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Titre : Revue d'histoire moderne et contemporaine / Société d'histoire moderne

Auteur : Société d'histoire moderne et contemporaine (France). Auteur du texte

Éditeur : Presses universitaires de France (Paris)

Éditeur : Belin (Paris)

Date d'édition : 1998-07

Type : texte

Type : publication en série imprimée

Langue : français

Format : Nombre total de vues : 25346

Description : juillet 1998

Description : 1998/07 (T45,N3)-1998/09.

Description : Appartient à l’ensemble documentaire : Pam1

Description : Appartient à l’ensemble documentaire : UnivJeun0

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k5446258t

Source : Bibliothèque nationale de France, département Collections numérisées, 2008-117877

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb344172780

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 06/01/2009

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REVUE D'HISTOIRE

MODERNE ET CONTEMPORAINE

ANCIENS DIRECTEURS

Charles - H. Pouthas Roger Portai Jean-Baptiste Duroselle

DIRECTEURS

RÉDACTEUR EN CHEF

SECRÉTARIAT DE RÉDACTION

Pierre Milza Daniel Roche

Jacques Bouillon

Caroline Douki Philippe Hamon Vincent Milliot Philippe Minard Jean Ruhlmann Jean Solchany

Renseignements, abonnements : voir en fin de volume. CPPAP : 52 558 ISSN : 0048-8003


SOMMAIRE

ACTEURS ET PRATIQUES DU COMMERCE DANS L'EUROPE MODERNE

Pierre JEANNIN

La diffusion des manuels de marchands : fonctions et

stratégies éditoriales. 515

Jacques BOTTIN

Négoce et crises frumentaires. Rouen et ses marchands

dans le commerce international des blés (milieu xviedébut

xviedébut siècle). 558

Carlo PONI

Mode et innovation : les stratégies des marchands en

soie de Lyon au xvme siècle. 589

Frédéric GARRIGUES

Les intendants du commerce au xvme siècle. 626

LECTURES

Michel MORINEAU

Le porridge, les prix. l'Ecosse, la toise et la ligne. 662

COMPTES RENDUS

Anne RADEFF, DU café dans le chaudron. Économie globale d'Ancien Régime. Suisse occidentale, Franche-Comté et Savoie (Liliane Hilaire-Perez). 669

Ana M. AZCONA GUERRA, Comercio y comerciantes en la Navarra del siglo 18 (Michel Zylberberg). 674


Thomas LE ROUX. Le commerce intérieur de la France à la fin du xvme siècle (Philippe Minard). 676

Steven KAPLAN, Le meilleur pain du monde. Les boulangers de Paris au xviit" siècle (Maurice Garden). 679

Jack THOMAS. Le temps des foires. Foires et marchés dans le Midi toulousain de la fin de l'Ancien Régime à 1914 (Philippe Minard). 683

Louis ÉLÉGOÊT, Les Juloded. Grandeur et décadence d'une caste paysanne en Basse-Bretagne (Jean Tanguy). 686

Rolande DEPOORTERE. Le rachat du péage de l'Escaut (Firmin Lentacker). 687

Ce numéro est accompagné d'un supplément semestriel, le Bulletin de ta S.H.M.C., 1998/3 & 4. Au sommaire :

— Entre pouvoirs locaux et pouvoirs centraux : figures d'intermédiaires (xvme-xxe s.) ;

— Enjeux et usages des manuels universitaires ;

— Comptes rendus ;

— Livres reçus.


LA DIFFUSION DES MANUELS DE MARCHANDS : FONCTIONS ET STRATÉGIES ÉDITORIALES

Le répertoire des manuels imprimés à l'usage des marchands* répond à des objectifs dépassant la bibliographie : saisir, classer et analyser les connaissances et les savoir-faire livrés et prescrits par ces ouvrages ; cerner les composantes du bagage tenu pour nécessaire à l'exercice de la profession. L'étendue même de la collecte bibliographique a souligné la diversité des capacités et des savoirs requis, la pluralité des éléments constituants de l'art mercantile. Corrélativement, l'hétérogénéité des publications rassemblées en un seul corpus grossissait la difficulté d'exploitation par une des voies envisagées, si l'on s'efforçait pour guider l'interprétation d'observer les différences dans le temps et dans l'espace entre les quantités d'ouvrages imprimés, ainsi qu'entre les niveaux de complexité des contenus qu'ils offrent. La chronologie et la localisation des parutions sont des indicateurs plus pertinents si elles se rapportent à un champ plus resserré. On suit convenablement, sur la trace des manuels de comptabilité, la divulgation à partir de son foyer d'origine italien, d'une branche technique du savoir commercial. Le modèle a dans ce cas une clarté d'ailleurs sans surprise, car les discussions sur la partie double, son usage réel et ses vertus, ont largement recouru à des arguments tirés de l'examen des manuels qui enseignent la méthode.

La portée des indicateurs est moins probante s'ils procèdent des répartitions de l'ensemble des publications inventoriées, toutes catégories additionnées. Le corpus juxtapose en effet des manuels à fonctions très diverses — deux grandes espèces au moins. D'un côté des ouvrages à caractère didactique prescrivent la manière de faire certaines opérations (comment calculer, comment rédiger une lettre d'affaires, comment préserver ses droits.) De l'autre, des recueils documentaires énoncent des choses à savoir. Il n'est pas sans intérêt de constater que des informations factuelles sur les monnaies, ou sur les poids et mesures, étaient rendues publiques avec plus ou moins d'ampleur ou de précision par la voie de l'imprimé. Mais les modifications rendant éventuellement plus efficaces les formes de présentation de tels renseignements ne mettent pas en cause une « doctrine », comme c'est le cas

* Ars Mercatoria. Handbùcher und Traktate ftir den Gebrauch des Kaufmanns. Manuels et traités à l'usage des marchands, 1470-1820. Eine analitische Bibliographie, Paderbom-Mùnchen-Wien-Zurich, F. Schôningh, 2 vol., 1991-1993 ; volume 3 à paraître. Ces trois premiers volumes portent sur la période 1470-1700. Un quatrième traitera les années 1700-1820.

Revue d'histoire moderne et contemporaine, 45-3, juillet-septembre 1998.


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en matière de tenue des livres. Ces simples remarques en appellent une autre, concernant les ambiguïtés qui pourraient se glisser sous le terme diffusion.

La diffusion qu'illustre la description statistique du corpus met en cause de manière directe et stricte un simple phénomène d'édition : le fait qu'il y ait ici et là publication de manuels. A partir de là, l'historien s'interroge évidemment sur la diffusion dans le public des connaissances et préceptes véhiculés par ces livres : à qui et à quoi servaient les manuels ? Bien hardi qui prétendrait répondre avec l'assurance d'une démonstration. Notre propos portera sur la production de manuels, sur les conditions et les variations de l'offre, justement parce que les renseignements directs sur la demande venant des utilisateurs sont extrêmement rares. Quand l'analyse pourra englober les données du xvnr" siècle, elle tirera parti de listes de souscripteurs. Le recours à la souscription, d'abord semble-t-il en Grande-Bretagne, plus tard en Allemagne, ne devint pas usuel dans d'autres pays. Pour les deux siècles qui nous occupent ici en tout cas, cette source d'information fait défaut partout. Un tour d'horizon préliminaire n'est pas inutile pour repérer quelques usages de manuels que certains historiens du commerce déclarent volontiers introuvables chez les marchands.

Dans les listes de livres inventoriés, quand un marchand en possédait avec les autres biens, les mentions de manuels sont généralement rares ; on en conclut trop vite à l'absence d'intérêt chez des gens à qui, en principe, ce genre d'ouvrages était destiné. Car l'inventaire après décès ne prouve rien lorsque, cas fréquent, une grosse fraction voire la majorité des livres signalés ne sont pas identifiés par leur titre. En outre un manuel, instrument de travail, avait plutôt sa place au comptoir avec les papiers d'affaires, que dans une pièce d'habitation. L'argument ex silentio n'a donc pas plus de valeur que les cas individuels où la présence de manuels est expressément attestée. C'est pourquoi je ne citerai qu'un exemple, sans lui prêter plus qu'à d'autres de portée générale : celui d'un fabricant de soies à Tournai qui en 1568 possédait trois manuels dont deux italiens '. Les trouvailles singulières de ce type sont plus que des curiosités.

Dans les interprétations tendant à minimiser le rôle des manuels, un second argument se conjugue au premier que je viens de contester. Les marchands se passaient de manuels, nous dit-on, pour la bonne raison que ces livres n'avaient rien à leur apprendre. Il est vrai qu'un négociant établi en France, au début du XVIIIe siècle, sur une place active, avait normalement en matière de pratique commerciale des compétences auxquelles la lecture de Jacques Savary ne pouvait rien ajouter d'important. L'examen comparatif des textes met en évidence que la tradition répétitive l'emporte massivement sur les traits originaux dans les manuels. Les plus remarquables par l'étendue de leurs informations et la clarté du discernement se présentent comme des sommes d'expériences accumulées, un savoir puisé chez les prédécesseurs, et par chacun à la fois dans des livres et dans le milieu environnant. Même s'il se pare du mot science, le manuel n'est pas oeuvre de théorie porteuse

1. Gegevens betreffende roerend en onroerend bezit in de Nerderkmden in de 16e eeuw, bew. door HA. Enno Van Gelder, II, Rijks Geschiedkundige PubUcatien 141, La Haye 1973, p. 12-14 : Michel Broutin avait le Quademo doppio (de Manzoni), la Practique brifve, de Mennher, et l'un des petits manuels de comptabilité de Giovanni Antonio Tagliente.


LA DIFFUSION DES MANUELS DE MARCHANDS 517

d'innovation à destination des praticiens. C'est à partir de la sédimentation que pourrait s'opérer le repérage de modifications intervenant au cours des siècles. Mais sur le processus de diffusion qui nous intéresse ici, le point capital est le suivant : les manuels, au total, énoncent expressément des savoirs diffus dans des segments du corps social où ils sortent des presses, et par cet énoncé, ils leur assurent une transmission pédagogique.

Le second argument passe donc à côté du problème posé par la fonction didactique des manuels, qui caractérise au premier chef les manuels d'arithmétique commerciale. L'enseignement de ce premier degré de l'art prête à des appréciations diverses chez les historiens de l'éducation. En faisant de l'apprentissage sur le tas l'essentiel de la formation du futur marchand, on admet assez habituellement que l'adolescent entrait au service d'un maître après une brève étape scolaire le pourvoyant du rudiment : lire, écrire et compter. Qui dit scolarisation n'y inclut pas forcément usage d'un livre imprimé. Le maître d'école faisait copier par l'élève un « livre d'arithmétique », entendons un cahier manuscrit 2. Mais la conservation de dizaines de ces cahiers, du xvra° siècle, n'autorise aucunement à suggérer que la diffusion des arithmétiques imprimées de Barrême et de François Legendre était limitée; pour trois rééditions parues à Rouen en 1779 et 1781, le total des tirages autorisés dépassait 7 000 exemplaires 28. Le livre imprimé n'a pas fait disparaître des écoles le cahier personnel recevant un cours dicté ; les deux supports écrits se combinant d'ailleurs avec l'exercice oral. Mais la préférence pour l'imprimé a sans doute bénéficié de la réflexion des pédagogues, avant même celle qu'exprime le Frère Silvestre, auteur du Traité d'arithmétique à l'usage des pensionnaires et des écoliers des Frères des écoles chrétiennes (première édition, Rouen, 1786). Ce livre « mettra les jeunes gens en état d'apprendre l'arithmétique par principes et avec méthode, et leur épargnera la peine de transcrire des cahiers rarement exacts, lesquels cependant leur dérobent des instants qu'ils pourraient employer plus utilement à s'instruire d'autres objets, ou à se perfectionner dans la science du calcul ».

Les considérations sur l'enseignement élémentaire de l'arithmétique éclairent sous un angle particulier les modes de transmission de tout ce que

2. Serge CHASSAGNE, « Comment apprenait-on l'arithmétique sous l'Ancien Régime ? », dans Populations et cultures. Études réunies en l'honneur de François Lebrun, Rennes, 1989, p. 137-144. Pour un manuel d'autodidacte, à rapprocher de ces cahiers scolaires, cf. G. MAISTRE, « Un manuscrit savoyard d'un livre d'arithmétique à l'usage des marchands du xvnf siècle », Cahiers du Vieux Confions, n° 114, Albertville 1977, p. 67-75.

2a. Ce total (7 200 exactement) englobe les trois rééditions rouennaises figurant dans le tome II d'Ars Mercatoria et qui ont été examinées (II/B 9-93, et II/L 23-41 et 23-42). En fait la production provinciale de ces deux manuels d'arithmétique était plus abondante, cf. la liste des permissions publiée par Robert L. DAWSON, The French Booktrade and the « permission simple » of1777 : Copyright and Public Domain, Oxford 1992. De 1777 à 1788, il y a eu 6 rééditions de l'arithmétique de Barrême (3 à Rouen, 2 à Lyon, 1 à Limoges), et 4 de Legendre (3 à Rouen, 1 à Limoges), soit un tirage autorisé de 19 400 exemplaires. Grâce au précieux travail de Dawson, nous pouvons même évaluer, pour cette période, et sur des manuels de grande diffusion, l'écart entre le nombre des livres découverts par l'enquête bibliographique et celui des rééditions dont cette enquête n'a trouvé ni un exemplaire ni même la trace. Pour les Comptes faits de Barrême, nous avons saisi de 1777 à 1790 8 éditions provinciales (plus 2 d'Avignon, ne relevant pas de la sphère des permissions). Il convient d'après les données de Dawson d'ajouter 24 autres rééditions provinciales : 1 à Abbeville, 1 à Bordeaux, 1 à Lyon, 5 à Nancy, 1 à Nantes, 1 à Orléans, 2 à Pamiers, 8 à Rouen, 3 à Toulouse, 1 à Tulle.


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devait savoir un marchand. Le rôle majeur de l'apprentissage pratique par le travail au comptoir ne doit pas occulter ce qui demandait une étude proprement dite. Les manuels imprimés répondaient à ce besoin d'étude dont rien ne permet de mesurer l'étendue. L'instruction technique dispensée oralement pouvait s'appuyer aussi sur des textes copiés par les disciples. Des manuscrits où l'exposé prescrit des règles de méthodes se trouvent parfois dans les archives ; également des comptes dont on ne voit pas tout de suite qu'il s'agissait de modèles pour la formation. La fiction y a une allure de réalité parce qu'elle est calquée sur le réel. Le texte qu'on a cru être le compte d'une société de Nuremberg ouvert en 1542, était certainement un modèle de démonstration ou d'exercice, mettant en scène des acteurs d'une période un peu antérieure. Un quiproquo semblable a été détecté au sujet des prétendus livres de comptes de François Dugard (1722) 3. Et dans ce second cas, on a pu identifier le manuel où avait puisé le scripteur du manuscrit.

En d'autres occasions également peu fréquentes, nous sommes bien renseignés sur les services que rendait un manuel à son possesseur. On pouvait employer un recueil documentaire comme base de données, en y inscrivant corrections et compléments dans les marges ou sur des feuillets ajoutés. La firme des frères Jakob et Hans Welser, de Nuremberg, enrichissait ainsi son exemplaire de manuel de Lorenz Meder, la première grande compilation des usages du commerce international sortie des presses hors d'Italie 4. Cet exemplaire conservé sous une reliure d'époque contenant aussi plus de 200 feuillets écrits à la main donne une idée du travail : adjonction tantôt d'un mémento d'opérations décrites dans tous les détails, tantôt de calculations prévisionnelles et de tableaux à échelle mobile. L'outil servait encore chez des Welser au début du XVIIe siècle. Aucun témoignage cependant n'est plus circonstancié que le récit donné dans son autobiographie par le marchand bâlois Andréas Ryff. Pour devenir à 23 ans, en 1573, le facteur d'un grossiste en drap anversois, il doit remédier à une lacune de sa formation, « dan ich hievor in ordenlicher buochhaltung nie geiebt, underwysen noch gelert worden war ». Il se met donc à étudier « uss einer getruckten Augspurgischen buochhaltung deidischer manier », et à faire des exercices tous les jours. D'après le long exposé qu'il donne de sa méthode, cet imprimé devait être le manuel anonyme, paru en 1559, Unterricht eines ganzen Handelsbuchs 5. Trop bel exemple, exemple atypique ? Il reste que, de tous les instruments de transmission des connaissances et de perfectionnement des capacités, les manuels sont ceux dont l'observation systématique réduit le plus la part de l'impressionnisme dans les jugements sur la formation du marchand, sur la préparation à des tâches plus complexes.

Les dénombrements de toute sorte, des ouvrages, des éditions, des groupements, sont nécessaires à cette observation systématique, qui doit

3. Hermann KELLENBENZ, « Die Falrtoreircchnung des Georg Peuri >, Mitteilungen des Venins far Geschichte âer Stadt Nûmberg, p. 63. 1976, p. 183-191.

4. H. KELLENBENZ (Hrg.), Handelsbràuche des 16. Jakrhunderts. Dos Meder'sche Handelsbuch und die Welser'schen Nachtràge, Deutsche Handelsakten des Mittelalters und der Neuzeit, XV, Wiesbaden 1974.

5. A. HENSLER-RYHINER, Andréas Ryff, Beitràge zur vaterlàndischen Geschichte DC, 1870, avec le texte de l'autobiographie, p. 37-121 ; sur cette affaire de comptabilité p. 101-113. Ryff, né en 1550, avait fréquenté l'école de 7 i 12 ans ; apprenti à Genève, Porrentruy puis Strasbourg, il revint en 1569 chez son père, marchand de draps à Bâle.


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cependant relativiser la portée, en la matière, de la statistique de production. Pratiquement pas de manuels imprimés à Gênes au XVIe siècle, en face d'une production vénitienne dépassant 130 éditions, c'est une preuve suffisante que la carte des lieux de parution ne donne pas à lire la géographie des utilisateurs ou des besoins. D'autres réserves s'appliquent à propos des différenciations diachroniques. Rien ne garantit que les ouvrages ayant connu un gros succès durable le doivent exclusivement à leur qualité intrinsèque supérieure à celles d'autres ouvrages voisins, et récompensée objectivement par la préférence du public intéressé. L'accroissement au fil de trois siècles de la masse de manuels publiés correspond certainement à un besoin plus communément répandu, suscitant les achats, mais il s'insère aussi dans le mouvement général de l'expansion du livre. Il convient donc d'examiner ce qui, dans l'offre de manuels relevait de la dynamique de la librairie. Cette analyse des objectifs et de l'action des agents de l'offre s'attachera d'abord à la distribution des rôles entre les personnages intervenant dans la confection du produit. Elle cherchera ensuite à caractériser des spécificités de la fonction éditoriale appliquée à cette catégorie de livres, pour en arriver finalement à des questions touchant le marketing.

I. AUTEURS, IMPRIMEURS, ÉDITEURS

Les manuels d'instruction et de pratique commerciale tenaient dans l'ensemble de la production imprimée une toute petite place, à quoi correspond une attention encore plus réduite pour ces ouvrages modestes, dans les études d'histoire du livre et de l'imprimé. Grâce aux travaux d'érudition récents, nous disposons de renseignements précis sur les imprimeurs, un peu moins sur les libraires, qui ont fabriqué et mis en vente des manuels. Assez souvent les auteurs sont moins bien connus. De même source, nous savons que la fonction d'éditeur, parfois exercée par l'imprimeur lui-même, tendait à s'affirmer au premier plan, l'imprimeur devenant un prestataire de service subordonné. Les deux rubriques séparées, dans les notices du corpus Ars Mercatoria, visent à bien indiquer, quand c'est possible, le profil professionnel des uns et des autres. Gillis van den Rade, d'Anvers, nous apparaît comme un « pur » imprimeur, attesté huit fois comme tel, depuis 1572, et toujours avec mention à côté de son nom du nom d'un éditeur ; c'est encore le cas en 1590 quand van den Rade était établi, réfugié d'Anvers, à Franeker. Cette subdivision a cependant aussi des inconvénients. L'adresse, si elle ne donne qu'un seul nom, peut désigner un libraire-imprimeur cumulant les deux fonctions (ce qui est clair en anglais par la mention « by and for »). Mais la mention unique a assez souvent au xvn 1 siècle un autre sens : il s'agit du libraire-éditeur qui n'imprime pas lui-même, ce que confirme parfois le nom de l'imprimeur inscrit discrètement à la fin du volume. L'observation du modeste secteur de la librairie que peuplent les manuels livre une image conforme des changements de la configuration productive : le commercial prenant le pas sur le technicien. Elle autorise qu'on parle, par simplification d'un pôle de l'édition en face du pôle que constitue l'auteur.

Les deux parties avaient un intérêt commun à vanter le livre en le lançant. C'est tantôt l'avant-propos de l'auteur, tantôt l'avertissement du


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libraire qui proclame la grande utilité de l'ouvrage pour le public. Les maîtres de calcul du XVIe siècle manient hardiment l'hyperbole pour faire valoir leur science. Autre ingrédient de cette rhétorique rituelle, les instances des amis auxquelles l'auteur a cédé pour répondre aux attentes récentes d'un milieu voulant s'instruire. Une demande existait effectivement sur un point particulier : ainsi avant la publication par Hieronimo Quarto, à Venise, du recueil intitulé Tariffa del Pagamento de diversi Datii..., en septembre 1583 une requête signée devant notaire par 124 marchands réclamait cette publication ; ils se déclaraient prêts à payer un peu pour financer l'impression 6. Partout les marchands souhaitaient disposer d'une information précise et claire sur les droits divers perçus sur la circulation et les transactions. Les documents officiels n'y suffisaient pas. A Venise, le Tariffa publié en 1525 par un fonctionnaire, Alessandro Moresini, n'avait pas eu de suite. L'impression d'un tarif apparaissait comme une garantie contre des exactions d'agents peu scrupuleux et contre des manipulations arbitraires. De là, la pression des Hollandais pour obtenir du roi de Dannemark l'impression du tarif du péage du Sund. Christian IV n'acquiesça qu'en 1640, en interdisant toutefois de vendre cet imprimé 7. A cette date, la volonté de ne pas informer traduisait là une forme archaïque de la conception des « mystères » de l'État. Les tarifs imprimés avaient leur utilité pour le personnel administratif comme pour les marchands assujettis. Les souverains faisaient imprimer leurs ordonnances monétaires, qui sont présentes marginalement dans Ars Mercatoria, malgré l'exclusion de principe des textes législatifs et réglementaires. Les ordonnances, en effet, se trouvent parfois insérées avec des tableaux et des annexes, dans des manuels d'usages : aux Pays-Bas notamment, dans Le manuel des marchands/Der Cooplieden Handboucxkin, opuscule très répandu au milieu du XVIe siècle. Les écrits de ce type portant une signature avaient tant de proximité, quant à la matière, avec des publications officielles qu'on ne peut en faire état dans une galerie des auteurs.

C'est dans les ouvrages didactiques que se dessine le portrait habituel de l'auteur : un maître d'école qui faisait imprimer son « cours ». Les manuels de comptabilité relevaient pour la plupart du même modèle que les livres d'arithmétique commerciale ; les auteurs des uns et des autres enseignaient à la fois le calcul, la tenue des livres, la pratique des changes. On lit aisément dans certains prologues le classement des espoirs de vente : aux élèves de l'auteur, à des collègues qui auraient avantage à adopter ce manuel pour leur propre enseignement, à toute personne enfin qui voudrait apprendre sans maître, ou rafraîchir ses connaissances estompées. Modestement ou en se haussant du col, l'auteur entendait tirer un revenu complémentaire ajouté à ce qu'il gagnait en tenant école. La publication faisait de la réclame pour l'école, en donnant son adresse, voire l'horaire des classes. A Amsterdam en 1609, Hendrik Waninghen, « by de Oude Kercke », enseignait l'écriture et le calcul de 9 à 12 heures et de 13 à 16 heures, et la comptabilité de 16 à 19 heures. On connaît ainsi l'adresse de Nicolas Pétri à Amsterdam (Arithmetica, 1590), et le domicile de Gervais de la Court, grâce à son traité de la

6. W. BRÛLEZ, Marchands flamands à Venise. I, 1568-1605, Bruxelles-Rome 1965, n°76.

7. A.E. CHRISTENSEN, Dutch Trade to the Baltic about 1600, Copenhague, 1941, p. 307-308.


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jauge (1567) : « On les vend en la Grand'rue du Puits-Pelu devant la marmite d'or à Lyon, chez le susdit Gervais de la Court ». Citons encore au même titre les manuels de comptabilité de Pierre de Savonne (seconde édition, à Lyon en 1581) et de Jan Coutereels (1603, à Middelbourg) : deux auteurs de qualité, et dont les imprimeurs — respectivement Jean de Tournes et Symon Moulert — n'étaient pas les premiers venus.

D'après nos observations péchant plutôt par défaut, l'auteur assumant lui-même en tout ou partie le rôle d'éditeur de sa prose était un phénomène plus fréquent au xvn* siècle qu'au XVIe. Une bonne soixantaine, largement plus de 10% des auteurs du xvn* siècle, ont en une ou plusieurs occasions fait imprimer leur manuel à leurs dépens 8. On peut présumer que certains agissaient ainsi parce que leur manuscrit ne trouvait pas preneur. Mais il ne faut pas écarter une interprétation moins dévalorisante. Un manuel ayant ainsi démarré à compte d'auteur devenait parfois un succès de librairie. La première édition de l'Arithmétique en sa perfection de François Legendre parut en 1647 à ses frais, vendue « chez l'auteur dans le cloître de St-Jean de Latran », après la sixième (1672), la mention « aux dépens de l'auteur » disparaît de la page de titre. Mathieu de la Porte débute de la même façon, avec son Guide des négociants (1685, vendu chez l'auteur et chez Charles Osmont) et son Arithmétique (1689, aux dépens de l'auteur, vendue chez luimême et chez Daniel Horthemels). Au xvnf siècle encore, des auteurs cherchaient à écouler leur oeuvre parallèlement au circuit de la librairie, tel Demis, dont le Traité des changes étrangers (1726) était publié chez André Cailleau, libraire-juré de l'Université, et Henry-Simon-Pierre Gissey, libraireimprimeur-juré de l'Université 9. On note sans surprise la vente directe quand l'ouvrage est un outil simple, comme An Interest Book, de John Castaing (1700), « printed for the Author, and to be sold at his Office at Jonathan Coffee-House », — en 1712 pour la troisième édition « at Garaway's CoffeeHouse ». Parmi les auteurs de manuels classiquement pédagogiques, plusieurs étaient manifestement attachés à garder la maîtrise commerciale de la diffusion, comme le fit Barrême jusqu'à 1680. JJ y aura lieu d'y revenir à propos du partage des droits et des fruits, mais il faut d'abord s'arrêter sur la fabrication.

L'auteur qui imprimait lui-même son livre est une figure inhabituelle qui pourrait passer pour anecdotique. C'est un symptôme significatif de la proche parenté, dans les premiers temps de l'imprimerie, entre la pratique de la nouvelle technique et un certain élan intellectuel. Ambrosius Lâcher, le premier professeur de mathématiques à l'Université de Francfort-sur-Oder,

8. Ce rôle de l'auteur ne se détecte pas forcément dans le livre lui-même. D'après une analyse de la production totale de livres anglais en 1668, au moins 15 % des livres contiennent la mention explicite « printed for the author » : D.F. Me KENZIE, « The Economies of Print, 1550-1750. Scales of Production and Conditions of Constramt », dans Produzione e commerciez délia carta e del libro secc. XIII-XVIII, a cura di Simonetta CAVACIOCCHI, Istituto Intemazionale di Storia Economica « F. Datini », Florence. 1992, p. 397-398 et 420-421.

9. A la page de titre d'un exemplaire où Demis a mis sa signature (garantie d'authenticité), note manuscrite de la même main : « se vend aussi chez l'auteur rue Croix des petits champs chez M. Mouron perruquier ». En 1746, le Tableau sur les changes (gravé) « se vend chez le Sr Baumont, sur le Pont Notre-Dame au Griffon d'Or et chez l'auteur à l'Hôtel de la Compagnie des Indes » (Demis en est l'archiviste).


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installa dans cette ville une imprimerie, fonctionnant de 1505 à 1511, d'où sortit son Algorithmus Mercatorum 10. La première édition du manuel d'arithmétique de Petrus Apianus (1527), professeur d'astronomie à Ingolstadt, était un produit de l'atelier de la famille, dirigé par un frère de l'auteur. Jakob Kôbel incarne ce type d'homme « universel » à l'échelle d'une petite cité vinicole. Secrétaire de la ville d'Oppenheim, il y imprimait ses manuels de calcul et de jaugeage, parallèlement à des éditions des mêmes textes à Augsbourg et Francfort. Symétriquement, des imprimeurs se découvraient une capacité d'auteur. Gilles Huguetan, à Lyon, ajoutait des Tables de son cru à la seconde édition de l'Arithmétique d'Etienne de la Roche (1538). A Francfort, Hermann Gulfferich, imprimeur entreprenant, joignait à la vocation des affaires celle de l'enseignement du calcul.

La matière mathématique, ou plus simplement l'abondance de notations chiffrées dans un ouvrage, posait des problèmes typographiques spécifiques qui demandaient un soin particulier, voire une habileté de spécialiste. Pour obtenir une impression impeccable de ses travaux, Tycho Brahé se dotait en 1598 à Wandsbek de son propre atelier, dont l'opérateur était Philip von Ohr, qui à Hambourg dans la première décennie du xvne siècle imprimait six manuels de calcul de six auteurs différents. Bien plus tard, la fabrication d'un tel manuel semblait encore une rude tâche, à en croire la formule d'excuse imprimée sous le titre de Scots' Arithmetician de James Paterson (1685) : « Note, that this Book exceeds the price of others of its magnitude, by reason of the difficulty of its Printing, smalness of the Print ». En réalité, le nombre et l'allure matérielle des manuels publiés suggèrent que la production correcte de ce genre d'articles s'est banalisée dans de nombreux ateliers au cours du xvn*siècle". L'imprimeur-auteur devenait plus rare, et plutôt mineur en tant qu'auteur ; témoin Ottavio Beltrano, qui composait un opuscule d'arithmétique ajouté depuis 1652 comme cinquième partie à un Almanacco Perpetuo préexistant, qui dura d'ailleurs avec cette addition jusqu'au XIXe siècle. En Angleterre, cependant, la pluralité des talents fleurissait chez des auteurs dont William Leybourn donne une bonne idée : rédaction, impression de manuels, commerce de ceux-ci et d'instruments mathématiques et nautiques, en un mot tout ce qui touchait à l'arithmétique et à la géométrie appliquées.

L'impression réalisée ou dirigée par un auteur s'observe plus rarement que la commercialisation du livre par son auteur. Ces deux configurations s'inscrivent chacune à sa façon dans la conjoncture longue de l'expansion des manuels. La multiplication des parutions serait incompréhensible sans l'existence de débouchés élargis, mais l'opacité du facteur demandé oriente le questionnaire vers la recherche de corrélations entre l'offre d'ouvrages de cette catégorie et le développement de l'imprimerie en général. A l'échelle de

10. J. BENZING, Die Buchdrucker des 16. und 17. Jahrhunderts im deutschen Sprachgebiet, Wiesbaden, 1963 ; sauf indication expresse, toutes les informations sur des imprimeurs allemands ont été empruntées ici à ce répertoire fondamental.

11. Néanmoins le problème technique était encore allégué en 1779 par l'imprimeur de la Pratique des Négocions de l'avocat Louis Gayot : « A l'égard des Fractions, il leur arrive quelquefois pendant l'impression des accidents qu'il est impossible d'éviter avec les plus grandes précautions ; ces caractères sont nécessairement si faibles, et d'un oeil si petit, que les uns ployent, s'écrasent ou se cassent sous la Presse ; d'autres se remplissent d'encre ou ne marquent pas... ».


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grandes aires culturelles, une certaine corrélation saute aux yeux. Au XVIe siècle, le nombre des éditions de manuels en France était le quart du nombre produit dans l'Empire, et guère plus de la moitié du nombre des éditions aux Pays-Bas. Cette maigreur de l'effectif dans le royaume, où pratiquement tous les manuels étaient édités à Lyon ou à Paris, tenait peutêtre à un attardement des marchands français dans des pratiques routinières. Elle s'explique en tout cas beaucoup par la faible implantation dans les provinces, au XVIe siècle, de l'imprimerie servant régulièrement la librairie. Une observation plus fractionnée donne toutefois des résultats discordants.

A l'intérieur de l'espace allemand, la carte des lieux de parution de manuels ne reflète pas celle du potentiel d'imprimerie qu'on peut déduire du nombre des imprimeurs identifiés dans les villes. Ce nombre à Cologne, jusqu'aux environs de 1700, atteignait presque le double du nombre de leurs collègues à Francfort. Et pourtant les presses de Cologne fournissaient moins du quart de la production francfoitoise (en nombre d'éditions de manuels). La variable qui perturbait la corrélation est probablement à chercher plutôt du côté des penchants des imprimeurs-libraires que dans l'abondance ou la pénurie locale d'auteurs qualifiés. Venise au XVIe siècle abritait presque autant de presses que l'ensemble des autres grands centres italiens 12. Sa prédominance au rayon des manuels allait au-delà, avec près de 70% des éditions italiennes jusqu'à 1600. Cette fraction s'abaissait à un tiers environ au xvn*. On peut néanmoins rapporter à un effet persistant de cette spécialisation le fait que le Négociante, de Giovanni Domenico Péri, paru à Gênes en 1638 (la seconde partie en 1647), passa ensuite dans le fonds de la librairie Hertz à Venise, qui en donne six réimpressions de 1649 à 1707. Dans la période antérieure, l'auteur devait parfois chercher un imprimeur hors de la ville. Anton Schultze, maître de calcul à Liegnitz (Legnica) en Silésie, fit publier en 1584 la première édition de son Rechenbuch à Francfort-sur-Oder chez Andréas Eichhorn. Les deux éditions suivantes parurent à Liegnitz en 1600 et 1611. On comprend le déplacement quand on sait que, sauf un bref intermède de 1528 à 1532, il n'y avait pas d'imprimeur à Liegnitz avant 1589. Voilà un cas où la première initiative de publication provenait sûrement du rédacteur du texte. Plus anciennement encore, les migrations d'imprimeurs jouaient un rôle moteur de la diffusion ; on voit par exemple Thomas Anshelm transporter le manuel d'arithmétique de Johannes Widmann (dont la première édition à Leipzig, en 1489, était d'un autre imprimeur) et le réimprimer successivement à Pforzheim en 1500 et 1508, puis à Haguenau en 1519.

Compte tenu de la petite place qu'occupait le genre dans l'ensemble de la production imprimée, il n'est pas douteux que, en perspective séculaire, c'était le mouvement de fond d'expansion du livre en général qui portait une vague de vocations d'auteurs de manuels. Sur les rapports entre les parties intéressées, il existe très peu d'informations directes ayant la précision de ce que nous apprennent les archives de Christophe Plantin, concernant la première édition, en 1567 à Anvers, du manuel de comptabilité de « Pierre Savonne, dict Talon, natif d'Avignon ». Plantin déboursait 45 florins « pour achat de la copie et privilège du roi de France » et 2 florins « pour le contrat ». L'entrepreneur classait donc l'Instruction et manière parmi les

12. Vittorio FRAIESE, « Regolamentazione e controllo délie publicazioni negli Antichi stati italiani (sec. XV-XVHI) », dans Produzione e commercio..., op. cit., p. 687.


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ouvrages méritant un effort pour la publication. Il achetait les droits, y compris le privilège accordé à l'auteur pour cinq ans, à l'issue desquels Savonne recouvra sa propriété ; dans la seconde édition, chez Jean de Tournes à Lyon (1581), le nouveau privilège de 1576 était à nouveau accordé à l'auteur. Les conditions financières confirment que Savonne avait chez Plantin un bon contrat. Sur un tirage de 800 exemplaires, il en recevait 100, ce qui lui permit d'empocher plus de 20 % du bénéfice total réalisé sur cette première édition 13. L'affaire n'était pas mauvaise non plus pour Plantin, dont on sait qu'il pratiquait une marge très forte quand il s'agissait de livres peu exposés à la concurrence. De fait les manuels de comptabilité en français n'encombraient pas le marché. Depuis Ympyn, de 1543, peut-être épuisé, il n'y avait que Mennher, dont Plantin avait imprimé en 1560 le manuel de comptabilité en allemand. Plantin avait sûrement assez de flair pour juger que l'ouvrage de Savonne soutenait avantageusement la comparaison avec celui de Mennher. D'un autre côté, on ignore le délai qui fut nécessaire pour écouler la totalité du tirage. En tout cas il n'y eut pas chez Plantin d'autre édition du manuel, ni d'ailleurs d'un autre. Dans la rencontre de 1567, un tiers avait peut-être joué un rôle ; le grand marchand anversois Gilles Hooftman, à qui le livre de Savonne est dédicacé, proposait vers la même date à Plantin de lui prendre 400 à 500 bibles en hébreu pour exportation vers la Barbarieu. Mais la question que nous pose cet exemple exceptionnellement bien documenté, c'est de savoir ce qu'on peut en inférer sur les rapports habituels dans les pratiques de l'édition.

Quand un des acteurs évoque publiquement la répartition des rôles, ses propos ne disent pas tout. Le Wissel-Styl tôt Amsterdam de Johannes Phoonsen était un ouvrage documentaire apprécié paru en 1676, réédité avec adjonctions et mise à jour en 1677, 1688, 1700 et 1711. En 1715, une traduction en français sortit aux dépens d'Etienne Roger, éditeur d'Amsterdam spécialisé dans les publications musicales1S. Dans l'avertissement du libraire, Roger fait l'éloge du traducteur Jean-Pierre Ricard, fils de Samuel, qui aurait traduit « dans la seule vue de son usage particulier ». Au cours d'un « petit voyage » fait en sa compagnie, Roger l'aurait convaincu de l'utilité de cette traduction pour le public (on reconnaît ici le topos), et l'aurait prié de m'en faire présent pour l'imprimer ». D'où l'avertissement « pour marquer à ce généreux traducteur ma reconnaissance », et pour éviter que le lecteur juge les discours du libraire « faits sans connaissance, ou par motif d'intérêt ». Faut-il croire, prenant à la lettre la politesse édifiante de cette présentation, que J.-P. Ricard travaillait gratuitement et avec la même générosité quand il rééditait le manuel de comptabilité de son père, ou refondait Le Négoce d'Amsterdam de

13. Léon VOET, The Golden Compassés, vol. II, Amsterdam 1972, p. 381-389 ; la comptabilité montre que Plantin vendit ce livre avec une marge de plus de 260 % par rapport au prix de revient. Mon calcul du revenu de l'auteur repose sur l'hypothèse que Savonne vendait ses exemplaires au mime prix que le libraire, soit un florin 10 patards.

14. VOET, op. cit., p. 393.

15. A. DUNNING, « Music pubkshing in the Dutch Republic : the présent State of research », dans le magasin de l'univers. The Dutch Republic as the Centre ofthe Européen Book Trade, éd. C. BerkvensStevelinck, H. Bots, P.G. Hoftijzer and O.S. Lankhorst, Leyde, 1992, p. 121-128 ; E. Roger, natif de Caen, produisit de 1697 à 1722 500 publications musicales et environ 300 autres publications.


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Le Moine de l'Épine ? Il est vrai que les libraires hollandais avaient la réputation de payer mal les auteurs.

Auteurs en quête d'imprimeur pour leur manuscrit, ou éditeurs cherchant à mettre la main sur des textes permettant d'augurer de bonnes ventes ? En découvrant au coeur de l'officine Plantin le détail de son fonctionnement, on prend conscience que cette question doit être reformulée : au lieu de se demander quel acteur sollicitait l'autre, il faut admettre qu'on ne peut percer les intentions, et chercher des indices inscrits dans le produit fabriqué luimême. Pour la plupart des manuels, livres sans éclat d'auteurs obscurs, il n'y a d'ailleurs pas d'autre clé, hormis le contenu du texte, que l'examen des parties hors-texte du volume conservé. L'indice le plus significatif se situe à l'articulation de deux informations, si on a la chance qu'elles soient données simultanément : le privilège, et l'identité de l'éditeur (au sens étroit du terme, en allemand, Verkger). Les auteurs recevant en rétribution un certain nombre d'exemplaires, il était normal qu'ils vendent chez eux, assez souvent sans doute, même si ce n'était pas annoncé expressément avec indication du domicile personnel. Si le titre mentionne seulement « aux dépens de l'auteur », ou « in Verlegung des Autoris », la vente pouvait se faire aussi chez l'imprimeur, ou ailleurs. L'arithmétique de Jean Savary, imprimée en 1648 comme en 1644 par Jean Bessin aux dépens de l'auteur, se vendait en 1648 chez « Charles Savreux, rue Neuve-Notre-Dame proche Sainte-Geneviève-desArdens » ; Jean Savary était le détenteur du privilège. Ayant vu Savonne vendre le privilège avec son manuscrit, nous pouvons tenter d'évaluer par comparaison le partage des intérêts pour les publications de François Legendre.

Legendre avait reçu le 15 décembre 1644 pour son Traité d'arithmétique un privilège de huit ans, qu'il céda sans doute, puisque l'édition en 1646 mentionne à l'adresse Cardin Besongne et Guillaume Loyson. A partir de 1648, L'Arithmétique en sa perfection paraissait sous le label de l'auteur, bénéficiaire d'un privilège pour dix ans accordé en 1647, et renouvelé pour vingt ans le 18 octobre 1656. Legendre conservait donc ses droits ; il figure encore en la même qualité aux cinquième et sixième édition (1668, 1672, 1673), mais avec Besongne comme co-éditeur — Cardin, puis Augustin. Ce dernier libraire reste seul à l'adresse, de la septième à la onzième édition parisienne, de 1679 à 1700, en vertu d'un privilège accordé en 1678 à la veuve de Legendre, Elisabeth de Luno, et cédé par elle à Besongne. La succession des privilèges renseigne sur la détention et la transmission de la propriété littéraire. Mais nous ne disposons pas régulièrement de cette source d'information, même quand le titre signale expressément que l'impression a été réalisée avec un privilège. Dans les livres français, la copie du privilège ou d'un extrait se trouve moins habituellement au xvih siècle qu'au XVIIIe. Hors de France, cette reproduction est rarissime, les prescriptions variant naturellement d'un pays à l'autre. Retenons seulement deux exceptions qui illustrent la pratique flottante en Allemagne. A Hambourg, la réédition du manuel de comptabilité de Christoph Achatius Hager, à l'instance des héritiers de l'auteur, contient le texte du privilège impérial de vingt-cinq ans délivré le 2 novembre 1660. Quand Guillaume Du Hamel fait imprimer son Cours des changes à Hambourg, c'est au Sénat qu'il demande un privilège, dont le


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libellé, du 10 décembre 1684, délimite la portée : la protection vaut pour le ressort de la juridiction de la ville.

Le fonctionnement du système français, qui, dans le cas le plus favorable, livre des traces indirectes de la négociation entre l'auteur et le libraireimprimeur, comportait au demeurant des complications ou anomalies. Dans l'édition parisienne de 1693 de Legendre, non numérotée entre la « nouvelle édition » de 1691 et la « onzième » de 1699, le privilège octroyé en 1678 à la veuve est suivi par un privilège pour réimpression pendant huit ans, accordé à Augustin Besongne le 30 décembre 1690. Il existe d'autre part une « dixième » édition, lyonnaise, de 1691, imprimée par Benoît Vignieu en vertu d'une permission du 16 octobre 1690, et où figure le vieux privilège de 1656, qui se trouve encore dans la « onzième » édition parue à Bordeaux en 1700 sous le label de deux libraires bordelais. La référence a un privilège périmé correspondait-elle à une tactique pour ne rien devoir à la veuve ? Celle-ci avait sûrement monnayé la cession de ses droits sur l'arithmétique à Besongne. Nous savons en effet par Claude Irson qu'elle avait vendu à celui-ci une autre partie de l'héritage littéraire de son défunt mari. Irson évoque l'affaire dans la préface de sa Méthode pour bien dresser toutes sortes de comptes (1678), en expliquant que ce manuel a été composé à partir de celui de Legendre (de 1658) remanié de fond en comble. Legendre, écrit Irson, voulait faire une seconde édition de son manuel de comptabilité, mais était mort « pendant l'impression du Journal » : « Quelque rencontre d'affaire m'a porté à m'accommoder avec sa veuve, de ce qu'il y avait d'imprimé, et de la faculté d'imprimer le reste ». Irson se jugeait fondé à se présenter comme auteur original sans mentionner Legendre : « estant propriétaire de tous ses droits, je pouvais en user comme d'une chose qui m'est propre, autant par la réformation que par l'acquisition ».

Dans les éditions du XVIe siècle, le texte du privilège n'est généralement pas reproduit. Pour presque une centaine d'auteurs dont les publications, ou au moins certaines publications, affichent au titre « avec privilège », il y a à peine dix cas où nous apprenons le nom du bénéficiaire. Pour les manuels de Denorry et de Renterghem, le privilège était accordé à l'imprimeur. Savonne a déjà été mis en relief comme bénéficiaire ; Solorzano était dans la même position, ainsi que Jean Trenchant pour sa première édition. L'information devient plus fréquente ensuite dans les limites de l'espace français. Quand elle existe, elle signale la capacité de certains auteurs à s'affirmer en face du libraire. Cette posture pouvait correspondre à une position du personnage tenant à la réputation de son école. A Londres, au début du XVIIIe siècle, John Ayres était un maître d'écriture et de calcul renommé, jouissant d'un revenu confortable 16. A Hambourg des teneurs de livres et arithméticiens en vue prenaient soin personnellement de la diffusion de leurs manuels, tel Joachim Rademann depuis 1687, avec encore deux rééditions par ses héritiers. La famille Heins y battait le record de la conservation des droits. Valentin Heins commença à publier avant 1680 ; les héritiers étaient encore éditeurs de son Tyrocinium mercatorio-arithmeticum jusqu'à la dixneuvième édition, en 1783. L'examen sur les livres eux-mêmes de divers signes de marquage conduit à effleurer les problèmes de droit d'auteur, ou

16. Geoffroy HOLMES, Augustan England. Professions. State and Society, 1680-1730, Londres, 1982, p. 69.


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plutôt des pratiques que ce droit a réglées plus tard. On admet habituellement que le Copyright Act de 1709 a été un tournant novateur. En termes juridiques, les choses étaient différentes dans les autres pays, et pas encore radicalement clarifiées en Angleterre au xvrnf siècle. L'autre élément d'appréciation qui est en cause ici, c'est la conception explicite ou implicite chez les intéressés, du pouvoir de l'auteur de disposer de son oeuvre. Quand le libraire genevois Johann Hermann Widerhold publia en allemand les Voyages de Tavernier (1681) comme il l'avait fait pour Le Parfait Négociant, il inséra dans l'édition le texte, en français, de la « permission » donnée le 12 novembre 1677 par Tavernier à Widerhold de faire traduire et imprimer son oeuvre. Une permission, habituellement, était donnée par une autorité publique. Il est vrai que Tavernier était un personnage, pas un rédacteur de manuels. Mais pour un auteur présentant à un titre ou à un autre un profil de poids lourd, il en existait beaucoup de moins forte stature. La vue d'ensemble sur les équilibres et les dépendances doit rester suspendue aux résultats des efforts pour diriger le projecteur sur les éditeurs.

II. LE POIDS DU PHÉNOMÈNE ÉDITORIAL

Parmi les libraires-imprimeurs qu'ont répertoriés des travaux érudits inégalement exhaustifs selon le pays, beaucoup n'ont jamais publié un manuel à l'usage des marchands. Certains figurent dans notre corpus — apparition fugitive parfois, dans une seule notice, ou au contraire réitérée et de ce fait plus intéressante pour la question à aborder ici. L'exercice de la fonction éditoriale comportait des pratiques d'ordre général, en grande partie indépendantes de la substance intellectuelle véhiculée par l'objet en papier mis en circulation. On peut se demander si ces pratiques ne se coloraient pas de quelques touches particulières tenant au caractère spécifique de notre objet : une catégorie de livres pas vraiment scientifiques, qui relevaient encore moins de belles lettres ou d'une entreprise d'endoctrinement spirituel. L'hypothèse d'une stratégie adaptée à cette section du marché du livre serait plus facile à tester s'il était possible de discerner des éditeurs relativement spécialisés. On ne parviendra à quelque clarté sur ce point qu'après avoir contourné divers obstacles, le premier et le plus visible étant l'extrême dispersion de la « population » d'éditeurs rassemblée dans le corpus.

Que dire à propos de tous les acteurs entrevus une fois comme Georg Gruppenbach ? Cet imprimeur de Tûbingen, identifié comme le plus gros de la ville en son temps, publie en 1602 le manuel d'arithmétique de Johann Ankelin ; point final. La matière à commentaire ne prend un peu de consistance que par un apport extérieur, si par exemple l'activité de l'imprimeur a retenu ailleurs, l'attention à un titre quelconque. Michel Dubois (Sylvius) imprimait à Lyon, en 1551 et en 1556, deux manuels en italien d'Andréa Lottini. C'est ce même imprimeur, capable de composer les subtils calculs du Florentin, qui avait imprimé à Genève, en 1540-1541, la première version française de l'Institution chrétienne". Voilà surtout de quoi faire souhaiter

17. R. PETER, « Un imprimeur de Calvin : Michel Dubois », Bulletin de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Genève, 16, 1978, p. 285-335.


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d'en savoir davantage sur ce Dubois. La connaissance d'une entreprise, exceptionnellement, permet de situer les manuels dans la liste de ses réalisations : à une très petite place chez Plantin, qui en trente-quatre ans produisit seulement 8 ouvrages de mathématiques sur 1 887 livres 18. A la génération des successeurs, aucun manuel ne paraissait chez Moretus. L'évolution était la même dans la firme de Tournes. Jean de Tournes à Lyon imprimait Savonne et Peverone ; la maison genevoise par la suite préférait les monuments de science juridique ou théologique. On se perdrait à vouloir collecter sur tous les acteurs repérés les informations bio-bibliographiques. Un seul exemple, sur un homme moins connu, suffira à montrer un aspect du gain possible. Il s'agit du libraire parisien Charles de Sercy, spécialisé dans la littérature et accessoirement les ouvrages de jardinage. Il publiait en 1688 et 1691 la seconde et la troisième édition du Trésor de l'arithmétique de Nicolas Leroux, réédité ensuite par Claude Prudhomme (1701 et 1715) et en 1740 par le successeur de celui-ci. De fait, Prudhomme était le neveu et successeur de Sercy 19. La monographie a sur ce point l'utilité de découvrir la continuité de la librairie éditrice, là où le corpus ferait distinguer deux unités. Voilà une raison, et ce n'est pas la seule pour écarter l'idée de ranger les éditeurs, sur la base des noms relevés aux adresses, en classes correspondant à la publication d'un certain contingent de manuels.

Les procédures de classement/dénombrement sont au contraire très opportunes si elles s'appliquent aux éditions et aux auteurs, et c'est par cette voie que nous accéderons à une perspective sur la fonction éditoriale. Le corpus contient plus de rééditions que de premières impressions. Un rapide coup d'oeil y reconnaît le poids de séries longues, entendons par là les manuels ayant bénéficié de rééditions très nombreuses et/ou étalées sur une longue période (jusqu'à deux cents ans et plus). 11 auteurs du xvf siècle et 30 du xvn* ont une « longévité » supérieure à un siècle. Pour ne pas abuser des chiffres, tenons-nous aux 30 auteurs qui d'après nos relevés ont atteint au moins 20 éditions 20. Les ouvrages d'auteurs ayant fourni au moins dix fois une publication représentent 42% du nombre total des éditions de manuels inventoriés. On obtient cette même proportion de 42 % en calculant comme il convient sur le total des éditions parues jusqu'à 1600 et sur le total des éditions parues de 1600 à 1700, en laissant de côté les rééditions des mêmes ouvrages au xvm* siècle. C'était donc pour une large part des produits éprouvés qui s'écoulaient sur le marché des manuels à l'usage des marchands. Au XVIe siècle, la première impression d'un ouvrage comptait pour un tiers

18. L. VOET, « L'offre, diversification de la production, tirages, prix des livres », dans Produzione e commercio..., op. cit., p. 569. Outre les éditions de Mennber et de Savonne mentionnées supra, Plantin publia le traité savant de Simon Stevin.

19. Anne BOYER, Nicolas et Charles de Sercy, libraires du Palais au xvn* siècle. Mémoire pour le diplôme de 1EHESS, sous la direction de Roger Chartier, 1988. De 1638 à 1700 les Sercy ont publié au moins 340 livres, dont 259 nouveaux titres.

20. Ces décomptes portent sur la section principale du corpus, à l'exclusion des annexes « Seerechte » et « Mûnzschriften ». En les présentant, il but rappeler que la description chiffrée est tributaire de quelques données incertaines : éditions non trouvées, adjonctions à foire des addenda recueillis depuis la publication. En outre nous rangeons dans une série longue les divers ouvrages d'un même auteur. Ni cette convention, ni les corrections éventuelles du nombre de rééditions d'un manuel ne sont susceptibles de déformer l'image globale de la distribution entre les manuels durables et les autres.


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environ des éditions publiées, et ce contingent ne dépassait pas 30% au xvn* siècle. Le taux de nouveautés semble avoir été beaucoup plus élevé dans l'activité générale de la librairie. En Angleterre où l'on dispose d'un panorama complet pour l'année 1668, 32 % seulement des titres étaient alors des réimpressions 21. L'état des ouvrages publiés par la librairie de Sercy fait encore plus de place aux nouveautés : plus des trois quarts. Il y avait donc une particularité de la fonction éditoriale dans le champ des manuels : plus de re-productions que de lancements. Naturellement la longue carrière de certains ouvrages impliquait beaucoup de rééditions après disparition de l'auteur.

Pour une réédition posthume, un éditeur disposait d'une liberté de manoeuvre sans doute plus grande, sous réserve éventuellement de l'action d'héritiers vigilants dont nous avons aperçu quelques exemples. Mais il y avait l'intervention d'auteurs secondaires assumant la tâche de réviser ou d'augmenter le texte original, ou encore de le traduire. On peut estimer que l'entrée en scène d'un tel personnage modifiait peu le problème du rapport entre deux parties — un acteur intellectuel, un acteur économique. Le Livre d'Arithmétique de Mennher, dans l'édition anversoise imprimée par Jan Van Waesberghe, se présente comme « composé par feu Valentin Mennher Allemand : revu, corrigé et augmenté en plusieurs endroits par Michel Cognet ». Le partage du soin et du bénéfice entre Cognet et Waesberghe se calquait peut-être sur celui qui existait entre Mennher et son imprimeur antérieur. L'examen de toutes les occurrences d'un ou de plusieurs auteurs secondaires incite à douter qu'un schéma de substitution aussi simple soit généralement recevable. Les auteurs secondaires doivent retenir notre attention pour euxmêmes, leurs noms n'ayant pas été indexés dans le répertoire bibliographique comme l'ont été ceux des auteurs et des éditeurs. A une consultation rapide, on risque de ne pas repérer ceux qui étaient simultanément auteurs pour leur propre compte. Sans en présenter la revue systématique, on en retiendra les aperçus qu'elle ouvre sur le rôle des éditeurs accueillant ou suscitant des continuateurs et des remaniements.

Ces aperçus donnent rarement le moyen de trancher un cas individuel. Prenons celui de la traduction anglaise, en 1593, des Pratiques de chiffre de Flory (Anvers, 1577). Comme le traducteur était John Weddington, marchand anglais ayant publié lui-même à Anvers en 1567 un manuel de comptabilité en anglais, on mettra à son crédit l'initiative de la traduction, plutôt que de supposer un dessein conçu par l'imprimeur londonien Thomas Dawson. La présomption est inverse pour une publication sans mention d'auteur secondaire, le traité d'arithmétique portugais de Gaspar Nicolas ; quatre fois imprimé à Lisbonne de 1519 à 1559, il paraissait à nouveau à Anvers en 1573, imprimé par les héritiers d'Arnold Birckmann. Comme l'édition suivante à Lisbonne (1594) est bien numérotée cinquième, celle de 1573, peut-être piratée, doit être considérée comme un pur produit de la librairie. Un manuel avait quelques chances de poursuivre sa carrière d'une génération à l'autre, si le fils comme Conrad Pôpping à Brunswick, succédait à son père en tant que maître d'école ; ce n'est pas le seul cas de continuité naturelle. A Lubeck, quand Arnold Môller junior reprenait le flambeau de son père, leur manuel

21. D.F. MCKENZIE, art. cité, p. 397-398 et 420-421.


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sortait toujours du même atelier: celui de Martin Janow en 1635 ; en 1647 et 1653 celui de Gottfried Jâger, successeur du successeur de Janow ; en 1675 celui des héritiers de Jâger.

L'auteur secondaire intervenait dans des circonstances sur lesquelles les renseignements font parfois complètement défaut ; tout contribue à l'obscurité à propos de la reprise par Christoph Achatius Hager du Rekensboek de Gerdt Hûlsingk : peu d'éditions en sont conservées, et il n'y a pas de noms d'imprimeur. Otto Wesellow, maître de calcul à Brème, a plus de chance : auteur d'une petite arithmétique parue en 1610, il republiait en l'augmentant considérablement celle du Lubeckois Johann von Sesen (à Brème en 1617, à Hambourg en 1622) et parallèlement il traduisait en latin le manuel de Franziskus Brasser (à Brème en 1619, à Hambourg en 1622). Dans les deux cas, il donnait aux livres du prédécesseur un tour plus savant. Dans les deux cas, à Hambourg, il avait comme imprimeur Heinrich Carstens, un homme assez porté sur ce genre de publications puisqu'on lui doit aussi le traité de comptabilité « ad imitationem Neudorffianam » du même Wesellow (1623). Le moteur principal des rééditions pouvait être là le continuateur, fier de surpasser en savoir les auteurs réputés qu'il relançait. Quand Jacob Meyer à Bâle republiait YArithmetica pratica d'Anton Neudôrffer, de Nuremberg, il ne craignait apparemment pas de concurrencer son propre Compendium Arithmeticae, bien que les deux eussent à peu près le même usage. On remarque qu'ils sortent tous deux des presses de Johann Rudolph Genath, dont le père Johann Jacob avait produit en 1609, l'arithmétique de Johann Jacob Roth".

Les rééditions multiples attestent que les libraires-imprimeurs avaient conscience de la valeur d'appel que conservait un titre avec son auteur. Le manuel d'arithmétique de Robert Record passa ainsi par plusieurs vagues d'augmentations. Dans les onze premières éditions dues à Reginald Wolfe, pendant toute la carrière de cet imprimeur travaillant aussi au service du roi, les additions de John Dee apparaissaient à partir de 1561. La troisième partie ajoutée en 1582, de nette coloration mercantile, provenait de John Mellis, maître d'école qui allait bientôt composer son manuel de comptabilité en puisant dans Oldcastle et dans Peele 23. Cette seconde génération de Record correspond aux neuf éditions que le stationer John Harrison fit produire par divers imprimeurs. Après l'incorporation en 1615 de tables relatives au cubage des bois, une troisième génération était caractérisée depuis 1618 par les corrections de Robert Hartwell, et elle repassait dans le fonds de la librairie Harrison (7 éditions de 1631 à 1652), mais avec une continuité ultérieure du côté de l'impression : 8 éditions de 1646 à 1673 sortant des presses de Miles Flesher puis de son fils James. Cette officine importante a imprimé au total, de 1622 à 1684, une trentaine d'éditions de manuels d'une bonne douzaine d'auteurs, y compris à deux reprises l'arithmétique de Humphrey Baker, parallèle à celle de Record, et qui avait onze fois porté la marque de

22. La première édition du Compendium (1651) est d'un autre imprimeur; Johann Rudolph Genath a imprimé de 1664 à 1703. En plus de deux éditions du Compendium (1665 et 1669) et de Neudôrffer (1666 et 1695), on lui doit la Stereometria (Visier-Kunst) de l'ingénieur Georg Friedrich Meyer (1675 et 1691).

23. M.F. BYWATER and B.S. YAMEY, Historié Accounting Uteraturt : a Companion Guide. LondresTokyo, 1982, p. 66-70. Précisons que la dernière édition de Record imprimée par Reginald Wolfe (1573) contient déjà une addition d'informations métrologiques internationales.


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l'imprimeur Thomas Purfoot, de 1574 à 1631. D'où venait l'impulsion lors des révisions pratiquées sur Record ? Une hypothèse est plausible, celle d'éditeurs cherchant à améliorer le produit sans bousculer les habitudes, et recrutant en quelque sorte des auxiliaires. Tel auteur secondaire saisissait l'occasion de glisser une publicité pour son activité enseignante ; ainsi faisait Robert Hartwell, et déjà John Wade, correcteur déclaré d'une seule édition (1610), qui donnait l'adresse où il enseignait depuis seize ans l'écriture, l'arithmétique et la comptabilité. Une minutieuse comparaison des versions successives d'un manuel à si long succès décèle des modifications de forme et de fond, mais pas de rupture nette. L'édition de Record par Edward Hatton (1699) était totalement refondue, mais ce fut la dernière. L'intervention des continuateurs, au xvnf siècle, sur les manuels de calcul composés au XVIIe, semble avoir été aussi plutôt conservatrice, n'affectant pas substantiellement la disposition initiale de la matière.

Cette dernière remarque vaut beaucoup moins pour les rééditions de manuels qui étaient faits pour le comptoir, les manuels à finalité très professionnelle offrant des informations techniques très variées sur la géographie des courants commerciaux, les usages des places, les institutions et les outils du négoce, les droits perçus. Que l'auteur y mêle ou non des réflexions sur l'art de la marchandise, l'utilité du livre tenait à l'abondance et à l'exactitude des renseignements de fait dont beaucoup devaient être mis à jour. Au fil de remaniements qui faisaient grossir le volume, avec parfois une refonte du plan, un même titre réimprimé finissait au bout d'un siècle par coiffer un texte complètement différent de celui du début. Ces mutations ont été étudiées à la loupe dans le cas du Négoce d'Amsterdam de Jacques Le Moine de l'Espine, paru en 1694 à la fois en français et en néerlandais 24. Ce qu'il faut en retenir ici où il ne s'agit pas d'analyse des contenus, c'est le recouvrement énorme par l'auteur secondaire d'un auteur originel dont pourtant le nom est maintenu au titre. Le Moine de l'Espine, avant sa mort en 1696, avait déjà préparé une augmentation (édition en 1704), et l'édition française de 1710 était encore plus grosse. Mais le tournant fort intervenait en 1714 avec l'entrée en scène dlsaac Le Long (1683-1762) et du libraire Johannes Ratelband qui, d'abord en partage avec Andries van Damme, édita les six impressions en néerlandais de 1714 à 1744 ; soit un gonflement de 782 pages à 1 658 pages. Isaac Le Long avait la plume fertile, aussi sur des sujets historiques et au service de son zèle confessionnel. Si on le range parmi les minores de la République des lettres, il serait injuste de voir en lui un polygraphe besogneux. Fils de marchand, il avait une envergure d'expert ; quand il quitta Amsterdam en 1744 à la suite de démêlés avec le consistoire, il mit en vente sa bibliothèque, presque 6 000 volumes catalogués. Ses qualifications d'informateur, en particulier dans le domaine des changes, n'ont-elles pas été acquises par ses travaux menés plus ou moins sur commande du libraire, en tout cas en liaison avec lui ? Johannes Ratelband était depuis 1702 co-éditeur des tables d'intérêt de Le Moine de l'Espine, qui dataient de 1687. H rééditait depuis 1711, avec Andries van Damme, le WisselStyl (augmenté) de Phoonsen. C'est chez Ratelband que paraissait en 1729 la

24. Lucas JANSEN, « De Koophandel van Amsterdam ». Een critiscke studie over het Kooptnanshandboek van Jacques Le Moine de l'Espine en Isaac Le Long, thèse Amsterdam, 1946.


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suite de ce recueil de Phoonsen, composée par Isaac Le Long, qui décidément ne lâchait pas le filon. En 1732 paraissait une Nieuwe Wissel Ordonnante van Geheel Ruszlandt, l'ordonnance du tsar Pierre H, « in de Russisch en Hoogduytsch Taalen, en volgens het Origineel in het Nederduitsch overgeset door Isaac Le Long » 25. Pour conforter la mise en relief du libraire-éditeur, qui était détenteur du privilège accordé par les États de Hollande en 1715 et renouvelé jusqu'à 1744, on notera que les héritiers Ratelband bénéficiaient dans les années 1730 du concours du « mathématicien » Johann Philipp Graumann, corrigeant et augmentant le Nouveau livre d'intérêt (bilingue) de Le Moine de l'Espine. Il publiait en 1737 les tables d'arbitrage (Het Licht des Koopmans) du même Graumann, qui à l'époque donnait des leçons au fils du bourgmestre d'Amsterdam Daniel Hooft 26. La coopération se prolongeait entre ces partenaires dans un secteur d'édition dont les produits touchaient à la fois le savoir académique et la pratique des affaires. J. Ratelband junior publiait en 1750 deux volumes in 4° — plus de 1 250 pages — de Frankforter Wissel-Responsa, traduits par Isaac Le Long. Le compilateur de ce recueil jurisprudentiel, Johann Ludwig Uhl, professeur à l'université de Francfortsur-Oder, était le continuateur du Corpus juris cambialis lancé en 1742 à Leipzig par Johann Gottlieb Siegel, qui se référait à J.-C. Kônig, lui-même traducteur de Phoonsen en 1717.

Alors que le tandem Le Long-Ratelband assurait à Le Moine de l'Espine une florissante postérité néerlandophone, les rééditions en français du Négoce d'Amsterdam tournaient court plus vite, en dépit ou peut-être à cause d'interférences avec la carrière du Traité Général du Commerce de Samuel Ricard (1637-1717). Issu du Nouveau Négociant, imprimé en 1686 à Bordeaux d'où Ricard s'était déjà réfugié en Hollande, le Traité était effectivement « plus ample et plus exact que ceux qui ont paru jusqu'à présent », en particulier que l'ouvrage de le Moine de l'Espine. Les continuateurs de celuici, déjà pour la réédition en français de 1710 antérieure au travail dlsaac Le Long sur le texte néerlandais, ont puisé dans Samuel Ricard. Publié en 1700 par Paul Marret, le Traité en était en 1714 à sa troisième édition, toujours chez Marret, avec des argumentations incorporées dès 1705. La quatrième édition (1721) sortait chez un autre libraire, la veuve de Jacques Desbordes, pourvue d'un privilège des États de Hollande ; elle contenait une instruction de comptabilité dont l'auteur était Henri Desaguliers. Il faut voir là sans doute, au plan commercial, une reprise de Samuel Ricard par l'éditeur de Desaguliers ; Jacques Desbordes avait en 1701 partagé avec Adrian Braakman la diffusion de La science des nombres de Desaguliers 27. Ce couplage Desaguliers-Samuel Ricard laissait isolé L'art de bien tenir les livres de comptes

25. L'édition originale n'a pas été trouvée jusqu'ici. La traduction hollandaise éditée par les héritiers de J. Ratelband fut incorporée ensuite dans la réédition & Rotterdam (17SS) du recueil de Phoonsen-Le Long, par la même compagnie de sept libraires qui publia en 1763 la huitième impression du Koophandd van Amsterdam de Le Moine de fEspine-Le Long.

26. Le manuel d'arbitrage de Graumann avait été publié en allemand depuis 1730. Mais licht des Kaufmanns, Berlin, 1754, était présenté comme traduit du hollandais en allemand. Une version française non datée (environ 1740) s'intitule Le guide des négociants. Graumann fut directeur de la Monnaie de Brunswick, puis directeur général des Monnaies royales prussiennes.

27. Braakman et Desbordes partageaient aussi en 1702 l'édition de La nouvelle pratique d'arithmétique de Jean Monier de Clairecombe, un autre huguenot.


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publié en 1709 par Samuel Ricard chez Marret, et qui fut réédité seulement en 1724, chez David-Paul Marret, avec remaniement par Jean-Pierre Ricard (1674-1728), le fils de Samuel.

C'est justement dans les années 1720 que les éditions rouennaises du Négoce et du Traité permettent de déceler les combinaisons croisées des libraires. Jean-Baptiste Machuel le jeune, de Rouen, reçoit le 10 novembre 1722 un privilège royal pour une nouvelle édition de Samuel Ricard, qui paraît en 1723 ; édition partagée avec ses confrères rouennais Jean-Baptiste Cailloué et Louis Du Souillet, ainsi qu'avec les parisiens Claude Saugrain, Denis Mouchet et Pierre Prault. Le texte est exactement celui de l'édition Desbordes d'Amsterdam de 1721 (donc Ricard plus Desaguliers). Simultanément, les trois rouennais publient, sous privilège royal du 29 janvier 1723, Le Négoce d'Amsterdam, « fait sur le plan de celui de Lemoine de l'Espine par Jean-Pierre Ricard ». Cette version très remaniée, très amplifiée par rapport à l'édition en français de 1710 (775 pages au lieu de 390), était sortie à Amsterdam dès 1722, sans privilège, chez le libraire N. Etienne Lucas ; elle se trouve aussi, datée 1723, avec l'adresse des héritiers de J. Ratelband à Amsterdam, et le privilège du roi de France. On pressent sous ces détails bibliographiques à quel point un titre et ses chances étaient pris dans des arrangements d'affaires entre commerçants. Mais c'est peut-être la disparition de Jean-Pierre Ricard, en 1728, qui a privé le manuel de Le Moine de l'Espine d'une suite en français parallèle à la version hollandaise dlsaac Le Long. Le Traité de Samuel Ricard a été plus favorisé. Sa réédition de 1732 restait dans la ligne du processus habituel d'augmentation, avec une nouvelle addition due à Desaguliers et un complément de Nicolas Struyck, relatif aux calculs de change ; la Compagnie de libraires, éditrice, affichait le privilège qui avait été donné en 1721 à la veuve Desbordes. Il fallut attendre presque cinquante ans pour voir reparaître le livre en « édition entièrement refaite après un plan nouveau, rédigée et considérablement augmentée par Mr. de M. », en deux volumes, chez Daniel-Jean Changuion, éditeur en 1768 du Commerce de la Hollande d'Accarias de Sérionne, et aussi chez E. van Harreveld et A. Soetens. Le rédacteur, Tomas Antonio de Marien y Arruspide, était un marchand originaire de Bilbao établi à Amsterdam, et qui s'intéressait spécialement à l'Europe du Nord 28. La métamorphose introduisait dans l'exposé une dimension d'observation sinon de théorie économique qui était étrangère au Ricard primitif. Or le livre se présentait comme une continuation : tactique de libraire vraisemblablement, en même temps qu'indice de la notoriété dont on créditait le nom de Samuel Ricard 29.

Un homme qui remodelait profondément un ouvrage pouvait avoir autant de poids, vis-à-vis du libraire, que n'en avait eu l'auteur au moment de la première édition. Si la portée de la révision ne dépassait pas des retouches et corrections ponctuelles, le travail de l'auteur secondaire s'apparentait plutôt

28. M. ZYLBERBERG, < Un centre financier " périphérique " : Madrid dans la seconde moitié du xvm* siècle », Revue historique, n° 546, 1983, p. 307 : Marien rentré en Espagne et banquier dans les années 1790. Son Tableau des droits et usages de commerce relatifs au passage du Sund, publié à Copenhague en 1776, fut repris en espagnol (1789) puis en danois et en allemand en 1795 et 1798.

29. La traduction en allemand (en 1783) par Thomas-Heinrich Gadebusch, professeur à l'Université de Greifswald, était bien « nach der sechsten ganz umgearbeiteten franzosischen Ausgabe », alors que la mention : sixième édition ne figure pas au titre de 1781.


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à celui d'un employé de l'éditeur. Voici Paul-François Chicot, maître de calcul et comptable à Amsterdam, revoyant la quatrième impression (1717) de l'Instructie van het Boekhouden d'Abraham de Graaf ; malgré les « nombreuses annotations » annoncées au titre, le manuel n'avait pas grossi d'une seule page depuis la troisième édition de 1710. Le calibrage resta inchangé jusqu'à la dixième de 1755, la dernière où figure le nom du Chicot. Le vrai changement intervenu en 1717 était que le livre paraissait désormais chez le libraire Johannes Loots, pour qui Chicot exécuta aussi une traduction française (première et unique parution en 1718). Loots puis sa veuve étaient de 1717 à 1734 éditeurs d'Abraham de Graaf pour la comptabilité, et des Koopmans-Reekeningen d'Adam van Lintz, publiés antérieurement par l'auteur lui-même. La traduction française de cette Arithmétique des marchands (1719) était aussi de Chicot 30. Rééditer des manuels qui peuplent les séries longues dans notre corpus, c'était non seulement la liberté d'action assurée — plus d'ennuis possibles avec l'auteur —, mais aussi la commodité sans doute fréquente de rétribuer maigrement la mise à jour.

A la limite, le libraire se dispensait de mentionner le nom d'un auteur secondaire ; ainsi quand « la Compagnie » à Amsterdam, produisit en 1770 une nouvelle édition de La Science des négociants de Mathieu de La Porte. Ce manuel de comptabilité réputé ne portait plus, depuis sa seconde édition en 1714 chez Charles Osmont et Guillaume Cavelier, de numérotation des éditions, jusqu'à celle de Paris en 1770. Chacune était dite « nouvelle..., revue, corrigée et augmentée », — en fait toujours les mêmes 622 pages du format oblong qui, paraît-il, contribuait à son succès. La nouveauté de l'édition d'Amsterdam était l'adjonction d'un traité des changes étrangers de quelque 150 pages, qui figure dans toutes les éditions ultérieures en français, sans jamais la moindre indication sur l'auteur de ce texte. Si le voile de l'anonymat traduit en l'occurrence une tactique, l'interprétation serait que les libraires entendaient miser exclusivement sur le prestige d'expert du défunt de La Porte 31. Il y avait toujours eu, depuis qu'on imprimait des manuels, un contingent de publications sans nom d'auteur : les imprimés anodins du type tables de multiplication (les comptes faits ne sont pas une invention de Barrême !), ou des instructions de niveau tout à fait trivial. L'anonymat n'y avait évidemment rien à voir avec celui des écrits polémiques ou subversifs. C'était un anonymat de banalité, pour une matière située par sa pauvreté au niveau d'une res nullius. Il fallait bien qu'il eût existé un individu la confiant une première fois à une presse, mais les imprimeurs qui la reproduisaient n'avaient cure de cette origine. Certains croyaient habile de faire varier le

30. Loots tenait à son droit exclusif de publier A. van Lintz. Au titre de l'édition de 1721, le neveu de celui-ci, Jacobus van Lintz, auteur lui-même d'un manuel de comptabilité publié par Loots en 1714 et 1723, déclarait ne reconnaître comme ouvrage de son oncle que ce qui était imprimé par Loots. Déclaration identique d'Abraham de Graaf dans la quatrième édition de son Instructie, la première à être imprimée par Loots.

31. Les éditeurs ont voulu, dit leur avis, « réunir dans un seul volume portatif tout ce que cette matière a d'intéressant » ; ils écrivent aussi : « Le succès de cet ouvrage a paru exiger qu'on le rendit plus complet. Nous y avons donc ajouté ce que l'auteur s'était proposé de faire, et ce que la mort l'a empêché d'exécuter, c'est-à-dire le Traité universel des changes étrangers... >. Or Ddaporte était mort depuis plus de quarante ans. Il est à noter que les éditions parisiennes jusqu'à 1770 avaient toujours un privilège. Celles d'Amsterdam n'en ont pas. Celles de Rouen (1782 et 1785), exactement conformes à celles d'Amsterdam, sont pourvues d'une permission.


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titre. L'Arithmétique et Manière de apprendre à chiffrer et compter (Lyon 1548), peut-être dérivée de La vraye manière (1535 ?) devenait sans modification Instruction de l'Arismétique, et passait au XVIIe siècle dans le fonds de la librairie troyenne.

L'étiquette « nouvelle invention », fréquente, avait valeur d'antiphrase pour désigner un produit consistant en tables, avec éventuellement des compléments divers, quelques « réductions » de mesures ou de monnaies, un calendrier de foires, voire quelques prières. C'est un livret de ce type qui constitue en 1682 la première pièce russe (Scitanie oudobnoe) de notre corpus. Rien n'illustre mieux le mécanisme de fabrication, au xvf siècle, que le grain de fantaisie répétant les noms de deux auteurs fictifs : « Jules César Patavin », et « le Monte Régal Piedmontois, Professeur de Mathématique en l'Université de Paris ». Pour se limiter aux éditions de l'un ou de l'autre que nous avons trouvées, il suffit de noter les treize villes d'Europe, dans l'Empire, en France, en Espagne où elles ont été imprimées de 1580 à 1680 environ ; mais ni ce décompte ni les limites chronologiques ne sont limitatifs. L'énigme d'un fantôme à deux noms peut être considérée comme résolue grâce à un avis au lecteur inséré dans l'édition parisienne (1630, chez Cardin Besongne) de l'Invention nouvelle du prétendu Monte Régal. Celui-ci, nous dit-on, avait fait imprimer une partie de cet ouvrage en 1575 ; son serviteur le fit réimprimer (avec beaucoup d'erreurs) à Naples en usurpant le nom du maître, puis passa les monts, et le fit réimprimer sans lieu d'impression. Dans l'édition lyonnaise de 1677, il est aussi question d'une première édition qui aurait paru à Venise en 157532. L'édition de cette camelote s'apparentait à celle des almanachs, où l'auteur imaginaire avait la vie dure. On en a un bel exemple avec le prétendu Rutilio Benincasa, dont YAlmanacco perpetuo véhicula l'arithmétique de Beltrano. Quand l'écrit anonyme n'était pas affublé d'un faux-nez, il restait un article suivi chez plus d'un libraire notable. De 1670 à 1711, Jean Guignard, un des premiers éditeurs du Parfait Négociant, et ses successeurs, produisaient à sept reprises au moins leur Nouvelle méthode pour trouver la valeur de quelque nombre que ce soit d'écus blancs...

N'ayant pas à partager décisions et pouvoirs sur les textes anonymes, l'éditeur manipulait à l'occasion des textes d'auteur, sans égard pour la paternité de celui-ci. Matthias Kramer, professeur de langues étrangères à Nuremberg, auteur de grammaires et de dictionnaires, publiait en 1693 chez Wolfgang Moritz Endter, avec privilège impérial et électoral, son Secretario di Banco/Banco Secretarius, manuel bilingue de correspondance commerciale contenant 300 lettres « bellissimes », réédité par le même libraire de Nuremberg en 1704 et 1726. Le libraire vénitien Hertz prenait ces lettres pour en faire une annexe aux deux dernières éditions du Négociante de Péri (1697 et 1707). Ne reproduisant que le texte italien, il avait la courtoisie de citer l'auteur : « il secretario di Banco di Mattia Cramero ». Un éditeur de Livourne, en 1708, publiait aussi le seul texte italien, sans nom d'auteur, mauvais exemple

32. L'édition lyonnaise de 1585 de Monte Régal, qu'avait vue D.E. Smith, Ram Arithmetica, p. 385, n'a pu être retrouvée. La première édition de Jules César dont nous avons pu vérifier l'existence est allemande (Leipzig, 1590, chez Abraham Lamberg qui était le plus gros imprimeur-libraire de la ville à cette époque). A Strasbourg, Monte Régal est publié par Anton Bertram (1619), imprimeur de l'Université ; à Danzig par Andréas Hunefeldt (1631).


