses, autant celle de Bion me paraît inauthentique, spéculative et mal pensée.

Le refoulement originaire dit bien qu'il y a un excès au départ, une trace, un frayage, même si, cliniquement, on ne peut parler théoriquement du refoulement originaire qu'à travers les signes du refoulement secondaire.

Le refoulement originaire appartient donc à la protohistoire, à l'archéologie (aux fantasmes archaïques). Le refoulement secondaire donne un sens aux vections historiques.

Cette protohistoire ne trouve de reconstructible qu'à travers des médiations, de force, de puissance, de présence, de parole, où le langage n'intervient que comme un autre « membre » de l'articulation, de la syntaxe, trope de la force avant d'être celui du sens. Entropie où le potentiel des formes en puissance, non délivrées de la force, est à son acmé, son extrême : tel est le degré zéro, nirvanique, des pulsions de mort avant leurs liaisons avec les pulsions de vie, ou avant les clameurs des pulsions destructives.

Si la reconstruction a le même résultat thérapeutique (sic Freud) que la remémoration, cela ne veut pas dire que l'analyste peut dire n'importe quoi, n'importe comment, n'importe quand, avec ou sans conviction, mais que l'effet thérapeutique (délivrance ou guérison, refusée, niée, acceptée en tant que niée, ou introjectée) est un effet essentiel non seulement de la cure mais un moment fécond de formes vitales, inhibées, refoulées, détruites.

Le délire du psychose, bien qu'il demeure un discours à double entente, a dans un premier temps où il n'est que guérison pour le patient, un effet répressif pour l'Autre du patient. Le discours « fou »


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est un discours répressif, aussi répressif que le discours psychiatrique dans sa législation de maîtrise.

La reconstruction « délirante » du psychanalyste, qui est plus grande que le système interprétatif, que l'interprétation analytique, se doit d'être un discours de délivrance, au sens strict du mot, de délibération, de liberté ; à nul jamais, dogmatique. Nous sommes le plus souvent bien loin de ce compte, car nous oublions que la parole de l'analyste n'est qu'une parole recourbée, qui se retourne sur elle-même, qui se reprend, qui engage l'analyste et l'analysé dans le même temps.

C'est peut-être en ce sens que S. Viderman dit que le « fantasme inconscient pose un problème de langage non pas tant pour l'analysé que pour l'analyste ».

Je choisis d'éclairer maintenant quelques difficultés d'une reconstruction apparemment sémantique, celle qui se circonscrit autour de l'équivalence inconsciente sein-phallus.

Je renvoie à mon article intitulé De l'équivalence sein-phallus. J'en résume l'essentiel en disant ceci : Freud montre que l'inconscient fait comme si enfant, pénis, fèces s'équivalaient autour du sème catégoriel « la petite chose détachable ».

Peut-on attacher, génétiquement, sémantiquement, structurellement, à cette chaîne, l'unité « sein » ?

Y a-t-il une équivalence sein-phallus ? L'inconscient les traite-t-il comme identiques ?

Je renvoie donc ici à cette question ouverte. J'en montrerai plutôt les pièges.

Dans l'analyse de Dora, Freud faisait déjà valoir, par l'intermédiaire d'un fantasme de fellation refoulé, le passage du sein maternel au pénis paternel.

Dans son étude sur le « Léonard » le fantasme de fellation sert à enraciner la genèse de l'homosexualité masculine chez Léonard de Vinci, reconstructible dans certains tableaux de Léonard : la fameuse coda du vautour. In coda (in cauda) venenum ! Freud, dans sa reconstruction, a tout simplement déliré ; on le lui a assez reproché ; mais l'erreur sémantique autour du vautour est de peu d'importance, ce qui importe c'est la conviction délibérée que Freud apporte à la reviviscence de la première impression infantile du nourrisson au sein, au fantasme proprement dit de fellation, par l'intermédiaire de la « queue » de l'oiseau.


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Un moment archéologique d'une force pulsionnelle a été là délivré par la reconstruction freudienne : une certaine forme.

Je rappelle que Freud cite comme image de condensation, aussi bien dans Dora que dans Léonard, le pis de la vache, condensant avant la découverte non assumée de la distinction des sexes, le sein et le pénis.

Avant, en effet, l'angoisse de castration phallique, répondant à celle-ci, par la reprise fixée et régressée, de « l'impression » au sein, court-circuitant l'organisation sadico-anale.

Voyons de plus près cette reconstruction sémantique des objets dits partiels.

Le phallus est donc le prototype de la petite chose détachable.

Ce qui est détachable est petit, dans l'ordre des catégories de grandeur, précisées par un enfant comme des catégories de pensée et des catégories d'existence.

Mais ce qui est vu, vécu, comme « petit » va de pair avec un investissement narcissique considérable, grand, de l'enfant (mâle) pour son pénis.

S'agit-il de désigner, dans la catégorie du flux de la grandeur quelque chose de pensé, vécu comme petit parce que détachable et d'euphémiser l'angoisse de castration à forte charge émotive et pulsionnelle, ou s'agit-il de sauvegarder la monade narcissique quand l'inconscient (ce qui se désigne ainsi) fait comme si, pénis, fèces, enfant, étaient équivalents autour d'un sème catégoriel : la petite chose détachable ?

Il s'agit, bien entendu, du même phénomène ; on ne peut pas parler de l'inconscient sans parler du flux de la grandeur et de ses coupures (cela, Deleuze l'a bien remarqué).

Mais est-ce la réponse (narcissique) à la séparation, à toute séparation ? Ou n'est-ce pas plutôt marquer l'existence de la différence dans le flux ?

Plus la différence est petite, plus la séparation est grande (le narcissisme des petites différences, selon Freud : formidable pensée), et c'est ce narcissisme des petites différences contaminées par l'angoisse de castration (et non créées l'une par l'autre) qui entraîne le conflit redoutable de la différence des sexes, si difficile à reconnaître, à assumer. La fille devient toute châtrée, toute vide, toute « béance » ; le garçon tout plein, tout convexe, tout phallique.

C'est la différence des deux sexes qui pense les sexes dans le flux psychosexuel de la grandeur et de ses avatars, et non l'angoisse de castration qui légifère a priori sur la différence des sexes.


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Il y a temps contemporain ; il n'est que de lire Freud et d'écouter la clinique des événements analytiques.

Le flux de la grandeur et de la croissance est trans-catégoriel et concerne autant la fille que le garçon.

Parler du signifiant de la castration, c'est faire de la théologie négative à bon marché. L'inconscient n'est plus le chaînon manquant dont parlait Freud, même si l'inconscient est une « autre scène ». Une autre scène est toujours une scène, et on ne comprend pas pourquoi, par cette épithète, plus de Fechner que de Freud, ce qui réunit ce qui se détache est unitivement pensé « petit » et sous la rubrique de ce « petit » réunit ce qui ne se ressemble pas (un pénis, des fèces, un enfant).

L'homme dit donc « petit » ce qui se sépare de lui : immense mégalomanie, bien sûr, immense terreur du néant. L'inconscient a un pouvoir sémantique de conjurer ce néant, cette perte, cette séparation.

Nous sommes plus, en fait, au niveau de l'inconscient avec la pensée de l'infini (infiniment petit, infiniment grand) qu'avec un inconscient lieu du discours de l'Autre; Analyse terminée (finie) et interminable (infinie) serait d'ailleurs là pour le corroborer.

C'est dire qu'il n'y a pas équivalence entre catégories de langage et catégories de pensée comme le pensent trop souvent les linguistes. J'en parlerai plus loin.

Il y a quelquefois des correspondances quand la parole peut « reprendre » la langue par exemple ou quand la reconstruction de l'analyste peut reprendre le cheminement perdu de l'analysé. Quand je dis correspondance, je ne dis pas coïncidence entre signifiant et signifié car ces valences-là, tout importantes qu'elles soient, ne concernent la psychanalyse que dans ses temps de dérivation.

Si le phallus est la petite chose détachable, le sein est la grande chose attachable, incorporable dans l'envie (dans le sens où Melanie Klein l'a définie), introjectable dans la gratification (Melanie Klein), dans la satisfaction (Freud).

Ce que Melanie Klein montre admirablement, c'est non seulement l'aspect négatif de l'envie : l'agression liée à la frustration, mais plus encore, sans introduire la notion quantitative de grandeur négative, l'agression positive dévorante-dévorée du sein-nourrisson (pulsion de mort). Nous sommes toujours dans le flux de la grandeur : bouche d'ombre, sein géant de Baudelaire et de Swift (Gulliver), délire d'assimilation, mégalomanie, délire des grandeurs où Freud a inscrit de prime abord la genèse de la paranoïa... gouffre... immensité dévorante, etc., dans cette dévoration amoureuse où l'objet survalorisé


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vient à sa disparition, la destruction est à son plus haut potentiel quand quelque chose d'autre doit être mis dedans, à l'intérieur, pour l'éventuel agrandissement du Moi (sa naissance aussi, première introjection). Ce n'est pas l'objet partiel qui est de l'Autre, de l'Extérieur, mais la pulsion dévorante qui altère ce qu'elle investit et le rend Autre (délire d'empoisonnement, par exemple) ou Même (introjection amoureuse orale).

Le sein devient la grande chose attachable : le lien se dit en premier lieu sous la forme du grand à l'inverse du pénis qui se dit sous la forme du petit : la petite chose détachable.

Grand et petit sont-ils les deux versants opposés (sens opposé) d'un même concept indéfini de grandeur ? Les catégories linguistiques correspondent-elles à des catégories de pensée, et réciproquement ? Freud avait déjà abordé ce problème.

Petit serait opposé à grand, phallus à sein ; il n'y aurait pas de terme en français qui dise à la fois petit et grand (un mot ambivalent, à sens opposé) ; le pis de la vache serait l'image qui condense l'apparente contradiction entre sein et phallus.

Cette apparente opposition sémantique peut-elle se réduire ? Ou plutôt, peut-on comprendre, penser les choses plus profondément ? N'oublions pas que pour l'inconscient, dans l'inconscient, il n'y a pas de principe de contradiction, pas d'opposition sémantique.

Commençons par lire les lignes qu'Emile Benveniste consacre à ce sujet dans son article « Remarques sur la fonction du langage dans la découverte freudienne », chapitre VII, in Problèmes de linguistique générale (p. 82).

Cette citation est longue, mais elle me paraît nécessaire : « L'organisation sémantique de la langue n'échappe pas à ce caractère systématique. C'est que la langue est instrument à agencer le monde et la société, elle s'applique à un monde considéré comme « réel » et reflète un monde « réel ». Mais ici chaque langue est spécifique et configure le monde à sa manière propre. Les distinctions que chaque langue manifeste doivent être rapportées à la logique particulière qui les soutient, et non soumises d'emblée à une évaluation universelle. A cet égard, les langues anciennes ou archaïques ne sont ni plus ni moins singulières que celles que nous parlons, elles ont seulement la singularité que nous prêtons aux objets peu familiers. Leurs catégories, orientées autrement que les nôtres, ont néanmoins leur cohérence. Il est donc a priori improbable — et l'examen attentif le confirme — que ces langues, si archaïques qu'on les suppose, échappent au « prin-


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cipe de contradiction » en affectant d'une même expression deux notions mutuellement exclusives ou seulement contraires. En fait, on attend encore d'en voir produire des exemples sérieux. A supposer qu'il existe une langue où « grand » et « petit » se disent identiquement, ce sera une langue où la distinction de « grand » et de « petit » n'a littéralement pas de sens et où la catégorie de la dimension n'existe pas et non une langue qui admettrait une expression contradictoire de la dimension. La prétention d'y chercher cette distinction et de ne pas l'y trouver réalisée démontrerait l'insensibilité à la contradiction non dans la langue, mais chez l'enquêteur, car c'est bien un dessein contradictoire que d'imputer en même temps à une langue la connaissance de deux notions en tant que contraires, et l'expression de ces notions en tant qu'identiques. »

Il y a beaucoup de choses très justes et très fortes dans cette citation et dans l'ensemble de l'article : à savoir, d'abord que l'inconscient (freudien) n'est pas un langage ; il n'y a pas de langue « fondamentale » de l'inconscient, si ce n'est dans le fantasme paranoïaque ; l'inconscient ne se structure donc pas comme un langage et là-dessus E. Benveniste rejoint Freud. Le principe de contradiction peut appartenir à la langue mais non à l'inconscient.

Mais où E. Benveniste me semble penser insuffisamment, c'est quand il déduit que les catégories de langage entraînent et déterminent les catégories de pensée. Il y a là toute une métaphysique, sous l'aspect trompeur de la rigueur scientifique de spécialiste. C'est toute une « époque » qui est là déterminée : la nôtre où nombre de psychanalystes se sont laissé entraîner à la suite de Lacan. Le langage laisse supposer qu'il y a un monde « réel » alors qu'en fait la langue détermine par le signifiant le découpage de cette réalité. Il n'y a que des signifiants. Il n'y a que des « lectures », etc. (tout ce qu'on a appelé la critique littéraire structuraliste s'inscrit là).

E. Benveniste pense donc tout simplement, insuffisamment, la notion de grandeur, le flux, le devenir de la grandeur dans le flux et sa coupure.

N'étant que linguiste et ne pensant qu'avec la « langue » du langage, il devient un sophiste, car seul un sophiste pourrait dire :

— ce qui est petit est grand ;

— ce qui est grand est petit.

Car la langue pourrait dire l'apparente contradiction entre petit et grand à condition qu'elle décide arbitrairement des signifiants qu'elle


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choisit... à condition que la... catégorie de la dimension n'existe pas ! Cette supralogique dans laquelle Benveniste se débat avec dialectique et souvent subtilité, nous la connaissons bien : une logique qui ramasserait la logique onirique et la logique d'une langue réelle (la langue fondamentale du Président Schreber).

Cet enquêteur que Benveniste suppose, fictif, qui pourrait admettre la contradiction dans la langue, et la non-contradiction dans la pensée (l'identique = le non-identique) est-ce l'enfant (celui qui ne parle pas ?) ou n'est-ce pas plutôt l'idée que se fait l'adulte de l'enfant, celui qui parle de celui qui ne parle pas ? N'est-ce pas plutôt, cette dérivation, cette réduction de l'inconscient, où l'on croit que l'enfant « parle » et « pense » avec immédiateté, exactitude, adéquation, cette idée qui a souvent fait « délirer » (reconstruire) M. Klein ?

L'inconscient infantile, dominateur, est-il l'inconscient au sens où Freud l'a établi, encore une fois, « chaînon manquant » (chaînon qui manquait à la connaissance pour que celle-ci soit vécue) ?

Revenons à la grandeur, au flux, au devenir, à la croissance, à l'être. Dans l'ordre où « penser » et « être » c'est Même (Parménide) ce qui est petit est simplement moins grand que ce qui est grand, et ce qui est grand est simplement plus grand que ce qui est petit.

Le petit appartient aussi à la grandeur, à l'ordre (croissant) de la grandeur, tout simplement.

Le devenir dans la grandeur est plus que la continuité du flux — si on ne pense pas cela, on commet l'erreur soit de Zenon d'Elée (la flèche qui vole et qui ne vole pas ; Achille immobile à grands pas... pour reprendre les vers décasyllabiques de P. Valéry du Cimetière marin, confondant repos et impermanence), ou comme Deleuze avec son flux et la coupure territoriale et partialisante du flux (sa vision des objets partiels).

Le flux de la grandeur (croissance et devenir, c'est-à-dire être) ne cesse d'être dénoncé dans sa continuité et non dans sa permanence par une discontinuité où la coupure (castration) opère.

Le devenir et l'être ne sont pas contradictoires, l'impermanence et le flux non plus, la vie et la mort non plus encore. C'est là ce que Freud a vu le plus clairement avec la répétition, le trauma, le narcissisme, l'instinct de mort.

On confond permanent avec continuité ; discontinuité avec coupure (ou schize).

Le narcissisme ou continuité dans la discontinuité (de l'objet perdu) n'est qu'une vie parallèle. Une vie parallèle du devenir de l'être, mais non l'être lui-même.


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Il n'y a peut-être pas, dans la langue, des catégories qui diraient le principe de contradiction, mais c'est qu'entre « grand » et « petit » par exemple (entre sein et phallus) il n'y a tout simplement pas de contradiction — comme je l'ai montré.

Que fait donc l'inconscient quand il traite sein et phallus comme équivalents ; il admet en effet un principe de croissance — le même — qui se fonde sur les organes génitaux « premiers » pourrait-on dire — femelle et mâle — avec l'ignorance du vagin.

Le complexe de castration se situe donc là où il établit la vraie différence entre sein et phallus. Ce n'est pas parce que les objets sont « partiels » qu'ils s'équivalent mais parce qu'ils sont tous deux de l'ordre de la grandeur (de la croissance).

Ils se condensent et sont confondus, par exemple, dans la disposition homosexuelle (surtout masculine, cf. le Léonard) parce qu'en fait, la discontinuité (et non la différence des sexes, d'abord méconnue, puis reconnue, puis à nouveau méconnue, surcompensée) introduit le manque (le vagin comme manque) et la castration comme un signifiant du manque (Lacan-Barthes).

Il faut en revenir à Freud où, avec lui, nous ne pouvons dire l'impermanence du « mort » (inorganique) que par la permanence du vital... et réciproquement, ce qu'on oublie toujours.

La coupure n'est pas une antinomie du flux. Le flux comprend et intègre le « coup » de la coupure. L'angoisse de castration se situe là, où du retrait narcissique (la continuité) le flux (de l'être) s'interrompt (intervention de la menace de castration, en Occident, du Père castrateur) au profit d'une réparation « symbolique » (discontinuité surmontée : fétichisme, homosexualité, etc.).

Cliniquement, si l'inconscient n'a aucune difficulté à traiter sein et phallus comme équivalents, il n'est pas sûr qu'il le fasse d'emblée, car les syntaxes de désir (libidinal) ne sont pas du même ordre et on ne peut pas renvoyer extérieur à intérieur, dans une réciprocité qui annulerait l'un et l'autre, l'un comme l'autre, comme nous le voyons dans la schizophrénie où le monde extérieur est vu fonctionner comme l'inconscient.

Nous faisons facilement, en effet, nous les psychanalystes, comme les schizophrènes quand nous interprétons les rêves : nous nous mettons facilement à la place de l'inconscient, nous parlons pour lui. Mais aucune subjectivité ne peut se mettre à la place de l'inconscient, aucun point de vue, même et surtout celui du langage.

On ne peut dire que « l'inconscient fait comme si... » — c'est d'ail-


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leurs ce qu'écrit Freud. Dire que l'inconscient métaphorise est peu dire ; il détruit l'idée même de la métaphore ; il fait comme si... et non pas seulement comme... la grande moûture du simulacre dans le sens où je l'ai entendu revient là. Le fantasme inconscient, si archaïque qu'il soit, n'attend pas le langage pour venir à résipiscence, ni ne s'hypostasie dans le langage (dans les catégories de la langue) mais « simule » le toujours arrivé, le jamais arrivé.

Cette simulation, ce simulacre, autorise les identifications ; c'est avant la lettre, un principe d'identification inconsciente, préexistant, en droit et en fait, à toute identification objectale, à toute identification narcissique.

1. Le « phallus » organise des désirs au niveau du complexe oedipien et des complexes de castration, qui sont « phalliques » avant d'être autre chose ; même dans le prégénital, c'est le complexe oedipien phallique qui demeure l'organisateur final et nous voyons bien, cliniquement, le fétichisme du phallus pour cacher l'angoisse du sein terrifiant (homosexualité par exemple).

2. Le « sein » organise le mythe de la destruction, et celui de la contemplation, de la connaissance :

— la dive bouteille de Rabelais ;

— « Je buvais dans ton oeil » de Baudelaire (A une passante) ;

— « C'est quand je me souviens de ton lait bu jadis » (Hérodiade à sa nourrice dans l' Hérodiade de Mallarmé).

Schématiquement, le meurtre du père, qui fonde la culpabilité humaine, est un événement historique instaurant le Sur-Moi.

L'inceste n'est pas un événement historique. Il est toujours déjà là comme interdiction et transgression à la fois. Il ne survient comme interdiction ou transgression qu'une fois la culpabilité humaine instaurée (le meurtre du père, le Sur-Moi). Melanie Klein y a été plus sensible que tout autre auteur, je l'ai maintes fois souligné.

La protohistoire, l'archaïque, l'archéologique, nécessitent qu'on aille jusqu'au cadavre, au mort, au père mort, à l'identification (inconsciente) cannibalique. Dévorer le sein, c'est déjà dévorer le père sous la forme de son phallus.

L'historique, c'est répéter le meurtre du père, intentionnellement ou de facto.

Schématiquement encore :


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On reconstruit à partir du protohistorique, de l'archaïque, de l'archéologique.

On interprète à partir de l'historique.

Interprétation et reconstruction ne sont pas antinomiques, bien entendu.

« Grand » et « petit » sont bien sur la chaîne du flux de la grandeur (bien manger, bien téter pour avoir un grand et gros pénis... et si la fille n'a pas de pénis, c'est qu'elle pense que sa mère ne lui a pas donné le sein assez longtemps...).

Mais il y a une barre entre sein et phallus, non celle du refoulement, mais la barre qui sépare et lie ensemble le protohistorique et l'historique, l'archaïque et le moderne, la continuité et la discontinuité, le signifiant et le signifié. Cette barre n'est pas une option du sens sur le non-sens, comme le croient les modernes, mais le principe même de toute communication, de la trans-catégorie que les anciens appelaient la transcendance parce qu'ils y mettaient Dieu, avant la communication au sein même de la catégorie des sèmes dans la langue.

C'est la grande mesure de la culpabilité (Freud, Melanie Klein), du Sur-Moi qui fait comprendre cette « barre ». Sur-Moi et Ça sont proches et opposés, le Sur-Moi étant un représentant du Ça, déjà sa mutilation, sa « castration » puisque sa représentation. Représentation = histoire = castration. Simulation (simulacre) = inconscient du Ça = protohistoire (archaïsme).

Perdre son pénis, dans la menace, perdre fèces, enfant, fait intervenir :

— une législation (loi du père) ;

— une interdiction venant de l'objet porteur de l'objet (partiel) en litige;

— un refus de donner cet objet partiel (frustration venant de la mère (sein), du père (pénis)).

Le « coup » du sein architecture le corps du bébé ; cette architecture (texte archaïque) est sous le coup d'une menace très grande (Sur-Moi archaïque) car elle attend l'architecture du corps par le phallus.

L'effet de l'événement historique (meurtre du père), identification cannibalique intervient par le sentiment de culpabilité inconsciente qui


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a tant fait gloser — besoin d'autopunition — entre l'oral et l'anal, l'oral et le génital.

On ne passe pas de l'oral au génital par le seul fait d'un développement dit « historique ». Ceci n'est qu'un fantasme de croire qu'il faut bien manger pour vivre (cf. Molière dans L'Avare)... ou pour boucher un trou.

On interprète un fait historique ; on reconstruit, autour d'un fait historique (« c'est arrivé ») l'archéologie de la connaissance de ce fait (archives et fouilles).

S'il y a une équivalence aisée, facile à établir, au niveau de l'inconscient, entre pénis, fèces, enfant, c'est bien parce que cela se détache, ne diminuant pas la croissance de la grandeur (son devenir) mais sa continuité. La continuité subsiste (objet partiel perdu) par la vie parallèle du narcissisme (ou le triomphe maniaque postérieur à la position schizoparanoïde de Melanie Klein).

Mais la différence est plus grande que la discontinuité, on ne peut parler de la discontinuité (diachronie) que sur le fonds de la différence ou de la trace.

La différence qui existe entre sein et phallus n'est pas une opposition. L'inconscient peut les traiter comme équivalents, à la condition qu'attachable équivaille à détachable, perte à gain, plaisir à deuil, manie à mélancolie.

La question fondamentale qui se pose en fait, est la suivante : l'inconscient peut dire l'identité des formes, des signifiants, des ordres de grandeur différents mais comment et à quel prix (quel prix de savoir, de connaissance) peut-il dire l'équivalence, l'identité des ordres qui sont à des places différentes dans le flux de la grandeur ?

L'inconscient n'étant « jamais arrivé », il ne peut y avoir de représentation de notre propre mort dans l'inconscient : seule la mort de l'Autre...


S. A. SHENTOUB

NOTES SUR LA CONSTRUCTION « COMME SI »

DE L'ESPACE ANALYTIQUE

ET DES VÉRITÉS DU TRANSFERT (1)

Dans Le voyage intérieur, Romain Rolland, contemporain et correspondant de Freud, écrivait : « On ne lit jamais un livre, on se lit à travers les livres. »

Ainsi pourrait être résumé l'argument, remarquablement et diaboliquement développé par Serge Viderman. Tel pourrait être également l'épigraphe à placer en tête de nos réflexions concernant cet ouvrage dont la richesse, la densité, les visées philosophiques s'offrent remarquablement à l'exégèse et à la lecture « à travers » le texte.

Trois ans se sont écoulés avant qu'on ne parle de ce travail dans nos assemblées, sans doute parce que le livre autant que le Colloque (2) qui lui fut consacré marquent une date dans le mouvement psychanalytique.

Depuis Freud et jusqu'à la deuxième guerre mondiale, nombreux furent les pionniers qui n'ont pas hésité à aller jusqu'au bout d'euxmêmes, soit pour « prouver » le bien-fondé des concepts psychanalytiques, soit pour les réfuter, soit pour découvrir de nouveaux champs d'application. Une longue période fut incontestablement marquée par le souci d'imposer la psychanalyse, vérité ignorée, psychiquement et socialement réprimée ; par la difficulté à révéler l'irrationnel alors que le monde occidental, imprégné de la pensée cartésienne, réfutait toute méthodologie qui ne prenait pas l'apparence d'une démarche scientifique. Les efforts pour retrouver dans le passé des malades des événements précis et déterminants dans l'organisation des troubles furent sans doute, pour une part, imposés par Freud par cette nécessité. Il en ressentait d'ailleurs le besoin lui-même en raison de sa formation antérieure et l'on sait qu'il n'y renonça jamais tout à fait, même lorsque la notion de réalité psychique vint se substituer à celle de la réalité matérielle. A la limite, c'est à la notion de fantasme originaire (orga(1)

(orga(1) propos de La construction de l'espace analytique de Serge VIDERMAN, Paris, Ed. Denoël, 1970.

(2) Construction etreconstruction, Colloque organisé par R. DIATKINE à Paris, 17-18 nov. 1973.

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nisateur de la vie fantasmatique du sujet, quels que soient les aléas des existences individuelles) que Freud fit appel pour marquer l'universalité de la manière dont tout enfant humain essaie de résoudre les énigmes majeures de son existence.

Que rien ne puisse prouver, selon des exigences proprement scientifiques, ni la réalité matérielle, historiquement inscrite des données ontogénétiques, et à plus forte raison de celles qui s'inscrivent dans la phylogenèse, ni même la réalité psychique par laquelle elles s'expriment, cela ne freine nullement le besoin fondamental de parvenir à cette connaissance objective. La psychanalyse dite génétique poursuit un semblable objectif. Et c'est en termes de la validité historique de nos interprétations et de la vérité des reconstructions que Serge Viderman pose le problème, avec autant d'ardeur que de pessimisme.

En réfléchissant sur son livre, j'ai repensé au travail de M. Bénassy paru en 1950 (1). La psychanalyse était alors aussi menacée qu'elle est aujourd'hui, mais certes, autrement. Il importait, à cette époque, pour la défendre, de montrer qu'elle était une science aussi exacte que les sciences naturelles, ou pouvait devenir telle. Vingt ans plus tard, dans une intention semblable, Serge Viderman démantèle toute prétention de rationalité et en particulier le postulat qui veut que le transfert répète une histoire.

Ecoutons d'abord Bénassy :

« Pour ceux qui, comme moi, écrit-il, n'ont connu que par ouï-dire les luttes qui ont marqué les débuts de la psychanalyse, la situation actuelle apparaît pleine de contradictions. D'une part, en effet, on assiste à une extension considérable de la psychanalyse qui envahit non seulement la littérature comme en 1920, mais les écrans, la politique, la sociologie et d'autre part, probablement en raison même de cette extension, de nombreuses critiques s'élèvent contre elle, plus vives que jamais. Il est facile de voir que les critiques, je ne parle que des plus pertinentes, reprochent avant tout à la psychanalyse de fournir au malade un système d'images mythiques, c'est-à-dire irrationnelles, en accord avec les croyances du groupe (p. 311). L'auteur tend alors à montrer que les « images ou représentations mythiques et irrationnelles s'inscrivent ou peuvent s'inscrire dans un ordre parfaitement rationnel, voir expérimental sinon objectivement scientifique ». Tout en critiquant le sentiment de certitude de l'analyste comme « vérité scientifique » (« l'assentiment du malade lui peut être arraché par la crainte ou par amour », p. 321), Benassy tend néanmoins à montrer que l' « interprétation est rationnelle ». Et il en fournit de nombreuses preuves. »

(1) M. BÉNASSY, L'aspect irrationnel de la méthode psychanalytique, Rev. fr. Psychan., juillet-sept. 1950, t. XIV, n° 3, pp. 311-330.


CONSTRUCTION « COMME SI » DE L'ESPACE ANALYTIQUE 235

Les preuves fournies par Serge Viderman vont, comme nous l'avons dit, dans un sens radicalement inverse et portent la marque révolutionnaire de la période au cours de laquelle le livre avait été élaboré.

Vouloir fonder la construction d'un fantasme sur des éléments de réalité, tenter de réduire à des paramètres purement objectifs la multitude des inversions de sens : autant de tentatives purement illusoires. Il écrit, à propos du vautour de Léonard de Vinci :

« Le point le plus faible de l'argumentation de Freud ce n'est pas une erreur de traduction mais d'avoir voulu fonder la construction d'un fantasme sur des éléments de réalité qui devraient, croyait-il, en assurer la solidité. Il fallait que quelque part se fussent conservés des témoignages irrécusables où s'enracinerait une rationalité autour de quoi le fantasme devait s'organiser. Quand la base réelle s'effondre, la théorie est aussitôt ruinée, alors que cela ne devrait avoir, en fait, pour nous aucune importance et que la vérité du fantasme est dans sa construction par l'interprétation, indépendamment de tout fondement historique dont il est hors de notre portée d'en assurer la confirmation » (p. 154-155).

Et, un peu plus loin :

« Peu importe ce qu'a vu Léonard (rêve ou souvenir), peu importe ce qu'a dit Léonard (vautour ou milan) — ce qui importe c'est que l'analyste, sans égard à la réalité ajuste et assemble ces matériaux pour construire un tout cohérent qui ne reproduit pas un fantasme préexistant dans l'inconscient du sujet, mais le fait exister en le disant » (p. 164).

En d'autres termes, tout au long de son ouvrage, Serge Viderman montre que les reconstructions du passé, telles que nous pouvons les formuler dans nos interprétations, ne reposent en aucun cas sur des vérités ; que quel que soit l'effort pour raccourcir la distance entre l'accessible et l'inaccessible, il y aura un hiatus définitif entre le fantasme et son fondement réel (la réalité est « indifférente », dit-il) ; qu'aucune preuve ne peut être apportée — sur le mode scientifique — aux constructions « comme si »; que se référer aux paramètres objectifs, historiquement repérables, n'est qu'un artifice de notre méthodologie. Qu'à la limite, inexistante serait non seulement la réalité matérielle, mais aussi la réalité psychique (« fantasme préexistant dans l'inconscient du sujet ») : elle ne le deviendrait qu'à la faveur de la parole de l'analyste prononcée dans l'espace analytique.

Autant de pessimisme et autant de pouvoir conféré à l'analyste font poser la question : de la recherche de quelles vérités s'agit-il en psychanalyse ? L'exigence de l'auteur semble aller au-delà des « paramètres objectifs », historiquement repérables dont il réfute d'ailleurs


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l'importance avec tant de passion que l'on serait tenté de penser qu'il conserve un poignant regret de ne pouvoir pas s'y référer. Les exigences de Serge Viderman vont au-delà du doute cartésien au terme duquel apparaît le cogito basé sur les données de l'espace et du temps. A certains moments, j'éprouvais le besoin de vérifier si le concept temps figurait dans le titre de l'ouvrage et de me défendre de l'impression que cette construction de l'espace analytique était exclusivement fondée sur la logique formelle ; de me défendre également de l'impression que ce n'est pas la vérité psychanalytique, telle qu'il la connaît, que l'auteur recherche : c'est d'une vérité transcendentale, à jamais inaccessible qu'il semble être question. Pour Kant, il y avait clivage entre les noumènes et les phénomènes. Ici, le problème reste entier, même si le recours est fait aux représentations platoniciennes de la caverne. Puisque la vérité ne peut être « révélée », puisque la vérité n'existe pas, il faut la construire. Et il cite Hegel pour montrer que celui-ci avait déjà pressenti que nous aurons à fabriquer la vérité. Bien sûr, mais encore une fois, de quelle vérité il s'agit ? Elle n'est pas à « construire », elle se construit, comme les interprétations que nous sommes conduits à formuler dans les cures, quelles que soient les « vérités » historiques qui déterminent le transfert et le contre-transfert.

Si le besoin peut être comblé mais jamais le désir (comme le rappelle justement Serge Viderman), il est vrai que depuis Freud notre travail tend à combler la marge de l'inconnu, mais sans prétendre à la révélation, selon nos désirs. Et sans magnifier le savoir et le pouvoir de l'analyste. S'il est vain de contester l'intérêt de ce savoir qui permet, comme le dit Serge Viderman, aux données disparates, et qui risqueraient de rester telles, de venir s'ordonner en un tout, ce savoir, par la voie de la parole, ne peut faire exister que ce qui avait déjà existé. L'objet n'est re-trouvé que s'il avait déjà été trouvé.

« L'étude expérimentale de la névrose de transfert est impossible quand les coordonnées de la situation analytique contribuent à la créer », écrit l'auteur (p. 49). Heureusement !, est-on tenté de répondre. La relation analytique n'a jamais eu la prétention d'être expérimentale, ni objective. Le contre-transfert est le plus précieux des guides.

« Il est presque déplorable, dit-il encore, que l'analyste existât, sans sa présence, surtout sans ses interventions dont il est toujours impossible de garantir la pureté contre-transférentielle, nous aurions peut-être eu une bonne chance de voir tout à coup dans l'espace analytique, comme dans le miroir magique des contes orientaux, le passé du patient nous apparaître dans une sorte de présence éblouie et irrécusable » (p. 44).


CONSTRUCTION « COMME SI » DE L'ESPACE ANALYTIQUE 237

Certes, ce serait un beau conte oriental, non la psychanalyse. Sa gageure n'est pas de choisir entre les données objectives, expérimentalement confirmables, et le miroir magique. On sait bien que c'est sur le divan, et à l'aide de la névrose de transfert (qui n'est pas une étude expérimentale de la névrose) et à l'aide du contre-transfert, que se déroule le processus se transcendant lui-même, « interminable » au sens de Freud, d'une reconstruction toujours remise en cause.

Le passé n'est jamais « irrécusable ». Pas davantage que l'analyste n'est pas seulement « miroir ». L'un et l'autre pèsent de leur réalité qui n'est pas seulement psychique et qui n'est pas toujours « indifférente ». Entre la réalité et le fantasme il y a parfois des collusions, toujours des liens intriqués, même s'ils ne sont pas évidents. S'il est aléatoire, par exemple, de retrouver la réalité de la scène primitive ou de la séduction, on connaît l'existence des attitudes contre-oedipiennes parentales.

Même si « la meilleure pomme de Cézanne, c'est Cézanne luimême », la pomme de Cézanne suppose l'existence des deux et leur rencontre au croisement des chemins.

Schopenhauer affirmait : « Le monde est ma représentation. » Si tel était seulement le cas, s'il n'y avait pas de réalité indépendante du fantasme, celui-ci ne serait pas reconnu. Il n'y aurait pas de place pour l'analyste et l'analysé, il n'y aurait pas d'issue, en tout cas, pour le processus analytique.



NICOLAS ABRAHAM et MARIA TOROK

NOTE POUR CE COLLOQUE :

L' « ÉTENDUE » DE L'APPAREIL PSYCHIQUE

ET L'ESPACE DE LA PSYCHANALYSE

Nous ne faisons pas un secret de notre très vive sympathie pour l'auteur et pour son livre qui faisait l'objet de ce Colloque. Nous aurions été heureux l'un et l'autre de trouver l'inspiration sur le moment pour prendre la parole autour des sujets cruciaux qui y sont agités. Non pas pour en remettre en question certaines nuances qui n'entreraient pas dans notre optique ni pour le défendre à l'encontre des critiques véhémentes qui se sont élevées. Il l'a fait lui-même avec une admirable maîtrise et avec la juste distance de l'analyste contrastant avec une atmosphère lourde et passionnelle qui ne pouvait être justiciable du sujet mis sur le tapis.

De quoi parler dans ces conditions et pourquoi ?

Seul un « malin génie » nous soufflait à l'oreille l'idée saugrenue que, quelque part dans l'assistance, un certain Sigmund Freud était présent incognito, invisible témoin de la scène. Rassurez-vous, nous ne citerons aucune de ses réflexions supposées au cours de cette expérience posthume. Nous vous demandons seulement de l'imaginer d'abord du temps où il tenait, à deux, ses « Congrès » avec Fliess ou, plus tard, parmi ses disciples, autour de la petite table des « mercredis », ou encore, malgré sa maladie, dans son fauteuil, ou devant son bureau, à refondre, inlassablement, les outils — jamais assez parfaits — de sa psychanalyse, enfin, du temps de l'exil à Londres, vieillard, en train de rédiger, avec la même sérénité, son Abrégé testamentaire. Oui, imaginons-le, présent dans la salle du Colloque, à n'importe quel moment de sa vie : de ses tâtonnements, de ses retours, de ses réexamens ; à la fois libre de se libérer des préjugés quels qu'ils fussent, mais aussi rivé à l'objet de sa quête : la psychanalyse dont il nous léguait l'idée et non les dogmes, l'esprit de découverte et non de répétition. Avec toute la rigueur de son exigence scientifique, elle devrait donc aller toujours de l'avant selon son génie propre tout en faisant, à chaque pas, retour sur elle-même, autrement dit, avancer dans une auto-adéquation incessante et contrôlée. Oui, à n'importe quel moment


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de sa vie, imaginons que Sigmund Freud aurait été présent à ces débats... Tout commentaire ne ferait qu'atténuer l'effet d'une telle fiction...

Peu avant de mourir, le 22 août 1939, le vieillard griffonnait dans son cahier : « Il se peut que la spatialité soit la projection de l'étendue de l'appareil psychique. Aucune autre manière de la faire dériver ne paraît vraisemblable. Au lieu des conditions a priori de Kant, voilà l'appareil psychique. La psyché est étendue, de cela on ne sait rien. »

Construire l'espace analytique c'est d'abord comprendre qu'il s'agit de réaliser l'analogique spatiale de l'appareil psychique. Mais c'est aussi faire fonctionner ce même appareil ainsi externalisé. Il faut que, peu à peu, de ce fonctionnement divan-fauteuil, se dégage la dimension de la psyché comme « étendue », c'est-à-dire comme un immense réseau de chemins et d'obstacles qu'on ne peut parcourir ou surmonter que selon un certain ordre de succession. Cet ordre n'est pas quelconque ni le véhicule arbitraire mais, dans chaque cas, il reste à découvrir.

La psyché est étendue, certes, mais de cela nous ne savons rien. Sauf une chose : elle ne se déploiera que dans un espace authentiquement psychanalytique. Le danger qu'avec discrétion, mais non moins de fermeté, dénonce Serge Viderman c'est la tentation, voire le dessein, de procéder à des « constructions » à l'intérieur même de cet espace et, par son intermédiaire, d'altérer le déploiement de l'étendue psychique. L'analyste super-hypnotiseur : voilà le danger.

Il en est certains autres, plus graves encore et que nous n'osons mentionner sans rougir, et qui vont au-delà de la maladresse ou de l'abus de pouvoir : c'est l'abus de confiance que pourrait perpétrer le représentant externe, élu par nous afin d'accueillir et nous restituer une part de nous-mêmes. C'est par la mise en contraste avec cet exemple extrême, et que nous souhaitons n'avoir jamais existé de fait, que nous nous proposons de définir un aspect essentiel de la vocation analytique. Elle consiste, par-delà toute considération narcissique ou pulsionnelle, à réaliser à travers l'oeuvre de vie comprise, reconnue et introjectée d'un être singulier la communion avec toute l'humanité passée, présente et future, en bref, à se reconnaître dans sa propre humanité.

Le fin et prudent scepticisme épistémologique de Serge Viderman nous ouvre une fenêtre sur une grosse artillerie de préjugés qui tentent à imposer le carcan de leurs constructions préconçues. Pour qui sait voir, le spectacle est oppressant et cependant stimulant : la perspective qui se dégage ainsi laisse entrevoir, dans la rencontre aménagée de deux « étendues » psychiques, la création indéfinie de l'espace psychanalytique.


JACQUELINE COSNIER

CONSTRUCTION RECONSTRUCTION, CRÉATION

Je tenterai de formuler de façon schématique la question posée par le Colloque, après la lecture, ou la relecture du livre de Viderman : est-ce l'interprétation de l'analyste — donc la théorie — qui donne le sens à ce que dit le patient, ou bien le sens est-il déjà là, historiquement constitué et présent dans l'inconscient ? En fait la discussion a permis de préciser que le doute, l'incertitude que Serge Viderman insinue en nous, ne portent pas sur l'existence de l'histoire ou celle de l'inconscient — comme il a pu lui être reproché — mais sur le mode de connaissance que nous pouvons en avoir. La connaissance du passé, ou celle de l'inconscient, de la réalité psychique comme de la réalité extérieure résulte d'une transformation — d'une interprétation. Que les représentations de mots soient hétérogènes aux représentations de choses, aux affects, que les mots et l'interprétation puissent rétrospectivement créer, faire exister autrement ce qui existait avant, ou ce qui n'existait pas avant, pour le sujet, nous en avons un exemple dans le texte de Freud, comme nous le verrons. Ce que nous pouvons d'abord remarquer, c'est que l'interprétation analytique est un système de connaissance parmi d'autres et que si, en ce sens, elle crée, c'est par une remise en ordre, une réorganisation d'éléments perçus, représentés, vécus, donc déjà là, dans un autre système. L'enfant est soumis depuis sa naissance à des interprétations, celles de ses parents : fantasmes maternels, sens sexuel ou agressif captant les gestes, le comportement, le langage, menaces et dangers associés à des signes arbitraires, etc. Toute signification, toute relation de causalité est interprétation. L'enfant est en plus contraint au travail élaboratif exigé par ses propres pulsions. Nos théories commencent avec les théories sexuelles infantiles. La compulsion à l'interprétation, à l'élaboration, est une nécessité pour la conservation de notre cohérence corporelle et psychique — pour la continuité du self.

Simone Decobert, dans son intervention sur la théorie de l'interprétation au Congrès des Langues romanes de 1970, a mis en évidence la contrainte à l'élaboration en décelant un fonctionnement prototypique


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de l'interprétation « au sein de la relation mère-enfant dans le jeu d'interaction réciproque de deux contraintes contradictoires mais inséparables : la contrainte à séparer, qui se réalise dans le clivage ou la symbolisation et la contrainte à maintenir ou à recréer un lien en dépassant la situation précédente, et en établissant au-delà du partage une cohésion qui empêchera toute déperdition de la potentialité initiale du psychisme » (1). Freud, à propos des « fausses associations » des hystériques, avait insisté sur ce qu'il considérait comme un prototype de la « compulsion à l'association » qui « correspond au besoin de procurer aux phénomènes psychiques dont on devient conscient un lien causal avec d'autres éléments conscients », et il avait retrouvé ce besoin dans ses propres rêves : « nécessité d'élaborer les représentations sur lesquelles je n'avais fait que jeter un coup d'oeil pendant la journée » et « compulsion à relier ensemble des choses présentes à un moment donné dans un certain état de conscience » (2). L'élaboration secondaire du rêve apparaît déjà comme une interprétation. A propos de son rêve d'enfant de la « mère endormie », Freud attribue à une élaboration préconsciente interprétative de son angoisse la représentation de la mort de sa mère. Si je m'attache à ces aspects de la contrainte interprétative, c'est pour situer l'interprétation du psychanalyste dans une suite de réorganisations structurales de l'économie psychique au cours des remaniements de l'histoire. Cette petite fille de trois ans me disant que sa mère et moi nous étions très méchantes parce que nous voulions la maintenir dans son statut de petite fille en lui refusant le partage de nos biens et de nos attributs, possède déjà un système interprétatif, lequel sera réorganisé par Pintrojection du Surmoi au déclin du complexe d'OEdipe, et pourra s'exprimer dans la formule « Quand je serai grande... ». De l'intemporalité inhérente au processus primaire de la première interprétation à l'explication par la différence des générations de la non-réalisation de son désir, l'enfant a déjà retravaillé les représentants pulsionnels, utilisant la dualité instinctuelle pour d'abord détruire le premier ordre (ordre déjà marqué par les processus secondaires sous la forme de la recherche de causalité) et constituer un nouvel ordre. Ce qu'il faut souligner c'est que ce nouvel ordre intègre plus de réalité que le premier, mais avec le risque de perdre du côté des liaisons primaires, par le refoulement, une certaine quantité d'énergie pulsionnelle, le « meilleur » système interprétatif apparaissant,

(1) Simone DECOBERT, Intervention au XXXe Congrès des Psychanalystes de langues romanes, in R.F.P., sept. 1970, nos 5-6, p. 863.

(2) S. FREOD, Etudes sur l'hystérie, Presses Universitaires de France, 1956, pp. 52-53.


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en matière de réalité psychique comme en matière de réalité scientifique, celui qui rassemble le plus de force et le plus de sens, « avec la moindre déperdition de la potentialité initiale du psychisme ». Si, comme l'affirme Viderman, la langue est réductrice, ordonnante, faisant des « coupes » dans la multiplicité des affects et des émois, si elle est trahison nécessaire pour la communication, le langage de l'interprétation analytique sort justement des limites de la langue puisqu'il tente de se rapprocher du travail du rêve pour récupérer une multiplicité de sens perdus, occultés par la langue officielle.

La construction en analyse ne peut donc être celle d'une réalité historique, et l'exemple de Freud dans son article de 1937 nous montre comment se construit l'histoire (se construit et non se découvre) : « Jusqu'à votre xe année vous vous êtes considéré le possesseur unique et illimité de votre mère; alors arriva un autre enfant et vous fûtes très déçu. Votre mère vous délaissa pendant quelque temps et même après son retour elle ne vous fut jamais dévouée comme auparavant. Vos sentiments à l'égard de votre mère devinrent ambivalents, votre père eut alors pour vous une nouvelle signification » (1). Un fait historique : la naissance du frère, et à partir de cet événement, la construction se fait en deux temps : premier temps, celui qui succède à l'événement et qui correspond au sentiment d'être dépossédé de la mère, susceptible de remémoration ; deuxième temps, celui qui précède l'événement, et qui est, lui, vraiment construit, car le vécu de possession inféré par Freud ne peut exister qu'à partir du vécu de dépossession. La succession diachronique est mise à la place de la synchronie : possession-dépossession. Et ce qui confirme la création de l'histoire à partir de l'interprétation, Freud le signale dans le « votre père eut alors pour vous une nouvelle signification ». L'événement historique date l'établissement d'une organisation nouvelle. Ce qui emporte la conviction du patient, ce n'est pas la réalité historique, mais le lien dialectique entre une expérience vécue et sa mise en forme d'histoire. De même que l'organisation de la névrose infantile ne peut apparaître qu'avec l'introjection d'un Surmoi héritier du complexe d'OEdipe. Et même s'il est vrai que le transfert n'est pas répétition pure et simple du passé, s'il est vrai qu'il est d'une certaine manière déterminé par l' « espace analytique » (2), il nous met en rapport avec un certain passé, celui qui est reconstruit

(1) C'est nous qui soulignons.

(2) A. GEEEN dans son article De l'esquisse à l'interprétation des rêves paru dans le numéro de la Nouvelle Revue de Psychanalyse : « L'espace du rêve », remarque qu'il y a toujours une nécessité de clôture pour remanier des ensembles (p. 178).


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après coup comme temps mythique où le désir apparu dans la relation à l'analyste, aurait été réalisé (celui de la possession totale de la mère). Transfert, contre-transfert, résistance, présence de la force, comme dit Viderman, peuvent être considérés dans cet aspect réorganisateur de l'interprétation analytique, par rapport aux systèmes interprétatifs déjà là. Seul l'investissement de l'analyste par l'analysant peut lui donner la force de déconstruire pour reconstruire. Seules comptent les interprétations données par les objets investis. Nous assistons souvent à une lutte dramatique entre ce que les patients appellent leur « manière de voir » et qu'ils découvrent en fait comme « manière de voir » destinée à conserver leurs liens aux objets parentaux, toute modification de la répartition économique Moi-Ça-Surmoi étant bien sentie comme corrélative d'un renoncement. Est-ce à dire que l'analyste va contraindre son patient à introjecter sa propre manière d'interpréter ? Ce pourrait être un abus du transfert... La pression que Freud exerçait sur ses patientes hystériques pour les forcer à se souvenir impliquait une certaine conception d'un Moi conscient, presque volontairement, intentionnellement, malignement refoulant. La deuxième topique, l'existence du Moi inconscient, permettent à l'analyste de se situer autrement que ne l'ont fait les parents autrefois en imposant leurs interprétations, grâce à l'appui systématique qu'il donne au propre travail élaboratif du patient de ses conflits internes, à la réécriture des « mythes à la première personne du singulier ». Le point de vue de Viderman sur l'aspect créatif de l'analyse nous paraît nécessaire pour critiquer une position théorique qui met l'analyste « hors du coup » en faisant de son interprétation un déchiffrage de combinaison, une simple lecture (selon l'exemple de Leclaire), mais il n'est pas nécessaire de mettre cette créativité du côté de l'analyste... L'analysant peut se révéler beaucoup plus créateur que son analyste... Le patient de Viderman avait-il fait le jeu de mots sur « six roses » avant lui ? De toute façon, il n'est pas créé par Viderman seul, car il répond à la formation réactionnelle contenue dans l'interprétation par le patient de son propre rêve. Non que l'interprétation du patient soit fausse, mais elle pèche, justement par son manque de créativité élaborative, elle vient là comme redondance du rêve et c'est son aspect de pure redondance qui dénonce l'inverse caché. Je ne dirais pas tout à fait comme F. Pasche et M. Renard que l'inconscient du patient avait fait le jeu de mots le premier, car le jeu de mots nécessite l'intervention du processus secondaire, mais que, d'une part, ce qui existait avant, c'est l'image acoustique, puisqu'elle fait partie de la langue, et que, d'autre part, le jeu de mots


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proprement dit a pu apparaître au niveau préconscient au moment de l'élaboration secondaire du rêve et qu'il a été alors refoulé, le retour du refoulé apparaissant dans la formation réactionnelle au cours de la séance. En fait l'objet créé dans l'analyse est bien vécu comme résultant du travail des deux protagonistes, puisqu'il est toujours associé à un moment de la cure, à un fantasme de procréation.

Fantasme et réalité, histoire et structure prennent dans l'analyse ce caractère spécifique de ne pouvoir être appréhendés, non en euxmêmes, mais dans leurs rapports. Si, comme le remarque S. Lebovici, la structure commande l'organisation des fantasmes..., mais que l'histoire renforce ou inhibe l'efficience des structures nodales, c'est bien, non de leur contenu, mais de leurs relations dynamiques que nous nous occupons. Un événement peut servir d'organisateur ou de réorganisateur, mais la perception d'un événement dépend de l'investissement préalable de désirs et de fantasmes. Le phénomène de l'attention, sur lequel Freud a particulièrement insisté, est conditionné par la répartition des investissements. L'intervention de l'analyste, si elle dépend du transfert et du contre-transfert, c'est qu'elle porte non sur un déchiffrage de contenu fantasmatique, mais sur l'investissement particulier de ce fantasme-là à ce moment-là de la cure. C'est pourquoi l'hétérogénéité de l'interprétation par rapport à ce qu'elle interprète, comme Viderman le souligne à propos du matériel de jeu des enfants, loin de nous apparaître comme pierre d'achoppement de l'analyse nous semble sa condition même, puisqu'il s'agit de nous situer fonctionnellement dans cet espace transitionnel entre deux organisations complémentaires et antagonistes de l'ICS et du CS. Cette hétérogénéité en même temps qu'elle oppose et relie deux systèmes psychiques, oppose et relie aussi sujet et objet. L'analysant la vit bien comme plus ou moins hétérogène à ce qu'il ressent, comme plus ou moins intégrable à son propre mode de pensée. L'économie narcissique du patient est à ce moment bousculée. En effet si, d'un côté, il vit comme une atteinte narcissique l'intrusion de cet élément hétérogène, il vit aussi le rétablissement des liaisons intersystémiques comme plaisir narcissique par renforcement de son sentiment d'identité de sujet, face à son histoire et à ses imagos.

Ce n'est donc pas le passé dans sa réalité historique qui est découvert mais la différenciation temporelle en même temps que la différenciation topique. Le passé est en effet construit, comme la réalité. Cette construction dépend bien entendu des rapports entre la force et le sens, la quantité et la qualité. Nous savons à quelles difficultés d'élaboration


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ont à faire face patients et analystes lorsque la quantité d'énergie libre déqualifie les affects au profit d'une angoisse telle que les mots ne peuvent être même entendus. Angoisse massive ou défenses tout aussi massives réductrices de toutes les fonctions du Moi posent le problème de l'interprétation au sens où dans un cas les mots sont impuissants à lier la quantité, et dans l'autre uniquement au service des contre-investissements. L'équilibre entre la force et le sens se pose donc au niveau même des possibilités d'analyse, et s'il est vrai que l'analyste se sert de la force il est aussi parfois entièrement livré, contraint, autant que son patient par l'exigence pulsionnelle. Nous voyons à l'oeuvre l'évolution du fonctionnement mental justement dans certaines structures psychotiques ou prépsychotiques où ce n'est qu'après un très long temps de modération de la force au profit du sens qu'apparaît le souvenir. L'enfant dont j'ai parlé dans un autre article, Fabien, m'avait donné un exemple de trois temps de cette évolution structurale : premier temps, celui de la structure psychotique, délire d'empoisonnement ; deuxième temps, névrotique, obsessionnel, celui de la phobie d'impulsion à s'empoisonner ; troisième temps, celui de la mémoire : sa mère avait fait une fausse couche avant sa naissance, et d'autre part il avait vu à la télévision un film où une femme empoisonnait son mari. Je n'ai jamais su — et cela importe-t-il vraiment ? — s'il était vrai historiquement que sa mère avait fait une fausse couche et qu'il avait vu ce film à la télévision. Ce qui m'avait semblé important, c'est la possibilité pour lui de réfléchir à l'histoire de sa maladie, de la dater, même, en organisant sa névrose infantile : « J'étais le plus petit dans la famille, alors j'étais vexé. » Dans ces deux souvenirs et dans la prise de conscience de ses sentiments il y avait toute la reprise de ses capacités de différenciation, grâce à sa position de sujet : différenciation présent-passé, soi-autrui, différence des sexes et des générations, lois de la procréation, etc. Revoyant ses dessins des premiers temps de son analyse, il commentait avec un sourire à la fois indulgent et critique : « J'avais de drôles d'idées dans ce temps-là, je mettais tout à l'extérieur ce qui aurait dû être à l'intérieur. »

Un autre exemple me permettra de préciser ce que je suis tentée de considérer comme le moment possible de démarrage d'un processus analytique, et ses rapports à l'interprétation, justement parce qu'il s'agit du moment de réflexion sur l'interprétation. « J'ai cessé de réfléchir il y a cinq ans », me dit cette jeune fille, Bernadette, après déjà un long temps de psychothérapie. Et elle dit cela au moment où elle se déclare tout à coup gênée par une interprétation. Cette dernière


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portait, comme par hasard, sur un comportement qu'elle venait de décrire, où elle avait accaparé un substitut maternel, le séparant d'autres personnes, et ceci apparemment pour lui parler de ses problèmes. Elle se déclara gênée par l'interprétation qui associait ce qu'elle venait de dire à ses sentiments à l'égard du couple parental, gênée « parce qu'il y a des gens qui se moquent des interprétations analytiques, qui disent que les psychanalystes vont toujours chercher une signification derrière ce qu'on dit et je ne peux me décider à prendre parti pour l'un ou pour l'autre ». Elle montre ainsi comment elle traite sa pensée, sur le modèle du traitement des relations parentales, puisque, si elle a cessé de réfléchir, c'est pour détruire les rapports entre les pensées comme entre son père et sa mère, annuler les différences, les contradictions, « attaquer les liens » selon l'expression de Bion. L'acharnement à détruire tout ce qui unit père et mère l'oblige depuis plusieurs années à se détruire elle-même en tant que produit de ces rapports. Le clivage de son Moi est au premier plan. Les mécanismes névrotiques du refoulement et de la formation réactionnelle au contraire conservent les liens entre les systèmes psychiques, entre les objets et avec eux, le clivage les rompt. L'analyste est amené alors à créer ou à recréer les liens, et non à transformer leurs rapports comme dans la névrose. Le refoulé originaire se retrouve sans doute au niveau de ce traitement de la pensée qui pour Bion dépend de la réussite ou de l'échec de l'identification projective dans la relation précoce avec la mère et ses « capacités de rêverie ». Celle qui réussit est celle qui permet de penser le non-sein, celle qui échoue est celle qui au lieu de créer les conditions d'un appareil pour penser, laisse se développer un appareil pour débarrasser la psyché des pensées, équivalents des mauvais objets internes. Encouragée à « réfléchir », à fonctionner donc dans le dédoublement de sa pensée plutôt que dans celui de sa personnalité, le oui et non, le conflit interne, Bernadette explique avec quelle force elle s'est défendue et se défend encore de ce fonctionnement. Dans sa relation avec moi, il lui avait été jusqu'ici impossible de mettre en cause ce que je disais. Elle avait besoin de me croire infaillible — comme elle avait besoin de croire les adultes extraordinaires — de croire à la vérité avec un grand V. Même quand l'interprétation était formulée sous une forme interrogative, ou bien elle disait oui passivement, sans que cela signifie grandchose, ou bien elle répondait qu'elle ne s'était pas bien expliquée, que ce n'est pas exactement ce qu'elle avait voulu dire, etc. Ce renoncement à toute activité de pensée, comme d'ailleurs à toute activité intellectuelle, avec cet accrochage désespéré à son idéal mégalomaniaque


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signalait la structure particulière décrite par E. et J. Kestenberg des adolescents anorexiques, et qu'ils proposent d'appeler psychose froide. Les mécanismes de clivage y sont en tout cas prévalents, avec leur corollaire de désintrication pulsionnelle et de libération dangereuse de l'instinct de mort. Bernadette l'associe à ce qu'elle a vécu comme la « sainteté » de sa mère dont l'idéal, selon sa description, excluait toute expression — et même toute perception en soi-même d'agressivité. Pour la première fois, elle pouvait me mettre en rapport en même temps qu'en conflit avec « les psychiatres non analystes » qui ne cherchent pas un autre sens, mais se contentent du « bon sens ». Les associations suivantes apparurent : être malade — accaparer la mère — la séparer du père — comme le petit frère toujours malade qui les dérangeait la nuit — lui il avait le droit puisqu'il était malade tandis qu'un tel désir chez elle en fait un monstre abominable. Construction-reconstruction.

Cette fois elle n'a pas dit oui, mais elle a utilisé l'interprétation avec la nécessaire dualité instinctuelle : détruire et reconstruire, au lieu de laisser la parole-nourriture à l'extérieur, sans y toucher, non parce que la nourriture était mauvaise, mais parce qu'elle devait rester parfaite. La mère devait conserver son rôle comblant et donc sa complétude. Peut-être a-t-elle éprouvé que je ne serais pas détruite si « des gens » se moquaient de ma castration... La négation apparue dans l'incorporation-expulsion de la parole interprétative lève l'interdiction de penser.

Ce que cette jeune fille rend évident, eu égard à l'aspect de création ou d'invention de l'interprétation, c'est que l'analyste ne peut absolument pas créer ce qu'il veut et quand il veut. Tant que le clivage persiste, il ne peut que tenter de construire, ou de reconstruire des liens partiels. L'histoire est à créer. Chez le névrosé il s'agit d'élaborer un remaniement de l'histoire, alors que certains patients en sont restés à la préhistoire, soit parce que l'histoire ne s'est jamais écrite, soit parce qu'elle a été détruite. L'espace analytique peut constituer un commencement, une origine où de nouvelles conditions de fonctionnement interviennent. Bernadette a renoncé à sa pensée, donc à son histoire au moment de sa puberté, quand il n'était plus possible de ne pas penser à la différence des sexes sans supprimer toute la fonction. Si la régression fait revenir l'anorexique adolescent au niveau le plus primitif, court-circuitant tous les stades, c'est qu'aucun des précurseurs de la castration n'a structuré l'histoire. Ni différence des sexes, ni vécu d'aucun objet partiel détachable, ni deuil de l'objet primaire. Ce qu'elle se raconte comme période idéale, est sa période de nourrisson.


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Et si c'est au niveau de la nourriture que le clivage s'exprime, la fonction de conservation étant tout entière envahie, pervertie par la pulsion, c'est par une tentative de retour au niveau du besoin, comblable, lui, contrairement au désir, et conservateur de l'objet entièrement bon, non contaminé par le mauvais. Mais la tentative échoue, car le processus régressif entraîne avec lui les conflits dont le sujet ne veut rien savoir, et c'est régressivement dans le clivage que s'exprime la différence rejetée. C'est comme une évolution à rebours : au heu de passer du bon-mauvais primitif à l'oedipification et à l'OEdipe, il y a constitution du bon-mauvais à partir du refus de l'OEdipe. Le clivage fait de l'enfant le bon objet de chacun des deux parents, et le mauvais objet de leur union.

La valeur de la construction en analyse apparaît donc essentiellement comme celle qui permet la prise en charge par le patient de son histoire. Nous constatons que lorsqu'il prend conscience de ses désirs dans le transfert, il reconstruit le passé et modifie ses imagos, dans la mesure où il découvre son activité de metteur en scène, comme dans le rêve, où il fait jouer selon les nécessités de son économie les personnages de son passé. C'est justement lorsque l'histoire réelle a un poids trop écrasant que ce rétablissement du sujet et de son activité est difficile. A cet égard le « on » familial de Z, l'enfant de Ça, fascine par le poids de cette réalité (1) qui aurait alors perdu justement ses dimensions créatrices. En se référant aux concepts de Winnicott à propos des objets : objets subjectifs (nés du sentiment d'omnipotence primitif qui conditionne la confiance dans les possibilités de créer et de modifier la réalité) — objets objectifs (nés des expériences de non-satisfaction) — objets transitionnels de l'espace intermédiaire, on peut parler de réalité subjective, objective, transitionnelle, ce que J.-L. Donnet et A. Greeen définissent comme écart et accord nécessaires entre réel et symbolique. L'intérêt d'une réflexion sur les conditions d'existence, le fonctionnement, les transformations du « pensoir » est évident pour l'analyste, et la spécificité de la construction en analyse y est liée. Les patients qui échappent aux caractéristiques d'une pensée et d'une histoire « analysables » nous obligent à cette réflexion.

L' « espace analytique » est défini par les conditions que l'analyste lui impose mais aussi par la contrainte du fonctionnement mental du patient. Bernadette refuse d'utiliser cet espace qui suppose un deuil. Selon ce que dit Bion sur la mère trop compréhensive : la pensée

(1) J.-C. DONNET et A. GREEN, L'enfant de Ça, Editions de Minuit, 1973.


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apparaît alors à l'enfant comme destructrice d'un sein idyllique. L'attaque de ce qu'il appelle les préconceptions oedipiennes, c'est-àdire de l'appareil qui devrait rendre compréhensibles les relations parentales, de les concevoir, explique le refus de penser, de réfléchir exprimé par Bernadette. Elle refuse sa propre conception, ses propres origines.

La théorie analytique et ses conceptions, la conception d'une histoire, d'un déroulement temporel, à partir d'un commencement, la fonction même de concevoir et d'interpréter, sont inséparables de la structuration oedipienne. On pourrait paraphraser le titre de Laplanche et Pontalis à propos des fantasmes : conception originaire, conception des origines, origine des conceptions.

Ce qui nous paraît particulièrement stimulant dans le livre de Viderman, indépendamment de la richesse clinique et théorique qu'il nous apporte, ce par quoi il a pu être l'élément moteur de ce Colloque, c'est la brèche qu'il rouvre, et qui doit être constamment rouverte dans nos confortables certitudes. Par le terme de « brèche » je me réfère ici au livre d'Edgar Morin (1) qui a trouvé des formules adéquates pour nous parler de l'ordre vivant, de l'ordre humain, de l'homo sapiens. Définissant l'ordre vivant comme celui qui doit constamment renaître à partir des éléments de désordre, dans le sens d'une complexité croissante, il met en évidence les exigences contradictoires auxquelles est confronté l'homo sapiens, sources d'erreurs et de progrès. La brèche ouverte par la conscience de la mort et la conscience de soi, la création des « êtres intermédiaires » pour fermer cette brèche (image mentale, mythe, idéologie-esthétique, etc.), sont sources d'erreurs dans la relation de sapiens avec lui-même et avec autrui, d'une manière générale avec son environnement, alors que l'ordre naturel est davantage réglé par l'homéostasie, la régulation, la programmation. Mais les zones d'incertitude sont aussi des ouvertures vers une plus grande complexité. « Sans cesse il (sapiens) referme la brèche par de la mythologie et de l'idéologie, sans cesse quelque part quelqu'un rouvre la brèche. Cette indécidabilité est à la fois ce qui limite à jamais et ce qui ouvre indéfiniment la possibilité de connaissance (2). » L'ubris affective risque toujours de se rationaliser en théories et si, d'un côté, l'être humain affine sa conscience critique, sensible à la relativité des vérités et des erreurs, il est toujours croyant des vérités sur lesquelles s'appuie son

(1) Edgar MORIN, Le paradigme perdu : la nature humaine, Paris, Editions du Seuil, 1973.

(2) Edgar MORIN, op. cit., p. 141.


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progrès. L'illusion est inséparable de la recherche et de la découverte d'un stade supérieur de conscience.

La théorie psychanalytique est soumise comme les autres à ce processus d'ouverture et de fermeture. Viderman attire notre attention sur un excès possible d'illusion. « L'esprit humain, dans sa béance constitutive, est amené soit à la refermer mythologiquement et idéologiquement (l'idéologie étant toute théorie fermée qui trouve en ellemême sa propre preuve), soit, tout en se sachant condamné à l'inachèvement de la connaissance, à se vouer à la recherche errante de la vérité ».



JACQUES CAIN

INTERVENTION

C'est au niveau d'une parfaite antinomie que les choses se sont déroulées pendant toute une partie de notre réunion ; avec des alternatives entre lesquelles on nous sommait presque d'agir, un « ou bien — ou bien » dont, en dehors de toute référence littéraire, nous avons en général soin de nous tenir éloignés. Mieux encore, à considérer que l'alternative est là bloquante, que c'est même sans doute son but, mais que le problème est ailleurs.

Tout a donc longtemps tourné autour des oppositions suivantes : conviction-doute, fanstasme-réalité, création-récréation, vérité-erreur ; ou pour reprendre des théories plus scolastiques, nominalisme et substantialisme, pourquoi pas le Dieu d'Aristote opposé à celui de Moïse.

Et pourtant, si l'on prend le rêve des roses offertes au nombre de six par un fils envers son père, on peut admettre que quel que soit le détail de l'interprétation, quels que soient les multiples sens que l'on puisse accorder à cet acte, il est de toute façon porteur de sens contraires : les fleurs s'offrent tout autant aux vivants qu'aux morts, elles se mettent pareillement sur les tables et sur les tombes ; on peut même dire que d'une façon générale on n'offre des fleurs à un homme que lorsqu'il est mort ou pour commémorer son souvenir. Quant aux roses, chacun sait qu'elles ont des épines et que ces appendices traumatisants appartiennent autant à l'objet offert qu'à la fleur elle-même ; voire même que certains n'offrent des roses que parce qu'elles sont dangereusement piquantes. Que ces roses enfin, par leur nombre, évoquent, comme on l'a dit à plusieurs reprises, l'issue fatale d'une habitude alcoolique : cela fait aussi partie du tout.

En somme, l'interprétation de l'analyste ici n'a pas été tellement l'injection d'un nouveau sens, mais dans le mouvement de la cure, le pointage d'un sens caché appartenant au discours du patient. C'est bien là le propre d'une interprétation : vous dites que vous aimez votre père, mais en même temps vous souhaitez sa mort ; en sous-entendant : c'est bien vous qui le dites, je ne l'invente pas.

C'est d'une certaine façon la même discussion que celle apportée


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par Freud aux fantasmes de l'Homme aux loups, dont on ne saura jamais s'il a vu ou non le coït a tergo de ses parents mais dont nous savons qu'en somme, vrai ou faux au sens du réel concret, cela n'a pas tellement d'importance.

Mais si, lorsque le patient nous parle, notre intervention n'est pas pure invention, c'est-à-dire à risquer de faire sauter le ter, c'est sans doute parce que quelque chose était déjà là. Et je rejoindrais volontiers, à ce propos, une des critiques faites à Vidermann par Pasche (tout en n'étant pas certain qu'ainsi soit la véritable pensée du rapporteur), à savoir que si tout est créé dans la cure, qu'en advient-il de la répétition. Car il est bien évident que c'est par ce moyen que la névrose de transfert peut s'installer ; et que, pas plus qu'un discours quelconque, cette névrose n'aurait d'existence si elle n'était l'écho de quelque chose d'antérieurement inscrit. Inscrit aussi au sens de la trace mnésique, au même titre que tout ce qui est refoulé dans le cadre de l'amnésie infantile et qui peut revenir au cours de la cure.

C'est dans ce sens que j'entends ce que Lebovici a dit quant à la nécessité pour l'interprétation d'utiliser son « poids d'histoire » ; même si ce poids apparaît plus nettement dans l'analyse d'enfants, nous le jaugeons tout autant lorsque nous sommes en présence d'un adulte dont le « poids d'histoire » a une relation certaine avec la réalité antérieurement vécue par lui et la répétition de son passé.

En fait, il me semble qu'il y ait à ce niveau plusieurs plans qui pourraient être distingués et qui vont de la pratique à la théorie, pratique qui se rapporte plus à ce qui se passe dans notre isolement avec notre patient, théorie qui a plus à faire avec ce que les psychanalystes échangent entre eux.

a) Au niveau de la pratique en effet, de tels problèmes ne se posent pas ; et en particulier il est bien évident que nous ne mettons jamais en doute le dire du patient pas plus que le dire de l'analyste lorsqu'il nous rapporte une histoire. Nous ne pouvons douter d'une chose dont nous savons qu'elle est vraie, précisément parce qu'elle est transférentielle, c'est-à-dire vraie pour deux dans un certain domaine. Le discours de l'un comme de l'autre se joue sur un registre purement imaginaire que nous acceptons comme tout à fait réel et c'est ainsi que se passe notre écoute.

b) Le niveau opposé est la position personnelle du psychanalyste dans ses options qui, on peut le dire, ne regardent et n'engagent que lui. Il peut tout autant être de telle ou telle position, croire ou nier la grâce, suivre telle ou telle église. C'est en somme le problème de sa foi


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et il lui est parfaitement loisible de répondre à sa manière à la question suivante : le monde existe-t-il quand je ne suis pas là ?

c) Il y a enfin le troisième niveau qui nous touche beaucoup plus profondément et qui appartient véritablement à la théorie analytique. Théorie que je situerai volontiers entre les deux positions précédentes, dans la mesure où elle doit préserver une qualité essentielle : que nous acceptions de ne pas dépasser les contradictions. C'est certainement là une position que partagent tous les analystes, à savoir qu'il demeure toujours place pour le doute issu de la présence des contraires : il est à la fois évident que « ceci » est arrivé et à la fois il est évident que « ceci » est le produit d'un fantasme.

Il n'est pas facile d'interpréter cette position dont nous pouvons dire seulement qu'elle est l'expression, entre autres, de l'aisance qu'a l'analyste à changer d'identité pour ses patients, identité sexuelle ou identité de nom, si bien qu'il peut prendre la place de n'importe laquelle des imagos qui ont entouré l'enfance de celui qui parle.

Mais de toute manière les contradictions persistent et c'est sans doute de la même chose qu'il s'agit lorsque Freud écrit, en 1937, dans Construction dans l'analyse : « Le chemin qui part de la construction de l'analyste devrait mener au souvenir chez l'analysé : il ne mène pas toujours jusque-là... Mais une analyse correctement menée le convainc fermement de la vérité de la construction, ce qui a, sur le plan thérapeutique, le même effet qu'un souvenir retrouvé. » En face de quelle énigme cela ne nous met-il pas et, puisque Arrabal a été ici cité dans un précédent exposé, je rapporterai pour conclure une de ses réponses, récemment faite à propos du film qu'il a joué et mis en scène : « Quant à moi, disait-il, je suis confortablement assis entre deux chaises. » C'est sans doute là l'image de notre fauteuil, à ceci près que le confortable est loin d'être constant.



JEAN BEGOIN

LA RÉALITÉ PSYCHIQUE ET LE SENS COMMUN

Le livre de Serge Viderman, La construction de l'espace analytique, a donné lieu à des discussions passionnées. Pour les uns, il s'agit d'un des ouvrages les plus authentiquement psychanalytiques de la production de l'école française actuelle. Pour les autres, les thèses qu'il développe aboutiraient à nier l'existence de l'inconscient et même à nier la réalité extérieure, ne laissant place qu'à un psychanalyste démiurge qui créerait tout le processus analytique ex nihilo, en lui enlevant tout statut scientifique.

Nous laisserons de côté le fait que, peut-être, la vigueur de sa pensée et la tournure originale de son esprit ont entraîné S. Viderman à certaines formulations assez stimulantes pour être apparues presque provocantes. Il nous semble plus important de tenter de cerner la nature des problèmes qu'il a soulevés.

Il est clair que S. Viderman a soulevé un fameux lièvre ! N'est-ce pas celui qui renaît chaque fois qu'un pas en avant est fait, ou que l'accent est plus particulièrement porté sur le rôle et l'importance du fantasme (inconscient) dans la réalité psychique et dans le fonctionnement de l'appareil psychique ? Il nous semble que c'est le même lièvre que, mutatis mutandis, les découvertes de Melanie Klein avaient soulevé au sein de la Société britannique de Psychanalyse dans les années 40 : le vieux problème des rapports entre la réalité extérieure et la réalité psychique est aussitôt reposé, avec tout l'impact émotionnel qu'il provoque immanquablement. Et il est probable que l'on n'a guère été plus juste, en la matière, envers S. Viderman que ses opposants ne l'avaient été, alors, envers M. Klein. En tout cas, ce sont les mêmes accusations qui ont été portées : en particulier, celle que la primauté donnée à la réalité psychique serait soi-disant corollaire d'une négation de la réalité . extérieure.

C'est sur ce point que je voudrais centrer mon intervention, en liaison avec les progrès réalisés dans la compréhension de ce que nous faisons en interprétant.

S. Viderman nous a confié que le point de départ de sa réflexion et


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de son travail avait été le caractère très particulier des controverses dans le monde de la psychanalyse et les secousses exceptionnelles qui, de temps à autre, font trembler le mouvement psychanalytique. Cela va donc tout à fait dans le sens des réflexions que nous vous proposons ici. Pour notre part, il nous semble que ces controverses et ces secousses peuvent être mises en relation avec ce que nous savons être, avec le transfert, le deuxième pilier sur lequel repose l'édifice de la psychanalyse : nous avons désigné le contre-transfert, dans son sens large, c'est-à-dire la propre réponse inconsciente de l'analyste aux fantasmes et aux affects constitutifs du transfert de l'analysé sur l'analyste. C'est ainsi que Freud l'a défini en 1910, dans son article sur Les perspectives futures de la thérapeutique analytique, antérieurement — il est bon de le rappeler — à son article sur La dynamique du transfert (1912).

Tout le monde est, bien entendu, d'accord sur le rôle fondamental du transfert et du contre-transfert en analyse. Nous pensons que ce qui caractérise le travail de S. Viderman c'est l'accent qu'il met sur le versant contre-transférentiel, et sur le rôle que joue le fonctionnement de l'appareil psychique de l'analyste dans le déroulement du processus analytique. C'est pourquoi, contrairement aux craintes qui ont pu être exprimées sur les répercussions fâcheuses que son livre risquerait d'avoir, par exemple sur les jeunes analystes, nous estimons, au contraire, qu'il est susceptible, s'il est bien compris, d'avoir les conséquences les plus utiles — en tout cas, c'est ce que nous pouvons souhaiter — dans la mesure où il met l'accent sur :

a) L'importance de l'interprétation ;

b) La responsabilité que prend l'analyste — et qu'il doit, à notre sens, prendre — en formulant son interprétation. L'absence de responsabilité de l'analyste dans le processus de la dynamique transférentielle, souligne Viderman, est une illusion.

Nous avons des raisons de penser que le livre de S. Viderman n'est pas apparu par hasard en 1970. Il est sorti, par exemple, à peu près à la même époque où paraissait le livre de Donald Meltzer sur Le processus psychanalytique. Il nous semble que de tels livres traduisent le besoin — et les possibilités nouvelles — de donner des formulations neuves et d'apporter des précisions très importantes sur le fonctionnement du processus analytique. Il n'est pas indifférent, mais moins crucial, de remarquer que Meltzer et Viderman ne seraient sans doute pas d'accord sur bien des points. Mais nous pouvons constater qu'ils sont d'accord sur deux points très importants :


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1) Le rôle de l'analyste dans l'établissement et le maintien de la situation analytique, envers et contre toutes les tentatives constantes de l'analysé pour entraîner l'analyste à une rupture de sa technique. C'est la difficulté de ce rôle qui fait du transfert « notre croix », selon l'expression de Freud ;

2) L'importance fondamentale de l'interprétation dans « la construction de l'espace analytique », formulation particulièrement heureuse de S. Viderman. Nous aurons à nous interroger plus avant sur la profonde signification de cette formule.

Mais, auparavant, venons-en à ce que Viderman nous dit de l'interprétation. Est-ce qu'il veut dire, comme on l'a suggéré, que l'interprétation « créée » ou « inventée » par l'analyste est gratuite ? Il est clair que non. Mais l'interprétation exige, de la part de l'analyste, qu'il soit en communication avec son propre inconscient pour être en mesure de formuler, de traduire dans le langage verbal conscient, ce qu'exprime le transfert sur un tout autre mode, celui de l'inconscient. L'interprétation est plus qu'un décodage de l'inconscient, cependant, elle est une transformation dans le sens de Bion. Comme y insiste Viderman, en nommant la pulsion, l'analyste lui confère une existence nouvelle. Non pas que la pulsion n'existât pas auparavant : comment pourrait-il la nommer ? Mais il lui confère une existence que nous ne qualifierions pas, comme Viderman, de concrète, mais bien plutôt d'abstraite (c'est avant la possibilité de sa verbalisation que la pulsion était concrète, dans le sens de la concrétude des formations de l'inconscient).

Nous pouvons illustrer le caractère créateur et révolutionnaire de l'interprétation et de son effet tel qu'on peut le constater à certaines phases de l'analyse même — ou peut-être surtout — dans l'analyse des enfants. Lorsque l'analysé s'aperçoit de la profonde transformation que l'interprétation, l'insight et la verbalisation entraînent dans son fonctionnement psychique, la collaboration et l'intérêt pour le travail analytique deviennent étonnants et l'on peut observer un véritable enthousiasme pour l'analyse, même chez l'enfant. N... est une petite fille de 8 ans, que nous avons en analyse cinq fois par semaine depuis un an et demi. Elle vit intensément le processus analytique, dans lequel elle est profondément engagée, mais, depuis le début, sur le mode du jeu spontané et de l'activité physique, avec très peu de verbalisation. Au début de la troisième semaine depuis la reprise des séances, après les vacances d'été, pendant la séance du lundi, soudain elle me parle de ses insomnies, me les explique et elle ajoute que maintenant


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elle veut me parler et que je lui explique ce qui se passe en elle. Elle a peur des voleurs, la nuit. Elle veut toujours ouvrir la porte de sa chambre et celle du couloir sur lequel donne la chambre de sa mère, et allumer la lumière de ce couloir. Elle me fait un plan de l'appartement. Elle dit aussi que sa petite soeur (de deux ans plus jeune) n'éprouve pas ces peurs. J'interprète en lui rappelant ses multiples vols, ici, de tel ou tel objet qui représentait toujours la petite soeur, ressentie comme lui volant sa place ici à l'intérieur de moi : le nouveau bébé qui a envahi le corps de maman ; la nuit, elle ne sait pas ce que fait maman et elle a tout le temps peur qu'un nouveau bébé, un voleur, lui prenne sa place ; et aussi, elle se sent comme si elle était maman et qu'elle risque d'être envahie et attaquée par les voleurs. Elle explique alors qu'elle doit ranger sa chambre et bien fermer ses placards : elle sait pourquoi elle doit fermer ses placards : c'est parce que, s'il y a des voleurs, ils feront du bruit et elle les entendra ; mais elle ne sait pas pourquoi elle doit ranger sa chambre. Je lui rappelle alors qu'elle ne range jamais son casier, ici, sauf avant des vacances ; nous avons vu qu'elle le range alors pour être sûre de tout retrouver à son retour, de retrouver sa place à l'intérieur de moi ; les vacances sont comme une grande nuit, pendant laquelle elle ne me voit pas, ne sait pas ce que je fais ; c'est aussi ce qu'elle ressent pendant le week-end, qui est aussi une nuit, et c'est pour cela qu'elle m'en parle maintenant, aujourd'hui lundi, et après m'avoir retrouvé après les grandes vacances. N... est très excitée par cet échange verbal, tout à fait inhabituel jusqu'ici dans son analyse. Elle me demande si c'est important qu'elle parle. Elle préfère me parler, maintenant elle ne jouera plus, elle me parlera tout le temps et elle ne veut pas que cette séance se termine. Et, comme toujours, mais c'est toujours aussi saisissant de le constater, l'approche de la reconnaissance de la dépendance introjective envers l'objet s'accompagne de la dépression et de la peur immédiate du sevrage, d'un sevrage prématuré. Elle éclate soudain : « Mais, alors, on a perdu un an ! », tellement la valeur nouvelle reconnue à l'objet le rend précieux et irremplaçable. Bien entendu, cette attitude complètement nouvelle ne put être maintenue dans les séances suivantes. Mais le jeudi de la même semaine, à l'approche de la séparation du week-end, survient un nouvel échange verbal où elle donne de nouveaux détails sur son coucher et explique qu'elle croit qu'il y a un monsieur qui est toujours au-dessus d'elle et qui lui ordonne de répéter des mots (fleur, ou maison), dix fois, pour bien travailler en classe ; elle sait que ce monsieur n'existe pas en vrai, mais pourtant pour elle il est vrai... et elle est sûre que c'est lui qui fait


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venir les voleurs ! acceptant ainsi les interprétations que je lui avais données sur son Surmoi paternel. Elle est à nouveau très excitée par la transformation que reflète la communication verbale : « C'est la deuxième séance ! » et elle répète aussitôt, comme lundi : « Mais on a perdu un an, alors ! »

Là encore, la collaboration, dans le sens adulte du terme, ne put pas être maintenue pendant la semaine suivante, mais elle réapparut le lundi de la deuxième semaine. Pour la première fois depuis le début de l'analyse, la séance se déroula tout entière sur le mode verbal, dans une atmosphère de dépression et de profonde reconnaissance pour le traitement. N... était arrivée furieuse, méprisante et agressive parce qu'elle avait mal dormi pendant le week-end. Mais, dès la première interprétation, toute cette rage se dissipa comme une fumée, pour faire place à une attitude de collaboration et de profonde émotion, avec une idéalisation admirative éperdue envers l'objet retrouvé, répétant après tout ce que je disais : « Comment est-ce que tu sais toutes ces choses-là ? », puis déprimée et persécutée : « Tu me fais toujours pleurer. » Nous pûmes alors savoir que sa peur, pendant le week-end, avait été celle de la mort du sein : « Quelquefois j'ai peur que maman soit morte. » Elle resta dépressive et collaborante pendant toute la séance, exprimant de vifs sentiments de gratitude : « On voit bien, à la façon dont tu me parles, que tu veux m'aider. » Elle n'était plus, à ce moment, comme nous l'avions vu si souvent auparavant — et comme cela se reproduirait encore bien longtemps — en identification projective avec l'un ou l'autre des objets parentaux ; elle acceptait sa propre identité et ses besoins d'être comprise. Le saisissement et l'illumination qui accompagnent l'établissement du lien conscient entre l'interprétation et le vécu anxiogène correspondent à l'immense soulagement qui accompagne le fonctionnement adéquat de l'appareil psychique, dont la fonction essentielle est l'élaboration de l'angoisse. Il nous reste à voir de quelle façon le fonctionnement psychique de l'analyste a contribué à cette transformation, quelle est sa part dans le renouveau de créativité du psychisme de l'analysé.

La discussion du livre de S. Viderman s'est, naturellement, centrée sur ce point : le degré de créativité, d'invention de l'analyste. Si l'on considère l'histoire du mouvement psychanalytique, il est évident que les analystes auxquels nous devons le plus, S. Freud, M. Klein, sont ceux qui ont fait preuve de la plus grande créativité. Ils ont vraiment créé quelque chose qui n'existait pas avant eux — quelque chose dont on peut retrouver, certes, des éléments dans d'autres créations humaines :


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l'art, la religion, la morale, etc. — mais qui n'avait jamais existé avant eux sous la forme qu'ils ont créée et que nous appelons la psychanalyse. La psychanalyse tout entière, comme l'art, la morale, ou la religion, sont de pures créations de l'esprit humain. Ce qui ne peut se faire sans souffrances, donc sans certaine forme de violence. C'est en ce sens que je comprendrais, pour ma part, la violence dissimulée sous les règles de l'analyse, telle qu'en parle Viderman : n'est-ce pas celle que nous impose le principe de réalité en face du principe de plaisir, et qui — sous certaines conditions, bien entendu, que la situation analytique tend à recréer — permet le développement de la pensée ?

Il est permis, en effet, de considérer tout l'appareil psychique comme étant né du diktat de la réalité. Selon Bion, il convient de modifier, dans cette perspective, les rapports entre principe de plaisir et principe de réalité, tels que Freud les avait établis. S'il est vrai, bien sûr, que le principe de plaisir prédomine très largement pendant les premières phases de la vie psychique — et même au-delà — il est nécessaire, pour Bion, de faire intervenir aussi le principe de réalité beaucoup plus tôt que Freud ne l'avait estimé, dès le début de la vie, sinon l'on ne peut pas comprendre la naissance de la pensée.

Et c'est là que la position — surtout clinique, nous a-t-il semblé — de S. Viderman gagnerait peut-être à s'appuyer davantage sur ce que nous savons mieux maintenant du fonctionnement de l'appareil psychique.

F. Pasche a rappelé, à juste titre, le rôle fondamental de la compulsion de répétition dans ce fonctionnement. C'est grâce au transfert que nous pouvons reconstruire le tableau des années oubliées de l'enfance, et l'histoire du patient. L'histoire, oui, mais l'histoire vécue, et surtout celle qui n'a pas été vécue dans le sens plein du terme, c'est-àdire consciemment. C'est pourquoi S. Viderman a raison, selon nous, de dire que reconstruire une histoire, c'est, en vérité, la construire : construire ce qui n'a jamais été pleinement construit.

Mais surtout, nous savons maintenant que les sources du transfert sont bien infantiles, comme Freud l'a découvert, mais encore beaucoup plus infantiles que Freud ne le pensait, comme Melanie Klein l'a montré.

L'une des principales découvertes de M. Klein a été celle du soulagement de l'angoisse qu'apporte l'interprétation analytique, au niveau le plus profond. W. R. Bion a amplifié et approfondi cette découverte, dans ses travaux sur le développement de la pensée. Il a suggéré que ce soulagement est dû à la capacité de l'analyste de recevoir la projection


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de la souffrance psychique du patient et de la lui rendre sous une forme plus tolérable par le Moi, à travers son interprétation. Pour Bion, ce processus est le même que celui qui intervient entre le bébé, dans les premiers mois de la vie, et la mère : le bébé externalise sa situation psychique, ou mieux psychosomatique, en la projetant dans sa mère, selon cette forme très primitive de communication que M. Klein a appelée identification projective. Cela signifie qu'il projette la partie de son self en détresse à l'intérieur de l'objet maternel ; et, dans sa communication émotionnelle avec le bébé, la mère reçoit cette projection et la rend à l'enfant sous une forme plus tolérable, avec une charge d'angoisse diminuée, grâce au processus de compréhension émanant de l'appareil psychique adulte de la mère. Celui-ci a la capacité, même si la mère est très névrosée, voire psychotique, d'opérer une certaine « transformation » de l'angoisse primitive, l'angoisse de mort, grâce à sa possibilité de transformer les éléments sensoriels bruts non utilisables en tant que tels par la pensée (appelés par Bion, éléments B) en éléments susceptibles d'être « pensés » (éléments a, qui sont, par exemple, les matériaux du rêve). Le développement de la pensée du bébé se fera grâce à Pintrojection du sein et de la capacité de transformation de celui-ci. Lorsque les sentiments d'envie sont très puissants, dans une analyse, c'est souvent cette capacité de transformation, base de la pensée, qui est le plus enviée. Une telle envie n'était sans doute pas absente chez ma petite patiente N... lorsqu'elle s'écriait, après chaque interprétation : « Comment est-ce que tu sais tout ça ? Je veux que tu me dises comment tu le sais ! »

L'utilisation massive de l'identification projective, caractéristique des premières étapes du développement (position schizoparanoïde), se comprend, me semble-t-il, beaucoup mieux, dans la perspective du besoin vital de l'enfant, pour lutter contre l'angoisse de mort, de se procurer par ce mode intrusif de relation avec la mère les éléments «. dont il a besoin pour transformer cette angoisse. Plus tard, à partir de l'élaboration de la position dépressive, l'appareil psychique de l'enfant va devenir capable d'acquérir une autonomie qui lui permettra de recourir de moins en moins à l'identification projective massive et de développer ses propres capacités de pensée. Celles-ci apparaissent donc sous la dépendance des possibilités d'élaboration de la perte du premier objet et d'élaboration de la position dépressive. C'est en réactivant les processus d'investissement et de deuil de l'objet que la situation analytique permet aux mécanismes les plus profonds du fonctionnement de l'appareil psychique de prendre place dans « l'espace


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analytique », dont nous comprenons mieux maintenant la nature : creuset, dans la relation avec l'objet, du développement de la pensée (1). C'est seulement sous cet angle du fonctionnement de l'appareil psychique, que le concept de « normalité » (objet du précédent Colloque de la Société) peut, à notre sens, être évoqué en psychanalyse. L'un des éléments moteurs de la situation et du processus analytique est l'atmosphère créée par la suspension du jugement moral au profit du dévoilement et de l'examen de la réalité psychique interne. La notion de normes, au contraire, se réfère à la réalité extérieure et sociale, elle fait partie du domaine du sens commun. C'est parce qu'elle reste étrangère à la situation analytique que celle-ci constitue cette expérience unique permettant de faire connaissance avec les pensées, les sentiments et les fantasmes constitutifs de la réalité psychique interne. Du point de vue psychanalytique, il n'est concevable d'évoquer les notions de normal et d'anormal qu'à condition d'utiliser les critères adéquats, c'est-à-dire ceux qui concernent la réalité psychique et le fonctionnement de l'appareil mental et non pas ceux qui concernent la réalité extérieure et sociale. C'est l'insuffisance de critères à proprement parler psychanalytiques qui peut nous faire craindre, par exemple, de confondre de rigides mécanismes de défense qui maintiennent à grand prix une pseudo-normalité avec une adaptation adéquate à la réalité extérieure. Mais il reste très clair que nous savons, et en premier lieu par notre analyse personnelle, que le fonctionnement de l'appareil psychique est susceptible d'être plus ou moins profondément anormal. Nous ne pensons pas que nous faisions avancer notre science d'un pouce en nous rabattant sur la formule masochique (ou sadique) que nous sommes tous anormaux. Si, comme plusieurs collègues l'ont dit au cours du Colloque de l'an dernier, la normalité est un idéal, la raison en tient à la structure même de l'appareil psychique et au choix que nous avons continuellement à faire des moyens par lesquels nous élaborons notre angoisse propre. M. Klein a depuis longtemps (Le deuil et ses rapports avec les états maniaco-dépressifs, 1940) indiqué certains des critères de la normalité, du point de vue psychanalytique, c'est-à-dire du point de vue de la réalité psychique interne. L'un de ces critères est, pour elle, la capacité — variable, d'ailleurs, d'un indi(1)

indi(1) à ce propos, que l'analyse que M. Klein et W. R. Bion ont faite des phénomènes d'identification réciproque, projective et introjective, entre le bébé et la mère, recouvre le champ de ce qu'on appelait autrefois, faute de mieux, communication d'inconscient à inconscient. La connaissance des mécanismes intimes par lesquels s'opère cette communication a élargi considérablement nos possibilités thérapeutiques et notre compréhension du processus analytique.


