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Title : Les derniers jours de l'empereur (3e mille) / Paul Frémeaux

Author : Frémeaux, Paul (1859-19..). Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publication date : 1908

Subject : Napoléon Ier (1769-1821 ; empereur des Français) -- Captivité -- Sainte-Hélène

Subject : Napoléon Ier (1769-1821 ; empereur des Français) -- Mort

Type : text

Type : monographie imprimée

Language : french

Language : French

Format : 1 vol. (421 p.) ; in-12

Format : Nombre total de vues : 447

Description : Contient une table des matières

Description : Avec mode texte

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5421560t

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-LB44-1778

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb340299767

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 26/10/2009

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; SAINTE-HÉLÈNE

Les Derniers Jours de l'Empereur


DU MÊME AUTEUR

Napoléon prisonnier. (Mémoires d'un Médecin de

l'Empereur à Sainte-Hélène). 2* édition. Un vol. in-18. 3 50 (Flammarion, éditeur).

Published the 8 u April 1908. Privilège of copyright in the United States reseroed under the Act opproved March 3 1905 by the author, Paul Frémeaux.




L'auteur dédie très affectueusement ce livre \<^\ à son frère, .^OESTOR FRÉMEAUX



-INTRODUCTION

On n'aime guère lire les introductions. On pourra négliger celle-ci, si l'on veut : elle contient des explications utiles, mais non indispensables, à l'intelligence de ce qui va suivre, et je vais me permettre d'y répondre à des critiques que m'a values un précédent volume.

Sous le titre de Napoléon prisonnier, j'ai déjà publié, commenté les mémoires d'un chirurgien anglais, le docteur Stokoe, quelques jours médecin de l'Empereur durant l'exil. Les mémoires en question sont un

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II INTRODUCTION

peu minces, et le titre, en conséquence, d'apparence un peu grosse. Il m'a semblé justifié, pourtant, parce que nuls faits peutêtre, dans l'histoire de Sainte-Hélène, ne montrent, comme les faits rapportés par le docteur Stokoe, ce que fut le traitement infligé au vaincu de Waterloo : une captivité d'une rigueur inexcusable, à peine croyable. Jusqu'à quel point prisonnier, en effet, l'ex-souverain qui n'avait même plus la liberté de choisir un médecin, même plus le droit de se croire souffrant et de réclamer des soins, puisque l'appeler « le malade », dans un bulletin de santé, constituait un dol, et menait un chirurgien de la marine britannique devant un conseil de guerre 1 Rongé au flanc par ce vautour intérieur, le cancer, le Prométhée moderne, sur son roc, laissait parfois échapper une plainte; alors le ministre Bathurst ricanait, le gouverneur Hudson Lowe haussait les épaules, et tous deux, imbécilement ou volontairement sceptiques, criaient à la comédie politique I

Le petit livre où j'ai produit un témoin de cette vilenie a été bien accueilli en France,


INTRODUCTION III

mal en Angleterre. J'ai eu chez nos voisins une très mauvaise presse. Selon certains journalistes d'outre-Manche, les mémoires de Stokoe ne méritaient pas de voir le jour, étant de nulle valeur historique. Je viens d'aventurer une opinion contraire. Selon d'autres, ils valaient d'être édités, mais j'aurais dû mfabstenir d'y mêler des commentaires. A cela, j'ai répliqué par avance au début de Napoléon prisonnier et je persiste à répliquer : « J'avais.affaire à un trop inhalée narrateur. Tantôt, extraordinairement prolixe, il se perd dans de longues digressions, se répète sans nécessité ; tantôt, défaut inverse et plus grave encore, il parle sommairement de faits qui demanderaient, pour être compris, plus de développement et des explications préalables. En maint endroit, le docteur n'est intelligible qu'avec le secours de sa correspondance et d'une pièce éminemment intéressante, le jugement qui le condamna, à Sainte-Hélène, pour avoir exprimé des craintes sur la santé de l'Empereur, et prédit sa fin prochaine. » D'où la conclusion, assez compréhensible, qu'une publi-


IV INTRODUCTION

cation originale eût exigé des notes dont l'abondance aurait comme noyé le texte, et le retour continuel au bas des pages fatigué, ennuyé et découragé le lecteur.

Des critiques m'ont encore reproché, en Angleterre, d'oser soutenir la thèse, contraire aux constatations de l'autopsie, que Napoléon n'était pas mort d'un cancer. Qu'ils me relisent : j'ai simplement hasardé cet avis, qu'en outre du cancer., l'Empereur avait bien pu souffrir, quoique à un degré moindre, d'une affection diagnostiquée par Stokoe : l'hépatite.

Toujours en Angleterre, on m'a reproché aussi de faire de Sainte-Hélène une île malsaine. J'ai dit, rien de plus, que certains endroits de Sainte-Hélène, affligés de brume et d'humidité excessive, ne pouvaient être sains. Longwood, où l'on plaça Napoléon, est un de ces endroits, et le pire.

Après les journaux et les revues, un M. Seaton m'a pris à partie dans un livre. Il me faut terminer ce sujet par quelques lignes à son adresse.

Défendre Huclson Lowe est une tache si


INTRODUCTION V

ingrate, qu'au cours de presque un siècle, elle n'a tenté que deux historiens : deux historiens qui du reste n'en font qu'un, on va le voir. Le premier s'appelait William Forsyth ; il a public, en 1853, une apologie en trois gros tomes du gouverneur de Sainte-Hélène. Le second s'appelle R. C. Seaton, déjà nommé ; il a résumé, en 1898, cette apologie en un petit volume in-octavo où il s'est sagement gardé de rien mettre de personnel. Sa seule ambition, il semble, fut alors de donner au public anglais, volontiers touriste, un Forsyth plus léger, facile à consulter, même en voyage : une sorte de Forsyth de poche. Depuis, en 1903, M. Seaton a jugé à propos de renouveler son manuel, toujours en s'y abstenant de tout détail et de toute idée propres, mais en s'y livrant à des attaques un peu excessives contre lord Rosebery, d'abord, et, — quel honneur inattendu ! — contre moi, par surcroit.

Bien que lord Rosebery ait parlé de ses talents avec beaucoup d'indulgence, dans La dernière phase, il ne peut lui pardonner cet ouvrage, surtout d'y avoir souhaité que

i.


VI INTRODUCTION

l'histoire de Sainte-Hélène put être retranchée de celle de l'Angleterre. Il dit donc ù l'écrivain homme d'Etat que son livre n'a en de succès qua cause de la haute situation de l'auteur; que c'est un pauvre livre d'amateur, mal documenté, mal composé, mal écrit. Bref, il en déclare les pages fastidieuses, et leur fait ce reproche amusant, qu'on ne peut les lire deux fois; apparemment persuadé, pour ce qui le concerne, qu'une foule de gens, de par le monde, adonnent leurs jours et leurs nuits et s'usent les yeux à relire sa prose.

Le comte de Rosehery dépasse à tel point un Seaton, sous tous les rapports, qu'il a dédaigné de lui répondre. Même, dans une nouvelle édition de La dernière phase, de 1U04, le noble lord, imitant l'astre de M. de Pompignan, a continué de témoigner à l'obscur blasphémateur une, impassible' bienveillance. J'ignore tant de magnanimité, n'étant pas grand seigneur, et je m'occupe du personnage. Peul-êlre ai-je tort.

Je ne relèverai qu'une de ses aménités, la moindre. Il .m'a taxé d'ignorance. Ignorant


lNîtlODUCTfÔtt Vil

des choses de Sainte-Hélène ! Serais-je, pour ces choses, comme pour le temps cet ama-, tcur d'horlogerie, qui, possédant et consultant trop de pendules, en avait la cervelle troublée et ne savait plus l'heure? Depuis tantôt dix ans, je rassemble et j'étudie toutes les publications relatives à la captivité de Napoléon. Ma connaissance du sujet est assez sérieuse, j'ose le croire. Que M. Seatoti quitte seulement l'injure facile et les vagues généralités, et nous discuterons à loisir, quelque jour, de questions qui m'intéressent autant qu'elles intéressaient leti Forsyth....

Pour raconter ici la fin de l'Empereur, j'ai parcouru des archives. J'ai mis ensuite et surtout à profit la réunion d'ouvrages iinpi'l-» niés ù laquelle je Viens de faire allusion. De ces ouvrages, les uns sont considérables, les autres minimes ; les uns encore fort connus, les autres fort ignorés. Je n'en ai dédaigné aucun, prenant soin toutefois de peser chaque témoignage et de contrôler chaque renseignement. La bibliographie de


VIII INTRODUCTION

Sainte-Hélène est loin d'être aussi simple et aussi pauvre que l'imagine le savant M. Seaton, dont la courte curiosité se satisfait des trois tomes de Forsyth et d'une vingtaine de livres supplémentaires. Elle comprend des centaines de publications variées. Sans doute, les plus importantes sont les notes en forme de journal et les papiers divers des compagnons de l'Empereur tels que Las Cases ou Gourgaud, d'Anglais tels qu'Hudson Lowe ou O'Meara, et les rapports du marquis de Montchenu, du baron Sturmer et du comte de Balmain, les délégués de Louis XVIII, de l'Autriche et de la Russie au drame de la rélégation. Mais à côté des historiographes notoires de la Captivité, il existe d'obscurs et modestes narrateurs, de la bouche desquels on apprend encore beaucoup, lorsqu'on se donne la peine de les chercher. Par exemple, dans une brochure aujourd'hui rarissime, imprimée à Châteauroux en 1877, un serviteur du général Bertrand, nommé Bouges, ajoute sensiblement à ce que nous savons de la vie d'intérieur à Longwood. Parfois, des


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INTRODUCTION IX

ouvrages très spéciaux, dont le titre ne fait certes pas songer à Sainte-Hélène, causent la surprise de contenir des pages qui se trouvent y avoir trait. Ainsi L'Art de la cuisine française au XIX« siècle, d'Antoine Carême, où le dernier cuisinier de Napoléon, Chandelier, a renseigné son célèbre confrère, et nous renseigne, sur la table, le régime et les privations de l'Empereur durant l'exil. Ainsi des livres de voyage où il semblerait, à première vue, qu'il ne peut être question que du Cap, de l'Inde, de l'Australie ou de la Chine. En courant les mers, entre 1815 et 1821, l'auteur, marin de profession, commerçant, fonctionnaire ou militaire, a relâché à l'étroit rivage où se consumait un conquérant. Il a voulu voir l'ancien maître de l'Europe. D'aventure, l'audience qu'il a sollicitée lui a été accordée, et, comme le capitaine Basil Hall, il nous conte longuement sa visite à Longwood. Le plus souvent, il n'a pu que tourner curieusement autour de l'attirante demeure. Mais, même alors, presque toujours, il nous fournit quelque détail d'intérêt.


X INTRODUCTION

On ne doit pas négliger les bribes d'information éparscs. Patiemment glanées, elles finissent par faire gerbe, par former des ensembles dont la valeur égale et a parfois surpasse celle de maints mémoires.

C'est pourquoi, content de découvrir, de ci, de là, une ligne utile, j'ai consulté aussi les historiques des régiments qui furent chargés de garder l'Empereur prisonnier, feuilleté des revues, des journaux, des correspondances et des catalogues d'autographes.

Enfin, il m'a toujours semblé qu'il fallait comprendre, dans la bibliographie de la Captivité, une classe nombreuse de publications auxquelles on n'a guère accordé d'attention : je veux parler des publications relatives à Sainte-Hélène même, à ses aspects, son orographie, son climat, sa flore et sa faune. Jusqu'ici, les historiens ne se sont pas beaucoup fatigués à décrire l'île où Napoléon a vécu six années. S'indignent-ils qu'on y ait déporté l'Empereur, c'est un rocher horrible, insalubre; défendent-ils les actes et plaident-ils les bonnes intentions


INTRODUCTION XI

du gouvernement britannique, c'est un endroit agréable et sain. Rien de plus. Ou si davantage, la description est d'ordinaire incolore et banale à ce point, qu'elle pourrait servir encore pour cent autres petites terres océaniques. Comment cependant vouloir montrer les souffrances d'un captif, sans dépeindre sa prison; essayer d'imaginer l'état d'àme et de représenter les tristesses du grand exilé, sans le replacer sur un sol justement différent de la plupart, sous un ciel d'une physionomie très particulière? Nulle part, la reconstitution du milieu n'est aussi nécessaire. Aux époques actives de sa vie, lorsqu'il livre des batailles, négocie, administre, décrète, légifère, Nppoléon, trop occupé des hommes, ne regarde pas la nature, reste insensible aux entours, on peut le penser. D'ailleurs, il passe vile partout. Mais à Sainte-Hélène, il est oisif, immobile; le vide des heures et son malheur le disposent à la contemplation. Voit-il d'un oeil indiffèrent les gommiers chauves qui environnent son habitation, les pics de basalte qui la dominent, et l'océan presque toujours


XII INTRODUCTION

veuf de voiles, son principal geôlier, qui hurle et s'étale au bas du plateau de Longwood ?

J'ai donné dans cet Essai une large place au paysage de l'île d'exil.

Pour les faits mêmes de mon récit, parmi les publications si diverses auxquelles j'ai demandé des renseignements, deux surtout m'ont été utiles : un livre et une brochure. Le livre est d'un chirurgien anglais comme Stokoe, le docteur Henry; la brochure d'un chirurgien encore, le docteur Arnott. La chronique de Sainte-Hélène doit beaucoup aux médecins. Napoléon venait à peine de quitter l'Europe, que, malgré le silence ordonné sur son nom, William Warden faisait paraître ses « Lettres ». Les ouvrages d'O'Meara suivirent; ils sont célèbres. Tout le monde connaît le Journal d'Antommarchi. Stokoe compté, Henry et Arnott ajoutés, six des mémorialistes de la Captivité se trouvent appartenir à une profession qui s'occupe peu, d'ordinaire, de fournir des contributions à l'histoire. Faut-il s'en étonner? Des hommes de guerre et des hommes politiques, principalement, racontent l'Em-


INTRODUCTION XIII

pcreur à ses heures de puissance et de gloire; des médecins, de préférence, relaient les jours où il souffre et va mourir; la chose est naturelle.

Pour une raison qui se comprendra plus loin, je parlerai un peu longuement du docteur Henry.

On a de lui des souvenirs en forme d'autohiographie, en partie seulement relatifs à Sainte-Hélène. On y lit cpie l'auteur naquit en 1791, à Donegal, une petite ville du nord de l'Irlande. Neveu d'un officier de santé, il voulut être chirurgien militaire, fit les éludes nécessaires à Dublin, passa des examens à Londres, et jugé capable « d'amputer convenablement les soldats de S. M. britannique », fut envoyé on Portugal, vers le milieu de 1811.

Le moment était heureux. L'armée de Wellington quittait les lignes de Torrès Védras. Après les marches rétrogrades et la défensive, elle allait connaître l'avance victorieuse, refouler les Français de la Péninsule, franchir derrière eux les Pyrénées, et ne s'arrêter qu'à Toulouse, à la paix de 1814.

L'aide-major Henry vit la prise de Bada2

Bada2


Ml

XIV INTRODUCTION

joz, la bataille des Arapiles, celles de Vitoria, d'Orthez et d'Aire.