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suivi dans quatre éditions italiennes ultérieures sur les sept que nous avons repérées".

Escamoter le nom d'un auteur, il n'y avait pas là de quoi s'offusquer dans un univers où pullulaient les contrefaçons en tout genre. Une même dose de désinvolture se glissait aisément dans le montage en un seul livre de textes de plusieurs auteurs. Cette pratique visait à offrir un manuel plus utile, à plusieurs usages. Une formule courante consistait à assembler une arithmétique et une instruction élémentaire sur la tenue des livres. A partir de la douzième édition (1714) de l'arithmétique de John Ayres qui paraissait depuis 1693 chez Samuel Crouch et Josiah Blare, les libraires Daniel Midwinter et Thomas Norris, ayant repris ce manuel en 1711, l'allongeaient d'une trentaine de pages de Charles Snell. Celui-ci était un maître de calcul qui, avant cette date et encore parallèlement à son couplage avec Ayres, publiait divers livrets de comptabilité. Le montage était aussi simple que celui du Visierbuch d'Erhard Helm dans certaines éditions, surtout francfortoises, d'Adam Riese depuis 1533. Si l'adjonction se combinait avec une refonte de la partie principale de l'ouvrage, le travail consistant à tailler et recoudre était déterminé par des options de l'éditeur. Un exemple scruté de près fait apparaître ces transformations concertées.

Jan Coutereels, maître d'école anversois réfugié à Middelbourg, y publiait un manuel de calcul chez la veuve de Simon Moulert, parallèlement à son manuel de comptabilité paru dès 1603 chez Simon Moulert lui-même 34. Deux autres éditeurs de Middelbourg reprenaient cette arithmétique après 1650, avec des orientations différentes. Anthony de Later, en 1653 (C 13.16) introduisait au milieu du volume vingt pages de comptabilité dont l'auteur n'est pas déclaré : peut-être David Cock dont A. de Later aurait publié un placard en 1651 ? 35 Jacques Fierens pour sa part étoffait sérieusement l'arithmétique de Coutereels dans son édition de 1657 (C 13.18), par des développements d'algèbre dus, entre autres révisions, au maître de calcul Cornelis Frans Eversdyck. On est tenté d'identifier celui-ci avec l'arpenteur, auteur du traité de jaugeage imprimé par Simon Moulert en 1613 (JJ/E 7.1). En tout cas, Eversdyck composait des tables d'intérêt publiées par Fierens en 1655 et 1663. Cette arithmétique plus savante n'a pas de postérité en Zélande, où depuis 1660 les rééditions du Cyffer-boeck de Coutereels étaient au contraire abrégées environ de moitié par rapport à celle de 1626 et 163436. La filiation

33. D'autres éditions nous ont sûrement échappé. Nous n'avons trouvé qu'une édition du manuel parallèle, bilingue français-allemand, de 1720 ; Kramer y est membre de l'académie prussienne des Sciences. D'après une source secondaire invérifiable, l'édition du Secretario ai Banco de 1763 serait la quatorzième.

34. Pour clarifier la présentation, je donne les références avec le numéro d'ordre des éditions dans les deux premiers volumes d'Ars Mercatoria ; ici pour l'arithmétique C 13.8 (1626) et C 13.13 (1634). L'édition en français de 1610 (C 13.4) est un peu plus courte. Celle de 1645 (C 13.14), chez Gérard Moulert, a seulement 16 pages de plus, mais le titre y affirme qu'elle peut être considérée comme un « ouvrage nouveau >.

35. L'exemplaire de ce broadsheet mentionné au catalogue de ll.C.A.E.W. (II/C 26.3) n'a pas été retrouvé dans cette bibliothèque. Ce serait l'exposé le plus comprimé de l'enseignement comptable de Cock.

36. L'édition dTJtrecht en 1690 (C 13.23) amplifie au maximum : 624 pages au lieu de 528 dans celle de Fierens. Publiée par l'imprimeur de la ville, elle a mobilisé deux auteurs secondaires : « Begonnen door Mr. Dirk de Grauw ; en volvoerd door een wel-ervaren Persoon in dese Konst ».


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avec ces éditions Moulert ressort d'une indication figurant encore au titre, de 1660 à 1738 : « ut de Francoysche Taie overgeset door Hugo Cole ». Il était dit en 1626 et 1634 que ce Cole était maître d'une école française à Amsterdam. Ce qui a été conservé de plus ancien des oeuvres de Coutereels ferait pourtant penser qu'il rédigeait originellement en flamand. Mais ce petit mystère de bilinguisme a moins d'intérêt ici que le montage annoncé dans les rééditions : « ende bygevoeght het kort Begrijp van't Italiaenus Boeckhouden ». En 1660, Jan de Klerk, libraire de Flessingue qui fait imprimer à Middelbourg se contente pour cette addition, de 16 pages, sans mention d'auteur. A partir de 1678, il s'agit de 32 pages ; l'imprimeur Aaron van Poulie, pour un libraire de l'Écluse, mentionne l'auteur David Cock (C 13.22 et II/C 26.15). Dans tous les cas la signature des cahiers est continue pour les deux parties de l'ouvrage 37. Ce couplage illustre le processus de fabrication de manuels par les libraires-imprimeurs. Pour insérer un peu de comptabilité dans une arithmétique élémentaire, ils n'allaient pas chercher le savoir comptable de Coutereels lui-même, exposé dans un livre de bon niveau (C 13.3, C 13.5, C 13.6) qui, après 1631 n'avait qu'une réédition, à Rotterdam en 1655. David Cock, d*Enkhuizen, maître d'école à Arnhem, faisait mieux leur affaire. Lui aussi avait à son actif un gros manuel de comptabilité, édité en 1643 à Amsterdam par Hendrick Tjercksz de Vries (n/C 26.1). Mais il avait donné lui-même deux versions pour débutants en 1652 : une brochure de 48 pages (II/C 26.7), et un texte encore plus court à la fin de son manuel d'arithmétique (n/C 26.4) ; ces 28 pages étaient juste ce qui convenait aux rééditeurs zélandais de Coutereels 38. Il faut souligner que cet abrégé ne passa pas dans les nombreuses rééditions, en Hollande puis dans les Pays-Bas méridionaux, de l'arithmétique de Cock 39.

Il y avait en somme une « cuisine » des éditeurs pour confectionner des brouets appétissants à l'usage de la jeunesse. Des recettes comparables servaient pour la réédition de grands manuels destinés à un public averti. Les extensions successives de la Lex Mercatoria de Gérard Malynes sont instructives à cet égard. L'ouvrage sortit en 1622, avec réémission en 1629. L'imprimeur de cette première édition Adam Islip, partageait la tâche pour la seconde (1636) avec son confrère Robert Young, imprimeur pour le libraire Nicolas Bourne du Merchants Mirrour de Richard Dafforne (1635), incorporé à cette seconde édition de Malynes lancée par Bourne. Bourne était encore l'architecte de la troisième (1656), qui contenait cette fois cinq textes annexés : à nouveau celui de Dafforne, deux autres, de John Collins et Abraham Liset, concernant également la comptabilité, le traité de John Marius sur le change

37. Dans la dernière édition connue, de 1738, le titre secondaire (de la section comptable) et daté 1739. L'imprimeur Gabriel Clément, qui est également papetier, orne la page de titre de la figure de géométrie qui se trouvait dans l'édition Fierens de 1657.

38. Intitulé identique dans II/C 26.4 et II/C 26.15 : « een korte ende grondighe onder richtinge, soo van het Italiaens Boeck-houden, als oock van de voomaemste hooft-stucken des Koophandels ». Ce texte est peut-être antérieur à 1652, date de la troisième impression de l'arithmétique de Cock ; la seconde impression de celle-ci (1645) n'a pas été trouvée et on ignore même la date de la première.

39. H y eut après la mort de David Cock une réédition de son arithmétique à Dordrecht, révisée par son fils Simon et par Isaac Le Duc, qui avait traduit en français la troisième édition. La série continue ensuite i Amsterdam, où Michel de Groot et ses successeurs prennent le relais de Hendrick Tjercksz de Vries (quatrième à septième impression, 1680, 1696, 1702, 1734).


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et un recueil de lois maritimes. Publiant par ailleurs des tables d'intérêt et comptes-faits, de William Webster, Roger Clavell, Richard Hodges, Bourne fut au milieu du xvn* siècle l'éditeur qui fit le plus pour pourvoir la librairie anglaise de manuels de comptabilité, alors que Dafforne déplorait la pauvreté de Londres en la matière, quand il revenait en 1630 des Pays-Bas, où il avait acquis son expérience 40. Le montage de la troisième édition de Malynes fut conservé dans la dernière (1686), dont un des co-éditeurs, Robert Horne, prolongeait l'action de Bourne. Robert Horne, depuis 1670, et ensuite son successeur Thomas Horne publiaient des rééditions de Dafforne, Hodges, John Collins et surtout les rééditions de The Merchants'Map of Commerce de Lewes Roberts (1671, 1677 et 1700). L'habillage parfois varié dont des éditeurs habiles dotaient un grand manuel était un sérieux adjuvant pour un succès durable.

Parmi les raisons du long prestige conservé au xvrrr* siècle, en France et à l'étranger, par le Parfait Négociant de Jacques Savary, il y avait certaines qualités originelles du livre, et son adaptation à un modèle socio-culturel stable. Il convient aussi de se demander comment le Savary a été servi par ses éditeurs successifs. Les premiers étaient Louis Billaine, mort en 1682, et Jean Guignard. Le nom de Billaine, libraire littéraire et éditeur de travaux d'érudition des Mauristes, est un emblème de la dignité qu'assignait à son ouvrage un auteur imbu de sa proximité avec le pouvoir colbertien. Mais Billaine était aussi associé en affaires avec Denis Thierry, promoteur de Barrême. Guignard, qui ne dédaignait pas de publier un manuel trivial, était aussi l'éditeur des Institutes du droit consulaire de Jean Toubeau, imprimeur et prévôt des marchands de Bourges ; pour la seconde édition de Toubeau, il partageait avec Jean-Antoine Colomiez, de Toulouse. Il écoulait un traité de jaugeage paru à Metz (Il/G 16.2). Le gros recueil de Parères de Savary, paru en 1688, attestait l'orientation de Guignard vers la jurisprudence. Une autre coopération avec un partenaire provincial fut peut-être à l'origine des quatrième et cinquième éditions du Parfait Négociant, éditions lyonnaises pour lesquelles le libraire Jacques Lyons reçut privilège de six ans le 15 novembre 169641. Avec le nom de Lyons apparaissait une novation ; il annexait au texte de Savary (celui d'une des versions de 1679 : H/S 6.4) les ouvrages de Jacques Dupuy de la Serra et de Claude Naulot. Couplage donc, mais sans incorporation : chacune des trois composantes a sa propre pagination, avec discontinuité des signatures des cahiers. La présentation évolue cependant vers l'unification. Dans la quatrième (1697), les annexes ne sont pas annoncées à la page de titre. Au titre général de la cinquième, on lit « Augmentée d'un nouveau traité des changes étrangers » ; l'apport de Dupuy de la Serra n'est donc pas mentionné. Dans la sixième enfin, dernière édition de Lyons (1712), le signalement est complet : « Augmentée de l'art des lettres de change et d'un nouveau traité des changes étrangers », mais sans que soient donnés les noms des auteurs secondaires.

40. E.P. DE BOOY, « Naar school » (Tijdschrift voor Geschiedenis 94, 1981, p. 433) : maître d'école à Amsterdam, Dafforne y avait publié en 1627 un traité de grammaire.

41. Sur l'un des exemplaires examinés de la cinquième édition, Jean Guignard figure à l'adresse avec Jacques Lyons (II/8.6.9).


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Comme Naulot était un marchand lyonnais, il y a de fortes chances que ce soit Jacques Lyons qui ait pris l'initiative du montage, que conserveront, selon des modalités diverses, tous les éditeurs du manuel de Savary au xvme siècle ; on connaît d'ailleurs avec certitude un lien indirect, antérieur à 1697, entre le libraire et Naulot 42. Mais l'inspiration pouvait venir d'un précédent partiel : la réunion dans un même volume de Dupuy de la Serra et de Naulot, par le libraire bruxellois Simon T Serstevens (IID 27.4 et II/N 1.6), si ce volume non daté a bien été publié avant 169743. Le dispositif englobant les trois textes se resserrait dans la septième édition du Parfait Négociant (1713), publiée à Paris par Michel Guignard et Claude Robustel ; la pagination y est continue, le titre mentionne les auteurs secondaires, et pour la première fois celui du fils ayant revu et augmenté l'oeuvre de son père : Jacques Savary des Bruslons (1657-1716), bénéficiaire du privilège du 19 mars 1712 pour quinze ans. Seul détenteur ensuite du privilège, Robustel republiait les Parères (seconde édition en 1715 et troisième en 1724) séparément de ce qui était désormais le tome I des oeuvres de M. Jacques Savary (huitième édition en 1721, avec la vie de l'auteur par son autre fils, PhilémonLouis Savary (1654-1727). C'est seulement en 1726, à Amsterdam que sortit une édition donnant en même temps les deux tomes, et qui se qualifie aussi de « huitième édition ». Nous quitterons là les rééditions du Parfait Négociant, prises ensuite dans l'orbite du Dictionnaire universel de Commerce. Le demisiècle ici scruté a suffi pour mettre en relief le rôle des éditeurs dans le pilotage du plus célèbre manuel du XVIIe siècle.

Un titre souvent réédité apparaît, après coup, comme un bon filon. Les libraires qui l'exploitaient s'attachaient souvent à y apporter un plus valorisant, soit en contribuant indirectement au remodelage du contenu, soit en améliorant la présentation matérielle pour offrir plus de clarté ou de commodité. La typographie, la mise en pages avaient leur importance, dans les manuels comme dans n'importe quel livre, mais avec des traits spécifiques. Par exemple, l'utilisation dans le texte d'abréviations conventionnelles passait mieux si l'imprimeur en donnait un tableau, comme on le constate tôt à Venise au xvf siècle. La table insérée à la fin du Libro de Arithmetica & Geometria, in 4°, de Francesco Feliciano di Lazisio figure dans les éditions imprimées depuis 1526 par Francesco Bindoni et Maffeo Pasini, et encore dans celles de Francesco de Leno de 1560 à 1570. D n'y a rien de tel dans le Libro de Abaco du même auteur, un in 8° plus bref et élémentaire. Bien entendu la qualité matérielle avait un coût. Celle du Trattato de Tartaglia, d'une haute perfection, n'a pas favorisé une large diffusion. La meilleure arithmétique du xvf siècle, comme arithmétique et comme initiation aux opérations du commerce fut rééditée une seule fois. Elle a eu dans la librairie le destin d'un ouvrage scientifique, lourd in-folio pour une élite.

42. Le vrai tarif, de Naulot (II/N 1.4) avait une troisième partie annoncée au titre : c'est le traité de géométrie pratique de Claude Curel Duverbois (II/C41.1), édité par Jacques Lyons conjointement avec l'auteur.

43. Le même couplage porte la date de 1706, et l'adresse de François TSerstereus, avec une signature continue pour les deux textes. L'édition non datée de Simon contient l'approbation du 7 février 1690, qui avait été accordée aux premières éditions parisiennes de L'Art des lettres de change, dont celle de 1693 qui « se vend aussi à Gand chez Jean Danckaert ».


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Une innovation touchant une matière très répandue dans les manuels illustre la fécondité d'un apport technique au service de la perception. L'édition de 1602 de l'Arithmétique de Jean Trenchant contient, sous forme de dépliant, ce qui est sans doute le premier tableau croisé jamais imprimé dans un livre. Cette table de correspondance des poids de 22 places de commerce est construite sur une information donnée intégralement dans un manuel anonyme imprimé, aussi à Lyon, en 1571, par Charles Pesnot : Tariffe et concordance des poids de plusieurs provinces... On ignore qui a eu l'idée du dispositif dont le libraire Jean Pillehotte a bien saisi l'intérêt au moment de rééditer, sans autre modification, le livre de Trenchant qu'il avait publié antérieurement : en 1578 avec Michel Jove (l'éditeur originel), puis en 1588. L'avantage est de condenser sur un feuillet les centaines de relations dont l'énoncé verbal occupait vingt pages dans le texte de 1571, et de rendre impossibles des confusions dues à une compilation non vérifiée, telle qu'on en a des exemples dans le manuel de Lorenz Meder 44. Il y avait donc de bonnes raisons pour que le tableau croisé fît désormais partie intégrante du manuel de Trenchant. H s'y trouve en effet dans toutes les éditions suivantes à Lyon, à Paris (1617), et enfin à Rouen (de 1632 à 1675), celle de 1632 portant d'ailleurs la marque de Jean Pillehotte « Laudabile nomen domini ». Deux libraires republiant Trenchant, les Rigaud à Lyon et Behourt à Rouen, rééditaient dans la même période aussi XArithmétique de Pierre de Savonne ; on est un peu surpris de constater qu'ils n'incorporaient pas le tableau à ce manuel de Savonne destiné pourtant au même public que l'autre. En revanche, le tableau croisé trouvait place dans la seule édition lyonnaise (1631, chez la veuve de Claude Rigaud et Claude Obéit) de l'Arithmétique et Arpentage universel de Jean Abraham dit Launay, dont il existait dix autres éditions à Rouen de 1605 à 1678, toutes dépourvues de ce tableau.

L'originalité du dispositif, une sorte de tour de main, est donc restée d'abord un apanage d'ateliers lyonnais, qui même ne l'ont pas généralisé chez eux. D'autres imprimeurs reproduisaient encore la même information sur les poids dans sa forme textuelle de 1571, tel celui de Vienne, en Dauphiné, qui en 1624 ajoutait la « Tariffe et concordance » à sa Table des espèces d'or et argent courant. Les deux morceaux passaient tels quels en 1630 dans la réédition parisienne du pseudo-Monte Régal, publiée par Cardin Besongne. C'est justement à ce libraire que François Legendre confia son Arithmétique, initialement publiée par l'auteur lui-même. Les rééditions successives de ce manuel annoncent au titre une table « du rapport réciproque de la Lb de poids de 22 endroits les plus notables pour le trafic et négociation » ; c'est toujours l'énoncé verbal de 1571. A Lyon au contraire, le tableau croisé se trouve dans une édition de l'arithmétique de Jacques Challier (1671) et dans le manuel de comptabilité de Pierre Pourrat (1676), qui mérite de ce point de vue une attention particulière. Car Pourrat ne se contente pas de reproduire le tableau de Trenchant. Il le simplifie judicieusement en groupant sur la même ligne les localités dont les unités de poids sont données comme

44. Meder donne dans le même chapitre de nombreuses listes de • Respondierung » non dénuées d'incohérence. Cf. dans l'édition H. Kellenbenz, op. cit., p. 274 (100 livres à Florence font 114 livres petites à Venise) et p. 283 (100 livres de Venise à la Suttila font à Florence 114 livres) : dans cette dernière liste, toutes les relations réelles sont inversées.


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identiques (Paris, Besançon, Strasbourg), ce qui ramène le nombre de positions à 12 au lieu de 22. Et surtout il fait usage du même dispositif de croisement pour présenter la correspondance entre 20 unités de mesure de longueur. La technique du tableau croisé n'avait pas franchi les Alpes à cette époque. Pour faciliter la consultation du recueil de renseignements métrologiques de Finetto Oberti, publié en 1643, la Tavola ajoutée dans la réimpression de 1657 n'était qu'un index des localités considérées. Avant la fin du xvif siècle cependant, le principe du croisement était assimilé au-delà de la simple copie du modèle de 1602. Comme Pourrat, Samuel Ricard (1686) et Claude Irson (1687) offraient des tableaux croisés de leur propre cru 45.

La contribution qu'un savoir-faire d'imprimeur apportait sur certains points à la qualité de l'instrument qu'il mettait matériellement en forme est un aspect secondaire de la fonction éditoriale. C'est comme entrepreneur commercial que le libraire pesait sur l'offre et le débit des manuels, poids particulièrement décisif comme on l'a vu par l'offre des rééditions. On est donc conduit à chercher comment cette catégorie de livres s'inscrivait dans les stratégies des éditeurs.

m. LES STRATÉGIES ÉDITORIALES

On se persuade assez aisément que les intérêts de l'édition étaient un facteur important pour la prolifération collective des manuels et pour les succès singuliers de certains. Mais les incertitudes paraissent décourageantes si, retournant la question, on cherche à évaluer l'incidence de ce type de publications sur l'état général de la librairie ou sur les affaires des maisons d'édition. Elles correspondent à des zones d'obscurité déjà évoquées au fil de nos réflexions. Tout tourne autour de la place des manuels au sein du marché du livre.

Il va de soi qu'en aucun cas l'article « manuel de pratique commerciale » ne figurait au premier plan du travail d'un atelier ou du catalogue d'un libraire. Le récolement de toutes les adresses transcrites dans les notices de notre corpus montre que certains éditeurs publiaient sensiblement plus de manuels que la majorité de leurs confrères. Mais le pointage du « score » de chacun n'a pas grande signification, s'il ne peut être rapporté à la durée et à l'ampleur de l'ensemble de l'activité éditoriale de l'intéressé. Dans certains cas, on peut même se dispenser de poser la question. Parmi les parutions que nous avons repérées, 15 à 17 % concernent des ouvrages imprimés dans des localités — presque trois quarts des lieux d'édition attestés — qui ont fourni un contingent minime (pas plus de cinq éditions sur une période de cent ans). Cette limite conventionnelle devrait être fixée plus haut pour circonscrire dans la répartition l'émiettement qui exclut toute possibilité de discerner là des éditeurs « spécialisés ». La dispersion reste encore frappante dans le champ qui a donné la grosse majorité des éditions : plus de 80 % ont

45. Dans le nouveau négociant, le tableau des aunes (entre les pages 16 et 17) porte sur 17 unités, celui des poids (entre les pages 40 et 41) sur 14 unités. La Pratique générale et méthodique des changes étrangers contient (entre les pages 418 et 419) un tableau des poids de 37 villes ; mais les réductions de mesures de longueur ne sont pas mises en tableau croisé.


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paru dans une cinquantaine de villes, mais ce sont les villes qui comptaient le plus grand nombre d'imprimeurs et de libraires. En outre, ce gros bloc de manuels comprenait les séries longues, c'est-à-dire des ouvrages publiés forcément par plusieurs générations d'éditeurs. D'un fichier dérivé de l'indexation avec l'idée d'en tirer un tableau de fréquences, il est en définitive plus judicieux d'extraire une pluralité de profils, permettant de pondérer un pur décompte d'éditions réalisées, par des correctifs de qualité (livre important ou opuscules anodins) et par la considération du contexte local ou territorial.

A Lubeck par exemple, l'édition de manuels est quasiment accaparée au XVIe siècle par Johann Balhorn père et fils. A eux deux, de 1527 à 1604, ils réalisent presque 230 impressions en bas-allemand, dont 11 éditions de manuels de calcul ; c'est beaucoup sur un total de 15 éditions lubeckoises de manuels. Voilà les dimensions assez précises de la spécialisation des Balhorn pour ce qui nous concerne, en ce siècle où l'on connaît 23 imprimeurs lubeckois. Une spécialisation du même ordre s'observe à Danzig (17 imprimeurs au XVIe siècle) avec trois générations de Rhode : Franz, Jacob et Martin, imprimeurs du Conseil de la ville (1538-1617). Du grand-père au petit-fils, ils ont à leur actif les parutions danzicoises de Ellenbogen, Hùbner, Gamersfelder, Brodoch, Sartorius, Lehmann, soit toute le production antérieure à 1630 à la seule exception du manuel de comptabilité d'Ambrosius Lerice. A Francfort-sur-le-Main, où nous aurons à revenir pour le tour d'horizon à l'échelle européenne, voici au XVIIe siècle un cas propre à concrétiser le principe de pondération avancé ci-dessus. Le libraire Johann Peter Zubrodt apparaît dans le corpus pour trois publications seulement, imprimées par Paul Humm en 1669 et 1671. Ce score modeste retient l'attention en raison d'un livre vraiment important : la seule traduction qui ait été faite du gros manuel de change hollandais de Martin Van Velden, paru à Amsterdam en 1629 et 1647. Zubrodt était un éditeur notable d'ouvrages savants de théologie, de droit et de médecine, qui devint en 1679 sous-bibliothécaire de l'Électeur de Mayence. En faisant connaître Van Velden, il encadrait en quelque sorte le sujet par deux pièces d'accompagnement, un petit manuel de comptabilité de Nicolas Beusser et une arithmétique de Johann Caspar Keyser : deux oeuvres trop pâles pour marquer le point si l'intention était bien de grouper. L'opération en tout cas n'eût pas de suite, Zubrodt mourant très endetté en 1682.

Sans nourrir d'illusion sur la portée d'observations chiffrées, il faut tout de même s'y référer pour reconnaître, dans le troupeau des éditeurs de manuels, certaines têtes émergeant assez nettement, et pour tirer de là quelques enseignements sur les formes que prenait une relative spécialisation, selon les conditions propres à chaque aire culturelle. A Venise, les premiers manuels imprimés datent de l'époque où un imprimeur de premier plan, Erhard Ratdolt, produisait à la fois la première édition des Éléments d'Euclide (1482) et le libro de Abacho de Pietro Borghi (1484) : science humaniste et savoir pratique 46. Au XVIe siècle, cinq imprimeries donnaient presque la moitié

46. Martin LOWRY, « L'imprimerie, un nouveau produit culturel », dans Venise 1500, sous dir. de Philippe BRAUNSTEIN, Paris, 1993, p. 62-63 ; Ratdolt a réalisé 66 impressions de 1476 a 1486, avant de repartir à Augsbourg.


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des éditions de manuels, si l'on prend comme unité un groupe familial, les Bindoni ou les Nicolini da Sabio par exemple. Les presses dirigées par des porteurs de ces patronymes, puis celles de Francesco de Leno et de Francesco Rampazetto ont produit depuis 1520 environ le gros des manuels courants : les rééditions de Borghi, Feliciano, Mariani, les Tagliente. Il y avait en somme affinité entre ces auteurs et des imprimeurs à leur niveau, n'appartenant pas au gratin de l'édition vénitienne 47. Les ouvrages plus relevés étaient publiés par des typographes plus distingués, Manzoni par Comin da Trino, Tartaglia par Curtio Troiano.

Le panorama était différent dans l'Empire, où la publication de manuels d'arithmétique, liée au mouvement de réactivation des études, bénéficiait indirectement des souffles réformateurs. Accompagnant en mineur l'explosion polycentrique de l'imprimé polémique et religieux, elle avait une vigueur précoce à Erfurt, où Matthes Maler et Melchior Sachs à eux deux sortaient entre 1510 et 1553 plus de 450 impressions, dont une quinzaine d'éditions de livres de calcul ; c'était le démarrage d'Adam Riese. L'élan était vigoureux aussi à Wittenberg, où Georg Rhau, ancien maître d'école d'Eisleben, imprimait l'arithmétique de son collège Johann Albert. Mais le foyer le plus rayonnant des savoirs anciens et modernes était Nuremberg, avec son organisation scolaire modèle. Dans la ville de Lorenz Meder, le plus gros imprimeur-libraire du second quart du siècle était Johann Petreius, beaufrère de Johann Neudôrffer ; sur plus de 800 ouvrages il réalisait une dizaine d'éditions de manuels, Rudolff surtout, mais aussi Gottlieb et Schweicker. Dans cette Allemagne qui avait été le berceau de l'imprimerie, l'activité d'édition était inexistante avant 1530 à Francfort-sur-le-Main, dont les foires firent ensuite un haut lieu du commerce international du livre. Christian Egenolff fut localement l'acteur vedette du développement ; il fut aussi celui à qui convient le mieux le qualificatif de spécialiste en manuels. En vingtcinq ans, il imprima plus de 500 ouvrages, rééditant Kobel, Apianus, Adam Riese, Schreiber (soit 13 éditions retrouvées, mais certainement davantage). Dans le demi-siècle suivant, ses héritiers en imprimèrent ou firent imprimer le double, dans une production de plus de 700 ouvrages. La firme Egenolff publiait dans les divers domaines du savoir, des livres illustrés, sans ambition de luxe ou autre, de contenu et de prix accessibles à un large public moyen. Ce style dominait aussi dans la production d'autres ateliers francfortois, telle l'imprimerie qui de 1546 à 1580 passa de Hermann Gûlfferich à Weigand Han puis à Georg Rab. On a conservé le mémoire des ventes effectuées à la Foire de 1569 par le libraire intermédiaire Michael Harder. Parmi les 5 918 livres, généralement allemands, qu'il écoulait aux libraires venant s'approvisionner, il y avait 343 Rechenbttcher, dont 150 d'Adam Rises 48. Les imprimeurs d'autres régions allemandes tenaient compte de l'importance de ce débouché. Dans son Rechenbuch de 1601, Lambert Rassfeldt, de Munster, glissait un avis pour excuser quelques défauts de typographie : on avait fait

47. F. ASCARELLI, M. MENATO, La tipografm detl 500 in Italia, Florence, 1989. Ascarelli évalue à plus de 200 le nombre des impressions de Francesco Bindoni et Maffeo Pasini, dont nous connaissons 13 éditions de manuels. Le même auteur attribue une vingtaine d'impressions à Francesco de Leno, dont nous avons 11 éditions de manuels.

48. R. WITTMANN, Geschichte des deutschen Buchhandels, Munich, 1991, p. 71-72.


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le tirage à la hâte en raison de la proximité de la Foire de Francfort 49. Au XVIIe siècle, personne à Francfort n'approche même de loin un score comme celui d'Egenolff en tant qu'éditeur de manuels. Il n'y a pas davantage de vedettes à Leipzig ; les grands libraires qui commencent à la fin du siècle à y dominer l'édition générale, les Lanckisch, Weidmann, Gleditsch n'apparaissent dans notre corpus que pour quelques unités avant 1700. Nuremberg en revanche avait dans la seconde partie du XVIIe siècle une firme qui se détachait du commun. Les Endter, ceux de la branche issue de Wolfgang l'aîné, éditeurs de milliers d'ouvrages, publiaient la majorité des manuels divers paraissant alors dans cette ville.

La part prise par Anvers à la publication de manuels était considérable, une moitié environ du contingent néerlandais du XVIe siècle ; cette concentration serait plus forte si l'on ne tenait pas compte des livrets anonymes sortant en plusieurs villes des presses qui imprimaient les ordonnances monétaires. A Anvers même, la production était éparpillée entre des officines qui, excepté celle de Gilles Coppenius, imprimeur d"Ympyn et de Mennher, réalisaient rarement plus de deux ou trois éditions ; on a vu ce qu'il en était pour Plantin. Cette situation d'ensemble fait mieux ressortir le trait de spécialisation chez les Van Waesberghe, Jan père et fils, qui émigrèrent d'Anvers à Rotterdam avec leur fonds comprenant notamment les manuels de langues, Meurier, Bourlier, Gérard de Vivre, mais aussi des arithmétiques, soit une bonne vingtaine d'éditions, avec un prolongement par Pieter Van Waesberghe au milieu du XVIIe siècle. Amsterdam assurait au XVIIe siècle plus de la moitié des publications de manuels paraissant aux Provinces Unies, un peu moins de la moitié si la proportion est calculée par rapport à l'ensemble des PaysBas. C'était approximativement la même proportion qu'à Anvers au siècle précédent, mais pour un effectif double, de sorte que quelques libraires atteignaient un score de dix ou douze éditions. Cela correspondait au succès honorable d'un ou deux maîtres d'arithmétique et de comptabilité. Willem Jansz Stam par exemple, faisait de 1609 à 1647 dix éditions de Waninghen et de Buinga. Jan Jacobsz Bouman, Michel De Groot ou Theunis Jacobsz présentaient un profil analogue. Visiblement les grands éditeurs d'ouvrages d'érudition et de littérature, ceux aussi qui misaient sur la vogue des navigations et explorations, ne se préoccupaient pas de faire imprimer des livres d'instruction de pratiques marchandes. Ces manuels appartenaient à la sphère « nationale » de la librairie néerlandaise, comme l'atteste le faible nombre de leurs éditions en français : pour la méthode de comptabilité de Waninghen, deux éditions en français contre dix en néerlandais. Les libraires français d'Amsterdam ne prirent position qu'après 1690 dans ce secteur, ou plutôt sur son versant pré-encyclopédique, où nous avons rencontré Ricard et quelques autres, esquissant la tonalité internationale du XVIIIe siècle.

Dans l'édition française, les manuels étaient au XVIe siècle quantité négligeable sauf à Lyon, presque négligeable même à Paris, car nous avons peutêtre outrepassé la limite en retenant des ouvrages, Forcadel par exemple, qui ressortissaient plus de la mathématique en général que de l'arithmétique

49. C'était la version en haut-allemand du manuel de Rudolf Kate, publié d'abord en basallemand en 1593. Rassfeldt était à Munster imprimeur de l'évéché et faisait beaucoup de livres scolaires.


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commerciale. La propension à publier des travaux savants ne poussait pas un éditeur comme Cavellat à répandre des écrits de vulgarisation ; on perçoit encore plus tard une telle orientation des choix. Le filon lyonnais était mince, essentiellement redevable à deux auteurs, Savonne et Trenchant, mais il était exploité de manière assez intensive par un groupe d'imprimeurs-libraires ayant en commun un fort engagement catholique et des activités tournées vers les articles légers se débitant bien, les petits livres, les occasionnels. Voilà à peu près le profil, de Michel Jove, imprimeur des Jésuites, à son gendre Jean Pillehotte et ensuite au clan Rigaud. Sont à mettre au compte de Benoît Rigaud et de ses successeurs, entre 1560 et 1640 environ, au moins 25 éditions de manuels. C'est dans la constellation des libraires de la Ligue que l'arithmétique commerciale a pris pied à Paris, et également à Rouen. A Paris la dissémination des publications se prolongeait au XVIIe siècle : des manuels sans réédition ou presque ; des éditeurs ne suivant pas plus l'article pour lui-même qu'un auteur en particulier. Les plus forts s'en désintéressaient, tel Cramoisy, ne faisant d'affaires dans cette direction que par sa mainmise sur l'impression des édits monétaires. L'attachement entre la librairie Besongne et François Legendre, dont on a dit précédemment la durée, était une exception à cette dispersion, qui s'atténua pendant le dernier quart du siècle. Ce changement pourrait se résumer sommairement en la combinaison d'un phénomène Savary et d'un phénomène Barrême. Savary conférant au négociant la dignité sociale, avec la caution du pouvoir, la matière s'élevait au point où un discours à son propos pouvait être offert comme lecture à l'honnête homme ; elle entrait un peu dans le cercle de la librairie générale par Billaine et Guignard, puis Robustel, les Etienne. Mais le fait que Billaine était l'associé habituel de Denis Thierry souligne opportunément qu'étaient en jeu des logiques d'entreprise, et c'est à ce titre que Barrême a compté.

Les ouvrages de Barrême, entre 1670 et 1700, représentent au moins 16% de toutes les éditions parisiennes de manuels. Au début il était son propre éditeur, mais il ne tarda pas à traiter avec Denis Thierry. En 1677, Barrême fit prolonger pour vingt ans le privilège de sept ans qu'il avait obtenu en 1670, et il en fit cession à Thierry 50. Celui-ci continua jusqu'à 1703 à éditer les divers manuels de Barrême ; il était aussi l'un des associés chargés de la publication des ordonnances royales : nous le trouvons de ce fait comme imprimeur des Conférences des nouvelles ordonnances, de Philippe Bornier, de 1689 à 1703. Denis Thierry appartenait à la fleur de la bourgeoisie parisienne ; en 1690, il dotait sa fille de 25 000 livres, la signature du contrat de mariage étant rehaussée par des témoins distingués, les historiographes du roi Racine et Boileau 51. La connivence avec Thierry dura encore après la mort de François Barrême en 1693, et c'est peut-être la disparition de Thierry qui incita Barrême fils à reprendre la gestion commerciale des publications

50. L'auteur a cédé « tout son droit desdicts privilèges et continuations d'iceux, à Denis Thierry, imprimeur-libraire et ancien Consul des marchands à Paris ; et lui en a vendu tous les exemplaires qu'il en avait fait imprimer, moyennant les sommes de deniers que le dit Thierry lui a payées suivant sa quittance » : ce passage est dans l'extrait de privilège figurant dans les ouvrages à partir de 1685.

51. J.F. BELHOSTE, « Les entrepreneurs du Dijonval », dans La manufacture du Dijonval et la draperie sedanaise 1650-1850, Cahiers de l'inventaire. Ministère de la Culture — Région ChampagneArdennes, 1984, p. 91 : Elisabeth Thierry épousait François Celière, marchand mercier parisien et entrepreneur textile à Sedan.


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familiales 52. A partir de 1704, nous avons — évidemment sans assurance d'être complets — vingt éditions et rééditions avec le même type d'adresse : chez la veuve Macé ou chez la veuve Bessin, ou chez la veuve Villery, et toujours avec indication du domicile : dans la maison de Barrême, d'abord au bout du Pont-Neuf, au coin de la rue Dauphine, puis Quai de Conti. Le détail des avis au public suggère que ces veuves travaillaient au service de Barrême, plutôt que comme libraires indépendantes 53. Mais avant la fin de la série des veuves, qui va jusqu'en 1724, on voit réapparaître au titre un véritable éditeur, Jean-Geoffroy Nyon (une première fois en 1710, continuellement après 1720). A vrai dire, il s'agissait toujours d'affaires de famille. Nyon avait en 1712 la même adresse que Barrême, et Nicolas Barrême épousait en 1719 Anne-Marie Nyon 54.

La nouvelle étape ouverte dans ces années-là pour l'histoire éditoriale des oeuvres de Barrême fut bientôt celle du partage entre les Nyon et des confrères eux aussi fort en vue dans la librairie parisienne, les David, les Didot et beaucoup d'autres. Ils étaient déjà huit sous le titre de l'Arithmétique de Barrême édition de 1740. A la fin des années 1780, le libellé de l'adresse, « Les libraires associés », renvoyait à la page d'en face où étaient énumérés dix-sept noms. Les entreprises qui s'intéressaient ainsi aux manuels de Barrême n'en faisaient pas leur choix exclusif. L'association était de règle aussi, groupant plus ou moins les mêmes firmes, pour les rééditions de Legendre et de De La Porte. Pour celui-ci il y avait partage dès 1704 entre Charles Osmont, qui avait été le premier éditeur en 1685, et Guillaume Cavelier, tandem devenu un quatuor en 1732. Dans le cas de Legendre, le privilège pour la réédition de 1712 était au nom de Henry Charpentier ; on ne découvre le partage qu'en comparant quatre exemplaires portant chacun une adresse unique différente (Charpentier, Jean Geoffroy Nyon, Michel David, Michel Guignard et Claude Robustel). Il faut tenir pour certain que toutes les suivantes étaient partagées aussi, même quand, n'ayant examiné qu'un exemplaire, nous ne donnons qu'un seul nom d'éditeur dans la notice. En 1774, il y a une liste de 16 libraires associés, dont huit figurent aussi dans la liste correspondante de l'édition 1787 des Comptes-faits de Barrême. Rien n'autorise à en conclure que la production du genre manuels avait pris plus de poids dans le chiffre d'affaires global de tel éditeur, ou de la librairie en général. Mais les manuels consacrés se débitaient assez favorablement pour que beaucoup de firmes, et parmi les meilleures, tiennent à être activement présentes dans ce secteur du marché. Un infléchissement comparable s'observe à peu près au même moment, c'est-à-dire à la fin du XVIIe siècle, dans les modalités d'édition des manuels anglais. Ce parallélisme

52. Victor BÉBARD et Yannick LEMARCHAND, Le Miroir du Marchand, Lyon, 1994, p. 122-130 ; de ce fils, Gabriel (1663-1711), le prénom ne figure jamais sur les livres imprimés, alors que le petit-fils Nicolas, né en 1687, apparaît déjà dans une réédition, liégeoise, de 1702 (II/B 9.19).

53. Cf. l'avis au public dans le tome I du Grand Commerce (1709, n/B 9.32) : les livres de Barrême réimprimés en vertu du privilège de 1704 « ne se vendent que chez la veuve Bessin, qui demeure dans la nouvelle maison du sieur Barrême, Quay de Conty, i la première porte cochère après la rue de Guenegaud. Monter i l'entresol qui a un tableau au-dessus de la fenêtre qui indique la vente des susdits livres ».

54. J.G. Nyon était en 1712 éditeur, ou plutôt co-éditeur de VArithmttique de Legendre (II/L 23.28), et c'est là que l'on trouve son adresse : Quay de Conty, au coin de la rue de Guenegaud.


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est à rapprocher d'un synchronisme conjoncturel : sur le total des manuels publiés au xvn* siècle à Londres et à Paris, plus de 38 % des éditions paraissaient de 1680 à 1700.

Du côté anglais, cette accélération couronnait une montée de la production de manuels presque ininterrompue depuis les années 1620. Sur l'ensemble du siècle, l'effectif des parutions à Londres dépassait le double de l'effectif parisien ; comparé à la situation anglaise du xvr' siècle, c'était un accroissement de un à six. Le rythme de progression du genre manuels serait donc plus rapide que celui de l'ensemble des livres anglais 55. Comme le nombre d'imprimeries augmentait modérément, il n'est pas étonnant que des éditeurs anglais se distinguent dans notre corpus par des scores relativement gros. L'analyse des rééditions en série a identifié des acteurs éminents aussi bien parmi les imprimeurs, — les Flesher père et fils qui étaient les plus gros de 1620 à 1670 environ —, que parmi les libraires comme Nicolas Bourne et les Horne. Ajoutons en illustration dans la première catégorie William et Arthur Godbid (une vingtaine d'éditions imprimées de 1656 à 1682), et dans la seconde, trois Sawbridge se succédant de 1657 à 1709, avec 36 éditions de manuels à leur actif. Deux caractéristiques assez fréquentes sont à souligner. L'éditeur se montrait constant; Henry Rhodes republiait inlassablement le Young Secretary's Guide de John Hill de 1688 à 1724. Les éditeurs opéraient volontiers par paire, ainsi pour publier l'arithmétique de Cocker, Thomas Lacy et Thomas Passinger, dont Ebenazer Tracy prit ensuite le relais. Une telle formule de partage signifie-t-elle que chacun des deux disposait d'un potentiel plutôt limité ? Celle qui apparaît après 1690 semble appeler une interprétation inverse. On la constate initialement pour les éditions des divers ouvrages d'Edward Hatton, le plus prolifique auteur de manuels de ce temps. Le nombre des libraires figurant à l'adresse y dépasse couramment la dizaine ; ils sont 19 dans la cinquième édition, en 1727 du Cornes commercii. La composition du pool varie un peu, mais on y retrouve toujours en partie les mêmes noms, comme James Knapton ou Daniel Midwinter (celui-ci et son successeur portant le même prénom ont eu part dans la première moitié du jcvra* siècle à 32 éditions de manuels dont la première datait du XVIIe). Les adresses multiples devenaient plus fréquentes après 1715-1720, même sur des rééditions de livres modestes comme des arithmétiques lancées originellement par un ou deux opérateurs seulement. La parcellisation des intérêts de même que le système des libraires associés à Paris met en lumière une promotion des manuels dans le paysage de la librairie ; ils avaient place chez les grands de la profession.

La publication de manuels didactiques et techniques concernant la marchandise passait alors un peu partout à une vitesse supérieure ; des structures plus modernes s'installaient ou se consolidaient dans l'économie de l'édition, sans réduire à l'uniformité la diversité des régimes encadrant l'organisation et le contrôle du commerce du livre. Pour tracer ce mouvement d'ensemble, il faut attendre l'achèvement, dans une dernière étape, du traitement des données massives complétant jusqu'à 1820 le corpus d'i4rs Merca55.

Merca55. KENZIE, art. cit., p. 416 : le tableau donne 27 269 ouvrages publiés de 1660 à 1699 contre 6 268 de 1560 à 1599. Cf. ibid., p. 395-396, pour le nombre d'imprimeries en activité : un peu plus de 20 de 1580 à 1640, 55 en 1688, environ 70 en 1705.


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toria. L'information disponible sur le xvnf siècle a cependant dès maintenant des dimensions notables : plus de 700 rééditions, entre 1700 et 1750, de manuels parus antérieurement. Elle a servi déjà quand l'extension de l'analyse était nécessaire pour rendre visible le rôle des éditeurs. Elle s'avère utile aussi pour l'étude des stratégies commerciales au sens strict du terme, car les méthodes de ce qu'on appellerait aujourd'hui le marketing n'ont eu pendant longtemps qu'une faible consistance. Mais dès le XVIIe siècle certains producteurs de manuels avaient une batterie diversifiée de procédés publicitaires.

L'apparition de ces pratiques n'a pas fait l'objet d'observations systématiques dans les travaux traitant de la librairie ou de la diffusion du livre en général. Nos aperçus limités au secteur d'une catégorie de livres d'usage appellent évidemment des confrontations. Il convient en premier lieu de distinguer les formes embryonnaires de publicité éditoriale de ce qui en tenait lieu quand l'auteur pavanait en bombant le torse. L'imprimeur-libraire se trouvait engagé dans le discours destiné à attirer le client. Et nous ne savons pas si c'était lui ou l'auteur qui formulait le titre promettant du jamais vu, ou énumérant les gens à qui la lecture proposée serait hautement profitable. L'annonce détaillée du contenu pouvait souligner soit que l'auteur avait tout fondé sur sa propre expérience, sa connaissance des choses, soit qu'il avait bien mis à profit les meilleures autorités ayant traité du sujet. L'enflure pittoresque des préfaces, fréquente au XVIe siècle, correspondait à l'enfance du genre, surtout à son niveau rudimentaire. Une présentation plus recherchée, éventuellement adornée de quelque pièce versifiée, dénotait une prétention justifiée ou non à toucher un public lettré. C'est quand le ton des avant-propos, d'auteur ou d'éditeur, devint plus neutre que les libraires commencèrent à utiliser le livre qu'ils publiaient pour faire connaître d'autres livres de leur fonds.

Ces listes ou extraits de catalogue placés en tête ou en fin de volume semblent bien avoir été une innovation anglaise ; mais les historiens ont prêté plus d'attention à la mise en circulation par les libraires de catalogues séparés, et à la publication, de 1668 à 1711 des Term Catalogues annonçant les nouveaux titres parus avec indication de l'éditeur 56. Voici quelques cas où a été relevée dans un manuel une liste publicitaire : The Purchaser's Pattern, de Henry Philippes (1654) — livres en vente chez Thomas Pierrepont ; l'arithmétique de James Hodder depuis sa première édition (1661) : livres publiés par Thomas Rooks —. Notre dépouillement a pu manquer des cas plus anciens. L'objet est spécifié thématiquement, sur deux pages, à la fin de The Line of Proportion de William Leybourn (1678) : « Mathematical works to be sold by George Sawbridge » ; et dans un libre d'Edmund Wingate en 1683 le catalogue couvre cinq pages pour les « mathematical and sea books » de quatre éditeurs groupés. Les libraires hollandais semblent avoir eu recours plus tardivement à ce procédé. Le Négoce d'Amsterdam (1694) contient un « catalogue des livres nouveaux qui se trouvent chez Pierre Brunel », le libraire-éditeur. On a aussi, dans l'Arithméticien familier de Nicolas Binet

56. James RAVEN, « Book Distribution Networks in Eariy Modem Europe : The Case of the Western Fringe, c. 1400-1800 », dans Pmduzione t commercio, op. cit., p. 604. Raven décrit diverses sortes de brochures publiées depuis le milieu du xvn* siècle à des fins d'information publicitaire.


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(1698), le « catalogue des livres français » qui se trouvent chez Paul Marret. En France, Barrême a été le premier à jouer à fond cette carte, en donnant un caractère très ostensible à la liste des ouvrages composés et vendus par lui. On apprend ansi qu'il avait trois titres en vente en 1671, quatre en 1672 (c'est la première édition de son arithmétique), cinq en 1673, énumérés dans la troisième édition des Comptes-faits, etc. Barrême ne craignait pas les annonces prématurées. Dans le Grand Banquier de France (achevé d'imprimer pour la première fois le 1er février 1681), la liste contient neuf titres, y compris à la fin le Livre des Parties Doubles avec cette précision : « on l'imprime ». Or le Traité des Parties Doubles ne sera publié, par le petit-fils de Barrême, qu'en 1721. Cette forme de réclame a disparu dans les éditions portant à l'adresse le nom de Denis Thierry. Mais ensuite Barrême fils et J.G. Nyon renouent avec l'habitude du fondateur en insérant un catalogue « des nouvelles éditions des oeuvres du Sr. Barrême réimprimées en vertu du nouveau privilège du Roy de 1704 ».

S'ajoutent alors, en face du frontispice, un encadré proclamant les améliorations apportées dans les nouvelles éditions. Le Compte-fait de 1704 « est augmenté de plus de 150 tarifs... et corrigé de 18 Erreurs d'impressions répandues dans ceux vendus et qui se vendent actuellement », c'est-à-dire dans les éditions de Denis Thierry. La note se réfère à l'autorité d'une attestation officielle qui est reproduite 57. Emboucher ainsi la trompette de l'exactitude est une manière d'amalgamer deux problèmes. Déplorables en toute circonstance, les fautes d'impression étaient plus fâcheuses dans des tables ou instruments similaires. De là, l'utilité de convaincre l'acheteur que la correction avait été faite aussi soigneusement que possible. La signature manuscrite de l'auteur sur chaque exemplaire était censée garantir cette qualité ; elle servait également de discrimination, à l'encontre d'éditions contrefaites. Un auteur grenoblois, le maître écrivain Charles Rey, précisait dans la demande de permission qu'il adressait au Parlement (1663) : « Afin qu'il apparaisse des exemplaires contrefaits, il sera défendu au dit Charvys [l'imprimeur] et autres, d'en vendre, n'y distribuer que ceux que le dit suppliant aura signé de sa main », — clause insérée dans la permission accordée au modeste opuscule de Rey. Le contenu de certains manuels appelait tout spécialement des précautions rigoureuses de composition. Le visa de l'auteur en faisait foi dans le Cours des changes à Hambourg de Guillaume Du Hamel (1685), « lequel ne reconnaît pour ses Exemplaires que ceux qu'il a signés de sa main ». Comme ces signatures manuscrites n'ont pas toujours été notées dans les relevés, elles étaient peut-être plus fréquentes qu'il n'apparaît dans notre fichier. Nous ne savons pas quand Barrême s'est astreint à cette corvée, mais il en déclare le principe en 171058. La signature

57. « Voicy l'Extrait du Certificat. J'ai vu et examiné par ordre de Monseigneur le Chancelier le livre intitulé Comptes-Faits et composé par défunct François Barrême Arithméticien et qui a esté vendu dans la rue de la harpe par le Sr. Denis Thierry en 1703, dans lequel j'ay reconnu qu'il y avait 18 erreurs d'impression. Fait à Paris ce 4 avril 1704. Signé Pouchard ». Même affichage d'un certificat de Pouchard, du 3 septembre 1704, dans l'édition de 1706 du Livre nécessaire pour les comptables... augmenté de plus de 340 tarifs et corrigé de 55 fortes erreurs d'impression.

58. Dans l'avis au public des Tarifs parfaits : « pour les avoir parfaitement justes (tous les livres de Barrême), il ne faut acheter que ceux qui sont signés de la main de M. Barrême. Il ne signe que ceux qu'il a fait imprimer avec toute la correction possible, qui se vendent chez la veuve Villery ».


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de Barrême se trouve dans l'édition 1710 de XAritmétique (sic), et celle de Jean-Luc Nyon dans la seconde édition (1728) du Traité des parties doubles. Au xvnf siècle, cette procédure d'authentification devint usuelle dans l'édition des manuels-instruments de calcul, notamment pour la banque. Cela ne pouvait qu'atténuer sa partie publicitaire si elle n'était relevée de quelque piment. L'auteur de la Pratique des Négocions, l'avocat au Parlement Louis Gayot, en donne un exemple en 1779 dans un avis : « Comme c'est un crime de tromper le Public, il est prévenu que le libraire reprendra les Exemplaires, signés de l'Auteur, dans lesquels on peut démontrer une erreur, ne fût-elle que d'un denier, et qu'il rendra un autre Exemplaire deux jours après ». L'éditeur hollandais Adam Meyer y allait de sa petite malice ; il annonçait une prime de deux sous pour chaque faute qui serait signalée dans sa réédition du manuel d'arithmétique de Willem Bartjens. A la réimpression suivante, les éditeurs, les héritiers Ratelband et J. Bouwer, promettaient un florin par faute.

Les libraires anglais avaient la plus belle panoplie de procédés publicitaires. L'invocation des jugements favorables formulés sur un ouvrage était un ressort dont ils savaient diversifier l'expression. Le manuel polyvalent d'Edward Hatton, The Merchant's Magazine parut pour la première fois en 1695. En 1699, les trois éditeurs Christopher Coningsby, Thomas Leigh et Daniel Midwinter s'adressaient dans la troisième édition au lecteur hésitant avant de se décider. Ils le renvoyaient à ce qu'avaient écrit sur cet ouvrage les auteurs de The Works of the Learned en février 1695. Il n'est pas indispensable de chercher ce qu'était cette publication pour reconnaître un usage déjà moderne du coup d'encensoir médiatique. Le recours à des cautions autorisées avait une allure plus traditionnelle dans l'édition du traité de comptabilité de Claude Irson. La page finale du livre est remplie par le texte de trois « approbations » décernées en février 1678, en premier lieu celle de six personnages qui ont examiné le texte en exécution de l'ordre de Colbert, et l'ont jugé « digne de la protection de Monseigneur » ; parmi les signataires, Jacques Dupuy de la Serra et Francesco BeUinzani (inspecteur général des manufactures et co-directeur de plusieurs compagnies de commerce). La seconde est signée de cinq avocats au Parlement. Dans ces recommandations au profit d'un auteur qui est co-éditeur, avec Jean Cusson, le poids des experts, grands commis du ministre, est déterminant. Le mot approbation traduit parfaitement la connotation autoritaire-étatique ; c'est le terme technique pour l'avis du censeur attestant l'orthodoxie. Le même étalage d'une appréciation favorable est utilisé en 1714 par Jonas Brown et John Richardson, pour la seconde édition de An Index to Interest d'Edward Hatton. Mais l'invocation des experts y prend une allure tout à fait commerciale expressément rapportée à l'action des libraires 59. Hatton bénéficiait ailleurs d'une autre attention promotionnelle de ses éditeurs, qui dans leurs avantpropos martèlent un argument de vente : les succès déjà obtenus ; ils font miroiter de réédition en réédition les tirages cumulés. D'après leurs annonces.

59. « This Book is recommended (...) by the Learned and Judicious Persons following, as appears by tbeir own Hands subacribed to a formai Recommendation, in the Custody of the Booksellers » ; suivent vingt noms de dirigeants et comptables de Compagnie, de juristes et d'arithméticiens.


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le tirage des quatre éditions du Cornes Commercii, de 1699 à 1723, avait atteint 13 000 exemplaires, celui du Merchant's Magazine (huit éditions de 1695 à 1726) 11 500 exemplaires.

On trouve peu de renseignements sur les canaux de distribution des manuels. Pour imaginer le parcours de ces ouvrages entre l'atelier de fabrication et l'acquéreur final, les explications que développe l'histoire de la librairie en général sont d'un faible secours. Elles portent en effet principalement sur les pratiques des transactions entre professionnels, l'échange des « sortes » entre libraires, notamment aux Foires de Francfort et de Leipzig, ou par un jeu plus ou moins régulier de correspondances. Pour une fois qu'un document exceptionnel éclaire vivement la question de la vente aux particuliers, nous n'en profitons pas pour notre recherche thématique, car le libraire grenoblois Nicolas ne débitait pratiquement pas de manuels 60. Comme Nicolas, libraire et un peu éditeur, faisait aussi commerce d'autres articles que les livres, son dossier invite à ne pas schématiser trop carrément la typologie des acteurs économiques du livre. Admettons la distinction, dans l'aire allemande, d'une couche de grands Verleger assidus aux foires du livre, et d'une couche d'imprimeurs-libraires ayant plutôt une assise territoriale limitée. C'est surtout aux niveaux du bas, et en partiulier par les relieurs, que se serait faite la vente aux « consommateurs » des livres scolaires, des livres de dévotion, en somme des petits livres pour les gens ordinaires 61. Nos données sur les éditeurs de manuels font douter que la commercialisation de ces livres d'usages se soit toujours opérée conformément à une telle grille fonctionnelle. Leur publication était effectivement assurée en partie, en Angleterre, par le jobbing printing; elle n'échappait pas entièrement à la sphère de la « grande » édition à vocation académique ou littéraire. A propos du dispositif des ventes au détail, on a l'impression de soulever un petit coin du voile dans les rares occasions où se profile l'existence d'une sorte de réseau de distributeurs. C'est le cas avec le Manuel des marchands anonyme, répandu aux Pays-Bas dans les deux langues au cours des années 1540. Les mêmes textes, en fascicules diversement groupés ou séparés, sortaient simultanément dans les principales villes, à Anvers, Gand, Bruges, Bruxelles, Tournai, Lille. Le lien entre les acteurs de cette floraison était leur position d'imprimeurs des pièces officielles, tout spécialement des ordonnances et des tarifs monétaires 62. L'image d'un réseau d'extension nationale vient à nouveau à l'esprit quand, deux siècles plus tard, une édition de l'arithmétique commerciale d'Adam van Lintz porte au pied du titre les noms des 38 libraires, établis dans 18 villes de la République des Provinces Unies, chez lesquels le volume était en vente. Mais cette adresse reste un peu énigmatique par le fait qu'elle apparaît cette seule fois dans la série des nombreuses rééditions du manuel en question 63.

60. HJ. MARTIN et M. LECOCO, Livres et lecteurs à Grenoble. Les registres du libraire Nicolas 16451648, Genève, 1977, 2 volumes.

61. WITTMANN, op. cit., p. 78 : en 1650, les 138 firmes de premier plan se répartissaient entre une cinquantaine de villes ; des Druckverleger existaient dans quelque 330 localités.

62. A Gand, Joos Lambrecht, Peter de Keyser, Victor de Dayn ; à Anvers principalement Simon Cock et Jean Roelants.

63. Beaucoup d'éditions sont introuvables, leur parution étant attestée sûrement par la numérotation des réimpressions. L'exemplaire ici décrit et conservé à la Bibliothèque de l'Université de


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La fréquentation de Barrême s'avère instructive, sur les méthodes du personnage et à travers elles sur des traits significatifs du système de distribution. Au début, Barrême vendait ses livres chez lui, en les annonçant. Après la période d'édition par Denis Thierry, Barrême redevenait détenteur du monopole de débit légitime de ses ouvrages. La maison était, selon les termes d'un avis au public, le « seul endroit du royaume où ils se vendent par privilège du Roy », — affirmation de principe pour discréditer les contrefaçons, mais qui ne pouvait empêcher l'existence de celles-ci. Afin de leur faire la chasse, le « pourvu du privilège », en 1706, promettait dans un « Advis important » à tout dénonciateur de lui céder son tiers de l'amende prévueM. La promesse de 1 000 livres tournois eut-elle le moindre effet ? Une autre parade était énoncée dans l'édition du Grand Commerce en 1717 : « La distribution générale des livres de M. Barrême se fait à Paris chez JeanGeoffroy Nyon... On a résolu de faire débiter les livres de M. Barrême dans toutes les principales villes de France, afin d'empêcher le débit des contrefaits. Les libraires qui voudront vendre les livres de M. Barrême pourront s'adresser ou à M. Nyon ou à M. Barrême, qui leur offrent une remise et une composition raisonnable » 65. La remise au détaillant ne constituait pas une innovation ; Plantin déjà la pratiquait, assortie de l'obligation de paiement comptant. Il est bien difficile de savoir si les libraires provinciaux autorisés arboraient « toujours au-dehors de leur boutique les affiches des oeuvres de M. Barrême », pour se différencier de ceux qui vendaient des contre-faits « furtivement à toutes sortes de prix ». Il est clair toutefois que ce mot de prix touche le coeur du problème. Barrême imprimait le prix sur ses livres. Il importe moins de savoir si l'on doit voir là un trait de son génie inventif personnel que de comprendre en quoi notre matériel, grâce à cette pratique, permet de reformuler des questions à propos de l'histoire des prix des livres.

Les historiens du livre ont élucidé pour l'essentiel des problèmes économiques classiques : la réduction à long terme du coût de la multiplication des textes, les contractions rapides de ces coûts dans la phase de démarrage de l'imprimerie, le poids dominant du poste papier dans les coûts de production. Les grandes lignes étant bien dessinées, il reste que les livres sont rebelles à l'étude statistique de leurs prix. Si les informations peuvent être abondantes, leur interprétation se heurte à toutes sortes de difficultés redoutables6*. La documentation de notre enquête paraissait interdire tout projet de collecte méthodique des prix des manuels. Il y avait tout au plus des curiosités à glaner, comme les mentions d'achat portées avec soin sur

Michigan, Ann Arbor, d'où nous sont venus massivement documents et réponses à nos nombreuses demandes d'informations ; en raison de sa générosité, cette institution est au premier rang de celles à qui nous devons une grande reconnaissance. Parmi les 38 libraires énumérés figure Bernard Mourik, d'Amsterdam, qui est indiqué, seul, comme éditeur d'une autre édition également non datée (11/ L 35.17).

64. Cet avis se trouve dans l'édition 1706 du Livre nécessaire (II/B 29.35), juste après le texte du privilège du 7 janvier 1704. L'amende de 3 000 livres pour contrefaçon devait être partagée, selon le privilège : un tiers à l'Hôtel Dieu, un tiers à l'exposant, un tiers au dénonciateur.

65. Formule reprise mot pour mot en 1728 (seconde édition du Traité des Parties doubles), mais la distribution générale se fait alors chez Jean-Luc Nyon, Michel-Etienne David, Christophe David et François Didot.

66. HJ. MARTIN et M. LECOCO, op. cit., p. 69-71.


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ses livres par Hernando Colon 67. Le relevé d'ex libris ne donne rien d'équivalent. Laissons là cette singularité de bibliophile pour une constatation remarquable bien que non remarquée. Les livres espagnols, et aussi les portugais, portent au XVIe siècle un prix imprimé à la page de titre, en vertu d'une prescription réglementaire. Ce fait n'a pas retenu, en tout cas hors de la péninsule, l'attention des historiens du livre. C'est parfois le prix du volume, ainsi en 1569 pour la Summa de Mercado : « esta tassado en cinco reaies » ; c'est plus souvent le prix à la feuille. Dans la troisième édition du même Mercado (1587) : « esta tassado a cinco blancas el pliego », même tarif que pour YArithmetica de Juan Perez de Moya en 1562. Le signalement précise éventuellement « très maravedis el pliego en papel » (Santa Cruz, Libro de Arithmetica, 1603). Il s'agit du prix maximum fixé par voie d'autorité.

Cette exception ibérique mise à part, le premier volume publié par Barrême, en 1669, sous le titre Les livres des tarifs, est le premier livre de notre corpus qui porte imprimée la mention de son prix (30 sols). Les publications dont Barrême était lui-même éditeur fournissent ensuite un bon contingent de prix marqués. Quelques imprimeurs-libraires emboîtaient le pas, tel celui de l'Arithmétique des marchands, de Dassié (1676, 40 sols relié en parchemin, 50 sols en veau, pour environ 230 pages in 4°), et Augustin Besongne dans les rééditions de Legendre de 1682 à 1699. Voilà donc des prix figurant aux pages de titre. Ajoutons-y les prix inscrits, parfois, dans les listes ou extraits de catalogue insérés dans le volume, si l'annonce précise bien la date de l'édition signalée. A propos des uns et des autres, on peut parler de prix fixé. C'était une pratique observable sur une minorité de manuels français dans les premières années du XVIIIe siècle. Elle émergeait plus discrètement encore dans l'Angleterre de ce temps, où nous relevons comme premier cas The Compleat Tradesman, or the Exact Dealers Daily Companion, anonyme édité par John Dunton (1684, 1 shilling pour environ 200 pages in-12). Mais à partir de 1710 environ, ce mode de tarification a été adopté un peu plus souvent des deux côtés de la Manche, sans y devenir la règle générale des éditeurs de manuels, mais de manière assez significative pour souligner le contraste avec les autres pays. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, les libraires allemands, italiens et hollandais imprimaient très rarement un prix sur leurs livres. JJ faut peut-être rapprocher cette attitude, dans le cas de la Hollande, du fait que depuis la fin du XVIe siècle on y faisait beaucoup de ventes de livres par enchères publiques.

En tout cas, la collection disponible de prix fixés, français et anglais est assez instructive pour ce qui concerne les objectifs et les comportements des libraires relativement aux prix. Les données ont le mérite de se rapporter à des objets bien identifiés : volume, format ; la question de la reliure est le plus souvent tranchée. Quand le manuel d'arithmétique de Legendre, marqué 3 livres en 1682, 1684 et 1690, passe à 45 sols en 1691 et 1699, puis à 50 sols en 1712 et 1718, il est important que ce soit dans tous les cas pour le livre

67. Ont appartenu à la Bibliothèque Colombine : le Sumario de Juan Andres (1515, acheté 72 maravedis en juillet 1518 à Médina del Campo ; Le Compendion de h abaco de Frances Pellos (1492, acheté en décembre 1530 « 39 dineros de Genova », dont 864 font un ducat d'or) ; le Libro che tracta di Mercatantie et Usante de Paesi (« Este libro Costa en Roma 2 quatrinos per diziembre de 1515 »).


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relié en veau. Passons sur la correspondance, sans surprise, entre la valeur et l'épaisseur des ouvrages ; les précisions cependant ne sont pas à dédaigner. Les brochures du comptable Charles Snell sont marquées 6 pence (pour 24 pages grand format) et 2 pence (pour 16 pages), une bagatelle en un sens, mais pas tellement bon marché par comparaison avec un manuel de 200 pages in-12 offrant alors pour 1 shilling une profusion de renseignements variés, y compris des « Instructions about Bills of Exchange, and the Keeping of Books of Accounts » M. Tout en bas de l'échelle, les écarts étaient forcément minces. Barrême vendait 3 sols chacun ses « petits tarifs courans de monnayes », sous-produit des mutations monétaires ; Le Nouveau tarif des monnayes anonyme de 1702 et 1704, chez Jacques Besongne à Rouen, coûtait 6 sols pour 56 pages. Les constatations sont autrement édifiantes quand elles s'appuient sur des fragments de séries en les entrecroisant.

Barrême a lancé ses trois premiers livres au même prix d'un écu : l'arithmétique (en 1672), les comptes-faits (en 1673), le Livre des aides (en 1674). Après 1704, ce prix est tombé à 45 sols, baisse de 25 % fort remarquable, alors que la pagination indique approximativement un doublement de volume, et de l'arithmétique et des comptes-faits* 9. L'hypothèse se présente irrésistiblement que cette variation a quelque chose à voir avec la concurrence de l'arithmétique de Legendre vendue par Besongne : elle baissait de la même façon, et était d'ailleurs plus développée que celle de Barrême. Dans la seconde décennie du xvnje siècle, ces deux manuels se retrouvaient au même prix ; le niveau remonté à 50 sols et maintenu ensuite durablement pourrait résulter d'un armistice, ou correspondre à une sorte de standardisation. En effet l'arithmétique d'André Bourmon (1710, 352 pages in-12, chez Nicolas Le Gras) est marquée 45 sols ; l'édition 1715 du Trésor de Nicolas Le Roux 35 sols, mais pour 266 pages alors que Legendre à ce moment dépasse 500 pages. Et les Calculs d'usage de Jean-Baptiste Masson (1709, 1711), imprimés à ses frais et dépens, vendus chez Nicolas Le Gras, Pierre Aubouin, la veuve Jean Cochait, Charles Osmont et Claude Jombert, valent 45 sols, relié en veau, comme les comptes-faits de Barrême. Comment interpréter l'oscillation entre les années 1670-1680 et le début du xvm* siècle ? Probablement, Barrême et Besongne fixaient au début un prix incluant une marge substantielle, et devaient ensuite en rabattre. Cet argument trouve confirmation dans un autre ajustement effectué cette fois par Nyon, l'éditeur du Traité des Parties doubles. Le prix de la première édition était fixé à 10 livres (1721) ; à la seconde (1728), le même livre est marqué 4 livres. Il devait être difficile d'écouler le traité de comptabilité de Barrême à 10 livres quand celui de Mathieu De La Porte, sûrement aussi utile, se trouvait à 5 livres 70. Cette

68. Ce manuel à un shilling est The Exact Dealer, de John Hill, édité par Henry Rhodes (1688, 1691, 1695, 1698). Pour Snell, son Tradesman's Director de 1697 a un éditeur, R. Vincent, alors que le livret moins cher de 1701, Rides for Book-keeping, est publié par l'auteur lui-même.

69. Dans l'intervalle, le Grand Banquier (1681) est marqué 2 écus : manuel pas plus gros que les précédents, mais de contenu moins trivial (les réductions de monnaies étrangères avec des « cartes de change »). Pour des raisons analogues, les deux tomes du Grand Commerce (1717) valent respectivement 8 et 5 livres, soit au total plus de cinq fois le prix d'un manuel simple.

70. J. CAVIGNAC, Jean Pettet. commerçant de gros 1694-1772. Paris, 1967, p. 37 ; ce marchand bordelais achetait le 26 avril 1718 La science des négocions pour 5 livres, avec les Ordonnances de h Marine (2 livres), et Le Praticien français (4 livres).


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seconde édition de 1728 pourrait bien être une réémission de la première avec simple changement de la page de titre.

Il arrive que l'on dispose, par une chance plutôt rare, d'une suite relativement longue de prix marqués se référant au même volume inchangé, disons une série temporelle. On reste loin malgré tout d'une étude des fluctuations du prix du livre. Tous les ersatz imaginables d'ordre métrologique — nombre de pages, ou de lignes ou de caractères — ne parviendraient pas à rendre les différents livres commensurables comme le sont des quantités de blé, de laine ou de fer. Les prix marqués étaient des valeurs fixées par le fabricant capable de les imposer, ou qui pensait en être capable. La politique des prix des Moretus au milieu du siècle, selon un de leurs collaborateurs était de vendre 3 florins un objet ayant coûté à peine 1 florin 71. Mais la firme avait alors le monopole de fourniture à l'Espagne et à son empire des livres liturgiques, un produit haut de gamme pour un gros marché captif. Les éditeurs qui tarifaient une arithmétique somme toute banale à un écu étaient dans la ligne d'une librairie parisienne que son meilleur connaisseur tient pour la plus chère d'Europe. A lire les récriminations de Barrême contre les contrefaçons, on imputerait volontiers à ces infractions incompressibles le fait que les détenteurs de privilège se montraient ensuite moins gourmands. Le niveau sur lequel plusieurs se trouvaient ensuite alignés, — 45 sols au lieu de 60 —, reflétait-il l'équilibre d'un marché plus ouvert, ou encore une concertation informelle ? Il semble en tout cas que les prix français restaient plus hauts que les prix anglais du même genre d'articles, alors que le livre anglais en général était réputé plus cher vers 1700 que le livre hollandais.

La comparaison est délicate en raison du très petit nombre de prix marqués anglais récoltés avant 1700 et même 1710. Pour les petits manuels comme The Exact Dealer de John Hill (200 pages in-12), on trouve ordinairement un shilling, relié, soit d'après le rapport des monnaies à la fin du siècle l'équivalent approximatif de 15 sols tournois. Il est vrai que les manuels français à 45 sols pesaient à peu près le double, en quantité de papier ; l'écart des prix n'en reste pas moins assez large. Gardons-nous bien entendu de mêler à ces considérations une question de concurrence ; la langue constituait une cloison étanche entre la demande de manuels anglais et celle de manuels français. Le point intéressant est de savoir si l'acquisition représentait une dépense nettement plus lourde pour un acheteur français que pour un anglais. Vers 1720, un volume de comptes-faits à 50 sols était encore cher par comparaison avec une arithmétique anglaise à un shilling (Ayres, en 1723). Mais le manuel de William Webster, Arithmetick in Epitome était marqué en 1716, 2 shillings en parchemin, 2 shillings 6 pence en veau. La livre sterling ayant monté dans l'intervalle par rapport à la livre tournoie, il n'y avait plus d'écart entre le coût d'achat de cet épitomé et celui d'un Barrême ou d'un Legendre. La différence entre les deux pays s'exprimait éventuellement d'une autre façon : l'offre plus abondante en Angleterre de manuels succincts, à prix plus accessibles. Quand le traité de comptabilité de De La Porte valait 5 livres tournois, on avait à Londres An Essay on Book-keeping, de Webster

71. Jan MATERNE, « Restructuring the Plantinian Office. The Morestus and the Antwerp economy in a time of transition (seventeenth century) », dans Studia Historica Oeconomica, Liber Alumnorum Herman Van der Wee, Louvain, 1993, p. 295.


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(1719) pour 1 shilling 6 pence ; mais c'était un essai de 80 pages 72. En regard de La science des négocians dépassant 500 pages, mieux vaudrait mettre The Gentleman Accomptant de Roger North, offert en deux options : en 1714 (quelque 300 pages in-8°), 4 shillings broché ou 5 shillings « neatly bound and gilt » ; en 1715 (quelque 250 pages in-12) 3 shillings « neatly bound ». Pour soutenir une appréciation d'ordre général sur la cherté relative des manuels ici et là, on ne saurait trop multiplier les précautions, avec un effectif suffisant d'informations singulières. Le problème sera donc à reprendre après la moisson plus copieuse de prix marqués sur des publications du xvnf siècle.

En permettant d'approcher sous un nouvel angle la question des prix, les données fragmentaires antérieures à 1720 ouvrent des perspectives sur la période suivante. Elles laissent sans remède le silence des sources, sur ce point précis, avant 1670. Leur intérêt est tout au plus indirect pour situer une découverte fortuite comme celle du prix d'achat, en 1685, d'un exemplaire de l'édition 1596 du manuel de Record 73. L'acheteur déboursait alors un shilling 6 pence pour un livre imprimé depuis presque un siècle, mais dont l'édition la plus récente datait de 1673. Il recevait un volume de 560 pages in-8° pour un prix assez voisin sans doute de celui d'une arithmétique moins antique mais plus courte. Ignorant à qui et pour quel usage ce livre de Record était acheté, on pourrait faire fi de l'anecdote. Le coup d'oeil porté vers l'aval inspire une réaction moins sommaire. Les catalogues du xvm* siècle où nous avons cherché, avec ou sans succès, des prix annoncés de nos manuels, livrent des indices probants de la lenteur avec laquelle s'écoulaient maintes éditions. Il s'agit évidemment de catalogues de libraires, à ne pas confondre avec les catalogues de ventes de bibliothèques, de libraires vendant des livres neufs ; la condition restrictive d'exploitation d'un tel catalogue est qu'il précise bien la date d'édition des livres énumérés. C'est le cas du « Catalogue général des livres français qui se vendent chez les frères Cramer et Philibert à Genève » (un de 1748 et un de 1752), et du catalogue des frères Périsse (1762-1767)'*. Dans le premier, 40 des ouvrages offerts sont des livres faisant partie de notre corpus ; 25 avaient alors plus de cinquante ans d'âge, 7 seulement avaient été publiés après 1730. Le stock des Périsse était plus chargé encore en vieilles impressions : sur 75 titres, 34 datant du xvn* siècle, 22 seulement ayant moins de 20 ans. Il n'était pas dans notre propos de faire l'anatomie de la totalité de ces fonds de libraires pour y jauger la part des nouveautés dans tous les genres. Pour une analyse qui viserait à apprécier la rentabilité ou simplement le tonus de l'entreprise, c'est la proportion des

72. Le même essai de Webster était publié concurremment à Dublin en 1719 : « price one British shilling ». L'échelonnement des prix en fonction de la taille et du style du livre est bien illustré, en face des arithmétiques d'Ayres et de Webster, par The Young Mathematician's Guide (1707) de John Ward, « Chief Surveyor and Gauger gênerai in the Excise », ouvrage assez savant de 457 pages in 8°, valant 6 shillings ; du même auteur et chez le même éditeur John Taylor, Clavis Usurae ; or, a Key to Interest (1710) coûtait 2 shillings pour 180 pages in .12.

73. D.E. SMITH, Ram Arithmetica, p. 219.

74. B.N. Paris, Q 8652-8653 et Q 9172. Cramer et Philibert donnent leurs prix, Périsse non. D'autres catalogues indiquent des prix sans préciser la date des éditions offertes. L'exploitation de cette mine, qui demande un temps imprévisible, fait découvrir quelques éditions inconnues que ne signale aucun instrument bibliographique.


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invendus chez l'éditeur dix, vingt ans ou plus après le tirage qui donnerait un indice. Mais où trouver ailleurs que chez Plantin-Moretus, des archives supportant un calcul du rythme d'écoulement de ce qui était produit ? Notre test n'a pas cette vertu. En apprenant que le manuel de Mathieu Thomas (1631), la comptabilité de Legendre (1658) ou le trésor de Jean de Lorest (1607) étaient encore disponibles au milieu du XVIIIe siècle, nous savons seulement que pour chacun de ces titres il existait encore au moins un exemplaire invendu. Le nombre et la variété des ouvrages donnant lieu à cette constatation assurent cependant au test une portée large. Beaucoup de manuels s'écoulaient lentement. De surcroît, la réédition d'un livre ne signifie pas forcément que les éditions antérieures étaient épuisées dans le commerce. Les Périsse avaient à leur catalogue, outre le Nouveau Négociant de Samuel Ricard, les éditions 1706 et 1723 du Traité général du commerce ; Cramer et Philibert avaient à la fois les éditions 1706 et 1714.