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vidu à l'autre —, d'utiliser les possibilités de transformation de l'appareil psychique qui puise à cet effet dans la réalité extérieure des éléments de lutte contre l'angoisse :

« La réalité extérieure peut réfuter les angoisses et les peines liées à la réalité intérieure dans une mesure qui varie d'un individu à l'autre, mais qui pourrait constituer un des critères de la normalité (1). Chez les enfants dominés par leur monde intérieur au point de ne pouvoir réfuter et contrecarrer leurs angoisses en se servant des aspects agréables de leurs rapports avec les gens, de graves difficultés psychiques sont inévitables. D'autre part, une certaine quantité d'expériences désagréables n'est pas sans valeur dans cette épreuve de la réalité si, du fait même qu'il les surmonte, l'enfant se sent capable de conserver ses objets, leur amour pour lui et son amour pour eux, et par là de préserver ou de rétablir la vie intérieure et l'harmonie face aux dangers. » (Essais de psychanalyse, Payot, p. 344.)

M. Klein fait donc allusion ici non à ce qui ne serait qu'une utilisation défensive de la réalité extérieure, mais au fonctionnement des mécanismes de projection et d'introjection qui est constitutif de la vie psychique et de l'élaboration du sentiment de la réalité. C'est ainsi que le traumatisme est la situation dans laquelle ce mode « normal » de fonctionnement et de recours possible aux aspects bénéfiques du monde extérieur est entravé. Il n'est peut-être pas inutile de souligner — étant donné les critiques qui lui ont si souvent été faites, et qui, à notre avis, sont mal fondées comme le montre, entre beaucoup d'autres, le texte ci-dessus — que, pour M. Klein, l'influence du milieu et des objets réels est décisive pour le fonctionnement même de l'appareil psychique ; mais elle donne la primauté à la réalité psychique.

La notion de position dépressive permet de comprendre pourquoi la normalité est, du point de vue psychanalytique, un idéal : l'idéal d'un fonctionnement de l'appareil psychique qui, à la fois, respecte la primauté de la réalité psychique telle que l'a définie Freud, et donne à la réalité extérieure et à l'influence du milieu la place qui leur revient nécessairement. Le fonctionnement normal (ou idéal) de l'appareil psychique pourrait être défini comme celui dans lequel cette communication constante entre le monde externe et le monde interne ne rencontre pas d'obstacles majeurs, et permet aux processus de projection et d'introjection de fonctionner de manière suffisante pour élaborer et intégrer au sein de la position dépressive, dont l'élaboration se poursuit la vie durant, les angoisses et les conflits dérivant de la vie pulsionnelle et des événements extérieurs.

(1) Souligné par nous.

REV. FR. PSYCHANAL. 15


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C'est ce fonctionnement normal (idéal) que l'analyste crée et construit au sein de « l'espace analytique » : le fonctionnement de la pensée, en tant que processus de développement, d'intégration et de création ininterrompu, sinon par la mort. Il est la poursuite de la création unique et fatale inaugurée dans la relation mère-enfant. Comme nous n'avons eu qu'une mère, nous n'avons eu qu'un analyste — même si c'était un père — et même si nous avons fait plusieurs analyses.


JEAN COURNUT

L'EMPEREUR ET L'ARCHITECTE

Un livre (1) passionnant, un article (2) critique vigoureux : des options théoriques explicitement et radicalement opposées. Une question surgit : comment cette divergence théorique est-elle possible, par quoi est-elle déterminée ?

On peut certes s'argumenter à grand renfort de cas cliniques et de textes freudiens ; on peut, selon ses préférences, se ranger dans un camp ou dans l'autre ; on peut aussi chercher à nuancer les options et tenter le compromis ; la question reste cependant posée, d'autant plus nécessaire qu'en l'occurrence la divergence théorique est pure, non hypothéquée par des différences notables de pratique.

En effet, les protagonistes ont, sauf erreur, des filiations psychanalytiques voisines ; ils se réclament — et leurs textes le prouvent — de la même fidélité à Freud; ils ont, semble-t-il, des clientèles équivalentes, un même engagement psychanalytique quasi exclusif, et, pour ce que l'on peut en savoir, des exercices tout à fait superposables en ce qui concerne la durée et la fréquence des séances, aussi bien que le silence et la frustration libidinale.

En plus, ils ont tous trois une excellente réputation ; et, par ailleurs, tous trois ont le même statut dans la même Société de Psychanalyse. La question posée est donc particulièrement intéressante et... embarrassante. Alors que nos auteurs interrogent la même clinique par la même pratique en s'éclairant des mêmes lectures, comment leur divergence théorique est-elle possible ? Ce qui nous renvoie à la genèse de l'élaboration théorique et aux déterminations de ceux qui la font.

Si, à titre d'hypothèse de travail, on inverse l'ordre de présentation interne de chacun des deux textes, peut-être verrons-nous mieux, dans la dialectique de la théorie et de la pratique, comment des conceptions différentes de la situation — ou de l'espace — psychanalytique éclairent

(1) S. VIDERMAN, La construction de l'espace analytique, Denoël, 1970.

(2) F. PASCHE, M. RENARD, Répétition, fantasme, réalité, R.F.P., t. XXXVI, 1972, n° 4.


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éventuellement la divergence théorique. Cette lecture à rebours n'est pas sacrilège et nos auteurs eux-mêmes nous y autorisent : après ses Préliminaires métapsychologiques, c'est très tôt dans son livre que S. Viderman annonce par exemple : « Il reste que c'est bien l'infléchissement contre-transférentiel qui en scande [les alternatives de la parole et du silence] (arbitrairement ?) les successions variables même si l'on cherche (et l'on trouve) a posteriori des justifications dans la doctrine » (p. 30). En réponse, c'est très tôt également dans leur article que Pasche et Renard écrivent que Viderman « jette la suspicion sur cette technique [la technique psychanalytique classique] et, s'il est suivi, décourage de l'utiliser ». Si donc, nous interrogeons Viderman, Pasche et Renard sur la représentation qu'ils se font respectivement de leur être psychanalytique et de leur position dans le fauteuil, nous découvrons une autre divergence qu'ils expriment, cette fois en termes d'éthique, de morale, presque de déontologie — de cette déontologie inaugurée par Freud avec véhémence dans les premières pages de Dora — et qui, en ce qui concerne nos auteurs, dévoile des Weltanschauung différentes. C'est en termes d'éthique que Pasche et Renard notent à la fin de leur texte : « Une théorie est adoptée avec d'autant plus d'enthousiasme par beaucoup qu'on peut y trouver l'exaltation du pouvoir et des perfections de l'analyste et la justification du plus extrême laxisme dans l'exercice même de la technique qui s'en déduit. »

Certes, il est bien évident que, par-delà Viderman, cette mise en demeure vise ce qui se joue actuellement dans l'espace théoricopratique bordé d'un côté par Lacan et de l'autre par une certaine remédicalisation de la psychanalyse ; il n'en reste pas moins que la divergence, éthique d'abord, théorique ensuite, de Viderman, Pasche et Renard est exemplaire et, dépassant la polémique de circonstances, met en lumière deux façons, deux modes différents d'être psychanalyste.

En pointant les métaphores obsédantes de nos auteurs, on relève par exemple les mots suivants chez Viderman : mythe, leurre, illusion, magie, images disjointes, scène éclatée, indescriptible, le pouvoir du psychanalyste, construction, création dans le présent. Chez Pasche et Renard : réalité, vérité, histoire, perception, rigueur, réserve, respect, le devoir du psychanalyste, la loi (1) psychanalytique, la reconstruction du passé. Pour Viderman la situation psychanalytique est une « situation où il serait illusoire (et dommageable très sûrement tout autant) d'exiger que l'analyste pour sa part gardât toujours la tête et le coeur froids »

(1) Les italiques sont de Pasche et Renard.


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(p. 49). Pour Pasche et Renard : « le psychanalyste doit »... « il exerce une fonction » (p. 649). Viderman insiste sur le génie créateur du psychanalyste; dans l'article de Pasche et Renard, on retrouve en filigrane un mot de Pasche (1) désignant cette fois l'éthique du psychanalyste : « l'ascèse ». Si Viderman se réfère à la position de l'artiste qui crée, pour Pasche et Renard le psychanalyste est plutôt du côté de celui qui assiste, au sens où l'on assiste quelqu'un lors d'une cérémonie, d'un accouchement, d'un exercice ou d'une épreuve. Pour Viderman le psychanalyste a la fonction de l'officiant sans lequel il n'y aurait pas de liturgie ; pour Pasche et Renard, il a celle de l'acolyte qui assiste aux mystères des sacrements.

Tout compte fait, ces deux options de principe n'apparaissent pas comme étant vraiment spécifiques à la situation psychanalytique. Cette opposition du créateur libre et du contemplatif respectueux de la liberté d'autrui se retrouve dans l'histoire, et pas seulement dans celle de la psychanalyse. L'affranchissement de l'artiste, la mission du clerc : deux engagements différents à un plus haut service; le créateur au service de son art et de son oeuvre, le contemplatif serviteur d'une transcendance. Ce sont, entre autres précédents, les deux faces de l'humanisme occidental : humanisme renaissant, prométhéen, nietzschéen, chez Viderman; humanisme réformé, austère, luthérien chez Pasche et Renard. Dans le Phèdre, Socrate se voile le visage quand il prononce son premier discours, celui qui donne la réplique au discours de Lysias, alors qu'ensuite, s'abandonnant à son démon, il se démarque de Lysias et parle à visage découvert. Platon distingue d'ailleurs dans le discours — et c'est tout à fait dans notre propos ici sur la construction — l'invention et la disposition. Ce n'est pas par hasard, je pense, que Viderman se réfère à Klee — ce peintre qui inclut des mots dans ses représentations picturales et dont les tableaux sont à voir, titre compris, le titre étant en jeu associatif et constructif avec le tableau : « Klee nous a appris que l'art ne reproduit pas le visible, il rend visible » (p. 343). Ce n'est pas par hasard non plus que, dans un autre texte (2), Pasche préfère à l'organisation de... l'espace mystique, productrice d'effets de méditation selon Ignace de Loyola, l'expérience bien plus radicale de retrouvailles spirituelles de saint Jean de la Croix,

Je me demande si ces deux grands courants de pensée — on devrait dire : de vision ou de philosophie — ne sont pas inscrits si profondément

(1) F. PASCHE, A partir de Freud, Payot.

(2) F. PASCHE, op. cit.


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en nous qu'ils sont, en quelque sorte, en deçà de la psychanalyse ; je pense qu'ils tissent la pratique psychanalytique et l'élaboration théorique, ils en imprègnent l'humus, ils participent à leurs traces phylogénétiques ; peut-être sont-ils même la tache aveugle congénitale de l'analyse du contre-transfert. Cette interrogation des confins de la psychanalyse, nos auteurs n'en méconnaissent d'ailleurs pas la pertinence puisque, par exemple, dans d'autres textes écrits par eux, et dans des perspectives diverses, la création, pour Viderman, se réfère à un « modèle », et que pour Pasche, existe un « au-delà humain ».

Revenant à la question posée au début à propos de la divergence théorique de nos auteurs, je dirai que, si l'on reconnaît leurs conceptions opposées de l'être psychanalytique, on s'aperçoit que — si j'ose ce raccourci — leurs options théoriques respectives leur ressemblent... Si le psychanalyste est un créateur, le matériau qu'il va signifier n'est, avant que l'artiste n'y touche, qu'une préforme, innommée et ineffable, par exemple un refoulé primaire inaccessible. Si, à l'opposé, le psychanalyste assiste au dégagement d'une vérité, c'est que cette vérité existe déjà.

Il n'est pas facile de repérer comment Freud se situe par rapport à ces deux courants de pensée, car, s'il fut effectivement un créateur, on sait sa prédilection pour la métaphore de l'archéologue, et ceci depuis l'Etiologie de l'hystérie jusqu'à Constructions en analyse, en passant par Dora. Peut-être pourrait-on avancer qu'il fut archéologue dans sa pratique et créateur dans son élaboration théorique, partage qui se retrouve probablement en chaque analyste et dont l'arrangement topique, économique et dynamique est, au moins partiellement, déterminé par l'entrecroisement des deux courants humanistes évoqués plus haut. Signalons au passage que cet entrecroisement est le lien même de l'écriture en psychanalyse. L'écriture psychanalytique, cette retombée nécessaire de la fréquentation de l'inconscient, fonctionne à la limite de l'espace analytique précisément à la fois comme mission annexe — l'acolyte devient officiant mais ailleurs — et comme création de seconde main — le créateur crée mais autre chose.

Pour terminer, je rappellerai une pièce d'Arrabal : L'Architecte et l'Empereur d'Assyrie. Sur une île déserte, l'Empereur crée continuellement et met en scène ses fantasmes, assisté par l'Architecte qui, lui, sait parler aux rochers et aux oiseaux. A la fin de la pièce, l'Architecte mange l'Empereur, et se transfigure en Empereur ; alors, débarque dans l'île un nouvel Architecte.

Bon appétit, Messieurs.


JEAN GUILLAUMIN

CONSTRUCTION ET RÉALITÉ DANS L'ANALYSE

L'ouvrage de S. Viderman sur La construction de l'espace analytique s'est trouvé, dans ce Colloque, au centre d'un débat où chaque aspect de la pensée de son auteur a été passé au crible de la critique. Les thèses pourtant ne m'en ont pas paru affaiblies. Non que je sois en accord avec Viderman dans toutes ses formulations. Il est bien des points, au contraire, sur lesquels je proposerai des retouches ou des compléments à des vues qu'au reste la discussion a souvent placées dans une lumière imprévue. Mais dans l'ensemble je consens, pour ma part, aux deux positions principales qu'elles me paraissent exprimer : 1) L'analyste joue un rôle essentiel, par la mise en ordre qu'opère sa parole, dans l'élaboration constructive : c'est lui qui le premier « construit », et l'analysé ne peut que le suivre, le compléter ou le contester dans cette voie ; 2) La construction, ou la reconstruction, ne conduit jamais à une reconstitution intégralement et fidèlement objective de ce qui s'est « réellement passé », même si la réalité du passé de l'analysé y est quelque part présente de manière organisatrice. — Ces conceptions, profondément freudiennes pour mon oreille, et qui s'accordent aussi pour l'essentiel à ma propre expérience clinique, ne me semblent en aucun cas justifier le soupçon — même léger — d'une déviation de la théorie psychanalytique en ce qu'elle a de plus rigoureux.

Je commence donc par une Bejahung. Ce sera le point de départ de mon intelligence personnelle de la construction. Cet acquiescement introduit dans le champ de mon jugement l'apport de sens sur quoi je fonderai mes propres réflexions, nuances ou réserves, autrement dit les positions de Verneinung de ma pensée, qui n'est pas ici encline à l'anathème. Aussi bien verra-t-on que c'est encore à la dénégation, dans ses rapports avec l'introjection et la projection, que je reviendrai sur le fond même du sujet, à la fin de ces quelques réflexions.

Mes remarques se distribueront sous trois chefs. Je m'attacherai successivement :


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A) A une meilleure définition de l'espace analytique ;

B) A une distinction précise, en termes de fonctionnement psychique et de métapsychologie, entre intervention, interprétation, construction et reconstruction ;

C) A la réévaluation du statut de la réalité dans la construction, et à une redéfinition de la construction et de la reconstruction comme instrument privilégié de l' achèvement de l'oeuvre de la réalité dans la cure analytique.

A) La notion d' « espace analytique », qui a fourni son titre et son sujet au livre de Viderman, ne m'a pas paru avoir fait l'objet, au cours de nos débats, de suffisamment d'attention. Il s'agit pourtant d'une expression qui appelle peut-être des malentendus, et dont je reprocherai quelque peu le choix à son auteur. Mais tout se passe comme si l'on avait admis implicitement :

a) Ou bien que le concept en était si simple et naturel, ou si familier aux analystes, qu'il ne requérait aucune mise au point ;

b) Ou bien qu'il était solidement établi par les travaux antérieurs, notamment ceux des années 1950-1960, d'Ida Macalpine à D. Lagache et à M. Bénassy, sans oublier J. Lacan ;

c) Ou bien encore qu'il était à ce point solidaire des autres vues de Viderman qu'il ne méritait aucun examen séparé.

Or, à mon sens, ce manque à discuter est regrettable.

Ecartons d'abord l'idée trop naïve d'une signification d'emblée évidente de la notion d'espace analytique (a). A ma connaissance, les termes ne sont employés ni par Freud, ni par aucun de ses disciples immédiats. Nous n'avons donc même pas à nous poser la question de leur position dans le cadre originel de la théorie analytique.

Dans la seconde hypothèse (b), la notion d'espace analytique pourrait être considérée comme inscrite dans certains des prolongements de la pensée de Freud, développés après lui par ses disciples. Lagache, en particulier, s'est plu à souligner comment le mouvement d'épigenèse de la doctrine freudienne, après l'avènement de la « psychologie du Moi » a déterminé des recherches sur l' « interpersonnologie », puis un intérêt spécial pour l'étude de la « situation psychanalytique », dont l'idée se rapproche peut-être de celle d' « espace » ou de celle de « champ » psychanalytiques. Ces diverses notions semblent comporter une référence plus ou moins structuraliste à la mise en présence de plusieurs pôles (de deux en tout cas : l'analysé et l'analyste) au sein d'un même ensemble (« espace ») dont leur tension réciproque définirait l'équilibre.


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Elles empruntent sans doute quelque chose à la Gestalttheorie ou à la « psychologie du champ » (K. Lewin, idées de Lebensraum et de « région » du comportement), et, en arrière-plan, à la physique (champ électrique, ou magnétique, ou gravitationnel). A mon avis, on retrouve également sous divers aspects ces références dans la notion lacanienne de « champ du langage «, et dans la conception, examinée naguère par M. Bénassy, de la situation analytique comme situation quasi « expérimentale ». Or, la question peut se poser de savoir si les perspectives impliquées ici ne sont pas hétérogènes à la démarche freudienne, centrée essentiellement sur la compréhension du vécu individuel du patient, ou, en alternance, de celui de l'analyste, bien plutôt que sur le phénomène complexe interpersonnel lui-même que la mise en relation de ces deux vécus, ou de ces deux personnages, constitue effectivement, aux yeux par exemple d'un psychosociologue ou d'un sociologue. Certes la « situation » psychanalytique est tout à fait réelle : elle a une « objectivité » indiscutable, comme modalité d'interaction duelle. Mais cette réalité et cette objectivité ne peuvent avoir de statut proprement analytique que si elles sont signifiées d'abord psychiquement dans un ou dans deux vécus qui sont distincts et individuellement envisagés, même s'ils peuvent être ensuite confrontés. Il ne saurait être question, à mon sens, de se servir, par une manière de mélange des points de vue épistémologiques et méthodologiques, d'une définition spatio-temporelle bipolaire, prise en des termes quasi physiques, pour argumenter au plan du processus analytique lui-même. Celui-ci doit continuer d'être appréhendé comme intrapsychique, et non comme microsociologique, si l'on veut sauvegarder la cohérence de la théorie analytique avec la pratique dont elle est issue et sur laquelle elle se règle. Nous avons d'ailleurs de multiples preuves que la « situation » de cure doit bien d'abord être constituée subjectivement par le patient « et » par l'analyste, indépendamment considérée, pour que le processus analytique puisse avoir lieu. Il est en effet des cas dans lesquels la situation de cure, quoique matériellement constituée, n'advient jamais psychiquement, en raison de résistances ou de dispositions de personnalité individuelles, imputables soit au patient soit à l'analyste, soit aux deux en même temps (par exemple quand il y a réaction thérapeutique négative, ou dans les « analyses interminables »). Dans ces conditions, il est clair que la notion, utilisée par Viderman, d' « espace analytique » n'est recevable pour notre écoute que si l'on élimine d'abord toute espèce de doute sur sa définition : il ne saurait assurément s'agir d'un « espace à deux » se présentant comme une sorte d'équilibre de compromis. On ne doit pas, à cet égard, se tromper sur


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les propos de Freud, quand en 1937, il oppose la part de l'analyste à celle de l'analysé dans la cure : Freud s'efforce plus ici de caractériser sans nulle équivoque la démarche psychique propre de l'analyste par rapport à celle de l'analysé, que de les associer solidairement dans une même activité fonctionnelle. L'espace analytique, comme l'analyse elle-même, reste individuel et personnel (1). C'est à un tel critère, me semble-t-il, que doit être pesé le concept clé dont Viderman a tiré le titre de son livre. Ce point m'amène à ma troisième hypothèse (c), tout aussi irrecevable que les autres.

On aurait en effet tort de prétendre qu'il faut surseoir à préciser ce qu'on doit entendre par espace analytique sous prétexte que le vrai problème de la construction se situe ailleurs, et qu'il sera toujours temps de revenir à l' « espace » quand on aura éclairé ce que « construire » veut dire. En fait, la notion d'espace analytique n'est pas accessoire dans le débat ; elle le conditionne tout entier. Car c'est de l'idée qu'on s'en fait que dépend la mise en place correcte de la signification de l'activité constructrice et de ce qu'elle opère : construire n'a pas le même sens selon qu'il s'agit seulement du réglage d'une interaction, ou d'une certaine homéostase entre l'analysé et l'analyste, ou bien au contraire et d'abord de l'établissement d'un espace intrapsychique dans lequel l'analysé pourra donner une signification personnelle et appliquer un traitement déterminé à ce qu'il reçoit comme venant de l'analyste.

C'est la dernière solution qui s'impose sans aucun doute. Et je ne crois pas que la pensée de Viderman s'en soit écartée sur le fond, en dépit du choix de son vocabulaire, que je trouve un peu équivoque.

(1) On a pu reprocher à Freud de n'avoir pas formulé une théorie intégrée des covariations — pour parler comme les expérimentalistes — du vécu et du fonctionnement psychiques de l'analysé et de l'analyste ensemble. A mon avis ce reproche n'est pas fondé dans le cadre d'une théorie proprement psychanalytique de la psychanalyse comme telle. Le prendre en considération conduirait à une décentration et à une dénaturation du regard psychanalytique sur le vécu du patient. Il en irait autrement s'il s'agissait de manière avouée d'une analyse du « groupe » ou du couple analysé-analyste, où chaque modification individuelle serait à signifier et à « expliquer » (expliquer n'est pas « comprendre ») en termes de ses « causes » et de ses « effets » extérieurs, envisagés comme des « variables » ou des paramètres plus ou moins indépendants. Il est sans doute regrettable pour notre désir de toute-puissance qu'il en soit ainsi, et qu'on ne puisse conjuguer ensemble, dans le même temps et dans le même espace logiques, le discours de la compréhension individuelle et celui de l'explication par les faits extérieurs : le second aliénerait la pureté et l'efficacité du premier, qui est dû à la géniale découverte de Freud. Il faut donc se résoudre à parler en les croisant sans les mêler les deux langages, qui ne peuvent s'unifier vraiment. Les contraintes et les limitations épistémologiques font aussi partie de la réalité, tant interne qu'externe.

Leur sous-estimation explique sans doute les incompréhensions qui se sont parfois glissées entre les analystes « au divan » (généralement analystes d'adultes) et certains analystes « de groupe » ou analystes « d'enfants », préoccupés de signifier dans leur pratique ou leur théorie l'influence « objective » des « autres » dans une situation collective, ou celle de la mère dans le premier développement.


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Viderman ne penche sûrement pas vers un objectivisme psychosociologique. Pas plus qu'il ne sacrifie à la philosophie sartrienne de l'imaginaire, comme on le lui a reproché, ou à quelque idéalisme solipsiste. Simplement n'a-t-il pas souligné assez, à mon gré, en quel Heu et de quelle manière psychiques l' « espace analytique » devient ce qu'il est. Freud nous a pourtant fourni tous les éléments de la réponse. Si espace il y a, cet espace advient dans le Moi, et devient le Moi. Je le dis en mesurant chaque terme :

1) Il advient car il n'existe pas d'emblée, ou pas nécessairement, sinon en amorce. L'espace analytique est au terme, et non au commencement, du « processus analytique » que la cure se donne à tâche de créer. Si bien que le « construire » signifie moins aménager un territoire en friche, dessiné d'abord du dehors, que le faire naître là où il n'était pas et lui donner forme au-dedans. A l'origine cet espace ne se manifeste en effet que comme germe d'espace intérieur, comme esquisse de distance psychique entre le sujet et ses objets ; il est surtout potentiel. Car d'espace, le patient en général n'en possède guère, lui qui justement ne parvient pas à ajuster et à stabiliser les mouvements qui régissent en lui la phase prétransférentielle, et même, pendant longtemps, les avatars du transfert à la recherche d'une instauration réaliste.

2) D'autre part, c'est à l'intérieur du Moi que cet espace doit advenir ; plus exactement dans le Moi libéré que le processus analytique finira par constituer, grâce à une élaboration plus poussée de l'appareil psychique, dès lors capable d'établir des constances, de lier par la réalité et de développer un véritable discours. « L'espace » de l'ICs ne peut être de nature analytique, car il est proprement « aspatial », si l'on peut se permettre ce barbarisme, comme il est intemporel. Son instabilité et les condensations qui y régnent le limitent à un état ponctuel d'existence, sans catégories ni références, dans l'instant perpétuel et le lieu illimité des désirs ou même des besoins (1) primaires.

3) Enfin on peut aller jusqu'à dire que l'espace analytique devient le Moi lui-même, le Moi conscient du processus secondaire, fermement constitué et souplement relié à l'Inconscient avec l'aide du Préconscient ou, dans le langage de la seconde théorie topique, avec les différenciations psychiques qui constituent le Ça et le Surmoi. Le Moi comme espace « libre », comme champ largement « neutralisé » des expressions pulsionnelles et des représentants de la réalité. A ce Moi, qu'on peut entendre alors à la façon de Hartmann, l' « espace analytique » s'iden(1)

s'iden(1) niveau du refoulement originaire.


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tifie en quelque sorte ; et il en prend toute l'extension. Il naît là-même où se signifient la place de l'analyste et les propos qu'il tient au patient. C'est lui qu'il s'agit de « construire ». Peut-être n'était-il pas inutile de le préciser.

De cette définition « terminale » de l'espace analytique (qui le situe au terme de l'analyse), en l'identifiant à l'espace libre du Moi, et qui est la seule tenable, découle, je pense, une vue plus juste de la fonction de l'analyste dans la « situation » de cure, à laquelle il est maintenant permis — et nécessaire — de revenir avec des instruments conceptuels désormais mieux authentifiés. L'analyste, Freud le dit clairement dans l'article de 1937, dispose avant l'analysé d'un Moi libre, ou du moins plus libre. Il n'a pas eu à ressentir et à réprimer à son propre compte les vécus avec lesquels l'analysé se débat (cf. S.E., t. 23, 258-259), et s'il les comprend par l'intuition, c'est qu'il sait se servir librement des apports de son inconscient et des traces que des expériences simplement analogues ou isomorphes à celles de son patient ont pu laisser dans sa mémoire. On peut donc dire que l'analyste anticipe le patient en matière d'espace analytique. Sur ce point, je suis par conséquent profondément d'accord avec les vues de Viderman quand il insiste sur le rôle fondateur de l'analyste dans la mise en ordre constructive. Ce rôle est inscrit dans la précession même dont je parle. L'espace analytique du praticien, c'est-à-dire la présence en lui d'un Moi libre, va servir de modèle identifiant au patient, après lui avoir servi d'appui, d'étayage et comme de pare-excitation externe. Les neutralisations que sa pensée peut opérer à l'aide et à propos du matériel que lui communique l'analysé, l'analyste est à même de les manifester par la parole et de les renvoyer ainsi à son patient, selon un prudent dosage qui tient compte sans cesse des possibilités de réintégration active des données traitées dans un Moi secondaire encore fragile et limité à une zone étroite du psychisme. Ces apports sont d'abord vécus comme anaclitiques ou persécutoires par le patient, puis ils sont peu à peu assimilés, ou plutôt ils deviennent, comme on sait, le vecteur d'une identification fonctionnelle à l'activité analysante, qui instaure chez l'analysé aussi le Moiliberté et le véritable espace analytique. Ainsi l'espace libre du patient ne peut advenir en lui que de la complicité progressive du simple germe qu'il en possède, perdu dans le maquis des pulsions, avec le Moi déjà affranchi de l'analyste. C'est pourquoi c'est bien chez ce dernier que la construction s'esquissera, qui autrement serait opprimée ou récupérée par l'Inconscient. Mais c'est au niveau du Moi de l'analysé qu'elle s'épanouira, se complétera et se validera. Dans tous les cas,


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en fait, et même si ces interventions sont rares, l'analyste aura fonctionné comme précurseur, comme initiateur et comme modèle sur le chemin du processus analysant à instaurer, en même temps que sur celui de l'espace intérieur, à construire selon des catégories spatiotemporelles personnelles. Et c'est seulement grâce à la précession originelle de l'analyste sur l'analysé, que le stade terminal de l'analyse pourra déboucher, selon des vues que certains affectionnent, sur un « dialogue » indéfiniment ouvert — sinon dans la « situation » analytique elle-même, du moins au-delà — entre deux Moi, tous deux advenus au-dedans comme « espaces analytiques ».

B) Tout aussi nécessaire qu'une bonne définition de l'espace analytique, d'ailleurs placée dans le droit fil de la conception freudienne, une claire différenciation est requise entre les notions de construction, de reconstruction, d'interprétation et d'intervention.

Celle d' « intervention » est la plus générale, même si une tendance abusive s'est parfois manifestée qui tend à identifier intervention et « brève intervention » (ou « intervention superficielle »), à caractère de léger coup de pouce de l'analyste dans le processus associatif du patient. Pour moi, je suis porté à nommer génériquement « intervention » toute manifestation volontaire de la présence, de l'écoute ou de l'activité mentale de l'analyste au cours des séances d'analyse. Je disais plus haut que l'espace analytique doit advenir, chez l'analysé, par l'instauration en lui du processus analytique. Je puis maintenant préciser sur la base des dernières remarques du paragraphe précédent (A), que cet avènement, auquel est ordonné le processus d'analyse, est bien conditionné par la possibilité qu'a l'analyste d'intervenir dans les associations du patient, c'est-à-dire d'y faire interférer un élément extérieur de sa façon. Certes, d'une manière générale, il est d'abord lui-même cet élément extérieur, dont l'incidence de réalité déterminera finalement l'analysé à tenir compte du monde extérieur dans le déroulement plus ou moins débridé ou laborieux de ses pensées. Mais son « intervention » organisatrice, inscrite au départ en projet dans la situation analytique, s'y actualisera principalement par un certain discours, en forme de renvois au patient, de soulignés, de réflexions, d'interprétations ou... de constructions. Ce discours, si rares qu'en soient parfois les occasions, ne manque jamais. Mon opinion est en effet que, moins encore que la fameuse hypothèse limite de l'analysé intégralement silencieux, on peut soutenir celle de l'analyste sans discours, dont l' « intervention » se réduirait à une pure présence. L'argument, parfois invoqué en ce sens, de certaines analyses


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où seul, d'un bout à l'autre de la cure, le patient aurait parlé, ou bien se serait, en même temps que son analyste, continuellement tu, me paraît des plus médiocres. Si de semblables analyses existaient vraiment, elles mettraient en cause, je crois, de telles défenses ou rigidités chez l'analyste qu'on pourrait en suspecter à bon droit la valeur proprement analytique, sinon thérapeutique. D'ailleurs, sans entrer ici dans la voie un peu ridicule d'une enquête statistique sur la « fréquence de parole » de l'analyste, avec dans le cas extrême une fréquence égale à zéro, il me suffira de remarquer l'invraisemblance d'un silence total, dès lors que le praticien est conscient de l'enjeu même de la cure, qui est de favoriser la mise en place d'un processus analysant, et donc de privilégier, si peu que ce soit, certains reliefs, une certaine pente fonctionnelle chez le patient, en attirant son attention sur ses résistances — y compris celles qui s'expriment par le silence — et en dynamisant, quand elles se contentent d'affleurer, ses prises de conscience. On dira que de rares interventions, limitées à un mot ou à une exclamation, ne constituent pas un discours. Je pense que si. Entre l'absence de discours et le discours, il n'y a pas de degré. Quelques scansions sémantiques forment un discours au même titre que de longs ou fréquents propos. Il suffit — mais il faut aussi — que l'espace psychique « moïque » de l'analyste se manifeste si peu que ce soit comme sémantiquement structuré, et possédant par là une consistance irréductible aux transferts de l'analysé, pour que l'analyste se situe comme organisateur de significations, et se donne ainsi comme réalité à l'analysé dont les fantasmes devront compter et composer avec lui. Ce qui d'ailleurs se produira d'autant mieux, ajoutons-le, que la manifestation de ce partenaire sera rare et souvent abstinante, ôtant ainsi au patient la possibilité de s'emparer, pour le manipuler, du discours de l'autre, et le contraignant à ressentir sa différence avec lui au registre existentiel de l'identité.

Ainsi, il est permis d'affirmer que l'intervention du discours de l'analyste dans celui de l'analysé, sous forme de points de rencontre sémantiques bien placés, généralement rares mais toujours évocateurs d'un sens qui se fait « ailleurs » — quoique avec le matériel venu dans l'analyse —, et auquel le patient cherchera à confronter son propre sens, est au principe de l'évolution favorable de la cure analytique. Chacun d'entre nous pourra, à partir de là, distinguer entre les diverses modalités d'intervention les longues et les brèves, les allusives et les explicites, les interrogatives et les assertives, les réfléchissantes et les appréciatives, etc. Ces variantes méritent certainement d'être classées et ont toutes des indications techniques plus ou moins précises, que nous


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connaissons assez bien. Mais elles trouvent leur unité dans leur caractère commun de témoignage d'une pensée et d'un discours fonctionnant sur le vécu du patient et qui se situent pourtant à distance du discours et de la pensée de ce dernier, tout en y possédant une représentation qui le contraint progressivement à la vérification de réalité.

Venons-en à présent à la construction, envisagée comme un mode défini d'intervention.

La distinguerons-nous d'emblée de la « re-construction », comme le fait avec rigueur Viderman, en référence à certaines indications fournies par Freud lui-même ? Pour lui, on ne peut « construire » à proprement parler que ce qui n'a jamais été jusque-là signifié dans le Moi, et relève à ce titre du refoulement primaire. On « re-construit », par contre, quand on met en ordre des éléments qui ont été arrachés à l'amnésie du refoulement secondaire par l'analyse. Cette distinction est très séduisante au plan théorique et je l'accepte volontiers. Toutefois, je ne suis pas certain que la différenciation entre construction et reconstruction soit très facile dans la pratique clinique, ni souvent faite par les analystes. Freud lui-même, d'ailleurs, ne la propose pas vraiment dans son article de 1937 (cf. S.E., t. 22, p. 259, 2e paragraphe, ligne 1 : « travail de construction, ou si l'on préfère, de reconstruction »... — souligné par moi). Simplement dirai-je que la construction proprement dite me paraît, quand elle peut intervenir et quand on peut la caractériser comme telle — ce qui n'est pas toujours le cas — donner au Moi de l'analysé un encouragement plus radical que la « re-construction », dans la mesure où elle lui fait sentir son pouvoir de maîtriser même ce dont, dans son histoire vécue, il ne retrouve pas explicitement la trace mnésique. De toute manière, cependant, comme je le montrerai à l'instant, construction et reconstruction ont une définition métapsychologique et une valeur fonctionnelle qui pointent dans le même sens. Et c'est à juste titre que Viderman les réunit en fait toutes deux dans une même catégorie de procédés, à bien distinguer des autres manifestations ou interventions de l'analyste auprès du patient au cours de la cure.

L'originalité de la construction et de la reconstruction, prises ensemble, par rapport aux autres types d'intervention est telle en effet qu'on a pu parfois mettre en doute qu'il s'agisse proprement d' « interventions ». C'est, entre autres réserves, un semblable doute qui s'est exprimé dans ce colloque, et qui explique en partie les critiques, déjà évoquées, adressées à la thèse de Viderman, où la précession et la responsabilité du praticien dans le travail de construction sont fortement


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soulignées, d'une manière qui a paru à certains abusive. Tout le monde connaît la facilité avec laquelle les constructions et reconstructions bien faites sont ensuite prises en charge, assumées et développées par l'analysé. Aussi comprend-on qu'elles puissent, plus que tout autre aspect de la cure, produire l'impression de représenter, plutôt qu'un apport de l'analyste, une élaboration commune, faite à deux, où les contributions individuelles respectives sont difficiles à distribuer entre le praticien et le patient. La construction tend bien à apparaître en ce sens comme une sorte de production bi-personnelle, généralement tardive, qui résulte de l'élimination antérieure progressive des contradictions partielles entre les vécus et jugements exprimés par le patient et les formulations et interprétations fournies à divers moments par le praticien.

Toutefois, cette vue, qui satisfait peut-être au désir secret de l'analyste de se percevoir, au stade terminal de la cure, comme réparant, par une véritable collaboration avec l'analysé, la culpabilité inconsciente que sa position privilégiée a pu induire chez lui, ne correspond pas à la réalité. Une collaboration de ce genre peut en effet se produire — qui ne modifie d'ailleurs pas pour autant la spécificité des rôles — vers la fin de l'analyse. Mais je rappelle que l'initiative en revient au praticien, pour des raisons théoriques que j'ai déjà dites. Si d'ailleurs on peut observer que certains patients, à ce stade de la cure, produisent de véritables mises en ordre constructives (1), on n'en voit pas semble-t-il qui le fassent sans en avoir jamais reçu le modèle ou l'exemple, au moins partiel. Au contraire, tout se passe comme si l'interférence constructrice de l'analyste était précisément ce qui déclenchait le pouvoir constructeur de l'analysé, par l'effet d'une sorte de mécanisme de défense ou plutôt « de dégagement » — sur lequel je reviendrai en terminant —, qui amène le patient à chercher à se rendre maître à son compte propre, et à resignifier à sa manière, un réseau de sens, qui autrement prendrait pour lui le caractère intrusif d'une sorte d'aliénation par le point de vue de son partenaire.

La clinique, en tout cas, est ici en parfait accord avec les vues de Freud, sur lesquelles le texte de 1937 ne laisse, si on le lit bien, planer aucune équivoque. La construction y est présentée, je le rappelle, comme la tâche propre de l'analyste dans l'analyse, par opposition à celle de l'analysé, qui est globalement, de se ressouvenir. La tâche de l'analyste dit Freud, « est de mettre au jour ce qui a été oublié à partir des

(1) Qu'il ne faut pas confondre avec les « fausses constructions » défensives que quelques patients bâtissent en début ou en cours de traitement.


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traces que cela a laissées, ou plutôt de le construire » (trad. sur la S.E., t. 23, p. 258-259, souligné par Freud). Et pour plus de clarté, il ajoute : « Le moment auquel l'analyste apporte ses constructions à la personne qui est en cours d'analyse et la manière dont il le fait, aussi bien que les explications dont il les accompagne, constitue le lien entre les deux parties de l'analyse, soit entre sa propre part et celle du patient » (cf. ibid., p. 259, souligné par moi). Il faut donc accepter l'idée que la « construction » relève bien exclusivement, et non pas partiellement ni occasionnellement, de l'initiative première de l'analyste, ou changer contre une autre la conception freudienne de la construction, ce que je ne vois pour ma part aucun motif sérieux de faire. Concluons que notre certitude se trouve renforcée que la construction émane de l'analyste, et qu'à ce chef, elle constitue un type d' « intervention » spécifique, et non pas une sorte d'activité mixte dont le lieu et la provenance seraient mal définis.

Cela admis, nous pouvons nous demander quelle sorte d'intervention est exactement la construction. Ma réflexion utilisera comme termes de comparaison les interventions superficielles et les interprétations. Je m'efforcerai de distinguer les différentes notions les unes des autres dans la triple perspective métapsychologique de la dynamique, de la topique et de l'économie, auxquelles j'ajouterai incidemment le point de vue de la diachronie, ou, si l'on veut, de la psychogenèse, « quatrième » catégorie métapsychologique.

1° Sous l'angle de la dynamique pulsionnelle, la construction et la reconstruction me paraissent se caractériser par ce que j'appellerai leur dimension pluri- ou multipulsionnelle, ou mieux encore par leur aspect de synthèse pulsionnelle. Elles sont souvent — non pas toujours — plus longues, plus développées que les « interprétations ». Mais surtout elles proposent au patient, à partir d'un matériel mnésique déjà élaboré, mais qui jusqu'ici s'étoilait encore dans diverses directions marquées chacune par les interprétations particulières de certaines conduites ou traits de personnalité du sujet, une sorte de vue d'ensemble. En elles, les divers vécus — représentations et affects — relatifs à un échantillon de temps encadré ou jalonné par des événements-repères viennent s'articuler. Leur effet est alors de faire apparaître les dénominateurs communs, l'unité, de quantités de conduites psychiques simultanées ou successives et de prêter leur support à un modèle aussi cohérent et nécessaire que possible du système que ces conduites forment, tant au plan du fonctionnement actuel de l'appareil psychique (« synchronie ») que dans la succession de leurs modifications à travers


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la vie du sujet (« diachronie »). L'idéal de la construction est en ce sens de soutenir la mise au point d'un schéma si judicieux, compréhensif et consistant qu'il s'impose par la facilité avec laquelle il permet de passer de tel de ses aspects à tel autre, autorisant ainsi une sorte de prédiction récurrente de chacune des conduites psychiques repérées en lui-même par le patient. Les pulsions partielles, dont les expressions ont donné lieu à interprétations localisées, se fédèrent ici en une même dynamique, qui possède une projection à la fois dans le temps et dans l'espace psychiques. On comprend que, dans ces conditions, construction et reconstruction demeurent étroitement mêlées ou en tout cas solidaires : le réseau de sens qu'elles concourent ensemble à établir est à la limite si bien articulé que ce qui s'y trouve déjà vérifié a presque le même statut que ce qui n'y est qu'induit, mais sera peut-être incessamment prouvé par d'autres inférences ou la levée de d'autres censures. On voit aussi combien le caractère de synthèse pulsionnelle que nous reconnaissons à l'intervention constructrice la distingue de l'interprétation et a fortiori de l'intervention « superficielle », de relance ou de mouvement. Remarquons en passant que les constructions, en amarrant et en fédérant les termes, les formes et les moments de l'histoire pulsionnelle les uns aux autres, sont orientées dans le sens même de l'oeuvre de réalité, qui passe précisément par l'instauration, organisatrice et fédératrice, du primat de la génitalité sur les pulsions partielles. 2° Sous l'angle de la topique, il découle sans équivoque de la définition que j'ai retenue plus haut de « l'espace analytique » que la construction et la reconstruction se situent franchement dans le registre du Moi. Entièrement verbalisables et mémorisables, elles réduisent au minimum, par leur formulation même (très factuelle), la part des émois pulsionnels et tendent à exclure les fantasmes inconscients du Ça ; les affects y sont signifiés, et clairement assignés de façon stable à des représentations conscientes définies, correlées entre elles selon l'ordre du processus secondaire, et qui réfèrent à des réalités externes et internes précises. Quant au Surmoi, il est entièrement éliminé dans la construction et remplacé par la Réalité inéluctable, dont le rôle est tenu ici par le passé visé comme en lui-même irréversible et immuable, malgré nos variations subjectives à son endroit. Sur ces bases, la construction me paraît s'opposer franchement à l'interprétation, qui en général se situe moins sur le plan de l'organisation tant synchronique que diachronique du Moi que dans le domaine de la prise de conscience ponctuelle « en profondeur ». L'interprétation comme telle est en effet une opération en quelque sorte « verticale », qui sur un point donné,


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met en correspondance une ou plusieurs pulsions, jusque-là inconscientes, avec des représentants conscients dont elles étaient séparées par le refoulement. Elle entraîne ainsi un recul localisé du Ça et une victoire tactique et limitée sur le Surmoi : le renforcement du Moi est seulement secondaire à ce processus (1). Quant aux interventions « légères », je dirai qu'elles ressemblent à de simples signaux avertisseurs, qui alertent le Moi conscient du sujet, à partir de l'écoute tout ensemble intuitive et critique de l'analyste, sur la présence d'un élément inconscient ou préconscient dans le sous-sol de son discours. On peut alors également considérer comme « verticale » ou ascensionnelle la direction du mouvement que de telles interventions provoquent. Avec cette nuance toutefois que l'analyste se garde d'établir lui-même les liens entre la Conscience et l'Inconscient ; il ne parcourt pas lui-même le trajet « vertical », il laisse entièrement au sujet le soin de découvrir seul le chemin à faire, se contentant de lui désigner le lieu du Moi où il existe une faille pour plonger vers l'Inconscient.

3° Sous l'angle économique, la construction ne vise pas, comme l'interprétation ou l'intervention « coup de pouce », à lever une censure ou un contre-investissement définis, mais bien à établir une sorte d'homéostase des censures levées. Elle est orientée, en ce sens, moins vers le soulagement du Moi par la simple libération d'énergies engagées dans le contre-investissement, que vers une certaine mise en ordre économique du Moi, et par là du Soi, qui procure une satisfaction narcissique par la restitution de la plénitude de la maîtrise fonctionnelle. Non seulement elle délie et rend disponibles les énergies dispendieusement bloquées, mais elle les lie à nouveau partiellement, de manière hautement satisfaisante, et en bon accord avec le processus secondaire, en tendant à instaurer un « plan général » du fonctionnement et de l'histoire psychiques, plan perçu comme stable, économique et harmonieux. Une telle reliaison s'opère autour de représentations suffisamment solides (constantes et cohérentes) des images « retrouvées » du passé. On conçoit alors que la construction soit une intervention

(1) Il existe cependant un degré de complexité dans les interprétations. Certaines d'entre elles réunissent, connectent entre eux, des éléments très divers, ce qui les ferait peut-être ressembler à des constructions. Cependant, en règle, les interprétations portent sur un instant et sur un point seulement de l'appareil psychique. Elles se spécifient dans les termes des mouvements ou des compromis pulsionnels qu'elles analysent. Alors que la construction, j'y insiste, concerne des données intéressant une succession de mouvements pulsionnels et de représentations qui peuvent par ailleurs être abordés par une pluralité, sinon une infinité de biais et de niveaux interprétatifs. Nous verrons plus loin que cela tient essentiellement à l'importance de la dimension historique et de l'aspect factuel des constructions, solidement amarrées à des représentations des choses, référant au passé.


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nécessairement tardive dans la cure, et qu'il arrive qu'elle y ait peu de place si le processus psychanalytique ne peut être poussé à un point très avancé. Sa possibilité, sa prise en charge et son achèvement dynamique par le sujet signent un degré de réussite important de travail analytique. La distanciation vis-à-vis de soi-même, la libération du pouvoir de synthèse, la réorganisation optimale des énergies du Moi sont à la fois les conditions et les conséquences de sa mise en place, à un stade donné du processus. Un certain seuil d'équilibre et de liberté psychique, impliquant un certain confort narcissique et libérant d'importantes énergies, doit avoir été préalablement atteint pour qu'elle puisse intervenir et accélérer ensuite à son tour le processus dont elle est issue, notamment à travers l'élan nouveau donné à l'interprétation, qui dispose d'un renfort énergétique certain.

Ces divers aspects métapsychologiques de la construction, étroitement corrélatifs les uns des autres, éclairent maintenant davantage, je crois, les liens vivants qui la rattachent aux autres types d'intervention : 1) D'une part la diversité des interprétations rencontrées et admises au cours de l'analyse, à condition qu'elles aient été données avec le souci de ménager les capacités d'autonomie et de synthèse du Moi, prépare et favorise la mise en place tardive des constructions. Je devrais dire de la construction, car en droit sinon en fait (l'élaboration n'est jamais complètement achevée), la construction est unique ou aspire à l'être, et les interventions « constructives » de l'analyste ne forment pas plusieurs constructions, mais les éléments ou la révision d'une même construction, qui se prolonge dans la mesure où un nouveau matériel non encore interprété suffisamment, viendra s'ajouter à l'ancien; 2) D'autre part, toute construction déclenche, par les cadres qu'elle établit et les coordonnées de repérage nouvelles qu'elle met en place, des apports complémentaires de matériel, qui suscitent de nouvelles interprétations, et qui, si elle est bien ou suffisamment bien orientée, la confirment et l'enrichissent à leur tour. Si, à vrai dire, la construction bien faite ne termine jamais l'analyse, c'est qu'elle fonde justement la possibilité de sa continuation indéfinie, sous la forme de l'auto-analyse. En posant de façon très économique des cadres secondarisés souples et flexibles, comme ceux d'un homéostat bien réglé, la construction contient, en principe du moins, toutes les virtualités d'analyse des conduites ultérieures. La construction, en somme, vise à fournir au Moi, dont elle interpelle le pouvoir « illimité » d'organiser et de comprendre, le moyen et la preuve de sa puissance, avec le désir de continuer à l'exercer autant qu'il en aura besoin en poursuivant la tâche d'inter-


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prétation. Elle annonce cependant, même si ce n'est que de loin, la fin de la cure proprement dite, dans la mesure où, acceptée et utilisée par le Moi du patient de façon active, elle dément déjà l'anaclitisme du transfert et procure à ce Moi, un renforcement suffisant, en vue d'une autonomie qu'au bout du compte le sujet prendra inévitablement, parce qu'il n'aura plus réellement besoin de son analyste.

C) Ces remarques introduisent directement mon dernier point, le plus important peut-être : celui de la réalité dans la construction. En fait, j'y ai déjà touché indirectement de plusieurs manières. La place de la réalité dans la théorie freudienne en général constitue une question fondamentale sur laquelle les analystes se sont souvent expliqués, et il n'est pas de discours analytique qui ne la croise à tout moment. Mais l'étude de la construction sollicite une réflexion particulière sur ce sujet, comme on s'en est aperçu dans ce colloque. Il semblerait en effet, en première apparence, que l'évolution de Freud concernant la valeur de réalité des souvenirs retrouvés par ses patients ne comporte guère d'incertitude, si l'on s'en tient à l'étude des textes qui jalonnent sa carrière, de 1895 et des lettres à W. Fliess aux Nouvelles Conférences, en passant par les deux rédactions sur Le souvenir-écran (1899, et chap. IV de Psychopathologie de la vie quotidienne, 1901, et éd. de 1904, 1907 et suiv.), le Léonard de Vinci, les grands cas publiés et les travaux sur le transfert. Mais l'article tardif sur Constructions dans l'analyse introduit à mon avis une ambiguïté importante, génératrice de malentendus, et remet peut-être en cause ce qu'on pouvait déduire avec assez d'assurance du mouvement des travaux précédents (cf. notamment S.E., t. 23, p. 258-259).

On sait que dans la toute première conception de Freud, les souvenirs retrouvés par les hystériques étaient à prendre au pied de la lettre. Leur valeur était celle de témoignages objectifs et fidèles sur ce qui s'était réellement passé, lors des expériences traumatiques pathogènes auxquelles ils renvoyaient. Puis Freud a découvert le caractère profondément subjectif de ce matériel mnésique et sa fonction défensive. Avec l'étude du souvenir-écran, il a pu étudier la savante élaboration psychique par laquelle les images mentales du passé peuvent être non seulement modifiées mais en quelque sorte inventées. Il n'en a pas pour autant, au début, désespéré d'atteindre un certain degré de fidélité historique par l'interprétation et la réduction des fantasmes susceptibles d'infiltrer et de brouiller les images authentiques du passé. Mais, comme je pense l'avoir montré ailleurs (1967), dès 1901 et surtout à partir de 1904, dans la seconde rédaction de ses vues sur le


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souvenir écran (chap. 4 de la Psychopathologie de la vie quotidienne), il abandonne cette attente, et admet honnêtement que démêler intégralement le vrai du faux dans les souvenirs en général (et non pas seulement dans les seuls souvenirs-écrans... Cf. S.E., t. 6, p. 43-53) relève d'une illusion. Dès lors, il semble s'installer non dans le relativisme, mais dans une sorte de scepticisme méthodologique sur la restitution du passé. L'important est pour lui que les souvenirs permettent au patient de se donner un regard personnel cohérent sur son histoire psychique, c'est-à-dire sur le devenir de son vécu, plutôt que sur les faits matériels, les événements objectifs, auxquels il a été mêlé. Cette histoire psychique sera vraie, du moment que le patient y atteindra sa vérité. Au reste, elle témoignera, à travers la lecture personnelle qu'il en a, de sa rencontre indiscutable avec la réalité elle-même, bien que celle-ci demeure à certains égards à jamais inaccessible. Significatifs sont en ce sens l'apport et la leçon du transfert, qui livre en effigie, dans la répétition, les attitudes qui furent naguère mises en place dans la relation avec les premiers objets, et qui suffit presque à en dessiner en creux la forme, telle qu'elle s'est manifestée à l'analysé dans les années de son enfance.

Cette doctrine d'ensemble, perfectionnée par les vues de 1920 sur le principe de répétition, se maintient ensuite durablement, avec çà et là certaines indécisions dans le vocabulaire, qui apparaissent comme des restes du « réalisme » objectiviste du début. Puis voici Construction, où la question de la réalité du souvenir est reprise à fond, dans un langage qui dissone si gravement, parfois, avec une conception qu'on aurait crue établie, que l'on ne peut s'empêcher de se demander si Freud ne revient pas radicalement en arrière. Il use en effet largement dans son article des métaphores archéologiques qui lui étaient naguère familières, et il parle avec fermeté de la recherche des preuves, de l'authenticité, de l'exactitude factuelle des constructions proposées à l'analysé par le praticien. Certes, la comparaison avec le délire et les mythes collectifs rappelle la référence à une dimension subjective dans l'histoire reconstituée du sujet. Mais il s'agit d'une analogie. Et c'est sur le mot de « vérité historique » que Freud conclut son travail. Par ailleurs, tout indique dans les propos qu'il tient sur l'activité constructrice proprement dite dans la cure, que, même si l'on n'est pas assuré de dépasser le stade de la conjecture, on doit poursuivre l'établissement d'une certitude qui porte non seulement sur l'aventure intérieure du sujet mais sur la mise en ordre chronologique des faits mêmes de sa vie. Construire, c'est pour lui, élaborer une objectivité à propos du passé.


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Rien ne le montre mieux que les exemples que Freud retient, comme celui-ci, tissé de données de fait, et non plus seulement de vécus intimes, où l'analyste déclare à son patient : « Jusqu'à votre ne année, vous vous êtes considéré comme le possesseur unique et absolu de votre mère. Puis un autre bébé vint qui vous apporta une grave désillusion. Votre mère vous abandonna pour quelque temps, et même après sa réapparition, elle n'était plus uniquement à votre dévotion... » (trad. sur la S.E..., t. 23, p. 261). Quoi de plus « événementiel », de plus daté, de plus matériel que cette histoire-là ?

Aussi bien les analystes sont-ils tentés de prendre devant ce texte étonnant des positions extrêmes, entre lesquelles ils se croient obligés de choisir. Et nous les voyons, comme au cours de ce Colloque, tendre à se répartir entre deux camps qui se condamnent sans appel l'un l'autre. Il y a d'un côté ceux qui admettent résolument la nature métaphorique, si fréquemment attestée par ailleurs (cf. par exemple les images spatiales dans le traitement de la topique) du vocabulaire utilisé dans Constructions et qui concluent que les « constructions » sont essentiellement et irréductiblement des élaborations subjectives à propos de la réalité. Ayant simplement à leurs yeux valeur fonctionnelle de réalité pour le patient, elles gardent en toutes circonstances un caractère symbolique, sinon imaginaire, qui les situe sur un autre registre que celui de la réalité en soi : le registre du « vrai », comme dit un D. Lagache, apparenté, malgré toute apparence contraire et quoique avec plus de cohérence interne, à celui des songes. C'est en ce sens qu'il faudrait entendre, selon eux, le parallèle de 1937 entre construction et délire, construction et mythe. Les tenants de cette perspective ne soutiennent pas pour autant que la réalité n'existe pas mais simplement que la psyché ne la connaît qu'à travers l'interprétation qu'elle s'en donne ou qui lui en est proposée. Et ils considèrent comme ayant mal compris la leçon de Freud ceux qui, au contraire, demeurent attachés à l'idée que la construction atteint, ou du moins cherche à atteindre (et peut en droit le faire), la réalité objective de l'histoire du patient, telle qu'elle s'est naguère authentiquement déroulée. — Ces derniers pour leur part, et dans l'autre camp, accusent les premiers, comme nous l'avons entendu, ou ceux à qui ils prêtent leurs conceptions, d'idéalisme. Ils sont convaincus que Freud a été l'homme le plus attaché qui fût à reconnaître la réalité elle-même et sa transcendance par rapport au désir, et que son discours ne saurait en aucun cas non seulement l'avoir forclose — ce qui est bien évident —, mais même l'avoir mise en suspens. Et ils considèrent de leur devoir de souligner tous les exemples qui mon-


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trent, chez lui et chez ses disciples, le pouvoir heuristique certain du retour des souvenirs de l'analysé et des constructions touchant la reconstitution de ce qu'on appelle généralement dans les sciences cliniques l' « anamnèse » du cas. Entre ces deux positions, il semble qu'on ait volontiers attribué à Viderman la première, en l'assortissant précisément du reproche d'idéalisme. Il semble aussi que Viderman n'ait pas accepté d'être repoussé du côté de Kant ou même de Berkeley.

Je ne me rangerai non plus dans aucun des deux camps. Mon sentiment personnel est que la pensée de Freud se tient sur une crête étroite, d'où elle garde en vue à la fois : 1) La subjectivité de toute expérience « psychique » d'une part, condition dont la compréhension et la constante utilisation technique sont au fondement de l'analyse, laquelle ne se conçoit pas autrement que d'une écoute du patient dans les termes mêmes de son vécu ; 2) La certitude inaltérable d'autre part, que le réel non seulement existe absolument mais encore qu'il est en lui-même univoque et homogène et joue un rôle essentiel dans la structuration de la vie psychique et du vécu. Peu importe alors que nous nous irritions du double sens que nous donnons au langage dont il use pour nous communiquer l'unité de cette double conviction. La vérité est que cette ambiguïté apparente manifeste simplement la volonté tenace de Freud de ne rien sacrifier de ce qui lui paraît fondé, de ne rien simplifier à la hâte sans nécessité, quitte à renoncer provisoirement à satisfaire les besoins du discours logique. Je pense qu'il vaut mieux, comme lui, refuser de choisir, et je comprends fort bien que Viderman récuse l'imputation d'idéalisme, à laquelle certains de ses propos peuvent effectivement prêter le flanc, comme la lui prêtait aussi une partie des formulations de Freud lui-même.

Mais la remarquable honnêteté intellectuelle de Freud ne doit pas nous détourner pour autant de rechercher un modèle d'explication qui rende compte dans un même système cohérent des deux faces du problème. L'auteur prudent mais exigeant de la théorie analytique appelait assurément de ses voeux cet effort d'intégration scientifique.

Reprenons donc les choses à un autre plan. Je suis frappé, quant à moi, par le tour philosophique et métaphysique que les débats sur la réalité dans la construction ont parfois tendu à prendre. Et je propose qu'on revienne à une approche plus fidèle à la démarche psychanalytique. Si un problème psychologique a été négligé en cette affaire, c'est celui de la signification de la croyance de l'analyste à propos des constructions qu'il effectue. Polarisé par les commentaires de Freud, sur les preuves que l'analysé peut donner de sa propre adhésion à l'explication


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proposée, on a consacré peu d'attention à l'état d'esprit du praticien qui la lui propose. Or ce point me semble important.

On aurait tort d'admettre trop facilement que l'analyste manie les hypothèses constructives avec une parfaite indifférence, et qu'il est prêt à chaque instant à les abandonner sans discuter pour en choisir d'autres. Une telle disposition se rencontre sans doute chez lui au cours de la plus grande partie de l'analyse à propos de l'interprétation. Et il s'efforce (contre le mouvement naturel de l'esprit, qui est de tendre vers la certitude) de la conserver, dans le cadre de la neutralité bienveillante, de l'attention flottante et du contrôle de son contre-transfert. Mais vient un temps, plus tardif, et qui est précisément celui de la construction, auquel il ne peut ni ne veut éviter d'établir pour son compte des rapports très précis entre les matériaux venus durant la cure et leurs référents externes, et arrive naturellement à se représenter à lui-même de manière cohérente ce qui, croit-il, est « réellement » arrivé naguère à son patient. Un temps aussi où il ne se retient plus désormais de faire part, le cas échéant, de ce qu'il considère comme suffisamment certain à l'analysé, et se sert de cette communication pour avancer ou achever le travail analytique.

On peut donc dire que la communication de la construction correspond chez lui à une intention d'assertion objective. L'analyste en proposant sa construction, vise bien la réalité elle-même, même s'il s'interdit méthodologiquement de la livrer comme totale et définitive. Autrement dit, il ressent lui-même, et ne manque pas de faire ressentir à son patient qu'il parle non d'un fantasme de réalité, non plus que de l'idée que le patient a pu avoir de la réalité, mais de quelque chose qui, à ses yeux, a existé absolument même si la formulation en demeure sujette à révision, et si la manière de le ressentir peut varier. Il utilise donc, quoique avec mesure, un pouvoir de constitution objective qui le fait sortir de sa réserve coutumière, et de la règle qui régissait naguère ses interprétations ou autres interventions, et s'exprimait par un constant « c'est vous qui le dites », avec un renvoi à la cohérence interne du seul matériel vécu par le patient. Il passe ainsi en intention, à cette occasion, du côté de la croyance réaliste, et, identifié en quelque sorte à la réalité, projette en avant, vers l'analysé, une factualité qu'il lui demande ensuite d'éprouver, avec laquelle il lui demande de « tester » ses expériences intimes. Cette démarche agit comme un substitut, par le truchement du langage, de l'épreuve de réalité ; elle revient à confronter et même à heurter le patient non seulement au point de vue subjectif d'un autre, mais à une induction qui dépasse ce point de vue relatif et tend à en


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atteindre un qui soit absolu. Derrière la dure netteté des mots dont use l'analyste, il y a toute la réalité en soi du passé irréversible qu'il cherche à citer. C'est alors effectivement comme un introject que la construction est traitée par l'analysé. Elle produit un émoi, une agitation intérieure avec tout un processus de déliaison et de reliaison, qui signifie l'activité du Moi (d'un Moi déjà suffisamment fort) pour maîtriser et intégrer cet apport, réellement extérieur en l'ajustant à l'aune de son vécu et en y ajustant son vécu.

Le résultat est une régulation du champ psychique du Moi, de l' « espace analytique » du patient tel que je l'ai défini plus haut, autour de cet « objet » entier — choses et mots ensemble — offert du dehors, et qui coïncide au-dedans avec toute une série de traces mnésiques. Une telle régulation, intervenant à un niveau de l'analyse où tout le matériau psychique a été déjà largement dégagé et mis sous le contrôle de la conscience, est l'équivalent tardif, dans le registre d'un discours secondaire brusquement ramené à l'expérience primaire qu'il symbolise, de l'opération que le Moi a naguère manqué à faire en face de la réalité passée elle-même, de cette réalité dont l'analyste est devenu peu à peu et se dévoile soudain, tout en évitant de forcer la certitude pourtant esquissée, le représentant actuel (1).

On peut donc dire que l'incidence dans le processus analytique de la proposition constructrice relève d'une situation de « répétition » du passé, dans le cadre de l'épigenèse analytique. Toutefois, c'est une répétition qui désormais ne s'opère plus en termes de transferts aveugles, de compulsion de répétition, mais en termes d'un « rejeu », dans un Moi plus libre, de la rencontre ancienne avec le réel au niveau d'une prise de conscience qui lie, pour la première fois, par le processus secondaire et le langage, le sentir et le comprendre relatifs à l'ensemble, ou à une séquence, du passé. Cette conception de la fonction de la construction est consistante avec toutes les caractéristiques méta(1)

méta(1) soulignerai ici que le passage de l'analyste au stade de la construction coïncide en un certain sens avec l'abandon, à son propos, de l'attitude d'intervention « dans le transfert », qui a constamment prévalu dans les phases précédentes. On ne parle plus du vécu de la réalité passée en fonction du prisme d'irréalité du présent. Mais on vise cette réalité à visage découvert. Il y a lieu toutefois de relever que la construction peut — et à mon avis elle doit — être référée à une sorte d'équivalent, bien spécifique, de l'interprétation dans le transfert, équivalent auquel il est constant que l'analyste ne recourt justement (quand il le fait) que vers la fin de l'analyse, et que j'appellerai « construction de la cure ». Il s'agit d'une reconstitution, proposée au patient, de l'histoire de son analyse, qui a rejoué fantasmatiquement, en homologie et avec divers renversements, l'histoire de sa vie. La mise en ordre chronologique peut en être faite avec le plus grand profit à un certain moment, ce qui donne un extraordinaire pouvoir de conviction à la « construction » du passé infantile, qui retrouve ainsi, doublement, une fois la clé connue, toutes les structures psychiques de sa synchronie et de sa diachronie propres.


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psychologiques dégagées plus haut, elle rend compte des aspects obscurs de l'article de 1937, et elle consonne au plus haut point avec l'intuition que nous avons tous que la fonction essentielle de l'analyste est d'être, dans la cure, par l'antécédence de sa propre capacité de liberté dans le champ de son Moi secondarisé et réaliste, le promoteur et le représentant de la réalité — passée comme présente — pour l'analysé. Cette fonction ne peut, en fait, être remplie par lui que parce qu'il est finalement, comme l'analysé, capable de jugements de réalité, même si de tels jugements doivent, de sa part, s'entourer d'extrêmes précautions dans leur délivrance, et attendre l'opportunité d'une phase tardive de l'analyse. Probablement, la réalité, et l'action réalisante de l'analyste, seraient incomplètes et peut-être en partie inefficaces, si elles n'aboutissaient, au moins en esquisse, au dévoilement de sa croyance réaliste et de ses jugements de fait sur ce qu'a pu être vraiment la suite des événements qui ont argumenté et alimenté du dehors l'expérience intérieure du patient. Ce dévoilement final révèle l'analyste dans sa condition d'homme — à la fois dans son pouvoir de compréhension identifiante et dans la limitation de sa toute-puissance — en face des objets réels, scellant ainsi sa « rédintégration » dans le même univers de réalité que l'analysé, qui tous deux les contraint à admettre quelque chose sur quoi l'imaginaire et l'illusion n'ont plus de prise, et qu'il faut chercher et vérifier et non pas inventer.

Le cas suivant offre une illustration des principaux aspects de la construction tels que je les ai envisagés dans les observations ci-dessus.

Un patient que je nommerai Claude présentait une névrose obsessionnelle sévère, ayant déjà demandé un long travail analytique dont l'impact n'avait pratiquement porté, pendant plusieurs années, que sur la mise en relief, par divers types d'interventions, de défenses excessivement efficaces. L'existence même de ces résistances était constamment niée ou annulée par l'isolation et la fragmentation des moindres mouvements de la prise de conscience, et de chaque pièce du matériel mis au jour. Enfin, des interprétations, ponctuelles, puis plus regroupantes et placées au plus près d'un transfert tantôt prégénital, tantôt plus oedipien, mais même dans ce cas toujours imprégné d'une signification urétro-anale, et surtout anale, destructrice, parvinrent à déterminer un changement. De manière très spectaculaire, encore que progressive, apparurent des trous ou des lacunes dans la défense qui était


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jusque-là vigilante, multiforme, presque impénétrable. Le sujet accepta de les supporter. Il s'agissait de moments qui duraient quelques séances (avant d'être « inexplicablement » annulés par un retour massif des résistances) et que le patient appela un jour ses « états de grâce analytiques ». Ils survenaient d'abord, semble-t-il, à la suite d'une « mise au point » imprévue et occasionnelle de la distance à l'égard du matériel : notamment d'un matériel onirique, rare puis plus fréquent, et enfin remplacés par des apports de souvenirs et même des éléments directement relatifs au praticien. Tout se passait alors comme si le patient disposait pour un temps d' « espaces libres », ou encore d'un Moi ou de zones du Moi, d'extension et de durée limitées, dépendant étroitement du matériel traité. Si l'analyste ne touchait pas à ce matériel spécifique, il formait après quelques séances un système fermé qui s'appauvrissait, tournait à la conserve et finissait par démotiver le patient, qui en tirait argument pour dire son analyse « impossible ». Si par contre l'analyste touchait au matériel, dès lors qu'il ne se contentait pas de le refléter simplement, la distance variait, et il se produisait presque aussitôt des annulations et des isolations, qui aboutissaient non plus à laisser pourrir la situation en vase clos, comme dans l'hypothèse précédente, mais à enterrer littéralement tout ce qui était venu dans les jours précédents. Un travail appuyé, dirigé sur ces mécanismes, parvint à son tour à les ébranler, et peu à peu, le patient réussit à maintenir pendant un temps plus long son attention sur un matériel plus ample et plus divers, et établit des ponts entre les moments de « grâce » isolés, qui s'élargirent ainsi, et s'épuisèrent désormais d'autant moins facilement. A ce niveau, les interventions variées et l'interprétation avaient enfin créé un espace analytique relativement stable, dans son Moi, doté d'une extension psychique minimale, d'une capacité de durer et de se retrouver luimême par-delà les annulations défensives, susceptible aussi de développer activement en son sein une certaine organisation autonome, qui procurait au patient une satisfaction narcissique importante, bien qu'il ne fût pas tellement disposé à en convenir.

Par après, sur une assez longue période, il fut possible, avec un minimum d'aide (donnée selon l'occurrence sous forme d'interprétations regroupantes relatives aux rapports entre défenses et résistances, séances et vie à l'extérieur, passé et présent — transfert —, etc.) de laisser l'analysé fortifier, enrichir par l'exercice de l'association, son Moi et donc son espace analytique. Tandis que le Surmoi, largement prégénitalisé jusque-là, se relâchait et abandonnait en partie sa thématique anale, centrée sur un objet pénien partiel fécal, pour laisser apparaître


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un vécu de rivalité visant des objets entiers dans une relation triangulaire. Avec les progrès du processus analytique, auquel le patient prenait goût, vint enfin le temps de certaines constructions partielles. La plus frappante fut faite, dans une perspective des plus freudiennes, à propos de données relatives à la scène primitive. Le patient avait retrouvé le souvenir que dans sa petite enfance son père avait été longtemps absent de la maison. Il avait, antérieurement à son départ, couché, bébé, dans la chambre de ses parents mais ne se rappelait pas du tout où il avait dormi aussitôt après et pensait que c'était dans une certaine pièce où on avait dû l'installer juste avant le voyage paternel. Or, c'était là, en quelque sorte, une pseudoconstruction implicite, formant une manière de souvenir-écran. L'analyste put, en tenant compte d'une part de la structure des troubles présentés, d'autre part de certains indices à la fois internes au discours associatif du sujet (contradictions logiques) et de provenance extérieure occasionnelle, conjecturer de manière précise que son patient avait pendant l'absence de son père continué de coucher dans la chambre conjugale, que sa mère l'avait beaucoup investi à cette époque, en raison de la frustration qu'elle éprouvait, et que c'était après le retour du père, qu'il avait dû quitter ce lieu pour coucher dans un autre. L'analyste fortifia en secret sa conviction à mesure, en la confrontant au matériel qui continuait à venir et qui, avec cette clé, prenait pour lui un relief particulier. Lors d'une séance ultérieure, il fut amené à dire au patient, pourquoi son départ de la chambre des parents lui paraissait avoir coïncidé, non avec le départ, mais avec le retour de son père. Cette intervention de construction centrée sur la reconstitution de la réalité matérielle de l'histoire du patient, déclencha chez celui-ci une intense activité de recherche. Au cours de cette dernière, il retrouva plusieurs souvenirs qui confirmaient l'assertion de l'analyste, et un autre qui l'infirmait légèrement : son départ de la chambre des parents s'était produit quelques jours avant le retour, attendu à date précise, du père : le « faux » souvenir-écran du début avait donc eu la valeur d'une sorte de compromis entre désir et réalité. L'enfant était bien parti avant le retour, mais c'était néanmoins ce retour (ou plutôt son annonce) qui avait été la cause (antériorité logique) de son déménagement. En même temps, tout un matériel qui avait été partiellement analysé (interprété) et qui était épars dans le champ psychique du sujet, à la manière de blocs erratiques dans une plaine sans beaucoup de relief, prenait rapidement une signification nouvelle. Ainsi, toute une série de rituels d'une part, et d'autre part d'attitudes de vide mental (fréquentes pendant les séances, au cours


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desquelles de menues stimulations sensorielles en provenance du praticien dérangeaient soudain le malade sans qu'il ait conscience d'y rattacher aucune autre représentation), apparurent comme les rejetons certains des mesures défensives que prenait l'enfant pour ne pas se projeter dans la scène primitive du couple parental. Il avait alors régressé à une relation prégénitale anale qui était en fait destinée à le préserver, par le réinvestissement des soins qu'il recevait de sa mère et des conflits qu'il avait avec elle à propos de son éducation sphinctérienne, de se vivre dans une position de rivalité avec le père absent. Cette régression avait été ensuite étendue aux relations avec le père lui-même, ses désirs et ses peurs de castration ayant été remplacés par une sorte de rivalité de structure prégénitale (« envie »), où, dans les longs moments du silence qu'il gardait habituellement en famille (et auxquels répondaient ses silences dans l'analyse), il se vivait disputant à son père un « contenu » (l'enjeu du silence, « à qui parlera le dernier »). Il déplaçait ainsi sur ce père (comme plus tard sur l'analyste) des fantasmes de pénétration dans le corps de la mère à la recherche d'un objet partiel, par elle volé précisément au père, et revêtu d'un caractère excessivement dangereux, en raison de l'ambivalence anale qui s'y attachait.

Dans ce cas, le praticien eut la chance d'obtenir, à une phase encore plus tardive de la cure, une analyse des réactions que la construction qu'il avait présentée précédemment avait déclenchées chez son patient. Celui-ci put préciser qu'il avait, malgré l'alliance qu'il pensait à l'époque être parvenu à nouer avec l'analyste, ambivalemment ressenti cet apport comme très inquiétant et très gratinant. D'un côté la défense « obstinée » qui avait partie liée avec l'amnésie infantile était « tournée » ou « percée ». Le contre-investissement devenait donc inutile, et une énergie importante se trouvait libre, qui pouvait être réinvestie en partie dans la mise en ordre de son espace psychique. Par ailleurs, une autre partie de cette énergie, non susceptible d'être liée à nouveau sans délai, devenait flottante dans le Moi sous forme d'angoisse et tendait à désorganiser l'espace analytique. Enfin une troisième partie s'efforçait d'investir régressivement la signification fantasmatique de la construction en lui conférant le sens d'un contrôle interne de l'analyste sur les désirs cachés du sujet et sur le « pouvoir » phallique que lui donnait masochiquement la rétention de ses symptômes et l'enfouissement profond de ses souvenirs d'enfance. Finalement, grâce au suffisant développement de son Moi analytique, le patient avait pu choisir une défense plus structurante et plus bénéfique (dégagement du


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Moi) qui consistait à s'identifier davantage, et sans trop de danger, à un « agresseur » à qui il ravissait ainsi — en le corrigeant d'ailleurs sur certains points — la puissance de pénétration qu'il lui reconnaissait, pour pouvoir achever l'élaboration de la construction à son propre compte. L'analyste était, à ce stade, devenu pour lui, de manière de plus en plus précise, le représentant de cette « réalité » constituée audehors par les rapports qui avaient existé hors de lui entre son père et sa mère, et attestée au-dedans par les pulsions qu'il adressait, pour les projeter dans la scène primitive, aux deux protagonistes du couple parental. Réalité dont il cherchait naguère à interdire l'accès à sa conscience après l'avoir soigneusement refoulée, travestie, isolée et morcelée dans ses symptômes, et avec laquelle il renouait désormais par l'intermédiaire du discours objectivant du praticien, lui-même « contraint » dans son élaboration, par les lois de la logique du témoignage, au respect d'une factualité transcendant toutes les interprétations subjectives, tant les siennes que celles du patient (1).

(1) Je regrette évidemment que cette observation que je sélectionne parmi d'autres plus fragmentaires, ne me fournisse pas — ou pas encore —, l'occasion de montrer l'appui que la construction de l' « histoire de l'analyse » à laquelle j'attache une certaine importance théorique (cf. note, p. 290), peut apporter à la construction tout court. Mais il est difficile, sur peu de pages, d'illustrer tous les problèmes, extrêmement complexes, que soulèvent les interventions constructrices. Dans le même esprit, je ne fournirai pas ici d'exemple de l'intéressante complémentarité, soulignée par Viderman, de la reconstruction et de la construction.



ROBERT BARANDE

CONSTRUIRE, DIT-IL

Grand oeuvre du leurre dualiste dans la cure ou désoeuvrement du désir du psychanalyste?

I

Un malentendu dont la raison échappe à se laisser cerner à chaque lecture, sauf interprétation — construction (!)... abusive qui tendrait plus à apaiser notre malaise qu'à épuiser l'interrogation ? Un message codé dont la formule secrète de déchiffrage nous serait décidément refusée ?

D'une part en effet, alors que Viderman est le psychanalyste aux qualités d'éminent praticien que nous connaissons et qu'illustrent au demeurant les brillants fragments cliniques de son livre, comment expliquer que nous ne puissions « reconnaître » après plusieurs lectures sa théorisation de cette pratique ? D'autre part, quelle est la visée implicite d'un tour continu d'argumentation en forme de procès non déclaré, de fait mise en accusation subreptice d'un psychanalyste longtemps inconnu qui s'avérerait finalement n'être autre que l'auteur lui-même, selon le texte manifeste ?

Telles ont été nos questions restées en suspens — après la première lecture du livre de Viderman dès sa parution, comme après la dernière, préparatoire au Colloque — aussi bien qu'à l'écoute, dès l'ouverture des débats, des présentations d'analyses critiques de la thèse de l'auteur (introductions de F. Pasche et de J. Chasseguet). Les mêmes critiques globales que nous avaient inspirées nos propres lectures, bien qu'argumentées par une conception différente du processus de la cure, mais que nous n'avions pu nous résoudre à retenir avec sérieux. Elles nous laissaient en effet trop insatisfaits et perplexes car trop strictement appliquées au sens manifeste de l'écrit de Viderman, alors qu'elles ne pouvaient rendre compte ni du paradoxe ci-dessus signalé — entre sa pratique et sa théorie de la pratique —, ni de l'intention secrète constamment sensible tout au long de l'ouvrage, mais toujours innominée.

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Ainsi se confirmait notre scepticisme sur l'opportunité d'une telle confrontation à propos d'un livre avec son auteur, lorsque survint le premier écho répondant à notre longue interrogation. Il venait évidemment de l'auteur dès ses premiers propos : sa motivation à écrire ce livre provenait d'une réflexion portant, non pas, sur la théorie psychanalytique en elle-même, mais sur l'histoire de la psychanalyse et le constat de controverses particulièrement vives qui l'ont marquée. C'était là assurément l'ouverture sur le non-dit que nous avions pressentie, par un possible cadrage du procès que vous avions reconnu latent.

Assurément son éventualité était-elle déjà inscrite en premier dans le livre — entre les lignes si l'on peut dire — avant que notre lecture nous y sensibilise! Aurions-nous pu en « construire » l'interprétation puisque nous en pressentions l'existence dans l'ouvrage ? Pour ce faire, sa teneur latente s'y trouvait par trop elliptique et cachée : elle nous invitait plutôt à une participation silencieuse au Colloque.

Mais à partir de cette évocation consentie oralement par l'auteur ? Il est à remarquer que si cet aveu de l'auteur est susceptible d'éclairer pour nous la motivation de son livre, il n'ait cependant pas tenu luimême à l'articuler davantage à l'argumentation explicite, écrite ou orale de ses thèses métapsychologiques. Sans doute a-t-il pensé que le temps des controverses perdurant, demeurait encore trop actuel, et que la conjoncture ne se prêtait donc pas à plus de précisions. Nous ne pouvions nous-mêmes que respecter cette réserve et opter pour le silence, préférable à une intervention inévitablement intempestive... Ainsi peut-il en être à titre d'illustration dans l' « espace » du Colloque, de notre position non « constructrice » dans l'espace analytique.

De ce fait, aujourd'hui, dans ce témoignage écrit en hommage à Viderman, nous trouvons-nous contraints à nous limiter, pour tenter de répondre à notre interrogation principale, à une hypothèse très approximative que nous présenterons « à la manière d'... une construction ». La thèse fondamentale, non formulée dans le livre qu'elle a inspiré, mais suggérée par cette confidence publique de l'auteur, apparaîtrait ainsi comme une prise de position vis-à-vis des controverses du mouvement psychanalytique : la dénonciation et mise en accusation déguisée d'une certaine composante activiste dans la conduite du processus de la cure par certain psychanalyste tout-puissant, créateur de ses patients-objets (construction de l'espace, induction du sens, interprétation-suggestion...).

Assurément cette pratique était-elle plus évidente aux premiers


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temps freudiens, penserions-nous ; sans nul doute pour l'auteur, est-elle encore persistante dans l'actualité psychanalytique... et nous chercherions alors quelque part dans des ailleurs plus ou moins éloignés... ; précisément pour qu'on ne suive pas son regard dans des directions indûment suspicieuses, l'auteur la situera au plus proche : telle que nous la portons chacun en nous-mêmes ; du moins l'auteur, payant sa démonstration au prix fort, s'identifie-t-il à l'accusé, l'endossant en première personne.

Bien évidemment une telle construction pour répondre au latent qui avait tant pressé en vain notre interrogation à chaque lecture de l'ouvrage ne peut être que franchement absurde, démesurément gratuite ; elle n'a pu être avancée par nous que comme parangon des constructions abusives, à peine étayée sur un fugace et fragmentaire aveu de motivation auquel manque précisément le poids de son histoire !

Il nous faut donc provisoirement renoncer à cette voie interprétative trop aventureuse et laisser sans autre réponse la question que nous pose ce procès implicite, ouvert sans paroles.

II

Nous rentrerons donc dans la fiction du Colloque pour considérer comme chacun des discutants que l'auteur n'a rien voulu dire d'autre que ce qu'il a écrit, nous en tenant pareillement à la lettre manifeste ou à la parole directe, pour tenter, au moins, d'expliciter notre première interrogation sur le paradoxe que présente cette théorisation de sa pratique par le praticien Viderman.

A l'écoute des diverses interventions s'est trouvée progressivement confirmée la caractéristique dominante des habituels échanges dits « scientifiques » entre psychanalystes : la désintrication des composantes fonctionnelles du processus psychanalytique, son morcellement jusqu'à la volatisation dès lors qu'il est présenté à un public non impliqué dans la relation de la cure. En effet, les contingences inhérentes aux mécanismes de la pensée dans ses tentatives de rapport — report d'une expérience dont la singularité et l'efficacité résident pour la plus grande part dans l'inexprimé, l'informulé, hétérogènes aux structures du langage — condamnent toute entreprise de communication sur le processus analytique à en élucider la compréhension, par le recours aux oppositions sémantiques inévitablement réductrices. Celles-ci ne peuvent, en effet, que figer le mouvement processuel en pôles dualistes, objectivés, réifiés qui l'hypostasient en schémas désincarnés et le


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déposent en autant de repères voulus scientifiques où se piègent les discours de l'émetteur et l'entendement de l'auditeur.

Multiples sont les exemples de ce leurre du dualisme opératoire, intrinsèques aux mécanismes de la pensée dans son application à la « compréhension » des phénomènes dès lors que les auteurs — et Freud lui-même n'y a pas toujours échappé — l'érigent en système d' « explication » : où le moyen est pris pour fin et l'échafaudage pour l'édifice, si ce n'est l'instrument contre-transférentiel... pour l'oeuvre théorique. Ainsi en a-t-il été au cours du Colloque, selon nous, des oppositions, clivages, alternances dans les présentations du processus analytique qui, dès lors disséqué, se dessèche ou se désintègre en paires contrastées auxquelles est habituellement amarrée la théorie, la laissant précisément, de ce fait, en suspens. Nous énumérerons succinctement les plus usuelles de ces dissections couplées :

— Disposition au transfert contre... névrose de transfert ;

— Transfert positif- Transfert négatif;

— Transfert paternel - Transfert maternel ;

— Résistance contre... interprétation ; la force contre le sens ; l'analysé contre l'analyste ou vice versa (aussi bien d'une relation déjà dénommée phénoménologiquement « duelle », parlera-t-on comme d'une confrontation de l'un... à l'autre ; et le terme d'analysant pour désigner chacun des partenaires reste, pour beaucoup, suspect, puisqu'on peut le trouver marqué d'... altérité : le signe d'une autre école : Diable contre Bon Dieu) ;

Subtiles différenciations entre « intervention » et « interprétation », entre « interprétation » et « construction », évidemment entre parole et silence, de l'un comme... de l'autre des deux partenaires de la cure.

Et l'on connaît le Charybde de la Science opposé au Scylla de l'Art pour éluder la spécificité de la discipline psychanalytique, comme le Capitole de la « Création » par l'analyste — Dieu de l'Analyse terminée (assomption libidinale) contrarié par la roche Tarpéienne des ruines de l'Analyse interminable (requiem pour un Instinct de Mort).

Pourtant, qu'ils le rappellent ou non par certaines nuances de leurs propos publics, les psychanalystes savent bien que ces oppositions sémantiques ne sont qu'instrumentales tout au plus susceptibles de permettre des explicitations opportunes, dans le silence de leur écoute, selon les tempo techniques, et qu'une telle terminologie absconse, déjà incommunicable dans la cure du fait de son ésotérisme, ne peut que


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tendre à instituer des concepts réducteurs, à la limite vides de sens, sinon non-sens, en tant que théorie de la pratique.

Concernant le « transfert » par exemple, nous savons trop combien il se développe toujours mixte et qu'il pourrait en fait être au même instant qualifié par toutes les étiquettes de la panoplie (positif-négatif, paternel-maternel, etc.) selon les niveaux d'une compréhension que n'éclairerait plus la prégnance du mouvement processuel actuel... celui précisément que nous ne pouvons restituer dans les communications rapportées aux tiers!

A l'inverse telle intervention monosyllabique, se bornant parfois à reprendre un mot du discours du patient, ne pourra-t-elle avoir une portée interprétative, voire « constructrice » déterminante ?

De fait les seules constructions opérantes, pour la plus grande efficacité du processus analytique, ne sont-elles pas celles silencieuses qui se proposent à l'élaboration du seul analyste au fil de son écoute dans un constant mouvement dialectique : rapport référent-inférent, entre ses éprouvés de l'entendu et les modèles théoriques qui filètent le tympan de son attention flottante ? Ces constructions que l'analyste brosse pour lui seul ne sont pas communicables et ne seront pas transmises au patient. Elles attendront en fait... son « choix », celui qu'imposeront ses associations et le développement processuel. Loin de lui être communiquée, la construction ainsi privilégiée par son propre discours ne sera que transposée, décantée en émergences interprétatives brèves, se bornant en fait à la ponctuer. En effet, il ne peut être de construction efficiente dans la cure que celle promue par le processus analytique, c'est-à-dire élaborée et accouchée par l'analysant... couché sur le divan, l'assistance de l'analysant assis sur le fauteuil consistant non à induire le sens mais à aménager les impacts transférentiels et fantasmatiques de la « force qui le porte ».

L'oeuvre de création continue qu'est le développement et l'intégration du processus analytique comme libération d'une disposition personnelle à la fonction analysante sera la consécration des « constructions » successives, relatives et provisoires, par lesquelles le patient pourra s'équilibrer et se réajuster dans sa propre histoire.

Elle peut certes être définie comme création à deux mais dans l'acception d'une maïeutique dont le créateur est le seul patient dans la mesure où l'analyste sait s'en tenir au rôle, essentiel bien que modeste, d'assistant-accoucheur. Participant disponible à une création dont il témoigne, l'analyste ne saurait se poser en créateur sauf à jouer les apprentis sorciers.


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Apprenti sorcier tel est bien l'antipsychanalyste que nous portons chacun en nous, comme tout analysant en ses résistances. Ne retrouvons-nous pas en lui, notre double, l'accusé innominé du procès secret, instruit sans y paraître par le livre de Viderman ?

III

Aussi bien ne peut-il être de création que par intégration dialectique des contraires permettant l'ouverture aux introjections pulsionnelles dont la visée — quoi qu'en masquent obstinément les dichotomies théoriques — s'avère inexorablement de l'ordre de l'assomption unitaire et moniste.

D'autant plus remarquable sera l'inclination irrépressible des psychanalystes, dès qu'ils exposent leur pratique au regard d'autrui, à ne pas se laisser reconnaître en tant que tels et à ne se montrer que sur l'écran des leurres dualistes. Ainsi fixons-nous pour l'extérieur en nos réunions « scientifiques » et aussi bien en nos écrits, car la frontière est déjà en nous-mêmes, l'image conventionnellement recevable du dualisme mystificateur, protecteur, au risque de privilégier pour autrui notre seule face d'antipsychanalyste. Car il semble bien que doive demeurer cachée celle de l'analyste, et d'abord pour lui-même, dès lors qu'il s'éloigne du miroir de la cure pour s'exposer aux regards indiscrets des interdits (1).