Un trait de son caractère apparaît tout de suite dans sa relation de la campagne. Originaire de cette partie non celtique de l'Irlande, l'Ulsler, dont la population se proclame de race anglo-saxonne, il est profondément anglais, plus anglais qu'un Anglais d'Angleterre. Il a beaucoup de dédain et peu de sympathie pour les peuples étrangers, et n'importe quel mauvais procédé britannique à l'égard des autres nations, même amies, le trouve indulgent. Ses compatriotes donnent-ils à leurs alliés portugais des jambons faits de Français salé et fumé en échange de bouteilles de rhum, certes, Henry les blâme, par respect humain, mais on sent qu'au fond il estime la plaisanterie vénielle, et qu'il en a ri. Les troupes de Wellington délivrent Badajoz. De joie, les habitants illuminent. 0 surprise! les libérateurs tirent sur les lampions, envahissent les maisons, la menace et l'injure à la bouche, en brisent les meubles, s'y saisissent de l'argent, violentent les femmes, tuent qui-


INTKOMJCTION XV

conque résiste ou proteste, et, défonçant les barriques des celliers, se vautrent durant douze heures dans l'alcool répandu et la fange. « A la lâcheté espagnole, déclare froidement Henry, surtout au gouverneur José de Imaz, qui, disposant d'une garnison de huit mille hommes, et sachant que des secours approchaient, avait néanmoins rendu la ville, incombe la première et principale responsabilité de ces horreurs. »

Les jugements, on le devine, sont encore plus sévères, lorsqu'il s'agit des Français. Ceux-ci n'ont aucune excuse, en pays ennemi et de cruelles guérillas, de s'emporter parfois à piller, violer et massacrer, comme les Anglais. Et si laide-major ne leur refuse pas le courage, à eux, tout au moins tes trouve-t-il ridicules, dans des circonstances où d'autres apercevraient plutôt du tragique et de la grandeur. Après un combat, par exemple, à Barrioplano, il soigne des blessés. Le service des ambulances en amène deux convois, qu'on installe au rezde-chaussée d'une maison. Henry s'y rend, avec ses couteaux d'opérateur et sa scie. En

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XVI INTRODUCTION

y arrivant, il est surpris d'entendre le bruit d'une violente dispute. Un hasard malheureux venait de réunir des compatriotes servant sous des drapeaux différents : des officiers de l'armée de Soult, et des officiers, français aussi, de l'armée de Wellington, des royalistes enrôlés aux Chasseurs britanniques. Les premiers vociféraient : Traîtres! lâches esclaves de l'Angleterre ! — Brigands de Bonaparte ! Sans culottes ! clamaient les seconds. L'entrée du chirurgien qui allait sonder douloureusement leurs plaies, amputer les uns, trépaner les autres, ne les fit pas taire ; ses exhortations ne purent les calmer. Plusieurs, irrémédiablement mutilés, devaient mourir le lendemain, et cependant trouvaient dans leur patriotisme offensé, ou dans leur haine politique, la force de se soulever sur la litière de l'infirmerie improvisée, de se menacer avec des moignons de bras et de s'invectiver avec des mâchoires fracassées. Spectacle émouvant ! Quelle impression en reçoit Henry ? Quelle réflexion lui suggèrent l'exaspération d'un sentiment très noble et les fureurs d'une passion odieuse,


INTRODUCTION

XVII

sans doute, mais universelle, qu'aucun peuple n a ignorée ? « C'était, dit-il, une scène parfaitement lisible et bien française ! »

Cette petitesse de jugement, cet étroit nationalisme d'esprit, il les portera partout. Après la guerre de la Péninsule, il fera aux Indes une campagne dont il est inutile de parler ici ; puis, il ira à Sainte-Hélène. Là, comme en Espagne, il n'appréciera rien qu'en Anglais, que du point de vue anglais. Dans Napoléon désarmé, dans le génie vaincu, bafoué par le vainqueur et torturé par la maladie, toujours il verra l'ancien ennemi de l'Angleterre, et c'est d'un oeil prévenu, disposé à l'injustice, qu'il observera son attitude et ses derniers gestes, et le regardera mourir.

Sa contribution d'une centaine de pages à l'histoire de la Captivité n'en a pas moins de l'intérêt. L'nide-major raconte, de fort remarquable et complète façon, une visite à Longwood des officiers du 66e, le régiment auquel il appartenait ; il donne, sur l'autopsie de l'Empereur, certains détails qu'on ne

/sy.- Ml


I

xvm INTRODUCTION

trouve pas ailleurs. Familier de la maison d'Hudsor Lowe, il ajoute quelques traits à la physionomie du gouverneur. Il trace d'un vifcrayondeuxou trois silhouettes de second plan. Surtout, il nous dépeint un peu la vie morne de Sainte-Hélène ; il nous dit l'impression que les aspects et l'isolement de l'île font sur ceux qui gardent Napoléon. Et l'ennui des geôliers nous rend plus capables d'imaginer les jours et la tristesse du grand prisonnier.

Henry m'a servi doublement. Il m'a fourni des renseignements ; il joue, au long de ce volume, le rôle d'un personnage souvent présent et qui peut-être retiendra suffisamment l'attention, à des endroits d'où la figure principale de l'Empereur est absente. J'ai commencé mon récit à son arrivée à Sainte-Hélène, en juillet 1817. J'ai pris occasion de ses déplacements dans l'île pour essayer de la décrire ; de ses anecdotes et de ses esquisses- pour présenter de larges séries de faits et des tableaux d'ensemble ; de son plaidoyer en faveur d'Hudson Lowe pour discuter les actes du gouverneur,


ÎNNRODUCTION XIX

les procédés du cabinet britannique, et les panégyriques de Forsyth et de Seaton.

Très différente du livre d'Henry, qui, sous une forme variée, résume quatre années de la Captivité, est cette brochure dont j'ai dit qu'elle m'avait été aussi d'une utilité particulière : la brochure du docteur Arnott. Elle ne traite que des cinq semaines, les dernières de Napoléon, durant lesquelles ce chirurgien anglais, appelé à Longwood, donna des soins à l'Empereur, de concert avec Antommarchi ; elle n'est, à proprement parler,qu'une suite de trente-cinq bulletins, où se trouvent consignés, jour par jour, l'état du malade, son traitement, son alimentation, ses douleurs d'entrailles, sa fièvre, ses vomissements et ses excrétions. Au jugement de Forsyth, il vaut mieux taire les détails réalistes d'une fin illustre. Je pense autrement. On ne doit pas craindre de montrer comment le premier des hommes de guerre a su mourir, dans un lit, d'une mort moins glorieuse, mais plus difficile que celle des champs de bataille. Arnott m'a fourni les particularités médicales de mon sixième cha-


XX INTRODUCTION

pitre. J'ai retranché parfois à sa narration, non par peur que rien des misères d'une agonie, pas même l'effet d'un remède, pût diminuer l'Empereur, mais pour éviter la monotonie de certaines répétitions. J'y ai ajouté, en m'aidant de tous les documents, les paroles et les gestes du César moribond. On le verra rester grand parmi les souffrances et malgré la sanie des derniers moments.

Imprimée en 1822 à un petit nombre d'exemplaires, la brochure d'Arnott est devenue presque introuvable. Il n'est pas aussi rare de rencontrer le livre d'Henry ; M. Seaton l'a dans sa bibliothèque et le cite. Bien peu de Napoléonisants, néanmoins, connaissent un ouvrage publié en 1839 à Québec, sous le titre un peu énigmatique de Bagatelles de mon portefeuille ; qui a été réédité à Londres, en 1843, sous le titre meilleur à'Une carrière militaire, mais qui se rapporte à l'Inde, — je crois l'avoir indiqué, — au Canada, — où Henry acheva de servir et parvint à un grade élevé, — autant et plus qu'à la guerre d'Espagne et à Sainte • Hélène.


INTRODUCTION

XXI

J'ai fini d'expliquer la manière dont j'ai composé mon récit. J'ai dit mes sources si nombreuses et si diverses. En partie, c'est de l'ignoré, comme de l'inédit, qu'on va lire.

\P. F.



Les derniers Jours

DE L'EMPEREUR

CHAPITRE PREMIER

L'ILE D'EXIL

Le 2 avril 1817, le premier bataillon du 06' régiment d'infanterie britannique, stationné dans la vallée du Gange, s'embarquait à Calcutta pour Sainte-Hélène, sur le transport la Dorah. Au nombre des officiers figurait l'aide-major Walter Henry. Le hasard des déplacements militaires allait mettre ce jeune médecin, qui tenait un journal, en face d'un spectacle bien digne d'être noté : la fin do Napoléon.

Henry ne savait rien de l'Ile vers laquelle on faisait voile, sinon que les vaisseaux de la


il

24 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

Compagnie des Indes, en retournant d'Asie en Angleterre, s'y ravitaillaient à l'occasion, y trouvaient une eau limpide et des vivres frais. C'est pourquoi son imagination évoqua des fontaines, des vergers, de plantureux potagers et des prairies couvertes de troupeaux. Il se représenta Sainte-Hélène comme une de ces oasis marines « dont la Providence a jalonné le vide et la désolation des océans pour le réconfort et la joie des navigateurs >. A moitié route, une relâche lui permit de visiter Maurice, ses bois enguirlandés de lianes et les sites gracieux décrits dans Paul et Virginie. Un peu plus tard, du large, il entrevit Bourbon, ses ravines luxuriantes, son Piton des neiges et sa coquette capitale aux maisons treillagées, assise sur un rivage que blanchissait le ressac. Sainte-Hélène devait être, comme Maurice et Bourbon, un jardin tropical rafraîchi de clairs ruisseaux, avec, au bord des grèves, des lalaniers en fleurs et des tapis d'herbe fine, et, dans le fond des paysages, de nobles montagnes.

Mais le 5 juillet au matin, la Dorah ayant doublé le cap de Bonne-Espérance depuis trois semaines, la vigie cria de nouveau : Terre ! Et Henry, accouru de sa cabine sur le pont, aperçut c le plus horrible et le plus sinistre des rochers, un soulèvement noir, une laide protubérance ridée qui semblait une verrue sur


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la face de l'abîme ». C'était Sainte-Hélène.

De près, le roc difforme prit une autre figure.

Pour gagner le mouillage, on longeait longtemps la côte. Partout celle-ci dressait à pic ses assises de basalte, vertigineuse, pareille à un mur ruiné par places à son faîte ; la mer, en bas, écumait autour des pans écroulés. Le sombre rempart ébrèché, dont de gros pilastres naturels surmontaient parfois les créneaux comme des tours, faisait songer à un burg : un burg démesuré, dédaigneux de l'étroitesse précise des fleuves, et qui aurait eu l'ambition de commander la route vague, infiniment large, où les vents alizés poussent les navires dans cette partie de l'Atlantique.

Des promontoires, se succédant à des intervalles presque réguliers, donnaient l'illusion de bastions. De temps en temps, à leur sommet, un canon luisait, un màt élevait des signaux. On connaissait à ces marques que des hommes gardaient l'ile forteresse. Mais comment pouvaient-ils vivre là ? Sainte-Hélôno paraissait non moins inhospitalière que formidable. A deux ou trois endroits, la falaise s'entr'ouvrait un instant : le regard, les meilleures lunettes, fouillant les entailles, ne découvraient toujours que blocs stériles. Nulle trace de végétation : pas un buisson, pas une touffe d'herbe 1

3


ûQ LES DERNIERS JOURS DE i/EMPEREUR

Tous les fronts s'étaient rembrunis, à bord de la Dorah, quand le transport, dépassant une saillie creusée de casemates, pénétra dans une échancruro de la côte, étroite baie que défendait encore un contrefort parallèle, armé aussi, couronné d'embrasures. Au fond, sur un morceau de rivage, une vingtaine d'arbros verdoyaient. Ce fut une joie.

Derrière les arbres s'allongeait et montait, après une mesquine église à clocher carré, une rue de maisons blanchies à la chaux, bien anglaises, sans vérandas, ni rien de l'architecture pittoresque des habitations coloniales. Les arrivants avaient sous les yeux Jamestown, bourg de quinze cents âmes, le port et l'uniquo agglomération de Sainte-Hélène.

« Jamestown se blottit, comme au creux d'un grand V, dans un ravin qui s'évaso vers la mer, entre deux hauteurs presque verticales, de quatorze à quinze cents pieds. D'énormes quartiers de roc, menace perpétuelle, pendent au-dessus des toits, et parfois des catastrophes se produisent, causées par un simple caillou qui se détache, met en branle de plus gros fragments et détermine une avalanche. » •

Henry ne lit qu'un bref séjour dans cet endroit peu rassurant. A peino débarquée, la troupe amenée par la Dovah reçut l'ordre do gagner, sur la cote opposée, le camp de


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Dcadwood, voisin do Longwood, où résidait Napoléon.

Il fallait traverser toute la partie nord de l'ile, de l'ouest à l'est.

La route, au sortir de Jamestown, escalade aussitôt une des âpres parois qui enserrent le bourg. C'était une voie carrossable, mais étroite, péniblement tracée au flanc de la montagne, et dont l'établissement, jadis, avait coûté la vie à des centaines d'esclaves. A gauche do la chaussée, la roche, couleur d'ocre, réverbérait la chaleur des tropiques, l'exagérait encoro ot la rendait insupportabloment cruelle, même pour des hommes qui venaient de l'Inde. A droite, un parapet fait do grès brut, sans ciment, bordait le vide. Par dessus cette négligente barrière, on voyait d'abord, en montant, s'amincir le ruban de maisons d'où l'on s'éloignait ; puis, on n'apercevait plus qu'un fond do gorge où presque rien ne poussait, no vivail, où do hautes pierres se drossaient, voisines comme dans un cimetière, à côté d'autres pierres couchées, parmi des coulées do cailloux descendues des pentes.

Cependant le rnorno vallon s'élargissait un peu, et tout à coup, en son milieu, sur un monticule, une habitation apparaissait. Elle s'appolait Les Briars, appartenait à un négociant du nom de Balcombe ; Napoléon y


28 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

avait séjourné à son arrivée dans l'ile, du 18 octobre au 10 décembre 1815, en attendant que sa demeure actuelle de Longwood fût prête à le recevoir.

Il occupait, à cinquante pas d'un cottage qui formait la construction principale, un pavillon composé d'une pièce unique et d'une mansarde. Pauvre logement ! L'Empereur, pourtant, ne s'y était pas déplu ; et même, à bien considérer l'histoire de sa vie entre Waterloo et le 5 mai 1821, c'est probablement dans ce réduit qu'il passa les moins malheureuses semaines de ses six dernières années.

Après le découragement de la défaite, l'abattement et les irrésolutions de l'Elysée et de la Malmaison, après les angoissantes incertitudes de Rochefort surtout, il éprouvait un vrai soulagement à voir son sort enfin fixé. Il se résignait aux duretés anglaises, sentant qu'elles le grandiraient encore, se découvrait une tache pour l'exil et disait aux Français qui l'avaient suivi : « Nous écrirons nos mémoires. » Peut-être aussi, à ce moment, conservait-il de vagues espoirs, vite abandonnés. Il croyait, en tout cas, à des surprises politiques capables de lui rendre la liberté.

Au lendemain d'une fatigante traversée, d'un confinement do trois mois sur le Dellèrophon et le Northitmberland, deux navires incom-


L ILE D EXIL 29

modes, les Briars durent lui sembler, par contraste, une reposante demeure, presque confortable. Du reste, il fut séduit par l'étrangeté du site : un tertre fort vert placé au centre d'un cirque désolé, une sorte de jardin suspendu qu'une enceinte rocheuse dominait à son tour de très haut, fermant l'horizon de toutes parts, sauf vers Jamestown et la mer, distants d'une demi-lieue.

Des figuiers banians faisaient une avenue devant les bâtiments. Dans l'entremêlcment touffu de ces arbres au tronc multiple, attirées par leurs fruits écarlates, des tourterelles roucoulaient. Des laquiers gigantesques, des grenadiers magnifiques et des bouquets de myrtes ombrageaient le reste du terre-plein ; une profusion de roses blanches et de géraniums sauvages égayait jusqu'à la haie de cactus.

Derrière le pavillon s'étendait encore un verger. Tout en longueur, étroit, escarpé, il était planté de vignes, de citronniers et d'orangers, de goyaviers aux feuilles translucides, de manguiers aux fleurs rouges en grappes. Ce coin des Briars regardait le mur circulaire et nu de la montagne. Le bruit d'une cascade y diminuait seul le silence et la solitude. Elle se précipitait d'une entaille de l'amphithéâtre, s'élançait à pic d'une hauteur de deux cents pieds, mais trop faible pour un saut si formidable, se

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3o LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

pulvérisait avant do toucher terre. Et le soleil donnait à l'extrémité vaporeuse de l'écharpe les sept couleurs de l'arc-en-ciel.

L'Empereur aimait cette fraîche voisine. Aux heures chaudes de la journée, il venait écouter sa voix sous une treille garnie d'une table et d'un banc rustiques. Parfois la fille cadette de la maison, Betsy Balcombe, une espiègle de quatorze ans, le rejoignait là. Il acceptait sa compagnie, tolérait ses familiarités et lui pardonnait des libertés excessives.

