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Title : Le Villard et la vallée de Boëge avant la Révolution / abbé J. Mouthon

Author : Mouthon, J. (Abbé). Auteur du texte

Publisher : (Annecy)

Publication date : 1914

Subject : Boëge (Haute-Savoie)

Subject : Le Villard (Haute-Savoie)

Type : text

Type : monographie imprimée

Language : french

Language : français

Format : 1 vol. (274 p.) ; in-8

Description : Collection numérique : Fonds régional : Rhône-Alpes

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5439605q

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, LK7-40222

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb309900970

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 23/12/2008

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LE VILLARD ET LA VALLEE DE BOEGE AVANT LA RÉVOLUTION


Permis d'imprimer

Annecv, le 15 juin 1914.

J. CUSIN,

Vicaire général.





BOËGE, 743 mètres d'altitude, sur la rive droite de la Menoge.


Le Villard et la Vallée de Boë§e

CHAPITRE Ier.

Aspect général. — Topographie et hydrographie. — Le canton de Boëge et son ressort. — Géographie historique.

La vallée de Boëge n'a jamais beaucoup fait parler d'elle. A l'écart des voies ferrées et des grandes routes fréquentées par les touristes, elle est comme un vaste hermitage, d'un accès difficile et un peu séparée du reste du inonde.

Aussi l'histoire ne rapporte pas que des armées nombreuses se soient jamais heurtées dans son enceinte, ni que les hordes barbares, aux siècles du moyen-âge, ne soient jamais venues troubler sa solitude.

Son aspect général tranche sur le commun des paysages savoyards. Là, pas d'antiques demeures seigneuriales enfouies au fond de parcs ombreux; pas de ruines de château féodal accroché au flanc de la montagne; pas de gorges étroites, de crevasses béantes, de cîmes rocheuses s'élevant à pic comme des remparts cyclopéens. Mais partout des villages cachés sous les arbres, parmi les ondulations des coteaux. Partout des terres riantes et fertiles, des points de vue gracieux. Une paix assoupie enveloppe la vallée.

Le terroir nourrit une race semi-montagnarde, énergique et laborieuse, douée dl-un très pratique bon sens :


6 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

population peu mêlée de sang étranger, qui a fourni, dans ces derniers siècles, à l'armée, à l'administration, au barreau et surtout à l'Eglise, une élite nombreuse de personnages remarquables, mais qui attend encore la naissance de ses grands hommes.

La vallée, une des plus belles de notre Savoie, orientée du nord-est au sud-est, parallèlement au bassin du Léman, forme comme un immense berceau de verdure incliné au midi. Sa traversée, sans montées rapides, de Boëge, 745 mètres d'altitude, à Habère-Poche, 947 mètres, constitue une véritable promenade.

Elle est arrosée par la Menoge, la Mcnobia des anciens, qui prend sa source aux Moises, dans le contrefort occidental du Mont-Forcher. Elle coule sans hâte entre terres, à l'ombre des aulnes, des' frênes et des peupliers, traverse Habère-Lullin près de l'antique église au vieux clocher trapu, sépare le Villard de Burdignin, agitant le long de son parcours les circulaires des scieries et les roues des moulins. De droite et de gauche, elle recueille les divers Nants qui lui apportent le tribut de leurs eaux limpides et poissoneuses. En aval de Boëge, qu'elle laisse sur sa droite, elle reçoit le Brevon de Saxel, puis elle s'échappe par Saint-André, à travers le val de la Menoge.

Bogève, dans sa plus grande partie, se trouve seul en dehors de ce bassin de la haute Menoge. Il est arrosé par le Foron qui prend sa source du côté de Presset et Chaîne d'Or, descend à Viuz-en-Sallaz, touche presque à la Menoge chez Rigaud, et va la rejoindre en dessous de Couvette, à Fillinges.

La vallée est entourée de montagnes de troisième ordre, d'un accès facile, dont quelques-unes jouissent d'un splendide panorama. La vue des Voirons, 1486 mètres, fait, dit-on, rêver au Bosphore. Celle du Forcher, 1545 mètres, embrasse le Chablais, le bassin du Léman et la Suisse Romande. Le nom seul de Miribel, 1586 mètres, indique combien la vue y est imposante. Le point culminant de celle ceinture est le mont Hermente, 1606 mèlres;


LE VILLARD ET LA. VALLÉE DE BOËGE 2

c'est le mons herbosus des chartes du moyen-âge. Sans aller aussi haut, le col de Cou (1), 1200 mètres environ, celui des Moises et celui de Saxel, 970 mètres, offrent en plus petit de quoi impressionner le voyageur.

On entre dans la vallée, dès le Pont de Fillinges, par Saint-André et le Val de la Menoge. On y pénètre du côté du Chahlais par les cols carossables de Saxel et de Cou, et par celui des Moises pour les piétons ; du côté de Lullin et de Bellevaux, par le col carossable de Taramont, 1.093 mètres. On y pénètre également par le vallon de Bogève et le col de la Goleta, que dessert le chemin de grande communication de Bonneville à Thonon.

L'altitude des églises de la vallée est : Saint-André, 741 mètres; Boëge, 745 mètres; Saxel, 901 mètres; Bogève, 923 mètres; Burdignin, 858 mètres; Le Villard, 826 mètres; Habère-Lullin, 856 mètres, et Habère-Poche, 947 mètres.

La Vierge noire à Boëge, l'antique Vierge des Voirons, et Miribel, dont le Calvaire domine, comme un nid d'aigle, la cime de la montagne, sont les lieux de dévotion de la vallée.

Le ressort du canton de Boëge comprend les huit communes : ,

HABI- DISTANCE

COMMUNES SUPERFICIE

TANTS DU CHEF-LIEU DE CANTON

Boëge 1.097 1.512 hect. 40 à 26 kilomètres de Thonon

Bogève 690 658 hect. 92 6 — de Boëge

Burdignin 620 913 hect. 90 2 — —

Habère-Lullin 453 840 hect. 94 5 — —

Habère-Poche 701 1.079 hect. 20 8 — —

Saint-André.. 553 501 hect. 22 3 — —

Saxel 222 423 hect. 32 5 —

Le Villard..... 657 698 hect. 44 3 — —

La superficie totale du canton est de 6.280 hectares,

(1) Cou en patois est l'équivalent de coi-en français. L'expression reçue ci que nous employons après les autres est donc un pléonasme : le col de Col. — L'usage local, d'après lequel l'on dit vers Cou, sur Cou, proleste contre cette façon de parler contraire aux principes de la linguistique.


8 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

l'altitude moyenne de 850 mètres environ; la distance la plus grande du chef-lieu d'arrondissement (Saint-André), de 30 kilomètres; la population, de 4.998 habitants, au service de laquelle deux études de notaire ont élé fixées l'une à Boëge, l'autre au Villard, et deux bureaux de poste, l'un à Boëge, l'autre à Habère-Poche. A une daie plus récente, deux bureaux de facteur-receveur ont été créés à Habère-Lullin et à Bogève; et en 1912, Me Henri Mugnier, notaire au Villard, a réuni les deux études de notaire de la vallée, et établi sa résidence à Boëge.

Anciennement, la vallée de Boëge, dans sa majeure partie, appartenait au Faucigny. Elle comprenait plusieurs seigneuries : celle de Poche, qui était à l'Abbaye d'Aulps, celle d'Habère-Lullin qui était aux de Muclry, puis aux de Sonnaz alliés des de Mudry, celle de Burdignin et celle du Villard qui eurent souvent le même châtelain, et celle de Boëge. Ces trois dernières relevaient de Bonne et, par conséquent, appartenaient au Faucigny. Les quatre paroisses de Boëge, Le Villard, Burdignin et Saxe] figurent au nombre de celles qui formaient le mandement de Bonne, en 1339.

Quant à Bogève et à Saint-André, elles dépendaient, avec Viuz et Ville-en-SalIaz, de l'évêque de Genève et constituaient, dans le Faucigny, l'enclave du mandement de Thiez (1).

En 1723, Victor-Amédée II fit une nouvelle division administrative de ses Etats. Le Faucigny fut subdivisé en 12 mandements : Bonne, Faucigny, Thiez, Bonneville, Cluses, Taninges, Samoëns, Chamonix, Charousse (Passy), Mont joie et Flumet, et on lui rattacha le bailliage de Ternier.

Cette division conserva les deux Habères et donna Saxel au Chablais. Le reste de la vallée releva du mandement de Bonne, sauf Bogève, qui, avec Saint-André et Ville-en-Sallaz, continuait à faire partie du mandement épiscopal.

(1) Claude I-auie, Contribution à l'histoire du Faucigny au xiv s. jn Revue Savois. 1909.

(2) S. S. H. A. tome 29, p. xi.n.


LE VILLARD ET LA VALLEE DE BOEGE y

t

Les modifications de 1749, ni'celle de 1780, qui créa la province de Carouge, ne changèrent en rien cette division pour la vallée.

La Révolution française partagea la Savoie en sept districts, 1793. Le Faucigny fit presque en totalité partie du district de Cluses. Celui-ci fut subdivisé en dix cantons : Cluses, Bonneville, Viuz-en-Sallaz, Taninges, Samoëns, Chamonix, Saint-Gervais, Sallanches, Megève et Flumet. Bonne et partie de son ancien mandement furent du district dé Carouge. Les deux Habères et Saxel restèrent au district de Thonon. Les autres communes de la vallée relevèrent du nouveau canton de Viuz-enSallaz jusqu'en 1815.

La Restauration sarde fit divers remaniements administratifs (1816, 1818, 1822 et 1837). Elle établit le mandement de Saint-Jeoire, 1816, et lui donna Boëge, Bogève, Burdignin, Saint-André et le Villard. Saxel allait à Douvaine, depuis la suppression du mandement de Bons en 1818. Les deux Habères continuèrent à relever de Thonon dès 1818.

Après l'Annexion, 1860, en fin de l'organisation du département de la Haute-Savoie, parut un décret impérial du 21 décembre 1860, en exécution duquel la vallée de Boëge fut érigée en canton, détachée du Faucigny et ajoutée au Chablais. L'érection du canton fut heureuse ; moins heureuse, l'annexion au Chablais. La topographie ne donne pas la vallée de Boëge au Chablais, et ses habitants, pour se rendre au chef-lieu d'arrondissement doivent emprunter les routes des arrondissements de Bonneville et de Saint-Julien.

Au point de vue ecclésiastique, la vallée faisait partie du Décanat d'Allinges, sauf Boëge et Saint-André qui relevaient du Décanat de Sallanches. Depuis la division du diocèse en archiprêtrés par Mgr de Granier, elle a formé un archiprêtré, dont le titulaire a parfois varié, mais dont le titre et le chef-lieu était Boëge.

Pendant la suppression du culte sous la Révolution, 1793 à 1802, elle fit partie de la 11° Mission qui compre-


10 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

nait les vallées de la Menoge, de Viuz-en-Sallaz et du Risse.

Les diverses églises de la vallée sont placées sous le vocable de : Notre-Dame de la Nativité, à Burdignin ; Saint Etienne, martyr, à Bogève ; Saint Jean-Baptiste, au Villard ; Saint François de Sales, à Habèr'e-Poche ; Saint Pierre, apôtre, à Habère-Lullin ; Saint André, apôtre, à Saint-André et Sainte Marie-Madeleine, à Saxel.

Ces paroisses sont d'origine antique, excepté HabèrePoche, où il y avait une ancienne chapelle ; mais la paroisse, détachée d'Habère-Lullin, est de création récente, 1841 (1). Saint François de Sales a visité ces paroisses du 25 au 29 août 1606.

(1) Vie de Mijr Key, par M. Iluffin, p. -120. — Paissant les troupeaux de son père sur une montagne voisine, le jeune P. Joseph Rey avait dit à ses compagnons : <> Ah, si j'étais évèque de Genève, je ne voudrais pas mourir avant d'avoir fait une paroisse d'Harjèrc-Poche. » Le voeu se réalisa.



LE VILLARD, sur la rive gauche de la Menoge, vue prise du versant de Miribel.

Sur la droite, l'église de BURDIGNIN,

et dans le lointain, au pied de la chaîne des Voirons, BOKGE, capitale de la Vallée.


CHAPITRE II.

La vallée aux temps préhistoriques et pendant l'occupation romaine. — Jupiter et Hercule. — Les religieux acoemètes et la première église de Surdignin. — Les Bénédictins d'Ainay. — Les Augustins de Filly.

On ne sait rien de positif sur les premiers habitants de la vallée. Pendant que les dolmens de Reignier, et ceux, aujourd'hui disparus de Pers-.Tussy et d'Elremhières, et les divers objets découverts dans les grottes du Salcve, attestent l'existence de peuples primitifs sur les bords de l'Arve, la vallée de Boëge ne conserve aucun monument mégalithique qui puisse signaler, dans les temps préhistoriques, quelque peuplade dans le bassin supérieur de la Menoge. D'ailleurs les premirs hommes, peu experts dans l'art de bâtir, élisaient domicile dans les grottes et les cavernes, et ces abris naturels, fort nombreux en certaines régions, sont totalement inconnus dans la vallée. Tout porte à croire qu'elle ne fut guère visitée avant l'occupation romaine. Le Docteur Pinget, du Villard (1), prétend qu'il y aurait eu une voie romai(1)

romai(1) Pingel, docteur en médecine, membre fondateur de l'association des médecins de France, membre du conseil d'hygiène de l'arrondissement de Thonon, membre de l'Académie Salésienne, né au Vîllard-sur-Boëge le 23 juin 1800. Sa famille venait de compter, dans le cours du xvine siècle, plusieurs châtelains, notaires et ecclésiastiques, tous mentionnés dans cet ouvrage. Il fit ses études secondaires au collège de La Roche-sur-Foron, et son cours de médecine à Turin. Reçu docteur le 8 juin 182G, il alla se perfectionner à Paris, où il séjourna une année. Sa longue carrière, admirablement remplie comme médecin, lui valut les sympathies de ses compatriotes qui le choisirent comme syndic en 1849, et plus tard comme maire sous le gouvernement impérial.

Ses courses et ses services professionnels favorisèrent ses goûts archéologiques. Il avait réuni une niasse de documents et un bon nombre de monnaies, médailles et d'empreintes de sceaux. II fut un répertoire vivant pour la généalogie d'une foule de familles, et nota quantité de choses sur la vallée de Roëge. Son nom reviendra plusieurs fois dans le cours de ce récit. L'Académie Salésienne s'honora de le compter parmi ses membres dès le début.

Malheureusement, de toute celle érudition et de tant de recherches, le


12 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

ne de Passy jusqu'en Chablais, par Saint-Jeoire, Viuzen-Sallaz et Bonne. De Viuz, un embranchement sur Bogève où il y aurait eu un camp. On a trouvé, à Bogève, en 1825, en creusant les fondations de la maison Levret, des lampes, des armes anciennes et plusieurs monnaies romaines. De Bogève, cette route passait à mi-côte de la colline du Villard, où l'on découvre encore, d'espace en espace des empierrements ou pavés. « Maurice Bel d'Habère-LuIlin, qui possédait chalet et terres près de cette route, trouva, dit Pinget, il y a quelques années dans son champ, sous une grosse pierre et à une grande profondeur, un tombeau dans lequel il existait de la poussière et quelques monnaies qui me furent remises. » II ne s'agissait là, sans doute, que d'une de ces tombes burgondes, assez nombreuses en maintes localités de notre Savoie. Mais il semble incontestable qu'à l'époque romaine, quelque peuplade païenne vivait sur les bords de la Menoge où elle avait apporté ses divinités. Le mont Jovel à Boëge, et l'idole que détruisit aux Voirons, vers l'an 500, l'évèque de Genève Domitien, attestent que le père et le maître des dieux recevaient des adorations, hommages que Jupiter partageait avec son fils Hercule. On voit aujourd'hui au musée de Genève, n° G28, une statuette d'Hercule en bronze, ayant au bras gauche une sorte de mappa, découverte à Habère-Lullin en 1873. Le même musée possède encore, sous le n° 827, une autre statuette du même personnage, trouvée à Boëge en 1870. « Une légende rapporte que les premiers habitants de Boëge furent trois frères boulangers, venus des montagnes du Jura. Les étrangers à la vallée les appelaient les Boelzber, les Boelz, du lieu de leur origine. Ils auraient ainsi donné leur nom à la vallée. Les armoiries de Boëge, en souvenance des boulangers, ont toujours été trois

docteur Pinget n'a laissé que des notes, toujours couchées sur des feuilles volantes, et dont la majeure partie est égarée.

L'infortune vint cruellement frapper à sa porte pendant la dernière, partie de sa vie. lin 1861, il.perdit coup sur coup son fils et sa belle-fille, et resta chargé de trois jeunes enfants à l'éducation desquels il dut pourvoir et dont l'un fut l'abbé Joseph-Antoine Pinget, décédé curé de Serraval. « Il m'a fallu élever deux générations, et cela pendant 10 ans, écrivait-il à un ami. » II mourut au Villard, le 30 octobre 1883.


LE VÎLLARD ET LA. VALLÉE DE BOÉGE 13

pains ; et Boëge a gardé ces armes jusqu'à la Révolulion. » (1)

« Le nom de Boëge fait penser à celui des Bauges, Boggse, Bogise. Le radical en est bos, bovis, et l'étymologie trouve sa raison d'être dans les nombreux troupeaux que la vallée nourrit de ses pâturages. Tel est l'avis de quelques archéologues. » (2).

A notre avis, le mot Boëge semble plutôt tirer son origine du mot boé (bois), de notre patois local. La vallée de Boëge ne signifierait pas autre chose que vallée de bois. Aussi, était-elle appelée primitivement Combe noire, à cause des bois noirs dont elle était couverte. Ce n'est qu'après avoir été défrichée qu'elle revêtit cette verdure qui la caractérise encore aujourd'hui et qu'elle prit le nom de Boatium, Buegium, Boegium, Boëge. Saint André fut longtemps désigné sous le nom de Capella Boatii, capella in Boegio, la chapelle de Boëge. Et. le Villard, pour être distingué des autres localités savoyardes de ce nom, était dénommé : Villarium Boatii, Villarîum in Boegio, aujourd'hui encore, on dit : Villard-surBoëge.

Le premier centre de la vallée fut Burdignin qui a eu une importance antérieure à celle de Boëge et très reculée. Selon la tradition, l'église primitive de Burdignin, tant qu'elle servait à la vallée, était au pied de la colline dans le village de Carraz, proche de Boëge. Ce fut plus tard que la paroisse de Burdignin monta au prieuré dont on agrandit la chapelle pour en faire une église paroissiale.

Un premier fait historique que nous allons enregistrer semble contredire la tradition, à moins qu'il n'y ait eu dès le début deux églises, l'église conventuelle des moines, et l'église paroissiale.

En 1862, l'ancienne église de Burdignin disparaissait sous la pioche des démolisseurs. A la naissance des voûtes du sanctuaire, antérieur de beaucoup au reste de

(1) Docteur Pinget.

(2) Abbé Péttex, morl curé de Marignier. Xotes manuscrites.


14 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

l'église, et qui n'était pas sans valeur artistique, se lisait, occupant une surface de plus d'un mètre carré, une inscription en caractères gothiques fort bien conservés. Chaque mot abrégé était séparé du suivant par une croix, quelquefois par deux et même par trois. Une seule croix inarquait l'abréviation, mais les nombres deux et trois équivalaient, semble-t-il, à une ponctuation (1).

Cette inscription nous a été conservée par le Docteur Pinget, nous la transcrivons textuellement :

HOC Munim * die » Mari « Matr * Sal * Krist * opus fuit fratr * Akmetor * Quor * precib « Div * Georg * coneulc * Région * Dracon j et quod Deus vol * Fieri per Maxim * Geben * epi.se * Sumptib * Sigism * Burgund * Reg J *

Anno DXVJ J* Scrip » hoec kal « junii an * Dom * MCCC J«

Il est facile de rétablir ce texte dans son intégralité (2). Il se traduit de la manière suivante :

Ce monument, dédié à Marie Mère du Christ Sauveur, fut l'ouvrage des frères acoemètes par les prières desquels saint Georges a terrassé le dragon du pays ; et Dieu a voulu que cela fut fait par Maxime èvèquc de Genève avec le secours de Sigismond roi de Bourgogne l'an 516.

Cette inscription est des Kalendes de Juin l'an du Seigneur 1300.

Si on consulte l'histoire, on voit que réellement S. Maxime occupait le siège épiscopal de Genève en 51G, en même temps que le roi Sigismond, converti de I'arianisme, succédait à son père Gondebaud sur le trône de

(1) Les croix sont ici indiquées par des astérisques.

(2) Hoc Munimentum. dieatum Maria 1 Malri Salvaloris Chrisli, opus fuit fratrum Akmi'lorum Quorum precibus Divus (leorgius coneulcavit Kegionis draeonem; et quod Deus voluit

Fieri per Maximum (iebennensem episcopum Sumplibus Sigismundi Hurgondiorum régis.

Anno r>l(i. Scripta ha'c Kalendis Junii anno Domini 1300.


LE VILLARE ET LÀ VALLÉE DE BOËGE 15

Bourgogne. L'his.loire nous apprend encore que la même année, S. Maxime signait l'acte de fondation du célèbre monastère d'Agaune, aujourd'hui Saint-Maurice en Valais, qui était dû à la pieuse libéralité du roi Sigismond, et y établissait une colonie nombreuse de religieux acoemètes appelés de l'Orient (1).

Il semble donc incontestable que S. Maxime, qui avait succédé à Domitien, le destructeur de l'idole des Voirons, aurait appelé dans la vallée de Boëge, en même temps qu'à Agaune, une colonie de religieux qui vinrent planter la croix sur les ruines des autels païens.

Incontestablement aussi, d'après le Dr Pinget, le choeur de l'ancienne église de Burdignin, qui disparaissait en 1862, aurait été le sanctuaire de l'église primitive de la vallée, construite par les religieux acoemètes.

L'inscription relatée ci-dessus, qui paraît authentique, a une importance historique considérable, qui n'avait point échappé à notre savant. Aussi en prit-il minutieusement plusieurs copies. Pinget avait alors 62 ans. Les lettres que lui adressait Mgr Magnin et qui subsistent, attestent que le chef du diocèse, qui l'honorait de son amitié, voyait en lui un archéologue de quelque valeur.

Aux acoemètes succédèrent, à une date inconnue, les Bénédictins de l'Abbaye d'Ainay à Lyon. Une bulle du Pape Innocent IV, du 2 des calendes de novembre 1250, reconnaissait leurs droits et privilèges sur l'église et le prieuré de Burdignin (2). Pierre de Boëge, 2 septembre

(1) Les acoemètes étaient des religieux fort célèbres dans les premiers siècles et qui ont illustré l'église orientale en lui donnant un grand nombre de saints, d'évèques et de patriarches. Ils observaient dans leurs églises une psalmodie perpétuelle, sans l'interrompre ni jour, ni nuit. Se divisant en trois groupes, chacun psalmodiait à son tour et relevait les autres. Suivant ce partage, chaque religieux consacrait tous les jours huit heures à la prière et au chant des psaumes, et le reste du jour était consacré au repos, à l'étude et au travail manuel.

Ce mot acoeraète, dérivé du grec, vient de deux mots qui veulent dire : qui ne dort jamais. On pourrait appeler acoemètes de nos jours, les religieux de certaines maisons où l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, jour et nuit, l'ait partie de la règle.

(2) La teneur de cette bulle est reproduite par celle du Pape Félix V, datée de Lausanne, le 4 des nones de Décembre 1448, qui confirme les privilèges de l'Abbaye d'Ainay avec les bénéfices en dépendant. BESSON, édition de Moûticrs, 1871, page 458.


16 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

1272, leur donnait ses terres défrichées et incultes, prés et pâturages qu'il possédait dans cette localité. Les témoins de la donation étaient Pierre de Cervens, Girard de Voserio, Girard de Langin, Aymond, clerc de Boëge el plusieurs autres (1).

Deux siècles plus tard nous trouvons à Burdignin les religieux Augustins de l'Abbaye de Filly. Le Pape Félix V, dans une belle fulminée à Lausanne, le 4 des nones de Décembre 1414, leur assure sur le prieuré les droits et privilèges qui avaient été reconnus antérieurement aux Bénédictins d'Ainay (2).

A cette époque, les religieux quittaient la vallée de Boëge, tout en conservant sur le prieuré de Burdignin les droits que le Pape leur avait reconnus. Dans une transaction du fi décembre 1414, entre l'Abbaye de Filly et Jean Cochet curé, institué ce même jour, on lit que les moines cessent de résider à Burdignin et d'y faire les fonctions pastorales, et Jean Cochet fait une reconnaissance attestant que les religieux de Filly avaient el conservaient le droit de patronage en l'église de Burdignin (2), qu'ils percevaient la moilié des prémices el des offrandes aux jours y désignés, el que le Curé aurait l'autre moitié el recevrait en outre annuellement la pension de 25 sous vieux genevois, deux livres de cire et sa pitance, telle qu'on la donnait aux religieux-curés qui avaient précédé Jean Cochet.

Jean Cochel reconnut encore dans ce titre que les leligieux de Filly étaient seuls décimaleurs, et auraient toutes les offrandes qui se feraient la veiîle et le jour de la Nativité de la Sainte Vierge, patronne de Burdignin. Dès lors, l'Abbaye de Filly exerça le droit de patronage, et les abbés de Filly faisaient une fois l'an, par eux-mêmes ou par délégation, les fonctions pastorales a Burdignin, pour ne pas perdre leurs droits de curés primitifs.

(1) Acte cité par Pinget. |2) BKSSOX, page 1.T8.

(.'il Le droit de patronage est le droit de présenter le titulaire d'un bénéfice, le curé d'une paroisse.


I.K VII.LARD KT LA VAI.J.KE DK BOËGli 17

Le 19 novembre 1443, le prieuré recevait la visite de Barthélémy, évèque coadjuteur de François de Metz, cardinal évêque de Genève (1). Le procès-verbal de la visite relate encore que l'église et le prieuré de Burdignin sont de l'Abbaye de Filly. Il paraît qu'à cette époque, l'office des vêpres à l'église paroissiale, n'était pas très suivi et que la maîtrise de Burdignin faisait le vide au lutrin. On enjoint au curé de chanter les vêpres les jours de fêles et de dimanches, pourvu, dit le verbal, qu'il y ail quelqu'un pour répondre : dummodo sil aliquis ad rcspondendum.

La situation matérielle que l'Abbaye faisait au curé élail misérable. On voit par une autre transaction de loC>2 que la congrue du curé fui portée à 350 florins par le prieur séculier qui avait remplacé les moines Auguslins au moment de la destruction de l'Abbaye de Filly par les Bernois. En 1536, les biens de l'Abbaye à Burdignin qui faisait partie du Faucigny, avaient échappe à la confiscation du gouvernement de Berne. Les terres de Burdignin avec les biens sauvés du naufrage furent destinés par le Pape et le Duc de Savoie à l'érection d'un prieuré séculier, qui fut donné en titre ou en commandite à des prêtres séculiers, de sorte que depuis l'invasion Bernoise, ensuite de la décision du Pape et du Prince, les reconnaisances des tenanciers du prieuré de Burdignin se faisaient et se sont toujours faites en faveur des prieurs jusqu'à la Révolution. Le dernier prieur fut M. Ambel.

Trois ordres religieux se sont donc succédé dans la vallée et habitèrent le chef-lieu de Burdignin. Les ruines du prieuré existaient encore en 1732, et se trouvent mentionnées dans le plan cadastral de la commune sous les numéros 2691 et 2693.

(1) C'était Barthélémy Vittclloschi, évéque de Comoto et de Moutefiast'onc.

Moutefiast'onc.


CHAPITRE III.

L'antique église de Burdignin. —L'évangélisation de la vallée représentée sur les peintures murales. — Le culte de saint Georges. — Antiquité des diverses paroisses de la Vallée.

Le choeur de l'ancienne église de Burdignin, l'église mère de la vallée, remontait à une date antique. Sa valeur artistique fait regretter sa disparition. « A en juger par la maçonnerie, écrit le Docteur Pinget, par les anciennes voussures des portes et fenêtres du choeur et de la sacristie, on voyait que la construction primitive avait été faite en style romano-hyzantin, qu'on avait ensuite converti en style ogival, et qu'elle remontait au-delà du x", même du ixe siècle, avant l'introduction du style ogival dans ce pays (1).

« Sur le plan occidental du sanctuaire, continue-t-il, il y avait eu à diverse époques trois forts recrépiments. Les deux plus externes étant ahattus en 1861, au moyen de coups de marteau, on observait sur le troisième réerépiment une belle et solide peinture à la fresque très bien conservée, malgré quelques fort légères mutilations. L'on y distinguait deux tours en style romano-byzanlin primordial, de l'an 400 à l'an 1000. Les deux tours étaient surmontées par des demi-créneaux à petits moellons ouverts et évasés en haut. Entre les tours étaient un espace à travers lequel on voyait, en arrière, une chapelle à faîte très élevé. A la tour orientale existaient deux fenêtres placées l'une près de l'autre, dans l'une desquelles on voyait le buste d'un souverain, dont la tête était ceinte d'une couronne jaune, et dans l'autre

(1) Cette citation appelle des réserves. Pinget doit se tromper sur la date de l'introduction du style ogival dans le pays. Ce style n'apparaît pas chez nous avant le XIII* siècle.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOÉGE 19

était le buste d'un personnage ayant une grande croix sur la poitrine et tenant de la main gauche un long bâton pastoral. Ce dernier personnage montrait de la main droite au souverain, saint Georges en costume militaire, à cheval, ayant une croix rouge sur le côté gauche de la poitrine, et enfonçant de la main droite un javelot dans la gueule d'un dragon ailé et renversé attaché au cou par une longue corde, dont l'extrémité était tenue par un moine placé entre les deux tours, en face de la chapelle. Ce moine, dont la tête était couverte d'un drap retroussé par devant, portait une robe de drap blancgrisâtre, avec raies noires espacées de haut en bas. »

Curieuse était celte peinture et d'une conception qui ne manquait pas d'originalité.

Quel était l'événement qu'avait voulu commémorer de son pinceau, ce modeste précurseur des Raphaël et des Michel-Ange? L'inscription en caractères gothiques signalée ci-devant et qui dominait les deux tours, nous en donne l'explication. Le souverain et l'évêque ne sont autres que saint Maxime, évêque de Genève, et le roi de Bourgogne, Sigismond. Le moine tenant enchaîné le dragon terrassé, représente l'apôtre de la vallée de Boëge, qui planta la croix du Christ sur les autels de Jupiter, et par la protection de saint Georges obtint la victoire des moines acoemètes sur le paganisme. De temps immémorial, saint Georges a eu son autel dans l'église de Burdignin.

Les autres églises de la vallée surgirent peu à peu, suivant les groupements et les besoins des populations. Après Burdignin, tiennent le record de l'ancienneté, les églises paroissiales de Boëge et d'Habère-Lullin. Ces deux paroisses sont d'antique origine et nous ne sommes pas fixés sur leur date d'érection.

Dès le xn" siècle, vivait, à Boëge, la puissante famille des Seigneurs de Boëge. Vers 1138, Pierre de Boëge était témoin de la donation de l'Alpe de Foron que fait aux Chartreux de Vallon, Aimon de Faucigny. Dix ans plus tard, le même Pierre de Boëge apposait encore sa


2(1 I.K VH.I.AKI) I:T LA VAI.LLT: !.!•: IÎOKCK

signature, avec Arclutius, évèque de Genève, à l'acte de fondation de la Chartreuse du Reposoir (22 janvier 1151).

Il est à présumer qu'à celte époque Boëge avait son église paroissiale. Ce n'est qu'un siècle et demi plus tard qu'un document authentique fait mention d'un curé de Boëge sans le désigner par son nom. Resson relate qu'en 1308, Etienne de Compey, vicaire général d'Ahnon, évèque de Genève, institue le curé de Boëge par acte passé à Bonneville, en la salle du château, la veille de Noël.

La paroisse d'Hahère-Luliin garde aussi le secret sur la date de son érection. Nous lisons ce qui suit dans une noie anonyme des archives Pingel, écrite vers le milieu du siècle dernier, sous le redorai de M. Lanvers, curé d'Habèrcs : « Selon la tradition locale, el le style de la construction, on peut juger que le chuair de l'église paroissiale d'IIabère-LuIlin a dû cire hàli dans le ix" ou le x' siècle (1). Dès lors, il avait subi des modifications, î'olaminenl dans le XVM" siècle, où on avait remplacé la fenêtre ogivale par deux, fenêtres carrées, irrégulièrement placées. Les réparations actuelles, sous la direction de M. le Comte de Sonnaz, l'onl ramené au véritable style moyen-âge, autant qu'ont pu le permettre les circonstances el les anciennes constructions. Pendant les travaux, on a reconnu que le choeur loul entier avait élé peint dans le xiv" ou le xv" siècle, selon toule apparence, par quelque moine bénédictin. Ces peintures avaient élé lellemenl recouvertes et détériorées par d'anciens badigeonnages, qu'il a été impossible d'en rien conserver, ni de juger des sujets de ces peintures. Cependant, en perçant une nouvelle porte pour la sacristie qui est en construction, on a découvert dans le mur oriental, derrière le maître-autel, une double fenêtre jumelle qui avait été murée sur les deux façades intérieure et extérieure du mur, laissant subsister une niche intérieure hermétiquement fermée, et formée par l'embrasure de la fenêtre, el dans laquelle on a reconnu une peinture suffisamment

(Il L'église d'Habère-LuIMn, bien que de date antique, ne doit point remonter au x'- et encore moins au î.v siècle. Ici encore, il doit y avoir exagération.


I.E VILI-ARI) ET LA VALLÉE DE BOKGE 21

conservée, représentant l'annonciation de la Sainte Vierge. Le style de cette peinture paraît remonter à une époque bien antérieure à celle de la Renaissance, ainsi que celui de la fenêtre. De nouveaux travaux ont été faits pour conserver cette niche comme simple monument; et il est à remarquer qu'il n'y avait dans la paroisse aucune tradition sur l'existence de cette fenêtre. »

Le premier monument historique qui mentionne la paroisse d'Habères est du 23 juin 1221. Dans une ordonnance datée de ce jour (1), Aimon de Grandson, évêque de Genève, fait savoir que Guillaume, abbé d'Aulps, du consentement de la volonté de l'évêque, a donné à défricher à des hommes séculiers les terres de ses deux granges de Poche et du Monte herboso (Hermenle) ; et il annonce que les hommes qui habiteront là, seront de la paroisse d'Habères, et il mande à l'abbé d'Aulps qu'il r.il dans la dite église d'Habères le droit de patronage, en laissant au curé de la paroisse la moitié des sépultures et des offrandes et les dîmes qu'il percevait jusqu'ici, et que le monastère d'Aulps possédera paisiblement les autres dîmes.

Témoins de I'acie : Bonivardus Dccanus de Avulioney. Jacobus Dccanus de Rumiliaco. Jacobus de Moule Miliano.

La paroisse de Bogève a dû voir son érection vers la même époque que celles des llabères. On dil ([lie dans les temps plus reculés, elle faisait parlie de Viuz-cn-Sallaz qui aurait eu son église paroissiale en dessus du hameau de Brénaz, sur la roule de Bogève à Viuz. Nous ne savons ce qu'il peut y avoir de fondé dans celle tradition. Quoiqu'il en soit, Bogève était anciennement du fief de Thiez, qui avait été donnée en apanage par le baron de Faucigny à son frère Arducius, évêque de Genève, qui le transmit à ses successeurs sur le siège de Genève; et le Régcsle Genevois mentionne qu'en 1250, l'église de Bogève était propriété de l'Abbaye d'Ainay, à Lyon. Une bulle d'In<1|

d'In<1| justificatives, n" 1,


22 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

nocent IV, du 17 novembre 1250, lui en confirme la possession (1).

En 1291, le Dauphin du Viennois, avec lequel le Comte du Genevois s'était ligué, fit la guerre à l'évêque de Genève, Guillaume I". Il prit et pilla le château de Thiez (2), saisit les dîmes, dévasta les campagnes du fief, de sorte que les habitants de Bogève eurent à souffrir de cette calamité.

Les terres de Saint-André, comme celles de Bogève, faisaient partie du fief connu sous le nom de mandement de Thiez, propriété des évêques de Genève. En 1307, SaintAndré n'avait encore qu'une modeste chapelle qu'on appelait la chapelle de Boëge. Son recteur était Pierre de Viry, moine du pieuré de Saint-Jean de Genève. Dans une transaction entre Aimon, évèque de Genève, et Pierre de Viry, il est décidé que l'évêque aura toute juridiction, mère et mixte empire, sur les hommes qui seront reconnus appartenir à cette chapelle, d'où il suit que l'évêque, ou son châtelain de Sallaz, pourra les punir s'il y a lieu. Toutefois, et par une grâce spéciale pour Pierre de Viry, l'évêque lui accorde comme à son délégué et pendant qu'il tiendra le dit rectorat, le droit d'exercer le mixte empire sur cette chapelle, c'est-à-dire de percevoir les bans inférieurs et de connaître des contestations entre les hommes qui en dépendent, et de percevoir le tiers des produits des causes criminelles, emportant la peine de soixante sous (2 décembre 1307). (3)

Indépendamment du grand fief de l'évêque, il y avait à Saint-André un petit fief, connu sous le nom de Fréney, qui appartenait à la famille de Grolé. Celle famille possédait ausi un fief et château à Saint-André, canton de Lhuis, arrondissement de Belley. On prétend que c'est à la sollicitation de Pierre de Grolé, seigneur du Fréney, que fut érigée la paroisse de Sainl-André, en 1465.

(1) liéij. lien. n° 827.

(2) Le château de Thiez était situé entre VilIc-cn-Sallaz et La Tour.

(3) Ré<j. tien, n" 1015,


CHAPITRE IV.

Le Villard. — La villa des seigneurs de Faucigny. — Vol commis au Villard. — Difficultés à ce sujet entre Béatrix de Faucigny et l'Evêque de Genève. — Erection de la paroisse du Villard.— Les premières familles.— La peste.

En face de Burdignin, sur la rive gauche de la rivière, se trouve la paroisse du Villard, adossée à la masse imposante du massif de Miribel. Un kilomètre à peine, à vol d'oiseau, sépare les deux églises, qui dominent toutes les deux, dans une site magnifique, la plaine de la Menoge.

La tradition rapporte que le Villard fut défriché et cultivé après Burdignin, et que des forêts épaisses recouvraient de leur ombre tout son territoire, de la Menoge jusque dans la montagne. La majeure partie de la plaine restait encore en friche, pendant que la partie plus élevée comptait déjà de nombreux habitants. C'est que les trois Nants qui descendent de la montagne n'avaient point encore de lit bien établi, et venaient, aux jours de pluies torrentielles, rouler leurs eaux écumantes dans la plaine. Les champs des Perrières, parsemés de silex et de graviers, ne laissent aucun doute à ce sujet.

Le Villard était primitivement du domaine des Seigneurs de Faucigny. Ils y possédaient, nous dit une vieille chronique des archives départementales (1), une maison forte qui devait avoir une certaine importance, mais qui ne fut jamais qu'un rendez-vous de chasse. Les moines de Burdignin, qui défrichaient les âmes de nos ancêtres en même temps que le sol de la vallée, purent voir, à certaines époques, les brillants équipages des barons du Faucigny, chevaliers, pages, écuyers, lancés à la pour(1)

pour(1) du Villard. E. 1035.


24 LE VII.LA.K1) ET LA VALLÉE DK 1SOËGE

suite des fauves. Aux heures matinales d'oraison et de recueillement, quand les premières lueurs du soleil doi aient les cimes de la vallée, les fanfares des cors, les aboiements des meutes, les cris des traqueurs venaient troubler leur paix profonde et le silence des bois. La résidence princière était qualifiée de :

Villa Dom. de Fulciniuco. Villa des seigneurs du Faucigny.

Celte appellation nous explique l'origine du mot Veillât, chef-lieu de la commune, et même du mot Villard. Nous ne devons pas chercher ailleurs leur étymologie.

Cet édifice mesurait 122 pieds des côtés Nord et Midi, i>5 du levant et du couchant, et n'avait qu'une tour de forme carrée. Sa porte d'entrée était ornée des armoiries des anciens barons du Faucigny : l'écu pallé d'or et de gueules. Et sur la pierre du portail latéral figurait encore une armoirie portant la simple croix de Savoie. Déjà en H) 15, cet édifice était presque entièrement ruiné; une partie de ses matériaux avaient servi depuis longtemps è la construction de la première église du Villard, et 1 ) 1 il s lard de son presbytère, en 1598. Mais la grande pierre bleue qui portail les armoiries des barons de Faucigny demeura longtemps en place. Les ruines subsistèrent encore plus d'un siècle, cl nous les voyons figurer sur le plan cadastrai de 17,'S2, sous le n" 2(147, lieu dil le Baron.

La seule relique authentique qui nous en reslc aujourd'hui, csl une [lierre rectangulaire de deux moires de longueur qui formait le côlé d'un grand portail cl qui se voyait à la fin du siècle dernier devant l'habitation du docteur Pingel, au village des Prés, sur l'antique chemin que tracèrent jadis les moines que le service du culte appelait au Villard. Le vieux docteur, qui joignait à la science de la médecine le culte de l'archéologie, en avait fait un banc rustique où il aimait à se reposer pendant les loisirs que lui laissait la visite des malades, et où, jeune étudiant, il nous convia maintes fois à prendre place à ses côtés.

Le Villard n'élail point encore érigé en paroisse, qu'il


UC VILIJVRD ET I.A VAI.I.ÉIC DU ÎSOËGE 25

fut le théâtre d'un événement qui ne sort pas de la banalité des faits divers, racontés de nos jours par la chronique des journaux, niais qui, vu les circonstances, fut suivi de complications diplomatiques assez sérieuses.

C'était en 1274. Un individu de Bogève, nommé Durand, fils de Mellin, homme-lige de l'évêque de Genève, avait commis un vol au village des Combes, territoire du Villard, dans la grange du sieur Humbert, dit Mestus.

Le châtelain de Faucigny, qui gouvernait le mandement de Bonne au point de vue militaire, judiciaire et administratif, mit en mouvement sa police qui alla se saisir du coupable et le punit en lui faisant couper une oreille.

Celte affaire souleva une très vive réclamation, non point à cause de la mutilation dont le coupable avait été victime ; les lois de l'époque punissaient de cette peine les voleurs dont le crime n'était point assez grave pour mériter le dernier supplice. Il y avait délit d'un ordre différent et particulièrement grave. Le village des Combes, où le vol avait été commis, faisait partie des terres épiscopales de l'évêque de Genève, enclavées il est vrai, ({ans le Faucigny, mais qui n'étaient nullement du ressort et de la compétence de ses châtelains. 11 y avait eu usurpation de juridiction et violation de frontière. C'était en petit, le cas de Napoléon faisant saisir par ses dragons le duc d'Enghien en territoire Badois ; ou, à une date plus récente, la retentissante affaire de Pagny-surMoselle, Bismarck faisant mettre en étal d'arrestation le commissaire de police français Schiurbclé.

Il y avait alors sur le siège cpiscopal de Genève, un cvèque de grand mérite, arbitre et conseiller des princes, cl entouré de la considération publique, Aimon de Menthonay. Le prélat outragé protesta énergiquemenl, auprès de Béalrix de Faucigny, contre cet empiétement sur ses droits épiscopaux. La Dauphine se hâta de lui donner satisfaction. Elle lui accorda cinquante livres de dommages intérêts, somme assez considérable à celle époque. Et elle ajouta dans les lettres-patentes qu'elle fit sceller


26 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

à Châtillon, en faveur du prélat, le 23 octobre 1274, qu'elle entendait que l'évêque imposât en outre une peine corporelle, selon sa volonté, à Rémond Vieux, châtelain de Faucigny, et à Amédée Sautier de Bonne, qui avaient été les principaux auteurs de cette infraction à ses droits (1).

Les vieux parchemins ne disent pas que l'évêque usât de ce droit, ni que le voleur de Bogève, repenti de son larcin et portant honteusement à son oreille la marque indélébile de sa faute, devint un honnête homme.

Une note des archives départementales nous apprend que le Villard fut érigé en paroisse en 1302 et pourvu d'un curé ayant charge d'âmes. Les religieux du prieuré de Burdignin venaient jusque-là y faire les fonctions curiales. Il n'existait alors qu'une petite chapelle, qui, agrandie en 1305, devint l'église paroissiale. Deux ans plus tard, on construisait le clocher qui fut meublé d'une modeste cloche.

Le premier curé du Villard, nommé Jean de Lausanne, avait probablement vu le jour sur les bords du lac Léman, dans la vieille cité des évoques de Lausanne. En 1301, l'an qui précéda sa nomination au Villard, nous le voyons figurer déjà comme témoin, et apposer son sceau à une donation faite à l'Abbaye d'Aulps par Rodolphe de Boëge (2).

Le presbytère n'existait point encore, et Jean de Lausanne, premier curé du Villard, logeait au Baron dans une dépendance de la villa des Seigneurs de Faucigny. Ce ne fut que deux siècles plus tard, en 1598, que s'élevèrent les murs du premier presbytère.

A l'époque de l'érection de la paroisse, nous ne savons pas le chiffre de sa population, mais nous sommes mieux documentés sur les principales familles. Quelques-unes se sont éteintes, ou sont aller faire souche à l'étranger, le plus grand nombre existent encore aujourd'hui.

La famille de Contamine, tirée du couvent de Conta(1)

Conta(1) justificatives, il" 2.

(2) Inventaire, 5G3, in Ac. Sal. xxvin, p. 20G.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 27

mine, ainsi que le dit la chronique, fut attachée aux champs dits de Contamine par les Seigneurs de Faucigny. Elle était taillable à miséricorde. Nous expliquerons plus loin dans le cours de cette étude, le sens de cette expression peu sympathique. La famille de Contamine disparaît du Yillard dans le cours du xivr siècle.

La famille Bansoldi (Bansou), l'une des plus anciennes, cultivait les champs de la Croix entre le Bourgeau et les Crozats, dès l'an 1150. Cette famille perdit peu à peu son nom patronymique Bansou pour s'appeler de la Croix, du nom de la terre à laquelle elle était attachée. D'après une reconnaissance du 27 octobre 1517, reçue par Jean Dumont, notaire, nous voyons que Guillaume et Pierre fils de Jean de la Croix surnommé Bansou, de la paroisse du Villard, se reconnaissent taillables à miséricorde des champs dits de la Croix, où existait une maison à trois épuets. A la date où nous écrivons ces lignes, la très ancienne famille Delacroix est sur le point de disparaître au Villard.

La famille d'Allinges, de Allingio, tirée des terres des Seigneurs d'Allinges, donna son nom à la terre qu'elle cultivait au Villard. On trouve en 1324, un Uldrico de Allingio, Hudry d'Allinges, dont la famille s'appela à la fin du xiv° siècle, Hudry surnommé d'Allinges, et bientôt Hudry tout court. Une famille Hudry a conservé le nom d'Allinges jusqu'à la Révolution, et s'est éteinte dans la personne de François Hudry d'Allinges, le 28 novembre 1794.

•La famille Costaz, en patois Coulaz, a donné son nom ou lire son nom de la terre qu'elle cultivait en dessus du village de La Gruaz, appelée les Coutaz.

Une famille Charrière, très ancienne au Villard, a également donné son nom a plusieurs terres et bois de la localité. Il existait à la Veillât, un four appartenant au Seigneur de Faucigny qui en retirait des redevances annuelles. Le Souverain d'alors se réservait le monopole de la cuisson du pain, comme le gouvernement d'aujourd'hui garde celui des poudres et du tabac. Un nommé


28 LU VILLAHI) ET LA VALLÉE I)K 1SOËG1C

Charrière prit le four à bail ; dès lors sa famille eut le surnom de Dufour, Defurno, nom qu'elle porte aujourd'hui.

Enfin les autres familles primitives du Villard sont les : Tripier, Triperio ; les Santhoux, les Berodi, Mouthon, les Molliet, les Bonizel, les Mariot, les Berthet, les Bourgeat qui peut-être ont donné leur nom au village du Bourgeau ; puis les Mutillod et les Fouezon. Nous ne trouverons qu'un peu plus tard les Félisaz, les Jacques devenus les Desjacques, les Bel, les Pinget, les Sermet et les Viollet.

Environ 40 ans après l'érection de la paroisse, un fait d'ordre politique vint donner lieu à un recensement général de la population du Faucigny, le premier qui soit connu de nous.

En 1338, le Faucigny était sur le point de changer de maître. Le Dauphin Humbert II, après la mort accidentelle de son jeune fils qu'il avait par mégarde laissé tomber de ses bras, se voyait sans héritier. Inconsolable, et désireux d'entrer dans la vie religieuse, il offrit au Pape de lui céder la suzeraineté du Faucigny. Il prétendait y posséder 1.400 feux et y percevoir des revenus s'élevanl chaque année à 10.000 llorins. Le Pape Benoit XII envoya des commissaires pour contrôler les estimations du Dauphin. Leur procès-verbal nous a clé conservé et indique le nombre de feux de chaque paroisse dans le mandement de Bonne. Boëge en comptait 100 ; Burdignin, 14(.) et le Villard, 11(5 (1). Ce chiffre esl considérable pour l'époque. Chaque faisant feu, se composant d'une moyenne de 6 personnes, il y avait au Villard environ (59(5 habitants ; 894 à Burdignin et 9(50 à Boëge. Burdignin était beaucoup plus populeux que de nos jours, le Villard et Boëge un peu moins qu'aujourd'hui. Quant à Saxel, avec 31 feux, sa population pouvait être de 186 habitants.

Celle densité de la population en 1338 est le signe

il) Contribution à l'histoire du Fauciijny au xiv s., par Claude EAIHI:. in Renne San. 1909, p. 21. Dans ce document, les populations de Iio^ève cl de Saint-André ne sont point indiquées, car ces paroisses appartenaient, ainsi que nour. l'avons dit au chap Irr, au mandement épiscopai de Thiez et non au Kaucigny.


I.H VII.I.AKI) I:T I.A VAI.I.KK I<K r.oi'x;!'. 2i)

évident d'une réelle prospérité économique, et montre que la vallée de Boëge qui, en raison de sa position géographique, ne pouvait être tributaire de l'étranger, nourrissant une telle population, devait être défrichée et cultivée autant qu'elle l'est aujourd'hui. Il semble d'ailleurs que le climat du xiv" siècle dans nos contrées, devait être plus tempéré que celui du xx". Comme le père Noc après le déluge, les religieux de Burdignin avaient planté la vigne dans leur domaine. Le 9 janvier 1302, dans un acte dressé et scellé par l'officiel de l'évêché de Genève, Girard de Begnin, prêtre de Genève, reconnaît tenir viagèremenl du Chapitre de cette ville, et sous le cens de 50 sous genevois, une vigne située à Burdignin, appelée le clos de Relornu (!)•

Si la vigne poussait dans le coteau de Burdignin exposé en plein midi, la renommée de ses vins ne franchit jamais les frontières de la N'allée.

Aux jours de prospérité du xiv" siècle, devaient succéder de longs jours de deuil et d'infortune.

Ce « mal qui répand la terreur » et que le bon La Fontaine a dépeint en vers immortels, allait faucher, selon certains historiens, un tiers du genre humain. La peste noire venait d'être apportée en Italie par des marchands Génois, et faisait en quelques années le tour de l'Europe. Venise perdait 100.000 âmes, Avignon, la presque totalité de sa population. Partout ses ravages étaient immenses. En France, le désert se faisait presque complètement dans certaines parties de la Normandie. Dans douze paroisses du Bessin, écrit Albert Babeau, la cote des impositions portait la mention néant ; il n'y avait plus de paroissiens. Le curé de Fréquienne, ajoute-t-il, quittait sa paroisse parce qu'on n'y trouvait plus un seul homme, mais cinq ou six femmes et qu'il n'osait y demeurer.

Le Chablais et le Faucigny ne furent point épargnés. Le fléau qui sévit avec plus ou moins d'intensité, un grand nombre d'années, dépeupla Thonon, réduisit à

(1) Itéyesle Genevois, il" 119.").


30 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

dix familles la paroisse d'Allinges, à cinq ou six celles de Publier et de Marin (1). La vallée de Boëge perdit d'abord la moitié de sa population, puis bientôt les deux tiers. Le Yillard qui comptait 116 feux en 1338, n'en avait plus que 60 en 1411, et plus que 35 en 1481. Boëge de 160 feux tomba à 77 en 1411, et à 52 en 1481. Burdignin, aux mêmes dates, passa successivement de 149 à 65, puis à 44. De ses 696 habitants en 1338, le Villard n'en conservait plus que 210 en 1481. Aussi la tradition a gardé bien vivace le souvenir de la peste. Une famille de la paroisse, que nous ne nommerons pas, s'est transmise, de génération à génération, le voeu de ses ancêtres, voeu un peu extraordinaire, mais qu'un de ses membres observe encore aujourd'hui avec ses enfants : le voeu d'abstinence le grand jour de Pâques (2).

Le souvenir de la peste s'est perpétué un peu partout. En certaines paroisses, de nouveaux cimetières furent établis, et l'on montre encore de nos jours ces cimetières de fortune qui recelèrent les cadavres des victimes. Aujourd'hui encore, la paroisse de Thorens, après la grand'messe de la fête de l'Ascension, se rend en grande pompe au champ de la peste. Au pied de la vieille croix de chêne, le clergé se revêt des ornements de deuil et entonne solennellement l'absoute.

Au Yillard, la tradition ne dit pas qu'il y eut un cimetière pour les victimes de la peste, mais nous pouvons regarder la chose comme assez probable. En effet, au milieu des champs, à égale distance des villages de la Veillât et des Noyers, sur la droite du chemin qui mène aux Habères, se trouve un bouquet de bois solitaire, connu sous le nom de Buisson du Dimanche. Il passe pour abriter dans son pourtour pas mal d'ossements humains. Vers le milieu du siècle dernier, on en découvrait une

(1) GONTIIIF.R, DKSSAIX : Evian-les-Iîaiiis et Thonon.

(2) Ce voeu ne daterait-il pas de l'épidémie de peste en 1030? La famille en question ne peut rien préciser. Mais elle regarde son voeu comme de date antique.

Cf. La yrunde mortalité en Bresse et dans le lîugcy, 1:118-13.10, par Pierre SAINT-{)I.IVIÏ, in « Le Bugcy », fasc. d'avril 1913.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 31

certaine quantité. Quelques personnes voulurent voir en cet endroit le théâtre d'un combat, qui, selon nous, est plus qu'hypothétique. Ne serait-il point au contraire le champ du repos des victimes de la peste ? Nous ne le saurons probablement jamais.


CHAPITRE Y.

Les Curés du Villard au XIV* siècle. — Visite pastorale de 1411. — Jean de Bertrand évêque de Genève. — Visite de Mamert Fichet en 1471. — Antoine Métrai, chanoine d'Annecy, curé du Villard. — L'Evêque se rend aux Voirons. — Etienne Rebat. — Visites pastorales de 1481 et de 1516. — Pierre Farsin, prélat visiteur.

Un siècle s'est écoulé depuis l'érection de la paroisse. De tous les curés qui se sont succédé au Villard durant celte longue période, nous ne connaissons avec Jean de Lausanne, le premier en date, qu'Etienne Dervaz ou Déruaz. « Il était curé du Villard au 13 octobre 1388, comme on le voit par les lettres obtenues celle année-là de l'abbé de Saint-Paul de Besançon, juge conservateur des privilèges de l'ordre de Citeaux par l'abbé et les religieux d'Aulps, pour faire les curés de Yailly, de Thonon, du Villard Etienne Dervaz (Déruaz) venir répondre aux questions qui leur seront faites. » (1)

Le 14 octobre 1408, Jean de Bertrand, docteur ès-lois et chanoine de la cathédrale, montait sur le siège épiscopaî de Genève. Il avait la réputation d'un savant et d'un gentilhomme accompli; il devait y ajouter bientôt celle d'un évêque plein de zèle.

Il arrivait à la direction des affaires ecclésiastiques à

(Il N'oies de l'abbé Jacques IJufourd. I.e nom de FUI Jacques Dufourd reparaîtra plusieurs fois dans le cours de ce récif. Né au Villard, le 11 lévrier 1797, prêtre le 29 septembre 1822, il l'ut vicaire au Bourget, curé de Montcel en 182.") et arcliiprètre en 18."i8. Mort en retraite au Villard en 1SS0.

Il employa les loisirs de sa retraite à faire la classe à son petit-neveu aujourd'bui curé-arebiprètre de Cbamonix, et à compulser les arebives de la paroisse. 11 a laissé nombre de notes fort précieuses sur les curés du Viliard et les prêtres qui en sont originaires. II a bien mérité de la paroisse.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 33

une époque où la discipline s'était relâchée dans les rangs du clergé. II se hâta d'y porter remède. Après avoir promulgué de nouveaux statuts synodaux, il partit faire la visite générale de son vaste diocèse. La vallée de Boëge l'accueillait en septembre 1411, et le jeudi 17, il visitait la paroisse de Saint Jean-Baptiste du Villard. Le curé du Villard, Aimon Féchard, cumulait ses fonctions curiales avec celles de chapelain de l'église de Genève, où il avait conservé sa résidence. Telle aujourd'hui, la situation des membres du parlement, qui, avec leur mandat législatif, exercent les fonctions de maire dans leur commune et vivent de longs mois loin de leurs administrés.

Ce cas d'un curé, non résident dans sa paroisse, n'était pas rare au xv" siècle. C'était un malheur pour le bien spirituel des paroissiens, malheur que de puissantes influences, séculières ou ecclésiastiques, rendaient parfois inévitable, et qui devait persister pendant la longue durée de tout un siècle. Le pasteur, vivant loin du troupeau, faisait percevoir par son vicaire ou par un procureur, les revenus de la paroisse, et réduisait son vicaire administrateur à la portion congrue.

Au Villard, l'évêque ne fut pas tendre pour le curé, ni même pour le vicaire et les paroissiens.

Il trouva la maison curiale en piteux état, mal construite, mal couverte, avec une dépendance servant de grange totalement en ruine, et le bénéfice-cure mal administré. De plus, le curé avait aliéné un immeuble dépendant de l'église.

La visite de l'église et de la sacristie ne fut guère plus édifiante. Le procès-verbal relate un calice dégradé, des vitres brisées aux fenêtres du choeur, des livres de chant, psautier, antiphonaire ainsi qu'une custode pour le SaintSacrement en mauvais état.

L'évêque ordonne au vicaire-administrateur, sous peine d'excommunication, de refuser absolument au curé les revenus de son bénéfice, revenus perçus et à percevoir, jusqu'à ce qu'il ait rétabli les biens du bénéfice-cure dans leur intégrité; et il enjoint aux paroissiens du Vil-


34 LE VILLARD Et LA VALLEE DE BOEGË

lard de faire, dans le délai d'une année, les réparations nécessaires à l'église et à son mobilier. (1)

La paroisse, à cette époque où la peste sévissait, était bien pauvre; pauvres les revenus de la cure qui ne s'élevaient qu'à 30 florins. Sa population n'était plus que de soixante feux, environ 360 habitants.

Soixante ans plus tard, nouvelle visite pastorale au Villard. Jean-Louis de Savoie, administrateur du diocèse de Genève, députait à la visite générale du diocèse, Mamerl Fichet, évêque d'Hébron, originaire du Petit-Bornand, et vicaire général du diocèse. Le procès-verbal de la visite, en date du 16 mai 1471, cause une angoissante surprise. Il accuse encore une énorme fléchissement dans le chiffre de la population. Le Villard n'avait plus que 35 feux, soit environ 210 habitants. Boëge n'en comptait que 312 et Burdignin 264; c'était le désert dans la vallée.

Faut-il toujours accuser la peste, ou rechercher dans la guerre ou d'autres fléaux, la cause de ce désastre?

Mais à cette époque le vent était au pacifisme. En 1355, les habitants du Faucigny, après avoir porté pendant un an le titre de sujets du roi de France, passaient sous la domination des Comtes de Savoie. « Et deux cents ans s'écoulent, écrit Gonthier, sans qu'un soldat ennemi foule le sol du Chablais, et que la sentinelle, postée au sommet de la forteresse, aperçoive dans la plaine une autre bannière que la croix blanche de Savoie. »

Les habitants de Boëge se trouvaient-ils à l'étroit dans la vallée, et l'attrait d'une vie plus facile les poussait-il à émigrer à l'étranger? Mais la France saignait encore de ses profondes blessures de la guerre de Cent ans. Et Olivier de la Marche cite le pays de Savoie comme étant, à cette époque, le plus riche et le plus plantureux de ses voisins. (1)

Chose certaine, c'est que la peste multiplia ses visites dans notre Savoie, jusque dans la première moitié du XVIIC siècle.

(1) Pièces justificatives, n° :!.

(1) Livre I, chapitre VI des Mémoires.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE ÎÎOËGE 35

En 1471, Antoine Métrai, chanoine d'Annecy, était curé du Villard. Résident à Annecy, il avait comme vicaire-administrateur Jean Berthet.

La visite pastorale fut des plus minutieuses. L'évêque prescrit l'acquisition d'une bannière portant l'image du patron de la paroisse, l'achat d'ampoules d'étain pour la conservation des saintes-huiles. Il ordonne de réparer les vieilles chasubles, de faire relier les livres nécessaires au chant des offices et à l'exercice du culte. Les parquets étaient en mauvais état; il en prescrit la réfection, principalement sous les portes. De même pour le lavatoire proche des fonts-baptismaux.

Il enjoint à chaque famille de fournir, selon ses ressources, sa part d'huile pour l'entretien de la lampe du sanctuaire, .et il accorde à tout donateur, pour chaque don particulier, l'indulgence de quarante jours.

Le procès-verbal mentionne pour la première fois, l'existence dans l'église du Villard, d'une chapelle sous !e vocable de la B. Vierge Marie, ayant son recteur particulier que nommaient les paroissiens. Ses revenus étaient de 34 coupes de froment, à charge pour le recteur d'alors, Jean Fuljod, de célébrer trois messes par semaine, aux intentions des fondateurs, et de seconder le vicaire administrateur dans les fonctions curiales.

Enfin, la sollicitude de l'évêque se porta sur la répression des désordres qui éclataient à certains jours, au sein de la population. Nos ancêtres ne dédaignaient pas les divertissements ; après les rudes travaux de la semaine, ils profitaient, comme aujourd'hui encore, de la trêve dominicale et des jours de fête pour se récréer. Mais ils n'étaient pas toujours scrupuleux dans le choix des amusements, et les ménétriers étaient en grande faveur, surtout à l'époque de la fête patronale. Rd Berthet, vicaireadministrateur, sans doute enfant de la paroisse, n'avait pas toute l'autorité nécessaire pour être écouté. Bon prophète, personne ne le fut jamais parmi ses compatriotes. L'évêque défend, sous peine d'excommunication, les


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veilles et les danses le jour de la Saint Jean-Baptiste, le te patronale (1).

Trois jours plus tard, 19 mai 1471, Mamert Fichet, après avoir parcouru les paroisses de la. vallée, gravissait à l'ombre des sapins, les pentes escarpées des Voirons pour la visite de la chapelle. Il y avait exactement vingt années que Louis de Langin, à la suite d'un voeu bien connu dans l'histoire du pays, dans un acte passé par égrège Jean Dunant, notaire à Saint-Cergues, avait fondé l'ermitage des Voirons, 5 août 1451. Il vivait encore, et s'occupait, en ce moment, de la fonte de la célèbre cloche du couvent qui lui coûta 1.000 florins, environ 14.000 fr. de notre monnaie. L'année précédente, 15 septembre 1470, les religieux avaient sollicité l'autorisation de quêter dans le diocèse pour la construction du clocher qui n'existait point encore. L'évêque fut reçu, en 1741, par Messire Etienne Girod, recteur de la chapelle, le successeur médiat ou immédiat de Jean Ormond, prêtre du diocèse et premier recteur agréé par l'administrateur de l'évêché, le 20 avril 1456.