Cet apprenti sorcier, en notre face d'antipsychanalyste, est-il exorcisable à être ainsi projeté répétitivement dans les manifestations extérieures de notre activité : sa théorisation écrite, sa confrontation orale en nos colloques, comme sa cristallisation en nos discussions administratives et nos formes institutionnelles ? Il ne semble pas : sauf à considérer le seul effet cathartique transitoire et provisoire de ces exorcismes collectifs. Car en constatons-nous l'évidence en nos moments de lucidité consentie, que pour la plupart nous la réintégrons aussitôt dans le piège du dualisme instinctuel, notre « explication » dernière : en effet pour circonvenir cet antipsychanalyste, notre double, surgi de nous avec son odeur de soufre — et... en dernier recours bénir ainsi le diable — n'invoquera-t-on pas alors le vade rétro de l'Instinct de Mort ? L'on sait que Freud dans le dernier texte achevé de son oeuvre, 1937, où culmine l'opposition des deux instincts, a tenté ce

(1) Nous ne pouvons nous étendre ici sur le rôle et la fonction du totem dualiste par rapport au tabou du monisme dans la théorie psychanalytique, espérant pouvoir y consacrer prochainement une étude plus approfondie.


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vain exorcisme en s'efforçant de légitimer le répétitif et l'interminable sous le signe de l'Instinct de Mort. Lors d'un précédent colloque (Orly, 1966) consacré précisément à ce thème (Analyse terminée, analyse interminable) nous avions essayé de montrer les implications contre-transférentielles de cette théorisation du roc biologique où se piège le désir du psychanalyste lorsqu'il privilégie ses constructions et ses propres buts à ceux de ses patients, dès lors rebelles à être tenus comme objets de son désir. La déconstruction du processus psychanalytique qui résulte de cet affrontement aveugle de désirs contrariés ne peut que vouer l'analyse à l'interminable pour autant où le plaisir du maintien de la relation sur ce mode sadomasochiste réussit à s'y occulter. Comment pourrait échapper à ce même sort toute relation psychanalytique dont l'espace s'organiserait selon les déterminations « constructrices » du psychanalyste, c'est-à-dire où les effets de son désir se substitueraient à l'explicitation de celui du patient. Contrevenant à la nécessaire spontanéité du travail de gestation et de maturation du lent processus de création, singulier pour chaque patient — par lequel celui-ci construit son propre espace dans un mouvement de construction-déconstruction continu, à la mesure des équilibres momentanés qui se cherchent entre la force et le sens — le psychanalyste ne tarderait pas à constater la subversion du processus psychanalytique, sa déviation ou sa stagnation. Si pour un temps il pouvait être dupé par l'illusion du grand oeuvre produit par ses manoeuvres de démiurge, constructeur des espaces, l'effet de violence de ses manipulations des contraires dans ce piège opératoire du dualisme... mécanicien, ne tarderait pas à le renvoyer à l'échec de ses entreprises, et au désoeuvrement de son fantasme de création.

Il est vrai qu'il lui resterait la possibilité de l'assouvir sans y paraître, avec l'avantage de la complicité du groupe, en contribuant à la transfiguration collective du grand oeuvre dans la parodie de l'institution (psychanalytique à tout le moins, mais, en cas de soif inextinguible de... « construction », aussi bien dans les carrières hiérarchiques des disciplines marginales) grâce à laquelle la communauté d'analystes sanctifie et embaume les masques dualistes, déchets et scories de leur pratique incestueuse magnifiés en amulettes et gris-gris d'un pseudo-ordre social conjuratoire : l'oeuvre de formation des psychanalystes.

La chance du processus reste que son authenticité n'a rien... à voir avec ce qu'en disent et... en laissent voir les psychanalystes dans leurs shows publics. Car ils ne peuvent être psychanalystes dans leur fauteuil — sinon, ils l'auraient fui définitivement — que parce qu'ils y restent


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disponibles à participer à l'écoute et à la mise à jour, précisément de ce sens latent en deçà du seul sens manifeste auquel — pour que « leur constitution supporte » le précédent — ils sont contraints de limiter et de... réduire leurs impossibles communications lorsqu'ils parlent sur une estrade ou dans un micro pour des échanges qu'ils prétendent scientifiques.

Aussi bien au décours de ces rites d'exorcismes collectifs, et sans doute grâce à eux, redeviennent-ils plus disponibles à se garder de l'illusion du grand oeuvre, déjà dissipée avec les brumes des discours du sens manifeste et évanouie en même temps que retombent les masques des pavanes dualistes, lorsqu'ils tournent le dos à la fête finie, et reviennent soulagés vers le bonheur qu'ils ont réussi à taire : celui de leur pratique quotidienne. En ce lieu et en ce temps où en effet les jeunes filles continuent voluptueusement à rougir dans le noir, sans que personne, y compris les autres d'un Colloque de Psychanalystes, le sache, hormis elles-mêmes et... leur psychanalyste. Car dans le secret de l'espace divan-fauteuil, il n'a plus à se cacher d'être voyant et à savoir que les jeunes filles rougissent encore davantage précisément parce qu'elles sont dans le noir. Obscurité pour les yeux des nonvoyants, mais qu'il était cependant plus sûr de leur fermer en leur jetant la poudre complice du dualisme. Ainsi convient-il de préserver l'éblouissante clarté des jouissances interdites (1) à tout autre regard qu'à celui intérieur du fantasme qui habite toute jeune fille dans le noir... comme tout espace psychanalytique.

(1) Sur la raison de ces interdits, qui compose une autre histoire, nous reviendrons d'une manière plus appropriée, comme indiqué dans la note, p. 302.


CHRISTIAN DAVID

UN NOUVEL ESPRIT PSYCHANALYTIQUE

« Nous avons essayé d'imiter les sciences naturelles et nous nous y essoufflons. »

S. V.

Lors du Colloque dont le présent numéro recueille les résonances, Serge Viderman, parmi quantité de précisions et de commentaires d'un vif intérêt, a voulu liminairement indiquer quelle fut la motivation prévalente qui le conduisit à écrire La construction de l'espace analytique : « Je suis parti, a-t-il dit en substance, moins d'une réflexion sur les idées psychanalytiques que d'une réflexion sur les vicissitudes du mouvement psychanalytique. » L'une de ses hypothèses de travail est en effet, si je l'ai bien compris, que ces vicissitudes — dont scissions et dissidences constituent seulement des repères spectaculaires ou des péripéties — procèdent principalement des insuffisances de la théorie psychanalytique. « Quand nous faisons descendre la métapsychologie du ciel de la formalisation dans le champ concret de la cure, nous ne sommes plus aussi assurés de sa vérité », constatait-il. Ce qui est à rapprocher de cette autre assertion — si fréquemment reprise, sous des formes diverses et avec insistance par notre auteur —, selon laquelle « c'est l'outil conceptuel que la théorie met à sa disposition qui sensibilise et ouvre l'intelligence de l'analyste pour lui permettre d'informer la réalité selon les articulations préformées du modèle théorique qu'il s'est lui-même donné » (cf. La construction..., p. 130. Voir aussi p. 202).

Si la théorie freudienne apparaît comme grevée d'un lourd coefficient d'incertitude dès qu'elle se trouve utilisée dans la situation analytique mais si néanmoins le travail clinique de l'analyste requiert impérativement, à peine de rester aveugle, un système de référence, on est nécessairement conduit vers un relativisme de la praxis analytique ; c'est la situation analytique et ce que l'on voit s'y produire, ce que l'on peut y construire, qui deviennent les seules coordonnées acceptables. Ainsi Viderman est-il amené à prendre ses distances à l'égard


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de la théorie freudienne, comme à l'égard de toute autre théorie psychanalytique en tant que telle ; fait remarquable de la part d'un esprit qui accorde tant de valeur et d'importance à la théorisation. L'exigence primordiale, du point de vue historique et critique, est en effet d'exercer une action décapante sur les préjugés dogmatiques attachés à une conception naïvement réaliste de l'inconscient. Entreprise dont le sérieux et les risques n'excluent pas la malice... y compris à l'égard de soi-même : que l'on se souvienne de l'épigraphe nietzschéenne du livre de Viderman. Par là sans doute peut-on mieux situer et mieux comprendre le caractère excessif et parfois provocant de certaines formules et de certaines formulations : il vise, me semble-t-il, à déclencher chez le lecteur une réaction de choc. Méthode socratique dans la mesure où la maïeutique suscite délibérément la surprise et le désarroi, voire l'indignation ou la stupéfaction, chez l'interlocuteur afin de l'inviter à la mise en question de convictions toutes faites. Il n'hésite pas d'ailleurs à s'administrer à soi-même ce traitement drastique; par exemple il ne craint pas, à l'occasion, la juxtaposition d'énoncés contradictoires.

Mais après avoir, et avec quelle force, dénoncé « l'incertitude psychanalytique » dans la première partie de son livre (celle qui a fasciné), il s'attache, il l'a rappelé lors du Colloque, à préciser dans la seconde « Les niveaux de la certitude ». F. Pasche et M. Renard, dans leur vigoureuse et massive attaque des thèses de La construction..., s'en sont ainsi pris souvent à une caricature plutôt qu'au personnage même, plus insaisissable encore que complexe, croyant devoir prendre à la lettre les nombreux passages où l'auteur pousse à la limite telle ou telle de ses positions. En relisant l'ouvrage aussi bien qu'en écoutant Viderman répondre aux objections qui lui étaient présentées, j'ai eu le sentiment d'une pensée nuancée qui ne s'exprime tout d'une pièce que pour les besoins de la polémique ou par souci de l'efficacité critique. Ce n'est pas à dire que je méconnaisse son authentique et virulent anticonformisme ou ne le prenne pas très au sérieux.

Ainsi il est incontestable que la notion de construction telle que Viderman la fait valoir se distingue radicalement de la notion freudienne. Jamais Freud n'a renoncé au souci de la reconstitution méticuleuse du passé individuel à partir des données recueillies au cours de l'analyse. Même après qu'il eut clairement reconnu l'impact propre du fantasme dans la vie de chacun, il est resté attaché à l'idée d'une relation événementielle entre fantasme et réalité anecdotique. Pour lui, en 1937 comme en 1900, l'analyste est à la recherche des années


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oubliées et il devra en brosser un tableau en même temps digne de foi et autant que possible complet. Sa tâche principale est de reconstruire l'oublié à partir des traces laissées par l'oubli. Le but des interprétations — et celui même des « constructions », qui ne sont que des interprétations plus globales — consiste dans la remémoration ; ce qui présuppose que tout le passé, tout l'essentiel de la vie du sujet, sont préservés et que « même des choses qui paraissent oubliées sont là (1) quelque part d'une façon ou d'une autre » (cf. Constructions en analyse, 1937).

Pour Viderman le travail analytique ne se propose « pas seulement de déchiffrer les sédimentations déposées par la mémoire, de recomposer l'ordonnance rompue des traces historiques... mais d'interpréter pour faire surgir, dans le procès de la cure et dans l'espace qui le spécifie, des vérités qui n'étaient nulle part ailleurs (1) avant qu'elles ne fussent découvertes dans la situation analytique par le travail qui les constitue » (ouvr. cit., p. 163). La construction selon Freud n'est que reconstruction et représente seulement pour lui un travail préliminaire, tandis que pour Viderman, à l'inverse, la reconstruction est par essence construction, création émanant de l'imagination du psychanalyste, et c'est elle qui représente l'essentiel du travail analytique. Pour Freud la relation de transfert est « tout particulièrement calculée » pour favoriser la reproduction, la répétition des rapports émotionnels historiquement premiers ayant déterminé la personnalité et le destin du patient. Aux yeux de Viderman il faut distinguer soigneusement disposition universelle au transfert et névrose de transfert dans le champ analytique. Le transfert proprement dit n'existe qu'après que la théorie l'eut conçu et que la situation analytique l'eut fait exister mais pas avant (ouvr. cit., p. 273). « Dans le transfert ce sont moins des faits qui se reproduisent que des fantasmes qui se projettent » (p. 235).

Selon Freud la construction en analyse « n'est efficace que parce qu'elle recouvre un fragment de l'expérience perdue ». Pour Viderman elle ne doit son efficacité qu'à sa cohérence et à l'opportunité de son inscription dans le processus psychanalytique. Encore dans ce cas demeure-t-elle seulement probable et revêt-elle la valeur d'un pari : « Nous avions cru tenir la réalité du passé, nous tenons des ombres sans forme que nous mettons en forme » (p. 44). L'analysé raconte une histoire mais qui n'a d'autre sens que celui que l'analyste lui renvoie (p. 323). Aussi bien est-ce l'imagination créatrice que Viderman admire

(1) Mes italiques.


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chez Freud et non pas tant le souci de rigueur positiviste. Il s'affirme là une attitude résolument antiscientiste, en divorce d'avec les normes intellectuelles auxquelles Freud voulait obéir, attitude qui ne laisse pas d'être plus en accord que certains détracteurs de Viderman ne le pensent avec ce qu'il y a de vivant dans le génie de Freud et de la psychanalyse. « Peut-être — croirai-je volontiers avec l'auteur de La construction... —, l'analyse perd-elle beaucoup de son temps et s'y énerve-t-elle sans doute aussi, à se donner des raisons qui ne sont pas (ou qui ne devraient pas être) les siennes, à se conformer en dépit des faits à des schèmes explicatifs qui, valables ailleurs, lui sont inapplicables » (p. 110).

La construction de l'espace analytique est en quelque sorte la charte d'un nouvel esprit psychanalytique, pour paraphraser le titre d'un ouvrage bien connu de G. Bachelard, philosophe auquel notre auteur aime à se référer. Viderman est en effet convaincu que la prétention d'imiter les sciences naturelles témoigne chez le psychanalyste « de ce qu'il n'a pas encore pris la vraie mesure de la dimension où s'inscrit sa démarche intellectuelle, qui s'affadit et perd sa lumineuse pénétration à se chercher des modèles et des justifications selon une raison, pleinement valable ailleurs, qu'il faut non point reconnaître comme un manque mais proclamer comme sa propre vertu que ce n'est pas à cette raison-là qu'il faut la mesurer pour l'apprécier justement » (p. 129-130). La raison psychanalytique a ses raisons que la raison scientifique ne connaît pas. D'où tant de stériles et irritants débats touchant la scientificité de la psychanalyse. Il faut en convenir avec Viderman : si la psychanalyse doit être considérée comme une science ce ne peut être suivant les critères traditionnels mais seulement à proportion de sa cohérence interne, du degré d'intelligibilité qu'elle introduit dans les phénomènes psychologiques et de sa prise effective sur le fonctionnement psychique observable dans l'espace analytique. Aucune « grille » ne suffit par soi à comprendre et à suivre un patient en analyse mais il en faut une, explicite ou non, pour que l'intuition clinique de l'analyste puisse former les réseaux de signification indispensables à l'interprétation. « L'oreille de l'analyste, dit très bien notre auteur, n'est pas un organe d'audition mais de transformation » (p. 343).

Le développement de cette ligne de pensée, qui parcourt son livre d'un bout à l'autre, s'explique et se justifie par la persistance chez beaucoup d'analystes d'une tendance sans cesse renaissante au réalisme naïf, tendance qui va souvent de pair avec un irréductible dogmatisme. Freud a eu beau reconnaître que l'inconscient était mal nommé, son


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nom lui est resté et, avec lui, la propension à le penser sur le mode de la conscience et des éléments de son domaine spécifique. Aussi est-il salubre, ne serait-ce que du point de vue de l'attitude conceptuelle, qu'une réflexion libre et impertinente rappelle qu'il y a — et qu'il ne peut pas ne pas y avoir — un hiatus entre ce que nous pouvons dire des fantasmes inconscients et ce que nous désignons ainsi. Certes, Viderman va plus loin ; il tend à affirmer que l'inconscient et tout ce qui en participe n'a d'existence qu'à partir de la pensée que nous en formons, de l'expression verbale qui en permet l'articulation. « Les fantasmes inconscients n'ont pas une forme ni un lieu où l'analyste va les découvrir, comme un tas de pierres rangées en un lieu obscur et qu'un rayon de lumière découvre. L'analyste en leur donnant un nom ne les découvre pas mais les fait exister » (p. 203). Mais une telle affirmation est somme toute assimilable au postulat critique suivant lequel « ce n'est jamais à la réalité que nous avons affaire mais à nos idées sur la réalité » (p. 191). Tout ce qu'on peut y objecter c'est que nos idées sur la réalité font partie de la réalité et qu'à moins d'opter pour un idéalisme ou un subjectivisme absolu — ce qui est impensable pour un analyste — on ne peut nier le lien entre la réalité psychique et la réalité dite extérieure. Dans la même perspective comment ne pas admettre l'existence d'une commune mesure entre la réalité psychique inconsciente et ce qui s'en peut dire dans le champ de la conscience ? Serais-je ici en désaccord avec Viderman ? Je ne le pense pas ; seulement ce n'était pas son propos que de s'engager dans une telle problématique et c'eût été risquer d'affaiblir sa démonstration que de faire droit à cette idée — à mes yeux cruciale néanmoins — d'une commune mesure entre l'inconscient et ses « constructions » dans l'espace analytique. Il veut en effet sans cesse persuader que ce n'est pas la « réalité » qui joue le rôle capital mais le fantasme (cf. par exemple p. 231) : « La réalité en tant que réalité, quand le fantasme inconscient ne la confirme pas, est l'ombre d'une ombre — c'est elle qui est l'apparence » (p. 224). Ce qui ne l'empêche pas, à la page suivante, de reconnaître qu'il y a une résistance spécifique du sentiment de la réalité que le fantasme ne plie pas à son désir ; « seule la rupture psychotique avec la réalité y parvient ».

Mais le débat touchant la réalité tout comme celui qui concerne l'inconscient ne roulent pas sur leur existence, ils roulent sur la façon de concevoir leur nature. La question la plus brûlante réside dans les conditions « d'une coïncidence épistémologique valable entre ce que nous disons et ce qui est » (p. 79). Selon notre auteur ces conditions


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ne se trouvent jamais réunies, et dans le meilleur des cas, qu'après coup : l'interprétation n'a pas établi ou rétabli un lien de tout temps existant ; l'interprétation en le formulant a créé ce lien. La réalité psychique inconsciente représente donc seulement « l'indistincte ébauche » des figures intelligibles que décrit l'activité imaginative de l'analyste dans l'espace où il opère. « Ce qui de l'inconscient vient à notre connaissance n'est pas simplement médiatisé par le langage mais créé par le langage » (p. 63). Ou encore plus abruptement : « Du fantasme inconscient on n'en peut rien dire que ce que l'on en dit ; c'est-à-dire quelque chose qui rigoureusement parlant n'a rien à voir (1) avec ce qu'il est. Il est dans sa nature profonde d'être inconscient; de ne pouvoir être dit et prendre les caractères de la conscience... sans une altération justement si essentielle de sa « nature » qu'il n'y aura plus de points communs (2) entre ce qu'il a été et ce qu'il est devenu passé par la double réfraction analytique » (p. 62). Parallèlement « peu importe ce qu'a vu Léonard (rêve ou souvenir) ; peu importe ce qu'a dit Léonard (vautour ou milan) — ce qui importe c'est que l'analyste, sans égard à la réalité (1) ajuste et assemble ces matériaux pour construire un tout cohérent qui ne reproduit pas un fantasme préexistant dans l'inconscient du sujet, mais le fait exister en le disant » (p. 164).

Ces passages où la dénégation d'une commune mesure entre le fantasme inconscient et son interprétation ainsi que la mise entre parenthèses des événements au profit de leur construction par l'analyste sont présentées sans atténuation constituent — à les prendre à la lettre — un passage à la limite de la pensée qui la rend très contestable. A dire vrai, si un tel refus, ou même seulement une telle minimisation, des « continuités psychiques », issus d'une radicalisation de l'hétérogénéité de l'inconscient, se trouvent ici mis en avant, c'est en fonction d'une double dichotomie latente : l'inconscient en soi-même est inconnaissable, la connaissance que nous prétendons en avoir est en fait le fruit rétroactif d'une élaboration créatrice; l'inconscient est de l'ordre de la force, de l'antilangage, la prise de conscience, elle, suppose le passage au registre du sens grâce à la parole échangée dans l'espace analytique. (L'interprétation en effet porte sur « de purs vecteurs énergétiques » dont le sens vient à l'existence par la nomination) (p. 195). Or, si indirecte et multiplement réfractée que soit notre connaissance de l'inconscient dans et par l'espace analytique,

(1) C'est moi qui souligne.

(2) C'est moi encore qui souligne.


UN NOUVEL ESPRIT PSYCHANALYTIQUE 311

il faut bien que, malgré toutes les ruptures et les altérations, nos constructions se situent dans le prolongement des ébauches qu'elles font passer de l'indistinct au distinct, de l'impensé au pensé, de l'antilangage au langage. Quelque part de création qu'il y ait dans le travail du psychanalyste ce n'est pas une création totale, ex nihilo ; quelle que soit l'indétermination relative du matériel à analyser et sa polysémie virtuelle, il demeure que le rôle d'ordonnateur de l'analyste ne peut s'accomplir dans n'importe quel sens ni à n'importe quel moment (Viderman le marque bien, tout le premier). Quelque artificielle que soit la situation analytique et si aléatoires que puissent être les inductions opérées à partir des éléments qu'elle fournit, si différente que la névrose de transfert soit par rapport à la disposition universelle au transfert, il n'en reste pas moins que ce champ expérimental n'est pas sans homologie avec le champ de l'expérience. Nous le savons chacun de par notre vécu propre du dialogue analytique en tant qu'analysé-analysant, avant de le vérifier dans les analyses que nous menons. Par ailleurs, de même qu'il y a différents niveaux de certitude (cf. p. 327), que Viderman met en relation avec les diverses phases des mécanismes de défense, il y a, parallèlement, cela paraît aller de soi, différents niveaux de construction. Si l'auteur parle le plus souvent du niveau où la part de l'adjonction voire de la structuration créatrice est maximale, (niveau où le matériau inconscient est très archaïque et rendu inaccessible du fait du refoulement primitif), n'est-ce pas en fonction des besoins de sa démonstration et de sa maïeutique ? Certes il dit bien au début de son ouvrage que ce refoulement originaire marque de son sceau les refoulements secondaires eux-mêmes, mais il dit aussi, dans les pages terminales, que la remémoration obtenue par le travail analytique permet, en même temps que la guérison symptomatique, le rétablissement de la continuité de la trame mémorielle rompue. Il parle encore de représentations refoulées secondairement qui auront eu la possibilité de trouver une inscription dans un cadre théoriquement repérable et historiquement datable... « En dépit des approximations nous aurons ici (dit-il) une chance de reconstruire une histoire point trop dissemblable de ce que fut l'enchaînement originaire des événements » (p. 327). Ce n'est que lorsque le travail interprétatif butera contre le refoulement primaire que les interprétations seront marquées d'un coefficient élevé d'incertitude. « Mais une analyse se meut-elle si fréquemment aux alentours du noyau de l'inconscient ? »

S'il y a une commune mesure entre ce qui se donne à nous comme venant de ce que nous appelons l'inconscient et ce que nous tentons


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d'en dire; si un écho de la réalité se fait entendre jusque dans les fantasmes les plus délirants ; s'il y a différents niveaux de création dans le labeur interprétatif, depuis la restitution du passé jusqu'à sa construction, son invention, en passant par sa reconstruction proprement dite — cela demanderait qu'on évite de parler comme d'objets massivement homogènes de la situation, du travail et de l'espace analytiques, car même abordés très à distance on y perçoit plusieurs strates et différents régimes de fonctionnement. Ce n'est pas Viderman qui me contredira lui qui, non content de reconnaître trois niveaux de certitude interprétative, souligne que « chaque analyste est seul en situation analytique, que personne ne peut prendre sa place ni objecter valablement à ce que, à cette place, il a entendu faire. Sur quoi en effet fonderait-il l'objection sinon sur une autre interprétation, qui aurait encore moins de chances d'être juste pour avoir été formulée hors de la situation où elle prend son sens, son seul sens ? » (p. 195) (1).

En suivant cette orientation de pensée (toute de sensibilité à ce qu'il y a d'unique dans chaque analyse, si bien accordée à ce qui dans la pratique de la psychanalyse déborde nécessairement tout ce qui peut en être dit ou déduit) on en vient tout naturellement, me semblet-il, à concevoir le travail de constructeur de l'analyste comme une construction, une création continuées. Continuées et non pas commencées absolument. Si Viderman est justifié à conclure que nous devons bien nous convaincre « qu'il n'y a pas de dernier secret » (p. 343), il faut en contrepartie rappeler qu'il n'y a pas de première révélation. Le patient en train d'accomplir une prise de conscience — la chose est bien connue — a le sentiment qu'il savait déjà ce qu'il vient de saisir. Certes il y a, comme le dit Freud dans l'Introduction, savoir et savoir comme il y a fagot et fagot, mais si neuf que paraisse ce savoir difficilement acquis, il a toujours un peu la valeur d'une réminiscence. Ici, mais ici seulement, Platon s'harmonise avec Freud... et Serge Viderman. Cette construction continuée, celui-ci, il est vrai, la présente volontiers à la fois comme un commencement absolu et comme l'oeuvre du seul psychanalyste. Mais parfois aussi comme le fruit de sa collaboration avec son patient, si bien que le problème — un peu scolastique — de savoir à qui revient la paternité de l'oeuvre analytique reste ici ouvert. Viderman néanmoins a tendance, en vertu de l'orientation dominante

(1) Où apparaît, soit dit en passant, la critique la plus délétère qui se puisse de la situation d'analyse supervisée... Critique non sans poids mais qui, une fois encore, pousse à l'extrême une intuition à nuancer. Au demeurant il ne s'agit pas d'une critique explicite de l'institution des « contrôles »...


UN NOUVEL ESPRIT PSYCHANALYTIQUE 313

de son livre, à attribuer cette paternité à l'analyste en tant qu'il « informe » le matériel livré par son patient. Il reste que, dans la mesure même où chaque cure lui apparaît comme un mixte singulier de mythe et d'histoire, chaque processus analytique comme le fruit d'une rencontre spécifique entre deux fonctionnements psychiques et deux personnalités conditionnés par l'espace artificiel où ils entrent en jeu, l'oeuvre analytique ne peut finalement lui apparaître autrement que comme le produit d'une coélaboration. Ce serait je crois entièrement dénaturer sa pensée que d'en faire une apologie de l'arbitraire et de la volonté de puissance. Critiquer la naïveté d'un décodage immédiat de l'inconscient préalablement réifié ; opposer un scepticisme corrosif aux intempestives prétentions à la reconstitution et à la traduction d'un texte sans doute altéré et lacunaire mais censément préexistant ; montrer le gradient d'incertitude qui régit le travail quotidien de l'analyste ce n'est nullement saper les bases de l'oeuvre freudien mais au contraire en éliminer certains aspects parasites qui ne font que nuire à son génie propre et égarer l'esprit quant à sa véritable nature.

Qu'il y ait dans toute analyse de l'inconstructible et qu'il y subsiste toujours du non-construit mais que notre tâche d'analyste soit de nous efforcer d'en réduire la part de la façon la moins aléatoire possible, Viderman en serait-il d'accord ? Une telle perspective ne suppose pas qu'on soit dupe d'une mythologie qui n'a de droit épistémologique à l'existence que dans la seule mesure où elle conserve une valeur opérationnelle, c'est-à-dire où elle permet d'avoir prise sur ce qui resterait, sans ce recours, insaisissable.

Cela dit, la théorie psychanalytique aussi bien que la logique interne de chaque cure ne sont pas sans origine ni sans assises extralogique et infraverbale. La lucidité critique et l'inspiration tirée d'un certain norninalisme scientifique en psychologie ne conduisent nullement, à mon sens, à considérer que l'objet de notre recherche ni les partenaires de notre travail clinique soient amorphes et nous, à la suite de Freud, de purs démiurges.



Michel FAIN

A PROPOS D'UN « SOUVENIR D'ENFANCE DE LÉONARD DE VINCI »

C'est donc autour du livre de Serge Viderman que se construit, à propos de ce colloque, un espace de discussion portant sur le thème le plus central de la psychanalyse, celui de la construction. Il s'agit là d'un juste hommage rendu à son auteur ; en effet Serge Viderman a consacré une grande part de ses travaux à étudier la situation créée par l'établissement du protocole de la cure psychanalytique. Ces travaux — en général — s'ils se manifestent par la rigueur de pensée de leur auteur, ne contiennent aucune directive pour le lecteur simplement invité à réfléchir. C'est dire que Viderman a le talent d'organiser la construction d'un espace où la réflexion est sollicitée peut-être justement parce qu'elle n'est pas désignée péremptoirement, qu'elle laisse une ouverture qui récuse par son existence même toute polémique tout en invitant à la discussion. N'est-ce pas justement cette capacité de laisser en suspens un secteur — où manque le verbe qui pourrait le nommer — qui organise le désir de penser ? C'est pourquoi me semble-t-il existe au sein de la théorie de Viderman qui affirme que la chose se crée parce que nommée une contradiction interne, étant donné la non-fermeture de l'exposé de ses idées.

Je vais me permettre, que Serge Viderman m'en excuse, de schématiser ses idées telles que je les ai reçues, c'est-à-dire telles que je les ai construites après la lecture de son livre. La situation qu'impose le protocole de la cure psychanalytique privilégie les manifestations de transfert, ces dernières étant prises alors non seulement dans le sens de répétitions d'événements d'enfance — qui à cette occasion mettent le refoulement en défaut, mais aussi qui peuvent être nommées par le psychanalyste — d'une façon étrange en raison d'une écoute intéressée par le fil des associations. L'écoute du psychanalyste s'attache ainsi à l'avant et à l'après et non au pendant. Toute l'écoute psychanalytique se caractérise par cette façon de considérer le pendant comme la suite d'un avant et comme une ouverture vers un après qui se doit de devenir au fil de la cure, de plus en plus imprévisible. Dans la perspective que j'ai des fantasmes originaires, perspective construite


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après la lecture de Freud, je pense que ces fantasmes originaires porteurs de la structure oedipienne, ne s'organisent qu'après leur rencontre avec la conjoncture nécessaire et suffisante à cette organisation. Le matériel qui s'est ainsi construit — en raison de cette rencontre avec une conjoncture qui constitue une expérience strictement individuelle — refoulé secondairement se situe dans le cadre de l'amnésie infantile que Serge Viderman distingue des contenus de l'inconscient primaire auxquels s'applique en partie cette phrase «... Représentations ébauchées, vagues, obscures, pulsions, désirs que la parole de l'analyste ni n'amène au jour, ni ne découvre, mais bien en leur donnant un nom, en les mettant en forme, les crée... » C'est là que ma construction personnelle se fera sur un mode qui est plus proche d'une donnée théorique que je crois vraie, donnée analogue à celle décrite par Francis Pasche dans son article consacré au symbole personnel. Le nom que va donner le psychanalyste à ces mouvements vagues et obscurs se doit d'être le complément des fantasmes originaires, qui, s'ils sont restés vagues ne le sont demeurés que par manque à se compléter. Qu'un psychanalyste ne soit attentif qu'à confirmer ses idées tout en se cachant son propre « manque à savoir » il ne donnera comme nom que les épithètes qui lui servent à masquer fétichiquement ce manque à savoir. Serge Viderman d'ailleurs signale cet écueil. C'est pourquoi je pense — qu'à côté de la création par le nom se doit — de persister cette ouverture sur l'inconnu, ce fond d'hallucination négative dirait André Green, cette perception du manque qui caractérise le deuxième temps du complexe de castration et qui suscite un besoin impérieux de le combler. Un fétiche n'est plus un fétiche si nommé comme tel dans sa fonction de se faire croire tout alors qu'il n'est qu'une part infime d'une vérité inversée par le déni, il se doit alors de changer constamment. Comme j'ai l'intention de m'intéresser maintenant plus spécifiquement au passage du livre concernant Léonard de Vinci, je commencerai par modifier ce que Viderman dit du vautour perçu par Pfister. Que Pfister ne l'ait découvert qu'à la suite des commentaires de Freud qui l'avait ainsi placé dans son regard, son regard totalement fasciné par Freud bien sûr, Pfister ne prit cependant pas des vessies pour des lanternes, car la vessie devient lanterne d'une façon définitive et irréversible, alors que le vautour découvert par Pfister dans le tableau de Sainte Anne suit la loi qui fait que ce type de représentation obéit au principe de l'oscillation qui fait que lorsqu'on découvre ainsi un deuxième mode d'interprétation à un dessin donné, les deux ne sont jamais vus ensemble, toujours l'un n'existe que par la disparition de l'autre.


UN « SOUVENIR D'ENFANCE DE LÉONARD DE VINCI » 317

En fait Viderman précise bien que le nom donné ne doit pas se croire dérivé d'une forme matricielle primordiale... « la forme matricielle serait ce degré zéro de l'existence — un commencement absolu... ». Je pense qu'en rattachant ce zéro de l'existence à la perception du manque et en disant qu'elle est toujours topiquement située à côté de toute forme évoquée, la discussion reste ouverte.

Il existe donc dans la pensée de Viderman une critique implicite de la recherche effectuée par Freud, à propos de la prima riccordatione délia mia infancia, d'une forme matricielle originaire afin de construire son interprétation du fantasme de Léonard de Vinci, critique facilitée par la curieuse erreur de traduction du terme nibbio. Je désire simplement, avec cependant la curieuse impression de ne pas contredire Viderman, montrer — en m'appuyant sur des « riens réels » — qu'il est bien possible que l'erreur de traduction comportait une erreur sur la forme matricielle. En fait, le livre de Freud sur Léonard de Vinci ne laisse pas spécifiquement un souvenir centré sur le fantasme d'enfance du grand peintre. L'interprétation qu'en fait Freud ne peut et pour cause s'appuyer sur des associations d'idées et elle relève d'un symbolisme général qui constitue une espèce de clé des songes. Freud n'a pas inventé une clé des songes, elle s'est imposée à lui, avec l'absence d'associations qui caractérise les rêves typiques communs en principe à tout le monde. De la même façon qu'OEdipe roi surgit des commentaires portant sur le rêve « mort d'un parent aimé », une théorie sur la genèse de l'homosexualité jaillit à travers un fantasme dont les psychanalystes kleiniens vont faire une généralité.

En l'occurrence, Freud semble prêter un intérêt particulier à cette forme matricielle de l'homosexualité telle qu'elle transparaît du fantasme de Léonard parce qu'il s'agit d'un génie. Le moment du souvenir qui implique une rêverie dont le caractère visuel se relie à un récit est situé quand Léonard se complaît dans sa recherche, prématurée historiquement, du survol de la terre, recherche utilisant des moyens intellectuels nécessitant l'utilisation d'une plume (1) pour les transcrire et non d'un pinceau prenant vie dans le chatoiement de l'inspiration. Bien que Freud parle du rôle de ces deux activités dans la vie du peintre, il ne le mentionne pas dans l'interprétation de ce fantasme d'enfance. Parce que c'est bien là le thème qui reste au premier plan de cet essai sur Léonard de Vinci, le thème de la construction d'un

(1) Allusion aux plumes qui constituent la queue du nibbio, mentionnées dans le Souvenir d'enfance.


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espace dans lequel se développera la pensée de Léonard. Freud va la rattacher à l'investigation sexuelle infantile, et à ce propos, formuler quelques généralités sur les destins de cette investigation.

Or, l'histoire particulière du peintre, telle que la décrit Freud, matérialise concrètement dans leur antagonisme conflictuel, les coordonnées de base de la structure oedipienne.

Dans sa petite enfance, alors qu'il n'est encore qu'un bâtard, la filiation s'efface totalement devant le désir sexuel du père et donne en conséquence une prévalence économique à la scène primitive dans le champ familial de Léonard au moins quand son père est présent. Freud ne mentionne pas spécifiquement cet aspect qui porte cependant en lui, un manque dans la possibilité de construire par le biais de la filiation une relation homosexuelle sublimée. Autrement dit, apparaît à ce propos, une dominante économique du désir du père par rapport à son nom. Freud, par contre va insister sur les absences fréquentes de ce père, sur le champ agrandi d'investigation que provoque cette absence, bien que simultanément il laisse entendre que ce champ d'investigation va être dominé par la représentation archaïque du vautour signifiante d'une fécondation par le vent et aboutir ainsi à un roman familial dont le père serait remarquable par son absence, roman marqué par le déni de la paternité.

Corrélativement à l'absence, non plus du père dirons-nous maintenant, mais des liens qui s'établissent habituellement par le biais de la filiation, la femme va faire de son fils un objet erotique au détriment de sa position maternelle. Cette situation particulière de séduction d'un enfant par l'adulte n'ouvre pas la voie dans ce cas précis vers l'hystérie mais vers la perversion. Enfin, pour couronner le tout, Léonard sera tardivement replacé dans une structure familiale classique, justement pour réparer le manque de filiation dont souffre le père. A la suite de cette adoption en règle qui matérialise la nécessité de refouler les souvenirs concernant la femme-amante, la nouvelle mère verra cesser sa stérilité et elle pourvoira le père de Léonard d'une nombreuse progéniture. Voilà donc, successivement deux situations dont la dernière est rigoureusement la représentation par le contraire de la première. La première pourrait s'appeler Léonard et la seconde Vinci (1).

Or, Freud va presque entièrement centrer ses explications sur le

(1) En fait, le père de Léonard ne s'appelait pas « de Vinci ». Vinci est le nom de la petite ville près de laquelle se déroula l'enfance de Léonard.


UN « SOUVENIR D'ENFANCE DE LÉONARD DE VINCI » 319

couple mère-enfant délaissé par le père et comblant cette absence par l'érotisme d'une part et une absence de limite à l'investigation sexuelle de Léonard d'autre part. Il en résultera que la pensée de Léonard, selon Freud, sera à la fois, sublimée, obsessionnelle et pardessus tout inachevée. Les aspects concernant les problèmes posés par le déséquilibre scène primitive-filiation ne seront pratiquement pas abordés. N'est-ce pas alors la pensée de Freud qui est dans ce texte inachevée ? La marge qui sépare le prénom Léonard du patronyme de Vinci n'est-elle pas inductrice de l'erreur de traduction qui place un vautour où devrait être un milan ? Je n'ai pas l'intention d'analyser l'acte manqué de Freud, mais de me servir des faits réels qui marquent l'évolution de sa pensée — avant et après le texte — sur Léonard pour défendre l'opinion que Freud en fait et à sa façon rectifia son erreur — ce qui rendit relativement inutile son redressement. J'insiste sur « faits réels » peut-être pour marquer là un point de discussion possible avec Serge Viderman.

Le texte de Léonard de Vinci se situe entre les deux analyses du rêve type n° 2, mort d'un parent aimé. La première figure dans L'interprétation des rêves et donne lieu à la première mention officielle du drame de Sophocle OEdipe roi. La seconde soutient les thèmes centraux de Totem et tabou au cours duquel ce rêve est largement repris. Dans Totem et tabou, collationnant le plus possible de faits réels, Freud refait l'enquête d'OEdipe concernant « un crime si ancien » et étaye sa conception du meurtre originaire du père. L'animal Totem comble le vide laissé par le meurtre, et, par les tabous qui s'établissent autour de lui, construit les rudiments de la vie sociale. Si un vautour était choisi pour ce faire il représenterait, sans le moindre doute, le père autrefois meurtri et nous voilà encore embarrassé avec une nouvelle traduction qui est la représentation par le contraire de celle qui figure dans le texte concernant le grand peintre.

Freud, pratiquement en même temps que son texte sur Léonard, s'est intéressé à l'ancienne langue égyptienne à travers les écrits d'un nommé Karl Abel. Son attention s'était alors centrée sur le double sens que révélait cette langue, un mot signifiant alors la chose et son contraire. A propos du terme « Mut » (vautour) auquel il donne une valeur maternelle, il abandonne l'idée de tout double sens pour au contraire appuyer son hypothèse de l'élimination du père. Pourtant l'attention prêtée à la langue égyptienne ancienne, dont volontairement je n'étudie pas la motivation inconsciente de Freud, partait du même souci que celui qui animait la discussion « vautour - Mut - mutter »,


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celui de démontrer que les traces mnésiques phylogénétiques étaient les traces d'une préhistoire réelle.

Entre la confirmation du double sens, double sens signalé dès 1900 à propos de représentations oniriques, et l'enquête menée dans Totem et tabou à la recherche d'indices matériels, le Souvenir d'enfance de Léonard de Vinci occupe une place historique précise dans l'oeuvre de Freud. Un accent exagéré est ici porté sur la réalité de la séduction par la mère, exagération qui tend à minimiser dans l'histoire de Léonard l'importance dynamique du couple, antagoniste dans ses effets, filiation - scène primitive, effets que je viens d'évoquer. Freud scotomise ainsi de façon quasi absolue le renversement en son contraire de la situation de Léonard quand, à la suite de son adoption par son père naturel, il acquiert le nom de celui-ci tout en perdant sa mère, trop erotique. N'est-ce pas la pensée de Freud qui serait alors inachevée ? Cet inachèvement se traduit par un rejet du double sens qui prend dans ce texte une allure flagrante : il y a mise en acte des valeurs matérielles au détriment de ce qui représente la paternité — aussi bien au sens du désir qu'à celui de la filiation.

Dans cet esprit, l'erreur de traduction apparaît bien comme un acte manqué, tout comme la vie de Léonard apparaît manquée sous la plume de Freud.

Cependant, les signes d'un achèvement futur sont à mon avis déjà détectables dans le corps du texte et je ne crois pas qu'en les nommant je vais les créer.

L'un d'eux, cependant, reste pour moi inexpliqué, que signifie ce partage de l'acte manqué fait par d'autres traducteurs, acte manqué qui ne prend toute sa dimension que par l'usage qu'en fait Freud ? Est-ce comme il l'a déjà été dit plus haut un retour inconscient vers le double sens de la langue égyptienne ancienne ? Quoi qu'il en soit, l'histoire de Léonard par sa bâtardise première est marquée par une référence totémique : « On ne donne pas son nom à n'importe qui. Léonard dans un premier temps n'appartiendra pas au clan des «Vinci ». » A ce sujet, Freud ne rapproche pas la curiosité qu'il prête à l'enfant Léonard de l'ignorance que ce dernier eut probablement de ses origines et des consignes de silence qui lui furent peut-être appliquées à ce sujet. Peut-être lui était-il interdit de nommer le nom de son père ? Ainsi certaines connaissances furent-elles frappées de tabou. Freud, par son explication à sens unique empêche Léonard d'avoir un animal totémique, le milan, qui prendrait alors valeur symbolique d'un roman familial et, entre autres, contiendrait le désir d'appartenir à un clan.


UN « SOUVENIR D'ENFANCE DE LEONARD DE VINCI » 321

Ce clan, Freud le conférera à Schreber en expliquant le conflit de Schreber avec le soleil par la coutume ordalique et totémique qui voulait que les petits de l'aigle, autre oiseau de proie, n'aient droit à la vie que s'ils montraient leur aptitude à regarder le soleil en face sans ciller.

Entre ce milan interdit à Léonard en 1910, retrouvé en 1952, s'intercale l'aigle de Schreber. Entre-temps se manifeste ce rapace travesti, le vautour. Il est difficile d'évoquer cet oiseau de mauvaise augure sans penser au repas de deuil au cours duquel l'animal totem est dévoré. Le vautour apparaît alors comme résultant d'une condensation des matériaux qui s'organiseront dans Totem et tabou. Le vautour évoque à la fois le totem et le repas de deuil, étant données les sinistres habitudes alimentaires de cet oiseau. Cette condensation conduit directement à un affect de dégoût et par là même au tabou du toucher. Il s'agit là d'un volatile qui évoque plus l'acte de dévoration du mort qu'une aptitude à recueillir la puissance accordée à ce mort. Nous savons qu'au terme de l'enquête menée dans Totem et tabou S. Freud mentionne les « Divinités maternelles » mais à vrai dire, oubliant Mut le vautour, il ne sait plus où les situer : « Où se trouve dans cette évolution la place des divinités maternelles qui ont peut-être partout précédé les Dieux pères? Je ne saurais le dire... » (p. 17). Avec Mut le vautour le père dénié n'était que le vent auquel Mut ouvrait son vagin pour être fécondé.

Dans son symbolisme banal le vautour évoque un vol tournant autour du corps encore en vie. L'ingestion de ce dernier une fois mort est une représentation par le contraire de la naissance. Il évoque aussi les frères héritiers se jetant toutes griffes dehors sur l'héritage et non l'union homosexuelle sublimée autour du totem. Autrement dit, la privation infligée par Freud à Léonard d'un animal pouvant servir à des fins totémiques, le milan, son remplacement par un rapace ambigu, plus significatif d'un inachèvement de la pensée de Freud que celle de Léonard de Vinci, mais contenant par le biais de la condensation l'achèvement de cette pensée, ou, si on veut, condensation « grosse » de cette pensée, voilà la construction qu'il est possible de faire à partir de cette erreur en s'appuyant sur la réalité des textes. Pour me résumer quelque peu schématiquement, je dirai que les éléments tenus à l'arrière-plan dans le texte sur Léonard : la scène primitive et la filiation aux dépens de l'union erotique mère-fils et de l'homosexualité non sublimée viennent occuper la première place dans Totem et tabou. Le meurtre du père met fin à la scène primitive et instaure la filiation


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et l'homosexualité sublimée par le biais du totémisme. Du vautour au milan. Mais, toute la construction du texte sur Léonard se situe dans l'erreur de traduction qui constitue alors une condensation. L'achèvement ultérieur de la conceptualisation de Freud rendait inutile le relevé de l'erreur, conceptualisation que, je le répète, nous pouvons situer avec une certaine précision : elle s'étend du rêve typique « mort d'un parent aimé » sis dans l'interprétation des rêves à là reprise du même rêve en 1913 dans Totem et Tabou.

C'est à titre d'invité personnel de Serge Viderman que je suis à cette table ronde. Quand il me pressentit je formulai une question, il nomma un nom, Léonard de Vinci, il ne me restait plus qu'à créer ce texte.


SERGE VIDERMAN

LA BOUTEILLE A LA MER

269. A quoi crois-tu ?

A ceci : qu'il faut déterminer de nouvelle façon le poids de toutes choses.

F. NIETZSCHE, Le gai savoir.

I. — LE LIVRE ET SON LECTEUR

Un livre est une bouteille à la mer. Vous ignorez si quelqu'un la trouvera. Trouvée, si elle sera ouverte. Vous ignorez si, ouverte, celui qui l'aura découverte entendra des mêmes lettres tracées un seul et même sens.

Je ne suis pas sûr que ce soit un mal. De toute façon, le malentendu, inscrit dans l'ambiguïté de tout langage, il faut non seulement en prendre son parti, mais en tirer parti.

Entre mes lecteurs et moi il y a malentendu, de toute façon : que je sois loué ou promis au bûcher — mais quoi ? Ne viendrait-il que d'eux et puis-je me contenter du pharisaïsme facile qui me mettrait dans la position confortable — mais honteuse à vouloir m'y tenir — de prétendre n'avoir pas été compris ?

Outre qu'une telle position serait contraire à une éthique de l'écriture, qu'elle donnerait à l'auteur une position privilégiée par rapport à son écrit — centre de sa toile dont il réclamerait le privilège d'avoir tissé, et bien tissé et sans retouches, tous les fils — en l'occurrence, et par les caractères mêmes de l'intentionalité qui parcourt et anime mon écrit, je le priverais sans avantage de ce qui en fait peut-être la force : d'être un point de vue, mouvant et variable. De pouvoir — ou d'avoir une chance de—s'inscrire dans un mouvement de recherche permanente, de ne se donner jamais comme fin, toujours pour un commencement. Un point de départ, une incitation, une excitation. Une invitation à prendre le relais, à renouer d'autres fils, à tisser d'autres toiles — fussentelles autres, entièrement : puissent-elles être autres.

C'est dans ce seul mouvement déstructif-constructif que la recherche


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trouve son plein impact pour faire craquer et exploser des ensembles d'idées mortes qui entravent la marche de la réflexion. Mais, comme Marx le disait déjà des sociétés, les idées neuves, les nouvelles structures, là socio-économiques des relations de production, ici celles d'une pensée qui tente de troubler un sommeil dogmatique (1), ne se font jour que lorsque le mouvement progressif de la réflexion permet leur remplacement.

J'ai eu cette chance (Freud tenait pour l'amour d'une mère mais je ne partage que peu cet optimisme, pas plus que ce déterminisme dont la clarté simple m'ombrage plus qu'elle ne me séduit) de pouvoir turn my pipedreams into reality.

J'ai rêvé d'une bouteille à la mer, je ne songeais pourtant pas qu'elle me reviendrait. Que le manuscrit que j'y avais mis serait à ce point tourné et retourné, chargé, surchargé et rechargé. J'ai envoyé un texte et, en retour, j'ai reçu une multitude d'autres. Sont-ce bien d'autres qu'en retour j'ai lus ? Différents jusqu'à la méconnaissance, ou les faces d'ombre éclairées ? Les apports antithétiques sont des promesses pour demain.

Entre le livre et ses lecteurs des échanges se créent, de subtiles anastomoses s'opèrent. Pour Valéry le livre n'appartient pas à son auteur et un changement de lecteur équivaut à la création d'un autre livre ou à un changement dans le texte même. Bien sûr, toute écriture est résistance aussi qui, posant la grille d'intelligibilité qui la particularise, se fige nécessairement, à moins de choisir l'ouverture indéfinie du poème, dans une signification qui l'éternisé et laisse échapper toutes les autres significations possibles. S'il est vrai qu'il n'y a pas d'écriture sans auteur celle-là déborde partout celui-ci. Le langage est prolifération de sens et la polysémie vertu de langage. Il est ambiguïté et ouverture de sens

(1) (Mes citations se référeront pour la plupart aux travaux publiés dans ce volume. Quand l'argument aura été développé dans la discussion seulement je l'indiquerai, tout comme les travaux ayant trait à mon ouvrage qui auront été publiés ailleurs. L'article de Jean Gillibert, parvenu à la rédaction après que j'eus achevé ce travail, n'a pu être mentionné ici.)

Je ne suis pas gêné que Jean Cournut nous invite, Pasche et moi, à une manducation réciproque, entreprise pour laquelle il a la courtoisie de nous souhaiter bon appétit.

Je ne suis pas davantage gêné qu'un autre architecte arrive dans l'île. C'est dans l'ordre des choses, comme dans le poème de Jean Tardieu sur le pélican dont les oeufs en reproduiraient la progéniture indéfiniment, si l'on ne faisait pas d'omelette avant. C'est la dialectique de l'histoire : celle de Hegel qui savait que la naissance des enfants est la mort des parents. La dialectique de la science, celle de Bachelard qui savait que l'erreur est un moment nécessaire dans la dialectique de la vérité. Ou la réponse acidulée que prête Brecht à M. Keuner : « A quoi travaillez-vous ? » M. Keuner répondit : « J'ai beaucoup de mal, je prépare ma prochaine erreur. »

Mais je n'aime guère, en revanche, lorsque Cournut parle d'une « fidélité commune » à Freud. La fidélité est le langage de la croyance. Aurait-on l'idée de se proclamer fidèle à Kepler ? Dirait-on de la gravitation universelle : j'y crois ?


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multiples. Merleau-Ponty pensait que le langage en savait plus que nous ne croyons savoir, à quoi Sartre faisait écho : les mots nous apprennent notre propre pensée.

Il y a certes le feu — le jeu ? — de la controverse, mais si, au-delà de la péripétie, on sait, comme nous l'avons appris chez Heraclite, que le progrès est fils de la discorde et non point de la paix, nous verrons, avec un peu de chance, s'inscrire dans le filigrane de la dispute, en pointillé, les linéaments d'une résolution possible du moment thétique-antithétique par son prolongement dans le troisième mouvement qui verra se clore l'espace d'un instant le mouvement en avant.

Tous les mots ont une même fin, tous ils aboutissent au Livre comme le voulait Mallarmé. Borges exprimait l'idée que la sentence homérique qui veut que les dieux tissent les malheurs des hommes afin que les générations futures ne manquent pas de sujets pour leurs chants futurs, prolonge jusqu'au vertige le rêve mallarméen.

Il reste que dans ce concert ma voix doit une fois encore s'élever ne fût-ce que pour maintenir les équilibres et donner d'autres points d'appui à de nouveaux discours qui continuent la spirale sans fin du mouvement réflexif.

Ce qui me sépare peut-être d'un certain nombre de psychanalystes c'est mon penchant vers une conception relativiste (1) de la vérité de l'interprétation, des diffractions opérées nécessairement par l'espace où l'analyse se déroule, où l'interprétation est donnée, par le jeu structuralement ambigu du sens et de la force dans le champ de l'analyse, en opposition avec une conception plus « rationaliste » de la situation analytique, plus proche d'une situation expérimentale comme celle que connaissent et pratiquent les sciences de la nature, la conception d'une vérité moins éphémère, plus totale, mieux assurée, à la limite idéale, absolue.

Mais ce triomphalisme, qui pouvait se défendre dans la ferveur des premières découvertes au début du siècle, semble moins justifié aujourd'hui. La modestie et Phumilité — propres au scientifique — nous siéraient davantage.

« Il y a toujours, écrit Wittgenstein dans une de ses lettres à propos du Tractatus, un point de vue auquel un livre, même s'il est écrit de façon absolument honnête, ne vaut rien : car à proprement parler

(1) Et non pas « pessimiste », comme le disent Pasche et Renard et S. A. Shentoub. Une idée scientifique est vraie ou fausse mais ni pessimiste ni optimiste. Il n'y a qu'une science. Elle n'est ni antique, ni médiévale, ni capitaliste, ni prolétarienne.


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personne n'aurait besoin d'écrire un livre pour la raison qu'il y a au monde de toutes autres choses à faire. »

Il est vrai qu'il y a au monde des choses plus importantes à faire que d'écrire un livre. Il reste que la psychanalyse est dans une situation si fragile encore et encore si menacée et ambiguë que le psychanalyste ne peut se soustraire — à moins de renoncer à être au clair, et pour commencer avec soi-même — à la nécessité d'éclairer sa lanterne. Freud et ceux qui l'ont suivi ont beaucoup écrit, écrivent encore — ou parlent. Le moyen de faire autrement ? La psychanalyse est sans cesse sous la menace de confondre l'ombre et la proie. Il lui faut projeter assez de lumière sur celle-là pour être assuré de ne point la prendre pour celle-ci.

Pas plus qu'on ne saurait sauter par-dessus son ombre, on ne peut pas, il ne faudrait pas, éviter les bonheurs de la réponse. Sans quoi, un corps d'idées jadis révolutionnaires (1) deviendra un corps sclérosé, et c'est commencé, en attendant l'embaumement qui, au train où vont les choses, la menace plus gravement que ne le donnerait à penser le rouge que lui met aux joues d'habiles mais éphémères maquillages (2).

II. — DE LA DOCTRINE ET DU MOUVEMENT PSYCHANALYTIQUE

Avant que je n'en vienne au fond du débat, quelques mots sur ce que je considère comme un des éléments essentiels de mon livre, même s'il n'est que d'ordre psychologique, sans quoi rien n'eût été possible et à partir de quoi seulement les idées trouvent leur poids — si elles en ont — et leur vrai sens, à savoir quelque liberté à venir suggérer que les rois ne sont pas constamment aussi bien vêtus que notre conformisme nous le ferait croire.

Car ce qui me frappe dans nos travaux — ou plutôt ce qui leur est sous-jacent — c'est le goût pour le confort intellectuel, pour les idées reçues en héritage de Freud, que nous administrons sans doute très sagement mais que nous avons le penchant vif à considérer comme

(1) La peste de Freud a sécrété d'efficaces anticorps et je ne sache pas que l'Amérique où Freud l'importait, il y a si longtemps déjà, s'en porte plus mal.

(2) Christian David, qui a fait une lecture pénétrante et fine où il a su admirablement accorder sa sensibilité aux nuances qui parcourent le livre, m'avait comparé au poisson torpille de Socrate. Je voudrais dire ici à Christian David, dont la discrétion habituelle me fait tenir pour assuré qu'il n'en éventera pas la confidence, qu'il ne pouvait y avoir d'effet socratique d'un discours que pour autant que l'intention en demeurait voilée. A partir de quoi, la mèche vendue, devenue vil chiffon, pouvait n'être plus porteuse de flamme. Jean Cocteau à qui on demandait ce qu'il voudrait, d'une maison en flammes, emporter répondait : le feu.

Beaucoup de gens raisonnables pensent qu'il est plus sage d'éteindre le feu. Est-ce pour cela aussi qu'en psychanalyse le froid commence de nous étreindre ?


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un savoir clos (1), conduit à sa perfection ultime, que nous parcourons infatigablement de long en large pour en admirer l'ordonnance. Un facteur de village, eût-il même dans sa vie parcouru des milliers de kilomètres, n'en est pas pour autant un globe-trotter.

Quoi qu'il en soit, tort ou raison, mon sentiment à cet égard a été assez profond pour que j'y aie puisé l'une au moins des incitations à écrire ce livre. Nous avons pris l'habitude de considérer la théorie psychanalytique comme les chimistes la tablé de Mendéléiev : un savoir total, sans faille, là des corps chimiques, ici des mouvements de l'âme, nos ignorances présentes mêmes sont supposées, devenues savoir futur, trouver leur place exacte dans la case prévue à cet effet.

Il s'ensuit que nos travaux tendent à devenir des discours sur un discours fondamental qui a, du même coup, ouvert et fermé le champ de la recherche. Il nous restera à vivre d'une terre retournée, d'un discours rebrassé mais pour l'essentiel achevé. Nous commentons, quelquefois jusqu'au vertige, notre Sermon sur la Montagne, en l'occurrence celui de la Berggasse. Nous nous fatiguons certes encore considérablement — il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à contempler l'énormité de la production psychanalytique — mais nous ne pédalons plus, presque toujours, que sur un vélocipède immobile.

Ce qui ne laisse pas d'être assez curieux pour mériter que la réflexion s'y arrête, c'est qu'au moment même où la psychanalyse est sortie du ghetto où l'avaient tenue la méfiance et la suspicion, où elle paraît avoir conquis droit de cité, où louée, sinon flagornée, elle semble avoir partout pénétré, les psychanalystes, avec ce savoir instinctif que Freud prisait si fort chez les animaux, sont, eux, beaucoup plus inquiets, comme pressentant des ébranlements pour tous encore inapparents.

(1) « Je parlerai avec humilité mais conviction : selon moi est psychanalyste orthodoxe celui qui croit que Freud a dit le dernier mot sur la psychanalyse et qu'il suffit de lire Freud pour tout savoir. Un psychanalyste freudien orthodoxe croit toujours que les angoisses majeures de nos patients sont des angoisses de castration dérivées du complexe d'OEdipe et que l'envie du pénis se fait jour seulement durant la phase phallique. Le psychanalyste orthodoxe ne tient pas compte, ou regarde de travers, toute contribution venant de Erikson ou Melanie Klein, voire Hartmann (...).

« J'ai vu de tels analystes. J'en ai rencontré ici même, à nos réunions. Je les ai entendu parler. Ils existent. Je suis désolé, mais je pense qu'il est temps que nous regardions en face nos divergences car ce sont des divergences majeures. Nous réunir ici physiquement, sans nous rencontrer intellectuellement et émotionnellement, est une perte de temps » (Ralph R. GREENSON dans la discussion de « La relation non transférentielle dans la situation analytique » au Congrès international de Psychanalyse de Rome en 1969, Int. Journ. of Psychoan., 1970, 51).

Il y a toujours quelque chose de gênant à utiliser des termes comme « orthodoxie » psychanalytique ou « fidélité » à Freud. Aurait-on l'idée d'accoler au nom d'Einstein celui d'orthodoxie ? Parlerait-on de « fidélité » à Planck, à Dirac ? A Galilée ou à Darwin ?

Par ailleurs je suis d'autant plus à l'aise pour citer ces quelques lignes de Greenson que je suis grandement en désaccord avec sa théorie de la cure et la technique qu'il en déduit.


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Un des premiers sujets de réflexion où j'ai puisé une autre des incitations qui m'ont conduit à concevoir et à écrire mon ouvrage, avec la marque qui en distingue le style et la composition, a été moins le développement des idées psychanalytiques que la contemplation d'un spectacle : celui que nous offre le développement du mouvement psychanalytique et ses vicissitudes. Ce qui frappe dans ce mouvement c'est la constance et la violence des polémiques. L'histoire du mouvement psychanalytique est traversée en permanence par des orages d'une force qu'on ne connaît nulle part ailleurs. Elle est faite de dissidences et de scissions qui jalonnent l'évolution des idées psychanalytiques. Il est superflu de faire un long voyage dans l'espace ou dans le temps pour en éprouver la singulière âpreté — et c'est cette âpreté même qui doit être pour nous un sujet de méditation. Car on ne connaît pas d'exemples dans l'histoire des sciences ni de tels fossés, ni d'une violence comparable aux anathèmes jetés d'un bord à l'autre, aux excommunications majeures qui rejettent relaps et hérétiques dans les ténèbres extérieures.

En physique, par exemple, le bouleversement radical introduit par des idées aussi révolutionnaires que celles d'Einstein, de Planck ou de Dirac n'a provoqué ni nos passions inexpiables, encore moins nos scissions (1).

(1) Dans la discussion Colette Chiland m'avait objecté qu'il y avait eu tout de même dans l'histoire des sciences le cas de Galilée, celui du darwinisme ou la querelle de la génération spontanée. Dans chacun de ces cas l'on retrouve la même opposition fondamentale entre la science et l'idéologie sous la forme du dogmatisme le plus intolérant, sous ses espèces les mieux opiacées. Et quand l'idéologie se dissimule sous le masque dérisoire de la « science » elle devient l'une des formes les plus redoutables de la perversion de l'esprit. Souvenez-vous, il n'y a pas si longtemps, de Lissenko et de sa « théorie » de la transmission des caractères acquis, des attaques aveugles contre la génétique mendelo-morganienne. Là, on dressait des bûchers que Galilée n'évitait que par un eppur si muove murmuré in petto, ici la Sibérie jouait le même rôle dans la terreur qui clouait les bouches.

Dans la suite de la discussion Janine Chasseguet m'opposait le cas de Semmelweis. Celui-ci est d'interprétation plus difficile car y ont joué le poids d'une hiérarchie médicale aveuglée par ses habitudes mentales, des privilèges de caste confondus avec la vérité, mais aussi la paranoïa de Semmelweis qui n'était pas faite pour faciliter l'évolution des esprits. N'alla-t-il pas jusqu'à publier un pamphlet, sous la forme d'une lettre ouverte à tous les professeurs d'obstétrique, où il écrivait : « Assassins ! je les appelle tous ceux qui s'élèvent contre les règles que j'ai prescrites pour éviter la fièvre puerpérale. Contre ceux-là, je me dresse en adversaire résolu comme on doit se dresser contre les partisans d'un crime ! »

N'a-t-on pas de l'autre bord tenté, dit-on, d'infecter les parturientes de Semmelweis ? Calomnie ? Peut-être. Cela laisse voir l'abîme où peut conduire l'égarement dans la passion. Il faut relire sur le sujet de l'intolérance, de l'aveuglement et du crime, la thèse de Céline où l'on pressent déjà le Voyage au bout de la nuit.

Quoi qu'il en soit, on passe à côté du problème que j'ai posé sans saisir la spécificité du phénomène psychanalytique, le ramenant au cas, à peu près général, d'une découverte qui n'est pas comprise dans le temps où elle est faite et qui se trouve rejetée avec plus ou moins de fracas. Dans un cas, la ligne de partage passe entre une découverte qui bouleverse les données scien-


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Dire, en guise d'explication, qu'il y a des divergences théoriques c'est une constatation d'évidence, ce n'est malheureusement pas une explication et elles n'expliquent surtout pas la seule chose qu'il nous faudrait expliquer : pourquoi elles se transforment avec une telle régularité en déchirures profondes qui menacent toujours de devenir des scissions ouvertes ou latentes. Et, plus troublant encore, les lignes de partage ne passent même plus aux frontières de telle ou telle tendance, de telle ou telle école constituée, elles passent au centre de toutes les tendances où elles opèrent une multiplication de clivages — quand, plus instructif encore, la ligne de partage n'entame pas la cohérence interne du sujet unique, support théorique d'une théorie une : un seul et même psychanalyste.

C'est ainsi que j'en suis arrivé à me demander si ce n'est pas plutôt dans une théorie encore mal assurée qu'il faudrait voir les raisons de tant de bruit et de fureur. Et il n'y a aucun malaise à éprouver de prendre la juste mesure de nos limitations théoriques. C'est même là la seule chance que nous ayons de leur assurer des assises mieux fondées et de ne pas tomber dans ce que Claude Bernard nommait l'orgueil métaphysique, plus soucieux d'affirmer que de prouver.

Nous réagissons le plus souvent à la critique avec une sensibilité narcissique d'écorchés vifs, à la simple réserve à l'égard de nos idées avec une intolérance suspecte. Comment donc le psychanalyste qui se proclame, et par choix délibéré dans le cadre spécifique de la situation où sa fonction s'exerce, bienveillant et neutre et tolérant, traquant la répression historique dont le sujet a été victime, libérateur encore d'une vie pulsionnelle plus franche, mieux et plus heureusement épanouie, comment devient-il, quittant le fauteuil, ce personnage si souvent, trop souvent, intolérant quand il ne cède pas aux poisons et aux délices de l'aveuglement fanatique ? Il semblerait, ce qui ne saurait étonner, que moins nous sommes au profond de nous-mêmes assurés de nos idées, plus haut nous en proclamons le caractère intangible.

Qu'est-ce donc en fin de compte que cet étrange métier — Freud contestait même qu'il fût un métier, du moins le tenait-il pour impossible — et pourtant, pour impossible qu'on le tienne, chacun d'entre nous, et plusieurs heures par jour durant, démontre le mouvement en

tifiques d'une époque et l'opposition qu'elle rencontre, cas de Freud lui-même tant qu'il a été seul ou entouré d'un petit groupe de fidèles à toute épreuve. Dans l'autre, la ligne de partage passe au milieu d'un groupe fortement élargi, ou en voie de l'être, se réclamant d'un même attachement et d'une semblable acceptation des mêmes postulats et des conséquences fondamentales qui logiquement en découlent.

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marchant. Il faut alors se demander à quelles conditions ce métier cesse d'être impossible, quelles en sont les incertitudes et les contradictions, sommes-nous encore aussi assurés que la simplicité et la perfection du schéma métapsychologique de Freud, et de son corollaire technique, fonctionnent sans défaut dès lors qu'il descend du ciel de la formalisation théorique pour venir s'appliquer dans le champ concret de la cure. C'est bien, semble-t-il, à cette flexion de la théorie et de la praxis que nous commençons à éprouver du jeu dans l'ajustement des pièces de la machine théorique et que notre malaise va devenir aussi plus perceptible.

III. — LA BIPARTITION MÉTAPSYCHOLOGIQUE

Je me suis efforcé, et ceci apparaît clairement dans la disposition même des chapitres de l'ouvrage, de cerner dans les conditions techniques de la cure psychanalytique les contradictions qui l'écartent de la rationalité de son postulat princeps, formulé par Freud dans la double et complémentaire affirmation de la causation de la névrose et de sa réversion par l'interprétation.

Déjà la description métapsychologique de l'appareil de l'âme chez Freud nous donnait un premier sujet de réflexions et avivait les craintes qu'on pouvait éprouver quant à savoir si le contrat que Freud nous proposait dans sa postulation première pouvait être tenu.

En effet, l'existence de deux types de refoulement, l'un secondaire l'autre primaire, introduit dans le schéma métapsychologique une différenciation topique et dynamique des deux niveaux de la structure inconsciente : un noyau pulsionnel originaire lié à l'existence du refoulement primaire, puis un ensemble pulsionnel historiquement plus tardif, le refoulement proprement dit, secondaire ou après coup. Ce qui d'emblée nous oblige à introduire une différenciation parallèle, elle-même liée aux deux modèles du refoulement, entre les deux niveaux des certitudes auxquelles nos interprétations et nos reconstructions vont pouvoir prétendre. Il nous faudra établir la différence entre le niveau des certitudes de la reconstruction du passé qui avait trouvé dans la durée historique concrète du sujet une inscription mémorielle et les incertitudes dont paraissent bien être affectées les constructions portant sur les pulsions du noyau originaire qui, par la définition même de son statut métapsychologique, est précisément primaire, c'est-à-dire hors du cadre de la mémoire et hors du champ historiquement vécu du sujet.


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Il va sans dire que je donne ici à l'idée de mémoire son sens le plus large. Le rêve aussi, de quelque façon, est une manière de mémoire où viennent se représenter les pulsions du noyau profond appartenant au refoulé originaire. C'est dans ce sens que Freud tenait le rêve pour un substitut des souvenirs perdus par l'action des défenses et le disait, ce qui n'est pas sans intérêt, justement à propos du rêve de l'Homme aux loups.

C'est dire aussi que si ces constructions sont possibles, dotées d'un degré acceptable de vraisemblance, elles n'en restent pas moins frappées d'un coefficient élevé d'incertitude.

Le refoulé primaire n'accède au conscient que sous des formes telles, à travers des représentations pulsionnelles si fondamentalement déformées et déguisées, qu'il en devient irrepérable avec quelque certitude. Il faudrait relire à ce sujet la page que Freud consacre au refoulement primaire dont les représentants vont, écrit-il, proliférer dans l'obscurité pour y trouver des formes d'expression extrêmes — ce sont là les propres mots de Freud, ainsi que les suivants — qui une fois traduites

— j'insiste sur ce mot — et présentées au malade, provoquent chez lui un sentiment d'effroi, car elles lui apparaissent comme étrangères et lui fournissent l'image d'une force pulsionnelle extraordinaire et dangereuse. Je cite toujours Freud mot à mot. On ne saurait mieux marquer l'écart qu'il y a entre les représentants de la pulsion et ce que l'analyste va en dire — autrement dit sa traduction. C'est bien ce sentiment, si vivement évoqué par Freud, d'effroi du patient qui souligne l'inquiétante étrangeté des constructions qui bâtissent le refoulé primaire.

La première partie de mon travail portait bien le titre de l'incertitude psychanalytique et non pas de son impossibilité. Car, s'il en était autrement, il faudrait se demander ce que nous ferions encore derrière un divan. Pour moi, il s'agissait de marquer les caractères aporétiques du refoulé primaire. De ce qui ne vient à nous qu'en lignes brisées, langage occulté. En écriture étrange par l'encodage défensif si profondément altéré qu'il nous faudra songer à la distance qui va séparer la pulsion de sa représentation, puis de celle-ci au langage qui la mettra en forme

— dans une autre forme —, sans mesure commune avec la « réalité » qu'il est chargé de nous faire connaître.

Les symptômes aussi sont à leur façon une mémoire subvertie, venus s'insérer dans une trame mémorielle rompue par le travail des défenses pour refaire la continuité des chaînons sautés. La parole interprétative se donne pour fin de renouer les fils, de retisser la trame en substituant au symptôme le souvenir perdu par l'action du refou-


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lement. Tout le problème, et il y a de la légèreté à le penser secondaire, est d'apprécier à sa juste difficulté l'écart qui va de la parole qui tente de redire l'histoire à l'événement tel qu'il a réellement été : comment a-t-il été (1) ?

IV. — TRANSFERT ET CONTRE-TRANSFERT

A l'incertitude qui vient d'être soulignée et que je qualifierai d'originaire, puisqu'elle apparaît conaturelle à la structure même des mécanismes du refoulement, vont s'ajouter quand nous interrogeons les conditions concrètes où se découvrent l'absence du souvenir, la défection de la réminiscence et les réversions que devra opérer l'interprétation, celles de la situation analytique elle-même.

Car, à y réfléchir, c'est une curieuse et bien instructive aventure qu'a vécue la technique psychanalytique dans le cours de sa brève évolution. Nous avions mis au point un ensemble de règles techniques remarquablement précises et sûres apparemment, devenues progressivement, et non sans tâtonnements, à peu près intangibles. Ensemble cohérent répondant à une visée stratégique parfaitement fondée et rationnelle, corps de règles de mieux en mieux codifié, rigoureusement inscrit dans un ensemble qui vise à organiser une situation où devaient se retrouver les conditions idéales pour faciliter la recherche, la reconstruction — ou la construction — de l'histoire du patient. Si nous examinions toutes les règles techniques qui aménagent la situation analytique, on s'apercevrait qu'à sa limite idéale elle était conçue sur le modèle des sciences de la nature, et avec les mêmes ambitions, comme une situation expérimentale.

On se souvient à quel point la découverte du transfert fut, au début, la déconvenue d'une recherche pure du sens. Le transfert introduisait, dans les difficultés déjà assez considérables de l'analyse, un désordre

(1) « Passé recomposé » dit Pasche (cf. ce numéro). Le dire ne raccourcit pas le chemin qui va de la coupe aux lèvres. C'est dans l'écart du préfixe et du participe que s'insinue l'aporie de la réduplication, que se glisse ce tremblement où s'estompe l'horizon historique, que se brouille la transparence qui assurerait la fidélité du décalque. Je l'ai dit : certes, il y a des traces mnésiques. Mais il faut passer de la trace en pointillé au trait continu. Il faut combler les vides, les pages blanches. Il y faut de l'imagination. Elle implique nécessairement l'indécidabilité. Le passé « recomposé » du positivisme illustré par l'école historiciste allemande ? Wie es eigentlich gewesen ist — le passé tel qu'il a véritablement été? Les historiens mêmes, aujourd'hui, renoncent à la prétention d'une reconstruction possible de l'histoire. Ils ont appris que les blancs de l'histoire ne peuvent être comblés que par l'imagination. Les psychanalystes, un peu en retard — serions-nous le dernier carré de l'historisme de von Ranke, de Droysen ou de Treitschke ? —, s'accrochent à l'idée que, le refoulement levé, les lacunes de la mémoire se combleront avec de l'histoire événementielle, qu'il suffira de savoir assez bien ravauder fil à fil pour retrouver le tissu continu potentiellement là, toujours en attente.


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irréductible. Il forçait à compter avec l'imprévisible et altérait la transparence d'un milieu qu'on souhaitait sans défaut pour que le sens pût y apparaître sans déformation.

Comme tous les phénomènes qui menacent de troubler le milieu analytique et d'en accroître les effets de diffraction, le transfert est suspect et tenu pour indésirable. Déjà perçu, on tente encore de l'oublier sauf à se rappeler lui-même avec la force et l'insistance qu'on lui connaît. Lorsque décidément enfin on ne pourra plus l'ignorer, dix ans après l'échec de l'analyse de Dora, Freud le tiendra encore pour « notre croix ».

Quand à cette impureté déjà par elle-même assez déplorable du transfert, il faudra encore admettre que, de surcroît, vient s'y ajouter dans la situation concrète de l'analyse et dans l'activité essentielle de l'analyste, à savoir ses interprétations et ses constructions, le poids des affects contre-transférentiels, on saisira mieux encore le trouble que cette conjonction tenue pour malheureuse va jeter, par les effets inévitables de diffraction de l'espace analytique, dans l'idéal d'une découverte pure de l'inconscient de ce patient-ci, ici et maintenant, dans la situation analytique. Nos intentions ne sont pas en cause, leur rationalité ne fait pas de doute. Le problème est plutôt d'examiner si, dans l'espace analytique, compte tenu de ses caractères spécifiques (et nous aurons plus tard à tracer le sens et les particularités du concept), une méthode rationnelle peut le demeurer sans contamination dès lors qu'elle s'applique à un objet irrationnel.

Il m'a semblé que nos intentions se sont sous nos yeux altérées pour ressembler de plus en plus à des illusions. Que nous éprouvions de la nostalgie pour nos illusions défuntes ne doit pas nous empêcher de voir comment le cadre que nous avons mis en place s'affranchit du rôle qui lui était à l'origine assigné pour se développer dans une dimension propre qui ne coïncide plus que très partiellement avec ce à quoi nous l'avions destiné. Nous avions voulu un cadre rigoureux, une réflexion pure, un miroir exact et nous devons admettre qu'il s'est créé dans le mouvement même de la cure, et par son dynamisme spécifique, un système de miroirs déformants dont il nous faudra bien tenter d'apprécier l'indice de réfraction et imaginer les mesures de correction d'une déformation qui n'est pas la conséquence d'un défaut instrumental contingent mais d'une nécessité objective issue du choix même de la méthode et des aménagements techniques qu'elle impose — comme si la méthode elle-même finissait par s'affranchir de la visée qui lui était primitivement assignée.


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V. — LA PULSION ET LE LANGAGE

Si je me suis passablement étendu sur le rôle du langage dans le champ analytique c'est que j'apercevais dans la parole, seul vecteur des messages échangés, dans son opacité, ses ambiguïtés et ses incertitudes, un autre secteur, et non des moindres, ouvert aux mêmes interrogations quant à la possibilité que les deux discours parallèles qui se font entendre dans cet espace, dont nous avions relevé les qualités réfractrices, puissent trouver des points de coïncidence qui nous assurent des vérités objectives que la parole interprétative reconstruit.

L'opacité du langage et son ambiguïté font que la nature pulsionnelle inconsciente est occultée, déviée, réfractée, qu'elle n'est jamais l'objet d'une observation directe possible mais toujours induite, redressée (et toujours soumise à de nouvelles déformations), construite au moyen d'une parole qui ajoute ses propres ambiguïtés aux incertitudes d'une histoire qui dans ses couches les plus profondes n'a jamais eu accès à la mémoire du sujet.

Nous n'avons aucune idée quant à la nature de la pulsion, elle reste inconnaissable. Elle est, disait Freud, notre mythologie, et ne peut être que l'objet d'une saisie médiate, au moyen d'une réalité au second degré qui est la représentation qui la présente. La pulsion, concept limite entre le somatique et le psychique, le corps dans l'âme comme le langage chez Hegel était le corps de la pensée, doit, pour être perçue psychiquement, subir une conversion qui la rende homogène à ce par quoi elle peut être représentée, c'est-à-dire par la parole hors de quoi nous sommes dans l'impossibilité d'y trouver un accès intelligible. On aperçoit aussitôt deux conséquences : la première c'est que l'interprétation qui est parole, c'est-à-dire un fait de culture, devra exprimer une réalité inconnaissable qui lui est hétérogène, la pulsion, c'est-à-dire un fait de nature. On entrevoit ici la distance qui va nécessairement séparer ces deux ordres de fait et les ambiguïtés inévitables qui s'ensuivront. La seconde conséquence que j'en ai tirée est aussi celle qui s'est heurtée à l'incompréhension, au plus grand malentendu, une de celles aussi qui soulèvent un problème difficile et sur lequel je tenterai maintenant de m'expliquer.

Je pense que si nous trouvons du langage dans l'inconscient c'est que c'est par le langage qu'il vient à notre connaissance. L'existence de la pulsion dans sa représentation la plus archaïque, qui est aussi la moins structurée, vague et obscure, à peine ébauchée, c'est-à-dire le fantasme inconscient dans ses formes primaires, est liée à la parole de


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l'analyste qui lui donnant un nom, la mettant en forme, articulant des désirs innommés, la découvre moins qu'il ne la crée.

C'est bien maintenant sur cette notion, qui est souvent revenue sous ma plume, de création qu'il faudra m'expliquer et j'essaierai de le faire plus clairement peut-être que je ne l'ai fait dans mon ouvrage. Le malentendu soulevé par ce point n'est dû qu'à moi puisque j'étais aussi dans l'illusion que je m'étais exprimé avec une précision suffisante. Il me faut convenir qu'il n'en était rien.

Quand je dis par exemple que le langage en nommant le désir lui donne une existence qui, si elle tient ses virtualités énergétiques d'autre part encore que de la nomination (i), c'est par la parole qu'il passe de la virtualité à l'acte propre d'une existence formulée, lorsque j'écris encore que « ce que le langage dit de l'inconscient est l'inconscient — une création originale », il eût été absurde d'imaginer que ce que le psychanalyste invente et crée par l'interprétation est justement une « invention », c'est-à-dire une fable, une création ex nihilo, ce serait purement et simplement biffer d'un trait de plume la réalité de la pulsion et jusqu'au rôle même de l'inconscient. Deux discours asymptotiques qui se font entendre dans un espace dont j'ai dit les propriétés réfractrices marquent J'aporie de l'interprétation.

Il n'y a rien dans l'inconscient que du langage — sauf l'inconscient lui-même, mais qui ne peut se faire entendre, puis connaître, que par le moyen du langage qui le structure et le modifie dans le même procès. Une pulsion dite n'est déjà plus la même que sa réalité vécue car sa spécificité n'a d'expression dans aucune langue. Exprimée, elle n'est plus tout à fait vécue dans sa réalité originaire mais bien dite et, par le dire, modifiée.

Il y a l'affect ? Comment viendrait-il à la connaissance, comment ferait-il l'objet de l'interprétation sans passer par la réduction langagière ? Il y a les gestes, la mimique, l'expression muette des émotions ? Qu'est-ce sinon d'autres systèmes de communication qui, pour être non linguistiques, n'en sont pas moins des systèmes codés qui comportent des fonctions aléatoires plus nombreuses encore et qui accroissent le coefficient d'incertitude du décodage ?

[Francis Pasche et Michel Renard dans les commentaires qu'ils ont consacrés à mon ouvrage (Répétition, fantasme et réalité, Rev. franç. de psychanalyse,

(1) J. Chasseguet qui, d'une main sûre, plante ses traits à côté de la cible, n'a pas manqué d'avoir recours à ce malheureux évêque anglican dont les trois mots latins ressassés, toujours les mêmes, ont fait la fortune de générations de bacheliers en mal de citations savantes. Jean Guillaumin a su voir plus clair.


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1972, 4), parlent à son sujet d'une « pensée psychanalytique mûre et nourrie [qui] s'expose, une pensée qui existe » (...) ; « accord avec le praticien » ; (...) « Certes, nous avons été amenés au cours de ce travail à isoler et à souligner un aspect de la pensée (théorique) de S. Viderman sans guère revenir sur notre profond accord quant à son attitude de praticien telle qu'elle se montre dans les nombreux aperçus qu'il en donne » (...). « S. Viderman, praticien rigoureux. »

Mais comment peut-on découvrir des qualités si grandement louées à une pratique en imaginant que la théorie qui la soutient fait l'impasse sur la pulsion, sur l'inconscient, sur la réalité psychique ?

Sur quoi pouvait donc s'exercer et se montrer cette pratique qualifiée de rigoureuse si l'on conçoit en même temps que je tiendrais la pulsion pour un « néant » ? Pour m'adresser semblable reproche il faut ou n'avoir pas vraiment lu le livre ou avoir refusé d'en saisir l'esprit. Il faut, pour lire réellement un livre, être en mesure de se mettre à la place de l'auteur, d'entrer dans ses raisons et suivre une argumentation en se laissant porter par elle dans tous ses détours et ses nuances. Sinon on risque de caricaturer un ouvrage dont par ailleurs « on ne saurait trop louer les qualités (...), un livre avec lequel on peut dialoguer ». Vraiment ?

Il s'agissait pourtant — et tout l'ouvrage va dans ce sens — de l'opposition histoire-fantasme, de l'inexistence historique — de son néant événementiel

— de la scène primitive chez l'Homme aux loups par exemple, dont cependant Freud avait affirmé l'existence historique — son non-néant justement — avec une si touchante conviction, et qui a été si mal récompensée.

Freud nous a enfermés dans une alternative qui est vite devenue une impasse. S'il a fallu, douloureusement, se rendre à l'évidence de la nonexistence de la scène primitive (cependant si exactement datée : l'année

— l'Homme aux loups a 18 mois ; la saison — c'est l'été ; le moment de la journée — il est 5 heures de l'après-midi, la qualité météorologique du moment

— il fait chaud ; la vêture des parents et les positions respectives dans le coït), il ne nous restait que le choix de la seconde alternative ainsi exprimée par Freud : ou bien tout ce que j'ai dit est vrai et tout s'est passé exactement comme je le dis ; ou bien ce n'est qu'un tissu d'absurdités.

Faudra-t-il donc se résigner à passer cette oeuvre clinique capitale, tout comme la construction ruinée de Léonard, au passif de la psychanalyse ? J'ai tenté, difficilement, sachant les risques qu'une telle entreprise doit nécessairement courir, d'ouvrir une troisième voie possible qui nous mette à l'abri des pièges de l'historicisme qui se referment trop souvent sur nos « reconstructions » aventureuses et où nous laissons chaque jour un peu plus d'un crédit qui n'est pas inépuisable.

Comment peut-on, sans apercevoir la contradiction qui ruine l'argument, dans la même foulée, dans le souffle d'une même phrase, dire son « profond accord » quant à l'attitude du « praticien », telle qu'elle se montre dans les « nombreux aperçus » que j'en ai donnés et craindre, en bons pasteurs soucieux que les innocentes brebis qui me liraient ne s'égaillent séduites par « [le] plus extrême laxisme dans l'exercice même de la technique qui s'en déduit ? » (ibid., p. 655).

Comment donc à un « praticien rigoureux » (même page), dont « la position


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théorique [a] une exigence de rigueur à laquelle on ne peut que souscrire » (ibid., p. 638), peut-on reprocher le contraire, le laxisme technique ? Comment un « praticien rigoureux » peut-il utiliser avec les qualités qu'on louange, dans sa praxis, un laxisme qu'on craint de voir « adopté » avec enthousiasme ? » (ibid., p. 655).]

Personne ne doute que ce papier sur lequel j'écris existe. Le problème est de savoir quel est son mode d'existence. Il a pour moi une certaine réalité puisque j'y trace des mots, une autre pour l'ouvrier qui a mélangé la pâte, une autre encore pour le chimiste qui a fixé les principes de sa fabrication, et une existence plus radicalement différente encore pour le physicien qui en étudierait, par des moyens appropriés, la structure la plus fine. Ainsi ma perception est une coupe sélective à travers cette matière qui écarte certains modes d'existence pour en retenir un seul. La représentation que j'en ai est proprement une création. Je fabrique ma représentation comme l'ouvrier fabrique sa pâte. Le psychanalyste ne lit pas dans le marc de café ni ne tire les cartes. Il ne fabrique ni le centaure ni la licorne. Créer c'est donner un nom et unifier par la parole qui interprète ce qui n'est que désir vague, sans nom, obscur, à peine ébauché. Entre cette existence de la pulsion et la fermeté précise que la parole met en forme il y a un saut qualitatif, proprement dialectique, qui équivaut à une création.

Dire que les constructions des vécus les plus archaïques sont frappées d'un coefficient élevé d'incertitude, c'est l'évidence. Les vécus archaïques n'ont pas de structure, pas de forme figurable. Seule la parole qui les interprète les met en forme et leur donne une représentation concrète par quoi elle ne se limite pas à traduire un sens par un autre, mais crée une représentation neuve de ce qui n'existe plus que sous une forme éclatée, fragmentée, méconnaissable, à quoi la parole donne une dénomination qui l'unifie et la concrétise sur un mode totalement original et sous une forme qui n'existe nulle part dans l'inconscient du patient, nulle part ailleurs que dans l'espace analytique par le langage qui la met en forme.

VI. — EXEMPLES

Pour essayer de faire mieux saisir ma pensée, et plus concrètement, sur ce point qui a soulevé quelque émoi, j'aurai tout à l'heure recours à quelques exemples cliniques. Auparavant je me servirai d'une allégorie, celle du mythe de la caverne, par quoi Platon fait débuter le livre VII de la République.

Ceux qui sont enfermés dans la caverne non plus n'inventent pas


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ce qu'ils disent percevoir, je veux dire qu'ils ne délirent pas plus que nous-mêmes quand nous « créons » nos interprétations. Les prisonniers de Platon eux aussi interprètent mais se trouvent placés dans des conditions telles que la distance entre ce qu'ils perçoivent reflété sur les murs de la caverne et ce à quoi les ombres renvoient dans la réalité hors de la caverne est incomblable. Leur situation dans l'espace de la caverne, le cou pris dans le carcan, incapables de se retourner, n'est pas non plus sans une analogie assez saisissante avec la nôtre dans l'espace analytique. Nous non plus, car les règles mêmes que nous avons fixées pour le patient et pour nous-mêmes nous interdisant de nous retourner, nous ne verrons que ce que les règles nous permettent de voir. Pas plus que les prisonniers de Platon nous n'avons la possibilité de modifier notre situation ni les règles qui aménagent et ferment rigoureusement l'espace clos de l'analyse. Cet espace est affecté d'un double signe : positif par ce qu'il permet d'y construire, négatif par ce qu'il nous interdit de percevoir en raison de la spécificité même de sa structure. Il est moyen et limite. Les épistémologistes savent que c'est l'échelle qui crée le phénomène. Le microscope qui lui aussi crée un espace spécifique et ne le découvre pas, ne permet qu'un choix entre plusieurs grossissements mais ne nous donne pas la structure « vraie » de l'objet observé. Le degré d'organisation de la vérité ainsi perçue est spécifique du degré de grossissement choisi, relatif à ce choix et excluant, tant qu'on se maintient à un seul niveau, la perception de tous les autres. Ni l'analyste ni l'analysé ne peuvent modifier les règles du jeu analytique sans que toute la construction ne s'effondre pour laisser dès lors la place à des systèmes de référence radicalement différents. Ni l'un ni l'autre ne peuvent se retourner pour apercevoir la face cachée de la chose inconsciente. Nous n'en voyons que les reflets, à partir de quoi l'interprétation devra imaginer une réalité aussi hétérogène à ce qui l'amène à notre connaissance que les ombres le sont pour la réalité dont elles sont les projections sur les parois de la caverne (1).

(1) Au cours de la discussion, à propos de ce passage, Pasche disait à peu près : « Vidermau nous a fait un aveu : il est platonicien. »

Il y a deux ans, à Genève, au cours du Colloque organisé sur mon ouvrage par le groupe romand de la Société suisse de Psychanalyse, on m'a demandé si j'étais aristotélicien. La N.R.F. m'avait plutôt trouvé kantien et la Revue philosophique me tenait pour nietzschéen.

Comme on voit, violons plutôt désaccordés. Peut-on demander dans quelle partie du spectre philosophique il nous faudra ranger Freud quand, à la fin de L'homme aux loups, il parle de « catégories philosophiques » ? Et quand il fait du père le castrateur fantasmatique phylogénétiquement pur, hors de toute expérience historique concrète ? Kantien, par le recours aux « catégories », ou platonicien par le père castrateur hors des variations contingentes de la doxa historique ?