Cette dernière touche ajoute une mise en garde à celles qui étaient déclarées depuis les préliminaires, visant à écarter l'équivoque des considérations sur la diffusion. Nous savons mieux, au terme de longues investigations, qu'il n'y a pas de moyens de mesurer, — de mesurer sans se payer de mots —, la demande effective de manuels. Mais l'exigence de rigueur deviendrait myopie étriquée si elle faisait renoncer à raisonner sur les dimensions grandissantes du corpus rassemblé, collection d'instruments qui pendant deux siècles et plus ont véhiculé les informations et les savoirs de la marchandise. La production de ces instruments ordinaires ou bien spécialisés doit être envisagée comme celle de toutes les sortes de livres, mais compte tenu de la fonction qui leur était assignée. L'auteur y est un personnage à qui ne conviennent pas les traits du savant, du pasteur ou prédicateur, de l'écrivain ; un personnage qu'on aurait tort cependant de ranger dans le peuple des humbles parce qu'il n'appartenait pas aux élites de la culture dominante. Dans une vue panoramique, le rôle d'acteur de premier plan revenait cependant plutôt à l'éditeur, notamment parce que dans ce secteur de la librairie, la réimpression était, sinon toujours le gros morceau, du moins le morceau de choix. En explorant, avec une minutie dictée par l'hétérogénéité des renseignements, les diverses traces des activités et des réussites éditoriales, il fallait éviter de surestimer le poids, au sein de l'économie générale du commerce du livre, d'un genre mineur. Mais cette minutie a éclairé avec de bonnes précisions des problèmes comme les partages des droits, les manipulations et recompositions des textes, les usages de la distribution des livres au public. La connaissance des manuels ne prétend pas donner une image de la librairie dans toute son étendue. A l'inverse, en rapportant leur histoire à leur insertion dans la dynamique du livre et de ses fonctions sociales, on rend plus compréhensible à la fois la transmission et la nature des pratiques et des savoirs constitutifs de l'art de la marchandise : comme une nappe se répandant lentement sur le terrain, entretenue par la reproduction répétitive plus que par des jaillissements créateurs.

Pierre JEANNIN. C.R.H.-E.H.E.S.S., Paris.


NEGOCE ET CRISES FRUMENTAIRES :

ROUEN ET SES MARCHANDS

DANS LE COMMERCE INTERNATIONAL DES BLÉS,

MILIEU XVI"-DÉBUT XVIIe SIÈCLE *

A la suite de J. Meuvret ', l'historiographie française s'est surtout intéressée au marché des céréales après 1650. En orientant le regard sur l'approvisionnement rapproché des villes et la circulation interrégionale plutôt que sur les échanges à grande distance, elle rend compte d'une période (milieu du xvnMîn du xvuf siècle) moins marquée par des crises frumentaires graves, en dépit d'exceptions spectaculaires, que le siècle et demi qui précède. Des famines récurrentes et profondes, au Nord-Ouest comme au Sud de l'Europe, un jeu des échanges internationaux moins bien réglé, font des années 153016502 un moment privilégié d'analyse de la capacité des acteurs commerciaux français dans un type d'opération où la suprématie d'Amsterdam n'était pas encore établie.

Rouen joua un rôle essentiel dans ce commerce international des céréales, qui n'a été, jusqu'à présent, évoqué que de manière indirecte 3, partielle ou accessoire 4. La ville fut pourtant, bien avant le xvr 5 siècle, la principale porte d'entrée des grains importés dans la France du Nord, pour répondre à ses

* Je remercie Pierre Jeannin des nombreuses pistes et orientations documentaires suggérées, notamment au cours de deux séminaires annuels de l'E.H.E.S.S., consacrés au commerce des produits alimentaires, en 1988-1989 et 1989-1990.

1. J. MEUVRET, Le problème des subsistances à l'époque de Louis XIV, t. OE : Le commerce des grains et la conjoncture, Paris, Éditions de l'E.H.E.S.S., 1988, 2 vol. Le commerce de mer des grains y est présenté comme la reproduction à plus grande échelle du commerce interrégional (pp. 84-90). Meuvret voit cependant très clairement les jeux complexes qui découlent de la nécessité d'une contrepartie, en dehors des périodes de très haut prix, finalement assez rares après 1660.

2. Pour une vue générale de la conjoncture : M. BAULANT et J. MEUVRET, Prix des céréales extraits de la Mercuriale de Paris (1520-1698), Paris, S.E.V.P.E.N.. 1960, 2 vol.

3. M.-L. PELUS, < Navigation française et commerce français en Mer Baltique aux xvf et xvn* siècles (1562-1715) : l'enseignement des registres originaux du péage du Sund », in J.-C. HOCQUET (éd.), Les hommes et la mer dans l'Europe du Nord-Ouest, de l'antiquité à nos jours, Revue du Nord, Spécial Hors Série, n° 1, 1986, pp. 323-341, en particulier p. 330.

4. P. DARDBL, « Les relations maritimes et commerciales entre la France, notamment les ports de Rouen et du Havre, et les ports de la Mer Baltique, de 1497 à 1783 », Annales de Normandie, 1969, pp. 29-55. Critique judicieuse de cet article dans M.-L. PELUS, art. cité, p. 332, n. 31 et p. 337, n. 41.

Revue d'histoire moderne et contemporaine, 45-3, juillet-septembre 1998.


ROUEN DANS LE COMMERCE INTERNATIONAL DES BLÉS, XVI'-XVIP S. 559

besoins et à ceux de la capitale. Elle servit aussi de point de passage et d'entrepôt aux céréales destinées à l'exportation qui venaient des « greniers » du Bassin parisien : Champagne, Beauce ou Picardie. La contraction des fonctions commerciales qui se traduit, après la décennie 1620-1630, par un déclassement sur l'échiquier des places françaises et européennes a occulté ces fonctions. Il est possible de les restituer en analysant les réponses apportées par la communauté marchande et les autorités urbaines aux sévères pénuries des années 1565-1566, 1572-1573,1586-1587,1595 et plus tard celles de 1618-1619 et 1625-1627. A la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe, l'existence de déficits structurels ou ponctuels dans les pays de l'Europe du Sud — péninsule ibérique ou Italie — conduit aussi à s'interroger sur l'intervention des acteurs rouennais de ce côté. Comment situer leurs stratégies, dans le grand mouvement des blés destinés à l'Italie, qu'ont amorcé alors les opérateurs — plus précocement rodés ? —, des Pays-Bas et des villes de la Hanse ? La question ne revient pas ici seulement à évaluer la position et les capacités des acteurs rouennais dans ce qu'on désigne habituellement comme le « commerce maritime ». Elle met en jeu une circulation qui lie le drainage d'un vaste espace intérieur aux marchés lointains et l'organisation des relais qui la rendaient possible. En ce sens, elle pose le problème d'une intégration relative de marchés en général présentés comme à peu près individualisés.

Le matériau documentaire disponible est très différent de celui dont a disposé E. Grendi à Gênes, pour les années 1590-16605. Délibérations du Corps de Ville, autorisations d'entrepôt accordées aux marchands étrangers à Rouen (les congés) et minutes du tabellionage 6 fournissent une masse certes imposante, mais trop souvent peu cohérente, d'informations, denses entre les années 1560-1610, beaucoup plus clairsemées à l'amont comme à l'aval. Sans interdire tout à fait des évaluations ponctuelles, utiles pour une comparaison à l'échelle internationale, elles permettent surtout d'éclairer la connaissance des opérateurs, de leur pratique, de leurs réseaux et de leurs modes d'organisation.

Le commerce en grand des céréales n'échappait pas à un certain contrôle des autorités (Municipalité, Parlement). L'afflux de marchands étrangers à Rouen et l'ampleur des crises, qui ont rendu inévitable le recours aux grains de Baltique, ont modifié en profondeur cette relation entre contrôle municipal et initiative du négoce. C'est à l'étude de ce processus que sera consacré le premier volet de cette analyse. Parce qu'ils ont impliqué les opérateurs commerciaux dans des configurations radicalement opposées, la crise de 1586-1587 et le mouvement d'exportation des années 1603-1607 constituent des moments privilégiés pour dessiner plus finement les traits de structure

5. E. GRENDI, « I Nordici e il trafico del porto di Genova : 1590-1666 », Rivista Storica Italiana, 83, 1971, pp. 23-74.

6. Deux séries continues des archives de la ville de Rouen ont été utilisées : les « Délibérations » (série A) et les « Journaux des Échevins » où sont enregistrés les « congés » (série B). Par la suite, références sous la forme A.M.R./A ou B suivie du numéro de registre et du folio. Les registres du tabellionage de Rouen (conservés aux Archives départementales de Seine-Maritime), seront indiqués sous la cote A.D.S.M., 2E1 suivie du numéro de registre. Pour le tabellionage du Havre, référence 2E70/1, 2 etc.


560 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

propres au commerce céréalier, évaluer les capacités du négoce rouennais et situer la position de la place dans les rouages européens du commerce des blés.

1. POLITIQUE CÉRÉALIÈRE ET INITIATIVE MARCHANDE

L'instabilité de fonctions de Rouen dans les échanges céréaliers internationaux n'était pas étrangère à la politique d'approvisionnement de la capitale, parfois concurrente de celle des Rouennais, et aux opérations d'exportation du négoce parisien qui trouvait ses relais dans le port normand. Mais avec la multiplication des crises de subsistances, surtout après 1560, les autorités municipales durent s'appuyer sur les capacités du négoce local pour répondre plus efficacement à l'urgence de la demande.

II n'est donc pas illégitime de rapprocher la situation rouennaise de celle d'Amsterdam 7, au XVIe siècle, en dépit d'une orientation plus instable des courants céréaliers à Rouen. Les pénuries y ont été suffisamment fréquentes pour alimenter un commerce interrégional assez actif et, en période de crise, un recours massif aux grains étrangers. •„

Des manifestations de tension relatives à l'approvisionnement de la ville sont repérables, dès les premières années du XVJ* siècle. A diverses reprises, entre 1512 et 1524, des mesures préventives prises par les autorités incitèrent de grands marchands de la place à intervenir dans la fourniture des greniers de la ville. Mais le recours aux excédents venus de l'intérieur, notamment de Champagne, supposait une liberté de passage par Paris. Cette question est évoquée pour de petites livraisons, dès 1512*, et pour des contrats plus importants, en février 1556 : près de 12 000 l.t. de blés et seigles champenois'. La divergence d'intérêts entre Rouen et Paris se manifestait dès que des écarts de prix favorables conduisaient les marchands parisiens à exporter vers la Bretagne ou le Sud-Ouest, alors que Rouen connaissait la disette 10.

7. Sur l'approvisionnement d'Amsterdam en grains de la Baltique, l'ouvrage de base reste celui d'A.E. CHRISTENSEN, Dutch Trade to the Baltic about 1600. Studies in the Sound Tott Register and Dutch Shipping Records, Copenhague-La Haye, Munksgaard, 1941. La connaissance des acteurs et de leur fonctionnement peut être enrichie grâce aux publications des chartes-parties passées devant les notaires d'Amsterdam par P.H. WINKELMAN (éd.), Amsterdamse bevrachtingcontracten, wissel protestât en bodemerijen van de notarissen Jan Franssen Bruyningjh. (Bronnen voor de Geschiedenis van de Nederlandse Oostzeehandel in de zeventiende eeuw), t. II, IV et V (1585-1616), La Haye, Martinus Nijhoff, 1977-1983 (par la suite, WINKELMAN, II, m, etc. suivi du numéro de notice).

8. A.M.R./A 10, f 262 r°, 28 juin 1512. Alonce de Civille et Pierre de Saldaigne s'obligent alors & • fournir au grenier de ceste ville, dedens le mois de juillet prochain, soixante muis (90 tonnes) tant de bled que seigle, pourveU que Hz ne soyent empeschez par ceulx de Paris ». Sur la délimitation des zones d'approvisionnement de Paris et Rouen, cf. A. P. USHER, The History ofthe Grain Trade in France, 1400-1710, Cambridge, Harvard University Press, 1913, pp. 53 et suiv.

9. Pour favoriser le commerce des céréales, on renonçait à la taxation en autorisant les marchands à « apporter bledz sur les kais de cested ville pour illec l'exposer en vente i leur prouflkt, sans aulcunement y mectre pris ne limiter la somme... » (A.M.R./A 17, f 55 V, 1" février 1556). Le 16 février, on envisageait un emprunt de 8 à 10 000 écus (f° 131) avant de décider l'achat de blés champenois (f 132 r°).

10. Plainte du représentant du Parlement auprès du corps de ville après le congé accordé à un Parisien pour expédier 55 muids (82,5 tonneaux) de blé vers Bordeaux (A.M.RVA 10, P415 V, 22 décembre 1515). Considéré comme élevé (24-25 sols la mine) à Rouen, le prix du froment était alors quatre fois inférieur à ce qu'il était en Bretagne.


ROUEN DANS LE COMMERCE INTERNATIONAL DES BLÉS, XVI'-XVII' S. 561

C'est avec les années 1560 que la documentation fait apparaître l'amorce d'un changement de politique. Sans doute engagée plus tôt à Dieppe", l'ouverture aux grains étrangers, devint alors beaucoup plus large. La relation détaillée des tractations entreprises pour faire face à la grave crise de 1565, témoigne des incertitudes qui animèrent alors les autorités municipales et des tâtonnements de leur démarche ' 2. Les multiples tentatives menées auprès de marchands flamands de Rouen 13 et de Lille 14 ainsi qu'à Amsterdam", mais aussi en Bretagne, et en Basse-Normandie 16, au cours des mois de septembre-octobre, et jusqu'en novembre, s'expliquent par l'impossibilité, en raison de la fermeture antérieure du Sund ", d'obtenir des grains des PaysBas.

En l'absence de données commerciales disponibles, ces péripéties apportent quelques enseignements sur la position et la politique de la ville face à la pénurie et à la cherté des grains. Elles établissent d'abord que la prospection d'une aire d'approvisionnement plus large ne tarit nullement le recours aux régions dotées d'excédents structurels qu'étaient la Bretagne, La Picardie, la Beauce ou la Champagne. Si, durant la crise de 1572-1573, la situation politique et militaire aux Pays-Bas et les troubles liés à la Saint-Barthélémy rouennaise rendirent plus difficile l'arrivée de blés du Nord 18, en 1586, où

11. Indice grâce au péage du Sund, à défaut de sources locales, d'une présence précoce des Dieppois dans le secteur baltique, d'après M.-L. PELUS « Navigation française »..., annexe, p. 341.

12. Nombreux développements sur ce point dans les délibérations municipales rouennaises : A.M.R./A 18, fP 230 à 326. Dans la suite de ce développement, les références renverront au folio.

13. Dès le 17 septembre, on décide d'envoyer « quatre ou six personnages... tant en Hollande que aultres lieux ». Le 24, le Conseil de Ville fait convoquer un « Flamand auquel il avait esté tenu propos de livrer bledz en ceste ville de Rouen, au plus tard au mois de mars prochain ». Accord au prix de 115 s. la mine de froment et 80 celle de seigle (ff° 249 r°, 250 r°, 251).

14. Les échevins cherchent alors à contacter « certains marchands nommés les Fourmentaux qui en avoient grande quantité tant aud. lieu de Lisle et pals circonvoisins qu'en la ville d'Austredam ». Sur cette famille de marchands, plus connus sous la graphie Fourmestreaux, nombreuses références dans E. COORNAERT, Les Français et le commerce international à Anvers. Fin du xy"-xvf siècle, Paris, Marcel Rivière, 1961, 2 vol. On sait qu'ils traitèrent aussi avec les autorités parisiennes en 1565, ibid., 1, p. 161. Un accord conditionnel pour l'importation de blés étrangers est conclu avec Guillaume Lat, Receveur de la Généralité de Rouen, en cas d'échec des tractations pour 6 000 mines de blé avec les Fourmestreaux.

15. Marché passé le 27 septembre avec un marchand flamand de Paris et deux marchands d'Amsterdam, « Diech Hem et Jehan Croven (Corver ?) » pour la livraison de 12 000 mines de froment (750 tonneaux) à 15 s. la mine de profit, f 251 v°. Indication importante quant à la validité des évaluations quantitatives locales, les chartes-parties devaient être passées au lieu de chargement.

16. Envoi d'« un homme expréz en ville et banlieue de Caen et après en Bretagne », avec charge d'acheter pour 10 000 l.t. de céréales. Autres émissaires envoyés en Bretagne et Basse-Normandie (i Caen et Bayeux), en octobre et novembre, avec commission d'acheter des blés au nom de la ville (8 octobre, 24 octobre, 24 novembre 1565, fP 258 r°. 262 v°, 275 v°).

17. Information reçue par lettres du 12 octobre des marchands envoyés & Lille et le 20 novembre de l'interdiction de sortie des grains aux Pays-Bas (f° 275 r°). L'exécution du marché avec « Croven » et le receveur Lat était donc suspendue. Confirmation de cette situation dans R. Hâpke, Nederlandische Akten und Urkunden zur Geschichte der Hanse und zur Deutschen Seegeschichte, t. H, 1558-1669, Lubeck, Gebruder Borchers, 1923. Marguerite de Parme informe Guillaume d'Orange de son intention de renouveler l'interdiction de sortie des blés, dès le 10 mai 1565 (n° 341) en raison des manoeuvres de certains « monopoleurs, lesquelz, oires que le Zondt fusse ouvert et qu'il y ait encores grande quantité de bled bon marché à Danssicq et au royaume de Poloigne, chercheront toutes praticques pour faire continuer la chiereté dud. bled... » (n° 345).

18. Dès 1568, les congés attestent l'importation de céréales par des acteurs flamands, comme Pierre Caulier, hollandais, comme François Dugardin, ou anglais. Il y a là une continuité qu'illustrent


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cet apport fut massif, l'une des premières décisions fut de faire prospecter en Beauce ". Mais les achats réalisés alors en commission des Conseillers de Ville ne représentaient plus qu'une faible proportion des importations en provenance des pays du Nord, dues à la seule initiative des marchands. Dès 1565, en fait, les autorités s'étaient trouvées dans l'incapacité de faire face aux besoins et avaient dû abandonner le contrôle exclusif d'un commerce jusque là très réglementé en principe 30. Car c'est essentiellement à la présence d'un groupe de Néerlandais, en particulier de Flamands venus des Pays-Bas du Sud, avant même les années 1560, qu'on doit l'arrivée plus massive des grains de Baltique à Rouen. Leurs liens familiaux et professionnels avec des opérateurs lillois 21 ou anversois favorisèrent la mise sur pied de filières d'approvisionnement du côté baltique, par le biais d'agents zélandais ou hollandais.

D'un point de vue général, le recours aux blés du Nord aurait été plus difficile sans les réseaux permanents, articulés sur Hambourg ou Dantzig, qui sous-tendaient l'élargissement et le renforcement des intérêts commerciaux de Rouen dans cette direction. Ce point de vue est confirmé par la quasiabsence du relais d'Amsterdam dans les opérations de 1586-1587, alors que que la municipalité rouennaise eut recours, dès mars 1586, aux Flamands présents sur la place 22. Il n'y a plus, alors, de comparaison possible entre les arrivées de grains bretons 23 et les cargaisons expédiées de Hambourg ou Dantzig — plus de 250 navires seraient alors venus de cette dernière — pour le compte de marchands rouennais 24.

L'absence d'évaluation quantitative précise ne fait peser aucun doute sur les capacités acquises par le négoce rouennais dans ce type d'affaire. Elles

les Dugardin, plus tard alliés aux Poulie d'Amsterdam (cf. P.H. J. VAN DER LAAN, « The Poulie brothers of Amsterdam and the North Sea and Baltic trade, 1590-1620 », dans Front Dunkirk to Dantzig. Shipping and Trade in the North Sea and the Baltic, 1350-1850. Essays in honour of J.A. Faber. Hilversum, Verioren, 1988, pp. 318-330, spécialement pp. 319-20. En 1573, les marchés les plus importants, passés avec René Laillet, sieur de Saint-Cler, portent sur des blés picards (A.M.RJA 19, P288 v").

19. A.M.RVB 4, P 324 r°, 18 mars 1586. Les instructions données alors sont révélatrices à la fois des processus de stockage et de la conscience des structures de marché et des dénivellations de prix dans le cadre interrégional : il est conseillé aux acheteurs désignés par la ville de « n'achapter des marchands qui en font venir en ceste ville » (au courant des prix rouennais), mais « chez les gentilzhommes et gros laboureurs qui pourroient avoir bledz & vendre... ».

20. La contradiction éclate dans les délibérations municipales : après avoir refusé, le 24 novembre, tout congé à des marchands de Rouen qui faisaient venir les blés en leur nom propre, on décidait, en décembre, de traiter « le plus gracieusement ceux (en majorité des marchands étrangers installés dans la ville) qui avaient fait venir grains » A.M.R7A 18, P 284, 7 décembre 1565.

21. Voir François de Lobel qui, d'origine lilloise, était apparenté aux du Bosquielle et aux Fourmestreaux mais aussi aux Desplanques et aux Delcambre, toutes familles du patriciat lillois (allusion à ces liens dans A.D.S.M., 2E1/959, l'août 1596).

22. A.M.RJA 20, 272 r° : « Les conseillers et echevins ont fait et font exacte recherche des marchands estrangers pour leur en livrer dans la ville ».

23. D'après les congés, les cargaisons de Mes de Bretagne et du Cotentin étaient en moyenne de 20 à 25 tonneaux et dépassaient rarement les quarante. Contrairement aux blés venus du Nord, vendus directement à quai, elles étaient écoulées à l'intérieur de l'espace urbain selon des modalités qui nous échappent.

24. Ce chiffre ne semble pas exagéré si l'on considère que beaucoup de ces navires étaient de très faible tonnage. M.-L. PELUS, « Navigation française... », compte, en 1587, 143 navires français passant le Sund. Or, au même moment, à Rouen, la part des bateaux étrangers affrétés est largement supérieure a celle des navires locaux. Trente-six de ces derniers sont arrêtés par les Anglais, en mai 1587, dans le Pas-de-Calais (A.M.R./A 20, f 327 V. 27 mai 1587).


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étaient suffisantes pour qu'en octobre 1595, l'échevinat parisien préférât traiter directement avec les marchands de Rouen pour l'approvisionnement de la capitale. Le consortium formé à cette occasion pour la fourniture de 12 000 mines de « blé d'Allemagne », au prix de 4 écus la mine, associait à un opérateur local de haut vol, deux Flamands installés à Rouen depuis près de 30 ans ". Si le résultat commercial ne fut pas à la hauteur des espérances, l'exécution du contrat 26 met du moins l'accent sur la maîtrise technique parfaite des Rouennais. Une maîtrise que leur reconnaissaient d'ailleurs les Parisiens qui affirmaient n'être « marchands de bledz » et préférer envoyer quelqu'un à Rouen « pour traiter avecques ceulx qui ont ja envoyé à Dansuic... » 27. Cette fonction d'approvisionnement de Paris en grains de Hambourg et de Baltique est encore attestée en 1619, lorsque des blés furent achetés à des marchands de Rouen « trafiquant en Allemagne ».

A Rouen même, l'absence de chartes-parties interdit de suivre dans le détail l'évolution des procédures de ravitaillement en blés étrangers, après 1610. Si l'analyse des congés ne suggère pas de rupture brutale avec la situation des années 1560-1600, elle révèle pourtant une plus grande présence d'opérateurs spécialisés d'origine locale ou chartraine, capables — à l'exemple des Flamands ? — de diversifier leurs approvisionnements. Une observation qui conduit à s'interroger sur l'intégration des marchés céréaliers à l'échelle au moins d'une partie du Bassin parisien 28.

25. Délibérations du Bureau de Ville de Paris (par la suite référ. D.B.V.P.), t. XI, 1594-1598, A. TUETEY (éd.). Paris, Imprimerie nationale, 1902, p. 183, 2 novembre 1595. L'opération associe Alonce Le Seigneur aux toumaisiens Jehan Bulteau et Pierre Caulier. Eustache Le Bossu, un marchand rouennais d'origine parisienne, intéressé aux affaires de sel, sert d'intermédiaire. Sa lettre du 17 novembre 1595 aux autorités parisiennes montre que les Rouennais eurent, comme en 1565, des difficultés à Caire sortir les grains d'Amsterdam et furent en concurrence avec les marchands hollandais : « Ilz (les Rouennais) désirent aussy que leur faciez avoir lettres du roy adressantes à Messieurs des États de Hollande, pour faire achat de 250 000 muids de blé (chiffre à l'évidence erronné ou mal lu : 375 000 tonneaux !) avec prière de ne descharger ni an-ester les navires qui viendroient de Hambourg ou Dansuic aud. pays de Hollandre, chargés au nom desd. Adrien Le Seigneur et Pierre Caulier... » La suite montre que l'opération n'avait rien d'exceptionnel : « sy tost qu'ils ont eu nouvelles de la deffense du transport desd. grains, ils ont envoyé à Hambourg et croids que, a présent, leur commis y soit arrivé ». Caulier et Bulteau étaient associés à l'un des Quinget (Nicolas), famille dont on connaît l'intérêt pour le commerce des grains à Amsterdam, cf. notamment sur Jasper Quinget, WINKELMAN, IV et V, nombreuses références.

26. Malgré la livraison, dès le 22 février suivant, de 13 500 mines « d'une marchandise la mieulx conditionnée qu'il s'est trouvé jamais venant du pals (d'Allemagne) pour ne s'en estre trouvé un seul boisseau mouillé ni eschauffé » (D.B.V.P., XI, p. 224), la ville leur doit encore, en juillet, 12 000 écus, Ibid.. p. 282 (22 juillet 1596).

27. Ibid., p. 181 (28 octobre 1595). On sait pourtant que les plus grands marchands parisiens, les Targer, Parent, De La Bistrate, avaient importé des blés en 1586-1587, cf. D.B.V.P., t. IX, p. 51. Les Targer firent même le déplacement jusqu'à Dantzig: le 29 juillet 1587, Hans Symons, de Copenhague, maître de l'Épervier blanc, déclare devant le tabellion du Havre, que lui a été « délivré par Symon Targier, marchand de Paris, lors estant aud. lieu de Dansic, 74 lectz de seigle, pour porter au Havre de Grâce » (A.D.S.M., 2E70/58). Déjà, le 20 juillet 1587, Valentin et Nicolas avaient obtenu, à Rouen, un congé pour 78 muids (117 tonnes) de seigle acheminés par l'intermédiaire de Charles Le Grand, principal facteur des marchands parisiens à Rouen.

28. Le Chartrain Antoine Dumarest qui avait ravitaillé Rouen avant de s'y établir, représente, de ce point de vue, un cas exemplaire, puisque du 8 janvier au 13 juillet 1618, il reçoit 7 envois de blés ou de seigle, de Beauce (3), de Dantzig (2), de Picardie (1) et de « la mer » (1), A.M.R./B 6. On le voit associé une fois à Pierre Poulie (fils de l'un des 4 frères d'Amsterdam). On verra dans cette diversification le résultat d'arbitrages liés à une meilleure circulation de l'information et à des calculs de coûts plus précis qu'auparavant.


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Alors qu'on parvient plus ou moins à saisir comment Rouen réussit à élargir la géographie de son approvisionnement en céréales et à en mieux maîtriser les flux, l'appréciation de ses fonctions en matière d'exportation de grains reste incertaine, avant le tournant du XVIe siècle. Réduite à des mesures ponctuelles d'interdiction, en période de crise, l'intervention politique, urbaine ou monarchique, n'apporte pas d'éclairage sur ce point. Les chartes-parties ne représentent qu'un indicateur commercial très imparfait, même lors des grandes séries d'affrètements liées aux crises. M.-Ch. Engels le démontre aussi pour les importations italiennes du premier XVIIe siècle 29 : sousreprésentativité des mouvements réels, plus ou moins grande imprécision sur la composition des cargaisons. Bien que les fonctions exportatrices de Rouen soient bien attestées au XVe siècle 30, on ne repère donc, aux siècles suivants, que peu de moments où l'on soit assuré d'un courant majeur de sortie des grains en dehors des années 1599 et 1603-1607. Il est vrai qu'après 1556, la conjoncture fut, dans l'ensemble, peu propice aux exportations.

Jusqu'à l'épisode ligueur, c'est de la péninsule ibérique que venait la demande la plus régulière et la plus urgente de céréales. H. Lapeyre a montré comment les Ruiz s'engagèrent, non sans difficultés, dans la fourniture de blés à Séville 31, mais surtout à Lisbonne et en Biscaye. Dès les débuts du XVIe siècle, à Rouen, de grands marchands d'origine espagnole, comme les Saldaigne, avaient expédié des grains en Espagne, mais ces opérations ne commencent à être un peu documentées qu'en 1581-1582. Les affrètements conclus alors à Rouen et au Havre concernent en priorité Lisbonne (60 % du tonnage) et Séville ou San Lucar. La vingtaine de navires (pour 1 100 tonneaux) identifiés représentent certainement peu, en regard du mouvement réel. Au vu de ces données, la capacité des Flamands spécialisés dans le commerce des grains ou des Rouennais rompus au commerce ibérique vaut déjà celle des affréteurs espagnols les plus importants 32. Tous montrent, dans cet épisode, autant de rapidité de réaction et d'esprit de décision que les Ruiz à Nantes, quitte à faire venir des blés du Bassin parisien 33.

On pourrait s'étonner que, précocement rompus au commerce en grand des céréales, les acteurs rouennais soient restés à l'écart du mouvement des blés du Nord vers l'Italie, en 1591-1593. Un faisceau de conditions défavorables engendrées par la phase ultime des guerres de religion — siège de la ville et interruption des échanges par la Seine, mauvaises récoltes —

29. M.-Ch. ENGELS, Mâchants, Interlopers, Seamen and Corsairs : the « Flemish » Community in Livomo and Gtnoa (1615-1635), Hilversum, Verloren, 1997, pp. 15-16.

30. M. MOLLAT, Le commerce maritime normand à la fin du Moyen-Age, Paris, 1952, pp. 324-6, atteste en particulier l'exportation vers la péninsule ibérique et la France du Sud et du Centre-Ouest.

31. H. LAPEYRE, Une famille de marchands. Les Ruiz. Contribution à l'étude du commerce entre la France et l'Espagne au temps de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1955, pp. 537-42.

32. Le mouvement correspond, du point de vue de la chronologie, aux observations d"H. LAPEYRE, mais nos sources sont peu fiables à ce moment. Deux affrètements rouennais signalés par la correspondance Ruiz, LAPEYRE, op. cit., p. 541, n. 109, n'ont pu être retrouvés dans la documentation rouennaise. Les quantités exportées par Saldaigne, essentiellement vers Lisbonne, 300 tonneaux, dépassent à peine les 275 tonneaux expédiés par le Flamand Luc Baudet et le Rouennais Pierre Leblanc.

33. A.D.S.M., 2E1/918. Caution demandée à un Rouennais, le 13 décembre 1581, suivant l'ordonnance du 11, par Francisco Garcia, marchand espagnol, pour la déclaration des quantités de blé qu'il doit acheter et faire venir de Noyon, le 6 janvier 1582. Témoignage d'une certaine efficacité des mesures royales de police, à Rouen comme à Nantes.


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expliquent leur non-intervention dans ces opérations, à l'exception peut-être de quelques Lucquois 34. Mais c'est surtout de 1603 à 1608, que des firmes en majorité italiennes expédièrent d'importantes quantités de blés de Normandie, d'Ile-de-France et de Champagne, vers Livourne, Gênes, Naples ou Païenne. Des agents de moindre stature en expédièrent aussi au Portugal et en Espagne. On reviendra sur cet épisode, sans équivalent dans les trente premières années du siècle, la ville se trouvant même contrainte d'importer à nouveau en 1618-1621, 1626-1627 et plus tard dans le courant du XVIIe siècle 35.

Envisagé dans le cas d'une place à position relativement indéterminée comme l'était Rouen, le caractère fluctuant du commerce des grains explique qu'on ne puisse, sans une large approximation, apprécier la conjoncture sur la moyenne et la longue durée. Mieux documentées, les situations ponctuelles d'exportation ou d'importation massive soulignent néanmoins que, très tôt, l'espace du Bassin parisien ne fut pas étranger à des échanges céréaliers de grande envergure. La crise de 1586-1587 et les expéditions massives de grains de la période 1603-1607 représentent, de ce point de vue, des moments privilégiés pour évaluer l'envergure des acteurs et les avantages de leur position, leurs capacités d'organisation et de réaction dans des configurations opposées, et, du même coup, le fonctionnement global de la place.

2. LA CRISE DE 1586-87

On sait que, dans la deuxième moitié du XVIe siècle, la crise de 15861587 a engendré l'une des plus graves pénuries de céréales qui aient touché non seulement Rouen et la Normandie, mais un large Bassin parisien 36. A Rouen, la hausse des prix amorcée en raison d'une récolte médiocre, à la fin de l'année 1585, fut amplifiée par des anticipations spéculatives avec l'annonce d'une levée de grains au profit des armées royales 37. En mars-avril, la cause était entendue. La mine de froment qui, l'année précédente, se négociait dans les transactions courantes autour de 80-90 sols, était taxée à la halle à 120 et se vendait en gros à 180. Malgré l'incapacité des échevins à contracter

34. Pandolfe Cenami et les Balbani qui affrétèrent pour Livourne à la fin des années 1580 pour en rapporter des aluns, avaient peut-être chargé des grains à l'aller. On sait, en effet, que Cenami trafiquait avec la Baltique. Les Massei-Balbani de Londres qui expédient 60 tonneaux de grains « parisiens » à Lisbonne (A.D.S.M., 2E1/970, 30 mars 1590), en ont peut-être envoyé en Italie, à l'occasion d'un affrètement précédent pour Gênes ou Livourne (ibid., 13 mars 1590).

35. Nombreux congés relatifs à des importations de blé et de seigle de Bretagne, de Londres, de Hambourg et de Hollande par des agents hollandais ou flamands, parmi lesquels on repère d'anciens partenaires des Poulie, comme les Crommelin (A.M.R./B8). Les expéditions de blé à Lisbonne et aux Açores, par des marchands portugais de Rouen, en 1627-1628, restent limitées et s'intègrent dans un courant d'exportation diversifié, cf., sur ce point, les déclarations faites devant l'amirauté du Havre (A.D.S.M., 216 B.P. 145).

36. M. BAULANT et J. MEUVRET, op. cit., t. 1, 1520-1620. D'après les moyennes par années-récoltes, p. 243, 1586-1587 a été, si l'on exclut le siège de la Capitale, la plus forte crise de la période. Elle semble pourtant de moindre ampleur à Rouen qu'à Amiens, d'après M.-L. PELUS, « Marchands et échevins d'Amiens dans la seconde moitié du xvf siècle : crise de subsistances, commerce et profits en 1586-1587 », Revue du Nord, LXTV, 1982, pp. 51-72 et « Une crise de subsistances à Amiens (15861587) » dans Annales Historiques Compiègnoises, n° 15, juil.-sept. 1981, pp. 4-11.

37. AM.R./A 20, ff° 272 r°, 5 mars 1586. On prévoit une levée de 600 muids (900 tonneaux) de blés.


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avec des marchands étrangers à un prix intéressant, le négoce rouennais réagit, cette fois, beaucoup plus rapidement et avec davantage de latitude de la part des autorités municipales que lors des crises antérieures 38.

Si les sources conduisent à abandonner toute idée de reconstitution du mouvement réel 39, les éléments recueillis entre mai 1586 et la fin de l'année 1587 permettent, à partir d'un inventaire partiel, d'envisager la chronologie des opérations, la géographie des approvisionnements et la flotte utilisée, avant d'analyser plus précisément la démarche des marchands impliqués dans ces opérations.

Il est possible de constituer un corpus de 68 navires, dont trois au moins ont accompli deux allers-retours vers Hambourg et Dantzig, soit 3 600 tonneaux, affrétés par les marchands rouennais ou leurs correspondants. Avec trente-deux autres unités — 1 500 à 1 800 tonneaux40—, identifiées par le seul nom de leur maître, l'analyse porte donc sur 5 100 à 5 400 tonneaux de grains venus en 18 mois, de Hambourg, Dantzig ou des Pays-Bas vers Rouen et, quelquefois, vers Dunkerque ou Calais. Moins du tiers concernent l'année 1586 (750 tonneaux à doubler si l'on y agrège 14 navires de port inconnu). Des données suffisantes, bien qu'on soit très loin des 250 navires évoqués par les sources municipales, pour mener l'étude de détail.

Dantzig (1 900 tonneaux pour 27 navires) et Hambourg (1 200 tonneaux pour une trentaine de navires) fournirent la majeure partie des grains dont l'origine est connue, Lubeck (500 tonneaux) ne jouant qu'un rôle secondaire. Analysés plus finement grâce aux chartes-parties, ces chiffres éclairent certains aspects généraux du commerce et indirectement de la production des grains importés. L'urgence de la situation et l'impossibilité saisonnière qui touchait la navigation en Baltique expliquent pourquoi les affrètements pour Dantzig ne se multiplièrent qu'à partir de février 1587, alors que, jusque là, Hambourg avait été la place la plus fréquentée par les navires venus pour le compte des Rouennais. Une telle observation réévalue, du même coup, l'importance des exportations par Hambourg, port plus accessible en tout temps et à moindre frais, des grains du bassin de l'Elbe 41. Il est néanmoins difficile de dire pourquoi la tendance s'inversa en faveur de Dantzig, en 1587, sans une connaissance des dénivellations de prix par rapport aux Pays-Bas sur les différents marchés.

38. Dès la fin mai, l'un des opérateurs les plus actifs, François de Lobel attend le retour de 11 navires chargés de grains à Dantzig et Hambourg A.D.S.M., 2E1/565, 22 mai 1586. Il réclame, en juillet et en novembre, plusieurs autres cargaisons constituées pour lui et ses deux partenaires à Hambourg et en Baltique (A.D.S.M., 2E1/561, 7 juillet 1586 et 29 novembre 1586). Situation qui tranche par rapport au caractère tardif des mesures prises à Amiens, M.-L PELUS, < Marchands et échevins... » p. 53. En revanche, on observe dans les deux villes le même processus d'affranchissement du négoce local vis-à-vis de la tutelle administrative.

39. Les procurations relatives à des prises, des pertes ou des trajets à venir, particulièrement nombreuses en 1586, montrent, en effet, qu'un grand nombre de navires furent affrétés par contrat sous seing privé ou à l'étranger. Quant aux grains venus par le détour de la Zélande et de la Hollande du Sud, ils échappent presque en totalité.

40. On ne connaît même pas le port d'attache de ces navires qui fournirait un indicateur grossier de leur tonnage. La fourchette de 50 à 60 tonneaux est plausible si l'on considère que les données manquantes sont plus nombreuses en 1586, année où le trafic fut important du coté hambourgeois et, par conséquent, les tonnages plus réduits.

41. Elle a aussi son importance du point de vue français puisqu'elle interdit toute reconstruction quantitative du mouvement des céréales importées du Nord, à partir des passages dans le Sund.


ROUEN DANS LE COMMERCE INTERNATIONAL DES BLÉS, XVI'-XVII' S. 567

Les taux de fret influencèrent-ils la décision des acteurs ? Il semble bien qu'ils furent plus déterminés par la chronologie que par la géographie des trajets. Au moment où les importations avaient pris leur plein régime, dans les quatre premiers mois de 1587, le surcoût d'un fret de Dantzig par rapport à Hambourg variait de 12 à 15-16 %. Mais les tarifs étaient identiques pour Dantzig et Lubeck, soit entre 36 et 39 l.t. la last. En quelques occasions, ils étaient même moins élevés, tournant autour de 30 l.t. alors que la fourchette des tarifs pratiqués pour Hambourg, à la fin de l'année 1586, était beaucoup plus large (de 25 à près de 45 l.t.), et la valeur modale à peu près la même que pour Dantzig (autour de 36-38 l.t.).

Sans vouloir tirer trop de ces variations, on peut estimer que le « rodage » nécessaire aux premières opérations s'est traduit par une plus grande tension sur le marché des vecteurs disponibles. D'où la plus grande hétérogénéité de la flotte utilisée et la dispersion supérieure des valeurs en 1586. Autant dire que l'offre de navires joua un rôle déterminant dans l'évolution des taux de fret, au début de la crise. Dès qu'elle fut plus large à Hambourg et surtout aux Pays-Bas, en 1587, les taux de fret s'étagèrent à nouveau en fonction de l'éloignement. Et c'est alors la structure des prix qui orienta le choix des opérateurs, d'autant plus en faveur de Dantzig que l'offre de grains à Hambourg était, au printemps, loin d'atteindre le niveau qui était le sien quelques mois auparavant.

On pourrait se demander pourquoi les Rouennais utilisèrent si peu le relais hollandais 42 qu'ils avaient sollicité en 1565-1566, alors que l'ampleur de la demande les poussait à aller chercher des grains à Lubeck qu'ils ne fréquentaient pas d'habitude. En fait, Rouen et Amsterdam se trouvèrent, à l'occasion de cette crise de 1586-1587, en position de concurrence plus que de complémentarité. Disposant de ses propres réseaux le négoce rouennais avait, en effet, accès aux flottes étrangères, en fin de compte plus utilisées que celle des ports normands 43. La localisation des ports d'attache néerlandais où les Rouennais affrétèrent pour acheminer les blés dessine d'ailleurs, autour d'Amsterdam, une zone à peu près vide. Toutes destinations confondues, les chartes-parties conclues à ce moment montrent en fait que, loin de se détourner de ses orientations habituelles, la flotte normande poursuivit ses trajets vers l'Espagne, le Portugal, les Canaries ou le Maroc, voire la Guinée et le Brésil. Cohérente avec le petit nombre d'acteurs impliqués, même en période de crise, dans le commerce en grand des grains, cette observation amène à s'interroger sur une dénivellation possible des taux de fret pratiqués aux Pays-Bas, comparés à ceux des ports normands.

42. Les premiers navires chargés de blé à l'initiative de quelques opérateurs hollandais, n'arrivent de Rotterdam que le 17 août 1587, apparemment pour liquider des stocks dévalorisés par la retombée des prix consécutive à la bonne récolte de l'été 1587. Attestation par Georges Delor, marchand allemand, et Walter Robyn, Anglais, de l'arrivée de ces dix navires chargés de « bleds, seigles, morues, harengs, boulettes de fromage et goudron » (A.D.S.M., 2E1/570).

43. Avec une trentaine d'unités, dont la moitié pour la seule Rotterdam, Zélande et Hollande méridionale dominent nettement. En Normandie, l'ensemble Quillebeuf-Honfleur-Le Havre représente 10 navires sur 15. Trois seulement viennent de Dieppe dont la flotte resta certainement sous le contrôle des marchands locaux. La géographie de l'affrètement est par ailleurs assez large. Hambourg et les ports danois fournissent onze navires (dont deux de Flensbourg, un de Copenhague et un d'Elseneur), l'Ecosse quatre (trois de Pettyweem, un de Dundee), Londres et Calais un.


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L'analyse des tonnages n'apporte aucun argument décisif sur ce point. Les capacités étaient en général limitées — moins de 60 tonneaux en moyenne — mais corrélées à la destination 44. Très peu d'unités (5) étaient susceptibles de rapporter une cargaison supérieure à 100 tonneaux, ce qui confirme les observations d'A. Christensen sur les médiocres dimensions, comparées à celles des bateaux hanséatiques 45, des embarcations qui venaient des PaysBas, de France ou d'Angleterre en Baltique, au xvn° siècle. L'écart serait encore supérieur pour les navires qui ne franchissaient pas le Sund, de loin les plus petits. L'observation des plus forts tonnages utilisés par les Rouennais et les Hollandais, démontre qu'Amsterdam s'était assurée le contrôle des plus grosses unités disponibles aux Pays-Bas et en mer du Nord. A moins que le recours à de petits porteurs pour approvisionner Rouen ne fût délibéré : face à la piraterie zélandaise, anglaise ou dunkerquoise, il permettait de fractionner les risques. En évitant une rupture de charge au Havre, il offrait plus de rapidité à moindres frais. L'usage de tels navires n'était d'ailleurs pas réservé au commerce des blés. Les tonnages comptabilisés entre 1584 et 1589, dans les autres chartes-parties passées à Rouen, ne sont guère plus élevés 46.

Une croissance soudaine des affrètements pour les ports céréaliers n'aurait pu être assurée à Rouen, sans remettre en cause l'activité commerciale courante, en l'absence d'opérateurs spécialisés dans le commerce des grains. Mais leur présence sur une place où les échanges céréaliers à longue distance ne se développaient que ponctuellement mérite quelques éclaircissements. Sur quels réseaux, quels relais s'appuyèrent-ils pour, à la fois, conclure des marchés aux conditions la plus avantageuses, affréter sur d'autres places et engager les poursuites en cas de perte ?

Vingt-sept firmes — parfois déjà dotées d'une expérience du commerce en Baltique 47 — ou associations connues furent impliquées dans l'importation des blés à Rouen en 1586-1587. Leurs opérations furent, en général, réalisées dans la continuité du fonctionnement de firmes ou de compagnies déjà

44. Les moyennes s'établissent pour Hambourg à 45 tonneaux, pour Lubeck à 60, et les 70 étaient dépassés pour Dantzig.

45. A. CHRISTENSEN, op. cit., pp. 92-98. L'état de la question a été depuis précisé, pour la Baltique, par P. JEANNIN, « Le tonnage des navires utilisés dans la Baltique de 1540 à 1640 d'après les sources prussiennes », dans Le navire et l'Économie Maritime du Nord de l'Europe du Moyen-Age au xvuf siècle (IIP Colloque International d'Histoire maritime, 1958), Paris, S.E.V.P.E.N., 1960, pp. 46-69. H démontre que la présence de quelques navires de très fort tonnage pousse à surestimer les standards utilisés.

46. Une statistique dans ce domaine n'aurait pas beaucoup de signification, dans la mesure où l'on ne possède pas, avec les chartes-parties un échantillon représentatif des tonnages pour toutes les destinations. Soixante à quatre-vingts tonneaux constituaient le standard pour l'Espagne et les Canaries, quarante à soixante pour le Portugal, et des navires de cinquante i soixante tonneaux affrétés « au tiers » pour la Guinée ou le Brésil n'étaient pas rares. Des capacités plus importantes étaient surtout utilisées à destination du Maroc avec, là aussi, une fourchette largement ouverte : de 50 à 120 tonneaux, pour les années 1586-1587 (A.D.S.M., 2E70/54 et 58, tabellionage du Havre).

47. Voir l'intérêt, tôt dans le XVI* siècle, des Le Cuillier (ou Cuillier) pour le commerce des produits d'Europe orientale et centrale: en 1536, Marc Cuillier achetait deux balles de «laine d'Autriche > à Anvers, cf. J. STRIEDER, AUS Antwerpener Notariatsarchiven. Quelten zur deutschen Wirtschaftgeschichte des 16. Jahrhunderts, Wiesbaden, Fr. Steiner, 1962 (rééd.), p. 92, n° 98 (minutes Herthoghe). Cet attrait de certains marchands rouennais pour la Baltique a aussi été souligné par P. JEANNIN dans • Anvers et la Baltique au xvf siècle », Revue du Nord, XXXVII, 1955, p. 106. Le 18 février 1574, Nicolas Le Cuillier prévoyait déjà de faire venir 70 tonneaux de grains de Dantzig, en affrétant L'Aventureuse de Fécamp. (A.D.S.M., 2E1/499).


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existantes, aux fondements largement familiaux 48. Plus temporaires, certains regroupements s'opéraient aussi sous la contrainte de nécessités financières propres à des opérations menées dans le court terme 49. Même dans le cadre de réseaux stables, l'association en compte à 1/2 ou au 1/3 pour une opération unique, était des plus courantes M et les plus gros importateurs ne négligeaient pas cette pratique destinée à limiter les risques et à obtenir des conditions de transport plus avantageuses et plus sûres, lorsqu'elle impliquait les maîtres de navires 51. Dans la majorité des cas, les circuits d'importation mis sur pied par les marchands intéressés au commerce en grand des blés se surimposaient donc à des réseaux d'affaires préétablis. On s'en tiendra ici à quelques exemples significatifs. Le mieux documenté est celui du Lillois François de Lobel, arrivé à Rouen au début des années 1560. Opérant en compte propre ou « en compagnie » avec Jehan Thierry, il s'appuyait sur un réseau de correspondants, ou d'associés, qui jalonnait les circuits maritimes de la mer du Nord et de la Baltique. Doté d'attaches encore solides avec Lille et de relations plus épisodiques avec Calais, il avait établi des liens commerciaux durables avec les De Willem, des marchands tournaisiens, installés en Zélande, qui, dans les années 1570-1580, avaient été les principaux agents de son négoce en gros de poisson. En 1586-1587, Jacques et Jean étaient établis à Middelbourg, Georges et Brice à Hambourg 52. Cette place était le point nodal du réseau : trois autres acteurs au moins y trafiquaient pour la firme

48. De bons exemples avec François de Lobel et son beau-frère Jehan Thierri, les deux frères Barthélémy et Nicolas Le Cuillier, les Flamands Pierre Caulier et Jehan Bulteau, aussi beaux-frères et associés. Ces derniers et leur réseau de relations étaient très impliqués dans le commerce du poisson et du blé puisque Germain Poulie (cf. infra) avait débuté chez Caulier et qu'ils avaient comme facteur Balthazar Quinget, en < Norouague », Jan Ramon à Amsterdam et Luc Ramon à Anvers (sur Quinget, cf. BRÛLEZ, Marchands flamands à Venise, Bruxelles-Rome, Institut historique belge de Rome, 1965, 1.1, 1568-1605, n° 362. Il se trouve en 1592 à Hambourg). Les échevins d'Amiens ayant décidé l'achat de grains à Dantzig, Quinget leur servit d'intermédiaire pour y transférer des fonds (M.-L. PELUS, « Zywnosci handel francuski na Baltyku w drugiej polowie XVI wieku », Przeglad historyczny, LXXII, 1981, n° 4, p. 676.

49. On apprend ainsi que, le 4 novembre 1586, avaient été chargés à Hambourg 23 lasts de seigle dans un navire de Rotterdam affrété sur place par trois marchands locaux, pour le compte de cinq rouennais, Pierre Trabouillart, Symon Heudier, Robert Turgis, Michel Bichot et Symon Fossé, qui avaient mis des fonds en commun, depuis le 10octobre 1586, en une «compagnie pour le commerce de Flandre, Hollande, Hambourg et Dantzig» (A.D.S.M., 2E1/933, 23 avril 1588). Le 24 décembre, il fallut donner procuration à un correspondant rouennais protestant de Rye, pour récupérer les blés pris par les pirates anglais (A.D.S.M., 2E1/568).

50. Deux exemples de ce type avec l'expédition depuis Hambourg de la cargaison du Faucon Blanc, en juillet 1586, par François de Lobel et Jehan Thierri, de Rouen, Jacques et Jehan de Willem, de Middelbourg, pour les 2/3, et Georges Durant, de Hambourg, pour 1/3 et, en avril 1587, d'une opération à tiers de part entre de Lobel, Thierry et Georges de Willem leur correspondant dans le grand port de l'Elbe (A.D.S.M., 2E1/561, 7 juillet 1586 et 2E1/573,1" avril 1587). Autre fonctionnement identique entre la veuve du marchand de poisson en gros Jehan Castel et son fils, pour les 2/3,' et Georges Bacquerel, un Rouennais d'origine néerlandaise, pour 1/3 du Dauphin de Flessingues, (A.D.S.M., 2E1/928, 18 juin 1587).

51. Affrètement par Jehan Hardi du Cheval Gris de Copenhague, 90 tonneaux, « pour aller recevoir à Lubeck 30 lasts (60 tonneaux) de bled ou seigle », le complément étant au compte du maître (A.D.S.M., 2E1/571, 6 juin 1587).

52. La présence des De Willem à Rouen est attestée dès 1571. Leurs relations avec François de Lobel, sont bien établies puisqu'en 1579, Chrétien de Willem était venu de Hambourg s'installer à Rouen chez le Lillois. Un autre membre de la famille, Jehan, se trouvait peut-être à Cologne, S. GRAMULLA, Handelsbeziehungen Kolner Kaufleute zwischen 1500 und 1650, Cologne-Vienne, Bolhau (Forschungen zur Internationalen Sozial-und Wirtschaftsgeschichte), 1972, p. 491.


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rouennaise 53. Des extensions à Lubeck 54 et Dantzig 55 permettaient de couvrir tout le circuit de l'approvisionnement en céréales. De Lobel utilisa aussi des éléments lillois, notamment à l'automne 1586, lorsqu'il fit réclamer à Londres5* un navire pris par les Protestants français et mené en Angleterre.

Des opérateurs de tous niveaux utilisèrent donc les circuits, déjà éprouvés, du commerce de gros des poissons en mer du Nord 57. Des marchands aussi spécialisés que les Castel qui armaient aussi pour Terre-Neuve, s'impliquèrent dans les expéditions de grains au même titre que des marchands à vocation généraliste comme l'était Jérôme Caret 58. Loin de se cantonner dans ses aires de trafic habituelles, Caret n'hésita pas à affréter pour la Bretagne et Guernesey, fournisseurs traditionnels de la capitale normande. D'autres, enfin, comme les frères Le Cuillier, réemployaient les circuits d'importation depuis Dantzig, parfaitement éprouvés dès les années 1570, de produits spécifiques de l'arrière-pays baltique comme cire, lin, chanvre et produits forestiers.

Moins familiers des horizons septentrionaux, certains grands négociants devaient recourir aux relais néerlandais ou à des agents locaux plus expérimentés pour acheminer les grains. Le Castillan Fernande de Quintanadoines 59 utilisa ainsi les services d'un correspondant espagnol à Dunkerque pour réclamer une cargaison envoyée de Dantzig par Jehan Darras 60. Ayant recours tantôt à un Lillois, tantôt à des Rouennais présents à Flessingues ou Middelbourg, il donna commission à l'Anversois François Lefort et au Rouennais Adrien Le Seigneur 61 pour ses affaires à Dantzig.

53. Les Flamands Antoine Anselmo, Thimon Adrienszon et Georges Durant. Les Anselmo occupaient une position en vue à Hambourg, dans le commerce avec l'Espagne et surtout le Portugal, cf. H. KELLENBENZ, Untemehmerkrltfte im Hamburger Portugal uni SpanienhandeL 1590-1620. Hambourg, Verôffentlichungen der Wiitschaftgeschichtlichen Forschungstelle, 1954, p. 185 et BRÛLEZ, Marchands flamands..., I, n° 1626.

54. Avec Arnould Van Collen, autre « spécialiste » du commerce des blés, qui entretenait aussi des relations commerciales à Narva où son frère lui servait de correspondant, cf. M.-L. PELUS, Wolter von Hotsten, marchand lubeckois dans le seconde moitié du xvfsiede. Contribution à l'étude des relations commerciales entre Lûbeck et les villes Uvoniennes, Paris, Collection de 1*E.N.S. de Jeunes Filles, Paris, 1981, notamment p. 385.

55. Jacques Andriz et « Servas Sarramont » avaient chargé, dans le cadre d'une expédition combinée par de Lobel avec Diricq Gobait Brastre, marchand de Delft, une cargaison reçue à Rouen le 3 novembre 1587 (A.D.S.M., 2E1/575).

56. Procuration donnée à Pierre du Bosquieue pour la Demoiselle, chargée de 13i/2 lasts de froment A.D.S.M., 2E 1/569. 29 novembre 1586.

57. Une déclaration de 1596, consécutive à la levée de nouvelles impositions « sur l'entrée des poissons, harengs, morues venant des Pays-Bas » fait apparaître les noms de François de Lobel, Jehan Thierry, Jacques Martins, Jehan Paul] et Nicolas Quinget que l'on retrouve très fréquemment impliqués dans le négoce des céréales, A.D.S.M., 2E1/956, 9 janvier 15%.

58. Celui-ci fit attester, à l'occasion d'un procès avec les fermiers du droit d'entrée des poissons salés i Rouen, • qu'il n'avait fait venir quelque nombre de harengs et morues qu'en 1585 et 86 et grand nombre de grains venus de Hambourg et Dansic > (A.D.S.M., 2E1/570, 20 juin 1587).

59. Sur cette famille, d'installation ancienne à Rouen, cf. MOLLAT, le commerce maritime normand..., pp. 509-522.

60. A.D.S.M., 2E1/571, 12 août 1587. Jean Darras fut aussi le facteur des échevins d'Amiens dans leur opération d'approvisionnement à Dantzig, M.-L. PELUS, « Zywnosci handel francutlri... >, pp. 677-78. Peut-être Quintanadoines avait-il servi d'intermédiaire aux Amiennois dont on sait qu'ils avaient entrepris des démarches à Rouen, ibid., p. 674.

61. A.D.S.M., 2E1/572, 11 juillet 1587. Adrien Le Seigneur était l'un des marchands rouennais les plus en vue du moment, intéressé au commerce d'Afrique et du Brésil, comme au négoce, plus régulier, avec l'Espagne, cf. par ex. Ch. et P. BUSARD, Documents relatifs à la marine normande et ses


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Au total, sans retracer tous les cheminements suivis par les acteurs, la multiplication des exemples dessine au moins un profil-type. Peu de marchands s'investirent dans la recherche des grains à Hambourg ou Dantzig sans avoir eu au préalable une expérience des opérations de ce côté et des réseaux de correspondants fiables sur lesquels s'appuyer. C'était une nécessité pour les transferts de fonds assurés en lettres de change 62 par le relais d'Amsterdam ou, ce qui était plus familier aux Rouennais, de Hambourg, articulation majeure de leurs réseaux baltiques, où leurs agents étaient pour la plupart d'origine anversoise ou zélandaise.

Que le commerce des grains ait changé d'échelle avec l'installation d'un fort contingent néerlandais et hollandais à la fin du siècle, permet-il de conclure à une véritable spécialisation technique des acteurs rouennais ? Spécialisation toute relative, puisque le trafic international des blés ne procédait pas à Rouen, comme à Amsterdam, d'un mouvement durable, mais de pulsations épisodiques engendrées par les crises locales ou celles des pays ibériques. Quelques confirmations d'un intérêt suivi pour le commerce des céréales sont apportées par l'intervention, déjà évoquée, des Rouennais dans le ravitaillement de Paris en 1595-1596. En 1596-1597 encore, François de Lobel et Jehan Thierry traitèrent pour la munition en grains des armées d'Henri IV, alors devant La Fère 63. L'examen des congés municipaux, pour les années 1594-1598, révèle, malgré tout, un renouvellement des acteurs à côté de vraies continuités 64. Ce sont ces nouveaux arrivants, venus de Zélande, d'Anvers, de Hambourg ou d'Amsterdam, que l'on voit par la suite, à côté de firmes solidement et de longtemps implantées sur la place, multiplier leurs interventions dans le commerce des grains 65.

Les réponses à la crise de 1586-1587 furent donc essentiellement le fait d'acteurs localisés à Rouen, observation à mettre en relation avec l'intensité

armements aux xvi' et xvn' siècles. Rouen, 1889, p. 205. Originaire de Vitré, François Lefort s'était installé à Anvers, COORNAERT, op. cit., nombreuses références, notamment 1.1, p. 204. On le voit alors intéressé au commerce de Moscovie avec son beau-frère, Balthazar de Moucheron, ce qui met en évidence, une fois de plus, l'importance des relais des Pays-Bas du Sud pour le commerce rouennais vers la zone baltique.

62. Exemple exceptionnel, en 1S87, d'une traite tirée en droiture par le Flamand Michel van Damme de Dantzig sur Rouen, sans doute à la suite d'expéditions céréalières, A.D.S.M., 2E1/930, 18 novembre 1587.

63. Thierry devait livrer à Compiègne plus de 6 000 mines (350 tonneaux) de froment et d'avoine (A.D.S.M., 2E1/620). Depuis le début de l'année 1595, il avait à diverses reprises importé des blés, sans doute en association avec François de Lobel. En mars 1596, de Lobel reçut, en deux paiements du Trésorier de l'Extraordinaire des guerres, plus de 13 500 écus pour une livraison de 160 muids de froment (240 tonneaux) et 40 muids d'avoine. On a confirmation de ces livraisons dans la correspondance d'Henri IV où il est question de « bledz...qui ont esté achaptéz par le sieur de Sassey à Rouen... ». J. Berger de XTVREY (éd.). Recueil des lettres missives de Henri IV, t. IV, 1593-1598, Paris, Imprimerie nationale (Collection de documents inédits de l'Histoire de France), 1848, p. 544 (23 mars 1596).

64. En 1594, Élizée Le Cuillier, le frère de Nicolas et Barthélémy, gros importateurs en 15861587, stockait à son tour 50 lasts de seigle venus par un bateau d*Emden (A.M.R./B 5, 22 décembre 1594). Mais en juin 1595, Jérôme Caret s'était associé à un Flamand nouvellement installé, René Pieterson, pour faire acheminer des blés, ibut, 29 juin 95.

65. Certains, comme Nicolas Quinget, appartenaient à des lignées d'Amsterdam dont la familiarité avec la Baltique et les opérations sur les grains sont parfaitement repérables. La famille avait essaimé aux Pays-Bas avec Gaspar à Middelbourg, en 1592, et Balthazar à Hambourg, BRÛLEZ, Marchands flamands..., I, n° 362, mais leur présence à Amsterdam est attestée dès la fin du XVIE siècle ; Christoforus s'y trouvait en 1596, ibid., n° 644, 707.


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de la crise et son extension à toute l'Europe du Nord-Ouest. La multiplication des agents qui intervinrent dans le ravitaillement de la ville ne contredit nullement le sens de l'évolution amorcée avec les années 1560, l'élargissement des aires d'approvisionnement, au contraire. Elle témoigne surtout de la pénétration sur la place d'une diaspora flamande de plus en plus présente qui, pourtant, ne subvertit pas totalement, dans le trafic des céréales, l'activité des acteurs locaux. Un processus qui ressortit plus aux équilibres globaux du négoce international qu'à des données propres au commerce des grains. Il atteste, avec force, la capacité d'attraction de la place rouennaise sur l'une des composantes les plus dynamiques du négoce européen et le statut international de la ville. On comprend mieux par là, qu'elle ait pu manifester des capacités réelles d'organisation et de décision dans une configuration inverse.

3. ROUEN FACE AUX PÉNURIES MÉRIDIONALES

Les fonctions d'exportation des céréales assurées par la capitale normande à destination des pays méridionaux sont peu documentées avant le début du XVIIe siècle. Mais à ce moment, les bas prix des années Henri IV placent Rouen dans une situation comparable à celle d'Amsterdam. Concentrées sur une courte période (après l'épisode de 1599, surtout les années 1603-1607), les opérations procurent, de ce fait, une information de bonne qualité, abondante et homogène6*. Cent quatre-vingts affrètements et connaissements 67 relatifs à des expéditions vers la péninsule ibérique et l'Italie représentent au bas mot 17 à 18 000 tonneaux « théoriques » chargés, pour l'essentiel, entre 1605 et 1607.

L'organisation d'un tel mouvement requérait des capacités économiques et techniques précises. La mobilisation des ressources locales ou plus lointaines et leur acheminement restent, en dépit d'indices très suggestifs, les questions les plus mal connues. Nous sommes, en revanche, beaucoup mieux armés qu'en 1586-1587 pour analyser l'origine et le type des navires, et tout ce qui touche à leur armement. Mais ce sont surtout les capacités des opérateurs, évaluées dans le contexte international, qui retiendront l'attention. Ravitailler l'Espagne ou le Portugal, contracter avec les organismes chargés d'approvisionner les villes italiennes, mettre sur pied des expéditions de cargaison moins « programmées » dont la destination finale ne serait connue qu'à Gênes ou Livourne constituaient autant de cas de figures différents. Ils

66. M. BAULANT et J. MEUVRET, Prix des céréales..., 1.1, p. 243, la dépression est sensible dès 1600, après la période hauts prix des années 1589-1598. Mais la chronologie des séries de Beauvais est certainement plus proche de celle de Rouen ; on y voit plus nettement encore le creux des années 1600/1601-1606/1607. Cf. P. GouBERT, Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730. Contribution à l'histoire sociale de la France, Paris, S.E.V.P.E.N., 1960, p. 401. Voir également J. Bon™, « Le rôle de Rouen dans l'exportation des blés de France vers l'Europe du Sud, sous Henri IV », in Mélanges Jean Jacquart, Paris et ses campagnes sous l'Ancien Régime, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994, pp. 251-261.

67. Plus fréquemment qu'en 1586-1587, ces chartes-parties sont enregistrées devant les tabellions du Havre (A.D.S.M., 2E70) ce qui correspond à un renforcement de ses fonctions techniques d'avantport vis-à-vis de Rouen. Le processus rend compte aussi d'une évolution technique marquée par une hausse rapide de la taille des navires.


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ne mettaient pas forcément en jeu les mêmes acteurs, ni les mêmes modes d'organisation, d'où la nécessité de mener l'enquête par zones géographiques de destination des grains.

De pratique moins régulière qu'en Bretagne, l'envoi des blés à Lisbonne ou en Andalousie faisait néanmoins partie des courants traditionnels du commerce rouennais dans ces directions. Leur ampleur particulière dans les premières années du XVIIe siècle fait ressortir le caractère épisodique et ponctuellement plus massif de la demande espagnole, comparée à celle d'un Portugal en proie au déficit structurel. Les courants orientés vers Lisbonne étaient donc plus faibles et plus constants 68. Les tonnages mis en jeu en 1605 représentent, pour le complexe portuaire Séville-Cadix-San Lucar, la quasitotalité des envois de la période 1603-1607 et, pour les ports de la côte orientale de l'Espagne, près de 70 %. Les plus de 2 800 tonneaux comptabilisés correspondent à 33 affrètements ou connaissements et situent la capacité moyenne autour de 85 tonneaux, près de 10 de plus pour les navires qui passaient en Méditerranée. Des valeurs plus élevées que celles relevées dans le mouvement de 1586-1587 et qui reflètent une tendance globale de la navigation normande du moment.

A l'inverse de ceux qui affrétaient pour l'Italie, les marchands qui expédiaient vers Séville, Malaga ou Lisbonne ne se réduisaient pas à un petit noyau d'opérateurs de haut niveau. Plus varié, le groupe était dominé par des Néerlandais d'installation plus ou moins récente. Certains opéraient dans la continuité d'opérations récurrentes depuis 1586-158769. Les plus actifs étaient de nouveaux arrivants à Rouen, installés après l'épisode ligueur 70. Germain, l'un des quatre frères Poulie, d'Amsterdam, et l'Anversois Jacques Martins sont les figures qui illustrent le mieux l'activité de ce groupe. Facteur de Pierre Caulier à Rouen dès 1585, le premier avait entretenu des relations continues avec la ville jusqu'à son installation en 1601. Il opérait déjà sur les blés, auparavant, pour le compte de certains Rouennais. La commission donnée à son frère Israël, en 1607, d'acheter des céréales à Dantzig, Stettin, Koenigsberg ou Elbing 71, le rôle de bailleur de fonds assuré à Hambourg par

68. Cette constance du déficit en céréales du Portugal a été mainte fois signalée, notamment par H. LAPEYRE, op. cit., pp. 538-42. Nombreuses références à ce sujet dans la correspondance adressée aux Ruiz publiée par J. GENTIL DA SavA, Marchandises et finances, t. II et Ht : Lettres de Lisbonne, 1563-1578, Paris, S.E.V.P.E.N., 1959-1961. pour le xvf siècle et dans Stratégie des affaires à Lisbonne entre 1595 et 1607. Lettres marchandes des Rodrigues d'Evora et Veiga, Paris, S.E.V.P.E.N., 1956, notamment pp. 13-14.

69. Pierre Caulier, que l'on voit expédier une cargaison à Lisbonne avec Lucas Legendre en 1603 (A.D.S.M., 2E1/682, 18 février 1604). Le navire chargé de près de 74 tonneaux de blé, dont 3/4 de froment s'échoua en Gironde. Sur les fonctions d'armateurs des Legendre, G. VANIER, « Une famille de grands négociants rouennais aux xvf et XVIIe siècles », Extrait du Bulletin de la Société libre d'Émulation de la Seine-Inférieure, 1947-1948. Dieppe, 1950. Legendre et Caulier armaient de concert pour Terre-Neuve.

70. Notamment Jacques « Boule » (Boel ?) et les frères Adam et Jehan Raye. En 1615 encore, Jehan Raye, établi à Amsterdam, affrétait pour Koenigsberg avec retour sur Rouen, WINKELMAN, V, n° 1619. Dès 1604, un Leonardus Raye opérait aussi à Amsterdam, BRÛLEZ, Marchands flamands..., I, n° 1615.

71. A.D.S.M., 2E1/698, 5 février 1607. Cadet des frères Poulie (VAN DER LAAN, art. cit, pp. 31819) Israël agissait alors pour Lucas Legendre. Sur ses relations entretenues avec Rouen, ibid., pp. 325 et 328.


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leur correspondant, David Motte 72, soulignent, une fois de plus, l'importance logistique des réseaux professionnels préexistants. Établi dans les années 1590 à Rouen 73, Martins y menait un commerce actif avec l'Andalousie et surtout Malaga. Expéditeur de grains à Livourne dès octobre 1602, il affréta 14 navires entre décembre de la même année et la fin de 160574.

La position attractive de Rouen pour le commerce des céréales pouvait susciter l'intervention d'agents étrangers à la place. Celle des Malouins, en général plus prompt à se fournir en Bretagne même, est un indice sérieux du rôle acquis par Rouen dans l'exportation des grains. Des marchands d'Orléans, Amiens, Laval, Bordeaux et Paris utilisaient aussi le savoir-faire des Rouennais, dans des affaires d'envergure limitée dont ils maîtrisaient mal le fonctionnement 75. Plus rarement, une implication ancienne dans le trafic du port normand se traduisait par une réelle connaissance des horizons ibériques 76. Quant au négoce parisien, il opéra dans une assez large palette de positions, tantôt en s'associant à des familiers du commerce d'Espagne, tantôt en affrétant directement à Rouen 77, ou en ayant recours à la commission 78.

L'intervention de négociants des grandes places étrangères confirme le statut de place internationale de Rouen, dans un secteur où les prix lui donnèrent un moment l'avantage sur Amsterdam (on y expédia même des blés en 1604). La forte position des Flamands ou des Hollandais n'étonne pas, dans la mesure où un courant continu les avait menés à Rouen, depuis les années 1560 et s'était renforcé après l'épisode ligueur, donnant parfois lieu à de véritables sédentarisations. En retrait sur la place depuis la Ligue, l'implication de marchands anglais est peut-être plus significative, de ce point de vue 79. Les mêmes raisons expliquent la présence d'opérateurs de très haut niveau dans de telles affaires. La firme lucquoise de Londres Massei-Balbani

72. Motte était arrivé à Hambourg par le canal d'affaires menées à Francfort (GRAMULLA, op. cit., p. 250). Sur cette famille lilloise, voir aussi COORNAB*T, op. cit., 1.1, p. 168, n. 1.

73. Très actif à Rouen dans les années 1600, ce neveu du marchand anversois Chrétien Thibaut est repérable pour la première fois en 1594 comme importateur de blé, A.M.R7B 5, 30 août 1594.

74. Au total 800 tonneaux orientés surtout vers Malaga (9 navires).

75. Cest, par exemple le cas du marchand amiénois Augustin de Louvencourt qui fit expédier par Rouen, 50 puis 60 tonneaux de blé à Bayonne.

76. Louis Vigier, d'Orléans entretenait des intérêts dans la pêche à Terre-Neuve. Par deux fois, en 1603 et 1604, il affréta pour des expéditions de blés à Séville ou Malaga, et une fois à San Lucar avec retour en mer du Nord. Confirmation du trafic fait par Vigier avec l'Espagne, dans le cadre d'opérations triangulaires, dans N. VALOIS (éd.). Inventaire des arrêts du Conseil d'État (règne de Henri IV), Paris, 1886-1893, 2 vol., plusieurs réf.

77. Procédure utilisée par Antoine Abelly, sieur du Cersay, qui accéda à Féchevinat parisien en août 1597, cf. J.-P. BABELON, Paris au xW siècle, Paris, B.H.V.P. — Hachette (Nouvelle histoire de Paris, tome 11) 1986, p. 547.

78. La commission est surtout utilisée par de très grands opérateurs, tel Gaspar Cenami. Celuici utilise, le 19 février 1605 (A.D.S.M., 2E1/689) les services d'un Espagnol de Bilbao, Diego Garcia de Paredes, que l'on voit intervenir a diverses reprises comme facteur pour des marchands parisiens (cf. texte infra).

79. Le 21 février 1605, deux londoniens, Robert Cambell et Roger Gifford envoient à un compatriote, William Davis, 60 tonneaux de blé à San Lucar. Gifford réitère l'opération quelques mois plus tard, à trois reprises, pour des quantités comparables (A.D.S.M., 2E1/689). Beau-frère de Hugues Offley dont les intérêts en Baltique et le rôle de munraonnaire des armées d'Henri IV pendant les guerres de la Ligue sont connus, Gifford n'était donc pas novice dans cette activité.


ROUEN DANS LE COMMERCE INTERNATIONAL DES BLÉS, XVI'-XVII' S. 575

dont les relations antérieures avec Rouen sont connues 80, affréta, par l'entremise d'un commissionnaire espagnol de Rouen, deux navires en 1604-1605. La capacité technique et la rapidité de décision de ces marchands-banquiers italiens était claire : en décembre 1604 et mars 1605, le prix des céréales devenu subitement attractif en Andalousie, un groupe de Florentins réorienta sur Séville deux cargaisons initialement destinées à l'Italie 81.

Ce cas confirme l'impression que l'on retire d'un examen global de la circulation des navires vers l'Espagne : celle d'un mouvement plus spontané que véritablement organisé, profitable aux agents les plus expérimentés dans ce secteur ou disposant de réseaux étendus et d'informations précises. Peu de contrats furent en effet conclus avec des municipalités 82. Mais le ravitaillement des villes ibériques entretenait finalement un jeu plutôt ouvert auquel participèrent des marchands rouennais familiers du Portugal et de l'Andalousie en raison de leur activité dans la pêche à Terre-Neuve. Certains n'hésitèrent pas à monter des opérations combinées en prenant leur sel à San Lucar après y avoir déchargé leurs grains 83. La relative rapidité des décisions à prendre, comme les impératifs techniques liés à la distribution et à la vente des blés sur place, supposaient alors l'existence, sinon de réseaux très complexes, de correspondants sûrs et bien implantés dans les ports de réception.

L'importance de la présence française, notamment à Séville, différencie, de ce point de vue, les relations avec le versant atlantique de la péninsule ibérique de ce que l'on verra du côté italien. Elle était indispensable aux marchands rouennais ou français qui avaient besoin de facteurs permanents en charge d'affaires plus courantes que les expéditions de céréales 84. L'usage était plutôt de s'adresser à un facteur ou un commissionnaire dont les liens

80. Affrètements du Lévrier (A.D.S.M., 2E1/685, 6 octobre 1604) et de La Palme (2E1/993, 22 octobre 1605). Sur les opérations menées précédemment par cette firme à Rouen, cf. P. JEANNIN et J. BOTTIN, « La place de Rouen et les réseaux d'affaires lucquois en Europe du nord-ouest », dans Lucca e l'Europa degli affari, secoli XV-XVII (Convegno Internationale di Studi, Lucca, 1-2 dicembre 1989), Lucques, Maria Paccini-Fazzi, 1990, p. 190, n. 105.

81. Vincent Strozzi, Antoine Primerani et Zanobi Mazzi détournent La Fleur de Lys, affrétée à Rouen le 13 décembre 1604, vers La Rochelle (A.D.S.M., 2E1/688, 3 mars 1605), peut-être pour un complément de cargaison, et le Lion d'or arrêté à Douvres (2E1/993). La hausse très nette des prix du blé en Andalousie apparaît clairement dans les données locales, cf. P. PONSOT, Atlas de historia economica de la baja-Andalucia (siglos XVI-X1X), Séville, Editoriales Andaluzas unidas, 1986, notamment p. 511, prix du froment à Séville (augmentation de 18% en 1604-1605 par rapport à l'année précédente). Une autre poussée marquée, intervenue en 1598-1599, avait déjà vu certaines firmes localisées à Rouen, comme les Balbani, affréter pour la Galice.

82. Trois sont signés à Rouen en 1605 et 1606 par Juan Ordofio de Palma, l'un des « 24 de Grenade » pour l'affrètement de La Marie, 70 tonneaux, le 29 décembre 1605 (A.D.S.M., 2E1/691), de La Palme, 60 tx., le 2 janvier 1606 (2E1/997), et du Saint Pierre, le 15 février 1606 (2E1/694), trois navires de Quillebeuf, pour Motril ou Almunecar. De Palma utilise, à cette occasion, les services d'un Rouennais, Samson Le Pelletier, qui avait déjà importé des blés dantzicois en 1586.

83. David Maubogne et Michel Louvel avaient acheté précédemment la moitié du Normand avec ses victuailles et sa cargaison de blés (14 décembre 1604, 2E1/683). L'opération fut rééditée en 1606. Maubogne était répertorié comme marchand de poisson en gros. On retrouve donc, du côté ibérique, les mêmes modes de fonctionnement que ceux observés plus tôt en Baltique avec des marchands comme les Castel.

84. Adressant à Jehan Briardière 63 tonneaux de blé, à San Lucar, en décembre 1603, Louis Vigier, d'Orléans, complète sa cargaison de ce qui était le moteur du commerce avec l'Espagne, 20 ballots de toiles (A.D.S.M., 2E1/998, 3 décembre 1603).


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avec la place expéditrice étaient connus 85. Et, si les marchands d'origine étrangère privilégiaient plutôt l'appartenance ethnique ou familiale, certains utilisèrent les compétences d'agents rouennais bien implantés en Espagne 86. Tous avaient aussi recours à des marchands connus pour travailler régulièrement à la commission : Nicolas Antonio, Flamand établi là, qui, depuis 1589, trafiquait avec l'Italie 87, Arnould Wouters 88, correspondant des frères Raye à San Lucar. A Lisbonne, l'activité de Joos Bennicq 89, Antonio Diaco Franco 90 et Jehan Veel" confirment à quel point le commerce des grains emprunta, dans la péninsule ibérique, des canaux déjà bien éprouvés du négoce international. Le cas le plus illustratif du processus est une fois de plus observable du côté des réseaux italiens avec les relations entre Vincent Strozzi et la compagnie Santi Fantoni-Luigi Federichi 92, établie à Séville depuis les années 1580. On voit alors fonctionner, articulées sur un clavier plus large de places internationales où Rouen, Paris et Lyon tenaient leur rôle, des formes supérieures d'organisation qui étaient presque toujours à l'oeuvre dans le mouvement des grains vers l'Italie.

85. En 1605, David Maubogne, Michel Louvel et Jacques Le Seigneur s'adressent à un Rouennais de Lisbonne, Symon Pain, qui y agit comme que commissionnaire de « Michel Louvel et sa compagnie » (A.D.S.M., 2E1/694, l"mars 1606). Le malouin Olivier Frotel s'adresse à deux bretons de San Lucar, un demi-siècle avant que la famille ne soit bien installée i Séville (Michel Frotel est vice-consul des Français à Séville entre 1662 et 1670, cf. A. GIRARD, US Français à Séville et Cadix à l'époque des Habsbourg. Contribution à l'étude du commerce étranger en Espagne aux xvf et xvil" siècles, Paris, De Boccard, 1932, p. 144).