Laissons là-haut l'évêque s'absorbant, après sa visite, dans la contemplation du merveilleux panorama des Voirons, et redescendons dans la vallée. De la première visite pastoraLe au Villard par Jean de Bertrand, le 14 septembre 1411, à la visite de Mamert Fichet en 1471, soixante années s'étaient écoulées. Pendant ce long espace de temps, plusieurs curés se succédèrent sans doute à la tête de la paroisse du Villard. Un seul nous est connu, Etienne Rebat. Etienne Rebat était curé du Villard au 2(5 février 1444. II paraît alors comme arbitre et témoin dans un accord intervenu entre Rd Deschamps, curé d'Habères, et les honorables Jean Rey, Ducrot, Jacquemard et Jean Duvillaret en qualité de syndics et procureurs de la Commune (2).

(1) Pièces justificatives, n° 4.

(2) Les autres témoins et arbitres sont Rd Ei'chet? curé de Rurdignin, Lcvrat, curé d'AIHnge et M*" Pierre Mortier, notaire. Convention très longue et très ridicule de la part des habitants, écrit l'abbé Jacques Dufourd. (Renseignements tirés de Vlnucntaire des archives de l'Abbaye d'Aulps, par Prançois-Eusèbe Dufourd, curé de Chavanod.)


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 37

A celle époque reculée, l'histoire de nos paroisses est pleine de ténèbres. Nos ancêtres, absorbés par les seuls travaux de l'agriculture et le difficile problème de la vie quotidienne, n'avaient nul souci de transmettre à leurs descendants les menus faits de l'histoire locale. D'ailleurs, si l'on excepte les membres du clergé et les moines, inconnus étaient dans nos paroisses les lettrés, et plus encore les chroniqueurs. Aussi les visites pastorales et les documents recueillis par les religieux et échappés au vandalisme révolutionnaire de 1793, restent les seuls monuments qui découvrent à nos yeux un coin du voile qui cache le passé. Consultons encore les procès-verbaux des visites pastorales que l'Etat de Genève conserve soigneusement dans ses archives.

Dix ans après la visite de Mamerl Pichet, c'était celle de Claude, évêque in partibus de Claudiopolis, vicaire général de Genève. Il se trouvait au Villard le 15 octobre 1481. Le pasteur habitait encore loin du troupeau, et son vicaire, Claude Goudardi, desservait la paroisse. L'évêque enjoint au curé Jacques de Décéa de garder la résidence, ou de se mettre en règle en obtenant le permis de non résidence (1). Après diverses injonctions relatives aux réparations du mobilier de l'église et de la sacristie, il prescrit au curé et aux paroissiens de faire, dans le délai de trois mois, un inventaire des biens meubles et immeubles de l'église, et de le déposer dans une armoire à deux clés, dont l'une sera entre les mains du curé, et l'autre gardée par les paroissiens. D'après la volonté de l'évêque, jet inventaire devra se renouveler tous les trois ans et au changement du vicaire.

Quelques paroissiens faisaient des difficultés pour payer certains droits désignés sous le nom d'équences, qui revenaient à l'église. L'évêque les somme de s'exécuter, sous peine de se voir refuser les sacrements.

Le procès-verbal constate que la chapelle de la Vierge, dont il a été question dans la visite précédente, était

(1) Nous no sommes pas fixé d'une manière certaine sur le nom du curé en question. On peut Lire sur le texte original : Jacques de Décéa, ou Jacques de Daïca,


38 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

munie largement de tous les objets et ornements nécessaires au culte. Son recteur particulier était Jean Surjod (1).

Jacques de Décéa, curé du Villard en 1481, l'était encore en 1516, et resta à la tête de la paroisse un grand nombre d'années. C'est à cette époque que fut érigée la chapelle de Sainte Catherine, par Jean Mutillod, du Villard. Son recteur particulier était le vicaire de la paroisse, Humbert Mutillod, probablement un parent du fondateur, qui s'était réservé pour lui et ses héritiers, selon la coutume de l'époque, la nomination de ses recteurs.

En même temps, la paroisse s'enrichissait d'une autre chapelle sous le vocable de Saint Grat, et due à la générosité de Jean Rosset. Elle s'élevait à une petite distance de l'église, dans un endroit que nous ne connaissons plus, et que la tradition locale n'a point enregistré. Elle avait pour recteur particulier, en 151 G, Claude Rosset.

De grands fléaux désolaient nos paroisses au commencement de ce xvie siècle. Des ouragans, des intempéries détruisaient, en 1509, la récolte du blé et du vin ; à la famine vinrent sr'ajouter les tremblements de terre et la peste. « Les peuples effrayés firent tant de processions et de prières publiques pour apaiser la colère de Dieu, que l'année 1504 fut longtemps appelée l'année des processions » (2).

Malgré ces calamités, la vallée de Boëge voyait augmenter le chiffre de sa population. Dans l'espace de 36 ans, le Villard passait de 35 à 50 feux.

La visite pastorale de 1516 ne signale rien de particulier. Ce sont des injonctions faites au curé, et relatives principalement aux réparations de la toiture de la maison curiale et de la toiture de l'église en dessus du sanctuaire, deux dépenses à la charge du curé; et la défense faite aux paroissiens de se grouper sur le cime'1)

cime'1) justificatives, >jy 5. 'y.) GONTHIUH, OEuvres. I, p. 08.


LE VILLAKD ET LA VALLÉE DE BOËGE 39

tière pour y discuter de leurs affaires, et transformer ainsi le champ des morts en place publique. Les chapelles de Sainte Catherine et de Saint Grat n'avaient point encore été bénites; un délai de trois ans est accordé pour en faire la consécration.

Le prélat visiteur, Pierre Farsin, évêque in partibus de Beyrouth, vicaire général de Genève, était accompagné dans sa visite au Villard par le prieur de la Combe de Roëge, Etienne Charmot et son frère Jacques (1).

(1) Pièces justificatives, n° 0.


CHAPITRE VI.

Le château du Mont-Forcher, sa destruction en 1329- — Le château de Rochefort. — Le château de Marcossey. — Le château de Montvuagnard. — Sébastien de Montfalcon dernier évêque de Lausanne.

La vallée de Boëge esl pauvre en ruines féodales. Si les anciens manuscrits gardaient jalousement leurs secrets, on pourrait croire que Iles châteaux moyennageux ne poussèrent jamais dans son sol de profondes racines. Cependant, le Villard vil s'élever la maison forte des barons de Faucigny que nous avons mentionnée. Et nos ancêtres de Boëge vécurent longtemps à l'ombre des masses épaisses des châteaux de Rochefort et de Marcossey. Ils purent aussi, pendant quelques années, contempler de tous les points de la vallée la bannière des barons de Faucigny flottant sur la cime du Mont-Forcher.

Cette montagne, que ses deux cônes symétriques, allongeant leur pointe effdée vers le ciel, ont fait surnommer le Forcher, ressemble plutôt à une mitre d'évèque, mître gigantesque qui coiffe le sommet de la vallée. C'est sur sa pointe occidentale qu'Hugues, sire de Faucigny, construisit un château à environ 1.500 mètres d'altitude. Quand le printemps avait reverdi nos coteaux et couronné les forêts de nouvelles frondaisons, cet ami de la belle nature aillait y fixer sa résidence pour respirer l'air plus pur de la montagne et contempler l'admirable paysage qui se déroulait à ses pieds.

Son rival, le comte Edouard de Savoie, voyait d'un oeil jaloux ce précurseur de nos alpinistes modernes, tenir un oeil ouvert sur tes nlaines du Chablais. Il vint


I.K YILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 41

attaquer le château du Forcher en juillet 1325, le prit après douze jours de siège et le fit raser. Ce château n'eut donc qu'une existence éphémère (1).

Plus longue, mais aussi plus mystérieuse fut l'existence du château de Rochefort. Voici textuellement ce que nous en dit une note des archives départementales ; c'est tout ce que nous en savons :

« Ce château est le plus ancien du païs. Il est appelé dans d'anciens titres Castellum de Rupeforle, de là Rochefort. Il avait été bâti sur une élévation au pied des Voirons et semble avoir été inhabité depuis le milieu du XIIC siècle, époque où les seigneurs de Boëge construisirent celui dit de Marcossey. Il défendait le pas de Saxel, par où l'on pouvait se rendre du Chablais dans la vallée de Boëge et de là dans lies vallées de Saint-Jeoire et de Fillinges et autres. Il est à noter que cet ancien château appartint de tous les temps aux seigneurs de Montvuagnard, soit de Boëge, qui prenaient le titre de seigneurs de Rochefort et de Boëge. En 1643, le seigneur Jean de Boëge et d'Avully céda aux frères Jean et Claude de Marcossey les fiefs qu'il possédait encore rière Boëge, sans préjudice de ce qui leur appartenait déjà dans ce lieu. (Acte de Genève, notaire.)

« Les masures du château de Rochefort couvrent une assez grande espace (sic) et sont tout à fait considérables. On raconte que ce château fut rasé et détruit lors des guerres et des inimitiés qui existèrent entre les comtes de Savoie et l'es comtes de Genève, ainsi que les seigneurs du Foussigny. On trouve même dans un vieux registre sorti du château des seigneurs de Montvuagnard de Boëge une annotation portant que le château de Rochefort fut détruit par le comte de Genève après un long siège, sans autre renseignement ni date aucune qui puisse indiquer l'époque où cela s'est passé » (2).

(1) Cl. GOKTIIIKK, Les Châteaux des Alliiujes, OEuures. 1, p. 19, cl Histoire des Scwnyens, pur PI.AISANCF., J p. 188.

{2) Inventaire Arch. H.-Savaie. E. !I90. *


42 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

L'auteur anonyme de ces quelques lignes, écrivait au xviir siècle. A cette date, les ruines du château de Rochefort étaient encore imposantes ; depuis, elles ont presque totalement disparu, et le voyageur que la route du Chablais amène à Boëge par Saxel, ne peut même plus déterminer lte site que couronnait jadis de ses masses épaisses l'antique manoir de Rochefort.

Plus précis sont les documents qui nous parlent du château de Marcossey, qui succomba définitivement le 3 août 1589, sous les coups des Genevois. Voici ce que nous lisons encore dans une notice anonyme du xviir siècle, sur les antiquités de Boëge :

« A Boëge, du côté de Saint-André, non loin de la Menoge, était placé le ohàteau-fort des seigneurs de Marcossey, défendu par quatre fossés qu'on pouvait remplir à volonté avec l'eau de la Menoge. II y avait un pont qui se baissait à volonté du côté de la route tendant à Genève, construit en bois. Ses murailles du dehors étaient épaisses de huit pieds. Deux tours, dont l'une quarrée défendait le devant, une seule était du côté du levant et passait pour être à l'abri d'un coup de main et capable de soutenir un siège. Il avait été bâti sur une petite cminence formée avec un grand amas de terre. Ce château remontait par sa construction au douzième siècle, dans le milieu. Ce furent les seigneurs de Boëge qui le bâtirent vers cette époque où ils quittèrent vraisemblablement le château de Rochefort, au pied de la montagne du côté de Saxel. On l'appelait le château de Boëge. Il avait été augmenté et de plus fortifié en 1560. Voici comment le château fut pris et détruit de fond en comble.

« Lors de la guerre de Charles-Emmanuel, duc de Savoie, avec le roi de France, les Suisses attaquèrent le païs; ils prirent le château de Monthoux, d'Annemasse el celui de Bonne. Delà ils se portèrent dans la vallée de Fillinges, puis à Boëge où ils arrivèrent le 27 avril 1589 sur les quatre heures du malin, pour surprendre la petite garnison composée de 25 hommes. Ils avaient pris


LE V1LLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 43

avec eux des échelles, des pièces de bois qu'ils faisaient traîner par des chevaux. La garnison ne s'y attendait point; les fossés étaient pleins à moitié. Les Suisses, au nombre de 400 environ, se portèrent vers le Pont qu'ils firent mine de brûler, ce qu'ils réussirent à faire. Ils perdirent dix hommes à cela. Ils jetèrent leurs bois sur les fossés qu'ils passèrent de la sorte, dressèrent leurs échelles contre les murs et montèrent à l'assaut. La garnison ne put se défendre et demanda à se rendre avec la vie sauve. Le château fut au pouvoir des confédérés à trois heures de l'après-midi. Il fut fouillé par eux puis occupé totalement. Ils réparèrent le pont, remplirent les fossés d'eau et le mirent en complet état de défense. Le lendemain, vers huit heures, ils prirent le chemin de Saint-Jeoire laissant une garnison composée de 16 hommes, croyant n'être pas molestés de ce côté-là. Le nombre des morts fut de 35 hommes pour les confédérés suisses et de 10 pour la garnison.

« Le 15 du mois de mai, les Savoyards réattaquèrent le château de Marcossey; c'était vers les 8 heures du matin : ils étaient au nombre de 150. L'assaut continua jusqu'à 4 heures, sans que les assiégeants pussent s'en rendre maîtres, ayant déjà perdu 8 hommes des leurs. Voient leurs efforts inutiles, l'un d'eux proposa de mettre le feu au bâtiment des granges et écuries donnant sur la grande cour. Cela ayant réussi, le feu prit, la fumée annonça l'incendie qui menaçait le surplus. Les Suisses ayant jugé leur position insoutenable, ils demandèrent à se rendre ce qui leur fut accordé. On y trouva 6 hommes de la garnison savoyarde à qui les confédérés avaient fait subir de mauvais traitements à ce qu'il dirent. Les Savoyards eurent 7 hommes de morts. Les Savoyards eurent à souffrire (sic) des courses des soldats suisses de Bonne qui sortaient de la place et faisaient des courses dans l'a vallée du côté de Fillinges. Les Suisses tenaient à s'emparer du château de Boëge, à tout prix il leur fallait. C'est pourquoi le 21 juillet ils se rendirent en


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bon nombre ayant à leur tète Dami Varrot leur syndic. Ils commencèrent immédiatement le siège vers les 10 heures du matin. On comptait parmi eux trente cavaliers et quantité d'arquebusiers. Une sommation qui fut faite le lendemain vers midi n'aboutit pas. Le commandant leur ayant déclaré qu'il ne voulait pas se rendre. Il s'appelait Montfalcon. Celui-ci avait l'espoir d'avoir du secours daus peu. N'ayant point reçu, il réclama un délai le 30. Le 31, l'assaut ayant été donné de plus fort, le commandant se rendit le 3 août à deux heures de l'après-midi. Montfalcon et 40 hommes furent faits prisonniers et conduits à Genève sous bonne escorte. Le château fut pillé, on mit le feu aux bâtiments qui pouvaient facilement s'enflammer. Le syndic Varrot ordonna aux habitants de Boëge de démolir le château. On y employa 15 jours, même on requit à cet effet partie des habitants des paroisses de Villard de Boëge, de Burdignin. Les fossés furent remplis et comblés en entier. Les soldats confédérés occupèrent Boëge pendant quelque temps étant logés au château de Montvuagnard, au centre du chef-lieu et hameau de Boëge, soit à l'église, soit chez les habitants. Le nommé Lefranc arriva à Boëge le 23 août. On réunit les habitants au château de Montvuagnard. Ce conseiller leur fit prêter serment de fidélité à la république de Genève, ce qui fut fait avec peine par eux et par ceux du Villard, de Burdignin, de Bogève et d'autres lieux de la vallée. Dans les archives des seigneurs de Montvuagnard, le conseiller Lefranc trouva le manuscrit original des actes du Concile de Trente. Voilà comment finit le château des seigneurs de Marcossey, soit maison-forte dont le plan copié sur l'original en parchemin est à Coudre » (1).

Plus de trois siècles se sont écoulés. Nous avons voulu visiter les lieux où s'élevèrent jadis les murs du château de Marcossey, à Boëge (2). L'endroit est solitaire et peu(1)

peu(1) Arcli. llaule-Suixiie. K, !!!)(>.

<2i Le rlmlriiu dont nous venons <ic> parler ne doit pas être eonfondu


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 45

plé de hautes herbes, de cailloux et de bouquets de bois. Tout proche, la Menoge roule paisiblement, le long des saules, ses eaux limpides et paresseuses. A travers un fouillis inextricable de branches qui vous fouettent le visage, nous n'avons pu déterminer d'une manière approximative, l'endroit oublié où s'élevèrent les tours de Marcossey. Rien ne subsiste ptois de nos jours; et les ouvriers du Villard et de la vallée, qui furent réquisitioKnés par les Suisses pour la démolition du château, accomplirent consciencieusement leur tâche.

La chronique ci-dessus fait mention du château de Montvuagnard. C'est le quatrième château de la vallée, le seul qu'aient pu voir nos contemporains et qui survécut jusqu'après l'annexion de 1860. Peu important et sans fortifications, il occupait au centre de la ville l'emplacement qui forme aujourd'hui la grande place du marché. Son origine reste obscure; peut-être datait-il aussi de l'époque de la destruction du château de Rochefort, au pied du Voiron.

C'est dans ce château que se retira en 1535, le dernier évêque de Lausanne, Sébastien de Montfalcon, qui fuyait les persécutions des Bernois (1).

C'est sans doute cet évêque qui apporta au château de Boëge le manuscrit original des actes du Concile de Trente que retrouvèrent les Genevois en 1589.

Ses armoiries, qui avaient été fixées sur la porte d'entrée du château de Boëge, y demeurèrent jusqu'à sa démolition.

avec le château du même nom à Viuz-cn-Sallaz, comme on l'a fait quelquefois (Ac. Sal., XIX, p. 144).

Le château de Marcossey, à Viuz, fui aussi détruit et brûlé, mais avant la « journée de Peillonnex » (20 juillet, anc. style) et la prise de Iioëge que nous venons de raconter.

Les Genevois abandonnèrent Marcossey, dit le Registre du Conseil, après 5' avoir mis le feu, le 21 mai 1589. (GAUTIER, Histoire de Genève, réédition de 1890, vol. 5, p. 520.) Dans une vieille estampe du temps représentant le combat du 20 juillet, le château de Viuz est indiqué de la sorte : « Marcousscy chasteau bruslé. ■> (A. GAVAIÏD.)

(1) Il appartenait à la famille des Montraïeon-riaxieu. Cf. Armoriai, A. de Foras, IV, p. 99.


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Aujourd'hui, la coquette cité de Boège les montre fièrement au visiteur, encastrées dans le mur, au pied du grand escalier de son Hôtel de Ville. C'est le seul souvenir qu'elle conserve de l'antique château de ses puissants maîtres, les seigneurs de Montvuagnard et de leur parent illustre qui vint finir ses jours sur les hords de la Menoge, révérendissime évèque et prince de Lausanne, Sébastien de Montfalcon.

Un cinquième château a surgi dans la vallée à une date que nous ne connaissons pas, château qui n'a rien de commun avec les puissantes constructions féodales du moyen-âge. Il existe encore aujourd'hui dans la HauteMenoge, sur le territoire d'Hahère-Lullin.

A l'époque de la Révolution, « ce château, écrit de Maugny, était une demeure très vieille, menaçant ruine, mais ayant encore grand air avec ses fenêtres grillagées, ses portes massives, les girouettes armoriées qui grinçaient au faîte de ses toitures et surtout ses murs d'enceinte où de rébarbatives meurtrières apparaissaient encore à travers le lierre et la mousse.

L'intérieur répondait à l'extérieur. Ce n'était dans tout le château que de grandes salles basses, peu éclairées, mal aérées, où la cheminée avec son manteau monumental tenait une grande partie de la pièce. Aucune chambre n'avait le même niveau, et on accédait de l'une dans l'autre par deux, trois ou quatre marches. Un escalier en pierre desservait les divers étages du bâtiment. Quant aux étages supérieurs et au grenier, on y arrivait par des trappes et des échelles. L'ameublement n'était guère somptueux et à part quelques tableaux de famille, quelques meubles raides et lourds alignés le long des murs, des armes, des panoplies, des trophées de chasse, placées çà et là, des arbres généalogiques, les pièces étaient froides et vides. » (1)

Cette antique demeure s'appelle aujourd'hui le châ(1)

châ(1) DE MAUGNY, Hector de Gerbuix de Sonnaz, .le. V.habl., XXII.


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teau des de Sonnaz, du nom de ses propriétaires, qui en ont fait un pied à terre pour la saison d'été. Moins illustre que la famille dont il porte le nom, il ne révèle rien d'intéressant aux recherches du chroniqueur et aux investigations des archéologues. Fut-il jamais le théâtre de quelque événement considérable ? Nous n'en dirons rien ; les annales de la vallée n'en ont jamais parlé.


CHAPITRE VII.

La famille des Seigneurs de Boëge. — Extinction de la famille au XVe siècle. — La famille de Montvuagnard. — Foires et marchés de Boëge. — Sébastien de Montfalcon. — Extinction des de Montvuagnard.

L'énuméralion que nous venons de faire des antiques châteaux de la Menoge, évoque en même temps le souvenir des puissantes familles qui vécurent plusieurs siècles, avec des fortunes diverses, à l'ombre de leurs iours.

Nous ne dirons rien des barons de Faucigny ; ils ne Tirent sans doute que de courtes apparitions dans leur maison-forte du Villard, à l'époque des grandes chasses, et d'éphémères séjours dans le château du Mont-Forcher.

Il n'en est pas de même de l'antique famille des seigneurs de Boëge, que l'histoire nous montre installée dans la vallée avant la première moitié du XIIe siècle. Elle portait pour arme : écarielé d'or et d'azur avec la devise : Nescit labi virtus ; le courage ne saurait déchoir.

« II faut la ranger, écrit de Foras dans l'armoriai, parmi les plus anciennes races de noblesse immémoriale et chevaleresque de nos provinces ; elle s'est éteinte vers ia moitié du xv" siècle, ce qui fait, ajoute le savant héraldiste, qu'elle est fort peu connue et que je suis son premier généalogiste. Je puis donner une filiation très authentique de la branche mère, depuis le commencement du XIII" siècle, jusqu'à son extinction. »

Les sires de Boëge possédaient avec des droits très étendus dans la vallée, des biens et des revenus féodaux dans le haut Faucigny, notamment la leyde sur le grain et le sel apportés aux marchés de Sallanches, et l'a mesIralie de Cluses.


LE VILLARD ET LA. VALLÉE DE BOËGE 49

Le premier personnage de cette famille qui relève de l'histoire est Aimon de Boëge qui vivait en 1138. Il nous est connu par la vente d'un cheval qu'il fit à cette date, à Hugues, prieur de la chartreuse de Vallon, pour le prix de 190 sols, monnaie de Genève.

A partir de cette époque, les vieilles chroniques nous font faire plus ample connaissance avec les seigneurs de Boëge. Déjà, ils ont leurs entrées à la cour souveraine des barons de Faucigny qui, nombre de fois, les appellent comme témoins de leurs pieuses libéralités en faveur des colonies monastiques.

Le 22 janvier 1151, Pierre de Boëge assiste, avec Arducius, évêque de Genève, à l'acte de fondation de la Chartreuse du Reposoir. Neuf ans plus tard, 1160, le même Pierre de Boëge paraît comme témoin à un acte de donation en faveur de Vallon, ainsi que dans plusieurs autres actes. Ses relations, cependant, avec les trois membres de la famille princière de Faucigny, Aimon, Ponce et Arducius, n'étaient pas toujours sans nuages. Un différend s'élève entre lui et Ponce, fondateur de l'Abbaye de Sixt, au sujet de certaines terres qu'il lui contestait. Les parties s'en remettent à l'arbitrage d'Arducius, évêque de Genève, qui termine la difficulté (1).

A l'exemple des barons de Faucigny qui donnent à l'Eglise des hommes dont le mérite et la sainteté commandent le respect, comme Ponce et Arducius, la famille de Boëge comptait aussi des hommes d'église environnés de l'estime publique.

Le concile d'Avignon, tenu le 6 septembre 1209, sous la présidence de F évêque de Riez, légat d'Innocent III, dans son vingt et unième canon, fait l'éloge de Ganfred de Boëge, chanoine de Genève, « pise et religiosoe. conversationis et vitse » qui était mort victime d'un assassinat peu auparavant. Le concile prononce l'exclusion de tous bénéfices jusqu'à la troisième génération, contre les meurtriers.

(1) liég. Gen., n»> 293, 329, 3fi2, 387.


50 LE VILLARD Et LA VALLEE DE BOËGÈ

Pierre de Boëge, de l'ordre des Frères mineurs, était choisi comme arbitre par Henri, évêque de Genève, prieur de saint Victor, et Jean de Troinex au sujet des torts causés par celui-ci aux églises de Genève et de saint Victor. Jean de Troinex est condamné à diverses indemnités et accepte la sentence arbitrale de Pierre de Boëge.

Le prénom de Pierre était en grande faveur dans la famille de Boëge.

Pierre de Boëge, chevalier, avec sa femme Lionette, passent reconnaissance en faveur de l'église de Genève de tout ce que lui et les siens tiennent d'elle en fief à Montvarnier, dans la vallée (1) (février 1262). Dix ans plus tard, 2 septembre 1272, le même Pierre de Boëge l'ait en faveur des religieux de Burdignin, la donation mentionnée ci-devant.

Le 1" décembre 1333, Raymond de Boëge, chevalier, seigneur de Rochefort, petit-fils de Pierre, rédige son testament dans son château de Rochefort. Il veut être enterré dans l'église de Boëge, au tombeau de ses ancêtres. Il laisse à sa femme Briande qui vivait encore en 1354, la grangerie du Villard de Boëge.

Voici encore un Pierre de Boëge, fils du précédent. Il épouse le 13 août 1358, Catherine, fille d'Antelme, seigneur de Miolans. Il affranchit ses hommes taillables de la vallée, ne se réservant que l'hommage pour les biens qu'ils tiennent en fief de lui. Il vivait encore en 1382.

Son fils Antelme, du nom de son grand-père maternel, avait épousé Pernette de Compey et mourait avant 1437, ne laissant qu'un fils naturel et deux filles légitimes, Guigonne et Catherine.

La descendance masculine des seigneurs de Boëge s'éteint à cette époque, et les biens de la famille tombent en quenouille. Guigonne hérite du titre de dame du château de Boëge et de Rochefort. Une charte du 12 mars 1456, mentionne que Guigonne, dame de Boëge, reconnaissant que plusieurs de ses taillables ne peuvent sup(1)

sup(1) Gen.. n" 93fi.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 51

porter les charges dont ils sont grevés et sont forcés de s'expatrier, renonce à quelques uns de ses privilèges, pour ne retenir que ceux qui sont communément reconnus en Faucigny, et fixe à un florin par feu le subside que les hommes de Boëge devront payer à l'occasion du mariage de la fille du seigneur, ainsi que pour la libération de ceux des seigneurs qui seraient pris par l'ennemi, sans que les plus riches des habitants puissent être taxés à plus de deux florins chacun.

« Acte passé à Boëge, dans la chapelle de la dame Guigonne, en présence de Jacques de Feugeria, de l'ordre de S. Augustin du couvent de Thonon, de Jean Fuljod, curé de Saxel, de Jean Bellossodi, chapelain, de discret Guillaume Cornueti, châtelain de Boëge et André Duchêne. »

Guigonne, devenue veuve de Jean de Beaufort, chancelier du duché de Savoie, contractait un second mariage avec Jean de Blonay, bailli du pays de Vaud, et mourait sans laisser de postérité. Sa soeur Catherine, épouse de Guigon de Rovorée, seigneur de Cursinge, ne laissa qu'une fille qui, héritière de tante Guigonne, porta tous les biens des seigneurs de Boëge dans la famille des de Montvuagnard, par son mariage avec Jean, fils de Robert de Montvuagnard.

Filiation de la branche mère de la famille de Boëge jusqu'à son extinction.

Guillaume de Boëge, chevalier en 1212, témoin avec son frère Pierre le 9 octobre 1202, à une charte en faveur du Reposoir ; témoin en juin 1218 à une donation en faveur de Vallon ; mort avant 1262. Témoins dans une multitude d'actes importants. (Régeste Genevois.)

Pierre de Boëge, chevalier ; avec sa femme Lionette, il passe reconnaissance en février 12C2, en faveur de l'église de Genève, de tout ce que lui et les siens tiennent d'elle en fief à Montvarnier, dans la vallée de Boëge. Son fils Thomas, chanoine de Genève. (Régesfe).


52 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE UOËGE

Jacquemet ou Jacquet de Boëge, nommé dans la reconnais| sance de 1262, ci-dessus.

Raymond de Boëge, chevalier, seigneur de Rochcfort. Sa femme était demoiselle Briande. Il teste le 1" décembre 1333. Veut être enterré dans l'église de Boëge, au tombeau de ses prédécesseurs. Laisse à sa femme qui vivait encore en 1354 la grangerie du Villard. Testament fait dans le château de Rochcfort.

Pierre de Boëge, chevalier, 1349, seigneur de Rochefort. Il épouse, 13 août 1358, Catherine, fille d'Antelme de Miolans. Il affranchit ses hommes taillables, ne se réservant que l'hommage pour les biens qu'ils tiennent en fief de lui. Vivait encore en 1382.

Antelme, chevalier, seigneur de Boëge et de Rochefort. Il épousa Pernette de Compey. Il teste le 26 janvier 1422. Prête hommage au prince, 1429. Il était mort avant 1437, ne laissant qu'un fils naturel et deux filles légitimes.

Guigonne, dame du château de Boëge et de Rochefort, femme de Jean de Beaufort, chancelier du duché de Savoie. Elle teste étant veuve sans enfant le 23 février 1456 ; remariée à Jean de Blonay, bailli du pays de Vaud.

Catherine, propriétaire de la moitié des biens de son père, excepté le château de Boëge, femme de Guigon de Rovorée, seigneur de Cursinge. Morte avant 1435. Son mari eut l'usufruit de ses biens.

Claudine de Rovorée, dame du château de Boëge et Rochefort, épouse le 15 septembre 1434, Jean, fils de Robert de Montvuagnard, seigneur des Tours, auquel elle apporta les biens de Boëge. Elle était veuve avant 1483. (Tiré de l'Armoriai cl nobiliaire d'A. de Foras, vol. I, p. 234).


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 53

Jean de Montvuagnard, le nouveau seigneur que le mariage de Claudine de Rovorée de Boëge amenait dans la vallée, était précédé, sur les bords de la Menoge, de la brillante réputation de sa famille. Il portait un grand nom, qu'illustrait à cette époque, à la cour d'Amédée VIII, Robert de Montvuagnard, son père. Fidèle conseiller id'un sage prince, Robert de Montvuagnard remplissait auprès du futur pape Félix V, les fonctions de président de la Chambre des Comptes. Mêlé à tous les événements considérables d'alors, nous le trouvons mentionné bien souvent dans les chartes de l'époque.

« La très ancienne famille des Vuagnard, dit Amédée de Foras, était possessionnée en Genevois, en Faucigny et en Dauphiné du temps des derniers Dauphins. Elle portait pour armes d'argent au lion de gueules, à la cotice fascée d'or et de gueules. Son nom patronymique s'était changé au xivc siècle en Monvuagnard, nom pris ou donné, probablement, à la localité dite de monte vuagnardorum, près d'Alby, devenue le siège d'une seigneurie importante. »

Le mari de Claudine de Rovorée prendra le titre de seigneur de Montvuagnard, de Rochefort et de Boëge, et fera souche dans la vallée pendant plus de deux siècles. Son petit-fils Antelme épousera le 5 juillet 1507 Jeanne de Montfalcon, soeur du dernier prince-évêque de Lausanne. Un jour, il donnera asile à ce prélat, qui, chassé de sa ville épiscopale, viendra finir ses jours à Boëge, en 1560, après avoir désigné comme héritier de tous ses biens son neveu Alexandre, fils de sa soeur.

En exerçant le grand devoir de l'hospitalité, Antelme n'oubliera pas d'étendre sa sollicitude aux besoins matériels de nos populations. Il obtiendra, par lettres-patentes du 27 février 1530, publiées le 6 avril suivant, la créfation de la foire de Saint-Maurice le 22 septembre, et le marché qui se tiennent encore aujourd'hui et où se sont donné rendez-vous en grand nombre depuis quatre siècles


54 LE VILLARI) ET LA. VALLÉE DE BOËGE

les commerçants du Faucigny et du Chablais et qui ont contribué, dans une large mesure, à la prospérité économique de la vallée.

Aujourd'hui, la famille des de Montvuagnard est éteinte depuis plus de deux siècles. Le temps, semblable au fleuve rapide qui emporte tout ce que les hommes jettent dans ses eaux, le temps a emporté de Boëge jusqu'à son souvenir, et les de Montvuagnard ne sont plus guère connus que des chroniqueurs.

C'est encore un membre de cette famille, Prosper de Montvuagnard, qui obtint au bourg de Boëge, par patentes du 8 juillet 1625, les deux foires, l'une le jour de l'invention de la Sainte-Croix, dite foire de Mai, et l'autre le jour de Saint Symphorien, 22 août, avec continuation de la foire, de Saint-Maurice et du marché le mardi de chaque semaine. Ce Montvuagnard n'est pas le moins illustre de sa famille. Lieutenant de la compagnie de cavalerie du marquis d'Hermance, il était honoré de l'amitié et de l'estime de son souverain le duc de Savoie à qui il fit deux fois les honneurs de son château de Boëge en 1622 et 1623. Plus tard, 16 octobre 1641, il portait un des coins du drap aux funérailles de Louis de Savoie, duc de Nemours, et plus tard encore aux funérailles de Charles Amédée de Savoie, duc de Nemours, 17 septembre 1659.

Donnons l'arbre généalogique de la branche mère de la famille de Montvuagnard de Boëge. (Armoriai, IV, p. 171).

Filiation de la branche mère de la famille de Montvuagnard de Boëge, jusqu'à son extinction.

Jean II de Montvuagnard, de Rochefort, de Hoët/e. Il épousa le 15 septembre 1434, Claudine, fille unique de Guigues de Rovorée et de Catherine de Boëge. Celle dernière était fille d'Antelme, seigneur de Boëge et de Rochefort. Elle hérita de sa tante Guigonne. Jean II mourut avant le 11 septembre 1474,


LE VILLARE ET LA VALLÉE DE BOËGE 55

Robert IV de Montvuagnard, de Rocheforl, de Boëge. Avec son père et sa mère, agissant comme héritier de Guigonne, il transige le 7 avril 1462 avec spectable Jean de Blonay, bailli de Vaud, mari de Guigonne. Il fut fiancé le 24 mai 1402 à Antoinette de Menthon. Il mourut probablement avant 1498 et certainement avant le 10 septembre 1502.

Antelme de Monvuagnard, etc.. Avant la mort de son frère Michel, il se destinait apparemment à l'Eglise. Il épousa le 5 juillet 1507 Jeanne de Montfalcon. Par patentes du 27 février 1530, il obtient la foire de Saint-Maurice et le marché du mardi. Il teste le 4 juin 1529 et meurt avant 1549. ■

Alexandre de Monlvnagnard, de Rochefort, de Boëge, de Montfalcon. Il prend le titre de Montfalcon comme héritier universel de Révmc Sébastien de Montfalcon, évêque de Lausanne, son oncle. Il épousa, 6 juillet 1539, Anne, fille de Jacques de Montmayeur. Il teste le 11' décembre 1580, voulant être enterré dans la chapelle de S. Michel, fondée par ses prédécesseurs en l'église de Boëge. Mort avant 1588.

François (2mc fils) de Montvuagnard, etc.. Conseiller d'Etat, chambellan, capitaine des lances, colonel des milices du Faucigny, gouverneur de Boringe, puis du fort de Sainte-Catherine. Il épousa, 29 septembre 1588, Péronne de Genève-Lullin, laquelle veuve avant le 15 octobre 1602, épousa en 2e noces Claude Pobel.

Prosper de Montvuagnard, etc.. Fils unique. Dès le mois de février 1603, il était sous la tutelle de sa mère. Il épousa, contrat dotal du 28 août 1611, Renée de S. Michel d'Avully. Dès 1624, il était lieutenant de la compagnie de cavalerie du marquis d'Hermance. Obtint les deux foires signalées plus haut. Reçut à Boëge le duc de Savoie, assista aux funérailles de Louis de Savoie et de Charles Amédée de Savoie.


56 LE VILLARI) ET LA VALLÉE DE BOËGE

François-Melchior de Montvuagiiavd, etc.. Capitaine-lieute| liant de la générale de l'escadron de

Savoie, puis mestrc de camp, commandant le régiment de S. A. le prince de Carignan au service de la France. Il épousa le 4 juin 1647, Catherine de Charmoisy. Il mourut avant son père, dernier mâle du nom, ayant outre les deux iîlles ci-dessous, un fils mort jeune. Sa veuve épousa en 2 noces Victor-Aimé de la Valdisère, baron de S. Michel.

Jeanne, légataire de son Prospère de Montvuagnard,

aïeul, pupille ainsi que sa soeur, du seigneur de Charmoisy. Elle épousa le 30 août 1605, le marquis de Lucey, dont le nom reviendra au cours de cette étude.

fille aînée, légataire de son aïeul, 27 mars 11C3, pensionnaire à la Visitation de Thonon, puis religieuse. Elle teste le 10 janvier 1669, nommant héritier universel Victor Amédée de la Valdisère, baron de StMichel.

A la fin du xvn" siècle, la famille des de Montvuagnard de Boëge, après avoir brillé d'un vif éclat au sein de la société féodale de l'époque, s'éteint avec les deux filles de François-Melchior, Jeanne et Prospère, et ses biens considérables vont grossir les domaines de VictorAmédée de la Valdisère, baron de Saint-Michel.

Prosper de Montvuagnard, dans son testament du 27 Mars 1603, déclarait que sa belle-fille Catherine, héritière universelle de Henri de Vidonne, seigneur de Marclaz, son père, était saisie de tous les litres de sa maison, et ceux de la plus haute valeur que Sébastien de Montfalcon transporta de Lausanne en Savoie. Tous ces documents constituaient un bien rare corps d'archives. Amédée de Foras en a sauvé une partie encore très importante qui se trouve aujourd'hui au chàleau de Marclaz.


CHAPITRE VIII.

Philippe de Mudry. — La famille Gerbaix de Sormaz. — Acquisition de la seigneurie d'Habères. — Les seigneurs de RocheUe, barons du Villard et de Burdignin.

A l'époque où l'illustre famille des de Montvuagnard disparaissait par extinction de la petite cité de Boëge, une ancienne famille de Savoie, non moins illustre par la distinction de ses membres et l'éclat de leurs services, vint la remplacer dans la vallée et prendre racine dans la Haule-Menoge, sur le territoire d'Habère-LuIlin. Nous voulons parler de la famille Gerbaix de Sonnaz.

Vivait aux Habères, vers 1C40, un gentilhomme, Philippe.de Mudfy, qui se parait du titre de seigneur des Forêts d'Habère-Poehe, et qui ne nous est connu que comme fondateur primitif de la chapelle de Sainte Agathe, érigée en l'église d'Habère-Lullin. Il n'avait qu'une fille unique, Françoise-Gabrielle, qui allait porter la seigneurie des Forêts dans l'illustre famille des de Sonnaz, par son mariage avec François-Michel de Gerbaix de Sonnaz, sénateur honoraire et juge-mage en Chablais U041).

La famille de Gerbaix figure dans l'histoire dès le commencement du xnr siècle. En 1218, Guy de Gerbaix se rendait caution du comte Thomas de Savoie, pour la dot de sa fille mariée au comte de Kibourg...?

Guillaume de Gerbaix, en 1250, était grand-maître de l'ordre des Templiers, un siècle avant la suppression de l'ordre par Clément V.

Les de Gerbaix se rencontrent en grand nombre dans les chroniques. A rencontre de l'Armoriai et Nobiliaire


58 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

d'Amédée de Foras, Mgr Piccard a soutenu que les différentes branches des Gerbaix descendaient de la même souche. Le litre de de Sonnaz n'entre dans la famille qu'au xive siècle, par le mariage d'Amblard, grand trésorier de Savoie, avec Alix de Chàtillon, dame de Sonnaz (1).

Au xv" siècle, elle donne un évoque au diocèse d'Aoste et deux au siège épiscopal de Maurienne. Etait frère de ces deux derniers évoques, Pierre de Gerbaix, grand chancelier de Savoie.

Un peu plus tard, nous rencontrons Aimé de Gerbaix, grand chambellan du duc de Savoie et général de cavalerie, qui trouvait la mort dans la bataille qu'il livrait aux Genevois sous le coteau de Monthoux, le 12 mars 1591.

François-Michel de Gerbaix de Sonnaz, après son mariage avec Françoise-Gabriellc de Mudry, en 1641, vint établir son domicile pendant la belle saison au village de Reculaz-Fou, où était avant cette époque la résidence de la famille de Mudry. S'il pouvait se glorifier alors de son nouveau titre de seigneur des Forêts de Poche, il n'était point encore seigneur d'Habères. Ce n'est que le 26 juin 1696 que Joseph de Gerbaix, son fils, acheta des héritiers du dernier marquis de Lullin tous les droits seigneuriaux, et put ajouter à tous ses titres celui de seigneur d'Habère-Lullin.

Joseph de Gerbaix de Sonnaz, seigneur d'Habères, épousa M 1" de Boleillé. 11 était capitaine de cavalerie au commencement du xvm- siècle, et nous le retrouverons, dans le cours de ce récil, occupé à lever une compagnie de dragons dans la vallée de Boëge, en 1702, au moment où la Savoie luttait contre la France. Il fut obligé bientôt de briser sa carrière militaire pour motif de surdité.

Son fils, Claude-Jean-Baplisle, était lieutenant dans le régiment de Savoie en 1714. Les infirmités de son père !e rappelèrent dans sa famille après les campagnes de

il) Aaul. C.Iuibl., XXIII, XXIV, XXV,


I.E VILLARD ET LA. VALLÉE DE BOËGE 59

Sicile. De son mariage avec M"" de Conzié, de cette illustre famille qui a donné plusieurs évèques à l'Eglise, Claude-Jean-Bapliste eut trois enfants : Janus, Hippolyte et Joseph.

Janus, major dans la légion des campements, créé comte en 1780, était gouverneur de Casai à l'époque de l'entrée des Français en Piémont. Il vécut dans la vie privée durant l'occupation française. En 1815, nommé gouverneur de la Savoie, il mourait aussitôt après son installation à Chambéry.

Son frère Hippolyte, capitaine de cavalerie avant la révolution, se tînt à l'écart des affaires jusqu'à la restauration sarde. Il reprit alors du service dans les gardes du corps, fut chevalier de l'ordre de l'Annonciade et mourut à Turin en 1826.

Joseph, troisième frère, vécut toujours retiré dans sa résidence de Thonon.

Avec le xixr siècle, surgit dans la famille des Gerbaix de Sonnaz d'Habères, une nouvelle génération qui brillera d'un vif éclat et ajoutera encore au lustre de l'antique famille.

Janus, gouverneur de la Savoie en 1815, avait épousé Christine de Maréchal, qui lui donna sept enfants. Deux moururent en bas âge; un troisième, Ferdinand, capitaine dans les troupes suisses au service de la France, succombait à ses blessures pendant la campagne de Russie. Les quatre survivants se firent bientôt remarquer par leurs vertus sociales et des qualités militaires qui les portèrent rapidement aux plus hauts grades de l'armée. Ils furent tous quatre officiers généraux. « Quand on parle des généraux de Sonnaz, dit de Maugny, il est assez difficile de s'y reconnaître au premier abord. Ils ont fréquemment le même prénom, et, depuis la fin du xvin' siècle, on compte dans cette famille plus de sept généraux illustres portant le nom de Sonnaz. »

Les quatre qui nous occupent ici sont Joseph, Hippolyte, Alphonse et Hector.

Joseph fut aide de camp de Victor-Emmanuel Ier jus-


60 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

qu'en 1821 et colonel d'élal-major à Chambéry. Lieutenant général, grand' croix de Saint-Maurice et Lazare, le roi lui confia, en 1831, les fonctions de vice-gouverneur des princes de Savoie. Après cinq ou six ans, sa sfenté l'obligea à demander sa retraite. Il avait reçu une brillante éducation, et passait pour un homme d'un rare mérite et d'une grande vertu. De son mariage avec Rose de Maréchal, il n'eut qu'une fille qui épousa le baron de Livet de Monthoux. Joseph de Sonnaz mourait à Thonon en 1861, laissant sa fortune et son château d'Habères à sa fille, la baronne de Livcl, qui fut aussi héritière de ses vertus.

Hippolyte, son frère, après avoir été longtemps général de cavalerie, gouverneur de Nice, fut nommé chevalier, grand'croix de Saint-Maurice el Lazare. Quand sonna l'heure de la retraite, il se retira dans sa paisible campagne de Chamoux.

C'est encore avec le grade de major-général qu'Alphonse de Sonnaz quitta l'armée pour rentrer dans la vie privée, après avoir joui constamment pendant sa longue carrière, de l'estime el de l'affection de ses compagnons d'arme. II se fixa à Turin.

Hector de Sonnaz d'Habères, que nous citons en dernier lieu, n'était point le cadet de la famille, mais le troisième enfant de Janus. Il fut de toute cette phalange de généraux le plus merveilleux soldat. Né à Thonon, le 3 janvier 1787, il partait simple soldat en 1813, se distinguait à Leipzig, el sur tous les champs de bataille de l'Allemagne. Le 25) octobre 1813, il était blessé à la main, dans une charge contre les Bavarois, el sauvait son colonel. Après un an et six jours d'absence, il rentrait à Thonon avec le grade de capitaine el la croix de la Légion d'honneur. C'esl donc au service de la France qu'il consacra la première partie de sa vie.

Les événements de 1815 et la Restauration Sarde le ramenèrent dans l'année Piémonlaise où il devait terminer sa carrière. Il mourut en activité, après cinquante années de services, 7 juin 1867. Nous le trouvons, tour à


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOÈGE (U

lour, major-général, commandant la brigade de Savoie, 1831 ; commandant la division d'Alexandrie, 1841 ; chargé de l'éducation militaire de Victor-Emmanuel II, le futur roi d'Italie ; commandant du second corps d'armée pendant la campagne de 1848 ; ambassadeur à SaintPétersbourg en 1862.

Hector de Sonnaz était titulaire de onze décorations. Dès le 25 mars 1858, il avait été fait chevalier de l'Ordre suprême de I'Annonciade. Cet ordre, créé en 1362 par Amédée VI, comte de Savoie, était réservé aux souverains et aux grands dignitaires du royaume. Il conférait au titulaire le titre de cousin du roi. C'est ce titre de cousin que lui donnait Victor Emmanuel, en lui adressant, le 12 mai 1863, la médaille des cinquante années de services « Je vous envoie, général et cher cousin, disait Victor Emmanuel, la médaille des cinquante années de service militaire que vous accomplissez demain.

« Je vous en fais mes félicitations, unies à celles de toute l'armée dont je suis l'interprète.

« Je vous suis reconnaissant de ce que nos deux familles, déjà unies par d'anciennes destinées, se retrouvent encore ici, toutes deux, combattant pour la même cause, pour notre glorieuse indépendance.

« Enfin, je vous remercie de tout mon coeur de toutes les preuves d'affection et de dévouement que vous avez données à mon père et à moi en toute circonstance, ainsi que des brillants services que vous avez rendus à notre chère patrie par votre valeur et par vos talents.

« En serrant très étroitement la main à l'ami et au doyen de l'armée, je suis, cher général et cher cousin,

« Votre affectionné, VICTOR EMMANUEL. »

Aujourd'hui, le général Hector de Sonnaz d'Habères a sa statue sur la place Solférino à Turin. Il est debout, en grande tenue de général. Une rue de la ville porte aussi son nom. La devise des de Sonnaz d'Habères est : Religion et patrie. (1)

(2) Voir la belle notice que M. le vicomte de Maugny consacre au général Hector de Sonnaz d'Habères. (.Académie Chablaisienne, tome XXIII.)


62 LK VILLARD ET LA VALLÉK DU BOIÎGK

Filiation de la branche mère des de Sonnaz d'Habères.

François-Michel de Gcrbai'x de Sonnaz, sénateur honoraire, juge-mage en Cha biais, épouse Gabrielle de Mudry seigneur des Forets de Poche en 1041.

I Joseph, leur fils, achète le 2(i juin 1(59(5

tous les droits seigneuriaux d'Habères,

épouse M" 1' de Boteillé.

Claude-Jean-Baptiste, leur fils, seigneur d'Habères, épouse Madeleine de Conzié.

Janus Hippolyte Joseph

époux de Christine de capitaine de cavalerie, mort à Thonon.

Maréchal, mort en chevalier de l'ordre

I<SI>, gouverneur de de l'Annonciade,

la Savoie. mort en 1826.

i

1 1 1 1 T

Joseph Hippolyte Hector Alphonse Ferdinand

Après les seigneurs de Boëge et d'Habères, qui vécurent plus ou moins longtemps sur les bords de la Menoge, nous devons mentionner les barons du Villard et de Burdignin. Ces deux communes formèrent au xvn'' et XVIIIe siècle une seigneurie, érigée en baronnie et inféodée aux de Rochelle. Ces derniers, qui portaient les titres de barons du Villard et de Burdignin, .seigneurs du MonlSaxonnex, elc, ne fixèrent jamais leur résidence au sein de leur baronnie.

Ils possédaient au Villard, au nord de l'église paroissiale et à proximité du presbytère, les ruines de l'ancienne maison forte des seigneurs de Faucigny et quelques terres peu considérables auxquelles ils ont donné leur nom. On les appelle, aujourd'hui encore, les champs du Baron, en souvenir de leurs anciens propriétaires les barons du Villard.


LE VILLARD KT LA VALLÉE DE BOEGE 63

L'histoire des de Rochelle resle obscure el peuplée d'ombres. Malgré de laborieuses recherches, nous n'avons pu établir l'arbre généalogique de cette famille, et nous sommes réduit à. ne citer d'elle que des faits divers. Donnons-les en suivant l'ordre chronologique.

« Parmi les papiers qui ont appartenu à l'ancienne famille Mouthon, dit Roquette, originaire de la Gruaz, on trouve une copie de la cession faite en 1693 par illustre Pierre de Rochetle, baron du Villard el de Burdignin, seigneur de Bonneville el par Michel Moulhon son châtelain et fermier à Jacques, fils de feu Claude Mouthon, à savoir de tous les droits et prétentions que le dit seigneur et le dit châtelain peuvent avoir sur les biens de feu Jean Mouthon, décédé le 12 mars 1693. » (1)

Une religieuse de la famille de Rochelle mourait en 1733 à la Visitation de Rumilly. Les annales du monastère relatent ce décès et font l'éloge de la famille de Rochetle. « Le 22 mars, est-il dit, nous eûmes la douleur de perdre notre très honorée soeur Louise Angélique du Villard de Rochelle. Elle était du Faucigny, d'une famille aussi distinguée par la noblesse que par la piété. M. du Villard, seigneur de Rochette, son père, et dame Charlotte Bovier, sa mère, s'appliquaient à élever leurs enfants dans la crainte du Seigneur. Celle dont nous parlons nous fut amenée en qualité de pensionnaire, en considération de notre très honorée soeur Françoise-Hyacinthe d'Yvoire, sa respectable lanle. Elle était âgée de 47 ans, et professe de 28, du rang des soeurs choristes. (2)

La vocation religieuse de Louise-Angélique du Villard n'était point un fait unique dans la famille de Rochette. Déjà le 25 août 1G86, Pierre-François de Rochelle avait pris l'habit religieux au couvent des Dominicains de Chambéry ; et un peu plus tard, 1702, nous trouvons le Père Hyacinthe de Rochelle, remplissant les fonctions de prieur au couvent des Voirons.

Cependant les barons du Villard allaient aliéner une

(1) Notes de l'abbé Jacques Dufourd.

(2) Annales du Monastère Sainte-Marie, de Rumilly.


64 LE VILLARD Et LA VALLÉE DE BOEGE

partie des biens de leur baronnie. Par acte du 14 septembre 1740, Pinget notaire, Louis-François-Marie de Rochelte, baron du Villard, vendait à la mense curiale du Villard, représentée par Rd Débaud, curé de la paroisse, les champ, pré et masure, inscrits sous les numéros 2646 et 2647. Ces masures étaient les ruines encore subsistantes de l'antique villa des seigneurs du Faucigny.

Trois ans plus tard, le susdit baron se trouvait de résidence à Chambéry. C'était l'époque de l'invasion espagnole ; M. de Rochette et l'avocat Paul-Joseph Biord prêtaient serment d'obéissance au prince royal d'Espagne l'Infant don Philippe.

Quelques années avant la Révolution, nous rencontrons encore un jeune de Rochette, baron du Villard, que les annalistes dépeignent sous les couleurs les plus sombres. Voici ce que. nous lisons dans : « Miolan, prison d'Etat, monographie par Auguste Dufour et F. Rabut. » (1)

« Le baron de Rochelle, de Salagines, était un jeune débauché de la plus détestable conduite. Violent et emporté il fréquentait les tripots, se mêlait à toutes les disputes, cherchant querelle à tout le monde. Le comte d'Hauteville, intendant général des gabelles et oncle de Rochette, souffrait des dérèglements et emportements de son neveu ; il n'avait pu réussir à le ramener à de meilleurs sentiments.

« Le jour de la foire de Saint-Félix, le 30 août 1780, un paysan se disputait avec un dragon de la légion des campements ; Rochette voulut s'interposer et prenait fait et cause pour le paysan. Justement irrité de cette intervention et des injures qui lui étaient adressées, et voulant enfin se défendre des coups de fouet et de couteau dont il était menacé par Rochette, le dragon tira son sabre. Dans la bagarre, Rochette se blessa à l'oeil avec le sabre du dragon qu'il cherchait à écarter. A ce moment, on parvint à les séparer. Rochelle dispa(1)

dispa(1) S. II. .1., XVIII.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 65

rut, et le dragon alla se consigner au quartier, où il fut mis aux ceps. Le gouverneur, instruit de ce fait, et cédant d'ailleurs aux nouvelles instances de M. d'Hauleville, fit arrêter le baron de Rochetle et le fit traduire à Miolan, où il fut écroué le 5 septembre 1780.

« En 1786, le comte d'Hauteville demanda et obtint la liberté de M. de Rochette, qui lui fut accordée le 18 mars. Mais celui-ci n'en jouit pas longtemps. A sa sortie de Miolan, il avait été enrôlé dans un régiment d'infanterie ; il se dégoûta bien vite du service et se réfugia en France. Un colonel de chasseurs au service de France, le marquis de Chaumont Mont Saint-Jean, se trouvait par hasard à Chambéry ; le gouverneur de Savoie, informé que le baron de Rochette que l'on recherchait comme déserteur, se trouvait en France, pria le colonel de vouloir bien interposer ses bons offices et son influence pour que cet étourdi leur fût rendu sans toutes les formalités d'usage en pareil cas, vu que ce n'était pas un criminel, mais bien un jeune homme de qualité, dont on ne voulait s'assurer que pour le corriger. Il fut remis le 6 février 1787, sans aucune forme de procès. Les parents durent payer les frais d'arrestation, voyage et entretien du baron de Rochette, qui se montaient à 112 livres In sols. »


CHAPITRE IX.

Fiefs du Villard. — Origine des fiefs. — Vente d'un serf à Burdignin. — Taillables à miséricorde. — Procès intenté par les habitants de Boëge à leur Seigneur. — Les fourches patibulaires du seigneur de Lullin.

Au XIP siècle, le territoire du Villard était en entier du domaine de Rodolphe I"r, seigneur de Faucigny. Mais la seigneurie du Villard devait être partagée bientôt entre plusieurs titulaires. Rodolphe laissait un certain nombre d'enfants, parmi lesquels Arducius et Ponce, qui portent des noms célèbres dans l'histoire du Faucigny. Tous deux héritèrent en partie du fief du Villard et léguèrent leurs droits, le premier à l'évèché de Genève dont il était prince-évêque, et le second, connu sous le nom de saint Ponce, à l'abbaye de Sixt qu'il avait fondée (1). Ceci nous explique les redevances féodales que les habitants du Villard payèrent à l'évèché de Genève et à l'abbaye de Sixt jusqu'à l'époque du rachat de ces rentes quelques années avant l'a Révolution (2).

L'autre part des biens du Villard, et la plus considérable, était restée entre les mains des princes séculiers de la maison de Faucigny. A l'extinction de cette famille, ils furent morcelés, érigés plus tard en baronie et inféodés aux de Rochette qui furent barons du Villard et de Burdignin. Les seigneurs de Marcossey de Boëge possédèrent aussi des fiefs au Villard, qui provenaient sans doute de la même origine.

Remontons, autant que faire se peut, à l'origine de

(1) L'évèque Arducius mourut en 1185 et le B. Ponce en 1178. — Le fier d'Arducius constitua te mandement de Thicz ou de Sallaz, Viuz, Ville-enSallaz, liogève en faisaient partie. Mais les droits ou redevances, servis, dîmes, s'étendaient en partie sur Le Villard, Saint-André, Peillonnex, lioëge, Killinges C'était le fief de l'évèché de Genève. (A. GAVARD.)

(2) Inventaire îles Arch. de Sixl, GAVARD, in ,4c. Sal., XXXIV, n°s 1 et 330.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 67

ces grandes propriétés, de ces vastes fiefs, que nos ancêtres d'alors, dans des conditions de servage souvent malheureuses, furent appelés à défricher et à mettre en valeur.

Au moment où l'empire romain, dans une dévastation universelle, avait succombé sous les coups de cent peuples barbares, les chefs de bande s'adjugèrent ou distribuèrent à titre héréditaire, à leurs meilleurs guerriers les terres conquises qui prirent le nom de bénéfices ou de fiefs. Aux invasions succédèrent de nouvelles invasions ; et la vallée de Boëge, quoique protégée par ses montagnes et éloignée des grandes artères parcourues par les hordes barbares, dut pourvoir à sa sécurité. Il fallut donc bientôt créer des centres de résistances sur tous les points du territoire : ce fut l'origine des châteaux. Au milieu du chaos de toutes les races mélangées, que l'Eglise s'efforçait de discipliner et de convertir, dans ce désordre universel, chacun se retranchait du mieux qu'il pouvait, dans des endroits inaccessibles et faciles à défendre. « La féodalité, dit Guizot, était devenue indispensable pour recommencer la société ». Elle fut la résultante des besoins du temps. Les hommes, errants, poursuivis, sans cesse menacés dans leur vie et dans leurs biens, trouvaient dans les châteaux-forts un refuge au moment du danger ; et le danger était presque de tous les jours. « A celte époque, dit Stendhal,.ne pas être tué, et avoir l'hiver un bon habit de peau, était pour beaucoup de gens le suprême bonheur ». « Ajoutons-y pour une femme, écrit Taine, celui de ne pas être enlevée et violée par toute une bande ». Quand on se représente dans sa réalité la condition des hommes au x° siècle, on comprend qu'ils aient accepté de bon coeur les pires droits féodaux ; ce qu'on subissait tous les jours était pire encore.

On trouve donc dans la vallée des serfs, des mainmortables, des laillables et corvéables à merci. Ces diverses expressions désignent à peu près, avec de légères variantes, des situations identiques.


68 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

L'esclavage avait été la •condition générale du bas peuple sous l'empire païen de Rome. Le servage, au moyen-âge, fut la condition intermédiaire entre l'esclavage antique et la liberté moderne. Le serf était attaché à la glèbe, c'est-à-dire à la terre qu'il cultivait ; il pouvait être vendu, mais seulement avec la terre à laquelle il était attaché.

Nous voyons dans un acte passé à Burdignin, en dessous de l'église, le 16 février 1293, Aimon et Etienne de Troches, frères et damoiseaux, vendre à Richard, prieur de Chamonix, ,1e nommé Berthod, fils de feu Guillaume du Nant, de Burdignin, naguère leur homme-lige, ainsi que les fils nés et à naître du dit Berthod. La vente est faite pour 70 sous genevois dont les frères de Troches donnent quittance. Témoins : Jacob, curé de Burdignin ; Rodolphe, son frère ; Nicolas, métrai de Burdignin ; Etienne et Guillaume du Nant, frères. (1)

Cette « vendition » de serf ne fut peut-être pas un fait unique dans la vallée, mais il est le seul cas que nos recherches nous aient fait découvrir. Peu à peu, les brutes farouches qu'avaient été les chefs barbares entendirent la parole libératrice du Christ, et virent dans leurs serfs des frères en Jésus-Christ. La civilisation, fille de l'Evangile, adoucit les moeurs et le servage dis parut.

Au début, la condition des mainmortables, des taillables, corvéables à merci ou à miséricorde, n'était guère meilleure. Au Villard, la famille Bansou et celle de Contamine, peut-être d'autres encore, étaient tailllables à miséricorde. « Cette expression, dit Max Bruchet, servait à désigner des gens qui vivaient libres, mais mouraient serfs. C'étaient les membres de la classe la plus basse de l'échelle sociale, celle des « mainmortables » dont les biens revenaient au seigneur, en vertu du droit d'échute, si le défunt mourait sans enfants mâles ; il avait en effet la « main morte » pour tester ; la fille ne pouvait hériter de son père, ni la femme de son mari ou de son fils. On

(1) Rég. Gen., n» 1372.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 69

les appelait aussi « taillables » parce qu'ils étaient astreints au payement d'un impôt appelé taille, et encore « censats ou censits » parce que certaines redevances par eux dues portaient le nom de cens.

« Il ne faut donc pas s'abuser, ajoute Max Bruchet, sur la signification de ce terme de « taillable à miséricorde » qui apparaît encore souvent sous le règne d'Amédée VIII et ceux de ses successeurs. Depuis longtemps déjà, en Savoie comme ailleurs, le seigneur n'avait plus le droit de « tailler » son sujet à sa guise. A la fin du XIII 1' siècle, la stipulation minutieuse des redevances dues par le taillable à son suzerain, prouve que sa condition n'avait plus l'odieux arbitraire des âges précédents. Cette expression équivoque, qui a subsisté longtemps, était une allusion, non plus au payement des tailles, mais à l'impossibilité du taillable de tester sans le consentement, sans la miséricorde du seigneur, qui se manifestait sous forme de droit fiscal » (I).

Non seulement le seigneur n'avait pas le droit de tailler ses sujets à sa guise, mais, au besoin, les sujets ne craignaient pas d'intenter des procès au seigneur, quand il s'abusait sur ses droits. C'est ce que firent les habitants de Boëge à la fin du xvc siècle. Voici ce que raconte une vieille charte du 15 novembre 1491.

« Le 15 novembre 1491, dans la salle basse du château de Boëge, devant les notaires Claude de Sougey et Philibert Coltard, sont réunis noble et puissant Robert de Montvuagnard, seigneur de Boëge, de Rochefort et des Tours, ayant cause de défunte Guigonne, dame de Boëge; d'autre part, Pierre Tondut, alias Vulliet, François et Pierre Duchâtel, Pierre Trolliet, François Chaudron, Claude et Jean Delafontaine, François Condevaux, François Piccut, Jean Card, Claude, François et Jean Chouchet, Pierre et Jean Dutil, alias Leyat, Jean Balli, tant en leur nom que comme se portant forts pour Claude et Jean Fuljod, etc., etc., dans le but de mettre fin à un

(1) Max Um-ciiET, Ri/Mille, p. 17(1.


70 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE IÏOËC.E

procès suivi depuis plusieurs années devant le magnifique conseil de Mgr Janus de Savoie, comte de Genevois.

« Les hommes de Boëge soutenaient que depuis un temps immémorial, ils étaient en droit de faire paître leurs animaux quelconques sur la montagne de Boëge et de Rochefort, et que le seigneur et ses officiers les avaient molestés dans l'exercice de ce droit; ils appuyaient leurs prétentions sur l'acte précédent de 145(5.

« On transige et il est déclaré que les hommes susdits jouiront dt' droit par eux revendiqué, moyennant la redevance annuelle de 8 octanes d'avoine, mesure de Boëge, payables à chaque Saint-Michel au seigneur de Boëge qui se retient le domaine réel et utile, avec le pouvoir d'y faire paître aussi les animaux qu'il voudra et durant tout le temps qu'il voudra.

« L'acte est passé en présence de noble et puissant seigneur Jean de Menthon, seigneur de Covette, noble Pierre de Boëge, D. Jean Fuljodi, prêtre, Michel Oas, trésorier du seigneur de Covette, etc. »

Les habitants de Boëge, en traduisant leur seigneur et maître devant le suprême tribunal de Janus de Savoie, avaient posé dans la Vallée le problème de l'égalité des citoyens, problème que la Révolution ne devait résoudre complètement que trois siècles plus tard.

Ce n'est pas le cas de faire ici une élude sur le régime féodal et d'en montrer, pour les populations ballotées pendant quatre siècles, les heureux et grands avantages du commencement, et les non moins grands inconvénients qui suivirent. La féodalité fut une nécessité des temps.

