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Title : Revue française de psychanalyse : organe officiel de la Société psychanalytique de Paris

Author : Société psychanalytique de Paris. Auteur du texte

Publisher : G. Doin et Cie (Paris)

Publisher : Presses universitaires de FrancePresses universitaires de France (Paris)

Publication date : 1973-09

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34349182w

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Format : Nombre total de vues : 73850

Description : septembre 1973

Description : 1973/09 (T37,N5)-1973/12 (T37,N6).

Description : Collection numérique : Arts de la marionnette

Rights : Consultable en ligne

Rights : Public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k54462545

Source : Bibliothèque Sigmund Freud, 8-T-1162

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 01/12/2010

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REVUE

FRANCAISE DE

PSYCHANALYSE

5-6

REVUE Bl MESTRIELLE TOME XXXVII - SEPT.-DÉC. 1973

XXXIIIe CONGRÈS DES PSYCHANALYSTES DE LANGUES ROMANES

L'IDÉAL DU MOI

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


REVUE FRANCAISE DE PSYCHANALYSE

PUBLIÉE SOUS L'ÉGIDE DE LA SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUE DE PARIS Société constituante de l'Association Psychanalytique Internationale

COMITÉ DE DIRECTION

Ilse Barande Maurice Bénassy Denise Braunschweig J. Chasseguet-Smirgel René Diat-kine Jacques Gendrot

Jean Kestenberg Serge Lebovici Pierre Mâle Jean Mallet Pierre Marty S. Nacht

Francis Pasche Julien Rouart Henri Sauguet •j- R. de Saussure Marc Schlumberger S. A. Shentoub

DIRECTEURS

Christian David Michel de M'Uzan Serge Viderman

SECRÉTAIRE DE LA RÉDACTION

Jacqueline Adamov

ADMINISTRATION

Presses Universitaires de France, 108, bd Saint-Germain, Paris VIe

ABONNEMENTS

Presses Universitaires de France, Service des Périodiques

12, rue Jean-de-Beauvais, Paris Ve. Tél. 033-48-03. C.C.P. Paris 1302-69

Abonnements annuels (1974) : six numéros dont un numéro spécial contenant les rapports du Congrès des Psychanalystes de langues romanes :

France 120 F

Etranger 130 F

Prix du présent numéro 50 F

Les manuscrits et la correspondance concernant la revue doivent être adressés à la Revue française de psychanalyse, 187, rue Saint-Jacques, 75005 Paris.

Les demandes en duplicata des numéros non arrivés à destination ne pourront être admises que dans les quinze jours qui suivront la réception du numéro suivant.

Cliché couverture :

Torse de sphinx allé

(VIe s. av. J.-C.)

Musée; de l'Acropole, Athènes

( Photo Buudot-Lamotte.)


XXXIIIe Congrès des Psychanalystes de Langues Romanes

Organisé par la Société psychanalytique de Paris

avec le concours de l'Association psychanalytique de France

des Sociétés de Psychanalyse belge, canadienne, espagnole, suisse

et du Groupe d'Etude portugais

(Paris, les 7, 8, 9 et 10 avril 1973)

Allocution

Evelyne KESTEMBERG, Présidente de la Société psychanalytique de

Paris 707

Rapport

Présentation du rapport sur l'Idéal du Moi, par Janine CHASSEGUETSMIRGEL

CHASSEGUETSMIRGEL

Janine CHASSEGUET-SMIRGEL, Essai sur l'Idéal du Moi. Contribution à

l'étude psychanalytique de " la maladie d'idéalité " 735

Interventions (séance plénière)

Joseph SANDLER et Anne-Marie SANDLER, Un bref commentaire sur le

Moi et ses idéaux 931

C. J. PARAT 937

Colette CHILAND, Idéal du Moi et narcissisme des parents 941

Jean BERGERET, L'Idéal du Moi dans le groupe de psychanalystes 947

Denise BRAUNSCHWEIG 953

Béla GRUNBERGER, Idéal du Moi et Surmoi précoce 959

Roger MISES 969

Michel GRESSOT, L'Idéal du Moi entre une illusion créatrice et une illusion

aliénante 973

Michel FAIN 978

Jean GUILLAUMIN, Honte, culpabilité et dépression 983

Pierre LUQUET, Les Idéaux du Moi et l'Idéal du Je 1007

Michel de M'UZAN, Notes sur l'évolution et la nature de l'Idéal du Moi .. 1014

Francis PASCHE, Notes sur l'Idéal du Moi 1019

Yves DALIBARD 1030

Didier ANZIEU 1025

Ilse BARANDE, Interrogation sur l'évolution des " idéaux " du Moi 1031

Janine CHASSEGUET-SMIRGEL, Réponse aux interventions faites en

séance plénière 1037

REV. FR. PSYCHANAL. 46


706 REVUE FRANCAISE DE PSYCHANALYSE 5-6-1973

GROUPES DE TRAVAIL

Idéal du Moi et créativité

Groupe dirigé par F. PASCHE Rapporteur : F. BOUCHARD

Julien ROUART, Création artistique et " maladie de l'idéalité " 1066

Jean GILLIBERT, La maladie d'idéalité 1069

Wilfrid SEBAOUN, Remarques à propos de l'idéalisation de soi dans certains

souvenirs écrans 1081

Günter AMMON, L'Idéal du Moi et le processus créateur 1086

José A. LOREN, Idéal du Moi, troubles narcissiques de la personnalité .... 1091 Anne CLANCIER, Fantasmes narcissiques, roman familial, identifications,

Idéal du Moi et sublimation 1093

Idéal du Moi et clinique

Groupe dirigé par P. MARTY Rapporteur : P. LETARTE

Monique COURNUT-JANIN, DU plaisir = lieu et non-lieu 1103

Jean GUYOTAT, Idéal du Moi et structures psychotiques 1110

Jean BEGOIN, Narcissisme, idéal et idéalisation 1121

Daniel LEBAUVY 1127

A. JEANNEAU, Note clinique sur la valeur contre-dépressive du sentiment

d'obligation 1131

Paulette LETARTE, Angoisse d'engloutissement et Idéal du Moi 1134

Idéal du Moi et problèmes de groupe

Groupe dirigé par A. GREEN Rapporteur : R. CAHN

Paul ISRAEL, L'Idéal du Moi : instance ou organisateur ? 1139

Augusta BONNARD 1147

Marie-Claire BOONS, Quelques remarques à propos de la constitution des

idéaux du Moi dans la théorie freudienne H49

Jacques CAÏN, Illusion, identité et Idéal du Moi 11 59

Idéal du Moi et psychanalyse d'enfants

Groupe dirigé par S. LEBOVICI Rapporteur : J. COSNIER

Anna POTAMIANOU, A propos du développement de l'Idéal du Moi 1169

Micheline CASTAIGNE, A propos des relations de réciprocité entre l'Idéal

du Moi et le Surmoi .1175

Janine CHASSEGUET-SMIRGEL, Réponse aux interventions faites dans les

groupes 1181

REVUE DES REVUES

Psychosomatic Medicine (P. Wiener) 1197

Table des Matières du Tome XXXVII 1199


ALLOCUTION

d'EVELYNE KESTEMBERG Présidente de la Société psychanalytique de Paris

MESDAMES, MESSIEURS, CHERS COLLÈGUES,

Nous voilà de nouveau réunis pour ce XXXIIIe Congrès des Langues romanes, Congrès qui nous est suffisamment cher pour que l'imminence de la tenue à Paris du prochain Congrès international ne nous ait pas semblé suffisante à en altérer la fréquence annuelle à laquelle depuis si longtemps nous sommes attachés.

Je voudrais d'abord vous dire, au nom de tous mes collègues de la Société psychanalytique de Paris et en mon nom personnel, combien c'est pour nous une grande satisfaction que de vous accueillir à Paris.

Mais, en dehors de l'expression de ce plaisir, qu'avons-nous à vous offrir ?

Tout d'abord, l'organisation matérielle de ce Congrès, que nous devons à nos collègues Louis Dujarier et Jean Chambon, et pour laquelle je les remercie. Il vous appartiendra d'en apprécier la qualité. Entre parenthèses, je tiens à dire que le lieu (1) où nous nous réunissons cette année n'a rien à voir — ni de façon négative, ni de façon positive — avec le thème central de ce Congrès.

Nous vous apportons ensuite une organisation scientifique que nous devons, comme toujours, à Pierre Luquet. Elle suscitera, pour les uns et pour les autres, un certain nombre de satisfactions, d'insatisfactions aussi.

En effet, le nombre des communications et des interventions est très important, si bien que pour y faire face nous aurons à nous répartir en plusieurs groupes de discussion. Or, malgré les efforts et les dispo(1)

dispo(1) Faculté de Médecine.


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sitions prises pour que l'essence des débats soit rapportée à tous, je ne sais si nous pourrons, au bout du compte, profiter tous ensemble de l'intérêt des communications et des réflexions qu'ils auront suscitées.

D'autre part, nous pouvons vous offrir cette année quelque chose qui ne tient pas à nous : la présence parmi nous de collègues qui ne sont pas francophones et qui viennent de pays généralement un peu rebelles à la langue française ; il nous est très agréable de compter dans cette assemblée des collègues anglo-saxons, viennois, hollandais, ce qui n'est d'ailleurs pas tout à fait la première fois, il faut bien le dire.

Enfin, last but not least — tant s'en faut — nous vous offrons un thème de discussion et de réflexion passionnant pour lequel Janine Chasseguet-Smirgel nous a apporté un très beau et important rapport, que vous avez tous lu.

Elle y a cerné, pour nous, de l'Idéal du Moi la complexité, la richesse, la confusion théorique aussi, en ses divers prolongements, les uns clairs, les autres obscurs. Il me semble que nous nous trouvons là devant la situation qui est peut-être celle, après tout, de l'Idéal du Moi. A l'instar d'un aimant, ce travail organise la limaille des réflexions éparses pour leur donner forme et consistance. Sans doute, chacun de nous, en tâchant à le mieux comprendre, pourra y trouver une forme sienne, à la fois analogue et différente.

Il m'apparaît en outre que, en deçà ou au delà — comme vous voudrez — des implications théoriques et des connotations complexes de l'Idéal du Moi, nous en avons une idée très " simplette », mais très agissante, qui est que nous aimons donner de nous, chacun pour notre part, et tous en commun, une image qui ne nous déplaise pas à nousmêmes tout en ne laissant pas de plaire aux autres.

J'ai donc tendance à penser que, lorsque nous nous trouvons ainsi réunis dans ce Congrès, nous nous trouvons animés par cette expression simplette de notre Idéal du Moi, et que, sans succomber à la " maladie de l'idéalité », nous avons aussi de la tenue de ce Congrès, du déroulement de ses échanges, une sorte d'image idéale.

J'espère que sans y atteindre, puisqu'elle est idéale, nous pourrons tout de même nous en approcher suffisamment pour en avoir tous ensemble beaucoup de plaisir et de satisfactions intellectuelles. Sans davantage en prolonger l'attente, il ne me reste donc plus qu'à les mettre d'emblée à notre portée en déclarant ouvert ce XXXIIIe Congrès.


PRESENTATION DU RAPPORT SUR L'IDÉAL DU MOI

par JANINE CHASSEGUET-SMIRGEL

Avant de poursuivre dans le réel le dialogue imaginaire commencé avec vous lors de la rédaction du travail qui vous a été soumis, je voudrais que vous me permettiez, Madame la Présidente, Monsieur le Secrétaire du Congrès, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, de retenir votre attention un moment afin de vous remettre en mémoire les quelques hypothèses que j'ai avancées dans mon essai. " La maladie d'idéalité " est universellement répandue : si nous n'en mourons pas tous, nous en sommes tous frappés. Et une étude sur l'Idéal du Moi conduit à une réflexion sur l'homme, en général.

Aussi pourrait-on s'étonner de voir ce travail commencer par un examen des rapports entre l'Idéal du Moi et la perversion. En fait, il m'est apparu que ce point de départ permettrait de mieux comprendre ce qu'est l'Idéal du Moi dans un développement qui n'a pas été entravé par certains facteurs parvenant à le dévoyer au sens littéral du terme, et je crois que sous cet angle mon essai peut être considéré comme un complément au Colloque de la Société psychanalytique de Paris sur la normalité. De plus l'examen des rapports de l'Idéal du Moi et de la perversion permet, à mon avis, de mieux comprendre tout à la fois la perversion elle-même et certaines affections psychiques qui présentent avec elle un noyau commun que j'ai tenté de dégager, noyau à l'oeuvre dans des structures auxquelles nous avons de plus en plus souvent affaire.

Dans cette perspective mon travail tente d'apporter une contribution à l'étude de l'évolution de la pathologie.

En effet, s'il est fréquent, essentiellement depuis un article de Bertram Lewin, qui date de 1948 (1), d'assimiler l'appréhension de la réalité à celle de la différence des sexes et s'il est admis, je crois, aujourd'hui, c'est en tout cas là mon avis, qu'il faut compléter cette assertion par la reconnaissance de la différence de générations, ces deux points

(1) The Nature of Reality, Psa, Quart., 17.


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formant le roc de la réalité, j'ai pensé nécessaire de montrer les liens qui les unissent et les rendent corrélatifs l'un de l'autre comme le sont les deux faces d'une même médaille : la négation de l'absence de pénis chez la mère recouvre la négation de la présence de son vagin, c'est-àdire d'un organe que le petit garçon est incapable, à l'âge de l'OEdipe, de pénétrer et de combler. Lorsque Freud dira du père en parlant du Surmoi (1923) " beaucoup de choses lui sont réservées à lui seul », il m'apparaît indispensable d'y inclure le coït génital avec la mère, non seulement parce que l'accomplissement de ce coït est interdit au petit garçon par la présence du père, mais parce qu'il n'en a pas la capacité. Il me semble impossible d'entériner ici les vues de Freud selon qui le petit garçon n'aurait pas le désir de pénétrer sa mère, ni la connaissance, même inconsciente, de la présence en elle d'un organe complémentaire du sien, désir et connaissance qui ne lui viendraient qu'à la puberté.

Rappelons que dans la théorie de l'OEdipe masculin que nous a léguée Freud, le pénis du petit garçon, dans ses fantasmes incestueux, n'est impliqué que d'une manière vague, le jeune OEdipe ne désirant se livrer sur sa mère qu'à des " attouchements imprécis ». Les démentis que la clinique, celle des enfants en particulier et, qui plus est, celle de Freud lui-même (comment interpréter le fantasme du petit Hans de voir le plombier lui mettre un grand wiwi-macher, grand comme celui de son père, autrement que comme lié au désir de combler génitalement sa mère), les démentis, disais-je, que la clinique inflige chaque jour à cette théorie, l'existence d'autres théories de la sexualité infantile venues s'adjoindre à celle de Freud, n'ont cependant pas éclipsé cette dernière. Mon hypothèse est que son succès est grandement lié au fait qu'elle soustrait à l'OEdipe une part importante de sa charge dramatique et entérine les défenses masculines devant la blessure narcissique infligée par l'anachronisme du désir oedipien eu égard aux capacités à le satisfaire, défenses qui culminent et triomphent dans l'instauration de la perversion. Celle-ci est favorisée par certains facteurs, généralement par l'attitude de la mère elle-même, qui poussent le petit garçon à vivre dans le leurre que lui, avec son pénis impubère, sa sexualité prégénitale, ses " attouchements imprécis " est à même de satisfaire la mère, objet adulte, et qu'il n'a rien à envier à son père, également adulte, puisque ce dernier ne fait rien à la mère que le petit garçon ne soit à même d'accomplir. Ainsi l'abrasion de la différence des sexes et des générations conduit-elle à l'abolition de l'idée même d'évolution, de développement, de maturation, bref de processus. Le futur pervers n'a


PRESENTATION DU RAPPORT SUR L'IDEAL DU MOI 711

aucune raison de projeter au-devant de lui-même son narcissisme et d'espérer être un jour, comme son père, le partenaire de sa mère en faisant de lui son idéal, puisqu'il vit dans l'illusion d'être, d'ores et déjà, un objet erotique adéquat.

Pour que rien ne vienne altérer sa conviction, il lui faut projeter son narcissisme sur ses zones érogènes prégénitales et ses objets partiels en les soumettant à un processus d'idéalisation. Son Idéal du Moi restera ainsi fixé à un modèle prégénital. La prégénitalité doit être idéalisée par le pervers, afin qu'il puisse se donner et donner aux autres l'illusion qu'elle est égale et même supérieure à la génitalité. Néanmoins les coups de boutoir que reçoit son illusion, l'existence d'intérêts génitaux chez ses semblables, rendent cette idéalisation absolument contraignante, le pervers vivant toujours, à un certain niveau, sous la menace que ne soit découvert le caractère infantile de ses attributs sexuels, de ses objets et de son Moi. A sa compulsion sexuelle souvent relevée, je propose que soit adjointe une compulsion à idéaliser qui rend compte, à mon avis, de ses paradoxales affinités avec l'Art et avec le Beau, paradoxales pour qui décharge directement ses pulsions partielles, matière première du processus de sublimation. Ce dernier point m'a amenée, au cours du travail qui vous a été soumis à reprendre, sous l'éclairage de l'Idéal du Moi, des problèmes que j'avais abordés antérieurement, concernant la création et ses aléas, en particulier l'étude des mécanismes qui conduisent à l'élaboration de productions esthétiques inauthentiques, l'examen des identifications du créateur permettant de distinguer les productions soumises au processus d'idéalisation, de celles qui sont gouvernées par la sublimation.

La perspective que j'ai ainsi choisie pour l'ensemble de mon essai implique une focalisation sur la prématuration humaine et le concept freudien de Hilflosigkeit (l'impuissance primaire de l'enfant à s'aider lui-même). L'éclatement de la fusion primaire qui naît de cette impuissance et amène le sujet à reconnaître le Non-Moi semble être le moment primordial où la toute-puissance narcissique qui lui est arrachée est projetée sur l'objet, premier Idéal du Moi de l'enfant, toute-puissance narcissique dont il est désormais séparé par un écart, une déchirure, une béance qu'il s'efforcera toute sa vie de combler ; tendance qui devient alors le primum movens de son éducation. Cette plaie vive, ainsi taillée dans son Moi, ne pourrait se fermer que par un retour à la fusion avec l'objet primaire. Cet espoir sera transféré sur le désir incestueux qui implique le retour dans le corps maternel au moyen du coït génital. La débilité génitale du petit homme lui interdit de réaliser


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immédiatement son désir. Il ne peut être inceste (incastus : non coupé) qu'en projetant dans l'avenir son fantasme d'union avec la mère. Il est désormais conduit à découvrir ce qui fait du père l'objet de la mère et à ériger le père génital en idéal.

Ce qui nous pousse en avant serait ainsi le désir de retrouver le temps béni où nous étions à nous-mêmes notre propre idéal. Nous sommes toujours à la recherche du temps perdu; perdu en fait au moment de l'éclatement de la fusion primaire. Entre ce moment et celui, projeté en avant, où est censé s'accomplir l'inceste, se situe toute l'évolution psychosexuelle humaine. La solution du pervers, et celle des sujets appartenant aux structures apparentées, escamote ainsi l'évolution. Celle-ci est vécue comme satisfaisante, c'est-à-dire comme suscitant le minimum de tensions entre le Moi et l'Idéal.; lorsque toutes ses étapes ont été intégrées, le projet incestueux impliquant l'acquisition d'une capacité génitale achevée rendue possible grâce à l'intégration des phases prégénitales (et non à leur refoulement). Quel que soit le caractère adulte apparent du Moi, tout escamotage de l'une ou de l'autre des étapes du développement ne saurait échapper à l'Idéal du Moi qui se montre aussi sourcilleux devant les faux-semblants que le Surmoi devant la transgression.

L'étude ici continuée des rêves d'examen me permet d'étayer l'hypothèse du caractère maturatif de l'Idéal du Moi lorsque des événements externes ne viennent pas bouleverser le cours naturel du développement. J'imagine ainsi l'existence d'un programme inné du développement psychosexuel, obéissant à des lois comparables à celles qui régissent les phénomènes biologiques, pensée qui ne m'a pas semblé être tout à fait étrangère à l'oeuvre de Freud. Ce programme est soutenu en quelque sorte, à toutes ses étapes, par le fantasme des retrouvailles du Moi et de l'Idéal, se confondant avec celui de la fusion dans l'objet primaire à travers la réalisation du désir incestueux.

L'examen de l'état amoureux dans cette perspective permet de soumettre à une nouvelle critique l'assertion de Freud pour qui l'état amoureux constitue une limitation du narcissisme. A mon avis l'état amoureux — et ceci non seulement dans le cas de l'amour partagé — exalte le Moi, crée un affect lié à l'expansion narcissique, car le sujet et l'objet y représentent l'objectivation des retrouvailles (vécues par anticipation dans une sorte de réalisation hallucinatoire du désir) du Moi (le sujet) et de l'Idéal du Moi (l'objet) ; et plutôt que de dire avec Freud " l'objet absorbe le Moi " il conviendrait de dire " l'Idéal du Moi absorbe le Moi " et d'envisager l'état amoureux comme la célébration


PRÉSENTATION DU RAPPORT SUR L'IDÉAL DU MOI 713

des noces du Moi et de l'Idéal, comme le retour au lien originel qui les unissait avant l'éclatement de la fusion primaire.

On peut comparer l'état amoureux à la régression narcissique du début de certaines cures analytiques, telle qu'elle a été décrite par Béla Grunberger, à la " lune de miel " analytique de Freud et dont le caractère élationnel résulterait pour l'analysé du fait de se trouver à proximité de son Idéal du Moi incarné ; c'est-à-dire l'analyste, support de sa projection. Ainsi ce vécu élationnel serait lié à la réactivation de l'Illusion, c'est-à-dire de la promesse des retrouvailles du Moi et de l'Idéal.

Mais si l'analyse permet d'accomplir cette union, d'une façon en fait très relative — la marge entre le Moi et l'Idéal ne sera jamais totalement abolie — et ceci par un long et difficultueux chemin, les groupes proposent souvent une voie beaucoup plus courte à l'ancien désir d'union du Moi et de l'Idéal. Ces groupes sont alors fondés sur l'idéologie qui peut, psychanalytiquement, se définir comme un système d'apparence plus ou moins rationnelle, correspondant à la façade du rêve et à l'élaboration secondaire, et contenant toujours un fantasme d'assomption narcissique lié au retour à la fusion primaire, excluant du même coup le conflit et la castration et fonctionnant donc dans le registre de l'Illusion. Le Chef, dans ces groupes idéologiques, ne me semble pas être un représentant du père — ces groupes visant en fait à Péradication de l'OEdipe et de l'univers paternel — mais bien plutôt un analogon de la mère du pervers. Tout comme celle-ci fait croire à son petit garçon impubère qu'il n'a nul besoin de grandir ni de mûrir pour prendre la place de son père et du même coup lui évite d'affronter le conflit et la castration, le Chef berce la foule dans l'Illusion d'un accès possible au bonheur absolu, dans une plénitude retrouvée, celle de " l'homme total " (1) où tous les besoins seront satisfaits, où régnera " le monde harmonien " (2), où l'humanité comblée ne rêvera plus. (" Lorsque les hommes seront complets et libres, ils ne rêveront plus la nuit », dit Paul Nizan dans Aden Arabie.)

Le prototype infantile des idéologies de l'adulte me semble, dans la perspective que j'ai faite mienne, être la théorie du monisme sexuel phallique qui permet au petit mâle d'entretenir le leurre qu'il est possible de faire, au moyen de l'abrasion de la différence des sexes et, corrélativement, celle des générations, l'économie de l'évolution.

Freud avait d'abord assigné l'épreuve de réalité à l'Idéal du Moi

(1) Selon Marx.

(2) Selon Fourier.


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(1921). Par la suite (1923) il en a fait une prérogative du Moi. Il semble que dans les groupes régis par l'idéologie et, partant, par l'Illusion, c'est bien à l'Idéal du Moi groupai qu'est déléguée cette fonction.

L'individu solitaire qui ne participe pas de l'Illusion est non seulement persécuté, tué, mais déclaré fou. En fait toute situation où est activée l'Illusion amène un abandon plus ou moins grand de l'épreuve de réalité aux mains du représentant de l'Idéal du Moi : le groupe tout entier ou son Chef. Il en est ainsi non seulement dans l'état amoureux ou dans l'hypnose mais dans la situation analytique elle-même et les abus de pouvoir dans ce domaine me semblent moins devoir être référés au transfert historique proprement dit qu'à la projection de l'Idéal du Moi sur l'analyste lorsque le contre-transfert de celui-ci l'amène à se faire le dépositaire à vie du narcissisme de l'analysé, tout en continuant à faire miroiter à ses yeux l'accomplissement de l'Illusion. Mais la situation analytique n'a-t-elle pas alors entièrement basculé du côté de la magie, de l'idéologie et de la foi (" Je suis la porte, qui entrera par moi sera sauvé ") (1).

Il existe un domaine où l'épreuve de réalité qui consiste essentiellement à retrouver dans le monde extérieur le représentant d'une perception est particulièrement malaisée. Nous n'avons en fait aucun moyen de soumettre notre Moi psychique à l'épreuve de réalité pour le confronter à notre Idéal du Moi, car aucun objet du monde extérieur ne correspond à sa représentation interne. Nous sommes donc obligés de lui trouver des miroirs, analogues à ceux dont nous disposons pour mesurer notre Moi corporel, c'est-à-dire des expédients pour nous permettre tout à la fois d'être dans la rue et de nous regarder passer. Ces expédients me semblent être essentiellement au nombre de trois :

— Nous pouvons créer des oeuvres qui constitueront des doubles de notre Moi.

— Nous pouvons projeter notre Moi psychique dans notre Moi corporel (le mécanisme que j'ai décrit ne me semble pas se superposer entièrement à celui que Federn a dégagé à propos de la conversion hystérique), notre Ivioi corporel pouvant être lui-même projeté, donnant lieu, à la limite, à la formation de la machine à influencer.

— Enfin la manière dont nous sommes perçus par les autres, nos semblables, nos alter ego, nos doubles homosexués, peut faire office de miroir pour notre Moi psychique. Nous dépendons tous, de ce fait, à des degrés très divers il est vrai, de l'opinion.

(1) Evangile selon saint Jean.


PRÉSENTATION DU RAPPORT SUR L'IDÉAL DU MOI 715

Si le Moi corporel est un miroir, un double pour le Moi psychique, et le corps propre un éventuel persécuteur, si l'objet homosexuel joue un rôle également dans l'évaluation de notre Moi, on peut comprendre que la théorie des délires de Tausk et celle de Freud puissent être non contradictoires mais complémentaires.

La difficulté de nous constituer, une fois pour toutes, en tant qu'observateur de notre Moi, nous permettant de l'évaluer par rapport à notre Idéal est parfois très grande et crée une tension constante et pénible entre le Moi et l'Idéal.

Si l'art et la littérature constituent en soi un pont enjambant le fossé qui les sépare, la littérature, dans ses contenus mêmes, est pleine de descriptions de la tension entre ces deux parties du Moi global, des affects qu'elle suscite et de ses conséquences, qu'il s'agisse de Lancelot ou de Perceval à la Quête du Graal, du Chevalier à la Triste Figure à la poursuite de l'impossible étoile, ou plus simplement de Perrette et de son Pot au lait, parmi des centaines et des milliers d'exemples.

L'histoire pathétique de la toujours excessive et souvent excédante Marie Bashkirtseff me paraît bien mettre en évidence les effets du douloureux déchirement qui a affecté le Moi en l'éloignant de son Idéal.

Lorsqu'on lit ses Cahiers intimes (et non son Journal qui en est une version abrégée et édulcorée par André Theuriet), on y découvre que sa vie haletante et brève (elle est morte à 24 ans d'une tuberculose qui semble s'être étendue au larynx, aux yeux, à l'oreille interne et aux poumons) est entièrement dominée par une contrainte absolue, étouffante, celle de recevoir un aliment narcissique indispensable à sa survie, contrainte qui l'amène à s'épuiser à la poursuite d'accomplissements susceptibles de lui fournir admiration et approbation et qui, destinés à la faire vivre, finiront par la tuer.

Quelques jours avant sa mort elle consigne dans son Journal, premier miroir dans lequel elle se contemple et s'offre au regard du lecteur qui, dit-elle, la lira dans cinquante ans : " On ne m'a pas comprise, on m'a toujours mal jugée et même dans ma famille, et c'est un peu " de cela que je meurs ». " Chacun de ses Cahiers intimes porte en épigraphe la devise Gloriae Cupiditas. A son miroir elle confie : " C'est toi que j'aime. " Mais cet apparent amour de soi, comme dans tous les cas où il semble démesuré, n'est qu'un effet trompeur de sa quête narcissique inassouvie qui recouvre un doute profond et lancinant quant à sa valeur personnelle ; elle dira aussi bien ailleurs : " Je ne vaux rien " et aussi :


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" J'ai une haute opinion de moi et quand je suis convenable, je ne me tiens pas de surprise et de satisfaction. " Ses Cahiers sont emplis de descriptions de ses toilettes, de ses attitudes : " Le général Bihovitz, Collignon, ma tante et maman. Je me tenais assise près de la cheminée en m'appuyant sur un guéridon les pieds royalement campés, et coiffée d'un bonnet Marie Stuart, pas les pieds, moi. Les pieds sont placés dans des mules rouges faites par Rubini à l'imitation des chaussettes égyptiennes qui m'ont frappée dans Aïda ' ou bien : " ... c'est à la promenade des Anglais que nous attend la vraie sensation. Les chevaux blancs, la voiture blanche, les dames blanches, les cheveux blonds, les lanternes reluisantes aux derniers rayons du soleil, nous avons l'air d'un bout de féerie. Occupée à guider et à conserver un air naturel et facile, mais en revanche tout le monde m'a vue et mon nom circule dans la foule d'une manière étonnante... ». On trouvera dans ses Cahiers mille descriptions sur ce modèle dont l'ensemble fournirait au spécialiste une documentation probablement inégalable sur la mode de la fin des années 70 et du début des années 80. " Le luxe physique est nécessaire au luxe moral », dit-elle de ses robes, propos qui me semble corroborer ce que j'ai tenté d'avancer concernant l'évaluation du Moi psychique par l'intermédiaire du Moi corporel.

Marie lit avec avidité tout ce que les journaux écrivent dans la rubrique mondaine sur ses apparitions au bal, à l'Opéra, au concert, au skating, à la Chambre, car elle s'intéresse à la politique et est fascinée par les politiciens célèbres, qu'il s'agisse du bonapartiste Paul de Cassagnac dont elle tombera amoureuse, ou de Gambetta. Elle court de Nice à Florence, Naples, Rome, Madrid, Burgos, Séville, Cordoue, Grenade, Paris, Biarritz, San-Remo : " Je voudrais rester ici jusqu'aux courses, aller ensuite à Sorrento, et aussi à Trouville, Aix-les-Bains, et aux bains de mer en Angleterre, le temps manque, la vie est si courte. " Elle ne se sait pas encore malade quand elle écrit ces lignes et pourtant ce sont les premières atteintes de laryngite tuberculeuse. Elles vont l'empêcher d'exercer sa voix qu'elle a divine, dit-elle ; elle joue de la mandoline, monte à cheval, chasse, parle le français, l'italien, l'allemand, l'espagnol et le russe bien sûr, se perfectionne en grec et en latin, écrit des poèmes, s'intéresse aux arts et peint. Bien que son goût ne soit pas très sûr — elle préfère Carolus-Duran et Bastien-Lepage à Manet — elle a un talent très sincère que les années auraient pu mûrir et dégager de ses premières influences ; elle veut devenir célèbre : " En lisant l'histoire de Michel-Ange par Stendhal, j'ai envie sérieusement de me tuer de désespoir de n'avoir pas de génie ; a quoi bon vivre sans génie. "


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Elle peint, avec acharnement, du matin au soir, s'arrogeant difficilement deux heures de repos dans l'après-midi lorsque la maladie fait des progrès; elle apprend la peinture chez Julian et guette les moindres marques d'approbation de ses maîtres ou du public et de la critique lorsqu'elle expose car : " Non, voyez-vous, ce qu'il faudrait pour que je vive, moi, c'est avoir beaucoup de talent. " Mais aussi : " Ah ! je me suis amusée avec ce diable de Carolus-Duran. Seulement au bout de tout ça, quoi ? Je ne sais quoi de forcé... car après tout je ne sais pas quoi... Ah je n'aurai jamais de talent... " " Tout est gratté et j'ai même donné la toile pour ne plus la voir... cela tue. O peinture, je n'y arrive pas. Mais sitôt qu'on a anéanti ce qu'on a fait, on se sent soulagée, libre et prête à recommencer... », et aussi : " Je ne sais plus où aller, ni quoi faire, je n'ai pas la force de faire une simple étude, il faut toujours que j'entreprenne trop et comme cela ne vient pas bien, je tombe dans le désespoir, et à présent, c'est un état nerveux... Du reste, je ne peindrai jamais, je n'ai jamais pu peindre un morceau bien. Voilà trois ans et demi que je peins... J'en ai perdu la moitié, je l'admets, mais c'est égal...

" Enfin je suis hors d'haleine... Mais alors vient cette terrible conviction que je ne pourrai pas, que je ne peindrai pas... Alors modeler... Vous reviendrez tout de même à la peinture, mais encore plus affaiblie... Et alors ? Alors, il vaut mieux mourir. "

La régulation de l'estime de Soi de Marie s'avère donc très difficile. L'écart entre son Moi et son Idéal qu'elle tente constamment de combler aboutit à la rendre hyperactive, toujours à la recherche de nouvelles prouesses à accomplir pour susciter l'admiration de son entourage. On la sent effectivement " hors d'haleine », à bout de souffle, dans mille entreprises qui l'épuisent, la consument littéralement, attelée à cette tâche sans espoir : l'abolition de la fatale déchirure qui arracha son Idéal à son Moi.

Sans prétendre donner ici une théorie de la maladie tuberculeuse qui viserait à une quelconque généralité, il m'est arrivé de constater soit dans ma pratique analytique, soit par observation directe, qu'un certain nombre de tuberculeux étaient ainsi à la poursuite d'un Idéal du Moi qui les pousse à une hyperactivité, qui les vide de leur énergie libidinale, hémorragie qui précède ou accompagne les cavernes et les hémoptysies, et les laisse exsangues et pantelants, semblables au jeûneur de Kafka accomplissant sa tragique et vaine prouesse. Autrefois on mettait au compte de la toxine tuberculeuse et de l'élévation de température cette fièvre et cette exaltation d'observation courante chez les


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tuberculeux qui aboutissent en fait à une consomption libidinale autant que proprement somatique.

Remarquons que chez Marie, autant que ses Cahiers puissent être suffisamment révélateurs à cet égard, il existe une blessure narcissique fondamentale, mais non primaire peut-être, dans le fait que son père les a abandonnées, elle et sa mère. Il vit avec une autre femme dont il a des enfants naturels. On peut penser que Marie cherche dans son miroir, son journal, son oeuvre, ses semblables — autant de doubles — qu'ils réparent les conséquences du rejet paternel. Or c'est ce rejet lui-même qui la conduit, probablement, à refuser tous les hommes qui veulent l'épouser, à s'attacher à l'un d'eux qui, ironie du sort, lui demande d'accepter l'enfant naturel qu'il a eu d'une autre femme, ce qu'elle ne se résout pas à faire sans qu'elle soit à même de relier les tourments qu'elle traverse alors à sa propre histoire familiale. Elle connaît finalement un amour sans espoir pour un homme qu'elle n'intéresse pas et qui en choisira une autre. Elle écrit alors : " Il faut, il faut absolument me marier pour qu'il voie que ça n'est pas lui, et surtout me marier d'une façon immense... " " Il faut une revanche éclatante ou mourir. " Le jour suivant elle note dans son Cahier à propos de son père : " Je lui ai dit, à mon père, que je ne veux pas y aller, pour le contrarier, que j'ai assez d'eux tous, que je ne veux rien avoir de commun avec lui, qu'il m'est inutile. "

Autrement dit, l'amour, qui constitue l'une des modalités humaines essentielles permettant le rapprochement des deux lèvres de la blessure qui sépare le Moi de l'Idéal, lui échappe car c'est précisément de cette blessure même qu'est né le conflit rendant tout amour impossible. En même temps que, sur un mode proche de la définition que Jean Kestemberg donne à la relation érotomaniaque, elle s'attache ou croit plaire à des figures prestigieuses. Elle ne semble du reste pas avoir eu de réalisation sexuelle ; lorsqu'elle l'envisage c'est dans un mélange de honte et de culpabilité où l'Idéal, malgré Epictète, semble prendre le pas sur le Surmoi et où la brèche qui sépare le Moi de l'Idéal est comme consciemment perçue : " Quant à avoir un amant il ne faut même pas y songer avec un caractère comme le mien. Je serais si humiliée, si tourmentée, je souffrirais tant. La première moi ne dirait peut-être rien, mais la seconde, celle qui désire toutes sortes de choses pour la première, celle qui se souvient d'Epictète et qui ne veut rien pour elle, mais qui a tout mis son bonheur dans la première, celle-là ne le permettrait pas, et c'est devant elle que la première serait honteuse de mal faire. "


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Le inonde pulsionnel est désormais, chez elle, séparé du narcissique ; son corps n'est plus à même de lui fournir des satisfactions erotiques objectales : avec le ton ironique qui est le sien, elle raconte un épisode où elle a été amenée à se dévêtir devant des femmes : " Il fallait voir ces trois vieilles, les regards qu'elles échangeaient, les demiparoles ; ça ne me flatte pas, depuis longtemps je sais qu'il n'y a rien au monde de plus beau que mon corps et que c'est un vrai péché, une infamie de ne pas me faire sculpter ou peindre. De pareilles beautés ne peuvent appartenir à personne en particulier. C'est comme un musée qui est ouvert à tous les yeux. "

Bien entendu, on peut voir dans cet investissement, avant tout narcissique du corps, une défense devant l'OEdipe, une fidélité au père, un refoulement de l'homosexualité... Il n'en reste pas moins qu'il traduit une impossible synthèse entre le narcissisme et les pulsions. Ce clivage est probablement lui-même, en partie, un effet de la blessure narcissique infligée par le rejet paternel. Ses désirs oedipiens s'accompagnent effectivement d'une terrible haine qui apparaît dans ses rêves où figurent des hommes blessés, baignant dans des mares de sang, tandis que l'agressivité envers sa mère, rendue responsable de l'abandon dont elles ont été victimes, reste profondément refoulée. Elle apparaît cependant lorsque Marie pleure et refuse de sortir avec une mère qui se néglige, prétend-elle, ou dans le récit complaisant extrêmement cruel qu'elle fait d'une corrida où les cornes du taureau fouillent les tripes du cheval (elle raconte par ailleurs plusieurs rêves de scène primitive).

La prégénitalité, et tout particulièrement Panalité, est refoulée ou réprimée : A propos d'un scrofule ou d'un furoncle dont a été opéré quelqu'un de son entourage, elle écrit : " J'admire Zola, mais il y a des choses que tout le monde dit et que je ne puis me décider à dire, ni même à écrire.,Pourtant, pour que vous ne pensiez pas que ce sont des horreurs, je vous dirai que la plus forte est le mot purgé ; je suis fâchée de placer un tel mot ici ; je n'hésite pas à dire ni canaille, ni d'autres choses de ce genre, mais, quant à ces petites saletés innocentes elles me dégoûtent », et aussi : " J'ai rêvé qu'on m'expliquait ce que j'ai dans le poumon droit; dans certaines parties l'air ne pénètre pas... ce qui fait remonter... mais c'est trop dégoûtant à raconter, il suffit que je sois atteinte. "

On comprend que, dans ces conditions l'une des autres voies qui la conduiraient à colmater quelque peu la faille entre son Moi et son Idéal, celle de la création artistique, soit également souvent obturée,


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le processus de sublimation étant en partie entravé par le refoulement des pulsions prégénitales. L'échec de ses tentatives de " rétablissement narcissique " (1) s'exprime parfaitement bien dans le compte rendu qu'elle fait d'une représentation de Faust à laquelle elle a assisté. Il s'agit de l'interprète du rôle de Marguerite qui manque totalement de voix : " Au commencement j'ai cru qu'elle était émue, effrayée et lorsqu'elle entama l'air du Roi de Thulé, j'ai tremblé pour elle et je suis devenue si honteuse, si épouvantée, que je me suis cachée au fond de la loge comme si j'étais moi la chanteuse. "

Dans cet épisode l'on retrouve la honte comme affect caractérisant un échec (ici par identification) au niveau de l'Idéal du Moi, échec devant témoins (les spectateurs) et qui conduit à vouloir se cacher ou disparaître. J'ai parlé dans le travail qui vous a été soumis du lien que la honte entretenait avec l'analité, l'exhibition qui vise à être confirmé narcissiquement par les pairs (conçus comme des objets homosexués, des alter ego) lorsqu'elle manque son but, équivalant à une désidéalisation du Moi, à une perte de la face, autrement dit à un dévoilement de l'anus avec une resexualisation des pulsions homosexuelles concomitante.

J'ai pu observer la séquence suivante chez une patiente, séquence qui me paraît se référer à la même problématique quoique se situant au sein d'une structure différente. Il s'agit d'une jeune femme, abandonnée durant son analyse par l'homme qu'elle aime, celui-ci épousant une autre femme. Ma patiente réagit à cet abandon par une haine violente et de nombreux passages à l'acte (lettres, coups de fil, etc.). Dans le transfert je suis tantôt l'homme qui l'abandonne, tantôt la rivale, parfois les deux simultanément. Cependant l'aspect maternel et homosexuel du conflit dont les racines infantiles ne nous retiendront pas ici est patent. A propos d'une de mes interventions elle m'accuse d'être destructrice car, dit-elle, j'ai l'air de supposer qu'elle n'est pas aimée par cet homme (je rappelle qu'il venait de se marier avec une autre femme et qu'à travers ses récits il semblait manifester une lassitude certaine de ses passages à l'acte). Quelque temps après elle raconte l'avoir rencontré et a senti qu'il était subjugué ; il se dégageait d'elle une lumière, un éclat qui le séduisaient totalement. Devant l'allure érotomaniaque de ces propos, je lui dis qu'il lui était, semble-t-il, insupportable de m'apparaître comme ayant été rejetée, comme si cela la mettait

(1) B. GRUKBERGER, in La situation analytique et le processus de guérison, 1956, in Le narcissisme, Paris, Payot, 1971, coll. " Science de l'homme ».


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devant moi dans une position humiliante. J'avais, disant cela, l'intention de toucher la signification de l' aura éblouissante (et donc idéalisante) dont elle essayait de se parer devant moi en me racontant la façon dont elle avait subjugué son ancien ami car il me semblait alors comprendre que la blessure narcissique devait être masquée à mes yeux, le rejet subi équivalant à une exposition anale passive devant moi (1). Cette intervention eut pour effet de l'apaiser immédiatement. A la séance suivante elle apporta un rêve dans lequel elle devait prendre deux pilules anticonceptionnelles, l'une qui concernait son amant (il s'agissait d'une liaison passagère) et l'autre, une personne blonde. Elle analysa elle-même son rêve comme exprimant son désir de recevoir de moi, en tant que mère, un enfant. Non seulement les manifestations d'un transfert homosexuel positif devinrent plus nettes, mais l'aspect quelque peu inquiétant de son matériel céda la place à un insight accru.

Parfois la honte, liée à l'échec narcissique, peut conduire non au délire mais, comme nous le savons, au suicide. Il s'agit alors de la réalisation du fantasme qui accompagne l'affect : celui de disparaître, de ne plus rencontrer le regard de ses semblables. On dit aussi de celui qui est honteux qu'il ne peut plus regarder les autres en face, qu'il ne peut affronter les autres, face et front sur lesquels l'anus caché est venu s'inscrire. On " meurt de honte " et si l'on dit que le ridicule ne tue pas c'est par dénégation.

Parallèlement le désir de faire disparaître les témoins d'un affront, d'une infamie, en en effaçant ainsi les traces et le souvenir, est un motif de meurtre assez fréquent. Je ne parle pas ici seulement du désir de tuer ceux qui sont directement la cause de la honte, comme dans la vendetta d'honneur, mais du meurtre de ceux devant qui le sujet est apparu humilié. Le fantasme de la disparition des témoins de la honte est très fréquent. Ainsi un chanteur, doté d'un bel organe, et le meilleur homme du monde au demeurant, me raconte qu'à ses débuts, mal conseillé, il mit à son répertoire une oeuvre qui, lors d'un gala, lui valut des quolibets. Il se trouve qu'il connaissait la plupart des auditeurs (cela se passait dans une ville de province). Depuis, lorsqu'il apprend le décès de l'un des assistants il est comme soulagé et son ambition avouée est d' " avoir " ainsi toute la liste ! Alors seulement la honte cuisante sera effacée. On peut rapprocher ce fantasme de l'ordre, donné

(1) Marie Bashkirtsef se revêt dans certaines de ses descriptions d'elle-même d'un rayonnement presque semblable. On peut remarquer que cette aura est le pendant de celle dont est revêtu l'objet dans l'état amoureux ou ses " apparitions " dans les états mystiques (v. chap. sur " L'état amoureux ").

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par la Castiglione vieillissante, de voiler tous ses miroirs, témoins de sa blessure narcissique. Rappelons aussi le passage cité plus haut où Marie Bashkirtseff fait gratter l'une de ses toiles, ce qui la tue dit-elle (il s'agit d'un double d'elle-même) mais la soulage.

Chez la femme, l'une des modalités de régulation de l'estime de soi réside dans le fantasme de posséder un pénis. J'ai eu l'occasion de dire par ailleurs que le premier objet sur lequel est projetée la toutepuissance perdue, le sein, puis la mère, est en même temps vécu comme cause de l'arrachement du narcissisme, et qu'à travers les vicissitudes des conflits préoedipiens la possession d'un pénis, organe qui manque à la mère, peut-être fantasmée comme le triomphe réalisé sur la mère et partant comme la reconquête de la toute-puissance perdue. Beaucoup de femmes pensent que tous leurs problèmes et, en fin de compte celui de la coïncidence de leur Moi et de leur Idéal, seraient résolus par la possession de l'organe mâle.

L'envie du pénis apparaît clairement chez Marie Bashkirtseff. Non seulement elle tire, chasse, monte à cheval, mais elle appartient au mouvement " Le Droit des femmes ». Elle écrit : " J'ai un cordonnier qui s'appelle D... et qui fait de mon pied, déjà petit, un objet de curiosité. On ne comprend pas comment on marche avec ça. C'est étroit, pointu, pas naturel mais joli et étonnant. Cela a causé une espèce de stupéfaction aux dames au Palais et M. de M... ne cache pas son étonnement, il regarde le pied. Je ne crois même pas qu'on trouve ça joli, mais c'est extraordinaire. "

Si l'envie du pénis résulte de la convoitise à l'égard de l'organe qui manque à la mère il n'en reste pas moins que, dans les cas où il existe une forte tension entre le Moi et l'Idéal, l'envie du pénis puisse être conçue comme une tentative de focalisation analogue à celle qui existe dans la phobie, d'une douleur torturante par son flou, sa permanence et son extension. Il s'agit d'une douleur de l' être et non de l'avoir bien que le symbole nous introduise obligatoirement dans le registre de l'avoir, l'être ne se symbolisant pas. Je pense que l'on peut retrouver, d'une façon générale, dans l'envie du pénis chez la femme et ses rapports à la tension entre l'Idéal du Moi et le Moi, l'interprétation que Green donne du suicide d'Ajax (1969) (1) : " Ajax se tue parce que les armes d'Achille vont à un autre. En ce cas, il s'agirait bien d'un avoir, dont il est privé. Ne nous y trompons pas. Ce dont souffre Ajax est une blessure de l'être... C'est d'un attribut phallique dont il manque, mais

(1) A. GREEN, Le narcissisme moral, Rev. fr. de Psychan., 1969, 33, p. 341-371.


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en tant que celui-ci lui procurerait l'admiration des amis et des ennemis. C'est pourquoi sa réaction est celle de la honte, comme si leur attribution à un autre signait sa déchéance et sa non-valeur », dit André Green.

L'évocation par Freud (1937) (1) de dépressions graves survenant dans certaines analyses lorsqu'il s'agit de faire renoncer la patiente à son envie de pénis ne peut, à mon avis, se comprendre que si le pénis focalise les aspirations d'union entre le Moi et l'Idéal, car c'est alors à l'abandon de l'espoir de retrouver une plénitude d'être qu'est invitée la patiente.

Dans mon travail j'ai insisté sur certaines formulations freudiennes concernant l'Idéal du Moi : le désir de devenir grand, la projection de l'Idéal " au devant " du sujet, ce qui m'a conduite à lui conférer le sens d'une promesse s'inscrivant donc dans l' avenir et à reprendre la terminologie de Michel Fain et Pierre Marty qui rapprochent Idéal du Moi et espoir. L'affect propre à la dépression est l'absence d'espérance ou le désespoir, signe de l'abandon, plus ou moins total, du projet d'union entre le Moi et l'Idéal.

Bien que contrainte à n'envisager qu'une portion du spectre de la maladie d'idéalité et ayant renoncé à étudier vraiment la dépression, j'ai été amenée cependant à y faire allusion. Je me suis rangée à l'avis de Francis Pasche qui voit dans l'Idéal du Moi du déprimé " une production narcissique du Surmoi personnifié... imposé du dehors au sujet ». Il m'est même apparu qu'il s'agissait d'un Surmoi régressé à la phase sadique-anale et investi narcissiquement, un " moule " présenté par l'éducateur, analogue à la cuirasse caractérielle de Reich, que j'ai interprétée comme représentant le rectum parental lors du dressage sphinctérien. Souvent l'Idéal du Moi proposé au déprimé est représenté par un parent mort prématurément et qui, paré de toutes les perfections par le parent survivant du fait de ses propres conflits avec le mort, est présenté à l'enfant comme un modèle inatteignable.

La comparaison entre le schéma de la manie et celui de la dépression nous conduit, je pense, à corroborer la nécessité d'opérer une distinction entre Idéal du Moi et Surmoi, distinction que j'ai essayé par ailleurs d'étayer et de nuancer dans le dernier chapitre de mon rapport.

Dans la dépression l'objet ambivalentiel perdu est inclus dans le Moi, et le Surmoi allié à cet Idéal du Moi " imposé du dehors " s'acharne sur le Moi. Il n'y a pas de place me semble-t-il alors pour l'Idéal du Moi personnel.

(1) Analyse terminée et interminable, in S.E., 23, p. 209-254.


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Dans la manie le Moi fusionne avec l'Idéal du Moi, comme Freud le dit encore en 1921, et non avec le Surmoi comme le diront Rado et Lewin quelle que soit, comme j'ai essayé de le mettre en évidence, la multiplicité de sens que contienne l'Idéal du Moi dans Psychologie collective et Analyse du Moi. B. Lewin insiste pourtant sur l'union de l'enfant et du sein au cours des états d'élation maniaque ; or cette union me semble être, au niveau oral, une représentation de la fusion avec l'objet primaire, c'est-à-dire un retour à l'état d'indifférenciation du Moi et du Non-Moi, propre au moment où le narcissisme n'avait pas encore été arraché au Moi. Que cet état s'accompagne d'un décloisonnement des instances et donc de la disparition du Surmoi me semble évident. Quant au niveau anal, la toute-puissance qui s'y exerce à l'encontre des objets, dont nous savons, depuis Karl Abraham, qu'ils sont soumis à un processus rapide et incessant d'incorporation et d'expulsion, véritable jeu de la bobine intrapsychique, peut amener le sujet au fantasme mégalomaniaque bien connu d'être à même de ressusciter (incorporer) et de faire mourir (expulser) l'objet ad libitum. Ainsi une patiente, durant l'une de mes absences, rêvait qu'elle laissait dépérir une plante qu'elle arrosait ensuite et ceci alternativement plusieurs fois de suite. De même elle nourrissait puis laissait mourir de faim un petit hamster qui devenait flasque et fermait un oeil jusqu'à ce qu'une nouvelle becquée le ranime. L'objet est alors ramené à l'état d'un objet partiel appartenant au sujet et dont il devient le maître absolu, ce qui le garantit de toute perte dont il ne serait pas l'agent.

C'est ici l'Idéal du Moi qui s'est uni au Moi, autant qu'une union absolue de cet ordre est possible en dehors des tout premiers états de la vie ou dans la mort, et c'est cette coïncidence même qui a balayé le Surmoi, mais c'est là un effet secondaire en quelque sorte. Il existe du reste une raison supplémentaire à la disparition du Surmoi, dans la manie, c'est précisément la manipulation absolue que le sujet exerce sur ses introjects et donc sur le Surmoi.

La preuve que la coïncidence entre le Moi et l'Idéal n'est cependant pas absolue nous est fournie par la mise en évidence de la conservation des catégories du dehors et du dedans qui rend le Moi maniaque proche du Moi-plaisir-purifié où les objets sont inclus (avalés) ou expulsés (recrachés) selon qu'ils sont plaisants ou déplaisants (cf. la Négation). Le corps du maniaque (et du toxicomaniaque) est semblable à celui que décrivent Evelyne et Jean Kestemberg avec Simone Decobert dans leur récente étude des anorectiques : un tube ouvert aux deux bouts par où pénètrent et s'écoulent sans fin les objets. Non que je


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veuille ramener l'anorexie à la manie ou à la toxicomanie mais c'est là un point qui m'a frappée par sa congruence avec ce qui s'observe dans ces entités nosologiques. Car le maniaque et le toxicomaniaque qui exercent ce contrôle omnipotent sur leurs objets, cherchent à se rendre aussi indépendants que possible de tout apport extérieur dans une tentative de création d'un système autarcique qui les met à l'abri de l'abandon et, partant, de la dépression et qui tend donc à maintenir le Moi à proximité de son Idéal. L'un de mes patients alcoolique rêvait ainsi qu'il était dans une institution où l'urine collectée était traitée de façon à extraire l'alcool qu'elle était censée contenir, alcool qu'on pouvait ingérer à nouveau.

Deux de mes patientes, sans être anorectiques, se faisaient vomir après avoir mangé. L'une d'elles a présenté une toxicomanie transitoire. Les deux étaient des poly-avortées, reproduisant ainsi à un autre niveau, ce mouvement de remplissage et de vidage, apparent dans leurs vomissements provoqués après absorption de nourriture. Leur corps était ainsi vécu comme le tonneau des Danaïdes. Je reviendrai dans un instant sur le cas de l'une de ces patientes. Je voudrais avant cela souligner qu'à cette restriction près que les maniaques n'ont pas abouti à une totale confusion avec l'objet, c'est quand même bien d'un rapprochement entre leur Moi et leur Idéal dont il s'agit. Autrement comment expliquer l'inversion totale des affects que l'on constate chez les hypomaniaques par rapport aux déprimés, les premiers étant d'un incurable optimisme, l'espoir étant conservé au-delà de toute vraisemblance — c'est l'univers du happy end (grâce au déni de pans entiers de la réalité) — tandis que les seconds se désespèrent, autrement dit, ne fantasment même plus les retrouvailles du Moi et de l'Idéal. (Je viens de parler des hypomaniaques et non des maniaques car si l'on veut opposer espoir à désespoir on ne peut, à vrai dire, comparer les maniaques aux déprimés, les premiers étant au-delà même de l'espoir, qui rejette encore la félicité dans l'avenir. C'est ici et maintenant que le maniaque s'accomplit dans la fête.)

L'une des deux malades vomisseuses dont je viens de parler m'a paru présenter un matériel qui éclaire un point que je n'ai peut-être pas suffisamment mis en évidence bien qu'il me paraisse transparaître en filigrane dans la plus grande partie de mon travail, je veux parler de la place des pulsions anales dans le processus d'idéalisation.

Mélanie-Blanche est une jeune fille de 28 ans lorsqu'elle vient me consulter il y a de cela bientôt sept ans. Elle se plaint de ne pouvoir mener à bien des études de lettres et d'être angoissée. C'est là, autant


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que je me souvienne, le motif essentiel de sa demande. Elle a fait à l'adolescence une analyse dont la dernière partie s'est déroulée en face à face. C'est une jolie fille intelligente et cultivée, excessivement maniérée qui durant ses séances tiendra d'un air rêveur une mèche de ses cheveux qu'elle porte longs, manipulera des bagues anciennes avec préciosité et passera des séances entières à s'arrêter devant la prononciation de certains mots, tels que vagin, fesses, pubis, poils, etc. Perpétuellement sur le point de donner, elle me laisse perpétuellement frustrée. J'interprète ce comportement successivement comme une façon de " m'allumer " sans me laisser me satisfaire puis comme une façon de me refuser ses selles. La première interprétation est liée au fait qu'elle me dit, dès le début de l'analyse être enceinte et contente de l'être car elle arrive devant moi " pourvue », qu'elle ne va pas garder l'enfant, que c'est sa troisième grossesse et que cette dernière comme la précédente va être interrompue par son père. L'analyse de sa relation à son père montre combien elle cherche constamment à le séduire. Elle est gênée devant lui, ne peut rester avec lui dans la même pièce, etc. Elle dira aussi que ses parents n'ont aucune relation sexuelle, ils font lit à part. L'attitude du père qui lui fournit une poire à injection en lui en expliquant le mode d'emploi alors qu'elle part en vacances avec un ami et lui pose une sonde quand elle est enceinte semble corroborer ses fantasmes d'être l'objet sexuel unique de son père. M'exciter en me laissant sur ma faim, c'est me faire vivre ce que son père lui fait vivre en la maintenant dans l'illusion qu'elle est sa partenaire, sans toutefois la satisfaire vraiment, si ce n'est sur le mode d'une pénétration sadique et mutilante. Elle me raconte à la même période qu'elle avait l'habitude étant jeune fille de manger gloutonnement des chocolats jusqu'à l'écoeurement, puis de se faire vomir. Nous nous mettons alors à élaborer sa difficulté de garder ce qu'elle incorpore, puis sa difficulté de l'expulser si elle pense que quelqu'un (sa mère ou moi) pourrait lui prendre ce qu'elle a dans le ventre (ses mots, son enfant, ses selles...). Elle essaie ainsi de me mettre hors circuit : en arrivant " pleine », elle me montre qu'elle n'a nul besoin de me prendre quelque chose, elle est, selon ses propres termes " pourvue " et si toutefois elle se débarrasse de ce qu'elle a dans le ventre ce n'est pas pour me le donner, mais pour le réintérioriser. L'ensemble évoque évidemment pour moi une problématique de deuil non accompli mais rien alors dans le matériel ne me permet d'étayer mon hypothèse. Corrélativement à ce système autarcique de circulation de l'objet, la patiente avoue une vie sexuelle pauvre eu égard à une activité masturbatoire importante, ce qui était également


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le cas de mon autre patiente vomisseuse et poly-avortée. Ses fantasmes sont essentiellement centrés sur l'initiation d'une jeune fille par une femme sévère, directrice d'école par exemple. Apparaît alors la figure d'une vieille nourrice, Mme Hortense, âgée aujourd'hui de 80 ans et restée dans la famille jusqu'à la 20e année de la patiente. Mais aucun souvenir n'apparaît si ce n'est celui de la sévérité et du dévouement de cette femme. En même temps la patiente, qui s'est un peu enhardie à appeler un chat un chat, n'en conserve pas moins son maniérisme et fait souvent des rêves de neige et de blancheur. Elle rêve aussi de Greta Garbo qui lui paraît un idéal féminin de beauté et de pureté. Mais elle rêve que " la Divine " meurt. Je lui suggère alors qu'elle en a peut-être assez de sa " pureté " et que son idéal recouvre en fait d'autres désirs. C'est à cette époque, que nous élaborons le problème que recouvre son refus d'appartenance juive. Elle est en effet devenue catholique à l'adolescence mais ne pratique plus. Ce qui est juif est identifié par elle à l'analité. Elle se met à rêver d'Anouk Aimée, née Dreyfus. Parallèlement elle me porte consciemment aux nues, ayant lu un de mes écrits elle l'encense positivement. Un rêve vient porter un coup à ce bel édifice : Un artiste nommé Altamira expose dans une Galerie. Il fait du vent dans le local. Altamira c'est l'analyste, dit-elle, cela exprime sa " haute admiration " pour mon oeuvre. J'ajoute alors " mais ça n'est que du vent ». (On peut du reste remarquer qu'Altamira ce sont aussi des grottes et qu'on perçoit ainsi le lieu où, secrètement, elle place mon oeuvre : dans sa grotte où il vente.) Son idéalisation de moi-même, de ses pulsions ainsi que son esthétisme en général, recouvrent ses pulsions sadique-anales. Ces interprétations vont faire émerger un matériel qui va me laisser perplexe durant de longs mois. Le cancer d'un oncle et l'anus artificiel dont il devient porteur serviront de restes diurnes à une série de rêves qui vont envahir le champ analytique. Ainsi elle rêve successivement et répétitivement de la mort de tous les membres de sa famille : père, mère, oncles, tantes, etc. Moi-même je meurs, parfois c'est Freud très âgé et cancéreux que l'on voit apparaître. Dans un rêve son père porte une grosse tache de sang sur son pyjama, à l'endroit de l'anus. Dans un autre rêve, elle se trouve avec lui dans une bibliothèque circulaire où l'on voit des reliures de cuir, il fait du vent. La même nuit elle est avec son oncle porteur de l'anus artificiel. Dans une poche de caoutchouc s'écoulent les excréments. Elle est excitée. Puis des cimetières qui reviennent chaque nuit avec des cercueils, des odeurs de pourriture. Je ne comprends pas grand-chose à ces hécatombes, à ces odeurs qui me montent aux narines, m'envahissent et me font presque


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regretter le temps où ces cadavres en décomposition étaient recouverts par la pure blancheur de l'idéalisation. Je me console en m'absolvant de mon irritation contre-transférentielle qui accompagnait le maniérisme et l'esthétisme de ma patiente durant la longue phase précédente, maniérisme et esthétisme qui recelaient un charnier à la manière dont les fleurs les plus délicates poussent sur les tombes.

Je me console aussi en me disant qu'il n'est pas donné à tout le monde d'avoir une nécrophile sur son divan. A ce moment Mme Hortense tombe malade d'une hémiplégie consécutive à un ictus cérébral. Mélanie-Blanche accourt vers elle en province où elle est alitée, grabataire, incontinente, dans sa vieille maison, un seau hygiénique puant près de son lit, les photos de ses morts au mur. MélanieBlanche, couchée dans la chambre voisine, la porte entrebâillée, se masturbe. Je perçois bien les éléments pervers, mais je ne comprends pas pourquoi ceux-là. Pourquoi la mort, les cimetières. Certes ce serait plus simple si un deuil infantile me permettait de voir que MélanieBlanche s'est faite le réceptacle, le tombeau de l'objet perdu, identifié aux excréments suivant la classique description de Karl Abraham. Mais il n'a pas été question de deuil infantile et puis cela ne suffirait pas à expliquer les éléments pervers, sadiques-anaux et nécrophiles.

Mélanie-Blanche continue ses rêves de cimetière. Ainsi devant une tombe recouverte de fleurs elle pense que ces fleurs se nourrissent du cadavre qui pourrit dans la terre. Cela la fait vomir. Je lui dis qu'elle ne parvient plus à refouler le pourri, le noir, les pulsions anales à l'aide des fleurs qui sont elles-mêmes contaminées par ce qu'elles tentent maintenant en vain de masquer. En même temps qu'elle est elle-même la fleur qui se nourrit du cadavre ; et devant cette prise de conscience de sa nécrophagie (ce n'est évidemment pas le terme que j'utilise) elle est obligée d'expulser ce qu'elle a avalé. L'interprétation me paraît correcte mais incomplète. De quel cadavre s'agit-il ? Elle me reparle de Mme Hortense. Tout à coup au fil de mes associations je sors de la situation analytique et lui pose une question : " Mme Hortense, elle avait un mari ? — Oui, mais on ne le voyait jamais, — Et que faisait-il ? — Il était fossoyeur. Ah, oui, tiens, je n'y avais jamais pensé. C'est drôle. Mme Hortense avait eu un premier mari qui était mort. Il avait fallu, pour je ne sais quelle raison, l'exhumer. Mme Hortense parlait souvent de cette exhumation... Un jour Mme Hortense a ouvert un placard. Parce que je ne vous ai pas dit, je vomissais dans les cabinets mais parfois dans des sacs, alignés dans un placard. Mme Hortense les a découverts. Je devais avoir 18 ans. Elle m'a attrapée mais elle n'a rien


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dit. Plus petite je cachais des linges ensanglantés dans une voiture de poupée. C'est mon père qui les a découverts. — Exhumés ? ", dis-je.

Il n'est évidemment pas indifférent que ce soit moi qui, au bout de six ans d'analyse ait été déterrer les maris de Mme Hortense, maris qui n'avaient été jamais mentionnés jusqu'alors.

Cette séance marque un tournant dans la cure. Mélanie-Blanche a presque complètement quitté son ton précieux et son esthétisme maniéré. Ses inhibitions intellectuelles ont en grande partie cédé. Elles laissent place à une sublimation plus authentique. Son insight s'est accru. Elle cherche à comprendre ce qu'elle nomme elle-même sa nécrophilie et sa perversion. J'imagine pour ma part que les fantasmes de la nourrice ont dû jouer un grand rôle dans l'élaboration des thèmes sexuels de Mélanie-Blanche. En fait avant d'être l'objet sexuel du père, elle a dû être celui de la nourrice, l'absence du mari de celle-ci, son métier, l'exhumation du premier époux si souvent racontée, ont dû fixer les fantasmes de scène primitive de Mélanie-Blanche. Le cadavre ne serait-il pas le mari englouti dans les entrailles de Mme Hortense, réduit à un objet-partiel, à un fétiche ? Il me manque encore des éléments que m'apporteraient une levée plus complète de l'amnésie infantile pour pouvoir communiquer cette reconstruction à MélanieBlanche. Récemment elle m'a parlé de sa grand-mère, morte alors que Mélanie-Blanche avait 8 ans et se trouvait à la montagne en hiver. (Nous retrouvons la neige de ses premiers rêves.) On lui a caché cette mort. Elle a dormi avec le manchon de sa grand-mère jusqu'à l'âge de 18 ans. Elle a refait un rêve de cimetière : recouvert d'une couche de glace à la surface de laquelle des patineurs évoluent gracieusement. Elle dit à un homme auquel elle m'associe : " Ce sont des elfes, pas des vers. "

" Ce sont des elfes, pas des vers », c'est ainsi que pourrait se définir l'idéalisation telle que j'ai essayé de la montrer chez le pervers en particulier, en l'opposant à la sublimation. Une couche de glace, de beauté, de pureté, qui recouvre les excréments ; seule une communication entre deux niveaux rend possible la sublimation. " Ce sont des elfes, pas des vers », c'est aussi ce qu'affirment sur le plan des pulsions ceux qui affichent leurs idéaux moraux et nous savons que cette exhibition est souvent suspecte. Ferenczi dans une interview dont j'ai pris connaissance tout récemment et qui figure dans l'édition française de ses oeuvres dit qu'il ne faut pas s'étonner de trouver la vie privée et les rapports personnels des grands idéalistes si souvent marqués par la brutalité grossière, l'idéalisme servant précisément de masque à des pulsions sadiques non sublimées.


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On ne saurait parler de l'Idéal du Moi sans parler du prototype de l'Illusion, selon Freud, la religion. Le chemin que je vais emprunter pour le faire me permettra, je l'espère, d'émettre quelques hypothèses quant à l'évolution de la pathologie que j'ai essayé de dégager à partir du modèle de la perversion.

Lorsque Freud envisage la naissance des religions dans Totem et Tabou, livre qui disait-il à Abraham devait porter un coup fatal à la religion, il le fait, nous nous en souvenons, à partir du " mythe scientifique " darwinien de la horde primitive, repris par Atkison : " Un père violent, jaloux, gardant pour lui toutes les femelles et chassant ses fils à mesure qu'ils grandissent », est un jour mis à mort par les frères chassés et unis contre lui, puis son cadavre est dévoré par ces primitifs cannibales qui désirent ainsi s'approprier ses qualités enviées. Mais bientôt un sentiment profond de culpabilité, favorisé vraisemblablement par l'inanité du meurtre — aucun des fils ne pouvait plus prendre la place du père mort — fit que les membres de la fratrie choisirent un totem, généralement un animal, commun à la tribu, totem qu'il fut interdit de tuer, à l'exception d'une fois l'an où l'animal est rituellement sacrifié et dévoré par toute la tribu. En même temps, par une sorte d'obéissance rétrospective au père mort ils refusent de recueillir les fruits de leur action et s'interdisent d'avoir des rapports sexuels avec les femmes qu'ils avaient libérées. Le sentiment de culpabilité des fils a ainsi engendré " les deux tabous fondamentaux du totémisme " qui se confondent avec les deux désirs réprimés du complexe d'OEdipe.

La religion exprime la révérence à l'égard du père mort, désormais adoré sous forme de totem, et entretient en même temps le souvenir du triomphe sur le père mort par la reproduction du rite du repas totémique. La tendresse et le repentir à l'égard du père mort sont ainsi la source unique de la morale et de la religion.

On peut voir à travers cette description du totémisme que le père mort est idéalisé sous forme de totem. Cependant cet Idéal du Moi ainsi érigé (et qui se projettera ultérieurement sur les divinités puis sur le Dieu unique des religions monothéistes sous forme de la toutepuissance à lui attribuée) me paraît lié à des facteurs complexes qui n'en font pas l'héritier direct du narcissisme primaire. En effet cette idéalisation du père mort est fondée ici sur le nécessaire refoulement des pulsions agressives dont il a été l'objet et qui ont laissé place au membre positif du couple ambivalentiel amour-haine, ce qui rapproche cette idéalisation du mécanisme décrit par Melanie Klein. De plus, et c'est ce qui me semble fondamental dans les religions, le père, au moins


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autant que le représentant de l'Idéal du Moi, y figure celui du Surmoi. Encore une fois, code moral et religion sont inséparables comme Freud le souligne. Remarquons en passant — mais le Surmoi n'étant pas notre sujet nous ne nous y arrêterons pas — que l'instance morale telle qu'elle est constituée phylogénétiquement dans le schéma freudien apparaît comme plus évoluée que lorsqu'elle prend naissance au cours du développement individuel. Dans le premier cas elle est issue du sentiment de culpabilité (donc de l'égard pour l'objet), dans le second, de la crainte de castration (donc des peurs pour le Moi). Quoi qu'il en soit, la place de l'OEdipe et du Surmoi est capitale dans la religion. Freud imaginait, de façon pour une fois optimiste (1), que l'Illusion, que la religion pour lui représentait par excellence, n'avait qu'un avenir limité et qu'un jour la science viendrait occuper sa place. Pour lui, non seulement Totem et Tabou devait détruire la religion dont il mettait à jour les racines inconscientes et historiques, mais l'humanité, il le laisse entendre, devait un jour entrer pour de bon dans l'ère scientifique. Il s'exclamait : " Puissent un jour l'intellect, la raison, exercer leur dictature sur l'esprit humain, tel est notre voeu le plus ardent " (1932). Opposant science à religion il considérait que la psychanalyse, branche de la première, hâterait ce joyeux avènement.

En fait si la science a fait depuis qu'il a écrit Totem et Tabou, l' Avenir d'une illusion ou les Nouvelles Conférences de gigantesques progrès, l'esprit humain est loin d'être, lui, entré dans l'ère scientifique. La religion a certes reçu un sérieux coup de boutoir mais c'est pour céder la place aux idéologies, à la superstition ou se dégrader en mystique. Ainsi plus que jamais " la vraie vie est ailleurs ".

J'ai eu l'occasion de citer l'intéressante opinion de Max Weber, dont l'oeuvre, dans le domaine de la sociologie, peut être à certains égards rapprochée de celle de Freud, selon qui la science produit un désenchantement du monde. Tout se passe en effet comme si la science, par son explication rationnelle des phénomènes, avait détruit les religions en tant qu'elles prétendent, elles aussi, constituer des systèmes explicatifs de l'univers ; mais le besoin d'Illusion est resté vacant. Et à ce moment-là ce besoin inassouvi a balayé de façon beaucoup plus violente la raison que ne l'avaient fait les religions. Car l'Illusion a ses degrés, et un système où la dimension oedipienne de la Psyché est conservée ne mérite pas ce nom au même titre que celui qui l'anéantit.

(1) Cet optimisme n'était, paradoxalement, pas celui de Saint Simon qui, sur son lit de mort, aurait prononcé cette phrase prophétique : " La religion ne peut disparaître, elle ne peut que se transformer. "


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La mystique, à l'inverse de la religion n'a rien à faire avec l'OEdipe et avec le Surmoi. (Pas plus du reste que les idéologies telles que j'ai tenté de les définir.) Elle correspond au besoin d'union du Moi et de l'Idéal par la voie la plus courte. Elle constitue une fusion dans l'objet primaire et même lorsque celui-ci est représenté consciemment par Dieu, il n'en reste pas moins, dans le fond, un équivalent de la mère d'avant la différenciation. Bien des descriptions d'extases mystiques nous le prouvent. Ainsi saint François de Salles (1) dit que, dans cet état, l'âme est comme un petit enfant encore au sein, dont la mère pour le câliner alors qu'il est encore dans ses bras, distille le lait dans sa bouche sans qu'il ait même à bouger les lèvres. Freud qui admettait l'existence du sentiment océanique, le sentiment primaire du Moi, mais prétendait ne l'avoir jamais expérimenté, qui donnait le père pour objet de l'identification primaire, semble avoir ainsi laissé de côté tout un aspect de la psyché humaine qui tend aujourd'hui à occuper une place de plus en plus grande. La recherche du sentiment océanique à travers la drogue, la mystique et les idéologies, s'est substituée à la voie beaucoup plus longue qu'offrent les religions où il faut gagner son paradis au prix de coûteux sacrifices, du moins quand elles vous le promettent, ce qui n'est même pas le cas de la religion juive. Ce n'est jamais, de toutes façons, Paradise Now. La religion elle-même, dans la mesure où elle subsiste, subit une altération dans le sens d'une abrasion de sa dimension oedipienne. Freud reprenant dans Moïse et le monothéisme (1939), l'histoire de l'origine des religions, montre que dans le christianisme, le souhait des fils de prendre la place du père est quasiment réalisé, Dieu le Père passant au second plan, et le compromis religieux fondateur de la morale, qui concilie le repentir et le triomphe à l'égard du père, s'y établit nettement en faveur du triomphe.

Cependant, ajouterons-nous, le fait que le Père y subsiste à côté du Fils, ne serait-ce que comme brillant second, représente les vestiges du repentir, et, partant, le maintien du Surmoi. Karl Barth, exprimant là un courant puissant dans le monde chrétien actuel, préconise un christocentrisme qui dissout la figure du père et franchit ainsi le pas, qui, à mon avis, sépare la religion de la mystique, le règne absolu du Fils impliquant de façon latente l'union à la mère. Un slogan des Jesus Freaks américains conseille : " Après la religion, essayez Jésus. "

Bien plus, si la science elle-même est honnie comme détruisant l'aliment spirituel, l'Illusion, dont l'homme est avide, elle est par ailleurs

(1) Cité par B. Lewin d'après William James.


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vécue sur un plan beaucoup plus profond comme activant l'Illusion elle-même.

En effet, le progrès scientifique, s'il met en oeuvre les processus secondaires, s'il exige une succession d'actes, de tâtonnements, d'épreuves, s'il est le résultat d'un travail toujours recommencé, d'une longue patience, et s'il s'inscrit dans une dimension psychique où prennent place les différences et donc l'évolution, n'en est pas moins vécu au niveau des processus primaires, quant à ses résultats, comme la magie elle-même. L'homme, quand il contemple l'alunissage à la télévision non seulement voit un plâtras grisâtre se substituer à " l'astre au front d'argent ", à " la reine des nuits ", au " flambeau funèbre ", à " Diane », " Phoebé " ou " Séléné ", anéantissant ainsi " ce royaume du rêve, province de l'illusion, capitale Bulle de Savon " pour ne reprendre que quelques-unes des métaphores poétiques célèbres auxquelles notre satellite a donné lieu, mais trouve bientôt naturelle, banale et ennuyeuse, l'extraordinaire prouesse dont on l'invite à être le témoin. Et ce qui me semble en résulter, au niveau des processus primaires, c'est une impatience grandissante, comme si l'homme ne pouvait plus s'accommoder des rythmes naturels de la vie mais s'était mis à fonctionner sur le modèle des machines qu'il avait lui-même créées. La science paraît ainsi paradoxalement agir elle-même comme une puissante activation de l'Illusion.

Bien que la psychanalyse ait toujours intérêt à se référer avant tout aux facteurs internes pour expliquer les phénomènes auxquels elle a affaire, et à ne jamais considérer la société comme coupée des racines inconscientes individuelles, comme une sorte de Golem qui échapperait à son créateur, ou, à la limite, comme une machine à influencer ainsi que j'ai eu l'occasion de le dire ailleurs (1), en ce qui concerne l'Idéal du Moi, concept charnière entre l'individuel et le collectif, il me semble légitime de tenir compte des activations d'origine externe (mais prenant leurs racines dans la psyché individuelle de chaque être humain) du vieux désir de retrouvailles du Moi et de l'Idéal, par la voie la plus courte, celle de l'Illusion. L'évolution de la pathologie telle que j'ai essayé de la mettre en évidence me semblerait, ce n'est là qu'une hypothèse, à mettre au compte de ces facteurs qui tendent à prendre les progrès de la science pour la confirmation d'une réunion possible et immédiate du Moi et de l'Idéal, et à remplacer la religion par la mystique et l'idéologie.

(1) A la Journée de la Fondation nationale des Sciences politiques du 17 novembre 1971.


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L'homme fonctionnant sur le modèle de la machine ne saurait même plus être une " machine désirante " — car qui dit désir implique processus, évolution et différences — mais une machine qui tourne à vide et finit par se détruire elle-même comme certaines créations de Tinguely. L'anti-OEdipe ne peut ainsi qu'aboutir à la mort.


ESSAI

SUR

L'IDÉAL DU MOI

Contribution à l'étude de " la maladie d'idéalité " par JANINE CHASSEGUET-SMIRGEL

How poor are they that have no patience !

What wound did ever heal but by degrees ?

Thou know'st we work by wit and not by witchcraft

And wit depends on dilatory time.

Othello (acte II, scène III).

Ce qu'ils sont pauvres ceux qui n'ont point de patience ! Quelle blessure s'est jamais guérie autrement que par degrés ? Tu sais que nous opérons par l'esprit et non par les esprits, Et l'esprit dépend du lent déroulement du temps.

Trad. Armand ROBIN, Le livre de poche.

REMARQUES PRÉLIMINAIRES

Le choix de mon sujet s'est imposé à moi à la suite de réflexions partagées, j'imagine, par un certain nombre de mes collègues. On ne peut, en effet, s'empêcher d'être frappé par le fait que, peu ou prou, les analystes parlent tous d'Idéal du Moi, sans toujours préciser le sens qu'ils donnent à ce concept, comme s'il existait à son sujet un consensus tacite. Or, l'examen des écrits de Freud, comme nous allons le voir, révèle qu'à partir de 1923 l'Idéal du Moi a été littéralement absorbé par le Surmoi, que Freud ne mentionne plus qu'à de très rares occasions le concept introduit (formellement) en 1914 et qu'entre L'introduction du narcissisme et Le Moi et le Ça, il l'utilise dans des sens variables. Cependant, j'ai pensé qu'il devait en être du vocabulaire psychanalytique comme de la langue en général : l'usage d'un mot s'y introduit et se pérennise lorsqu'il adhère à ce point à son objet que seule la disparition de ce dernier le rendrait caduc, et les puristes ont tort qui souhaitent l'évacuation de termes résistant et s'agrippant à la langue


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avec la force que leur confère l'existence de l'idée ou de la chose qu'ils désignent. Mais alors qu'il est relativement aisé de définir les contenus des instances de la deuxième topique — encore que le Surmoi ne soit pas sans poser de problèmes selon que l'on pense avec les kleiniens qu'il existe à partir des premiers introjects, ou avec Freud qu'il est l'héritier du complexe d'OEdipe, et d'un OEdipe relativement tardif — en ce qui concerne l'Idéal du Moi les choses sont beaucoup plus complexes. Aussi en passant en revue les textes où Freud parle de l'Idéal du Moi, je citerai quelques articles d'avant 1914 où, sans en parler formellement, il me paraît envisager une problématique qui préfigure et conditionne en quelque sorte l'introduction de ce concept. Le choix même de ces textes n'est pas facile, car il ne peut qu'être orienté par des options personnelles, c'est-à-dire — du moins pour un certain nombre d'entre eux — par mes propres conceptions concernant l'Idéal du Moi. Toutefois, ce facteur subjectif sera, je l'espère, tempéré en partie par la convergence d'un certain nombre d'idées reprises par Freud dans la suite de ses travaux. Remarquons l'asymétrie entre une pareille tentative et celle qui consisterait à colliger les textes freudiens préfigurant le Surmoi. Tous les analystes sont d'accord pour penser qu'il s'agirait alors de recenser les écrits où figurent « la censure ", " la barrière de l'inceste », " l'instance critique " et " l'Idéal du Moi " dans certaines de ses fonctions. En ce qui concerne l'Idéal du Moi, les mots de " surestimation " ou de " surévaluation " ainsi que celui de " narcissisme " nous sont, certes, de quelque utilité, mais c'est aussi au niveau d'idées beaucoup moins précises, telles que " fantasmes d'ambition », " roman familial », qu'il me semble (et nous voilà déjà dans le domaine des options personnelles) que nous devrons nous orienter.

Remarquons encore une autre difficulté : quiconque prétend traiter de l'Idéal du Moi doit bien prendre position concernant ses liens avec le Surmoi et son statut par rapport à cette instance. Or, l'Idéal du Moi de 1914 et le Surmoi de 1923 appartiennent à des topiques différentes. L'Idéal du Moi, dans la mesure où on le considère comme non identique au Surmoi et où, par ailleurs, on a adopté la seconde topique, se trouve donc dans la situation (inconfortable) d'être à cheval sur deux conceptions différentes de l'appareil psychique. Si de plus on veut se souvenir que l'Idéal du Moi de 1914 et le Surmoi de 1923 s'inscrivent dans une théorie des pulsions également différente, on ne peut manquer d'être frappé par la complexité du problème. On doit cependant espérer qu'une approche d'inspiration clinique est propre à apporter quelque clarté à cet imbroglio.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 737

Par un artifice de présentation, mais également en suivant les données cliniques, je serai amenée à parler au cours de la quasi-totalité de mon exposé de l'Idéal du Moi sans me référer au Surmoi comme s'il s'agissait d'une entité autonome. Au reste, ce qui peut apparaître comme un procédé n'est-il pas aussi conforme tout à la fois à l'histoire de la théorie psychanalytique — l'Idéal du Moi est apparu dans l'oeuvre de Freud bien antérieurement au Surmoi — et à la genèse —, l'Idéal du Moi étant l'héritier du narcissisme primaire et le Surmoi celui du complexe d'OEdipe ?

Si " la maladie d'idéalité " d'Igitur (1) s'applique à la dépression et même au syndrome de Cotard, (" ... Igitur comme menacé par le supplice d'être éternel qu'il pressent vaguement "), ce n'est pourtant pas à l'étude de cette entité nosologique que je m'attacherai ici. Outre le fait que de très beaux travaux ont été consacrés tant en France qu'à l'étranger (2) au rôle de l'Idéal du Moi dans la dépression névrotique et mélancolique, et que la reprise d'une pareille question exigerait à elle seule tout un rapport, le choix de mon sujet m'a également été dicté par certaines réflexions cliniques qui m'ont poussée dans une voie différente où j'espère que le lecteur voudra bien me suivre. En effet, là encore, avec d'autres collègues j'imagine, j'ai été maintes fois frappée par le fait que des sujets présentant une symptomatologie très bruyante, d'ordre névrotique mais aussi parfois prépsychotique avec, à l'occasion, un habitus surprenant, se révélaient à l'analyse — mais il peut aussi s'agir de sujets rencontrés en dehors du cabinet analytique —, comme possédant un remarquable insight, une connaissance intuitive de ce qu'ils pourraient être sans leurs entraves conflictuelles, et qui, lorsqu'ils entreprennent une analyse, sont soutenus durant leur cure, au-delà de leurs résistances mêmes, souvent très importantes, par une sorte de saisie profonde des étapes qui les mèneront à devenir ce qu'ils sont.

(1) Mallarmé, Igitur ou la Folie d'Elbehnon, OEuvres complètes, Gallimard édit., coll. de La Pléiade.

(2) Je pense en particulier à De la dépression (1961) de Francis PASCHE, où il étudie " la dépression d'infériorité " et ses rapports avec un Idéal du Moi mégalomaniaque, in A partir de Freud, Payot édit., ainsi qu'à Béla GRUNBERGER, Etude sur la dépression (1965) et Le suicide du mélancolique (1966), où le narcissisme ainsi que son héritier sont considérés comme des antagonistes du Moi et des pulsions. A l'étranger les travaux d'Edith JACOBSON, Métapsychologie de la dépression cyclothymique, in Affective Disorders, Phyllis Greenacre édit., Intern. Univ. Press, 1953, ainsi que L'effet de la déception sur le Moi et le Surmoi dans le développement normal et la dépression, Psychoan. Review, 1946, 23, p. 129-147, insistent également sur le rôle de l'Idéal du Moi dans les structures dépressives.

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Par contre, des sujets apparemment peu atteints, à la réussite sociale parfois brillante, aidés par des qualités intellectuelles évidentes, se révèlent — au-delà des résistances classiques — manifester une sorte d'incompréhension non moins profonde que ne l'était l'intuition des précédents, de ce qu'est le processus analytique et, comme j'espère le montrer, de tout processus en général. L'analyste manque alors de cette complicité que crée, chez les premiers, la présence d'un certain facteur que je vais être amenée à définir. Peut-être pourrait-on du reste l'assimiler à " l'alliance thérapeutique " chère aux auteurs américains qui serait ainsi approchée d'une manière plus précise, et d'un point de vue plus analytique. Cerner la qualité respective de l'Idéal du Moi dans ces deux types de structure nous permettra, je l'espère, de jeter une certaine lumière sur des problèmes tels que, par exemple, l'état amoureux, les phénomènes de groupe, les différents types de créateurs, le rôle des pairs dans l'évaluation de notre propre Moi...

Freud dit que " tout connaisseur de la vie psychique de l'homme sait qu'il n'est guère de chose plus difficile à celui-ci que le renoncement à une jouissance déjà éprouvée. A vrai dire, nous ne savons qu'échanger une chose contre une autre " (1908)(1). La conception freudienne de l'Idéal du Moi (1914) est une conséquence directe de cette constatation. L'Idéal du Moi y apparaît comme le substitut de la perfection narcissique primaire, mais un substitut séparé du Moi par un écart, une déchirure que l'homme cherchera toujours à abolir. Ce sont quelques-uns des moyens utilisés à cet effet que nous tâcherons d'étudier en nous souvenant d'autres propositions freudiennes dont l'ensemble constitue une description de la condition humaine : " Aussi étrange que cela paraisse, je crois que l'on devrait envisager la possibilité que quelque chose dans la nature même de la pulsion sexuelle ne soit pas favorable à la pleine satisfaction " (1912) (2). Et aussi : " La base ultime de toutes les inhibitions intellectuelles et de toutes les inhibitions au travail semble être l'inhibition de la masturbation dans l'enfance. Mais peut-être que cela va plus loin ; peut-être ne s'agit-il pas d'une inhibition par des influences externes mais en raison de sa nature insatisfaisante en elle-même. Il y a toujours quelque chose qui manque pour la complète décharge et satisfaction " en attendant quelque chose qui ne venait point " " (1938) (3) (4). Et encore : " Cet objet (le sein) a été ultérieurement perdu,

(1) La création littéraire et le rêve éveillé.

(2) Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse, in La vie sexuelle, Presses Universitaires de France édit.

(3) Note du 3 août 1938.

(4) " En attendant quelque chose qui ne venait point " (en français dans le texte).


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peut-être précisément au moment où l'enfant est devenu capable de voir dans son ensemble la personne à laquelle appartient l'organe qui lui apporte une satisfaction " (1905) (1). Et enfin : " Ce qu'on nomme bonheur, au sens le plus strict, résulte d'une satisfaction plutôt soudaine de besoins ayant atteint une haute tension, et n'est possible, de par sa nature, que sous forme de phénomène épisodique " (1929) (2). Le temps où l'enfant était à lui-même son propre idéal ne comportait ni insatisfaction, ni désir, ni perte, et existe en nous comme l'engramme du bonheur parfait et permanent. Freud nous laisse ainsi entendre — jusqu'au dernier moment — que si l'homme court sans répit à la poursuite de sa perfection perdue, il ne saurait jamais vraiment l'atteindre. Cette quête se trouve, semble-t-il, à la base des accomplissements les plus sublimes mais aussi des erreurs les plus néfastes de l'esprit humain. J'espère que mon exposé contribuera à l'appréhension de cette apparente contradiction.

Mes références à la littérature psychanalytique concernant le Surmoi proprement dit seront limitées. Nous disposons en effet sur le sujet d'une documentation incomparable : celle qu'a réunie pour nous notre collègue Marcel Roch, auteur du rapport sur L'héritier du complexe d'OEdipe au XXVIIe Congrès des Psychanalystes de Langues romanes qui s'est tenu à Lausanne les 20,30,31 octobre et 1er novembre 1966 (3). Je me permets d'y renvoyer le lecteur et d'exprimer ma gratitude à Marcel Roch pour l'instrument de travail précieux dont j'ai pu, grâce à lui, disposer.

(1) Les trois essais sur la théorie de la sexualité.

(2) Malaise dans la civilisation.

(3) M. ROCH, DU Surmoi " héritier du complexe d'OEdipe ", R.F.P., 1967, 31, n°s 5-6.



L'IDEAL DU MOI

DANS L'OEUVRE DE FREUD

Freud utilise la première fois, nous le savons, le terme d' " Idéal du Moi " dans Pour introduire le narcissisme, en 1914. Cependant, il semble approprié d'un point de vue méthodologique d'examiner les textes antérieurs à 1914 où la notion apparaît déjà plus ou moins clairement sans être nommée. Ce repérage chronologique permettra sans doute de mieux suivre la démarche de Freud qui le poussera à introduire formellement le concept d'Idéal du Moi dans la psychanalyse.

7595. L'esquisse

On peut proposer tout d'abord de retenir une phrase de L'esquisse dans la première partie intitulée " Plan général " : " L'organisme humain, à ses stades précoces, est incapable de provoquer cette action spécifique (1) qui ne peut être réalisée qu'avec une aide extérieure et au moment où l'attention d'une personne bien au courant se porte sur l'état de l'enfant. Ce dernier l'a alertée, du fait d'une décharge se produisant sur la voie des changements internes (par les cris de l'enfant par exemple). La voie de décharge acquiert ainsi une fonction secondaire d'une extrême importance : celle de la compréhension mutuelle. L'impuissance originelle de l'être humain devient ainsi la source première de tous les motifs moraux ».

Il m'a paru préférable de procéder d'abord de façon fragmentaire, en citant les textes de Freud les uns à la suite des autres, quitte à essayer ensuite de reconstituer le puzzle qui ainsi ne manquera pas de se former.

(1) Il s'agit de l'action venue de l'extérieur susceptible de faire baisser les excitations internes, par exemple l'apport de nourriture amenant une expérience de satisfaction qui est liée à la disparition des tensions.


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1897. Lettres à Fliess

Dans ces lettres, Freud, à trois reprises, évoque Le roman familial qui fit l'objet d'un de ses article en 1908, sur lequel je reviendrai. Dans la lettre 57 du 24 janvier il oppose l'attitude humble de l'hystérique à l'égard de son père magnifié qui est à l'origine d'une aspiration à des idéaux inaccessibles lui rendant le mariage impossible, à celle du paranoïaque dont, à l'inverse, la mégalomanie se combine à la création de mythes relatifs à sa naissance. Dans une note de la lettre 63 de la même année, il reprend son idée du roman familial du paranoïaque. Dans la fameuse lettre 71 du 15 octobre, où il annonce à Fliess la découverte du complexe d'OEdipe par son auto-analyse, il parle encore du roman familial des paranoïaques — héros ou fondateurs de religion — (le modèle en étant le roman familial christique).

Dans ces textes le roman familial serait lié à la mégalomanie paranoïaque.

1905. Les Trois essais

Nous y trouvons une fois mentionnée l'idéalisation et ceci à propos des perversions ; et plus exactement du facteur mental dans les perversions :

" C'est peut-être précisément en connexion avec les perversions les plus répugnantes que le facteur psychique (mental) doit être considéré comme jouant son plus grand rôle dans la transformation de l'instinct sexuel. Il est impossible de nier que dans leur cas un élément de travail mental a été accompli qui, en dépit de son résultat horrifiant, est l'équivalent d'une idéalisation de l'instinct. "

Nous entrevoyons là un aspect à mon sens très important du problème des perversions en général, à savoir : l'Idéal du Moi chez le pervers qui me paraît jouer un rôle fondamental pour la compréhension des perversions en général d'une part, et du développement normal de l'autre (point que j'aborderai dans le chapitre suivant (" L'Idéal du Moi et la perversion ")), ainsi que des rapports entre l'Idéal du Moi et la sublimation auxquels je consacrerai également une étude au cours de ce travail : " Sublimation et Idéal du Moi dans le processus créateur. "

Nous savons en effet que la décharge du pervers est celle de pulsions partielles non refoulées, non sublimées, ayant toutefois subi un processus d'idéalisation, dit Freud dans le texte.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 743

1907. 1908. La création littéraire et le rêve éveillé

Deux ans plus tard, il trace de nouveaux jalons intéressant notre sujet. Tout d'abord, étudiant le jeu des enfants, il dit que : " Le jeu des enfants est orienté par des désirs, à proprement parler par le désir qui aide à élever l'enfant, celui de devenir grand, adulte. L'enfant joue toujours à " être grand ", il imite dans ses jeux ce qu'il a pu connaître de la vie des grandes personnes " (1). Je propose dès maintenant de tenir le désir " d'être grand », d'être adulte et comme les adultes pour l'un des contenus essentiels de l'Idéal du Moi de l'enfant, dans son développement normal (ceci sera étudié dans le chapitre " L'Idéal du Moi et son évolution "). Parallèlement au jeu de l'enfant à " être grand », Freud étudie les fantasmes des adultes. Et la première chose dont il parle est précisément l'attitude de l'adulte face à ses fantasmes : " L'adulte, dit-il, a honte de ses fantasmes et les dissimule aux autres, il les couve comme ses intimités les plus personnelles ; en règle générale, il préférerait avouer ses fautes que de faire part de ses fantasmes. " Et plus loin, il tente d'expliquer cette honte de l'adulte face à ses fantasmes : l'homme fait " sait qu'on attend de lui non plus qu'il joue ou s'abandonne à sa fantaisie, mais qu'il agisse dans le monde réel ; d'autre part, parmi les désirs qui sont à la base de ses fantasmes, il en est qu'il est nécessaire de dissimuler ; c'est pourquoi l'adulte a honte de ses fantasmes, les sentant enfantins et interdits ».

Ici, c'est encore en se référant, à mon sens, avant la lettre, au concept d'Idéal du Moi, que Freud envisage le problème des relations de l'adulte à ses fantasmes. En effet, il faut anticiper sur l'article de 1914 et rappeler que pour Freud l'Idéal du Moi est projeté en avant, même s'il tire ses racines du temps béni et perdu où le Moi était à lui-même son propre idéal, c'est-à-dire du narcissisme primaire. L'Idéal du Moi est donc projet au plein sens du terme, et si être grand est pour l'enfant parfaitement syntone à son idéal ainsi envisagé, les fantasmes de l'adulte constituent dans cette perspective un retour en arrière, à des conduites infantiles, précisément non adultes. Faut-il ajouter que la fantasmatisation y apparaît comme une activité auto-érotique de type anal : " Il les couvre comme ses intimités les plus personnelles ", dit Freud — et que l'activité auto-érotique outre qu'elle est toujours liée à une forte culpabilité l'est encore davantage à la blessure narcissique infligée par

(1) C'est moi qui souligne.


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la scène primitive et la conscience profonde de l'enfant d'être un objet sexuel inadéquat, rejeté et humilié par les objets mêmes de son désir ? (cf. " L'Idéal du Moi et la perversion ").

L'activité fantasmatique, indépendamment même de son contenu, constitue donc une plongée dans un univers où l'enfant a essayé de surmonter sa frustration et son impuissance par la toute-puissance de sa pensée. Elle semble posséder un statut particulier puisque par rapport à l'Idéal du Moi adulte qui pousse le sujet vers la réalité elle est régressive, dérisoire et, constituant le rappel d'une blessure narcissique fondamentale, est fauteur de honte ; en même temps que par ses contenus elle est à même de compenser les manques qui lui ont donné naissance. " Les désirs qui donnent son impulsion au fantasme... sont, soit des désirs ambitieux qui servent à exalter la personnalité, soit des désirs érotiques ", dit Freud dans le même texte, et il ajoute que les deux types de désirs coexistent la plupart du temps ; " la dame pour laquelle le rêveur accomplit tous ses exploits " étant souvent aisée à découvrir derrière les fantasmes d'ambition.

On peut penser que la coexistence si commune des fantasmes que nous appelons aujourd'hui narcissiques avec les fantasmes erotiques est liée à la tentative de réparer l'ébranlement précoce et profond qu'a subi la mégalomanie infantile par la scène primitive.

Quant au sentiment de honte qui serait ici plus intense que la culpabilité, il se réfère selon certains auteurs dont nous aurons l'occasion de parler, aux rapports du Moi à l'Idéal du Moi et non au Surmoi (ce qui engendrerait la culpabilité).

Rappelons aussi que, pour Freud, tout retour à une activité ou à des investissements dépassés est accompagné de honte et que le sujet qui a progressé sur le chemin de son développement a pour ainsi dire érigé de nouveaux dieux (de nouveaux idéaux) tandis que les dieux abandonnés (ceux que la régression lui fait retrouver) sont devenus dangereux et répugnants (Totem et tabou, 1912-1913 ; L'inquiétante étrangeté, 1919).

1908. 1909. Le roman familial

L'année suivante, Freud va définir d'une façon plus précise le souhait de l'enfant d'être grand. Nous nous approchons alors beaucoup de la notion d'Idéal du Moi, au moins sur le plan descriptif:

" Le souhait le plus intense et le plus important de l'enfant durant les premières années est d'être comme ses parents (c'est-à-dire comme le parent de son sexe) et d'être grand comme son père et sa mère. "


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 745

Dans ce texte Freud reprend son idée sur le double courant des fantasmes : érotique et ambitieux. De son amour frustré et de son ambition naîtra le roman familial dans lequel les parents qu'il s'inventera seront toujours d'un rang social élevé. Souvent, seul le père sera un personnage prestigieux, l'enfant étant le fruit de l'infidélité maternelle ; mais selon Freud il ne faut pas attribuer à l'enfant des sentiments uniquement hostiles à l'égard du père. Celui-ci est en fait exalté, surévalué. Nous dirions " idéalisé », comme si l'enfant voulait retrouver en ce père substitutif le père magnifié de sa petite enfance. Un ajout de 1909 à La science des rêves, chapitre VI, dans la partie traitant des symboles, mentionne que " l'empereur et l'impératrice (ou le roi et la reine) représentent, en règle générale, les parents du rêveur ; et un prince ou une princesse représente le rêveur ou la rêveuse ».

En nous acheminant vers le texte fondamental de 1914, nous trouvons, à partir de 1910, un certain nombre d'oeuvres où commence à figurer le concept que Freud introduira en même temps que celui d'Idéal du Moi et dont il est, à ce moment-là du moins, inséparable, à savoir le narcissisme.

1910. Note des " Trois essais "

La première référence écrite que nous en ayons est une note de 1910 des Trois essais, bien que le narcissisme aurait été mentionné par Freud à une réunion de la Société psychanalytique de Vienne le 10 novembre 1909. Malheureusement les minutes de cette séance ont disparu.

La note des Trois essais concerne l'homosexualité. Freud parle d'un attachement bref et violent à la mère suivi d'une identification à la suite de laquelle les futurs homosexuels se prennent eux-mêmes comme objet d'amour. C'est-à-dire qu'ils procèdent à partir d'une base narcissique et sont à la recherche d'un jeune homme qui leur ressemble et qu'ils pourront aimer comme leur mère les a aimés.

1910. Léonard. — 1911. Le cas Schreber

La même année, dans le Léonard, il reprend exactement cette idée. Mais c'est, à mon sens, dans Le cas Schreber, puis d'une certaine façon, dans Totem et tabou que Freud touchera le plus près les problèmes de l'Idéal du Moi et du narcissisme avant d'avoir encore donné un nom au premier de ces concepts.

Rappelons certaines des propositions essentielles de Freud dans Le cas Schreber : la démonstration freudienne va porter surtout sur l'évolu-


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tion de la maladie — qui va passer d'une paranoïa de persécution à une paranoïa religieuse — et sur la réconciliation, que cette évolution a rendue possible, avec le fantasme de désir homosexuel passif.

Au début, la transformation en femme (l'émasculation) est ressentie, dit Freud, " comme une persécution et une injure grave... " " Ce n'est que par la suite qu'elle entre en rapport avec le thème de rédemption. De même il est indubitable que l'émasculation au début ne devait avoir lieu que dans un but d'abus sexuel, et nullement dans une intention plus élevée. Pour le dire d'une façon plus formelle, un délire de persécution sexuel s'est transformé par la suite, chez le patient, en une mégalomanie mystique. Le persécuteur était d'abord le médecin traitant, le Pr Flechsig, plus tard Dieu lui-même prit sa place. "

L'on sait que Schreber lui-même dans un passage de ses Mémoires cité par Freud qui lui accorde une importance décisive, montre le caractère salutaire de l'évolution du délire d'émasculation " Je montrerai plus tard [c'est Schreber qui parle] qu'une émasculation dans un autre but conforme à l'ordre de l'univers, est possible et contient même peut-être la solution probable du conflit. "

La transformation en femme est vécue au début, Freud insiste làdessus, comme " une honte sexuelle ". Une autre fois Freud revient sur cette honte : " Il considérait la transformation en femme comme une honte, un opprobre qui devrait lui être infligé dans une intention hostile. " Lorsque l'objet du désir homosexuel passif du Président se sera lui-même transformé et de médecin sera devenu Dieu, cette honte disparaîtra : " Il était impossible à Schreber de se complaire dans le rôle d'une prostituée livrée à son médecin, mais la tâche qui lui est à présent imposée, de donner à Dieu lui-même, la volupté qu'il recherche ne se heurte pas aux mêmes résistances de la part du Moi. L'émasculation n'est plus une honte, elle devient conforme à l'ordre de l'univers. "

En relisant une fois encore Le cas du Président Schreber, j'ai été frappée par l'importance primordiale donnée ici à ce qui, trois ans après, s'appellera l'Idéal du Moi. En effet la féminisation est, pour un homme, incompatible avec son Idéal du Moi. On aura remarqué que, comme chaque fois où le narcissisme est en cause, le sentiment dominant est la honte ; non que je veuille dire que derrière tout cela il n'y ait une possibilité de découvrir la culpabilité, d'autant que Schreber a connu des épisodes dépressifs, mais dans la phase persécutoire de sa maladie, la honte prévaut. Bien plus, le fantasme de castration, si terriblement dangereux pour le Moi, devient acceptable à partir du moment où l'Idéal du Moi se range à ses côtés. Cela semble montrer qu'il existerait


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une crainte — au moins dans la psychose — plus fondamentale que celle de la castration proprement sexuelle, une perte de la valeur narcissique du sujet, une atteinte profonde de son Moi par rapport à son Idéal, puisqu'à partir du moment où cette castration s'opère au bénéfice de Dieu, le sujet la ressent comme narcissiquement acceptable. Il perd son pénis mais conquiert un phallus narcissique en servant les desseins divins.

Mais qui est Dieu ?

Une relation trop érotisée ou trop agressive avec le père rend la projection de l'Idéal du Moi sur le père et son pénis impossible ; le pénis reste un pénis, un objet sexuel, sans devenir un phallus. Le sujet n'a d'autre ressource que d'ériger son propre Moi en Idéal du Moi, germe de sa future mégalomanie. Or, nous savons par ailleurs que le père de Schreber a été dans la réalité le type du père rendant la désexualisation de la relation à son pénis très difficile et en tout cas précaire (cf. Révision du cas Schreber, P.-C. Racamier et J. Chasseguet, 1966) (1). On peut donc supposer que la fixation narcissique est ici très importante. C'est à propos du Président Schreber et de la paranoïa que Freud va précisément parler de ce " stade par lequel passe la libido au cours de son évolution de l'auto-érotisme à l'amour objectai " qu'il appelle narcissisme. Dans ce texte l'auto-érotisme correspond à un état où Moi et non-Moi sont confondus et où l'investissement libidinal reste flou et illimité tandis que le narcissisme consiste en ce que " l'individu en voie de développement rassemble en une unité ses instincts sexuels qui, jusque-là, agissaient sur le mode auto-érotique, afin de conquérir un objet d'amour et il se prend lui-même d'abord, il prend son propre corps pour objet d'amour avant de passer au choix objectai d'une personne étrangère ». Autrement dit, le narcissisme est ici conçu comme l'investissement d'un Moi déjà bien délimité et séparé de l'objet. La nécessité de retrouver chez l'autre les caractères du Moi et, en particulier, les caractères sexuels, conduit à l'étape suivante — le choix homosexuel de l'objet — puis, seulement, à l'hétérosexualité. A ce moment-là les pulsions homosexuelles ne disparaissent pas, elles sont détournées de leur but, sublimées et viennent former les instincts sociaux.

Si, comme Freud le dit dans le texte de 1914, projeter son Idéal du Moi sur l'objet n'entraîne pas ipso facto la sublimation des pulsions en cause, il me semble aller de soi que le maintien du lien érotique et

(1) R.F.P., 1966, 30, n° 1.


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agressif avec l'objet l'empêchant de devenir un support adéquat de l'Idéal du Moi entraîne une précaire sublimation des pulsions homosexuelles. " Les personnes qui ne sont pas entièrement libérées du stade du narcissisme et qui, par suite, y ont une fixation pouvant agir à titre de disposition pathogène, ces personnes sont exposées au danger qu'un flot particulièrement puissant de libido, lorsqu'il ne trouve pas d'autre issue pour s'écouler, sexualise leurs instincts sociaux et ainsi annihile les sublimations acquises au cours de l'évolution psychique. "

" Les paranoïaques, va dire Freud, possédant une fixation au stade du narcissisme, nous pouvons dire que la somme de régression qui caractérise la paranoïa est mesurée par le chemin que la libido doit parcourir pour revenir de l'homosexualité sublimée au narcissisme. "

C'est le reflux de la libido sur le Moi qui est à l'origine de la mégalomanie (ou plutôt d'un retour à la mégalomanie infantile). Le point de départ du processus se trouverait le plus fréquemment dans les humiliations, les rebuffades sociales où l'on décèle — dit Freud — " la participation de la composante homosexuelle de la vie affective ».

Toutes ces propositions de Freud anticipent sur le texte de 1914 où il établira le lien entre l'Idéal du Moi et la libido homosexuelle.

De plus, si nous revenons à la question : " Qui est Dieu ? ", nous pouvons dire qu'il est le résultat final et somme toute salvateur (Freud envisage l'évolution vers la paranoïa mystique comme " une sorte de guérison ") d'une tentative de projeter le narcissisme sur l'objet, c'est-à-dire de se constituer un Idéal du Moi, la même tentative lorsqu'elle avait Flechsig pour support ayant échoué, bien qu'on en décèle de nombreuses traces (Flechsig aurait appartenu à " la plus haute noblesse céleste " par exemple). On peut penser que l'évolution de la paranoïa religieuse n'est possible qu'à partir de l'existence d'un noyau aconflictuel de la relation primaire à l'objet, l'Idéal du Moi s'alimentant à cette source. Il apparaît que plus la relation à l'objet homosexuel, en l'occurrence au père, a été conflictualisée et donc est restée sexualisée, et plus la projection de l'Idéal du Moi se fera sur un personnage abstrait et grandiose, c'est-à-dire à la limite sur Dieu lui-même. On peut donc penser — et nous y reviendrons à propos de Totem et tabou — qu'une partie de la mégalomanie est soulagée dans la mesure où la relation objectale homosexuelle fantasmatique est rendue possible alors qu'un repli quasi total de la libido sur le Moi existe dans la forme persécutoire de la paranoïa, le sujet ne pouvant


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être alors qu'à lui-même son propre idéal et atteignant ainsi un point culminant de mégalomanie.

Vue dans cette perspective la paranoïa est, par excellence, une maladie de l'Idéal du Moi.

1912-1913. Totem et tabou

Il me semble que, dans ce texte, Freud montre assez clairement le statut particulier de l'Idéal du Moi un an avant de lui avoir donné un nom, entre la mégalomanie infantile et l'amour d'objet, entre le principe de plaisir et le principe de réalité, et ceci à propos de la technique magique du primitif animiste qui repose sur la toute-puissance des idées. Il distingue, nous le savons, trois phases dans l'évolution des conceptions humaines du monde : animiste, religieuse et scientifique, et il suit le destin de la toute-puissance des idées à travers ces trois phases :

" Dans la phase animiste, c'est à lui-même que l'homme attribue la toute-puissance, dans la phase religieuse il l'a cédée aux dieux, sans toutefois y renoncer, car il s'est réservé le pouvoir d'influencer les dieux de façon à les faire agir conformément à ses désirs. Dans la conception scientifique du monde, il n'y a plus de place pour la toutepuissance de l'homme qui a reconnu sa petitesse et s'est résigné à la mort. "

Il compare la phase animiste au narcissisme, la phase religieuse au moment où, le stade objectai ayant été atteint, le narcissisme est projeté sur les parents, et la phase scientifique, à la phase de maturité où l'individu se conforme aux exigences de la réalité (bien qu'il se montre par ailleurs sceptique sur la possibilité d'atteindre pleinement ce stade et parle des " résidus de l'animisme dans la vie moderne ").

C'est la phase religieuse qui correspondrait dit Freud, " au stade du choix objectal dont la caractéristique est l'attachement de l'enfant à ses parents ». La projection du narcissisme infantile sur les parents est bien constitutive de l'Idéal du Moi qui apparaît ainsi comme un pas en avant dans la conquête du sens de la réalité, comme un compromis progrédient entre le principe de plaisir et le principe de réalité, l'enfant ayant accepté d'abandonner au profit de l'objet sa mégalomanie primaire.

Si nous essayons maintenant de rassembler rapidement les quelques éléments que nous pouvons dégager de ces textes d'avant 1914, nous entrevoyons que l'Idéal du Moi est :

1° Un projet de l'enfant de devenir adulte (La création littéraire et


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le rêve éveillé), et plus précisément comme les parents et surtout comme le parent du même sexe (Le roman familial). La libido en cause sera donc essentiellement homosexuelle (Le cas Schreber) ;

2° Qu'il est d'origine narcissique tout en représentant une évolution vers l'objectalité. Il tend à maintenir le narcissisme originaire tout en le projetant sur l'objet (Le cas Schreber, Totem et tabou), mais il naît d'un bouleversement de ce narcissisme primitif, de l'impuissance originelle de l'être humain qui est obligé de rechercher la satisfaction, la décharge de ses tensions auprès d'un objet externe, adulte (L'esquisse).

1915. Les pulsions et leur destin

En anticipant nous pouvons rapprocher ce dernier texte d'une note dans Les pulsions et leur destin... " L'état narcissique primitif ne pourrait jamais évoluer si tout individu ne traversait une période où, impuissant à s'aider lui-même, les soins d'autrui lui sont indispensables, période durant laquelle ses besoins les plus pressants ont été satisfaits grâce à une aide extérieure. " C'est à ce point, semble-t-il, que va se situer la première formation de l'Idéal du Moi, projection (sur l'objet qui permet au Moi impuissant de survivre) de la mégalomanie battue en brèche. La naissance de l'Idéal du Moi serait contemporaine des premières frustrations et de la naissance de l'objet;

3° Qu'il entretient des liens avec la sublimation (Le cas Schreber) mais ne saurait se confondre avec elle. Il concerne l'objet tandis que la sublimation concerne la pulsion. Toutefois, Freud parle d'idéalisation de la pulsion chez le pervers (Les trois essais) ;

4° S'il est possible de dégager de ces textes d'avant 1914 certains aspects de ce qui deviendra l'Idéal du Moi, il est par contre, à mon avis, bien difficile de deviner les liens que Freud va établir dans Pour introduire le narcissisme entre ces aspects de l'Idéal du Moi — qui apparaissent essentiellement comme un fantasme, un projet d'identification de l'enfant à l'adulte, au parent du même sexe — et l'instance morale (sauf dans L'esquisse). Un coup d'oeil sur le chapitre VII de La science des rêves nous permet en effet de nous assurer que la censure que Freud place dans la première topique entre l'Inconscient et le Pré-Conscient d'une part et le Pré-Conscient et le Conscient de l'autre, n'a pas de liens explicites avec l'Idéal du Moi " latent " que nous avons essayé de dégager, si elle en a avec ce que Freud décrira en 1914 comme constituant une instance critique ; cette fonction étant devenue celle que nous avons aujourd'hui l'habitude d'assigner au Surmoi.