86. Jacques Martins s'appuie sur son frère Pierre i Malaga tandis que Germain Poulie utilise les services de Michel Damiens — fils de Pierre, déjà marchand à Séville — facteur et neveu de deux négociants rouennais qui commerçaient régulièrement avec l'Andalousie et le Maroc (cf. E. STOLS, De spaanse brabanders of de handelsbetrekkingen der zuidelijke nederlanden met de iberische wereld 15981648, Bruxelles, Palais de l'Académie, 2 vol., 1971,1, pp. 160 et 380, II, p. 24). Il reçut pour Germain Poulie successivement 48 tx. d'orge et 56 tx. de blé et orge (A.D.S.M., 2E1/689 et 686, 20 avril et 4 mai 1605).

87. Représentant permanent de Martin de la Faille à Séville dans les années 1589-1594 (BRÛLEZ, De ftrma délia faille en de internationale handet van vlaamse firma's in de 16e eeuw, Bruxelles, Palais de l'Académie, 1959, pp. 262, 543), Nicolas Antonio (Anteunis) négociait, en 1602, des marchandises pour les Cucina de Venise, BRÛLEZ, Marchands flamands..., I, n" 223, 304, 439).

88. Comme Antonio, Wouters était l'agent à Séville d'une firme anversoise (les van Nispen) autour des années 1590 (BRÛLEZ, De ftrma... p. 543). Il avait également des relations avec Venise où Francesco Vrins était son correspondant (BRÛLEZ, Marchands flamands..., I, n° 1266, 1301).

89. Il reçoit des grains envoyés en 1606 au nom de Pierre Caulier par Germain Poulie, A.D.S.M., 2E1/694, 18 mars 1606. Déjà actif à Lisbonne en 1598 (J. GENTIL DA SILVA. Stratégie..., pp. 193-94) il avait, en 1602, réceptionné une cargaison de blé pour le compte du Rouennais Jacques Delaville.

90. Consignataire des cargaisons expédiées par le Florentin Vincent Strozzi. Sur ce personnage et son activité à Lisbonne, cf. DA SILVA, op. cit., pp. 249, 251, etc. et BRÛLEZ, Marchands flamands..., I, n° 1009.

91. Cet Allemand de Lisbonne est consignataire de 69 tonneaux de grains pour les frères Raye (A.D.S.M., 2E1/687,4 avril 1605). Son intervention dans l'expédition, commanditée par Jérôme Andréa, de céréales chargées à Hambourg par un Bechman (2E1/994, 13 juin 1605) s'inscrit dans un contexte de relations suivie de ce coté : il avait reçu des sucres dans une opération menée en compte à tiers avec Francisco Vrins de Venise et le Hambourgeois Maiger, en juillet 1600, BRÛLEZ, Marchands flamands..., I. n° 1031.

92. Strozzi leur adresse des grains initialement destinés à l'Italie. La présence des Fantoni est attestée à Séville dès les débuts du XVI* siècle, H., « Die fremden Kaufleute auf der Iberischen Halbinsel vom 15. Jahrhundert bis zum Ende des 16. Jahrhunderts » dans Fremde Kaufleute auf der Iberischen HalbinseL.., (Kolner KoUoquien zur intemationalen Sozial-und Wirtschafts-geschichte), Cologne-Vienne, Bohlau, 1970, vol. I, p. 280. Une de leurs compagnies a exercé à Lisbonne dans les années 1580, Archivio di Stato, Florence (A.S.F.), Mercanzia 10834, P 79, enregistrement d'un acte de société de 1582.


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Avant d'examiner les exportations rouennaises de céréales vers les ports italiens, on peut s'interroger sur l'ensemble des procédures communes au commerce international des grains, problèmes de la collecte et de l'acheminement, conditions techniques du transport, que révèlent, avec plus ou moins de détail, les chartes-parties. Un arrière-plan dont les contours se dessinent plus nettement lorsqu'on s'intéresse aux opérations menées du côté italien.

Antérieure aux contrats d'affrètement, la phase de collecte est la plus mal connue. Comment évaluer, même par approximation, la part respective des différentes provenances : Normandie, Beauce, Champagne, Picardie ou Vexin ? L'activité de certains affréteurs parisiens comme Antoine Abelly ou Claude Montescot 93 indique à plusieurs reprises qu'ils firent descendre à Rouen ou au Havre des blés stockés à Paris ou venus par l'Oise. D'autres opérateurs de l'« intérieur », préféraient s'associer à des Rouennais 94 pour expédier leurs grains vers l'Italie et des marchands étrangers bien établis à Rouen n'hésitaient pas à faire acheter des grains picards ou champenois par des agents locaux 95.

Même s'il est parfois difficile de préciser le profil de ces opérateurs 96, l'existence d'un échelon intermédiaire de marchands collecteurs localisés à Rouen même, ne fait pas de doute 97. D'une famille de marchands bateliers, Jacques Delaville était qualifié, en 1604, de « marchand de blé ». Il combina, en 1606, avec Pierre et Jean de Lobel qui opéraient couramment sur les grains, deux expéditions de céréales avec un affrètement pour Terre-Neuve 98. Mais un an plus tard Delaville et Pierre de Lobel, vendaient à un Espagnol trois cargaisons (en tout 250 tonneaux) de blé et d'orge « du creii des provinces de Picardie, Champagne, France et Normandie », stockés à Rouen, qui furent envoyées à Malaga par la suite 99. Affrétant pour le Portugal, déjà plus rarement pour l'Espagne et jamais pour l'Italie, une petit groupe de marchands collecteurs revendaient donc leurs stocks à des acteurs moins spécialisés.

93. En 1603-1606, Montescot était trésorier des parties casuelles (R. MOUSNIER, La vénalité des offices sous HenriIVet LouisXIII, Paris, P.U.F., 2eéd., 1971, pp. 159, 193, 214).

94. Pierre de Billy, de Compiègne, expédie, en compagnie de Claude du Resnel, quatre cargaisons (470 tonneaux) à Livoume, entre le 12 septembre et la fin novembre 1607. Sur les orientations très larges des affaires menées par la famille parisienne des Du Resnel, dès le milieu du xvf siècle, cf. COORNAERT, op. cit., t. 2, notamment pp. 234, 245, 321. Leur présence à Rouen est attestée dès les années 1550-1560.

95. Voir les opérations de Germain Poulie et de l'Anglais Albert Preston à Noyon, le 12 novembre 1604 (A.D.S.M., 2E1/695). Noyon apparaît à plusieurs reprises comme le centre de collecte des blés picards.

96. Les opérations de Nicolas Quesnel rendent compte de cette relative indétermination. Après avoir donné procuration pour aller vendre ses grains à Lisbonne, en mars 1605, il affrète directement, en août 1606, pour la même destination (A.D.S.M., 2E1/686, 2 mars 1605 et 2E1/694, 3 juin 1606). Mais, le 28 février précédent, il a vendu à un Rouennais, Pierre de Chaumont, une cargaison de 57 tonneaux de froment et méteil de la région que ce dernier adresse à Lisbonne au correspondant de Quesnel.

97. On voit à plusieurs reprises d'autres acteurs qualifiés de « marchands de grains » faire des livraisons aux Louvel, Maubogne ou Le Seigneur (A.D.S.M., 2E1/694, 1er mars 1606). L'un d'eux, Estienne Delabarre, a, quelque quinze années plus tard, étendu son champ d'action de la Bretagne à la Picardie et jusqu'en Baltique (A.M.R./B 7, 28 janvier, 3 février, 11 mai 1622).

98. A.D.S.M., 2E1/997, 17 et 19 janvier 1606.

99. Vente, le 16 janvier 1607, de 60 muids (90 tonneaux) de froment par Pierre de Lobel à Juan de Palma Carillo. Le 12 mars 1607, déclaration semblable de Jacques Delaville pour 110 tonneaux de froment et 68 tonneaux d'orge (A.D.S.M., 2E1/698).


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Une fois affirmée la prééminence des voies d'eau, Seine, Oise et Eure, la question de l'acheminement ne peut être abordée sans un examen préalable de la flotte de transport utilisée, les navires de plus de 70 à 80 tonneaux ne pouvant descendre la Seine de Rouen au Havre à pleine charge. Comparée à celle de 1586-1587, la flotte utilisée pendant les années 1603-1607 en différait sur deux points : un recours beaucoup plus fréquent à l'armement local 10° et une élévation globale des tonnages "", même s'ils restaient de près d'un tiers inférieurs à ceux des bâtiments hanséates ou hollandais qui fréquentaient la Méditerranée 102. Dans la majorité des cas, les cargaisons destinées à l'Italie ne pouvaient donc descendre le cours de la Seine depuis Rouen. La démarche la plus courante était alors d'acheminer les grains par allèges de Paris ou Rouen jusqu'aux ports de départ, principalement Le Havre ou Quillebeuf 103. Le coût de l'opération était fréquemment partagé « à frais communs » entre le maître et l'affréteur. Quelquefois, le navire, chargé en partie à Rouen, recevait, au moment du départ, le complément acheminé par chalands sur la Seine 104.

L'examen détaillé de ces clauses, rarement absentes des chartes-parties relatives à des affrètements pour l'Italie, révèle une aire de collecte des grains étendue, en Normandie même, jusqu'au Cotentinl0s. Mais les charges supplémentaires imposées aux transporteurs, avant le départ ne semblent pas avoir entraîné de révision à la baisse des taux de fret, les risques encourus pendant l'acheminement incombant toujours au marchand affréteur. Trois conditions liées au transport des grains, nullement négligeables puisqu'elles concernent le facteur temps 106, le conditionnement 107 et l'évaluation quantitative de la marchandise1M, donnaient lieu à des prescriptions précises.

100. Un peu plus de 20 % du tonnage global sont affrétés en dehors des ports normands (3 800 tonneaux sur 17 à 18 000). Les navires anglais et écossais dépassent largement la moitié de l'ensemble des tonnages étrangers. Rouen et surtout la Basse-Seine, si l'on y inclut le Havre et Honneur, se taillent la part belle avec près de 9 200 tonneaux.

101. Le port moyen s'élève à 75 tonneaux pour Lisbonne, Séville ou Malaga environ et croit avec l'éloignement : 85 pour l'Espagne seule contre plus de 115 pour les ports italiens.

102. Ed. GRENDI, art. cité, estime la valeur moyenne des navires entrant dans le port de Gênes en 1602 à 5 400 cantares (180-190 tonneaux).

103. Le 23 février 1607, Guillaume Mesnart, un Dieppois, capitaine de La Fleur de Lys, navire de 120 tonneaux, s'engage auprès de Claude du Resnel à venir prendre sa charge de blé à Rouen et à la transporter « par allèges » jusqu'au Havre à ses frais (A.D.S.M., 2E1/999).

104. Cas du Faucon blanc, 120 tonneaux, maître Abraham Gosselin, affrété pour Livoume par Alessandro Fabroni, le 8 janvier 1607 (A.D.S.M., 2E1/701).

105. Claude du Resnel fait charger Le Pélican, de Dieppe, de blés que le maître doit aller chercher à Caen où ils sont stockés avant de les recharger au Havre (A.D.S.M., 2E1/999, 10 février 1607). Jacques Martins en fait prendre directement à la Hougue 140 tonneaux par le Saint Martin de Criquebeuf, le 29 octobre 1602 (A.D.S.M.. 2E1/670).

106. Les chartes-parties font en général état de délais théoriques assez courts (8 à 15 jours) entre la date de conclusion du contrat et la réception de la cargaison, le non-respect de ces conditions pouvant entraîner le paiement de dommages et intérêts : le 17 janvier 1607, l'affrètement par Alexandre Fabroni du Saint-André de Rouen, prévoit le paiement d'intérêts par le maître du navire et ses « bourgeois » à compter du 21 décembre 1606 (date où le « marché du fret » a été conclu), si le navire n'a pas complété sa charge i Honfleur à la date prévue (A.D.S.M., 2E1/700).

107. La mise en place des « greniers » nécessaires au bon conditionnement des grains incombait aux maîtres, les affréteurs fournissant le bois et les toiles nécessaires.

108. L'obligation d'emporter une mesure, seul moyen d'éviter les contestations a l'arrivée, se généralise, au xvn\ dans les contrats relatifs aux exportations vers l'Italie, la mine de Rouen sert alors d'étalon à raison de 16 mines par tonneau.


ROUEN DANS LE COMMERCE INTERNATIONAL DES BLÉS, XVI'-XVII' S. 579

Assez explicites sur les conditions d'exécution du contrat par les maîtres de navire, les chartes-parties le sont moins sur les rapports entre les affréteurs et l'armement, à l'exception des affrètements pour les ports italiens. De la dizaine de propriétaires-armateurs impliqués de ce côté, aucun ne fut étranger au commerce des grains, soit pour en avoir reçu d'Amsterdam ou de la Baltiquem, soit pour en avoir expédié vers la péninsule ibérique ; et la domination exercée sur ce groupe par les acteurs néerlandais, en termes de capacités techniques et de tonnage est évidente. Il s'agit, dans quelques cas, dune véritable spécialisation : Jacques Martins, ce Flamand, dont on a évoqué les relations suivies avec Malaga et l'Espagne, apparaît comme propriétaire, en totalité (6 cas) ou partie (5 cas), de 11 navires. Cinq de ces bâtiments dépassaient les 150 tonneaux, classe des plus gros transporteurs affrétés à Rouen. Bien qu'il eût expédié de nombreuses fois des grains en Espagne, Martins ne se risqua qu'une seule fois du côté italien comme affréteur, mais il y joua un rôle essentiel du point de vue de l'armement et fut, avec Jean Heufft et le Rouennais Ezéchiel Decaen" 0, l'un des armateurs les plus actifs dans l'exportation des grains vers l'Italie. Bien qu'ils n'aient pas transporté plus de 15 à 20% des blés destinés aux ports italiens, ils furent à coup sûr les interlocuteurs privilégiés des grands affréteurs italiens parce qu'ils étaient aussi des marchands d'assez large stature, capables d'offrir de solides garanties.

Ce rôle dominant des propriétaires-armateurs flamands ne fut certainement pas sans conséquence sur les caractères techniques de la flotte utilisée, notamment en Méditerranée. L'état du marché des navires à Rouen dans les années 1570-1580, bien que portant sur des unités plus petites, suggère qu'une proportion importante de ces bateaux était issue des chantiers hollandais. Offraient-ils des garanties de solidité et un tonnage supérieurs à ceux que produisait la construction locale ? Un coût moindre, c'est à peu près certain. D'autres questions concernent la permanence des structures qui soustendaient le commerce en grand des blés : dimension du groupe des acteurs, spécialisation technique et origines de ces derniers. Ce groupe fut peut-être plus restreint qu'en 1586-1587, et bien que localisés à Rouen voire, pour certains, véritablement intégrés à la vie locale, les opérateurs furent plus encore qu'à la fin des années 1580, d'origine étrangère, surtout néerlandaise et italienne. Si ceux qui menaient leurs affaires du côté ibérique cumulaient les fonctions d'armateur et celles d'exportateur, on a de bonnes raisons d'en douter pour les acteurs qui opéraient avec l'Italie '". Il y eut donc, en général,

109. Par exemple Jehan Thierry (sur ce personnage, cf. supra) ou Jean Heufft : ce dernier, Liégeois installé à Rouen et naturalisé en 1601, reçoit des blés de Baltique en 1620 (A.M.R./B7, 11 janvier 1620). On sait qu'il poursuit sa carrière à Paris, notamment comme financier, cf. F. BAYARD, Le monde des financiers au xvif siècle, Paris, Flammarion, 1988, nombreuses références.

110. Heufft était propriétaire de 4 navires dont les deux plus importants (200 et 160 tonneaux) lui appartenaient en totalité. D'origine dieppoise et très impliqué dans la navigation atlantique, Ezéchiel Decaen, puis son fils, furent intéressés aux affaires du Canada. (H.P. BIGGAR, The Early Trading Companies of the New France, Toronto, 1901, nombreuses références, notamment pp. 115132). Ezéchiel avait servi Jehan Hardi, au moment des fortes importations de 1587.

111. Exemples concordants de deux points de vue complémentaires. D'abord avec les Florentins Vincent Strozzi et Zanobi Mazzi qui, faillis et contraints de liquider leurs meubles, en 1607, revendent, le 19 décembre 1607, à leur ex-associé Pierre Jan, au profit de leurs créanciers, les 5/16 de La Trinité


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corrélation entre la dilatation géographique et financière des affaires et une plus grande différenciation technique des fonctions.

C'est, tout compte fait, sur les coûts et les conditions d'exécution du paiement des frets que la documentation fournit les éléments les plus précis, les usages en la matière étant assez codifiés et différenciés de la pratique habituelle 112. On dispose ainsi de données assez denses sur les taux pratiqués aussi bien pour la péninsule ibérique que l'Italie, dans le temps court (16051607). Leur dispersion était plus grande pour les destinations ibériques que pour les ports italiens : l'écart maximum calculé sur la valeur la plus basse dépasse les 50 % pour Séville en 1605, il n'est que de 33 % pour Livourne en 1606-1607, mais, ce qui est plus significatif, la dispersion par rapport au mode est nettement plus élevée dans le premier cas que dans le second. Les taux de fret apportent donc la confirmation de ce que l'examen général des opérations laissait supposer. L'approvisionnement de l'Espagne en grains, en 1605, procéda d'un mouvement plus spontané que celui des villes italiennes, articulé sur des réseaux moins nombreux, plus structurés, où la garantie publique intervenait davantage. Il est clair aussi que la hausse des coûts variait avec la date de départ et l'offre de navires. Toujours en 1605, le fret du tonneau de blé destiné à Séville, s'établit à 20 l.t., quelquefois moins, au début de l'année, pour, après une hausse rapide, atteindre puis dépasser régulièrement, en mai, les 30 l.t. Dans le même temps, le chiffre pour Livourne était passé d'un peu plus de 30 à 40-41 l.t. Suivant l'évolution des tarifs pour l'Italie, on constate que d'octobre 1606 à la fin de janvier 1607, les tarifs restèrent stables : autour de 30 l.t. pour Livourne, 36 pour Naples ou la Sicile. Une poussée saisonnière intervint en février, les valeurs se groupèrent alors autour de 35-36 l.t. pour Livourne, atteignant à plusieurs reprises les 40 l.t. pour Naples et 44 à 45 pour Malte 113. Dès septembre, on était revenu aux valeurs du mois de janvier. Seule l'année 1605 donne donc l'impression d'une véritable tension à mettre en relation avec une pression exceptionnelle du côté espagnol et, en parallèle, une demande moins soutenue de la part des villes italiennes. Une situation que l'on peut comparer à celle de 1586, lorsque la demande brutale de navires avait entraîné une forte dispersion des taux de fret.

L'importance des sommes mises en jeu, de l'ordre de 4 000 l.t., pot de vin compris, pour un navire moyen (120 tonneaux) à destination de Livourne,

de Quillebeuf, navire de 90 tonneaux, et le 1/6 de La Trinité de Dieppe, de 95 tonneaux, seules parts de navire en leur possession (A.D.S.M., 2E1/1002). De son côté, le Liégeois Heufft n'intervient en Italie que comme armateur, quelle que soit l'étendue de ses intérêts par ailleurs.

112. Le montant du fret s'estimait au tonnage transporté, mesuré à l'arrivée et non au forfait qui était l'usage courant pour les trajets en Méditerranée.

113. Confirmation à peu de choses près de ces tarifs, par la déclaration du greffier des polices d'assurances, Laurent Massias, le 9 mars 1607 : les frets < vallaient assavoir, pour Ligome douze escus pour tonneau et trente solz de pot de vin et chausses, pour Civitavege, Gènes, Viareggio, Mecyne, Naples et Palerme et la Cyrille, à quatorze escus sols et 40 solz de pot de vin, pour Malte à 15 et 16 escus pour tonneau et 60 sols de pot de vin » (A.D.S.M., 2E1/699). Le seul fait qu'on ne repère dans la documentation que deux cas d'affrètement i destination de Malte (Le Don de Dieu, 200 tonneaux, le 24 mars 1607 (2E1/698) et Le Jonas, 90 tonneaux, le 7 mai 1607 (2E1/699), tous deux du Havre, pour le compte d'Adriaen Le Jeune, marchand flamand de Rouen), mis en parallèle avec l'observation de Massias, souligne la médiocre représentativité du mouvement réel des navires par les sources notariales.


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explique l'attention portée aux modes de règlement et la formalisation beaucoup plus précise des chartes-parties qui intéressent l'Italie. Dans la majorité des cas le paiement était réparti entre le maître qui recevait à l'arrivée, en espèces, une somme forfaitaire de 600 à 1 200 l.t., et le propriétaire du navire qui touchait le solde à Rouen, après certification de la décharge en bon état des grains" 4. Outre ces clauses, le paiement des frets donnait lieu à deux types de pratiques qui se rapportent à un système d'avance. Une statistique n'aurait ici guère de sens, un grand nombre de ces prêts n'étant pas enregistrés ou ne l'étant qu'après la conclusion du contrat. « Avances » de l'affréteur ou « prêts à la grosse aventure » étaient déductibles du prix du fret et entraînaient la perception d'un intérêt dont les taux, variaient dans une fourchette de 15 à 19%, sans relation avec l'importance des sommes avancées. Intervenant parfois dès la décharge en Italie pour tout ou partie, le remboursement se faisait alors par un jeu d'opérations de change pour revenir de son correspondant italien à l'affréteur rouennais, fonctionnement impossible sans un réseau suffisamment étendu à la pratique éprouvée.

Un bilan global des usages de l'affrètement souligne donc, s'il en était encore besoin, les différences entre un commerce ibérique plus irrégulier, mais qui s'appliquait à un espace plus proche et mieux connu où les fonctions et les trafics s'interpénétraient davantage et les opérations menées du côté italien. Plus risquées, plus lointaines, ces dernières supposaient une organisation plus rigoureuse et une pratique plus formalisée ; contrats d'approvisionnement des villes passés avec des marchands de grande envergure internationale, localisés à Rouen, à Paris ou en Italie, et dans ce cas, liaison de ces derniers avec les acteurs rouennais. En Normandie même, les firmes concernées devaient recourir à des prestataires de services, bateliers, armateurs et parfois à des marchands de grains locaux. Une différenciation fonctionnelle qui, avec l'organisation rigoureuse des paiements, caractérise le plus nettement le commerce des grains avec l'Italie.

Quelles étaient donc ces firmes rouennaises qui, de 1603-1604 à la fin de l'année 1607, expédièrent plus de 11 000 tonneaux de céréales en Italie, en priorité à Livourne mais aussi à Naples, Gênes ou Viareggio, plus rarement ailleurs ? L'examen des chartes-parties passées jour après jour à Rouen et au Havre fait ressortir l'emprise exercée sur ce trafic par les firmes italiennes : d'abord les Florentins Primerani-Strozzi et Strozzi-Mazzi en 1604-1605, puis Philippe de Gondi jusqu'en 1606 " 5. En 1607-1608, la présence des Italiens du Nord Lumague et Beccaria s'imposa de façon écrasante : en un an (novembre 1606-décembre 1607), leur compagnie fit charger au minimum 4 000 tonneaux de blés dans 35 navires pour des destinations s'échelonnant de Gênes à Livourne, Naples et Païenne. La part dominante prise par ces quatre firmes ne doit pas occulter le rôle joué par d'autres acteurs. Deux

114. Le 7 septembre 1607, Jehan et Adam Raye reçoivent ainsi 2 133 l.t. pour reste du fret de 140 tonneaux de blés acheminés à Livourne, suivant la charte-partie du 17 janvier 1607, au prix de 33 l.t. le tonneau, pour le compte d'Alessandro Fabroni et Claude du Resnel (A.D.S.M., 2E1/700 et 704).

115. De la fin septembre à la fin décembre 1604, Strozzi et ses partenaires affrètent plus de 2 100 tonneaux, pour Livourne, Gondi, plus de 1 100, entre septembre 1606 et avril 1607.


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groupes occupèrent, à côté des firmes italiennes, une position notable dans l'expédition des grains vers l'Italie : les Néerlandais et des Parisiens (auxquels les firmes italiennes étant d'ailleurs étroitement liées). Quant aux Rouennais, acteurs très secondaires ou opérant à la commission de ce côté, ils trouvaient leur terrain de prédilection à Lisbonne et dans les ports andalous.

Assez mal connue pour Philippe de Gondi " 6, la trajectoire professionnelle des Florentins s'éclaire un peu plus avec Vincent Strozzi. Établi vers 1600 à Rouen, d'où il opérait sur le marché de Séville en compagnie de Zanobi Mazzi, il expédia des blés en Italie avec son beau-père, Antoine Primerani, lui-même Florentin" 7. Les contacts familiaux ou professionnels de Strozzi à l'étranger n'indiquent cependant que quelques points à Florence " 8, Londres "9 ou Séville 120. La configuration d'un véritable réseau se dessine mieux avec Barthélémy Lumague et Laurent Beccaria, qui s'intéressèrent à l'importation de blés à Gênes. On peut supposer que les relations établies avec la compagnie Mascrani-Lumague, articulée sur l'axe Paris-Lyon et par les Colbert sur Troyes et Reims, leur permirent d'avoir accès aux stocks champenois, en général bien contrôlés par Paris. La vente, en 1605, par la compagnie parisienne de 5 000 l.t. de grains à Vincent Strozzim, atteste la réalité de ses liens avec les firmes italiennes de Rouen. Derrière le négoce rouennais se profilaient donc des opérateurs continentaux de haut niveau dont ne saisit qu'en pointillé les fonctions dans la circulation internationale des grains. A Rouen même, Lumague était représenté, à la fin de l'année 1607, par Nicolas Vertema dont la famille était, elle aussi impliquée dans le négoce céréalier 122, et ses correspondants à Pise, Livourne et Florence n'étaient pas choisis au hasard. Certains étaient, comme les Altoviti 123 et Sachetti, des spécialistes du commerce des

116. Fils de Gian-Battista Gondi, marchand en compagnie à Lyon & la fin des années 1570 (A.S.F., Mercanzia, 10 834, f 10) et marié à une Capponi, il est, par la suite, receveur des gabelles pour la Généralité de Paris. Associé au bail de Thomas Robin de Tours il fait banqueroute en juillet 1613. D.B.V.P., t. XV, p. 124 et t XVI, notamment pp. 41 et 147.

117. Ce dernier occupait, comme receveur pour le Cardinal de Bourbon, de l'abbaye du BecHellouin, une position favorable à la collecte des grains.

118. Cf. sa correspondance avec Corne Strozzi, son oncle. Sa lettre de Rouen du 16 novembre 1604 ne fait cependant aucune allusion à des expéditions de céréales A.S.F., Carte Strozziane TU, 118, ff 39 et 40.

119. Procuration, pour un navire chargé de blés, échoué à Douvres, le 26 novembre 1604, par Strozzi et Primerani, à Ottavio Gierini qui était aussi le correspondant à Londres des Franceschi de Venise, BRÛLEZ, Marchands flamands..., I, n° 1767.

120. Dans ses relations avec l'Espagne, Strozzi s'appuie tantôt sur les Florentins de Séville (notamment les Fantoni), quand il opère avec son associé Mazzi, tantôt sur les correspondants des Rouennais, lorsqu'il expédie en compte à tiers, avec Fernande de Quintanadoines et un marchand d'origine flamande, Pierre Jan.

121. Cf. J.-L. BOURGEON, Les Colbert avant Colbert. Destin d'une famille marchande, Paris, Publications de la Sorbonne, 1973, notamment, sur Barthélémy Lumague, p. 84. La déclaration faite le 13 Janvier 1606 par Vincent Strozzi, sur l'origine des Mes achetés pour lui et Quintanadoines est parfaitement claire : « acceptasmes, l'an passé une cantité de bled de Champagne et environ six vingtz muys de seigle de meusieurs Mascarany et Lumage de Paris, dont leur fismes cedulle... » (A.D.S.M., 2E1/997).

122. Éd. GRENDI, art. cité, sur les Beccaria, p. 42 et surtout sur le rôle des Vertema, famille d'Italie du Nord. pp. 40-45.

123. L'expérience des Altoviti dans le commerce en grand des blés apparaît clairement du coté italien, cf. M. AYUARD, Venise, Raguse et k commerce du bU pendant la seconde moitié du xvT siècle, Paris, S.E.V.P.E.N., 1966, p. 95.


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grains. D'autres, comme Oratio et Pietro-Andrea Cressi 124, des commissionnaires parfaitement à même de réorienter la marchandise arrivée à Livourne vers les autres ports italiens. Les fonds étaient rapatriés vers Lyon ou Rouen par Antonio Gallilei de Florence 125.

Les actions de même type menées par d'autres Italiens, pour l'essentiel des firmes génoises, représentent peu en comparaison tant par le volume que par le nombre des affaires. Elles révèlent, en revanche, la complexité de certains circuits en relation avec l'approvisionnement de Naples. En novembre 1606, Antoine Touque, Grenetier alternatif à Rouen, y fit embarquer 100 tonneaux de blés, à destination de Naples ou Païenne, après en avoir reçu commission de César Diecimi 126 de Gênes. Ce dernier agissait pour le compte de Cesare Zatarra 127 qui avait contracté pour l'approvisionnement de la ville de Naples, en 1604. La procédure suivie par Barthélémy et André Costa, Génois de Lyon, n'était guère différente. Sur leur ordre, Thomas Chauvyn, un Rouennais d'origine dieppoise, longtemps intéressé auparavant aux affaires du négoce lucquois et génois à Rouen, affréta lui aussi, à destination de Naples, un navire dont la cargaison devait être livrée à Jacques Fornari et Nicolas de Franchi dont les intérêts du côté de Gênes n'étaient pas nouveaux 128. Dans toutes ces affaires, on le voit, la participation des Rouennais se limita à une intervention technique, armement ou, plus souvent, opérations en commission.

A plusieurs reprises, les contrats d'affrètement passés par les Flamands à Rouen firent suite à une négociation avec les autorités urbaines ou grandducales 129. Nettement plus étoffée, leur activité s'appuyait, il est vrai, sur une

124. Les Cresci opéraient à la commission à Livourne, notamment pour les Helman, vers 1600, BRÛLEZ, Marchands flamands..., I, n° 1071, 1234. On les voit intervenir dans le règlement de la faillite de Thomas Mun en 1608, BRULEZ-DEVOS, Marchands flamands..., H, n°2216 (19 avril 1608).

125. Les Gallilei disposaient de relais lyonnais. Depuis les dernières décennies du xvr" siècle (1587), une compagnie « Bartolomeo et Roberto Gallilei » était établie à Lyon, A.S.F., Mercanzia, 10834, P 150 v°.

126. Ce Diecimi est peut-être un Lucquois (en 1610, un Andréa Diecimi de Lucques commerce à Venise, R. MAZZEI, Traffici e uomini d'affari italiani in Polonia nel seicento, Milan, Franco Angeli, 1983, pp. 99 et 102).

127. Ce personnage est au coeur des affaires d'approvisionnement de Naples qui mettent en jeu d'autres firmes spécialisées dans le négoce des blés comme les Pellicome et les Quinget, BRÛLEZ, Marchands flamands..., I, n° 1486, 1507, 1658.

128. On voit une fois encore se manifester ici le rôle des réseaux préexistants aux phases actives d'exportation des grains. Thomas Chauvyn avait été facteur de Jeronimo Salvago de la Chiesa à Rouen, dans les années 1580. Ce même « Jeronimo Chiesa » se trouve, un peu plus tard, impliqué dans un accord passé à Gênes, pour la livraison de laines d'Espagne à Venise, justement au côté de Bartolomeo Costa (BRÛLEZ, Marchands flamands..., I, n°512, 5 juillet 1594). Quant aux de Franchi, leur familiarité avec le milieu génois se manifeste aussi à l'occasion d'affaires d'assurances sur des laines d'Espagne. Damiano et Henrico furent les procureurs de Pietro Pellicome, autre flamand intéressé par ailleurs au commerce des blés (BRULEZ-DEVOS, Marchands flamands..., II, n° 1828, l" avril 1606).

129. Expédition par Nicolas Looten et Adrien Verpoorten de trois cargaisons à Viareggio pour le compte de l'Abundanzia de Lucques, en 1604-1605 : affrètements du Saint-Pierre, maître lsaac Martel, chargé de 140 tonneaux de froment, le 30 octobre 1604 (A.D.S.M., 2E1/992), d'un navire de 150 tonneaux non identifiable, le 20 décembre 1604 (A.D.S.M., 2E70/104) et de La Fortune, de 100 tonneaux, le 21 février 1605. La cargaison de ce dernier est finalement vendue à Ibiza, aux autorités locales (A.D.S.M., 2E70/110, 9 août 1605). Autre affrètement, en novembre 1607, par l'Anversois Jan Van der Neesen, d'un navire de 225 tonneaux rempli de blés destinés aux galères du Grand-Duc (cf. supra note 126).


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implantation plus ancienne et des réseaux plus éprouvés en Italie, bien qu'on n'en perçoive pas souvent toute l'étendue l3°. En faisant charger trois navires pour le compte de Michiel Vaiz, un Portugais à diverses reprises intéressé au ravitaillement de Naples, Henri de Beaulieu, un important commissionnaire originaire de Valenciennes 131, illustre l'intérêt que présentaient, pour ces acteurs, leur familiarité avec le secteur italien et la dynamique de la diaspora néerlandaise de ce côté. Ses destinataires furent en effet Melchior et Balthazar Noirot, des Flamands installés à Venise et Naples qui opéraient régulièrement pour Vaiz 132. En fin de compte, qu'il s'agît des opérateurs italiens ou de leurs commissionnaires flamands, seul un petit nombre d'agents, généralement bien repérables dans la documentation locale, s'impliqua dans l'expédition ou la réception des grains attendus par les villes italiennes. A Rouen même, les Flamands furent, comme les marchands du cru et à quelques exceptions près, des prestataires de services, contrairement à ce qui se passait du côté de la péninsule ibérique.

La position des rares acteurs parisiens non-Italiens est d'autant plus difficile à cerner qu'ils opéraient alternativement à Rouen et dans la Capitale, et souvent en commission. Issu d'une lignée de marchands parisiens qui fréquentaient aussi Lyon et Marseille, un Claude du Resnel, installé à Rouen, illustre cette indétermination. On ne sait pas qui commanditait vraiment l'expédition de blés à Livourne qu'il organisa pour le compte du marchand de Compiègne, Pierre de Billyl 33, puisqu'au même moment, du Resnel affrétait pour le Romagnol Alexandre Fabroni, agent des autorités florentines. Il est à peu près certain que quelques-uns tentèrent leur chance en Méditerranée 134. Mais s'il s'agit d'évaluer à son niveau réel le rôle de Paris, on doit tenir compte du fait que les plus importantes firmes italiennes, à l'exception des

130. Symon Cambier depuis peu établi à Rouen, qui expédie près de 1 000 tonneaux de grains en 3 mois, ne fait pas état d'autres destinataires que ses propres facteurs, mais les relations de la famille avec des Flamands de Venise sont anciennes. BRÛLEZ, De fuma..., p. 60.

131. Installés dès les années 1560 à Rouen, les de Beaulieu avaient manifesté de l'intérêt pour la zone méditerranée, y compris dans sa partie orientale, avant d'expédier des grains en commission, en Italie. Un des fils d'Henry, Nicolas, meurt en 1602 à Salonique, après avoir accompagné le bayle de Venise Gradenigo à Constantinople. A cette occasion, les frères Noirot servent déjà de procureurs au Rotiennais (BRÛLEZ, Marchands flamands..., I, n* 1263-4, 21 mars 1602). Un autre fils, Jacques, était à Livourne en 1603 (ibid., n° 1424, 19 juillet 1603), peut-être le même que l'on voit, en 1610, impliqué dans le commerce des blés avec Théodore Reiniers, cf. ENGELS, op. cit., nombreuses réf.

132. Balthazar Noirot était le facteur de la firme délia Faille à Naples, cf. BRÛLEZ, De firma..., p. 41. Sa présence y est attestée à de nombreuses reprises entre 1594 et 1618, BRÛLEZ et BRULEZDEVOS, Marchands flamands..., I et n, nombreuses références entre n°503 (17 juin 1594) et n°3677 (30 mars 1608). La constance des liens avec Michiel Vaiz apparaît clairement entre 1604 (ibid., I, n" 1485) et 1618 (ibid., U, n'3677) puisque Melchior lui sert de banquier i Venise. Sur le marché conclu par Zatarra avec les autorités de Naples et l'implication de Vaiz dans ce contrat, ibid., I, n° 1507, 26 mars 1604.

133. Pierre de Billy, affréta successivement à la fin de l'année 1607, Le Dragon de 140 tonneaux, le 12 septembre (A.D.S.M., 2E1/705), Le Saint-Jacques de 120 tonneaux (2E1/703), le 15, Le Faucon de 90 tonneaux, le 14 novembre, et Le Moyse de 120 tonneaux, le 27 novembre (2E1/1002). Ce marchand de Compiègne avait une certaine expérience du commerce maritime du côté ibérique puisqu'il avait fait expédier des toiles à Séville, consignées i deux marchands italiens, en 1605 (A.D.S.M., 2E1/688, 30 avril 1605).

134. Voir l'affrètement à option — manifestation d'incertitude sur le déroulement futur des opérations ? — pour Livourne, Carthagène, Valence ou Marseille, contracté par Nicolas Le Juge (A.D.S.M., 2E70/116, 23 mars 1607). Sur cette famille intéressée à l'échevinat parisien entre 1590 et 1605, D.B.V.P., t. X, p. 79, t XI, p. 7, t. MU, p. 475.


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compagnies Strozzi, y eurent leur siège. Leur prépondérance dans le financement des maîtres de navire et des armateurs confirme qu'elles furent dans ces affaires, les principaux bailleurs de fonds. Témoignage irréfutable de ce qu'il n'existait, au début du xvn* siècle, aucune incompatibilité entre la pratique de la banque et certaines opérations commerciales d'envergure.

Pareil constat de l'ampleur du commerce céréalier à grande distance mené par les marchands rouennais, induit une révision des points de vue sur différents aspects de l'économie d'Ancien Régime en France. On savait que les crises frumentaires avaient, dès le XVIe siècle, animé des courants commerciaux importants. Mais à Nantes 135 au xvn* siècle, comme à Amiens en 15861587, elles ont surtout servi à démontrer la passivité ou l'incapacité des acteurs locaux. Les données recueillies à Rouen, parce qu'elles permettent plus d'appréhender le fonctionnement des firmes que de proposer une mesure exacte de la circulation des grains amènent à réviser sérieusement cette opinion. Les Rouennais ne furent pas, en configuration d'importation, dépendants d'opérateurs étrangers à la place, ils furent même en concurrence avec eux, dans la maîtrise des flottes de transport. Sans doute faut-il souligner le rôle particulier que jouèrent des Flamands du Sud établis de plus ou moins longue date dans la capitale normande, lors de ces phases d'importation. On a peut-être oublié un peu vite qu'ils furent souvent les frères ou les cousins de ceux qui opéraient à Amsterdam et qu'ils ne leur étaient donc en rien inférieurs en termes d'efficacité et de capacités techniques.

Les mouvements d'exportation, vers la péninsule ibérique d'abord, puis vers les ports italiens, ramènent à des observations qui touchent à la fois aux structures commerciales et mais aussi à la circulation intérieure et à la question des prix et des marchés. Trop souvent négligées, les correspondances des agents des Ruiz à Lisbonne établissent, sans le moindre doute, l'ampleur et la récurrence du mouvement des blés bretons vers le Portugal, indice d'excédents structurels et d'une bonne capacité de collecte à l'échelle locale. Sans doute moins régulières, les opérations menées de ce côté et vers l'Andalousie par les Rouennais se situèrent pourtant à un autre niveau du point de vue de l'organisation, puisqu'elles mirent en jeu un très large drainage de la production du Bassin parisien et des pratiques commerciales nettement plus élaborées. Un processus qui s'accentua avec les exportations vers l'Italie des années Henri IV.

Plusieurs pièces manquent pourtant au puzzle pour proposer une évaluation globale des capacités de la place dans le commerce international des céréales. Quelle qu'ait pu être la configuration commerciale, le défaut de connaissance précise des prix sur les principales places pourvoyeuses, interdit d'aborder la question des arbitrages. Comment analyser alors la prise de décision des acteurs ? Une autre incertitude, tout aussi insurmontable, pèse sur la mesure des flux, indispensable si l'on veut évaluer le poids, certaine135.

certaine135. ce qui ressort de l'article de J.B. COLUNS, « The Rôle of the Atlantic France in the Baltic Trade : Dutch Traders and Polish Grains at Nantes, 1625-1675 », Journal ofEuropean Economie History, 13, 2, 1984, pp. 239-289, pour une période postérieure.


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ment non négligeable, de Rouen dans le concert des places européennes et à l'échelle de la France où il fut de toute évidence majeur. Il ne reste donc qu'un indicateur indirect — l'évaluation fonctionnelle des acteurs et des firmes — pour apprécier la position de la place.

Amsterdam représente, pour l'activité de port céréalier qu'exerça Rouen, l'un des points de comparaison les plus valides. Mais l'activité de négoce céréalier déployée par les Rouennais entre le milieu du XVIe siècle et les premières décennies du XVIIe, marquée à la fois par la répétition des phases d'importation de grande ampleur et le flux massif des exportations vers la péninsule ibérique et l'Italie, est restée sans équivalent à l'époque moderne. Il s'agit là, outre l'infériorité de la puissance maritime dont souffraient les Rouennais, d'une différence essentielle avec Amsterdam où le déficit structurel en grains avait commencé à forger, dès la fin du xv* siècle, une véritable spécialisation dans le commerce et la réexportation des produits céréaliers, certes encore inachevée vers 1600. Le caractère beaucoup plus instable de la position de Rouen vient de sa localisation au débouché d'une vaste région productrice, susceptible, en année normale, de garantir le ravitaillement de la ville et d'en faire, les bonnes années, un port exportateur beaucoup plus proche de ses fournisseurs que ne pouvait l'être Amsterdam des ports baltiques. Configuration rendue possible par l'articulation Rouen-Paris et ses prolongements vers l'intérieur (Troyes), qui permirent des courants d'importation plus réguliers (sel) que l'approvisionnement de la Capitale en grains. Les sources rouennaises démontrent que le mouvement d'exportation des blés « parisiens » vers le Sud-Ouest et la péninsule ibérique utilisa Rouen dès le XVe siècle — avant ? — comme relais. L'observation vaut encore plus pour les grains beaucerons ou picards, mais qui orientait le jeu ?

Si pour les blés de Chartres ou d'Amiens, les Rouennais en étaient les maîtres, l'initiative appartint davantage aux marchands parisiens pour ceux qui, venant de Champagne ou dUe-de-France, étaient stockés dans la capitale, notamment lors du mouvement vers l'Italie de 1603-1607. Plus parisiennes que rouennaises et liées aux affaires financières de la monarchie, dans le cas d'un Philippe de Gondi ou à une galaxie de marchands-banquiers parisiens, champenois et lyonnais, avec un Barthélémy Lumague, les firmes italiennes, y eurent, on l'a vu, une part prépondérante. Ces cas illustrent le fait que, hors des courants réguliers qu'entrenaient les marchands rouennais, notamment avec la péninsule ibérique, les agents les plus actifs furent, dans leur majorité, étrangers à la place ou ne firent qu'y établir temporairement un comptoir. Rouen eut, en ce sens, un rôle en retrait sur celui d'Amsterdam puisque ses marchands n'avaient qu'une maîtrise partielle des grains exportés, mais comparable dans la mesure où ils offraient leur compétence technique et parfois l'usage de leurs réseaux pour l'acheminement des blés jusqu'en Italie.

Comment déterminer, quels furent, en configuration d'exportation, les avantages de la position de Rouen en comparaison des ports hollandais et notamment du plus important d'entre eux ? Sans une connaissance précise de la qualité des grains, des conditions de transaction, et en l'absence de données suffisamment nombreuses, les niveaux de prix n'apportent aucun argument décisif sur la question. On sait seulement que les prix normands et parisiens étant attractifs, des blés furent expédiés de Rouen à Amsterdam,


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en 1604 et, grâce aux séries parisiennes, que jusqu'en 1608 les écarts furent assez faibles, Le niveau du coût des frets offre, à défaut de certitudes, quelques présomptions dans la mesure où les comparaisons établies au début du XVIIe siècle ont une certaine cohérence avec la pratique observée. Les frets pratiqués au départ de Rouen par les navires normands partant pour l'Italie furent probablement plus élevés que ceux des bateaux hollandais dans d'autres ports français, au tout début du mouvement d'exportation (30 l.t. par tonneau contre 20 à 24 vers 1602-1603)U 6. Par la suite, les tarifs s'équilibrèrent pour devenir, en 1607, plus favorables au départ de Rouen qu'à Amsterdam (30 l.t. contre 36-40). Au total, les avantages les plus décisifs de Rouen semblent plutôt à chercher dans sa plus grande proximité des zones productrices et dans la rapidité d'exécution des ordres dont elle bénéficiait. Elle profita aussi, comme Amsterdam vis à vis de Dantzig, du raccourcissement des trajets vers l'Italie 137 et surtout de possibilités de navigation plus ouvertes en toute saison.

Encore faut-il, pour valider la comparaison, mieux situer Rouen dans le contexte international, en tenant compte de la stature des opérateurs et du niveau de leur pratique. L'intervention d'un personnel notablement différent entre la grande phase d'importation de 1586-1587 et le mouvement d'exportation de 1603-1607 souligne l'alignement des procédures à l'oeuvre en matière de commerce céréalier sur l'ensemble des opérations commerciales observées dans la même période. On sait qu'en général peu d'agents, en dehors des grandes firmes italiennes, avaient la capacité d'intervenir à la fois dans la sphère baltique — ils ne le faisaient souvent que par le biais de correspondants — et la zone méditerranéenne. A considérer l'ensemble du mouvement céréalier à Rouen dans notre période, il est clair que ce ne furent pas les mêmes agents qui opérèrent dans toutes les directions, bien que s'intéressant au trafic d'un même produit. Pour résumer à gros traits, les Flamands et les Rouennais intervinrent massivement, jusqu'aux années 1610, entre la Baltique et la péninsule ibérique, mais l'exportation des blés vers l'Italie ne fut réservée qu'à un petit nombre d'acteurs qui ne s'étaient pas manifestés auparavant dans ce type d'affaire. Les premiers, maîtres d'une circulation très tôt articulée autour d'Anvers, puis de Rouen, des ports zélandais et de Hambourg, intervinrent surtout comme prestataires de services dans des opérations vers l'Italie où le négoce italien de Paris et ses relations lyonnaises jouèrent, semble-t-il, les premiers rôles. Cette complémentarité ne contredit donc pas une certaine identité de fonctionnement avec Amsterdam, mettant l'accent sur une relative homogénéité des pratiques qui situerait Rouen à un niveau élevé dans l'ensemble européen.

Une analyse plus détaillée de la marche des firmes renforce cette première impression. Les acteurs rouennais usèrent très largement de la commission de tous côtés de l'horizon commercial : qu'il s'agît de faire acheter des grains

136. Les évaluations proposées sont établies sur la base d'un ducat de Venise à 72 s.t. ; du côté hollandais, les données sont extrapolées des chartes-parties publiées par P.H. WINKELMAN, Bronnen....

137. On ne peut proposer une évaluation sérieuse des temps de rotation du côté italien puisque, nous l'avons souligné, les navires étaient affrétés pour des allers simples et que très peu sont repérables sur plusieurs trajets successifs. La question se complique encore davantage du fait qu'un nombre indéterminé d'entre eux ne faisaient pas leur retour en droiture sur le port d'attache (cf. note suivante).


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à Dantzig, par le biais de correspondants sur place ou d'agents hambourgeois, ou d'en expédier à Séville. De ce côté surtout, la représentation permanente des firmes rouennaises ou flamandes offrait le maximum de possibilités. Mais le point essentiel réside dans la complexité grandissante des structures et de l'organisation qui touchait les affaires orientées vers l'Italie, comme on l'a observé avec les Lumague. On peut dire que s'affirma de ce côté davantage qu'ailleurs, une démultiplication accrue et une spécialisation plus claire des fonctions.

La géographie des opérations montre également que les acteurs rouennais ne furent pas en retard sur les Hollandais et qu'ils n'ignoraient pas les combinaisons. Dès 1586, François Marc affréta pour Lisbonne un navire qui devait en rapporter du sel à Dantzig et, de là, faire son retour, chargé de blé, à Rouen 138. Il suivait ainsi un modèle fréquemment mis en oeuvre par les marchands des Pays-Bas. On peut aussi faire état en plusieurs occasions, dans les années 1600, de circuits à configuration triangulaire où l'expédition de blés en Espagne, Portugal ou Italie était suivie d'un retour à Rouen après un circuit terre-neuvier. Dans l'ensemble pourtant, la pratique se calqua étroitement sur ce que l'on observe du côté hollandais. On affrétait pour des trajets simples, évaluant le fret à la quantité de grains mesurés à l'arrivée, le tonneau remplaçant à Rouen, la last des villes du Nord, témoignage d'une homogénéité des façons de faire que la présence accrue des Néerlandais à Rouen après 1600 ne pouvait que renforcer.

Jacques BOTTIN, I.H.M.C.-C.N.R.S., Paris.

138. A.D.S.M., 2E70/54. Affrètement le 24 décembre 1586 de L'Espérance du Havre, navire de 130 tonneaux. On a vu que les trajets triangulaires étaient assez fréquents pour les bateaux qui apportaient des grains en Espagne ou au Portugal. Il existe au moins un témoignage du fait que la pratique n'était pas non plus étrangère aux navires qui fréquentaient les ports italiens. Le 26 août 1607, les armateurs navrais de La Brave, de 100 tonneaux, affrété en février par Philippe de Gondi, donnent procuration (en blanc) pour « se rendre à Livoume ou ailleurs, reclamer led. navire et victuailles ayant esté prins en mer par les Turqz, allant led. navire faire le voyage au nom desd. constituants en Terres-Neufves à la pesche des morues, au retour de Civitavege, pays dltallye, auquel lieu il avoit faict sa descharge de bled »... (A.D.S.M., 2E1/704).


MODE ET INNOVATION :

LES STRATÉGIES DES MARCHANDS EN SOIE DE LYON

AU XVIIIe SIÈCLE *

Les historiens de la Révolution industrielle et du capitalisme ont souvent souligné l'importance de la production de masse. Un concept presque toujours associé, par un réflexe désormais mécanique, à une famille de signes où l'on repère facilement l'idée de « bas prix », celle de « qualité moyenne et inférieure » et celle de « vastes marchés ». Un univers de concepts qui s'incarne, vers la fin du xvm* siècle, dans le coton, auquel on reconnaît un rôle fondamental dans la première phase de la Révolution industrielle (en Angleterre). La concurrence sur le prix et la rencontre de l'offre et de la demande globale sur un marché de libre concurrence apparaissent comme les références conceptuelles les plus universelles d'un effort interprétatif fondamentalement ancré aux catégories de l'économie classique '.

On ignore largement — ou bien on sous-estime et sous-utilise —, les concepts de concurrence sur la qualité et sur la diversité du produit, de compétition monopoliste, de barrière à l'entrée, de production flexible, de segmentation du marché et de coûts de transaction, sans doute parce qu'on pense qu'ils n'ont de valeur que dans les sociétés capitalistes (contemporaines) et qu'ils jouent un rôle sans intérêt dans les économies du passé 2.

* Cet article a bénéficié des critiques et suggestions de Fernand Braudel, Immanuel Wallerstein, Mario Mirri, Vivian Gruder, Peter Laslett et Emma Rothschild. Dans la phase finale de sa rédaction, j'en ai discuté avec Jonathan Zeitlin et avec mes collègues de l'Université de Bologne. Parmi ceux-ci, je remercie surtout Roberto Scazzieri, Patrizio Blanchi et Gianpaolo Rossini. Ainsi, la présente version est le fruit de nombreux échanges, de lectures stratifiées et d'activés recherches. Ces recherches ont pu être complétées grâce à Léonard Wetzler qui m'a permis de confronter les fiches et photocopies que j'avais faites aux Archives Nationales de Paris avec les siennes.

1. D'après E.L. Jones, les historiens de la Révolution industrielle, à part de rares exceptions, auraient considéré le marché et la demande un peu comme le reflet « to the rising tide of mechanical production » (cf. « The fashion manipulators : consumer tastes and British industries (1600-1800) », in Business and Enterprise, L.P. CAIRN et PJ. USELDING éd., Kent [Ohio], 1973, p. 198-226).

2. Cf. P. SRAFFA, « The laws of return under compétitive conditions », Economie Journal, 36, 1926, p. 535-550 ; H. CHAMBERLAIN, A Theory of Monopotistic Compétition, Cambridge, 1933 ; M. J. PIORE et C. SABEL, Les chemins de la prospérité. De la production de masse à la spécialisation souple, Paris, Hachette, 1989, (1" éd., New York, 1984) ; C. SABEL et J. ZEITLIN, « Historical alternatives to mass production : politics, market and technology in nineteenth-century industrialization », Past and Présent, 108, août 1984, p. 133-176 ; O.E. WILUAMSON, Markets and Hiérarchies : Anafysis and Antitrust Implications, New York, Free Press, 1975, et Les institutions de l'économie, Paris, InterEditions, 1994, (1" éd., New York, 1985).

Revue d'histoire moderne et contemporaine, 45-3, juillet-septembre 1998.


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Je voudrais démontrer ici que l'utilisation de ces concepts peut rendre visible une galaxie de phénomènes jusqu'à présent restés dans l'ombre, et dont la signification devra être évaluée du point de vue de la formation des stratégies capitalistes d'entreprise et de marché. C'est dans cette optique que j'entends parler des soieries et de la mode au xvm* siècle. Pourquoi les soieries ? Parce qu'elles évoquent des caractéristiques spéculaires par rapport à celles du coton : prix élevés contre bas prix, haute qualité ou qualité de luxe, contre qualité moyenne et inférieure, marché restreint contre vaste marché. Et pourquoi la mode ? Parce que les variations de la mode permettent de valoriser au mieux les instruments d'analyse évoqués plus haut : flexibilité de la production, concurrence, sur la qualité et sur la diversité du produit, compétition monopoliste, barrière à l'entrée. Et pourquoi la soie et la mode ensemble ? Parce que leur union produit à la fin du xvn* siècle (ou quelques décennies plus tard) une innovation qui fait date dans l'histoire des pratiques marchandes textiles : la différenciation annuelle de la production, programmée et prévue à l'avance selon des stratégies délibérées et systématiques 3.

A ces considérations, je voudrais en ajouter une autre pour rejeter l'identification mécanique du luxe à la mode. Nul doute qu'il existe entre l'une et l'autre des imbrications et des rapports. Mais il convient aussi de formuler des distinctions méthodologiquement nécessaires. Le luxe du rituel officiel des cours, des cérémonies, et des apparats ecclésiastiques est souvent archaïsant et démodé ; un habit luxueux n'est pas nécessairement à la mode 4. Et un habit à la mode n'est pas nécessairement un vêtement luxueux 5. Ce qui

3. Le phénomène de la mode est depuis quelques décennies l'objet d'importantes analyses historiques. Cf. D.E. ROBINSON, « The styling and the transmission of fashions historically considered », Journal of Economie History, 20, 1960, p. 576-587, et « The importance of fashion in taste to business history : an introductory essay », Business History Review, 37, 1963, p. 5-36 ; E. ROBINSON, < Eighteenth-century commerce and fashion : Matthew Boulton's marketing techniques », Economie history review, 16, 1963, p. 39-60 ; D.C. COLEMAN, « An innovation and its diffusion : the new draperies », Economie History Review, 22, 1969, p. 417-429 ; N.B. HAUTE et G. PONTING éd.. Textile History and Economie History, Manchester, 1973 ; J. TmRSK, Economie Policy and Projects. The Development of a Consumer Society in Earfy Modem England, Oxford, Oxford University Press, 1978 ; N. MCKENDRICK, J. BREWER, J.H. PLUMB, The Birth of a Consumer Society. The Commercialisation of Eighteenth-Century England, Londres, Hutchinson, 1983 ; U.C. PALLACH, Matérielle kultur und mentalitàten in 18 jahrhundert, Munich, 1987 ; D. ROCHE, La culture des apparences. Une histoire du vilement, xvir'-xvuf siècle, Paris, Fayard, 1989 ; T. KASAMITSU, « Novelty gives us novelty ; London agents and northem manufacturers », in Markets and Manufacture in Early Industrial Europe, M. BERG éd., Londres, Routledge, 1991, p. 114-138.

4. Ainsi la « mantille de Cour », un antique habit de cérémonie noir mais garni de blanc, que les dames françaises portaient le jour de leur présentation au roi, était presque aussitôt défaite • le jour passé », et « tout ce qui était noir se change en étoffes de couleurs ou d'or » (M. de GARSAULT, • Art du tailleur », in Descriptions des Arts et Métiers faites ou approuvées par Messieurs de l'Académie Royale des Sciences de Paris, 2* éd., vol. DC, Neuchâtel, 1780, p. 107-108). Ceci signifie qu'il faut faire une distinction entre le rôle de la cour de Versailles dans le lancement de nouvelles modes et les règles de cérémonie. A partir de la Régence, la < Société de Cour » s'identifie de plus en plus avec un espace culturel et social incluant Versailles et Paris, où la fonction de Paris est dominante. Ce n'est pas pour rien que les dames de la cour montaient s'habiller à Paris. Cf. N. ELIAS, La Société de cour, Paris, Flammarion-Champs, 1985. A la cour du roi de Prusse, l'étiquette qui imposait le port d'habits simples et martiaux, surtout pour les hommes, n'accordait guère d'importance aux nouvelles modes d'origine française. Cf. A RIBEIRO, Dress in Eighteenth Century Europe (1715-1789), Londres, Batsford, 1984, p. 66-67.

5. Cest même plutôt le contraire, car l'irrésistible exigence d'élargir les marchés existants et d'en conquérir de nouveaux pousse les entrepreneurs à remplacer les matériaux de qualité supérieure


STRATÉGIES DES MARCHANDS EN SOIE DE LYON, XVIII' S. 591

est vrai, par contre, c'est que la polémique séculaire contre le luxe — particulièrement vive au xvm* siècle — a constitué et constitue un sérieux obstacle épistémologique pour l'analyse des phénomènes réunis sous le nom de mode. On a énormément écrit sur la mode. Psychologues, sociologues, psychanalystes, linguistes et historiens du costume se sont interrogés et continuent de s'interroger sans trêve pour définir son caractère. Expression de l'esprit et/ou du goût d'une époque ? Expression du désir de plaire ? Moyen de communication et de distinction symbolique ? Ou bien symptôme de l'instabilité de la nature humaine 6 ? Les définitions complexes et riches de sens ne manquent pas. Mais elles expliquent rarement pour quelle raison la mode, en tant que changement rapide, n'a triomphé que dans les pays d'Europe occidentale et non dans les pays du Moyen et de l'Extrême-Orient. Ce problème fut soulevé par Fernand Braudel au début des années soixante. D'après l'insigne historien, déjà en 1609, le secrétaire du Shogun à Yedo reprochait aux Espagnols « la variété de leurs costumes, domaine dans lequel ils sont si peu constants que tous les deux ans ils sont vêtus de façon différente », tandis qu'au Japon « il y a plus de mille ans que cette nation n'a pas changé de costume » 7. Comment expliquer cette différence ? On pourrait avancer, comme première hypothèse, que la mode en tant que changement périodique, programmé sur de brèves séquences temporelles, ne peut naître que dans des sociétés caractérisées par une certaine mobilité sociale, et dont les structures hiérarchiques sont suffisamment souples pour permettre l'imitation du comportement des classes supérieures de la part des groupes

par d'autres de moindre valeur. C'est ainsi qu'en 1758-59 Philippe Delasalle, l'un des grands manufacturiers et dessinateurs de soieries de Lyon, demandait au « Conseil de Commerce » de Paris l'autorisation de pouvoir fabriquer des étoffes « en grand et petit dessein avec du trait faux doré et surdoré [...] filé sur soie » au lieu d'employer du véritable fil d'or. D'après Veron de Forbonnais, qui appuie la requête de Delasalle, le seul souci du législateur devait être d'empêcher que le « faux fil » ne soit frauduleusement vendu comme du véritable fil d'or, et non d'en empêcher la production. Il fallait au contraire éviter de poursuivre « une perfection chimérique ». Une fois garanti, par des marques appropriées, que « le faux et le fin » ne pourraient être confondus, on devait permettre que « les omemans de mode » soient montés également sur « des queues de laiton ou rosette à condition que le métal sera employé dans sa couleur naturelle ». Veron de Forbonnais prédisait qu'une fois « la fabrication en faux » perfectionnée, celle « en fin », beaucoup plus chère, diminuerait. (VERON DE FORBONNAIS, Lettre à M *** Négociant de Lyon sur l'usage du trait faux filé sur soie dans tes étoffes, s.l., 1759, p. 2, 18-22, 30). Quelques années auparavant, en 1756, Forbonnais s'était prononcé contre les tabatières en or massif, leur préférant celles qui les imitaient à la perfection sans toutefois contenir une seule once d'or. D'après Forbonnais, les tabatières en or étaient recherchées par « l'homme de luxe [...] prodigue sans égard », alors que le « goût général » allait désormais à la « commodité » et au « bon marché » (.Lettre de M. du T. [...] négociant à Paris à M. Rissch, négociant à Francfort sur les ouvrages et bijoux d'or et argent, s.l., 1756). Pour le marchand de soieries Antonio Zanon, la mode est « nécessaire aux Arts et utile au commerce lorsqu'elle se nourrit de ses propres produits [nationaux] ». Il propose ainsi de « toujours distinguer la mode du luxe et le luxe indifférent du luxe nuisible ». (JOétt'agricoltura, deU'arti e del commercio, vol. ni, Venise, 1764, p. 153-154).

6. Cf. par exemple A.L. KROEBER, « On the principle of Order in civilisation as exemplified by changes in fashion », American Anthropologist, 21, 1919, p. 235-263 ; P.N. NYSTROM, Economies of Fashion, New York, 1928 ; E.B. HURLOCK, Motivation in Fashion, New York, 1929 ; P.H. NYSTROM, Fashion Merchandising, New York, 1932 ; I. BRENNTKMEYER, The sociology of fashion, Winterthur, 1962 ; K. GlBBINS and T.K. GWINN, « A new theory of fashion change : a test of some prédictions », British Journal of Social and Clinical Psychology, 1975, p. 1-9 ; M.R. SALOMON éd., The Psychology of Fashion, Lexington, Mass., 1985 ; R. KONIG, Menscheit auf dent Laufsteg. Die mode im zivilimtion prozess, Munich, 1983.

7. F. BRAUDEL, Civilisation matérielle et capitalisme, vol. I, Les structures du quotidien, Paris, Armand Colin, 1967, p. 240-250.


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sociaux inférieurs. Vivere more nobilium ne signifie pas seulement acheter des terres et vivre de rentes. Cela veut dire vivre et s'habiller comme les nobles. Mais lorsque les distinctions visibles entre ordres sociaux, entre classes, ne sont plus réglementées et établies par les coutumes ou la religion, et que les lois somptuaires cessent d'être appliquées, alors se déclenche un mécanisme qui tend à modifier le comportement des élites. D'après la théorie bien connue de Georg Simmel, les élites dirigeantes répondent aux efforts d'imitation des classes montantes par de nouvelles modes, par de nouveaux modèles de consommation, créant ainsi le préambule à de nouveaux efforts d'imitation destinés à être périodiquement frustrés. Ainsi est amorcé un processus spécifique, une poursuite sans limite et sans relâche dans laquelle le niveau d'une classe ou d'un groupe social peut se mesurer au nombre d'années de retard prises par rapport à la mode 8. Avec le temps, ce mécanisme tend à restructurer et à bouleverser les distinctions traditionnelles entre les classes et les groupes sociaux. Les nobles appauvris ne pourront pas suivre les changements de la mode, alors que les marchands ou les fermiers des impôts enrichis pourront le faire. Bref, la mode est le symptôme, certes ambigu, du lent passage d'une société basée sur les « ordres » à une autre fondée sur la richesse. Elle libère l'individu des lois somptuaires et corporatives, proclame sa souveraineté en matière d'habillement (mais seulement pour les riches classes urbaines) et change de manière visible et irrémédiable les formes de la société civile, créant de nouvelles formes de sociabilité. Il n'est pas surprenant que la mode ait pu être perçue aussi comme un agent insidieux du changement social 9.

8. G. SIMMEL, « Die mode » (1895), in Gesammelte essais mit einem vorwort von Jilrgen Habermas, Berlin, 1986, p. 38-63. Parmi ceux qui ont reproché au schéma interprétatif de G. Simmel son plat dualisme, qui ne laisse aucune place à l'action de groupes sociaux intermédiaires, et son incapacité à expliquer la dynamique des modes actuelles, certains reconnaissent tout de même sa validité en ce qui concerne l'étude des changements de la mode en Europe entre le XVI* et le xvm* siècle. Cf. G.D. MCGRACKEN, « The trickle-down theory rehabilitated », in Psychology of Fashion, cit., p. 42-43. McGracken reformule et affine la théorie de Simmel en tenant compte des résultats des nouvelles recherches, par exemple celles sur les changements récents des modèles vestimentaires des femmes qui visent désormais à exprimer des rôles sociaux ou professionnels, ou celles sur le rôle des médias dans le lancement des nouvelles modes. Sur les législations somptuaires, cf. G. BISTORT, II magistrato aUe pompe nella repubtica di Venezia. Studio storico, Venise, 1912 ; V. BAUR, Kkiderordnung in Bayem von 14 bis zum 17 Jahrhundert, Munich, 1975 ; L.C. EISENBART, Kkiderordnung der deutschen Stàdte zmschen 1350 und 1700, Gôttingen, 1962; H. FREUDENBERGER, «Fashion, sumptuary laws and business », Business History Review, 37, 1963, p. 37-48 ; N.B. HARTE, « State control of dress and social change in pre-industrial England », in D.C. COLEMAN et A.H. JONES éd., Trade, Government and Economy in Pre-lndustrial England. Essays présentée to FJ. Fischer, Londres, 1976, p. 132-165. Le changement de vêtements même quotidien, déjà pratiqué comme fait exceptionnel au xvf siècle, doit être distingué des mutations annuelles et programmées de la mode. Le juriste français B. Cassaneus, juge à Milan, notait le comportement d'une « Mediolani matronam quae, singulis diebus anni, novam et diversam vestem induebat. Et sic 365 vestes habebat ». Changer de vêtements chaque jour et posséder 365 pièces d'habillement différentes, c'est autre chose que de suivre ou de lancer une mode. La perception que Cassaneus a de la noblesse de la couleur est encore relativement élémentaire. Il écrit : « Colores sunt aut magis aut minus nobiles, secundum quod magis appropiquant albedini aut nigredini ». Sur les armoires nobiliaires, « nobilior color poni debeat in nobiliari loco » (B.CASSANEUS, Catalogus gloriae mundi, Venise, 1569, p. 25-26, 324). Le thème de la « Medionali matronam » est repris par S. KOBIERZICKY, De luxu romanorum, Lovanii, 1628, p. 112.

9. Le luxe, en tant que déploiement ostentatoire de la richesse de la haute finance et en tant qu'imitation bourgeoise de la noblesse et de la Cour de Versailles, pouvait lui aussi être conçu comme une attaque contre l'ordre social à rétablir grâce à de nouvelles lois somptuaires. Cf. A.J. CHEVALIER DU COUDRAY, Le Luxe. Poème, Paris, 1773, p. 10-14, 21, 39 passim. En réalité, l'imitation au xvm* siècle


STRATÉGIES DES MARCHANDS EN SOIE DE LYON, XVIII' S. 593

Mais quel est le rapport exact entre la « classe aisée » et les créateurs de mode ? Ici, il convient de prendre ses distances par rapport aux thèses qui identifient immédiatement les créateurs de mode à de pauvres artisans, de condition inférieure ou servile 10. Car la mode, observée du point de vue de la manufacture des soieries, est au contraire le produit de décisions stratégiques relativement centralisées, de choix formulés par de puissants intérêts économiques déjà intégrés à l'élite du goût et du pouvoir. Ces intérêts, dont la forte influence s'exerce bien au-delà des limites des marchés locaux et nationaux, dialoguent continuellement avec le goût des consommateurs, contribuant à le raffiner.

Les marchands entrepreneurs en soies de Lyon sont les premiers, dès les dernières décennies du xvTf siècle, à utiliser délibérément et sur une vaste échelle la différenciation annuelle du produit dans le genre des « façonnés » comme une arme stratégique, servant à conquérir d'importantes parts du marché international et à battre les entreprises concurrentes. Ce changement dans les règles de production intensifie les conflits compétitifs, donnant un nouveau dynamisme à la production et au marché. Au début de chaque année, le « travail à faire » ne sera plus le même que le « travail déjà fait ». Ainsi s'affirme un pouvoir de marché original, destiné à bouleverser de vieux équilibres 11. Cet ensemble de changements vient se nouer à une mutation historique. L'introduction, programmée et prévue, des modes annuelles dans la production de tissus porte un coup rude aux vieilles pratiques marchandes qui sont « embedded in society » et réglementées — du moins formellement — par les lois somptuaires. L'introduction de marchandises caractérisées par un bref cycle de vie eut aussi d'autres conséquences. Elle fractionna les volumes de la production en différenciant les nouvelles modes par une demande toujours plus diversifiée. Les entrepreneurs furent donc obligés d'investir sur la brève période et d'intérioriser l'incertitude comme facteur structurel. Ils n'étaient plus conditionnés par des attentes de longue période. En somme, Lyon est la protagoniste de la « grande transformation » dont parlait Karl Polanyi, même si la grande cité sur le Rhône n'occupe pas encore la place qu'elle mérite dans l'économie-monde en tant que promotrice de profondes mutations sociales.

L'auteur anonyme d'un rapport présenté au Parlement anglais en 1713 et intitulé The Case of the Silk Weavers humbly Offered to the Considération of both Houses of Parliatnent, écrivait que les tissus de soie français étaient

du luxe des classes supérieures n'est rien d'autre que la mode. Bien que son orientation soit différente, La polemica sut lusso net Settecento francese (éd. par C. BORGHERO, Turin, 1974) est toujours utile à consulter. Erasmus Jones écrivait que les personnes non connues étaient généralement considérées d'après l'habit qu'elles portaient. C'est pourquoi bien des gens, dans les grandes villes populeuses, se vêtaient d'habits « above their rank » (E. JONES, Luxury, Pride and Vanity. The Bond of the British Nation, s.l., 1736, p. 36). Voir aussi D. ROCHE, La culture des apparences, op. cit., chap. V.

10. T. VEBLEN, Théorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, 1970, et du même auteur, The Instinct of Workmanship and the State of the Industrial Arts, introduction de J. Dorfman, New York, 1964, p. 180-186, passim.

11. Les expressions « travail à faire » (« work to be done ») et « travail déjà fait » (« work done ») sont de A. SMITH, Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations. Cf. les analyses de P. BIANCHI, Produzione e potere di mercato, Rome, 1961, p. 29-32.


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préférés aux soieries anglaises parce que « the fashions are or are likely to be taken from France ». Par conséquent, les marchands anglais « cannot make provision for a Spring Trade for fear of a new fashion should come from France, and render our despicable ». Pour ne pas courir le risque d'être battus sur le marché par un produit différencié, les marchands anglais préféraient imiter les produits français. Ils devaient ainsi se contenter de la part finale du marché (il fallait un certain temps pour examiner le tissu à imiter, préparer les métiers à tisser, reproduire les teintures, former les tisserands, etc.). Mais une fois commencée la production de ce tissu, « another fashion cornes from France » et la course recommençait. Le résultat était que les produits français conquéraient toujours « the first of the market, and the English the Fag-End », quand il fallait se contenter de vendre à des prix bien plus bas 12.

En somme, la concurrence sur la « qualité », sur la différenciation du produit (et non sur le prix) permettait aux marchands français de conquérir la part la plus rentable du marché, celle des prix élevés, protégée par une forte barrière à l'entrée, tandis que les produits anglais devaient se contenter de la part résiduelle du marché, celle où l'on pratiquait des prix bas. Il est clair que nous nous trouvons en présence d'une structure de concurrence entre monopolistes, chacun ayant un produit différent à un quelconque degré de celui de ses rivaux. Il ne suffit pas que les innovations soient rapides. H faut qu'elles soient attrayantes. Elles doivent, en outre, devancer et satisfaire, sur la brève période, une demande souvent hésitante mais toujours en quête de nouveauté 13. Ce fut grâce à ces intelligentes innovations que Lyon parvint à sortir victorieusement de la crise du xvn* siècle.

« French fashions pernicious to England », tel est l'avertissement qui s'élève des pages de l'économiste Joshua Gee. D'après lui, les nouvelles modes étaient astucieusement inventées par les marchands français pour empêcher la vente des marchandises anglaises' 4. Selon Daniel Defoe, la passion antipatriotique des ladies anglaises pour les produits français était telle que, pour vendre les tissus de Spitafield, les marchands londoniens étaient forcés de les présenter comme des produits importés de France ".

12. Ce pamphlet doit être replacé dans le contexte de la lutte acharnée menée par les intérêts commerciaux anglais contre les articles huit et neuf du traité de paix dUtrecht, qui réduisait ou abolissait les droits sur les marchandises françaises. Voir aussi The State of the silk and woolen manufacture considérai in relation to a French trade, Londres, 1713, dont l'auteur anonyme reconnaissait que les Français < excel in the inventing of patterns, and they skill is so great [...] that by the great esteem they hâve got in the world will seli 20 or 25 per cent above those of any other nation in Europe. For this reason we in England are obliged, for the most part, to copy their pattem ». Déjà, en 1679, un écrivain anonyme anglais dénonçait l'importation d'importantes quantités de tissus de soie (velvets et satins) « made in Lyon » (J.B., An account of the French usurpation upon the trade of England, London, 1679, p. 2, 5, 10). Un siècle après, A. GOUDAR écrivait ironiquement à propos des habits portés durant un bal à la cour de Londres : « En général, les robes étaient superbes et d'un gran goût. Mais ce goût n'etoit pas du crû du pays. Il était copié de la poupée de Paris. » (L'Espion français à Londres, Londres, 1779, p. 92).

13. L'offre et la demande, au lieu d'être opposées l'une a l'autre, doivent être expliquées au sein d'un même discours, sans prétendre pour autant qu'elles soient toujours i l'unisson.

14. J. GEE, Trade and navigation of Great Britain, Londres, 1729, p. 30-32.

15. D. DEFOE, The compléta english tradesman, vol. II. 2* partie, Londres, 1727, p. 154-161. Quelques décennies plus tard, L. MUKATORI écrivait que, dans plusieurs villes italiennes, « des tissus


STRATÉGIES DES MARCHANDS EN SOIE DE LYON, XVIII' S. 595

Des phénomènes semblables se produisent dans la région de la plaine du Pô. En 1755, un groupe de marchands de Bologne — parmi lesquels Antonio Vitali, Giuseppe Canevoli et Tommaso Mattioli — après avoir commencé à produire des étoffes imitées des modèles français (lustrines, taffetas, façonnés et péruviennes), avaient dû en interrompre la production parce que leurs tissus, qui n'avaient pas « cette qualité luisante et cette originalité qu'ont les tissus français, sont rejetés de tous ou presque et finissent dans les fonds de magasin ». Et même quand l'imitation était réussie, il restait toujours à surmonter « le désordre considérable causé par les nouvelles inventions de dessins que les Français changent [...] d'une saison à l'autre, ce qui, en réalité, attire l'acheteur ». Mais comme il n'y avait pas à Bologne de « dessinateurs capables de telles inventions », il fallait bien reprendre « les mêmes dessins français » et s'en servir afin de monter les métiers à tisser pour le marché de l'année suivante. Mais juste à ce moment-là, une « nouvelle invention », de nouvelles étoffes avec de nouveaux dessins arrivaient de France, et tous les produits bolonais d'imitation restaient invendus (bien que formellement protégés par des lois qui interdisaient l'introduction de tissus étrangers) 16.

En 1764, l'économiste et marchand Antonio Zanon exprime, avec un plus grand souci analytique, le rageux désappointement des négociants en soieries vénitiens devant le « fanatisme des Italiens pour toutes les choses étrangères », surtout les françaises, et devant leur « mépris pour leurs propres productions ». Désormais battus sur le terrain du leadership de la haute couture, terrain abandonné après de « douloureuses expériences » selon Zanon, les marchands vénitiens s'étaient résignés à occuper une position subalterne d'imitation de la mode française. Mais ce choix, suggéré aussi par le fait que les artisans italiens « ont le talent de l'imitation », contraignait les marchands à danser au son d'une musique dont ils ne connaissaient pas le rythme. Zanon ne parle pas autrement des marchands de Bologne

les Italiens s'efforceront par nécessité d'imiter la mode française, mais avant qu'un habit soit terminé, une nouvelle mode complètement différente de l'autre apparaît, et voilà que... toutes les étoffes italiennes sont déjà devenues des vieilleries.

De surcroît, à la veille de l'introduction d'une mode nouvelle les marchands français baissaient le prix de ce qui leur restait en stock, pratiquant ainsi une politique de marché agressive (et peut-être prédatrice) qui tendait moins à vaincre la concurrence qu'à détruire les firmes imitatrices. Zanon concluait que « ce seul mot de " mode " est pour la France un vrai trésor immense et durable, et les Français le considèrent comme un capital de

fabriqués sur place avec ingéniosité n'ont cessé d'être des objets de dédain et n'ont acquis la réputation d'être des confections dignes d'habiller de nobles personnes que lorsqu'on a fait croire qu'ils avaient franchi les montagnes et sortaient de Lyon » (Délia pubblica félicita, Lucques, 1749, p. 218-219).

16. Memoriale di G. Canevoli e T. Mattioli att'Assunteria d'Arti per ottenere la moderazione del bando [...] rispetto ai tustrini o sieno taffetà, façonné e péruviennes che non possono fabbricarsi in Bologna, 5 mai 175S (Archives d'État de Bologne, Arti, Miscettanea, vol. XVI, fasc. 68). Environ dix ans plus tard, Bologne était devenue « l'entrepôt français, du moment que les aventuriers français y réunissent... les tissus démodés ou près de le devenir, et les envoient de là à Venise. Certains Vénitiens viennent même ici pour en faire provision ». (A. ZANON, DeU'agricoltura, déU'arti e del commercio, vol. m, Venise. 1764, p. 333-334).


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réputation fort précieux » 17. Dans d'autres pages, il déclare, en reprenant une phrase attribuée à Colbert, que « l'empire de la mode » était à la France ce que les mines de Potosf étaient à l'EspagneI 8.

D'après Zanon, les stratégies défensives des marchands vénitiens, si fragiles en Italie, remportaient des succès auprès des « nations éloignées des trafics avec la France », comme, par exemple, l'Empire ottoman où avaient échoué les tentatives françaises et hollandaises de concurrencer les damas vénitiens. Un échec que Zanon attribuait à deux facteurs :

l'un dérive de l'immuabilité de la mode et des façons de s'habiller des Orientaux ; l'autre du préjugé que les Turcs nourrissaient en faveur des draps de Venise, et dont on ne pouvait les débarrasser 19.