Au début du Moyen-Age, les seigneurs qui ne se souciaient guère de l'autorité de leur suzerain, se trouvèrent à peu près seuls souverains dans leurs terres. Le plus important attribut de leur souveraineté était le droit de justice qui était de diverses natures, selon l'importance des fiefs : on la distinguait en haute, basse et moyenne justice. La haute justice se reconnaissait aux fourches patibulaires, ou pilori, qu'elle avait le privilège d'ériger.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 71

Les seigneurs de Boëge, semble-t-il, n'exercèrent jamais que le droit de moyenne justice. Par contre, le seigneur marquis de Lullin, dont la juridiction s'étendait sur la partie supérieure de la Vallée jusqu'à la frontière du Villard, possédait le droit de haute justice, et avait établi ses fourches patibulaires à l'entrée de ses terres, suite territoire d'Habère-Lullin. C'étaient des colonnes qui supportaient une traverse en bois, où l'on pendait les criminels. La tradition en parle encore de nos jours, et il n'est personne dans la Vallée qui ne connaisse l'endroit solitaire, sur le chemin d'Habères, qu'on appelle la Potence. Là, se dresse aujourd'hui une petite bâtisse trapue qu'habitait en 1880 une brave femme, d'un âge avancé et dont la mine n'avait rien de patibulaire, et qui était alors la seule gardienne de ces lieux.


CHAPITRE X.

Paroisse et commune. — Le titre de communier. — Les institutions rurales d'autrefois. — Assemblées générales. Reconnaissance des hommes de la commune du Villard en 1465. — Liste générale des communiers à cette époque.

De nos jours, quand la paroisse et la commune possèdent la même circonscription territoriale, le catholique, de nationalité française, cumule avec la qualité de paroissien, le litre de citoyen de la commune; il est communier, comme on disait autrefois.

Au Moyen-Age, la commune n'englobait pas nécessairement tous les habitants de la paroisse; on pouvait être paroissien sans être communier.

C'est que la commune, dans nos montagnes de Savoie, est née presque toujours de la possession collective de biens patrimoniaux qui avaient été donnés en fiefs à des groupes de particuliers; et ceux-là seuls étaient communiers, qui possédaient indivisément les biens de la communauté. Les étrangers, qui venaient s'établir sur le territoire, restaient étrangers ou advénéres, tant que les communiers ne les avaient pas admis parmi eux par un contrat formel; généralement, ils devaient acheter les droits et le titre de communier. Le curé de la paroisse, lui-même, n'était point tenu pour communier, à moins d'une convention spéciale, tel le curé du Villard en l4G5, qui ne figure pas sur la liste des communiers de l'époque.

Les institutions rurales d'autrefois différaient donc considérablement de celles d'aujourdhui. Avant 1728, nos ancêtres ne connurent jamais de conseil municipal; mais chaque communier, même à son défaut la pauvre veuve pendant la minorité de ses enfants, était appelée à remplir, dans l'assemblée générale des habitants, quelques-


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 73

unes des fonctions du conseiller communal d'aujourd'hui. S'agissait-il de sauvegarder les intérêts généraux de la commune, la communauté tout entière était appelée à délibérer. Puis, elle faisait élection de ses mandataires, connus sous le nom de procureurs, plus tard de syndics, qui avaient, en celte qualité, quelques-unes des attributions de nos maires. Les vieux actes ne nous révèlent de syndic au Villard qu'à la fin du xvi° siècle.

L'assemblée des habitants s'annonçait au prône le dimanche; et au sortir de la messe, plus souvent à l'issue des vêpres, pendant que les femmes rentraient à la maison, les hommes s'arrêtaient, tantôt sur le cimetière à l'ombre des grands tilleuls, près de la porte de l'église qui ouvrait alors sous le clocher du côté du midi, tantôt à la Veillât-Derrière qui fut longtemps, particulièrement au xvmc siècle, le centre des affaires; tantôt encore dans la maison ou la grange d'un simple particulier. Le Villard ne devait avoir sa salle consulaire et sa maison de commune qu'au XIXe siècle.

Ces réunions à la porte de l'église, sur le cimetière, pour des affaires d'importance secondaire qui devaient se traiter rapidement convenaient davantage à la généralité des habitants. On sortait de l'église, on était sur les lieux, il n'y avait pas à se déranger. La commodité du lieu l'emportait sur le respect dû aux défunts pour qui on venait de prier. Seules les autorités ecclésiastiques s'en formalisaient. Aussi voyons-nous l'évêque, dans sa visite pastorale du 27 septembre 1516, interdire aux communiers du Villard, les assemblées sur le cimetière.

La première assemblée des habitants du Villard, dont nous ayons connaissance, porte la date du 2 décembre 1465. La rigueur de la saison ne permettait point de se réunir en plein air ou à la porte de l'église; aussi l'acte, rédigé en latin, comme tous ceux de l'époque, menlionnet-il que les communiers s'assemblèrent dans la maison de Pierre Jacques (Desjacques). Cet acte est intitulé : Recognitio hominum communitatis Villarii. (Reconnaissance des hommes de la commune du Villard.)


74 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

L'assemblée fut convoquée sur les instances et réquilions de M° Aymon Barberii de la Bonneville, notaire public et commissaire d'extentes (1) du mandement de Chàtillon et du ressort de Bonne, député spécialement par illustre prince Janus de Savoie, comte de Genevois et baron de Faucigny.

Les communiers du Villard reconnaissent qu'ils tiennent du Prince et de ses ancêtres leurs droits sur les montagnes de La Glappaz, des Replan, des Plaines-Joux et autres montagnes du mandement de Bonne, de Lullin, de Chàtillon et de Cluses, et l'usage des pâturages, des sources et des chemins comme en ont usé leurs ancêtres. De plus, librement, spontanément, en leur nom et au nom de leurs descendants, ils renouvellent les engagements pris autrefois par leurs ancêtres du Villard par devant Guillaume de Conlaro jadis commissaire de Bonne, de fournir annuellement à la Saint-Michel treize coupes d'avoine qu'ils verseront entre les mains de Salteur de la Combe de Boëge pour les besoins du Prince.

L'acte du 2 décembre 1405 est passé en présence de Jean de Contamine et de Jaquebert Berthet de Boëge, témoins requis.

Signé : Aymo BARBERII.

Cette reconnaissance des hommes de la commune du Villard a une grande importance historique en ce sens qu'elle mentionne tous les communiers au 2 décembre 1465. Dressons-en la liste dans l'ordre que leur assigne la reconnaissance (2).

1 " Jacques Charrière.

2" Michaud Magnin agissant en son nom et au nom de

Collet Violtet, son gendre. 3° Michaud Jacques, en son nom et pour ses frères

Nicod et Jean. 4" Mermet Johandel d'Allinges.

Hl Les commissaires d'cxteiile.i élaienl les agents du domaine souverain, les conservateurs des droits du prince.

l2) Pièces justificative?, n" 7,


LE VILLARD ET LA VALLEE DE BOEGE /0

5° Jean Chevalier l'aîné.

6" Jean Chevalier le cadet, en son nom et au nom de son

frère Jacquet. 7° Nicod Tripperii, en son nom et au nom de Jean et

d'Anselme, ses frères et de Falconis Triperii, son

oncle. 8" Etienne fils de feu Jean d'Allinges. 9° Girard fils de Pierre d'Allinges, en son nom et au nom

de Mo net et Jean, ses frères. 10" Jean Bansoud en son nom et au nom d'Etienne, son

frère. 11* Pierre Bollet dit Santhoux. 12" Jean Tripperii, charpentier. 13° Nicod Berthet. 14° Girod Félisaz. 15° Jean Favre, en son nom et au nom de Pierre Bonet,

son gendre. 1(5° Jean fils de Menuet Dufourd. 17° Sermet Dufourd. 18" Etienne Girardi (ou Girard), en son nom et au nom

de ses frères Jean et Jacques. 19" Pierre d'Allinges, en son nom et au nom de Jean,

son frère. 20" Girod Bally. 21° Mer met Mestral. 22" Anselme Mestral son frère. 23" Jean Mutillod, en son nom et au nom de ses frères,

François et Jean le cadet. 24° Mermet Berthet. 25° Michaud Berthet dit Marioz. 20° Jean Mouthon. 27° Jacquet Berthet. 28° Claude Jacques. 29° Jean Jacques. 30" Etienne Berthet des Crosats. 31" Etienne Mouthon fils de Girod Mouthon. 32° Joannodus Berthet dit Marioz. 33" Nicod Bonnet, en son nom et au nom de Sermet, son

frère.


7(> LE VILLARD ET LA VALLEE DE BOËGE

34" (iiraud Berodi.

35" Pierre-Jean Tripperii.

30" Jean Berodi, en son nom et au nom de son frère

Etienne. 37" François Goy. 38" Jean Goy. 39" Jacquet fils de Girod d'Allinges en son nom et au

nom de ses frères Jean, Mermel et Pierre-Jean

d'Allinges. 40" Pierre Molliet fils de de feu Jean Molliet. 41" Jacques Molliet, en son nom et au nom de Jacques,

Pierre et Etienne, ses frères. 42" Etienne Grani, en son nom et au nom de Girard

Grani, son frère.

Les noms ci-dessus subsistent aujourd'hui en grand nombre, après cinq siècles, comme les Berlhet, les Moulhon, les Dufourd, les Molliet, les Félisaz, les Sermet, qui forment les neuf dixièmes de la population actuelle du Villard. D'autres, se retrouvent dans les paroisses du voisinage, comme les Goy, les Bonnet et les Charrière. Les Bansoud sont devenus les Delacroix, et les Jacques, les Desjacques. De nos jours, les Michaud s'appellent Hudry, et leur appellation du xv' siècle subsiste comme surnom. Enfin, les Chevalier, les Favre, les Métrai, les Mulillod, les Bally, les Mermet se trouvent en grand nombre dans le département. Les Tripperii, Trippier; les Grani, Granier; les Bourgeat, Borgeat ou Borjal; les Berodi, Bérod, ne sont pas inconnus non plus en Savoie. A cette époque, il n'existait pas de registres de l'élat-civil, et l'enfant, qui portait d'abord le nom de son père, se voyait baptisé d'un surnom sous lequel il était exclusivement connu, et qui supplantait peu à peu son nom patronymique, en devenant un vrai nom de famille. C'est donc peut-être sous un autre nom que se perpétuent encore aujourd'hui au Villard ces quelques familles que nous pouvons croire disparues de la localité,


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 77

Cette reconnaissance des habitants du Villard, du 2 décembre 1465, aura deux siècles plus tard une grande importance. La commune du Villard, dans un procès retentissant, s'en servira pour établir sa possession de la montagne de la Glappaz, que lui disputeront le.s communiers d'Habère-Lullin.


CHAPITRE XI.

La Réforme à Genève. — Invasion du Chablais. — JeanLouis Vincent, curé du Villard. — Une cloche de 155S. — François Vincent et Carton, curés du Villard. — Registres de catholicité. — La dîme du Villard. — Paroles de Voltaire. — Reconstruction du presbytère.

Laissons de côté notre étude sur les assemblées et institutions communales pour jeter un coup d'oeil sur le diocèse, et continuer les annales de la paroisse. Son passé, bien que peuplé d'ombres difficiles à dissiper, a imprimé dans l'histoire un sillage plus durable.

Dans la première moitié du xvie siècle, le diocèse de Genève traverse des jours calamileux. Les Ducs de Savoie, qui veulent convertir en fief la capitale du diocèse, imposent comme évoques des princes de leur famille, quelquefois de tout jeunes enfants. Et ces pasteurs, qui font rêver de chiens plus ou moins mâtinés de loups, qui pénètrent au milieu du troupeau en escaladant les clôtures de la bergerie, sacrifient bientôt les droits de l'Eglise aux intérêts et exigences de la politique. De là, on le conçoit, la désaffection des fidèles et le mépris de l'autorité épiscopale. La Berne protestante, l'alliée et la créancière de Genève, exploite habilement la situation ; et sa pression morale amène cette révolution politico-religieuse que l'histoire appelle la Réforme à Genève, 1535. L'évèque du diocèse s'installe à Annecy.

Bientôt les hordes Bernoises envahissent le Chablais, imposent de vive force le protestantisme aux populations désarmées, et viennent jusqu'aux Voirons saccager l'Ermitage, jeter dans les couloirs de la montagne le mobilier du couvent et chasser les religieux. Mais là,


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 79

s'arrêtèrent leurs déprédations. Le couvent des Voirons est sur les limites du Faucigny, et la vallée de Boëge, plus heureuse que le bas Chablais, garde sa foi et ses autels et échappe à la dévastation.

Le premier curé du Villard que nous rencontrons après Jacques de Décéa, en 1516, est Jean-Louis Vincent. II cumulait les fonctions curiales avec celles de chanoine de la collégiale de Notre-Dame, et celles plus tard de chanoine de la Cathédrale. Par acte du 1" mars 1553, Hugon, notaire à Annecy, il admodiait à Claude Jacques, prêtre, la cure de Saint Jean-Baptiste du Villard dont il était curé. Il est cité comme bienfaiteur de la collégiale de Notre-Dame de Liesse (1). Ne serait-il point aussi le bienfaiteur de la paroisse du Villard ? Il est permis de le supposer, car c'est sous son rectorat qu'elle s'enrichit d'une belle cloche, dont l'acquisition devait être fort onéreuse à une paroisse de 300 âmes.

L'airain sacré a survécu à la Révolution, et cette antique cloche, le plus ancien monument que nous aient légué les âges précédents, se balance toujours, après plus de trois siècles et demi, dans la tour du clocher. Elle porte le millésime parfaitement conservé de 1558. Mais l'inscription, durement maltraitée par les injures des siècles, rebute les paléographes de meilleure volonté. Toutefois elle semble révéler ce verset d'un psaume des Laudes : Laudate Dominum in tijmpano et choro.

Cette vénérable doyenne, qui n'a pas ménagé sa voix à travers les âges, a subi sur ses parois intérieures une usure très sensible provoquée par les coups sans cesse répétés du battant. Aussi, à une date inconnue, en modifiant sa suspension, on lui a fait subir un quart de tour sur elle-même, si bien que de nos jours, le lourd marteau frappe en sens opposé. L'opération s'est faite sans préjudice pour la sonorité, et le vieux bronze tire toujours une voix puissante et pure de son corps décrépit.

(1) /Hii. Arcli. H.S., E., p. 180.


80 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOÊGE

Jean-Louis Vincent, curé du Villard, laissait bientôt sa succession à François Vincent. Cette similitude de nom peut faire conjecturer que des liens de parenté unissaient le nouveau curé à son prédécesseur. Ce n'est là qu'une hypothèse, car du second curé Vincent, tout nous est inconnu, lieu d'origine, famille, actes d'administration. Nous ne sommes fixés que sur la date de son départ et celle de sa mort. Il est permis de supposer encore que l'harmonie la plus parfaite ne régnait pas entre le pasteur et ses ouailles, ou que des raisons de santé l'obligèrent à résigner ses fonctions assez pénibles dans une vallée de montagne, car le 23 septembre 1570, il permutait avec le curé de Pringy, près d'Annecy, et mourait deux ans plus tard, 1578.

Claude-Maurice Carton, qui lui avait succédé au Villard en 1576, était issu d'une famille qui existe encore de nos jours dans la paroisse de Dingy-Saint-Clair, au pied du Parmelan, et qui a gardé fidèlement, avec son nom patronymique, ses traditions religieuses.

Le curé Carton devait faire au Villard un long séjour de vingt-sept années, et laisser, dans la création des actes de catholicité, un monument à la fois modeste et précieux qui perpétue son souvenir. Car c'est à lui que revient l'honneur d'avoir établi, selon les ordonnances du Concile de Trente, les premiers registres paroissiaux .qui, malheureusement, ne subsistent qu'en ipartie de nos jours. Tous ses actes sont rédigés en latin ; ce n'est que plus tard que son successeur au Villard, contemporain de Saint François de Sales, en commencera la rédaction en langue vulgaire.

Au moment où Claude-Maurice Carton quittait Pringy pour prendre la direction de la paroisse du Villard, un prélat habile, vertueux et plein de zèle, Claude de Granier, montait sur le siège épiscopal de Genève. Il se hâtait de visiter personnellement son vaste diocèse. Il restaurait la discipline ecclésiastique partout où le besoin se faisait sentir, et rendait obligatoire les décisions du Concile de Trente.


LE VILLARD KT LA VALLÉE DE BOËGE Hl

Le procès-verbal de la visite pastorale au Villard, du 30 août 1580, est d'un puissant intérêt, en ce qu'il expose avec une grande précision, les revenus de la cure du Villard, ce que nous n'avions point encore vu jusqu'ici (1). Le gouvernement d'alors, comme celui d'aujourd'hui, se désintéressait des nécessités matérielles des prêtres dans nos paroisses ; et jusqu'à la Révolution, les prêtres vécurent de la dîme, comme ils vivent de nos jours de l'oeuvre du culte. Mais la dîme ne se prélevait point indistinctement sur tous les produits du sol : ici la dîmè du blé, ailleurs celle du vin, des menus légumes, des agneaux... Et encore ne représentait-elle pas toujours le dixième du revenu des terres de la paroisse ; on trouvait souvent des dîmes à la cote onze, vingt-deux et trente-trois ; c'est-àdire que la part qui revenait au pasteur ne représentait que le onzième, le vingt-deuxième ou le trente-troisième du revenu global du troupeau (2). Aux jours d'abondance, le curé bénéficiait de l'aisance de ses paroissiens, et il souffrait avec eux dans les années de disette. Bien heureux encore était-il quand un gros décimateur, abbé, évêque ou prince séculier, ne venait pas prélever la plus grande part de la subsistance et le réduire à la portion congrue.

La dîme du Villard en 1580, au moment où la paroisse ne comptait que soixante feux, était en moyenne de vingt coupes de froment, vingt d'orge et vingt d'avoine. Il fallait ajouter à ce total la dîme de la Chapelle (3) qui était de vingt coupes d'avoine, deux de froment et deux d'orge, et la dîme du chanvre que le procès-verbal estime à la somme insignifiante de dix-huit sols.

(1) Pièces justificatives, n" S.

(2) Notice sur la Dlme, par M. l'abbé A. BRASIER, Congrès d'Annecy, 1902, p. 187.

(3) On désigne sous le nom de « La Chapelle » un village de la montagne qui n'est habité que pendant la belle saison. Cette appellation semblerait indiquer qu'une chapelle aurait existé dans cet endroit, ou tout au moins que les terres, ou parties des terres, auraient appartenu à une chapelle. Les vieux documents sont muets. En patois, on dit : « La Çhëpàla ». A Viuz-en-Sallaz, il y a un pré qu'on appelle le pré de la Chëpàla, d'une prononciation égale. Or, c'est un pré qui appartenait à U\\Q chapelle.


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Ces indications, bien que précises, ne permettent pas de déterminer d'une manière très approximative, le revenu réel du bénéfice du Villard à cette époque. Il faut remarquer, en effet, que depuis plus de trois siècles, les denrées mentionnées ci-dessus et qui formaient la base de l'indemnité curiale, ont triplé et peut-être décuplé de valeur, tandis que la valeur de l'argent a baissé en sens inverse. Au prix moyen où ces denrées se vendent de nos jours, le traitement du curé du Villard aurait atteint environ la somme de 1.000 francs. Il faut y ajouter le produit des offrandes diverses, dont la coutume d'origine antique et qui s'est conservé en partie jusqu'à nos jours, tend de plus en plus à disparaître.

A côté des revenus du curé, nous devons mentionner ses charges qui étaient beaucoup plus lourdes qu'aujourd'hui. Certaines visites pastorales nous font remarquer qu'autrefois, on faisait une distinction, dans l'ensemble de l'immeuble qui constitue l'église, entre la nef et le sanctuaire. Pendant que les paroissiens étaient tenus des réparations de la nef, au curé incombait les frais d'entretien et grosses réparations du choeur, soit du sanctuaire. Il en était de même de la maison curiale dont se désintéressaient les paroissiens.

Une autre charge pour le curé du Villard en 1580, était l'obligation de célébrer pour la paroisse les jours de lundi et de samedi, indépendamment des dimanches et jours de fêtes qui étaient en bien plus grand nombre qu'aujourd'hui. Rares étaient donc les jours où le curé pouvait disposer de son intention de messe et percevoir un honoraire.

Le fait du Villard était en général celui des autres paroisses, et la situation matérielle des curés de campagne et du bas clergé, avant la Révolution, n'avait rien d'enviable. Aussi Voltaire qui n'est pas suspect en ces matières, écrira plus tard : « Je plains le sort d'un curé de campagne obligé de disputer une gerbe de blé à son malheureux paroissien, de plaider contre lui, d'exiger la dîme des pois et des lentilles, de consumer sa misera-


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ble vie en querelles continuelles... Je plains encore davantage le curé à portion congrue, à qui des moines, nommés gros décimateurs, osent donner un salaire de quarante ducats, pour aller faire, pendant toute l'année, à deux ou trois milles de sa maison, le jour, la nuit, dans les neiges, à la pluie, au milieu des glaces, les fonctions les plus pénibles et les plus désagréables. »

En 1598, la paroisse du Villard commença la construction d'un nouveau presbytère, sur l'emplacement même de la maison curiale d'aujourd'hui. Rd Carton habitait depuis vingt-deux ans la dépendance de la villa des seigneurs de Faucigny, dont il a déjà été question, et qui servait de presbytère. Déjà dès l'année 1305, l'antique maison forte, abandonnée de ses maîtres, s'était transformée en carrière pour fournir des matériaux à la construction de l'église du Villard. Elle concourait encore de ses débris inépuisables à la construction du presbytère en 1598 et ne devait être entièrement ruinée qu'en 1615 (1).

Le curé Carton se rapprocha de l'église en franchissant le seuil de sa nouvelle demeure ; mais ce ne fut que pour un séjour éphémère. Vieilli par vingt-sept années de ministère pastoral, il permutait le 13 février 1003 avec une chapellenie, et mourait bientôt après en 1604 (2).

Le presbytère neuf n'abrita donc que peu d'années celui qui avait présidé à sa construction. Mais le nouvel immeuble se préparait à recevoir un hôte illustre qui venait de conquérir, dans le proche voisinage de la vallée de Boëge, au prix de périls sans nombre et d'un labeur écrasant, le titre glorieux d'apôtre du Chablais.

(1) Inv. Arch. U.S., E. 1035.

(2) Les notes sur les curés Vincent et Carton nous viennent de M. le Chanoine Rebord.


CHAPITRE XII.

Barthélémy Courtois et Michel Bellossat, curés du Villard, — Visite pastorale de saint François de Sales. — L'impie Dreudey. — Sa conversion par le saint. — Légendes. — La chapelle de saint Grat. — Erection des confréries du Saint Sacrement et du Saint Rosaire.

Au départ du curé Carton, 13 février 1003, un prêtre, originaire de Bonneville, obtint le bénéfice du Villard. Au prénom de Barthélémy, il joignait un nom patronymique que la calligraphie de l'époque rend difficile à préciser. On peut lire indifféremment Barthélémy Courlois, Corloys ou même Corlès. Cet ecclésiastique ne prit sans doute pas possession de son poste, car, au Villard, nous ne trouvons pas d'acte sous sa signature, et peu de temps après, le 18 septembre de la même année, il permutait avec Michel Bellossat, curé de Saint-André.

Un lien déjà ancien rattachait à la paroisse du Villard le nouveau curé Michel Bellossat. Dès 1580, l'excuré de Saint-André était recteur de la chapelle de Sainte Catherine établie dans l'église du Villard. La chose s'explique facilement quand on saura que Michel Bellossat appartenait à une famille de Boëge, et que les fonctions de recteur de Sainte Catherine au Villard étaient, comme on disait alors, de la présentation du seigneur de Boëge.

Avant de prendre possession de son poste, Michel Bellossat connaissait donc la paroisse du Villard. En effet la proximité de Boëge son lieu d'origine, de Saint-André, où il avait exercé les fondions curiales, lui avaient'permis d'étudier minutieusement sa situation matérielle et morale qu'il jugea supérieure à celle de Saint-André, puisqu'il lui préféra le Villard.

Il ne rencontra pas cependant que des fervents pa-


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roissiens. Dans le troupeau de Bellossat se trouvaient des brebis galeuses, dont l'une, attirée un jour par la curiosité, reçut malgré elle, les soins assidus de ce médecin incomparable que fut Saint François de Sales, et récupéra définitivement la santé. Donnons à cette àme égarée, à ce chrétien plus ignorant sans doute que coupable, le nom que lui a conservé la postérité : on l'appelait Dreudey.

Les douze mois de l'année, Dreudey habitait la montagne d'Ajonc, à 1.400 mètres d'altitude. Du 1er janvier à la Saint Sylvestre, il se confinait dans son ermitage ; et séparé du reste du monde pendant la saison d'hiver, il s'occupait uniquement de l'exploitation de son chalet, des soins de son bétail, et ne descendait dans la vallée que pour se pourvoir des denrées de première nécessité que la montagne était impuissante à lui fournir. Le journal de l'épiscopat de Saint François de Sales consacre quelques lignes à ce personnage singulier et affirme qu'il était concubinaire (1). Si Dreudey n'était pas en règle avec le septième sacrement, il ne passait pas non plus pour l'être toujours avec le Décalogue. Aux yeux des gens, c'était un sorcier, à l'âme noire, fuyant la société de ses semblables, et surtout un ennemi des prêtres et de la religion.

On était au mois d'août de l'année 1606. Il n'était question alors, dans toute la vallée, que de la prochaine visite de Saint François de Sales, qui parcourait depuis la fin juillet les paroisses du Faucigny. Déjà, le jeune évêque de Genève qui, en cumulant tous les genres de mérite, avait acquis sur les foules cet ascendant irrésistible qu'avait exercé saint Bernard, n'était point un inconnu pour le grand nombre des habitants du Villard. C'est que beaucoup, parmi eux, avaient pris part, soit aux exercices des célèbres Quarante-Heures d'Annemasse, soit aux cérémonies du grand Jubilé de Thonon, pendant la mission du Chablais.

(1) Journal de St-François de Sales durant son êpiscopat, GONTIIIER, Uiuurea, I, p. 121.


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Le dimanche 27 août, François de Sales visitait Boëge, cl le soir, il devait faire son entrée dans la paroisse du Villard. La vieille église, sans doute, avait secoué sa poussière, et le.village s'était endimanché. Dreudey, qui vivait sa vie d'ermite au sommet des bois, n'ignorait rien des événements qui se préparaient. Il descendit donc de son repaire, non point tant pour prendre part à la joie commune que pour satisfaire sa curiosité, sans se douter que le bon pasteur, qui venait rendre visite au petit troupeau perdu dans la vallée, recherchât de préférence les brebis égarées. Le cortège épiscopal arrive sur la route, et avisé sans doute par le curé, l'évèque va droit à Dreudey lui porter d'affectueuses paroles. Dreudey, d'une éducation plus que rudimenlaire, se conduit aussitôt, dans sa surprise extrême, comme certains de nos modernes charretiers qui, n'osant adresser une injure personnelle à l'ecclésiastique qu'ils croisent sur leur route, jettent un gros blasphème à leur cheval. François de Sales était l'apôtre des protestants du Chablais, il n'avait rien tant à coeur que la conversion des hérétiques ; Dreudey lui répond brutalement que de la foi catholique il s'en moque, et qu'il veut se faire protestant.

François de Sales, l'homme doux et fort par excellence, ne se déconcertait jamais ; il poursuit charitablement sa conversation, que Dreudey, qui s'était ressaisi, interrompt par de grossières injures en décampant aussitôt. François Bovet était syndic du Villard, Jean Dufourd et Jacques Molliet ses conseillers.

Le lendemain, la paroisse tout entière se pressait dans la nef resserrée et sans bas-côtés de l'église. Dreudey lui-même était debout près des grandes portes, méditant sans doute de nouvelles injures à l'adresse de l'évèque et semblait rire du saint Prélat.

Dans les petites paroisses, les moindres incidents prennent vite des proportions épiques ; l'indigne conduite de Dreudey avait depuis la veille, défrayé toutes les conversations ; et sa présence, dans le saint lieu qu'il ne visitait jamais, faisait craindre le retour d'un scan-


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dale. On se montrait sa silhouette peu sympathique dans le bas de l'église et on était dans l'anxiété.

François de Sales avait gravi les degrés de la chaire ; son regard, promené un instant sur l'assemblée des fidèles, s'était heurté au regard plein d'une inquiète curiosité de son interlocuteur de la veille. L'ennemi était là ; c'était pour le Saint l'occasion d'une victoire éclatante, il fallait la saisir.

François commence son discours. II parle bientôt avec un accent embrasé de la plus ardente charité. Sa parole apostolique soulève ces âmes simples, les pénètre ainsi que le feu à travers les métaux. Il fait vibrer les fibres les plus profondes du coeur humain; l'émotion gagne toute l'assistance. Dreudey, lui-même, perçoit au fond de son être, comme un sinistre craquement qui ébranle l'échafaudage de sa philosophie. Tout à coup, on s'agite au bas de l'église, c'est Dreudey qui traverse les rangs des fidèles et monte dans la nef. Grand Dieu ! Que va-t-il advenir ? Le catéchumène protestant de la veille a vu sa vocation s'effondrer brusquement ; il se jette à genoux au pied de la chaire, devant le saint Evêque, pour demander son pardon. L'Evêque, qui avait suivi cette scène, termine son discours et s'empresse autour de ce pécheur terrassé subitement, comme jadis Paul sur le chemin de Damas. Instrument de la Providence, il achève, dans cette âme fruste, le travail que la grâce venait de commencer. Dreudey fut réconcilié avec Dieu.

Dès lors, chaque dimanche, les habitants du Villard virent Dreudey descendre les sentiers abrupts de la montagne d'Ajonc et se rendre à l'église. Malgré les distances, par la pluie et par les neiges, il assista à la messe, fréquenta les sacrements et édifia autant qu'il avait scandalisé.

La tradition populaire au Villard a perpétué le souvenir de Dreudey. La légende même, qui se développe toujours en marge de l'histoire, a greffé sur sa vie des contes merveilleux et fantastiques. Elle nous montre le sorcier Dreudey suspendant son manteau au rayon de


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soleil prinlanier qui filtre à travers sa fenêtre. Elle nous le montre encore, perdu l'hiver dans sa solitude d'Ajonc, pendant que les loups hurlent dans la forêt de la Corliassière et que les neiges floconnenl en tempête autour de sa maison, charger sur son épaule une bûche monumentale, la monter et la redescendre par l'échelle de son grenier, pour réchauffer ses membres engourdis par l'air brutal des immensités.

La vraie tradition est tout autre. Dreudey fut un montagnard aisé ; et on raconte qu'il construisit la longue muraille en pierres sèches qui sépare aujourd'hui les champs d'Ajonc du communal du Freyney et des PlainesJoux : vastes pâturages qu'albergea Janus de Savoie aux communias du Villard, de Bogève et d'Onnion, le 28 mai 1473. Naguère encore, on voyait émerger du gazon, avec quelques squelettes de pins décharnés, les dernières ruines de la maison Dreudey ; plus haut, sortant d'une ondulation de terrain qui forme le côté sud du val de l'Epingui, une source limpide qui se déverse dans un bassin de construction moderne, et où les troupeaux d'Ajonc et de la Fully viennent élancher leur soif. Demandez aux nombreux pâtres que vous rencontrerez le nom de celle eau, qui, du bassin, s'égare sur le communal et étincelle' aux feux du soleil comme un ruban d'argent ? Chacun vous répondra invariablement : « c'est la fontaine à Dreudey ». (1)

(1) Lire à'la fin de ce volume la pièce justificative nu 11. Dreudey n'est pas le nom patronymique du personnage ci-dessus. C'est le surnom sous lequel il est resté exclusivement connu. Son vrai nom ayant été effacé au registre, ainsi qu'il est dit dans la pièce citée, nous ne pouvons le savoir aujourd'hui.

Cette pièce nous apprend encore que la paroisse de S. Jeau-liaptislc du Villard, en KiOti, célébrait sa fête patronale non point le jour- de la Nativité de son patron, comme elle le fait aujourd'hui, mais le 29 août, jour de la Décollation de S. Jean-liaptiste.

Le Jouriuil de S. François de Sales déjà cité dit que le 29 août, François ne visita pas d'église, mais qu'il se reposa probablement au prieuré de Peillonnex. Celte supposition est erronée et contredit l'assertion précédente du même Journal qui affirme que l'évèque garda deux jours auprès de lui le fameux concubinaire pour le confesser et achever sa conversion. II est donc infiniment plus probable que François de Sales fut au Villard les 28 et 29 août et ne se rendit à Peillonnex que dans la soirée du 21). Ceci est d'ailleurs conforme à la pièce des archives départementales,


LIÏ VILLARD ET LA. VALLÉE DE BOËGE Ofl

Au Villard, François de Sales ne borna pas son zèle à la conversion de Dreudey. Vingt-six ans s'étaient écou^ lés depuis la dernière visite épiscopale, et bien des choses s'imposaient à la sollicitude de l'évêque. Assisté du curé, du syndic François Bovet et de ses deux conseillers, Jean Dufourd et Jacques MoIIiet, il procéda à une minutieuse inspection de l'église, de sa sacristie et des chapelles. Les frais- d'entretien du sanctuaire et du mobilier de la sacristie incombaient au curé. Il enjoint à Bellossat de renouveler les ornements, les petits linges, les livres de chant nécessaires à l'exercice du culte ; il lui ordonne de maintenir la toiture du choeur et de faire reblanchir, dans les deux mois, les parties inférieures du sanctuaire.

En même temps, il rappelle aux paroissiens le grand devoir du respect envers leurs défunts. Nous avons vu l'un de ses prédécesseurs, en 1516, interdire aux habitants de s'assembler sur le cimetière pour la discussion de leurs affaires. L'abus, qui sur les ordres de l'autorité avait pu cesser un certain temps, se renouvelait en 1606 d'une manière plus scandaleuse pour la paroisse et moins respectueuse encore pour les morts. Un groupe de paroissiens, peu nombreux apparemment, avaient pris l'habitude de se promener et de jouer sur le cimetière pendant les offices. Rd Bellossat n'avait-il pas toute l'autorité nécessaire pour retenir les fidèles dans l'enceinte de son église ? Ne possédait-il pas le don de rendre attrayantes les cérémonies, ou ne savait-il pas garder la juste mesure dans la durée de ses prônes et exposer d'une manière intéressante la doctrine chrétienne ? Nous ne savons. Mais il y avait là un désordre que l'évêque se hâta de réprimer.

Sa vigilance s'étendit plus loin encore. La végétation abondante, qui croissait naturellement sur le champ des morts pendant la belle saison, tentait les bestiaux du voisinage qui venaient à certains moments, au su ou à l'insu de leurs propriétaires, se nourrir à l'entour des lombes des plantes fourragères du cimetière. C'était


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encore un manque de respect, une sorte de profanation que l'évêque condamna. (1)

II procéda ensuite à la visite de la chapelle de NotreDame, de la présentation des paroissiens ; de celle de sainte Catherine, de la présentation du seigneur de Boëge, eî de la chapelle de saint Grat qui se trouvait à proximité de l'église. Cette dernière, en particulier, fixa l'attention de François de Sales. Mentionnée pour la première fois dans la visite de 151G, elle avait alors, comme nous l'avons dit, pour recteur particulier un Claude Rosset, et pour patrons les héritiers de feu Jean Rosset. La visite de 1580 la signalait comme dépourvue des choses nécessaires au culte. En 1606, François de Sales la trouvait entièrement ruinée. Elle avait, à cette date, comme recteur, François, fils de... Pierre Lyaz, et elle était de la présentation des Ridai qui avaient succédé aux Rosset. Ces deux dernières familles, inconnues au Villard en 1465, n'ont pas fait souche dans la paroisse au xvn* siècle ; peut-être même n'étaient-elles, ni l'une ni l'autre, de la paroisse du Villard. L'évêque enjoint au recteur de saint Grat de reconstruire la chapelle, de la blanchir et de la parer décemment. L'ordonnance de l'évêque ne fut jamais exécutée, et la chapelle disparut si complètement, que la tradition au Villard n'en a même point enregistré le souvenir.

A l'époque de celle dernière visite pastorale, Rd Bellossat, curé du Villard, s'occupait déjà de l'érection des confréries du Saint Sacrement et du Saint Rosaire dans la paroisse. « Apprenant, écrit l'abbé Jacques Dufourd, que par décret de saint François de Sales, donné à Annecy, le 3 juin 1606, le Rd Père Théodore de Rergame, prédicateur de l'Ordre des capucins, était autorisé à établir dans le diocèse la confrérie du Saint Rosaire et à organiser celle du Saint Sacrement, et que cette autorisalion avait élé approuvée à Rome le 16 juin même année,

11) Le procès-verbal de la visite pastorale dit expressément : « ...et a élé inhibé à tous les paroissiens de ne se promener par le cimetière pendans les offices, ni jouer, et ne permettre qu'il ne soit pasqué par les animaux, »


LE V1LLARD ET LA VALLÉE DE UOËGE f)l

par lettres-patentes du Rd Père Paul, vicaire général des Rds Frères Prêcheurs, il pria le Rd Père Théodore de Bergame de venir au Villard. On a encore, assez bien conservé, le petit livre où il a écrit d'abord les statuts de la confrérie du Saint Sacrement et laissé ensuite deux feuillets pour y écrire les noms et prénoms des confrères et soeurs agrégés. Il en fait de même à la suite des statuts de la confrérie du Saint Rosaire. C'est le 14 octobre 1612 qu'il a établi cette dernière confrérie et qu'il en a nommé recteur Rd Bellossat et à perpétuité ses successeurs curés du Villard, avec pouvoir de bénir les chapelets des frères et soeurs agrégés. »

A Michel Bellossat l'honneur et le mérite d'avoir établi, au Villard, les premières confréries dont il n'avait jamais été question jusqu'alors, pieuses associations à qui tant d'âmes doivent leur persévérance dans la vertu, et qui, après des alternatives de jours prospères et de décadence, ont pu fêter naguère le troisième centenaire de leur érection dans la paroisse.


CHAPITRE XIII.

Bernard Demontpiton et Jean Fournier, curés du Villard.

— La peste. —- Etal de la population de 1580 à 1626.

— Visite de Jean-François de Sales. — Us et coutumes. — Procès contre le curé. — Jean Métrai et Philibert de Chissé de Pollinge, curés du Villard. — Les confréries.

Michel Bellossal, recteur de la chapelle de sainte Catherine au Villard en 1580, et curé de la paroisse dès 1603, mourut dans un âge avancé, en septembre 1624. Un jeune prêtre, originaire de Saint-Sigismond, Claude Rassiat, remplit pendant un mois les fonctions de gardiateur ou d'administrateur jusqu'à l'arrivée du nouveau curé, Bernard Demontpiton.

Ce dernier ne devait faire au Villard qu'un séjour de courte durée, de même que son successeur, Jean Fournier. Tous deux moururent au Villard, dans la plénitude de leurs forces, le premier en août 1628 et le second en 1631. Le premier n'avait que 16 ans de prêtrise, et avait été curé de Reyvroz avant de permuter avec le Villard. Le second, prêtre du 9 juin 1612, avait exercé les fonctions curiales à Saint-André avant d'être nommé au Villard.

A celte époque, la sinistre faucheuse, qui avait précipité dans la tombe les générations de la dernière moitié du xiv'' siècle, signalait sa présence dans la majeure parlie de la Savoie, et désolait, avec une intensité plus ou moins grande, les villes et les villages. La vallée de Boëge, mal protégée par ses forêts et ses montagnes, ne fut pas exemple de sa visite ; et il n'est pas impossible que les deux jeunes curés, que la paroisse du Villard perdit successivement, n'aient été, l'un ou l'autre, victimes de la contagion. On est mal documenté sur les ravages de la


La pointe de MIRIBEL, 1586 mètres d'altitude (état actuel).

Les croix, oeuvre de J.-M. Félisaz, datent de 1804, et couronnent le Calvaire dont les stations sont échelonnées de vingt en vingt mètres, à la base du rocher. — La vierge monumentale a été érigée, en 1878, par les soins de Rd Jolivet, curé, et le concours de tous les paroissiens du Villard.



i.E VILLARD ET LA VALLÉE DE IÎOËGE 93

peste vers 1630. A ce sujet, les registres paroissiaux du Villard pourraient fournir le sujet d'une étude intéressante. Malheureusement, les actes de catholicité de .1628 à 1(551 ne nous sont point parvenus. A partir de 1580, la paroisse avait vu sa population progresser d'une manière constante. De 60 feux en 1580, elle passait à 70 en 1606, et à 80 en 1624. Ce dernier chiffre, diminué peut-être pendant les années de contagion, restera sensiblement le même jusque vers la fin du XVIII" siècle, et la visite pastorale de 1765 n'accusera que 80 feux, comme celle de 1624.

La visite pastorale de Jean-François de Sales, successeur de son frère François de Sales, en date du samedi 17 octobre 1626, sous le rectorat de Bernard Demontpiton, signale d'intéressants détails sur les us et coutumes de la paroisse.

Les fonctions qui se rattachaient à l'exercice du culte, et qui de nos jours sont cumulées par le sacristain, étaient alors partagées entre deux titulaires. Indépendemment du sacristain, il y avait le clerc d'eau bénite, que le curé du Villard était tenu de choisir parmi les trois candidats présentés par les paroissiens. Ses attributions étaient de sonner les Angélus trois fois le jour, et de distribuer l'eau bénite dans les familles de la paroisse à certaines dates déterminées. Sa subsistance était assurée en partie par les offrandes volontaires des fidèles. Cette coutume de porter l'eau bénite existait encore au Villard en 1875 ; mais la fonction, qui avait perdu son titulaire particulier, était à cette époque du ressort du sacristain.

Si le clerc d'eau bénite sonnait les Angélus, il se désintéressait complètement des sonneries des dimanches et fêtes, des baptêmes et funérailles ; elles restaient à la charge des paroissiens. « Les paroissiens, dit la visite, sonnent maison par maison et à tour de rôle ». Cet usage n'était pas sans inconvénients pour les familles, Jt sans dangers pour les sonneurs inexpérimentés et vaniteux : il ne faut pas regretter sa disparition. Les familles du


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Villard qui étaient tenues, en vertu de la coutume, de sonner à tour de rôle, devaient entretenir aussi les cordes du clocher. C'était une des attributions du procureur Je la paroisse de quêter, dans la saison d'automne, tout le chanvre nécessaire à la réfection des cordes usagées.

Une autre attribution, nettement définie, du procureur de la paroisse, était l'administration de la boite des âmes, dont les ressources étaient apparemment plus considérables qu'aujourd'hui. Toutes les offrandes étaient réduites dans une armoire à trois clefs, que détenaient respectivement avec le procureur, le curé et le syndic. Chaque semaine, la boîte des âmes fournissait quatre sols au curé pour la messe des Trépassés ; de plus, elle versait les honoraires du prédicateur de la fête patronale, entretenait le cierge pascal, payait quatre sols aux porteurs de la croix, du confalon et des sonnettes, quand la procession sortait des limites de la paroisse. Le reliquat, si reliquat il y avait, était employé aux réparations de l'église, et sous peine d'excommunication.

Une autre coutume qui a survécu à la Révolution et se perpétue de nos jours, est la bénédiction des fruits nouveaux et des maisons. La visite de 1626 nous apprend que le curé de la paroisse, le 22 juillet, fête de sainte Marie-Madeleine, se rendait dans la montagne du Villard pour la bénédiction des chalets, et que les chalézans, en reconnaissance de la démarche de leur pasteur, lui offraient un échantillon de leur industrie ménagère. Le 24 août, fête de la saint Barthélemi, c'était la bénédiction des maisons et de la récolte dans le bas de la paroisse, et les particuliers faisaient une offrande à volonté. Cette coutume qui existait au commencement du xviic siècle, remontait sans doute à une époque plus reculée, peut-être même à l'origine de la paroisse.

Les paroissiens du Villard, conscients de leurs devoirs envers leur curé, n'hésitaient pas, si besoin était, à faire respecter leurs droits en dénonçant les procédés arbitraires. Nous avons vu, en 1491, les habitants de Boëge intenter un procès à leur seigneur Robert de Monlvuagnard,


LÉ VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 95

au sujet des pâturages du Voiront ; en 1626, ce sont les paroissiens du Villard qui intentent un procès à leur curé, Bernard Demontpiton. La dîme du fief de l'abbaye de Sixt, au Villard, était perçue pour les deux tiers en faveur de l'abbaye, et l'autre tiers en faveur du curé. Le nouveau curé, sans doute peu au courant de ses droits, prétendait percevoir sa part à la cote onzième, c'est-àdire exigeait une gerbe de blé sur onze. Le jour de la visite épiscopale, les intéressés viennent protester que cette cote est nouvelle, et qu'anciennement ils ne payaient cette dîme qu'à la cote vingt-deux et trente-trois, et ils affirment à l'évêque qu'ils sont décidés à poursuivre le procès commencé contre le curé. Mais ce dernier mourait bientôt prématurément, et nous ne connaissons pas la solution de la difficulté.

La visite pastorale signale un autre fait qui ne manque pas d'importance. « Le curé, dit-elle, est tenu pour communier ». Les curés du Villard qui, en 14G5, étaient privés de ce titre et des droits qu'il conférait, le possédaient en 1626, soit par suite d'une convention spéciale que nous ignorons, soit par le libre consentement de tous les autres communiers de la paroisse.

Le 12 juillet 1631, Rd Métrai succédait, au Villard, au jeune curé Fournier, d'abord avec le titre d'économe, et dès le 1" mai 1632, avec le titre de curé. Il devait garder pendant seize ans la direction de la paroisse. Jean Métrai était né à Pers-Jussy ; prêtre du 12 juillet 1611, il avait rempli, dès le 24 septembre 1619, les fonctions de curé de Marcellaz-en-Faucigny.

Son administration au Villard ne révèle qu'un petit nombre de faits, d'un intérêt secondaire. Il écrit, le 3 mai 1641, à la fin du tableau des noms et prénoms des frères et soeurs de la confrérie du Saint Rosaire, qu'une nommée Claudine Noirod de Vannes, en Bourgogne, l'a prié de l'agréger à la dite confrérie. Il déclare aussi, dans le petit registre des confréries, qu'il a remis, le 18 juin 1645, au sieur Jacques, fils de feu Nicolas Dufourd, trésorier des confréries, le produit des offrandes depuis


9() LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGÉ

le dernier compte-rendu, soit la somme de 33 florins, 4 sols, 3 deniers.

Rd Métrai mourait au Villard en août 1647, et laissait sa succession à Rd noble Philibert de Chissé de Pollinge, docteur en théologie.

Le nouveau pasteur, qui portait un nom illustre, était l'arrière petit-neveu de Mgr de Granier, prédécesseur de saint François de Sales sur le siège épiscopal du diocèse, il était né à Reignier, dans le château même de Pollinge, où était mort Mgr de Granier le 17 septembre 1602. Prêtre du 26 mai 1646, il était institué un an plus tard curé du Villard, le 17 septembre 1647, jour anniversaire de la mort de son grand-oncle. La paroisse devait le perdre prématurément, à un âge qui semblait lui réserver le plus bel avenir. Moins de quatre années après son installation, la mort le précipitait dans la tombe, 4 juin 1651. Ses cendres reposent à Reignier (1). Le vigoureux essor qu'il imprima aux confréries dans la paroisse, nous montre qu'il avait hérité du zèle et des vertus qui avaient animé l'illustre prélat de sa famille, Claude de Granier, évoque et prince de Genève.

Philibert de Chissé, curé du Villard, avait établi, deux ans avant sa mort, un nouveau tableau des membres de la confrérie du Saint Sacrement. En tête de cette longue liste de frères et de soeurs, on voit figurer tous les officiers de la pieuse corporation, dont les familles se perpétuent de nos jours dans la localité. Plus d'un lecteur, au Villard, retrouvera un ancêtre oublié, dans ces cadres établis il y a 265 ans par Rd de Chissé de Pollinge, curé de la paroisse.

Tableau des frères et soeurs de la confrérie du Saint Sacrement :

Dr 22 MAI 1649

Recteur : Messire de Chissé. Prieur : Claude Félisaz.

|1) Armoriai, II p. 5!.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOÈGE

Conseillers : Jean Delacroix dit Bansoud.

Michel Bel.

Jacques Molliet.

Claude Hudry-Gros. Trésorier : Aymé Dufourd feu Jacques. Porte-croix : Balthasard Jacques dit Franca. Bâtonniers : Michel feu Jacques Dufourd.

Michel Delacroix.

Michaud-Hudry Pierre.

Ce nombreux état-major fait augurer de la prospérité de cette pieuse association, sous l'administration de son recteur, Messire de Chissé. Les curés du Villard, ses successeurs, y agrégèrent la plupart des chefs de famille pendant le XVIH" siècle. Réorganisée après la Révolution, elle fut en honneur dans la paroisse, comme nous l'avons dit, jusqu'à la fin du siècle dernier. Un article des statuts prescrivait la récitation de l'office du Saint Sacrement le troisième dimanche du mois. Les confrères du Villard l'observaient strictement. Au jour déterminé, soldats et officiers de cette garde d'honneur de Jésus-Hostie se trouvaient groupés sur la tribune de l'église ; et quand sonnaient les neuf coups de la messe, le prieur entonnait l'office avec la gravité d'un dignitaire de cathédrale. Les membres de ce chapitre n'étaient pas tous très familiers avec la langue de Cicéron et de saint Thomas d'Aquin, la psalmodie en souffrait quelquefois ; mais la bonne volonté, et cette foi vive du Centenier de l'Evangile qui les animait, remplaçait chez eux la science de la prosodie.

A la fin de la messe, ils se retrouvaient encore auprès du Saint Sacrement, revêtus du traditionnel habit blanc, tant aimé de saint François de Sales. Et pendant que les cloches lançaient leurs plus gais carillons, les officiers, conscients de leur dignité, soulevaient les colonnes du dais ; les bâtonniers, portant l'insigne de leur fonction, enlevaient les enfants, et la procession s'ébranlait au chant des hymnes, et se développait lentement le long des murs de l'antique cimetière. Il nous souvient encore d'un


98 LK VÎLLARD ET LA VALLEE DE BOEGË

brave bâtonnier, demeuré célèbre dans la génération éeolière de 1875, qui corrigeait parfois de son bâton l'alignement défectueux des rangs. L'oeil froid et le verbe impérieux, Jean-Marie Michaud-Hudry, du Bourgeau, un descendant sans doute du vieux bâtonnier de 1649, surveillait comme un dragon les enfants trop terribles. Ses mains faisaient connaissance avec nos oreilles, et ce digne et austère confrère avait les doigts rudes avec les gamins de l'école.

Les temps sont changés. De ces belles cérémonies d'autrefois, où nos ancêtres aimaient à paraître dans leur costume de pénitents, il ne reste que le souvenir. A l'antique vêtement qui, dans nos processions, jetait la note pittoresque, a succédé un insigne plus moderne ; et les derniers habits blancs descendent aujourd'hui dans la tombe, avec les derniers confrères.


CHAPITRE XIV.

Jacques de Saime, curé de Villard. — Son zèle. — Formation du jeune clergé. — Les ecclésiastiques du Villard. — Pèlerinage à Notre-Dame des Voirons. — Irruption des communiers d'Habère-Lullin dans la montagne de La Glappaz. — Confiscation des troupeaux des communiers du Villard.

Le nouveau curé qui succéda le 6 juillet 1651 à Philibert de Chissé, devait présider pendant trente-cinq ans aux destinées de la paroisse ; il signe aux registres : Jacques De Balme ; il avait rempli depuis deux ans les fonctions de vicaire à Villaz, près d'Annecy. Dans la particule qui précède son nom, on verrait à tort un signe de noblesse. Les De Balme, de la paroisse de Scionzier, ne figurent pas dans l'armoriai de Savoie.

Jacques De Balme avait fait à Lyon, en partie au moins, ses études théologiques. C'est là que l'autorité ecclésiastique lui adressait, le 21 septembre 1647, des lettres dimissoires pour recevoir les saints ordres. Ces ordinations à l'étranger de sujets savoyards étaient un fait assez commun à cette époque. Le diocèse n'avaH point encore de séminaire pour la formation des jeunes clercs; et les aspirants au sacerdoce que favorisaient les dons de la fortune, ou la jouissance d'une bourse d'études, allaient suivrent les cours des universités de France, d'où quelques-uns rapportaient le diplôme de docteur en théologie. Le moment venu, leur évèque les autorisait, par lettres dimissoires, à se faire ordonner par des prélats étrangers. C'est ainsi déjà, que Philibert de Chissé, prédécesseur de Jacques De Balme au Villard, avait reçu tous les saints ordres à Lyon, et conquis ses diplômes.


iOO LE VILLARD ET LA VALLEE DE BOEGE

Jacques De Balme n'a rien laissé qui puisse jeler quelque lumière sur les premières années de son administration au Yillard ; mais de multiples raisons font croire qu'il fut déjà dès le commencement, le pasteur zélé et vigilant qui se révèle dans la seconde moitié de sa carrière. Nous le voyons, dans les dernières années de sa vie, entouré d'une nombreuse couronne de jeunes prêtres et d'étudiants ecclésiastiques, que tous il avait baptisés et dirigés vers le sacerdoce. On a remarqué que les paroisses ne sont pas également favorables à la culture des vocations ecclésiastiques. Pendant que les unes sont d'une stérilité désolante, d'autres, pépinières inépuisables, donnent l'exemple d'une fécondité merveilleuse : telle la paroisse du Villard depuis plusieurs siècles. Mais là même où le terroir est favorable, les jeunes (leurs, qui embaumeront plus tard de leurs parfums les marches du sanctuaire, n'arrivent à leur complet épanouissement, qu'entourées des soins assidus d'un maître jardinier. Jacques De Balme fut au Villard un fleuriste habile. Il eut la joie de voir ses efforts couronnés de succès. A la fin de sa vie, quatre jeunes lévites recevaient les saints ordres ; quatre autres encore, qui donnaient les plus belles espérances, les suivaient à peu de distance. Pierre Mouthon, d'une famille Mouthon que nous ne pouvons préciser, était ordonné le 23 septembre 1679. Biaise Pinget, docteur en théologie, futur archiprêtrecuré de Saint-Sigismond, était prêtre le 20 septembre 1(581. Son frère Claude, mort ârchiprêtre-curé de Passeirier, recevait les ordres en 1685. Ils appartenaient à la famille Pinget installée au Villard à la fin du xvi" siècle, et qui devait donner encore à la paroisse, avec deux autres prêtres, un médecin, le docteur Pinget mentionné plus haut, et les deux notaires et châtelains Pierre et Jean-Baptiste Pinget. Biaise Delacroix, futur curé de Saint-Romain, près de Reignier, était ordonné à l'époque même de la mort de Rd De Balme en 1686. Puis venaient les grands étudiants : Hudry Jean, prêtre de la sainte Maison de Thonon, qui recevait les ordres le 24 seplem-


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 101

bre 1689. Antoine Delacroix, frère de Biaise, futur chanoine et prieur de l'Abbaye de Sixt, ordonné le 22 septembre 1691, en même temps que Claude Des Jacques, de la famille Desjacques, des Noyers, qui devait être archiprètre-curé de Saint-André-sous-Boëge. Enfin, le cadet de la phalange, Nicolas Dufourd, de la famille Dufourd Marceusse, né le 9 mars 1675, mort curé de Beaumont.

Tous ces jeunes prêtres de la paroisse, à part peutêtre le dernier, avaient dû s'initier aux premiers éléments du français et du latin, sous la direction de Rd De Balme. Au Villard, comme dans beaucoup de petites paroisses, les écoles même les plus élémentaires, étaient encore inconnues. Les pasteurs zélés qui voulaient se donner des successeurs dans le sacerdoce, devaient forcément s'improviser maîtres d'école, professeurs de latin et de belles lettres. Quelques-uns même transformaient en séminaire leur maison curiale, et conduisaient peu à peu leurs élèves de l'étude de l'alphabet à la connaissance des thèses transcendantes du Traité de la grâce. Il n'était pas rare, un jour de visite pastorale, de voir l'évêque faire de multiples ordinations dans les églises de nos paroisses. Cette formation laborieuse du jeune clergé n'était pas sans de graves inconvénients. Les ■ supérieurs ecclésiastiques, malgré l'examen qui précédait l'admission aux ordres, malgré la déposition des paroissiens appelés à témoigner sur la vie privée des ordinands, restaient peu fixés sur les aptitudes et la valeur intellectuelle et morale de leurs sujets. Alors, on pourvoyait à la vacance des cures dans le diocèse au moyen de concours auxquels participaient les divers candidats.

Ces fonctions de maître d'école, quelquefois de professeur de théologie et de directeur de consciences, jointes aux multiples occupations d'un ministère pastoral plus compliqué que de nos jours, faisaient de certains curés de campagne d'indomptables travailleurs. A ce labeur de tous les jours, venaient s'ajouter les préoccupations incessantes causées par le régime des dîmes qui les obligeait à transformer leur presbytère en maison de


102 LE V1LLARII ET LA. VALLÉE DE BOÉGE

campagne, à entretenir des collecteurs, à traiter avec le manoeuvre qui battra leur grain, avec le meunier qui le moudra et le boulanger qui en fera du pain. Tout cela absorbait un temps précieux, dont les jeunes élèves et les fidèles de nos paroisses demeuraient frustrés. Rd De Balme l'avait compris ; et il ne se sentait pas homme à disputer une gerbe de blé à ses paroissiens, à exiger lia dîme des pois et des lentilles : tout autant de choses qui ne pouvaient que le diminuer dans l'esprit de ses ouailles. Dès 1670, il avait amodié la dîme des chapelles à quatre habitants du Villard : Aimé, feu Jacques Dufourd ; Jean, feu Jean Félisaz ; Jacques, fils de Claude Félisaz, et Michel, feu Pierre Bel. Trois ans plus tard, il concédait la grosse dîme de la paroisse aux deux frères Michel et Jean Dufourd, feu Aimé, 1673 (1). Libéré de ces soucis matériels, il avait plus de temps à consacrer aux besoins spirituels de ses paroissiens.

L'année précédente, 1672, devait rester célèbre dans les annales de la paroisse. La montagne d.e La Glappaz, dont les communias d'Habère-Lullin revendiquaient la possession, avait été le théâtre d'événements tragiques appelés à un certain retentissement dans le diocèse tout entier, et qui devaient donner lieu à un interminable procès entre les deux communes.

Le 15 juin 1672, Rd De Balme avait conduit ses paroissiens en pieux pèlerinage à Notre-Dame des Voirons. Le vieil ermitage, dévasté par les Bernois, avait promplement réparé ses ruines, et voyait accourir sans cesse des flots de pèlerins, de pieux religieux et d'illustres visiteurs. Déjà François de Sales, au début de sa mission en Chablais, avait gravi les pentes de la montagne le 2 juillet 1595, pour mettre sa périlleuse entreprise sous la protection de l'antique Vierge noire. CharlesAuguste de Sales, son neveu, y était accouru en 1630, accompagné de l'évèque Jean-François de Sales, son oncle, et d'une foule d'ecclésiastiques, pour demander

(1) Notes manuscrites île l'abbé Jacques Dufour, tirées des archives de la paroisse.


LK VILLARD ET LA VALLÉE DK BOËGE 103

la cessation de la peste qui désolait la ville d'Annecy. A la même époque, un saint personnage, Paul Molliet, chanoine de Sallanches, d'une ancienne famille de Beaufort, renonçait à son canonicat, pour se faire ermite aux Voirons (1). Les pasteurs des peuples, comme les simples fidèles, avaient gardé une dévotion profonde à NotreDame des Voirons ; et l'on voyait, chaque année, les paroisses du voisinage parcourir en procession les sentiers de la montagne.

Dans la soirée de ce 15 juin 1672, la procession du Villard, de retour des Voirons, rentrait paisiblement dans la paroisse, quand une tragique nouvelle vint tout à coup faire diversion aux fatigues et aux pieuses émotions de la journée. Pendant que toute la population valide du Villard se trouvait groupée sous sa bannière, au pied de la Vierge noire, un groupe nombreux de communias d'Habère-Lullin, armés de fusils, de pistolets et de coutelas, avaient fait irruption dans la montagne de La Glappaz, comme jadis les Chaldéens de la Bible au milieu des troupeaux de Job, et avaient emmené sept cent onze moutons et trois cavales, après avoir excédé les bergers du Villard sans défense.

Ce moyen peu courtois de revendiquer la possession d'une montagne, n'était pas un fait sans précédent de la part des communiers d'Habère-Lullin. A la même époque, un notable du Villard, Balthasar Jacques, du village des Noyers, était allé avec quelques parents et voisins faire du bois sur la montagne. Ils se heurtèrent là-haut à un groupe important de communiers d'Habères, tels que Jacques Genoud, syndic ; Michel Genoud, son cousin; Claude Buffet, Pierre Suchet et autres. C'étaient aussi les notabilités de l'endroit. Un coup de feu partit de leurs rangs, et un projectile transperça la main de Balthasar Jacques en même temps que le manche de la cognée

(1) Paul Molliel se retira plus lard chez les Dominicains d'Annecy, où il mourut en 1658, âgé de 88 ans. On lui trouva sur le corps une chaîne de fer de dix-sept anneaux qui y avaient creusé de profondes empreintes.

GoxTHircR. Les Voirons autrefois el aujourd'hui OEuvres, II, p. G7,

RESSON. Mémoires, page 110,


104 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

qu'il portait accrochée à son épaule. On put voir longtemps au greffe de Chambéry et la hache et le trou pratiqué dans le manche. Ces collisions étaient la continuation de collisions plus graves qui s'étaient produites dans des temps plus reculés. La chronique du pays rapporte, en effet, que plusieurs communiers d'Habères auraient été condamnés les uns au gibet, les autres aux galères, par suite de meurtres, vols, excès commis dans la montagne de La Glappaz au préjudice des habitants du Villard et que des familles entières furent obligées d'émigrer. (1)

Le dernier acte de violence des communiers d'Habères, un jour de pèlerinage, acte odieux et prémédité, mit le comble à l'exaspération des habitants du Villard, sans compter que la confiscation de leurs troupeaux, entraînait la ruine de quelques familles. Propriétaires exclusifs, et de temps immémorial de la montagne de La Glappaz, ils se déterminèrent à porter leurs doléances au Sénat de Savoie par requête du 8 août 1672 ; et sans préjudice des informations qui furent faites au criminel, une instance régulière se noua à fins civiles. Ce sont ces longs débats que nous allons raconter.

(1) Tous les faits que nous venons d'avancer, relatifs au différent entre le Villard et Habère-Lullin, sont consignés, avec d'autres encore, dans le dossier du procès fameux que nous allons raconter. Ce dossier, très considérable, est conservé dans les archives de la mairie du Villard. Nous en devons communication à l'obligeance de M. Costaz maire du Villard.

Les mêmes faits sont racontés dans les note:-, manusci-iles de M. l'abbé Jacques Dufourd, mises à notre disposition par son petit-neveu, M. l'abbé 1"\ Dufourd, curé-archiprètre de Chamonix.


CHAPITRE XV.

Les montagnes du Villard. — Le Freyney. — La Glappaz. — Leur dépendance de Bonne. — Érection du marquisat de Lullin. — Revendication de la montagne de La Glappaz par les communiers d'Habère-Lullin. — Procès.

Le territoire du Villard, dans sa partie, supérieure, comprend deux montagnes, riches toutes deux en fertiles pâturages, et bien distinctes par leur origine et leur topographie. Elles s'appelaient primitivement : l'une la commune de Chàtillon ou la montagne du Freyney et des Plaines-Joux ; l'autre, la montagne de La Glappaz, ou du Lavoûsset. (1)

La première, d'une contenance supérieure à cent hectares, avait été albergée par Janus de Savoie, le 28 mai 1473, aux communiers du Villard, de Bogève et d'Onnion (2). Elle fit l'objet d'un partage, au siècle dernier, entre les trois communes intéressées. Le Villard possède aujourd'hui le Freyney, confiné au nord par les propriélés particulières des habitants du Villard qui s'étendent, sur un parcours d'environ 1.500 mètres, du Borbieu à la dernière maison des chalets d'Ajonc.