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1914. Pour introduire le narcissisme

L'on a vu que Freud a déjà parlé du narcissisme avant d'introduire le concept dans le corps de la théorie psychanalytique. Sans reprendre l'ensemble de la conception du narcissisme exprimée dans ce texte, rappelons seulement, dans la mesure où cette notion est indispensable à la compréhension de l'Idéal du Moi, que Freud fait ici du narcissisme non seulement un, voire plusieurs stades d'évolution, mais un investissement permanent, transévolutif du Moi à partir duquel les objets peuvent être investis à des degrés divers, sans que le Moi puisse jamais se départir totalement de sa libido en faveur des objets.

C'est dans la troisième partie de ce travail que Freud introduit le concept d'Idéal du Moi (1). " L'homme se montre incapable d'abandonner une satisfaction dont il a joui une fois " dit Freud. Cette satisfaction est celle qui a résulté pour lui de la perfection narcissique de son enfance. " Il cherche à recouvrer sous la forme nouvelle d'un Idéal du Moi cette perfection précoce qui lui a été arrachée. Ce qu'il a projeté en avant de lui-même comme un idéal est simplement le substitut du narcissisme perdu de son enfance, du temps où il était son propre idéal. " Il faut remarquer que Freud a ici en vue, dans l'arrachement de la perfection initiale de l'enfant, les admonestations d'autrui et l'éveil du jugement critique et non l'évolution spontanée du Moi, ce qui va lier l'Idéal du Moi à la conscience morale et en particulier au refoulement qui proviendrait du " respect de soi-même " du Moi.

C'est à tort que l'on interprète parfois l'Idéal du Moi dans ce texte comme l'équivalent d'une instance. Il est bien plutôt conçu comme un fantasme projeté en avant ainsi que nous l'avons dit précédemment, fantasme qui peut vraisemblablement demeurer en partie inconscient, issu de la perfection narcissique perdue sous l'influence de la critique parentale. Par contre, il existe à côté de l'Idéal du Moi une instance dont " la tâche serait de vérifier si la satisfaction narcissique est bien assurée en fonction de l'Idéal du Moi " et qui, dans ce but, surveille constamment le Moi réel et le confronte à cet idéal. Le délire de surveillance des paranoïaques montre la genèse de cette instance,

(1) S. Shentoub m'a fait justement remarquer que Freud avait dû parler de l'Idéal du Moi devant les psychanalystes viennois dès 1912 comme on peut le constater dans la Correspondance Freud - Lou Andreas Salomé (Gallimard édit.).


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l'incorporation de la critique parentale étant dissoute, reprojetée à l'extérieur sous forme de voix.

C'est essentiellement la libido homosexuelle qui a été utilisée dans la formation de l'Idéal du Moi. L'estime du soi est liée à l'évaluation par l'instance critique (conscience morale et censure) du Moi par rapport à l'Idéal du Moi.

" Le développement du Moi, dit Freud, consiste en un détachement du narcissisme primaire d'où il résulte une vigoureuse tentative pour le retrouver. Ce détachement est rendu possible grâce au déplacement de la libido sur un Idéal du Moi imposé du dehors, tandis que la satisfaction dérive de l'accès à cet idéal. "

L'idée d'un Idéal imposé du dehors me semble être un point important de discussion dans la mesure où l'on peut se demander s'il n'existe pas une formation beaucoup plus spontanée de l'Idéal du Moi liée d'une part aux identifications aux modèles parentaux, indépendamment — en partie du moins — de la formulation par eux d'interdits ou d'admonestations, et d'autre part à l'existence d'un programme inné du développement psychosexuel, c'est-à-dire du désir de devenir grand, point sur lequel je reviendrai dans le chapitre " L'Idéal du Moi et son évolution ».

Freud conclut son article en assignant à l'Idéal du Moi un rôle très important pour la compréhension de la psychologie collective. C'est en effet un concept charnière entre l'individuel et le collectif, thème qu'il développera en 1921 dans Psychologie collective et analyse du Moi. " Non seulement, dit-il, il contient la libido narcissique mais une quantité considérable de libido homosexuelle... L'insatisfaction due à la non-réalisation de cet idéal libère la libido homosexuelle qui est transformée en sentiment d'être mis en accusation (angoisse sociale). " Ce terme d'angoisse sociale a été repris par Freud dans Malaise dans la civilisation (1929), alors qu'il n'utilisait plus le terme d'Idéal du Moi, mais parlait seulement de Surmoi. A ce moment-là cette angoisse sociale est mise en relation avec une non-intériorisation du Surmoi. La note si profondément narcissique de cette angoisse liée à l'image que nous désirons donner de nous-mêmes aux autres, le reflet qu'ils nous renvoient constituant pour nous une appréciation de la conformité de notre Moi à notre Idéal, la honte qui l'accompagne, tout cela disparaît dans cette seconde formulation qui écarte en même temps les liens de cet affect avec l'homosexualité. Je reviendrai sur ce problème dans le chapitre consacré à l'évaluation du Moi.

Du reste Freud achève son article en reparlant à ce propos du para-


ESSAI SUR L'IDEAL DU MOI 753

noïaque et du facteur déclenchant dans la paranoïa : " Ceci nous aide à comprendre pourquoi la paranoïa est fréquemment provoquée par une blessure du Moi, par une frustration de la satisfaction désirée dans la sphère de l'Idéal du Moi et aussi à comprendre la coïncidence de la formation de l'Idéal et de la sublimation dans l'Idéal du Moi, tout autant que la destruction des sublimations et la transformation possible des idéaux dans les désordres paraphréniques. "

1916. Introduction à la psychanalyse

Dans l' Introduction à la psychanalyse (chapitre : La théorie de la libido et le " Narcissisme "), Freud reprend l'essentiel de ses propositions de 1914 concernant l'Idéal du Moi et l'existence d'une instance critique chargée de jauger la conformité du Moi à l'Idéal.

1921. Psychologie collective et analyse du Moi

Comme on s'en souvient, Psychologie collective et analyse du Moi part de l'idée qu'il existe une identité de nature entre la psychologie collective et la psychologie individuelle. Le projet du livre est dans la ligne de Totem et tabou tout en constituant à certains égards une suite à Pour introduire le narcissisme, et un développement, tout particulièrement du dernier paragraphe. Je ne vais aborder que les éléments qui ont un rapport avec le sujet qui nous occupe ici.

Dans le chapitre sur " L'identification ", Freud cherche à étudier les relations affectives entre les individus d'une foule. Deux points vont ici retenir notre attention. Tout d'abord le chapitre commence par l'affirmation de l'importance de l'identification concernant le complexe d'OEdipe : le garçon désire devenir comme son père dont il fait son idéal. " Le Moi, dit Freud, cherche à se rendre semblable à ce qu'il s'est proposé comme modèle. " Trois sortes d'identifications sont possibles :

1° L'identification constitue la forme la plus primitive de lien à l'objet ;

2° Par régression elle prend la place de l'attachement libidinal à l'objet ;

3° L'identification peut avoir lieu chaque fois qu'une personne se découvre un trait commun avec une autre personne. C'est ce qui explique l'attachement des individus composant une foule entre eux en raison de leur communauté affective résultant de la nature du lien qui rattache chaque individu au chef.

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Mais l'identification est aussi présente dans d'autres cas. Après avoir repris l'exemple des Trois essais et de Léonard concernant l'identification chez l'homosexuel, Freud retrace le processus de l'introjection de l'objet chez le mélancolique, tel qu'il l'avait décrit antérieurement dans Deuil et mélancolie (1916-1917). Le Moi, explique Freud, est divisé en deux parties, l'une s'acharnant contre l'autre (celle qui contient l'objet perdu introjecté). La partie agressive du Moi constitue " la voix de la conscience », l'instance critique du Moi. " Nous lui avons donné, dit Freud, le nom d'Idéal du Moi et nous lui avons assigné pour fonction l'observation de soi-même, la conscience morale, la censure des rêves et le rôle décisif dans le processus du refoulement. Nous disions alors que cet Idéal du Moi était l'héritier du narcissisme dans lequel le Moi infantile se suffisait à lui-même. "

On peut remarquer ici que, tout en se référant à son travail de 1914, Freud tend à confondre l'Idéal du Moi avec l'instance critique (ce qu'il ne faisait pas en 1914), et même à faire absorber l'Idéal du Moi par cette instance. Il faut ajouter que c'est son travail sur Deuil et mélancolie où l'instance critique prenait toute la place (il n'y est pas question d'Idéal) qui est à l'origine de l'élaboration par Freud du concept du Surmoi avec une disparition de l'Idéal du Moi, sinon dans les termes, du moins quant à ses caractères propres et à ses origines avant tout narcissiques.

Cependant dans Psychologie collective et analyse du Moi, l'Idéal du Moi garde par ailleurs un statut autonome et des caractères spécifiques.

Poursuivant son but qui est d'étudier l'organisation libidinale de la foule, Freud en vient à examiner l'état amoureux et l'hypnose. Dans l'état amoureux l'objet aimé est soumis à une idéalisation, " l'objet est traité comme le propre Moi du sujet et une certaine partie de la libido narcissique se trouve transférée sur l'objet. Dans certaines formes de choix amoureux il est même évident que l'objet sert à remplacer un idéal que le Moi voudrait incarner dans sa propre personne, sans réussir à le réaliser. On aime l'objet pour les perfections que l'on souhaite à son propre Moi et l'on cherche, par ce détour, à satisfaire son propre narcissisme ». Freud dit que dans tout état amoureux on trouve une tendance à l'humilité, à la limitation du narcissisme, et que l'objet absorbe, dévore, pour ainsi dire, le Moi qui s'efface devant la personne aimée. Simultanément à cet abandon du Moi " cessent les fonctions dévolues à ce que le Moi considère comme l'Idéal avec lequel il voudrait fondre sa personnalité. La critique se tait, tout ce que fait l'objet est bon


ESSAI SUR L'IDEAL DU MOI 755

et irréprochable ". L'amour est aveugle et « toute la situation peut se résumer dans cette formule », dit Freud, " L'objet a pris la place de ce qui était l'Idéal du Moi ". J'aurai l'occasion d'apporter quelques remarques sur ce problème dans le chapitre " L'Idéal du Moi, l'état amoureux et la génitalité ".

Pour Freud l'hypnotiseur est par rapport au sujet dans la même situation que l'objet aimé. L'hypnotiseur a pris la place de l'Idéal du Moi. (Avec l'exclusion de l'élément sexuel.) On peut noter en passant que, dans ce texte, Freud attribue comme fonction à l'Idéal du Moi l'épreuve de la réalité, fonction qui, plus tard, reviendra au Moi. Or, dit Freud, le rapport hypnotique est semblable à celui qui lie l'individu de la foule au meneur. " Une foule primaire se présente comme une réunion d'individus ayant tous remplacé leur Idéal du Moi par le même objet, ce qui a eu pour conséquence l'identification de leurs propres Moi. "

Remarquons que dans ce texte l'Idéal du Moi garde bien ses caractéristiques spécifiques, narcissiques en particulier, et que substituer partout " Surmoi " à " Idéal du Moi " se révélerait bien difficile.

La foule a ceci de commun avec la Horde primitive que le meneur " incarne toujours le père primitif tant redouté, la foule veut toujours être dominée par une puissance illimitée... Elle a soif de soumission. Le père primitif est l'idéal de la foule qui domine l'individu après avoir pris la place de l'Idéal du Moi ".

En fait, l'Idéal du Moi individuel est abandonné en faveur de l'Idéal du Moi collectif incarné par le chef. Les particularités individuelles disparaissent dans la foule, les individus la composant s'identifiant les uns aux autres. Donc, au niveau du Moi, il y a identification des membres de la foule entre eux tandis qu'un objet externe commun est mis à la place de l'Idéal du Moi. Telle est la structure libidinale de la foule. Le caractère paternel du meneur sera discuté dans le chapitre que je consacrerai aux rapports de l'Idéal du Moi et du groupe.

L'Idéal du Moi constitue " un degré de développement du Moi " (titre du chapitre XI). Or, la séparation entre le Moi et l'Idéal du Moi ne peut être supportée pendant très longtemps. Des institutions permettent la régression à un état d'indistinction entre le Moi et son Idéal : c'est la fête. " Or, comme l'Idéal du Moi comprend la somme de toutes les restrictions auxquelles l'individu doit se plier, la rentrée de l'Idéal dans le Moi, sa réconciliation avec le Moi, doit équivaloir pour l'individu qui retrouve ainsi le contentement de soi-même, à une fête magnifique. "

C'est ce qui se passerait dans la manie : le Moi et l'Idéal du Moi


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n'y font plus qu'un. A l'inverse, la misère du mélancolique est l'expression d'une tension extrême entre les deux instances.

Dans le dernier chapitre, Freud traite du mythe de la Horde primitive, ou plutôt, de la suite des événements survenus après le meurtre du père. Notons que pour Freud, l'Idéal du Moi n'est pas ici le père mais le héros qui cherche à supplanter le père.

192s. Le Moi et le Ça

Freud introduit le terme de Surmoi comme équivalent de l'Idéal du Moi et, assez curieusement, pour ce faire, se réfère à son texte de 1914 : « Nous avons exposé ailleurs les raisons qui nous avaient décidé à admettre une certaine phase du Moi, produit d'une différenciation s'étant accomplie au sein de celui-ci, phase à laquelle nous avons donné le nom d'Idéal du Moi ou de Surmoi » (alors qu'il n'a jamais parlé de Surmoi avant le texte de 1923). Dans une note il ajoute qu'il s'est trompé en attribuant à ce Surmoi l'épreuve de réalité qui appartient au Moi.

Freud se penche alors sur le processus d'identification et la formation du caractère résultant de l'identification aux objets perdus (introjection dans le Moi de l'objet qui s'offre à l'amour du Ça, la libido que le Moi reçoit à la suite des identifications est la source du narcissisme secondaire). Les effets des premières identifications sont générales et durables. « Ceci nous ramène à la naissance de l'Idéal du Moi, car derrière cet Idéal se dissimule la première et la plus importante identification qui ait été effectuée par l'individu : celle avec le père de sa préhistoire personnelle ; c'est l'identification primaire, immédiate, directe, antérieure à tout investissement objectal. A cette identification primaire les investissements libidinaux qui ont le père et la mère pour objets vont avoir pour résultat d'ajouter une identification secondaire. »

La complexité de celle-ci provient du caractère triangulaire de l'OEdipe et de la bisexualité.

— au début, l'objet du garçon est le sein de la mère. Quant au père, le garçon — par identification — s'assure sur lui une emprise. Ces attitudes coexistent un certain temps, puis :

— le père devient un rival et l'identification se teinte d'hostilité en raison du désir de l'éliminer ; c'est l'OEdipe proprement dit ;

— le déclin de l'OEdipe peut amener une identification avec la mère ou dans les cas normaux, une identification (renforcée) avec le père.

Le déclin normal de l'OEdipe aboutit à une virilisation du garçon.


ESSAI SUR L'IDEAL DU MOI 757

Il ne s'agit pas d'une identification à l'objet perdu, bien que celle-ci existe parfois. En fait, l'existence de l'OEdipe complet comprend quatre tendances et une double identification : « C'est ainsi que la modification la plus générale que la phase sexuelle, dominée par l'OEdipe, imprime au Moi, consiste essentiellement en ce qu'elle y laisse subsister ces deux identifications, rattachées l'une à l'autre par des liens dont nous ne savons rien de précis. Cette modification du Moi assume une place à part et un rôle particulier et s'oppose à l'autre contenu du Moi, en tant que Moi Idéal ou Surmoi. »

Le Surmoi n'est pas un simple résidu des premières amours du Ça, il s'oppose aussi énergiquement à ces choix. Le Surmoi dit au Moi : « « Sois comme ton père », mais aussi : « Ne sois pas comme ton père », bien des prérogatives lui étant réservées. »

On voit ici surgir une vieille connaissance, dont à vrai dire Freud ne parle pas dans ce texte, « la barrière de l'inceste » des Trois essais. Nous voyons que le Surmoi confondu avec l'Idéal du Moi acquiert des racines objectales précises : le refoulement de l'OEdipe. En fait, il ne perd pas totalement ses fondements narcissiques et Freud va lui assigner une double origine :

« En réfléchissant à ce que nous avons dit relativement au mode d'apparition du Surmoi, nous constatons qu'il constitue la résultante de deux facteurs biologiques excessivement importants ; de l'état d'impuissance et de dépendance infantile que l'homme subit pendant un temps assez long, et de son complexe d'OEdipe que nous avons rattaché à l'interruption du développement de la libido par la période de latence, c'est-à-dire par la disposition biphasique de la vie sexuelle. »

Le Surmoi constitue donc l'aboutissement naturel du développement.

Le Moi Idéal, le Surmoi, dit Freud, résument nos rapports avec nos parents : « Petits enfants, nous avons connu ces êtres supérieurs qu'étaient pour nous nos parents, nous les avons admirés, craints, et plus tard, assimilés, intégrés à nous-mêmes. » Ainsi on voit ici une coalescence entre le narcissisme (l'admiration) et l'interdiction des pulsions (la crainte), mais l'accent est mis sur les pulsions.

« Le Moi idéal représente ainsi l'héritage du complexe d'OEdipe. Il est au contact intime des couches les plus archaïques, voire phylogénétiques, de la psyché, en même temps qu'il représente ce qu'il y a de plus élevé chez l'homme.

« En tant que formation substitutive de la passion par le père, il contient le germe d'où sont nées toutes les religions. En mesurant la distance qui sépare son Moi du Moi idéal, l'homme éprouve ce sentiment d'humilité


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religieuse qui fait partie de toute foi ardente et passionnée... La distance qui existe entre les exigences de la conscience morale et les manifestations du Moi fait naître le sentiment de culpabilité. Les sentiments sociaux reposent sur les identifications avec d'autres membres de la collectivité ayant le même idéal. »

La religion, la morale, le sentiment social, forment l'essence la plus élevée de l'homme et ont été acquis à la faveur du complexe paternel.

A la fin de ce chapitre, Freud nomme le Surmoi « l'héritier du Ça » et aussi « formation réactionnelle contre l'OEdipe ». La relation du Moi idéal ou Surmoi au Ça explique que cette formation soit en grande partie inconsciente.

Au début du chapitre V intitulé « Les états de dépendance du Moi », Freud redonne une description de la formation du Surmoi : « En premier lieu, il représente la première identification qui s'est produite alors que le Moi était encore faible ; en deuxième lieu, il est l'héritier du complexe d'OEdipe et, comme tel, a introduit dans le Moi les objets les plus appréciés » ... « il représente la trace durable de la faiblesse et de la dépendance anciennes du Moi et manifeste sa prédominance alors même que celui-ci a atteint sa pleine maturité ».

La réaction thérapeutique négative serait liée au sentiment de culpabilité dû au Surmoi qui empêche le sujet de renoncer à la maladie. Le sentiment de culpabilité (et d'infériorité) traduit l'état de tension entre le Moi idéal ou Surmoi et le Moi.

Le Surmoi très puissant de la mélancolie a accaparé tout le sadisme de l'individu et le retourne contre le Ça ; le Surmoi devient « une culture pure de l'instinct de mort ». Dans cette conception le Surmoi est le retournement contre le Moi de l'instinct de mort qui n'est pas dirigé vers l'extérieur (cf. Malaise dans la civilisation). D'où le fait que moins l'homme est agressif dans le monde extérieur et plus il a un Surmoi sévère (ceci étant dû au destin de la pulsion de mort).

1923. Remarques sur la théorie et la pratique de l'interprétation des rêves

Freud ne parlera plus guère de l'Idéal du Moi à partir de Le Moi et le Ça. Dans les Remarques, de la même année, il dit : « Nous devrions nous en tenir fermement au fait que la différenciation, à partir du Moi, d'une instance critique d'observation et de punition (un Idéal du Moi) doit être prise en considération dans l'interprétation même des rêves. »


ESSAI SUR L' IDEAL DU MOI 759

On peut noter que l'Idéal du Moi ainsi conçu n'a plus rien de commun avec son précurseur narcissique de 1914 et qu'il est, en fait, réduit à l'instance critique.

1924. Le problème économique du masochisme

L'année suivante, dans Le problème économique du masochisme, Freud considère le Surmoi lui-même comme un modèle et un idéal résultant de l'introjection des parents idéalisés dont cependant ce sont essentiellement les caractères agressifs qui seront retenus en raison de la désintrication pulsionnelle qui accompagne le processus d'identification.

« C'est au Surmoi que nous avons attribué la fonction de conscience morale. Dans la conscience d'être coupable, nous avons reconnu l'expression d'une tension entre le Moi et le Surmoi. Quand le Moi vient à constater qu'il n'a pas atteint son idéal, le Surmoi (1), c'est par des sentiments d'angoisse qu'il réagit. Mais comment le Surmoi est-il arrivé à jouer ce rôle important, et pourquoi le Moi a-t-il de l'angoisse quand il reste au-dessous de cet idéal ?

« La fonction du Moi consiste, avons-nous dit, à mettre d'accord, à concilier, les exigences des trois instances auxquelles il est assujetti, nous pouvons ajouter que le Surmoi est le modèle vers lequel tendent ses efforts. Ce Surmoi représente aussi bien le Ça que le monde extérieur. Voici en effet comment il s'est formé : les premiers objets des manifestations libidinales du Ça, les parents, ont été introjectés dans le Moi ; les rapports du sujet avec eux ont été, de ce fait, désexualisés. C'est de cette façon seulement que le complexe d'OEdipe a pu être vaincu. Le Surmoi a gardé certains caractères essentiels des personnes introjectées : leur puissance, leur sévérité, leur propension à surveiller et à punir. Comme nous l'avons exposé ailleurs (2), il est probable que, par la désintrication des pulsions qui a accompagné cette introjection, la sévérité a subi un renforcement. Le Surmoi et la conscience morale qui y exerce son activité affective, peuvent devenirs durs, cruels, impitoyables, dans leur surveillance du Moi. L'impératif catégorique de Kant est ainsi un héritier du complexe d'OEdipe. Mais ces personnes mêmes qui, après avoir cessé d'être l'objet des manifestations libidinales du Ça, continuent à agir, en tant qu'instance de conscience

(1) Dans la traduction française de PICHON, on lit : « ... n'a pas atteint cet idéal que le Surmoi exigeait de lui », ce qui change considérablement le sens de la phrase.

(2) Dans Le Moi et le Ça (1923) (J.C.S.).


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morale, dans le Surmoi, appartiennent par ailleurs au monde réel. C'est de celui-ci qu'elles sont issues ; leur pouvoir, derrière lequel se cachent toutes les influences du passé et de la tradition (1), était une des manifestations les plus sensibles à la réalité. Du fait de cette coïncidence, le Surmoi, successeur du complexe d'OEdipe, devient également le représentant du monde extérieur réel et le modèle proposé aux efforts du Moi. »

1932. Nouvelles conférences

Enfin, dans la troisième des Nouvelles conférences : « Les diverses instances de la personnalité psychique » (1932), Freud, qui apporte ici de nouveaux éléments à la définition du Surmoi, introduit encore plus nettement dans celui-ci les « modèles idéaux » : « Au cours du développement le Surmoi fait sienne également l'influence des personnes qui ont pu remplacer les parents : éducateurs, instituteurs, modèles idéaux... »

« Le Surmoi, en effet, est aussi le véhicule de l'Idéal du Moi (2), par rapport auquel le Moi se mesure, tente de se hausser à son niveau, et dont il essaie de remplir les exigences de perfection. C'est un fait certain que l'Idéal du Moi est le résidu de l'ancienne image des parents, l'expression de l'admiration que l'enfant leur vouait pour la perfection qu'il leur attribuait. »

Si nous essayons de résumer succinctement ces vues, nous pouvons noter :

1° Qu'avant même l'introduction du Surmoi, les sens conférés à l'Idéal du Moi diffèrent sensiblement d'un texte à l'autre. Ainsi, dans L'Introduction du narcissisme et dans L'introduction à la psychanalyse, il est distinct de l'instance critique ; dans Psychologie collective et analyse du Moi, l'instance critique est incorporée à l'Idéal.

2° C'est dans ce dernier texte qu'il paraît comprendre le plus de significations « narcissiques » en même temps qu'il commence à englober des caractères ultérieurement reconnus au Surmoi et expressément attribués à l'instance critique (la conscience) dans Deuil et mélancolie.

(1) Cette conception du Surmoi en tant que représentant la tradition (les parents des parents) sera reprise dans la troisième des Nouvelles conférences (1932).

(2) Dans la traduction française on peut lire « Le Surmoi représente en effet pour le Moi un idéal. » Cette formulation ne rend pas compte du sens du teste en allemand : « der Träger des Ichideals » et tend précisément à confondre ce que, d'une certaine façon, Freud distingue à nouveau.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 761

Il est intéressant, à cet égard, de situer le texte de 1921 comme « héritier » de l'article de 1914, mais également comme ayant été écrit un an après Au-delà, c'est-à-dire postérieurement à l'introduction de l'instinct de mort.

3° Au fur et à mesure que l'on s'éloigne de l'article de 1914, les rares allusions à l'Idéal du Moi impliquent moins la projection du narcissisme sur les parents que l'incorporation des parents idéalisés. Je rejoins ici une très importante remarque de Joseph Sandler et coll. (1963) (1). En effet, ces auteurs soulignent que, dans l'évolution du concept, Freud est passé d'un Idéal du Moi que le sujet constitue pour lui-même (afin de reconquérir sa perfection perdue) à celle d'un Idéal se référant aux modèles parentaux.

Bien que les deux mouvements puissent être corrélatifs, l'accent mis sur les conflits pulsionnels à partir de 1923, sur le caractère interdicteur et contraignant du Surmoi (car, quoiqu'on en dise, les textes de Freud sur cette instance la présentent tout à fait exceptionnellement sous un jour bienveillant (dans L'humour seulement peut-être) (1927), confère aux idéaux un caractère également objectai et contraignant. Encore qu'il faille remarquer (cf. plus haut) que dès 1914 une ambiguïté est introduite par les termes « Idéal du Moi imposé du dehors ».

4° Aucun texte de Freud n'implique l'ensemble des caractères reconnus à l'Idéal du Moi, séparément, à travers ses différents travaux.

Au terme de cette revue, je voudrais dire un mot du « Moi idéal ». Il est bien entendu qu'il ne s'agit pas là d'un concept freudien. La lecture la plus attentive des textes de Freud ne permet pas de déceler la moindre différence entre Ideal-Ich ou Ichideal (c'est-à-dire dans la traduction française de Jankélévitch, entre Moi idéal et Idéal du Moi). Seuls de passionnés exégètes ont pu essayer (en France) de trouver un sens à ce qui n'est qu'un artifice de langage visant à éviter la répétition. Cependant Nunberg et à sa suite un certain nombre d'auteurs (en France, citons principalement Lagache) ont essayé de distinguer deux notions à l'intérieur de l'Idéal du Moi en se basant non pas sur une interprétation erronée des textes freudiens, mais sur ce qui leur est apparu comme une réalité clinique.

Pour Nunberg (1932) (2), le Moi idéal correspond au Moi encore inorganisé qui se sent uni au Ça. Ce serait le Moi du petit enfant et

(1) J. SANDLER, A. HOLDER et D. MEERS, L'Idéal du Moi et l'Idéal du Self, in Psychoan. St. of the Child., 18, p. 139-158.

(2) Principes de psychanalyse, Presses Universitaires de France.


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aussi celui que l'on retrouverait dans certains accès catatoniques ou maniaques, dans la démence « et jusqu'à un certain degré également dans les névroses »... « Dans les fantasmes de « retour au sein maternel », l'individu cherche à réaliser cet état idéal de son Moi... » Pour Daniel Lagache (1966) (1), il y a intérêt à distinguer le Moi idéal du système Idéal du Moi-Surmoi. « Le Moi idéal conçu comme un idéal narcissique de toute-puissance ne se réduit pas à l'union du Moi avec le Ça, mais comporte une identification primaire à un autre être, investi de la toutepuissance, c'est-à-dire à la mère. »

Pour ma part, je n'ai pas jugé nécessaire de distinguer entre Idéal du Moi et Moi idéal, dans la mesure où toute étude de l'Idéal du Moi implique celle des différents modes de reconquêtes du narcissisme perdu. Que certains de ces modes soient régressifs, que d'autres coïncident avec les acquisitions du développement, c'est bien ce que je me propose, entre autres, de montrer. Cela ne me semble pas justifier l'introduction d'un concept distinct de l'Idéal du Moi pour désigner les modalités archaïques des retrouvailles du Moi et de l'Idéal. A moins que l'on n'y cherche une commodité de langage ; sans pour autant oublier qu'il s'agit d'un désir dont l'origine est analogue, même s'il emprunte pour se réaliser des chemins différents : Nous sommes dans tous les cas en présence du narcissisme et de son destin.

(1) La psychanalyse et la structure de la personnalité, in La Psychanalyse, n° 6, p. 5-54.

N. B. — Pour des raisons pratiques, il m'a paru plus aisé pour moi, et je l'imagine pour le lecteur, d'isoler en quelque sorte cette revue des textes de Freud de l'ensemble de mon travail. Si bien que je serai, en cours de route, amenée à emprunter — et à répéter — l'une ou l'autre des définitions freudiennes qui viennent d'être citées dans ce chapitre.


I

L'IDÉAL DU MOI ET LA PERVERSION

« Elle la mena dans sa chambre, et lui dit : « Va dans le jardin et apporte-moi une citrouille. » Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu'elle put trouver, et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille la pourrait faire aller au bal. Sa marraine la creusa, et n'ayant laissé que l'écorce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré. Ensuite elle alla regarder dans sa souricière, où elle trouva six souris toutes en vie ; elle dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la souricière, et à chaque souris qui sortait, elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval ; ce qui fit un bel attelage de sis chevaux, d'un beau gris de souris pommelé. Comme elle était en peine de quoi elle ferait un cocher : « Je vais voir, dit Cendrillon, s'il n'y a point « quelque rat dans la ratière, nous en ferons un « cocher. :— Tu as raison, dit sa marraine, va « voir. » Cendrillon lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La fée en prit un d'entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, et l'ayant touché, il fut changé en un gros cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu'on ait jamais vues. Ensuite elle lui dit : « Va dans le jardin, tu « y trouveras six lézards derrière l'arrosoir, ap« porte-les moi. » Elle ne les eut pas plus tôt apportés que la marraine les changea en six laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse avec leurs habits chamarrés et qui s'y tenaient attachés, comme s'ils n'eussent fait autre chose toute leur vie. La fée dit alors à Cendrillon : « Hé bien, voilà de quoi aller au bal, n'es-tu pas « bien aise ? » »

Lorsqu'en 1914 Freud introduit l'Idéal du Moi dans la théorie psychanalytique en même temps que le narcissisme (1), il en fait l'héritier du narcissisme primaire. L'homme étant incapable de renoncer à une satisfaction dont il a joui une fois « ne veut pas se dessaisir de

(1) Le narcissisme : une introduction, 1914, traduit par Francis PASCHE, exemplaire ronéotypé de l'Institut de Psychanalyse.


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la perfection narcissique de son enfance » et « cherche à recouvrer sous la forme nouvelle d'un Idéal du Moi cette perfection précoce qui lui a été arrachée. Ce qu'il a projeté en avant de lui-même comme un idéal est simplement le narcissisme perdu de son enfance, du temps où il était à lui-même son propre idéal ».

Ce qui a arraché à l'homme la perfection narcissique de son enfance serait, dans ce texte, l'ensemble des « admonestations d'autrui » et « l'éveil de son propre jugement critique ». En fait, la rupture de l'état narcissique primitif est liée, ainsi que Freud le dit dans une note de Les pulsions et leur destin (1915) (1) à l'impuissance du sujet à s'aider lui-même, impuissance qui le contraint à reconnaître le non-Moi, l'objet (2), après une phase de satisfaction hallucinatoire du désir. C'est l'objet qui va se trouver investi de sa toute-puissance perdue. Nous savons que le narcissisme « projeté en avant » formant précisément l'Idéal du Moi, viendra investir d'autres objets par la suite et, dans le cas du garçon, se portera sur la figure paternelle au moment de l'OEdipe. Sans entrer encore dans le détail de cette évolution, nous pouvons d'ores et déjà constater que long est le trajet entre le moment où le sujet est à lui-même son propre idéal et celui où il confie son narcissisme en dépôt à son objet homosexuel, le père, qui devient son modèle, autrement dit son projet d'identification.

Or, les achoppements de cette évolution de l'Idéal du Moi nous permettent, à mon sens, de mieux saisir les rapports de l'Idéal du Moi et du développement général de l'individu. L'exemple du pervers me paraît particulièrement significatif à cet égard.

De nombreux auteurs se sont attachés à l'étude du Surmoi du pervers qui n'est pas en effet sans soulever de multiples questions. Toutefois, en ce qui concerne l'Idéal du Moi, le problème est non moins intéressant car il nous éclaire à la fois sur certains processus pervers essentiels, en même temps qu'il jette quelque lumière sur la fonction de l'Idéal du Moi en général.

(1) Les pulsions et leur destin, in Métapsychologie, Gallimard édit.

(2) L'idée que la reconnaissance de l'objet trouve son origine dans l'impuissance primaire de l'enfant et donc dans sa dépendance (thème permanent de l'oeuvre freudienne) apparaît déjà dans L'esquisse (Première Partie intitulée : « Plan général ») :

« L'organisme humain à ses stades précoces est incapable de provoquer cette action spécifique [il s'agit d'une action susceptible de faire baisser les excitations internes grâce à une expérience de satisfaction] qui ne peut être réalisée qu'avec une aide extérieure et au moment où l'attention d'une personne bien au courant se porte sur l'état de l'enfant. Ce dernier l'a alertée du fait d'une décharge se produisant sur la voie des changements internes — par les cris de l'enfant par exemple. La voie de décharge acquiert ainsi une fonction secondaire d'une extrême importance : celle de la compréhension mutuelle. »


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 765

On a souvent relevé dans l'étiologie des perversions la très fréquente attitude de séduction et de complicité de la mère à l'égard de l'enfant (1). Ma clinique personnelle va tout à fait dans le sens de cette constatation. Les pervers disent facilement : « Je n'ai pas eu à prendre la place de mon père, je l'ai toujours eue », ou bien racontent que leur mère les prenait dans son lit alors que le père dormait dans la salle à manger, ou encore se souviennent de scènes où leur mère se dévêtait devant eux, les embrassait sur la bouche, leur manifestait une adoration de tous les instants se traduisant par des caresses, des mots tendres, par une intimité spirituelle alliée à une promiscuité corporelle inhabituelles. Ces échanges intenses entre mère et fils semblent s'effectuer en circuit fermé, circuit dont le père est exclu. Freud (1931) dit à propos De la sexualité féminine que « la séduction, là où elle agit, trouble le déroulement naturel des processus de développement; elle a souvent des conséquences importantes et durables... ». Ce qui me paraît important pour notre sujet est que tout s'est passé comme si la mère avait poussé son fils à se leurrer en lui faisant croire que lui, avec sa sexualité infantile, était pour elle un partenaire parfait, qui n'avait donc rien à envier à son père, l'arrêtant ainsi dans son évolution. Son Idéal du Moi, au lieu d'aller investir le père génital et son pénis, restera désormais attaché à un modèle prégénital.

Il va de soi que ce qui importe est que l'illusion soit maintenue (2). Et elle l'est dans diverses conditions, même lorsque l'attitude de la mère ne correspond pas au schéma qui vient d'être décrit. Par exemple, un patient pervers semble au contraire avoir été rejeté par sa mère. Toutefois, divers facteurs ont concouru à donner une fonction organisatrice de sa perversion au récit que lui a fait sa mère des conditions de sa conception : jeune fille vierge, elle aurait dansé nue avec le père de l'enfant et aurait été fécondée à cette occasion sans qu'il y ait eu pénétration. C'est l'accouchement qui l'aurait déflorée. Ce cas (communiqué par un collègue) montre bien que dans la scène primitive ainsi représentée, le père ne fait rien que l'enfant, avec sa sexualité prégénitale, ne soit à même de faire (danser nu). Bien plus, la mère, dans ce récit

(1) Par exemple R. Bak (1968) parle de la séduction du futur pervers par la mère, de la relation incestueuse qu'elle établit, et du père dont elle fait « un étranger, un outsider, une quantité négligeable ».

(2) Cette illusion (que le pervers est un partenaire adéquat pour la mère et qu'un jour il la possédera) est revécue dans le transfert. Un malade pervers croyait (ce n'était plus de l'ordre du fantasme) que l'analyse se terminerait par un rapport sexuel entre lui et moi. J'ai retrouvé la même croyance chez un patient décrit par Ruth LEBOVICI (1956) dans un article intitulé « Perversion sexuelle transitoire au cours d'un traitement psychanalytique » (Bulletin de l'Association belge de Psychanalyse).


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d'une naissance christique, donne au fils un rôle plus « génital » qu'au père puisque c'est lui qui l'aurait déflorée en naissant.

Une constellation familiale encore plus éloignée du prototype que j'ai décrit se trouve être celle d'un patient fétichiste dont le père, depuis des années, présente des traits paranoïaques évidents. La mère est décrite comme la victime douce et soumise de ce tyran domestique qui écrit des lettres anonymes, fait des trous avec une vrille dans les chambres des divers membres de la famille pour pouvoir les observer, etc. Tout semble s'être passé pour le patient comme si les voies conduisant à l'identification au père génital lui avaient été fermées, car la conduite du père — identifié à une imago maternelle phallique sadique-anale — se prêtait tout particulièrement au fantasme d'un père sans pénis génital, muni à la place d'une vrille-fétiche. Là encore, le petit garçon pouvait se bercer d'illusions : il n'avait rien à envier à son père sur le plan génital. Lui, avec son érotisme infantile sadique-anal, pouvait prétendre l'égaler.

On peut comprendre, à mon avis, dans cette perspective, pourquoi une fille trop tendrement aimée par son père qui la « préfère » ostensiblement à sa femme — cas fréquemment rencontré — ne devient pas perverse mais névrosée, et peut-être également pourquoi la perversion est plus rare chez la femme que chez l'homme (Freud avait remarqué que parmi les enfants d'une même famille les garçons devenaient souvent pervers et les filles névrosées (Trois essais, 1905 et Morale sexuelle civilisée, 1908) : Il me semble que la fille n'a jamais la certitude totale d'être un objet satisfaisant pour l'objet car son père est un objet qui s'est fait attendre et qu'elle a vécu préalablement une relation maternelle inéluctablement frustrante, non seulement en raison des conflits précoces inévitables dans les deux sexes, mais aussi en raison de cette restriction intrinsèque que constitue pour une fille le fait de naître d'une personne du même sexe qu'elle, qui n'est pas son « vrai » objet sexuel, ainsi que B. Grunberger l'a souligné dans Jalons pour une étude du narcissisme féminin (1964) (1) et qui, en outre, n'est pas investie par la mère de la même manière que le garçon (sauf exception chez les mères elles-mêmes perverses. Cf. le cas exposé par Robert Bak dans Relations objectales dans la schizophrénie et les perversions) (1971) (2).

Francis Pasche (Régression, perversion, névrose) (1956) (3) explique le processus du fétichisme (à mon avis ceci s'applique à l'ensemble

(1) In La sexualité féminine, Petite Bibliothèque Payot.

(2) The International Journal of Psychoanalysis, 1971, n° 3, vol. 52.

(3) In A partir de Freud, Payot édit.


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des perversions) comme étant dû à l'existence d'un obstacle à l'idéalisation du père. Sans doute pourrait-on également étudier ce défaut de projection de l'Idéal du Moi sur le père chez le futur pervers en fonction des deux axes de la sexualité masculine décrits par Denise Braunschweig et Michel Fain dans leur stimulant ouvrage Eros et Anteros (1971) (1)

— l'instinct maternel et la structuration oedipienne — le père n'étant pas venu arracher la mère à son nourrisson en faisant d'elle à nouveau sa femme.

Toutefois, nous ne devons jamais oublier dans la description de ce schéma ce qui appartient en propre au petit mâle : son désir d'être le partenaire de la mère et d'effacer par tous les moyens la réalité qui vient interdire ce désir, l'attitude des parents venant, soit le confirmer au mépris de la vérité sexuelle, soit le contrecarrer de diverses manières plus ou moins intempestives aboutissant à des solutions névrotiques, voire psychotiques (par défaut d'investissement maternel érotique et narcissique), soit en amenant une heureuse évolution du Moi grâce à une rupture mesurée du lien maternel. Mais en aucun cas l'attitude de l'entourage n'est responsable de l'existence du désir chez l'enfant. Elle ne fait que l'orienter dans le choix des solutions possibles. En fait, cette distorsion de l'Idéal du Moi qui ne se projette pas sur le père s'accompagne d'une corrélative distorsion de la réalité (et donc du Moi).

Joyce McDougall, dont les remarquables travaux ont fait beaucoup progresser nos connaissances de la structure perverse, met l'accent sur le rôle de l'intégration de la différence des sexes dans notre appréhension de la réalité en général et sur le désaveu dont elle est l'objet chez le pervers. Cette thèse n'est pas nouvelle, mais ce que l'auteur souligne

— et qui recoupe pleinement mes propres conclusions — est que la vision des organes génitaux féminins dépourvus de pénis n'est pas seulement terrifiante en ce qu'elle confirme l'éventualité de la castration, mais aussi parce que le manque de pénis chez la mère amène l'enfant à reconnaître le rôle du pénis du père et à ne plus nier la scène primitive (1971) (2).

Je pense en effet que le roc de la réalité n'est pas seulement la différence des sexes, mais ce qui lui est absolument corrélatif, comme le sont les deux faces d'une même médaille : la différence de générations. La réalité n'est pas que la mère est châtrée, la réalité est que la mère a un vagin que le pénis du petit garçon ne saurait combler. La réalité est que le

(1) Petite Bibliothèque Payot.

(2) Scène primitive et perversion sexuelle (Conférence prononcée devant la Société britannique de Psychanalyse).


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père a un pénis et des prérogatives qui ne sont que virtuelles chez le petit garçon. La négation de l'absence de pénis chez la mère recouvre la négation de la présence de son vagin. Si la vision des organes génitaux féminins est si « traumatisante » c'est parce qu'elle confronte le petit mâle à son insuffisance, qu'elle l'oblige à reconnaître son échec oedipien

— échec dont Catherine Parat a parlé lumineusement dans son rapport sur L'organisation oedipienne du stade génital (1966) (1).

Freud s'est demandé (1927) (2) pourquoi la vision des organes génitaux féminins, et la crainte de castration qui en découle n'épargnant aucun homme, certains individus en étaient marqués au point de devenir homosexuels ou fétichistes, tandis que la grande majorité empruntait la voie de l'hétérosexualité normale. Peut-être pourrait-on avancer que devient pervers celui qui, aidé en cela souvent par sa mère, n'a pu se résoudre à abandonner l'illusion d'être son partenaire adéquat, tandis que les facteurs favorisant la projection de l'Idéal du Moi sur le père aident le garçon à surmonter ses craintes de l'organe féminin dépourvu de pénis. S'il est vrai qu'en attribuant un phallus à sa mère, le fétichiste se défend de ses craintes de castration, il se défend du même coup de la reconnaissance d'une relation génitale entre ses parents : si sa mère a un pénis, elle n'a pas besoin de celui du père

— homme adulte — et lui, le petit garçon, peut satisfaire sa mère par sa sexualité prégénitale, ses attouchements « imprécis » dont parle Freud dans Le déclin du complexe d'OEdipe (1924), attouchements où le pénis est impliqué d'une manière vague. (Dans L'abrégé (1938) il parle encore de la phase oedipienne où le petit garçon « se met à manipuler son pénis tout en se livrant à des fantasmes relatifs à une quelconque activité sexuelle à l'égard de sa mère ») (3). Et l'on peut se demander ici dans quelle mesure toute la conception de l'OEdipe masculin, telle qu'elle s'exprime chez Freud, ne devrait pas être sou(1)

sou(1) au Congrès des Psychanalystes de Langues romanes, Lausanne, 1966, Revue française de Psychanalyse, 1967, 31, nos 5-6.

(2) Le fétichisme, S.E., vol. 21.

(3) Assez curieusement, Freud était allé beaucoup plus loin dans la reconnaissance des désirs masculins de pénétration d'un organe complémentaire lorsqu'en 1908 (Théories sexuelles infantiles), il décrit ces « impulsions obscures à une action violente : pénétrer, casser, percer des trous partout. « Mais, ajoute-t-il, quand l'enfant semble ainsi en bonne voie pour postuler l'existence du vagin et reconnaître dans une telle pénétration du pénis du père dans la mère cet acte par lequel l'enfant apparaît dans le corps de la mère, c'est là que la recherche s'interrompt, déconcertée ; elle vient buter sur la théorie selon laquelle la mère possède un pénis comme l'homme et l'existence de la cavité qui reçoit le pénis demeure inconnue de l'enfant. »

Peut-on plus clairement dire que cette théorie vient barrer l'accès à la connaissance du rôle du père ? Et ne peut-on penser qu'elle n'existe qu'en fonction du besoin de maintenir cette méconnaissance ?


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 769

mise à révision (tentatives maintes fois réalisées par ailleurs) dans cette perspective : affirmer qu'au moment du complexe d'OEdipe l'enfant mâle n'a aucun désir de pénétrer sa mère (n'ayant aucune connaissance, même inconsciente, de l'existence du vagin) me paraît entériner les défenses masculines en général et celles des pervers en particulier.

Cette conception soustrait à l'OEdipe une partie de sa charge dramatique en même temps que de son caractère décisif pour la formation du Moi et le corrélatif développement du sens de la réalité. On peut remarquer que Catherine Parat, dans son rapport précité, aussi bien que B. Grunberger, dans son rapport sur La situation analytique (1956) et sa communication OEdipe et narcissisme (1966), en mettant l'accent sur l'immaturité biologique de l'enfant à l'âge oedipien et sur la blessure narcissique qui en résulte, ont une conception de l'OEdipe fondée sur une connaissance, au moins inconsciente, de la différence des sexes. Du reste, pour Catherine Parat, « les différences sexuelles, la « complémentarité de l'autre, sont une acquisition typiquement oedipienne ». Par ailleurs, il me semble que la nécessité de préserver l'illusion d'une absence de différence des sexes, corrélative d'une méconnaissance de la différence des générations, celle-ci gouvernant celle-là, commune à toutes les perversions, expliquerait pourquoi le fétichisme serait décelable dans toutes les perversions, ainsi que l'a montré Rosolato (1967) (Le désir et la perversion) (1). Lorsque l'enfant est contraint à reconnaître la différence des sexes dans leur complémentarité génitale, il se voit du même coup contraint à reconnaître la différence des générations, ce qui, dans la perspective du pervers, équivaut à être renvoyé au néant. Tout doit donc être mis en oeuvre pour éviter cette terrible prise de conscience. La sexualité prégénitale, avec ses zones érogènes et ses objets partiels, doit elle-même être soumise à un processus d'idéalisation. Ceci avait été déjà remarqué par Freud dans les Trois essais : « C'est peut-être précisément en connexion avec les perversions les plus répugnantes que le facteur psychique (mental) doit être considéré comme jouant son plus grand rôle dans la transformation de l'instinct sexuel. Il est impossible de nier que, dans leur cas, un élément de travail mental a été accompli qui, en dépit de son résultat horrifiant, est l'équivalent d'une idéalisation de l'instinct. » (Lorsque Freud introduira l'Idéal du Moi dans la théorie psychanalytique en 1914, il insistera sur le fait que l'idéalisation concerne l'objet, et la sublimation, l'instinct. Nous aurons l'occa(1)

l'occa(1) Seuil, édit. C'est là également l'opinion de R. Bat pour qui « le fétichisme est la perversion de base » (1969). Au reste, dès 1905, Freud considérait la recherche d'un pénis chez la femme comme jouant « un grand rôle dans des perversions multiples ».

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sion de revenir sur cette distinction très importante. Cependant, nous pouvons noter dès maintenant que dans son texte de 1905 il se réfère bien à une idéalisation de l'instinct, distincte d'une sublimation, puisqu'il s'agit précisément d'une pulsion partielle déchargée directement dans l'acte pervers.) Il semble en effet possible d'envisager l'idéalisation d'une pulsion dans le cas — si fréquent — où l'acte pervers — et non seulement son objet — est surestimé. Il n'est que de lire Sade pour voir les pratiques coprophiles les plus répugnantes être mises au rang d'un plaisir des dieux, et ceux qui ne s'y adonnent point traités avec mépris comme n'étant ni des « connaisseurs » ni des êtres libres (1). Un certain investissement narcissique des pulsions est inhérent à l'intégration pulsionnelle, c'est-à-dire à leur acceptation par le Moi, à leur « égotisation » ainsi que cela a été souligné maintes fois par B. Grunberger. Autrement la pulsion reste étrangère au Moi, subit diverses vicissitudes, par exemple le refoulement ou la projection et, à la limite, donne naissance à la machine à influencer. Or, cet investissement narcissique est à distinguer de la sublimation puisque le but (sexuel) de la pulsion reste inchangé. Dans l'idéalisation d'une pulsion, quelque chose vient s'ajouter à cette égotisation. Idéaliser une pulsion (ou un objet) c'est lui donner une dimension, une valeur, une portée, un éclat qu'elle ne possède pas intrinsèquement (ce qui peut ne rien lui enlever de sa crudité ; cette crudité elle-même peut être portée aux nues). C'est l'exalter en la faisant passer pour ce qu'elle n'est pas. Dans cette perspective, la pulsion prégénitale est idéalisée afin de se donner et de donner aux autres l'illusion qu'elle est égale et même supérieure à la pulsion génitale. Si l'Idéal du Moi se projette dans le cas d'un développement « normal » sur le père génital et la génitalité, cette dernière, une fois atteinte, ne saurait être l'objet d'une idéalisation : étant un aboutissement, elle ne peut être évaluée par rapport à rien d'autre qu'ellemême (2). L'idéalisation de l'amour et la projection de l'Idéal du Moi sur l'objet dans l'état amoureux appartiennent à un registre particulier sur lequel nous reviendrons. L'idéalisation de la prégénitalité est toujours sous-tendue par le besoin contraignant de refouler et de contreinvestir l'idée, perçue à un certain niveau, que « Ça n'est pas ça ».

(1) L'Olyrnpe n'était-il pas peuplé de dieux et de demi-dieux, Aphrodite, Eros, nymphes et satyres personnifiant les désirs sexuels humains sous une forme idéalisée ? (divinisée).

(2) C'est pourquoi la génitalité contenant toutes les pulsions partielles ne saurait non plus se symboliser, le symbole étant un substitut, la génitalité ne pourrait se substituer qu'à ellemême. La conception du caractère global et unificateur de la génitalité est une constante de l'oeuvre freudienne depuis les Trois essais jusqu'à L'abrégé où il parle encore de la sexualité dont « la pleine organisation n'est atteinte qu'avec la phase génitale ».


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C'est dire que l'étalon reste malgré tout la génitalité (et le père génital) comme nous aurons l'occasion de le voir.

Concernant l'idéalisation de l'objet partiel prégénital chez le pervers, Freud a parlé de la révérence du fétichiste pour le fétiche (Le fétichisme, 1927). L'idéalisation du fétiche a été particulièrement soulignée en France par Pasche et Renard dans leur article sur Les perversions (1956) (1). Dans son travail sur Régression, perversion, névrose, Francis Pasche insiste sur l'idéalisation de l'objet par le pervers (p. 106, 107, 108) (2).

Glover (3) a également étudié le phénomène d'idéalisation des objets partiels prégénitaux chez le pervers. Selon lui, l'idéalisation ne porte jamais, chez le pervers, sur des objets adultes (4), mais sur des « objets partiels, nourriture, fèces, urine, zones érogènes », les objets de la phase sadique-anale jouant un rôle privilégié : « Dans un cas typique, l'anneau sphinctérien était fantasmé comme une sorte de halo suspendu dans le ciel. Il était alors contemplé, adoré, et idéalisé. Les qualités qui lui étaient attribuées étaient mystiques et toute l'attitude du patient était d'ordre religieux. » Cette étrange élévation n'a pourtant rien pour nous surprendre. L'attitude religieuse à l'égard de l'objet partiel (le fétiche est à l'origine un dieu) comme dans l'acte sexuel luimême, est fréquente chez les pervers. Ainsi, un patient, lorsqu'il s'était masturbé avec des fantasmes érotiques pervers, annonçait à son analyste : « J'ai encore dit la messe » (communication personnelle de Jean Guillaumin). Un enfant passait précisément ses dimanches à dire la messe dans le bureau de son père médecin. Il va sans dire qu'il s'agissait là d'un substitut du jeu du docteur, équivalant lui-même en l'occurrence à imiter le père dans les activités mystérieuses qu'il accomplissait avec ses clients dans le secret de son cabinet, et renvoyait donc à la scène primitive. Plus tard, le patient prit l'habitude de se faire fustiger d'une façon très ritualisée avec un crucifix. (On m'a parlé d'un autre sujet qui joua au même jeu de la messe, dans les mêmes conditions, durant son enfance, mais qui devint prêtre.)

La célébration religieuse se superpose aisément au cérémonial pervers, non seulement parce que dans les deux cas il s'agit d'un rituel (point sur lequel nous ne saurions nous attarder ici), mais aussi en

(1) In Psychanalyse d'aujourd'hui, Presses Universitaires de France, édit.

(2) In A partir de Freud (Payot édit.).

(3) GLOVER, Note sur l'idéalisation, 1933 ; International Journal of Psychoanalysis, 1938, 19, n° 1.

(4) C'est moi qui souligne.


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raison de l'idéalisation qui leur est commune. O. Pfister avait déjà souligné le rapport existant entre la rêverie religieuse et l'érotisme pervers comme le rappelle Freud (1). Rappelons que pour Freud « l'idéalisation [la projection du narcissisme primaire sur l'objet qui devient porteur de l'Idéal du Moi], est possible aussi bien dans la sphère de la libido objectale que dans celle de la libido du Moi. Par exemple, la surestimation sexuelle d'un objet est une idéalisation de cet objet » (Introduction du narcissisme). Comment pouvons-nous comprendre cette propension si vive du pervers à idéaliser ses objets partiels et l'acte pervers lui-même ? (Pendant de ce qui existe chez le sujet qui, ayant investi son Idéal du Moi sur le père, peut le projeter ensuite sur son objet d'amour total dans l'état amoureux.) Nous devons, à mon avis, toujours penser à l'obligation dans laquelle il se trouve de conserver le leurre d'être le partenaire adéquat de sa mère, nonobstant le stade infantile prégénital de sa sexualité. Comme le souligne Joyce McDougall, l'amour génital est méprisé par le pervers en tant qu'il est l'apanage du père châtré. Nous pouvons dire que « l'amour à la papa » est dévalorisé au bénéfice des jeux sexuels prégénitaux de l'enfant. (Nous savons qu'il existe aujourd'hui un fort courant collectif qui tend à dénigrer la génitalité procréatrice, forme « répressive » de la sexualité, pour promouvoir une sexualité « libérée ».)

Pour Joyce McDougall, le pervers aurait l'impression d'être dans le secret des dieux, d'avoir trouvé une « recette » particulière. Il est en même temps sidéré de constater l'intérêt de ses semblables pour les femmes en tant qu'objets génitaux. Or, l'idéalisation de l'acte pervers et des objets partiels est pour lui absolument contraignante. Elle doit, à mon avis, l'aider à chasser et à contre-investir la perception qui ferait naître en lui un sentiment de véritable déréliction que le père génital possède des pouvoirs dont il est dépourvu; car quelque part dans l'esprit du pervers existe tout de même un Idéal du Moi plus assis sur la réalité et que l'on retrouve dans l'analyse sous forme, par exemple, d'un père héros revenu malade de la guerre, ou devenu alcoolique, ou encore brillant chef d'entreprise victime de la crise économique. L'image de l'ancienne splendeur du père a été maintenue soigneusement refoulée pour sauvegarder le leurre d'être l'unique objet de la mère (et aussi en raison des sentiments de culpabilité qu'elle éveille). Son surgissement dans l'analyse est souvent accompagné d'un intense affect dépressif : le château de cartes de l'illusion s'est écroulé en même temps

(1) Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique, in Essais de psychanalyse, Paris, Payot. L'ouvrage de PFISTER s'intitule : Die Frömmigkeit des Grafen von Zinzendorf.


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que la nostalgie du père s'est éveillée. Pour éviter le tragique sentiment d'avoir été attiré par un miroir aux alouettes au détriment de rapports objectaux authentiques, il convient de magnifier le fouet ou la botte, la flagellation ou la coprophagie, en décrétant qu'il y a là plus de plaisir et de beauté que dans le coït génital avec une femme.

Glover dit plaisamment, à propos de l'idéalisation chez le pervers : « Si dépourvu d'idéalisation des relations adultes qu'il soit, ses oies sont habituellement considérées par lui comme des cygnes » (1) (1933) (Note sur l'idéalisation). Car, en fin de compte, c'est l'être même du pervers qui est en cause. Ses oies (ses objets, ses pulsions) sont en même temps son propre phallus prégénital qu'il tend à faire passer pour équivalent du pénis paternel génital. Comme dans l'histoire du rossignol de l'empereur de Chine (1968) (2), il s'agit de symboles phalliques dont le moins valable (le rossignol mécanique, l'oie) tend à se faire passer pour égal ou supérieur à l'autre (le vrai rossignol, le cygne). Dans mon essai qui prenait pour point de départ le merveilleux conte d'Andersen, j'évoquais précisément une parenté entre le fabricant du « faux » et le pervers. Je montrais que le « faux » phallus était un fétiche — mot qui a une racine commune avec « factice » — désignant le phallus prégénital (anal) du sujet qu'il tend à imposer pour un pénis génital. En l'occurrence, je me référais aux productions artistiques, littéraires ou intellectuelles de sujets n'ayant pu, en raison de leurs conflits, s'identifier au père oedipien en introjectant son pénis génital. La complétude narcissique obtenue par la création du « faux » phallus peut faire illusion. Cependant, de nombreux exemples montrent que les créateurs du « faux » vivent sous la menace que la supercherie ne soit découverte, que le pénis anal — le fétiche — n'apparaisse sous le vernis éclatant qui le recouvre, tout comme le pervers craint (plus ou moins selon l'organisation de son Moi) que l'on ne découvre le pot aux roses (antiphrase très significative) à savoir que sa miraculeuse « recette » sexuelle et ses objets idéalisés ne sont que de petits jeux infantiles avec des fétiches ou des objets excrémentiels encore plus évidents, et que luimême n'est pourvu, en guise de phallus triomphant, que d'un dérisoire pénis de petit garçon impubère (3). Ses cygnes ne sont décidément que des oies (ôtées les plumes du paon, il ne reste qu'un geai).

(1) C'est moi qui souligne.

(2) Le rossignol de l'empereur de Chine (Essai psychanalytique sur « le faux »), in J. CHASSEGUET-SMIRGEL, Pour une psychanalyse de l'art et de la créativité, Paris, Payot.

(3) Un patient exhibitionniste ne montrait son pénis qu'à l'état semi-flaccide. Il apparut dans l'analyse qu'il s'agissait ainsi de troubler les femmes (substituts maternels) en dépit du caractère misérable (infantile) de son sexe.


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L'idéalisation de ses pulsions et de ses objets partiels confère au pervers une complétude narcissique car elle aboutit à l'idéalisation de son propre Moi. Il se confond ainsi avec ses objets prégénitaux idéalisés et le fétiche révéré lui renvoie l'image transfigurée de ses propres attributs infantiles. Ainsi il se rapproche du temps où il était à lui-même son propre idéal. Il se mire dans ses pulsions exaltées, dans ses objets magnifiés, comme il se mirait autrefois dans les yeux de sa mère pour y puiser la confirmation de son adorable perfection. Cependant, la révélation toujours possible du caractère infantile et tronqué de son Moi travesti, le rend particulièrement exigeant quant à la qualité de tout ce qui l'entoure, en particulier au plan esthétique. Il cherchera la perfection exquise des bibelots, les oeuvres d'art les plus accomplies, les poèmes les plus achevés, les décors les plus raffinés. Glover remarque que « l'activité perverse est plus librement exercée si certaines conditions esthétiques sont remplies » (1931) (1). Le pervers sera un homme de goût, un amateur éclairé, un esthète, plus souvent qu'un réel artiste, sa production pouvant être entravée par son impossibilité d'identification paternelle nécessaire au processus de sublimation : tel Oscar Wilde, il mettra son génie dans sa vie et son talent dans son oeuvre.

Ceci explique, à mon avis, que le raffinement le plus exquis existe chez certains pervers côte à côte avec les pratiques les plus répugnantes, car cette idéalisation qui marque son environnement d'une touche esthétique et délicate non seulement ne ? empêche pas, mais lui permet de transpercer par ailleurs des rats avec des aiguilles et d'en jouir (Proust).

Dans le film génial du metteur en scène tchèque J. Herz, L'incinérateur de cadavres, le héros, joué par le prodigieux acteur R. Hrusinsky, est un psychotique pervers et criminel qui masque le caractère analsadique de sa nécrophilie en idéalisant son métier (il travaille dans un crématoire) ; il explique à un apprenti que la crémation permet à l'âme de se délivrer du corps (nettement identifié à une souillure dont il l'aide à se débarrasser), combien la mort est une chose belle et utile qui abrège les souffrances, etc. (il deviendra lui-même meurtrier de sa femme et de ses enfants qui contiennent un sang « impur »). Il aime la « belle musique », achète de « beaux » tableaux (d'un goût kitsch où transparaît l'analité qu'il essaie imparfaitement de recouvrir), se promène dans de « jolis » cimetières dont il admire les statues. Sa femme est un « ange », son union avec elle lui a valu une « vie angélique ». Il caresse le visage des jeunes mortes, peigne leur chevelure, et se

(1) In Sublimation, déplacement et angoisse sociale, Intern. J. of Psychoan., 1931, 12, n° 3.


ESSAI SUR L'IDEAL DU MOI 775

peigne ensuite lui-même. (Le peigne est ici assimilé au fétiche.) Il est en même temps mystique, fasciné par le bouddhisme. Il imagine un immense crématoire collectif où enfin les âmes seront délivrées rapidement, plus rapidement que dans un crématoire ordinaire, se mettra au service des nazis, et s'identifiera finalement au dalaï-lama. On voit bien que le mysticisme, ici, sert à magnifier l'activité sadique-anale et à lui soutirer sa charge « fécale », à transformer les excréments en or et la digestion — qui est une combustion comme l'incinération — en une alchimie merveilleuse, délivrant l'âme de ce déchet qu'est le corps. B. Grunberger (1959) (1) parle de la digestion comme consistant en un « fractionnement des aliments ingérés et en leur dégradation successive en unités de moins en moins différenciées, perdant progressivement leurs particularités originelles, et formant finalement une masse homogène, le bol fécal », fait qu'il met, entre autres, en relation avec l'expression du gauleiter d'Auschwitz qui appelait son camp « l'anus du monde ». Or, le héros du film remarque que les cendres auxquelles aboutit le processus de crémation sont parfaitement homogénéisées : « Toutes identiques entre elles. » Il serait peu convaincant de dire qu'il a suffit à ce pervers psychotique d'exercer son activité « au nom du Surmoi » pour la rendre licite. C'est avant tout de son propre Moi dont il s'agit, et de la possibilité de lui conserver un investissement narcissique grâce à l'idéalisation de sa prégénitalité et de ses objets en général. Ainsi les affinités du pervers avec l'art, avec le beau, me semblent s'expliquer à la lumière de sa compulsion à idéaliser qui n'est pas moins forte que sa compulsion sexuelle. Cependant que le contreinvestissement de la génitalité et des objets génitaux, en même temps que l'absence de projection narcissique sur le père, sont maintenus avec rigueur (ce qui peut aboutir à une fécalisation du père et de l'univers paternel). Faute de ce mouvement d'idéalisation du monde prégénital aux dépens de la génitalité, il se déprimerait profondément. C'est à mon avis principalement à l'échec de ce « transfert » de l'Idéal du Moi, de la génitalité, et du père sur les pulsions et les objets partiels, que nous devons d'avoir parfois des pervers sur notre divan. Aussi bien l'issue de la cure des pervers me paraît-elle dépendre de la mobilité de l'Idéal du Moi, c'est-à-dire de la possibilité d'un réinvestissement narcissique de l'image paternelle, ce qui se confond, à un certain niveau, avec une relative faiblesse des mécanismes antidépressifs et une insuffisance des mécanismes vicariants (toxicomanies par exemple).

(1) Etude sur la relation objectale anale, in Le narcissisme, Payot édit.


II

L'IDEAL DU MOI ET SON EVOLUTION

« ... L'enfant est donc beaucoup plus lent que l'animal à recevoir l'éducation individuelle ; mais pour cette raison il devient susceptible de celle de l'espèce. I«es secours multipliés, les soins continuels qu'exige pendant longtemps son état de faiblesse, entretiennent, augmentent l'attachement des pères et des mères et, soignant le corps, ils cultivent l'esprit. Le temps qu'il faut au premier pour se fortifier tourne au profit du second. »

BUFFON, Histoire naturelle.

Le Moi du sujet masculin dont les tendances — que nous portons tous plus ou moins en nous — à éviter d'affronter le rival, la castration, et le douloureux échec oedipien, n'ont pas été soutenues et encouragées, est amené à chercher, à découvrir, et à admirer ce qui fait du père l'objet de la mère et à reporter ainsi dans l'avenir, à « projeter en avant de lui-même », selon les termes de Freud, le désir de lui ressembler : le père deviendra l'Idéal du Moi du garçon. Nous remarquons que c'est la prématuration humaine qui fonde le concept qui nous occupe. C'est à l'impuissance primaire de l'enfant (Hilflosigkeit) qu'il doit son origine par l'éclatement de la fusion primitive. C'est à l'impossibilité de retrouver d'emblée la fusion à la mère au moyen de l'inceste (est inceste celui qui n'est pas châtré : incastus ; autrement dit, qui n'a pas perdu sa toute-puissance) en raison de son immaturité physiologique (sa débilité génitale) qu'il doit l'évolution de son Idéal du Moi, le projet d'identification au père génital contenant, à la faveur du fantasme incestueux qu'il implique, l'espoir du retour à la fusion primitive. Rappelons ici la théorie de la génitalité de Ferenczi telle qu'elle s'exprime dans l'admirable Thalassa (1922-1924) (1), où il établit que le désir de retourner dans le sein de la mère est le désir

(1) Petite Bibliothèque Payot.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 777

humain fondamental. Le coït génital permet de satisfaire ce désir de trois manières : « L'organisme complet le réalise de façon hallucinatoire seulement, à la manière du rêve, le pénis auquel s'identifie l'organisme entier y réussit déjà en partie, c'est-à-dire symboliquement, mais seul le sperme a le privilège, dans son rôle de représentant du Moi et de son alter ego narcissique, l'organe génital, de parvenir aussi réellement à atteindre la situation intra-utérine » (précisons que l'état narcissique primaire s'étend pour moi — et je suis ici la conception de Freud — pendant une période qui se situe encore au-delà de la naissance). L'acmé du développement humain contient donc la promesse d'un retour au sein maternel, c'est-à-dire à la phase la plus archaïque du développement. Ce qui nous pousse en avant est la nostalgie de notre passé glorieux (du temps où nous étions à nous-mêmes notre propre idéal). Entre ces deux moments se situe pourtant toute l'évolution psychosexuelle de l'homme. La fixation incestueuse, la viscosité de la libido du garçon qui ne peut renoncer à la possession sexuelle de sa mère est implicitement reliée par Freud lui-même à l'état intra-utérin et à la difficulté à l'abandonner lorsqu'il dit, à propos du problématique dépassement de l'OEdipe : « La comparaison avec la conformation du crâne du nouveau-né s'impose ici : après un accouchement prolongé, le crâne de l'enfant doit se présenter comme un moulage du détroit inférieur du bassin maternel » (1912) (1) (2).

Si s'unir sexuellement à sa mère constitue la possibilité de retrouver l'état narcissique primaire, la différence établie par Freud, dans le texte de 1914, entre le choix d'objet narcissique et le choix d'objet anaclitique (ou « par étayage ») tend à s'atténuer puisque, au départ, l'un comme l'autre visent à retrouver la complétude narcissique d'avant la défusion d'avec l'objet primaire.

A la théorie freudienne de la sexualité prenant appui sur les fonctions corporelles telle qu'elle s'affirme dès les Trois essais et lors de l'introduction de la dualité instinctuelle Pulsions sexuelles et pulsions du Moi, la satisfaction sexuelle ne constituant d'abord qu'une prime de plaisir et n'étant recherchée qu'ultérieurement comme une fin en soi, pourrait s'ajouter une conception complémentaire : la sexualité prendrait également appui sur le désir de retrouver le Moi égocosmique

(1) Contribution à la psychologie de la vie amoureuse, in La vie sexuelle, Presses Universitaires de France édit.

(2) En 1924, dans une note ajoutée aux Trois essais, il dit : « Rank a rapporté l'attachement à la mère à la période embryonnaire, et indiqué ainsi le fondement biologique du complexe d'OEdipe. »


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(Federn) du narcissisme primaire, et la mère qui serait tout à la fois l'objet anaclitique et l'objet auquel l'enfant veut s'unir pour retourner à la fusion primitive, constituerait l'objet sexuel privilégié, par double étayage en quelque sorte, « le développement du Moi consiste en un détachement du narcissisme primaire d'où il résulte une vigoureuse tentative pour le retrouver. Ce détachement est rendu possible grâce au déplacement sur un Idéal du Moi », dit Freud dans le texte de 1914, « la satisfaction dérivant de l'accès à cet idéal ».

Cette conception de Freud, si l'on est d'accord avec elle, me paraît justifier toute tentative de comprendre l'évolution humaine en termes de nostalgie d'un paradis perdu, les développements que l'on donne à cette idée pouvant par ailleurs différer (Ferenczi, Grunberger).

On comprend que l'échec dans l'accès à cet idéal, les obstacles auxquels le sujet se heurte dans ses tentatives pour l'atteindre (particulièrement « la barrière de l'inceste » au moment de l'OEdipe) puissent l'amener à régresser vers un mode archaïque de « rétablissement narcissique », voire vers la mégalomanie psychotique où se retrouve l'indistinction originelle entre perceptions internes et perceptions externes. L'originalité de l'Idéal du Moi est, en fait, d'être un concept-charnière entre le narcissisme absolu et l'objectalité, entre le principe de plaisir et le principe de réalité, puisqu'il résulte de la scission entre le Moi et l'objet. (L'Idéal du Moi est « un degré de développement du Moi »). C'est dans Totem et tabou (1912) (1), que Freud montre le statut particulier de l'Idéal du Moi, peu de temps avant de lui avoir donné un nom, et ceci à propos de la technique magique du primitif animiste, qui repose sur la toute -puissante des idées. Il distingue, nous le savons, trois phases dans l'évolution des conceptions humaines de l'univers : ammiste, religieuse, scientifique, à travers lesquelles il suit le destin de la toute-puissance des idées : « Dans la phase animiste, c'est à lui-même que l'homme attribue la toute-puissance, dans la phase religieuse il l'a cédée aux dieux sans toutefois y renoncer car il s'est réservé le pouvoir d'influencer les dieux de façon à les faire agir conformément à ses désirs. Dans la conception scientifique du monde, il n'y a plus de place pour la toute-puissance de l'homme qui a reconnu sa petitesse et s'est résigné à la mort. » Freud compare la phase animiste au narcissisme, la phase religieuse au moment où, le stade objectai ayant été atteint, le narcissisme est projeté sur les parents, et la phase scientifique à la phase de maturité où l'individu se conforme aux exi(1)

exi(1) d'un chapitre de Psychologie collective et analyse du Moi, Payot édit.


ESSAI SUR L'IDEAL DU MOI 779

gences de la réalité (bien qu'il se montre sceptique quant à la possibilité d'atteindre pleinement ce stade, les résidus de l'animisme se retrouvant dans « la vie moderne »). C'est la phase religieuse, dit Freud, « qui correspondrait au stade du choix objectai dont la caractéristique est l'attachement de l'enfant à ses parents ». La projection du narcissisme infantile sur les parents, constitutive de l'Idéal du Moi, apparaît ainsi comme un pas en avant dans la conquête du sens de la réalité et de l'objectalité, puisque la mégalomanie primaire est abandonnée au profit de l'objet. En même temps la formation de l'Idéal du Moi est conforme au principe de réalité en ce qu'elle ne choisit pas la voie de décharge la plus courte vers la satisfaction (qui est propre au principe de plaisir). J'ai souligné plusieurs fois que l'Idéal du Moi impliquait l'idée de projet. Fain et Marty (1959) (1) parlent, plus concrètement encore, d'espoir. Espoir et projet impliquent ajournement, détour, inscription temporelle, caractéristiques d'un mode de fonctionnement mental selon le principe de réalité. L'ensemble évoque l'idée de développement, d'évolution. En fait, c'est à la mère qu'incombe essentiellement — au moins au début de la vie —, le soin d'amener son enfant à projeter son Idéal du Moi sur des modèles successifs de plus en plus évolués. Des frustrations et des gratifications bien dosées doivent pousser l'enfant à se détacher de certaines satisfactions liées à l'acquisition de certaines fonctions et à un certain « mode d'être » pour en acquérir de nouveaux. Chaque étape de son développement doit lui fournir suffisamment de gratifications pour qu'il n'ait pas envie de retourner en arrière, et suffisamment de frustrations pour qu'il n'ait pas envie de s'y arrêter (fixer). En somme pour conserver l'espoir qui permettra à l'enfant de continuer à gravir les degrés de son évolution. L'enfant est ainsi guidé par sa mère qui l'aide à projeter « au-devant de lui-même » son Idéal du Moi, en alimentant son rôle moteur, c'est-àdire en faisant en sorte qu'il continue à garder son aspect de « promesse » (2). On peut comprendre, sous cet angle, certains phénomènes de « fidélité de l'investissement » {Analyse terminée et interminable, 1937) tels que Freud les avait constatés chez l'Homme aux loups (1918) (3)

(1) Aspects fonctionnels et rôle structurant de l'investissement homosexuel au cours des traitements psychanalytiques d'adultes, in Revue française de Psychanalyse, 1959, 13, n° 5.

(2) FAIN et MARTY (op. cit.) parlent de la nécessaire « pression de l'objet, Idéal du Moi, pression tendant à diriger le sujet dans un sens progressif tout en satisfaisant ses désirs passifs, réceptifs ».

(3) In Cinq psychanalyses, Presses Universitaires de France édit; (Extraits d'une névrose infantile).


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qui, dit-il, « défendait chaque position libidinale une fois qu'elle était atteinte, par angoisse d'y perdre en l'abandonnant, et par crainte de ne pas trouver dans la position suivante, un substitut pleinement satisfaisant. C'est là une particularité importante et fondamentale que j'ai dégagée dans Les trois essais sur la théorie de la sexualité comme propension à la fixation ». Cette difficulté à abandonner une phase du développement pour une nouvelle, cette inertie libidinale, ne peut-elle, au moins pour une part, être comprise comme liée à des carences précoces qui ont empêché l'enfant (futur Homme aux loups) d'investir son évolution en tant que telle ; évolution dans laquelle la projection « en avant de lui-même » de l'Idéal du Moi joue un rôle important. Comment progresser, en effet, si chaque nouvelle acquisition — qui est toujours accompagnée effectivement de la perte (au moins partielle) de l'objet ainsi que du mode d'être prédécents, et implique donc un deuil (le sevrage par exemple implique le deuil du sein et d'un mode oral-narcissique de fonctionnement) ne vient pas compenser ce à quoi il a fallu renoncer (si le fait de manger tout seul n'est pas valorisé par exemple). Que faire si l'abandon des satisfactions anales passives n'est pas suivi d'une intronisation de l'activité anale avec la maîtrise et la fierté qui peuvent en découler, alors que sont introduites les rigueurs du dressage sphinctérien ? Nous touchons là les problèmes liés au « plaisir du fonctionnement » étudiés par J. et E. Kestemberg (1). La confirmation narcissique dont parle B. Grunberger doit donc intervenir à bon escient pour permettre à l'enfant d'avancer : insuffisante, elle ne permet pas au Moi d'acquérir sa cohésion. (L'investissement narcissique que la mère fait de son enfant comme d'un « ensemble » est lié aux soins et aux caresses qu'elle lui prodigue, unifiant ainsi son Moi corporel et psychique, valorisant ses diverses fonctions. Chez certains mammifères le petit d'une portée qui n'a pas été léché par sa mère meurt. Si elle a oublié de lécher ses organes génitaux, le petit n'urine pas.) Trop importante, elle pourrait aboutir à pervertir l'évolution en empêchant l'Idéal du Moi d'investir le père génital, comme nous l'avons vu à propos du pervers. En fait, cette confirmation narcissique se double en l'occurrence d'une séduction sexuelle chez le futur pervers. L'enfant est là, par excellence, ce « jouet érotique » dont parle Freud (1912) (2), la séduction sexuelle constituant elle-même précisément la

(1) Contribution à la perspective génétique en psychanalyse, Rapport au XXVIe Congrès des Psychanalystes de langues romanes, Paris, 1965, R.F.P., 1966, 30, nos 5-6.

(2) Contributions à la psychologie de la vie amoureuse, in La vie sexuelle, Presses Universitaires de France.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 781

confirmation narcissique dont l'enfant est avide : il est le partenaire adéquat de sa mère et donc conforme à son propre Idéal du Moi. Je ne crois pas qu'ici Eros et Anteros s'opposent, c'est justement de leur trop entière et trop précoce rencontre que naîtra la fixation perverse. Le rôle de la mère est en effet très délicat. Il risque d'osciller entre le trop et le trop peu, les satisfactions narcissiques et pulsionnelles lorsqu'elles sont en accord avec le Moi augmentant l'estime de soi (comme Freud l'a montré dans L'introduction du narcissisme), diminuent l'écart entre le Moi et l'Idéal, soustrayant à l'Idéal du Moi une partie de sa mégalomanie et, à la limite, peuvent amener son extinction prématurée ou, en tout cas, celle de son caractère « moteur », tandis que des frustrations trop grandes lui conféreraient un caractère archaïque et une propension à la régression. L'absence, à l'orée de la vie, de satisfactions narcissiques peut mener à une génitalisation prématurée des pulsions (théorie de l'activation de Melanie Klein), le narcissisme restant clivé du courant pulsionnel et venant investir un Idéal du Moi démesuré.

La prématuration humaine qui est à l'origine de la formation d'un Idéal du Moi donne probablement à notre vie pulsionnelle certains caractères spécifiques. Celle-ci ne vise pas une simple décharge automatique, et le plaisir n'est pas le résultat pur et simple d'une baisse de tension. Toute satisfaction obtenue s'accompagnant d'une diminution de l'écart entre le Moi et l'Idéal du Moi, tout plaisir pulsionnel égosyntone est inséparable d'une satisfaction narcissique due au réinvestissement du Moi par un quantum de libido narcissique libérée. Bien entendu, les conflits viennent singulièrement altérer ce schéma. Comme l'a montré B. Grunberger, en particulier dans Considérations sur le clivage entre le narcissisme et la maturation pulsionnelle (1960) (1), il existe un antagonisme entre le narcissisme et les pulsions (en particulier l'analité), antagonisme que l'analyse a pour but essentiel de réduire ; ses vues sont, en fin de compte, moins pessimistes que celles exprimées récemment par D. Braunschweig et M. Fain pour qui, m'a-t-il semblé, l'antagonisme est irréductible.

Si, pour le garçon, la projection de l'Idéal du Moi sur le père contient la promesse d'une abolition de la marge entre l'Idéal du Moi et le Moi dans le fantasme d'une réalisation incestueuse, il n'en est pas de même pour la fille, la réalisation incestueuse n'ayant pas pour elle, a priori, le sens d'un retour à la fusion primitive que seule l'union avec l'objet

(1) In Le narcissisme, op. cit.


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primaire est à même de réaliser (1). Vu sous cet angle, seul l'inceste mère-fille aurait pour la fille une véritable valeur incestueuse (au sens étymologique du terme). C'est là, implicite, l'opinion de Ferenczi, qui est obligé de parler d'identification de la femme au pénis de l'homme dans le coït pour que soit assurée la satisfaction symétrique dans les deux sexes du désir de retour au sein maternel. Le fait que seul l'inceste avec la mère constitue un retour à la fusion originelle, parmi d'autres facteurs relevés par différents auteurs (C.-J. Parat, B. Grunberger, D. Braunschweig et M. Fain) permettrait de comprendre pourquoi l'inceste père-fille aboutit rarement à la psychose tandis que l'inceste mère-fils provoque la « mort psychique » (S. Lebovici) chez le garçon. Cette mort psychique est le résultat de l'anéantissement de l'évolution du Moi que l'impossible union à la mère avait suscité. La coïncidence enfin obtenue entre l'Idéal du Moi et le Moi balaie les acquisitions de l'hominisation devenues inutiles et gênantes pour la réalisation de la fusion et aboutit à de graves altérations du Moi.

En effet, si la satisfaction complète et totale que connaît l'enfant dans la fusion primitive avait persisté, non seulement il ne s'en serait jamais détaché, comme le dit Freud dans Contributions à la psychologie de la vie amoureuse, mais il n'aurait jamais acquis ni la différenciation entre les instances, ni les fonctions du Moi. C'est à partir de la frustration qu'est né le Moi et que s'est développé le système perceptionconscience, c'est du renoncement à un certain nombre de satisfactions et d'objets successifs qu'est issu le besoin de leur donner des substituts, d'opérer des déplacements (acquisition de l'activité symbolique et de la sublimation). C'est de l'attente d'une satisfaction qu'est née la vie fantasmatique, l'élaboration du désir, le langage, etc. Toutes les phases du développement ont contribué à ces acquisitions grâce à leur apport spécifique. C'est la phase anale qui permet à l'enfant de sortir de l'indistinction primaire, qui lui confère un dedans et un dehors, qui l'inscrit dans le temps et dans l'espace. C'est la situation oedipienne avec l'interdit de l'inceste qui consolide l'acquisition de la troisième dimension (2). L'immédiateté de la satisfaction nous laisse dans la proximité absolue de l'objet, immergés en lui. Les frustrations progressives (qui après coup, du reste, sont susceptibles d'acquérir un sens

( 1 ) Ce facteur vient probablement s'ajouter à ceux que j'ai évoqués dans le chapitre « L'Idéal du Moi et la perversion » pour rendre compte du fait que la perversion est moins fréquente chez la femme que chez l'homme.

(2) Ceci a été intuitivement senti par Michel Thevoz dans son livre sur le peintre suisse Soutter.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 783

oedipien) et la situation triangulaire nous permettent de nous tenir à distance de l'objet, nous ouvrent une perspective. Il n'est que d'écouter la malade de Marguerite Sechehaye (Journal d'une schizophrène) nous décrire la terreur dans laquelle elle se trouve, au moment de l'éclatement de sa maladie, de voir les objets se précipiter sur elle, par perte du sens de la perspective, pour comprendre qu'il ne s'agit pas là d'une simple figure de style. Autrement dit, l'accès à la réalité, l'existence du Moi et du processus secondaire, ne sont possibles qu'en l'absence de satisfaction totale de nos désirs, satisfaction que nous conférerait l'union à la mère (1). Toutes ces acquisitions qui ont fait de nous des êtres humains s'écrouleraient comme un château de cartes, si ce qui leur a donné naissance était aboli.

A l'inverse, la scène primitive signifie la perte de l'espoir de la fusion génitale à la mère. On peut comprendre dans cette perspective qu'elle représente un facteur déclenchant essentiel de la dépersonnalisation, c'est-à-dire, ainsi que j'ai eu l'occasion de le montrer dans une intervention au XXe Congrès des Psychanalystes de Langues romanes, Bruxelles 1958 (Dépersonnalisation, phase paranoïde et scène primitive) (2) la régression à une phase où la relation objectale se dissout pour laisser place à la fusion primitive. L'homme ne peut, sans dommage pour luimême, retrouver la complétude perdue qu'avec un objet substitutif, dans l'état amoureux comme nous allons le voir. Autrement dit, atteindre pleinement cette complétude lui est interdit. Freud imagine que « quelque chose dans la nature même de la pulsion sexuelle [n'est] pas favorable à la réalisation de la pleine satisfaction » et il attribue ce fait à deux facteurs : le premier est que la barrière de l'inceste fait que « l'objet final de la pulsion sexuelle n'est plus l'objet originaire mais seulement son substitut » (Contributions à la psychologie de la vie amoureuse). Nous aurons l'occasion de revenir sur le deuxième facteur en cause.

Si le seul inceste, au sens étymologique du terme, est l'inceste avec la mère, la fille devrait connaître une inassouvissable homosexualité, conclusion à laquelle aboutissent, du reste, les auteurs d'Eros et Antéros en suivant une tout autre voie. Cependant, la différence des sexes porte la fille vers le père et si — toujours dans la perspective que nous avons adoptée, son érotisme va à l'encontre de son désir d'abolir la distance

(1) Michel GRESSOT, dans son intervention sur le rapport de Marcel ROCH (Le Surmoi, héritier du complexe d'OEdipe) a insisté sur l'interdit de l'inceste « formation-cheville » prévenant la régression, « point d'attache pour les autres interdits », « garantie du sevrage par interdit de l'inceste ».

(2) Intervention sur le rapport de S. NACHT et P.-C. RACAMIER, La théorie psychanalytique du délire, R.F.P., 1958, 22, nos 4-5.


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entre l'Idéal du Moi et le Moi dans la fusion narcissique primaire — il n'en reste pas moins que la fille a une issue qui lui permet d'une certaine façon de concilier son désir érotique qui va vers le père, et son désir de retrouver la fusion primitive avec la mère : c'est la maternité. La mère peut revivre avec son enfant, sur un mode beaucoup plus évolué certes, la fusion qu'enfant elle a vécu avec sa propre mère. On voit que, pour des raisons évidentes, la fille est amenée à projeter son désir dans l'avenir. Et donc à se constituer un Idéal du Moi qui contiendra le projet de devenir la mère en tant que mère et en tant que femme du père ayant reçu de lui un enfant. Comme Ruth Mack Brunswick, dans l'article qu'elle écrivit en commun avec Freud (paru en 1940) (1), je pense que le désir d'avoir un enfant est un désir très précoce, antérieur à l'envie du pénis. (Je n'envisage pas ici le désir d'avoir un enfant chez le petit garçon.) Mais, alors qu'elle lui assigne comme seule origine le désir de posséder ce que la mère toute-puissante possède au premier chef, je crois que ce désir contient en fait celui de reconstituer l'unité primaire mère-enfant. Le pendant de l'escamotage pervers du garçon quant à la différence des sexes et la différence des générations, l'instituant partenaire de sa mère, serait chez la fille, dans cette perspective, la négation qu'il faille un père à l'enfant (c'est-à-dire la négation de toute l'évolution qui va de la rupture du narcissisme primaire à l'OEdipe), la petite fille pouvant difficilement — à moins de délirer — se croire capable de faire un enfant d'emblée, si ce n'est sous forme symbolique ou fantasmatique, l'activité symbolique et l'activité fantasmatique étant précisément, comme nous venons de le rappeler, en rapport avec l'obligation de renoncer à la satisfaction immédiate ou hallucinatoire des désirs. (En fait, avoir des enfants sans intervention masculine, est inscrit au programme de la S.C.U.M. (Society for Cutting Up Men) : « La reproduction de l'espèce est possible techniquement sans le secours du mâle. Les femmes peuvent désormais ne reproduire que des femmes ») (Valérie Solanas, S.C.U.M. Manifesto). La création de la poupée-gigogne est sans doute l'expression du fantasme de la petite fille qui pourrait donner immédiatement naissance à une petite fille enceinte, etc., en sautant par-dessus toute l'évolution qui aboutit à l'OEdipe. Ce n'est sans doute pas par hasard que la poupée-gigogne est de fabrication populaire en Russie, cette exclusion du principe paternel, en même temps que ce fantasme de

(1) La phase préoedipienne du développement libidinal, in The Psychoanalytic Reader, R. Fliess édit., Hogarth Press.


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toute-puissance de la mère, ayant vraisemblablement à voir avec la relation du peuple russe à la figure maternelle si pertinemment décrite par Alain Besançon dans Le Tsarevitch immolé (1967) (1).

Cependant, il ne faut pas perdre de vue que si le garçon — sauf cas d'inceste réalisé — ne rejoint jamais sa mère dans la fusion première, l'identification maternelle de la fille devenue mère n'est pas superposable non plus à un réel retour aux origines. D'abord, parce que l'acquis n'est jamais totalement perdu (les psychotiques, au sein de la régression la plus profonde, en gardent des vestiges tronqués souvent méconnaissables mais d'une pathétique présence), que si la grossesse et la maternité font régresser la femme, cette régression contient des résidus oedipiens très importants et que des désirs plus évolués s'assouvissent également dans la maternité (autrement les mères ne souhaiteraient pas avoir de fils par exemple). De plus, la barrière de l'inceste joue son rôle dans le contre-OEdipe maternel : il lui est interdit de réintégrer l'être qui est sorti de son sein.

Il ne me paraît pas possible de suivre entièrement Ferenczi lorsqu'il dit que l'analité, comme l'oralité, contient — par l'utilisation conjuguée des pulsions du Moi et des pulsions sexuelles — la tentative de réalisation du désir de retourner dans le corps de la mère, d'abord en pénétrant avec les dents dans son corps, ensuite en s'identifiant à la mère (contenant), le propre contenu intestinal de l'enfant étant identifié à l'enfant. En effet, si Poralité est à même de poursuivre, sur un certain mode, la fusion primitive, et ceci davantage par l'inclusion dans le Moi du monde extérieur (le sein) par introjection que par morsure, à partir du moment où interviennent les dents (et le sevrage) ainsi que l'éducation sphinctérienne, le tableau va changer. L'enfant va acquérir, d'une part, de nouveaux modes d'incorporation (qui devient sélective) et d'autre part utilisera un nouveau mode de satisfaction narcissique et pulsionnelle : la maîtrise. Ses nouvelles acquisitions vont dans le sens d'un Idéal du Moi actif et autonome. Se différencier des autres, les dominer, deviendra le but narcissique poursuivi, apparemment opposé au précédent qui était celui de la fusion passive (encore que l'analyté contienne, bien entendu, des possibilités de satisfaction passive spécifique).

Ces Idéaux du Moi prégénitaux sont des Idéaux à court terme se substituant provisoirement et partiellement à l'Idéal du Moi oedipien génital qui constitue la promesse d'accomplissement narcissique.

(1) Plon édit.

REV. FH. PSYCHAHAL.

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L'Idéal du Moi oedipien génital contient tous les Idéaux du Moi prégénitaux à la manière — si l'on veut — dont Hegel parle de « dépasser en conservant » (aufheben). Tout me semble se passer comme si l'Idéal du Moi génital avait pour mission de promouvoir un Moi constitué grâce à la bonne intégration de toutes ses composantes par les identifications accomplies aux différentes étapes de son évolution (ce qu'est le « Moi génital »). L'Idéal du Moi a des exigences quant à la manière dont le Moi s'est constitué et ne supporte pas de failles dans cette édification.

J'ai émis pour la première fois cette hypothèse dans un très bref travail intitulé Note clinique sur les rêves d'examen (1967) (1). A vrai dire, il s'agissait d'une note autant théorique que clinique. Je vais la résumer très succinctement.

« Rappelons que l'interprétation des rêves d'examen — rêves typiques — proposée par Freud repose sur la constatation par lui attribuée à « un collègue avisé » que seuls les examens réussis dans la réalité font l'objet de ces rêves. Pour Freud, ce « rêve angoissé » surviendrait la veille d'une entreprise difficile : « Les paroles par lesquelles nous « protestons contre le contenu du rêve « mais je suis docteur... », etc., seraient en réalité une consolation que le rêve nous donnerait, quelque chose comme : « ne t'inquiète donc pas pour demain, pense à l'angoisse « que te causait ton baccalauréat, tu y as tout de même réussi. Main« tenant tu es docteur, etc. ». L'angoisse que nous attribuons au rêve provient des résidus de la veille. »

Soit, mais ne serait-il pas plus simple, plus conforme au désir du dormeur, de rêver qu'il réussit son projet ? Pourquoi ce détour compliqué ?

Des exemples cliniques m'ont conduite à l'hypothèse suivante : les examens sanctionnent les diverses étapes de notre cursus scolaire et universitaire. Ils sont assimilables aux diverses étapes de notre évolution, de notre maturation (le baccalauréat se dit en plusieurs langues matura). Dans la plupart des cas l'examen réussi dans la réalité, et dont on rêve, est considéré comme ayant été obtenu par chance, ou par fraude, ou par erreur. En tout cas, c'est un succès vécu comme non mérité. La maturité symbolique ainsi acquise est ressentie comme un faux-semblant ne reposant pas sur de réelles intégrations. C'est à mon avis l'Idéal du Moi qui n'est pas satisfait des lacunes du Moi indûment camouflées par une apparente réussite : ce serait le désir narcissique, gouverné par l'Idéal du Moi, de combler les failles dans la maturation

(1) In Pour une psychanalyse de l'art et de la créativité, Payot édit.


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par une reprise du processus défectueux qui s'exprimerait dans les rêves d'examen. Ce désir mobilisant une ou plusieurs pulsions se heurte une nouvelle fois à des barrières non encore abolies et suscite de l'angoisse.

On peut noter que l'examen dont Freud nous confie, dans l'article de la Traumdeutung consacré aux rêves d'examen, qu'il rêve le plus souvent, est précisément un examen réussi au prix d'une légère fraude (donc masquant une lacune) : « Quand je rêve d'examens passés au lycée, c'est régulièrement d'un examen d'histoire que j'ai passé brillamment, mais, je crois, parce que mon excellent professeur — le borgne secourable que l'on retrouve dans un autre rêve —, avait bien remarqué sur une feuille de questions que je lui rendais, un coup d'ongle barrant celle que je ne savais pas. »

Dans le § 7 du chapitre VI de La science des rêves, Freud étudie ce qu'il appelle des « rêves hypocrites » qui « font subir à la théorie de la réalisation des désirs une rude épreuve ». Après avoir raconté le fameux rêve à répétition de Rosegger tiré de Fremd Gemacht (« Je traînais à côté de ma modeste vie d'étudiant et d'écrivain, l'ombre d'une véritable vie de tailleur, comme un fantôme dont je ne pouvais me débarrasser... »), Freud entreprend le récit d'un de ses propres rêves qu'il juge apparenté à celui de Rosegger : « Lorsque j'étais jeune médecin, j'ai travaillé à l'Institut de Chimie sans grand succès ; je pense rarement, et jamais sans quelque honte (1), à cette triste période de ma vie. En revanche, il m'est arrivé souvent de rêver que je travaille au laboratoire de chimie, fais des analyses, éprouve telle ou telle chose, etc. Ces rêves me donnent le même malaise que les rêves d'examen (2) ; ils ne sont jamais très nets. Comme j'interprétais l'un de ces rêves, mon attention s'arrêta enfin sur le mot analyse qui me livra la clé du problème. Je suis devenu depuis analyste, je procède à des analyses que l'on apprécie beaucoup, à des psychanalyses. Je compris tout alors ! Lorsque pendant le jour, je me suis enorgueilli de ces sortes d'analyses et que je me suis félicité de leur succès, la nuit, le rêve vient évoquer les autres analyses qui ont échoué et dont je n'ai aucune raison d'être fier. » Les interprétations que Freud donne de ses rêves sont multiples : il s'agirait de rêves de châtiment, d'un « masochisme de l'esprit », et également, du désir de retrouver « le bon temps de la jeunesse ». Je pense que là encore il s'agit essentiellement du désir de ne pas camoufler un échec narcissique

(1) C'est moi qui souligne.

(2) C'est moi qui souligne.


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(facteur de honte) symbolisé par la non-réussite des analyses chimiques, sous le succès des nouvelles « analyses ».

Je suggère donc l'hypothèse qu'un non-accomplissement adéquat de toutes les étapes de l'évolution, quel que soit l'apparent succès du Moi, et son caractère adulte manifeste, crée une tension entre le Moi et l'Idéal du Moi. Tout comme aucun désir ne peut être caché au Surmoi, aucun faux-semblant ne peut tromper l'Idéal du Moi.

Un rêve d'examen raconté récemment par une patiente me permet d'apporter de nouveaux éléments à l'appui de mon hypothèse.

« Chaque fois où je suis en état de crise, dit Alix, je fais le même rêve. J'échoue à mon bachot et je me dis : « Mais j'ai pourtant fait des « études supérieures, c'est donc sans importance. » J'ai en même temps l'idée que ces études ne sont pas valables puisque je n'ai pas mon bachot, puisqu'il y a un manque.

« Dans la réalité, j'ai effectivement échoué à mon bac alors que j'étais très bonne élève. Les bonnes soeurs n'arrêtaient pas de me parler du sacrifice que mes parents avaient fait pour mes études. Je n'ai pu accéder aux études supérieures que dix ans après, lorsqu'à été pris le décret autorisant l'entrée en faculté sur examen spécial. »

Ce serait trop long et, je crois, inutile de rapporter les associations de la patiente concernant « la crise » qu'elle évoque comme étant à l'origine de son rêve. Qu'il me suffise de faire quelques brèves remarques :

Il s'agit ici d'un rêve qui, contrairement à ceux dont parle Freud, met en scène un examen effectivement raté ; la patiente semble avoir achoppé sur des problèmes oedipiens non résolus (ses soeurs aînées n'avaient pas fait d'études). Elle a, par la suite, la possibilité de se présenter à « un examen spécial » qu'elle réussit et qui répare apparemment (objectivement) l'échec précédent mais ne parvient cependant pas à camoufler le manque (c'est son propre terme) réel que le bachot raté symbolisait, celui qui touchait son propre Moi, en l'occurrence la nonintégration de sa rivalité à l'égard de ses soeurs aînées. Le souhait de la rêveuse me semble être de ne pas se contenter d'un ravaudage masquant le manque, mais de le combler réellement en affrontant ses problèmes oedipiens. Si elle refait le même rêve à chaque moment de « crise » dans sa vie, c'est qu'elle est placée, à chaque fois, devant le même dilemme : reprendre les choses à leur racine ou les contourner, les escamoter grâce à « l'examen spécial ». L'Idéal du Moi préfère les solutions absolues. Bien entendu, dans la situation analytique, ce rêve s'adresse à l'analyste ; et la cure analytique (contrairement à certaines


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 789

formes de psychothérapie et à tous les traitements psychopharmacologiques) est la méthode qui, par définition, ne se contente pas de colmater les failles, d'obturer les manques, mais remet en cause l'ensemble de la personnalité, la totalité de l'évolution (le New Begin de Balint). Vus dans cette perspective, les rêves d'examen sont par excellence des rêves-programmes et traduisent l'intuition que l'on peut avoir du sens même de la cure analytique, avant d'en avoir la moindre connaissance consciente.

On peut imaginer l'existence d'un programme inné du développement psychosexuel (du Moi et des pulsions) comme il existe une nécessité biologique absolue pour l'embryon de se développer selon des incitations spécifiques provenant des organisateurs, comme est présente une tendance naturelle à la cicatrisation, les différents mécanismes se mettant en action selon un ordre établi à l'avance. Cette pensée n'est pas étrangère à Freud. Ainsi dans l' Introduction à la psychanalyse (1917), Leçon 27 (1), il dit : « Notre idée n'est pas que les pulsions libidinales d'une personne sont depuis le début en opposition à ses pulsions d'autoconservation ; au contraire, le Moi s'efforce, à chaque stade, de rester en harmonie avec son organisation sexuelle du moment et de s'adapter à elle. La succession des différentes phases du développement libidinal suit probablement un programme préétabli (2), mais la possibilité ne peut être exclue que le cours des événements puisse être influencé par le Moi, et nous pouvons nous attendre également à trouver un certain parallélisme, une certaine correspondance entre les phases du développement du Moi et de la libido, en fait une perturbation de cette correspondance est à même de fournir un facteur pathogène. » Nous avons également vu précédemment qu'il parlait (1931) d'un « déroulement naturel des processus de développement ».

Kurt Eissler suppose que le cours du développement est en quelque sorte dirigé par une « métaplan du Moi », tandis qu'Anna Freud (3) pense qu'il existe une tendance innée à achever le développement (4). Freud encore, étudiant Le déclin du complexe d'OEdipe concilie une conception phylogénétique et une conception ontogénétique de l'OEdipe : « On pourrait aussi concevoir que le complexe d'OEdipe doit décliner

(1) S.E., vol. 16.

(2) C'est moi qui souligne.

(3) Anna FREUD, Le normal et le pathologique, Gallimard édit.

(4) C'est Anna Freud qui souligne.


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parce que le temps de sa dissolution est venu, tout comme les dents de lait tombent quand poussent les dents définitives. Même si le complexe d'OEdipe est vécu individuellement par le plus grand nombre des êtres humains, il n'en reste pas moins qu'il est un phénomène déterminé par l'hérédité, établi par elle, et qui, conformément au programme (1), doit passer lorsque commence la phase de développement prédéterminé qui lui succède. »

Dans le même texte il dit aussi : « L'individu tout entier, lui aussi, est bien, dès sa naissance, destiné à mourir, et sa condition organique contient peut-être déjà l'indication de ce dont il mourra. Il n'en reste pas moins intéressant de suivre la façon dont ce programme inné est exécuté, et la manière dont les coups du sort tirent parti de cette disposition. »

Or, si l'on admet que la génitalité implique l'intégration des organisations prégénitales avec « une correspondance entre le développement du Moi et de la libido », on peut comprendre que l'Idéal du Moi projeté sur la génitalité comporte l'exigence de cette intégration, c'est-à-dire d'une évolution dont toutes les étapes ont été intégrées.

Si le renoncement obligatoire au narcissisme primaire est accompagné d'un détachement de ce narcissisme sous forme d'Idéal du Moi, et si cet Idéal du Moi implique la promesse d'un retour à la fusion primitive par identification au père génital qui s'unit sexuellement à la mère, on peut comprendre que cet Idéal du Moi pousse à la réalisation d'une génitalisation achevée nécessaire à l'accomplissement du projet initial. Entre le projet initial et la promesse de sa réalisation par le coït génital, les bagages avec lesquels l'enfant est venu au monde se sont trouvés remplis, progressivement, par ses pulsions. Toute lacune dans cette intégration est vécue au niveau de l'Idéal du Moi génital comme une castration puisqu'elle détruit l'ordonnancement du faisceau sur lequel la génitalité établit son primat, primat qui s'en trouve ainsi altéré. Les perturbations du développement, les conflits entre les instances rendent — on le sait — cette intégration problématique (et partant, l'Idéal du Moi insatisfait). Freud donnait précisément comme second motif de l'intrinsèque difficulté de la pulsion sexuelle à aboutir à la pleine satisfaction, l'intégration problématique de ses composantes, en particulier des composantes coprophiliques et sadiques (Contributions à la psychologie de la vie amoureuse) (1912). Je suggère donc que

(1) C'est moi qui souligne.


ESSAI SUR L'IDEAL DU MOI 791

l'Idéal du Moi a un caractère naturellement maturatif (1) (2), caractère que de profondes altérations du développement, telles que j'ai essayé de les décrire chez le pervers, parviennent à rendre quasiment inopérant.

Si l'on veut mettre en relation l'Idéal du Moi ainsi conçu et le dualisme Eros-Thanatos, on peut considérer qu'il est au service d'Eros : entre son point de départ (le narcissisme primaire) et sa projection sur l'organisation génitale, il pousse l'homme à accomplir « ces détours empruntés par la vie dans sa course à la mort ». (1920) (3). Ces détours sont eux-mêmes, nous l'avons dit, liés à l'instauration du principe de réalité, même si le désir organisateur de l'Idéal du Moi est la décharge des tensions par un retour aux origines. Les perturbations de l'évolution font courir au sujet le risque de l'abandon des détours pour atteindre la satisfaction toujours espérée, au profit de la voie la plus courte, par régression, processus que l'on peut considérer comme lié à l'action de la pulsion de mort.

Dans Au-delà du principe de plaisir, Freud parle de la tendance, jamais abandonnée, à répéter une satisfaction primaire : « Toutes les formations substitutives et réactionnelles, toutes les sublimations, sont impuissantes à mettre fin à (l')état de tension permanente, et la différence entre la satisfaction obtenue et la satisfaction cherchée constitue cette force motrice, cet aiguillon qui empêche de se contenter d'une situation donnée, quelle qu'elle soit, mais, pour employer l'expression du poète, le « pousse sans répit en avant, toujours en avant » » (Faust).

Si le fantasme d'union à la mère est un organisateur puissant de notre vie psychosexuelle, si c'est lui qui nous « pousse sans répit en avant, toujours en avant » (et dans les mauvais cas en arrière), que devient-il après le déclin du complexe d'OEdipe ? Telle est la question que nous devons maintenant nous poser.

(1) Jacqueline COSNTER, Investissements narcissiques et objectaux, R.F.P., 1970, 34, n° 4, distingue cet Idéal du Moi maturatif, auquel j'avais eu l'occasion de faire allusion ailleurs, d'un Idéal du Moi mégalomaniaque qui, chez certains sujets, pourraient exister parallèlement, conception proche de certaines vues développées dans le présent travail.

(2) En complétant ma bibliographie, j'ai rencontré une définition de certaines fonctions de l'Idéal du Moi très proche de celle que j'ai essayé de développer ici. Il s'agit de celle de Gerhart Piers (in G. PIERS et M. SINGER, Shame and Guilt) ;

« L'Idéal du Moi est en interfonction dynamique continue avec la connaissance (consciente et inconsciente) des potentialités du Moi. Cette part de l'Idéal du Moi doit contenir les buts de ce qui a été désigné de façon variable, par « instinct de maîtrise » (Hendrick), « principe de maîtrise » (Fenichel), etc. Un meilleur terme pour ce que j'ai dans l'esprit pourrait être maturation drive. Il signifierait une représentation psychique de tous les processus de croissance, de maturation et d'individuation de l'être humain. » L'auteur en tirera des conséquences quant aux rapports de l'Idéal du Moi et de la honte.

(3) FREUD, Au-delà du principe de plaisir, in Essais de psychanalyse, Paris, Payot.


III

L'IDEAL DU MOI L'ÉTAT AMOUREUX ET LA GÉNITALITÉ

« Soudain le jour parut avoir doublé le jour Comme si Celui-là qui en tient le pouvoir Avait au ciel ajouté un soleil.

Ma Béatrice aux orbes éternels

Gardait les yeux tendus ; et moi, d'un peu plus bas,

Je les levais et les tendais vers Elle.

Lors à la contempler, je devins en moi-même Tel que devint Glaucus quand il goûta de l'herbe Qui le rendit en mer l'égal des autres dieux. »

DANTE, Le Paradis, chant premier, in La divine comédie, trad. Henri LONGNON, Garnier édit.

« L'épanouissement précoce de la vie sexuelle infantile devait avoir une très courte durée, en raison de l'incompatibilité des désirs qu'il comportait avec la réalité et avec le degré de développement insuffisant que présente la vie infantile. Cette crise s'est accomplie dans les circonstances les plus pénibles, était accompagnée des sensations les plus douloureuses. L'amour manqué, les échecs amoureux, ont infligé une mortification profonde au sentiment de dignité, ont laissé au sujet une sorte de cicatrice narcissique, et constituent, d'après mes propres observations et celles de Marcinowsky, une des causes les plus puissantes du « sentiment d'infériorité » si fréquent chez les névrotiques. L'exploration sexuelle à laquelle le développement corporel de l'enfant a mis un terme, ne lui a apporté aucune conclusion satisfaisante; d'où ses doléances ultérieures : « Je suis incapable d'aboutir à quoi que ce soit, « rien ne me réussit. » L'attachement, tout de tendresse, qui le liait le plus souvent au parent du sexe opposé au sien, n'a pu résister à la déception, à la vaine attente de satisfaction, à la jalousie causée par la naissance d'un nouvel enfant, cette naissance étant une preuve évidente de l'infidélité de l'aimé ou de l'aimée; sa propre tentative,


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 793

tragiquement sérieuse, de donner lui-même naissance à un enfant, a échoué piteusement ; la diminution de la tendresse dont il jouissait autrefois, les exigences croissantes de l'éducation, les paroles sérieuses qu'il se voyait adresser, les punitions qu'on lui faisait subir à l'occasion, ont fini par lui révéler toute l'étendue du dédain qui était désormais son lot. »

Tel est le dramatique tableau que Freud trace de l'enfant oedipien dans Au-delà du principe de plaisir (1920). Le renoncement à l'objet oedipien apparaît, dans ce contexte, comme lié à la douloureuse reconnaissance par l'enfant de sa petitesse, de son insuffisance. La tragédie de l'enfant est ici celle des illusions perdues.

Dans Le déclin du complexe d'OEdipe, trois ans plus tard, Freud reprend le même tableau : « ... l'absence de la satisfaction espérée, la durable frustration du désir d'avoir un enfant, conduirait le petit amoureux à se détourner de son penchant sans espoir. Ainsi le complexe d'OEdipe sombrerait du fait de son échec, résultat de son impossibilité interne ». On sait cependant que dans ce texte même, sans abandonner l'idée d'une dissolution spontanée de l'OEdipe, parce qu'irréalisable (et donc par soumission à la réalité), Freud met l'accent sur le complexe de castration et l'instauration du Surmoi. J'ai rappelé dans un précédent chapitre la thèse qui veut que la barrière de l'inceste constitue une protection pour l'enfant oedipien contre la blessure narcissique d'avoir à reconnaître sa propre impuissance. L'interdit épargnerait encore l'illusion. Le problème qui se pose est de savoir jusqu'à quel point le renoncement à l'objet oedipien — et à mes yeux il se confond avec l'objet de la fusion primaire, à un certain niveau, comme j'ai essayé de le montrer en m'appuyant du reste sur d'autres auteurs — est total et définitif, jusqu'à quel point nous pouvons parler d'éclatement de l'OEdipe, même dans le cas « idéal » envisagé par Freud (rappelons que pour Freud « le processus... est plus qu'un refoulement, il équivaut — si les choses s'accomplissent de manière idéale — à une destruction et à une suppression du complexe ») (1).

Dans son rapport, C. Parat s'exprime là-dessus d'une façon remarquablement nuancée : « Dans les cas heureux, après les remaniements de la période de latence, après l'enrichissement des identifications et des investissements sublimés, après le rebondissement de la puberté, l'aboutissement sera la possibilité d'établir un amour avec sa part objectale et sa part narcissique. S'il est impossible de parler de l'OEdipe

(1) Le déclin du complexe d'OEdipe.


794 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 5-6-1973

sans parler de l'amour, on ne peut pas non plus parler de l'amour sans évoquer l'OEdipe. L'amour oedipien correspond à la première constellation génitale, au premier modèle de l'amour. » De plus, reprenant la célèbre formulation de Freud dans Les trois essais : « Trouver l'objet sexuel n'est en somme que le retrouver », allusion à l'objet primaire perdu (1), elle ajoute : « Cette retrouvaille, au-delà de la traversée oedipienne indispensable, contribue à donner à la relation amoureuse sa dimension de plaisir reconquis, de monde ancien déjà entrevu, perdu et retrouvé. » Cependant, dans la relation amoureuse génitale, l'objet n'est pas un « substitut oedipien ». Parallèlement, C. Parat souligne la fragilité de la structuration oedipienne génitale qu'elle décrit : « Toute difficulté endogène ou apparemment exogène fait revivre le conflit oedipien. »

Suivant en cela Christian David, elle pense que « l'amour s'édifie... toujours en partie, mais en partie seulement, sur l'ancien amour oedipien ». En même temps l'amour contribue à effacer « le traumatisme narcissique oedipien ». On peut donc voir que pour C. Parat l'amour de l'organisation oedipienne génitale est tout à la fois fondé sur le double modèle de l'amour primaire et de l'amour oedipien sans en être le décalque fidèle. Elle suppose qu'après le déclin de l'OEdipe une dimension nouvelle a été acquise, qui se reflètera dans le type d'amour de l'organisation alors en place. Cependant, la réactivation, toujours possible, du conflit oedipien sur laquelle elle met l'accent, montre qu'elle ne croit guère à cette disparition totale de l'OEdipe au niveau même de l'Inconscient que Freud imagine — il est vrai — comme « idéale ».