L'industrie hollandaise de la soie ne parvient pas elle non plus à résister à la concurrence des modes lyonnaises. Les manufactures d'Amsterdam avaient bénéficié d'un prestige considérable au xvn" siècle. On racontait en guise d'exemple l'histoire de certains « velours à ramage fabriqués à Milan, envoyés en Hollande et de là renvoyés et vendus ensuite à Milan pour des velours de Hollande », le tout avec un profit garanti pour les commissionnaires. Bref, le seul nom de « Hollande » suffisait à donner « une valeur nouvelle » à l'étoffe de production milanaise, au point de couvrir les frais de transport de l'aller et retour Milan-Milan en passant par Amsterdam 20.

17. Ibid, vol. m, p. 342, 334-339, 363-364. Le premier abattement des prix était décidé par le producteur lyonnais quand il commençait à produire une nouvelle mode. Cette première diminution était suivie par d'autres « au fur et à mesure que les tissus passent en deuxième et même en troisième main, parce que personne ne veut les garder plus longtemps, voyant la nouvelle mode naissante ». (ibid., p. 364). L.A. MURATORI observait que les changements rapides de la mode et le fait qu'étoffes et vêtements devenaient très vite obsolètes venaient grossir le marché de l'occasion. Il écrivait : « C'est un curieux spectacle que la foire d'une grande ville où les négociants... arborent dans plusieurs boutiques un capital fait d'une quantité d'" andriennes ", de tuniques, de manteaux, d'habits brodés au point d'Espagne et d'autres dentelles somptueuses. On peut y voir également des vêtements et des habits qui semblent sortir des mains du tailleur ». (Délia pubblica félicita, Lucques, 1749, p. 277). Sur ce sujet et sur le vol d'habits, cf. les excellentes descriptions de D. ROCHE, La culture des apparences, op. cit., p. 313-316, et A.RIBEIR.0, Dress in Eighteenth-Century Europe, op. cit., p. 60-62, passim. A. Goudar observait avec inquiétude que chaque année les entrepôts se remplissaient de vêtements invendus • de vieilles modes ». Ces invendus étaient écoulés dans le nord de l'Europe « et le plus souvent en dessous du prix de la valeur intrinsèque de la première matière. » (Les intérêts de la France mal entendus, Amsterdam, 1761, p. 217-218).

18. Le marchand vénitien n'ignorait pas que la concurrence la plus âpre avait lieu désormais de part et d'autre de la Manche. Il écrivait : « Jusque sur l'invention de nouveaux dessins, les génies anglais et français se livrent bataille. Et peut-être le sort des armes décidera-t-il aussi du sort des modes. Mais en ce qui concerne la vente dans leurs manufactures, les Français seront toujours supérieurs parce qu'ils sont des inventeurs plus féconds, des travailleurs plus habiles et que leurs prix sont meilleur marché. » (Dell'agricoltura, dett'arti, cit.. vol. U, Venise, 1763, p. 123-124).

19. A. ZANON, Dell'agricoltura, dett'arti, cit, vol. V, Venise, 1765, p. 124-125. La préférence des Turcs pour les soieries vénitiennes est attestée par de nombreuses sources. Le marchand lyonnais Bonnafous obtint un maigre succès lorsqu'il tenta de pénétrer sur le marché de Constantinople avec une imitation de damasquettes vénitiennes fabriquées à Lyon. Cf. la lettre du 25 mai 1755 (Archives nationales, Paris [A.N.P.], F12, 1443). J.B. Labat écrivait en 1735 : « Les modes changeantes n'ont point gâté l'esprit ni les usages des orientaux » (Mémoire du Chevalier d'Arvieu, t. ni, 1735, p. 209). Accarias de Serionne nous apprend lui aussi qu'en Orient, où les nouvelles modes européennes ne s'étaient pas implantées, les tissus vénitiens dominaient (Le Commerce de la Hollande ou Tableau du Commerce des Hollandais, vol. n, Amsterdam, 1768, p. 146-7).

20. ACCARIAS DE SERIONNE, Le Commerce de la Hollande ou Tableau du commerce des Hollandais, vol. I, Amsterdam, 1768, p. 294.


STRATÉGIES DES MARCHANDS EN SOIE DE LYON, XVIII' S. 597

Cependant, vers 1720, les grands tissus d'Amsterdam, damas et velours, commencent à perdre du terrain sur le marché international 21. Les ateliers textiles de Haarlem s'en tirent mieux, qui se spécialisent dans l'imitation de

différent desseins d'étoffes de Lyon, car on n'a jamais possédé dans ces manufactures l'art du dessein qui embellit, qui enrichit tous les ans celles de Tours et surtout et principalement celles de Lyon, par une extrême variété, par les grâces du goût et de la nouveauté 22.

La différenciation annuelle des modes de Lyon donne donc un fort dynamisme aux marchés, établit de nouvelles hiérarchies de pouvoir et impose dès le début du XVIIIe siècle (ou la fin du XVIIe) une restructuration profonde et générale des centres producteurs de soieries, anciens et nouveaux, et du marché international. Nous pouvons distinguer dans l'espace européen trois secteurs. Le premier, celui d'avant-garde, est représenté par un seul centre, la ville de Lyon qui dicte les modes annuelles avec des produits à série limitée — je me réfère essentiellement aux façonnés. Le système de production, fondé essentiellement sur le putting-out system, lance chaque année sur le marché un ample choix de tissus tous produits en même temps 23. Le deuxième secteur est celui des centres et des industries qui imitent les tissus lyonnais, surtout au niveau des couleurs et du dessin. Il s'agit d'entreprises import substitutes souvent soutenues par les gouvernements. A ce secteur — alimenté en Angleterre et en Hollande par l'émigration huguenote — appartiennent à des époques différentes et avec des succès inégaux, Venise, Valence, Haarlem, Spitafield... 24. Le troisième secteur est représenté par ces centres qui abandonnent ou évitent le marché des tissus

21. J.G. VAN DILLEN, « Economie fluctuations and trade in the Netherlands (1650-1750) », in P. EARLE éd., Essays in European Economie Histoty (1500-1800), Oxford, 1974, p. 205. D'après une lettre envoyée à la maison Caret et Cie de Lyon par Essaie Gillot, négociant en soieries à Amsterdam, il apparaît que les manufactures de Haarlem étaient encore actives vers le milieu du xvnf siècle, et qu'elles continuaient à copier les « nouveaux desseins » au fur et i mesure qu'ils arrivaient de Lyon (Archives Départementales du Rhône. Procédure de la Conservation, livres de commerce (faillites), Caret et Cie, liasse VU, Provinces Unies). Sur ce fonds, voir Papiers d'industrie et de commerçants lyonnais. Lyon et le grand commerce au xvilf, sous la direction de P. LÉON, Lyon, C.N.R.S., 1976, et la bibliographie contenue dans cet ouvrage.

22. ACCARIAS DE SERIONNE, Le Commerce de la Hollande, cit., vol. I, p. 293. Selon Veron de Forbonnais, « l'habileté et l'invention de nos dessinateurs sont tout le mystère de nos succès » (Lettre à M*** négociant de Lyon..., cit., p. 24).

23. Chaque négociant entrepreneur présentait chaque année sa propre gamme de nouveautés en tenant compte aussi des moyens économiques de sa clientèle.

24. Sur Valence, cf. S. RODRIGUEZ GARCIA, El arte de las sedas valencianas en et siglo XVIII, Valence, 1959 ; M. GARZON PEREIRA, La industria sedera en Espaha, Grenade, 1972, p. 89-92 ; A. DOMINGO ORTIZ, Sociedad y estado en el siglo XVIII espadol, Barcelone, 1976, p. 271 ; V.M. SANTOS ISERN, Cara y cruz de la sederia valenciana (siglos XVIII-XIX), Valence, 1981 ; V. RiBES, Los valencianos y America. El commercio valenciano con Indias en el siglo XVIII, Valence, 1985, p. 61-92. Sur Berlin, cf. Acta Borussica. Denkmâler der Preussischen Staatsverwaltung im 18. Jahrhundert, Die Preussische Seidenindustrie im 18. Jahrhundert und ihre BegrUndung durch Friedrich der Grossen im 18. Jahrhundert, 3 vol., Berlin, 1892. Les volumes I et II contiennent un ensemble de documents réunis par G. SCHMOLLER et O. HINTZE. Le troisième volume est une monographie historique écrite par Hintze. Sur les limites du mercantilisme prussien dans le domaine des soieries, voir l'importante enquête de H. KISH, « Prussian Mercantilism and the Rise of the Krefeld Industry », Transactions of the American Philosophical Society, 58, 7" partie, Philadelphie, 1968, p. 3-15, avec la bibliographie. Pour Spitafield, cf. F. WARNER, The Silk Industry of the United Kingdom. Its Origins and Development, Londres, 1921, p. 53-63, passim.


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à la mode, et occupent des secteurs ou zones du marché avec des produits souvent traditionnels non sujets au changement, en tout cas pas « à la mode », mais auxquels les modes annuelles ne font pas directement concurrence, passé le premier choc. C'est le cas des brocatelles et damasquettes vénitiennes exportées dans l'Empire ottoman ; des velours de Gênes (dont s'habillent dans de nombreux pays européens les hauts fonctionnaires, les juges et les magistrats) ; des crêpes de Bologne qui s'adaptent, comme ornement, à toutes les modes (et dont les ventes augmentent à chacun des fréquents deuils de cour, alors que diminuent celles des tissus fabriqués à Lyon) ; enfin c'est le cas des damas et des velours d'Amsterdam qui tiennent bon sur le marché parisien « pendant un très grand nombre d'années [...] a cause de leur solidité et surtout pars qu'ils ne changent point de mode ». D'après Accarias de Serionne,

telle a été sur cet article la bizarrerie de la mode, qu'on la fait consister dans l'uniformité permanente de l'étoffe, pendant que la mode exige tous les ans impérieusement, des fabriques de Lyon, un goût nouveau et des nouveaux desseins 25.

Outre ces trois grands secteurs, qui couvrent une large tranche du marché international, nous pouvons considérer également ces tissus (non lyonnais) qui deviennent brusquement à la mode parce qu'ils parviennent à conquérir la faveur capricieuse du public (du fait aussi, mais pas exclusivement, qu'ils ne coûtent pas cher). C'est le cas d'un « taffetas fort », dit aussi « nobilata », produit à Rome vers 1780 et dont on fit une grande consommation. Roland de la Platière en acheta un coupon, lors de son voyage en Italie, dépensant la modique somme « de 110 livres de France » pour un habit « très joli, plus que complet, en couleur, doublé de blanc » 26.

Le succès de la « nobilata » fut probablement circonscrit. Mais il donne naissance à une typologie nouvelle qui pourrait inspirer de nouvelles recherches 27. Un autre secteur, qui allait avoir un succès considérable dans le futur, était celui des tissus « mélangés » (soie mêlée de laine, de coton et/ou de lin), à la portée des importantes classes moyennes urbaines : les couleurs et le dessin imitaient les étoffes de l'élite, mais les tissus étaient bon marché.

25. ACCARIAS DE SERIONNE, Le Commerce de la Hollande, cit., vol. I, p. 294-295.

26. R. DE LA PLATIÈRE, Lettres écrites de Suisse, d'Italie et de Malte, vol. V, Amsterdam, 1780, p. 100. D'après Roland, la « nobilata », comme les autres étoffes italiennes, « a le défaut d'être composée de matières écrues ou mal écruées, d'où le corps, qui parait en résulter, n'est que la raideur qui empêche les fils de s'approcher assez en rend les plis tranchants, fait qu'elle s'éraUle et se coupe ». « Le goût français est toujours le goût dominant à Rome comme à Turin, à Parme, à Modène. On n'y a pas, ainsi qu'à Naples, la ridicule manie de singer les anglois » (p. 101). Mais, à Naples, seuls les gentilshommes — et non les dames — suivaient les modes londoniennes. Roland de la Platière, l'un des futurs chefs des Girondins, avait été employé de commerce à Lyon avant de devenir « inspecteur des manufactures » (F. BACOUIE, Les Inspecteurs des manufactures sous l'Ancien Régime, Paris, 1927, p. 384, et Ph. MINARD, La fortune du colbertisme, Paris, Fayard, 1998). Sur l'intérêt porté par les Lyonnais au décreusage de la soie, cf. • Observation sur le sujet suivant proposé par l'Académie des Sciences [...] de Lyon : trouver une manière nouvelle de décreuser la soie sans altérer ni la qualité ni son lustre », Journal de Commerce, novembre 1760, p. 134-135.

27. En 1777, les « failles • d'Anvers (tissus de soie « à gros grain ») devinrent à la mode en France. Les commandes étaient si nombreuses que « les fabricants avaient de la peine à y suffire » (C. VAN CAUWENBERGHS, • L'industrie de la soie à Anvers depuis 1532 jusqu'à nos jours », Bulletin de la Société royale de géographie d'Anvers, 1887, p. 119).


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La grille interprétative proposée ici représente en fait la première tentative (provisoire) de classification des manufactures et des soieries à l'époque qui voit triompher l'hégémonie de Lyon. Mais elle devra être ultérieurement affinée et enrichie. Il faudra notamment reconstruire la hiérarchie (en mouvement) des industries d'imitation par rapport à Lyon, et expliquer les raisons de la plus ou moins grande résistance des secteurs et des centres « traditionnels » qui continuent de tisser toujours les mêmes étoffes, sur lesquelles on ne voit se refléter les effets de la mode qu'au bout d'un certain temps 28.

Jusqu'à présent, j'ai considéré Lyon comme un noyau compact. Mais les choses en allaient différemment. A Lyon aussi, l'industrie d'imitation occupait largement la place ; mieux encore : c'est là qu'elle commençait. Dès 1711, les autorités municipales interdisaient à tous les membres de la Communauté des Marchands et Maîtres Ouvriers en soye de s'approprier les dessins d'autrui pour les imiter, ou bien de les vendre ou de les prêter 29. Cette interdiction tendait aussi à faire obstacle à la mobilité sociale et professionnelle des maîtres ouvriers, c'est-à-dire la grande masse des tisserands (que dorénavant nous appellerons ouvriers) qui travaillaient à la pièce pour les marchands fabricants (dorénavant fabricants) qui leur fournissaient les dessins et la matière première. S'ils voulaient commencer « à travailler ou faire travailler [...] pour leur compte », ces ouvriers devaient s'inscrire comme marchands sur le registre de la Communauté et verser une somme de 300 livres, réduite à 200 livres pour leur fils. Cette règle introduite, a-t-on dit, pour remplir les caisses de la Communauté constitua un tournant crucial et renforça un processus de différenciation sociale qui s'opérait déjà depuis un certain temps et qui était lié à l'introduction des changements annuels de la mode et à l'importance croissante des fabricants. Comme on peut le voir dans la fig. 1, en 1732, les membres de la Communauté, qui prend aussi le nom de Grande Fabrique, étaient divisés en trois catégories : celle des fabricants (en tout moins de cent riches entrepreneurs) véritables putting outers ; celle des ouvriers (environ 8 000 en 1731) destinés à tisser à domicile et à la pièce pour les fabricants de qui ils recevaient les filés et les dessins ; et celle des maîtres (environ 7-800 en 1731) qui, travaillant à leur compte comme tisserands indépendants, entretenaient comme les fabricants un rapport direct avec le marché en principe interdit aux ouvriers 30. Peu d'années après, en

28. Nous pouvons avancer que certains des secteurs traditionnels ont répondu aux changements annuels en réaffirmant avec intransigeance leur fidélité aux anciens tissus. Pour l'histoire de l'industrie de la soie à Lyon, voir : J. GODART, L'Ouvrier en soie. Monographie du tisseur lyonnais. Étude historique, économique et sociale, Lyon-Paris, 1899 ; E. PARJSET, Histoire de la Fabrique lyonnaise. Étude sur le régime social et économique de l'industrie de la soie à Lyon depuis le xvf siècle, Lyon, 1901 et La chambre de commerce de Lyon (1702-1791), Lyon, 1886 ; voir aussi l'étude plus récente de M. GARDEN, Lyon et les Lyonnais au XVIII" siècle, Paris, Les Belles Lettres, 1970. L'ouvrage de J. Godart demeure un guide fondamental pour toute recherche sur l'industrie de la soie lyonnaise.

29. Lettres patentes portant homologation de l'Ordonnance Consulaire du 25 octobre 1711 servant de Règlement pour la Communauté des Marchands et Maîtres Ouvriers en Soie de la ville de Lyon, Lyon, 1717, p. 5-9.

30. Le terme de Grande Fabrique n'indique pas une manufacture centralisée, mais l'ensemble des firmes qui fournissaient du travail à des milliers de tisserands à domicile, ou encore l'ensemble des structures de production. Chaque maître ouvrier, tisserand dépendant d'un marchand entrepreneur (putting outer) pouvait avoir de deux à quatre métiers à tisser et recevait un salaire « riche » avec lequel il payait les apprentis, compagnons et tireuses de cordes (lorsqu'on tissait des étoffes façonnées).


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REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

1731, l'arrêt de 1717 fut reproposé par les Maîtres Gardes, dirigeants de la Communauté, dans le but de frapper la catégorie intermédiaire des maîtres, accusés de se maintenir frauduleusement sur le marché en accaparant la soie et les dessins volés par les ouvriers aux fabricants qui s'identifiaient à la Grande Fabrique.

FlG. 1

Règles d'organisation de la Communauté des marchands et des maîtres ouvriers (1732)

GRANDE FABRIQUE

PUTTING OUT SYSTEM KAUF SYSTEM (petite fabrique)

Marchands fabricants Maîtres marchands

(putting out entrepreneurs) (tisserands indépendants)

environ 70 environ 700

Maîtres ouvriers (tisserands dépendants)

environ 8 000

Source : Mémoire des Maures Gardes. L'accès au marché n'était permis qu'aux marchands fabricants et aux maîtres marchands, et était interdit aux maîtres ouvriers.

D'après les Maîtres Gardes, comme les tisserands indépendants (maîtres), assignés d'office à la Petite Fabrique, ne pouvaient engager de « bons dessinateurs », payés grassement jusqu'à huit ou dix mille livres l'an par les fabricants, ils utilisaient « la plus part du temps des desseins volés aux bonnes fabriques ». Ce double vol — des dessins et des soies — avait des effets pervers. D'une part, il faisait monter en flèche les coûts de production des étoffes des grands marchands (qui employaient des tisserands à domicile), et d'autre part, il récompensait les comportements opportunistes des maîtres qui pouvaient offrir à bas prix leurs étoffes d'imitation de qualité nécessairement inférieure, puisqu'elles étaient fabriquées avec des soies mélangées et de différents types, ramassées ça et là 31. Ces accusations étaient vigoureuseCes

vigoureuseCes sociales et professionnelles n'étaient pas fixes ; le sens des mots changeait suivant celui qui les utilisait, et aussi suivant le climat plus ou moins conflictuel du contexte dans lequel ils étaient prononcés. Le cas de Lyon, comme celui d'autres vieux centres industriels, démontre l'utilité d'étudier les puttinguut Systems urbains et pas seulement leurs équivalents ruraux. Cf. C. PONI, « ProtoIndustrialization : Rural and Urban », Review, IX, 1985, p. 305-314, et ià\. « Per la storia del distretto industriale serico di Bologna (secoli XV1-XIX) », Quademi Storici, 73, 1991, p. 93-167.

31. Mémoire des Maîtres Gardes de la Communauté des maîtres ouvriers et marchands d'étoffes d'or, d'argent et de soie, servant de réponse aux requêtes présentées au roi [...] par quelqu'un des maîtres ouvriers et marchands de la même Communauté opposons à l'Arrêt du 8 mai 1731, Lyon, 1732 (Archives municipales de Lyon [A.M.L.], Chappe, HH 132). Ces Mémoires comprennent un Mémoire préliminaire (p. 9-26), deux Requettes (première et seconde) présentées au Roi par les maîtres, avec les Réponses des Maîtres Gardes imprimées en vis-à-vis (p. 27-48 et 49-64), et enfin un Mémoire des négociants de la ville de Lyon, également avec la Réponse des Maîtres Gardes imprimée en vis-à-vis (p. 65-90). L'arrêt du 8 mai 1731 forçait les maîtres, c'est-à-dire les tisserands indépendants, à choisir entre les professions d'ouvrier et de fabricant. Quiconque choisissait ce dernier métier devait s'inscrire sur le registre de la Communauté en payant 200 livres (réduites à 100 livres pour ses fils). Cette tentative


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ment rejetées par les maîtres qui attribuaient à leurs hautes qualités professionnelles et à celles des maîtres ouvriers le succès international de la Grande Fabrique dont les Maîtres Gardes auraient voulu les exclure 32.

Les tisserands (maîtres et ouvriers) attribuaient souvent, et avec orgueil corporatif, le succès commercial de Lyon à leur propre excellence professionnelle. Les fabricants, eux, avaient tendance à réduire la portée de ces déclarations, et tout en affirmant ne pas vouloir minimiser les mérites des tisserands, ils maintenaient que tout ce que les ouvriers exécutaient était tracé « sur le dessin de manière qu'ils n'ont qu'à lire et suivre exactement ce qui leur est prescrit ». La perfection des étoffes façonnées était essentiellement due à l'intelligence de l'entrepreneur. C'était lui qui choisissait et décidait en ce qui concernait « la qualité des soyes, la beauté et la dorure, la délicatesse du dessein, la sage distribution des nuances, le bon goût ». Ce talent, cette science et cette sensibilité ne pouvaient s'acquérir « ny en travaillant sur le métier ny restant dans la boutique d'un ouvrier à façon ». La formation professionnelle du marchand fabricant ne pouvait se limiter au tissage des étoffes ; celui-ci devait gérer la correspondance avec le marchand étranger ; prévenir ses désirs ; l'encourager à visiter les entrepôts lyonnais ; l'inciter à envoyer « par anticipation ses commissions pour avoir les loisirs de les effectuer », lui faire miroiter la possibilité d'un bon bénéfice pour le convaincre de préférer « notre manufacture aux étrangères » ; saisir le moment où les taux de change étaient favorables à son correspondant étranger pour lui demander de régler ses dettes, « adoucissant par un moyen si simple le prix d'une marchandise ». Seul un savoir de ce genre pouvait assurer « une consommation plus considérable pour l'avenir ». Mais l'acquisition de ce savoir demandait des pratiques particulières qui ne s'apprenaient qu'en travaillant comme apprentis aux côtés des fabricants dans leurs entrepôts 33.

Dans un autre pamphlet, les Maîtres Gardes (après avoir pris en des termes analogues la défense des fabricants contre les accusations des ouvriers qui les décrivaient comme des grossistes « inutils à la manufacture ») trouvent une analogie efficace lorsqu'ils comparent le marchand fabricant à l'architecte, entendu comme « le chef, l'ame, le créateur perpétuel des differens ouvrages

répétée d'abolir la catégorie des tisserands indépendants, parce qu'on les considérait comme des receleurs de soies et de dessins volés par les ouvriers, échoua (du moins temporairement). Les citations sont empruntées aux Mémoires préliminaires (p. 12-16, 18-19) et à la Réponse des Maîtres Gardes [...] à la Mémoire des négocions de la ville de Lyon (p. 75 passim). La majorité des Maîtres Gardes se rangeait toujours, ou presque toujours, aux côtés des fabricants. En outre, il ne faut pas oublier que la campagne fournissait chaque année à Lyon des milliers de jeunes femmes et de jeunes filles qui travaillaient comme « tireuses de cordes ». C'était l'opération nécessaire pour porter le dessin sur le tissu. L'introduction du métier à fiches perforées (Jacquard) libéra les femmes de cette tâche pénible. Mais il n'est pas dans mon propos de traiter ici de la division sexuelle du travail. Cf. Daryl M. HAFTER, « Women who work in the Eighteenth Century Silk Industry of Lyon », in European Women and Preindustrial Craft, éd. D.M. Hafter, Bloomington, Indiana University Press, 1995, p. 42-64.

32. « Première Requette [...] », cit., p. 33-39. Cf. aussi le « Mémoire des négocians de la ville de Lyon [...] », cit., p. 83 seq.

33. Mémoire pour les Maîtres Marchands d'étoffes de soye, d'or et d'argent de la ville de Lyon, s.d. (après 1737), p. 19-20 (A.M.L., Chappe, HH 133). Les plus grands fabricants n'étaient pas actifs qu'à Lyon. Us travaillaient aussi comme entrepreneurs dans les régions méridionales (Languedoc, etc.) où ils possédaient des filatures et des moulins à soie. Parmi ces nombreux cas, je cite les noms de Joubier et de Montessuy.


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qu'il fait construire », et assimilent l'ouvrier à un simple maçon qui accomplit « son travail purement méchanique » sans aucune idée des beautés produites par son labeur 34.

Pour en revenir au vol et à l'accaparement des dessins volés, il faut ajouter que certains marchands parisiens étaient également mêlés à ces trafics illicites. Après avoir acheté « les premières pièces d'un assortiment d'étoffes », ces marchands en faisaient copier le dessin qu'ils envoyaient ensuite aux maîtres de Lyon disposés à les servir. De cette manière, Us pouvaient obtenir les étoffes bon marché et les revendre à un prix qui pouvait même ne pas différer de celui des étoffes d'origine, incluant le coût du dessin 35. Les commissionnaires malhonnêtes faisaient de même. Si un tissu commençait à avoir du succès, ils en faisaient copier le dessin pour l'envoyer secrètement aux maîtres. Une fois ces tissus obtenus, les négociants les vendaient à la place des originaux, trompant à la fois leurs clients et les « bonnes fabriques » dont ils trahissaient la confiance 36.

Ces trafics, interdits par les lois de 1737, ne se limitaient pas à l'axe Paris-Lyon. Marchands et commissionnaires vendaient les dessins également aux concurrents étrangers, dont ils encourageaient ainsi les tentatives d'imitation. Quoique combattues, ces pratiques étaient sans danger tant que les étrangers ne copiaient que les dessins et les tissus de l'année écoulée. Les pratiques d'imitation étaient même prévues et devancées par le mécanisme de défi/réponse sur lequel se fondait le succès de la Grande Fabrique. Un marchand fabricant cultivé (anonyme) écrivait en 1761 :

La concurrence [...] nous a forcé de chercher la préférence [...]. Le goût a dû se perfectionner plus rapidement, se renouveller entièrement et varier toutes les fois que nous avons pu être imités [...]. Que l'étranger nous copie encore cent ans, il ne formera pas des dessinateurs. Cest notre goût, c'est notre imagination qui lui manquent : l'imitation éteint l'un et ne donne pas l'autre. Eh, comment donnerait elle ce goût qui règne cette année, et que la mode, une convention générale et le caprice anéantiront l'année prochaine ?3'.

34. Réponses des Matons Gardes et Adjoints Marchands aux observations [...] sur 43 articles du règlement arrêté [...] le 19 juin 1744 pour la fabrique de Lyon. [Lyon], s. d. (en fait 1759), p. 7-8 (Bibliothèque municipale de Lyon [B.M.L.], Catalogue Coste, 10594). M. Paulet soulignait d'autres aspects : • J'ai toujours vu une différence sensible entre les étoffes fabriquées par un bel ouvrier et celles fabriquées par un ouvrier médiocre. On nomme bel ouvrier celui qui prend soin de régler tous les mouvements de son métier et non pas celui qui ne cherche qu'à faire une grande quantité d'ouvrage ». (M. PAULET, L'Art du fabricant d'étoffes de soie, Vir section, 1™ partie, Paris, 1776, p. 91).

35. Mémoire préliminaire..., cit., p. 14-18. Le 14 juillet 1787, le Conseil d'État du Roi approuva une loi qui protégeait la propriété des dessins. Cf. YArrét du Conseil d'État du Roi portant Règlement pour les nouveaux dessins que les fabriquants d'étoffes de soieries et dorures du Royaume auront composés où fait composer. Cet arrêt se réfère explicitement a des requêtes des fabricants de Tours et de Lyon.

36. Ibid. J. SAVAKY identifiait cinq types de commissionnaires (Le Parfait négociant, L. II, Paris, 1675, p. 143 seq.). Les commissionnaires auxquels se réfère notre source pourraient être les « négociais qui demeurent aux lieux des manufactures ou dans les villes où il se fait grand commerce, qui achètent des marchandises pour le compte de négocians demeurant en d'autres lieux qui leur commettent », ou bien des « négocians a qui d'autres envoyent des marchandises pour vendre pour leur compte, suivant les ordres qu'ils en reçoivent » (Ibid., p. 144).

37. • Mémoire sur l'envoi des échantillons de la fabrique de Lyon », Journal de Commerce, 1761, p. 108, 128-129. L'article fut publié par épisodes. Le fondateur et éditeur de ce journal imprimé a Bruxelles était Accarias de Serionne. Cf. H. HASOUIN, « Jacques Accarias de Serionne, économiste et publiciste français au service des Pays-Bas Autrichiens », in Études sur le xyiif siècle, Bruxelles, vol. I,


STRATÉGIES DES MARCHANDS EN SOIE DE LYON, XVIII' S. 603

A partir de 1730, les entrepreneurs lyonnais, engagés dans de sérieux conflits avec les maîtres et les ouvriers pour limiter le commerce illégal de dessins et de soie, ont du mal à reconnaître les dommages que peuvent causer des pratiques commerciales courantes à première vue avantageuses. Il s'agit notamment de la vente par « échantillons ». Cette technique, de plus en plus généralisée, avait intensifié et étendu le réseau commercial de la Grande Fabrique. Cette méthode de vente permettait aux grands négociants de personnaliser à peu de frais leurs étoffes, selon les goûts de leurs acheteurs, et de ne faire battre leurs métiers à tisser qu'après avoir reçu les commandes. Les avantages étaient évidents : réduction des stocks de fin de saison, production « juste à temps », personnalisation du produit, diminution des capitaux employés en proportion du volume des ventes et hausse des bénéfices. Mais ce commerce pouvait provoquer de sérieux dommages. Les trois mois qui s'écoulaient entre l'envoi des échantillons et l'arrivée des étoffes commandées donnaient un avantage considérable aux industries d'imitation. L'auteur anonyme du pamphlet Sur l'envoie des échantillons parle d'un marchand viennois qui, dès qu'il recevait ses échantillons lyonnais, les envoyait à Venise pour les faire copier. Il pouvait ainsi vendre à Vienne une étoffe d'imitation avant même que l'étoffe authentique ne soit arrivée de Lyon. Dans de tels cas, le tissu français — n'oublions pas le talent des tisserands vénitiens pour l'imitation — « n'étoit plus [...] qu'un article passé, ou du moins un article soumis à la concurrence et exposé au rabais » M.

Notre auteur anonyme ne se limitait pas à décrire ce mécanisme pervers. Il proposait également à la fin de son pamphlet le projet en vingt articles d'un règlement visant à interdire le commerce par échantillons (et donc aussi l'envoi de ces derniers). Des parties de ce projet sont introduites dans le Règlement, en neuf articles seulement, approuvé quelques années plus tard.

1974, p. 159-169. On a cru pendant longtemps que les éditeurs du Journal étaient le marchand Camus et l'abbé Roubaud. Le « Mémoire » écrit par un marchand fabricant, non dépourvu de talents littéraires, démontre que les élites marchandes de Lyon étaient profondément conscientes de leurs stratégies commerciales. L'article a été réimprimé sous forme de pamphlet et sous le même titre, à Turin en 1761. Mes citations seront dorénavant extraites de l'édition de Turin. A propos de la préférence pour les tissus de Lyon, voir également P. BERTHOLON, DU commerce et des manufactures distinctives de la ville de Lyon, Montpellier, 1787, p. 25-26, 46-49. Dans un récent et stimulant article, J.M. Jones fait remonter la suprématie du goût sur le luxe à la fin du xvnf siècle, alors qu'en fait, le goût commence à dicter les changements de la mode dès la première moitié du xvm*. Cette erreur de datation dépend des sources de J.M. Jones : les journaux de mode publiés à partir des dernières décennies du siècle. Cf. J.M. JONES, « Reapackaging Rousseau : Femminity and Fashion in Old Régime France », French Historical Studies, vol. 18, 4, 1994, p. 639-968.

38. « Mémoire sur l'envoi des échantillons... », cit., p. 82-83. Pour envoyer ces échantillons, les marchands entrepreneurs devaient faire terminer au moins une pièce de tissu, qu'ils découpaient ensuite en morceaux. Si aucune commande n'était faite, le métier à tisser était démonté. Il n'était pas rare que les fabricants se trompent dans leurs prévisions ; un tissu pour lequel ils « avoient conçu les plus belles espérances » pouvait n'obtenir « aucun succès ». En revanche, « ses pressentiments contre les desseins d'un goût hazardé et fantastique » étaient parfois contredits « par la plus heureuse réussite » (ADAMOLI FILS, « Lettre à M. Vial, marchand-fabricant à Lyon, beau-frère de l'auteur », Journal de Commerce, décembre 1761, p. 70. Les temps de production variaient considérablement en fonction de la qualité du dessin et de la longueur demandée. Les « péruviennes » d'une longueur équivalente à celle d'un habit masculin étaient tissées en quatre jours ; pour produire quinze aimes (longueur d'une robe de femme) du tissu broché le plus simple (« nué »), il fallait de quatre à cinq semaines. Les étoffes brochées (pour une robe de femme) riches de nuances et complexes, ne pouvaient être fabriquées que « dans l'espace de deux mois et plus » (lbid., p. 74) (1 aune =1,18 mètre).


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Cependant toutes les voix ne chantaient pas à l'unisson. Adamoli fils, favorable aux échantillons, affirmait que les nouvelles industries d'imitation ne sauraient atteindre facilement les dimensions critiques qui permettaient à Lyon une intense division du travail avec en conséquence une réduction des coûts. Il écrivait : « Les manufactures compliquées, telles que sont celles des étoffes de goût, demandent [...] la réunion d'une grande quantité de métiers », de façon à ce que tous les ouvriers ayant des tâches différentes puissent être employés tout au long de l'année. La vitesse et la perfection du montage du métier à tisser dépendaient précisément de la spécialisation des ouvriers et de la division du travail à bon marché. « Si l'ouvrier qui doit fabriquer la pièce vouloit aussi monter le métier, il y employeroit beaucoup de temps et le monteroit mal ». Bref, il ne serait pas facile d'atteindre rapidement la masse critique et le niveau compétitif que la Grande Fabrique avait acquis « par une longue pratique ». Aucun souverain n'était encore parvenu à défendre avec succès son marché intérieur en faveur de l'industrie locale et à soutenir efficacement, à l'aide de primes, le flux des exportations. Enfin, dans le domaine des étoffes à la mode, les firmes étrangères continuaient à se débattre, avec ou sans échantillons, « dans la nuit de l'obscurité » 39.

Ces analyses, qui soulignaient ce que nous appellerions aujourd'hui les barrières à l'entrée et les avantages compétitifs de Lyon, ne purent l'emporter sur les arguments contre l'envoi des échantillons, qui fut interdit par l'assemblée de la Communauté le 15 mars 1765. A cette occasion, l'un des Maîtres Gardes, Jean-Marie Duperrel, s adressant à l'assemblée, dénonçait le fait que pour les milliers d'échantillons envoyés chaque année aux marchands étrangers, on obtenait peu de commandes ; la proportion était parfois d'un échantillon sur dix, et les neuf restants passaient aux firmes locales d'imitation.

Ces abus étaient répandus dans toutes les directions. A Hambourg, une firme commerciale avait reçu des caisses d'échantillons d'un négociant lyonnais sans faire aucune commande. A Naples, un commissionnaire lyonnais, qui avait amené avec lui un assortiment complet d'échantillons, l'avait donné à copier au directeur de la « Manufacture Royale » locale, obtenant en échange « quelques commissions légères ». A Londres, un autre commissionnaire, toujours de Lyon, au moment de revenir en France, avait vendu pour à peine 13,10 livres une collection d'échantillons d'une valeur de 1 800 livres. N'y aurait-il pas là quelque exagération ? Certes. H n'en reste pas moins que le Maître Garde Duperrel soulignait, parlant aussi au nom de ses collègues, combien était plus nuisible encore que l'envoi des dessins celui des échantillons « dans lesquels on voit non seulement la composition du dessin, mais encore son effet, les nuances, le tissu de l'étoffe, l'armure du métier, la qualité des matières, la quantité des portées, cet art enfin du mélange et cette gradation des couleurs qui produisent les belles nuances et qui donnent prix aux étoffes ». Cependant, une fois interdit l'envoi des échantillons, saurait-on empêcher les firmes étrangères de copier une étoffe dès qu'elles en auraient acquis une pièce ? A cette objection, Duperrel rétorquait que les manufactures étrangères, devant acheter en début de saison, ne jouiraient plus de plusieurs mois d'avance pour contrefaire les étoffes, mais qu'elles ne devraient pas

39. AOAMOU FILS, « Lettre à M. Via! », cit., p. 76-77, 93.


STRATÉGIES DES MARCHANDS EN SOIE DE LYON, XVIII' S. 605

moins en soutenir les coûts. Battues de vitesse, elles se verraient contraintes d'imiter avec une saison (ou un an) de retard. « Mais alors les dessins de l'année précédente seront tombés, et ne soutiendrons pas la concurrence avec nos étoffes nouvelles s 40.

Cependant, le commerce par échantillons (dès lors interdit mais jamais supprimé) permettait d'autres manipulations favorables à la Grande Fabrique. Dans les pays où les tissus français étaient interdits, comme l'Angleterre ou l'Irlande, certains marchands introduisaient de vraies pièces d'étoffes en les faisant passer pour des échantillons importés pour les productions d'imitation. C'est le cas de Cottingham, un gros négociant en soieries de Dublin, qui importa en 1753, selon ses propres termes, « a number of new patterns in pièces in order to serve the kingdom with the newest fashions from his own looms ». Les tisserands de Dublin estimaient quant à eux qu'il avait importé du tissu à mettre directement sur le marché. Craignant de rester sans travail, les tisserands furibonds se réunirent en provoquant un grand tumulte devant la maison de Cottingham et la prirent d'assaut à deux reprises : les soies importées furent taillées en pièces, les métiers à tisser détruits et le marchand brûlé en effigie. D'après le chroniqueur, les tisserands révoltés « would hâve assassinated him, if he had fallen into their hands ». La foule ne se dispersa qu'après avoir extorqué à Cottingham la promesse « that he would never import any more silks », et l'avoir forcé à verser une caution « of 1,000 pounds for performing the convenant » 41. D'autres marchands utilisaient les échantillons à des fins différentes ; ceux de Francfort, par exemple, n'achetaient jamais les tissus « de la première fraîcheur » parce qu'ils faisaient le commerce de « vieux dessins » et se servaient des échantillons pour dévaluer et déprécier les tissus de l'année écoulée 42.

Ces débats vifs et inquiets sur le vol et sur le commerce des dessins et des échantillons n'empêchaient pas les partisans de la mode lyonnaise (ou,

40. Arrêt de la Cour de Parlement qui homologue la délibération de la Communauté des Maîtres Marchands et Maîtres Ouvriers fabricans en étoffes d'or, d'argent et de soie de la ville de Lyon du 15 mars 1765 concernant la prohibition de l'envoie des échantillons des mimes étoffes hors la dite ville, 14 mai 1765, p. 5-10, B.M.L., Coste, 10534. Dans ce texte, les termes « maîtres marchands » indiquent les < marchands fabricants ». Le commerce par échantillons était pratiqué au moins depuis le xvn* siècle. Au xvnf siècle, il était devenu courant. Immédiatement après la promulgation de cet Arrêt, quelques marchands refusèrent d'envoyer des échantillons et de vendre des pièces d'une longueur inférieure à deux ou trois aunes. Ces refus se heurtèrent à des réactions hostiles. Les marchands Fabre et Defez, de La Haye écrivaient à la firme Carret de Lyon, en date du 3 octobre 1764 : « La deffence du Parlement sur l'exportation des échantillons nous a fait de la peine. Nous nous étions flattés de prendre plusieurs commissions [...] nous ne pouvons pas nous charger des échantillons de trois aunes que vous nous offrez, et qu'il vous est permis d'envoyer » (Carret et Cie, liasse VIII, in Archives Départementales du Rhône, Procédure de la Conservation, Livres de commerce, cit.).

41. The Gentleman's Magazine, vol. XXXHI, 1763, p. 410-411. Au cours de l'émeute, les tisserands blessèrent « several soldiers... their leader, with an astonishing intrepidity, when a loaded musket was at his breast, called to the mob to fire, saying : " I désire nothing more than to die in this cause " ». La même année, un auteur anonyme publia un pamphlet violent et sarcastique contre Cottingham, The Weavers Address to the Citizen of Dublin or Dean Swift's Advice to the good People of Iretand together with his apparition occasioned by the Importation of wrought silk from France, Dublin, 1763. L'auteur relate le procès imaginaire de Cottingham (dont le nom n'est jamais prononcé).

42. ADAMOU FILS, « Lettre à M. Vial », cit., p. 78-79.


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mieux, des « modes de Paris faites a Lyon ») de célébrer le goût avec des expressions qui atteignaient les sommets de la poésie : « Le goût — déclarait l'auteur anonyme mentionné plus haut — comme la beauté fragile n'a qu'une saison, comme les grâces il n'est soumis à aucune règle, et ne s'acquiert point avec une froide imitation [...] Dans le façonné, le succès de notre fabrique est fondé uniquement sur le goût. C'est par lui qu'elle se soutient malgré l'envie et la rivalité » 43.

Mais copier les étoffes à l'aide de dessins et d'échantillons ne pouvait pas donner de bons résultats si on n'imitait pas aussi les couleurs. Compte tenu des techniques disponibles, qui ne permettaient pas d'isoler les ingrédients à l'état pur, c'était une entreprise difficile. Il n'aurait même pas suffi d'employer les mêmes matériaux — mordants et teintures — dans les mêmes proportions. La composition physico-chimique de l'eau utilisée faisait aussi la différence. Pour le noir, les marchands de Lyon utilisaient les eaux du Rhône mélangées à celles de la Saône. Pour des couleurs fines et délicates, comme le cramoisi, le rouge vif, le violet et le pourpre, seule l'eau de la Saône était employée. Pour toutes les autres couleurs (blanc, vert, gris, jaune, etc.), les marchands n'avaient recours qu'aux eaux du Rhône 44. Mais à part les inimitables (et peut-être imaginaires) vertus tinctoriales des deux fleuves lyonnais, comment les marchands étrangers auraient-ils pu entrer rapidement en possession des formules des teintures et des additifs utilisés pour produire non seulement des combinaisons toujours nouvelles, mais aussi ces nuances délicates qui faisaient la renommée des tissus lyonnais ? H existait un raccourci : acheter du fil déjà teint à Lyon. C'est ce que faisaient les marchands de Tours, alors que la Communauté l'interdisait expressément 49.

Un phénomène plus insidieux que le commerce illégal des dessins, des échantillons ou des fils teints était celui de l'émigration des tisserands, dessinateurs et marchands entrepreneurs, que des États et des villes étrangères attiraient en leur promettant d'importantes primes d'installation, des financements généreux, des bénéfices et des salaires élevés. Parfois des vagues migratoires étaient provoquées par des crises économiques et par le chômage.

43. « Mémoire sur l'envoi des échantillons... », cit, p. 34-37.

44. Je consacrerai prochainement une étude aux progrès des techniques de la teinture en France et plus particulièrement i Lyon, techniques fondées aussi sur un vaste réseau d'informations s'étendant de l'Inde à l'Europe. Sur l'importance de l'« Art of Dying », un auteur anglais anonyme écrivait avec intelligence, dans sa • Préface » & une traduction de traités français de teinturerie, que « Few people can estimate the intrinsic value of manufactured woolens, silks or cottons. But men, women end children can judge of their colours, on the beauty of whkh therefore the first sale of a new manufacture must dépend. And the continuance of that sale will also dépend more on the permanency of the colours than on the stuff » (Art of Dying Wool, Silk and Cotton, translated from the French of M. Hellot, M. Macquer and M. Le Pileur d'Apligny, Londres, 1789, p. v).

45. L'interdiction < d'envoyer ou de favoriser la sortie hors du Royaume des soyes teintes propres i fabriquer des étoffes > avait été décrétée le 13 juillet 1725 par le Prévost des Marchands à la demande des Maîtres Gardes (A.M.L., Chappe, série HH 147). D'après un auteur anonyme, l'interdiction d'exporter des soies teintes avait contraint les étrangers à < s'appliquer aux teintures », et ils y avaient si bien réussi qu'ils avaient atteint « le même degré de perfection, si l'on excepte la couleur de rose, qui est ancore inférieure à celle de Lyon, mais qui aura sans doute & son tour le même sort que les autres couleurs » (< Considérations sur la finance et sur le commerce de France », Journal de Commerce, janvier 1762, p. 21-23). En réalité, les voies de la contrebande permirent que continuât l'exportation de soies teintes de Lyon, alimentée surtout par de nouvelles teintureries installées dans les campagnes en réaction à la politique mercantiliste de la ville.


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Dans d'autres cas, c'était le désir de pratiquer la religion protestante qui poussait à émigrer dans des pays plus libres et plus sûrs. En Angleterre et en Hollande, l'industrie de la soie avait bénéficié d'une forte impulsion grâce à la fuite des minorités huguenotes après la Révocation de l'Édit de Nantes. En Espagne, et particulièrement à Valence, la perspective de salaires et de profits importants avait encouragé une vaste émigration de dessinateurs et tisserands hautement qualifiés.

La riposte de la Grande Fabrique à ce qui était considéré comme une dangereuse désertion s'articule sur toute une série de mesures. On exclut de l'apprentissage les adeptes du protestantisme ; on persécute comme des criminels ceux qu'on surprend en train de se préparer à fuir ou déjà en route vers la frontière. La nouvelle que des entrepreneurs ou tisserands lyonnais s'apprêtaient à reproduire en terre étrangère les modes de leur patrie est évaluée avec inquiétude et donne lieu à des représailles sophistiquées. En 1755, la chambre de commerce de Lyon fit subir aux marchands Boucharlat et Parisien, accusés d'implanter une manufacture de soieries à Naples, une série de lourdes représailles qui engageaient le « corps des fabricants [...] à envoyer aux négocians françois qui sont à Naples plusieurs assortiments de belles étoffes avec ordre de les vendre à bas prix au danger d'y perdre quelque chose ». Le gain qu'on y perdrait serait peu de chose comparé au bénéfice « qui en résulteroit pour tous ». En plus du dumping des tissus, il fut décidé d'ordonner à tous les créditeurs de Boucharlat et de Parisien (dont faisaient partie Soubry des Combes, Daudé, Nicolas et Guerignon) de former un consortium et de demander simultanément aux deux brebis noires de rembourser leur découvert. Cette seule menace devait suffire à les contraindre d'abandonner « promptement leur entreprise ». Des mesures analogues avaient été prises en des occasions précédentes contre la naissance de manufactures de soieries en Hollande 46. Cet épisode montre que la Grande Fabrique jouissait d'un réseau efficace d'information et d'un contrôle capable de fonctionner même sur de grandes distances.

Mais l'émigration des tisserands et des entrepreneurs pouvait-elle avoir les conséquences que l'on redoutait ? L'intendant du commerce Vincent de Goumay, en visite à Lyon dans les années 1750, en qualité de responsable de l'industrie française de la soie pour le compte du bureau de Commerce de Paris, souriait « amèrement » lorsque quelque marchand lui parlait des

46. Cf. Moyen qu'il paroit que l'on pourrait employer pour empescher le succès de l'établissement qui se fait à Naples d'une manufacture d'étoffes à l'imitation de celle de Lyon, et l'Avis de la Chambre de Commerce, s. d. (en fait 1755), B.M.L., Catalogue Coste, 10428. Cf. aussi le Mémoire au roi de Naples, également sans date, du dessinateur Jean Renard, de Lyon (Archivio di Stato di Napoli, < Pandetta commune », liasse 73, ff. 1380/bis). Renard s'engageait, entre autres, à enseigner la « composition et la lecture des desseins » et à divulguer les procédés « pour le blanc, cremoisi et ponceau de Lyon » (p. 1, 13-14). Roland de la Platière avait rencontré à Rome un Lyonnais à la direction d'une « entreprise » produisant des tissus « de soie brochés et en dorure », mais avec peu de succès (Lettres..., op. cit., vol. V, p. 99-100). Négociants, techniciens et entrepreneurs en soieries français sont désormais partout en Europe. Les manufactures d'imitation de l'Italie méridionale ne menacèrent jamais Lyon. A. Goudar, qui se rendit à Naples en 1767 pour le mariage du roi Ferdinand IV avec Marie Caroline de Habsbourg, soulignait que les dépenses immenses pour les habits et joyaux auraient englouti « une grande portion des richesses générales qui passeraient en France de manière que la mariage se ferait à Naples et les noces à Lyon ». (Naples. Ce qu'il faut faire pour rendre ce Royaume florissant, Amsterdam, 1771, p. 111-112).


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efforts accomplis pour empêcher l'émigration des tisserands et des négociants. Ses idées, favorables à la liberté du commerce (« laisser faire ») et hostiles aux obligations imposées par les corporations, circulaient à Lyon même après sa mort (1759), sous une forme malveillante et caricaturale, comme s'il avait proposé « d'amener l'étranger sur nos métiers ou les leur envoyer tout montés avec nos ouvriers » n'offrant pour tout remède et compensation que « son système favori de la concurrence sur le prix ». D'après cet auteur — qui est toujours notre anonyme du Mémoire sur l'envoi —, la concurrence sur les prix n'était pas toujours possible, et il ne fallait y avoir recours que « quand on n'a plus d'autres ressources » 47 (est-ce à dire lorsqu'il n'était pas possible d'avoir recours à la différenciation du produit ?). Un défenseur de Gournay observait judicieusement que la suppression des obligations imposées par les corporations n'annulerait pas tous les avantages compétitifs ; il y avait des structures et des valeurs qui ne pouvaient être transférées ailleurs, comme « l'ensemble d'une manufacture, le goût, les dessins, l'économie, l'amour du travail» 48. Ces idées, qui ne sont pas différentes de celles d'Adamoli Fils, montrent que dans le vivant milieu industriel de Lyon, on commençait à voir, outre les interdictions corporatives, de nouvelles barrières protectrices efficaces et compatibles avec le libre-échange.

Afin d'empêcher l'établissement à l'étranger de manufactures import substitutes, les marchands entrepreneurs de Lyon utilisaient également d'autres méthodes (que nous dirions aujourd'hui de différenciation horizontale de la production), adaptant dessins et couleurs aux différents goûts nationaux. Pour le marché allemand et anglais, on utilisait des couleurs claires ; pour le commerce avec l'Espagne, on ajoutait quelques fils noirs sur le métier. Parfois, à un dessin de goût français, on ajoutait quelques embellissements demandés par des marchés spécifiques 49. Les correspondances entre les marchands conservées aux Archives départementales du Rhône nous informent aussi bien sur les commandes « libres » (et générales) que sur

47. < Mémoire sur l'envoi des échantillons », Journal de Commerce, cit., p. 125-136. Je ne cite pas ici l'édition de Turin parce qu'elle n'inclut pas l'attaque contre Vincent de Gournay.

48. « Observations sur un article du Journal de Commerce [...] concernant feu M. de Gournay, Intendant du Commerce », Journal de Commerce, avril 1761, p. 71-85. Sur les idées de de Gournay, cf. G. SCHFIIF, Vincent de Gournay. Laisser faire, laisser passer, Paris, 1897 ; G. SËNESTAT-ESCANDE, les idées économiques de Vincent de Gournay, Bordeaux, 1911 ; S. MEYSSONNOER, La balance et l'horloge. La genèse de la pensée libérale en France au xviif siècle, Montreuil, Éditions de la Passion, 1989, p. 167200 et 232-239; J.C. PERROT, Histoire intellectuelle de l'économie politique (xV-xvui'siècle), Paris, Éditions de l'E.H.E.S.S., 1992. En 1786, M. Mayet affirmait avec pessimisme qu'il était désormais facile « aux fabriques étrangères de contrefaire nos étoffes et de copier nos dessins. Le bas prix de notre main-d'oeuvre est le seul avantage qu'ils ne peuvent nous dérober » (M. MAYET, Mémoire sur les manufactures de Lyon, Londres, 1786, p. 37-38). Dans une page précédente, il considérait < le bas prix des étoffes » comme l'un des avantages de Lyon. Les autres avantages étaient « la qualité de leurs fonds, le goût qui règne dans leurs dessins » (ibid., p. 18).

49. « Mémoire sur l'envoi des échantillons », cit, p. 75. D'après l'Abbé Moreilet, « quoique nos modes et notre goût dans les étoffes de soie ayent beaucoup d'empire sur les étrangers, il faut cependant convenir qu'ils ont leur goût auquel nous nous conformons en partie, et auquel nous continuerons de nous conformer, quand même nous ne ferions pas autant des étoffes de soie » (Réflexions sur les avantages de la libre fabrication et de l'usage des toiles peintes en France, s.l., 1758, p. 50). Voir aussi VERON DE FORBONNAIS, Elemens du Commette, 1" partie, Leyde, 1754, p. 252. Pour une critique de la préférence obsessionnelle pour la mode française, nuisible au commerce et à la moralité des Espagnols, cf. B.G. FEUOO, Theatro critico untversal o discursos varias..., t n, Madrid, 1728, p. 139-149 passim.


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celles basées sur les échantillons, et parfois même sur les variations de couleurs réclamées par les commissionnaires et marchands étrangers. Le système d'information était utilisé selon la même méthode par laquelle les entrepreneurs d'aujourd'hui préparent le lancement de nouveaux produits. Le secret le plus absolu entourait la phase dans laquelle les nouvelles modes annuelles étaient conçues et fixées. Dès que la nouvelle mode était lancée, on utilisait immédiatement tous les canaux de communication possibles : les échantillons, le réseau des commissionnaires, la correspondance commerciale, les poupées vêtues à la mode et, après 1780, les journaux de mode. Les voyageurs étrangers qui se faisaient faire un ou plusieurs habits à la mode, devenaient eux aussi, une fois rentrés dans leur pays, des diffuseurs involontaires des nouveaux goûts lyonnais et parisiens.

D'après une opinion non isolée, les acheteurs en gros pouvaient être mieux servis s'ils faisaient directement leurs achats dans les boutiques et les entrepôts lyonnais. En négociant personnellement avec le marchand entrepreneur, l'acheteur pouvait demander de « réduire le dessein de trois quarts [...], changer les nuances [...], donner plus de contraste à ce groupe, plus de jeu à cette guirlande [...], substituer ici un fond cannelé léger, passer cette fleur de cette manière ». Ce dialogue se transformait facilement en un entretien à trois quand arrivait le dessinateur appelé à donner à des idées, encore vagues et incertaines, la forme du dessin. A ce groupe se joignait ensuite l'ouvrier (le tisserand) qui cherchait à imaginer les difficultés de l'exécution du nouveau dessin : « Et s'il ne peut exécuter d'une manière, il en propose une autre »x. Mais l'opposition entre les deux techniques de vente, par échantillons ou dans les entrepôts des marchands entrepreneurs, n'était pas totale. Les marchands qui achetaient sur échantillons se rendaient plus ou moins régulièrement à Lyon ou à Paris pour effectuer leurs achats les plus importants et pour flairer le cours des marchés.

On se servait aussi de la presse pour influencer les choix et le goût du public, en exaltant la supériorité de la Grande Fabrique. « En Espagne — écrivait le marchand anonyme — où la concurrence est si rare et le goût si borné, on copie très lentement et très exactement chaque année nos desseins de l'année précédente ». A Londres, « l'on conserve dans l'étoffe le plat, massif et bizarre goût chinois. On ne songe guère à nous copier. Si on le fait quelque fois, on voudrait se déguiser à soi même. On nous défigure en nous copiant » 51. Ce même auteur confirme les pratiques de rabais des prix des tissus désormais démodés, jusqu'à 50%. En outre, il nous apprend qu'une partie consistante de ces tissus était envoyée en province, dans les Indes

50. « Mémoire sur l'envoi des échantillons », cit. p. 78-79. Ces méthodes de vente, pratiquées sur le marché international, tracent un type de flexibilité personnalisée. Toutefois nous ne devons pas oublier que dans les sociétés « traditionnelles > on achetait souvent sur commande. Je pense, par exemple, à la vente des chaussures.

51. « Mémoire sur l'envoi des échantillons », cit., p. 57-58. Toutefois, en cas de besoin, la Grande Fabrique travaillait aussi « sur des desseins d'Angleterre », comme ce fut le cas en 1759 (Réponses des Maîtres Gardes et Adjoints-Marchands aux Observations particulières et intéressantes des Maîtres Gardes et Adjoints Ouvriers [...] sur 43 articles du Règlement, cit., p. 28-29. Sur les revues de mode, cf. A. KLEINERT, Die frûhen Modejoumate in Frankreich. Studien zur Literatur der Mode von den Anfangen bis 1848, Berlin, 1980. Dès le début du xvm* siècle, des poupées habillées à la mode étaient envoyées chaque année de Paris vers les principales villes d'Europe.


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occidentales et surtout aux foires de Leipzig et de Francfort-sur-1'Oder, où les marchands en gros ouvraient leurs bazars à une foule pittoresque de Polonais, de Danois, de Russes, de Suédois, de Hongrois et de Turcs. Un monde frontière, en contact avec des pays aux coutumes quasiment figées, caractérisé par « différents goûts », et peu influencé par les modes de Paris. Dans cet espace où l'on ignorait presque tout de la qualité du produit, il était facile de faire de bonnes affaires, aussi bien avec des marchandises démodées qu'avec des produits à la mode. Exception faite des cours de Saint-Pétersbourg et de Moscou, la mode semblait avoir fixé sur l'Oder ou un peu plus à l'Est les frontières mobiles d'une certaine Europe dont la capitale civile et morale était Paris 52.

Mais si le goût et la mode triomphaient, la qualité de l'étoffe diminuait. La différenciation rapide du produit et l'apparition annuelle de modes nouvelles conduisaient à une détérioration de la qualité (au sens de « qualité technologique commerciale »). Il n'y avait plus de raison de fabriquer des tissus résistants. Daniel Defoe écrivait en 1728 : < French cloth, with ail its superficial French gloss upon it, is fine, but thin and spungy and will do the wearer neither crédit or service. While the English cloth wears to the last like a board, firm and strong, and has a kind of beauty even in its rags » ". Vers la fin du siècle, le bolonais Pompeo Aldrovandi écrivait, sarcastique : « Aujourd'hui, une andrienne dure, sauf l'honneur de la mode, à peine trois ans. Autrefois — au début du xvm* siècle — elle en durait quarante sans déshonneur » M.

52. « Mémoire sur l'envoi des échantillons », cit., p. 69-71. Selon A. CARACCIOLO, « les seigneurs moscovites sont devenus presque parisiens à force de les copier ». (Paris, Le modèle des nations étrangères ou l'Europe française, Venise (Paris), 1777, p. 44).

53. D. DEFOE, A Plan of the English Commerce, Londres, 1728, p. 178-179. Selon Veron de Forbonnais, le tissage des étoffes était « plus parfait en Angleterre qu'à Lyon ». (Lettre à M***, négociant de Lyon..., cit, p. 25). M. Paulet, maître ouvrier à Lyon jusqu'en 1752, reconnaît lui aussi que les Anglais avaient porté le tissage de la soie « i un très haut degré de perfection » et attribuaient ce résultat au haut niveau de spécialisation des métiers et des tisserands. Il écrivait qu'à Spitafield, < les métiers une fois consacrés à telle ou telle étoffe ne sont jamais montés pour une autre. Ainsi tel ouvrier qui fait du satin ne fera jamais de taffetas ou de velours... Par ce moyen chacun d'eux acquiert dans son genre une précision i laquelle nul autre ne peut atteindre, parce que le fabricant ne change jamais la qualité de la soie ». (M. PAULET, L'art du fabricant d'étoffes de soie, Paris, 1793. p. XV. A la différence de Paulet, M. Mayet critiquait les manufactures étrangères « ou les ouvriers passent tous les jours d'un genre à un autre par caprice ou par nécessité » alors qu'à Lyon, personne n'aurait demandé à un tisserand de < gros de Tours » de commencer à travailler « à la gaze ou au taffcta », car il n'aurait su donner à aucun de ces deux tissus « cette légèreté, cette délicatesse, ce brillant qui en constituent la perfection ». (Mémoire sur la manufacture de Lyon, cit., p. 19-20). Le contraste entre ces deux thèses est plutôt intrigant

54. Opusculi quattro sopra U lusso, Bologne, 1787, p. 239. L'auteur regrette « ces étoffes brochées d'or et d'argent qui pesaient de leur riche poids sur les épaules de nos ancêtres, et qui, procurées dès les premiers jours de mariage, promettaient d'être immortelles ». Tandis qu'aujourd'hui, « les fleurs insérées dans les soies les plus légères [...] sont si délicates qu'elles donnent l'impression d'être sur le point de perdre leurs pétales, fragiles et éphémères. Et cette précarité tient tant au coeur du luxe moderne qu'il ne se contente pas de s'en servir, mais la représente aussi là où il peut » (ibid.). Zanon souligne lui aussi la fragilité des étoffes à la mode : « Les tissus de France — écrit-il — se portent seulement quelques heures, et pendant les journées les plus belles. A peine les a-t-on ôtés, plies délicatement dans du linge blanc et propre, qu'on les range avec une grande attention dans la garderobe. On ne les montre qu'avec réserve, et, comme les reliques illustres, on les touche à peine [...]. U en va tout à l'inverse de nos tissus. On les porte par tous les temps, on les malmène en tous lieux, on les accroche même à des clous » (A. ZANON, DeU'agricottura, deB'artt.., cit., vol. V, p. 251-252). Vers


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Ce déclin de la qualité de l'étoffe transparaît aussi dans les différentes rédactions des règlements de la Grande Fabrique et dans les conflits pour ou contre leur application. Les règlements de 1737, que maîtres et ouvriers imposèrent par un coup de main aux fabricants, fixaient avec précision le nombre des portées, la largeur des étoffes et parfois le poids que chaque tissu devait avoir par aune de longueur, se conformant ainsi à l'esprit des Règlements et Statuts de 1720. Cette politique se heurta à l'opposition ferme des fabricants. Subvertissant la ligne qui avait prévalu en 1737, ceux-ci firent approuver (en 1744) de nouveaux règlements qui réduisaient le nombre des portées, la largeur et le poids de nombreuses étoffes.

La contre-attaque des ouvriers fut véhémente. Ils dénonçaient le fait qu'on avait réduit les taffetas brochés de 80 portées (« qui sont nécessaires pour les faire passablement bons ») à 50 seulement, et que les portées des taffetas « simpletés et doubletés » avaient été diminuées d'environ 20 %. Pour le velours, la dégradation de la qualité, justifiée et encouragée par l'introduction de nouvelles méthodes (conventionnelles) pour compter les fils de la chaîne, avait réduit d'un tiers la consistance du tissu. En somme, toutes les étoffes, pour ce qui concerne l'épaisseur (et le poids) de la chaîne, étaient désormais « au-dessous de tout ce qu'il y a de moindre » et ne devaient leur tenue qu'à « l'apprêt qu'on leur donne » 55.

Particulièrement ferme était l'opposition des tisserands (ouvriers) à une opération appelée lustrage, qu'ils avaient rebaptisée étirage. Introduite vers la seconde moitié du xvn* siècle par les marchands entrepreneurs pour lustrer les fils de la chaîne (avant de les confier aux tisserands pour monter le métier), la machine qui donnait le lustre avait également un autre effet. Elle allongeait la chaîne d'environ 8 à 10 %. Un résultat apprécié des entrepreneurs qui pourraient voir se transformer en monnaie sonnante ce nouveau rapport poids-longueur, grâce à la substitution (déjà effectuée) de la vente au « bras » (0,58-0,70m) à la vente au poids 56. Aux profits garantis des marchands correspondaient de graves désavantages matériels pour les tisserands. Les

1740, un Vénitien anonyme attaquait les « inventeurs de modes » qui imposaient une année « des étoffes toutes couvertes de fleurs, tissées avec un art faisant plus pour l'apparence que pour la substance », et reniaient l'année suivante « tous les mérites de la mode précédente » avec des tissus « de formes et de dessins différents », sur lesquels apparaissaient « des fruits au naturel » (Saggio di una nova filosofta con cui insegna il modo di far denari, Venise, 1740, p. 158-159). D'après l'abbé JACQUET, la mode avait Ôté « à la richesse sa pesanteur naturelle » pour lui donner en revanche < avec la variété de la nature la simplicité des grâces ». (« Sur les moyens de faire refleurir les manufactures de Lyon », in Académie des Sciences de Lyon, Ms. 110, p. 52).

55. Mémoire pour les Maîtres Ouvriers à façon des étoffes d'or, d'argent et de soye de la ville de Lyon, 1749, p. 65-69. Dans ce texte, les termes maîtres marchands indiquent les marchands fabricants. Les pamphlets pour ou contre les Règlements de 1744 sont nombreux. Pour l'histoire des conflits et des négociations entre les différentes parties impliquées, cf. J. GODART, L'ouvrier en soie..., cit., p. 276296 passim. A la diminution du nombre de fils de chaîne s'ajoute un radical amincissement du fil, grâce aux progrès accomplis dans les ateliers piémontais de tirage et de tordage. A Bologne, où les techniques de bobinage et de tordage au xvm* siècle sont désormais loin derrière les techniques piémontaises, on calculait vers 1750 que l'amincissement du fil permettait de produire avec le même poids de filés un tissu plus long de 50 %. Cf. C. PONI, « Misura contre misura. Corne il filo di seta divenne sottile e rotondo », Quademi Storici, 47, 1982, p. 389-390. Presque toute la production piémontaise d'organsins (filés destinés à la chaîne) était exportée a Lyon où elle était employée dans la confection de tissus de qualité.

56. En France, la vente à la longueur était propre aux tissus à la mode de Lyon. A Tours, ville plus conservatrice, on pratiqua plus longtemps la vente au poids.


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chaînes, soumises à des tensions excessives, donc affaiblies et distendues, se rompaient facilement lorsque l'on travaillait sur le métier. Si les ruptures des fils se faisaient plus nombreuses, les interruptions du travail — afin de nouer les fils cassés — deviendraient plus fréquentes, avec pour conséquence une augmentation de la fatigue et une diminution du salaire (les tisserands étant payés à la pièce). D'où la défense de la qualité du produit de la part les tisserands, qui accusaient les marchands de réaliser un double profit illicite en vendant pour bonnes des étoffes de mauvaise qualité, et en faisant augmenter la demande par l'introduction sur le marché de produits de courte durée qu'il faudrait bientôt remplacer 57.

Après 1744, aucun nouveau règlement de caractère général ne fut promulgué. Une nouvelle phase s'ouvrit alors, caractérisée par la pression que des groupes de marchands (ou de commerçants indépendants) firent sur le bureau du Commerce de Paris pour obtenir des dérogations aux règles. Un exemple : avec les soies « cuites » (c'est-à-dire les meilleures parce qu'elles étaient tirées des cocons à l'aide d'eau bouillante), on demande l'autorisation d'employer aussi les soies crues (faites à partir de déchets), excellentes pour coudre mais avec lesquelles on tissait des étoffes de qualité médiocre.

L'utilisation de ces mélanges de « cuit » et de « cru », interdits aussi par les Règlements de 1744, n'était pas quelque chose de totalement nouveau. Cela était pratiqué, par exemple, dans les « petits velours », mais interdit dans la fabrication d'étoffes d'or et d'argent « figurées à la tire ou au bouton », connues aussi sous le nom d'« étoffes façonnées ». La requête d'employer de la soie crue pour ces étoffes divisa profondément les marchands entrepreneurs. Certains craignaient qu'une réduction excessive (et peut-être frauduleuse) de la qualité physique du produit ne déplaise aux acheteurs. C'était aussi l'avis des Maîtres Gardes qui n'autorisèrent l'utilisation de ces mélanges pour les façonnés, à certaines conditions, qu'après un conflit long et animé5*.

57. Mémoire pour les maîtres ouvriers à façon..., cit., p. 52-58, passim. Les maîtres ouvriers calculaient qu'avec une chaîne de mauvaise qualité, les temps de fabrication seraient cinq fois plus longs (ibid., p. 71) et que les salaires des ouvriers payés à la pièce diminueraient. M. Paulet était lui aussi contre le lustrage qui, en provoquant une forte augmentation des déchets, nuirait surtout aux fabricants (M. PAULET, L'art du fabricant d'étoffes de soie, VIT section, r* partie, Paris, 1776, p. 416418). Bertholon, au contraire, louait le lustrage introduit par Octavio May en 1665 (Du commerce et des manufactures..., cit., p. 40). Selon Veron de Forbonnais, si les fabricants de Lyon avaient cherché à utiliser pour les étoffes de luxe les < traits faux » (faux fils d'or) au lieu des • traits fins >, ils auraient été dénoncés par leurs propres ouvriers. Les tisserands étaient en somme les garants de la qualité (Lettre à M*** négociant de Lyon..., cit., p. 6-11). Parmi les auteurs du Règlement de 1744, les maîtres ouvriers s'en prirent surtout au marchand entrepreneur J. Claude Montessuy et au grand mécanicien Jacques Vaucanson. Le premier était accusé d'avoir fabriqué des étoffes de mauvaise qualité, confisquées par la suite ; le second d'avoir déclaré à plusieurs reprises que les tissus de Lyon étaient de trop bonne qualité, et que quand bien même ils « ne dureroient que trois mois ce seroit toujours assez » (ibid., p. 30-31). Sur les relations d'affaires entre Vaucanson et Montessuy, cf. A. DOYON et L. LiAGRE, Jacques Vaucanson, mécanicien de génie, Paris, P.U.F., 1966, p. 175-203, 256261 passim.

58. On Justifiait l'utilisation de la soie crue (« filoselle ») par le fait qu'elle donnait a la fois de la légèreté et de la fermeté au tissu. Afin de pouvoir fabriquer des étoffes à bon marché pour l'exportation, les marchands entrepreneurs demandèrent et obtinrent, entre 1754 et 1762, plus de 145 permis spéciaux les exemptant du Règlement de 1744 (J. Gonuvr, L'ouvrier en soie..., ciL, p. 85). L'emploi de la soie crue fut favorisé, après 1757, par l'introduction d'une importante innovation : la calandre, importée d'Outre-Manche par Bagder, qui donnait un apprêt particulier à l'étoffe en


STRATÉGIES DES MARCHANDS EN SOIE DE LYON, XVIII' S. 613

D'après le marchand Raymond Vial, partisan de la baisse de qualité des tissus, l'emploi de la soie crue dans les étoffes « façonnées » d'or et d'argent « demandé par le consommateur et autorisé par quelques permissions », ne devait relever que de la responsabilité de chaque entrepreneur. « Il est si fort, notre intérêt à bien faire », écrivait-il, « que la plus grande perfection de l'étoffe auroit été la suite naturelle de cette liberté. C'est au génie seul à prescrire les règles de l'art. Mais on a voulu l'assujeter à des lois gênantes aux quelles il a fallu déroger lorsque des productions nouvelles et imprévues en ont fait reconnaître l'inutilité ». La revendication de la liberté de production n'était pas seulement un principe. R. Vial avait sur ses métiers une quantité importante d'articles pour le marché parisien auxquels il n'aurait pu « donner la légèreté et la main que l'acheteur désire » sans employer les soies interdites 59.

D'après un autre mémoire, signé par un important groupe de marchands et adressé à l'intendant de commerce De Cotte, la soie crue donnait aux étoffes d'or et d'argent plus de consistance et plus de légèreté, tout en facilitant le travail des tisserands. La perfection des étoffes et la facilité de leur fabrication devaient en outre avoir pour heureux complément des coûts de production inférieurs et des bénéfices plus élevés. Bref, l'innovation ne pouvait que profiter à tout le monde, même si elle suscitait l'envie de ceux qui étaient attachés à des habitudes et à des normes désormais dépassées (et à des gains inférieurs) 60. Les Maîtres Gardes, quant à eux, estimaient qu'il fallait prendre des mesures sévères à l'encontre de ces marchands qui semblaient n'avoir « d'autre but que de vendre une chose pour une autre » 61. Ils rejetaient les arguments en faveur de la soie crue comme un « spécieux prétexte » pour tromper les consommateurs. Pouvait-on expliquer autrement le comportement de ces marchands qui ordonnaient à leurs tisserands « de fabriquer les deux premières aunes de la tête des pièces et les deux dernières de la queue avec de la soie cuite et d'en mélanger le corps avec de la soie crue sans aucune îizière distinctive » ? D'où l'ordre d'appliquer aux étoffes mixtes, pour la protection des consommateurs, une Iizière spéciale portant l'inscription « étoffe en soie crue » a.

diminuant la différence entre le cuit et le cru (Avis et délibérations de la Communauté des fabricants, p. 44 seq. in A.M.L., G.F., HH 572).

59. Lettre de Raymond Vial de 1763, in A.N.P., « Bureau du Commerce », F", 1446. Cette demande de « liberté » contre de « lois gênantes • reprend presque mot pour mot le langage de de Goumay, qui s'était déclaré favorable à l'emploi de la soie crue. R. Vial était le beau-frère d'Adamoli fils. Cest seulement en 1769, à la suite de l'abolition (partiellement annulée plus tard) des corporations par Turgot en 1776 que fut accordée aux membres de la Communauté (marchands et tisserands) la liberté de tisser les étoffes de la qualité désirée, malgré la vive opposition des Maîtres Gardes.

60. Lettre de 1763 in A.N.P., « Bureau du Commerce », F 12, 1441.

61. Lettre du 17 janvier 1764, in A.N.P., « Bureau du Commerce », F", 1441.

62. Lettre de décembre 1764, in A.N.P., « Bureau du Commerce », F' 2, 1441. Le 12 août 1766, les Maîtres Gardes, répondant à une lettre de l'intendant De Cotte, portèrent de graves accusations contre l'entrepreneur Buisson, « le quel a débuté par la fraude en tramant de galette dans une étoffe précieuse [...] une anecdote capable de détruire la réputation du fabricant le mieux établi » (« Réponse des Syndics et Maîtres Gardes de la Communauté [...] de Lyon », in A.N.P., « Bureau du Commerce », F 12, 1443). Les marchands avaient déjà dénoncé quelques années plus tôt «les manoeuvres que pratique le nommé Buisson, actuellement à la tête des manufactures de Naple, pour avoir les desseins avant qu'ils ayent paru et débaucher les ouvriers de toute espèce pour en rendre l'exécution aussi


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Était-il correct, cependant, d'affirmer que la cause première de la dégradation de la qualité était l'immoralité des marchands ? Les négociants de cette espèce ont toujours existé. Vers la moitié du xvnf siècle, le déclin de la qualité des étoffes était plutôt la conséquence de la manière même dont s'était structuré le jeu de la mode et des nouvelles règles (souvent non écrites) de la production, de l'organisation et du marché, qui se substituaient dans la pratique aux vieilles règles (non dynamiques) fondées sur la tradition corporative du métier de haute qualité. Comparant les étoffes françaises aux anglaises, Isaac de Pinto écrivait en 1771 :

Les manufactures angloises sont trop étoffées, trop riches [...], durent trop long temps, on les trouve trop chères. Le luxe et la mode veulent du changement. On a trouvé le secret en France de faire des étoffes de soie à grand marché. H est vrai qu'elles n'ont point de corps, qu'elles s'usent dans peu de temps, mais on n'en veut presque que pour une saison. La mode change et pour le même argent on est bien aisé d'avoir deux robes ou deux habits neufs. Ce qui favorise beaucoup plus les manufactures françaises 63.

Toutefois, la baisse de la qualité ne doit pas être conçue comme une baisse en chute libre, mais plutôt comme un processus de différenciation verticale qui n'entraînait pas nécessairement l'abandon des productions de haute qualité, mais bien plutôt une attention accrue à l'égard de la segmentation du marché. Veron de Forbonnais, auteur attentif aux rapports entre qualité et mode, écrivait : « Dans chaque pays il est différentes classes de peuple et de facultés. Pour les séduire et les contenter, il convient de leur offrir dans chaque espèce particulière des assortiments proportionnés aux différentes facultés ». Cette stratégie visant à produire des « assortiments de divers prix dans une même étoffe » ne pouvait que plaire aux négociants, parce qu'ils pouvaient ainsi réaliser de plus importants bénéfices. Des étoffes de qualités différentes — de la meilleure à la plus mauvaise — eussent été parfaites dans leur genre à partir du moment où chacune eût valu son prix 64.

Le déclin relatif de la qualité matérielle était en quelque sorte compensé par l'uniformité du tissu. Les fabricants de Lyon achetaient les meilleures organsins pour les chaînes au Piémont, suivant une technique commerciale probablement inventée par les marchands de soieries de Turin et qui garantissait la qualité du produit au moyen d'un indicateur appelé « titre ». Le titre indiquait le poids d'une longueur donnée de fil (400 aunes) en deniers. Ces nouvelles techniques marchandes comportaient une réduction importante des coûts de transaction 65. Les négociants identifiaient l'épaisseur du fil au numéro du titre. Le titre « 24 deniers » indiquait l'organsin le plus fin. Les filés les plus gros étaient repérables par des numéros allant de 24 à 60. Ces assortiments permettaient d'éviter les stries qui faisaient baisser la qualité et le prix des tissus.

exacte qu'à Lyon » (Réplique des Matins Marchands aux observations des Matins Ouvriers, A.M.L., Chappe. HH 133).

63. I. DE PINTO, Traité de la circulation et du crédit, Amsterdam, 1771, p. 26. Les Anglais auraient dû apprendre eux aussi à produire « des étoffes voyantes et moins chères » (ibUL).

64. VERON DE FORBONNAIS, Ékmens de commerce, 1" partie, Leyde, 1754, p. 254-255, 260-261. Toujours d'après Forbonnais, les femmes des rangs sociaux moyens et inférieurs ne se souciaient guère de la qualité pourvu qu'elles puissent s'habiller « d'une manière aussi éclatante qu'une femme de plus haut étage ou plus riche > (ibid.).