La seconde, connue anciennement sous le nom de montagne de La Glappaz ou du Lavoûsset, est plus accidentée que la première, et d'une étendue beaucoup plus considérable. Elle comprend tout le massif confiné au nord par le col dit de La Glappaz, qui fait communiquer

(1) On rappelait aussi montagne du Lavouët, ou du Lavouësset. Ce dernier terme signifie petit lue sec. Ce nom provient d'un petit lae qui existait anciennement dans le centre de la montagne, au pied du rocher de Miribel. Desséché déjà au xvn'' siècle, il redevient lac aux jours des grandes pluies. Son centre constitue un gouffre où l'on n'ose s'aventurer.

(2) Acte Dupuis, notaire.


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la vallée de Mégevette avec la vallée de Boëge ; au levant, par les communs de Mégevette ; au midi, par les champs d'Ajonc et les bois de la Corbassière ; au couchant, par les villages des Replans, des Es-Revenoz, de Combasséron, et par les terres et bois des habitants du Villard. Ses diverses parties portent des noms particuliers, que connaissent seuls les gens du pays ; l'ensemble s'appelle aujourd'hui le massif de Miribel ou montagne de Miribel, du nom de la pointe la plus élevée (1.586 mètres) qui a fixé davantage l'attention des géographes, des touristes, et aussi des pèlerins. C'est qu'elle est couronnée, depuis plus d'un siècle, d'un calvaire remarquable, construit en 1804 par Joseph-Marie Félisaz, et qui en fait un lieu de pèlerinage très couru pendant la saison d'été.

Puisque nous faisons de l'histoire ancienne, nous laisserons à cette montagne sa dénomination première, et nous l'appellerons avec nos ancêtres : la montagne de La Glappaz.

La première mention que fait l'histoire du pays, de la montagne de La Glappaz, remonte au début du xiv* siècle. Dans un accord du 18 mars 1317, entre l'abbaye d'Aulps et Hugues Dauphin, seigneur du Faucigny, nous voyons les bois et pâturages de Mégevette et de Poche passer à l'abbaye, tandis que le prince se réserve Dorjon et La Glappaz (1). Est-ce à cette époque que les communiers du Villard furent nantis de leurs droits sur la montagne en litige, nous ne pouvons l'affirmer. Mais la reconnaissance passée en faveur du Comte de Genevois, baron du Faucigny, du 2 décembre 1465, reconnaissance mentionnée plus haut au chapitre X, prouve que longtemps avant cette date, les communiers du Villard tenaient des ancêtres de Janus de Savoie, avec le droit d'affouage, l'usage des pâturages de la montagne de La Glappaz, qui était de la juridiction de Bonne.

Les communiers d'Habère-Lullin se disaient pareillement propriétaires exclusifs de cette même montagne, et la regardaient comme étant de la juridiction du marin TAVKHNIEH, Histoire de Samoëns, page .14,


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 107

quisat de Lullin. Quelle était l'origine de leurs prétentions qu'ils soutenaient avec tant d'archanement ? Elles ne pouvaient être la résultante d'une haine immémoriale entre les deux communes. La mauvaise foi se rencontre chez un particulier, elle n'inspire pas les actes d'une communauté. Il fallait donc qu'ils eussent un titre quelconque à la revendication qu'ils projetaient. Ce titre existait, et il n'était pas autre que l'acte même d'érection du marquisat de Lullin.

Le 1er février 1595, Charles-Emmanuel Ier, duc de Savoie, créait, en faveur de Guy de Genève, le marquisat de Lullin qui comprenait, avec plusieurs autres, la juridiction sur La Glappaz et les sommités des bois du Poche, côtés oriental et occidental. (1)

Voilà donc La Glappaz soumise à la juridiction de Bonne et à celle de Lullin.

C'est le moment d'apprendre au lecteur qu'indépendemment de la montagne de La Glappaz, il existe un village de chalets qui porte ce même nom, village important par le nombre des maisons et des propriétés particulières, et qui se trouve au pied de la montagne contentieuse, au nord. Ce dernier territoire a toujours fait partie du Chablais et n'a jamais donné lieu à des contestations entre les deux communes. L'acte d'érection du marquisat de Lullin ne semblait pas faire de distinction entre le village de La Glappaz et la montagne du même nom ; deux territoires limitrophes, le premier du Chablais, le second du Faucigny ; et cette imprécision d'acte, imprécision malheureuse, apparaît comme cause unique du procès fameux qui devait se prolonger de 1672 à 1840.

Toutefois, les communiers d'Habère-LulHn ne revendiquaient pas dans sa totalité la montagne de La Glappaz. Ils bornaient leurs prétentions à la partie principale la plus étendue et la plus fertile, couverte de bois noirs du côté du levant, et qui s'étend du Creu de La Glappaz à la pointe de Miribel. Ce territoire, d'une contenance de 100 hectares, ressemble assez bien à un gigantesque entonnoir

(1) N'oies Pingel et Gonlhier.


108 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

aux parois tourmentées, ou mieux encore à une immense cuvette de barbier, dont l'échancrure tournée de leur côté, en rendait l'accès plus facile à leurs troupeaux. Ceux-ci y trouvaient, en abondance, la nourriture de tous les jours ; et leurs propriétaires, avec l'affouage, pouvaient y couper le bois nécessaire à la construction de leurs maisons. C'était la part du lion qu'ils prétendaient se tailler dans la partie nord de la montagne ; ensuite, ils voulaient bien faire abandon aux habitants du Villard de la parlie méridionale sur le versant d'Ajonc et de la Chapelle.

La confiscation des troupeaux du Villard, le jour du pèlerinage aux Voirons, confiscation à main armée, dénotait chez eux une audace incroyable et indiquait qu'ils étaient résolus à appuyer leurs prétentions par tous les moyens. Le procès était commencé; il leur paraissait nécessaire, pous assurer leur succès, de se ménager des appuis auprès de leurs voisins de Mégevette, les Mugnier, les Truffât, les Dumont, les Noël Gagnepetit et autres, du village du Tour. Se considérant comme légitimes propriétaires de la montagne en litige, ils leur en cédèrent une partie, à titre gracieux, partie faisant confins aux pâturages et rochers de Mégevette du côté du Tour; et ils indiquèrent par des croix les nouvelles limites de la montagne. Un arrêté du Sénat, rendu en mars 1674, les contraignit à les enlever.

A la même époque, deux autre particuliers d'HabèreLullin, Ruffet et Thivend-Genoud, firent pareillement acte de propriétaire en défrichant environ deux journaux de terre dans la partie de la montagne qui confine Combasséron. Ce dernier fait et celui qui précède seront rappelés dans le cours du procès. Des premiers actes de procédure, de 1672 à juin 1676, il ne nous reste que des fragments, qui attestent que le bétail, saisi au détriment des habitants du Villard, avait été restitué, à l'exception de vingt-six moulons. Mais ils attestent aussi que les communias d'Habères persistaient à se dire propriétaires exclusifs de la montagne de La Glappaz, et qu'ils proféraient les plus terribles menaces contre les témoins qui,


VlLLARD ET LA. VALLEE DE BOËGE 109

dans le cours du procès, s'aviseraient de témoigner contre eux. Les témoins, qui connaissaient les brutalités de quelques particuliers d'Habères, subissaient forcément l'influence de ces menaces, et le moment venu, ils se dérobaient.

Les communias du Villard, impuissants à se faire rendre justice, recoururent aux grands moyens : ils demandèrent et obtinrent la publication d'un monitoire.


CHAPITRE XVI.

Les communiera du Villard demandent la publication d'un monitoire. —• Opposition du procureur d'Habère-Luîlin.

— Le Sénat et la Régente de Savoie autorisent sa publication. — Lettre de Pompé Salteur, vicaire générai, officiai.

— Les articles du Monitoire. — Claude Gavard, curé d'Habères.

« On appelle monitoire un avertissement que l'Eglise fait aux fidèles de révéler, sous peine d'excommunication, ce qu'ils savent sur certains faits spécifiés dans le monitoire, et dont elle a de justes raisons d'être instruite » (1).

Anciennement, les officiaiités avaient existence légale, et l'autorité civile autorisait la publication des inonitoires, lorsqu'il y avait de graves motifs d'y recourir. Les communiers du Villard y recouraient; c'était le seul moyen qu'il leur restât de triompher de la mauvaise foi et de l'obstination de leurs voisins. Au commencement de juin 1776, ils adressaient la supplique suivante au Sénat de Savoie.

« A nos Seigneurs supplient humblement les sindicqs, conseillers et communiers de la paroisse de Villard en Foucigny.

« Que pour parvenir à la preuve des faicts qu'ont estes par eux soubtenus au procès qu'ils ont contre les scindicqs conseillers et communiers d'Habère-Lullin, le procureur d'office du dit Lullin intervenant, qui ont estes par eux nyés et contestés et ensuite receus et admis en

(1) Dictionnaire île Droit canonique, de Mgr Axmti':, tome II, page fiCS.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE ill

preuve, il est nécessaire aux suppliants de recourir aux censures ecclésiastiques puisque tous ceux qui peuvent déposer des faicts soubtenus au procès en ont estes détournés par les parties adverses qui ont usés de menaces, et lâchent par tous moyens de les destourner pour les empescher de déposer qu'est la cause qu'ils sont condamnés de recourir:

« A ce qu'il plaise au Sénat leur permettre le cours, publication et fulmination d'un monitoire sur les articles cy joints tirés de la desduitte du procès avec exhortation.

« Au Rd officiai de l'Esvesché de Genève de vouloir icelluy octroyer, et pour la réception des révélations plaira commettre le premier des Seigneurs de céans treuvé sur ces lieux heu ésgard à la pauvrette de la commune qui n'est tiré qu'à cent vingt neuf florins dix sols dix deniers.

« Signé : PITTIT, procureur des communiers du Villard. »

L'obtention du monitoire, que sollicitaient les communiers du Villard, ne devait pas se faire sans de multiples formalités, et sans provoquer une vive opposition de la part de leurs adversaires. Le 18 juin 1676, le Sénat fit présenter leur requête au procureur général de la partie adverse, Mc Vallet, qui s'efforça de créer les difficultés que nous fait connaître la pièce suivante n° 2. .

« Le dix-huit juin 1676 signifié la présente requeste décret et articles à Mc Vallet, procureur de partie, lequel a fait répondre que telle requeste a esté présentée à l'insceu des communiers du Villard, attendu que dès I'advis de réception de faicts en preuve, la plus grande partie des dits communiers suppliants ont renonces au procès, par acte mis au greffe civil de céans, par Me Chollet leur procureur, et lequel a esté accepté en tant que favorable comme l'ont fait de nouveau et soubs les protestes de faire dire droit sur les dépents indeùement causés, ny ayant plus qu'un nommé Pierre Félisa qui se dict procureur de la dite communauté du Villard, quoyque sa procure aye esté révoqué, et deux ou trois autres particuliers


112 LE VILLARD Et LA VALLEE DE BOËGE

qui seroienl bien aise de maintenir ce procès sur pied et prendre delà prétexte pour venir solliciter d'autres procès aux dépens de la dite communauté, et par conséquent ils doivent déclarer, avant toutes choses, s'ils prétendent de poursuivre de leur chef, auquel cas le répondant ne prétend pas d'empescher qu'ils ne rapportent leur prétendue enqueste sur les faits niés et contestés par devant le seigneur conseiller et sénateur Chevillard, qui a esté déjà cy devant comis sur les requestes respectivement présentées par les parties; mais avant toute chose il est nécessaire de parifier les articles sur la prétendue déduite adversaire pour avoir adjouté aux dits articles des faicts qui n'ont pas estes desduits ny receus en preuve, suppliant aux fins le Sénat de renvoyer les parties par devant le So'' commissaire et jusques à ce empescher les fins de la dite requesle et copie

Signé : GI'ERR. »

Le même jour, le Sénat, sous la signature de M. De la Perrouse, déclarait au bas de la requête ci-dessus : « Nous prisons y avoir lieu de députer commissaire pour régler les parties. Chambéry, le 18 juin 167(5. >> Le lendemain, D. Gaud ajoutait : « Comparoistront les parties par devant le S^ 1' Chevillard, commissaire et sénateur. Fait à Chambéry, au Sénat, le 19 juin 1670. »

Les choses marchaient vite; la comparution eut lieu le lendemain 20 juin, et le scribe en écrivit le compterendu suivant :

« Du vingtièsme juin mil six cent septante six, par devant nous Claude-Louis Chevillard, conseiller de son A. R., sénateur au souverain Sénat de Savoye et commissaire en cette parlie, député.

« Entre les sindicqs et communiers du Villard demandeurs et requeste afin d'obtention et publication de monitoire.

« El les communiers d'Abère et Lullin deffendeurs. Nous, ouys M" Pitlit et Vallel, procureurs des diles par-


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOÈGE H3

lies, avons attendu la parification par eux faite des arti*cles du moratoire dressé par le dit M" Pitlit sur les faicts par luy desduits du procès et la conformité d'iceux à la d" desduite et paraphés par M° Longe excusant notre scribe, et après avoir baillé acte au dl M" Vallet des protestes par lui faictes de ne consentir à la fulmination du moratoire requi pour raison de ceux du Villard qui ont renonces au procès et à fin possessoires et soubs la clause consilio et pacto exceptis, dict et ordonne que le dl Me Pittit se pourvoyra pour l'obtention, publication et fulmination du d' monitoire ainsy qu'il verra... faire. Fait à Chambéry les an et jour susdits.

« COLLOM ?

LONGE,

excusant le scribe. »

Les nouvelles formalités qu'on imposait à M" Pittit ne lui demandèrent que peu de temps. Presque aussitôt, il adressa au Sénat cette seconde supplique, au nom des coinmuniers du Villard :

« A nos Seigneurs supplient humblement les scindicqs, conseillers et communiers de la paroisse du Villard en Foucigny,

« Qu'il plaise au Sénat luy sur les fins et conclusions prises par la requeste cy-jointe ce faisant attendu la parification des articles treuvés conformes à la desduitte ainsy que conste de l'ordonnance cy-jointe rendue par le SsT sénateur Chevilliard, plaise permettre aux suppliants le cours publication et fulmination de monitoire sur les articles avec exhortation au Rd officiai de l'Evesché de Genève d'icceluy octroyer et pour la réception des révélations plaira commettre le Se 1' conseiller et sénateur Chevilliard treuvé sur les lieux suivant et en conformité de la précédente commission.

« PITTIT. »

Le 25 juin, le Sénat faisait droit à la supplique des communiers du Villard et autorisait la publication du


114 LE VÎLLARD Eï LA VALLÉE DE BOËGÈ

moratoire. Il ne manquait que le décret du pouvoir exécutif. La Régente des Etats de Savoie, qui devait être en ce moment de résidence à Chambéry, le rendait le même jour et le formulait en ces termes :

« Marie Jeanne Baptiste, par la grâce de Dieu, Duchesse de Savoye, princesse de Piémont, Reyne de Chypre, Mère et tutrice de Son Altesse R 1" Victor Amed second, par la grâce de Dieu Duc de Savoye, prince de Piémont, Roy de Chypre, et Régente de ses Etats, à tous scavoir faisons qu'ayant esté veu par nostre Sénat de Savoye la requeste cy-jointe présentée à la part des scindicqs, conseillers et communiers de la paroisse du Villard en Foucigny suppliants, ensemble les conclusions du substitut de nostre conseiller d'estat et procureur général de ça les monts, notre dict Sénat par son décret de cejourd'hui au bas d'icelle a permis, et permet, ainsy que par ces présentes permettons aux dts suppliants l'obtention, cours et publication du monitoire dont est question avec l'exhortation requise suivant les articles cottes au procès, lesquels ont estes parraphés par le scribe du Ssr Commissaire, et pour la réception des révélations le dl Sénat a commis, et commet, ainsy que de mesure commettons nostre très cher bien amé conseiller le

S§r sénateur Chevilliard, pour icelles par luy receiies estre rapportées au greffe du dl Sénat deûement closes et cachetées, avec nostre verbal ouvert estre pourveu en après comme de raison, Mandons à ces fins, et commandons au premier huissier, ou sergent ducal sur ce requis de faire pour ce tous exploits requis et nécessaires à ce faire.

« Donné à Chambéry ce vingt cinq juin mil six cent septante six.

« Par le Sénat.

« BORREL. »

Ce décret de la Régente terminait la tâche du pouvoir civil et donnait la parole aux autorités ecclésiastiques. Déjà tout était prêt dans la chancellerie de l'évê-


LE VILLÀRD ET LA VALLÉE DE ÎÎOËGE 115

ché, et dès le lendemain, l'officiel du diocèse, Pompé Salteur, vicaire général de Mgr Jean d'Arenthon d'Alex, adressait, à tout le clergé du diocèse, la lettre suivante à laquelle étaient annexés les articles du monitoire.

« Pompé Salteur de la Sale Docteur es droits, chanoyne en l'église Cathédrale de sainct Pierre de Genève, vicayre général et officiai de la présente evesché, à tous Rds prestres, curés, vicaires et recteurs des paroisses de ce diocèse salut.

« De la part des scindicqs, conseillers et communiers de la paroisse du Villard en Foucigny nous a esté exposé qu'au procès qu'ils ont ventillant par devant le souverain Sénat de Savoye es qualitée de demandeurs, contre les scindicqs conseillers et paroissiens communiers de la paroisse d'Abères et de celle de Lullin et le procureur d'office du dit Lullin intervenant, les faicts par les dits demandeurs déduits et soustenus dans le dit procès, nyés et contestés par les dits deffendeurs, ont esté admis et receus es preuves, et les dits demandeurs assignés à les vérifier, ce qu'ils ne-peuvent commencer faire sans la publication et fulmination d'un monitoire qu'ils nous auroient requis de leur octroyer sur les articles cy joints et attachés, signés par M0 Longe, et c'est ensuite de la permission qu'ils ont obtenue du dit Sénat a forme de son décret du vingt cinquiesme du courant mois signé par le Seigneur président Gaud et plus bas Borrel, es vertu duquel nous avons accordé aux dits conseillers scindicqs et communiers du Villard le présent monitoire.

« C'est pourquoy nous vous mandons et es vertu de saincte obédience commandons, que vous estant le présent monitoire avec les dits articles y attachés exhibés de la part des dicts demandeurs, vous ayés le tout à lire et publier au prosne de vos églises et paroisses, et admonester tous et uns chascuns vos paroissiens et autres fidelles que s'ils scavent quelque chose du contenu aux dicts articles tant pour avoir vu ou estre présumé oùjf dire, circonstances et dépendances d'iceux, que autrement que ce soit, ils ayent le tout à reveller et déclarer dans huict


116 LE VILLARI) ET LA VALLÉE DE B0ËGE

jours prochains apprès la publication des présentes, entre les mains du Seigneur Conseiller et Sénateur Chevilliard commissaire a ce député par le dict Sénat pacto tamen et consilio demptis (1), autrement passés les huict jours sera procédé contre les schachants non revellants, qui ne sont exemptés par le droit de réveller, par les censures ecclésiastiques ainsy que de raison et en cas d'opposition renvoyés les opposants à comparoir à Chambéry par devant le dit Sénat à jour certain duquel certifierés pour déclarer leur cause d'opposition (2). Et mandons en outre en commettant par les présentes en aide de justice à tous clercs tonsurés, huissiers, sergents officiers et curseurs de ce diocèse, premier sur ce requis, qu'ils ayent à signiffier et notifier le présent monitoire avec les dicts exposants seront requis aux fins qu'ils viennent à dheiie (due) et entière révéllation et déclaration de ce qu'ils scauront comme sus est dict sous peyne des dictes censures ecclésiastiques.

« Donné à Annessy le vingt-sixième de juin mil six cent septante six.

SALTEVR DE LA SALLE, Vie. gên. officiai

MORENS.

Cette longue lettre était particulière au clergé ; suivait le monitoire qui fut publié dans toutes les églises du diocèse et qui se composait des cinq articles suivants :

Articles du Monitoire.

1) Tous ceux et celles qui scavent pour avoir veu, oui dire ou autrement sceu que les communiers du Villard en Faucigny sont et ont estes en possession de mener paistre leur bestail, couper du bois, et faire tous actes de libre et paisible possession par plus de dix, vingt, trente, quarante, ou mesme de temps immémorial à l'entière

il) Ces mots latins voudraient dire que : tout devrait se faire sans entente, sans conciliabule.

(2) A jour certain, signifie : à telle date fixée — duquel certifierés, c'est-à-dire donnerez, nolification certaine, en leur fixant le jour de la comparution.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 117

exclusion des communiers d'Habère-Lullin au veu et sceu de chascuns sans contreditte de personne jusques au trouble qui leur a esté faict par voye de faict.

2) Que certains particuliers d'Habère-Lullin ont demandés permission aux scindicqs du Villard de mener paislre leurs brebis en la dite montagne moyennant un quart d'avoine qu'ils payoient annuellement.

3) Que la dite montagne est dans le Villard et du mandement de Bonne et quelle est séparé du'costé de bize d'avec celle d'Hermente par le millieu de la combe appelée le Creu de la Glappaz qui tend de bas en haut, el que le pilory ne sert pas de confin à la montagne en question.

4) Item tous ceux et celles qui scavent comme dessus le contraire des faicts soubtenus par les deffendeurs que la dite montagne n'est pas dans le marquisat de Lullin et que ny le sieur Marquis de Lullin ny les communiers du dit lieu n'en sont et n'en ont pas esté en possession et qu'elle ne se confine pas par les confins qu'ils ont balliés.

5) Item tous ceux et celles qui scavent comme dessus que tout le bestail saisy sur la dite montagne n'a pas esté rendu et qu'il s'en manque vingt six moutons.

LONGE, excusant le scribe.

Ce monitoire n'obtint pas pleinement les résultats qu'en attendaient les communiers du Villard. Parmi les témoins cités, plusieurs, qui voulaient échapper aux censures ecclésiastiques, vinrent faire leur déposition. Mais ils accomplirent de nuit le voyage de Boëge où se faisait l'enquête ; nous le verrons plus loin. D'autres, au sens religieux moins développé, préfèrent encourir les censures de l'Eglise plutôt que de s'exposer à des vengeances particulières. Ils acceptaient l'excommunication pour éviter les coups. Ces derniers étaient en petit nombre. D'autre part, les receleurs gardèrent leur butin, el les vinfl six moutons ne furent pas restitués.

Le vingt deuxième jour après la première publication du monitoire, l'Official de l'Evèché lança contre eux Fin-


118 LE VILLARD ET. LA VALLÉE DE BOËGE

terdit. « Attendu, dit-il, que les injustes détenteurs, scachants et consentans, et qui n'ont point voulu venir à restitution, ny révéler ce qu'ils sçavent du contenu au Monitoire, ont resté par Nous dez long-temps admonestés pour la première, seconde et troisième fois, et ainsi attendus au vint-deuzième jour après la publication du dit Monitoire obtenu par les scindicqs, conseillers et paroissiens du Villard en Faucigny, lequel temps estant passé. A cette cause, Nous défendons et interdisons par ces présentes à ces mal-facteurs, détenteurs, sçachants et consentans, et qui ne sont venus à aucune satisfaction, ny révélation, l'entrée de l'église durant le divin office. Et vous mandons et commandons de les déclarer publiquement en vos Eglises pour interdits. »

SALTEUR DE LA SALE, V. G. officiai, MORENS.

Un homme, à qui la publication du monitoire faisait une situation difficile, était Rd Claude Gavard, curé d'Habères. Ses paroissiens étaient particulièrement visés; et au point où les passions se trouvaient déchaînées dans la paroisse, il dût sans doute faire précéder d'un exorde insinuant, la fulmination des articles. Nous croyons qu'il fût certainement à la hauteur de ces graves circonstances, s'il joignait le talent de la parole à l'inspiration du poète. Claude Gavard, à ses heures de loisir, cultivait les muses ; et il nous a laissé de petits poèmes latins qui accusent chez lui, avec un réel talent et le sentiment du devoir pastoral, une connaissance approfondie de la langue latine. Ses alexandrins et ses distiques que le lecteur trouvera en partie à la fin de ce volume, nous révèlent ses sentiments intimes et une partie de son histoire (1). « Viuz-en-Sallaz, dit-il, est ma patrie ; et c'est sur les genoux de mes parents que j'ai appris l'alphabet et les premiers éléments de la grammaire ; mais je dois surtout à mon travail le complément de mon éducation. J'ai traversé, dans ma jeunesse, divers lieux du monde, habité

(1) Pièces justificatives, n° 10.


LE VILLARD ET LA. VALLÉE DE BOËGE 119

huit ans Rome, trois ans Naples, fait trois voyages en mer, tantôt dans la joie, tantôt dans l'épouvante, et presque toujours sous la menace du danger. J'ai quitté à regret le ciel de l'Italie, mais Viuz-en-Sallaz reste toujours ma petite patrie ». Il ajoute qu'il a soixante-sept ans et qu'il porte depuis vingt-trois ans le fardeau de sa paroisse, mais il passe entièrement sous silence les événements de 1676.

En 1676, Rd Gavard venait d'être nommé curé d'Habères. Il se tint sans doute dans une prudente réserve vis-à/-vis des événements qui bouleversaient la vallée et particulièrement sa paroisse ; et dans ce procès retentissant, son nom, pas plus que celui de Rd De Balme, curé du Villard, ne vint jamais passionner les débats. (1)

■î) Claude Ga\ard. ancien ciuc d'Habères, appartenait à la iainillc Gavard-Pivet, de Viuz-en-Sal!az. II était originaire du hameau de Bard, près de Bogève, sur la rive droite du Foron, en face des hameaux qui allaient être engloutis quelques années plus lard, 171."), par le grand éboulement qui porte le nom de Déluge de Viuz. Il mourut en retraite à Viuz, le 7 mai 1705 et fut inhumé dans l'église. (Note de M. l'abbé A. Gavard, professeur.)


CHAPITRE XVII.

De Chevilliard et les commissaires se rendent à HabèrePoche pour recevoir les dépositions des témoins produits par les communiers d'Habère-Lullin. — Audition de dix témoins.

Le 14 juillet 167G, arrivait à Boëge, le sénateur Claude-Louis de Chevilliard, commis par le Sénat pour faire une vue de lieux dans la montagne de La Glappaz, et recevoir les enquêtes des parties. Il était l'hôte, au château de Boëge, de Victor-Amédée de la Valdisère, baron de Saint-Michel, héritier de Prospère de Montvuagnard, dernière descendante des seigneurs de Boëge.

Le lendemain, 15 juillet, à six heures du matin, il prenait le chemin d'Habère-Poche accompagné de M° Pitlit, procureur du Vil lard à Chambéry, de spectable Philippe Bally, originaire de Viuz-en-SalIaz, avocat au Sénat, et de Mc Humbert son scribe, ainsi que de son valet de pied. Les quatre premiers voyageaient à cheval. Au Villard, François Félisaz, procureur de commune, et quelques personnes de la localité se joignirent au cortège. Plus loin, à un quart d'heure, ils quittaient le territoire du Faucigny, et franchissaient la frontière du Chablais. A cet endroit, sur la gauche du vieux chemin, se dressaient les fourches patibulaires qu'on désignait alors sous lé nom de pilori, et où le Ssr marquis de Lullin exerçait son privilège de haute justice. C'était comme une guillotine, dressée en permanence, pour arrêter, sur le chemin du crime, les bandits que n'effrayait point la crainte de Dieu. On dit que plus d'une mère y conduisit jadis son fils trop turbulent : « C'est là, lui disait-elle, en montrant la sinistre machine, c'est là où viennent finir les enfants qui le ressemblent ».


LK VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 121

Vers les sept heures du matin, de Ghevilliard et ses compagnons descendaient à l'hôtellerie de Jacques Vignier à Habère-Poche. Les représentants de la partie adverse les avaient précédés. Se trouvaient sur les lieux, avec M" Carron, procureur d'office d'Habère-Lullin, spectable Louis-François Pernet, avocat au Sénat, adjoint nommé, M" Vignier, spectable Rebut et plusieurs autres.

M 1' Pittit, procureur du Villard, fait observer qu'il ne peut consentir à ce qu'on procède à l'enquête dans l'hôtellerie de Jacques Vignier, attendu, dit-il, que Jacques Vignier est frère de M' Vignier, communier et solliciteur des communiers d'Habère-Lullin, partie adverse. Alors, d'un commun accord, on se transporte dans la maison de la comtesse de Neuvecelle.

M" Carron, procureur d'Habère-Lullin, produit aussitôt dix témoins à qui le serment est demandé, et ils se succèdent à la barre du sénateur commissaire ClaudeLouis de Chevilliard. Laissons-leur la parole pour ne rien changer à la physionomie des débats.

Premier témoin. — Bernard Frézier, notaire ducal, bourgeois de Thonon et d'Evian, âgé d'environ 70 ans, dépose savoir la situation de la montagne en question pour y avoir été une fois en 1636 avec un Bernard Genoud d'Habère-Lullin et Jean Bocadi, veneur du Ssr marquis de Lullin, lequel Bernard Genoud lui dit que cette montagne s'appelait La Glappaz ou Lavousset et qu'elle était de la juridiction d'Habère-Lullin, et lui en indiqua les limites, et que ceux du Villard y faisaient de grands dommages parce qu'ils la faisaient paître à leur bétail, et que environ un mois auparavant, le dit Genoud avec les autres communiers d'Habère-Lullin, et le veneur dudit seigneur Marquis de Lullin, portant la livrée, avaient pris dans la dite montagne six vingts tant brebis que moutons qui appartenaient à ceux du Villard, lesquels ils rendirent à ce qu'il lui dit sous caution en en payant le boire d'iceux du Villard, et dit que lorsqu'il fut en la dite montagne avec le dit Genoud, il vit des chevaux et des vaches qui paissaient que le dit Genoud lui dit appar-


122 LE VILLARD ET LA VALLÉE »E BOËGE

tenir à ceux d'Habère-Lullin; et d'avoir ouï dire aux anciens d'Habère-Lullin, du nom desquels il ne se ressouvenait plus, qu'ils avaient toujours été en la possession de la dite montagne, et que la juridiction du dit HabèreLullin fait confin à la province du Faucigny, et séparée par le pilori de la dite juridiction qui est dans le grand chemin dans la plaine, filant à droite ligne contre la pointe de Martenet.

Deuxième témoin. — Honnête Balthasar, fils de feu Etienne Chardon de Bogève, âgé d'environ 56 ans, dit et dépose qu'il a eu souvent sujet de passer auprès de la dite montagne en allant à Thonon et qu'il a souvent vu que le bétail de ceux d'Habères paissait dans la dite montagne, ce qu'il dit savoir parce que plusieurs particuliers d'Habère-Lullin ont des granges auprès de la dite montagne et au-dessous d'icelle, ne sachant si le bétail de ceux du Villard était ensemble avec celui d'Habère-Lullin ; dépose qu'il se trouvait il y a environ trente-cinq années dans la ville de Thonon, au devant de l'église des Rds Barnabites, il remarqua qu'un paysan qui dit être d'Habère-Lullin, qu'il ne connut pourtant pas, lequel se plaignit au dit seigneur Marquis de ce que quelques personnes du Villard l'étaient venus attaquer sur la montagne, et entendit que le dit Ss 1' marquis de Lullin lui dit que s'ils y allaient, il les en ferait chasser à coups de bâton, dit de plus que la juridiction d'Habère-Lullin, qui est dans la plaine au grand chemin, filant contre une montagne qui s'appelle Martenet, sur laquelle il a aussi ouï dire qu'il y avait une autre limite qui était de fer, et a toujours ouï dire que ces deux limites étaient les limites du Faucigny et du Chablais, et que ce qui est au-deçà du pilori et de Martenet appartient à ceux d'Habères et que la dite montagne de La Glappaz est enclavée dans la juridiction d'Habère-Lullin.

Troisième témoin. — Pierre, fils de feu César Fonlanna, laboureur de Boëge, âgé d'environ trente ans, dépose qu'il a été 18 ans au service de Balthasar Ruffet d'HabèreLullin, au service duquel il est encore à présent, en qua-


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 123

lité de berger pendant six ans et qu'il a conduit le bétail du dit Ruffet et La Glappaz jusqu'en Martenet et que les autres bergers d'Habère-Lullin le menaient aussi paître, et qu'il n'a pas vu le bétail d'iceux du Villard, sauf de Balthasar Jacques, de Lapointaz et de Jacques Mariot qui y ont aussi des granges, et dit qu'il a vu Jacques Genoud avec son cousin Thivend Genoud qui rompirent environ une pose et demie de pré dans la dite montagne dans un lieu appelé Combasséron, qu'ils ensemencèrent, et avoir ouï dire à Balthasar Ruffet, âgé d'environ cent ans, que le pilori et la limite en-fer de Martenet étaient les deux limites de la juridiction d'Habère-Lullin.

Quatrième témoin — Honnête Jean, fils de feu Anselme Mugnier-Pugin, maître charpentier de Mégevette, âgé d'environ Imitante ans, dépose ne savoir autre chose que passant souvent dans le chemin tendant de Mégevette à Thonon par le creu de La Glappaz, il a vu du bétail qui paissait dans la montagne de La Glappaz, et dit savoir qu'il appartenait en partie aux communiers d'HabèreLullin qui ont des granges au-dessous de la montagne et auprès d'icelle et qu'il y avait encore du bétail qui appartenait à Balthasar Jacques du Villard, qui à aussi une grange au-dessous de la dite montagne rière HabèreLullin, ce que le dit déposant dit savoir pour avoir une grange auprès de celle de Balthasar Jacques, mais néanmoins rière Mégevette, et ajoute n'avoir pas connu de qui était tout le dit bétail qui paissait.

Cinquième témoin. — Nicolas, fils de feu Anselme Mugnier-Pugin, tailleur et charpentier à Mégevette, âgé d'environ septante-six ans, dépose que quelquefois, n'ayant pas remarqué les années, en passant par le chemin qui tend de Mégevette à Thonon et à Boëge, il a vu que les communiers d'Habères qui ont des granges audessous de la montagne de La Glappaz menaient paître leur bétail dans la montagne, dès le creu de La Glappaz en tirant du côté du vent, parmi lequel bétail il a vu mené paître dans le même endroit le bétail de Balthasar Jac-


124 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

ques attroupé avec celui des autres ; il ajoute qu'il n'a jamais été dans la dite montagne.

Sixième témoin. — Claude, fils de feu François Truffât, laboureur de Mégevette, âgé d'environ septante-deux ans, dépose qu'il a ouï dire il y a longtemps, ne se ressouvenant à qui, que les communes de ceux d'Habère-Lullin sont dès le creu de La Glappaz jusqu'au Lavoët, au Martenet et à Mirabel et qu'il a vu de tout temps, lorsqu'il est passé par le chemin qui tend de Mégevette à Thonon et à Boëge, que le bétail des communiers d'Habère-Lullin qui ont des granges au-dessous de La Glappaz et auprès d'icelle, allaient paître dans la dite montagne avec celui d'un Balthasar Jacques du Villard, ajoute pourtant n'avoir jamais été en la dite montagne de La Glappaz, dit aussi avoir toujours ouï dire, n'ayant remarqué ceux qui le lui ont dit, que Habère-Lullin était séparé du Villard par le pilori qui est dans le grand chemin de la plaine filant au Lavoët et au crèt de Martenet et au haut de Mirabel, qu'est tout ce qu'il dit savoir.

Septième témoin. — Etienne, fils de feu Berthet-Ginod, laboureur, d'Habère-Poche, âgé d'environ Imitante deux ans, dépose qu'il a été quelquefois dans la montagne de La Glappaz, en laquelle il dit pourtant n'avoir pas été il y a plus de trente années, et d'avoir toujours ouï dire et notamment à son père décédé il y a environ quarante années, âgé de cinquante ans, que la dite montagne de La Glappaz dès le roc de Martenet et le haut de Mirabel tirant du côté de bise étaient les communes des communiers d'Habère-Lullin, ayant aussi ouï dire que le chemin tendant à Mégevette séparait les dites communes d'avec ceux d'Habère-Poche, dit aussi avoir vu assez souvent lorsqu'il allait du côté de la dite montagne que les communiers d'Habère-Lullin qui ont des granges au dessous de la dite montagne et auprès d'icelle, faisaient paître du bétail dans la dite montagne et aussi un Balthasar Jacques du Villard, dit aussi avoir ouï dire de tout temps que le pilori qui est dans le grand chemin d'Habère-Lullin filant en haut contre le Martenet et le haut de Mirabel


LE VILLARD liT LA VALLEE DE BOËGE 125

faisait la séparation de la paroisse du Villard et de celle d'Habères, qu'est tout ce qu'il dit savoir.

Huitième témoin. — Pierre, fils de feu Nicolas Dumont, laboureur de Mégevette, âgé d'environ septante ans, dépose ne savoir autre qu'ayant passé plusieurs fois et en différents temps dans le chemin qui tend de Mégevette à Boëge, étant à l'endroit de la montagne de La Glappaz, il a vu du bétail que l'on y conduisait paître sortant des granges qui sont auprès de la dite montagne et au dessous d'icelle appartenant aux communiers d'Habère-Luïlin et à un nommé Balthasar Jacques du Villard, ayant vu paître le dit bétail tout ensemble n'ayant pas reconnu qu'il y en eut à d'autres personnes, autre dit ne savoir.

Neuvième témoin. — Noël, fils de feu Jean TruffaiGagniepetil, de Mégevette, âgé d'environ septante ans dépose qu'étant voisin, il a passé souventefois et en différents temps dans le grand chemin qui est au pied de la montagne de La Glappaz, dans laquelle il dit n'avoir jamais été, dans laquelle il a souventefois vu paître quantité de bétail qu'il n'a pas reconnu à qui il appartenait tout, dit bien avoir reconnu le bétail de Jacques Ducret, communier d'Habère-Lullin, et celui de Balthasar Jacques, communier du Villard, qui ont des granges au dessous de la dite montagne, ce qu'il dit avoir remarqué il y a une dizaine d'années, autre dit ne savoir.

Dixième témoin. — Jacquemoz, fils de feu François Truffat-Gagniepetil, de Mégevette, âgé d'environ soixante ans, dépose ne savoir autre sinon que en passant souventefois dans le grand chemin tendant de Mégevette à Habère-LulIin, il a vu paître une grande quantité de bétail et de toutes espèces, ensemblement dans la montagne de La Glappaz en laquelle pourtant il dit n'avoir jamais été, et dit n'avoir connu le dit bétail ne sachant certainement à qui il pouvait appartenir, croit néanmoins que une partie d'icelui ail dû appartenir aux communiers d'HabèreLullin qui ont des granges au dessous de la dite montagne et à un Balthasar Jacques, du Villard, qui a aussi une


126 LE VILLARD ET LA VALLEE DE BOÉGE

grange au dessous d'icelle et qui est tout auprès du dit grand chemin; dit de plus avoir ouï dire aux communiers d'Habère-Lullin il y a environ une année que le pilori qui est dans le grand chemin de leur paroisse filant à droite ligne contre une pointe qui est dans la dite montagne de La Glappaz qu'ils nommèrent Martenet, faisait la séparation d'avec ceux du Villard tant de la juridiction que de leurs communes, autre dit ne savoir.


CHAPITRE XVIII.

Le sénateur de Cheviliiard, les procureurs et les avocats se rendent dans la montagne de La Glappaz. — Election de prud'hommes. — La vue de lieux se fait en présence de la plupart des communiers d'Habère-Lullin et du Villard. — Discussions passionnées. — Rapports des prud'hommes.

Le lendemain, 16 juillet 1676, de Cheviliiard, qui était revenu passer la nuit au château de Boëge, enfourchait son cheval dès cinq heures du matin, pour faire l'ascension de la montagne de La Glappaz. Les mêmes compagnons de la veille étaient à ses côtés. On était aux grands jours, et la récolte des fourrages battait son plein dans la partie la plus élevée de la Vallée. Les communiers du Villard firent trêve aux pressants travaux de la saison pour se porter en foule sur le chemin de La Glappaz. On s'intéressait particulièrement à la vue de lieux qui allait se faire ; on obéissait davantage peutêtre à un sentiment de vive curiosité. A la fin du XVIIe' siècle, cette fièvre de tourisme qui saisit, à certain moment de l'année, la classe opulente de nos grandes cités, et la fait essaimer dans la montagne, était chose inconnue. A part la visite pastorale de l'évêque, qui ne se faisait qu'à de longs intervalles, rien ne venait troubler la solitude de nos vallées, et bien rare était pour nos ancêtres l'occasion de rencontrer des personnages. On voulait donc voir ce Conseiller de S. A., commis par le Souverain Sénat, qui venait fouler les sentiers de nos montagnes ; on voulait contempler tout ce cortège d'avocats et d'hom-


128 LE VILLARD ET LA VALLEE DE BOËGË

mes de loi : spectacle inouï qu'on ne reverrail plus dans la Vallée.

Quand de Chevilliard mit pied à terre au village de La Glappaz, vers les six heures du matin, il fut reçu par M" Carron et par les avocats Rebut et Pernet qu'entouraient la plupart des communiers d'Habère-Lullin. Jamais pareil concours de peuple ne s'était vu dans la montagne !

Selon l'ordonnance de la veille, M' Carron, procureur d'Habère-Lullin, présente aussitôt, pour la vue de lieux, son prud'homme nommé Philippe Merlin, d'HabèrePoche ; et il somme M" Pittit, procureur du Villard, de faire pareillement choix d'un prud'homme. Celui-ci désigne Pierre Bouvier, de Bogève, présent et acceptant et qu'accepte aussi M" Carron. De Chevillard leur défère le serment, et ils le prêtent en présence des parties, promettant d'assister à la vue de lieux et de faire consciencieusement leur rapport.

Après l'accomplissement de celte formalité, Mc Carron voulant indiquer avec plus de précision les limites de la montagne, invite le commissaire à se transporter à distance sur le rocher de Martenet, qu'une grande demiheure sépare des chalets éparpillés du village de La Glappaz. La foule emboite le pas derrière le commissaire, les procureurs et les avocats. On chemine par groupes à travers les sentiers rapides qui, en serpentant, donnent accès au Plan de la Joux et au dôme du Martenet. C'était là un belvédère unique pour contempler, dans leur ensemble, et les diverses parties de la montagne en litige, et les profondeurs de la vallée.

M' Carron désigne au fond de la vallée le pilori déjà mentionné, et une haie qui monte à travers champs et qui, un peu discontinuée vers le milieu, arrive au pied de la montagne. De cet endroit, dit M" Carron, tirons une ligne droite arrivant ici sur Martenet, et d'ici une seconde ligne droite atteignant la pointe de Mirabel (Miribel). Voilà, ajoute-t-il, ce qui du fond de la vallée à la pointe la plus élevée de la montagne fait la limite du Fauci-


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 129

gny et du Chablais; la partie nord des lignes indiquées est de la juridiction d'Habère-LuIlin, la partie midi du mandement de Bonne; la partie nord de Martenet à Mirabel est la montagne de La Glappaz, propriété des communiers d'Habère-Lullin, et la partie midi constitue la montagne du Villard. De plus, M" Carron fait observer au commissaire qu'au dessus de la haie qu'il vient de désigner et en bas de Martenet, il y a deux granges, l'une appartenant aux frères Berlhet, du Villard, qui se trouve dans la pariosse du Villard, et l'autre appartenant à Claude et Gabriel Monthon, du Villard, qui se trouve sur le terrritoire d'Habère-Lullin. Il montre aussi un lieu appelé aux Es-Revenoz, en bas duquel il y a un peu de terre labourée et trois granges appartenant aux hoirs Molliet, du Villard, et il soutient que les Es-Revenoz sont du territoire d'Habère-Lullin, et que le curé d'HabèreLullin administre les sacrements dans les dites granges, et que les tailles et dîmes se payent rière Habère-Lullin. Il confirme par serment ce qu'il vient d'énoncer, et il somme M" Pittit, procureur du Villard, de convenir de la dénomination des lieux, et l'invite à répondre aux faits par lui soutenus.

Me Pittit, en qualité de procureur des communiers du Villard, assisté de Spectable Philippe Bally, avocat, et de François Félisaz, leur procureur, et de la plupart des communiers, expose qu'il ne disconvient pas que le pilori ne soit dans le grand chemin au fond de la vallée et que la haie ne fasse la limite des deux juridictions et paroisses, ni de ce qui a été dit des granges Mouthon et Betrhel, ni que les chalets des Es-Revenoz ne soient de la juridiction d'Habère-Lullin. Mais ce qui fait la séparation des terres dans la plaine ne doit pas, par une conséquence nécessaire, fair la séparation dans la montagne. La ligne de séparation, dit-il, indiquée par M" Carron, et qui commence dans la plaine, se termine avec les champs des particuliers des Es-Revenoz, champs limitrophes de la montagne contentieuse. Et il affirme avec serment, que non seulement Martenet et Miribel ne font pas la limite


130 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

de la montagne de La Glappaz du côté du midi, mais que l'étendue de la dite montagne est beaucoup plus considérable, et a pour contins au midi, les champs des particuliers d'Ajonc et la commune de Châtillon (Freyney et Plaines-Joux) ; et il ajoute que Martenet, du côté du couchant, se trouve à peu près au milieu de la montagne, dont les diverses parties portent diverses dénominations. Puis, se tournant du côté du levant, il montre le Follieu, le grand Rocher et Miribel. Ce sont là, dit-il, les extrémités de la montagne disputée, qui est confinée de ce côté par les pâturages de Mégevette dépendants de l'Abbaye d'Aulps. Au nord, les confins sont le creu de La Glappaz et le chemin tendant de Mégevette à Boëge. Au couchant, ce sont les terres, bois et chalets de Combasséron, propriété des particuliers d'Habère-Lullin et du Villard, puis les champs et bois des Es-Revenoz et des Replans, propriété de ceux du Villard. Voilà la montagne de La Glappaz telle qu'elle se comporte, montagne qui est la propriété des communiers du Villard, de la juridiction de Bonne, non point de Lullin ; et il appuie ses affirmations par le serment.

M" Carron réplique qu'il nie avec serment la possession soutenue par M' Pittit, qu'il nie que les pâturages situés au delà de Miribel et de la pointe de Martenet, côté midi, soient compris dans la montagne de La Glappaz et proviennent d'une commune origine. Il soutient au contraire, avec serment, que la dite montagne est de la juridiction d'Habère-Lullin, d'autant plus que des particuliers d'Habère-Lullin, Rufïet et Thivend Genoux, qui ont des granges à Combasséron, près du chemin venant de Mégevette à la vallée de Boëge, en ont défriché nouvellement et ensemencé environ deux poses. A cet endroit, ajoute-t-il, sont des granges appartenant à Jacques et Pierre Berthet, à Balthasar Jacques, aux hoirs de Nicolas et Pierre Mouthon, tous du Villard, d'autres à Jacques et Claude Ducret, d'Habère-Lullin, et à la dame Comtesse de Neuvecelle, lesquelles granges sont de la juridiction d'Habère-Lullin et payent toutes des mesures


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 131

d'avoine rière Habères entre les mains du fermier de Lullin, pour le droit de pasquéage de la dite montagne.

M" Pittit, assisté de Balthasar Jacques, répond aussitôt que de tous les grangers du Villard qui ont leurs granges sur le territoire d'Habère-Lullin, seul Balthasar Jacques paye une mesure d'avoine au fermier de Lullin, et cette mesure d'avoine est pour le pasquéage de la montagne qui est à bise de la montagne contentieuse, et non pour le pasquéage de la montagne de La Glappaz, et il confirme son dire par le sermnet.

La réplique de M" Pittit provoque d'autres répliques, et la discussion, déjà très animée, s'envenime à tel point que M' Carron en arrive à affirmer, sous la foi du serment, que le massif de Miribel compris dans la montagne de La Glappaz, loin de s'appeler le Follieu, le grand Rocher et Mirabel, porte le nom d'Hermentaz-Lullin, par opposition à la montagne d'Hermente, qu'il désigne sous le nom d'Hermentaz-Poche.

Les esprits s'aigrissaient visiblement, et la tâche du scribe Humbert, qui enregistrait sur le champ les indications des procureurs, devait être pénible et difficile. L'incorrection de son manuscrit semble en rendre témoignage. Tous ces avocats et hommes de loi, dominés par les passions des clients qu'ils représentaient, grisés par l'air vif de la montagne, donnaient libre carrière à leur verve, et il n'était plus possible de s'entendre. Ces assertions risquées, cette débauche de serments pour et contre le même fait, laissent une impression assez fâcheuse sur la valeur morale de certaines gens de robe au XVII" siècle.

Pendant que les procureurs s'épuisaient dans la chicane, le soleil montait sur l'horizon et annonçait l'heure du déjeuner. Il est à présumer que les deux adversaires de la matinée, Mcs Carron et Pittit et tous ces hommes de loi à qui la rude étape du matin avait creusé l'estomac, firent honnuer en commun au menu forcément frugal servi sur la pelouse par le valet de pied du commissaire. Les avocats n'ont pas la rancune chevillée au coeur,


132 LK VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

et ceux qui le matin dans les salles d'audience paraissent d'irréconciliables ennemis, donnent souvent le soir un tout autre spectacle à la terrasse des brasseries. Ce furent probablement de cordiales agapes, que celles du 16 juillet 1676, présidées sur le dôme du Martenel, à 1.500 mètres d'altitude, par le Sénateur De Chevilliard allongé dans la bruyère avec tous ses convives. La musique des grillons et des alloueltes, la montagne avec sa verdure, sa lumière et ses colorations, les parfums de la llore alpestre qui, en juillet, se développe dans toute sa gloire, dissipèrent les fatigues et firent oublier la pénible séance du malin. Tardivement dans l'après-midi, commissaire, procureurs et avocats dégringolèrent les sentes caillouteuses de la montagne et se retrouvèrent, à sept heures du soir, avec un grand nombre de communiers des deux paroisses, vers le pilori où se fit encore un échange d'explications sans importance pour le procès. Le lendemain, les deux prud'hommes qui avaient assisté à la vue de lieux, déposèrent les rapports suivants :

« Teneur du rapport de prud'homme du 17f de juillet 167(> sur la vue de lieux qui fut faite par devant nous le jour d'hier par les communiers d'Habère-Lullin et ceux du Villard. « Honnête Philippe, fils de feu Louis Merlin, laboureur d'Habère-Poche, âgé d'environ 48 ans, prud'homme pour les communiers d'Habère-Lullin, et accepté par ceux du Villard après serment prêté de dire la vérité.

« Dit et rapporte qu'assistant hier à la vue de lieux et indication qui nous fut faite par Mr Carron, procureur des communiers d'Habère-Lullin, et à celle qui fut faite par le-procureur de ceux du Villard, il remarqua que le dit M" Carron indiqua le confin de la montagne de La Glappaz du côté du vent par le rocher de Mirabel filant à droite ligne sur la pointe et au milieu du roc du Martenel et delà descendant en bas jusqu'au devant de la maison d'un appelé Gabriel Mouthon laquelle reste dans la paroisse d'Habère-Lullin, et de là par une haie qui


LE VILLARD ET LA. VALLÉE DE BOËGE 133

termine dans le grand chemin tendant d'Habère-Lullin grillons et des alouettes, la montagne avec sa verdeur, sa au Villard et auprès d'un pilori planté dans le dit grand chemin, lequel pilori reste dans la juridiction du dit Habère-Lullin d'environ cinq pas, laquelle haie est entre les terres du dit Villard et d'Habère-Lullin, et dit que la dite haie est toute dans la dite juridiction de Lullin, ce qu'il connaît parce que les terres qui sont à l'autre part du grand chemin tant du dit Lullin que du dit Villard, ne sont séparées que par des bornes par lesquelles se réglant et filant à droite et au-delà du dit grand chemin où est l'haie susdite, l'on juge que la dite haie est toute dans la terre de Lullin, dit aussi que le confin du côté du levant de la dite montagne de La Glappaz sont trois pointes de rocher, la première du côté du vent s'appelle le rocher de Mirabel, le second qu'est celui du milieu s'appelle le grand Rocher et le troisième s'appelle le Follieu, et du côté du couchant sont les terres et granges de Combaceyron appartenant à des particuliers d'HabèreLullin et du Villard et du côté de bise ce sont les communes de l'abbaye d'Aulps autrement la montagne d'Hermentaz avec un chemin tendant de Mégevette au Villard et Habère-Lullin entre deux, et dit et rapporte que la montagne qui est enclavée dans les dits quatre confins s'appelle La Glappaz et autrement le Lavoûsset, ne sachant autre dénomination d'icelle, ainsi dit que l'indication faite par maître Carron doit être plus juste parce que le procureur de ceux du Villard a voulu étendre la dite montagne de La Glappaz du côté du vent jusque aux communes de Châtillon, lesquelles il dit ne savoir où elles sont situées et dit de savoir que les prairies qui sont aulà du Martenet et de Mirabel du côté du vent s'appellent les communes du Villard et dit ne savoir qu'elles aient autre dénomination et de savoir ce que dessus pour être communier d'Habère-Poche et en cette qualité ayant part dans les dites communes de l'abbaye d'Aulps soit de la dite montagne d'Hermentaz où il fait conduire et paître son bétail y ayant été très souvent, lesquelles coin-


134 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

mimes de l'abbaye d'Aulps sont tout auprès de la dite montagne de La Glappaz parce qu'elles la confinent du côté de bise comme il a ci-dessus rapporté.

« Répète et persévère à son dit rapport et n'a signé pour ne savoir écrire, de ce enquis

« CHEVILLIAIID,

« HUMBERT, scribe. »

« Rapport de prud'homme du dix septième de juillet mil six cent septante six sur la vue de lieux qui fut faite par devant nous le jour de hier par les communiers d'Habère-Lullin défendeurs.

« Honnête Pierre fils de feu Claude Bouvier charpentier et laboureur de Bougévaz âgé d'environ quarante deux ans, prud'homme nommé de la part des dix communiers du Villard et acceptés par ceux d'Habère-Lullin après serment prêté de dire vérité,

« Rapporte que nous ayant assisté le jour de hier à la vue de lieux et indication qui nous fut faite tant par les procureurs du Villard que ceux d'Habère-Lullin, il a remarqué que l'indication qui fut faite par le procureur de ceux du Villard est conforme à la vérité et à la connaissance qu'il a de la montagne en question pour avoir été au service d'une femme nommée Jeanne Jordil de Bordignin veuve de Jacques de Nantoz du Villard, et d'avoir eu le soin de son bétail par l'espace de trois années, lequel bétail était dans une grange qu'elle avait en Ajon tout auprès de la commune de Châtillon et au pied de la montagne de La Glappaz du côté du vent, pendant lequel temps il a mené paître le dit bétail de la dite veuve Nantoz dans la dite montagne et dans toute l'étendue d'icelle avec les autres bergers du Villard, et d'avoir aussi demeuré une année au service de Ballhasar Jacques du Villard qui a aussi une grange au pied de la dite montagne de La Glappaz du côté de bise tout auprès le creu de La Glappaz, dans laquelle le dit Jacques tient son bétail lequel le dit rapportant dit avoir mené paître avec les bergers des autres communiers du


LE VILLARD ET LA VALLEE DE BOËGE 135

Villard dans toute l'étendue de la dite montagne de La Glappaz pendant lesquelles quatre années il dit avoir appris de ceux qui fréquentaient la dite montagne tant anciens que autres que la dite montagne se confinait du côté du levant par les bois et terres de Mégevette qui sont plus haut dans le penchant de la montagne de leur côté, et que du couchant elle est confinée par les terres et bois de ceux d'Habère-Lullin et du Villard qui sont plus haut dans le penchant de la montagne qui est du côté du Villard, et qu'elle se confine aussi du côté du vent par les communes de Châtillon et les terres d'Ajon appartenant à ceux du Villard, et du côté de bise par le creu de La Glappaz descendant dès les terres de Mégevette et le grand chemin tout auprès tendant à Habère-Lullin et au Villard et en partie par les terres de Combaceyron appartenantes tant à ceux du Villard que ceux d'Habère-Lullin, et rapporte que toute la dite montagne dans l'étendue des dits confins s'appelle La Glappaz, et que la montagne qui est dans l'étendue de la dite montagne de La Glappaz du côté de Mégevette a trois pointes, la première desquelles qui est du côté de bise s'appelle le Follieu, l'autre qui est la plus haute du côté du vent s'appelle le rocher de Mirabel, et la pointe qui est au milieu des deux susdites s'appelle le grand Rocher, et dit qu'une plaine qui est au-dessous du dit rocher de Mirabel en forme d'un petit étang s'appelle le Lavoûsset, et un peu plus bas du dit Lavoûsset et au couchant de la dite montagne de La Glappaz s'appelle Plan de la Joux, dit aussi que dans la dite montagne et au plus bas d'icelle du côté du couchant et environ le milieu il y a une autre pointe de rocher qui s'appelle le Martenet, et la plaine qui est dès le dit Marlenet du côté de Châtillon qui fait la part de la dite montagne du côté du vent s'appelle Ajon, en quoi consistent les dénominations particulières de la dite montagne de La Glappaz, laquelle tout entière s'appelle aussi les communes du Villard et de Bonne, dit aussi que de tout temps il a vu le pilori indiqué planté dans le grand chemin au milieu de la plaine et l'haie qui est entre les terres et environ quatre bons pas au-deça du dit pilori contre le


136 I.E VILLARD ET LA VALLÉE DE'BOËGE

Vi]lard. Rapporte que le dit pilori est de la juridiction rî'Habères et à l'extrémité d'icelle du côté du village du Villard, soit du côté du vent. Mais dit qu'il n'est point limite de la dite terre parce qu'il est dans icelle, mais que la limite de la dite terre avec la paroisse du Villard c'est la haie qui est entre deux et qui les partage jusqu'à un roc escarpé qui est au bas d'un lieu appelé les EsRevenoz où la dite haie file à droite ligne laissant le rocher Charat qui est dans la paroisse du Villard du côté du vent et les Es-Revenoz qui sont de la paroisse d'Habère-LuIlin du côté de bise, laquelle haie se termine au pied de la dite montagne de La Glappaz n'ayant jamais ouï dire qu'elle partage ni qu'elle règle la dite montagne de La Glappaz comme prétend le procureur des communiers d'Habère-Lullin qui l'a indiqué rapportant que l'indication faite par le procureur de ceux du Villard doit être conforme à la vérité suivant la connaissance qu'il en a tant par sa propre expérience que par ce que il en a ouï dire même aux plus anciens qui ont fréquenté la dite terre.

« Répète et persévère à son dit rapport et n'a signé pour ne savoir écrire, de ce enquis.

« C. L. CHEVILLIARD, « HUMBERT, scribe. »


CHAPITRE XIX.

Le procureur d'Habères contre les témoins des demandeurs. — Titres de propriétés produits respectivement par les demandeurs et les défendeurs. — Les communiers du Villard n'arrivent pas à faire juger le procès. — Inscription clandestine de la montagne de la Glappaz au cadastre d'Habère-Lullin. — Reprise du procès en 1820. — Arrêt du Sénat de Savoie en faveur de la commune du Villard en avril 1840.

Le 16 juillet, sur les sept heures du soir, De Chevilliard quittait le pilori où s'était terminée la vue de lieux, et regagnait à cheval son quartir général de Boëge, accompagné de toute sa suite. La journée du lendemain, 17 juillet, fut consacrée à recevoir les rapports des experts que nous venons de citer, et la déposition du dixième témoin employé par La commune du Villard. Le seigneur commissaire avait entendu successivement les neuf premiers le lendemain de son arrivée à Boëge, le 14 juillet 1676. Ces dispositions, qui seraient d'un si puissant intérêt, ne figureront pas dans le cours de ce récit, le document officiel qui les relatait a disparu du dossier. Toutefois, il est permis de conjecturer qu'elles étaient en tout défavorables à la partie adverse, car, pour en affaiblir la portée, le procureur d'Habère-Lullin attaqua La moralité des témoins. Nous en avons la preuve dans le document suivant :

Le procureur d'Habère-Lullin devant le scribe Humberl contre les témoins des demandeurs.

Foi ne peut être ajoutée à la déposition de Claudy Bonnet pour être beau-frère de Jacques et Michel Mouthon du Villard, ayant épousé leur soeur, et pour être


138 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

proche parent de Michel Dufourd, de Balthasar Jacques Franca et Pierre Mariot, tous du Villard.

Foi ne peut être ajoutée à Pierre fils de feu Jacques Bovet pour être son père sorti du Villard et qui jouit du droit de communauté au Villard, et que souvent il habite le Villard dans la maison et biens de son père qu'il possède encore, étant d'ailleurs cousin germain des autres Bovet qui sont aussi du Villard.

De même pour Pierre Bétems pour être marié à Bordegnin dans la maison de Claude Grobel, un des communiers de Bordegnin lesquels sont actuellement en procès avec les communiers d'Habère.

De même pour Aimé Grobel, aussi de Bordegnin, lequel a épousé une femme de la maison de Claudy Nicod qui est aussi de Bordegnin, de même que Balthasar/ Sautier, beau-frère du dit Grobel, qui est aussi en procès avec ceux d'Habère.

Le cinquième témoin nommé Claudine Bel est aussi suspecte pour être sortie du Villard où les dits Bel habitent.

De même la déposition d'Etienne Bel, attendu que la Nicolarde Jacques, sa mère, est aussi sortie du Villard et que les Francison, François et Etienne-Jacques ses oncles sont du même lieu et composent le nombre des communiers du Villard où ils habitent continuellement.

Le septième ne peut aussi être admis pour être aussi sorti du Villard pour être de la famille des Mouthon, ayant de plus marié sa fille à Claude-Jacques du dit Villard, même que sa femme Michelle Hudry est aussi orionde du dit Villard et qu'il jouit de toutes les communes du dit Villard comme les autres communiers.

L'on ne peut rien induire non plus de la déposition du huitième témoin Pierre Gaydon pour être la Claudine, sa femme, cousine germaine de Guillaume Forel qui est aussi du Villard.

Le neuvième témoin ne peut pas non plus être considéré, nommé Jean Chadouz, pour y avoir plus de 40 ans qu'il n'a pas fréquenté dans la paroisse d'Habère, duquel lieu il est sorti en fort bas âge et hors de toute connais-


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 139

sance du fait dont s'agit, étant toujours demeuré éloigné du dit Habère de plus de quatre lieues, ce qui fait assez juger que c'est un homme qui s'est laissé porter et induire à déposer ce qu'il ne savait, aussi c'est un homme qui a mangé tout son bien par les cabarets et qui a été réduit dès longues années à la mendicité.

Et quand aux prétendus témoins ouïs en tourbe, l'on ne peut faire fondement légitime sur telles prétendues dépositions, parce que l'on voit que la dite prétendue tourbe n'est composée que de sept personnes quoique à la forme du règement elle ne puisse pas être composée à moindre nombre que de dix.

xxx

Cette attaque de la part des communiers d'HabèreLullin appelait une réponse. Les communiers du Villard, par le ministère de M" Pittet, assisté, de François Félisaz, la déposèrent le 19 janvier 1677, par devant le scribe du commissaire sénateur De Chevilliard.

Les communiers du Villard, au dernier article cidessus répondent qu'ils avaient fait assigner jusqu'à vingt-six témoins, cependant il n'y en a que seize qui soient venus déposer, les autres n'ayant pas vouLu déposer par crainte des menaces qui leur furent faites de la part des défendeurs. Et ceux qui ont été ouïs n'étant venu déposer qu'à force du monitoire et en cachette, étant obligés de venir de nuit à Boëge où l'enquête se faisait et de s'en retourner de nuit de peur d'être tués par les défendeurs. Et le Sénat se ressouvient assez des malversations, voleries .assassinats commis de la part de la plus grande partie des défendeurs et notamment par les nommés Vignery, Jacquemard, Jacques Genoud, Ruffet et autres, contre lesquels le Sénat bailla des prises de corps et condamna les uns aux galères, les autres à être effigies, les autres à de grandes peines pécuniaires, pour les excès commis par eux tant sur la dite montagne que dans la plaine contre les demandeurs, aussi il ne faut pas s'étonner s'ils n'ont pas pu avoir tous les témoins par eux assignés pour déposer de la possession par eux soutenue.