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C'est ici que le langage devient le seul médiateur possible entre la réalité et son reflet et c'est bien ce que l'analyste dira de la réalité à partir du reflet perçu qui sera cette réalité. Faut-il préciser que cela ne veut nullement dire que l'analyste peut dire n'importe quoi et que sa parole est devenue le moyen d'une transcendance magique qui transforme le plomb en or ? Cela ne veut pas dire, c'est l'évidence, qu'il n'y a rien au-delà de la parole, mais que la parole qui est chargée d'interpréter la pulsion n'est pas homologable à celle-ci, qu'il y a une hétérogénéité radicale entre l'inconnaissable de la pulsion et la parole qui en formule le sens. Ce qui fait que le patient peut utiliser, ressentir les effets et acquiescer à la pertinence d'une interprétation malgré l'inadéquation qui sépare le registre de la pulsion, de l'éprouvé, du registre de ce que le langage en dit, c'est que l'analysé — pas plus que l'analyste — ne dispose que de cette médiation pour formuler, et par là faire exister de sa seule existence possible, l'indisable de la pulsion.

Je prendrai maintenant quelques exemples cliniques et, pour ne pas me donner trop beau jeu, je ne les chercherai — du moins pas tous — chez Melanie Klein.

Je prendrai le premier dans un livre récemment traduit, celui de Bolland et Sandler sur la Psychanalyse d'un enfant de deux ans. Je n'aurai pas à aller très loin dans ma lecture : dès la seconde page, dès la première semaine, dès la troisième séance nous allons assister à ceci : l'enfant imagine le jeu suivant — un cheval qu'il entoure d'une barrière, le cheval devant, au dire de l'enfant, franchir la barrière d'un seul bond, mais le cheval s'empêtre et l'enfant, angoissé, demande l'aide du psychanalyste. Au loin, au même moment, se fait entendre le bruit d'une machine à écrire qui retient l'attention de l'enfant. Faut-il donner l'interprétation du psychanalyste ? Chacun pourrait déjà la formuler. Le jeu est interprété comme une scène primitive à laquelle l'enfant désire participer. Le cheval qui le représente s'empêtre comme lui-même craint de s'empêtrer dans un jeu qui l'effraie. Le bruit de la machine à écrire, ce sont les bruits de la scène primitive. Je ne mettrai pas en doute la vraisemblance de l'interprétation, mais songez à la distance qu'il y a entre le jeu manifeste de l'enfant et ce que la parole interprétative construit. Dans ce sens l'activité interprétative est une création originale tant l'écart qui va de la pulsion à la parole reste incomblable et radicale l'hétérogénéité des deux registres.

Souvenons-nous d'un des symptômes de Dora, sa toux. Celle-ci peut avoir d'innombrables causes qu'il n'est pas question de dénom-


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brer. La toux n'est bien entendu pas un signe au sens linguistique, c'est-à-dire un complexe phono-sémantique dont la face sonore renverrait au signifié que lui accole Freud, à savoir la fellation. En outre, la fellation est ce qu'on peut tenir pour un complexe linguisto-culturel, c'est-à-dire une projection adultomorphe, car lorsque nous parlons du fantasme de fellation chez un enfant très jeune, comme ceux que nous imaginons avoir assisté à la scène primitive, nous traduisons dans un langage et une pratique très élaborés un désir qui n'a plus d'adéquation à la parole qu'il exprime. C'est dans ce sens que la mise en forme d'une pulsion originaire par le langage équivaut à une création originale.

Parmi les symptômes de Dora, Freud avait relevé aussi sa dyspnée. Le même type de raisonnement serait ici applicable, à quoi il faudrait de surcroît ajouter que dans ce cas il s'agissait d'une double création. Si la dyspnée est le signe de l'identification de Dora au père dans le coït de la scène primitive, il faut d'abord imaginer l'existence d'une scène primitive comme une réalité qui reste, chez Dora encore plus que chez l'Homme aux loups, à démontrer. Si le reniflement obsessionnel de l'Homme aux loups est le signe de l'identification au père de l'enfant de 18 mois qui assiste au coït de ses parents, plus exactement au halètement du père, il restait à en démontrer l'existence comme un événement vécu. Cette existence, fût-elle même établie, que la parole par quoi Freud traduit le reniflement par le halètement du père reste une construction conjecturale, c'est-à-dire une création de l'analyste.

Un exemple simple, pris cette fois chez Melanie Klein, va montrer, par un biais différent, le caractère imaginatif, mais point imaginaire, de l'interprétation.

Une petite fille dessine un gobelet contenant des billes et fermé par un couvercle. A la question de savoir à quoi servait le couvercle l'enfant répondit que c'était « pour empêcher les billes de rouler au-dehors ». L'interprétation donnée par l'analyste affirmait que les billes représentaient des enfants dans le ventre de la mère de la petite fille et que le couvercle était destiné à les y maintenir et à les empêcher de venir au monde. Interprétation tout à fait vraisemblable, mais il faut à son propos faire deux remarques : c'est qu'elle est conforme au modèle, qu'elle est une parmi d'autres interprétations possibles, choisies en fonction du modèle de référence kleinien pour des raisons tactiques d'opportunité technique, sans qu'elle puisse prétendre à une vérité autre que celle qui est créée dans l'espace analytique par la parole qui la formule.


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[Dans la discussion René Diatkine a su fort bien pointer où se situait le chiendent épistémologique : dans le saut que constitue l'équivalence linguistique, cela est ceci. Les billes sont les enfants, etc. Comme si le verbe unissait dans une relation d'équivalence le sujet à son complément. Comme s'il y avait une conaturalité entre le processus de symbolisation et les objets du monde physique.

On m'a objecté aussi de ne pas tenir assez compte de la symbolisation. Mais un objet est d'abord un objet du monde sensible. La symbolisation est une fonction qui appartient à l'esprit qui s'en saisit pour l'insérer dans un réseau de significations imaginaires. Il faut commencer par disposer d'un système d'interprétation, qui est une fonction du modèle, pour que les objets deviennent des symboles. Les billes ne sont pas des enfants, elles le deviennent dans un processus de symbolisation qui transforme des objets du monde physique multivoques en signifiants liés à la parole qui les met en forme et à l'espace où cette forme se spécifie et par quoi aussi elle est relativisée. L'oreille innocente est sourde. C'est dans ce sens que j'écrivais que « l'oreille de l'analyste n'est pas un organe d'audition mais de transformation » (La C. de l'E.A., p. 343), ainsi que n'a pas manqué de le souligner la lecture sagace de Christian David.

C'est dans ce même sens que pour Kant l'oeil innocent est aveugle et l'esprit vierge vide. Ou, pour aller du philosophe au physicien, pour Einstein la théorie décide de ce qui est observable, sans quoi les données brutes de l'observation restent une poussière de faits atomisés dont seule une théorie déjà construite achève la congruence pour les faire signifier, mais au terme du processus de la théorisation qui les prend en compte et non à leur commencement.

La difficulté du réalisme se situe dans le verbe qui tente de suturer l'intervalle qui va de l'objet du monde physique à sa fonction symbolique. Ni le gobelet, ni les billes, ni le couvercle dans l'exemple que j'ai cité de M. Klein ne sont ceci ou cela, mais ont à être. Deviennent autre chose qu'ils ne sont dans un processus de symbolisation qui est fonction du modèle qui les met en forme, leur crée une signification qui n'était nulle part ailleurs avant que d'être dite.

Ainsi le patient dont j'ai parlé (ibid., p. 64-65, n. 4), qui dans son analyse ne vivait plus dans le décor banal de sa banlieue hérissée de cheminées d'usines mais dans un univers phallique, il n'est que trop évident qu'il vivait dans un double univers. Bel et bien dans l'espace physique de son environnement où une cheminée d'usine n'est jamais autre chose que ce qu'elle est, mais aussi dans l'espace imaginaire de l'analyse où les cheminées deviennent les supports d'une symbolisation qui n'est articulable que dans l'espace spécifique qui en soutient la permanence, par la parole qui l'exprime et par le système qui la fait signifier. C'est le système — ici le modèle kleinien — qui arrête et choisit une relation symbolique qu'elle privilégie. Cela ne met pas en cause la pertinence de la relation symbolique mais en trace les limites pour en souligner la nécessaire relativité.]

Je prendrai maintenant deux exemples personnels. Un patient raconte souvent dans le cours de son analyse le souvenir-écran suivant, qui est aussi l'un de ses plus anciens souvenirs : il a 5 ans, sa petite


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soeur âgée d'un an vient de mourir. Il se voit très distinctement dans une sorte de véranda sur laquelle donnent les fenêtres de la chambre où repose la dépouille de sa soeur. L'image est toujours la même : il est avec un homme, non identifié, accroché à sa jambe. L'affect qui accompagne la scène est malaisé à discerner. Peur, étonnement, chagrin

— ou tout cela ensemble. Compte tenu d'un certain nombre d'associations mais surtout du moment où ce souvenir est, pour la première fois, interprété, le sens qui lui est donné est celui de son propre souhait de mort de la petite soeur, de culpabilité et de crainte d'une punition qui lui ferait subir le même sort. Est-ce là le sens de ce que l'enfant a pu éprouver dans cet état affectif indiscernable, ou l'un des sens possibles qui pourront lui être affectés dans le cours de l'analyse et selon les dispositions variables du matériel, des associations, du transfert, etc., sans qu'une interprétation déloge l'autre comme plus vraie ?

En effet il a été possible, en d'autres occasions, de montrer que l'homme à qui il s'accrochait était un substitut du père ; que ce personnage l'avait emmené en promenade dans une voiture à cheval pour le soustraire à l'atmosphère de deuil qui régnait à la maison. Que débarrassé d'une rivale dans l'amour du père, il était maintenant assuré de retrouver sa relation privilégiée au père (le chagrin de la mère l'éliminait aussi du même coup), à partir de quoi toute la relation homosexuelle au père pouvait être suivie et rendue progressivement consciente

— seconde interprétation qui trouvera trois ans plus tard, lors de la naissance d'un frère, une assez jolie confirmation dans le souvenir ému que le petit garçon avait gardé d'une semblable promenade en voiture, avec son père cette fois, pour aller annoncer dans la petite ville qu'ils habitaient la naissance du frère. C'était pour le père aussi, sans s'en douter, la plus jolie façon de faire passer une très amère pilule.

L'existence de ces deux interprétations n'implique par une préséance de la vérité de l'une sur l'autre. Elles représentent deux aspects complémentaires du désir inconscient dont la contradiction impose que l'interprétation ne puisse être formulée qu'au moment tactiquement le plus opportun et dont la « vérité » est liée à la parole qui la dit, au moment où elle est formulée dans l'espace analytique et au caractère que le transfert présente au moment choisi.

Aussi peut-on dire, me semble-t-il, que le souvenir-écran n'a pas une signification absolue, fixée dans l'inconscient de façon définitive et invariable, témoignant au moment même où il a été vécu et enregistré par la mémoire d'un sens conservé à la manière d'une chose pour retrouver par le moyen de l'interprétation, lorsqu'il reparaîtra


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trente ans plus tard dans l'analyse, exactement le sens originaire. Le souvenir-écran n'est pas seulement la découpe d'une image conservée, il est aussi une nébuleuse d'affects, de désirs et de craintes qui dissimule et révèle une pluralité de sens qu'il appartient à l'interprétation de détacher de la confusion originaire, d'actualiser et d'en relativiser la vérité.

Prenons par exemple la scène avec Groucha dans L'homme aux loups. Nous avons là un souvenir-écran surgi tard dans l'analyse. Groucha est à genoux, récurant le plancher, un baquet d'eau et un balai de brindilles à ses côtés. C'est une scène historique dans le sens où il s'agit d'un événement réel et daté — ce n'est pas de l'histoire. Pas plus que « César a passé le Rubicon » ou « Napoléon a débarqué le 1er mars 1815 à une heure de l'après-midi à Golfe-Juan » ce n'est pas de l'histoire. Ce sont des faits objectifs, comparables pour les historiens à la trajectoire d'un corps du monde physique dont on peut relever les points successifs de passage, ou la chute.

L'épisode Groucha est un plan fixe, une image conservée dans une immobilité muette, enfermés dans le cercle de craie de l'événementiel historique. Pour que cette scène s'anime, se mette à vivre et à nous parler — y compris à reconvoyer son sens barré par le refoulement à l'Homme aux loups lui-même — il faut d'abord que Freud lui-même parle.

Ce sont les associations de Freud qui, du balai de brindilles, passent au bûcher de Jean Huss. C'est le modèle de référence qui fournit à Freud — comme dans « l'expérience » de la boîte d'allumettes faite avec Dora — le lien entre le feu et la miction. Dès lors c'est Freud qui imagine et crée ce que l'événement est incapable de lui offrir : l'enfant aurait uriné lors de cet épisode. C'est encore le modèle de référence qui lui permet d'en imaginer la conséquence : Groucha l'aurait menacé de castration.

Comment pourrait-on ne pas souligner dans cet exemple si instructif le rôle joué par l'identification contre-transférentielle de Freud à son patient ? Comment ne pas se remettre en mémoire le rêve du comte Thun dans L'interprétation des rêves ? Ne pas se souvenir de la miction malencontreuse de Freud enfant lui-même ? C'est ici que le contre-transfert est le mieux à même, de développer ses potentialités positives dans la construction créatrice de l'histoire.

Cela n'implique nullement que je pense qu'il y a une « lecture » possible d'inconscient à inconscient. Pour qu'il y ait lecture il faut manifestement qu'il y ait texte, c'est-à-dire mise en langage qu'un autre


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langage tente de décoder. Si l'on tient à un minimum de rigueur on ne saurait parler d'une « lecture d'inconscient à inconscient ». La formulation même est hasardeuse. A parler strictement, il ne peut y avoir de « lecture » que d'un texte inconscient structuré par le langage que l'interprétation ne peut lire que converti dans un second langage, à moins de prendre le risque d'accroître les fonctions aléatoires et les caractères aporétiques de l'interprétation — qui n'en a point besoin — et d'être renvoyés à la boule de cristal (1).

Le terme de « communication » employé par Jean Bégoin connote évidemment la conformité du message échangé entre l'émetteur et le destinataire, malgré la négentropie qui en frappe la transmission et que la redondance s'efforce de limiter. Il est à craindre que la négentropie élevée de la « communication » d'inconscient à inconscient n'en rende la crédibilité difficile.

L'image que j'ai utilisée des deux phares tournant en sens inverse tentait de rendre sur le mode métaphorique les clartés plus vives que nous pouvons attendre des croisements transférentiels - contretransférentiels.

Dans ce champ obscur encore nous devons nous en tenir à des hypothèses, les reconnaître pour ce qu'elles sont et ne pas nous abuser de certitudes que nous ne sommes pas en mesure de démontrer pour telles. L'estime scientifique est à ce prix.

Enfin le second exemple a déjà été rapporté dans mon livre et je ne le rappellerai que pour mieux fixer ma position sur ce point qui a prêté tout particulièrement à l'ambiguïté.

Il s'agit du rêve suivant : nous sommes, mon père et moi, dans un jardin, je cueille quelques fleurs et lui offre un bouquet de six roses.

Pour toutes les raisons que j'ai détaillées dans mon travail le patient met l'accent sur le caractère positif à l'égard du père du don des roses. Il eût été bien entendu parfaitement possible, légitime et sans doute vrai aussi, que je m'arrête à cette interprétation du rêve. Je n'en ai pourtant pas jugé ainsi — et pour des raisons qui, elles non plus, ne

(1) En voici un exemple « impressionnant ». Un patient raconte : j'ai eu mon premier émoi sexuel au début de l'adolescence, en lisant... Ici un bref arrêt permet de me dire in petto : ... en lisant Le crime de Sylvestre Bonnard d'Anatole FRANCE. Le patient achève sa phrase par celle-là même que j'avais devinée.

Admirable, non ? Hélas, non. Coïncidence et coup de chance à un contre mille dont l'idée surgissait d'une expérience que le hasard avait voulue analogue.

1,'intuition est fort souhaitable, très nécessaire, mais le résultat est tiré à pile ou face. Il faut le savoir pour éviter de s'aveugler avec de la poudre aux yeux. Chacun dispose d'un grand nombre d'expériences semblables, aussi démonstratives et qui confirment l'intuition, comme d'un nombre pareillement élevé d'expériences qui l'infirment. On revient à la première case.


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sont pas toutes dénombrables, ni toutes rationnelles, c'est-à-dire fondées sur une appréciation infaillible de la situation, du moment ou des nécessités cliniques et techniques. Admettons — et vous remarquerez que vous n'avez pas le choix ; vous ne pouvez pas ne pas admettre (ce qui aussi, sous un autre angle, fait la démonstration de la solitude où analyste et analysé sont enfermés dans l'espace analytique) — que, ayant apprécié le rapport des forces pulsion-défense du moment, et désirant mettre en lumière, sous le leurre du don des roses, les épines qui s'y cachaient je dis à mon patient :

« Six roses, ou cirrhose ? »

(Je rappelle, pour rendre mon interprétation intelligible que le père du patient était mort à la suite de son intempérance et de ses abus alcooliques.)

On voit clairement ici, j'espère, à quel point il serait oiseux de se demander qui a raison — et où se trouve le vrai sens du rêve. Je ne considère le rapport que mon interprétation établit ni comme inexact, ni comme arbitraire. Je pense simplement et sans aucune honte qu'il a été inventé par rapprochement phonétique et qu'il était davantage dans l'esprit de l'analyste que dans celui de son patient. L'instant d'avant qu'il ne fût prononcé il n'était nulle part. Après qu'il eut été dit plusieurs perspectives possibles s'ouvraient, selon les rapports variables, mouvants, de la relation transfert - contre-transfert. Si l'appréciation de la proximité inconsciente des sentiments négatifs a été juste d'une part ; si d'autre part la qualité de l'investissement transférentiel permet l'acceptation et l'intégration de l'interprétation, elle sera devenue vraie dans un procès dynamique qui la crée, et non pas comme une vérité en soi, c'est-à-dire hors du lieu où elle aura été dite. L'interprétation aura fait émerger une représentation neuve qui vise à rassembler autour d'un vecteur représentatif représenté par la parole, la pulsion dispersée, éclatée sous l'impact de la défense, méconnaissable, à quoi un mot, ici celui de cirrhose, donne une forme reconnaissable et un sens lié à l'espace où il est prononcé (1).

(1) Je suis loin de l'idée d'un « psychanalyste-démiurge » ou d'un « despote retors » qui fait « ingurgiter » aux patients ses « inventions » (PASCHE et RENARD, art. cit.).

Il s'agit d'hypothèses fondées sur le modèle de référence capable d'ordonner les associations, d'en souligner un sens qui n'est pas le seul mais qui peut paraître le plus utile ou le plus dynamique au moment considéré. Il s'agit dans ce cas précis d'une interprétation hypothétique, à l'opposé de celle à quoi l'analysé (lui-même en possession de par le travail déjà accompli d'un modèle de référence psychanalytique acceptable) avait spontanément songé. D'une hypothèse qui n'est justement pas présentée pour ce qu'elle n'est pas, c'est-à-dire comme la « vérité » créée par un analyste infaillible. Il suffit de considérer le signe qui en ponctue l'interrogation pour se convaincre que rien ne m'est plus étranger ni ne va davantage à rencontre de la position


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On ne peut sûrement pas dire que cette interprétation est ou vraie ou fausse, car elle ne saurait être enfermée dans une alternative binaire de la vérité ou du mensonge. Si on souhaite la promouvoir au rang de vérité immuable, elle ne pourrait tenir cette qualité que de l'existence en général de sentiments oedipiens négatifs.

On ne peut tenir une telle interprétation pour une vérité quels que soient le moment ou la situation où elle a été prononcée. Dans des cas semblables la parole interprétative est pareille à la graine qu'on ne peut ni semer n'importe comment, ni à n'importe quel moment. Jetée au mauvais moment elle disparaîtra sans laisser de trace, tout comme l'interprétation. La semence ne deviendra ce qui est dans sa nature de devenir, elle n'est une création future que semée à temps. L'interprétation n'est une création valable et intégrable que si tout un ensemble de conditions est réuni, sinon elle s'anéantira sans laisser de traces.

Qu'on n'imagine pas non plus que, vraie quand même, bien que donnée dans un temps qui n'était pas le sien, on n'aura qu'à l'engranger

défendue explicitement ou implicitement, à savoir que nous avons à peu près toujours, sauf dans des situations simples et claires — l'exception — le choix entre plusieurs interprétations possibles. Et ce choix n'est pas fait en fonction de la « vérité » (dans ce cas l'interprétation du patient et la mienne sont également « vraies ») mais de l'opportunité tactique dont l'analyste reste seul juge au moment où l'interprétation est prononcée et qui pourra, à n'importe quel moment dans le cours ultérieur du processus analytique, être ou infirmée ou confirmée dans son bienfondé technique par l'évolution d'ensemble de la situation analytique, les modulations du transfert, les nuances de comportement dans et hors la situation analytique, les voies associatives qui se seront entre-temps frayées, le matériel onirique, etc. Je n'ai pas compté au cours de la discussion le nombre des interventions qui se sont référées à ce rêve pour s'efforcer d'en mieux saisir les significations, ouvrir d'autres voies à sa compréhension et varier les angles d'approche possibles. Rien ne pouvait plus éloquemment montrer la part de créativité qu'implique toute interprétation tant soit peu profonde et la prétention insoutenable à un sens ne varietur. Jacques Caïn a noté le caractère multivoque de ce rêve, dont il inventorie, au moins partiellement, les interprétations possibles.

Pasche et Renard m'opposaient dans l'article déjà cité la et création » de l'analysé dans l'analyse. Qui le nierait ? Mes exemples montrent ce qui était moins évident, plus difficilement perçu.

J'avais donné au cours de la discussion l'exemple du rêve suivant : dans un contexte de vif conflit oedipien, vécu dans le double registre du transfert et de son histoire infantile, la patiente rêve que le train dans lequel elle se trouve s'arrête dans une gare. Pressée par un besoin, elle se dirige vers le petit édicule divisé en deux, se trompe de porte, pousse celle marquée « hommes » sans parvenir à l'ouvrir. Dans le coin gauche de la scène une vieille femme, l'air narquois et goguenard, la défie en silence. La gare où la scène se passe est celle de la ville de Milan, L'interprétation paraissait évidente. L'envie de surmonter le manque originaire en s'identifiant aux « hommes » est mise en échec par celle qui l'a « faite trop courte » comme disait Freud : zu kurz gekommen. « Et dans mille ans tu ne parviendras pas à obtenir ce que je ne t'ai pas donné. »

Création de l'inconscient de la patiente, certes : que serait-elle sans l'inventivité de l'analyste qui passe du nom d'une ville à la mesure d'un temps considérable et en fait la symbolisation du manque ?

Ce rêve n'a pas manqué non plus de provoquer ce mouvement de remue-méninges qui s'empare habituellement de toute réunion de psychanalystes mis au défi de trouver des interprétations possibles. Le merveilleux c'est qu'ils en trouvent toujours et des plus ingénieuses, mais elles sont rarement les mêmes. Pourquoi ?


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pour plus tard. Dans ce type de situation et d'interprétation il n'y a pas de rattrapage possible. Que l'on tente, par exemple, pour des raisons contre-transférentielles évidentes et pour lesquelles on trouvera toujours cent bonnes raisons (nous sommes aussi bien pourvus de bonnes raisons que l'enfer est, dit-on, pavé de bonnes intentions), que l'on tente donc de se servir d'une même interprétation dans une situation différente et nous nous apercevrons que la vérité de cette interprétation ne se fondait que sur un moment spécifique et fugitif de la cure.

On n'a pas manqué de m'objecter que, même en l'absence de ce rêve, tôt ou tard au cours de l'analyse, le patient eût été nécessairement amené à éprouver des sentiments oedipiens et à marquer de quelque façon le souvenir de ce qui lui avait été conté de l'intempérance du père.

Aucun doute là-dessus et moi-même je n'aurais songé à l'interprétation donnée en l'absence de la connaissance que j'avais déjà par les récits du patient de ce qu'il en était du goût du père pour la boisson. Mais comment ne voit-on pas qu'à s'en tenir à cette position on a eu simplement recours à l'existence de sentiments oedipiens négatifs, qu'on a ramené un moment original, et possiblement fécond, à l'espèce d'un genre, qu'on l'a noyé sans bénéfice le privant de son impact ponctuel, de cet élément inattendu qui surprend pour circonvenir les défenses ? Fonder la pertinence de l'interprétation sur l'universalité des sentiments oedipiens négatifs c'est se faciliter imprudemment le travail de l'interprétation par des recours à des modèles déjà là, préétablis par le corpus théorique. C'est exactement renoncer à l'inventivité de l'interprétation, à son risque, c'est, pour l'analyste, vouloir trouver dans une théorie qui le couvre pour le meilleur et pour le pire l'assurance qu'il ne travaillera jamais sans filet.

En me décidant à donner cette interprétation je courais le double risque, délibéré, d'aller à rencontre de l'interprétation du patient — car, je l'ai dit, il prenait de la signification de son rêve une vue exactement inverse — et de me tromper. L'interprétation à laquelle le patient s'était arrêté (mais pourquoi dire qu'il s'y était arrêté, comme s'il fallait, de cet arrêt supposé, en arriver à l'idée suggérée que l'analyste était investi (par quoi sinon par la position qu'il s'est assignée dans la relation analytique ?) d'un don de double vue qui signifie la duplication (ou la duplicité ?) d'un savoir-pouvoir qui fait de lui ce Lebedev de L'idiot : quand j'interprète je suis un prince, ou quelqu'un qui s'en va vaticinant qu'il est « celui qui dit la vérité »).

Alors qu'est-ce qui fait que le patient accepte l'interprétation ?


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Sa vérité ? Mais comment le patient pourrait-il s'instituer juge crédible de ce que ses défenses devraient plutôt tenir pour faux ? En quoi, dans le cas qui nous occupe, l'interprétation du patient, qui allait dans le sens d'une relation homosexuelle positive, était-elle pour ses défenses moins intolérable ? Le long travail qui l'avait précédée, sans doute. Alors qu'est-ce qui fait qu'entre une interprétation trouvée par luimême, à quoi son narcissisme néo-psychanalytique devrait se raccrocher et que le travail d'érosion des défenses n'a pas peu contribué à faire intégrer, le patient surpris par ce qui introduit soudainement la négativité du voeu de mort oedipien, ne repousse pas cette nouvelle « vérité » qui lui tombe d'en haut ? Serait-ce la chiquenaude de Descartes, ce supplément de force qui fait partir en sens inverse le mouvement de la cure ? Le patient peut refuser ? Certes, et on le voit tous les jours. Mais pour combien de temps, puisque pour un coup perdu il y en aura dix de retrouvés et que les deux valences de l'OEdipe constituent la toile de fond sur quoi l'analyse va se déployer sans qu'elle puisse sortir de l'épure que la situation analytique est chargée de contenir — dans les deux sens du mot.

Je vais exaspérer, une fois de plus. Il faut bien cependant secouer les modes de pensée reçus si nous voulons nous réveiller de l'assoupissement dogmatique et abandonner le mol oreiller des certitudes mal acquises qui, nous allons l'apprendre chaque jour davantage à nos dépens, ne profitent jamais.

Et pourtant on me corne aux oreilles : ne niez-vous pas l'évidence et que l'OEdipe, par ses deux faces et positive et négative, existe bien. L'ai-je nié ? Mais allez dire, hors de l'espace analytique, à quelqu'un qui vous conterait le rêve des six roses que c'est du voeu de mort du père qu'il y est question. On vous rira au nez, si on a de l'ironie ; on croira à un jeu de société, si on y est disposé, ou l'on vous demandera où vous avez laissé votre boule de cristal, si on a l'esprit facétieux. Qu'on ne se rassure pas à trop bon compte : ce n'est pas de résistance qu'il s'agit. L'argument terroriste n'est plus qu'une foudre mouillée que n'agitent plus que les attardés d'un impérialisme triomphaliste qui a fait long feu. Jeu de société tantôt et tantôt fleuret moucheté par quoi se règlent, mal, les querelles de foyer.

Il n'y a qu'une seule façon de s'en sortir : c'est de ne pas se laisser soi-même piéger par l'idée qu'une interprétation est vraie et que la vérité, comme la liberté, est une et indivisible. C'est par l'idée qu'elle est divisible, c'est-à-dire plurale, qu'elle est une fonction du moment où elle est formulée, de la parole qui la met en forme, de la situation


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où elle se révèle, de celui par qui elle est reprise en compte qu'à la fin, analyste et analysé, pourront y être de compte à demi et que nous éviterons des objections comme celles formulées par Wittgenstein : l'homme est un animal perpétuellement à la recherche de significations — et il les trouve toujours.

Les concepts couplés d'inventivité plurale de l'interprétation et la construction de l'espace analytique qui lui offre une caisse de résonance spécifique peuvent nous mettre à l'abri de la tentation de recourir à une seule grille à tout faire, où les interprétations — toujours les mêmes — viennent se loger sans risque et sans mystère, comme par l'effet de quelque harmonie préétablie.

Le qualificatif utilisé par Pasche et Renard (S. Viderman théoricien de l'analyste-démiurge, art. cit., p. 655), à propos de l'idée que je me fais de la créativité interprétative, manque de pertinence. L'utiliseraiton à l'égard de Freud, dans le sens purement négatif qui lui est donné, quand il invente la scène primitive de l'Homme aux loups ? Malgré les efforts faits par Freud pour nous persuader qu'il a découvert la réalité historique de la scène primitive à partir des associations du patient qui l'y contenaient méconnue, méconnaissable, nous savons bien aujourd'hui qu'elle n'y était pas et qu'il a fallu que Freud l'imaginât comme existence précédant et le rêve et les associations. Si cette démarche ruine la réalité historique de la scène primitive elle n'enlève rien à l'importance et au rôle de sa réalité psychique. Dirait-on de Freud qu'il a été l'analyste-démiurge de l'Homme aux loups quand, après près de trois ans et demi d'une analyse qui ne dura que quatre ans, déçu par les médiocres résultats jusqu'alors obtenus, il se décida à appliquer le « moyen héroïque », cette mesure de « chantage », la fixation d'un terme ? Mesure à laquelle le patient n'attacha d'abord aucune créance, mais qui produira des effets étonnants dès lors que l'Homme aux loups finira par se convaincre que la décision de Freud était d'une « fermeté inébranlable » (deadly earnest, dit encore mieux la traduction anglaise, « mortellement sérieux »). C'est bien « sous l'impitoyable pression de cette date déterminée », date à laquelle il fallait se tenir coûte que coûte car « le lion ne fait qu'un bond », que les résistances furent brisées et que l'analyse livra dans un temps d'une brièveté disproportionnée comparée à son allure précédente tout le matériel nécessaire à la résolution des inhibitions, à la levée des symptômes et à la compréhension de la névrose infantile. A la place des résistances qui avaient pendant de si longues années entravé la marche de l'analyse, nous avons maintenant affaire à un patient qui fera preuve, dans la


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recherche et la découverte des souvenirs infantiles les plus reculés, des associations et des connexions les plus éclairantes, « d'une lucidité à laquelle on n'atteint d'ordinaire que dans l'hypnose ».

Freud est-il un analyste-démiurge lorsque la scène primitive, devenue pour le patient article de foi, plus vraie et plus sacrée que pour Freud lui-même, l'Homme aux loups n'aura qu'un sourire méprisant quand Freud tenta un jour, par scrupule scientifique, de la mettre en une suspicion tenue par le patient pour sacrilège ?

VII. — HISTOIRE ET FANTASME

Parmi toutes les raisons de nos incertitudes que j'ai essayé d'inventorier, il y en a une qui mérite sans doute une mention spéciale puisque c'est là-dessus que se fondent tout ensemble et la théorie et la technique élaborées par Freud. C'est la conception que j'appellerai historiciste et le postulat qui la justifie, celui du déterminisme. Chez Freud la névrose était une maladie de la mémoire et la récupération de l'histoire du sujet, le rétablissement de la continuité d'une trame historique rompue par l'effet des défenses, puis la réintégration à une conscience qui avait perdu des souvenirs essentiellement traumatiques, ou des désirs culpabilisés, devaient faire la preuve par l'effet de l'interprétation, ou de la construction, que l'accès à la totalité de l'histoire significative est à la fois possible et à la portée de la technique psychanalytique et que cette tâche une fois accomplie nous avons achevé cette restitutio ad integrum qui est la visée fondamentale de la cure analytique.

Une remarque de Rank pourrait servir à introduire la réflexion sur le point que je vais maintenant aborder. Répliquant aux critiques de la psychanalyse, qui ne voyaient dans la nouveauté de ses découvertes que le produit de l'imagination « corrompue » (le mot est de Rank) de Freud, il faisait cette réponse qu'il qualifie de « simple mais décisive », que nul cerveau humain n'eût été capable d'inventer des faits et des enchaînements semblables en dehors de l'observation de la réalité. Nous savons cependant que les « faits observables », que la réalité peuvent être regardés indéfiniment et rester indéfiniment muets. Ce n'est pas Freud qui a observé les faits d'où la psychanalyse est issue. C'est Breuer qui, le premier, a eu sous les yeux l'observation de la « réalité » du cas. Ce sera Freud, et dix ans plus tard seulement, qui aura l'intuition de la signification des faits observés. Freud n'a inventé ni les faits ni les enchaînements, mais le modèle qui les liait dans la cohérence d'un système créateur et permettait de les rendre visibles.


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L'effort de la démarche scientifique ce n'est pas de décrire la complexité inexhaustive des faits visibles mais bien de faire avec du visible compliqué de l'invisible simple (1).

On peut regarder « les faits » indéfiniment, le millième coup d'oeil sera encore le premier si l'on ne dispose pas à l'avance d'un appareil conceptuel, d'un modèle théorique qui permettent d'informer la masse informe des faits que la réalité naturelle présente. Il n'y a d'expérience qu'une expérience interrogée. Pour poser des questions qui comportent des réponses intelligibles il faut à l'avance avoir quelque idée de la réponse possible, c'est-à-dire être en mesure de former des systèmes conceptuels hyptohétiques, prêt à en changer dès que les faits les démentent.

Hercule Poirot se moque des balourds de Scotland Yard qui font marcher pour peu de chose leurs extrémités inférieures alors qu'il procède, lui, avec la plus grande économie de moyens et le plus d'efficacité parce qu'il a toujours ses little ideas et qu'il sait faire marcher à temps ses little grey cells. Exactement comme le Dupin d'Edgard Poe dont j'ai parlé dans le chapitre consacré à Léonard.

C'est ainsi que Freud ne pouvait pas déduire la scène primitive de L'Homme aux loups des éléments manifestes du rêve, pas plus que des associations. Pour qu'il la découvre dans le rêve, il a d'abord fallu qu'il l'imagine — qu'il l'invente, et le mot, si j'ai été assez clair dans mes explications, ne doit pas faire sursauter, qu'il l'imagine donc comme existence précédant et le rêve et les associations.

Pour opérer tous les renversements auxquels Freud a dû procéder, que j'ai détaillés dans le chapitre consacré à l'analyse de l'Homme aux loups, et que le résultat n'en devienne pas absurde, il fallait avant d'y procéder, avant même de pouvoir y songer, avoir déjà une idée fort claire de la direction où l'on s'engage. Personne ne pourrait « découvrir » la scène primitive du texte manifeste du rêve par le moyen d'une telle succession de renversements de sens sans que la fin de l'opération ne soit présente — et pressentie — dès le commencement de l'opération. Comment songerait-on que le chiffre de six ou sept loups du rêve renvoie au chiffre deux de la scène primitive en l'absence d'un modèle

(1) Jacqueline Cosnier, dans une réflexion nuancée et fine, souligne fort bien le caractère créateur de la démarche du psychanalyste — du scientifique — dans la remise en ordre opérée par le modèle de ce qui nous est donné dans le désordre naturel.

C'est dans ce sens qu'on a pu dire que la science faisait avec du visible compliqué de l'invisible simple. C'est bien cette mise en ordre qui crée un autre ordre, qui est celui du modèle scientifique, et non pas le décalque du désordre naturel ou d'un ordre si différent et d'un tel degré de complexité qu'il demeure insaisissable.


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qui guide les renversements et les empêche de sombrer dans l'absurdité ? Ce qui sauve justement l'interprétation de l'absurde c'est que dès lors que nous apprendrons bientôt la fragilité de l'hypothèse d'une scène réelle, historique, vécue par le sujet et son caractère fantasmatique, il nous sera loisible d'imaginer tout autre chiffre sans que la pertinence de l'interprétation soit mise en question, puisque celle-ci n'est plus tenue de respecter la lettre du texte. C'est l'un des avantages de la cohérence retrouvée dès lors que nous ne nous sentirons plus aussi liés à la recomposition trait pour trait d'une histoire introuvable. Quel qu'eût été le chiffre, sans le modèle qui organise a priori le sens de la scène il est hors de question qu'elle eût pu s'imposer du matériel ambigu et contradictoire à partir de quoi il ne peut être qu'imaginé et non pas découvert. On imagine que d'autres chiffres eussent reçu des explications tout aussi pertinentes — mais qui ne peuvent garder leur pertinence que si elles témoignent de l'existence du fantasme de la scène primitive — c'est-à-dire d'un fantasme, sans le lien d'une détermination contraignante à une réalité historique, sans cesse controuvée, mais bien conçue comme une forme a priori organisatrice de la psyché (1).

(1) Pasche n'a pas eu la main heureuse dans le choix des exemples par quoi il entendait conforter la perspective étroitement historiciste où il veut se tenir (cf. ce numéro).

Il ne suffit pas de dire que les raies jaunes du macahon renvoyaient, dans les associations de l'Homme aux loups, aux poires d'une peau semblable conservées dans le fruitier de la maison de son enfance pour avoir apporté la moindre preuve de ce qui était en question. Ce qu'il fallait prouver comme détermination de cette crise ponctuelle de phobie panique où la vue du macahon strié de jaune jette l'enfant, c'est qu'elle était liée aux mouvements des ailes du papillon, eux-mêmes liés au souvenir de la scène primitive dont la position agenouillée de Groucha en réactualisait, jusqu'à la terreur, l'occurrence vécue.

En quoi donc ce souvenir, le plus ancien de l'Homme aux loups, cet événement historiquement daté, nous a-t-il aidé à fonder l'historicité de la scène primitive à quoi il devait renvoyer ? Seule l'historicité prouvée de la scène primitive validerait la valeur reconstructive de la trace mémorielle de la scène vécue avec Groucha.

C'est fort opportunément que Julien Rouart rappelle ces quelques phrases des Souvenirsécrans : « Freud écrivait qu'on pouvait se demander si nous avions « quelque souvenir que ce soit de notre enfance : des souvenirs reliés à notre enfance peuvent être tout ce que nous pospossédons »... « on ne peut pas dire que ces souvenirs émergent », mais qu'ils sont formés à ce moment-là. »

L'exemple du souvenir-écran de Freud, survenu lors de son premier retour, à l'adolescence, au lieu de sa naissance, est encore moins démonstratif. Il est sans doute le seul exemple dans toute l'oeuvre de Freud — peut-être même dans toute la littérature psychanalytique — d'un souvenir-écran qui n'ouvre pas la voie vers une reconstruction du passé mais donne les moyens de la compréhension du présent.

Il y a une différence du niveau du refoulement, et partant des possibilités respectives de reconstruire ou de construire le passé, entre, chez l'Homme aux loups, les souvenirs historiques spontanément émergés dans la mémoire du sujet, mais dans le processus de la cure et par la levée du refoulement et la construction de la scène primitive. Entre la séduction par la soeur, celle plus ambiguë de Groucha et la scène primitive comme le souligne fortement Julien Rouart : « L'opposition entre l'émergence spontanée des scènes avec Groucha et avec la soeur, d'une part, et la traduction constructive du rêve des loups, d'autre part, rêve élucidé par un long processus associatif, mais dont la trace scénique existait dès le départ, ou dès les premiers indices dans l'esprit de Freud, est un fort argument en faveur du point de vue de Viderman. »


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Ainsi encore comme l'erreur faite à propos du fantasme de Léonard permet de mieux saisir, et plus profondément, la nature du fantasme et conduit à se méfier davantage d'un réalisme dont l'erreur faite sur l'identité de l'oiseau ruinait les prétentions, l'observation de l'Homme aux loups, ses péripéties et ses contradictions, nous donnent une occasion exceptionnelle de prendre conscience que nous n'avons pas d'autre moyen d'échapper au traquenard d'une histoire vécue et recomposée dans ses particularités essentielles, que nous n'éviterons les contradictions inévitables dans la recherche d'une réalité à laquelle nous nous accrochons imprudemment, qui se dérobe et nous inflige des démentis dommageables à la cohérence de nos formalisations théoriques, que si nous considérons la scène primitive comme un fantasme originaire indépendamment de toute référence obligée à un événement historique vécu. Melanie Klein, qui d'ailleurs échappe le plus souvent à ces déconvenues, ne reconstruisait-elle pas, du jeu d'un enfant qui rangeait ses autos tantôt en file tantôt les unes à côté des autres, une scène primitive où avait été perçu le pénis du père dans une dimension magnifiée et engagé dans des coïts ininterrompus et répétés. Il est évident qu'une telle interprétation, ou une telle construction, ne peuvent se référer qu'à un fantasme hors de tout événement historique effectivement vécu. Dès lors que nous aurons admis l'impossibilité où nous sommes de reconstruire l'histoire du sujet, et principalement dans ses couches les plus archaïques, à partir des éléments dont nous disposons, il nous faudra imaginer des schèmes organisateurs que les particularités de l'histoire du sujet viendront renforcer (1).

(1) Serge LEBOVICI dans son article publié dans La psychanalyse de l'enfant (i, 1972), puis dans La connaissance de l'enfant par la psychanalyse, écrit en collaboration avec Michel SOULE (Presses Universitaires de France, 2e éd., 1972), me range parmi les psychanalystes anhistoriques. Cela est inexact. Par nombre d'aspects de ma pensée je me situe fort loin des conceptions anhistoriques en psychanalyse. Je l'ai écrit en maints endroits et Lebovici lui-même a cité des passages entiers qui vont dans un sens tout opposé. Je suis convaincu de l'importance capitale de l'histoire infantile du sujet et que celui-ci est en grande partie — mais pas totalement — le produit de son histoire. J'ai tenté, ici comme ailleurs, de tenir les deux bouts de la chaîne et je compte bien ne lâcher ni l'histoire pour le fantasme ni faire le contraire.

Mon problème c'est plutôt de montrer les difficultés d'une conception étroitement historiciste et l'aporie épistémologique où nous enfermerait le dessein irréalisable de rétablir un tissu historique continu. Je me suis efforcé plutôt de justifier une idée plus harmonieuse et plus satisfaisante — du moins à mes yeux — des rapports de l'histoire et du fantasme. Le premier conçu comme l'axe horizontal, diachronique, de l'événementiel historique, le second comme l'axe vertical ou synchronique, l'histoire événementielle recoupant le fantasme. C'est bien, me semble-t-il, à cette jonction de l'événement historiquement advenu et du fantasme que vont apparaître ces noeuds de signification, ces points de résonance qui font que les deux axes peuvent tourner l'un sur l'autre et que dans ce mouvement ils s'éclairent l'un l'autre.

FREUD, à la fin de L'homme aux loups, a ce mot juste auquel je souscrirai volontiers, selon lequel la signification des traumatismes de la petite enfance — c'est-à-dire de l'événementiel histo-


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Admettons, pour voir, la réalité historique de la scène primitive et l'avantage sera que nous pourrons ainsi mieux saisir l'enchaînement ultérieur des conduites de l'Homme aux loups, de ses choix objectaux tout particulièrement, mais cet enchaînement ne peut être déclaré nécessaire qu'une fois l'histoire de l'Homme aux loups déjà faite. On pourra projeter en arrière les événements déjà arrivés pour les tenir inscrits dans le traumatisme initial et décider qu'ils devaient nécessairement être ce qu'ils ont été. Mais essayons seulement de les prévoir pour tenir aussitôt la preuve que le déterminisme fonctionne dans le seul sens qui le valide en le projetant dans le passé, jamais dans le futur. La causalité historique apparaît nécessaire quand elle prédit le passé à partir d'un avenir déjà advenu, elle est toujours indécidable quand elle s'emploie, pour échouer, à prédire le futur (1).

La démarche adoptée par Freud dans l'analyse du fantasme de Léonard mérite qu'on s'y arrête un instant car elle apparaît tout à la fois caractéristique de la science historiciste de Freud, montre, par l'erreur qui l'a ruinée, les difficultés irréductibles de la reconstruction historique, nous donne une chance de mieux pénétrer la nature du fantasme et nous met en garde contre l'inconvénient intellectuel qu'il y a à se fixer des objectifs hors de portée.

rique — serait de fournir à l' inconscient — c'est-à-dire à l'invariant structural des fantasmes — un matériel qui préserve celui-ci de l'usure lors de son évolution ultérieure.

Il me suffira d'une seule citation pour marquer sans ambiguïté ma position : « Pour nous, c'est sans doute au point d'articulation des formes (et de la labilité de formes éclatées) — des fantasmes primaires et de l'histoire individuelle, la façon dont jouent les interférences entre les deux axes qui organisent l'évolution du sujet que se situent les principales interrogations. La singularité de l'histoire du sujet ne fait pas une histoire singulière : elle n'est à nulle autre pareille dans la modulation des événements qui la singularisent — pareille à toutes les autres dans la structure fantasmatique originaire qui l'informe. Elle est singulière par l'enlacement tiré à exemplaire unique des événements qui la marquent et des formes mythiques qui la traversent. C'est sur la forme fondamentale profonde du fantasme originaire que viennent jouer les modulations des événements qui singularisent son histoire et historicisent le sujet {La construction de l'espace analytique, p. 114).

(1) PASCHE. et RENARD (art. cit., p. 646) écrivent : « Un père meurt, le moment de sa mort est-il indifférent selon que l'événement a lieu avant la naissance, avant l'OEdipe, au cours de l'OEdipe, après ? Mais supposons ce père mort en plein OEdipe. Est-il indifférent pour l'évolution ultérieure du fils qu'il soit mort effectivement ? »

Paroles de bon sens et je suis, comme pour les lois de la gravitation, pour les énoncés du bon sens, me souvenant, néanmoins, que pour Valéry le bon sens était cette précieuse qualité de l'esprit humain qui a longtemps permis de nier l'existence des antipodes. N'oubliant pas davantage que toutes les découvertes de Copernic à Einstein, en passant par Freud, ont été faites au rebours des intuitions du sens commun.

Car enfin, deux sujets dont le père meurt effectivement et au même moment, tantôt et pour les deux, avant la naissance, avant l'OEdipe, au cours de l'OEdipe, après l'OEdipe, seront-ils les mêmes, présenteront-ils au moins des traits fondamentaux reconnaissables et, avant tout, à l'avance prévisibles ? Car ce serait cela un déterminisme assez rigoureux pour être en mesure de dessiner, avec quelques chances de devancer l'évolution, les linéaments des futures structurations comportementales, caractérielles, etc.


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Toute la démonstration de Freud est fondée sur l'identité de l'oiseau du fantasme : c'est un vautour. Il va déployer des merveilles de connaissances empruntées à l'égyptologie et aux Pères de l'Eglise pour faire la démonstration que Léonard possédait ces mêmes connaissances — on ne peut sous-estimer l'étendue de ses lectures, écrit Freud, et que le vautour, et toutes les significations qu'il lui attribue, représentent, dans le fantasme fondamental de Léonard, le lien le plus profond et le plus précoce à une mère phallique et expliquent que s'est noué ainsi, en un point rigoureusement repérable de son histoire, le destin d'une libido dont le choix d'objet sera homosexuel.

Nous savons aujourd'hui que toute la démonstration de Freud reposait sur une erreur de traduction : il n'y avait pas dans le fantasme de Léonard de vautour. Freud a traduit malencontreusement le mot italien nibbio, milan, par le mot allemand Geier, vautour. Dès lors que l'erreur matérielle devint manifeste et qu'il n'y avait pas de vautour toute la théorie menaçait de s'effondrer. Mais avant d'en accepter trop vite la ruine il faut y regarder de plus près. Le point réellement faible de l'argumentation de Freud ce n'est pas une erreur vénielle de traduction mais bien d'avoir voulu fonder la construction du fantasme sur des éléments incertains de réalité (1). Il lui fallait que quelque part se fussent conservés des témoignages irrécusables où s'enracinait une rationalité autour de quoi le fantasme devait s'organiser et qui justifiait qu'on le prît au sérieux. Le point faible de la démonstration de Freud ne vient pas d'une erreur matérielle mais plutôt d'avoir voulu, dans l'approche même du fantasme, retrouver toutes les exigences de la logique et de Intelligibilité rationnelle. Son analyse du fantasme manifeste de Léonard le renvoie — il en est sûr — au modèle originaire du fantasme, à un modèle inconscient réel dont le fantasme conscient n'est que la réplique déformée, mais parfaitement et totalement réductible à son modèle latent.

(1) Serge LEBOVICI (art. cit.), à propos de mon chapitre consacré à Léonard, écrit que l'erreur faite par Freud à propos du vautour ne me gêne pas. On voit combien c'est le contraire qui est vrai. L'erreur de Freud montre les failles d'une conception historiciste cohérente. On peut en sauver la positivité au sens où les épistémologistes disent que l'erreur est un temps essentiel dans la dialectique de la vérité. Elle nous permet de prendre une conscience plus aiguë des impasses où nous conduit la reconstruction d'une pure histoire événementielle. La découverte de Pfister, dans sa prétention à la réalité d'un vautour inscrivant sa forme dans le voile de la Vierge peinte par Léonard, comme par la force d'une trace mnésique réelle qui en commanderait l'effet à grande distance, sorte de rémanence quasi hypnotique, est, à l'évidence, dérisoire dès lors que nous saurons que le vautour n'avait jamais existé.

Michel Fain voit juste quand il confère à la découverte de Pfister la seule valeur qu'on puisse lui reconnaître, celle d'une création selon les modes des processus primaires, de la condensation et du déplacement. La « découverte » de Pfister a les caractères d'un matériel onirique. C'est comme fantasme à son tour qu'il trouve sa part de vérité.


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Pourtant, il ne faut pas regretter cette déconvenue de « la plus belle chose qu'il ait jamais écrite », comme il le confiera dans une lettre à Lou Andréas-Salomé, car cette erreur banale jette pour nous une vive lumière sur la vérité du fantasme. Si Freud ne s'était pas trompé, la perfection sans faille de sa démonstration nous aurait empêchés de voir, au-delà de son interprétation réaliste, l'ordre purement imaginaire du fantasme, hors de cette rationalité à quoi Freud ne pouvait renoncer parce que ce positivisme explicite lui était chevillé à l'âme. On ne saute pas par-dessus son ombre — on ne se dégage pas si facilement des préjugés positivistes qu'il a hérités de Brücker.

Qu'on veuille, comme l'a tenté Eissler, montrer que la cohérence des enchaînements historiques qui ont constitué la personnalité de Léonard ne subit aucun dommage à transformer la bonne mère-vautour en la mauvaise mère-milan, montre que certains psychanalystes méritent toujours le reproche que récusait Freud au début de Constructions en analyse. A jouer toujours à pile je gagne face tu perds, on perd non seulement toute crédibilité mais on finit par plier, à vouloir la sauvegarder, la réalité à la toute-puissance du système qui, comme le sabre de M. Prudhomme, peut servir tout à la fois à défendre le peuple et au besoin à l'égorger.

Il risque d'y avoir toujours quelque part, encore tapi, un autre nibbio et nous n'aurons pas trop de toute notre vigilance pour en éviter les résurgences.

VIII. — L'ESPACE ANALYTIQUE

I.

On va répétant sans cesse que Freud a découvert le transfert avec l'analyse de Dora. En fait nous savons que dès ses Etudes sur l'hystérie Freud non seulement connaissait déjà le transfert, mais le chapitre IV de cet ouvrage, consacré à « La psychothérapie de l'hystérie », montrait une compréhension très claire du phénomène transférentiel et de son caractère répétitif. Il est plus intéressant encore de noter que Breuer lui-même — malgré la mésaventure transférentielle qui mit un terme brusque au traitement d'Anna O... (1) (ou peut-être à cause de cette

(1) Un jeune collègue, qui avait commencé l'analyse d'une patiente plusieurs mois avant de venir m'en parler en contrôle, développait des réactions négatives à l'égard de sa patiente, si envahissantes qu'elles avaient fini par constituer l'ébauche d'une névrose de contre-transfert.

La patiente, d'un milieu social supérieur à celui du psychanalyste, lui avait été adressée


LA BOUTEILLE A LA MER 357

mésaventure) — avait la conviction que la découverte du transfert était l'idée la plus neuve et la plus importante que leur ouvrage apportait. Cependant, s'il n'est pas faux de dire que Freud découvre le transfert dans la cure de Dora, il est plus exact de dire qu'il le redécouvre. D'autre part, si un concept d'une telle importance est oublié, ou minimisé, cela doit avoir tout de même quelque signification. La psychanalyse aurait-elle tant fait pour donner sa signification à l'oubli pour oublier de faire parler ses propres oublis ?

Plusieurs raisons expliquent la méfiance manifestée à l'égard du transfert. La plus importante est que cette irruption massive d'affects rendait la recherche du sens plus difficile. L'apparition du transfert dans le champ de la cure introduisait dans les difficultés déjà par elles-mêmes assez considérables de l'analyse, par les liens affectifs qui se nouaient entre le patient et le psychanalyste, un désordre indésirable. Le transfert forçait à compter avec des sentiments faussement éprouvés à l'égard de l'analyste, déplacés et obscurcis par le déplacement. Souvent trop vifs, ils devenaient imprévisibles et ingouvernables. Ce que Freud vise dans une analyse c'est d'y découvrir des sens. Comme tous les phénomènes qui menacent de troubler le milieu analytique, d'en altérer la transparence et d'en accroître les effets de diffraction, le transfert, tenu en suspicion, est plutôt malvenu. Le but visé par Freud était de mettre progressivement en place un ensemble de règles techniques précises et cohérentes qui satisfassent à une visée stratégique fondée et rationnelle. Un corps de règles de mieux en mieux édifiées organisait une situation où l'on retrouvait les conditions idéales pour la recherche et la découverte de l'histoire du patient et des circonstances qui étaient à l'origine de sa névrose. L'ambition de Freud

par un collègue en renom qui, faute de place, n'avait pu la prendre lui-même en analyse.

La patiente avait adopté rapidement dans la cure une attitude de dépréciation méprisante à l'égard de son psychanalyste, lui décochait avec une sûre perfidie les traits les mieux ajustés pour toucher ses points les plus douloureux. Comme le sphex de Fabre, elle dardait, infaillible, ses poisons pour atteindre les centres de la sensibilité inconsciente de son analyste.

lorsque ce jeune collègue vint me voir pour m'exposer la situation, celle-ci paraissait à peu près sans espoir, tant la cure devenait pour l'analyste une éprouvante blessure narcissique qu'il ne tolérait plus. Quand j'eus attiré son attention sur la signification castratrice du comportement de sa patiente et sur ses motivations historiques, ce fut et une illumination et un soulagement.

C'est que ce qu'il entendait il ne l'entendait pas de l'oreille analytique. C'était une femme qui parlait à un homme et cette relation, dans les deux aspects extrêmes de ses excès positif ou négatif, n'est pas tolérable. La théorie du transfert a, entre autres, l'avantage de rendre possible, pour le psychanalyste, une relation impossible, écoutable une parole autrement inécoutable, tolérable et techniquement utilisable, une relation intolérable.

C'est pour avoir méconnu cette dimension, c'est d'avoir reçu, sans bouclier, la pleine charge de l'impact transférentiel que Breuer s'alarme si fort et se sauve, ne trouvant son salut que dans la fuite à Venise.


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c'est de concevoir des règles techniques qui aménagent le champ analytique sur le modèle rigoureusement objectif des sciences, comme une situation expérimentale. Cependant, s'il devenait évident que l'apparition inévitable du transfert rendait cette situation, voulue idéalement expérimentale, plus difficile à manier et les significations qui s'y découvraient plus obscures et moins certaines, il restait à prouver le caractère purement spontané du phénomène.

L'analyste n'a rien fait pour mettre en train la formation du transfert sinon, comme tout expérimentateur objectif, qu'il a imaginé la situation la mieux faite pour y observer, dans les conditions de la plus grande clarté, les processus génétiques de la névrose et qu'il s'est donné les moyens les mieux faits pour une action efficace. Si l'on voulait, grâce au transfert, faire la preuve de l'origine sexuelle des névroses, il était indispensable d'en faire une manifestation purement spontanée, indépendante de l'action du psychanalyste et des règles qu'il édicte. Il importait d'autre part aussi que la technique psychanalytique se distinguât totalement des pratiques de la suggestion et de l'hypnose, décriées et depuis peu abandonnées. Ces méthodes discréditées avaient usé sans discrétion de l'influence directe du thérapeute. Par contraste, le psychanalyste ne devait plus jouer qu'un rôle effacé à l'extrême. Ainsi la spontanéité du transfert établissait l'originalité de la méthode et l'innocence du psychanalyste. Celui-ci ne disait que ce qu'il voyait apparaître dans une situation objectivement expérimentale : il analysait, faisait surgir des affects historiquement liés aux objets primaires du patient, déplacés défensivement dans la cure.

Nous venons de voir les raisons qui firent que le transfert perçu, on fut tenté de l'oublier, puis, lorsqu'il s'imposera lui-même avec la force et l'insistance qu'on lui connaît, les raisons qui le feront tenir pour un grave inconvénient. Il restera à faire la preuve que l'analyste n'a pas de part à la constitution d'un phénomène qui n'est que la manifestation la plus convaincante de la coïncidence fidèle entre la personnalité du patient, telle qu'elle s'est historiquement formée et l'image réfléchie par l'écran transférentiel.

Ce sont là nos intentions proclamées quand nous voulons justifier notre théorie de la technique. Il nous faudra maintenant examiner de plus près la part dans cette affirmation de la vérité — celle aussi de l'illusion.

2.

Une première confusion risque de naître d'une utilisation terminologique impropre. Nous prenons de plus en plus l'habitude de parler


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du transfert et de moins en moins souvent de la névrose de transfert. Sans doute, il y a bien des raisons qui ont conduit à l'usage préférentiel d'une dénomination inexacte et il n'est pas question ici de les dénombrer. Il reste que la méfiance historique à l'égard de ce phénomène n'a pas dû disparaître complètement puisque nous continuons à éviter la désignation de la manifestation centrale de l'analyse par le seul nom qui rende compte du rôle qu'elle joue dans une cure en son plein développement. C'est bien la névrose de transfert qui constitue cette néo-formation psychique qui est l'événement essentiel et spécifique du traitement. Si la névrose de transfert se trouve incluse dans l'aire de compréhension logique du concept de transfert, il reste qu'elle connote une conduite unique, qui ne se rencontre à ce point de force que dans la cure analytique, fonction de la névrose basale, certes, mais que la technique mise au point va structurer spécifiquement.

Le transfert (mieux la disposition au transfert), peut être considéré comme un phénomène spontané. Il est partout puisque dans son sens le plus large il se confondrait avec la répétition dans toutes les conduites présentes des apprentissages passés. Dans ce sens, toute rencontre objectale non spécifique est de quelque manière aussi une manifestation de l'activité du transfert. De cette première définition théorique très large, il nous faudra passer par un certain nombre d'états intermédiaires pour aboutir à la constitution de la névrose de transfert. Car il y a une différence capitale entre les innombrables situations où les relations transférentielles, nécessairement régressives, s'établissent sur des modes non spécifiques et ce phénomène entièrement original qu'est la névrose de transfert, qui ne se rencontre dans aucune autre relation et dépend de l'ensemble des règles techniques qui la constituent.

Une première étape pourrait donc être désignée comme un état de prétransfert. Des signes, souvent encore discrets mais indubitables, précurseurs de l'attraction que la situation analytique va exercer chaque jour davantage sur l'ensemble de la vie émotionnelle du patient, sont de bonne heure lisibles dans les rapports qui s'établissent avant même que le traitement n'ait réellement commencé. Dès que le patient forme le projet d'une cure analytique, la personne du psychanalyste — connue déjà ou inconnue — devient l'objet, conscient ou non, de pensées, de désirs vagues et imprécis, de rêves souvent. Les premières entrevues déclenchent le travail prétransférentiel qui commence à opérer des remaniements affectifs et orientent des énergies libidinales vers cet objet qui est déjà à nul autre semblable. Ce mouvement va s'accélérer et la relation va se structurer sur un second mode — celui des réactions


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de transfert éparses. Nous sommes déjà en présence de manifestations transférentielles vraies mais encore superficielles, faibles, labiles. Nous allons constater, à partir de l'établissement d'une situation analytique véritable et de l'amorce d'un processus analytique, deux attitudes, celle qu'adopte le patient d'une part, celle adoptée par l'analyste d'autre part, et qui vont apparaître progressivement tout à fait divergentes.

Le patient tentera d'établir sa relation avec le psychanalyste sur le modèle qui lui est habituel dans ses relations objectales socialisées. C'est ainsi que, quel que soit le signe positif ou négatif dont sont affectées d'emblée ses réactions de transfert, il fera l'effort d'éviter l'approfondissement de la relation et l'accélération de la régression qui conduiront à la constitution de la névrose de transfert. Nous allons voir ainsi, par exemple, le patient adresser un sourire large et amical au psychanalyste accompagné d'une chaleureuse poignée de main puis, souvent, la porte du cabinet franchie, quelques remarques, socialement justifiées, sur le temps ou toute autre considération du même genre. Au sourire amical l'analyste répond faiblement. A la chaleur de la poignée de main, peu. Aux remarques de l'entrée, pas du tout.

Généralement le patient ne se décourage pas aisément. Après une — ou plusieurs — séances où il a parlé souvent facilement, assez librement même, où il a fait ce qu'on lui a demandé de faire, appliqué aussi bien qu'il a pu la règle fondamentale, a raconté ses rêves, dans un silence souvent au début total de l'analyste, le patient va tenter une fois encore de modifier la situation qu'il pressent voulue et appliquée délibérément par l'analyste. Il n'est pas rare en effet que le patient, une fois debout, fasse un nouvel essai de conversation, pose une ou plusieurs questions qui lui permettent de lier le discours sur le divan et ses propos habituels. Ce que le patient veut obtenir par ce comportement c'est atténuer l'inquiétude — expression de sa résistance à l'approfondissement du processus analytique — qu'il éprouve devant l'isolation spécifique de la séance sur le divan et le reste de ses conduites. A ces tentatives de rompre la situation analytique et d'entraver le développement du processus, l'analyste va répondre par l'accentuation progressive des caractères propres de la situation, par une application de plus en plus rigoureuse des règles techniques. Devant la détermination de l'analyste à maintenir strictement la relation dans le cadre d'une situation dont il a défini les dispositions d'aménagement, il est rare que le patient ne saisisse pas ses intentions et ne se laisse amener à composer avec ses résistances d'une part, avec la demande de l'analyste d'autre part, pourvu que celle-ci ait été donnée à entendre


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avec un mélange suffisamment bien dosé de rigueur et de souplesse.

Dès lors, nous allons voir l'analyse entrer dans sa troisième phase, celle du transfert proprement dit, apparaissant dans une situation analytique suffisamment évoluée pour qu'il puisse se manifester et donner une nouvelle impulsion au développement du processus analytique. Pendant cette troisième phase — mais pendant celle-ci seulement — nous sommes en présence de cette situation relativement proche de celle que connaissent les sciences expérimentales, où des affects modérés, positifs ou négatifs, permettent de reconstruire le plus sûrement l'histoire des relations d'objets du patient.

La durée de cette troisième période est variable. Dans la cure type elle peut se dérouler sans difficultés notables. Le patient vient à ses séances avec régularité, la règle fondamentale est — apparemment — respectée. Les associations s'enchaînent avec facilité semble-t-il, en tout cas elles peuvent être abondantes. Des rêves, des souvenirs sont rapportés avec un certain empressement, en tout cas avec bonne volonté. Le silence même de l'analyste, la rareté ou la brièveté de ses interventions sont acceptés sans que le patient donne — du moins pas encore — les signes de la peine grandissante qu'il éprouve à supporter la situation ainsi voulue par l'analyste.

Le transfert, encore flottant pendant cette troisième période, va prendre progressivement l'analyste pour centre, discrètement d'abord, pour finir par se structurer de plus en plus étroitement autour de son personnage.

Nous assistons à la fin de la troisième phase de l'aménagement de la situation analytique. Une certaine euphorie, celle de la phase que Freud appelait « la lune de miel » analytique, ou celle, dans d'autres cas, de la manifestation modérée d'affects négatifs, est à son déclin.

Lentement, mais inexorablement, la situation analytique va se modifier et la marche de la cure changer d'allure. La règle fondamentale est plus souvent enfreinte, l'ensemble du matériel, les associations, les souvenirs paraissent se tarir et le récit devient plus malaisé. Des arrêts, des silences apparaissent plus fréquemment. L'analyste a le sentiment que quelque chose est venu entraver le mécanisme associatif et gripper le processus qu'il a mis en train, que des maillons sautent dans la chaîne des associations, que des pensées, des sentiments, des désirs sont maintenant de plus en plus souvent passés sous silence, court-circuités par des mécanismes de défense. Nous allons nous trouver rapidement au début d'un mouvement essentiel de la cure qui commence à faire sentir les effets spécifiques auxquels nous aurons à faire face tout le

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long du traitement, dont l'interprétation réitérée constituera la toile de fond et le maniement judicieux, mais difficile, va conditionner le résultat.

Pour la première fois la cure est venue se heurter à sa résistance majeure. Nous sommes dès lors dans la quatrième phase du transfert dont les premiers signes, discrets encore et isolés, ne se manifestent qu'en ordre dispersé, de ce qui sera, sous peu, l'assemblage le plus redoutable de toutes les résistances organisées en ce noyau dur qu'on appelle la névrose de transfert.

3.

S'il était encore possible de considérer les deux premières phases que nous avons décrites comme témoignant d'une disposition purement spontanée au transfert, s'il était encore légitime de tenir la troisième phase, celle d'un transfert déjà mieux structuré, comme une situation analytique proche de la situation expérimentale la mieux aménagée pour y faire des observations et des découvertes que nulle autre situation n'eût permis de faire, avec l'apparition de la névrose de transfert nous allons nous trouver en présence d'un phénomène absolument nouveau qui ne va pas manquer de nous poser des problèmes difficiles, théoriques et techniques.

La névrose de transfert ne peut plus être considérée seulement comme une manifestation spontanée, ni vue uniquement sous l'angle expérimental comme un phénomène qui témoigne de façon purement répétitive du dynamisme de la névrose de base. L'analysé n'est pas seul à être tenu pour responsable de ce qu'il va faire dans une situation dont toutes les règles ont été édictées par l'analyste. Aux sourires du patient, quelquefois à sa cordialité, à ses propos légers, l'analyste a opposé fermement, avec ténacité, un accueil particulier, spécifique. Il a maintenu invariable la distance nécessaire, et voulu la solennité stéréotypée de la rencontre. A la plupart des propos du patient il a opposé le silence, la parcimonie de la réponse, le ton calculé de l'interprétation. C'est bien par l'établissement de procédures de plus en plus strictes, au moyen de règles de mieux en mieux codifiées, que se fera progressivement le passage d'une situation analytique, conçue pour faire découvrir avec le moins de déformations possibles l'histoire de la névrose du sujet, à un espace analytique dont il nous faudra montrer d'abord les conditions de sa construction, puis ses avantages et ses inconvénients.

L'espace analytique est d'abord, au sens le plus banal, un lieu du


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monde physique. Un espace borné par quatre murs, des objets du monde matériel qui ont une forme et un poids, un divan et un fauteuil. Ce n'est pas encore un espace analytique, qui est à la fois un lieu du monde physique et un lieu imaginaire dont la constitution ne se fera que progressivement pour désigner un espace spécifique où le processus analytique va trouver toute sa force et déployer toutes ses possibilités.

[Quand Pasche et Renard (art. cit., p. 648, n. 1) citent ainsi une de mes phrases concernant la genèse du transfert : « Le transfert existe, mais après que la théorie l'eut conçu et qu'une situation analytique... l'eut fait exister

— mais pas avant », il eût été préférable de citer ma phrase tout entière : « Le transfert existe, nul psychanalyste n'en doute, mais après que la théorie l'eut conçu et qu'une situation analytique, achevée pour l'essentiel dans ses caractères spécifiques, l'eut fait exister — mais pas avant » (C. de l'E. A., p. 273).

Je n'ignore pas que le transfert existe aussi ailleurs, et même qu'un peu partout il contribue à structurer toute rencontre, mais il n'était que trop évident et je l'ai répété en vingt lieux qu'il s'agissait de la névrose de transfert, c'est-à-dire d'un phénomène absolument spécifique et qui ne peut se développer que dans les conditions strictement codifiées au moyen des règles édictées par l'analyste.

Il est déjà regrettable que ma phrase n'ait pas été citée tout entière, mais cela reste secondaire par rapport à un deuxième regret. Il est dommage, à mon sens, que Pasche et Renard n'aient pas songé, ainsi que je l'ai fait, à éclairer la proposition citée par la phrase qui la suivait immédiatement et que j'ai à dessein renvoyée en bas de page, pour rendre ma pensée plus saisissante par un éclairage venu d'un autre point de l'espace de l'écriture : « C'est ainsi que les parallèles existent bien, mais après et non pas avant le postulat d'Euclide », écrivais-je citant Le nouvel esprit scientifique de BACHELARD.

Cette seconde partie était essentielle pour comprendre comment pour que des droites parallèles existent il faut d'abord créer, pour qu'elles viennent à s'y inscrire, un espace spécifique qui est celui de la convention euclidienne. Changez d'espace, inventez celui de Riemann ou de Lobatchewsky et vous aurez changé la nature même des découvertes que vous y ferez. Ce qui, à l'évidence, renforce l'idée que les découvertes psychanalytiques, faites par le moyen de l'analyse de la névrose de transfert, ne sont pas inscrites dans un ciel intelligible, immuable, mais dans un espace mouvant et spécifique, que cet espace est la création de l'analyste qui a mis en place toutes les coordonnées qui le définissent, toutes les règles qui le constituent et que, dans cet espace, nous ferons des découvertes capitales mais liées à des caractères spécifiques qui en marquent strictement les limites.

Ce qui permettrait d'éclairer aussi la phrase, reprise de Hegel, par quoi s'achève mon ouvrage et qui a provoqué çà et là quelque émoi, selon laquelle nous aurions à fabriquer la vérité. On voit bien, à propos de la géométrie pure, que l'espace euclidien est un espace imaginaire, fabriqué et construit

— inventé — que ce que nous prenions pour des lois axiomatiques ne sont que des conventions relatives et que les droites parallèles qui s'y inscrivent


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sont tout aussi fabriquées, vraies seulement dans un cadre imaginé, caduques et fausses dans des structures spatiales différentes.

Pasche, à la fin du Colloque, disait textuellement : « Je bats ma coulpe de n'avoir pas compris que là où je lisais transfert, j'aurais dû lire névrose de transfert », mais la phrase elle-même, dans la partie qui a été omise, envisageait le transfert dans une situation analytique achevée pour l'essentiel dans ses caractères spécifiques. Comment s'appelle donc le transfert dans une situation analytique achevée ? Veut-on d'autres citations ? « La névrose de transfert ne se développe pas dans un espace affectivement vide (...). L'étude expérimentale de la névrose de transfert est impossible quand les coordonnées de la situation analytique contribuent à la créer. La névrose de transfert est organiquement liée (...), etc. » (C. de l'E. A., p. 47-48). « Plus nous avons accusé le caractère draconien des règles, plus inflexible avons-nous rendu le cadre où l'analyse se déroule, plus dur aussi devenait, dans la névrose de transfert qui se constituait, le noyau des résistances » (ibid., p. 49).

« (...) nous assistons à la prise en masse du transfert qui envahit l'espace analytique » (...) (ibid., p. 50).

Ce ne sont pas les seules mais il faudrait relire l'ouvrage tout entier.

Un livre dont on n'ignore pas le titre, qui s'efforce de dégager le concept nouveau d'espace analytique qui dans sa clôture même marque la spécificité d'une occurrence et des conditions de son avènement — comment peut-on se tromper et imaginer un instant qu'il s'agissait du transfert sous les espèces les plus banales d'une rencontre objectale quelconque ?]

La névrose de transfert, manifestation majeure dans la genèse de l'espace analytique, n'est pas concevable hors du sujet étendu sur le divan dans les conditions strictes définies par le protocole d'accord imposé par l'analyste. La névrose de transfert est liée spécifiquement à un cadre formel, rigide et intangible, à des positions respectives dans l'espace physique fixes et non interchangeables, à une distribution des partitions qui fait que chacun joue strictement sur sa portée du début à la fin. Ainsi, nous ne pourrons plus parler d'une règle fondamentale sans la fier à toutes les règles constitutives de l'espace où l'analyse se déroule. Nous ne pouvons pas parler de la règle fondamentale comme celle par laquelle nous désignons les associations libres du patient sans montrer qu'elle fait partie d'un ensemble de règles tout aussi importantes, et que c'est la totalité du champ que définissent les règles impératives que nous avons édictées qui devient l'espace fondamental, hors de quoi il est à craindre qu'il n'y ait pas d'analyse véritable possible. La règle fondamentale (1), celle des associations libres, ne

(1) A l'opposé de Pasche et Renard qui font de la règle fondamentale une loi, je pense qu'une telle substitution opérerait une distorsion dommageable à l'aménagement de la situation analytique. Au surplus, substituer à une règle de pure méthodologie empirique une loi est à la fois une inexactitude et une imprudence. D'autant plus qu'on lie cette loi au Surmoi qui, dès lors, si elle était ainsi formulée à l'analysé, ne pourrait qu'être vécue comme loi de l'analyste - père


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peut être conçue, et serait probablement inopérante, hors des autres coordonnées qui constituent le champ spécifique de l'analyse, c'est-àdire hors des positions symétriques et opposées de l'un et de l'autre : à l'un l'exigence de la parole, et pas n'importe quelle parole, mais toute la parole et parole exigée par une règle à laquelle il ne peut se soustraire — du moins selon la lettre du contrat — en raison de l'obligation à laquelle il a souscrit et qui le lie dès le début; à l'autre le devoir d'une attention flottante, contrepoint symétrique et opposé de la parole demandée au patient mais qui, à la différence de celui-ci, reste constamment seul juge de ce qu'il fera du résultat de son attention flottante. L'un doit parler — c'est une obligation qui représente une des clauses essentielles de la convention acceptée — le second peut parler, s'il le veut, et reste maître de sa parole comme de son silence, et c'est d'ailleurs celui-ci qu'il choisira le plus souvent.

Peut-être est-il maintenant temps de dresser la liste des règles qui définissent le champ analytique.

1. Les positions fixes et non interchangeables dans l'espace physique de l'analyse.

2. Les deux règles fondamentales :

a) Côté divan : les associations libres ;

b) Côté fauteuil : l'attention flottante.

3. La neutralité.

4. La bienveillance.

5. La spécificité de la rencontre.

6. La parole exigée de l'un.

7. Le silence habituel de l'autre.

8. La passivité de l'analyste, corrigée par l'interprétation seule.

Cet ensemble de règles est solidaire et constitue le fondement spécifique de ce que nous croyons être les seules conditions où un espace analytique peut se construire et où un processus psychanalytique authentique peut se dérouler, hors de quoi nous pouvons être en présence de toutes sortes de conduites psychothérapeutiques — mais pas d'une véritable psychanalyse.

à laquelle il est à craindre qu'il ne se trouve encore plus inexorablement soumis. On ne ferait ainsi qu'aggraver la force qui n'a que trop tendance à resurgir dans le champ analytique et rendre une situation, par elle-même et organisée par une simple règle, déjà assez délicate à manier. Objecter que l'analyste s'y soumet aussi c'est s'en tirer à trop bon compte d'une situation qu'il est préférable d'aborder de front et sans biaiser. Car c'est une chose de soumettre quelqu'un — et qui se trouve déjà par sa situation en position de demande — à la loi que vous dictez, tout autre chose d'accepter pour soi-même une loi qui vous appartient.


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Poser ainsi les règles techniques de l'analyse c'est s'apercevoir aussitôt que c'est de leur application continue et stricte que va dépendre que se forme et se ferme l'espace analytique dans une unité close sans faille. Mais décrire cet espace comme je viens de le faire va aussitôt faire poser la question de ce qui viendra s'y inscrire, c'est-à-dire la névrose de transfert et les rapports qui vont s'établir entre le passé historique du patient et sa répétition dans la cure.

4.

Il nous reste maintenant, avant d'aller plus loin dans le sens que nous venons juste d'indiquer, à mettre en évidence un dernier élément capital dans la constitution de l'espace analytique : le phénomène contre-transférentiel.

On s'était tôt aperçu que le transfert altérait la transparence d'un milieu qu'on souhaitait sans défaut pour que le sens puisse y apparaître sans déformation ou avec le moins de déformation possible. Il a fallu du temps avant que le transfert, même compris, ait pu être intégré à la technique et qu'on ait saisi, à côté de ses inconvénients, ses avantages et le rôle positif qu'il allait jouer dans le processus analytique. On s'en serait, du moins au début, volontiers passé. Puisque cela s'avérait décidément impraticable, il a fallu faire de nécessité loi et, d'entrave à la marche de la cure, le convertir en levier du processus analytique. Si le transfert d'abord, la névrose de transfert ensuite et bien davantage encore, ont été tenus en une si grande méfiance qu'on peut se demander si Freud l'a jamais complètement surmontée (1), on comprend mieux à quel point les phénomènes contre-transférentiels, apparaissant symétriquement, seront considérés comme une menace plus grave encore pour l'établissement d'une situation analytique dont la visée essentielle était de déchiffrer les significations des contenus inconscients. C'est assez tard dans le développement des idées, et des aménagements techniques que cette évolution impose, que la menace est clairement

(1) Si Freud n'a pas analysé le transfert chez Dora ce n'est pas parce qu'il en méconnaissait l'existence ni parce qu'il ne l'avait pas perçu en temps voulu, c'est plutôt qu'il n'en voyait pas la nécessité, encore moins l'urgence. Bien plus tard encore, il donnera le conseil de n'analyser le transfert que lorsqu'il sera devenu une résistance : mais ne l'est-il pas aussi toujours ?

L'exemple de L'homme aux rats et de L'homme aux loups ne parvient pas à nous persuader que Freud ait renoncé à ses premières méfiances.

Ce qui l'empêchera plus tard de saisir chez la petite fille l'existence d'une phase précoce dominée par un lien libidinal intense à la mère, c'est qu'il ne percevait qu'un transfert paternel positif : la névrose de transfert dans toute sa force ne se développait pas parce que Freud, par méfiance, ne lui donnait pas les moyens techniques de se développer.


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perçue et que des contre-mesures seront envisagées. Les dangers du contre-transfert seront dénoncés, l'attention de l'analyste sera sans cesse attirée sur les effets de distorsion qu'il est capable de produire. C'est pour éliminer ces dangers que l'analyse de l'analyste deviendra obligatoire. C'est une mesure fondamentale qui aura sur la conduite technique et la sûreté de son maniement des conséquences telles que sa généralisation marque le début d'une période nouvelle de la pratique analytique.

Ce qui précède nettement reconnu, il reste que les méfaits du contre-transfert constitué par les projections venues d'un point de l'espace analytique, croisant et déviant les projections parties d'un second point du même espace, doivent être exactement pesées pour ne pas répéter l'erreur qui a fait trop longtemps de la névrose de transfert un phénomène indésirable. L'analyse du contre-transfert, analyse faite d'abord et essentiellement dans la propre analyse de l'analyste, poursuivie constamment et à l'égard de chaque patient, est une nécessité à laquelle aucun psychanalyste ne saurait se soustraire. Ceci posé comme une évidence que personne ne songe à remettre en question, il reste un certain nombre de remarques indispensables à faire.

Le contre-transfert analysé ne peut représenter qu'une partie seulement des affects liés à l'histoire de l'analyste et aux vicissitudes de sa propre histoire pulsionnelle. Au mieux, le secteur contre-transférentiel analysé sera important, sans qu'on en puisse mesurer l'étendue ou la profondeur. Pas plus que le transfert, le contre-transfert ne peut être analysé, rendu conscient et surmonté que dans des proportions difficiles à évaluer avec précision. Le contre-transfert a ses inconvénients. Il est une contre-résistance, comme la névrose de transfert est une résistance qui bloque l'accès à la mémoire du sujet. Comme la névrose de transfert il a un envers positif. Si à cause de ses propres projections certaines de celles venant du patient ne seront pas perçues, ou seront trop déformées, il n'est pas moins vrai qu'il est impossible de donner à l'analyste une maîtrise totale du contre-transfert. C'est grâce à des phénomènes émotionnels venus du contre-transfert qu'une compréhension profonde peut s'établir entre deux inconscients liés dans une expérience affective sans équivalent. Il n'est pas possible d'éliminer les affects contre-transférentiels. Cela serait-il même possible qu'il ne faudrait pas le souhaiter, car un véritable processus analytique ne pourrait pas plus s'établir en l'absence du contre-transfert qu'en l'absence de la névrose de transfert. La méfiance éprouvée à l'égard


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du contre-transfert n'est pas injustifiée quand, inaperçu, il peut occuper et déformer le champ analytique. Face à la névrose de transfert, le contre-transfert peut prendre l'allure d'une névrose de contre-transfert qui condamnerait l'analyse à n'être plus que le champ clos d'un chassécroisé d'affects et de contre-affects désordonnés et irréductibles qui rendrait sans espoir toute lecture pertinente du transfert. Cependant, une trop grande méfiance à l'égard des mouvements émotionnels nécessairement impliqués dans le processus analytique, risque d'enfermer l'analyste dans une attitude inutilement et dangereusement défensive. Il est vrai que le contre-transfert peut-être nocif, comme la névrose de transfert, mais l'idéal n'est pas dans un effacement si total de l'analyste qu'il ne laisse plus subsister à sa place qu'un reflet où le sujet vienne se mirer. On espérait de cet effacement et de cette transparence de l'analyste qu'en contrepartie les projections transférentielles redessinent les formes originelles des pulsions sans la moindre altération due à la situation analytique. On en arrivait à croire que la pureté du transfert était inversement proportionnelle à la présence de l'analyste. A la limite, en l'éliminant, si cela avait été possible, nous aurions lu, sur un écran transférentiel parfaitement transparent, le passé du sujet conservé en signes inaltérés.

En réalité, les affects issus de la névrose de transfert, d'une part, ceux qui sont dus au contre-transfert, d'autre part, bien que différents dans leur intensité et leur degré de conscience, contribuent à définir l'espace analytique et à lui donner des propriétés réfractrices avec lesquelles il faudra compter pour tenter d'en corriger les effets déviants — ou du moins prendre consicence des déformations inscrites dans la spécificité de sa structure. La névrose de transfert ne se développe pas dans un espace affectivement vide. Elle ne peut se développer que dans un espace saturé d'affects. C'est ainsi que la colombe de Kant croyait que son vol serait plus aisé s'il ne rencontrait pas la résistance de l'air. Elle avait tort. Elle ignorait que son vol serait impossible dans un espace vide, privé de la résistance de l'air. L'espace analytique est aussi une déformation de ce qui s'y inscrit et une résistance, mais c'est dû à cette déformation et à cette résistance que quelque chose y devient perceptible. C'est à travers ces résistances que se développe le processus dialectique de l'analyse.

Le processus analytique n'est possible que dans un milieu spécifique créé par les règles techniques où s'entrecroisent les affects et les contreaffects des deux organisateurs de l'espace analytique. Celui-ci est un espace imaginaire qui à la fois révèle et déforme ce qui vient à s'y


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inscrire. Comme le transfert et le contre-transfert qui contribuent à la structurer, il est ambigu : il est une résistance sans laquelle aucune vérité ne pourrait être découverte dans le processus qui s'y déroule. La colombe de Kant n'aurait pas plus été capable de voler dans un espace vide que le processus analytique ne pourrait avoir lieu hors de son espace.

5.

Je n'ai voulu faire l'inventaire ni des défauts ni des qualités de l'analyste. Pour important que soit ce problème il était, du champ de recherche où je m'étais situé, hors de mon angle de vision. J'ai donc délibérément laissé de côté et les qualités qui viennent d'une intuition plus déliée, d'une technique mieux affinée, et les défauts dus à la maladresse, à une pratique insuffisante ou aux gauchissements contretransférentiels, pour faire mieux ressortir le principal de mon propos qui était de souligner — c'est l'évidence — que c'est l'analyste qui impose non seulement toutes les règles de l'analyse, puisqu'il est le maître d'oeuvre, mais reste aussi seul juge de la meilleure conduite à tenir en vue d'obtenir les meilleurs résultats possibles.

Le problème est plutôt de savoir comment cette raison est vécue et ce qu'elle devient dans une situation où la raison a peu de part, qui reste parcourue par des courants affectifs dont les psychanalystes né méconnaissent pas la puissance.

Le « pouvoir » de l'analyste est d'abord un pouvoir technique. Il a imaginé une machinerie dont chacune des pièces, exactement ajustée à ses fins, concourt à la marche d'un processus codifié, hors de quoi il n'y a pas plus d'analyse possible qu'une machine volante ne peut s'élever du sol hors des conditions techniques qui en permettent le fonctionnement efficace. Je pense que ces règles sont rationnelles et qu'elles seules rendent le processus analytique possible. Ce n'est cependant pas parce que je le pense que ce que je pense est nécessairement vrai, ni qu'on ne puisse imaginer — ou espérer — que d'autres règles puissent être inventées qui grèveraient moins le processus analytique. Il reste que les raisons de l'analyse, si justifiées qu'elles soient objectivement, restent les raisons de l'analyste, qu'elles sont dictées par lui (1) et que ces règles rationnelles vont s'appliquer à une situation

(1) S. A. Shentoub écrit : « Les preuves fournies par Serge Viderman (...) portent la marque révolutionnaire de la période au cours de laquelle le livre avait été élaboré. »

Je n'ai pas attendu une « période » particulière pour penser et écrire des phrases comme celle-ci : « Le contrat fondé sur la parole demandée, l'analyste s'efforcera d'y déceler des sens,


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essentiellement irrationnelle et dans un espace dont la névrose de transfert est une des dimensions fondamentales.

A dessein, et pour ne pas compliquer un tableau qui l'est déjà assez, je tairai comment les « défauts » de l'analyste, toute la partie — considérable — inconnue — ou inconnaissable — occultée, mais dont l'action est potentiellement à l'oeuvre, doit être toujours tenue en suspicion.

Ainsi le psychanalyste ne possède qu'un rien de pouvoir réel, une décision technique, rationnelle et nécessaire. Il faut seulement être attentif à ce que deviennent ces « riens réels » (comme ceux dont parlait Freud dans la construction du fantasme de Léonard) dans l'espace travaillé par la formidable force régressive et fantasmatique de la névrose de transfert.

Contrairement aux règles habituelles qui régissent tous les contrats, les conditions de celui qui lie l'analyste et l'analysé ne sont pas à débattre. Elles sont à prendre ou à laisser et ne peuvent faire l'objet d'aucun compromis.

A ce haut fonctionnaire de l'Etat autrichien qui demandait à Freud une dérogation exceptionnelle à la règle fondamentale qui lui permît d'exclure de sa confidence les secrets d'Etat dont il pouvait être dépositaire, Freud répondit par une fin de non-recevoir : les résistances risquaient de trouver dans ce secteur privilégié un refuge comparable à l'asile que les criminels pouvaient jadis trouver dans l'enceinte inviolable des églises.

Ce qui prouve une nouvelle fois, s'il en était encore besoin, que la règle fondamentale est une règle pratique, empirique seulement, qui permet, comme les règles de Descartes pour l'esprit, de bien conduire l'analyse, imposée par l'analyste pour des raisons techniques rationnelles et non pas imposée à l'un et à l'autre par une loi qui les transcende et dont l'analyste ne serait que l'intercesseur attristé de ne pouvoir

alors que pour l'analysé elle sera le moyen d'en faire des actes. C'est à travers le seul moyen qui lui est laissé qu'il ne cessera, au-delà de la paille des mots — les siens et ceux de l'analyste — de vouloir le grain des choses. C'est à travers la parole qu'il vivra ses affects transférentiels par quoi l'analysé agira son passé au lieu de s'en souvenir. Déjà la seule énonciation par l'analyste de la règle de l'analyse, c'est-à-dire comme règle de l'analyste, ressentie comme demande et désir de l'analyste, suffit pour que l'analysé désire l'enfreindre —■ et l'enfreigne. D'emblée le champ analytique est un champ de bataille. L'acting out n'est qu'un des moyens de la contestation. Le silence est aussi une façon d'agir ; il est le second moyen ; il apparaît comme une sorte d'actitig négatif dans la mesure où il s'inscrit dans la situation comme la rupture du contrat préliminaire où l'une des clauses les mieux articulées est l'obligation de la parole. C'est à cette contrainte que le patient échappe par un acte de transfert qui s'inscrit dans la situation comme transgression de la convention. 1 (Genèse du transfert et structure du champ analytique, paru en oct. 1967 et repris dans la Rev. fr. de Psychan., 1968, nos 5-6).


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délier l'analysé d'une loi qui le dépasse et lui vient d'ailleurs (1).

Quand Freud dit à l'Homme aux rats qu'il ne peut le dispenser de choses dont il ne dispose pas, ce n'est pas l'article d'une loi intransgressible qu'il énonce, mais une règle empirique souple et aménageable. « Je pourrais bien, sous-entend-il, vous en dispenser, mais autant me demander de renoncer à l'analyse, qui ne saurait être conduite hors de cette règle que j'appelle, pour cette raison, fondamentale : le voulezvous, et vous et moi ? »

C'est ainsi qu'on peut comprendre l'image employée par Freud : « Il pourrait tout aussi bien me demander de lui faire cadeau de deux comètes » (souligné par moi). Car pourquoi deux ? Faire cadeau d'une seule comète, est-ce si facile ?

Introduire l'idée du double don, c'est marquer qu'on ne saurait à la fois conduire une analyse et renoncer à la règle qui en est la clé de voûte et la rend possible. Il faut relire cette page pour se rendre compte à quel point l'idée d'incarner le représentant inflexible d'une loi est totalement étrangère à l'esprit de Freud.

Bien au contraire, il aide son patient par tous les moyens à vaincre une résistance consciente, la réticence à faire le récit du supplice des rats. « Or, pendant cette halte, nous eûmes une conversation au cours de laquelle le capitaine en question raconta qu'il avait lu la description d'un supplice, pratiqué en Orient, particulièrement épouvantable... »

A ce moment le malade s'interrompt, se lève et me demande de le dispenser de la description des détails. Je l'assure que je n'ai moi-même aucun penchant à la cruauté, que je ne voudrais, certes, pas le tourmenter (...) Je continuai en lui disant que je ferais tout ce que je pourrais pour lui faciliter son récit, que je tâcherais de deviner ce à quoi il faisait allusion. « Voulait-il parler d'empalement ? — Non, ce n'était pas cela. On attache le condamné (il s'exprimait si obscurément que je ne pus deviner tout de suite dans quelle position on attachait le supplicié), on renverse sur ses fesses un pot dans lequel on introduit des

(1) On a sans peine, je pense, reconnu ici la thèse de Pasche et Renard qui font de la règle fondamentale la loi du Surmoi qui surplombe, d'un même regard sévère et sourcilleux, le champ analytique et ses deux organisateurs. Le psychanalyste est devenu le porte-voix de la Loi au Nom du Père, l'un et l'autre ployés sous le poids d'une même parole intransgressible.