« Je n'ai de ma vie connu personne, devaitelle raconter plus tard, qui sympathisât mieux que Napoléon avec les enfants. Il savait prendre leur simplicité et montrer leur abandon, s'intéresser et s'amuser à des riens. Il me paraissait un camarade. Je mettais bien souvent sa patience à l'épreuve ; jamais il n'invoquait ni son rang, ni son âge, pour échapper à mes importunités. »

Si Betsy n'eût été qu'importune ! Mais cette gamine blonde, fort jolie, aux yeux do chat, avait l'humeur volontiers malicieuse. Surprenait-elle l'Empereur à travailler sous la treille, elle lui brouillait ses papiers, ou bien s'en saisissait et fuyait eu criant : « Je saurai tous vos secrets. » Elle introduisait le torre-neuve Tompipes clans le verger, l'incitait à plonger dans un bassin rempli de cyprins, puis, sournoise,


L'ÎLE D'EXIL 3I

l'amenait auprès do Napoléon, qui écrivait. Le chien mouillé se secouait, aspergeait brusquement l'Empereur, et la coupable riait aux éclats do voir se gâter le bel habit vert, la culotte blanche, les bas de soie et les escarpins à boucles d'or do son infortuné grand ami. Pis encore ! un jour, il cachetait des,, lettres : elle lui poussa le coude, fit tomber des gouttes de cire brûlante sur ses doigts : « Ce dut être très douloureux, dit-elle candidement, mais il supporta la chose avec uno extrême bonté. »

On fut bien étonné, en 1813, lorsque Betsy Balcombe publia ses souvenirs, d'y trouver l'Empereur — toujours sévère, selon les idées reçues, inapprochablo, prompt à s'emporter — si capable à l'occasion de douceur, de condescendance et d'endurance. Depuis, d'autres mémoires, parus à leur tour, ont révélé toutes les complaisantes tendresses et le naturel de Napoléon avec son fils : comment, aux Tuileries, il faisait venir le Roi de Rome dans son cabinet, le berçait dans ses bras, lo couvrait de baisers, et se roulait avec lui sur les tapis ; comment, assis à son bureau, il le tenait sur ses genoux et le laissait — sans manifester jamais la moindre humeur, au témoignage du baron de Meneval — déranger cent fois sur ses cartes les épingles de couleur au moyeu desquelles il préparait et marquait ses savantes


32 LES DERNIERS JOURS DE i/EMPEREUR

combinaisons. Même patience, même bonhomie, un historien l'a montré, avec des neveux et des nièces, avec des petits qui ne lui étaient rien. 11 avait le goût des enfants.

Aux Briars, en dépit et peut-être à cause de ses défauts, Betsy est la favorite de l'Empereur; mais il se montrait aussi très bon pour sa soeur Jane, une ainée moins turbulente, et pour deux frères cadets, âgés de cinq et do sept ans. Ces bambins jouaient avec ses décorations : « Souvent, pour les satisfaire, il en coupait le ruban et le leur donnait. » Il leur gonllait des ballons; il imagina un minuscule chariot, auquel, à leur grande joie, on mit un attelage indirigeable de rats.

« Sa physionomie s'éclairait d'un sourire, chaque fois qu'il rendait heureuse la jeunesse qui l'entourait, »

Et le jour où Napoléon, non sans regret luimême, dut quitter les Briars, toute la maison fut en larmes.

Lorsqu'on avait dépassé ce lieu désormais célèbre, la route de Longwood, toujours triste, toujours suspendue au liane de la roche aride et jaunâtre, accentuait encore sa pente. Tournant court, et par un rapide lacet, elle atteignait le faite de la montagne. Là, l'aide-major Henry et la troupe qui se rendait au camp de Deadwoodse trouvèrent, àmillepieds d'altitude,


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sur un terrain en palier d'où Jameslown était visible une dernière fois. Le bourg, dans son ravin, faisait maintenant l'effet d'une rue de Lilliput au fond d'une tranchée. La double file blanche de ses maisons conservait juste l'importance de quelque chose comme une traînée de pierres. A peine si la tour carrée de l'église s'élevait au niveau d'une borne médiocre. Et près du rivage, un vaisseau de ligne à l'ancre, le Conqxieror, qui possédait un équipage de la force d'un régiment, trois ponts où s'éta* geaient des canons, et soixante-quatorze sabords par où vomir la mitraille, prenait l'aspect innocent d'un bateau d'enfant. Tous les objets d'en bas se rapetissaient ainsi. Seule, la mer s'agrandissait plutôt. Selon l'illusion d'optique ordinaire à pareille hauteur, son plan d'acier montait incliné dans le ciel — envahissait, remplissait l'horizon.

La surprise d'un brusque changement de température gâtait ce spectacle. On venait d'émerger d'une gorge surchauffée. Sur la chaussée maintenant découverte, le vent régnant à Sainte-Hélène, l'alizé du sud-est, commençait à souffler sa fraîcheur. Elle vous saisissait, vous pénétrait. Encore en sueur, on se mettait à grelotter presque. Mésaventure fréquente dans une île au relief extraordinairement puissant, et dont l'atmosphère, stagnante


34 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

au creux des vallées, n'est que trop agitée aux cimes.

Malgré l'humidité mêlée à l'air refroidi, l'absonce do verdure persistait. Des deux côtés de la route, qui bientôt reprenait son ascension le long des crêtes, le paysage restait farouche. C'était la fixité morto, aux teintes de rouille, de blocs ferrugineux éboules durant des convulsions anciennes, de masses calcinéos vomies dans des éruptions. L'origine volcanique do Sainte-Hélène so révélait. La terre résonnait sous le pied, dure, métallique ; on marchait sur du mâchefer, des scories et de la lave.

Cette désolation ne cessait qu'aux approches ù'Alarm-llouse, un sémaphore d'où la côte orientale devenait visible, et qui, placé à dix-neuf cents pieds d'altitude, signalait à Jamestown, d'un coup de canon, les navires aperçus au large de Longwood. Le sot plutonion so revotant d'uno mince couche végétale, on entrait pour un court instant dans un canton assez vert. L'oeil, fatigué d'impressions grises, s'y reposait avec plaisir sur des landes hérissées de cactus, mais où l'ajonc mettait sa douceur doréo, et le géranium sauvage, exubérant, uno rouge gaîté do coquelicots. Des arbustes croissaient çà et là; des pinéastres, et des acacias argentés d'Australie, pareils à des saules, so groupaient en bouquets sombres ou clairs. Des


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huttes d'esclaves, doux ou trois habitations rurales apparaissaient; et quelques champs do céréales, alentour, quelques bouts de pâturages, des chèvres, des moutons, parfois une vache broutant au flanc d'un talus, roussissaient un tableau quasi pastoral.

Point culminant de la routo de Jamestown à Longwood, Àlarm-IIouso occupait en outro une position presquo centrale dans l'ilo. On saisissait ici, comme sur un plan en relief, tous los détails orographiques d'uno terre qui n'a pas douzo lieues do tour et dont la vue pouvait embrasser maintenant l'entière surface, sauf, au sud, et caché par un soulèvement plus fort que les autres, le district do Sandy Bay, un large cratère éteint. De ce côté se dressait, à 2.500 pieds do hauteur, le géant do Sainte-Hélène, lo Pic do Diane. Il envoyait partout vers la côlo un rayonnement do montagnes, avec lesquelles alternaient d'étroits ravins, où des torrents do lavo avaient jadis coulé on bouillonnant. A présent, d'inoiïensifs ruisseaux suivaient le môme chemin. C'était un do ces cours d'eau, relativement abondant, qui tombait en cascade aux Ikiars, et gagnant ensuite Jamostown, allait y remplir l'aiguado où vouaient puiser les navires.

L'ampleur du panorama demeurait pauvre en végétation. Do la verdure ot des bois revotaient lo massif méridional, mais les chaînons


3C LES DERNIERS JOURS DE I/EMPEREUR

divergents se montraient dans une nudité de bazalte bleuâtre, de pouzzolane sombre ou de pierre vitrifiée se rallumant au soleil. Leurs longues et vives arêtes s'aplatissaient, s'élargissaient, rarement. À quatre ou cinq endroits, cependant, elles s'épanouissaient jusqu'à former des plateaux. Le plus considérable se voyait à courte distance, à l'est; il portait quelques arbres, une maison,det, baraquements et des tentes. Napoléon habitait la maison ; les baraquements et les tentes représentaient le camp de garde, où se rendaient l'aide-major Henry et ses compagnons.

Il ne restait, pour y arriver, qu'à faire le tour d'un gouffre appelé Le Bol à punch du diable, à cause de sa forme et do sa vaste dimension. On le longeait durant trois quarts de lieue, sans parapet, dans une proximité à donner le vertige. Ses parois tombaient presque à pic, et les plantes mômes qui s'y tenaient accrochées par leurs racines, de rares ajoncs, semblaient, toutes tiges pendantes, ne résister qu'avec peine à l'attraction du vide.

Vers le milieu du circuit, une projection rocheuse, partant obliquement du bord et s'en écartant très peu, enfermait entre elle et la route une petite étendue de l'excavation. La part d'abime ainsi distraite devenait, grâce à la fraîcheur d'une source, un val gazonné, em-


L'ÎLE D'EXIL 3?

broussaillé de myrtes et d'églantiers, sur lesquels des saules pleureurs répandaient leurs branchos. La lumière ne parvenait qu'affaiblie dans ce creux solitaire \ il y régnait un jour do crépuscule, une pénombre verte, une grande paix silencieuse. C'est là que l'Empereur devait reposer plus tard, et douze des grenadiers du GGC, qui passaient à côté, y descendraient son cercueil.

Bientôt après, le bataillon défilait devant l'habitation de Longwood, et, marchant une dizaine de minutes encore, atteignait enfin Deadwood.

Six baraquements, dont chacun pouvait contenir une centaine d'hommes, reçurent les soldats. Les officiers se logèrent dans des maisonnettes en planches, enduites de plâtre à' l'intérieur et meublées d'une couchette, d'un siège et d'une armoire. Des tentes, en grand nombre, complétaient le camp ; elles abritaient des domestiques chinois, des nègres, les chevaux, et ce luxe de bagages qui accompagne toujours une troupe anglaise. Henry, pour sa part, avoue de dix-neuf à vingt valises, malles ou caisses. 11 conte plaisamment comment on dina ce premier jour au mess, installé sous un hangar.

« On nous servit d'abord une soupe huileuse, faite avec du mouton du Cap. Dans cette

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38 LES DERNIERS JOURS DE LEMl»EREUR

variété do l'espèce ovine, le suif domine ; l'animal n'a ni côtelettes, ni gigots, grossit tout en queue. Tel est le volume de celle-ci, que, n'était la place qu'elle occupe, on la croirait la partie principale, le corps môme de la bête. Et, en vérité, on no manque jamais de se demander, à première vue, qui, du corps ou de la queue, doit être considéré comme l'appendice : si c'est la queue qui pousse sur le corps... ou le corps sur la queue.

< Après la soupe vint du maquereau, le poisson de l'île : du maquereau au naturel, du maquereau àl'étuvée, du maquereau au curry; du maquereau apprêté de dix manières. Puis, ce furent des lanières fibreuses, arrachées aux côtes maigres d'une vache du Benguola, des beefstcaks ayant goût de porc coriace, et quelques ultimes abominations.»

Dégoûtés, les officiers du 66e se rappelaient les menus du Bengale. Là, les viandes les plus succulentes, les légumes les plus variés couvraient la table ; elle se chargeait, au dessert, de pleins paniers de raisins, de pistaches, de figues et do grenades. Toutes les bornes choses abondaient. Une fois, Henry, faisant un repas de bivouac avec un ami, avait jeté dans un pot au feu une centaine de bécassines, plusieurs couples de perdrix et des ortolans.

L'aide-major et ses camarades regrettaient


L'ILIÎ D'EXIL 3p,

aussi, de l'Inde, les cantonnements confortables, presque luxueux : leurs bungalows ornés de vérandas, garnis de nattes, do punkahs et de stores de vétiver. Et retournant, en conversation, aux avenues de palmiers de Cawnpoor, aux champs de roses do Ghazipour ou parmi les végétations puissantes de la jungle, ils trouvaient lamentablement nu et misérable le sol sur lequel ils campaient maintenant.

On n'y voyait, avec des chardons roux, qu'un gazon marqué do taches lépreuses par des marnes d'un blanc sale ou d'un rouge sombre. L'herbe clairsemée poussait comme à regret; l'âpre alizé la flétrissait do son souffle continuel. Une fleur funèbre, une immortelle à la tige frôle toujours balancée, semblait seule se plaire à ce vent de mort.

Terre ingrate, nature hostile ! A cette déjà suffisante disgrâce s'ajoutait, également pénible, le sentiment d'un isolement extrême. D'immenses espacesocéaniques séparent SainteHélène du reste du monde, et Deadwood et Longwood, à l'une des extrémités sauvages de l'île, sur un plateau escarpé, faisaient encore l'effet d'être séparés du reste de l'Ile.

Si triste, le site avait pourtant une majesté. Trois grands voisinages l'ennoblissaient, y parlaient à l'imagination, y imposaient à l'esprit: la montagne, la mer, et Napoléon.


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/|0 LES DERNIERS JOURS J)E L'KMPEREUR

La montagne surgissait à quelques pas du camp, derrière, au nord. C'était, se touchant, et tous deux sans verdure, un pic élancé, Flagelalf Mll> et la Barn, la Grange, qui devait sans doute ce nom à sa figure particulière, son profil rectangulaire de long bâtiment. D'une altitude de 2.300 pieds, mais d'ordinaire encapuchonné de brume, blagetaff Hill portait à son sommet une tour de guet en ruines. Un peu moins élevée, laBarn impressionnait par sa masse, son aspect sombre, désolé, solennel. Un précipice en défendait l'approche, et ses flancs do basalte, rapides comme les pentes d'un toit, couturés de crevasses où des nègres fugitifs avaient trouvé la mort, passaient pour presque inaccessibles.

La mer s'étendait à l'est. Le plateau la dominait de si haut que les navires s'y découvraient, les jours clairs, à soixante milles de distance. Minuscules taches blanches, ceux qui venaient vers l'île semblaient alors, durant des heures, conserver le môme éloignement, ne pas quit'er la ligne d'horizon, ne pas grandir.

Napoléon habitait, à huit cents mètres au sud et en face du camp, bien en vue sur un léger soulèvement du sol, une maison de chétive apparence, et dont l'intérieur, autant que l'extérieur, était indigne de lui.

Deux bâtiments principaux la composaient,


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deux rez-de-chaussée croisés à la façon des branches d'un T couché.

A la partie la plus rapprochée de Deadwood, au pied du T, un porche à fronton triangulaire, assez large et précédé de trois marches, jouait la véranda. Un treillage vert y dessinait des arcades. Il donnait accès dans une grossière construction en bois, l'antichambre. Un salon suivait, médiocrement éclairé du coté du couchant ; puis, une salle à manger, qui ne recevait de jour du dehors que par une porte vitrée.

Cette dernière pièce occupait le milieu de la barre transversale du T, où se trouvaient encore une bibliothèque, à l'extrémité gauche, et deux petites chambres, à droite.

L'ensemble formait un appartement obscur et bas, tapissé d'horribles papiers ou d'horribles étoffes, et garni d'un mobilier de rebut • l'appartement de l'Empereur.

La maison ayant été une ferme, le parquet recouvrait le sol encore imprégné de purin d'anciennes étables ; les rats pulullaient sous les planches à demi pourries. Faits pour des bestiaux, les murs, en torchis, et les toits, où le carton bitumé alternait avec de la mauvaise tuile, protégeaient mal contre le climat.

Sainte-Hélène, si proche de l'équateur, devrait jouir d'une température constamment

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/jQ LES DERNIKH9 JOtIHS DE LEMPEIlEUft

chaudo ot d'une almosphèro toujours sècho ot toujours pure. Mais hauto, dressée on montagne au milieu do l'Atlantiquo austral, l'ile solitaire arrôto au passage, retient ot condonso autour d'ello toutes les vapeurs charriées par les alizés, Certaines de ses parties élovées s'en trouvent fort assombries et refroidies. Ainsi du plateau do Longwood, particulièrement. Situé à l'altitude do 1.700 pieds, à pic sur la nier ou des ravins profonds, il faut se lo représenter comme une sorte de plaine suspendue, parfois perdue dans les nuages, et qu'assiègent avec une fréquence malsaine des brumes promptes à se résoudre.