140 LE VILLARU ET LA VALLÉE DE BOËGE

Par devant le scribe contre Philippe Merlin, prud'¬ homme des communias d'Habère-Lullin :

« M1 Piltit affirme que sa déposition est grandement suspecte pour avoir sollicité les témoins à déposer en faveur de ceux d'Habère-Lullin avec lesquels il est en grande amitié ; il recela les moutons que ceux du dit Lullin prirent aux demandeurs lesquels il a gardé chez lui de plus il ne peut avoir donné aucun confin certain, n'étant pas du lieu, et n'ayant pas fréquenté la montagne. »

Contre les témoins :

« Les dits Jean Mugnier, Nicolas Mugnier, Claude Truffai, Pierre Dumont et Noël Gagnepelit et Jacquemoz Truffât, tous de Mégevelte, s'ils ont déposé quelque chose en faveur des communiers d'Habères ce n'est qu'en considération de ce que les communiers d'Habère-Lullin les ont laissé jouir d'une partie de la montagne en question qui touche les terres des communiers de Mégevette poulies attirer à eux et les obliger à déposer en leur faveur, même qu'ils avaient marqué par des croix qu'ils avaient mises et qui furent levées ensuite de l'arrêt rendu au mois de mars de l'année 1674.

« Quant à Balthasar Chardon, foi ne peut être ajoutée à sa déposition, c'est un homme tellement adonné au vin que pour un verre de vin, il dirait au-delà de ce qu'il sait, qui est réputé pour un ivrogne perpétuel, en outre il est débiteur de M" Vignier qui a été l'auteur du dit procès et le solliciteur d'icelluy, et sous la promesse faite au dit Chardon par M" Vignier de lui relâcher les meubles qu'il lui avait fait lever faute de payement de sa créance.

« Foi aussi ne peut être ajoutée à la déposition de Pierre Fontaine pour être demeuré au service de Balthasar Ruffet, d'Habères, un des solliciteurs du procès, étant un des familiers de la maison Ruffet buvant et mangeant tous les jours ensemble.

« De même Etienne Genoud ne peut être cru dans sa déposition attendu qu'étant d'Habère-Poche, de la même paroisse, est intéressé au fail ; il n'aura pas manqué de


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 141

déposer à la fantaisie des défendeurs se prêtant la main les uns aux autres comme ils l'ont fait par le passé tant en matière civile que criminelle.

« Quant à M" Claude Frézier, il est juridictiable de la marquise de Panchallier et son procureur d'office, sa déposition ne peut affecter les demandeurs. »

XXX

Ces attaques respectives laissent le lecteur sous une fâcheuses impression. En récusant comme témoins les communiers de Burdignin qui étaient en procès avec eux, les habitants d'Habère-Lullin s'avouaient en procès avec tous leurs proches voisins. La manoeuvre était peu habile ; la qualité de plaideur, pas plus alors qu'aujourd'hui, ne devait passer pour un diplôme d'honnêteté.

La réponse des communiers du Villard était moins charitable encore. Ils oubliaient que la confession publique des fautes de l'adversaire, même dans le cours d'un procès, n'a rien d'évangélique. Tous ces procédés, qui tournaient à la comédie, ne pouvaient qu'exciter l'hilarité des hommes de loi dans les bureaux du Sénat, et étaient impuissants à éclairer complètement la conscience des juges. Il fallait produire des titres de propriété, et les communiers d'Habère-Lullin produisirent : 1" Un carnet d'arrière-fief du marquisat de Lullin passé le 18 juin 1545 en faveur des seigneurs de Berne par les seigneurs Guy et François-Prosper .de Genève ; 2" Une reconnaissance en arrière-fief passée par le seigneur marquis de Lullin en faveur de l'illustrissime Prince Charles Emmanuel, du 8 novembre 1608.

1° « Voici, disaient les communiers d'Habère-Lullin, " le carnet d'arrière-fief du dit marquisat de Lullin passé > en faveur des seigneurs de Berne pour l'hors occupa« teurs du pays de Chablais par les seigneurs du dit lieu, « le 19 juin 1545, contenant, selon sa cotte, treize et cent « feuillets écrits, couverts de basane rouge, reçu par <> M" Guisard, au feuillet six duquel la montagne d'Her« mentaz qui est la contentieuse soubs le nom de laquelle « La Glappaz est comprise, est confinée par les rochers


142 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

« de Mégevette qui est un confin duquel les demandeurs

« demeurent d'accord, dans lequel carnet aux feuillets

« cent et huit et cent et douze du dit livre il se trouve

>■ encore que les particuliers y nommés ont reconnu cer«

cer« prés auprès du crest de Mirabel en faveur des dits

< seigneurs, et comme l'on est demeuré convenant qu'il

■•> n'y a point de crest appelé Mirabel que celui qui fait

« confin à ladite montagne du côté du Villard, il s'en

i suit que la dite montagne de La Glappaz est de Lul<>

Lul<> »

2° « Par la confession de la reconnaissance en arrièreci fief passée par le seigneur marquis de Lullin en faveur « de l'illustrissime Prince Charles Emmanuel, le 8 No« vembre 1608, contenant cinquante et un feuillets, signé » par le sieur Borré, de ce qui est compris dans la dite « terre d'Habère-Lullin qui est de la province de Cha<• biais, et que dans La montagne de Belmont faisant par« tie de la dite terre et enclavé dans icelle, il 5r a un bois « contenant une lieue par son circuit et jouxte les confins « y spécifiés, dans laquelle montagne de Belmont celle « de La Glappaz y est comprise. » (1) •

De leur côté, les communiers du Villard produisirent une série de titres très explicites : trois reconnaissances de 1465, 1535 et 1619, et trois contrats de vente de 1586, 1561 et 1581, qui montraient que la montagne de La Glappaz était leur propriété de temps immémorial et dépendante du fief de Bonne.

Dans les reconnaissances du 2 décembre 1465 (2) et 20 août 1535, la commune du Villard reconnaît la montagne de La Glappaz ou Lavoûsset. Dans celle de 1535 particulièrement, Claude Jacques et François Girard Du(1)

Du(1) deux titres fuient les seuls monuments écrits que produisirent les communiers d'Habère-Lullin en 1676 pour établir leur propriété de la montagne de La Glappaz. Comme nous l'avons mentionné plus haut, il semble que les scribes de l'époque, qui n'étaient jamais venus sur les lieux, firent confusion entre les terres du village de La Glappaz du marquisat de Lullin, et la montagne de La Glappaz du mandement de lionne. Ces titres étaient d'une telle imprécision, qu'à la reprise du procès, en 1820, les communiers d'Habère-Lullin ne jugèrent pas à propos de s'en servir et de les verser aux débats, et il n'en fut plus question.

(2| Pièces justificatives, n° 7.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 143

fourd paraissent comme procureurs et au nom de toute la communauté, aussi porte-t-elle en titre ces expressions significatives : Recognitio hominum et communitalis Villarii, reconnaissance des hommes et de la commune du Villard. Dans l'acte de 1465, la reconnaissance est faite en faveur du duc de Genevois et de sa juridiction haute, moyenne et basse, mère et mixte empire, pour tous les biens de la communauté, d'où l'induction que la montagne de La Glappaz était ressortissante de la juridiction de Bonne et non point du marquisat de Lullin. Cette induction trouve confirmation dans l'acte de 1535 où il est dit que tous les biens de la communauté et des particuliers y dénommés sont sous la protection et garde du prince, et que la communauté reconnaît jura sua de La Glappaz et aliorum montium sibi pertinentium (ses droits sur la montagne de La Glappaz et sur les autres montagnes qui lui appartiennent).

Ces trois reconnaissances, disaient les communiera du Villard, sont plus que suffisantes pour établir notre possession exclusive de la montagne de La Glappaz et sa dépendance du fief de Bonne. Mais voulez-vous encore d'autres preuves ? Voici trois contrats de vente de 1581, de 1586 et de 1561. Il s'agit de champs situés aux Es-Revenoz et à Combasséron et qui sont confinés au levant par la montagne de La Glappaz. Or, ces trois actes donnent respectivement pour confins au levant la Joux de Bonne ou la montagne de Bonne. Voici encore une reconnaissance du 11 août 1619, qui a d'autant plus de force probante, qu'elle est passée par Berthet-Duvillaret du lieu d'Habères, c'est-à-dire par un homme du camp ennemi. Or, Berthet-Duvillaret, fol. 5 et fol. 7, donne lui-même pour confins au levant, à certaines pièces situées à Combasséron, la montagne de Bonne, autrement appelée La Glappaz ou Lavoûsset.

Il fallait s'incliner devant de telles preuves ; la conscience des juges était éclairée et la cause entendue. On était au printemps de l'année 1677, et les communiers du Villard attendaient avec confiance la sentence du Sénat de Chambéry, et la sentence ne fut pas rendue. Hélas !


144 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

cette sentence, ils devaient l'attendre encore pendant 163 ans.

Dix ans s'écoulèrent et, en 1688, les communiers du Villard firent inutilement de nouveaux actes de procédure pour obtenir du Sénat un arrêt qui consacrât leurs droits sur la montagne de La Glappaz. Trente ans plus tard, la péremption d'instance étant près d'arriver, la commune du Villard fit donner, le 21 novembre 1718, une requête en reprise, portant sommation aux gens d'Habères de venir régulariser les qualités et ouïr définitivement statuer sur les conclusions prises. Le dernier acte de cette seconde procédure est une injonction que la commune du Villard fit signifier, le 20 avril 1720, au procureur de la commune d'Habère-Lullin, de déposer ses pièces pour être fait droit. C'était tout un demi-siècle d'efforts que venait de faire la commune du Villard pour terminer cette querelle ; elle demeura impuissant encore à se faire rendre justice.

« Le litige subsistait dans toute sa vigueur, écrit M' Dupuis, avocat, lorsque le roi Charles Emmanuel, en vue d'établir un juste équilibre dans les charges de l'Etat, eût la généreuse pensée de faire commencer le grand travail de la mensuration et des estimations qui fut adopté et sanctionné par l'édit de la péréquation générale sous date du 15 septembre 1738. La commune d'Habères, ajoute M" Dupuis, qui depuis un siècle avait mis tant de chaleur et d'action dans la défense de ses prétentions sur la montagne de La Glappaz autrement dit Lavoûsset, ne négligea pas cette occasion favorable de se procurer un nouveau moyen de résister aux exigences légitimes des demandeurs. Elle manoeuvra si bien, et avec tant de réserve, qu'elle parvint à faire comprendre dans son territoire, et à faire inscrire à son cadastre, la montagne en litige, sous le numéro 586, pour une contenance de 529 journaux, 389 toises et 7 pieds (1). »

Ce dernier acte apprit tout à coup aux habitants du

(1) M'' Dupuis, avocat. Avis en droit pour la commune du Villard contre Habère-Lullin.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 145

Villard que leur lutte contre Habères était devenue la lutte du pot de terre contre le pot de fer.

Mais qui donc avait arrêté depuis un demi-siècle le glaive de la justice ? Le Sénat de Chambéry composait un tribunal qui ne pouvait rendre des services ; mais qui donc l'empêchait de rendre des arrêts ? Un jour, un bon vieillard du Villard, faisant appel à ses souvenirs classiques, répondait à ces questions en nous récitant ces vers de La Fontaine (1) :

La génisse, la chèvre et leur soeur la brebis,

Avec un fier lion, seigneur du. voisinage,

Firent société, dit-on, au temps jadis,

Et mirent en commun le gain et le dommage.

Dans les lacs de la chèvre un cerf se trouva pris ;

Vers ses associés aussitôt elle envoie.

Eux venus, le lion par ses ongles compta,

Et dit : Nous sommes quatre à partager la proie.

Puis en autant de parts le cerf il dépeça ;

Prit pour lui la première en qualité de sire.

Elle doit être à moi, dit-il ; et la raison,

C'est que je m'appelle lion :

A cela l'on n'a rien à dire. La seconde par droit me doit échoir encor : Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort. Comme le plus vaillant je prétends la troisième. Si quelqu'une de vous touche à la quatrième,

Je l'étranglerai tout d'abord.

L'inscription clandestine de la montagne de La Glappaz au cadastre d'Habère-Lullin avait produit au Villard un long frémissement d'indignation. De tels procédés rendaient la lutte inégale et impossible. Aux actes de procédure devenus inutiles, les habitants du Villard substituèrent une résistance passive que rien ne devait ébranler. Ils avaient toujours possédé, leurs titres de propriété étaient formels, ils continuèrent à faire acte de propriétaires; et pendant le reste du xvmc siècle, on n'osa les troubler dans la libre jouissance de la montagne. Jamais ils n'eussent songé à rouvrir les anciens débats, si dans le courant des années 1819 et 1820, les administrateurs

(1) Jean Bel, géomètre au Villard.


146 LE VILLARD ET LA. VALLÉE DE BOËGE

d'Habères ne se fussent livrés à des jactances faisant craindre qu'ils ne voulussent se créer un égide dans le nouveau titre qu'ils s'étaient faits eux-mêmes par l'inscription de la montagne dans leur propre cadastre. Ces jactances réveillèrent les anciennes contestations amorties par la succession des temps ; et la commune du Vil lard, toujours restée maîtresse du champ de bataille dans les luttes diverses qu'elle eut à soutenir contre Habères au sujet de la montagne, n'hésita pas à jeter le gant. C'est ce qu'elle fit par sa requête du 2(> juin 1820 qui fut le point de départ de la quatrième instance. Cette dernière instance se* poursuivit encore pendant vingt années, et le 7 avril 1840, le souverain Sénat de Savoie, dans un arrêt solennel, déclara irrévocablement la montagne de La Glappaz, inscrite au cadastre d'Habère-Lullin, propriété de la commune du Villard.

Plus de soixante-dix années se sont écoulées depuis la conclusion de ce procès fameux. Les haines sont apaisées, et le vieux levain de discorde s'est évanoui. Aux coups meurtriers des vieux mousquets du XVII" siècle, ont succédé de nos jours des salves de réjouissance qui annoncent à tous les échos que les habitants du Villard vont très volontiers prendre femme à Habères, et que par dessus l'ancienne frontière du Faucigny et du Chablais, gens du Villard et gens d'Habères, oublieux du passé, ne dédaignent pas de se tendre la main.


CHAPITRE XX.

Recrutement des armées en Savoie. — Engagements volontaires et élection des milices. — L'édit du 4 mars 1737. — Cas d'exemption invoqués par les élus. — Répression des abus, des crimes et des élections arbitraires.

Sous l'ancien régime en Savoie, avant le rachat des droits féodaux, c'était principalement sur les habitants des campagnes que pesaient les tailles, mais c'était surtout sur la noblesse, qui devait servir le roi en temps de guerre, que pesait l'impôt du sang. « En France, écrit Albert Babeau, depuis la guerre de cent ans jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, le paysan, l'artisan ne furent pas contraints, sauf de rares exceptions, à prendre les armes pour défendre leur prince ou leur pays. Mais s'ils n'étaient pas exposés aux dangers de la guerre, ils contribuaient à ses dépenses ; ils en ressentaient d'une manière lamentable le contre-coup, lorsque les armées traversaient leur territoire (1) ».

La vallée de Boëge, éloignée des grandes routes qui mènent en Italie, échappa toujours, de par sa position géographique, aux déprédations des troupes de passage. Mais elle dût pourvoir plusieurs fois à l'entretien de troupes cantonnées dans son enceinte.

En Savoie comme en France, le petit nombre des jeunes gens valides étaient soldats ; et nos ancêtres ne connurent pas le fléau du militarisme. L'armée se recrutait principalement par des engagements volontaires ; devant l'insuffisance des recrues, on avait recours, dès le règne d'Emmanuel-Philibert, en temps de guerre sur(1)

sur(1) BABEAU : Le Village sous l'ancien régime, page 267.


148 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

tout, à l'élection. Les habitants réunis en assemblée générale, les châtelains assistés des syndics et des conseillers élisaient ceux qui devaient faire partie des milices (1). Ce mode de recrutement semble fort imparfait ; il pouvait donner lieu à des marchés, à des abus d'influences. Toutefois, le jeune homme qui envisageait avec appréhension le service militaire, pouvait s'y soustraire par le remplacement que facilitait l'administration. De même, les motifs d'exemption étaient nombreux. Le lecteur pourra s'en rendre compte dans l'instruction manuscrite suivante que la cour de Turin, à la suite de l'édit de milice du 4 mars 1737, fit adresser à tous les châtelains. CharlesEmmauel III indiquait la ligne de conduite à tenir relativement aux motifs d'exemption invoqués par les jeunes gens appelés à servir. La colonne de gauche, dans ce document, contient, dans dix-neuf paragraphes, les motifs d'exemption qui pouvaient être invoqués. La colonne de droite expose les règles à suivre.

REPRÉSENTATIONS que les soldats des régiments provinciaux peuvent faire.

1*

DÉTERMINATIONS de Sa Majesté pour servir de règle en rendant justice aux dits soldats qui se prétendent grevés par leur élection.

Au cas que quelque soldat assure qu'un sien frère ou autre parent, qui vivait avec lui dans la famille, est déjà soldat dans un autre régiment d'infanterie ou de cavalerie, ou dans les invalides.

Si la famille est encore de quatre mâles majeurs y compris le soldat et l'élu, quand même un sera au service dans d'autres régiments, l'élu devra être enrôlé, et l'on observera la même chose lorsque la famille du nommé aurait plusieurs soldats dans les au(1)

au(1) ("lisait un soldat pour 1.000 livres de tailles royales payées par la paroisse. {Un Registre d'Assenlemenl au xvm' siècle, par l'abbé A. GAVARD, p. 5.)


LE VILLARD ET LA

2t

d'avoir un frère qui a été congédié du service pour infirmités ou pour avoir fini son temps.

3t

d'avoir perdu un frère au service, ou maintenu un homme pendant la dernière guerre.

4'

d'avoir été pris en remplacement d'un sien frère ou autre parent par ligne masculine qui vivait avec lui en famille et qui manque depuis peu.

5t

qu'il y a des familles plus nombreuses et qu'ainsi l'élection ne doit pas tomber sur lui.

VALLÉE DE BOËGE 149

très régiments qui ne compteront que pour une seule personne.

Il devra servir excepté que le congédié fut entièrement incapable de travailler et qu'il n'eusse point d'autres frères majeurs el capables.

S'il a perdu un frère au service dans un régiment provincial pendant la guerre actuelle, lors de l'élection, on ne devra pas le molester, autrement il devra servir.

Si le frère ou parent par ligne masculine qui vivait avec lui manque par désertion ou renitence, l'élu devra servir ; ou s'il était mort récemment ou qu'il fut prisonnier de guerre, on devra pendant ce tems l'exempter pourvu qu'il y ait un fond suffisant dans les autres familles.

Au cas qu'il soit unique on devra l'exempter et dans les autres cas l'on ne réparera pas l'élection à moins qu'il n'y eut dans les autres familles deux mâles de plus majeurs de dix-huit ans et


150 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

6t

d'être à la vérité plusieurs mais qui sont absents des états et dont on a aucune nouvelle.

d'être pauvre chargé d'une famille nombreuse qu'il ifourrit par le moyen de son art ou travail.

d'être seul par la mort d'un ou plusieurs frères qui ont laissé des enfants à sa charge.

9t

d'être le soutien de sa famille attendu que ses père et mère sont d'un âge avancé, incapables d'avoir soin des biens et gagner leur vie, ayant des soeurs ou frères infirmes ou ecclésiastiques.

capables au service et au travail.

Il devra servir.

Au cas qu'il soit sans aveu, ne possédant aucun bien et nouvellement élu, l'on devra l'exempter et l'on châtiera les électeurs; mais s'il n'était pas sans aveu ou qu'il eut un ou plusieurs frères capables au travail, il devra servir, et s'il n'en a point de capables, on le congédiera.

Le cas étant vérifié, l'on devra l'exempter quand même ses frères n'auraient pas laissé des enfants.

S'il n'a qu'un seul ou plusieurs frères tellement infirmes qu'ils ne puissent secourir ses père et mère ou bien que ses frères soient ecclésiastiques et ayant les ordres sacrés, on l'exemptera.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 151

10t d'avoir bien encore un autre frère ou plusieurs frères, mais qui sont séparés ou mariés, qui ont des enfants et qui ne donnent aucun secour au père et à la mère qui sont vieux.

lit d'avoir d'autres frères, mais que l'aîné est infirme et les autres mineurs n'ayant pas son père.

12* d'être marié, d'avoir des enfants ou de n'en pas avoir.

13t

d'être incommodé ou peu capable au service par défaut de taille ou de hauteur.

14» d'avoir servi dans les troupes d'ordonnance et d'en avoir été congédié par indisposition ou pour avoir fini son tems.

15t

d'avoir déjà servi dans le régiment provincial ou d'avoir obtenu son congé.

Il devra servir quand même il serait sans père, ayant des frères séparés.

Au cas que le frère aîné soit entièrement incapable au travail et que les autres ne soient pas encore de l'âge pour pouvoir être élu, on devra l'exempter.

Il devra servir s'il n'a point d'autres griefs.

S'il a d'autres frères capables on en prendra un et à défaut de ce, on en fera le remplacement dans d'autres familles.

S'il est incommodé on ne le devra point molester, autrement il devra servir s'il a les qualités requises par I'édit.

On devra l'exempter à moins que l'on ne prouva son congé subreptice.


152 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

16*

que la famille a subrogé un homme qui sert actuellement dans le régiment provincial.

17*

d'avoir un autre frère ou parent par ligne masculine vivant dans la même famille, qui sert dans un autre régiment provincial pour avoir été élu pendant qu'il habitait dans une autre province.

18t

de s'être séparé depuis la nomination ou depuis l'enrôlement des cousins ou des frères avec lesquels il vivait en communion, d'être sans père, ayant la mère vieille qui a besoin de secours ou des biens à soigner.

19*

d'être au service de quel que gentil'homme ou particulier.

Au cas que la subrogation ait été licite et permise par les édits, on devra l'exempter.

On devra l'exempter.

Il devra servir au cas que dans le commencement la nomination ait été de justice eu égard à toute la famille.

Au cas qu'il soit entré au service de quelque gentil'homme, soit noble de naissance, on pourra l'épargner en tems de paix, mais s'il ne l'était allé servir que peu de jours avant son élection, on devra pour lors le contraindre à passer dans les régiments, pour lequel il a été élu et en tems de guerre l'on n'aura


LE VILLARD ET LA. VALLÉE DE BOÉGE 153

point d'égard à semblable excuse. Turin, le 7 mars 1737.

Signé : FONTANA

d'ordre de sa Majesté.

Dans cette instruction donnée par le gouvernement de Turin relativement à l'application de l'édit de milice, il y a un article qui étonne et fixe particulièrement l'attention. Le souverain, qui accepte tant de motifs d'exemption, semble être sans pitié pour les jeunes gens qui ont contracté mariage. « L'élu marié, dit-il à l'article 12, qu'il ait des enfants ou qu'il n'en ait pas, devra servir s'il n'a point d'autres griefs ». Cette rigueur laisse supposer, comme on devait le voir plus tard sous le premier empire, que nombre de jeunes gens, dans le passé, avaient dû contracter des mariages précoces pour échapper aux rigueurs du service militaire. L'hypothèse n'a rien d'invraisemblable.

Ce mode de recrutement par l'élection, avons-nous dit, laissait une porte ouverte à l'arbitraire, et pouvait donner lieu à des marchés et à de multiples abus d'influences. Le pouvoir central ne l'ignorait pas, et nous le voyons mettre beaucoup de zèle à les prévenir et à les châtier. Noble Claude-Emmanuel Faure, conseiller de son Altesse Royale, Me auditeur en la chambre des Comptes de Savoie, et député par la Chambre de Justice, s'adressait bientôt aux châtelains de la Vallée « : II vous est ordonné, disait-il, de faire incessemment assembler les Paroissiens et Communiers de vos dites paroisses et leur faire sçavoir que s'ils ont quelques plaintes à faire de leur part ou de la part de leurs parents, ou quelques autres personnes quelles qu'elles soient pour avoir été pendant les dernières guerres enroollées par force et violence comme maltraitées pour ce sujet par quelle manière que ce soit, et de ceux qui auront été contraints de payer, ou délivrer quelques choses injustement au delà des ordres du souverain, ou qui ont été concutionnés par qui que ce soit, qu'ils ayent à le déclarer spécifiquement entre


154 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

vos mains dont vous dresserés une note que vous nous remettrés incessemment.

« Nous vous ordonnons de plus de nous remettre incessemment une notte des autres crimes qui peuvent estre commis dans l'étendue de vostre Chastelainie pendant les guerres au cas que les dits crimes n'ayent pas étés en cor jugés, ny poursuivis en justice.

« Vous ferés aussy sçavoir aux dits paroissiens et communiers que ceux d'entr'eux qui sçavent les choses susdites ou quelques circonstances en dépendantes, et qui croient de ny avoir pas de droit pour faire plaintes pour ny avoir aucun intérest qu'ils ayent à venir incessemment pour déposer la vérité des susdites choses,

et de ce qu'ils sçauront, et c'est entre nos mains à peine d'être pris et saisys au corps et d'être chastié comme de raison.

« Vous ne manquerés aussy d'avertir tous les paroissiens et communiers que ceux qui formeront plaintes justement, et qui seront en pertes tant par les dits enroollements forcés et concussions, malversations ou par autres délits seront remboursés et endédômmagés de leurs pertes sans figure de procès avec dommages intérest et sans que de leurs parts ils soient obligés de faire autres fraits que ceux de leurs dénonces.

« Les dites publications étants faites de tout ce que dessus, vous en dresserés verbal contenant vérité deùement assermenté et signé lequel vous nous remettrés à peine d'être responsable du retardeumt du service de S. A. Royale du soulagement du publique et de tout le manquement à vostre propre et privé nom. »

Il paraîtrait que cette mesure de justice, que venait de prendre Claude-Emmanuel Faure, avait sa raison d'être dans la vallée de Boëge, et que l'élection des milices avait donné lieu à des abus qui appelaient des poursuites. Au bas du texte original reproduit ci-dessus, nous lisons ces quatre mots tracés par une main étrangère, probablement par celle d'un châtelain : SU nomen Do mini benediclum. Que le saint nom de Dieu soit béni ! Celle expression est pleine d'une éloquence significative.


CHAPITRE XXI.

Une compagnie de dragons en quartiers d'hiver dans la Vallée, 1683. — Cantonnement de troupes en Faucigny. — Lettre de Janus de Bellegarde.— De Sonnaz d'Habères assemble à Boëge une compagnie de dragons, 1703. — Rôles de la Compagnie. — Elections de milices dans la Vallée.

Pendant les guerres que le duc de Savoie soutint contre la France, on vit plusieurs fois des troupes de cavalerie séjourner dans le Faucigny. En 1683, une compagnie de dragons prenait ses quartiers d'hiver dans la vallée de Boëge. L'officier commandant, le marquis de Lucey, n'était point un inconnu sur les bords de la Menoge ; c'était lui, sans doute, qui, le 30 août 1665, avait épousé à Boëge, Jeanne de Montvuagnard, seule héritière avec sa soeur Prospère, religieuse de la Visitation, du nom et des biens des de Montvuagnard de Boëge.

Dans le pays, les casernes étaient. inconnues ; les soldats furent répartis dans les diverses communes et logèrent chez l'habitant. Celui-ci devait leur fournir ce qu'on appelait alors l'ustensile, qui consistait dans le lit garni, le pot, le verre, l'écuelle, la place au feu et à la chandelle. Du 3 novembre 1683 au 18 juillet 1684, nous trouvons dix-neuf cavaliers cantonnés à Boëge, quatre à Burdignin, sept au Villard. Plusieurs d'entre eux nous ont laissé leur nom, nom qui atteste en général une origine savoyarde. Deux, même, appartiennent à la noblesse du pays, mais tous sont étrangers à la Vallée. Nous lisons successivement les noms patronymiques suivants : Gallatin, Perret le cadet, de Roussy, Bertrand, Ray, Mestral, Bachel, Lapierre, Dumollard, Debelay, Frando, Marc Georges, de Fésigny, Perret l'atnè, Chastel, Amblet, Colloud, La Balme.

Les punitions infligées attestaient que la discipline


156 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

ne sommeillait pas dans les rangs de la compagnie. En février, le dragon Dumollard se voyait infliger 16 jours de consigne ; c'était ensuite de Fésigny qui, jaloux des lauriers de Dumollard, marchait sur ses traces, en mai, avec 14 jours. Après ces deux records, bien constatés dans les rôles, nous trouvons des consignes de 2, 4 et 6 jours, mais sans jamais rencontrer en marge les motifs de punition, qu'après plus de deux siècles, il serait si intéressant de connaître.

Tous ces dragons s'approvisionnaient à Boëge, où un vaste magasin à fourrages avait été établi sous la direction de Pierre Débaud, nommé récepteur des fourrages. Les habitants de la Vallée, contrairement à ce qu'on vit plus tard, n'eurent qu'à se féliciter de la présence de celte troupe, qui donna momentanément un certain essor au commerce local. Réquisitions de fourrages et d'avoine, ustensiles, charrois, tout fut régulièrement payé.

A la même époque, d'autres troupes cantonnaient dans les vallées du Faucigny. Nous en avons la preuve dans une lettre de Janus de Bellegarde, premier président et commandant en Savoie, du 8 avril 1684, adressée à <•■•■ Messieurs les scindiqs et communiers de la Bonneville, Sallanches, Cluses, Boëge, Chamonix, Maglan, Tagninge, Saint-Gervais, Megève et Vyuz ».

« Nous vous advertissons, disait-il, que l'argent qui vous doit estre remboursé pour le logement, foin et avoine et ustencilles que vous avez advancé pendant les mois de Janvier, Février et Mars proche passés, est présentement entre les mains de M. Planchamp qui vous le délivrera pour Monsieur le trésorier général, moyennant quittance que luy sera faicte par celuy que vous députerés pour le retirer pourveu qu'il soit muny d'une procuration de vostre part conforme au projet cy joinct. Fait à Chambéry ce 8 avril 1684. »

Un mois déjà avant l'arrivée de cette lettre, le 2 mars 1684, Pierre Monthon du Villard, en qualité de syndic, confessait avoir reçu de M. Pierre Débaud, récepteur des fourrages au magasin de Boëge, huilante trois florins, neuf sols, quatre deniers, pour le payement des fourra-


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 152

ges et avoines que la paroisse avait fourni pendant les 31 jours du mois de décembre passé.

Le 14 mai suivant, Jacques Berthet, François Pinget et Claude fils de feu Michel Hudry, syndics modernes du Villard, qui avaient pris la succession de Pierre Mouthon, confessaient avoir reçu de Claude Mouchet, châtelain de Boëge, 265 florins, cinq sols, monnaie de Savoie, pour le fourrage fourni à 7 chevaux de la compagnie du marquis de Lucey, logés au Villard pendant les mois de janvier, février et mars proche passés. Les mêmes, à la même date, reconnaissaient avoir reçu de Claude Mouchet, 106 florins deux sols pour les ustensiles que les communiers avaient fournis aux sept cavaliers. Nous trouvons encore, sous date du 15 septembre, une autre reconnaissance de 79 florins deux sols, pour ustensiles fournis en avril et mai, et de 178 florins pour les fourrages. D'autres quittances font foi que les communes de Boëge et de Burdignin furent totalement désintéressées de toutes les fournitures faites à la troupe pendant son séjour dans la vallée. Il en fut de même, sans doute, dans les autres communes.

Cette exactitude de l'intendance militaire ne fut pas sans doute chose commune à cette époque. Plus tard, la paroisse de Boëge attendra de longues années la solde des fourrages livrés à la compagnie de dragons de M. de Sonnaz, assemblés à Boëge en 1703. Ce n'est qu'en 1720 qu'elle obtiendra du roi la permission de prendre sur les tailles courantes les quatre cent et quelques livres qui lui resteront dues sur les fournitures de 1703 Nous trouvons une raison de ce long retard dans l'occupation de la Savoie, à cette époque, par les armées de Louis XIV (1703-13).

Au mois d'août 1703, M. de Sonnaz d'Habères recevait l'ordre de lever une compagnie de dragons en Chablais, et de choisir Boëge comme quartier général et lieu de concentration de sa troupe. Le 26 août, M. de Ressen, intendant à Chambéry, en informait le châtelain de Boëge, M. Mouchet et lui faisait part de ses odonnances à ce sujet.


158 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

« Je vous envoyé cy-joint, disait-il, un ordre pour la fourniture du foin nécessaire à une compagnie de dragons que M. de Sonnaz lève en Chablais et que S. E. Mr le Marquis de Sales à ordonné d'assembler à Boëge. Vous fixerez le nombre des rations que chacune des dites paroisses devra fournir par jour pour l'entretien de cette compagnie, suivant et à proportion des forces d'icelles, et afin que cette répartition se fasse dans la justice, il est à propos que vous fassiez assembler les officiers locaux des autres paroisses pour la régler avec vous. Je vous envoyé le règlement général d'estappe afin que vous voyez la quantité des rations que vous devez fournir aux officiers, vous avertissant que vous n'en devez donner que pour les chevaux présents et effectifs qui se trouveront dans le dit quartier tant seulement et que chaque ration doit être de vingt sept livres et demy poids de gabelle.

« Vous prendrez la peine d'enroller les dragons qui vous seront présentés par M. de Sonnaz, ou de sa part, et leurs donnerez quatre ou cinq revues le mois, vous expédierez des billettes de logement aux dragons que vous enrollerez chez les particuliers du dit lieu de Boëge, et tiendrez un registre exact des jours de l'enrollement et des revues que vous leurs donnerez, et envoyerez de tems

en tems un état à M. le Genevois à Thonon pour

le payement des prest des dits dragons. Je vous confie volontiers cette commission, persuadé que vous vous en acquitterez avec l'exactitude que demande le service de S. A. R.

« La dite compagnie doit être composée de soixante Dragons, outre les officiers, vous ferez faire un magasin de foin autant considérable qu'il se pourra à Boëge, parce que nous en pourrions avoir besoin pour d'autre usage que celuy de la dite compagnie, et je pourvoiray au payement du dit foin : il en faut pour le moins cinq cents quintaux.

« Je suis, Monsieur

« Votre très affectionné serviteur.

« DE RESSEN, Intendant. »


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 159

Le châtelain Mouchet s'empressa d'obtempérer aux ordres de l'intendant. Par ses soins, de vastes magasins furent créés à Boëge et approvisionnés. En même temps, il Se mettait en devoir d'établir le rôle des volontaires qui viendraient contracter leur engagement dans la future compagnie. Du 22 octobre au 16 novembre 1703, c'est-àdire en moins de quatre semaines, nous relevons 54 inscriptions de dragons, plus celles de quatre officiers et sous-officiers.

Quoique l'ordre fut donné de lever cette compagnie en Chablais, il se présenta des recrues du Faucignj' qui furent acceptées. Le lecteur rencontrera plusieurs dragons de Viuz-en-Sallaz, de Samoëns, de Boëge, Burdignin et Fillinges. La paroisse d'Habères fournit, à elle seule, sept volontaires. Ce chiffre, relativement élevé, s'explique facilement ; le capitaine de la compagnie, M. de Sonnaz, était le seigneur d'Habères. Au Villard, la personnalité du commandant produisit l'effet contraire. Les seigneurs d'Habères, plus anciennement les marquis de Lullin, depuis nombre d'années, avaient mauvaise presse dans la localité. Car les communiers du Villard soutenaient depuis trente ans, contre la commune d'HabèreLullin, le procès retentissant relaté plus haut. Deux fois déjà, en 1677 et en 1688, ils avaient attendu, pleins de confiance, l'arrêt du souverain Sénat de Savoie qui terminerait la querelle. Le procès était instruit, mais tous leurs efforts pour obtenir un jugement demeuraient stériles. « Les seigneurs d'Habères, disaient-ils, ont vraiment le bras trop long. » Et pour tout au monde, les jeunes gens du Villard n'auraient pas voulu servir dans la compagnie de M. de Sonnaz, et il ne se produisit pas d'engagement.

Dans les rôles établis par le châtelain Mouchet, on remarque que la plupart des dragons, à côté de leur nom patronymique suivi de leurs âge, taille et signalement, portent un surnom ou soubriquet, comme écrit Mouchet, sous lequel ils seront exclusivement désignés. Ainsi, nous trouvons : La lime, La forge, La flamme, La verdure, La violette, L'éveillé ; d'autres surnoms sont empruntés au


160 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

calendrier, comme : Saint-Louis, Saint-Jacques, SaintClaude, etc.; d'autres encore sont des noms de ville, comme : Besançon, Strasbourg, etc. (1). En publiant ces rôles, nous rappellerons au lecteur que le terme de taille médiocre, qui reviendra souvent, doit être pris dans le sens de la taille moyenne.

Rôles des officiers de Cic de Dragons de M. de Sonnaz par patentes de S. E. du 19 octobre 1703.

(22 octobre 1703.)

1. M. Joseph de Gerbaix, seigneur de Sonnaz, d'Habères,

capitaine de la compagnie des Dragons de Chabais.

2. M. Joseph, fils de feu Ss 1' Guillaume de Varax, de Ballaison, lieutenant de la dite compagnie.

(24 octobre 1703.)

3. M. Jean Anthoine, fils de feu M. le Ch. Jean-ClaudeMathieu de Filly, cornette de la dite compagnie de Dragons.

(13 novembre 1703.)

4. M. Jean-François, fils du S. Jacques Louys Me ?

d'Hermance, maréchal des logis de la dite compagnie.

Rôle de la Compagnie de Dragons de M. de Sonnaz qui s'assemble à Boëge.

Le 22 octobre 1703. Louis Amé, fils du S. Noël Genevois de Tonon, 23 ans,

taille médiocre, cheveux et barbe clairs (Genevois). Jean-François à feu Jean Pontet de Lullin, 30 ans, taille

médiocre, cheveux et barbe chastains (Pontet).

Le 23 octobre 1703. Adrien, fils de feu S. Jacques Deleschaux de Tonon, 27

ans, taille médiocre, chev. et b. noirs (Deleschaux). Jacques, fils de feu Louis Boujon d'Evian, 39 ans, taille

grande, cheveux et barbe chast. (Boujon).

(1) Cf. les noms de guerre qui se trouvent dans le Registre d'Assentiment, publié en 1906, par M. l'abbé A. Gavard.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 161

Antoine à feu Jean Boujon de Tonon, 28 ans, taille médiocre, cheveux et barbe noirs (La lime).

Claude, fils d'Estienne Collet de Tonon, 20 ans, taille médiocre, chev. et barbe chast. (La forge).

Joseph-Marie, fils de feu s. Daniel Frézier, de Tonon.

21 ans, taille grande, ch. et b. chast. (Frézier).

Le 25 octobre 1703.

Jean à feu Philippe Fornay de Marin, 25 ans, taille médiocre, chev. et barbe chast. (La flamme).

Sr Mathieu, fils de Jean Sonnay de Neuvecelle, 20 ans, taille méd., chev. et barbe clairs (Cadet).

Le 27 octobre 1703.

Baltasar, fils d'Antoine d'Echelette de Mezinge, 18 ans, taille grande, cheveux et barbe noirs. (Sans Chagrin).

Bernar à feu Philibert Séchaux de Brentonne, 30 ans, taille médiocre, chev. et barbe clairs. (L'Eveillé).

Le 28 octobre 1703.

François à feu Claude Gastan de Thonon, 21 ans, taille grande, chev. et barbe noirs. (Tambour).

Cl. François, fils de Pierre Delaruaz d'Hermance, 20 ans, taille médiocre, chev. et barbe chast. (La Verdure).

Louis, fils d'Henry Fichar de Cusy (Chens), 22 ans, taille grande, chev. et barbe clairs. (Beau Regar).

Le 29 octobre 1703.

Sr Pierre-Louis, fils de feu S§r Daniel Frézier de Tonon, 25 ans, taille grande, chev. et b. noirs. (Marsinge).

Le 30 octobre 1703.

Pierre à André Fornay de Marin, 22 ans, taille médiocre, chev. et barbe noirs. (La Liberté).

Louis à Claude Boulos de Vieu en Faussigny, 26 ans, taille méd., chev. et b. noirs. (Saint-Amé).

Joseph à feu Michel Brigan de Vieu, 20 ans, taille médiocre, chev. et b. chast. (La Vigueur).

François à feu Jean-Louis Pellet de Vieu en Faussigny,

22 ans, taille méd., chev. et barbe noirs. (La Grange).


162 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

Marin à feu Garin Gavar de Vieu en Faussigny, 20 ans, taille méd., ehev. el barbe chast. (La Violette).

Estienne, fils de Loiiis Gaillar de Filinge en Faussigny, 18 ans, taille méd., ehev. et barbe noirs. (Gaillar).

Claude, fils de Claude Bonet de Bordegnin en Faussigny, 23 ans, taille méd., ehev. et b. chast. (La Jeunesse).

Le 31 octobre 1703.

Henry, fils de Claude Jacquier de Brens, 20 ans, taille grande, ehev. et barbe chastains. (Jacquier).

François à feu Jean Mouchel de Cusy (Chens), 21 ans, taille médiocre, ehev. et barbe noirs. (La Mouche).

Loiiis à feu Jacques Baud d'Habères, 30 ans, taille médiocre, cheveux el barbe noirs. (Saint-Louis.)

Jean-Claude à feu Claudy Jaquemar d'Habères, 30 ans, taille méd., ehev. et b. chastains. (Joly-Coeur).

Jacques, fils de Jean-Franc. Jacquier d'Habères, 28 ans, taille médiocre, ehev. et barbe chast. (Saint-Jacques).

François, fils de François Despierre d'Habères, 21 ans, taille médiocre, ehev. et barbe clairs. (Sans-Peur).

Claude, fils de Jean Cousin de Bellevaux, 21 ans, taille médiocre, ehev. et barbe noirs. (Saint-Claude).

Loiiis, fils de Gaspar Bonet d'Habères, 26 ans, taille médiocre, ehev. et barbe noirs. (Bonet).

Le 1" novembre 1703. Loiiis à feu Claude Borgeau de Draillant, 27 ans, taille grande, ehev. et barbe noirs. (L'Espérance).

Le 2 novembre 1703. Claude-François, fils d'André Cornier de Vallon, paroisse

de Bellevaux, 22 ans, taille gra'nde, ehev. et barbe

blondes. (Vallon). Claudy à feu Claude Trabichet de Vailly, 36 ans, taille

médiocre, ehev. et barbe noirs. (La Force). Anselme, fils d'Estienne Ducros d'Habères, 32 ans, taille

grande, ehev. et barbe noirs. (Habères).

Le 4 novembre 1703. Pierre-Eslienne, fils de Jean Métrai d'Evian, 24 ans, taille médiocre, ehev. et barbe chast. (Métrai).


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 163

Nicolas, fils de Jean Moënnat de Lully, 21 ans, taille méd. et barbe naissante noire. (La Fleur).

Le 5 novembre 1703.

Noble Joseph, fils de noble Claude Duboin de Samoëns en Faussigny, 24 ans, taille grande, cheveux noirs abattus, barbe nais, noire. (Duboin).

Joseph, fils de feu Claude Bastard de Mégevette en Chablais, 49 ans, taille grande, cheveux et barbe noirs abattus. (Sans Cartié.) (1)

Le 7 novembre 1703. Pierre, fils de feu Simond de Samoëns, 30 ans, taille

grande, cheveux chastains abattus, barbe rousse.

(Saint-Pierre). Sr Jacques, fils de M'' Pierre Masson de Ville-la-Grand,

23 ans, taille médiocre, cheveux et barbe clairs, premier brigadier. (Masson). Phiippe à feu Jean-Claude Lacour de Filly, 24 ans, taille

méd., chev. et barbe chast. (La Cour). Joseph, fils de Jacques Buas de Tonon, 30 ans, taille

méd., chev. et barbe noirs. (Buas). Gaspar à feu Jean-François Dépagny de Douvaine,

28 ans, taille grande, chev. et barbe clairs. (Frater). Joseph, fils d'Anthoine Magdelaine d'Evian, 18 ans, taille

méd., chev. et barbe noirs. (Magdelaine).

Le 8 novembre 1703. Gaspar, fils de Me Draillant de Cervens, 22 ans, taille méd., chev. et barbe noirs. (Strasbourg).

Le 10 novembre 1703. Sigismond, fils de M0 Jacques Fossé de Gaillard, 25 ans,

taille méd., chev. et barbe blon. (Fossé). Joseph à feu Pierre-André Chappuis de Tonon, 25 ans,

taille méd., chev. et barbe noirs. (Chappuis).

Le 13 novembre 1703. François, fils de Pierre Deville d'Armoy, 25 ans, taille médiocre, chev. et barbe clairs chast. (Deville).

(1) Sans quartier.


164 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

Le 14 novembre 1703. François à feu Jacques Dussaix d'Habères, 20 ans, taille méd., chev. et barbe clairs chast. (Besançon).

Le 15 novembre 1703. Joseph, fils de feu Claudy Bosson de Boëge, 24 ans, taille méd., chev. et b. blon. (Dubuisson).

Le 16 novembre 1703. Aymé, fils de feu Louis Voisin de Cursinge, paroisse de Draillant, 39 ans, taille grande, cheveux et barbe noirs. (La Rose,).

Il manque à cette liste plusieurs noms ; le document mutilé ne permet pas de la compléter. Passons aussi sur les exploits de guerre des dragons de la compagnie de Sonnaz, que l'histoire locale n'a point enregistrés. A cette époque, les armées françaises allaient occuper la Savoie, et quelques mois plus tard, c'était le maréchal de Tessé qui, au nom de Louis XIV, devait dicter ses ordres aux châtelains de la vallée, dans la lettre suivante :

« Bonneville, ce l*r avril 1704.

« Messieurs,

« Ensuite des ordres que j'ay receu de monsieur le président Bosset vous ne manquerés d'exécuter promptement l'ordonnance de monsieur le mareschal de Tessé concernant la levée des milices, j'espère que vous serés prompts et vigilans à y satisfaire et que par vostre exactitude, vous esviterés la punition que vous pourroit causer votre retardement pour le service du Roy. Je charge de tout ce que dessus vostre officier local et luy ordonne d'y tenir main, et en cas qu'il arrive dans vostre paroisse quelque difficulté dans la levée qui s'y ferat, les parties intéressées pourront comparoislre par devant moy pour estre réglé sommairement et sur le champ. Nous ordonnons de plus à l'officier local de procéder en conformité de l'ordonnance de monsieur lé mareschal de Tessé, et d'inthymer à ceux sur qui le sort tomberat de ne sortir


LE VILLARD ET LA. VALLÉE DE BOËGE 165

de la paroisse jusqu'à ce qu'autrement soit ordonné sinon en tant qu'ils voudroient comparoistre par devant nous pour nous exposer leurs légitimes excuses. « Je suis véritablement Messieurs

Vostre très affectionné à vous servir.

« DE GENÈVE DE BORINGE. »

En post-scriptum :

« Boëge doit quatre hommes 4

« Vous ne manquerés pas d'envoyer la présente lettre

au châtelain du Villard et de Burdignin et ordonnerés au

scindic de la porter incessamment. »

Mais n'anticipons pas sur les événements et restons pour le moment près des armées de S. A. le duc de Savoie pour assister à un petit drame économique.


CHAPITRE XXII.

L'a/faire des fourrages fournis à la compagnie de Sonnaz en 1703. — Occupation française. — Supplique des communiera de Boëge à l'intendant de justice. — Mouchet procureur de la communauté. — Les fourrages ne sont payés qu'en 1722.

Au moment de la création de la compagnie de Sonnaz à Boëge, les ordres de l'intendant de Ressen, du 26 août 1703, appelaient toutes les communes de la vallée à fournir les fourrages nécessaires à la subsistance des chevaux. Le châtelain de Boëge devait s'entendre à ce sujet avec les officiers locaux des autres paroisses qui, devant la précision des ordres, ne pouvaient se soustraire à ces réquisitions. Cependant les fournitures en fourrages furent faites exclusivement par la communauté de Boëge, et les documents de l'époque laissent supposer qu'elle s'en chargea très spontanément. La quantité demandée, environ 500 quintaux, n'était point tellement énorme qu'elle ne pût y suffir. On se souvenait encore à Boëge du séjour de la compagnie du marquis de Lucey quelque vingt ans plus tôt, et de l'essor que la présence de la troupe avait donné momentanément au commerce local. Les services de l'intendance avaient fonctionné à la satisfaction générale ; fourrages, avoines, ustensiles, tout avait été soldé régulièrement. On pensait qu'il en serait de même cette fois. La personnalité du comte de Sonnaz, seigneur d'Habères, inspirait toute confiance ; n'était-il pas, plus encore que le marquis de Lucey, un enfant de la vallée. La fourniture des fourrages se présentait donc comme une bonne affaire, doiit il fallait profiter à l'exclusion de tout autre ; n'avait-on pas aussi la parole de


LE VILLARD ET LA. VALLÉE DE BOËGE 167

l'intendant de Chambéry qui avait écrit : « Je pourvoiray au payement du dit foin ».

Malheureusement, ces calculs intéressés furent déjoués par les événements. Les fourrages ne furent pas plus tôt livrés et consumés, que les fournisseurs de Boëge poussèrent l'exclamation de la laitière de la fable. Les armées françaises venaient de franchir brusquement les frontières de la Savoie, et s'y installaient pour une dizaine d'années. Adieu veau, vache, cochon, couvée ! Les dragons de la compagnie de Sonnaz s'éclipsèrent, et les officiers de Louis XIV prenant en mains la direction des intendances, levèrent des milices, mais ne se mirent nullement en souci des rations de foin de Boëge et des dettes impayées.

Dix ans plus tard, 1713, les armées françaises s'éloignaient, et la Savoie qui retrouvait son indépendance avec son Duc devenu Roi, réorganisa peu à peu ses administrations. Pendant ce long espace de temps, les communiers de Boëge n'oublièrent point leur créance, mais ils la regardaient comme singulièrement compromise. Aussi, la perte qu'ils escomptaient, devait être, selon eux, partagée avec les autres communautés de la vallée. La supplique suivante adressée à l'intendant de justice en fait foi :

« A Monsieur Palme, conseiller du Roy et son intendant de justice, police et finance en Savoye,

« Supplient humblement les scindics, conseillers et communiers de la paroisse de Boëge en Faucigny,

« Disant qu'en l'année 1703 : au temps de la déclaration de la guerre, le Ssr De Sonnaz d'Habères ayant faict la levée d'une compagnie de dragons dans la province de Chablais, le quartier d'assemblée de la dite compagnie avait été au dit lieu de Boëge ou les suppliants auraient estes obligés de fournir suivant l'ordre de monsieur l'intendant De Ressen pour la subsistance des chevaux de la dite compagnie, la quantité de mille neuf cent seize rations de foing avec les uslenciles des dits dragons à


168 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

l'orme du rescrit du dit SK 1' De Sonnaz du 29 novembre de la dite année, et comme par le dit ordre du dit seigneur De Ressen, il fut ordonné de faire la dite fourniture non seulement par les suppliants mais encore par les communautés de Burdignin, Le Villard, Saint-André, Bogève, Habère-Lullin et Habère-Poche sans que ces dernières ayent faict aucune des dittes fournitures qui ont estes entièrement supportées par les suppliants qui désirent estre remboursés du contingent compétant à payer par les dites autres communautés, à quelles fins ils recourent. « A ce que, vous apparoyssant de ce que dessus justifié par les prières cy-jointes, il vous plaise ordonner que les dittes communautés cy-devant nommées comparoistront par devant vous ou celluy qu'il vous plaira déléguer, pour se voir condamner puis contraindre au remboursement des dittes mille neuf cent seize rations de foing et ustencilles de dragons que les suppliants ont entièrement frayé et supporté, et c'est chascuns prorata suivant la sommaire taxe qu'en sera faicte soub lettre que les suppliants sont d'en distraire leur part afférente et protestent de tous dommages intérests et dépends et p...

« Signé : VALLIN. »

Cette supplique nous montre, sous un jour assez fâcheux, la mentalité des communiers de Boëge. La fourniture des fourrages, quelque quinze ans plus tôt, s'était présentée sous d'heureux auspices ; ils avaient voulu s'en réserver les gains. N'ayant donné que des déboires, ils voulaient mettre en commun les dommages.

Cependant, ils n'avaient qu'une confiance limitée dans le succès de leurs revendications. Déjà en juillet 1715, Claude-Charles Mouchel, Docteur en médecine, frère du châtelain Michel Mouchel, avait fait un voyage à Thonon, et en septembre un autre voyage à Chambéry, pour étudier cette affaire et poursuivre en même temps le payement d'une créance personnelle sur l'administration de la guerre pour des fournitures de blé. Ces démarches qu'il commençait en son nom personnel, il allait les poursuivre bientôt en qualité de procureur de la communauté.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOÈGE 169

La supplique en revendication contre les autres communautés de la vallée, provoqua de la part du vice-intendant la réponse suivante :

« A Chambéry, ce 29 novembre 1715.

« Monsieur,

« En examinant avec Monsieur l'Intendant les demandes de la paroisse de Boëge pour les foins fournis à la compagnie de Mr de Sonnaz, j'eus l'honneur de luy faire remarquer, que ce n'estait point foin de campagne, aj'ant esté fourny le mois de novembre ; cette réflexion évitera les embarras à la paroisse de recourir contre celles pour qui elle les avoit fourny ; Elle est couchée sur Testât des créances pour L : 638 : 8 qui seront payés quand S. M. aura eu la bonté d'en destiner les fonds.

« Je n'ay point oui parler de vos 70 coupes de blé, depuis que j'ay eu l'honneur de vous voir, Mr Dantal n'a mis aucune présentation, on ne poursuit point dans ce bureau les affaires comme ailleurs, Ton va au fait, vous estes le maître de poursuivre l'exécution de l'ordonnance que vous pouvez avoir, en en demandant l'exécution par une requête, Je vous renvois tous les papiers qui regardent la paroisse, et ay l'honneur d'estre, Monsieur,

« Votre très humble et très obéissant serviteur.

« MONET. »

Quelque jours plus tard, 8 décembre 1715, les communiers de Boëge, réunis en assemblée générale devant le cimetière, à l'issue de la messe, constituaient comme procureur de la communauté, Claude Mouchet, docteur en médecine, à l'effet de faire en leur nom toutes les poursuites requises et nécessaires pour obtenir le remboursement des fournitures faites en 1703 à la compagnie De Sonnaz, et en cas de payement, de passer toutes quittances en leur nom. (1)

La tâche qu'entreprenait Mouchet ne devait être couronnée de succès qu'après cinq années de laborieux

(1) Acte Pingcl, notaire, S décembre 1715.


170 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

efforts et de dispendieuses démarches. Il se souvint d'abord que si les petits cadeaux entretiennent l'amitié ; ils facilitent plus encore le jeu des rouages dans toutes les administrations. II consacra donc cinq patagons, soit vingt livres quinze sols à un magnifique cadeau qu'il adressa au vice-intendant Monet. II est regrettable que les documents ne nous instruisent pas sur la nature de ce présent considérable ; mais l'effet ne tarda pas à s'en faire sentir. Le vice-intendant écrivait bientôt la lettre suivante, fort différente, comme ton, de celle du 29 novembre 1715 :

« Chambéry, le 1er de l'année 1716.

Monsieur,

« Je vous renvoy vos deux requestes décrétées. Il faudra que M. Dental vous paye vos 70 coupes de froment ; pour le rabais de la captation, l'exacteur a tort de ne l'avoir pas exigé dans le temps, les termes en estaient éschus quand les français occupèrent le pays en 1703 et pour lors il n'y avait point d'insolvables quoyqu'ils le soient devenus depuis.

« II est très juste que les fourrages soient payés à ceux qui les ont fournis, cela ne peut souffrir aucune difficulté.

« Je vous suis très obligé de vostre magnifique présent, je n'aj' rien fait qui pût me l'avoir mérité, mais je souhaite avec passion avoir des occasions à vous en marquer ma recognoissance.

« J'ay l'honneur d'estre parfaitement Monsieur

Vostre humble et très obéissant serviteur,

« MONET. »

Peu après la réception de cette lettre, Mouchet partit pour Chambéry, afin, dit-il, « de retirer les papiers de l'intendance, les mettre entre les mains de M. le comte de Grésy, délégué de S. M. pour examiner les prétentions de la communauté, et les faire coucher sur le bilan ». Le reste de l'année 1716, on n'entendit plus parler de la créance des communias de Boëge ; et nous croyons,


LE VILLARD ET LA. VALLÉE DE BOÈGE 171

sans pouvoir l'affirmer, que le vice-intendant Monet, que Mouchet avait intéressé à sa cause, fût relevé de ses fonctions. Nous ne trouverons plus de lettre sous sa signature. Le 20 février 1718, c'était le comte de Grésy de Cessens qui écrivait :

« Il y a longtemps que nous avons vérifié les créances de ceux qui avoient fais des fournitures pour le service de Sa Majesté, nous avions même fais des mandats à Mr le trésorier de Piémont pour les payer et ceux qui les ont retirés des mains de notre greffier, et qui ont étés billancés en Piémont ont déjà été payés ; je croyais, Monsieur, que vous estiés du nombre; mais puisque vous n'avés pas retiré vos papiers, Monsr de St-Laurent qui est icy les prendra avec les autres dont il veut bien se charger pour en procurer le payement, c'est tout ce que je peux avoir l'honneur de vous dire et suis,

« Monsieur,

« Votre très humble et très obéissant serviteur.

« E. GRÉSY DE CESSENS. « Chambéry, ce 20 février 1718. »

Un mois plus tard, nouvelle lettre qui ne pouvait manquer de causer quelque inquiétude au procureur de la commune de Boëge. Un secrétaire-greffier de la Chambre des Comptes le priait de remplir une formalité dont se dispensent, en règle générale, les hommes judicieux.

« Chambéry, le 4 avril 1718.

« Monsieur,

« Je suis saisi des titres de la créance qu'ont Messieurs de Boëge contre les finances de S. M., et comme parmy ces papiers j'ay vu que la communauté du dit lieu vous a passé une procuration pour exiger. Maintenant il s'agit d'envoyer votre blanc- sein sur une demy feuille de papier marqué pour l'envoyer en Piedmont afin d'estre payé ensuite du mandat qu'en ont fait ensuite Messieurs les les délégués de Savoye, vous prendé la peine de m'envoyer ce blanc-sein et mettre procureur de la communauté de


172 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

Boëge, et rien de plus. Je n'en feray pas un méchant usage, j'enverray le tout en Piedmont et lorsque j'aurai receu la quittance qui sera tirée sur le trésorier d'icy, je vous advertirait pour venir prendre vostre argent, ne différé pas de faire ce que j'ay l'honneur de vous dire, les coups sonnent, j'ay esté obligé pour vous faire tenir la présente de m'adresser à Mr Dupraz de Cluse que j'ay prié de vous envoyer un exprès que vous auré la bonté de payer. Je suis en attendant responce et pour toujour avec toute la sincérité possible, Monsieur

« Vostre très humble et très obissant serviteur,

« CHARVET. « L'adresse : à Mr Charvet secrétaire de S. M. et greffier dans la Chambr des Comptes. Demeure sous le Chasteau. »

Mouchet envoya son blanc-seing, et le 9 juin 1718, le greffier Charvet lui en accusait réception :

« J'ay l'honneur de vous dire à la hatte pour responce à la vostre, que j'ay receu vostre blanc-sein dont je ne feray pas un méchant usage, je l'ai joinct avec les titres de cette paroisse créancière des finances et les ay envoyé à Turin. Lorsque j'auray des bonnes nouvelles j'auray le plaisir de vous en faire part, j'ay celui d'estre avec respect, Monsieur,

« Vostre très humble et très obéissant serviteur,

« CHARVET. »

Les bonnes nouvelles n'arrivèrent pas. Mouchet avait la parole du greffier qu'on n'abuserait point de sa signature ; mais cette affaire des fourrages demeurait sans solution et menaçait de s'éterniser. Les louangeurs du bon vieux temps, qui entreprendraient une étude approfondie des organes de l'administration à celte époque, en sortiraient ébranlés dans leurs sentiments d'admiration. Le procureur de la communauté de Boëge demeura deux ans encore sans entendre parler de son blanc-seing et de sa


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 173

créance. Bien plus, le même greffier Charvet lui écrivait de Chambéry le 1" mars 1720 :

« Monsieur,

« Il n'est pas nécessaire de parler de vostre dette à Mr le comte de Saint-Laurent attendu qu'il n'y a encore rien de bilancé pour les dettes de Savoye. Je ne scay pas ou prendre vostre blanc-sein, si je ne l'ay pas envoyé à Turin en tout cas vous pouvés estre très persuadé qu'il n'en sera jamais faict un méchant usage, si je le trouve je vous le feray tenir, soyez tranquille là dessus et me croyez avec tout le respect possible,

« Monsieur

Vostre très humble et très obéissant serviteur.

Chambéry le

1er mars 1720. « CHARVET. »

Trois mois s'écoulèrent encore, après lesquels la nouvelle lui parvint que ses démarches avaient enfin abouti à une heureuse solution. C'était la lettre d'un ami qui s'intéressait particulièrement à sa santé, le médecin Jacquier (1). Il lui annonçait que le Roi permettait de prendre sur la taille courante le montant de la créance de Boëge. La lettre est écrite de Bonneville sous date du 29 juin 1720.

« Mon cher Compère,

« J'ai appris avec beaucoup de chagrin à mon retour d'un voj'age de cinq jours que vous estiés revenu malade d'Annessy, et comme vous ne m'en avés point fait part je pense que votre maladie n'aura pas des mauvaises suites, outre que pour sçavoir au vray ce qu'il en est je vous envois cet exprès affin que vous me tiriés de peine. J'espèce cependant qu'une lettre qu'il va vous porter de M 1' notre Intendant adressée à Messieurs les scindiqs vous fera plaisir puisqu'elle vous apprendra que le Roy

(1) Ce médecin Jacquier était vraisemblablement spectable Alexis Jacquier, de Bonneville, médecin (1684-1707). Il s'était marié en 1715, et pouvait être le compère de Mouchet.


174 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

permet que vous preniés sur la taille courante les quatre cent et tant de livres qui vous sont dues pour les fournitures faites pour les troupes en 1703, ainsy vous serés rembourcé par ce moyen là des cinquante écus que vous avés avancé à la poursuite de cette affaire. Mon dit S^ 1' Intendant m'a fait voir la lettre qu'il en a reçu de Mr le comte de Saint-Laurent, et m'a chargé de vous dire qu'il fallait luy écrire pour le remercier des soins qu'il s'était donné pour faire réussir votre affaire, et que vous sçaviés que Mr Deverany avoit employé ses bons offices près luy pour ce même sujet. Vous ne manquerés pas aussy de répondre à sa lettre soit au nom de la communauté, soit au vôtre simplement, parce que je sçais que Mr le comte de Saint-Laurent parle de vous dans la sienne. Vous trouvères cy-joincte une lettre qu'il écrit à mon compère pour sçavoir s'il voudroit prendre le parti d'entretenir quatre compagnies de cavalerie pendant le quartier d'hiver en ce pays cy. Je compte qu'il faudra quatre vingt mil rations de foin, qu'il fasse ses mises un peu hautes, car dans nos finances on aime le bon marché, et qu'il prenne bien ses mesures s'il y veut penser, faites luy mes complimens de même qu'à ma commère, ma femme vous fait les siens à tous trois, pour moi je suis de tout mon coeur en attendant des nouvelles de votre santé, Mon cher compère,

« Votre très humble très obéissant serviteur et compère

« Le médecin JACQUIER. »

En post-scriptum : « J'ay la plus divertissante nouvelle du monde que je suis bien fâché de ne pouvoir pas vous donner par écrit, mais à notre première entrevue je vous en récréeray ; Mr Pomel d'Habères doit avoir envoyé aujourd'hui chés vous une lettre pour moy, ayés la bonté de la remettre à mon exprès.

xxx

Les fournisseurs de Boëge, après dix-sept ans d'attente, allaient donc recevoir le payement de leur fourrage. Cette nouvelle, que le médecin Jacquier annonçait


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 175

officieusement au procureur des communiers de Boëge, et que le même courrier apportait officiellement aux syndics de la localité, causa une satisfaction qui ne fut pas de longue durée. Ces malheureux fournisseurs durent s'exercer encore à la patience et multiplier leurs actes de résignation. Ce ne fut qu'au mois de mars 1722, c'està- dire, deux ans plus tard que Mouchet put encaisser le montant de la créance des fourrages, soit la somme de 425 livres, 16 sols, 6 deniers. Sept ans environ s'étaient écoulés depuis l'ouverture des premières instances.