Quant à Ch. David, dans son beau livre sur L'état amoureux (1971) (2), il souligne également la double origine de l'amour : « L'induction réciproque de l'élan passionnel, outre ses sources oedipiennes, provient de la simultanéité dans la reviviscence des traumatismes de séparation. Or, l'un des buts majeurs de l'intention amoureuse est, à n'en pas douter, l'abolition de leurs effets, l'entrée dans un univers de complétude et de communion. La solitude se veut définitivement exorcisée ; on ne sera plus jamais incompris, il y aura au moins un être près de soi que l'on pourra en tout et toujours comprendre. Comprendre à demi-mot ou sans mot du tout, comme une mère comprend son enfant (3), comme un chien comprend son maître. »

(1) Je souligne que je conçois l'objet primaire comme étant celui qui n'a pas encore été différencié du Moi et qui n'est vécu comme « objet » qu'a posteriori.

(2) Petite Bibliothèque Payot.

(3) C'est moi qui souligne.


ESSAI SUR L'IDEAL DU MOI 795

En même temps, plus que C. Parat encore, il met l'accent sur l'irréductibilité de l'amour à l'OEdipe et sur la création nouvelle que tout amour constitue. Je ne suis cependant pas d'accord avec lui lorsqu'il attribue l'écart entre l'amour oedipien et l'amour dit « génital » essentiellement à la non-connaissance de la différence des sexes avant la puberté. J'ai dit précédemment que cette conception de l'OEdipe que nous a laissée Freud me paraît entériner nos défenses et constituer en soi une tentative de panser la blessure narcissique inhérente à la situation oedipienne. C. David parle en même temps de « la blessure oedipienne, toujours prête à se rouvrir » et donc toujours présente dans l'Inconscient.

Les deux auteurs que je viens de citer admettent donc les sources oedipiennes et narcissiques fusionnelles de l'état amoureux tout en lui attribuant une spécificité par rapport à ses deux origines.

D. Braunschweig, dans son rapport sur Psychanalyse et réalité (1971), dit à propos de la structuration oedipienne : « L'expérience clinique nous a d'ailleurs appris que, dans les cas où cette structuration est solidement établie, le renoncement à l'objet oedipien, faisant suite au cours de la psychanalyse à l'issue du refoulement des représentations de cet objet et du désir qui le visait, contient aussi l'élaboration du deuil primaire. » Cette réflexion qui conjoint l'objet primaire et l'objet oedipien va tout à fait dans le sens des hypothèses que j'ai essayé de formuler ici. Cependant, la conception d'un deuil total réel de l'objet oedipien contenant « l'objet primaire» me paraît difficilement soutenable. Ou, plus exactement, c'est dans la mesure où le désir oedipien a été porté — étayé — par le désir de retrouver l'objet primaire que sa complète disparition de l'Inconscient me paraît problématique. S'il en était tout à fait ainsi — si ce double deuil se réalisait totalement — l'Idéal du Moi se résorberait, le sujet renonçant à retrouver le Paradis perdu. Or, ce à quoi nous assistons, c'est, durant la période de latence, à une relative désidéalisation du parent du même sexe (Anna Freud parle de « désenchantement ») (1) liée, vraisemblablement, à la déception oedipienne, l'enfant renonçant à prendre son père pour modèle afin de posséder sa mère, mais ceci au profit d'autres modèles (ses maîtres par exemple), ce mouvement coïncidant avec son détachement relatif des objets parentaux et ce que l'on a coutume d'appeler sa socialisation. Le conflit oedipien n'est pourtant qu'en sommeil, et la puberté le réactivera ainsi que cette autre période de perturbation physiologique

(1) Le normal et le pathologique.


796 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 5-6-1973

chez la femme : la ménopause (vraisemblablement il existe un mouvement symétrique chez l'homme au moment de la perte de ses capacités génésiques). La pérennité du désir oedipien (et du désir de retrouver l'objet primaire qui le sous-tend) apparaît clairement à cette phase de la vie génitale féminine.

Hélène Michel-Wolfrom disait que la plupart des femmes qui venaient la consulter vers la cinquantaine pour un arrêt de règles se croyaient enceintes. Cette dénégation de la réalité mutilante et ce souhait d'avoir un enfant qui vient s'y substituer peuvent vraisemblablement être directement reliés à l'OEdipe si j'en juge par un cas émouvant que j'ai eu à traiter :

Il s'agissait d'une femme médecin, mère de famille, que j'ai eue en analyse il y a une quinzaine d'années et qui est venue me trouver huit ans après la fin de sa cure car elle s'était remise, depuis un arrêt de règles qui durait déjà depuis plusieurs mois, à avoir des angoisses et des craintes hypochondriaques dues à une ménopause commençante. Elle vint quatre fois et arrêta spontanément ses séances lorsque nous eûmes compris, à travers un très riche matériel onirique, que la ménopause avait ravivé son désir d'avoir un enfant du père (elle rêvait par exemple d'un homme ressemblant à son père, « touillant » avec une perche un gros chou dans une immense marmite). La perte définitive de cet espoir que la ménopause représentait étant vécue comme résultant d'une punition infligée par la mère en raison de ses voeux coupables, elle était venue me demander — au niveau du transfert maternel — de ne pas la punir en la privant de ses capacités procréatrices (inutile de dire que ce désir et ces craintes avaient été l'objet, durant son analyse, d'une longue élaboration). Ses règles réapparurent du reste durant la semaine de ce bref traitement et j'ai tout lieu de penser qu'elle en accepta par la suite mieux la disparition, puisqu'elle n'eut plus recours à mon aide.

La grossesse et la naissance d'un enfant réactivent de même chez la femme (et chez l'homme), on le sait, le conflit oedipien (et préoedipien, bien entendu). Ce qui est peut-être moins connu, et dont j'ai pu prendre conscience à travers le cas d'une patiente, est que si le désir d'un enfant contient classiquement le désir de revivre la relation à la mère et, au niveau oedipien, d'avoir un enfant du père, la naissance de l'enfant peut être, à l'inverse, vécue comme décevante dans la mesure où l'enfant « réel » n'est précisément pas l'enfant du père. Ainsi, une patiente qui désirait ardemment un enfant et qui se fit faire un traitement long et éprouvant pour vaincre certaines causes de stérilité, présenta un état


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dépressif après la naissance tant attendue, état qui ne put être seulement mis au compte des motifs habituellement invoqués. Pendant les séances où elle se plaignait de sa dépression, elle parlait d'une « liaison » qu'elle avait eue avant son mariage, liaison qui, malgré une durée de plusieurs années, n'avait jamais abouti à des rapports sexuels complets. Tandis que je restais perplexe devant l'apparition à ce moment-là de l'image de son partenaire ancien, elle apporta un rêve dans lequel elle avait des rapports sexuels avec l'homme en question, lequel était marié, dans son rêve, avec une employée de banque. Dans la réalité, son père avait pour maîtresse une employée de banque. La naissance de l'enfant avait donc éveillé une nostalgie oedipienne, les affects dépressifs étant dus au fait que l'enfant « réel » l'obligeait à accomplir le deuil de l'enfant du père. (Denise Braunsweig, dans son intervention sur le rapport de C. Parat, souligne que « lorsqu'un projet quelconque, répondant à un fantasme dont le contenu inconscient est lié aux vicissitudes de l'évolution pulsionnelle, aboutit dans la réalité... il se produit un réveil de la souffrance narcissique par information du fantasme » et parle à ce sujet de « l'irrémédiable écart entre le désir oedipien de l'enfance et l'actuelle satisfaction ».)

Mes observations vont, d'une manière générale, dans le sens de celles de C. Parat, lorsqu'elle constate que : « Tout se passe comme si chaque restructuration ne pouvait se faire que par une nouvelle traversée du conflit oedipien et à l'aide de cette nouvelle traversée. » Je mettrais volontiers cette resexualisation des pulsions tendres à but sexuel inhibé, vestiges postoedipiens autorisés par le Surmoi, sur le compte d'une réactivation — ou d'une perte — de l'espoir d'accéder à la fusion primitive, c'est-à-dire d'abolir la marge entre le Moi et son Idéal, chaque fois où un bouleversement libidinal (physiologique ou non) remet en cause l'économie du sujet. En somme, comme si l'accès à la réalité que seul rendrait possible le renoncement définitif à l'objet oedipien et au retour aux origines était un état — lorsqu'il est atteint — extrêmement instable. Cette constatation va de pair avec celle que fait Freud dans Totem et tabou (1912-1913) quant à l'accès problématique de l'homme au stade scientifique « où il n'y a plus de place pour la toute-puissance de l'homme qui a reconnu sa petitesse et s'est résigné à la mort ». Il est même permis de se demander si la réalité ainsi regardée en pleine face n'aurait pas l'éclat aveuglant de la mort. Car enfin, où l'homme trouverait-il cet aiguillon qui le « pousse sans répit en avant, toujours en avant » s'il n'était porté par l'espoir de réparer quelque lacune fondamentale (le « rétablissement narcis-


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sique » de Grunberger). L'abandon de l'espérance de trouver, à travers les détours que le principe de réalité imprime au trajet pulsionnel, la satisfaction ultime, entraînerait une régression mortifère.

On peut donc dire d'une part que le renoncement à l'objet oedipien, au moment du déclin du complexe d'OEdipe, n'a qu'une valeur relative et que, d'autre part, il n'y a pas de renoncement absolu à combler la marge entre le Moi et l'Idéal du Moi. Ce dernier, à travers les intégrations prégénitales, aura acquis des dimensions moindres de par les satisfactions obtenues, les acquisitions et les identifications effectuées, qui, renforçant l'estime de soi, libèrent une partie du narcissisme retenu par l'Idéal et permettent de réinvestir le Moi. Cependant, la blessure narcissique infligée par l'échec oedipien pourrait, comme je l'ai dit plus haut, si elle aboutissait à un deuil réel absolu de l'objet dans sa double signification, dissoudre l'Idéal du Moi, ou bien, au contraire, si cette blessure restait toujours ouverte, pourrait grossir démesurément l'Idéal par un nouvel arrachement du narcissisme du Moi à son profit et élargir d'autant le fossé qui le sépare du Moi pour en faire une plaie béante. En fait, dans la plupart des cas, nous assistons à la mise en place d'un Idéal qui se situe à égale distance entre ces deux extrêmes. Ceci me semble dû à trois facteurs essentiels :

1° A l'instauration du Surmoi héritier du complexe d'OEdipe qui peut être considéré à la lumière des travaux de Jones, Grunberger et C. Parat, comme une instance protégeant le narcissisme de l'enfant oedipien en attribuant à un interdit ce qui est le fait de sa misère sexuelle intrinsèque, le Surmoi agissant comme un dictame sur la blessure narcissique, empêche une hémorragie libidinale du Moi en direction de son Idéal (une autre éventualité pourrait être une régression de caractère psychotique).

2° A la mise en oeuvre particulièrement importante dans la période postoedipienne des activités sublimatoires (nous reviendrons sur les rapports entre l'Idéal du Moi et la Sublimation ultérieurement), ce dernier point étant lié, entre autres, au déplacement de la projection de l'Idéal du Moi sur de nouveaux modèles.

3° A la possibilité de rechercher la fusion perdue dans l'amour avec un objet qui n'est plus l'objet oedipien (bien qu'il puisse être virtuellement investi comme tel).

En ce qui concerne ce troisième élément qui nous intéresse en ce moment, nous savons que Freud met au point focal de l'état amoureux la projection de l'Idéal du Moi sur l'objet :

« Nous voyons nettement que l'objet est traité comme le propre


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moi du sujet, et que dans l'état amoureux une certaine partie de la libido narcissique se trouve transférée sur l'objet. Dans certaines formes de choix amoureux, il est même évident que l'objet sert à remplacer un idéal que le moi voudrait incarner dans sa propre personne, sans réussir à le réaliser... Toute la situation peut être résumée par cette formule :

« L'objet a pris la place de ce qui était l'idéal du moi. » Freud, on le sait, insiste sur l'appauvrissement subi par le Moi dans ce processus : « Le moi devient de moins en moins exigeant, de plus en plus modeste, tandis que l'objet devient de plus en plus magnifique et précieux, attire sur lui tout l'amour que le moi pouvait éprouver pour lui-même, ce qui peut avoir pour conséquence naturelle le sacrifice complet du moi. L'objet absorbe, dévore pour ainsi dire le moi. Dans tout état amoureux on trouve une tendance à l'humiliation, à la limitation du narcissisme, à l'effacement devant la personne aimée » (1).

Déjà dans L' introduction du narcissisme (1914) dont Psychologie collective et analyse du Moi (1921) apparaît à bien des égards comme une suite, Freud disait : « L'investissement libidinal objectai n'augmente pas l'estime de soi... l'amoureux est humble. » Or, cette « limitation du narcissisme » n'est qu'apparente. Si elle était réelle, elle devrait entraîner des affects dépressifs ; il n'en est rien. L'exaltation qui accompagne l'amour est là pour nous le dire. Elle a été très justement comparée par Ch. David à l'état maniaque. « Exaltation », « extase », voici des termes étroitement associés à l'état amoureux et dont l'étymologie (élévation, transport hors de soi et du monde) est exactement opposée à celle de « dépression » qui signifie « enfoncement ». Dans un chapitre de son livre, Ch. David oppose avec pertinence et subtilité le deuil à l'état amoureux. Parlant de l'amour — partagé il est vrai — l'auteur s'exclame : « Ce n'est plus ici l'ombre de l'objet qui retombe sur le Moi, c'est le Moi, illuminé par l'éclat soudain de l'objet qui se lève vers lui » et aussi : « L'éclat de l'objet illumine alors le Moi émerveillé, que cette soudaine clarté éblouit mais exalte. » Seule l'irréciprocité rapproche l'amour du deuil, dit l'auteur. J'irai peut-être plus loin encore ici que Ch. David. En effet, je ne crois pas que le Moi soit exalté seulement dans le cas d'un amour partagé. Il me semble que dans l'amour — et ceci dès les premiers instants —, dès le moment de l'élection, le sujet et

(1) Etat amoureux et hypnose, in Psychologie collective et analyse du Moi.


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l'objet représentent l'objectivation du rapport entre le Moi (le sujet) et l'Idéal du Moi (l'objet). Autrement dit, le sujet se trouve à proximité de son Idéal incarné. D'emblée, l'abolition tant attendue de la marge qui les sépare est vécue sur le mode de la satisfaction hallucinatoire du désir, par anticipation. Ce n'est qu'un long désappointement, qu'un rejet réitéré, qui vont mener l'amoureux éconduit à tenter d'effectuer le détachement nécessaire et donc à accomplir un travail de deuil (comme c'est l'expérience de l'insatisfaction qui mettra fin à la satisfaction hallucinatoire du désir). Mais les premiers moments de l'amour — indépendamment de la réponse de l'objet — sont emplis de joie exaltée, d'une expansion égotique. C'est en effet l'éclat de l'objet (de l'Idéal du Moi) qui tombe sur le Moi et je dirai volontiers que la proposition de Freud : « L'objet absorbe, dévore pour ainsi dire le Moi » peut se comprendre comme : « L'Idéal du Moi absorbe, dévore le Moi », c'est-à-dire comme la fusion des deux instances dans la fête, comme la retrouvaille du lien originel d'avant la différenciation du Moi et du non-Moi. On peut remarquer combien l'opposition entre l'ombre et l'éclat de l'objet s'impose ici, toute une série de phénomènes qui impliquent une plus ou moins éphémère plongée dans l'univers narcissique primaire (avec une abolition concomitante, il ne faut pas l'oublier, de la différenciation des instances de l'appareil psychique) étant figurée par une éblouissante lumière : l'inspiration de l'artiste ou du savant est désignée comme étant une « illumination », les apparitions de la Vierge et des saints, ainsi que les théophanies sont accompagnées de lueurs éclatantes, de vifs rayonnements (Moïse et le buisson ardent par exemple). La théosophie, mystique qui a pour objet l'union avec Dieu, est un « illuminisme » et les visionnaires en général des « illuminés ». Les psychotiques présentent leurs intuitions délirantes comme un accès soudain à la « lucidité », comme une compréhension qui leur est venue « en un éclair ». L'insight est vécu souvent comme une « fulgurance ». Le poète dit des enfants qui s'aiment qu'ils sont « dans l'éblouissante clarté de leur premier amour ». Quant à la reconnaissance que l'amoureux a souvent du premier coup d'oeil de son objet, n'estelle pas désignée sous le nom de « coup de foudre » ? Signe que, d'entrée de jeu, la fusion s'est opérée à un certain niveau, décloisonnant les instances, abolissant les frontières du Moi.

L'état amoureux, s'il constitue une des principales destinées postoedipiennes de l'Idéal du Moi en ce qu'il est caractéristique de l'adolescence (encore qu'il y ait des amours enfantines prépubertaires), n'en est pas représentatif pour autant d'une organisation oedipienne génitale


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au sens de C. Parat. En effet, on sait — et Freud le souligne (1921) (1) — que l'amour poétique de l'adolescent peut être dépourvu de désir sexuel conscient ou est susceptible, lorsque la synthèse entre le courant sensuel et le courant tendre est défectueuse, d'aboutir à l'impuissance. En ces cas, on peut comprendre l'état amoureux comme la manifestation du désir de retrouver le narcissisme primaire à travers la projection de l'Idéal du Moi sur l'objet de façon régressive, sans que, dans cette recherche, interviennent les acquisitions psychosexuelles de l'évolution, en fait insuffisamment intégrées. La sexualité prégénitale — et en particulier l'analité — ainsi que la pleine capacité orgastique acquise à la puberté, au lieu d'apparaître comme conférant de nouveaux moyens d'atteindre la complétude tant souhaitée à travers l'union sensuelle, sont ressenties comme incompatibles avec le processus d'idéalisation et comme une gêne pour atteindre la félicité perdue. Le clivage entre la maturation pulsionnelle et le narcissisme décrit par B. Grunberger est ici particulièrement sensible. « L'éclat » de l'objet entre alors en lutte avec les ténèbres pulsionnelles, celles de la composante anale (les thèmes de lumière et de clarté dont nous avons parlé précédemment étant vraisemblablement antithétiques de l'analité), en particulier. Cet amour est « éthéré », l'épaisseur charnelle lui ayant été soustraite.

Il en est ainsi de ces amours d'où est exclu l'accomplissement charnel ; parfois même une unique rencontre, un visage à peine entrevu, ont suffi pour que naisse le rêve d'une célébration des noces du Moi et de l'Idéal : Dante et Béatrice, Laure et Pétrarque, sont ainsi à jamais pour nous des héros, au sens où Rank emploie ce mot, car incestes (incastus : non coupé) dans l'union mystique du Moi et de l'Idéal du Moi.

L'amour courtois du XIIe siècle — époque des cathédrales, des croisades en Terre sainte, de la quête du Graal, et aussi de l'hérésie cathare dans son plein épanouissement — est entièrement placé sous le signe du clivage entre le narcissisme et les pulsions. L'objet, à la limite, n'est plus qu'un prétexte à l'assomption glorieuse du Moi pour laquelle l'incarnation représente une entrave.

Le troubadour ne voue-t-il pas fidélité à une Dame — souvent princesse lointaine qu'il n'a jamais vue — par-delà la vieillesse et la mort, c'est-à-dire par-delà les vicissitudes de la chair ? Dans un fort intéressant article, Jacques Sédat (1972) (2) rappelle les rites de l'amour

(1) In Amour et hypnose (Psychologie collective et analyse du Moi).

(2) Jacques SÉDAT, Autour de l'amour courtois, in Topique, 7-8.

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courtois et l'insatisfaction (charnelle) fondamentale qui y représente la condition nécessaire pour l'accession à la jouissance : Mon coeur n'a de joi d'aucun amour Sinon de celui que jamais je n'ai vécu.

s'exclame Jaufré Rudel, chantre de la Dame lointaine. Le joi n'est ni le plaisir (somme toute limité) ni la simple joie, mais la béatitude même : « Le refus du plaisir, l'anorexie à l'égard des satisfactions, est le renoncement obligé pour se mettre en quête de la jouissance » (J. Sédat).

Derrière cet amour, manifestement oedipien — le troubadour est toujours un célibataire qui élit une Dame, épouse d'un noble seigneur —, il est facile de deviner l'homosexualité latente mais aussi et surtout la recherche de l'exaltation narcissique pure, l'élation que procure la contemplation imaginaire de l'objet, « par les yeux de l'âme », auquel le troubadour s'unit hors des contingences de la chair, de la matière périssable, de l'espace et du temps, tout comme les visionnaires mystiques se fondent en Dieu dans l'expérience extatique, tout comme le platonicien atteint l'Idée, par-delà la multiplicité de ses incarnations, par-delà l'incarnation même : il s'agit dans le Banquet (1) de réussir à voir « Le beau en lui-même, dans son intégrité, dans sa pureté sans mélange, au heu d'un beau que souillent les chairs, les couleurs humaines, une foule d'autres balivernes mortelles ».

Si l'on tient compte de l'évolution du Moi telle qu'elle est décrite par Tausk (1919) (2) qui postule l'existence d'un Moi psychique antérieur au Moi corporel, vécu au début comme étranger et que le Moi psychique aura pour tâche d'intégrer, on comprend que sur le chemin du retour à la fusion narcissique primaire, le sujet vive son corps comme une guenille dont il doive se débarrasser pour perdre les limites que l'incarnation lui assigne. (C'est sur la description de ce processus que Grunberger insiste dans son travail sur la mélancolie (1966) (3) : « Il existe en chacun de nous une tendance à surmonter la dépendance par rapport à notre dépouille mortelle. ») Nous sommes ici en présence de la pensée gnostique dont F. Pasche (1959) (4) a montré avec une grande pénétration que ses avatars sont éternels. Pour lui la pensée occidentale (qu'elle soit religieuse ou athée) se définit par rapport à la gnose. (Il semble du reste que ce soit encore plus manifeste aujourd'hui

(1) T. I, p. 748, édit. Gallimard, coll. de la Pléiade.

(2) La machine à influencer les schizophrènes (exemplaire ronéotypé, Institut de Psychanalyse).

(3) Le suicide du mélancolique, in Le narcissisme, Payot édit., janv. 1966.

(4) Freud et l'orthodoxie judéo-chrétienne, in A partir de Freud, Payot édit.


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qu'au moment où F. Pasche prononçait sa belle conférence.) L'homme, pour le gnostique, doit se libérer de la matière, de ses enveloppes terrestres. Son corps doit devenir un corps aérien puis un corps éthéré, et enfin une pure essence lumineuse et spirituelle (1) car là il atteindra l'Esprit et la Lumière de Dieu. Il y a consubstantialité entre son esprit et la divinité. Se débarrasser de son corps permet donc d'accéder à l'union avec le divin, à la connaissance absolue.

Cette fusion avec le divin représente bien, à mon avis, le retour à l'union du Moi et de l'Idéal, à l'indistinction primaire. Elle me paraît constituer du même coup une transgression de la barrière de l'inceste. La connaissance, dans la Bible, est assimilée au coït. Connaître une femme, c'est la pénétrer et la connaissance absolue ne serait-elle pas celle de la mère ? L'homme ne doit pas manger le fruit de l'arbre de la connaissance. Il doit être à jamais séparé, coupé, de la connaissance suprême. L'inceste lui est interdit.

Que l'amour courtois ait à faire avec la gnose paraît assez évident si l'on examine certains de ses rites relevés par Jacques Sédat. Tout particulièrement la contemplation de la femme nue et l'Asag. Il s'agit d'une ascèse portant sur la purification du regard et du sentiment amoureux. L'Asag est une épreuve de cohabitation chaste avec la Dame, cohabitation qui exclut le fait (la référence anale est ici manifeste).

L'amour pur est le Fin' Amors, c'est-à-dire l'amour achevé, complet. On peut rapprocher ces rites de certaines pratiques gnostiques (et surtout cathares) bien que le mépris du corps n'y soit pas aussi conscient. (F. Pasche rappelle les métaphores — boue, rouille, fange —, par lesquelles le corps est désigné dans les écrits gnostiques.) On peut comprendre que ce clivage entre le narcissisme et les pulsions dans certaines formes d'amour, loin de représenter une accession au stade génital, n'exprime que la nostalgie lancinante de la fusion primaire qui se confond avec celle du Moi et de l'Idéal. Plutôt que de ramasser ses pulsions en un faisceau, le sujet les abandonne pour s'élancer, corps immatériel, vers « les filles du feu » en mêlant « le rêve et la vie » et tenter ainsi de se soustraire au « soleil noir de la mélancolie ». Car ces amours angéliques qui entraînent à la régression s'inscrivent souvent sur fond psychotique, surtout lorsqu'elles persistent ou prennent naissance au-delà de l'adolescence.

La reviviscence de l'OEdipe au moment de l'adolescence rend le refoulement du courant sensuel souvent très marqué. Que l'état amou(1)

amou(1) LEISEGANG, La gnose, Petite Bibliothèque Payot.


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reux ainsi vécu soit principalement l'apanage de l'adolescent n'a rien pour nous étonner si nous songeons aux énormes remaniements économiques auxquels il doit faire face. Le détachement qu'il opère alors entre son Idéal du Moi et l'ensemble de sa maturation ne constitue au reste, le plus souvent, qu'un moment de son évolution, comme si le bouillonnement pulsionnel qui l'agite demandait un certain temps pour être intégré. L'état amoureux peut être alors considéré comme une tentative de compromis entre les pulsions sexuelles violentes de l'adolescent et sa « soif d'idéal et de pureté » antipulsionnelle car c'est bien une femme (ou un homme dans le cas de la jeune fille) qui en est l'objet (encore que cet objet puisse être, au début de l'adolescence, de nature homosexuelle) et que les pulsions sexuelles — même refoulées — sont néanmoins directement en jeu, ce dont l'adolescent n'est généralement pas dupe. Il peut, par exemple, être même conscient du clivage qui s'opère en lui. Autrement dit, l'état amoureux de l'adolescent contient en germe la possibilité d'une réunion ultérieure du narcissisme (projeté sur l'objet sous forme d'Idéal) et des pulsions sexuelles, ce qui n'est pas le cas lorsque l'adolescent adhère à une idéologie, cette adhésion étant d'essence ascétique quel que soit le contenu manifeste de l'idéologie en cause. Toutefois, dans certains cas — il suffit de lire les faits divers pour le constater —, l'amour des adolescents, même accompagné d'une réalisation sensuelle, ne supporte pas de se soumettre aux contingences de la vie et le moindre obstacle (provenant généralement des parents qui jouent là tout à la fois le rôle du rival oedipien et celui de la réalité troublant la fusion narcissique accomplie) peut pousser le couple au suicide, la mort étant vécue alors comme le triomphe du narcissisme primaire sur la réalité.

Bien plus encore, il arrive que non seulement le fait que l'objet ne réponde pas à l'amour qu'on lui porte n'enlève rien à l'exaltation de l'amoureux, mais que celui-ci aime et ne veuille aimer qu'en silence (« Mon âme a son secret, ma vie a son mystère, et celle que j'aimais n'en a jamais rien su... ») comme si la moindre tentative de réalisation menaçait de rompre l'enchantement. Que l'on songe encore à ces amours adolescentes pour de lointaines idoles, mortes parfois depuis longtemps... (Rudolf Valentino, James Dean...).

Si l'amour peut s'inscrire sur un type d'organisation du Moi et de la libido très régressive, peut-on soutenir l'idée d'une forme particulière de relation objectale liée à l'organisation génitale de la libido — et


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pour tout dire —, peut-on parler d' « une forme achevée de l'amour » (Freud) sous le primat génital, ou convient-il d'abandonner cette notion comme étant purement moralisatrice et normative ?

Il semble que deux démarches, apparemment opposées, aient quelque peu obscurci le problème. La première, celle de Reich, consiste à mettre l'accent sur la capacité orgastique et la fonction de l'orgasme. La capacité orgastique définit la santé et la norme : « Le caractère génital est régi par une économie libidinale normale. L'appellation de « caractère génital » est justifiée du fait que seule la primauté génitale et la puissance orgastique (déterminée par une structure caractérielle bien définie) peuvent assurer une économie libidinale conforme à la norme. »

Dans le chapitre qu'il consacre à « Caractère génital et caractère névrosé » (1), W. Reich parle de la cuirasse caractérielle : « Le caractère du Moi se compose d'éléments empruntés au monde extérieur tels qu'interdictions, inhibitions et identifications. Les contenus de la cuirasse caractérielle sont donc d'origine extérieure, sociale... L'évolution menant de la situation primitive à la civilisation moderne a exigé des restrictions considérables d'ordre libidinal et autre. Le développement humain a été caractérisé par des répressions sexuelles sans cesse accrues. Plus particulièrement la mise en place de la société patriarcale a abouti à la désorganisation et à la répression de la génitalité... Pour écraser les angoisses consécutives à des menaces réelles (venant du monde extérieur), les individus se sont trouvés dans l'obligation d'inhiber leurs pulsions : on n'a pas le droit de passer à l'attaque même si l'on meurt de faim. Les instincts sexuels sont tenus en échec par les normes et les préjugés sociaux. Toute enfreinte aux normes constitue pour l'individu un danger : il risque d'encourir un châtiment pour « vol » ou masturbation infantile, l'homosexuel ou l'incestueux risque la prison. Dans la mesure même où la peur venant d'une atteinte extérieure est évitée, la stase libidinale et la stase d'angoisse s'accroissent : il y a interdépendance étroite entre la stase d'angoisse et l'angoisse provoquée par les menaces extérieures : la diminution de l'une provoque l'augmentation de l'autre et vice versa. L'intrépide satisfait ses besoins libidinaux en encourant le risque de l'ostracisme social. » La cuirasse caractérielle défend le sujet contre le monde extérieur et lui évite ainsi l'angoisse (réelle) en même temps qu'elle emmagasine l'angoisse provenant de la stase libidinale (libido non déchargée par l'orgasme génital).

Le caractère génital, lui, « réduit périodiquement la pression des

(1) L'analyse caractérielle, Payot édit.


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exigences instinctuelles par dès décharges orgastiques du Ça sur le Moi »... Certes, le Moi du caractère génital est également cuirassé, mais il dispose librement de cette cuirasse au lieu d'en subir la loi (1)... Le caractère génital peut être extrêmement gai, mais aussi connaître une colère intense. Il réagit à la perte de l'objet par la tristesse, sans s'y noyer ; il est capable d'amour ardent et de haine implacable, etc. Quant aux instances, elles coexistent pacifiquement : « Le Surmoi du caractère génital adopte face à la sexualité une attitude positive (2) ; pour cette raison même, une harmonie profonde règne entre le Ça et le Surmoi. Puisque le complexe d'OEdipe n'est plus investi, le contre-investissement du Surmoi est devenu superflu. » (Dans le même chapitre le Surmoi est défini comme « un corps étranger venu du monde extérieur, plein de menaces et d'interdictions »...) Sur le plan pratique, on peut dire qu'il n'existe pas d'interdictions sexuelles du niveau du Surmoi. Le Surmoi ignore le sadisme non seulement pour les raisons indiquées ci-dessus, mais aussi parce que l'absence de toute stase libidinale évite l'activation des tendances sadiques... Le Moi idéal et le Moi réel se ressemblent, ce qui se traduit par une absence de tension (3). Quant au Moi, « il assume sans aucun sentiment de culpabilité (4) la libido génitale ainsi que certaines tendances prégénitales du Ça... Le Moi (bénéficiaire de satisfactions sexuelles indispensables) ne subit que peu de pression de la part du Ça et du Surmoi... ».

Cet âge d'or de la Psyché où le lion paît avec la brebis est possible grâce à l'orgasme. Le névrosé, lui, est par contre « incapable d'une libération orgastique de sa libido flottante et non sublimée ».

On sait que l'absence de libération orgastique (liée à l'angoisse « réelle » du monde extérieur) fait refluer, selon Reich, la libido sur les objets infantiles qui sont resexualisés — d'où l'actualisation du complexe d'OEdipe chez le névrosé — et sur les phases prégénitales de la libido.

Il semble que la critique essentielle que l'on puisse faire à la conception de Reich du caractère génital — dont il convient de rappeler qu'elle date des années 28-32, époque à laquelle il appartenait encore au mouvement psychanalytique, est d'être précisément ainsi centrée sur l'orgasme. Nathaniel Ross (1970) (5) remarque que la clinique indique une absence de parallélisme entre la capacité orgastique et le

(1) C'est moi qui souligne.

(2) C'est Reich. qui souligne.

(3) Souligné par moi.

(4) Souligné par Reich.

(5) The Primacy of Genitality in the Light of Ego Psychology, in J. of the Am. Psychoan. Assoc, 1970, 18, p. 267-284.


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niveau de maturité de la relation objectale. De même Charles N. Sarlin (1970) (1) insiste sur la signification parfaitement auto-érotique que peut prendre l'orgasme. Quant à Heinz Lichtenstein (1970) (2), il assigne, suivant ainsi Eissler, à l'orgasme comme fonction essentielle celle de confirmer le sujet dans son sentiment d'exister, fonction totalement indépendante de la relation d'objet, pouvant même être en parfaite contradiction avec un niveau évolué de celle-ci.

Qu'on me permette une hypothèse quant à la place privilégiée de la capacité orgastique dans le système reichien, hypothèse qui me semble légitimée par l'évolution ultérieure des écrits de Reich lorsqu'il passa « De la psychanalyse à la biophysique d'Orgone » (3). On sait que, partant de la cuirasse caractérielle, il en est venu à décrire une cuirasse musculaire dont au fur et à mesure que nous avançons dans son oeuvre, la nature se précise. Ainsi (p. 311), cette cuirasse est-elle décrite comme obéissant à une disposition segmentaire, comprenant plusieurs anneaux. Un schéma (p. 314) montre « le courant orgonotique (qui) s'écoule perpendiculairement aux anneaux de la cuirasse ». Ce courant se déplace grâce à des contractions ondulatoires. Le schéma et le commentaire qui en est fait évoquent sans conteste les mouvements péristaltiques de l'intestin. P. 315, le desserrement insuffisant de la cuirasse dorme lieu à la remarque suivante (en caractères majuscules dans le texte) :

« AUSSITOT QUE L'EXPRESSION D'ABANDON SE HEURTE A DES BLOCAGES EMPÊCHANT SON LIBRE ÉPANOUISSEMENT, ELLE SE CHANGE EN RAGE

DESTRUCTRICE. » L'ensemble de cette description suggère une problématique au niveau du dressage sphinctérien. Je crois qu'on peut avancer l'idée que la cuirasse (caractérielle et musculaire) qui est, rappelons-le, d'origine externe, correspond à un fantasme de persécution fréquent, celui d'être enserré et immobilisé dans le rectum du persécuteur qui vous empêche d'agir. Ce fantasme est activé au moment du dressage sphinctérien puisque le parent qui opère le dressage prétend bloquer la décharge (anale) de l'enfant en la rendant dépendante de son bon vouloir comme si l'enfant était enfermé dans le sphincter de son « dresseur ». L'orgasme n'est rien d'autre alors qu'un équivalent de la décharge anale vécue comme un triomphe sur le dresseur-persécuteur dont le sujet a réussi à desserrer l'étreinte. La cuirasse-rectum est ainsi égale(1)

égale(1) Current Status of Genital Primacy, même numéro que le précédent.

(2) Changing Implication of the Concept of Psychosexual Development : an Inquiry Concerning the Validity of Classical Psychoanalytic Assumptions Concerning Sexuality, même numéro que les précédents.

(3) In L'analyse caractérielle, Payot édit.


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ment la projection d'un Surmoi régressif, contraignant (Reich identifie la cuirasse à la loi. Cf. plus haut).

En fait, l'orgasme en soi ne me paraît pas posséder de dignité spécifique. Il s'agit bien d'une décharge de tensions et celle-ci n'est, intrinsèquement, rien d'autre qu'une évacuation (Alexander parle de « drainage ») même si les tensions en cause sont d'une nature plus complexe que les tensions d'ordre anal. Mais, dès lors qu'il s'agirait avant tout, dans l'orgasme, du fantasme de faire lâcher prise à l'ennemi (même si ce fantasme peut être à l'oeuvre chez de nombreux sujets sur un plan oedipien ou prégénital), il devient abusif de lui conférer un rôle directeur dans une théorie de la génitalité qui implique le plein achèvement du développement psychosexuel dans son ensemble (1). On comprend aussi qu'en mettant au compte de facteurs externes la non-coïncidence du Moi et de l'Idéal, et l'absence de jouissance complète, Reich préserve le fantasme mégalomaniaque d'un accès possible à l'Absolu.

A l'opposé de cette démarche me paraît se situer celle de Bouvet lorsqu'il décrit « la relation d'objet génitale » (1956) (2). En effet, contrairement à Reich, il ne place pas la manifestation de l'instinct au centre de son propos mais inverse plutôt les facteurs en décrivant une structure dont les éléments lui semblent correspondre au concept de génitalité, par opposition à la relation objectale prégénitale qu'il a précédemment exposée, et sans qu'il soit fait référence aux racines instinctuelles de sa description. Par exemple : « Le Moi a ici la stabilité qui ne risque pas d'être compromise par la perte d'un objet significatif. Il reste indépendant de ses objets... Les affects et les émois sont nuancés, allant de sentiments à peine esquissés à la passion notoire... Et surtout, les pulsions qui l'animent étant génitalisées, ne prennent plus ce caractère de besoin de possession incoercible, illimité, inconditionnel, comportant un aspect destructif. Elles sont véritablement tendres, aimantes et, si le sujet ne s'y montre pas pour autant oblatif... il est ici capable de compréhension, d'adaptation à la situation de l'autre. »

Cette description a été bien souvent critiquée. Il n'est pas certain, pourtant, qu'elle ne contienne quelques éléments de vérité. Ce qui lui confère ce caractère moralisateur et normatif si souvent relevé, c'est son apparente gratuité. Elle paraît en effet coupée de son soubassement instinctuel et exister à côté de lui, mais non par rapport à lui, ou plutôt les liens qui les unissent ne nous sont pas perceptibles.

(1) Rappelons Freud (1915, Les pulsions et leur destin) : « I,e terme d'amour ne peut être employé qu'avec la synthèse des pulsions partielles de la sexualité sous le primat génital. »

(2) Maurice BOUVET, OEuvres psychanalytiques, t. I, Payot édit., p. 178 et suiv.


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Nous sommes donc en présence de deux descriptions de la génitalité qui, l'une, insiste sur certaines capacités instinctuelles entraînant, ipso facto, l'apparition de relations humaines achevées, l'autre, sur la description de rapports objectaux évolués impliquant l'acquisition du primat génital. Dans les deux cas nous pressentons bien l'existence d'une intuition valable mais le mécanisme de la conversion d'un ordre de phénomène dans l'autre et sa réciprocité (les manifestations de l'instinct et la relation objectale) restent pour nous mystérieuses. Dans les deux cas nous reconnaissons un égal puritanisme « scientifique ».

La critique fort drôle faite par M. Balint du concept de l'amour génital (1948) (1) dans l'article le plus misogyne de toute la littérature psychanalytique (2), me semble fournir paradoxalement des arguments en faveur d'une tentative de définition de l'amour génital, tentative qui nous ramènera à Freud.

Ainsi, Balint est amené à réviser le concept psychanalytique de « tendresse » en tant que composante de l'amour génital. Il parvient à la conclusion que « tendresse » évoque (il s'appuie sur diverses étymologies) maladie, faiblesse, immaturité, et demande : « Comment l'amour génital, la forme d'amour parvenue à maturité, s'est-elle mêlée à cette compagnie douteuse ? » Il remarque que « nous sommes censés donner et recevoir de la gentillesse, de l'attention, de la considération, etc., même à des moments où il n'y a ni désir, ni satisfaction génitale. Ceci s'oppose aux habitudes de la plupart des animaux qui ne montrent d'intérêt pour l'autre sexe qu'à l'époque du rut. On attend de l'homme toutefois qu'il manifeste un intérêt sans défaillance et des égards continuels pour son partenaire ».

Un phénomène parallèle à cette exigence soutenue pour des égards réside dans l'enfance prolongée de l'homme. Alors que chez les animaux les liens filiaux se défont très vite, de l'homme « on attend qu'il manifeste de l'amour, des égards, du respect, de la crainte, de la gratitude à ses parents toute la vie, et généralement il le fait. C'est quelque chose de similaire qui est exigé dans l'amour », et l'auteur en vient à considérer que l'amour génital est « un artefact de la civilisation comme l'art et la religion » et qu' « il nous est imposé sans qu'il soit tenu compte de notre nature biologique et de nos besoins ».

(1) M. BALINT, On Genital Love, Int. J. of Psychoan., 1948, 29, p. 34-40.

(2) La misogynie s'inscrit en filigrane tout au long de l'article et devient manifeste lorsque l'auteur en vient à avancer que l'amour est apparu d'abord sous une forme homosexuelle chez les frères de la horde primitive, puis à la fin de son essai, lorsqu'il proteste contre les revendications féminines à l'égalité.


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Balint prétend que « la pleine fonction génitale est associée à un comportement infantile » (il s'agit de la tendresse). A ce sujet il dit encore : « Ce que nous appelons amour génital n'a que très peu de rapport avec la génitalité, en fait la sexualité génitale est uniquement utilisée comme une tige sur laquelle on greffe quelque chose d'essence différente. » En bref, selon l'auteur, ce quelque chose d'essence différente étant archaïque (la tendresse) amène à penser que l'amour représente un danger qui, à l'instar de la psychose et de la toxicomanie, menace le Moi faible.

Ce texte conduit à des réflexions centrées sur deux points. L'auteur au cours de son argumentation compare l'homme aux animaux. Ne pourrait-on précisément mieux cerner la génitalité humaine en rappelant les différences essentielles entre l'évolution de l'homme et l'évolution animale : à savoir, chez l'homme, la prématuration et l'existence de la barrière de l'inceste ? Un second argument avancé par l'auteur consiste à montrer que la sexualité génitale, pour parvenir à l'amour génital, doit être couplée avec un élément archaïque, hétérogène (la tendresse). En se référant à l'origine de la tendresse dont Freud dit (1912) (1) qu'elle correspond au choix d'objet infantile primaire, ne peut-on précisément montrer la nécessaire conjonction — pour que soit atteinte une forme (relativement) accomplie de relation à l'objet — d'éléments archaïques (vécus avec l'objet primaire) et d'une sexualité évoluée, la génitalité contenant l'ensemble de la maturation, et l'objet génital, contenant l'objet primaire ainsi que j'ai essayé de le mettre en évidence.

En outre, le complexe d'OEdipe n'implique-t-il pas un autre désir que celui d'une simple décharge de la tension sexuelle ? L'objet acquiert alors au moins autant d'importance que la pulsion. C'est, par définition, au moment de l'OEdipe que l'objet ne sera plus cette « variable » par rapport à la pulsion dont parle Freud (1915) (2). La satisfaction sexuelle n'est plus recherchée en soi, elle est entièrement subordonnée à l'objet : le père ou la mère. Au contraire, la recherche d'une satisfaction obtenue avec un objet interchangeable — qui n'est qu'un moyen de décharge — nous ramènerait à la phase anale (les fèces sont équivalents entre eux), à l'objet partiel, à l'auto-érotisme (au sens de 1905) ou au plaisir d'organe. Le fait que, dans l'amour génital, l'objet compte au moins autant que la décharge pulsionnelle est un vestige de la traversée de la phase oedipienne, et en cela l'homme n'est en rien comparable à l'animal qui, ne connais(1)

connais(1) à la psychologie de la vie amoureuse.

(2) Les pulsions et leur destin.


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sant pas la barrière de l'inceste, ne connaît pas non plus le désir oedipien, c'est-à-dire la prédilection pour un objet parmi tous les autres (1). C'est aussi le désir oedipien — et son inassouvissement sur ses deux versants — qui explique la pérennité (relative) de l'attachement filial (« Ce sont les tendances sexuelles déviées de leur but qui créent entre les hommes les liens les plus durables ») (2), attachement que la prématuration humaine avait déjà créé auparavant en rendant l'enfant totalement dépendant de son entourage.

Il est assez curieux à cet égard de voir certains auteurs s'intéressant au mode d'organisation génital de la libido et de ses rapports avec la relation objectale, omettre de mentionner que l'amour génital dont ils parlent est postoedipien et qu'il reste à jamais marqué par l'OEdipe.

Il n'en était pourtant pas ainsi de Freud dont, à la réflexion, l'insistance sur la nécessité de la confluence du courant sensuel et du courant tendre qui « seule assure un comportement amoureux parfaitement normal » (1912) (3) me paraît constituer le fondement de ce qui peut être dit, aujourd'hui encore, sur l'amour génital. (Cette confluence peut, du reste, être rapprochée de ce qu'Abraham dit du caractère post-ambivalent de la phase génitale.)

Si Freud ne mentionne pas « l'amour génital », il ne fait aucun doute que l'idée d'une forme d'amour complet, « le plein amour d'objet » (4), « l'amour véritable » (5) est souvent présente dans son oeuvre (nous venons de voir qu'il parle également d'amour « normal ») et lorsqu'il étudie les achoppements de la vie amoureuse humaine qui se traduisent précisément par la non-confluence des deux courants, c'est bien en référence constante à l'OEdipe. Lorsque l'enfant, au moment de la puberté (c'est-à-dire pour Freud lors de l'établissement du primat génital) se heurte à la barrière de l'inceste, « il manifestera la tendance à trouver le plus tôt possible le passage de ces objets inadéquats, dans la réalité, à d'autres objets étrangers, avec lesquels on peut mener une vie sexuelle réelle. Ces objets étrangers seront de nouveau choisis selon le modèle (l'imago) (6) des objets infantiles mais ils attireront à eux la tendresse qui était attachée aux objets antérieurs. L'homme quittera

(1) Encore que le choix d'objet exclusif puisse exister chez certains animaux.

(2) Etat amoureux, hypnose.

(3) Contribution à la psychologie de la vie amoureuse.

(4) Introduction du narcissisme.

(5) Etat amoureux et hypnose.

(6) La traduction française dit, à tort, « image » (imago en allemand), La vie sexuelle, Presses Universitaires de France.


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père et mère — comme le prescrit la Bible — et suivra sa femme : tendresse et sensualité sont alors réunies ».

On peut comprendre que l'amour génital est conçu par Freud comme résultant de la conjonction des désirs, des pulsions, des affects dont la mère a été l'objet — en tant qu'objet primaire et en tant qu'objet oedipien — et de l'ensemble des pulsions sexuelles que l'enfant a été obligé de refouler ou de métamorphoser en raison de la barrière de l'inceste, et qui, avec le nouvel objet, peuvent se donner libre cours. Sauf s'il existe une fixation oedipienne qui, par identification de l'objet d'amour actuel à l'objet incestueux, conduit à l'impuissance ou au clivage du courant tendre et du courant sensuel. La tendresse s'exprime alors envers des objets surestimés (idéalisés) qui sont des substituts de l'objet incestueux, tandis que le courant sensuel va vers des objets dépréciés (1).

« Dans la mesure où est remplie la condition du rabaissement, la sensualité peut se manifester librement, aboutir à des réussites sexuelles et à un haut degré de plaisir. » On voit qu'il n'est pas question ici d'un lien quelconque entre la décharge sexuelle orgastique (qui peut être hautement satisfaisante parce que vécue avec un objet méprisé (anal)) et l'établissement d'une relation évoluée, tandis qu'une relation objectale apparemment accomplie peut entraver la capacité sexuelle. Il n'est pas non plus question de morale. On n'est pas puni pour n'avoir pu établir une relation d'objet évoluée. On peut même en retirer beaucoup de plaisir. Cependant, la blessure oedipienne ne sera pas effacée (dans la mesure où elle peut l'être par l'amour), non plus que ne sera comblée la marge entre le Moi et l'Idéal puisque la satisfaction sexuelle avec un objet investi des désirs qui se portaient sur l'objet incestueux (et sur l'objet primaire) n'est pas à même de s'accomplir. Ainsi, « l'un des idéaux de la vie sexuelle, à savoir la concentration de toutes les formes du désir sur un même objet, ne pourra être atteint » (2). La conception d'un Idéal du Moi maturatif, telle que j'ai essayé de la dégager précédemment, permet de comprendre que l'Idéal du Moi pousse le Moi à réaliser toutes les intégrations afin de rendre possible l'accomplissement de son projet de fusion sur un mode qui englobe l'ensemble des capacités acquises au cours de son évolution.

On peut rapprocher cette tentative qui conçoit — à la suite de

(1) Aujourd'hui, nous Insisterions davantage sur le clivage entre mère oedipienne (surestimée) et mère préoedipienne (rabaissée), les pulsions agressives liées au conflit maternel prégénital ne pouvant se manifester qu'avec des objets indignes.

(2) Ajout de 1915, in Les trois essais.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 813

Ferenczi — la génitalité comme un moyen de retrouver l'objet primaire (et le moment où le Moi était à lui-même son propre Idéal) sur un autre mode que celui de la régression, de l'essai d'Abraham (1924) (1) où le stade narcissique-oral étant préambivalent, le stade génital est décrit comme postambivalent, l'un et l'autre étant donc marqués par l'absence d'ambivalence, l'un se retrouvant dans l'autre après la longue trajectoire effectuée par le Moi et les pulsions. Cependant, l'absence totale d'ambivalence ne saurait se concevoir que liée à la pleine satisfaction. Il existera toujours chez l'homme, du fait de la prématuration et de l'interdit de l'inceste, un écart entre son désir et sa satisfaction, si bien que la génitalité en tant que réconciliation définitive de l'homme avec lui-même et ses objets est-elle du registre de l'Idéal, lorsqu'elle nous est présentée comme un stade réellement atteignable de façon permanente ; il est à craindre qu'elle ne participe alors de l'Illusion. (A l'inverse, une négation de la tendance humaine à accomplir la synthèse des pulsions entre elles et de ces pulsions ainsi unifiées avec la tendresse, est-elle encore davantage fondée sur l'Illusion. Il s'agirait alors, par la suppression des notions même d'évolution et de maturation (et donc de différence), d'abolir l'écart (entre le désir et la satisfaction, entre le Moi et l'Idéal) en niant son existence même.)

L'issue postoedipienne du désir de retouver la fusion primitive peut, dans les meilleurs cas, mettre à son service l'évolution du Moi et des pulsions qui a trouvé son épanouissement dans l'acquisition de la pleine capacité orgastique, c'est-à-dire d'une fusion qui passe par l'intégration des pulsions génitales et prégénitales. L'objet reste le support de la projection de l'Idéal du Moi du sujet comme chez l'adolescent décrit plus haut, mais à un moindre degré, me semble-t-il, parce que les satisfactions pulsionnelles obtenues dans les rapports sexuels lorsqu'elles sont en accord avec le Moi diminuent la quantité de narcissisme projeté dont une partie vient réinvestir le Moi et le rendent en retour disponible pour de nouveaux investissements objectaux. Une évolution satisfaisante du Moi et des pulsions sous le primat génital favorise vraisemblablement davantage l'amour que l'état amoureux. Si l'exaltation de l'état amoureux s'accompagne obligatoirement d'une plongée dans l'univers illimité du narcissisme où amour rime avec toujours, le développement génital réussi est vraisemblablement plus apte à donner à l'amour son pain de chaque jour. L'Idéal du Moi

(1) Esquisse d'une histoire du développement de la libido basée sur la psychanalyse des troubles mentaux, in ABRAHAM, OEuvres complètes, t. II, Payot édit.).


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qui a investi l'évolution a perdu de sa mégalomanie et supporte la relativité, donc la quotidienneté. L'état amoureux est par définition un état; l'amour implique l'établissement d'une relation, et d'une relation durable. Comme le souligne Freud, « l'amour sensuel est destiné à s'éteindre une fois satisfait, pour pouvoir durer il doit être associé dès le début à des éléments de tendresse pure, déviés du but sexuel, ou bien subir à un moment donné une transposition de ce genre » (1921) (1). Or je doute en fait que l'état amoureux, si on l'oppose à l'amour, mette en jeu principalement le courant tendre. La projection de l'Idéal du Moi sur l'objet ne se confond pas avec la tendresse et celle-ci est souvent totalement absente dans la passion. La tendresse, comme son étymologie l'indique, s'oppose à la dureté, c'est-à-dire à l'agressivité. Elle consiste en une répression volontaire (et non en un refoulement) de la violence. On s'attendrit devant l'innocence et la fragilité. La projection seule de l'Idéal du Moi sur l'objet ne fait pas de celui-ci un représentant adéquat de la faiblesse (je veux dire que l'investissement narcissique ne se confond pas avec la tendresse). La tendresse me paraît indissolublement liée à l'indulgence, c'est-à-dire à une possibilité de supporter les failles et les imperfections du partenaire, donc d'avoir un Idéal du Moi moins exigeant, moins absolu. (Elle intéresse principalement la relation précoce mère-enfant que le couple reconstitue à un certain niveau.)

L'image de l'Idéal du Moi telle qu'elle se dessine à travers l'amour de l'organisation oedipienne du stade génital me paraît donc faite d'éléments complexes que je vais essayer de résumer :

— L'espoir de retrouver la complétude primaire perdue n'est pas abandonné, mais les moyens pour y parvenir seront différents ; elle ne sera plus recherchée essentiellement à travers le fantasme incestueux bien que celui-ci puisse être passagèrement réactivé.

— L'activité sublimatoire et les satisfactions sexuelles complètes permettent un réinvestissement narcissique du Moi qui diminue d'autant l'Idéal du Moi.

— La réalité (interne et externe) susceptible d'apporter des satisfactions narcissiques et pulsionnelles est investie positivement. L'Idéal du Moi se projettera pour une part sur l'accès à la réalité elle-même. Sur le plan intellectuel, la vérité sera préférée à l'Illusion, la science à la superstition. Sur le plan amoureux, le partenaire sera aimé dans sa finitude et sa vulnérabilité et non pour une perfection imaginaire (c'est

(1) Amour et hypnose, in Psychologie collective et analyse du Moi.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 815

là du reste que l'investissement dont il est l'objet diffère essentiellement de l'investissement oedipien).

— Les résidus de la poursuite dans l'amour de la fusion primitive et de la satisfaction incestueuse se manifesteront principalement par l'attachement à l'objet (je n'envisage pas ici, bien entendu, les cas de fixation pathologique qui n'ont rien à voir avec l'amour).

Freud a été attentif au caractère exclusif du choix objectai dans l'amour. Il écrit (1912) (1) : « Un autre trait, la surestimation qui fait que la femme aimée est l'unique, l'irremplaçable, s'intègre tout aussi naturellement au contexte de l'enfance, car on ne possède jamais qu'une seule mère et la relation à la mère a pour fondement un événement qui ne se prête à aucun doute et qui ne saurait être répété. »

En effet, si au stade anal, l'objet calqué sur les fèces est interchangeable, l'OEdipe — comme je l'ai dit plus haut — apporte une modification radicale au choix objectai qui devient exclusif (mais l'infidélité est, pour Freud, un signe possible de fixation oedipienne, les objets substitutifs laissant le sujet éternellement insatisfait).

Dans Etat amoureux et hypnose, Freud attribue l'attachement permanent à l'objet à « la certitude où l'on était que le besoin à peine assouvi ne tarderait pas à se réveiller ». Cette conception, quelque peu utilitaire, fondée sur l'expérience de satisfaction et la recherche d'identité de perception facilitée par la stabilité du lien objectai est complétée dans le chapitre 12 de Psychologie collective et analyse du Moi par des considérations sur la monogamie :

«... Ces dernières remarques nous permettent déjà d'entrevoir en quoi les tendances sexuelles directes sont défavorables à la formation collective. Il y a bien eu au cours de l'évolution de la famille une phase de rapports sexuels collectifs (mariages de groupes), mais plus l'amour sexuel acquérait d'importance pour l'individu, plus celui-ci devenait capable d'être amoureux, et plus il tendait vers la limitation de l'amour à deux personnes — Una cum Uno — que semble imposer la nature même du but sexuel. Les tendances polygamiques devaient se contenter du remplacement d'un objet d'amour par un autre.

« Les deux personnes réunies en vue de la satisfaction sexuelle constituent par leur recherche de la solitude une démonstration vivante contre l'instinct grégaire, contre le sentiment collectif. Plus elles sont amoureuses, plus elles se suffisent... C'est seulement dans le cas où la tendresse, c'est-à-dire le facteur personnel du rapport amoureux,

(1) Contribution à la psychologie de la vie amoureuse.


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s'efface complètement devant le rapport sensuel que deviennent possibles des relations amoureuses étalées en public ou, comme dans l'orgie, des actes sexuels simultanés à l'intérieur d'un groupe. Mais par là même s'effectue une régression vers un état antérieur des rapports sexuels, dans lequel l'amour proprement dit ne joue encore aucun rôle, tous les objets sexuels étant considérés comme d'égale valeur, à peu près dans le sens de ce mot méchant de Bernard Shaw, « Etre amoureux signifie exagérer démesurément la différence entre une femme et une autre ». »

En fait, il me semble que cette exagération de la différence est à mettre au compte non seulement de l'amour oedipien — le parent aimé étant unique — mais aussi de la réparation du fait de ne pas avoir été l'unique objet du parent aimé. L'objet dans l'amour est unique comme on est soi-même narcissiquement unique et comme on veut l'être pour l'objet (l'une des raisons de l'infidélité compulsionnelle me semble être le désir d'inverser la situation oedipienne autrefois vécue).

L'amour — Freud le redira encore — est une force désagrégeante pour la collectivité. C'est pourquoi il est combattu par tous les régimes totalitaires comme « égoïste », « possessif », « individualiste ».

Mais à tous les caractères qu'on a tenté de conférer à la génitalité, ne pourrait-on ajouter que le sujet parvenu à l'organisation dite génitale est un individu ?

L'étude des relations entre l'Idéal du Moi et les phénomènes de groupe me permettra, je l'espère, de justifier cette remarque.


IV

L'IDEAL DU MOI ET LE GROUPE

« Chaque matin, des voitures emmènent les travailleurs dans la campagne et les ramènent le soir. On porte des étendards, on se donne des fêtes, on mange des gâteaux. Toute femme, si elle y tient, possède trois hommes : le mari, l'amant et le géniteur. Pour les célibataires, le bayadérisme est institué.

» « Ça me va », dit Bouvard. Et il se perdit dans les rêves du monde harmonien.

« Par la restauration des climatures, la terre deviendra plus belle ; par le croisement des races, la vie humaine plus longue. On dirigera les nuages comme on fait maintenant de la foudre, il pleuvra la nuit sur les villes pour les nettoyer. Des navires traverseront les mers polaires, dégelées sous les aurores boréales. »

FLAUBERT, Bouvard et Pécuchet. « On ira tous au Paradis. » Chanson 1972.

En anticipant sur une discussion ultérieure, nous pouvons remarquer dès maintenant qu'il existe, à un certain niveau, une différence fondamentale entre l'Idéal du Moi, héritier du narcissisme primaire et le Surmoi, héritier du complexe d'OEdipe. Le premier constitue — à l'origine du moins — une tentative de récupération de la toute-puissance perdue. Le second, dans la perspective freudienne, est issu du complexe de castration. Le premier tend à restaurer l'Illusion, le second à promouvoir la réalité. Le Surmoi coupe l'enfant de la mère, l'Idéal du Moi — avonsnous dit — le pousse à la fusion. Si l'institution du Surmoi soulage les exigences sans limites de l'Idéal du Moi en instituant la barrière de l'inceste et en transformant l'impuissance intrinsèque de l'enfant en obéissance à un interdit (ce qui lui permet non seulement de sauver la face mais de retirer une satisfaction narcissique de son obéissance même) et s'il est vrai, d'une manière générale, comme le souligne F. Pasche dans son article De la dépression (1961) (1) qu'il est plus souvent

(1) A partir de Freud, Payot édit.

REV. FR. PSYCHANAL.

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facile d'obéir à des principes moraux que de devenir une personnalité de premier plan, il n'en reste pas moins que le désir d'être, comme à l'orée de la vie, son propre idéal, ne semble jamais définitivement abandonné par la plupart des hommes, chez lesquels, à des degrés divers, il persiste, inchangé, malgré les vicissitudes qu'il subit à un autre niveau, parallèlement à l'évolution du Moi, celui-ci subissant là, vraisemblablement un processus de clivage analogue à celui que Freud décrit chez le fétichiste.

Le Surmoi freudien est la dernière en date des instances de l'appareil psychique. Quand Freud introduit le Surmoi dans la seconde topique, on sait qu'il le confond avec l'Idéal du Moi. Ainsi il dit (1923) (1) : « Le Surmoi n'est cependant pas un simple résidu des premiers choix d'objets par le ça ; il a également la signification d'une formation destinée à réagir énergiquement contre ces choix. Ses rapports avec le moi ne se bornent pas à lui adresser le conseil « Sois ainsi » (comme ton père), mais ils impliquent aussi l'interdiction : « Ne sois pas ainsi » (comme ton père) ; autrement dit : « Ne fais pas tout ce qu'il fait ; beaucoup de choses lui sont réservées à lui seul. » » Dans notre perspective nous pouvons dire, en continuant à distinguer l'Idéal du Moi du Surmoi, que l'injonction positive provient de l'héritier du narcissisme et la négative de l'héritier du complexe d'OEdipe. Rappelons encore que, selon Freud, beaucoup d'adultes n'atteignent jamais à une véritable « conscience morale » résultant d'interdits intériorisés, ni ne ressentent de réel « sentiment de culpabilité », mais seulement de « l'angoisse sociale », bref ne possèdent pas de Surmoi et ne sont empêchés de faire le mal que par la crainte d'être découverts (1929) (2). Cette idée avait déjà fait antérieurement l'objet de remarques semblables dans L'introduction du narcissisme (1914) et dans Psychologie collective et analyse du Moi (1921) (chap. VII : « L'identification ») alors que Freud n'avait pas encore introduit la seconde topique.

En 1932, étudiant « les diverses instances de la personnalité psychique » (3) il est encore plus radical : « En créant la conscience, Dieu n'a fait qu'un travail bien inégal et bien négligé, car la plupart des hommes ne possèdent qu'une faible dose de conscience, si faible qu'on peut à peine en parler. » Il semble que l'on ait peu tenu compte, dans la littérature psychanalytique, de cette proposition freudienne ; on a au contraire porté l'accent sur l'universelle sévérité du Surmoi en omettant,

(1) Le Moi et le Surmoi, in Le Moi et le Ça.

(2) Malaise dans la civilisation.

(3) Nouvelles Conférences, Gallimard édit.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 819

me semble-t-il, de distinguer entre divers ordres de facteurs mis tous au compte de l'héritier du complexe d'OEdipe. Il apparaît, en fait, qu'à la faveur de certaines circonstances, cette instance d'implantation récente, presque inexistante parfois selon Freud, et en tout cas vraisemblablement fragile, puisse être comme balayée par l'ancien désir d'union entre le Moi et l'Idéal soudain réactivé (1). Les phénomènes collectifs paraissent particulièrement aptes à provoquer la disparition du Surmoi. Freud le remarquait déjà dans Psychologie collective et analyse du Moi : « Il nous suffit de dire que l'individu en foule se trouve placé dans des conditions qui lui permettent de relâcher la répression de ses tendances inconscientes. Les caractères en apparence nouveaux qu'il manifeste alors ne sont précisément que des manifestations de cet Inconscient où sont emmagasinés les germes de tout ce qu'il y a de mauvais dans l'âme humaine ; que la voix de la conscience se taise ou que le sentiment de responsabilité disparaisse dans ses circonstances, c'est là un fait que nous n'avons aucune difficulté à comprendre. Nous avons dit, il y a longtemps, que c'est « l'angoisse sociale » qui forme le noyau de ce que l'on appelle « la conscience morale » » ; et aussi : « Dans l'obéissance à la nouvelle autorité (celle de la foule), on doit faire taire sa « voix de conscience » dont les interdictions et les commandements seraient de nature à empêcher l'individu de jouir de tous les avantages hédoniques (2) dont jouit la foule. Aussi ne devons-nous pas nous étonner de voir l'individu faisant partie d'une foule, accomplir et approuver des choses dont il se détournerait dans les conditions ordinaires de sa vie... 3) Freud dit encore : « Il y aurait à convenir que n'importe quelle réunion d'hommes manifeste une très forte tendance à se transformer en une foule pathologique. » Freud, on le sait, considère la foule « comme une résurrection de la horde primitive » qui était formée d' « un individu d'une puissance extraordinaire et dominant une foule de compagnons égaux »... « Le père primitif est l'idéal de la foule qui domine l'individu après avoir pris la place de l'Idéal du Moi » tandis que les membres composant la foule, ayant ainsi remplacé leur Idéal du Moi par un même objet s'identifient entre eux. La cohésion de la foule dépend essentiellement de son rapport au meneur qui pousse les membres composants à la perte de leur individualité. Chaque membre de la foule s'assimile

(1) C'est un malade d'Alexander qui aurait dit que le Surmoi est soluble dans l'alcool (Remarques sur la relation des sentiments d'infériorité aux sentiments de culpabilité, Int. J. of Psychoan., 1938, 19, p. 41-49). C'est donc bien relation narcissique, la rencontre du Moi et de l'Idéal qui dissout le Surmoi.

(2) C'est moi qui souligne.


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ainsi aux autres : « Lorsque l'individu, englobé par la foule, renonce à ce qui lui est personnel et particulier, et se laisse suggestionner par les autres, nous avons l'impression qu'il le fait parce qu'il éprouve le besoin d'être d'accord avec les autres membres de la foule plutôt qu'en opposition avec eux ; donc il le fait peut-être pour l'amour des autres... » « Tant que la formation collective se maintient, les individus se comportent comme s'ils étaient taillés sur le même patron. » Et aussi : « Le sentiment individuel et l'acte intellectuel personnel sont trop faibles pour s'affirmer d'une manière autonome, sans l'appui des manifestations affectives et intellectuelles analogues des autres individus. Rappelons-nous, à ce propos, combien nombreux sont les phénomènes de dépendance dans la société humaine normale, combien peu on y trouve d'originalité et de courage personnel, à quel point l'individu est dominé par les influences d'une âme collective, telles que les propriétés raciales, préjugés de classe, opinion publique, etc. » Cet effacement des caractères individuels, lié à l'identification des membres de la foule entre eux, ayant constitué un Idéal du Moi commun en le projetant sur le même objet : le meneur, paraît donc d'autant plus absolu que les caractères individuels présentent intrinsèquement plus de faiblesse. Dans la horde primitive, « la volonté de l'individu était trop faible pour se risquer à l'action. Les impulsions collectives étaient alors les seules impulsions possibles ; la volonté individuelle n'existait pas. La représentation n'osait pas se transformer en volonté lorsqu'elle ne se sentait pas renforcée par la perception de sa diffusion générale ». En outre il existerait une volonté d'uniformisation des membres de la foule qui tirerait son origine de la rivalité fraternelle : « Puisqu'on ne peut être soi-même le préféré et le privilégié, il faut que tous soient logés à la même enseigne, que personne ne jouisse de faveurs spéciales et de privilèges particuliers... Personne ne doit se distinguer des autres, tous doivent faire et avoir la même chose. La Justice sociale signifie qu'on se refuse à soi-même beaucoup de choses afin que les autres y renoncent à leur tour ou, ce qui revient au même, ne puissent les réclamer. »

Discutant de l'instinct grégaire, Freud affirme que « tous les individus veulent être égaux, capables de s'identifier les uns avec les autres et un seul supérieur » et, plutôt que de définir l'homme comme un animal grégaire, il en fait un animal de horde, « c'est-à-dire un élément constitutif d'une horde conduite par un chef ». L'ensemble des propositions de Freud nous ramène donc à une situation en rapport avec le complexe paternel, le chef étant un substitut du père, les individus composant la foule constituant un analogon de la fratrie.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 821

Il me semble que tous les rassemblements humains, et la foule en particulier, ne correspondent pas à ce schéma s'appliquant à une situation relativement évoluée.

Un article particulièrement éclairant de Didier Anzieu (1971) (1) vient à l'appui de la thèse que je vais essayer de défendre ici.

L'auteur établit une analogie entre le groupe et le rêve. Toute situation de groupe serait vécue comme réalisation imaginaire du désir. De plus, « sous mille variantes au cours de l'histoire des idées, le groupe a été imaginé comme ce lieu fabuleux où tous les désirs seraient satisfaits...

« L'Utopia de Thomas Moore, l'abbaye de Thélème de Rabelais, le phalanstère de Fourier, les copains de Jules Romains... » (2). Selon l'auteur, dans le groupe comme dans le rêve, l'appareil psychique subit une triple régression. Temporellement, le groupe a tendance à régresser au narcissisme primaire ; topiquement, le Moi et le Surmoi ne peuvent plus exercer leur contrôle. Le Ça prend possession de l'appareil psychique avec le Moi idéal qui « cherche à réaliser la fusion avec la mère toute-puissante et la restauration introjective du premier objet d'amour perdu (3). Le groupe devient, pour les membres, le substitut de cet objet perdu ». (Quant à la régression formelle, elle se manifeste par le recours à des modes d'expression infiltrés par le processus primaire, proches des premiers échanges entre l'enfant et la mère.) Didier Anzieu montre ainsi qu'un groupe qui fonctionne de lui-même (sans organisme de contrôle chargé d'effectuer l'épreuve de réalité) « fonctionne naturellement dans l'ordre de l'illusion ».

Trois observations successives de groupes de formation dont l'auteur a la pratique en tant que moniteur, vont faire apparaître certains thèmes constitutifs de l'illusion groupale. Il s'agit de la mise en place d'une théorie égalitariste : « Que les creux et les bosses soient nivelés, les chefs rabotés, chacun réduit au commun dénominateur. » Proposition interprétée par l'auteur comme la négation de la différence des sexes et, d'une façon plus générale, celle des fantasmes primaires. L'idéologie égalitariste défend de l'angoisse de castration. Apparaît également dans le groupe une dénégation de la scène primitive. Le groupe est auto-engendré. Il est lui-même une mère toute-puissante. Il s'agit, non de s'organiser autour d'un personnage central (le moniteur),

(1) L'illusion groupale, in Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1971, n° 4.

(2) L'auteur rappelle ici des propositions contenues dans l'un de ses travaux antérieurs : L'étude psychanalytique des groupes réels, in Les Temps modernes, 1966, n° 242.

(3) C'est moi qui souligne.


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mais autour du groupe lui-même. L'illusion groupale serait donc la réalisation du désir de « guérir ses blessures narcissiques » et de s'identifier au bon sein (ou à la mère toute-puissante).

Il me semble que le travail de Didier Anzieu permet de mieux rendre compte de certains phénomènes collectifs. En effet, ce qu'il décrit est très précisément l'accomplissement du voeu de fusion entre le Moi et l'Idéal par les moyens les plus régressifs, ceux qui sont propres au principe de plaisir, empruntent la voie la plus courte, et viennent abolir toutes les acquisitions de l'évolution.

La figure paternelle est en fait chassée, exclue du groupe ainsi que le Surmoi. Tout se passe comme si la formation collective en soi constituait la réalisation hallucinatoire d'une prise de possession de la mère par la fratrie, sur un mode très régressif, celui de la fusion primaire. Le chef peut exister cependant (il n'est que de penser aux foules nazies). Il ne saurait, à mon avis, se confondre avec le père : le chef est alors celui qui active l' ancien désir d'union du Moi et de l'Idéal. Il est le promoteur de l'Illusion, celui qui la fait miroiter devant les yeux éblouis des hommes, celui par qui elle s'accomplira. Les temps seront révolus, le Grand Jour (ou le Grand Soir) adviendra, la Jérusalem céleste s'offrira à nos regards émerveillés, nos besoins seront satisfaits, les aryens conquerront le monde, le jour se lèvera, les lendemains chanteront, etc. La foule a moins soif d'un maître que soif d'illusions. Et elle choisit pour maître celui qui lui promet l'union du Moi et de l'Idéal. Le meneur, c'est Cagliostro. Il n'y a pas de chef absolu qui ne soit porteur d'une idéologie. Il est en fait intermédiaire entre la masse et l'illusion idéologique, et derrière l'idéologie il y a toujours un fantasme d'assomption narcissique.

Aussi bien le chef participe-t-il davantage de la mère toute-puissante que du père. Il est comme Moïse revenant du Sinaï après avoir vu Dieu ; son visage rayonne car un peu de l'éclat de la divinité s'y est posé. (Freud, commentant cet épisode de la Bible, dit que « comme chez le médiateur des primitifs, une partie de la Mana s'est fixée sur lui ».) On a souvent comparé le nazisme à une religion, les assemblées de Nuremberg à des messes et Hitler à un grand-prêtre. En fait le culte ainsi rendu a plus la Déesse-mère (Blut und Boden) que le père comme objet. On assiste dans les masses constituées de la sorte à une véritable éradication du père et de l'univers paternel en même temps que de tous les dérivés de l'OEdipe, et, en ce qui concerne le nazisme, le retour à la nature, à l'ancienne mythologie germanique manifeste l'aspiration à la fusion avec la mère toute-puissante.


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On comprend mieux, me semble-t-il, dans cette perspective, que le Surmoi puisse être aussi violemment et absolument écarté, ainsi du reste que l'Idéal du Moi évolué, toutes les fois où l'Illusion a été activée dans un groupement humain. Si les retrouvailles du Moi et de l'Idéal sont possibles, toutes les acquisitions de l'évolution sont inutiles, voire gênantes (puisqu'elles ont été acquises progressivement en raison, précisément, de l'écart entre le Moi et l'Idéal). Joseph Sandler dans son article sur le Surmoi (1959) (1) remarque qu' « il existe, en vérité, des situations dans lesquelles le Moi peut et veut totalement dédaigner les critères et les préceptes du Surmoi, s'il peut gagner un suffisant apport narcissique ailleurs. Nous observons cet impressionnant phénomène dans les frappants changements survenant dans les idéaux, le caractère et la moralité qui peuvent résulter du port d'un uniforme et du sentiment d'identité avec un groupe. Si l'apport narcissique fourni par une identification avec les idéaux d'un groupe ou avec ceux d'un leader est suffisant, alors le Surmoi peut être complètement dédaigné et ses fonctions assumées par les idéaux, les préceptes et le comportement du groupe. Si ces idéaux du groupe permettent une gratification directe des désirs instinctuels, alors une complète transformation du caractère peut survenir ; et l'étendue de l'abandon du Surmoi en ce cas est évidente dans les épouvantables atrocités commises par les nazis avant et pendant la dernière guerre ».

Je ne puis que me trouver en accord avec J. Sandler puisque je mets l'accent sur la reconquête narcissique qui sert de projet aux groupes fondés sur une idéologie. Par contre, il me semble que la capacité d'accomplir des atrocités (en tant que satisfaction pulsionnelle) n'est pas seulement le résultat d'une adoption des critères moraux du groupe (venant se substituer au Surmoi personnel), mais la nécessaire conséquence de l'idéologie du groupe. Tout ce qui vient entraver l'accomplissement de l'Illusion doit disparaître. Or, comme le but de l'Illusion est l'idéalisation du Moi et qu'il n'existe pas d'idéalisation du Moi sans projection, les supports de projection doivent être pourchassés et impitoyablement annihilés. Je pense qu'il n'est pas suffisant de dire que le meurtre est alors commis au nom du Surmoi et qu'ainsi il devient licite ; je crois qu'il s'accomplit avant tout au nom de l'Idéal, comme celui des Infidèles par les Croisés sur le chemin de Jérusalem. Toute réactivation de l'Illusion est ainsi inéluctablement suivie d'un

(1) On the Concept of Super Ego, in Psychoanalytic Study of the Child, 15, p. 128-162.


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bain de sang pour peu que le groupe ait des moyens à la mesure de sa violence, (1).

Il est important de souligner que les membres des groupes que j'ai en vue ne sont pas obligatoirement réunis en un même lieu ; il ne s'agit pas seulement de foules réelles mais aussi d'individus (composant des foules virtuelles) qu'unit une identique conviction politique ou mystique ou mystico-politique ou philosophico-mystique (une religion au sens étymologique), en dehors même des moments où ils se rencontrent ; la régression qui s'opère dans ces groupes n'est donc pas uniquement induite par des conditions matérielles précises (que Didier Anzieu décrit dans son article : être dans un lieu clos, coupé du monde extérieur, etc.), bien que celles-ci soient à même de la favoriser (2). Elle me paraît par contre étroitement tributaire de l'Illusion dont l'avènement est promis par le meneur. Si l'on pense que cette promesse active le désir d'union du Moi et de l'Idéal par le moyen de la régression et induit le Moi à se fondre dans l'objet primaire toutpuissant, à englober l'univers tout entier (le Moi égocosmique de Federn) (3) on peut comprendre que, d'une façon générale, la propension à la perte des limites du Moi rende l'individu particulièrement apte à s'identifier non seulement à chaque membre du groupe mais à la formation collective toute entière. Sa mégalomanie y trouve son compte, le Moi de chacun s'étendant à l'ensemble du groupe. Les membres du groupe perdent leur individuahté, se mettent à ressembler à des fourmis ou à des termites ; et cette perte des particularités personnelles est d'autant plus nécessaire qu'elle contribue à l'homogénéisation de la masse dans son ensemble. Elle permet ainsi à chaque membre, non pas de se sentir une infime particule indifférenciée d'un grand ensemble, mais au contraire de s'identifier au groupe global, se conférant de ce fait un Moi tout-puissant, un corps colossal. Les manifestations sportives de la jeunesse dans les pays totalitaires où un ensemble d'individus dessine, à l'aide de banderoles ou de panneaux coloriés d'immenses slogans ou de gigantesques portraits, matérialise cette fusion du Moi individuel dans la collectivité. Mais alors que l'observateur étranger

(1 ) Le principe du machiavélisme politique « la fin justifie les moyens » est en fait un précepte idéaliste qui se trouve appliqué chaque fois où l'Illusion est réactivée. La fin (les retrouvailles du Moi et de l'Idéal), justifie les moyens (annihile le Surmoi). « Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! », est un cri qui n'a pas fini de retentir. (Il suffit d'imaginer des substituts de « liberté » tels que Pureté, Bonheur, Grandeur, Justice, Egalité, Révolution, etc.)

(2) En mai 1968, GIROD de l'Ain titrait dans Le Monde un article sur la Sorbonne occupée par les étudiants : « Le bateau ivre. » Sa métaphore montrait son intuition du caractère intrautérin (le bateau) et élationnel (l'ivresse) de la régression du groupe.

(3) In Ego Psychology and the Psychoses.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 825

au groupe suppose qu'une déperdition narcissique devrait accompagner le fait d'être ainsi réduit à ne représenter qu'un minuscule fragment sur un tracé monumental, l'exaltation des participants (et de la foule des spectateurs qui communie dans la même Illusion) indique, qu'inconsciemment, le Moi psychique de chacun s'est étendu à la masse entière des composants.

Cette extension du Moi au groupe permet aux individus qui le composent de goûter par anticipation (ou plutôt par une sorte de réalisation hallucinatoire du désir) la joie des retrouvailles entre le Moi et l'Idéal du Moi. Le groupe est tout à la fois le Moi, l'objet primaire et l'Idéal du Moi enfin confondus.

Freud dans Psychologie collective et analyse du Moi (1921) attribue l'épreuve de réalité à l'Idéal du Moi. Dans Le Moi et le Ça (1923) il l'attribue au Moi. Il semble cependant que, dans la situation de groupe, cette épreuve de réalité puisse être confiée à l'Idéal du Moi, représenté par le groupe et le meneur, chargés de la promotion et de la conservation de l'Illusion. Le Moi individuel (qui a du reste fusionné avec le groupe comme je viens de tenter de le montrer) abandonne ses prérogatives au bénéfice du groupe. Devient vrai et juste ce que l'ensemble du groupe juge vrai et juste. Celui qui ne pense pas comme le groupe est exclu, pourchassé, tué ou déclaré fou.

Dans L'incinérateur de cadavres dont j'ai parlé précédemment, une femme agitée fait des apparitions épisodiques, accompagnée de son mari qui essaie, en vain, de réfréner ses éclats. Ainsi, une séquence du film — en une figuration allégorique des camps de concentration — représente une foire où des personnages de cire miment des scènes historiques sanglantes, à la manière de notre Musée Grévin. Le bras de l'un des personnages tient un couteau, et d'un geste saccadé, comme mû par un mécanisme d'horlogerie, l'enfonce dans le dos d'une autre figure de cire. A ce moment, la femme se met à hurler : « C'est du sang, du vrai sang, je l'avais bien dit ! » Son mari essaie de la faire taire et l'emmène promptement tout en disant à l'adresse du public massé autour des figures de cire : « Elle est complètement folle. » Il va sans dire que les figures de cire représentent les déportés auxquels la dimension humaine a été soustraite (1). Seule la femme les voit comme des êtres de chair et de sang. Elle représente l'individu solitaire dont le Moi n'a pas délégué à la foule sa fonction de tester la réalité. Mais la

(1) Plus exactement, c'est la relation victime-bourreau qui est ainsi déréalisée (cf. Anna O.. in FREUD et BREUER, Etudes sur l'Hystérie, Presses Universitaires de France, 1895, p. 18 « Les gens lui apparaissaient comme des figures de cire, sans rapport avec elle-même »).


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réalité, à ce moment-là, devient celle de la foule représentante de l'Idéal du Moi, et c'est alors le personnage qui ne s'est pas départi à son bénéfice de sa fonction d'épreuve de la réalité qui est considéré comme fou (1). Au fur et à mesure que le film se déroule, les apparitions de la femme se font de plus en plus rares et vers la fin elle disparaît tandis que son mari la cherche désespérément, signe que l'épreuve de réalité est entièrement passée aux mains de la foule. Tout le monde est devenu rhinocéros. Et la foule n'investira plus du label de la réalité que ce qui ira dans le sens de l'Illusion. En fait, il est impossible à une formation fondée sur l'idéologie, de ne pas faire de prosélytisme et de ne pas chercher à détruire non seulement ses ennemis, non seulement les supports de projection dont il a été fait mention plus haut, mais également tous ceux qui restent en dehors d'elle. N'entrant pas dans le jeu de ceux qui soutiennent l'Illusion, ils représentent une faille dans l'Illusion elle-même. N'abandonnant pas l'épreuve de la réalité aux thuriféraires de l'Illusion, ils la mettent ipso facto en cause (« ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous »). Il est donc vital de réduire les indifférents (et les sceptiques) et de les obliger à céder aux « croyants » la fonction d'épreuve de la réalité (Der Filhrer hat immer recht, « Le Parti a toujours raison ») (2).

On comprend qu'il soit tout à la fois dangereux et éprouvant de ne pas se soumettre à la loi du groupe, d'être un trouble-fête ; si l'on n'y risque pas toujours la' vie, on voit tarir sa source d'approvisionne(1)

d'approvisionne(1) ne voudrais pas que l'on considère cet exemple comme venant à l'appui de l'antipsychiatrie dont l'entreprise est elle-même profondément idéologique (au sens de « cherchant à promouvoir l'Illusion »).

(2) Nous avons, même en temps ordinaire, une certaine facilité à abandonner l'épreuve de réalité au groupe ou, du moins, à l'autre lorsque nous « n'en croyons pas nos yeux ». Nous demandons alors volontiers à un compagnon : «Tu vois ce que je vois, moi, là-bas ? » en désignant l'objet dont la perception nous inquiète ou nous étonne. Ceci afin de contrôler le caractère externe (réel) de notre perception (cf. FREUD, La négation, 1925). Mais ce contrôle n'est efficace qu'en l'absence de « folie collective », d'hallucination induite ou partagée.

Un effet comique est tiré dans La ruée vers l'or, d'une propension inverse, menant à la conservation absolue de l'épreuve de réalité par le Moi lorsque la cabane, ayant glissé durant la nuit, se trouve au matin à cheval sur le précipice et se met à osciller dangereusement. Chariot incrimine alors sa gueule de bois. (Il met donc sa perception externe sur le compte d'une perception interne, ce qui est le trajet contraire de celui qu'effectue généralement une épreuve de réalité défaillante.) lorsque son compagnon lui dit, angoissé : « La maison bouge », il répond calmement : « Je sais, c'est l'estomac » (il s'agit de la version post-synchronisée).

L'épreuve de réalité effectuée grâce à la confirmation par le groupe de la perception individuelle est implicite dans la description de l'affect vécu par FREUD lors de son voyage en Amérique (Ma vie et la psychanalyse, 1925) : « lorsque je gravis l'estrade de Worcester, afin d'y faire mes Cinq conférences sur la psychanalyse, il me sembla que se réalisait un incroyable rêve diurne. La psychanalyse n'était plus une production délirante, elle était devenue une partie précieuse de la réalité. »


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ment narcissique. On devient un paria condamné à la solitude, qui n'a plus le droit à l'amour de ses semblables.

Cependant, il y a toujours quelqu'un pour dire : E pur si muove ou « ça n'empêche pas d'exister ». On peut penser que celui-ci a non seulement un Surmoi oedipien mieux enraciné mais que son Idéal du Moi a investi, comme j'ai essayé de le décrire dans le chapitre consacré à l'évolution de l'Idéal du Moi, la maturation elle-même et qu'il trouve — malgré la souffrance qu'inflige à chacun le manque d'amour —, un approvisionnement narcissique dans le fait même de n'avoir pas cédé à la séduction de l'Illusion.

Le propos de la cure psychanalytique n'est pas — avons-nous dit — de promettre l'accomplissement de l'Illusion. Si les coordonnées de la situation analytique induisent — comme Béla Grunberger l'a montré dans son rapport de 1956 (1) — une régression narcissique et la projection du narcissisme du sujet (de son Idéal du Moi) sur l'analyste, il ne peut s'agir que de l'Idéal du Moi maturatif, car si le sujet restait accroché à la solution de la fusion du Moi et de l'Idéal du Moi sur le mode de l'Illusion, le processus analytique resterait bloqué, les intégrations pulsionnelles ne pourraient jamais s'accomplir, et le narcissisme, loin de constituer un moteur à la cure, en représenterait le frein majeur.

Une étude sur « l'analysabilité » pourrait valablement se fonder sur la qualité de l'Idéal du Moi des candidats à la cure analytique. La sélection même des futurs analystes pourrait gagner à tenir compte de ce critère, faute de quoi l'analyse, vécue au départ comme la promesse de réalisation de l'Illusion, sera désinvestie à la première occasion au bénéfice de n'importe quelle mystique, ou de n'importe quelle forme dissidente de la psychanalyse elle-même (et les dissidences participent toutes de l'Illusion) (2). Bien plus, dans les moments où l'Illusion est activée par le contexte social, l'analyse chez certains sujets devient

(1) La situation analytique et le processus de guérison, in Le narcissisme, Payot édit.

(2) Je pense, qu'en tenant compte de ce facteur, nous nous mettons en mesure de mieux comprendre les motifs de la douloureuse expérience faite par Freud à propos des dissidences décrite dans Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique, 1914 : « Les déceptions qu'elles m'ont causées auraient pu être évitées... J'avais toujours admis que le premier contact avec les pénibles vérités révélées par l'analyse était de nature à rebuter, à donner envie de fuir ; et je n'ai cessé de proclamer que le degré auquel chacun est capable de comprendre est en rapport avec ses propres refoulements (et avec les résistances qui les maintiennent) qui l'empêchent de dépasser en analyse un point déterminé. Mais ce que je n'aurais jamais cru possible, c'est que quelqu'un, après avoir poussé sa connaissance de l'analyse jusqu'à une certaine profondeur, pût renoncer à ce qu'il avait acquis sous ce rapport, le perdre. Et pourtant, l'expérience quotidienne faite sur les malades, nous a montré la possibilité de la perte totale de la connaissance analytique, sous l'influence d'une résistance un peu forte émanant d'une couche plus profonde... Et j'ai eu l'occasion de m'apercevoir que, sous ce rapport, les psychanalystes peuvent se comporter comme les malades soumis à l'analyse. »


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impossible dans la mesure où la concurrence entre le long chemin que la psychanalyse propose pour l'accomplissement — très relatif — de l'union entre l'Idéal du Moi et le Moi (l'écart ne sera jamais totalement aboli) et la voie courte offerte par une mystique quelconque, est au désavantage de la psychanalyse. L'Idéal du Moi des sujets en question n'investira pas (ou peu) l'analyse et l'analyste, mais se fixera sur le groupe idéologique dont le sujet fait partie.

Dans son livre sur les petits groupes (1961) (1), Bion parle de l'hostilité du groupe (dépendant) contre le but du groupe : « Pour mieux saisir la nature de cette hostilité, il faut la considérer comme dirigée contre toute méthode scientifique et, par conséquent, contre toute méthode qui pourrait s'approcher de cet idéal. » Il mentionne également l'exigence de magie dans ce type de groupe (et que le leader soit un sorcier). Je pense que ceci est vrai de tout groupe où l'Illusion a été réactivée.

Le regretté Gustav Bychowski (1969) (2) a montré — à l'aide d'exemples cliniques — l'impact du « climat social » sur les résistances de certains patients. L'appartenance à des groupes politiques, indépendamment de leur idéologie et de leurs motivations — aussi nobles soient-elles — permet, selon l'auteur, à l'individu en analyse d'idéaliser ses propres tendances et fantasmes. (Nous pourrions comparer cette idéalisation au processus pervers que j'ai décrit précédemment.)

L'utilisation du climat social pour rationaliser la résistance à l'analyse peut être observée de temps à autre dans le traitement des homosexuels, « leur tendance à s'organiser et à réclamer l'approbation publique aide de nombreux individus à considérer leur perversion non comme une maladie, mais comme une forme différente, et même supérieure, d'existence humaine ». (Autrement dit, le groupe entérine l'escamotage de l'évolution et des identifications effectuées par le sujet et l'aide à idéaliser sa prégénitalité : ce n'est certes pas par hasard si les exemples choisis par l'auteur sont tous en rapport avec la perversion où existe un trouble particulier au niveau de l'Idéal du Moi ainsi que je l'ai avancé.)

Bychowski pense qu'il aurait été impossible d'analyser des individus à des périodes de l'histoire qui auraient fourni d'amples aliments à leurs résistances, particulièrement à ceux qui auraient été impliqués

(1) W. R. BION, Recherches sur les petits groupes, trad. fr., Presses Universitaires de France, 1965.

(2) Social Climate and Resistance in Psychoanalysis, in Inter. J. of Psychoan., 1969, 50, p. 453-459.


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dans des guerres de religion ou des mouvements politiques fanatiques. S'il y a concordance entre la régression individuelle et celle du groupe, dit l'auteur, et si le système de valeurs de l'un et de l'autre est analogue, la régression et le système de valeurs de l'individu trouvent un soutien dans le groupe et la réversibilité est mise en question. L'alliance thérapeutique devient difficile à établir. Serge Lebovici, dans une intervention orale au Séminaire de Perfectionnement de janvier 1970, fit part de difficultés du même ordre survenant dans certaines cures, d'adolescents, en particulier. Je pense qu'un examen du rôle de l'Idéal du Moi dans ces phénomènes permet non de résoudre la difficulté devant laquelle l'analyste se trouve placé — car contrairement à ce qui se dit tout ne s'analyse pas, et les possibilités de l'analyste sur qui le sujet n'a pas projeté son narcissisme se trouvent infiniment réduites — mais, du moins je l'espère, de mieux l'appréhender.

Il va de soi que la structure des formations collectives que j'essaie de décrire dans ce chapitre est particulièrement régressive, structure qui ne se retrouve pas dans les groupes ne reposant pas sur une idéologie (je ne fais pas entrer dans le cadre des idéologies les systèmes de pensée qui ne sont pas prometteurs d'un accomplissement de l'Illusion : un ensemble d'idées, une recette de gouvernement, par exemple, un programme à objectifs limités ne forment pas, dans cette optique, une idéologie à proprement parler. Ainsi, dans d'autres groupes, le meneur pourra avoir un rôle de père, comme dans le schéma freudien, voire celui d'un simple délégué de la fratrie qui, dans le fantasme collectif peut prendre figure de père ou de héros (au sens où Freud, après Rank, en parle dans Psychologie collective et analyse du Moi (1921) : Celui qui a vaincu le père et pris sa place, bon support de l'Idéal du Moi de chacun). A l'inverse, dans les groupes fondés sur « l'Illusion », le meneur remplit auprès des membres du groupe le rôle que la mère du futur pervers joue auprès de son enfant en lui donnant à croire qu'il n'a besoin ni de grandir, ni de s'identifier à son père, faisant ainsi coïncider sa maturation inachevée avec son Idéal du Moi (1).

Dans son livre sur les petits groupes Bion parle de groupes qui

(1) A la suite de mon exposé sur Le rossignol de l'empereur de Chine, E. Kestemberg me fit remarquer que je n'avais pas parlé du rôle du maître de musique (l'autorité qui déclare « que l'automate était meilleur que le vrai rossignol, non seulement par son aspect étincelant, mais aussi dans son for intérieur » ; et qui « écrivit vingt-cinq volumes sur l'oiseau mécanique, long ouvrage, très savant, tout plein de mots chinois les plus difficiles, en sorte que tout le monde disait l'avoir lu et compris, car sans cela ils auraient été bêtes et auraient reçu des coups sur le ventre »). Je répondrai aujourd'hui à sa pénétrante intervention que le maître de musique qui pousse la foule à préférer « le faux » (l'Illusion) au « vrai », joue précisément le rôle du meneur tel que j'essaie de le définir présentement.


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manifestent « un refus agressif du processus de développement »... « Dans le groupe on s'aperçoit que ce que les membres souhaitent substituer aux processus de groupe serait de pouvoir arriver parfaitement équipés, comme des êtres adultes capables de savoir par instinct, sans évolution et sans apprentissage, comment il faut vivre, agir, et s'établir dans un groupe. »

Je pense que ce refus de maturation ne concerne pas seulement les processus de groupe, mais traduit le désir d'escamoter l'évolution personnelle grâce à la magie du leader-sorcier (cf. plus haut).

Aussi, plutôt que de classer les groupes selon leurs dimensions ou leur degré d'organisation, je proposerais un classement qui tiendrait compte de leur rapport à l'Illusion. On pourrait ainsi opérer une distinction essentielle entre les groupes idéologiques et les autres, ces derniers conservant à un degré plus ou moins grand la dimension oedipienne de la psyché, tandis que les premiers tendent au narcissisme primaire et donc à l'effacement des acquisitions de l'évolution.

A. Besançon a comparé l'idéologie elle-même à la perversion (1971) (1) : « Le savoir pervers se construit sur un déni qui permet d'éviter la perception insupportable (la vision des organes génitaux féminins)... Pour maintenir ouverte la voie du plaisir, le savoir est devenu un faux savoir. Il lui est demandé d'affirmer que la castration est un mensonge, que la loi séparatrice attachée au père, dans le triangle oedipien, est sans force et sans existence, de façon que le deuil du plaisir infantile soit épargné... Accomplir immédiatement la motion de désir sans le détour qu'impose le deuil, le renoncement passager, le changement d'objet et l'action matérielle et cognitive ; s'épargner le savoir sur le danger à l'aide d'un faux savoir qui présente le danger comme inexistant, telle serait la manoeuvre initiale qui se développe ultérieurement dans les perversions intellectuelles de l'adulte. »

Que l'idéologie fonctionne comme un équivalent pervers, et qu'elle soit en même temps synonyme d'Illusion, c'est-à-dire d'une fallacieuse promesse de rencontre entre le Moi et l'Idéal, nous permettra peut-être d'éclairer quelque peu la différence entre sublimation et idéalisation, introduite par Freud dans l'article de 1914.

(1) La psychanalyse dans ou devant l'idéologie, in Histoire et expérience du Moi, Flammarion édit.


V

L'IDEAL DU MOI ET LA SUBLIMATION DANS LE PROCESSUS CRÉATEUR

« On avait vendu, sur les boulevards, un chien minuscule à Mme A. D... Elle rentre, pose le chien par terre pour chercher de l'eau. Elle revient et trouve le chien perché sur un cadre. C'était un rat dans une peau de chien. »

Jean COCTEAU, Opiums.

« Nous trouvons ici l'occasion d'examiner les rapports entre la formation d'idéal et la sublimation. La sublimation est un processus qui concerne la libido d'objet et consiste en ce que la pulsion se dirige sur un autre but, éloigné de la satisfaction sexuelle ; l'accent est mis ici sur la déviation qui éloigne du sexuel. L'idéalisation est un processus qui concerne l'objet et par lequel celui-ci est agrandi et exalté psychiquement sans que sa nature soit changée. L'idéalisation est possible aussi bien dans le domaine de la libido du Moi que dans celui de la libido d'objet. Par exemple, la surestimation sexuelle de l'objet est une idéalisation de celui-ci. Ainsi, pour autant que sublimation désigne un processus qui concerne la pulsion et idéalisation un processus qui concerne l'objet, on doit maintenir les deux concepts séparés l'un de l'autre.

« La formation de l'Idéal du Moi est souvent confondue avec la sublimation des pulsions, au détriment d'une claire compréhension. Tel qui a échangé son narcissisme contre la vénération d'un Idéal du Moi élevé n'a pas forcément réussi pour autant à sublimer ses pulsions libidinales. L'Idéal du Moi requiert, il est vrai, cette sublimation, mais il ne peut l'obtenir de force, la sublimation demeure un processus particulier ; l'Idéal peut bien l'inciter à s'amorcer mais son accomplissement reste complètement indépendant d'une telle incitation. »

J'ai essayé de montrer dans le chapitre consacré aux rapports entre


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l'Idéal du Moi et la perversion que le pervers idéalisait ses pulsions et je puis rappeler qu'en 1905, Freud avait précisément souligné L'idéalisation de l'instinct chez le pervers. La notion d'une idéalisation des pulsions est également présente chez Fenichel (1934) (1) qui intitule l'un des paragraphes de son ouvrage (vol. 2, p. 583) : « La rationalisation et l'idéalisation des pulsions » et parle d' « idéaux pervertis ». Le même auteur mentionne également « une sorte d'idéalisation instinctuelle » en relation avec les comportements asociaux et l'acting-out (p. 453). M. Balint dans son article précédemment cité (Sur l'amour génital), n'hésite pas non plus à appliquer le concept d'idéalisation aux instincts, ainsi que Mark Kanzer qui évoque « la tentative de l'adolescent d'idéaliser ses pulsions érotiques » (1957) (2). De même G. Bichowski (op. cit.). Mais je ne crois pas que la notion d'une idéalisation de la pulsion modifie fondamentalement la distinction introduite par Freud en 1914 entre les processus sublimatoires et ceux qui sont régis par l'Idéal du Moi sans sublimation concomitante. En effet, si l'idéalisation peut toucher aussi bien l'instinct que l'objet, elle ne saurait, à elle seule, modifier la nature de l'instinct. C'est déjà ce que Freud semble avancer en 1914, bien que, rappelons-le, la théorie de la sublimation, à ce moment-là, soit loin d'être fixée — si tant est qu'elle l'ait été par la suite (3).

Jusqu'en 1914 la sublimation est essentiellement définie comme « un processus détournant les forces sexuelles de leur but et les employant à des buts nouveaux » (1905). L'accent est mis d'emblée sur le changement de but de la pulsion dans le processus en cause. En 1908 (4) Freud redonne cette définition en la précisant : « La pulsion sexuelle met à la disposition du travail culturel des quantités de forces extraordinairement grandes et ceci par suite de cette particularité spécialement marquée chez elle, de pouvoir déplacer son but sans perdre, pour l'essentiel, de son intensité. On nomme cette capacité d'échanger le but sexuel originaire contre un autre but qui n'est plus sexuel mais

(1) Otto FENICHEL, Théorie psychanalytique des névroses, Presses Universitaires de France édit., 2 vol.

(2) Mark KANZER, Acting out, sublimation et épreuve de la réalité, J. of the Am. Psychoan. Assoc., 1957, 5, p. 663-684.

(3) Je n'étudierai ici la sublimation que dans ses rapports à l'Idéal du Moi, son examen plus complet ne pourrait se concevoir que dans le cadre d'un rapport qui serait entièrement consacré à ce concept, l'un des plus attachants et des plus flous de la littérature psychanalytique. Le lecteur pourra trouver à la suite du présent travail une bibliographie des écrits de Freud sur la sublimation dressée par Paillette Letarte qui a fait une intéressante revue (inédite) de ce concept.

(4) Morale sexuelle civilisée, in Vie sexuelle, Presses Universitaires de France.


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qui lui est psychiquement apparenté, capacité de sublimation. »

Il est cependant assez évident que la notion de « changement de but » de la pulsion laisse planer une équivoque quant à la réelle modification subie par la pulsion elle-même. Le texte de 1914, en soulignant la différence entre idéalisation et sublimation, permet d'entrevoir une transformation de la nature même de la pulsion dans la sublimation et donc la nécessité d'ajouter un complément à la théorie de la sublimation, complément qui ne sera introduit en fait qu'en 1923 (1).

Pourtant dès 1911, dans Le cas du président Schreber, Freud parle de la « resexualisation » des instincts sociaux comme facteur déclenchant de la paranoïa, ce qui implique une désexualisation préalable de la pulsion homosexuelle. Mais Freud ne décrit pas encore le processus même de la désexualisation et son rapport avec le narcissisme. C'est seulement en effet en 1923 que Freud montrera le processus de la sublimation comme lié à la désexualisation de la pulsion elle-même (et non plus seulement à l'échange d'un but sexuel contre un but non sexuel), désexualisation rendue possible par la transformation de la libido sexuelle en libido narcissique, grâce à une phase de retrait libidinal dans le Moi.

En fait, c'est bien l'introduction du narcissisme qui permit à Freud d'ancrer l'hypothèse d'une escale dans le Moi effectuée par la libido au cours du processus de sublimation.

Cependant, tout se passe comme si, en 1914, cet argument, pourtant directement déductible de son texte, ne lui était pas apparu avec suffisamment de clarté, et je penserais volontiers que la distinction qu'il opère alors entre sublimation, comme s'appliquant à la pulsion, et idéalisation, à l'objet, provient de ce qu'il ne dispose pas encore du concept de désexualisation. Ce dernier permet de rendre compte de la différence entre idéalisation et sublimation d'une pulsion selon que l'on se trouve en présence d'une désexualisation suffisante ou d'une absence de réelle désexualisation. Ce qui m'apparaît important pour notre sujet, c'est le rôle qui est désormais dévolu à la libido narcissique dans la sublimation, encore qu'il ne faille pas oublier que la pulsion en cause a bien sa source dans le Ça et qu'après sa transformation dans le Moi, elle continue son trajet vers les objets.

Le processus de création des sujets poussés à créer par leur Idéal du Moi sans sublimation correspondante de leurs pulsions et le processus de ceux qui parviennent à une sublimation adéquate ne diffèrent

(1) Le Moi et le Ça.

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pas, semble-t-il, quant aux fins poursuivies. En effet, dans tous les cas, l'acte créateur est promu, à mon avis, par le désir (narcissique) de retrouver la complétude perdue (1) et représente donc, lui aussi, à un certain niveau, un moyen de parvenir aux retrouvailles du Moi et de l'Idéal. Plus profonde sera la blessure résultant de l'inadéquation entre les aspirations narcissiques et la représentation du Moi réel, plus impérieuse sera la nécessité d'une mise en oeuvre de moyens pour combler le fatal écart. On peut tout de suite en déduire que les problèmes d'identification occupent ici une place centrale. En effet, nous avons vu que l'évolution du Moi s'accomplissait par la projection de la toute-puissance perdue sur l'objet qui devient ainsi le représentant du premier Idéal du Moi de l'enfant. L'objet (la mère, à ce stade) a la redoutable tâche d'amener l'enfant à échanger ce premier idéal contre des idéaux de plus en plus évolués, grâce à l'intégration des diverses phases de la maturation, intégration qui s'effectue par identification à l'objet porteur de l'Idéal du Moi correspondant à l'étape en cause. J'ai souligné combien il était nécessaire de doser frustrations et gratifications afin que l'enfant ne soit tenté ni de retourner en arrière ni de se fixer au stade où il se trouve. Chaque étape de l'évolution doit offrir suffisamment de satisfactions pour que l'enfant pressente que la suivante lui en offrira d'autres, et insuffisamment, afin que soient préservés son intérêt et sa curiosité pour de nouveaux plaisirs. C'est en somme dans la recherche de cet équilibre que se résume l'éducation. Le Moi de l'enfant s'enrichit ainsi d'introjects et d'identifications (secondaires) successifs s'opposant à la rencontre régressive du Moi et de l'Idéal effectuée au moyen de l'identification primaire. Ces identifications doivent diminuer la marge qui existe entre le Moi et l'Idéal par les nouvelles acquisitions effectuées. En même temps l'introjection des qualités de l'objet auquel l'enfant veut ressembler, l'identification à l'objet porteur de l'Idéal du Moi, permettent au Moi d'être aimé par le Ça (« Regarde, tu peux m'aimer, je ressemble tellement à l'objet » (Freud, 1923), de régler ainsi ce que les auteurs anglo-saxons appellent la self-esteem, autrement dit l'affect résultant de l'écart plus ou moins grand entre le Moi et l'Idéal.

Parvenu à l'OEdipe l'enfant mâle projette son Idéal du Moi sur son père, ainsi que le dit Freud dans un passage fameux : « Le petit garçon manifeste un grand intérêt pour son père : il voudrait devenir et être

(1) Voir J. CHASSEGUET-SMIRGEL, Le concept de réparation et la hiérarchie des actes créateurs, in Pour une psychanalyse de l'art et de la créativité (op. cit), 1963.


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ce qu'il est, le remplacer à tous égards. Disons-le tranquillement, il fait de son père son idéal » (1921) (1). Et aussi : « Tout ce que l'on constate, c'est que le Moi cherche à se rendre semblable à ce qu'il s'est proposé comme modèle » (2). Rappelons que deux ans plus tard (3) Freud insistera sur la double identification et sur les liens entre les identifications et la naissance du Surmoi : « S'étant rendu compte que les parents, surtout le père, constituaient un obstacle à la réalisation des désirs en rapport avec le complexe d'OEdipe, le moi infantile, pour se faciliter cet effort de refoulement, pour augmenter ses ressources et ses pouvoirs d'action en vue de cet effort, dressa en lui-même l'obstacle en question. C'est au père que, dans une certaine mesure, il emprunta la force nécessaire à cet effet, et cet emprunt constitua un acte lourd de conséquences. Le surmoi s'efforcera de reproduire et de conserver le caractère du père... » Et encore : « Mais à présent que nous avons abordé l'analyse du moi, nous pouvons répondre à tous ceux qui, ébranlés dans leur conscience morale, nous objectaient qu'il devait bien y avoir dans l'homme une essence supérieure : certes, et cette essence supérieure n'est autre que le moi idéal, le surmoi (4), dans lequel se résument nos rapports avec nos parents. Petits enfants nous avons connu ces êtres supérieurs qu'étaient pour nous nos parents, nous les avons admirés, craints et, plus tard, assimilés, intégrés à nousmême. »

On sait le rôle que joue la période de latence dans l'acquisition de la capacité à sublimer. Freud en parle dès Les trois essais (1905). Il mentionnera à nouveau le fait par la suite, en particulier dans Le déclin du complexe d'OEdipe (1924). On conçoit que les identifications oedipiennes et l'instauration du Surmoi auront un rôle important à jouer dans les processus de sublimation et donc dans la création.

La plupart des analystes qui ont étudié le processus de création — et en France, je pense à Pierre Luquet (5), Michel de M'Uzan (6) et Gérard Mendel (7), en particulier —ont insisté sur l'importance des identifications chez le créateur.

(1) L'identification, in Psychologie collective et analyse du Moi. (2)Ibid.

(3) Le Moi et le Surmoi, in Le Moi et le Ça.

(4) Rappelons que lorsque Freud introduit le Surmoi, précisément dans ce texte, il le confond entièrement avec l'Idéal du Moi (ou Moi idéal).

(5) Pierre LUQUET, Ouvertures sur l'artiste et le psychanalyste : La fonction esthétique du Moi, R.F.P., 1963, 37, n° 6.

(6) Michel de M'UZAN, La création littéraire, R.F.P., 1965, 29, n° 1.

(7) Gérard MENDEL, La sublimation artistique, R.F.P., 1964, 28, nos 5-6 : « Sublimation artistique et identifications sont indissolublement liées » (souligné par Gérard Mendel).


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Il n'y a pas de « grand homme » — artiste, savant, écrivain ou penseur —, qui n'ait eu des modèles, des maîtres, des pères spirituels. Tout se passe comme si, dans le domaine de la création, la fleur la plus belle, la plus singulière, jaillissait du terreau de la tradition dans lequel elle enfonce profondément ses racines. Les grands novateurs ont connu l'enthousiasme que donne la fréquentation des êtres sur lesquels on projette son Idéal du Moi et auxquels on souhaite ressembler. La libido homosexuelle joue ici un très grand rôle et, derrière les figures exaltées et admirées, il est aisé de retrouver le père des deux versants de l'OEdipe. L'oeuvre de Freud constitue l'exemple même d'une parfaite originalité, pourtant alimentée par des influences jamais reniées : « C'est dans le laboratoire de physiologie de Brücke que je trouvais enfin le repos et une pleine satisfaction, ainsi que des personnes qu'il m'était possible de respecter et de prendre pour modèles... » « La volte-face se produisit en 1882, quand mon maître, que je respectais par-dessus tout, corrigea la généreuse légèreté de mon père en m'exhortant, vu ma mauvaise situation matérielle, à abandonner la voie des études théoriques. Je suivis son conseil... Là, je fus au bout de peu de temps promu interne et passai par divers services, et plus de six mois dans celui de Meynert, dont l'oeuvre et la personnalité m'avaient déjà fasciné lorsque j'étais étudiant... » « Au loin brillait le grand nom de Charcot, et c'est ainsi que je conçus le plan d'acquérir d'abord le grade de docent pour les maladies nerveuses et ensuite d'aller à Paris poursuivre mon instruction... » « J'entrai comme élève à la Salpêtrière... Un jour j'entendis Charcot regretter que le traducteur allemand de ses leçons n'eût plus donné signe de vie depuis la guerre. Il aimerait que quelqu'un entreprit la traduction de ses Nouvelles leçons. Je lui écrivis pour m'offrir à lui... »

Ces quelques citations tirées de Ma vie et la psychanalyse (1925) (1) montrent à l'envi la nature de la relation que Freud portait à ses maîtres, relation dans laquelle il ne craignait pas la soumission. L'Idéal du Moi, projeté sur les objets homosexuels, permet ainsi la captation des qualités de l'objet.

Fain et Marty (1959) (2) ont lumineusement décrit le rôle joué dans le développement et dans le processus analytique par la pulsion homosexuelle qui favorise l'identification aux objets porteurs de l'Idéal du Moi du sujet, grâce à une acceptation de la position passive. Ils n'ont pas manqué de souligner les entraves à ce processus d'enrichis(1)

d'enrichis(1) édit.

(2) Op. cit.


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sèment du Moi en insistant sur les cas où l'objet est ressenti comme dangereux : « Au-delà d'un certain degré de projections, la possibilité de faire de l'objet un Idéal du Moi, un espoir, est ruinée, car seul l'aspect menaçant de cet objet vient occuper le champ de conscience. » Pareille situation implique une « pauvreté libidinale des identifications ». Les auteurs en viennent à considérer la pulsion homosexuelle « comme une pulsion de croissance ». On peut remarquer ici que la pulsion homosexuelle — tout en intervenant relativement tard dans le développement —, est grosse d'une préhistoire liée aux identifications et introjects précoces ayant eu le sein et la mère pour objet.

Fain et Marty insistent également sur les conséquences ultérieures, pour la pulsion homosexuelle, du défaut d'apport narcissique de la part de l'objet primaire. Si bien qu'on pourrait parler, me semblet-il, d'une synthèse commençante des pulsions partielles dans la mise en jeu de la pulsion homosexuelle au moment de l'OEdipe, synthèse qui précisément n'a pas eu lieu dans les cas d'homosexualité manifeste.

Si la libido homosexuelle joue un rôle décisif dans l'Idéal du Moi, comme le montrent les auteurs en développant un point de L'introduction du narcissisme (1914) (1), si elle vient aider à l'accomplissement des identifications oedipiennes, elle ne joue pas un rôle moins décisif dans l'instauration du Surmoi (en tant qu'intériorisation de la barrière de l'inceste) ainsi que nous l'avons rappelé précédemment. Or, je voudrais proposer l'hypothèse de travail suivante : les sujets qui n'ont pu projeter leur Idéal du Moi sur leur père et son pénis (j'envisage ici les sujets masculins) et ont, de ce fait, accompli des identifications défectueuses, seront, pour des raisons narcissiques évidentes, amenés à se conférer l'identité qui leur manque, par divers moyens, la création représentant l'un d'entre eux. L'oeuvre ainsi créée symbolisera le phallus, l'identité lacunaire étant assimilée à la castration. L'impossible identification au père (ou à des substituts paternels) conduira toutefois le sujet à fabriquer et non à engendrer son oeuvre qui, comme lui-même, n'obéira pas au principe de filiation. L'introjection des qualités paternelles — symbolisée par celle de ses attributs — n'ayant pu s'effectuer et les désirs liés à ce processus ayant été refoulés et contreinvestis, le sujet ne disposera pas de la libido désexualisée (sublimée) nécessaire à la confection de son oeuvre. Le promoteur de celle-ci sera donc l'Idéal du Moi, mais la matière première utilisée n'aura pas été fondamentalement modifiée. Fils de personne, le créateur que

(1) Op. cit.