Curieuse idée tout de même de placer la liberté — asymptotique — de la cure analytique sous le regard du Surmoi : comment pourront-ils donc jamais sortir, l'un comme l'autre, de la loi du père, de l'OEdipe, de la répétition, si l'on fait plonger la situation analytique dans ce « bouillon de culture de l'instinct de mort », ainsi que Freud qualifiait le Surmoi ?

Comment peut-on tenir la règle fondamentale pour une loi du Surmoi alors qu'elle est conçue pour en contrarier les interdictions en les court-circuitant ? Comment pourrait donc le Surmoi instituer une loi qui bafoue sa visée à tenir sous sa coupe la vie pulsionnelle ?


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rats, qui se — il s'était levé et manifestait tous les signes de l'horreur et de la résistance — qui s'enfoncent. — Dans le rectum, dus-je compléter. »

L'analyste ne peut se laver les mains par ce transfert subreptice de la décision. Il doit en assumer et la responsabilité et ce qui s'ensuit. Il saisira ainsi mieux les caractères spécifiques du contrat et sera mieux armé pour en tirer les conséquences (1). C'est la responsabilité de l'analyste que j'ai mise en évidence. C'est de lui que dépendra l'indication de l'analyse, de lui encore toutes les coordonnées du champ où il a placé le patient. La neutralité et la bienveillance et l'impavidité sont des modalités techniques réfléchies qu'il doit assumer pleinement et non point prétexte à l'élusion de sa responsabilité. C'est l'ingénieur qui trace les plans du pont qu'il va jeter d'une rive à l'autre, et c'est lui encore qui calcule la résistance des matériaux. Quoi qu'il advienne de son ouvrage, il en a la responsabilité entière et l'idée ne lui viendrait pas de la transférer à l'ouvrier qui a fait marcher la bétonnière.

Jean Bégoin a eu raison de mettre l'accent sur cet aspect de ma position. Nous voilà bien loin du « despote retors ».

Pasche et Renard me disent les obligations du psychanalyste (par exemple poursuivre l'analyse jusqu'à son terme, etc.). Ils confondent la disparité des clauses contractuelles que j'ai tenté de dégager et le caprice tyrannique, le despotisme irresponsable (2).

Une question (et je pourrais à ce sujet les multiplier à volonté) : quand le psychanalyste décide de prendre, par exemple, un week-end prolongé, demande-t-il la permission ou du moins l'avis de son patient ? Inversement, quand le patient décide d'en faire autant et que les deux projets ne coïncident pas dans le temps, paiera-t-il oui ou non les séances ? Quand le psychanalyste décide d'augmenter le prix des séances, en discute-t-il avec son patient, lui en donne-t-il les raisons ? Le patient peut refuser ? Certes. Le fait-il souvent ? Ce sont des mesures techniquement fondées ? Vous prêchez un converti. Ce sont des mesures rationnelles, défendables et ce que le psychanalyste fait c'est toujours en vue du plus grand bien du patient ? J'en conviens. Mais allez donc en convaincre le patient en état de névrose de transfert.

(1) Pour J. Chasseguet le contrat analytique équivaut à celui qui la lie à son coiffeur en vue d'un « roulage de cheveux sur bigoudis pour une mise en plis ». J'espère que J. Chasseguet a voulu plaisanter, même lourdement. J'aimerais mieux retenir cette hypothèse que d'avoir à eu former une seconde qui accorderait du sérieux à cette remarque. Sans quoi je serais conduit à éprouver des doutes sur sa capacité à saisir la nature particulière du contrat analytique et, d'une façon plus générale, les caractères spécifiques de la situation analytique.

(2) L'accusation de J. Chasseguet de faire du champ analytique » un camp de concentration en miniature » serait simplement inconvenante si son inconvenance pouvait atteindre le lecteur, sans que son ridicule ne la tue, tout net, avant.


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Il le sera toujours, ou trop ou pas assez, selon le signe positif ou négatif qui domine la régression transférentielle. Le problème est celui de Humpty Dumpty : qui commande (1) ?

Une de mes patientes exprimait bien ce sentiment : « De temps en temps mes associations se mettent à vagabonder. Vous me laissez souvent errer à ma guise, mais il vient un moment où je sens que vos interventions donnent un coup de barre pour me ramener dans ce que vous devez estimer sans doute le droit chemin de l'analyse. J'ai l'impression que mes associations me font voguer comme un bateau ballotté par les vagues et que de temps à autre vous corrigez le cap par des coups de barre, légers tantôt, et tantôt que je sens plus fermes ou plus rudes, selon les moments. Mais je suis docile : après tout c'est vous qui savez. »

La docilité à ce savoir-pouvoir, vécu comme bénéfique, marque la positivité du transfert. Il suffira que le signe s'inverse pour que la positivité du coup de barre soit ressentie comme coup d'assommoir. En tout cas, le patient n'ignore pas qui est à la barre, même si le psychanalyste fait semblant de n'y être qu'en spectateur.

Qu'on veuille bien remarquer aussi combien la métaphore de la traduction est approximative quand elle est appliquée à ce qui se passe dans l'interprétation. On traduit d'une langue inconnue dans une autre mieux connue du sujet et que ce dernier est en mesure de reconnaître aussitôt pour sienne.

On traduit les formes pulsionnelles issues du refoulé primaire dans une langue si étrangère — et étrange — pour le sujet, que celui-ci est saisi d'effroi.

Mais d'où vient cette méconnaissance du désir qui a pris des formes si étranges et si effrayantes que le patient ne peut plus les reconnaître

(1) Ne m'a t-on pas objecté aussi (publiquement, mais hors colloque) que l'analyste se fait à lui-même la violence de tout entendre ? On reste un peu songeur à la représentation d'un psychanalyste qui vivrait la situation analytique et la règle fondamentale comme une violence qu'il s'imposerait à lui-même. Car cette violence qu'il se ferait subir risquerait de provoquer un tumulte qui emplirait son esprit tout entier, l'assourdirait pour le rendre inapte à toute écoute psychanalytique. Si le psychanalyste devait vivre la situation analytique, et la règle qui la fonde, comme une violence qu'il se ferait à lui-même de tout entendre, il serait grandement à craindre que cette violence ne trouve les moyens d'alléger la tension où elle le placerait, pour s'exercer à rencontre de l'analysé par une contre-violence contre-transférentielle dissimulée qui finirait par faire du champ analytique un champ de bataille où les coups ne viendraient plus seulement de celui dont la névrose de transfert exprimerait ses valences négatives par le moyen de la règle fondamentale, à quoi l'analyste ne répondrait plus par l'interprétation seule, mais par l'acting out qui signerait l'émergence de la névrose de contre-transfert.

Les règles analytiques qui construisent le cadre ont un double effet bénéfique. Le cadre permet au patient de parler, à l'analyste d'entendre. Le cadre les abrite et les défend l'un et l'autre et permet que le processus analytique, dans ce qu'il a de plus inouï, reste vivable.


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pour siennes ? Des résistances qui, empêchant la pulsion d'être vécue et reconnue, la font proliférer dans l'obscurité où elle a revêtu ces formes effrayantes. Les résistances, c'est-à-dire des forces psychiques. Et ce ne sont pas les moyens intellectuels de la persuasion et de la démonstration rationnelle qui auront une chance d'en venir à bout. C'est bien une contre-force qu'il faudra faire jouer à rencontre de la force des résistances : l'analyste doit être revêtu « d'une grande autorité ». Sans le transfert l'analysé « ne prêterait pas la moindre attention au dire du médecin ». C'est la foi du patient qui fait de la parole de l'analyste un miracle : « La foi reproduit à cette occasion l'histoire même de sa naissance : elle est le fruit de l'amour et n'avait pas besoin d'arguments au début. (...), nous acquérons ainsi la possibilité de tirer un tout autre profit de la force de la suggestion qui devient docile entre nos mains ; ce n'est pas le malade seul qui suggère ce qui lui plaît : c'est nous qui guidons sa suggestion dans la mesure où (...) il est accessible à son action » (Introduction à la psychanalyse, P.B.P., pp. 423-429).

Comment pourra-t-il combler l'écart et surmonter l'effroi sans la force que lui prête l'intensité du transfert nécessairement positif ?

Qu'est-ce qui fait donc que l'Homme aux loups parvient à produire dans un temps d'une brièveté disproportionnée par rapport à la durée antérieure de la cure tout le matériel nécessaire à l'intelligence des déterminations de la névrose et à la levée des symptômes ? C'est bien sous « l'impitoyable pression » de la fixation d'un terme, au moyen de ce « chantage », que « sa résistance, sa fixation à la maladie finiront par céder ». C'est-à-dire par la force de l'attachement transférentiel. « Son horreur d'une situation indépendante était si grande qu'elle l'emportait pour lui sur tous les ennuis de sa maladie. Il ne se trouva qu'une seule voie pour la surmonter. Je fus obligé d'attendre que son attachement pour moi fût devenu assez fort pour pouvoir contrebalancer cette aversion, et je jouai alors ce facteur contre l'autre. »

Qu'était-ce donc ce jeu, sinon celui de la force à la recherche du sens ? Comment ne pas être en alerte devant cette constatation de Freud : « Durant cette dernière période de travail le patient fit preuve d'une lucidité à laquelle on n'atteint d'ordinaire que dans l'hypnose. »

La suggestion, Freud le savait et n'hésitait pas à le dire, est un des avatars du transfert. Que de fermer les yeux, il vaut mieux regarder la réalité en face pour en tirer des enseignements qui nous permettent de mieux comprendre ce que nous faisons et nous évite les faux pas d'une force qui s'ignorerait pour jouer, dans l'inconscience de son impact, un rôle qui subvertirait et submergerait le sens.


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Qu'est-ce qui faisait que l'Homme aux loups quand il « se replaçait plus profondément dans la situation de la scène primitive (...) ramenait au jour les observations de lui-même qui vont suivre », sinon que « l'impitoyable pression » de la fixation d'un terme déployait alors tous ses effets et que ceux-ci étaient l'effet du double jeu de la force et du sens ?

Ma position est sensiblement différente aussi de celle de Robert Barande. Il ne s'agit pas d' « une mise en accusation » de l'analyste — pas même sous ses espèces indûment activistes — car dans le sens où cette accusation est formulée elle ne comporterait pas même les attendus d'un procès et l'indécision d'un verdict équitablement en suspens, mais revêtirait d'emblée les caractères d'une condamnation déjà prononcée.

Pour moi le bien-fondé des règles techniques n'est pas remis en cause. (Ce qui ne veut pas dire qu'elles ne puissent pas l'être, simplement tel n'était pas ici mon propos.) Il ne s'agit pas davantage de faire le procès implicite de l'activisme technique à une extrémité du spectre, ni de l'antipsychanalytisme à l'autre. Bien que ces questions soient importantes elles tiennent aux déviances latentes qui marquent les adultérations dont le processus analytique est menacé, mais de l'extérieur, hors du cadre.

Ce qui reste fondamental à mes yeux, c'est que quelle que soit la conduite à l'intérieur du cadre, que la construction soit création de l'analysé, de l'analyste ou le plus souvent des deux, le cadre lui-même est mis en place par l'analyste seul. Tous les paramètres du champ sont créés par l'analyste, toutes les règles sont dictées par lui. Le cadre ainsi constitué ne peut pas ne pas influer sur ce qui viendra à s'y inscrire. L'analysé ne peut conserver un rapport de pure intelligibilité avec un cadre où il est placé par l'analyste. Il importe peu que l'analysé sache et soit convaincu des raisons où ce cadre trouve sa justification. Dans la relation transférentielle qui va s'établir et se renforcer jusqu'à construire et à emplir l'espace analytique tout entier, les raisons sont de faible poids. Les règles de l'analyse sont d'abord les règles de l'analyste et comme telles transgressées ou obéies, ce qui est tout un. Elles marquent le conflit qui domine le processus de la cure, itération des conflits qui l'ont opposé à ceux qui dans l'histoire détenaient et faisaient — ou tentaient de faire — respecter les règles : déjà (1).

(1) L'idée de Bégoin selon laquelle les règles contractuelles de l'analyse pourraient être envisagées comme l'expression du diktat de la réalité est intéressante, à condition de la tenir


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Dans une situation où la disparité des forces est inscrite dans la structure du champ de l'analyse, le maniement de la force reste toujours le fait de l'analyste. C'est ici aussi le point le plus délicat de la technique. Il est d'une rare difficulté de faire la sûre et juste part entre ce qui est légitime et ce qui l'est moins. Renvoyer l'analyste à sa propre analyse, auto-analyse, analyse supplémentaire, analyse du contre-transfert, etc., sont des réponses pour partie valables, pour une autre bonne partie faux-fuyants parce qu'aucune analyse ne saurait réellement garantir l'analyste contre les coups de pouce d'une force additionnelle tenue pour nécessaire et rationnelle — et qui peut l'être —, mais sans qu'on en puisse être pleinement assuré. C'est aussi un pari. Comme tout pari ça se perd ou ça se gagne : à pile ou face, souvent. C'est là un aspect aporétique du maniement de la situation analytique qui paraît bien, ici, indépassable. Il serait bien étonnant que l'analyste, si prompt à exercer, à juste raison, sa vigilance et son soupçon à l'égard des motivations mises en avant par le patient pour occulter ses mouvements émotionnels inconscients, ne se tienne pas lui-même dans une suspicion semblable et non moins fructueuse.

Le problème de l'argent en analyse est l'un des plus difficiles à traiter équitablement. Il faut cheminer ici sur la mince ligne de crête qui nous évite de tomber d'un côté dans l'angélisme de la bonne conscience, de l'autre dans le prêche idéaliste qui se trompe de système économique et des lois qui le gouvernent. C'est ici et maintenant que l'analyse se fait : pas seulement dans la situation qui en spécifie la démarche, mais dans la société où nous vivons. L'analyste n'aurait que

pour métaphorique et que le sens lui viendrait de surcroît, et non point par intention délibérément arrêtée.

A la prendre au pied de la lettre on court à la fois le risque d'une confusion méthodologique, les règles qui constituent le champ fondamental de l'analyse formant un dispositif empirique imaginé par l'analyste en vue de créer les conditions les plus favorables à l'émergence des contenus inconscients, et celui de se donner en représentation, de faire ce que Freud refusait de faire — jouer des rôles.

S'imaginer être le représentant accrédité (par qui donc ?) de la réalité, c'est se donner les lettres d'une créance qu'on ne tiendrait que de son propre décret. L'analyste, s'il veut éviter ce supplément de force, doit refuser de se croire investi — ou se laisser investir — d'une fonction autre que celle que la situation analytique lui assigne et lui permet : l'interprétation, hors de toute manipulation suspecte de la relation transférentielle, hors de toute tentation mécanicienne inefficacement réparatrice.

Il faut écouter plutôt ce que dit FREUD dans Dora (« je n'ai jamais joué de rôles ») que ce qu'il fait. Il manque le transfert parce qu'il se soucie trop de diriger, être de bon conseil : chargé de mission ; une ambassade à assumer : représenter la réalité. Il sait où est le bien de cette jeune fille paumée. Il faut la bien marier et M. K... semble un bon parti sous tous rapports. Dans l'aveuglement du contre-transfert, l'analyste s'efface pour laisser la place à un substitut de ce père qui a failli à la charge que Freud veut assumer. Dans cette substitution la fonction psychanalysante s'est affadie d'abord, dissoute ensuite.


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trop tendance à oublier, du moins à minimiser, la réalité sociale où son activité s'inscrit, son être dans le monde socio-économique qui l'enserre et lui commande, qu'il le veuille ou non, qu'il en soit conscient ou non, sa relation à l'argent. Personne ne lui en fera le reproche s'il consent à aborder les problèmes de front. Le prêtre ne vit pas plus que de messes que l'analyste d'interprétations. Qui songerait à lui en faire grief ? Il y a des messes qui coûtent plus cher que d'autres, des orgues mieux accordées, des cathédrales plus vastes et plus belles ou qui lancent plus haut leurs flèches dans le ciel. Il n'est pas sûr — les Evangiles disent même le contraire — qu'elles ouvrent aux bénéficiaires plus larges les portes du Ciel.

Il y a des prêtres de campagne et d'autres qui sont vêtus de la pourpre cardinalice. Il en va ainsi des psychanalystes. Il y a le renom, les chevrons : l'éminence. Dans un système socio-économique soumis à ce que Lassalle appelait la loi d'airain de l'offre et de la demande, les prix en sont une fonction qui régularise le marché. Et c'est justice, car c'est ainsi que marche — cahin-caha, c'est vrai — notre monde. Et c'est justice encore, car rien n'oblige personne, dans un système justement libéral, d'accepter une offre qui dépasse ses moyens.

Ce qui donne au contrat analytique un caractère par lequel il est unique c'est que ses termes ne sont pas négociables. Ce qui ne veut pas dire, bien évidemment, que le psychanalyste ne consente, et même assez souvent, à réduire son prix habituel dans tel ou tel cas, pour des raisons qu'il n'y a pas lieu de dénombrer ici. Mais deux points restent, en l'occurrence, essentiels : c'est bien de son seul consentement que cette réduction exceptionnelle dépend et l'exception dont le patient fait l'objet doit lui être tue. Ce n'est pas le prix en valeur absolue qui demande réflexion. Bas ou élevé, le chiffre une fois énoncé par l'analyste ne peut plus faire l'objet d'une négociation, contrairement au contrat dont toutes les clauses, et la juste pondération des services échangés en tout premier lieu, sont toujours à débattre. L'analysé achète chat en poche. A prendre ou à laisser. Il est vrai qu'il peut laisser et laisse, et sa liberté de choix reste entière.

Au point de vue où je tente de me placer, le problème de l'argent, tel que je viens de le poser, se situe à un carrefour qui balise les deux voies principales entre lesquelles l'analyse va être sans cesse ballottée : la rationalité d'une méthode et l'altération subreptice à quoi la soumettent des mouvements contre-transférentiels dont il est si difficile de se tenir, sans aveuglement, indemne. Je ne fais jamais de l'analyste — ce qui serait une position purement idéaliste — le support de quelque per-


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fection — ou imperfection — imaginaire. J'ai tenté plutôt d'effacer l'analyste, surtout dans le jeu de la force et du sens, pour laisser apparaître plus clairement le rôle de la structure du champ qu'il a créé. L'essentiel n'est pas de savoir ce que le psychanalyste a voulu faire. Ce qui est réellement en cause c'est de mieux percevoir ce que le système risque, s'il n'y prend garde, de le conduire à faire.

Le reproche que m'adressent Pasche et Renard de faire de l'analyste un « despote retors » (1) porte à faux, car s'ils ont sans doute lu la lettre de mon livre ils n'en ont saisi ni l'esprit qui l'anime, ni l'ordonnance des idées qui l'informe et le soutient. C'est le langage idéaliste de l'intention et de l'essence, c'est bien le contraire que j'entends et non seulement au second degré mais dans cette « limpidité » que mes critiques au moins m'accordent.

Ainsi : « Nos intentions étaient pures. Mais une méthode rationnelle s'applique à un objet irrationnel. La méthode et son objet ne resteront pas dans un rapport de contiguïté passive (...). La méthode aboutit à la création d'une situation qui tend à échapper à sa visée initiale (...). Nous nous apercevrons assez tôt comment les intentions proclamées deviennent des illusions ; comment le cadre mis en place s'affranchit du rôle qui lui a été assigné (...), etc. (C. de l'E. A., p. 43). Ainsi par exemple, l' « impavidité » de l'analyste ou sa position dans l'espace analytique n'expriment pas une « intention » (c'est le langage moraliste) de domination. Ce sont des nécessités techniques rationnelles qui créent la disparité de la structure inscrite dans le « contrat » de la situation analytique.

C'est bien de la conviction que les règles mêmes constituent une disparité structurale des forces dans le champ analytique que découle une conséquence technique à mes yeux capitale : ne rien faire qui puisse accroître le déséquilibre des forces, prendre garde à tout ce qui risquerait de faire basculer davantage encore la force du côté de l'analyste, aux dépens du sens. On voit que ma conception de la disparité dans la distribution des forces du champ analytique me conduit davantage à la rigueur technique qu'au laxisme. C'est aussi la raison pour laquelle si je pense que le « contrat » analytique est imposé à l'analysé, qu'il constitue le fondement de l'inégalité du rapport des forces, il est aussi le maximum de ce qui peut être accepté et tenu pour rationnel. D'où découle nécessairement l'exigence du respect scrupuleux des

(1) N'y a-t-il pas d'ailleurs quelque contradiction à imaginer que je fais de l'analyste à la fois un « démiurge » doué de toutes les perfections dans le même temps que j'en ferais aussi un « despote retors » ?


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règles classiques qui seules peuvent nous donner quelque assurance contre l'adultération contre-transférentielle subreptice. D'où aussi ma réserve à l'égard des variantes et variations techniques que je tiens en grande méfiance, que je n'applique pas sans me souvenir qu'elles sont quelquefois dangereuses, souvent aléatoires, jamais de tout repos.

6.

Voici deux souvenirs-écrans très précoces d'un autre patient qui s'imposent avec cette extrême clarté souvent notée par Freud comme étant un de leurs caractères distinctifs. Une salle de bains et son carrelage noir et blanc. A cette même salle de bains s'étaient associés à d'autres moments de la cure la perception par l'enfant du sexe de son père et de celui de sa mère, perçus séparément à l'occasion de leur toilette. Le souvenir étrange du carrelage de la salle de bains, si banal et pourtant clair, tenace, incompréhensible fut interprété comme ce qui subsistait du fantasme de la scène primitive où le blanc et le noir figuraient les deux sexes des parents différents par la couleur.

Le second souvenir : un cousin lance en l'air une pièce de monnaie et, à l'étonnement mêlé d'inquiétude de l'enfant, la pièce disparaît. Il s'agissait, ici encore, d'un des plus anciens et des plus vifs souvenirs de ce patient qui présentait des inhibitions sexuelles marquées par la crainte de la pénétration d'un vagin ressenti comme dangereux. Il s'agissait ici encore du fantasme de la scène primitive au cours de laquelle l'enfant croyait que le pénis du père pouvait être avalé et disparaître dans le vagin de la mère. Ici aussi l'interprétation ne peut être qu'une construction de l'analyste qui n'a et ne pourra avoir aucune certitude, pas plus que le moyen de vérifier son hypothèse. Vérité construite dans l'espace analytique, liée à cet espace et dont la valeur est fonction de cette situation comme une monnaie, créée dans une situation exceptionnelle et dans un lieu défini, n'a cours et valeur que limitée à ce seul lieu. Cette « création » n'est ni fable ni délire, mais la structuration spécifique par le moyen d'une parole organisatrice du sens d'une interprétation dont la pertinence est limitée à la situation où elle est dite. Ces interprétations ne prennent leur relief et leur puissance de conviction que prononcées dans l'espace analytique.

Revenons un instant à l'analyse de Dora. Sa toux avait été interprétée comme un déplacement défensif vers le haut d'une fellation entre son père et Mme K... Si tel a été l'enchaînement de la cause et de son effet, il est aussi évident que Dora n'a pas vu de tels rapports,


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qu'il s'agissait d'un fantasme. En outre, il faudrait noter que les rapports d'un homme impuissant et vieillissant, atteint de tuberculose et de syphilis, avec une femme jeune encore et attrayante, seraient plutôt ceux du cunnilinguus que de la fellation. Toute la région thoracique est atteinte par des symptômes hystériques. Par exemple la sensation de pression au niveau de la poitrine est le déplacement vers le haut de la perception du pénis en érection de M. K... La toux relève du même type de déplacement; il y a enfin la dyspnée qui sera liée à la scène primitive au cours de laquelle Dora s'identifie au père, mais dans cette scène primitive il faudra faire entrer aussi le fantasme des échanges oraux, fellation et cunnilinguus, cette fois entre les parents. Scène primitive à laquelle Dora n'est pas seulement spectatrice mais bien participante. Comment Freud pourrait-il soulever toutes ces hypothèses alors que d'avoir parlé de fellation seulement il éprouve le besoin de se justifier d'avoir abordé de « telles horreurs » avec une jeune fille de 18 ans ? Comment pourrait-il le faire sans soulever aussitôt des vagues de résistances ? Sans que cette parole ne meure aussitôt que dite, parce qu'elle est dite hors de l'espace qui en ferait une parole vivante, comme le grain meurt semé hors d'une terre qui puisse le féconder ?

Lorsque Freud interprète le cadeau des boucles d'oreilles en forme de « gouttes », données à la mère de Dora par son père, comme l'équivalent symbolique des gouttes de sperme des rapports sexuels, cela reste parfaitement vrai — mais de quel ordre de vérité ? Des interprétations comme celle-ci, comme celle des rapports sexuels oraux de la scène primitive, ne peuvent être que construites dans l'espace où elles ont été données et par la parole qui les mettant en forme crée un type de vérité spécifiquement analytique. Leur pertinence, hors de l'espace analytique, s'évanouit comme ces fresques préhistoriques qui, conservées intactes pendant des milliers d'années dans l'espace fermé des grottes, ouvertes sur l'extérieur, sont menacées de destruction. Ce qui a conduit l'analyse de Dora à une fin prématurée et à l'échec, ce n'est pas que Freud ait méconnu le transfert. Freud voit, tandis que se déroule l'analyse de Dora, comment émergent le transfert et sa signification. Il voit aussi clairement ce que le transfert mis en lumière, puis poussé à se développer dans toute sa force, apporterait de gêne considérable, de perturbations possibles par ses effets trop imprévisibles sur la recherche du sens, pour qu'il n'ait pas eu des raisons bien fondées à feindre de l'ignorer. Ce que Freud, en revanche, voit moins bien, c'est le parti qu'il pourrait tirer d'un transfert conduit


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à son point d'achèvement. Ce que Freud a réussi à organiser dans le cas de Dora c'est une situation analytique, ce qu'il a manqué, par quoi l'analyse elle-même aura été manquée, c'est de laisser se construire un espace analytique (1).

Cette différence entre situation analytique et espace analytique est tellement évidente dans l'analyse de Dora qu'elle peut nous rendre mieux perceptibles les caractères de l'un et de l'autre, justifier le concept d'espace et en dégager l'apport à une théorie de la technique analytique.

A relire aujourd'hui l'exposé de Freud, à suivre le cheminement de sa pensée à la recherche du sens des symptômes, sa manière de saisir l'enchaînement des événements historiques qui marquent cette vie, jalonnent ses étapes, inscrivent une signification dans le corps de la malade, les modulations de sa démarche interprétative, on est frappé par une évidence qui, pour l'avoir eue si longtemps sous les yeux ne nous en avait pas moins échappé : nous avons le sentiment que cette analyse, qui s'est pourtant déroulée dans les conditions classiques, ne les a cependant pas respectées.

Il s'en dégage l'impression d'une recherche du sens où les contraintes classiques n'ont pas été imposées. Si les positions divan-fauteuil ont été probablement respectées, elles sont restées extérieures à la situation : des positions de commodité dans un espace physique. L'analyse aurait tout aussi bien pu se dérouler en face à face sans que nous ayons le sentiment que quelque chose d'essentiel y eût manqué. Bref, tout se passe comme si la parole de l'analysé se faisait entendre d'un lieu autre que le divan, celle de l'analyste venant d'ailleurs que du lieu qui lui est péremptoirement assigné dans un véritable espace analytique. Alors, dans cet espace privé de cette densité d'affects qui en fait un heu de résonance spécifique de la parole, on n'entend plus qu'un langage vidé de sa force — dans un espace raréfié, à la limite vide. Ce sont deux ombres qui s'affrontent. Deux principes. Deux abstractions. L'une qui dit l'inconscient dans un langage sans écho, parce qu'il s'est privé du lieu de sa résonance, l'autre qui y reste sourde, murée dans une résistance qu'aucune parole de raison ne saurait entamer.

Pas davantage à l'Homme aux rats on ne peut donner d'interprétations profondes avec des chances que celui-ci les comprenne et les accepte parce que Freud s'est refusé la constitution d'une situation

(1) Il y a dans les pages concises et denses que Nicolas Abraham et Maria Torok consacrent à ce Colloque une idée de l'espace analytique comme étendue psychique, conçu en tant qu'espace d'une liberté qui n'est pas donnée d'emblée, mais qui doit advenir au terme d'une démarche thétique-antithétique qui est celle-là même du processus analytique.


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où elles puissent être données et soient efficaces. Il est caractéristique que même l'interprétation essentielle de la version publiée, la haine du père, confirmée par la scène de colère qui se situe vers l'âge dé 3-4 ans, dont il a lui-même perdu le souvenir mais que la mère lui rappelle, ne soit pas réellement acceptée. Freud s'étonne dans la version tenue secrète (Original Record of the Case) que malgré les progrès, l'abondance du matériel et ses interprétations, la conviction du patient concernant le conflit avec son père et les sentiments hostiles qu'il avait éprouvés à son égard, n'ait pas été acquise. Freud fait trop appel au raisonnement du patient, à sa logique. Freud « plaide sa cause » comme il l'écrit. Mais le sens seul, même évident, est impuissant à agir efficacement dans le processus analytique s'il n'est pas soutenu par une force qui lui vient d'un aménagement strict de la situation.

Freud lui donne trop à manger ; lui envoie des cartes postales de vacances signées trop « cordialement » ; le déculpabilise et le rassure quant à son « immoralité » ; loue trop ses qualités intellectuelles et son intelligence. Il obtiendra des réactions transférentielles agressives mais elles ne sont pas suffisantes pour créer un espace analytique où les fantasmes archaïques puissent être construits et la conviction du patient s'y attacher.

Freud dans un de ses derniers ouvrages Constructions en analyse a dû reconnaître que, malgré l'analyse des résistances, la levée de l'amnésie infantile et le rétablissement de la continuité de la mémoire perdue par l'effet du refoulement, dans beaucoup de cas, n'étaient plus possibles. Il accordera une grande valeur au sentiment de certitude intérieure que provoquent chez le patient les constructions réussies. Celui-ci ne donnera pas son assentiment avant que la construction proposée ne lui ait dit toute la vérité. Son refus de la construction s'expliquerait par son incomplétude.

D'où viendrait-il donc au patient ce sentiment du vrai, du réel (Wirklichkeitsgefühl) et cette sûre conviction (sichere Uberzeugung) que Freud découvre chez le patient quand des constructions complètes lui ont été proposées. On aurait plutôt cru que les résistances — qui empêchent le retour des souvenirs — trouveraient leur compte dans des interprétations incomplètes ou partiellement inexactes. D'où viendraient-elles au patient cette exigence de la vérité tout entière, cette certitude tranquille de la pertinence de la construction et de sa cohérence intellectuelle ? Car il est justement le moins bien placé pour en juger. Ainsi, par exemple, sa dénégation nous semble rarement, bien au contraire, infirmer la pertinence d'une interprétation. Viendrait-elle


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alors de la coïncidence de la construction opérée par l'interprétation et de l'histoire du sujet ? Mais comment le patient pourrait-il juger de l'identité de son passé avec ce que l'analyste construit, alors que la construction est devenue elle-même indispensable comme le pis-aller à quoi il a fallu se résigner parce que l'analyse est venue se heurter à l'échec de la levée de l'amnésie infantile ? Aucune construction de sens, surtout quand il s'agit des fantasmes inconscients les plus précoces, ne peut être ni acceptée par le patient ni efficace si elle n'est pas soutenue par une force qui est celle des affects de la névrose de transfert développés dans et par l'espace où le processus analytique prend place.

7.

Dans le beau travail que Jean Guillaumin propose ici à notre réflexion, il placerait plutôt la constitution de l'espace analytique au terme du processus. Quant à moi, c'est évident, je pense qu'un véritable espace analytique ne se construit qu'à la phase d'état du processus analytique et à l'acmé de la névrose de transfert. L'espace analytique n'a qu'un temps. Il est fait en vue d'obtenir les effets que j'ai décrits. Mais aussi il est fait afin qu'il se défasse.

Dans une véritable fin d'analyse — ce qui n'implique pas que tous les buts possibles en aient été nécessairement atteints — on peut parler d'une déconstruction de l'espace analytique.

Une brève notation pour finir. Cette patiente en est à sa dernière séance : « Maintenant, dit-elle, c'est comme si je me parlais à moi-même, comme si je m'analysais moi-même. C'est vrai que je suis encore là, étendue sur ce divan, mais ce n'est plus la même chose. »

Ce que cette patiente éprouvait c'est la modification de l'espace analytique. Elle n'était plus couchée que sur un divan, objet quelconque du monde physique, privé de la dimension qui faisait de lui un objet — et une fonction — d'un espace imaginaire.

« Et pourtant, dira-t-elle dans le dernier quart d'heure de sa dernière séance, je pourrais me lever de ce divan, aller m'asseoir, finir cette séance en face à face, et je ne le ferai pas. » Pendant les dernières minutes du processus analytique le Surmoi de l'analyste continue à jouer un rôle auxiliaire. C'est qu'il reste toujours des réactions transférentielles, atténuées sans doute, mais probablement irréductibles, tout au moins avant que le temps ne vienne effacer les effets de la dépendance renforcée par les conditions où le processus analytique s'est déroulé.


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IX. — LE PHILOSOPHE ET LE JONGLEUR

Dans un livre qui s'intitule Qu'est-ce qu'une chose, Heidegger fait la réflexion suivante : « Quand un médecin soigne tout de travers une série de malades, il y a danger que leur vie ne s'éteigne. Quand un enseignant interprète un poème à ses élèves d'une manière impossible, « il ne se passe rien. »

« Mais peut-être est-il bon de penser ici avec plus de précaution : lorsqu'on fait la sourde oreille à la question de la chose, lorsqu'on interprète un poème d'une manière insatisfaisante, tout se passe comme s'il ne se produisait rien. Un beau jour, toutefois, après cinquante ou cent ans, il arrivera quelque chose. »

Je n'apporterai pas de commentaire à ce texte dont la clarté se suffit à elle-même. J'ajouterai seulement la parabole du jongleur téméraire qui commence de lancer une boule des deux mains, ce qui n'est pas d'une grande difficulté. Puis deux, trois, quatre, cinq, enfin six boules et deux mains.

Mais dans ce métier il faut faire mieux, plus fort. Le jongleur mettant sa main gauche derrière le dos recommencera.

Une boule, deux, trois, quatre, cinq, enfin six boules d'une seule main, plus difficile déjà. Au moment où les six boules sont en l'air, grisé par sa propre habileté, méprisant les lois de la pesanteur, le jongleur mettra sa seconde main derrière le dos.

On imagine ce qui arrivera.

Pour le jongleur la sanction est immédiate. Pour le professeur de Heidegger elle est à terme. Une question pour finir : pendant combien de temps pensons-nous pouvoir lancer encore nos interprétations en l'air, les deux mains derrière le dos, sans que nous ayons, un peu plus tôt, un peu plus tard, à en payer le prix ?


XXVIIIe CONGRÈS INTERNATIONAL DE PSYCHANALYSE

(Paris, été 1973) MESSAGE PRÉSIDENTIEL, JUILLET 1973 :

UNE PERSPECTIVE PSYCHANALYTIQUE

MENANT AU

SYNDROME DU COMPROMIS D'INTÉGRITÉ^

par LÉO RANGELL

Président de l'Association psychanalytique internationale

L'homme fait avancer ses connaissances dans deux directions. A l'aide du microscope électronique il investigue la molécule et l'atome et ne se borne plus à la cellule. Placé à côté d'un navire spatial dans l'angle le plus obtus que l'homme ait jamais obtenu, il peut voir maintenant la terre comme un globe. Les deux images ont une chose en commun : aucune d'elles ne voit l'homme.

La psychanalyse fut la solution soudaine qui procura la lentille capable de voir spécifiquement la dimension de l'homme. Assis à côté d'un esprit humain le psychanalyste est aussi capable de voir dans les deux directions : comment l'homme regarde, ou ne regarde pas, vers l'intérieur et pourquoi il essaie d'atteindre le ciel. En examinant ce que je dirais pendant le bref moment de cette allocution d'adieu j'ai choisi de prendre une vue d'ensemble de la forêt au lieu de me limiter à examiner un arbre, et de revoir l'état de notre science à partir de ses débuts, jusqu'au moment pressant actuel de notre histoire.

(1) Présenté comme message inaugural du XXVIIIe Congrès international de Psychanalyse de l'Association psychanalytique internationale, sous le titre Perspectives, Paris, 23 juillet 1973.


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Je désire aussi établir un rapport entre notre champ d'investigation et son domaine voisin. Contrairement à quelques opinions fréquentes, un analyste ne manque jamais de voir et d'être en contact d'une manière exquise avec le monde extérieur. Mais sa perspective est en effet unique, interne et à la fois externe, à travers le processus intrapsychique de l'homme.

Quatre années passées comme président de cette Association internationale donnent lieu, sans exagération, à un surmenage de stimulus. De cette véritable montagne d'échanges — je suis tenté de dire barrières — entre personnes, je ferai de la « perspective » mon thème d'unification. Un grand nombre de nos problèmes naissent de l'échec de garder à l'esprit les dimensions et les proportions relatives des éléments que nous traitons. Approchant du terme de son premier siècle d'existence, la psychanalyse a vécu une histoire inégale, orageuse et non sans intérêt pendant sa vie mouvementée. Marquant son époque comme « le siècle de Freud », elle partagea l'histoire du xxe siècle : développement, application diffuse, usage et abus, explosion, désastre.

Mon exposé sera divisé en trois parties, les deux premières seront courtes, la troisième plus longue.

L'ANALYSE DE LA VIE

Du point de vue de la pratique clinique, la psychanalyse, au cours des décades, a évolué imperceptiblement et cependant de façon soutenue, de l'analyse des symptômes à l'analyse du caractère et presque de la vie elle-même. Le rapport entre l'analyse de l'Homme aux rats ou de l'Homme aux loups et la psychanalyse d'aujourd'hui est semblable à ce qu'est la première lampe électrique par rapport à Times Square ou Piccadilly — ou le premier gramophone d'Edison comparé à un studio de prise de son moderne.

Dans chaque cas on éprouve autant de nostalgie pour les choses anciennes et pour ce qui a eu lieu autrefois, que de fierté et de crainte respectueuse pour le progrès technologique. La psychanalyse est passée des syndromes circonscrits, capsulés et par conséquent énucléables à des états diffus et amorphes sans frontières. Les patients ne commencent pas l'analyse aujourd'hui avec une phobie ou une obsession, mais parce qu'ils se sentent « nerveux », ou, comme un jeune patient l'a exprimé récemment : « J'ai des problèmes en deux domaines, seulement mon travail et les filles. »

Pendant le processus analytique, des années peuvent s'écouler


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avant que ces plaintes deviennent concrètes et, à la fin, la terminaison est souvent également indéterminée et difficile à établir. Par conséquent, l'analyse prend, non pas onze mois mais plutôt dans les onze ans.

Cette prolongation du traitement annonce dans une large mesure les buts plus profonds et la portée accrue de la technique analytique qui est le résultat d'une connaissance plus grande des complexités du fonctionnement mental. Le mécanisme de l'angoisse ne se borne pas à une période brève précédant la formation de symptômes, mais il est aussi un filtre constant qui influence les actions et les humeurs de la vie quotidienne. Dès le début, l'empreinte a lieu non seulement pendant les premières semaines de la vie et non seulement a comme objet l'image nourricière, mais s'étend aussi à tous les objets animés et inanimés qui peuplent le premier monde de l'enfant. Les découvertes tachistoscopiques de Pötzl-Fisher (1917-1954) sur la perception subliminale s'appliquent non seulement aux situations expérimentales qu'ils étudièrent mais aussi aux images cinétiques de l'existence d'éveil quotidien de tout être humain.

Il s'ensuit que chaque individu a son style unique de distorsion perceptive gravé en lui comme un tatouage. Le nombre de neurones dans le cerveau humain est égalé seulement par le nombre de mémoires dans le système psychique. Et de même que Freud remarqua (1900) que les associations de n'importe quel rêve convergent en arrière vers un « noeud d'obscurité », la même chose s'applique aussi à n'importe quel symptôme, ou aux libres associations de n'importe quelle heure.

Le tout assemblé, il en résulte la proportion suivante : une interprétation équivaut à un rai de lampe électrique dans le Grand Canyon ! Avec cette perspective comme point de référence, il est amusant d'écouter une présentation clinique où « l'interprétation » est donnée et la classe — ou l'auditoire — attend la fin de la cure. Si rien n'arrive, le professeur et puis la classe se demandent ce qui a mal tourné.

La théorie de la fonction multiple avec ses rayons centrifuges, la théorie de la superdétermination relative aux influences centripètes, et la théorie des séries complémentaires — une de nos théories les moins utilisées, énoncée tout d'abord en réponse à la bisexualité, mais ayant des applications beaucoup plus étendues — toutes témoignent de la complexité et de la multiplicité du fonctionnement psychique. Mais ces progrès en théorie et en compréhension, comme les progrès technologiques, apportent avec eux pas mal de complications, et donc un besoin de maintenir une certaine clarté. Comme il y a de fausses polarités, il existe aussi des continus défensifs. Il est encore nécessaire


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de distinguer des différences, d'être conscient des limites et des lignes de différenciation. Dans un essai sur Les similitudes et différences entre la psychanalyse et la psychothérapie dynamique (1954), Je signalais l'existence du jour et de la nuit, bien qu'il y ait un crépuscule. Et, quoiqu'il y ait de nombreuses similarités, il y a aussi des différences distinctes entre la psychanalyse et la psychothérapie.

De retour à la situation clinique, les analystes risquent de tomber dans le piège de ne pas voir la limite jusqu'où le patient peut aller, et de se diriger inconsciemment vers une période d'attente prolongée indéterminée et injustifiée. La lutte entre le Moi et le Ça est typique du champ d'activité de l'analyste. La réalité et le Surmoi sont des instances dans la périphérie qui guident et admonestent, mais ne sont pas en général au centre de l'intérêt analytique. Je ferai plus tard un commentaire au sujet du rôle du Surmoi. Mais alors qu'il est compréhensible, avec l'appréciation croissante de la façon dont le patient conçoit sa réalité, qu'il puisse l'améliorer, il est d'une importance vitale que la ligne entre la névrose et la réalité reste clairement dans le point de mire analytique.

Ainsi que Hartmann l'a signalé (1956), la réalité compte davantage que l'inconscient du patient. Après des années d'analyse, il est d'une validité douteuse d'attendre qu'une femme de 45 ans, veuve ou divorcée, rencontre l'homme de sa vie, du moins dans la ville où je pratique et, je le soupçonne, n'importe où ailleurs ; ou de ne pas prendre en considération les réalités qui entourent un adolescent travaillant dans un champ où abondent le chômage et les rivalités meurtrières. Les limites doivent être établies entre le psychisme du patient et les conditions externes irréversibles ou au moins incontrôlables, la moyenne d'érosions attendue, même les tragédies de la vie, les conditions proches ou lointaines créées par la société. Il existe des systèmes analytiques qui enseignent officiellement une ignorance de la réalité, une attitude aussi curieuse que celles qui donnent une place à la réalité uniquement dans Pédologie psychique.

Un analyste doit justifier tout traitement qui dure un nombre indéterminé d'années, autrement qu'en prétendant que sans ce traitement, le patient serait dans un hôpital mental. Un auto-examen constant est nécessaire. L'analyse peut être parallèle, ou même, dans certains cas, être un substitut de la vie quotidienne et de ses responsabilités. L'échec à établir les lignes de démarcation nécessaires peut conduire à de profondes inquiétudes ainsi qu'à des questions justifiées au sujet de l'exercice de la psychanalyse.


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LES SCISSIONS DANS L ANALYSE

Ceci mène à la seconde partie de mon exposé, les effets du « progrès » et du développement, non pas tant sur les objets de notre étude que sur l'instrument d'observation lui-même.

Une fois qu'il eut surmonté le choc initial et se fixa, le psychanalyste se vit confronté, dès le début, avec une série d'explosions parties de ses propres rangs, sans doute pour être plus près de la vérité. Déjà, dans le petit groupe qui entourait Freud, après la solidarité de l'impact initial, quelques fortes personnalités commencèrent à s'échauffer sous la domination d'un homme ou même d'une idée, et à être remuées par des besoins d'indépendance et leurs idées propres. Il s'ensuivit alors l'histoire de la psychanalyse qui ne fut différente en rien de l'histoire de l'homme.

Dans le dernier quart de siècle, j'ai vécu de toutes les façons les « scissions » de la psychanalyse comme il est convenu de les appeler, en tant que participant, visiteur, arbitre et réconciliateur. J'ai vécu les tensions de scissions qui furent menaçantes, j'en ai vu arriver qui n'auraient pas dû, et d'autres qui ne le firent point, mais auraient eu intérêt à le faire. Mes récentes années comme président de l'Internationale, m'ont donné une vue plus ample et, j'aimerais le croire, plus profonde, de ces phénomènes psychanalytico-sociologiques, apparemment automatiques et récurrents.

Un psychanalyste ne peut être le témoin d'actes répétés sans y voir un modèle. Et même pouvoir prédire. J'ai présentes à l'esprit maintenant plusieurs scissions qui sont prévues d'ici trois ou quatre ans. J'ai eu l'occasion de parler à la première réunion d'une Société constituante récemment acceptée et leur ai dit que je pouvais voir le cours de leur future scission. Il n'y a non plus aucune raison de ne pas extrapoler en sens inverse. Je n'étais pas là quand les grands géants désertèrent, quand presque en un instant, la connaissance humaine changea, n'ayant d'abord aucune psychanalyse acceptée par le monde, et ensuite soudainement en ayant trois et bientôt quatre — chacune déjà avec ses adhérents passionnés : Adler, Jung, bientôt Rank. Tous séparés de ce qui s'appelait déjà « les freudiens ».

Erikson fait remarquer que l'histoire vient à la rencontre de l'homme. Le cours de cette histoire récurrente a toujours été la fusion d'un homme, d'un groupe, et d'une idée qui pouvait servir. Ce ne fut pas par exemple, un processus rationnel, ni une approche méthodologique compulsive qui poussèrent certaines écoles importantes de


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travail social aux Etats-Unis à devenir « rankiennes ». Ou qu'un continent en particulier devint « kleinien ». J'ai eu le privilège de connaître les enchaînements de circonstances particuliers, les mouvements de groupe, les relations entre les personnes clés, et même les événements fortuits qui furent responsables de quelques-uns de ces résultats. Il y a maintenant une cité aux Etats-Unis, et une seulement, dans laquelle la psychanalyse kleinienne a établi des racines profondes. Etant donné que je vis, et plus important, que j'analyse dans cette ville, je connais, comme on apprend ce genre de choses, les racines qui menèrent à cet état de fait. Le dialogue scientifique et une comparaison ouverte de vues ont joué la moindre part.

Il existe des différences entre les scissions organisationnelles et les scissions de « systèmes ». En regard à ces dernières et aux développements scientifiques impliqués, jetant un regard en arrière et coupant à travers temps, j'aimerais offrir l'observation suivante à long terme au sujet de ce qui fut une tendance constante et peut-être destinée à être perpétuelle.

1. Ce qui contribua dans chaque cas à la marche des nouveaux systèmes et leur gagna respect et stabilité, fut ce qu'ils prirent avec eux du corps principal : l'inconscient, les rêves, le conflit, etc., c'est-àdire ils étaient « analystes ».

Un candidat en cours d'analyse écoutant un essai d'une personne provenant d'une nouvelle école qu'il considère dans la plupart de ses aspects comme absurde, en fut néanmoins troublé et en conflit, parce que, dit-il, « mais elle a un certain respect des défenses ».

Dans une série de publications sur Les contributeurs majeurs de la psychothérapie moderne qui tente de dégager la position de différents groupes analytiques au cours des années, le Dr Alexandra Adler (1973), discutant la psychologie individuelle de son père, fit remarquer que Adler s'intéressait à la psychologie du Moi et soulignait en même temps que les principaux problèmes de l'existence de l'homme étaient le travail, l'amitié et le sexe. (L'addition de l'amitié aux deux problèmes originaux mentionnés par Freud m'avait moi-même intéressé, car j'avais suggéré cette addition dans un essai quelques années (1963) auparavant sans, à ma connaissance, être devenu un adlérien.) Dans cette série, « l'approche sacrée » est attribuée à Horney (1971). Sullivan se préoccupait de « la science de l'homme » (1971), et l'existentialiste essaie de voir « l'être humain en tant qu'individu dans le monde et de supprimer la séparation artificielle entre la réalité intérieure et extérieure » (1972)! Les ingrédients de vitalité dans tous ces systèmes furent toujours présents dans le corps principal.


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2. Les apports réellement nouveaux ou d'une importance spéciale de tous ces penseurs, souvent originaux, auraient pu être ajoutés au corps principal en tant qu'essais ou livres intéressants comme le firent d'autres plus tard, sans contredire pour autant toute la théorie, et y ajoutant ainsi une certaine valeur. Adler aurait pu très tôt ajouter quelques idées sur la maîtrise du Moi, Jung de nouvelles couches de compréhension des rêves et du processus primaire de la pensée, Melanie Klein des aspects nouveaux et importants des premiers processus intrapsychiques de l'enfant.

3. Les éléments du corps principal que chaque système abandonna et rejeta sont ceux-là mêmes qui donnent à ces systèmes leurs limitations et leur vieillissement inhérent. Chacun de ces systèmes, comme en témoignent Adler, qui rejeta la sexualité, ou Horney et ensuite Rado qui rejetèrent les instincts, ou Klein qui minimisa le rôle de l'Oedipe et l'angoisse de la castration, eurent et continuent d'avoir une lacune qui donne au système une vie brève, même si elle fut un temps saisissante.

4. Ce que chaque système s'ajouta de caractéristique et qui en même temps le sépara des autres systèmes allait de la gamme du responsable, mais limité, à l'irrationnel, le faux, même l'absurde. Le mysticisme de Jung n'appartient pas à la psychanalyse rationnelle. Et plus encore au sein de l'ensemble analytique aujourd'hui, les quelques interprétations au sujet des tout premiers mois de la vie humaine survivent un moment à leur absurdité seulement à cause de leur effet de choc. Le processus primaire n'est pas interprété à travers le processus secondaire, mais comme primaire. L'être humain devient une pyramide qui repose sur sa pointe.

Anaïs Nin, actuellement en vogue parmi un vaste cercle intellectuel aux Etats-Unis, consulta un analyste car elle s'intéressait à son inconscient. Mais la raison pour laquelle elle recherchait particulièrement Otto Rank était la suivante — Nin citant Rank (1966) : « Je vais au-delà du psychanalytique. La psychanalyse met l'accent sur les ressemblances entre personnes ; je mets l'accent sur les différences. — Ils essaient d'amener tout le monde à un certain niveau normal. J'essaie d'adapter chaque personne à son propre univers. L'instinct créatif est à part. » Je cite ceci comme exemple seulement. De telles évaluations faciles viennent de partout, de patients, du public, mais aussi d'analystes eux-mêmes. Si je citais davantage, cet exposé s'engagerait vers un nouveau différend, éloigné de la psychanalyse.

5. Mais quels que soient leurs points de différence, dans tous les


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cas les systèmes alternatifs utilisent le mécanisme de pars pro toto — et leurs adeptes préfèrent la division au tout.

De même que hors de l'analyse la thérapie de la réalité de Glaser recueille seulement la réalité, et la méthode sans directives de Carl Rogers recueille un des éléments de notre technique psychanalytique, et que la thérapie du comportement se concentre seulement dans le conditionnement, qui a sa place dans notre psychologie totale à la fois dans sa théorie et technique ; et de même qu'un psychologue ramène notre point de vue génétique, çà et là seulement au « premier cri » ; pendant que, à l'autre extrême, la thérapie de Gestalt recueille notre concept « total » (alors qu'elle écarte ses parties profondes !) — ainsi au sein de l'analyse, Horney reprend l'environnement, Sullivan l'interpersonnel, Rado l'adaptation, les analystes transactionnels seulement les aspects du transfert, etc. Aucun n'a tort, mais chaque idée est incomplète. L'interpersonnel de Sullivan, comme plus tard les relations objectales de Fairbairn, ont leur place, et, honnêtement, leur nécessité — mais jamais seuls ou séparés. Je n'oublie jamais les « relations objectales » dans le travail clinique ou dans la pensée analytique. Aucun analyste ne le pourrait.

Un groupe se fait nommer l'Institut de Psychosynthèse! Nous devrions, comme mesure de protection, changer notre appellation en : analystes-synthésistes-bio-psycho-sociaux-internes-externes!

6. Un trait commun à cette sphère entière d'éléments fractionnaires est qu'ils sont pour la plupart au-delà de tout débat — que l'argument rationnel et le discours scientifique ne prédominent généralement pas, perdus en face de la psychologie de groupe. (Je n'ai pas l'intention, par cette observation, de négliger les contributions de valeur et les lignes de pensée sérieuses issues de ces nombreuses orientations diverses. Mais les caractéristiques que j'ai décrites arrivent avec un ' degré suffisant de volume et de régularité pour que je désire les citer ici.) L'indication irréfutable du mécanisme du pars pro toto n'a pas d'effet. Et si à la question « Si les instincts sont éliminés, en quoi le conflit intrapsychique consiste-t-il ? », il n'y a pas de réponse, il n'y a également pas d'intérêt. Lorsque nous étions en Russie, un groupe d'analystes en visite entendit dire que la psychanalyse dans ce pays est trop biologique, c'est-à-dire trop d'instinct, alors qu'aux EtatsUnis, la psychanalyse a toujours été considérée comme trop « environnementale » par la médecine organique! Mais se tourmenter au sujet de telles inconsistances est trop intellectuel. La dernière mode est un abandon manifeste de la vertu de la raison elle-même. Cari


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Rogers, qui a un plus grand nombre de disciples aux Etats-Unis que Freud, un jour que je le forçais presque, m'avoua : « La pénétration non seulement n'est pas nécessaire mais peut faire mal. » Dans les groupes de rencontre « un « trip intellectuel » est le pire des pièges dans lequel on puisse tomber ». Et même pour quelques analystes le fait d'être humain remplace la perception, « être là où l'action a lieu » (une dichotomie fausse de nouveau, un homme de paille ; les deux ne s'opposent pas mais vont ensemble). Un analyste atteignit un rang mondial éminent en prônant la valeur de la psychose sur la santé mentale de nos jours. Et dans un groupe analytique eut lieu récemment une discussion sur « le Ça rationnel et le Moi irrationnel ». Le cercle était maintenant complété et fermé.

7. Que d'autres analystes aient apporté des contributions majeures, sur la dynamique et le développement de l'enfant (Spitz, Benjamin, Mahler, Greenacre) — des contributeurs de cette envergure existent dans chaque pays et dans chaque langue; si j'en cite quelques-uns, je sais que je risque d'être injuste avec d'autres ; sur ce grand et puissant Moi (Hartmann, Kris, Loewenstein, Anna Freud, Rapaport), sur cet inoubliable monde extérieur (Erikson, Waelder, essai de Eissler sur l'histoire) autant que le firent « ceux du dehors » — sans inviter ou encourager un clan séparé.

8. Qu'ayant gardé une oreille attentive aux nouveaux développements au cours des années, je dirais qu'il n'y a eu aucune contribution ou groupe de contributions qui méritent d'initier une nouvelle et parallèle « école de psychanalyse ».

Et que dominant les décombres, la psychanalyse s'élève toujours comme un colosse, ravagée et exploitée, mais toujours là, au grand soulagement de même ceux qui l'attaquent.

LE SYNDROME DU COMPROMIS D'INTÉGRITÉ

(« CI. »)

Et ceci mène à la troisième et dernière partie de cet exposé, non sans relations avec les deux autres, dans lequel j'aimerais établir un pont, de la vie analytique de groupe à la vie externe. La psychanalyse a toujours eu une relation réciproque avec les problèmes de sa culture, lui confrontant et lui empruntant ses procédés. Les théories de la sexualité émergèrent de la Vienne répressive de Freud, celles de l'agression de la première guerre mondiale, celles des maladies psychosomatiques du Chicago et du New York de l'époque d'Alexandra.

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Aujourd'hui j'aimerais que nous examinions de près le problème de l'intégrité.

Non dans un sens moral mais dans le sens psychanalytique scientifique habituel. Et non pour sauter sur la mode du moment ou sur un homme ou un éléphant quand il est tombé. (On m'a conseillé d'expliquer, pour mes auditeurs internationaux, que l'éléphant est le symbole du Parti républicain aux Etats-Unis.) Il est intéressant de noter qu'à Vienne (1971), un ou deux ans déjà avant la présente débâcle qui secoua une nation, je fis remarquer que les problèmes du Surmoi étaient les plus pressants, à la fois dans l'ample champ externe et dans le champ analytique. Curieusement je mentionnais déjà spécifiquement les documents du Pentagone, et les problèmes du manque de crédibilité, de sincérité et d'authenticité, allant des plus hauts lieux officiels du pays à la base de la pyramide de la population. Notre intérêt se portera surtout dans cette dernière. L'analyse s'est toujours dirigée de la pointe de l'iceberg vers la beaucoup plus grande partie cachée.

Les syndromes résultant du compromis d'intégrité sont endogènes à la vie humaine. Non seulement avec l'impôt ou la fidélité conjugale où les doubles critères sont les normes acceptées — ou avec des fraudes majeures ou notoires —, mais dans les transactions interpersonnelles et le va-et-vient journalier de la vie quotidienne — et à tous les niveaux de l'échelle sociale intellectuelle. « Compromis » d'intégrité — je ne veux pas dire « manque de » ; ceux-ci sont juste partiaux ; pas plus que les névroses, ou même les psychoses, ne signifient pas un comportement normal, non plus qu'un contrôle du Moi sur le Ça. Les premiers pas sur le chemin de la psychothérapie ou des désordres de l'impulsion, sont aussi diffus dans le comportement et leurs ingrédients aussi omniprésents dans le processus mental de l'inconscient que le sont les ingrédients qui donnent heu aux névroses.

Les gens s'intéressent à ce dernier problème public (1), de la même façon qu'à la violence et au sexe. Ils s'y identifient et le vivent. Les interrogés aujourd'hui étaient les procureurs d'hier. Quand un procureur fut recherché pour le procès de Watergate, il fut annoncé qu'il devait être un homme « d'une intégrité impeccable ». Une quête s'ensuivit dans le pays qui dura plusieurs semaines. Ce n'est pas par accident si quelquefois, dans son éloge posthume, l'intégrité d'un homme est particulièrement soulignée. Ceci n'est pas lié à un métier

(1) Je me réfère à la diffusion télévisée quotidienne des audiences de Watergate pendant l'été 1973.


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particulier. Lors d'un service commémoratif pour un certain psychanalyste, chaque orateur mit l'accent sur son intégrité. Il fut, incidemment, très impopulaire dans la vie. Aucuns de ces faits ne sont nouveaux. Diogène, la lampe à la main, cherchait déjà un homme honnête il y a 2400 ans. Et le mythe, qui marqua l'un des aspects de l'inconscient de l'homme, survécut.

Ce que nous voyons comme psychopathologie dans le comportement complexe humain est souvent une combinaison de névrose et de CI. — compromis d'intégrité (j'utiliserai cette abréviation maintenant au lieu de dire les mots « compromis d'intégrité » chaque fois), qui devraient être séparés et disséqués. De nombreux syndromes que nous pensons automatiquement névrotiques sont plus exactement des mélanges entre les deux, tirant plutôt sur le dernier. Il existe une autre « ligne de division » en plus de celle que nous désignons communément par ce terme. L'expérience clinique et de la vie montre qu'il y a une zone grise, « une frontière » entre les névroses et les C.I., aussi commune que celle existant entre la névrose et la psychose. Un acte psychique pour résoudre les conflits intrapsychiques peut être une combinaison ou une hésitation entre les deux.

Je ferai brièvement allusion aux dynamiques intrapsychiques du CL, que j'ai l'intention d'élaborer à une occasion prochaine. Dans les névroses, l'analyste observe la lutte entre le Moi et le Ça ; dans le CL, entre le Moi et le Surmoi. Juste comme les facteurs de réalité devraient entrer carrément dans les limites de l'observation analytique, la même chose s'applique au rôle et aux opérations du Surmoi. La pression du Ça sur le Moi est égalée par une tension constante de base entre le Moi et le Surmoi. En réclamant les sanctions internes venant de ce dernier, le Moi s'interpose non seulement entre les pulsions instinctuelles mais aussi entre ses propres intérêts intrasystémiques du Moi (Hartmann, 1950), précédemment nommés « les pulsions du Moi » par Freud. Dans n'importe quelle situation psychique particulière, l'une ou l'autre de ces combinaisons des instances psychiques peuvent produire un résultat. Dans les névroses le Ça est sacrifié ; en psychose c'est la réalité, en CI. le Surmoi cède. Dans certaines issues, le Moi nie ou diffère ses propres intérêts. Ceci peut être au service ou la rencontre de l'adaptation.

Le narcissisme effréné est l'ennemi de l'intégrité. Alors que dans un comportement criminel plus ouvert, les pressions de l'instinct pour une gratification jouent aussi une grande part de motivation, le stimulus du C.I. comme il est décrit ici est un narcissisme incontrôlable


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et impossible à satisfaire. Classée dans le dernier se trouve la totalité des intérêts du Moi, y compris en grande partie la fonction du Moi en préservation du soi, comme l'a écrit plus récemment Kohut (1971), et dans le maintien de ce que Erikson (1956) appelait « l'identité du Moi ».

La perspective est nécessaire ici, comme toujours. Le narcissisme est un point aussi nodal dans les dynamiques intrapsychiques que le sont l'anxiété, la sexualité, ou l'agression. Et comme les autres il va du positif au négatif, est nécessaire à la santé, et prééminent en cas de dépression grave. Il est intéressant de noter que Freud postulait originellement les instincts de conservation. Bien que sa dernière révision, dans laquelle ces forces étaient déplacées vers le Moi, fût faite pour une conceptualisation utile et pragmatique, ceci ne réduisit pas la reconnaissance de leur caractère universel et de leur nature péremptoire. Les pressions de l'instinct sont alors aux névroses ce que les intérêts du Moi sont aux compromis d'intégrité. Et tout comme dans le monde extérieur, un « conflit d'intérêts » est considéré comme une menace contre l'exercice de la responsabilité morale, la même chose s'obtient intrapsychiquement. Un conflit d'intérêt interne entre le Moi et le Surmoi peut exister de façon régulière, qui, dans l'absence d'un type spécifique de force du Moi, peut représenter une menace similaire et résulter dans un compromis de l'intégrité.

Le Surmoi fait le pont de l'intérieur à l'extérieur. Originellement l'introjection venant d'imagos parentales, le Surmoi reste le plus souvent en communication ouverte avec les objets externes et est sujet à leur influence continue. Un patient, après avoir fait quelque chose « de mal », se sentait gêné après me l'avoir dit : « Je préférerais que vous disiez quelque chose, dit-il à la fin, je ne sais pas jusqu'à quel point je devrais me sentir coupable! » Le Surmoi est la moins structurée des structures psychiques. Alors que ceci laisse un individu ouvert au progrès social, cela le rend aussi un sujet facile pour les fantaisies changeantes d'une foule.

Cette fluidité du Surmoi lui permet de servir de pont entre l'individu et le groupe. De nouveaux mécanismes, ou combinaisons de mécanismes, de défense ou d'adaptation, peuvent nécessiter une définition dans cette zone du Moi-Surmoi, ou les opérations mondiales du Moi - monde extérieur, à la frontière entre l'action individuelle et l'action de groupe. Quel est, par exemple, « le crime du silence », qu'il s'agisse d'un individu dans la rue face à une attaque armée ou d'une nation face au génocide — ou dans ce cas, des nations spectatrices — ou du peuple face à


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une guerre immorale ? Ces crimes sont-ils de l'individu ou du groupe ? Sont-ils un crime ? Une neurose ? Où s'agit-il d'une combinaison indisséquée et inarticulée des deux ?

Est-ce un reniement, une négation, une répression ? Tous les facteurs sont-ils inconscients ? Y a-t-il également une suppression consciente ? Y a-t-il une identification avec l'agresseur ? Peut-être étouffons-nous un fait par une sorte d'intellectualisme lorsque nous essayons de transférer trop hâtivement les interactions d'un individu au groupe, ou du Moi-Ça au Moi-Surmoi. Je me rappelle certains séminaires, avec quelle érudition véhémente nous tentions de disséquer Pintrojection de l'incorporation, de l'identification — ou un autre exercice, entre le reniement, la négation, et la répression. Ici, étant donné le comportement public contagieux, il s'agit d'une combinaison de tous ceux-ci, d'un ensemble congloméré qui donne lieu non seulement à l'échec de l'action mais aussi à celle de la réaction. Où, par exemple, est l'outrage ? Pourquoi est-ce si tard ?

Il existe d'autres phénomènes dans le secteur public qui dérivent d'un effet de ping-pong entre un leader et un groupe dans lequel le Surmoi flotte suspendu entre eux, et n'a besoin d'être réclamé par personne. Je mentionnerai quelques exemples typiques. C'est leur multiplication qui est importante. Ces plus amples mouvements antidatèrent le volcan qui entra récemment en éruption — peut-être étaient-ils les précurseurs de ce dernier — et étaient ce que j'avais en tête lorsque je me référais à Vienne (1971) aux problèmes de la sincérité et de la confiance.

Considérons par exemple, que seul un Président dont l'entière vie politique fut basée sur un anticommunisme virulent puisse prétendre réclamer sa place dans l'histoire parce qu'il a réalisé une détente avec la Chine et Moscou ! Ses adversaires battus qui épousèrent toujours ces idées politiques, n'auraient jamais été autorisés à le faire — par lui. Ou le fait que seul un faucon peut terminer la guerre — et incidemment continue à avancer, à bombarder (1). Un faucon devenu colombe est l'étoffe dont un héros est fait. Une colombe n'est pas toujours bonne. Ellsberg, incidemment, fut pendant un temps un faucon.

Une position anti-Vietnam prématurée porte préjudice à une réputation. Lorsqu'un candidat, Romney — d'autres pourraient être

(1) Vu les changements foudroyants des événements depuis lors, il serait utile de considérer la date à laquelle ceci fut écrit. La guerre du Vietnam était juste terminée. Les bombardements sur le Cambodge, toutefois, continuaient ; le Congrès n'avait pas encore forcé le Président à les arrêter, Le vice-président avait encore une réputation irréprochable.


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nommés — revint du Vietnam et fit ses déclarations contre la guerre, sa vie politique fut terminée. Ce mécanisme est une séquelle d'un syndrome des années 30, de ceux qui étaient des « antifascistes prématurés ». La suite de l'histoire ne leur donna pas raison. Ils avaient raison trop tôt, donc tort! Ce mécanisme, incidemment, n'est pas limité à un parti politique. Non plus qu'à une nation. Et même à une période. Aucun pays, ni un peuple n'y peut chercher une consolation.

La flexibilité, l'habileté à changer d'idée, à admettre que l'on a tort d'apprendre par l'expérience, seraient un ensemble positif des attributs du Moi. Cette opinion, cependant, selon laquelle on avait toujours raison, et non pas l'esprit, mais les temps ont changé, est un mécanisme combiné de distorsion, de reniement, de rationalisation, de déception du soi et des autres, et crée un lien entre l'inconscient-préconscient et le conscient. Est-ce une névrose, un trait de caractère ou un CI. ? Ou la norme du jour ? Je pense qu'un cas pourrait être établi pour tous. Un mécanisme allant encore plus dans cette direction, qui semble, cependant, plus fermement ancré dans le conscient fut récemment offert, venu du sommet : « Ce que j'ai dit avant ne s'applique plus à partir de maintenant! »

Le syndrome décrit est accepté par la population parce qu'il satisfait les deux côtés de l'inconscient de cette dernière. Un leader consistant pourrait en laisser la moitié inquiète — non seulement la moitié de la population mais la moitié de chaque personne —, frustrée, angoissée, et coupable au sujet de la seule action choisie. Il y a eu récemment un film qui s'annonçait avec la phrase suivante : « Aimer signifie ne jamais avoir à demander pardon. » Le film, incidemment, fut un grand succès. Le mécanisme offert contrarie la valeur de consistance du Surmoi, la nécessité de vivre au niveau des principes du Surmoi. Avec les comportements décrits, ceci n'est évidemment pas nécessaire. Dans une variante, le vice-président des Etats-Unis récemment alla plus loin. Pour accorder une amnistie aux déserteurs de guerre réfugiés au Canada, il exigea que tout d'abord, ils demandent pardon. Ils sentaient qu'il aurait dû, lui, le faire. Il n'y a pas de reconnaissance, pas de tribunal final. Le résultat est un état en suspens qui invite aux récurrences.

Une autre question confuse, mais importante, et digne d'être mentionnée ici, qui peut avec raison s'adresser vers la psychanalyse en quête d'une opinion ou d'un conseil, est celle qui surgit publiquement durant cette époque d'incertitude dans laquelle nous vivons. Vous


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vous souviendrez comment fut disqualifié un candidat à un très haut poste lorsque fut révélé qu'il avait un dossier de dépression clinique. Un Surmoi rigoureux, que cela indique, est-il d'un plus grand risque que l'opposé, qui est à peine jamais mis en doute ? Une opinion scientifique pourrait bien être émise selon laquelle le premier est moins dangereux pour le peuple.

Retournons au monde psychanalytique avec lequel nous avons commencé. Les mécanismes décrits ne manquent pas non plus d'avoir leurs équivalents au sein de cette société. Vingt ans plus tard dans une ville divisée par exemple, l'homme le plus honoré et à qui vont toutes les sympathies est celui qui rejoignit le groupe rebelle mais resta classique. Ceux qui supportèrent le nouveau système dès le début étaient et sont toujours « rigides ». Plus insidieuse toutefois, je dois dire, me basant sur une foule d'expériences et d'observations, est la présence trop fréquente dans la vie psychanalytique courante des mêmes mécanismes que j'ai décrits : la présence de conflits internes d'intérêt résolus en faveur du narcissisme aux dépens des principes. Ceci arrive dans les comités petits et grands, dans la société en général, dans n'importe quelle région géographique, et à tous les niveaux de responsabilité. L'assassinat du caractère par un petit nombre est rendu possible sur une grande échelle, sinon par le crime du silence, par le péché d'omission de la part de beaucoup. La morale défaillante et la mauvaise volonté, la détérioration scientifique et même la corruption sont des symptômes trop fréquents pour être ignorés. Que les mécanismes inconscients soient aussi impliqués n'absout pas la responsabilité. Toute la question de la relation entre l'inconscient et la responsabilité a besoin, à mon avis, d'un réexamen profond.

Certains analystes éducateurs, ou occupant une position administrative responsable, traitant comme ils le font de la valeur d'autres personnes, se trouvent fréquemment dans des positions fragiles et délicates, et sujets à leurs propres crises de caractère. Pris en conflit entre un jugement indépendant et les pressions de groupe, les facteurs qui exercent fréquemment une influence décisive peuvent être des attachements à des personnalités charismatiques ou simplement dominantes, avec la variété des avantages parallèles, ou la même nécessité d'être « un membre de l'équipe » comme il arrive dans les situations de la vie publique mentionnées ci-dessus. (Il est intéressant de noter que dans la session plénière finale du pré-Congrès, le samedi, l'accent fut mis sur ces mêmes facteurs.)

Ces observations, je le répète, n'ont pas pour but un essai moral


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ou philosophique, mais la poursuite d'une ligne scientifique de pensée. De tels problèmes relèvent spécialement de la science de la psychanalyse. A la Conférence du pré-Congrès de Vienne ayant comme thème la sélection des candidats, de nouveau avant que je parle moi-même maintenant du problème d'intégrité, je fis remarquer que le but de la psychanalyse était « l'intégrité psychique ». Le psychisme, à travers ses défenses, déforme pour tromper le Moi. L'analyse, fouillant toujours vers la vérité, aspire à défaire ces déflexions et à produire autant de « rectitude » que possible. Tout patient en analyse est éduqué en vue de l'intégrité intrapsychique. Un patient, après un moment d'introspection, et découvrant un nouveau motif, observa : « Alors je n'étais pas honnête avec moi-même. » Une autre confessa : « Je n'ai pas été honnête dernièrement », non pas au sujet d'un important refoulement sexuel quelconque, mais au sujet d'une petite, mais délicate blessure narcissique, quand une fois, elle et son mari se trouvèrent assis seuls à une table de banquet et qu'aucun des autres ne vint les rejoindre.

L'analyse aspire à faire d'un homme un être honnête. Pour être plus réaliste, un être aussi exempt de CI. que de névrose, qui n'est complet en aucun des deux cas. Ce n'est pas par hasard que le mot « intégrité » a plusieurs nuances dans sa signification. L'usage sémantique reflète généralement une perspicacité sous-jacente. L'intégrité morale, dans le sens du Surmoi, dépend de l'intégrité du Moi, dans le sens intégral. Le dernier dépend, de façon importante, du sens de sécurité, de l'immunité contre l'anxiété, qui est issue du contrôle du Ça et du monde extérieur. Tous à la fois donnent lieu à « l'intégration », dans le sens d'unité, des trois structures internes de l'intérieur, et des liens internes-externes avec l'extérieur.

De même que ceci est important dans la population en général, la réalisation de l'intégrité intrapsychique, l'aptitude à la droiture, sont, impératives pour les futurs analystes et donc pour l'analyse de candidats. Je dois dire que les problèmes de cupidité, d'envie, et de gratitude jouent un rôle important, le succès desquels déterminera souvent l'atmosphère de la future société psychanalytique. Et j'ajouterais que l'analyse de ces traits appartient pleinement au corps principal — plutôt que de rester sans être analysés et transformés alors en un nouveau « système ». Ceci, incidemment, est une observation empirique issue de données cliniques.

Les candidats sont sélectionnés pour devenir des analystes ayant au moins le potentiel pour atteindre ce trait d'intégrité intrapsychique. N'est-ce pas ce qu'en fait nous voulons dire par caractère ? Freud


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l'avait de novo. Dans une lettre à Stefan Zweig, citée par Schur (1972), Freud écrit, «... en ce qui concerne la (ma) réalisation, elle fut moins le résultat de l'intellect que du caractère. Ceci semble être l'essentiel de votre opinion, et l'une de celles que je partage... ». Schur note la répugnance basique de Freud pour les études biographiques écrites à son sujet, ainsi que son exigence de stricte adhésion à la vérité.

L'attitude analytique est dans son essence profonde le modèle — non pas le dernier bastion j'espère — d'une incorruption implacable. La maintenir est son but essentiel. Il n'y a pas d'analyste, soumis au spectre quotidien des déplacements de transfert, qui ne sache et ne sente les différentes pressions auxquelles elle est soumise, soit de type sexuel, matériel ou narcissique. La confiance fondamentale doit être justement prouvée et doit être gagnée. La capacité d'user plutôt que d'abuser du transfert ne peut être donnée pour acquise. De même qu'une fois atteinte, elle ne continue pas automatiquement pour la vie. Il faut de constants efforts et une réaffirmation continuelle.

Ceci sera le centre de discussion d'une des deux tables rondes à ce Congrès. La dichotomie souvent faite entre le transfert et les facteurs humains est une des plus importantes à comprendre précisément à cause de sa tentation et de son attraction. Les deux sont nécessaires. L'humain seul, toutefois, existait avant l'analytique. Malheureusement, par lui-même, il est aussi souvent porteur de corruption humaine. L'attitude scientifique de la psychanalyse est transmise au patient par un être humain qui s'en préoccupe. La capacité de réaliser la fusion exacte entre les deux est un des buts les plus difficiles mais nécessaires que doit communiquer la formation.

Et continuant la procédure technique, le narcissisme et ses vicissitudes, comme je les ai décrits, appartiennent à la psychanalyse de chaque homme. Ceci est la sphère la plus récente dans laquelle une tendance au séparatisme est observable, et où n'importe quelle contribution valide susceptible d'être faite à ce sujet important peut être perdue dans la psychologie d'une petite fuite.

A travers les perspectives et l'horizon distant, je vois la psychanalyse comme une entité distincte et séparée, différente de toutes les autres. Alors qu'en théorie, elle affronte la vie en communication ouverte de tous les côtés, c'est aussi une méthode limitée, avec un début, un milieu, une fin. Pour arrondir sa périphérie et compléter son centre, la réalité extérieure et le Surmoi interne doivent être ajoutés à ses préoccupations et ses opérations. Non pas d'un coup d'oeil distrait, mais avec la profondeur et la pleine intensité prêtées jusqu'à main-


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tenant au Moi et au Ça. Son rôle comme théorie principale sera convenablement rempli de cette façon seulement. Le cercle complet des forces empiétant sur le Moi doit être continuellement pris en considération. Ensemble, ces forces entourent toutes les contingences de la vie et du comportement. Aucune d'elles ne peut être minimisée ou ignorée. Ces forces rassemblées, aucune théorie n'est aussi compréhensible.

La troisième fonction de la psychanalyse, comme méthode de recherche, est persistante, n'a jamais été supplantée comme méthode d'exploration de la profondeur de l'âme humaine, et peut être appliquée aux syndromes des temps tourbillonnants dans lesquels nous vivons avec le même profit que toujours. De nouvelles découvertes, toutefois, devraient être ajoutées et non remplacer celles qui ont été bâties avec peine avant. Autrement nous continuerons de la même façon ininterrompue le processus d'un pas en avant et deux en arrière.

Compte tenu des accomplissements, ou du manque d'accomplissements, de notre science de 75 ans, j'aimerais que nous considérions la perspective finale suivante comme pertinente. Le président de l'Université de Californie, parlant d'un plan majeur concernant les études supérieures, fit cette remarque (1973) au sujet de la médecine : « Il a été estimé que les praticiens de la santé n'ont commencé à faire plus de bien que de mal qu'aux alentours de 1900. » Les sciences sociales, continua-t-il, sont à notre époque, « assez imparfaites, souvent même rudimentaires. Ce n'est certainement pas le moment de nous contenter de la simple transmission de ce qui est actuellement connu dans les sciences sociales — nous devons trouver les moyens de stimuler la créativité — si nous cessons d'être activement créatifs, notre culture deviendra aussi statique que la culture Maya et elle mourra comme le Maya ».

Permettez-moi de conclure sur une note personnelle : en 1950, en tant que candidat sur le point d'obtenir un diplôme, je lus un exposé à la dernière réunion d'une société avant sa scission. Incidemment, peut-être cet exposé me poussa-t-il vers l'Internationale et cette tribune. Le thème en était L'analyse d'une phobie des poupées, et peu de temps après me fit gagner (1951) le Prix de l'Essai clinique de l'Institut britannique. Un analyste didacticien dans l'auditoire — le mien, en fait, de qui j'étais séparé — nous avions choisi tous les deux des sociétés différentes — me demanda dans la discussion pourquoi je voyais le patient cinq fois par semaine, et non pas trois, ou quatre ou six fois ? Je lui donnai les raisons pour lesquelles je pensais que ceci était le mieux,


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me basant sur ce qu'on m'avait enseigné et sur ce que j'avais appris. J'ajoutai, toutefois, qu'un jour, peut-être dans vingt-cinq ans, j'espérais que je pourrais répondre à cette question et à bien d'autres, en me basant sur ma propre expérience.

Nous sommes maintenant près de ces vingt-cinq ans, mais les vues exprimées ici sont finalement les mêmes que j'exprimais avant. Ce sont mes propres vues. Elles se réfèrent à des sujets que je considère comme très importants en ce moment. Elles sont maintenant les données de ma propre expérience amassée. Elles dérivent de la couche, d'où coule un certain type de connaissance profonde qui peut être extrapolée par un analyste au vaste monde qui nous entoure. J'espère qu'elles soutiendront l'épreuve des années à venir.

Permettez-moi de vous exprimer toute ma gratitude pour le privilège de cette expérience sans parallèle au gouvernail de cette Association. Merci.

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QUELQUES PROPOS

SUR L'ÉTAT DE LA PSYCHANALYSE

EN FRANCE (1)

par EVELYNE KESTEMBERG Présidente de la Société psychanalytique de Paris

MONSIEUR LE PRÉSIDENT, MESDAMES, MESSIEURS, MES CHERS COLLÈGUES,

Ce m'est un profond plaisir que de vous accueillir ici aujourd'hui au nom de la Société psychanalytique de Paris que j'ai l'honneur de présider.

Vous souhaiter la bienvenue à Paris et vous exprimer notre espoir en ce que le séjour vous y sera plaisant et les travaux de ce XXVIIIe Congrès à tous égards satisfaisants est une tâche fort agréable à laquelle j'aurais volontiers borné mon propos.

Cependant, il me semble que nous devons à la solidarité, au respect de la pensée de Freud et de ses successeurs — nos prédécesseurs — qui nous lient au sein de l'Association psychanalytique internationale, à l'amitié aussi qui est la nôtre à l'endroit de nos collègues des sociétés étrangères réunis en ce Congrès, de partager avec eux nos satisfactions et nos préoccupations relatives à l'état de la psychanalyse en France en 1973 et à ce que de son avenir nous pouvons supputer ou souhaiter.

Dans les limites du temps qui peut m'être, aujourd'hui, imparti, je ne pourrai d'un sujet aussi vaste et aussi grave tracer qu'une esquisse — alors que, de toute évidence, un tel problème mériterait une étude approfondie et nuancée. Je vous prie donc d'excuser le caractère inévitablement schématique que revêtira mon propos.

En ces seize ans qui séparent le dernier Congrès international tenu à Paris et celui d'aujourd'hui, des changements profonds, peut-être même massifs, marquent l'évolution de la psychanalyse en France

(1) Allocution prononcée au XXVIIIe Congrès international de Psychanalyse, juillet 1973.


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tant pour ce qui est de la théorie que de la pratique, ce qui ne saurait nous étonner, toutes deux étant malaisément dissociables. De ces changements les uns sont hautement satisfaisants, d'autres gravement préoccupants. Souvent les aspects bénéfiques sont ceux-là mêmes qui en leur revers, tel Janus, entraînent de notre part une réflexion entachée d'une certaine inquiétude.

C'est donc cette double figure que je vais essayer de vous retracer, négligeant pour ce faire le mode classique d'exposition qui veut que l'on offre d'abord le mauvais côté du visage pour ensuite en exposer la face souriante. Je procéderai de manière inverse et nous mangerons, comme l'on dit chez nous, notre pain blanc le premier. Je pense toutefois pouvoir raisonnablement ménager une sorte de happy end en vous faisant, à la fin, part de nos espoirs.

Nos motifs de satisfaction sont nombreux, diversifiés en leur expression comme en leur portée, mais tous de nature à témoigner d'une évolution favorable de la pensée psychanalytique et d'une croissance généreuse et saine ; encore que sur le phénomène d'expansion de l'analyse il me faudra revenir, pour en marquer les ombres après en avoir d'abord montré la lumière.

Notre premier motif de contentement est sans nul doute la collaboration des deux sociétés psychanalytiques qui vous reçoivent ici aujourd'hui. Un même respect de l'autonomie de chacune d'entre elles les anime, comme aussi le souci du développement rigoureux de l'oeuvre de Sigmund Freud. De son apport révolutionnaire, de son inestimable enrichissement pour la pensée humaine — dont nous sommes loin encore de mesurer toute la portée — nous nous trouvons, comme vous tous ici, légataires et, chacun à notre manière, porteurs.

Ces deux sociétés donc — réunies au sein de l'Association psychanalytique internationale — voient leur croissance obéir à un rythme qui sans être spectaculaire, fort heureusement, serait celui d'un attelage dont l'allure constante reste suffisamment souple et rapide pour assurer progression continue et sécurité devant les obstacles.

En outre, et c'est là notre second sujet de satisfaction, ce progrès et cette assurance nous sont donnés par la qualité des jeunes analystes que nous comptons parmi nous et que nous formons. La très grande majorité d'entre eux fait en effet preuve de qualités de réflexion voire de création telles, d'un enthousiasme à apprendre si ardent, que songeant à ce que nous étions lors de nos débuts, comparant nos ignorances d'alors avec leurs connaissances d'aujourd'hui, nous mesurons avec un profond plaisir le chemin parcouru. Les apports successifs


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qui, au cours des années, sont venus enrichir la théorie et la pratique de la psychanalyse, en cerner davantage les difficultés, les aléas, les problèmes non encore résolus sont par nos jeunes collègues heureusement intégrés et utilisés en leur expérience et pratique quotidienne, comme aussi en leur démarche théorique. Au reste, les patients euxmêmes ont changé, et la clinique psychanalytique offre un champ plus vaste et plus complexe qu'il y a seulement une quinzaine d'années. Ces modifications de la symptomatologie, ou pour mieux dire ces expressions nouvelles de l'organisation de l'appareil psychique, mériteraient à mes yeux un approfondissement théorique. Il se trouverait ici hors de propos et je ne m'y arrêterai donc pas, pour passer à ce qui, s'inscrivant dans le droit fil de ce que j'évoquais un peu plus haut, nous apporte un troisième motif de satisfaction.

Si je suis fondée à parler de l'intégration heureuse par nos jeunes analystes des apports successifs à l'oeuvre de Freud que nous devons à nos collègues, c'est que les activités scientifiques de nos deux sociétés sont nombreuses, variées et fécondes, et la moisson des publications psychanalytiques dont nous nous sommes ces dernières années enrichis, particulièrement généreuse.

De ce vaste ensemble d'activités scientifiques offert aux candidats et jeunes analystes pour leur formation, aux moins jeunes et aux plus chevronnés pour la confrontation des points de vue originaux de chacun, je ne saurais ici entreprendre le catalogue qui serait fastidieux et sans doute incomplet. Je ne peux non plus me résoudre à choisir certaines d'entre elles pour vous les mieux faire connaître. De mettre en relief l'une, par exemple le Congrès annuel des Psychanalystes de Langues romanes, serait ne pas faire justice à telle autre, par exemple le Séminaire de Perfectionnement de l'Institut de Psychanalyse, ou le Colloque annuel de la Société psychanalytique de Paris, et encore moins à l'ensemble de toutes, dont je préfère vous retracer les caractéristiques les plus marquantes.

Contrairement aux produits courants de consommation, ici la quantité, la variété et la liberté du choix proposé ne nuisent en rien à la qualité. Séminaires, conférences, colloques et congrès se conjuguent pour témoigner, en même temps qu'une continuité certaine avec la démarche essentielle de l'oeuvre de Sigmund Freud, l'originalité non moins certaine des recherches personnelles de nos collègues, axées tantôt davantage sur la clinique, tantôt sur des aspects particuliers du corps de la métapsychologie. La haute tenue théorique et l'esprit souvent novateur de ces divers enseignements et travaux se concrétisent


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avec bonheur dans le foisonnement remarquable des publications — articles ou livres — qui sont venues en ces dernières années accroître notre savoir.

Deux revues de psychanalyse — l'ancienne, la Revue française, prise en charge par la Société psychanalytique de Paris, et une autre plus récente, la Nouvelle Revue de Psychanalyse, voient largement augmenter le nombre de leurs lecteurs, tandis que les livres parus en cette même période nous stimulent à approfondir notre réflexion, tant au regard des concepts fondamentaux de la psychanalyse qu'à celui de domaines naguère mal connus ou écartés. Je me réfère là tout particulièrement à l'apport théorique considérable dont nous sommes redevables à la clinique des malades psychotiques, à celle des patients psychosomatiques, aux recherches enfin des psychanalystes d'enfants.

D'autres collègues ont contribué à élargir ou mieux cerner le champ spécifique de notre discipline en étendant leur intérêt et le nôtre aux sciences voisines, voire à l'expression artistique en ses formes multiples.

A dire vrai, l'ensemble de ces travaux est si impressionnant que nous demeurons quelque peu émerveillés en constatant la capacité dont font preuve jeunes et moins jeunes non seulement à les lire mais encore à les « internaliser » en faisant droit à la « couleur dominante » de chacun.

Au demeurant, si le plaisir et l'intérêt que nous y trouvons sont grands, la propension des éditeurs à les publier est non moindre, comme en témoignent les collections psychanalytiques nouvelles créées récemment par les plus renommés d'entre eux.

Nous pouvons dès lors espérer que, tout en outrepassant les limites du cercle des psychanalystes, ces recherches franchiront également les frontières linguistiques grâce aux traductions qui en seraient faites. Bon nombre de difficultés de communication avec nos collègues non francophones — qui, malgré nos rencontres, subsistent et sont dues souvent à une insuffisante familiarité avec les modalités de pensée et d'exposition propres à la culture française —, en seraient sans doute levées.

Et puisque me voilà entrée dans le territoire où la psychanalyse va progressivement s'étendant, je voudrais en terminer avec nos objets de satisfaction, pour vous faire part de celui qui pourrait être le dernier de cette incomplète énumération.

Le temps n'est plus, en effet, où les psychanalystes étaient considérés par tous autres qu'eux-mêmes, et en particulier par les « doctes »,


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comme des illuminés, de doux rêveurs, ou encore de grossiers jouisseurs ou d'infâmes charlatans. La psychanalyse et les psychanalystes ont désormais, en France, conquis droit de cité.

La valeur de la pensée psychanalytique, son influence la plus profonde, la plus heureuse, sa marque irréversible ont été reconnues dans bien des domaines. Le champ de la psychiatrie, de la pédiatrie, de l'ensemble des sciences humaines, voire celui, plus diffus, du rôle de la femme en son apport spécifique à la famille et à la vie de la cité en portent une empreinte profonde et incontestablement bénéfique.

Des analystes, même parmi les plus jeunes, enseignent de nos jours dans les Universités, qu'elles soient médicales ou littéraires, participent à des débats ouverts à un vaste public ; leurs avis et leur collaboration sont sollicités en bien des domaines et institutions.

Les ouvrages psychanalytiques font partie du patrimoine commun, ils figurent dans les bibliographies recommandées à des étudiants de nombreuses disciplines et sont même inclus dans le bagage culturel prescrit à tout honnête homme.

Or, c'est ici que notre plaisir se nuance d'inquiétude, qu'une amertume vient se mêler à notre tout proche contentement, et que, pour tout dire, quittant le sunny side of the street, je passe à la seconde partie de cet exposé, celle où je vais tenter d'esquisser pour vous nos préoccupations, voire nos alarmes.

« Je vous apporte la peste », disait Freud en débarquant, il y a quelque soixante ans, aux Etats-Unis. La psychanalyse aujourd'hui ne serait-elle plus la peste ? Sa nature se serait-elle altérée et l'inconscient en ses ténébreuses clartés aurait-il cessé d'être agissant ? Ou bien, entraînée au grand jour, défigurée en l'usage et le mésusage qui en est fait, sa force et son pouvoir s'en seraient-ils trouvés à ce point érodés, défaits, « récupérés » — selon le terme à la mode — qu'elle en aurait perdu la saveur de sa vérité ? L'inconscient dénaturé dans le « prêt à porter » des concepts psychanalytiques ne se trouverait-il pas rejeté, exilé ou enfermé en les multiples tours d'une colossale résistance à le connaître en ce qu'il est authentiquement ; dès lors, en cette caricature, porteur d'une tout autre « peste », à laquelle Sigmund Freud n'avait peut-être pas tout à fait songé ?