Mouchet se prépara aussitôt à rendre ses comptes devant l'assemblée générale des habitants, et il les exposa de la manière suivante :

« Compte que rend spectable Claude-Charles Mouchet par devant les sindics, conseillers, communiers et plus apparents de la paroisse de Boëge, des sommes qu'il a exigé des finances de S. M. qui a bien voulu accorder ce payement pour les fourrages que la paroisse avait fourni à la compagnie de dragons de M. De Sonnaz en l'année mil sept cent trois, le tout en conformité de la procure passée au dit sr Mouchet par les dits communiers le 8 décembre 1715.

« Se charge de la somme de quatre cent vingt-cinq livres, seize sols, six deniers receus des finances au mois de mars mil sept cent vingt-deux 425 : 16 : 6

DÉCHARGES.

« Premièrement demande luy être alloué trente livres pour six jours qu'il a vacqué à Thonon au mois de juin et juillet 1715, à raison de cinq livres par jour, pour faire dresser une requeste et en obtenir le décret 30 :

« Secondement demande luy être alloué nonante cinq livres pour deux jours vacqués à la Bonneville pour prendre l'argent, et dix sept jours qu'il a vacqué à Chambéry aux mois d'août et septembre 1715, tant pour a pousuite des fourrages susdits


176 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

que pour la tempeste de la ditte année 1703, comme encore pour mettre les titres de la communauté à l'intendance ensuite du décret du Roy du 3e juillet 1715, et pour ce

nonante cinq livres 95 :

« Troisièmement demande luy être alloué quarante livres pour huit jours qu'il a vacqué à Chambéry au mois de janvier 1716 pour retirer les papiers de l'intendance, les mettre entre les mains de Mr le comte de Grésy délégué de S. M. pour examiner les prétentions de la communauté, et les faire coucher sur le bilan, comme par la lettre du dit seigneur du 20

lévrier 1718, et pour ce 40 :

« Quatrièmement demande luy être alloué quarante livres pour huit jours qu'il a vacqué à Chambéry au mois d'avril 1718 pour retirer les susdits papiers de MM" de la Chambre pour les remettre à Mr le comte de Saint-Laurent, et donner mon blanc-sein comme par la lettre de Mr Charvet receiie par exprès de Mr l'avocat Dupras de Cluses auquel j'aurais payé trois livres, et parce

quarante trois livres 43 :

« Cinquièmement demande luj' être alloué quarante livres pour huit jours vacqués à Chambéry au mois de février 1720 pour prier Mr le comte de Saint-Laurent de nous procurer le payement de la susdite somme ce qu'il a fait à la sollicitation de Mr Deville pour lors advocat général, et

pour ce 40 :

« Sixièmement demande luy être alloué cinq patagons soit vingt livres, quinze sols pour un présent fait à Mr Monet pour lors vice-intendant, et qui s'est intéressé le premier à nous procurer le dit payement, et pour ce 20 : 15


LE VILLARD ET LA. VALLÉE DÉ BOËGE 177

« Plus demande pour la facture de la procuration à luy passée par la communauté, acte Pinget 1 : l(i

« Plus payé pour la des requêtes au

secrétaire de Mr l'intendant quatre livres

trois sols, et pour ce 4:3

Total des décharges 274 : 14

Total des charges 425 : 16 : (5

« Et par ce reste comptable le dit sieur Mouchet de cent cinquante et une livres, deux sols, six deniers 151:2:6

La créance des communiers de Boëge ne se trouvait donc réglée que dix-neuf ans après la livraison des fourrages, et sept ans après.les premières instances en revendication. Son recouvrement avait exigé de la part du procureur de la communauté, un voyage à Thonon, un autre à Bonneville, trois voyages à Chambéry, un présent d'une valeur assez considérable au vice-intendant, et des frais de toutes sortes pour une somme supérieure à 274 livres. Les fournisseurs de Boëge de 1703 devaient être morts en grand nombre ; leurs héritiers ne se partagèrent donc qu'une indemnité dérisoire. Mouchet, dans ses nombreux voyages, avait mangé la pêche, et il leur tendait le noyau. Et à cela, il n'y avait rien à dire. Ainsi finit l'affaire des fourrages de Boëge.


CHAPITRE XXIII.

Les Espagnols entrent en Savoie, 1742. — Récit d'un chroniqueur chabiaisien. — Moeurs des troupes. — Un nouveau-né espagnol au Villard. — Séquestration des armes. — Le joug espagnol. — Ruine des populations. — La commune de Burdignin. — Le fumier des écuries de Boëge.

De 1703 à 1713, la Savoie avait supporté, sans trop souffrir, l'occupation des troupes françaises ; il n'en fut pas de même de l'occupation espagnole. Vers le milieu du siècle, la Sardaigne se trouva engagée dans la guerre qu'occasionna la succession au trône d'Autriche, à la mort de l'empereur Charles VI. Le 1 novembre 1742, le roi Charles-Emmanuel de Savoie, de son quartier général à Montmélian, donnait l'ordre « à chacun des habitants de ses provinces de Savoye, de 18 à 60 ans, en état de porter les armes, de se munir de fusils et munitions de guerre, pour repousser toutes troupes étrangères. »

Sa proclamation n'obtint pas le succès qu'il en attendait, et le 28 décembre 1742, le comte de Las Minas, général en chef des troupes espagnoles, entrait à Chambéry, et inondait de ses bataillons nos plaines et nos vallées. Quatre compagnies de cavalerie du régiment de Séville pénétrèrent dans la vallée du Giffre, et deux compagnies du régiment de dragons de Pavie occupèrent la vallée de Boëge. Au commencement de 1743, nous trouvons au Villard la compagnie d'Estènes, et à Boëge, la compagnie de Pio Caniseli. Si les forces espagnoles se trouvaient également réparties dans toutes les localités de la Savoie, leur corps d'occupation devait avoir des effectifs considérables.

Le viol, le pillage et l'incendie, tous ces maux qu'en-


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE iÏ9

gendrent les armées en campagne, furent généralement épargnés à la Savoie. Il semblait que les Espagnols, comme leurs ancêtres en Amérique, étaient venus chercher surtout des mines d'or dans notre pays, et ils s'attaquèrent de préférence à la bourse de nos pauvres savoyards. Ecoutons le récit d'un contemporain, professeur à cette époque au collège d'Evian. Guillaume Faucoz, fils de Jacques Faucoz de Vacheresse, qui se dit régent de quatrième au collège de cette ville, narre les événements mémorables qui se sont passés dans les années 1742 et 1743. Après avoir relaté, à titre d'événement, digne de passer à la postérité, qu'en l'année 1742, il a convolé en justes noces, il ajoute : « ... Et les Espagnols sont rentrés en Savoye très honnêtes gens, hormis que pour le regard de quelques villages à l'entrée de la Savoye qui ont voulu se défendre, à eux tampis, car ils les ont mis à feu et à sang et au pillage ; mais au reste n'ont fait et ne font encore aucun mal aux humbles et aux soumis, sinon que de payer environ déjà trois fois la taille depuis leur entrée jusqu'au 1" may suivant, et de la paille et foin pour les chevaux, chaque cotisé 25 livres par livre de taille, et cela à la ronde et toujours ainsy à recommencer.

« Arrivés à Evian 28 janvier 1743, environ midi très honnêtement.

« Ce régiment est habillé de blanc, parement, bas, cordon sur l'épaule rouge et la cocarde ; ils ont de gros manteaux bancs ; les trompettes habits rouges, parement et bonnet banc en dehors et rouge dedant, tout le contraire des cavaliers, excepté le chapeau; pour les fêtes, les trompettes et les tinbaliers avoient des habits d'écarlate tout couverts de galon mignon d'argent, c'était beau à voir. Ils sont fort sensibles au froid, ils fument avec du papier entouré de tabac (1).

« Le vivre de tout ce régiment et de toute la troupe d'Espagne, est de la viande chacun environ une livre, cuite avec des aricots, des raves, des choux pour leur

(1) II paraît que l'usage de la cigarette est déjà ancien ; mais ce non régent de quatrième ne devait pas connaître l'usage du tabac, ii prend ici le contenant pour le contenu.


180 LE V1LLARU ET LA VALLÉE DE BOËGË

soupe tout épais, et ils en levoient un peu avec la viande pour pitance, fesoienl quelqu'uns des roëls, des fricassées de foye avec du vieux sain (doux) qu'ils paj'aient jusqu'à 18 sols la livre quoique fort vieux et. gâté.

« Ils sont tous très pieux, très propres et très fidèles el fort chastes, car jusqu'aujourd'hui, on n'a pas encore oùis dire qu'ils aient pris une poule en ville ny village, ny attaqué fille ny femme, ce qu'on craignoit le plus avant de les voir et connoître ; la plus part jeûnent très sévèrement tout le Carême à pain et à eau, se moquent de ce que les hommes se couvrent la tête pendant les sermons ; disent tous, le moins trois fois le chapelet de n dizaines par jour, assistent à la messe, aux offices avec édification; touttes les nuits, chaque compagnie a son coin de rue où ils donnent l'ordre entre jour et nuit, et ensuite chaque compagnie dit le rosaire de cinq dizaines chapeau bas ou bonnet, au rond se tenant à l'honneur de Notre Dame et de leurs patrons et pour les trépassés ; on entend pas plus de bruit à Evian de jour ny de nuit, excepté qu'en abreuvant les chevaux, que s'ils n'y éloient pas ; des Messieurs d'Evian qui ont longtems servis aux couronnes disent qu'ils n'ont jamais veu de si honnêtes troupes, ni même eu veu jusque là que l'on soùhaiteroit qu'ils y demeurassent toujours, si ce n'étoit pas de la cavalerie, parce que l'argent qu'ils tirent du païs, ils l'y dépenseroient ; Dieu nous fasse la grâce qu'eux ny d'autres troupes ne nous fassent jamais d'autres maux. »

(Note écrite par Faucoz, le 24 mars 1743.)

« ils n'ont pas fait perdre un deniers ; tout un

chacun soutient qu'un régiment de bons capucins n'auroit pas mieux fait.

« Ce qui a le plus tourmenté la Savoye ont été les capitations et l'industrie, car on a ramassé en Savoye pendant les trois mois et demy de campagne que l'armée a fait vers le Piedmont une très forte imposition sur tous les ménages sans exception de grands et pauvres, valets et servantes, ouvriers, tous que les vrays mendians. Jusqu'à des 100 livres des commerçans, des f>0, des 40, 'M),


LK VILLARD KT LA VALLÉK DE BOËGE 181

20 jusqu'à 2 ou 3 les plus petits gairs valets et ouvriers, et dans 3 ou 4 jours payables, portables chez l'exacteur sous peine de brigades fort et rudes et sans pitié sur ce sujet, et par deux fois pendant les mêmes 3 mois et demy de campagne la pauvre Savoye a payé dix cent mile livres, sans exception que des continuels mendians, les nobles à 25 sols, les bourgeois riches ou pauvres à 1, les domestiques et ouvriers à 9 deniers et ça par mois et toujours de 8 jours d'avance de chaque mois. » (1)

Guillaume Faucoz, ce régent de quatrième, se montre émerveillé de la piété et de la moralité des soldats espagnols. S'ils étaient un sujet d'édification pour les bourgeois d'Evian, il n'en était pas tout à fait de même poulies habitants de la vallée de Boëge, qui se gardaient bien de les comparer à de « bons capucins ». Ces soldats de Sa Majesté très catholique, qui égrenaient pieusement leur chapelet dans les carrefours d'Evian, à peine installés dans nos paroisses de la Menoge, se mirent en tète de débaucher les filles du Rosaire. Le 7 décembre 1743, la Michelle feu Claude Mouthon du Villard, assermentée par MB Pinget, châtelain du lieu, déclarait en présence de François Moru et de Charles Jordan, que son nouveau né était fils de Pierre Pérez, dragon du régiment de Pavie, compagnie d'Estènes (1). Ce n'était point un cas unique dans la vallée, ni dans toute la Savoie pour qui parcourt les registres du temps. Michel Pinget et sa femme tinrent l'enfant le même jour sur les fonts du baptême. Toutefois ,1e terroir savoyard ne fut pas favorable au développement de ce néophyte espagnol ; il mourut deux jours après sa naissance.

Il est regrettable que la vallée de Boëge n'aie pas eu, comme la ville d'Evian, son chroniqueur, pour enregistrer au jour le jour les faits et gestes des troupes espagnoles. Nous en sommes réduit à ne citer qu'un petit nombre de faits. Il paraît qu'au début, on n'était pas sans inquiétude dans les hautes sphères espagnoles, sur

U) Revue Savoisienne, 1873, page 91 et suiv., manuscrit Faucoz public par J.-1-". Gonthier.

(1) Registres paroissiaux du Villard.


182 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

les sentiments des populations de la Savoie, et l'on craignait qu'un mouvement d'insurrection ne vint à se dessiner tout à coup. Aussi, en mars 1743, parut un édit de Sa Majesté catholique qui avait pris le titre de roi d'Espagne et de Savoye, en vertu duquel toutes les armes qui se trouvaient entre les mains des habitants, devaient être séquestrées. Les savoyards obéirent ; et l'ancien procureur des communiers de Boëge, le médecin Mouchet qui vivait encore, alla le 25 mars consigner ses armes entre les mains de la municipalité. Le reçu que lui délivra le syndic Grobel nous fait connaître l'importance et la variété de sa collection. Mouchet avait le goût des armes et possédait dans sa panoplie : un fusil de munition, un fusil de chasse, un petit fusil court, un mousqueton avec platine à la catalane et une petite épée à poignée d'argent. C'était tout un arsenal.

Délivrés de la crainte d'une insurrection, les Espagnols purent en toute sécurité, pendant six longues années, écraser nos populations sous le poids de leurs réquisitions en fourrages et en bois. Le chroniqueur d'Evian n'exagère rien dans le tableau qu'il nous en fait pour l'année 1743. De plus les tailles et capitations, augmentées d'abord d'un tiers, furent bientôt doublées ; et le versement en était exigé deux mois avant l'échéance. Ainsi, au commencement de janvier, on payait pour janvier et février ; et les premiers jours de mars, pour mars et avril, et ainsi de suite. S'il y avait le moindre retard de la part de quelque communauté, l'administration des finances en avisait aussitôt le châtelain du lieu. La paroisse de Burdignin, dans la vallée de Boëge, semble avoir souffert plus que ses voisines de ce régime impitoyable. Nous avons entre les mains, sous diverses dates pendant les années 1744, 1746 et 1747, quatorze pièces officielles identiques à celle-ci :

« Faute à la communauté de Burdignin d'avoir apurée dans les trésoreries de cette ville, le montant de la taille et capitation du courant mois de may, et de juin prochain, malgré l'avis qu'elle en a reçu de Messieurs de la Délégation et de Monsieur le subdélégué, logera jus-


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 183

ques à ce qu'elle y aye satisfait, le présent Dragon, à raison de quinze sols, les Exacteurs en compteront icy chaque jour, huit pour le Dragon, et sept pour nos droits, avec défense de ne luy rien délivrer.

« Mandons au châtelain, curial ou secrétaire de répartir jour par jour, avec toute la justice requise, les frais sur les renitens, à commencer par les six plus fortes cottes.

« Bonneville, le 4e may 1746.

« Avec avis que si dans huit jours, tout n'est pas apuré, nous doublerons la brigade.

« Signé : BUENACHO. »

Buenacho n'était pas le seul signataire de ces contraintes ; c'est une besogne qu'il partageait avec ses deux compatriotes Médina et Nicolas de Miranda. Le lecteur devine le motif de ces poursuites ; les habitants de Burdignin étaient ruinés et négligeaient forcément leurs tailles et capitations. La lettre du Sénat, de Chambéry à Ferdinand VI, sous date du 16 janvier 1747, atteste qu'il en était de même de toutes nos populations rurales.

« Vous suppliant, lisons-nous, d'adoucir le sort des

habitants de la pauvre Savoye prêts à périr de misère et de meurtrissures ; on les accable sans relâche, malgré la plus parfaite soumission, par des impôts excessifs que l'on exige toujours par avance avec une rigueur insupportable ; depuis plus de trois ans on fait payer, chaque mois 8155 pistoles d'or qu'on avait imposées soidisant à la place des fournitures de vivres et d'ustensiles, lesquelles on exige toujours, avec promesse de payement, sans jamais payer un sol ny aux fonctionnaires de juslice et autres, ny aux marchands et fournisseurs, par ainsy que le pays n'a plus d'argent, ny vivres, sans compter la peste du bétail, les grêles et autres désastres. » (1)

Cette supplique fut prise en considération, et les Espagnols, paraît-il, reçurent l'ordre d'être plus discrets.

La pauvre Savoie râlait sous le joug, et nos ancêtres connurent à leurs dépens que ces fils d'Espagnols n'a(1)

n'a(1) Registre LXXIX, folio 28. Supplique du 28 septembre 1746,


184 I,K VILLARi ET LA VALLÉE DE BOËGE

vaient rien du caractère généreux et des sentiments chevaleresques que les auteurs classiques prêtent au Cid, ou même au célèbre chevalier de la Manche, le défenseur ingénu des opprimés. Tout était pour eux matière à profit, et ils allaient jusqu'à monnayer les crottes de leurs chevaux. Nous en trouvons une preuve indiscutable dans le document suivant écrit en espagnol :

Certifio que a M- Mouchet se le ha venlido el estiercol '.tel Caslello del que ha pagado trece libras ij média de esta moneda.

Y para que conste lo firmo Boëge 29 de febrero de 1744

GAUCIA.

.l'atteste qu'on a vendu à M. Mouchet le fumier du Château (de Boëge) dont il a payé treize livres el demie de cette monnaie.

En foi de quoi je signe Boëge le 29 février 1744s

1744s

La Savoie fut évacuée le 11 février 1745), et le pays respira ; mais les Savoyards n'eurent pas la mémoire courte. Il fallut les excès de la Révolution, l'odieuse mesure de l'emprunt forcé et son inique répartilition, pour faire oublier les vexations des Espagnols (1).

(1) Le roi de Sardaigne recevait annuellement de la Savoie, tout compris, 1 million 98S mille livres. Les Espagnols perçurent 3 millions 978 mille livres, outre le logement, la viande, les ustensiles, la paille poulies chevaux. (Cf. Mémoire Secret de 1715, Reu. Sauoisiennc, 1870, p. 4S el 19.)


CHAPITRE XXIV.

R' 1 Mouchet curé du Villard; sa famille. —Acquisition de deux cloches. — Reconstruction du presbytère. — Les confréries. — Registres de catholicité. — La foudre sur le clocher du Villard. — Difficultés relatives à une sépulture. — La famille Jacques. — Les étudiants ecclésiastiques. — L'institution du vicariat. — L'évêque fait l'éloge du curé. — Faits divers. — Mort de Rd Mouchet.

Après avoir occupé le lecteur du procès fameux de la montagne de La Glappaz et des tristes répercussions, dans la vallée, des gurres du xvnr siècle, il est temps de revenir à l'histoire de la paroisse. Rd Jacques de Balme, qui présidait la procession des Voirons quand furent séquestrés les troupeaux de ses paroissiens, le 15 juin 1672, descendait dans la tombe en avril 1686, avec la consolation d'avoir vu éclore dans la paroisse toute une pléiade de jeunes lévites. C'était l'époque où Mgr Jean d'Arenthon d'Alex, évèque du diocèse, créait le grandséminaire d'Annecy, et mettait à contribution le dévouement de son clergé. Rd de Balme fut des premiers à répondre à l'appel de son évèque, et s'inscrivit pour 400 florins, 1671. Aujourd'hui encore, dans le vaste immeuble spolié par l'Etat, le visiteur retrouve le nom de Jacques de Balme gravé en lettres d'or, au premier rang des bienfaiteurs sur les tables de marbre du grand vestibule- Son successeur au Villard, Rd Michel Mouchet, docteur en théologie, était nommé le 15 mai 1680. Né à Boëgc en 1644, il appartenait à la puissante famille Mouchet qui fut la première d'entre les familles bourgeoises de la localité pendant les xvu" et xvnr siècles. Ses divers membres apparaissent toujours au premier plan dans l'histoire de la Vallée. Elle donne à Boëge des châtelain-,


186 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

des médecins et des hommes de loi. Le châtelain Michel Mouchet, et son frère le docteur Claude-Charles Mouehet, le procureur des communiers de Boëge dans l'affaire des fourrages, étaient ses neveux ; Marie-Antoine Mouchet, chanoine de Peillonnex, son petit-neveu ; et son arrière petit-neveu encore, l'avocat Michel Mouchet, le grand acteur du drame révolutionnaire dans la vallée de Boëge.

Michel Mouchet, qui avait exercé jusque là les fonctions d'aumônier des Ursulines de Thonon, passait pour l'un des prêtres les plus instruits du diocèse. II arrivait au Villard avec le titre d'archiprêtre de la vallée, et inaugurait un ministère de 38 ans, qui allait être fécond pour la paroisse.

Il s'occupa, dès son arrivée, de peupler de cloches le clocher de son église. La paroisse possédait, depuis l'an 1558, une belle cloche qu'elle conserve encore aujourd'hui, mais ce n'était point assez. M. Mouchet voulut lui adjoindre deux compagnes, qu'il installa successivement en 1687 et 1689. Le zélé pasteur pouvait-il se douter en ce moment, qu'un siècle plus tard, son arrière neveu et homonyme, le citoyen Michel Mouchet, l'exécuteur des décrets d'Albitte, viendrait détacher ces deux mêmes cloches, et diriger sur Bonneville « ces instruments sonores de la superstition ? » Nos deux cloches échappèrent alors aux coups des vandales, mais hélas ! aucune n'a repris la place que lui avait assignée Rd Mouchet. La première se retrouve aujourd'hui dans le campanile d'une chapelle rurale de la Côte-d'Arbroz, et la seconde se balance, en Chablais, dans le clocher de la paroisse de Veigy. Cette dernière, qui a des proportions assez considérables, porte, avec la date de 1689, le nom de Jacques De Balme, curé du Villard. Il faut croire que l'ancien curé, mort depuis trois ans, avait laissé, en partie au moins, les capitaux nécessaires à son acquisition, de telle sorte qu'il fut à la fois le bienfaiteur du Séminaire, et le bienfaiteur de sa paroisse. (1)

il) Voir : La Révolution dans la Vallée de Boëge, page 40. Le carillon du Villard,


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 187

Dans l'intervalle de la coulée de ses deux cloches, le curé Mouchet consacra ses soins et ses ressources personnelles à la reconstruction du presbytère. Cet immeuble, édifié sous le curé Carton, avait à peine un siècle d'existence, et déjà il appelait une restauration presque complète. Mouchet écrit sur un registre qu'il en supporta tous les frais.

En enrichissant la paroisse dans son domaine matériel, il ne négligeait nullement les intérêts moraux de ses paroissiens. A peine installé depuis six mois, il commençait, le 19 janvier 1687, un nouveau registre de la confrérie du Saint-Sacrement. Aux premières pages, nous trouvons, transcrits de sa main, les règles et statuts que le Père Théodore de Bergame avait laissé par écrit au Villard. Puis dans la première partie, les élections, au scrutin secret et à la pluralité des voix, des officiers de la confrérie, et l'inscription des nombreux confrèreis dans l'ordre et date de leur agrégation. La même méthode se rencontre dans la seconde partie qu'il réservait aux femmes et filles agrégées. Il est édifiant de voir figurer, dans ces tableaux, tous les chefs de familles les plus notables de la fin du xvne siècle.

Rd Mouchet apportait le même soin minutieux à la rédaction des actes de catholicité, qui nous sont parvenus en parfait état, en un registre in-quarto solidement cartonné. Il a eu soin de noter, dans les dernières pages et sur la face intérieure de la couverture, les événements mémorables de la paroisse, tout autant de jalons lumineux qui dissipent partiellement les ténèbres du passé et facilitent grandement la tâche laborieuse de l'historien d'aujourd'hui. C'est tantôt l'éloge funèbre d'une personne exemplaire, qui, par son dévouement envers les pauvres et les malades, a conquis l'estime et l'admiration de la paroisse. « Le 2 février, 1692, écrit-il, est décédée la Jaquemine, fille de feu Biaise Mouthon ; on pourrait l'appeler la mère des pauvres, malades et autres ; elle s'acquittait très bien de la charge de prieure de la confrérie du Saint-Sacrement, dans laquelle elle a toujours été confirmée pendant six années. »


188 I.K VII.I.ARD ET I.A VALLÉE DE BOËGE

C'est tantôt un événement tragique qui a jeté l'épouvante dans la paroisse et mis en deuil quelques familles.

« Na, dit-il, qu'en 1098, par un dimanche, environ 4 heures du malin, au mois d'août, moi soussigné, étant sur le seuil de la première porte de l'église à l'entrée dessous les cloches, faisant les prières et exorcismes contre le temps qui était fort agité et irrité, lequel paraissant adouci et arrêté, me disposant à rentrer à l'église, d'abord que je fus au milieu du clocher proche les marguilliers qui sonnaient, voilà tout d'un coup tonnerre, et la foudre qui tomba à même temps sur le pas de la porte du clocher d'où je m'étais retiré, ayant ouvert la muraille du dit clocher depuis la fenêtre en haut, descendant sur le chapitaux comme on voit en la dite muraille la fente qu'a fait la foudre, eslouffa les deux marguilliers qui sonnaient, savoir Jacques (ils de feu François Mouthon à qui la dite foudre brûla le ventre et un bas de toile jusqu'au pied, François fils de feu Michel Dufourd clerc d'eau bénite. La dite foudre sortant en même temps du clocher jeta par sa violence aux égouts du chapiteau Claude de la Croix dit Crosson, et laissa la taille de l'angle du clocher tirant du côté du tilleul marqué par la même violence, comme on le peut voir encore à présent, aussi bien que la dite muraille du dit clocher, par où on peut juger que la Providence m'inspira de faire trois ou quatre pas pour entrer dans l'église, faute de ce, j'aurais été tué par la foudre. »

« MOI'CHKT, Curé-nrchiprctrc. >■

La tradition populaire, plus encore que la plume du curé Mouchel, a perpétué au Yillard le souvenir de cet événement tragique. C'était la coutume à cette époque de demander, aux prières de l'église et à la voix des cloches, la préservation de la tempête. Instruits par l'expérience des siècles, et sans même envisager le point de vue surnaturel, nos ancêtres avaient sans doute reconnu ([lie les puissantes vibrations des cloches, comme aujourd'hui les détonations répétées des canons paragrêles, provoquaient des perturbations au sein des nuages éleclri-


LE VILLARD ET LA VALLEE DE BOËGE 189

ques et dissipaient la tempête. Et ils ne craignaient point, les jours d'orage, quand grondait la voix du tonnerre, d'exposer leur vie dans l'enceinte de nos clochers, dont les flèches élancées resteront toujours un but' désigné aux décharges de la foudre.

Rd Mouchet signale aussi les difficultés d'ordre administratif que lui suscitaient les familles de sa paroisse. « Le 22 novembre 1707, dit-il, est décédé Balthasar Jacques, dit Franca, après avoir reçu les sacrements nécessaires au salut, et le 23 a été inhumé dans l'église de cette paroisse sans y avoir aucun droit de sépulture qu'en payant cinq florins pour la réparation de la dite église, comme sont obligés de payer tous les autres paroissiens, étant la règle et coutume de la dite église de payer cinq florins pour y être sépulture, et comme les dits Jacques prétendent y avoir un droit imaginaire, le Rd curé soussigné, avec les syndic, conseillers et communiers de la dite paroisse ont protesté de la nullité de leur prétendu droit imaginaire, avec proteste de se pourvoir devant qui il appartiendra. Na de plus que le dit Balthasar Jacques n'a rien donné à la dite église, non plus que son fils Philippe décédé le 1" septembre proche passé de mort subite, ayant dit plusieurs fois que tout ce qu'on donnait à l'église était perdu. Ils sont donc sépultures à la dite église par force et sans le consentement du Rd sieur Curé et de tous les paroissiens.

« Na de plus que soussigné suis allé faire la levée et cérémonie du corps du dit Jacques au village des Noyers sans y être obligé et seulement par une pure déférence, n'étant obligé ni en coutume dans cette paroisse de faire la levée du corps dans la maison des défunts, si ce n'est dans le bourg de la dite paroisse.

« MOUCHET, curé-archiprêtre. »

Ici, on ne comprend pas bien la conduite du Rd curé. Il écrit que le défunt a été inhumé de force dans l'enceinte de son église, sans son consentement ni celui de ses paroissiens ; en même temps, il ajoute que, par déférence, il est allé faire la levée (\u corps à domicile


190 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOÉGE

et a présidé l'inhumation. On peut présumer que la famille du défunt, après s'être engagée à verser les droits requis en cette circonstance, avait failli à sa promesse. On explique toutefois la déférence du curé pour la famille Jacques des Noyers. Son chef, qui venait de mourir, avait son nom gravé sur la plus grande des deux cloches qu'avait installées Rd Mouchet, et qui se trouve aujourd'hui au clocher de Veigy. A son titre de parrain de la cloche de 1689, Balthasar Jacques joignait celui de fondateur, dans l'église du Villard, de la chapelle des Trois Rois, à laquelle il avait donné pour recteur particulier son propre fils, Claude Jacques, ancien vicaire de Thorens et en ce moment curé de la paroisse de Saxel (1). Si ces divers titres ne lui conféraient pas le droit d'avoir sa sépulture dans l'enceinte de l'église, ils lui méritaient néanmoins des égards, d'autant plus que la famille Jacques était entourée au Villard d'un certain lustre que lui donnait l'étendue considérable de ses terres. Dans le rôle de capitation de 1706, nous la trouvons taxée pour 28 livres, tandis que les familles qui venaient ensuite, et en petit nombre, ne l'étaient que de 14. Aussi, les étables de la famille Jacques étaient mieux garnies que celles des autres particuliers, et elle entretenait un nombreux troupeau dans la montagne de La Glappaz. Dans le cours du procès fameux relativement à cette montagne, le nom de Balthasar Jacques revint fréquemment; dans le petit pajrs du Villard, il était presque un personnage, ce qu'on appelle de nos jours un paysan cossu. Rd Mouchet, le zélé curé de la paroisse, l'ignorait moins que tout autre. Comme il avait le respect des puissances, même dans les degrés inférieures de l'échelle sociale, il évita de s'engager à fond; et sa protestation contre sa sépulture demeura purement platonique.

Aux jours d'orage succèdent des jours sereins, et

(1) Chapelle fondée sous le vocable des Trois Rois par honorable Balthasar Jacques. Contrat en date du 1G mars 1692, reçu par Mr Jacquemard, notaire. Le revenu de la chapelle consiste en sept florins sous la charge de trois messes annuelles. Dans l'acte de fondation, Balthasar Jacques se réserve la nomination des recteurs. (Voir visite pastorale du 20 juin 1095.)


LE VILLARD Ef LA VALLÉE DE BOËGE 191

Rd Mouchet n'avait pas que des plaintes à formuler contre les divers membres de son troupeau. Un jeune étudiant du Villard se disposait à recevoir les Saints-Ordres. A la suite de son extrait de baptême qu'exigeait l'autorité ecclésiastique, Mouchet écrivait : « Je soussigné, atteste que le dit Jacques Delacroix a toujours été fort sage, vertueux, appliqué à l'étude, qu'il a fréquenté les sacrements dans les temps qu'il a passés dans cette paroisse et qu'il a été exemplaire dans ses actions et dans ses paroles, en foi de quoi j'ai signé au Villard, ce 30 octobre 1718. »

Onze ans plus tard, le bénéficiaire de cet excellent certificat était nommé curé de Bonneville. Rd Mouchet entourait de soins paternels les jeunes gens de sa paroisse, particulièrement ceux qui se destinaient au sacerdoce : el, comme nous l'avons dit plus haut, il furent toujours nombreux. Nous consacrerons un chapitre spécial à tous les prêtres originaires du Villard avant la Révolution.

Avant de diriger ces jeunes recrues dans les divers établissements d'instruction secondaire du diocèse, il était nécessaire de les initier aux premiers éléments de la grammaire. Aussi, dès les premières années après son installation, le curé Mouchet sentit le besoin d'un collaborateur qui pût s'improviser maître d'école, et partager, dans une certaine mesure, le fardeau du ministère pastoral. La paroisse n'avait point encore de ressources pour l'entretien d'un vicaire, mais le vicaire vint quand même Le premier en date, l'abbé Grobel, était sans doute un compatriote de Mouchet, peut-être un parent; les Grobel sont de Boëge. Nous le rencontrons dès les premiers mois de l'année 1691, et il signe aux registres : M. Grobel, vicaire au Villard (1).

Le vicaire présent, les ressources affluèrent. Le 11 novembre de la même année, Estienna Bel, femme d'Aimé Viollet, donnait 1000 florins pour contribuer à son établissement. Aimé Viollet, son mari, léguait l'année suivante, 4 juin 1692, 400 florins pour le même objet (2).

(1) Pièces justificatives, n" 12, liste des vicaires dès 1691 à la Révolution.

(2) Le 21 août 1G93, est décédé André Hudry-Danel, après avoir donné 400 florins pour l'établissement du vicaire. Mouchet, curé.


192 LK VILLARD KT LA VAI.LKK 1)K BOËCÎ<:

Celte famille Viollet, éteinte depuis deux siècles, avait donné d'autres preuves de sa pieuse libéralité. Eslienna Bel figure aujourd'hui encore, à titre de marraine, sur la cloche de Veigy, à côté de Balthasar Jacques, de R' 1 De Iîalme et du notaire Pierre Mouthon.

En 1693, l'abbé Grobel laissait sa succession à l'abbé Lacombe, lequel à son tour était remplacé en 1696 par l'abbé Dépierre. Bien que le vicariat ne fut pas en ce moment complètement fondé, Pévêque du diocèse ne rendait pas moins un hommage public au zèle du curé. Le 20 juin 1695, Mgr Jean d'Arenthon d'Alex visitait la paroisse du Villard. Son vicaire général, Rd François Coppier, chanoine de la collégiale d'Annecy, écrivait dans le procès-verbal : « Monseigneur ayant trouvé le presbitère basty à neuf et l'esglise si bien meublée et ornée qu'il n'a fait aucune ordonnance pour les réparations, meubles et ornements d'icelle : a seulement exhorté le dit sieur Curé de continuer ses soings et son zèle pour le bien de son esglise et sanctification de son troupeau, comme encore de persister à travailler pour l'establissemenl du vicaire, en faveur duquel il y a déjà des particuliers qui ont fait des légats : et Ihors qu'il aura un revenu suffizant mon dit Seigneur ordonne que tous les actes seront compris dans un contrat que l'on passera pour le d( establissement, lequel ensuitte l'on fera homologuer dans son greffe pour qu'il sorte son effecl et pour future mémoire (1). »

Rd Mouchet fut un homme remarquable par son zèle et sa science sacerdotale ; et parmi tous les curés qui se sont succédé au Villard avant la Révolution, c'est lui qui a imprimé, dans l'histoire de la paroisse, le sillage le plus durable. L'historien ne sort pas de son rôle, en l'étudiant sous ses moindres aspects. On dit que chez les hommes de valeur, les qualités de l'esprit s'accompagnent parfois de certaines manies, de tics particuliers, qui apparaissent fâcheusement comme une ombre un peu accentuée sur un magnifique tableau. Rd Mouchet était archiprèlre de

(1) Archives départ, de la Haute-Savoie, série (i, n" 9<S, fonds de l'F.vèché.


LE VÎLLARD ET LA VALLÉE 0È BOËGE 193

la vallée de Boëge. Peut-être ne l'ignorait-il point assez ? Pendant les 38 ans de son rectorat au Villard, il a rédigé plus de 1.500 actes de catholicité. Or, il n'en est aucun qu'il ne fasse suivre de ses titres et qualités, et auxquels il consacre dans le registre autant de surface qu'à l'acte lui-même. Il serait curieux de soumettre cette signature monumentale à l'examen d'un sérieux graphologue.

A la première page du registre des baptêmes, nous trouvons encore cette note du curé Mouchet, écrite en latin avec toute les pompes du style : « L'an 1688, Rd Michel Mouchet, curé de la paroisse, a construit, depuis ses fondemnts, et de ses propres deniers, le presbytère du Villard (1). »

A la suite, nous lisons : « Na que le dit Rd Mouchet entend parler de quelques murailles qu'il a radoubés en les platrissant et blanchissant, puisque la maîtresse muraille du côté du midy sur le jardin a plus de deux cents ans ainsi qu'il apparaît par la caducité. »

Cette dernière réflexion, d'allure peu charitable, ne serait-elle point le fait d'un mauvais plaisant ? Nous l'ignorons ; mais il n'y a dans tout cela que des ombres bien légères, et qui mettent plus en relief la belle figure du curé Mouchet.

Arrivé vers le terme de sa longue et féconde carrière, Rd Mouchet se dépouille encore en faveur des oeuvres diocésaines et paroissiales. En 1718, il donne 1000 florins au Grand Séminaire, et son nom demeure inscrit aujourd'hui parmi les bienfaiteurs. Le 6 janvier 1721, il lègue par testament un immeuble à la paroisse du Villard, sous réserve, par la suite, d'une grand'messe annuelle au jour anniversaire de son décès. Le 20 janvier 1724, il rend sa belle âme à Dieu, âgé de 80 ans et muni de tous les secours de la religion. « Il fut pleuré, écrit son successeur, Rd Débaud, de tous ses confrères et regretté de tous ceux qui l'ont connu. » Il repose dans l'église du Villard.

(1J Aimo Domini milesimo sexcentesimo octogesimo octavo oedificata fuit, a fundamentis, domus presbilcralis hujus parochioe dîclî loci du Villard a R° D" Michaele Mouchcl parrocho, propriis sumptibus.


CHAPITRE XXV.

Ordonnances de l'Eglise au moyen-âge en faveur de l'enseignement populaire. — Création des écoles de Boëge et du Villard. — Niveau de l'instruction populaire dans les deux paroisses. — Mentalité des populations relativement à l'instruction.

A la fin du xvn' siècle, la question de l'enseignement populaire, ou, comme l'on dit aujourd'hui, de l'instruction publique, était à l'ordre du jour. Nous avons vu que le curé Mouchet s'en était préoccupé sérieusement, et l'avait résolue, dans une certaine mesure, en établissant le vicariat.

C'est à l'ombre de l'Eglise que sont nées et qu'ont grandi les premières écoles. Au début du Moyen-Age, la vieille société romaine sombrait dans le déluge des invasions barbares, et le culte des lettres se réfugiait exclusivement dans les monastères et les demeures épiscopales. Les vieux moines sauvèrent alors du naufrage les chefsd'oeuvre classiques et les productions littéraires de l'antiquité.

Dès l'an 1179, le concile de Latran ordonnait que chaque cathédrale eût son maître d'école chargé d'instruire gratuitement les clercs et les écoliers pauvres. En 1215, le quatrième concile de Latran renouvelait la même prescription, En 1563, le concile de Trente donnait indirectement un nouvel essor à l'enseignement public, en ordonnant la création des séminaires. L'instruction plus grande des prêtres, sortis presque tous des rangs du peuple, devait produire et produisit celle du peuple. Les gouvernements se désintéressaient de ce grave problème, et laissaient l'enseignement primaire à l'initiative privée. Mgr Jean d'Arenlhon d'Alex, qui venait d'établir dans sa


LÉ VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 195

ville épiscopale un Grand Séminaire pour la formation d'un clergé instruit, recommandait instamment à ses curés de tenir « les petites escoles », c'est ainsi qu'on désignait alors les écoles primaires. Ces exhortations de l'évêque ne demeurèrent pas stériles, et il se produisit un mouvement admirable en faveur de l'instruction populaire. Dans beaucoup d'endroits, à défaut de local et de ressources, on vit les modestes chambres des vicaires se transformer en salles d'école.

En 1683, les frères Grobel, de Boëge, fondaient dans l'église de Boëge la chapelle de Saint-Jacques, à la condition que les vicaires-recteurs seraient perpétuellement obligés de tenir les petites écoles dans le lieu de Boëge (1). Le Villard, comme nous l'avons vu, n'eut son vicairerégent que quelques années plus tard, en 1691, dans la personne de l'abbé Grobel qui appartenait peut-être à la même famille.

Jusque-là les curés de nos paroisses s'étaient faits maîtres d'école, souvent même professeurs de belleslettres et de théologie, mais leurs leçons n'atteignaient qu'une élite peu nombreuse des enfants de leur paroisse, la catégorie des étudiants ecclésiastiques. Tous ces candidats au sacerdoce n'arrivaient pas jusqu'aux ordres, et c'est dans leurs rangs que se recrutaient les notaires alors fort nombreux, les sergents-royaux, les châtelains, etc. D'un autre côté, l'enseignement des curés était sans cesse paralysé par les exigences du ministère paroissial, et ne pouvait se donner que d'une manière irrégulière ; la masse du peuple restait illettrée. La création des vicaires-régents arrivait donc fort à propos ; ce fut une mesure très heureuse qui devait atteindre une partie beaucoup plus considérable de la classe populaire. Etudions, à l'aide de documents authentiques le niveau de l'instruction publique dans la vallée au commencement du xvnr siècle.

(1) Un peu plus tard, Rcl Maurice Grobel, curé de Ville-en-Sallaz, augmenta de 300 livres le revenu de la chapelle de Saint-Jacques récemment fondée par lui cl ses frères. Le 10 février 1730, Jcan-lîaptiste Grobel, frère du précédent, et ci-devant maréchal des logis, augmenta encore ce revenu de 260 livres, sous la même clause.


196 LE VILLARD ET LA VALLEE DE BOËGË

Pendant l'occupation française de la Savoie, le régiment de la Varpalière, ou Vaupalière, était cantonné en 1706 dans la partie nord du Faucigny. Une compagnie se trouvait à Viuz-en-Sallaz, une autre à Boëge, cette dernière désignée sous le nom de compagnie de Sassenage. Il paraît qu'une discipline très sévère régnait dans les rangs de l'armée française. Les officiers exigeaient du maître de la maison où le soldat avait cantonné une attestation écrite de sa conduite pendant son séjour à la maison. Nous possédons quinze certificats de bonne conduite délivrés à des soldats français, au commencement d'avril 1706, par des particuliers de Boëge, et qui nous sont parvenus dans un état parfait de conservation. Or, on fait cette constatation : Cinq particuliers ont écrit intégralement et signé leur certificat ; les dix autres ont eu recours à une main étrangère, et n'ont pu qu'apposer leur marque au bas du document. Nous trouvons donc parmi ces quelques chefs de famille, un lettré sur trois. De plus, ces cinq certificats écrits par des paysans témoignent d'une instruction primaire très passable. Le. lecteur s'en rendra compte en étudiant les deux échantillons suivants qui, parmi les cinq, sont de moindre valeur littéraire :

« Du 2° mars mil sept cent six je suis contems de Monsieur Lafortune cavalier dans le service du Roy de tous le tems qu'il a esté à Boëge avec moys en fois de quoy je me suis signé le 3" avril 1706.

« CONDEVAUX. »

« Je soussigné suis contens et satisfait du sieur SaintLouis cavallier dans le régiment de la Vaupallière logé ché moy jusqu'au dernier du mois passé en foy de quoy j'ay signé le pnt ce 3" avril mil sept cent et six et sans préjudice.

« GURLIAT. »

Neuf ans plus tard, des particuliers de Boëge au nombre de quarante-cinq, qui avaient fait des fournitures de fourrages en 1703 à la compagnie de dragons du comte


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 197

de Sonnaz, et dont il a été question plus haut, passaient une procuration au médecin Mouchet. Ils le chargeaient de faire toute diligence pour obtenir le payement de la créance qu'ils avaient depuis douze ans sur l'administration de la guerre. L'acte, daté du 8 décembre 1715" et passé par M" Pinget, notaire au Villard, est revêtu de onze signatures, indépendemment de celle du notaire. Ici, la moyenne des lettrés est d'environ un sur quatre.

Au Villard, vers la même époque, la proportion des lettrés paraissait être un peu moins considérable qu'à Boëge. Toutefois, le jugement que nous portons ne sauvait être ferme, faute de documents précis. Notre opinion est basée sur une étude que M. Mugnier, notaire au Villard, a bien voulu nous permettre de faire dans ses minutes. En compulsant le total des signatures et marques apposées sur tous les actes passés en l'étude du Villard dans l'année 1748, nous avons relevé une moyenne de un lettré sur cinq, c'est-à-dire une personne signant son nom à côté de quatre autres faisant simplement leur marque. Mais ici, ce ne sont plus, comme à Boëge, des chefs de famille qui écrivent, signent ou font leur marque, c'est l'ensemble de la population adulte, hommes et femmes, que des contrats de vente ou d'échange, que des actes de partage ou testaments appellent chez le notaire. Or, dans les familles de la campagne, les fonctions de scribe et de comptable sont remplies par la même personne, généralement par le chef de famille, et celui-ci conserve, par la pratique, la connaissance des notions acquises. Les autres membres de la famille, pendant des années entières, ne se trouvent pas dans la nécessité de donner même une seule fois leur signature, et de ce fait, ils oublient bien vite le peu qu'ils peuvent avoir appris dans le jeune âge. En tenant compte de cette remarque, il est donc possible qu'à cette époque, la proportion des lettrés au Villard ait été la même qu'à Boëge.

Quoi qu'il en soit, la classe populaire avait alors la facilité de s'instruire; et si le niveau de l'instruction n'était point encore très élevé, c'est que la nécessité ne s'en faisait pas sentir d'une manière impérieuse. Les jour-


198 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

riaux n'existaient pas ; on ne voyageait guère ; le recrutement militaire n'appelait qu'un nombre restreint de jeunes gens, et seulement en temps de guerre. La connaissance de la lecture et de l'écriture n'avait donc pas l'importance qu'elle a prise de nos jours. Aussi, les chefs de famille, sans cesse absorbés par le souci du pain quotidien, au lieu de se préoccuper de l'instruction de leurs enfants, utilisaient, dès l'âge le plus tendre, les menus services qu'ils pouvaient rendre à la maison. Il fallait un gardien autour du berceau du petit frère, un berger pour surveiller le troupeau dans les pâturages, de jeunes bras encore pour soulager les parents dans les rudes travaux de la campagne. Et si l'un de ces nombreux enfants restait disponible, vite on louait ses services à une famille étrangère. Enfin, pendant l'hiver, quand la fin des travaux rendait les enfants encombrants autour du foyer trop étroit, on se décidait à les envoyer une heure ou deux au vicaire-régent ou chez un voisin un peu lettré qui s'improvisait charitablement maître d'école. Au printemps suivant, si l'un d'entre eux rapportait son nom tracé péniblement de sa main, bien vite le père s'écriait : maintenant il en sait assez pour guider le soc de la charrue et brasser la glaise. Cette dernière réflexion, nous l'entendions encore dans la vallée de Boëge à la fin du xixc siècle, alors que la loi venait de décréter l'instruction obligatoire.

Etant donné cette mentalité de la population rurale d'autrefois, ce qui étonne, c'est que le niveau de l'instruction ait été si élevé, quand les vicaires-régents étaient le plus souvent sans ressources et sans local pour faire la classe, et surtout sans moyens coercitifs pour obliger les parents à faire instruire leurs enfants. Ce qui étonne plus encore de nos jours, c'est qu'avec les centaines de millions dont dispose le budget de l'instruction publique, avec la multiplication des écoles communales et la loi sur l'instruction obligatoire, on puisse enregistrer chaque année un si grand nombre de jeunes soldats illettrés.

L'effort qu'avait fait l'Eglise aux xvn' et xvnr siècles, pour multiplier les petites écoles, avait été couronné de


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 199

succès. Des témoignages irrécusables attestent leur existence dans la plupart de nos paroisses. Verneilh, préfet du Mont-Blanc, écrivait en 1802 :. « En Savoie, pour ce qui est des écoles primaires, il existait peu de communes rurales avant 1792, où il n'y eût un instituteur. Cette place était ordinairement tenue par un ecclésiastique qui servait en même temps de vicaire de la paroisse. Il montrait à lire et à écrire, ainsi que les éléments de la langue latine (1). » La Révolution, en confisquant les revenus des écoles, en exilant les prêtres, avait signé l'arrêt de mort de l'enseignement primaire.

« Ainsi, écrit l'archiviste De Jussieu, la religion et ses ministres avaient été les promoteurs de l'enseignement primaire. Ils l'avaient constamment soutenu par leur dévouement et leur bourse; élevé par leur concours personnel; dirigé par leur influence moralisatrice et par leurs lumières. Ils disparaissaient, et tous les résultats obtenus par trois siècles d'efforts s'évanouissaient ; jusqu'au retour de ces mêmes prêtres qui redevenaient comme une ère de renaissance; pour les écoles primaires en Savoie.

« Il nous plaît de nous arrêter sur cette pensée et de proclamer, les archives à la main, l'iniquité de cette accusation obstinée et systématique d'obcurantisme que tant d'historiens plus ou moins autorisés, plus ou moins consciencieux, mais qui réussissent souvent à se faire lire, voire même à se faire croire, sont si empressés de jeter à la tête des clergés de tous les pays en général, et au clergé savoisien en particulier (2).

(1) Statistique du département du Mont-Blanc.

(2) Histoire de l'instruction primaire en Savoie, d'après les Archives départementales, communales et paroissiales, par Alexis de Jussieu, archiviste départemental, inspecteur des archives communales, officier de l'instruction publique, page 94.


CHAPITRE XXVI.

Aperçu économique. — Signes manifestes d'aisance au Villard à la fin du XVIIe siècle. — Foires et marchés. — Petites industries. — L'art du bâtiment. — Mouvement de la population. — Les épidémies. — Climat. — L'émigration. — Familles fixées à l'étranger.

Le peu que nous ayons dit de l'enseignement populaire au Villard et à Boëge avant la Révolution, nous conduit à l'histoire économique de la Vallée. Il est difficile, dit-on, de juger du degré d'aisance d'une population, même par des documents officiels. Ici, la tâche sera d'autant plus ardue que les documents officiels font totalement défaut. Le cadastre n'existait point encore, et la taille se cotait alors d'après l'apparence de fortune des contribuables. La richesse acquise avait donc tout intérêt à se dissimuler. On connaît l'anecdote de Jean-Jacques Rousseau, entrant chez un paysan, qui lui déclare d'abord qu'il n'a rien à lui donner à manger, et qui lui apporte des vivres lorsqu'il est sûr de n'avoir pas affaire à un commis des contributions (2). Porter des haillons et ne pas réparer sa maison, pour éviter une surtaxe, n'était point alors une chose inouïe. Nous avons même connu au Villard, vers la fin du xixc siècle, une famille de particuliers fort aisés, qui, pour éviter l'imposition, tenaient soigneusement enfouie sous un hangar, une calèche fort confortable. Il n'y avait là cependant que des cas isolés, et il est certain que la situation matérielle des paysans était beaucoup inférieure à celle qu'ils ont aujourd'hui, el qu'il y eut, à certaines époques, un état persistant de gêne et de malaises.

<2i Les Confessions, part. I, liv. IV.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 201

Toutefois, si l'on juge par les apparences, le Villard connut des jours fort prospères à la fin du xvii° siècle et au commencement du XVIII". Il se produisait à cette époque, dans la paroisse, un vaste mouvement en faveur des oeuvres pies. Nous avons signalé les trois importantes fondations, faites de 1691 à 1693, pour le vicaire-régent, par Estienna Bel, André Hudry-Danel et Aimé Viollel. Entre ces deux dates, ce dernier faisait une nouvelle fondation de 100 florins, dont les revenus devaient être distribués en aumônes chaque année, le jour du JeudiSaint. Le 21 août 1694, la mense curiale du Villard enregistrait la donation d'un bois que lui léguaient les enfants de feu Aimé Hudry-Paccot, Michel, Pierre, Françoise et Pernette, qui partaient pour la Lorraine et se recommandaient aux prières du curé. Le 16 mars 1697, le curé Mouchet plaçait, sur une pièce de terre, une nouvelle fondation de 140 florins, que venait de faire Michelle Dufourd, femme de François Berthet. Les 24 juillet et 19 décembre 1697, nous trouvons encore deux nouvelles fondations, la première de 50 florins versés par Jeanne Mouthon-Bouillon, et l'autre de 160 florins légués en faveur de l'église par Jean Molliet-Jacquilliet. Le 20 mars 1700, c'était la donation d'un bois faite au bénéfice-cure par François Lacroix. Enfin, quelques années plus tard, 22 janvier 1708, Aymaz Chardon, veuve de Michel Mouthon, s'inscrivait pour 400 florins en faveur des réparations de l'église.

Toutes ces donations, qui se faisaient coup sur coup, après l'acquisition de deux cloches auxquelles les paroissiens contribuèrent nécessairement, sont un signe manifeste de prospérité économique. Seules, les paroisses riches sont riches en fondations. C'est que le sol fécond de la vallée et les fertiles pâturages de la montagne étaient, les bonnes années, une source incontestable de richesses. Les foires et marchés de Boëge, établis dès le xvr siècle par les seigneurs de Montvuagnard, se tenaient aux mêmes jours et dates qu'aujourd'hui. Les particuliers y conduisaient leurs denrées et leurs bestiaux, ou approvisionnaient directement en blés, beurres et fro-


202 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

mages, les consommateurs de la place de Genève. Nous en avons une preuve dans la lettre suivante, adressée le 14 juin 1719, au châtelain Mouchet, neveu du curé du Villard :

« Monsieur,

« Comme Mr De Normandie a trouvé excellentes les tommes de chevrotin que Madame votre épouze a eu la bonté de luy envoyer, il vous prie très intamment de luy faire l'amitié de luy en envoyer encor une douzaine des mêmes, en m'en marquant s'il vous plait le prix que je vous feray dabord rembourcer car ce n'est que sous ces conditions là qu'il vous les demande, ou autrement il n'en recevrait point.

« Je vous avais prié de nous envoyer une douzaine de coupes d'avoine et comme nous n'en avons encor receu que demy douzaine de coupe moins deux carts je vous prie d'avoir la bonté de nous envoyer les autres restantes, car nous avons conté sûrement là dessus et sur votre promesse qui est cause que nous ne nous en sommes pas pourvu, ainsy vous obligeré infiniment Mr De Normandie et les luy envoyerés au plutôt.

« Monsieur et Madame De Normandie vous font mille compliments de même qu'à Madame Mouchet, et moy je suis très parfaitement,

« Monsieur,

« Votre très humble et très obéissant serviteur.

« REGUILLON. »

Genève, ce 14 juin 1719.

A la culture de la terre et à l'élevage du bétail, les habitants de la vallée joignaient de petites industries qu'on rencontre fréquemment dans la campagne et qui contribuaient beaucoup à faire régner l'aisance dans les familles. A la fin du XVII' siècle, la paroisse du Villard se suffisait à peu près au point de vue économique, et n'était guère tributaire de l'étranger que pour les denrées coloniales et les étoffes de luxe, dont elle n'usait guère. On trouvait à cette époque, fixés au Villard, et tous en-


LE VILLARD ET LA. VALLÉE DE BOËGE 203

fants de la paroisse ou de la vallée, des tanneurs, des tisserands, des charpentiers, des maçons, des cordonniers, des meuniers, des tailleurs d'habits et des forgerons. La houille hanche rendait à certains d'inappréciables services. Le Nant de la Veillât, à la hauteur du Bourgeau, les eaux de la Menoge, l'étang des Noyers agitaient les roues des moulins et des scieries, ou broyaient les écorces à la tannerie des Noyers. Aujourd'hui, la tannerie a disparu ; le tissage de la toile est en voie de disparaître ; mais toutes les autres professions comptent encore des représentants.

Ces diverses industries étaient de date fort ancienne dans la paroisse. Déjà en 1409, Amédée VIII, qui construisait le monastère de Ripaille, recrutait une partie de ses ouvriers dans la vallée de Boëge (1). En 1671, les paroissiens de Bons confiaient à deux maîtres-maçons du Yillard, Michel Berthet et Claude-Jacques Vuarambon, la construction de leur clocher. En 1680, les mêmes entrepreneurs se chargeaient encore, pour la somme de 1942 florins, de la reconstruction du choeur de l'église de Bons qui menaçait ruine (2).

Il n'est pas un village au Villard qui ne conserve quelque spécimen de l'art du bâtiment à cette époque. On trouve, au village de La Gruaz, dans la maison des frères Mouthon feu Jean-Marie, une porte en pierres ouvragées, dont les moulures élégantes révèlent l'habileté du ciseleur du xvnr siècle. Un cartouche sur le chambranle porte la date de 1664. A peu de distance, dans le même village, la maison de François Mouthon feu Jean-François conserve un bénitier remarquable provenant de l'ancienne chapelle des Lacroix. Cette chapelle, érigée en 1714, disparaissait en 1848, et ses matériaux prenaient la direction des quatre points cardinaux. La beauté du bénitier tenta Jean-François Mouthon, qui s'empressa de l'acquérir et d'en orner le grand escalier de sa maison.

On pourrait citer beaucoup d'autres vestiges des anlll

anlll BRUCIIHT, IiijKiille, page 73.

(2) .icad. Salés., lome XXXV'', La paroisse de lions, page 22, par M. Gonthier.


204 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

ciennes habitations du Villard, particulièrement des fenêtres, qui, en imitant avec plus ou moins de perfection le style renaissance, témoignent de l'habileté de l'ouvrier et du confort de l'époque. Ces fenêtres toutefois, de dimensions trop réduites, ne laissaient entrer qu'avec parcimonie les deux grands facteurs de la santé, l'air pur et la lumière ; et il n'était pas rare que l'ignorance des lois de l'hygiène, en favorisant les épidémies, n'engendrât des deuils dans les familles. A ce sujet, les registres de catholicité sont curieux à consulter. En l'an 1691, le curé Mouchet enregistrait 61 décès. Ce chiffre est énorme si l'on se rappelle que la population atteignait à peine 000 âmes. Nous trouvons l'année 1690 avec 32 décès, et l'année 1692 avec 36 ; c'est encore le double des décès moyens eu égard à la population. L'effrayante mortalité de ces trois années consécutives révèle, à n'en pas douter, une grave épidémie. Rd Mouchet, qui notait scrupuleusement chaque décès, se tait complètement sur les causes de cette mortalité. Il apparaît toutefois que les habitants, terrifiés sans cesse par le spectre de la mort, firent un voeu solennel pour obtenir la cessation du fléau. On lit dans le procès-verbal de la visite pastorale qui fut faite trois ans plus tard, 20 juin 1695, par Mgr Jean d'Arenthon d'Alex : « Mon dit Seigneur a approuvé le voeu que la paroisse a faict de chaumer la feste de sainct Sébastien soubs les limitations portées par ses statuts synodaux. » Le souvenir de ce voeu n'a point été enregistré par la tradition locale.

Les places qui devenaient vacantes, au sein des foyers de la paroisse, étaient bien vite remplies par des hôtas nouveaux. La natalité était prodigieuse. De 1687 à 1711, c'est-à-dire pendant une période de vingt-quatre ans, la paroisse enregistrait 531 naissances. L'année 1687 détient le record avec 40 naissances ; la moyenne annuelle pendant ce quart de siècle fut de 22, plus une fraction ; et le calcul nous donne ce magnifique coefficient de 37 naissances pour 1.000 habitants, chiffre inconnu de nos jours.

Les décès pendant la môme période furent de 499;


LE VILLARD ET LA VALLEE DE BOËGE 205

ce qui nous donne une moyenne annuelle de 20 décès plus une fraction, et un coefficient de 34 décès pour 1.000 habitants. Ce dernier chiffre est fort élevé, mais il faut tenir compte de la visite de la peste pendant les trois années 1690, 1691 et 1692, où la mortalité fut, pour 1692 spécialement, quatre fois celle des années moyennes. La vallée de Boëge jouit d'ailleurs d'un climat salubre, où l'on n'observe pas les températures extrêmes des vallées savoyardes plus proches des glaciers. Nourrice de paysans robustes, elle a toujours compté des vieillards en grand nombre. En 1676, parmi les acteurs que mettait en scène le procès retentissant du Villard contre Habères, se trouvait un particulier d'Habère-Lullin, Balthasar Ruffet, âgé d'environ 100 ans. Dans la même paroisse mourait en 1911 François Duret (1) à l'âge de 98 ans. De notre souvenance, nous avons vu à Boëge et au Villard des vieillards de 95 et 97 ans. Et à l'heure où nous écrivons ces lignes, le Villard compte encore deux nonagénaires : Claude Sermet, des Reinats, et Maurice Delacroix.

Terminons cette courte étude économique, que le manque de documents rend forcément incomplète, par quelque aperçu sur l'émigration.

Nous avons signalé la famille de feu Aimé HudryPaccot, composée de quatre enfants, partant nonr la Lorraine en 1694, après avoir donné un bois à la cure du Villard. Vers la même époque, suivant une constante tradition dans la paroisse, un membre de la famille Mouthon des Andrys, établi dans ces parages, serait devenu la souche du maréchal de France Georges Mouton, comte de Lobau. Les recherches faites à ce sujet semblent infirmer la tradition ; ces recherches, toutefois, ne remontent pas au-delà des premières années du xvme siècle.

Le 28 août 1731, nous trouvons un Pierre Mouthon du Villard, fixé à Sey, près de V^soul, qui vend à son

(1) Fils dp Michel et de Jeanne Lacroix, né le '.) décembre 1813, décéd;'- le 8 septembre 1911.


206 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

frère Michel, pour 000 livres, tout ce qu'il possède encore au Villard (1). En 1732, un Genoud-Prachet, d'HabèrcPoche, s'établissait à Luxeuil. Un de ses petits-fils fut député sous Louis-Philippe, de 1834 à 1843 (2).

Jacques Gavard, né à Saint-André, le 16 juin 1761, se fixa comme marchand bijoutier à Paris. Son fils Jacques-Dominique-Charles, mort en 1854, chevalier de la Légion d'honneur, fut célèbre comme ingénieur géographe et graveur. Il laissa un fils, Charles-René qui fut ministre plénipotentiaire, commandeur de la Légion d'honneur, et un autre, Georges-Albéric, chanoine honoraire d'Amiens. (3)

Les jeunes gens de la vallée, à qui les longs mois de l'hiver donnaient des loisirs, prenaient volontiers le chemin de la Franche-Comté et de la Lorraine pour faire du négoce. Quelques-uns s'y fixaient à demeure et vendaient ce qu'ils possédaient au pays natal. D'autres pénétraient jusque dans les villes de l'Allemagne : telle une famille Jorat de Bogève que nous trouvons établie à Stuttgard des le xvnT' siècle. Les débris de la fortune considérable qu'elle avait réalisée, furent l'objet, de la part des héritiers de Bogève, d'un procès fameux qui défraya toutes les conversations dans la vallée vers 1886.

Ce courant d'émigration, pendant la saison d'hiver, persiste encore de nos jours, mais avec moins d'intensité qu'autrefois, et ne dépasse plus guère les frontières du Doubs et du Jura. Au premier printemps, les émigranls se retrouvent au foyer pour reprendre les travaux agricoles ; avec les gains de l'hiver, on entretient l'aisance dans la famille et on agrandit le petit domaine. Aussi, pendant que les terres ne se vendent qu'à vil prix dans certaines parties de la Savoie, on les voit monter dans la vallée de Boëge à des prix souvent exagéré. Dans le BasChablais notamment, le journal de terre ne trouve pas toujours d'amateur à 500 francs ; au Villard, on se le dispute parfois à 2.000, et même à un prix plus élevé.

(11 Acte Pinget, notaire.

(21 Xoto Gonlhier.

C!> F. Miquct, Heu. Sav.. 1899, p. 28S.


LE VlLLARD Ëf LA VALLEE DE BOËGE 20l

Mais cette hausse, due à l'abondance de l'argent, ne sera que passagère ; le moment semble proche, où le jeune paysan, désaffectionné dé la terre natale parée de tant de charmes, abandonnant la voie tracée par ses ancêtres, va prendre le chemin de la grande ville, souvent sans esprit de retour.


CHAPITRE XXVII.

Le cadastre 1728-1738. — Le clergé et la noblesse astreints à l'impôt. — Création de conseils communaux, 1738. — Abolition des droits seigneuriaux. — Démonstrations de joie des populations rurales et du bas-clergé. — Les satires du curé Frère. — Mémoire en faveur des affranchissements adressé au roi par les curés du Chablais. — Les a/franchissements dans les paroisses de la Vallée.

Le Villard ne connut pas que des jours prospères. La multiplicité des charges qui pesaient sur le cultivateur, dîmes, tailles et droits féodaux, rendirent la vie dure à nos ancêtres les années de disette et durant les deux périodes de l'occupation française et espagnole. On sait que l'année 1709 fut particulièrement désastreuse, et suivie d'une profonde misère. L'absence de documents nous empêche de rien préciser.