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je décris ne saurait être le père d'une oeuvre authentique, tirant ses forces vives d'une libido riche et pleine. L'identité qu'il se conférera sera obligatoirement usurpée puisque fondée sur la négation de son appartenance à une lignée. Le phallus symbolique ainsi créé ne saurait être lui-même que factice, c'est-à-dire rien d'autre qu'un fétiche.

Je voudrais reprendre ici, en les complétant, un certain nombre de propositions que j'ai avancées dans Le rossignol de l'empereur de Chine (1968) (1), car je les crois en relation étroite avec le sujet présentement abordé. Je veux dire que l'idéalisation, dans la perspective que j'ai faite mienne alors, se superpose au «faux », tandis que la création « authentique » implique des pulsions sublimées. Déjà, dans un travail sur le film d'Alain Resnais et Alain Robbe-Grillet, L'année dernière à Marienbad (1961) (2), j'avais tenté de cerner l'essence du « faux », le décor « baroque » (au sens d'Eugenio d'Ors, la plupart des scènes du film ayant été tournées dans les châteaux de Louis II de Bavière) et les indications du scénario de Robbe-Grillet se prêtant particulièrement à l'étude de l'Illusion : les cimaises ouvragées, les corniches compliquées, contournées, les frises, les sculptures obturant les parties les plus infimes des murs et des plafonds, tout ce délire de stuc est ainsi commenté par Robbe-Grillet dans son scénario (3) : « Comme si toutes ces moulures et ces boiseries ne suffisaient pas à combler l'immensité des surfaces, des « chapiteaux en trompe-l'oeil » (4), des « fausses portes » (4), des « fausses colonnes » (4), des « perspectives truquées » (4), des « fausses issues » (4), viennent s'ajouter à cette débauche ornementale. » Je disais alors, dans l'optique de l'ensemble de cet essai que l'utilisation du truquage du faux, du trompe-l'oeil, pouvait être considérée comme une tentative de contourner l'obstacle (résultant de difficultés dans la relation objectale) en substituant une forme d'investissement artificiel à une qualité d'investissement, l'investissement authentique restant inaccessible.

Je voudrais dès maintenant souligner que nous retrouverons dans les processus d'idéalisation cette tentative de contourner l'obstacle tandis que la sublimation implique une modification de la qualité même de la pulsion. Que l'on me permette ici une métaphore culinaire qui, je pense, décrit éloquemment la différence entre les deux ordres de processus : les guides gastronomiques qualifiés savent distinguer la cuisine

(1) Essai psychanalytique sur les faux ».

(2) In J. CHASSEGUET-SMIRGEL, Pour une psychologie de l'art et de la créativité, Payot édit.

(3) L'année dernière à Marienbad, ciné-roman, Ed. de Minuit.

(4) Les guillemets sont d'Alain Robbe-Grillet.


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« brillante » dont ils se méfient, de l'authentique bonne cuisine. La première comporte généralement des ingrédients « luxueux » préparés dans une sauce compliquée, le tout est fréquemment flambé avec un alcool coûteux et apporté au client sur un plat d'argent richement ciselé. S'il s'agit de vin, il peut être additionné de bisulfite ou trafiqué d'autre manière, mais il est en tout cas contenu dans une verrerie de forme originale dont l'étiquette — de préférence noir et or — porte un nom fantaisiste, sonnant bien, pittoresque ou prétentieux : nous sommes dans le domaine de l'idéalisation. On nous « en a mis plein la vue », on nous « a jeté de la poudre aux yeux », mais la substance même qu'on nous a servie laisse à désirer : « C'est la sauce qui fait passer le poisson », comme dit la sagesse populaire (1). Dans le cas de la sublimation, c'est la chair même de l'animal qui aura subi une modification, grâce à sa préparation et à sa cuisson, qui la rendront délectable. Il se peut que l'assiette sur laquelle on nous l'apporte soit en modeste faïence et que le vin « honnête » qui l'accompagne se contente d'un banal pichet ou d'une bouteille quelconque. Il y a même de fortes chances pour qu'il en soit ainsi : la modification intrinsèque de la substance entraîne un besoin beaucoup moins impérieux de s'attacher aux apparences, tandis que dans le cas de l'idéalisation, celles-ci sont les uniques éléments sur lesquels on joue (2). Il s'agit donc de faire coïncider le Moi et l'Idéal du Moi en sautant par-dessus le processus de sublimation dont nous avons dit qu'il impliquait une identification paternelle. Autrement dit, il s'agit de faire l'économie des conflits d'introjection. Je propose que nous en venions à examiner les types d'individus — et donc les structures — qui cherchent à réaliser cette économie. J'ai essayé de montrer dans le chapitre consacré aux problèmes du pervers en liaison avec son Idéal du Moi, qu'aidé en cela par sa mère, ou par les circonstances particulières de son histoire personnelle, il en était venu à projeter son Idéal du Moi sur ses pulsions prégénitales

(1) On pourrait également rapprocher ce simple camouflage d'une substance inchangée, du nom de l'établissement bancaire italien bien connu : « Banco di Santo Spirito » ou d'une boucherie de ma rue à l'enseigne de « Sainte-Clotilde » (cf. également l'expression « dorer la pilule ").

(2) Il est bien entendu que l'idéalisation d'un objet au sens où Freud l'entend en 1914, c'est-à-dire la projection sur lui de l'Idéal du Moi, ne saurait être confondue avec le processus de création que j'essaie de définir ici comme correspondant au « faux » à l'Illusion.

En effet, la projection de l'Idéal du Moi sur un objet n'équivaut pas à une création et n'implique pas obligatoirement la désexualisation des pulsions. Dans l'amour c'est même, au contraire, le refoulement de la sexualité (n'équivalant du reste pas à une réelle désexualisation) qui constitue un processus pathologique. Lorsque l'Idéal du Moi est projeté sur un objet homosexuel, la désexualisation peut intervenir mais il ne s'agit pas non plus d'une création et les catégories du « vrai » ou du « faux » ne sauraient s'appliquer en ce cas.


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et ses objets partiels, au lieu de le projeter sur son géniteur, en vue de s'identifier à lui. Le pervers doit conserver le leurre qu'il n'a ni à grandir (puisque tel qu'il est il plaît à sa mère) ni à prendre la place de son père (c'est déjà fait). Ce qui permettrait au leurre de se pérenniser serait l'inexistence de la génitalité. En ce cas son illusion d'avoir pris la place du père — et donc de n'avoir rien à lui envier — serait parfaitement conforme à la vérité. On aboutirait ainsi à une entière abrasion des différences (entre l'enfant et le père, entre le petit pénis de l'enfant et l'organe génital du père) et l'on a vu que cette non-reconnaissance de la différence des générations était intimement intriquée à la non-reconnaissance de la différence des sexes (si la mère a un pénis et pas de vagin, elle est comblée et n'a pas besoin du pénis du père ainsi que J. McDougall l'a souligné justement). Mais nous avons vu que le pervers n'est jamais totalement dupe du fait que son père possède un pénis avec des prérogatives et des capacités dont l'enfant est dépourvu. Aussi, pour sauvegarder l'Illusion, il devra faire passer son petit pénis prégénital pour un pénis génital, en l'idéalisant. A mon avis la création du pervers réalise cette fin : elle représente son propre phallus magnifié qui, faute d'une identification paternelle adéquate ne saurait qu'être factice, c'est-à-dire un fétiche.

En fait, ce processus peut être également décelable ailleurs que dans la perversion, chaque fois où l'on rencontre une faille importante dans les identifications au niveau des deux versants de l'OEdipe, accompagnée d'une projection de l'Idéal du Moi sur des imagos prégénitales archaïques avec une absence d'Idéal du Moi maturatif (pour des raisons historiques précises) qui poussent le sujet à choisir le maintien de l'Illusion — le faux-semblant — plutôt que le comblement des lacunes auquel aspire le névrosé ou le « normal ». Bien qu'il soit légitime, à un certain niveau, de différencier la structure perverse proprement dite d'entités où la sexualité perverse, tout en étant présente, n'offre pas tous les caractères propres au Moi pervers (tels que J. McDougall les a définis) (1), pour le sujet qui nous occupe ici, il peut être au contraire intéressant de s'attacher à cerner le noyau commun à diverses entités nosologiques qui vont de la perversion proprement dite à certaines formations caractérielles ou psychopathiques, voire toxicomaniaques. Il s'agit, si on les examine bien, de solutions pathologiques où l'acting-out est toujours présent et où l'oeuvre elle-même peut être considérée comme un acting-out venant combler miraculeusement le fossé qui sépare

(1) Op. cit.


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l'eau du vin, le pénis prégénital du pénis génital, l'enfant du père.

Mark Kanzer (1957) (1) a précisément montré les différences entre acting-out et sublimation du point de vue des identifications : « Dans la sublimation (...) nous sommes habitués à découvrir des identifications solides et une grande capacité à tolérer les tensions — les sublimations en elles-mêmes servant : 1° de satisfactions substitutives ; 2° de mécanismes de délai, et 3° de pourvoyeurs ultimes d'objets pour la satisfaction instinctuelle. Alors que l'acting-out régresse du fantasme à l'action, c'est le contraire qui se produit dans le cas de la sublimation qui, dépendant des identifications plutôt que de l'immédiate possession de l'objet, en vue d'affermir son sentiment de sécurité, favorise l'intériorisation de la décharge motrice — c'est-à-dire la liaison de l'énergie qui a une importante influence dans la formation du Surmoi. Le processus d'intériorisation est en rapport avec le remplacement d'objets externes par des symboles qui, dans l'analyse s'avèrent, à un niveau profond, représenter des figures parentales abstraites. L'intellectualité créatrice de la sublimation indique la bonne capacité intégratrice du Moi à un niveau évolué du développement ; l' acting-out est, d'autre part, caractérisé par des tendances désintégratrices... Du point de vue de l'identification, il y a assimilation du parent idéalisé dans la sublimation, projection et destruction du mauvais parent dans l' acting-out. » Résumant son texte, l'auteur dit : « Des failles dans l'identification disposent à l' acting-out ; des identifications réussies renforcent les tendances à l'intériorisation et à la sublimation. » Dans un article de 1956 (2) Melitta Schmiedeberg exprime un point de vue proche de ma tentative de saisir le noyau commun à une série d'entités nosologiques qui se situent en dehors du registre névrotique ou psychotique, en considérant que « certains actes délinquants peuvent être classés parmi les perversions ou être des équivalents fétichistes » (3).

L'oeuvre accomplie par les sujets présentant le noyau structural que j'ai tenté de décrire — aussi coupée soit-elle de ses racines paternelles — et en fait pour cette raison même — et aussi originale qu'elle prétende être —, sera en fait essentiellement une imitation, une copie

(1) Acting-Out, sublimation et épreuve de la réalité, J. of the Am. Psychoan. Assoc, 5, n° 4, p. 663-684.

(2) I. J. of Psychoan., 37, p. 422-424.

(3) Ces structures constituent, précisément, des indications douteuses pour l'analyse classique, dont Julien ROUART, dans son important rapport sur l'acting-out (R.F.P., 1968, 32, n° 56), a mis en évidence le caractère « anticathartique ». On pourrait également penser ici à l'idée féconde d'Henri SAUGUET (XIXe Congrès des Psychanalystes de langues romanes, R.F.P., 1969, 23, nos 5-6), visant à rapprocher processus analytique et processus névrotique, ces sujets se situant en dehors de ces deux dimensions à la fois.


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du pénis génital. Cette imitation est liée à la nature même des identifications archaïques qui sont ici impliquées et à l'absence d'identifications évoluées, oedipiennes et postoedipiennes.

Les travaux, souvent remarquables, d'un certain nombre d'auteurs vont m'aider à renforcer mon hypothèse.

Dans son étude déjà ancienne (1934) (1) sur la structure As if, Hélène Deutsch décrivait « une relation à la vie qui comporte un manque d'authenticité et qui cependant, vue de l'extérieur, se déroule « comme si » elle était complète ». Le premier cas clinique cité est celui d'une jeune fille qui, douée pour le dessin entre, en cours d'analyse, dans une école d'art. L'analyste reçut un rapport du professeur qui se déclare impressionné par la rapidité avec laquelle la jeune fille avait adopté sa technique et sa « manière », mais trouvait en elle quelque chose d'indéfinissable qui le laissait réticent et perplexe. Il ajoutait que la jeune fille ayant été amenée à changer de professeur s'était adaptée aussitôt avec la plus grande facilité aux nouvelles conceptions techniques et théoriques de celui-ci. Cette aisance à changer d'identifications se retrouverait chez les as if dans leur « adhésion enthousiaste à une philosophie (qui) peut être rapidement et complètement remplacée par une autre parfaitement contradictoire sans la moindre trace de transformation interne ». Une autre patiente de structure analogue « allait s'enivrer dans les bas quartiers, s'adonnant à toutes sortes de perversions sexuelles et se sentait aussi à l'aise dans ce monde interlope que dans la secte piétiste, le groupe artistique, ou le mouvement politique dont elle fut plus tard successivement l'adepte ». Une troisième patiente qui présentait également des dons artistiques vint en analyse dans l'espoir (secret) de devenir analyste. En fait, en dépit de son intérêt affirmé pour la psychologie et la théorie freudienne, et la quantité impressionnante de ses lectures sur ces sujets, elle n'en avait qu'une compréhension très superficielle et une approche entièrement déréelle. Son but profond était seulement de s'identifier à l'analyste. Elle agissait par ailleurs ses fantasmes de prostitution et s'adonnait à de multiples perversions. « Elle émergeait de ces débauches en s'identifiant à quelque personne conventionnelle et accomplissait ainsi une sorte de sublimation dont la forme dépendait de l'objet en cause. » Un jeune homosexuel apparemment doué manquait en fait d'originalité : « Tout ce qu'il faisait ou disait en matière scientifique, montrait un grand talent formel

(1) Quelques formes de perturbation émotionnelle et leur relation à la schizophrénie, Psychoan. Q., 1942. 11, p. 301-321.


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mais quand il essayait de produire quelque chose d'original, il s'avérait généralement que c'était une répétition d'idées qu'il avait saisies avec une particulière netteté. » L'auteur insiste sur le fait que la relation apparemment normale de ces sujets au monde correspond à l'aptitude de l'enfant à imiter et n'est qu'un mimétisme. « Commune à tous ces cas est une profonde perturbation du processus de sublimation qui résulte à la fois d'un échec dans la synthèse des diverses identifications infantiles en une personnalité unique et intégrée et d'une sublimation imparfaite, unilatérale, purement intellectuelle des tendances instinctuelles » (1). Toujours selon H. Deutsch, « l'étiologie de cet état de choses est avant tout liée à la dévaluation de l'objet servant de modèle à la personnalité de l'enfant ». Quant au Surmoi, il serait très insuffisamment intériorisé et les sujets as if adopteraient les critères moraux de leurs objets d'identification du moment, faute de critères internes indépendants.

Dans un travail ultérieur (1955) (2), le même auteur étudie le cas de L'imposteur. Il s'agit du récit de la psychothérapie d'un jeune homme. Celui-ci, né dix ans après le frère qui le précédait et onze ans après l'aîné, était adoré par sa mère et ses frères dont il était « le jouet chéri ». Le père, homme puissant et redoutable, se désintéressa de lui, le laissant entièrement aux mains de la mère. Les deux aînés ayant, dans un mouvement de révolte, quitté la maison, le père se tourna vers le benjamin âgé à ce moment-là de 4 ans environ, fondant sur lui tous ses espoirs, le berçant de rêves de grandeur. Sur ces entrefaites il tomba gravement malade, devint totalement invalide, et, séparé de son fils, mourut cinq ans après. Le jeune homme, avant et durant son traitement, entreprit toute une série d'activités. Dans toutes ses entreprises il jouait un rôle, s'habillant d'une certaine façon, se teignant cheveux et sourcils lorsqu'il était gentleman farmer, posant à l'intellectuel quand il tenait salon littéraire, etc. Parfois l'imposture devenait évidente : il déformait son nom, de façon à le rendre presque identique à celui d'un personnage célèbre. Il était constamment « en quête de son identité... le déni de sa propre identité m'apparaît comme étant le motif principal de ses actes, ainsi qu'il en est dans le cas des autres imposteurs ». Etudiant des imposteurs célèbres, l'auteur montre que dans certains cas ils auraient pu acquérir du prestige sous leur propre

(1) Nous entrevoyons ici un processus où intervient en fait l'Idéal du Moi seul comme nous aurons l'occasion de le développer.

(2) L'imposteur, contribution à la psychologie du Moi d'un type de psychopathe, Psychoan. Q., 1955, 24, p. 483-505.


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nom mais qu'ils en choisissent toujours un autre, celui d'hommes auxquels ils auraient souhaité ressembler (comme le nom est ce qui établit la filiation, il m'apparaît que le changement de nom équivaut à un reniement des origines, c'est-à-dire du père et de ses attributs). L'auteur prétend qu'en raison de son incapacité à sublimer son patient « n'avait la possibilité de satisfaire ses fantasmes de grandeur qu'à travers un acting-out naïf, prétendant qu'il était réellement en accord avec son Idéal du Moi ». Or, parmi les activités entreprises par le patient, certaines étaient des créations. Ainsi, il se mit à écrire, puis à faire de la recherche scientifique, des inventions.

Ceci m'amène à penser que, là encore, le processus de création est uniquement guidé par l'Idéal du Moi, les sublimations ne suivant pas en raison des failles d'identification, si bien que nous nous trouvons devant le paradoxe suivant : plus les sujets ressentent douloureusement l'écart entre leur Moi et leur Idéal, ou en craignent le dévoilement, et plus ils seront tentés d'utiliser la création pour combler ce qu'ils vivent comme une profonde blessure. Or, un certain nombre de ces sujets ont une faille d'autant plus importante entre leur Moi et leur Idéal (faille illusoirement niée parfois) qu'ils n'ont pu intégrer valablement leurs identifications. Ces lacunes dans leur Moi causées par des identifications défectueuses entraînent précisément une perturbation dans l'accomplissement des sublimations. L'oeuvre ayant alors pour but de combler magiquement ces lacunes, il en résulterait qu'un nombre considérable de créations — dans divers domaines — obéirait à un processus fondé sur l'Idéal du Moi sans modification intime des pulsions.

Pour Phyllis Greenacre (1958) les imposteurs (1) présentent trois caractéristiques essentielles : 1° Ils doivent agir leur roman familial ; 2° Ils ont une identité et un sens de la réalité déformés ; 3° Leur Surmoi possède une malformation tant du point de vue de

la conscience que du point de vue des idéaux.

Or, on peut rappeler que les significations du roman familial, si elles sont surdéterminées (2), impliquent néanmoins souvent un rejet de la filiation, une tentative de rompre la chaîne des générations et donc de se conférer une nouvelle (et fausse) identité. Samuel Novey (1955) (3)

(1) L'Imposteur, Psychoan. Q., 1958, 17, n° 3, p. 359-381.

(2) Ces significations ont été éclairées par Michel SOULE dans son travail si vivant sur l'adoption (Contribution clinique à la compréhension de l'imaginaire des parents, R.F.P., 1968, 32, n° 3).

(3) S. NOVEY, Intern. J. of Psychoan., 1955, 36 : « Some Philosophical Speculations about the Concept of the Genital Character. »


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le définit ainsi : « Le roman familial ne représente pas seulement une tentative de se protéger de la problématique oedipienne au moyen d'une production fantasmatique, mais aussi une tentative d'établir son unicité. Il représente un exemple central de la fuite de l'homme devant l'idée d'une existence liée au déterminisme biologique. » Quant à la constellation familiale de l'imposteur, Phyllis Greenacre la décrit très semblable à celle du pervers : La mère serait très attachée à son enfant, comme s'il était une partie d'elle-même. Le père est inexistant. « L'enfant est placé dans une position de supériorité définie par rapport au père. » De plus, Phyllis Greenacre écrit : « J'ai indiqué ailleurs que si l'enfant a été exposé dans ces conditions [il s'agit de l'enfant dont la constellation familiale obéit au schéma indiqué plus haut] à la vue des organes génitaux d'un adulte mâle, il peut produire le fantasme d'un illusoire agrandissement de son propre phallus qui devient ainsi une sorte d'imposture localisée impliquant l'organe et contribue à la tendance déjà en formation d'imposture généralisée. »

Les imposteurs cités par Phyllis Greenacre sont souvent des créateurs (et l'on en connaît de célèbres parmi les peintres : Van Meegeren, Legros, Scheckroun, Maklat, etc.). La sexualité des imposteurs décrits par l'auteur est généralement perverse et parfois alliée à la toxicomanie. A mon avis, il conviendrait de comprendre d'une manière générale l'imposture (qu'elle se manifeste à travers une création ou non) comme répondant au besoin, que j'ai tenté de dégager, existant chez certains sujets, de faire passer leur petit pénis pour un grand phallus génital.

Le chevalier d'industrie d'Abraham (1925) (1), plutôt que d'acquérir un pénis à travers des identifications progressives à son père, obtient (d'emblée) un phallus symbolique en reniant ses origines. Désirant « un plumier décoré de laques bariolées », ou un crayon d'une couleur particulière, il entre dans une librairie en se faisant passer pour le fils d'un général habitant le voisinage. On lui remit aussitôt les objets de sa convoitise. Abraham dit de lui : « La possibilité d'élever son père au rang de figure idéale lui fit défaut ; au contraire, précocement, il désira un autre père. »

Annie Reich, dans trois articles fondamentaux (1953,1954, 1960) (2), décrit les troubles d'identifications, leurs relations avec l'Idéal du Moi

(1) L'histoire d'un chevalier d'industrie à la lumière de la psychanalyse, in ABRAHAM, OEuvres complètes, t. II (op. cit.).

(2) 1953 : Choix objectai narcissique chez la femme, J. of the Am. Psychoan. Assoc, 1, p. 22-44. 1954 : Les identifications précoces comme éléments archaïques dans le Surmoi, J. of the Am. Psychoan. Assoc, 2, p. 218-238. 1960 : Les formes pathologiques de la régulation de la self-esteem, Psych. St. of the Child, 15, p. 215-231.


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et les sublimations. Elle parle de l'identification magique au parent idéalisé qui prend la place du désir (évolué) de devenir comme lui. « La formation du Surmoi est basée sur l'acceptation de la réalité. En fait, il représente la plus puissante tentative d'adaptation à la réalité. L'Idéal du Moi, de l'autre côté, est basé sur le désir de s'accrocher à la négation des limites du Moi. » Dans le développement normal, l'Idéal du Moi se modifie, devient plus réaliste, et se mélange au Surmoi. Les cas qu'elle envisage ne nous mettent pas en présence d'identifications réelles mais d'imitations superficielles. L'auteur donne un exemple qui permet de distinguer imitation et identification : l'imitation (ou identification magique) est celle de l'enfant qui tient le journal comme son père. L'identification survient quand l'enfant apprend à lire. Dans l'imitation il s'agit d'être le parent envié et pas forcément de le devenir. Nous sommes dans le domaine de l'accomplissement magique.

« De beaucoup de points de vue l'enfant ne peut pas être pleinement comme les adultes. Il se développe normalement une faculté d'évaluation de soi qui pousse à l'accomplissement graduel de l'identification... C'est l'Idéal du Moi normal... Dans les cas pathologiques, au lieu d'identifications solides, persistent des imitations ou le désir d'être comme le parent non accompagné du désir de faire ce qu'il faut pour y parvenir. » L'Idéal du Moi mégalomaniaque, selon A. Reich, montre parfois des traits sexuels grossiers, non sublimés. La sublimation est souvent déficiente. Le besoin d'inflation narcissique est lié à des peurs profondes de destruction du corps et de castration. L'agrandissement du Moi a la valeur d'une dénégation magique de la castration. Il existe parfois une opposition entre les fantasmes narcissiques destinés à nier la castration et les exigences du Surmoi « car ils contiennent de nombreux éléments instinctuels non sublimés ». Il s'agit d'un narcissisme avant tout corporel ; or, dit l'auteur, une réelle modification du narcissisme corporel dépend avant tout de la capacité à sublimer.

Dans son article de 1954 (1) Edith Jacobson différencie également les identifications précoces, magiques, préoedipiennes, qu'elle rapproche du as if d'H. Deutsch, de ce qu'elle appelle les véritables identifications du Moi, liées à des représentations de Soi et de l'objet. L'Idéal du Moi pousse au début à devenir un avec l'objet (la mère) puis, seulement par la suite, à devenir comme l'objet.

Freud dans La science des rêves (chap. IV) distingue identification

(1) I<e self et le monde objectai, Psycho. St. of the Child, 9, p. 75-127.


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et imitation : « Ainsi l'identification n'est pas seulement une imitation, mais orne assimilation. » . ■

Dans son rapport sur Les identifications précoces (1961) (1), Pierre Luquet décrit avec subtilité le processus d'assimilation : « S'il n'y a pas obstacle, l'assimilation est complète, la fonction est alors prise en charge par le Moi réuni à l'objet. Celui-ci devient constituant du Moi. Le Moi se connaissant dans l'objet peut se concevoir dans la fonction de cet objet. Tout se passe comme si la donnée instrumentale du Moi était révélée après ce rétablissement de l'unité, comme si le Moi avait besoin du passage par l'objet pour se concevoir dans sa fonction. Il y a sensation de fusion avec l'objet au bénéfice du Moi. Je dis qu'il y a eu assimilation. » L'autre terme de l'alternative serait, selon P. Luquet, l'introjection imagoïque lorsque l'objet est intériorisé mais non confondu avec le Moi.

E. Gaddini (1969) (2) distingue l'imitation de l'introjection et de l'identification (qui semble coïncider pour lui avec l'assimilation telle qu'elle a été définie par P. Luquet). L'imitation serait liée à des fantasmes inconscients de toute-puissance. « Dans mon expérience, dit-il, le mécanisme de l'imitation est pratiquement constant dans les troubles de caractère en général et peut être trouvé très fréquemment dans l'homosexualité masculine ou féminine ainsi que dans le fétichisme et le transvestisme » (on retrouve une série de troubles présentant le noyau commun dont j'ai parlé précédemment) ; selon l'auteur, le prototype de l'imitation est la satisfaction hallucinatoire du désir. Il s'agit d'un moyen magique d'être l'objet. « Imiter non seulement ne signifie pas introjecter mais peut être un moyen de défense devant l'angoisse provoquée par les conflits d'introjection. » Dans les cas qui nous occupent ici, toutefois, la faille dans le Moi constituée par le défaut d'introjection et d'assimilation du père et de son pénis — processus inconscient qui implique une relation faite d'amour, d'admiration et de proximité charnelle — n'est pas comblée par une imitation du père et des attributs paternels (désinvestis narcissiquement) mais par une tentative de se dégager entièrement des liens de filiation. L'imitation concernera le phallus génital dans son essence, tel qu'il est fantasmé par le sujet. Les modèles, dans la mesure où ils existeront, seront lointains ou abstraits. Lorsqu'ils s'incarneront, ce sera en des personnes qui ne représenteront pas des substituts paternels idéalisés, mais

(1) Les identifications précoces dans la structuration et la restructuration du Moi, R.F.P., 1962, 26, p. 117-303.

(2) Sur l'imitation, Int. J. of Psychoan., 1969, 50, p. 475-484.


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précisément ceux qui ont réussi, eux-mêmes, à contourner les conflits d'jntrojection et à se donner un phallus magique autonome ou qui en promettent l'acquisition à leurs émules tout en leur épargnant le douloureux processus de l'évolution. Il s'agit en somme d'un personnage déjà rencontré : le meneur « idéologique » tel que j'ai tenté de le définir à propos du groupe. Le sujet appartenant à l'une des structures qui nous occupent ici deviendra alors disciple d'un « mage » à défaut (ou avant) de devenir mage lui-même. J'ai dit que le meneur « idéologique » était celui qui faisait miroiter l'Illusion, c'est-à-dire la promesse de la rencontre entre le Moi et l'Idéal. Le pervers et les structures apparentées chercheront toujours, d'une manière ou d'une autre, à réaliser le fantasme qui est derrière la théorie sexuelle infantile du monisme sexuel phallique : à savoir la double négation de la différence des sexes et des générations. La théorie du monisme sexuel phallique est le prototype infantile de leurs idéologies d'adulte. Il s'agit pour eux de tenter de faire l'économie de l'évolution. Helen Deutsch dit de son imposteur qu' « il ne pouvait pas attendre le déroulement de son processus de croissance ».

Dans la définition qu'Annie Reich, E. Jacobson et Gaddini donnent de l'imitation par rapport à l'identification, il y a toujours l'idée que par magie on peut, non pas devenir grand, mais l'être immédiatement, en escamotant ainsi la maturation.

Or, le seul pénis que l'on puisse posséder sans passer par l'évolution menant à la génitalité, c'est le pénis anal. Le sujet présentant le noyau structural que j'ai essayé de dégager fabriquera une oeuvre représentant un pénis anal idéalisé, c'est-à-dire un pénis anal qu'il tentera de faire passer pour un pénis génital ou mieux : pour supérieur au pénis génital.

Comme seule une sublimation authentique fondée sur des identifications oedipiennes permettrait une réelle transformation de l'analité, le sujet sera contraint de contre-investir les pulsions utilisées dans sa création. L'une des conséquences possibles de ce contre-investissement est le caractère de préciosité que revêtira l'oeuvre. La préciosité réapparaît périodiquement dans l'art et la littérature quand ce n'est pas dans la pensée elle-même. Elle ne connaît cependant pas toujours la vogue qu'elle eut en Europe occidentale à la fin du XVIe et au XVIIe siècles, qu'elle s'appelât gongorisme, concettisme, euphuïsme ou marinisme. Dans les oeuvres qui cherchent à masquer l'analité en l'idéalisant sans parvenir à la métamorphoser vraiment, selon la définition de Fenichel (« dans la sublimation, la pulsion originelle disparaît »), il est impossible de déceler la trace de cette « longue voie régrédiente » dont a parlé


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M. Fain (1966) (1). Un verset d'Ulalume, n'importe quel dessin de Paul Klee ou de Nicolas de Staël, quelques accords de Bach nous font parcourir en un instant une vaste région de la Psyché, et assister, émerveillés, au jaillissement d'une multitude d'émois liés au déploiement d'un éventail de représentations condensées, issues de la pulsion primitive.

Comme un plongeur en eau profonde qui découvre un royaume englouti, l'oeuvre éclaire subitement l'inconscient, et la lumière qu'elle projette se répand jusqu'à la surface. Malgré le caractère global et immédiat du phénomène, nous pouvons, en le décomposant en ses éléments, retrouver les déplacements, les symboles successifs et les images condensées qui ont abouti à l'expression consciente terminale.

Il semble que l'une des principales sources de l'émotion esthétique réside dans la disproportion entre la richesse et la multiplicité des émois, des affects, et des représentations étages tout au long d'une voie régrédiente profonde et le caractère simple, allusif, voire elliptique de l'expression. C'est en somme de l'économie de moyens que semble provenir une part de la satisfaction obtenue par l'amateur de l'oeuvre. Encore que la voie régrédiente profonde (« Le fil continu du désir » dont parle également Freud à propos, cette fois, du travail du fantasme et de ses liens avec les trois temps de nos représentations) (1908) (2) puisse être en quelque sorte « mise à plat », à l'horizontale, avec une élaboration secondaire généralement réduite, l'émotion naissant de l'affleurement même des processus primaires. C'est ainsi qu'à mon avis pourraient être distingués d'une façon cavalière, en donnant à ces termes un sens très extensif, romantisme et classicisme.

L'économie de moyens ou l'affleurement des processus primaires sont absents de l'oeuvre gouvernée par l'Idéal du Moi seul. L'oeuvre en ce cas va manquer de « profondeur » (au sens d'une voie régrédiente réduite) et ne fera pas naître en nous la foule d'émois et de représentations issus des pulsions primaires. Le refoulement et le contreinvestissement de ses pulsions qu'effectue en ce cas le créateur nous ôtent la jouissance de nos propres pulsions (à travers la contemplation de l'oeuvre) rendue possible par l'intermédiaire de la sublimation seule. Au contraire, le créateur tentera souvent de contourner les obstacles internes qui s'opposent au libre jaillissement des affects et de leur

(1) Intervention au Colloque de la Société psychanalytique de Paris sur Analyse terminée et analyse interminable, R.F.P., 1968, 32, n° 2.

(2) La création littéraire et le rêve éveillé, in Essais de psychanalyse appliquée, N.R.F., Gallimard édit.

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liaison à des représentations denses et variées, à l'aide d'une surcharge de l'expression, d'un abus des métaphores, qu'on appelle l'enflure. Enflure qu'on ne doit pas confondre avec le foisonnement des processus primaires. Lorsque à l'inverse la forma affectera le dépouillement, celui-ci correspondra, en fait, à une réelle pauvreté.

Dans une lettre à Abraham (1914) (1), Freud rapporte un exemple de la technique jungienne transmis par Jones qui le tenait lui-même d'une patiente ; Jung aurait interprété le transfert amoureux de sa patiente en lui apprenant « qu'elle n'est pas réellement amoureuse de l'analyste, mais qu'elle est en train, pour la première fois, de lutter pour comprendre une IDÉE UNIVERSELLE au sens platonicien du terme ». Abraham, dans sa réponse, dit qu'il reconnaît dans la technique jungienne la distinction que Freud a opérée (la même année) entre les processus gouvernés par l'Idéal du Moi et la sublimation. Il s'agirait dans cette technique de se conformer à l'Idéal du Moi et d'éviter la sublimation.

En fait, tout le jungisme peut être compris comme une tentative « idéalisante ». « Les matériaux des représentations sexuelles en rapport avec le complexe familial et avec les tendances incestueuses sont utilisés pour servir d'expression aux intérêts moraux et religieux les plus élevés de l'homme : sublimation des tendances érotiques et leur transformation en tendances auxquelles le qualificatif d'érotiques ne s'applique plus » (1914) (2). Or les jungiens, montre Freud, n'ont pu supporter « cette sexualisation de la morale et de la religion... La morale et la religion ne doivent pas être sexualisées, l'une et l'autre étant originairement quelque chose de « supérieur ». Mais comme il est impossible de nier que la morale et la religion découlent du complexe familial, on va prétendre que le complexe lui-même ne doit pas être interprété « à la lettre », de manière à le concilier avec les « idées abstraites de la morale et de la mystique religieuses ». Le complexe d'OEdipe devient abstrait, désincarné. La mère symbolise l'irréalisable (et non l'irréalisable la mère) ; « le père, qui, dans le mythe d'OEdipe, tombe victime d'un meurtre, représenterait le père « intérieur » dont on doit s'émanciper ».

En 1924 (3) Freud dit aussi : « L'hypothèse selon laquelle l'art, la religion et l'ordre social tirent pour une part leurs origines des instincts

(1) Correspondance Freud-Abraham, lettre du 29-7-1914, Gallimard.

(2) Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique, in Essais de psychanalyse, Payot édit.

(3) In Résistance à la psychanalyse.


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sexuels fut présentée par ses opposants comme une dégradation des valeurs culturelles les plus élevées. » (Dans le contexte, « l'autre part » s'applique aux pulsions agressives.) Cet article ne concerne plus les jungiens mais les attaques générales dont étaient l'objet la psychanalyse et son fondateur, dont l'action délétère était mise sur le compte de son appartenance raciale.

On reconnaît là, à mon avis, la tendance à idéaliser, sans sublimation correspondante des pulsions, c'est-à-dire dans un effort pour couper la culture de ses racines naturelles, charnelles. Bien entendu, ici, c'est la conception de l'essence même de la culture qui est en cause, et il n'est pas dit que les individus partageant cette conception soient incapables d'accomplir une oeuvre — s'ils sont par ailleurs créateurs — comportant un réel processus de sublimation, et qu'à l'inverse l'adoption, sur le plan rationnel, du point de vue freudien confère, ipso facto, l'aptitude à sublimer. Il n'en reste pas moins qu'une pareille conception de la culture est à même de jouer le rôle, au plan de la création, de l'affirmation du pervers prétendant sa « recette » sexuelle (1) supérieure au coït génital de son père. Il n'est pas impossible du reste que la tendance à l'idéalisation sans sublimation correspondante des pulsions soit présente, sous une autre forme, dans la conception selon laquelle un certain nombre de fonctions, dont l'activité créatrice, appartiendraient à un Moi autonome.

Lorsque j'ai tenté d'étudier « le faux » je pensais, bien entendu, à certaines productions esthétiques ou intellectuelles contemporaines qu'on ne peut s'empêcher de ressentir coupées de leurs sources vives, des zones érogènes et des pulsions. C'est aussi ce qu'exprimait Marcel Roch dans son rapport sur le Surmoi : « Il n'est pas rare, à notre époque, que les résultats de la création artistique montrent une pauvreté et une stéréotypie de la fantasmatisation, une stérilité de la fonction de l'imaginaire qui cède la place au produit d'un exercice à vide de moyens instrumentaux dans le seul plaisir narcissique du fonctionnement, dissocié du mouvement instinctuel sublimé. » Cependant, je crois qu'il est sage de s'en tenir dans ce domaine — j'insistais déjà là-dessus en 1968 — à la saisie du processus interne du créateur que son Idéal du Moi pousse à créer sans que ses capacités sublimatoires soient en mesure de venir alimenter son oeuvre, plutôt que d'appliquer des hypothèses théoriques à des oeuvres contemporaines. Du reste, rien n'est plus difficile à justifier qu'une sélection personnelle dans le domaine esthé(1)

esthé(1) J. MCDOUGALL, op. cit.


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tique, surtout lorsque le temps n'a pas permis une prise de distance suffisante vis-à-vis de l'oeuvre. « Le temps est bon juge », dit-on. Je pense qu'il permet surtout de se distancier vis-à-vis de l'opinion du groupe.

Notre époque n'a cependant pas le privilège de produire des oeuvres — dans le domaine de l'art ou de la pensée — qui soient ainsi mues par le besoin narcissique de se conférer la complétude sans évolution réelle du Moi et des pulsions correspondantes ; et si aujourd'hui le phénomène tend à prendre de l'extension, l'exemple de la préciosité que j'évoquais tout à l'heure nous invite à penser que nous sommes en présence d'une tendance permanente, quoique souvent latente, de l'esprit humain.

Rappelons que l'oeuvre de Molière est dominée par la lutte contre le « faux », aussi bien dans le domaine de l'esthétique que dans celui des sentiments. Avec la pénétration propre au génie, il a su reconnaître l'essence commune de l'imposture, qu'il s'agisse du faux dévot (une version de Tartuffe s'intitulait Panulfe l'imposteur), de la fausse science (les médecins de son temps), de la fausse noblesse et de l'usurpation de titres (Le Bourgeois Gentilhomme), de la fausse distinction (Les Précieuses Ridicules), de la fausse culture, de la fausse poésie, de la fausseté générale du monde (Le Misanthrope). Partout, il s'agit de démasquer l'hypocrite, le « bel esprit », le faux ami, les amours intéressées ou sans consistance, et de faire triompher la simplicité, la vérité, le bon sens. Le caractère spécifique de l'idéalisation qui ne fait que recouvrir d'un brillant vernis le pénis anal resté inchangé est particulièrement mis en évidence dans Les Précieuses Ridicules lorsque les deux laquais déguisés en vicomte du Jodelet et marquis de Mascarille, après avoir charmé les deux Précieuses par leurs propos galants, leur élégance, leur habileté à faire des impromptus et à tourner le madrigal, sont battus par leurs maîtres (les vrais gentilshommes) qui les dépouillent de leurs vêtements et font apparaître la souquenille sous l'habit brodé.

L'un de mes patients, qui avait des activités perverses multiples, se mit à parler en séance de son désir d'écrire après avoir mentionné la lecture qu'il avait faite d'un de mes articles. Il se demandait comment il allait s'y prendre quand lui revint en mémoire le rêve suivant (qu'il avait oublié) : « Je me trouvais dans une scierie. Il y avait un énorme tas de bûches toutes pareilles que je devais toutes peindre soigneusement en argent. Je devais faire attention de bien recouvrir chaque bûche ; ça me fait penser au chocolat que j'avais à goûter quand j'étais


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petit et aussi aux cigarettes en chocolat que j'achetais au bureau de tabac qui vendait des bonbons. »

Il s'agit donc pour le pervers et les structures apparentées de recouvrir le chocolat (le pénis anal) d'un papier d'argent qui l'idéalise mais n'en change pas la nature intime. Un semblable processus est à l'oeuvre dans la coutume américaine de maquiller les morts, de les revêtir de leurs plus beaux vêtements, de les entourer de fleurs et de parfums, de les envelopper de musique, de façon à faire oublier la décomposition que sont en train de subir les chairs et l'équivalence inconsciente entre le cadavre et l'excrément.

Mais il suffit de gratter et sous la couche brillante, on découvrira le caractère excrémentiel du phallus, ou, pour parler comme Napoléon, la merde dans le bas de soie.

Il est certes plus aisé — Freud l'avait indiqué — de comprendre certains aléas du développement et leurs effets négatifs que de saisir pourquoi un individu, placé dans les mêmes conditions défavorables, échappe à la maladie. Aussi bien les sujets qui présentent le noyau structural commun que j'ai essayé de mettre en évidence ne sont-ils pas tous dépourvus de capacités à sublimer. Non seulement il existe des différences quant aux quantités de libido déchargées directement dans les activités perverses ou apparentées, mais encore les lacunes identificatoires sont-elles d'inégale importance. S'il existe beaucoup de pervers créateurs pour les raisons que j'ai indiquées, il en est qui parviennent à produire des oeuvres authentiques, occupant une place importante dans notre patrimoine culturel. A l'examen il semble que, parmi les pervers, ce soient surtout les homosexuels qui présentent le plus d'aptitudes à la sublimation. Ceci pose en fait le problème de l'homosexualité elle-même dont Freud disait qu'elle méritait à peine le nom de perversion (1925) (1), la relation objectale des homosexuels étant très diversifiée selon les individus, pouvant aller d'un amour d'objet partiel évident à un amour d'objet total, beaucoup plus proche de la génitalité.

En fait les sujets présentant le noyau structural que je viens de décrire n'ont pas l'apanage de la création inauthentique. Et la première fois où j'ai parlé de la création d'un faux phallus, c'est à propos du paranoïaque (1964-1965) (2).

(1) Ma vie et la psychanalyse, op. cit.

(2) In Notes de lecture en marge de la révision du cas Schreber, R.F.P., 1966, 30, n° 1, et également in A propos d'Auguste Strindberg. Contribution à l'étude de la Paranoïa et Le rossignol de l'empereur de Chine. Essais psychanalytiques sur le faux, in Pour une psychanalyse..., op. cit.


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Je ne puis que reprendre ici les éléments antérieurement dégagés. L'origine de la création du « faux » chez le paranoïaque se trouve également dans son identification paternelle défaillante. Toutefois les motifs de cette défaillance sont, on le sait, différents de ceux des sujets appartenant aux structures précédemment décrites. L'on peut dire que le futur paranoïaque, dont l'imago maternelle phallique est toujours mauvaise, n'a pas trouvé en son père, en raison de certains facteurs historiques spécifiques, de support pour une nouvelle triangulation. Le sujet n'a pu en passer par la phase d'idéalisation du père qui, maintenue dans certaines limites, est nécessaire aux identifications oedipiennes. Le pénis paternel est pour lui un objet érotique et agressif mais n'est pas porteur de son Idéal du Moi. Il reste pour lui un pénis et non un phallus selon la distinction opérée par B. Grunberger (1963) (1). Les craintes pour le Moi empêcheront le futur paranoïaque d'introjecter le père et ses attributs et l'amèneront à idéaliser son propre Moi, cette idéalisation constituant les prémices de sa mégalomanie délirante. La paranoïa mystique représente alors une tentative de projeter l'Idéal du Moi sur une figure divine, éloignée du père charnel et constitue une heureuse évolution de la maladie, comme Freud l'a montré dans Schreber, car elle permet d'arracher une part du narcissisme au Moi propre et de se réconcilier, dans une certaine mesure, avec la pulsion homosexuelle. Si le paranoïaque n'a pas réussi dans cette tentative et a gardé son propre Moi comme Idéal (ceci d'une façon relative dans les états non délirants), il investira farouchement les frontières de son Moi au détriment de ses investissements objectaux, en rejetant toutes les introjections vécues comme des intrusions dangereuses et destructrices.

L'investissement du Moi constitue une défense majeure devant l'attrait homosexuel. Le sujet élaborera alors des fantasmes et des actes qui visent à démontrer qu'il possède déjà un pénis d'une puissance absolue et parfait à tous égards : supérieur à tous les autres, ce pénis l'est, évidemment, à celui de son père dont il n'a, par conséquent, nul besoin. Etant donné que l'existence de ce pénis est basée sur une lacune (l'introjection du pénis paternel non effectué) et a précisément pour but de la masquer, il aura des caractéristiques spécifiques. L'une d'entre elles est décelable d'emblée : ce pénis est conçu par son « inventeur » — et nous savons que l'invention est l'une des activités que la psychiatrie classique elle-même décrit comme étant souvent le fait du paranoïaque — sur un mode « mégalomaniaque » le processus naturel

(1) L'image phallique, in Le narcissisme, op. cit.


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d'acquisition d'un pénis étant évité, la création d'un phallus autonome se situera en dehors du principe de réalité et revêtira un caractère magique. Le phallus magique autonome aura par là même dans son Moi une place démesurée venant enfler son orgueil.

Il est également connu en psychiatrie classique que l'on rencontre beaucoup d' autodidactes parmi les paranoïaques qui « sautent » ainsi par-dessus l'état d'élève, la science venant du maître étant assimilée au pénis paternel qu'il s'agit de prendre en soi. La nécessité de courtcircuiter la phase d'introjection du pénis paternel, l'investissement narcissique positif de ce pénis ayant été reporté sur le Moi, aura pour résultat de donner aux productions du paranoïaque, destinées à représenter son pénis dans toute sa gloire, un caractère d'inauthenticité, car elles recèlent une faille capitale. Si elles réussissent à donner le change aux autres — pour des raisons que nous aborderons plus loin — elles sont insuffisantes à rassurer pleinement leur auteur qui les brandira en toute occasion et sera obligé d'en accroître les dimensions toujours davantage pour nier l'idée, perçue par lui à un certain niveau, qu'il ne s'agit là que d'une écorce creuse sans contenu vrai.

C'est pour se débarrasser de cette perception hautement angoissante qui mettrait toutes ses défenses en échec que le paranoïaque est obligé de la projeter sur le monde extérieur qui lui apparaît alors comme factice.

Pareilles perception et dénonciation du faux dans l'univers qui entoure le paranoïaque sont particulièrement frappantes dans l'oeuvre littéraire et autobiographique de Strindberg dont j'ai eu l'occasion de parler ailleurs (1). Je n'en rappellerai que deux exemples particulièrement éloquents. Son drame La maison brûlée lui aurait été inspiré par la vue des ruines de la maison où il avait passé son enfance :

L'Etranger, qui est en réalité l'un des fils de la maison, arrive sur les lieux de l'incendie. En fait, la famille qui habitait la maison faisait de la contrebande, « la teinturerie n'était qu'une façade destinée à cacher la contrebande de la laine qu'on teignait pour la rendre méconnaissable ». La maison a été construite avec des doubles cloisons pour cacher la marchandise. « L'honorable famille » se livrait donc à des activités illégales. Mais, après l'incendie, l'Etranger va mettre « toutes les vieilles saletés au grand jour » (l'Etranger se dirige vers les objets sauvés de l'incendie et examine quelques livres). « Le même fatras

(1) Le lecteur me pardonnera, je l'espère, de reprendre ici un matériel cité antérieurement. L'intérêt et le caractère démonstratif de l'oeuvre de Strindberg me paraissant illustrer de façon inégalable mon propos.


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que lorsque j'étais jeune. Tite-Live : Histoire romaine où il n'y a pas un mot de vrai... Mais qu'est-ce que c'est que ça ? Le montant d'un lit en acajou, celui dans lequel je suis né. Damn it! Item : le pied de la table de la salle à manger, bien familial transmis de père en fils (1). Ouais ! On prétendait qu'elle était en ébène, tout le monde l'admirait, et maintenant, cinquante ans après, je découvre qu'elle n'était qu'en peuplier teint. Tout était teint chez nous, on y maquillait tout (2)... De la blague, la table d'ébène... » (Il s'approche d'une pendule) : « Laissemoi voir un peu ce que tu as dans le ventre, chère amie. » (Il la prend, elle tombe en morceaux.) « Elle se défait quand on la touche. Tout se défaisait dans cette maison quand on y touchait, tout... »

Il n'est pas trop hasardeux de supposer que « le bien familial transmis de père en fils » ainsi que le contenu du ventre de la pendule représentent le phallus du père, symbole de la succession des générations sur lequel l'Etranger projette son sentiment de « faux », comme cela apparaîtra clairement dans La sonate des spectres :

Le Colonel est, lui aussi, un faussaire et un usurpateur que le Vieux va démasquer.

LE VIEUX. — Tout, tout ce que l'on peut voir ici, je le possède, tout est à moi.

LE COLONEL. — Soit, cela vous appartient, mais mon blason, mon nom intact sont bien à moi.

LE VIEUX. — Non, du tout, pas même cela. (Un silence.) Vous n'êtes pas noble.

LE COLONEL (lisant). — Vous n'avez pas honte.

LE VIEUX (tirant un papier de sa poche). — Quand vous aurez lu cet extrait de l'armorial, vous verrez, vous verrez que la famille dont vous portez le nom est éteinte depuis un siècle.

LE COLONEL (lisant). — J'ai déjà entendu des bruits de ce genre, mais je porte le nom de mon père... (il lit). C'est vrai, vous avez raison... Je ne suis pas noble, pas même cela! Alors, j'ôte la bague marquée de mon sceau. C'est vrai, elle vous appartient ; tenez.

LE VIEUX (met la bague dans sa poche). — Alors, continuons. Vous n'êtes pas non plus Colonel.

LE COLONEL. — Vraiment, je ne le suis pas ?

LE VIEUX. — Non, vous avez été autrefois colonel dans un corps de

(1) C'est moi qui souligne.

(2) C'est moi qui souligne.


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volontaires américains, mais après la guerre de Cuba et la réorganisation de l'armée tous les anciens grades ont été abolis...

LE COLONEL. — Est-ce vrai ?

LE VIEUX (mettant la main à sa poche). — Voulez-vous lire ?

LE COLONEL. — Non, ce n'est pas nécessaire! Qui donc êtes-vous pour avoir le droit de me dépouiller de la sorte ?

LE VIEUX. — Vous le verrez! Mais, pour ce qui est de dépouiller, savez-vous qui vous êtes ?

LE COLONEL. — Vous n'avez pas honte ?

LE VIEUX. — Otez votre perruque et regardez-vous dans la glace, mais enlevez en même temps votre râtelier et rasez-vous la moustache, faites-vous détacher par Bengtson votre corset de fer, et alors nous verrons si on ne reconnaît le domestique XYZ, celui qui était naguère pique-assiette dans une certaine cuisine.

Ces décors de carton-pâte, ces situations fausses, ces fonctions usurpées, ces sentiments factices, ces visages maquillés, ces masques, ces doubles cloisons, ces crimes cachés, ces valeurs trompeuses, ces supercheries, ces duperies, ces plagiats, ces mensonges qui emplissent l'univers dramatique de Strindberg et qu'il dénonce inlassablement apparaissent particulièrement dans cette dernière scène comme issus du sentiment profond de la propre inauthenticité de son identification paternelle. Le Colonel qui est progressivement dépouillé de ses faux emblèmes narcissiques et qui se retrouve valet de cuisine n'est-il pas Valter ego, sans doute inconscient, de celui que Strindberg appelait « Le fils de la servante ». (Je rappelle qu'il intitula ainsi l'ensemble de son oeuvre autobiographique.) Dans Mademoiselle Julie il donne au valet le même prénom que celui qu'il s'attribue dans son autobiographie.

L'exemple de Strindberg montre qu'une identification paternelle non accomplie peut ne pas fermer l'accès aux processus de sublimation et ceci dans certaines conditions dont la réalisation implique un équilibre très instable facilement détruit. Car, en fait, l'activité littéraire du dramaturge suédois s'est pratiquement tarie entre 1892 et 1897. La césure est brusque : en 1892 il écrivit encore six pièces. Il semble que la séparation d'avec sa première femme, Siri von Essen, ait constitué le facteur déclenchant de cet épisode de stérilité littéraire et de fécondité au plan pathologique. La vie conjugale constitue un rempart contre l'homosexualité grâce aux satisfactions homosexuelles indirectes qu'elle procure par identification au partenaire. Le départ de son épouse semble avoir contraint Strindberg à récupérer ses désirs féminins « à son corps défendant ». La pression persécutrice va s'accroître. Strindberg substitue


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alors l'invention « scientifique » à la création littéraire. L'invention « scientifique » de Strindberg me paraît représenter la tentative d'écarter les dangers liés à la pulsion homosexuelle passive grâce à la possession d'un phallus tout-puissant fabriqué ex nihilo, participant donc de la magie. En 1894, après un mariage éclair, il se sépare de sa seconde femme, continue de plus belle ses recherches de chimie, mais sa femme, son entourage et les savants ayant refusé d'entériner ses « découvertes », il décide de « frapper un coup décisif» et de faire de l'or.

Le vieux rêve des alchimistes est, par excellence, le représentant du désir d'obtenir le phallus tout-puissant à partir de rien (c'est-à-dire hors de toute continuité génétique) et l'on peut rappeler à cet égard que Joseph Balsamo qui prétendait au titre de comte de Cagliostro, magicien, aventurier, imposteur, charlatan et escroc, fut également alchimiste et tout au début de sa vie copiste de tableaux (la copie peut constituer une tentative de s'identifier aux maîtres mais aussi, comme je l'ai dit, représenter une impossibilité : celle de métaboliser l'objet).

Dans Le chemin de Damas, la signification pour Strindberg du désir de faire de l'or en tant que phallus magique autonome et tout-puissant qui rend son possesseur invulnérable, supérieur à tous et égal de Dieu, est particulièrement évidente : « L'Inconnu », c'est-à-dire le héros de la pièce, se trouve au laboratoire avec la Mère. Il veut réaliser la synthèse de l'or. La Mère s'exclame : « Mais c'est un défi à Dieu, c'est de la magie noire ! » L' « Inconnu » lui explique que « les honneurs sont pour les hommes les illusions les plus durables » et qu'il espère obtenir ces honneurs grâce à sa découverte, assimilée à la construction de la tour de Babel qui « en vue d'un assaut des puissances d'en haut » devait s'élever jusqu'au ciel. En même temps il possédera le pouvoir suprême : « J'ai dans mon creuset le destin de la terre... Je suis le destructeur, le démolisseur, l'incendiaire du monde... Je suis celui qui a fait ce qu'aucun autre n'a pu faire avant lui... ».

Il semble que le désir d'acquérir un phallus magique autonome dont la synthèse de l'or est le prototype soit à même d'inverser le sens de la persécution anale qui dégrade et fécalise l'univers en le transformant en « enfer excrémentiel » (1). Ce processus de fiscalisation est très souvent mis en scène dans le théâtre de Strindberg.

Par exemple, dans Le chemin de Damas, le banquet dans la taverne

(1) C'est le nom, donné par Strindberg, à l'univers délirant dans lequel il se trouve durant sa période de recherches « scientifiques », période décrite dans Inferno. Le terme d' « enfer excrémentiel » est emprunté à Swedenborg dont Strindberg fit la lecture à la même époque.


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commence dans une ambiance de luxe avec une profusion de lumière, d'ornements d'or, d'argent et de cristaux. Petit à petit tout se dégrade : « Les serveuses ont remplacé des coupes d'or par des gobelets en métal sombre et elles commencent à desservir les paons, les faisans, etc. » «... Les tables sont maintenant desservies, on a enlevé les nappes et les candélabres, les tables de bois blanc montées sur des tréteaux apparaissent maintenant à nu. On apporte une grande coupe de grès, et les brocs de grès du modèle le plus grossier sont déposés sur la table d'honneur... » Un peu plus tard encore : « Un écran richement décoré de palmiers et d'oiseaux de paradis a été enlevé, on aperçoit maintenant un affreux débit de boisson avec son étagère ; la cabaretière est installée derrière le comptoir et verse à boire. Des noctambules, des femmes en haillons vont consommer au comptoir. »

Cette scène est d'autant plus significative que le banquet a été organisé pour fêter l'Inconnu, héros de la pièce, qui est censé avoir réussi la synthèse de l'or, mais à la fin de la pièce, il apparaît qu'on a voulu se moquer de lui et il est finalement traité de charlatan.

Nous voyons donc qu'être démasqué comme charlatan est identique à révéler que derrière les ors et les cristaux, derrière l'écran orné de palmiers et d'oiseaux de paradis, se trouve un bouge infâme, c'est révéler l'univers anal qui se cache derrière le décor (1), c'est annuler le processus qui a conduit à changer le bâton fécal en or, c'est dévoiler le geai sous les plumes du paon. La persécution qui oblige le sujet à faire apparaître le caractère anal de son phallus est le fait de la pulsion homosexuelle. Si son phallus a perdu ses caractéristiques narcissiques magiques, le sujet est acculé à reconnaître son désir érotique pour le père et son pénis, c'est-à-dire son besoin d'identification au porteur du pénis génital par introjection de ses attributs.

Le phallus magique autonome du paranoïaque sert donc, lui aussi, à masquer le caractère anal du phallus qui, grâce à l'idéalisation a tenté de se faire passer pour égal et supérieur au pénis génital. Chez le paranoïaque c'est la confrontation avec le pénis du père qui est directement en cause ainsi que le refus des pulsions passives, tandis que dans les structures précédemment décrites, c'est la conservation du lien avec la mère et l'exclusion concomitante de la génitalité ainsi que de l'univers

(1) Extrait d'une lettre de Freud à Fliess, 24-1-1897 (in Naissance de la psychanalyse, Presses Universitaires de France édit.) : « J'ai lu un jour que l'ordonné par le diable se transformait immanquablement en excrément ; le jour suivant M. F... parlant du délire d'argent de sa bonne d'enfant, me dit tout à coup (par le détour de Cagliostro alchimiste — Dukatenscheisser) que l'argent de Louise était toujours excrémentiel.


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paternel. Dans les deux cas il y a escamotage des introjects paternels. La reconnaissance, chez le pervers, du caractère lacunaire de son Moi pourrait, schématiquement, le conduire à la perte de ses illusions et à la dépression ; chez le paranoïaque, à la persécution : le phallus magique autonome du paranoïaque n'ayant pas subi non plus de modifications dans sa substance, il surfit que soit ébranlé le contre-investissement des pulsions ayant servi à sa « fabrication » pour que l'analité réapparaisse sous sa forme primitive comme le bois de peuplier sous la couche de peinture qui le recouvre, et que « les vieilles saletés » soient « étalées au grand jour » (cf. citation de La maison brûlée de Strindberg).

Il conviendrait d'ajouter que, dans les deux cas, la création du phallus magique autonome — le faux phallus — représente un piège dans lequel tombent ceux qui « donnent dans le panneau », ou se fient aux apparences (le papier d'argent qui enveloppe le chocolat, l'or et les cristaux qui dissimulent le bouge, la peinture qui recouvre le bois de peuplier, la sauce qui fait passer le poisson, ou, dans Le rossignol de l'empereur de Chine, les diamants et les pierreries qui habillent l'oiseau mécanique et encore le bas de soie qui contient la merde), le camouflage jouant ici le rôle du feuillage qui masque le lacs ou le chausse-trape. En effet, il s'agit pour le fabricant du « faux » de parvenir à berner le spectateur, l'auditeur ou le lecteur, de manière à lui faire admettre pour supérieur au vrai pénis génital la créationfétiche. C'est chez le paranoïaque que la signification de piège secondairement revêtue par « le phallus magique autonome » est la plus évidente en raison de la relation objectale ici en cause. En effet, la défense opposée par le paranoïaque à la pénétration passive l'oblige à une constante pénétration de l'autre ou à sa captation (suivie d'une destruction et d'une éjection) dans son sphincter anal (le piège). La relation finit par se limiter à une lutte imaginaire sans répit : c'est à qui s'introduira dans l'autre ou le prendra au piège.

La relation du pervers (et des sujets appartenant aux structures apparentées) à son « public » est souvent moins sadique et destructrice (à moins que ne s'y mêlent, ce qui n'est pas exceptionnel, des éléments paranoïaques ou des désirs de vengeance contre la mère qui a séduit et n'a finalement rien donné). Il s'agit, à la manière de l'illusionniste et du prestidigitateur (encore qu'alors la relation s'inscrive dans le cadre d'une convention préalablement établie) d'émerveiller le spectateur, l'auditeur ou le lecteur par des acrobaties intellectuelles ou verbales, par une virtuosité technique, une ingéniosité et une astuce dans l'expression formelle qui vaudront au pervers l'admiration béate


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qu'autrefois lui prodiguait sa mère, confirmant ainsi son rôle de partenaire sexuel adéquat et la non-valeur paternelle corrélative (1). Notre illusionniste cherche ainsi en illusionnant le public à préserver sa propre illusion (2).

On est tenu de se demander, toutefois, d'où provient la libido utilisée dans l'idéalisation puisque nous avons vu que l'idéalisation implique ici une absence de désexualisation. Tous les masques que porte le phallus anal nous renvoient, eux aussi, à l'analité : l'or, l'argent, les pierreries, l'éclat et le brillant, appartiennent au registre anal. Nous savons, depuis Freud, que « c'est entre des complexes apparemment aussi différents que la défécation et l'intérêt pour l'argent que semblent exister les relations les plus étendues » (1908) (3). Freud essaie d'expliquer ces relations : « Il est possible que le contraste entre la plus précieuse des substances connues de l'homme et la plus dénuée de valeur, qu'ils rejettent comme une matière sans importance (refuse) (4) a conduit à cette identification spécifique entre l'or et les fèces. Une autre circonstance favorise encore cette équation dans la pensée des névrosés. L'intérêt érotique pris à l'origine à la défécation est destiné, nous le savons, à s'éteindre dans les années qui vont suivre.

« Dans ces années l'intérêt pour l'argent fait son apparition en tant qu'intérêt nouveau, absent durant l'enfance. La tendance plus ancienne, qui est en passe de perdre son but, est ainsi plus facilement déplacée sur le but nouvellement apparu. » Freud montre ainsi l'opposition

(1) Les Américains ont une expression significative concernant un type d'individu qui essaie de « se faire valoir » : Look mum', no hands (allusion au petit garçon montrant à sa mère ses prouesses à bicyclette et qui, avec ses faibles moyens, accomplit des acrobaties souvent non accessibles aux adultes, ou qu'il imagine telles).

(2) L'exemple le plus parfait d'un processus d'idéalisation sans transformation concomitante du matériau utilisé me semble être celui de l'oeuvre suivante visible, au moment où j'écris, au Grand Palais (Douze années d'art français contemporain, sous l'égide du ministère de la Culture) : il s'agit d'un bocal renfermant un liquide verdâtre, et portant le titre : « Mon urine en 1962. » Certes le canular (dans canular il y a canule) a des vertus libératrices, mais Dada date de la première guerre mondiale et l'urinoir exposé par Duchamp, des années 20. Il s'agit donc d'un canular qui a fait long feu et qui n'est plus qu'un plagiat.

De plus, il est à craindre qu'un certain nombre de personnes — et le comité de sélection lui-même — n'aient l'idée qu'il s'agit vraiment là d'une oeuvre d'art. (Conformément à la dénomination de l'exposition.)

Cet exemple est d'autant plus significatif que le caractère excrémentiel de l'objet n'est même plus masqué et qu'il est promu « oeuvre » par la seule vertu magique de la volonté de son auteur et la complicité du spectateur. (Une toile entièrement noire porte pareillement le titre : « Je suis noir et je suis beau », la valeur « esthétique » de l'objet provenant uniquement de l'affirmation de l' « artiste »).

J'ai vu il y a quelque temps, dans une galerie, un certain nombre d'urinoirs identiques à leur ancêtre rendu célèbre par Duchamp et vendus à un prix nettement supérieur à celui figurant sur le catalogue Jacob-Delafon.

(3) Caractère et érotisme anal.

(4) En anglais dans le texte.


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manifeste entre, d'une part, l'objet originel (les fèces) et l'objet dérivé (l'argent) et, d'autre part, la césure apparente entre l'intérêt pour l'argent et la défécation, tandis qu'au niveau inconscient, existent l'identité et la continuité.

Cependant, le caractère précieux de l'or semble être dans ce texte une donnée intrinsèque. C'est Ferenczi qui, par la suite, montrera la filiation existant entre l'intérêt originel pour les fèces et l'intérêt tardif pour l'argent, les pierreries et les matières brillantes (1914) (1), en insistant sur l'évolution qui va des excréments avec toutes leurs caractéristiques (odeur, consistance, aspect), aux matières apparemment les plus éloignées (propres, solides, sèches, brillantes) de l'objet originel, en passant par tous les intermédiaires que l'observation des enfants et de leurs jeux permet d'appréhender (boue, sable, cailloux, coquillages, boutons, billes, etc.).

Ce sont les formations réactionnelles qui amènent cette apparente inversion des valeurs.

Ainsi les pièces d'argent ne sont rien d'autre que des excréments désodorisés, déshydratés et devenus brillants. Pecunia non olet.

On pourrait citer ici l'expression « propre comme un sou neuf ». De plus, pour Ferenczi, l'esthétique tirerait ses racines de l'analité refoulée. Il convient d'étudier en outre l'effet produit par la perte de la toute-puissance et du prix attachés originellement aux fèces par l'enfant. Cette toute-puissance et cette valeur, à l'instar de toutes les satisfactions dont l'homme a une fois joui et qui ne peuvent, selon Freud, disparaître mais seulement s'échanger contre d'autres, semblent ne pas être entièrement transférées sur les satisfactions inhérentes aux phases ultérieures de l'évolution, mais ont besoin de substituts apparemment nouveaux, aux caractéristiques inverses de celles de l'objet originel. Les traits de signe contraire les rendent acceptables au Moi qui les investit de la puissance et de la valeur primitivement attachées aux excréments.

Au début du processus, toute matière qui possède des attributs lui conférant un aspect opposé à celui de l'objet originel devait faire l'affaire : un caillou coloré, une pierre scintillante, une parcelle métallique, etc. Petit à petit, l'homme, j'imagine, a tenté de concilier le principe de plaisir impliqué dans la possession de substituts de l'objet originel, et le principe de réalité en investissant des matériaux dont les qualités intrinsèques justifiaient — en partie du moins — l'intérêt

(1) Ontogenèse de l'intérêt pour l'argent, in Psychanalyse, II, op. cit.


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qu'il leur portait. Non seulement la rareté est ici impliquée — propriété qui, tout en s'opposant au caractère banal et commun des fèces, déborde la problématique anale : chaque être humain est rare et même unique tout comme l'est le pénis et l'objet oedipien — mais aussi un certain nombre de caractéristiques évidentes (telle l'inaltérabilité par exemple) qui font de l'or et de certaines pierreries des supports adéquats de la valeur — la convention sociale qui en fait précisément l'étalon, reposant sur des éléments liés au principe de plaisir aussi bien qu'à celui de réalité. Autrement dit, au début du processus qui transfère l'investissement de l'objet anal originel vers des objets qui s'opposent à lui trait pour trait, seules les formations réactionnelles (1) sont en cause. Ainsi l'Idéal du Moi, régissant à lui seul la production de l'oeuvre ne peut aboutir à modifier l'analité qu'en lui faisant subir divers avatars liés, non à la sublimation, mais au déplacement et aux formations réactionnelles, suivant en cela le modèle, proposé par Ferenczi, de l'ontogenèse de l'intérêt pour l'argent. Je penserais donc volontiers que la couverture qui cherche à faire passer le phallus anal pour un objet de grande valeur n'est elle-même jamais faite d'or pur ni de pierres précieuses, mais de pacotille, plus scintillante que les gemmes authentiques : les diamants taillés à l'ancienne ont ainsi un éclat sourd et discret que n'importe quelle verroterie dépasse infiniment en intensité (2).

C'est donc sans doute parce que la pulsion anale ou l'excrément sont simplement camouflés en leur contraire — et que le contraire porte toujours l'empreinte indélébile de ce qu'il nie (3) — qu'il est possible de reconnaître le caractère anal du phallus non seulement derrière la parure brillante qui le voile, mais dans l'éclat même de celle-ci (4).

Souvenons-nous, à ce sujet, de la réponse d'Alceste au sonnet d'Oronte :

Franchement, il est bon à mettre au cabinet ; Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles,

(1) FERENCZI, dans son texte, mêle sublimations et formations réactionnelles, à l'instar de FREUD en 1905 (Les trois essais) et en 1908 (Morale sexuelle civilisée, Caractère et érotisme anal). Toutefois, il semble nécessaire de suivre les formulations ultérieures de Freud lorsqu'il insiste sur l'absence de refoulement et de contre-investissement dans la sublimation par opposition à la formation réactionnelle (malgré la difficulté qu'il y a parfois à différencier, dans cette perspective, certains phénomènes). Il est en effet impossible de concevoir une désexualisation intervenant dans la formation réactionnelle.

(2) Vauvenargues disait : « Le faux présenté avec art nous surprend et nous éblouit, »

(3) Cf. La négation.

(4) C'est ainsi que le village « Moncul » vient de demander que son nom soit transformé en celui de « Monrosier ».


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Et vos expressions ne sont point naturelles (1). Qu'est-ce que « Nous berce un temps notre ennui » ?

Et que « Rien ne marche après lui » ?

Que « Ne vous pas mettre en dépense

Pour ne me donner que l'espoir » ?

Et que « Philis, on désespère

Alors qu'on espère toujours » ? Ce style figuré, dont on fait vanité, Sort du bon caractère et de la vérité ; Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure, Et ce n'est point ainsi que parle la nature. Le méchant goût du siècle en cela me fait peur ; Nos pères, tout grossiers, l'avaient beaucoup meilleur, Et je prise bien moins tout ce que l'on admire Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire :

La rime n'est pas riche, et le style en est vieux ; Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux Que ces colifichets dont le bon sens murmure, Et que la passion parle là toute pure ?

Oui, monsieur le rieur, malgré vos beaux esprits,

J'estime plus cela que la pompe fleurie

De tous ces faux brillants, où chacun se récrie.

Si Alceste fait fi des colifichets, et leur préfère « la vérité » et la « nature », nombreux sont ceux qui se récrient (poussent des cris d'admiration) au spectacle des « faux brillants ». Pourquoi ?

L'observation d'Abraham sur « le chevalier d'industrie » contient de nombreux éléments qui montrent l'ascendant exercé par le personnage sur tous ceux qui l'entouraient : « Nous ferons remarquer déjà ici l'aisance de N... à se concilier les faveurs d'êtres de tout âge, de toute condition, et des deux sexes, pour les tromper ensuite. » N... parvint à berner tous ses gardiens de prison. Abraham raconte l'épisode suivant : « A ma suggestion, le tribunal décréta que N... serait installé dans une mansarde. Pour empêcher sa fuite, on institua une surveillance particulière. On ordonna que trois caporaux, spécialement sûrs et intelligents, montent la garde en permanence devant la chambre de N...

(1) C'est moi qui souligne, tout au long du texte.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 865

Pour éviter tout ascendant de N..., on donna aux gardes l'ordre rigoureux de ne pas franchir son seuil et de ne se laisser entraîner à aucune conversation avec lui.

« Ainsi N... fut-il conduit à l'hôpital militaire par ses trois gardiens. Dix minutes après l'admission je voulus m'assurer que N... avait été installé et surveillé selon les consignes. A ma surprise je ne rencontrai aucune sentinelle devant la porte, mais quelques sièges vides. A mon entrée dans la chambre, un spectacle inattendu s'offrit à moi. N... était assis à une table, en train de dessiner. L'un des gardiens posait comme modèle, et les deux autres regardaient. »

L'imposteur d'H. Deutsch n'exerce pas sur son entourage une moindre fascination :

« A ce moment-là il choisit comme collaborateur un physicien expérimenté et, en un très court laps de temps, parvint à faire croire à cet homme qu'il était un génie. Avec une incroyable habileté il créa une ambiance telle que le physicien fut convaincu que ses propres réussites étaient inspirées par Jimmy, le génie. » Et aussi : « Sa réussite à convaincre temporairement ses professeurs qu'il était un remarquable étudiant en philosophie tenait de la farce. » On pourrait penser que l'obligation dans laquelle se trouve l'imposteur (ou le créateur du « faux ») à faire reconnaître l'identité qu'il s'est conférée pour se rendre semblable à son Idéal du Moi, joue un rôle déterminant dans sa faculté de séduction et son pouvoir de conviction diaboliques, et c'est, certes là un élément très important pour comprendre la relation qu'il entretient avec son « public », mais cette relation implique deux termes et sans complicité de l'autre il n'y aurait pas d'imposteur. Phyllis Greenacre insiste sur le fait que l'imposteur joue sur l'appétit d'illusions du public : « Parmi les plus célèbres exemples d'impostures, il apparaît, en vérité, que la fraude réussit seulement parce que beaucoup de personnes, autant que le fraudeur lui-même, sont avides de croire dans la fraude et que le succès d'une telle imposture dépend autant de forts facteurs sociaux qu'individuels et d'une forte réceptivité à la tricherie. »

Je pense, en effet, que « le faux » exerce sur nous tous, à des degrés divers, une réelle fascination.

Dans Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient (1905) (1), Freud met l'accent sur la notion d' « épargne » que le mot d'esprit est à même d'effectuer chez l'auditeur : « Il reçoit, pour ainsi dire, un don gratuit. Les termes du mot d'esprit qu'il perçoit font inéluctablement

(1) Gallimard édit.

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surgir en lui cette représentation, cette association d'idées, qui rencontraient chez lui de puissants obstacles intérieurs. Pour l'évoquer spontanément en jouant le rôle de la première personne, il eut fallu faire un effort personnel et dépenser une somme d'énergie psychique au moins égale à la force de l'inhibition de répression ou du refoulement. Cet effort psychique lui a été épargné. » On peut superposer cette conception du mot d'esprit à celle que Freud donne, à plusieurs reprises, de l'oeuvre d'art et de ses effets sur le public. Ainsi à propos de la création littéraire (1908) (1) : « La jouissance de l'oeuvre littéraire provient de ce que notre âme se trouve par elle soulagée de certaines tensions. Peut-être même le fait que le créateur nous met à même de jouir de nos propres fantasmes, sans scrupules ni honte, contribue-t-il pour une large part à ce résultat » (2).

Si l'attrait exercé par l'oeuvre d'art (ou le mot d'esprit) réside pour une part du moins, dans une épargne d'énergie autrement utilisée au refoulement, quelle sorte d'épargne l'oeuvre « fausse », celle qui résulte de l'idéalisation et non de la sublimation, nous permet-elle, au point de susciter des engouements souvent plus vifs que la vraie ?

Je pense qu'elle nous donne l'illusion que nos propres conflits d'introjection, notre propre évolution (et quels que soient notre âge et notre structure, elle est toujours inachevée et lacunaire) peuvent être contournés, évités (comme par un tour de passe-passe) et la complétude narcissique — l'abolition de l'écart entre notre Moi et notre Idéal — accomplie aux moindres frais.

L'admirateur du « faux » est ainsi confronté à la possibilité d'acquérir d'emblée le phallus, en dehors de la dimension conflictuelle et ceci pour toujours dans un univers d'où la castration est exclue. Le phallus anal est inchâtrable car toujours renouvelable, c'est par définition le seul pénis indestructible, à la fois mort (la castration et la vie sont inséparables, comme le sont la mort et l'analité pour l'inconscient) et éternel. Comme le phénix, il renaît de ses cendres ou se recrée par autofécondation. Comme le phénix, il est paré de couleurs éclatantes qui « le rendent plus beau que le plus splendide des paons » (Grimal). Le mythe du phénix me paraît ainsi figurer le fantasme du phallus inchâtrable (il renaît de ses cendres) obtenu sans relation au géniteur (il se féconde lui-même), son

(1) Création littéraire et rêve éveillé, op. cit.

(2) Quant au plaisir esthétique, il serait une « prime de plaisir » offerte afin de permettre la libération d'une jouissance supérieure émanant de sources psychiques plus profondes. Je ne crois pas, pour ma part, que l'on puisse ainsi dissocier le plaisir esthétique de l'ensemble que forme l'oeuvre et le réduire au rôle d'appât.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 867

caractère obligatoirement anal d'une part et idéalisé de l'autre, étant représenté par les cendres et l'éclat de ses couleurs.

Si, au cours de l'évolution, le phallus anal préfigure le pénis génital, il en devient, après coup, l'imitation (les prothèses, les instruments orthopédiques susceptibles de remplacer un membre ou de pallier une fonction déficiente sont identifiés, dans l'inconscient, au phallus anal, et souvent élus comme fétiches).

Grâce à l'idéalisation le phallus anal se proposera comme pénis génital ; masquant les caractères inhérents à son essence excrémentielle, il conservera l'invulnérabilité qui lui est propre, jouant, pour ainsi dire, sur deux tableaux. Celui qui est confronté au « faux » l'est ainsi en même temps à une réusssite particulière dans l'évitement du conflit et de la castration, c'est-à-dire à l'Illusion même (1).

Marcel Roch, dans son rapport, fait également mention du succès obtenu par un sujet, dont l'oeuvre aboutit au dessèchement « en une complaisance narcissique qui l'aliène », auprès d'un public « en quête de toute exhibition qui cautionne les besoins narcissiques ».

(1) Il existe des oeuvres dont l'ambition (avouée) est d'imiter le vivant, le réel. Il en est ainsi des tableaux peints en « trompe-l'oeil » et des automates par exemple ; je ne crois pas que l'on puisse les assimiler au « faux » dont je parle, encore que le fantasme qui préside à leur création participe de l'envie de « fabriquer » le réel ou, dans le cas de l'automate, un être humain, sans l'engendrer (les automates sont en fait vécus dans l'inconscient comme des phallus et l'animation comme une érection ainsi que des rêves m'ont semblé le montrer. A l'interprétation de Freud selon laquelle Olympia serait le double féminin de Nathanaël et représenterait son attitude passive envers son père, on pourrait ajouter que la poupée, créature fabriquée et non engendrée est entièrement dépendante de son créateur qui l'anime et l'immobilise selon son bon vouloir. Ce double féminin de Nathanaël est ainsi entièrement possédé par son créateur et livré à lui sur un mode analogue à celui qui est au coeur du délire d'influence. Olympia peut être considérée comme la machine à influencer de Nathanaël. Nathanaël ne s'appartient pas, il échappe à sa propre volonté, à la manière dont l'érection paraît s'effectuer, aux yeux des jeunes garçons, sans aucune participation de leur Moi. L'impression d' « inquiétante étrangeté » (1919) produite par la folie et l'épilepsie que Freud relie à la manifestation de forces mystérieuses obscurément pressenties par l'observateur comme existant dans sa propre personne, s'applique également à l'érection et tire peut-être même de ce phénomène une part de son origine. A un autre niveau, la séduction qu'exercent les automates sur de nombreuses personnes, est vraisemblablement liée à l'éveil de l'Illusion provoquée par le spectacle magique d'une vie créée sans géniteurs charnels et partant, d'une exclusion de la castration et du conflit.

J'ai ainsi visité une merveilleuse exposition d'automates présentée par un collectionneur, vieux monsieur blond, poudré et bouclé, mais le nombre des spectateurs et leur attention passionnée témoignaient que l'intérêt envers les automates ne s'arrêtait pas aux individus présentant des problèmes d'identité flagrants.

Le processus de création des fabricants d'automates ne se superpose pas à celui des producteurs de « faux », car non seulement ils cherchent ouvertement l'artifice, mais la réussite de celui-ci exige une extraordinaire habileté technique et des aptitudes artistiques. La mise au point du mécanisme d'horlogerie qui anime les créatures artificielles s'accompagne de sublimations vraisemblablement très riches et si, dans le conte d'Andersen, un rossignol mécanique est opposé à un « vrai » rossignol, c'est parce que l'essence du « faux » y est immédiatement révélée mais la construction d'un objet qui se donne pour tâche consciente et avouée d'imiter la nature peut parfaitement participer de la création authentique. H en est ainsi des perspectives truquées d'Andréa Palladio dont la contemplation procure un vertige poétique.


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La fascination qu'exerce le « faux » est assez semblable à celle que produisent les idéologies : c'est l'espoir d'une réunion du Moi et de l'Idéal du Moi, par la voie la plus courte qui surgit, naissant une nouvelle fois à la vie. Toutefois, là encore, l'attrait n'agit pas de la même manière sur tous. Dans le conte d'Andersen ceux qui s'acceptent tels qu'ils sont (qui ne ressentent pas trop douloureusement l'écart entre leur Moi et leur Idéal, dont la régulation de la self-esteem s'accomplit favorablement, pourrions-nous dire) — le pauvre pêcheur et la fille de cuisine — accordent plus de valeur au modeste volatile gris (le « vrai » rossignol) qu'à l'oiseau recouvert de pierres chatoyantes (le « faux » rossignol), tandis que le maître de musique, le chevalier et les courtisans — dont Andersen trace un portrait très proche de celui d'Oronte et des « petits marquis » de Molière — succombent au charme frelaté de l'oiseau mécanique, dans lequel ils reconnaissent leur propre Moi idéalisé : si bien qu'il restera toujours des individus pour préférer le vrai au « faux » ; et, du reste, l'attrait qu'exerce le « faux » n'est souvent que transitoire, tout comme l'adhésion à une idéologie. N'a-t-on pas dit que les Allemands, après l'échec du nazisme, étaient comme au sortir d'un rêve ? Le « faux » et les idéologies peuvent être considérés au même titre comme des rêves où s'accomplit le désir des retrouvailles du Moi et de l'Idéal, et donc la réalisation de la fusion incestueuse.

On peut penser à l'inverse, que la sublimation constitue l'une des issues essentielles postoedipiennes — c'est-à-dire qui suivent l'instauration de la barrière de l'inceste — du vieux désir d'union du Moi et de l'Idéal. J'ai mis précédemment l'accent sur le fait que Freud qui, par ailleurs, a si souvent modifié sa théorie de la sublimation, a d'emblée lié celle-ci à la période de latence. A peu près tous les auteurs qui traitent des problèmes d'identité et d'identifications que j'ai mentionnés, décrivent les difficultés à sublimer présentées par les sujets qui font l'objet de leurs observations, parlent de leur Idéal du Moi archaïque et de leur Surmoi insuffisamment intériorisé (cf. M. Kanzer, Phyllis Greenacre, Annie Reich).

Karl Abraham (1925) (1) à propos de son « chevalier d'industrie » dit nettement : « Il est naturel que les processus de sublimation qui témoignent d'une maîtrise complète du complexe d'OEdipe (2) n'aient pu s'accomplir. »

Si le Surmoi en tant que formation anti-instinctuelle est toujours

(1) Op. cit.

(2) C'est moi qui souligne.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 869

en contact avec le Ça (il « plonge profondément dans le Ça », dit Freud en 1923) il n'en résulte pas moins d'une introjection d'un élément essentiel de la réalité, représentée par le père incarnant la barrière de l'inceste.

Annie Reich (1953) (1) dit avec beaucoup de fermeté que « la formation du Surmoi est basée sur l'acceptation de la réalité, en fait il représente la plus puissante tentative d'adaptation à la réalité ». Ceci est particulièrement vrai si l'on considère que l'Idéal du Moi pousse, au contraire, à l'union avec la mère, donc à la transgression de la barrière de l'inceste. (En fait, je ne crois pas que le Surmoi soit une vraie tentative d'acceptation de la réalité puisque je m'accorde avec B. Grunberger pour penser que le Surmoi représente encore une certaine récupération du narcissisme, par la mise sur le compte d'un interdit de ce qui provient de l'impuissance sexuelle de l'enfant, résultant de l'anachronisme du désir oedipien par rapport à la capacité de le satisfaire. Le Surmoi serait dans cette perspective une formation de compromis, sans doute relativement la plus acceptable.)

A partir de l'instauration du Surmoi, l'économie narcissique du sujet va se trouver profondément modifiée et je suis ici d'accord avec tous ceux qui insistent pour différencier l'héritier du complexe d'OEdipe de ses éventuels précurseurs. Ainsi même si l'on pense avec Melanie Klein que le Surmoi s'établit dès les premiers introjects, il me paraît nécessaire de distinguer l'intériorisation de la barrière de l'inceste des interdits intériorisés préalablement (et des interdits en général) et ceci particulièrement pour le sujet qui nous occupe en ce moment. En effet, l'expansion narcissique du sujet se heurtera désormais à des limites précises et la création résultant de sublimations aura la particularité de symboliser une complétude obtenue par des moyens très définis, à travers des canaux très étroits.

Je me place ici dans une perspective que je crois proche de celle de Marcel Roch lorsqu'il pose la question suivante : « L'influence du Surmoi dans l'activité créatrice n'est-elle pas déterminante et ceci dans deux sens opposés :

« 1. Par son activité sélective, le Surmoi ne peut-il favoriser l'activité créatrice en fixant les limites dans lesquelles les forces agies de l'artiste ou de l'inventeur auront toute liberté d'expression ?

« 2. Lorsque les activités du Surmoi sont en régime de régression, n'observe-t-on pas une sélection inverse qui ne permettra pas précisé(1)

précisé(1) Narcissistic Object-Choice in Women, op. cit.


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ment au créateur de construire son oeuvre avec ce qu'il possède en lui de plus valable et de meilleur talent ? » (1).

Dans son riche travail sur Une variante de la position phallique narcissique (1962) (2), André Green insiste également sur les liens que la sublimation entretient avec le Surmoi et l'Idéal du Moi, la sublimation apparaissant, selon lui, au moment du complexe de castration. (Toutefois, je ne le suis pas dans sa croyance en une phase d'organisation génitale phallique fondée sur une ignorance de la différence des sexes au niveau même de l'inconscient.) Dans la création liée à l'acquisition postoedipienne des capacités de sublimation, la nécessité de trouver des substituts aux objets incestueux interdits favorise vraisemblablement l'activité symbolique, ainsi que le remarquait Kanzer (cf. plus haut). Ferenczi décrit ainsi (1913) (3) la naissance de l'activité symbolique chez l'enfant :

« Le psychisme de l'enfant (et la tendance de l'inconscient qui subsiste chez l'adulte) porte — en ce qui concerne le corps propre —, un intérêt d'abord exclusif, plus tard prépondérant, à la satisfaction de ses pulsions, à la jouissance que lui procurent les fonctions d'excrétion et des activités telles que sucer, manger, toucher les zones érogènes. Rien d'étonnant à ce que son attention soit retenue en premier lieu par des choses et des processus du monde extérieur qui lui rappellent, en raison d'une ressemblance même lointaine, ses expériences les plus chères.

« Ainsi s'établissent ces relations profondes, persistant toute la vie, entre le corps humain et le monde des objets que nous appelons relations symboliques. A ce stade, l'enfant ne voit dans le monde que les reproductions de sa corporéité et, d'autre part, il apprend à figurer au moyen de son corps toute la diversité du monde extérieur » (4). Nous pouvons déduire de ce texte (5) que la formation des symboles consistant en fin de compte en une extension du corps propre dans l'espace extérieur, représente une tentative de retour au Moi égocosmique, tentative non régressive à ce stade (ce processus n'est pas sans rapport avec l'animisme et avec la magie chez les primitifs ; on voit réapparaître chez le schizo(1)

schizo(1) surmoi, héritier du complexe d'OEdipe, op. cit.

(2) R.F.P., 1963, 27, n° 1.

(3) Ontogenèse des symboles, également Degrés du développement du stade de la réalité (même année), in FERENCZI, OEuvres complètes, t. II, Payot édit.

(4) Ontogenèse des symboles, également Degrés du développement du stade de la réalité (même année), in FERENCZI, OEuvres complètes, t. II, Payot édit.

(5) Alice BALINT dans Psychoanalysis of the Nursery (Routledge and Kegar Paul LTD), reprend la théorie de FERENCZI de L'ontogenèse des symboles.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 871

phrène une confusion entre le corps propre et la nature, entre la miction et la pluie par exemple (cf. Le journal d'un schizophrène de M. Sechehaye) (1), puisqu'elle s'appuie sur les premiers effets de la reconnaissance de la disctinction entre le Moi et le non-Moi : la saisie du corps propre et la tentative concomitante de saisie du monde extérieur, ainsi que l'apparition des désirs que la rupture de la fusion a fait apparaître entraînant la recherche d'une identité de perception susceptible de produire la satisfaction (les parties du corps étant des objets autoérotiques).

Quant à Melanie Klein, l'on connaît sa conception de la formation des symboles qu'elle relie (1930) (2) à l'angoisse suscitée par les craintes de rétorsion de la part des objets partiels sur lesquels s'exercent les fantasmes de destruction et qui pousse l'enfant à leur trouver des équivalents. On se souvient peut-être moins bien de sa conception de 1923 (3). Elle met alors l'activité symbolique sur le compte de l'écart entre le désir et la satisfaction obtenue dans la réalité, se référant ici à Freud. La conception de Ferenczi et celle de Melanie Klein en 1923 mettent donc l'accent sur l'activité symbolique en tant que tentative de restaurer la plénitude perdue. Que les conflits dans la relation objectale viennent renforcer le processus et le compliquer — et en particulier enfoncer dans l'inconscient l'objet symbolisé — ceci semble assez évident ; il n'en reste pas moins que l'activité symbolique en tant que créatrice de substituts naît de l'insatisfaction humaine fondamentale, liée à la prématuration et connaît un rebondissement durant la période de latence en raison de l'abandon nécessaire des investissements incestueux sous leur forme sexuelle directe : l'instauration du Surmoi signe le renoncement aux retrouvailles du Moi et de l'Idéal du Moi par l'union génitale avec la mère qui « contient » la fusion primaire. Le symbole, dit Melanie Klein, constitue « la base de tout fantasme et de toute sublimation ». Nous avons là un exemple de la façon dont le Surmoi, et la porte étroite par laquelle vont désormais circuler les processus créateurs, agissent sur l'oeuvre. La création au lieu de se situer dans un champ d'expansion illimité va être obligée d'arracher ses matériaux à un mince terrain bordé de précipices. Il s'agit pour elle de satisfaire plusieurs maîtres à la fois, non plus le seul narcissisme allié aux pulsions (encore que l'opposition que je propose soit ici

(1) Presses Universitaires de France édit.

(2) L'importance de la formation du symbole dans le développement du Moi, in Essais de psychanalyse, Payot édit.

(3) L'analyse des jeunes enfants, in op. cit.


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fictive, car le sujet qui crée une oeuvre régie par l'Idéal du Moi seul est tout de même obligé de tenir compte de la réalité externe, mais dans une mesure de plus en plus faible celle-ci se pliant aujourd'hui aisément à sa volonté, cf. ma note p. 137 du présent chapitre).

Freud a considéré l'art comme conciliant le principe de plaisir et le principe de réalité. « L'artiste est, à l'origine, un homme qui se détourne de la réalité parce qu'il ne peut s'accommoder du renoncement aux satisfactions instinctuelles qu'elle exige tout d'abord, et qui laisse libre cours à ses désirs érotiques et ambitieux dans la vie fantasmatique. Mais il trouve un chemin qui lui permet de retourner à la réalité à partir de ce monde du fantasme ; avec ses dons spéciaux, il façonne ses fantasmes en une nouvelle espèce de réalité, et les hommes leur concèdent un droit à l'existence, en tant que précieux reflets de la vie réelle. Ainsi, d'une certaine façon, devient-il réellement le héros, le roi, le créateur, le favori qu'il désirait être, sans passer par l'énorme détour qui consiste à transformer réellement le monde extérieur. Mais il ne peut y parvenir que parce que les autres hommes sont aussi peu satisfaits que lui-même des renoncements réclamés par la réalité et parce que cette insatisfaction, qui résulte de la substitution du principe de réalité au principe de plaisir, fait elle-même partie de la réalité » (1911) (1).

L'instauration du Surmoi et des processus de sublimation donnent une part plus grande au principe de réalité et l'admiration que le public voue à l'artiste tient, me semble-t-il, au sentiment qu'il est parvenu, malgré les obstacles, tel un funambule sur la corde raide, à obtenir une complétude narcissique symbolique. Il existe une satisfaction particulière à maîtriser les obstacles, à aboutir au plaisir en dépit des embûches et des détours que nous impose la réalité, un peu à la manière dont nous éprouvons de la joie à nous faufiler en voiture à travers les embouteillages. J'ai eu l'occasion (1967) (2) de tenter de mettre en évidence les mécanismes qui sont alors à l'oeuvre : il peut être très rassurant poulie Moi de surmonter ce qui est laid, pénible, mauvais, inharmonieux, défectueux, de combler les manques, de suturer les plaies, de fermer les béances et d'aboutir ainsi à la maîtrise des mauvais objets et à l'effacement de la castration. La confiance du Moi dans ses capacités de se réparer (et de réparer ses objets) est ainsi accrue. Et ce n'est pas pur masochisme si certains écrivains et poètes s'imposent des règles, si des

(1) In Les deux principes du fonctionnement mental.

(2) A propos de la technique active de Ferenczi, in Pour une psychanalyse de l'art..., op. cit.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 873

artistes se satisfont à travailler des matériaux indociles, ajoutant ainsi volontairement des obstacles externes à leurs obstacles internes, donnant parfois l'impression de « jouer avec la difficulté » pour mieux « se jouer des difficultés ». Le créateur se fournit ainsi la preuve de la possible maîtrise de ses écueils objectaux et narcissiques. Certes, la voie qu'il choisit est plus courte, comme le dit Freud, que celle qui consiste à modifier la réalité externe, mais l'oeuvre authentique n'escamote pas tous les obstacles à la manière de la production « fausse ». On pourrait dire qu'elle trouve sa voie à travers révolution et malgré elle, tandis que l'oeuvre fausse tend à l'abolition de l'évolution (1).

Cependant, cette preuve que l'artiste s'administre (et, partant, administre au public) est généralement liée à des doutes inconscients profonds. Ceci implique une difficile régulation de la self-esteem liée à des conflits objectaux et narcissiques et à un hiatus douloureux entre le Moi et l'Idéal. Je ne suis, pour ma part, nullement convaincue que la création soit le fait d'un surplus libidinal, apanage de sujets parfaitement intégrés et équilibrés. Que les identifications oedipiennes et le Surmoi y jouent un rôle prépondérant, que l'Idéal du Moi y ait cet aspect maturatif dont j'ai parlé précédemment, n'implique ni l'absence de fixations, ni les régressions. Michel de M.Uzan (1965) (2) montre bien que le processus créateur n'est pas idyllique : « Or, il n'y a pas là d'idylle, mais une entreprise aléatoire, toujours menacée. » Il dit aussi que « le processus créateur est un drame ». Il serait une idylle s'il répondait à l'idée — elle-même idyllique — d'une entreprise fondée sur la richesse, l'intégration et l'équilibre de la personnalité. Mais, s'il était simplement l'expression d'un surplus d'énergie, il n'aurait ni le caractère de coercition qu'il possède ni la valeur ultime qu'il revêt pour l'artiste comme pour le public. Melanie Klein a dit (1957) (3) que les capacités créatrices sont l'objet de la plus grande envie et les ramène à la faculté maternelle de mettre au monde des enfants. Certes, le processus créateur, à un certain niveau, est un enfantement et l'oeuvre un enfant-pénis.

(1) Dans Le rossignol... je suivais les aléas de la création chez certains névrosés qui ne pouvaient qu'imiter ou copier sans s'exprimer de façon originale. Or, leurs inhibitions sont très différentes de celles du pervers (ou du paranoïaque). Les conflits d'introjection qui les empêchent de métaboliser l'objet sont liés essentiellement à des craintes pour l'objet (et non pour le Moi) et participent de la problématique oedipienne. La levée de ces inhibitions est, généralement, relativement aisée. Dans le cas de Carine (in La psychanalyse précoce, Presses Universitaires de France, 1972) René DIATKIHNE et Janine SIMON montrent avec beaucoup de clarté l'évolution chez la petite malade d'une imitation de la mère (« être comme sa mère... en « faisant semblant », c'est-à-dire en manifestant en même temps son incapacité identificatoire », p. 394) à l'identification à celle-ci, après intégration des pulsions sadiques.

(2) R.F.P., 1965, 19, n° 1.

(3) Envie et gratitude, Gallimard édit.


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Mais faire des enfants vous situe dans l'ordre biologique qui est le lot commun, celui des femmes en tout cas, auquel l'homme participe à travers la paternité et surtout en raison de sa double identification. Et même si la création était liée chez l'homme, comme on l'a dit, au désir de procréer, à l'instar de la femme, il n'en resterait pas moins que l'oeuvre est un produit beaucoup plus narcissique ; c'est, pour l'artiste, davantage « un enfant selon son coeur » :

« Or, à considérer cette simple occasion d'aimer nos enfants pour les avoir engendrez, pour laquelle nous les appelons aultres nous-mesmes, il semble qu'il y ayt bien une aultre production venant de nous qui ne soit pas de moindre recommendation : car ce que nous engendrons par l'âme, les enfantements de nostre esprit, de nostre courage et suffisance, sont produicts par une plus noble partie que la corporelle, et sont plus nostres ; nous sommes père et mère ensemble en cette génération. Ceulx-cy nous coustent bien plus cher et nous apportent plus d'honneur, s'ils sont quelque chose de bon : car la valeur de nos aultres enfants est beaucoup plus leur, que nostre, la part que nous y avons est bien legiere, mais de ceulx-cy, toute la beauté, toute la grâce et le prix est nostre. Par ainsi, ils nous représentent, et nous rapportent bien plus vifvement que les aultres. Platon adiouste que ce sont icy des enfants immortels qui immortalisent leurs pères, voire et les déifient... », dit Montaigne (1).

Le rôle accordé au Surmoi dans la sublimation ainsi que la mise en évidence des motifs de l'admiration que le public porte à l'artiste, liés, comme je le crois, à son succès dans l'atteinte de la complétude au milieu des obstacles et des embûches, me paraissent à même de diminuer l'importance du facteur social dans la sublimation, sur lequel Freud revient souvent, à savoir que le but dans la sublimation devient socialement acceptable ou que la pulsion sublimée acquiert une valeur sociale.

Wilfrid Sebaoun (communication verbale), disait un jour que la théorie de la sublimation gagnerait à se passer de l'explication sociale. Jones écrivait déjà, à propos de « L'école anglaise » (1935) (2) « ... Il n'existe pas un danger sérieux que les analystes négligent la réalité extérieure, alors qu'il est toujours possible pour eux de sous-estimer la doctrine freudienne de l'importance de la réalité psychique. »

La valeur sociale de la sublimation proviendrait ainsi essentiellement de facteurs internes.

(1) Les essais édités « chez Lefèvre, libraire », 1818, t. 2, liv. II, chap. VIII (« De l'affection des pères aux enfants »).

(2) La sexualité féminine primitive, in Théorie et pratique de la psychanalyse, Payot édit.


VI

L'IDEAL DU MOI

ET LA SOUMISSION DU MOI

A L'ÉPREUVE DE RÉALITÉ

« Il lui suffirait d'observer le portrait avec un . plaisir immense. Il pourrait ainsi explorer les replis cachés de son âme. Ce serait un miroir magique. Il lui avait révélé l'image de son corps, désormais il lui montrerait son âme. »

Oscar WILDE,

Le portrait de Dorian Gray,

trad. Anne-Marie HERTZ.

«... Produire sur beaucoup un mouvement qui te donne en retour l'émoi que tu en fus le principe, donc existes — dont aucun ne se croit, au préalable, sûr. »

MALLARMÉ, Quant au livre. L'action restreinte.

Nous avons vu que la création a essentiellement pour but de renforcer l'estime de soi en diminuant le hiatus existant entre le Moi et l'Idéal, et ceci que le processus créateur comporte ou non la mise en oeuvre de pulsions sublimées. L'oeuvre représente ainsi l'image du Moi idéalisé de l'artiste qui, à un certain niveau, se confond avec un phallus, symbole de la complétude. « Toute oeuvre d'art est un portrait de l'artiste », disait Oscar Wilde. Certes, mais à condition d'ajouter qu'elle tend à le représenter dans sa perfection première. Je préfère pour cette raison la formulation de Bazaine (1959) (1) d'après qui les productions artistiques seraient des « doubles prodigieux de l'homme ».

Il suffit que l'oeuvre qui tend à être la projection du Moi idéalisé de l'artiste comporte une faille pour que son auteur en ressente douloureusement l'écho dans son propre Moi. Ainsi, selon Miro, le sang circule dans ses toiles, et lorsque la circulation s'y fait mal, lorsque la composi(1)

composi(1) Notes sur la peinture d'aujourd'hui, Le Seuil édit.


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tion est défectueuse, il ressent un malaise cardiaque. Nous avons remarqué que le fabricant du « faux » avait un besoin coercitif non seulement de créer, mais d'imposer sa création, c'est-à-dire de la faire reconnaître par le public. Ceci est vrai, dans une moindre mesure cependant, de tout créateur. Et en fait nous savons qu'à des degrés divers nous dépendons de « l'opinion ». C'est un point que nous n'avons fait qu'effleurer à propos du groupe et qui touche, en réalité, le problème plus vaste des rapports du sujet avec ses semblables (ses pairs). Pourquoi la régulation de notre « estime de soi » dépend-elle si souvent des autres ? Nous avons dit que le Surmoi, instance tard venue, pouvait être insuffisamment intériorisée et facilement emportée par l'activation de l'Illusion. Nous avons rappelé que, selon Freud, beaucoup d'êtres humains ne connaissaient pas la culpabilité, mais seulement l'angoisse sociale. Cependant, la clinique montre des exemples nombreux dans lesquels un Surmoi rigoureux se double d'une angoisse sociale importante (chez certains déprimés en particulier). L'angoisse sociale elle-même comprend, semble-t-il, des éléments disparates. Lorsque Freud la définit en 1929 (1), il porte l'accent sur l'angoisse devant le retrait d'amour (2). En même temps il parle de « ces adultes (qui) ne se permettent, en règle générale, de commettre le mal susceptible de leur procurer un plaisir que s'ils sont certains que l'autorité n'en saura rien ou ne pourra rien leur faire (3) ; seule la crainte d'être découverts détermine leur angoisse ». Et Freud de mettre en note : « Se rappeler le fameux Mandarin de Rousseau. »

Je crois que cette définition de l'angoisse sociale comporte deux ordres de faits (et, partant, d'affects) différents. Accomplir un méfait, si l'on est sûr de ne pas être puni, ressortit du « pas vu, pas pris » ou de la peur du gendarme et dorme lieu à un affect de peur plutôt que d'angoisse (à moins que l'on ne parle de real angst). Il s'agit bien là d'une non-intériorisation des interdits, d'une absence de Surmoi et de culpabilité. La crainte du retrait d'amour paraît plus complexe. En 1914, Freud dit qu'être aimé augmente l'estime de soi, laquelle « est en relation très profonde avec la libido narcissique ». C'est « la réalisation de l'Idéal » qui renforce le narcissisme du Moi. Etre aimé aide donc à la réalisation de l'Idéal. Le retrait d'amour de « la société » aboutirait par conséquent à agrandir l'écart entre le Moi et l'Idéal et serait l'équivalent d'une blessure narcissique. Les conséquences de

(1) In Malaise dans la civilisation.

(2) C'est moi qui souligne.

(3) C'est moi qui souligne.


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cet état de choses sont très différentes, me semble-t-il, d'une simple crainte d'être puni. En fait, en 1914, Freud, à la fin de son article, parle de l'angoisse sociale dans un sens qui est très proche des développements que je vais tenter :

« L'Idéal du Moi est d'une grande importance pour comprendre la psychologie collective. En plus de son aspect individuel, il a un aspect social. Il est aussi l'idéal commun d'une famille, d'une classe ou d'une nation. Non seulement il contient la libido narcissique, mais aussi une quantité considérable de libido homosexuelle du sujet qui, dans cette voie, se détourne vers le Moi. L'insatisfaction due à la non-réalisation de cet idéal libère la libido homosexuelle qui est transformée en sentiment d'être mis en accusation (angoisse sociale). Originellement c'était la peur d'être puni par les parents ou, plus exactement, la peur de perdre leur amour. Plus tard les parents sont remplacés par le nombre indéfini de ses semblables. Ceci nous aide à comprendre pourquoi la paranoïa est fréquemment provoquée par une blessure du Moi, par une frustration de la satisfaction désirée dans la sphère de l'Idéal du Moi... »

Le retrait d'amour, dans la mesure où il équivaut à un retrait d'estime, c'est-à-dire lorsque l'amour est avant tout un aliment narcissique, peut aboutir à des affects très particuliers (que nous connaissons tous plus ou moins) que l'on a reliés à la honte. Piers et Singer (1953) (1) se sont efforcés de distinguer la honte de la culpabilité. Piers rappelle que la honte est rattachée par Freud à rexhibitionnisme (être vu). Nunberg la rattache également à l'exhibitionnisme. Fenichel la relie à la perte du contrôle sphinctérien (urétral). Elle s'opposerait à l'ambition. Mais, remarque Piers, contrôler la miction, c'est ne pas être vu en train d'uriner et l'ambition est d'ordre narcissique. Piers relie donc la honte au narcissisme. Pour l'auteur, la honte proviendrait d'une tension entre l'Idéal du Moi et le Moi, et non entre le Surmoi et le Moi comme dans la culpabilité. Tandis que la culpabilité survient quand une frontière (établie par le Surmoi) est touchée ou transgressée, la honte apparaît quand un but (présenté par l'Idéal du Moi) n'est pas atteint. La honte accompagne l'échec, la culpabilité la transgression. D'autre part, pour Piers, « il existe un échange mutuel constant entre l'Idéal du Moi individuel et ses projections sous forme d'idéaux collectifs. Il est important de reconnaître que les images qui participent à cette partie de l'Idéal du Moi ne doivent pas du tout être parentales. Le groupe des semblables et le groupe des pairs sont beaucoup plus significatifs ». En fait, c'est

(1) Shame and Guilt (op. cit.).


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Alexander (1937) (1) qui, en distinguant les sentiments d'infériorité des sentiments de culpabilité, les premiers se référant au narcissisme et les seconds, avec lesquels ils peuvent entrer en conflit, à la « conscience », a frayé le chemin aux auteurs qui désirent différencier les phénomènes qui relèvent de l'Idéal du Moi de ceux qui appartiennent au registre surmoïque. On peut dire que cette différence entre la honte et la culpabilité n'est pas totalement absente de la pensée de Freud lorsqu'il écrit (1908) (2) : « L'adulte, par contre, a honte de ses fantasmes et les dissimule aux autres, il les couve comme ses intimités les plus personnelles ; en règle générale, il préférerait avouer ses fautes que faire part de ses fantasmes » (3). Cependant, en 1932 (4) il se refusera à différencier les sentiments d'infériorité des sentiments de culpabilité, tous deux se référant alors pour lui à une tension entre le Moi et le Surmoi.

Avant de discuter dans le prochain chapitre la séparation que Piers propose entre Idéal du Moi et Surmoi, je voudrais essayer de lier entre eux certains éléments qui ont été mis en rapport avec l'affect de honte. Que la honte ait un rapport avec l'exhibitionnisme me semble être confirmé par les représentations auxquelles donne lieu cet affect : « J'aurais voulu me cacher dans un trou de souris, j'aurais aimé disparaître », dit le sujet qui a vécu une forte humiliation. D'autre part, Piers souligne l'importance des « semblables » en ce qui concerne l'Idéal du Moi individuel et le groupe. Nous pouvons donc dire que nous craignons d'être vus, dans des situations narcissiquement insatisfaisantes, par nos semblables. Nos semblables jouent alors pour nous le rôle d'un miroir dans lequel se reflète notre Moi avec ses failles possibles. Tout se passe comme si notre sentiment de valeur personnelle, notre estime de soi, la tension ou au contraire l'harmonie entre notre Moi et notre Idéal dépendaient, pour une large part, de l'image que nos pairs nous renvoient de nous-mêmes, comme si c'était à travers nos semblables que nous avions la preuve de la valeur ou de l'absence de valeur de notre Moi.

Je crois que nous sommes amenés à mesurer notre Moi dans le miroir que nous tendent nos semblables en raison d'une difficulté intrinsèque à l'évaluer différemment. En effet, Freud a décrit (1925) (5)

(1) Remarques sur la relation des sentiments d'infériorité aux sentiments de culpabilité, 1938, 19, p. 41-49.

(2) La création littéraire et le rêve éveillé.

(3) Voir Revue des travaux de Freud sur l'Idéal du Moi, dans le présent opuscule.

(4) Nouvelles Conférences : Les différentes instances de l'appareil psychique.

(5) La négation.


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l'épreuve de réalité comme fondée sur la distinction entre perceptions internes et perceptions externes. Une représentation est réelle lorsque nous pouvons retrouver son objet dans le monde extérieur. « Ce qui est non réel, subjectif, de l'ordre de la pure représentation, est seulement interne ; ce qui est réel est également là, au dehors. » Nous n'avons pratiquement aucun moyen d'effectuer l'épreuve de réalité en ce qui concerne notre Moi psychique, car, à sa représentation interne ne correspond aucun objet externe. Aussi sommes-nous contraints de trouver des miroirs pour y percevoir notre Moi psychique, analogues aux miroirs où se reflète notre Moi corporel (qu'en outre nous parvenons à saisir visuellement de façon directe dans sa quasi-totalité (hormis le visage et le dos)).

La manière dont nous sommes vus, perçus par les autres, constitue l'équivalent de la projection, dans le monde extérieur, de notre Moi psychique, et représente donc une possibilité essentielle de le soumettre à l'épreuve de réalité.

Il existe donc un rapport entre cette évaluation de notre Moi psychique et l'homosexualité ; homosexualité normalement inhibée quant au but, plus ou moins parfaitement désexualisée, et venant former les « instincts sociaux ».

Freud étudiant la paranoïa (1911) (1) assigne le rôle de facteur déclenchant de cette psychose aux « humiliations et rebuffades sociales » et met en relation ces blessures narcissiques avec la pulsion homosexuelle, « le sentiment social » plongeant ses racines « dans le désir érotique cru ». Décrivant l'évolution qui va du narcissisme — conçu, dans ce texte, comme le rassemblement en une unité des instincts sexuels venant investir le corps propre : « Dans ce « soi-même .» pris comme objet d'amour, les organes génitaux constituent peut-être déjà l'attrait primordial » — à l'homosexualité, Freud dégage les liens existant entre ces deux étapes de la libido : « L'étape suivante conduit au choix d'un objet doué d'organes génitaux pareils aux siens propres, c'est-à-dire au choix homosexuel de l'objet. » Ces formulations si connues me semblent corroborer l'idée selon laquelle notre perception de la façon dont nos semblables, nos doubles narcissiques, et donc homosexués, nous perçoivent, nous permet de jauger notre propre Moi. En même temps nous pouvons approcher certains aspects de l'exhibitionnisme (en tant que pulsion partielle). En 1915 (2), Freud, étudiant le destin du voyeurisme et de l'exhibitionnisme, montre que ces deux pulsions

(1) Le Président Schreber, in Cinq psychanalyses, Presses Universitaires de France édit.

(2) Les pulsions et leur destin, in Métapsychologie, op. cit.


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partielles sont liées au narcissisme car, si l'exhibitionnisme consiste à échanger un but actif (voir) contre un but passif (être vu), et un objet externe contre le Moi propre, le voyeurisme, lui, a une origine narcissique : il avait primitivement le corps propre pour objet et pour but de se voir soi-même. Fenichel (1) pense que, de par cette origine, « l'exhibitionnisme reste plus narcissique que toutes les autres pulsions partielles. Son plaisir érogène est toujours lié à un accroissement de l'estime de soi ». Comme le Moi psychique n'a pas de représentant dans le monde extérieur, il se sert souvent du Moi corporel auquel il s'identifie pour le représenter (d'où, me semble-t-il, la confusion non seulement entre les valeurs morales et esthétiques mais entre les jugements de valeur en général et l'esthétique (2) : Il a fait un bel exposé, c'est une belle performance, etc.). L'épreuve de réalité, quant à la valeur de notre Moi psychique tend ainsi à se confondre, à un certain niveau, avec le jugement porté sur notre Moi corporel.

Au cours de l'évolution, le Moi corporel doit être assimilé au Moi psychique et investi de libido narcissique, ainsi que Tausk l'a décrit (1919) (3). Lorsque cette « égotisation » se défait, au cours de régressions profondes, on assiste non seulement à des phénomènes tels que la constitution de la machine à influencer (projection du corps propre ou des organes génitaux) mais, comme la clinique m'a semblé le montrer, à une projection du Moi psychique dans le Moi corporel lui-même.