65. M. PAUIET, L'art du fabricant d'étoffe de soie, VII* section, I" partie, cit., p. 412-16.


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L'industrie de la soie à Lyon, bien que lyonnaise, était aussi parisienne. De nombreux marchands de Lyon possédaient une boutique ou un atelier à Paris 66. La capitale était en outre le marché offrant les plus importants débouchés aux tissus lyonnais, et c'était de Paris que se faisaient souvent les expéditions des marchandises vers les marchés étrangers 67. L'expression « modes de Paris faites à Lyon », citée dans les pages précédentes comme en passant, est l'indice d'un lien plus profond, même si elle semble reléguer Lyon dans un rôle de pure exécution. Mais sur quelles pratiques sociales étaient structurés les rapports entre Paris et Lyon ? D'abord, bien entendu, sur le rôle médiateur des marchands et des commissionnaires qui opéraient simultanément dans les deux villes. Mais le rôle le plus décisif fut celui des dessinateurs, plus d'une centaine, qui étaient souvent des marchands ou des associés des marchands. Cette double qualité professionnelle et sociale démontre l'importante considération dont jouissaient les dessinateurs d'étoffes à Lyon. Un cas unique dont on ne trouve l'équivalent dans aucune des autres villes de la soie. Dans les cités italiennes, les dessinateurs d'étoffes — quand il y en avait — ne semblent pas avoir joui d'une position de prestige par rapport aux marchands 68. Les dessinateurs anglais occupaient eux aussi une position inférieure par rapport aux marchands 69.

Pour devenir dessinateur d'étoffes à Lyon il fallait suivre des études longues et coûteuses. Après avoir appris les premiers rudiments du dessin, le jeune aspirant devait travailler dans l'atelier d'un peintre spécialisé dans le dessin des fleurs. Le processus de formation se terminait souvent à Paris, parfois dans l'atelier d'un peintre des Gobelins. Rentré à Lyon et embauché dans une firme marchande, le jeune dessinateur continuait à faire de longs séjours à Paris chaque année et là, en compagnie de collègues plus âgés et plus expérimentés, il visitait les cabinets d'estampes, les collections d'art, les manufactures des Gobelins, celles de porcelaine, les jardins de Versailles ; le Jardin des Plantes et le Palais Royal, et allait au théâtre... Cette immersion dans l'atmosphère de la capitale de l'élégance, du luxe et du raffinement — où il conversait avec des couturières, des faiseuses de modes, des orfèvres, des marchands de broderies — rendait son goût plus mûr et plus raffiné, son art plus civilisé. Cependant, l'inspiration et les informations décisives pour tracer les dessins des étoffes de soie de la nouvelle saison venaient de la

66. Ainsi Claude Louis Couchard, marchand fabricant à Lyon, était en même temps « maître des six corps » à Paris et logeait me Saint-Honoré (L. GUENEAU, « Paris. Les industries et le commerce de la soie », Revue d'Histoire Moderne, 1927, 4, p. 293). Philippe Delasalle vivait lui aussi tantôt à Lyon, tantôt à Paris (ibid.).

67. D'après l'estimation de L. GUENEAU (« Paris. Les industries et le commerce de la soie », cit., p. 288-289), sur 9 000 pièces de soieries entrées à Paris en janvier 1779, 7 500 venaient de Lyon, 500 de Tours et 300 d'Avignon.

68. Personne n'a encore examiné ce problème jusqu'à présent. En 1764, F. Griselini entreprit la rédaction d'un manuel pour la formation de dessinateurs d'étoffes, mais il ne semble pas l'avoir achevé. Cf. F. GRISEUNI, « I principi dell'arte del disegno per ogni génère di stoffa di seta », Giomale d'Italia attinente le scienze, lettere e arti, 7 décembre 1765, p. 178 seq. Quelques années auparavant (1753 ?), le Vénitien Pietro d'Avanzo, dessinateur de soieries, avait écrit les Regole per la meccanica del telaio da seta. Le manuscrit inédit a été publié en 1981, avec une trop brève introduction de I. Chiappini di Sario.

69. P. THORNTON, Baroque and Rococo Silk, Londres, 1965, p. 57. Cet ouvrage est une référence pour sa grande qualité et devrait être lu et étudié par tous ceux qui font des recherches sur la soie et les soieries.


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visite des entrepôts de soieries les plus célèbres, ceux des commerçants Bourjol, Barbier, Saurozat, Nau, Despignes, de Courcy, David, Le Roux, Doré, Mercier, Buffault, Martin..., tous concentrés dans le même quartier situé entre le Châtelet et le Palais Royal. C'était là, parmi les plus gros clients de la Grande Fabrique et en compagnie des dessinateurs, que se développait « chaque jour, ce que la Fabrique de Lyon produit de merveilleux toutes les années » 70. Ces visites produisaient des phénomènes d'interaction profonde entre les entreprises productrices et les exigences et attentes de la demande, phénomènes qui n'auraient pu se réaliser si les firmes s'étaient faites représenter par des agents de commerce ou par des commissionnaires, pas toujours en mesure de transmettre une information correcte aux dessinateurs au moment critique de l'invention des dessins et des couleurs.

Dans un travail récent qui traite des problèmes actuels de marketing, deux chercheurs américains ont souligné : 1) que l'entreprise comme unité est toujours sur le point de perdre le contact avec ses propres clients, et que 2) les fonctions du marketing sont toujours sur le point de perdre le contact avec d'autres secteurs fondamentaux de l'entreprise (le centre de Research and Development et l'organisation de la production au sens strict). Comme solution à ces décrochages, les auteurs proposent à l'entreprise d'envoyer périodiquement une équipe de décision makers (parmi lesquels se trouveraient des dessinateurs) en visite auprès des clients. Selon les auteurs, seule la « face to face communication has a unique capacity to transfer complex and ambiguous information among parties »". Cette procédure d'information ne serait pas aujourd'hui, d'après les auteurs, une nouveauté absolue. En fait, dès la fin du xvme siècle elle était pratiquée institutionnellement par les entrepreneurs de la Grande Fabrique qui confiaient le soin d'élaborer les nouvelles modes aux dessinateurs en collaboration avec leurs clients les plus importants.

Chaque année, des centaines de dessinateurs revenaient de Paris à Lyon avec des milliers de dessins. Ces pratiques, bien que coûteuses et redondantes, étaient fonctionnelles par rapport aux demandes pressantes et sophistiquées du marché. Le choix définitif du dessin et des couleurs pour l'année — les bouquets de fleurs disposés en guirlandes élégantes, les rayures harmonieuses de couleurs vives, les chinoiseries exotiques — s'effectuait à Lyon, en collaboration avec les marchands 72.

70. Cf. JOUBERT DE LHIBERDBIUE, ht dessinateur pour les fabriques d'étoffes d'or, d'argent et de soie, Paris, 1765, p. 86-113. Voir aussi E. LEROUMER, les dessinateurs de ta fabrique lyonnaise au xvnf siècle, Lyon, 1908, et F. BKEGHOT DU LUT, éd., le livre de Raison de Jacques Charles DutilUeu, Lyon, 1886. Dès l'époque de Louis XIV, la France dictait les modes vestimentaires aux cours et aux villes d'Europe. On pourrait affirmer que la mode textile, renouvelée par le dessin et par les couleurs chaque année, se développe en parfait accord avec une primauté désormais consolidée dans un secteur adjacent

71. E.F. MCOUAMUE, Sh. H. MCINTYRE, Implementing the Marketing Concept through a Program ofCustomer Visits, Cambridge (Mass.), 1990. Les deux auteurs se réfèrent à une technology company.

72. D'après LE. MILLE», vers 1758-59 le nombre total des dessinateurs lyonnais oscillait entre 180 et 270. Us se répartissaient en trois catégories: freeUatce, salariés, et associés à d'importants marchands fabricants. Cl • Design, Technique and the Division of Labor in the Lyon Silk Industry », communication présentée à l'atdier « Design, Commerce and the Luxury Trade in the Eighteenth Century » (1988). Sur les métiers de la mode à Paris, cf. D. ROCHE, La culture des apparences, op. cit., chap. X et XI.


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Parfois, les dessinateurs, une fois lancée la nouvelle mode, retournaient à Paris pour vérifier les réactions du marché. Il ne faut pas oublier que chaque entrepreneur était en compétition avec tous les autres et que les dessins des tissus étaient tous différents même s'ils provenaient de la même matrice (ou atmosphère) culturelle-industrielle. Il y avait, par exemple, des différences de couleur, de composition, de décoration, de goût et divers degrés de perfection et de précision dans le tissage. La différence était marquée aussi par le nom du dessinateur ou de la firme qui faisait tisser l'étoffe 73.

Ces pratiques, profondément innovatrices, séparèrent nettement la conception des étoffes de leur production. Mais dès que la décision était prise d'installer sur le métier un dessin nouveau, les conditions de réunions et de collaborations créatives se recréaient. Après avoir transposé le dessin sur une feuille quadrillée — et parfois assisté d'un second dessinateur — le dessinateur commençait à préparer et à organiser chaînes et trames, en se faisant aider par un ouvrier et une liseuse spécialement chargée de transférer le dessin du papier au métier. H y avait un problème à résoudre : comment transposer les inventions de l'art sur le métier à tisser ; comment concilier le dessin qui imite « la belle nature [...] avec les règles austères de la mécanique » ; comment surmonter les obstacles « que la mécanique oppose au génie de l'artiste » 74 ? En réalité, pour relever ces défis, le dessinateur d'étoffes devait avoir acquis, déjà lors de sa formation, au moins « une teinture du métier », qu'il approfondirait ensuite par des expérimentations innovatrices. D'après Joubert de lUiberderie, qui écrit en 1765, les dessinateurs ont été les premiers à démêler « le cahos dans le quel l'art de fabriquer des étoffes était encore plongé au commencement du siècle » 75.

Sans aucun doute, ceux-ci contribuèrent à créer l'atmosphère intellectuelle-industrielle au sein de laquelle allaient travailler les grands mécaniciens lyonnais qui transformèrent en profondeur le métier à tisser. Je n'en mentionnerai ici que quelques-uns : Baptiste Falcon qui, en exploitant une idée de Basile Bouchon, appliqua au métier les fiches perforées qui permettaient à la machine de garder en mémoire le dessin et qui transmettaient les impulsions mécaniques pour transposer le dessin sur l'étoffe ; Jacques Vaucanson à qui est attribuée l'invention du métier automatique, et Joseph-Marie Jacquard, qui conclut de manière géniale une longue période d'innovations avec le métier qui porte son nom et qui est déjà (mais le métier de Falcon

73. Le 27 avril 1749, au cours d'un voyage de Paris à Lyon, un dessinateur d'étoffes lyonnais informait son compagnon de voyage, l'abbé Nollet < que les fabricants de Lyon se cachent les uns aux autres les desseins qu'ils font taire, et qu'ils ne font jamais voir leurs nouvelles étoffes avant d'avoir fait leurs principaux envois à Paris et ailleurs. Et la plus part des dessinateurs passent deux ou trois mois à Paris pour avoir connaissance des desseins des autres et pour sçavoir ceux qui ont le mieux réussi ». (J.A. NOLLET, Journal du voyage de Piedmont et d'Italie en 1749 in Bibliothèque Municipale de Soissons, DIS. 150).

74. JOUBERT DE LUIBERDERIE, Le dessinateur..., cit., p. XVII, XXII, 15, 21 et 28.

75. Ibid., p. X. Selon M. Paulet, la transposition du dessin devait être faite par le « monteur de métier. Cet artiste doit [...] être le conducteur du dessinateur, parce que sur cent dessinateurs à peine en est-il un qui connoisse le métier ; et c'est cependant ce que tous devroient connoltre. Cest la base du métier ». Paulet, dessinateur et tisserand autodidacte, soulignait son habileté personnelle à combiner « les effets des dessins avec la possibilité de les rendre en travaillant l'étoffe ». (M. PAULET, L'art du fabricant d'étoffes de soie, VU* section, I" partie, 1789, p. 884).


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l'était aussi dans sa conception) le précurseur de la machine à contrôle numérique et des robots qui caractérisent aujourd'hui la production flexible 76. Les dessinateurs eux-mêmes participaient en première ligne à l'effort innovateur, surtout pour offrir à la différenciation du produit des supports de flexibilité adéquate au niveau technologique. En 1770 (peut-être même avant), Philippe Delasalle, grand dessinateur et grand entrepreneur, construisit un mécanisme permettant de remplacer un dessin par un autre sans démonter le métier afin de répondre avec rapidité aux commandes des clients. L'opération de substitution jusqu'alors coûteuse, pénible et lente — il fallait détruire le dessin précédent pour pouvoir en monter un autre — devint, si l'on en croit Delasalle, l'affaire d'un instant. Celui-ci écrivait :

Souvent le terme pour lequel on veut l'étoffe étant très court, on est obligé de renoncer à la commission parce qu'une partie de ce temps nécessaire pour la fabrication seroit employé à remonter le dessin, ce qui n'arrivera point avec le nouveau méchanisme puisqu'au moment même qu'on reçoit la commission on peut la faire travailler 77.

Ce problème ne sera pleinement résolu que par Jacquard. Les paroles de Philippe Delasalle suggèrent néanmoins de considérer les innovations technologiques lyonnaises du xvnf siècle comme une réponse au défi de la différenciation annuelle du produit et de l'offre simultanée d'un grand nombre de dessins.

Mais, à part ces innovations qui ne furent pas diffusées sur une grande échelle au xvme siècle, il n'est pas erroné d'affirmer que les marchands (et dessinateurs) lyonnais ont été les premiers à exploiter de manière systématique et cohérente toute la flexibilité offerte par l'organisation artisanale de la production. Dans le passé, cette flexibilité (potentielle) n'avait été que partiellement mise à profit. D est vrai que dans chaque centre textile, on

76. C. BALLOT, L'introduction du machinisme dans l'industrie française, Paris-Lille, 1923, (reprint Slatldne, 1978), p. 334-383. Ces nouveaux métiers avaient aussi pour but de remplacer les < tireuses de cordes » par un engin mécanique, et de discipliner le travail des tisserands. Cf. H. CLOUZOT, Le métier de la soie en France, Paris, 1914, et P. BlANCm, Produzione e potere di mercato, cit., p. 83-84. On n'a pas encore suffisamment étudié ce que le développement général des méthodes de production doit aux découvertes et aux innovations pensées au départ pour la production d'objets de luxe. Cf. D.E. ROBINSON, The Importance of Fashion..., cit., p. 9-11. Selon une pratique développée sous Colbert, les inventeurs recevaient pour leurs innovations des prix et des récompenses financés par les droits (perçus i Lyon) sur l'importation des soies étrangères. L'abbé Bertholon écrivait : « Il est juste que celui qui enrichit la société par d'utiles découvertes, jouisse du fruit de ses labeurs, recouvre ses avances et partage un profit que d'autres ne manqueront pas de faire... Le Souverain doit donner des récompenses : des titres d'honneur à ceux qui ont de la fortune, et des richesses à ceux qui en ont besoin. Tel est l'usage des revenus de l'État >. (Du commerce et des manufactures..., cit. p. 94). Voir également Ch. BALLOT, op. cit., p. 340-59, passim.

77. Cf. la liasse de lettres conservées aux A.N.P. « Bureau du Commerce », F 12, 1444A (17721775). Claude Millet, tourneur et ingénieur de Lyon, accusa Delasalle de lui avoir volé son invention. Cf. Mémoire pour Claude Millet maître tourneur et machiniste de la ville de Lyon, pour justifier qu'il est l'inventeur du métier pour la fabrique en soie contre le Sieur LassaOe, [1769], A.N.P., • Bureau du Commerce ». F' 2, 1444A, 1769-1770. Le nouveau métier prit le nom de « réversible ». Cf. aussi Belle M. BORLAN, Philippe de LasaHe, Chicago, s. d. et Ch. BALLOT, Évolution du métier lyonnais, cit., p. 350354. Le métier Jacquard était également • réversible », puisqu'il rendait possible le changement du motif en très peu de temps. Cf, N. ROTHSTEIN, « The Introduction of the Jacquard Loom to GreatBritain », in V. Gavers éd., Studies in Textile History, Toronto, 1977, p. 282. L'introduction de fiches perforées encourageait les entreprises les plus grandes à conserver les dessins déjà utilisés afin de pouvoir les retrouver en cas de besoin. De cette manière, la conception et la production de nouveaux dessins pouvaient profiter des expériences précédentes.


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produisait simultanément des dizaines de tissus différents. Les « sayetteurs » et « bourgeteurs » de Lille, par exemple, étaient autorisés à fabriquer vers 1544 une dizaine d'étoffes (sans compter les sous-catégories) auxquelles nous devons ajouter les tissus « inventés présentement ou à inventer ci-après » 78.

Dans les anciennes cités de la soie aussi, la variété des produits était considérable. Mais derrière cette multiplicité, on voit souvent apparaître une forte concentration de la production autour d'un secteur ou d'un type de tissus caractérisé par un débouché facile et par une réputation bien établie sur le marché international. C'était le cas du velours génois, des brocatelles de Venise, du gros de Tours, du crêpe de Bologne, du satin florentin, des tissus d'or et d'argent de Milan... Cependant à ces noms ne correspondait presque jamais un unique tissu toujours identique au cours du temps. Nombreuses étaient les différences synchroniques et diachroniques. Les marchands entrepreneurs savaient depuis des siècles que changer l'offre pouvait être une stratégie efficace pour défendre un marché face à un dangereux concurrent et/ou pour entrer sur un marché déjà bien développé. Évidemment, la demande n'était pas stable, elle non plus. A la fin du XVIe siècle, les marchands bolonais de crêpe constatèrent avec inquiétude que le marché allemand commençait à réclamer des crêpes plus lourds que ceux qu'on lui offrait. Au xvine siècle, les marchands italiens qui vendaient des soieries en Pologne cherchaient à satisfaire les goûts orientalisants, prédominants parmi la noblesse polonaise, en offrant des tissus « bien lustrés », avec des couleurs vives, des « fleurs d'or et d'argent les plus grandes possible » et des motifs « à la persane » ou dans le goût arabe 79. Il ne serait pas difficile de multiplier les exemples. Mais c'est seulement à Lyon, ou plutôt dans l'axe Lyon-Paris, qu'on invente la stratégie des modes annuelles en matière de dessin et de couleurs des tissus, et qu'on explore en profondeur la différenciation et la flexibilité de la production et du produit pour acquérir plus de pouvoir sur le marché.

En 1764, Antonio Zanon, qu'on ne saurait suspecter de nourrir des sympathies à l'égard des concurrents français jalousés, faisait le plus grand éloge de leur habileté supérieure en écrivant : « Pour rendre justice aux Français [entendez « Lyonnais »], il convient d'admettre qu'ils ont apporté plus de perfection et de charme aux tissus de soie en cinquante ans que les Grecs et les Vénitiens en sept siècles » 80. Cependant, ces résultats extraordinaires ne mirent pas la deuxième ville de France à l'abri des vicissitudes de conjonctures sauvages. Les guerres fréquentes qui fermaient les portes des marchés extérieurs, les deuils des cours, la grande instabilité de la production

78. Cf. N. VANHAECK, Histoire de la sayetterie à Lille, vol. D, Lille, 1910, p. 58, 102-103, 106-107.

79. A. MANIKOWSKI, « Il commercio di tessuti di seta in Polonia nella seconda meta del XVII secolo », Fasciculi Historici, 10, 1982, p. 160-161. L'histoire des draperies nouvelles peut aussi être lue à la lumière du processus de différenciation. Voir M. MALOWIST, « Les changements dans la structure de la production et du commerce du drap au cours du XIVe et du XV siècles », in Croissance et régression en Europe, Paris, Armand Colin, 1972 ; cf. aussi E. COORNAERT, Un centre industriel d'autrefois. La draperie-sayetterie d'Hondschoote (xiV-xnW siècles), Librairie A. et J. Picard, 1930 ; J. CRAEYBECKX, < L'industrie de la laine dans les anciens Pays-Bas méridionaux de la fin du xvf au début du xvm* siècle », in Produzione, commercio e consuma dei parmi di lana (nei secoli Xll-xvm). Atti delta Seconda settimana di studio (1970) deWlstituto internationale di storia economica « F. Datini » di Prato, Florence, 1976 ; et D.C. COLEMAN, « An Innovation and its Diffusion : the " New Draperies " », Economie History Review, 2, 1969.

80. A. ZANON, DelVagricoltura, dell'arti..., cit., vol. ni, p. 160.


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et des prix de la matière première, les politique mercantilistes des États visant à protéger leurs industries d'imitation, tous ces facteurs frappèrent plusieurs fois et gravement les emplois, les salaires et les profits de la Grande Fabrique. Le comte d'Albon écrivait :

Avec vos fabriques de luxe vous ne pouvez pas répondre aux ouvriers de deux jours de vie. Aujourd'hui vous les occupez, demain une récolte manque, le goût des consommateurs change, un deuil de Cour de quelque durée interdie l'usage de vos fabrications, une autre manufacture vous enlève la préférence, une guerre s'élève, vos métiers s'arrêtent, vos ouvriers n'ont plus de pain .

Mais quand donc la production « des modes de Paris faites à Lyon » naquit-elle ? On aurait tort de répondre à cette question comme s'il s'agissait de découvrir la date d'un commencement, une origine au sens absolu. Les transformations et les innovations économiques, sociales et technologiques, et surtout les transformations complexes qui affectent les mentalités, les pratiques enracinées et les modes de production, ne peuvent jamais être datées avec précision, elles ne naissent pas de rien, elles ne sont pas le fruit d'une créativité intellectuelle sans racines.

Certes, on pourrait être tenté d'indiquer l'année 1713. Mais The Case of the Silk Weavers décrit des pratiques marchandes déjà établies. Depuis combien d'années ? Depuis la seconde moitié du xvn* siècle ? A cheval sur le XVH" et le xvnf siècles ? Il n'y a pas de réponse toute prête à ces questions. Toutefois, on peut identifier un point de départ, un terminus a quo où le processus de changement n'avait pas encore commencé ou bien se trouvait dans une phase embryonnaire qui ne permettait pas de le reconnaître.

La lettre que le Prévôt des Marchands de Lyon envoyait à Colbert le 6 janvier 1665 est significative de ce point de vue. Cette lettre contenait un bref rapport sur le progrès des tissages de soie lyonnais, dont on disait qu'ils avaient désormais presque complètement remplacé les tissus italiens sur le marché de Paris. Mais ces étoffes ne circulaient pas sous leur nom. La préférence des consommateurs français pour les riches tissus italiens (de Gênes, Florence, Venise...) était encore si forte que, comme l'écrivait le Prêvot, « les marchands de Paris [...] obligent nos ouvriers à mettre sur leurs étoffes les planches et les marques des pays étrangers ». Dans une lettre postérieure datée du 3 novembre 1665, le Prêvot était encore plus explicite quand il affirmait que « tout ce qui s'envoie de cette ville a Paris s'y vend sous le nom de fabricants d'Italie »M.

Bref, l'Italie et ses centres de la soie étaient encore la référence, le sceau qui ajoutait une qualité supplémentaire au tissu. Mais déjà dix ans plus tard

81. C.C.F. D'ALBON, Lettre sur le commerce, les fabrications et les consommations des objets de luxe, Lyon, 1789.

82. Ces deux lettres sont citées par E. PARISET, Histoire de la fabrique lyonnaise..., cit., p. 82-84. Dans sa lettre du 6 janvier 1665, le Prévôt déclarait avec orgueil : < Il n'y a point d'ouvrage de soie, d'or et d'argent de quelque endroit d'Italie qu'il vienne que nos ouvriers n'égalent (à la réserve des velours noirs de Gènes [...]) et que même ils ne surpassent ». Pour une première comparaison entre les industries de la soie française et italienne, cf. S. CDUACONO, « Silk Manufacturing in France and Italy in the Seventheenth Century », Journal of European Economie History, printemps 1981, p. 167-199.


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(1675), nous pouvons enregistrer une nouveauté significative. Nous trouvons dans l'oeuvre de Jacques Savary une référence explicite au « étoffes façonnées et de couleur dont les modes changent d'une année à l'autre » u. Malheureusement, cette affirmation n'est suivie d'aucune analyse, excepté le commentaire précisant qu'avec ces étoffes « l'on n'y peut gagner considérablement parce que il y a quelques fois à perdre la moitié sur ce qui reste »M. En outre, il n'est fait mention ni de Lyon, ni du secteur de la soie. Malgré ces limites, la remarque de Savary ne doit pas être sous-estimée. On peut la prendre comme terminus a quo pour de futures recherches. Que les marchands de Lyon aient exercé leurs pratiques en toute connaissance de cause, c'est bien ce qui transparaît déjà dans leur manière de gérer et de manipuler les règles de la Communauté au début du siècle (je pense à la protection de la propriété du dessin). Nous devons estimer en outre qu'en 1713, les fabricants de Lyon étaient au moins aussi conscients de leurs pratiques productives et mercantiles que les tisserands de Londres.

Toutefois, ce n'est que vers la moitié du xvm* siècle qu'ils se représentent eux-mêmes avec une mûre plénitude, débattant publiquement de leurs choix stratégiques, et même de façon conflictuelle, mais en s'appuyant sur des analyses économiques approfondies et stimulantes, non dépourvues de potentialités théoriques. Cependant, leurs réflexions riches de propositions conceptuellement avancées ne parvinrent pas à produire une continuité d'études analytiques, du fait aussi qu'à partir de la moitié du xvm* siècle, l'attention du public et des penseurs fut capturée par le grand modèle physiocratique, une pensée économique hostile au luxe et à la mode qui retiraient du travail au secteur agricole.

On pourrait se demander si la production des étoffes et des tissus traditionnels cessa à Lyon après l'invention des modes annuelles. La réponse est négative. La production (d'imitation) de tissus traditionnels se poursuivit durant tout le xvnf siècle : brocards vénitiens, crêpes de Bologne, velours de Gênes. Même constat pour les étoffes unies (traditionnelles ou non) dont la

83. J. SAVARY, le parfait négociant, Paris, 1675 ; L. I, p. 61.

84. Ibid. Dans cette même oeuvre, Savary établissait une nette distinction entre les manufactures qui imitaient et celles qui créaient. Après avoir analysé les nombreuses difficultés à surmonter si on voulait imiter des tissus étrangers oulocaux, Savary soupesait les avantages et les désavantages des manufactures textiles qui innovaient. Les acheteurs potentiels auraient hésité à acquérir leurs tissus car ils n'en connaissaient pas la qualité. Cependant on n'aurait pas perdu beaucoup « sur un ouvrage nouvellement inventé parce que les Français, qui aiment naturellement le changement, ne manquent jamais A l'acheter, quelque méchant qu'il soit, pour paroitre à la mode ». En outre, il conseillait & ces marchands qui avaient «trouvé l'invention de quelque marchandise » de ne pas en produire de grandes quantités • jusqu'à ce qu'ils ayent reconnu qu'elle puisse avoir le débit tant pour la bonté que pour la beauté • de façon à éviter de grosses pertes. Savary n'écrivait pas en se fondant sur des on-dit ; il avait lancé — comme marchand entrepreneur — trois tissus d'invention avec plus ou moins de succès. Un premier tissu était resté à la mode • seulement pour cinq ou six ans » ; le second, « un droguet façonné », trois ou quatre ans. Bien qu'attrayant, le troisième tissu — un « droguet d'or et d'argent » — ne s'était vendu que quelques mois à Paris à cause de son imperfection (ibid., L. II, p. 15-23). Il semble clair qu'aucune de ces créations n'implique un cadre programmé de changements annuels. De plus, ces trois tissus ne contenaient aucune innovation dans le dessin. Toutefois, avant Savary, nul n'avait mieux décrit et compris (à ma connaissance) les règles de production dans les manufactures d'invention. D'après A. GEUER, Colbert aurait ordonné en 1667 aux manufacturiers français « to produce new patterns every years » (A History of Textile Art, Stockholm, 1979, p. 154). Malheureusement l'auteur ne donne pas la source d'où il tire cette information, et moi-même je ne suis pas parvenu à la trouver.


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production est en augmentation à partir de 1770 par rapport aux tissus façonnés. Probablement, c'étaient ces deux secteurs (le traditionnel et l'uni) qui faisaient marcher l'emploi pendant les mois de transition entre les modes de printemps et celles d'hiver, ou bien lorsque, à cause des deuils des cours, la demande des modes annuelles avait du mal à démarrer ou ne démarrait pas du tout. C'est peut-être aussi pour cela que la production de tissus ayant un cycle vital de courte durée, bien qu'en expansion, ne parvint pas, même à Lyon, à dominer tout le secteur 85.

Jusqu'à présent, j'ai considéré que le cycle des tissus à la mode était de courte durée, ainsi que l'affirment les sources françaises, anglaises et italiennes qui se font l'écho des stratégies commerciales de la Grande Fabrique. Mais les recherches fondamentales de Peter Thornton, Donald King et Natalie Rothstein ont démontré que les modes annuelles s'inscrivent dans un cycle vital plus long, défini par la prédominance d'un style ou d'un goût déterminé. D'après Rothstein, environ dix périodes différentes peuvent être identifiées entre 1700 et 1825 : le style bizarre des années 1700-1712 ; la luxuriant phase qui va de 1713 à 1719 ; les lace pattems de 1720 à 1732 ; la quest for three dimensional form dans les années 1732-1742 ; le rococo de 1742 à 1749 ; l'abandon du naturalisme dans la période 1754-1770 ; l'avènement du néoclassicisme entre 1770 et 1780, et enfin les tissus à rayures et à pois vers 1780-1790...M Ces auteurs et en particulier Natalie Rothstein, présentent ces phases de moyenne durée, qui sont le résultat de recherches approfondies et méticuleuses, avec la plus grande précaution. Ces recherches permettent tout de même d'affirmer que ces périodes ou phases de dix ans allongent le cycle vital des tissus. Tant qu'un style ou un goût n'avait pas achevé son propre cycle, il était sans doute facile d'adapter des étoffes — et surtout des vêtements — aux modes annuelles en y ajoutant des passementeries, des broderies, des ruches ou des volants 87.

Les stratégies élaborées par les grands marchands lyonnais triomphèrent au cours du xvm* siècle tant que furent présentes deux conditions fondamentales. La première était la préférence pour le façonné et le grand façonné. La seconde était la faveur accordée à la soie pour les étoffes et les habits à la mode, faveur basée sur l'exclusion mercantiliste (contestée et jamais totale) des étoffes de coton aux couleurs et aux dessins vifs, importés d'Asie : les calicots et les indiennes. La lutte fut particulièrement âpre en Angleterre et

85. En 1739, sur 8 289 métiers, 4 874 (environ 58 %) sont utilises pour tisser le façonné. En 1752, sur 9 404 métiers, 5 252 (environ 60 %) travaillent le façonné. En 1769, 5 500 des 11 000 métiers produisent du façonné. Cf. H. CLOUZOT, Le métier de la soie en France (1466-1815), Paris, 1914, p. 76. Cf. aussi les données fournies par l'Abbé JACQUET, Sur les moyens de faire refleurir les manufactures de Lyon (1784), Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Lyon, Ms. 110. Le nombre de métiers ne semble pas compatible avec le nombre de tisserands, qui étaient environ 8 000 en 1731 et avaient chacun le droit d'utiliser jusqu'à quatre métiers. Toutes ces données demanderaient à être analysées de manière plus approfondie.

86. N. ROTHSTEIN, Silk Designs ofthe Eighteenth Century, Londres, 1990, p. 32-62.

87. Cf. A. RlBErao, Dress in Eighteentk-Century Europe..., op. cit., p. 60 passim. Grâce i la broderie, il devenait possible de transformer des tissus « pleins » en tissus « façonnés » sans avoir recours à des métiers i tisser compliqués. Cette technique fut mise au point à Lyon. Comme elle était facile à imiter, elle se répandit dans tes autres pays d'Europe qui l'employèrent pour concurrencer la Grande Fabrique. Voir aussi M. de SAINT-AUBIN, « Art du brodeur », Description des arts et métiers..., op. cit., vol. XTV, p. 175-176.


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en France, où les vested interests de l'industrie de la laine et de la soie craignaient la concurrence de ces tissus exotiques, de bel aspect, résistants et lavables. Ils étaient très populaires pour leur prix bon marché et demandés aussi bien pour l'habillement que pour la décoration mobilière et murale.

Dans ces deux pays, la bataille contre les calicots fut victorieuse, du moins au niveau législatif. Alors qu'en Angleterre le Parlement en interdit, en 1721, l'importation et la consommation (mais non la production pourvu qu'elle soit destinée aux marchés étrangers), en France on alla plus loin, en interdisant carrément tant la production que la consommation des indiennes. Du moins jusqu'en 1759, lorsque les interdictions légales furent abrogées 88.

Ces batailles et ces victoires furent ambiguës. En France, ces mêmes vested interests qui voulaient exclure les calicots et les indiennes se servirent, en les retravaillant, des dessins et des couleurs exotiques des étoffes interdites pour engager une bataille — qui se révéla victorieuse — contre le goût peu innovateur des productions italiennes de soie 89. Ce fut peut-être cette secousse, ce choc soudain, répété par la suite en puisant à d'autres patrimoines « folkloriques », qui révéla la faiblesse des tissus italiens lors d'une phase cruciale pour la formation des nouvelles modes.

La préférence pour la soie et pour le façonné commence à diminuer vers la fin des années 1770, quand un important changement du goût, inclinant de plus en plus à la simplicité, au naturel, au spontané, commença à favoriser le plein et le coton. Les oeuvres de Jean-Jacques Rousseau sont l'expression la plus élevée de cette sensibilité nouvelle dont elles renforcent et approfondissent la diffusion. Le raffinement suprême consiste maintenant à faire étalage de simplicité. Dans les années 1780, le coton fait la conquête de Versailles. La reine Marie-Antoinette se met à porter du coton, et avec elle toutes les clames de la Cour.

En 1789, le brillant journaliste L.A. Caraccioli observait dans un petit ouvrage que, désormais, toutes les Parisiennes portaient des indiennes de couleur blanche :

Une assemblée de françoises etoit autrefois un magnifique parterre pu l'on voyoit l'émail de toutes les couleurs. Ce n'est maintenant que le tableau le plus monotone, et qui n'offre aux yeux que du blanc et du blanc 90.

88. Pour la France, Cf. E. DEPITRE, La toile peinte en France au xm" et au XVH" siècle, Paris, 1912 ; H. CLOUZOT, Histoire de la manufacture de Jouy et delà toile imprimée en France, 2 vol., ParisBruxelles, 1928 ; S. CHASSAGNE et S.D. CHAPMAN, European Textile Printers in the Eighteenth Century. A Study of Peel and Oberkampf, Londres et Edimbourg, Heinemann Educational Books, 1981 ; S. CHASSAGNE, Le coton et ses patrons (France 1760-1840), Paris, Éd. de rE.H.E.S.S., 1991. Pour une analyse historiographique sur le sujet, cf. J.K.J. THOMSON, • State Intervention in the Catalan CalicoPrinting Industry in the Eighteenth Century », in M. BERG éd., Markets and Manufacture in Eariy Industrial Europe, Londres, Routledge, 1991, p. 57-59. Avec l'importation des calicots fut interdite aussi en Angleterre celle des tissus de soie indiens.

89. R. GRONWOLDT a démontré l'existence de quelques tendances innovatrices autonomes en Italie. (« Notes on Italian and Spanish Textiles of the Seventeenth Century », in V. GERVERS éd., Studies in Textile History, Toronto, 1977, p. 126-132). Sur l'influence des produits d'Extrême-Orient sur le goût anglais aux xvn* et xsnvf siècles, voir E.L. JONES, The Fashion Manipulators..., cit., p. 204-207.

90. L.A. CARACCIOLI, Lettres d'un indien à Paris, vol. I, Amsterdam, 1789, p. 234-235 passim. La préférence pour les indiennes blanches (qui n'étaient pas produites en France) provoqua la crise non seulement des soieries mais aussi des « toiles peintes et imprimées », pour lesquelles la demande était


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La même année, un bon nombre de journaux français reprochent aux femmes françaises d'être « tributaires de l'industrie angloise, par l'usage immodéré des étoffes de coton blanc »". Bref, le coton est à la mode. Et les dames françaises se voient accusées dans les journaux de leur pays de manquer de patriotisme, tout comme l'avaient été au temps d'Addison et de Defoe les british ladies parce qu'elles aimaient trop les modes françaises 92.

La défaite du façonné en faveur des tissus de soie unie et du coton provoque une crise profonde à Lyon, où régnent à la fin des années 1780 (également en raison de l'effondrement de la production de cocons) le chômage et la misère, combattus avec difficulté par de généreuses souscriptions caritatives. Cette crise profonde, bien plus longue et plus destructrice que les précédentes, montre combien était infondée la prétention des grands marchands de soie de Lyon. Ils pensaient dominer le marché des tissus à la mode. Mais cette domination se situait à l'intérieur d'un certain goût, d'un certain style. Quand survient un changement décisif et inattendu du goût, quand Paris (et Versailles) trahissent Lyon, la grande cité sur le Rhône découvre avec amertume son propre talon d'Achille. Et en même temps la faiblesse, la fragilité de sa propre organisation industrielle, désormais incapable de rester sur le marché. La Révolution, qui est imminente, va porter un nouveau coup à un tissu dès lors considéré comme aristocratique et antipatriotique.

Le début de cet article propose une forte opposition entre la soie et le coton. Mais sa conclusion pourrait être différente. Lorsque les modes annuelles se tournèrent vers le coton, ce tissu fut assujetti — ainsi que l'abbé Morellet l'avait prédit vers la moitié du siècle — aux mêmes stratégies de produit et de production qui avaient déjà été expérimentées avec succès sur les soieries 93. En même temps, grâce au coton, la mode devint « populaire » et se répandit dans des couches sociales nouvelles et plus humbles. La victoire du coton sur la soie fut aussi, du moins à la fin du xvm* siècle, la victoire de la mode sur le luxe.

C'est seulement après la Révolution que les soieries redevinrent à la mode. Mais elles ne furent plus capables, dans un monde en profonde transformation, de reconquérir la suprématie dont elles avaient joui pendant l'âge moderne. Au XIXe siècle, la soie dut se partager le marché avec la laine et le coton, fortement et durablement installés dans le secteur du vêtement masculin, dominé par le goût anglais. Expulsée des vestes et pantalons, la soie se retrancha dans le domaine de l'habillement féminin, autre marché en plein développement non seulement en Europe, mais aussi et surtout au États-Unis. Lyon put ainsi renaître et connaître de nouvelles phases d'irrésistible expansion 94.

tombée « à un point qui est à peine concevable. Point de demandes, point de consommation » (Réflexions d'un négociant électeur de 1790, s.l.n.d., p. 2-4). Cf. aussi E. LEROUUER, « La décadence de la fabrique lyonnaise à la fin du xvnf siècle », Revue d'histoire de Lyon, 10, 1911, p. 343-361, 415-444.

91. Affiches de Dauphiné, 20 juin 1788, p. 38.

92. A la même époque, le marché des soieries pour la décoration des murs et des intérieurs diminue face à la concurrence du papier peint. Cf. H. CLOUZOT et Ch. FOLLOT, Histoire du papier peint en France. Paris, 1935.

93. Abbé MORELLET, Réflexions sur les avantages de la libre fabrication..., cit., p. 111.

94. P. CAYEZ, Crises et croissance de l'industrie lyonnaise (1850-1900), Lyon, P.U.L., 1980.


STRATÉGIES DES MARCHANDS EN SOIE DE LYON, XVIIIe S. 625

Je crois avoir suffisamment exploré les raisons du succès extraordinaire et prolongé de Lyon entre le xvn 1 et le XVIIIe siècle, et montré sur quoi il se fonde : superstructure riche et cohérente, forte prééminence du software sur l'hardware, capacité d'invention inépuisable, faculté de prendre les décisions au moment opportun, gestion de l'information (tantôt supprimée, tantôt encouragée), rôle de la culture, du goût, de l'imaginaire, lien avec Paris... L'innovation technologique est elle aussi sur cette longueur d'onde. Je pense aux fiches perforées du métier à tisser Falcon (puis Jacquard) : en même temps qu'elles conservent la mémoire du dessin, elles le transmettent au tissu au moyen d'impulsions qui relèvent déjà de l'informatique. Ainsi que J. Zeitlin et Ch. Sabel en avaient eu l'intuition, Lyon se situe à ce point de jonction tout à fait singulier qui rattache métaphoriquement le passé pré-industriel au futur post-industriel 95. Maintenant, une autre tâche s'impose : repenser l'histoire de l'industrie lyonnaise dans le procès général de l'industrialisation européenne.

Carlo PONI,

Université de Bologne

(traduit de l'anglais par Darla et Pierre Gervais

et revu par l'auteur).

95. Ch. SABEL et J. ZEITLIN, art. cit. (1984), p. 133-176. Voir également Ch. SABEL, J. ZEITLIN éd., World of Possibilités. Flexibility and Mass Production in Western Industrialization, Cambridge, Cambridge Unrversity Press, 1997, où figure une première version anglaise du présent article, ainsi qu'une étude d'Alain Cottereau qui le prolonge.


LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIIIe SIECLE

« Ils avaient la liberté d'être médiocres, pourvu qu'ils fussent irrépréhensibles » ' : ainsi s'exprimait Turgot à propos des intendants du commerce, officiers subalternes d'une administration presque centenaire : le bureau du Commerce. Le jugement à la fois lucide et amer, magnanime quoique sans appel, semble pour le dernier grand ministre de la monarchie sceller le sort d'une institution héritée de la fin du règne de Louis XIV. Sans doute étaitelle trop marquée dans sa mission, son fonctionnement et ses hommes, de l'empreinte colbertiste qu'il avait combattue par la plume et par l'action, de l'intendance de Limoges au Contrôle général.

L'histoire des intendants du commerce est au fond celle de toutes les institutions : le jeu entre l'adaptation, la réforme et la crispation, l'inertie. A la fin du xvaf siècle la machine tourne à vide, se justifie non par sa mission concrète mais par les témoignages de son existence : propositions d'arrêts, avis, procès-verbaux de réunions, s'accumulent et donnent l'illusion de la vie, du service et de l'utilité. Les changements économiques du siècle, les débats entre les tenants de la nouvelle philosophie libérale et les « réglementaires », s'ils ont eu un écho au sein du bureau, s'ils ont divisé les intendants, n'ont eu aucun effet sur le traitement des dossiers : la méthode et les moyens, la mission et les principes n'évoluèrent pas. Peu à peu l'emprise sur la réalité économique se détend, le nombre d'affaires reçues et traitées diminue, les réunions s'espacent, une routine s'installe.

Les hommes qui composent le bureau en sont-ils la cause ? Ne faut-il pas aussi incriminer le défaut de l'administration, la superposition des structures ? L'inadaptation était dans l'ordre des choses : face aux changements, pourquoi des hommes façonnés par la tradition parlementaire, imprégnés de culture juridique, auraient-ils cherché une remise en cause de leur univers ?

1. Cité in Léon BIOLLAY, Études économiques sur le XVIII' siècle : le pacte de famine ; l'administration du commerce, Paris, Guillaumin, 1885.

Revue d'histoire moderne et contemporaine, 45-3, juillet-septembre 1998.


LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIII' S. 627

LE CONSEIL OU BUREAU DU COMMERCE

Les intendants du commerce, à l'inverse de leurs plus brillants et plus puissants homonymes, les intendants des finances 2, n'ont guère essaimé vers les divers organismes du Conseil du roi : leurs compétences étaient étroitement liées au conseil ou bureau du Commerce. Les deux termes ne sont d'ailleurs pas substituables : celui de conseil fut appliqué de 1700 à 1715, de sa création à la polysynodie ; celui de bureau fut consacré par les almanachs royaux depuis sa réapparition en 1722. Le titre de bureau semble plus approprié que celui de conseil dont fut revêtue cette administration en 1700, sans doute pour en signifier l'importance. Le conseil est en effet le principe d'organisation du gouvernement sous la monarchie, c'est un organe délibérant dont les arrêts ont force exécutoire. Créé en 1700, le Conseil du Commerce n'ajoutait pas un échelon supplémentaire au Conseil du roi. Malgré son nom, il ne pouvait pas prendre de décisions, limité à des avis soumis à l'accord du Contrôleur général pour devenir arrêts du Conseil. En 1722, le nom de bureau précisait clairement son statut administratif et non politique. Il était alors naturel que le roi ne présidât pas cette assemblée et que la tâche en revînt au Contrôleur général. De même était-il normal d'estomper le caractère judiciaire des séances par rapport aux conseils gouvernementaux; en 1730 une délibération des Six Corps de Paris admettait que :

Nous ne signerons aucun procès-verbal et il nous a paru que ce n'est pas l'intention du conseil. Pour en être plus sûrs, nous avons vu le secrétaire du commerce et MM. les députés qui nous ont assuré que tout se passait au bureau sans forme judiciaire et sans papier marqué. 3

Ce choix introduisit une souplesse nécessaire à l'échange de vues entre l'administration, les députés et les inspecteurs des manufactures afin de s'accorder sur une proposition d'arrêt seule consignée dans les procèsverbaux. L'idée de créer une administration du Commerce en 1700, répondit au besoin de consacrer un état de fait tel qu'il existait sous Colbert : la réunion en sa personne des charges de secrétaire à la Marine et de Contrôleur général, rassemblait sous une même autorité les divers services du Commerce. Le souci manifeste de rationalisation, témoignait de la volonté de doter l'État des moyens de ses ambitions économiques : le Conseil ou Bureau du Commerce appartiennent à l'époque du mercantilisme 4. Tous les règlements et divers mémoires se réfèrent au temps de Colbert :

Feu monseigneur Colbert dont le temps n'effacera jamais la mémoire, était si pénétré de cette vérité, qu'après être parvenu au ministère, son premier souci fut d'examiner l'état dans lequel était le commerce en France. 5

2. Voir Françoise MOSSER, Les intendants des finances au xvnf siècle. Les Lefevre d'Ormesson et le « Département des Impositions » (1715-1777), Genève, Droz, 1978.

3. Archives nationales KK/1341.

4. Sur les premières années du nouveau conseil, voir Thomas J. SCHAEPER, The French Council of Commerce 1700-1715 : a Study in Mercantilism after Colbert, Colombus, Ohio State University Press, 1983.

5. A.N. : G7/1687.


628 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Les États ne soutenant leur grandeur et leur puissance que par les richesses des sujets et ceux qui ne peuvent en acquérir que par les moyens du commerce, S.M. et les rois ses prédécesseurs ont fait divers règlements.*

La référence aux anciens rois est pleinement justifiée ; les origines d'une telle administration remontent à Henri IV. Barthélémy Laffémas en 1596, proposa un plan de mesures visant à restaurer le commerce ; en 1601 une commission fut instaurée et tint 176 séances, jusqu'en 1604. Richelieu en janvier 1629, redonna vie à cette commission sous le nom de Chambre de Commerce, mais ce fut sans suite. Après un nouvel échec sous le ministériat de Mazarin, un nouveau Conseil de Commerce apparut en 1664. Cest là le véritable ancêtre du conseil de 1700 et de 1722, dont le rôle fut important pour la rédaction des règlements des manufactures de 1666 et 1667. La perte de substance et de pouvoir de ce conseil qui ne se réunit plus après 1676, ne peut s'expliquer qu'avec la montée en puissance de Colbert, centralisant entre ses mains toutes les affaires commerciales ; il pouvait à cette date se passer du conseil. En 1700, le Conseil de Commerce, institution à éclipse, réapparaît : l'économie chancelante du royaume touché par les guerres le justifie. L'édit de création, dans son préambule, est très clair 7 :

... les guerres qui sont survenues et la multitude de soins indispensables... S.M. voulant plus que jamais accorder une protection particulière au commerce, marquer l'estime qu'Elfe fait des bons marchands et négociants du royaume, leur faciliter les moyens de le faire fleurir et d'étendre le commerce, S.M. a cru que rien ne serait plus capable de procurer cet effet que de former un conseil.

La promotion du commerce semble aussi impliquer une plus grande attention portée aux commerçants ; en 1702, un mémoire anonyme en vue de perfectionner le nouveau conseil, préconise d'établir des offices d'intendants confiés à des marchands et non à des magistrats, comme il sera décidé en 17088. Son idée est de faire cesser que « l'ambition des négociants leur [fasse] à tous désirer la noblesse comme la plus grande récompense qu'ils puissent rendre à l'État. » Ce mémoire propose en fait, de placer aux côtés des gens du roi et dotés des mêmes pouvoirs, des spécialistes, des praticiens du commerce, au sein de commissions délibératives, qu'on n'ose déjà qualifier de représentatives :

Établir à Paris un conseil général composé de six magistrats qui sont à la tête du conseil déjà établi, de six négociants habiles de Paris ou des négociants d'autres villes, ceux qui seraient retirés à Paris après avoir quitté le commerce. D faudrait que les négociants fussent choisis sans brigue et sans sollicitions, sur leur réputation et sur la connaissance qu'on aurait de leur capacité et de leur probité (...) Établir dans chacune des villes qui ont envoyé des députés au conseil du commerce, un conseil particulier de commerce qui serait composé de cinq ou sept au plus, des plus habiles négociants qui seraient reconnus pour les plus honnêtes gens (...) Les conseils particuliers auraient relation avec le conseil de Paris et y envoyeraient leurs mémoires ou leurs sentiments sur lesquels il serait pris des résolutions dans le conseil de Paris. Partager tout le royaume entre les six négociants qui seraient au conseil de Paris et leur donner à chacun une ou trois provinces, selon la force et l'étendue du commerce de chaque province et faire renvoyer à chaque marchand, tous les mémoires qui viendraient de son département pour en rendre compte.

6. A.N. : G7/1692.

7. In Arthur Michel de BOISUSLE, Correspondance des Contrôleurs généraux des Finances avec les intendants. 1683-1715, Paris, Imprimerie nationale, 1874-1897, t. II, p. 476.

8. A.N. : G7/1686.


LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIII' S. 629

En introduisant au conseil, des marchands pourvus de véritables responsabilités, en créant dans les villes des conseils exclusivement marchands, ce projet changeait la nature de l'administration : faire du commerce l'affaire des commerçants. L'idée allait au-delà des souhaits du gouvernement qui se contenta de douze députés issus de la marchandise des grandes villes, avec voix simplement consultatives.

Le conseil devint ainsi un organe purement administratif, chargé d'encourager et de stimuler. Par quelles voies ? En le protégeant et en facilitant « les moyens de le faire fleurir ». Le 29 juin 1700, en était-on déjà au « liberté et protection » de la seconde moitié du XVIIIe siècle ? Certainement pas. La protection, c'est-à-dire l'encadrement par des règlements en vue de la meilleure qualité et l'idée même d'une administration, témoignent de leur origine, le colbertisme. Or une politique tutélaire exigeait des moyens d'informations, d'exécution et de contrôle, évitant au ministre la confusion dans l'obscurité. Le conseil devait y pourvoir grâce à sa composition et ses compétences. Dans l'édit du 29 juin 1700, la liste des membres est la suivante : deux conseillers d'État, d'Aguesseau et Amelot de Gournay ; le Contrôleur général, Chamillart ; le secrétaire à la Marine, Pontchartrain ; deux maîtres des requêtes, Ernothon et Bauyn d'Angervilliers ; douze députés élus par les magistrats et les négociants des grandes villes ; deux intéressés aux Fermes.

Cette composition fut modifiée en 1708 : le nombre des conseillers d'État fut porté à six, ainsi que celui des maîtres des requêtes appelés désormais intendants du commerce. Après la période de la Polysynodie et afin de « remettre les choses en l'état où elles étaient du temps du feu Roi » 9, en 1724 il y eut rétablissement des intendants du commerce, mais limités à quatre. De 1700 à 1787, le principe de cette composition ne changea pas ; comme pour tous les conseils, des maîtres des requêtes, parés ici du titre d'intendant, instruisent et rapportent les affaires devant des commissaires, des conseillers d'État et le Contrôleur général.

Dans le détail, quelles étaient les compétences du bureau afin de « procurer tout ce qui pouvait être de plus avantageux au commerce et aux manufactures du royame » (édit du 29 juin 1700) ? Les édits de 1700 et de 1722 reprennent une formule identique : le conseil devait « discuter et examiner toutes les propositions et mémoires (...) les affaires et difficultés qui surviendront concernant le commerce tant de terre que de mer au-dedans et au-delà du royaume et concernant les fabriques et manufactures ». Objectifs ambitieux qui ne purent être menés à bien. Dès 1750, le commerce par voie de mer et le commerce extérieur lui échappèrent, passant au secrétaire à la Marine. Vincent de Gournay qui fut un temps intendant du commerce, s'en plaignit en démontrant qu'une politique commerciale ne signifie rien sans prise en compte de la balance extérieure 10. Le champ de compétence s'étendait donc aux institutions commerciales : assemblées et chambres de commerce, sociétés et compagnies privilégiées, banque, bourses, agents de change et courtier, monnaie, poids et mesures; au commerce intérieur: halles, foires et marchés, circulation des grains, colporteurs et forains, routes

9. Quronique de la Régence et du règne de Louis XV (1718-1763) ou Journal de Barbier, Paris, Charpentier, 1886,1.1, p. 240.

10. In Léon BIOLLAY, op. cit.


630 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

et voies navigables, péages, postes et messagerie ; aux industries : statistiques des principales industries, régime des manufactures, inspections, règlements, privilèges, coalitions et grèves.

Le bureau émettait un avis que le Contrôleur général suivait toujours. Puis il était chargé de le transmettre aux intendants dans les généralités, aux inspecteurs et veillait à son exécution. Au centre du dispositif d'informations, de propositions et d'applications, chargés d'instruire les dossiers, de rédiger les arrêts, de suivre la correspondance : les intendants du commerce.

LES INTENDANTS DU COMMERCE

Créées en 1708, les intendances du commerce n'ont jamais constitué des administrations". Les intendants ne peuvent être comparés à des directeurs, n'ayant pas le pouvoir de décider mais celui d'instruire, de rapporter et de proposer. La création des offices suscite deux interrogations ; tout d'abord sur le statut (pourquoi un office et non une commission ?), puis sur la fonction elle-même (à quels besoins répondent-ils ?).

La situation financière du royaume en 1708, tandis que se prolongeait la guerre de Succession d'Espagne, ne faisait qu'empirer; tous les expédients furent utilisés pour combler le Trésor et notamment les « affaires extraordinaires ». Malgré l'exonération de la taille, l'indépendance dangereuse acquise par les serviteurs de l'État, le gouvernement pariait encore sur ce moyen fondé sur la vanité et le prestige toujours vivant de la noblesse. Les offices d'intendant eurent cependant quelque mal à trouver acquéreur : une lettre de Desmaretz au maire de La Rochelle explique « Qu'il a fallu du temps pour débiter ces charges » 12. Il est vrai que leur prix était considérable : 200 000 livres soit plus du double d'un office de maître des requêtes, l'équivalent de celui d'intendant des finances — le pouvoir en moins. Quant aux gages, ils n'excédaient pas 6 000 livres. L'édit de création date du mois de mai 1708 ; ce n'est qu'en novembre que le sixième et dernier intendant prit séance : les trois premiers le firent en juillet, le quatrième en août, le cinquième en septembre.

Les raisons fiscales ne furent pas les seules ; les changements survenus au conseil du Commerce depuis 1705, ont créé la nécessité de tels offices. C'est en effet en 1705 qu'Amelot, l'un des conseillers d'État devint ambassadeur en Espagne. Seul, Daguesseau ne pouvait supporter le surcroît de travail. Le Contrôleur général comprit alors qu'avec ces offices il pouvait satisfaire ses plaintes et l'affaiblir, en divisant la tâche entre six personnes qui pourraient devenir ses créatures ou du moins ses obligés. Dominant le conseil de l'intérieur, le. Contrôleur général ne courrait plus le risque de le voir s'émanciper et réclamer les prérogatives d'un véritable conseil de gouvernement. Les successeurs de Desmaretz apprécieront de pouvoir disposer de ces offices en les confiant à des hommes sûrs ; ainsi Turgot choisit Albert et

11. Édite de création: mai 1708, A.N. 01/52 ; juin 1724, A.N. 01/68. Règlement du 9octobre 1708, A.N. F12/104 et F12/55, imprimé dans HUTTEAU DOKIGNY, Les institutions commerciales en France, histoire du Bureau du Commerce et du Conseil royal des Finances et du Commerce, Paris, 1857.

12. In Léon BIOLLAY, op. cit.


LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIII" S. 631

Blondel. Ils sauront par la suite se passer du bureau et travailler directement avec les intendants, devenus leurs véritables collaborateurs. La réunion des intendants avant une séance du bureau prit peu à peu l'allure d'un comité et le supplanta dans la préparation des règlements. Le Contrôleur général simplifia dans les faits la lourde machine de l'administration du commerce, abandonna le principe de collégialité hérité de la structure judiciaire pour concentrer le pouvoir entre ses mains, secondé dans cette opération par les intendants 13.

Afin de choisir leurs subordonnés et ne pas souffrir de l'hérédité des offices, les Contrôleurs généraux successifs transformèrent à leur gré le statut des intendants du commerce. Nés en 1708 puis supprimés en 1715, ils furent ressuscites en 1724 ; en 1774, un édit registre en la Cour des Aides suivi d'un second en 1777 enregistré au Parlement, mirent fin à ces offices.

La chronologie s'avère plus compliquée, car même le roi devait respecter les droits acquis et éviter de spolier un détenteur d'office ; chaque charge connut ainsi une histoire plus heurtée : La première fut un office de 1708 à 1715 et de 1724 à 1784; le 10 juin 1784, Devin de Gallande reçut une commission ; son prédécesseur, malgré l'édit de suppression, avait le droit de conserver son office. La deuxième fut un office de 1708 à 1715 et de 1724 à 1768 ; le 31 janvier 1768, le gouvernement força Michau de Montaran-fils à la démission, puis le réinstalla comme commissaire. La troisième fut un office de 1708 à 1715 et de 1724 à 1774 ; en 1776, Tolozan fut nommé par commission. La quatrième fut un office de 1708 à 1715 et de 1724 à 1764 ; à cette date, elle est confiée en commission à Tavernier puis Bacalan et Albert ; en 1771 l'office rétabli, est acheté par Brochet de Saint-Priest, créature de l'abbé Terray; lors de sa chute en 1774, Brochet coupable de détournement, est révoqué, l'office transformé en commission.

Au-delà des changements de statut et de titulaires, les charges avaient une existence propre ; chacune se différenciait par un double critère de compétence, à la fois géographique et sectoriel. Durant la première moitié du xvra" siècle, les domaines d'attribution furent très instables alors que c'est à cette époque que le conseil fut le plus efficace : chaque dossier imposant des connaissances particulières, le plus capable s'en saisissait. En 1708, le royaume fut divisé en six départements, puis à partir de 1724, en quatre, chacun constituant le ressort géographique d'un intendant.

Le premier département réunit l'ouest avec deux pôles : La Rochelle et Rennes ; le deuxième ; le sud-ouest avec Bordeaux ; le troisième, le sud avec Marseille ; le quatrième, le Lyonnais ; le cinquième, L'Ile-de-France et la Normandie avec Paris, Rouen et Orléans ; le sixième avec Lille et la Champagne.

Le souci de cohérence géographique et économique entre ces départements et le commerce extérieur, est en revanche plus variable : le deuxième et le cinquième, aucun lien ; le quatrième et le sixième, lien entre l'intérieur et le commerce par voie de terre ; le premier, lien entre l'intérieur et le commerce maritime ; le troisième, cohérence totale.

13. Sur la concentration du pouvoir aux mains du Contrôleur général, voir Hilton L. ROOT, La construction de l'État moderne en Europe, la France et l'Angleterre, Paris, PU.F., 1994. L'auteur y voit une sujétion de la politique économique aux impératifs fiscaux.


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Ressort géogra- Bretagne Bordeaux Languedoc Lyonnais Paris Flandre

phique en 1708- Poitou Montauban Roussillon Bas-Limousin Normandie Artois

1705 La Rochelle Béarn Provence Beaujolais Orléans Picardie

Tours Limoges Dauphiné Auvergne Bourges Soissons

Bourgogne Champagne

Bresse Trois Évéchés

Ajouts en 1724 va- Normandie Paris Flandre Orléans

labiés jusqu'en Champagne Picardie Bourges c.™-*.~t <=„„™-im,s

1745 TiSTÉvéchés Soissons Supprimé Supprimé

Artois

Commerce exté- Amériques Hollande Méditerranée Suéde Indes orientales Afrique

rieur en 1708 Lorraine Angleterre Italie Danemark Savoie Liège

Cologne Ecosse Espagne Baltique

Trêves Irlande Suisse

Mayence Allemagne

Produits Morue Hareng Baleine

Ressort géogra- Forez Provence Normandie Picardie

phique de 1745 à Beaujolais Dauphiné Orléans Artois

1787 Bourgogne Languedoc Bourges Soissons

Bresse Roussillon Bretagne Flandre

Maine Montauban Moulins Champagne &.___i„x c.,™.-i„,.s

Poitou Auch Trois Ëvéchés Supprimé Supprimé

Limoges Béarn Alsace

Tours Auvergne Lorraine

La Rochelle Paris Corse

Bordeaux

Secteurs d'activités Bas Soies Papeterie

Bonneterie Tannerie

83

I

1 I

1


LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIW S. Les départements des intendances du commerce

633

Quant aux remaniements de 1745, ils conduisirent à former des départements éclatés, sans continuité territoriale : le premier rassemble l'ouest moins la Bretagne, auquel s'ajoute la Bourgogne (duché et comté) ; le deuxième le sud et nie-de-France ; le troisième le nord et la Corse à partir de 1768. Le critère retenu dans ce découpage, est moins économique qu'administratif, en tentant d'équilibrer le nombre d'affaires entre chaque intendant.

Durant le siècle, le seul élément de continuité au sein des intendances, résida dans leurs propriétaires. De 1708 à 1715, les six offices ont été remplis par 8 titulaires : le premier par Amelot de Chaillou ; le deuxième par Caumartin de Boissy ; le troisième par Machault ; le quatrième par Rouillé de Fontaine ; le cinquième par Lescalopier, Samuel Bernard et Caumartin de Boissy ; le sixième par Boucher d'Orsay et Danycan de Landivisiau.


634 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

De 1724 à 1787, quatre lignées peuvent être établies :

1er département 2' 3' 4e

Angran Anisson de Berthelot de Gayardon de

(1724-1733) Hauteroche Montchesne Leviguen

(1724-1740) (1724-1725) (1724-1734)

Mégret de Sérilly

(1733-1739) Rouillé de Jouy Doublet de Persan

(1725-1744) (1734-1757)

Vougny Caze de la Bove

(1739-1744) (1740-1744)

Le Tourneur Michau de Boula de Quincy

(1744-1751) Montaran (1744-1776)

(1744-1782) Pottier

Vincent de Goumay (1757-1767)

(1751-1758)

Bacalan

Cotte (1767-1769)

(1758-1780) Tolozan

(1776-1791) Albert

Colonia Michau de Son adjoint : (1769-1771)

(1780-1784) Montaran fils Courtois de Minut

(1782-1787) (1784-1787) Brochet

Devin de Gallande (1771-1775)

(1784-1787)

Fargès

(1775-1776)

Blondel (1776-1787)

Au sein de chaque département, les changements de titulaires s'opéraient rapidement. Les intendants avaient le souci de préparer leur succession : 32% ont choisi de leur vivant leur survivancier. Pour 27% n'ayant rien préparé, la vacance dure 25 jours. Pour 41 % le gouvernement choisit de nommer par commission un successeur, tentant ainsi de réduire le nombre d'offices dans l'administration du commerce.

Les hommes

Les intendants du commerce ne constituaient pas un corps, comme le rappellent les divers mémoires et règlements ; ils étaient tous maîtres des requêtes et de formation parlementaire. Les 31 intendants dont on a pu retracer la carrière M furent tous magistrats, ne serait-ce que quelques années :

14. Voir Pierre BONNASSIEUX et Eugène LELONG, Inventaire analytique des procès-verbaux du Conseil du Commerce et du Burau du Commerce, 1700-1791, Paris, Imprimerie nationale, 1900 ; notamment l'introduction qui contient des notices biographiques ; voir aussi et surtout Michel ANTOINE, Le gouvernement et l'administration sous Louis XV, Dictionnaire biographique, Paris, Éd. du C.N.R.S., 1978 ; à compléter par Yves DURAND, Les Fermiers généraux au xvm* siècle, Paris, P.U.F., 1971.


635

LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIII' S.

pour 22 d'entre eux au parlement de Paris, pour 5 à la cour des Aides, pour

4 au Grand conseil. Les rares provinciaux passèrent aussi par la robe : Albert au parlement de Perpignan, Bacalan à celui de Bordeaux, Colonia à celui de d'Aix, Courtois de Minut à Toulouse, Tolozan à la cour des Monnaies de Lyon. Une exception est à relever : Vincent de Gournay, né à Saint-Malo en 1712, directeur de la société Verduc et Cie puis en 1749 seulement, magistrat au Grand conseil avant d'acheter une intendance du commerce en 1751 grâce à l'appui du Contrôleur général Machault d'Arnouville. Le passage au parlement s'avérait extrêmement bref, si l'on met à part Angran, Anisson et Cotte qui y ont siégé plus de 15 voire 20 années. La moyenne en effet s'établit à

5 ans ; les intendants semblaient adopter le profil des jeunes ambitieux pour lesquels le parlement, surtout celui de Paris, n'était qu'une marche vers la robe du conseil. Alors qu'il fallait 10 ans d'ancienneté parlementaire pour acheter un office de maître des requêtes, un édit de 1683 abaissa le délai à

6 ans. Par le jeu des dispenses, certains intendants accédèrent très jeunes à cette responsabilité : Pottier à 27 ans, Blondel et Caze de la Bove à 29 ; Boula de Quincy à 30 ; Bacalan et Mégret de Sérilly à 31 ; Tavernier de Boullongne à 32. C'est ainsi que l'âge moyen des intendants calculé année par année, subit de fortes oscillations à la baisse lors de l'arrivée de nouveaux titulaires : en 1760, il n'est que de 38 ans.

Si la très grande partie d'entre eux fut formée au parlement ou dans une autre cour souveraine, il ne faut pas en conclure trop rapidement sur leur appartenance sociale ou sur leur cohésion face aux autres serviteurs de la monarchie : leur apprentissage fut celui de juristes mais leurs origines, d'après la profession du père, furent différenciées suivant les périodes :

Période 1708-1715 1724-1750 1750-1787 Origine

Parlement de Paris 85 % 18,2 % 14,3 %

Office de finance 0 36,4 % 28,4 %

Cours provinciales 9 % 14,3 %

Ascension en deux générations 15 % 36,4 % 43 %

Cette évolution se vérifie aussi dans l'ancienneté de leur noblesse :

1708-1715 1724-1750 1750-1787

XVe s. 25 % 0 6,6%

XVIe s. 37,5% 10% 0

xvrfs. 12,5% 72% 26,6%

xvrrfs. 12,5% 18% 26,6%

Charge anoblissante 12,5 % 0 40 %

Remarquables sont les 85% de fils de parlementaires sous Louis XIV, auxquels correspondent les 75 % dont la noblesse remonte aux XVe, xvf et xvif siècles, ainsi que les 43 % d'« hommes nouveaux » de la seconde moitié du XVIIIe siècle, à relier aux 40 % d'anoblis par charge. Les descendants des


636 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

familles bien implantées au parlement de Paris ont reculé au profit de la Finance et surtout d'hommes directement issus de la « bourgeoisie » ; les Caumartin de Boissy, Amelot de Chaillou, Lescalopier ou Machault ont d'abord laissé la place à des fils d'officiers de finance comme Gayardon de Levignen et Tavernier de Boullongne, héritiers de receveurs généraux, Caze de la Bove et Doublet de Persan, fils de fermiers généraux, ou comme Berthelot de Montchesne, fils d'un trésorier de l'Extraordinaire des guerres et Fargès, fils d'un munitionnaire ; puis ils se sont effacés devant les enfants de gros marchands comme Tolozan à Lyon, Devin de Gallande, drapier à Paris, Vincent, armateur à Saint-Malo. Même si au début du xvnf siècle, Louis XIV et Louis XV surent nommer des hommes en relation avec le commerce : Samuel Bernard, Boucher d'Orsay, fils du prévôt des marchands de Paris, Danycan de Landivisiau dont le père, armateur à Saint-Malo, découvrit les îles malouines, Anisson de Hauteroche né dans une famille d'imprimeurs de Lyon et dont le père fut même député au Conseil du commerce en 1708.

Doit-on voir dans le nouveau recrutement, la volonté du Contrôleur général de disposer de spécialistes des affaires commerciales ou une dévalorisation de l'office ? La première hypothèse semble valide pour Vincent de Gournay, Bacalan et Tolozan qui ont réfléchi et écrit sur les questions économiques. Mais ces nominations étaient trop liées à la conjoncture politique et à la faveur d'un ministre, pour être significatives : Vincent de Gournay fut soutenu par Machault, Bacalan par Laverdy et le duc de Choiseul 15, Tolozan par Necker. La seconde hypothèse apparaît plus séduisante : les parlementaires auraient boudé un office qui n'ajoutait rien à leur prestige, sans gages conséquents et sans pouvoir véritable. Seuls des hommes en mal de consécration, soucieux de laver des origines obscures, pouvaient être attirés par une intendance du commerce. L'office semblait donc accueillir des nouveaux venus dans la haute administration ; il était aussi pour les plus doués, les mieux installés ou les plus ambitieux, un marche-pied vers les fonctions éminentes du conseil du roi. Pour 53 % en effet, la carrière continue après un passage de 3 à 5 ans dans cet office. Boucher d'Orsay, Caumartin de Boissy, Caze de la Bove, Lescalopier et Mégret de Sérilly sont ensuite intendants dans une généralité ; Amelot de Chaillou, Blondel, Berthelot de Montchesne et Fargès, intendants des finances ; Albert, Machault, Rouillé de Jouy, lieutenant général de police ou secrétaire d'État ; d'autres suivront une carrière de conseiller d'État (Cotte), redeviendront maître des requêtes (Danycan) ou dirigeront ensuite toute l'administration du commerce (Tolozan). Q y a enfin ceux qui resteront en place jusqu'à leur retraite : Montaran père (38 années de service), Boula de Quincy (32), Doublet de Persan (23). Tous les intendants n'avaient pas des chances égales d'acquérir des relations, de se faire remarquer, pour ensuite monter dans la hiérarchie du gouvernement. Pour apprécier le rôle de cet office dans l'ascension sociale, on peut relier les trois types de carrière avec l'origine des pères :

15. A.N. FI 2/823.


637

LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIII' S.

Morts en charge Sans suite Carrière ultérieure

Périodes 1™ T 3e 1™ V 3e 1™ 2' 3e

Parlement de Paris 0 0 0 10 1 5 0 1

Finances 0 12 0 2 1 0 3 1

Magistrats en province 021 000 010

Ascension en 2 générations 021 002 103

• Les périodes 1, 2, 3 correspondent aux années 1708-1715, 1724-1750, 1750-1787.

• Le tableau est en chiffres absolus.

De 1708 à 1715, les parlementaires représentent 83 % des intendants qui mènent une carrière ultérieure ; pour eux l'intendance n'est déjà qu'un passage.

De 1724 à 1750, 50 % des intendants issus de la finance, atteindront cet office en fin de carrière ; mais l'autre moitié représente 75 % de ceux qui progresseront vers des charges plus élevées. Durant cette période, la finance domine et sait en tirer un grand profit.

De 1750 à 1787, les intendances du commerce sont abandonnées par les gens du parlement ; 50 % des « hommes nouveaux » accèdent à de grandes charges, soit 60 % de tous les intendants qui poursuivent une carrière.

Afin de mieux comprendre les mécanismes à l'oeuvre dans cette ascension sociale et dans cette utilisation de l'office, les appuis à la cour et surtout les relations familiales, sont à avancer. L'importance du mariage s'éclaire lorsqu'on relie l'origine des pères des intendants avec celle de leurs beaux-pères :

Beaux- Épée Cours Finance Magistrats Ascension en

pères souveraines en province 2 générations

Pères

Périodes 1™ 2e 3e 1™ 2e 3e 1" 2e 3* 1" 2e 3' 1" 2« 3«

Épée 000 000 000 000 000

Cours

souveraines 201 200 111 000 100

Finance 001 010 050 000 000

Magistrats

en province 002 010 010 002 000

Ascension en

2 générations 000 101 000 000 011

• Les périodes sont les mêmes que dans le tableau précédent.

• Le tableau est en chiffres absolus.

De 1708 à 1715, un tiers des intendants d'origine parlementaire a épousé dans son milieu, un autre tiers dans la noblesse d'épée ; les roturiers ont choisi leur épouse au sein des familles des cours souveraines ; l'office d'intendant se serait obtenu grâce aux appuis de la cour ou du parlement de Paris, appuis qui se prolongeraient ensuite pour d'autres postes plus prestigieux.

De 1724 à 1750, les intendances furent prisées par les gens de finance qui se sont mariés dans leur milieu à 83 % ; les magistrats de province ont


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REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Liens entre les familles d'intendants du commerce, et le monde parlementaire


LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIII' S.

639

Cercles de relations et appuis

' Mariages avec agrément du Roi, de la Reine, et de la famille royale.


640 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

épousé également dans la finance et dans le parlement : le poids de ce dernier a reculé ; c'est désormais parmi les officiers de finance qu'il faut trouver le soutien pour accéder à cet office.

De 1750 à 1787, les intendants issus de cours souveraines, de la finance ou d'un parlement de province, ne concevant plus l'office comme le gage d'une carrière éclatante, ont préféré asseoir leur fortune en se mariant dans la noblesse d'épée. Quant aux « hommes nouveaux », profiteurs au premier chef de cette désertion, ils se sont partagés de moitié pour épouser dans leur milieu ou celui des cours souveraines. Ces hommes, « fils de leurs oeuvres », ont su que l'intendance du commerce leur était ouverte sans de véritables concurrents issus du parlement avec lequel il n'est plus besoin de s'allier pour y accéder.

Les stratégies matrimoniales menées par les intendants (ou futurs), coïncident bien avec l'évolution de la place de cet office dans une carrière de grand commis de l'État. Ces alliances ont entretenu une dynamique d'ascension pour les parlementaires, ou ont accéléré de façon remarquable, celle des « hommes nouveaux ». A travers les contrats de mariage " où s'alignent les signatures de témoins prestigieux et même les agréments de la famille royale, on distingue les liens de sang et de clientèle entre les familles d'intendants et celles de parlementaires ou de courtisans. Le jeu des mariages les a tous fait cousins. Dans les groupes 1, 2, 3, 4 et 5, les intendants sont reliés directement ou indirectement grâce aux Gilbert des Voisins, Le Peletier, Rosambo, Salaberry, Nicolay, Maupéou, Harcourt. Les liens de clientèles définissent une nébuleuse avec comme pôles les Doublet de Persan, les Angran, les Gayardon et les Cotte, liés ensemble aux Montmorency, aux Estrées, aux Maurepas à la cour et aux Joly de Fleury, aux Ormesson, aux Gilbert des Voisins au parlement.

Dès lors que le groupe des intendants du commerce ne peut être qualifié d'homogène, malgré un trait commun, ce désir d'ascension, leur fortune est très différenciée. Grâce aux inventaires après-décès et en complétant le capital du prix de l'office de 200 000 livres, quatre niveaux se définissent :

Niveau 1 : plus de 2 millions de livres, Michau de Montaran père.

Niveau 2 : entre 1,5 million et 1 million, Michau de Montaran fils. Doublet

de Persan, Rouillé de Jouy, Machault, Courtois de Minut, le

Tourneur, Anisson de Hauteroche. Niveau 3 : entre 850 000 et 500 000, Cotte, Tavernier de Boullongne, Vincent

de Gournay, Fargès, Albert, Angran, Devin de Gallande, Vougny,

Caze de la Bove, Megret de Sérilly, Gayardon de Levignen. Niveau 4 : entre 500 000 et 350 000, Caumartin de Boissy, Brochet de SaintPriest,

SaintPriest, d'Orsay, Danycan de Landivisiau, Portier.

Si l'on élimine les extrêmes, Michau de Montaran père et les rares qui ne possèdent pas 400 000 livres, la moyenne tourne autour de 700 000 livres c'est-à-dire une position habituelle si l'on en croit F. Bluche, pour des serviteurs ordinaires de l'État. Les huit intendants millionnaires, même

16. Les contrats de mariage et les inventaires apres-decè» sont au Minutier central (A.N.), dans les études : H, vm, XD, Xm. XIV. XXVm, XLVI. XLVm, L, LDI. UV, LX, LXH, LXVH. LXX.

Lxxra. Lxxxni, LXXXTV, Lxxxvm, xcv, xcvm, c, cv, cvm, cxv, CXXII.


LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIII' S. 641

éloignés des trois millions du président Hénault, ont cependant un train de vie opulent, comparable aux plus riches familles parlementaires. Les douze compris entre 500 et 850 000 livres, s'alignent sur des familles du parlement « moins opulentes que les précédentes mais capables de tenir un rang honorable » 17. La dernière catégorie est celle de la médiocrité dorée qui descend rarement, sauf Portier, sous les 400 000 livres et qui ne connaît pas les difficultés de parlementaires dont le revenu annuel est inférieur à 20 000 livres, soit selon Barbier, le seuil au-dessous duquel, on est forcé de vivre « bourgeoisement » ". Leur fortune est très souvent familiale : lors des mariages, la dot de l'épouse est inférieure aux biens du futur intendant. Le mariage offre des parents, une famille, des relations, non l'argent. Enfin la fortune est stable. Seuls Albert et Angran réussirent à la doubler du mariage au décès. Ainsi fortunés au départ — comment pourraient-ils autrement acquérir l'office ? — les intendants du commerce ont choisi cette administration, soit pour consolider une ascension familiale en ajoutant à l'argent le prestige du service du prince, soit pour débuter une carrière qui les conduira aux postes de gouvernement. Guère lucratives, ces charges ont été instrumentalisées de manière contradictoire pour couronner un enrichissement ou pour démarrer une course au pouvoir.

La composition de la fortune n'offre pas de grandes surprises par rapport aux autres serviteurs de la monarchie : un hôtel à Paris, un château et des terres, des titres de rentes chez les millionnaires ; et quoique travaillant dans une administration commerciale, aucun sauf Vincent de Gounay, n'aurait participé à des sociétés. Les plus riches ont choisi des placements sûrs dans les rentes de l'Hôtel de Ville ou sur les États provinciaux, jusqu'à 80 % pour Machault. Les moins fortunés ont naturellement investi dans l'office qui acquiert dès lors la première place, 40%. Les millionnaires se partageaient entre leur hôtel parisien et leur château durant les vacances : Doublet de Persan est propriétaire d'un hôtel Place royale et du château de Persan ; Fargès vit rue de l'Université et au château de Croissy ; Michau de Montaran rue de Touraine et au château de Beaurepaire; Tavernier de Boullongne possède un hôtel rue Saint-Guillaume et le château de Fontaine-l'Abbé ; Albert qui réside rue des Minimes, ajoute au château d'Écuiry près de Soissons, une maison de campagne à Saint-Maur. Quelques-uns n'ont qu'une maison à Paris : Angran, rue Saint-Marc, Caumartin de Boissy rue Saint-Avoye, Danycan, rue Thévenot. Enfin les terres et les seigneuries se sont accumulées sur la tête de certains : Michau de Montaran est chevalier, seigneur de Beaurepaire, Lisse, Montblin, Thyeux et autres lieux; Rouillé de Jouy, seigneur comte de Jouy, baron de Fontaine-Guérin, seigneur des Hayes ; Angran, chevalier, seigneur d'Alleray et de Saint-Agil ; Courtois de Minut, chevalier marquis de Castera; Caze, seigneur baron de la Bove, du Grand et Petit Juvincourt et autres lieux.