On était toutefois sur la voie du progrès. Les princes de la maison de Savoie allaient manifester leur intelligente initiative dans une série de réformes heureuses, très fécondes en résultats. Victor-Amédée II, à qui tous les historiens reconnaissent les qualités d'un grand prince, s'appliqua à étudier une plus juste répartition des impôts. II décréta, par l'édit du 9 avril 1728, qu'il serait procédé, dans un bref délai, à la mensuration générale de tout le territoire de la Savoie. Ce fut l'origine du cadastre. Cet immense travail, qui dura dix ans, fut fait au Villard en 1732, et l'ensemble du territoire de la paroisse accusa une superficie de 698 hectares 44. Certaines désinences italiennes, laissées à des noms de la localité, révèlent l'origine piémontaise des géomètres.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOÉC.E 209

Pour Ajonc, ils écrivent Hazou. La caisse de l'Etat leur servait un salaire de 4 livres par jour ; l'assistant portechaîne recevait 25 sols, et les secrétaires, 2 livres. Toutes les parcelles de terre en Savoie furent cotisées, les titres de propriété révisés et discutés. Le clergé et la noblesse furent astreints à l'impôt, sauf pour les biens dont ils purent justifier la possession dès avant 1584. Et même à partir de 1783, on soumit à l'impôt la généralité des biens ecclésiastiques précédemment exempts.

Le corollaire du cadastre, commencé en 1728, fut l'édit du 15 septembre 1738 qui instituait, dans chaque paroisse, un conseil électif chargé de l'administration des affaires communales. En vertu de cet édit, le Villard eut donc pour la première fois son conseil municipal ; mais les choses ne se passaient pas comme de nos jours. Il n'y eut que cinq conseillers, élus une première fois par l'assemblée générale des chefs de famille possédant fonds dans la paroisse. Le doyen d'âge des cinq conseillers était syndic de droit pendant un an. L'année écoulée, il rendait ses comptes et sortait du conseil. Le conseil choisissait lui-même et élisait le membre qui devait remplacer le conseiller sortant ; le plus ancien conseiller devenait syndic, et ainsi de suite.

Il serait intéressant de connaître les membres de la première assemblée municipale au Villard, et la longue série des syndics avant la Révolution ; c'est une étude que les archives communales, très pauvres en documents, rendent particulièrement difficile.

Les terres évaluées, et l'assiette de l'impôt définitivement établie, il restait une grande réforme économique à accomplir, et difficile entre toutes, c'était l'émancipation de la terre. La terre se trouvait grevée, depuis de longs siècles, de la lourde hypothèque qu'avaient conservée sur elle les seigneurs, héritiers des premiers possesseurs du sol. En vertu de cette hypothèque, les cultivateurs, propriétaires du domaine utile, devaient leur payer annuellement certaines redevances, connues sous le nom de redevances féodales ou droits féodaux. L'édit d'affranchissement, en date du 19 décembre


210 LE VlLLÀRD ET LA VALLÉE DE BOÊGÊ

1771, fut accueilli par des démonstrations de joie de la part des populations rurales et du clergé des campagnes. Leur satisfaction se traduisit, en maints endroits, par des feux de joie et le chant du Te Deum (1). Le curé de Collonges-sous-Salève, l'abbé Jean-Marie Frère, se permit même d'exercer sa verve aux dépens des seigneurs dans des strophes satiriques, dont le mérite littéraire est fort contestable. Nous n'en donnons ici qu'un petit échantillon :

Adieu seigneurs ! Adieu Jean-F... ! Nous ne craindrons plus vos noblesses Ni vos airs d'excessive hauteur : Mais à notre libérateur Le grand roi Charles-Emmanuel Sera compliment annuel, Pourvu que nul nouvel impôt Vienne troubler notre repos, Mais que sa royale justice Nous soit chaque jour plus propice. Amen, Amen, Amen. (2)

Cette réforme, si populaire parmi les curés de campagne et leurs ouailles, l'était beaucoup moins dans les rangs de la noblesse et du haut clergé, propriétaires de fiefs. Ils considéraient cette mesure comme une atteinte à leur propriété, et la violation de droits respectables, et ils s'étudièrent à la faire échouer. La mort de CharlesEmmanuel III, en 1773, donna à tous ces adversaires de la réforme une si redoutable activité, que le nouveau roi, Victor-Amédée III, se laissa émouvoir, et suspendit provisoirement l'exécution de l'édit d'affranchissement.

Quelques mois après, en 1775, Victor-Amédée se trouvait à Thonon. Dans les audiences multiples qu'il accorda à un grand nombre de curés du Chablais et même du Faucigny, il s'enquit auprès d'eux de la cause des maux qui affligeaient le pays dans le spirituel et le temporel. Tous, furent unanimes dans leur réponse. « De l'aveu de tous ceux qui pensent sans préjugés, dirent-ils,

(1) Max BRUCHET, L'Abolition ries droits seigneuriaux, p. LXVII.

(2) DUVAL, Un curé de Collonges-sous-Salêve, Saint-Julien, 1874, p. 61.


LÉ VILLARD Et LÀ VALLÉE DE BOËGE 2li

ce sont les redevances seigneuriales » (1). L'année suivante, 14 juillet 1776, tous ces curés, au nombre de trente-quatre, adressèrent au roi, en faveur de l'affranchissement, un fort long mémoire que M. Bruchet cite intégralement dans son important ouvrage sur l'abolition des droits seigneuriaux en Savoie. Nous y relevons les signatures de MM. Rossillon, curé de Bogève, vice-archiprêtre de la vallée de Boëge, Bastard, curé de Burdignin, Marchand, curé de Saint-André, Pinget, curé de Saxel, et Gurliat, vicaire d'Habères.

« Nous nous faisons un devoir, écrivaient-ils, de dire la vérité telle que nous la connaissons. Ce sont les redevances seigneuriales qui anéantissent tous les avantages de la part du terroir, de la religion, du peuple, de la noblesse et du trône, qui sont la cause et l'occasion des maux dont nous souffrons et nuisent non seulement au peuple, à la couronne et à la religion, mais à ceux qui le possèdent.

« La loi des redevances étant par le moyen des mainmortes tant réelles que personnelles la propriété de la plupart des biens dont elle ne laisse qu'une possession précaire, troublant par les échutes l'ordre des successions, traitant en esclaves les sujets que le souverain traite en hommes libres, il n'est point d'auteur de droit politique qui ne les regarde ou ne doive les regarder comme la production du plus mauvais de tous les gouvernements. »

Ce plaidoyer en faveur de l'affranchissement des terres se poursuit sur ce ton dans sept longues pages in-quarto, et nous montre que les curés de l'époque parlaient au Roi un langage respectueux, mais toujours ferme et noble (2). Le roi eut-il pour agréable la démar(1)

démar(1) BRUCHET, vol. cité, p. 280.

(2) Les autres signataires de ce mémoire étaient : Duchêne, curé de Sciez, archiprêtre du Bas-Chablais ; Galley, prieur et curé de Douvaine ; Masson, vicaire de Douvaine ; Pavi, curé de Messery ; Duclot, vicaire de Messery ; Gaudin, curé d'Yvoire et d'Excenevex ; Cheneval, ancien curé d'Yvoire ; Layat, curé de Massongy ; Verdel, curé d'Hermance ; Quizard, vicaire d'Hermance ; Gagneux, curé de Ballaison ; Cachât, curé d'Orcier ; Blanc, vicaire d'Orcier ; Viollet, curé d'Armoy ; Germain, curé de Keyvroz et archiprêtre-adjoint de Thonon ; Chenevier, curé de Vailly ; Galley, vicaire ; Decroux, curé de Bellevaux et archiprêtre de la vallée de Boëge ;


212 LE VILLARD Et LA VALLÉE DE BOËGË

che un peu audacieuse de ses curés chablaisiens ? Nous l'ignorons. Mais ce que nous savons, c'est que l'exécution de l'édit d'affranchissement, suspendue depuis quelques années, fut remise en vigueur par lettres-patentes du 2 janvier 1778. Dès lors, jusqu'à la Révolution, l'oeuvre d'affranchissement fut poursuivie avec vigueur par le gouvernement.

Le territoire du Villard était morcelé en six fiefs de très inégale valeur, dont deux étaient la propriété des de Rochette, barons du Villard. Un troisième appartenait aux consorts Foncet et Salteur, le premier baron de Saint-Jeoire, le second marquis de la Serraz. Le baron de Saint-Jeoire, de son vrai nom, Jean-Joseph Foncet, était issu de parents de la plus humble condition. Né à Saint-Jeoire en 1707, il était parvenu, de simple roturier comme on disait alors, aux degrés les plus élevés de l'échelle sociale (1). Nous le trouvons, surintendant des archives de Turin, conseiller d'Etat, président et auditeur général des guerres pour le duché de Savoie. Le 15 juillet 1769, il avait acheté la seigneurerie de SaintJeoire, dont les fiefs s'étendaient sur un certain nombre de localités du voisinage, notamment sur Boëge, Bogève, Burdignin, Saint-André et le Villard. Il se trouvait de ce fait le plus gros seigneur de la vallée.

Les trois autres fiefs du Villard étaient des fiefs ecclésiastiques, dont les deux plus importants appartenaient de date antique à l'évêché de Genève et à l'abbaye de Sixt. Ils devaient provenir, ainsi que nous l'avons dit au chapitre IX, d'Arducius, évêque de Genève, et de Ponce, fondateur de l'abbaye de Sixt, frères consanguins, de la famille princière des sires de Faucigny, qui eurent jadis, comme il a été vu plus haut, une maison-forte au

Delacroix, vicaire de Mégevette ; Richard, curé de Ccrvens ; Chevalley, curé de Perrignier ; Mugnier, prieur et curé d'AIlinges ; Braux, vicaire de la dite paroisse ; Bron, curé de Marin, archîprêtre d'une partie du Iiaut-Chabiais ; Pelloux, curé de Draillant ; Garin, curé de Margencel ; 'i'horens, vicaire de la dite paroisse ; Yanel, curé d'Anfhy.

(1) Son père Jean Foncet, tourneur sur cuivre à Taninges, était venu s'établir à Saint-Jeoire au commencement du xyi^ siècle. Il avait épousé, en 1G98, Claudine Jacquier, de Bonneville, dont il eut<le Conseiller d'Etat et trois autres fils prêtres. (Note A. Gavard.l)


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 213

Villard. Le troisième fief ecclésiastique, et celui-ci très insignifiant, était la propriété de l'abbaye d'Entremont.

Le premier affranchissement de fief au Villard est celui de l'abbaye de Sixt. Le contrat, passé par Muffat, notaire, est du lor septembre 1781. Voici comment on procédait alors pour établir la valeur respective de chaque fief. On évaluait le revenu annuel du fief sur la moyenne prise des dix dernières années, et ce revenu moyen servait de base à l'estimation, le taux de l'argent étant fixé au 4 %. Exemple : un fièf produisait en moyenne 80 livres par an, on l'estimait 2.000 livres ; 80 livres représentant le revenu annuel de 2.000 livres au 4 %. Si une difficulté surgissait, elle était tranchée par les trois membres de la délégation chargée de faire les estimations, ou l'on pouvait porter le différend devant les tribunaux. (1)

Le fief de l'abbaye de Sixt fut estimé 310 livres ; son revenu annuel moyen avait donc été pendant les dix dernières années de 12 livres 8 sols.

Plus considérable était le fief de l'évêché de Genève. Son revenu étant de 52 livres, on l'estima 1.306 livres. Le contrat d'affranchissement est du 22 février 1782, Muffat, notaire. Quant au fief que possédait l'abbaye d'Entremont, il devait être d'un revenu fort problématique, puisqu'il ne fut estimé qu'à la somme insignifiante de 7 livres. (Contrat d'affranchissement du 2 décembre 1788, Théuenet, notaire à Bonneville).

Les fiefs séculiers étaient autrement importants. Les deux des de Rochette, barons du Villard, furent estimés l'un 2.910 livres, l'autre, 1.857 livres ; et le fief Foncet et Salteur, 2.289 livres. (Contrats d'affranchissement du 30 novembre 1787 et 17 décembre 1790 ; autre contrat, 21 mai 1782, Muffat notaire).

Le total des estimations des fiefs, tant séculiers qu'ecclésiastiques, s'éleva à la somme de 9.679 livres. Ce chiffre nous apprend que la paroisse du Villard payait

(1) Instructions de la délégation générale des affranchissements aux délégations provinciales, du 2(i février 1778. Voir Max Bruchet, vol. cité, page 181,


214 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

annuellement, en redevances féodales, la somme moyenne de 387 livres, 3 sols. Quand éclata la grande Révolution, le Villard s'était complètement libéré envers ses seigneurs, sauf pour l'abbaye d'Entremont, dont le fief minuscule, évalué à 7 livres, ne fut jamais remboursé. Le rachat des droits féodaux lui avait coûté, en capital, intérêts et frais d'acte, la somme de 10.715 livres.

Nous donnons, dans les tableaux suivants, l'état des affranchissements dans les autres paroisses de la vallée.

BOËQE

REVENUS ESTIMATIONS

FIEFS EN EN CONTRATS D AFFRANCHISSEMENT

LIVRES LIVRES

Evêché de Genève. 21 : i sol 527 22 juin 1782, Muffat, notaire.

Abbaye de Sixt. 21 : 12 540 1" septembre 1781, Muffat, notaire.

Foncet et Salteur. 102 : 7 2359 21 mai 1782, Muffat, notaire.

Chartreuse de Ripaille. 42 : 8 1060 22 mai 1782, Muffat, notaire.

Rochette baronne du

Villard. 26 : 4 655 30 novembre 1787, Thévenet, notaire.

Val d'Isère Sr de

Boëge. 226 : 5650 22 décembre 1769, Gurliat, notaire.

Abbaye d'Entremont 14 : 8 360 2 décembre 1788, Thévenet, notaire.

Tous ces fiefs avaient été évalués à la somme de 11.351 livres. A l'époque de la Révolution, la paroisse de Boëge s'était libérée de la somme de 5.250 livres, et les fiefs affranchis et payés étaient celui de l'abbaye de Sixt, celui de Rochette baronne du Villard, le fief de l'évêché de Genève et celui de Foncet baron de Saint-Jeoire et Salteur marquis de la Serraz. Les trois autres fiefs affranchis ne furent jamais payés. Le 24 novembre 1792, les habitants de Boëge livrèrent aux flammes, au pied de l'arbre


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 215

de la liberté, les terriers du seigneur de Boëge, Mareschal de la Val d'Isère. (1)

BOQÈVE

REVENUS ESTIMA1-T17T7C

ESTIMA1-T17T7C TIONS ,

bih,t b EN EN CONTRATS D AFFRANCHISSEMENT

LIVRES LIVRES

Evêché de Genève. 492:4sols 12305 22 juin 1782, Muffat, notaire. Foncet baron de

St-Jeoire. 68 : 1700 23 novembre 1789, Gontard, notaire.

Brunier. 3:4 80 27 novembre 1787, Gontard, notaire.

Evêché de Genève. 10 : 250

Ducrest. 2 : 50

Duclos Dufresnoy. : 10 12 <

De Ville. 1 : 10 37

De Livron. 6 : 150 28 janvier 178g, Thévenet, notaire. Rochette baronne du

Villard. 21 : 16 545 30 novembre 1787, Thévenet, notaire.

Total des estimations : 15.129 livres. Capitaux et intérêts payés à l'époque de la Révolution : 8691 livres. Fiefs affranchis et paj^és : Fief de l'évêché de Genève (paiement partiel) ; Fief Rochette baronne du Villard ; Fief baron Foncet.

Fiefs affranchis et non payés : fief de Beauséjour, de Livron ; fief de Bardonnanche, Bastian ép. Ducrest ; fiefs possédés par Brunier, Duclos Dufresnoy comte de Bonne, de Ville.

(1) Voir la Révolution dans la Vallée de Boëge, p. 37,


216 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

LES HABÈRES

REVENUS ESTIMAPTPrP

ESTIMAPTPrP TIONS

MF.FS EN EN CONTRATS D AFFRANCHISSEMENT

LIVRES LIVRES

Marquis de Sales. 25: 13 sols 642 19 janvier 1788, Arpin, notaire.

S. Maison. 2 : 16 70 26 mai 1786, Jordan, notaire. Rochette Sr de StSigismond.

StSigismond. : 15 1294 u août 1787, Arpin, notaire. Sonnaz Sr d'Habères.

d'Habères. : 1500 20 juillet 17S7, Arpin, notaire. Rochette ép. Lallée

de Songy. 5 : 125 24 août 1787, Arpin, notaire.

Chapelle de Boëge. 22 : 550 24 septembre 1789, Arpin, notaire.

Cure d'Hab.-Lullin. 40 : 1000 20 juillet 1787, Arpin, notaire.

Dichat de Toisinge. 1:9 36 21 juillet 1787, Arpin, notaire.

Vignet des Etoles. 4 : 100 21 juillet 1787, Arpin, notaire.

Total des estimations : 5.317. Pas de renseignement sur les paiements effectués.

SAINT=ANDRÉ

REVENUS ESTIMAFIEFS EN EN CONTRATS D'AFFRANCHISSEMENT LIVRES L,VRES

Foncet et Salteur. 9 : 5 sols 251 21 mai 1782, Muffat, notaire.

Foncet. 52 : 1300 23 novembre 1789, Gontard, notaire.

De Chillaz. 3:4 80 10 décembre 1789. Gontard, notaire.

De Rochette. 37 : 4 930 30 novembre 1787, Thévenet, notaire.

De Livron 3 : 12 90

Cure de St-André. 5:4 130

Conseil. 6 : 150 2 décembre 1788, Thévenet, notaire.

Total des estimations : 2.911 livres. Capitaux et intérêts payés à l'époque de la Révolution : 3.173 livres. Fiefs


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 217

affranchis et payés : Foncet et Salteur ; De Rochette ; Foncet. Fiefs affranchis et non payés : De Chillaz ; De Livron ; Conseil ; fief de la cure de Saint-André. Ici, comme à Burdignin, les capitaux et intérêts payés, dépassant de beaucoup les estimations, il fallait qu'il y eût de nombreux intérêts en retard.

SAXEL

REVENUS ESTIMA_T_„_

ESTIMA_T_„_ TIONS

FIEFS EN EN CONTRATS D AFFRANCHISSEMENT

LIVRES LIVRES

Cure de Saxel. 7 : 4 sols 180 18 décembre 1790, Arpin, notaire.

Fief unique dans la paroisse de Saxel.

BURDIGNIN

REVENUS ESTIMArlrt.c

ESTIMArlrt.c TIONS ,

IHllirS EN CONTRATS D AFFRANCHISSEMENT

EN

LIVRES LIVRES

Foncet et Salteur. 48: 16 sols i 1220 21 mai 1782, Muffat, notaire.

Rochette baronne du I

Villard. 88 : 14 ! 2217 30 novembre 1787, Thévenet, notaire.

De Chillaz. 36 : 16 | 92o 10 décembre 1789, Gontard, notaire.

Vignet baron des

Etoles. 33 : 12 &4° " septembre 1787, Gontard, notaire

Abbaye d'Entremont 62:2 15^3

Prieuré de Burdignin. 20 : 500

De Chassey. 36 : 16 920 2 décembre 1788, Thévenet, notaire.

Total des estimations : 5.150 livres. Capitaux et intérêts payés à l'époque de la Révolution : 5.196 livres. F'iefs affranchis et payés : Foncet et Salteur ; De Rochette ;


218 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

Vignet des Etoles ; De Chassey ; Fiefs affranchis et non payés : Prieuré de Burdignin ; abbaye d'Entremont ; De Chillaz. Les capitaux et intérêts payés, dépassant le total des estimations, il fallait qu'il y eût des intérêts en retard.

XXX

De cette étude sur les redevances féodales dans la vallée de Boëge, il ressort que la paroisse la plus grevée de droits féodaux était celle de Bogève, où les estimations des fiefs s'élèvent à 15.129 livres ; et la paroisse la moins chargée était celle de Saxel, où l'on ne trouve que l'unique fief de la cure, estimé 180 livres.


CHAPITRE XXVIII.

Les prêtres originaires du Villard avant la Révolution. — Châtelains, notaires, avocats, chirurgiens, commissaires, sergents-royaux, originaires de la paroisse à la même époque.

La paroisse du Villard semble avoir fourni, dans tous les siècles, beaucoup de prêtres au diocèse. Nous avons rencontré, aux époques reculées, un certain nombre de vicaires et de recteurs de chapelles, de résidence dans la paroisse, dont les noms similaires à ceux de la localité, indiqueraient qu'ils sont originaires de la paroisse. A défaut de preuves positives, nous les omettrons dans le tableau suivant, pour ne citer que ceux du xvme siècle et de la fin du xvne, dont l'origine est démontrée par les registres et des preuves authentiques. Le premier en date :

1. Mouthon Pierre, ordonné prêtre le 23 septembre 1679 sous le curé De Balme, n'a pas laissé de traces dans le diocèse. Peut-être descendit-il prématurément dans la tombe.

2. Pinget Biaise, docteur en Sorbonne, né le 28 avril 1653, fils de Jean et de Bernarde Berthet. Prêtre le 20 septembre 1681. Nommé curé de Saxel en 1684, et curé des Gets en 1691. Curé-archiprêtre de Saint-Sigismond en 1699, il permute avec une chapellenie en 1720 et meurt en août 1724.

3. Pinget Claude, fils de Pierre et de Françoise Mouthon, cousin-germain du précédent, né le 27 janvier 1658; prêtre le 22 septembre 1685. Nommé en 1691 curé de Passeirier et archiprêtre; mort en novembre 1727.


220 LE.VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

Ce dernier et le précédent appartenaient à la famille Pinget dite de Morozo, qualification qui est mentionnée dans les registres du Villard jusqu'au XVIII" siècle. D'après le D' Pinget, cette famille serait originaire de l'Aragon, en Espagne, et serait arrivée en Savoie avec Jean de Bertrand, évêque de Genève, qui avait suivi comme conseiller l'empereur Sigismond dans le voyage qu'il fit en Aragon. Deux frères seraient venus de l'Aragon, et l'un, commissaire-terrier du seigneur de Marcossey, fixé à Bogève, serait devenu la souche des Pinget du Villard. Cette famille, disparue depuis quelques années, a fourni à la localité des châtelains, un médecin et des notaires.

4. Hudry Jean, prêtre le 24 septembre 1689, de la sainte Maison de Thonon; mort en 1720.

5. Delacroix Blaise-Claude-Laurenl, né le 12 février 1658, fils de Claude. Prêtre le 18 décembre 1686. Vicaire à Bogève, puis à Annemasse. C'est sans doute pendant son vicariat à Bogève qu'il baptisa au Villard, le 24 septembre 1690, Joseph, fils de Pierre Mouthon et de Pernette Berthet. En 1711, nommé curé de Saint-Romain, petite paroisse sur les bords de l'Arve et aujourd'hui annexée à ïleignier, il y vécut paisiblement jusqu'au lundi 3 novembre 1727 qu'il mourut accidentellement. Traversant l'Arve, en face de Scientrier, vers l'heure de midi, il tomba dans la rivière et fut emporté par le courant. Il avait en ce moment un de ses frères chanoine à l'abbaye de Sixt, et un petit-cousin, Pierre-Marie Delacroix, notaire à Annemasse. Ce dernier, aussitôt mis au courant de la iriste nouvelle, fit l'avance des frais funéraires et accessoires en pareille circonstance. On lit dans sa note :

A l'exprès venu annoncer la triste nouvelle, 14 sols.

A l'exprès envoyé à l'abbaye de Sixt, 2 livres 10 sols.

A ceux qui après trois jours de recherches ont retrouvé le cadavre et l'ont porté à l'église de Scientrier, 6 livres 4 sols 6 deniers.

Au Sr Philippe châtelain du lieu pour verbal et papier marqué, 6 livres 13 sols.


' LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 221

A celui qui avait fait la bière et le brancard

pour porter le cadavre à St-Romain 3 livres 10 sols.

A ceux qui ont deshabillé le mort et mis

dans le cercueil, 10 sols.

Soit au total 20 livres, 1 sol, 6 deniers, somme remboursée par le frère du défunt et son héritier, dont le nom suit :

6. Delacroix Antoine, frère et héritier du précédent. Prêtre le 22 septembre 1691, chanoine de Sixt, élevé en 1735 à la dignité de prieur de l'abbaye. Mort le 11 octobre 1742.

L'an 1714, il fit construire et dota de 4 messes une chapelle rurale sous le vocable de Notre-Dame de Compassion. Elle était sise à la Veillat-d'en-Bas, en face de la maison Théophile Mouthon, dans l'angle aigu formé par le chemin de grande communication n" 12 et la route qui monte à l'église. Elle se trouve cadastrée sous le n" 2758 avec le nom de Lacroix Antoine et non point Delacroix Antoine, et de la contenance de deux toises cinq pieds. Après la Révolution, 10 juillet 1827, Rd JosephMarie Delacroix, curé de Cervens, de la famille du fondateur, donna à cette chapelle des immeubles plus un capital de 1781 francs 25 centimes, sous réserve d'une messe hebdomadaire. Le 24 décembre 1839, la chapelle étant en ruines, sans que les propriétaires songeassent à la reconstruire, Mgr Rey unit ses fondations au maîtreautel de l'église paroissiale, et la chapelle disparut. Il n'en reste que le bénitier mentionné plus haut, qu'on peut visiter aujourd'hui à la Gruaz dans la maison François Mouthon feu Jean-François.

7. Jacques Claude, né le 7 mai 1664; prêtre le 22 septembre 1691 ; vicaire à Thorens, curé de Saxel en 1705, curé de Saint-André en 1712, archiprêtre de la vallée de Boëge à la mort du curé Mouchet, décédé le 21 avil 1744.

Jacques Claude était recteur de la chapelle des trois Rois, fondée en l'église du Villard par son père Balthasar Jacques dit Franca, le 16 mars 1692. Le 3 octobre 1733, Rci Jacques donne à cette chapelle des immeubles,


222 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGË

sous charge de douze messes annuelles, dont deux la semaine des Rois. Plus tard, 27 janvier 1739, il augmente encore cette fondation en ajoutant de nouveaux immeubles. « Il fut nommé archiprêtre, écrit Rd Jacques Dufourd, eu égard à ses éminentes vertus sacerdotales et à l'ardeur de son zèle. Agé" de 80 ans, et plein de mérites, il vit arriver sa dernière heure avec le plus grand calme, et il reçut les sacrements avec une admirable piété et présence d'esprit. Après quelques jours d'une douce agonie, il mourut le 21 avril 1744. »

8. Dufourd Nicolas, fils d'Etienne Delacroix, né le 17 juin 1666. Prêtre, il fut vicaire à Gex le 16 mars 1703, date à laquelle il est parrain de son neveu Nicolas, fils de son frère Claude et de Claudine Hudry d'Allinges. Nommé curé de Beaumont en 1708, il occupe ce poste pendant 38 ans et meurt les premiers jours de janvier 1746. Il avait donné à la paroisse du Villard, en faveur du vicariat, un capital de 403 livres, 6 sols, 8 deniers (1).

A l'époque de sa mort, il était en procès depuis quelques années avec le conseil de Beaumont, au sujet des réparations du presbytère et du choeur de l'église. D'après le conseil, le curé était tenu de supporter les frais d'entretien de ces deux immeubles, et ce dernier prétendait que, eu égard à des circonstances particulières, il n'était point tenu des réparations du presbytère. Relativement à ce procès, le sénateur Folliet, dans sa monographie de Beaumont, parle en très mauvais termes du curé Dufourd (2). Il nous le dépeint sous les traits d'un financier plutôt que d'un pasteur, et il ne ménage pas davantage son neveu et héritier Jacques Dufourd du Villard, qui transige avec le conseil de Beaumont pour éviter la poursuite du procès.

Dans tout cette affaire, Folliet s'abstient de préciser la source de ses documents ; et le manque de références laisse croire qu'un esprit tendancieux a dirigé sa plume.

(1) Acte du 5 octobre 1717. Pinget, notaire.

(2) Acad. Chabl., XIII, p. 109 à 111.


LE VlLLÀRD Èf LA VALLÉE DE BOËGE 223

C'est d'ailleurs un reproche qui ne lui a pas été ménagé (1).

9. Dufourd Nicolas, frère du précédent, né le 7 octobre 1665. Prêtre le 19 décembre 1705, et aumônier de la Visitation de Thonon. En 1721, nommé curé d'Allonzier; mort le 13 juin 1731.

Ce curé d'Allonzier, et son frère le curé de Beaumont, qui tous deux portaient le prénom de Nicolas, appartenaient à la vieille famille Dufourd, dite Marceusse, où les pratiques religieuses étaient en grand honneur. Dans leur jeune âge, ils furent constamment édifiés par les rares vertus de leurs père et mère. Une nièce, du nom de Claudine, fille de leur frère Claude, fut religieuse dans le monastère de la Visitation de Thonon, où l'oncle avait rempli, pendant quelques années, les fonctions d'aumônier. Le 10 octobre 1730, se trouvant à Chambéry, les deux Rds curés prièrent Me Ramier, notaire, de recevoir leur testament. Ils se font réciproquement héritiers. Le curé de Beaumont lègue à l'évêque et prince de Genève sa bibliothèque, dont trois volumes in-folio du Rd P. Bérulle. Le curé d'Allonzier, à son tour, lègue à Sa Grandeur la Chronologie de Gautier et Bellarmin in psalmos. L'année suivante, le curé d'Allonzier descendait dans la tombe et le curé de Beaumont recueillait sa succession. Il testait ensuite en faveur de son neveu, Jacques Dufourd, qui vint quinze ans plus tard à Beaumont faire acte d'héritier, et eut avec le conseil communal des démêlés relatés ci-dessus et racontés par Folliet (2).

10. Hudry Balthasar, né le 8 janvier 1687. Ordonné prêtre le 17 décembre 1712, il fut chanoine de la collégiale de Saint Jeoire (ancien Décanat de Savoie), et nommé curé du Surjoux en 1720.

11. Delacroix Jacques, cousin des précédents Delacroix, né le 18 décembre 1691, fils de Louis et de Jacque(1)

Jacque(1) dans l'Union Républicaine de Thonon, du 14 juin 1902 : Comment M. Folliet écrit l'histoire. Monographie de la commune de Beaumont.

(2) Renseignements tirés des notes de l'abbé Jacques Dufourd.


224 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOÉGE

Une Verney. Ordonné prêtre le 23 décembre 1719, il fut nommé en 1729, curé de Bonneville. Plus tard, 1744, il fut curé d'Essert. Mort en 1762.

C'est au jeune Jacques Delacroix que Rd Mouchet, archiprêtre-curé du Villard, délivra l'excellent certificat rapporté plus haut. De bonne heure, ce jeune lévite se fit remarquer par sa piété et ses progrès dans l'étude. Le 20 juillet 1714, il écrivait sur une page de son Manuel de philosophie : « Hanc philosophiam in triginta codicibus contentam tueri conatus est Jacobus Delacroix Villariensis, annos natus viginti duos et menses septem. Da, bone Jesu, nos studiorum posse salubres capere fructus, ut tua per nos gloria crescat, atque perenni laude veharis (1) ».

« On ignore les fonctions qu'il remplit dans le diocèse jusqu'à l'âge de 38 ans qu'il fut nommé curé de Bonneville. Après dix-huit années de séjour dans cette paroisse, désespérant de pouvoir vivre en paix avec les religieux ses voisins, il préféra devenir curé de la minuscule paroisse d'Essert où il mourut le 4 mars 1762. L'abbé Renand, alors gardiateur de la paroisse, fit le plus bel éloge de ses vertus (2). »

12. Hudry-Gros Henri, né le 5 mars 1693, reçut les ordres le même jour que Rd Jacques Delacroix, 23 décembre 1719. Vicaire au Châtelard, à Evian, puis aumônier de la Visitation de Thonon. Nommé, en 1736, curé de Saint-Jean-de-Tholome ; mort en janvier 1774.

13. Jacques ? fils de François dit Ludrion. On

ignore son prénom. Devenu père capucin, il fut envoyé à Pondichéry comme missionnaire apostolique, vers le milieu du XVIII" siècle. Voici, à son sujet, ce qu'on lit dans les notes de l'abbé Jacques Dufourd : « Un jour à Pondichéry, par mégarde, en aspirant, il avala un insecte qui se trouvait devant sa bouche, et il mourut le poumon

(1) Jacques Delacroix, du Villard, âgé de vingt-deux ans el sept mois, a consacré ses efforts à soutenir ce traité de philosophie en trente chapitres. Faites, ô bon Jésus, que nous puissions retirer de nos études des fruits salutaires afin de vous procurer un accroissement de gloire et vous louer éternellement !

(2) N'oies de l'abbé Jacques Dufourd.


LE VILLARD Et LA VALLÉE DE BOËGE 225

longé par cet insecte. Ces indications auraient été données par M. le Supérieur du Séminaire des missions étrangères à son neveu Claude-François, étudiant à la Sorbonne. » (1)

14. Berthei Pierre, fils de Jean, maître-tailleur et de Claudine Hudry, né le 22 janvier 1697. Ordonné par dimissoires du 24 mars 1728, il fut envoyé vicaire à Yvoire. « C'est là qu'il était le 12 juin 1739, lorsque son frère Joseph, marié à Péronne Carron, native de Thonon, eut, à La Glappaz, un fils nommé JeanPierre-Marie, dont il fut parrain, représenté par son père. De vicaire à Yvoire, il devint curé de La Forclaz, 1750. Voici ce que m'en écrit M. Cordier, curé de cette paroisse : Dans mes recherches, je n'ai rien pu trouver de particulier dans les vieux écrits. Ce que je puis donner pour certain, c'est 1° que M. Berthet est arrivé à La Forclaz en qualité de curé au milieu de l'année 1750 ; 2" qu'il est décédé le 23 décembre 1765 ; 3° que tout le temps de son rectorat a été calme et paisible ; 4° qu'il a encore aujourd'hui à La Forclaz deux arrières petitsneveux, ayant chacun une famille ; 5° que M. Berthet a été sépulture dans le choeur de l'église à l'angle du maître-autel, et que 67 ans plus tard, M. Tissay, son troisième successeur a été sépulture à son tour précisément dans la même place. En creusant cette dernière tombe, on a retrouvé le cercueil de M. Berthet parfaitement intact, sans avoir même perdu de sa fraîcheur. Les fossoyeurs, comme les spectateurs, saisis d'admiration, allaient ouvrir le cercueil, lorsque des ecclésiastiques accourus à cette nouvelle, jugèrent à propos de s'y opposer. Voilà qui est peut être regrettable. Je tiens le récit de plusieurs témoins oculaires de cette paroisse. » (Notes de l'abbé Jacques Dufourd.)

15. Mouthon Jean, prêtre le 10 juin 1713, vicairerégent à Thônes. En 1721, curé de Fillinges ; mort en avril 1729.

(1) Cette cause déterminante de mort paraît extraordinaire, et ne peut guère être admise par les naturalistes ; il est probable qu'il y a erreur.


226 LE VILLÀRD ET LA VALLÉE DE BOÊGE

16. Berthet Jean-Baptiste, prêtre le 22 décembre 1731, vicaire à Thorens ; nommé en 1747, curé de Vétraz.

17. Hudry Jean-Claude, né le 13 novembre 1726. Prêtre le 21 février 1750, vicaire aux Habères et à SaintGingolph. Curé de la Vernaz. Lazariste. Mort curé de Chevênoz en 1767.

18. Berthet Jean-Baptiste, né en 1735, fils de Pierre et de Philiberte Pellet, de Viuz-en-Sallaz, neveu de BerIhet Pierre, curé de La Forclaz. Le 28 mars 1762 et 1763, il obtint un double dimissoire pour la tonsure et les saints ordres. On ignore les fonctions qu'il a remplies avant de tomber dans la démence, dont il n'a pas guéri jusqu'à sa mort arrivée le 21 décembre 1793, chez ses neveux au Yillard.

19. Desjacques Claude-François, né le 10 juillet 1741, fils de Claude-François, sergent royal et de Marie Dufourd. Ordonné prêtre le 21 septembre 1765, il fut vicaire à Chêne qu'il quitta bientôt pour aller faire son cours de Sorbonne et conquérir son diplôme de docteur en théologie. Pendant son séjour à Paris, il fut attaché à l'église de Saint-Etienne-du-Mont. A son retour, en 1780, il fut nommé premier curé de Carouge, et quitta cette nouvelle ville pour être curé de Thairy, où il mourut des suites d'une piqûre d'une mouche charbonneuse, le 1" septembre 1790. Il était non seulement bon philosophe et bon théologien, mais encore poète de quelque mérite. M. l'abbé François-Eusèbe Dufourd, ayant trouvé dans ses recherches deux volumes manuscrits de ses poésies, les a remis à son petit-neveu, avocat à SaintJulien. (Notes de l'abbé Jacques Dufour.)

20. Desjacques Joseph-Marie, frère du précédent, né le 10 mai 1751, fit ses études à Paris, et fut ordonné à Meaux par dimissoire du 2 mai 1774. Sa santé ne lui permettant pas de suivre les cours de la Sorbonne, il revint au pays et fut vicaire de son frère à Carouge et à Thairy, et mourut à 32 ans, vers la fin de l'année 1783.

21. Delacroix Joseph-Marie, fils de Pierre-François


LE VlLLARD ET LA VALLÉE DE BOËGË 227

et de Marie Forel, de Bogève, né le 12 août 1744. « Etant appelé au sous-diaconat, à condition qu'il ferait conster qu'il avait 80 livres de revenu annuel, il fit part de cela à son oncle, avocat fiscal à Bonneville, et cela lui fut accordé légalement, à prendre annuellement sur deux grangéages situés à Burdignin, l'un, dit chez les Bermoz, et l'autre, chez les Gauchers (1). Ordonné prêtre le 21 septembre 1771, et nommé vicaire à Mégevette, il y demeura jusqu'en 1793 qu'il subit la loi de l'exil et se retira à Turin où il était encore en 1796, comme le prouve la permission qui lui fut donnée par écrit d'y célébrer la messe durant une année. Etant vicaire à Mégevettej il employait une partie de son temps à donner des leçons de grammaire française et latine aux jeunes gens qui s'adressaient à lui. Parmi ses élèves, il a pu en compter dix qui sont entrés dans l'état ecclésiastique, au nombre desquels Mgr Rey, décédé évêque d'Annecy,. dont les parents, natifs de Bellevaux, étaient alors fermiers à Mégevette. Dans la belle saison, il faisait souvent l'ascension de Miribel et aimait à visiter la grange d'Ajonc qui appartenait à sa famille. En 1803, il fut nommé curé de Cervens, où il mourut en 1827, à l'âge de 83 ans. » (2)

22. Delacroix iFrançois-Louis, frère du précédent, né le 22 juillet 1752. Ordonné prêtre le 20 décembre 1777, il fut chanoine de la collégiale de Samoëns, dont il sera nommé doyen, par bulle du Pape Pie VI, du mois de décembre 1790. Au mois de février 1793, obligé de s'expatrier, il se retira en Piémont et ne rentra en Savoie qu'après le Concordat. Nommé, en 1803, curé-archiprêtre de Cluses, il devint, en 1816, préfet provisoire et directeur spirituel du collège de cette ville. Par son érudition et ses vertus civiques et religieuses, il jouit de l'estime de ses supérieurs, de ses confrères et de ses paroissiens, jusqu'à sa mort arrivée le 10 août 1821. Par son testament, il légua la somme de 900 francs pour la recons(1)

recons(1) et stipulé au Villard dans la maison du donateur et de ses neveux, le 4 novembre 1770. Pinget, notaire.

(2) Xotes de l'abbé Jacques Dufourd.


228 LE VILLÀRD ET LA VALLÉE DE BOËGE

traction de l'église du Villard. Le curé de Cervens, son frère, fut son héritier universel.

23. Pinget Etienne, fils de Pierre, notaire et châtelain du Villard et de Jeanne Dufourd, né le 26 mars 1741 ; prêtre le 15 septembre 1767. Vicaire à Douvaine, nommé en 1789 curé de la Touvière, annexée aujourd'hui à la paroisse d'Evian. Aumônier des Ursulines de Thonon en 1792. Il mourut à Thonon, le 13 avril 1827.

24. Dufourd Michel, de la famille Dufourd Bresalet, né le 27 septembre 1743. Prêtre le 6 mars 1773. Vicaire à Saint-Jean-de-Tholome avant la Révolution. Emigré en 1793, il rentre au Villard en 1795 et remplit les fonctions de missionnaire. Nommé curé du Villard en 1803, il refuse. Mort au Villard, le 28 février 1813. (Voir la Révolution dans la vallée de Boëge).

25. Mouthon Jean-Marie, fils de Mathieu et de Françoise Mouthon, né le 24 mai 1752. Vicaire faisant fonction de curé à Sergy. Nommé curé de Saint-Biaise en 1791. Emigré en février 1793 avec son ami Michel Dufourd, il rentre au Villard avec ce dernier en avril 1795 et remplit officiellement les fonctions de missionnaire dans la vallée, faisant partie de la 12e mission. Curé du Villard en 1803, il mourut le 10 octobre 1805. (Voir la Révolution dans la vallée de Boëge).

26. Mouthon Jacques-François, né le 13 février 1751. Prêtre le 20 décembre 1777. Vicaire à Morzine et à Compésières. Nommé curé des Plagnes en 1789, on croit qu'il mourut assassiné en partant pour l'exil en 1793.

27. Berthet Michel, né en 1755, fils de Jean-Baptiste et d'Antoinette Baud-Grasset de Bogève. Prêtre le 18 septembre 1779. Vicaire à Talloires. En 1803, curé de la même paroisse, mort le 6 avril 1807. Il quitta Talloires pour partir en exil le 25 février 1793, avec son curé Rd Dussolier. En 1797, on voit reparaître sa signature au bas des actes de baptêmes, et il ne quitta plus la paroisse jusqu'en 1803 qu'il y est nommé curé.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 229

28. Desjacques Jean-Marie, de son vrai nom : Jean Jacques dit Sermet, né le 4 novembre 1758, fils de Jean Jacques dit Sermet et de Marie Bel. « En 1783, il se présenta au Séminaire pour y être reçu au nombre des étudiants en théologie morale. N'étant pas jugé assez instruit, il alla continuer ses études de théologie dogmatique chez Rd Desjacques Claude-François, docteur en théologie, curé de Thairy. L'année suivante, il fut non seulement reçu en morale, mais ordonné prêtre et renvoyé à Thairy comme vicaire. De là, il passa dans le clergé de Flumet, où il fut curé de la paroisse jusqu'à la persécution du mois de février 1793. Il émigra. Missionnaire apostolique en 1801, il fut nommé curé de Bonnevaux en 1803. Deux ans après, il recevait son changement pour La Côte d'Arbroz. Les habitants de Bonnevaux en furent si fâchés que, pour l'empêcher de partir, ils usèrent d'un moyen singulier, même violent, en lui cachant la plus grande partie de ses effets mobiliers. Il consentit à rester, mais il mourut trois jours après, 1805. » (1) Ses parents étaient propriétaires au village des Rainaz, paroisse du Villard. Il avait trois frères, Jean, François et Etienne qui portèrent le nom patronymique de Jacques Sermet ; aujourd'hui, leurs descendants signent Sermet tout court.

29. Hudrij-Gros Antoine, prêtre le 24 septembre 1791. Nommé vicaire à Abondance, il émigra dans la vallée d'Aosle où il fut vicaire à Roysan et à Quart, et mourut le 24 décembre 1794 à l'hôpital des Chevaliers de la cité d'Aoste.

30. Mouthon Amé, religieux Barnabite (Dom Thomas Mouthon), né en 1759, vice-recteur du noviciat des Barnabites de Turin avant la Révolution. Mort curé de Brison en 1818. (Voir la Révolution dans la vallée de Boëge).

XXX

Cette liste, déjà longue, des prêtres originaires du

(1) Xoles de l'abbé Jacques Dufourd,


230 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

Villard avant la Révolution, est encore incomplète, d'autres noms, surtout de religieux, mériteraient de figurer dans ce catalogue et qui ont échappé à nos recherches. Donnons une mention aux laïques cultivés de cette époque, qui se sont fait un nom dans les diverses carrières libérales.

D'abord le châtelain et notaire Pierre Mouthon qui stipulait au Villard à la fin du xvne siècle, et dont le nom est gravé sur les deux cloches du Villard de 1687 et de 1689..

Le notaire d'Annemasse, Pierre-Marie Delacroix, petit-cousin du Rd prieur de l'Abbaye de Sixt.

Le neveu de ce dernier, François Delacroix, né le 17 juillet 1715, devenu avocat au Sénat et décédé avocat fiscal à Bonneville en 1787.

Les châtelains et notaires Pierre Pinget et JeanBaptiste Pinget, père et fils, qui exercèrent au Villard, le premier pendant une période de 59 ans, de 1714 à 1773 ; et le second jusqu'en 1808.

Le commissaire Jean-Baptiste Mouthon, mort assassiné à Malan, village de Bonne, le 16 décembre 1739, à 9 heures du soir, et inhumé dans l'intérieur de l'église de Bonne.

Le docteur-chirurgien Jean-Joseph Berthet, né le 26 mai 1750. (1)

Le notaire Delacroix Claude-François qui exerça au Villard de 1777 à l'an VIL

Le sergent royal Claude-François Jacques, dit Ludrion, dont les traits d'esprit et l'écriture particulièrement indéchiffrable sont restés légendaires. On raconte

(lt Jean Berthet fit ses premières études chez son oncle, curé de La Forclaz. Reçu docteur-chirurgien, il revint exercer au Villard et se fit construire une belle maison pour l'époque. Ayant épousé une demoiselle Foè'x, de Roëge, il s'installa à lîoëge et vendit sa maison située à la Veillat-d'en-Bas à François-Marie Mouthon, dit le lilanc, de la firuaz. Elle est possédée aujourd'hui par ses petits-enfants, Gustave et I'raneois Mouthon, bourreliers.

Le docteur-chirurgien, en mourant, laissa trois fils : Jacques, l'aîné, ordonné prêtre à Chambëry en 1821, devenu curé de Saint-Orgues ; Michel, le second, reçu docteur-médecin, et qui exerça à lioëge ; Henri, le troisième, ordonné prêtre à Annecy en 1831, mourut curé de Draillant, en 1S80, fut un bienfaiteur du Grand-Séminaire et surtout du Collège d'Evian.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 231

qu'un jour, à la suite d'un rapport envoyé à Chambéry, et dont les hiéroglypes à califourchon avaient fait le désespoir des plus habiles greffiers du Sénat, il reçut l'ordre de se rendre à Chambéry pour être installé devant son grimoire et en opérer la lecture. Que se passa-t-il ? Nous ne savons, mais à son retour de Chambéry, le sergent roj'al, Claude Jacques, dit Ludrion, reparut au Villard avec une mine assez déconfite, et à ceux qui l'interrogeaient sur le motif de son voyage, il répondait : » Je suis allé apprendre à lire au Sénat de Savoie. »

Un autre jour, il instrumentait à Mégevette. Alors comme aujourd'hui, on considérait les huissiers un peu comme des oiseaux de proie, et le vide se faisait sur leur passage. Les témoins requis par le sergent royal s'étaient dérobés, et autour de la maison pas âme qui vive. Seuls, un vieux chat se chauffait gravement au soleil sur l'entrée du four banal, et un âne paissait dans le pré et qui salua d'un coup de clairon l'arrivée de l'officier ministériel : Mc Claude Jacques se dit en lui-même : ces deux témoins en vaudront bien d'autres, et il instrumenta et écrivit dans son procès-verbal :

« en présence des témoins bas-nommés, savoir,

les sieurs Minet du four et Martin du pré, tous deux illettrés. »

M" Claude Jacques, qui s'était marié en secondes noces avec Marie Dufourd, le 11 octobre 1740, fut le père des curés de Carouge et de Thairy, qui portèrent le nom de Desjacques, et le grand-père de François-Marie Desjacques, né le 23 avril 1776, mort chanoine archidiacre de la cathédrale d'Annecy en août 1864. (1)

(1) L'an 17G(i, Me Claude Jacques, sergent-royal, mariait sa fille JeanneMarie à Jean-Joseph Berthet, des Combes-Dessus, et lui constituait une dot consistant en plusieurs pièces de terre et un trousseau qui mérite d'être signalé : trois draps; un habit de droguet d'Angleterre, neuf; deux autres habits presque neufs, un de Valence et un de Dauphiné: un corps bas de Florence; trois corps bas de satin, un de droguet ,un corps de chemisette de ratine; une cotte de flanelle; un tour de lit, et trois pendants de couleur avec les mçnus linges et habits quotidiens. (Acte Pinget, notaire.) M" Claude Jacques, par sa fille, est l'ancêtre des MM. lierthet, aujourd'hui curés, l'un de Thorens, l'autre de Savigny.


CHAPITRE XXIX.

Les derniers curés du Villard avant la Révolution, R',s Débaud, Choulex et Michon. — Création de la mense curiale du Villard. — Le service spirituel à cette époque. — Manuscrit de R' 1 Mouthon. — Erection de la croix de Miribel et de divers monuments. — Les dîmes de l'évêché de Genève. — Revenus et charges des curés du Villard. — Mentalité des paroissiens. — La Révolution.

Nous sommes en 1724. Trois curés vont encore se succéder au Villard avant la Révolution, et tous les trois, sans négliger en rien les fonctions pastorales, vont travailler à améliorer leur sort matériel et celui de leurs sucesseurs en créant le bénéfice-cure qui a subsisté jusqu'à nos jours, sous le nom de Baron, en souvenir des de Rochette, barons du Villard, qui en furent les anciens propriétaires. Ce petit domaine, composé de quelques champs, pré et verger, reconstitué après la Révolution, a subi, en 1906, le sort des autres biens ecclésiastiques.

Le 17 juin 1723, le curé Mouchet, octogénaire et infirme, avait obtenu un coadjuleur dans la personne de l'abbé Augustin-François Débaud, ne à Fillinges en 1691, et qui, en 1720, remplissait déjà les fonctions de vicaire au Villard. Le 20 janvier 1724, Rd Mouchet descendait dans la tombe et, un mois plus tard, son coadjuteur, à peine âgé de 32 ans, était définitivement curé du Villard.

Le 14 septembre 1740, Rd Débaud achetait de François-Marie de Rochette, baron du Villard, les champ et pré situés dans la partie couchant du Baron, et où se trouvaient encore les masures de l'ancienne maison forte


LE VILLARD ET LA. VALLÉE DE BOËGE 233

des barons de Faucigny (1). A cette acquisition, il joignait celle d'un placéage qu'occupe de nos jours l'ancienne maison d'école construite en 1836 par Rd Jacquier, curé de la paroisse, ainsi que la parcelle de terre enclavée entre les vieilles écoles et l'ancien cimetière, qui porta dès lors le nom de chènevière de la cure (2). .

En faisant cette acquisition pour lui et ses successeurs, Rd Débaud avait posé la première assise de la mense curiale du Villard, de celle du moins qui devait survivre à la Révolution ; c'était la première pierre de l'édifice. Déjà, par testament du 7 mars 1729, Michel feu François Dufourd avait légué, en augmentation du revenu du vicariat, deux petites pièces de terre au sommet du Baron.

Rd Débaud avait payé de ses propres deniers les immeubles acquis, en protestant qu'il se désintéresserait plus tard par le moyen des legs qui pourraient revenir peu à peu au bénéfice. Il avait compté sans la mort qui le frappa prématurément à l'âge de 52 ans. Ses frères et héritiers de Fillinges abandonnèrent à la mense du Villard la créance du Rd curé, sous charge de deux messes basses annuelles. Ils donnèrent ainsi l'exemple du plus parfait désintéressement, et se montrèrent dignes de leur frère, qu.i emporta dans la tombe toutes les sympahies de ses paroissiens. Le registre des décès renferme ce bel éloge : « Le 29 novembre 1743, à six heures du soir, est décédé, muni de tous les secours de la religion, Rd François-Augustin Débaud, très vigilant pasteur de cette paroisse, père des pauvres dont il s'occupait tous les jours, doué de toutes les vertus, mais particulièrement de l'humilité, de la chasteté, de la tempérance, du zèle ecclésiastique et d'une patience la plus édifiante dans les vives douleurs dont il était atteint très souvent ; sévère à luimême, il était bon et doux envers les autres; il a été sépulture au devant du maître-autel. » Signé : PINGET, vicaire.

François Choulex, son successeur, nommé curé du

(1) Champ n° 2646; pré et masure il" 2647, pour le prix de 257 livres, Il sols, 8 deniers. Acte Pinget, notaire.

(2) 2682.


234 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

Villard le 26 février 1744, s'empressa bientôt de continuer l'oeuvre commencée par Rd Débaud. Le 8 octobre 1746, il achetait de Pierre Mouthon, pour lui et ses successeurs, les quatre numéros ou partie de numéros, 2640, 2642, 2643 et 2645 qui composent l'immeuble, champ et pré, appelé le Baron, pour le prix de 592 livres, payés en partie par application du capital légué en faveur du vicariat par Rd Nicolas Dufourd, l'aîné, curé de Beaumont (1). '.'■ Ce Rd curé, écrit l'abbé B. Maistre, son vicaire, après avoir édifié et sagement gouverné sa paroisse durant l'espace de seize ans et deux mois, est décédé le 23 avril 1760, muni des sacrements de pénitence et d'extrêmeonction, ayant perdu subitement toute espèce de connaissance, généralement regretté, âgé d'environ 58 ans. Il a été sépulture dans l'église. » Il était né à Entremont, en 1702. Ordonné prêtre le 4 mars 1730, il avait rempli successivement les fonctions de coadjuteur du curé d'Arcine en 1733, et de coadjuteur du curé de Frangy en 1743.

Jean Michon, qui va recueillir sa succession, appartient à l'une des plus notables familles de la paroisse d'Onnion, aujourd'hui éteinte. Son ministère au Villard sera très long et atteindra sensiblement le total des années de ses deux prédécesseurs. Il mariera les enfants qu'il aura baptisés, et instruira plusieurs générations. Après trentre-trois ans de séjour dans la paroisse, il verra l'Arbre de la liberté planté au Villard, au pied duquel le plus qualifié de ses paroissiens allumera des feux de joie et organisera des sauteries où quelques citoyennes afficheront des gestes inélégants. Il recevra bientôt la visite de la Révolution naissante qui franchira le seuil de sa demeure pour venir jeter le désarroi dans sa vie. Le pasteur, devenu un vieillard, abandonnera alors son presbytère qui recevra, la nuit de son départ, la visite des cambrioleurs ; et plutôt que de prêter le serment schismatique, il s'en ira, à l'âge de 76 ans, manger le pain amer de l'exil. Courbé sous le poids des années, il rentrera dans sa paroisse natale vers 1798 ; le gouvernement

(1) Acte Pingel, notaire.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 235

de la Révolution, eu égard à son grand âge et à ses infirmités, l'autorisera à y séjourner sous la surveillance de la police, et il s'éteindra presque nonagénaire, le 17 octobre 1805.

Rien ne faisait prévoir ces sinistres événements quand, en juillet 1760, il prit possession de la cure du Villard. Les fonctions qu'il avait exercées jusqu'alors dans le diocèse ne nous sont pas connues ; mais déjà il ne comptait plus dans les rangs des jeunes prêtres. Ne vers 1717, et ordonné le 17 février 1742, il avait quarantetrois ans d'âge et dix-huit années de prêtrise. Il trouvait inachevée l'oeuvre commencée par ses deux prédécesseurs en faveur du bénéfice-cure. Voyant que Rd Choulex n'avait acheté qu'une partie des numéros 2640 et 2645, et que le reste, possédé par les héritiers de Jacques feu François Mouthon de la Gruaz, formait une enclave dans les terres du Baron, il en fit l'acquisition pour le prix de 175 livres (1). Il réunit ainsi en un seul bloc les champs et prés du Baron, la mense curiale du Villard, qui se retrouvera identiquement la même au moment de la spoliation de 1906.

Le curé Michon passait pour un prêtre dévoué et un catéchiste de valeur. « La tradition rapporte, écrit l'abbé Jacques Dufourd, qu'en faisant l'instruction le dimanche, il se bornait à expliquer un chapitre du grand catéchisme du diocèse en se promenant dans la nef de l'église, et en interrogeant quelques-uns des assistants sans distinction d'âge ni de sexe, et on ajoute que l'instruction religieuse ne fut jamais à un si haut degré dans la paroisse, qu'elle l'était à son départ pour l'exil, en février 1793. »

Si dans ses cours de catéchisme du dimanche ou de la semaine, il rencontrait des enfants mieux doués, qui révélassent d'heureuses dispositions du côté de la piété et de l'intelligence, il s'empressait de les diriger vers le sacerdoce. Il était secondé en cela par les vicaires de la paroisse chargés de faire l'école, et qui se succédèrent au Villard sans interruption de 1691 à 1793. Suivant ainsi

(1) Acte du 1C septembre 1779. Pinget, notaire.


236 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

l'exemple donné par ses prédécesseurs, il fournit au diocèse un certain nombre de prêtres cités au chapitre précédent et dont plusieurs, pendant la sinistre époque de la Révolution, grossirent la phalange des héros du sacerdoce. Rappelons seulement les abbés Jean-Marie Mouthon et Michel Dufourd, et le barnabite Amé Mouthon, dont la Révolution dans la Vallée de Boëge a retracé le dévouement apostolique pendant les sombres jours de la seconde Terreur. Le premier des trois n'avait que 8 ans quand Rd Michon fut installé curé du Villard en 1760. Le nouveau pasteur ne se doutait pas que cet enfant, qu'il allait diriger des bancs du catéchisme au sacerdoce, lui succéderait un jour, après des épreuves inouïes, à la tète de la paroisse, et que, par ses notes précieusement conservées, il ferait revivre sa mémoire au sein des générations futures. L'abbé Jean-Marie Mouthon, devenu curé du Villard en 1803, a laissé un manuscrit relatif au service spirituel de la paroisse sous le rectorat de Rd Michon. 11 est à propos d'en citer ici les pages intéressantes ; elles apprendront au lecteur que le service religieux, avant la Révolution, était beaucoup plus complexe que de nos jours. Nous les reproduisons textuellement, sans rien changer ni à leur rédaction, ni à l'orthographe du temps.

SERVICE SPIRITUEL DE LA PAROISSE.

Dimanches et fêtes. — Tous les jours de dimanches et fêtes de précepte, il se doit célébrer deux messes dans Téglise du Villard. La première sur les six heures en été, et sur les huit en hiver ; et la dernière qui est la paroissiale, en tout tems sur les dix heures, à moins que le curé n'eût de bonnes raisons dont il préviendrait la paroisse.

Première messe. — Lorsque le peuple est assemblé, le prêtre revêtu de l'aube et étole fait la grande prière du diocèse au pied du maître autel ou au lutrin, ensuite il célèbre une basse messe sans autre fonction paroissiale.

Messe de paroisse. — La messe de paroisse est précédée les dimanches de l'aspersion de l'eau et des sta-


LE VILLARD ET LA. VALLÉE DE BOËGE 235

lions pour les morts comme elles sont prescrites par le Rituel, ainsi que des processions dès l'Invention jusqu'à l'Exaltation de la Sainte-Croix, autour de l'église, avec les exorcismes au retour contra imininentem tempestaiem. Les stations se commencent aussitôt après l'aspersion, au pied de l'autel, par le Subvenite avec les trois oraisons : Deus qui inter apostolicos, Deus venioe largitor et Fidelium, après quoi le prêtre entonne Si iniquitates et le De profundis qu'il va chanter à l'entrée de la nef alternativement avec le choeur. La viennent les personnes qui portent les flambeaux des anniversaires ainsi que celle qui offre ce jour là le pain à bénir. Le De profundis étant fini, le prêtre dit pour Chaque défunt à l'anniversaire le verset Subvenite avec l'oraison Absolve, et s'il se présente d'autres personnes pour faire prier, le prêtre fait les mêmes prières au pluriel, que pour les anniversaires. El il est à observer qu'il est d'usage dans la belle saison d'aller sur le cimetière faire ces prières pour les morts.

Les stations faites ainsi que la procession, le prêtre va au lutrin s'il le juge à propos entonner Vlnlroit, sur la fin duquel il va se revêtir des ornements pour monter à l'autel et commencer la messe.

Après la lecture de l'Evangile, s'il doit faire lui-même le prône, il dépose sur l'autel au côté de l'épître la chasuble et le manipule, descend au pied de l'autel où il reçoit du clerc le Rituel avec le reliquaire et son bonnet, se rend à la basse chaire où il bénit le pain, et fait baiser le reliquaire à la personne qui l'a offert en lui disant Pax tecum, et aux personnes qui portent les flambeaux en disant à chacune Requiescat in pacc.

Cela fini il fait la lecture du préambule du prône et d'une section à sa volonté après quoi il fait l'instruction ou en forme de prône ou en catéchisme raisonné, interrogeant sans distinction des personnes de tout âge, et se promenant s'il le juge à propos par le milieu de la nef. La messe étant finie, le prêtre avant de quitter l'autel dit l'Angélus avec l'oraison Gratiam.

Vêpres. — Quoique le curé ne soit tenu par aucun litre de chanter vêpres à l'église les dimanches et fêtes,


238 LE VILLÀRD ET LA VALLÉE DE BOËGË

il n'omet jamais que quelques dimanches pendant la moisson de les chanter sur les deux heures de l'aprèsmidi, avec Compiles qu'il termine par la grande prière du diocèse qui est encore suivie de la récitation du Rosaire par les filles de cette confrérie.

Des Fêtes. — Aux fêtes solennelles il est d'usage de chanter none avant la messe de paroisse, et de faire, d'une Sainte Croix à l'autre, la procession autour de l'église avant la messe, en chantant les hymnes convenables à la fête qu'on célèbre et qui s'entonnent au pied du maître autel par le prêtre revêtu d'une chappe convenable au jour, excepté aux fêtes de la Vierge, qu'il se rend pour cela devant l'autel du Rosaire.

Processions. — Les processions des dimanches et fêtes d'une Sainte-Croix à l'autre se font avant la messe. Les premiers dimanches on y chante les litanies de la Sainte Vierge et les filles de la confrérie du Saint Rosaire y assistent ensemble couvertes de leur voile blanc ; et aux autres dimanches on y chante des hymnes du jour, ou si on veut les litanies des Saints. Toutes ces processions sont terminées par l'exorcisme dont nous avons déjà parlé.

La procession du Jeudi-Saint se fait sur les quatre heures du soir autour du village : au retour finit l'adoration du St-Sacrement jusqu'au lendemain sur les sept heures.

Les processions des Rogations se font sur les cinq heures et demie du matin dans l'enceinte de la paroisse, la première vers l'oratoire des Crosats, montant par le chemin de la Croix, et descendant par celui de la Minotte. La seconde vers l'oratoire des Combes montant par le Bourgeau et les Charrières, et descendant par le chemin de la Ravine vers la fontaine dite le Bachaz de la Veillaz. La troisième enfin vers la croix de Séchemouille : et comme les Rogations se rencontrent ordinairement dans le fort de la semaille des montagnes, ces processions peuvent selon la volonté du curé être renvoyées après les semailles.

On est aussi depuis quelques années (dans l'habitude)


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 239

de faire chaque été sur la montagne de Melebé (Miribel) une procession de pénitence auprès de la croix qui y existe depuis l'an 1774, et on célèbre au retour une messe dont la rétribution est payée par le moyen d'une collecte qui se fait dans cette vue.

Toutes les autres processions à la réserve de celle du jour du corps de Dieu qui se fait autour du village quand le tems le permet, ne se font qu'autour de l'église dans l'enceinte du cimetière.

Bénédiction des fruits nouveaux. — Chaque année dans les environs de la Magdeleine le curé accompagné du clerc va dans les montagnes faire la bénédiction des tommes, et chaque fesant feu de la paroisse lui donne une tomme soit petit fromage.

La bénédiction des tèches se fait aussi dans toute la paroisse, mais non dans les montagnes comme celle des fromages aux environs de la Saint Michel, et les particuliers sont en usage de donner des oeufs au curé.

Administration des sacrements. Baptême. — Le sacrement de baptême s'administre dans l'église à forme du rituel. Les pères sont obligés d'annoncer au curé la naissance de leurs enfants ; de les prévenir de ceux qu'ils ont choisi pour parrains et marraines, et de prendre l'heure qu'il déterminera pour cette fonction ; et le parrain doit donner quatre sols de Savoie pour l'enregistrement.