Il y pleut de deux jours l'un, il y tombe trois fois plus d'eau qu'à Jamestown, autant qu'on Irlande. Seulement entre los ondées, et quand l'air, chose rare, «cesse d'être agité, la chaleur peut dovenir forte ; en moyenne le thermomètre s'y tient à 16 degrés centigrades. Napoléon vivait là, bien qu'aux tropiques, sous un ciel morne, pauvre de soleil, dans le vent et l'humidité.

De larges taches de salpêtre souillaient les murs de^sa chambre à coucher. Sa bibliothèque, placée à l'est, du côté de l'alizé et des embruns, puait la moisissure. Les grosses averses, traversant le toit délabré, inondèrent souvent, au dessus de son appartement, les


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mansardes où son valet do chambre Marchand ot d'autres sorvitours avaient lour lit.

En arrière des deux bâtiments en T s'élevaient des constructions encore moins soignées ot moins bien entretenues : uno cuisine, notamment, des oflicesj et des réduits qu'occupaient le baron Gourgaud ot la famille de Monlholon.

Un petit pavillon séparé, en avant et à faible distance du groupe principal, abritait le comte Bertrand, sa femme et ses enfants.

Telle était la maison de Longwood, Longwood-IIouse, où l'Angleterre logeait un ancien souverain. Il est vrai qu'elle refusait la qualité do souverain à Napoléon. Mais le gouvernement britannique affirmait, on Europe, que le gênerai Bonaparte, ainsi qu'on se plaisait à l'appeler maintenant, possédait une très confortable demeure. Des journalistes do Londres, renchérissant, ajoutaient : « Il jouit d'un parc magnifique. »

Le parc consistait en deux ou trois rangées do pins ot une centaine de gommiers clairsemés. Rien de plus triste que les gommiers, dont le tronc grêlo est rongé de lichen, et dont les branches, qu'on dirait mortes, ont l'extrémité seule garnie de quelques feuillos recroquevillées. L'alizé martyrisait ces arbres lamentables, les ployait, les distordait. Tous inclinés et comme en déroule vers le nord-ouest, ils sug-


f/\ I-ES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

géraient d'un peu loin, avec leur tête rebroussée, leur ramure presque chauve, leurs lambeaux de verdure bleuâtre, l'idée grotesque d'une réunion de vieux parasols plantés en terre, qu'un coup de vent aurait retournés et mis en loques.

Autour de la moquerie de taillis et de l'habitation régnait un mur bas, d'un circuit de six kilomètres environ. On l'appelait la limite de quatre milles, Des sentinelles veillaient à l'extérieur de cinquante pas en cinquante pas. Sauf la nuit, elles no pénétraient pas à l'intérieur, réservé à l'Empereur.

Cette enceinte enfermait un tiers du plateau. Une ligne idéale de dix-neuf kilomètres, la limite de douze milles, le circonscrivait en entier, à l'exception d'une partie voisine de la mer, mais en y ajoutant un vallon contigu. Dans ce second espace, Napoléon pouvait circuler sans gardes. Au delà, la compagnie d'un officier anglais lui était imposée.

On observait tous ses mouvements. Un poste télégraphique, proche du camp de Deadwood, devait les signaler par des combinaisons de pavillons répétées sur divers sommets de SainteHélène, et dont cinq, les principales, avaient les significations suivantes :

Le général Bonaparte est à Longwoodllouse.


L'ÎLE D'EXIL ffi

Le général Bonaparte vient de franchir la limite de quatre milles.

Le général Bonaparte vient de franchir la limite de douze millcs} escorté.

Le général Bonaparte vient de franchir la limite de douze milles, sans escorte.

Le général Bonaparte a disparu.

Pour cette dernière et grave éventualité, le signal prévu était un pavillon bleu. Aussitôt son apparition, les troupes répandues dans l'île auraient envoyé partout des patrouilles ; deux bricks, continuellement en croisière autour de la cùte, devaient arrêter toute embarcation découverte en mer, et le vaisseau de ligne stationné à James-Town, ainsi qu'une frégate mouillée sur une rade voisine, lever l'ancre et se préparer à la poursuite.

Mais Napoléon ne songeait sans doute pas à l'évasion. Chaque jour, invariablement et simplement, le télégraphe de Dcadwood annonçait : « Le général Bonaparte est à LongwoodHouse ». L'Empereur ne quittait pas l'enceinte gardée, paraissait se confiner chez lui.

En vain, de leur camp, les officiers du 66' s'acharnaient-ils à braquer des longues-vues sur son habitation. Au bout d'un mois, ils en connaissaient les moindres détails, les lézardes des murs, les tuiles cassées du toit, et nul d'entre eux ne pouvait encore se vanter d'avoir


46 LES DERNIERS JOURS DK I/EMPEREUR

aperçu la légendaire silhouette à la redingote grise, aux mains croisées derrière le dos, au chapeau porté en bataille.

La curiosité s'en exaspérant, on no parlait que du grand captif au mess, on s'y perdait en conjectures sur son genre de vie.

Il passait la journée entière au lit, suggéraient les uns ; non, répondaient les autres, il se lève de bonne heure et s'occupe à dictor ses mémoires. Parfois, on supposait qu'il jouait continuellement au billard, aux cartes, aux échecs, ou lisait des romans ; le lendemain, on disait avec des sourires qu'il ne quittait pas les jupes des comtesses Bertrand et de Montholon. Certains voulaient qu'il fût en robuste santé et mangeât gloutonnement ; des contradicteurs soutenaient qu'il perdait l'appétit, allait s'affaiblissant, se mourait de tristesse noire et d'ennui.

Henry se moquait de ces derniers et les désigne ironiquement comme « les gens graves, qui hochaient la tôto ».

Mais c'était peut-être ceux-là qui avaient raison.


CHAPITRE II

LE GOUVERNEUR 1IUDSOX LOWE

Si discordants, les renseignements, touchant l'hôte invisible do Longwood, s'accordaient pourtant sur un point : sa profonde antipathie pour le gouverneur de Sainte-Hélène, sirHudson Lowe.

Henry et ses camarades n'apprirent que d'une manière imparfaite, et sans doute inexacte, les causes de cette antipathie. Elles sont bien connues aujourd'hui : vingt mémoires les racontent, avec les mômes détails.

Napoléon était arrivé dans l'île sous la conduite de l'amiral Cockburn, un grossier personnage qui ne lui témoignait guère d'égards.


/|8 I/KS DK11N1BHS JOUItS 1)K I.EMl'ERKUR

Hudsoii Lowo, venu un pou plus tard, en avril ■1S10, lui avait lait regretter ce Cockburn.

A peine en fonctions, il travaillait à priver l'Empereur de sa compagnie d'exil, prétendait réduire son train de maison.

Vingt-trois Français vivaient alors avec Napoléon :

Le comte et la comtesse Bertrand, et leurs trois enfants ;

Le comte et la comtesse de Monlholon, et un enfant ;

Le comte de Las Cases et son fils Emmanuel, âgé de quinze ans ;

Le baron Gourgaud ;

Le premier valet de chambre Marchand ;

Saint-Denis, deuxième valet do chambre ;

Santini, huissier ;

Les deux frères Archambault, piqueurs ;

Gipriani, maître d'hôtel ; '

Pierron, chef d'office ;

Lepage, cuisinier ;

Rousseau, argentier ;

Et une fille du nom de Joséphine et les époux Bernard, au service particulier, l'une de madame de Montholon, les autres de la famille Bertrand.

Un Polonais, le capitaine Piontkowski, un Elbois, Gentilini, valet de pied, un Suisse, le chasseur Noverraz, et sa femme, qui était


LE GOUVERNEUR HUDSOX LOWE 49

lingère, faisaient également partie de la maison de Longwood.

Une odieuse tentative pour provoquer des défections dans cette petite troupe serrée autour de Napoléon, tel fut le premier acte d'Hudson Lowe.

Les compagnons de l'Empereur n'avaient été autorisés à le suivre en captivité qu'à la condition de lier leur sort au sien, de se considérer, eux aussi, comme des déportés qui ne devaient revoir de longtemps l'Europe, si jamais. Or, le lendemain de son débarquement à Jamestown, Hudson Lowe les avisait que rien ne les obligeait à rester avec le général Bonaparte, offrant de rapatrier, aux frais du gouvernement britannique, ceux dont ce pouvait être le désir.

Il escomptait l'ennui et le découragement déjà possibles après six mois d'exil. Il eut une déception. Personne ne profita de son exeat.

Il essaya d'un autre moyen ; d'aimable, devint sévère.

Il venait de dire aux Français : « Vous êtes libres. » Il se reprit : « Vous êtes prisonniers. » Et il les invita à réitérer la déclaration exigée d'eux au départ d'Angleterre, à se reconnaître de nouveau, cette fois par écrit, placés sous la même contrainte, et sujets, le cas échéant, aux mêmes rigueurs/me Napoléon.

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5() LES DERNIERS JOURS DE L EMPEREUR

Tous, se résignant à mettre leur nom au bas d'un acte qui qualifiait l'Empereur de général, se soumirent à une formalité manifestement superflue

Le gouverneur eut alors l'idée d'une enquête injurieuse. Il convoqua les domestiques do .Longwood devant lui, leur demanda s'ils comprenaient bien la portée, la gravité de co qu'ils avaient signé, et si, en signant, ils n'avaient subi aucune influence. « Quelle chose vile, remarqua l'Empereur, de s'interposer ainsi entre un homme et son valet de chambre ! »

Finalement, ne voulant, pas d'un échec complet, Iludson Lowe déclara que la maison de Napoléon, étant trop nombreuse, occasionnait à son gouvernement des dépenses excessives, et, pour des raisons d'économie, il renvoya de l'Ile Piontkowski, Santini, Rousseau et l'un des frères Archambault.

L'éloignement du capitaine Piontkowski importait peu. Cet étranger, venu un beau jour à Sainte-Hélène on ne savait comment, seul et sans y être désiré, peut-être sincère dans ses protestations de dévouement, peutêtre simple aventurier, n'inspirait à l'Empereur qu'une demi-confiance.

Mais Napoléon ressentit vivement la perte de Santini, de Rousseau et d'Archambault cadet, trois de ses plus utiles serviteurs.


LE GOUVERNEUR UUDSON LOWE 5l

L'huissier Santini, sorte de maître Jacques, réparait ses habits et taillait ses cheveux. Adroit chasseur, il approvisionnait aussi sa table de perdrix et de ramiers, tirés sur le plateau.

Rousseau, argentier et lampiste, excellait en outre aux menus travaux de menuiserie et de serrurerie ; les bâtiments délabrés de Longwood lui fournissaient une ample besogne.

Les frères Archambault, piqueurs, n'étaient pas trop de doux aux écuries, où se trouvaient une douzaine de chevaux, dont ils prenaient soin, et des palefreniers, qu'ils dirigeaient.

Avant le quadruple départ ordonné par Hudson Lowe, ces palefreniers, des Anglais, quelques autres domestiques, Anglais aussi, et des aides chinois, employés principalement aux cuisines, portaient à une cinquantaine le nombre des personnes occupées ou résidant à Longwood.

Pour entretenir tout ce monde, Napoléon recevait du gouvernement britannique une pension annuelle de 200.000 francs. A première vue, cette somme peut paraître raisonnable. Elle l'eût été, en effet, sans les conditions particulières de la vie dans l'île. La viande de boucherie y coûtait deux ou trois fois aussi cher qu'en Europe ; un poulet s'y payait 6 fr. 25, un canard 12 fr. 50, une dindo


52 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

de 35 à 75 francs, un oeuf entre 10 et 11 sous, et le bon pain jusqu'à 22 sous la livre. Mêmes prix exorbitants lorsqu'il s'agissait, au lieu de denrées, d'objets fabriqués d'un usage courant. Pierron, le chef d'office de Longwood, a laissé un cahier de dépenses qu'on a publié ; on y voit une douzaine de verres ordinaires comptée 34 fr. 35 à l'Empereur, et six casseroles de fer blanc marquées 57 fr. 50. Les cours de France, d'Autriche et de Russie avaient envoyé des commissaires à Sainte-Hélène, afin d'être tenues informées de ce qui s'y passait. Un marchand de Jamestown demanda au représentant de Louis XVIII 1.625 francs de douze chaises de paille, 1.125 d'une vulgaire table de salle à manger. Le marquis de Montchenu devait toucher 50.000 francs par an de son gouvernement; ilréclamaaussitôt une augmentation. Ses collègues, lo comte de Balmain et le baron Sturmer, s'empressèrent de l'imiter.

Plus généreux envers le gouverneur qu'envers l'Empereur, les ministres anglais donnaient 300.000 francs à lludson Lowe. Et celui-ci jouissait en outre d'avantages qui doublaient presque ce traitement. D'abord, nuls compagnons d'exil à nourrir, mais autour do lui des officiers d'ordonnance et des soldats dont il ne rémunérait pas les services. Ensuite, il était logé à Plantation-House, une fort belle résidence ;


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il y possédait un vaste jardin d'agrément, un potager et des vergers qu'entretenaient soixante esclaves, et même des prairies où paissaient des vaches et sur lesquelles il récoltait du fourrage pour ses chevaux.

Satisfait, Hudson Lowe estimaitquc Napoléon pouvait l'être également, avec une allocation bien inférieure à la sienne, dans un site misérable et dans des bâtiments en ruines. A considérer pourtant la seule question d'argent, les deux cent mille francs octroyés à l'Empereur représentaient à peine, au prix des choses à Sainte-Hélène, cinquante mille francs de pension annuelle en Europe. La somme était sans conteste insuffisante, et les comptes de Longwood, relevés chaque mois, accusaient d'inévitables dépassements de crédit.

Hudson Lowe voulut les faire cesser.

Il fatigua Napoléon de lettres et de demandes d'entrevue, afin de lui démontrer que le gaspillage régnait dans sa maison. Il vérifia les notes des fournisseurs, trouva à redire aux quantités de pain, aux poids de viande et au nombre de bouteilles consommés par les Français, chicana sur le café, le sucre et la chandelle. A l'occasion du départ de Pionlkowski, do Santini, de Uousseau et d'Archambault cadet, il opéra quelques premières réductions ; puis, il avertit que son gouvernement ne paierait plus rien au

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54 LES DERNIERS JOURS DE L'IÎMI'EREUR

delà des deux cent mille francs. Si ses besoins exigeaient davantage, le général Bonaparte avait des parents, et sans doute aussi des banquiers, en Europe. Pourquoi n'aurait-il pas recours à eux ?

Napoléon répondit qu'il accepterait en effet, « puisqu'on marchandait ignominieusement son existence », de prendre à sa charge une partie et même la totalité des dépenses de Longwood.

Mais toute lettre envoyée par lui ou à lui adressée devait rester ouverte ; il réclamait le droit de correspondre sous plis scellés avec sa famille et les dépositaires de ses fonds.

Hudson Lowe refusa.

Alors, en manière de protestation contre de sordides procédés et pour en répandre la connaissance, l'Empereur donna l'ordre au comte de Montholon de briser et de vendre l'argenterie d'un magnifique service de table. La chose lit du bruit à Sainte-Hélène, et le gouverneur comprit qu'ailleurs encore on allait s'en occuper et s'en étonner. Inquiet, il cessa ses scandaleuses remontrances, continua d'ordonnancer les excédants mensuels, et, largesse suprôme, éleva l'allocation de Napoléon au chiffre de la sienne.

Attenter au peu de bien-ôtre et de société dont jouissait un exilé eût paru suffisant à d'autres. Il se plut, également, à diminuer


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l'étroite liberté de mouvements laissée à l'Empereur.

On a vu ce qu'étaient les limites. L'enceinte de quatre milles appartenait durant le jour à Napoléon. Losoir, les sentinelles de l'extérieur y pénétraient, s'approchaient de la maison de Longwood et renfermaient pour la nuit dans un cercle de baïonnettes. La manoeuvre s'exécutait à sept heures, du temps de l'amiral Gockburn ; Hudson Lowe, lui, séquestra son prisonnier dès six heures.