Rares sont ceux qui connurent des difficultés matérielles, même si pour un provincial comme Isaac de Bacalan, la promotion au Conseil du roi ne s'accompagna pas d'une élévation de son train de vie. Après sa mort, son

17. In François BLUCHE, Les magistrats du Parlement de Paris, Paris, Economica, (rééd.) 1986, p. 109.

18. Ibid.


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REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

père envoya une lettre au Contrôleur général " : « Mon fils a autant méprisé que je l'ai fait et les richesses et ce qui s'appelle fortune. Il travaillait comme je fais encore, quinze heures par jour ».

États envoyés à M. de Bacalan par son fils le 28 février 1769 :

Recettes :

Pour les bureaux : 2 900 1

Gratifications : 8 000 1

Pension : 4 000 1

Intendance du commerce : 5 500 1

Gages : 300 1

Excédent de la provision : 200 1

Total : 18 000 1

Dépenses :

Pour intérêt de la charge : 4 696 1

Loyer : 2 500 1

Nourriture : 4 500 1

Nourriture chevaux, entretien voiture : 2 000 1

Gages de 6 domestiques : 650 1

Habillement de 3 domestiques : 200 1

Blanchissage : 440 1

Bois: 900 1

Lumière : 200 1

Nourrice et habits du fils : 900 1

Voyages : 1 000 1 Dépenses en habits pour le maître, la femme et la fille : 2 400 1

Maladies, médecine, chirurgien, remèdes : 1 200 1

Pour achat de livre, objets de ménage, linges, jouets : 2 500 1

Total : 24 500 1

En tête des dépenses, à hauteur de 19,5 %, le remboursement du prêt à intérêt contracté par Bacalan pour l'achat de son office ; puis viennent la nourriture (18,5 %), les livres, les objets du ménage et les jouets (10,27 %) et l'habillement (10%). Si l'on enlève les dettes, les dépenses de maladie et celles liées au récent voyage en Picardie, les dépenses sont de 18 430 livres. Ne disposant pas, apparemment et si l'on en croit son père, de revenus annexes, même avec une pension et des gratifications, son budget annuel était en déficit. Ce train de vie « bourgeois » n'était cependant pas une exception chez les parlementaires : Laverdy disposait de 15 000 livres de rente, Lamoignon de Blancmesnil, successeur de d'Aguesseau à la chancellerie, de 10000 livres, Omer-Louis-François Joly de Fleury, 17 000 livres 20.

Les intendants mieux nantis, de 25 à 400 000 livres de rente, vivaient dans le confort et le luxe de leurs vastes hôtels, possédant même comme Machault une galerie d'art. A Paris les chambres et les garde-robes sont toujours très nombreuses, sans oublier les pièces de réception : grand salon, salon doré, salon d'automne, grand cabinet, bibliothèque... rarement moins de six. Dans les pièces d'apparat sont exposés les plus beaux meubles et les objets de collection. Chez Danycan 21 la porcelaine japonaise a tout envahi et

19. A.N. F12/823-824A.

20. A.N., François BLUCHE, op. cit.

21. M.C. étude UV/781.


LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIII'S. 643

se décline en vases, tasses et plats ; au château de Croissy, chez Fargès 22 les tables s'ornent de cristaux de Bohème ; Rouillé de Jouy 23 a tendu les murs de son salon de trois pièces de tapisserie de Beauvais aux cartons de Boucher et d'Oudry, représentant les plaisirs champêtres ; il l'a agrémenté d'un « clavecin de Racker à double ravalement peint en noir vernis à filets d'or et à charnière de cuivre doré ». Le sommet du luxe est atteint chez Michau de Montaran 24, rue de Touraine dont le salon possède une tapisserie des Flandres, un lustre en cristal de Bohème, deux vases de Chine de 3 pieds de haut et une pendule d'Etienne Lenoir avec « socle et cartel avec des figurines de porcelaines », Machault 25 enfin, dispose d'une galerie de tableaux, de tapisseries et de cabinets de laque noir de Chine. Leur cabinet de travail allie souvent la tranquillité confortable au goût de l'ostentation : Le Tourneur 26 s'est installé au rez-de-chaussée avec vue sur le jardin, mais il reçoit ses visiteurs au premier, dans le grand cabinet décoré de porcelaines de Saxe, et d'un paravent de Chine ; Caumartin 27 s'est entouré d'un luxe dispendieux avec un grand bureau en noyer, deux bureaux à pieds de biche en bois de cerisier et ornements de cuivre argenté, une pendule, un cabinet de Chine, cinq petits bronzes, un oiseau en cristal de roche, un tableau de Louis XIV. A côté de leur bibliothèque et de leur salon, le bureau s'agrémente de plusieurs tables de travail, de secrétaires mais aussi de canapés et de fauteuils, voire comme chez Gayardon 28 d'une table à jouer; c'est le lieu où se révèle les deux aspects de leur vie professionnelle : réflexion et écriture mais aussi échanges et conversations entre collègues de l'administration du commerce. Tiré de sa correspondance 29, le témoignage de Turgot est intéressant par ce qu'il enseigne de la sociabilité de ce micro-milieu. Les intendants Albert et Blondel ont entretenu avec Turgot des relations qui allèrent au-delà du caractère strictement professionnel, même si les débats politiques ou économiques, même si les rivalités au sein de l'administration, occupaient aussi leurs conversations. De nombreux amis parmi les « économistes et les réformateurs » les liaient : l'abbé de Véri, Dupont de Nemours, Condorcet, Malesherbes. Poussant Blondel à l'intendance du commerce, Turgot tâcha de le protéger de la « jalousie de ses confrères » ; une lettre adressée à Dupont le 27 mars 1778 ne laisse aucun doute sur leur hostilité : « Vous savez que Tolozan, de Cotte, Montaran, Abeille vous détestent ». Blondel, son protégé l'informa après sa disgrâce, des projets de Necker :

M. Blondel que j'ai vu hier [le 11 décembre 1778] m'a dit que M. Necker était occupé de prendre un parti sur les règlements et qu'il paraissait porté à les supprimer après les avoir défendus dans ses notes sur Colbert et dans son ouvrage sur les grains, mais qu'importe !...

22. M.C. étude XCVH/690.

23. M.C. étude CXV7743.

24. M.C. étude LXXXm/611.

25. M.C. étude CXII/553B.

26. M.C. étude XLVT/327.

27. M.C. étude LXXXVHI/481.

28. M.C. étude VIII/1028.

29. In Gustave SCHELLE, OEuvres de Turgot et documents le concernant, Paris, 1913-1933.


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Necker au courant des relations entre Turgot, Dupont et Blondel chargea ce dernier de dire à Dupont son souhait de le voir travailler à une balance du commerce ; le 13 décembre 1778 Turgot décrit la manoeuvre à l'intéressé :

[Necker] vous a nommé comme pouvant remplir ses vues. Grande réclamation de la part du comité : M. Dupont n'est pas capable, M. Dupont ne veut être chargé d'aucun travail, il veut jouir en liberté de ses appointements qu'il ne regarde que comme une retraite. M. Blondel a pris la parole et a dit qu'il savait, au contraire que vous aviez désiré qu'on vous donnât du travail (...) sur cela M. Necker dit : « je veux le charger de rédiger la balance du commerce et je vous prie de lui dire de venir me parler». M. Blondel a répondu que vous étiez présentement à la campagne. « Eh bien, écrivezlui de ma part ».

De subtiles manoeuvres sont préparées entre les trois amis pour déjouer l'hostilité de l'autre clan... même pour des problèmes mineurs comme les cartes de géographie que Dupont n'ose demander directement à ses collègues ; Turgot lui conseille le 20 février 1779 « d'écrire à M. Necker [et] cette lettre sera renvoyée au comité et M. Blondel proposera une souscription [pour ces cartes] ». L'autorité du Contrôleur général est exigée pour régler ces vétilles, Blondel se chargeant de proposer, d'informer aux lieu et place de Dupont paralysé par les Cotte, Montaran et Tolozan.

Avec Albert, Turgot semble aussi très lié ; il apprécie « sa sagesse et son activité », ainsi que ses idées : dans une lettre du 3 juillet 1779 à Dupont il lui promet de remettre un courrier à Albert et « si je ne puis y aller moimême, je la lui enverrai. Il me semble vous avoir fait mes principales réflexions de vive voix sur les objets de cette lettre. Au surplus je vous en dirai peut-être davantage quand j'aurai causé avec M. Albert ». Causeries politiques, économiques ou badines ? Car Turgot et Albert se fréquentaient régulièrement, en famille ou autour d'amis :

12 juillet 1779 : Je me propose d'aller dîner jeudi chez M. Albert.

12 octobre 1779 : J'irai samedi dîner chez M. Albert

19 octobre 1779 : Je vous dois, mon cher Dupont, des nouvelles de mon dîner à

Saint-Maur ; elles vous feront plaisir, car j'ai trouvé Mme Albert

beaucoup mieux. 27 novembre 1779 : J'ai vu M. et Mme Albert qui sont à Paris.

M. Albert, gros et gras. Mme Albert fort contente de sa santé à ce

que qu'elle me dit et je lui ai trouvé effectivement fort bon visage. 30 mai 1780 : M. Albert a dîné hier chez moi. Il se porte bien. Sa femme est à

Limours chez Mme de Chavannes. L'air à la campagne lui fait du

bien. 25 juillet 1780 : Je n'ai point vu M. Albert, quoiqu'il m'eût promis de venir me

demander à dîner.

Accompagné d'Helvétius, de Condorcet et de Blondel, Turgot devait se lancer dans les théories économiques nouvelles ; Albert était un interlocuteur gagné à ses idées, si l'on en croit l'abbé Terrai : « le ministre [Turgot], le regardait comme un second qui lui était essentiel. Il le savait initié à la doctrine des économistes, grand partisan de leur secte, et d'une sévérité nécessaire »M. Les autres intendants ne négligeaient pas non plus la vie sociale, celle des salons, notamment de Mme Dupin dont le « portefeuille »

30. Abbé TERRAI. Mémoires, Londres, 1776, p. 237.


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LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVU1' S.

contient les noms de Caze, de Levignen, de Boullongne et d'Albert 31. La haute administration semble donc inséparable du grand monde parisien, celui des parlementaires, des fermiers généraux, des penseurs et des philosophes.

L'univers intellectuel

Si l'origine et la fortune séparaient les intendants, en revanche leur univers intellectuel avec le fond de culture juridique et historique propre aux magistrats, les rapprochait. Et leur vision du gouvernement empreint de colbertisme, se lit dans leur correspondance administrative. Même si quelques-uns osèrent rompre le front et parler le langage des « libéraux ». Les titres contenus dans leur bibliothèque, à Paris ou dans leur château, cernent une culture classique mais aussi des goûts plus individuels. Sur les 20 inventaires après-décès retrouvés, 17 détaillent les bibliothèques en volumes et en titres. Le nombre de volumes varie de 500 à 6 000; en tête Rouillé de Jouy avec 6 201 ouvrages, puis Michau de Montaran père avec 4 615 ; la plus petite collection est celle de Le Tourneur avec 392 livres. En écartant les deux extrêmes, la taille moyenne d'une bibliothèque d'intendant s'établit à 600 volumes. Leur composition en volumes, d'après les catégories classiques auxquelles s'ajoutent l'économie et les langues étrangères, a évolué avec le siècle dans un sens comparable aux collections des parlementaires parisiens.

Période Louis XIV 1724-1750 1750-1787 Domaine

Théologie 15 % 16 % 9,6 %

Droit 22,6% 11,5% 12 %

Sciences 1,6% 4,5% 7,24%

Belles lettres 32 % 37 % 38 %

Histoire 27,8% 24 % 27 %

Économie 1 % 5,4% 5 %

Langue étrangère 0 0 0,6 %

Les intendants du commerce ont suivi le mouvement de désaffection à l'égard de la théologie et du droit, comme les parlementaires dont ils rejoignent le niveau : la théologie représente 10 % des livres de parlementaires, le droit 11 % en 179032. Cette baisse n'est donc pas due au nouveau type de recrutement des intendants mais à une influence générale de l'époque. L'histoire et les belles-lettres ont cru avec une préférence pour cette dernière catégorie, à l'inverse des parlementaires (l'histoire, 35 %, la littérature 32,5 % en 1790). Le domaine scientifique passe certes de 1,6 à 7,24%, mais sans atteindre le niveau escompté par leur profession qui les oblige de rapporter les inventions techniques et leur demande de subventions devant le Contrôleur général. Enfin grande est la surprise de constater un si petit nombre d'ouvrages économiques ou même de codes du commerce et des manufac31.

manufac31. Le portefeuille de Mme Dupin, Paris, 1884.

32. François BLUCHE, op. cit., p. 226.


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REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

tures. Chaque intendant présente en fait un profil particulier, dicté par ses goûts ou par son milieu : les descendants d'une lignée de juristes ont hérité de recueils de jurisprudence, alors que les fils d'officiers de finance ont préféré la science et la technique.

Les contrastes pour la période 1708-1715, sont illustrés par les bibliothèques de Boucher d'Orsay et de Caumartin de Boissy :

Boucher d'Orsay Caumartin de Boissy

Théologie 13 % 17,6%

Droit 16,5% 29,6%

Science 3 % 0

Belles lettres 45 % 17,6%

Histoire 20,8 % 35,2 %

Économie 1,7 % 0

Langues étrangères 0 0

Caumartin de Boissy, héritier de la robe parisienne, s'inscrit pleinement dans l'univers intellectuel de son milieu : la place consacrée au droit et à l'histoire en témoigne. Boucher, d'une lignée de financiers, est plus ouvert sur l'économie et les sciences que son collègue ; à l'histoire, domaine académique, il préfère la littérature, la française plutôt que la latine.

Pour la période 1724-1750, on retiendra l'attention sur les collections de sept intendants, modèles chacun, d'une certaine culture.

Angran Vougny Le Tourneur Montaran Rouillé Gayardon Doublet

Théologie 17,5% 21,7% 16 % 5 % 24 % 39% 1,3%

Droit 44,5 1,7 9 9 9,9 23 6

Science 0 8,3 3 6 3,5 8 0

Belles lettres 26 43 31 42 35 19 74

Histoire 11,6 22,2 37 29 21,7 15 17,7

Économie 0,3 2,6 2,2 7,5 5,6 0 0

Certains privilégient fortement la théologie et le droit : Angran et Gayardon suivent les traditions de leur milieu parlementaire et les goûts du xvn* siècle ; ils sont arrivés, il est vrai à l'intendance âgés de 50-60 ans. En revanche Vougny, fils de financiers, possède le minimum d'ouvrages de jurisprudence; quant aux 21,7% de livres de théologie, il faut y voir une inclination personnelle ou un héritage familial plus qu'un conditionnement social. La même remarque peut s'appliquer à Rouillé de Jouy qui semble ouvert à l'économie, se plaçant derrière Montaran, l'un des « réglementaires » du bureau du Commerce.

Durant la période 1750-1787, chaque intendant a adopté un profil plus individualisé encore, dont les grands types sont incarnés par 5 d'entre eux :


647

LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIIIe S.

Devin Pottier Fargès Albert Tavernier

Théologie 16,8% 6,5% 9 % 13,6% 12%

Droit 10,6 35 5 6,3 9

Science 0 2,14 10 6,8 9

Belles lettres 23,8 26,7 36,4 43,4 39

Histoire 48,7 16,7 37 24,6 16

Économie 0 12,44 2,5 1 3

Langues étrangères 0 0 0 4 0

La théologie atteint rarement le taux de la période précédente, sauf chez Devin de Gallande et chez Albert ; goûts personnels ou milieu de parlementaires jansénistes ? Le droit est toujours plus présent quand les intendants sont issus de la robe, comme Pottier. Le domaine des sciences suit l'évolution de l'époque, mais l'économie reste tributaire de l'intérêt de chacun. De ces 5 intendants, Pottier présente le profil intellectuel requis pour sa profession : il cumule une forte culture juridique et une ouverture sur l'économie ; Tavernier de Boullongne, dans la même catégorie, a substitué à l'économie les sciences ; Devin de Gallande au contraire est demeuré imperméable aux changements du siècle, et se satisfait de l'étude historique.

Dans leur grande majorité, les nouveaux objets de débat ne les ont pas intéressés, encore qu'il faille minorer le poids des bibliothèques comme révélateur d'une culture : tous les livres étaient-ils lus ? N'empruntaient-ils pas à la bibliothèque du roi ou à des amis ? Albert, par exemple, membre de la secte, ne possède aucun livre d'économie et seulement 3 de géographie. Dans ces bibliothèques, l'air du temps fut donc raréfié, à l'exception de celle de Vincent de Gournay: sur 528 volumes de sa demeure parisienne, 359 traitent d'histoire et surtout de philosophie et en son château de Gournaysur-Aronde, 169 d'économie et de philosophie politique. Ses auteurs favoris sont ceux des années 1750 : les abbés Cartier, Coyer, Leblanc et Morellet, les économistes Cliquot-Blervache, Plumard et Forbonnais. Sur les rayonnages des autres on peut relever: une Théodicée de Leibniz chez Montaran, les oeuvres de Machiavel chez Caumartin, le Droit de la nature des gens de Pufendorf chez Albert, le Droit de la guerre et de ta paix de Grotius chez Montaran. L'ouvrage le plus répandu reste le Dictionnaire de Bayle (chez Albert, Caumartin, Gournay, Montaran, Gayardon, Pottier, Tavernier, Le Tourneur). Quelques titres d'oeuvres littéraires de Voltaire et de Rousseau apparaissent dans les rayonnages de Gayardon, Montaran et Rouillé de Jouy. Dans la catégorie des belles-lettres, les classiques latins forment la base : Virgile, Tacite, Tite-Live, Tibulle, Salluste et bien sûr Cicéron. Tous les intendants ont en outre, les oeuvres de Racine, Boileau et Molière ; très présents aussi, Scarron, Crébillon et Destouches. Enfin à remarquer: le Paradis perdu de Milton chez Albert, le Décameron de Dante chez Rouillé, Les Voyages de Gulliver de Swift chez Albert, Robinson Crusoé de Defoë chez Vougny, Albert, Les Mille et une nuits chez Doublet de Persan, Tavernier de Boullongne, Les Lettres persanes de Montesquieu chez Vougny. En histoire, le dictionnaire de Moreri et L'Histoire de France de Mézeray sont partout présents, complétés chez Albert par La Décadence de l'empire romain de Montesquieu, chez Fargès de L'histoire de l'empire romain de Gibon, chez


648 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Montaran de L'Histoire de la Russie de Voltaire. En droit, les coutumiers de Paris et de Normandie, les Ordonnances des rois de France, les traités de C. Loyseau abondent. Montaran se distingue par la possession du Code Noir, de l'Ordonnance sur les eaux et forêts et du Traité de Police de Delamare. Quant au Règlement des manufactures, instrument de travail des intendants, il n'est présent que chez Montaran, Portier, Rouillé et Tavernier de Boullongne. En science, la catégorie la moins développée, tous ceux qui s'y intéressent disposent du Dictionnaire géographique de La Martinière, de L'Histoire naturelle de Buffon, du Spectacle de la nature de l'abbé Pluche ; Montaran a complété sa collection par l'Encyclopédie, l'Histoire des insectes de Réaumur, des planches d'oiseaux par Buffon. Et les plus riches possèdent des cartes de Cassini. En économie les bibliothèques d'Angran, de Caumartin et de Montaran comprennent le Dictionnaire de Savary ; Le Traité de commerce de Richard se trouve chez Rouillé et Caumartin ; La dîme royale de Vauban, La recherche sur les finances de la France de Forbonnais, l'État de la France de Boullainvilliers, ches Fargès, Montaran et Gournay; avec Le parfait négociant possédé par Pottier, nous avons dressé la totalité des ouvrages économiques rangés dans les bibliothèques des intendants du commerce.

Mieux qu'à travers leur bibliothèque, l'opinion propre des intendants sur les idées politiques émerge de leur correspondance administrative 33. Chacun y a témoigné sinon d'un sens aigu de l'État, du moins d'en être un de ses éléments. Cette conscience révèle la force d'intégration de la robe du conseil et l'homogénéité idéologique de ses membres. Car ce n'est pas dans le passage fort bref au parlement, à une époque de guerre ouverte contre l'absolutisme, qu'il faut chercher les racines de la fidélité au modèle louis-quatorzien, ni dans les origines sociales progressivement diversifiées en deux groupes, celui en ascension et celui installé. La source est sans doute du côté de l'ambition personnelle qui, en un temps de développement de l'idée de despotisme éclairé, préfère le service du prince, ce pôle toujours plus fort croyaient-ils, au service de la magistrature, ce corps intermédiaire réduit selon ce schéma, à la fonction de contrôle et non d'action. Le choix rapidement effectué pour les uns, fut plus difficile pour d'autres : Colonia resta treize ans durant, avocat général au parlement d'Aix avant d'entrer au conseil ; Courtois, conseiller à Toulouse, attendit douze ans ; Bacalan, héritier de parlementaires bordelais, n'a franchit le pas que poussé, pressé par Laverdy. On comprend mieux ainsi que beaucoup développèrent une culture « réglementaire » et étatiste. Elle résulte d'un choix de carrière, chez ceux très jeunes qui accédèrent à l'intendance, témoignage de l'attraction qu'exerçait la sphère gouvernementale malgré toutes les critiques et d'une appréciation mûrie de la part de ceux qui longtemps furent magistrats. Quant à la présence de rares « libéraux » M, seule la faveur ministérielle, c'est-à-dire une voie extraordinaire, l'explique ; là aussi le déterminisme social trouve ses limites.

La culture étatiste est constante dans le sentiment d'appartenir à un monde à part et sûrement à leurs yeux, au-dessus des autres lieux de pouvoir.

33. A.N. F12/32 à 38; F12/126 i 133; F12/156 à 157; les registres d'affaires par ordre chronologique : A.N. F12/10 à 13 ; F12/39 ; FI 2/134 à 138 ; F12/156 à 168 ; G7/1641 i 1727.

34. Qualifies comme tels par Simone MEYSSONNOER, in La balance et l'horloge. Genèse de ta pensée libérale en France au xvnr siècle, Montreuil, Les éditions de la Passion, 1989.


LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIII' S. 649

La déformation de la réalité perçue à travers le filtre des dossiers et des rapports, le souci de rationalité et de clarté, les raisonnements en termes de hiérarchie et d'autorité, les conduisent à voir les Français comme des moyens, des facteurs de réalisation de leurs projets. Des mots reviennent constamment sous leur plume : royaume, France, bien de l'État. Cette analyse globalisante désincarné les populations, ignore leur diversité, les éléments d'irrationnel. Du fond de leur cabinet, les intendants s'imaginent contrôler et régir tout le commerce et toute l'industrie du royaume. Pour son plus grand bien naturellement. Berthelot de Montchesne écrit à l'inspecteur de Castres et de Pau le 2 août 1724 :

Je compte que vous continuerez à remplir vos fonctions de manière que j'ai bien de m'apercevoir que les manufactures qui vous sont confiées se perfectionnent de plus en plus 35.

Les intendants croient en l'action bénéfique de l'État dans l'économie ; seuls Vincent de Gournay, inventeur de la formule du « laissez-faire laissezpasser » et Bacalan ont abandonné cette vision réglementaire. Ainsi le discours novateur de l'intendant est rare : le vocabulaire et les expressions utilisées révèlent la prégnance de l'héritage colbertien. L'accent mis sur les « nations rivales », « les étrangers », rappellent la phrase du ministre selon laquelle une nation ne peut s'enrichir qu'aux dépens des autres. Le grand nombre d'affaires liées à la fuite d'ouvriers, de machines, de procédés à l'étranger, la sévérité de la répression, la politique de contingentement voire d'interdiction d'exporter des produits stratégiques (blés et grains) indiquent assez bien leur idéologie. Dans le domaine de la concurrence, les intendants partagent l'idée de Colbert sur la protection de la clientèle contre la prétendue malfaisance des fabricants et marchands : chargés de faire respecter les normes de qualité, les intendants, s'ils allègent les amendes, ne continuent pas moins d'encourager les inspecteurs à la saisie et la sévérité ; en 1784, Devin de Gallande conclut dans une lettre envoyée à Huet de Vaudour, inspecteur :

Ce n'est que par des exemples de sévérité que l'on peut parvenir à en imposer, à mettre un frein à une manoeuvre que rien ne peut tolérer et que l'impunité ne rend malheureusement que trop fréquente 36.

Le souci de la qualité peut entraver la bonne marche du commerce en maintenant aveuglément des règlements, obstacles à l'innovation. Le Tourneur, sans mesurer cet effet, écrit à l'inspecteur de Tours en 1745 :

Vous remarquez que quelques-uns des fabricants de cette ville fabriquent une étoffe et que vous pensez qu'elle sera de bonne qualité. Vous n'avez pas fait attention que cette étoffe est d'un moindre nombre de portée et dans une moindre largeur, ce qui détruira la réputation de ceux-ci. Et par conséquent affaiblirait le débit, ce qui porterait préjudice irréparable à cette manufacture. Aussi non seulement vous ne devez pas permettre qu'on les fabrique d'une autre espèce mais même que l'on fasse aucun essai pour y parvenir 37.

35. A.N. F12/141.

36. A.N. F12/38.

37. A.N. F12/32.


650 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

C'est toujours sous la plume de Le Tourneur que l'on peut lire les formules de « maintenir le règlement », d'« observer les statuts », d'« étendre les nouveaux règlements et s'y conformer ». Cette dernière expression souligne le désir d'homogénéité du royaume, d'égalité devant les normes et de fondre tous les particularismes en une seule règle. Considérer la France comme une unité face à l'étranger a des implications économiques et sociales.

Dans le domaine économique, cette vision conduit au développement de tous les secteurs d'activité. Seule face aux autres, la France doit essayer de tout produire et ne pas se spécialiser comme l'Angleterre ou la Hollande ; dès lors la tâche de l'État est de favoriser les inventions techniques, les améliorations de qualité pour les matières premières (la laine notamment) afin de ne plus dépendre de l'extérieur. Mais le plus souvent, le coût d'une telle politique est ignoré : pour l'État, il est en fait réduit, car il est parcimonieux dans ses gratifications ; pour l'économie, il est élevé, en payant plus cher un produit fabriqué en France. Mais les intendants continuent de penser en termes d'économie de guerre et non d'échanges.

Le désir de développer tous les secteurs d'activité repose sur l'idée d'une inter-relation entre ceux-ci. Tolozan écrit en 1789 :

Un État n'est plus puissant qu'un autre que par la plus grande population, or la plus grande population ne peut subsister sans somme de travail proportionnée au nombre des bras que l'agriculture et l'industrie doivent mettre en mouvement ; l'une et l'autre sont l'essence du commerce. Sans l'industrie, les fruits de la terre n'auraient point de valeur, si l'agriculture est négligée, les sources du commerce sont taries. L'union de ces deux principes, agents de la puissance et du bonheur public, est telle que si l'un l'emporte sur l'autre, ils perdent insensiblement leurs forces réelles et relatives. M

La richesse est d'abord matérielle, bée à la production et à la valeur ajoutée par le travail ; celle née des échanges et du commerce, celle liée au circuit monétaire et aux intermédiaires (les négociants et les marchands) n'entre pas en compte. H est vrai que le travail des intendants les porte plus sur la phase de fabrication que sur celle de la diffusion commerciale : c'est le respect des normes de qualité, de longueur, de largeur qui attire leur attention.

Dans le domaine social, le désir d'unité a des conséquences bien plus intéressantes. Face au règlement, tous les entrepreneurs sont égaux. Nobles ou roturiers, qu'ils s'appellent Castries, Caron de Beaumarchais, BourbonBusset ou Astruc, juif de Bordeaux, Anger, Savonnier, Armand 39, tous subissent des saisies, paient des amendes. Les gratifications ne sont même pas plus abondantes pour la noblesse (crainte de la dérogeance ?). La seule distinction qu'opèrent les intendants, est celle de la propriété : telle personne est apprenti, telle autre est patron ; la noblesse, la roture ne comptent pas dans le système de pertes et profits.

Persuadés que les mécanismes économiques sont l'oeuvre de la raison, les intendants souhaitent une information complète sur les circuits de production et de commercialisation ; à cette fonction, ils occupent les inspecteurs des manufactures et savent les blâmer pour des rapports médiocres.

38. Jean-François TOLOZAN, Mémoire sur le commerce de la France et de ses colonies, Paris, Moutard, 1789.

39. A.N. F12/131 et 157.


LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIW S. 651

sans chiffres, pleins de digressions personnelles, recherchant avant tout le matériau brut. Dans ce registre, Le Tourneur est le plus dur ; le 25 septembre 1744, il s'adresse ainsi à l'inspecteur de Bordeaux 40 :

... J'ai remarqué que toutes vos observations ne sont à proprement parler qu'une répétition de celles que vous avez faites par des mémoires précédents.

Et le 11 janvier 174641 :

... je vous observerai en premier lieu que vous pourriez apporter plus de soin dans la rédaction de vos états vu la somme de contradictions si marquées.

Le souci de l'information est poussé par Bacalan et Vincent de Goumay jusqu'à organiser des voyages d'études en Picardie pour le premier, dans tout le royaume en compagnie de Turgot pour le second : en 1755 à La Rochelle, Bordeaux, Bayonne ; en 1756 sur la Loire, d'Orléans à Nantes puis jusqu'à Saint-Malo.

Vincent de Gournay s'intéresse aussi à l'étranger, dans le dessein d'importer les méthodes de travail.

Le 26 décembre 1752, il écrit à l'ambassadeur de France à Hambourg 42 :

Depuis que j'ai séance au Bureau du Commerce, je me suis fait un devoir de chercher à m'instruire de quelle façon sont régies les grandes manufactures étrangères pour les comparer avec la méthode que nous suivons pour la régie des nôtres, savonquelle est la plus propre à encourager l'industrie. La manufacture de toiles de Silésie établie à l'imitation des toiles de France, tient aujourd'hui un rang trop considérable dans le commerce de l'Europe, pour ne pas exciter notre attention et tâcher de découvrir par quel principe elle a fait de si grands progrès surtout depuis 1720. Je dois donc savoir:

1. s'il y a des inspecteurs des règlements ;

2. si l'on est astreint à une certaine longueur, largeur et qualité pour chaque espèce et si le fabricant qui y manque est assujetti à des peines ;

3. si ces toiles sont visitées dans quelques bureaux ;

4. quel est en général le prix de la main-d'oeuvre en Silésie ou ce qu'un ouvrier gagne par jour ;

5. pour quelle somme on compte qu'il se fabrique de toiles en Silésie par an et pour quelle somme on estime qu'il en envoie à l'étranger ;

6. enfin si l'on estime que les manufactures de Silésie régies comme elles le sont, tendent à augmenter encore ou si elles tendent à déchoir faute d'inspecteurs et de règlements, ou faute que le fabricant soit suffisamment surveillé.

Vincent de Gournay souhaite visiblement démontrer, chiffres à l'appui, l'inutilité des inspecteurs et des règlements. Mais s'intéresser aux manufactures étrangères, à leur essor, à leurs exportations annuelles, c'est aussi exprimer la crainte d'une concurrence sur le propre sol du royaume et d'une balance commerciale déficitaire 43.

Au sein de l'équipe des intendants acquis aux idées libérales, Isaac de Bacalan présente la figure du doctrinaire absolument convaincu : il n'y a pas chez lui de restriction comme chez Vincent de Gournay, à propos du libre40.

libre40. F12/32.

41. A.N. F12/33.

42. là.

43. Sur ce point voir Takumi TSUDA, Traités sur le commerce de Josiah Child avec les Remarques de V. de Gournay, Tokyo, Kinokuniya, 1983.


652 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

échange ; Bacalan reprend en effet les idées de Hume, qui nourrissent ses mémoires à l'Académie de Bordeaux et surtout son rapport d'un voyage en Picardie en 1768". Là, il se fait le défenseur de la liberté commerciale :

On ne se laisse plus étourdir par les vaines clameurs des fabricants et des négociants eux-mêmes qui crient sans cesse, règlements, règlements ! On démêle sans peine que l'intérêt particulier est leur seul guide, que chaque fabricant espère que si les autres fabricants observent les règlements, il s'enrichira en les violant, que chaque négociant se flatte d'être à l'abri de la surprise des fabricants et pouvoir impunément tromper ses commettants (...) Tous les règlements sont nuisibles et absurdes. Ou ils supposent tous que l'industrie est à sa dernière période, que les arts ne feront plus de progrès, qu'aucun génie ne fera de nouvelles découvertes, que le goût des consommateurs de tous les pays est uniforme et ne variera jamais, ou ils mettent le gouvernement dans l'indispensable nécessité de changer tous les jours les règlements et pour cet effet d'étudier les progrès de tous les arts, la variation des goûts de tous les peuples (...) Les règlements généraux ne sont bons à rien. Chaque négociant, chaque chef de fabrique doit en faire lui-même et y veiller (...) Mais pourquoi charger le gouvernement d'un soin que le négociant peut bien prendre lui-même.

L'argument moral de la défense du consommateur par la surveillance de la qualité, est retourné en révélant la duplicité des fabricants entre eux. L'inadaptation du système réglementaire dans une économie où la demande est mobile, est ici démontrée. Bacalan pointe aussi en direction du zèle administratif qui peut devenir absurde, s'il voulait enregistrer au jour le jour les changements de goûts, en faire des codes voués à l'éphémère. Il distingue dès lors la collusion d'intérêts entre des fabricants qui réclament toujours plus de règlements pour mieux s'en affranchir par des privilèges exclusifs ou des fraudes, et l'administration qui trouve ainsi un objet à sa boulimie codificatrice. Sans utiliser les notions de marché ou d'avantages comparatifs, Bacalan rejette les règlements parce qu'ils entraînent la mauvaise foi des fabricants, tandis que la liberté engendre la confiance : il poserait volontiers comme les libéraux du XK 1 siècle, que le commerce repose sur l'honnêteté, le progrès des techniques et la nouveauté. Son raisonnement se hisse au niveau d'une réflexion sur la croissance et sur ses bases.

Mais rares furent les intendants qui lurent les nouvelles théories économiques et les adoptèrent ; l'absence de livres d'économie politique signale cette attitude d'ignorance ou de refus de comprendre. Et pourtant ils ont été forcés de travailler sous l'autorité de Contrôleurs généraux convaincus de la justesse et de la nécessité d'une politique libérale ; ils ont dû faire face aux revendications de liberté commerciale. Nul doute que se retrouvent dans leur travail quotidien, les conséquences de ce décalage entre la réalité économique et leur perception de celle-ci.

Le travail

H y avait dans l'administration de la France, une force intérieure qui luttait contre la dissipation, l'ignorance et l'impéritie, et qui provenait de l'application, de l'expérience et des lumières des agents subalternes du gouvernement. On a dit, pour critiquer leur influence que le gouvernement français était bureaucratique. Mais dans le perpétuel

44. A.N. F12/650 ; Bibliothèque nationale 8 L-30-303 ; voir aussi Isaac de BACALAN, « Paradoxes philosophiques sur la liberté du commerce entre les nations », in Revue d'économie politique, juilletaoût 1903.


LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIII' S. 653

changement de ministres qui a signalé les règnes de Louis XV et de Louis XVI, il était heureux pour l'État qu'il y eut des hommes permanents à leur poste et à portée de guider ces ministres éphémères, de les prémunir contre la séduction des novateurs, l'enthousiasme et l'artifice des gens à projets. 45

Hormis l'hostilité affichée contre les Lumières, Sénac de Meilhan dresse le portrait du « bureaucrate », tel qu'il pourrait s'appliquer aux intendants : leur travail est fait d'habitudes, d'expériences et de traditions. Ce travail quotidien supposait des rouages simples dans leur principe, en fait complexes dans la réalité. L'administration du commerce les chargeait de deux tâches, celle liée au contentieux commercial et celle liée à la collecte d'informations.

Le rôle primitif du Bureau et des intendants, fut d'aider le Contrôleur général dans sa fonction de juge du contentieux commercial. Au centre de la mécanique judiciaire : les intendants du commerce dont le travail fut codifié dans le règlement du 9 octobre 170846. D'après l'article 1, le Contrôleur général saisi d'une affaire, choisit de trancher immédiatement ou de l'instruire ; c'est alors qu'interviennent les intendants comme instructeurs. La répartition des affaires est décidée par les commissaires du Bureau, tous conseillers d'État, suivant les attributions géographiques de chacun. Après 1722, les députés du commerce peuvent être consultés pour avis lors de la délibération finale. L'affaire instruite est rapportée devant le Bureau au cours des séances régulières, tous les quinze jours. La proposition arrêtée, le même intendant en fait part au Contrôleur général pour lui donner forme exécutoire comme arrêt du Conseil du Roi.

On comprend la tentation du Contrôleur général de se faire rapporter directement les affaires sans passer par le Bureau ; tentation d'autant plus grande que suivant l'article, « les sieurs intendants du commerce s'y [le Bureau] rendront une heure avant celle de la séance ordinaire ». Le comité des intendants apparaît en germe dès 1708, avant d'être officiel en 1745. En 1708 d'ailleurs, il est convenu de ne pas respecter ce règlement ; d'Aguesseau écrit le 6 décembre de cette année 47

J'ai cru devoir aussi apporter une application particulière afin d'y établir un ordre, certain de prévenir la confusion qui naîtrait infailliblement si elles [les affaires] passaient par diverses personnes et d'abréger autant que possible les longueurs et les formalités dont les négociants se sont souvent plaints (...) ce qui épargnera tout le temps qui s'était employé jusqu'ici à me présenter les mémoires, à les examiner en conseil de commerce, à me les rapporter ensuite avec les délibérations qui y avaient été prises et à écrire ensuite des lettres particulières.

En 1777, il suffit à Necker « d'oublier » de réunir le Bureau, pour transférer le pouvoir aux intendants. En effet les séances du Bureau s'espacèrent durant le siècle : de 1700 à 1750, 35 par an ; de 1750 à 1760, 20 par an ; en 1786, 14. D'autre part, c'est en 1777 que Necker abolit les offices pour en faire des commissions, témoignage de son intention de faire des intendants du commerce, des collaborateurs dévoués qu'il pût nommer et révoquer à sa

45. SÉNAC DE MEILHAN, DU gouvernement, des moeurs et des conditions en France, avant la Révolution, avec le caractère des principaux personnages du règne de Louis XVI, Hambourg, B.G. Hoffmann, 1795.

46. A.N. F12/55.

47. A.N. F12/1692.


654

REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

L'administration du commerce en 1708


655

LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIII' S. L'administration du commerce en 1787

(1) Lettres, requêtes transmises directement au C.G.

(2) Pour instruction, le C.G. renvoie l'affaire au bureau.

(3) Le secrétaire communique l'affaire aux commissaires.

(4) Les commissaires répartissent les affaires entre députés, intendants.

(5) Les intendants s'informent auprès des intendants de provinces, des inspecteurs et de savants de l'Académie.

(6) Les intendants rapportent au bureau. Les députés donnent leur avis.

Les commissaires proposent un arrêt.

(7) Les intendants rapportent l'avis du bureau au C.G.

(8) Le contrôleur général ordonne aux intendants d'exécuter une décision.

(9) Les intendants ordonnent aux intendants de province, inspecteurs, d'exécuter la décision du C.G.

(10) Exécution des décisions, contrôle et surveillance pour bonne application des règlements.

(11) Élection des députés du commerce.

(12) Rapports et comptes rendus de tournées et de saisies des inspecteurs aux intendants.

(13) Lettres, placets, mémoires, reçus directement par les intendants du commerce.


656 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

guise, des collaborateurs sur lesquels il pût se décharger de l'administration du commerce.

En 1787, une nouvelle vague de réformes rompit avec l'évolution « naturelle », favorable aux intendants contre les commissaires, en restaurant le Bureau et surtout en supprimant les intendants. Le règlement du 5 juin 1787 fit dépendre le Bureau, organe administratif, du Conseil royal des Finances ; en février 1788, Loménie de Brienne édicté un nouveau règlement qui organise le partage des compétences : le Conseil royal des Finances est chargé de droit des traités de commerce, des affaires de commerce maritime, de pêche, de canaux, de tarifs et des lois nouvelles ; le Bureau s'occupe des autres matières, contentieux commercial et affaires envoyées pour avis par le Conseil. C'était revenir à la structure originelle et supprimer le pouvoir acquis par les intendants grâce au comité. Ceux-ci évincés, les fonctions d'instructeur-rapporteur, furent confiées à quatre maîtres des requêtes, sans aucune autonomie, sans relation directe avec le Contrôleur général, toujours sous la tutelle du Bureau. Cette réorganisation visait en fait à ne plus laisser le pouvoir de décision au seul Contrôleur général, agissant par le biais d'agents de confiance, les intendants, mais à un conseil gouvernemental.

La nouvelle administration, plus traditionnelle dans sa forme au principe de gouvernement par conseil, eut une courte vie : l'inauguration du Bureau eut lieu le 25 février 1788; le 9 août 1789, tous les conseils fusionnièrent pour créer le Conseil d'État; le 27 février 1791, le Bureau tint sa dernière séance et le 27 septembre un décret de la Constituante en prononça la suppression.

Les dernières péripéties de l'histoire de l'administration du commerce, ne doivent pas faire oublier le trait constant de celle-ci, à savoir l'élargissement et l'autonomie accrue des compétences des intendants du commerce. Ils furent même chargés de la rédaction des règlements4*. Dans la Notice de travail que MM. les intendants du commerce ont adoptée pour la confection totale de la législation des manufactures 49, on lit l'étendue de leurs attributions :

Un projet de règlement général de police pour chaque genre de fabrication, telles que les toiles et toileries, les lainages et les soieries et les bonneteries...

un règlement particulier pour chacune desdites espèces de fabrication dans chaque généralité...

un projet qui détermine la manière dont il sera procédé contre les ouvriers accusés de ce délit (le vol de laine)...

Pour l'instruction des affaires, les intendants réclamaient l'information la plus vaste sur les circonstances, les personnes mises en cause dans les litiges ; c'est ainsi que leurs correspondants furent les inspecteurs des manufactures et les intendants des généralités 50. Tolozan, intrigué par une nouvelle machine à bas écrivit à Lansel, sous-inspecteur à Nîmes le 14 février ; ce dernier ne

48. 215 règlements d'après Bernard WYBO, Le Conseil du commerce au xvnf siècle et le commerce intérieur en France, Paris, Domat Montchrestien, 1936.

49. Encyclopédie méthodique (Commerce), Paris, 1787, t. H, p. 255, par Roland de La Matière.

50. Sur le rôle des inspecteurs des manufactures, voir Alfred des CILLEULS, Histoire et régime de la grande industrie en France aux xm" et mil" siècles, Paris, V. Giard et E. Brière, 1898 et les ouvrages plus récents de Harold T. PARKER. Le livre de Philippe MDMRD, La fortune du cotberHsme. État et industrie dans la France des Lumières, Paris, Fayard, 1998, apporte un autre éclairage, et une interprétation d'ensemble différente de la mienne.


LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIII' S. 657

mit qu'une semaine pour lui répondre, le 22. Michau de Montaran, saisi d'une demande d'exemption de droits de réception dans une maîtrise, écrivit à l'intendant du Languedoc le 4 juillet, la réponse lui parvint le 2 août, la décision fut prise le 24. Mais la collecte d'information n'était pas uniquement liée au contentieux ; les intendants devaient aussi rassembler des statistiques, des tableaux pour fournir au gouvernement les moyens de mener une politique que l'on ose encore appeler économique. La connaissance des besoins et des ressources des manufactures fut confiée aux inspecteurs qui, au-delà des saisies pour malfaçon, recueillaient les données sur la quantité, la qualité, la productivité des industries. Les rapports d'inspecteurs apparaissent sous deux formes :

— D'abord, un compte-rendu de leurs tournées, document de 4 ou 5 pages, lu au Contrôleur général ou aux commissaires du bureau. On y lit un tableau économique d'une région, détaillant les ressources, les hommes, les villes et les productions.

— Ensuite, les états des manufactures présentés en tableaux statistiques, imprimés depuis 1782. Les chiffres indiquent les lieux de fabrication, les bureaux de visite, la dénomination des étoffes, le nombre de pièces, la proportion longueur/largeur, le prix et une « comparaison des deux pareils semestres » pour la quantité et la valeur. Certains plus précis, détaillent la quantité de matière première étrangère, le nombre de métiers battants, le salaire des ouvriers et les lieux de consommation.

Les intendants ont une influence certaine sur la carrière des inspecteurs en mettant en valeur leurs travaux devant le Contrôleur général ; des relations aimables se tissent entre ces personnages : à chaque nouvelle nomination, l'inspecteur envoie des félicitations guère désintéressées. Berthelot de Montchesne remercie en 1724, l'inspecteur Huré de La Chapelle, de Montpellier, de sa délicate attention :

Je suis fort sensible au compliment que vous me faites, monsieur sur l'agrément qui m'a été donné d'une des quatre charges d'intendant du commerce. Le Languedoc étant dans mon département, nous serons en relation dans la suite et comme je suis persuadé de votre exactitude à remplir vos fonctions et de votre attention pour le bien du commerce, vous pouvez comptez que de mon côté je me ferai un véritable plaisir de taire valoir votre zèle et vos services et de vous rendre tous ceux qui dépendront de

Le besoin d'information sur les inventions et techniques nouvelles conduisit les intendants à en appeler aux savants de l'Académie des Sciences. La liste des membres correspondants de l'administration du commerce est connue grâce au mémoire de 1783 sur les appointements du bureau 52 : Vaucanson 4 5001., Daubenton 2 5001., Buffon 2 0001. Vandermonde pour la géométrie et Berthollet pour la chimie sont aussi consultés. Le règlement de 1699 prévoyait en effet dans son article XXXI, que

l'Académie examinera les ordres du Roi sur toutes les machines qui demanderont un privilège. Elle certifiera qu'elles sont nouvelles et utilisables, et les inventaires déposeront un modèle de leurs machines au muséum.

51. A.N. F12/33.

52. A.N. F12/728.


658

REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Devis d'aménagement du bureau de Tolozan en 1786

Bureau 1 Bureau 2

Dépenses d'investissement en livres, sols et deniers

Peintre 36

Corps de tablettes 40 40

Table (8 pieds sur 5,5) 36

Table (5.5 pieds sur 4) 28 24

Bureau 50 64

Chaises de paille 21 30

Fauteuils de cuir 60

Poêle 60

Armoire 120 120

Cartons 30

2 cartes de géographie 50

Rideaux 60 120

Chandeliers 24

TOTAL 531 482

Dépenses courantes (6 mois)

Loyer d'une maison 750

Un commis 600

Un commis 400

Port de lettres 139 Frais de bureau remboursés :

* 6 grands registres 72 \

* 2 registres 36 J

* Papier 90 I 632

* Écritoires et plumes 70 I

* 6 voies de bois 144 ]

* Bougies et chandelle 220 )

TOTAL 2 521

En 1782, d'ailleurs, Louis XVI établit à Paris en l'hôtel de Mortagne un musée de l'industrie. Une fois la valeur d'une découverte assurée, les intendants dirigeaient la publication aux frais du gouvernement sous forme de plaquettes diffusées dans tout le royaume ; la caisse du commerce alimentée par le demi-pour-cent couvrait ces dépenses 53.

Si le rapport au Contrôleur général se déroulait dans son hôtel à Paris et non à Versailles, si les séances du bureau se tenaient chez le plus ancien des maîtres des requêtes ou commissaires 54, l'instruction, la correspondance, l'élaboration des avis et règlement se faisaient au domicile des intendants du commerce : les almanachs royaux mentionnent une adresse identique pour leurs bureaux et leur demeure. Les aspects matériels de leur travail peuvent transparaître de la lecture des inventaires après-décès : les tables de travail ou

53. A.N. F12/821, on y lit que les plaquettes étaient tirée» à 1 000 exemplaires sous format in-12.

54. Non sans problèmes de préséance, voir le mémoire sur le rang en 1780 dans la correspondance de Michau de Montaran, A.N. FI 2/158.


LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVIII' S. 659

écritoires témoignent de la présence de plusieurs secrétaires ou commis. H.T. Parker évalue leur nombre à sept 55 : un « chef de cabinet », deux ou trois rédacteurs pour les dépêches ou mémoires, un expéditionnaire pour la correspondance quotidienne, un copiste pour les registres, un garçon de bureau. H n'en fallait pas moins pour traiter la centaine d'affaires reçues par an chez chaque intendant. A propos de Tolozan, nous connaissons en détail son environnement matériel : des travaux ont été réalisés chez lui rue du GrandChantier et décrit dans un devis de 178656 : son cabinet est au premier étage avec 4 corps de biblothèque ; au rez-de-chaussée 7 pièces, une antichambre recouverte de tablettes de 5 pieds de long jusqu'au-dessus de la porte d'entrée, un grand cabinet (pour le « chef de cabinet ») avec une armoire et des corps de bibliothèque de 10 pieds de haut sur 20 de large ainsi que des casiers, deux cabinets adjacents pour les rédacteurs, un petit cabinet éclairé sur la cour destiné au copiste. Certains préféraient louer une maison à côté de leur domicile ; ainsi en 1749, le sieur Duvivier et deux autres commis employés par un intendant remit au Contrôleur général, un état des dépenses de réaménagement et des frais courants pour le semestre 1749-175057.

Les intendants recevaient pour leurs dépenses annuelles de bureau 3 0001 ; si l'on se réfère au chiffre de Duvivier, son montant n'excéderait pas 1 2641/an pour 3 employés ; ainsi apparaît-il que le nombre d'employés par chaque intendant est d'environ 7 (2 rédacteurs et 5 commis). Un dernier document plus précis concerne « les fournitures faites à Monsieur Tolozan par La Chapelle, maître papetier, rue d'Anjou au Marais » 58. Nous disposons pour l'année 1787 des détails sur le papier, l'encre, les plumes etc. Afin de généraliser aux autres intendants, nous ne travaillerons que sur les 6 premiers mois: à partir du 5juin 1787, Tolozan est en effet le seul intendant. De janvier à juin, il achète : 1 almanach, 4 pintes d'encre, 200 plumes fortes, 6 canifs, 2 pelotes de ficelles, 2 pièces de ruban de fil rouge, de la poudre d'or, 12 rames de papier de différents formats, 1 registre.

Dans la suite du mémoire, la description du bureau est plus complète :

3 registres, 5 écritoires, des éponges, 2 règles d'ébène, des godets de verre,

4 grattoirs, 1 compas, 12 crayons, 400 plumes, des rubans et une gomme.

Reste

ce qui sert le plus à la décision (...) qui sont le recueil des règlements concernant les manufactures, les différents tarifs des droits qui se perçoivent aux entrées et sorties du royaume (...) les arrêts et règlements postérieurs à ces tarifs, l'ordonnance de 1681 portant règlement sur plusieurs droits de ferme et surtout en général celle de 1787 sur le fait des cinq grosses fermes 59.

Dans un mémoire de 1724, l'ouvrage de base des intendants est même mentionné :

... le recueil des règlements des manufactures et teintureries d'étoffes (...) qui a été imprimé en 1701 par Saugrain libraire sur le quai de Gesvres est devenu si rare qu'on

55. Harold T. PARKER, The Bureau of Commerce in 1781 and its Policies with Respect to French lnàustry, Durham, Carolina Académie Press, 1979, et id.. An Administrative Bureau during the Old Régime. The Bureau of Commerce and its Relations to French Industry from May 1781 to November 1783. Cranbury (NJ.), University of Delaware Press, 1993.

56. A.N. F12/660.

57. A.N. F12/726A.

58. A.N. G7/1707.

59. Id.


660 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

ne peut presque plus trouver. H est nécessaire cependant que MM. les commissaires du commerce acquièrent le recueil qu'ils doivent garder comme leur code.

On ne trouve que très rarement ce code chez les intendants ; en revanche ils possèdent l'autre document essentiel à leur tâche, les cartes de géographie.

Enfin, pour accomplir leur travail principalement de contentieux, les intendants devaient avoir sous la main les références jurisprudentielles. Les archives personnelles mais aussi celles du département dont ils ont la charge, étaient entreposées dans ces multiples registres simples, alphabétiques ou numériques, rangés dans des casiers, tablettes ou bibliothèques. Ces archives, vitales aux intendants, font l'objet d'une sévère attention des contrôleurs généraux : en 1775, Brochet de Saint-Priest, créature de l'abbé Terray, compromis dans des affaires douteuses, hésitent à les confier à son successeur ; Turgot doit lui écrire. Mais s'il obéit 2 mois plus tard, il omet 4 registres le concernant 60. Le règlement de 1708 précise la procédure d'enregistrement des affaires, rien ne doit être laissé à l'initiative des officiers :

Article 2: A mesure que le secrétaire les (affaires) recevra, il enregistrera sur un registre. Cet enregistrement sera écrit entre deux marges et contiendra un extrait très sommaire de chaque requête, lettre, placet, mémoire ou avis ; c'est-à-dire seulement le nom de celui qui la présente et la substance en abrégé de la demande. (...)

Article 5 : Le secrétaire du conseil du commerce écrira dans le même temps sur une marge de son registre, le nom de celui des sieurs intendants qui devra faire le rapport, et rendre compte de la requête en placet, suivant leur département, lequel nom il cottera aussi sur le dossier et il écrira sur l'autre marge la résolution qui aura été prise par les sieurs commissaires.

L'intendant a l'obligation de «conserver avec ordre dans son dépôt tous les papiers qui lui seront remis, pour y avoir recours en cas de besoin» 61.

L'administration du commerce nous apparaît aujourd'hui à travers ces documents qui révèlent d'ailleurs un visage « moderne », celui d'un service rigoureux, attaché à cette mémoire judiciaire, toujours respectueux des règles élaborées au début du siècle ; une culture administrative s'est ainsi développée, et rapidement sans contestation véritable.

Quant aux gages de ces officiers, ils constituent la majeure partie des placets adressés aux Contrôleur généraux. Les intendants les jugeaient sûrement maigres : 6 0001. par an, auxquelles s'ajoutent les frais de bureau. Ces derniers sont doublés en 1764 pour atteindre 3 0001. 62. Mais ils cumulaient aussi les gages de maître des requêtes, soit 1 080 l./an. Enfin la règle de l'ancienneté permet d'arrondir la somme ; l'état des appointements de 1782 témoigne de ces différences :

Six premiers mois 1782 Six derniers mois Montaran père 2x1 500

Montai-an fils 3 000 + 1 500 + 750 3 000 + 1 500 + 750

Tolozan 3 000 + 2 x 1 500 3000 + 2x1 500

Colonia 3 000 + 1 500 3 000 + 1 500

Blondel 3 000 + 1 500 3 000 + 1 500

60. A.N. F12/821.

61. A.N. G7/1707.

62. A.N. F12/725.


LES INTENDANTS DU COMMERCE AU XVUV S. 661

Blondel et Colonia constituent le droit commun des traitements avec 6 0001. de gages et 3 0001. de frais de bureau; entre 1708 et 1782, les intendants ont réussi à doubler leur revenu, les multiples demandes d'augmentation ont porté leurs fruits. Tolozan double ses frais de bureau car depuis 1778 il est aussi chargé de la caisse du commerce ; Montaran fils a obtenu une prime de 1 5001. due à l'ancienneté ; quant à son père, il meurt le 5 août et les gages sont suspendus.

Des intendants peuvent aussi être chargé de tâche supplémentaire auprès du contrôleur général : Bacalan et Albert par exemple, pour la correspondance sur le commerce des grains. Leur revenu est alors plus diversifié : Bacalan reçoit 12 0001., soit 3 0001. payables par les fermiers généraux, 3 0001. sur le produit du droit de sortie des grains, 3 0001. sur la caisse du commerce, 3 0001. sur le Trésor royal.

Michau de Montaran siégeait en de nombreuses commissions ; son inventaire après-décès mentionne ses appointements 63 :

Bureaux et places productives d'honoraires Montant annuel

Commissaire à la Cie des Indes 10 7501.

Contentieux de la Cie des Indes 9001.

Bureau des Domaines et Aides 9001.

Conseil des prises 1 8001.

Bureau d'administration des postes 1 1001.

Bureau du commerce 6 6001.

Office de maître des requêtes 1 0801.

La formule de Turgot choisie pour sa brutalité, apparaît maintenant à sa juste valeur. La médiocrité, on la lit non dans la carrière ou l'origine des intendants, quoique de fraîche noblesse, mais dans leur esprit. Une formation excessivement juridique les a empêtrés dans les codes et les règlements, incapables pour la plupart d'innovations ou d'imagination. Leur travail s'est alors réduit à une simple routine. Cependant pourquoi exiger de leur part du brillant, de l'intelligent ou de l'exceptionnel, alors que leur tâche réclamait avant tout de l'application, de l'honnêteté et de la rigueur ? Et si l'on veut bien les évaluer à l'aune de ces trois qualités, les intendants du commerce supportent la comparaison avec d'autres corps. Turgot leur reproche finalement de ne pas suivre ses propres conceptions économiques, de symboliser « l'ancien régime réglementaire »M, et surtout de se presser autour de son rival Necker et s'atteler, enthousiastes, à la rédaction de nouveaux règlements.

Au cours du xvof siècle, les intendants ont vécu l'évolution générale de l'État, la dissociation croissante des fonctions judiciaires et administratives ; ces dernières prenant le pas, ont dénaturé l'institution pour des hommes avant tout et d'abord, maître des requêtes.

Frédéric GARRIGUES, Université de Paris I.

63. M.C. étude LXXXBI/611, 5 août 1782.

64. Expression de Jean-François TOLOZAN, op. cit.


Lectures

LE PORRIDGE, LES PRIX, L'ECOSSE, LA TOISE ET LA UGNE

Les publications de prix ont eu leur période faste durant une vingtaine d'années après la Seconde Guerre mondiale. Puis, elles se sont espacées. A beaucoup, celle dont nous rendons compte' paraîtra tardive et presque incongrue. La mode, qui régit les historiens comme d'autres groupes sociaux, risque de lui être peu gracieuse. Injustement.

Toutes les informations contenues ne sont pas inédites. Mais elles n'avaient jamais fait l'objet d'un examen critique aussi appuyé et d'une présentation identique. Leurs auteurs n'avaient pas recherché l'exhaustivité des sources. Les deux qualités ci-devant mentionnées ont présidé, par éminence, au travail d'AJ.S. Gibson et T.C. Smout. Elles procurent un réel sentiment de confort et rassurent quant à l'intégration des données dans un traitement ultérieur. Le tableau n'est pas complet, cependant, pour l'Ecosse, tant à cause des dates retenues que des lacunes impossibles à combler dans la documentation. Il est suffisant pour autoriser les comparaisons avec des pays voisins — l'Angleterre en premier lieu. Les commentaires parfois succincts, toujours intriguants, sont très intéressants à partir du moment où les prix sont couplés avec les salaires et conduisent à une estimation du standard of living, principalement au XVIIIe siècle. Ils renforcent l'opinion précédents sur le profit à tirer d'une lecture soigneuse et ne devraient pas laisser indifférents même ceux qui se préoccupent surtout des faits français.

Trois séries de prix sont fournies pour les denrées, distinguées selon leur provenance. En tête, ceux qui furent établis par les conseils de ville soit sous forme de statuts arrêtés pour un an au mois de novembre, soit à partir du marché effectif, avec des équivalences entre le produit fabriqué (pain, bière), la qualité, le coût des matières employées (froment, malt). Viennent ensuite les county fiars, c'est-à-dire les prix retenus chaque année par les shériffs dans leurs comtés, qui servaient de référence pour le paiement de plusieurs redevances, parmi lesquelles les dîmes 3. Les périodiques écossais Cakdonian Mercury et Scots Magazine ont rapporté mois par mois les prix pratiqués à Haddington, depuis 1721, et à Edimbourg, depuis 1741.

Les derniers sont certainement les meilleurs. Les autres peuvent être soupçonnés de manipulations, bien qu'ils restent valables, au dire d'experts.

1. AJ.S. GIBSON et T.C. SMOUT, Priées. Food and Wages in Scotland, 1550-1780. Cambridge, Cambridge Unhrersity Press, 1995, xvi + 398 p.

2. L'étymologie du mot « fiar » pourrait être commune au • rbriéal » limousin.

Revue d'histoire moderne et contemporaine, 45-3, juillet-septembre 1998.


LE PORRIDGE. LES PRIX, L'ECOSSE, LA TOISE ET LA LIGNE 663

pour une représentation correcte du mouvement dans la diachronie. La moindre fidélité des county fiars est rachetée par la couverture globale qu'ils offrent du pays. Les séries commencent à des dates diverses : dès 1495 pour le prix du pain à Edimbourg (règlement municipal), 1556 pour la farine d'avoine (oatmeal, essentiel dans l'alimentation des habitants, la base du porridge) dans le comté de Fife, etc. Elles finissent également plus ou moins tôt ou tard : 1635 pour le malt à Aberdeen, 1780 pour les county fiars, 1795 pour les prix mensuels à Edimbourg. AJ.S. Gibson et T.C. Smout ont resserre leurs commentaires au laps 1550-1780, parti qui se comprend mais n'est pas sans incidence sur les conclusions. Les lacunes obligent à sélectionner des cas lorsque l'on désire suivre une évolution avec quelque assiduité 3. Elles sont plus sévères pour les prix des produits d'origine animale, puisés en outre à des comptes d'institutions et de domaines qui en affaiblissent la pertinence 4.

Les profils des prix des grains à long terme ont été répartis en deux ensembles : du début à 1660 (d'après les cotations municipales) et de 1630 à 1780 — county fiars; en deux tranches, pour l'analyse, de part et d'autre de l'année 1650, censée marquer la fin de la « révolution » inaugurée aux environs de 1520. Les données relatives au premier demi-siècle examiné sont rares et le doublement des prix — plausible, est suggéré tout autant par une comparaison avec les mouvements contemporains observés en Angleterre et aussi, généralement, en Europe. Les informations sont plus solides par après à propos soit de l'emballement final du xvf siècle, soit du prolongement de la hausse au-delà. De 1650 à 1780, les prix auraient épousé une courbe en U, évasée et aplatie, déformée en W cependant par le bombement des moyennes ayant accompagné la crise de la dernière décennie du XVIIe siècle. Personne ayant une connaissance même modeste de l'allure des performances enregistrées ailleurs, ne se sentira dépaysé, quelles que soient les différences, ici et là, de profondeur des creux et de hauteur des soubresauts.

Les ébauches d'explication déçoivent 5. AJ.S. Gibson et T.C. Smout ont tenté de cerner une spécificité écossaise. Elle était incontestable au xvf siècle d'après les prix nominaux mais le résultat d'une dévaluation ininterrompue de la livre en usage, passée d'un poids de 38,59 grammes d'argent en 1520 à 7,65 en 1603. Une fois les corrections nécessaires effectuées, l'inflation écossaise rentre dans le rang, plus proche de l'anglaise. Le gramme d'argent n'en avait pas moins perdu trois à quatre fois de sa valence en blé. L'érosion monétaire et l'insignifiance du commerce international excluent d'autorité une influence de l'argent américain, sans préjudice d'autres raisons dirimantes. L'imputation de la hausse des prix à une augmentation de la population est gratuite en l'occurrence, faute d'un index adéquat 6. L'argument serait plus consistant au xvm" siècle mais la progression des prix, fort semblable à Edimbourg et à Windsor en Angleterre, ne l'emporte guère ou pas du tout sur celle que l'on constate en France, ayant pris garde de s'en tenir à des périodes homogènes, alors que la croissance démographique y fut nettement moins vigoureuse.

3. La date de 1780 est admise généralement pour être celle du début de la Révolution industrielle en Ecosse. Cest la raison pour laquelle les auteurs ont arrêté leur analyse à ce moment.

4. Institutions : l'Université de St-Andrew, par exemple. Domaines : Carskey (Argyll), Buchanan (Stirlingshire), etc. Mais il y a aussi des règlements municipaux (Aberdeen) et des chiffres tirés des inventaires après décès (Dumfriesshire).

5. Elles se trouvent en deux endroits : l'introduction et le chapitre 9 (sur les salaires réels), plus des allusions passim.

6. Le travail de référence est ici sur celui de M. FUNN (éd.), Scottish Population History from the I7th Century to the 1930s, Cambridge, Cambridge University Press, 1977. Comme le titre l'indique, il ne fournit pas de données antérieures au xvn* siècle et pour ce dernier, même, tardivement (1691).


664 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

A.J.S. Gibson et T.C. Smout se sont pénalisés en s'enfermant dans le cadre écossais. La reconnaissance de la parenté, presque du mimétisme parfois, entre leurs courbes et celles de pays voisins : l'Angleterre et la proche Europe, y compris la France du nord-ouest, les aurait incités à rechercher des causes communes et conduits à retrouver le mécanisme que nous avions jadis mis en lumière de l'enchaînement des crises en arceaux boiteux 7. Ils en ont traité à la manière très usuelle de les considérer comme des accidents à la naissance impromptue et vite résorbés après le paroxysme sans laisser de suite. Le pointage de ces short-term fluctuations, leur report et leur insertion dans le mouvement de longue durée, le rapprochement avec les évolutions similaires hors d'Ecosse les auraient inclinés pourtant à la saisie du processus décrit, qui renvoie à des conditions climatiques et météorologiques assez partagées*. Qui n'est pas incompatible, au demeurant, avec des décalages, des impulsions reçues de plus ou moins loin, des hausses et des baisses « téléphonées », des contre-coups d'événements politiques et militaires 9. Sous cet éclairage, le différent naguère éclaté entre E.F. Hecksher et d'autres, d'une part, B.H. Slicher van Bath, d'autre part, se dissout 10. Il est vrai que la visualisation même du phénomène n'a pas toujours fait tomber les écailles des yeux.

En Ecosse comme en France, le nombre des purs prolétaires était mince par rapport à la totalité de la population dont les moyens d'existence étaient empruntés pour la plupart à la terre ou mixtes. La restitution des salaires est néanmoins le biais privilégié pour approcher du niveau de vie — au besoin en le retouchant pour atteindre une meilleure représentativité. A.J.S. Gibson et T.C. Smout se sont acquittés de cette tâche avec la même conscience qu'ils avaient déployée pour engranger des prix. Ils ont mis à contribution les comptes des villes et ceux des domaines, le Statistical Account of Scotland de John Sinclair... Les métiers du bâtiment sont, avec les domestiques de ferme et les journaliers, les plus cités comme l'on pouvait s'y attendre. La dispersion géographique est très largement redevable aux déclarations recueillies dans le Statistical Account. A toute époque, les travailleurs écossais furent moins payés que leurs homologues anglais. L'écart qui se tenait autour de 30 % vers 1640 s'enfla jusqu'à 80 % au milieu du XVIIIe siècle pour retomber ensuite : on notait encore, quand même, une différence en sa défaveur pour le maçon d'Edimbourg

7. • D'Amsterdam à Séville : de quelle histoire les prix sont-ils le miroir ? », in Annales E.S.C., 1967. Article reproduit en plusieurs occasions. Utilisait les données de R. Tooke pour l'Angleterre.

8. L'étude des fluctuations à court terme prend place dans le livre recensé aux pages 167-174. On peut se reporter pour l'Angleterre aux publications de W.G. HOSKINS, « Harvest Fluctuations and English Economie history 1480-1619 », in Economie History Review », 1967, p. 28-46, et Idem, 16201759, in Economie History Review, 1968, p. 15-31 et i T.S. ASHTON, Economie Fluctuations in Enghmd 1700-1800, Oxford, Clarendon Press, 1959, bien que ces deux auteurs n'aient pas franchi le pas permettant de passer des mauvaises récoltes et des hausses consécutives à la saisie du mouvement de longue durée. Une analyse limitée a une séquence minutieusement étudiée dans John D. POST, Food shortage, ctimatic variabiiity and épidémie disease in Premdustrial Europe. The Mortalùy Peak in the earfy 1740s, Ithaca, Cornell University Press, 1985. A.J.S. Gibson et T.C. Smout n'ont pas entièrement but fi des aléas climatiques.

9. Décalage dû à une fantaisie du Gulf Stream entre 1695 et 1700 (d'après Ian Whyte) ; hausse • téléphonée » entre 1748 et 1751 en Angleterre où les récoltes furent excellentes tandis qu'elles étaient exécrables en France vers laquelle fut exporté le maximum séculaire des grains (l'inverse se produisit de 1764 i 1768) ; événements politiques : la guerre angle-écossaise en 1640, la tentative d'insurrection du prince Charles en 1745.

10. Cf. la contribution de B.H. SUCHEK VAN BATH dans le tome V de la Cambridge Economie History of Europe, Cambridge, C.U.P., 1977, et, notamment, p. 64.


LE PORRIDGE, LES PRIX, L'ECOSSE, LA TOISE ET LA LIGNE 665

en 1780 de 30% vis-à-vis de celui de Manchester, de 40 à 50% vis-à-vis de celui de Londres. Ces rétributions doivent être appréciées en fonction du coût de la vie.

La diète prend ici toute son importance. Le porridge constituait le fond de l'alimentation. A.J.S. Johnson et T.C. Smout ont retenu une ration journalière ordinaire de 850 grammes de farine d'avoine pour un homme et de 567 pour une femme, chiffres inférieurs à ceux qu'avaient avancés au xvm* siècle James Steuart et John Sinclair". La production d'avoine était insuffisante pour couvrir les besoins dans les Highlands où l'on avait davantage recours en supplément aux produits de l'élevage : lait, beurre, fromage. L'usage de la viande était chiche partout. Le hareng était consommé sur les côtes ; beaucoup moins à l'intérieur. A la fin du XVIIIe siècle, la pomme de terre occupait déjà un large secteur et l'on disait fréquemment comme en France, en Lorraine ou dans les Pays-Bas autrichiens que les pauvres s'en nourrissaient presque exclusivement.

Ces notations sont intéressantes et peuvent amorcer sans attendre des calculs et des comparaisons. Les menus reproduits concernent malheureusement des catégories bien spécifiques et ne sont pas transposables sans réserves ni restrictions à l'ensemble de la population 12. Pour arriver à une estimation du salaire réel, ou, mieux, du niveau de vie, A.J.S. Gibson et T.C. Smout ont utilisé deux rocades. La première, classique, a consisté à évaluer le poids de pain de froment ou de farine d'avoine auquel correspondait d'année en année le salaire d'un maçon à Edimbourg ou d'un journalier rural. La seconde était plus sophistiquée. Ils sont partis d'un coût de vie calculé selon les normes écossaises (et, donc, différent de celui de Phelps-Brown et Hopkins pour l'Angleterre). Ils l'ont modulé selon la situation de l'individu : célibataire vivant chez ses parents, marié sans enfant, marié avec quatre enfants de moins de dix ans. Ils ont ensuite opéré une confrontation avec le revenu hebdomadaire et, enfin, avec l'optimum et le minimum caloriques requis pour entretenir les corps. On passera sur les détails techniques et l'on ira droit aux enseignements.

La variabilité d'une année sur l'autre, souvent brutale (chute de moitié ou pis) n'étonnera pas. Elle était commandée par le prix des céréales, lui-même agi, comme nous l'avons vu, par la qualité des récoltes. Dans les plus mauvaises années, le pouvoir d'achat se réduisait à « fin rien » (1,9 livre poids par jour pour le porridge en 1587 contre 14,5 en 1560 pour un journalier). L'influence des chertés excessives de la fin du siècle explique la détérioration survenue au XVIe (entre 25 et 30 %), qui serait peut-être aggravée si nous pouvions remonter au xv". Les sommets n'étaient toujours pas reconquis en 1780. La prolongation au-delà des observations ne ferait qu'alourdir les constats. Le prix de la farine d'avoine augmenta de moitié en 1795 et avait probablement doublé en 1800. En pleine révolution industrielle.

Nous touchons au problème qui a longtemps agité et agite encore les historiens britanniques aux prises avec l'histoire de leur pays : celui de l'évolution du standard of living dans cette période. Il n'est pas abordé de front dans le livre d'AJ.S. Gibson et T.C. Smout pour une affaire de date ". Mais leurs réflexions sur la situation dans les années précédentes n'en suscitent pas moins délibération. Malgré les indications ci-devant, ils penchent prudemment mais décidément pour une amélioration. Leur conviction repose sur plusieurs considérations. Le développement de l'industrie rurale aurait affermi au motif d'une plus grande régularité les gains des hommes auparavant soumis à un régime

11. James Steuart avançait 40 onces avoir du poids (1 134 grammes) pour l'homme dans le comté de Lanark, et John Sinclair 37 (1 048 grammes) pour le Nord, sans précision.

12. Soldats, orphelins, pauvres assistés (cf. p. 248-260). Pas de relation établie avec les salaires.

13. Cf. note 3.


666 BEVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

d'emploi aléatoire. Il aurait entraîné également un accroissement du travail féminin et enfantin, sollicité en outre par des tâches nouvelles en agriculture (binage et sarclage des navets, par exemple). La prise en compte du revenu familial au lieu du seul revenu du chef porterait dès lors à modifier les appréciations dans un sens positif.

A.J.S. Gibson et T.C. Smout reconnaissent que les investigations n'ont pas encore été assez poussées pour une vérification du schéma. D'autre part, ils posent une distinction nette entre les régions converties ou en voie avancée de conversion à l'industrie textile (le comté de Lanark, par excellence) et les autres privées de cet adjuvant, comme les Highlands. On ne peut que souscrire à leurs scrupules, sinon y renchérir. Plusieurs forces étaient à l'oeuvre, en effet, en Ecosse dont la géographie humaine subissait les chocs entrecroisés. La formation des grandes fermes avait eu pour conséquence des expulsions (les fameuses clearances), une diminution de l'offre de travail masculin par substitution de domestiques à demeure aux journaliers et cottars. D'où des reclassements et des exodes 14. Dans cette optique, les gains du tissage ne seraient plus synonymes d'un supplément mais d'un remplacement — à juger comme tel. Héler des femmes et des enfants pour venir travailler aux champs cachait peut-être aussi l'écartement des hommes aux salaires plus élevés. La recomposition des revenus s'avère ainsi plus complexe que ne le laisserait supposer l'invocation superficielle à une « proto-industrialisation »IS.

A première vue, il ne semble pas que le sort du travailleur de Glasgow ait été meilleur au xvm" siècle que celui du tisseur d'Abbeville qui est bien connu, l'un et l'autre asservis aux caprices de la météorologie et du prix des denrées. Remarque valable au moins jusqu'en 1786, date à laquelle le traité EdenRayneval déclencha une crise et le chômage en Picardie comme en d'autres régions industrieuses françaises. Au contraire, en principe, l'Ecosse fut en plein boom dans les dernières décennies du siècle. Les situations tragiques n'y manquèrent pas cependant. L'extrait de journal d'un tisserand, cité par AJ.S. Gibson et T.C. Smout à la page 13 le prouve surabondamment Le père n'avait pas perçu son salaire. Toute une famille n'ayant plus rien à manger et plus rien pour se chauffer, décida un dimanche matin de rester au lit pour conserver au moins un peu de chaleur. Elle ne fut sauvée que par l'arrivée d'une servante du voisinage, venue demander que l'on décrive pour elle une lettre à l'une de ses connaissances, et apporter en échange quelques livres de farine d'avoine et autres provisions. C'était durant la terrible disette de 17991800".

14. Les reclassements furent précoces dans les Borderlands. L'exode se dirigea vers lUlster irlandais et vers les villes. Dans la seconde moitié du xvm* siècle, l'émigration prit une allure galopante dans les Highlands et, surtout peut-être, dans les Iles, provoquée par la disette et orientée vers les colonies britanniques de l'Amérique continentale. Cf. T.C. SMOUT, A History of the Scottish Peuple 1560-1830, Londres, 1969, et T.M. DEVINE-R. MITCHISON, People and Society in ScotUmd 1760-1830, Glasgow, 1989.

15. Le terme de « proto-industrialisation », qui nous semble toujours impropre, est employé une fois, p. 354, entre guillemets, par AJ.S. Gibson et T.C. Smout Ils ont refusé avec raison de s'en remettre au « panier de la ménagère » de Phelps Brown et Hopldns mal construit, discutable dans la durée et inadapté à l'Ecosse. Leur calcul n'en demeure pas moins délicat Non seulement parce qu'ils ont retenu une ration de farine d'avoine peut-être faible (cf. note 11) mais encore parce qu'ils tablent sur une intangibilité des pourcentages des postes dans les budgets familiaux. En période de disette, celui des deux tiers attribué à la nourriture était certainement dépassé. Les évaluations de J.H. Treble dans l'ouvrage cité de T.M. Devine et R. Mitchison paraissent plus gauchies encore, peut-être sur le modèle anglais de N.R.L CRAFTS. British Economie Growth during the Industriel Révolution, 1985.

16. Pour Abbeville, cf. M. MORINEAU, • Budgets populaires en France au xvm* siècle >, in Revue d'Histoire économique et sociale, 1971. Reproduit dans Pour une Histoire économique vraie, Villeneuve-


LE PORRIDGE, LES PRIX, L'ECOSSE, LA TOISE ET LA LIGNE 667

Dans une position subalterne presque sous tous les angles, à celle des Anglais, les Écossais l'emportaient néanmoins par la stature : d'un pouce et demi — 1,670 mètre contre 1,652), d'après la taille des recrues aux armées au Win* siècle. Ne tomberont des nues que les derniers férus de la ligne SaintMalo-Genève qui séparait, fut-il prétendu, une France d'intelligence et de progrès, au nord, d'une France sous-développée, au sud. Nous avions déjà exprimé notre scepticisme à cet égard en 1986, en invoquant précisément l'exemple britannique encore visible aux alentours de 1900, et d'autres. Il est confirmé. A.J.S. Gibson et T.C. Smout mentionnent le fait sans beaucoup insister et en lui suggérant, en passant, une explication qui n'est guère admissible : le régime alimentaire des Écossais aurait été plus nourrissant que celui des Anglais". Certes, ils vantent les vertus de la farine d'avoine, son pouvoir calorique, sa richesse en protéines, vitamines, niacine, etc. Mais à ce jeu et à celui des citations antagonistes (William Marshall contre Samuel Johnson), il serait sans doute facile de montrer que les diètes anglaises et même françaises possédaient, elles aussi, de réelles capacités. D'autant que les déficiences en protéines animales ou en légumes verts paraissent aussi accusées, sinon plus, ici qu'ailleurs. L'acceptation, un brin nostalgique du bon vieux temps, de l'affirmation piloterait une réhabilitation de la pomme de terre : l'Irlande avait également l'avantage à la même date, voire plus prononcé (1,671). Le problème est mal posé 18.