Il m'apparaît évident que, sauf à renier, oublier tout ce que nous savons et nous sommes, nous ne pouvons admettre la première hypo-


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thèse et devons courageusement essayer de mieux cerner le second terme de l'alternative que je viens de poser.

Si en 1973, un Cervantes s'avisait, en France, d'écrire un nouveau Don Quichotte, il ne songerait pas à l'armer de la rondache, de la lance, de la salade et autres accessoires habituels des romans de chevalerie, au contraire le munirait-il d'un certain nombre de vocables d'autant plus « efficaces » qu'un tant soit peu obscurs. Enfourchant la Rossinante des complexes, notre moderne Chevalier de la Triste Figure s'en irait, laissant Sancho Pança à ses moutons, chercher l'accolade de quelque aristarque expert en scientifiquerie ; et la Gouvernante et le Bachelier, demeurés en leur maison de la Manche, pourraient en toute sérénité laisser le preux chevalier s'en aller se mêler aux mondes des sciences, du théâtre, du cinéma et du journalisme. Grand mal ne lui sera pas fait et les ennemis à pourfendre ne seront pas nombreux. Cependant, au décours de sa quête et pseudo-conquête, s'il avait la sagesse d'en faire le bilan, il s'en reviendrait mourir en désespoir, car il saurait qu'armure et accolades se seraient muées au cours de son voyage en piètres oripeaux et sans doute y aurait-il perdu « la chair » qu'il y avait attachée.

Qu'est devenue la psychanalyse en effet ? A-t-elle vraiment conquis de nouvelles provinces, s'est-elle enrichie du suc de connaissances et de mots vraiment neufs — sinon souvent nouveaux ? Se trouve-t-elle mieux à même de répondre aux interrogations angoissées qui nous entourent et parfois nous poignent : non seulement celles des problèmes spécifiques qui lui sont propres, mais encore, crises de la jeunesse, de l'école, de la civilisation, envahissement par une mécanisation, une administration de plus en plus thanatocratiques, entre autres ? Autant d'éléments, pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus graves qui agitent notre univers familier — sans parler de ceux, sans doute plus distants, de ce qu'on appelle aujourd'hui le « Tiers Monde » —, qui ne peuvent nous laisser indifférents et sollicitent toute notre compréhension, voire notre assistance, en tant qu'hommes et citoyens confrontés à l'avenir du monde où nous vivons.

Cependant sommes-nous en état de le faire, avons-nous ici, en France, accru en même temps que le champ ouvert aux concepts psychanalytiques celui de la rationalité des phénomènes donnés ? Au sens où Freud entendait la rationalité, c'est-à-dire celui de l'intelligibilité de ce qui, obscur et agissant, peut être connu et par là même modifié ?

Les concepts nouveaux apportés par certaines « écoles » psychanalytiques sont-ils d'authentiques synthèses et instruments de


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savoir — concepts heuristiques au sens propre du terme — ou bien demeurent-ils bien souvent des mots, à l'instar de l'honneur dont Falstaff disait qu'il était un mot, de l'air, un bruit, un vent qui change ?

La dimension hautement spéculative et l'hermétisme du discours, le gongorisme du style, la dislocation fréquente de la syntaxe, les facilitations ou facilités techniques qu'ils cautionnent, voire préconisent, sont-ils réellement porteurs d'une « chair » nouvellement dévoilée dont la fécondité viendrait s'ajouter en la continuant à celle des découvertes freudiennes, instruments indissolublement liés aux conquêtes de la connaissance portant sur l'infinie complexité de l'organisation de l'appareil psychique et des mots par lesquels elle s'exprime ?

Ces concepts nouveaux, cette promiscuité avec les disciplines voisines, qu'ils imprègnent et dont ils se pénètrent à leur tour, sont-ils fondés dans et par les pulsions qui les nourrissent et organisent, ou bien au contraire s'en éloignent-ils de plus en plus, obéissant à des lois, somme toute, mécaniques, se scindant par là même de l'essence de l'apport de la psychanalyse qui nous a montré combien « le verbe est chair »?

Le génie de Freud n'est-il pas, non pas d'avoir découvert l'inconscient, connu de longue date en tant qu'entité métaphysique, mais bien d'en avoir exploré le contenu sexuel, d'avoir détecté et nommé la libido constamment et diversement agissante au sein de ce qui refoule et de ce qui est refoulé dès l'orée de la vie et tout au cours de l'existence ? N'est-il pas d'avoir conféré aux dérivés pulsionnels un statut d'organisateurs de l'appareil psychique et des instances qui s'y structurent ?

N'est-il pas encore d'avoir donné à l'activité onirique sens et substance en partant de la considération de celui qui rêve et de celui à qui le rêve est dédié ou conté ?

Le génie de Freud n'est-il pas d'avoir d'abord exploré la sexualité infantile pour nous permettre ensuite de comprendre, grâce au transfert et à la résistance, comment, à travers la singularité de l'organisation psychique de chacun, elle se trouve refoulée et reconstruite ?

Sigmund Freud, enfin, ne s'est-il pas attaché à partir toujours de faits psychiques pour les théoriser ensuite en concepts métapsychologiques, dont il n'a à aucun moment cessé d'éprouver la valeur heuristique au regard des faits qui les avaient fondés, quitte à les invalider si nécessaire ?

La démarche de ceux qui aujourd'hui — les empruntant d'ailleurs souvent à des sciences distinctes — nous apportent des concepts nouveaux dont ensuite ils déduisent le corpus théorique de la psycha-


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nalyse et les faits qui le fondent n'est-elle pas en cela inverse à celle de la pensée de Freud ?

Ainsi par exemple, lorsque dans un texte récent (1), le corps biologique se trouve être décrit « comme le corrélat logique du corps érogène », et celui-ci, enserré en même temps que la libido dans le modèle linguistique, défini comme venant à « supporter dans sa surface l'inscription incision érogène au même titre que la page du livre soutient et fait apparaître, constitue en un sens la lettre qui s'y inscrit » ?

Ne sommes-nous pas en présence d'un néo-nominalisme dont le mécanisme — qu'inéluctablement tout nominalisme contient — nous demeure mal apparent encore que puissamment actif ?

Ce sont autant de questions que nous pouvons, me semble-t-il, légitimement nous poser aujourd'hui. Je ne prétends certes pas en trancher.

Toutefois, certaines des conséquences qui de plus en plus s'en manifestent méritent d'être brièvement énumérées. Elles sont d'ordres divers et je n'en considérerai que les plus évidentes.

Je citerai d'abord l'existence de nouveaux groupes psychanalytiques en peu d'années constitués par scissiparité, venant s'opposer à l'effet bénéfique de l'union de travail des deux sociétés, dont j'ai au début parlé. Ensuite, la « formation accélérée » d'analystes dont le critère idéologique majeur est « leur désir à le devenir » ; la prolifération dès lors inévitable de jeunes analystes mal préparés souvent à assumer la conduite difficile des cures dont ils entreprennent la charge ; le pullulement, enfin, de pratiques analytiques en tous lieux et en tous temps, s'appliquant inconsidérément à des domaines tout autres : la sélection professionnelle dans l'industrie, pour n'en citer qu'un seul exemple.

La négligence de l'impact de telles manipulations sur l'inconscient — à moins d'oublier que pulsions, investissements et contre-investissements existent en tout un chacun dans des équilibres économiques difficiles, instables et mouvants — ne devrait-elle pas nous inciter à questionner la doctrine qui les soutient, même en les dévoiements qui y prennent leur origine ?

Lorsque le plus influent de ces auteurs (2) — quel que soit l'intérêt que l'on peut trouver à ses travaux — déclare que ses écrits n'ont pas à être compris par ceux qui les Usent, qu'il leur suffit de s'en mysté(1)

mysté(1) LECLAIRE.

(2) J. IVACAN, que le lecteur aura reconnu de lui-même.


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rieusement pénétrer, que c'est ailleurs que cela passe, certes nous y entendons l'écho du « Ça parle » évoqué par De Clérambault, certes une lecture attentive nous révèle que cet « ailleurs » est le divan analytique, cependant ne nous trouvons-nous pas dans l'univers mystique d'une Grâce, de droit divin aux uns octroyée, à d'autres refusée ? Ne pouvons-nous y reconnaître la pensée magique et une certaine forme moderne — parée d'habits de science — de cette religiosité envahissante par laquelle bon nombre de nos contemporains essaient de conjurer la technicisation effrayante dans laquelle ils craignent d'être engloutis ? L'intellectualisation extrême aboutissant ainsi, en un paradoxe apparent seulement, à la déroute de la maîtrise pensante du fonctionnement mental ; la connaissance de l'Inconscient ayant ainsi sourdement fait place à un Principe désincarné, divinisé, et la Psychanalyse à une religion nouvelle ?

Si l'on veut bien maintenant reprendre deux des termes que j'ai cru pouvoir, à bon escient, employer : le désir-roi et sa toute-puissance, la toute-puissance non moindre d'une pensée magique éclairante pour quelques disciples mais demeurant délibérément obscure au plus grand nombre de ceux qui pourtant s'en emparent et la propagent, ne peut-on y reconnaître, par analogie avec ce que nous, analystes, savons du fonctionnement mental et de son développement, une modalité régressive — anté-oedipienne, ou pré-oedipienne — telle qu'elle préside à notre organisation psychique à l'orée de la vie, mais idéalisée, intellectualisée, clivée d'avec les pulsions qui la fondent ?

Devrons-nous alors nous étonner de voir apparaître depuis quelques années, dans le droit fil de cette pensée, des produits nouveaux — enfants en rébellion ouverte, peut-être non reconnus, cependant tels —, à savoir l'antipsychiatrie » et 1' « antipsychanalyse » qui fort justement se réclament de l'anti-OEdipe et d'une « schizophrénie » universelle. Ce mouvement en retour ne pouvait que se produire ; car nous savons assez combien les pulsions et leurs produits — même les plus élaborés et les plus lointains en apparence — demeurent d'autant plus forts et incontrôlés qu'on s'en veut éloigner tout en en dissertant.

Ce n'est pas que l' « antipsychiatrie » et même l' « antipsychanalyse » ne comportent, en certains de leurs aspects, des critiques qui pourraient être fécondes si elles étaient longuement réfléchies, méditées, puis utilisées en la part de vérité qu'elles peuvent contribuer à éclairer, au lieu que de faire l'objet de professions de foi bruyantes, hâtives, hautement spéculatives.

De ces deux mouvements qui sont « produits spécifiquement


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français », je crois, encore que le premier d'importation à l'origine, je voudrais vous dire quelques mots.

L'antipsychiatrie en effet se réfère au premier chef aux travaux de Ronald D. Laing et David G. Cooper, qui nous viennent d'outreManche mais qui, chez nous, connaissent une singulière fortune.

Basée en partie sur le bouleversement heureux provoqué par la connaissance psychanalytique en matière de psychiatrie classique, la doctrine française de l'antipsychiatrie remet radicalement en cause la nosographie, la conception même de la folie et les structures sociales et matérielles qui y répondent ou l'organisent.

Cette remise en cause ne saurait qu'emporter notre adhésion si les problèmes qu'elle pose n'impliquaient pour les auteurs autant de réponses préalables ; ce qui nous conduit à les questionner à notre tour. Problématique dont, il va sans dire, je ne peux ici que donner un tout mince et grossier échantillon.

Est-il, par exemple, légitime et utile de déduire des insuffisances et des erreurs patentes de la nosographie classique, comme de la singularité de l'organisation psychique de chaque individu et de l'importance des relations interhumaines, un arasement de tout système de référence clinique au profit du concept d'une folie universelle qui serait d'ailleurs davantage le lot de ceux qui prétendent soigner que celui de ceux qui sont soignés ? Y trouvons-nous de quoi accroître véritablement nos connaissances relatives aux uns et aux autres, de quoi contribuer à modifier l'impact des ignorances et des abus, fautes ou crimes sociaux dont les malades mentaux et tous ceux qui s'en occupent font les frais ?

Pour ce qui est de l'anti-OEdipe, sa dette envers la psychanalyse est grande elle aussi, ne serait-ce que parce qu'au complexe d'OEdipe il se réfère pour le désavouer. Mais là encore ce désaveu de l'OEdipe — même si l'on fait la part de l'idéologie politique qui l'anime — au profit du concept de schizophrénie qui serait l'organisateur du psychisme apporte-t-il quelque lumière authentique à la schizophrénie elle-même ? Ou bien n'est-ce pas plutôt se servir de l'apport de la psychanalyse en la matière, de l'importance de son audience, pour organiser une résistance serrée, fondamentale, à la substance même de la pensée psychanalytique ?

La schizophrénie, devenue concept philosophique, n'a plus grandchose de commun avec l'univers infernal et glacé des pulsions et fantasmes qui torturent les patients schizophrènes que nous avons si difficilement appris à mieux connaître, et dont nous savons combien


QUELQUES PROPOS. SUR L'ÉTAT DE LA PSYCHANALYSE EN FRANCE 415

la problématique oedipienne leur est présente. De fait, récuser l'OEdipe n'est-ce pas récuser « les pulsions et leur destin » incarnés et circonvenir en ce déni ce qui dans la psychanalyse est douloureux voire intolérable pour certains ?

Cependant, n'est-ce pas à nous, analystes, qu'appartient précisément ce travail de réflexion ? Ne pourrions-nous, ne devrions-nous pas nous arrêter à cette réaction inéluctable, prévisible, répondant à l'extension effrénée de la psychanalyse à tout mêlée et parfois de tout se mêlant ?

Ne serait-il pas possible que, précisément à la faveur de ce tout dernier avatar d'une certaine pensée se voulant psychanalytique qui, dans des pages imprimées, prétend enfermer « le bruit et la fureur » du monde où nous vivons, nous trouvions un nouveau point d'ancrage nécessaire freinant certains de nos débordements ?

C'est à partir de là que je voudrais vous parler de notre espoir. Il est solidement fondé en les aspects bénéfiques que je vous ai dans la première partie retracés, résolument animé, vivifié par la vérité profonde, indiscutable de la connaissance psychanalytique apportée par Freud, et enrichie par ceux de ses successeurs qui en respectent le sens et la substance ; à savoir la possibilité pour les êtres humains de maîtriser en s'y confrontant les puissances obscures de l'inconscient, du moins à l'échelle de chaque individu. La curiosité qui nous anime dès l'enfance et se transforme à mesure que nous avançons en âge en quête épistémologique, n'est-elle pas le garant — à condition qu'on la maintienne en cherchant à davantage savoir et non en se leurrant du déjà tout connu, et en prenant le temps nécessaire pour le faire —, le garant et le moteur d'une possibilité d'élargissement authentique de la compréhension de l'univers par les hommes qui le peuplent ?

Il est une autre condition non moins nécessaire, celle de refuser les solutions rapides, souvent aussi séduisantes que fallacieuses. La psychanalyse vivra et se développera, du moins est-ce ce qui m'en apparaît, aussi longtemps que, contrairement au roi du conte, elle acceptera de se montrer nue, refusant les brillants manteaux de cour des métaphores amalgamantes et par là même trompeuses, ainsi que les séductions des modes passagères. Loin de la remplir de honte, le regard de l'enfant découvrant sa vulnérabilité et ses limites lui fera assumer sa vérité en ce qu'elle comporte de zones de clarté découvertes mais aussi d'obscurité à percer.


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Nous en revenons ainsi, à notre manière psychanalytique, au « Gnosso séauton ». Malgré les criailleries des Xanthippe et les séductrices constructions des sophistes, Socrate d'abord, Freud ensuite, survivant aux ciguës et aux embrassades, auront découvert la vérité du chemin par où doit passer la connaissance. Celui où, nous dirigeant vers notre Thèbes, nous rencontrerons inéluctablement la tempétueuse et difficile réalité de l'OEdipe, qu'il nous faut découvrir et franchir. Ne sommes-nous pas tous, en effet, nés d'un homme et d'une femme accouplés, et n'est-ce pas cela qui détermine inéluctablement l'originalité et la banalité de notre destin, fait d'autant de liberté que de contraintes, d'acquisitions heureuses que de renoncements nécessairement consentis ?

Et pour terminer mon propos, je me hasarderai à avancer qu'à mes yeux l'avenir de la psychanalyse réside bien moins en un élargissement trop souvent porteur de malentendus mortifères, qu'en une nécessaire réévaluation d'un champ spécifique dont seul l'approfondissement pourrait en accroître et enrichir le développement harmonieux et fécond.

Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter un heureux et vivifiant Congrès et à vous remercier de m'avoir écoutée.


Traductions

ALFRED ADLER

LA PULSION D'AGRESSION DANS LA VIE ET DANS LA NÉVROSE (1)

Introduction à la traduction(2)

En 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, Freud introduit la pulsion de mort, et, fidèle à une théorie dualiste des instincts, oppose à la sexualité non plus la faim, les pulsions d'autoconservation, les pulsions du Moi, mais la pulsion de mort ; l'agression est alors le retournement vers l'extérieur de la pulsion de mort, primitivement dirigée vers l'intérieur. Dans son article de 1908 La pulsion d'agression dans la vie et la névrose, Adler avait présenté une théorie dualiste des pulsions où « l'autre pulsion », la pulsion autre que la sexualité, était la pulsion d'agression.

Il a paru utile de traduire le texte d'Adler, jusqu'ici peu accessible en allemand, et non disponible en français, pour que puissent mieux se préciser les différences entre Freud et Adler sur ce point. Freud aurait-il fait un emprunt à Adler, se rallierait-il sans le dire, plus même en le niant, à la théorie d'Adler ?

Cette traduction suit de près le texte, respecte la langue « laborieuse » d'Aider.

Dans ce texte, on voit s'affirmer d'abord une théorie dualiste des pulsions. Mais la pulsion est réduite à une « abstraction ». En effet, la pulsion s'effrite en une série de « pulsions d'organe », bien différentes des pulsions partielles de Freud.

Pour Freud, les pulsions partielles sont soit liées à une zone érogène, soit couplées en deux tendances contraires visant l'objet. Le fonctionnement unitaire, l'organisation des pulsions partielles se fait sous le primat de l'objet, de la relation à l'objet ; c'est ce que recouvre la formule : sous le primat de la zone génitale. Il faut des années à Freud pour reconnaître, avec Abraham, le caractère plus précoce qu'il ne croyait d'un choix d'objet, d'une relation d'objet. Freud s'éloigne d'un dualisme fondé, hypothétiquement, sur deux chimismes différents, le chimisme sexuel, empire dans l'empire, opposé au reste du chimisme organique, pour maintenir le dualisme pulsionnel, mais en le fondant sur la relation bonne et la relation mauvaise à l'objet et à soi-même, sur un fonctionnement répétitif soumis à la recherche du plaisir, qui n'est plus seulement homéostasie, et un fonctionnement répétitif non soumis à la recherche du plaisir. Dès Pulsions et destins des pulsions (1915) s'annonçait ce

(1) Der Aggressionstrieb in l^eben und in der Neurose, in Fortschritte der Medizin, 1908, 26, n° 19. 577-584(2)

577-584(2) remercie mon ami Bernard LORTHOLARY d'avoir bien voulu revoir ma traduction (C. C).


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qui s'explicite dans La négation (1925) ; le nourrisson dispose de deux mouvements fondamentaux au niveau de chacune de ses zones érogènes : prendre, garder en soi, trouver bon, considérer comme intérieur — refuser, expulser, trouver mauvais, considérer comme extérieur ; ce qui permet la construction des limites du Moi. Freud n'utilise plus un langage traduit de la neurologie, mais édifie une théorie qui conceptualise les faits se manifestant dans le champ psychanalytique.

Si l'on trouve dans le texte d'Adler des développements qui annoncent les « destins des pulsions » tels que Freud les expose en 1915 dans Pulsions et destins des pulsions (renversement de la pulsion en son contraire, retournement sur la personne propre, déplacement de but), on ne trouve, par contre, rien qui annonce cette ligne de développement qui aboutit à cerner et conceptualiser plus clairement le champ psychanalytique. Pour Adler tout est inscrit dans la valeur héréditaire de l'organe, et le mécanisme qui reste disponible à l'individu est l'effort de compensation de l'infériorité de l'organe. Le fonctionnement des organes ne se développe pas dans la relation. La conception adlérienne de l'hérédité s'apparente plus à la conception du dix-neuvième siècle récusée par Freud qu'à la conception de Freud. ■

Chez Adler, il y a un primat de la pulsion d'agression en un double sens. D'abord parce que l'agression dirigée au-dehors prime sur l'auto-agression, la pulsion de mort (Freud aussi, en 1908, pense que le sadisme, et non le masochisme, est primaire). Ensuite, parce que l'agression est la seule pulsion qui paraisse unitaire en face de la pluralité des pulsions d'organe. Le dualisme pulsionnel chez Adler n'oppose pas la libido et l'autre pulsion, mais l'agression et l'autre pulsion. Cette « autre pulsion » n'est qu'un concept abstrait quisubsume des pulsions d'organe / mérite-t-elle de s'appeler libido ou sexualité parce que l'une de ces pulsions d'organe est la pulsion sexuelle ? Si pour Freud l'importance de la sexualité, la théorie de la libido, est une des pierres angulaires de l'édifice psychanalytique, on saisit dans ce texte l'un des points qui allaient séparer Freud et Adler.

C. CHILAND.

L'application de la méthode freudienne pour le dévoilement de la vie psychique inconsciente chez les biens portants et les névrosés conduit à la reconnaissance de la réalité des mouvements pervers, qui sont refoulés hors de la conscience dans les névroses et les névropsychoses, mais qui n'ont aucunement perdu leur influence sur l'équilibre psychique, et sont au contraire aisés à reconnaître comme source pathogène de l'action, de la pensée et des états affectifs. Tout à fait prééminente est en l'occurrence la part du sadisme et de son opposé, le masochisme (1), que je crois avoir reconnus comme le facteur le plus immédiat conduisant à la maladie nerveuse. L'exposé qui suit doit être considéré comme essai d'une présentation sous forme de programme, de la pulsion d'agression et de ses stades, pulsion dont je suis obligé de prétendre qu'elle fonde aussi les manifestations du sadisme.

( 1) Voir aussi FREUD, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Berlin, Vienne, Deuticke, 1906.


LA PULSION D'AGRESSION DANS LA VIE ET DANS LA NÉVROSE 419

Jusqu'ici tout examen du sadisme et du masochisme partait de manifestations sexuelles auxquelles des traits de cruauté étaient mêlés. Mais il est évident que la force pulsionnelle naît chez les biens portants (caractère viril de la sexualité), les pervers et les névrosés (voir plus bas) de deux pulsions originairement séparées, qui ont subi plus tard un entrecroisement ; du fait de cet entrecroisement la résultante sadomasochiste correspond à deux pulsions à la fois, la pulsion sexuelle et la pulsion d'agression. De semblables entrecroisements se trouvent régulièrement dans la vie pulsionnelle des adultes. Ainsi la pulsion de manger se montre liée à la pulsion de voir, à la pulsion de flairer (voir les résultats de Pavlov), la pulsion d'écouter à la pulsion de voir (audition colorée, don de la musique), bref toute pulsion découvrable se montre liée à une ou plusieurs des autres pulsions, entrecroisement auquel parfois la pulsion d'uriner et la pulsion de déféquer ont aussi leur part. Dans ces conditions « la pulsion » ne doit signifier pour nous rien de plus qu'une abstraction, une somme de fonctions élémentaires de l'organe correspondant et des voies nerveuses lui appartenant, dont l'origine et le développement sont à dériver de la contrainte du monde extérieur et de ses exigences, et dont le but est fixé par la satisfaction des besoins organiques et par la recherche du plaisir à partir de l'environnement. Dans tous les caractères frappants, dont la physionomie est constamment le résultat d'un entrecroisement pulsionnel, et chez qui une ou plusieurs des pulsions constituent l'axe essentiel de la psyché, la pulsion sexuelle joue un rôle prééminent. Les résultats d'un grand nombre de psychanalyses de personnes bien portantes, névrosées ou perverses, d'artistes et de poètes vivants et morts révèlent, à propos de leur vie pulsionnelle et de ses expressions, les faits suivants, toujours démontrables.

I. — La continuité de toute pulsion et sa relation avec d'autres pulsions sont à établir avec certitude pour la vie entière, ainsi qu'au delà de la vie de l'individu, dans son hérédité. Ce point de vue a une grosse importance pour beaucoup de questions relatives à la formation du caractère et à sa transmission héréditaire, pour les problèmes de la famille et de la race, pour la psychogenèse des névroses, de la création artistique, du choix de la profession et du crime.

II. — Ce qui, des pulsions, pénètre dans la conscience, que ce soit comme idée, désir ou volonté, de même ce qui devient distinct pour l'entourage en paroles ou eh actions peut provenir en ligne directe d'une ou plusieurs des pulsions, et avoir subi des transformations, des raffinements et des spécialisations culturels (sublimation de Nietzsche, de Freud). Ou bien la pulsion a été inhibée, par une barrière déterminée par la culture ou créée par une deuxième pulsion, dans sa tendance à l'extension, au moyen de laquelle, dans le cas d'un développement plus poussé, elle épuise sans limite toutes les possibilités de relation avec l'environnement et se présente à proprement parler à l'échelle du monde (inhibition de la pulsion voyeuriste en relation avec les


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fèces par exemple ; inhibition de la pulsion alimentaire lorsqu'elle se porte sur des aliments sentant mauvais ; inhibition de la pulsion par une relation inadéquate ; inhibition de la pulsion voyeuriste lorsqu'il y a lutte contre la masturbation). Cette inhibition de la pulsion est à considérer comme une performance psychique active et conduit, dans le cas de fortes pulsions, à des manifestations tout à fait caractéristiques, et cela d'autant plus qu'il y a plus de force pulsionnelle à réfréner au prix d'une dépense psychique continue. A l'inhibition de la pulsion dans l'inconscient correspondent dans la conscience des manifestations tout à fait caractéristiques, parmi lesquelles, surtout ont été dévoilés par la psychanalyse :

1. Le renversement de la pulsion en son contraire (par exemple à la pulsion de manger dans l'inconscient correspond une ébauche de refus de la nourriture dans le conscient ; de manière presque analogue, à l'avarice ou à l'envie de nourriture correspond la générosité).

2. Le déplacement de la pulsion vers un autre but (à l'amour incestueux pour le père dans l'inconscient correspond dans le conscient le fait de s'éprendre du professeur, du médecin, du cousin, etc., ou bien le refoulement va si loin que la pulsion sexuelle paraît au grand jour seulement dans une direction pervertie, homosexuelle).

3. La direction de la pulsion vers la personne propre (par exemple à la pulsion de voir refoulée dans l'inconscient correspond dans le conscient la pulsion d'être soi-même vu ; exhibitionnisme, mais aussi — conséquence plus lointaine — racine du délire de respectabilité, de grandeur et de persécution dans la paranoïa et la démence précoce).

4. Le déplacement de l'accent sur une deuxième pulsion forte, qui vient à se manifester généralement aussi sous la forme l, renversement en son contraire (par exemple le refoulement de la pulsion sexuelle accroît l'activité de la pulsion voyeuriste de sorte que des symboles sexuels sont vus partout, ou bien que, par des crises nerveuses, la vision consciente des symboles sexuels par exemple est empêchée — absences, crises hystériques, cas d'agoraphobie, etc.).

Une importante variété de la pulsion dirigée sur la personne propre forme le « voir et entendre à l'intérieur » en relation avec le souvenir, l'intuition, le pressentiment, l'illusion, l'hallucination, l'angoisse.

Ces points de vue sont d'une grande importance pour la compréhension de la culture, de la religion, de la conscience, de l'oubli, de la morale, de l'éthique, de l'esthétique, de l'angoisse et des symptômes de refoulement dans les psychonévroses.

III. — La psychanalyse nous fait ramener chacune des pulsions à une activité d'organe primaire, qui est mise en action pour l'obtention du plaisir. Ces activités d'organe primaires comprennent les performances non inhibées des


LA PULSION D'AGRESSION DANS LA VIE ET DANS LA NÉVROSE 421

organes des sens, du tractus digestif, de l'appareil respiratoire, de l'appareil urinaire, de l'appareil locomoteur et des organes sexuels. Le concept de « plaisir sexuel » peut être attribué à ce stade seulement aux sensations de l'appareil sexuel ; plus tard, tout sentiment d'organe peut se montrer apparié avec la sexualité à cause de l'entrecroisement des pulsions mentionné plus haut. La superstructure (1) psychique naît au milieu des inhibitions de la culture, laquelle fait considérer comme valables pour l'obtention du plaisir seulement des chemins déterminés. Dans cette superstructure, dont le substrat organique se compose de parties de fibres nerveuses afférentes et efférentes et de cellules nerveuses, pour autant qu'ils sont en liaison avec l'organe, se trouvent les possibilités et les facultés pour des performances déterminées du bien portant et du névrosé ; et cet appareil, susceptible de développement jusqu'à un degré et un âge connus, croît en règle générale de sorte qu'il est en mesure de satisfaire, de quelque manière que ce soit, le désir de plaisir de l'organe, c'est-à-dire la pulsion de l'organe. Par conséquent, il a tendance à croître en proportion de la force de la pulsion, pour obtenir son gain de plaisir. Du même coup s'effectue l'adaptation de la technique de ses performances à la culture, à partir de motifs égoïstes (dans la conscience : « représentation logique ») (2) ce qui est à vrai dire très simplifié par la sélection et le large mélange des sangs, donc par l'hérédité. En tout cas, le système nerveux central, superstructure psychique des organes, a pris en charge en ce sens la fonction de remplacement qui compense l'absence de gain de plaisir primaire d'organe.

Ainsi d'autant plus forte est la pulsion, d'autant plus grande est aussi la tendance à la formation et au développement de la superstructure d'organe correspondante. Comment ce surdéveloppement s'effectue, ce qu'il gagne dans la lutte contre le monde extérieur, ce qu'il en résulte pour le refoulement, constellation nécessaire (pulsion voyeuriste contre pulsion alimentaire, par exemple) et pour la perturbation de la compensation (psychose), je l'ai décrit dans mon Etude sur l'infériorité des organes. De même, j'y ai décrit comment, par la contrainte du monde extérieur d'une part, et par la pulsion forte d'autre part, l'organe est obligé de se choisir de nouveaux chemins, un nouveau mode de fonctionnement, souvent supérieur, pour la satisfaction de ses besoins. Par ce chemin s'effectue la formation du cerveau artistique, du cerveau génial, mais également aussi la formation de la névrose, si la compensation n'est pas à la hauteur de la tendance au refoulement, et ne la contourne pas victorieusement.

En revanche l'hérédité de la valeur d'organe, ainsi que l'hérédité de la force de la pulsion qui lui est liée, qui sont toutes deux sauvegardées, font deviner que dans une assez longue lignée d'ancêtres déjà, une assez intense lutte pour l'affirmation de l'organe fut en cours. Que cette lutte ne se déroule

(1) Voir Alfred ADLER, Etude sur l'infériorité des organes, Berlin, Vienne, Urban & Schwarzenberg, 1907, p. 61 et suiv.

(2) Voir Alfred ADLER, Trois analyses d'idées de nombre, Neurologisch-psychiatr. Wochenschr., 1905.


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pas sans dommage, qu'aux organes endommagés dans la lignée des ancêtres corresponde une prédisposition dans la descendance, qui montre d'une part des traces de ce dommage (hypoplasie), d'autre part des tendances à la compensation (hyperplasie), cela résulte de la biologie, mais aussi de l'étude des cas. Aujourd'hui, après les luttes des âges originaires de l'humanité, nous avons affaire à des prédispositions transformées de cette manière, et tout organe portera sur lui la marque des dangers et des dommages subis par sa lignée d'ancêtres (Fondements de la physiognomonie). Comme principalement la tension entre matière de l'organe et pulsion d'une part, et entre les exigences du monde extérieur d'autre part, a déterminé la valeur d'organe « relative », le plus grand dommage dans la lignée des ancêtres (maladie, surmenage, surabondance, disette) transformera l'organe en un organe inférieur, c'est-àdire tel que les traces de ce combat y restent attachées. Ces traces, je les ai recherchées et je les ai détectées comme telles sur l'organe : tendance à la maladie, signes de dégénérescence, stigmates, formations hypoplasiques et hyperplasiques, défauts infantiles et anomalies des réflexes. Ainsi, l'examen des organes devient pour nous un instrument important pour révéler la force de la pulsion : l'oeil de valeur inférieure a la plus forte pulsion de voir, le tractus digestif de valeur inférieure a la plus forte pulsion de manger et de boire, l'organe sexuel de valeur inférieure a la plus forte pulsion sexuelle.

Or ces pulsions poussant à l'obtention du plaisir et leur force conditionnent la position de l'enfant à l'égard du monde extérieur. Tout son univers psychique et ses performances psychiques naissent de ce rapport mutuel, et nous pouvons Voir jaillir les phénomènes psychiques supérieurs de l'âme de l'enfant très tôt en relation avec cette tension. La pulsion de voir (et celle d'entendre) conduisent à la curiosité et au désir de connaissance, dans leur direction vers la personne propre à la vanité et à la mégalomanie infantile, dans leur renversement en leur contraire à la honte (entrecroisement avec la pulsion sexuelle !) ; la pulsion alimentaire façonne l'envie de nourriture, l'avidité, la parcimonie, lorsqu'elle est tournée vers la personne propre l'absence de besoins, par renversement en son contraire la prodigalité, etc. Et cela avec d'autant plus de netteté et de diversité, que la pulsion est plus fortement développée, de sorte que l'organe de valeur inférieure épuise en grande partie toutes les possibilités de son activité et passe par tous les stades de la transformation pulsionnelle. Car le conflit avec le monde extérieur, soit par suite d'expériences marquées de déplaisir, soit par suite de l'extension de la demande à des biens culturellement interdits, se produit aussi dans l'organe de valeur inférieure avec une certitude absolue et déclenche alors la transformation pulsionnelle. C'est pourquoi l'importance de l'expérience vécue infantile (Freud) ou de sa multiplicité (Abraham) est à réduire en ce sens que, en elle, la pulsion forte et ses limites (désir et inhibition du désir) se manifestent avec la plus grande netteté, et que l'expérience vécue généralement oubliée empêche, comme un veilleur dans l'inconscient, l'extension plus large nécessaire de la demande pulsionnelle à l'égard du monde extérieur (psyché infantile


LA PULSION D'AGRESSION DANS LA VIE ET DANS LA NÉVROSE 423

du névrosé), et provoque une trop forte transformation pulsionnelle (ascèse). En bref, le destin de l'homme, du même coup aussi la prédestination à la névrose, se trouve exprimé dans l'infériorité de l'organe, si nous nous en tenons à l'idée d'un milieu culturel socialement moyen, uniforme, et d'exigences culturelles semblables.

Or nous trouvons déjà dans la première enfance, nous pouvons dire depuis le premier jour (premier cri) une position de l'enfant à l'égard du monde extérieur, qui ne peut être caractérisée autrement que comme hostile. Examinonsla à fond, on la trouve conditionnée par la difficulté de rendre possible à l'organe l'obtention du plaisir. Cette circonstance, aussi bien que les relations ultérieures, de la position hostile, combative, de l'individu à l'égard de l'environnement, font reconnaître que la pulsion à conquérir une satisfaction, pulsion que je veux nommer « pulsion d'agression », ne reste plus immédiatement attachée à l'organe et à sa tendance à l'obtention du plaisir, mais qu'elle appartient à la superstructure d'ensemble, et qu'elle représente un champ psychique supérieur, reliant les pulsions, champ dans lequel — c'est le cas le plus simple et le plus fréquent de déplacement d'affect — l'excitation inassouvie s'écoule dès que la satisfaction est interdite à l'une des pulsions primaires. Aux plus fortes pulsions, par conséquent à l'infériorité d'organe, correspond normalement aussi la plus forte pulsion d'agression, et elle nous signifie une somme de sensations, d'excitations et de leurs décharges (la « décharge motrice » de Freud dans l'hystérie y appartient), dont le substrat organique et fonctionnel est inné pour l'homme. De même que pour les pulsions primaires, l'excitation de la pulsion d'agression est introduite par le rapport de la force de la pulsion et des exigences du monde extérieur et le but est lui-même fixé par la satisfaction des pulsions primaires et par la culture et l'adaptation. L'équilibre instable de la psyché est toujours davantage provoqué par le fait que la pulsion primaire parvient à la satisfaction par l'excitation et la décharge de la pulsion d'agression, performance où l'on Voit normalement les deux pulsions au travail (par exemple la pulsion de manger et la pulsion d'agression : la chasse). La pulsion d'agression est excitée au maximum à partir des pulsions primaires dont la satisfaction ne peut pas se faire attendre trop longtemps, comme la pulsion de manger et de boire, parfois à partir de la pulsion sexuelle et de la pulsion voyeuriste (vanité), en particulier quand ces pulsions sont accrues, comme dans l'infériorité d'organe. Cela vaut également pour les douleurs corporelles et mentales, dont une grande partie empêche l'activité d'organe primaire, source de plaisir indirectement (inhibition de la pulsion) ou directement (excitation du déplaisir). But et destin de la pulsion d'agression sont, comme pour les pulsions primaires, soumises à l'inhibition de la culture ; nous trouvons aussi les mêmes transformations et stades que pour elles. Si la pulsion d'agression dans sa forme pure se montre dans la bagarre, les coups, les morsures, les actions cruelles, raffinement et spécialisation conduisent au sport, à la concurrence, au duel, à la guerre, à la tyrannie, aux combats religieux, sociaux, nationaux et raciaux. (Lichtenberg dit à peu


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près : « C'est remarquable combien rarement et à contrecoeur les hommes vivent selon les commandements religieux, et combien volontiers ils se battent pour eux. ») Le retournement de la pulsion contre la personne propre donne des traits d'humilité, de soumission et de dévouement, de subordination, de flagellation, de masochisme. Que s'y rattachent des caractéristiques prééminentes de la culture, comme l'éducabilité, la foi en l'autorité, de même que la suggestibilité et l'influençabihté hypnotique, j'ai à peine besoin de l'indiquer. Le dernier extrême est le suicide.

Comme il est facile de le voir, la pulsion d'agression commande l'ensemble de la motilité. — Qu'elle commande aussi les voies de la conscience (par exemple la colère) comme toute pulsion, et que dans la conscience, elle conduise l'attention, l'intérêt, la sensation, la perception, le souvenir, l'imagination, la production et la reproduction dans les chemins de l'agression pure ou transformée ; que ce faisant, elle appelle à l'aide les autres pulsions, surtout celles des organes de valeur inférieure (injures dans le cas d'infériorité de l'organe de la parole ; sarcasme), autres pulsions qui sont à la base de l'axe essentiel du psychisme, et qu'ainsi elle explore l'univers entier des possibilités d'agression, on peut l'observer régulièrement dans une vie pulsionnelle tant soit peu forte. J'ai pu, entre autres, toujours observer dans de tels cas des facultés et inclinations télépathiques, et je suis prêt sur la base de mes psychanalyses à faire remonter ce qui est soutenable quant à la télépathie à une pulsion d'agression plus grande, qui confère la faculté plus grande de s'en sortir dans le monde des dangers, et d'élargir considérablement le pouvoir de pressentir, l'art du pronostic et du diagnostic.

Comme elle crée les peurs de l'histoire universelle et de la vie individuelle, la pulsion d'agression excitée mais contenue crée les formes cruelles d'art et d'imagination. La psychanalyse des peintres, des sculpteurs et particulièrement du poète tragique, qui doit éveiller terreur et pitié avec ses créations, nous montre l'entrecroisement de pulsions originairement fortes, la pulsion de voir, d'entendre (et de toucher), qui s'imposent en détournant la pulsion d'agression dans des formes hautement cultivées, et nous fournissent une image évidente de transformations pulsionnelles. Un grand nombre de professions — pour ne pas parler des criminels et des héros révolutionnaires —, c'est la plus forte pulsion d'agression qui les crée et choisit. La carrière de juge, le métier de policier, de professeur, de prêtre (enfer !), la médecine et beaucoup d'autres sont embrassées par des personnes ayant une plus forte pulsion d'agression et procèdent, sans solution de continuité, de jeux d'enfants analogues. Qu'ils soient suffisants de multiples manières, souvent en première ligne, pour la transformation de la pulsion (renversement dans le contraire par exemple), est aussi compréhensible, comme la fuite de l'artiste dans l'idylle. Sont spécialement faits, par et pour la pulsion d'agression, les jeux infantiles, l'univers féerique et ses personnages préférés, le cycle de légendes des peuples, le culte des héros et les innombrables récits et poèmes cruels des livres d'enfant


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et d'école. La politique forme aussi, avec ses innombrables possibilités d'activité d'attaque et d'interprétation logique de l'attaque, un large réceptacle pour l'accueil de la pulsion d'agression. Napoléon comme héros préféré, l'intérêt pour les cortèges funèbres et les annonces nécrologiques, la superstition, la peur des maladies et des infections, de même la peur d'être enterré vivant et l'intérêt pour les cimetières révèlent souvent, en dépit du refoulement par ailleurs de la pulsion d'agression, le jeu secret de la cruauté voluptueuse.

Si la pulsion d'agression se dérobe souvent à notre reconnaissance par retournement contre la personne propre, par raffinement et spécialisation, alors le renversement en son contraire, l'antithèse de la pulsion d'agression, devient carrément un trompe-l'oeil. Miséricorde, pitié, altruisme, intérêt sentimental pour la misère représentent de nouvelles satisfactions dont se nourrit la pulsion originairement inclinée vers les cruautés. Cela paraît étonnant, mais c'est facile à reconnaître, que puisse posséder une compréhension véritable des souffrances et des douleurs seulement celui qui a en propre un intérêt originel pour le monde des tourments ; et cette transformation culturelle se produit d'autant plus puissamment que la pulsion d'agression est grande. Ainsi, le pessimiste devient celui qui prévient des dangers, et Cassandre celle qui avertit et prophétise. Toutes ces formes de manifestation de la pulsion d'agression, la forme pure, le retournement contre la personne propre, le renversement dans le contraire avec la forme de manifestation extérieurement perceptible de l'inhibition de l'agression (aboulie; impuissance psychique) se retrouvent dans les névroses et les psychoses. Je mentionne seulement les accès de fureur et les attaques dans l'hystérie, l'épilepsie, la paranoïa comme manifestation pure de la pulsion, l'hypocondrie, les douleurs neurasthéniques et hystériques, et même à vrai dire le sentiment tout entier de maladie dans la neurasthénie, l'hystérie, la névrose d'accidents, le délire d'observation, les idées de persécution, la mutilation et le suicide comme stades du retournement de la pulsion d'agression contre la personne propre, les traits de douceur et les idées messianiques des hystériques et des psychotiques par renversement en son contraire.

Immédiatement après la discussion de la forme du retournement contre la personne propre, je dois encore mentionner un phénomène auquel la plus grande importance revient dans la structure de la névrose, l'angoisse. Elle représente un stade de la pulsion d'agression dirigée contre la personne propre et ne peut être comparée qu'au stade hallucinatoire des autres pulsions. Des formes différentes de l'angoisse se produisent, quand la pulsion d'agression prenant pour base l'angoisse peut s'emparer de différents systèmes. Elle peut ainsi innerver le système moteur (tremblement, bégaiement, convulsions toniques et cloniques, manifestations catatoniques ; paralysies fonctionnelles comme inhibition de l'agression) ; elle peut aussi exciter la vaso-motricité (palpitations cardiaques, pâleur, rougeur) ou d'autres voies, de sorte que cela conduit à la transpiration, l'émission de selles ou d'urine et au vomissement, ou bien à l'empêchement des sécrétions comme manifestation d'inhibition. Si elle

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rayonne dans la conscience, elle engendre des phénomènes conscients coordonnés correspondant aux voies de valeur inférieure, comme les idées angoissantes et obsessionnelles, les hallucinations sensorielles, l'aura, les images du rêve. — Mais sera toujours respectée la direction vers l'organe de valeur inférieure, aussi bien que vers sa superstructure, vers la vessie, l'intestin, le larynx, l'appareil moteur, l'organe de la respiration (asthme), la circulation du coeur, si bien que dans la crise l'axe psychique essentiel du malade se manifeste de nouveau. — Dans le sommeil, dans la perte de conscience et l'absence de l'hystérie et de l'épilepsie, nous voyons le plus haut degré d'inhibition de l'agression.

Abstraction faite des pulsions primaires, la douleur aussi est susceptible d'exciter la pulsion d'agression, de la même façon que — ce qui ressort de la relation entre les manifestations — la pulsion d'agression dirigée vers la personne propre peut s'emparer des voies de la douleur pour engendrer, en proportion de l'infériorité de l'organe, migraine, clavus, névralgie trigéminée, douleurs nerveuses dans la région de l'estomac, du foie, des reins et de l'appendice (de même que aigreurs, bâillement, hoquet, vomissement, convulsions avec cris). Dans la psychanalyse, une inhibition pulsionnelle se laisse toujours mettre en évidence comme cause déclenchante, et de même un rêve d'agression, avec ou sans angoisse, précède ou suit la crise douloureuse. Ou bien le tableau est modifié par la perte de sommeil passagère ou durable, dont on peut découvrir que la pulsion d'agression non satisfaite est la cause immédiate.

Surtout les irradiations motrices de la pulsion d'agression sont particulièrement claires dans l'enfance. Crier, gigoter, se jeter par terre, mordre, grincer des dents sont des formes simples de cette pulsion, qui se retrouvent fréquemment dans la crise névrotique, spécialement pour l'hystérie.

{Traduit de l'allemand par Colette CHILAND.)


Notes cliniques

JULIEN BIGRAS

FIRMIN S'EN VA-T-EN GUERRE... NE SAIT QUAND REVIENDRA

La secrétaire du Dr B... fait les choses exactement comme il faut.

« Non monsieur, répond-elle à Firmin qui vient de lui téléphoner, le Dr B... ne travaille pas avec « l'assurance-maladie ». Il ne fait que de la psychanalyse. Je vous l'ai déjà dit trois fois. »

Firmin ne semble pas démordre. Il lui pose encore une question, juridicoadministrative cette fois-ci.

« Non, lui dit-elle sur un ton calme et tranquille, la psychanalyse n'est pas couverte par « l'assurance-maladie » en bureau privé. »

Firmin a finalement compris puisqu'il accepte le rendez-vous fixé.

« Le Dr B... vous recevra mercredi prochain, à 10 heures du matin, de préciser la secrétaire. »

Le Dr B... dispose d'une heure par semaine pour faire des consultations. Mais, pour le moment, il ne peut savoir quand il aura de la place pour prendre un nouveau patient en psychanalyse.

Le mercredi, à l'heure convenue, il va chercher le fameux Firmin dans la salle d'attente.

« Ah ! c'est vous, lui dit ce dernier. Où est-ce que je vais ? »

Le Dr B... lui fait signe de la main que la pièce d'à côté, un salon on ne peut plus salon, se trouve l'endroit tout indiqué.

Firmin se lève, se plie en deux, cherche quelque chose par terre, ne trouve rien, se redresse, puis avance en sautillant. Il hésite une deuxième fois avant de s'écraser dans le fauteuil que de la main le Dr B... lui a montré au passage.

« Excusez-moi, lui dit Firmin aussitôt, en faisant une sorte de révérence. »

Le Dr B... est perplexe. Il revoit la scène de la salle d'attente. Firmin s'est baissé pour chercher je ne sais quoi par terre. Ce faisant, il a montré au Dr B... sa grosse paire de fesses. Puis il s'est précipité dans le salon. Les bras de Firmin pendaient de chaque côté de son corps. Ils étaient animés de mouvements insolites, comme s'ils cherchaient quelque chose ou comme s'ils avaient des tics. Gras et la taille empâtée, Firmin n'a rien de l'homme viril ni du séducteur. Il est vêtu d'un jean et d'un petit tricot de coton. Dans le salon, il a regardé partout, s'est dandiné une nouvelle fois, puis s'est assis. Le Dr B... est certain


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qu'il a déjà vu cette scène. Il se souvient soudainement que c'est au zoo de Vincennes. Et il se rappelle les orangs-outans.

« Voilà, se dit-il, Firmin a tout de Porang-outan.

— Combien chargez-vous, lui demande aussitôt ce dernier ?

— Trente dollars la séance, lui répond le Dr B... sur un ton tout aussi neutre que celui de sa secrétaire.

— Kâlasse, s'écrie Firmin, vous ne devez pas voir souvent les gens du Faubourg-à-Melasse dans votre bureau. »

Pas de réponse.

« Et vous appelez ça un bureau ? »

Firmin examine la bibliothèque en face de lui, puis la discothèque. Il regarde les bibelots et autres objets installés ici et là sur la petite table.

« Mon dieu, se dit-il à haute voix, tout est en désordre ici. J'espère au moins que vous vous retrouvez dans vos pensées. »

Toujours pas de réponse.

« Votre femme, ajoute-t-il, a des Chriss de grands pieds. J'ai jamais vu des chaussures comme ça. Et pourquoi laisse-t-elle ses souliers traîner dans le corridor ? »

Ce sont les souliers que la patiente précédente a toujours l'habitude de laisser dans le couloir avant d'entrer dans le bureau. Le Dr B... ne répond toujours pas.

« Je ne sais pas si je devrais retourner voir M. Baroncelli. Qu'en pensezvous ? Ah ! oui. M. Baroncelli est un psychanalyste indépendant. Je l'ai vu plusieurs fois. Je me suis méfié à un moment donné et j'ai appelé le Collège des Médecins. On m'a conseillé de m'adresser à un psychanalyste de la Société canadienne de Psychanalyse. Alors, me voilà. J'ai vu que la liste est par ordre alphabétique et que votre nom commence par B... Vous êtes le premier que j'arrive à atteindre et je viens vous consulter. »

Le Dr B..., semble-t-il, n'est pas un psychanalyse indépendant. Loin de là, il n'est qu'un psychanalyste de la Société canadienne de Psychanalyse dont le seul insigne personnel vient du fait que son nom commence par B... Mais il ne réagit pas. Il écoute toujours.

Firmin, lai, continue de parler.

« J'idéalise ma mère, c'est ça mon problème.

— Vous voulez dire ? lui demande le Dr B... qui commence à être intrigué.

— Oui, ma mère est parfaite. Elle est sûre d'elle-même. Elle plaît à tout le monde et elle sait toujours où elle va.

« Mon père, lui, ajoute-t-il, est une nouille. C'est un raté.

« Et moi, conclut-il, j'ai tout hérité de mon père. Je suis un minable.

« Mais ce n'est pas de cela dont il s'agit, continue l'étonnant Firmin comme s'il se reprenait soudainement. Il s'agit de Delphine. Elle m'a laissé tomber. D'ailleurs, je la comprends. Et depuis, j'ai tout laissé tomber moi aussi. Mon travail, mes projets... tout. Je suis en chômage.

— Qui est Delphine ? lui demande le Dr B...


NOTES CLINIQUES 429

— Mon dieu que je suis bête. Bien sûr, vous ne pouvez pas le savoir. C'est ma fiancée. Non. C'était ma fiancée. Elle n'avait que 17 ans. Mais elle était belle, vous n'avez pas idée. Et sûre d'elle en plus de cela. Etc. »

Pendant vingt minutes, une sorte de moulin à paroles se met soudainement en marche dans le salon du Dr B... Celui-ci ne peut suivre tout ce qui se dit, Il entend des bouts de phrases par-ci, par-là ; que, par exemple, Delphine a les cheveux bruns, que ses fesses sont tout à fait ravissantes et enfin qu' « elle s'est fait un nouveau « chum » ».

A un moment donné, Firmin s'arrête à brûle-pourpoint et il se met à secouer sa tête d'une façon tout à fait folle comme si un immense tas de sable lui était tombé dessus. Il se secoue si fort que le Dr B... décide de lui demander ce qui se passe.

« Je ne sais pas, lui répond le pauvre Firmin. Je ne comprends pas. Ma tête s'est brusquement vidée. Cela m'arrive souvent. Cela m'arrivait même parfois devant mes élèves, quand je travaillais. Ils pensaient que c'était parce que je me droguais. Mais non. Ça arrive tout seul. Tout à coup, sans que je ne m'y attende, c'est le vide. Je ne sais plus où je suis et à quoi je pensais juste avant. Je suis perdu. Si je me secoue la tête, ça m'aide. Me prenez-vous en psychanalyse ? »

Le Dr B... est un peu moins neutre que tout à l'heure. Il est, lui aussi, un peu perdu. Il veut réfléchir.

Après le départ de Firmin, il essaiera d'abord de convaincre un de ses amis de prendre ce patient, sous prétexte qu'il n'a pas de place. Il essaiera ensuite de convaincre quatre autres collègues. Sans succès. Cela se produira au séminaire qui a lieu dans son propre salon et ce jour-là même.

« Merde, se dit-il après avoir encaissé les réponses négatives, personne ne veut de ce patient. Et puis tant pis. J'attendrai son téléphone. »

Comme il fallait s'y attendre, Firmin appelle le lendemain.

« Puis, demande-t-il, vous me prenez en analyse ou non ? »

— Je n'ai qu'une seule heure de libre par semaine pour le moment. Je puis continuer d'essayer de vous trouver quelqu'un si vous le voulez.

— Oui, c'est très bien. Mais en attendant, puis-je vous prendre votre heure de libre, si vous êtes d'accord, bien entendu ?

— Si vous voulez, reprend le Dr B... légèrement mal à l'aise. Je vous attends donc mercredi prochain à 10 heures du matin. »

A 10 heures précises, le mercredi suivant, Firmin est dans une colère monstre. Il s'assoit sur le divan mais ne veut pas s'étendre.

« Votre femme, dit-il, travaille, elle, avec « l'assurance-maladie ». Sa patienté que j'ai vue dans la salle d'attente (en passant, elle est belle en Kâlasse sa patiente) m'a dit que ça ne lui coûte pas un sou pour venir la voir. Est-ce que votre femme a de la place pour me prendre ?

— Etendez-vous, lui fait tout simplement le Dr B... d'un ton faussement neutre. »


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Firmin s'étend aussitôt.

« Trente fois trois, dit-il, égale quatre-vingt-dix. Quatre-vingt-dix multiplié par quarante-cinq, ça fait une maudite paire de claques par année. Je ne marche pas. Vous êtes un voleur et un menteur. Votre femme, elle, ne charge rien. Elle a une Kâlasse de belle voix, votre femme. Au téléphone en tout cas. Je suis sûr qu'elle est française. »

Elle l'est en effet. Mais il ne sait pas qu'il a parlé à la secrétaire et non à l'épouse.

Ce jour-là, il revient de nouveau à son thème préféré, la belle Delphine. Il demande au Dr B... s'il devrait la fuir. Mais elle demeure tout près de chez lui et elle est liée à la famille. Et lui, il vit toujours dans la maison de sa mère, ce qui, à ses dires, est épouvantable. Il couche dans la chambre adjacente à celle de ses parents depuis qu'il est né et, détail sans importance, la cloison est si mince qu'on entend tout d'une chambre à l'autre.

« Ils ne se font pas souvent l'amour, je vous le jure, ajoute-t-il. »

Firmin parle de ses parents. Apparemment, ils n'auraient fait l'amour qu'une fois, « sans réfléchir et sans voir plus loin que leur nez ». « Et vous voyez le résultat ici présent », précise-t-il.

Soudain, Firmin se lève sur son séant et il fixe de l'oeil le cordon du store juste au-dessus de lui.

« Ma foi, s'écrie-t-il, le cordon n'est pas au milieu. C'est tout croche ici. »

Il se recouche, effrayé, et se relève aussitôt en se retournant vers le Dr B...

« Il y a une araignée au plafond, lui lance-t-il, comme s'il s'agissait d'un monstre effroyable. »

Le Dr B... le regarde d'un oeil soi-disant neutre ; mais en fait, son regard lui laisse clairement entendre qu'il doit se tenir étendu et tranquille. Firmin obéit à la lettre et se met à trembler.

« Je vous ai fait peur, lui dit le Dr B... avec une certaine douceur cette fois. — Oui, répond l'autre, votre regard est effrayant. »

Ce jour-là, le Dr B... se rend compte qu'il a décidé de le garder. Il ne l'enverra pas à un de ses amis.

Au séminaire, qui a lieu ce jour- là, il raconte la scène et s'étonne de l'émotion qui l'envahit au fur et à mesure qu'il en parle.

« Trente fois trois..., etc. » Tels sont les propos de la séance suivante. Mais il se passe beaucoup d'autres choses. A un certain moment, les bras de Firmin deviennent immenses. A un autre moment, le corps entier se met à flotter dans l'air. Les tableaux du salon ont été changés. Le Dr B... lui-même est très loin dans l'espace. Tout est étrange et bizarre, d'après les dires de Firmin. Puis c'est la Delphine fatale qui revient sur le tapis, comme il fallait s'y attendre.


NOTES CLINIQUES 431

« Je l'ai vue à la bibliothèque. Elle m'a salué comme si de rien n'était. Et elle a parlé ensuite à ma cousine. II paraît qu'elle est très étonnée que je pense encore à elle.

« Je vais la tuer, poursuit-il. Je ne peux pas supporter l'idée de mourir tout seul pendant qu'elle, elle continue à s'amuser comme si je n'existais pas.

— Je vous ai trouvé une deuxième séance, lui répond le Dr B... Pouvezvous venir aussi le vendredi matin, à 9 heures et quart du matin ?

— Çhriss, oui, j'en ai chiennement besoin. »

Puis il se tait.

« Trente fois deux égale soixante... continue-t-il un peu plus tard..., etc. Ah ! non, crie-t-il, avec M. Baroncelli, j'en avais quatre pour le même prix. Ostie de Calvaire. »

Il se met à débiter toute la litanie des jurons qu'il connaît. Puis il se calme.

« Est-ce que vous ne pourriez pas m'encourager un peu? fait-il.

— Comment ? lui demande le Dr B...

— Bien, en me disant par exemple ce que je dois faire avec Delphine. L'été s'en vient. Ses parents ont un chalet voisin du nôtre. Dois-je aller au chalet ? Dois-je la fuir ? »

Le Dr B... ne répond pas. Il apprend, par ailleurs, que Firmin est très fort en mathématiques. Il est devenu mathématicien pour une seule et unique raison : « devenir un génie ».

« J'avais 18 ans, précise-t-il, et j'étais convaincu que pour m'en sortir, il fallait à tout prix que je devienne un génie. Mais je suis devenu une nouille. Quand je pense aux fesses de Delphine, ça me donne le frisson. Je les vois encore. J'aurais pu me jeter dessus comme un fou. Mais non, l'idiot, je n'ai rien fait. Et dire qu'elle n'aurait pas dit non. Ah ! l'enfant de chienne, je veux la tuer. »

Et les séances se suivent et se ressemblent toutes. Le Dr B... apprend de plus en plus à connaître les qualités du parfait guide, car Firmin voudrait se faire guider par lui.

Le guide idéal est un être très ferme mais qui n'élève jamais la voix. Il sait où, quand et comment son protégé doit se lancer dans telle activité. Il incite à la prudence. Il remonte le moral lorsque le protégé se décourage. Il est discret mais efficace. Bref, c'est un pilier sur qui on peut compter pour absolument tout ce qui se passe.

Par ailleurs, les persistantes bizarreries de Firmin inquiètent toujours le Dr B... Bizarreries des perceptions corporelles et bizarreries de la perception du salon. Car le salon, vu par Firmin, n'est ni plus ni moins qu'un fouillis indescriptible. Les peintures sont à l'envers. Il y a de la cendre partout. On se demande même ce que le Dr B... peut bien faire dans cette pièce avec les autres patients et surtout les patientes, et même le soir quand il n'y a pas de patients du tout. En un mot, un véritable bordel.

« Non, ce n'est pas cela, songe le Dr B... à un moment donné. Ce n'est pas un bordel qu'il décrit là. C'est un fouillis. Il croit que je suis fou. »


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Heureusement, par moments, l'étrange Firmin se ressaisit.

« Hier, dit-il par exemple, j'ai fait le ménage de ma chambre. Dieu qu'elle était sale et en désordre. Ma mère m'a engueulé comme ce n'est pas permis.

— Parce que vous avez fait le ménage? lui demande le Dr B...

— Non. Parce que c'était un fouillis. »

Les séances s'interrompent à cause des vacances d'été.

Au retour, le courageux Firmin annonce qu'il a fait plusieurs bêtises :

1. Il a acheté une voiture ;

2. Il a quitté ses parents et a loué un appartement ;

3. Il est allé au chalet et il a vu Delphine.

« Qu'en pensez-vous? demande-t-il au Dr B...

— Vous voulez toujours que je vous guide, n'est-ce pas, lui précise ce dernier.

— Non. Je sais que vous ne le ferez pas. Mais vous pouvez quand même m'encourager un tout petit peu. Dites-moi seulement que c'est bien que j'aie quitté ma mère. »

Pas de réponse.

« Et puis la voiture, continue-t-il, j'en avais absolument besoin pour venir vous voir. J'enseigne loin d'ici et il me la faut. Sinon, je n'aurais pas pu continuer ma psychanalyse.

— Donc, se dit le Dr B..., ses deux premières bêtises n'en sont pas. Bien au contraire. Attendons de voir la troisième. »

Il s'agit de Delphine. Sans s'en rendre compte clairement, le Dr B... sait qu'il se passe quelque chose d'effrayant du côté de l'ancienne fiancée. Il est vite confirmé dans ses appréhensions.

« La vache, lui dit Firmin, elle fait exprès. Cet été, elle était avec son Jerry—

Jerry— ? lui demande le Dr B...

— Oui, c'est épouvantable. Au chalet, elle se promenait bras dessus, bras dessous avec son Jerry. Elle faisait du ski nautique en plein devant notre chalet, sous mes yeux. Elle était étalée sur le quai avec Jerry, au soleil. Et croyez-moi ou non, pendant que je la regardais, elle lui répandait avec sa main de l'huile solaire sur tout le corps. Elle faisait exprès. Elle a tout fait pour me détruire. Une fois, j'étais tout près d'elle. J'aurais pu lui donner un coup de poing sur la gueule. Mais je n'ai rien fait. Pourquoi fait-elle cela ? Pourquoi est-elle si sadique avec moi ? Dites-le moi, je vous en supplie. Je ne comprends rien... rien... rien... »

Firmin crie, puis il se calme un peu.

« Vous ne pouvez concevoir d'aucune manière, lui suggère le Dr B..., que vous ne comptez peut-être pas pour elle.

— Quoi ? s'écrie Firmin étonné.

— Elle vous a laissé tomber. Vous n'existez peut-être même plus du tout pour elle. Mais c'est justement cela que vous ne comprenez pas. Vous ne comprenez plus rien... rien... rien... comme l'enfant qui perd subitement sa mère. Cet enfant-là ne comprend plus rien à rien ; et cet enfant, c'est vous. »

Firmin se tait. Il n'a jamais pleuré. Il en est incapable.

« Et d'ailleurs, ajoute-t-il en sanglotant, qu'est-ce que ça donne de pleurer. »


NOTES CLINIQUES 433

L'orage subit et inattendu se calme et Firmin se ressaisit.

« Est-ce que j'ai bien fait, demande-t-il à nouveau, de quitter ma mère ? Je vous le demande. Répondez-moi.

— De quitter votre mère à 24 ans, et surtout d'avoir tellement besoin que je vous guide à ce sujet, montre bien que... »

Mais le Dr B... n'a pas le temps de terminer sa phrase.

« Oui, ajoute Firmin en interrompant le Dr B..., mon père est une nouille et il ne m'a jamais aidé. D'ailleurs, c'est pendant ses vacances que j'ai décidé de quitter la maison.

— Et pendant les miennes aussi, d'ajouter le Dr B...

« Pourquoi, à la fin de la dernière séance, avant les vacances, m'avez-vous dit au revoir? » poursuit-il.

Pas de réponse.

« Quand je suis parti, j'étais tout perdu. Je ne pensais qu'à ce Chriss d'au revoir. Je croyais que je ne vous verrais plus jamais.

— Vous pensiez que je vous laisserais tomber comme Delphine l'a fait, d'ajouter le Dr B... Et donc vous étiez tout perdu. »

Ce jour-là, le Dr B... de nouveau raconte la scène au séminaire du mercredi. Il est content de retrouver ses amis qu'il n'a pas vus depuis deux mois et surtout de pouvoir parler de ce patient. Il pense au titre du présent récit, car il vient de le trouver :

FIRMIN S'EN VA-T-EN GUERRE...

NE SAIT QUAND REVIENDRA.

Le Dr B... réalise que Firmin, comme Malbrough, ne reviendra pas à Pâques, ni à la Trinité. Non. Il sait que Firmin n'en reviendra jamais. « On n'en revient jamais, se dit-il, de devoir quitter sa mère. »

La hantise quasi délirante de Firmin au sujet de Delphine s'atténue légèrement, par la suite, pour faire place à une ancienne obsession.

« Oui, dit-il un peu plus tard au Dr B..., ma vieille obsession m'est revenue ; je ne me trouve ni intelligent, ni curieux, ni passionné pour quoi que ce soit. »

Il décrit ensuite quelques personnages extraordinaires. Il mentionne surtout Sartre qui, dit-il, se passionnait pour les crustacés.

« Cela n'a pas d'importance de s'intéresser à des choses ridicules, ajoute-t-il. Ce qu'il faut, c'est de se passionner vraiment. C'est la manière qui compte. Moi, je m'arrête aux choses ridicules et je niaise.

— Vous m'avez déjà dit, lui réplique le Dr B..., que pour vous en sortir, il vous faut à tout prix devenir un génie.

— Vous avez une Chriss de bonne mémoire, de constater Firmin. Comment faites-vous pour vous rappeler tout ce que je dis ? »

Firmin est d'autant plus ébahi d'être pris au sérieux qu'il est certain d'avoir l'air « niaiseux » auprès du Dr B... Il est un pauvre type et il le sait. Ce qu'il ne sait toutefois pas encore, c'est que, sans le vouloir, il a sûrement fait tout pour


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paraître exactement tel qu'il vient de se décrire. Il s'est même appliqué, et cela avec beaucoup d'adresse, à exhiber ce personnage grotesque et faussement familier. En montrant ses fesses au début, en apostrophant le Dr B..., en jurant et même en épiant les détails insignifiants du bureau, Firmin le faisait avec un style précis, celui du clown. Il est bien plus clown que singe. Son jeu n'est pas celui d'un mauvais plaisant ou d'un primate ; il a la couleur et la saveur authentique des acrobates de métier.

Firmin a réussi, semble-t-il, à se faire écouter par le Dr B... et il en a tout le mérite, surtout si l'on se souvient des fortes réticences de son psychanalyste à s'engager avec lui. Grâce à sa ténacité et à son style, ce patient s'est fait entendre.

Reste à savoir s'il réussira finalement à se faire comprendre. Cela, nul ne le sait, pour le moment tout au moins.

« Je vous ai raconté un mensonge, avoue-t-il, un peu plus tard au Dr B... Je vous ai déjà dit que je n'ai jamais pleuré. Eh bien, c'est faux. Mais je voudrais vous raconter d'abord le rêve que j'ai fait cette nuit, poursuit-il sans transition. »

Le Dr B... est content de ce qui se passe en ce moment : « Enfin, se dit-il, il m'apporte un rêve. Enfin, le vrai travail va commencer. »

« Oui, ajoute Firmin, dans mon rêve, Bob me parle de Delphine. Bob, c'est un ami que je connais depuis vingt ou vingt-deux ans. Bob me dit qu'il trouve Delphine bien chanceuse. — Pourquoi ?, que je lui demande. » — Parce qu'elle au moins, elle sait où elle va et ce qu'elle veut, qu'il me répond. — Ce rêve, de poursuivre Firmin, me chagrine et me déprime. Je n'aime pas que Delphine sache où elle va et ce qu'elle veut. Parce que, moi, vous m'entendez hein, moi, je n'ai jamais su où aller et je le sais encore moins que jamais.

— Racontez-moi votre mensonge, lui demande le Dr B...

— Oui, mon mensonge... C'est que j'ai déjà pleuré une fois. Et j'ai pleuré en Kâlasse. Quelque temps après la rupture avec Delphine, je regardais un film.à la télévision. Le titre, c'était Alexandre et Catherina, je crois. Le malheureux Alexandre, en guerre contre les bolchevicks, exécutait les ordres de Catherina. Le pauvre, il se laissait mener par le bout du nez et il faisait tout de travers. Toutes ses décisions étaient absolument le contraire du bon sens, et toutes aboutissaient à un fiasco. A chaque échec qu'il subissait, moi, j'étais enragé. Le dernier qu'il fit fut lamentable. Il perdit tout et il alla s'agenouiller aux pieds de Catherina et il pleurait. Il pleurait tellement que je n'en pouvais plus. Les bolchevicks frappaient à la porte et venaient le massacrer. Ma mère était là, au salon, ajoute Firmin. Je me suis jeté dans ses bras et je pleurais moi aussi. Je n'en pouvais plus. Je ne pouvais plus m'arrêter. J'ai pleuré dans ses bras, comme un veau. »

Firmin est ému. Le Dr B... aussi, même s'il s'agit d'une scène invraisemblable et historiquement abracadabrante. Le Dr B... lui redemande le titre du film.

« Nicolas et Alexandra... corrige-t-il, sans en être certain. »

Il s'est trompé, sans doute parce qu'il a dans la tête le souvenir de la grande Catherine de Russie, la tyrannique et despotique impératrice, surtout qu'il l'a déjà vue à l'écran. Il se souvient que Jeanne Moreau jouait le rôle de Catherine.

« Et Jeanne Moreau ressemble beaucoup à Delphine. J'ai toujours cru, affirme-t-il, que Jeanne Moreau est exactement le genre de femme à rendre


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malheureux n'importe quel homme qui tomberait amoureux d'elle. Et j'ai toujours cru la même chose de Delphine. Je le lui ai même déjà dit. »

Le Dr B... se pose la question : « Comment se fait-il que Firmin, comme Nicolas, s'arrange toujours pour rater ses piètres exploits ? Le fait-il exprès ? Où cela le mène-t-il, sinon de pouvoir enfin pleurer comme un veau dans les bras de sa mère ? Serait-ce là le but ultime de ses performances négatives ? »

« Après tout, se dit le Dr B..., nul enfant ne peut vivre sans sa mère. Et Firmin ne serait-il pas cet enfant perdu pour qui toutes pensées et toutes actions n'ont aucun autre sens que celui de pouvoir retrouver sa mère, si despotique et tyrannique soit-elle, et cela même si, comme la grande Catherine de Russie, elle a réussi à réduire le père au silence et à l'impuissance totale. Firmin nagerait-il donc à contre-courant dans une eau qui le ramène implacablement vers la source, laquelle se trouve à six pieds sous terre ? »

Pourtant le Dr B... est vraiment décidé à l'accompagner quand même jusqu'au bout.

TEMOIGNAGES DE CERTAINS ANALYSTES SUR LEURS REACTIONS DEVANT DES SITUATIONS DE CE GENRE

Freud :

« Pour une certaine catégorie de femmes (et d'hommes) (1), cette tentative d'utiliser sans la satisfaire, au cours du travail analytique, le transfert amoureux doit pourtant aboutir à un échec. Je veux parler des femmes à passions élémentaires, que des compensations ne sauraient satisfaire, des enfants de la nature, qui refusent d'échanger le matériel contre le psychique. Suivant les paroles du poète, ces femmes ne sont accessibles qu' « à la logique de la soupe et aux arguments des quenelles ». On se trouve obligé, soit de leur rendre l'amour qu'elles vous portent, soit de s'attirer toutes les foudres dont dispose une femme humiliée. Dans aucun des deux cas, l'intérêt du traitement ne peut être sauvegardé. L'échec étant inévitable, il faut battre en retraite et il ne reste plus qu'à se demander comment la faculté d'édifier une névrose peut s'allier à "un aussi incoercible besoin d'amour (2) [1]. »

Nous sommes en 1915. On serait porté à penser que Freud, qui en a vu d'autres et qui surtout a publié, l'année précédente, sa remarquable étude sur le narcissisme [2], ne devrait pas s'affoler, même devant « un aussi incoercible besoin d'amcur ». S'il bat en retraite, comme il le fait, c'est que le danger y est particulièrement grand. Pourtant, Freud, une quinzaine d'années plus tôt, a utilisé le même argument, celui de la soupe, pour expliquer le mystérieux mécanisme en jeu ici même, à savoir le désir et son accomplissement.-

« L'enfant qui a faim criera désespérément ou bien s'agitera... Il ne peut y avoir changement que quand, d'une façon ou d'une autre... l'on acquiert l'expérience de la satisfaction qui met fin à l'excitation interne. Un élément essentiel de cette expérience, c'est l'apparition d'une certaine perception (l'aliment dans l'exemple choisi) dont l'image mnésique restera associée avec

(1) Les parenthèses sont de moi.

(2) Cf. les références, à la fin.


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la trace mémorielle de l'excitation du besoin. Dès que le besoin se re-présentera, il y aura, grâce à la relation établie, déclenchement d'une impulsion (Regung) psychique qui investira à nouveau l'image mnésique de cette perception dans la mémoire, et provoquera à nouveau la perception elle-même, c'est-à-dire reconstituera la situation de la première satisfaction. C'est ce mouvement que nous appelons désir... » [3].

Dans la situation analytique, il ne s'agit pas d'aliments bien qu'on puisse s'en servir comme métaphore, ce que fait d'ailleurs Freud lui-même. Il s'agit bel et bien, en tout cas chez les patients à passions élémentaires, de l'impact sur le psychanalyste de l'incoercible besoin d'amour qu'ils manifestent. Avec la présence du psychanalyste, le besoin d'amour des patients est ré-activé et la trace mémorielle de l'excitation de ce besoin se trouve désormais ouverte et à vif. Ces patients ne veulent qu'une chose ; retrouver « la situation de la première satisfaction » afin de ne plus souffrir. Mais si cette situation n'avait jamais existé ?... A supposer que la mémoire entière de ce type de patients témoigne de ce que leur premier cri, ainsi que tous les autres par la suite, ait été lancé à tout jamais dans ie désert ou dans le vide, à supposer cela donc, nous comprenons que le psychanalyste prenne peur car le cri entendu sera sûrement effrayant. C'est que la situation de la première satisfaction, situation primordiale puisqu'il s'agit de l'amour maternel, n'aurait jamais existé dans leur histoire. Ces patients ne connaîtraient que leur cri; ils n'auraient jamais eu, à ce qu'ils disent, l'expérience de la satisfaction. Malgré cela, certains psychanalystes ont réussi, semble-t-il, à ne pas battre en retraite devant des patients de ce genre.

Winnkott :

« La tension que supporte l'analyste est considérable, surtout si le tableau se complique d'une absence de compréhension et d'un contre-transfert négatif inconscient. Par contre, je peux dire que dans ce type de traitement, je me suis senti embarrassé...

« Ainsi, lors d'une séance d'une importance vitale, au début d'un traitement de ce genre, je suis resté tout à fait immobile, c'est tout juste si je respirais, mais je savais que cette immobilité était nécessaire. Cela m'a paru très difficile, d'autant plus que je ne connaissais pas la signification particulière du silence pour mon malade. A la fin, le malade est sorti de son état régressé et a dit : « Maintenant, je sais que vous pouvez faire mon analyse » [4].

« J'ai donc eu une expérience unique, même pour un analyste. Je ne peux m'empêcher d'être différent de ce que j'étais avant de commencer cette analyse. Les non-analystes ne peuvent imaginer quelle source de connaissance peut apporter une expérience de cet ordre chez un seul malade, mais parmi les analystes je peux espérer faire pleinement comprendre que cette seule expérience a mis la psychanalyse à l'épreuve sur un mode particulier, et m'a appris beaucoup.

« Le traitement et le maniement de ce cas ont fait appel à tout ce que je possède en tant qu'être humain, psychanalyste et pédiatre. J'ai dû moi-même assumer un développement personnel au cours de ce traitement, qui a été pénible et que j'aurais volontiers évité. J'ai dû apprendre en particulier à examiner ma propre technique chaque fois que surgissaient des difficultés, et dans les périodes


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de résistance... il est toujours apparu que la cause se trouvait dans un phénomène de contre-transfert qui nécessitait une auto-analyse de la part du psychanalyste » [5].

Balint croit, pour sa part, qu'il est possible de dire en mots la nature exacte de la souffrance particulière à ce type de patients :

«... j'ai indiqué qu'il existe probablement deux sphères où l'on peut observer et étudier ces trois états de relation très primitive. L'une est constituée par la toute première enfance, l'autre par les patients profondément régresses dans la situation analytique. J'ai assez longtemps parlé des raisons pour lesquelles il est si difficile de se procurer des données sûres concernant ces états. Il y a d'abord l'extrême dépendance de l'enfant ou du patient à l'égard de l'observateur, c'est-à-dire nous-mêmes. Cette dépendance est une caractéristique fondamentale de la relation et elle nous contraint à devenir des participants et des partenaires dans une situation fortement chargée sur le plan affectif. En second lieu, la plupart des expériences rencontrées dans ces situations appartiennent à des états préverbaux — infantiles ou régresses — et c'est à nous que revient la tâche de les rendre en mots ; nous devons donc également jouer le rôle d'informateurs-interprètes et de traducteurs... Le patient en état de régression offre moins de difficultés à cet égard que le très jeune enfant. Même si son état de régression le met au-delà du monde des mots, il peut en revenir et — non sans difficulté et avec une aide considérable de notre part — nous parler de ce qui lui est arrivé dans ses propres termes. Ce fait pourrait peut-être expliquer pourquoi presque toutes les découvertes psychanalytiques ont été faites au cours de l'analyse de patients adultes, quelques-unes, importantes, au cours d'analyses d'enfants qui savaient déjà parler, mais aucune à ma connaissance par l'observation directe des nourrissons » [6].

Balint croit en outre qu'il faudrait reprendre la dramatique impasse dans laquelle Freud et Ferenczi se sont trouvés à ce sujet :

« Le fait historique représenté par le désaccord entre Freud et Ferenczi fit sur le monde analytique l'effet d'un traumatisme (Ferenczi embrassait ses malades). Un maître consommé de la technique analytique comme Ferenczi, auteur de nombreux articles classiques en psychanalyse, aveuglé au point d'être incapable de reconnaître ses erreurs malgré les avertissements répétés de Freud ; ou bien Freud et Ferenczi, les deux analystes les plus éminents, incapables de se comprendre et d'évaluer correctement leurs découvertes cliniques, leurs observations et leurs idées théoriques respectives : le choc était extrêmement profond et très douloureux. La première réaction fut un retrait apeuré. Par un accord tacite il fut déclaré que la régression en cours d'analyse était un dangereux symptôme et sa valeur d'alliée thérapeutique fut à peu près totalement scotomisée...

« Pour la plupart des analystes de ce groupe (les analystes classiques), la régression ne conservait que ses aspects menaçants, péjoratifs... : il s'agissait d'un mécanisme de défense difficile à manier, d'un facteur pathogène important et d'une forme redoutable de résistance. Sa fonction d'alliée thérapeutique était à peu près absente de leurs considérations. En conséquence, si des phénomènes de nature régressive apparaissaient en cours de traitement, ils étaient considérés soit comme des symptômes indésirables dus à une technique discutable, soit comme l'indice d'un trouble si profond chez le patient que le


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pronostic en devenait aléatoire. La mesure la plus fréquemment employée dans ce cas semble avoir été de tirer le patient de sa régression aussi rapidement que possible puis de terminer le traitement sur un résultat partiel acceptable » [7].

Viderman, de son côté, affirme que de toute façon, il est impossible de reculer devant cette forme de souffrance puisqu'elle n'est pas seulement particulière à une catégorie de patients mais à tous. Pour cet auteur, le narcissisme est en effet également défini selon ses composantes négatives, lesquelles sont responsables de l'appel actif et tragique à l'objet. Même le jeu de la bobine est interprété dans ce sens :

« Ainsi le jeu de fort-da n'exprime point la toute-puissance narcissique de l'enfant, qui n'est que vaine apparence, mais bien la souffrance, l'insécurité et l'appel à l'objet absent [8].

Et ainsi également le transfert prend-il lui-même une dimension plus vaste et plus précise.

« Le transfert se répète comme un rêve traumatique ; c'est la répétition de tout le passé dans ses caractères narcissiques positifs et négatifs [9].

« La compulsion à la répétition manifestée par le transfert n'est pas subsumée par le plaisir narcissique mais tout autant par la souffrance et le déplaisir [10].

« Le transfert n'est d'ailleurs rien d'autre que le lieu privilégié où viennent éclater tous les actes de la cure — c'est-à-dire la modalité la plus aiguë de la résistance aux souvenirs. On trouve ici de la façon la plus frappante l'ambiguïté profonde du transfert : résistance tout entière destinée à court-circuiter le souvenir par la mise en scène où le présent se joue dans la méconnaissance du passé qu'il imite, mais seule voie aussi qui permette des déplacements d'énergie libidinale tels que les défenses soient d'abord surprises, puis circonvenues — levées enfin » [ll].

Quant à l'auteur de ce récit, il croit avoir déjà plongé dans le vif du sujet.

« Comment savoir ce dont l'enfant se souvient lorsqu'il n'est plus dans les bras de sa mère ? Le patient en psychanalyse éprouve cette contraignante nécessité du souvenir. Le psychanalyste aussi. Jour après jour, tout au long de l'analyse, les images de la mère se dessinent et se défont. Parfois le portrait se précise et dans l'instant même où il allait être saisi il est déjà méconnaissable ; l'image centrale est devenue cadre et le cadre se retrouve au centre. On a beau chercher inlassablement à régler les lentilles, l'image demeure insaisissable. On bute, dans l'inconscient, sur un trou noir, sur un monstre maternel, un monstre muet, informulable et inassignable. Il faut beaucoup de patience et de courage pour persister dans la recherche. Mais avons-nous le choix de faire autrement ? Le regard peut se distraire dans les images de la vie mais l'inconscient n'en poursuit pas moins son travail implacable » [ 12].

Viderman, lui aussi, insiste sur l'extraordinaire difficulté de l'entreprise :

« Assurément nous ne croyons pas..., dit-il, à quelque lecture directe de l'inconscient par l'inconscient [13].

« On imagine les difficultés que rencontre l'analyste dans une situation où l'inconscient du sujet ne peut être entendu que par un autre inconscient » [14].

Stein, lui, est catégorique. Selon lui, les deux inconscients ne peuvent se rejoindre. Cela n'empêche pas toutefois cet auteur de compter parmi ceux qui


NOTES CLINIQUES 439

attachent le plus grand prix à l'aventure en question, et cela tant du côté du patient que du côté du psychanalyste :

« Fondamentalement, l'analyse n'est affaire ni de scrupules, ni de bons sentiments, et je crois que les séances du patient ont les meilleures chances de déboucher sur sa psychanalyse si elles sont pour son psychanalyste le lieu privilégié de la poursuite de la sienne... [15].

« Dans le meilleur des cas... le temps de la succession des séances aura donc été le temps de la conjonction de deux analyses » [16].

Enfin, Viderman croit à la nature essentiellement créatrice de l'interprétation. Et c'est à ce niveau que l'analyste et le patient peuvent se rencontrer. D'après lui, la mise en mots du discours inconscient lui confère (à l'inconscient) sa vérité propre, vérité novatrice pour le patient et pour l'analyste puisque l'inconscient est inventé dans ce langage second et par ce langage de l'interprétation :

« ... L'analyste n'a pas reconstruit une scène historique, mais construit une scène hypothétique, parfaitement cohérente, où des éléments historiques constituent les points d'aimantation qui donnent une cohésion aux fantasmes postérieurs pour se joindre dans la structure imaginaire du fantasme originaire » [17].

La scène particulière dont il s'agit ici est bel et bien la plus spectaculaire de l'histoire de la psychanalyse. C'est la scène primitive construite par Freud à partir de rêves et d'éléments historiques plus ou moins disparates survenus dans la vie de l'Homme aux loups.

Qu'est-ce à dire, maintenant, d'une scène originaire où le père, quoique présent dans le lit parental, représenterait pour l'enfant le symbole vivant de l'absence et de l'impuissance ? Et que se passe-t-il chez l'enfant qui écoute dans la chambre adjacente ?

L'enfant écoute, et il ne se passe rien. Tout ce que l'enfant sait, c'est que sa mère n'est pas avec lui et cela, il ne peut ni le tolérer, ni le comprendre. Voilà le drame épouvantable de Firmin. Cet enfant est suicidaire et quiconque à sa place le serait tout autant que lui.

ÉPILOGUE

Au début de la vie, lorsque l'enfant se réveille des ténèbres, il voit aussitôt que sa mère est loin de lui. La réaction est instantanée. Dans son inconscient surgit et s'inscrit une zone d'une incroyable puissance. Le vide ainsi créé entre la mère et l'enfant occupe le coeur même de toute l'activité psychique, même consciente. Il aspire tout vers lui. Chez les patients, ce traumatisme se traduit essentiellement par un « incoercible besoin d'amour » (Freud) et par une totale incompréhension de la perte encourue, d'une part, et de tout ce qui se passe dans la situation analytique, d'autre part (Winnicott).

Chez certains d'entre eux, la brèche est si apparente et si intense que le


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psychanalyste hésite à s'engager (Freud et Winnicott). Il hésite car il a peur d'être lui-même happé et englouti par une telle force corrosive.

Petit à petit, il peut toutefois parvenir à dire aux patients la nature de leur souffrance (Winnicott, Balint, Viderman). Mais pour cela, il est essentiel qu'il puisse auparavant, ou en tout cas en même temps, connaître et dire la sienne propre (Winnicott, Stein).

L'auteur de ce récit, quant à lui, peut affirmer, après une longue et périlleuse évolution, que la présente interprétation n'est pas seulement une hypothèse, si logique, si cohérente, voire si créatrice soit-elle (Viderman), mais bien une certitude, certitude en l'occurrence dont il peut seul se porter garant concernant son histoire à lui et celle de ses patients.

La certitude porte sur un point précis : il est possible pour le psychanalyste, à un moment donné, de construire un récit, ou si l'on veut une interprétation, qui rende compte au patient, de façon rigoureusement exacte, de la nature de sa souffrance, puisque cette souffrance particulière a les mêmes origines, la même qualité et les mêmes effets et chez l'un et chez l'autre des deux partenaires. Il se produit à ce moment une véritable rencontre entre les deux inconscients. Par contre, le psychanalyste ne dispose que de son style pour rejoindre le patient. Jamais il ne pourra parler adéquatement avec le style du patient, même lorsqu'il construit son interprétation. S'il le faisait, cela constituerait d'ailleurs une imposture. Le patient, de son côté, si rencontre il y a entre son inconscient et celui de son psychanalyste, se met lui-même à construire, avec les débris de sa souffrance (à jamais ouverte et toujours active du reste) son propre récit, à sa manière et dans son style propre. Il y a donc rencontre entre les deux inconscients, mais les deux récits, dès le départ et de plus en plus ensuite, se singularisent et finalement se séparent l'un de l'autre.

Une patiente, un jour, parla à son psychanalyste en ces termes, au moment où, grelottant de froid, elle n'aspirait qu'à une seule chose : être dans ses bras :

« Je sais maintenant pourquoi vous ne pourriez pas me garder tout le temps avec vous. C'est parce que je serais toute tannante ; je veux dire toute amante, corrigea-t-elle aussitôt.

— Toute à Nantes, lui souligna l'analyste, c'est-à-dire à cet endroit que vous ne voudriez plus jamais quitter, les bras de votre mère.

— Ah ! oui, répliqua-t-elle du tic au tac, toute à Mantes-la-Jolie. Et dire que ma mère est affreuse. »

Etant elle-même Nantaise, la patiente a beaucoup apprécié son propre jeu de mots sur Mantes-la-Jolie. Elle en était fière. Et si elle n'a pris aucun plaisir à l'expression « toute tannante », expression typiquement d'ici, c'est qu'elle ne l'avait utilisée que dans le but de plaire à son Québécois de psychanalyste. Ce n'est que de son propre lieu d'origine, toute à Nantes et toute à sa mère, qu'elle a vraiment pu faire la vilaine (et non plus « la tannante », comme on dit ici) avec sa mère et son psychanalyste, et même en tirer du plaisir. Ce n'est donc


NOTES CLINIQUES 44I

qu'à partir de son propre lieu d'origine qu'elle peut devenir elle-même, en psychanalyse comme ailleurs, et cela même si ce lieu ne lui évoque que le froid et le vide.

RÉFÉRENCES

[1] FREUD (S.), Observations sur l'amour de transfert, in La technique psychanalytique, Presses Universitaires de France, p. 125. [2] FREUD (S.), Pour introduire le narcissisme, in La vie sexuelle, Presses

Universitaires de France. [3] FREUD (S.), L'interprétation des rêves, Presses Universitaires de France,

p. 481. [4] WlNNlCOTT (D. W.), De la pédiatrie à la psychanalyse (trad. J. KALMANOVITCH),

KALMANOVITCH), Payot, 1969, p. 143. [5] WINNICOTT (D. W.), ibid., p. 143. [6] BALINT (M.), Les voies de la régression (trad. Myriam VILIKER et Judith

DUPONT), Paris, Payot, 1972, p. 113. [7] BALINT (M.), Le défaut fondamental (trad. J. DUPONT et M. VILIKER),

Paris, Payot, 1971, p. 207. [8] VIDERMAN (S.), Narcissisme et relation d'objet dans la situation analytique,

Revue française de psychanalyse, 1968, t. XXXII, n° 7, p. 104. [9] VIDERMAN (S.), La construction de l'espace analytique, Denoël, 1970, p. 276. [10] VIDERMAN (S.), ibid., p. 277. [11] VIDERMAN (S.), ibid., p. 291.

[12] BIGRAS (J.), Les images de la mère, Hachette-Littérature, 1971, p. 194. [13] VIDERMAN (S.), ibid., p. 65. [14] VIDERMAN (S.), ibid., p. 47.

[15] STEIN (C), L'enfant imaginaire, Denoël, 1971, p. 364. [16] STEIN (C), ibid., p. 357. [17] VIDERMAN (S.), ibid., p. 107.



CLAUDIE CACHARD

NI PLUS, NI MOINS

Insuffisance virile ou féminine, inhibition intellectuelle ou physique, à l'opposé, supériorités toutes-puissantes et affichées, seule la banalité de tels comportement pose la question de ce que chacun de nous préserve ainsi à sa façon, acceptant de le payer d'un prix tant de fois exorbitant.

Pourquoi si peu nous interroger sur ce qui nous permet, si aisément, d'admettre des notions telles celles privilégiant le masculin par rapport à un féminin tout naturellement considéré passif et inférieur ?

Et si peu nous méfier de la facilité avec laquelle nous faisons le mot de castration porteur de nos exigences défensives les plus précieuses, lui accordant tant de significations déformées, dans une tentative toujours renouvelée d'assimilation et de confusion entre la castration, fantasme, et l'absence de pénis, réalité, mais non perte réelle.