11 réduisit aussi à huit milles, un moment, l'espace de douze milles de tour où l'Empereur pouvait circuler sans gardes. 11 en retrancha le seul endroit agréable, le vallon qui en faisait partie avec le plateau. On trouvait un peu do verdure au creux de ce vallon, des ombrages et quelques habitations.

Sous Gockburn, une invitation à dîner de Napoléon, une lettre d'audience signée du comte Bertrand donnaient accès du dehors à Longwood ; les chefs de poste, à la barrière située du côté de Jamestown, les acceptaient comme des laissez-passer. Politesse élémentaire. Hudson Lowe la défendit.

Alors qu'il inaugurait ces vexations, il eut, à leur sujet, et pour les justifier, à l'en croire, plusieurs entrevues avec l'Emperenr. Un jour, celui-ci perdit patience, et son indignation éclata.


56 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

C'était le 18 août 1816. L'amiral Malcolm, commandant des forces navales stationnées à Sainte-Hélène, accompagnait le gouverneur. Napoléon dit en sa présence à Hudson Lowe :

« Depuis votre arrivée ici, Monsieur, vous ne songez qu'à nous tourmenter. Sir George Cockburn avait les mômes instructions que vous, mais il mettait dix fois moins de rigueur à les exécuter. Il nous épargnait les tracasseries, et, si parfois ses procédés me blessaient, toujours il entendait raison, quand je lui parlais. Avec vous, toute conversation est inutile ; vous êtes intraitable. Il n'y a rien que vous ne suspectiez, personne que vous ne soupçonniez. Lieutenant-général, vous comprenez votre devoir de la manière étroite dont une sentinelle comprend sa consigne. Vous employez vos journées à imaginer de mesquines persécutions, vous prétendez nous mener comme des convicls.... »

L'entretien avait lieu en plein air, Napoléon n'ayant pas voulu recevoir Hudson Lowe dans sa maison. L'Empereur marchait entre les deux Anglais. Il fit une pause, se tourna vers l'amiral Malcolm, et poursuivit, en cessant de s'adresser au gouverneur, mais en le désignant de temps en temps par un geste de mépris :

« Les gouvernements ont des serviteurs pour les besognes honorables, d'autres pour les


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besognes déshonorantes. Il est de ces derniers.

« Le comte Bertrand a commandé des armées ; les militaires le connaissent et l'estiment universellement. Ille considère autant qu'un caporal !

« Madame Bertrand est une femme de bonne naissance : elle a régné dans les salons de France. 27 l'empêche de recevoir des visites, intercepte ses invitations.

« J'avais demandé à ma vieille mère de ne plus m'écrire, puisqu'on lit ma correspondance. Elle a voulu me dire son désir de me rejoindre et de mourir avec moi à Sainte-Hélène. Il a divulgué sa lettre ; l'île entière en connaît les termes.

« Groiriez-vous qu'il a eu la petitesse de retenir un livre à moi destiné, parce que, dans l'hommage que l'auteur m'en a fait, je suis qualifié d'Empereur I »

Napoléon s'était arrêté de marcher, en arrivant, à ce grief, et, fixant maintenant Hudson Lowe, l'oeil traversé d'éclairs et le buste redressé, il résuma :

ce Je suis l'Empereur Napoléon, Monsieur, l'Em-pe-reur Napoléon, entendez-vous ? C'est une injure et une sottise que de m'appeler autrement.... L'Angleterre aura cessé d'exister, qu'on m'appeltera encore l'Empereur Napoléon ! »

On a loué le gouverneur d'avoir su garder son


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sang-froid, devant cet éclat. Il supporta, le visage presque impassible, jusqu'à l'outrage de l'apos- s trophe indirecte. Mais la constatation est-elle à son avantage ? Sans doute, il ne se croyait pas coupable, il ne se rendait pas compte de l'indignité de certains procédés. Il ne voyait pas non plus le blâme et le mépris tomber sur sa tête d'aussi haut que nous le voyons. Le roi des rois de la veille, celui qu'un jugement unanime place aujourd'hui au même rang souverain qu'Alexandre et Charlemagne, celui-là lui criait en vain : «c Je suis l'Empereur Napoléon ». Hudson Lovve ne comprenait pas. Indifférent à la grandeur passée, incapable de pressentir l'histoire, rien qu'au présent, il n'apercevait dans l'Empereur que lo général Bonaparte, mis sous sa surveillance.

Le glorieux captif, de ce jour, se refusa à tout nouvel entretien avec l'homme. « Je l'ai fort maltraité, disait-il ; ma situation m'excuse seule. Aux Tuileries, jo rougirais d'une pareille scène... »

Les défenseurs d'Hudson Lowe font remarquer, au sujet de ses actes de début, qu'une partie de ces actes lui avait été commandée par le cabinet de Londres. Cela est vrai. Ce furent les ministres anglais qui décidèrent de réduire la dépense de Longwood, et qui songèrent allemande! 1 à Napoléon d'y contribuer


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de ses deniers. — Entre parenthèses, trouverait-on, dans l'histoire des gouvernements modernes, un autre exemple de cette généreuse idée : faire participer un monarque dépossédé, qu'on tient prisonnier, aux frais de sa détention? — Egalement, ce lut lord Bathurst, ministre des colonies, auquel ressortissait SainteHélène, qui prescrivit de diminuer le plus possible la compagnie de l'exilé. Mais si, aux deux occasions en question, lludson Lowe reçut des ordres, il les aggrava, ici en se livrant auprès do domestiques à une enquête blessante pour leur maître, là en réclamant de l'Empereur jusqu'à des comptes et des détails d'intérieur.

Encore : les instructions du gouverneur l'obligeaient d'appeler Napoléon lo général Bonaparte et delo considérer comme tel. — Même sans ces instructions, lludson Lowe, avec sa mesquinerie d'esprit, aurait eu de la peine à voir un souverain dans l'ancien maître d'un continent, découronné. Il avait un jour été présenté à Bernadotte; il no parlait du prince royal de Suède qu'en termes admiratifs et respectueux à l'extrême. Par contre — il s'en félicite quelquo part — il n'éprouvait aucun embarras à dire « Monsieur » à Napoléon. Mais Bernadotte n'occupait-il pas les marches d'Un trône, grâce à Napoléon, pendant que Napoléon...


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Napoléon, déchu, le haut fonctionnaire de Plantation House croyait lui faire beaucoup d'honneur en l'estimant d'un rang social à peu près égal au sien. En mai 181G, la comtesse de Loudon et Moha, femme du gouverneur de l'Inde, était passée à Sainte-Hélène. Désireux de montrer son prisonnier à cette visiteuse de marque, Hudson Lowe avait écrit à l'Empereur : « Si les arrangements du général Bonaparte ne s'y opposent pas, sir Hudson Lowe et lady Lowe le prient de vouloir bien venir dîner chez eux lundi, à six heures, pour se rencontrer avec la comtesse... »

Napoléon n'ayant pas donné de réponse, Hudson Lowe, surpris, questionna le comte Bertrand : « Plantation House est en dehors de nos limites, commença d'expliquer celui-ci ; l'Empereur eût dû se rendre à votre invitation sous la surveillance d'un officier... — N'est-ce que cela? interrompit vivement le gouverneur. Mais je l'aurais escorté moi-même! »

Mot terrible, qui montre toute l'inconsciente bassesse de l'homme, et qu'il ne répugnait à aucune besogne. L'Angleterre pouvait mettro Napoléon dans un cachot; volontiers, de ce cachot, Hudson Lowe so fût chargé de sonder les murs, d'inspecter les serrures et de tirer les verrous.

Il était né porte-clefs. Il l'était d'âme. Et


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son physique aussi lui méritait l'emploi.

De l'aveu de ses meilleurs amis, sa figure impressionnait défavorablement, rebutait. La bouche, mince, hermétique, y dénonçait la méchanceté; un front étroit aux tempes, la sottise. Les yeux, petits et caves, luisaient sous d'épais sourcils fauves, mais ne se fixaient jamais qu'à la dérobée. « Des yeux d'hyène », disait Napoléon.

Le jaune déteint de ses cheveux semblait sale. De larges taches de rousseur alternaient, sur ses joues osseuses, avec les purulences d'une dartre inguérissable. Ce qui fit dire encore à l'Empereur : « Les médecins doivent l'abreuver de soufre et de mercure. »

Il avait la taille moyenne, le corps maigre, un long cou cartilagineux. Bien qu'affectant de joindre une raideur prussienne au flegme britannique, un dandinement embarrassé, lorsqu'il parlait, un sourire faux et l'obliquité du regard trahissaient chez lui l'inquiétude ordinaire aux geôliers.

« Il soupçonnait tout le monde, il suspectait toute chose. » Il croyait sans cesse à des complots formés, soit pour délivrer son prisonnier, soit pour discréditer ses actes auprès de son gouvernement et provoquer sa disgrâce. Et dans ces complots, son imagination affolée faisait entrer non seulement les exilés français,

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6a LES DERNIERS JOURS PR L'EMPEREUR

mais aussi les envoyés du Isar, de François II et de Louis XVIII, et jusqu'à ses propres compatriotes : des habitants de l'île et des officiers.

Pourtant, et d'abord, n'aurait-il pas du regarder l'évasion de Napoléon comme impossible?

L'Empereur habite un plateau partout à pic, qui ne communique avec le reste do SainteHélène que par un isthme large de vingt pieds ou des ravins, avec la mer que par des sentiers vertigineux. Un poste barre l'isthme, dos patrouilles interdisent les ravins, des sentinelles interceptont les sentiers. Sur le plateau même, un camp surveille la maison de Longwood. Le long de l'enceinte de quatre milles s'échelonnent une centaine de factionnaires, durant le jour. La nuit, le cercle des baïonnettes se rétrécit, se resserre encore autour de Napoléon ; elles ne laissent entre elles, pour la fuite, que des intervalles de quelques mètres.

La côte où devrait s'embarquer l'Empereur n'est pas moins bien gardée. Au bord de chaque crique, on voit une guérite et un habit rouge. Des canots armés se succèdent eh ronde incessante au pied des falaises, n'en laissent approcher aucun esquif. Deux bricks de guerre, lins voiliers, tournent continuellement au large de l'Ile, occupés à découvrir et pourchasser les navires suspects.


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Que si Napoléon parvenait à prendre la mer, le rivage africain le plus proche est à 475 lieues; à 725 lo rivage américain. Franchira-t-ii l'une ou l'autre distance sans être rejoint ? Ira-t-il vivre au Mozambique, parmi les nègres? Abordera-t-il au Brésil, où règne un prince de la maison de Bragance? Traversant obliquement l'Atlantique, doublant, triplant la difficile traversée, cherchora-t-ii un refuge à la Plata, aux Etats-Unis? À la Plata, faible pays né d'hier à l'indépendance, les souverains de l'Europe le poursuivront et le réclameront. Aux Etats-Unis, il trouverait peut-être un asile inviolable, mais il croit et répète que les Bourbons le feraient assassiner.

Toute évasion, au surplus, suppose des moyens — déguisements et ruses diverses, d'un caractère plutôt trivial — qui répugnaient à l'Empereur, comme indignes de lui. Il no voulait pas risquer l'affront d'une main grossière s'abatlant sur son épaule pour l'arrêter. Enfin, jusqu'ici, il contestait et pouvait contester à l'Angleterre le droit do le traiter on prisonnier, attendu qu'à llochefort, il s'était confié, et non livré à elle. Fuir, c'eût été en Quelque sorte faire acte de prisonnier ; donner sur sa personne aux Anglais, en cas d'insuccès, ce droit de prise auquel ils prétendaient, et les autoriser aux pires rigueurs.


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Napoléon ne pensa jamais à s'évader.

Iludson Lowe crut toujours le contraire.

Si l'on veut, la défiance du gouverneur est chose assez naturelle, vis-à-vis des Français de Longwood. Mais comment la comprendre, à l'égard de trois hommes, le marquis de Montchenu, le baron Sturmcr et le comte de Balmain, qui représentaient à Sainte-Hélène des souverains aussi peu suspects de tendresse envers l'Empereur que le cabinet britannique lui-même.

Les envoyés de Louis XVIII, de François II et du tsar Alexandre avaient reçu mission de surveiller la détention du général Bonaparte et de s'assurer fréquemment, de leurs yeux, de sa présence dans Pile. Le (jènèral, par malheur, refusant de se laisser voir, ils venaient, afin de pouvoir adresser des rapports en Europe, demander des renseignements à Plantation Ilouse. Iludson Lowe les recevait très mal : « Dès qu'on l'interroge sur Bonaparte, raconte l'un deux, son front se ride. Il croit qu'on lui tend un piège et ne répond qu'à demi. Il vous découvre une chose et vous en cache une autre, explique tout à contre-sens, chicane sur les mots, vous embrouille l'esprit. Puiu, il a le défaut de s'emporter. Il se met en furie, no sait plus ce qu'il dit, où il en est, perd la tête, de sorte qu'il n'y a plus moyen de le

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ramener à la raison. Avoir affaire à lui et être bien avec lui sont deux choses impossibles. »

Rebutés par tant de mauvaise grâce, les commissaires, comme on les appelait, prirent le parti de rôder autour de Longwood, en quête de nouvelles ; ils cherchèrent h se mettre en rapport avec.les compagnons de l'Empereur. A la longue, des relations cordiales s'établirent entre eux et les exilés français. Iludson Lowe en conçut une vive alarme. Vers la lin de la Captivité, l'envoyé de Louis XV? 11, qui voudra se distraire à faire du jardinage, acceptera un jour du comte de Montbolon des haricots à planter de deux couleurs. Le gouverneur le soupçonnera aussitôt do tourner au bonapartisme: « Ces haricots blancs et verts, écrira-t-il au ministre Bathurst, sont-ils une allusion, les uns au drapeau blanc des Bourbons, les autres à l'uniforme vert du général Bonaparte et à la livrée de ses domestiques ? Je ne puis me prononcer sur ce point. Mais le marquis de Montchcnu aurait agi de façon plus convenable en les refusant, ce me semble. Tout au moins, il eût dû se borner à prendre les blancs. »

Iludson Lowe suspectait encore davantage les sentiments et la conduite du baron autrichien Sturmor, qui représentait une cour apparentée par alliance avec Napoléon. Combien pourtant

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66 LES IJttllN'IËRS JOURS 1)E L'EMI'ERKUR

cette alliance comptait peu i\ Vienne, et môme à Parme, on le sait.

Il se défiait du comte de Balmain, parce que les instructions du commissaire russe portaient : m Dans vos relations avec Bonaparte, vous garderez les ménagements et la mesure qu'exige une situation aussi délicate, et les égards personnels qu'on lui doit. » Recommandation qui n'empôcha pas le tsar, au Congrès d'Aixla-Chapelle, de conseiller la sévérité envers le captif de Saint-Hélène.

Mais c'est peut-être à ses compatriotes môme et à ses subordonnés qu'IIudson Lowo témoignait le moins de confiance. Une raison surtout l'avait déterminé à retrancher de la circonscription de quatre milles le vallon, peuplé de cinq ou six maisons, qui s'y trouvait compris ; Napoléon entrait chez les habitants, et ceux-ci ne paraissaient pas le voir sans plaisir 1 Quelque temps après l'arrivée d'Henry, il crut faire preuve d'une grande largeur d'esprit en rendant à Napoléon l'usage d'un chemin de ce vallon, à la seule condition de ne s'en écarter jamais, ni pour visiter un cottage, ni pour se reposer dans une ferme !

Pendant les cinq ans et demi que dura la Captivité, nombre d'ofliciers de la garnison encoururent la disgrâce du gouverneur; plusieurs perdirent leur grade ; le docteur Stokoe, chi-


LE GOUVERNEUR 1IUDSON LOWE O?

rurgien de la marine, fut traduit devant un conseil de guerre, sous l'inculpation de trahison. Leur crime, à tous, consistait en des relations accidentelles et simplement courtoises avec les Français de Longwood.

Les circonstances ou la politesse obligeaientelles un Anglais à échanger dix paroles avec l'Empereur ou quelqu'un de sa suite, il devait à l'instant Courir les rapporter à Plantation House. Mais, si scrupuleusement renseigné futil, Iludson Lowe se croyait toujours trompé. Une publication récente, le journal qui raconte le séjour de sir Pulteney Malcolm à SainteHélène, en fournit une preuve particulièrement frappante.