Ainsi une patiente à qui une amie (et en même temps rivale — elles étaient amoureuses du même homme) jeta dans un moment de colère : « Tu t'imagines peut-être que tu as de beaux sentiments », crut percevoir, les jours suivants, des taches brunes sur son propre visage. Dans cet exemple le corps est vécu comme étranger au Moi, et le Moi psychique (les sentiments qui ne sont pas beaux) est projeté sur le Moi corporel. Le gain obtenu est celui de toute projection : le mal n'est plus interne et on peut le maîtriser (la patiente espérait effacer ces taches grâce à un traitement externe). Il est vraisemblable que de tels mécanismes sont à l'oeuvre dans le cas de certains sujets s'adressant à la chirurgie esthétique, sujets dont on sait par ailleurs qu'ils sont souvent psychiquement très atteints. A mon sens, ils sont en fait régresses à un niveau où le Moi corporel s'est détaché du Moi psychique et est devenu un lieu de projection.

(1) Op. cit.

(2) « Esthétique » vient de « esthésie », perception par les sens, comme le remarque G. MEKDEL (op. cit.) après liant.

(3) Op. cit.


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Dans le cas où, à l'inverse, il existe une totale identification du Moi corporel au Moi psychique, le Moi corporel jouant le rôle de représentant du Moi psychique, nous sommes également en présence d'une situation régressive quoique à un moindre degré. En effet, s'il est normal d'égotiser le Moi corporel, on ne saurait le confondre avec le Moi psychique. Une coalescence absolue des deux aspects du Moi, coalescence dont le but me paraît être lié, ainsi que je l'ai dit plus haut, au besoin d'accomplir l'épreuve de réalité, aboutit en fait à altérer celle-ci, puisque le Moi psychique n'est pas identique à l'enveloppe corporelle : un beau corps n'implique ni une belle âme ni des capacités grandioses. C'est sans doute une confusion régressive entre ces deux aspects du Moi qui existe chez certains sujets « narcissiques » qui semblent n'investir que leur corps, sont intolérants à la moindre imperfection physique et ne supportent pas de vieillir. Le corps est en fait, pour eux, bien plus que le corps, mais le représentant même de leur être intime. Le mythe de Narcisse, contemplant son image et s'adorant, indifférent aux objets (les nymphes et les jeunes gens), répond vraisemblablement à cette confusion (je veux dire qu'il ne se prend pas seulement comme objet sexuel mais qu'en contemplant son corps exquis c'est son âme même qu'il essaie de saisir). Ce repli sur le corps propre est commun, on le sait, à de nombreuses régressions psychotiques, mais en fait, il subsiste, au niveau du processus primaire, une identité entre Moi psychique et Moi corporel, identité dont on peut reconnaître de nombreux rejetons tout au long de la vie de sujets dont l'évolution s'est accomplie de façon satisfaisante. L'examen des rapports entre la Psyché et le corps qui font du Moi corporel un double du Moi psychique (1), double éventuellement support de projection et, partant, persécuteur, et celui de la relation ultérieure entre le sujet et ses pairs en tant que doubles homosexués, me semble montrer le caractère complémentaire de la théorie des délires de Tausk et celle de Freud : si l'on veut bien admettre que l'objet homosexuel joue un rôle de relais par rapport au corps propre dans l'évaluation du Moi (psychique), il n'y a pas de contradiction à envisager tantôt le corps (la machine à influencer), tantôt l'objet homosexuel comme des lieux de projection et donc des persécuteurs. L'évaluation du Moi psychique va se produire ultérieurement grâce à l'intériorisation des parents observant l'enfant et lui mani(1)

mani(1) a montré que le pénis est un double miniaturisé du Moi. Il peut donc être utilisé dans l'évaluation du Moi. L'absence de ce double chez la femme contribue sans doute à la rendre davantage tributaire de « l'opinion », renforce sa dépendance et son besoin de confirmation narcissique.

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festant leur contentement ou leur désapprobation. C'est au début essentiellement à la mère qu'incombe la tâche de confirmer l'enfant narcissiquement (Grunberger). Si l'enfant sent qu'il est aimé par sa mère (mais non séduit par elle) tout simplement parce qu'il existe, il pourra intérioriser, dans une certaine mesure, une faculté d'autoévaluation qui le rendra moins tributaire de l'entourage dans la régulation de sa self-esteem.

D'une façon plus large, l'accomplissement des identifications à des objets supports de l'Idéal du Moi, lui permettra d'acquérir une bonne estime de soi : son Moi sera identifié aux objets idéalisés, se rapprochant ainsi de son Idéal et pouvant en même temps s'offrir à l'amour du Ça (1). Son estime de soi s'en trouvera accrue et le rendra plus autonome vis-à-vis de « l'opinion ».

Les identifications (secondaires tardives) permettent, d'une manière générale, une meilleure évaluation du Moi propre, leurs objets étaient auparavant à l'extérieur et donc soumis à l'épreuve de réalité.

Lorsque — suivant une distinction justement établie par certains auteurs — la mère n'aime pas l'enfant pour ce qu'il est, mais seulement pour ce qu'il fait, l'évaluation du Moi, le renforcement de l'estime de soi, ne pourra s'accomplir qu'à travers des actes. Les actes permettent en principe une juste évaluation du Moi puisque, représentant une objectivation, une projection dans l'espace et dans le temps, ils peuvent être soumis à l'épreuve de réalité. Mais en fait l'attitude de la mère a vicié l'aspect « objectif » de l'acte qui ne sera plus utilisé comme une preuve en soi des capacités du Moi, mais comme un moyen de se faire confirmer (approuver) par les autres, comme autrefois par la mère.

De plus, les actes ne sont pas vécus comme exprimant la totalité du Moi, mais seulement des aspects fragmentaires de celui-ci. Ils ne constituent donc pas un test pour sa valeur globale. Seule la création permet cette évaluation du Moi dans son entier (« Ton acte toujours s'applique à du papier ; car méditer sans traces, devient évanescent, ni que s'exalte l'instinct en quelque geste véhément et perdu que tu cherchas ») (2), d'où son importance pour l'abolition de l'écart entre le Moi et l'Idéal. Nous avons vu que la reconnaissance de l'oeuvre par autrui était absolument indispensable au créateur de l'oeuvre inauthentique. Nous avons dit que ce sont précisément des conflits d'introjections, des identifications non réalisées qui aboutissaient à ce type de

(1) Le Moi et le Ça.

(2) MALLARMÉ, op. cit.


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création, et nous avons noté que leurs auteurs avaient connaissance, à un certain niveau, du caractère tronqué de leur Moi (même s'ils proclamaient désespérément le contraire). Ils n'ont donc aucune régulation autonome de leur estime de soi et sont obligés d'en passer par la reconnaissance d'autrui.

Cette recherche de confirmation par des objets externes prend souvent un caractère moins absolu chez les créateurs qui mettent en oeuvre dans leurs productions des pulsions sublimées. Nous avons vu que ceux-ci ont davantage intégré leurs identifications oedipiennes et sans doute peut-on y voir l'origine de leur plus grande autonomie vis-à-vis de l'opinion. Cependant celle-ci n'est jamais totale et si Freud s'est passé durant longtemps de l'approbation de ses contemporains, il n'en a pas moins communiqué ses découvertes à un correspondant privilégié dont il attendait jugement et confirmation. En fait, les créateurs espèrent que leur oeuvre sera reconnue par autrui. Ils la « publient » ou l' « exposent » à cet effet et je pense que s'ils avaient une bonne régulation de leur estime de soi, une mère aimante intériorisée, ils ne créeraient tout bonnement pas. Pourquoi projeter son Moi idéalisé dans le monde extérieur si l'on est intimement assuré de sa valeur ? Ceci contribue à faire penser que l'équilibre des créateurs est fragile. Je suis ici parfaitement d'accord avec Michel Fain lorsque, dans son intervention sur l'exposé de Gérard Mendel (1964) (1), après avoir parlé d'un malade qui lui lit en séance un conte où s'exprime l'essence de son noyau conflictuel, il conclut : « L'action qui accompagne un tel acte sublimé, son exhibition font génétiquement remonter cet ensemble au fantasme agi devant les parents, alors que l'intégration en tant qu'activité fantasmatique intériorisée exige une identification à l'observateur, dans le cas cité plus haut à l'auditeur. Se montrer, voir la réaction de l'autre, en acquérir un sentiment d'existence, séquence qui caractérise l'exhibitionnisme, montrent la difficulté vécue à être l'observateur de soi-même, c'est-à-dire à pouvoir assurer la régulation de sa self estime. »

Cependant j'ai avancé précédemment qu'il existait une difficulté intrinsèque à soumettre notre Moi à l'épreuve de réalité et que, pour cette raison, nous nous servions de nos semblables afin qu'ils nous renvoient notre image. Je pense que, dans une certaine mesure, cette difficulté n'est jamais totalement résolue, même lorsque l'observateur a été intériorisé, car cet observateur n'est pas entièrement bon du fait

(1) Op. cit.


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des projections et des contraintes éducatives. Il en résultera une insatisfaction quant à son propre Moi (un écart entre lui et l'Idéal tel, que le sujet sera à l'affût de gratifications exogènes). De plus, chaque étape du développement exige vraisemblablement une nouvelle intériorisation, l'enfant se montrant à l'observateur avec ses acquisitions fraîchement réalisées, et l'éducation la mieux menée risque d'échouer dans l'intégration de l'une ou l'autre de ces phases. Si bien que la relation à nos semblables joue toujours un rôle dans la régulation de notre estime de soi, plus ou moins grand selon les aléas de notre développement personnel. Certes, dans certains cas, ce rôle est de faible portée, dans d'autres, il deviendra envahissant.

L'exhibition qui se fait alors, comme je l'ai dit plus haut, essentiellement devant des doubles (homosexués) du sujet qui jouent le rôle de miroir, produit, lorsqu'elle échoue à obtenir la satisfaction narcissique escomptée, un affect de honte. Celle-ci me semble liée non seulement à la blessure narcissique mais à la resexualisation de l'homosexualité qui en résulte. En effet, la blessure narcissique découlant de la nonreconnaissance par autrui (le double homosexué) me paraît être immédiatement sexualisée, c'est-à-dire assimilée à une castration génitale vécue comme devant entraîner une pénétration passive. J'ai été frappée par le fait que les auteurs qui parlent de la honte — du moins ceux que j'ai eu l'occasion de consulter, comme Piers (1) et Levin (1969) (2) —, quel que soit par ailleurs l'intérêt de leurs travaux, omettent de rendre compte du fait que la honte fait rougir — ce qui indique la présence d'un fantasme sexuel — alors que, par ailleurs, les liens entre l'erythrophobie et la paranoïa sont bien connus. Une patiente erythrophobe rêvait d'une lune rouge : Je pense qu'on ne peut mieux condenser l'exhibitionnisme anal, le désir d'être pénétré qui s'y rattache, avec la rougeur du visage, le tout étant projeté au dehors, au ciel. La peur de rougir est donc liée à celle de l'émergence toute proche du désir anal, désir qui risque, selon le patient, d'être deviné par l'observateur et interprété comme une façon de s'offrir à lui passivement. « Perdre la face », crainte ultime chez certains sujets et dans certaines civilisations (dites « civilisations de la honte ») implique ainsi de dévoiler le derrière (l'anus) (3).

(1) Op. cit.

(2) Intern. J. of Psychoan., 1971, 52, p. 355.

(3) Celui qui a honte se cache la face. Ainsi, non seulement il tente de masquer les signes de la resexualisation de ses pulsions homosexuelles anales (sa rougeur) mais le déplacement de l'arrière vers l'avant dont il est l'objet : il a perdu la face et celle-ci est devenue


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Il est évident que plus « les instincts sociaux » seront fragiles, c'est-à-dire insuffisamment désexualisés, la pulsion homosexuelle passive refoulée avec une fixation narcissique importante, et plus la resexualisation de l'homosexualité sera violente et pathogène, entraînant le sujet vers la régression narcissique.

Il est possible que je rencontre ici les intéressantes théories de Jean Mallet sur la paranoïa (1964-1966) (1), lorsqu'il insiste sur le rôle de la fratrie chez le futur paranoïaque et plus particulièrement du frère aîné « reduplication du sujet dans le monde extérieur ». De même Catherine Parat (communication personnelle) parlait un jour du rôle important que jouait le fait d'appartenir à une même génération. Je pense que cela va dans le sens de ce rôle de miroir dévolu à nos alter ego. Que l'exhibition qui échoue dans sa fonction d'alimenter notre narcissisme grâce à l'image flatteuse que nous renverraient les autres de notre propre Moi conduise à une resexualisation de l'homosexualité (passive) me paraît décelable à travers l'analyse que fait Freud (1900) (2) du Rêve de confusion à cause de la nudité. En effet, Freud dit : « Le rêve que l'on est nu ou mal vêtu en présence d'étrangers ne s'accompagne souvent d'aucun sentiment de honte. Nous ne nous occuperons du rêve de nudité que dans les cas où il s'accompagne de ce sentiment, où l'on veut fuir, se cacher, et où l'on éprouve un sentiment d'arrêt tel que l'on ne peut bouger et que l'on se sent impuissant à transformer cette pénible situation. Dans ce cas seulement le rêve est typique, quelles que soient les complications et les additions individuelles qui s'y joignent. Il s'agit essentiellement de l'impression pénible, de la honte, qui fait que l'on voudrait dissimuler sa nudité, le plus souvent en s'éloignant et que l'on n'y arrive pas. Je pense que la plupart de mes lecteurs ont connu cette situation dans leurs rêves.

« Habituellement on sait mal comment on est dévêtu. On entend raconter : j'étais en chemise, mais il est rare que l'image soit claire ; elle est ordinairement si indistincte que l'on ajoute : ou en vêtements de dessous. Le plus souvent le défaut de notre toilette n'était pas assez considérable pour expliquer la honte que nous ressentions. Chez l'ancien officier, le sentiment de nudité est remplacé par celui de porter un

son derrière (cf. l'équation joues = fesses). Le fait de ne pouvoir voir ni son propre dos ni son visage (sans miroir) n'est probablement pas étranger à ce déplacement. Il doit exister quelque rapport entre le port du voile, l'homosexualité et la crainte de perdre la face dans « les civilisations de la honte ».

(1) De l'homosexualité psychotique, R.F.P., 1964, 28, nos 5-6 ; Une théorie de la paranoïa, R.F.P., 1966.

(2) In La science des rêves, Alcan édit.


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costume contraire aux règlements : je suis dans la rue, ne porte pas mon sabre, et vois des officiers s'approcher, je n'ai pas de cravate, je porte un pantalon civil à carreaux, etc. »

En fait Freud n'explique pas pourquoi certains rêves de nudité ne procurent pas de honte. Par contre, les exemples qu'il donne sont tous, avant tout, centrés sur la castration. Pour Freud, l'impression pénible, la honte, proviennent de la censure. Mais pourquoi la censure transformerait-elle le désir de s'exhiber — car Freud dit bien qu'il s'agit là de rêves d'exhibition — en exhibition de la castration, ceci d'autant que selon Freud ce type de rêve s'achève toujours en cauchemar. Or, comme la théorie du cauchemar implique l'imminence de la réalisation d'un désir inconscient qui vient heurter le préconscient, pourquoi penser que nous nous trouvons devant un désir (celui de s'exhiber) déjà modifié par la censure (qui l'aurait retourné en son contraire : ce qui est exhibé, c'est la castration) alors que le propre du cauchemar est de réaliser, de façon à peine déguisée, le désir. Il me semble que le désir du rêveur, dans les exemples donnés par Freud, est de s'offrir passivement aux observateurs (par exemple les officiers qui s'approchent du rêveur sans sabre). Ceci me semble confirmé par les références à la paranoïa qui apparaissent par deux fois dans le texte. Parlant du plaisir des enfants à s'exhiber et du fait que cette exhibition est souvent empêchée par les adultes, il dit : « Dans leur enfance, les névropathes ont accordé une grande importance à des faits de cet ordre ; il faut aussi y ramener le sentiment qu'ont les paranoïaques d'être observés quand ils s'habillent et se déshabillent », et aussi : « Il est remarquable que les personnes qui éveillaient dans notre enfance notre intérêt sexuel soient écartées dans toutes les images du rêve, de l'hystérie, et des névroses d'obsession ; seule la paranoïa retrouve ces spectateurs, et, bien qu'ils restent invisibles, est fanatiquement convaincue de leur présence. »

Il me paraît donc possible de lier entre eux un certain nombre d'éléments découverts par Freud et par ceux qui, tels Piers, cherchent à différencier la honte, qui appartiendrait au registre de l'Idéal du Moi, de la culpabilité, relevant du Surmoi.

En effet, si l'Idéal du Moi est lié au narcissisme et à l'homosexualité, la honte me paraît relever des mêmes positions libidinales. De plus, j'ai essayé de dégager la séquence suivante : le désir de recevoir une confirmation narcissique de ses semblables (de diminuer la marge entre le Moi et l'Idéal) amène le sujet à s'exhiber devant eux. Si cette exhibition échoue à assurer la satisfaction (s'il se produit une


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blessure narcissique ou une « rebuffade sociale »), la resexualisation de l'homosexualité rend la blessure narcissique équivalente à une castration, et l'exhibition, à une exposition de l'anus (1). La honte exprime la proximité de ce fantasme sexuel. Dans les cas de prédisposition définie par Freud peut se déclencher alors un processus paranoïaque.

L'angoisse sociale, dans cette perspective serait essentiellement liée à la crainte de la resexualisation des pulsions homosexuelles passives par défaut de gratifications narcissiques de la part de ses semblables. Il conviendrait d'en séparer ce qui relève de la simple « peur du gendarme ».

Comment intégrer dans cet ensemble un élément auquel il a été fait allusion à propos du rêve d'exhibition, à savoir le délire de surveillance ?

Il ne me semble pas trop hasardeux de distinguer le commentaire des actes des autres formes de délire de persécution. En effet, en 1914, Freud utilise l'exemple des délires de surveillance pour annoncer, à l'avance pourrait-on dire, l'avènement du Surmoi : « Nous ne serions pas surpris de trouver une instance spéciale dans le psychisme dont la tâche serait de vérifier si la satisfaction narcissique est bien assurée en fonction de l'Idéal du Moi et qui, dans ce but, surveille constamment le Moi réel et le confronte à cet idéal. Si une telle instance existe, il ne peut probablement pas s'agir de quelque chose que nous n'ayons encore découvert. Nous avons seulement besoin de la reconnaître à ses caractères et c'est ce que nous appelons conscience morale... » « Les patients de cette sorte [ceux qui sont sujets au délire de surveillance] se plaignent que toutes leurs pensées sont connues et leurs actions surveillées et « supervisées ». Ils sont informés du fonctionnement de cette instance mentale par des voix qui leur parlent de façon caractéristique à la troisième personne « voilà qu'elle y pense de nouveau, voilà qu'il sort » (1932) » (2).

Il me semble que ce type de délire peut être rapproché de deux autres syndromes, l'un d'ordre psychotique, l'autre que l'on rencontre dans certaines névroses dites de caractère. Le premier, dont j'ai un

(1) Ce « retournement » (littéral) de l'exhibition d'un phallus narcissiquement investi en exhibition anale peut être comparé à ce qui a été décrit dans le chapitre précédent à propos de la découverte du phallus anal sous les dorures qui le masquent.

Un exemple de ce « retournement » appliqué cette fois-ci à l'objet nous est fourni par le jeu de mots « patriarche - Vaterarsch ». FREUD, in Parallèles mythologiques à une représentation obsessionnelle plastique, 1916.

(2) Nouvelles Conférences : Les diverses instances de la personnalité psychique.


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exemple actuellement parmi mes patients, consiste à imaginer qu'actes et paroles sont imités ou répétés (« si je lève le bras, il y a quelqu'un qui lève le bras ». Si je dis « victoire » il y a quelqu'un dans la journée qui dit « victoire » (automatisme mental)).

Le syndrome névrotique est décrit dans la littérature anglo-saxonne sous le nom de self-consciousness. Il s'agit de ces sujets qui ne peuvent apparaître aux yeux des autres sans une conscience aiguë et constante de leurs gestes, de leur habitus, qu'ils sentent épiés par l'entourage. Annie Reich (1960) (1) dit d'eux : « Ils pensent que l'attention est en réalité focalisée sur eux d'une manière négative, comme si les autres, au lieu d'être éblouis, discernaient l'infériorité dont ils cherchent à se débarrasser derrière la fausse façade. » L'auteur met cette attitude de « conscience de soi-même » sur le compte d'une insuffisante désexualisation des fonctions du Moi. Je la verrais corrélative d'une impossibilité d'évaluer le Moi autrement que par exhibition devant les objets externes, faute d'observateur interne et d'identifications intégrées, en même temps que cette trop grande conscience de soi indique un défaut de cohésion du Moi et, partant, du sentiment d'identité. Si l'on est constamment conscient d'être soi, c'est que l'on est sur le point de perdre cette certitude et que les différentes identifications qui composent le Moi sont bien près de se défaire. Il me semble qu'en fait ces sujets ont des instincts sociaux insuffisamment désexualisés (ou qui ont été resexualisés) puisque, au heu de recevoir une confirmation narcissique de la part des autres (qui seraient « éblouis »), ils sont percés à jour (« derrière la fausse façade »), leur « infériorité » (leur castration) étant révélée, avec l'humiliation qui en résulte, dont j'ai émis l'hypothèse qu'elle équivalait à une exhibition anale (de ce qui est vraiment derrière la façade) (2). Ici encore, nous retrouvons les craintes décrites dans le chapitre précédent concernant la découverte du phallus excrémentiel derrière les colifichets éblouissants. Toutefois, les personnalités qui présentent le syndrome de self-consciousness ne sont pas obligatoirement des producteurs de « faux » et peuvent posséder un Idéal du Moi maturatif.

Celui qui se croit imité dans ses paroles et dans ses actes a atteint un degré bien plus profond de régression. Son Moi a perdu sa capacité

(1) Op. cit.

(2) Un sentiment profond de honte est lié chez certaines jeunes filles à l'apparition d'une tache de sang de règles sur leurs vêtements. L'exhibition de la castration ne me paraît pas expliquer suffisamment cet affect (ces mêmes jeunes filles peuvent parler de leurs règles sans gêne). Il faut tenir compte du fait que la tache se situe toujours sur les fesses et qu'ainsi l'exhibition de la génitalité est remplacée par celle de la zone anale.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 889

d'auto-évaluation. La fonction de l'autre en tant que miroir, renvoyant au Moi son image, est là caricaturale. Les identifications se sont éparpillées, les actions, les paroles, ne sont plus vécues comme appartenant entièrement au Moi. Le Moi est en même temps dans cet étranger qui l'imite, et cet étranger a pris possession du Moi chancelant. L'ensemble du phénomène a toujours pour le sujet une tonalité persécutrice.

Le délire de surveillance relèverait selon Freud d'une reprojection au dehors de l'instance critique (futur Surmoi). Mais en ce cas la différence entre les insultes que le patient hallucine concernant généralement sa sexualité et le commentaire des actes serait une seule et même chose. Pourtant Freud décrit (1895) (1) le cas d'une patiente qui tente d'échapper au reproche d'être « une vilaine femme » en hallucinant des quolibets formulés par ses voisines (ceci à la suite d'une tentative de séduction dont elle avait été l'objet). Mais ce reproche, dit Freud, « lui vint du dehors et ainsi le contenu réel resta intact (2) alors que remplacement (3) de toute la chose changea. Le reproche intérieur fut repoussé au dehors, les gens disaient ce qu'elle se serait, sans cela, dit à elle-même. Elle aurait été forcée d'accepter le jugement formulé intérieurement, mais pouvait bien rejeter ce qui lui venait de l'extérieur. C'est ainsi que jugement et reproche étaient maintenus loin de son Moi (4).

« Le but de la paranoïa était donc de chasser une idée que le Moi ne tolérait pas et qu'il fallait expulser. »

On ne saurait alors assimiler la fonction de la projection d'un reproche (extériorisation du Surmoi) avec celle du commentaire des actes qui me paraît traduire l'extériorisation de l'observateur chargé de renvoyer au sujet l'image de son Moi et auprès de qui il cherchait une confirmation narcissique visant à rapprocher son Moi de son Idéal. Nous avons vu que ce rôle — et Freud le disait en 1914 — qui était dévolu aux parents, est ensuite joué par les « semblables ». Or, le paranoïaque tend, nous le savons, à régresser à la mégalomanie narcissique, c'est-à-dire à l'époque où il était à lui-même son propre idéal. S'il y parvenait totalement, il n'aurait besoin d'aucun objet pour évaluer son Moi. La projection des éléments formant le Surmoi se

(1) Manuscrit H du 24-1-1895 sur la paranoïa, in La naissance de la psychanalyse, Presses Universitaires de France édit.

(2) C'est Freud qui souligne.

(3) C'est Freud qui souligne.

(4) C'est Freud qui souligne.


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comprend aisément : le Surmoi (en tant qu'instance intériorisée) ne peut que gêner la régression mégalomaniaque. L'évaluation du Moi par le commentaire des actes me paraît moins constituer en soi un mécanisme de défense par projection qu'un symptôme lié à l'échec du délire de grandeur et, partant, aux vestiges des relations objectales homosexuelles. En effet, il me semble que là encore on peut déceler les effets de la pulsion homosexuelle réclamant son « dû » en quelque sorte. « L'observateur » vécu comme extérieur au Moi cherche ainsi à démanteler la défense mégalomaniaque. Dans L'inquiétante étrangeté (1919) Freud reprend la question du délire d'observation en la mettant en relation avec le double (et aussi, après Otto Rank, avec les miroirs et l'ombre) : « Dans le moi se développe peu à peu une instance particulière qui peut s'opposer au restant du moi, qui sert à s'observer et à se critiquer soi-même, qui accomplit un travail de censure psychique et se révèle à notre conscient sous le nom de « conscience morale ». Dans le cas pathologique du délire d'introspection, cette instance est isolée, détachée du moi, perceptible au médecin. Le fait qu'une pareille instance existe et puisse traiter le restant du moi comme un objet, que l'homme, par conséquent, soit capable d'auto-observation, permet à la vieille représentation du double d'acquérir un fonds nouveau et on lui attribue alors bien des choses, en premier lieu tout ce qui apparaît à la critique de soi-même comme appartenant au narcissisme surmonté du temps primitif. » Dans un premier temps le double serait — Freud reprend là une idée de Rank — une assurance de survie, besoin issu du narcissisme primaire, le premier double pourrait être ainsi l'âme immortelle. Cette idée d'une évolution du double à partir du narcissisme primaire jusqu'à la conscience morale permet peut-être de rattacher notre observateur à deux phases de l'évolution dont la première n'implique pas l'intériorisation du Surmoi postoedipien. Par ailleurs, dans l'article de 1914, Freud paraît faire allusion à une pareille éventualité lorsqu'il parle de « l'activité de cette instance qui observe, critique, et s'est haussée à la dignité de conscience morale et d'introspection philosophique ». En outre, le « phénomène fonctionnel » de Silberer qu'il cite à l'appui de sa thèse, peut être difficilement mis au compte de l'effet de la conscience morale. Si l'auto-observation lui est nécessaire, elle ne lui est pas réductible. De même si la fonction d'observation du Moi relevait uniquement du Surmoi, on devrait admettre que dans un trouble tel que la dépersonnalisation par exemple, la partie du sujet qui observe le processus en train de se dérouler — et de nombreux auteurs qui ont étudié la dépersonnalisation ont insisté sur l'importance


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 891

de l'auto-observation dans ce phénomène — serait le Surmoi. Or, il est à peu près certain qu'il s'agit là d'une fonction du Moi (1) chargée de l'épreuve de réalité du Moi global qui, dans certains cas, et pour des raisons que j'ai essayé de définir, est déléguée à des objets externes : le groupe des semblables. Le sujet ne cherche pas alors à ce que le Moi réalise un idéal moral (ce qui relèverait du Surmoi) mais qu'il soit conforme à ce que le groupe attend (ou est supposé attendre) de lui, lui renvoie une image satisfaisante et le rapproche ainsi de son Idéal. Cette distinction est de quelque importance en ce qui concerne la technique analytique par rapport à la technique psychothérapique. Il est connu que l'analyste ne doit pas apaiser son patient qui manifeste une culpabilité concernant ses pratiques masturbatoires, par exemple, en lui disant : « Mais tout le monde fait ça. » A ce moment-là, non seulement il n'a pas analysé le transfert et a abandonné la neutralité, mais il a favorisé un Idéal du Moi régressif, celui qui pousse le Moi à se conformer au désir du groupe pour échapper à la honte et, par conséquent, à la resexualisation des pulsions homosexuelles. Ainsi l'analyste escamote l'intégration de l'homosexualité du patient — qui doit le conduire à acquérir une plus grande autonomie par rapport à ses pairs, à renforcer le narcissisme du Moi, et donc diminuer réellement la marge entre le Moi et l'Idéal — ainsi que l'analyse des conflits entre ses pulsions, ses désirs, et son Surmoi.

(1) C'est moi qui souligne.


VII

LE SURMOI ET L'IDEAL DU MOI

« Les hommes, suivant une loi de la nature, se divisent en général en deux catégories : la catégorie inférieure (les ordinaires) pour ainsi dire, la masse qui sert uniquement à engendrer des êtres identiques à eux-mêmes et l'autre catégorie, celle, en somme, des vrais hommes, c'est-à-dire de ceux qui ont le don ou le talent de dire dans leur milieu une parole nouvelle...

« Dans la seconde catégorie, tous sortent de la légalité, ce sont des destructeurs... Les crimes de ces gens-là sont, évidemment, relatifs et divers ; le plus souvent ils exigent, sous des formes très variées, la destruction de l'organisation actuelle au nom de quelque chose de meilleur. Mais si un tel homme trouve nécessaire de passer sur un cadavre, il peut, à mon avis, en prendre le droit en conscience...

« Les premiers perpétuent le monde et l'augmentent numériquement ; les seconds le font mouvoir vers un but. Les uns et les autres ont un droit absolument égal à l'existence. En un mot, pour moi, tous ont les mêmes droits et vive la guerre éternelle (1) jusqu'à la Nouvelle Jérusalem, comme il se doit. »

DOSTOIEWSKY, Crime et châtiment.

Je voudrais, avant de proposer un point de vue personnel, exposer succinctement les conceptions de quelques auteurs qui se sont attachés à définir les rapports entre le Surmoi et l'Idéal du Moi.

Ils l'ont fait, tantôt en concluant à la nécessité de différencier les deux concepts, tantôt en faisant de l'Idéal du Moi une simple fonction du Surmoi (c'est-à-dire en adoptant à peu près les dernières formulations de Freud où, lorsqu'il n'identifie pas totalement les deux concepts, fait de l'Idéal du Moi une fonction du Surmoi en tant que celui-ci propose au Moi des modèles auxquels il l'oblige à se conformer).

(1) En français dans le texte.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 893

Comme le remarquent justement, à mon sens, J. Sandler et coll. (1) « parce que l'ancien concept d'Idéal du Moi inclut quelque chose d'autre que le concept plus tardif de Surmoi, un très large éventail de fonctions doit être compris derrière la dénomination de « Surmoi », avec, pour conséquence, que des propositions telles que « conflit avec le Surmoi » ou « tension entre le Moi et le Surmoi » risquent d'être théoriquement et cliniquement imprécises si elles ne sont pas soigneusement explicitées ».

Parmi les auteurs qui ont été amenés à séparer l'Idéal du Moi du Surmoi, il est frappant de trouver Nunberg et Jones qui l'ont fait du vivant même de Freud.

1927. Jones

Jones (2) assimile la partie inconsciente des interdictions intériorisées au Surmoi tandis que la partie consciente et plus aimante formerait l'Idéal du Moi.

1932. Nunberg

Nunberg (3) considère l'Idéal du Moi comme le résultat d'une renonciation à une « satisfaction instinctuelle par peur de perdr ; l'objet aimé »... « cet objet est absorbé par le Moi et investi de libidoe il devient une partie du Moi. Pour le distinguer du Surmoi on l'appelle Idéal du Moi. C'est par amour pour son idéal que l'homme se soumet à ses exigences. Alors que le Moi obéit au Surmoi par peur de la punition, il se soumet à l'Idéal du Moi par amour... L'Idéal du Moi est l'image dans le Moi des objets aimés et le Surmoi celle des objets détestés et craints... L'Idéal du Moi contient sans doute plus de libido maternelle, le Surmoi de libido paternelle ».

1946-1954. Edith Jacobson

J'ai quelque peu parlé (dans le chap. V) des vues d'Edith Jacobson. En 1954, elle postule l'origine maternelle de l'Idéal du Moi. Les fantaisies d'incorporation (totale) de l'objet gratifiant apparaissent comme l'expression du désir de rétablir l'unité perdue. « Ce désir ne cesse probablement jamais de jouer un rôle dans notre vie émotionnelle. Même l'expérience de fusion physique et d'une identité de plaisir

(1) Op. cit.

(2) Op. cit.

(3) La conception du Surmoi, R.F.P., n° 1, p. 316-366.


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dans l'acte sexuel peut abriter des éléments de bonheur dérivés du sentiment de retourner à l'union originelle perdue avec la mère.

« Ainsi ces fantasmes de désir les plus précoces de fusion et d'être un avec la mère (le sein) sont les fondations sur lesquelles les identifications futures se construisent. »

L'Idéal du Moi primitif est lié au désir de ne faire qu'un avec l'objet d'amour. « Même notre combat incessant pour l'unité entre le Moi et l'Idéal du Moi reflète l'éternelle persistance de ce désir. » Cependant l'auteur ne sépare pas le Surmoi de l'Idéal du Moi. « Toujours proche du Ça et cependant indispensable au Moi, l'Idéal du Moi... est une partie du Système du Surmoi, un pilote et un guide pour le Moi. »

« Les vicissitudes de l'Idéal du Moi reflètent, bien sûr, le développement de l'échelle de valeurs infantile. Son noyau abrite les dérivés des notions précoces de valeurs, telle l'idée du bonheur éternel, de « glamour », de richesse, de puissance, de force physique ou mentale, idéaux qui peuvent jouer un rôle très important chez les patients dont le Surmoi n'a jamais atteint la maturité. » Chez la fillette il existe un Idéal du Moi maternel, « L'Idéal d'une petite fille non-agressive, propre, nette, physiquement attirante et décidée à renoncer aux activités sexuelles ».

Dans son article de 1954, Edith Jacobson étudie l'Idéal du Moi du déprimé qui serait trop personnifié, n'aurait pas atteint l'abstraction. Les maniaco-dépressifs seraient fiers de leur Idéal du Moi « comme si leur propre idéalisme per se était à même de les transformer en êtres humains de valeur ».

En 1946, cet auteur avait cependant considéré que l'Idéal du Moi apparaissait en même temps que le Surmoi et donnait une définition de l'Idéal du Moi de la fillette très proche de celle qu'elle proposera en 1954. La structure du Surmoi était essentiellement considérée comme liée à l'incorporation des parents idéalisés et sa formation, comme une tentative de restauration du Moi pour pallier les effets traumatisants de la déception et de la dévaluation de l'objet. « Le Surmoi est une réaction de sauvetage devant la blessure narcissique. »

Le Surmoi normal n'engloberait qu'un seul parent idéalisé, celui qui est l'objet d'identification. Le Surmoi du déprimé résulterait d'une introjection des deux parents idéalisés.

1953-1954-1960. Annie Reich

Annie Reich, dans les travaux que j'ai eu l'occasion de citer (chap. V), distingue le Surmoi, fondé sur l'acceptation de la réalité,


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 895

de l'Idéal du Moi, « basé sur le désir de s'accrocher d'une façon ou d'une autre à la négation des limites du Moi aussi bien que celles des parents et de retrouver l'omnipotence infantile par identification au parent idéalisé ». Un Idéal du Moi mégalomaniaque est lié à un Moi faible et à un Surmoi insuffisamment développé. Il provient d'une perturbation des relations précoces. La libido ne s'attache qu'insuffisamment aux objets et investit l'Idéal du Moi. L'Idéal du Moi est, à l'origine, une identification à la mère primitive mais peut, par la suite, se projeter sur le pénis paternel en vue d'une négation de la peur de castration. Il s'agit de fusionner avec ce pénis idéalisé (1953). Dans son article de 1954, Annie Reich avance : « L'Idéal du Moi représente ce que l'on désire être, le Surmoi, ce que l'on devrait être. » Le Surmoi est le résultat d'identifications tardives destinées à restreindre la sexualité incestueuse, tandis qu'il existe des identifications plus précoces. Normalement les identifications primitives fusionnent par la suite avec les identifications plus tardives. Ces identifications précoces aux qualités enviées et admirées des parents ont pour but de réparer une blessure narcissique. Il s'agit de désirer être comme le parent idéalisé (et pas forcément de le devenir). Ces aspirations doivent être décrites comme des Idéaux du Moi. Le Moi se mesure par rapport à eux et la self-esteem dépend de la distance entre eux et le Moi tout comme plus tard entre le Moi et le Surmoi. Du degré de développement atteint par le Moi dépendra la réalisation de ces aspirations. A une phase primitive, il s'agira de fantaisies narcissiques d'accomplissement imaginaire magique. Les identifications précoces ne sont que des imitations de ce qui, à un moment donné, paraît au sujet comme apte à effacer sa blessure narcissique. Il s'agit donc d'identifications changeantes. « De beaucoup de points de vue l'enfant ne peut pas être pleinement comme les adultes, il se développe normalement une faculté d'auto-évaluation qui pousse à l'accomplissement graduel de l'identification. Le parent est lui-même alors davantage évalué à sa réelle mesure. C'est l'Idéal du Moi normal. » Habituellement, après la puberté, l'Idéal du Moi et le Surmoi se fondent mais « il apparaît que toute tentative de comprendre des états narcissiques non psychotiques nécessite le concept d'Idéal du Moi ».

La pathologie des Idéaux du Moi devient plus évidente dans les cas où la perturbation dans le développement du Moi est plus grande. Non seulement les aspects mégalomaniaques de l'Idéal du Moi sont prononcés, mais fréquemment les idéaux montrent des traits sexuels crus, non sublimés.


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L'auteur reprendra cette dernière idée dans son article de 1960 : Parfois il existe une opposition entre les fantasmes narcissiques et les exigences du Surmoi car ils contiennent de nombreux éléments de caractère instinctuel non sublimé.

1953. Piers

Je cite pour mémoire les vues de Piers exposées au chapitre précédent et la distinction proposée par cet auteur entre honte (relevant de l'Idéal du Moi) et culpabilité (du registre surmoïque).

1955. Novey

Novey (1) propose de considérer l'Idéal du Moi comme « une institution psychique distincte liée au Moi et au Surmoi ». Selon lui l'Idéal du Moi définit « ce segment particulier des objets introjectés dont la fonction a à voir avec les principes proposés dans le domaine de la pensée, du sentiment et de la conduite acquis ultérieurement au Surmoi oedipien mais ayant ses racines dans les mécanismes prégénitaux narcissiques précoces contre l'angoisse ».

1958. P. Kramer

Kramer (2) suppose le Surmoi composé de trois parties : l'Idéal du Moi, le Surmoi prohibiteur et le Surmoi bienveillant. L'Idéal du Moi représente ce qu'une personne veut être, les buts auxquels elle aspire. La tension entre l'Idéal du Moi et le Moi produit de la honte, un sentiment d'inadéquation, une baisse de l'estime de soi. L'harmonie entre l'Idéal du Moi et le Moi aboutit à l'autosatisfaction, à un sentiment de fierté.

Le Surmoi prohibiteur a des traits entièrement différents. Il est exigeant, sévère, punitif. Son prototype est le parent prohibiteur et en conséquence haï. Il est investi d'énergies agressives. Le Surmoi bienveillant est dérivé de l'image des parents aimés (surtout la mère).

Alors que du Surmoi prohibiteur on craint le châtiment, du Surmoi bienveillant on craint l'abandon.

Normalement les trois composantes sont confondues au moment

(1) Le rôle du Surmoi et de l'Idéal du Moi dans la formation du caractère, Intern. J. of Psycho., 1955, 36, n°s 4-5.

(2) Note sur les racines précedipiennes du Surmoi, Journ. of the Amer. Psycho. Assoc, 1958, 6, p. 38-46.


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 897

de la résolution de l'OEdipe. Cependant, cliniquement, on constate des tensions entre ces composantes.

En fait, la culpabilité implique l'amour, et le fonctionnement du Surmoi prohibiteur seul conduirait à la peur. Le défaut de composante bienveillante empêche la réelle intériorisation du Surmoi et peut conduire le sujet à des comportements asociaux.

1961. Jeanne Lampl de Groot

J. Lampl de Groot (1) propose d'examiner séparément la formation de l'Idéal et celle de l'instance punitive et autocritique. L'hallucination, la réalisation hallucinatoire du désir, est le fondement de l'Idéal du Moi. « L'Idéal du Moi est un agent de la réalisation du désir. »

Le Surmoi est essentiellement restrictif et prohibiteur. L'Idéal du Moi et le Surmoi ont une origine fondamentalement différente mais leur confusion est née du fait qu'au moment de l'OEdipe être comme les parents et faire ce que les parents exigent est également fondé sur une identification aux parents. Mais en fait leurs fonctions ont des buts opposés. L'Idéal du Moi est une instance gratifiante, le Surmoi est restrictif.

Dans un développement harmonieux ces deux instances s'unissent et on ne les distingue plus, sauf en période de crise (adolescence, ménopause).

1964. John M. Murray

Pour J. M. Murray (2), le Surmoi est issu des conflits oedipiens et son agent d'exécution est l'angoisse dérivée des craintes de castration, si puissantes à ce moment. L'Idéal du Moi est l'héritier du narcissisme originel, en d'autres termes, « il provient de l'effort pour reconstituer le Shangri-la perdu des relations avec la mère primaire toute donnante ». C'est le passage de l'Idéal du Moi primitif à un Idéal du Moi plus mûr qui constitue un problème de développement très important.

1964. Hélène Deutsch

Hélène Deutsch (3) montre que l'Idéal du Moi peut s'accomplir chez certains par l'ascétisme et chez d'autres par des satisfactions

(1) Idéal du Moi et Surmoi, R.F.P., 1963, 27, p. 529-541.

(2) Le narcissisme et l'Idéal du Moi, in Journ. of Amer. Psychoan. Assoc, 1964, 12, n° 3.

(3) Quelques considérations cliniques sur l'Idéal du Moi, même numéro que le précédent.

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sexuelles directes (on peut être fier de ses prouesses sexuelles) ; il ne nécessite pas de sublimations.

1964. Grete Bibring

Grete Bibring (1) désire définir l'Idéal du Moi par rapport au Surmoi :

— Il est avant tout narcissique.

— Tandis que le Surmoi exerce une pression et brandit une menace de punition, l'Idéal du Moi laisse entrevoir une promesse.

— L'Idéal du Moi, génétiquement, tire sa force des désirs libidinaux positifs, le Surmoi des forces d'agression.

Cependant, malgré ces contrastes, il existerait des relations étroites entre Idéal du Moi et Surmoi. A la suite de Murray, l'auteur pense qu'il faut restaurer l'Idéal du Moi de certains sujets et imagine que l'analyste propose son Idéal du Moi (qu'elle définit comme composé des classiques vertus de la Grèce antique : sagesse, tempérance, justice et courage) à la place du narcissisme archaïque du patient.

1964. Hendrick

Hendrick (2) sépare également Idéal du Moi et Surmoi. Il pense qu'il faut tenir compte de la fragilité de l'Idéal du Moi dans les processus psychotiques. L'Idéal du Moi doit évoluer vers l'abstraction et ne pas se fixer sur une personne vivante. C'est cette dernière éventualité qui se présente dans la dépression. Il n'y a pas eu suffisamment de déplacement de l'objet d'amour durant la période de latence. L'Idéal du Moi est resté prépubertaire.

1964. M. Laufer

L'Idéal du Moi est désigné par l'auteur (3) comme « un aspect du Surmoi ». Pour lui, l'Idéal du Moi ne peut être appelé ainsi que lorsqu'il devient une fonction du Surmoi. Cependant, il parle de « précurseurs préoedipiens » de l'Idéal du Moi et même de « précurseurs oedipiens » en référence à l'Idéal du Moi des adolescents. Il cite Ritvo et Solnit (1960) : « L'Idéal du Moi peut être considéré comme issu de plusieurs sources

( 1 ) Quelques considérations sur l'Idéal du Moi et le processus psychanalytique, même numéro que les précédents.

(2) Narcissisme et Idéal au Moi prépubertaire.

(3) L'Idéal du Moi et le pseudo-Idéal du Moi dans l'adolescence, Psycho. St. of the Child, 19, p. 196-221.


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différentes : l'idéalisation des parents par l'enfant, l'idéalisation de l'enfant par les parents et l'idéalisation du self par l'enfant. » Il définit l'Idéal du Moi comme « cette part du Surmoi qui contient les images et les attributs que le Moi s'efforce d'acquérir afin de rétablir l'équilibre narcissique. » Il fixe des buts au Moi. Selon l'auteur, le contenu de l'Idéal du Moi, en tant que partie du Surmoi, reste inchangé après l'internalisation. A l'adolescence les idoles sont des reflets du self parfait (et non des parents idéalisés). Au cas où il y aurait lutte contre une identification (féminine par exemple chez un garçon) il y a un pseudo-Idéal du Moi. Les relations aux autres contemporains sont possibles parce qu'elles représentent une part de soi plutôt que le père oedipien. Le Moi lutte pour préserver l'image de lui-même qu'il s'efforce d'acquérir et tente de nier toute dépendance à l'égard des objets originaux.

1962. Evelyne Kestemberg. — 1964. R. Mises

Cette dernière position peut être comparée à celle d'Evelyne Kestemberg (1) qui parle du besoin, chez l'adolescent, de rejeter brutalement les parents et les idéaux des parents ainsi qu'à celle de R. Misés (2) qui remarquait que l'Idéal du Moi procède parfois d'une tendance à refuser de se soumettre au Surmoi, à se prouver ainsi sa liberté en se proposant des buts aussi éloignés que possible des idéaux des parents.

1967. B. Grunberger

B. Grunberger, dans sa Conférence de février 1967 (3), a envisagé la crise de l'adolescence — dont il ajoutait que la prolongation de plus en plus fréquente semblait marquer puissamment la civilisation contemporaine — comme essentiellement liée au rejet des parents, non comme effet de l'OEdipe, mais par refus d'identification au monde des adultes et donc par évitement de l'OEdipe.

On pourrait résumer ainsi les vues des auteurs qui viennent d'être mentionnés :

1. Toutes, même lorsqu'elles affirment que l'Idéal du Moi fait partie du Surmoi, distinguent des fonctions appartenant à l'Idéal du Moi

(1) L'identité et l'identification chez les adolescents, in La psychiatrie de l'enfant, 1962, 5, fasc. 2.

(2) Colloque d'Artigny sur « Le narcissisme », R.F.P., 1965,19, nos 5-6.

(3) L'enfant au trésor ou l'évitement de l'OEdipe, in Le narcissisme, op. cit.


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qui tiennent compte de son caractère narcissique, archaïque, préoedipien, par rapport au Surmoi ;

2. L'Idéal du Moi est mis en rapport, par certains auteurs, avec le désir de fusion avec la mère;

3. L'Idéal du Moi est souvent considéré comme lié à la libido, le Surmoi à l'agression ;

4. Les auteurs qui distinguent nettement l'Idéal du Moi du Surmoi n'indiquent pas si, pour eux, l'Idéal du Moi est une instance au même titre que le Surmoi ;

5. Certains auteurs ne semblent pas différencier la projection du narcissisme sur l'objet, constitutive de l'Idéal du Moi, de l'introjection des parents idéalisés, voire des modèles restrictifs imposés du dehors au sujet. L'Idéal du Moi est ainsi parfois conçu comme consécutif aux identifications secondaires. Pour la plupart des auteurs, l'Idéal du Moi évolue après l'OEdipe et surtout au moment de l'adolescence (il semble que ce soit là également un caractère qui le distingue du Surmoi).

6. Normalement, l'Idéal du Moi et le Surmoi finissent par fusionner.

1961. Pierre Luquet

Parmi les vues psychanalytiques françaises on trouve des positions plus ou moins proches de celles qui viennent d'être citées. Dans son rapport sur Les identifications précoces, Pierre Luquet distingue les imagos précoces des imagos tardives. Pour lui, l'Idéal du Moi est une imago précoce, c'est-à-dire le résultat d'une introjection d'un objet non-assimilé par le Moi, en l'occurrence d'un objet interdicteur primitif, tandis que le Surmoi serait lié à l'introjection d'une imago tardive, celle du père oedipien.

1964. B. Grunberger

Au Colloque de la Société Psychanalytique de Paris sur Le narcissisme (1), Béla Grunberger a soutenu que dans une évolution normale Surmoi et Idéal du Moi ne sont pas discernables. Cependant, le Surmoi est d'origine pulsionnelle (complexe d'OEdipe), il est imposé du dehors en partie, tandis que l'Idéal du Moi, d'origine narcissique, est essentiellement « individualiste » et l'expression de l'indépendance par rapport au dehors.

(1) Artigny, 7-8 mars 1964, in R.F.P., 1965,19, n°s 5-6 (discussion rapportée par D. BRAUNSCHWEIG).


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 901

Dans une évolution inharmonieuse le Moi doit satisfaire les exigences parfois opposées du Surmoi et de l'Idéal du Moi. C'est l'existence de ce conflit qui l'amènerait à faire de l'Idéal du Moi une instance.

1964. E. Kestemberg. — 1965. E. et J. Kestemberg

Evelyne Kestemberg tient l'Idéal du Moi pour issu des identifications précoces aux parents et à leurs valeurs (il semble que ce ne soit pas là une position qu'elle ait entièrement conservée puisque, dans le rapport qu'elle a fait en commun avec Jean Kestemberg (1) l'accent est mis sur la distinction nécessaire entre l'Idéal du Moi et l'introjection des imagos parentales idéalisées).

1964. F. Pasche

F. Pasche, quant à lui, insiste sur le fait que l'Idéal du Moi n'est pas une instance, mais un modèle, une ou plusieurs images qui conditionnent certaines exigences du Surmoi (qui semble ici assimilé à l'instance critique de 1914 chargée de surveiller si la satisfaction est bien assurée par le Moi en fonction de l'Idéal).

1970. J. Bergeret

Selon J. Bergeret on noterait dans les états limites une hypertrophie de l'Idéal du Moi et une atrophie du Surmoi (2).

1962. Hartmann et Loewenstein

De façon plus ou moins opposée aux vues françaises et étrangères qui viennent d'être rapportées (mais assez proches cependant, me semble-t-il, des conceptions de F. Pasche), Hartmann et Loewenstein (3) veulent replacer l'Idéal du Moi dans le cadre du système Surmoi en se ralliant à la formulation de Freud de 1932 selon laquelle le Surmoi est le véhicule de l'Idéal du Moi (4). Les auteurs disent qu'il ne faut pas attribuer au Surmoi un rôle trop précoce. On risque ainsi de négliger les propriétés défensives du Moi lui-même ainsi que le rôle que joue la réalité dans leur développement. Ils rappellent les vues d'Anna Freud selon qui il existerait une hostilité primaire du Moi envers les

(1) Contribution à la psychanalyse génétique, op. cit.

(2) Les états limites, R.F.P., 1970, 34, n° 4.

(3) Notes sur le Surmoi, R.F.P., 1964, 28, p. 639-678.

(4) Voir revue des travaux de FREUD.


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pulsions (1). L'appellation de Surmoi doit être réservée à l'issue du conflit oedipien. « Nous ne voudrions pas, comme on l'a quelquefois suggéré, considérer l'Idéal du Moi comme un système séparé — séparé d'un autre système — qui comprendrait d'autres fonctions du Surmoi comme par exemple la conscience. Comme on le verra plus loin, les connexions entre l'Idéal du Moi et les aspects prohibiteurs du Surmoi sont si proches qu'il faut considérer les deux comme des aspects d'un seul et même système... » L'Idéal du Moi est « un aspect du Surmoi ». Etudiant les relations entre l'Idéal du Moi et le Surmoi, les auteurs remarquent que l'idéalisation de soi et des objets apparaît avant le Surmoi (oedipien) mais, pour eux, il s'agit de distinguer entre continuité génétique et caractérisation fonctionnelle. Et en fait, il faut mettre en parallèle les idéalisations précoces et les déterminants précoces du Surmoi et les considérer comme des précurseurs de l'Idéal du Moi. L'Idéal du Moi est une fonction du Surmoi parmi d'autres, tout comme il existe de nombreuses fonctions du Moi (perception, pensée, défenses, etc.) l'ensemble Idéal du Moi-Surmoi forme « le système moral » de quelqu'un.

Melanie Klein

Il faut faire ici une place à part aux vues de Melanie Klein sur l'Idéal du Moi et l'idéalisation. Celles-ci ont été très finement résumées dans un travail inédit présenté par Jean Bégoin en 1971 (2). Il faut noter que le concept d'idéalisation est très tôt présent dans l'oeuvre de Melanie Klein (1925) (3), mais il n'atteindra son plein développement qu'au cours de ses travaux sur la position dépressive et la description des angoisses schizo-paranoïdes (en particulier 1940 et 1946) (4) (5). L'idéalisation est liée au déni de la propre agressivité du sujet. Elle vise à lutter contre la persécution par le mauvais objet au moyen d'objets dotés de la perfection absolue. L'idéalisation est ainsi en relation avec la position maniaque. Elle représente en même temps un mécanisme essentiel du deuil car le triomphe (maniaque) sur l'objet diminue la croyance dans la bonté des objets internes. L'idéalisation permet de supporter les craintes de talion de la part de l'objet mort.

En 1947, Melanie Klein définit l'identification projective où inter(1)

inter(1) que ceci est conforme aux vues de FREUD lui-même telles qu'elles s'expriment dans Les pulsions et leur destin ainsi que dans Le refoulement.

(2) L'idéalisation dans l'oeuvre de Melanie Klein.

(3) Contribution à la psychogenèse des tics, in Essais de psychanalyse, op. cit.

(4) Le deuil et ses rapports avec les états maniaco-dépressifs, in ibid.

(5) Notes sur quelques mécanismes schizoïdes.


ESSAI SUR L'IDEAL DU MOI 903

viennent les mécanismes de clivage., de déni, de toute-puissance et d'idéalisation. L'idéalisation est liée au clivage : le sein parfaitement bon aide à se protéger contre le sein persécuteur. L'idéalisation est une conséquence des craintes de persécution. Elle est également liée à l'intensité des pulsions qui cherchent une satisfaction illimitée grâce au sein idéal inépuisable.

La satisfaction hallucinatoire du désir n'est possible que par clivage de l'objet accompagné du déni de la persécution et de l'existence des mauvais objets (donc de l'agressivité) du sujet et, partant, d'un pan entier de la relation à l'objet, du Moi, et donc de la réalité psychique. L'enfant doit projeter des parties bonnes dans l'objet (la mère, le sein) pour établir une relation objectale satisfaisante. Mais l'excès de ce processus aboutit à un appauvrissement du Moi résultant d'une déperdition de ses parties bonnes projetées sur l'objet qui devient ainsi l'Idéal du Moi. L'objet idéalisé introjecté reste inassimilé et le Moi qui fuit ses persécuteurs devient ainsi entièrement dépendant de son objet interne idéalisé. La relation d'objet ici décrite est schizoïde et narcissique. Quand l'Idéal du Moi est projeté sur l'objet, celui-ci est aimé parce qu'il est dépositaire des parties « bonnes » du sujet.

Jean Bégoin, dans son compte rendu de l'oeuvre de Melanie Klein sur le concept d'idéalisation, rappelle qu'elle postule l'existence d'un Moi dès la naissance. Il apparaît donc, de façon évidente, que l'absence d'une phase narcissique primaire altère fondamentalement toute sa conception de l'Idéal du Moi par rapport à celle de Freud.

Je me sépare quelque peu de Jean Bégoin lorsqu'il dit dans son excellent travail que « le concept d'idéalisation (kleinien) est en continuité directe avec les descriptions de Freud ». Je pense que nous sommes ici dans une autre dimension. Alors que, pour Freud, en 1914, l'Idéal du Moi ne peut se comprendre que comme un déplacement du narcissisme primaire, en vertu de la non-renonciation à une satisfaction expérimentée une fois, l'utilisation défensive de cette quête pouvant intervenir secondairement, une fois la relation objectale mise en place, chez Melanie Klein — et Jean Bégoin ici le souligne — l'idéalisation est un mécanisme de défense qu'elle situe « plutôt à l'origine des phénomènes narcissiques que comme leur conséquence ». Je me sens en accord avec les conclusions de Jean Bégoin lorsqu'il insiste sur les liens entre le concept d'idéalisation kleinien et l'instinct de mort : « Elle pense, suivant Freud, que le Moi, au service de l'instinct de mort, projette en partie au-dehors la menace représentée par les pulsions de mort internes. D'où l'existence, aussitôt, d'une violente angoisse persécutrice qui entraîne un


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besoin immédiat d'idéalisation et le fantasme de l'existence quelque part, de quelque chose qui pourra satisfaire tous les besoins. Le besoin d'idéalisation est le besoin de nier l'existence de l'instinct de mort. » Je penserais même volontiers que « l'objectalisation » de l'Idéal chez Freud à partir de 1923, que j'ai signalée à la suite de J. Sandler et coll. (1) est directement liée, chez Freud lui-même, à l'introduction de l'instinct de mort. Il n'en reste pas moins que les descriptions kleiniennes de l'idéalisation, qui sont d'une vérité clinique frappante dans un grand nombre de cas, me paraissent méconnaître — en raison de l'absence de narcissisme primaire dans la théorie de Melanie Klein — l'origine de la formation de l'Idéal du Moi, né de la défusion primaire, et sa fonction de conservation de la perfection du sujet que le développement du Moi lui a ravi.

1961. H. Rosenfeld

Melanie Klein ne mentionne pas explicitement le lien entre Surmoi et Idéal du Moi. H. Rosenfeld, cependant, dans une communication (2) définit l'Idéal du Moi comme « l'aspect du Surmoi découlant d'une dentification avec les objets idéalisés ».

Si nous reprenons maintenant quelques-unes des propositions qui ont été avancées dans le présent travail, nous aboutirons peut-être à formuler des hypothèses quant aux rapports de l'Idéal du Moi et du Surmoi qui en découlent.

Tout d'abord, j'ai considéré l'Idéal du Moi dans la perspective de 1914, et sans doute en la poussant à ses conséquences dernières, comme une « opération de sauvetage » du narcissisme que le sujet effectue pour son propre compte par nostalgie du temps où il était à lui-même son propre idéal. Cet idéal est projeté « au-devant de lui-même » comme un espoir, une promesse, un guide. Il est donc, avant tout, une formation spontanée. Il est lié au programme de développement du sujet, le souhait de l'enfant étant de devenir grand (Freud, 19071908), c'est-à-dire de reconquérir la perfection perdue vécue dans l'univers fusionnel primaire, en intégrant les stades pulsionnels et les degrés d'évolution du Moi qui lui permettront d'atteindre la génitalité, l'identification au père possesseur de la mère dans l'accomplissement de l'inceste. Le fantasme incestueux contient celui des retrouvailles de l'objet primaire sur un autre mode. L'Idéal du Moi ainsi conçu

(1) L'Idéal du Moi et l'Idéal du Self, op. cit.

(2) Surmoi et Idéal du Moi, R.F.P., 1963, 27, p. 543-553.


ESSAI SUR L'IDEAL DU MOI 905

est maturatif, c'est-à-dire qu'il conduit le sujet à acquérir un Moi ayant intégré toutes les phases de son évolution. L'éducation (idéale) serait celle qui correspondrait donc au degré d'intégration optimum permettant au Moi de réaliser son projet. Elle comprend essentiellement une succession d'identifications à des modèles, eux-mêmes renouvelés à chaque étape. Ces identifications aux objets porteurs du narcissisme du sujet (les objets partiels ou totaux idéalisés) ne me semblent pas constitutifs de l'Idéal du Moi mais en être l'effet, le Moi visant à rétrécir la marge qui le sépare de l'Idéal en incluant ses objets idéalisés. Ces identifications sont capitales pour l'évolution de l'Idéal du Moi (et du Moi) car elles permettent au Moi de se rapprocher de son Idéal.

1° Par l'acquisition de capacités réelles ;

2° Par l'intégration de ses pulsions et de sa relation d'objet ;

3° Par la satisfaction narcissique résultant d'un accomplissement partiel, vécu inconsciemment comme l'acheminant graduellement vers la reconquête de sa plénitude. En ce sens il est sans doute inexact de dire que l'Idéal du Moi devient moins exigeant ; le but poursuivi est toujours aussi grandiose (il s'agit de l'inceste) mais le sujet n'est plus soumis à la loi du tout ou rien, à la nécessité d'une satisfaction immédiate et totale. Ces identifications me paraissent devoir être distinguées — ne serait-ce que d'un point de vue heuristique — de celles qui ont pour objet des modèles imposés par les parents tel que celui de la petite fille (modèle précisément) décrite par Edith Jacobson. Modèle est un doublet de « moule » et la petite fille nette, propre, attrayante et sans sexualité, est le parfait produit anal, fait au moule, d'un dressage sphinctérien maternel trop réussi. L'Idéal du Moi maturatif ne coïncide pas forcément avec ce qui risque d'aboutir en l'occurrence à une mauvaise intégration de la phase anale, la mère ayant amené l'enfant à investir narcissiquement (à idéaliser) des formations réactionnelles, en général par la menace d'un retrait d'amour ou d'un châtiment. J'ai montré par ailleurs que cet Idéal du Moi maturatif peut être éclipsé si est activé l'espoir d'abolir la marge entre le Moi et l'Idéal du Moi par d'autres chemins que ceux de l'évolution, la mère pouvant jouer ici un rôle fondamental en dévoyant (au sens littéral du terme) le sujet, c'est-à-dire en le détournant de la voie « normale » du développement. Plus tard, le meneur (idéologique) est à même d'assumer une fonction identique. En ce sens, voie « normale » du développement doit s'entendre de la même façon que pour le développement physique. On sait qu'une plante a besoin d'être


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exposée d'une certaine façon à la lumière. Si on place la source lumineuse (l'Idéal du Moi) dans une position inadéquate, le phototropisme fera prendre à la plante, au cours de sa croissance, une forme tordue.

J'ai avancé (dans le chap. IV : « L'Idéal du Moi et le groupe »), qu'il existait apparemment une différence fondamentale entre l'Idéal du Moi, héritier du narcissisme primaire, et le Surmoi, héritier du complexe d'OEdipe, le premier issu d'une tentative de reconquérir la toute-puissance, le second du complexe de castration, le premier poussant le sujet à la fusion incestueuse, le second séparant l'enfant de la mère par la barrière de l'inceste.

J'ai également dit que l'Idéal du Moi est le premier échelon du développement du Moi tandis que le Surmoi en est l'ultime degré.

Si l'on pense que parvenu au stade du développement où le désir de réalisation de l'inceste par le coït génital, après la traversée des phases prégénitales, est à son acmé — et j'ai soutenu l'hypothèse que ce moment se situait à la phase oedipienne classique (et non seulement à la puberté) —, on peut comprendre que l'institution du Surmoi en tant que barrière de l'inceste joue le rôle que Béla Grunberger lui a assigné : celui de sauver le narcissisme de l'enfant en attribuant à un interdit (venant du père) ce qui est avant tout le fait de sa propre impuissance. On pourrait cependant noter que le narcissisme ainsi sauvé change de visage. Car en principe le projet, proposé par l'Idéal du Moi, que s'accomplissent les retrouvailles du Moi et de l'objet primaire à travers l'inceste, doit être abandonné. Une réelle intériorisation du Surmoi devrait « idéalement », comme le dit Freud, non seulement faire éclater l'OEdipe, mais encore réellement dissoudre l'Idéal du Moi, si comme j'ai tenté de le soutenir l'Idéal du Moi et le fantasme incestueux sont étroitement liés. Le Surmoi devrait devenir la grande, sinon l'unique source d'approvisionnement narcissique du Moi. Le Moi devrait tirer son sentiment de valeur et sa fierté de sa conformité aux exigences du Surmoi. On peut remarquer au passage que la nature de la satisfaction narcissique est ainsi très modifiée ; qui dit Surmoi dit limites (comme le mot lui-même l'évoque, la troisième instance coiffe le Moi, voire, pèse sur lui : on se soumet à son Surmoi). Comme Annie Reich le dit, le Surmoi est un puissant agent de la réalité. Remarquons toutefois que tout comme l'éclatement de l'OEdipe n'est que relatif, l'absorption de l'Idéal par le Surmoi est incomplète. Elle serait sans doute totale si l'instauration du Surmoi s'était faite à la suite d'une réelle reconnaissance de l'infériorité organique de l'enfant et du rôle du père dans la scène primitive avec abandon consécutif, à tous les


ESSAI SUR L'IDÉAL DU MOI 907

niveaux, de la théorie infantile du monisme sexuel phallique. Mais le Surmoi serait issu — en partie du moins — du besoin précisément de nier cette réalité-là. En somme, le « beaucoup de choses lui sont réservées, à lui seul » (1923), pour être vraiment intégré, devrait comporter l'acceptation que parmi les « choses » réservées au père figure le coït génital, non seulement parce que c'est là une prérogative du père, mais parce qu'il est capable de l'accomplir, non seulement parce que le coït est interdit à l'enfant, mais parce qu'il rien a pas la capacité.

Dans l'hypothèse que j'ai faite mienne selon laquelle l'inceste contient la fusion avec l'objet primaire et celle du Moi avec l'Idéal, on saisit davantage — me semble-t-il — les motifs de la pérennité du désir oedipien qui dépasse, et de beaucoup, la recherche d'un assouvissement pulsionnel. Du reste, il n'y a pas de pulsion oedipienne, il n'y a qu'une pulsion sexuelle. Notre désir oedipien serait porté par la quête de notre toute-puissance perdue. Je ne veux pas minimiser ici le rôle de la sexualité dans le désir oedipien, je veux simplement souligner que, si « l'amour c'est beaucoup plus que l'amour », le désir de pénétrer sa mère contient celui de retrouver l'illimité, l'absolu, la perfection d'un Moi dont la plaie, laissée béante par l'arrachement de son narcissisme, serait enfin cicatrisée.

En fait, si l'hypothèse d'un Surmoi fondé sur un compromis avec la réalité, donc corrélativement avec le narcissisme, contient un élément de vérité, on peut comprendre que l'absorption de l'Idéal du Moi par la nouvelle formation ne soit ni totale ni toujours définitive puisque le Moi, « Sa majesté le Moi », ne semble pas disposé à renoncer à son ancienne splendeur. Je pense que cette persistance — au moins latente — de l'Idéal du Moi à côté du Surmoi qui donne lieu à des activations de l'Illusion dont j'ai parlé, ne doit pas être confondue, là non plus, avec l'Idéal du Moi « imposé du dehors » tel que F. Pasche l'a décrit chez les déprimés : « Dans la dépression le Moi se sent abandonné à cause d'un court-circuit d'investissement entre le Surmoi personnifié et un certain Idéal du Moi. Les caractères de celui-ci doivent être précisés. Cet idéal est en effet porté à l'absolu, il dépasse les possibilités du sujet, de plus il ne correspond pas au Moi, il n'est pas sien, il n'est qu'une production narcissique du Surmoi personnifié, il est donc imposé du dehors au sujet. »

Je pense que cet Idéal démesuré que l'on voit en effet à l'oeuvre chez le déprimé, à côté d'un Surmoi cruel et sadique, est lié à ce que j'évoquais tout à l'heure au sujet de la petite fille modèle d'Edith Jacobson. Bien que ces aspirations (imposées au sujet) à être parfait


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en tous points semblent se superposer à ces modèles grandioses que certains se fixent à eux-mêmes, je me demande si on doit les considérer comme appartenant réellement au registre de l'Idéal du Moi, du moins comme je l'entends, me semble-t-il d'après l'article de 1914, et si on ne doit pas plutôt penser qu'ils relèvent d'un Surmoi régressé à la phase sadique-anale, le narcissisme du sujet ayant été en quelque sorte détourné à son profit. Ces modèles « imposés du dehors » enserrent le sujet plus qu'ils ne l'exaltent, tout comme la cuirasse caractérielle de Reich à propos de laquelle j'ai précisément avancé qu'elle était la représentation fantasmatique du rectum parental au moment du dressage sphinctérien.

On voit combien peu l'Idéal du Moi a été réellement absorbé par le Surmoi lors de la crise de l'adolescence, lorsqu'il entre en conflit avec ce dernier, ainsi que de nombreux auteurs l'ont relevé (cf. plus haut).

Je crois que l'un des Idéaux du Moi des adolescents qui semble en opposition la plus frappante avec le Surmoi est celui du Surhomme. Remarquons que deux héros de la littérature adeptes de Nietzsche se trouvent être des adolescents : Lafcadio et Raskolnikov (1). Chez ce dernier la lutte entre l'Idéal du Moi et le Surmoi est particulièrement évidente. Or le Surhomme dans son acception ordinaire — celui qui, tout-puissant, est au-dessus des lois — me semble s'opposer trait pour trait au Surmoi tel qu'il est défini par Freud dans les Nouvelles Conférences (2) : « Le Surmoi de l'enfant ne se forme donc pas à l'image des parents, mais bien à l'image du Surmoi de ceux-ci ; il s'emplit du même contenu, devient le représentant de la tradition, de tous les jugements de valeur qui subsistent ainsi à travers les générations. » Il reprendra cette idée du Surmoi véhicule de la tradition dans l'Abrégé. Je pense que c'est en écho à cette conception qu'il faut comprendre la description faite par F. Pasche du père du déprimé : « Quant à celui-ci, il aurait fallu qu'il acceptât de se situer au-dessous de son Surmoi au lieu de se l'approprier, de l'empocher. Naturellement, cette subordination du Surmoi implique une sorte de passivité et correspond à une castration ; je crois que cette castration doit être acceptée par le père et que c'est là la plus importante conséquence en même temps que la preuve de la liquidation de son propre OEdipe. Il faut d'autre part que le fils prenne

(1) Raskolnikov est étudié par S. LEBOVICI sous l'angle de la culpabilité dans son livre, destiné à un large public : Les sentiments de culpabilité chez l'enfant et chez l'adulte, Hachette, 1971.

(2) Troisième Conférence : Les différentes instances de la personnalité, op. cit.


ESSAI SUR L IDEAL DU MOI 909

acte de la castration du père, ce qu'il ne peut faire sans reconnaître sa culpabilité envers lui (le pêché originel au sens freudien) et son irréductible infériorité, non vis-à-vis du père, mais vis-à-vis du Surmoi » (1) (1961).

Jean Gillibert (2) présente également une idée découlant, me semblet-il, de la dernière conception freudienne du Surmoi lorsqu'il dit : «... dans le Surmoi, il y a une idéalité, non comme une idée platonicienne qui planerait et attendrait l'incarnation pour descendre, mais que mon père n'est pas le père, que je ne peux penser mon père que sur le fonds de la paternité. Mais le père n'est pas Dieu. Pour qu'il le devienne, il faudrait qu'il figure une idéalité narcissique, processus de toutes les perfections. Le père est la castration, son exécuteur. L'Idéal du Moi, avatar de l'homme à l'image de Dieu, infiniment, etc., est un moyen transgressif et non défensif de nier la castration... mon père est ce moment particulier et privilégié de l'expérience humaine où j'ai accepté la finitude (la sienne, comme la mienne) ».

Autrement dit, tout se passe comme si le bouillonnement pulsionnel de l'adolescence venait remettre en cause, sinon le Surmoi tout entier, du moins certains de ses aspects, en particulier celui qui est défini par Freud (1932-1938) et explicité de manière pénétrante par nos deux collègues français. Accepter le Surmoi c'est s'insérer dans la tradition, c'est devenir un maillon de la chaîne, c'est se résigner aussi à n'être qu'un homme. Etre un surhomme c'est refuser en bloc tout cela, c'est-à-dire la condition humaine. L'on comprend que de grands bouleversements énergétiques puissent redonner de l'actualité à l'ancien rêve « Non, je ne me soumettrai pas, je ne serai pas comme mon père. Je refuse le monde de mes pères ». Ce mouvement de révolte, à un moment où l'on est plein de nouvelles sèves, est quasi-biologique. J'ai dit qu'il pouvait cependant se produire à d'autres moments de la vie pour peu qu'on ait fait miroiter l'Illusion devant des yeux prêts à être éblouis (3).

(1) De la dépression, op. cit.

(2) Deuil, mort même, R.F.P., 1967, 31, n° 1.

(3) Quant à trancher pour savoir si l'Idéal du Moi est une instance au même titre que le Surmoi, cela me semble difficile. Je crois qu'il faudrait prendre en considération le rôle qu'il joue dans chaque cas. En effet, je ne pense pas qu'on puisse le réduire au rôle d'image ou de modèle. A partir du moment où il entraîne le Moi (global) dans un certain sens, où il entre en conflit avec d'autres instances, par exemple lorsqu'il s'allie au Ça contre le Surmoi, il me semble disposer d'une autonomie suffisante pour être assimilé à une instance. Lorsqu'au contraire il vit en harmonie avec le Surmoi au point de disparaître en tant que formation autonome, il ne mérite plus le nom d'instance (ce dernier point doit être distingué d'une absorption de l'Idéal du Moi par le Surmoi, telle qu'elle existe chez le déprimé).

Remarquons que LAPLANCHE et PONTALIS dans le Vocabulaire de psychanalyse, Presses Universitaires de France, font de l'Idéal du Moi une instance.


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D'une façon générale, il semble que même un Surmoi fortement établi ne suffise pas à fournir à l'homme les aliments narcissiques dont il a besoin et que dans les évolutions relativement harmonieuses, le sujet parvienne à concilier les exigences de son Surmoi avec ses anciens désirs (endormis) de complétude, dans l'amour comme j'ai essayé de le montrer et dans la sublimation, en aimant l'objet en dépit de sa finitude et pour elle et l'acte créateur en raison même des épreuves qu'il doit traverser. L'homme a besoin de pain et de roses. L'Idéal du Moi peut vivre en bonne amitié avec le Surmoi lorsqu'il a lui-même acquis ce caractère maturatif dont j'ai parlé et qu'un certain nombre d'intégrations pulsionnelles se sont effectuées. Il peut alors investir, dans une certaine mesure, des qualités ou des comportements liés aux désillusions successives auxquelles le Moi a eu à faire face : la lucidité, le courage intellectuel, l'amour de la vérité. Ces qualités peuvent s'intégrer à l'Idéal du Moi lorsque le Surmoi est en place. Elles protègent l'homme de l'hybris. Elles sont nécessaires à qui veut faire oeuvre de savant. Que toute trace de mégalomanie infantile en soit absente, je n'en suis pas sûre. Le faudrait-il du reste ? Je ne le pense pas. Je croirais au contraire volontiers que toute oeuvre scientifique conjoint l'approche de la réalité (qu'elle soit psychique ou physique) avec l'investissement narcissique de cette démarche même. « Qu'on me donne un point d'appui, et avec un levier, je soulèverai le monde. » Cette apostrophe célèbre me semble rendre évident le fait qu'au sein de toutes nos activités, même les plus « secondarisées », gît — transformé sans doute mais irréductible — notre rêve de toute-puissance qui nous « pousse sans répit en avant, toujours en avant ».


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KEV. FR. PSYCHANAL.

60



INTERVENTIONS

JOSEPH SANDLER et ANNE-MARIE SANDLER (Londres).

UN BREF COMMENTAIRE SUR LE MOI ET SES IDÉAUX

Il faut chercher l'origine de cette brève communication dans un nombre d'études déjà publiées. On trouvera un résumé et les références détaillées de ces études dans l'article de J. Sandler et W. G. Joffe, « Towards a basic psychoanalytic model », publié dans l' International J. Psycho-Anal., 50, 1969, 79-90, et J. Sandler, « The role of affects in psychoanalytic theory » dans Physiology, Emotion and Psychosomatic Illness, Ciba Symposium 8 (new series), A.S.P., Amsterdam, 1972.

Le but de cette brève présentation est de formuler un point de vue de l'Idéal du Moi qui pourrait éventuellement compléter l'excellent et profond essai de J. Chasseguet. En principe, nous partageons ses opinions en bien des points, notamment l'aspect clinique qu'elle a présenté et élaboré avec tant de sensibilité.

Avant d'aborder nos propres commentaires nous avons pensé qu'il serait bon d'indiquer le point de départ que nous avons choisi pour nos remarques au sujet de l'Idéal du Moi. On en trouvera un résumé très condensé dans « Towards a basic psychoanalytic model » ainsi que dans diverses communications antérieures. Dans cette optique, la psychologie psychanalytique peut être considérée comme une psychologie d'adaptation intrapsychique. On peut ainsi considérer le développement de l'appareil mental comme la conséquence de tous les processus qui ont eu lieu depuis la naissance bien que naturellement cet appareil obéisse à des lois de maturation bien définies. Certainement, les changements de maturation eux-mêmes exigent une réadaptation de l'appareil psychique. En ce qui concerne le fonctionnement de l'appareil mental nous sommes de l'avis qu'il s'adapte d'instant en instant de la « meilleure » façon possible à toutes les exigences qui se présentent à lui. Dans ce sens l'appareil (et notamment la partie qu'on appelle le Moi) a pour fonction, entre autres choses, de résoudre des problèmes (problem-solving). A n'importe quel moment donné la « meilleure » solution se base sur des critères subjectifs conscients ou


932 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 5-6-1973

inconscients, thèse que nous allons reprendre plus loin. De ce point de vue on peut comprendre un état névrotique ou psychotique, par exemple, comme la « meilleure » solution que le Moi puisse trouver en tenant compte des circonstances données et des ressources à sa disposition, bien que, d'un point de vue « externe », on puisse le considérer comme une mauvaise adaptation.

Nous nous permettons de suggérer de plus que l'appareil ne connaît qu'un « maître » final qui détermine la forme de l'adaptation psychique et qu'il n'existe qu'un principe régulateur de base (auquel nous nous référons plus loin) qui l'emporte sur, ou remplace le simple principe plaisir-déplaisir comme nous en parlons d'habitude. On a nommé ceci le « principe de sécurité » (J. Sandler). Ce principe de base et primordial dépend (tout comme le principe plaisir-déplaisir) de l'état affectif conscient ou inconscient de l'individu. On peut considérer l'adaptation à la réalité et le « principe de réalité » comme étant les conséquences normales d'un développement harmonieux mais ils restent néanmoins secondaires du fonctionnement des principes régulateurs de sécurité essentiellement subjectifs.

Les travaux que nous avons effectués sur le narcissisme dans le cadre du Hampstead Index nous ont clairement démontré que les concepts énergétiques ne suffisent pas à expliquer les processus subtils que l'on peut observer. Dans nos réflexions nous en sommes venus à employer de plus en plus le concept de la représentation mentale du self et de l'objet et, bien sûr, de l'interaction entre le self et l'objet aussi bien que d'autres aspects du monde intérieur de l'individu. On a souligné les affects rattachés aux diverses représentations du self et de l'objet, et les valeurs intérieures (basées sur les affects) qui sont liées à des représentations idéationnelles particulières du self, de l'objet, des actions, et de tout ce qui compose les images et les représentations du monde enfantin. Les affects eux-mêmes constituent un certain genre de représentation. Nous sommes d'avis que le principe de plaisir, comme l'a énoncé Freud, comporte au moins deux aspects principaux. L'un se réfère à la notion de changement dans l'état des pulsions, et l'autre aux changements dans les états affectifs subjectifs, conscients ou inconscients, qui accompagnent les états de tension pulsionnelle et leur décharge. Chez le très jeune enfant il existe une corrélation étroite entre ces deux aspects du principe de plaisir; corrélation qui a une valeur primordiale de survie pour l'individu. Psyché et Soma sont inséparables. La régulation des affects provoqués par les stimuli pulsionnels et ceux qui accompagnent les activités réduisant la pulsion a normalement pour effet de régler les pulsions elles-mêmes. En ce qui concerne le Moi cependant, il ne peut connaître et contrôler que les diverses représentations subjectives internes, y compris celles des représentations d'affects. Les affects ne se limitent pas à refléter l'état des pulsions, et au cours d'un développement normal, ils se lient progressivement au contenu idéationnel qui reflète la personne elle-même et le monde extérieur. Au cours du développement humain les stimuli venant du monde extérieur ont un effet de plus en plus marqué sur les états affectifs


INTERVENTIONS 933

alors même que les pulsions mstinctuelles restent les sources principales chez l'individu, du bouleversement des états affectifs de base.

A mesure que l'enfant se développe, nous assistons à une différenciation progressive des affects. Nous pensons qu'il existe, dès l'origine, une différence entre les plaisirs sensuels et sexuels qui accompagnent la décharge de pulsion et les sentiments de satisfaction qui suivent une telle décharge. Nous conceptualisons la satisfaction après décharge comme le « bien-être », état qui peut être considéré comme un affect positif plutôt qu'une simple absence d'affects ou d'angoisse. A mesure que les affects se différencient, ils s'éloignent souvent des sensations primitives rattachées aux pulsions et deviennent de plus en plus étroitement liés au contenu idéationnel. Avec le temps, un certain groupe d'affects commence à jouer un rôle prépondérant dans la régulation de l'expérience, et ceci à un tel degré que le maintien de tels affects devient le critère dominant (ainsi que nous l'avons mentionné antérieurement dans cette communication) qui domine l'activité de l'appareil mental.

C'est cet ensemble d'affects axé sur le sentiment de sécurité que nous croyons être au centre du sentiment de bien-être. Tout bouleversement de l'état affectif de l'individu aura pour effet d'inciter le Moi à rétablir un sentiment affectif d'équilibre sûr et certain. Le besoin de maintenir des sentiments de sécurité et de bien-être se distingue nettement du besoin d'obtenir du plaisir dans la gratification instinctuelle quoiqu'ils puissent être présents simultanément. Toute activité qui mène au plaisir risque d'être inhibée si elle abaisse trop le niveau de sécurité et de bien-être.

Cette vue de l'adaptation implique que, constamment, des expériences surgissent qui viennent troubler la sécurité subjective fondamentale de l'individu et qu'en fin de compte, le but, la fonction ou l'intention de l'adaptation est de maintenir la stabilité de base de cet état affectif central.

Dans ce contexte, nous pouvons parler d'une économique d'états affectifs. La solution qui est la plus acceptable au Moi à n'importe quel moment donné est celle qui représente le meilleur compromis entre tous les « bons » et « mauvais » affects qu'il pourrait subir ou anticiper étant donné ses ressources particulières. On pourrait généraliser la deuxième théorie de l'angoisse élaborée par Freud pour y inclure des signaux de gratification sensuelle anticipée, de sécurité, de douleur et de bien d'autres affects. Mais la menace la plus dangereuse est celle de réduire le sentiment de sécurité en dessous de son niveau minimum.

Nous nous rendons compte que les paragraphes antérieurs constituent un résumé très condensé mais nous avons l'espoir qu'ils fourniront une toile de fond pour les commentaires qui suivent sur les observations que nous plaçons généralement sous la large rubrique de l' « Idéal du Moi ». A très juste titre, J. Chasseguet a basé une grande partie de sa discussion sur la citation importante de l'article publié par Freud en 1914 sur Le narcissisme, citation que nous reprenons ici :


934 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 5-6-1973

« Le développement du Moi, dit Freud, consiste en un détachement du narcissisme primaire d'où il résulte une vigoureuse tentative pour le retrouver. Ce détachement est rendu possible... grâce au déplacement de la libido sur un Idéal du Moi imposé du dehors, tandis que la satisfaction dérive de l'accès à cet idéal. »

Pour nous l'état de narcissisme primaire est essentiellement un état de bien-être. C'est un état affectif. Cet état affectif est constamment bouleversé chez le bébé par des dérèglements intérieurs et extérieurs. Selon cette interprétation du narcissisme primaire, on peut d'une façon générale considérer le développement du Moi comme représentant une tentative de rétablir, souvent d'une manière très indirecte, les éléments essentiels de l'état affectif de bien-être. Même si cet état de bien-être ne peut pas être maintenu l'individu aura recours à des tentatives des plus désespérées pour préserver le noyau essentiel de bien-être, c'est-à-dire le sentiment de sécurité. La construction d'idéaux représente une partie du travail du Moi, travail entrepris pour préserver un sentiment de bien-être. Ainsi, dans le titre de cette communication, nous avons parlé du Moi et de ses Idéaux. Pour nous les Idéaux sont des constructions du Moi et ce dernier leur donne une valeur spéciale. Nous sommes d'accord avec J. Chasseguet que ces Idéaux ne sont pas imposés du dehors, alors même que, naturellement, le Moi peut les prendre du dehors pour ses propres fins.

A partir d'une certaine étape du développement (probablement au cours de la deuxième année) l'enfant peut concevoir des situations qui comportent des états de bien-être et de sécurité et peut se représenter de telles situations volontairement. La représentation mentale de telles situations englobant la représentation que l'enfant se fait de lui-même et de ses objets, de ses rapports avec ses objets et des rapports de ses objets envers lui, constitue le « meilleur » état possible qu'il puisse imaginer consciemment ou inconsciemment à n'importe quel moment donné. Nous avons déjà discuté le sens du mot « meilleur » dans ce contexte et il convient de souligner qu'il peut entraîner le sacrifice des plaisirs de la gratification instinctuelle pour obtenir l'amour et éviter la punition qu'on pouvait attendre des objets de l'enfant. Par la suite, bien entendu, les réactions anticipées des introjects du Surmoi jouent un rôle important.

Par conséquent, nous sommes d'avis que les Idéaux doivent être conçus à la lumière des états affectifs qu'ils entraînent, et qu'ils représentent des buts pour l'enfant. Evidemment, ces buts ne sont pas toujours instmctuels ; ils peuvent même être tout le contraire.

Il s'ensuit que si la maturation biologique et psychologique peut avoir un effet sur le processus du développement des Idéaux de l'enfant, elle ne joue cependant pas un rôle déterminant. Par exemple, un enfant qui a subi beaucoup d'expériences traumatiques peut créer un Idéal de rester petit, et non pas de devenir grand, car le fait d'être grand constitue une situation dangereuse, peu sûre et potentiellement traumatique, tandis que le fait d'être petit peut représenter la sécurité du petit enfant pris en charge par sa mère.


INTERVENTIONS

935

CONCLUSION

Nous avons voulu exprimer un point de vue qui est essentiellement complémentaire de celui exposé par J. Chasseguet, mais que nous pensons être utile. Nous sommes bien conscients du fait qu'il reflète une façon de penser qui risque d'être étrangère à nos collègues de langues romanes et nous nous rendons compte également de la trop grande simplification inhérente à notre présentation. Néanmoins, nous croyons que notre approche est utile et qu'il serait des plus intéressant d'étudier toute la question de la psychologie de l'Idéal du Moi du point de vue de la dynamique des états affectifs subjectifs et de la métapsychologie des « valeurs » qui en résultent.



C.-J. PARAT

J'ai beaucoup apprécié le travail, les connaissances, le sérieux et la réflexion de Janine Chasseguet tout au long de son rapport.

Je ne ferai ici, brièvement, que souligner quelques points qui m'ont spécialement touchée.

Elle nous a donné une belle description évolutive de l'Idéal du Moi — et j'ai eu satisfaction à le voir en quelque sorte « réhabilité ». Il a souvent en effet mauvaise presse en fonction de lourdes réalités cliniques auxquelles nous sommes confrontées et qui nous font considérer surtout les aspects négatifs de ses formes primitives, archaïques ou régressives, et peser le danger qu'il représente pour l'équilibre humain et pour la vie même.

J'ai apprécié beaucoup qu'elle dégage bien la distinction entre l'injonction positive de l'Idéal du Moi « sois comme ton père » de celle interdictrice du Surmoi « ne fais pas tout ce qu'il fait... beaucoup de choses lui sont réservées à lui seul ». En effet, sans dénier au Surmoi l'importance que l'on sait, il est de fait que son rôle s'inscrit surtout dans un registre limitatif, restrictif et protecteur, et que c'est à l'Idéal du Moi que se trouve dévolu le rôle maturatif sur lequel Janine Chasseguet a si heureusement insisté.

S'il est bien certain que le plaisir hé au développement, constitue un gain économique incontestable, dans un registre plus large l'Idéal du Moi est projet et il reste projet toute la vie. Dans ses formes évoluées post-oedipiennes, c'est lui le moteur de l'effort de dépassement qui va à l'encontre de la répétition, le facteur de progrès qui maintient l'ouverture vers l'avenir, qui nourrit l'espérance. A ce titre, tout entier au service d'Eros, il tient une place de première importance dans l'organisation humaine.

J'ai eu un petit étonnement, à voir notre rapporteur maintenir si constamment sa réflexion (à la mode freudienne il est vrai) sous l'angle de l'évolution masculine. Il me semble exister cependant de petites différences d'un sexe à l'autre dans le domaine de l'Idéal du Moi, qui découlent probablement de la différence de structuration du Surmoi.

Si l'on a dit, comme Janine Chasseguet le rappelle, que le Surmoi est soluble dans l'alcool, on pourrait dire du Surmoi féminin qu'il est soluble dans l'amour. On a bien souvent souligné l'aspect plus volontiers « immoral » des femmes, délivrées qu'elles sont de la crainte de la castration, souvent ravivée au contraire chez l'homme par la rencontre amoureuse. Le Surmoi féminin hybride dans sa formation, a, pour son aspect social, une origine paternelle, masculine, et si le héros est un modèle moral, il est aussi un objet à séduire, et la rencontre avec cet objet, support de la projection de l'Idéal du Moi, tend à effacer le Surmoi. Il me semble (ce sont, bien sûr, des nuances) que


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l'Idéal du Moi masculin prend plus volontiers le détour de la sublimation vers des investissements d'essence homosexuelle, alors que l'Idéal du Moi féminin se satisfait plus volontiers dans l'amour.

Et peut-être faut-il supposer que les hommes qui partagent cette caractéristique, ceux dont on fait les amoureux, ont une facilité plus grande à la régression, à la passivité, une appétence pour certaines formes de relation narcissique, et peut-être présentent-ils une organisation particulière de leur bisexualité ? Plus sensibles aussi, sont aussi les femmes à lier leur self-estime à l'amour qu'on leur porte. Cette dépendance plus grande de l'équilibre narcissique par rapport aux objets d'amour et la réassurance que constitue l'investissement par l'autre, apparaissant comme une conséquence de la différence des sexes, l'existence du pénis constituant pour le garçon, en même temps qu'une crainte de le perdre, une réalité qui lui donne une plus solide assise narcissique.

J'ai beaucoup apprécié l'hypothèse avancée par Janine Chasseguet (à la p. 88 de son rapport) selon laquelle des désirs et des fantasmes qui s'inscrivent dans la texture d'un Idéal du Moi primitif, persisteraient grâce à un processus de clivage, parallèlement à l'évolution du Moi, et sans gêner cette évolution. Certaines constatations cliniques journalières peuvent nous amener à penser, en effet, que dans toute évolution, à des moments génétiques précoces (et pour des raisons qui restent assez mystérieuses), il se produit des phénomènes que l'on peut assimiler à des clivages, à des dichotomies relationnelles, qui rendent compte d'organisations mentales parallèles, apparemment hétérogènes.

Il s'agit souvent de l'existence simultanée de plusieurs réalités contradictoires, une réalité objective, reconnue, et une réalité imaginaire où l'Idéal du Moi, sous des formes qui restent primitives, trouve asile et satisfaction, ce qui permet au Moi de soutenir l'insoutenable réalité nue. Janine Chasseguet nous rappelle les lignes (à la p. 67 du rapport) où Freud évoque « ... l'accès problématique au stade scientifique où il n'y a pas de place pour la toutepuissance de l'homme qui a reconnu sa petitesse et s'est résigné à la mort ». On peut admettre je crois sans paradoxe, que les psychanalystes ne sont pas à l'abri de ce genre de clivage, et même qu'ils en ont besoin pour exercer sainement leur fonction. Il est bon de croire au Père Noël à certaines heures, tout en sachant bien évidemment que le Père Noël n'existe pas — n'a pas existé — et que — probablement — il n'existera jamais.

Les positions passionnelles extrêmes, religieuses ou politiques, délirantes, sont fermées aux psychanalystes. La confrontation journalière avec le monde pulsionnel (celui de leurs patients et le leur), si elle comporte une part de plaisir, constitue aussi une variété de blessure narcissique qu'il faut bien panser ou compenser d'une façon ou d'une autre. La réalité objective du monde de l'absurde et de la mort, la réalité psychique des désirs, des besoins, des manques, de l'agression, de la destruction, de la répétition, de la solitude, constituent un ensemble bien réel, où notre action apporte un changement non négligeable certes, mais bien minime au regard de la toute-puissance dont nous avons parfois


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rêvé. Nous ne pouvons échapper à un trop lourd pessimisme que grâce au maintien de secteurs préservés (relationnels, narcissiques, caractériels), secteurs que nous saurions souvent facilement désigner chez le voisin, si ne nous retenait la crainte d'illustrer la fable de la paille et de la poutre...

Reconnaître cette réalité comme inévitable et nécessaire, c'est au moins avoir renoncé à la toute-puissance et borner notre projet maturatif au difficile travail de nous maintenir en équilibre entre la vision claire de la réalité et la vision que nous restituent, grâce aux clivages, les lunettes bleues de l'Illusion.

J'exprimerai maintenant une crainte. Sans vouloir ouvrir ici une discussion qui n'y trouverait pas sa meilleure place, je crains un peu que Janine Chasseguet ne donne à des mouvements sociaux une trop simple explication à l'aide d'éléments qui appartiennent à la psychologie individuelle et collective. Dans le domaine des faits et des mouvements sociologiques, tous les éléments sur lesquels elle a fort bien mis l'accent, jouent à titre de composantes (de composantes lourdes souvent) mais si la compréhension psychanalytique est sans aucun doute indispensable, elle ne me paraît pas à elle seule pouvoir rendre compte de toute la complexité des phénomènes. Et il me paraît prudent de nous garder d'une tentation de retour vers une variété de toute-puissance, en croyant qu'une seule discipline, la nôtre, permet d'embrasser un ensemble de phénomènes hétérogènes.

Un dernier point de ma réflexion concerne l'importance du rôle de l'Idéal du Moi dans la relation analytique chez le patient et chez l'analyste. S'il est bien vrai que dans les névroses classiques, l'effet du travail analytique s'inscrit dans une modification du Surmoi, l'Idéal du Moi selon les formes qu'il présente joue un rôle fort important dans le sens d'un empêchement ou dans le sens d'une facilitation, le narcissisme du sujet pouvant être utilisé comme frein ou comme moteur.

Il est patent que l'analyse est rendue plus difficile quand le sujet, parallèlement à la situation analytique, opère des investissements violents requérant la projection de son Idéal du Moi, qu'il s'agisse d'engagement amoureux ou politique où le narcissisme se trouvant suffisamment engagé au dehors ne peut pas être projeté sur l'analyste.

Ce que poursuit le patient qui vient en analyse, en dépit des raisons conscientes, c'est bien souvent l'espoir de reconquérir sa toute-puissance, ou de bénéficier de celle qu'il nous délègue, l'espoir d'effacer sa limitation, sa castration, d'abolir l'écart des générations, l'interdit, l'échec oedipien. Et il est fort important pour l'avenir de la cure que ses fantasmes de toute-puissance aussi subtilement qu'ils puissent s'exprimer, ne rencontrent pas l'accord de ceux de son analyste. La disposition géographique divan-fauteuil pourrait être considérée comme symbolisant, dans l'espace, le rappel de l'écart incomblable des générations, de l'écart entre le désir infantile et sa satisfaction, figuration d'un fossé dont le franchissement tente de nier l'impossibilité de remonter le temps, et dont la réconnaissance douloureuse, et l'acceptation, est un des buts de


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l'analyse. Et il faut bien que l'un aide l'autre à tirer de ce renoncement un plaisir suffisant à le faire accepter. La désillusion inévitable ne pouvant être compensée que par la satisfaction narcissique d'être devenu capable de renoncer à l'illusion. Pour ce faire justement, l'analyste trouve dans la règle d'abstinence qu'il s'impose par rapport à son patient (et qui intéresse à mon sens beaucoup plus l'Idéal du Moi que le Surmoi), il trouve donc dans cette règle d'abstinence un bénéfice narcissique à ne pas céder à la séduction de l'illusion, en déplaçant les émois pulsionnels nés en lui en résonance à ce qu'on lui présente, vers l'exercice de la fonction analysante. C'est en cela d'ailleurs, et en cela seulement, qu'il est pour son patient un modèle, et qu'il peut l'aider à transformer son désir de toute-puissance en Idéal du Moi maturatif.

Je terminerai en disant mon plein accord avec Janine Chasseguet quand elle souligne très judicieusement que l'appréciation de la qualité de l'Idéal du Moi est un élément très important, non seulement de diagnostic, mais aussi de pronostic, et qu'il permet d'étayer notre sentiment concernant l'analysabilité ou l'inanalysabilité, car c'est sur lui que repose la possibilité ou l'impossibilité d'alliance thérapeutique.


COLETTE CHILAND

IDEAL DU MOI ET NARCISSISME DES PARENTS

En lisant le rapport de Janine Chasseguet-Smirgel et en entendant sa présentation, j'ai éprouvé de nouveau le sentiment d'admiration que m'a laissé chacun de ses travaux pour la clarté de la pensée et de l'expression, pour l'articulation constante de la théorie et de la clinique, pour le respect de la pensée d'autrui qui se manifeste dans le résumé pertinent et lumineux des auteurs discutés. Ce rapport est si stimulant que je regrette de devoir en limiter la discussion à un seul point.

Je partirai d'une divergence de formulation qui recouvre en fait une divergence théorique, et qui me conduira à remarquer que, dans ce rapport si complet, un aspect de l'Idéal du Moi n'est pas discuté, aspect dont je montrerai l'importance dans les difficultés de la cure à l'aide d'un fragment clinique.

Tout au long de son rapport, Janine Chasseguet-Smirgel est fidèle, et elle rejoint toute une tradition de pensée, à la formulation de Freud de 1914 qui fait de l'Idéal du Moi, projeté en avant de lui-même par l'homme, « le substitut du narcissisme perdu de son enfance, du temps où il était son propre idéal ». Elle note par ailleurs que, depuis ce moment, nos connaissances sur les tout premiers stades du développement et sur l'établissement de la relation objectale se sont modifiées et accrues.

Elle souligne (1) qu'elle conçoit « l'objet primaire comme étant celui qui n'a pas encore été différencié du Moi et qui n'est vécu comme « objet » qu'a posteriori ». Ni le Moi, ni l'objet ne sont encore différenciés. En quoi peut-on être à soi-même son propre idéal ?

Au moment où le Moi et le non-Moi sont plus clairement distingués, où l'objet est en fait trouvé, c'est-à-dire reconnu dans sa permanence et son extériorité, on parle souvent de l'objet perdu, en s'appuyant sur un passage des Trois essais sur la théorie de la sexualité (2). En se découvrant lui-même dans un sentiment plus clair de sa continuité, le Moi découvre en même temps l'objet. L'enfant sort de l'univers de l'illusion où, si la satisfaction réelle du besoin suivait d'assez près le besoin et le désir, désir qui est l'investissement hallucinatoire du souvenir de la satisfaction (3), il pouvait croire que désir et source

(1) P. 794, n. 1.

(2) G.W., V, 123 ; S.E., VII, 222 ; trad. fr., 1964, p. 132.

(3) Die Traumdeutung, G.W., II, III, 604 ; S.E., V, 598 ; trad. fr. D. BERGER, 509.


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de satisfaction étaient tous deux en lui. L'enfant perd-il l'objet, perd-il la toute-puissance ? Avant il ne pouvait qu'être ; maintenant il conquiert la perception de son être et de l'être de l'autre (la mère), et de l'être des autres (le père qui accapare la mère) ; mais cette conquête est aussi la découverte de l'irrémédiable finitude de son être. Contre cette finitude est construit le fantasme rétrospectif d'une toute-puissance perdue, alors que le nourrisson était totalement impuissant. Si l'on s'accorde à appeler narcissisme primaire cette première période de la vie de l'enfant (1), qu'on la fasse ou non remonter au-delà de la naissance à la vie intra-utérine, il faut remarquer qu'il n'y aura narcissisme primaire vécu sous un signe positif, libidinal, et non pas développement de mécanismes mortifères, que par l'investissement libidinal de l'enfant par des personnes humaines, au premier chef et d'ordinaire la mère (2).

Si nous avons réintroduit l'investissement par les parents dans le narcissisme, nous allons de même le réintroduire dans l'Idéal du Moi. Janine Chasseguet-Smirgel nous a rappelé que l'Idéal du Moi, au moment où Freud introduit ce concept en 1914 (3), est présenté comme la projection du narcissisme sur les parents, et qu'ultérieurement dans l'oeuvre de Freud il sera plutôt présenté comme identification aux parents idéalisés. Mais, si ce n'est à travers les opinions rapportées de quelques auteurs (4), le rapporteur n'examine pas le rôle du narcissisme des parents dans la constitution de l'Idéal du Moi de l'enfant, narcissisme des parents qui pourtant intervient de deux manières.

Tout d'abord, on pourrait, mutatis mutandis, dire de l'Idéal du Moi ce que Freud dit du Surmoi, dans les Nouvelles Conférences et qui est rappelé dans le rapport (5) : l'Idéal du Moi de l'enfant ne se forme pas sur le modèle des parents, mais sur le modèle de l'Idéal du Moi des parents. Dans la succession des projections et introjections qui constituent et remanient l'Idéal du Moi du sujet, l'Idéal du Moi des parents intervient.

Le narcissisme des parents intervient encore d'une autre manière, par l'image idéale de l'enfant qu'ils lui proposent comme modèle auquel se conformer, et il ne s'agit pas seulement de la petite fille nette et propre évoquée par Edith Jacobson (6). Certes, le rapporteur rappelle que l'estime de soi dépend souvent des autres (7). Mais il semble qu'il faut donner plus d'importance et d'extension à cet apport des autres dans la régulation de l'estime de soi. Non seulement l'enfant sent le besoin de se conformer à l'image idéale que les parents se font de lui pour être aimé d'eux, mais encore il ne peut s'aimer lui-même que

(1) Ce qui n'était pas la formulation de Freud au moment de son oeuvre où il intercale le narcissisme primaire entre l'autoérotisme et le choix d'objet homosexuel lui-même suivi du choix d'objet hétérosexuel.

(2) Ce point important n'est abordé qu'en passant, au chap. II, p. 50, du rapport.

(3) Pour introduire e narcissisme.

(4) Voir p. 894, 899, 901, 905.

(5) P. 908.

(6) Cité par le rapporteur p. 894, 905-906.

(7) P. 872.


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s'il se conforme ou tend à se conformer à cette image. De même que les réponses des parents peuvent confirmer ou infirmer les fantasmes angoissants de l'enfant portant sur les objets, de même cette image idéale de l'enfant élaborée par les parents peut humaniser ou exacerber son Idéal du Moi. Dans ce dernier cas, il en résulte une difficulté dans la cure, l'Idéal du Moi n'étant pas le pur produit d'une projection du sujet.

J'en prendrai un exemple clinique, résumant brièvement en dix minutes dix ans d'analyse.

Ma patiente, que j'appellerai Caroline, a infligé par sa naissance une série de blessures narcissiques impressionnantes à ses parents. Elle a 11 ans quand la mère vient me demander une analyse pour sa fille. La mère en parle d'emblée, en dehors de toute référence religieuse (car elle est athée, je l'apprendrai quelques années plus tard), comme de l' enfant de la faute, c'est-à-dire qu'elle a été conçue avant le mariage dont elle a précipité ainsi la date. Au regard de la grand-mère maternelle, ce devait être une lourde faute ; grand-mère redoutable avec qui la mère avait toujours été en conflit, sur qui Caroline écrira plus tard un poème court et décisif :

« Crève, crève donc!

C'est le destin des grand-mères.

Crève, crève donc!

C'est le destin des grognons. »

La grand-mère décide qu'elle élèvera sa petite-fille, tandis que la mère poursuivra ses études.

Une anorexie grave s'installe dès les premiers jours. Caroline vomit ses biberons, et la grand-mère lui en fait avaler immédiatement un autre.

Rapidement aussi on découvre que l'enfant est aveugle (absence de réflexes oculaires à la lumière). Elle est atteinte d'une atrophie optique congénitale. A l'âge de 8 mois, elle récupère la vision d'un oeil, et restera amblyope (1/20 d'un seul oeil), et malgré cette acuité visuelle limitée, elle aura une éducation de voyante.

Caroline développe des stéréotypies, elle est manifestement bizarre, ce qui pendant des années est mis au compte de l'amblyopie, jusqu'au moment où l' angoisse atteint une intensité telle et si manifeste que le diagnostic de psychose infantile s'impose. La scolarité primaire s'était déroulée normalement dans une école ordinaire, à l'abri de la construction d'un monde imaginaire, Toulayinte, où Caroline se réfugiait pour fuir la souffrance de ce monde, comme elle le disait elle-même. Toulayinte était une déformation à partir de tout joli, puis touliette. De ce pays elle avait établi le plan des villes, la cartographie des terres, les lois, les rites, la messe toulayintaise, les costumes, etc. Elle ne communiquait avec autrui que pour parler de Toulayinte et, comme elle le faisait avec un talent poétique indiscutable, elle trouvait une place dans la vie sociale de sa famille.


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De la blessure narcissique que l'amblyopie représentait pour les parents, on a un témoignage dans le prénom qu'ils donnent à leur deuxième enfant, une tille née deux ans après Caroline : ils l'appellent Claire. Et Caroline me dira : « Claire voit clair, je ne vois pas clair... »

De l'étonnante évolution de Caroline au cours d'une analyse d'une exceptionnelle richesse, je ne rapporterai que l'évolution de ses fantasmes masturbatoires. Elle eut rapidement au cours de l'analyse des fantaisies où s'exprime un OEdipe cru : elle se voyait ôtant sa chemise de nuit et faisant l'amour avec son père. Mais cette expression était désincarnée, ne passait par aucune zone érogène, tandis que ses fantasmes masturbatoires étaient vécus dans son corps. Elle avait ce qu'elle appelait « des pensées de carnage » : elle sentait sur elle une masse informe, spongieuse, dont elle suçait le sang. Longtemps après, ce fut une masse encore informe dont elle tétait le lait. Après que se fut installé un rituel de défécation et de masturbation anale, elle s'imagina garçon sur une fille qu'elle pénétrait, tandis qu'elle cessa d'appeler le sexe féminin « fesses de devant » pour parler de vagin.

Nous en arrivons au point où le traitement bute. Parallèlement à l'évolution qui vient d'être décrite, les études secondaires se sont poursuivies avec un succès au baccalauréat. Et l'on peut dire que l'activité intellectuelle donnait lieu à un plaisir de fonctionnement, et était en grande partie déconflictualisée, avec d'authentiques sublimations.

Mais il lui parut que la seule manière de réparer les blessures qu'elle avait causées à ses parents par son « mauvais oeil », sa « bizarrerie » et son « angoisse », était un succès éclatant en intégrant une grande école ; et ses parents l'y poussaient, tout en lui disant qu'elle était libre de son choix. Dans les conditions de travail des classes préparatoires, confrontée à une tâche inépuisable, elle vit son activité intellectuelle d'une manière totalement conflictuelle. Le succès intellectuel serait le seul moyen de colmater l'hémorragie narcissique aussi bien en elle-même qu'en ses parents. Dans leurs propos concernant le travail, ses parents l'assurent qu'un échec n'a pas d'importance. Mais leurs conduites et d'autres propos témoignent que pour eux, et surtout pour le père, inconsciemment, le succès intellectuel est l'unique bien dont Caroline ait le droit de jouir, et sa seule chance de réparer — partiellement — le dommage causé. Certes Caroline tente par son succès intellectuel de séduire son père dans un registre oedipien. Cependant, ce n'est de loin pas l'aspect essentiel.

Au cours des années, l'Idéal du Moi a été focalisé sur la toute-puissance intellectuelle. Car les parents lui ont constamment proposé, en fonction de leur propre Idéal du Moi, des accomplissements impossibles. Nous en prendrons quelques exemples.

Jusqu'à son entrée dans la vie d'étudiante ses parents n'ont jamais laissé Caroline circuler seule, par peur d'un accident lié à son amblyopie disaient-ils. Mais ce sont des gens actifs, sportifs. Claire faisait du cheval, brillamment. On a mis Caroline sur un cheval, ce fut un supplice de plusieurs années, car


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elle ne pouvait pas se résoudre à ne pas donner satisfaction à ses parents en ce qu'ils lui avaient antérieurement demandé, même s'ils l'avaient ensuite assurée qu'elle était libre d'y renoncer. De même une tentative de tennis, unique cette fois, aboutit à la conclusion de son père : « C'est vrai, tu ne peux pas. »

Il faut souligner l'indiscutable dévouement de ces parents pour leur enfant, en même temps qu'implacablement et inconsciemment leur blessure narcissique les empêche d'aider Caroline à s'investir narcissiquement, et à se construire un autre Idéal du Moi.

Inquiets de savoir quelle mère elle pourrait être, ils l'ont persuadée qu'elle ne devait pas avoir d'enfant : le mauvais oeil et l'angoisse pourraient être héréditairement transmis.

Enfin même ce qu'elle a de bon est dévalorisé. De ses beaux cheveux blonds frisés, sa mère m'a dit, devant elle : « C'est un signe de sa maladie, n'est-ce pas, je l'ai lu dans le livre du Pr X... » On ne s'étonnera pas que Caroline soit incapable de coquetterie et s'acharne, sous des motifs pseudo-rationnels, à se rendre ridicule, en ayant conscience de ce ridicule.

Dans ces conditions j'assiste au retour de conduites automutilatrices parce qu'elle ne parvient pas à faire tout son travail, ni à le faire comme il devrait l'être ; j'assiste même pour la première fois à l'apparition de pensées et d'ébauches suicidaires.

Et pourtant la possibilité d'aller plus loin dans le traitement existe. Elle me paraît impliquer entre autres que Caroline ne soit plus dans une situation de dépendance pratique, notamment financière à l'égard de ses parents (elle se sent indigne de l'argent qu'elle leur coûte et tente de vivre avec des sommes dérisoires dont elle tient un compte minutieux). Il faut qu'elle ne soit plus dans une condition où les demandes narcissiques des parents viennent constamment alimenter son Idéal du Moi et rendent vaine l'interprétation de cet Idéal du Moi comme projection.

Ce cas extrême, trop rapidement esquissé, d'une forme de « maladie de l'idéalité », m'a paru illustrer l'importance des transactions continues entre narcissisme du sujet et narcissisme des parents dans la constitution de l'Idéal du Moi.

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JEAN BERGERET (Lyon)

L'IDEAL DU MOI DANS LE GROUPE DE PSYCHANALYSTES

(Psychanalystes et chiffonniers)

Dans Eros et Antéros, Denise Braunschweig et Michel Fain nous montrent à l'oeuvre les processus fondamentaux et antagonistes auxquels demeure soumise toute organisation de l'orientation libidinale.

Ils nous décrivent de tels processus comme « pouvant se prêter main-forte parfois pour faire carrière de concert mais à condition de devenir des jumeaux sans sexe et sans intelligence. Pour eux Cupidon tirerait ses flèches dans le vide... ».

Dans le même ordre d'idée, je pense qu'il convient de se reporter au filigrane des deux chapitres très documentés que Janine Chasseguet-Smirgel a consacrés d'une part à l'Idéal du Moi du groupe et d'autre part à l'Idéal du Moi, l'état amoureux et la génitalité.

Quel sujet, en effet, n'a pas évoqué sur le divan, au sein des imageries élaboratrices, les curieuses et complexes figures, combien gracieuses et apparemment innocentes, d'un ballet dansé dans l'espace entre deux angelots ravissants dont la seule différence manifeste est que l'un porte un bandeau sur les yeux et l'autre un bandeau identique sur son sexe ?

L'un des angelots doit soustraire tous les sexes à son propre regard et l'autre doit soustraire son propre sexe aux (multiples) désirs de tous. Le premier représente la honte, le second la culpabilité.

Si l'on examine les choses de plus près, on aperçoit, écrit en lettres capitales sur le deuxième bandeau, le mot « Surmoi » et sur le premier en lettres minuscules l'expression plus complexe « Idéal du Moi ». Il serait peut-être nécessaire de se demander d'ailleurs pourquoi les psychanalystes ont pris l'habitude de toujours écrire « Idéal du Moi » en « minuscules » alors que l'importance de ce concept freudien fondamental suscite de plus en plus de travaux et de recherches.

Ce n'est pas sans raison que Freud lui-même a connu de si grandes difficultés pour dégager la notion d'Idéal du Moi d'une mainmise immédiate de la part de la notion de Surmoi ; ce n'est pas sans raison non plus que nombre de postfreudiens ont été tentés de noyer l'Idéal du Moi dans les méandres d'un Surmoi reposant sur une extension abusive de ce concept.

Il semble que de telles confusions soient plus subtiles encore dans les descriptions touchant aux phénomènes de groupe.