Les recherches d'anthropologie sérieuses ont fait apparaître un phénomène planétaire : la diversité biologique des humains. En cartographiant la taille des individus, on s'aperçoit d'une répartition vaguement zonale qui n'a rien à voir avec des présupposés alimentaires, culturels ou de civilisation. Le record d'élévation serait détenu aujourd'hui par une population vivant à la lisière du désert et ne jouissant par conséquent que de ressources extrêmement frugales : les Saras du Tchad (1,817 m). En Europe, les hommes grands se rencontrent au nord, des hommes plus petits au sud (avec des variantes). Les disparités française et britannique, nuancées, relèvent davantage de cette disposition que

d'Ascq, Presses Universitaires de Lille, 1985. Le témoignage du tisserand attire l'attention sur la condition des ouvriers urbains (il était de Glasgow). La notion de supplément de revenu ne peut s'appliquer à eux qui étaient de purs prolétaires. A.J.S. Gibson et T.C. Smout ont souligné le fait pour le maçon d'Edimbourg. En campagne, le budget d'une famille à Auchterderran (comté de Fife) vers 1790 n'est pas plus reluisant que celui d'une famille française à la même époque. Encore l'Écossais est-il gratifié de 295 jours de travail par an et le prix de la farine d'avoine est-il relativement bas (Statistical Account..., t. II, p. 454-455). Ces remarques n'excluent pas la pénétration de quelques « douceurs » : du sucre, du thé, du café dans les meilleures passes ni l'extension de l'alphabétisation. Cf. sur le dernier point : R.A. HOUSTON, Literacy in Eariy Modem Europe and Development 1500-1800, 1992, amendé et enrichi dans sa communication pour le Congres International d'Histoire de Milan (1995), literacy, Language and Régions 1500-1800 (non publiée). La rapidité du progrès de l'écriture en Finlande dans la seconde moitié du xvm* siècle rend caduques les tentatives hâtives de mise en rapport avec un niveau de vie supérieur, du type de celles dont il sera question ci-dessous.

17. AJ.S. Gibson et T.C. Smout se sont fondés pour les tailles sur R. FLOUD, K. WACHTER et A. GREGORY, Height, Health and History. Nutritional Statistics of the United Kingdom, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, auquel on voudra bien se reporter. Pour la France, cf. M. MORINEAU, « When the Saints go marchin », in Revue Belge de Philologie et d'Histoire, 1986, p. 286-301, qui faisait suite à une Discussion dans la Chapelle de Sigovie, 1984, restée inédite.

18. John MOKYR et Cormac O'GRADA, « The height of Englishmen and Irishmen in the 1770s : évidence from the East India Company », in Eighteenth Century Ireland, 1989 et Cormac O'GRADA, Anthropométrie History : What's in it for Ireland ?, papier obligeamment communiqué par l'auteur que je remercie très vivement. Le chiffre de 1,671 est fourni par R. Floud et alii dans l'ouvrage cité à la note précédente.


668 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

d'un discrimen élitiste — mal approprié. Il était anachronique, de plus, de postuler d'une infériorité au xvnf siècle de la Bretagne ou de l'Aquitaine en partant de la situation repérée en 1819-1829, qui était très différente de celle enregistrée cinquante ans auparavant. On commettrait une erreur identique en projetant rétrospectivement sur l'Irlande et l'Ecosse leur inégalité de la première moitié du XIXe siècle : en 1780, les deux nations étaient économiquement à parité".

Convenablement ausculté, le livre d'A.J.S. Gibson et de T.C. Smout ouvre, on espère l'avoir montré, sur des questions de fond. Il a le mérite de faire sortir d'un tête-à-tête franco-anglais en histoire économique, devenu stérile ou ratiocinant. Il propose plusieurs modèles d'évolution (les Lowlands, les Highlands...) qui sont à prendre en considération pour des comparaisons. Ayant souvent plaidé pour l'élargissement des horizons de la pensée et de la recherche, nous ne pouvons éprouver que du plaisir à le recommander.

Michel MORIKEAU.

19. La diversité biologique a fait l'objet des recherches de plusieurs laboratoires et savants, parmi lesquels nous citerons André Langaney (diverses publications). Échelle des tailles également dans R. FLOUD et otii, op. cit. Pour une comparaison équitable entre l'Irlande et l'Ecosse, cf. L.M. CULLEN et T.C. SMOUT, Comparative Aspects of Scottish and Irish Economie and Social History, Edimbourg, 1976, notamment la contribution du premier. L'article de Bernard LEPETTT dans les Annales E.S.C., 1986 (p. 1243-1272 : • Sur la ligne Saint-Malo-Genève »), n'est pas davantage pertinent que son modèle pour la période antérieure à la Révolution, étant fondé sur des informations également tardives (1821-1851). On sait que la signification de la taille a été et est l'objet d'une controverse opposant John Komlôs et R. Floud, entre autres. Cf. sous la direction du premier : The Biological Standard of living and Economie Development on Three Continents : Essays in Anthropométrie History (Chicago, 1994). Les remarques ci-dessus présentées ne visent pas à refuser toute vertu biologique soit au porridge, soit à la pomme de terre (qui contient de la flavoline). Nous avons souligné naguère l'importance de cette dernière dès le xvnf siècle : Cendrillon devenue « fée » (in Pour une histoire économique vraie, op. cit.). On pourra malicieusement ajouter que l'élévation de la taille en Europe au XDf siècle a coïncidé avec sa diffusion dans l'alimentation. Inversement, l'égalisation de la stature entre les Écossais et les Anglais serait-elle redevable à une (relative) désaffection pour le porridge ? Les deux conclusions à tirer de l'examen sont : 1* que l'on ne doit pas en ramener la solution à un facteur unique, a fortiori lorsque celui-ci est inepte rétrospectivement comme dans le cas de la France ; 2* que la solution, reposant sur plusieurs éléments (parmi lesquels la diversité biologique), ne relève pas ou plus des seuls historiens mais requiert les compétences d'autres disciplines.


Comptes rendus

Anne RADEFF, DU café dans le chaudron. Économie globale d'Ancien Régime. Suisse occidentale, Franche-Comté et Savoie, Lausanne, Société d'histoire de la Suisse romande, collection Mémoires et Documents, 4e série, t. IV, 1996, 559 p.

Ce livre est l'aboutissement des nombreux travaux consacrés par Anne Radeff à l'histoire économique et sociale de la Suisse du Moyen Age au xx° siècle : histoire des campagnes et des villes, des forêts et des vignobles, des auberges et des boutiques, des politiques économiques ; histoire des migrants, des révoltés et des exclus. Une telle énumération ne doit pas tromper : toutes ces études entrent en résonance. Ainsi, en étudiant les foires et les marchés de Suisse romande, ce sont les Images de l'histoire des oublié(e)s que l'auteur a voulu contribuer à tracer 1. Se pencher sur l'histoire du commerce, ce n'est donc pas seulement faire l'histoire des marchands, c'est aussi bien écrire une histoire de la paysannerie, des femmes dans la ville, de la tolérance et de l'ostracisme 2. C'est pourquoi ce livre consacré à l'économie de la Franche-Comté, de la Suisse occidentale et de la Savoie entend faire tomber les frontières qui cloisonnent le champ de l'histoire. Paysannerie et marchandise, production et consommation, nomadisme et sédentarité, tous ces thèmes sont envisagés dans une dynamique d'échanges qui n'est pas sans rappeler les travaux de Daniel Roche, de Dominique Margairaz et de Laurence Fontaine, historiens que l'auteur convoque au premier chapitre pour expliciter son refus des « dichotomies rigides ».

La construction d'un modèle explicatif de l'économie d'Ancien Régime est le véritable sujet du livre. Anne Radeff forge un concept, celui d'« économie globale », en observant la France d'Ancien Régime à partir de ses confins continentaux, des « régions terriennes ». L'auteur ne peut se résoudre à la partition braudélienne des « deux Frances » ; les régions de l'intérieur possèdent un dynamisme étroitement hé à celui de la France des fleuves, des ports et du négoce lointain. Les paysans, comme les grands négociants, appartiennent à « une économie d'échanges généralisés », ils en sont même le socle. Réfutant toute autarcie paysanne, l'auteur met l'accent sur l'« expansion de la consommation et de la commercialisation paysannes »

1. Anne RADEFF, Monique PAUCHARD, Monique FREYMOND, Foires et marches de Suisse romande. Images de l'histoire des oublié(e)s, Yens, Cabédita, 1992.

2. — Anne RADEFF, « Paysans menacés et menaçants : luttes d'influence autour des foires bernoises d'Ancien Régime », in Les paysans dans l'histoire suisse, Albert TANNER, Anne-Lise HEADKONIG éd., Zurich, Chronos Verlag, 1992, p. 129-142.

— Anne RADEFF, « Femmes au marché (Suisse occidentale début xvnr* s.-début xx* s.) », in Les femmes dans la ville, Albert TANNER, Anne-Lise HEAD-KONIG éd., Zurich, Chronos Verlag, 1993, p. 61-72.

— Anne RADEFF, Robert Uri KAUFMANN, « De la tolérance à l'ostracisme. La politique des États confédérés envers les Juifs, 1750-1798 », Revue suisse d'histoire, 44, 1994, p. 2-13.

Revue d'histoire moderne et contemporaine, 45-3, juillet-septembre 1998.


670 REVUE D HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

et s'appuie sur les recherches en langue anglaise 3, ce qui peut expliquer la radicalité de ses propos, au risque de minimiser les rigidités de l'économie rurale, probablement plus marquées en France qu'en Angleterre ou en Suisse. Anne Radeff nous convie ainsi à porter un regard original sur le monde paysan et sur la modernisdation des sociétés traditionnelles. Le titre du livre suggère combien la consommation paysanne est ouverte aux produits nouveaux, confirmant l'un des apports récents de l'histoire rurale. L'auteur plaide pour la reconnaissance de l'inventivité des paysans, pour la prise en compte de leurs mobilités et pour l'analyse de leur rôle dans l'intensification des échanges au xvnie siècle. D'où une approche critique de la proto-industrialisation, considérée comme trop limitative alors que la polyvalence des activités et des consommations dans les campagnes n'est pas l'apanage des seuls paysans insérés dans les réseaux des marchands-fabricants.

Le deuxième chapitre met l'accent sur la dimension spatiale de l'« économie globale » grâce à une présentation des échelles de l'étude. Anne Radeff choisit une échelle régionale et transfrontalière et insiste sur la spécificité de cet ensemble régional, fort de deux millions d'habitants au XVIIIe siècle et marqué par l'appartenance à une « Europe intérieure ». L'auteur expose avec beaucoup de clarté, cartes à l'appui, l'« histoire contrastée » de ces trois régions du xvf au xvm* siècle et révèle toute la richesse des travaux menés par Michel Vernus, Jean Nicolas, Chantai et Gilbert Maistre. Le XVIe siècle est une époque de transformation du paysage liée à l'essor de l'élevage en montagne. Cette activité, moins demandeuse en bras, favorise la multiplication des contacts entre la Franche-Comté et les zones d'émigration savoyardes et suisses. Les échanges transfrontaliers s'accentuent au XVIIIe siècle et concourent à la formation d'une « économie supranationale », en phase avec les pulsations du grand négoce atlantique. Cette articulation entre les échelles du commerce est la condition même de la prospérité des économies portuaires ; on le sait de longue date pour l'Angleterre, on l'évoque plus rarement pour le continent. L'isolement régional doit probablement être relativisé, comme le suggère également la récente analyse de l'« enclavement » par Thomas Le Roux 4 (avec cependant plus de réserves).

Le troisième chapitre, consacré à la présentation des sources, apporte une nouvelle justification du choix de l'échelle régionale et de la nécessité de croiser et de comparer des sources émanant d'un éventail institutionnel élargi, manuaux du Conseil de Commerce de l'ancien État de Berne, recensements, enquêtes d'intendants sur les foires et les marchés (tabelles par bailliages), registres d'inscription des marchands de tabac en Franche-Comté, délibérations de corps de ville. Ces sources, à défaut de donner lieu à un traitement cartographique, sont à l'origine de cinquante pages de tableaux, d'une grande lisibilité, en annexe. De plus, Anne Radeff a enrichi l'étude de ce fonds institutionnel par la lecture des grands traités de commerce (Savary des Bruslons, Marperger) et d'autres moins illustres, comme celui de Pierre Merian, « Amie de tout le monde » et marchand-fabricant bâlois, vers 1760. L'auteur a aussi consulté les almanachs et les archives privées, fonds Pourtalès, livres de compte de commerçants modestes et papiers de colporteurs,

3. Marine BERG, The Age of Manufactures. 1700-1820, Londres, Fontana, 1985 ; Carole SHAMMAS, The Pre-industrial Consumer in England and America, Oxford, Oxford University Press, 1990 ; Joan THTRSK, Economie Policy and Projects. The Development ofa Consumer Society m Early Modem England (1978), Oxford. Clarendon Paperbacks, 1988 ; Lorna WEATHERMLL, Consumer Behaviour and Material Culture in England 1660-1760, Londres, Roudedge, 1988.

4. Thomas LE ROUX, Le commerce intérieur de ta France à ta fin du mut" siècle, Paris, Nathan, 1996.


COMPTES RENDUS 671

tels ceux du Savoyard Joseph Villand qui fréquente les foires suisses au cours du xvnf siècle. L'irruption de parcours individuels aux côtés de séries statistiques conforte la réflexion sur l'« économie globale » ; elle restitue l'intensité des échanges qui ont lieu hors des foires et des marchés, dans les auberges, dans les étables et dans les maisons privées. Anne Radeff propose ensuite une analyse quadripartite de ces fonds d'archives : les objets du commerce, les acteurs, les rythmes et les lieux.

Les objets du commerce sont présentés au chapitre IV à travers les différentes échelles du commerce : produits de transit international, de trafic interrégional et régional, de commerce local, et cas particulier du bétail. L'originalité du chapitre tient à l'observation de similitudes entre les objets exportés et ceux destinés au marché intérieur ou interrégional, en raison de l'intégration de toute la société paysanne à une économie d'échange. L'auteur évoque avec précision les transactions des éleveurs et des marchands de fourrage, capables de dicter leurs conditions aux citadins ; elle restitue aussi les trafics des enfants pauvres de la haute vallée de l'Aar qui ramassent des escargots que les Capucins du Valais engraissent et revendent. L'auteur conclut au rôle clef détenu par les paysans dans la commercialisation des denrées agricoles, ce qui autorise en retour une consommation paysanne de produits nouveaux. D'où ces recoupements entre marchandises de transit et produits destinés aux échanges locaux.

Le chapitre V est consacré aux acteurs du commerce et met en lumière la polyvalence des activités des villageois. L'auteur s'attaque d'abord à la partition entre production et commercialisation. Partant de l'analyse du mot « commerce » au xvuf siècle, Anne Radeff démontre combien on a sousestimé l'activité commerciale des paysans. Dans le commerce du blé, les paysans qui vendent leurs surplus côtoient les marchands à Bâle, à Genève, à Besançon, en Valais, en Savoie. Les autorités bernoises tentent d'ailleurs d'établir en 1794 une clarification entre paysans, marchands de blé, blatiers, boulangers et meuniers. Le rôle des éleveurs dans la commercialisation du beurre, du fromage, du bétail entraîne des inflexions en faveur de l'élevage laitier, même si les paysans ne sont pas maîtres des longues chaînes d'achat et de vente du bétail, depuis les montagnes naisseuses jusqu'aux grandes villes en passant par les nombreuses foires au bétail. Cette commercialisation des produits agricoles par la paysannerie suscite l'hostilité des négociants qui, par le recours aux privilèges, défendent leurs intérêts face à la concurrence des villageois. Cette concurrence ne s'arrête pas aux produits agricoles ; ce sont aussi les boutiquiers ruraux qui rivalisent avec les citadins. D'où des conflits et des résistances, comme celle des boutiquiers vaudois qui refusent les patentes imposées par l'État de Berne, soucieux de privilégier les commerçants urbains. L'analyse des sources révèle le profil très diversifié des boutiquiers et boutiquières ; elle montre aussi combien la boutique et le colportage ont partie liée. Colporteurs, boutiquiers et merciers forment un milieu où il est difficile d'opérer des classements. La clef de cette polyvalence, ce sont les femmes, telles les tresseuses de paille mariées à des rétameurs ou les boutiquières qui gardent le comptoir pendant que le mari colporte. Les enfants sont aussi intégrés à ces échanges qui constituent une économie fragile, méprisée et réprimée avec violence lorsqu'elle côtoie le vol. Aubergistes, bouchers et boulangers participent aussi de cette polyvalence des activités des villageois. Leurs maisons sont autant de relais qui permettent que les campagnes soient desservies en objets nouveaux. Ces commerçants sont tous des créanciers et des revendeurs de marchandises diverses ; ce sont de bons intermédiaires entre acheteurs et vendeurs, entre voleurs et receleurs.


672 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

S'y ajoutent les « marginaux indispensables », contrebandiers et marchands de chevaux juifs qui permettent à des milliers de personnes de mieux vivre mais sont rudement traités par le négoce citadin. L'enrichissement du grand négoce passe pourtant bien par ces multiples relais, qui traduisent combien la société d'Ancien Régime est impliquée dans une « économie d'échanges généralisés ».

C'est aussi pourquoi, selon Anne Radeff, on ne saurait attribuer aux paysans et aux commerçants des perceptions très différentes du temps, temps naturel ou temps mécanisé. Le chapitre VI entend déconstruire cette partition du temps et l'auteur entame un débat avec deux historiens évoqués au début du livre. Poursuivant les recherches de Dominique Margairaz, Anne Radeff dissèque « les rythmes du commerce périodique » et met en valeur le rôle de l'estivage dans les pics des foires au printemps et à la fin de l'été. Mais l'auteur se montre plus critique lorsqu'elle évoque l'existence de « logiques particulières » qui définissent d'« étranges rythmes de circulation », notamment en raison de l'importance du crédit. Les analyses de Daniel Roche sont aussi interrogées. Selon Anne Radeff, les impératifs agricoles, saisonniers, et la recherche du profit sont étroitement imbriqués ; le paysan sédentaire comme celui qui colporte savent pratiquer le décompte linéaire des semaines et des mois, ils vivent pleinement le temps du royaume marchand. C'est le sens pris ici par le concept d'« économie globale ». Mais on aurait tort de l'opposer à Daniel Roche qui, au contraire, s'est interrogé sur les imbrications temporelles (voir le cas de Pierre Bordier) et a montré « comment à la structure cyclique de saisons et des jours se superposent la linéarité et une tendance triomphante vers la quantification du temps » 5.

Le chapitre VU, consacré aux lieux du commerce, poursuit la discussion. Anne Radeff reprend la critique du concept d'économie-monde ébauchée au début de l'ouvrage. Elle plaide pour une approche novatrice des espaces intérieurs et met en cause les corrélations généralement établies entre ville et commerce. Selon l'auteur, l'armature commerciale, du moins dans ces régions de montagne, est bien moins urbanisée qu'on ne le pensait (résultat qui serait infirmé par l'étude de Thomas Le Roux, à l'échelle de la France entière). D'autre part, les lieux de commerce se multiplient et se ruralisent au xvm* siècle, sans que l'on puisse trancher en faveur de facteurs démographiques, de conjonctures économiques, d'un aménagement des voies de communication ou du rôle stimulant des frontières. L'auteur s'appuie en partie sur les études de Dominique Margairaz mais prend ses distances lorsqu'il s'agit de l'analyse des politiques économiques. Anne Radeff critique vivement l'idée d'un compromis entre producteurs, consommateurs et marchands réalisé par les élites libérales au tournant des Lumières. L'auteur penche pour une relecture de la capacité de résistance des communautés rurales et urbaines, pour une vision plus radicale et conflictuelle des aspirations paysannes en matière d'accès au marché, approche confortée par Jack Thomas 6 mais aussi héritière de nombre d'études sur les communautés

5. Daniel ROCHE, La France des Lumières, Paris, Fayard, 1993, p. 78, d'après l'étude de Jean VASSORT, Une société provinciale face à son devenir. Le Vendômois aux xviil' et xnC siècles, Paris, Publications de la Sorbonne, 1995.

6. Jack THOMAS, « Foires et marches ruraux en France & l'époque moderne », in Foires et marchés dans les campagnes de l'Europe médiévale et moderne. Actes des XIV Journées Internationales d'Histoire de l'Abbaye de Flaran, septembre 1992, Christian DESPLAT dir., Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1996, p. 177-207, cf. p. 200-207.


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rurales, ne serait-ce que dans une région voisine, la Bourgogne 7. La notion de ruralisation des lieux du commerce apparaît comme un prolongement de la critique d'un modèle qui faisait des villes la raison d'être des campagnes. Pour Anne Radeff, si la fin de l'Ancien Régime est synonyme d'embellie urbaine, cette approche ne doit pas masquer les victoires des campagnes, des paysans et des petites gens sur la volonté de contrôle territorial des villes. L'histoire du commerce serait à lire autant dans celle de la paysannerie que dans celle des bourgeoisies, ce qu'infirmerait par exemple le cas de la protoindustrialisation, écarté de cette étude.

La réflexion menée par Anne Radeff est très stimulante. Elle ne s'oppose en rien aux recherches des historiens de 1*E.H.E.S.S., dont elle tient cependant à se démarquer. La polémique est probablement excessive si l'on songe à l'ouvrage récent de Jean-Yves Grenier, pour qui l'économie d'Ancien Régime est « une formation sociale très composite » 8. Un échange fructueux pourrait s'installer dans la mesure où, contrairement à cet historien, Anne Radeff s'oppose à toute perception duale de l'économie d'Ancien Régime. L'auteur rejoint ici les analyses de Maxine Berg, en refusant par exemple de distinguer un secteur traditionnel et un secteur moderne 9. L'économie d'Ancien Régime est riche de la polyvalence des maisonnées paysannes, recelant des capacités innovatrices difficilement quantifiables mais qui disent toutes les ressources des grands nombres. Cependant, si cette conception large de l'échange et de l'innovation au xvnr 1 siècle, appelée « économie globale », n'est pas sans rapport avec le « tournant critique » formulé par les Annales, elle se révèle ambiguë lorsqu'il s'agit de définir un modèle explicatif de l'économie d'Ancien Régime. Elle peut donner l'illusion d'une neutralité des différentes pratiques économiques et par exemple, effacer la complexité des jeux sur l'égalité et la distinction, que Daniel Roche a souvent décrits. L'élargissement et le renouvellement de la consommation s'accompagnent en effet d'une hiérarchisation et d'un reclassement qui consacrent le rôle moteur joué par les petits groupes les plus intensément impliqués dans les échanges et dans les dynamiques de l'enrichissement. La modernisation du monde agricole passe ainsi par des franges pionnières, à l'image des grands fermiers dUe-de-France étudiés par Jean-Marc Moriceau et Gilles Postel-Vinay, et parmi lesquels on peut encore distinguer des « marges individuelles », des « écarts possibles par rapport aux régularités », comme en témoignent les options prises par la dynastie des Chartier aux xvnf et XJX* siècles 10. Pareilles distinctions valent aussi pour la commercialisation agricole, comme le suggèrent les typologies de Steven L. Kaplan que l'auteur, précisément, refuse de prendre à son compte dans le cas des petites villes. La construction des « jeux d'échelles » et la valeur heuristique donnée à la singularité sont bien au coeur de ces réflexions historiques. En ce sens aussi, les passages (risqués) que tente Anne Radeff,

7. Pour un bilan historiographique des résistances paysannes en Bourgogne : Claudine WOUKOW, « La communauté villageoise : débats et enjeux autour de Pierre de Saint-Jacob », Histoire et Sociétés Rurales, n°5, l'sem. 1996, p. 35-47.

8. Jean-Yves GRENIER, L'économie d'Ancien Régime. Un monde de l'échange et de l'incertitude, Paris, Albin Michel, 1996.

9. Maxine BERG, « Revisions and révolutions : technology and productivity change in manufacture in jcvra* century England », in Innovation and Technology in Europe from the Eighteenth-Century to the Présent Day, Peter MATHIAS, John A. DAVIS éd., Oxford, Basil Blackwell, 1991, p. 42-64.

10. Jean-Marc MORICEAU, Gilles POSTEL-VINAY, Ferme, entreprise, famille. Grande exploitation et changements agricoles, Paris, éditions de 1"E.H.E.S.S., 1992 (voir R.H.M.C., 1993, 40-1, p. 167).


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de l'échelle régionale à la dimension nationale, s'inscrivent dans une histoire en chantier et convoquent, d'une manière impérative, les historiens au débat.

Liliane HILAIRE-PÉREZ.

Ana M. AZCONA GUERRA, Comercio y comerciantes en la Navarra del siglo XVIII, Pampelune, Gobernio de Navarra, Departamento de Educaciôn y Cultura, 1996, 626 p.

Les historiens de l'économie espagnole du xyin* siècle ont longtemps opposé les régions périphériques à cefles de l'intérieur. Les premières, comme l'Andalousie littorale avec Cadix, la région de Valence et surtout la Catalogne auraient connu un très grand dynamisme, alors que l'Espagne intérieure aurait été exclue d'un véritable développement économique ; elle serait demeurée une zone attardée tant en ce qui concerne l'agriculture, les manufactures et le commerce, et ceci en dépit des efforts de la monarchie des Bourbons. Depuis quelque temps, ces affirmations sont remises en cause, au moins partiellement, et Ana M. Azcona Guerra s'inscrit dans ce courant de pensée. Dans son ouvrage, elle a en effet pour principal objectif de démontrer — et elle y parvient largement — que la Navarre espagnole n'est pas restée à l'écart de la croissance qui animait les espaces littoraux hispaniques.

Le royaume de Navarre avait été au début du xvi 1 siècle partagé entre la France et l'Espagne ; au sud des Pyrénées, un royaume de Navarre continuait à subsister alors qu'au nord, la Basse Navarre perdait toute importance. Les Pyrénées étaient ainsi devenues une frontière qui constituait un obstacle aux relations économiques entre les deux pays, en tout cas jusqu'au milieu du xvn* siècle. A partir de ce moment, et malgré la poursuite des conflits entre les deux monarchies jusqu'à la mort de Charles II en 1700, le royaume de Navarre devint, à cause de la participation française au commerce avec l'Amérique espagnole, une voie de passage pour les marchandises françaises que l'on dirigeait vers Séville puis vers Cadix. En conséquence, une importante colonie marchande française s'était établie à Pampelune. Durant le xvnr" siècle, la position privilégiée de la Navarre lui a permis, ainsi que le démontre l'auteur, une forte croissance commerciale qui eut pour résultat une augmentation non négligeable du nombre et de la richesse des négociants autochtones, mais aussi une forte implantation des hommes d'affaires français.

Dans une première partie, Ana M. Azcona Guerra étudie l'espace commercial navarrais et son rôle redistributeur. La chance de la Navarre espagnole a été de pouvoir laisser pénétrer les produits français sans leur imposer de fortes taxes douanières. Ensuite, ils pouvaient gagner le royaume de Castille en payant des droits de douane peu élevés, ou même inexistants en raison de la contrebande active le long de l'Ebre qui séparait la Navarre de la Castille. Ce système douanier permettait aux marchandises françaises de trouver des débouchés dans toute l'Espagne. Surtout, cela autorisait les laines navarraises mais également celles du royaume de Castille d'être introduites aisément en France puisque, à l'opposé des laines qui étaient exportées à partir des ports tels que Bilbao ou Santander, elles entraient en France libres de droit. La plupart d'entre elles étaient dirigées vers Bayonne ; puis on les embarquait sur des bâtiments qui les conduisaient vers Rouen, Gand, Londres ou Amsterdam. Ces relations entre la Navarre et le Sud-Ouest de la France eurent pour conséquence de provoquer une intensification des transports


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terrestres entre la Navarre et la France du Sud-Ouest d'une part, et la Castille d'autre part. Cependant si le gouvernement espagnol accepta d'améliorer les routes qui unissaient la Navarre au reste du royaume d'Espagne, il se désintéressa de la route qui, de Pampelune, aboutissait à Bayonne, sans que cela pourtant n'affaiblisse vraiment la circulation des marchandises entre la Navarre et la France, comme le prouve le grand nombre de muletiers navarrais : ils auraient été environ 8 000 d'après des sources françaises, chiffre qui sans doute dépasse la réalité.

Que transportaient-ils ? Vers la France, surtout de la laine provenant essentiellement, comme on l'a vu, de la Navarre et de la Castille ; il était, en effet, parfois plus avantageux pour une partie des marchands espagnols, d'expédier par voie de terre leurs sacs de laines à travers la Navarre jusqu'à Bayonne, que de les faire parvenir à travers des routes encore plus mauvaises vers Bilbao et Santander. Les exportations françaises qui traversaient la Navarre était constituées par des produits textiles et, ce qui était plus curieux, des denrées coloniales, du sucre et même du cacao, alors que depuis 1728 la compagnie de Caracas établie dans le port de Saint-Sebastien, peu éloigné de Pampelune, contrôlait la production et les arrivées en Espagne de ce produit. L'auteur explique ce paradoxe par le coût plus bas du cacao qui provient des Antilles françaises et par des droits de douane très faibles que la Navarre imposait aux marchandises françaises.

La deuxième partie de l'ouvrage est consacrée, à partir essentiellement de très abondantes sources notariales, aux négociants du royaume de Navarre. Ils sont surtout nombreux à Pampelune, la capitale, mais on en trouve plusieurs dans un grand nombre de petites villes et de bourgades. A Pampelune, certains commerçants navarrais sont d'origine française. Leurs ancêtres s'y sont établis au xvn* siècle. Une dynastie parmi les plus puissantes par le volume de ses affaires et par sa fortune, les Vidarte, établie à Pampelune en 1679, était originaire de la Basse-Navarre. Elle fera preuve d'une grande longévité et maintiendra ses activités commerciales jusqu'au bout du XIXe siècle. La Navarre a attiré aussi des négociants de plusieurs régions espagnoles. Si les Aragonais sont peu nombreux et ont une envergure modeste, les Basques, une quinzaine, occupent une place élevée dans la hiérarchie commerçante. Bien entendu, il existe à Pampelune des Navarrais de souche qui ont quitté la campagne pour la grande ville afin d'y faire fortune. Certains y parviendront, comme les Larrainzar, qui deviendront les plus importants exportateurs de laines du royaume de Navarre. Dernier groupe sur lequel l'auteur s'étend, la colonie marchande française. On sait que dans l'Espagne du xvm* siècle, rares sont les villes où ne figurent pas quelques négociants français. La Navarre n'y échappe pas. Ana M. Azcona Guerra en a relevé, à Pampelune, entre 1761 et 1792, près d'une trentaine. Mais il en existe également plusieurs dans des cités plus petites comme Tudela et Corella. La grande majorité d'entre eux vient du Sud-Ouest de la France, mais le Nord-Ouest et le Sud-Est (la Provence en premier chef) en ont fourni un certain nombre. Les plus actifs et cela ne suprendra pas vu la place que tient Bayonne dans les exportations de laines espagnoles viennent de la ville de l'Adour, plusieurs d'entre eux étant des facteurs des grandes maisons bayonnaises comme Veuve Lalanne et Cie, François Barrau ou Jean Daguerre.

Ces négociants, du moins les autochtones, ne se limitent pas à leurs opérations commerciales. Dans une troisième partie, assez brève, l'auteur s'efforce d'analyser leur constitution en groupe de pouvoir. Depuis 1599, tous les marchands de Pampelune s'étaient regroupés dans une confrérie intitulée


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la Hermandad de Santa Barbara. A partir de la seconde moitié du xvm* siècle, la Hermandad fit preuve d'un très grand dynamisme et devint un interlocuteur actif des institutions régionales et nationales, défendant les intérêts économiques de la colonie marchande de Pampelune. Pourtant, elle ne parvint pas à obtenir, contrairement à d'autres groupes marchands, à commencer par ceux de Barcelone, la création d'un Consulat qui aurait été l'équivalent d'un tribunal de commerce ou d'une Junte de commerce. Sans doute ses échecs sont-ils dus en partie au petit nombre des négociants qui ont acceptés d'être membres de la Hermandad. Les membres des élites économiques navarraises voulurent jouer aussi un rôle politique. Cela en conduisit certains à occuper des fonctions municipales ou à entrer dans les Cartes de Navarre tandis que d'autres partaient pour Madrid pour faire carrière dans l'administration centrale. Il fallut toutefois attendre la Guerre d'Indépendance espagnole pour qu'ils jouent un rôle politique de premier plan, mais il est vrai au service des occupants français ; les liens économiques entre la France et le royaume de Navarre n'y sont sans doute pas étrangers.

Comme l'écrit Paul Butel dans sa préface, « Ana M. Azcona Guerra dresse une fresque sociale ambitieuse mais qui a le mérite de la fidélité aux sources en leur donnant toute la compréhension nécessaire. » On ne saurait mieux dire.

Michel ZYLBERBERG.

Thomas LE ROUX, Le commerce intérieur de la France à la fin du xvm' siècle, Paris, Nathan, 1996, coll. « Jeunes Talents », 315 p., 95 F.

La collection « Jeunes Talents », passée de Larousse à Nathan, publie des travaux d'étudiants de maîtrise, sélectionnés par un jury : de jeunes auteurs ont ainsi la chance de voir leurs recherches récompensées et mises en circulation, et de fait, la plupart des volumes édités jusqu'à présent le méritent amplement. On peut toutefois s'interroger sur le bien-fondé d'une initiative qui s'inscrit dans la tendance actuelle à l'inflation éditoriale, de plus en plus synonyme d'indifférenciation. Peut-être eût-on mieux rendu service à ces « jeunes talents » en leur permettant de reprendre et condenser leurs résultats sous la forme d'un bon article de revue ? Ne boudons pas notre plaisir, toutefois, car en l'occurrence, l'enquête de Th. Le Roux apporte beaucoup, et dépasse de loin ce que bien des historiens plus âgés nous offrent habituellement.

L'auteur s'est plongé dans les volumineuses archives du Maximum de l'an II pour étudier la géographie commerciale de la France à la fin du XVIIIe siècle, et faire ressortir les contrastes régionaux à l'intérieur de cette économie d'Ancien Régime dont Jean-Yves Grenier a rappelé à quel point elle est fondamentalement une « économie d'échange ».

On sait, depuis les travaux de Dominique Margairaz, que la politique du Maximum n'a rien à voir avec un quelconque projet d'économie dirigée : en économie, les Montagnards sont aussi libéraux que les Girondins. Le contrôle des prix répond à une situation extrême de crise. Par delà la pression populaire en faveur d'une taxation des denrées, le but du gouvernement révolutionnaire est de rétablir la circulation marchande, d'assurer la fluidité des échanges en décourageant le stockage et la spéculation : « il faut guérir le commerce, et non le tuer », déclare Barère. D'où l'idée de fixer des prix uniformes dans tout le pays, sur la base de ceux de 1790 augmentés d'un


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tiers. Avec le Maximum général de ventôse an II (février 1794), les denrées sont taxées à la production et non plus à la consommation. On ajoute ensuite le coût du transport, calculé forfaitairement selon la distance et le mode d'acheminement, plus les bénéfices du grossiste (5 %) et du détaillant (10%). Pour établir ces prix, la Commission des subsistances a interrogé les districts, de manière à établir un tableau général, par lieux, des productions de toute nature, et, de la même façon, un inventaire des produits consommés, avec leur provenance. L'enquête menée entre novembre 1793 et février 1794 livre ainsi, à travers des listes de prix, une manière de dictionnaire cumulé de toutes les productions agricoles (sauf les grains) et industrielles du pays, ce dont Abeille et le bureau du Commerce avaient rêvé vers 1770-1780, sans jamais y parvenir. Ce Recueil général est imprimé à 4 000 exemplaires à travers toute la France. Chaque district doit ensuite réaliser son tableau particulier, en retenant dans ce catalogue général les marchandises qu'il consomme localement. Les tableaux particuliers des districts livrent ainsi des listes de denrées consommées, avec leur provenance, leur prix selon le tableau général, la distance, le mode et le coût de transport, les marges bénéficiaires, d'où il ressort le prix maximum de vente dans le district.

H est alors possible, à partir de ce riche matériau, de déterminer les aires d'approvisionnement des districts, en cartographiant les lieux de production des marchandises consommées, et inversement, de dessiner l'aire de diffusion de chaque lieu de production. C'est toute la géographie économique du pays qui devrait ainsi apparaître, avec ses réseaux commerciaux, ses axes de circulation marchande. L'enquête apporte, de fait, une contribution importante à l'analyse des dénivellations régionales, à une époque où l'enjeu de la formation d'un marché national unifié est au coeur des débats de politique économique, quand Turgot et les libéraux rêvent de marché parfait.

Pour mener à bien son projet, Th. Le Roux a dépouillé les réponses des 565 districts. La source pose de nombreux problèmes : lacunes, recours à des nomenclatures standardisées, incohérences. Tous les produits ne sont pas taxés, et certains sont progressivement exemptés de taxation ; il manque les grains, taxés par ailleurs ; le commerce local échappe à l'enquête, puisqu'elle ne prend en compte que les échanges inter-districts ; il ne s'agit de toute façon que de la circulation marchande intérieure (on considère les denrées importées comme productions du lieu par lequel elles entrent en France, mais on exclut les exportations). Le district enfin, comme unité élémentaire, amalgame villes et campagnes, le chef-lieu et ses alentours. L'auteur a retenu un échantillon de 63 districts, couvrant 11 % du territoire (mais aucun en Normandie ni en Nord-Pas-de-Calais), et nous livre pas moins de 148 cartes, plus quelques tableaux. Il s'agit par force d'une cartographie sans les quantités, puisque les sources ne font qu'énumérer des denrées et leurs prix, mais il faut saluer le courage et la sagacité de l'auteur, qui a su faire parler ces données fastidieuses et d'utilisation malaisée. On regrettera simplement quelques coquilles orthographiques, qu'une relecture sérieuse de l'éditeur aurait pu éviter, des maladresses dans la légende des cartes (les mêmes hachures signifient tantôt une présence, tantôt une absence, ce qui rend malaisé la comparaison des cartes, par exemple pages 196-197), et une certaine tendance à vouloir faire parler à toute force un matériau, au-delà de ce qu'il peut dire. Il n'empêche : voilà qu'apparaît sous un jour nouveau la géographie commerciale de la France d'Ancien Régime, un pays bien plus unifié qu'on ne pourrait le penser.

L'inventaire des lieux de fabrication et de provenance des produits consommés permet de dessiner des aires d'approvisionnement de formes et


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de dimensions variées, en fonction de la position géographique du district et des moyens de communication, mais le constat général s'impose, d'un faible enclavement régional. Les cartes montrent la relative universalité de la diffusion des produits à travers tout le territoire, et remettent en cause la vision un peu simpliste d'un simple emboîtement concentrique des espaces commerciaux (le local dans le régional, lui-même dans le national), même si notre auteur n'ose pas, sur ce point, démentir l'affirmation de Braudel ! A Brive comme à Draguignan et à Nogent-sur-Seine, on consomme — fût-ce dans des proportions variables — des produits venus de très loin, et de quasi toute la France.

Les aires d'approvisionnement n'ont bien sûr pas la même allure selon le type de marchandises. Celles des produits de première nécessité sont les moins étendues, ramassées autour du district et ne se prolongeant que selon des axes étroits, le long des voies de communication. Dans ce cas, les aires des différents districts se juxtaposent. Au contraire, s'agissant des textiles, les aires se superposent, couvrant à chaque fois presque tout le pays (même si le Sud s'approvisionne plus largement au Nord que celui-ci ne le fait au Sud). Il est clair que plus un produit est spécifique, plus son aire de vente est étendue.

Deuxième constat, les districts qui incluent une ville importante se distinguent par un plus grand nombre de lieux d'approvisionnement et une plus grande diversité des qualités consommées : c'est la ville qui fait la différence et introduit la variété des produits et des qualités.

Bilan à l'échelle du pays : on repère deux types de logique d'approvisionnement. La région parisienne, avec son aire compacte, d'un seul tenant, assez homogène dans la densité des lieux d'approvisionnement, s'approche d'une logique de marché national. Tandis qu'ailleurs prédomine une logique de marché régional, avec une aire d'approvisionnement plus localisée et une zone plus dense qui se distingue à l'intérieur de celle-ci. La carte de synthèse proposée page 188 laisse cependant sceptique : ne risque-t-on pas des généralisations abusives, sachant qu'on amalgame ici des denrées très différentes, à l'encontre des distinctions et précautions antérieures ? De même, il me semble que les limites de la source rendent peu pertinentes les tentatives de cartographie des consommations de viandes et de graisses animales, sachant notamment qu'il nous manque le commerce local intra-district.

La cartographie des aires de marché des produits locaux, c'est-à-dire des aires d'expansion des districts, apporte des résultats plus assurés. Trois conclusions se dégagent. Tout d'abord, les aires d'expansion et d'approvisionnement ne se superposent pas nécessairement. Certains districts qui consomment des produits venus de loin et/ou d'endroits très divers, sont par ailleurs peu « diffuseurs », c'est-à-dire vendent leurs productions dans un nombre restreint de districts, souvent peu éloignés par ailleurs (60% des districts, généralement ruraux, vendent dans moins de 7 districts). En second lieu, plus une ville est importante, plus son aire d'expansion est vaste. Enfin, toutefois, certaines petites villes ont de très larges aires d'expansion parce que, pour certaines productions spécialisées de qualité, l'échange est national : cette dimension très large de l'aire d'expansion concerne les textiles, la quincaillerie, et les produits importés par certains grands ports (épicerie, droguerie). Au total, l'aire d'expansion d'un district combine une zone de faible étendue, pour des produits communs exportés à faible distance, et une zone élargie à l'échelle régionale ou nationale, correspondant à une production de qualité.

Les tableaux du Maximum permettent enfin de dessiner la configuration de réseaux de transport, avec prudence toutefois, car les trajets peuvent avoir


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été simplifiés, le cabotage sous-estimé (la voie de mer n'est pas taxée), et les déclarations viciées (déclarer la voie de terre de préférence à la voie d'eau est un moyen détourné de majorer le prix des articles). Sans surprise, les pondéreux (sel, vin, fers, bois) privilégient la voie d'eau, tandis que la route, moins risquée et plus rapide, est la voie de prédilection des matières légères et de forte valeur, comme les textiles. Les chemins de traverse ont une double fonction d'approvisionnement de proximité et, dans les régions peu accessibles, de dégagement vers des axes plus importants. La carte montre leur forte utilisation dans le sud du Massif Central et dans le nord du Gard et de l'Hérault (mais on n'aperçoit pas sur la carte l'articulation avec le réseau des routes et des voies d'eau).

De façon exemplaire, l'auteur a dessiné six réseaux d'approvisionnement (districts de Melun, Nantes, Carcassonne, Limoges, Mâcon et Carpentras). On voit comment s'articule et se hiérarchise un réseau de transport, avec l'importance relative des différents axes (par le nombre de catégories de produits concernées). Le rapprochement avec les cartes par produits offre le moyen d'une approche quasi physique du commerce dans la France du xvnf siècle.

Les cartes de synthèse proposées pages 288 et 292, pour suggestives qu'elles soient, posent des problèmes d'interprétation. On reconnaît assurément l'emprise d'un large espace parisien, plus précocement intégré (l'effort routier de la monarchie n'y est pas pour rien, il faut le rappeler) ; on aperçoit l'articulation possible avec l'espace rhodanien, vers une intégration nationale, et les zones de « résistance » : la Bretagne, le Sud-Ouest (avec sa logique régionale très forte). Mais on comprend mal pourquoi la carte cumulée des districts qui exportent vers les 63 districts de l'échantillon, qui souligne la variété des produits mis en circulation, fait tant ressortir le croissant Bordeaux-Toulouse-Montpellier-Marseille, ainsi que l'axe de la Loire. Cette cartographie de la variété des productions serait, en tout cas, à mettre en relation avec d'autres approches de la géographie productive. Enquête à poursuivre, donc. Nous avons encore beaucoup à apprendre de l'ingéniosité de Thomas Le Roux, dont le coup d'essai est déjà un coup de maître.

Philippe MINARD.

Steven L. KAPLAN, Le meilleur pain du monde. Les boulangers de Paris au xvm'siècle, Paris, 1996, Fayard, 766 p., 250 F.

Cette histoire du pain et des boulangers est le résultat d'une longue relation, on pourrait presque dire « sensuelle », entre l'un des plus français des historiens américains d'aujourd'hui et le petit monde de la boulangerie parisienne. Un remarquable « prologue » (presque au sens du Tour de France, c'est-à-dire destiné à offrir le maillot jaune du meilleur boulanger de la ville) témoigne de l'étroite connivence entre l'auteur et cet univers du pain, dans la recherche de ce lien qui réunit la fabrication et le goût, et qui, par-dessus les siècles, permet de retrouver, dans les efforts actuels pour renouer avec la tradition du bon pain, l'idée de ce que pouvait être ce « bon pain » du xvm* siècle. Les quelques notices généalogiques rapidement esquissées des origines sociales et professionnelles de quelques-uns de ces maîtres-boulangers d'aujourd'hui prouvent la connaissance intime de ce monde contemporain de la boulangerie, et témoignent d'une démarche originale pour un historien de l'époque moderne. Quand Steven Kaplan écrit : « Je n'ai pas goûté à Paris de pain qui ressemble davantage à celui que faisaient — tel


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que je l'imagine — certains de mes boulangers du xvm* siècle », il crée une sorte d'imaginaire du pain, auquel nous avaient plutôt habitués les historiens du vin...

L'oeuvre antérieure de Steven Kaplan, déjà fort riche et savante sur toutes les questions de l'approvisionnement de Paris, sur la signification politique et symbolique du pain (de sa couleur, de son abondance, de son prix...) appelait cet immense ouvrage de synthèse, qui reconstitue l'ensemble des différentes approches techniques, juridiques, commerciales et économiques, et très largement sociales autour de deux « objets » majeurs : le pain, objet de fabrication et de consommation, d'une telle importance dans la vie quotidienne qu'il est sans cesse un produit « contrôlé », et les hommes du pain, dans leur environnement professionnel et corporatif, mais aussi familial. L'ouvrage part du pain fabriqué et livré, il s'achève sur le pain contrôlé et taxé, ces deux facteurs de la réalité économique et commerciale encadrant la grande partie centrale consacrée aux hommes du pain. Cette dualité de la présentation recoupe deux grandes séries de sources, dont la découverte et l'exploitation par Steven Kaplan doivent être très proches de l'exhaustivité. D'un côté, il y a l'abondante littérature réglementaire et judiciaire, mais aussi technique ou même scientifique. De l'autre, il y a toute la richesse des sources notariales, des contrats de mariage, des inventaires après décès, des successions et même des dépôts de bilan ou des dossiers de faillite, pièces individuelles essentielles pour connaître les systèmes de relations et les éléments de construction d'un groupe homogène. La multiplicité, l'abondance, la richesse comme source seconde d'information, des notes (plus de 1 100) rassemblées en fin de volume, confirment l'impression de cette érudition sans faille qui aboutit à cette première « histoire totale » du pain parisien.

Des premiers chapitres consacrés aux questions de la fabrication et de la commercialisation du pain à Paris, nous retiendrons deux aspects qui nous paraissent fondamentaux. Le premier concerne l'importance de l'innovation technique dans les processus de fabrication et de la farine et du pain. La fourniture à une population exigeante et facilement remuante d'un pain correspondant non seulement à ses besoins alimentaires, mais encore à ses goûts gastronomiques n'a cessé de susciter des recherches sur les processus de blutage, de levure, de cuisson, pour répondre aux besoins quantitatifs et aux aspirations qualitatives de la population parisienne. Toute la querelle du pain « mollet », pain de fantaisie, ou « pain à la reine » parce qu'il aurait eu les préférences de Marie de Médicis, montre la subtilité des échanges entre milieux sociaux, et comment les habitudes de consommation recouvrent des problèmes de goût mais aussi de morale. La difficulté d'assurer l'approvisionnement de Paris justifie des efforts nouveaux pour introduire des nouvelles techniques dans la fabrication, pour ouvrir des écoles spécialisées, pour gagner en productivité à tous les stades de la fabrication. Kaplan nous apprend aussi beaucoup sur les diverses formes de la distribution, et leur évolution au cours du xvnr" siècle. Il décrit longuement et avec précision l'organisation corporative de la boulangerie, pour nous rappeler cependant qu'une grande partie du marché échappe aux règles corporatives. Au début du siècle, trois formes de vente au particulier coexistent : la boutique, c'està-dire le maître boulanger, artisan fabricant protégé par les règlements du métier, a pignon sur rue, enseigne, installation à l'intérieur des murs dans les quartiers, clientèle régulière et fidèle ; c'est non seulement un point de vente, mais aussi le lieu de formation des apprentis, le lieu de travail des compagnons, le lieu de conservation des traditions et de défense des secrets et des normes de la fabrication (le poids, la forme, la composition, la couleur,


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la cuisson...)- Le « marché » est le concurrent direct de la boutique, même s'il advient que le maître boulanger ouvre un second étal dans les marchés de la capitale. Il y en a un nombre assez constant, même s'il y a quelques fluctuations au cours du xvnf siècle. Le marché est surtout le lieu de vente de tous les boulangers qui ne sont pas intégrés dans la corporation, qu'ils soient installés dans les faubourgs de Paris, ou dans des communautés d'Ilede-France beaucoup plus éloignées de la capitale. Les boulangers du faubourg Saint-Antoine, qui aiment s'intituler « marchands boulangers », par opposition aux « maîtres » de la corporation, dominent ces marchés. Ils sont de plus en plus nombreux et de plus en plus puissants. Au cours du siècle, ils semblent l'emporter peu à peu sur les boulangers « forains » dont les plus nombreux et les plus célèbres (mais non les seuls) sont ceux de Gonesse. Ces boulangers, qui le plus souvent achètent leur farine sans passer par le marché parisien, et qui fabriquent à l'extérieur, subissent un incontestable déclin au cours du xvnf siècle. Steven Kaplan donne une mesure de cet effacement progressif : à la veille de la Révolution française, les forains sont probablement dix fois moins nombreux qu'au début du siècle. Mais il ne propose pas de véritable explication à ce retrait, sinon par le fait qu'une partie importante de ces forains se serait fondue dans la population boulangère des faubourgs, se rapprochant ainsi peu à peu des marchés de consommation.

L'érudition sans faille dans la connaissance et l'exploitation de toutes les estimations existantes, mais aussi une grande prudence dans les conclusions, caractérisent aussi les chapitres de Kaplan sur la consommation. Il a raison de rappeler aux historiens tentés par des estimations ou des modèles macroéconomiques que de nombreux paramètres sont à prendre en considération avant de donner un chiffre de consommation par tête, a fortiori un volume global de consommation urbaine. Trois unités principales sont employées ensemble pour le grain et la farine : le setier, le « sac » et le muid, mais elles ne pèsent pas toujours le même produit, les procédés de moulure et les techniques de blutage pouvant comporter des écarts de 20 à 30% sur la « productivité » d'un setier de blé (sans oublier que tous les blés n'ont ni le même poids, ni le même rendement en farine). C'est un monde où, malgré les efforts de l'administration royale, et l'apparition sur cette question de « scientifiques » comme Lavoisier, les mêmes fourchettes et les mêmes incertitudes sont rappelées du temps de Richelieu à celui de Turgot et Necker, les variantes à chaque époque n'étant pas loin du simple au double. Comme les incertitudes sur la population de Paris ne sont pas toutes levées encore aujourd'hui, comme il est probable que les populations flottantes, que les dernières recherches de Daniel Roche et de son équipe ont montrées si nombreuses, ne sont pas les moindres consommatrices de pain, on ne peut guère aujourd'hui aller au-delà des prudentes estimations de Kaplan dans ce domaine important de la consommation quotidienne, au coeur pourtant de toutes les préoccupations de l'administration pour la fixation des prix et pour la réglementation du commerce.

Le deuxième volet du livre de Kaplan, celui qui analyse un milieu socioprofessionnel dans toutes les composantes de sa structure et de son fonctionnement, peut être l'objet d'une interrogation sur la continuité ou les lacunes des sources documentaires. En réalité, malgré la richesse des « trouvailles » de l'auteur, l'étude systématique d'un groupe artisanal parisien au XVIIIe siècle est en partie dépendante de la qualité et de la continuité des archives éparses retrouvées aujourd'hui. Pour l'organisation, la fréquentation et le volume des transactions sur les marchés publics de la capitale, les années 20 et 30 du XVIIIe siècle ont laissé parvenir jusqu'à nous de très riches données, mais il n'y a presque plus rien jusqu'à la fin de l'Ancien Régime.


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Les publications sur la panification et les méthodes nouvelles de fabrication datent plutôt de la seconde moitié du siècle. Les archives individuelles à partir desquelles sont reconstitués les itinéraires et les carrières sont également disparates dans le temps. Les contrats de mariage utilisés sont massivement ceux des années 1700-1730, alors que la série des faillites concerne plutôt les décennies 1770 et 1780 (plus de 80% des exemples). L'auteur n'explique peut-être pas assez le caractère aléatoire ou volontaire de ces écarts chronologiques entre les actes retenus. On sait que les archives conservées des faillites sont en grande majorité postérieures à 1760, mais il n'en est de même ni pour les inventaires après décès, ni pour les contrats de mariage. Tous les résultats présentés, que ce soit sur les alliances, les fortunes, les successions, les avoirs ou les dettes, concernent donc des échantillons parmi ces boulangers de Paris ou de lUe-de-France, sans qu'on puisse réellement interpréter la valeur de l'échantillon par rapport au tout. On sait que de 1736 (une des rares erreurs typographiques, page 302, écrit 1746 où à l'évidence il faut lire 1736) à 1789 furent reçus maîtres boulangers dans la capitale 1 441 personnes, avec une nette accélération des réceptions annuelles, passant d'une moyenne annuelle de 20 à un rythme de 40 par an, après les réformes de Turgot. Autrement dit le nombre des « boulangers de Paris » dont l'histoire est recomposée pour l'ensemble du xvnf siècle doit avoisiner 2 000 chefs de ménage, auxquels il faut ajouter les membres de la famille nucléaire (épouses, enfants), la main-d'oeuvre (apprentis, compagnons), et tous ceux qui restent en dehors de la corporation au sens strict, les boulangers des faubourgs et ceux des communes non urbaines de l'Ile-de-france, qui viennent vendre sur les marchés de la capitale. Il n'est donc pas impossible de penser que ce « petit monde » de la boulangerie parisienne, sans y comprendre les activités secondes essentielles (la meunerie, le transport, le bois pour chauffer les fours) n'est pas loin de former une « population » d'environ 20 000 personnes pour l'ensemble du siècle, presque le nombre d'habitants d'une capitale provinciale de l'époque. A partir des documents retrouvés, Steven Kaplan nous livre une analyse subtile des règles de vie, familiales et économiques à la fois de cette population du pain. Il nous remontre, ce que l'historiographie française de ce dernier demi-siècle avait tendance à oublier, la vitalité et l'importance de l'organisation corporative et compagnonnique, à la fois comme lieu de formation, et comme contrôle du travail, malgré les crises et les attaques. Il insiste à juste titre sur le rôle des alliances familiales, pour constituer le capital nécessaire au fonctionnement de l'entreprise artisanale. A partir des dots et des successions, il dresse un état des éventails de fortune, qui bien sûr va à rencontre d'un quelconque égalitarisme que produirait le système corporatif. Il souligne enfin la gravité des risques et les causes de dysfonctionnements qui conduisent souvent les meilleurs à l'échec et à la faillite. Il y a dans ces chapitres un ensemble de données quantifiées, de descriptions du milieu dans son intimité comme dans son apparence extérieure, qui font des boulangers de Paris un des groupes professionnels les mieux connus aujourd'hui pour le Paris du xvm* siècle.

C'est pourtant sur cette partie du livre que j'exprimerai mon seul regret. Steven Kaplan est devenu au moins aussi familier des boulangers parisiens contemporains de Louis XV et de Louis XVI qu'il l'est devenu des artistes boulangers de la seconde moitié du XXe. Cette connaissance intime des noms, des alliances, des itinéraires, des filiations et des successions ne se traduit pas assez dans son livre par une véritable histoire généalogique du milieu des boulangers. Malgré le caractère hélas lacunaire des archives parisiennes et la destruction de son état-civil ancien, il serait sûrement possible d'être


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plus précis, plus complet sur ce monde analysé sur le temps de trois ou quatre générations. H nous apprend que, sur les 826 admis à la maîtrise de 1736 à 1775, un tiers est constitué par des fils de maîtres ; mais ils sont 44 % avant 1758, alors que sur les 408 nouveaux maîtres admis entre 1758 et 1775, c'est-à-dire au moment des attaques de Turgot contre le système corporatif, cette proportion de fils de maîtres tombe à 20%: il y a une profonde perturbation du système traditionnel, et on aimerait avoir plus de renseignements sur ces fils de maîtres boulangers qui ne se font plus recevoir dans le métier de leur père. Malgré ses difficultés, une démarche généalogique plus fine serait ici indispensable pour comprendre les mécanismes d'une mutation profonde de ces milieux artisanaux à la veille de la Révolution.

Ces quelques lignes sont loin de rendre compte de la globalité de la richesse d'un livre qui allie toutes les qualités d'une histoire administrative et institutionnelle, d'une histoire économique exigeante, précise et honnête (ni extrapolation, ni affabulation, mise en avant des quelques certitudes et de l'infinité des doutes), d'une histoire sociale et culturelle qui sait pénétrer au coeur des mécanismes qui justifient les comportements. Il faut lire les très belles pages de Steven Kaplan sur l'importance de la réputation dans ce commerce de proximité, pour saisir à quel point l'auteur comprend de l'intérieur la complexité de ces sociétés urbaines de la fin de l'Ancien Régime. Mais il ne faut pas oublier que le livre de Kaplan est aussi un livre d'histoire politique et d'économie politique. Le système de contrôle par l'État de la consommation, de l'approvisionnement et des prix est contrecarré en cette fin de siècle par l'inexorable montée du libéralisme, sans que pour autant les pouvoirs, tant municipaux que royaux, n'oublient que toute pénurie de bon pain peut entraîner des émotions dont on ne peut pas toujours endiguer la violence.

Maurice GARDEN.

Jack THOMAS, Le temps des foires. Foires et marchés dans le Midi toulousain de la fin de l'Ancien Régime à 1914, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1993, « Tempus », 407 p., 170 F.

Lieux essentiels du commerce rural, les foires et marchés sont aussi des lieux de sociabilité, de pouvoir, voire de violence : peut-on parler de « structures structurantes » de l'économie et de la société paysannes ? C'est ce qu'examine Jack Thomas dans le cas du Midi toulousain, et plus particulièrement du département de la Haute-Garonne, dans un large XIXe siècle présenté comme l'apogée des foires et marchés (l'auteur a par ailleurs précisé ses vues concernant l'Ancien Régime dans un article de synthèse paru ultérieurement) 1. D envisage les institutions du commerce périodique comme un « fait social total », tout en mettant l'accent sur l'aspect plus proprement ethnographique de l'enquête : foires et marchés sont pour lui « un vrai théâtre de la vie » (p. 365). Clairement structurée, la démonstration est cependant desservie par les pesanteurs d'un style quelque peu académique (et par un

1. Jack THOMAS, « Foires et marchés ruraux en France à l'époque moderne », in Christian DESPLAT édit., Foires et marchés dans les campagnes de l'Europe médiévale et moderne, Journées de l'abbaye de Flaran, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1996, p. 177-207. Le même recueil comporte une utile mise au point sur le cas anglais : John A. CHARTRES, « Foires et marchés en Angleterre de 1500 à 1850 », p. 153-175.


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curieux choix typographique, qui consiste à redoubler les guillemets des citations par l'emploi d'italiques...).

La commercialisation des produits agricoles constitue la vocation principale des foires et marchés. Marqué par la polyculture et l'autoconsommation, par l'importance du faire-valoir indirect, le Midi toulousain connaît cependant une intensification des échanges commerciaux au cours du XIXe siècle. Le personnage du blatier, qui fût longtemps une figure centrale du commerce des grains, semble s'effacer après 1850, tandis que se développe la vente sur échantillons, en particulier pour les propriétaires aisés, ce qui conduit vraisemblablement à une sous-évaluation, à travers les mercuriales, des quantités échangées sur les marchés. C'est que le marché reste le lieu de rencontre le plus commode, par la régularité de ses réunions et le rassemblement, au même moment et au même endroit, d'un important contingent de vendeurs et d'acheteurs. Sans doute le recours au commerce périodique n'at-il pas le même sens pour les grands et les petits propriétaires ou exploitants. Les procédures et le rythme saisonnier des ventes varient fortement pour les uns et les autres. Mais il semble que ce soient surtout les petits propriétaires qui fassent vivre les marchés : « Jusqu'à la guerre de 1914, une partie du commerce des grains se fait toujours dans les marchés physiques grâce à la multitude de cultivateurs qui, individuellement, ne produisent pas d'importants excédents, mais qui, collectivement, fournissent des quantités susceptibles de les faire vivre » (p. 109). L'accession de petits paysans à la propriété aurait contribué au maintien de ces marchés, où viendraient de plus en plus directement s'approvisionner les professionnels (meuniers, marchands de grains) à la fin du siècle. L'auteur, malheureusement, n'étaye pas plus son hypothèse.

Les animaux s'échangent sur les foires, annuelles, mensuelles, voire bimensuelles à la fin du XIXe siècle. Ce commerce s'intensifie alors, avec l'augmentation de la demande urbaine, le développement des moyens de transport et la mévente des céréales. Du fait de la tendance à la spécialisation régionale en pays naisseurs, éleveurs ou engraisseurs, les transactions se concentrent dans les périodes de transition entre deux étapes du cycle de vie des bêtes. Cette intensification n'est pas forcément synonyme de gains accrus : l'auteur montre, pour les bovins, que les paysans dans l'impossibilité d'augmenter fortement leur production, par manque de capitaux ou à cause de la structure des exploitations, ont multiplié les échanges et compensé ainsi la modicité du gain par une intensification des transactions. Le mouvement d'essor et de « démocratisation » du cheval, après 1840, serait lui aussi à relier à l'accession d'un plus grand nombre de paysans à la propriété.

Le marché est également le lieu de rendez-vous des autres producteurs ruraux : ouvriers du textile protoindustriel, artisans de village viennent y écouler leur production et s'y ravitailler. C'est alors qu'on règle ses affaires chez le notaire ou le percepteur, qu'on paie ses dettes, qu'on consulte le guérisseur ou le médecin. C'est donc également à la qualité de ses services qu'on mesure la centralité d'un bourg. A elle seule, la question du crédit mériterait une analyse plus approfondie, dans la lignée des travaux de Laurence Fontaine et Gilles Postel-Vinay, ici ignorés.

C'est que l'auteur paraît plus intéressé par l'ethnographie du marché. Il mobilise tout un kaléidoscope d'anecdotes significatives pour restituer l'épaisseur d'une vie sociale qui le fascine. Il met en scène les déplacements, peurs, ou paniques liés au marché, il analyse les manières de commercer, le marchandage, le savoir acheter et le savoir tromper: la question de la vérification des qualités, pour éviter les vices cachés, est essentielle, comme


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l'attestent les proverbes « Regarde le marchand avant la marchandise » ou « Ce qui est bon marché est toujours trop payé ». La place marchande est aussi l'espace de la rencontre familiale, professionnelle ou amoureuse. On y croise les bateleurs, comédiens et autres bonimenteurs, dans une ambiance de kermesse et de jeu. Le bien boire et le bien manger font partie de la fête, avec parfois les plaisirs de la chair et les débordements de la violence, qui contribuent à alimenter les dénonciations moralisantes des élites. Ne dit-on pas que « Jeune fille qui court les marchés ne reste guère sans péchés » ?

Le marché est aussi un théâtre d'expression politique, non seulement parce qu'il est lui-même un enjeu politique (fixation des dates, montant des taxes), mais aussi parce qu'il constitue une caisse de résonance : avec le suffrage universel masculin, le marché devient une arène politique essentielle. L'auteur retrouve ici les analyses récentes menées sur la politisation des campagnes et la transformation des formes d'expression politique sous la république.

En revanche, le volet plus proprement économique de l'enquête laisse le lecteur sur sa faim. L'analyse de la géographie du semis des places marchandes et de son évolution est décevante. L'auteur calcule qu'au milieu du XIXe siècle, le marché moyen attire les villageois dans un rayon de 7,5 à 8,5 km, soit deux heures de marche. Chaque réunion touche en moyenne une vingtaine de communes et une dizaine de milliers d'habitants. On retrouve bien sûr le poids des déterminismes naturels : les larges vallées, riches plaines et couloirs de circulation sont évidemment mieux pourvus. Mais ce calcul élémentaire des aires d'influence et le dossier cartographique qui l'accompagne restent assez pauvres. L'indice de centrante emprunté au géographe canadien J.U. Marshall sert simplement à montrer que les bourgs dotés d'une réunion périodique disposent d'une armature socio-professionnelle et de services plus étoffés.

On peut regretter l'absence de carte de synthèse, montrant l'évolution du réseau et pouvant expliquer les modalités de son étoffement. Pourtant, l'auteur donne une clé d'explication essentielle. A l'encontre des approximations d'Eugen Weber (dans La fin des terroirs, trad. fr. 1983), il montre clairement que le changement intervenu dans le mode d'autorisation des réunions commerciales a largement contribué à l'explosion du nombre de foires que l'on constate après 1871. C'est que désormais la décision appartient aux conseils généraux, c'est-à-dire à des élus locaux, et non plus au pouvoir central. Changement institutionnel fondamental, car ce n'est pas la même chose de refuser des demandes de foires ou marchés quand on est ministre ou préfet, que lorsqu'on est un conseiller général amené à se représenter devant les électeurs. La démonstration est ici passionnante (p. 30 à 51). Mais l'auteur ne rapproche pas les arguments développés dans les demandes d'attribution, de la fonctionnalité économique réelle des places marchandes, ce qu'avait fait par exemple Marie-Vie Ozouf-Marignier à propos de la création des départements et des demandes d'attribution de chef-lieu 2. De sorte que l'on ne comprend pas bien comment le réseau s'étoffe : la foire attire-t-elle la foire ? Y a-t-il une agrégativité des points de réunion, une agrégativité des fréquences ? Dans quelle mesure les attributaires se soucientils d'harmoniser le semis ? Une politique concertée en la matière pourrait

2. Marie-Vie OZOUF-MARIGNIER, La formation des départements. La représentation du territoire français à la fin du XVH1" siècle, Paris, Éditions de l'E.H.E.S.S., 1989. Voir à ce sujet Philippe MDURD, «L'espace français, xvnf-XK*siècle. Revue critique», Revue de synthèse, iVs., n°4, oct.-déc. 1990, p. 485-503.


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viser un remodelage progressif, en vue d'une interpolation rationnelle des réunions dans l'espace et le temps, ne serait-ce qu'au plan départemental.

L'auteur ne se soucie guère de rapprocher son enquête de celle menée à l'échelle nationale par Dominique Margairaz pour 1793 et 18063. On aurait pourtant pu imaginer de confronter les cartes au début et à la fin du XIXe siècle, en leur appliquant la même analyse statistique de dispersion spatiale. Faute de cela, on ne peut dire s'il existe une forme d'articulation entre le semis des foires et celui des marchés, et entre ceux-ci et d'autres réseaux marchands. Le lien avec la desserte et les axes de circulation n'apparaît pas clairement. En somme, on ne comprend pas très bien comment le réseau s'étoffe, ni même s'il s'agit vraiment d'un réseau au sens strict (ce qui suppose une hiérarchisation des places, et des liaisons inter-centres).

C'est que Jack Thomas ne prend pas au sérieux les arguments et les représentations des acteurs, ne cherchant pas à les confronter à l'efficace économique réel du marché, en termes de concurrence et de détermination des prix. Dominique Margairaz a montré, pour la fin de l'Ancien Régime, la convergence d'intérêts des petits producteurs et des consommateurs, qui fait alors de la revendication d'un réseau dense et rationnel de commerce périodique une sorte de contre-modèle de la protoindustrialisation, c'est-àdire de leur aliénation commune au négoce. L'idée prévaut alors d'une égalisation de la concurrence, permettant à chacun d'accéder librement et également au marché, tous les agents se trouvant comme mis à égalité. Ce rêve demeure-t-il encore dans les têtes, et se réalise-t-il dans la pratique ? Le même auteur suggérait aussi que pour comprendre la fonctionnalité des institutions du commerce périodique, il fallait mener des analyses à plus grande échelle (i.e. plus localisées). Il semble que l'occasion ait été manquée, dans le cas du Midi toulousain. Il est vrai que J. Thomas ne s'était pas fixé pour but de répondre à ce type de questions. Foires et marchés paraissent donc ici moins des objets économiques, redevables d'une analyse d'efficience spécifique, que le prétexte à une étude de la vie rurale régionale, où l'auteur excelle par ailleurs. L'ethnographe y trouve donc plus de satisfaction que l'économiste.

Philippe MINARD.

Louis ÉLÉGOÊT, Les Juloded. Grandeur et décadence d'une caste paysanne en Basse-Bretagne, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1996, 130 F.

Le terme de juloded (pluriel de julod) désigne les membres d'un groupe social original qui a dominé du xwf siècle au début du XXe la société paysanne du Haut-Léon (partie orientale de l'ancien évêché de Léon, au nord du département actuel du Finistère). Cette véritable caste, dont le souvenir est encore fortement ancré dans la région, a suscité l'intérêt de Louis Élégoêt et son enquête. Celle-ci a été facilitée par son implantation locale. Il a pu ainsi, sa connaissance du breton aidant, recueillir sur place témoignages oraux et archives privées. L'essentiel de sa documentation provient cependant des archives départementales, où il a dépouillé systématiquement les sources massives d'une histoire sociale en profondeur, aussi bien pour l'Ancien

3. Dominique MARGAIRAZ, Foires et marchés dans la France préindustrielle, Paris, Éditions de rE.H.E.S.S., 1988. et Ph. MINARD, art. cit., p. 499-503.


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Régime que pour les XIXe et XXe siècles. Il a également utilisé une « richesse dormante » trop souvent négligée, les mémoires de maîtrise soutenus à l'Université de Brest depuis quelques dizaines d'années.

C'est une véritable somme qui nous est offerte sur ce groupe social, aux effectifs modestes (600 familles au milieu du xvnf siècle) mais qui a tenu une place dominante dans le Haut-Léon pendant des siècles. Sa richesse, d'abord agricole, s'est développée grâce à l'industrie et au commerce du cuir et surtout des toiles de lin, les célèbres « crées » du Léon, toiles fines vendues en quasi-totalité à l'étranger, dont l'apogée se situe à la fin du XVH* siècle. Ces gros paysans-marchands ont pu ainsi bénéficier d'un niveau de vie confortable, sur le plan alimentaire en particulier, qui leur a conféré une taille et une carrure imposantes (au point que certains auteurs sont allés jusqu'à évoquer une « race julode » !), se faire construire de belles maisons, acquérir un niveau d'instruction relativement élevé. Tout naturellement, ils ont accaparé les postes de « fabriciens » dans leur paroisse sous l'Ancien Régime, puis les mandats électifs dans leur commune et leur région.

Pendant la Révolution, ils s'abstiennent dans l'ensemble, malgré leur richesse, d'acheter des biens nationaux, par fidélité à l'Église. La décadence de l'industrie toilière, déjà amorcée avant la Révolution, se poursuit inéluctablement au XIXe siècle, et les pousse à porter un plus grand intérêt à l'exploitation de leurs terres. Après la Première Guerre mondiale, ils se tournent vers le commerce et les professions libérales.

Le souvenir de leur ancienne prépondérance demeure encore vif dans le Haut-Léon et contribue à nourrir une controverse sur le bilan de leur présence séculaire dans ce « pays ». Ils ont joué un rôle décisif dans la grande fortune des « crées », procurant ainsi du travail à des milliers de paysans-tisserands. A la tête des fabriques de paroisses, ils ont été les initiateurs de la construction et de l'embellissement des enclos paroissiaux. Par contre, ils n'ont guère fait preuve d'initiative quand s'est posé, au début du XIXe siècle, le problème vital de la reconversion de l'industrie toilière. L'auteur propose, pour expliquer cette défaillance, une hypothèse séduisante : La modernité ne pouvait venir que de la ville, or les juloded restent avant tout des ruraux, mal à l'aise visà-vis du monde des villes auquel ils se sentent inférieurs sur le plan culturel et singulièrement linguistique. Ainsi ce livre, au-delà d'une étude sociale particulièrement réussie, a-t-il le mérite supplémentaire d'ouvrir des voies nouvelles à l'histoire de la Basse-Bretagne.

Jean TANGUY.

Rolande DEPOORTERE, Le rachat du péage de l'Escaut, Bruxelles, Académie royale de Belgique, classe des Lettres, 1991, 415 p., 1 500 F.B.

Cet ouvrage résulte d'un fructueux travail de recherche mené dans le cadre de l'Université de Bruxelles et d'une édition fort soignée, celle que réserve l'Académie royale de Belgique à ses mémoires. Sous un titre n'évoquant qu'un acte diplomatique d'intérêt local, l'étude conduite par Rolande Depoortere fournit sur les relations économiques internationales des années 1850-1860 des aperçus pénétrants ainsi que des interprétations assez méconnues en France, à partir des archives belges (État, ville d'Anvers et même papiers privés), néerlandaises et britanniques.

Dans une première partie, l'auteur envisage la période qui a suivi la Révolution belge de 1830 et fait de l'Escaut occidental une voie maritime


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internationale. La Conférence de Londres, sous l'effet de l'arbitrage de Palmerston, alors Secrétaire d'État au Foreign Office, finit par proposer les XXIV Articles qui confirmaient la liberté de navigation sur l'Escaut maritime, tout en admettant le principe d'un péage au profit des Pays-Bas. L'adhésion du gouvernement de La Haye, très attaché à sa pleine souveraineté sur les eaux de Zélande, n'intervint qu'en 1838, ce qui permit la conclusion sous l'égide des cinq Grands du traité belgo-néerlandais de 1839.

Libre-échange et liberté de la navigation maritime devenaient dans les années 1850 des revendications de mieux en mieux écoutées par les milieux politiques internationaux. La conclusion de multiples traités de commerce subissait cette influence. Le rachat du péage de l'Escaut devint ainsi un objectif essentiel pour Lambermont, directeur du commerce extérieur au ministère des Affaires étrangères à Bruxelles, d'autant qu'il pouvait avancer l'exemple du rachat des péages du Sund et des Belts intervenu en 1855-56 et puis, en 1861, celui du péage hanovrien de Stade sur l'Elbe aux approches du port et de la ville libre de Hambourg.

La seconde partie de l'ouvrage présente des développements parfois touffus : il fallait à l'auteur traiter des multiples pourparlers menés de 1861 à 1863 pour aboutir au rachat du péage de l'Escaut par voie de capitalisation collective. Les négociations bilatérales plutôt difficiles entre Bruxelles et La Haye eurent, une fois de plus, à s'aligner sur les options belgo-britanniques définies au traité de libre-échange conclu en juillet 1862 et par l'accord financier de janvier 1863 sur la part britannique dans la capitalisation du péage. Les autres grandes puissances adoptèrent la solution retenue à Londres ; elles purent fixer leur contribution dans le cadre des traités de commerce systématiquement assortis par la Belgique de la clause de la nation la plus favorisée. En aboutissement de ces tractations, suivies le plus clairement possible par l'auteur, put enfin intervenir le 16 juillet 1863 le traité général sanctionnant le rachat à un prix jugé très favorable à la Belgique.

Un chapitre terminal permet de changer de ton : il considère l'évolution de l'opinion publique en Belgique sur la question. Lors des négociations, les polémiques intervinrent peu, malgré le clivage politique entre libéraux au pouvoir et catholiques. Mais les dernières décennies du XK" siècle mirent en évidence l'importance du rachat parce qu'il avait favorisé l'entrée de la Belgique dans le concert des nations ; plus encore, il put apparaître comme un mythe national, en mettant un terme à « la dernière et humiliante tutelle de la Hollande ».

Firmin LENTACKER.

Le directeur de la publication : Philippe Minard

Imprimerie CMRAT, 42540 Saint-Just-la-Pendue Dépôt légal septembre 1998 N°5531



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NUMÉROS THÉMATIQUES : L'ANNÉE 1917, Janvier-mars 1968. L'EUROPE EN NOVEMBRE 1918, janvier-mars 1969. LA FRANCE À L'ÉPOQUE NAPOLÉONIENNE, juillet-septembre 1970. (Colloque tenu à Paris les 25 et 26 octobre 1969).

ÉTUDES D'HISTOIRE DE LA PRESSE, XVIl'-XX* S., Octobre-décembre 1971. DIMENSIONS ET RÉSONANCES DE L'ANNÉE 1871, Avril-juin 1972. ÉTUDES D'HISTOIRE MILITAIRE, XVIl'-XX'S., Janvier mars 1973. L'HISTORIOGRAPHIE DU SECOND EMPIRE, janvier-mars 1974. MARGINALITÉ ET CRIMINALITÉ À L'ÉPOQUE MODERNE, Juillet-septembre 1974.

RECHERCHES D'HISTOIRE RÉGIONALE, Juillet septembre 1976. ASPECTS DE LA CRISE D'ORIENT, 1875-1878, Janvier mars 1980. LIVRE, ÉDUCATION, SAVOIRS, XVH'-XX* S., janvier mars 1981. PARIS ET LES PARISIENS, XVl'-XIXX janvier-mars 1982. LE CORPS, LE GESTE ET LA PAROLE, Janvier-mars 1983. ITALIE, XXe SIÈCLE, Juillet-septembre 1983. "LA FRANCE ET SES COLONIES", Avril-juin 1984. HISTOIRE ET HISTORIENS, juillet-septembre 1985. CINÉMA ET SOCIÉTÉ, Avril-juin 1986.

DES EUROPÉENS DANS L'AMÉRIQUE COLONIALE ET AUX CARAÏBES, XVIe-XIX*S., Avril-juin 1988. L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE DU NORD VUE DE FRANCE, Avril-juin 1990.

POUR UNE HISTOIRE CULTURELLE DU CONTEMPORAIN,

Janvier-mars 1992.

COMPORTEMENTS ET SENSIBILITÉS DANS LA FRANCE DU XVIIIe SIÈCLE,

Janvier-mars 1993.

APPRENTISSAGES, XVl'-XX* SIÈCLES, Juillet-septembre 1993. ESPAGNE, ESPAGNES, XV'-XX* SIÈCLES, Avril-juin 1994. RELATIONS INTERNATIONALES, XXe SIÈCLE, Octobre-décembre 1995.

LA VIE POLITIQUE EN FRANCE, HOMMES ET DÉBATS, 1930-1960,

Janvier-mars 1996.

MÉDICALISATION ET PROFESSIONS DE SANTÉ, XVl'-XX* SIÈCLES,

Octobre-décembre 1996.

POUVOIRS ET SOCIÉTÉS EN ITALIE, XVl'-XX* SIÈCLES,

Janvier-mars 1998.

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