De par son grade et l'importance de son commandement, l'amiral Malcolm se trouva pendant treize mois, de juin 1810 à juillet 1817, le second et le collaborateur du gouverneur. A la tète de la station navale, très attaché à ses devoirs, il faisait irréprochablement son service, surveillant les côtes de l'île et la mer, de façon à rendre une évasion impossible. Galant homme, en môtiio temps, et d'esprit généreux, il témoignait de la sympathie et des attentions à Napoléon, et fréquemment venait le saluer à Longwood. 11 ne cachait rien de ces visites à Iludson Lowe. Néanmoins celui-ci, il s'en aperçut, le soumettait, au sujet de ses entretiens


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avec l'Empereur, à des interrogatoires conçus dans un esprit de suspicion, et, de plus, l'amiral découvrit, un beau jour, que SainteHélène fourmillait d'espions, à l'attention desquels on l'avait tout le premier désigné.

Gomme le démontreraient encore d'autres récits, comme l'écrivaient à leurs cours les trois commissaires étrangers, le gouverneur, malade d'une sorte de folie inquiète, la tête perdue à l'idée de sa responsabilité, voit partout des conspirateurs et des traîtres. Il donne une attention grotesque à des affaires du genre de celle des haricots ; il multiplie les enquêtes et les conlre-enquôtes à propos d'actes et de paroles sans importance, dénaturés et grossis par des mouchards ou des délateurs ; journellement, il s'alarme des faits les plus insignifiants télégraphiés à Plantation par les vingt-deux postes d'observation disséminés dans l'Ile. Un capitaine anglais est attaché à la personne de Napoléon : en apparence pour être constamment à sa disposition, en réalité pour mieux le surveiller, il loge à Longwood môme. Hudson Lowe se désole de n'obtenir que de brefs et vagues rapports de cet officier, à qui l'Empereur, sortant à peine de son appartement, demeure presque invisible. Mais à Longwood loge également, à titre de médecin, un autre Anglais, le docteur O'iMeara.Le gouverneur l'appelle à chaque instant, l'accable


LE GOUVERNEUR IIUDSON LOWE 69

de questions sur les Français, veut qu'il raconte les conversations surprises au cours de ses visites professionnelles, le traite en suspect et prend avec lui le ton comminatoire. O'Meara, obsédé, va s'aigrir, se révolter, et finalement refusera de répondre. Ce sera sa perte.

A la folie inquisitoriale, Hudson Lowe joint une manie : la manie écrivassière. Matin et soir, assisté de son secrétaire, le major Gorrequer, il noircit du papier. Il note les moindres incidents, transcrit d'absurdes interrogatoires, lient soigneusement minute de. ses continuelles enquêtes. Il rédige d'interminables dépêches pour le cabinet de Londres, et dans l'Ile, fatigue tout le monde de ses incessantes communications. Jamais fonctionnaire ne se plut davantage au grimoire : à constater, instruire, déduire, induire, distinguer, considérer, — ratiociner, ergoter.

Il se rencontra pourtant une fois, à SainteHélène, un homme dont la plume était capable, à l'occasion, de rivaliser 'avec la sienne. Le 2o novembre 1816, une semaine après Piontkowski, Santini, Rousseau et Archambault cadet, le comte de Las Cases fut enlevé à l'Empereur. Il avait voulu envoyer secrètement des nouvelles do Napoléon au prince Lucien, en Europe. Le gouverneur décréta son expulsion ; mais, ne pouvant le faire embarquer sur l'heure,


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faute d'un navire en partance, il le relégua provisoirement et le fît garder à vue à quelque dis-' tance de Longwood. Aussitôt — le 20 — l'abondant auteur du Mémorial lui écrivit une lettre de dix pages. Le 27, secondo lettré ; le 28, une troisième; le 29, une quatrième, et ainsi de suito, chaque jour, sans arrêt, durant un mois. Las Cases, avec emphase, en son style grandiloquent, protestait contre la saisie de ses papiers, et particulièrement du journal qui, publié, allait devenir si célèbre ; il se plaignait de sa mise au secret, la déclarait illégale et menaçait le potentat de Plantation des foudres do la loi anglaise. Le gouverneur répliquait, non moins prolixe, évidemment ravi d'une telle occasion de montrer son habileté à discuter, la richesse de sa rhétorique et les ressources de sa science juridique. Cependant, il ne parvenait pas à réduire au silence l'antagoniste, intarissable. A la fin, pris d'estime et de sympathie pour un esprit qui lui sembla parent du sien, chagrin à l'idée devoir s'éloigner le seul homme qui eût encore pu lui tenir tôte dans le sport épistolaire et l'argumentation profuse, il dit à Las Cases de retourner à Longwood. Las Cases refusa. HudsonLowe, alors, insista, pria, supplia presque. Las Cases continua de refuser, et, le 30 décembre 1810, il partait en emportant les regrets du gouverneur. C'est unedesjoyeusetés de Sainte-Hélène.


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Lorsque, au milieu de l'année 1821, Hutlson Lowe quittera l'île à son tour, ii encombrera l'entrepont du navire sur lequel il s'embarquera de ses archives. Il rapportera en Angleterre vingt à trente caisses de manuscrits. Sans parler du reste, sa correspondance fournirait facilement, imprimée en caractères serrés, la matière de cinquante volumes in-octavo. De cet amas de paperasses, un avocat anglais,. William Forsyth, a tiré en 1853 un livre qui voudrait être une apologie, mais qui est bien le plus terrible réquisitoire publié jusqu'ici contre le geôlier de Napoléon, On y trouve en effet, sur l'esprit et les actes d'Hudson Lowe, une abondance de renseignements défavorables qu'on chercherait vainement ailleurs. On y lit l'invitation faite au général Bonaparte à l'occasion du passage do lady Moira à Plantation, par exemple, et dix autres sottises et manques do tact pareils. On s'y convainc que le gouverneur, quoi qu'en prétendent certains, n'a pas été simplement l'instrument du ministre Bathurst à Sainte-Hélène. Dans le système de vexations pratiqué durant la Captivité, il a eu sa part d'initiative. Sans doute, il recevait des instructions de Londres, mais ces instructions, ses dépèches le montrent, souvent il,les suggérait, les provoquait, los sollicitait. Comment s'en étonner, lorsqu'on sait, par Forsyth tou-


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jours, les relations d'Hudson Lowe en Europe, lorsqu'on le voit en correspondance avec le haineux Blucher et que le comte de Gneisenau lui écrit : « De votre vigilance et de votre force de caractère dépend notre sûreté. Ne laissez pas vos subalternes montrer à Bonaparte une pitié mal placée et des égards, n'abandonnez jamais les mesures de rigueur envers le plus rusé scélérat du monde. »

Ces lignes font partie d'une lettre où le général prussien loue les talents militaires et les capacités politiques du gouverneur. C'est pourquoi Forsyth les donne. La plupart des documents qu'il cite ont le même défaut de renfermer, à côté d'attestations utiles, des passages fâcheux. Destinés à confondre les écrivains napoléoniens, les papiers légués par Hudson Lowe à se s défenseurs ressemblent à . ces mauvaises armes à feu, aussi redoutables aux mains qui les manient qu'à ceux contre lesquels elles sont dirigées; on ne s'en sert pas sans danger.

Forsyth, et récemment Seaton, autre panégyriste, paraissent s'être aperçus du peu de vertu justificative contenu dans les dossiers du gouverneur. Ils usent, pour y remédier, d'une tactique banale . afin d'innocenter Hudson Lowe, ils incriminent Napoléon.

Us lui reprochent de n'avoir pas supporté


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l'infortune avec dignité ; d'avoir fatigué le monde, durant sa captivité, de plaintes excessives et mesquines.

« On fait au vaincu qu'on cherche à humilier le devoir de résister à l'humiliation, » a judicieusement remarqué Thiers. Napoléon avait raison de revendiquer le titre impérial, lorsque ses geôliers affectaient de l'appeler le général Bonaparte. Il avait raison de se juger honteusement logé à Longwood, demeure étroite, humide et obscure, lorsqu'il existait à SainteHélène une maison confortable, luxueuse, plus convenable pour un ancien souverain : la maison de Plantation, où se carrait un simple fonctionnaire.

Puisqu'on prétendait lire toutes les lettres qu'il recevait et toutes celles qu'il envoyait, il avait raison aussi d'essayer de moyens de correspondance détournés. Car pourquoi lui interdisait-on les plis scellés? Craignait-on qu'une enveloppe close d'un peu de cire ne recelât quelque secret d'importance, un plan d'évasion, par exemple? Les cachets sont chose si sure! Non, les lettres ouvertes, c'était une vexation, une injure encore : on le traitait, en celte matière, comme on traite un détenu de droit commun.

L'Empereur possédait des fonds considérables en Europe; il put presque toujours, grâce

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74 LES DERNIERS JOURS DE i/EMPEREUR

à des intermédiaires, en disposer pour ses besoins à Sainte-Hélène. Quand, mettant en pièces son argenterie, il la faisait porter et vendre chez un marchand de Jamestown, il feignait une gône dont il souffrit rarement, si jamais. Comédie légitime, cependant; lord Rosebery l'approuve. Si Napoléon n'avait pas protesté par un geste théâtral contre la ladrerie des ministres anglais et leur offensante prétention de réduire son train de maison, d'autres indignités allaient suivre.

Entre beaucoup de projetées, «la liberté laissée à l'Empereur de vivre avec des compatriotes et de se faire servir par des domestiques de son choix devait lui être retirée ». Piontkowski, Santini, Rousseau et Archambault cadet partis, « on se proposait de persuader au reste de ses compageons d'exil de le quitter». Le marteau qui brisa l'argenterie de Longwood fit un bruit opportun ; le monde entier l'entendit et s'émut. Un sensationnel débat eut lieu à la Chambre des lords, et, comme le signale encore l'auteur de La Dernière Phase, à partir de ce moment, un changement de ton se remarque dans les instructions do Bathurst ; elles s'adoucissent.

Selon Forsyth et Seaton, toute la persécution de la Captivité n'est qu'une misère dont Napoléon s'est trop soucié. Rien n'aurait dû


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toucher un homme comme lui ; n'importe quelle avanie aurait dû le laisser calme et le trouver muet. Ces sévères moralistes regrettent qu'ayant eu déjà la supériorité d'être le plus grand capitaine, le plus grand administrateur et le plus grand législateur des temps modernes, Napoléon ne se soit pas en outre révélé, à ses dernières années, le plus grand des philosophes, un saint. Il a manqué à sa gloire, suivant eux, de tendre en souriant ses deux joues aux outrages.

Eh bien, oui, ce n'est pas le Christ c'est

un empereur seulement, qui a été prisonnier à Sainte-Hélène. On l'y appelait le général Bonaparte, par dérision. Tout bien considéré, et quoi qu'on en prétende, il supporta convenablement son sort et les mauvais traitements, mais sa résignation ne fut pas parfaite. A de certains jours, perdant patience, il traitait le fonctionnaire chargé do sa garde d'imbécile, do sbire et de scribe. — Malgré les Forsyth et les Seaton, l'Histoire ratifiera ces trois épithètes . . .

Le deuxième mois do son séjour dans l'île, au commencement d'août 1817, ledocleur Henry vit Hudson Lowe, pour la première fois. Le gouverneur passa la revue du GGC, à Deadwood.

Lo régiment comprenait deux bataillons : ce'4!

ce'4!

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lui, récemment arrivé de l'Inde, dont l'aidemajor faisait partie, et un autre, venu directement d'Angleterre, qui tenait garnison àSa'inteHélèno depuis le milieu de 48IG. Au total, douze cents hommes. Cinq cents, avec le colonel Nicol et les lieutenants-colonels Dodgin et Lascelles, campaient en face de Longwood, en même temps qu'une compagnie d'artillerie ; le reste était caserne à Jamestown ou cantonné sur divers poinls de l'île.

En grande tenue de lieutenant-général, habit écarlate galonné d'or et chapeau empanaché de plumes, lludson Lowe, escorté de ses officiers d'ordonnance et d'un peloton de dragons bleus, parcourut à cheval la ligne rouge de l'infanterie et le front sombre des canonniers. Puis, montrant son manque de tact et sou mauvais goût habituels, il lit exécuter à quelques pas de l'enceinte de Napoléon un simulacre de combat. Probablement, le vacarme inattendu d'un millier de fusils et d'une demidouzaine de bouches à feu surprit l'Empereur ; il sortit de sa maison, et le docteur Henry put l'apercevoir qui suivait, une lunette à la main, les marches en colonne, les formations en carré, les déploiements et les charges à la baïonnette ordonnés par le gouverneur contre un ennemi imaginaire. Le ridicule de si pauvres évolutions sous les yeux d'un tel juge frappa l'aide-major.


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« Nous lui donnions un spectacle, dit-il, égal en insignifiance à celui que des gamins jouant aux billes auraient pu donner à Newton ou à Laplace, quand le regard de ces astronomes venait de quitter l'anneau de Saturne ou les satellites de Jupiter. Peut-être eût-il mieux valu cacher nos jeux d'enfants au conducteur do tant de batailles, au vainqueur d'Austerlitz et d'iéna. »

Les exercices terminés, les officiers du (30e furent invites à dîner à Plantation House.

Au nord-ouest de Sainte-Hélène, du même côté do l'île que Jamestown et les Briars, la résidence d'IIudson Lowe était un édifice sans prétention architecturale, mais de belle apparence. Avec sa blanche façade, ses ailes un peu en retrait et ses deux étages percés d'une vingtaine de fenêtres régulières, elle ressemblait à ces très enviables demi-cliàteaux de la campagne française devant lesquels s'arrondit une vaste pelouse et qu'encadrent de vieux ombrages. Spacieuse, confortable, elle contenait près de quarante pièces, dont un hall formant vestibule, un salon et une salle à manger luxueusement meuLlés, une bibliothèque riche en livres, une salle de billard, et jusqu'à cet autre agrément : une salle de concert.

Le repas offert aux officiers du 00e se trouva excellent. Henry en admira l'ordonnance ; il

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M.

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fait l'éloge des mots et vante la générosité des vins. Mais il remarqua que l'amphytrion, l'esprit toujours occupé de Longwood et des responsabilités de sa charge, demeurait sobre de paroles, paraissait absent, à de certains moments. « Par bonheur, Lady Lowo empêchait la conversation de tomber. C'était une femme spirituelle, d'une grâco captivante, avec une jolie figure, des yeux rieurs, et le plus beau cou et les plus beaux bras du monde. » Elle avait d'un précédent mariage deux filles déjà grandes ; tout au moins l'aînée, qui ressemblait à sa mère, dut plaire également au docteur.

Sans doute Henry possédait quelque lettre de recommandation pour le gouverneur, car, à l'issue du dîner, celui-ci ayant prié trois des invités d'accepter l'hospitalité de la nuit, il fut l'un de ces privilégiés.

Le lendemain, avant do regagner Deadwood, il visita les jardins de Plantation.

Dans la dénudation d'une île où l'on ne rencontre guère que de minuscules oasis do verdure, comme les Briars, ces jardins étonnaient ; leur étendue aurait permis de les appeler parc, môme en Europe.

Un bosquet de sapins, escaladant un coteau derrière la maison, faisait un iond sombre à sa blancheur. Devant, entre deux autres coteaux


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plantés d'essences variées, de claires pelouses se déroulaient, sur près d'un demi mille. Un gazon commun à Sainte-Hélène, le mat grass, épais et serré, donnant sous le pied la sensation du feutre, les formait. Elles s'abaissaient en pente douce vers le nord. Des terrasses boisées, à leur suite, se succédaient en escalier et précipitaient la descente. La dernière dominait de plusieurs centaines de pieds une gorge profonde, Youngs Valley, romantique couloir de roches sauvages au bout duquel s'épanouissait le bleu de la mer.

Plantation se trouve à une altitude à peine inférieure à celle de Longwood. Mais de hauts sommets l'abritant des vents alizés, la situation n'a que des avantages. On n'y connaît ni la froide humidité du plateau découvert où fut relégué l'Empereur, ni les chaleurs étouiïantes dont on soulTre parfois dans le val encaissé de Jamestown. L'air y est toujours délicieusement tiède et pur. Rarement le thermomètre y dépasse 25 degrés, tombe au dessous de 18. Une température si égale et si douce convient aux plantes les plus dissemblables et de toute origine, qu'elles viennent des tropiques ou des zones tempérées, de l'ancien ou du nouveau inonde. Les jardins du gouverneur étaient une merveille de contrastes botaniques.