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On a souvent montré comment toute grégarité reposait sur la création d'un objet idéal commun et extérieur, un chef, un leader, un héros ou une quelconque divinité aux formes variées. Parfois on a accordé une certaine attention à l'automatique contrepartie pulsionnelle résultant de l'inévitable clivage objectai nécessité par l'établissement du statut d'un objet « tout bon ».

Il fallait donc bien aussi créer un autre support, également idéalisé (mais de façon négative), et également extérieur, pour drainer les pulsions hétéroou auto-agressives du groupe. Sans aller jusqu'à parler d' « Idéal du Ça » qui établirait sans aucun doute un parallèle quelque peu fallacieux avec le plan auquel se situe l'élan narcissique du groupe, on a reconnu cependant l'existence d'éléments négatifs compensatoires : l'exemple le plus constant demeure le « traître » en face du « héros ».

Mais il existe des cas où le groupe a pu s'organiser de façon si subtile que le même objet extérieur peut se trouver utilisé économiquement dans les deux rôles : un objet transactionnel est constitué, en équivalent plus complexe du fameux « objet transitionnel » primitif dont Winnicott a montré la réminiscence chez l'adulte dans l'art, la religion ou la philosophie, justement pour les groupes qui retrouvent en lui des zones pulsionnelles intermédiaires à la fois parfaitement opératoires extérieurement et, du même coup, sans danger intérieur.

Au moment de l'entrée dans le groupe des frères, c'est tout un effort d'investissements et de compromis personnels, plus ou moins originaux, qui s'effondre. L'objet commun des projections emporte à la fois vers l'extérieur l'idéal, l'érotisation et l'agressivité du groupe.

Comme Janine Chasseguet-Smirgel l'a fort bien montré dans son rapport, Freud a insisté sur le fait que dans le groupe, tout comme dans l'état amoureux, l'objet étant soumis à l'Idéalisation, cet objet prend la place de l'Idéal du Moi. Donc, en fin de compte, un groupe ne peut fonctionner paisiblement que lorsque ses membres ont réussi à remplacer leur Idéal du Moi personnel par le même objet extérieur.

Cette façon de voir les choses, très nette dans la conception freudienne, se trouve confirmée par l'expérience clinique. Mais n'existe-t-il pas une plus grande complexité dans les résultats de l'identification de leurs Moi à laquelle aboutissent les membres du groupe ?

Nous reconnaissons volontiers l'immaturité du Surmoi dans de telles circonstances ; nous constatons l'importance prise par l'Idéal du Moi en fonction du climat collectif; nous insistons sur les blocages identificatoires parallèles des Moi du groupe ; mais qu'en est-il au même moment de l'instance la plus puissante et la plus inquiétante ? Comment se trouve traité le pôle pulsionnel en cette affaire ?

Freud (dans Totem et Tabou, dans Psychologie collective et analyse du Moi, dans L'avenir d'une illusion, dans Moïse et le monothéisme et surtout dans Malaise dans la civilisation) n'a cessé de mettre l'accent sur le fait que les avantages offerts à l'idéal commun du groupe ne pouvaient apparaître que grâce à une


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répression des satisfactions pulsionnelles de statut génital. Autrement dit, Freud estime qu'il existe un antagonisme constant entre les authentiques besoins génitaux individuels et les exigences de la sécurité sociale...

Peut-être le rapporteur n'a-t-il pas assez développé ce point de vue pourtant essentiel dans l'étude de l'économie du groupe en face des concessions accordées à l'Idéal du Moi ?

Pour envisager cette optique pulsionnelle, je chercherai à éviter d'abord le piège jungien (dénoncé par J. Chasseguet-Smirgel) de la dissolution rassurante dans l'universel, option chère à certains psychosociologues.

Je m'adresserai donc directement au groupe de psychanalystes, groupe qu'on a l'habitude de supposer constitué d'éléments parvenus à une élaboration de leurs lignes conflictuelles profondes les rendant moins victimes des projections sur des causes dites « extérieures », et je rappellerai à ce propos une plaisanterie déjà fort connue :

On prête à un de nos collègues suisse un propos à l'allure assez féroce : « Si, aurait-il dit, on ne peut nier de notables écarts entre le mode d'organisation mentale intime d'un chiffonnier et le mode d'organisation mentale intime d'un psychanalyste, par contre, entre le fonctionnement collectif d'un société de psychanalystes et le fonctionnement collectif d'une société de chiffonniers, il n'existe aucune différence. »

Dans L'avenir d'une illusion, Freud expose combien de satisfactions narcissiques compensatoires, touchant à des gratifications dirigées vers l'Idéal du Moi, se trouvaient accordées dans le groupe en contrepartie du renoncement aux sollicitations pulsionnelles directes, et en contrepartie aussi de la contrainte aux efforts exigés par le groupe.

Nous savons que le groupe est, sans aucun doute, capable d'assurer le sauvetage narcissique des individus les plus fragiles sur le plan structurel, ceux qui se trouvent collés à lui sous le primat de l'Idéal du Moi.

Par contre, le groupe oblige les sujets les plus avantagés dans le jeu de leur libido objectale à limiter leurs échanges affectifs aux dimensions du plus grand commun multiple de l'Idéal collectif, or nous savons que dans tout groupe, ce plus grand commun multiple ne se trouve jamais très élevé sur le plan génital et pas tellement éloigné, en définitive, du « plus petit commun diviseur »... autrement dit du plus petit seuil d'intolérance aux frustrations narcissiques.

Toutes les fois où la « fête magnifique » ne peut réussir et constituer une élation narcissique triomphale prenant l'allure d'une croisade projetée sur l'extérieur, et destinée à pourfendre le mécréant privilégié, nous voyons une partie des pulsions revendiquer ses droits et nos chiffonniers commencent à se battre entre eux, conformément à l'expression consacrée.

Le triomphe narcissique correspondant à la collusion du Moi et de l'Idéal du Moi au sein du groupe, mis en évidence par Freud dans sa Psychologie


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collective, comporte l'inéluctable contrepartie régressive d'un renoncement libidinal individuel : c'est ce qu'a bien décrit D. Anzieu à propos de l'illusion groupale en rappelant que le groupe peut aller jusqu'à devenir un objet libidinal au sens psychanalytique du terme (J.-B. Pontalis, 1963) ; c'est aussi ce qu'a observé B. Bettelheim dans les groupes de jeunes kibboutzniks.

D'autre part, ainsi que M. Fain l'a souvent rappelé, il est plus facile aux groupes hétérogènes, réveillant moins ouvertement les interdits oedipiens, de manifester leurs versants pulsionnels au lieu de s'enfermer, comme c'est le cas pour les groupes homogènes, dans un cercle défensif centré avant tout sur les nécessités idéales et narcissiques.

En fonction de ces évidences, ne devrions-nous pas souhaiter rencontrer dans les groupes d'analystes des sujets qui n'auront point besoin d'y chercher avant tout une béquille phallique-narcissique et qui seront moins enclins à constituer des sous-groupes aux idéaux protecteurs comme à promouvoir ou utiliser des statuts dont la rigidité ne peut que renforcer l'illusion d'un retour possible à l'Idéal du Moi archaïque et mystificateur ?

Et le premier piège à déjouer ne serait-il pas, dans la sélection, de se méfier des risques d'altération de notre propre jugement quant à la maturité affective et à l'indépendance narcissique du candidat dont on a remarqué, non sans quelque résonance intime agréable, la conformité des visées idéales personnelles avec les nôtres ?

Nous sommes en général assez d'accord, en théorie, sur la relativité et la subjectivité de nombre de nos positions doctrinales, mais conservons-nous la même prudence et la même ouverture à la fois, dans nos relations interpersonnelles à commencer par nos enquêtes de sélection ?

Nous référons-nous, dans nos prises de position à l'entrée dans le groupe des psychanalystes, sur l'aptitude du candidat à se débrouiller seul dans l'inévitable antagonisme pulsions-Surmoi ou bien nous laissons-nous emporter par le gain narcissique personnel halluciné, dans l'apport à notre propre illusion idéale, de l'entrée dans la connivence d'un Idéal du Moi à l'illusion parallèle, renforçatrice de la nôtre...

Il semble exister aussi une certaine tentation de prendre plaisir à revivre confusément dans tout groupe, à travers l'Idéal du Moi du « bon élève », la partie infantile d'un Idéal du Moi personnel, partie à laquelle les nécessités de la réalité individuelle nous avaient contraints à renoncer.

Que ce soit dans la cure avec un patient, ou dans une société avec des collègues, comme dans sa vie affective privée, celui qui organise son économie mentale dans l'asservissement de ses besoins pulsionnels au primat du narcissisme, et non pas dans l'intégration pulsionnelle sous le primat du génital, ne peut, tout autant dans un groupe que dans un couple, comme l'avait bien montré Freud, faire autre chose que remplacer l'Idéal du Moi puéril par un objet extérieur lié par le même idéal. On ne réalise ainsi, enfin de compte, qu'une relation du type hypnotiseur-hypnotisé, ce qui ne constitue, reconnais-


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sons-le, qu'un mode assez particulier de relation dite parfois « amoureuse »... Le besoin d'unifier les Idéaux du Moi au sein des groupes peut aller assez loin dans ses renoncements comme dans ses résultats et n'oublions pas les lignes particulièrement graves qu'écrivait Freud à la fin de sa vie :

« Moïse, disait-il, avait donné aux Juifs une religion qui augmenta leur confiance en eux-mêmes, au point qu'ils se considéraient comme supérieurs à tous les autres peuples. Ils survécurent alors en ne se mêlant pas aux autres ; les mélanges de sang importèrent peu en l'occurrence, car ce qui unissait les Juifs entre eux, c'était un facteur idéal : la possession commune d'un certain trésor intellectuel et affectif.

« Si la religion mosaïque, ajoute Freud, peut produire cet effet, c'est : 1° Parce qu'elle permit au peuple de participer à la grandeur d'un nouveau concept de divinité ; 2° Parce qu'elle affirma que ce Dieu avait choisi ce peuple pour jouir entre tous de faveurs spéciales ; 3° Parce qu'elle imposa au peuple un progrès qui put encore ouvrir la voie au respect du travail intellectuel et à de nouveaux renoncements aux pulsions » (1).

C'est un jeu facile, bien sûr, de remplacer « Moïse » par « Freud », et « peuple juif » par « Société psychanalytique ». La clairvoyance de Freud nous impressionne quand il dénonce ainsi les dangers restrictifs des groupes d'analystes limités par leur culte d'un Idéal du Moi commun.

Il n'est pas possible qu'en 1938 Freud n'ait pas écrit ces lignes avec une amère ironie inspirée par sa déjà longue expérience des limitations pulsionnelles, comme des illusions élationnelles ou des rivalités phalliques consécutives, imposées inévitablement aux groupes de psychanalystes. De même qu'il savait fort bien que pour le peuple juif, l'histoire ne se résumait ni à des renoncements pulsionnels constants, ni à une entente idéale dans le groupe, ni non plus à une perpétuelle « fête magnifique ».

Si l'on suit Freud, il n'existerait donc que deux solutions pour le groupe : soit ne pas accepter de régresser narcissiquement pour conserver intact l'exercice de ses besoins pulsionnels adaptés à la réalité, avec toutes les rivalités obligatoires que cela implique en réveillant la situation oedipienne ancienne, soit chercher à s'entendre sur un idéal commun pour réaliser un groupe homogène et durable au prix d'un renoncement pulsionnel important et continuel.

Somme toute, notre collègue suisse fait beaucoup d'honneur au groupe des psychanalystes en élevant ce dernier au rang du groupe des chiffonniers, gens réputés toujours prêts à se battre pour maintenir leurs droits pulsionnels individuels et originaux et non des idées ou des idéaux désincarnés.

Ne ressentons-nous pas, en effet, une profonde tristesse devant la cohésion narcissique bien castrante résultant du culte étroit de l'idéal obligatoire, dans nombre de groupements humains ?

Bien sûr, nous ne pouvons retrouver ici, au niveau du groupe, qu'un écho

(1) C'est l'auteur de l'intervention qui souligne dans le teste cité.


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de ce qui se passe à l'échelon individuel dans la recherche d'un équilibre toujours précaire mais toujours souhaitable entre investissements narcissiques et objectaux. Mais, dans le groupe, un tel balancement paraît beaucoup moins nuancé en raison de la tentation très puissante de régression opérée par ce groupe en direction du narcissisme et de son héritier l'Idéal du Moi.

Certains mouvements de pensée contemporains (limitant malheureusement trop souvent leurs expressions pulsionnelles à des domaines davantage agressifs que véritablement libidinaux) accusent les psychanalystes de se montrer parfois amorphes, suffisants et repus, préoccupés de la pureté de leurs idées, de leur quiétude et de leur « neutralité » protectrice, bien plus que de la révision éventuelle de leurs engagements en face des véritables problèmes de la vie. De telles critiques ne sont peut-être pas sans fondement.

Si, dans le groupe des psychanalystes, nous avions à choisir entre les deux solutions proposées par Freud, ne serait-il pas moins grave d'accepter d'assumer nos réalités internes, quitte à sembler nous battre de temps en temps comme des chiffonniers, plutôt que d'opérer des déniements divers de ces réalités intimes en cherchant avant tout à ne pas nous affronter et à nous comporter en sens inverse, avec une trop grande sérénité apparente, « comme larrons en foire »...

Mais peut-être, me direz-vous, les débats ouverts autour des Congrès de Psychanalyse se trouvent-ils de nature à nous rassurer sur un tel choix ?


DENISE BRAUNSCHWEIG

Je remercie Janine Chasseguet-Smirgel du soin qu'elle a pris de fournir à ses lecteurs, telle une mère sachant exactement tenir le rôle délicat qu'elle définit, un dosage soigneux de satisfactions et d'excitations propres à stimuler le caractère « moteur » de leur Idéal du Moi intellectuel. En m'exprimant ainsi je sais n'être pas d'entière bonne foi car je salue au passage l'aspect volontiers optimiste — ou du moins l'impression d'optimisme qui se dégage de la lecture de ce rapport, alors qu'aimablement citée je m'y vois plutôt rangée dans le clan des pessimistes — les uns bien entendu réclamant l'existence des autres pour se qualifier. Ces qualificatifs opposés peuvent en effet s'appliquer, me semble-t-il, à un certain partage des écrits psychanalytiques. Seraient optimistes ceux qui mettent l'accent sur des processus plus ou moins spontanés de développement, de maturation ou de mutation en rapport avec une conception évolutive du Moi, ici l'Idéal du Moi maturatif proposé par le rapporteur en est un exemple. Seraient pessimistes ceux qui insistent sur la force de l'automatisme de répétition et sur l'irréductibilité du conflit entre les divers modes de satisfaction requis par les deux grands systèmes psychiques de la seconde topique. Ce qui est plaisir pour l'un, le Ça, est, selon Freud lui-même, déplaisir pour l'autre : le Moi.

Freud il est vrai, au cours de la dernière période de sa vie, écrivait que le but thérapeutique de la psychanalyse coïncidait avec un agrandissement du domaine du Moi aux dépens des contenus du Ça avec, pour conséquence, une atténuation du conflit entre ces instances. Cette vue implique, à l'issue d'une cure psychanalytique, des modifications du fonctionnement psychique qui poussées à l'extrême sont au moins de deux ordres :

D'une part le Moi — deuxième topique — s'il s'ouvre largement aux contenus du Ça devra peu ou prou renoncer à sa prétention narcissique d'unité. L'antagonisme pulsionnel dont le Ça est le siège et lé théâtre inconscient viendra en effet se jouer au niveau du Moi à plus grande échelle — le Moi sera donc tenu d'affronter une somme accrue de conflits tout en étant privé des facilités de règlement sans procès que lui offrait le refoulement. On peut certes penser que l'usage de la négation, substitut intellectuel du refoulement, et dont le mécanisme est issu du double jeu pulsionnel — Eros et instinct de mort — prendra le relais là où viendront inévitablement à défaillir les capacités mentales, en principe acquises par l'analyse, d'élaborer le conflit — je songe aux capacités oniriques en particulier.

L'autre modification impliquée par la visée thérapeutique que je viens de rappeler : l'élargissement du domaine du Moi aux dépens du Ça, me paraît aboutir à une situation psychique encore plus complexe caractérisée par le


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fait que la sexualité devenant ainsi une fonction du Moi devrait donc être désexualisée. Dans ces conditions que deviendraient les vertus économiques de l'orgasme et sa capacité, entre autres, de décharger une certaine quantité d'instincts de mort par la liaison de ces derniers aux pulsions libidinales ? En un mot, que deviendrait l'érotisme ? Ces questions me paraissent implicitement posées par le rapport de Janine Chasseguet-Smirgel. Au terme de son essai, celle-ci résume utilement la thèse qu'elle a développée et étayée de références nombreuses : il existerait selon elle deux formes d'Idéal du Moi, chacune fondée sur la permanence du fantasme incestueux, mais l'une pousserait le sujet en avant dans le sens du développement et de l'évolution vers la génitalité dans l'espoir de retrouver l'objet primaire sur un mode nouveau, tandis que l'autre, pathologique celle-là et éclipsant la première grâce à une sorte de complicité maternelle, n'impliquerait aucune évolution.

Comme le rapporteur, fort justement, le fait remarquer, l'institution du Surmoi oedipien devrait dans ces conditions dissoudre l'Idéal du Moi et « devenir la grande source d'approvisionnement narcissique ». Janine ChasseguetSmirgel ajoute, et c'est là me semble-t-il, l'argument qui soutient sa thèse, que l'absorption de l'Idéal par le Surmoi « serait sans doute totale si l'instauration du Surmoi s'était faite à la suite d'une réelle reconnaissance de l'infériorité organique de l'enfant et du rôle du père dans la scène primitive avec abandon consécutif, à tous les niveaux, de la théorie infantile du monisme phallique ». C'est cet argument de base de la théorie développée dans le rapport qui vient de nous être présenté que je voudrais discuter dans mon intervention.

En effet, faire reposer une conception évolutive de l'Idéal du Moi sur le fantasme de réalisation incestueuse sous la forme d'une retrouvaille sur un mode nouveau avec l'objet primaire me paraît aboutir à une confusion entre cet Idéal du Moi et une régression défensive du fantasme de désir oedipien, régression activée par la menace de castration. Comment concilier ce caractère régressif avec l'idée d'une formation psychique qui pousserait l'individu en avant ? Je crois que deux ordres de faits ont été confondus : l'un qui relève d'une vue rationnelle et adultomorphique et l'autre qui appartient à la réalité psychique. Quand Janine Chasseguet-Smirgel parle de réelle reconnaissance de l'infériorité organique de l'enfant et de l'abandon de la théorie infantile du monisme phallique j'entends, quant à moi, que le refoulement du fantasme de désir oedipien s'opère en fonction de la confirmation — par la reconnaissance psychique de la différence des sexes — de la menace verbale, première, de castration. Cette confirmation découle de la constatation de l'absence de pénis au niveau du pubis féminin et menace le pénis, instrument actuel et privilégié du plaisir auto-érotique. Si donc il y a différence ce n'est pas tant entre les générations qu'elle se situe que, d'abord, entre la présence et l'absence du pénis. Cette première différence (présence-absence de pénis) impose des restrictions aux capacités actuelles de jouir ; il en naît une seconde différence entre celles-ci et le fantasme qui ne s'organise qu'alors d'une satisfaction première,


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illimitée, et non assortie d'une menace — c'est à ce niveau qu'interviendrait le conflit entre temporalité et intemporalité inconsciente.

Janine Chasseguet-Smirgel s'est beaucoup appuyée pour sa démonstration sur Pour introduire le narcissisme, écrit par Freud en 1914, elle en a tiré, en effet, la notion de projection en avant du Moi d'un Idéal qui se trouve l'héritier d'un narcissisme primaire sérieusement altéré. A vrai dire j'aurais plutôt compris que dans l'esprit de Freud cet Idéal du Moi se trouvait topiquement situé davantage au-dessus du Moi tout comme dans l'échange de regards entre le petit enfant et ses parents, qu'en avant. De toute façon, la relation étroite qui lie la formation de l'Idéal du Moi au complexe de castration et qui est signalée par Freud dans ce texte, ne me paraît pas avoir été mentionnée par le rapporteur. La découverte d'un investissement libidinal du Moi compétitif avec l'investissement libidinal des objets sexuels, conduisit Freud à compliquer ses vues quant aux motifs qui imposent au sujet le refoulement de ses pulsions érotiques et — ou — leur désexualisation — la pièce la plus importante, écrit Freud, en est « le complexe de castration ». En ce qui concerne celui-ci « nous pouvons, dit-il, remonter par le raisonnement à une époque et à une situation psychique où les deux sortes de pulsions agissent encore à l'unisson et se présentent comme intérêts narcissiques dans un mélange indissociable ». « Remonter par le raisonnement » indique, dans la pensée de Freud, qu'il s'agit là d'une réalité hypothétique mais reconstruite après coup, d'un temps idéal et virtuel qui aurait précédé le premier temps de la menace de castration, c'est-à-dire, selon la traduction par J. Laplanche de l'expression de Freud dans Pour introduire le narcissisme : les intimidations sexuelles des premières années. Il y a là un premier motif de refoulement : l'intérêt narcissique pour le pénis, précieux instrument du plaisir auto-érotique, préside au refoulement du fantasme oedipien engendré par l'excitation qui émane de la « scène primitive ». Intimidation sexuelle des premières années, voilà bien une expression suffisamment vague et floue pour recouvrir toutes les inquiétudes verbalisées par les parents au sujet de l'enfant, et dont la source inconsciente jaillit de la menace de castration entretenue par leur propre Surmoi à rencontre de toute manifestation de l'enfant suspectée d'auto-érotisme que ce Surmoi interprète en fonction d'un fantasme de désir oedipien — les inquiétudes consciemment verbalisées par les parents concernent en général l'intégrité globale du corps et de l'esprit de l'enfant et non pas tant son pénis ; mais, inconsciemment pour eux c'est bien le pénis qui est en danger. L'enfant qui l'entend ainsi, comme le signale Freud, n'y croit guère d'abord ; du moins jusqu'à ce que lui apparaisse la confirmation du danger annoncé, c'est-à-dire lorsqu'il constate l'absence de pénis là où il s'attendait à le trouver aussi, c'est-à-dire au niveau du pubis féminin, et ceci à un moment où il tire de sa masturbation et de ses fantasmes masturbatoires des plaisirs subjectivement intenses. Alors il s'en vient à adopter les conceptions que ses parents avaient auparavant exprimées et il déplace sur son corps et sur son Moi tout entier l'investissement narcissique qui était centré sur son


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pénis. Les fameux « instincts du Moi » ou de conservation tirent ainsi leur origine d'un temps contemporain de l'instauration du Surmoi, le deuxième temps de la menace de castration marqué par la non-perception de ce que le petit garçon s'attendait à percevoir. L'Idéal du Moi en est le corollaire, il naît de la restriction imposée aux capacités érotiques de l'enfant par l'instance surmoïque. Comme nous l'avons soutenu avec M. Fain dans notre livre Eros et Antéros, que Janine Chasseguet-Smirgel a bien voulu citer, ces possibilités érotiques considérées a posteriori comme perdues et de ce fait incomparables sont dès lors conférées au pénis paternel. Ce déplacement lui-même subit à son tour le refoulement, mais ceci est encore une autre affaire car la désexualisation qui en résulte en idéalisant le pénis du père libère des instincts de mort qui viennent au niveau du Surmoi donner lieu au sentiment inconscient de culpabilité, Freud a signalé le rôle de ce dernier dans la névrose d'échec et dans la réaction thérapeutique négative.

Le point sur lequel je voulais insister concerne surtout le fait que l'investissement narcissique du Moi, à partir de l'investissement narcissique du pénis menacé, situe, hors du champ pulsionnel régi par le Surmoi, le fantasme d'un temps mythique où le Moi qui pourtant n'était pas encore constitué était à lui-même son propre idéal. En vérité ce Moi ne constituait alors que le support imaginaire du narcissisme projeté des parents. Etre à soi-même son propre objet sexuel, ou bien être assuré d'être totalement et uniquement l'objet sexuel de l'objet, voilà le double aspect du fantasme qui fonde l'Idéal du Moi. Il exclut le désir qui ne se peut concevoir sans un appoint d'absence réveillant le fantasme de scène primitive, et sans une activité mentale auto-érotique, laquelle réactive la menace de castration émanant du Surmoi.

La projection transitoire de l'Idéal du Moi sur l'objet du désir a pour effet de permettre d'affronter, de surmonter cette menace, et d'aboutir à la réalisation sexuelle. C'est dire que, chez l'homme du moins, l'investissement amoureux hétérosexuel comporte une part importante et resexualisée de l'investissement libidinal homosexuel qui, désexualisé, avait été transféré dans les liens sociaux.

Janine Chasseguet-Smirgel développe l'idée qu'à côté d'un Idéal du Moi « imposé du dehors » tel que Freud l'a vu, c'est-à-dire créé par le déplacement de la libido narcissique du sujet sur les modèles parentaux à la suite des restrictions et des critiques imposées par ceux-ci, il existe un Idéal du Moi correspondant à une sorte de programme inné du développement psychosexuel, « un désir inné de devenir grand ». Ceci me semble mériter deux commentaires. Le premier porte sur l'idée de cet Idéal du Moi imposé du dehors que je mettrai volontiers au compte de la projection sur l'enfant du narcissisme des parents, projection qui s'accompagne de l'inquiétude liée au Surmoi de ce dernier dont j'ai parlé tout à l'heure. Après le deuxième temps de la menace de castration les traces mnésiques de l'amour inquiet des parents fourniront à l'enfant de solides « instincts du Moi » tandis que les traces mnésiques de la projection


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narcissique effectuée sur lui donneront au fantasme constitutif de son Idéal du Moi une capacité convenable de réserve en estime de soi. A ce sujet je rappelle le travail de M. Fain sur la recherche d'une activité prototypique au processus analytique, travail où il est défendu l'idée que la projection en avant de l'Idéal fait courir le sujet, en avant en effet, mais vers la mort. Il fuit une régression désirée et pourtant crainte comme s'il était pourchassé par un objet délabré, acharné à le faire tomber en arrière dans un trou. Un tel sujet manque c'est certain de traces mnésiques assez puissantes de la projection première du narcissisme de ses parents. Il ne s'agit guère pour lui de grandir mais de se jeter éperdument à la recherche d'apports narcissiques secondaires en y consumant ses énergies. C'est Eros seul, disait Freud, qui pousse l'individu en avant, toujours en avant dans une lutte bruyante, Eros que retient pourtant avec constance et silencieusement en arrière, et selon des frayages anciens, l'automatisme de répétition. L'analyse du thème des trois coffrets confirme que grandir, s'avancer vers la mort est un choix imposé non pas par Eros mais par la nécessité.

Ma deuxième remarque concerne précisément cette hypothèse du rapporteur de l'existence d'un « désir inné de grandir ». Une telle hypothèse se heurte à celle de Freud sur la tendance fondamentale de tout ce qui vit à rétablir un état antérieur. Le désir de grandir ne peut alors être conçu comme inné mais bien plutôt comme une mesure de défense contre l'automatisme de répétition dont nous savons que s'il suppose l'activité des instincts de mort il n'en domine pas moins le principe de plaisir avec le concours d'Eros. Ce sont les parents avant tout qui veulent que l'enfant, porteur de leur narcissisme projeté, se conserve, survive, et donc grandisse, protégé des dangereux désirs érotiques, jusqu'à ce qu'il puisse à son tour donner le jour à des petits.

Si l'angoisse de castration des parents est exagérément vive et tend à se projeter sur leur enfant dès que celui-ci laisse apparaître quelque chose qui ressemble au désir, l'injonction, par exemple, de manger pour devenir grand, surchargée par cette angoisse, prendra une telle allure d'interdit de désirer et de jouir qu'il ne sera pas rare de voir l'enfant refuser la nourriture ainsi présentée. Celle-ci prend de ce fait le caractère substitutif du plaisir sexuel. Un tel déplacement est à la fois insatisfaisant en tant que tel tout en conservant le caractère menaçant attaché par les parents à l'auto-érotisme. Ceci touche de près les problèmes relatifs à l'anorexie qui viennent d'être étudiés dans leur livre La faim et le corps par Jean et Evelyne Kestemberg et Simone Decobert, je crois que ceci se rapproche également des effets du double-bind, évoqué par Racamier à la suite des auteurs américains.

Ceci dit, j'ai été quelque peu surprise, mais le travail du rapporteur est si considérable que je ne saurais lui en faire grief, que Janine ChasseguetSmirgel, dont l'intérêt pour l'étude de la sexualité féminine est publiquement connu, n'ait consacré que quelques lignes dans son essai sur l'Idéal du Moi à la fille, à la femme. Aussi me permettrai-je d'ajouter quelques remarques per-


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sonnelles et succi*nctes. La pratique psychanalytique m'a appris à reconnaître l'intensité du besoin des patientes femmes de se fabriquer un premier temps de la menace de castration, une inquiétude maternelle, afin d'accéder au désir et au plaisir sexuel, le second temps, celui de la vue du pénis du garçon leur a apporté non pas la confirmation de la menace mais l'évidence de ce que celle-ci avait été réalisée, le fantasme d'être un garçon châtré est d'ailleurs renforcé par l'effroi du petit mâle devant leur manque de pénis. L'Idéal du Moi de la fille se construit donc sur le fantasme d'un inceste qui a été réalisé et sanctionné d'emblée. Cette description concorde avec celle que Janine Chasseguet-Smirgel nous propose à propos de la « maladie d'idéalité ». La maladie d'idéalité serait ainsi une composante disons « normale » du psychisme féminin dans la mesure où la femme serait amenée à se fabriquer une fausse angoisse de castration. Mais alors, le sentiment du « faux » chez l'homme ne serait-il pas, parallèlement, l'expression manifeste du fantasme inconscient d'avoir été transformé en femme pour avoir réalisé l'inceste ? Où l'on retrouverait le Pt Schreber qui y a gagné quant à lui le bénéfice supplémentaire de se croire l'objet sexuel de Dieu le père.

Pour la femme, ce ne serait que par l'envie du pénis, le désir d'un enfant de son père, l'investissement à la fois narcissique et érotique de ses matières fécales que, renonçant à ce qu'elle ne peut avoir, le pénis du père, elle pourrait s'identifier à celui-ci, adopter pour Surmoi le Surmoi paternel, se construire à travers cette identification à la fois « des instincts du Moi » et une menace de castration nécessaire à l'épanouissement de sa sexualité. Certes, dans la majorité des cas un nourrisson-fille ne bénéficie pas moins qu'un nourrisson-garçon de la projection du narcissisme de ses parents, mais en raison de l'importance du refoulement primaire du vagin, dont nous avons longuement parlé dans Eros et Antéros, leur inquiétude n'apparaît pas comme déplacée à partir d'un auto-érotisme interprété par eux inconsciemment comme oedipien et concernant une zone génitale précise. En effet, au niveau de son sexe la fille est considérée comme n'ayant rien à perdre, du moins avant longtemps, quand elle aura « grandi », poussé et constaté que le pénis, lui, ne repoussera pas.


BELA GRUNBERGER

IDEAL DU MOI ET SURMOI PRECOCE

Le rapport de Janine Chasseguet-Smirgel dont nous venons de prendre connaissance, nous apporte une riche moisson de vues théoriques et cliniques concernant en partie des notions plus ou moins classiques que l'auteur élabore et renouvelle devant nous dans une perspective personnelle et originale, et ouvre en même temps des avenues éclairant des domaines qui débordent la pathologie proprement dite mais qui forment la substance même de notre vie quotidienne. Or, ces acquisitions nouvelles apparaissent au fur et à mesure de notre lecture — et c'est presque en critique que je formulerai cette remarque — comme si solidement tissées dans la trame de sa démonstration qu'elles semblent aller de soi alors qu'elles mériteraient d'être présentées — avec moins de modestie — chacune pour son compte en quelque sorte, chacune demandant un développement important. Cette densité a cependant quelque chose de stimulant et je ne doute pas que ce rapport suscitera en conséquence de nombreuses et passionnantes interventions. Je pense en particulier à certains chapitres qui touchent à des préoccupations variées et profondes telles que l'art et les idéologies, les liens énigmatiques que le pervers entretient avec l'esthétique, de même les relations entre l'Idéal du Moi et le groupe, etc. Je suis, pour ma part, très séduit par ce que J. Chasseguet nous dit du chef, de son rôle de promoteur de l'Illusion et de son analogie avec la mère du pervers. J'ai été également intéressé par ses vues sur l'Illusion, qui, une fois activée, serait à même de balayer le Surmoi et d'amener les groupes à « liquider » tous les obstacles qui se dressent sur le chemin de l'union du Moi et de l'Idéal, position qui expliquerait le bain de sang, qui, selon l'auteur, accompagnerait la réalisation entrevue de l'Illusion. Il me semble toutefois que dans certains cas et pour certains sujets, les choses se passent différemment et j'aurai touché là l'objet même de mon intervention, à laquelle, en raison d'une longue indisposition, je n'ai pas pu donner les dimensions et l'approfondissement que j'aurais souhaité.

Le point dont la discussion me retiendra est la nécessité théorique de bien distinguer entre Surmoi et Idéal du Moi et la valeur heuristique de ce clivage. Mais avant d'entrer dans l'étude détaillée de cette question, je m'étendrai tout d'abord sur la notion de Surmoi précoce, digression qui me paraît indispensable. Comme nous le savons, à côté du Surmoi achevé — instance morale transcendante et « héritière du complexe d'OEdipe » — il existe des formes surmoïques diverses reflétant les étapes successives de l'évolution de cette


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instance, formes passagères, correspondant à toute une gamme s'étendant des primordia de Spitz en passant par les « précurseurs surmoïques » de Glover et l'introjection de l'objet partiel de Melanie Klein au Sphinkter-moral de Ferenczi jusqu'à l'impératif catégorique de Kant. La forme surmoïque dont je chercherai à préciser ici les aspects caractéristiques en les opposant par la suite à ceux du Surmoi dit oedipien est le « Surmoi précoce », formation à laquelle j'ai fait allusion dans mon travail L'antisémite devant l'OEdipe.

J'ai étudié ailleurs et à diverses reprises l'influence de la vie prénatale sur l'évolution psychosexuelle de l'enfant et m'attarder ici sur ce point serait abuser de la compulsion de répétition. Je dois cependant formuler — d'une façon un peu cavalière et je m'en excuse — quelques remarques concernant les pulsions primaires : il s'agit de l'origine prénatale des pulsions, la prolifération cellulaire accélérée du foetus fournissant la matrice de la vie sexuelle future de l'enfant (je développe ici une hypothèse suggérée jadis par Phyllis Greenacre) alors que l'économie parasitaire qui est celle de l'embryon, constitue l'énergie qui apparaît par la suite sous une forme psychobiologique comme de l'agressivité ; si j'ai tenu à souligner ici cette filiation des instincts (qui va d'ailleurs de soi car il est impossible de supposer que les instincts apparaissent ex nihilo au moment même de la naissance) c'est parce que nous allons les retrouver dans les formations surmoïques elles-mêmes et en particulier dans la variante surmoïque que j'envisage ici.

Lors de mon intervention au Congrès de Lausanne j'ai souligné que si l'homme naissait prématuré, en tant que foetus il ne l'était pas et que ses instincts conservaient les caractéristiques propres à leur origine primitive. Or, si j'ai mentionné la prolifération cellulaire accélérée d'une part et l'économie parasitaire d'autre part comme bases de la vie instinctuelle, c'est parce que la première se fait sur un rythme très rapide et que la seconde développe une métabolisation très intense de l'hôte maternel, les deux mécanismes fonctionnant par conséquent comme un coefficient qui multiplie plusieurs fois leur intensité par rapport à la vie postnatale (effet de la néoténie), coefficient qui diminue à la naissance, libérant ainsi obligatoirement une grande quantité d'énergie au bénéfice de la vie instinctuelle postnatale, charge instinctuelle massive que nous retrouverons également comme moteur de fonctionnement du Surmoi précoce. Ceci nous expliquera dans une certaine mesure quelques aspects dynamiques de la phénoménologie de cette instance, telle que nous l'observerons plus tard. Nous saisirons également — nous rappelant que tout le long du processus maturatif les instincts apparaissent comme antagonistes — un certain mouvement dialectique interinstinctuel qui revêtira, dans la perspective où nous nous plaçons, une certaine spécificité et dont les protagonistes sont le narcissisme et l'agressivité. Si, en effet, nous nous retrouvons en face d'un fonctionnement instinctuel prénatal, indifférencié et aconflictuel qui, par ces conditions mêmes, fait naître une coenesthésie élationnelle telle que je l'ai souvent signalée, cette coenesthésie fonctionnant comme la matrice ou le prototype du narcissisme futur,


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nous ne manquerons pas d'assister par la suite à la traumatisation obligatoire de cet état qui produira une réaction agressive se nourrissant de l'agressivité primitive prénatale. Nous suivrons le déroulement du jeu dialectique entre ces deux facteurs (narcissisme et agressivité) et découvrirons dans la formation instantielle primitive, d'une part l'agressivité (Surmoi primitif ou précoce) et, d'autre part, le narcissisme, soit comme source de l'Idéal du Moi, soit fondu sur un mode évolutif ultérieur dans le Surmoi achevé, ceci dans la perspective freudienne en tant qu'héritier du complexe d'OEdipe.

Comme Ferenczi l'a montré, le nouveau-né continue pendant un certain temps à bénéficier — grâce à son entourage qui y pourvoit — de conditions qui ressemblent dans une certaine mesure à celles d'avant sa naissance. On peut constater de toute façon que l'enfant vit dans les deux cas (prénatal et postnatal immédiat) sur un mode autonome grâce à un milieu complémentaire, milieu qui fait partie en même temps de son Moi primitif, étant donné qu'à ce moment-là il ignore la différence entre lui-même en tant que sujet et le monde des objets, entre le Moi et le non-Moi. Or, tant que cette différenciation ne s'opère pas, la mère (à côté du conditionnement matériel de l'entourage, la température, le degré hygroscopique, l'atmosphère externe et le milieu liquide interne : les humeurs, le sang, etc.) fait également partie de ce milieu en même temps qu'elle fait partie, qu'elle est l'expansion narcissique de l'enfant avec qui elle se confond. Cet état — projectif et réflexif en même temps — et que l'on peut désigner par le terme unitude permet à l'enfant de continuer à jouir de sa complétude narcissique (et de sa toute-puissance), il l'unit à son milieu qu'il investit narcissiquement d'une façon absolue d'autant plus qu'il échappe — tant qu'il subsiste en tant que tel — à tout conflit. Il ne s'agit donc pas de préserver cet état ou de le remettre en question, il va de soi, c'est au moins ainsi que dans son évidence absolue — et bien entendu, en deçà du seuil du conscient — l'enfant le vit. Nous sommes donc dans une dimension psychique où il ne peut pas être question d'amour ou de haine, tout au plus peut-on dire que l'enfant tient à cet état mais uniquement à partir du moment où il commence à lui faire défaut dans une certaine mesure. Cet état, qu'il ne s'agit pas de confondre avec la fusion qui comprend sujet et objet, doit en effet céder la place graduellement aux solutions pulsionnelles dans le sens prégénital et génital du terme, survit cependant en tant que tel dans une certaine mesure tout au long de la vie, fait partie des différentes relations humaines en général, de l'amour, de la religion, de la vie du couple, des sublimations, de la situation analytique et, bien entendu, de la recherche de l'union avec l'Idéal du Moi, tel que Janine Chasseguet la présente. Cette dimension : « Il y a là quelque chose que je sens et que je ne vois pas mais qui est moi, ma réflexion narcissique et qui, étant là, tout va bien », n'est pas très pittoresque et est d'une phénoménologie sommaire mais cependant d'une importance fondamentale; la problématique qu'elle entretient est propre à jeter une lumière sur des questions telles que la solitude et la fixation (sans parier de la dépression), de la

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sublimation et de son objet, les Muses (1) et à aider à déchiffrer les mythes convergents autour des thèmes tels le double et l'ombre qu'on peut aussi voir sous cet angle.

Quant à la situation analytique, on peut signaler en passant que dans la cure, en particulier quand prédomine le transfert positif, ce que Freud a appelé les « lunes de miel analytiques », mais qui reflète déjà une certaine érotisation du transfert dépassant — dans ma perspective — le degré élationnel pur de celui-ci, on se rend bien compte que si d'une part l'analyste est pour l'analysé d'une importance capitale, existentielle, le lien qui les unit est en même temps en dehors de toute relation réelle à l'abri de toute objectalisation autre que transférentielle, garantie d'une analyse aseptique et d'un sevrage sans séquelles (2).

L'agressivité primitive de l'enfant, sa haine (« le premier objet naît dans la haine ») a, comme nous venons de le voir, des résonances digestives anales, étant donné qu'elle dérive de la fonction nutritive originelle cannibalique et parasitaire et elle se réveille très tôt, bien avant le dressage sphinctérien et la phase sadique-anale proprement dite (aussi bien E. Simmel formulait déjà en 1944 l'hypothèse d'une organisation libidinale gastro-intestinale avant même le stade oral d'où proviendraient les pulsions agressives par l'expression émotionnelle des activités de dévoration du tractus digestif). Les réactions agressives de l'enfant peuvent être réveillées par le déroulement plus ou moins traumatisant du sevrage de l'unitude (soit qu'il se fasse sur un mode prématuré, abrupt et maladroit, soit qu'il ne soit pas adapté aux possibilités de l'enfant, soit qu'il soit tout bonnement bousculé par la mère qui, de sa part, ne participe pas à cette dimension commune, la refuse). Comme je l'ai souligné souvent, l'éduca(1)

l'éduca(1) ce sujet, il me semble que les liens qui unissaient Freud à Fliess pourraient recevoir dans ma perspective un nouvel éclairage ; on parle, à cette occasion, de facteur homosexuel et Freud lui-même abonde dans ce sens (voir sa correspondance avec Ferenczi). En fait, la destinée de cette relation, comme un grand nombre des amitiés de Freud (avec Ferenczi, Jung, Stekel, Adler, etc.), peut nous orienter dans le sens de l'unitude : il s'agit d'une présence nécessaire et bénéfique quoique à distance avec une identité très proche et une possibilité de projection narcissique, mais à la condition précisément que le lien garde ce caractère narcissique anobjectal qui est celui de l'analysé et de l'analyste dans la situation analytique. La preuve en est que cette relation a cessé d'exister aussitôt qu'elle a été, soit enrichie d'éléments oedipiens (rivalité) soit, comme dans le cas de Ferenczi, compliquée par une névrose de transfert d'une part et d'une névrose contre-transférentielle d'autre part. En fait, Freud avait besoin d'une Muse et le fait qu'il s'agissait d'hommes est de peu d'importance, car la dimension psychique en question est indifférenciée. D'ailleurs nous connaissons un certain nombre de figures féminines qui remplissaient dans la vie de Freud le même rôle.

(2) Il s'agit d'un milieu bénéfique (neutralité bienveillante et attention flottante) dont la présence agit comme telle et je me souviens d'un de mes analysés qui se plaignait de mes absences fréquentes et associa directement sur sa bonne «... qui était une perle, qu'il ne voyait même pas mais dont la simple présence suffisait pour que tout aille bien dans la maison ». Or, comme je ne lui le ai pas dit, bien entendu, il se trouve qu'une fois à la question d'un de mes contrôlés « qu'est-ce que l'analyste ? » j'ai répondu que « c'était quelque chose entre le bon Dieu et la femme de ménage » et en fait Dieu se confond, pour le croyant, avec la Providence qui est là et tout va bien. Il ne le voit d'ailleurs pas, comme l'analysé ne voit pas l'analyste et comme, en outre, le foetus ne voit pas son milieu alors qu'il l'entend.


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tion impose à l'enfant un mode d'être postnatal que l'enfant peut très bien ne pas vouloir accepter et tenir — malgré toutes les compensations qui lui sont offertes — à son existence originelle, prénatale, que l'apparition du sein maternel (la pomme de la Genèse) ne fait que perturber, compliquer et finalement sanctionner (le paradis perdu). Il s'agit là d'une frustration réelle dont l'enfant fait grief à son milieu et finalement à une certaine image maternelle unis par la continuité et en même temps identiques à l'enfant lui-même dans la dimension de l'unitude : nous tenons là — me semble-t-il — une des racines du Surmoi précoce.

Selon Melanie Klein le premier Surmoi est le sein maternel introjecté et il est certain que c'est autour de cet objet partiel et ce qu'il représente que convergent les facteurs essentiels que jusqu'à maintenant nous avons tenté de dégager. Cette convergence est propre à nous rendre compte de la constitution, du fonctionnement et de la morphologie en quelque sorte du Surmoi précoce. Parmi ces facteurs il s'agit avant tout de l'échec de l'aménagement qui menace, comme nous venons de le voir, la complétude narcissique de l'enfant mais aussi l'existence même de son Moi naissant (fragile et lacunaire) en même temps que l'objet. Sa toute-puissance narcissique est ébranlée dans ses fondations et il se trouve en même temps submergé par l'immense vague agressive déclenchée au moment de la crise qu'il vient de subir du fait de la frustration de l'unitude. En même temps il voit se dresser devant lui l'objet, géant menaçant et terrifiant, porteur de sa toute-puissance mais aussi de son agressivité réactionnelle. Jeté bas de son trône narcissique le petit être vagissant, impuissant et misérable, se trouverait en effet annihilé s'il ne lui restait :

1° Une projection possible de sa toute-puissance sur l'Etre dont il dépend d'une façon absolue mais qui est en même temps l'image de son Moi toutpuissant qu'il tend à reconstituer (l'Idéal du Moi) :

2° Une projection possible de son agressivité, laquelle ainsi projetée peut également être assumée par lui au nom de l'Autre ;

Et enfin 3° Une identification de son Moi naissant qui pourra ainsi s'appuyer sur une image d'une puissance absolue dans laquelle il puisera des forces pour en cimenter son Moi propre. Nous nous trouvons ainsi en face de la première esquisse surmoïque.

Le film La main dans le piège, de Léonard Torre-Nilson montre une relation sexuelle entre un oncle sadique et sa nièce, rapport qui ouvre d'ailleurs à l'adolescente les portes de la psychose. Détail digne d'être souligné, l'auteur représente le sadisme de son héros en le montrant simplement se dévêtir d'une certaine manière pour consommer l'acte sexuel : enfermé avec sa nièce dans une serre, il plie soigneusement, longuement et méthodiquement chaque pièce de ses vêtements, cherchant pour sa montre, ses bagues et ses boutons de manchettes des endroits bien appropriés, « chaque chose à sa place ». On saisit très bien l'intuition géniale de Torre-Nilson : « Du moment que je respecte toutes les consignes de l'éducation maternelle, que pourrait-on avoir à me


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reprocher ? », tout l'aspect traumatisant pour la jeune fille de l'acte perpétré dans un contexte de transgression incestueuse étant ainsi escamoté.

Ce Surmoi impose une morale formelle et les nazis étaient très étonnés qu'on ait pu s'irriter de leur présence à Paris. Ne se comportaient-ils pas d'une façon correcte, n'aidaient-ils pas les aveugles à traverser la rue ? Ne se levaientils pas dans le métro pour céder leur place aux dames ? Le Surmoi précoce est un Surmoi maternel anal, une sorte de dressage et rien d'autre (en allemand on pourrait appeler cette instance Ober-Ich par rapport au Surmoi achevé, Über-Ich).

Le Surmoi précoce n'est pas fondé sur la morale abstraite transcendante mais sur une dépendance totale de l'objet, relation basée sur l'autorité. Il est fait d'ordres et d'interdictions, l'essentiel étant l'obéissance absolue comme telle, le contenu étant secondaire, contingent et interchangeable.

En effet, il n'est question pour le tout petit enfant que d'obéir à sa mère, la seule issue pour lui étant de participer à son pouvoir en s'identifiant avec elle. Nous savons que le Pouvoir fort exerce une fascination sur les masses, indépendamment des slogans grâce auxquels il agrémente sa séduction sadique.

L'obéissance absolue est de règle dans les groupements idéologiques qui tendent à dominer notre époque : la doctrine est imposée, soit par tout l'appareil coercitif dont dispose l'Etat et qui va jusqu'à l'internement des hétérodoxes dans les hôpitaux psychiatriques, soit, dans les pays libres, par la même pression exercée sous forme d'un terrorisme intellectuel absolu, utilisant largement le mécanisme projectif et criant à la répression.

Le Surmoi précoce réclame donc une obéissance aveugle mais inversement, tout ce qui est aveugle est à même de provoquer l'obéissance absolue rappelant la mère primitive qui en est la source ainsi que la charge agressive qui soutient cette obéissance. L'obscurité a un pouvoir en soi car elle replonge le sujet dans la dépendance absolue de la mère primitive et dans son identification avec celle-ci ; l'enfant, en effet, ne comprend pas l'intention précise de la mère, mais sait, ou sent, que lui obéir aveuglément est d'une importance capitale et lui vaut la récupération de l'équilibre et de la complétude narcissique. Son vécu est celui de l'identification participant de la toute-puissance et ceci non pas à travers la compréhension de ce qui lui est ordonné, mais au contraire, l'incompréhension qui le rassure quant à la nature absolue de sa dépendance ainsi vérifiée (et dont il participe grâce à son essence totalitaire). Perinde ac cadaver.

Nous avons en France des mouvements intellectuels qui doivent leur succès au style incompréhensible de leurs chefs de file, la mère anale primitive étant vécue par l'Inconscient comme une force massive et irrésistible, toute force s'imposant comme ayant du poids, peut, par cette qualité seule, atteindre à la dignité du Surmoi précoce, étant donné que le dressage est basé uniquement sur un « rapport de forces ».

Il est temps pour nous de reprendre maintenant notre point de départ, le clivage entre le Surmoi et l'Idéal du Moi et son utilité théorique et clinique.


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Je rappellerai à cette occasion que malgré une différence d'essence entre le Surmoi oedipien et l'Idéal du Moi narcissique, lumineusement exposée par J. Chasseguet, le Surmoi oedipien achevé est l'aboutissement à une synthèse des deux composantes antagonistes et que cette évolution est atteinte à travers une série d'étapes représentant les degrés maturatifs successifs d'un processus dialectique entre les deux. Or, que se passe-t-il si, pour une raison ou pour une autre, cette évolution vers la synthèse ne peut pas se poursuivre, qu'il s'agisse d'un simple blocage maturatif, ou d'un mécanisme de défense consistant dans l'évitement délibéré de l'évolution oedipienne, mécanisme que j'ai décrit ailleurs, ou d'une régression. Il se passe, bien entendu, tout d'abord que le Surmoi ne se constitue pas, ou plutôt se constitue mal ; à sa place nous retrouverons intacts et isolés l'un de l'autre, tous les éléments présents lors du conflit de frustration narcissique lui-même, à savoir le narcissisme frustré d'une part et la composante sadique, en tant que réaction à cette frustration, d'autre part. Je disais intacts, mais, en fait, fonctionnant sur un mode exagéré et avec une force archaïque primitive que rien ne tempère — sauf une tentative superficielle de rationalisation — car à la phase même du conflit dont le sujet ne sort en fait jamais, il se trouve sur le registre du processus primaire. Nous découvrons ainsi le sadisme et le narcissisme primitifs s'imposant, l'un comme un Surmoi primitif, l'autre comme un Idéal du Moi, les deux facteurs conservant leur antagonisme originel, le Moi voulant cependant jeter un pont entre les deux (la rationalisation) comme s'il s'agissait d'une instance insérée dans un Moi.global achevé, situation paradoxale qui nous rend compte de certaines caractéristiques de cette instance immature et hybride qui cependant apparaît comme complète et homogène.

Le Surmoi précoce est — nous venons de le dire — structuré comme Surmoi maternel anal sur un mode sadique, mais son contenu ad hoc peut être emprunté à n'importe quel modèle ou objet d'identification, voire se confondre avec l'Idéal du Moi narcissique lui-même, ce qui aboutirait à un Surmoi oedipien achevé s'il s'agissait d'une formation maturative intégrée dans le Moi global et dont les contradictions originelles seraient résolues au cours d'une évolution maturative correspondante. Or, les composantes narcissiques et sadiques subsistent dans leur primitivité originelle et ayant conservé leur antagonisme fondamental en dehors du Moi en quelque sorte, lequel utilise cependant l'Idéal du Moi narcissique comme alibi et camouflage, l'existence exhibée du narcissisme permettant la négation et en même temps l'abréaction libre justifiée et déculpabilisée de la composante sadique. Un bon exemple de cette position surmoïque immature nous a été fourni par un homme d'âge déjà mûr qui passa sa vie à militer pour tous les idéaux sociaux, faisant entre autres, une propagande pour l'abolition de la peine de mort, position qui, à son avis, devrait être inculquée aux enfants par des instituteurs préparés à répandre ces vues humanitaires parmi les élèves. « Et si certains des instituteurs n'étaient pas de cet avis ? », objecta l'interlocuteur. « Eh bien, il faudra les zigouiller », fut la réponse.


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C'est à l'immaturité que l'on doit attribuer les exigences narcissiques absolues de la composante correspondante du Surmoi précoce sans aucune intégration du réel mais surtout l'extrême violence de la composante sadique car si l'instance est utilisée par le Moi comme une béquille pour lui, il le brandit en face des autres comme une matraque ; en effet, les autres ne pensant pas comme lui remettent en question par leur attitude la validité même du mécanisme qu'il emploie.

(Riche de l'expérience clinique ayant servi de point de départ à ces réflexions on est amené à jauger la distance qui sépare la grandeur d'âme et l'élévation morale de certains bienfaiteurs de l'humanité du comportement franchement sadique dont ils témoignent vis-à-vis de leur famille, de leurs proches et en particulier de leurs subalternes et leur domesticité.)

Le Surmoi précoce est construit sur l'identification à la mère sadique, une identification cependant qui date d'une phase précocissime du Moi où l'affect est loin d'être cimenté et où la composante anale qui le sous-tend manque de constructivité, n'est que réactionnelle, superficielle. Ce n'est pas une composante anale structurante de même que la composante narcissique qui tend à l'investir mais qui ne peut jamais dépasser le stade velléitaire. Quant à l'analité, elle opérera toujours au niveau du fantasme, c'est-à-dire finalement de l'illusion. C'est ce qui permet une rencontre factice du sadisme et du narcissisme cependant antagonistes par essence ; ils se retrouvent dans le domaine de l'imaginaire. Rousseau, prophète de la bonté naturelle de l'homme et de la Mère Nature, inspirateur de tous les bourreaux qui coupaient les têtes par amour de l'humanité, a mis ses enfants à l'Assistance publique, au nom de la morale. Cette coexistence du sadisme avec un idéal moral élevé est à la base d'une structure très répandue de nos jours dans certains mouvements idéologiques où l'attitude « dure et pure » s'impose.

Cette intelligentsia idéaliste a choisi comme un de ses « maîtres à penser » (Surmoi maternel anal) Alphonse-Donatien de Sade au nom duquel se trouve accolée l'épithète de « divin », ce qui mériterait que l'on s'y attarde dans la perspective que je viens de développer. Or, Sade répertoriait ses désirs narcissiques et passionnels dans la prison de la Bastille et chantait les délices de la fantaslimutation. Belmor à Juliette :

« O! Juliette, qu'ils sont délicieux les plaisirs de l'imaginaire. Toute la terre est à nous dans ces instants délicieux ; pas une seule créature ne nous résiste. On dévaste le monde, on le repeuple d'objets nouveaux que l'on immole encore ; le moyen de tous les crimes est à nous, nous centuplons l'horreur. Tout ce que nous faisons n'est que l'image de ce que nous voudrions faire. » Passage significatif qui unit le narcissisme mégalomaniaque au sadisme, au niveau du fantasme et du désir velléitaire ; ce qui est surtout digne d'être souligné, c'est que l'auteur des 120 jours de Sodome se disait moraliste et que ses disciples tardifs le considèrent toujours comme tel.

Avant de clore mon intervention je voudrais faire à l'auteur un compliment


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que je tiens cependant à expliciter car il pourrait facilement être interprété dans une certaine perspective à la mode, comme un tantinet ambigu. Je veux, en effet, féliciter Janine Chasseguet pour la clarté de son style qui a permis à ses lecteurs une compréhension parfaite de ses thèses grâce à l'effort qu'elle a déployé dans leur présentation en évitant soigneusement cette occultation secondaire qui transforme certains textes en énigmes à déchiffrer. J'estime, en effet, que la plus élémentaire courtoisie exige de l'auteur de l'attention vis-à-vis de ses lecteurs et que lancer aux yeux de ceux-ci une bouffée de fumée dénote de sa part un manque d'égards. Je pense avec Nietzsche : « Qui se sait profond tend vers la clarté ; qui veut paraître profond à la foule tend vers l'obscurité. » Bien entendu, ce snobisme — particularité aussi unique que triste des productions psychanalytiques françaises modernes par rapport à la littérature analytique d'autres pays — pourrait être analysé et pareille entreprise serait salutaire. Mais j'avoue que mon investissement de ce sujet manque de libido sinon d'agressivité, aussi bien m'en abstiendrai-je au moins en la présente occasion. Je féliciterai Janine Chasseguet d'avoir résisté à la mode (elle nous a rappelé dans son travail qu'il n'était pas aisé de s'éloigner des normes exigées par le groupe). Elle a ainsi pourtant satisfait pleinement à ce que doit être à mon sens un Congrès : une rencontre, une communication, qu'elle a su rendre généreuse et chaleureuse, entre le rapporteur et les participants. Vu sous un certain angle son rapport peut être compris comme une défense et une illustration du complexe d'OEdipe et de la névrose. Aussi bien terminerai-je en rappelant que c'est le monstre de Thèbes — dévastateur de la contrée et dévorateur de sa plus belle jeunesse selon Sophocle — qui parlait par énigmes. Ce fut précisément OEdipe qui, en le résolvant, dissipa l'obscurité et le fils de celle-ci, l'obscurantisme, en le précipitant dans le Néant.



ROGER MISES

Je veux aussi exprimer de sincères félicitations à Janine Chasseguet pour ce travail clair, remarquablement présenté, riche d'annotations originales. La brièveté de mon commentaire accentue certes les points de divergence : faut-il souligner que mes remarques critiques sont formulées à partir d'un accord sur des éléments essentiels.

Une large place est consacrée dans le rapport à l'examen des écarts observés dans la définition de l'Idéal du Moi ; ces écarts relèvent souvent d'oppositions théoriques nettement exprimées ; d'autres fois, ils résultent simplement du mode d'éclairage projeté sur ce problème. C'est je crois le cas pour les apports successifs de Freud qui, loin de se contredire, se complètent les uns les autres et permettent de dégager une conception cohérente, notamment sur la situation respective de l'Idéal du Moi et du Surmoi liés l'un à l'autre dans un système synergique où la place de chacun apparaît bien tracée. En effet, le fonctionnement de l'appareil psychique oblige à reconnaître ce qui renvoie à un modèle, à un projet, à une promesse longtemps figurés chez l'enfant par une image dont l'épaisseur s'estompe avec le développement d'idéaux qui n'exigent plus d'être supportés par une représentation aussi concrète. Tout a été dit dans le rapport sur la référence centrale qui se constitue ainsi dans le sens d'une régulation de l'estime de soi. Quant au Surmoi, indépendamment des injonctions directes qu'il profère, il vérifie l'écart entretenu entre le Moi et l'Idéal du Moi et l'exprime par des jugements de valeur. J'avancerai aussi l'hypothèse qu'il existe parallèlement des relations plus directes entre le Moi et l'Idéal du Moi, en particulier chez l'enfant où l'on découvre l'amorce de dialogues établis avec une représentation plus ou moins clairement personnalisée qui revêt sur une longue période, une certaine fixité, dialogues dont le contenu n'est pas facilement communiqué à autrui, y compris de la part d'enfants qui verbalisent sans gêne devant l'adulte leurs désirs ou leurs interdits.

A diverses reprises, Janine Chasseguet pose la question de l'origine de l'Idéal du Moi ; elle écarte avec raison l'idée d'une imposition par le dehors mais retient en définitive la notion d'une formation spontanée. Je penche plutôt vers l'hypothèse d'une formation charnière et surtout d'une construction, l'Idéal du Moi se modelant à la fois à partir du réel et à partir de la vie fantasmatique. Par cette voie, il transcende ses origines pour accéder à un rôle transitionnel et ce n'est pas pour rien que j'utilise ici le qualificatif aux facettes multiples employé par Winnicott car la référence à la créativité primaire fait entrevoir certains traits spécifiques de l'Idéal du Moi.

On sait que l'enfant conçoit précocement une rencontre avec le sein maternel où l'objet halluciné vient se confondre avec l'objet réel. La préforme de


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l'objet transitionnel prend naissance à ce point de jonction : il apporte ainsi dès le départ quelque chose d'essentiel à savoir un champ neutre d'expérience qui ne sera pas contesté. Le lieu — l'objet — ainsi défini se trouve participant et distinct de l'intérieur et de l'extérieur. Il se différencie à la fois de l'objet interne et de l'objet réel. Nous sommes ici, je crois, au coeur du problème : dans « le champ de l'illusion », dans « le domaine intermédiaire » où l'homme entretient secrètement ses mythes, ses croyances et l'on n'est pas surpris que Winnicott et Janine Chasseguet soient conduits à évoquer l'un et l'autre la religion, la créativité, les phénomènes collectifs.

Cette mise en parallèle s'accorde avec l'idée d'une permanence de l'Idéal du Moi dont Janine Chasseguet trace le chemin depuis les situations les plus archaïques jusqu'aux élaborations les plus évoluées. Cependant, il me semble nécessaire de souligner aussi la discontinuité, les remodelages profonds subis par l'Idéal du Moi au cours de l'histoire et c'est déjà indiquer ma réserve vis-à-vis d'une conception qui en fait surtout le support du narcissisme. Certes, tout au long de l'évolution, l'Idéal du Moi soutient le sujet et lui assigne des buts mais il s'agit de buts limités dans le temps, en particulier chez l'enfant, et, l'objectif atteint — on pourrait dire l'illusion sur le point de s'effacer — se manifeste l'exigence d'une nouvelle construction.

A chacun de ces déclins, il y a en quelque sorte abandon de l'Idéal du Moi, et, ici encore, la référence aux phénomènes transitionnels est intéressante car cet abandon représente un mode de dessaisissement particulier, différent du refoulement, de l'intériorisation ou du deuil. Le sujet peut, en effet, évoquer ses anciens idéaux, il en conserve la mémoire mais ils ont perdu leur sens et leur valeur.

La conception de Janine Chasseguet est différente : pour elle, il s'agit, ici, d'une « projection de l'Idéal du Moi sur la génitalité », là du « dépassement d'un stade évolutif par identification à l'objet porteur de l'idéal ». Ces formulations s'accordent certes avec l'hypothèse d'un « dépôt narcissique » mais sans rendre compte ni du refaçonnement réalisé dans les phases de mutation ni des distinctions qu'il faut maintenir entre l'élaboration des idéaux et d'autres mécanismes : la relation à l'objet réel, l'identification dans le Moi. Janine Chasseguet écrit par exemple que « l'enfant confie son narcissisme en dépôt à son objet homosexuel, le père, qui devient son modèle, autrement dit son objet d'identification ». En réalité, l'investissement du père exige d'autres conditions. Comme on peut l'observer, l'enfant, même quand il a élu son père comme modèle, prend soin d'exercer un choix, valorisant tel aspect, rejetant tel autre, y associant des attributs valorisés antérieurement et d'autres pris auprès de substituts. Par là, il construit un idéal, démarqué du modèle réel. Cette démarcation lui est indispensable car elle le protège d'une proximité érotique qui autrement serait intolérable, elle assure en même temps le maintien d'une relation à l'objet réel qui n'est plus de totale dépendance puisque l'enfant, à la fois par la forme donnée à l'idéal et par le processus même de sa


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création, s'accorde une marge de manoeuvre suffisante. En outre, et ce n'est pas négligeable, il n'attend plus tout, tout de suite : la réalisation du projet est différée, les échecs dans l'immédiat sont réparés par la promesse d'une satisfaction dans une période à advenir. La réussite de ce mouvement mène à l'identification au père, ce qui d'ailleurs conduit à un remodelage de l'Idéal du Moi.

Dans le même souci de clarification, il y a lieu d'indiquer la différence de sens entre la notion d'Idéal du Moi dans la perspective du modèle tel qu'on vient de le situer et celle de l'Idéal du Moi utilisé à d'autres moments pour désigner l'objet idéalisé. Prenons le cas le plus clair où « l'objet remplace un idéal que le Moi voudrait incarner dans sa propre personne ». Freud est catégorique : ce choix représente une façon de satisfaire le narcissisme mais il implique en même temps que cessent les fonctions de l'Idéal du Moi au sens habituel du modèle, du projet.

La relation à l'objet d'amour idéalisé diffère donc fondamentalement de la relation à l'Idéal du Moi et l'emploi du même terme apparaît regrettable pour désigner deux situations théoriquement antinomiques dont il convient d'examiner les rapports plutôt que de les confondre au seul bénéfice de l'élargissement d'une théorie du narcissisme.

Notons d'abord que les phases d'illumination où l'Idéal du Moi se dissout représentent une virtualité exceptionnellement atteinte. Au sortir de ses transes, le sujet vise certes à revivre l'élation narcissique par l'objet idéalisé mais il s'assure également de l'accord et même d'un surcroît d'estime de la part de l'Idéal du Moi qui n'avait été écarté que dans l'instant de la « transfiguration » (ce terme mérite d'être pris au sens littéral car il exprime bien l'au-delà des modes de représentation habituels).

Dans cette perspective, l'exemple de Dante et Béatrice cité par Janine Chasseguet mérite d'être utilisé mais autrement qu'elle ne l'a fait. Comment oublier en effet que Dante dans sa plongée abyssale puis dans sa traversée des lieux de purification se fait accompagner par Virgile, soutien et modèle qui le quitte seulement au moment d'atteindre à la béatitude.

On entrevoit ainsi les modalités particulières du fonctionnement mental qui s'instaurent lorsque, la promesse tenue, l'Idéal du Moi abandonne ses fonctions à l'objet idéalisé : la maîtrise de l'estime de soi perd alors toute mesure dans l'assomption triomphante, tandis que sont effacés les repères qui permettent ordinairement de circonscrire le champ de l'illusion. Ceci fait ressortir la fonction régulatrice de l'image de soi assumée habituellement par l'Idéal du Moi et l'on sait également qu'au décours des enchantements de la passion amoureuse ou des phénomènes de fusion collective, c'est d'abord en se confrontant à ses modèles retrouvés que le sujet mesure ses illusions. La culpabilité, l'autodépréciation, la punition ne viennent qu'après.

Les points de divergence ainsi pointés ramènent à l'examen des thèses sousjacentes. Sans doute, cette étude des idéaux se prête-t-elle à une mise en


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valeur des mécanismes de niveau narcissique et Janine Chasseguet a parfaitement réussi dans cette entreprise mais ne serait-ce pas au prix d'un effacement, au moins relatif, d'autres éléments importants. En effet, à faire de l'Idéal du Moi le dépositaire du narcissisme, à situer le projet dans la visée du rétablissement de la toute-puissance et d'un retour à la fusion originelle, on néglige apparemment la dimension du désir et du plaisir sexuels qui n'apparaissent plus que comme des avatars dans l'exécution « d'un programme psychosexuel prédéterminé ».

Dans le même esprit, les satisfactions sexuelles semblent ramenées au plaisir du fonctionnement. Le rapporteur pose même la question : « Où l'homme trouverait-il cet aiguillon qui le pousse sans répit en avant, toujours en avant, s'il n'était porté par l'espoir de réparer quelque lacune fondamentale, le rétablissement narcissique de Grunberger. » La réponse est facile : ce qui pousse, c'est la pulsion ; elle trouve en outre à se satisfaire, tout au long de la vie, sous les formes les plus diverses ; on ne saurait la confondre avec les projets que l'homme modèle pour guider son chemin. L'Idéal du Moi nous conduit-il d'ailleurs à rechercher le retour aux origines ? Ce serait méconnaître sa valeur d'illusion : celle du créateur, visant à l'immortalité, celle de la religion, promesse de vie éternelle.

Un mot encore pour dire à Janine Chasseguet combien j'ai apprécié la richesse de ses réflexions sur la création artistique où il est cependant frappant de constater combien elles débordent le thème de l'Idéal du Moi. Il y a là peut-être un indice sur le paradoxe et même la contradiction des études qui visent à fixer le sens et l'origine de l'oeuvre d'art. Ne sommes-nous pas ici dans un domaine où ce qui nous rend sensible et nous fait communier se situe dans le champ de l'illusion, où selon la formule de Winnicott, pour que ça fonctionne, la question « d'où cela provient-il » ne doit pas être posée.


MICHEL GRESSOT (Genève)

L'IDEAL DU MOI

ENTRE UNE ILLUSION CRÉATRICE

ET UNE ILLUSION ALIÉNANTE

Beaucoup de notions psychanalytiques pourraient s'insérer là, de l'Idéal du Moi au transfert, des mécanismes de défense à la sublimation, de l'investissement à l'agissement et ainsi de suite. Pourtant j'imagine que quelquesuns des lecteurs admiratifs et reconnaissants de Mme Chasseguet auront été sensibles à la circulation du concept même d'illusion dans son étude et sa pensée, circulation agile et inlassable où l'illusion tantôt se nomme, tantôt se devine, à la suite de celle dont L'avenir a inspiré le chef-d'oeuvre que l'on sait.

D'un recours constant, d'une présence souvent accentuée par la majuscule initiale, l'Illusion occupe une place bien à elle, en psychologie psychanalytique, parmi des concepts de second rang tels que la séduction, l'hallucination (celle de l'objet ou celle de la satisfaction), l'espoir, la croyance, etc. Des mécanismes donc, plutôt que des affects, tout aménagements pulsionnels qu'ils soient. Leur prototype phénoménologique dans ce que l'on appelle, depuis l'Antiquité, les illusions des sens, garantit aux manifestations qui en relèvent un niveau supérieur d'emblée aux approximations floues du sens commun.

Il y a quelques bonnes années, alors que, dans une autre enceinte, je m'étais essayé à dégager l'aspect illusoire des processus de rationalisation (et comment l'illusion comble les vides de la connaissance ainsi que du sentiment de liberté), André Green avait bien voulu faire remarquer que si la pérennité de l'illusion dépend de l'indestructibilité du désir, le rapport surprenant qu'elle entretient avec la vérité de ce même désir s'étend aussi bien au passé (enfance) qu'au présent (sous les espèces du transfert) et à l'avenir, par l'intermédiaire de l'Idéal du Moi.

Toujours est-il que Freud n'aura été ni le premier ni le dernier à constater la double nécessité de l'illusion, nécessité à la fois structurante génétiquement parlant, et fonctionnelle dans l'économie antidépressive. Ecoutons Nietzsche : « La vie a besoin d'illusions, c'est-à-dire d'erreurs prises pour des vérités. » Puis rappelons-nous, dans l'étude célèbre de Winnicott sur les objets et phénomènes transitionnels, comme l'illusion se voit assigner une valeur formative en tant que base d'acquisition de toute expérience. Faute d'avoir pu profiter suffisamment de ces illusions pour ainsi dire physiologiques chacune en son


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temps, la transition vers les suivantes se trouvera bloquée; d'où certaines conceptions connues sur la phantasmothérapie, l'expérience émotionnelle correctrice, la réalisation symbolique, etc.

Néanmoins tous les analystes qui prennent en considération le rôle de l'illusion s'en tiennent à la définition freudienne : « Une illusion n'est pas la même chose qu'une erreur... Ce qui la caractérise, c'est sa dérivation à partir des désirs. Ainsi une croyance est illusoire lorsque, dans son déterminisme, c'est la réalisation du désir qui domine ». Permettons-nous d'ajouter que le destin des Idéaux du Moi propres à chaque régime d'organisation libidinale, une fois dépareillés, est leur dégradation ici honteuse, là nostalgique, en souvenir d'illusions perdues. Mais parallèlement, un apprentissage de la désillusion accompagne tout nouveau gain dans l'approche des réalités.

Que toutefois l'illusion, à titre de limitation de la portée de l'analyse, entre dans la composition de cette barrière que la conscience ne repousse jamais si loin qu'elle la renverse, c'est encore Freud qui l'admet dans une lettre à Pfister (dont le centenaire de la naissance vient d'être commémoré à Zurich) : « Ce serait une lourde faute technique que l'analyste exige de surmonter tout résidu infantile. » Et de postuler, peu après, l'essentielle relativité de l'idéal du Moi : « Vivre et agir comme s'il y avait un sens à la vie et au monde. »

L'illusion pourrait se comprendre comme une qualité inhérente au sentiment de réalité lui-même, un coefficient mesurable, si l'on y tient, par son écart de l'objectivité idéale. Elle suppose une « secondarisation » sur le mode du wishfull thinking, c'est-à-dire sur celui d'un remaniement de la perception par le désir, et à la manière d'une accommodation projective qui utilise, quoique à contresens, la voie de l'adaptation. Le procédé dérive de la primitive satisfaction hallucinatoire, mais il reste indispensable à l'entretien d'un sentiment d'adéquation entre le désir et de quoi le satisfaire. Faute d'illusion, les anticipations nées du désir s'arrêteraient le pied en l'air. Un certain pas vers l'action et sa légitimation ne se franchirait point.

Une illusion, représentation du désir satisfait, est toujours celle d'une perception. Elle se pare de l'apparente instantanéité et immédiateté de celle-ci, à laquelle elle emprunte d'ailleurs aussi bien son élision de la conscience de constituer un mécanisme, ou plus exactement un processus, à savoir quelque chose qui se passe, sous l'action du sujet, en parcourant un chemin à péripéties entre un départ et une arrivée. De sorte qu'à cet égard l'expérience perceptive spontanée comprend l'ignorance de sa propre nature processuelle, pour s'imposer comme un cliché. De cette façon comme de plusieurs autres, le plaisir une fois éprouvé semble revenir sans cesse à notre rencontre sur la scène, après avoir passé par derrière le décor le long des bas-côtés. Ajoutons, pour mention, que l'illusion comporte l'avantage capital d'échapper aux prises du Surmoi.


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Dès qu'un degré d'illusion se dissipe, le rapport du Moi à son idéal se dérègle et le sujet oscille entre la honte de « s'être fait une illusion » et la compensation offerte par la victoire remportée sur elle. Mais à moins que l'on retombe rapidement sur ses pieds, la persistance de la déception ébranlerait jusqu'à l'assise narcissique du Moi. Serait-ce que l'illusion a pour effet de contrecarrer non seulement la dépression, mais aussi la dissociation? En tout cas elle contribue au sentiment d'être « en bonne forme », au sens gestaltiste du terme, en complétant les lacunes de la forme perçue tout comme le font, dans leur domaine, les illusions des sens.

Située, comme l'Idéal du Moi, entre la mégalomanie infantile et l'amour objectai, l'illusion tend un trait d'union entre le principe du plaisir et le principe de réalité. Son statut de truchement tient des deux. Elle est une construction fictive, mais dont la très réelle structure conserve au désir le taux subjectif de réalisabilité sans lequel ce désir se retournerait contre lui-même. Se représenter être adulte par anticipation, c'est aussi se croire en quelque mesure déjà un adulte.

La subsistance du narcissisme primaire grâce à la projection idéale semble perpétuer un reste de relation entre les deux termes suivants, également illusoires :

a) L'objet inchoatif (ou primaire) dont la présence à l'intérieur de soi débute au moment où on le recherche, croyant l'avoir perdu ;

b) Le sujet embryonnaire (également primaire) qui commence à distinguer son existence à travers la souffrance infligée par ce fantôme d'objet. Or c'est là que Don Quichotte s'écrierait : « Il coule bien du vrai sang par la blessure que ce fantôme m'a faite! »

La roue du processus secondaire ne se met à tourner que sous l'impulsion d'un processus primaire désormais entraîné par elle autant qu'il la pousse. Schéma d'un mouvement perpétuel, certes, mais c'est après tout la définition aristotélicienne de la vie : Motus ab intrinseco. L'illusion serait-elle donc à la vie comme la structure est à l'existence ? Pourtant l'état narcissique à reconquérir n'a pas été vraiment perdu. Mais à considérer qu'une distorsion de l'Idéal du Moi ait pour corollaire une distorsion conjointe du sentiment de réalité et du Moi, irons-nous jusqu'à envisager l'Idéal du Moi comme distorsion lui aussi, je veux dire comme un genre atténué de distorsion inévitable ?

En fait l'effacement des traits distinctifs des générations et des sexes, là où il parvient à réaliser illusoirement la négation de leurs différences, n'apporte ni la satisfaction que l'on s'en promettait (en particulier sous forme d'une libre promotion), ni l'avènement de l'idéal utopique d'absence de conflit. Est-ce alors que, pour conserver la fiction d'un accomplissement, il faille demeurer mineur vis-à-vis du Surmoi et/ou de l'idéal ? La génitalité effective ne se prête pas à sa propre idéalisation, lisons-nous : parce qu'elle constitue le modèle de toute idéalisation ? ou moins le modèle que l'aboutissement ?


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Les consonances entre génitalité et réalité ne rendent jamais caduque la mission de moteur culturel dévolue aux restes prégénitaux insatisfaits, comme Ella Sharpe s'était déjà plu à l'illustrer. Dès lors la perversion clinique, loin d'épanouir la fameuse perversion polymorphe infantile, réduit au contraire à un sens unique en entonnoir la libre circulation du « plaisir préliminaire » sur un réseau de postes fantasmatiques complémentaires les uns des autres.

La conclusion selon laquelle une existence entièrement convertie en génitalité, sans résidu prégénital à idéaliser et donc sans illusion, serait déprimée, cette conclusion sonnerait faux si l'on n'attribuait au potentiel prégénital survivant la fonction d'une réserve d'espoir. D'une réserve ou sinon d'un tremplin, tant la condition humaine semble devoir être insupportable dans sa nudité consciente, à moins que la prévision d'un accomplissement ne se reporte à chaque coup d'une phase (ou d'une crise) à la suivante. Car elle s'ancre en effet, cette condition, dans un noyau d'inachèvement indissociable du désir et où toute idéologie de la finalité plonge ses racines.

Le porte-à-faux humain ne peut se regarder en face, c'est-à-dire sans fantasmatisation compensatoire d'un appui sur lequel retomber, comme un pont sur la berge opposée. L'équilibre ainsi rétabli correspond à la notion de projet vital, et simultanément au faux souvenir d'une réalisation perdue ; perdue à l'orée du mythe personnel, autrement dit dans l'expérience, encore si peu subjectivisée, de la satisfaction hallucinatoire. Pas de sentiment d'inachèvement sans représentation d'un achèvement.

L'orgasme, par le double étayage de sa réalité et sensorielle et psychique, garantit l'illusion contradictoire de retrouver ensemble le Moi égocosmique et l'objet perdu. L'immortalité de l'inconscient et celle de l'illusion vont de pair. Ainsi le désir incestueux allierait l'absorption dans l'objet primaire à celle du Moi dans son idéal. Mais sous ce biais, inaltérabilité, inertie et répétition sont également inséparables. L'évitement de l'OEdipe et sa perpétuation se superposent, dans une perspective où la castration reste liée à la mort pour mieux récuser sa vérité propre.

Quant à la collusion du leurre et de l'art, même si ses effets répondent au besoin général d'illusion, comme les idéologies le font d'une autre manière, il me paraît que si elle ne recouvre toujours pas le vrai problème, celui de la beauté formelle, celui-ci confronte de nouveau la pensée psychanalytique avec le lien à découvrir entre les structures et le plaisir. Continent inexploré, faux problème ou derechef illusion, rencontrons-nous là une limite de la psychanalyse, comme on le prétend assez généralement, ou une insuffisance d'information due à la difficulté de cheminer du même pas sur les deux plans sécants de la psychanalyse et de l'esthétique ?

En résumé, l'Idéal du Moi s'élabore autour d'un noyau résiduel, d'une survivance formée par ce qui persiste de la rétrojection (si l'on ose dire, pour


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éviter le terme contradictoire de « rétro-projection ») du fantasme de relation entre un objet primaire et un sujet primaire tous deux pareillement illusoires, cela dans un esprit de réalisme primaire. Illusion, espérance, sophisme, croyance, séduction même, partout l'écart du faux au vrai joue un rôle dynamique. Au bout du compte, l'action de ce ressort tendrait à prouver la vérité du faux ! Seulement ce n'est pas l'horizon du fantasme qui importe cette fois, mais son mouvement, sa trajectoire sur orbite, avec ce qu'il déplace en bougeant. Et d'un point de vue téléologique, l'essentiel est de conserver la tension du désir, de garder à celui-ci sa force exploratrice. C'est ainsi que le statut de l'illusion ressortit à celui du désir, du fantasme et de la négation, en détournant l'hallucination primaire du délire au rêve.

L'illusion peut avoir ses masques ou ses registres, la construction illusoire n'en est pas moins, phénoménologiquement parlant, une production douée d'une morphologie, d'une signification et d'un dynamisme. Un coffrage adventice et intérimaire, bien que nécessaire à l'édifice. Tout ceci invite une fois de plus à apprécier les combinaisons organiques de réel, de vrai et d'existant d'une part, d'irréel, inexistant et factice de l'autre. La psychologie de la décision, par exemple, semble un terrain où illusion et idéalisation se superposent. Car comment engager un choix quelconque sans avoir commencé par l'investissement narcissique de son but, c'est-à-dire sans en avoir fait d'abord un objet de désir ?

Sans doute et à l'instar de l'idéalisation, l'illusion s'installe entre l'action psychanalytique et la réalité ; elle s'y étend non seulement comme un obstacle, mais comme un milieu portant naturel. Distinction qui nous conduit à mettre en balance une illusion créatrice, facteur, entre autres effets, de tonus antidépressif, et une illusion aliénante, celle d'être la réplique des désirs de l'autre, ainsi que l'ont définie récemment E. et J. Kestemberg. L'illusion créatrice ferait alors partie constitutive du Soi, et l'illusion aliénante entrerait dans la composition du faux-Self.

REV. FR. PSYCHANAL.

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MICHEL FAIN

Je remercie Mme Chasseguet-Smirgel de l'important travail dont elle nous a fait cadeau pour ce Congrès de Paris 1973.

Voilà un rapport riche d'hypothèses solidement étayées, parcouru d'un grand élan, élan vital oserai-je dire. N'est-ce pas d'ailleurs une exigence de vie au sens plein du terme qui se dégage de cet Idéal du Moi décrit avec talent par Mme Chasseguet-Smirgel ? Je comprends bien que cette exigence de vie ait écarté de sa discussion les questions que pourrait soulever l'existence de l'instinct de mort. Il existe une césure au sein des discussions qui tournent autour de cette question, césure qui leur confère une allure répétitive et ennuyeuse.

Par ailleurs, même sous la plume de Freud, la locution « Idéal du Moi » apparaît en général dans un contexte marqué par l'Eros. Certes cette locution pose d'emblée un problème économique, celui de la désexualisation. C'est pour tenter de le résoudre que Freud sera conduit à recréer une dualité instinctuelle. Néanmoins, tout au cours de l'essai Psychologie collective et analyse du Moi qui se situe pourtant aussitôt après Au-delà du principe de plaisir, essai dans lequel l'Idéal du Moi tient un rôle de premier plan, l'instinct de mort n'est pas mentionné.

Par contre, le Surmoi, dès son apparition, est décrit comme une instance dont une des caractéristiques est sa capacité à emmagasiner l'instinct de mort sans l'apport duquel la libido ne peut être, dans la nouvelle perspective de Freud, que narcissique. Au fur et à mesure que Freud se fortifie dans sa créance à l'instinct de mort, le terme Surmoi tend à supplanter dans ses textes celui d'Idéal, sans que ce dernier n'en soit renié pour autant. Sans doute se trace-t-il au sein même de l'oeuvre de Freud, entre l'Idéal du Moi et le Surmoi, cette césure dont je viens de parler plus haut.

Il n'empêche que l'exigence de cet Idéal à retrouver en avant, ce qui se périma en arrière, détruit par cette exigence même toute ouverture au désir et à la jouissance.

Avec Denise Braunschweig nous avons tenté de montrer que l'irréductibilité de ce conflit donnait toute sa valeur à la vie, ce qui n'est pas comme l'a dit Mme Chasseguet un point de vue pessimiste, alors que la sexualité tend à devenir quand elle se détruit dans la fadeur d'une fausse permissivité, même quand cette dernière s'appelle confirmation narcissique, une activité mécanique. Dit autrement, l'Idéal du Moi exige l'orgasme en tant que fonction tout en le récusant dans sa valeur de jouissance. Ces faits ne nous apparaissent pas pour autant incompatibles avec l'opinion du rapporteur. Ils exigeraient cependant pour être défendus comme ils se devraient de l'être, à nouveau l'introduction de la notion d'instinct de mort.


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Il existe alors un territoire sur lequel les psychanalystes peuvent toujours se retrouver, celui qu'on appelle, improprement d'ailleurs, clinique.

Mme Chasseguet-Smirgel a développé un point de vue intéressant à partir d'une conception explicite du faux et de l'authentique, introduisant ainsi en quelque sorte l'existence d'une forme clinique de perversion de comportement. Cette perversion s'attacherait plus particulièrement à altérer, non pas directement la sexualité, mais l'esthétique ; l'esthétique au sens large, c'est-à-dire au sens d'une idéalisation des sublimations. Une telle perversion détournerait vers elle dans une action prosélytique les amateurs possibles. Affectant de préférence le sexe masculin elle aurait pour origine une forme particulière de séduction maternelle, séduction qui donnerait l'illusion d'une possession de cette mère, d'un inceste prétendu indûment achevé. Il s'agirait donc d'une position contre-oedipienne de la mère, position somme toute non sans analogie avec la position contre-oedipienne du père pour sa fille, position banale celle-là, mais profondément différente dans ses effets. La position contre-oedipienne du père pour sa fille participe, entre autres, à la formation du Surmoi de cette dernière en raison d'une certaine position paranoïaque de ce père. Sous sa forme la plus banale, cette position s'appelle l'honneur du nom. Comme l'a bien vu Mme Chasseguet-Smirgel, le fait de sentir présentement dans la fillette, la future jolie femme n'a, en dernière analyse, que des effets bénéfiques pour cette fille. Cependant, au cours de cette position banale le père ne fait pas croire directement à sa fille qu'elle est pour lui objet de jouissance, il ne le lui fait comprendre qu'en s'en défendant. La mère de l'individu, dont il est question dans le rapport, non seulement séduit son fils mais lui fait croire à son aptitude à la faire jouir, inversant la démarche « idéale » qui voudrait que ce soit le fils qui cherche à séduire sa mère. Il s'agit donc d'une forme particulière de séduction de l'enfant par l'adulte, de la même nature que celle décrite par Freud après les Etudes sur l'hystérie. Voilà le mot lâché. S'agirait-il alors, que les nosologistes sévères m'excusent, d'une perversion hystérique ?

La qualité de la séduction — non ouvertement sexuelle dans le cas précis — peut alors faire penser que le terme de perversion n'est pas approprié. Le rapporteur précise cependant que la mère fait alors croire à sa jouissance, c'est-àdire, que sa pulsion à elle, n'est pas apparemment, inhibée quant au but. Ce faux semblant est une des caractéristiques de la crise hystérique. Autrement dit, il apparaît que l'enfant a été intégré dans un scénario hystérique dont l'inconscient maternel est le seul metteur en scène. Il est alors un acteur qui, quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, connaît toujours le rôle qu'il n'a pas appris.

Il s'agit alors d'un mode de séduction qui ne se constitue pas d'un épisode unique mais d'une série d'événements survenus de façon discontinue. L'expérience clinique montre en effet, que tel le spasme du sanglot chez le petit enfant, ces dramatisations hystériques promues par la mère n'existent pas en présence du père. C'est là un point important : l'hystérie maternelle en place de s'exercer aux dépens de son mari — ce qui est habituel — prend le fils pour ce faire.


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L'enfant ne nie donc pas dans un premier temps, la distance entre sa génération et celle de son père, mais littéralement la saute, car, c'est au Surmoi paternel de sa mère auquel il se trouve contre son gré, assimilé d'une façon déguisée. Acteur involontaire mais séduit d'un rôle dont il ne saisit guère le sens, il se trouve passivement auréolé d'un éclat qui, à la fois, le dépasse et l'efface.

Je ne pense pas comme Mme Chasseguet-Smirgel que de tels antécédents se soldent par une régression anale. En une telle occurrence, les foeces enveloppées d'attributs clinquants m'apparaissent comme un contenu, si j'ose dire, manifeste, contenu vecteur d'une image plaisante parce que tendancieuse au sens où Freud a qualifié certains mots d'esprit.

Je pense que ce même esprit tendancieux surgit quand la curiosité nous pousse à aller voir ces monuments funéraires déconcertants qui ornent certains cimetières transalpins. Leur clinquant, d'un goût douteux, nous fait nous poser cette question insolite : Peut-on être un mort coquet ? Assurément non, il s'agit là d'une ultime dépendance à une pseudo-tradition imposée aux survivants par des morts autrefois vivants. On se trouve là face à une véritable allégorie de l'hystérie : une construction voyante et inadéquate puisant son énergie dans une métamorphose spécifiquement hystérique, celle qui transforme en coexcitation sexuelle la douleur morale du deuil. Cette spécificité de l'hystérie se veut antagoniste de celle de la névrose obsessionnelle. A cette dernière appartient le cadavre tout-puissant, certes, mais dépourvu du pénis érotique du père.

Cette comparaison que je viens de faire n'est-elle que métaphore ? Je ne le crois pas. J'ai tout à l'heure parlé de cet enfant pris, en l'absence de son père, dans le réseau d'une hystérie dont la mère est la scénariste. L'acteur pesant de tout son poids dans ce drame est le père de la mère dont l'érotisme un instant réduit par la constitution du Surmoi de cette mère s'est reconstitué en utilisant la douleur du deuil qu'avait entraîné cette réduction.

D'une façon symétrique se présente le cas de ces enfants à qui les parents, dans un accord commun, ont adjoint au nom du père celui du grand-père maternel, homme qui a rendu, par ses qualités, ce nom exemplaire. Lors de tels cas ce grand-père, en général, n'a pas de descendance mâle. Si, manifestement, une telle démarche semble vouloir compenser cette infortune du sort, il n'empêche que les filles réclament pour leurs enfants un nom dont s'enorgueillit et s'est emparée une communauté. Le rayonnement posthume de ce personnage provoque chez ses filles le désir d'affirmer le droit à un privilège — l'inceste symbolique dont Freud avait parlé à propos des familles royales. Leurs maris trouvent eux aussi dans ce fait une occasion de satisfaire leur féminité. Ce sens latent rappelle l'allégorie hystérique dont il a été question plus haut : un fantasme bisexuel trouve sa satisfaction à partir de la coexcitation sexuelle née de la douleur morale d'un deuil. Cependant, apparaît là un fait nouveau. L'allégorie hystérique latente dont il vient d'être question s'oppose conflictuellement à l'exemplarité posthume du grand homme que le mauvais sort a laissé sans postérité mâle. C'est dans ce type d'exemplarité que s'érige,


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entre autres, le Surmoi culturel, cette instance qui ne conserve des expressions humaines passionnées que leur trame désaffectivée et transcendante, c'est-àdire non répétitive.

Considérée sous cet angle, la locution « intellectualisme hystérique » appose au substantif intellectualisme un qualificatif contradictoire. Le saut de l'hystérie au sein de la pensée serait-il aussi mystérieux que celui qu'elle effectue dans le soma ? Je ne le crois pas. Pour l'hystérie, la pensée dans son sens universel n'est que mort et deuil du désir. Cette pensée est donc aussi source de douleur morale, donc de coexcitation sexuelle. L'hystérie est, bien qu'ancrée dans ce qu'un sujet considère comme son intimité profonde, aussi universelle que cette pensée qui survole le monde dans sa transcendance. Ne serait-il pas vrai alors que nous soyons tous à des degrés divers, faux et clinquants, c'est-à-dire encore vivants ? S'il n'est pas à la portée de n'importe qui de prendre sa place au sein de cette pensée transcendante, il n'empêche qu'elle ne s'acquiert, cette difficile place, qu'après la mort. Cette place au sein de la pensée idéale, idéale selon le Surmoi culturel, ne peut s'acquérir par une sublimation puisque la pulsion de mort, et c'est bien d'elle qu'il s'agit, n'a pas été inhibée quant à son but. Perspective qui peut nous pousser à faire de nos qualités intellectuelles une belle jambe hystérique à placer dans un bas de soie. Revenons à notre clinquant pervers. Il va tenter de contrer l'hystérie maternelle par un intellectualisme forcené qui se voudrait antihystérique par sa nature même, n'aboutissant pourtant qu'à un compromis, une forme particulière d'intellectualisme hystérique. Cette forme se doit d'avoir un pouvoir contagieux et de provoquer des crises collectives permettant d'en enserrer d'autres dans le même réseau qui l'a autrefois enserré. Où peut s'originer un tel pouvoir ?

Quand un enfant se trouve ainsi inclus dans la dramatisation hystérique de sa mère, il se trouve par là même pris dans un roman familial dont il n'est nullement l'auteur et qui l'empêche d'en devenir l'auteur. C'est pourquoi je pense que cet individu ne s'est pas, en son temps, suffisamment inventé un père faux et clinquant. Ne peut-on pas interpréter également dans ce sens la scène de Strindberg citée par le rapporteur où un personnage se fait dépouiller successivement de tous ses romans personnels ? Le personnage qui démontre l'usurpation des titres symbolise également la protestation du sujet à qui la mère a imposé son propre roman. Cette protestation passe par l'image de son père : rappelons-le, aussi falot que fût celui-ci, la crise hystérique maternelle n'avait pas lieu devant lui. Cette séquence m'apparaît en effet significative d'un paradoxe qui caractérise de tels sujets : ils s'accrochent à leur père réel sur un mode fantasmatique et en font un personnage de roman, personnage qui en ayant les traits réels du père n'en a pas la personnalité. Autrement dit, ils créent un faux père réel, et c'est aussi à ce personnage qu'ils s'identifient, sur un mode hystérique bien sûr puisqu'ils agissent fantasmatiquement avec leur père ce que leur propre mère avait fait avec eux-mêmes. Des substituts à la fois faux et réels peuvent également servir à bâtir ce type de roman.


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Autrement dit, ce type de sujet, eu l'absence de son père, dont la présence physique avait un effet frénateur sur la crise hystérique maternelle, s'invente un faux-père-réel. S'il avait pu s'identifier à son père authentique, cette identification aurait permis le développement de processus intellectuels suffisamment débarrassés de l'hystérie pour tenir sa mère à distance. Comme il ne conserve qu'un faux père réel, c'est la tendance, frustrée dans l'enfance, à élaborer un roman familial qui l'emporte, la nécessité de lui conférer une réalité poussant à l'actualiser. Finalement, s'il a un certain talent, il répandra dans un groupe sa contagiosité hystérique dominante malgré sa tentative de la freiner par l'intellectualisation.

Bien que cette description succinctement brossée s'observe plus sous sa forme négative, celle de la névrose hystérique frappant des hommes qui vivent constamment la peur d'être démasqués, il n'empêche qu'il n'est pas sûr quand même qu'il s'agisse là d'une perversion. Je dirai plutôt que la capacité à induire la contagion hystérique est utilisée quelquefois, pas toujours, avec malhonnêteté.

Je pense donc que dans de tels cas, il n'existe pas de régression anale à proprement parler, ni sur le mode de la période de latence, ni sur le mode de l'obsessionnalisation. Le clinquant n'entoure en fait qu'un vide endeuillé, les foeces ayant perdu leur sens symbolique habituel pour n'être plus que les représentantes d'une perte chronique. L'élément dynamique lors de tels cas reste la métamorphose en coexcitation sexuelle de la douleur morale du deuil.

J'en resterai là, conscient de n'avoir discuté que d'un point très restreint du rapport de Mme Chasseguet-Smirgel. Je remercie encore cette dernière du plaisir que j'ai eu à lire son excellent rapport.


JEAN GUILLAUMIN (Lyon)

HONTE, CULPABILITÉ ET DÉPRESSION

Le beau rapport de Janine Chasseguet-Smirgel est assez riche en vues théoriques et en analyses cliniques nouvelles pour qu'on n'éprouve aucune peine à continuer avec son auteur le dialogue auquel il invite. Afin de m'associer aux hommages qui ont été rendus à ce remarquable travail, je montrerai comment l'examen approfondi de l'une des notions qui s'y trouvent définies suggère, à mon avis, l'introduction dans la problématique de l'Idéal du Moi de considérations métapsychologiques et psychogénétiques quelque peu différentes de celles que mentionnent les approches classiques.

C'est du sentiment de honte que je m'occuperai.

Cet affect, qui appartient à la famille des formations réactionnelles, occupe une place privilégiée à l'égard de l'Idéal du Moi. Le Moi éprouve en effet la honte quand l'état de renforcement narcissique actuellement escompté, ou habituellement tiré, d'une conduite qui est sensée le rapprocher de son modèle idéal est brusquement décompensé, et que ce qui était appréhendé, et présenté aux autres, comme beau, noble, glorieux, est soudain révélé comme laid, infâme et dégradant. On peut donc dire que la honte exprime spécifiquement la manière dont le Moi supporte la dénonciation et l'échec de sa prétention à bénéficier de l'héritage de plénitude mégalomaniaque jadis déléguée à l'Idéal. Et comme une telle prétention définit elle-même le fond permanent des attentes du Moi à l'égard de cet Idéal, on peut aller jusqu'à considérer la honte comme un véritable paramètre quantitatif (intensité de la honte) et comme un indicateur qualitatif de la stabilité des rapports que le Moi entretient avec l'Idéal du Moi. C'est pourquoi ses modalités de production méritent une étude particulièrement attentive dans le cadre de ce Congrès.

Le rapporteur propose de la honte une interprétation dynamique originale, qui en atteint d'emblée l'essentiel. Il voit, en raccourci, dans ce sentiment le résultat du « retournement de l'exhibition phallique en exposition anale » (1). C'est marquer à la fois :

1° L'enracinement du processus dans un registre fantasmatique dominant, auquel le sujet est ramené après la chute de l'idéalisation phallique : celui de l'analité.

(1) J'ai eu l'occasion de vérifier dans plusieurs cas l'exactitude parfois littérale de cette formulation. Ainsi, pour un patient de sexe masculin (nous l'appellerons Job) que des pulsions


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2° La dimension voyeuriste-exhibitionniste, qui joue un rôle important tant au point de départ qu'au point d'aboutissement du processus.

3° Le caractère radical et soudain du mouvement psychique en cause (« retournement »).

On peut montrer sans peine que tous ces traits sont pertinents, sinon spécifiques, à l'Idéal du Moi : 1. Celui-ci procède en effet, à l'origine, d'un clivage visant à sauvegarder le bon état narcissique primitif en en plaçant le modèle interne à distance du Moi, ce qui le met à l'abri de toute ambivalence. Or ce clivage ne peut s'élaborer et se stabiliser qu'avec la mise au point du contrôle anal, qui seul enseigne à combiner l'inclusion et l'exclusion d'une manière qu'on retrouve à la base de toute la différenciation topique, qui consiste à séparer durablement de soi au-dedans de soi — c'est-à-dire à insulariser dans le Moi — certains éléments ou certaines « fonctions » psychiques ; 2. La dimension exhibitionniste-voyeur iste, qui est constamment présente dans la honte (toute honte est spectacle, et, virtuellement du moins, spectacle public), souligne pour sa part le rôle du regard tant dans l'érection phallique de l'Idéal à la vue de tous (phare sur la montagne), qui est destinée à le renforcer et à le légitimer par l'adhésion et l'admiration des autres, que dans son opposé, le rejet méprisant — et public

homosexuelles importantes avaient conduit de bonne heure, après une période de réalisation active à la fin de l'adolescence, à se réfugier dans une profession d'animateur permanent d'un mouvement politique fortement teinté de références idéologiques et même religieuses. Il y était appelé à donner des conseils et à faire avec autorité des exposés doctrinaux et moralisateurs à des personnes ou à des groupes de personnes convaincues, voire ferventes. Au cours de ces interventions, d'un style intermédiaire entre le discours électoral, l'analyse psychologique, l'admonestation paternelle et le prône pastoral, et qu'il faisait avec un zèle extrême, il lui arrivait de rougir violemment de manière soudaine, en se sentant envahi par la honte, tandis que son propos s'embarrassait et même tournait court. Après l'entrée de cet homme en psychanalyse, le déroulement de la cure montra — il y fallut beaucoup de temps — que dans de tels moments, il prenait brusquement conscience de la signification voyeuriste-exhibitionniste et sadomasochique des fantasmes engagés dans ses discours, en particulier quand il s'adressait à des groupes formés de femmes, ce qu'il aimait assez faire. Il avait alors, en un éclair, l'impression que ses auditeurs (ses auditrices) se rendaient compte qu'il tentait de projeter en eux (en elles) ses propres désirs à but passif, tandis qu'il prétendait sonder leurs reins et leurs coeurs en idéalisant au maximum sa propre position de représentant des valeurs collectives, brandies par lui de manière phallique. Du coup, il se sentait « tout retourné » (l'expression est de lui), et en quelque sorte mis à nu aux yeux de tous, pénétré par surprise par leurs regards sur un mode à la fois vengeur, ricanant et lubrique, qui renvoyait chez lui à une image de mère phallique, perverse, cruelle et séductrice en même temps. Au même instant, en général, le souvenir humiliant de ses pratiques homosexuelles anales anciennes — qui l'avait longtemps obsédé —, et de la peur qu'il avait eue qu'elles ne soient découvertes et ne ruinent ainsi son crédit professionnel, lui revenait à l'esprit. L'analyse de ce processus fut particulièrement difficile : elle se heurtait en effet, chez cet homme, à une très forte résistance, due précisément au fait qu'il appréhendait également l'interprétation de la part de l'analyste sur les points indiqués ci-dessus comme une pénétration anale soudaine faisant suite à la mise à nu de son système de désirs. Une telle « pénétration » scellait pour lui l'effondrement et la fécalisation de l'onéreuse et massive idéalisation défensive de son masochisme combinée avec la projection, idéalisation qui lui tenait lieu de sublimation, et qu'il aurait voulu maintenir à l'égard du praticien dans la cure elle-même. Il cessait alors de pouvoir se présenter aux yeux de ce dernier et aux siens propres comme un pauvre homme sans prétention mais plein de bonne volonté, accablé par des fautes de jeunesse devenues pour lui une sorte de tache originelle contre laquelle il demandait un secours magique, en implorant, sur son divan, l'analyste comme Job sur son fumier implorait le Seigneur.


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aussi — de l'objet déchu (« regarder de haut ») ; 3. Quant à la soudaineté et au caractère radical du processus de honte, qui renvoient à un fonctionnement primitif par tout ou rien, nous les trouvons aussi dans tous les cas. Même quand la honte paraît s'être développée progressivement, où être devenue un affect durable, et qu'elle ne concerne qu'un aspect bien limité du comportement, on observe invariablement qu'une « cassure » initiale a eu lieu, à un moment bien précis. Il s'agit d'un véritable « bas-culement » — au sens étymologique — de l'avant à l'arrière, du haut (élation, exaltation) au bas (bassesse, abaissement, humiliation), signant la fragilité de l'organisation des pulsions et de ses divers étayages dans l'espace samato-psychique, qui ne sont pas parvenus à l'intégration complexe, médiatisée, secondaire, capable de leur assurer une véritable consistance. Or cet état de chose correspond bien à la tendance intolérante et totalitaire (« tout ou rien », passage aux extrêmes, « ici même et tout de suite ») qu'on observe souvent dans l'idéalisation, en raison même de ses origines défensives archaïques (clivage). — On voit donc que les trois points que condense la définition de J. Chasseguet-Smirgel ont entre eux une cohérence élevée, qui éclaire fortement leurs rapports et celui de la honte avec l'Idéal du Moi.

Jusqu'ici mon analyse ne fait guère que développer et préciser celle du rapporteur. Je pense toutefois qu'on peut cerner mieux encore le phénomène de la honte, et même en mettre en évidence certains aspects quelque peu négligés, en étudiant la dimension économique du processus dynamique que J. Chasseguet-Smirgel nomme « retournement ». Et c'est ce que je vais maintenant tenter de faire.

Notons d'abord que la métapsychologie économique des divers mécanismes de retournement, renversement dans le contraire, basculement ou effondrement, n'a pas été tellement examinée par les psychanalystes. Il s'agit de mouvements toujours rapides qui semblent avoir une inscription si soudaine dans le psychisme, qu'à la limite ils ne sont connus que par la confrontation et l'opposition des états extrêmes dont ils partent et auxquels ils aboutissent. En fait, la rapidité de l'inscription psychique est telle qu'on a volontiers l'impression que c'est le corps seul qui les prend en charge et les exécute. C'est ce qui se produit à propos de l'accès de honte, dont les concomitants somatiques sont si évidents (1) (en particulier les modifications du système nerveux autonome, atteignant la circulation profonde et l'irrigation vasculaire superficielle) qu'ils oblitèrent le reste et rendent difficile, dans la cure, de faire prendre conscience au patient du « sens » de cette modification. Aussi bien, si l'on souligne habituellement à juste titre le rôle actif et défensif du Moi dans le processus, on ne décrit pas, le plus souvent, les voies et les conditions de son développement accéléré.

Sans prétendre traiter ici tous les points qu'une étude poussée de ce genre

(1) Evidents au point que l'on a pu soutenir que la honte s'appuyait fondamentalement sur un « réflexe » physiologique archaïque (Fenichel, Nunberg et même Freud). Je reviens plus loin sur l'aspect physiologique du processus de retournement ou de renversement.


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d'effets soudains comporterait, je remarquerai que la modification, qui s'y opère est probablement corrélative d'une instabilité de l' orientation du fantasme, dont les deux « bouts » appellent simultanément l'investissement. Tout se passe comme si la transitivité archaïque du Moi et de l'autre n'ayant pas été suffisamment dépassée, le patient était exposé à éprouver à tout moment, côté passion, ce qu'il effectue côté action. De telles variations seraient alors liées à la fragilité narcissique, qui implique un besoin important de réalimentation par l'autre et de fusion avec lui et qui s'exprime par la labilité des identifications. Cela précisé, on peut faire un pas de plus. Il me paraît vraisemblable qu'il s'agit, dans ces effets rapides de tête à queue fantasmatique, d'une déliaison des énergies investies, provoquée par l'introjection brutale d'une réalité dissonante (1) (parfois d'importance apparemment minime) par rapport à la position première du fantasme. Celle-ci obéit à une règle extrêmement simple, qui exige que « tout le passif » et d'autre part « tout l'actif » soient groupés, sans aucun

(1 ) Dans le cas cité plus haut en note, on a relevé un effet intéressant. C'étaient les propres paroles du sujet qui, à un moment donné, au cours de ses allocutions, semblaient déclencher chez lui, par la médiation sémantique, le sentiment soudain de honte. L'analyse montra qu'à mesure que cet homme s'excitait et trouvait plaisir à parler, se sentant ainsi dans un état croissant d'expansion narcissique, il illustrait ses propos d'exemples, ou de références de plus en plus proches de ses propres fantasmes passifs (appel chez ses auditeurs à une soumission inconditionnée, à une « profonde » autocritique idéologique et morale, avec attitude de «pécheurs repentants »). A partir d'un certain seuil, la distance projective qui lui permettait de maintenir ses pulsions à but passif éloignées de lui, en les mettant au compte de ses auditeurs, s'abrogeait et il se sentait renvoyé d'un coup à l'autre bout du fantasme. Ce renversement semblait correspondre à une identification sauvage avec l'image verbale qu'il se donnait à lui-même du partenaire passif (l'auditeur), image où il avait trop mis de lui-même, qui était devenue pour lui trop « vraie » et trop tentante pour qu'il puisse éviter de l'introjecter de nouveau à fond, dans un mouvement d'avidité incontrôlable. De cette avidité « orale », on retrouvait d'ailleurs chez lui la trace — après le double retournement projectif — au niveau de la peur du viol anal (stade anal I de K. Abraham) associée à l'accès de honte. On voit qu'ici l'élément déclencheur (les propres paroles du patient) constitue bien un matériel « symbolique » et que la charge sémantique contenue dans les mots employés joue un rôle très probable dans le phénomène de heating qui précède le renversement du fantasme (les mots évoquant aisément, en raison de leur mobilité et de leur pouvoir de liaison propre, et renforçant les unes par les autres, les connotations qualitatives, c'est-à-dire les c signifiés pulsionnels », disponibles dans le préconscient ou l'inconscient). Mais tout se passe comme si le raptus de honte lui-même provenait en fin de compte, non de la symbolisation linguistique, mais au contraire de la soudaine « désymbolisation » des signifiants verbaux, devenus incapables de contenir l'excès d'affect évoqué par leur manipulation. Une brusque suppression de la distanciation Symbolique empêche le parleur de limiter en lui l'impact de la charge d'affect et exclut ainsi le maintien du maniement social du langage. D'un coup, les mots, qui permettaient de distribuer avec une certaine sérénité les divers signifiés entre les divers sujets d'attribution possibles, reviennent à leur source initiale, c'est-à-dire à l'éprouvé subjectif, chez le parleur lui-même, de ce qui est signifié par sa parole. L'intensité de la charge pulsionnelle a rompu sur un point donné l'appareil trop fragile de la pensée secondarisée et du procès de dénégation, qui rendent possible l'articulation d'une communication véritable distinguant l'émetteur du récepteur, et dans le mouvement syntagmatique, le sujet de l'objet. J'ajouterai que ce cas particulier fort intéressant, où la décompensation du lien symbolique est au premier plan, éclaire largement le processus général du « retournement ». Je pense en effet que le renversement des pôles du fantasme réfère toujours plus ou moins à une faiblesse ou à un affaiblissement du pouvoir représentatif (fonction sémiotique), dont la représentation de mots, consciente ou préconsciente, n'est d'ailleurs qu'une forme évoluée et habituellement bien consolidée culturellement.


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mélange, comme par une catalyse chimique, chacun à l'un des deux pôles contraires et complémentaires du fantasme. Le système de représentation correspondant, onéreux et très peu articulé, ne peut alors supporter sans se détruire une variation modale ou une limitation même faible. Quand il s'en produit une, l'énergie désormais déliée, reflue en masse et elle constitue un potentiel d'angoisse considérable, qui appelle immédiatement une re-liaison. Celle-ci s'opère à l'aide des éléments perceptifs intrusifs, comme étant les plus disponibles et les seuls structurants dans le moment ; et le Moi, qui pouvait se vivre l'instant d'avant « tout entier actif », tend à devenir d'un coup « tout entier passif», l'introjection de la réalité dissonante qui l'oblige à se réadapter n'ayant de chance d'être maîtrisé qu'à ce prix. Néanmoins le renversement des pôles fantasmatiques n'est pas toujours, il est même rarement, suffisant ; la déliaison de la charge affective ne saurait être compensée en général sans une sorte de « deuil » requérant un temps d'élaboration appréciable. La nouvelle liaison instantanée est alors assez importante pour esquisser le renversement total et constituer une sorte d'appel de charge massif, mais ne l'est pas asssez pour drainer toute l'énergie flottante. Il y a donc un excédent de la charge sur la représentation correspondante. Cet excédent est alors traité et signifié, compte tenu de la dimension « passive » qui triomphe maintenant dans le fantasme, sous forme de « sentiment » d'effondrement ou de défoncement narcissique, doté d'une grande intensité, tandis qu'un ultime contingent résiduel d'angoisse en forme l'orchestration de fond.

Il est permis, à titre d'hypothèse, de suggérer également une description physiologique des mécanismes sous-jacents à ce processus. Le « choc » qui intervient à son origine peut sans doute être conçu, à la lumière de travaux classiques tels que ceux de Cannon ou de Selye, comme l'effet désorganisateur de la chute brusque, de la « détente », d'un ensemble de mécanismes tensionnels ayant une fonction d'alerte, et déclenchés par l'abandon de la position fantasmatique « active » première. Ces mécanismes comportent : A) un élément circulatoire hypertensif, d'origine neuro-endocrinienne (décharges adrénaliennes), avec concentration de la masse sanguine (maximum d'irrigation) aux niveaux viscéral et musculaire (1). Cet élément est corrélatif à la charge agressive mise en jeu dans la relation d'objet (pulsions du Moi intriquées à la libido d'objet). B) une valeur élevée du tonus neuro-tendino-musculaire, dit de posture, distribué selon un certain « pattern » et déterminant des « courants d'action » (actions esquissées ou retenues, dans le cadre de la motilité statique « intentionnelle »), en rapport avec une tendance à « agir » le fantasme. Notons ici que les « attitudes » somatiques « érigées » occupent une grande place dans la

( 1 ) La modification de cette répartition entraîne l'irrigation brusque des zones tégumentaires., et en particulier des plages faciales, qui « exhibent » alors au sens littéral, par le rougissement, une activation physiologique qui était tout d'abord cachée dans les profondeurs du corps. Au niveau des équivalences fantasmatiques, les pommettes sont ici la métaphore corporelle des fesses, comme la bouche (dont la voix « rentre dans la gorge » chez le timide) est celle de l'anus.