Viatique. —Lorsqu'il s'agit de porter le St-Viatique, on l'annonce par trois coups de la grande cloche, alors ceux qui peuvent se rendre à l'église vont y prier pour le malade pendant que le prêtre prend le St-Sacrement dans le tabernacle, et l'accompagnent seulement jusqu'à la sortie du cimetière. De là, le prêtre accompagné du clerc portant une lanterne, et une sonnette dont il donne de tems en tems quelques coups pour avertir ceux qui peuvent se trouver sur leur chemin d'adorer le Saint Sacrement, se rend en récitant des psaumes et prières dans la maison du malade, où les voisins doivent aussi se rendre avec des cierges bénits, qu'ils doivent tenir allumés jusqu'à la fin de la cérémonie, unissant leurs prières à celles du prêtre pour le besoins du malade.


240 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGË

Mariage. — Pour ce qui est du mariage, les proclamalions s'en font suivant les lois canoniques, et il est donné pour cela vingt-quatre sols de Savoie au curé, et la rétribution de la messe pro sponso et sponsà lui est aussi payée selon la générosité et facultés des époux.

Instructions. — Les dimanches, l'instruction se fait à l'alternative par le curé et le vicaire intra missarum solemnia, soit en forme de prône dans la basse chaire, soit en forme de catéchisme raisonné, en se promenant le long de la nef. Pour ce qui est de la messe paroissiale dont le fruit est appliqué directement pour les fidèles de la paroisse, elle est à la charge du curé et non du vicaire. Quant aux fêtes solennelles, quoiqu'il n'y ait rien de statué pour des sermons, si ce n'est pour le jour du Patron que la visite épiscopale passe quatre livres à prendre sur le tronc des âmes pour la réception du prédicateur de la Saint Jean Baptiste, le curé ou son vicaire sont en usage de prêcher aux principales fêtes.

Catéchismes. — Outre les catéchismes raisonnes des dimanches, on fait au Villard pour les enfants qui n'ont pas fait leur première communion, les catéchismes pendant quatre semaines avant Noël et autant de tems vers le carême dès la Septuagésime si le teins le permet ; ces catéchismes se font sur les neuf heures du matin au moins cinq jours par semaine, et le dimanche on fait à la messe de paroisse pour l'avantage des grandes personnes la répétition de ce qui a été enseigné aux enfans pendant la semaine. On est en usage d'expliquer avant Noël tout ce qui regarde le Symbole, les péchés et les vertus tel que le donne le grand catéchisme du diocèse, et après Noël on explique ce qui regarde les sacremens en général, et en particulier la pénitence et l'eucharistie.

Confrérie du Saint-Sacrement. — Il jr a au Villard la confrérie du Saint-Sacrement et celle du Saint-Rosaire. Les exercices de la confrérie du Saint-Sacrement se font tous les troisièmes dimanche des mois de la manière suivante ; les confrères revêtus de leurs habits blancs sur les tribunes ou au choeur récitent maline du Saint-Sacrement aussitôt après la première messe, chantent le Te


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 24i

Deum, récitent Laudes et chantent l'hymne Verbum supernum et le cantique Benedictus. A la messe de paroisse, les mêmes confrères et soeurs revêtus comme ci dessus assitent à l'exposition et procession du Saint-Sacrement qui se fait autour de l'église toutes les fois que le mauvais tems ne l'empêche pas et à la bénédiction qui se donne au retour de la procession.

. Confrérie du Rosaire. — Les exercices de la confrérie du Rosaire se font tous les premiers dimanches de chaque mois. Avant la messe de paroisse lorsque les stations sont faites, le prêtre revêtu de la chappe se rend devant la chapelle du Rosaire et y entonne à genoux les litanies de la Sainte Vierge pour la procession à laquelle doivent assister couvertes de leur voile les filles de la confrérie du rosaire ; et à la fin des vêpres, deux de ces mêmes fdles doivent se mettre à genoux à quelque distance du marche pied de la chapelle pour y réciter à haute voix et dévotement le Rosaire avec les quinze mystères qui s'y rapportent. Cette confrérie a comme celle du Saint-Sacrement pour les femmes une prieure et une sous prieure qui doivent être renouvelées toutes les années dans une assemblée générale présidée par le curé qui est le recteur des confréries de sa paroisse. Cette assemblée des confréries se fait ordinairement aux environs du Jeudi-Saint qui est le jour auquel on admet à la confrérie du Saint-Sacrement ceux qui demandent à y être associés.

NOTA. — La confrérie du Rosaire fut établie en 1606 par permission de saint François de Sales alors évêque de Genève, et grand nombre de fidèles de l'un et l'autre sexe y furent enrôlés et en ont fait les exercices jusque sous M' Débaud curé, que les hommes ont cessé de s'y enrôler ainsi qu'en font foi les anciens registres de la dite confrérie. »

xxx

Ce document nous apprend que les offices auquels assistaient nos ancêtres sous le rectorat de Rd Mi'chon, eu égard à la multiplicité des cérémonies, étaient considérablement plus longs qu'ils ne le sont de nos jours ;


242 LE VILLARD ET LA VALLEE DE BOEGË

et il est probable qu'ils se célébraient de la sorte de temps immémorial avant la Révolution.

De temps immémorial encore, écrit Rd Mouthon, les habitants du Villard et des paroisses voisines, pendant les beaux jours, se rendaient en dévotion sur la pointe de Miribel. La montagne qui domine les plantureux pâturages de La Glappaz et d'Ajonc, au-dessus des vallées profondes de Boëge et de Mégevette, étaient encore vierge de tout monument religieux. Ce coucours du peuple, dont le gros appoint était fourni par les pâtres, retenus l'été loin de l'église par le soin de leurs troupeaux, inspira à un paroissien du Villard, Jean-Marie Hudry, la pieuse idée d'y faire placer une croix en bois de chêne, avec l'application de l'indulgence de quarante jours. Ceci se passait pendant l'été de 1774. Le modeste monument, au pied duquel Rd Michon organisa ensuite des processions de pénitence, fut respecté par la Révolution, et précéda de trente années l'érection du Calvaire.

Vers la même date, les habitants du village des Combes construisaient leur petit oratoire, et Antoine Berthet faisait ériger celui des Crosats. L'un et l'autre remplaçaient des monuments plus anciens qui existaient dans ces villages, et où se continuèrent jusqu'en 1793, les processions des rogations.

C'était aussi l'époque, ainsi que nous l'avons vu, où s'opéraient de toutes parts, en Savoie, le rachat des droits féodaux. Les habitants du Villard s'imposaient les plus lourds sacrifices pour se libérer de toute redevance envers leurs seigneurs. Cette réforme, si populaire dans la localité, n'était pas la seule, semble-t-il, qu'ils appelassent de leurs voeux. Le régime des dîmes qui avait vécu parallèlement au régime féodal, ainsi que la multiplicité des droits et offrandes que percevait le curé du Villard à l'occasion des funérailles ou de certaines cérémonies, paraissaient indisposer les paroissiens. Profondément religieux, ils demeuraient très attachés à leurs pasteurs légitimes. Ils ne contestaient pas qu'ils dussent vivre des oblations de leur troupeau ; mais il répugnait au troupeau de leur livrer une part si abondante de sa toison.


LE VILLARD ET LA. VALLÉE DE BOËGE 243

L'évêque de Genève, par l'affranchissement de 1782, signalé plus haut (chap. XXVII), avait cédé aux paroissiens du Villard toutes les taillabilités réelles et personnelles, laods, redevances, droits seigneuriaux, etc., « se réservant simplement le dit Rme évêque toutes les dîmes que l'évêché possède rière le mandement de Thiez (1) ». Et cette réserve était faite non seulement pour Viuz, Ville, Bogève, qui faisaient partie effective du mandement épiscopal, mais aussi pour Saint-André, Boëge, Le Villard, La Tour et Peillonnex. L'évêque restait donc le haut décimateur de la paroisse du Villard et ces dîmes étaient affermées pour un total de 262 coupes d'avoine, 18 coupes d'orge bataille et 9 coupes de froment.

Au prix où ces denrées se vendent de nos jours, on croirait que les revenus de l'évêché, non seulement au Villard, mais dans tout le mandement, devaient être bien considérables. Il n'en est rien. Le ferme du mandement tout entier, qui du temps de saint François de Sales ne dépassa jamais 7.500 florins (le fl. valait 12 sous), était donné à bail, en 1774, avant tout affranchissement, au sieur Pierre Magnon, de Viuz, pour 6.000 livres, cinquante coupes de froment, douze chapons gras, un veau, cent livres de beurre (2). Or, depuis 1535, cette ferme était l'unique bénéfice des évêques de Genève (3).

Quoi qu'il en soit, la population du Villard qui comptait alors 546 habitants, trouvait, pour la part qui lui incombait, la charge un peu lourde. Le châtelain JeanBaptiste Pinget, dans un état des dîmes, dressé le 30 juin 1790, à la demande du Sénat de Savoie, et en présence des syndics, conseillers et notables de l'endroit, déclare avoir rédigé son mémoire à la grande satisfaction du public du Villard, qui en espère un résultat favorable. Le même document, que le lecteur trouvera aux pièces justificatives n° 11, affirme que les droits du curé pour

fl) Acte d'affranchissement général consenti par Mgr Biord, 22 juin 1782. (Ac. Sal., XIX, p. 63.)

(2) Bail reçu par M* Biord, not., 0 octobre 1774. (Tabellion de Cluses, 1774, II, fol. 440 v°.) Note A. Gavard.

(3) Ac. Sal., XXV, p. 167.


244 LE VILLARD Et LA VALLÉE DE BOÈGE

les baptêmes, sépultures et mariages, sont onéreux au public surtout aux pauvres.

Ces symptômes de mécontentement semblaient déjà se faire jour 25 ans plus tôt, à l'époque de la visite pastorale de Mgr Biord. L'évêque se trouvait au Villard Je 28 juillet 1765, accompagné de son vicaire général Rd Michel Conseil et de son aumônier Rd Pierre Bouchet. Or, le procès-verbal de la visite, rédigé dans l'église même, par devant le sjmdic Amed Mouthon, les conseillers et presque tous les paroissiens, au lieu de mentionner des injonctions au curé et aux fidèles comme on le remarque dans les précédentes visites, se borne à préciser longuement et très minutieusement les diverses redevances que le curé était en droit de percevoir, et il ajoute : ■< ainsy convenu en présence et de l'autorité de mon dit seigneur. » Le même document fixe les honoraires des messes basses à 8 sols, et ceux des messes chantées à 24 sols. Ce procès-verbal, dans sa forme et dans son contenu, laisse supposer l'existence de quelques contestations de la part des paroissiens qui estimaient certains droits du curé un peu exagérés.

Nous avons vu quels étaient les revenus des curés du Villard à la fin du xvi° siècle, sous le rectorat de Rd Carton. Leur situation matérielle était-elle meilleure à la veille de la Révolution ? On ne peut faire qu'une réponse affirmative. La mense curiale, qu'ils venaient de créer, leur fournissait un supplément de revenus qui n'était point à dédaigner ; de plus, ils avaient été déchargés des grosses réparations du presbytère, dont ils étaient tenus au xvie siècle, mais les charges qui leur incombaient restaient considérables. C'est encore l'état dressé par le châtelain Pinget en 1790 qui nous en instruit. « Les réparations du choeur de l'église, écrit-il, de la sacristie, fourniture d'ornements, linges, blanchissage, pain, vin, encens, entretien du choeur, meubles nécessaires tant pour le service divin, prédication de la parole de Dieu et pour les sacrements, et luminaire, sont à la charge du curé, sauf le luminaire des principales fêtes qui est à la charge de la paroisse. » Comme on le voit, la


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 245

presque totalité des dépenses, supportées de nos jours par le budget de la paroisse, incombaient au curé ; et si celui-ci, aux bonnes années, recevait beaucoup, il dépensait beaucoup et régulièrement.

On était en 1790. Cinq ans plus tard, le mécontentement des paroissiens allait changer d'objet. Après avoir subi le sort des grenouilles du fabuliste qui demandaient un roi, ces mêmes paroissiens jetteront l'anathème au gouvernement de la Révolution. Le 7 septembre 1795, (20 fructidor an III) les citoyens actifs des communes composant le canton de Viuz-en-Sallaz, se trouvaient réunis en assemblée primaire dans la ci-devant église de la localité. La délégation du Villard avait à sa tète Joseph-Marie Molliet dit Rey, qui fut l'un des deux scrutateurs élus par l'assemblée.

Le président, Joseph-Antoine Burin, après avoir fait part à l'assemblée du sujet de la réunion, l'invite à voler sur l'acceptation ou le refus de l'acte constitutionnel (loi du 5 fructidor an III). Aussitôt, un membre se présente au bureau et s'écrie : « je refuse la constitution proposée, parce que 1° aucun voeu ne fut libre dans les assemblées de 1792 qui furent toutes influencées par les différents commissaires. Parce que 2°, la Convention n'a en aucune manière tenu sa promesse solennelle de nous laisser suivre et professer tranquillement la sainte religion que Jésus-Christ nous a enseignée et après lui la sainte égliromaine, en protestant de vouloir vivre et mourir dans son sein. Parce que 3°, la Convention ne veut salarier aucun culte, après s'être emparée de tous les fonds donnés et destinés pour cet objet ; parce qu'on s'approprie injustement des biens des individus qu'on a forcés de s'expatrier et d'émigrer. »

« Et de suite, continue le document, l'assemblée qui était plus nombreuse qu'aucune de celles qui ont eu lieu dans ce canton, s'est levée spontanément et d'un même mouvement elle s'est écriée d'une voix unanime : Nous refusons tous la Constitution proposée pour les motifs donnés par le préopinant. Nous ajoutons de plus qu'en J 792 la réunion de la Savoie à la France ne fut demandée


246 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

que par un très petit nombre qui fut trompé par les émissaires qu'on envoya dans toutes les communes pour les opprimer et leur promirent qu'on n'attaquerait en aucune manière le culte catholique, apostolique et romain et la hiérarchie ecclésiastique n'étant qu'à cette condition qu'on se rendit à leur désir, ce que l'on n'a cessé de réclamer dans toutes les assemblées subséquentes, et que l'on réclame encore aujourd'hui, en pétitionnant au besoin la Convention de rapporter les décrets de déportation et d'assimilation aux émigrés émis contre eux, leur permettre la rentrée dans leurs foyers et de leur accorder sûreté et protection pour le libre exercice de leur ministère, sauf à leur infliger telle peine que de droit, lorsqu'ils seraient convaincus d'infraction aux lois civiles. (1) »

xxx

Notre tâche est terminée. Contrairement à l'abeille diligente qui ne se repose que sur des fleurs choisies, l'historien du Villard et de la vallée de Boëge a interrogé sans esprit de parti tous les anciens monuments. A tous les secrets que les annales de la Vallée se sont laissé surprendre, à tous les documents patiemment recueillis depuis un quart de siècle, sont venus s'ajouter les précieux renseignements qu'ont bien voulu lui fournir M. l'abbé Adrien Gavard, M. le chanoine Rebord, M. Letonnelier, archiviste départemental, et M. l'abbé Jacques Viboux. Il est heureux de leur offrir ici l'hommage de sa vive reconnaissance.

Un grand poète de l'antiquité a écrit « que la terre natale a je ne sais quel attrait qui nous captive et ne nous permet pas d'en perdre le souvenir. » Cette parole apprendra au lecteur que c'est l'amour de la petite patrie (jui a donné naissance à ces modestes pages.

(Il Registre Lcllrcs cl Interrotjalions de la Collection Vuarin. archives de I'Evèché, Genève. Ce document est publié in extenso, dans ]a Révolution dans la Vallée de lioëge. page 98 et suiv.

FJN.


PIÈCES JUSTIFICATIVES

N°l.

Ordonnance d'Aymon de Grandson relative à la paroisse d'Habères, du 23 juin 1221.

Aymo Dei gratia Genevensis episcopus universis presentem paginam inspecturis, salutem.

Universitati vestre notum facimus quod Willelmus novus Abbas Alpensis de consensu et volontate nostra possessiones suaruiïi duarum grangiarum videlicet de Poche et de Monte herboso tendentes in longum a terra de Valle Verdana usque ad terram de Villard et in latum usque ad sommitates montium tradidit excolandas hominibus secularibus unde volumus ut omnes homines infra dictos terminos habitantes sint de parochia d'Alberes, et mandamus Abbati Alpensi ut habeat in predicta Ecelesia jus patronatus et personnarum, sacerdos vero qui pro tempore ibi erit habeat medietatem sepulturarum et oblationum et décimas quas percipiebat antequam dicte possesiones grangiarum traderentur hominibus secularibus excolende, alias vera décimas alpense monasterium pacifiée possideat et quiète.

Hujus rei testes sunt Bonivardus Decanus de Avulioney, Jacobus Decanus de Rumiliaco, Jacobus de Montemiliano. Actum hoc anno Dni millesimo ducentesimo vigesimo primo et die vigesima tertia mensis junii.

AYMO, episcopus.


248 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

Satisfaction donnée par Béatrix, dame de Faucigny, à VEvèque de Genève, pour un abus d'autorité commis à son préjudice par le châtelain de Faucigny, 23 octobre 1274.

Nos B. Vienn. et Albon. Comitissa et Domina Fulcigniaci, notum facimus universis, quod cum Durandus, filius Mellini de Bougeva, homoligius D. Episcopi Gebenn. commisisset furtum in Ioco qui dicitur en les Combes, in quadam grangia que erat Humberti de Villarii dicti D. Episcopi, Caslellanus noster de Fulcign..., cum satellibilus nostris de Bona, ipsuni ceperunt et incarcerem retruserunt dicentes ipsum infra terminos nostri dominii et jurisdictionis furtum hujusmodi commisisse, et idcirco ipsum unius auricule amputatione punierunt. Nos autem postmodum cognoscentes quod Iocus in quo delinquerat erat in dominio et jurisdictione dicti Episcopi, prout debuimus ei satisfecimus in 50 Iibras pro injuria supradicta. Volentes nihilominus quod dictus Episcopus Remondo Veteris Castellano Fulcign..., et Amedeo Saltero de Bona, qui in hoc facto fuerunt principales, penam corporalem imponat prout sibi videbitur faciendum. In cujus rei testimonium, sigillum nostrum presentibus duximus apponendum.

Dalum apud Castellionem, A. D. M0 ce 0 Ixx° quarto, feria tertia ante festum apostolorum Symonis et Jude. (M. D. G. t. VII, p. 322.) Cf Rég. Gen., n° 1115.

N°3.

Visite pastorale de 1411.

Apud Villarium

Die Jovis XVII seplembris visitavit idem dominus episcopus parrochialem ecclesiam de Villario habentem LX focos et valenlem in portatis XXXla ilorenos, cujus est curalus dominus Aymo Fechard capellanus de gremio


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 249

ecclesie Gebennensis ubi residet ex privilegio ipsius ecclesioe, habens ibi vicarium institutum dominum Nycodura Mistralis et tam curatus quam viçarius maie regunt temporalia dicte ecclesie, nam domus maie coperta maie edificata, quedam grangia totaliter collapsa et possessiones maie gubernata, nec non vendidit id curatus quamdam possessionem ipsius ecclesie in magnum damnum ipsius sive boni parrociahi. Eclesia autem patibur defficium calicis fracti, vitrorum chori, legendarii et antiphonarii pro festis, psalterii, capse firme pro custodia euearistie quorum reparatio injungitur dictis parrochianis ad annum. Pro restauracione bonorum possessionum venditarum et ceterorum bonorum ecclesie ut prefertur parentium, dominus episcopus predictus inhibuit dicto vicario sub pena excomunicationis ne quecumque de pensione per eum dicto curato débite seu fructibus collectis et colligendis eidem curato expédiât sine licentia speciali ipsius domini.

(Genève, Archives d'Etat, Visites épiscopales, l, fol. 63.)

Cette visite fut faite par Jean de Bertrands, évêque do Genève, le 17 septembre 1411.

Visite de 174-1.

Eadem die XVI Maii

Visitavit parrochialem ecclesiam Villarii in Boegio sub vocabulo beati Johannis Baptiste ad dispositionem omnimodam ordinarii habentem focos XXXV vel circa et valet in portatis florenos LX cujus curatus est dominus Anthonius Mistralis canonicus Anneciassi et deserviens per dominum Johannem Bertherii non presentatum et visita tum.

Et primo infra annum faciant vexillum cum ymagine patroni et unam crucem de octheno ad infirmes.

Item habeant custodiam de loctheno ad infirmos


250 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

necnon unum vélum de serico ad tenendum supra corpus christi infra ipsum terminum.

Item infra ipsum terminum faciant religari et firmari libros necessarios.

Item infra pascha habeant unam stolam cum manipule- pro diebus solemnibus et unum corporale. Necnon faciant repari casulas antiquas cum ceteris paramentis altaris et presbyteri.

Item infra proximum festum beati Michaelis habeant ampulas in uno vase stagneo crisolito ad tenendum olea sacra cum designatione titulorum.

Item i nfra medietatem annum habeant cohopertorium de chorio decens super altare cum cruce rubea vel alba desuper.

Item sumptuetur olleum quilibet secundum suam facultatem in lampade ante corpus Christi ut sit sufficientia ad conservandum ignem in ipsa lampade continue, et dédit cuilibet contribuenti oleum in ipsa lampade pro singula vice que dabitur XL dies indulgentiarum et non convertatur olleum ad alios usus quam in ipsa lampade sub pena excomunicationis, et curatus faciat pro luminari prout consuetum est.

Item infra annum fiât pavimentum de postibus in toto choro.

Item infra annum fiât Iavatorium Iapideum propre fontes baptismalis et sub pena excomunicationis nullus se appodiet versus dictis fontibus et in pueris baptizandis non odmitantur nisi très compatres et eis imponantur nomina sanctorum.

Item infra annum condigno fiât lapis altaris consecrandus cum ecclesia dedicanda quanto comodius poterint.

Item quoad generalia prout in precedentibus.

Visitavit in eadem ecclesia capellam sub vocabulo béate Marie cujus sunt patroni parrochiani rector d. Johannes Fuljodi valentem XXXIIII octavas frumenti cum onere trium missarum ebdomadalium et jura dicti curali in divinis et habet domum ad residenciam quam inanuteneal rector decenter domificatam et cohopertam.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 251

Et injungitur parrochianis ut infra annum habeant missale novum vel decens missarum in pergameno ad ordinationem rectoris.

Item infra annum condigno fiât lapis altaris consecrandus quando commodius est et pallium ante altare decenter depictum.

Item in pena in fondacione adjecta rector celebret missas fundatas.

Item sub pena excommunicationis die festi sancti Johannis Baptiste nullus vigillias faciat aut tripodiet in tota parrochia predicta.

(Genève, Archives d'Etat, Visites épsico pales, II, fol. 243.)

Cette visite fut faite par Mamert Fichet, évêque d'Hébron, vicaire général, pour Jean-Louis de Savoie, administrateur perpétuel de l'Evêché de Genève, le 16 mai 1471.

N°5.

Visite de U81.

Visitationi parrochialis ecclesie Villarii in Boegio die quinta mensis octobris facta.

Prefatus R. D. visitans visitavit parrochialem ecclesiam Villarii sub vocabulo sancti Johannis Baptiste ad presentationem omnimodam ordinarii sedis episcopalis gebennensis, habentem focos triginta quinque vel circa et valet in portatis fiorenos sexaginta, cujus est curatus egregius juris studens dominus Jacobus de Daïca (1) non residens cui injungetur quod in ea résidât seu licentia a nobis seu ordinario sedis episcopalis gebennensis infra unum mense mobtineat, deserviri faciens per dominum Caudium Goudardi presbiterum. Et visis deffectibus in ea reparandis injunxit parrochianis sub exco(i)

exco(i) le même qu'en 1516. On peut lire sur l'original indifféremment Jacques de Décéa, ou Jacques de Daïca.


252 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

municalione et XXV libris ipsos defeclus reparent pro ut sequitur.

Et primo quod infra proximum festum pasche fieri faciant unam pixidem novam depengendam in qua toto anno preservatur preciosissimum corpus Christi et in terminum fieri faciant unam slolam cum manipulo pro diebus solemnibus.

Item quod infra annum proximum ipsi parrochiani de eorum casula antiqua fieri faciant duo ant tria pulvinalia seu ortularia ad decorationem magni altaris.

Item sumptineant oleum in Iampade ipsi parrochiani et leneatur ignis accensus in eadem Iampade tempore saltem divini officii et dantibus oleum in eadem Iampade conceduntur XL dies indulgentiarum pro qualibet vice.

Item quod infra dimidium annum reparari faciant fenestras vilreas chori in locis necessariis.

Item quod infra 1res menses proximos ipsi parrochiani faciant inventorium de omnibus et singulis bonis, rébus litteris et inscriptis ipsius ecclesie concurrente ad hoc curato, que quidem bona littere et inscripta reponantur in una cori archa duabus clavibus claudente quarum unam habeat curatus et parrochiani aliam et de triennio in triennium revideatur inter eos, ipsium inventorium precipue in mutatione cujus Iibet vîcarii.

Item solvant ipsi parrochiani equancias pro oneribus et fabrica ecclesia» débitas in manibus procuratoris ipsi loci, terminis eis staluendis alioquin prohibetur curato seu vicario ut taies qui solvere récusantes non admittat eos ad divina.

In ceteris autem aliis passibus mandalur observari injunciones R. P. dominorum episcoporum Cornetani et Ebrunensis quemadmodum in eisdem describitur.

Et postremo visitavit capellam sub vocabulo beale Marie Virginis cujus patroni sunt parrochiani ipsi sub onere Irium missarum edomadalium et valet triginta oclanos frumenti et intéresse débet rector quando celebrantur magne misse et est rector dominus Johannes surjodi deserviri faciens per dominum...; munilur calice missali et omnibus suis paramentis et injungitur ipsi rec-


LE VlLLARD ET LA VALLEE DÉ BOËGE 253

tori sub pena ut in ea deserviat secundum forman fondacionis.

(Genève Archives d'Etat, Visites épiscopales, III, fol. 253.)

Cette visite fut faite par Claude Rup, évêque de Claudiopolis, vicaire général, pour Jean-Louis de Savoie, adminisrateur de Genève, le 5 octobre 1481.

N°6. Visite de 1516.

Visitavit parrochiolem ecclesiam sancti Johannis Baptiste Villarii habentem focos quinquagenta vel circa, cujus curatus reverendus dominus Jacobus de Decea, valentem septem viginti ilorenos, et deservit dominus Robertus Mutillodi, ad missam garnitam demptis de infra scriptis de quibus injunxit sub pénis excommunicationis et viginti quinque librarum gebennensium.

Et primo quod fieri faciant duo candelabra Iocthoni seu cuprei ad festum dei.

Item quod reparent turribulum hinc ad festum omnium sanctorum.

Item quod fieri faciant unam custodiam in qua preservatur corpus Christi toto onno hinc ad festum Nativilatis proximum.

Item quod religare faciant libros hinc ad festum Pasche.

Item quod reparari faciant verrerias ante magnum altare existentes hinc ad festum omnium sanctorum.

Item quod curatus sumptuet oleum in una lampade et parrochiani in alia et elargientibus olleum dantur quadraginta dies indulgentie.

Item quod non garrulent super cimiterio.

Item quod solvant equancias.

Item quod intersint in processionibus sub pena duorum solidorum saltem unus de qualibet domo.


254 LE VîLLARD ET LA VALLÉE DE BOËGË

Item quod reparent imaginem eorum patroni hinc ad festum sancti Johannis.

Item quod fleri faciant imam stolam cum manipulo hinc ad idem tempus.

Item injungitur curato.quod nianuteneat coperturam super sancta sanctorum et si non coperiatur coperiat hinc ad festum omnium sanctorum.

Item tegat domum cure infra festum nativitatis domini.

Ibidem visitavit capellas.

Et primo capellam sub vocabulo assumptionis virginis gloriose cujus rector dominus Nicolaus Hudrici, cui deservit dominus Girardus Thoye sub onere trium missarum et sunt patroni parrochiani, et interesse debent in divinis, munitam, consecratam.

Item capellam sub vocabulo sancte Catharine, cujus rector vicarius ipsius ecclesie scillicet dominus Humbertus Mutilliodi, sub onere duarum missarum patroni heredum quondam Johannis Mutilliodi, non consecratam, munitam, et desservit idem rector injungitur infra très annos de consecratione.

Item capellam sancti Grati cujus rector dominus Glaudius Rosset, cui deservit sub onere duarum missarum patroni heredum quondam Johannis Rosseti, garnitam non consecratam quibus injungitur infra très annos de consecratione.

Die XXVII septembris.

Insignati fuerunt in loco Villarii Stephanus filius Aymonis Chamot prior in comba Boegii et Jacobus ejus frater.

(Genève, Archives d'Etat. Visites épiscopales, IV, fol. 83 et verso.)

Visite faite par Pierre Farfeni, évêque de Baïrout, vicaire général, pour Jean de Savoie, évêque et prince de Genève, le 27 septembre 1516.


LÉ VILLARD EÏ LA VALLEE DE BOEOE 255

N° 7.

Reconnaissance des hommes de la commune du Villard du 2 décembre H65.

Recognitio hominum et communitatis Villarii de tredecim octanis avene ad mensuram Bone debitis per communitatem Villarii.

In nomine Domini Amen. Per hoc presens publium instrumentum cunctis liquide fiât manifestum quod anno a nativitate ejusdem Domini sumpto currente millesima quater centesimo sexagesimo quinto, indictione tredecima cum eodem anno sumptâ et die secundâ mensis decembris ad instantiam et requisitionem m. Aymonis Barberii de Bona villa notarii publici commissariique et receptoris extentarum mandamenti Castillani et rissorti Bone ab illustri principe Domino nostro Domino Janus de Sabaudiâ, comité gebenensi et Barone faucignaci specialiter deputati, constitutique personaliter persone inferius designate, et primo Jacobus Charrière, Michaudus Magnini nomine suo et Colleti Violleti ejus generis ; Michaudus Jacques suo, Nicodi et Joannis ejus fratrum nominibus, Mermetus Johandeti de Allingio, Joannes Chevalerii senior, Joannes Chevalerii junior nomine suo et Jacqueti ejus fratris, Nicodus Tripperii nominibus suis, Joannis et Anselmi ejus fratrum, necnon Pétri filii Falcoriis Tripperii ejus avunculi, Stephanus filius quondam Joannis de Allingio et Johannis, Girardus filius Pétri de Allingio suo Moneti et Johannis fratrum suorum, Johannis Bansodi, suo et Stephani ejus fratris nominibus, Pe.trus Bollet alias Santhoux, Johannes Tripperii carpentator, Nicodus Bertheti, Girodus Felizam, Joannes Fabri nomine suo et Pétri Bonet ejus generis, Joannes filius Mermeti de furno quondam, sermetus de furno, suo Stephanus Girardi, Joannis et Jacobi fratrum suorum nominibus, et Petrus de Allingio, suo et Joannis ejus fratris, Girodus Baly, Mermetus Mistralis, Anselmus Mis-


256 LE VILLARD ET LA VALLEE DE BOEGÉ

Iralis ejus frater, Joannes Mutilodi suo, Fransisci et Joannis junioris ejus fratrum nominihus, Mermetus Bertheti, Michaudus Bertheti alias Marioz, Joannes Mouthonis, Jacquetus Bougeât, Claudius Jacques, Joannes Jacques, Stephanus Berthet de Crozatis, Stephanus MouIhonis filius Girodi Mouthonis, Joannodus Bertheti alias Mariot, Nicodus Boneti nomine suo et Sermeti ejus fratris, Giraudus Berodi, Petrus Joannes Tripperii, Joannes Berodi nomine suo et Stephani ejus fratris, Franciscus Goy, Joannes Goy, Jacquetus filius Girodi de Allingio iiominibus, suo Joannis Mermeti et Pétri Joannis de Allingio ejus fratrum, Petrus filius quondam Joannis Molliet, Jacobus Molliet suo Jacobi, Pétri et Stephani ejus fratrum nominibus, Stephanus Grani suo et Girardi ejus fratris, omnes parochia de Villario, quidquidem oranes scientes, prudentes et spontanei, non vi, non dolo, non

metu ad hoc inducti de juribus suis atque facto plenarie

plenarie affirmant informati, pro se et suis heredibus et successoribus quibusqunque confitentur, et in rei veritate publiée recognoscunt ut si essent in vero judicio seu coram eorum judice ad infra scripta peragenda personaliter evocati, se eorumque posteritates, res et bona esse, velle esse, et debere esse de juridiclione omnimodâ, altâ, mediâ et bassâ, medioque mixto imperio precitati domini nostri comitis et suorum ad causam sui castri Bone, et esseque et fuisse a tempore preterito et in salvagarda, protectione et custodia prefati Domini nostri comitis Baronisque, et suorum ratione castri sui Bone, et debere velleque debere et solvere teneri eodem Domino nostro comiti et suis insequendo recognitiones predecessorum suorum acthenus factas in manibus Antonii Brocum et successive Guilelmi de Contaro olim commissariorum Bone, videlicet tredecim octanas avene ad mensuram Bone de garda perpétua anno quolibet termino festi beati Michaelis in manibus Salterii Combe Boegii ad opus domini, et sub obligatione omnium et singulorum bonorum suorum, mobilium et immobilium presentium et futurorum quorumeumque.

Item magis tenere confitenlur prenomïnati confitentes


LE VILLARD ET LA. VALLÉE DE BOËGE 252

pro se eorum successorum quibuscumque, jus et usum suum montium de Planis et de la Glappaz cum Burgensibus et juratis Ville Bone, necnon usum suum de Planis Joreis, et aliorum montium et pascuorum infra mandamenta Bone, Lullini, Castillonis et Clusarum, pascuorum que communium et usum animalia sua pascendi, itinera publica, et usum aquarum infra mandamenta predicta, prout et quemadmodum ipsi confitentur et sui predecessores, actenus fuit usitatum, promitenes autem prenominati confitentes pro se et suis per juramenta sua ad sancta fidei evangelia ab eisdem corporaliter prestila, et sub expressa et... obligatione omnium singulorum honoras suorum mobilium et immobilium, presentium et futurorum quorumcumque per dictam confessionem universa et singula in eadem contenta et descripta ratum, rata gratum, gratia validum, valida firmam et firmam habere perpetuo, tenere, attendere, complere, firmiterque et inviolabiliter observare, et nunquam contrafacere, dicere, vel venire clam, palam, facile vel expressa aut alias quavismodo de jure vel facto, quin imo res superius confessatas recognoscere, specificare et declarare precitato Domino nostro comiti et suis toties , quoties... precitati Domini nostri comitis et suorum extiterint ipsi confitentes requisiti predictaque tributa superius recognita anno quolibet termino supra dicto solvere prout superius est expressum cum ceteris promissionibus renunciatibus ac ceteris clausulis in verbalibus... per dictos confitentes, ultro prestitis. Actum apud Villarium in domo Pétri Jacques, presentibus Aymone Salterii notario, Joanne de Contamina, Jaquberto Berthet de Boegio testibus ad premissa vocatis et rogatis.

Signé : Aymo BARBERII.

La présente reconnaissance a été extraite par je soussigné clavaire et gardiateur des archives de S. A. R. du Genevois, d'un gros livre de grosses, stipulé par M° Aymo Barberii commissaire rénovateur d'illustre prince Janus de Savoie, comte de Genevois, à cause de son mandement de Bonne, contenant cinq cent soixante un feuillet cou-


258 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

vert de bazanne rouge, usé, défiguré, cotté au dessus par le numéro trois cent cinquante un, étant la dite reconnaissance au feuillet quatre vingt et neuf du dit livre, et après due collation faite sur son original, expédié en faveur des communiers de la paroisse du Villard. Annecy ce onzième août 1659.

Signé : NICOLLIN.

N 10 8.

Visite pastorale du 30 août 1580.

Die trigesima Augusti 1580. Visitavit per deputatos parrochialem ecclesiam sancti Joannis Baptiste loci Villarii, cujus est rector dominus Claudius Mauritius CarIhonis légitime provisus, sub onere duarum parvarum missarum, diebus lune et sabbati, festivis Dominicis et solemnibus magne misse; matutinarum et vesperarum, solemnibus. Redditus in domo et horto : habet decimam valoris viginti cuparum frumenti viginti avene et viginti ordei. Habet aliam decimam vocatam décima capelle, valoris viginti cuparum avene, duarum frumenti et duarum ordei. Habet sexaginta focos. A quolibet, percipit unam gerbam frumenti, et unam avene : habet in censis feudalibus novem solidos : habet décimas canabi, valoris decem octo solidorum. Habeat quatuor purificatoria et quatuor libros, etc ; reficiat fenestras vitreas chori. — Parrochiani habeant très mappas intra Natalia ; inventorium utrique etc ; habeant umbellam honestam intra festum Heucaristie. Lampas parrochiani eum indulgentiis, curato stratum chori et tectum, reficiant ydrias, fenestras etc.

Capellania Béate Marie de presentatione parrochianorum. Rector : nobilis... de Lornay. Valet viginti sex cupis frumenti in censibus emptiliis, subonere unius misse dominicalis et assistere curato in divinis. Invenlorium etc. Inserviat rector. Ab inde a decem annis per se nec per alium rector non celebravit. Fructus maie


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 259

percepti, etc. Reparet fenestram vitream : est destituta necessariis.

Capellania sancte Catherine de presentatione domini de Boëge. Rector Michel Bellossat. In censu valet viginti sex cupis frumenti, sub onere duarum missarum. Injungitur inventorium etc. Inserviat, etc. Destituta necessariis. '

Capellania sancti Grati, de presentatione cognatorum Bidalis. Valet quindecim cupis frumenti. Rector dominus Jacobus Thomas. Injungitur inventorium, inserviat, etc. Est destituta necessariis, nisi tribus mappis. Injungitur parrochianis ministrare necessaria intra sex menses.

(Archives départementales de la Haute-Savoie, série G. Fonds Domenjoud).

9.

Episode de Dreudey.

« Un individu habitait la partie de la montagne, lieu dit à Ujon (Ajonc), et venait rarement dans le bas de la commune pour y prendre les choses qui lui étaient essentielles pour sa nourriture. Il passait pour un sorcier et n'assistait jamais aux offices divins. Le saint Evêque François de Sales le rencontrant sur la route, lui parle et cherche à le convertir, mais tous ses efforts sont inutiles. Cet individu lui répond grossièrement, l'insulte, le menace de passer aux protestants. Il se retira à l'instant. Le jour du patron, S. François prêchait lorsqu'il aperçut cet homme qui se trouvait dans l'église par esprit de curiosité, qui semblait rire du saint prélat. L'évêque fut si éloquent que tous les paroissiens en furent émus jusqu'aux larmes. L'individu traverse la foule, va se jeter au pied de la chaire pour lui demander pardon, voulant se repentir et se corriger. Il fit ses devoirs et se rendit dès lors tous les dimanches à la grand'messe et fréquenta les saints sacrements. L'on peut encore trouver le mémoire de ce fait à la cure, lequel a été signé par le Rd Curé et le syndic. Cet individu, dont le nom est effacé,


260 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

restait à la montagne au lieu sus-désigné où se trouvent encore les ruines de sa maison. » (Invent. Arch. H. Saooie, E. 1035. — Extrait d'une monographie manuscrite du XVIIIe s.)

10.

Les poésies de Claude Gavard, curé d'Habères. ADMONITIO AD PARG-CHUM ABERIENSEM.

Sit fervens pastor fortis nec quoerat honorem;

Verum portet onus quod dabit Aberies. Sit gravis, constans, residens, nec munera spectet :

Jus servetque suum ; quaerere nec timeat. Convivium fugiat, nec crebo perpetret ipse;

Ut parce impendat quse sua sunt, opus est. Ha?c prudens pastor servabit monita semper;

Qua? si despiciat, vivere pauper amet.

EN TÊTE DU REGISTRE DES BAPTÊMES. 1089.

Iste liber capiat natos, capiatque renatos,

In quo scripta dies, mensis et annus erit.

Je prie le bon Dieu au nom de Jésus-Christ De secourir tous ceux que j'ai ici écrit, Afin que pour toujours ils gardent l'innocence, Et que s'ils l'ont perdue, ils fassent pénitence.

XXX

Quis fuerim, quis sim partira si scire requiris,

Hsec tibi narrabunt carmina si legeris. Claudius ipse vocor, Gavard cognominor, intus

Et Jesu et Matris nomina sacra ferens. Alphabetum juvenem veluti voluere parentes

Me docuere pii primaque principia; Altius ad studium, at pater haud mihi sufficit; undè

Quod scio quodque habeo venit ab arte mea. Transivi varias per partes orbis, et urbes,

Ter quoque me spumans terruit unda maris. Nunc la?tus, nunc tristis, raro absque periclis.

Sic setas fluxit, sic mea sors juvenis.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE .' 261

Roma octo tenuit me, tresque Neapolis annos,

Hsec regni Matris, orbis et illa caput. Delicias tandem Italiae deflendo reliqui,

Sed Viuvium prima est patria mihi : Jndignus pastor très annos atque viginti

Sustinui pondus quod dédit Aberies; Unde Deo sammas debeo dum vixero laudes

Pro me; ovibusque meis reddere continuas. Peccavi multum, et doleo per tôt miser annos,

Quare precor Christum parcere qui pius est. Supplico ut inde mihi succurat Virgo Maria,

Qua? favet et miseris, quae juvat et débiles. Gloria sit sanctis, Petro Pauloque patronis

In quibus et nostra cura salutis adest. Tristis abit sathanas, sanctus si Antonius adsit,

Quem rogo me semper protegat et liberet. Hinc modo discedo lassus debilisque senexque;

Discederem lsetus si sine labe forem. Jam me sexaginta anni septemque sequuntur.

Neque meo vili corpore sanus ago. Jam mihi succédât pastor me fortior alter

Qui bene portet onus, qui bene pascat oves ; Tu tandem precibus librum hune Iecturus adesto,

Hic et post mortem die, mihi sit requies. Dico valete; Deus salvet vos, Aberienses!

In coelo vobis sit sine fine quies. Reddere non valeo grates pro benefactis

Det vobis ideo prsemia magna Deus.

26 juillet 1698.

AU REGISTRE DES MARIAGES.

Hic pones nuptos quos Christus junxit amore, Quos testes, qui tune alter et unus erunt.

1689.

A LA FIN DES REGISTRES DES BAPTÊMES.

L'amour, la foi, la paix en toute votre vie, Soient le bien de vos coeurs, et suivant votre état,


262 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

Afin qu'en Paradis ayez l'heureuse vie Que l'aimable Jésus mourant vous acheta!

26 juillet 1689.

AU REGISTRE DES DÉCÈS.

Possideat coelum spiritus et corpora tellus, Iste liber tantum nomina contineat.

Quiconque voudra voir l'an et le jour de la mort De Jacques, Pierre et Jean, ainsi des autres morts, Qui peut-être brûlent au feu du Purgatoire, Qu'il prie Dieu pour eux et en fasse mémoire!

26 juillet 1698.

N° 11.

Etat dressé ensuite de la lettre du Sénat de Savoie du 8 courant, et des instructions y relatives. (30 juin 1790.)

Mgr l'évêque et prince de Genève perçoit trois dismes rière la présente paroisse du Villard ci-après détaillées.

Savoir la disme de Séchemollie consistant en chanvre, froment, orge, avoine et fèves mèllées de pois à la cotte onze, sauf le mas de la Chardoniex, des Courbes, la Plagnette, les Saulges et les Tates, contenant environ quatre vingt journaux à la cotte trente trois, cette disme est accensée par billet privé du mois d'août 1787 pour six ans sous la ferme annuelle de nonanle couppes avoine, six coupes orge-bataille, deux couppes de froment, le tout mesure de Yiuz, et trois chapons, l'on distrait la cinquième de cette disme qui se récolte sur le territoire dé la paroisse de Bogève, et si l'on fesoit ramasser, et battre cette disme en économie il en couteroit quatre vingt livres.

Plus mon dit Seigneur perçoit encore la disme des Combes à la cotte onze, sauf cinq poses au mas de la Pose à la cotte trente trois; elle se trouve accensée pour six ans par billiet privé du mois d'août 1787 sous la ferme


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 263

annuelle de quatre vingt huit couppes avoine, six couppes orge bataille, une couppe de froment, le tout mesure de Viuz, et trois chapons, si l'on faisoit ramasser et battre cette disme en économie, il en couteroit cent livres.

Plus mon dit Seigneur perçoit encore rière le dit Villard la disme de la Fuly et d'Ajon à la cotte onze, sauf environ six poses au mas de la Culaz à la cotte trente trois, cette disme est accensée pour six ans par billiet privé passé au mois d'août 1787 sous la ferme annuelle de quatre vingt douze couppes avoine, six couppes orge bataille, et trois chapons, l'on distrait de cette disme une couppe orge et une couppe avoine que l'on livre au Rd curé du Villard pour ses neuvalles, tout le susdit blé à la mesure de Viuz qui est la même que celle de Genève, si l'on faisoit ramasser et battre cette disme en économie, il en couteroit cent livres.

Toutes les dismes cy dessus consistent en chanvre, froment, orge, avoine et fèves niellées de pois.

Mon dit Seigneur l'évêque est le haut décimateur de la présente paroisse. L'on ignore s'il a des titres, mais Ton sait qu'il les possède paisiblement, elles sont toutes ecclésiastiques, l'on ignore si elles sont inféodées.

Les Rds chanoines de Syxt perçoivent une petite disme rière la présente paroisse mellée avec celle du Rd curé, sur trois gerbes deux à la cotte onze. Elle est accensée au dit Rd curé par billiet privé du 25e juin 1761 pour six ans, et se paie annuellement sur le même pied, et sous la ferme annuelle de quarante six livres, si l'on la fesoit ramasser et battre en économie, il en coûterait douze livres.

L'on ignore s'ils ont des titres, mais l'on sçait qu'ils la possèdent paisiblement, elle est ecclésiastique, l'on ignore si elle est inféodée.

La disme des Noyers rière la présente paroisse consiste en chanvre, froment, orge pur, orge bataille, avoine et fèves niellées 'de pois à la cotte onze, sauf une pièce d'un journal au territoire de la Lanche à la cotte trente trois, cette disme est divisible en trois, et les gerbes se divisent de même entre les trois dismiers.

Le Rd curé du Villard perçoit la disme cy dessus des


264 LE VILLARD KT LA VALLÉE DE BOËGE

Noyers le tier qu'il accense verbalement cinquante quatre livres, deux poulardes et dix livres de beurre. Le seigneur Comte de Sonnaz perçoit de la dite disme des Noyers le lier accensé pour neuf ans par acte du 10e novembre 1786 reçeu par je soussigné comme notaire sous la ferme annuelle de soixante deux livres, deux poulardes grasses, dix livres de beurre, et pour une fois cinq livres espingles.

Les sieurs frères Delacroix perçoivent de la dite disme des Noj'ers l'autre tier qui est accensé verbalement sous la ferme annuelle de cinquante cinq livres, dix livres de beurre et deux poulardes, si l'on fesoit ramasser et battre en économie cette disme des Noyers il en couteroit quarante livres.

L'on ignore s'is ont des titres, mais l'on sçait qu'ils la possèdent paisiblement. Elle est ecclésiastique pour un tier, l'on ignore si elle est inféodée.

Le Rd curé du Villard perçoit rière la présente paroisse la disme de la chapelle et des Replan qu'il fait ramasser annuellement pour la paille et la poussière, elle rend année commune neuf couppes orge bataille et neuf couppes avoine à la cotte onze, sauf le mas derrière les Replan à la cotte vingt deux, environ deux journaux au mas de la Pénevaire à la cotte trente trois, et au mas devant les Replan, environ un journal encore, à la cotte vingt deux, si l'on faisait ramasser et battre cette disme il en coûterait dix livres en économie.

Plus le dit Rd curé perçoit une petite disme rière Séchemollie hameau de la présente paroisse appelée le dismat, indivise avec celle de mon dit Seigneur l'évêque sur trois gerbes deux, elle est accensée verbalement sous la ferme annuelle de quarante deux livres, deux poulardes et quatre livres de beurre, si l'on venoit à ramasser et battre cette disme en économie il en couteroit dix livres.

Plus le dit Rd curé perçoit rière toute la paroisse la . prémice qui consiste pour chaque faisant feu, savoir pour ceux qui ont un cheval ou plusieurs chevaux, une gerbe de froment et une gerbe d'avoine, et pour ceux qui


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 265

n'ont point de chevaux une gerbe du meilleur blé qu'ils sèment, elle peut rendre tous frais faits six couppes de froment, et douze couppes avoine.

Plus le dit Rd curé perçoit rière la dite paroisse une petite disme appelée la disme des Granges à la cotte onze dont le tier au nord contenant environ huit journaux à la cotte vingt deux, elle peut rendre tous frais faits trois couppes avoine,.et deux couppes orge bataille.

Plus le dit Rd curé perçoit une disme appelée la grande disme rière la présente paroisse dont environ le tier à !a cotte vingt deux, et à la cotte seize, environ sept journaux à la cotte trente trois, et le reste à la cotte onze, le dit Rd curé la fait ramasser annuellement en économie, et battre de même, elle rend au dit Rd curé douze couppes de froment, cinquante huit couppes orge, vingt cinq couppes avoine, un quart de fèves, un quart de pesettes, !e quart des fourrages et de la poussière, outre vingt livres pour la disme du chanvre. Si l'on fesoit ramasser et battre cette disme il en couteroit cent livres en économie, tout le blé des dismes cy dessus à la mesure de Boëge.

Plus le dit Rd curé perçoit en douze rentes et fondations dues par différents particuliers le revenu de septante une livres quatorze sols sous la charge de trente une messes tant hautes que basses.

Plus le dit Rd curé perçoit de chaque chef de famille pour la communion de la pasque un sol.

Plus le dit Rd curé perçoit le revenu d'un pré verger, et d'un autre pré et champs, le tout peut rendre année commune soixante livres.

Toutes les dismes cy dessus dit Rd curé sont ecclésiastiques.

L'on ignore s'il a des titres et si elles sont inféodées, mais l'on sait qu'il en jouit paisiblement, et d'un petit fief qui pourra lui rendre un capital de trente à quarante livres.

Les réparations du Coeur, sacristie, fourniture d'ornemens, linges, blanchissage, pain, vin, encens, entretien du coeur, meubles nécessaires tant pour le service divin,


266 LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

prédication de la parole de Dieu et pour les sacrements et Je luminaire sont à la charge du décimateur, sauf le luminaire des principales fêtes à la charge de la paroisse.

Les réparations du clocher, nef de l'église, clôture du cimetière et presbitère sont à la charge de la paroisse.

Le Rd curé a un vicaire dont le revenu consiste annuellement à la somme de cent cinq livres deux sols un denier en dix sept rentes et fondations dues par différents particuliers sous la charge de treize messes tant hautes que basses, plus deux cent huitante livres que peuvent rendre année commune trois petits grangéages et divers champs sans y comprendre le bois dépendant des dits biens, le dit Rd curé jouit du tout, nourrit son vicaire, et lui paie un honoraire de quatre vingt livres, le charge de messes, et dit Rd curé sur les bois cy dessus prend annuellement son affouage, et pour tous les biens tant du dit Rd curé, que ceux de son vicaire sont portés en taille cadastrée trente trois livres deux sols deux deniers huit douzains, outre les impositions. L'on ne porte pas ici les droits du dit Rd curé pour les batêmes, sépultures et mariages qui sont onéreux au public et notamment aux pauvres, il revient au dit Rd curé pour le droit de sépulture, et linges ne sortant pas de son cimetière vingt livres pour chaque grande personne, et des plus petites en conséquence.

Je soussigné Jean-Baptiste Pinget, notaire royal, chatellain et secrétaire de la présente paroisse du Villard, certifie ensuite de la commission dont m'auroit honoré le Sénat de Savoie par sa lettre du huit du courant, avoir dressé le présent en la présence et assistance des sindic, conseillers et des plus notables de la présente paroisse après avoir recueilli toutes les notions possibles, le présent a été dressé à la grande satisfaction du public qui espère le présent leur être favorable, en foy de quoy ai signé au Villard ce trente juin mil sept cent quatre vingt dix.

Jean-Baptiste PINGET.

Châtellain.


LE VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE 267

N° 12.

Tableau des vicaires qui se sont succédé au Villard depuis la fondation du vicariat en 1691 jusqu'à la Révolution. (Devant la difficulté de préciser la date de leur installation, nous les enregistrons sous la date où leur présence se trouve signalée dans la paroisse).

MM. Grobel, 1691. Lacombe, 1693. Despierre, 1696. Bublens, 1698. Crestet, 1699. J.-F. Berthod, 1700. Joseph Mingon, 1703. J.-P. Girod, 1705. Destral, 1712. Dugalliepand, 1714. J. Echemy (?), 1717.

A. Débaud, 1720, devenu curé du Villard. Delaidevand, 1724.

J.-M. Grivaz, 1726. Michon, 1727. Trombert, 1728. Pissard, 1731. F.-R. Lavigne, 1733. E. Pinget, 1735, devenu curé de Saxel. P. Dumonet, 1748. J. Dard, 1750. Gardet, 1752.

Pinget, 1753 (ce Pinget n'est pas le même que ci-dessus).

B. Maistre, 1755. J.-P. Jacquier, 1761. J. Gallaz, 1764.

J. Mauroz, 1768. Charles Coppel, 1770. J.-P. Messy, 1781. L. Gurliat, 1784. J.-P. Mouchet, 1789.


268 LK VILLARD ET LA VALLÉE DE BOËGE

N° 13.

Noms patronymiques se rencontrant au Villard à la fin du xvii° siècle et qui ont disparu depuis.

En 1686, il y avait des Dilephet-Jacquier.

— — Grasset dit Baud.

— — Viollet. En 1687 — Bouet.

En 1688 — Bourgeois.

En 1689 — Charrière.

— — Dusaix. En 1690 — • Roch. En 1691 — Bonier.

— — Gurliat.

A la fin du xvnc siècle, les familles suivantes portaient le surnom qu'elles conservent aujourd'hui.

Hudry dit Menosse. Hudry dit Michaud. Hudry dit Crochon. Molliet dit Meuret. Jacques dit Ludrion. Lacroix dit Bansou. Bel dit Jacquier.

Le surnom de Matti, donné à l'une des nombreuses familles Mouthon du Villard, date de 1750, et avait été donné à Mathieu Mouthon, père de Rd Mouthon, décédé curé du Villard en 1805.


TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE I.

Pages

Aspect général. — Topographie et hydrographie. — Le canton de. Boëge et son ressort. — Géographie historique 5

CHAPITRE II.

La vallée aux temps préhistoriques et pendant l'occupation Romaine. — Jupiter et Hercule. — Les religieux acoemètes et la première église de Burdignin. — Les Bénédictins d'Ainay. — Les Augustins 11

CHAPITRE III.

L'antique église de Burdignin. — L'évangélisation de la Vallée représentée sur les peintures murales. — Le culte de Saint Georges. — Antiquité des diverses paroisses de la Vallée 18

CHAPITRE IV.

Le Villard. — La villa des seigneurs de Faucigny. — Vol commis au Villard. — Difficultés à ce sujet entre Béatrix de Faucigny et l'évêque de Genève. — Erection de la paroisse du Villard. — Les premières familles. — La peste 23

CHAPITRE V.

Les curés du Villard au xive siècle. — Visite pastorale de 1411. — Jean de Bertrand évêque de Genève. — Visite de Mamert Fichet en 1471. — Antoine Métrai, chanoine d'Annecy, curé du Villard. — L'évêque se rend aux Voirons. — Etienne Rebat. — Visites pastorales de 1481 et 1516. — Pierre Farfin, prélat visiteur 32


270 TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE VI.

Pages

Le château de Mont-Forcher, sa destruction en 1329. — Le château de Rochefort. — Le château de Marcossey. — Le château de Montvuagnard. — Sébastien de Montfalcon, dernier évêque de Lausanne 40

CHAPITRE VIL

La famille des seigneurs de Boëge. — Extinction de la famille au xvc siècle. — La famille de Montvuagnard. — Foires et marché de Boëge. — Sébastien de Montfalcon. — Extinction des de Montvuagnard. 48

CHAPITRE VIII.

Philippe de Mudry. — La famille Gerbaix de Sonnaz. — Acquisition de la seigneurie d'Habères. — Hector de Sonnaz d'Habères. — Les seigneurs de Rochette, barons du Villard et de Burdignin 57

CHAPITRE IX.

Fiefs du Villard. — Origine des fiefs. — Vente d'un serf à Burdignin. — Taillables à miséricorde. — Procès intenté par les habitants de Boëge à leur seigneur. — Les fourches patibulaires du seigneur de Lullin C6

CHAPITRE X.

Paroisse et commune. — Le titre de communier. — Les institutions rurales d'autrefois. — Assemblées générales. — Reconnaissances des hommes de la commune du Villard en 1465. — Liste générale des communiers à cette époque 72

CHAPITRE XI.

La réforme à Genève. — Invasion du Chablais. — Vincent Jean-Louis curé du Villard. — Une cloche de 1558. — Vincent François et Carton curés du Villard. — Registres de catholicité. — La dîme du Villard. — Paroles de Voltaire. — Reconstruction du presbytère 78


TABLE DES MATIÈRES 271

CHAPITRE XII.

Pages

Barthélémy Courtois et Michel Bellossat curés du Villard. — Visite pastorale de Saint François de Sales.

— L'impie Dreudey. — Sa conversion par le Saint.

— Légendes. — La chapelle de Saint Grat. — Erection des Confréries du Saint-Sacrement et du SaintRosaire 84

CHAPITRE XIII.

Bernard Demontpiton et Jean Fournier curés du Villard.

— La peste. — Etat de la population de 1580 à 162G.

— Visite de Jean-François de Sales. — Us et coutumes. — Procès contre le curé. — Jean Métrai et Philibert de Chissé de Polinge, curés du Villard. —

Les confréries 92

CHAPITRE XIV.

Jacques De Balme curé du Villard. — Son zèle. — Formation du jeune clergé. — Les ecclésiastiques du Villard. — Pèlerinage à Notre-Dame des Voirons. — Irruption des communiers d'Habère-Lullin dans la montagne de La Glappaz. — Confiscation des troupeaux des communiers du Villard 99

CHAPITRE XV.

Les montagnes du Villard. — Le Freney. — La Glappaz.

— Leur dépendance de Bonne. — Erection du marquisat de Lullin. — Revendication de la montagne de La Glappaz par les communiers d'Habère-Lullin.

— Procès 105

CHAPITRE XVI.

Les communiers du Villard demandent la publication d'un Monitoire. — Opposition du procureur d'Habère-Lullin. — Le Sénat et la Régente de Savoie autorisent sa publication. — Lettre de Pompé Salteur, vicaire général, officiai. — Les articles du Monitoire. — Claude Gavard curé d'Habères 110

CHAPITRE XVII.

De Chevilliard et les commissaires se rendent à HabèrePoche pour recevoir les dépositions des témoins pro-


272 TABLE DES MATIÈRES

Pages

duits par les communiers d'Habère-Lullin. — Audition des témoins produits par les communiers d'Habère-Lullin. — Audition de dix témoins 120

CHAPITRE XVIII.

Le sénateur de Chevilliard, les procureurs et les avocats se rendent dans la montagne de La Glappaz. — Election de prud'hommes. — La vue de lieux se fait en présence de la plupart des communiers d'HabèreLullin et du Villard. — Discussions passionnées. — Rapports des prud'hommes 127

CHAPITRE XIX.

Le procureur d'Habères contre les témoins des demandeurs. — Réponse du procureur du Villard. — Titres de propriété produits respectivement par les demandeurs et les défendeurs. — Les communiers du Villard n'arrivent pas à faire juger le procès. — Inscription clandestine de la montagne de La Glappaz au cadastre d'Habère-Lullin. — Reprise du procès en 1820. — Arrêt du Sénat de Savoie en faveur de la commune du Villard en avril 1840 137

CHAPITRE XX.

Recrutement des armées en Savoie. — Engagements volontaires et élection des milices. — L'édit du 4 mars 1737. — Cas d'exemption invoqués par les élus. •— Répression des abus, des crimes et des élections arbitraires 147

CHAPITRE XXI.

Une compagnie de dragons en quartiers d'hiver dans la Vallée, 1683. — Cantonnements de troupes en Faucigny, — Lettre de Janus de Rellegarde. — De Sonnaz d'Habères assemble à Boëge une compagnie de dragons, 1703. — Rôles de la compagnie. — Elections de milices dans la Vallée, 1704 155

CHAPITRE XXII.

L'affaire des fourrages fournis à la compagnie de Sonnaz en 1703. — Occupation françaises. — Supplique des communiers de Boëge à l'intendant de justice. — Mouchet procureur de la communauté. — Les fourrages ne sont payés qu'en 1722 16(i


TABLÉ DES MATIÈRES 22à

CHAPITRE XXIII.

Pages

Les Espagnols entrent en Savoie, 1742. ■— Récit d'un chroniqueur chablaisien. — Moeurs des troupes.

— Un nouveau-né espagnol au Villard. — Séquestration des armes. — Le joug espagnol. — Ruine des populations. — La commune de Burdignin. — Le fumier des écuries de Boëge 17S

CHAPITRE XXIV.

Rd Mouchet curé du Villard. — Sa famille. — Acquisition de deux cloches. — Reconstruction du presbytère. — Les confréries. — Registres de catholicité.

— La foudre sur le clocher du Villard. — Difficultés relatives à une sépulture. — La famille Jacques. — Les étudiants ecclésiastiques. — L'institution du Vicariat. — Visite pastorale. — L'évêque fait l'éloge

du curé. — Faits divers. — Mort de Rd Mouchet. 185

CHAPITRE XXV.

Ordonnances de l'Eglise au moyen-âge en faveur de l'enseignement populaire. — Création des écoles de Boëge et du Villard. — Niveau de l'instruction populaire dans les deux paroisses. — Mentalité des populations relativement à l'instruction 194

CHAPITRE XXVI.

Aperçu économique. — Signes manifestes d'aisance au Villard à la fin du xvne siècle. — Foires et marchés. — Petites industries. — L'art du bâtiment. — Mouvement de la population. — Les épidémies. — Climat. — L'émigration. — Familles fixées à l'étranger 200

CHAPITRE XXVII.

Le cadastre, 1728-1738. — Le clergé et la noblesse astreints à l'impôt. — Création des conseils communaux, 1738. — Abolition des droits seigneuriaux. — Démonstrations de joie des populations rurales et du bas-clergé. — Les satires du curé Frère. — Mémoire en faveur des affranchissements adressé au roi par les curés du Chablais. — Les affranchissements dans les paroisses de la Vallée 208


274 tAbLE DES MATIÈRES

CHAPITRE XXVIII.

Les prêtres originaires du Villard avant la Révolution. — Châtelains, notaires, avocats, chirurgiens, commissaires, sergents-royaux, originaires de la paroisse à la même époque 21!)

CHAPITRE XXIX.

Les derniers curés du Villard avant la Révolution, Rds Débaud, Choulex et Michon. — Création de la mense curiale du Villard. — Le service spirituel à cette époque. — Manuscrit de Rd Mouthon. — Erection de la croix de Miribel et de divers monuments. — Les dîmes de Févêché de Genève. — Revenus et charges des curés du Villard. — Mentalité des paroissiens. — La Révolution 232

PIECES JUSTIFICATIVES.

1. Ordonnance d'Aymon de Granson en faveur d'Habères, 23 juin 1221 247

2. Satisfaction donnée par Béatrix, dame de Faucigny, à Févêque de Genève, pour un abus d'autorité, 23 octobre 1274 , 248

3. Visite pastorale de 1411 248

4. — — 1471 24<J

5. — — 1481 251

G. — ' — 1516 253

7. Reconnaissance des communiers du Villard, le 2 décembre 14G5, en faveur de Janus de Savoie, comte

de Genevois 255

8. Visite pastorale de 1580 258

9. Episode de Dreudey 25!)

10. Vers du curé d'Habères, Claude Gavard 200

11. Etat des dîmes du Villard, dressé en 1790 2G2

12. Tableau des vicaires de 1691 à la Révolution. ..... 267

13. Noms patronymiques disparus, quelques surnoms. 268