Certes, hommes et femmes se présentent en apparence très différemment, les uns montrant et craignant de perdre ce que les autres, ne possédant pas, souhaiteraient plus que tout acquérir, mais ne retrouverait-on pas, toujours, au-delà de la double plainte évidente, une autre différence-égalité, latente, mais combien plus insoutenable ?

Comme si rien n'était perdu sans recours tant que resterait préservée la

notion d'une différence où l'un posséderait ce à quoi l'autre aurait dû renoncer...

Et notre attention ainsi sans cesse captée, nous évitons l'accès à de bien

lourdes évidents. Plus loin, les rencontres ne se limitent plus guère au sexe,

mais c'est le corps, la vie et la mort qui nous guettent...

La femme, dont la préoccupation essentielle semble n'avoir été que dce qu'elle a en moins, découvre qu'il ne s'agit plus alors de manque d'un pénis, instrument externe qui, si longtemps, a occupé toute la place, mais de sentiments et de conflits reliés à ce qui vit en elle, organes génitaux spécifiquement féminins certes, mais surtout corps tout entier, ainsi complet autant que, sans espoir, limité. Le manque alors perçu n'a plus aucune dimension de réalité infériorisante et ne prend sens que par rapport à l'égale incomplétude de chaque sexe, à l'égale limite de chaque corps et de toute vie.

De façon analogue, l'homme dont tout l'intérêt a paru si exclusivement centré sur cette part de lui-même, son propre pénis menacé et qu'il risquerait de perdre, ne réalise qu'aussi tardivement ce qui lui manque dans ce qu'il a en plus que la femme.

Peut-être ne prête-t-on qu'une attention trop uniforme à la crainte masculine de perte du pénis. Et celle-ci pourrait fort bien aussi cacher un désir, celui d'être « sans pénis », comme la femme, dans une tentative de négation de l'intolérable angoisse née, non de la constatation de la perte possible du pénis, mais de l'évidence de la non-existence du pénis chez la femme, ainsi révélée indéniablement autre et différente.

Les sentiments d'insuffisance virile peuvent alors être abordés à la lumière


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d'un tout autre éclairage, l'homme percevant son manque d'organe génital féminin comme accès à son propre corps, dans son intégrité et ses limites, certitude-castration égale et complémentaire à celle de la femme.

Ainsi commune à l'homme et à la femme, à cet égard autant châtrés l'un que l'autre, reste toujours présente la tentative d'évitement de la limite indépassable, le fantasme d'acquisition-possession de l'autre en étant négation subtile autant que totale.

Rêve de complétude bisexuée, de toute-puissance et d'immortalité, la frontière ne peut être qu'indéfinissable entre le désir, amour de l'autre, chargé de nos aspirations de vie et de création les plus vraies et la tentative d'appropriation de ce même autre comme sexe supplémentaire annexé et enfin obtenu...

De même que tout mouvement, toute recherche personnelle, toute réflexion participent toujours quelque part du fantasme d'une appropriation qui viendrait combler notre propre sentiment d'incomplétude et nous éviter les certitudes du réel de notre corps vivant, entier et sexué, source de vie seulement s'il s'unit à celui dont il diffère et promis à une mort, anéantissement définitif, aussi certaine qu'inconcevable...

« Il n'y a pas de différence entre le fantasme d'impuissance et le fantasme de puissance illimitée. L'un cache seulement l'autre. »

Paul est un homme d'une quarantaine d'années, hystéro-phobique dont l'analyse s'est longuement déroulée sous le signe de l'insuffisance virile d'un pénis affirmé trop petit.

Il garde très présent le souvenir d'avoir, enfant, envié la puissance des femmes et de s'être rêvé sans organes génitaux externes « gênants », jouant alors à tenter de marcher en cachant son pénis entre ses cuisses. Il reste marqué par une impression de « trou » qui lui paraît maintenant avoir occupé une place essentielle dans sa vie d'enfant.

Les jugements qu'il porte sur ses propres organes sexuels, vécus comme insuffisants, se trouvent associés à une aspiration plus ou moins claire à la féminité en même temps que s'exprime une fantasmatisation corporelle mêlant dans une complexité confuse, petit pénis et sexe féminin.

Marié et père de trois filles, il redoute la naissance d'un garçon et jubile à la naissance de chacune de ses filles, vécues comme sexes lui appartenant, sa femme étant perçue comme s'opposant seule à une possession plus entière qui lui permettrait alors de se vivre complètement père-mère de ses enfants.

Vie professionnelle difficilement assumée, vie sexuelle et affective pauvre et marquée par un ressentiment extrême à l'égard de sa femme-mère et par des échanges fusionnels avec ses enfants, l'inhibition est, partout et sans cesse, présente, pouvant s'entendre à la fois comme tentative de suppression des craintes d'une castration, alors perçue comme effective et comme puissance surhumaine de l'homme parvenu à être également femme.


NOTES CLINIQUES 445

Plusieurs séances successives, particulièrement riches en associations évoquant de telles significations, nous semblent mériter d'être rapportées, dans un raccourci respectant cependant leur déroulement et leur contenu essentiel :

Attendant de l'analyste qu'il lui décerne un certificat de virilité attestant enfin de sa puissance sexuelle, Paul évoque des fantasmes déjà souvent abordés, de changement de sexe, ou, plus précisément, de possession des deux sexes à la fois.

Il y associe successivement : l'évocation d'un poisson parasite, la lamproie, qui se nourrit de la substance de

celui sur lequel il se fixe ; puis le foetus qui se nourrit de la substance maternelle et son propre pénis,

« petit », foetus-enfant, souvent déjà ainsi reconnu ; et enfin, la femme, gardant en elle l'enfant-pénis pendant une grossesse dont

la longue durée lui est synonyme de permanence et qui possède ainsi, dans

ses fantasmes, les deux sexes à la fois.

Foetus partenaire d'une union sans fin, il se rêve « petit » dans un sexe maternel qui le garde autant qu'il le possède, l'un et l'autre alors propriétaires des deux sexes réunis.

Et la lamproie ne vit qu'un acte sexuel unique pendant lequel mâle et femelle se blessent à mort, seuls restant en vie les « petits ».

L'insuffisance virile n'est-elle pas tant et si complaisamment affirmée que parce que associée au vécu fantasmatique d'être aussi, à la fois, homme et femme, le trop petit pénis étant là le seul garant de la possession-acquisition d'un sexe féminin ?

Le renoncement à ce fantasme, qui signifierait un accès à l'autre possession, union fécondante de la femme, est sacrifice d'autant plus impossible à consentir qu'il ne peut qu'entraîner la mort inévitable de chaque partenaire du couple ainsi réalisé.

Au cours de la séance suivante, ses associations le conduisent à l'évocation d'un foetus à moitié sorti du ventre maternel.

La partie supérieure du corps de l'enfant, visage hurlant et membres supérieurs se débattant, est à l'extérieur, sanguinolente et terrifiante, l'autre partie restant définitivement bloquée dans le corps de la mère.

Paul y reconnaît, une fois encore, la possession de l'enfant par la mère et prête ainsi à celle-ci un sexe effrayant, porteur d'un pénis-petit, recouvert de sang menstruel.

Nous associons alors à cette image l'une de ces expressions favorites : « Ne rien pouvoir retirer de lui-même. »

« Comme une femme qui garderait à moitié son petit en elle ! Jusqu'à maintenant j'ai souvent eu le sentiment d'être un homme aspirant à être femme mais là, c'est comme si j'étais une femme qui serait aussi un homme... »

Et il vit ce moment comme découverte essentielle de lui-même, « chute qui n'en serait pas une », perte et naissance à une angoisse de solitude vraie autant qu'à un sexe et une vie enfin siens.

Quelques jours plus tard :


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« Pendant l'acte sexuel, le fantasme et la réalité de la possession des deux sexes se confondent, chaque partenaire étant uni à l'autre.

« L'instinct de procréation va dans le même sens que cette tentative.

« Peut-être est-ce même le moteur essentiel du désir ?... »

Evoquant ensuite son appartement situé près d'un cimetière dont il supporte fort mal la proximité :

« En fait, toutes mes difficultés sont peut-être un évitement de ce problème-là.

« Mon père est mort et le suivant ce sera moi.

« Ce pénis coincé dans le ventre maternel, il est bien sorti maintenant, mais il m'effraie et je ne suis pas sûr de le vouloir... »

Petite virilité, vie engourdie, état intermédiaire entre la vie et la mort...

Tant que Paul ne vit pas vraiment son sexe en tant que viril, il se rêve à l'abri, et le désir d'être nanti d'un sexe féminin est aussi refus de la réalisation satisfaisante d'une union avec une femme, reconnue comme telle et différente de lui, union source de vie, mais, tout autant dès lors certitude de sa propre mort à venir.

« Je rêve de posséder un sexe énorme, monstrueux, double de celui de l'homme normal. »

François accumule les échecs et termine, à grand-peine, à 28 ans, des études scientifiques. Marié, père de deux enfants, il ne rêve apparemment que d'un pénis « hors série », la puissance d'un organe viril exceptionnel pouvant, seule, affirme-t-il, combler ses aspirations. Un grave accident, survenu alors qu'il avait 21 ans, le mutile dans son corps autant qu'il le confirme, dirions-nous trop brièvement, dans ses évidentes craintes de castration.

Il se vit comme ayant toujours multiplié démarches et interventions dans un incessant espoir d'obtenir ce à quoi il pense ne pas avoir droit.

Il se plaint amèrement de vivre toujours les mêmes rêves et nous en rapportons quelques phrases marquantes :

« Etre enfin moi-même et non plus seulement une moitié...

« C'est pour cela que je veux sans cesse prouver ma virilité, que j'aspire à un sexe hyperviril.

« Ma verge je la déteste parce qu'elle est un sexe incomplet et je ne suis qu'un demi-homme.

« Ces rêves de surpuissance m'amputent. Je reste stérile, mais je rêve de cette plénitude. Je parviens peut-être à la vivre dans mon besoin permanent d'humiliation...

« Tout mon intérêt, tout ce que je vis et sens se concentre sur cette partie de moi-même que je voudrais différente. Ne plus avoir ce sexe que je cache, dont j'ai honte et où manque...

« De la même façon que depuis mon accident, ce membre amputé, ce corps sans... »

Le petit sexe, le corps où manque... apparemment tant refusés, ne seraientils pas, en même temps, sources d'une certitude fantasmée permanente de se vivre comme un tout masculin-féminin ?


NOTES CLINIQUES 447

La mutilation physique, castration réelle d'une partie du corps ne prendelle pas double sens, de confirmation d'une culpabilité oedipienne, certes, mais aussi, plus loin, d'une preuve-possession d'un sexe sans membre, alors fantasmé non masculin ?.

« La toute-puissance, Thypervirilité seraient l'acceptation de mon sexe masculin et l'impuissance la recherche de mon sexe féminin. C'est être ces deux-là, à.la fois, que je ne veux pas abandonner...

« Je veux me faire tout seul, comme une naissance... et ne me montrer que parvenu à un certain point de maturité. »

L'ambiguïté de ces expressions, riches et nombreuses dès le début de l'analyse, ne nous a certes pas empêché de rester longuement sur le terrain premier des craintes de castration et des conflits oedipiens, intenses chez ce patient beau et intelligent, premier fils d'une mère très aimée.

Que la naissance, alors qu'il avait 3 ans, d'une soeur désirée soit venue déclencher et renforcer craintes de perte d'amour, interrogations sur son propre sexe-corps, aspirations à ne pas différer de celle qui, dès lors, captait l'intérêt des deux parents, est hors de doute pour François qui perçoit clairement depuis l'enfance un désir d'être autre, associé à des fantasmes parant les femmes de toutes les qualités et de toutes les puissances.

Et l'insuffisance virile pose, là encore, d'autres questions que celles, en apparence, si simplement présentées. C'est même la puissance de son affirmation exhibée qui doit nous rendre attentif à ce qu'elle cache de permanente fusion-union avec un sexe féminin fantasmé sien et dont François rêve de se faire naître en permanence.

La quête incessante d'une réalisation personnelle, exprimée en termes d'aspiration à être enfin lui-même et non plus seulement une moitié, peut fort bien être entendue, à la fois comme fantasme réalisant l'union de deux parts de sexe différent, dans un seul corps tout-puissant et immortel, rêve dont la poursuite ne se peut payer que d'une amputation de sa vie propre, que comme recherche d'un soi passant par l'accès, toujours inadmissible, à sa propre solitude de « un » entier autant qu'irrémédiablement incomplet.

« Je me sens vide et aussi comme divisée en deux parties. Et m'exprimer, dire ce qui est en moi, c'est risquer de perdre ce que je posséderais de plus précieux. »

Inhibition féminine, effacement, silence, discrétion timide et dépressive, débouchent, après une toujours longue et difficile analyse de l'envie d'un pénis instrument de puissance visible, sur l'existence d'une vie profonde, d'un sexe et d'un corps spécifiquement féminins. Mais la revendication du pénis, ostensiblement mise en avant, ne permet-elle pas, derrière l'évidence d'une envie toujours vouée à l'échec, de garder inaccessibles d'autres rêves combien plus précieux ?


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Vagin nié, puis vivant, trou vide bouché passif, puis sexe actif et créateur, restent toujours plus ou moins supports de fantasmes de possession d'un autre corps annexé, profondément enfoui, source de plaisir caché de l'inhibition, d'un « conserver pour et en soi », sauvegardant complétude bisexuée et toutepuissance d'un être unique, échappant ainsi au sort commun.

Plusieurs rêves d'une jeune femme dont les inhibitions ont longuement alimenté plusieurs années d'analyse, nous ont paru bien évocateurs d'un tel contenu :

La femme-obus

Spectatrice, une femme attend, avec un mélange de crainte et désintérêt, un numéro d'acrobatie ou de cirque, au cours duquel une autre femme introduite dans une bombe plastique à rôle protecteur, doit rencontrer au fond de l'eau un corps explosif et caché. Seule la bombe protectrice permettra à la rencontre de s'effectuer sans danger.

Sexe féminin et masculin se trouvent intimement mêlés et confondus, femme dans la bombe protégée, cachée et explosive. Image apparente d'union inversée entre une femme introduite dans un homme-enveloppe ou bien, autant, sexe-corps féminin, recouvert d'une fausse peau, protégée par un revêtement la montrant à tous comme faux pénis à l'abri duquel la femme se fantasme explosive, toute entière contenant et contenu « au but ». L'homme caché au fond de l'eau, sexe lui aussi recouvert, dissimulé sous une image de profondeur liquide, ne sera retrouvé que sous ce double déguisement. La rencontre explosive risque d'être destructrice pour l'un comme pour l'autre. La femme, non introduite dans sa bombe, démasquerait un corps, source de danger pour elle et son partenaire, de même que l'homme, non enfoui-noyé, serait tout autant source de mort.

Femme non enserrée dans sa gangue étroite et homme découvert vivraient alors leur sexe Vrai, dépouillé, entier, mais limité.

Danger mortel d'un acte créateur de vie autant qu'anéantissement toujours nié des rêves de complétude bisexuée de chacun et accès, toujours à méconnaître, à la conviction de sa propre mort à venir.

Le rêve de la mouche

Une mouche vole et se pose sur une carte routière.

Ceux qui la voient constatent sa maladresse et, aussi, qu'il lui manque une patte.

Puis la mouche se sépare, sans intervention violente, presque naturellement de la seconde, de la troisième, puis de la dernière patte.

Elle se trouve alors réduite à un corps noir, brillant et dur, évoquant une sorte de graine.

Chaussée ensuite d'une bottine noire vernie, la mouche s'éloigne, définitivement seule sur la route, laissant derrière elle malaise et sentiment d'inquiétante étrangeté.

Sur les chemins de la Vie, image évoquant Le charme discret de la bourgeoisie et l'affiche de ce même film, représentant une bouche, sans visage et


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sans corps, juchée sur une paire de jambes, d'abord femme privée de moyens et d'un membre, puis « corps de la fine mouche », graine brillante et, en même temps, pied chaussé.

Comme si, quelles que puissent être les éliminations successives (d'autant plus qu'une mouche perdant quatre pattes en posséderait encore deux), se retrouverait un peu plus loin, dans un dépouillement toujours renouvelé, une même union confondant la graine dehors-dedans et le membre dedansdehors, l'un cachant l'autre dans une négation-confusion protectrice sans cesse réaffirmée.

La reine des fourmis

La reine des fourmis, énorme coccinelle blanche et noire, ornée de pois et de rayures s'enfuit lentement, entraînant avec elle un mâle minuscule.

Un sentiment de crainte et de dégoût accompagne cette image portant en elle un danger indéfinissable.

Pour se protéger, la rêveuse cache l'insecte sous une corbeille transparente où la reine se transforme, après une explosion inquiétante, en un papillon.

La fourmi et la reine évoquent féminité active et fécondité mais « Coccinelle » est aussi un homme dont l'apparence féminine trompe même les plus avertis.

Le blanc et le noir, opposés, naissance et deuil, recouvrent l'écarlate des élytres, en même temps que rayures et pois se mêlent en des dessins complémentaires et sexués.

Femelle énorme et dangereuse, mâle minuscule et inoffensif sont réunis — confondus en une seule image ambiguë.

Ce n'est qu'enfermée sous une corbeille transparente, isolée et sûrement contenue qu'elle explose morte-vivante, transformée en un papillon que la rêveuse associe successivement à ses enfants, de sexe masculin, puis à la beauté et aux parures féminines et, enfin, au bonheur et à la légèreté éphémère.

Comme si la cage de verre, rendant la reine inoffensive, gardait aussi intact le rêve d'une union annexant mâle et femelle, deux distincts, puis un seul être, l'explosion finale amour-mort se soldant par une transformation rassurante.

Images où se superposent et se confondent, sans cesse, force et légèreté, prison et envol, inconsistance et puissance, un-plus-un ou deux-en-un, débouchant sur partout - nulle part et jamais - toujours.

Le rêve des femmes

Une salle d'hôpital comble. Des femmes, jeunes ou d'âge moyen, occupent tous les lits et des matelas envahissant travées et couloirs.

Visages fiévreux, yeux brillants, lèvres sèches et gonflées, s'il est évident qu'elles sont gravement atteintes, leurs traits, leurs expressions, sont ensuite associés à un état d'excitation amoureuse.

Deux ou trois infirmières inexpérimentées tentent de répondre aux besoins ; les aider est une obligation à laquelle la rêveuse ne peut se soustraire. Les nombreuses malades l'appellent, ne la quittent pas du regard, s'agrippent à elle, espérant attention et fusion salvatrice. Leur maladie est mortelle, inévitablement contagieuse, en même temps que, seule sans doute, notre jeune femme connaît l'inutilité de tous soins.


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Saisie d'une peur de plus en plus intense, elle tente de s'approcher, de se mêler à cette foule, puis dans un mouvement où s'additionnent désespoir et frayeur, s'enfuit seule.

Alors qu'elle a quitté la salle, elle rencontre un aumônier qui, à sa demande, ira vers ces femmes pour les assister.

Elle poursuit sa course, sans se retourner, seule dans une ville étrange, silencieuse et inanimée.

Partout des femmes dans ce rêve angoissant où le danger de mort est ressenti très proche. Seul un homme. Religieux, vêtu d'une robe, homo-nié...

La rêveuse est l'unique femme non malade et les infirmières, impuissantes, seront bientôt atteintes. Sa fuite lui permettra-t-elle d'échapper à la contagion ?

Elle associe cette phrase :

« Je voudrais être la seule femme au monde. La seule à être réglée, preuve sanglante de ma féminité. Toutes les autres femmes ne seraient que vieilles, ménopausées, ou dans ce rêve, malades. »

Seule à rencontrer un homme, aussi nié soit-il, c'est encore elle qui mène le jeu, lui demande d'aller vers les autres, renonçant à le suivre vers la salle commune. Mais, en même temps, les malades sont des femmes au lit, attendant avec le visage de l'amour un homme qui se dirige vers elles. Toutepuissance d'une solitude échappant au sort commun au prix d'un renoncement à se mêler aux autres femmes ou à approcher un homme autrement qu'en passant. Fuite devant l'intolérable spectacle, amour ou mort et refus aussi des gestes faussement salvateurs. Panique mais aussi choix d'une voie définitivement solitaire où n'existe plus le rêve insensé d'une possible rencontrefusion et où la mort est déjà partout présente.

Ni paix, ni espoir. La peur et la souffrance sont bien là, en même temps que la toute-puissance illusoire d'une supériorité indépendante et douloureuse.

Mais n'est-ce que cela ?...

La voie solitaire est aussi analysée comme source de certitudes autres, précieuses autant que pénibles, où se mêlent intimement satisfaction et angoisse, choix et renoncements, force et vulnérabilité.

Que ces fragments de séances ou ces images de rêves aient pu ouvrir la voie à bien d'autres interprétations ne fait aucun doute et notre propre intérêt, nos propres questions sont inévitablement présents dans les développements rapportés.

Mais la richesse de moments particulièrement féconds, nés au cours de bien des analyses à partir de l'évocation des fantasmes-aspirations de bisexualité et de la reconnaissance de leur existence chez tout un chacun, souligne bien l'étendue, chez tous, de tels domaines souterrains.

Approche timide que celle du patient testant, dans une interrogation plus ou moins claire, ce que son analyste peut bien entendre d'un tel discours. Une interprétation, souvent simple remise en place rétablissant précisément la castration - absence - perte du pénis dans son statut de fantasme, ouvre alors


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l'accès à la reconnaissance et à l'égalité de tous devant l'angoisse née de la certitude indéniable de l'existence de l'autre.

Conjointement, satisfaction, élation d'un rétablissement narcissique fondamental, complétude vraie et différente s'expriment alors chargées d'une émotion intense.

Comme si l'analyste, alors dénudé de ses parures de toute-puissance, mais homme ou femme vivant, complet et seul, se révélait en même temps doué d'une force neuve, n'amputant plus l'autre dans son existence, nouvelle puissance vraie, à laquelle chacun de nous aspire et peut prétendre.

Et ce n'est sans doute pas l'une des moindres difficultés pour l'analyste que celle d'être, sans répit et avec bien peu d'échappatoires, confronté à ses propres interrogations, contradictions et confusions entre ses aspirations personnelles à une complétude fantasmée et toute-puissante et la connaissance toujours présente-écartée de sa propre complétude vraie de sujet bien vivant, inexorablement acheminé vers une mort certaine et inconnue.

« Parler de supériorité ou d'infériorité c'est bien exprimer ce rapport de domination de l'un par l'autre et, ainsi, tenter de m'approprier cet autre tout entier. »

« Si quelqu'un me traite en égal, je suis en face d'une évidence : la bisexualité est un fantasme. Pour donner un support à ce fantasme, il ne peut y avoir d'autre relation que de domination. Deux êtres qui se dévorent mutuellement... C'est bien ma conception du couple... »

« Etre insuffisant ou supérieur recule l'idée de la mort. »

Dès qu'il est question de différences, il est bien aisé de s'attacher aux différences des fantasmes pour n'oublier que mieux les vraies différencesressemblances dont sont porteurs chaque corps et chaque vie. Et les supériorités ou infériorités affichées ne sont-elles pas toujours autant de discours défensifs, négations de toutes ces différences et de toutes les morts ?

Au cours d'une rencontre amicale, une discussion animée s'engage sur le sexe masculin ou féminin d'un jeune chat. Et, bien vite, les participants analystes et analysants, hommes et femmes, médecins pour la plupart, ne retrouvent, qu'après bien des hésitations, le nombre d'orifices propres à chaque sexe, témoignant ainsi de la permanence toujours présente de leurs propres méconnaissances.

« Ce n'est pas parce que les femmes ont un machin en moins... », déclare un défenseur intelligent et convaincu de l'égalité des sexes, sans percevoir du tout ce qu'une telle phrase ainsi exprimée contient déjà de distorsion, cette formulation sous-entendant un en-moins féminin associé à un modèle d'une fantasmatique complétude masculine.

Quant à « l'absence de sexe de la femme », c'est un lapsus de didacticien...

L'affirmation de la supériorité masculine est partout présente, admise par les deux sexes qui doivent bien, sur le plan fantasmatique en tout cas, s'en arranger moins mal qu'il n'y paraît...

Quant à la supériorité féminine, moins clairement exprimée, elle se retrouve


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tout autant pour peu que, critiquant mieux notre étrange surdité unilatérale, nous refusions moins d'ouvrir nos deux oreilles.

« Je me suis toujours senti inférieur à elles, et enfant, je me disais que si j'étais une femme, je serais plus fort, plus riche, plus heureux. »

« Les femmes ne sont pas limitées dans leurs possibilités de jouissance. Les hommes sont vite arrêtés et je ne supporte pas l'idée d'être limité par mon corps. Leur corps à elles peut suivre tous leurs rêves et leur sexe répondre à toutes leurs attentes... »

« J'ai souvent pensé avec une nostalgie désespérée à la femme qui peut marcher, courir, sans être gênée par un appareil génital encombrant. »

« Le vagin féminin... dit un patient, puis se reprenant tristement, comme s'il y en avait un masculin... »

Et bien des petits garçons s'essayent à cacher leur sexe entre les jambes, à uriner assis ou accroupis et expriment clairement leur déception à l'idée de ne pouvoir, quelque désir qu'ils en aient, porter des enfants dans leur ventre, les y sentir vivre et se développer, les faire naître enfin, dans cet acte commun de l'accouchement où la mère et l'enfant naissent l'un à l'autre en se séparant.

« Je ne crée rien moi, je n'ai pas d'outil de création en moi... Et je me suis découvert en contemplation devant mon écriture que je trouve belle, ronde, féminine et élégante. Comme une manière de me fabriquer quelque chose de féminin, en autarcie... Et exprimer quelque chose, écrire un texte, j'appelle cela accoucher. L'analyse aussi, peut-être... »

« Il faut toujours qu'il y ait en moi une blessure qui saigne », déclare un jeune homme pour tenter de mieux exprimer son inhibition, mais aussi quels autres fantasmes ?

La menstruation, mystérieuse source tant chargée de richesses prometteuses, reste abordée par tous en termes de cassure, impureté, maladie, ou, maintenant, banalisée par un langage descriptif anatomo-scientifique aussi recouvrant que dépourvu d'affects.

Certitude de la femme et de son sexe-vie qu'il serait, une fois encore, inutile autant qu'infantile d'aborder en termes de primauté de l'un ou de l'autre mais dont, bien plutôt, devrait nous importer le devenir dans les fantasmes de tous. La grande discrétion, de mise même dans le travail analytique, pourrait nous questionner encore davantage.

Fantasmes de règles masculines ?

Même le laconique Larousse s'en mêle, dans une surprenante définition de « réglé-e : sage », accompagnée du seul exemple inattendu, « un jeune homme bien réglé » !

Et ce n'est certes pas le hasard qui veut que le seul sang féminin auquel s'accordent intérêt, valeur et paroles soit précisément celui que l'homme fait lui-même couler lors de la défloration, sang alors présenté et reconnu par tous comme preuve masculine d'une puissance bien acquise. Quant aux nombreux rites masculins, initiations, blessures glorieuses, orgueil du sang encore et toujours versé, pour convaincre qui et de quoi donc ?

Et pourtant psychanalyse et psychanalystes s'inclinent également devant


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la notion de rôle prévalent accordé à l'organe mâle et la constatation d'un primat phallique, référence dernière et conclusion indépassable.

Mais l'approche psychanalytique, au lieu d'en rester à une sorte d'acquis toujours enrichi-renforcé mais peut-être clôturant, n'aurait-elle pas à s'ouvrir vers une réflexion au-delà du constat, recherche des voies qui sans cesse nous ramènent à une évidence dont la reconnaissance universelle, pour générale qu'elle soit, n'en reste pas moins création de la pensée humaine et pourrait bien aussi recouvrir d'universels bénéfices ainsi permis, autant que de mêmes zones d'ombre toujours préservées.

L'enfant psychanalytique est reconnu, création-fruit d'une rencontre d'un être avec un autre et, plus loin, du sujet avec lui-même, fils-fille d'un père et d'une mère toujours se mouvant en des rôles interchangeables, unions éphémères autant qu'insaisissables et sans cesse renaissantes.

Cependant, au-delà d'une dimension maternelle ainsi bien admise, s'expriment aussi d'autres images, associations évocatrices du corps féminin, seul, et non plus corps maternel.

Désintérêt apparent ou plutôt embarras gêné, elles ne semblent que rarement relevées, dimension féminine impure, à ne pas approcher...

Comme s'il restait plus aisé de se représenter la femme vierge ou mère, ainsi à révéler ou féconder, sexe passif aisément annexé en un « je la fais vivre » ou « elle est la mère de mes enfants » bien masculin, plutôt que femme non-mère, seule, entière et vivante, ni plus, ni moins, mais autant que l'homme non-père pour lequel la question ne semble guère être jamais posée sous cet angle.

Méconnaissance du vagin, passivité féminine, menstruation synonyme d'impureté, zones d'ombre et de silence...

Richesse fantasmatique tout autant ignorée ou méconnue, enrayante et inavouable, toujours plus ou moins entendue comme souillure à tenir à l'écart ?

« Je me vide quand j'ai mes règles, je me débine, sans avoir de prise sur mon propre corps. Comme là les mots m'échappent et débordent mes associations. »

« J'ai commencé à rêvasser à 10 ans, au moment de mes premières règles. Les idées, les mots m'échappaient et, en même temps, je me suis murée, fermée intérieurement. »

« Révélation de ce qui est inavouable en moi. Au moment de mes premières règles, j'attendais quelque chose, une sorte de reconnaissance, mais rien, j'ai été volée, dépouillée. »

« Parler, saigner... Règle à laquelle je ne peux que me soumettre, laissant échapper ce qui, en moi, est précieux, inconnu, effrayant. Je me perds et je me trouve dans ce qui s'écoule de moi, stérilité et fécondité, féminité tant de fois retrouvée. »

« M'exprimer, associer c'est montrer, donner à voir et à entendre, créer, porter en moi, laisser se développer et s'échapper quelque chose de précieux qui à la fois m'appartient et m'est inconnu. »

Analyse et formation terminées ou, bien plutôt, sans cesse poursuivies ou recréées, la question ne reste-t-elle pas entièrement posée d'un pourquoi notre existence psychanalytique se trouve-t-elle entièrement vécue sous le


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signe d'une puissance créatrice assimilée, dans les mots et la théorie, à de seules images viriles. Et, sinon, pourquoi et où se cache la dimension féminine en l'absence de laquelle il ne pourrait y avoir de création vivante ?

Décalage entre une pratique où nous savons et vivons tous combien nous sommes père-mère, femme-homme, toujours mêlés dans les fantasmes de nos patients et, plus subtilement encore dans les nôtres propres, et une théorie dont la formulation, et l'élaboration qu'elle recouvre, n'est pas sans évoquer supervirilité d'un sexe unique et seul puissant.

Organe hyperviril, création monstrueuse, membre tumeur, envahissant et destructeur ?

Réflexion psychanalytique aboutissant, dans un mouvement confondant la réalité d'un fondement biologique de la bisexualité et la bisexualité fantasmée comme une réalité effective de l'être tout-puissant qui parviendrait seul à se féconder lui-même, à l'élimination, comme s'ils ne comptaient plus, des inacceptables points d'ancrage dans le réel que constituent les différences et, plus loin surtout, le corps de chacun de nous dans sa vie, son vieillissement et sa mort ?

N'y aurait-il pas, là aussi, un glissement, toujours à nouveau se faisant, malgré notre vigilance, entre psychanalyse, recherche-création, naissance-fruit, conçu par nos forces harmonieuses, vivantes et personnelles et psychanalyse toute-puissante, envahissante, faussée et menacée dans son devenir par ses méconnaissances mêmes ?

Primauté d'un sexe par rapport à l'autre, androcentrisme évident de notre monde actuel, gynocentrisme plus ancien ou plus sourd, privilèges, domination, attitudes racistes, volonté de toute-puissance inhérente à tout culte, affirment toujours les uns supérieurs à d'autres considérés inférieurs et préservent alors une dimension de similitude bien plus qu'ils ne révèlent ou reconnaissent ce qui, essentiellement, diffère. Germe présent en chacun de nous, toujours prêt à prospérer que celui du refus-négation d'un autre dont la seule existence d'être égal et différent ne laisse plus aucune place à nos illusions les plus chères.

Nous savons combien aisément nous nous enlisons dans le sol mouvant de nos aspirations à la justice, la liberté, l'égalité.

Thèmes inévitablement enchevêtrés de prises de position défensives de privilèges parfois évidents quand matériels et sociaux, ou bien plus enfouis, mais non disparus, si, ce stade dépassé, nos fantasmes de toute-puissance s'alimentent à des sources d'autant plus obscures que paraissent clairs, purs et généreux nos motivations, nos comportements et nos discours.

Comme si jamais aucun de nous ne renonçait à une dimension de toutepuissance reconnue sans que prenne immédiatement sa place une nouvelle illusion méconnue, en un tissage patient et obstiné, toujours plus loin croisant, mêlant et confondant, brin de trame d'illusion et fil de chaîne de vie, création propre, autant à nulle autre pareille que semblable à toutes, oeuvre complexe dans laquelle, vivants, nous ne pouvons que nous perdre ou, cessant de nous égarer, nous ne pourrions plus nous vivre.


Réflexions critiques

CLAUDE GIRARD

L'ENFANT DE ÇA

Psychanalyse d'un entretien : la psychose blanche

par J.-L. DONNET et A. GREEN (Paris, 1973, Ed. Minuit, 1 vol., 350 p.)

« I/incohérence d'un discours dépend de celui qui l'écoute. »

P. VALÉRY, La soirée avec M. Teste (1896).

« Voilà ma mère a couché avec son gendre et c'est moi l'enfant de ça alors... » Le cas Z..., « l'enfant de ça », témoin d'un désir incestueux, qui est au centre de cette étude de Donnet et Green, n'est point la relation d'une cure, mais l'analyse d'un entretien, examen fait par des psychanalystes en vue d'une orientation thérapeutique, dans le cadre d'une consultation hospitalière, ellemême à visée didactique.

Issu d'une réflexion sur la pratique de la consultation psychanalytique, le propos des auteurs évolue vers une critique de cette démarche particulière de la psychanalyse qui est son « application à la psychanalyse appliquée ». L'enregistrement complet de l'entretien du patient et de l'analyste, publié in extenso, les discussions avec l'auditoire, l'emprise progressive du matériel thématique et de l'énigme de Z... sur les auteurs, à travers les lectures multiples du texte de l'entretien, et dans leurs échanges pour le comprendre, forment le matériau complexe de ce travail original à plusieurs titres.

L'analyse des paramètres de la consultation psychanalytique permet d'en comprendre le processus interne comme « analogon du processus psychanalytique ». La méthode de recherche va suivre au plus près ces mouvements du processus tant dans la lecture mot à mot du texte, élaborant une construction théorique qui conduit à la clef de l'énigme posée par Z..., que dans la prise en charge, pour comprendre Z..., des mouvements contre-transférentiels. Interprétation « de l'entretien » confrontée à l'interprétation « dans l'entretien », la réflexion des affects contre-transférentiels apporte l'éclairage complémentaire qui révèle la fonction de la construction théorique : la théorie comme représaille. Ainsi est abordé un des aspects de la dynamique de la construction en analyse.

Le trouble formulé par Z..., mais bien plus encore le malaise dégagé par son impossibilité à formuler l'essentiel concernant ses origines, l'altération de sa pensée, et les vacillations de sa position subjective, ses incertitudes identificatoires, la fascination qu'il exerce conduisent les auteurs à dégager une structure matricielle originale, « la psychose blanche ». Dans le cheminement


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de l'écoute au texte, puis à l'application du langage psychanalytique jusqu'au retour de l'impact affectif, afin de comprendre ce trouble fin de l'appareil à penser, les auteurs articulent le vide de la pensée psychotique et l'impossible représentation avec la situation affective spécifique incestueuse grâce à une écoute particulière caractéristique de l'organisation de la résistance de l'analyste. Ainsi l'énigme fascinante de Z..., celle aussi de la psychose, met en question le psychanalyste, et la théorie.

Le cas Z..., après Un oeil en trop, et Le discours vivant, illustration des thèses de Green, permet la poursuite des recherches sur les relations entre affect et représentations, en vue d'esquisser une théorie psychanalytique de la pensée, où l'OEdipe est posé comme une structure fondamentale dans sa double problématique OEdipe-Oreste.

Le concept de psychose blanche, psychose sans psychose, potentialité psychotique, devrait permettre de regrouper ou tout au moins d'approfondir la compréhension de certains faits cliniques qui sous le qualificatif du froid ou du blanc ont en commun cette expérience d'un vide ou d'un manque dont la connotation contre-transférentielle est souvent celle de la fascination : psychose froide qu'évoquent J. et E. Kestemberg et S. Decobert à propos de l'anorexie mentale, relation blanche décrite par Marty, de M'Uzan, David, chez les patients psychosomatiques, douche froide de la normalisation, image de J. McDougall pour désigner certains aspects de la normalité. C'est dire l'importance de ce travail qui se situe dans un courant de pensée marqué par l'oeuvre de M. Bouvet, mais enrichi des apports d'un kleinisme renouvelé, celui de Winnicott et de Bion, tout en se référant aux conceptions lacaniennes pour mieux en cerner les lieux d'application.

Ce travail enfin complète l'analyse que Green avait faite de L'anti-OEdipe. Délimitant le champ psychanalytique, pour comprendre dans cette perspective le processus nucléaire de la psychose, il dénonce l'illusion d'un certain discours sur la folie et les dangers de la schizo-analyse ; la mimésis du discours psychotique sur le désir ou le corps n'est pas une théorie visant la connaissance, de même que la libération des forces du Ça exclut la psychanalyse. Une éthique psychanalytique transparaît alors, opposant le thérapeute néronien à l'homme de science qui vise la maîtrise, où fait retour l'irréductible conflit, celui même qui conduisit Freud à dégager la psychanalyse de la catharsis.

LA CONSULTATION PSYCHANALYTIQUE

Histoire d'un détournement, ce premier chapitre raconte comment le cas Z... vint s'imposer par sa singularité au cours des années de réflexion sur la pratique de la consultation psychanalytique en milieu hospitalier, pour finalement envahir l'oeuvre projetée, en déplacer le centre, et par sa richesse ouvrir des horizons que délimitent des chapitres hors texte ou annexes, concernant la psychose, la théorie de la pensée, le tabou de la belle-mère, ou une observation en contrepoint, d'un schizophrène matricide.


REFLEXIONS CRITIQUES 457

L'entretien psychanalytique public et enregistré, suivi d'une discussion avec les assistants, remplit un triple but : 1) Acte de consultation, il s'intègre dans la démarche thérapeutique générale d'une équipe psychiatrique ; 2) Enseignement, il met en valeur la dynamique de la rencontre et permet la mise en application et le jeu des connaissances psychanalytiques ; 3) Recherche, enfin, il rencontre alors « les ambiguïtés qui sont celles de toute « application » de la psychanalyse », ici l'application de la psychanalyse dans le champ de la psychiatrie.

Les auteurs admettent la possible mise en question d'une telle pratique aux différents niveaux de l'institution, des conceptions modernes de la psychiatrie, de l'évolution de la psychanalyse, et à un niveau socio-politique plus général. Toutefois, en situant la critique au niveau même de la visée de cette consultation, ils mettent en relief la cohérence de cette méthode d'investigation et l'articulation de ses divers effets. Le premier entretien est souvent révélateur de l'inconscient, et la discrétion des interventions souhaitables contraste avec l'ampleur de la révélation ; une mobilisation thérapeutique n'est toutefois pas impossible et l'effet didactique y trouve la profondeur de son impact.

Or méthode, thérapeutique et corps de savoir théorique sont les trois niveaux nécessaires à la définition de la psychanalyse, et Donnet et Green remarquent qu'il est fondamental d'en considérer les relations et les contradictions pour mieux en comprendre les relations d'échanges avec ce qui est hors de la psychanalyse : patients, collègues, public et autres disciplines scientifiques. « Il semble que la perception du lien qui articule méthode, action et savoir soit cruciale quant à ce qui fonde pour la psychanalyse sa valeur didactique, c'est-à-dire un effet de vérité intégrable en rapport avec l'inconscient. »

Les paramètres fondamentaux de la cure, les règles nécessaires qui établissent la situation analytique propre à la mise en processus des phénomènes ont leur analogue dans cette consultation.

— L'absence de « responsabilité » de l'investigateur dans la prise en charge du patient produit une relative « irréalisation » de la situation favorisant l'exposition de la réalité psychique.

— Le « non-savoir » préalable de l'investigateur concernant le patient, et son annonce à celui-ci, donne la parole au patient et ouvre un parcours qui prendra une valeur originale.

— La libre association du patient et le silence interprétatif de l'investigateur jouent selon des modalités variées mais conservent leur valeur révélatrice et dynamique.

Dans certaines limites, on peut assigner à cette consultation un effet thérapeutique dans le sens d'une « transformation par la mise en oeuvre d'un processus » conduisant à une prise de conscience tant chez le patient que chez l'assistance.

La fhéorisation des données de cette consultation est marquée par trois coupures :

1) Commentaire du déroulement de l'entretien et référence à l'affect contre-transférentiel. Une logique du commentaire de l'entretien se dégage qui

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rejoint celle qui fait de la cure une analyse de transfert : « La prise en considération des constellations historiques, actuelles et anciennes, telles que le patient les a « reconstituées », n'est jamais séparée de l'histoire de l'entretien avec le parcours qu'il dessine dans la relation à l'investigateur. »

2) Raccordement du cas au savoir établi à propos duquel se pose le problème de la nosographie. La pratique de la consultation fut pour beaucoup dans la critique positive que Green fit de la nosographie psychanalytique, lui donnant une fonction précise : « Niveau privilégié d'articulation entre l'écoute et le savoir, utile aussi bien à la comparaison économique des objets de l'observation que pour une mise en circulation du système conceptuel qui autorise précisément sa remise en cause. »

3) Discussion avec les tiers qui apporte le savoir extérieur à la séance concernant les tiers eux-mêmes, dans leur réaction, mais aussi les données extrinsèques, propres au patient où se perçoivent alors « les franchissements » et la « diversité des niveaux de pertinence auxquels le psychanalyste accepte de se situer ».

Une quatrième coupure se révéla lors de la composition de l'étude sur ces entretiens. Au passage du texte enregistré au texte écrit, base de leur réflexion interprétative, les auteurs furent pris au piège d'une situation nouvelle. La lecture du texte écrit de l'entretien s'épuisait dans la quête de « l'objet perdu » qu'était le souvenir de la rencontre et ce qui en faisait la substance vivante et intransmissible.

Le cas Z... prit alors progressivement une valeur spécifique car il mettait en cause le modèle de départ, et la position de l'analyste consultant. Z... ne « jouait pas le jeu », et s'adressait au médecin plus qu'à l'analyste, l'obligeant à sortir de sa position d'écoute de la réalité psychique pour s'intéresser à la réalité de sa biographie, de sa parenté, fantasme et réalité se trouvant télescopés. Z... révélait les limites de l'écoute analytique, et la fragilité des paramètres qui la rendent possible. L'entretien échouait sans toutefois compromettre une approche psychothérapeutique ultérieure. Enfin Z... se situant à un niveau charnière de la nosographie révélait les manques de la théorie sur la psychose, le réel, l'inceste. Il illustrait le malaise du psychanalyste lorsque celui-ci se situe à la limite de son champ. L'apport original de l'étude de ce cas apparut en définitive l'interrogation portée sur le psychanalyste « et comment Z... pose les questions », bien plus que la réponse qui pouvait lui être apportée.

LA LECTURE DU TEXTE

« Le neutre, le neutre comme cela sonne étrangement pour moi. »

M. BLANCHOT, L'entretien infini.

Etrange beauté de cette rencontre introduite par un monologue qui se dégrade en un dialogue impossible. Texte livré brut, sans ponctuation, qui débute comme un récit mythique ou un rêve, et qui pourrait prendre l'envol


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d'un poème lyrique, fascinant autant par l'expérience tragique qu'il relate que par sa forme. Moment où la rencontre se fige, où la pensée se fragmente en hésitations et retours, rythme monotone, syncopé et circulaire inducteur du malaise, achoppement sur l'informulable, et retour mortifère de l'obstacle invisible. Angoisse et vertige comme symptômes, errance entre les lieux paternels et maternels, sentiment d'une énigme plus incompréhensible encore depuis la révélation du secret ; expressions verbales privilégiées qui disent la quête, l'interrogation, la demande d'éclaircissement, mais la clôture aussi. Voir, savoir, ce serait l'apparition d'un ordre dans le chaos des possibles identifications, car les repères originaires de Z... ont été brouillés. Perte de la fonction fantasmatique substitutive de la musique, monotonie de la parole, extinction du discours, silences, et sidération de la pensée par l'enclave d'un vide.

Le « désir d'en savoir plus » a pour le psychanalyste valeur de symptôme, dont le corollaire est le « sentiment d'en savoir trop », que « tout est dit ». Ce désir inhabituel après l'entretien d'en savoir plus sur la réalité sociale et familiale de Z... va guider la recension des énoncés, à la recherche du déroulement chronologique de l'histoire de Z..., mais aussi permettra de préciser ce que recouvre le sentiment d'en savoir trop, la perception du manque fondamental dans le discours de Z..., le point aveugle autour duquel s'organise l'essentiel de son trouble : l'absence « d'explicitation de représentations convenables relatives à son lien avec sa mère », absence de l'amour de la mère.

Résumer l'histoire de Z... serait ici de peu d'utilité, car le travail des auteurs ne tire pas son plus grand intérêt de la révélation de cette histoire : celle de sa famille détruite par son arrivée, les conditions de son éducation par sa mère remariée, ses relations fraternelles, l'énigme de son père perçue mais tardivement révélée, la succession des traumatismes, ou situations vécues comme telles, inaugurant le début de la maladie, la réussite musicale favorisée par le rôle affectif « transitionnel » d'un chef d'orchestre et de sa famille substitutive, la rupture de cette sublimation, le renoncement régressif à une vie sexuelle amorcée, et l'installation dans un état de passivité, et de dépendance maternelle, oscillant entre la dépression et le sentiment d'influence. C'est plutôt l'articulation de ces thèmes qui va permettre au niveau de l'entretien de découvrir les processus en cause, la demande de Z... et les expressions de son désir caché. Ce premier recensement des faits conduit à souligner la situation familiale exceptionnelle de Z..., qui à elle seule pourrait donner le sentiment d'une explication suffisante de la pathologie de Z...

Z... est au centre d'un « graphe familial dont il est le point d'explosion ». Il incarne la désarticulation de la structure oedipienne en tant que « relation du sujet à ses géniteurs dans la double différence des sexes et des générations ». Les auteurs se réfèrent au concept d'identification pour démontrer par quoi cette situation « implique des conditions identificatoires pernicieuses », rendant impensable l'articulation de l'alliance et de la génération.

Les divers graphes déduits de la structure familiale de Z... ou construits


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à partir des énoncés de sa situation familiale, comparés à ceux que supposeraient d'autres énonciations de la même structure, et concernant la manifestation du thème incestueux, permettent d'élucider le jeu des identifications, et les niveaux de leur blocage.

Le graphe familial fait apparaître quatre alliances « qui reflètent à peu près la problématique du désir et de l'identification chez Z... ». L'alliance du père et de la mère est implicitement perçue dans son discours comme « monstrueuse », mais en des termes aussi qui qualifient pour la privilégier la relation de l'enfant à sa mère. Le désir du père pour la femme est plutôt marqué d'un signe négatif. Si la mère apparaît comme « un être opaque aux désirs insatiables », la fonction paternelle bipolarisée, père de nom et père d'élevage, risque de rendre incompatibles la puissance paternelle et la puissance sexuelle, d'autant que le père de sang apparaîtra plus tard comme le père idéalisé du roman familial. La naissance de Z... fait exploser la famille légitime et se reconstituer des couples ; il apparaît le médiateur « dernier rejeton de la mère, et premier rejeton du père », « comme s'il avait retiré la maternité à sa mère pour conférer la paternité à son père ». Or dans son discours, Z... sépare radicalement les deux fratries et le monde du père et de la mère, cette coupure fonctionnant à titre défensif comme coupure entre le sexuel et la génération.

Lors du traumatisme de la « promiscuité » avec sa mère et son beau-père, ou de la confirmation du secret de sa naissance, surgira la rencontre intolérable de la réalité familiale et de la réalité psychique du désir incestueux. La barrière des générations qui fonde l'identification se révélera inopérante. La fantasmatisation de la scène primitive sera impossible et le jeu des identifications se trouvera bloqué. Car chez Z... la barrière qui le sépare de sa mère est fondamentalement incertaine et la fixation insuffisamment menacée par la castration symbolique. Par ailleurs dans sa quête paternelle compulsive c'est plus un « véritable double narcissique » qu'il recherche.

Un retour au texte, ponctuation pour en maîtriser le rythme et les séquences, et interprétation mot à mot, va permettre aux auteurs une approche en profondeur de « la position subjective de renonciation ». Dans ce travail apparaîtra le fonctionnement particulier de la pensée de Z... : « Le clivage des contenus de la révélation se prolonge en un clivage du Moi » qui ouvre le registre de la psychose. Z... preuve de l'inceste peut en témoigner mais il le nie à un autre niveau par une disjonction qui renforce sa défense contre l'inceste, à l'intérieur même de son appareil à penser et au prix de son altération.

Mises en valeur et renforcées par des rapprochements, des expressions surgissent, véritables moments poétiques chargés de questions. L'énigme de Z... imprègne la forme même de son discours, les achoppements de sa parole, et les vicissitudes de son mode de relation prennent valeur symptomatique. Une symptomatologie à bas bruit est alors révélée derrière la banalité de surface et toute l'ampleur des affects maîtrisés se dévoile dans l'altération défensive la plus radicale, celle qui fait perdurer le vide, l'absence, la non-représentation,


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enlisant le dialogue qui recherche les traces de la fantasmatisation ancienne, par la répétition d'une évidence incommunicable. La lecture de ce commentaire dévoile la face cachée du mécanisme de la fascination à l'oeuvre dans le jeu des échanges qui tentent de s'établir, par l'interprétation qui est faite des interventions du psychanalyste.

LA CLEF DE L'ÉNIGME ET LA REPRÉSAILLE THÉORIQUE

Sachant éviter une inflation du sens, écueil de toute psychanalyse appliquée, la démarche des auteurs illustre un aspect de la construction en psychanalyse, qui ne privilégie ni l'espace structurant ni le processus, mais recherche la dynamique qui les articule. Les créations de Z... que l'analyste s'approprie dans un acte interprétatif chargé de pouvoir créateur, font retour à une construction objectivante de Z... qui ne peut approcher l'authenticité que par le sceau que lui imprime l'analyse des mouvements affectifs contre-transférentiels. Les chapitres sur la clef de l'énigme et la représaille théorique répondent au double mouvement de cette construction.

L'interprétation de l'entretien permet de construire les « conditions identificatoires » qui ont marqué l'histoire de Z... ; et de saisir « l'expression d'une impasse subjective ». Le moment de la révélation du secret de ses origines apparaît alors comme la charnière autour de laquelle tout a basculé. Les auteurs tentent de reconstruire les conditions qui ont empêché la tolérance de cette révélation, l'échec d'un refoulement névrotique de l'ordre de la méconnaissance et le passage au registre de la psychose.

Z... connaissait l'existence d'un secret concernant son père, mais un interdit pesait sur la question, qui, en réserve, trouvait réponse dans les fantasmes du roman familial. Lorsqu'il vint à la poser ce fut contraint par des nécessités tant extérieures que subjectives, dans un mouvement projectif d'évacuation d'un malaise interne et en référence à un modèle préétabli qui privait la question de sa dynamique conflictuelle : la réponse devenait alors simple répétition.

Dans cet équilibre, la fratrie jouait un rôle transitionnel, et permettait un certain jeu des identifications. Dans un premier temps, la quête du père prit valeur de quête d'un frère de substitution, comme défense devant la réactivation de la scène primitive, lorsqu'il fut seul entre sa mère et son beau-père. La rencontre révélatrice avec la mère, rapprochement par l'aveu érotisé, mobilise des défenses et un malaise, dans le récit, qui témoignent de sa forte charge fantasmatique. Mais « cherchant un père devenant frère, il trouve un frère devenu père. La réalité entre en collusion avec le fantasme pour créer un courtcircuit immaîtrisable ». A cette « contamination incestueuse », le clivage opposera sa barrière.

Le séjour chez le père, révélation de son identité avec le père, témoigne de l'exigence d'idéalisation défense qui préexistait, mais révèle aussi la composante homosexuelle passive et l'ambivalence de ce lien. Au retour chez la mère,


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naissent l'angoisse, la honte et la culpabilité. L'ambivalence de son malaise auprès de sa mère se trouve renforcée, et il partage la honte du père. Ne pouvant renoncer ni au père, ni à la mère, ne pouvant soutenir le « regard » de ses frères, ni élaborer un symptôme névrotique de compromis, tout « déplacement » lui est impossible, il est dans une impasse. Le registre du narcissisme prévaut alors, entretenant l'ambivalence où se confondent les imagos maternelle et paternelle, « dans une opposition inélaborable du sentiment nostalgique d'attachement au père, et d'un sentiment persécutoire de déformation et de paralysie lié au milieu maternel ». La révélation du secret a apporté à la « question du père » la réponse du « monde du père et de son identité », mais n'a pas résolu l'énigme de son désir qui se trouve figé dans une situation sans issue. Toute relation d'identification recèle l'angoisse de la scène primitive, et les défenses antérieures sont devenues inefficaces. L'aménagement psychotique se réalise alors. La fixation maternelle incestueuse est renforcée mais transformée par la révélation en contenu persécutoire, la relation paternelle est idéalisée sur le mode de l'identification à la mère; ces deux identifications s'étayent mais s'opposent. Le clivage du Moi est cette défense contre le désir incestueux, qu'il installe dans son appareil à penser. Il réalise dans son espace intérieur, la barrière qui dans la réalité aurait dû séparer son père de sa mère. « Il se fait « castration » et son identité se confond avec ce clivage dont il est le siège. »

La compréhension de Z... dans les limites de cette interprétation, laissait toutefois persister une certaine énigme, celle qu'il entretenait chez le psychanalyste même : l'énigme d'un malaise, fait de culpabilité, à la fin de la rédaction de ce cas, nécessitant sa confrontation avec le malaise initial. Une interprétation de l'interprétation s'imposa, car l'émoi provoqué par Z... ne se satisfaisait pas d'une somptueuse reconstruction intellectuelle pour s'apaiser, il réclamait la mise en question de l'analyste.

Le spectateur de l'entretien, un des auteurs, prit la parole pour porter l'interprétation au niveau même des interventions de l'investigateur, dans l'entretien, afin de rétablir le lien entre les positions contre-transférentielles mobilisées aux différentes étapes, de l'entretien, de la réflexion et de l'écriture du cas Z...

La fascination qui marquait le début de l'entretien fut alors perçue comme « une identification massive et globale au patient », à fonction défensive vis-à-vis de la question de la prohibition de l'inceste. En fait, ce n'est pas l'inceste, qui légalement n'existe pas dans cette situation, mais la confusion des générations qui est l'élément de trouble. Surtout aussi, « l'intuition que le patient trouve une assise narcissique fondamentale dans l'exceptionnel de sa situation ». L'inhibition de la pensée, la fascination, fonctionne alors comme chez le patient, et permet de respecter l'exception, l'inconcevable qu'il lui est nécessaire d'être. Sont alors repérés, dans leur fonction, au cours de l'entretien le silence de l'investigateur, ou plus exactement ses difficultés à le conserver, ses interventions qui paraissent négliger l'impossibilité du patient à s'exprimer, entre-


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tiennent un malentendu, ou reproduisent les défenses de Z... Bref, le malaise de l'interlocuteur est repéré dans ses manifestations qui font écho au malaise de Z... et le piège dévoilé : piège tendu par la réalité de Z... et qui fait que « le contenu » du récit vient en « occulter la forme ». L'investigateur méconnaît en quelque sorte « la fonction sidératoire du récit dans la relation », à savoir que ce récit en forme de rêve à la troisième personne « est la subjectivité même de Z..., le lieu de l'impossible affirmation de son identité ». En somme, la vacillation de la position de l'investigateur, qui fuit une position strictement analytique, révèle sa difficulté à élaborer un affect initial intense. Z... révèle la « discordance théorico-pratique » et le fonctionnement de la théorie.

Retrouvé à la fin de l'écriture du cas Z..., ce malaise non réduit, n'impliquet-il pas la théorisation comme relatif échec de sa fonction défensive. Belle leçon de psychanalyse, mais qui ne masquerait pas totalement la faille initiale et la culpabilité de sa défaillance première. La théorie fonctionnerait alors comme représaille : enfermer Z... dans la logique inexorable d'une construction, pour mieux maîtriser l'inquiétude de l'énigme ; mais aussi sous la pression de la culpabilité et du travail de deuil, elle fonctionnerait comme réparation, imaginant une autre rencontre qui dans le parcours théorique retrouve la subjectivité. Interprétation infinie dans des lectures indéfiniment répétées, tel était le « fantasme d'une lecture ultime » qui comblerait l'incomplétude et la blessure de Paffect initial.

Ce traumatisme est « le traumatisme même de la séduction ». Z... pose le problème du rapport de l'analyste à son savoir fonctionnant comme un objet psychique interne : problème véritable du contre-transfert selon les auteurs. Z... provoque « une activation intense du conflit interne de refoulement », tant au niveau personnel qu'au niveau du savoir comme lieu d'identification et de transgression. Z... permet de repérer la spécificité du rapport de l'analyste à son savoir, l'articulation du savoir et de l'écoute dans l'interprétation selon le principe de la triangulation, mais soumis aux altérations du clivage contretransférentiel. Une écoute particulière est ainsi décrite, propre à la psychose blanche.

LA PSYCHOSE BLANCHE

« Actéon, dans la légende, voit parce qu'il ne peut dire ce qu'il voit : s'il pouvait dire il cesserait de voir. »

P. KLOSSOWSKI, Le bain de Diane.

Cette écoute permet de déceler le trouble fin de l'appareil à penser, du pensoir selon Bion, qui va définir la psychose. « Le psychanalyste se trouve constamment dans ce qu'on pourrait appeler la zone de pliure de son écoute. On pourrait encore dire qu'il ne sait comment organiser sa propre résistance », dans la mesure où il situe son écoute à l'intersection de la part psychotique et


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de la part non psychotique, au niveau des diverses possibilités d'articulation des processus primaire et secondaire.

La psychose blanche, blanche par la banalité de ses symptômes, psychose sans psychose, est définie comme « ombilic de la psychose : structure matricielle comme condition de possibilité de l'élaboration psychotique ». D'autres paramètres sont nécessaires pour engager le destin psychotique, elle n'en signe que la possibilité. Dans le cas de Z... la psychose blanche est liée « à la conjoncture familiale caractérisée par la violation du tabou de la belle-mère », c'est-à-dire au complexe d'OEdipe en tant que « relation du sujet à ses géniteurs dans la double différence des sexes et des générations ».

Green et Donnet exposent en préliminaires un résumé des thèses psychanalytiques concernant la psychose sous l'angle des relations entre la pulsion et la pensée : l'altération fondamentale de la pensée résulte « d'un conflit entre la pulsion et la pensée où à la différence de la névrose, la pensée est attaquée par la pulsion ». Freud, Tausk, M. Klein, Bion marquent les étapes d'une théôrisation de la pensée en psychanalyse. Ce dernier paraît, selon Green, avoir le mieux concilié les thèses de Freud et de M. Klein pour rendre compte des relations de la pensée et de la pulsion, en fonction des expériences de frustrations précoces. « L'originalité de la conception de Bion est que le développement de l'appareil à penser les pensées, dépend des pensées ; il ne leur préexiste pas, il leur succède. » Le rôle de la mère est fondamental dans ces expériences de frustration, la pensée « est au service de la retrouvaille de l'objet perdu ». Les expériences de manque de l'objet sont capitales car elles activent la représentation qui est leurre, mais par le détour de l'activité psychique, devient médiation. La constitution de l'espace de solitude selon Winnicott est une des étapes nécessaires, liée à la possibilité de constituer l'hallucination négative de la mère.

Une théorie des espaces psychiques est alors esquissée en complément à la théorie des objets. Espaces multiples du milieu intérieur, espace du Ça, et de l'inconscient, du Moi et de la pensée, coexistant dans l'appareil psychique à qui est assignée « la constitution de la topologie de ces espaces et du travail qui unit, dans les deux sens la pulsion et la pensée. Du spectre coloré de la pulsion au blanc de la pensée ». L'espace psychotique, « alliance du Moi et du Ça contre la réalité », est fonctionnement du Moi dans l'espace du Ça. Le combat a lieu contre la réalité externe, et contre les représentants de la réalité dans le Moi, dont la pensée est le résultat. L'hallucination négative de la pensée est cette extension des ruptures des liaisons entre représentations et pensées, envahissement par le blanc et l'impression de vide de la pensée.

La psychose a révélé les impasses de la théorie psychanalytique. La première théorisation portait sur ce qui avait été refoulé par la pensée, celle-ci supposée intacte. Mais avec les notions de morcellement, de clivage, la psychose pose les problèmes de l'identité. La théorie psychanalytique n'offre pas une théorie de l'unité du sujet, mais de sa multiplicité. Avec la psychose on est conduit à une théorie de la pensée rendant compte de l'unité de l'identité.


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Green l'entrevoit « dans la relation entre l'opération de l'appareil psychique, le travail de transformation, et son matériau ou plus exactement ses matériaux (la pulsion, la perception, et la fonction de l'idéal) ». Avec Lacan, Winnicott et Bion, la psychanalyse n'inscrit plus la pensée dans le modèle d'un appareil psychique réfléchissant, refermé sur lui-même, mais dans une relation d'objet. « Elle n'est pas une représentation, mais un système de rapports « doublant » son objet, fondé sur un rapport de forces et établi par l'absence, inductrice d'une mise en relation. » La constitution de l'objet étant nécessaire préalablement, pour que se constitue l'expérience de manque, contraignant à la mise en relation. Ainsi définitivement constitué, cet objet concept ambigu de la psychanalyse ne serait autre que « la pensée qui pense son objet et qui est l'objet de sa pensée ».

Le problème de la négativation chez Kant et Hegel, les rapports entre langage, pensée et corps chez Descartes, et l'influence des conceptions philosophiques sur les élaborations théoriques de Freud sont évoqués. L'impact de la psychanalyse sur le discours philosophique a nécessité, en introduisant la dimension du désir, que soient repensés les rapports du langage, de la pensée et du corps.

Structure invisible rarement pure, la psychose blanche peut être prise pour un état dépressif ou un état limite, ou être décelée au centre de la psychose avérée. « Elle porte sur les identifications introjectives et projectives nucléaires. » Les auteurs l'étudient selon les trois paramètres de l'organisation oedipienne, de la relation d'objet, et du fonctionnement mental.

Une mauvaise structuration de l'organisation oedipienne laisse pressentir la psychose, mais contrairement à certains kleiniens qui affirment que le psychotique n'accède pas à l'OEdipe, Green et Donnet soutiennent que l'OEdipe a été détruit par la déstructuration psychotique. Dans la psychose blanche, il s'agit d'une tribiangulation. Les trois termes de la relation sont présents, mais leurs rapports sont profondément altérés : la différence des sexes ne structure plus la relation autour de la problématique de la castration articulée à celle de l'identification. Le critère du bon ou du mauvais vient fausser le jeu des identifications, par exemple en altérant sa fonction compensatrice vis-à-vis du deuil ou du rejet par l'objet. « L'OEdipe dit normal comporte un jeu de permutations et de transformations qui en font une structure symbolique » ; son destin est d'être « détruite et transposée », c'est-à-dire implique le désinvestissement des parents et le contre-investissement d'activités nouvelles.

Dans la psychose blanche, les échanges sont réduits. Le sujet se situe bien en position triangulaire entre ses deux géniteurs, mais la relation reste en fait duelle, car il n'y a qu'un seul objet sous un double aspect du bon ou du mauvais, les deux restant liés ou se répondant en miroir. On ne perçoit plus la double relation entre désir et identification, et la duplication de l'identification en masculin et féminin.

Contrairement au psychotique, le champ de la réalité est investi, mais la


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projection modifie l'appréhension de l'objet externe qui est ainsi marqué d'une double inscription. L'ambivalence de l'objet interne est ainsi niée. Le sort du sujet se joue dans sa proximité avec l'objet, entre l'identification projective et l'identification introjective, mais les deux échouent. « Une identité paradoxale s'instaure entre le bon et le mauvais, annulatrice du clivage de leur différence. » Le narcissisme est affecté par ces contradictions dont il ne peut se dégager, le mouvement de l'identification est bloqué. Le sujet n'est rien sans l'objet, mais oscille entre la perte ou la séquestration, le vide ou la persécution, « l'objet est impensable parce qu'il est mauvais, donc voué à l'expulsion. Le sujet ne peut plus penser car ce serait avoir à penser à un objet impensable ». C'est là que la notion de distance à l'objet de Bouvet s'enrichit de la notion de l'espace de solitude selon Winnicott. Toutes les formes possibles de la présence maternelle viennent moduler l'aptitude à halluciner son absence. Paralysie du fantasme, paralysie de la pensée naissent de l'échec de la création de cet espace de solitude, impossible abstraction.

Le vide de la pensée de la psychose blanche est différent du vide du déprimé par perte d'objet. Il semble être moins lié à la honte et la culpabilité. Il résulte d'un « désinvestissement actif dû à l'attaque des pulsions destructrices sur la pensée en tant qu'activité du Moi susceptible de favoriser l'éveil du Moi, la communication entre processus primaire et processus secondaire, et, d'autre part comme effet du Surmoi qui interdit d'exprimer à la fois le désir de détruire le mauvais objet omnipotent et d'exprimer le ressentiment de l'abandon du bon objet impotent. » C'est l'introjection d'un objet vidé ou vide.

Ce fonctionnement mental n'exclut pas, bien au contraire, le développement intellectuel, et peut même créer un secteur clivé où l'activité intellectuelle est surinvestie. Sa valeur fonctionnelle est alors « d'aider à contre-investir une certaine pensée : la pensée en rapport avec les structures de la pulsion. Aussi la décompensation psychotique ne se produit-elle pas par l'échec intellectuel, mais par la signification de celui-ci par rapport à son investissement pulsionnel ».

Les auteurs analysent ce désinvestissement actif, persécution de la pensée par la pulsion, par l'intermédiaire d'un objet à caractère violent, et qui conduit à « l'hallucination négative de la pensée vécue comme vide de la pensée », avec appel pulsionnel et prévalence de l'affect comme seule évidence. Un clivage rigoureux évitant le contact des deux objets, rend impensable le fantasme de scène primitive : « Le sujet ne peut jamais naître. » « La psychose blanche atteint l'identité du sujet par l'impossibilité de constituer l'hallucination négative de la mère dans l'identification primaire. »

Le lien entre les aflfects et la pensée, tel qu'il apparaît dans la théorie de l'angoisse, signal déclenchant la fonction anticipatrice et le détour par la représentation, montre « l'unité de conception qui lie l'aflfect et la pensée ». Dans la psychose blanche, l'anticipation du Moi fonctionne à un niveau mais échoue à un autre : « L'aflfect d'angoisse comme signal de danger met bien en oeuvre un refoulement, comme en témoigne l'absence de représentations et de


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fantasmes. Mais l'échec est également patent puisque cette anticipation-détour ne donne pas lieu à un développement de la pensée mais à une paralysie de celle-ci. » Cet impensable, est en fait un secret indicible, le secret de ses origines, mais c'est aussi l'inconscient comme lieu de l'inconcevable, et de l'impensable. Secret bien éventé par ailleurs. L'enfant de ça permet d'imaginer alors une version de l'aventure d'OEdipe où son fils fuyant l'inconcevable répétition attendrait dans l'errance la mort de Jocaste. Trois générations confondues contribueraient ainsi à l'éclosion de la psychose.

Un document annexe fait écho à l'entretien initial. Retour aux sources du mythe, il relate le cas d'un jeune matricide grec, comme pour mieux souligner combien « la cécité » de Z... concernant ses origines le protège à la fois du désir d'OEdipe et de la fureur d'Oreste. Blanc, vide, destruction de l'appareil à penser comme défense radicale pour cliver l'affect de la représentation, mais faille propice aux envahissements colorés de la pulsion du noir de la mélancolie au rouge de la fureur délirante.

PERSPECTIVES : DU MANQUE A LA FASCINATION

Jalon pour l'élaboration d'une théorie de la pensée, l'étude de Green et Donnet est riche de perspectives entrevues ; deux suggestions des auteurs sont directement en rapport avec le double point de vue auquel ils se sont placés : étude d'un texte, qui débouche sur un renouvellement de l'application de la psychanalyse aux écrits littéraires par le centrage sur les manifestations de là pulsion dans la forme de renonciation ; étude d'un entretien analytique qui permet de définir un outil conceptuel utilisable dans un champ clinique très vaste.

a Cette bure de silence qui contrarie son besoin de dire le met en feu » : Klossowski, dans Le bain de Diane, exprime à plusieurs reprises la relation entre la folie d'Actéon, la visualisation fantasmatique de la scène primitive à valeur de reflet narcissique, et l'altération de sa parole. La suppression du langage, dans la métamorphose est la marque première de la transformation bestiale, celle de l'action destructrice de la pulsion. Texte fascinant que la reconstitution de cette chasse d'Actéon, fuite psychotique, lutte et explosion de la pulsion dans ses diverses représentations, et qui illustre entre autres la remontée à la « vraie source », celle de la création littéraire : « Remonter à la naissance des mots, au point de départ de la réflexion de Diane. » N'est-ce point rechercher cette alliance idéale de la pensée et de la pulsion, au lieu même que désignent Donnet et Green lorsqu'ils soulignent la réflexivité de la pensée par rapport à l'objet, son fonctionnement grâce au clivage, et ses origines lorsque les rapports avec l'objet s'instituent pour transformer la force en sens, les rapports de force en mise en relation.

Analyse d'un écrit qui conduit à l'analyse de l'écriture, choix du sujet, présentation et théorisation, la fascination exercée par « Le cas Z... » provient


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entre autres de cette perception du manque dans son langage, trace du désir, et la remontée aux sources, celles du savoir analytique comme objet fascinant. Souffrance ou plaisir d'un texte, travail de la pulsion sur le langage, Donnet et Green ébauchent une approche d'Artaud et Hôlderlin en signalant quelques marques de cet effet destructeur de la pulsion sur le langage propre à la psychose.

Le texte de l'entretien conserve en lui-même le pouvoir de fascination, peut-être par ce cheminement à la lisière de l'inexprimable, là où la mort et la mère retrouvent leur fusion primitive, balbutiement d'un langage en destruction, mais qui trahit aussi les conditions de son émergence, provoquant le malaise du dévoilement interdit. L'irréalité dans laquelle ce dialogue s'inscrit le rend proche de ces étranges dialogues intérieurs, autour d'une énigme, que sont La soirée avec M. Teste ou L'entretien infini. Enigme de la pensée et de son affectation dans les jeux qu'elle poursuit.

Soirée, entretien, chasse, explorent cette remontée aux origines, et pour l'écrivain, à la substance nutritive de son pouvoir d'écrire, problème « d'énergie de l'ouvrier », face aux expressions de sa pensée, de sa culture, de son langage comme le fait remarquer Valéry.

M. Teste, révèle Valéry, fut « engendré » dans un moment critique, crise de l'intelligence et de la culture, face à l'écriture, crise de la pensée aux prises avec l'affect et les repères de la réalité. Après la récusation et le vide, La soirée apparaît comme une tentative de maîtrise devant la vacillation inquiétante du libre jeu de la pensée. Dialogue avec lui-même sur la fonction interne de l'écriture, cette maîtrise se poursuivra à travers l'étayage du personnage par la femme ou l'ami de Teste, son journal, puis sa mort. Une vie lui est ainsi donnée, celle d'un héros de roman, expulsant en quelque sorte le personnage inquiétant, énigmatique qui met en question dans La soirée. Héros de roman familial, il échappe au danger régressif fusionnel que la mise en question de la pensée et de ses modes d'expression lui faisait courir. Un certain fonctionnement de la pensée, tel que Valéry le décrit dans la mort de Teste, ne rejoint-il pas ce que souligne Green concernant l'économie de la pulsion, de la quiétude initiale à sa satisfaction idéale, se manifestant sur « fond de vide » comme « visée de vide » ? : « Il s'agit de passer de zéro à zéro. Et c'est la vie. Le passage impossible à voir... Le regard étrange sur les choses, ce regard d'un homme qui ne reconnaît pas, qui est hors de ce monde, oeil frontière entre l'être et le non-être, appartient au penseur. Et c'est ainsi un regard d'agonisant, d'homme qui perd la reconnaissance. »

On est introduit dans l'entretien infini de Blanchot, au moment de l'épuisement, à la limite de l'effacement pulsionnel. Fatigue, immobilité, neutralisation, échecs du dialogue et désinvestissements du langage, ce cheminement à la limite et vers la mort, explore la fonction de l'écriture comme un des lieux de l'énigme du sujet. La liaison symbolique, mère, sommeil ou mort, comme celle mythologique qui unit Actéon à Diane, soutient la richesse expressive de ces textes, par le jeu des multiples surdéterminations de sens ; l'ambivalence du


RÉFLEXIONS CRITIQUES 469

lien primitif, perceptible, est restituée dans l'écrit même, comme un renouvellement de l'écriture, une nouvelle naissance. La disjonction symbolique mère-mort qui crée ce lieu du vide dans la pensée de Z..., lieu de la mort de la mère, en place du jeu impossible de l'absence ou de l'abstraction, marque au contraire la clôture de l'entretien, le sacrifice de la pensée et la restauration narcissique au niveau de l'apparence et du mythe de son destin exceptionnel.

Pourquoi Z... fut-il choisi, et non point X dont l'énigme aurait pu être levée par la parole interprétante de l'analyste, restaurant l'échange ? Z... marque la clôture du discours, et le saut de l'échange dans la répétition, ou dans le registre du non-verbal, l'envahissement par l'affect, impossible circulation du sens, rupture d'une circulation intérieure dans le jeu des investissements de la pensée. L'altération des processus tertiaires, définis par Green comme le jeu des relations entre processus primaires et secondaires, et qui fondent l'insight, est repérable dans d'autres états où le blanc et le froid, connotant le manque, se retrouvent comme qualificatifs.

Le vide de la pensée de la psychose blanche rejoint ainsi le jeu du vide et de la plénitude de l'anorexie mentale, avec son impossible introjection du manque, comme l'ont fait observer E. Kestemberg et S. Decobert, ainsi que la qualité de certains silences ou de certaines absences dans le discours du psychosomatique ou de Phypernormal. Donnet et Green rapprochent d'ailleurs leur observation de celle des psychosomaticiens en ce sens que dans les deux cas, c'est la fonction de représentation qui est altérée, non par absence de vie fantasmatique ou imaginaire, mais par un effet du clivage qui isole ces productions et rend impossible leur élaboration ou leur prise en charge par les associations libres. Clivage qui maintient en quelque sorte l'innocence du sujet dans sa double fonction : ignorant il ne peut nuire. Le vide intérieur et son aménagement extériorisé par la projection de la dépression a fonction de ménager un no man's land, si l'on peut dire, et ce d'autant que la relation fondamentale protégée est bien cette relation duelle à la mère. La psychose blanche devrait permettre d'unifier dans une même compréhension dynamique les altérations de la pensée dans ces états dont on discute la parenté avec la psychose : personnalisés as if d'H. Deutsch, caractère psychotique de Frosch, personnalités narcissiques, faux self de Winnicott, états limites dont Bergeret tente de faire l'unification, psychoses froides de Kestemberg et Decobert.

Cette qualification par le blanc, le froid, le gel, d'un manque symptomatique ou d'une sidération d'un processus se retrouve dans des expressions que relie la qualité du manque.

Jones, adolescent, dans un mouvement de révolte contre les idées reçues concernant les atmosphères chaudes, viciées et confinées, voulut vérifier l'inocuité de l'air froid dans une expérience de la nuit, de la terre et de la nature. Cet air frais, Ferenczi en soulignera la valeur fonctionnelle et introduira dans la physiologie comme complément nécessaire à l'efficacité de la fonction, le jeu du plaisir et de la souffrance. Il soulignera l'un des premiers l'opposition


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symbolique entre le froid de l'extérieur, ce traumatisme glacial de la naissance et la chaleur du ventre maternel comme une des expressions du désir régressif sécurisant et la peur de la première blessure originelle.

Relation maternelle sidérante, et glaciation du jeu régressif ne sont-ils pas l'un des éléments communs à ces psychoses froides qui ignorent la flambée du délire ou les débordements thymiques ? Cadre très vaste englobant l'anorexie mentale, certains états délinquants, des perversions « gelées », la toxicomanie, des états d'hypernormalité et dont Kestemberg et Decobert ont amorcé l'étude.

« La douche froide de la normalisation », jolie image de J. McDougall pour illustrer cette « carapace de normalité » que se crée le caractériel de type normal, renforcement en quelque sorte de cette chappe qui tombe sur l'enfant que l'éducation normalise. Le froid s'allie au normal, et le blanc à l'innocence pour mieux délimiter le manque essentiel chez le « normal » ou l'hypernormal, celui d'une interrogation, d'une mobilité affective où perce l'angoisse, d'une liaison entre affect et représentation. Tout en lumière, il ne peut percevoir ses zones d'ombre, et il est à l'image de son Idéal du Moi dont il projette l'incarnation. « La normalité érigée en idéal est une psychose bien compensée », peut affirmer J. McDougall, c'est une carence qui frappe surtout la vie fantasmatique.

Carence similaire que Marty, de M'Uzan et David avaient décrite lors d'entretiens avec des patients psychosomatiques. Par « relation blanche » ils avaient désigné un certain vide relationnel, un manque dans l'activité de la pensée, celui de l'absence de référence à un objet intérieur vivant. Même pauvreté du dialogue que l'inertie menace, et qui contraste parfois avec une richesse culturelle et intellectuelle, mais ces activités frappent par leur absence de valeur d'intégration des énergies pulsionnelles. La reduplication projective, négation par le sujet de sa propre originalité et de celle d'autrui, par défaut de communication de son inconscient participe à cette uniformisation de la blancheur. Il se reconnaît dans l'autre comme moule, mais refuse l'introjection des qualités d'autrui qui n'est que reproduction de lui-même. Uniformité, manque d'attrait, vide du monde, le sujet figé n'est plus que son Surmoi. Le froid de l'affect rejoint alors le blanc de la représentation. La rupture entre l'histoire lointaine et l'envahissement par le concret actuel laisse pressentir une « zone d'ombre ne se manifestant que par la constatation d'un manque ».

Ce fond de vide dans la relation blanche comme le vide de la pensée de la psychose blanche renvoient au concept de B. D. Lewin d'écran blanc du rêve seulement apparent dans la régression narcissique, vidé alors des projections oniriques, émergence ainsi de la relation maternelle primitive partielle.

Sur le plan contre-transférentiel le sentiment d'une gêne puis d'une fascination devant l'énigme posée par ces patients, est fréquemment signalé et d'ailleurs étudié comme une voie d'accès à la compréhension du malaise du patient. Telle la « gêne première » des psychomaticiens qui ont perçu l'échec de leur outil analytique devant l'impénétrabilité de certains patients avant de


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se trouver en quelque sorte fascinés par la « zone d'ombre » du discours qui leur fit découvrir que « le significatif était en effet l'obstacle même à l'expression. Il fallait donc prendre la pauvreté du langage au sérieux ».

Fascination exercée aussi par l'anorexique comme résurgence de son propre Idéal du Moi mégalomaniaque tout-puissant : répétition de la fascination exercée sur sa mère, relation narcissique où l'érotisation de la sensation de faim et de vacuité et relation de la toute-puissance comblent la faille de la castration du Moi, le clivage qui rend impossible toute représentation du corps sinon négativée.

Fascination ou séduction ne sont-elles pas aussi au centre de la relation établie avec le pervers, le toxicomane, le psychotique, conduisant d'ailleurs aux valorisations excessives de leurs productions dans la méconnaissance de leur fonction défensive, de l'angoisse, du déficit. Sa perception contre-transférentielle prend souvent valeur de dépistage. L'altération spécifique de la pensée, qu'est la psychose blanche, structure peu apparente, se révélerait ainsi par ses effets contre-transférentiels, comme une certaine mobilisation des défenses.

Si la fascination est trouble, égarement, effet de charme, tromperie, ce n'est que pour mieux exercer l'effet d'emprise, celui du regard sur la proie, effet de maîtrise par la voie de la fusion, de l'incorporation. Plus concrètement en termes militaires, ceux du génie, le fascinage est l'utilisation de fagots, ou fascines, dans l'attaque pour combler les fossés d'une place, ou les creux du terrain, ou encore étayer les batteries ; il désigne aussi l'étayage des bords d'un cours d'eau par des fascines. Fascination et fascinage disent ce comblement trompeur d'un vide, aux frontières de l'eau, des remparts et de la mort, passage où se jouent l'attaque et la défense, liaison, amoncellement, et concentration énergétique. Mobilisation d'énergie pulsionnelle, la fascination est cette concentration des défenses au lieu du plus profond débordement d'affect, au point de rupture, aux limites du représentable.

Analysant cette relation de fascination, Donnet et Green ne s'abandonnent pas à la séduction en miroir qui unit parfois patient, thérapeute et lecteur, dans l'assomption de l'hystérie, du délire, ou de la perversion, et la glorification d'une illusoire toute-puissance ; ils préfèrent l'interrogation et la maîtrise compréhensive de ce déficit énigmatique, échec du désir, point de rupture des composants pulsionnels.

Fascination, séduction, maîtrise ; de l'hypnose au traumatisme, puis à son abandon par Freud, les chemins de la découverte, en psychanalyse, restent toujours à parcourir, cheminement répété de la pulsion entre l'affect et les représentations. Donnet, Green et Z... en ont ramené de vertigineux aperçus, ont raconté des rencontres ratées, et délimité quelques nouveaux territoires.



Les livres

SERGE LEBOVICI

TRAUMATISME, CROISSANCE ET PERSONNALITÉ

de Phyllis GREENACRE (1)

Je souhaite attirer l'attention sur ce livre dont la traduction française permet d'entrer en contact avec la riche pensée de Phyllis Greenacre. L'ensemble de ces études est orienté vers la connaissance des périodes les plus précoces du développement et de leurs conséquences du fait des effets traumatiques de l'excitation précoce.

Elles sont un contrepoint aux travaux kleiniens' qui situent l'Oedipe en deçà de la génitalité, car elles essayent de définir les linéaments prégénitaux et préoedipiens de l'évolution ultérieure de l'Oedipe.

La thèse générale est que les excitations précoces qui pourraient survenir dès l'accouchement ou s'instituer du fait du développement somatique ou des méthodes d'éducation peuvent conduire à des décharges prématurées dans l'appareil génital, décharges non résolutives et par conséquent angoissantes. Les réactions de l'éducateur, la mère en l'occurrence, dont la désapprobation se sentirait dans le comportement ou se lirait dans le regard ne font qu'aggraver cette situation. Dans cette perspective, on pourrait dire que la masturbation préphallique d'allure compulsive soit manipulatoire chez le garçon, soit caractérisée par la striction des cuisses chez la fille risque de contaminer le fonctionnement des autres zones auto-érotiques dont la valeur localisatrice n'est plus respectée : l'excitation gagne le corps entier, pouvant conduire à des orgasmes précocissimes ou à des résolutions pseudo-orgastiques et finalement insatisfaisantes.

C'est à partir de ces réflexions générales que sont étudiées ce que d'aucuns en France, en particulier Maurice Bouvet, ont appelé les névroses prégénitales dont la cure nécessiterait l'introduction de paramètres particuliers.

Je veux dans cette perspective insister davantage sur deux des chapitres de ce livre :

l L'acting-out est étudié, en dehors de la cure, omme une tendance à agir et à dramatiser, difficile à différencier des manifestations hystériques précoces. Avec Fénichel, l'auteur y voit la conséquence de frustrations orales intenses et insiste sur l'impossibilité où se trouve le nourrisson de maîtriser par l'élaboration verbale des excitations, souvent visuelles, qui ne peuvent aboutir qu'à des décharges agies, lesquelles vont constituer une tendance répétitive.

Dans ces cas elle propose une grande prudence dans les critères indicatifs de la psychanalyse. Si la cure est entreprise elle conseille que l'interprétation du transfert ne soit pas tentée avant que ne puissent être perçus des liens positifs solides entre patient et analyste. La fragilité narcissique de ces patients doit faire l'objet de soins en quelque sorte éducatifs, pour leur éviter de répéter leurs passages à l'acte qui risquent d'être rationalisés suivant des systèmes secondarisés, par exemple comme l'expression de sentiments inconscients de culpabilité. Elle désire aussi avertir les analystes du danger du contre-transfert

(1) P. GREENACRE (1953), Traumatisme, croissance et personnalité, trad. française Claude SIEIN-MONOD, Paris, Presses Universitaires de France, 1970.


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complaisant à la mise en actes, comme s'ils pouvaient se satisfaire de ce qu'ils n'osent pas eux-mêmes réaliser.

2. Le premier développement sexuel féminin est une critique des conceptions freudiennes de la sexualité féminine à partir d'observations personnelles qui mettent en cause le caractère tardif de la connaissance éprouvée par les petites filles de leur vagin. Il existe en effet des cas d'orgasme ou de préorgasme vaginal précoce qui sont en particulier la conséquence de la contamination par les mouvements rectaux. Selon P. Greenacre la continuité génétique bouche-rectumvagin est indubitable et s'explicite dès l'observation de ce qui se passe dans certaines expériences de nourrissage. Les incertitudes, les frustrations orales déterminent une masturbation orgastique par striction des cuisses chez la fille. La complexité de l'évolution oedipienne chez la fille s'expliquerait ainsi en partie par l'attachement préoedipien à la mère qui peut se transférer directement ou défensivement au père — ou à l'analyste, même si c'est une femme.

En outre la continuité de l'expérience clitoridienne et de l'expérience vaginale peut ici être mise en cause. L'excitation peut être purement vaginale et aboutir aussi à la frigidité par impossibilité d'atteindre à l'orgasme vaginal, sans ses bases d'excitation clitoridienne préliminaires.

Inutile de mentionner que ces idées sont illustrées par des exemples cliniques très convaincants qui renforcent l'intérêt de cette lecture des travaux d'une psychanalyste qui a joué un grand rôle dans l'histoire du mouvement psychanalytique, en particulier aux Etats-Unis. La formation et l'expérience psychiatriques et pédiatriques de l'auteur sont certainement essentielles dans l'élaboration de ses thèses dont l'importance a été reconnue, lorsqu'elle a été élue vice-présidente d'honneur de l'Association psychanalytique internationale.


JEAN-PAUL CHARTIER

PERSONNE ET PSYCHOSE 1

de Salomon RESNIK

Avec ce livre Salomon Resnik donne un aperçu de son expérience clinique de patients psychotiques.

Sa référence est d'une part Melanie Klein et son école : Bion, Rosenfeld mais aussi Winnicott ; d'autre part un axe phénoménologique qui va des psychiatres de l'école française, tels Seglas, Sollier, Cotard, E. Minkowski et son maître argentin Pichon-Rivière, jusqu'à Merleau-Ponty.

La position originale de S. Resnik est l'expression de sa pratique essentiellement phénoménologique. La rencontre de la psychanalysé kleinienne avec, disons, la tradition psychiatrique française, n'est pas l'aspect le moins inattendu de ce livre :

« La description phénoménologique (...) fait partie d'une grammatologie structurante et instrumentale que l'observateur et le patient construisent et utilisent à la fois (...). Les anciens psychiatres, très intuitifs, ont eu cette capacité d'exploration persistante et pénétrante. L'analyste ajoute par son attitude dynamique dans le travail thérapeutique la possibilité d'envisager les différents « cas cliniques » décrits psychiatriquement avec une mobilité particulière (l'inconscient est dynamique ). »

Il n'est pas inutile de signaler que l'auteur avait précisé quelques lignes plus haut : « Je trouve toujours dans la description de Cotard et de Seglas une fraîcheur et une intuition phénoménologique très grandes et surtout une vision globale du malade (...) Même dans certaines techniques analytiques, on perçoit parfois que l'analyse unilatérale, soit des mécanismes de défense, soit de la relation d'objet, soit du caractère, fait perdre la notion de phénomène global. »

En fait son programme est simple : « S'identifier avec empathie aux projections du malade sans se laisser aliéner et sans perdre son rôle formel. » Ce décryptage du parcours de la projection nous conduit à travers les lieux géographiques essentiels : lieu de la pensée, lieu du corps, lieu du corps de l'autre, lieu de la pensée de l'autre. Et si « se regarder et se voir ; être debout et savoir que l'on est debout ; parler et être conscient que l'on est en train de parler, être soi-même tout entier, être une personne » est une définition toute phénoménologique, l'unique question, en référence à la métapsychologie kleinienne est : où est-ce que cela se passe ?

Rien de ce qui concerne les conflits n'a de sens ici que comme parasite, il ne s'agit plus que de repérer le déplacement de la projection et ses limites.

Avec le clivage entre bons et mauvais objets, deuxième postulat kleinien, le décor est en place.

La projection des mauvais objets permet l'évacuation soit sur une partie du corps, c'est l'hypocondrie, soit sur l'analyste, c'est le transfert négatif, soit encore sur des objets extérieurs avec cette règle : « Plus le vécu d'un objet interne ou d'une partie du Moi est pénible ou persécuteur, plus lointain est le lieu où le malade va projeter ce sentiment. »

Le problème est alors.le retour de la projection et S. Resnik analyse cette crainte de la réintrojection subite et les manifestations qui en découlent : angoisse, opposition, voire mutisme.

On est étonné de ne pas avoir trouvé une de ses recommandations favorites

(l) Paris, Payot, 1973.


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qui illustre parfaitement le phénomène du retour de la projection : un malade psychotique qui ne répond pas si on s'adresse à lui directement, par contre rentre facilement dans la conversation si on prend soin de s'adresser à une troisième personne pour parler de lui.

Dans son analyse d'une crise psychotique, disons que ce n'est pas précisément la précaution prise. On a plutôt l'impression d'assister à la persécution interprétative dont le jeune Richard a parfois bien du mal à se défendre devant Melanie Klein.

Certes, ici la patiente utilise la communication indirecte à travers un portrait de sainte Thérèse ou un miroir dont S. Resnik nous dit qu'il s'agit non seulement d'écrans mais de véritables objets transitionnels. A part cet épisode, il faut dire que la malade tolère assez bien cette ingérence. Il n'empêche que c'est la partie la plus troublante du livre et en même temps la technique la moins utilisable a priori et si contradictoire du kleinisme en fonction de ce problème du retour de la projection.