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phénoménologie des signes d'élation narcissique, et les attitudes physiques d'abattement dans celle des cassures dépressives. Quoi qu'il en soit, on peut supposer que l'abandon soudain de la position fantasmatique première entraîne un débordement, par afflux ou reflux énergétique, des barrages (seuils chronaxiques ?) commandant le pattern attitudinal et la répartition sanguine correspondants. La stimulation va alors aux divers systèmes correcteurs ou antagonistes, neuromusculaires, neuroendocriniens ou humoraux. Et c'est ce renversement qui est signifié au plus près par des vécus fantasmatiques à but passif auxquels les attitudes « antagonistes » ont pu être associées au cours de la psychogenèse. Mais l'organisation d'un nouveau programme attitudinal discriminant, réaliste et cohérent, ne pourra s'effectuer qu'avec quelque délai, et exigera qu'un nouvel objectif soit d'abord défini, qui oriente la représentation et l'action. La période intermédiaire correspondra bien alors à une dérégulation du précédent équilibre dynamique des variables biologiques impliquées : et c'est cette dérégulation qui prendra psychiquement la valeur d'un désemparement narcissique, en raison des liens profonds qu'il y a entre narcissisme et « schéma corporel », entendu au sens complexe et dynamique retenu aussi bien par un H. Head que par un P. Schilder...

Je souligne que ces analyses dans le point de vue économique, avec leur double lecture, psychique et physiologique, me paraissent valables dans les grandes lignes non seulement pour les raptus de honte, mais pour toutes les variations soudaines d'affect prenant l'allure d'une rupture de l'équilibre narcissique (1). La personne concernée s'y trouve dépossédée, à l'occasion de la modification de la relation d'objet, de son assiette narcissique liée à une certaine homéostase de ses investissements. C'est alors comme si l'image qu'elle a d'elle-même, de sa place, et même de ses frontières, était menacée et vacillait. Le système des relations d'objet est en effet, comme on sait, investi narcissiquement, tandis que l'investissement narcissique du Moi dans son ensemble est le fondement sur lequel s'établit la solidité des liens d'objet.

Assurément certains retournements ou renversements ne s'accompagnent pas d'une décompensation narcissique. Il s'agit alors de processus dans lesquels des conditions circonstancielles, dues par exemple au contexte culturel, ou à la structure psychique de l'individu, facilitent un drainage presque immédiat de toute la charge déliée vers l'autre pôle du fantasme : on a alors affaire à une « conversion » radicale — au sens où l'on entend ce mot dans le domaine religieux, idéologique ou politique —, mouvement qui peut être lui aussi extrêmement soudain et prendre le caractère d'une illumination, avec élation et sentiment de réparation narcissique profonde et totale, véritable « boum » ou « bang » narcissique. On remarquera qu'un autre type de mouvement de renversement,

(1) Je retiendrai volontiers ici le terme général d'accès émotionnel entraînant un bouleversement de l'économie précédente. « Accès », c'est-à-dire brusque arrivée ou admission d'une motion pulsionnelle dans le système conscient.


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dont les liens avec le narcissisme sont plus discrets, reçoit également le nom de « conversion » : la conversion hystérique. Dans l'hystérie dite « de conversion », en effet, on note aussi un retournement passif-actif du fantasme : le bras, par exemple, qui voulait caresser et frapper tout ensemble (actif) est « frappé » à son tour (passif) d'inhibition ou de paralysie (hémi ou para-plégies hystériques) ; et la soudaineté de l'accès est de règle, par opposition avec l'hystérie d'angoisse où l'affect peut demeurer de manière plus diffuse délié dans le Moi (1). Mais dans le cas de l'hystérique la « conversion » descend d'un coup, au registre du corps et s'y installe, en utilisant certaines prédispositions. Et elle le fait d'une façon plus totale et plus profonde que le mouvement analogue qui intervient dans les situations de honte, où nous avons pourtant déjà relevé l'importance de l'affectation somatique. Une seconde différence — essentielle — est que le caractère régressif « primitif » de l'identification à l'objet lésé tend chez l'hystérique à sauvegarder, aux frais du sujet, une relation complexe à l'égard de l'objet génital, tandis que la « conversion narcissique » idéologique suppose une distinction beaucoup plus ténue, et même un certain état de confusion élationnelle, entre le sujet et l'objet-idéal, le Moi et l'Idéal du Moi (état voisin de celui de « Moi-idéal »). Cela s'accorde bien avec la notion classique de l'hystérie comme névrose typique, où malgré le processus intense d'identification, les distinctions objectales sexuelles engagées dans la triangulation oedipienne demeurent constamment en vue.

Si l'on s'en tient cependant au seul groupe des retournements ou renversements à allure de décompensation narcissique évidente, auxquels on peut donner le nom de rupture ou de « clashes » narcissiques, on est, ici encore, fondé à introduire, à partir de la clinique, des distinctions dont il faut rendre compte au plan théorique. Deux genres de « clashes » sont à comparer à l'accès de liante : A) Le mouvement dépressif soudain ; B) L'accès de culpabilité. Mais je ferai un sort à part aux crises ou accès de dégoût, qui, en un certain sens, sont juste le contraire d'un clash narcissique, et dont je dirai d'abord quelques mots.

On a en effet pris l'habitude, depuis les Trois essais, de rapprocher la honte, avec la timidité et la pudeur, de certaines formations réactionnelles telles que le dégoût. Mais il faut bien voir qu'il y a une considérable différence entre « être dégoûté » par quelque chose, et « devenir » soi-même un objet de dégoût pour les autres : car le dégoût protège de la dévalorisation narcissique plutôt qu'il n'y participe. Dans le premier cas, le rejet concerne l'objet répugnant que le sujet ne peut ingérer, et il provient du sujet. Dans le second cas, le mépris et le rejet tombent sur le sujet, lui-même marqué à quelque égard d'un stigmate vil et répugnant aux yeux des autres (et des siens). Et c'est seulement dans la seconde hypothèse qu'on peut parler de narcissisme et d'Idéal du Moi. Sans doute existe-t-il des liens déterminés entre honte et dégoût, mais ces liens

(1) Encore que la « crise » d'angoisse hystérique lorsqu'elle est franche, ait le même caractère de soudaineté que le processus de conversion idéologique.


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n'enlèvent rien à la nécessité de différencier sans nul mélange les deux affects. Le dégoût est génétiquement plus précoce que la honte : il apparaît dès la première année, sous une forme très massive, dans certaines conduites anorexiques. Et on peut penser qu'il correspond alors à la projection sur un aliment donné, ou sur l'ensemble des aliments, des mauvais objets internes et des pulsions destructrices, avec une connotation à la fois orale et anale primaire : l'affect de dégoût protège en effet le Moi contre le danger fantasmatique attaché à l'avidité des désirs « oraux ». La honte, pour sa part, n'apparaît sans doute que lorsque la projection se renverse et est remplacée par l'introjection dans le Moi de l'objet d'abord rejeté au-dehors comme objet de dégoût. Par là, le sujet s'identifie donc à l'objet de son dégoût, en projetant corrélativement, de manière croisée, l'attitude dégoûtée dans les autres. Toutefois, on notera qu'une identification totale à l'objet de dégoût devrait entraîner une détérioration générale du soi, ce qui cadre mal avec les observations courantes sur la honte (dont, sauf évolution dépressive, l'extension dans le Moi est, en règle, limitée comme je le montrerai plus loin) et correspond mieux à l'état du mélancolique, globalement infecté par une identification fécalisante qui se répand en lui. Si bien qu'il y a lieu de considérer plutôt l'accès de honte, comparé à l'accès de dégoût, comme résultant du sentiment soudain que l'on a en soi ou sur soi — que l'on a introjecté —, quelque chose de sale et de vil qui, ne se confondant pas totalement avec la personne (bien que celle-ci ne puisse le tenir à distance) la dégrade et la déconsidère néanmoins. L'objet de dégoût introjecté, ainsi devenu « sujet de honte » pour le Moi, est donc demeuré un objet partiel, et son statut de tache ou de souillure du Moi, essentiellement ambivalent (il « appartient » à la personne mais il l' « aliène » dans le jugement des autres), marque ses dimensions anales prédominantes. En fait, cependant, sur le plan clinique, il semble que l'accès de honte ne procède pas directement d'un « retournement » actuel du dégoût en honte, avec introjection immédiate de l'objet de dégoût et identification partielle avec lui. On a plutôt l'impression que la dynamique du dégoût, plus ancienne que celle de la honte, est utilisée par celle-ci, aux temps deux et trois de la séquence suivante, dont les mouvements sont rigoureusement enchaînés :

1) D'abord l'exhibition d'un objet partiel phallique idéalisé, dont le Moi tire gloire, comme par contagion et par litote (la partie pour le tout) ;

2) Puis, après décompensation, la fécalisation, sous le regard « dégoûté » des autres, de cet objet partiel phallique ;

3) L'introjection anale, enfin — à l'occasion du renversement de l'actif en passif et du devant en arrière — de l'objet partiel fécalisé (l'objet de dégoût), qui n'est plus brandi à l'extérieur, mais comme incrusté de façon plus ou moins indélébile dans le Moi, ainsi condamné à le subir et à en craindre désormais sur lui les effets contagieux.

A) Mais considérons maintenant l'accès dépressif. On connaît bien son allure. Dû lui aussi à une blessure narcissique parfois peu apparente, il se


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traduit par un sentiment d'autodépréciation très profond, qui diffuse dans tous les secteurs du Moi et atteint ses relations avec le monde extérieur, entraînant une sorte d'apragmatisme ou de désintérêt, corrélatif d'une centration douloureuse sur le vécu de la perte, réelle ou imaginaire, qui a été éprouvée. Le processus peut secondairement être utilisé comme un moyen de s'accrocher ambivalemment à l'objet, d'une manière dont l'agressivité n'est pas absente comme Pasche et comme Nacht et Racamier l'ont montré. Mais le sentiment de détérioration narcissique globale, par retrait du nécessaire appui de l'objet, domine — même s'il alimente une fantasmation persécutoire appauvrie et compulsionnelle à fonction défensive, marquée d'un sceau de détresse insurmontable qui prend une ampleur extrême chez le mélancolique. Il semble que la situation résulte de la décompensation d'une économie où la relation d'objet antérieure était elle-même narcissiquement investie à l'extrême, comme une planche de salut, ou comme une solution obtenue par chance et hautement nécessaire à quoi tout l'équilibre du sujet était suspendu. Relation d'objet anaclitique et non pas génitale, n'ayant pas de différenciation et d'extension structurelles, il suffit qu'elle ait été si peu que ce soit touchée pour que l'individu se sente entièrement abandonné. On retrouve bien ici le retournement du « fantasme » de bout à bout. Mais le fantasme, particulièrement archaïque, ne s'articule pas tant, à la limite, en termes de pénétration, de voyeurisme ou de maîtrise, ou même en termes généraux d'activité ou de passivité, qu'en termes de vide et de plénitude, de présence et d'absence, d'amour et de haine, et plus profond encore, d'être et de non-être globalement éprouvés. Le « renversement » des pôles appelle alors les énergies libérées à se renouer autour de la position négative, mais celle-ci n'est finalement assumable, dans les cas graves, que sur le mode de la cessation de vivre, ou même de l'autodestruction, car elle est très faiblement ou pas du tout symbolisable, reliable à des représentations. D'où l'afflux des affects flottants que le « délire pauvre » du déprimé ou du mélancolique tente de signifier sur le fond d'un vague et universel sentiment de perte d'objet, où l'objet est identifié à l'Idéal, et qui est mal distingué du sentiment de perte ou d'effondrement du soi. On voit que le clash dépressif se spécifie, si l'on peut dire, par son indifférenciation et sa globalité. Si l'on veut y situer la place de l'Idéal du Moi et la nature des rapports de ce dernier avec le Moi, on dira que la cassure dépressive résulte d'une atteinte portée à un Idéal encore très symbiosé avec le Moi et avec l'objet (objet idéalisé) et très diffluent, le Moi cherchant intensément à fonctionner par une sorte d'étayage massif sur eux, ou même par assimilation avec eux, sur le mode d'un « Moi idéal ». Toucher à l'Idéal directement (dégrader, abîmer le modèle), toucher au Moi (limitation de fonction, perte réelle quelconque), ou même toucher à l'objet sont alors à peu près équivalents, et déterminent toujours l'atteinte en tache d'huile de tout le Moi et de tout l'Idéal, comme aussi bien de tout l'objet : 1° Dans la dimension de l'extension ; 2° Dans la dimension de la profondeur. Tous les niveaux de l'instance personnelle sont atteints. Non seulement celui de l'instance instru-


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mentale qui remplit un rôle fonctionnel défini, mais, si l'on peut dire, celui de l'instance existentielle : le soi et l'autre d'abord, puis encore plus profond, le pouvoir vivre et l'être même, tout cela dans un glissement sans points d'accrochage qui va vers le plus profond, un engouffrement évoquant fortement l'oralité primaire.

Dans l'accès de honte au contraire, le décompensation narcissique concerne une relation d'une part plus fonctionnelle, plus spécialisée, d'autre part plus sectorisée avec l'Idéal du Moi.

1) Plus fonctionnelle, en ce sens que le Moi « se sert » instrumentalement de l'Idéal du Moi, brandi « devant les autres » comme d'un bouclier ou d'une image de gloire pour les faire s'incliner devant lui, cependant que sous le couvert de cet effet, il peut développer la recherche du plaisir. Le même effet peut alors à la limite, en cas de décompensation, si la capacité de fonction demeure assurée, être ensuite tiré par déplacement d'une source un peu différente, et l'Idéal du Moi modifié dans une certaine mesure à cette fin.

2) Plus sectorisée, en ce sens que l'Idéal du Moi, j'y reviendrai, se précise déjà ici en fonction d'une définition protogénitale ou prégénitale des sexes. Les oppositions binaires, toutes solidaires les unes des autres (surdétermination) passif- actif, devant - derrière, en haut - en bas, phallus - anus, pénétrer - être pénétré, avoir un pénis ou être « châtré », etc., y sont essentielles, et l'investissement y demeure attaché sans glisser jusqu'au plan existentiel (amour - haine, vie - mort). C'est de leur brusque inversion de sens dans la fantasmatisation, à la suite de la faillite d'une liaison perceptive entrant en dissonance, que résulte la honte. La faillite de la liaison entraîne la mise à nu, « l'exposition » de la « zone de honte », comme antipodes et seule alternative de la zone de « gloire » phallique, manifestant ce que l'installation au « haut bout » du fantasme voulait cacher. C'est alors en cette zone et à son propos seulement que le sujet perd son niveau et son statut narcissiques, sans perdre pour autant la possibilité de subsister dans une position différente de la première et investie à minimum. Et c'est justement cette possibilité de « survivre » à la honte, de « vivre sans honneur », qui alimente l'affect caractéristique, et le distingue de l'affect dépressif comme tel. Celui-ci correspond en effet à une déflation narcissique globale, sans relais ni solution de rechange. Il existe cependant d'évidentes transitions entre affect de honte et affect de dépression, soit par suite d'une sommation des expériences de honte, soit par suite d'une diffusion trop large d'un choc unique, qui ne peut être freiné ni circonscrit au niveau d'un secteur du Moi, et plus précisément au niveau d'une zone ou de plusieurs zones érogènes exclusives (analité, voyeurisme). Ces éventualités se produisent sans doute en fonction de la quantité d'affect qui ne peut être lié à nouveau après déliaison, et en fonction également du niveau d'élaboration génétique atteint par le narcissisme de l'individu intéressé.

B) La situation de l'accès de culpabilité, par rapport au raptus de honte, se précise à l'opposé de celle de la cassure dépressive. Elle met en cause d'une manière


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franche un système de liens d'objet de type oedipien, où le coupable est « dénoncé» au regard d'un tiers qui ne se confond pas avec le partenaire du désir. Ses fantasmes, l'orientation de ses désirs, tombent sous le coup du regard de reproche d'un personnage intérieur (Surmoi), relayé parfois par un personnage extérieur, de l'approbation de qui il a besoin. Dans ce cas, la relation de désir objectale n'est pas renversée ou retournée que de manière relative. L'intéressé s'aperçoit en fait d'un coup qu'il joue double jeu, et qu'une instance dont il a besoin par ailleurs va le savoir et le condamnera. Il s'agit, par exemple, d'un garçon qui désire une femme en s'appropriant par identification le désir d'un substitut paternel. Ce mouvement d'identification correspond au besoin de réassurance narcissique qu'il ressent (précisément pour pouvoir atteindre ses fins) quant à sa propre identité sexuée. Mais l'identification tend à supprimer le modèle pour lui substituer le Moi. Le désir d'un accord avec l'Idéal du Moi sexué, prescrit par l'investissement du modèle paternel, entre donc en opposition avec l'attitude agressive dénoncée à l'égard du père, qui n'a pu être éliminé et est « toujours là », au moins sous les espèces du Surmoi. Dans ces conditions, le raptus de culpabilité renvoie à une soudaine difficulté de distinguer le Surmoi de l'Idéal du Moi, et éventuellement le Surmoi de l'objet parental lui-même qui est à son origine, ou de celui qui en supporte la refiguration transférentielle. Le défaut de différenciation se situe donc, non entre le Moi et l'objet «féminin » (avec risque de basculement de la relation de l'actif au passif, du masculin au féminin, et du phallique à l'anal), mais latéralement, entre les instances masculines (paternelles) de référence, Surmoi et Idéal du Moi. Le sujet est dans la situation de se trouver surpris, pénétré par derrière par le Surmoi au moment même où pour réaliser son Idéal du Moi, il adopte à l'égard de l'objet hétérosexuel les attitudes psychiques qu'il a empruntées à ce « Surmoi » et il craint alors d'être « châtré » (c'est-à-dire mis fantasmatiquement en position féminine) par l'intervention du tiers personnage. Il adopte alors réactionnellement, et de manière en quelque sorte anticipative et tactique, une attitude « pénétrée » qui est véritablement symptomatique de la culpabilité. Cette attitude a une fonction particulière qui est de suspendre ou d'infléchir l'activité « fautive » et de ménager ainsi un temps au « coupable » pour la régulation de ses rapports avec l'Idéal du Moi. En somme, la « perte » de l'Idéal du Moi est ici redoutée plutôt que réalisée ; elle apparaît seulement à l'horizon ; et le retournement d'actif en passif, et de phallique-génital en anal, est seulement envisagé à titre temporaire, comme moyen pour accéder à la position souhaitée. Les affects éprouvés procèdent bien au départ de la charge défiée qui flotte entre les diverses éventualités envisagées. Mais, par la suite, ils reçoivent une signification intermédiaire : celle d'une limitation ou d'un freinage intérieur de l'expansion narcissique, secondairement utilisé à des fins de prudente réconciliation. Tout ici pointe en direction d'une organisation complexe, mettant en jeu simultanément des relations diverses avec des objets (externes et internes) différents, et autorisant par là un traitement nuancé de la déperdiREV.

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tion narcissique, où le rôle des médiations temporelles (le détour, l'attente) et spatiales (pluralité des positions et des référents), caractéristique des élaborations secondaires et génitales, n'est jamais négligeable et figure même au premier plan. Il en va tout autrement avec la honte. Celle-ci tend à ramener la situation critique à un schéma binaire ou duel, et c'est l'objet même auquel le Moi a cherché à exhiber son pouvoir phallique et qu'il a voulu contraindre à la position passive, qui passe à l'autre pôle et met à nu la zone anale du glorieux, dénonçant et punissant ainsi directement, par le talion, le sadisme secret que cachait l'idéalisation de ses désirs.

Pour être complet toutefois, il faut parler aussi des culpabilités dites prégénitales, et marquer d'autre part les passerelles qui peuvent exister entre culpabilité et honte.

1) Sur le premier point, je pense qu'on ne devrait pas employer sans précaution la notion de culpabilité, ni surtout celle de faute, comme certains tendent peut-être à le faire à la suite de Hesnard, à propos des affects engagés dans les conduites psychiques dites par les kleiniens de réparation. Au niveau le plus archaïque, l'agression contre l'objet est en même temps agression contre soi, et la souffrance qui en est éprouvée peut être poignante et destructrice et exiger des actes, physiques ou mentaux, qui annulent l'intention première, restaurent l'objet comme bon et mettent, par l'effet de la participation narcissique à cet objet et par l'identification projective, le soi dans le même état. Il ne peut être question ici de « faute » que par un abus de terme : car il n'existe encore à ce stade aucune loi objectivable, aucun discours articulé sur le droit et le devoir qui puissent être tenus pour indépendants de l'arbitraire fantaisie narcissique de l'objet. Mais peut-être est-on davantage fondé à parler de culpabilité quand, d'une part, la distinction de l'objet et du Moi est déjà bien affirmée (une fois franchie la position dépressive de M. Klein) et quand, d'autre part, une forme primitive de Surmoi a été intériorisée, dont les interdits et les prescriptions systématisent le code de ce qu'il faut faire ou ne pas faire à l'égard de l'objet lui-même pour s'en faire aimer et être « bon ». Cela suppose naturellement une certaine constance, une certaine cohérence et une rétention temporelle de ces impératifs. Et il faut donc que le lieu psychique de l'objet dans le Moi ait été non seulement stabilisé, mais qu'il ait commencé à être scindé en un lieu de l'objet lui-même et un lieu des commandements de l'objet. Clivage qui a sa réciproque et sa source au-dehors dans la distinction progressive entre ce que l'objet « est » et ce qu'il « demande » ou « commande ». Notons qu'ici la loi du père s'inscrit par avance dans le Surmoi prégénital : la première formation surmoïque, résultant d'une différenciation intériorisée de « l'autre », est déjà liée à une triangulation prototypique de vocation oedipienne (1). De sorte qu'il n'y a rien de contradictoire à affirmer que toute culpabilité véritable requiert référence à l'organisation

(1) Voir mon travail sur Le rêve et la connaissance de soi, Rev. fr. de. Psychan., 1973, n° 1, la fin, et la discussion de l'intervention d'E. Kestemberg au sujet des prototypes de la structure oedipienne.


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génitale oedipienne, ou en tout cas à ses formes précurseurs. Mais le vécu de « culpabilité » sera d'autant plus franc et complet que la faute deviendra davantage faute à l'égard du tiers, envisagé comme court-circuité dans la recherche du plaisir avec l'objet privilégié du désir. Ici apparaissent les raisons qui font que la culpabilité primitive, vécue à un niveau où l'émergence du tiers terme n'est pas encore claire, peut verser directement dans la dépression (la détérioration des relations avec l'instance de prescription détériore alors, par contagion, les relations avec « l'objet lui-même », et détériore le sujet). L'accès de culpabilité « primitive » se caractérise donc par rapport à l'accès de culpabilité génitale par une tendance à détériorer très vite la relation narcissique entre le Moi et l'objet. La blessure narcissique ne peut aisément demeurer limitée, marginalement, à des relations avec le « modèle », bien isolées des relations avec l'objet, et la diffusion de l'affect dans le sens dépressif est très rapide. Tandis qu'à un niveau plus élaboré, l'évolution dépressive ne peut se faire que par une véritable régression à la fois formelle et temporelle.

2) Quant aux rapports de la culpabilité et de la honte, on peut maintenant les préciser aussi. La honte, ai-je dit, fonctionne sur un schéma principalement duel où le retournement du fantasme implique que le sujet, « vu » par l'autre en train de déployer derrière le boucher de l'idéalisation une activité prégénitale perverse, de registre voyeuriste et anal, se trouve soudain exposé au dégoût de l'autre dans son désir anal à but passif. L' « autre », dans ce cas, est encore plus ou moins le premier objet lui-même, mal distingué d'un tiers surmoïque, ainsi que nous l'avons vu. On peut donc dire qu'on se rapproche, avec la honte, de la culpabilité primitive. La différence est pourtant importante, et elle correspond à une ligne de partage entre deux registres psychiques foncièrement opposés. La culpabilité, même « primitive » met en cause une loi édictée du dehors et qui s'impose ensuite au-dedans au sujet. Cette loi est donc sentie à quelque égard comme « arbitraire », encore qu'elle n'en apparaisse pas moins comme « nécessaire », dans la mesure où son respect est la condition absolue de l'amour et de l'estime d'un objet dont on ne peut se passer (et qui peut être, selon le type de culpabilité, soit l'Objet unique, soit quelque tiers objet). Dans la honte, au contraire, la déchéance ne résulte pas d'abord d'un manquement à la règle posée du dehors et intériorisée par le sujet, donc du non-respect de l'incidence sur le Moi de la réalité extérieure. Elle procède des caractéristiques mêmes de la réalité intérieure, des pulsions du sujet, appréhendées du dedans comme mauvaises, et de là impropres à être idéalisées et laides, en dépit de l'effort — infructueux — qui a été fait pour les présenter comme bonnes et nobles à soi et à autrui. Le regard de l'objet « dégoûté » ne fait que constater cet état de chose. La notation de condamnation a, en somme, été portée d'abord du dedans, avant de revenir comme une évidence du dehors, où elle s'est manifestée, et non pas le contraire. C'est en ce sens qu'on peut dire que la honte est intermédiaire entre la culpabilité et la dépression, plus exactement entre la culpabilité primitive et la dépression. Elle se réfère bien au


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monde extérieur, comme la culpabilité, car la honte est toujours honte devant quelqu'un. Mais elle implique un défaut interne, une sorte de mensonge à soimême, propres au honteux, qui mettent en cause son système de désirs, dénoncé ensuite du dehors. Il suffit donc, pour passer à la dépression, que cette mauvaise qualité, cessant de faire simplement tache sur la personne honteuse, l'envahisse plus complètement et la détériore, pour qu'elle lui fasse perdre toute possibilité, même réduite, de s'aimer elle-même et de recevoir de l'amour. Pour passer par contre de la honte à la culpabilité, il faut semble-t-il, que, par un véritable changement de registre, l'accent porté sur le trait négatif se déplace de l'état de fait à l'état de droit en quelque sorte, et que, par là, ce trait devienne désormais une « faute » commise à l'égard de la loi « objective » et générale, édictée dans la réalité extérieure et contraignant le sujet en son for interne. La faute sera alors réparable si la « loi » relève du système de la génitalité, défini par un groupe de positions clairement reliées les unes aux autres dans le temps et dans l'espace psychiques. Si au contraire elle demeure référée à une relation encore très marquée par la prégénitalité, où l'objet d'amour, l'instance de jugement et le sujet lui-même ne se distinguent que mal et irrégulièrement, la « faute » pourra garder un caractère de « destin », prédestination ou péché originel, en dépit de son statut proclamé de manquement à l'ordre extérieur.

Après avoir établi ces distinctions et ces relations générales entre la honte, la culpabilité et la dépression, je voudrais maintenant montrer les rapports particuliers qu'entretiennent entre eux les trois types d'affect, envisagés dans le cadre de certaines structures et de certaines conduites concrètes, qui mettent en oeuvre à la fois l'Idéal du Moi et l'adaptation à la réalité. Il s'agit de la perversion:, de l'imposture et de l'illusion, considérées séparément de manière si pénétrante par Janine Chasseguet-Smirgel, en divers chapitres de son travail, et sur lesquels je désirerais revenir brièvement en fonction de leur caractère commun d'altérations défensives de la réalité. Je chercherai dans chaque cas à définir la place de la honte en regard des autres sentiments de décompensation narcissique.

A) La perversion comporte un dispositif, mutilant pour le Moi, qui fait appel, comme l'a bien établi le rapporteur, à l'idéalisation directe et compulsive des pulsions prégénitales, afin de couper court à l'investissement d'un Surmoi et d'un Idéal du Moi génitaux d'origine oedipienne. Le système mis en place « récupère » alors, me semble-t-il, la honte au profit du plaisir pervers (« toute honte bue », attitude « éhontée ») sous la forme d'une exhibition « impudente » de la « zone de honte ». Ceci est des plus clair chez le sadique et chez son partenaire le masochiste, qui exaltent de manière provocante l'humiliation anale du phallus et jouent agressivement avec elle pour atteindre à la décharge du désir. L'exhibition de la zone de honte rend, dans ces conditions, cette dernière à


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sa fonction érogène prégénitale sans cependant lui restituer une entière autonomie pulsionnelle, puisqu'elle prétend ajouter un « piment supplémentaire » au plaisir. Il est possible de dire que dans une certaine mesure l'Idéal du Moi est remplacé par un « contre-idéal du Moi », investi positivement, au prix d'une subversion avouée des « valeurs » et du sens habituel des formations réactionnelles. La culpabilité subit un destin de même sens, où la perversion éclate davantage encore dans la mesure où le primat génital, dénié comme « loi » du père, est à la fois affirmé de manière parodique — par exemple dans la liturgie fétichiste du phallus — et mis ouvertement en échec. Elle fait l'objet d'un jeu sérieux, cérémonieux mais très érotisé, où elle est donnée comme inexpiable (et à expier toujours), comme dans la culpabilité primitive (voir plus haut), et en même temps célébrée sur un mode contractuel comme dans la légalité oedipienne. Le pervers, finalement, est donc compulsionnellement porté à traiter de manière « lucide », pour son plaisir, la « faute » (d'essence paternelle et qui comme telle, serait réparable), en « péché originel » ineffaçable et éternellement puni, qui correspond à la forme non symbolisable de culpabilité archaïque décrite plus haut, dans laquelle il y a une large confusion et une transitivité narcissique évidentes entre le Moi et l'autre, et où les pulsions du Moi et la libido restent secrètement organisées sur un schéma antérieur à celui de la honte, qu'on croirait pourtant dépassée par en haut. Quant à la dépression, elle paraît évitée dans cette organisation, comme l'indique Janine ChasseguetSmirgel, par le rabaissement même de l'Idéal du Moi au niveau des pulsions prégénitales. Mais en réalité, elle est présente aussi, dans son absence même, signifiée par la note maniaque de toute-puissance, à finalité contre-dépressive, que contient toute conduite perverse. Tout montre ainsi que le trait le plus constant et le plus spécifique de la perversion est sans doute de maintenir investis ensemble, dans le champ d'une même conscience, qui annule par ce moyen l'emboîtement génétique hiérarchisé des différentes organisations successives, tous les étages du devenir du Moi, et par conséquent tous les affects correspondants, fédérés sous le seul principe du plaisir et dont la libido, illimitée et panesque comme dans la mégalomanie primitive, se refuse à désinvestir aucun. Sous cet angle, le clivage du Moi correspond essentiellement à une maturation excessive et spécialisée du Moi « instrumental » et du pouvoir de représentation, développés dans le sens de la maîtrise (Bemachtigungstrieb), et non accompagnée de l'élaboration approfondie des positions inconscientes sous-jacentes, le deuil normal des économies propres aux modes successifs de la relation d'objet n'ayant pu intervenir en temps voulu. Par suite de cette dyschronie du développement psychique (qui diffère de celle qu'on trouve dans la névrose obsessionnelle, où le Moi a prématuré globalement ses défenses, et s'est interdit ainsi toute collaboration avec l'inconscient), le pervers a été amené à renverser l'ordre des choses et, au lieu de subordonner les vécus archaïques aux organisations plus récentes destinées à leur servir de régulateur par le jeu de la répression, à subordonner au contraire (en les « subornant ») ces organisations mêmes à la recherche d'une


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satisfaction très primitive du plaisir sous le « primat du prégénital ». D'où le « jeu » pervers avec la culpabilité ou la faute, et avec la honte, asservies, sans être formellement abrogées, à la satisfaction sans limite, sous le couvert du respect d'une pseudo-loi qui, d'origine autogène, ignore la rigueur de la réalité en feignant de lui rendre un culte et en proclamant la nécessité de la contrainte sadomasochique et de la compulsion de répétition pour aboutir à la décharge du désir : tâche de Sisyphe à laquelle le pervers, comme le héros torturé de la nrythologie, ne parvient jamais assez.

B) L'imposteur peut aussi être un véritable pervers, mais ce n'est pas toujours le cas. D'une façon générale, il investit narcissiquement et érotise la compulsion à tromper, plutôt que l'artifice particulier lui-même dont il use et le contenu de l'illusion qu'il produit. En projetant cette dernière en direction de ceux qu'il trompe, il renvoie sur eux, pour s'en protéger, le risque de la honte (se découvrir dupé sur la qualité — anale — du phallus qu'on a idéalisé) ou de la déception (les illusions perdues). Ce mécanisme paraît assez instable et exige la répétition (récidive des imposteurs), dont ici la fonction essentielle est peut-être surtout antidépressive. La dépression est en effet facilement atteinte si le système se décompense. Percé à jour « définitivement », l'imposteur ne peut se maintenir au niveau de la honte : la blessure narcissique diffuse dans le Moi et le détériore, là encore, rapidement et massivement dans le sens dépressif. La culpabilité est peut-être moins rare et elle est souvent « sincère », mais inefficace, chez l'imposteur démasqué. Elle signe le désir, pour éviter la dépression, de s'accrocher à une structure élaborée, génitale, en se soumettant à un Surmoi à l'égard duquel il puisse y avoir réparation des torts. Mais cette démarche ne peut avoir de consistance, faute d'un Idéal du Moi « vrai » et d'un Surmoi suffisamment affranchi de ses dimensions archaïques. Doù l'effondrement de cette culpabilité pseudo-génitale dans la dépression, sans passer par l'intermédiaire de la honte, dont les caractéristiques anales ne peuvent sans doute être supportées.

C) Dans l'illusion, la fonction pour ainsi dire anaclitique de l'Idéal du Moi est au premier plan. Les décompensations se font spécifiquement par la déception (étymologiquement : rupture de la prise, de l'agrippement à l' « objet »), qui est de la famille dépressive, mais qui n'est pas nécessairement « profonde ». Superficielle, elle entraîne moins la « perte » de l'Idéal du Moi, que son réajustement ou son remplacement en bloc (processus de la conversion, voir plus haut). Profonde, elle entraîne un sentiment dépressif très fort de « perte des raisons de vivre ». L'illusion perdue ne débouche guère sur la honte, sauf le cas précis où elle a été brandie à la manière d'un phallus exhibé devant les autres, c'est-à-dire quand elle a été utilisée, malgré un élément secret d'ambivalence — combattu d'ailleurs par l'affirmation prosélytique —, pour séduire et illusionner les autres. La culpabilité est rare aussi, car la perte de l'illusion, dans la mesure où elle ne verse pas dans la dépression est toujours, au fond, « de la faute de l'autre », qui est sensé avoir trahi la confiance qu'on faisait


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inconditionnellement dans sa bienveillance et dans sa toute-puissance. Une culpabilité latérale peut cependant se manifester à l'égard des anciens « compagnons d'illusions » ; elle s'apparente alors, quant à son processus, à la honte de l'ancien propagandiste d'illusions dont on vient de parler.

L'examen de la place de la honte dans les trois types de conduite d'irréalisation qu'on a envisagés, confirme que l'escamotage de cet affect, qui s'y opère à des degrés et sous des formes diverses y est, comme je l'avais suggéré, dans un rapport très précis avec la perte de la réalité : ce qui amène à s'interroger sur ce qu'on pourrait appeler le fonctionnement « normal » et « réaliste » du processus de honte. Lorsque l'individu a établi avec la réalité un accord suffisant, la honte ne se trouve pas, apparemment, éliminée totalement. Elle semble au contraire fonctionner à minimum, comme une régulation contre la séduction des fantasmes mégalomaniaques, et corrélativement contre la dépression (les autres formations réactionnelles remplissent d'ailleurs, plus ou moins directement, des fonctions analogues). Bien sectorisée et vite compensée dans ses effets par un souple déplacement des investissements d'objets, qui améliore les relations avec l'Idéal du Moi, elle demeure alors brève et discrète (« courte honte ») et ne diffuse pas massivement dans le Moi. Mais cette dernière éventualité peut malheureusement se produire chez les sujets « normaux », comme le signale le rapporteur, sous l'influence, notamment, d'une potentialisation de l'affect, d'origine sociale. La « zone de honte » est alors mise à nu sous le regard « réel » du groupe, et non seulement sous le regard caché de l'observateur intérieur : ainsi le sujet se trouve exclu du bénéfice de partager l'Idéal du Moi collectif et menacé du coup de perdre la protection que lui assure contre ses propres pulsions et leurs conséquences l'identification désexualisée aux membres du groupe. La réalité sociale s'est mise en phase avec le fantasme.

Ces considérations successives sur les conditions de production et le statut de la honte et des autres affects pénibles du registre narcissique dans l'organisation des conduites psychiques, introduisent la nécessité d'une analyse de ce que j'appellerai le niveau de profondeur et le degré de structuration de l'Idéal du Moi. Comme je l'ai indiqué, la honte se caractérise, par opposition aux sentiments de dépression, du moins quand elle se présente sur un mode typique, comme une atteinte très cruelle mais limitée du narcissisme investi dans l'idéal du Moi. En ce sens il me paraît intéressant de préciser quelque peu ma position en regard de celle de L. A. Spiegel (1) qui, dans un intéressant travail, définit la honte comme un sentiment résultant de la perte partielle de l'objet (partial object loss), par opposition aux affects dépressifs — ceux-ci renvoyant

(1) L. A. SPIEGEL, Affects in relation to self and object : a model for the derivation of desire, longing, pain, anxiety, humiliation and shame, The psychoan. St. of the Ch., 1966, 21, 69-92.


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selon lui à une « perte totale » —, et qui admet que la honte suppose l'établissement d'un Idéal du Moi précoce ou primitif (early ego ideal), que la dépression pour sa part ne requiert pas.

Ces vues me semblent justes pour l'essentiel. L'idée de perte partielle s'accorde avec l'analyse que j'ai faite plus haut de la honte proprement dite comme ne mettant pas en cause de manière radicale la relation avec l'objet et avec l'Idéal du Moi, et comme reposant sur une décompensation limitée à un certain type de position psychique laissant donc après elle la possibilité de subsister dans une « autre position ». Quant à la notion d'un Idéal du Moi précoce, elle paraît nécessaire dès lors que l'on admet que la décompensation de honte n'est pas totale, comme celle de dépression : il faut en effet supposer que dans ce cas, le Moi (ou le Soi) n'est pas directement atteint, au plan narcissique, par le bouleversement intervenu. Et l'existence d'un relais ou d'un délégué du Moi (« l'Idéal du Moi précoce » de Spiegel) qui supporte la détérioration tandis que l'investissement du Soi ou du Moi lui-même demeuré intact, au moins pour le principal, répond seul à cette exigence.

J'ajouterai toutefois deux considérations importantes :

1) La notion de « perte partielle de l'objet », quoique bien orientée, me semble pouvoir entretenir une équivoque. Il ne saurait s'agir en effet, à mon avis, que de la perte d'une « relation d'objet partiel » (part-object loss, et non partial object loss). La perte, en fait, porte sur la subversion d'un certain modèle de relation définissant son objet comme « objet partiel » en fonction de l'investissement ou du contre-investissement libidinal privilégié d'une zone érogène, ou éventuellement de plusieurs zones érogènes données.

Nous avons admis que la honte est à considérer comme le résultat du retournement d'actif en passif d'un exhibitionnisme phallique couvrant un secret sadomasochisme sous l'apparence de l'idéalisation du pénis anal. Dans cette perspective, c'est une alliance particulière entre le visuel, le phallique et l'anal qui est brusquement décompensée lorsque le regard admiratif de l'objet auquel est exhibé le phallus glorieux « découvre » Panalité cachée et menace de violer sadiquement le sujet, selon la loi du talion, réalisant ainsi, sur le mode d'une agression qui, dirigée contre lui, le décharge de la responsabilité de ses pulsions à but passif, son désir inconscient d'être pénétré. Tout se passe donc ici comme si c'était la pulsion exhibitionniste-voyeuriste qui abandonnait à un moment donné le camp du sujet et se retournait contre lui, entraînant l'effondrement d'une combinaison de pulsions partielles onéreusernent maintenue jusque-là, afin de sceller des désirs interdits, à la fois projetés sur autrui et idéalisés (double mesure de sécurité). En somme, un échec spécifique d'une tentative qu'on pourrait considérer comme ordonnée à la recherche d'une sublimation de certaines pulsions partielles. Echec qui met en cause l'insuffisance de l'intégration génitale sur les points considérés.

2) La notion d'Idéal du Moi précoce doit aussi être précisée. J'ai indiqué plus haut que, dans la honte, l'investissement narcissique de soi peut quand


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même subsister (sauf quand la honte se dégrade et diffuse en dépression), ce qui autorise l'aménagement, et même la réparation (par passage à la culpabilité), des liens avec le Surmoi et l'Idéal du Moi génital. Un tel processus suggère très fortement que ce que Spiegel appelle Idéal du Moi précoce est plus proche d'une image ou d'un sentiment de soi comme organisation globalement cohérente et fonctionnellement valable que d'un projet proposé au Moi, à quelque distance de lui, par une instance rectrice. Cette vue est proche, si j'ai bien compris, de celles que J. et A. Sandler ont présentées, dans ce Congrès même, à propos de l'Idéal du Moi en général. Pour ma part, je crois que l'Idéal du Moi du honteux doit s'analyser à deux niveaux, ou plutôt que la honte met en évidence la présence chez toute personne capable d'éprouver cet affect, ne fût-ce que fugitivement, c'est-à-dire en fait, chez à peu près tout le monde, à l'exception des pervers et de certains psychotiques, de deux types d'Idéal du Moi, dont l'un est génétiquement antérieur à l'autre, mais qui coexistent ensuite plus ou moins et entretiennent entre eux certains rapports. Sur ce point, ma conception diffère probablement quelque peu de celle de J. Chasseguet-Smirgel qui semble concevoir le processus évolutif de la formation de l'Idéal comme tendant à intégrer, finalement sans résidu, les formes frustes dans les formes évoluées. Mon sentiment est, comme je l'ai déjà laissé voir, que la honte décompense les aspects fragiles de la construction génitale sur les points où cette organisation, jamais complètement achevée, et qui tire de son inachèvement partiel lui-même sa dynamique adaptative et créatrice, a été localement remplacée par l'idéalisation — orientée vers la sublimation dans les meilleurs cas — de certains éléments prégénitaux. Lorsque la honte survient, elle met en évidence le caractère en quelque sorte factice de cette partie de l'édifice psychique par rapport à la prétention du sujet de se conformer à l'Idéal du Moi génital ; et c'est en ce sens, et en ce sens seulement, qu'on peut dire qu'elle constitue un test spécifique des relations du Moi avec l'Idéal. Cependant la déperdition narcissique qui s'en suit, si elle atteint l'investissement génital, n'atteint pas, par contre, — dans les conditions normales — le nécessaire investissement, du Soi, que Spiegel identifie à celui d'un Idéal du Moi précoce. Car c'est de la comparaison des deux modèles, l'un proposé à distance par le Surmoi et l'autre assumé fonctionnellement et investi comme tel, que résulte en fait le processus même de la honte. Le plaisir de fonction lié, dans le cadre d'une sorte d'homéostase du Moi, à une combinaison idéalisée de pulsions et de fantasmes prégénitaux, est confronté aux exigences d'un modèle que le Moi prétendait cependant, en s'abusant lui-même, usurper et atteindre à bon marché en évitant les rigueurs du Surmoi : il s'effondre alors, avant d'être — éventuellement — épuré et ramené sous le contrôle de la loi, aux fins d'une transformation réparatrice de la honte en culpabilité génitale. Nous avons vu plus haut comment, si cette récupération se trouve impossible, la déflation narcissique glisse vers la dépression, à moins qu'elle ne parvienne à s'accrocher à une position bloquée de « culpabilité primitive », correspondant


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à un péché originel « inexpiable » à l'égard d'une instance vaguement distinguée du Moi, insuffisamment néanmoins pour que soient repérables les voies d'une réconciliation, qui ne peut plus alors être reçue que par grâce. Mais dans tous les cas où l'on arrive pas à la dépression, l'investissement narcissique de l'image de soi est globalement maintenu, ce maintien conditionnant absolument, comme l'a bien vu Spiegel, le phénomène de la honte.

Que l'investissement de cette image puisse être considéré en un certain sens comme l'origine de celui de l'Idéal du Moi ultérieur, qu'en même temps il en diffère par des caractéristiques essentielles, et qu'enfin il doive se survivre à lui-même, à travers la psychogenèse, et continuer d'exister en soutien sous l'Idéal génital après que celui-ci s'est affirmé, voilà évidemment qui pose de difficiles problèmes métapsychologiques, dont je ne dégagerai pas ici toutes les solutions. Ces problèmes peuvent cependant être éclairés quelque peu si on observe que ce que Spiegel appelle Idéal du Moi précoce procède probablement de manière assez directe, au cours du développement, de l'investissement global du jeune enfant par la mère, sur le double plan de la libido narcissique et de la libido d'objet. La mère anticipe ainsi en bloc — selon une vue qui correspond aux perspectives de Winnicott — grâce à un apport quantitatif important de libido adressé sans cesse à l'enfant à travers la relation prégénitale, la capacité qu'il aura ultérieurement d'investir lui-même l'élaboration psychique complexe dont il sera l'auteur. D'où le caractère vraiment basai de ce premier niveau d'investissement qui, lorsqu'il a été correctement réalisé, ne se dément plus guère à l'occasion des clashes narcissiques et fournit plus tard, à la manière d'un relais ou d'un réservoir, les ressources en libido narcissique nécessitées par le fonctionnement ou l'ajustement éventuel de l'Idéal du Moi génital.

Quant à la première élaboration de cet Idéal génital lui-même, elle paraît commencer à partir du moment où émerge la problématique du propre sexe. La disjonction du pôle identifiant (narcissique) et du pôle objectai s'est d'abord esquissée d'une façon très incomplète, puisqu'il s'agissait dans les deux cas du même réfèrent externe, la « mère ». Puis elle s'est affirmée davantage quand les supports en sont devenus plus personnalisés et plus distincts. Dans un premier moment, le propre sexe a fait simplement partie de l'image de soi et il a été en principe investi par la mère à ce titre, comme une caractéristique essentielle de l'enfant. A ce niveau l' « objet » a continué d'être supposé de même type que l'enfant, c'est-à-dire doté du même « sexe » en toute hypothèse. Puis, dans une phase ultérieure, une série de rapprochements et d'oppositions a été opérée. Le pôle identifiant s'est, en règle générale, fixé principalement du côté du parent de même sexe, et le pôle objectai du côté du parent du sexe opposé. Un lien nouveau très précis s'est alors établi entre ces deux pôles, et entre la libido d'objet et la libido narcissique, par le moyen de l'Idéal du Moi génital, « être sexué » consistant désormais à s'approprier le désir du parent modèle homosexuel à l'égard du parent hétérosexuel. On n'insistera jamais assez sur l'importance de ces relations structurales, de ce « groupe » de relations


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qui définit la sexualité « adulte » en même temps que les conditions mêmes de l'OEdipe, dont l'universalité résulte moins d'un constat statistique que de la nature même du problème du sexe chez l'homme. Quoi qu'il en soit, c'est à ce niveau seulement que la honte apparaît, dans son statut spécifique de décompensation transitoire et localisée de l'investissement de l'Idéal du Moi. Elle correspond à une amorce de régression vers l'organisation psychique prégénitale, au sein d'une organisation génitale dominante dont l'affect narcissique négatif caractéristique est par ailleurs la culpabilité oedipienne. Dans la culpabilité, « l'enfant » est pris en flagrant délit par le père de vouloir réaliser un désir sexuel interdit avec la mère et il cherche à se faire pardonner en reconnaissant sa faute. Dans la honte, l'oeil du père qui surprend est un peu celui de la mère elle-même qui aperçoit et dénonce dans le désir qui la vise la pulsion anale, camouflée sous l'effort de séduction phallique idéalisé. La honte se décompense en dépression si le versant prégénital est le plus fort, et d'autant plus facilement que l'idéalisation défensive est plus poussée. Elle se transforme au contraire en culpabilité et est utilisée de manière réaliste si l'organisation génitale de l'Idéal du Moi l'emporte : c'est alors que la dimension anale et voyeuriste est réintégrée de manière structurante au service de la génitalité pour renforcer l'incorporation de l'Idéal du Moi oedipien.

La honte paraît au total correspondre à une régression occasionnelle de l'Idéal du Moi de type secondaire vers l'Idéal du Moi primitif, qui est le support indifférencié, et toujours présent, du précédent. Et son éventuelle valeur structurante provient de la défense progrédiente qu'elle déclenche par appel à l'oedipification comme principe d'achèvement de l'individuation.

Je terminerai ces réflexions en montrant brièvement sur deux observations comment se présente cliniquement, au cours de la cure, le jeu des relations entre les niveaux d'Idéal que j'ai voulu décrire et que je proposerai d'appeler, le plus récent « Idéal du Moi génital » et le plus ancien, par symétrie, « Idéal du Moi prégénital », ou encore Idéal de Soi, étant entendu que celui-ci correspond à une expérience fonctionnelle du Soi telle qu'investie à l'origine par la mère, et fort peu représentable.

I. — Bérangère a 37 ans. Elle travaille depuis plus de dix ans dans le service du personnel d'un grand établissement commercial, où on l'apprécie beaucoup pour son aplomb, son autorité, son activité. Elle est intelligente et cultivée. Restée longtemps célibataire, elle s'est mariée sur le tard, et a divorcé, sans enfant, deux ans après, à l'initiative de son mari qui lui reprochait une liaison homosexuelle. Sa vie sexuelle avant ce mariage est confuse, parsemée d'échecs ; courtes liaisons malheureuses avec des hommes avec lesquels elle ne peut demeurer longtemps en bons termes, et au moins une autre relation homosexuelle, assez durable, à la fin de l'adolescence. C'est à la suite de son divorce que Bérangère entreprend une analyse. Elle se sent profondément déprimée, et craint de perdre l'assurance et l'équilibre qu'elle croyait s'être acquis dans son métier. Très timide et renfermée autrefois, dans son enfance, où elle était


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sujette à des crises de honte et d'inhibition émotionnelle intense en classe ou dans certains jeux, elle a pris assez brusquement de l'audace après la mort de ses parents, décédés, la mère de maladie, et le père d'un accident environ un an après sa femme, alors que Bérangère avait 14 ans. Très attachée à ce père, qu'elle a choyé après son veuvage, elle s'entendait mal avec sa mère. Bons rapports apparents, mais secrètement très ambivalents, avec un frère aîné, brillant, et de près de huit ans plus âgé qu'elle.

L'analyse se déroule d'abord longtemps sous le signe d'une intense dépendance anaclitique, qui contraste fortement avec le style du comportement dans la vie extérieure. Bérangère montre un constant besoin de ravitaillement narcissique au cours des séances ; elle le satisfait sur un mode très passif et régressif. Le thérapeute ne peut guère, alors, faire autre chose que de mobiliser lentement certains mécanismes d'introjection et de projection assez primitifs, et de conserver la place d'une imago maternelle omnipotente et, somme toute, bienveillante. Ce n'est que dans une seconde phase de la cure que le mouvement transférentiel change nettement. Des affects dépressifs assez intenses, se succédant par vagues courtes puis s'étendant sur des périodes plus longues, apparaissent dans l'analyse même et gagnent bientôt au-dehors. Ils se manifestent notamment à propos de chacune des tentatives, manquées, qu'elle fait pour se trouver un amant. L'analyse parvient à réduire en partie cette extrême vulnérabilité. Ultérieurement, les mouvements dépressifs sont remplacés en devant de scène par des mécanismes de types hystériques, qui étaient jusque-là beaucoup plus discrets. Puis viennent des paniques et des raptus de honte violents, avec phénomènes de rougissement intense dans les groupes qu'elle est chargée de diriger pour les fins de son service. Bérangère en subit un handicap subjectif très sensible. Ces réactions apparaissent comme le retour à la « timidité » de son enfance. L'analyse montra que l'individuation progressive, à travers un long vécu des rapports avec l'imago maternelle, et la plus claire, encore qu'imparfaite, différenciation psychique des sexes, entraînant l'abandon progressif du déni qu'elle avait opposé à sa culpabilité oedipienne après le double décès des parents, avait déterminé le réinvestissement massif des bipolarités passif-actif, sadique-masochique, exhibitionniste-voyeuriste, etc. comme ultime défense contre la position génitale. C'étaient les fantasmes correspondants qui se renversaient dans certaines situations sociales où elle assumait un rôle actif, naguère fort bien supporté grâce au déni et à l'homosexualité, qui lui permettaient d'éviter l'ambivalence pulsionnelle. Dans la dernière phase de l'analyse, ce type de trouble s'atténua beaucoup et un transfert franchement oedipien put s'organiser, tandis que se manifestaient des sentiments de culpabilité et des conduites de réparation d'un niveau élaboré, qui ne ramenaient plus que de loin en loin, à l'occasion rare, d'un mouvement régressif, vers le registre de la honte, tandis que celui de la dépression disparaissait à peu près complètement.

L'ensemble de l'évolution et du matériel de cette patiente indique qu'elle


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avait mis en place à l'adolescence un Idéal du Moi de toute-puissance phallique, basé sur le déni homosexuel de sa position de femme, c'est-à-dire annulant régressivement l'Idéal du Moi féminin qu'elle avait esquissé avant de perdre ses parents. Cette solution la maintenait à l'abri à la fois de la honte, de la culpabilité et de la dépression. Mais elle se présentait comme investie trop onéreusement et à beaucoup d'égards irréaliste, n'apportant pas de surcroît toutes les satisfactions pulsionnelles désirées. Son choix correspondait à une profonde fragilité de l'Idéal archaïque du Moi, ou de l'Idéal de soi, la mauvaise relation avec la mère n'ayant pas permis à Bérangère de s'investir suffisamment elle-même : d'où qu'elle ne disposait d'aucune plate-forme solide pour négocier son difficile OEdipe, et avait dû recourir à un procédé psychique par lequel elle se donnait elle-même une complétude et une plénitude magiques. Dans la cure, la réparation, sur une longue durée, de l'Idéal de soi fut le nécessaire chemin de la reconstruction de la génitalité oedipienne et de l'Idéal du Moi féminin. La honte se manifesta de manière très intense pendant cette évolution au moment où apparaissait, après la reconstitution narcissique, une forme primitive de sexuation, encore éloignée de la définition sexuelle génitale, et n'autorisant qu'une expression très fruste de la culpabilité.

II. — Isidore est un homme de 28 ans. Il a fait des études universitaires de pharmacie, a occupé un moment un poste d'enseignement et il travaille actuellement avec succès dans la recherche. Il est marié depuis cinq ou six ans avec une femme dont il a eu deux enfants et pour laquelle il éprouve beaucoup d'affection. Mais ses rapports avec elle sont constamment traversés par la culpabilité qu'il ressent alternativement à propos tantôt de ses mouvements d'humeur ou d'autoritarisme et tantôt à propos de son besoin massif de protection affective. Isidore est entré en analyse après une longue période de troubles qualifiés « dépression nerveuse » qui se sont développés après son mariage et ont entraîné une hospitalisation passagère.

Ce patient a une structure psychique très narcissique, d'une énorme vulnérabilité. Pendant deux années, dans l'analyse, il demande sans cesse au thérapeute d'ajuster la distance, de lui en donner « moins », ou de lui en donner « davantage » et il est toujours humble et misérable. Il « devient fou », dit-il si, pour se conformer au programme analytique qu'il se donne, il se met à s'observer lui-même « intensément ». Il est par contre abandonné, et manifeste une véritable souffrance de deuil, si on le laisse un peu trop à lui-même. Dans la vie quotidienne, il a des réactions analogues, qu'il s'efforce de cacher soigneusement à son entourage. Dans son milieu professionnel, certains mouvements paranoïaques légers, mal réprimés, alternent avec les mouvements d'effondrement dépressif. Au cours de l'analyse, on est amené à mettre en évidence chez ce sujet l'existence d'une série de formations réactionnelles parmi lesquelles la honte occupe une place particulière. Isidore est imbu d'un idéal de « volonté » virile, et il se veut « sportif» et dur avec lui-même. Mais il y a une opposition très forte entre cette aspiration et ses besoins de réassurance


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et de protection. Si bien qu'il ne peut tenir la gageure : il s'effondre alors par « le seul effet de la tension nerveuse » dit-il. Cela lui est arrivé notamment chaque fois qu'il a voulu faire la cour (ce dont il « ne peut s'empêcher » selon lui) à quelque femme de son service, ou quand il a eu un léger conflit avec l'un de ses collègues. La dépression survient alors sans transition apparente et on ne repère à première vue aucun élément de honte. A y regarder de plus près, cependant, on découvre qu'il existe généralement un passage très rapide par un état de déflation narcissique et de confusion émotionnelle extrême, que le patient compare à un affolement ou à un vertige chez un alpiniste, et au cours duquel il se voit d'un coup, et se sent vu par tous, comme un bluffeur et un « minalile ». C'est alors que le moment dépressif entre en jeu, qui le place dans une position appelant la pitié. Tout le système fonctionne de manière à limiter au minimum, ou même à anticiper par la dépression, le surgissement éventuel de la honte. Isidore dévoile ainsi la grave carence chez lui d'un « Idéal de soi » toujours coincé entre les exigences d'un Idéal du Moi viril hypergénital mais artificiel, et des demandes d'amour insatiables. Il s'agit évidemment chez ce sujet, à travers le volontarisme sans cesse invoqué, d'un pseudo-Idéal du Moi génital, obéissant à une représentation stéréotypée au maximum de la virilité,, dans le sens de la force et de l'activité. Et c'est cette image rigide et extrême,, qui interdit une véritable compétition oedipienne et limite le choix sexuel à l'alternative existentielle entre être « fort » (homme) ou être « faible » (femme), et qui se trouve dangereusement menacée de renversement par tout ou rien, dès que survient le moindre ralentissement, le moindre relâchement de la tension. La honte s'annonce alors avec des proportions si effrayantes à travers les associations homosexuantes anales et les fantasmes paranoïaques, que le seul moyen de l'éviter est la dépression, qui ramène à une position d'abandon anaclitique, sans équivoque parce qu'elle est génétiquement antérieure et à la génitalité et à la différenciation sexuelle primaire que le patient idéalise en guise de différenciation génitale.


PIERRE LUQUET

LES IDÉAUX DU MOI ET L'IDÉAL DU JE

Janine Chasseguet nous a donné un rapport stimulant, riche d'aperçus et qui nous comble souvent. Il est certain que la notion de maladie d'idéalité restera. C'est un concept qui « porte ». Cela ne veut pas dire que tout idéal soit une maladie. Faut-il dans la maladie d'idéalité mettre l'accent sur la séduction maternelle (par ailleurs impossible, ce qui achève de lui donner le caractère du faux) ou sur la différence des sexes refusée et l'angoisse de castration, les deux se complétant au point de n'être qu'une seule chose ? Je ne peux entrer dans ce découpage du psychisme et je considère la maladie d'idéalité comme l'impossibilité pour un sujet donné de réaliser et de dépasser le mouvement oedipien dont un des rôles est de mettre en place la fonction de l'idéal.

Un travail aussi riche ne permet pas de l'épuiser en une lecture et je laisserai le soin à notre amie de dire si je l'ai bien perçue et quelle est notre différence. Disons que je ne serais certainement pas d'accord pour confondre des structures gravement pathologiques avec ce que je considère comme l'avancée extrême de l'évolution humaine — et d'un point de vue plus général pour penser que les lois du fonctionnement régressif puissent expliquer ce qui échappe au psychanalyste : le moment où l'homme dépasse son automatisme pour accéder à la création. Ce que nous appelons psychanalyse et qui nous a conduits à une théorie de la névrose et de la cure s'arrête là où le sujet, ayant tant bien que mal épuisé ses relations d'objet archaïques, les ayant intégrées, s'évade de la relation transférentielle pour récupérer une relative « liberté » dont les lois ne sont pas celles qui régissent les organisations marquant la fixation au passé. Si le psychisme inconscient demeure avec ses lois propres, ses rapports avec le Moi et le Je changent. Vouloir décrire cette évolution en termes de niveau de structuration précoce est une attitude réductrice que les psychanalystes (parfois S. Freud) ont trop souvent prise. Nous risquons de tomber alors dans une autre maladie de l'idéalité, celle de vouloir tout expliquer sous un certain éclairage et de faire, quelle que soit l'importance de celui-ci, d'une vérité spécifique, donc partielle, une idéologie.

Je pense qu'une telle confusion est impliquée dans certaine partie de notre métapsychologie qui a été créée pour rendre compte des faits pathologiques et doit peut-être être repensée pour pouvoir être étendue à l'ensemble de la structuration de la psyché.


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J'aborderai ailleurs les problèmes de l'art, de la religion et de l'ensemble des pensées métaprimaires, me limitant à quelques réflexions sur le problème des instances. J'essaierai de montrer l'utilité de la notion du Je (ou du soi) et la nécessité de conserver une distinction entre l'Idéal du Moi et le Je idéal (Moi idéal de certains auteurs). Distinction que J. Chasseguet refuse d'emblée.

Je rappellerai que l'échafaudage provisoire de la métapsychologie a été créé pour rendre compte de l'inévolution de la psyché et que le mouvement oedipien nécessite peut-être un échafaudage complémentaire ou, si l'on préfère, une hypothèse scientifique plus adaptée.

La difficulté d'aborder les problèmes de l'Idéal vient de ce qu'ils chevauchent le domaine du conscient et de l'inconscient; de ce qu'ils s'inscrivent dans une liberté possible à la limite de l'automatisme; du rôle du narcissisme qui a une fort mauvaise presse dans la pensée judéo-chrétienne qui nous a formés et de la non-séparation entre le narcissisme primaire et le narcissisme secondaire, ce qui nous enferme dans une contradiction insurmontable. En effet, le narcissisme primaire nous isole de la réalité et de l'objet, alors que ceux-ci s'inscrivent dans le Moi grâce au narcissisme secondaire.

A l'extrême, nous risquons d'en arriver à décrire les formes les plus évoluées de la psyché comme des aspects pathologiques — avec les schémas auxquels nous habitue la fréquentation continuelle de la régression. En réalité on décrit alors soit la névrose du créateur, en ne rendant pas compte de sa création, soit les formes pathologiques de la création. Dans la mesure où l'art et la religion témoignent de la réalité essentielle d'un être, ils expriment bien évidemment également les troubles de son évolution. Finalement il s'agit de savoir si la connaissance de cette pathologie nous renseigne sur la créativité, l'art, ou l'esprit religieux ou plutôt sur leur déviation. Aurions-nous oublié que nous ne connaissons pas, à la fin d'une analyse, le plus précieux de la personnalité d'un sujet mais seulement ce qui a été et reste partiellement sa hmitation. Encore que cela soit tempéré par une empathie qui sort du système de nos coordonnées — empathie issue elle-même d'une fonction archaïque intégrée.

Si le système Moi-Surmoi-Ça est illustré dans l'aspect transférentiel de la relation d'objet archaïque que nous côtoyons dans la cure et s'impose à l'esprit lorsque celui-ci est dessillé — le but de l'évolution est de le faire s'atténuer autant que faire se peut. Il ne peut être utilisé pour rendre compte du meilleur de cette évolution. Dans la mesure où « là où était le Ça sera le Moi », le Surmoi cessera d'être hétérogène pour devenir partie constituante du Moi (fonction surmoïque, ai-je dit). Confondre le Moi unifié où la loi existe, où le « renoncement » a été perçu comme plus rentable — ou l' « être » et le « ne pas être » coexistent — avec la scission qu'impose un objet introjecté et non assimilé, castrateur, menaçant, abandonneur et exigeant, c'est retirer toute la force d'impact du concept de Surmoi. Une extension du domaine du Moi et une diminution de ces clivages sont attendues de la psychanalyse. On sait bien que


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plus la structure est régressive plus le Ça et le Surmoi deviennent évidents et moins le Moi nous apparaît (1).

J'ai proposé d'autre part que l'on considère le Ça — dont Freud a fait remarquer le caractère « déduit » — comme les anciennes formes d'organisation du Moi rigidifiées et cherchant à s'imposer dans la structuration actuelle — constituant le refoulé proprement dit. Ces structures, lorsqu'elles sont de nouveau perçues et reconnues par le Moi comme aspects primitifs de la décharge objectale, peuvent alors être réintégrées dans une autre élaboration de l'amour et de l'agressivité compatible avec l'organisation actuelle.

Qu'en est-il du Moi, cet iceberg ? Il paraît bien hétérogène. En lui donnant le rôle d'organisation tenant en équilibre les diverses forces constituantes, on est bien obligé de constater qu'il est presque entièrement inconscient, mais inconscient pour qui ? Pour lui ? Pour une partie de lui ? Cette qualité d'inconscience (est-ce autre chose qu'une qualité ?) ne peut nous étonner puisque, lors du refoulement, c'est le fantasme entier qui est refoulé, je veux dire l'ensemble de la relation d'objet (l'intégration des tensions en une pulsion vers l'objet, la défense, l'objet lui-même support de la pulsion ainsi que les motifs du refoulement). C'est donc, comme y insistait Glover et comme l'avait dit Freud, dans son second texte sur le transfert (Dora) une structure mentale qui est refoulée — et retransférée (parfois un élément seulement de la structure, l'affect par exemple, les autres éléments subissant un autre sort, généralement un déplacement).

Il faut donc bien admettre qu'il y a deux parties dans le Moi avec une tendance permanente à un clivage qui sera à l'origine d'une des formes de perte de l'unité du Moi. Dans la mesure où ce clivage est réduit, autant que faire se peut, peut-être pourrait-on suggérer que le Moi automatique et défensif appartiendra au préconscient (pouvant être rendu conscient) mais susceptible de glisser dans l'inconscience. N'est-il pas alors souhaitable de distinguer la partie sensible et consciente du Moi et d'essayer de la décrire ? Ce concept n'est-il pas indispensable si on veut appliquer nos connaissances psychanalytiques à des secteurs évolués, telle la créativité ? Son absence ne nous obliget-elle pas à inscrire ces secteurs dans le domaine du refoulé, des clivages pathologiques dont celui de l'Idéal du Moi inconscient ? Il faut donc lui donner un nom. On en a proposé plusieurs. J'ai d'abord utilisé le terme de soi — je crois préférable d'adopter celui de Je (je suis, je pense, je crois) (2). La distance entre le Je et le Moi, apparaît le fait de l'Idéal du Moi inconscient, récupérant

( 1) Les précisions dans ce domaine sont importantes. Bien des problèmes que nous débattons ne sont que des artefacts liés à des confusions théoriques et d'autant plus passionnelles. C'est, je crois, cette immobilité de la conceptualisation qui donne à certains l'impression que l'on ne peut que tourner en rond.

(2) Je n'ai cité ici ni B. Grunberger, ni l'auteur, ni F. Pasche. Il est bien certain que cette réflexion à propos du rapport de J. Chasseguet n'a été possible que par leurs travaux.

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le Surmoi et le Ça, pour maintenir une image idéalisée et fausse du Moi. Le Je, pour utiliser sa fonction de conscience, a besoin d'une certaine distance avec le fonctionnement de l'énorme machinerie du Moi. Il ne peut à tout moment faire face aux mille nécessités de son équilibre. Il doit pouvoir se focaliser pour sa tâche actuelle, il doit s'inscrire dans une pensée qui sous le poids de l'objet et de la réalité nécessite le langage secondaire, mais s'inscrit aussi dans des langages différents, dans des structures mentales perçues mais non dites — hors du discours. Une certaine évolution de la civilisation tend à privilégier les formes secondaires et syntaxiques de l'expression par rapport aux formes affirmatives, au constat, au sensible, à l'exprimé. A l'extrême, les diverses formes du langage métaprimaire seront confondues avec l'inévolué. Sans doute deux raisons y contribuent : ces formes gardent une proximité très grande de l'inconscient. Parfois, elles l'expriment directement ; leur contenu est alors archaïque mais leur forme reste une structure particulièrement évoluée (entre autres intégrant une bonne part du post-OEdipe). La seconde raison est que le discours métaprimaire du patient sur le divan est, dans la cure, un stade intermédiaire qui doit en grande partie atteindre la conscience par l'intermédiaire du verbe, de l'interprétation et de la formulation pour réintégrer la conscience. Ceci donne au psychanalyste le sentiment que ce discours est encore régressif, que cette forme est encore un stade primitif de pensée. Cette façon de voir néglige l'importance de l'expression sur le divan, le rétablissement progressif de la circulation mentale, et des liens associatifs et donne trop d'importance à la « prise de conscience ». Celle-ci n'est que le résultat de celles-là, et trouve son principal dynamisme dans la reconnaissance par l'objet qu'elle suppose, la lecture à deux.

La prise de conscience serait, si elle n'était pas qu'un « instant de conscience » mortifère autant que salvatrice — et l'on sait à quel point elle est utilisée par certaines structures comme la pire des résistances à la liberté associative. « Je sais tout sur mon inconscient », semble dire le candidat malheureux alors qu'on attendrait : « Maintenant je suis capable de l'écouter et souvent de l'entendre. »

La notion de conscience (ou d'inconscient par référence) est ambiguë dans la mesure où il existe fréquemment une confusion entre celle-ci et la formulation syntaxique du langage secondaire. Les peintres qui ont appris un autre langage et qui sont souvent très pauvres en « discours », adoptent facilement, lorsqu'ils ont besoin de passer par les mots, le langage des poètes. Ils procèdent par paraboles, aphorismes, affirmations contradictoires (dont S. Freud était si friand), métaphore, etc.

Il s'agit pourtant bien ici d'une forme de conscience particulièrement aiguë d'une réalité intensément appréhendée et exprimée de façon à la rendre perceptible. Leur art (et l'art en général) procède évidemment du même processus. La formulation est un repérage pratique et encombrant à la fois qui ne peut être que transitoire. Les processus métaprimaires constitutifs de l'art, de l'esprit


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religieux, de la poésie, etc. (chaque mot pouvant être étendu ici à l'autre), constituent l'autre forme de la « conscience » par laquelle se fait facilement la communication avec le préconscient du Moi.

Ne pouvant ici redire tout ce que j'ai dit ailleurs sur le Moi, je me bornerai à placer le Je en face du Moi. Le Moi, système automatique d'organisation de la relation d'objet chargé de la répartition des investissements et contre-investissements — résultat d'intériorisations introjectives, chargé de narcissisme primaire et secondaire, témoigne encore de la forme ancienne des consciences successives. Par moment confondu avec le Je qui le connaît et le reconnaît, il s'en sépare trop souvent, ne laissant passer à la conscience que des images soigneusement contrôlées par un idéal issu des objets introjectés. Les images sont alors réorganisées sous forme d'images compensatrices, véritables formations réactionnelles dans le domaine de la représentation. Les mystiques et les philosophes savent l'importance du retour à une unité plus grande du Moi et du Je. Depuis le « connais-toi toi-même », ils cherchent à régler les rapports avec « l'automatique » soit en le niant, soit en cherchant à le briser, soit en l'utilisant au mieux du désir du Je. La psychanalyse est le premier effort réussi pour l'intégration des deux niveaux.

Le Je, partie du Moi accessible à la conscience est le domaine de la représentation, du vécu, du sensible et du désir (conscience de la pulsion vers un objet). En face du système organisateur du Moi se définit le système de représentation de l'Etre. C'est aussi le domaine de l'observation et dans un sens très aigu de l'attention — c'est-à-dire de l'investissement conscient.

Quand on cherche à définir l'instance idéale si elle existe, on voit bien qu'elle intervient au niveau du Moi et du Je sous deux formes dont la structure, le dynamisme et l'efficacité sont radicalement différents.

La partie représentée que nous avons définie est nécessairement idéalisée en même temps qu'investie (1). On ne peut pas concevoir une représentation du Moi qui ne serait pas idéalisé comme on ne peut pas concevoir un Moi qui ne serait pas investi. La surcharge narcissique constante, liée aux « instincts du Moi », tendant à l'unification de celui-ci, qui à travers l'objet a structuré Eros (naissance de l'amour) puis est revenu sous forme de narcissisme secondaire sur le Moi, permet une représentation aimée et idéalisée de celui-ci, c'est l'Idéal du Je ou Je idéal.

(1) Je voudrais d'ailleurs que l'on réfléchisse à la difficulté pratique de séparer idéalisation et investissement. La représentation peut être idéalisée ; de même la représentation d'un organe symbolique porteur de fonction. L'objet, la fonction sont surinvestis. Le surinvestissement fait référence à une notion de quantité d'énergie, l'idéalisation à une qualité de la représentation. Il est souvent difficile et sans doute artificiel de les distinguer. On ne voit pas comment on pourrait aimer un objet sans l'idéaliser, ne serait-ce qu'en le « distinguant » ou encore comment on pourrait l'idéaliser sans l'investir tant soit peu. L'adéquation de l'esprit à la réalité trouve là ses limites. C'est donc la notion de surinvestissement et de suridéalisation qui nous importe. C'est à cause du surinvestissement de l'imago que l'image compensatrice dans le Je (et non dans le Moi) sera surinvestie (par le Moi). De même la représentation du Moi sera idéalisée d'autant que sa faiblesse sera perçue plus grande.


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D'une structure toute différente, les exigences de l'image fonctionnelle, intériorisée, idéalisée, porteuse de l'amour et de l'estime de soi que Mallet appelait « les Idéaux du Moi » constituent un apport indispensable pour un Moi clivé et affaibli. Si l'on veut décrire une instance, c'est-à-dire une organisation clivée à l'intérieur du Moi, c'est bien de ce lien vital avec les imagos non assimilés qu'il s'agit, et c'est ce que l'on a à la pensée lorsque l'on parle des méfaits de l'Idéal du Moi. La scission vient de l'introjection forcée de l'idéal prêté à ses imagos et de leur idéalisation.

A l'opposé, l'énergie narcissique des instincts du Moi, qu'elle soit primaire ou bien le résultat de l'assimilation des bons objets libidinisés et génitalisés, constitue l'Idéal du Je, la tendance idéalisante, indispensable au bien-être du Moi et structurant ses ultimes progrès. C'est la manifestation d'Eros organisant l'unité de l'Etre en face des réalités destructrices et des formes morcelantes. Il n'est pas étonnant que cette puissante force soit utilisée par les Moi fragiles de certains artistes et de religieux qui souvent jouent dangereusement avec la dissociation de leur Moi. Ces sujets, en désirant garder à la fois un contact direct avec l'inconscient — sans défense de caractère — et un contact très intime avec des éléments de réalité inaperçus par les « normaux » — s'appuient justement sur cette puissance narcissique qui permet d'aller « au bout de l'objectai ». L'oeuvre, Dieu, sont, ils le savent, l'extrême d'eux-mêmes. Tous ceux qui créent réellement se savent « traversés » par quelque chose qui est au-delà de leur Moi, qui les dépasse. Ne touche-t-on pas là la limite la plus reculée du renoncement oedipien. Ce mouvement n'intègre-t-il pas les éléments fusionnels et océaniques dans une forme particulièrement évoluée qui nous rappelle que le plus fort est aussi celui qui peut le plus facilement régresser sans se déstructurer. A ce jeu-là on atteint vite ses limites et parfois on les dépasse. L'art et la mystique donnent la vie. Ils peuvent tuer ceux qui parfois sont fragiles et trouvent dans le narcissisme du Je idéal leur bouée de sauvetage, mais ils multiplient ceux qui, très souvent, sont particulièrement forts et se permettent de tout risquer. L'artiste ici rappelle un peu le psychanalyste, mais celui-ci est généralement plus prudent.

Pour ce qui est du narcissisme secondaire et du réinvestissement du Moi par l'énergie libidinale, il me semble m'être clairement exprimé dans des travaux antérieurs. Une ombre persiste sur le narcissisme primaire et le plaisir de fonctionnement dont E. et J. Kestemberg nous ont montré la recharge continuelle au cours de l'évolution. Car dans l'évolution vers le pathologique, c'est la non-intégration des formes primaires narcissiques mégalomaniaques qui donne la nocivité au narcissisme primaire. Si la surcharge narcissique peut s'intégrer dans les relations d'objet orales, anales, phalliques et génitales, passant de la puissance absolue à la puissance magique puis à l'ambition et à la puissance génitale, limitée par l'échec et le renoncement oedipien — il n'en reste plus qu'une possibilité d'espoir, de projet, d'imagination (et de relativité). Cette possibilité capitale pour la vie psychique se réalise dans l'Etre et le n'Etre pas


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coexistant chez le sujet, aboutissant de la mystique et de l'art, mais au prix, trop souvent d'un affaiblissement du Moi, alors que dans l'analyse, c'est par un renforcement de celui-ci que le but peut être atteint. La possibilité de maintenir devant soi une image distanciée chargée d'Eros qu'on appelle la beauté ou Dieu ou tout autre chose et d'en faire oeuvre d'imagination me paraît un critère de la réussite de l'évolution. La si fréquente impossibilité dans notre civilisation décadente me paraît définir l'autre forme de maladie de l'idéal, les maladies de l' anidéalité. Le plus souvent y coexiste d'ailleurs un trouble de l'élan maturatif témoin de l'inintégration des imagos voire de l'image reformulée de l'analyste à la suite de la récupération des éléments pulsionnels dissociés.

Il y a dans les fonctions esthétiques, religieuses, « poétiques » la même gradation de pathologie et de normalité que dans les autres fonctions du Moi et la psychanalyse s'applique heureusement à un corps à corps avec cette pathologie — moins heureusement à appréhender l'essence des niveaux supérieurs de l'évolution.

Les idéaux imagoïques, ces formations régressives, obligent le sujet à l'imitation (introjection de l'agresseur) : c'est la fausse identification qui aboutit à la création et à la fascination du faux. On comprend mieux, dans cette optique, pourquoi Freud a répugné à séparer Surmoi et Idéaux du Moi — tous deux imagos introjectés, hétérogènes au Moi, bien que l'un soit de l'ordre de la menace et l'autre de la perte d'amour, l'un de la culpabilité et de l'interdiction et l'autre de la représentation. Par contre, il n'a pas considéré suffisamment l'évolution de la fonction de l'idéal et reconnu sa forme évoluée engageant la psychanalyse appliquée dans des attitudes réductrices.

RÉSUMÉ

La fonction de l'idéal s'inscrit à deux niveaux :

— L'un archaïque et dangereux lié aux systèmes imagoïques et conditionnant l'équilibre du Moi : les Idéaux du Moi.

— L'autre nécessaire et évolué orientant le narcissisme et Eros dans la représentation du Je et de ses aspirations : l'Idéal du Je. Les troubles de la première série définissent les maladies de l'idéalité (dépression, caractère, etc.) ; les troubles de la constitution de la seconde, les maladies de l'anidéalité ; la maladie sclérosante et opératoire.


MICHEL DE M'UZAN

NOTES SUR L'EVOLUTION ET LA NATURE DE L'IDÉAL DU MOI

La lecture d'un travail aussi important que celui de Janine Chasseguet inspire toujours de nombreuses réflexions. Et les plus modestes mêmes doivent leur essentiel au texte qui les a autorisées. Je me limiterai ici à quelques notes concernant l'évolution et la nature de l'Idéal du Moi. L'Idéal du Moi, on peut le dire, est un thème provocant qui engagerait presque à la provocation. En effet, quand on s'engage dans un effort de conceptualisation, on se trouve situé dans un registre où s'affirme naturellement une tendance synthétisante et constructive, laquelle, à son tour, ne peut manquer d'affecter l'objet même qui est en question. Or, cette tendance se développe aux antipodes du génie propre au travail analytique. J'entends celui qui s'effectue dans la situation analytique. Le mouvement, là, est essentiellement réducteur, il ramène tout à l'élémentaire, sinon au grossier et nous avons affaire avec une mise en pièce radicale qui, et c'est heureux, élimine toute perspective normative et, pourquoi pas, moralisatrice.

Deux remarques pour situer mon propos :

1) L'évolution de l'Idéal du Moi me semble être habituellement considérée comme s'effectuant de manière continue. Substitut du narcissisme perdu, l'Idéal du Moi serait secondairement projeté sur le père génital, auquel le sujet doit enfin s'identifier. Et l'Idéal du Moi « définitif» contiendrait régulièrement, en les dépassant, tous les Idéaux du Moi prégénitaux.

Pour ma part, je ne crois pas à une évolution régulière et continue de l'Idéal du Moi. Dans sa forme achevée, il est le fait d'une rupture évolutive et d'une destruction de ses aspects antérieurs.

2) Du point de vue de sa fonction, l'Idéal du Moi est généralement envisagé dans une perspective optimiste. Il serait maturatif en permettant au Moi d'intégrer toutes les phases de son évolution et de réaliser projets et aspirations grâce aux identifications qu'il promeut.

Je prétendrais plutôt que, inéluctablement conflictualisé, l'Idéal du Moi est nécessairement rétrograde.

1. — En diverses circonstances, depuis 1965, j'ai été amené à préciser ma position quant au destin de la prégénitalité, tout au moins dans le domaine des névroses de transfert. J'avançais alors que tout le vécu prégénital est, en tant que tel, littéralement détruit lors de l'OEdipe classique, pour être récrit en


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termes de castration. L'antérieur, le précédent n'est pas simplement ressaisi et coiffé par les organisations en activité dans le présent — ce qui reviendrait à introduire un point de vue de type jacksonien qui concerne sans doute l'ordre neurophysiologique (encore que mis en question là aussi), mais qui me semble particulièrement discutable lorsque la prééminence du discours, du récit, s'est affirmée. Il s'agit là d'une rupture et d'une véritable mutation qui va définir, de manière nécessairement tendancieuse, le premier vrai passé de l'individu. Dès lors, nous n'aurons plus jamais affaire avec autre chose que des histoires racontées, racontées plusieurs fois et plusieurs fois déformées. Le caractère d'authenticité des premiers temps dépendait de leur aspect élémentaire lorsque, sans masque ou presque, la satisfaction aussi bien que l'objet susceptible de la procurer étaient naïvement et directement visés. Toute tricherie dans ces conditions était exclue, mais le risque était immense — on le retrouve dans certaines structures —, c'était la décharge totale de l'excitation et donc l'extinction. La survie n'est possible que grâce à un changement de registre, une falsification qui complique tout en médiatisant besoins et exigences. Bref, l'évolution de l'individu ne va pas vers une authenticité de plus en plus grande, mais au contraire vers la tricherie et le mensonge, dont il convient paradoxalement de faire l'éloge.

La personnalité, disons plutôt l'appareil psychique, s'édifie donc sur des décombres. Et il en va nécessairement de même pour l'Idéal du Moi : l'Idéal du Moi primitif, dont je veux bien croire qu'il est situé dans la trajectoire du narcissisme, doit — tout comme le vécu prégénital — être démoli lorsque l'OEdipe classique s'affirme. Il n'est désormais plus question qu'il puisse être retrouvé dans sa vérité ou son éventuelle nature première. Lui aussi devient mensonger ; le premier temps, narcissique, correspondait à un moment de vérité car il n'y avait pas alors d'alternative : l'implication narcissique (celle-là tout au moins) renvoyait à un « ce qui est », indiscutable et léthal. Le second temps modifie radicalement ce statut de l'Idéal du Moi, car le facteur narcissique a été happé par la problématique oedipienne. Devenu mouvant, l'Idéal du Moi doit s'écrire désormais au fur et à mesure du développement, en liaison avec les aléas nouveaux des mouvements pulsionnels. Il est à son tour devenu tendancieux, l'instrument tendancieux au service de plusieurs maîtres — en tout cas pas une instance. (Ce que Janine Chasseguet a fort bien souligné.) La discontinuité est donc un aspect caractéristique de l'évolution de l'Idéal du Moi, dont les aspects successifs, après la première falsification, la première complication, ne peuvent avoir rôle de soutien que dans la mesure où ils sont de plus en plus heureusement mensongers, ce qui leur confère, sur le plan économique, une certaine valeur fonctionnelle.

II — J'en viens maintenant au second point qui a trait à la nature et l'évolution, donc aussi au rôle, de l'Idéal du Moi à partir du deuxième temps dont il vient d'être question. Contrairement au Surmoi, qui exige un ne pas faire,


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l'Idéal du Moi engagerait, on le sait, à un faire. D'où l'idée d'espoir et de projet qui lui est attachée (Janine Chasseguet). Dès lors, l'opposition du Surmoi à l'Idéal du Moi paraît évidente. On ne peut parler de Surmoi que lorsque est engagée la triade souhait incestueux, culpabilité et interdit paternel assorti d'une menace. L'Idéal du Moi, qui porte à l'action, échapperait-il à l'absorption dans cette problématique ? Les choses ne sont pas simples, et ce n'est assurément pas par hasard que Freud, après avoir paru distinguer en 1914 l'Idéal du Moi d'une instance innommée, futur Surmoi, en vient ensuite à les confondre. J'incline à penser que la distinction n'est pas maintenue sans doute en raison d'une particularité de l'évolution de l'Idéal du Moi. Idéal du Moi qui se trouve être intégralement ressaisi (ce que Janine Chasseguet a souligné) dans la problématique oedipienne. Je dirais plutôt qu'il y est défait plus qu'il ne s'y dissout : instance et instrument ne sauraient être miscibles. Est-ce à dire que la relation originelle de l'Idéal du Moi avec le narcissisme est maintenue telle qu'elle était ? Non plus. La relation s'effectue maintenant avec le narcissisme de la mère.

Alors, qu'en est-il du rôle ou de la fonction de l'Idéal du Moi, de son aspect prospectif ? L'Idéal du Moi, brandi devant le Moi du sujet, avec la mère présente et alliée d'une série de projections de cet Idéal du Moi sur des modèles de plus en plus évolués ; tout cela pour assurer le meilleur développement, l'accession à une maturité, bref une promotion, c'est-à-dire destruction de l'OEdipe, choix de nouveaux objectifs plus réalistes, etc.

Eh bien « je n'y crois guère ». Ce serait bien beau! Ce serait l'idéal! à tel point qu'on peut se demander si la notion d'un Idéal du Moi « maturant » n'est pas une illusion, la création de l'analyste affecté par la marche régrédiente du travail analytique. Dans la cure, en effet, après l'effilochement des éventuelles amarres narcissiques de l'Idéal du Moi, on voit s'affirmer la nouvelle nature de celui-ci qui est d'essence maternelle — la mère des temps oedipiens.

Nunberg et E. Jacobson, nous rappelle Janine Chasseguet, l'ont avancé — mais dans un autre contexte. Des racines narcissiques on pourrait dire que subsiste le désir d'être aimé — puisque le fait d'être aimé augmente l'estime de soi. Mais au moment où le verbe paternel interdit et menace, le faire renvoie inéluctablement à la mère oedipienne. Pour être aimé d'elle une voie privilégiée : accomplir pour elle un programme qu'elle n'a pas pu. réaliser. Un programme pour l'accomplissement duquel elle a toujours besoin d'un représentant : à savoir pour la réalisation de ses ambitions phalliques. On n'en sort pas, et pour reprendre une expression bien connue il s'agit quasiment d'un roc, autre manière de poser la problématique : présence/absence de pénis. La mère, chaînon intermédiaire entre le narcissisme premier et la relation objectale, ne lâche pas sa proie. Dressée devant le sujet, elle lève pour lui ses ambitions phalliques. Et la réalisation de celles-ci devient pour le sujet le moyen d'exprimer, de vivre son souhait incestueux. Au service de deux maîtres, l'Idéal du Moi apparaît donc comme la résultante des aspirations phalliques de la mère, inexpugnables, et du fantasme incestueux de l'enfant.


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Ici, nous n'avons pas affaire avec une version simple de l'éventuelle tentative de séduction du garçon par la mère, le garçon amené alors à croire qu'il pourrait être un partenaire sexuel satisfaisant avec, on le dit, pour conséquence l'inévitable constatation d'une incapacité morpho-physiologique. Non, je ne le pense pas, car on oublierait alors qu'il s'agit toujours, pour l'enfant aussi, de réalité psychique où le fantasme est roi et tout-puissant. Ce qui écarte l'enfant de la mère en tant que partenaire sexuel, c'est (problématique classique du Surmoi mise à part) le fait qu'un autre rôle lui a été confié. Et nous serions confrontés avec un simple problème de déplacement, donc de masque. Dans l'analyse ce que l'on découvre c'est une stratification de versions plus ou moins déformées de cette rencontre qui a nom Idéal du Moi et dont la grandeur et la valeur fonctionnelle tiennent précisément au degré de complication et de falsification dont les états premiers sont l'objet. Si l'on est destiné à élaborer constamment de nouveaux Idéaux du Moi (Misès le soulignait hier), c'est parce que chacun d'eux se trouve être constamment en passe d'être démasqué en tant qu'avatar du souhait incestueux. La multiplicité renverrait donc à l'unique. Rien d'étonnant à ce que, comme le disait Misés, le dialogue entre le Moi et l'Idéal du Moi reste si secret.

L'Idéal du Moi regarde donc en arrière, et l'on est en droit de se demander si l'art n'est pas nécessairement « réactionnaire ». Le Surmoi, au reste, ne s'y trompe pas. La preuve en est spécialement fournie par les activités dites créatrices, toujours intensément conflictualisées, lorsque l'on voit le Surmoi punir le sujet en lui imposant des normes et une perfection impossibles à atteindre, car le projet incestueux de l'Idéal du Moi a été démasqué. Dramatisé, le Surmoi dirait : « Tu veux me tromper en cherchant à rejoindre la mère par la voie détournée que ton Idéal du Moi te propose, ton châtiment sera que cette voie — dont tu ne sais peut-être même pas ce qu'elle dissimule — sera tellement difficultueuse que tu seras renvoyé à ton insuffisance. »

Et la situation apparaît comme spécialement inextricable si l'on pense que le père, l'objet d'identification, a déjà été chargé d'une même mission! Celle, précisément, d'accomplir les ambitions phalliques de son épouse. L'identification avec le père, qui introduit dans le sujet les ennemis du plaisir, lui propose parallèlement un objectif entièrement contradictoire avec les limitations qu'il veut par ailleurs lui imposer.

Apparemment ligotée, c'est en fait la mère qui conduit le bal. Ainsi s'éclaire, en partie, le problème posé par les cas où l'Idéal du Moi paraît être d'essence paternelle. J'incline à penser qu'il n'y a là rien d'autre que l'effet d'une soumission homosexuelle, particulièrement retorse, puisque à travers elle c'est toujours le même objectif qui est visé : réaliser le programme phallique de la mère.

Considérer l'Idéal du Moi comme un instrument rétrograde et falsificateur, élaboré à partir du programme phallique de la mère ; l'équation : Idéal du Moi = programme phallique de la mère + avatar du souhait incestueux, serait-ce là une vue partielle et pourquoi pas partiale ? Il serait tentant de le dire, en


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ajoutant que l'Idéal du Moi que j'ai été amené à décrire est un faux Idéal du Moi, qui serait à opposer à un Idéal du Moi vrai. Peut-être, mais à mon sens la distinction, ici, du vrai et du faux, est pour le moins illusoire, car seul le faux existe, et il est à lui seul dynamique, sinon ce serait l'extinction. Par parenthèse je dirais qu'il en va de même dans un autre ordre d'idées lorsqu'on oppose un vrai et un faux self. Si tant est que la notion de self soit recevable, on ne saurait jamais rencontrer que de faux self, une stratification de faux self : car le masque avec la vie du verbe a dû se substituer à l'être.

Enfin, et c'est par cela que je terminerai, on pourrait encore m'objecter que l'Idéal du Moi dont il a été ici question ne concerne que des structures perverses. A cet égard je crains de devoir répondre à la manière du fameux emprunteur de chaudron.

Je crois, pour commencer, que le modèle que j'ai proposé implique, pour le sujet, un abord de l'OEdipe avec un contingent pulsionnel suffisant et un objectif qui ne me paraît pas découler de ses pulsions partielles, bien au contraire. Si dans la problématique, les pulsions partielles devaient avoir leur part, ce seraient celles de la mère.

Et puis, si, comme je le crois, la caractéristique même de la sexualité humaine est d'être perverse, il est heureux que, pour le pervers que chacun se trouve être, il y ait une alternative à l'impasse féconde d'où procède et où reconduit l'Idéal du Moi.


FRANCIS PASCHE

NOTES SUR L'IDEAL DU MOI

La lecture du rapport si nourri de J. Chasseguet a, peut-être un peu paradoxalement, renforcé en nous la conviction qu'il est nécessaire de délimiter le concept d'Idéal du Moi sous peine de rendre nos exposés et nos discussions sur ce sujet tout à fait confus. A notre avis il faut réserver la connotation de ce terme à la représentation investie comme modèle à réaliser : le concept d'idéalisation est beaucoup trop large, recouvre des réalités psychiques trop différentes pour le définir ; le Moi idéal — dont dérive le Moi idéalisé du mégalomane — dans la mesure où le sujet considère ses aspirations comme comblées, la conduite idéalisée du pervers qui est parvenu à se persuader de la beauté de ses pratiques et de ses tronçons d'objet, ne peuvent être rangés sous la catégorie de l'Idéal du Moi. Ce sont des états dans lesquels on s'est mis justement pour éviter raffrontement avec cet idéal.

L'objet narcissiquement investi, décrit ailleurs (1), qui doit permettre au prédéprimé de réaliser son idéal, et dont la carence le désespère, est aussi tout è fait distinct de ce même idéal comme image inductrice que vise le sujet.

Il en est de même de l'objet idéalisé dans le registre de l'avoir. La femme aimée n'est pas l'Idéal du Moi de l'amoureux, celui-ci ne veut pas devenir identique à elle, même s'il en a secrètement (inconsciemment) le désir. Ce sera sans doute pour méconnaître ce désir et parce qu'il souffre d'avoir renoncé à être une femme attirante qu'il voudra en acquérir une. S'il se soumet à elle corps et âme, s'il l'adore, cela ne les éloignera l'un de l'autre que davantage dans l'ordre de l'être en rendant sacrilège le franchissement de la distance qui les sépare.

Ceci nous amène aux relations des membres d'un groupe avec le leader. Hitler n'était pas l'Idéal du Moi des hitlériens. Dans le cas contraire, il eût fallu que chacun d'entre eux rêvât d'être à sa place et pour ce faire de le supprimer. L'Idéal du Moi de chaque hitlérien était de devenir l'instrument docile du Führer et non son égal même si, dans sa famille et dans son escouade, il l'imitait au petit pied.

L'objet idéalisé ne porte l'Idéal du Moi, il n'en est le support, que si le projet est de devenir exactement ce qu'il est et d'en rendre ainsi l'existence superflue. Au vrai, superflue son existence l'est devenue dès qu'il a été choisi comme idéal, car il a cessé aussitôt d'exister aux yeux du sujet, il a été d'emblée

(1) De la dépression. (A partir de Freud.)


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irréalisé en image, c'est-à-dire que le sujet a cessé aussitôt d'attendre de lui amour, estime, haine et même de les ressentir. L'Idéal du Moi était sur l'objet comme une pellicule que l'on a décollée et selon les linéaments de laquelle on s'évertue à changer. Il est possible, bien sûr, que cet objet soit à d'autres moments ou en même temps le support d'autres fonctions, en particulier celles de Surmoi, d'annexé valorisante, de partenaire anaclitique, etc., elles ne se confondent pas avec sa semblance d'Idéal du Moi. D'ailleurs, si le sujet parvient à réaliser cet idéal l'objet réel est alors, nous l'avons vu, moins que négligeable, il devient de trop — lui, ou son émule. Seuls les morts peuvent s'offrir sans dommage comme Idéaux du Moi. Aucun des premiers psychanalystes n'a pu ou voulu de son vivant s'identifier à Freud. Heureusement pour lui, ils sont devenus tous immédiatement dissidents, tous, sauf un : Tausk, on sait ce qu'il en advint. Il a fallu que le Christ historique fût élevé à la dignité divine, donc immortalisé, pour survivre à la pratique millénaire de la communion (identification). Quant à l'image ainsi détachée de l'objet, elle s'efface, se dissipe à mesure que le travail d'identification active se poursuit. Nous y reviendrons.

Ces considérations expliquent que nous comprenions mal ce que Janine Chasseguet décrit joliment comme les retrouvailles du Moi et de l'Idéal du Moi. Que cela ait quelque chose à voir avec la fusion à une mère prégénitale ou oedipienne nous semble exclu car l'Idéal du Moi ne peut être identifié à un objet.

Mais si l'Idéal du Moi ne doit être confondu ni avec le Moi idéalisé, ni avec la conduite idéalisée, ni avec l'objet idéalisé, il n'est pas pour autant une instance.

Nous savons bien que Freud a employé parfois le terme d'Idéal du Moi pour désigner le Surmoi, mais en d'autres occasions il les a distingués exactement dans le sens où nous l'entendons. Dès 1914, il pose très nettement : « Une instance spéciale dans le psychisme (ce sera le Surmoi) qui surveille constamment le Moi réel et le confronte à l'Idéal. » Il y a donc le Surmoi, le Moi et l'Idéal : ils sont trois. L'Idéal du Moi ne se confond donc pas avec le Surmoi mais il lui est, à partir d'un certain stade de l'évolution, organiquement lié comme son instrument ou plus précisément comme son langage. Le Surmoi par ses interdictions et ses prescriptions retouche l'Idéal préexistant ou en crée un nouveau. Tout ceci reste vrai quand il s'agit d'un Surmoi extériorisé, que celui-ci soit social ou familial.

Nous sommes aussi tout à fait en désaccord avec la position de certains auteurs qui, sans confondre Surmoi et Idéal du Moi, font de celui-ci une sorte de Surmoi de la honte, instance narcissique, par opposition à l'autre qui serait le Surmoi de la culpabilité.

Certes nous avons, au sujet de la dépression, nous aussi souligné l'importance de la honte à distinguer de la culpabilité dans son rapport à l'Idéal du Moi, mais nos conclusions ont été tout autres : la culpabilité est liée dialectiquement à la honte comme réaction au sentiment d'incapacité du déprimé ; se


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déclarer coupable équivaut à s'affirmer capable. Quant à l'Idéal que nous avons supposé mégalomaniaque s'il se hausse ainsi au degré de perfection du Surmoi et s'ajuste à lui, il reste une image, une représentation imposée par le Surmoi. Celui-ci investit en quelque sorte cette image par-dessus la tête du Moi dépressif et à son détriment.

La création excédentaire d'instances est liée à une tendance assez répandue parmi les psychanalystes à réduire les pouvons et les qualités du Surmoi. Sa double origine parentale et du Ça devrait pourtant, aussi bien que ses manifestations, nous convaincre de ce que le Surmoi n'est pas que censure et répression mais aussi amour, estime, protection. Le suicidé ne meurt-il pas de ce qu'il a perdu son amour ? Le déprimé ne désespère-t-il de regagner son estime et ne survit-il pas grâce à la conviction que les mauvais traitements que le Surmoi lui inflige témoignent du reste d'intérêt qu'il lui porte ? La honte est liée au narcissisme, néanmoins c'est devant quelqu'un qu'on l'éprouve; dans la dépression le Surmoi est justement ce quelqu'un dont l'Idéal du Moi se distingue. Par ailleurs les liens de cet Idéal au narcissisme sont plus lâches qu'on ne croit.

Toutefois, si l'Idéal du Moi est lié au Surmoi, dès que ce dernier apparaît, et il apparaît sans doute bien avant l'OEdipe, il n'est pas impossible de penser l'Idéal du Moi sans Surmoi, justement avant l'apparition de celui-ci. Et ceci nous conduit à nous interroger sur l'origine de l'Idéal du Moi.

La genèse de l'Idéal du Moi doit être reportée à notre avis à la phase de l'identification primaire, laquelle est, dit Freud : « directe, immédiate, antérieure à toute concentration sur un objet quelconque ». A cette phase, et pas en deçà.

Mais précisons davantage. Nous situons l'instant de cet avènement entre ce que nous appelons radmiration primaire (1) et l'identification primaire. Si nous éprouvons le besoin de marquer un temps c'est qu'à partir de l'admiration primaire plusieurs éventualités, plusieurs sortes de mouvements ou processus peuvent se produire :

— une identification narcissique massive à l'objet admiré : captation magique de ses perfections : « Je suis celui que j'admire. » Ce serait l'origine de la mégalomanie infantile, car il est difficile d'imaginer une mégalomanie sans contenu ;

— un investissement de l'objet admiré comme protecteur, dispensateur de gratifications, ou tout l'inverse : « J'ai celui que j'admire, mais il me domine. » Cet objet intériorisé constituerait le noyau du futur Surmoi ;

— la « participation » à l'objet idéalisé : « Il est le meilleur de moi-même. » Sa mise en cause blessera narcissiquement le sujet ;

— le maintien de l'objet idéalisé à distance de soi et son utilisation comme modèle dans l'espoir d'accéder à un niveau supérieur d'être, celui de l'objet, en se faisant, par une sorte d'effort volontaire identique à lui, et

(1) L'antinarcissisine. (A partir de Freud.)


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sans rien en attendre d'autre. Ni être, ni avoir : avoir à être. Ainsi se forme l'Idéal du Moi. Cela se traduit sur le plan économique par une récupération progressive de l'énergie libidinale concentrée sur l'image afin d'alimenter le travail entrepris.

Nous voyons dans ce processus la manifestation la plus précoce de l'autonomisation de l'enfant ; antérieur à toute concentration sur un objet, comme le dit Freud, mais instituant le face à face sujet-objet, ou le préparant. Le premier clivage au sein de la dyade (1). La mère (avant le père) n'est plus seulement l'un des deux pôles d'un monde clos que son absence ébréchait sans le scinder vraiment, elle devient un modèle, c'est-à-dire véritablement extérieure, renvoyant à lui-même, mais pour se parfaire et non plus pour rêver, l'enfant qui jusqu'alors était en elle comme elle était en lui.

Mais peut-être en considérant une époque plus tardive, les choses serontelles plus claires. Soyons attentifs à ce qu'implique cette scène si banale de l'enfant de plusieurs mois qui contemple son père pour aussitôt s'efforcer de l'imiter, ses efforts pour faire des gestes d'adulte, prendre l'air grave, tenter de chausser les lunettes, de mettre le chapeau, de brandir la pipe. Il ne rêve pas qu'il est le père, il ne l'imagine pas, il s'efforce de le devenir réellement. Ce n'est pas un jeu pour lui et ce n'est pas par une sujétion hypnotique où il serait machiné à son insu contre son gré. Ce n'est pas non plus un phénomène dérivé de la réalisation hallucinatoire du désir, car si le père est en quelque sorte irréalisé en image, cette image n'a rien gardé des pouvoirs de l'objet et de ses investissements vers l'enfant (ou ressentis comme tels par celui-ci) ; elle est totalement désinvestie comme source de plaisir ou d'angoisse, comme puissance tutélaire, ou comme dispensatrice d'énergie. En l'absence du père la nature de cette image ne change en rien. Ce n'est pas un fantasme comme les autres.

Remarquons que cet avènement de l'Idéal du Moi est narcissique dans un sens bien particulier. Certes, il s'agit de la transformation du sujet par lui-même, mais ce qui nous paraît essentiel c'est que cela implique la perception de l'autre, le mouvement vers l'autre en tant que tel, et aussi l'introduction de la forme de cet autre dans son être par une activité « volontaire ».

Remarquons aussi la complexité de cette relation (2) qui suppose l'intuition d'une différence, donc l'évaluation comparée de l'image que le sujet a de luimême avec celle de l'objet ou du préobjet. Si l'un des deux termes disparaît, et c'est le cas dans les psychoses, l'autre ne peut apparaître.

Il n'y a pas d'Idéal du Moi dans les psychoses si les idéalisations n'y manquent pas, car l'Idéal du Moi suppose temps et espace : le temps de devenir selon le modèle de l'Idéal, et l'espace imaginaire qui vous en sépare.

(1) L'identification projective est antérieure.

(2) L'Idéal du Moi ne peut être pensé à part, il fait partie d'un système, il ne se conçoit pas indépendamment des motions pulsionnelles qui l'investissent et de l'instance qui l'impose comme modèle.


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Ce temps et cet espace n'ont pas leur place dans l'univers de la psychose si vaste soit-il en apparence (1). Cet univers est aspatial et atemporel, car il manque cette césure entre le Je et la représentation du Moi auquel il est lié, représentation que tant de contes ont métaphorisée sous la forme de l'ombre, du reflet dans le miroir, du jumeau consubstantiel. Cette césure est la condition de celle qui, en maintenant à distance les choses et les êtres, en protège le sujet et lui permet de les percevoir. Dans la psychose à la représentation de soi-même se substitue un double, persécuteur, et rien d'autre. Ce n'est pas dans ce monde-là que l'Idéal du Moi peut être choisi ou édifié. Nouvelle raison pour distinguer les états dépressifs, si graves soient-ils, des psychoses.

L'Idéal du Moi pris au sens le plus étroit, et même chez un seul sujet, est un terme qui ne souffre pas le singulier, les Idéaux du Moi sont légion. Non seulement ils varient avec l'âge : ils se succèdent, mais de plus il est aisé d'en dénombrer au même moment plusieurs à des niveaux différents et quelquesuns de même niveau, souvent incompatibles.

A ce sujet Janine Chasseguet fait une suggestion fort intéressante : celle d'un Idéal maturatif prédéterminé qui commanderait l'évolution dans l'ordre de ses phases. Les failles dans cet ordonnancement temporel ne seraient pas tolérées, par l'Idéal, dit-elle, nous dirions par une sorte de Surmoi maturatif.

Je ne sais si ce programme peut être assimilé à un Idéal du Moi ; ne s'agiraitil pas plutôt d'un instinct au sens propre, d'une mémoire à la Butler, en définitive de la répétition ? Répétition que les hasards des images rencontrées moduleraient et dont l'instinct serait le moteur.

D'ailleurs, ne faut-il pas superposer à ce programme biologique un programme personnel commandé par les influences parentales, autrement dit un destin où la répétition jouerait aussi son rôle non pas cette fois-ci au niveau de l'espèce mais néanmoins en débordant du plan individuel sur la lignée ?

L'introduction des Surmoi parentaux aurait alors un rôle primordial. La mise en évidence de ce programme dans l'analyse pourrait en atténuer ou en prévenir les effets éventuellement fâcheux ou tragiques ; il en serait de même d'autres rencontres ou événements dans la vie.

Mais revenons aux Idéaux du Moi proprement dits. Je ferai à l'auteur l'amical reproche de leur avoir donné trop de consistance en ne s'attachant d'ailleurs qu'à ceux que les figures parentales ont façonnés, or, nous l'avons rappelé, au cours d'une vie, des Idéaux du Moi apparaissent et disparaissent sans cesse à la faveur des circonstances. En tout cas, quels qu'ils soient, ils sont tous à consommer le plus vite possible car un Idéal du Moi qui reste, qui ne passe pas, c'est-à-dire dont on n'a pu se défaire en le réalisant — en général parce qu'il est inaccessible — n'a pas le seul inconvénient de nous désespérer, il nous fixe aussi, il nous cloue sur place en nous empêchant de progresser car il s'interpose en écran entre la réalité et nous.

(1) Le bouclier de Persée, R.F.P., 1971, 35, n°s 5-6, pp. 859-870.


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Or, le contact avec la réalité est la condition de tout progrès car elle met en échec la tyrannie de la répétition et ceci de deux façons :

Par des identifications successives. — On est surpris en lisant des biographies de grands créateurs — mais nous sommes tous à des degrés divers des créateurs — de l'ardeur avec laquelle ils ont d'abord imité jusqu'au pastiche : le style, la manière de ceux qu'ils reconnaissaient comme leurs maîtres. Rappelons seulement la période Tintoret du Greco, les romans à la Walter Scott du jeune Balzac, les exercices de style de Proust. Permettez-moi de citer un texte d'Elie Wiesel : « L'histoire que j'ai essayé de raconter a déjà été racontée plus d'une fois, par plus d'un messager, c'est toujours la même histoire et moi, à mon tour, je ne fais que la transmettre. Répétition inutile ? Possible. Mais la répétition peut, dans le judaïsme, assurer un rôle créateur. De Rabbi Eliezer ben Hyrkenos on disait qu'il n'avait jamais énoncé une parole qu'il n'ait entendue de son maître. Etrange compliment. Rabbi Eliezer n'aurait-il donc rien inventé ? Si, beaucoup » (1).

Le « si beaucoup » est à méditer. Les identifications sont en effet, comme on dit, maturantes car elles sont nécessaires, parfois jusqu'au seuil de la vieillesse pour constituer la propédeutique d'où procède le socle sur quoi s'édifie toute création.

Par un abord direct de réalité sans la médiation de l'Idéal du Moi, et c'est alors que naît la créativité. — Un Idéal du Moi quel qu'il soit est toujours en quelque manière périmé, il vient toujours de derrière soi ; il est connu d'avance, préfabriqué. Pierre Marty a dit un jour que les artistes quand ils créent n'ont pas de fantasmes. Il m'a tout à fait convaincu. J'ajouterai qu'un créateur devance tout idéal ; ce qu'il fait on n'avait jamais vu ça. Le Surmoi est en quelque sorte dépassé par surprise, quoique ce soit de lui que vienne l'injonction qui nous « pousse en avant, toujours en avant ». Naturellement des plongées régressives sont nécessaires pour sensibiliser le Moi et à travers lui le Ça, à la forme et aux incitations actives du monde extérieur. Mais peut-être faut-il que les Idéaux du Moi d'origine infantile et atavique, autant que les autres, aient été épuisés avant que la réalité nous touche vraiment et suscite en nous autre chose qu'un redoublement de ce qui fut autrefois et même de ce qui seulement est déjà là.

Peut-être une longue liaison analytique...

(1) Il faut supposer que Rabbi Eliezer a disposé autrement que son maître les paroles qu'il reçut de lui, en fonction de lui-même et de ses expériences, et que c'est en cela qu'il a beaucoup inventé.


DIDIER ANZIEU

La science, dit Janine Chasseguet-Smirgel, procure le désenchantement. Curieusement, c'est une réaction inverse que j'ai eue à prendre connaissance de son rapport : c'est un incontestable travail scientifique et il m'a pourtant laissé une impression d'enchantement. Puis-je lui adresser un meilleur compliment que celui d'avoir allié, dans la forme et dans le fond, un Idéal du Moi tardif, soucieux de rigueur, de perfection et de vérité, à un Idéal du Moi archaïque, splendide, tonique, luxuriant et fusionnel, héritier du narcissisme primaire et sans qui, comme disait le poète, ne fût-il qu'Edmond Rostand, les choses ne seraient que ce qu'elles sont ? Mais déjà mon compliment dévoile la réserve, la seule que j'ai à lui faire : pourquoi vouloir à tout prix conserver le même terme d'Idéal du Moi pour désigner ces deux réalités que le rapport s'évertue sans cesse à distinguer, l'Idéal du Moi archaïque qui vise la fusion primaire, et l'Idéal du Moi maturatif et post-oedipien ? Dans la Société psychanalytique à laquelle j'appartiens, sous l'influence du regretté Daniel Lagache, nous appelons le premier « Moi idéal » et nous réservons au second seulement le terme d' « Idéal du Moi », lui rattachant notamment ce que le même Daniel Lagache avait heureusement dénommé l' « identification héroïque ». L'illusion groupale — le rapporteur ayant cité assez en détail mon travail sur ce point — se développe, selon moi, au pôle du Moi idéal, tandis que le leadership, comme Freud l'a montré, se fonde sur l'Idéal du Moi. Je tiens à insister sur une conséquence capitale que le rapporteur n'a pas indiquée : l'illusion groupale s'accompagne toujours d'un clivage de la pulsion, de l'objet et, s'il s'agit d'un groupe thérapeutique, du transfert : c'est parce que la haine est projetée (sur les ténèbres extérieures, sur un autre groupe, sur un bouc émissaire) que le bon sein isolé de tout mal peut faire l'objet d'une introjection collective.

La maladie d'idéalité, si heureusement dénommée ainsi par Janine Chasseguet-Smirgel, mériterait d'être longuement étudiée dans les groupes, la mode actuelle des méthodes dites de groupe ayant contribué à la répandre comme une traînée de poudre. L'idéologie, qui est une conséquence de l'idéalité, se manifeste ici autour d'une série de termes qui ont en commun le préfixe latin cum : communication, concertation, consensus, coopération, collégialité, etc., idéologie des bonnes relations qui s'accompagne d'une splendide méconnaissance de la pulsion destructrice clivée et projetée.

Mais je préfère décrire cette maladie d'idéalité dans un domaine non abordé par le rapporteur, celui de la formation des psychanalystes. Il apparaît de plus en plus en effet que le Moi idéal tend à se substituer à l'Idéal du Moi comme lieu psychique promouvant chez le candidat la demande de formation. J'emprunte les idées qui suivent, voire certains passages, à mon étude récente sur La fantasmatique de la formation psychanalytique (1).

(1) In R. KAÈS, D. ANZIEU et coll., Fantasme et formation, Dunod, 1973.

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La découverte de la psychanalyse par son fondateur et par les premiers disciples de celui-ci a été, comme toute entreprise de conquérant, un acte oedipien. L'auto-analyse de Freud, il nous en a laissé la confidence, fut déclenchée par la mort de son père. Embrasser un domaine resté jusque-là inconnu, fouler une terre vierge, fut sa façon de prendre la place devenue vacante et de posséder à son tour le corps de la mère, dont l'inconscient s'était trouvé être pour lui la symbolisation.