Le chùno d'Europe y voisinait avec le banian


80 LES DKHN1ERS ÏOUHS DE L'KMPKRKUU

de l'Inde, le bouleau du Nord avec le baobab d'Afrique. Des cèdres y étendaient leurs grands bras immobiles et sévères à côté du stipe flexible ot du panache des cocotiers ; des peupliers effilaient leur cime au dessus de la tôle ronde des tamarins. Sous los fines retombées des hêtres, le camélia fleurissait en grosses toulîcs blanches ou roses ; on surprenait le lierre grimpant au tronc des sassafras, tandis que des lianes du Brésil enroulaient leurs vrilles et suspendaient leurs grappes violettes aux branches des châtaigniers. Chaque espèce végétale prospérait d'extraordinaire manière en ces lieux. Il s'y rencontrait des fougères arborescentes et des bambous géants, des charmilles de buis hautes de deux mètres et d'impénétrables fourrés d'aloès. Les palmiers y prenaient un essor inaccoutumé et, suprême, le pin do Norfolk se dressait à trois cents pieds dans les airs.

Lorsque Henry vit pour la première fois Plantation, on était au mois d'août, un mois d'hiver à Sainte-Hélène. Presque tous les arbres avaient pourtant des feuilles, et des fleurs ou des fruits. Un perpétuel été règne, en effet, aux.endroits favorablement exposés de l'île, et les chênes à peu près seuls semblent s'y souvenir qu'il y a des saisons, se dépouillent comme en Europe.

Leur nudité se remarquait à peine dans la luxuriance générale, à peine s'apercevait-on de


LE GOUVERNEUR 1IUDSOX LOWE 8l

leur abstention momentanée dans le concert nuancé des frondaisons, où persévéraient les ébéniers sombres et les clairs mimosas, les prunus vineux et les eucalyptus bleuâtres, les catalpas dorés et les saules argentés. Le tulipier étoilait les massifs doses corolles jaunes, la large et basse ombelle du mélanodendron faisait par places un colossal bouquet de marguerites. Des pêchers étaient roses, des grenadiers entièrement pourpres. El des mandariniers offraient aux visiteurs l'or rouge de leurs oranges, des limoniers leurs citrons d'or pâle.

Pendant que Napoléon, à Longwood, endurait sans trêve le souffle aigre des alizés, et n'avait guère sous les yeux d'autre verdure que l'ironique feuillage des gommiers, Hudson Lowe, dans ces jardins d'Armide, trouvait toute l'année des retraites fleuries pour ses graves méditations, promenait son importance de haut geôlier parmi les magnolias et les pins, et respirait un air doux où se mêlaient, à doses exquises, les arômes musqués des tropiques et les parfums balsamiques des forêts septentrionales.

Henry avoue que le gouverneur lui déplut, de prime abord. « Sa physionomie, concède-t-il, était antipathique. » Mais, jeune et galant, ami de la bonne chère, amateur de beaux sites, l'aide-major devait se sentir attiré vers un


8a LES DEHN'IEUS JOURS DR I.'EMI'EHEUH

homme qui possédait, à défaut do charme personnel, trois agréments particulièrement appréciables à Sainte-Hélène : une jolie femme, une table excellente, et un parc enchanté. Ses préventions tombèrent vite. Il fréquenta Plantation, devint l'un des familiers et le médecin préféré de la maison. Lorsqu'il quittera l'île, après la mort de Napoléon, Hudson Lowe le couvrira des fleurs d'un ordro du jour élogicux, et cette circonstance contribuera sans doute h son avancement. On l'estimerait ingrat s'il ne faisait pas ce qu'il fait, s'il n'essayait pas de défendre celui auquel fut dû le succès de sa carrière, peut-être ; auquel il dut de connaître, en tout cas, durant une morne garnison, de fins dîners, le plaisir d'uno accueillante société féminine, et la joie de verts bocages où reposer ses yeux de l'aridité de Deadwood.

Il explique : < Ma première impression céda devant l'évidence ultérieure, devant ce que j'appris et vis plus tard...

« Le gouverneur, j'en suis persuadé, était venu à Sainte-Hélène animé des meilleures intentions. Il voulait se montrer plein d'égards et de bienveillance vis-à-vis de Napoléon, lui donner tout le bien-être et lui laisser toute la liberté compatibles avec la bonne garde d'un prisonnier. Pendant trois ans, un officier de


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mes amis fut l'architecte do la maison où logeait le grand homme. Lorsqu'on devait y exécuter des travaux, Iludson Lowo, m'a-t-il assuré, recommandait toujours de prendre l'avis des Français, do rendro leur demouro aussi agréablo que possible. Deux des officiers d'ordonnance qui se sont succédé à > Longwood, les majors Blakeney et Nicholls, au G6% m'ont confirmé la chose, et, personnellement, j'ai eu sous les yeux des billets courtois, dont lo gouverneur accompagnait l'envoi de faisans et d'autres cadeaux à la table do l'Empereur... » Henry plaide une cause bion ingrate. Que signifient quelques faisans et d'intermittentes attentions, en regard d'innombrables mesquineries et de continuelles vexations ! La presque unanimité des témoins do Sainte-Hélène accuse Iludson Lowo ; non seulement les compagnons do Napoléon, comme Las Cases et Montholon, mais encore le marquis légitimiste Montchenu, l'Autrichien Sturmer, le Russe Balmain, les Anglais O'Meara, Malcolm et Stokoe. Qu'on lise et qu'on relise les chroniqueurs do la Captivité : Henry n'a guère d'auxiliaire, pour une impossible défense, que l'ami auquel il vient de faire allusion : le colonel Basil Jackson. Aide de camp d'Hudson Lowe en 1814, cet officier fut amené par le gouverneur à SainteHélène, et, de lieutenant, y devint aussitôt ca-


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pitaino, à vingt-quatre ans. Commensal assidu do Plantation, c'est à lui que fut dévolu le soin de maintenir debout les ruineux bâtiments de Longwood. Obligé à charnue instant d'en étayer les murs, trop souvent sollicité, à son gré, d'en réparer les toits de carton, il trouvait excessives les plaintes dos Français ; il dénonce, dans des mémoires, leur humeur difficile, jamais satisfaite, les mensonges et les criailleries au moyen desquels Bonaparte essayait de perdre et de discréditer l'infortuné fonctionnaire chargé de sa garde. Henry cite avec complaisance les opinions do Jackson. Mais quelle force ces opinions, plus suspectes encore que les siennes de partialité, peuventelles ajouter à son plaidoyer?

Après avoir fait la connaissance d'Hudson Lowe, l'aide-major allait voir maintenant Napoléon. Si favorable au gouverneur, on ne sera pas surpris s'il parle sans sympathie de l'Empereur.


CI1AP1THE III

L'KMI'EUEUR

LG 1er septembre 1817, à quatre heures de l'après-midi, les officiers du G(>c, avec, à leur tête, le général commandant la garnison de Sainte-Hélène, Sir George Bingham, se présentaient à Longwood.

Ils avaient demandé à l'Empereur de les recevoir et venaient lui faire une visite de corps.

Us étaient au nombre de trente-sept, en grand uniforme : habit rouge à collet et parements jaunes, épaulettes d'argent, ceinture cramoisie, épée, culotte blanche, bottes molles et claque orné de plumes.

Henry, racontant l'entrevue qui eut lieu, commence ainsi :

8 .


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80 LES DKKNIF.RS JOUHS ni: L'KMPHRKUR

« Au moment d'exprimer une opinion sur Napoléon Bonaparte, j'éprouve une crainte ; j'ai peur de rappeler un exemple souvent cité de présomption : celui de la mouche qui veut prendre la mesure d'une colonne et se môle d'en critiquer les nobles proportions. Mon audace a cependant des excuses. Des milliers de personnes ont osé ce que je vais oser, et je puis alléguer qu'avant de voir l'hôte do Longwood, j'avais lu attentivement son histoire. Je connaissais fort bien, aussi, la Révolution française et les principaux événements survenus en Europe durant les quarante ou cinquante dernières années. J'ajouterai que n'ayant jamais partagé l'idolâtrie napoléonienne, je n'étais jamais tombé non plus dans l'excès contraire ; jamais je no m'étais joint à la foule de ceux qui poursuivaient d'injures le nom do l'Empereur et ne voulaient apercevoir dans son oeuvre qu'une suite abominable de crimes. Du reste, je ne me le dissimule pas, peut-être n'est-il pas encore possible actuellement, même à un esprit impartial, do juger ce grand homme avoc la modération et l'équité désirables. Nous marchons sur la cendre à peine refroidie d'un volcan à l'explosion duquel il a contribué, dont il a prolongé l'éruption. Le feu n'a pas fini de couver sub cinere doloso, et l'inquiétude nous rend nerveux.


L'EMPEREUR 87

« Napoléon m'a toujours paru un ôlre à part, soûl do son espèce dans l'humanité. Capable de concevoir les plus magnifiques entreprises, d'en apercevoir à 1'inslant toutes les phases nécessaires, d'en embrasser d'un coup d'oeil les multiples et minutieux détails, il acquit vite, à la laveur des circonstances, une haute situation ; politique consommé, général de génie acclamé et soutenu par des soldats enthousiastes, il conquit ensuite le pouvoir suprême. Mais, comme on l'a dit, maitre de la France et presque de l'Europe, il ne le fut jamais d'un petit monde intérieur : celui qu'il portait en lui. Les furieuses passions italiennes bouillonnaient dans son sein, et souvent il ne savait pas les contenir. La continuité de ses succès le grisa. Il avait atteint une énorme élévation, quand soudain le vertige le prit. Le pied lui manqua sur les tours do l'Escurial, d'abord, puis sur le dôme du Kremlin. Bravement, longtemps, il lutta pour ne pas tomber et fit preuve encore, au cours de sa - chute, d'une énergio surhumaine. Finalement, il vint s'abîmer à terre, perdu, les reins brisés, sans que personne le plaignit, sans avoir la consolation d'entendre nulle part la voix de la sympathie.

« Ses plus ardents avocats osent à peine le défendre, au moral, 11 manquait de tout prin-


88 LES DEHNIEKS JOURS DE L'KMPEUEUK

cipo honnête, était indifférent au bien et au mal, dénué do conscience et de remords. Sa maxime fut toujours : la fin jus'ifie les moyens. »

Henry, à la première ligne de ce préambule, fait acte d'humilité, se déclare un pygméo et dit appréhender le ridicule, s'il critique un colosse ; à la seconde ligne, il se targue d'une connaissance approfondie de l'histoire de son temps et s'estime assez compétent pour parler de Napoléon. Il proteste de son impartialité, mais ajoute que l'impartialité n'est peut-être pas possible à l'époque de passion où il écrit. En bonne logique, il devrait, cette opinion exprimée, observer une prudente réserve. Loin de là, il prononce aussitôt un jugement sévère et définitif sur un caractère que beaucoup plus tard, lorsqu'on l'aura étudié à l'aide d'innombrables documents qu'il ignore, dans le calme et le recul nécessaire, on s'accordera à regarder tout au moins comme énigmatique.

Pourquoi Henry court-il ainsi, parmi les contradictions, à de hâtives conclusions ? Il veut influencer le lecteur et le préparer au portrait physique, également peu flatteur, qu'il va tracer de Napoléon, à la physionomie antipathique qu'il va lui donner, à la manière dont il interprétera ses paroles et ses gestes ; en un mot, à l'impression qu'il prétend avoir rapportée


l/KMPKUKl'R Sf)

de sa visite à Longwood. Cette impression, il le sait, risque de surprendre ; elle diiïère de celle éprouvée d'ordinaire par ses compatriotes en présence du captif de Sainte-Hélène.

Que disent, en effet, de l'Empereur, comment le dépeignent et le jugent les Anglais qui l'ont pu voir entre ces deux dates : le malin fatal où, dans la rade de ltochefort, il perd la liberté en se conliant à la générosité britannique, et le soir du 5 mai 1821, où la mort le délivre d'une existence lamentable sur un rocher?

« Lorsque Napoléon monta à mon bord le 15 juillet ISJo, raconte le capitaine du Bellerophon, Frederik Maitland, il s'en fallait exactement d'un mois qu'il eût quarante-six ans, étant né le 15" août 1709. Il paraissait fort, robustement bâti. Il avait cinq pieds sept pouces de taille environ, les membres bien faits, les attaches fines, le pied et lamain petits ; celte dernière potelée, une main de femme plutôt que d'homme ; les yeux gris clair, les dents bonnes. Sa physionomie, triste et sombre si quelque chose le contrariait, devcnaitextrèmeinont agréable, dès qu'il souriait. Ses cheveux, d'un brun foncé voisin du noir, laissaient le front et le sommet de la tête un peu dégarnis, mais pas un seul n'était blanc. Je n'ai vu à presque personne son teint, d'une étrange pâleur jaune. »

Suit un éloge des manières plaisantes et afïa8.

afïa8.


Q0 LKS DERNIERS JOURS DE l/lïMPEREUR

blcs do Napoléon, éloge qui emprunte une singulière valeur aux circonstances dans lesquelles l'Empereur le mérita :

« 11 se mêlait à toutes les conversations, contait des anecdotes et s'elîorçait d'entretenir la bonne humeur autour de lui. Il tolérait une grande liberté chez ses serviteurs, et j'ai entendu ceux-ci, très respectueux d'habitude, le contredire une ou deux fois de la façon la plus formelle. 11 possédait à un degré extraordinaire le don d'impressionner favorablement les gens avec qui il causait. 11 obtenait ce résultat, m'a-t-il semblé, en dirigeant l'entretien sur des sujets qu'il supposait familiers à ses interlocuteurs, et où chacun pouvait se montrer à son avantage.

« On imagine difficilement, pour un homme, d'aussi terribles épreuves que celles qu'il subissait lors de son séjour à bord du Bélier ophon. Jamais, cependant, ni devant moi, ni hors ma présence, à ce que je sache, il ne laissa échapper un mot de douleur ou do colère. Môme lorsque sir Henry Bunbury lui apprit qu'il allait être déporté à Sainte-Hélène, son attitude ne changea pas ; il continua de nous parler sans amertume, et d'un ton non moins naturel.-

« On a dit qu'il s'observait, jouait un rôle. J'en doute. Mais le fait seul d'avoir su soutenir ce rôle, dans une situation si tragique et si


I, KMPKRKUR f)I

longtemps, prouverait encore une étonnante force d'àme. »

Du Bellerophon, l'Empereur est transféré sur le Northumbevland, qui doit l'emmener à l'île d'exil. Le passage d'un navire à l'autre a lieu le 7 août 18la, au largo delà côte anglaise, à Torbay, Un témoin oculaire, le chirurgien de la marine britannique Warden, décrit ainsi la scène :

« Un piquet d'honneur, sous les ordres d'un capitaine, était rangé à la poupe ; de nombreux officiers et des personnages de marque emplissaient le gaillard d'arrière...

« Quand le canot où se trouvait Napoléon aborda, un profond silence s'établit, et les visages, devenus graves, trahirent une vive émotion...

« Le comte Bertrand monta le premier, s'inclina, puis se rangea pour faire place à celui qu'il considérait toujours comme son maître... L'attente, à ce moment, suspendit la respiration dans toutes les poitrines.

« Un détail montrera à quel point une seule pensée nous occupait. Lord Keith accompagnait les Français. Sa Seigneurie commandait l'escadre de la Manche, à laquelle nous appartenions ; elle avait un brillant costume d'amiral, constellé de décorations. Personne ne fit attention à elle.


V

()U LES DERMEUS JOURS DK L EMPEREUR

« Lentement, tranquillement, Napoléon gravit l'échelle du vaisseau. Arrivé sur le pont, il leva son chapeau, et le piquet lui présenta les armes, les tambours roulèrent trois fois. Il s'approcha alors de l'étal-major du Northumberland, qui se tenait fort en avant, têtes découvertes, et de nouveau, de l'air le plus poli et le plus affable du monde, il salua...