S. Resnik s'en explique. D'une part il prend ses précautions quand il sait que le psychanalyste peut être vécu comme dangereux sans médiateur : « Le malade hospitalisé émet des « signes messages », par l'intermédiaire du personnel soignant, pour éviter la confrontation directe (...) Les données transmises indirectement peuvent être appréhendées comme des « associations » aussi importantes que le matériel de la séance même, à condition que le « lieu » privilégié où doivent converger ces données collectives soit le cadre formel de la séance, le « laboratoire » où elles seront élaborées. » Par ailleurs dans le cadre de la séance S. Resnik donne une importance particulière à la phénoménologie du son : le signifié du signifiant à travers lequel le psychotique est prêt à lire la réintrojection.

D'autre part, il dorme les raisons de cette attitude, raisons que curieusement il n'emprunte pas à Melanie Klein et qu'il faut donner dans leur intégralité : « Je fonde cette attitude sur la sensation que j'ai de représenter, dans certaines situations, l'objet intermédiaire ou transitionnel, le substitut de la troisième personne (comme le miroir dans la séance décrite) ou, comme dirait PichonRivière, la troisième personne. Je pense que dans les situations régressives où la dissociation entre ce qui est pensé et ce qui se fait est notoire, être le traducteur « en paroles » de ce qui se passe chez le malade, c'est arriver à ce qu'il prenne conscience d'une telle dissociation. Nous connaissons tous le caractère de danger réel que recouvrent les mots dans la période préverbale ou de communication primitive et le besoin que, dans cet état, peut éprouver l'individu de communiquer en se projetant dans une bouche propice à travers laquelle il peut parler (mot-objet-propice). L'analyste agirait comme un vrai Moi subsidiaire dont la patiente a besoin pour se mettre au contact de la réalité. Ce serait quelque chose de similaire à la forme de communication primitive mère-enfant, dans laquelle la première capte et traduit ce que l'enfant sent. L'interprétation, parfois, est l'explication verbale de ce qui s'est déjà dit par anticipation comme sous-entendu. Quelque chose de semblable se produit avec le vécu empathique. »

Cela nous amène d'ailleurs au devenir de l'autre produit du clivage, le bon objet : nous donnera-t-il la clef de cette syntonie retrouvée avec l'analyste ? « Une des caractéristiques du développement du transfert positif avec le patient psychotique est la nécessité qu'il éprouve de tester et d' « explorer » l'analyste pour s'assurer qu'il peut déposer en lui les objets bons ou valorisés pour les protéger de tout danger ou attaque interne. » Bien sûr le transfert positif ne


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protège pas contre le retour du transfert négatif et la contamination peut se retrouver au niveau de l'analyste, ce qu'il est nécessaire d'interpréter.

A ce propos il donne à titre d'exemple le cas clinique que l'on pourrait dire fameux de l'homme clignotant des yeux, isolant et contrôlant l'analyste. Devant cette constatation le patient précise cependant que si l'analyste veut le regarder comme il est, il peut profiter de la période entre deux clignotements.

Mais là encore S. Resnik montre qu'il a peu le souci d'une exploration systématique. Car si l'on prend ce qu'il dit au pied de la lettre, ce qu'il ne renierait sans doute pas, dans un certain sens le psychotique n'introjecte d'autrui que les bons objets qu'il y a déposés auparavant, créant par là un cercle vicieux dont on se demande comment il peut sortir. Cette notation est non seulement d'importance au point de vue clinique devant l'illusion que peut engendrer une bonne relation avec un psychotique, mais plus encore d'un point de vue pronostic. A cela S. Resnik répond qu'il existe une partie saine qui cherche réellement un appui extérieur, qu'il faut savoir la découvrir au travers des projections aussi bien des mauvais objets que des bons objets, dirions-nous. Il signale, par contre, un autre écueil, l'excès des projections positives qui « aboutit à une idéalisation de l'objet et détermine par là une situation de dépendance pathologique envers lui ».

Cependant ce qui paraît le fait essentiel de la psychose est une sorte de paradoxe que souligne S. Resnik : la dissociation d'avec lui-même et d'avec la réalité qu'entraînent les mécanismes des projections permet un certain « équilibre psychotique », voire une certaine adaptation à la réalité. Deux éléments complètent cependant le tableau.

La première est la mégalomanie. Elle s'exprime, dirions-nous, de deux manières : soit conjointement aux mécanismes précédents comme pour les consolider, la mégalomanie est utilisée alors pour maîtriser autrui et le garder à distance, servant à lutter contre l'angoisse paranoïde du retour de la persécution. Cette mise à distance s'exerce de différentes manières :

« Une des défenses du patient consiste parfois à « suralimenter » l'analyste en fournissant une quantité excessive d' « associations » impossibles à « digérer ». »

« Un autre mécanisme (...) est d'empêcher l'analyste d'associer et de réfléchir, en lui fournissant simultanément des matériaux divergents, sans aucune connexion. Cette « dissociation libre » a pour but d'aliéner l'association libre de l'analyste et de l'empêcher de mettre en ordre ses pensées. »

Tous ces mécanismes participent au désir mégalomaniaque de rendre fou l'entourage. Avec l'analyste ce désir prend une forme particulière, celle de la séduction ; il « essaie de le convaincre que son délire, sa déraison, est raisonnable et digne d'admiration ».

Mais la mégalomanie peut aussi, au lieu de consolider le système des projections paranoïdes, carrément les suppléer. C'est la négation omnipotente. Ainsi les objets persécuteurs projetés sur un organe dans l'hypocondrie simple vont être négatives avec l'organe, c'est l'hypocondrie délirante ou délire de négation d'organe. Les mauvais objets peuvent aussi être négatives à la source, c'est la négation de la personnalité psychique qui, projetée à l'extérieur, conduit à la négation de la réalité. La mégalomanie vient se glisser jusque dans le morcellement. Ainsi cette patiente qui « se disperse partout comme la vapeur qui sort d'une bouteille jusqu'à ce qu'elle disparaisse » pour ajouter immédiatement qu'elle a l'impression qu'elle va devenir invisible.


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« Le sentiment d'être invisible et éparpillée dans l'espace s'accompagne du désir de contrôler le monde d'une manière omnipotente et à partir de n'importe quel lieu-objet, précise S. Resnik. Les gens ne savent pas, d'après elle, qu'elle est à l'intérieur des objets ou mélangée à eux et qu'elle les contrôle. »

Cela nous amène au deuxième élément qui coiffe le tout et que l'on pourrait intituler une recherche de contention, dans laquelle bien évidemment l'identification projective tient un rôle essentiel.

Cette contention vise à empêcher le morcellement, la désintégration en petits morceaux. Sont utilisés aussi bien les vêtements, le lit, la « surenveloppe hôpital » que le corps de l'analyste — et évidemment la pièce de la séance de psychothérapie, bien que S. Resnik l'omette ici. Dans tous les cas cette contention est ambivalente car, si elle permet d'exercer un contrôle de la situation (dans le corps de la mère, il sera possible d'attaquer tous les mauvais objets qui s'y trouvent, eux-mêmes produits des projections des mauvais objets, de contrôler l'intérieur de la mère, etc.), par contre cette prise de possession s'accompagne du sentiment d'être enfermé et par conséquent persécuté. A ce propos S. Resnik raconte une très jolie histoire : « Un patient rapporte qu'il est sorti dernièrement avec une jeune fille, situation nouvelle pour lui (...) : « Je lui ai pris la main et je l'ai embrassée. J'ai été pris à ce moment d'une angoisse très grande. J'avais peur que mon baiser l'ait rendue enceinte. » En analysant ce patient, ajoute S. Resnik, je constatai que ce baiser était pour lui une manière d'occuper l'espace de l'autre, et de se placer comme un bébé à l'intérieur de la jeune fille. »

Quant à la catatonie S. Resnik insiste davantage sur les mécanismes de négation que sur la contention. Il décrit l'observation d'un jeune homme dont la catatonie cède avec l'utilisation d'une sonde gastrique pour des raisons particulières liées à l'investissement projectif de la cavité buccale.

L'auteur en profite pour mettre en valeur l'importance que peuvent avoir, si on sait les utiliser, les méthodes de la psychiatrie classique.

Il souligne « la nécessité d'adopter une attitude souple, en employant dans la situation déterminée, les moyens que nous croyons utiles et opérants, et de ne pas opposer les procédés de la psychiatrie et ceux de la psychanalyse, mais au contraire, de les articulier dans la praxis ».

La conclusion essentielle pourrait-on dire que S. Resnik tire de ses descriptions cliniques est la suivante : quand le psychotique vient à parler, la parole, instrument de communication, n'est plus dans sa bouche qu'un instrument d' « évacuation ». Cette constatation détermine tout l'univers schizophrénique : les autres ne sont que des objets, réceptacles à évacuations. Mais le patient lui-même est aussi vide que l'univers entier, comme dans la pièce de Beckett,.Fm de partie, que cite longuement l'auteur. Les parents sont l'objet de « l'attaque » et croupissent chacun dans leur poubelle. Ham, aveugle et paralysé, exerce sa toute-puissance sur Clov, le Moi infantile qui veut sortir de cette situation mais reste envoûté par Ham.

S. Resnik tout au long du livre insiste sur le fait que le Moi non psychotique est un Moi infantile qui joue : « L'humour schizophrénique emprunte à sa partie infantile cette capacité (« jeux de mots »). »


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Cette description, aussi séduisante soit-elle, soulève un certain nombre de questions. D'abord ce Moi schizophrénique qui joue avec les mots n'est-il pas tout simplement l'expression de l'envahissement de la toute-puissance maniaque ? Dans bien des cas c'est indubitable. Dans d'autres cas représentet-il effectivement cette trace d'un self, pour utiliser le mot de S. Resnik, c'est-àdire d'un Moi qui a pu prendre quelque distance vis-à-vis de lui-même, l'auteur le soutient. Il ajoute même le moyen de s'en servir : « Cet enfant adulte qui n'a pas oublié de jouer peut induire chez le père-ou-mère analyste, une disponibilité à saisir son jeu, mais pour conserver le setting (le cadre analytique), il importe que tout en participant au jeu, l'analyste conserve sa position, se tienne à distance. » Il ajoute plus loin que « dans les aspects infantiles il y a toujours des parties régressives mais aussi des parties « progressives » et syntoniques, capables d'établir une relation ».

Quelle relation? dira-t-on. Une relation avec des objets transitionnels, comme semble nous le dire S. Resnik. C'est d'ailleurs à cette fin qu'il indique que doit servir la parole de l'analyste. Cette possibilité de l'utilisation de médiateur avec le malade psychotique est sans doute la position la plus avancée de l'auteur. Elle va, en particulier, à rencontre des opinions de F. Pasche et P. C. Racamier exposées récemment.

Par contre, nous ne pouvons plus le suivre lorsqu'il parle d'une partie authentiquement névrotique, qu'il semble désigner par cette « partie préservée susceptible de suivre les règles de la vie ordinaire ». Voici ce qu'il en dit : « Chez le même psychotique, les aspects délirants peuvent alterner avec des aspects névrotiques de la personnalité. Dans ce cas, il est important de faire des remarques ou des interprétations fondées sur le mécanisme de refoulement et sur d'autres aspects caractéristiques de l'état névrotique. Si l'on interprète alors au niveau psychotique on est à contretemps du rythme du transfert ; la même remarque est valable pour la situation inverse. »

L'auteur en fait ne donne aucun exemple de cette diversification et nous restons très perplexe devant cette perspective qui implique deux conséquences aussi inacceptables l'une que l'autre :

— d'une part que le dédoublement des imagos soit effectivement retrouvé chez tous les psychotiques ;

— d'autre part que l'imbrication des deux transferts soit utilisable simultanément.

Il semble possible de dire par contre que pour certains états limites une question d'indication sur le type de cure à entreprendre se pose en effet.

Un certain nombre de remarques concernant les névroses nous font même douter dans l'esprit de l'auteur de l'autonomie de celles-ci par rapport à l'univers psychotique. Ainsi de la différence entre la catatonie et l'hystérie : il existe seulement dans cette dernière, d'après l'auteur, « une plus grande disponibilité d'investissements d'objets ». Dans le livre de Minkowski, La schizophrénie, S. Resnik ne veut pas lire que la schizoïdie ne concerne justement pas la psychose. Quant à la formule « Chez les kleiniens l'analyse des névrotiques doit être basée aussi sur l'étude et l'interprétation des mécanismes psychotiques qui font partie du Moi de chaque individu », elle est aléatoire car si l'on envisage les mécanismes de projections, la mégalomanie, voire l'identification projective, il est de toute évidence que ce sont des mécanismes qui sont retrouvés dans toutes les névroses et analysés comme tels dans le cadre de l'économie oedipienne. L'analyse des mécanismes de défense, de la relation d'objet et du caractère nous apparaissent alors comme d'utiles références !


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Cette critique faite cela n'enlève rien à la richesse d'exploration du monde psychotique faite par S. Resnik dont nous n'avons rapporté que les aspects qui nous ont paru essentiels.

Dans cet univers où le self paralysé est chosifié, le temps suspendu, les pulsions subissent une réduction à leur unique dimension géographique, rejoignant là les phénoménologues allemands, Binswanger en particulier. Cet anéantissement donne toute sa valeur au seul mécanisme rescapé d'un tel processus : le déplacement. Il faut le remarquer, il n'y a plus de place pour ces beaux renversements en leur contraire, sorte de pivots des névroses et ici la négation n'est justement pas la dénégation mais le déni.

L'OEdipe n'est plus qu'un cadavre hors de l'histoire infiltré de projections. Les tensions pulsionnelles, dès lors, ne peuvent plus s'amarrer à rien et se déchargent impulsivement comme des parasites. Le thérapeute est d'emblée un Moi substitutif, et nous avons discuté précédemment l'importance que revêt la nature de la partie saine sur laquelle il s'appuie. Quant à l'issue voici ce que nous en dit l'auteur : « Le contrôle de l'espace et du temps est une manière de nier la finitude et de refuser la notion de limite. L'organisation d'un monde intérieur implique une notion de finitude, en même temps, bien sûr, que de l'altérité. Le monde intérieur s'épanouit dans un corps habitable. Le corps inhabitable est celui qui, dans les situations paranoïdes du self, est dépositaire de la catastrophe intérieure, de l'implosion dont les débris ont été sinon jetés hors du territoire corporel et dispersés dans l'extériorité, accumulés dans un lieu-organe ou dans le « lieu-absence » même de l'organe (...).

« L'analyste doit être capable de tolérer le dés-ordre et de chercher dans les débris le sens perdu pour aider le patient à recréer son ordre, son monde, son vécu propre, son sentiment d'exister. »

Ce programme thérapeutique pose bien des questions. Le premier point relevé par S. Resnik tout au long du livre est l'appui du self sur l'image du corps. Il relève d'ailleurs une des rares citations de Freud sur ce sujet : « Le Moi est avant tout Moi corporel. Il n'est pas seulement un Moi de surface, mais il est en lui-même la projection de cette surface » (Le Moi et le Ça). Cette formule, l'auteur l'a faite sienne, mais il met immédiatement le doigt sur ce qu'elle implique, à savoir cette question autrement épineuse de la finitude.

Mais, déception, pas le moindre mot sur la phénoménologie de la finitude dont Heidegger nous dit qu'elle est corrélativement un essor ! En d'autres termes la plasticité du psychotique est-elle telle qu'il puisse accéder à cet autre univers où la finitude permet une authentique communication avec le monde ? S. Resnik nous répète après Hanna Segal et Melanie Klein qu'a priori la schizophrénie est caractérisée par l'incapacité d'accéder à la phase dépressive et que la seule manière pour un psychotique de se déprimer est de délirer. Il n'en reste pas moins très optimiste sur les possibilités d'évolution de la maladie psychotique, au prix justement d'une phase « de caractère catastrophique », due au « dégonflement » de la conception égocentrique du monde.


GEORGES MAUCO

LES PARENTS NE SONT PAS RESPONSABLES

DES NÉVROSES DE LEURS ENFANTS

par Ed. BERGLER (I)

Les travaux psychanalytiques de Bergler montrent généralement une certaine rigueur analytique qui en fait la valeur. Or il semble que dans le présent ouvrage on ne retrouve pas cette rigueur. Le titre déjà semble poser un faux problème en évoquant la « responsabilité morale » des parents dans le domaine de l'inconscient alors que par définition celui-ci échappe à la conscience et à la morale.

La psychanalyse a montré depuis longtemps que le Sur-Moi de l'enfant ne se fait pas à l'image des parents réels mais à l'image du « Sur-Moi » de ceux-ci. Et qu'il serait absurde de tenir les parents responsables de leur « Sur-Moi ».

Sans doute le livre de Bergler vise-t-il — apparemment — à réduire les effets d'une culpabilité s'alimentant dans la vulgarisation d'une psychanalyse déformée appliquée à l'éducation. Et cela notamment en Amérique où avait été diffusée une pédagogie du laisser-faire, en partant de l'idée que tout interdit était traumatisant... Révélant par là même une profonde méconnaissance de l'apport psychanalytique qui montre, au contraire, que toute culture naît d'un interdit du désir. Et que de ce point de vue l'attitude trop permissive des parents peut être aussi nocive que l'attitude punitive autoritaire.

L'auteur part du constat analytique que si l'expérience éducative laisse une empreinte sur l'enfant c'est l'expérience telle que l'enfant la voit. Les parents sont impuissants devant l'élaboration inconsciente de l'enfant.

Et en partant de ce constat, et en le privilégiant exclusivement, l'auteur cherche à démontrer que le travail inconscient de l'enfant échappe totalement à l'éducateur. Il en arrive ainsi à nier l'influence des affects inconscients des parents et à plus forte raison l'influence de leur éducation, et même l'influence de l'environnement.

Après avoir rappelé les particularités du désir inconscient chez l'enfant et l'adolescent, Bergler conclut que l'enfant n'agit que dans le cadre de sa seule compréhension et qu'il n'accepte des valeurs parentales que ce qu'elles valent pour lui, en fonction de ses réactions intérieures. Pour démontrer la « naïveté » de certains pédagogues il explique le caractère non modifiable de quatre traits de caractère névrotique : l'exagération, l'affectation, la rougeur et la timidité, liées au voyeurisme et à l'exhibitionnisme. Les parents peuvent bien enseigner, diriger, interdire, récompenser et punir, l'enfant écoute, oublie, interprète mal, déforme et exagère suivant ses besoins.

Pour mieux démontrer que le névrosé construit seul sa névrose et que les parents n'y sont pour rien, l'auteur expose une vingtaine de cas. La conclusion à laquelle il arrive invariablement dans chaque cas est que les parents n'ont eu aucune influence sur la névrose de l'enfant. Or ici là contradiction de l'auteur apparaît éclatante car dans les cas sités les parents apparaissent particulièrement perturbés et perturbants. Bergler se contredit lui-même en écrivant que les enfants ont une compréhension intuitive et aiguë de l'authenticité et de la nonauthenticité de l'amour des parents, que l'environnement joue un rôle sur l'attitude inconsciente de l'enfant, et en réaffirmant en même temps que le névrosé construit seul son Sur-Moi tyrannique sur lequel les parents n'ont aucune influence.

(l) Traduction française de Georgette EJNTZLER-NEUBOTGER, Paris, Payot, 1973.


482 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 2-3-1974

Voici, entre autres, le cas de X... qui a eu une mère hostile au père et qui répétait à son enfant : « J'espère que tu ne deviendras pas un jour comme ton père. » A 5 ans, alors qu'il était fier d'avoir un beau costume sa mère lui dit violemment que « les garçons vaniteux étaient répugnants ». Devenu homosexuel « il neutralisait donc sa peur de sa mère dangereuse ». Et Bergler de dire au patient : « Pourquoi avez-vous pris cela si tragiquement, beaucoup de mères font ce genre de réflexions éducatives et beaucoup d'enfants les acceptent sans efforts » (p. 80).

« Z... a connu, écrit l'auteur, un rejet total de sa mère, de son père et de sa soeur durant son enfance. L'enfant avait été un paria. » « Mais, écrit froidement Bergler, cela n'explique pas pourquoi il ne pouvait mettre en réserve son désir d'être aimé et par la suite, devenu adulte, de créer une situation où il aurait pu aimer. Au lieu de cela il s'était identifié homosexuellement à ses principales ennemies, sa mère et sa soeur » (p. 130). Pas un instant l'auteur n'admet que peut-être, avec d'autres parents moins rejetants, le sujet aurait pu ne pas être aussi névrosé.

Dans un autre cas une femme névrosée est hantée par le fantasme d'une mauvaise mère. « Ici, reconnaît l'auteur, le fantasme était réel et non imaginaire : la mère était terrible. Mais, ajoute-t-il, pourquoi cette femme n'avaitelle pas corrigé sa déception précoce en cherchant un mari bon et aimant ? » Bergler trouve particulièrement convaincants pour sa thèse les cas où les parents sont décrits comme modernes et tolérants. Tel ce patient « dont les parents n'intervenaient jamais ». Sa mère elle-même ayant été « élevée par une mère cruellement sévère avait décidé que son enfant ferait « ce qu'il voudrait ». Aussi ni son père ni sa mère « ne le grondait jamais ». Et pourtant il était devenu névrosé, car il avait projeté sa propre agressivité. Et ses parents les plus cléments paraissaient sévères » (p. 146). L'auteur oublie ici la nocivité du laisser-faire. Bergler en arrive à accuser ses malades de n'avoir pas d'eux-mêmes corrigé leur « déception ». A une patiente névrosée ayant eu une mère névrosée et inaccessible, il dira : « Pourquoi n'avoir pas corrigé la déception, ce qui eût été la solution normale ? »

C'est l'enfant névrosé qui s'attache aux déceptions précoces au lieu de s'en détacher. Si on déplace le blâme, les parents deviennent coupables. Blâme, culpabilité, voilà des termes bien moralisants pour un psychanalyste parlant des souffrances dues aux angoisses inconscientes élaborées dans le vécu inconscient de l'enfant et de ses éducateurs.

Toutefois, dans un dernier chapitre l'auteur admettra que le divorce et la désunion des parents peuvent provoquer des troubles chez l'enfant. Car ici, reconnaît-il, les parents névrosés projettent leur conflit sur les enfants.

La conclusion intitulée « Les parents retirés du pilori » rappelle qu'aucun lien n'existe entre la rigueur de l'éducation et la rigueur du Sur-Moi. Et de définir ainsi la « bonne éducation » : « Une bonté généreuse, avec une discipline ferme et une insistance inébranlable pour obtenir l'obéissance de l'enfant aux préceptes culturels. »

Au total, cet ouvrage est plus proche d'un plaidoyer réactionnaire et parfois démagogique en faveur des éducateurs, que d'une étude objective et strictement psychanalytique. Il peut certes contribuer à réduire les effets culpabilisants d'une psychanalyse déformée appliquée à l'éducation. Aura-t-il malgré l'impact de son titre le pouvoir de réduire le masochisme de parents cherchant inconsciemment à se culpabiliser ? C'est peu probable. Il plaira certainement à des adversaires de la psychanalyse. Et surtout il risque de laisser croire aux éducateurs que l'éducation n'a rien à gagner de l'apport de la psychanalyse.


ROLAND JACCARD

POLITIQUE ET PARRICIDE DANS « L'INTERPRÉTATION DES RÊVES » DE FREUD

« Flectere si nequeo superos, acheronta movebo »

En exergue à L'interprétation des rêves (1900), son oeuvre maîtresse, Freud a placé ce vers tiré de l'Enéide de Virgile et que l'on peut traduire ainsi : « Si je ne peux fléchir les dieux, je soulèverai les puissances de l'enfer. » Comme rien ne saurait échapper au strict déterminisme qui commande notre vie psychique, il peut être intéressant de s'interroger sur les raisons conscientes et inconscientes qui ont poussé Freud à choisir cette épigraphe. Ce qu'a fait un professeur de l'Université de Princeton, C. E. Schorske, dans une étude remarquable de la revue : Annales (1).

Dans l'Enéide, cette phrase est prononcée par Junon, qui défend la sémitique Didon contre Enée, fondateur de Rome. N'étant pas parvenue à convaincre Jupiter de laisser Enée épouser Didon (c'est-à-dire : à fléchir les dieux), Junon fait appel à une furie de l'enfer pour déchaîner les passions du sexe dans le camp des alliés d'Enée. Cette furie est Allecto ; le portrait effrayant qu'en trace Virgile est celui d'une espèce de Gorgone, une femme phallique « grouillante de serpents noirs et tordus ».

Freud n'est pas le premier à utiliser cette menace faite à Jupiter de déchaîner l'enfer comme épigraphe à un livre ayant des implications subversives. En janvier 1927, il confie à W. Achelis qu'il n'a pas tiré cette citation directement de l'Enéide, mais qu'il l'a empruntée à F. Lassalle, le grand leader socialiste, l'infatigable révolutionnaire. Les dieux, pour Lassalle, ce sont bien sûr ceux qui régnent sur la société, et les puissances de l'enfer les masses prolétaires. Quand Freud reprend la métaphore, il les met tous deux dans l'âme de l'individu ; chez lui, c'est le Moi qui règne, les pulsions inconscientes qui veulent s'affirmer.

Lassalle, dans le brillant pamphlet qui porte pour épigraphe cette phrase de l'Enéide (il s'agit de La guerre d'Italie et la tâche de la Prusse, 1859) tentait de persuader le gouvernement prussien de mener une guerre d'unification nationale contre l'Empire des Habsbourg. Mais au-delà de ses arguments, il y avait une menace : si la Prusse n'agissait pas, ses dirigeants apprendraient à leurs dépens « dans quelle couche de l'opinion publique le pouvoir résidait en fait ». Ainsi, Lassalle menaçait « ceux d'en haut » d'un Achéron politique, d'une révolution nationale. Freud a pu trouver commode de s'approprier le thème de Lassalle, transférant l'insinuation de subversion par le retour du refoulé de la sphère politique au royaume de la psyché.

L'intérêt de l'analyse de C. E. Schorske est d'aller au-delà de cette analogie : il convient, selon lui, de lire L'interprétation des rêves comme une victoire de Freud sur la politique, victoire dont il se propose au fil des rêves et de l'autoanalyse de Freud de montrer la genèse.

Dans L'interprétation des rêves en particulier et dans la psychanalyse en général l'ensemble de la politique est réductible au conflit originaire entre le père et le fils : le parricide remplace le régicide ; le politique est neutralisé par le psychologique. « En réduisant son propre passé et présent politique, écrit C. E. Schorske, au rang d'un épiphénomène en relation avec le conflit originel entre le père et le fils, Freud fournit à ses compagnons libéraux une théorie

(1) Revue Annales, Ed. Armand Colin, mars-avril 1973.


484 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 2-3-1974

anhistorique de l'homme propre à rendre supportable un monde politique sortant de son orbite et échappant à tout contrôle. »

Pour étayer cette thèse, C. E. Schorske passe en revue plusieurs rêves de Freud, en les situant toujours dans une double perspective : politique et personnelle. Ainsi, pour nous en tenir à Lassalle, il montre comment dans le rêve qui le concerne (2), Freud célèbre virtuellement la primauté de la psychanalyse sur la politique, que son utilisation de l'épigraphe impliquait déjà.

Dans ce rêve, observe Schorske, à côté d'un autre dirigeant politique juif allemand, Eduard Lasker, Lassalle joue le rôle de symbole des pouvoirs fatals du sexe. Freud ignore d'une manière caractéristique dans son interprétation le fait que Lassalle et Lasker étaient tous deux des politiciens. Il les désigne simplement comme « hommes de talent ». Tous deux « furent accablés de malheur à cause d'une femme », et illustrèrent les dommages — dans le cas de Lasker organiques, dans celui de Lassalle névrotiques — « provoqués par la sexualité ». Freud vit dans ce rêve une confirmation prémonitoire de sa propre crainte, en tant qu'autre « homme de talent », d'échouer à cause d'une femme. Dans le rêve, Freud parvient à dominer ses tentations sexuelles par sa compréhension clinique de la névrose, tandis que les deux hommes politiques juifs sont perdus par celle-ci. Le sexe est plus fort que la politique semble nous dire le rêve, mais la science peut contrôler le sexe.

(1) ]^e rêve : Atitodidasker.


Revue des Revues

THE PSYCHOANALYTIC QUARTERLY (vol. XLI, 1972, n° 1)

LOEWENSTEIN (R. M.), Ego autonomy and psychoanalytic technique (Moi

autonome et technique psychanalytique), p. 1-22 (1). FLEMING (J.), Early object deprivation and transference phenomena : the working

alliance (Perte d'objet précoce et transfert : l'alliance thérapeutique), p. 2349

2349 ABRAMS (S.), Freudian models and clinical stance (Modèles freudiens et position

clinique), p. 50-57 (3). SONNENBERG (S. M.), A spécial form ofsurvivor syndrome (Une forme particulière

du syndrome du survivant), p. 58-62. LlCHTENBERG (J. D.) et LICHTENBERG (C), Eugène O'Neill and Falling in Love,

p. 63-89. PRELINGER (E.)J Does psychoanalysis have a future in American psychology ? (La

psychanalyse a-t-elle un avenir dans la psychologie américaine ?), p. 90-103.

(1) LOEWENSTEIN (R. M.), Moi autonome et technique psychanalytique.

Cet article, écrit à la mémoire de Hartmann, reprend le seul écrit technique de ce dernier, « Implications techniques de la psychologie du Moi » (le lecteur français en a la traduction in R.F.P., 1967, 339-366).

(2) FLEMING (J.), Perte d'objet précoce et transfert : l'alliance thérapeutique.

Le processus analytique a été étudié chez 60 patients adultes, suivis par 18 analystes, ayant perdu dans leur enfance leur mère, leur père ou les deux. Les motifs de leur demande étaient banaux, les troubles étant apparus généralement lors d'une séparation (passage à une nouvelle situation professionnelle ou affective, suicide d'un ami, prise d'indépendance...).

Le déroulement de la cure était marqué par une difficulté à établir une alliance thérapeutique. Deux types de résistance se rencontrent : soit la reproduction, en fantasmes ou en actions, de la relation avec l'objet avant son décès, soit la négation de toute signification de la relation. Il semble que les résistances ont leurs racines dans les efforts du patient pour conjurer l'anxiété massive qu'entraînerait une séparation. De même la diminution de l'importance donnée au parent mort, l'absence de chagrin au moment de la perte furent notées. Les patients semblent être arrêtés au deuxième stade du travail de deuil au cours duquel une reviviscence de la relation passée avec l'objet est maintenue par un. surinvestissement des souvenirs et un déni de la réalité actuelle.

Le problème clinique attire l'attention non seulement sur les particularités du transfert mais aussi sur les réponses de l'analyste et la manière dont ses interventions influencent le processus analytique. Se basant sur les travaux de Th. Benedek, de Spitz et surtout de M. Mahler, l'auteur préconise que l'analyste réponde par ses interprétations au besoin du patient afin qu'il devienne


486 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 2-3-1974

un substitut temporaire dans une relation symbiotique permettant ensuite un processus d'individuation ; le problème du travail de deuil interrompu pourra être reconnu par le patient et alors son achèvement pourra être entrepris.

(3) ABRAMS (S.), Modèles freudiens et position clinique.

Dans un séminaire, à partir du matériel d'une séance, quatre principaux modes d'interprétation sont proposés. A partir de la séquence apportée l'un va déceler avant tout l'agressivité et la nécessité de son analyse ; un second pense que cette hostilité cache en fait des désirs érotiques et que l'interprétation doit amener à rendre conscients ces désirs sexuels inconscients ; un troisième pointe le conflit oedipien et propose une reconstruction de l'attachement incestueux et de la scène primitive à travers l'analyse de la névrose de transfert ; un quatrième enfin insistera sur la régression (crainte de la fusion) et la nécessité d'un travail portant sur la différenciation et la constance de l'objet afin de permettre un développement global.

Ces quatre attitudes, à partir de ce que le patient a dit, caractérisent les positions de base du psychanalyste dans la situation thérapeutique ; il est possible de les rattacher à quatre modèles freudiens de l'appareil psychique :

— Le modèle énergétique, hérité de la physiologie du XIXe siècle. Il mène à la théorie de la pulsion, au déterminisme psychique, à l'agressivité née de la frustration, à l'usage de la libre association, aux phrases : « l'hystérique souffre avant tout de réminiscence » et la dépression est un « retournement de l'agressivité sur le Moi ». Il apparaît dans des allusions mathématiques : « équivalents », « conversion », et dans des explications cliniques « irruption », « frayage », dans le maniement de l'acting-out, dans la théorie de la perlaboration et la règle de l'abstinence.

— Le modèle topographique ou de l'arc réflexe est tiré de l'enseignement de Brûcke (« les processus réflexes restent le modèle de chaque fonction psychique »). La psychopathologie survient quand il y a résistance à la décharge énergétique ; la tâche thérapeutique a pour visée de dégager les voies afin que les éléments inconscients « profonds », « toxiques », puissent être libérés par une décharge inoffensive. De là, la nécessité de « rendre conscient ce qui est inconscient », les éléments profonds déterrés, se décomposant automatiquement, comme les antiquités mises à jour par les archéologues.

— Le troisième modèle est génétique ou évolutionniste, influencé par les théories de Darwin et Lamarck. Plusieurs éléments en découlent : les liens entre ontogenèse et phylogenèse, la lutte entre les processus biologiques, et l'environnement, l'aperçu que le présent est déterminé par le passé (« l'enfant est le père de l'homme »). Les phases libidinales deviennent les coordonnées centrales du développement psychologique. Ceci amène des mots forts tels « les névroses sont le négatif des perversions » et entraîne la révision de toute la nosologie en fonction des positions orales, anales et génitales. Dérivant de cela nous trouvons la fixation précise des honoraires, de l'heure, la limitation des contacts hors analyse, la neutralité analytique, le but thérapeutique étant la réduction de la névrose de transfert.

— Le dernier modèle est celui de structures hiérarchisées découlant des idées de Jackson : les structures les plus récentes inhibent les premières apparues, ces dernières persistant cependant. Deux concepts fondamentaux en découlent : le processus progression-régression, les conflits intersystémiques. Viennent de là des images pittoresques, le cavalier et son cheval, la maxime thérapeutique : « Là où était le Ça, le Moi doit advenir. »

Que ces modèles et les positions cliniques en découlant, reflétant « la nature et les limites de notre science » ne deviennent pas des fétiches !


REVUE DES REVUES 487

THE PSYCHOANALYTIC QUARTERLY (vol. XLI, 1972, n° 2)

CALEF (V.), « l am awake » : insomnia or dream ? (« Je suis éveillé » : insomnie

ou rêve ?), p. 161-171 (1). KEPECS (J. G.) et WOLMAN (R.), Preconscious perception of the transference

(Perception préconsciente du transfert), p. 172-194 (2). DRUSS (R. G.), O'CONNOR (J. F.) et STERN (L. O.), Changes in body image

following ileostomy (Modifications dans l'image du corps après iléostomie),

p. 195-206 (3). WANGH (M.), Some unconscious factors in the psychogenesis of récent student

uprisings (Quelques facteurs inconscients dans les récentes révoltes étudiantes),

p. 207-223. MEISSNER (W. W.), Notes on identification : III. The concept of identification

(Remarques sur l'identification : III. Le concept d'identification), p. 224-260.

(1) CALEF (V.), « Je suis éveillé » : insomnie ou rêve ? Un addenda à l'oubli des rêves.

Un patient se plaignait d'insomnie et de ne jamais rêver. Une fois il raconte qu'il a oublié un rêve, mais que s'il n'avait pas le souvenir d'avoir rêvé, il aurait dit qu'il était resté éveillé. L'intervention suggérant qu'il rêvait qu'il était éveillé, amena un second rêve dans lequel il était éveillé. Il put reconnaître ainsi qu'il rêvait, son insomnie disparut et il apporta à l'analyse des rêves.

A partir de ce cas l'auteur montre que le sentiment d'être éveillé, « l'insomnie », peut être une résistance par tentative d'élimination de tout apport inconscient en faveur d'une conviction de réalité ; cette insomnie n'étant rien d'autre qu'une répétition de ce qui est considéré comme une résistance majeure à l'analyse : un clivage entre conscient et inconscient.

(2) KEPECS (J. G.) et WOLMAN (R.), Perception préconsciente du transfert.

Bien curieux travail ! Trois patients en cours de psychothérapie sont soumis à un test : à l'aide d'un tachistoscope leur sont montrés, à un niveau infraliminaire de reconnaissance, un portrait du thérapeute, un blanc et un portrait d'une personne du même sexe et du même âge environ que le thérapeute. A chaque stimulus on demande au sujet de faire un dessin, d'associer dessus, de faire un autre dessin à partir du portrait montré et d'associer dessus. Ce test est pratiqué en début de la psychothérapie puis renouvelé.

Ceci a pour but de répondre d'une manière « objective » à la question que se pose le psychothérapeute : « Comment le patient me perçoit et comment il me ressent ? »

Les résultats de ces tests semblent montrer que la perception initiale du thérapeute est capitale, les modifications du transfert au cours de la psychothérapie étant une reprise, une élaboration, une tranformation de cette perception. Les élaborations des dessins originaux correspondent souvent à des défenses qui permettent de préserver le développement de la relation.

(3) DRUSS (R. G.), O'CONNOR (J. F.) et STERN (L. O.), Modifications de l'image du corps après iléostomie.

Les réflexions des auteurs sont élaborées à partir d'entretiens avec quatre femmes ayant subi une colectomie pour rectocolite ulcéro-hémorragique. Deux d'entre elles avaient fait une psychanalyse, les deux autres une psychothérapie d'inspiration analytique.


488 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 2-3-I974

Ils relevèrent cinq traits communs :

1° Un symptôme de « rectum fantôme » ayant persisté de quelques jours à deux semaines après l'intervention.

20 La bouche de l'iléostomie était vécue comme un phallus ; alors que, habituellement après de telles interventions les patients parlent d'un manque (les organes enlevés, l'absence de contrôle sphinctérien, la perte de séduction), les quatre femmes avaient l'impression d'un gain.

3° L'appareillage et la bouche prenaient la signification d'un pénis. Les quatre patientes aimaient exhiber leur appareillage.

4° Elles éprouvaient des sentiments amoureux pour le chirurgien.

5° Enfin, ces personnes avaient changé dans leur personnalité et leur mode de vie : elles étaient très actives, paraissaient utiliser des mécanismes de déni, hypomaniaques et contra-phobiques, défenses contre la dépression, la faiblesse et l'anxiété entraînées par cette mutilation.

Ils avancent deux hypothèses : le mode de décharge de l'agressivité (diarrhée par exemple) telle qu'elle s'exprimait avant l'intervention n'est plus possible et des modes d'expression plus directe peuvent survenir. Par ailleurs, ces quatre femmes avaient toutes souhaité être un homme et cette modification corporelle avait permis le fantasme que la bouche et son appareillage étaient un phallus.

THE PSYCHOANALYTIC QUARTERLY (vol. XLI, 1972, n° 3)

TICHO (E. A.), Termination of psychoanalysis : treatmentgoals, life goals (Terminaison d'une psychanalyse : buts du traitement, buts de vie), p. 315-333 (1).

ROIPHE (H.) et GALENSON (E.), Early génital activity and the castration complex (Activité génitale précoce et complexe de castration), p. 334-347 (2).

BLOS (P.), Silence : a clinical exploration (Le silence : une approche clinique), p. 348-363 (3)

FRIEDMAN (S.), On the présence of a variant form of instinctual régression : oral drive cycles in obesity-bulimia (Présence d'une forme distincte de régression pulsionnelle : cycles pulsionnels oraux dans l'obésité-boulimie), p. 364-383 (4).

MAYER (D. L.), Comments on a blind spot in clinical research : a spécial form of transference in the psychoanalytic clinic (Commentaires sur une tache aveugle en recherche clinique : une forme spéciale de transfert en centre de traitement psychanalytique), p. 384-401 (5).

SCHIMIDL (F.), Problems of method in applied psychoanalysis (Problèmes de méthode en psychanalyse appliquée), p. 402-419.

De WOLF (M. J.), Comments on Freud and Kronos (Observations sur Freud et Chronos), p. 420-423.

(1) TICHO (E. A.), Terminaison d'une psychanalyse : buts du traitement, buts de vie.

L'auteur commence par différencier les deux objectifs. Les buts du traitement sont la suppression des obstacles à l'épanouissement du patient et la découverte de ses possibilités ; ces buts ne peuvent être généralisés et dépendent de chaque cas ; l'analyste doit se méfier de son idéal et de ses projections comme buts de vie, sinon l'analyse risque de devenir interminable.

Les buts de vie furent étudiés à travers des entretiens, à la fin du traitement et deux ans après, avec le psychanalyste, les autres personnes éventuellement associées (médecins, travailleurs sociaux...), l'analysé et ses proches. Lors de cette recherche, il est intéressant de noter que tous les analystes étaient anxieux des résultats, souvent plus pessimistes que leurs patients ; cette attitude paraît


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liée au perfectionnisme et à une confusion inconsciente entre les buts de vie et les buts du traitement. Ces buts de vie peuvent être étudiés sous deux aspects, - professionnels et personnels, et dépendent des idéaux conscients et inconscients. Il ne peuvent s'épanouir qu'après l'arrêt de l'analyse.

A travers la discussion qu'il fait au sujet de la technique et du moment de l'interruption de l'analyse l'auteur nous montre que, malgré des recherches portant sur de nombreux patients ceci ne peut dépendre que du cas particulier, de la relation établie donc du contre-transfert... Pas de « recette » en la matière.

(2) ROIPHE (H.) et GALENSON (E.), Activité génitale précoce et complexe de castration.

Ce travail fait partie d'une série d'études de Roiphe. Il a constaté qu'entre le 15 e et le 24e mois tous les enfants ont une excitation sexuelle se manifestant par une augmentation de la masturbation génitale et une curiosité centrée en particulier sur la différence des sexes. Il fait l'hypothèse que des enfants qui n'ont pas acquis un schéma corporel stable (en raison de maladie grave, d'intervention chirurgicale...) ou dont une représentation d'objet stable est défectueuse (perte d'un parent...), vont développer des réactions de castration nettes.

Dans l'article actuel, il fait ressortir, à partir de l'observation directe d'une petite fille, que cet éveil sexuel précoce a partie liée avec la consolidation du schéma corporel et avec le développement de la représentation d'objet et n'a pas de relation avec les souhaits oedipiens. Chez cette petite fille, comme chez d'autres, l'apparition du complexe de castration entraînait une inhibition de sa curiosité générale et sexuelle, une diminution du jeu, une confusion symbolique en ce qui concernait les organes anatomiques et leurs fonctions ; l'ambivalence vis-à-vis de la mère était augmentée, l'angoisse de séparation intensifiée ; enfin l'enfant était déprimée.

(3) BLOS (P.), Le silence : une approche clinique. syQ

L'auteur commence par un examen de la littérature, anglo-saxonne, concernant le silence du patient. Certains (Weisman, Jarret) ont surtout fait une étude phénoménologique et descriptive du silence. Khan, à propos d'un cas où le silence était la forme de communication du patient, a pu dire que c'est l'attention à ses propres réactions qui lui a permis de comprendre la signification de ce comportement. D'autres ont étudié le silence d'un point de vue dynamique ; vouloir mettre en parallèle, comme pour la parole, des niveaux de développement (oral, anal, etc.) et des qualités de silence, fait confondre le silence et les fantasmes sous-jacents. Cependant, Arlow pense que le silence peut avoir, soit une fonction de défense, soit une fonction de décharge. Enfin, il relève l'équation silence-mort et les aspects socioculturels du silence.

L'analyste, frustré, peut considérer le silence comme une résistance, voire une absence de coopération. Deux erreurs sont à éviter : l'épreuve de force et le mitraillage de questions. S'appuyant sur le matériel de quatre patients, l'auteur montre que les associations du patient avant la période de silence et l'attention à son propre contre-transfert permettaient d'accéder aux fantasmes sous-jacents.

(4) FRIEDMAN (S.), Présence d'une forme distincte de régression pulsionnelle : cycles pulsionnels oraux dans l'obésité-boulimie.

Dans une introduction, l'auteur résume les travaux l'ayant amené à l'étude actuelle. S'appuyant sur les travaux neurophysiologiques, en particulier ceux de Dément, Hartmann, Kleitman, il part de l'hypothèse que la périodicité qui apparaît au cours du sommeil, séries d'épisodes de rêve, peut aussi se maniREV.

maniREV. PSYCHANAL. 22


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fester dans la vie éveillée selon des fluctuations périodiques de la vigilance. Friedman et Fisher (1967) approchèrent le problème en se servant du modèle psychanalytique ; notant la relation entre les R.E.M. (Rapid Eye Movements ou P.M.O., phase de mouvements oculaires, ou phase de sommeil dit paradoxal) et un état d'activation instinctuelle, ils firent l'hypothèse que les R.E.M. sont la manifestation au cours du sommeil d'un rythme biologique de vingt-quatre heures relié, au moins partiellement, à l'organisation instinctuelle. Choisissant la zone orale comme lieu d'observation, ils supposèrent, puis testèrent, que l'activité orale spontanée pouvait croître et décroître selon des cycles d'une durée similaire aux R.E.M. ; statistiquement cette durée est de 96,4 mn. Une seconde étude (Friedman, 1968) a montré chez des schizophrènes des cycles d'activité orale d'approximativement même durée que le cycle R.E.M. Des études plus récentes semblent corroborer l'existence d'un cycle continu de vingt-quatre heures. Oswald et coll. (1970), avec des techniques différentes, obtinrent des résultats identiques à ceux de Friedman et Fischer : il leur semble probable qu'un cycle oral d'une heure et demie durant l'éveil est relié à un cycle de même périodicité durant le sommeil.

Les travaux sur les cycles d'activité orale de Friedman et Fischer montraient que les états de tension, ennui ou anxiété, s'accompagnaient d'une tendance à avoir des cycles plus courts d'activité orale : ces cycles approchaient de 60 mn au lieu de 90 mn chez les sujets normaux ou les schizophrènes.

L'étude actuelle se propose deux buts :

1) En partant de l'hypothèse d'un cycle oral instinctuel d'une durée chez l'adulte normal de 80 à 120 mn, continuant le jour le cycle nocturne R.E.M., vérifier que chez les adultes sous tension le cycle est plus court, de même durée que chez les petits enfants. S'agit-il d'une régression instinctuelle ?

2) Approfondir la relation entre activité cyclique orale courte et activité intellectuelle ; en effet, ces sujets semblent avoir une altération de la capacité à avoir des activités sublimées, ils présentent des signes d'inattention, des difficultés de concentration.

Huit sujets (trois hommes et cinq femmes) présentant une obésité liée à une boulimie — état considéré comme tension chronique — furent étudiés grâce à une grille quantifiant leur activité orale (par exemple la cigarette = 3 points). Observés par S. Friedmann d'une pièce adjacente à travers une glace sans tain, les sujets étaient dans une pièce agréable avec air conditionné, livres, magazines, réfrigérateur contenant boissons et nourriture, cafetière électrique, cigarettes.

Les résultats montrent que ce groupe d'obèses présente des cycles d'activité orale nettement plus courts que ceux du groupe de contrôle ; plus l'obésité est importante, plus le cycle est court. Leur activité intellectuelle était décousue, ils changeaient sans cesse d'occupation.

A partir de ces données, l'auteur aborde deux thèmes : la régression instinctuelle et la maladie psychosomatique.

Le lien entre les R.E.M. et une excitation instinctuelle est démontré par diverses activités physiologiques (comme par exemple l'érection). De là, l'auteur pense pouvoir passer à la notion de régression instinctuelle lors de cycles oraux raccourcis, ces cycles plus courts témoignant d'une organisation pulsionnelle infantile. On peut penser qu'un raccourcissement du cycle oral est une réponse régressive à un stress, et dans ce cas transitoire ; chez les obèses de cette étude, cette régression est permanente et s'accompagne d'une réduction de la capacité de sublimer. Cette possibilité de régression est étendue aux maladies psychosomatiques qui pourraient être liées à la présence de cycles instinctuels oraux raccourcis.


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(5) MAYER (D. L.), Commentaires sur une tache aveugle en recherche clinique. Une forme spéciale de transfert en centre de traitement psychanalytique.

Bien que les analyses supervisées pratiquées dans des centres de traitement psychanalytique soient nombreuses, l'auteur souligne que généralement les différences avec les analyses pratiquées en clientèle privée sont occultées (il faut noter cependant que de l'article se dégagent les notions que dans l'institut pris en référence les analysés savent que leur analyste est un étudiant en supervision et que sa qualification dépend de cette analyse). Il semble à Mayer que le fait qu'il y ait trois personnes en jeu (analysant, analyste, superviseur) peut amener le développement d'une résistance particulière sous forme d'un clivage transférentiel, surtout quand cette situation entre en concordance avec l'histoire et les conflits du patient. (Par clivage transférentiel, l'auteur entend ce qui survient quand des attitudes transférentielles sont dirigées sur d'autres personnes au lieu d'être focalisées sur l'analyste.)

Des trois exemples prenons celui d'une jeune femme : son père était mort avant sa naissance, sa mère se remaria mais le beau-père mourut deux ans plus tard après avoir eu un fils. Dès le premier jour, elle fut très agressive avec son analyste, comme son beau-père il ne l'avait pas choisie mais elle lui avait été imposée ; les patients privés étaient les vrais enfants de l'analyste comme son demi-frère, pour son beau-père. Dans ses fantasmes elle imaginait que son père était toujours vivant : le superviseur était assimilé au père et à lui allaient les sentiments positifs. Dans son cas le clivage transférentiel là défendait et contre l'abandon de son déni de la mort du père et contre les composantes amoureuses de sa relation à son analyste.

L'organisation pédagogique de cet institut entraîne des réactions du patient au statut d'étudiant de son analyste ; ces réactions peuvent être laissées de côté par le superviseur de crainte d'humilier l'étudiant, elles peuvent être omises par l'analyste et l'analysé pour d'autres raisons. Il y a lieu de reconnaître le clivage transférentiel afin de l'analyser.

THE PSYCHOANALYTIC QUARTERLY (vol. XLI, 1972, n° 4)

MAHLER (M. S.), Rapprochement subphase of the separatioh-individuation process (La sous-phase de rapprochement au cours du processus de séparation-individuation), p. 487-506 (1).

ARLOW (J. A.), The only child (L'enfant unique), p. 507-536 (2).

RENIK (O.), Cqgnitive ego function in the phobie symptom (Fonction cognitive du Moi dans le symptôme phobique), p. 537-555 (3).

KANZER (M.), Victor Tausk. The creativity and suicide of a psychoanalyst (Victor Tausk. La créativité et le suicide d'un psychanalyste), p. 556-584 (4).

MEERS (D. R.) et GORDON (G.), Aggression and ghetto-reared american negro children : structural aspects of the theory of fusion-defusion (Agression et enfants noirs américains élevés dans les ghettos : aspects structuraux de la théorie de fusion-défusion), p. 585-607.

(1) MAHLER (M. S.), La sous-phase de rapprochement au cours du processus de séparation-individuation.

Cet article est extrait du deuxième volume, Le processus de séparationindividuation et ses déviations mineures, de l'ouvrage de M. Mahler, Symbiose humaine et individuation (le premier volume Psychose infantile est traduit en français).

Rappelons qu'elle décrit ainsi le développement de la personnalité : à une


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phase « d'autisme normal », stade de narcissisme primaire absolu, couvrant les premières semaines suit vers le deuxième-troisième mois une phase de « symbiose normale », avec prédominance du narcissisme primaire mais moins absolu, unité duelle enfant-mère à l'intérieur d'une seule frontière commune ; ensuite sur une durée de deux ans environ (de six à trente mois) va se dérouler le processus de séparation-individuation. Au cours de ce dernier on peut distinguer quatre étapes : différenciation, accoutumance (période des essais), rapprochement, développement de la permanence de l'objet.

Dans le travail présent, l'auteur commence par évoquer les deux premières sous-phases. La période de rapprochement s'étend approximativement du 15e au 22 e mois, elle commence avec la maîtrise de la station verticale, l'enfant est un « trottineur ». Son indépendance physique augmentant, on peut observer une accentuation de l'angoisse de séparation, une crainte de perte de l'objet ; l'enfant, par exemple, découvre que s'il se blesse sa mère n'est pas automatiquement présente. La relative absence d'inquiétude concernant la présence de la mère au cours de la sous-phase d'accoutumance est maintenant remplacée par une conduite active d'approche et par un souci constant de savoir où elle est. Parallèlement à la conscience accrue qu'il a de son indépendance physique, le trottineur manifeste un besoin et un désir accru de voir sa mère partager chaque nouvelle acquisition d'adresse et d'expérience. Ce sont ces raisons qui ont amené M. Mahler à appeler cette étape période de rapprochement.

Durant cette période l'enfant, plus ou moins vite, plus ou moins douloureusement, va faire l'expérience des obstacles au sentiment de toute-puissance de l'époque précédente, il doit graduellement abandonner l'illusion de sa grandeur.

A cette étape, la qualité de la relation de l'enfant avec sa mère va donner d'importants indices pour l'évolution de la normalité du processus d'individuation, M. Mahler pense que c'est à ce moment que se fonde une santé psychique relativement stable ou une pathologie borderline. D'apparentes contradictions lors de cette sous-phase peuvent entraîner des incompatibilités, des incompréhensions entre la mère et son enfant, même s'ils sont tous deux sains. La demande pressante de participation que l'enfant fait à sa mère peut sembler contradictoire à cette dernière : alors qu'il devient de plus en plus indépendant, il insiste beaucoup pour que sa mère partage ses activités. Aussi, durant cette période, certaines mères ne sont pas capables d'accepter les demandes de l'enfant ; d'autres ne peuvent pas admettre que l'enfant demeure plus indépendant, séparé d'elle, qu'il n'est plus une partie d'elle-même. L'empathie préverbale ne suffit plus, le langage devient de plus en plus nécessaire. Egalement, la mère ne peut plus rendre l'enfant dépendant de ses goûts et de ses désirs. Parallèlement l'enfant réalise que ses objets d'amour, ses parents, sont des individus autonomes avec leurs propres intérêts.

Les poussées orale, anale et génitale précoces avec leurs conflits se rencontrent, s'accumulent à cette époque.

A ce stade trois sortes d'anxiétés se rencontrent :

1) Les demandes parentales s'intemalisent avec le commencement du développement du Surmoi ;

2) Il n'y a plus tellement une crainte de la perte de l'objet mais une peur de la perte de l'amour de l'objet suivant l'approbation ou la désapprobation parentale ;

3) Il y a une conscience plus forte des sensations corporelles, des besoins, des désirs ; la réaction à la découverte de la différence des sexes est souvent intense avec une angoisse de castration prématurée.

Les observations de deux enfants illustrent ces thèses.


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(2) ARLOW (J. A.), L'enfant unique.

Etre enfant unique, est-ce en soi une maladie (S. Hall) ? Ou n'est-ce que le propos de jaloux ? Avant de tirer les conclusions de sa pratique (il rapporte en particulier quatre cas) l'auteur fait un résumé de la littérature.

La plupart des écrits sont centrés sur l'étude comportementale. Campbell (1934) a réuni 75 références, Clark et Capparell (1954) ont rassemblé les références postérieures ; grand nombre de ces travaux recherchaient des traits de caractère spécifiques, comparativement à une population témoin. Comme leurs auteurs ne se sont pas souciés du polysémantisme d'un symptôme, les conclusions sont disparates. En fait, toutes les conclusions sont peu démontrées et paraissent avant tout refléter la mythologie populaire de l'enfant unique : ainsi beaucoup de résultats sont contradictoires ou bien, par exemple, des traits considérés comme « caractéristiques » par certains sont observés par d'autres chez des jumeaux.

La littérature analytique est pauvre. Les opinions des quelques auteurs ayant publié sur ce sujet avant 1945 sont résumées par Fenichel (in Théorie psychanalytique des névroses, P.U.F., p. 115 et 616) : « L'enfant unique a le complexe d'OEdipe le plus intense et court donc davantage le risque de rater son adaptation » ; l'enfant unique a un narcissisme fort, des relations objectales pauvres, un seuil de tolérance à la frustration bas, une absence de compétitivité — Van Krevelen insiste sur la peur de devenir adulte.

Les impressions personnelles de Arlow sont différentes : rien ne spécifie l'enfant unique. Certes, il a une constellation familiale particulière, il vit avant tout en compagnie d'adultes, le monde clos où il est rend serrée la situation oedipienne, mais la solution de ses problèmes, comme chez les autres enfants, dépend de multiples facteurs (attitudes inconscientes des parents, modes de gratification et de frustration, facteurs constitutionnels, etc.). Le matériel qu'il a étudié ne confirme ni la crainte de devenir adulte ni l'absence de compétitivité.

Par contre, ce qui lui paraît spécifique, constant, intervenant dans les symptômes ou le caractère, ce sont les fantasmes que l'enfant unique crée afin d'expliquer sa situation singulière ; si celle-ci est liée à un décès antérieur, leur élaboration en sera fortement colorée. Sans intégrer ce que ses parents peuvent lui dire, l'enfant unique s'accuse de ce qu'il n'a ni frères, ni soeurs ; son fantasme particulier est qu'il a détruit ses rivaux possibles en les dévorant à l'intérieur du corps de la mère. Des symptômes, des inhibitions, des traits de caractère, des sublimations peuvent, mais pas inéluctablement, en découler. Ainsi la claustrophobie est fréquente, la peur étant la crainte du talion de la part des embryons détruits. De même les phobies d'animaux et les problèmes de nourriture, très habituels dans l'enfance du rejeton unique, sont en relation avec des objets symbolisant le foetus. Les plaintes hypochondriaques relèvent de la même psychopathologie. Souvent, et surtout quand un enfant est mort, un fort sentiment de culpabilité inconscient se traduit par des conduites autopunitives dans la vie et une réaction thérapeutique négative dans le traitement. La crainte d'être dangereux pour des rivaux peut entraîner des inhibitions, en cours d'étude par exemple.

Mais, conclut Arlow, être enfant unique peut aussi être un aiguillon et contribuer à la formation de sublimations.

(3) RENIK (O.), Fonction cognitive du Moi dans la phobie.

Dans cet article, l'auteur désire examiner le mode de pensée qui permet la formation d'un symptôme phobique, ce dernier, vu non seulement comme solution de compromis d'un conflit intrapsychique mais aussi comme une


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construction cognitive particulière. D'abord, il décrit deux types de représentation mentale qui, idéalement, spécifient le début et la fin d'un continuum de développement ; le premier, sous l'égide du processus primaire, est polyvalent, en ce sens que toutes les multiples qualités d'une expérience individuelle sont représentées ; le second, sous l'égide dû processus secondaire, est monovalent, représentant une. seule qualité d'une expérience , les points limites d'un tel continuum de représentations mentales correspondent d'un côté aux représentations sensorielles, et de l'autre aux concepts. La phobie contient, concurremment, les deux formes de représentations : l'objet, est appréhendé comme tout à fait identifié au self (représentation polyvalente), en même temps qu'il est compris comme partageant des qualités avec le self, mais étant le non-self (représentation mentale monovalente). C'est un clivage de fonction comparable à ce qui est décrit dans le fétichisme ; dans la phobie, le clivage rend possible le déplacement de la pulsion non désirée.

L'étude des fonctions cognitives du Moi permet de clarifier la distinction théorique entre les phobies, qui utilisent les processus de pensée primaire et secondaire afin de lier l'anxiété, et les autres peurs infantiles qui sont seulement le résultat du processus primaire et ne lient pas l'anxiété.

(4) KANZER (M.), Victor Tausk. Créativité et suicide d'un psychanalyste.

L'auteur suppose que Tausk résolut à l'âge de 26 ans une crise en écrivant une pièce, Crépuscule. La pièce est intéressante à un double titre : elle est, consciemment ou non, autobiographique et auto-analytique, et en quelque sorte anticipe sur les événements à venir (le héros et un de ses fils meurent de tuberculose, son beau-père se suicide). Comparant les deux compatriotes, Tausk et Kafka, il montre les grandes ressemblances de leurs vies et de leurs fantasmes. Il retrace les tendances créatrices et autodestructrices de Tausk à travers les divers articles de Tausk et dans ses relations avec Freud. Il souligne les traits paranoïdes de Tausk et discute les aspects symboliques de son suicide.

J. FÈNELON

PSYCHOSOMATIC MEDICINE

(XXXIV, 1972, n° 5)

ALEXANDER (A. B.), MIKLICH (D. R.), HERSHKOFF (H.), The immédiate effects of systematic relaxation training on pesk expiratory flow rates in asthmatic children (Les effets immédiats de la relaxation sur le débit expiratoire des enfants asthmatiques).

La relaxation soulage l'asthmatique. Utilisant la méthode de E. Jacobson (E. Jacobson, Progressive Relaxation, Chicago, Uniyersity of Chicago Press, 1938)5 les auteurs ont entraîné un groupe d'enfants en six séances. Ils ont constaté que ces enfants bénéficient d'un accroissement de leur débit expiratoire en fin de séance, contrairement aux enfants non entraînés. Ces résultats sont très encourageants et confirment la grande valeur thérapeutique de la relaxation en pratique psychosomatique.

ABSE (D. W.), WILKINS (M. M.), KIRSCHNER (G.), WESTON (D. L.), BROWN (R. S.), BUXTON (W. D.), Self-frustration, night-time smoking and lung cancer (Autofrustration, fumer la nuit et cancer du poumon).

On sait maintenant que les malades atteints de cancer du poumon sont souvent des grands fumeurs. Mais il semblerait d'après les résultats de cette


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étude, que fumer la nuit soit encore plus nocif que fumer le jour. En effet, il apparaît que les cancéreux, comparés à d'autres personnes souffrant du poumon, fument souvent la nuit. Il s'agit dans la majorité des cas d'hommes d'âge moyen tourmentés d'insomnie. La nocivité du tabac nocturne pourrait s'expliquer par l'existence d'un rythme nyctémère physiologique et biochimique des tissus pulmonaires.

PSYCHOSOMATIC MEDICINE

(XXXIV, 1972, n° 6)

RUBIN (K. T.), GUNDERSON (E. K. E.), ARTHUR (R. J.), Life stress and illness patterns in the U.S. Navy : VI. Environmental, démographie, and prior life change variables in relation to illness onset in naval aviators during a combat cruise (Chocs et formes typiques des maladies dans la marine U.S. Les variables démographiques, personnelles et d'environnement en relation au taux de morbidité chez les aviateurs de la marine pendant une mission de guerre).

Il s'agit d'une étude détaillée des conditions de vie des aviateurs au bord d'un porte-avions pendant la guerre au Vietnam. Nous constatons sans surprise que les aviateurs tombent plus facilement malades pendant les missions qu'au repos. Ce sont toujours les mêmes qu'on trouve malades. Les auteurs parlent de sous-groupes, des plus jeunes gens ou de ceux qui sont déjà préoccupés de leur santé. Ils souffrent surtout de maladies dermatologiques et respiratoires. Paradoxalement pendant les périodes de vraies crises, le taux de morbidité tombe soudain (par exemple pendant la guerre de six jours au Proche-Orient, en 1967).

WOODROW (K. M.), FRIEDMAN (G. D.), SIEGELAUB (A. B.), COLLEN (F. M.), Pain tolerance : différences according to âge, sex and race (La tolérance à la douleur : les différences selon l'âge, le sexe et la race).

Publication courte et précise sur un sujet qui se prête bien à l'étude expérimentale. La tolérance à la douleur diminue avec l'âge, les douleurs localisées à l'intérieur du corps sont particulièrement mal supportées, alors que la résistance à la douleur cutanée s'accroîtrait plutôt. L'homme est moins douillet que la femme. Si cela est vrai nous devons abandonner un de nos préjugés favoris. Les Blancs supportent mieux la douleur que les Orientaux, les Noirs occupent une place intermédiaire.

P. WIENER



Société psychanalytique de Paris

Mai 1974 LISTE DES MEMBRES

MEMBRE D'HONNEUR

Miss FREUD Anna, 20, Maresfield Gardens, London, N.W. 3 (England).

MEMBRE FONDATEUR

Dr LOEWENSTEIN Rudolph, 1148 5th Avenue, New York, N.Y. 10028 (EtatsUnis).

MEMBRES TITULAIRES

Mme le Dr BARANDE llse, 4, rue Marbeuf, 75008-Paris, 359.76.36.

Dr BARANDE Robert, 4, rue Marbeuf, 75008-Paris, 359.76.36.

Dr BENASSY Maurice, 4, rue de l'Odéon, 75006-Paris, 033.88.52.

Dr BERGERET Jean, 62, rue du Lieutenant-Colonel-Prévot, 69006-Lyon, 24.03.04.

Dr BOURDIER Pierre, 84, boulevard Saint-Michel, 75006-Paris, 033.76.42.

Mme le Dr BRAUNSCHWEIG Denise, 15, boulevard du Montparnasse, 75006Paris, 306.78.10.

Mme CHASSEGUET-SMIRGEL J., 41, rue de Verneuil, 75007-Paris, 222.69.37 ; 45, rue de Verneuil, 75007-Paris, 222.48.55.

Mme COSNIER Jacqueline, 19, rue Curie, 69006-Lyon, 24.39.60.

Dr DALIBARD Yves, 134, rue de Grenelle, 75007-Paris, 551.76.64.

Dr DAVID Christian, 77, rue de Lille, 75007-Paris, 222.27.12.

Mme le Dr DECOBERT Simone, 7, square Alexandre-Cabanel, 75015-Paris, 734.88.97.

Dr DIATKINE René, 6, rue de Bièvre, 75005-Paris, 633.72.04.

Dr FAIN Michel, 32, rue Caumartin, 75009-Paris, 073.00.56.

Dr FAVREAU Jean, 227, boulevard Saint-Germain, 75007-Paris, 551.38.05.

Dr FINKELSTEIN Jacques, 6, rue Vavin, 75006-Paris, 633.68.80.

Dr GAMMIL James, 16-18, rue du. Cloître Notre-Dame, 75004-Paris, 325.89.52.

Dr GEAHCHAN Dominique, 11, avenue Ferdinand-Buisson, 75016-Paris, 825.33.18.

Dr GILLIBERT Jean, 12, avenue de la République, 92340-Bourg-la-Reine, 702.02.47.

Dr GREEN André, 6, rue du Val-de-Grâce, 75005-Paris, 326.60.56.

Dr GRUNBERGER Bêla, 30, rue de Bourgogne, 75007-Paris, 551.79.89.

M. GUILLAUMIN Jean, 23, Cours Roosevelt, 69006-Lyon, 52.17.74.

Dr HELD René, 72, boulevard du Montparnasse, 75014-Paris, 033.45.49.


498 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 2-3-I974

Dr HOLLANDE Claude, 20, rue du Commandant-Mouchotte, 75014-Paris,

566.76.57. Mme KESTEMBERG Evelyne, 6, rue Friant, 75014-Paris, 532.65.32. Dr KESTEMBERG Jean, 6, rue Friant, 75014-Paris, 532.65.32. Pr LEBOVICI Serge, 3, avenue du Président-Wilson, 75016-Paris, 553.17.16. Dr LUQUET Pierre, 6, rue de Beaune, 75007-Paris, 544.21.46. Dr MAJOR René, 23, quai de Bourbon, 75004-Paris, 633.68.76. Dr MÂLE Pierre, 6, rue de Bellechasse, 75007-Paris, 551.65.59. Dr MALLET Jean, 8, rue Charles-Divry, 75014-Paris, 783.29.67. Dr MARTY Pierre, 179, boulevard Saint-Germain, 75007-Paris, 548.07.07. Mme MCDOUGALL Joyce, 4, rue Monge, 75005-Paris, 033.22.38. Dr MISES Roger, 21, rue Barbet-de-Jouy, 75007-Paris, 551.33.62. Dr de M'UZAN Michel, 21, rue Casimir-Périer, 75007-Paris, 705.59.33 ;

22, villa Seurat, 75014-Paris, 331.91.65. Dr MYNARD Jacques, 12, quai d'Orléans, 75004-Paris, 325.90.72. Dr NACHT S., 80, rue Spontini, 75016-Paris, 553.35.15. Dr NEYRAUT Michel, 22, avenue de l'Observatoire, 75014-Paris, 326.23.20. Dr NODÉT Charles-H., 13, rue Bourgmayer, 01-Bourg-en-Bresse, 21.21.90. Mme le Dr PARAT C.-J., 23, quai Saint-Michel, 75005-Paris, 325.54.95. Dr PASCHE Francis, 1, rue de Prony, 75017-Paris, 924.00.30. Dr RACAMIER P.-C, Verchamps, 70390-Loulans, 22-Loulans. Dr RENARD Michel, 1, place des Victoires, 75001-Paris, 231.34.08. Dr ROUART Julien, 25, rue Spontini, 75016-Paris, 727.64.84. Dr SAUGUET Henri, 65 bis, rue Galande, 75005-Paris, 033.05.05. Dr SCHLUMBERGER Marc, 17, avenue Théophile-Gautier, 75016-Paris,

288.74.92. Mme le Dr SCHWEICH Jacqueline, 94, rue de la Tour, 75016-Paris, 870.51.73. Dr SCHWEICH Michel, 94, rue de la Tour, 75016-Paris, 870.51.73. M. SHENTOUB S. A., 8, rue des Ursulines, 75005-Paris, 033.07.03. Dr SOULÉ Michel, 13, rue de l'Estrapade, 75005-Paris, 326.72.74. Dr STEIN Conrad, 4, villa d'Eylau, 75016-Paris, 553.14.67. Dr VIDERMAN Serge, 15, rue des Beaux-Arts, 75006-Paris, 033.64.30.

Mars 1974

MEMBRES ADHERENTS

Dr ALBY Jean-Marc, 193, boulevard Saint-Germain, 75007-Paris, 548.62.54.

Mme BACKES Madeleine, 1, rue de la Bûcherie, 75005-Paris, 326.52.42.

Dr BAYET Roland, 234, rue J.-B.-Charcot, 92400-Courbevoie, 333.14.92.

Dr BEGOIN Jean, 14, rue de Berri, 75008-Paris, 256.02.07.

Mlle BERMAN Anne, 50, rue Pergolèse, 75016-Paris, 553.91.37.

Mme BOONS Marie-Claire, 11, quai de Bourbon, 75004-Paris, 326.82.60.

Mme le Dr BOUCHARD Françoise, 19, avenue Théophile-Gautier, 75016-Paris,

527.02.44. Dr BROUSSELLE André, 87, boulevard Saint-Michel, 75005-Paris, 633.70.28. Dr CAHN Raymond, 51, rue de la Pompe, 75016-Paris, 504.74.48. Dr CAÏN Jacques, 17, avenue Frédéric-Mistral, 13008-Marseille, 77.84.84. Dr CALLIER Jean, 39, rue du Château-Saint-Denis, 1000-Bourg-en-Bresse,

(74) 21.23.06. Mme le Dr CASTAIGNE Micheline, 4, avenue Raymond-Poincaré, 75016-Paris,

553.82.08.


SOCIETE PSYCHANALYTIQUE DE PARIS 499

Dr CHAMBON Jean, 82, boulevard Saint-Germain, 75005-Paris, 033.16.39. Mlle le Dr CHILAND Colette, 146, rue du Bois-de-Fleury, 92190-Meudon,

027.46.71. Mme le Dr CLANCIER Anne, 25, rue de Lübeck, 75016-Paris, 553.81.67. Dr COURCHET Jean-Louis, 1, rue de Beaune, 75007-Paris, 222.58.66. Mme CRÉMIEUX Rosine, 199 bis, boulevard Saint-Germain, 75007-Paris,

222.20.77. Dr CROUZATIER André, 7, rue Emile-Dubois, 75014-Paris, 535.59.85. Dr DANON-BOILEAU. Henri, 34,.quai.de Béthune, 75004-Paris, 033.17.46. Dr DELATTRE Jacques, 184, avenue Victor-Hugo, 75016-Paris, 504.56.11. Dr DETRY Alain, 27, boulevard Beauséjour, 75016-Paris, 647.84.22. Pr DEVEREUX Georges, 2, square Gabriel-Fauré, 92160-Antony, 350.71.71. Mme le Dr DREYFUS-MOREAU Janine, 16, rue de Sèvres, 75007-Paris, 548.96.44. Dr DUJARIER Louis, 8, rue Michel-Ange, 75016-Paris, 288.91.45. Mme le Dr ELIET Edwige, 53, rue de la Tour, 75016-Paris, 870.67.58. Dr GAMMIL James, 16-18, rue du Cloître-Notre-Dame, 75004-Paris, 325.89.52. Dr GENDROT J.-A., 10, rue Coutureau, 92210-Saint-Cloud, 605.41.88. Mme le Dr GUEDENEY Colette, 16, rue Daubigny, 75017-Paris, 227.16.39. M. GUILLAUMIN Jean, 23, cours Roosevelt, 69006-Lyon, 52.17.74. Mme le Dr GUILLEMAUT Josyane, 19, rue Rossini, 6000-Nice, 88.82.05. Mme le Dr KLEIN Francine, 12, rue de l'Epée-de-Bois, 75005-Paris, 535.90.72. Dr KOURETAS D., 19, rue Solonos, Athènes (Grèce).

Mme LEBOVICI Ruth, 3, avenue du Président-Wilson, 75016-Paris, 553.17.16. Mlle le Dr LETARTE Paulette, 91, rue de l'Assomption, 75016-Paris, 525.33.11. Mme le Dr LEULIER Hélène, 7, allée des Bocages, 78110-Le Vésinet, 966.00.12. Mme LORIOD Jacqueline, 85, boulevard Pasteur, 75015-Paris, 273.17.68. Mme le Dr LUBTCHANSKY Jacqueline, 7, rue de Verneuil, 75007-Paris, 222.33.66. Dr MENDEL Gérard, 6, rue Desgenettes, 75007-Paris, 551.98.38. Dr de MIJOLLA Alain, 46, rue de Grenelle, 75007-Paris, 548.01.17. Mme MINOR Nata, 204, boulevard Saint-Germain, 75006-Paris, 222.47.69. Dr MIROUZE Robert, 3, villa Victor-Hugo, 75016-Paris, 727.33.50. Mme le Dr NOËL Janine, 21, boulevard Pasteur, 75015-Paris, 734.42.87. Mme POTAMIANOU Anna, 22, rue Rigillis, Athènes 138 (Grèce), 737.049. Dr SAKELLAROPOULOS Panayiotis, 68, rue Souïdas, Athènes (Grèce), 710.943. Mme le Dr SALMERON S.-L., 39-41, rue de la Glacière, 75013-Paris, 707.13.92. M. SAMI ALI Mahmoud, 12, rue Boutarel, 75004-Paris, 033.54.49. Mme SCHIMMEL Ilana, 134, rue d'Assas, 75006-Paris, Domi 325.87.31 ;

Cab. 325.72.84. Dr SCHMITZ Bernard, 206, boulevard Raspail, 75014-Paris, 325.22.26. Dr SEMPÉ Jean-Claude, 9, avenue Constant-Coquelin, 75007-Paris, 306.27.09. Mlle le Dr SIMON Janine, 58, rue Saint-Louis-en-l'Ile, 75004-Paris, 734.55.79. Mme le Dr STAEWEN Rénate, 37, rue Molitor, 75016-Paris, 525.79.35, 525.79.38. Mme le Dr STEIN Dominique, 4, villa d'Eylau, 75016-Paris, 553.14.67. Mme TOROK Maria, 16, rue du Cherche-Midi, 75016-Paris, 548.19.87. Mme le Dr VILLE Evelyne, 20, rue des Quatre-Fils, 75003-Paris, 277.47.96. Mme WILLIAMS M. C, La Castanet, 24220-Beynac (Dordogne). Dr ZIWAR M.à 20, rue Saray el Gésira Zamalek, Le Caire (Egypte).

Mars 1974

MEMBRES AFFILIÉS

Mme le Dr ABELS Elisabeth, 4, avenue de Clamart, 92170-Vanves, 644.38.81. Mme le Dr ABOUDRAR Jeanne, 45, rue de Fleurus, 75006-Paris, 222.59.07.


500 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 2-3-1974

M. ABRAHAM Nicolas, 16, rue du Cherche-Midi, 75006-Paris, 548.19.87. Dr AISSANI Ahmed, 18, avenue de Trudaine, 75009-Paris, 878.29.00. Mme ALPHANDERY Nicole, 11, quai Voltaire, 75007-Paris, 222.09.20. Dr ANGULO Fernando, Calle Laforja, 57-59, Barcelone 6 (Espagne), (19)

34.3.228.45.12. Dr d'AuLNAY Jean, 138, boulevard Roosevelt, 33000-Bordeaux, 56.92.31.72. Mme AVRON Ophélia, 10, rue Claude-Matrat, 92130-Issy-les-Moulineaux,

644.54.54. Mme le Dr AYEL-TAVERNIER M.-H., 34, rue Albert-Joly, 78000-Versailles,

950.44.96. Dr AZOULAY Jacques, 83, avenue d'Italie, 75013-Paris, 588.74.71. Dr BALIER Claude, 3, rue Vauquelin, 75005-Paris, 707.64.74. Dr BARBIER André, 6, rue Paladilhe, 34000-Montpellier, (67) 63.05.93. Dr BARRES Pierre, 18, rue des Couteliers, 31000-Toulouse, 52.67.44. Mme le Dr BASCHET Claudine, 65-67, rue de la Tombe-Issoire, 75014-Paris,

336.33.38. Mlle BASSELIER Marie-Josèphe, 110, avenue Denfert-Rochereau 75014-Paris,

633-49-65Dr BECACHE Ary, 45, rue Claude-Farrère, 69004-Lyon, 84.49.60. Mme le Dr BERNERI Giliane, 131, rue du Ranelagh, 75016-Paris, 527.07.22. Dr BEROUTI René, 4, rue Victorien-Sardou, 75016-Paris, 224.19.93. Mme de BISSY Germaine, 35 A, rue Henri-Simon, 78000-Versailles, 950.92.62. Dr BLONDEL François, 83, rue Caponière, 14000-Caen, (31) 81.26.71. Dr BOGORATZ Pierre, 15, rue Pierre-Nicole, 75005-Paris, 033.56.36. Mme le Dr BOHET-DELMAS Jeanine, 7, rue du Pont-de-Lodi, 75oo6-Paris,

033.16.33. Dr BOSSE Jean, 4165 Harward, Montréal 12 (Canada). Mme BRAMMY Véra Gaby, 65, avenue Richaud, 94110-Arcueil, 735.16.26. Dr BUISSON Jean-François, 5, rue Séguier, 75006-Paris, 633.70.28. Mme CAHN Denise, 51, rue de la Pompe, 75016-Paris, 504.74.48. Mlle le Dr CASSIANO GOMES C, Rua Alm. Gomes Pereira, 53, Urca, Rio de

Janeiro (Brésil). Mme le Dr CARTIER-BRESSON Josée, 11, quai Anatole-France, 75007-Paris,

551.24.96. Mme le Dr CHANCE Claude, 20, rue de Longchamp, 75016-Paris, 553.46.51. Dr CHAPELET Pierre-Louis, 9, rue Alfred-de-Vigny, 75008-Paris, 227.53.96. Dr CHAZAUD Jacques, 4-6, rue de la Plaine, 75020-Paris, 343.36.38. Dr CITROME Paul, 6-8, avenue de la République, 93800-Epinay, 752.00.68. Mme le Dr COPPEL Lia, 96, boulevard du Montparnasse, 75014-Paris, 633.05.03. Mme le Dr CORDET-CAHEN, 13, rue de Mézières, 75006-Paris, 548.12.71. Mme le Dr COURNUT Monique, 81, rue des Saints-Pères, 75006-Paris, 222.66.89. Dr COURNUT Jean, 81, rue des Saints-Pères, 75006-Paris, 222.66.89. Mlle CZESNOWICKA M.-Noëlle, 26, rue du Commandant-Mouchotte, H. 104,

75014-Paris, 566.53.91. Mme DALADIER Francine, 34, rue de Seine, 75006-Paris, 033.39.50. Mme DAVID Michèle, 77, rue de Lille, 75007-Paris, 222.27.12. Mme le Dr DAYMAS Simone, 24, rue du Cherche-Midi, 75006-Paris, 222.43.89. Dr DELTEIL Pierre, 25, rue de Bourgogne, 75007-Paris, 551.15.14. Dr DESCOMBEY Jean-Paul, 4, avenue des Gobelins, 75005-Paris, 334.42.57. Mme le Dr DIATKINE Denise, 6, rue de Bièvre, 75005-Paris, 633.72.04. Dr DONNET Jean-Luc, 40, rue Henri-Barbusse, 75005-Paris, 033.50.97. Mme le Dr DOUMIC-GIRARD Alice, 8, rue du Pré-aux-Clercs, 75007-Paris,

222.56.04.


SOCIETE PSYCHANALYTIQUE DE PARIS 501

Mme DREYFUS Laurette, 51, avenue des Champs-Elysées, 75008-Paris,

359.91.26. Dr DREYFUSS Léon, 25, avenue Sainte-Marie, 94160-Saint-Mandé, 328.87.42. Dr DUBOR Pierre, 94, boulevard des Belges, 69006-Lyon, 24.57.34. Dr DUFRESNE Roger, 57-57 Decelles, Montréal 26 (Canada). Mme le Dr FAVREAU Jeanne-Marie, 227, boulevard Saint-Germain, 75007Paris,

75007Paris, Mme FILLIOZAT Anne-Marie, 35, rue de Coulmiers, 75014-Paris, 250.02.17. Mme le Dr FONQUERNIE Aude, 50, rue de Turenne, 75004-Paris, 887.65.22. Dr FORTABAT Jean-Louis, 17, rue des Bernardins, 75005-Paris, 325.02.17. Dr FRECOURT Jean, 1, boulevard Saint-Michel, 75005-Paris, 633.74.95. Dr GARCIA-BARROSO Manuel, « Tour Onyx » 10, rue Vandrezanne, 75013Paris,

75013Paris, Mme GERMAIN-MAJOR Paule, 4, rue Lhomond, 75005-Paris, 633.99.68. Dr GIABICANI Alain, 1, rue Quentin-Bauchart, 75008-Paris, 225.04.13. Mme le Dr GIABICANI Jacqueline, 1, rue Quentin-Bauchart, 75008-Paris,

225.04.13. Dr GIRARD Claude, 40, avenue Horace-Vernet, 78110-Le Vésinet, 966.29.32,

966.00.12. Mme GOLDFARB Charlotte, 23, rue de Lille, 75007-Paris, 222.37.66. Dr GUTTON Philippe, 30, rue Vaneau, 75007-Paris, 551.52.96. Dr GUYOTAT Jean, 11, quai Général-Sarrail, 69006-Lyon, 52.25.85. Mme le Dr HARLE Valérie, 71, boulevard de Courcelles, 75008-Paris, 754.13.75. Mme le Dr HORASSIUS Nicole, Hôpital Psychiatrique, 85000-La Roche-sur-Yon,

I5-43Dr HOUSER Marcel, 6, rue d'Ypres, 1000-Bourg-en-Bresse, 7.80. Dr ISRAËL Paul, 83-87, avenue d'Italie, 75013-Paris, 588.35.77. Mme JEANSON Colette, 14, rue Campagne-Première, 75014-Paris, 033.58.70 ;

27, rue Campagne-Première, 75014-Paris, 633.03.13. Dr KLEIN Francis, 12, rue de l'Epée-de-Bois, 75005-Paris, 535.90.72. Dr LAMBERT Pierre-Albert, 23, chemin du Calvaire, 73000-Chambéry, 34.40.65. Dr LAUZEL Jean-Pierre, 1, avenue Paul-Doumer, 75016-Paris, 727.78.69. Dr LE GAL LA SALLE Paul, 6, place Saint-Germain, 35000-Rennes, 40.40.82. Dr LE GUEN Claude, 62, boulevard du Montparnasse, 75014-Paris, 222.38.93. Dr LEMAIRE Jean, 4, avenue du Maréchal-Douglas-Haig, 78000-Versailles,

954.70.32. Mme le Dr LENOIR Jacqueline, 12, rue Paul-Baudry, 75008-Paris, 359.63.93. Mme le Dr LE PLEY Alberte, 11, avenue Trianon, 64000-Pau, 32.18.58. Mme le Dr LOMBARD Pearl, 175, rue de la Pompe, 75016-Paris, 727.68.10. Dr MARTIN Edouard, 1, rue de l'Alboni, 75016-Paris, 224.73.60. Mme le Dr MARZO-WEYL Solange, 84, rue de la Condamine, 75017-Paris,

387.77.21. Mme le Dr MEIRSMAN VAN ROYE, 28, avenue de Klauwaertz, Bruxelles 5

(Belgique), 47-57-67Mme MILLER Jacqueline, 4, rue Boissière, 75016-Paris, 553.53.33. Mlle de M'UZAN Gisèle, 22, villa Seurat, 75014-Paris, 331.91.65. Mme le Dr NEYRAUT-SUTTERMAN, 16, rue Chanoinesse, 75004-Paris, 326.52.91. Mme le Dr OCHONISKY Annie, 32, boulevard Raspail, 75007-Paris, 222.99.40. Dr OUDOT Robert, 6, place Saint-Michel, 21000-Dijon, 32.10.90. Mme le DrPARAMELLE Françoise, 18, rue de la Glacière, 75013-Paris, 707.54.29. Dr PAUMELLE Philippe, « L'Eau vive », 91450-Soisy-sur-Seine, 497.03.73. Mme PERRON-BORELLI Michèle, 6, rue Damesne, 75013-Paris, 587.37.55. Dr PINEL Jean-Pierre, 21, rue du Vieux-Colombier, 75006-Paris, 548.63.67.


502 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 2-3-1974

Mme PRUSCHY Ruth, « Le Grimaldi », 7 bis, rue Partouneaux, 06500-Menton. Dr RACLOT Marcel, 26, avenue Perrichont, 75016-Paris, 527.75.62. Mme le Dr RENARD Wanda, 1, place des Victoires, 75001-Paris, 231.34.08. Mlle RESARE Lisa, 20, rue du Commandant-Mouchotte, 75014-Paris, 273.10.14. Mme le Dr REVAULT D'ALLONES M.-H., 50, rue Fabert, 75007-Paris, 551.26.18. Dr RICHAUD François, 20, rue de l'Abbé-de-PEpée, 75005-Paris, 633.10.05. Mme le Dr RIDARD Colette, 10, rue Montalivet, 75008-Paris, 265-93.02. Dr RIDARD Max, 10, rue Montalivet, 75008-Paris, 265.93.02. Mme le Dr RISLER Elisabeth, Les Hameaux de la Torse, Bât. A, route de

Cézanne, 13100-Aix-en-Provence, 27.35.88. Mme le Dr ROUSSEAU Jacqueline, 24, avenue de l'Observatoire, 75014-Paris,

326.87.08. Mme le Dr SAADA Denise, 17, rue Ernest-Cresson, 75014-Paris, 734.06.90. Dr SADOUN Raymond, 5, avenue de Messine, 75008-Paris, 924.99.35. Mme le Dr SAUTIER Colette, 24, rue du Général-Delestraint, 75016-Paris,

224.93.29. Dr SCAPA Vitalis, 2 bis, rue Scheffer, 75016-Paris, 520.68.22. Dr SCHERRER Pierre, 2, avenue de Paris, 89000-Auxerre, 16.86.52.16.50. M. SEBAOUN Wilfrid, 6, rue Emile-Dubois, 75014-Paris, 707.60.40. Dr SIMONIS Louis, 17 bis, rue d'Artois, 4000-Liège (Belgique), 52.57.43. M. STEWART Sidney, 62, boulevard Saint-Germain, 75005-Paris, 033.12.87. Mme STRAUSS Marianne, 13, avenue de Villars, 75007-Paris, 551.95.46. Mlle SYLWAN Barbro, 1, rue Boulard, 75014-Paris, 306.96.32. M. TERRIER Gilbert, 33, rue Lacépède, 75005-Paris, 535.05.54. Mlle TREMBLAIS Thérèse, 3, rue Soufflot, 75005-Paris, 633.18.96. Mlle VALENTINI Marinette, 62, rue Violet, 75015-Paris. M. VILLIER Joseph, 13, allée des Gardes, 78000-Versailles, 950.98.62.

Mars 1974

MEMBRES CORRESPONDANTS

Dr BARAJAS CASTRO, Insurgentes Sur, 1722/403, Mexico 20. DF. (Mexique).

DT BERGE André, 110, avenue du Roule, 92-Neuilly, 624.29.91.

Dr BIGRAS Julien, 920, avenue Wilder, Montréal 8 (Canada).

Dr BOULANGER J.-B., 3610, avenue Atwater, Montréal 109 (Canada), 932.4562.

Dr CARCAMO C. E., Arenales 1596, 3-Buenos Aires (Argentine).

Mme le Dr DAUPHIN Andrée, 24, rue Gay-Lussac, 75005-Paris, 326.59.30.

Dr GARCIA BADARACCO J., Juncal 1082, Buenos Aires (Argentine).

Mme GUEX Germaine, 54, avenue de Beaumont, Lausanne (Suisse).

Mme le Dr VAN HECKE Thérèse, 183, avenue de Tervueren, Bruxelles 4

(Belgique). Mme LECHAT, 137, avenue Albert, Bruxelles 6 (Belgique). M. MAUCO Georges, 1, square Alfred-Capus, 75016-Paris, 288.47.96. D1 QUIJADA Hernan, avenue Caroni, 9ta Los Pinos-Calinas de Bello-Montes,

Caracas (Venezuela). M. SALOMON Fritz, 18, boulevard de Grenelle, 75015-Paris, 577.21.13. Dr SOCARRAS J. F., Carrera 1 A-Este, nos 71-24, Bogota D. E. (Colombie). Dr ZAVITZIANOS G., Apt 410, 10201-Grosvenor Place, N. Bethesda, Maryl.,

20852.


Information

Le Prix Maurice Bouvet, de psychanalyse, a été attribué, en 1974, à M. Jean Guillaumin, pour l'ensemble de ses travaux psychanalytiques (Revue française de Psychanalyse).

Lauréats antérieurs du Prix Maurice Bouvet

1963, Jean Kestemberg ; 1964, Anne Berman ; 1965, Denise Braunschweig ; 1966, llse Barande ; 1967, Janine Chasseguet-Smirgel ; 1968, Julien Rouart ; 1969, Maria Torok ; 1970, Michel Neyraut ; 1971, Pierre Bourdier ; 1972 (non attribué) ; 1973, Joyce McDougall.

RECTIFICATIF AU N° 5-6/1973

Mme J. CHASSEGUET-SMIRGEL nous prie de signaler que l'absence d'une réponse de sa part à l'intervention sur son rapport présentée par Y. DALIBARD est imputable au fait que le texte de cette intervention ne lui a pas été communiqué.

Le Directeur de la Publication : Christian DAVID.


1974. — Imprimerie des Presses Universitaires de France. — Vendôme (France)

ÊDIt. N° 33 309

Dépôt légal : 3-1974

IMPRIMÉ EN FRANCE

IMP. N° 24 180


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LA FAIM ET LE CORPS

Une étude psychanalytique de l'anorexie mentale

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LE DISCOURS VIVANT

La conception psychanalytique de l'affect C. CHILAND

L'ENFANT DE SIX ANS ET SON AVENIR

M, NEYRAUT

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