De nos jours, la fantasmatique inconsciente de beaucoup de candidats à la formation psychanalytique les apparente plus à Pisistrate qu'à OEdipe. OEdipe, subordonnant le politique au sexuel, n'avait pris le pouvoir que pour trouver le bonheur de s'unir, sans le savoir, à sa mère. Pisistrate, très au courant des légendes et des rites concernant l'accès à la royauté s'était, avant de prendre le pouvoir, délibérément uni à sa mère et l'avait publié afin de rendre plus crédible, par sa bonne fortune sexuelle, son dessein politique. Là réside la différence entre la tragédie et la stratégie. Devenir psychanalyste de nos jours est pour beaucoup la réalisation d'un rêve de pouvoir. Pouvoir sur soi-même, par la maîtrise espérée des angoisses et des pulsions. Pouvoir sur les patients, qui le feront dépositaire de leur vulnérabilité et dont le transfert sur lui l'assurera d'un règne silencieux sur eux. Accueillir les autres parce qu'ils sont faibles, souffrants et aveugles sur eux-mêmes, c'est s'assurer d'une position de force. Leur infliger la frustration, c'est d'une certaine façon s'en affranchir pour soi-même. La stratégie consiste ici à mettre la connaissance de l'inconscient et en quelque sorte sa capture au service de fins personnelles. Fins perverses pour les uns, fusionnelles pour d'autres. Un dénominateur commun à tous ces buts : ressusciter, sous le couvert d'une démarche oedipienne, la relation duelle à la mère que le nourrisson, démuni et prématuré, fantasme, à la mesure inverse de sa détresse, toute-puissante. D'où l'utopie de l'autoformation, si à la mode de nos jours : se faire soi-même, sans référence à un tiers, c'est réaliser l'identification primaire à une génitrice concevant ses enfants par parthénogenèse. D'où le primat accordé dans la pensée contemporaine à la catégorie de totalité et qui pourrait se traduire psychanalytiquement comme suit : mon corps est un tout intact ; de plus il forme avec le corps de ma mère un tout indivis.

Pour de nombreux psychanalystes, qu'ils soient en formation, en exercice ou chargés de former les élèves, la psychanalyse tend à devenir un idéal, au sens psychanalytique du terme, c'est-à-dire l'objet d'un processus d'idéalisation. Une des formes que cela peut prendre est celle de la psychanalyse « pure ». On entend par là dévaloriser la psychanalyse « appliquée » à l'art, à la société, à la culture, aux sciences, c'est-à-dire à un sujet autre qu'un patient allongé. On entend également condamner tout partage de la profession avec une autre activité, fût-elle médicale, éducative, psychologique ou d'hygiène mentale. La vie dévote en psychanalyse a, selon ce nouvel idéal, à être consacrée par le praticien à ses malades et, s'il est un maître, à ses élèves et à ses lecteurs. L'exercice d'une fonction hospitalière ou universitaire, la pratique des psycho-


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thérapies et des méthodes de formation par le groupe sont, à l'exception qui n'est pas toujours admise de la psychothérapie institutionnelle, suspectes d'un besoin d'éviter l'inconscient, d'un Surmoi rigide poussant à l'adaptation sociale, d'une compulsion mal analysée à soigner ou à enseigner.

Cet idéal de la psychanalyse pure m'apparaît être le déplacement d'une théorie sexuelle infantile. La mère — ici la psychanalyse — est vécue à la fois comme toute-puissante et comme vierge immaculée et féconde. La possession de la psychanalyse — pour les uns celle de la théorie, pour d'autres celle de la clinique — devient la source principale de satisfaction narcissique. La vie des sociétés de psychanalyse s'en trouve stérilisée, transformée qu'elle est par ceux qui y parlent en une exhibition de leur phallus psychanalytique supposé, ou en champ clos privilégié pour l'administration aux rivaux de la blessure narcissique. L'une et l'autre attitudes s'adressent bien à l' imago maternelle : lui montrer qu'on est bien ce pénis que son désir a pour objet ; détruire les autres enfants en tant que pénis virtuels concurrents et les traiter en enfants-caca.

Cette croyance — en l'idéal — entraîne bien d'autres conséquences. L'analyse personnelle est une pièce nécessaire à la formation psychanalytique. Avec cette croyance, elle devient suffisante et l'intéressé n'a besoin de rien d'autre que de l'avoir entreprise pour s'instaurer psychanalyste. Les contrôles, les séminaires deviennent des pièces annexes et négligeables, sauf comme lieux d'une liturgie destinée à entretenir la croyance.

L'idéalisation de la psychanalyse a préparé la voie à l'ambition thérapeutique qui s'est répandue comme une traînée de poudre depuis 1968 chez beaucoup d'étudiants de psychiatrie et de psychologie. Le but de leur formation, seul valable et seul valorisé, est de devenir psychothérapeute, c'est-à-dire, selon eux, de comprendre le malade par un contact direct, sans médiation d'aucune technique, ce contact empathique aboutissant à une sorte de participation syncrétique et fusionnelle à ses problèmes, à ses processus psychiques, à sa vie affective. La notion de relation duelle fait dans cette perspective l'objet d'une confusion significative. Elle tend actuellement à être utilisée pour connoter toute situation à deux (un psychothérapeute, un patient) alors qu'elle désigne, au sens strictement psychanarytique, non pas un dispositif matériel mais la relation symbiotique du nourrisson à sa mère, relation antérieure à l'entrée dans le complexe d'OEdipe précoce et dans l'organisation symbolique (1). Cette confusion en laisse deviner long sur la fantasmatique de la toutepuissance narcissique sous-jacente à la motivation de ces futurs psychiatres ou futurs psychologues.

On voit mieux pourquoi l'idéal de la psychanalyse pure réclame du psycha(1)

psycha(1) au passage qu'elle est absente du Vocabulaire de la psychanalyse. Peu de ceux qui l'utilisent savent qu'elle a été introduite sous l'expression d'unité duelle ou de relation eu unité duelle (Doppeleinheit, Dualunion, Dualverhältnis), par un psychanalyste de l'école hongroise, Imre Hermann, vers les années 1930 (cf. La préface de N. ABRAHAM à L'instinct filial, Denoël, 1973). Un large emploi en a été fait dans les travaux ethnologiques de G. Roheim et dans la théorie pulsionnelle du test de Szondi.


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nalyste de renoncer pour lui au pouvoir du père non seulement dans la pratique de ses cures, ce qui est une exigence éthique essentielle, mais en n'exerçant aucune responsabilité dans des institutions professionnelles et sociales. C'est pour le laisser se satisfaire en silence du pouvoir secret que le transfert lui donne : pouvoir de la mère sur le pénis captivé du père, sur les foetus en gestation, sur les nourrissons pendus à son sein ou à son regard, à son sourire ou à sa colère. L'identification narcissique à la toute-puissance maternelle constitue un bon moyen de défense contre les angoisses de perte de l'identité et de morcellement éveillées par la situation psychanalytique. En imaginant et en croyant le psychanalyste tout-puissant, l'élève en psychanalyse retire en effet un avantage, celui de participer par identification à cette toute-puissance absolue.

L'identification projective du psychanalyste en devenir à la mère toutepuissante dans la fécondité peut aussi l'être à la mère toute-puissante dans la destruction. Cette fantasmatique sadique-orale, que Freud avait entrevue, nous est bien connue grâce aux découvertes d'Abraham et de Melanie Klein. Le sein nourricier peut devenir dévorateur non seulement parce que le nourrisson projette sur lui la seule forme d'agressivité dont il ait l'expérience, mais parce que les mères sont souvent des Médée en puissance, souhaitant la mort de leur enfant plutôt que de les voir grandir et leur échapper. Beaucoup de candidats aiment la psychanalyse comme une mère qui à la fois les nourrit et les détruit. Ils en redoutent l'exercice car, si la psychanalyse est aussi puissante qu'ils le désirent, si elle peut les rendre tout-puissants à leur tour sur leurs patients sans défense à venir, ils risqueront d'en faire un usage mortifère. On comprend mieux ainsi certains des soubassements inconscients de la mauvaise conscience qui se répand depuis un certain temps dans les milieux psychanalytiques.

Plonger le plus vite possible le patient dans la détresse maximale, le mettre brutalement en face de ses problèmes en lui refusant toute explication même superficielle et préliminaire sur ce qui se passe en lui, penser qu'il a à se tirer d'affaire par lui-même, qu'on n'a pas à se soucier de lui en donner les moyens, qu'il suffit qu'on l'écoute, tout cela traduit chez le débutant la tentation de la toute-puissance destructrice. C'est aussi une parade : plutôt que d'être soimême, dans l'analyse didactique, un patient exposé comme OEdipe nouveau-né, par le désir infanticide supposé de ses parents, aux intempéries et aux bêtes sauvages, on aime mieux, dans les cures que l'on a hâte de mener, déposer quelqu'un d'autre sur ce Heu qui dans la légende s'appelait le Cithéron et intervertir avec lui la place où l'angoisse de castration produit sa marque. Ici l'identification spéculaire au patient des premières cures, contrôlées ou non (« c'est lui qui est châtré, ce n'est pas moi »), complète l'identification narcissique de L4élève-analyste à son didacticien (« parce que la psychanalyse l'a rendu toutpuissant, j'aurai cette même toute-puissance en partage »).

Les théories sexuelles infantiles, « oubliées » à la période de latence, remémorées dans la cure, continuent d'être vivaces chez qui a été analysé, voire


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chez qui est devenu analyste. Il se peut même que toute théorie adulte — scientifique, philosophique, religieuse, psychanalytique —, tout en effectuant un dégagement partiel par rapport aux théories infantiles, reste par certains aspects une élaboration secondaire de l'une ou l'autre d'entre elles. Toute entreprise de formation d'adultes mobilise, sous peine de stérilité et d'échec, chez le maître comme chez l'élève, des croyances en rapport avec la séduction, l'initiation, la scène primitive, la différence des sexes, la vie intra-utérine, c'est-àdire une fantasmatique nourrie des fantasmes originaires. Chaque génération, chaque école de psychanalystes, conçoivent la formation psychanalytique non seulement en fonction des, données cliniques et des exigences techniques dont la maîtrise est requise par le métier, mais aussi selon une fantasmatique dans laquelle ils trouvent un dénominateur commun à leurs croyances résiduelles. Deux preuves indirectes me semblent fournies par le fait qu'aucun système de formation des analystes n'a jamais pu être déduit de la théorie psychanalytique de l'appareil psychique et par cet autre fait que les désaccords graves et les scissions dans les sociétés psychanalytiques ont toujours lieu à propos des questions de formation : signes que quand il s'agit de mettre en pratique la théorie, les fantasmes que la théorie n'avait que partiellement expurgés en les élucidant font retour et prennent corps dans la vie des groupes et des instituts de psychanalyse.

La formation psychanalytique, comme toute formation, répond à un besoin de défense et de protection contre la mort, aspect de la maladie d'idéalité que Janine Chasseguet-Smirgel n'a pas abordé et c'est dommage. Devenir psychanalyste c'est, dans la fantasmatique de beaucoup de candidats, être immortel. Us sont mus par la logique inconsciente suivante : celui qui opère le changement chez les autres et qui a dû lui-même changer pour devenir psychanalyste, celui-là désormais échappe à l'exigence et au danger d'une réforme intérieure : « Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change... » On retrouve là une vieille conception aristotélicienne : le changement est une des formes par lesquelles se manifeste la corruption propre aux choses d'ici-bas ; seul ce qui est immuable est céleste et éternel; comme le dieu d'Aristote, le psychanalyste serait ce premier moteur immobile qui communique le mouvement à d'autres êtres que, comme lui d'ailleurs, il n'a pas créés.

Voilà qu'à notre époque où les dieux anciens sont morts et les religions traditionnelles en crise — ce à quoi la découverte freudienne a contribué —, la ruse éternelle de l'inconscient ouvre une voie nouvelle et subtile à l'éternel désir d'éternité, en suscitant, chez ceux mêmes dont la vocation est de déjouer cette ruse, la croyance que nous avons essayé de décrire et d'analyser au long de ces lignes et à laquelle il convient de donner l'appellation qui lui revient : l'illusion psychanalytique. Ainsi que ce la psychanalyse a permis de dévoiler sur les névroses puis sur la culture se retourne sur elle, l'altère, la corrode et l'affadit. Comme Janine Chasseguet-Smirgel avait raison d'introduire ainsi son exposé oral en citant une fable de La Fontaine :

Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés


YVES DALIBARD

Après avoir vivement félicité Janine Chasseguet, qu'il me soit permis, par le biais du résumé d'un drame de Maupassant retransmis récemment à la télévision, de commenter les problèmes que soulèvent les rapports entre l'Idéal du Moi et l'objet idéalisé, et auxquels Janine Chasseguet a répondu en parlant des cas où l'objet a pris la place de ce qui était « l'Idéal du Moi ».

Préalablement, et quoique cela soit connu de tous, je voudrais rappeler que les concepts me paraissent devoir être articulés avec les expressions de langage courant qui sont à leur source : « Avoir un idéal, Etre un idéal pour quelqu'un. » Ces expressions soulignent en outre qu'il y a « l'Avoir et l'Etre ».

On sait que l'Idéal du Moi c'est être quelqu'un selon un modèle. Je parlerai ici de l'objet idéalisé, de « l'Avoir ».

Il s'agit du roman de Maupassant : Pierre et Jean, roman dont le noyau dramatique a été affadi dans l'émission destinée au public. L'histoire originale est la suivante : un couple de provinciaux a deux grands fils. L'un d'eux reçoit un héritage inattendu de quelqu'un qu'on appelle un « vieil ami de la famille ». Dans le texte de Maupassant, les deux fils apprennent le secret de leur mère, à savoir que celle-ci a eu un enfant de cet amant tendrement aimé pendant de longues années avec une parfaite dissimulation vis-à-vis d'un mari méprisé.

« Le Fils de l'Amour » ayant reçu son héritage s'en porte fort bien, probablement parce que la mère lui avait confirmé qu'elle avait aimé son père réel, comme le souligne seul d'ailleurs le texte de Maupassant, alors que son frère s'effondre et s'embarque comme marin, probablement parce qu'il ne supporte pas de rester près d'une mère qui, non seulement est facile, ce qui ravive le désir incestueux, mais n'est même plus défendue par son père à lui si dévalorisé, et il s'en va probablement aussi pour recréer, par le truchement de la distance, la Vierge qui protège le Marin.

Peut-on conclure que pour supporter sans dommage que la mère soit une femme désidéalisée, il faut que le père soit solide et aimé.

Par ailleurs, dans l'émission de télévision, il y a une minimisation de la déloyauté conjugale, en effet, le metteur en scène par une sorte de lapsus en rapport avec l'évitement oedipien, ramène cet adultère et cette naissance au fait d'une faiblesse passagère de la mère et égare le public.

Faut-il en déduire que les hommes préfèrent une mère idéalisée, et peut-on ajouter alors que le public a les programmes qui lui correspondent dans les mouvements inconscients de va-et-vient entre lui et les adaptateurs des grandes oeuvres qui vont généralement dans le sens d'une déconflictualisation, d'une banalisation.


ILSE BARANDE

INTERROGATION SUR L'EVOLUTION DES « IDÉAUX » DU MOI

Cette interrogation m'aura conduite à dériver du point de vue topique qui nous est présenté par le rapporteur Aime Chasseguet vers le point de vue économique.

Certaines demandes de consultations par des parents, pour leur adolescent en mal de recours nous ont éprouvés ces dernières années. Je retiens des situations où l'on peut en venir à penser, qu'une « crise » tout à fait moyenne, voire discrète, subit une flambée induite par l'aspiration commune aux deux parents à des extrêmes idéalisés dont leur adolescence se serait trouvée décapitée, et dont leur vie d'adulte ne parviendrait pas à leur obtenir un équivalent. S'agit-il d'un démon de midi, d'une forme particulière, des effets sur la deuxième génération d'une crise du milieu de leur vie des parents prenant la forme d'un ultime rejet de leurs parents, au profit d'un « Idéal du Moi » adolescent ?

Ainsi telle jeune fille de 15 ans avait-elle rencontré une complicité du silence, une feinte de non-perçu de ses intentions de fugue telle que, d'école buissonnière en décision de ne plus fréquenter le lycée, elle finit par parcourir le sud d'un pays étranger sans mot dire, ni laissé, pour provoquer quelques émois chez des parents résolument anticonventionnels jusqu'à cette limite où l'idée d'un danger pour la vie de leur enfant, leur fit alerter les polices.

Que ce fut sur le plan de leurs convictions politiques les plus véhémentes, de leurs revendications sexuelles les plus criantes, tels autres adolescents ne trouvaient plus le vis-à-vis d'une digue ou simplement d'un amortisseur, mais une obligation à la surenchère par la confirmation du silence, ou encore, de confidences susceptibles de froisser leur exigence, implicite certes, de mesure et de décence.

Si un facteur de civilisation actuel joue un rôle dans ces situations, ce rôle semble être aussi celui de révélateur. Au trop peu dire et contrôler précédent, le trop dire et le soi-disant laisser-faire de saison donnent la réplique. Ces deux positions ont vraisemblablement pour origine des méconnaissances apparentées. Un don trop étriqué, des révélations contraintes peuvent également faire soupçonner quelque malveillance. Le maintien, d'une position d'initiateur indétrônable se trouve aussi bien dans un refus obstiné que dans la position de premier porte-drapeau.

Or, il s'agissait souvent de parents dont la vie du couple ne présentait pas


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de problèmes saisissants. Leur vie professionnelle, pour un tiers, mais aussi à leurs propres yeux, correspondait à un chois et donnait ce à quoi on avait pu s'attendre et parfois davantage. Mais quel hiatus entre ces accessions tièdes d'être obtenues, n'ouvrant plus que des perspectives limitées, et une poussée intérieure en mal de s'exprimer. Il fallait bien le voir ainsi, puisque les soins éducatifs et une organisation culturelle souvent très étudiée des années précédentes semblaient s'effondrer dans cette période faite de la prime adolescence des uns et des alentours de la quarantaine des autres, avec de plus les parents de ceux-ci rencontrant les problèmes du vieillissement. Est-il plus juste de porter l'accent sur l'expression d'une envie vis-à-vis des adolescents (Winnicott), sur la dénégation du déclin de la génération précédente, ou plutôt, de centrer son attention sur cette amertume, particulière au zénith de la vie, sollicitée mais nullement provoquée par l'existence des générations qui l'encadrent. Et s'il en est ainsi, ne s'agit-il pas de la potentialisation d'une crise d'originalité et de désarroi juvéniles qui n'est plus à décrire et d'une crise, à l'époque de la maturité, que nous sommes moins habitués à envisager. On pourrait aller plus loin et considérer les enfants, sous ce jour, comme trop bienvenus en ce que les soucis qu'ils donnent constituent le relais et l'expression d'un avatar de leur « Idéal du Moi » chez les parents, c'est-à-dire un vécu-écran encouragé.

La difficulté d'un départage entre les générations justifie peut-être de s'intéresser à cette période de la vie que nous connaissons plus que nous ne l'étudions, de la dégager du tissu relationnel familial pour l'aborder en elle-même.

En effet, bien avant que ne s'impose chronologiquement la familiarité avec l'idée de sa propre fin, il semble exister un risque d'épuisement des conflits qui assurent l'intensité de notre sentiment de vivre. Le sens commun ne le méconnaît pas. La littérature psychanalytique est discrète sur ce sujet. Le refoulement semble le disputer à la pudeur pour l'étouffement de cet état psychique fait de confusion et de souffrance. Ipso facto la solution apparaît dans une relance des conflits par déplacement sur des objets et des situations de substitution, c'est-à-dire dans un investissement de l'écart entre le Moi et « un Idéal du Moi », un projet. Un tel écart, nous le savons, ne cesse d'agir comme faille douloureuse que pour se révéler être le secret de la vitalité. Ecart pourtant en contradiction apparente, moins avec les visées d'élaboration qu'avec la visée de solution des conflits que se propose le travail analytique, aussi bien qu'avec l'aboutissement des recherches religieuses ou laïques du salut.

La cure analytique ne nous confronte guère en direct avec cette problématique. La démarche psychanalytique serait bien plutôt un antidote à cette stérilité dans la mesure où la remémoration, la répétition ménagent un contact vif avec les investissements de l'enfance et de la jeunesse, où le transfert actualise le passé relationnel. Par contre, l'illustration de ce creux de la vague, aridité et soif, la plume de l'écrivain, parfois aidée de la caméra, l'atteindra admirablement.


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— Ainsi en est-il de la transposition scénique par Visconti de La mort à Venise de Thomas Mann. Davantage qu'à la nouvelle, nous devons au film la révélation suivante : le héros désaffecté accomplit son calvaire amoureux fait de sa vocation à poursuivre sur le jeune adolescent, le velouté de l'amour maternel. Il en meurt. La description dans le récit et le film des musiciens messagers du choléra fatal, souligne que, comparé aux mélodies passées, l'avenir ne saurait être qu'un affreux tintamarre.

Thomas Mann a 38 ans en 1913, date de parution de ce texte dont la fortune exceptionnelle peut devoir beaucoup de s'exercer à être l'exorcisme d'une nostalgie poignante survenue quand « la génitalité atteinte n'étant plus idéalisable comme auparavant »... « On peut assister à une idéalisation en quelque sorte conservatrice des prégénitalités, à une compulsion à idéaliser » (1).

— Il en ira différemment de Marcel Proust. Nous sommes au cinquantenaire de sa mort. Proust avait 52 ans. Il s'était voué à La recherche du temps perdu depuis quelque quinze ans sans ignorer « qu'on ne peut refaire ce qu'on aime qu'en le renonçant » (III, 1043) (2). Il ne prendra pas le temps de corriger les épreuves de ses ultimes écrits et défendra avec violence sa mort contre les soins de son fraternel médecin Robert Proust. Sa correspondance nous apprend que les dernières pages du Temps retrouvé ont été écrites avant le reste de ce volume.

L'ensemble de l'oeuvre fut entrepris en 1907 après la mort des parents en 1904 et 1905. Et lentement Proust se transforma en statue de sel.

Depuis le salon du prince de Guermantes où il revient après tant d'années, le narrateur s'adresse à nous comme un vieillard, touchant sa décrépitude dans la cruelle description de ceux qui l'entourent. Ainsi surgit la réception qui clôt l'oeuvre. Ainsi sonne le glas, cette phrase qui désenchante et sidère le passé « Aller à Guermantes en prenant par Méséglise ». Ce raccourci entre « le côté de Guermantes » et « le côté de chez Swann » est objectivé par celle qui le propose : Gilberte, fille d'Odette et Swann, le côté de Méséglise... est aussi la femme de Robert de Saint-Loup, un Guermantes. Les distances exquises entre les deux parties du cerveau, les espaces, les asynchronies sont effondrées !

Resteront désormais les plaisirs de l'intelligence : transperçant les couches sociales, bouleversant les appartenances convenues, Sodome et Gomorrhe ouvre une lecture neuve des êtres, saisit leur déchirure. Jadis, le narrateur sécrétait son monde, son intériorité semblait le seul lieu de coexistence de ce qui devait ne pas se toucher, ne pas se confondre. Le « Temps » lui découvrira dans toute son ampleur que les yeux de l'esprit, de la subjectivité, de la passion déjouent les catégories conventionnelles et rassurantes ; le « Temps » l'introduira aux réalités psychiques profondes et partagées. La tension précédente s'en trouve rompue et l'élan vital comme brisé.

(1) Citations tirées du rapport de J. CHASSEGUET-SMIRGEL, p. 40 et 45.

(2) Edition La Pleaide, Gallimard, 3 vol. (I, II, III).


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Après la mort de ses parents, Proust reste seul auteur possible d'une vie non engagée dans une liaison avec un partenaire, un enfant, un rôle à soutenir dans le vif d'une réalité présente ou à venir. Il ne se mobilise pas le long de la chaîne des succédanés rénovants disponibles.

A propos de la tante Léonie il écrit : « Ce qui avait commencé pour elle, plus tôt seulement que cela n'arrive d'habitude, c'est ce grand renoncement de la vieillesse qui se prépare à la mort, s'enveloppe dans sa chrysalide. »

De Swann, dans l'oeuvre, le double posé en anticipation de sa propre vie, il souligne la sécheresse morale : « S'il lui arriva souvent, sans se l'avouer de désirer la mort, c'était pour échapper moins à l'acuité de ses souffrances qu'à la monotonie de son effort. »

Lorsque avec vénération nous suivons le génie littéraire au-delà des intermittences du coeur jusqu'au suc des réminiscences, nous négligeons peut-être combien cette plongée fut coûteuse, faite au détriment d'un déploiement vital présent au profit du passé et du posthume. L'auteur nous mène jusqu'à sa nuit éternelle lorsque le père refuse à l'enfant et à la mère la contradiction escomptée, celle qui campe des personnages nets et sécurisants. Dès lors, les images s'effritent, leur viabilité pâtit ; les temps de la vie se chargeront de parachever cette fin d'un monde et Proust de nous narrer les étapes de son engloutissement.

— Lorsqu'il rédige sa Lettre au père, Franz Kafka a 36 ans. Il était attaché à sa torture par-dessus tout. Elle risquait de lui échapper à l'âge où l'enfance devient plus anachronique, où le plaisir douloureux d'un écart infranchissable, sans merci, s'estompe irrémédiablement. Il s'éteint au printemps 1924, à 41 ans, conformément au sombre « verdict » qu'il avait prononcé une nuit de septembre de 1912 pour magnifier et défaire à jamais ses géniteurs.

— Le destin du Christ trouverait ici sa place naturelle, si la masse théologique et la littérature concernant la vie de Jésus ne faisaient pas reculer devant la tâche téméraire d'aborder les mystères de la Trinité. La passion du Christ est située à l'âge de 33 ans, âge que les Hébreux considéraient comme celui de l'accès à la maturité.

— Le héros mûr de L'oeuvre au noir, Zénon (1) médite : « La première phase de L'oeuvre avait demandé toute sa vie. Le temps et la force manquaient pour aller plus loin à supposer qu'il y eût une route et que par cette route un homme pût passer. Ou ce pourrissement des idées, cette mort des instincts, ce broiement des formes presque insupportables à la nature humaine seraient rapidement suivis par la mort véritable, et il serait curieux de voir par quelle voie, ou l'esprit revenu du domaine des vertiges reprendrait ses routines habituelles, muni seulement de facultés plus libres et comme nettoyées. Il serait beau d'en voir les effets. »

(1) Marguerite YOURCENAR, L'oeuvre au noir, Gallimard, 1968, p. 175.


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Marguerite Yourcenar nous apprend que l'ébauche de ce roman aura paru quelque trente et un ans avant le livre même et évoque ses longs rapports « avec un personnage choisi ou imaginé dès l'adolescence, mais qui ne nous révèle tous ses secrets qu'à partir de notre propre maturité ».

Au terme d'un article particulièrement intéressant et documenté : « Death and the mid-life crisis », Elliot Jacques (1) met l'accent sur la perspective pour chacun de sa propre mort et sur l'oeuvre de l'instinct de mort. On peut se demander si ce saut dans la métaphysique n'escamote pas des difficultés économiques et dynamiques qui ne sont qu'en apparence plus modestes.

De la puberté physiologique nécessaire à l'achèvement génital heureux, nous savons qu'elle est de loin insuffisante à l'assurer. L'accès en sera différé dans les désarrois et les souffrances liés à la reviviscence des conflits précédents. Les obstacles à l'amour semblent bien en faire le prix. De la succession des aventures qui furent passionnées, de l'établissement d'une relation stable, voire du dosage de ces voies, laquelle ne court pas le risque de monotonie, d'épuisement qualificatif ? Seuls les conflits entretenus au niveau des substituts culturels semblent susceptibles d'étahcher et dépasser le tarissement peu tolérable qui autrement nous expose à la pratique de jeux cruels et redoutables. Ces substituts culturels fondent, expriment et contiennent aux deux sens de ce mot, les aspects pulsionnels. Cela leur vaut d'être ressentis de façon sensiblement opposée aux différentes étapes de la vie. On peut se demander si le caractère inéluctable du fossé des générations ne s'approvisionne pas des contradictions internes à chacun pour faire que tout « visage humain » soit barré par une idéalisation, ou une idéologie précipitant son échec.

Le mammifère Carnivore que nous sommes est atteint d'une dysharmonie qui culmine en crises. Celle de la maturité permet d'apprécier plus précisément peut-être la fonction du conflit vécu vivide, étayé dans l'actualité, la nécessité d'une projection sustentée, les limites d'une sagesse compatible avec la vie psychique et parfois la vie tout court.

La coïncidence temporelle de fait des problématiques de deux ou même trois générations ne doit pas nous dérober que l'adolescence des enfants peut constituer, à leur détriment, un alibi focalisé à la crise des parents. Les parents risquent d'y puiser une réponse trop sur mesure pour y renoncer en faveur d'intérêts moins directement pulsionnels, plus élaborés, composés, c'est-à-dire plus conformes à l'utopie d'un âge mûr. La « maturité » pourrait trouver dans le bouillonnement des descendants immédiats une étincelle réchauffante sans se prétendre acculée par des passions adolescentes qui ne lui siéent plus, sans poursuivre la reviviscence en plus réussie de sa propre période adolescente en contraignant les adolescents jusqu'à prendre leur place.

Car où est l'utopie (2) ? Je la verrai davantage dans la propension à se

(1) In The International Journal of Psychoanalysis, oct. 1965, vol. 45, part. 4.

(2) On peut se demander où va Margaret MEAD (The gap of génération, 1969), en postulant


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saisir des refoulements et des formations réactionnelles de l'adolescence comme de l'éclat de la vérité. Freud le disait bien : « La formation de l'idéal est ce qui favorise au maximum le refoulement », pour l'opposer, au moins relativement, à la sublimation qui constitue l'issue et le détour propices à des accomplissements susceptibles de ne pas être bâtis sur le refoulement aussi aveuglément.

la discontinuité entre les cultures post et cofiguratives antérieures et la nouvelle culture préfigurative d'après la deuxième guerre mondiale. Selon cette thèse le processus de transmission serait désormais inversé, et l'enfant en position de parent du parent, non plus conformément à une boutade profonde, mais consciemment et intégralement serait l'orphelin de la deuxième moitié du XXe siècle.


RÉPONSE DE JANINE CHASSEGUET-SMIRGEL

AUX INTERVENTIONS FAITES EN SÉANCE PLÉNIÈRE

Je voudrais vous exprimer toute ma reconnaissance pour l'accueil chaleureux que vous avez réservé à Marie Bashkirtseff, à MélanieBlanche, à moi-même et à ce que j'apportais dans mes bagages, mon rapport. Votre hospitalité m'est allée droit au coeur. Je voudrais aussi remercier tous ceux qui sont intervenus en séance plénière, c'est-à-dire M. et Mme Sandler qui en peu de mots sont venus nous apporter un échantillon si vivant de la méthode de travail de la Hampstead Clinic ; Catherine Parat dont la finesse assortie d'humour nous a enchantés ; Colette Chiland qui, une fois de plus, nous a convaincus de la clarté de ses vues cliniques, de la cohérence de sa pensée ; Jean Bergeret qui n'a pas déçu notre attente : il s'est montré aussi incisif qu'à son habitude ; Denise Braunschweig qui a fait une communication d'une lumineuse intelligence ; le Dr Gendrot à qui je voudrais, rendant à César ce qui est à César, dire que la « maladie d'idéalité » est l'expression d'un homme, que je l'ai empruntée à Mallarmé ; Béla Grunberger sans qui aucun des travaux sur le narcissisme dont notre Société s'est enrichie depuis son rapport de 1956 sur la situation analytique qui fit un scandale que la nouvelle génération des analystes n'est pas en mesure d'imaginer, n'aurait pu voir le jour. Roger Misés qui a su, si simplement, exprimer une pensée, en fait, complexe ; Michel Gressot qui nous a gratifiés d'une intervention profonde et importante ; Michel Fain qui, comme toujours, a été stimulant et authentiquement original ; Jean Guillaumin qui a apporté des vues nouvelles et personnelles en complément à mon chapitre sur l'évaluation du Moi ; Pierre Luquet qui a parlé en artiste d'art et de religion ; Michel de M'Uzan qui s'est montré terriblement brillant; Francis Pasche qui a défendu avec rigueur et fidélité des vues que je ne partage parfois pas mais que j'admire toujours ; Didier Anzieu qui m'a ravie par l'humour et le courage avec lesquels il a abordé les thèmes de son intervention ; Ilse Barande qui, avec subtilité, a touché des points qui nous sont à tous sensibles car nous avons tous été adolescents, et parents ou non, nous sommes tous plus ou moins proches de la middle-life crisis ; enfin André Green qui, avec maestria, m'a montré en quoi nous différions mais aussi en quoi nos intérêts communs pour l'analyse et plus particulièrement pour certains de ses thèmes savaient nous rapprocher.


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Si j'ai énuméré tous ceux que j'ai eu le plaisir d'entendre dans cette salle parler à propos de mon travail, c'est d'une part pour leur dire combien j'ai été sensible à l'honneur qu'ils m'ont ainsi fait, ensuite pour leur signifier que je suis très gratifiée d'avoir été, je crois, en partie responsable, au moins par le choix de mon thème, du niveau particulièrement élevé, rigoureux, pertinent, des communications. Je leur suis également reconnaissante d'être intervenus directement sur mon rapport et j'ai été ainsi grandement récompensée de mon effort. Enfin cette énumération me permet de vous demander à tous une grande indulgence. Répondre à une pareille moisson d'idées, d'arguments, de réflexions me paraît être un travail pour lequel j'ai des forces et des aptitudes insuffisantes. Aussi je ne reprendrai que quelques points parmi la multitude de problèmes soulevés (1).

Je ne voudrais pas non plus que vous pensiez, après ce que j'ai dit, que je tiens à considérer toutes les interventions qui ont été faites comme autant d'approbations. Nous ne sommes pas, je le sais, dans une situation d'idylle parfaite et c'est bien mieux ainsi. Le contraire serait suspect : suspect de conformisme de ma part, suspect d'hypocrisie de la vôtre, suspect d'aboutir à une homéostase, peut-être mortifère, pour les tenants de l'instinct de mort.

Tout d'abord j'ai été sensible au reproche qui m'a été fait, de la part de Catherine Parat et de Denise Braunschweig, de ne pas avoir parlé des problèmes de l'Idéal du Moi chez la femme, moi qui, m'a-t-on dit, avais précisément écrit par ailleurs sur la sexualité féminine. Eh bien j'ai été obligée d'opérer un choix et, comme je l'ai dit, je n'ai traité qu'une portion du spectre de la « maladie d'idéalité », en outre ayant choisi de prendre pour modèle, en vue de ma démonstration, la perversion, j'ai, tout naturellement, été amenée à privilégier le cas de l'homme. J'ai esquissé à ce sujet une hypothèse explicative quant au problème de savoir pourquoi les femmes étaient moins souvent manifestement perverses que les hommes, la perversion étant liée à la nature de la relation à la mère qui est rarement pour la fille analogue à celle que cette dernière est à même d'entretenir avec son fils. J'ai du reste, me semble-t-il, un peu corrigé la lacune dont on m'a fait grief, dans ma présentation, en accordant à l'envie du pénis chez la femme le sens d'un fantasme d'abolition de l'écart entre le Moi et l'Idéal, c'est-à-dire

(1) Il va de soi que la version écrite de mon texte implique une réponse à un plus grand nombre de points. Cette version peut également différer de ma réponse orale dans la mesure où certains textes des interventions ont été eux-mêmes remaniés, et où le style verbal autorise des libertés que l'écriture condamne.


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en la situant davantage dans le registre de l'être que dans celui de l'avoir.

De plus, dans mon étude de l'OEdipe féminin (in La sexualité féminine) (1) j'ai amplement axé mon travail sur l'idéalisation du père chez la fille et sur les obstacles nés de cette idéalisation. Je me suis répétée sur certains problèmes dans mon rapport (sur « le faux » en particulier) et je ne voulais pas abuser, comme l'a dit Béla Grunberger, de la compulsion de répétition. Je vous accorde qu'il y a là cependant matière à un complément fort important ; aussi bien je n'ai nullement considéré mon rapport comme clos mais comme le commencement d'une étude qui demande à être poursuivie par moi et par d'autres, sur de nombreux points. Je voudrais cependant répondre tout de suite ici à Denise Braunschweig lorsqu'elle postule que pour la fille l'OEdipe est fantasmé comme ayant été réalisé et son manque de pénis comme une castration effectuée de ce fait. Il m'est difficile de concevoir alors ce qu'est le moteur de la régression et de la névrose chez la fille. De même, il ne m'est pas possible d'admettre l'existence d'une « fausse angoisse de castration ». J'ai bien traité du faux, mais précisément l'affect me paraît, lui, complètement échapper à cette dimension. Il n'y a pas de faux affects, il n'y a sûrement pas de fausse angoisse. J'ai dit, au dernier séminaire de perfectionnement, que la conception freudienne de la perte d'amour comme moteur de la régression féminine devant l'OEdipe me semblait pouvoir être soumise à la même objection que celle que Freud formule concernant la crainte de la mort qui n'aurait pas de représentation dans l'inconscient et qu'il ramène, de ce fait, à la crainte de castration. Comment concevoir, au niveau du processus primaire, une perte autre qu'affectant une partie du corps ?

Au sujet de la mère du pervers qui serait, en fait, pour Michel Fain, la mère d'un hystérique, je voudrais faire deux remarques. Tout d'abord, la description de cette mère complice et séductrice du fils et donnant lieu à la constitution d'une structure perverse chez l'enfant ne m'est pas personnelle. Joyce McDougall, traitant de la perversion avec le talent que l'on sait, énumère une longue liste d'auteurs ayant abordé cette question avant elle-même. Ce qui m'est, je le crois, personnel, c'est d'avoir lié cet élément à la non-projection de l'Idéal du Moi du pervers sur la génitalité (c'est-à-dire la prérogative du père) et de l'avoir comparé à ce qui se passe dans l'évolution normale ou névrotique. Michel Fain a une expérience clinique beaucoup plus vaste que la mienne ; mais celle, plus restreinte, que j'ai, m'a paru

(1) Petite Bibliothèque Payot.


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confirmer cette collusion mère-fils chez le futur pervers et par contre les rares hystériques hommes que j'ai eus en analyse ne m'ont pas semblé présenter cette constellation. Cependant, la structure de la mère, telle que Michel Fain l'a décrite, son rapport avec son propre père et le rapport de son mari avec ce dernier me paraît remarquablement coïncider avec des cas cliniques que j'ai observés. Mais à supposer que ces mères séductrices soient hystériques, il n'est pas sûr que leur séduction produise des hystériques. Michel Fain fait allusion à la théorie de la séduction chez les hystériques, mais, précisément, Freud a été amené à abandonner cette théorie et à lui substituer l'idée du fantasme et donc, finalement, du complexe d'OEdipe. Or, dans les cas dont nous parlons Michel Fain et moi, l'attitude de la mère est réellement séductrice. (J'ai du reste dit dans mon travail que d'autres facteurs pouvaient pousser l'enfant à s'imaginer être le partenaire adéquat de la mère comme dans l'exemple du fétichiste dont le père était paranoïaque.) En somme ce n'est pas tant l'attitude de la mère qui compte que l'avidité de l'enfant à se saisir de tout ce qui peut le confirmer dans l'illusion qu'il n'a pas à effectuer le long et douloureux chemin de la maturation psychosexuelle et physiologique pour s'identifier à son père. Hic et nunc et tel quel, il comble sa mère (qui, du reste, n'a pas de vagin à combler).

Lorsque Michel Fain dit que je décris ce qu'il a appelé « perversion de comportement » qui altérerait « non pas directement la sexualité mais l'esthétique : l'esthétique au sens large c'est-à-dire au sens d'une idéalisation des sublimations », je voudrais faire deux autres petites remarques : il ne s'agit pas pour moi d'une « idéalisation des sublimations » mais d'une idéalisation sans sublimation concomitante, au sens où Freud dit : « Tel qui a échangé son narcissisme contre la vénération d'un Idéal du Moi élevé n'a pas forcément réussi pour autant à sublimer ses pulsions libidinales. L'Idéal du Moi requiert, il est vrai, cette sublimation mais il ne peut l'obtenir de force : la sublimation demeure un processus particulier, l'idéal peut bien l'inciter à s'amorcer mais son accomplissement reste complètement indépendant d'une telle incitation » (1914). J'ai essayé de montrer quelle voie pouvait être choisie par certains sujets incapables de sublimer mais poussés par l'impérieuse nécessité de faire « comme si », à la manière des dames qui lèvent le doigt en tenant leur tasse de thé « comme si » elles étaient distinguées, faute d'une réelle bonne éducation, d'une aisance naturelle, ou d'une grossièreté assumée. Ma deuxième remarque concerne le fait que je ne suis pas certaine que mes réflexions s'appliquent à des sujets dont la


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perversion ne toucherait que le domaine de la création esthétique (ou intellectuelle). Certains des sujets auxquels je pense présentent parallèlement une ou plusieurs perversions sexuelles manifestes. C'est pour moi une raison de plus pour les considérer comme ayant atteint une régression réelle, selon le schéma classique, dont j'ai espéré enrichir quelque peu la compréhension en insistant sur l'investissement narcissique de la prégénitalité et des objets partiels, sur la compulsion à idéaliser du pervers qui accompagne sa perversion sexuelle. Il n'en reste pas moins que les remarques de Michel Fain concernant les cas d'hystérie qu'il décrit m'ont vivement intéressée. Il se peut, du reste, que certains cas présentent des similitudes avec ceux que je décris et que l'on touche là au domaine, combien difficile, de l'hystérie et de ses « affinités » relevées par certains avec la perversion et la psychose. Je rappelle à ce sujet que Freud a aussi bien parlé de l'hystérie comme négatif de la perversion que de la névrose en général comme négatif de la perversion. Le cas de Mélanie-Blanche que j'ai relaté dans ma présentation est l'illustration de l'ambiguïté qui règne en fait entre certaines formes d'hystérie et la perversion comme si une certaine frange de la névrose hystérique laissait apparaître le positif qu'elle est censée masquer. Un point important de l'intervention de Michel Fain est celui de la métamorphose, spécifiquement hystérique, qui « transforme en coexcitation sexuelle la douleur du deuil ». L'auteur semble faire là allusion à une notion classique dans la théorie de l'hystérie. J'avoue l'ignorer. Mais je crois plutôt que sa modestie (ou sa surestimation des autres) le pousse à nous offrir là, presque « à la sauvette », le fruit d'observations personnelles et d'élaborations théoriques dont nous aimerions tous, j'en suis sûre, connaître plus amplement les développements.

Puisque j'ai abordé à l'instant le rôle de la mère, je voudrais dire à Michel de M'Uzan qu'au-delà de la réalité de l'attitude de certaines mères, il m'a paru pointer davantage ce qui relève des imagos archaïques maternelles les plus effrayantes que les effets des attitudes des mères en général, l'enfant étant chargé, pour tout programme, d'après la conception de Michel de M'Uzan, d'accomplir les ambitions phalliques de la mère. Je le cite : « La mère ne lâche pas sa proie » (l'enfant). Le père serait lui-même chargé d'accomplir les ambitions phalliques de son épouse (je le cite à nouveau) : « C'est la mère qui conduit le bal », ce qui me fait irrésistiblement songer à « c'est Satan qui conduit le bal ». Confondre la mère avec le diable ne peut relever que de la seule réalité psychique. Je suis pour ma part, et d'une façon très générale, perplexe

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devant la propension actuelle qui me paraît constituer un recul par rapport à l'évolution de la pensée analytique, à mettre au compte de la mère (ou du père... mais c'est toujours en fait de la mère qu'il s'agit) les comportements, voire les désirs de l'enfant. Certes, la mère joue un rôle considérable dans l'évolution psychosexuelle de l'enfant, mais enfin celui-ci vient au monde avec un bagage pulsionnel qui lui est propre et non comme une outre vide ; et voir dans la mère cette araignée qui guette sa proie et l'enserre dans sa toile me paraît relever des conflits que nous avons tous avec notre mère, conflits plus ou moins refoulés mais agissant de façon permanente et qui, à l'instar de toute représentation imagoïque, demandent à être interprétés en fonction des visées du sujet et, idéalement, doivent se résorber dans le Moi. L'enfant n'est pas toujours et n'est en tous cas pas seulement, l'objet de cette possession démoniaque. La mère n'a pas toujours et n'a pas seulement ces ambitions phalliques.

D'une façon générale, ne voir l'enfant qu'à travers le désir de la mère me paraît participer d'une position paranoïaque de plus en plus répandue : celle de l'aliénation de l'homme (par la mère, le père, la société...), ce qui a pour immense avantage de nous épargner tout sentiment de culpabilité et de nous décharger du fardeau de la responsabilité. Je crois que la psychanalyse n'a rien à gagner à donner dans ce penchant. Nous ne pouvons et nous ne devons qu'interpréter les pulsions et les défenses du sujet et du sujet seul, et lorsque j'ai moi-même parlé de la mère du pervers c'est en soulignant bien que le conflit est dans le sujet et que l'attitude de la mère (parmi d'autres facteurs du reste) ne fait que l'encourager à préférer une solution à une autre.

Pour en revenir à la belle intervention de Michel de M'Uzan j'ajouterai — concernant la mère — qu'il engage ici toute une conception de la sexualité féminine (et masculine, du reste) qui n'est pas exactement la mienne, il le sait. Mais discuter ce problème nous entraînerait trop loin. Qu'il me suffise de dire qu'il méconnaît, à mon sens, l'envie des deux sexes à l'égard des prérogatives maternelles mise en évidence par Melanie Klein et que la clinique me paraît confirmer quotidiennement, ainsi que la signification des « ambitions phalliques » de la femme.

En ce qui concerne « le faux », Michel de M'Uzan nous invite à en faire l'éloge, la falsification jouant le rôle d'un médiateur qui épargne au sujet « la décharge totale de l'excitation et donc l'extinction ». Je veux bien, mais parlons-nous de la même chose ? Lorsque j'étudie « le faux » par rapport à « l'authentique », en particulier dans la création esthétique, j'analyse des mécanismes très précis liés aux identifications


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et je doute que cette falsification-là — celle que je décris — joue réellement le rôle d'un médiateur positif. La création en soi et les sublimations qu'elle implique entrent peut-être dans la catégorie de ces médiateurs qu'évoque Michel de M'Uzan. L'art, c'est bien l'artifice, et l'artiste, l'artifex dont parlait Rimbaud ; mais à l'intérieur de cette modalité plus globale de la falsification j'ai essayé de délimiter deux sortes de processus. Je ne suis pas du tout certaine qu'il soit économiquement plus profitable d'escamoter certains processus ainsi que le fait le créateur du « faux », ni pour lui ni pour le public. En outre, concernant le domaine de la découverte scientifique et la recherche de la vérité en général, ces escamotages mèneraient à des résultats très fâcheux pour l'avancement des sciences dont je ne suis pas sûre que la « santé » des savants bénéficierait réellement. Et que dire alors de l'entreprise psychanalytique ? Elle se révélerait, à mon sens, ainsi que je l'ai dit dans mon rapport, totalement impossible, et pour l'analyste et pour l'analysé si la visée en était dominée par le mensonge et la tricherie. L'idée de Michel de M'Uzan selon qui « l'Idéal du Moi est nécessairement rétrograde » pourrait se concevoir paradoxalement dans une conception de la psyché, dominée par l'instinct de mort, je dis paradoxalement, car je connais les idées de Michel sur la question de la dualité « Eros-Thanatos » qu'il répudie, répudiation où, en fait, nous trouvons un solide terrain d'entente.

Enfin Michel dit que nous sommes tous pervers. Oui, d'accord. Mais, comme le disait Alphonse Allais à propos d'autre chose, « nous sommes tous égaux, mais il y en a qui sont encore plus égaux que les autres ». En fait, j'irai plus loin, je crois dans les structures. C'est, là aussi, quelque chose que j'ai de commun avec André Green. J'ai même eu l'ambition, lors de la rédaction de ce rapport, d'apporter quelques éléments de compréhension complémentaires à propos de la délimitation des structures en général et de la structure perverse en particulier.

Je voudrais revenir ici au problème de l'instinct de mort qui a été touché dans plusieurs interventions qui m'ont été faites. Je dois dire que j'étais sûre d'être ici guettée au tournant. Je peux même ajouter que j'ai pensé un instant à consacrer un chapitre de mon travail à la discussion des rapports entre l'Idéal du Moi et l'instinct de mort; mais il m'est apparu très vite que pareille tentative aboutirait à la discussion du concept même d'instinct de mort. Dans mes remarques préliminaires, je notais que l'Idéal du Moi de 1914 et le Surmoi de 1923 se situaient dans des systèmes topiques différents (je faisais allusion, bien entendu, à la dualité instinctuelle introduite en 1920). J'ai remar-


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que, dans le dernier chapitre, qu'à partir de l'introduction du Surmoi, contrairement à ce qui a été dit dans l'une des interventions, l'Idéal du Moi disparaissait quasi totalement de l'oeuvre de Freud et que, lorsqu'il apparaissait, c'était principalement sous un aspect objectai, celui de l'incorporation des parents idéalisés (je dresse là, bien évidemment, un tableau schématique). Or, ceci me conduit à parler du « remodelage des idéaux » mis en avant par Roger Misés, de la projection du narcissisme des parents sur l'enfant soulignée par Denise Braunschweig et dans une autre perspective par Colette Chiland, du besoin de bienêtre postulé par Joseph et Anne-Marie Sandler et, dans une certaine mesure, des Idéaux du Moi, modèles à consommer tout de suite, de Francis Pasche. Je crois qu'il y a entre eux et moi non pas une réelle contradiction, plutôt un malentendu. En effet, je ne nie pas du tout l'influence des autres et la mouvance, la mobilité des Idéaux du Moi en ce qui concerne les contenus des idéaux successifs et temporaires auxquels nous avons affaire. Dans la même journée, le mien par exemple, sera de faire une réponse à peu près cohérente à vos riches interventions, puis, ce soir, au banquet, d'être vêtue de façon aussi plaisante que possible. Mon idée est qu'au-delà de ces satisfactions successives et éphémères je suis guidée, nous sommes guidés, par quelque chose de plus profond, de plus absolu, de permanent, qui est une fonction (et non plus seulement un contenu), c'est-à-dire le désir de nous unir au narcissisme qui nous a été arraché lors de la constitution de l'objet sous forme d'Idéal du Moi, qui se projette sur des modèles, qui conduit à la recherche de certains affects (la régulation de l'estime de soi) qui ne sont cependant que des relais sur un chemin qui n'aboutit nulle part ailleurs qu'à la mort mais qui nous pousse à vivre.

J'ai été frappée par le fait que beaucoup d'interventions tendent à ôter à l'Idéal du Moi de sa grandeur et à le réduire à des dimensions souvent très étriquées et qui me semblent, pour ma part, en tout cas dans ma perspective, incompatibles avec le rôle que je lui assigne me semble-t-il après Freud, celui d'héritier du narcissisme. Il est sans doute significatif que ce qui est enlevé ainsi à l'Idéal du Moi est pour ainsi dire rendu à l'instinct de mort. Ceci m'amène à parler plus particulièrement de l'intervention de Denise Braunschweig. Selon elle je n'aurais pas mentionné la relation étroite qui lie la formation de l'Idéal du Moi au complexe de castration et qui, dit-elle, est signalée par Freud dans le texte de 1914. Or il m'apparaît que, quoique rapportant fidèlement une phrase de l'article de Freud, Denise, en la sortant de son contexte, décentre l'ensemble du texte qui, ne l'oublions pas, constitue


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— outre l'introduction dans la psychanalyse d'un nouveau concept : le narcissisme et de son corollaire : l'Idéal du Moi — une attaque de deux dissidences alors en pleine activité : celle de Jung et celle d'Adler. Le complexe de castration est mentionné par Freud à propos de ce dernier et sa colère, toute mosaïque, l'entraîne à quasiment détruire les Tables de la Loi. Il en vient ainsi à abolir (provisoirement du reste) ce qui est pour nous intrinsèquement lié au complexe nucléaire des névroses : « Je trouve tout à la fois impossible de fonder la genèse de la névrose sur la base étroite du complexe de castration quelle que soit chez les sujets masculins sa puissance... Enfin, je connais même des cas de névroses où la « protestation virile », ou bien à notre sens le complexe de castration, ne joue pas de rôle pathogène, voire n'apparaît pas du tout. » Je ne dis pas que Freud ait raison et nous sommes, je pense, tout à fait d'accord pour affirmer l'importance et l'universalité du complexe de castration, il n'en reste pas moins que la lecture du texte de 1914 ne nous permet pas de dire, à mon sens, que Freud lie la formation de l'Idéal du Moi au complexe de castration. Quand on continue la lecture du texte de 1914 on voit Freud rattacher la formation de l'Idéal du Moi à l'incapacité de l'homme à « renoncer à la satisfaction dont il a joui une fois » (point qui constitue l'un des fils essentiels de la trame de mon travail). Et Freud poursuit : « Il ne veut pas se passer de la perfection narcissique de son enfance, s'il n'a pu la maintenir, car pendant son développement, les admonestations d'autrui l'ont troublé et son propre jugement s'est éveillé, il cherche à la regagner sous la nouvelle forme d'un Idéal du Moi » (dans l'édition de La vie sexuelle, P.U.F., ces citations se situent p. 97 et 98. Je me suis par ailleurs souvent servie de la traduction disponible à l'Institut de Psychanalyse). Je ne pense pas que ces « admonestations » ou « réprimandes » se superposent dans l'esprit de Freud aux « intimidations sexuelles » à l'origine du complexe de castration. Elles sont à la fois plus générales et plus précoces (même si après coup elles peuvent se trouver cristallisées, prises en masse, pour donner lieu au complexe de castration. Je ne fais référence ici qu'au texte littéral de Freud et non aux prolongements que nous pouvons aujourd'hui y von, aux correspondances diverses que nous pouvons y déceler entre différents moments de sa pensée.) Quant à moi j'ai supposé que l'origine de l'Idéal du Moi — et je l'ai dit dans mon rapport — devait être encore plus spontanée et intrinsèquement liée à ce que nous savons de la naissance du Moi, de l'éclatement de la fusion primitive. (C'est, me semble-t-il, ce que Michel Fain et Pierre Marty exprimaient dans leur travail, déjà ancien, sur le rôle de Pinves-


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tissement homosexuel dans les cures d'adultes. Il se peut que l'un ou l'autre de ces auteurs ait changé de conception, cela ne m'empêche pas de rester attachée à une hypothèse de travail qui me semble à même de rendre compte d'un certain nombre de phénomènes. De même que, concernant l'Idéal du Moi, en général je me sens plus proche du Freud de 1914 que de celui de 1923.) Aussi je ne saurais être d'accord avec l'assertion de Denise selon qui l'Idéal du Moi naîtrait « de la restriction imposée aux capacités érotiques de l'enfant par l'instance surmoïque ». C'est reculer la naissance de l'Idéal du Moi à un âge bien tardif. Qu'a fait l'enfant entre la naissance du Moi et l'OEdipe (surtout lorsqu'on n'est pas dans l'OEdipe précoce de Melanie Klein) de sa « perfection perdue » ? Que les restrictions aux capacités érotiques de l'enfant imposées par le Surmoi infléchissent l'Idéal du Moi et en constituent une vicissitude, je l'admets volontiers, bien entendu.

La substitution du problème de l'instinct de mort au destin du narcissisme, c'est-à-dire à l'Idéal du Moi, et celle d'un conflit en quelque sorte cosmique au conflit individuel m'effraie quelque peu. Je suis, je l'avoue, perplexe devant la formulation saisissante de Denise selon qui il n'y aurait pas de désir de grandir mais une défense contre la mort. Tout d'abord le désir de grandir est affirmé à plusieurs reprises par Freud (cf. les citations dans mon travail). Penser que « ce sont les parents avant tout qui veulent que l'enfant, porteur de leur narcissisme projeté, se conserve, survive, et donc grandisse », c'est laisser de côté des pans entiers de la vie pulsionnelle qui, même lorsqu'on croit dans l'instinct de mort, n'exclut pas le désir oedipien et l'identification aux parents concomitante, sans parler de l'identification tout court liée au désir de s'affranchir de la dépendance liée à l'impuissance primaire. Dire que le désir de grandir est purement défensif c'est, me semble-t-il, revenir à un monisme où seul Thanatos serait un instinct et Eros une simple défense contre cet instinct. Je sais qu'à la limite certaines formulations freudiennes autoriseraient cette conception (Eros, les détours...) mais c'est abandonner là le terrain de la psychanalyse à la métaphysique. Rappelons en outre la définition d'Eros dans Au-delà du principe de plaisir : « Les efforts d'Eros tendent à unir les unités organiques de façon à former des ensembles de plus en plus vastes. » N'est-ce pas là, entre autres, la définition même de la croissance ?

J'ai essayé tout à l'heure de distinguer les contenus divers, mobiles, changeants des idéaux, de la fonction même de l'Idéal du Moi. C'est dans cette perspective que la limitation de l'application du terme « Idéal du Moi », proposée par Francis Pasche, « à la représentation investie


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comme modèle à réaliser » me semble trop restrictive dans la mesure où elle isole l'un des avatars — très important certes, comme je crois l'avoir souligné, celui qui conduit aux identifications — de l'Idéal du Moi aux dépens de tous les autres. Sa définition me paraît non seulement restrictive par rapport à la mienne mais aussi par rapport à celle que Freud donne de l'état amoureux, puisque Francis Pasche en vient à dire que l'amoureux ne projette pas son Idéal du Moi sur la femme aimée. De même, concernant le groupe, il souligne que Hitler n'était pas l'Idéal du Moi des hitlériens car les membres du groupe ne rêvaient pas d'être comme lui et, pour ce faire, de le supprimer et, ajoute-t-il, « l'Idéal du Moi de chaque hitlérien était de devenir l'instrument docile du Fuhrer ». Je suis tout à fait d'accord avec le sens profond de sa remarque. Elle va, me semble-t-il, précisément dans la ligne de ce que j'ai essayé de dégager à propos des groupes en définissant deux types de groupes : l'un d'eux, fondé sur l'idéologie — et je pensais précisément au nazisme — se choisit pour chef non une figure paternelle mais « celui qui active l'ancien désir d'union du Moi et de l'Idéal. Il est le promoteur de l'Illusion, celui par qui elle s'accomplira... La foule a moins soif d'un maître que soif d'illusions... Le meneur c'est Cagliostro » (1). Et j'en viens à comparer ce type de leader à la mère du pervers qui le maintient dans le leurre d'une épargne possible du processus de développement. Il va de soi que le chef n'est pas ici un modèle, ni un père (ce n'est jamais le père qui promet l'accomplissement de l'Illusion puisque celle-ci se confond, selon moi, avec le retour à la fusion primaire, c'est-àdire contient le fantasme incestueux) et qu'être son instrument docile, par-delà les satisfactions homosexuelles passives que le sujet en retire, doit conduire à une plus rapide et plus complète coïncidence entre le Moi et l'Idéal du Moi. L'Idéal du Moi entre donc bien en jeu dans cette affaire sans que le chef, toutefois, soit un réel objet d'identification (secondaire, certainement pas). Ceci m'amène à m'expliquer sur ce que j'entends par « retrouvailles du Moi et de l'Idéal du Moi » que Francis Pasche dit mal comprendre. Je me réfère ici à la phrase de Freud : « Ce qu'il projette au devant de lui comme son idéal est le substitut du narcissisme perdu de son enfance ; en ce temps-là il était lui-même son propre idéal. » Je comprends ceci comme impliquant la poursuite éternelle par le sujet du temps où il était à lui-même son propre idéal, c'est-à-dire où une part de son narcissisme ne lui avait pas encore été arrachée. C'est à cette part de son narcissisme que le sujet désirera

(1) Dans le chapitre sur « L'Idéal du Moi et le Groupe ».


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s'unir pour retrouver sa complétude perdue. Le fait de choisir des supports à ce narcissisme sous forme de modèles par exemple n'est qu'une conséquence — capitale certes pour l'évolution — mais secondaire par rapport au mouvement profond qui anime le sujet, du désir de combler la faille entre le Moi tel qu'il est et celui qu'il voudrait être (ce qui se réfère toujours en dernière analyse au moment où « il était à lui-même son propre idéal »). La projection de cet idéal sur un support est, pour cette raison, toujours quelque peu dérisoire, et l'atteinte du but (la ressemblance au modèle admiré et donc sa suppression comme le souligne justement Francis Pasche) jamais réellement et définitivement satisfaisante (et c'est là un facteur de progrès) car en fait il ne s'agit que de représentations éphémères, partielles et substitutives d'un projet bien plus grandiose et en fait inatteignable autrement peut-être que dans l'orgasme, la régression la plus profonde (la psychose) et la mort.

Bien que Francis Pasche aborde dans son intervention beaucoup de points passionnants (entre autres celui du moment de la formation de l'Idéal du Moi : je suis heureuse à cet égard qu'il lui confère une origine précoce) je suis amenée à retourner vers un point que j'ai abordé plus haut : celui des « idéaux à consommer ». J'ai donc dit que ces idéaux ne représentaient en fait que des substituts momentanés d'un projet autrement vaste. Je suis d'accord avec Francis Pasche lorsqu'il dit qu' « un créateur devance tout idéal », et que l'idéal est « toujours en quelque manière périmé ». Car pour lui l'Idéal du Moi est un modèle, conscient la plupart du temps, que le créateur imite jusqu'au jour où, par une mutation à nous inconnue, il invente une forme nouvelle, une musique inouïe, accouche d'un univers personnel. Il nous donne l'exemple, entre autres, de la période Tintoret du Greco. Pour moi le Tintoret n'est qu'un avatar de l'Idéal du Moi du Greco qui, profondément, avait celui, commun à tous les hommes, que j'ai essayé de dégager, de combler la béance entre son Moi et son narcissisme perdu. Mais d'une manière plus immédiate (et plus classiquement oedipienne peutêtre) en faisant du Tintoret son modèle, en projetant sur lui son idéal, voulait-il peindre comme le Tintoret, c'est-à-dire en être l'épigone, le disciple, l'imitateur habile et servile, ou bien plutôt être comme le Tintoret, c'est-à-dire un créateur de formes inconnues, l'inventeur d'une nouvelle vision du monde, le Gréco peut-être... ?

Je pense avoir en partie et implicitement répondu à l'intéressante mise au point de Roger Misés dans certains de ses aspects qui se rapprochent des réflexions de Francis Pasche par exemple. En particulier, dans ma perspective, la différence entre projeter son Idéal du Moi et


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idéaliser l'objet me paraît beaucoup moins importante que dans celle de Roger Misès, dans la mesure où il s'agit de modalités diverses du destin de cette partie du narcissisme qui a été autrefois arrachée au Moi. Je me permets de rappeler en outre que, aussi bien dans l'article de 1914 que dans le chapitre que Freud a consacré à l'état amoureux dans Psychologie collective et analyse du Moi de 1921, Freud ne fait pas de différence entre Idéal du Moi et Idéalisation. Par exemple, en 1914, il dit : « Nous trouvons ici l'occasion d'examiner les rapports de cette formation d'idéal et la sublimation. La sublimation est un processus qui concerne... L'idéalisation est un processus qui concerne... » Idéalisation et idéal sont ici équivalents. Je suis par ailleurs d'accord quant aux considérations de Roger sur la modalité d'investissement du père et j'accepte là bien volontiers son amicale critique.

Je voudrais répondre à Roger Misès sur un point important : il craint en effet que je n'aie négligé la dimension du désir et du plaisir sexuels. J'espère qu'il n'en est rien. En effet, j'ai axé mon travail sur le fantasme incestueux dans son double registre, celui de la fusion primaire, celui du désir oedipien. (Je suis ici certains aspects de l'oeuvre de Ferenczi.) Or j'ai en effet voulu montrer que le désir oedipien était porté par autre chose que le simple besoin de supprimer une tension sexuelle et qu'en cela il était profondément humain parce que lié à des caractéristiques spécifiques de la condition humaine : la prématuration du petit homme, sa détresse, sa longue dépendance. Je différencie ainsi le fantasme incestueux de la pulsion (sexuelle) en général. Mais conférer au désir oedipien des propriétés spécifiques ne constitue pas, du moins je ne le crois pas, une méconnaissance du rôle de la pulsion en général. Ce qui nous pousse en avant serait la pulsion (et non le désir d'union du Moi et de l'Idéal). Oui, certes, la pulsion, ça pousse. Mais pas très loin. La pulsion seule se cherche un objet, se décharge, s'apaise, se ranime et recommence. La vie animale, dominée par la recherche de la satisfaction instinctuelle (et la conservation) ignore le progrès, nous le savons. On me dira qu'elle ignore aussi l'interdit. Mais justement l'interdit et l'OEdipe... Pour Freud, du reste, ce qui nous pousse en avant serait l'écart entre le désir et la satisfaction mais cet écart (il le montre ailleurs) est lié à l'OEdipe. En outre, Freud, dans Au-delà, affirme le caractère conservateur de l'instinct : « Tous les instincts se manifesteraient par la tendance à reproduire ce qui a déjà existé. » Par ailleurs Roger Misès pose la question : « L'Idéal du Moi nous conduit-il d'ailleurs à chercher un retour aux origines ? Ce serait méconnaître sa valeur d'illusion : celle du créateur visant à l'immor-


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talité, celle de la religion, promesse de vie éternelle. » Mais précisément, sur quel modèle est bâti le fantasme d'éternité si ce n'est sur le sentiment océanique, sentiment primaire du Moi ?

Un mot encore : Roger Misès, et d'autres collègues qui m'ont fait l'honneur d'intervenir sur mon rapport, se réfèrent à Winnicott. Je voudrais leur confesser une grave lacune : Je connais très mal cet auteur et lorsque j'ai commencé à étudier « le faux » j'ignorais jusqu'à l'existence des concepts de faux et de vrai self. J'ai, depuis, tenté d'aborder cette oeuvre à l'égard de laquelle j'ai une certaine réticence car elle ne parle ni du père ni de sexualité. Ce qui est bien dommage. Mais je réitérerai mon effort tant les collègues qui s'y réfèrent me semblent dignes de confiance.

La communication de nos collègues britanniques, que je remercie ici vivement d'avoir bien voulu traverser la Manche pour participer à nos travaux et nous apporter ainsi un point de vue particulier, provoque en moi une sensation de familier-non familier (je ne dirais pas d' « inquiétante étrangeté »), « non familier », car la perspective dans laquelle ils se placent, celle d'une « psychologie psychanalytique » ne nous est pas habituelle, « familier », car sitôt qu'est perçue l'expérience clinique qui sous-tend leur propos, nous nous trouvons en terrain connu. Je ne me sens nullement opposée à l'accent mis par les auteurs sur les affects qui régissent le sentiment de sécurité, sentiment qui commanderait la sensation de bien-être, et également à l'assertion selon laquelle « Toute activité qui mène au plaisir risque d'être inhibée si elle abaisse trop le sentiment de sécurité et de bien-être ». Cela me semble correspondre étroitement à l'observation clinique (encore que je ne perçoive pas entièrement la différence ici avec le principe de plaisir-déplaisir puisque selon ce principe toute satisfaction instinctuelle est à même d'être fuie par le sujet si elle n'est pas ego-syntone, en particulier si elle est facteur d'angoisse). Les vues des auteurs donnent une place primordiale à un principe visant à supprimer le conflit avec les affects pénibles qui en découlent, c'est-à-dire à revenir à l'état de bien-être propre au narcissisme primaire, au sentiment de sécurité. La construction d'idéaux interviendrait alors et serait un travail du Moi-instance (et non du Moi global de l'article de 1914) afin de préserver le sentiment de bien-être. Ce travail impliquerait la représentation que le sujet se fait de lui-même, de ses objets et de leurs relations réciproques et viserait l'obtention du meilleur état possible (de bien-être et de sécurité) à n'importe quel moment donné. Ce qui peut aboutir au sacrifice du plaisir lié à la satisfaction des pulsions afin de sauvegarder l'amour et éviter la punition


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de l'objet externe ou du Surmoi. Encore une fois l'observation clinique me paraît pleinement confirmer ces vues. Toutefois je ferai ici la même remarque que j'ai opposée à Francis Pasche et à Roger Misès (avec cependant une différence : pour Joseph et Anne-Marie Sandler je perçois bien qu'il ne s'agit pas pour le sujet de projeter son narcissisme sur des objets-modèles) : Par-delà ces idéaux multiples et renouvelables à chaque instant, il me semble exister un Idéal du Moi qui les transcende et qui est fondé sur le désir de redevenir à soi-même son propre idéal, de retrouver le narcissisme primaire détaché du sujet par suite du développement du Moi (cf. la citation de Freud reprise par les auteurs), désir basé, selon mon hypothèse, sur le fantasme incestueux dans son double registre progrédient (oedipien) et régrédient (la fusion primaire). C'est effectivement dans le cas d'expériences traumatiques que le deuxième registre prend le pas sur le premier et que l'idéal de rester petit comme disent les auteurs se substitue au désir de devenir grand, autrement dit où le désir de retrouver la mère au niveau régressif fusionnel est plus actif que le désir qui « pousse en avant », de la rejoindre dans le souhait de se substituer au père au sein de la situation oedipienne.

Une dernière remarque qui me semble confirmer l'hypothèse d'un Idéal du Moi transcendant par rapport à des idéaux temporaires et indéfiniment renouvelables et qui vont, en tout cas, dans le sens d'un clivage possible entre différentes formes d'idéaux. (Je remercie ici au passage Catherine Parat d'avoir bien voulu accorder une bienveillante attention à cette idée.) En effet, celui qui sacrifie une satisfaction pulsionnelle pour conserver ce que Joseph et Anne-Marie Sandler désignent comme sentiment de bien-être et de sécurité et qu'ils relient à l'Idéal du Moi, peut, à un autre niveau, se sentir dévalorisé, infériorisé par rapport à un autre aspect de l'Idéal du Moi, qui vit comme une humiliation, un sentiment d'impuissance, un échec narcissique, le fait que le sujet ne se permette pas la pleine satisfaction de ses pulsions. Il me semble que lorsque nous montrons à un patient que son désir d'être aimé, par exemple, le pousse au sacrifice de ses gratifications instinctuelles, nous touchons non seulement le « Ça » (en vue de le libérer) mais aussi un autre aspect de son Idéal du Moi commandant, à un autre niveau, la régulation de sa self-esteem.

Il est évident qu'un certain nombre des remarques précédentes s'appliquent à l'intervention, si bien articulée, de Colette Chiland. Cependant il est clair que si plusieurs interventions vont dans le même sens c'est qu'il y a eu, de la part du rapporteur, soit une erreur, soit une


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lacune, soit une ambiguïté. Je n'ai sans doute, en effet, pas assez insisté sur la dialectique entre les Idéaux du Moi imposés du dehors, par les parents, et l'Idéal du Moi spontané du sujet, si ce n'est dans le cas du pervers où j'ai montré comment l'attitude de la mère pouvait dévoyer l'Idéal du Moi de l'enfant. En fait, pour en revenir à la remarque que je faisais à la fin de ma réponse à Joseph et Anne-Marie Sandler je dirais que, vue dans la perspective de l'Idéal du Moi, une partie importante de la cure est placée sous le signe d'un dégagement de l'Idéal du Moi personnel, d'une autonomisation de cet Idéal du Moi par rapport à un certain nombre d'entraves « imposées du dehors », autant de « moules » comme je l'ai dit dans lesquels l'enfant doit se couler pour être aimé et approuvé. (Encore que tout ce qui est apporté du dehors n'a pas forcément une connotation purement négative et peut rencontrer heureusement les aspirations plus personnelles du sujet.) Comme je l'ai souligné, ces moules me paraissent davantage relever d'un Surmoi régressé au stade sadique-anal et servent utilement à certains égards à « former » le sujet, que de l'Idéal du Moi narcissique. Je pense que le texte de 1914 (l'Idéal du Moi héritier du narcissisme primaire) nous autorise à avoir cette conception d'un Idéal du Moi spontané.

Quant au bel exemple de Caroline, il me paraît constituer un paradigme pour la compréhension de l'Idéal du Moi et en même temps un cas extrême, comme le dit Colette Chiland elle-même, pour l'intelligibilité de ce problème. Un cas limite extrême car voici une petite fille qui, par rapport au lot commun des petites filles, porte une marque, une lésion congénitale au niveau du corps, et pas n'importe quelle marque, n'importe quelle lésion, puisqu'il s'agit d'une affection qui la rendra, d'une certaine façon, toujours dépendante de son entourage. Comment dans ce cas vivre son Idéal du Moi personnel, si ce n'est sous une forme délirante ou quasi-délirante (Toulayinte qui, sans doute, à un certain niveau, représente son propre Moi, tel qu'elle voudrait qu'il soit). Et je suis pas sûre que les idéaux imposés par les parents jouent un rôle purement négatif. Je veux dire que l'intense agressivité que cette jeune fille ressent à l'égard de son propre Moi défectueux — et qu'elle aurait ressentie indépendamment, on peut le supposer, de l'attitude parentale — peut, sans doute, être en partie projetée sur les parents tenus pour responsables et de son infirmité et de ses échecs. (En somme on imagine ici l'analyse vogant entre deux écueils, celui de la dépression et celui des positions paranoïdes.) Il y a certes de meilleures façons que celles de ces parents (on peut aisément imaginer à travers la sensible description faite par Colette quels profonds conflits la naissance de Caroline


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a éveillés en eux) d'aider l'enfant ainsi handicapé à mieux surmonter la faille qui grève si lourdement son destin. Mais du point de vue de l'Idéal du Moi n'y a-t-il pas dans ces infirmités congénitales (qui dépassent une simple défectuosité esthétique ou motrice) un obstacle, irréductible, indépassable à un certain niveau ? Ce qui n'implique bien entendu pas que l'analyse soit ici une vaine entreprise, mais une entreprise s'exerçant dans un champ limité par l'invincible défaillance fonctionnelle à laquelle toute la vie psychosexuelle du sujet vient se heurter et sur laquelle viennent buter les interprétations de l'analyste.

Pour répondre à la provocante intervention de Bergeret, je lui dirai d'abord ma surprise de le voir me faire l'amical reproche de n'avoir point insisté assez sur « l'antagonisme constant entre les authentiques besoins génitaux individuels et les exigences de la sécurité sociale » lorsque j'étudie les groupes alors que j'ai cru — mais sans doute n'ai-je pas été assez claire — avoir axé toute mon étude des groupes par rapport à ce problème. Je termine en effet le chapitre qui précède celui où j'examine « l'Idéal du Moi et le groupe » et qui se trouve être — pas par hasard, croyez-le bien — « l'Idéal du Moi, l'état amoureux et la génitalité », par ces mots : « Mais à tous les caractères qu'on a tenté de conférer à la génitalité ne pourrait-on ajouter que le sujet parvenu à l'organisation dite génitale est un individu ? L'étude des relations entre l'Idéal du Moi et les phénomènes de groupe me permettra, je l'espère, de justifier cette remarque. » Celle de Jean Bergeret me fait penser que j'ai échoué dans mon entreprise — au moins en ce qui concerne ce point. Je suis assez d'accord, en fait, avec l'ensemble des considérations de Jean Bergeret. Je lui ferai toutefois part de deux objections. La première a trait à sa citation tirée de Moïse et le monothéisme et au parallèle qu'il évoque entre le peuple juif et la Société psychanalytique quant au moteur du renoncement aux pulsions précisément. Il ne faut tout de même pas oublier que toute la religion mosaïque — comme toute religion du reste (voir Totem et Tabou) est intimement liée à l'établissement d'un code éthique : le décalogue en l'occurrence. Dans le modèle du groupe fondé par Moïse, l'Idéal du Moi n'est pas le seul facteur en cause pour le renoncement pulsionnel car non seulement la situation de groupe joue en faveur de ce renoncement mais ce groupe est lui-même organisé en vue de promouvoir le Surmoi, ce qui n'est pas le cas ni d'une association de football, ni d'une société de psychanalyse. Quant à « la cohésion narcissique bien castrante, résultant du culte étroit de l'idéal obligatoire » elle est impliquée dans tout ce que je dis des groupes fondés sur l'idéologie. Mais elle ne saurait s'appliquer qu'à l'intérieur du groupe, la


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projection sur « les autres » aboutissant, dans le domaine sadique-anal, non à une abrasion des pulsions mais à leur violente explosion. En ce qui concerne, en tout cas, les sociétés de psychanalyse, je trouve que Jean Bergeret a de drôles de soucis. Je ne m'inquiète pour ma part nullement de voir les psychanalystes s'écarter par trop de la conduite des chiffonniers. J'avoue, quant à moi, que je les souhaiterais voir liquider ailleurs qu'avec leurs collègues les tensions formidables qu'ils vivent avec leurs patients et dont Freud disait qu'elles avaient sur le psychisme de l'analyste un effet analogue à celui des rayons X sur les tissus du radiologue (Lettre à Alexander, 13 mai 1928). Les ragots, la haine, l'envie, la calomnie qui sévissent dans nos groupes ne me font nullement craindre de voir les analystes se comporter « comme larrons en foire ». Au fait, n'y a-t-il pas de troisième voie ?

J'ai eu un double plaisir à écouter puis à lire la communication de Jean Guillaumin puisque j'ai pu me rendre compte que la lecture de mon rapport, et plus particulièrement ce que j'ai dit de la honte, avait été à l'origine directe et immédiate de son inspiration et qu'il a su, en même temps, lui trouver des prolongements inattendus (par moi en tout cas) en développant de façon fouillée et pertinente divers aspects de ce qu'il appelle justement « la conversion » ou l'accès dans les domaines les plus étendus de la psychopathologie et en en étudiant les différences les plus fines. J'ai particulièrement été sensible aux rapports qu'il décrit entre honte, culpabilité et dépression. Par ailleurs j'avais moimême en vue, sans en avoir parlé toutefois dans mon travail, certains rapports entre la honte et la perversion et surtout le masochisme. J'ajouterai à ce que dit Jean Guillaumin que le masochiste moral sait, lui aussi, utiliser le « retournement » et nombreux sont les névrosés qui ont vu leurs efforts pour paraître beaux, intelligents, brillants, sous « leur meilleur jour » anéantis par un acte manqué qui les rendait ridicules (une chute, une gaffe, une maladresse, etc.). L'idéalisation de leur propre moi se trouvait tomber en poussière et leur anus, exposé au public qu'ils voulaient séduire ou charmer. Je suis en fait également d'accord avec ce que Jean Guillaumin avance quant à la non-intégration dans l'Idéal du Moi des « formes frustes dans les formes évoluées » puisque je parle à ce sujet de « clivage » comme l'a relevé Catherine Parat, bien que j'aie en effet en vue une forme « idéale » d'Idéal du Moi qui intégrerait l'ensemble du processus maturatif psychosexuel.

J'ai déjà dit tout le plaisir que j'ai pris à écouter Catherine Parat. Je lui ai répondu plus haut en ce qui concerne le reproche qu'elle m'adresse d'avoir traité de l'Idéal du Moi sous l'angle de l'évolution


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masculine seule. J'ai trouvé subtile sa façon d'évoquer la solubilité du Surmoi féminin dans l'amour. La question mériterait d'être approfondie. En ce qui concerne le passage de son intervention où elle parle de la dépendance de la femme, pour son équilibre narcissique, de ses objets tandis que l'existence du pénis constitue « pour le garçon... une réalité qui lui donne une plus solide assise narcissique », je suis d'autant plus d'accord qu'en fait une note (p. 151 de mon travail), exprime à peu de choses près la même idée : « Ferenczi a montré que le pénis est un double miniaturisé du Moi. Il peut dont être utilisé dans l'évaluation du Moi. L'absence de ce double chez la femme contribue sans doute à la rendre davantage tributaire de « l'opinion », renforce sa dépendance et son besoin de confirmation narcissique. » Catherine Parat peut voir que je n'ai pas complètement oublié les femmes ! Je rejoins tout à fait Catherine Parat en ce qui concerne la fin de son intervention qui porte sur la relation des protagonistes dans la situation analytique. J'aimerais, par contre, répondre à une crainte qu'exprime l'auteur de l'intervention. Moi non plus je ne désire pas ouvrir à ce sujet une discussion, discussion que j'ai du reste entamée ailleurs : Dans l'introduction de mon livre Pour une psychanalyse de l'art et de la créativité, intitulée «Présence d'une Illusion ». Je voudrais simplement dire ici que je n'ai nullement traité, dans mon rapport, des mouvements sociaux à proprement parler. J'ai envisagé les relations du chef à la foule et des membres de la foule entre eux en reprenant le thème traité par Freud dans Psychanalyse collective et analyse du Moi. Faut-il faire l'autodafé des oeuvres de Freud qui s'écartent de la clinique individuelle, c'est-à-dire de la Gradiva, du Mot d'esprit, du Léonard, de Totem et Tabou, de l'Avenir d'une illusion, de Malaise, d'un certain nombre des Nouvelles conférences, des écrits de psychanalyse dite appliquée, de Moïse, etc. « La psychanalyse, disait Freud, n'est pas un lorgnon que l'on met pour lire et que l'on enlève pour se promener » et j'ai eu l'occasion de m'en expliquer dans l'ouvrage cité plus haut. J'ai du reste depuis rédigé un texte encore inédit où je montre, à l'aide d'un très nombreux matériel tiré de l'oeuvre de Freud, que la non-application de la psychanalyse au domaine extrathérapeutique représente, du point de vue du créateur de la psychanalyse, une trahison pure et simple de sa pensée. Que la toute-puissance (et donc l'Illusion) de l'analyste puisse y trouver son compte, je n'en doute pas. « Chassez l'Illusion, elle revient au galop », tel aurait été le titre du dernier chapitre de mon rapport si je n'avais pensé vous avoir infligé un assez gros travail de lecture.

Il n'en reste pas moins, comme j'ai essayé de le montrer dans Pré-


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sence d'une illusion, que le refus d'appliquer la psychanalyse en dehors de la cure est gouverné par le désir de préserver un domaine non soumis à la loi d'airain des pulsions, de diminuer ainsi la blessure narcissique que la découverte de l'inconscient a infligée à l'homme (cf. Freud) et de permettre à l'Illusion, précisément, de se perpétuer à côté du périmètre limité où s'inscrit la situation analytique (le fameux « champ freudien » se réduisant ainsi aux dimensions d'un cabinet de consultation).

J'ai été un peu étonnée que l'on ait pu se méprendre sur certaines de mes intentions. Je ne désire pas évacuer l'Illusion en tant que telle. J'ai commencé mon rapport en parlant de la quête (liée à l'existence de l'Idéal du Moi) « qui se trouve, semble-t-il, à la base des accomplissements les plus sublimes mais aussi des erreurs les plus néfastes de l'esprit humain » (p. 8) et je termine mon essai en reprenant la célèbre apostrophe d'Archimède pour illustrer l'irréductibilité de l'Illusion et la nécessité probable de cette irréductibilité même. On me rappelait dans une amicale conversation que Fred Hoyle, astronome britannique connu, était en même temps un brillant auteur de science-fiction. J'ai, en fait, essayé de distinguer entre les illusions qui poussent en avant et celles qui nous ramènent en arrière. Je suis donc tout à fait d'accord avec l'heureuse tentative de Michel Gressot de différencier entre « une illusion créatrice » et « une illusion aliénante ». Peut-être ma distinction ne coïncide-t-elle pas tout à fait avec la sienne mais je partage son idée dans l'ensemble. J'aime sa conception de l'illusion « comme qualité inhérente au sentiment de réalité lui-même ». Toute une étude de type « federnien » pourrait être entreprise à ce sujet depuis l'aura idéalisante présente dans certaines psychoses, voire dans certaines toxicomanies (l'une de mes patientes qui prenait du L.S.D. me raconta qu'un jour, après s'être droguée, elle sortit dans la rue avec le groupe d'amis qui venaient de commencer avec elle un « voyage à l'acide ». Tous les membres du groupe lui apparurent comme avançant avec légèreté, en volant presque, et parés de vives couleurs, le reste du monde étant d'une grisaille terne. Ceci nous renseigne et sur les effets « idéalisants » de la drogue et sur les rapports de l'Idéal du Moi et du groupe, le reste du monde étant désinvesti, voire fécalisé), les idéologies, l'amour, etc., et en étudiant, en sens inverse, les affects de honte, de déception, de dépression, de mélancolie, etc. Une étude parallèle de l'épreuve de réalité serait souhaitable.

J'ai également apprécié l'idée selon laquelle la perversion est réductrice de la perversion polymorphe infantile.


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J'aurais souhaité peut-être (bien que Michel Gressot ne révèle pas ici pleinement sa pensée, je crois) qu'il établisse une distinction plus grande entre le registre de l'illusion tel qu'il se manifeste dans l'art et tel qu'il apparaît dans l'idéologie (je pense à la phrase : « Quant à la collusion du leurre et de l'art, même si ses effets répondent au besoin général d'illusion, comme les idéologies le font d'une autre manière... »). En effet il y a là une illusion qui peut conduire à la vie et une autre qui peut conduire à la mort, celle du sujet et celle des autres.

J'ai trouvé intéressante la perspective dans laquelle se place Ilse Barande, celle qui consiste à étudier de façon intrinsèque la fameuse middle-life crisis qui serait, si je l'ai bien suivie, une crise avant tout « économique », les gens de 40 ans — les parents — accueillant avec complaisance la crise de l'adolescence où ils trouveraient tout à la fois un alibi, une répétition correctrice de leur propre adolescence, et une possibilité dans l'actuel de participer à une effusion pulsionnelle en passe de leur manquer. Je n'ai pas eu l'occasion de suivre les travaux sur la middle-life crisis. Dans mon rapport j'ai parlé du rôle de la ménopause dans la réactivation du conflit oedipien. Mais cela n'explique ni l'intérêt actuel pour cette « crise » ni, semble-t-il, sa fréquence plus grande par rapport au passé si ce n'est l'existence de facteurs démographiques particuliers à notre époque et qui constituent en fait une révolution aussi grande dans ses effets, peut-être, que la révolution technologique et du reste liée à elle — plus grande évidemment que n'importe quelle révolution politique — à savoir la prolongation de la vie humaine depuis le début du siècle d'une trentaine d'années, prolongation égale à celle qui s'est effectuée dans les quatre siècles précédents. Cette prolongation de la vie joue ici, semble-t-il, un rôle important à la fois pour les jeunes qui n'en finissent pas avec les parents s'agrippant à la vie et aux « places » et pour les adultes qui ont devant eux, à 40 ans, un nouveau trajet à parcourir dans un statut encore incertain. Il s'agirait alors d'un facteur dont la psychanalyse aurait du mal à mesurer présentement tout l'impact. (Elle ne serait du reste là pas mieux, mais sûrement pas plus mal placée que n'importe quelle autre discipline.) Une petite rectification : Je n'ai pas reconnu les citations (placées entre guillemets) qu'Ilse Barande a faites de mon rapport (elle met en note, p. 40-45). Sans être Proust ni Kafka, pas plus que Thomas Mann, ni même Marguerite Yourcenar, je souhaiterais me retrouver dans les enfants qu'on me prête !

En remerciant Bela Grunberger pour son intervention je voudrais ajouter que si, comme je le disais tout à l'heure, tous les travaux sur le

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narcissisme qui ont vu le jour dans notre Société lui sont d'une façon ou d'une autre redevables (même lorsqu'ils contredisent ses thèses) ce rapport lui doit manifestement beaucoup. Cependant je ne suis pas toujours pleinement d'accord avec ce qu'il avance, en particulier concernant « le Surmoi précoce ». Ce sujet — celui du Surmoi précoce — est l'une des pierres d'achoppement, on le sait, de la théorie psychanalytique. Kleiniens et « freudiens » se divisent, entre autres, là-dessus. Les vues cliniques qu'apporte Bela Grunberger me paraissent justes et profondes, ainsi que ses incursions dans l'actualité. Je me demande seulement si les phénomènes qu'il décrit doivent être classés sous la rubrique « Surmoi ». Dans la description qu'il fait de la genèse de ce Surmoi précoce il parle de la rupture de « l'unitude » enfant-mère et des mécanismes de projection et de dépendance à l'égard d'un objet tout-puissant (la mère), objet qui le gouverne de manière absolue, incompréhensible aux yeux du sujet, et aux règles duquel il obéit aveuglément et à la puissance obscure duquel il participe. Mais peut-on alors parler d'une réelle introjection des ordres et des interdits auxquels il se plie ? D'une véritable identification à la mère ? La phase décrite par Bela Grunberger existe, ainsi que les comportements auxquels elle donne lieu. C'est la dignité de « Surmoi » à elle accordée qui me semble faire problème. La description par l'auteur des « belles âmes » généreuses, soucieuses du bien de l'humanité et de la grossièreté, brutalité, mesquinerie dont ces mêmes belles âmes font souvent preuve dans la vie de chaque jour (et dont Rousseau est en effet un des exemples les plus typiques), la contradiction, en somme, entre la théorie et la pratique, me paraît pouvoir être comprise comme liée à l'impossibilité de la sublimation des pulsions et à leur idéalisation (la théorie) en lieu et place d'une sublimation authentique. Le sujet brandira avec d'autant plus de force la belle théorie qu'il a créée ou qui l'inspire, qu'il camoufle ainsi des pulsions restées indomptées. C'est cela qui nous apprend à nous méfier des individus aux professions de foi ardentes et généreuses, et comme le dit Freud à propos des dissidences qui manifestent une semblable « élévation » d'esprit, il faut leur souhaiter bon voyage dans les hauteurs, à la fois, ajouterai-je, pour eux et pour nous, les retombées n'étant inoffensives pour personne.

Ceci m'amène à compléter quelque peu mes propos sur L'Idéal du Moi et le groupe. J'ai réduit le rôle du sadisme dans les groupes fondés sur l'idéologie (entendue ici comme véhicule de l'Illusion) à la destruction des supports de projection de l'agressivité, inévitablement présente dans toute entreprise d'idéalisation du Moi. Or il apparaît


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de façon assez évidente que toutes les idéologies sont fondées sur une conception du Bien et du Mal (y compris l'idéologie nazie) et qu'elles se réclament toutes du Bien. C'est donc, au moins pour une part, au nom de la morale que l'on « s'engage ». Comme on vient de voir que l'engagement idéologique sera généralement (il y a des exceptions) d'autant plus bruyant qu'il servira à camoufler des pulsions sadiques non intégrées, on comprend que le miroitement de l'Illusion s'accompagne d'une libération de ces pulsions qui viendront s'abattre sur les supports de projection, vécus comme obstacles à la réalisation du Paradis. Mais dans ce mouvement, le Surmoi n'apparaît-il pas sous une forme régressée ? Quel que soit le résultat concret et objectif du processus, il n'en est pas moins, me semble-t-il, en relation lointaine avec le surmoi oedipien, à la manière dont il est dit que l'hypocrisie est l'hommage que le vice rend à la vertu. Si bien que ceux chez qui, en fin de compte, le Surmoi sera balayé au bénéfice du fantasme de réunion du Moi et de l'Idéal, me semblent tout de même agis, au départ, par une forme régressée du Surmoi (au sens freudien du terme).

L'écoute puis la lecture de la communication de Didier Anzieu m'ont permis d'admirer une fois de plus ses qualités de clarté, son esprit, sa pénétration et sa capacité rare à avancer des opinions contraires au Zeitgeist, c'est-à-dire à affronter une éventuelle désapprobation.

Didier Anzieu émet une réserve qui concerne la non-utilisation dans mon travail du concept de « Moi idéal ». Je crois que j'ai eu à cela deux raisons : La première concerne un léger agacement à voir des analystes affirmer avec un certain pédantisme qu'il existerait dans Freud une distinction évidente entre deux termes, l'un étant Ideal-Ich et l'autre Ich Ideal. Et de passer des heures de discussion pour comprendre la subtile différence de signification que devraient recouvrir ces deux termes au point d'infuser dans les meilleurs esprits (il en est de crédules) l'idée qu'il y aurait là une nuance que seuls les sots ne sont pas en mesure d'apprécier. (Cet investissement exagéré des mots, Didier Anzieu, je le sais, le repousse autant que moi.) Or j'ai passé moi-même quelques heures avec en main les Gesammelte Werke, la Standard Edition et les traductions françaises existantes des textes où figurent ces deux termes. J'ai consulté des Germanistes et je ne pense pas qu'il soit possible de faire la démonstration d'une différence conceptuelle entre Ideal Ich et Ich Ideal dans l'oeuvre de Freud. Je sais que d'autres, avant moi, se sont penchés sur ce problème avec le même agacement et en ont conclu qu'il y avait entre ces termes le même écart exquis qu'entre écriture et écrithure (cf. Roger Crémant, in Les matinées structuralistes).


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Il s'agit donc au départ, quant à moi, d'un mouvement d'humeur. Mais il y a plus sérieux : J'ai craint qu'en opérant une distinction entre ces deux termes, distinction qui recouvre pour Daniel Lagache (après Nunberg) une différence de sens réelle, et cliniquement fondée, recoupant effectivement certaines de mes conclusions, on ne perdît de vue la racine commune à ces deux concepts et qu'on ne les considérât comme deux entités autonomes, alors qu'il ne s'agit que de vicissitudes du narcissisme. Mais je ne suis pas têtue et je concède volontiers qu'il y a là une commodité de langage qui se trouve coïncider avec une vérité psychanalytique. Ce qui suffit à justifier, en effet, l'usage d'un terme spécifique.

Le problème que traite Didier Anzieu, celui de la formation et, en fin de compte, de l'illusion psychanalytique, nous touche évidemment tous. J'ai été plus particulièrement frappée par ce qu'il dit du fantasme de la psychanalyse « pure », s'opposant à la psychanalyse « appliquée ». Je pourrais peut-être ajouter une remarque à ses réflexions terminales sur le désir d'éternité sous-jacent à celui de devenir analyste. Didier Anzieu le réfère à la conception aristotélicienne du changement en tant que forme de la corruption qui s'attache à ce qui est mortel. L'analyste est celui qui change les autres et qui, ayant lui-même changé, n'a plus à le faire. Il me semble qu'un facteur (banal au demeurant et auquel Didier Anzieu a sûrement pensé) vient s'ajouter à celui-là pour confirmer le candidat-analyste dans son fantasme d'éternité, c'est le fait que nous nous occupions de l'inconscient. Non seulement celui-ci échappe au temps mais sa puissance nous est à chaque instant révélée. Si l'homme, après la découverte de l'inconscient, comme l'a montré Freud, n'est plus au centre de lui-même, n'est plus « maître dans sa propre maison » mais est « agi » par une force mystérieuse, capable d'imprimer sa marque sur ses actes, ses pensées, et même sur son corps en créant des maladies par exemple, capter cette force qui nous habite, nous possède, la mettre à notre service (ce qui serait le fait de l'analyste) nous assurerait la toute-puissance et l'immortalité. Nous posséderions l'Esprit capable de déplacer les montagnes. Quel analyste n'a pas parmi ses analysés un néophyte zélé qui — médecin ou non — se met à considérer ses maux physiques ou ceux de ses proches comme l'effet le plus certain de l'inconscient, et de ce fait curables par simple interprétation (au mépris de la réalité physiologique la plus évidente). J'ai connu ainsi un médecin en analyse — il est vrai bien malade — qui s'était mis en tête de guérir le cancer par des moyens purement psychiques (comme Reich, du reste). Il faut ajouter que l'attribution à l'esprit


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des maux qui corrompent le corps n'est pas propre aux analysés car j'ai pu voir des aises épileptiques consécutives à une tumeur cérébrale être mises au compte de l'hystérie par un médecin spécialiste, en mal de diagnostic (mais aussi narcissiquement rassuré par l'attribution à la psyché de symptômes par ailleurs tout à fait caractéristiques d'une crise comitiale).

Domestiquer l'inconscient, ce qui serait le fait de l'analyste, équivaut, au plan du processus primaire, à vaincre la castration et la mort. L'analyste devient alors un démiurge et la psychanalyse un nouveau spiritualisme, primaire lui aussi.

Je ne puis malheureusement répondre dans le détail à l'intervention de Pierre Luquet qui souligne des points importants de désaccord entre sa perspective et la mienne, désaccord qui est peut-être majoré par quelques malentendus. En effet lorsqu'il dit « je ne serais certainement pas d'accord pour confondre des structures gravement pathologiques avec ce que je considère comme l'avancée extrême de l'évolution..., idéologie » (je ne transcris pas le paragraphe en entier mais c'est à lui que je me réfère) je pense qu'il ne tient pas compte d'un aspect essentiel de mon travail qui m'a paru en être l'arrière-plan implicite permanent : J'ai essayé d'envisager l'Idéal du Moi comme un phénomène anthropologique (au sens le plus large du terme) spécifique par lequel l'homme se différencie de l'animal, par lequel il dépasse la simple recherche de satisfaction instinctuelle. Je l'ai relié à la prématuration, à l'Hilflosigkeit de Freud et au complexe d'OEdipe, lui-même en rapport avec cet aspect fondamental de la condition humaine. J'aurais pu citer à l'appui, outre les textes auxquels j'ai fait référence, cet extrait dInhibition, symptômes, angoisse :

« Le facteur biologique est la longue période durant laquelle le petit de l'homme est dans une condition d'impuissance à s'aider lui-même et de dépendance. Son existence intra-utérine semble trop courte comparativement à celle de la plupart des animaux et il est mis au monde dans un état moins achevé. Il en résulte une influence renforcée du monde extérieur, une différenciation précoce du Moi et du Ça. De plus, l'importance des dangers du monde extérieur est accrue, si bien que la valeur de l'objet qui seul peut le protéger contre eux et se substituer à sa vie intra-utérine passée se voit énormément majorée. Ce facteur biologique établit donc les situations de danger les plus précoces et crée le besoin d'être aimé dont l'homme ne se départira plus jamais » (1).

Etudier l'Idéal du Moi c'est sans doute étudier ce qu'il y a de plus humain dans l'homme, ce qui l'éloigné le plus de l'animal, plus sans

(1) Traduction personnelle.


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doute encore que le Surmoi (Freud disait dans l'Abrégé que les mammifères supérieurs devaient en être pourvus : il faisait là allusion aux chiens comme l'indique l'une de ses lettres à Marie Bonaparte).

En ce sens « la maladie d'idéalité » est une maladie humaine universelle. Etre homme c'est avoir la nostalgie de sa perfection perdue. Cependant cette maladie a des degrés et revêt des formes différentes. J'ai précisément distingué l'Idéal du Moi maturatif des formes régressives de l'Idéal du Moi, le premier tendant au voeu incestueux à travers les identifications oedipiennes, le second visant la fusion avec l'objet primaire par la voie (régressive) la plus courte, celle du principe de plaisir. Je me suis expliquée sur les raisons qui m'ont fait renoncer à nommer différemment les deux processus.

Là où, par contre, je pense me séparer réellement de Pierre Luquet — dont j'admire par ailleurs toujours l'intuition clinique — c'est lorsqu'il prétend appliquer la métapsychologie freudienne à la pathologie exclusivement. Une des grandes conquêtes, en même temps qu'un des principaux fondements, de la psychanalyse est le décloisonnement entre les phénomènes humains et, en particulier, entre le normal et le morbide. En même temps situer l'art et la religion (que je ne mettrais pas sur le même plan quant à moi) dans une zone qui déborderait le champ psychanalytique, me semble relever d'une tendance anagogique que Freud dénonçait à propos de Jung. Il dit très clairement (dans Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique) que l'origine de l'art, de la morale, de la religion, de la philosophie se trouvent dans la sexualité infantile et ne sauraient se concevoir comme étant d'une essence différente des autres phénomènes humains ou d'un ordre plus élevé (même si leurs expressions finales peuvent être sublimes). Appliquer la psychanalyse à la psychopathologie seule est réduire considérablement le projet freudien qui est de comprendre «les énigmes du monde » (Post-scriptum à la question de l'analyse laïque).

Je regrette qu'André Green n'ai pas donné à publier le texte de sa communication. A l'écoute de sa parole, j'ai pris très peu de notes. Assez cependant pour lui répondre sur quelques points qu'il a abordés. Je trouverais toutefois indiscret de le faire, dans la mesure où je ne connais pas les raisons pour lesquelles il ne nous a pas livré son texte. Je le remercie toutefois encore d'avoir bien voulu intervenir lors du Congrès, de même que je renouvelle mes remerciements à tous ceux qui m'ont fait part de leurs réflexions dans leurs communications écrites ou verbales, publiques ou privées. Elles m'ont toutes été précieuses et je les ai reçues comme autant de témoignages d'amitié.


IDÉAL DU MOI ET CRÉATIVITÉ

Groupe de travail dirigé par F. PASCHE Rapporteur : F. BOUCHARD

A partir des exposés :

W. Sebaoun, Remarques à propos de l'idéalisation de soi dans certains souvenirs

écrans. J. Gillibert, La maladie d'idéalité. G. Ammon, L'Idéal du Moi et le processus créateur. A. Clancier, Fantasmes narcissiques, roman familial, identifications, Idéal du Moi

et sublimation. Dr Loren, Idéal du Moi, troubles narcissiques de la personnalité et créativité. J. Rouart, Création artistique et « maladie de l'idéalité ».

Le titre de la question débattue dans le groupe pourrait être « Delenda est imago » car c'est la valeur progrédiente ou régrédiente de l'Idéal du Moi qui a dominé les échanges surtout dimanche.

Une position intermédiaire a été avancée par Janine Chasseguet qui distinguerait :

— les idéaux dans leur contenu qui doivent disparaître et l'Idéal du Moi comme fonction de retour à l'objet primaire situé en avant du sujet, ce rêve de toutepuissance qui nous pousse en avant, toujours en avant ;

— la néantisation comme idéal a été évoquée par W. Sebaoun à partir des mythes qui font de ceux qui meurent en ayant accompli leurs tâches les plus heureux des hommes. La mort interdit de jouir de la réalisation du projet, mais elle est la réalisation du fantasme incestueux de retour à la mère ;

— les souvenirs écrans ont été décrits comme autant de mythes personnels témoignant que le sujet a été dans le passé un héros capable de réaliser son idéal; c'est-à-dire l'ensemble des aspirations conscientes essentielles d'un être humain, mais l'analyse nous apprend que c'est l'incarnation d'un fantasme inconscient irréalisable. Le souvenir écran permet de se dire qu'à certains moments privilégiés l'idéal a été sinon réalisé, du moins approché.


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C'est alors que nous en arrivons à la créativité, l'essence du beau serait le surgissement suivi immédiatement par la mort. L'oeuvre d'art, néantisation renouvelée, exige la destruction des Idéaux du Moi successifs périmés; l'artiste ne devient créateur que lorsqu'il atteint l'imprévisible et qu'il a dépassé le stade de l'imitation à l'image directrice. L'introjection des images idéalisées implique leur destruction. Mais alors, dit-on, la poursuite de l'Idéal comme illusion du retour au paradis perdu ne rend pas compte de l'élan positif, ne met-on pas trop l'accent sur la pulsion de mort ? Et Bros ? Le retour au sein maternel est le projet accompli au maximum. La beauté est un paroxysme d'existence qui rend toute sa valeur à Eros.

Avec J. Gillibert, nous avons entendu son point de vue de la maladie de l'idéalité; ce serait le principe d'antériorité muté en principe de supériorité, l'assujettissement ; c'est-à-dire lorsque l'Autre ou Dieu se donne comme principe supérieur, on est dans la maladie de l'idéalité (la dévotion, le fétichisme en sont les termes). Il faut sauver l'Idée. « L'homme a besoin d'être dépassé, c'est une question d'allure », dit Nietzsche. Dépassé en avant ? ou en haut ? telle est la question de J. Gillibert.

A partir de l'Idée, l'Aidos grec nous a amenés à parler de la forme et de la nécessité pour l'enfant de fasciner sa mère. Pour cela il prendra des modèles ; au fur et à mesure que la fascination des formes nouvelles cesse, il change de modèles. C'est l'écart entre les modèles qui crée la fascination, celle de sa mère et la sienne propre. Comme pour l'oeuvre d'art qui est créée par la fascination apportée par l'écart. Le créateur est le premier fasciné, il a créé l'imprévisible, l'image directrice est dépassée.

Les exemples d'oeuvres littéraires rapportés par A. Clancier ont montré que l'oeuvre d'art a pour fonction de réélaborer les fantasmes. Elle insiste sur la genèse de la création littéraire à partir de l'objet transitionnel, du jeu et du roman familial (elle rappelle les travaux de Marthe Robert sur le romancier et la création romanesque).

Mais la fascination, la surprise devant l'OEuvre, est la même que devant l'enfant et l'on peut parler à propos de créativité, de création et de procréation.

Pour le Dr Loren, le noyau commun à la maladie de l'idéalité (dans les perversions et les toxicomanies par exemple) serait la perturbation narcissique de la personnalité, qui aboutit à une image cohérente de soi ; les objets bien que totaux sont fonctionnels, c'est-à-dire nécessaires à l'estime de soi. Les images parentales sont idéalisées. L'internalisation transmutante est alors nécessaire, la frustration agit comme un traumatisme, faisant perdre à l'objet sa perfection archaïque, il devient alors proche et accessible au sujet et permet une identification et non une imitation. Ce serait la condition de l'acte créateur vrai que de passer par cette internalisation transmutante qui permet la sublimation.

Julien Rouart nous a dit ensuite que pour que la création soit originale, il faut des circonstances spéciales ; d'abord la soumission passive homosexuelle aux normes, puis l'abandon de l'Idéal du Moi extérieur pour la recréation d'un Idéal du Moi personnel dans le plaisir du fonctionnement de la réalité vaincue. Le fantasme


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narcissique rejoint le désir de progression et de maturation. L'artiste crée son propre modèle, il est le fils de ses oeuvres, à l'encontre du faussaire qui investit la technique et dévie sur les moyens la capacité défaire. Mais nous avons critiqué l'idée que plus l'oeuvre sert à combler la lacune narcissique primaire, plus elle serait inauthentique. Cette tentative de combler cette lacune est un phénomène humain de base. Pourquoi l'artiste ne l'utiliserait-il pas pour retrouver cette cohérence qui fait le beau ?

La discussion a porté également sur créativité artistique et créativité scientifique. Pour les uns il y a identité du processus, pour les autres la répartition des investissements objectaux et des investissements narcissiques serait différente. La balance penchant pour les investissements narcissiques chez l'artiste et les investissements objectaux chez les scientifiques. L'artiste doit récupérer l'énergie que les objets lui soutirent en désinvestissant provisoirement le monde extérieur. La libido retirée de ses objets lui revient pour alimenter sa création. Le narcissisme secondaire aboutit ainsi à l'investissement de la création, nouvelle forme d'effusion objectale, ce que F. Pasche a appelé l'anti-narcissisme ; ce serait alors le refus du risque et de la mort.

Nous en sommes arrivés à distinguer la maladie de l'idéalité liée à des images auxquelles le Moi du sujet reste dépendant et la maladie par absence de projet, l'imago écrasant la représentation de ce vers quoi la personnalité veut aller.

Nous avons tenté de cerner ce qu'est la beauté et nous avons discuté la conception de Freud que la psychanalyse ne peut analyser le beau, ni le génie parce que la beauté est indécomposable, parce qu'une oeuvre belle est totale; elle se suffit à elle-même. Elle n'est ni l'harmonie, ni le social, ni le moral, une chose est belle quand on peut s'identifier au créateur. C'est la combinaison et l'organisation des signifiants qui font la beauté.

L'autlientique oeuvre d'art ne dépend pas des contenus pulsionnels, mais de la capacité du Moi à les utiliser et à les mettre en forme.

Enfin très rapidement, pour conclure ce très bref schéma d'une riche discussion, la notion de désexualisation dans la sublimation a paru appauvrir ce concept ; la culpabilité de la sensualisation de l'oeuvre d'art ou du mysticisme serait courtcircuitée par sa transposition dans l'oeuvre d'art.

Enfin nous avons laissé pour un autre Congrès les rapports entre l'art et l'hystérie.

Françoise BOUCHARD.


JULIEN ROUART

CREATION ARTISTIQUE ET « MALADIE DE L'IDÉALITÉ »

Si le disciple qui a idéalisé son maître devient par la suite maître à son tour, on peut considérer que chez lui le Surmoi et l'Idéal du Moi se sont rapprochés, sinon fondus.

Un tel disciple pourra avoir résolu ainsi son OEdipe et intégré, grâce cependant à ce que l'Idéal du Moi maintient d'insatisfaction et ajoute d'énergie pour la combler, un devenir supérieur en réussite à celle du père. Mais il ne sera pas, pour autant, un créateur.

La création semble résulter de circonstances particulières, peut-être assez fréquentes tant que virtuelles, peu exploitées ou demeurées mineures, mais rares dans les créations qui bouleversent les idées reçues et constituent une révolution dans la connaissance ou l'expression artistique. Cette rareté tient sans doute à la probabilité réduite de leur réunion en raison du caractère assez contradictoire de leur collusion et la difficile compatibilité des tendances qui s'y rencontrent. C'est sans doute ce qui les fait apparaître à notre mode usuel de penser comme paradoxales.

D'une part, en effet, l'impact de la création originale sur le groupe et son intervention à un moment donné de l'évolution des sciences ou des tendances littéraires et artistiques d'une époque suppose une certaine évolution du Moi par rapport à la réalité, celle qui n'est atteinte que par une solution favorable de l'OEdipe permettant à la fois l'intégration au groupe, la rivalité triomphante, la liberté de penser de façon subversive, donc la fin d'une soumission homosexuelle passive (telle qu'elle apparaît chez l'éternel disciple ou l'imitateur, à plus forte raison chez le faussaire, ce dernier investissant analement le « faire » et ne s'intégrant pas le modèle dont il ne revêt que les plumes). Chez le sujet qui a réalisé cette solution favorable, le Surmoi, pour héritier qu'il soit de l'OEdipe, peut être très remanié par rapport au Surmoi paternel, participant sans doute à la fois des aspirations d'un Idéal du Moi exigeant et des possibilités pragmatiques du Moi à l'égard de la réalité extérieure.

Or, d'autre part, les exigences de l'Idéal du Moi du créateur — tant elles sont mégalomaniaques, fantasmatiques et primitives — paraissent difficilement compatibles avec la première éventualité, que je viens d'évoquer. Certes le principe énoncé par Freud selon lequel rien de ce qui a été n'est jamais perdu, la possibilité de fantasmatisation et de sublimation permettent la coexistence d'une maturation pulsionnelle vers un achèvement et l'expression, par la recherche et l'invention scientifiques ou artistiques, de toute la mégalomanie et des désirs de la sexualité prégénitale. Point n'est besoin de rappeler le rôle du rêve à ce sujet ; mais précisément la création — et ce n'est point hasard qu'elle ait été rapprochée de la perversion, notamment du fétichisme — sort


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du domaine du rêve ; telle la perversion, mais à un degré différent elle pénètre le domaine de l'agir. Comme l'acting-out elle tend à satisfaire la pulsion tout en maintenant le refoulement, mais avec cette différence essentielle que l'agir y est subordonné à un travail mental, qui reconnaît bien davantage la réalité psychique et lui fait subir une élaboration où la méconnaissance de la pulsion originelle est liée, non à l'action, mais à la sublimation.

La réalité psychique dont il s'agit est faite des exigences énormes d'un narcissisme mégalomaniaque, dont Janine Chasseguet-Smirgel nous a brillamment montré l'appétit vers la fusion primaire. C'est là qu'intervient le paradoxe de sa compatibilité avec la réalisation d'une relation d'objet oedipienne favorable, ce qui donne à penser que cette coexistence doit se maintenir à un degré d'extrême tension. On a montré que cette exigence narcissique pouvait récuser, dans le roman familial, l'existence du père, la différence des sexes ou fantasmer un père idéalisé, roi, dieu, etc. L'identification à ce père en même temps que le rejet de la fonction procréatrice comme apanage inaccepté d'un autre que soi, font du créateur son propre procréateur, éventuellement bisexué — « le fils de ses oeuvres », comme on l'a dit. Le nom patronymique devient le sien propre au point que le prénom — s'il n'est définitivement accolé, comme Victor l'est à Hugo — devient superflu : Racine, Freud, Einstein... Le prénom désigne, comme dérivant du nom prestigieux, les ascendants, collatéraux ou descendants réduits à la même secondarité (Louis Racine). Ou à l'inverse le nom patronymique s'efface devant le prénom : Dante, Michel-Ange, Napoléon...

La richesse que la réalité psychique apporte à la création est bien conforme à la distinction freudienne entre les deux principes du fonctionnement mental et à la capacité de sublimation caractérisant l'un d'entre eux. Mais il est possible que cette séparation présente chez le créateur une certaine fragilité. Celle-ci pourrait tenir à ce que la sublimation ne soit pas toujours aussi pure que la théorie l'envisage et que dans l'idéalisat