« Il portait l'uniforme des généraux de l'infanterie impériale, habit vert, revers blancs, avec un gilet, une culotte et des bas de soie également blancs... »

L'Empereur débarqua à Sainte-Hélène le 17 octobre 1815. Le lendemain, en compagnie du comte Bertrand, de sir George Cockburn et de deux officiers anglais, il visitait le cottage des Briars. Betsy Balcombe avait été élevée dans la crainte de son nom, raconte-t-elle. A cinq ans, on lui représentait Buonaparte comme un ogre, dont l'oeil unique et rouge flamboyait au milieu du front, et dont les grandes dents — cela surtout l'inquiétait — mettaient en pièces les petites filles qui chagrinaient leurs parents. Maintenant, âgée de quatorze ans, elle le croyait encore le plus laid et le plus méchant des hommes. Et voici comment il lui apparut, par une éclatante après-midi du printemps austral :

« A la porte de notre enclos, les cavaliers


il

LEMPJÏKKUR 93

démontèrent. L'Empereur resta seul en selle ; entre l'amiral Cockburn et le comle Bertrand, qu'il dominait, il parcourut l'avenue qui traversait le jardin. J'ai encore présente à la mémoire, avec une netteté extraordinaire, l'impression de terreur, mêlée d'admiration, que j'éprouvai en contemplant celui qu'on m'avait tant appris à redouter.

« Sa monture était une bote superbe, d'un noir de jais. Elle s'avançait d'une allure impatiente, ro.igcant son frein, la bouche blanche «l'écume. Elle me parut bien digne de porter l'ancien maître de presque toute l'Europe.

« Napoléon faisait un effet imposant et noble; on ne soupçonnait pas, aie voir ainsi, la médiocrité do sa stature. Il avait un habit vert, orné d'une étoile éblouissante ; la selle et la housse de son cheval étaient de velours cramoisi, richement brodé d'or.

« Il mit pied à terre devant la maison, et sir George Cockburn nous présenta à lui.

« L'Empereur, alors, se révéla plutôt petit, surtout à côté do l'amiral, de haute taille. Il perdait aussi de ce grand air qui me frappait l'instant d'avant, mais ses traits, d'une pâleur mortelle, demeuraient d'une extrême beauté, malgré leur froideur, leur impassibilité et quelque chose de dur. Sitôt qu'il parla, son sourire enchanteur et la douceur de ses manières

ï; !


94 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

dissipèrent jusqu'au dernier vestige de mes craintes.

« Il s'assit sur un de nos sièges rustiques, promena son regard d'aigle autour de la pièce et félicita maman de l'heureuse situation des Briars. Tandis qu'il causait, j'eus le loisir de détailler son visage. Je n'en ai jamais rencontré de si remarquable. Divers portraits représentent assez bien Napoléon, mais ce que nul pinceau n'a su rendre, c'est justement son sourire, et ses yeux étonnamment expressifs ; en un mot, ce qui donnait tant de séduction à sa personne. Ses cheveux, d'un brun foncé, étaient aussi lins, aussi soyeux que ceux d'un enfant; ils l'étaient môme un peu trop pour un homme et le faisaient paraître légèrement chauve. Il avait les dents noires, par habitude, je le découvris ensuite, de mâchonner du suc de réglisse, dont il tenait toujours une provision dans ses poches. »

Quelques jours plus tard, Betsy, complètement familiarisée avec l'ogre de son enfance, commençait h le persécuter de tours malicieux. Combien charmant le livre où — devenue mistress Abell et déjà vieille — elle dit, après les lignes qu'on vient de lire, son irrespect et ses audaces, et rend hommage à la patience de l'Empereur ! Récit de femme, mal composé, négligé, se déroulant au hasard des souvenirs,


L'EMPEREUR 96

mais exquis de sentiment, à la fois mélancolique et gai, et qui semble, à l'écouter, comme un gentil babil. Il est, dans l'âpre et triste littérature de Sainte-Hélène, ce qu'était, dans son cadre gris de rochers, le site si vert des Briars, où les géraniums éclatants et les roses pâles fleurissaient côte à côte, au frais murmure d'un ruisselet continuant une cascade.

Des critiques d'outre-Manche, ne voulant pas, à l'instar d'Henry, d'un Napoléon sympathique, ont mis naguère en doute la véracité de Mrs Abell, et l'aimable indulgence de l'Empereur pour une espiègle. O'Meara, Las Cases, Montholon, Warden, Montchenu, Slurmer et Balmain confirment, en divers passages, les anecdotes et les< peintures de Betsy. D'autres encore, moins connus, témoin ces pages d'une Anglaise mariée à un officier du 53% le régiment qui précéda le 06e au camp de Deadwood :

« J'ai vécu deux ans dans le voisinage de Napoléon, à quelques containes de pas du grand homme. Mais c'est au cottage des Briars que je le vis pour la première fois, au mois de décembre 1815, six ou sept semaines après son arrivée à Sainte-Hélène.

« Je lui fus présentée d'une manière assez originale par les demoiselles de la maison, do joyeuses écolières fraîchement échappées d'un pensionnat d'Angleterre.


96 LES DERNIERS JOURS DE h'EMPEREUR

« Je faisais un tour do jardin avec elles et ma petite-fille, âgée de huit ans, quand l'Empereur sortit d'une tente dressée près du pavillon qu'il occupait...

« Napoléon était gros et court. Il avait de jolis traits, le teint olivâtre et les yeux d'un léger gris-bleu. Lorsqu'il se taisait et que rien ne l'animait, il paraissait lourd et fermé, mais parlait-il, s'intéressait-il à un sujet, aussitôt l'expression de son visage devenait très belle et je n'ai connu personne qui eût un sourire aussi bienveillant. Il était particulièrement vain de sa main, qu'il avait petite et bien faite ; en vérité, je crois qu'il en tirait autant de vanité que d'avoir conquis la moitié du monde. Très fréquemment, durant mon séjour dans l'île, il m'interrogeait sur les mains des dames qu'il ne connaissait pas. Là semblait être pour lui le critérium de la distinction.

« L'après-midi de notre première rencontre, Napoléon portait un habit vert, des bas de soie, des escarpins à boucles d'or, un chapeau à cornes et le ruban d'un ordre quelconque à la boutonnière.

« Les deux demoiselles des Briars étaient très familières avec l'Empereur. Elles coururent à lui dès qu'elles l'aperçurent, et me tirant après elles, lui crièrent : « Cette dame est la mère de la petite fille qui vous a fait tant


LEMPEREUR 9?

plaisir l'autre jour en vous chantant des chansons italiennes ! »

<t Napoléon me salua ; je m'inclinai cérémonieusement, un peu confuse d'une présentation si sommaire et si brusque.

« — Madame, dit-il, vous avez là une charmante enfant. Qui donc lui apprend ces chansons?

« Je répondis que c'était moi-même.

« — En ce cas, je vous félicite. De quel pays ôtes-vous?

<c — De l'Angleterre.

< — Où avez-vous été élevée?

« — A Londres.

« — Sur quel navire ôtes-vous venue ici? Dans quel régiment sert votre mari? Quel est son grade?...

« Il m'interrogeait en italien, mais les demandes sesuccédaient avec une telle rapidité que je dus le prier de parler français ; je connaissais mieux cette langue.

« Durant notre conversation, les petites Iîalcombc et ma fille jouaient et se poursuivaient autour de nous, faisant toutes sortes de réflexions au héros, et celui-ci souriait, semblait ravi de leurs manières si vives et si naturelles... »

Quand Napoléon eut quitté les Briars, les Anglais rapprochèrent moins facilement, lludson Lowo arriva à Sainte-Hélène, et son auto-


Ç)S LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

risation devint nécessaire à qui voulait voir l'Empereur. Le gouverneur tantôt la refusait, tantôt décourageait la curiosité de ses compatriotes par des questions soupçonneuses et des avis comminatoires : « Pourquoi souhaitaientils si fort pénétrer à Longwood? Affirmaientils, sur l'honneur, n'être porteurs d'aucun message secret pour le général Bonaparte? Savaient-ils que lui remettre clandestinement une lettre, une brochure, un journal, l'aider de façon quelconque à communiquer avec le dehors, ou môme lui témoigner un respect exagéré, l'appeler Sire, par exemple, les exposait, suivant le cas, à l'expulsion immédiate de l'Ile ou à l'emprisonnement? » Ainsi traités en suspects, la plupart s'inquiétaient, prenaient peur, et, finalement, jugeaient prudent do renoncer à leur désir.

Du reste, la permission d'Hudson Lowe, délivrée sous forme do laissez-passer, donnait simplement l'accès de l'enceinte de Longwood. On pouvait rôder des heures, des jours dans cette enceinte, sans apercevoir Napoléon. A peine sortait-il do son appartement ; tout au moins, il quittait à peine les alentours de sa maison.

Pour contempler « l'homme extraordinaire », les Anglais devaient solliciter l'honneur de lui être présentés, par l'intermédiaire du comte


L EMPEREUR 99

Bertrand. La réponse n'était pas toujours telle qu'ils l'espéraient. Cependant l'Empereur consentait assez volontiers à recevoir les dignitaires et les hauts fonctionnaires de passage à Sainte-Hélène, les officiers de mérite ou d'un grade élevé, les explorateurs et les savants, toutes personnes auxquelles, de son côté, le gouverneur n'osait guère refuser son agrément.

C'est ainsi qu'une audience fut accordée à lord Amherst, notamment, et au capitaine Basil Hall. Les visites à Longwood de ce grand seigneur et de ce marin distingué précédèrent de quelques semaines seulement la visite de corps du 66e. 11 en existe des récits, qu'on va lire. Maitland, Warden et Mrs Abell suffiraient, à la rigueur, pour faire ressortir la malveillance de l'esquisse où s'essaiera tout à l'heure Henry. Mais ce dernier, à le supposer vivant, ne manquerait pas d'arguer que d'apparence, de physionomie et d'attitude, le Napoléon qu'il vit à Longwood a pu différer de celui des Briars, du NorthtimberlafidQtdu Bellerophon. Il est bon qu'on entende, sur le compte de l'Empereur, des Anglais qui l'ont vu à la môme époque et au môme endroit que l'aide-major.

Lord Amherst passa à Sainte-Hélène au retour d'une ambassade extraordinaire en Chine. Il fut reçu le 1er juillet 1817 par Napo-


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léon, et l'aborda en disant : <c Mon grand désir depuis vingt ans est de vous voir. » Suivant O'Meara, l'Empereur se mit alors à parler de sa situation actuelle, dépeignit sa solitude et ses tristes journées sédentaires, puis, voulant expliquer son inactivité physique et sa répugnance à quitter l'enceinte de Longwood, demanda : « Sortiriez-vous plus que moi, Monsieur, si, hors la présence d'un officier, vous ne pouviez adresser d'autre parole qu'un « bonjour » aux gens que vous rencontrez ? Le gouverneur, allez-vous m'objecter, a retiré cette prohibition. Sa fantaisie peut la rétablir demain. Voudriez-vous vous promener sur un chemin dont il vous serait interdit de vous écarter d'un mètre, à droite ou à gauche ? Oseriez-vous vous éloigner de quelques kilomètres de votre maison, franchir la limite de quatre milles, au risque, si vous rentrez à six heures cinq minutes du soir, d'entendre les sentinelles des postes voisins d'ici vous crier « Qui vive ! » et, faute qu'elles vous reconnaissent aussitôt, d'être appréhendé au collet? a Lord Àmherst aurait répondu, toujours d'après O'Meara : « Je ferais comme vous, je ne sortirais pas de ma chambre. »

Plus tard, le lord a démenti ces mots d'approbation, sans beaucoup d'énergie, du reste, et — circonstance digne de remarque — à la


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prière d'Hudson Lowe, et quand celui-ci, déjà châtié, déjà malheureux, commençait, l'Empereur mort, à voir l'opinion de son propre pays se soulever contre lui.

Quoi qu'il en soit, on sait peu de chose, il faut l'avouer, d'une conversation qui dura plus d'une heure.

Mais lord Amherst était venu à Longwood avec une suite assez nombreuse. Son audience terminée, l'ambassadeur présenta à Napoléon : d'abord, le secrétaire d'ambassade Henry Ellis, seul ; puis, huit autres Anglais, ensemble. En tout, neuf personnes, dont trois ont raconté leur impression : Henry Ellis, le chirurgien de la marine Mac Leodotle docteur Abel.

Le premier fait ce récit :

« La fortune de Uonaparte avait bien changé... et cependant je mentirais si je disais qu'au moment de paraître devant cet homme, naguère la terreur et l'élonnement du monde, je possédais mon calme ordinaire. Certes, l'antichambre ou j'attendais ne ressemblait guère à celle des Tuileries, mais l'ex-empereur, à mon estime, pouvait se passer du décor d'un palais ; ses actions suffisaient pour en imposer. Je ne le jugeais pas diminué par la perte de la dignité souveraine, car sa puissance de jadis, ses armées formidables et la cour splendide que lui enviaient les monarques héréditaires n'ajou9-

n'ajou9-


s 11.

I02 LES DERNIERS JOURS DE L EMPEREUR

taient qu'à peine, selon moi, au prestige de son génie. J'allais, je le sentais, me trouver en présence d'un esprit dont la nature et l'étendue me surpassaient étrangement. Aussi, malgré ma curiosité, l'idée ne me vint-elle à aucun moment d'interroger l'hôte de Longwood sur les principales circonstances de sa vie et les mobiles de sa politique. Je me préparai à l'écouter, simplement — et à retenir ses paroles.

« Lord Amherst m'ayanl présenté, Napoléon débuta par dire que mon nom ne lui paraissait pas inconnu. Le gouvernement britannique ne m'avait-il pas employé en Russie ? A Gonstantinople ? '

« Je répondis négativement ; mais j'étais passé à Constantinople, à l'occasion d'une mission en Perse.

« — Eh oui ! dit-il, je me souviens maintenant, c'est moi qui vous ai montré le chemin de cette contrée. Comment va mon ami le Shah ? Qu'ont fait récemment les Russes de ce côté?

« — Ils ont, à la suite de la dernière guerre, obtenu la cession de tous les territoires occupés par leurs troupes.

« — Je n'en suis pas surpris. La Russie est la plus envahissante et la plus menaçante des puissances. Alexandre peut lever les armées qu'il voudra. Ses sujets améliorent leur condi-


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tion en devenant soldats. Lorsque je demandais à un Français de quitter son village, je lui demandais le sacrifice de son bonheur. Le paysan russe, au contraire, est un misérable serf auquel l'enrôlement donne une liberté relative et confère de la dignité...

« Les Cosaques, en particulier, forment une cavalerie formidable. Ils se meuvent à la façon des Arabes du désert, avançant hardiment dans des régions qui leur sont totalement inconnues....

« Si la Russie sait s'assimiler la Pologne, sa force deviendra irrésistible. »

Sur cette conclusion, Napoléon quitta l'empire des tsars, et, presque sans transition, aborda la politique anglaise. L'intérêt de l'entretien redoubla pour Ellis et lord Amherst.

« L'Angleterre, dit en substance l'Empereur, ne doit pas viser au rôle de grande puissance militaire. Son armée ne comptant que quarantecinq mille hommes, elle sera toujours, dans ce rôle, l'inférieure d'autres nations. Elle s'est liguée contre moi avec la Prusse, l'Autriche et la Russie ; ces dernières ont seules profité de l'issue de la lutte et des traités de 1815.

€ L'Angleterre tient l'Océan ; elle y est suprême. C'est folie à elle de descendre de ses vaisseaux pour courir les aventures et combattre à terre.


104 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

« C'est agir comme François Ier à la bataille de Pavie. Quarante-cinq pièces de canon, la plus imposante réunion de bouches à feu qu'on eût encore vue, lui assuraient la victoire ; leurs boulets auraient décimé l'ennemi. Mais François, tirant son grand sabre et voulant charger à la tête de sa gendarmerie, vint juste se placer devant cette artillerie et la réduisit au silence. Ne faites donc pas de môme. Votre supériorité navale est une écrasante batterie, dont vous ne devez pas gêner le tir en prenant position sur le continent. Aussi longtemps que vous conserverez l'empire des mers, vous n'avez besoin que d'ambassadeurs pour obtenir ce que vous voudrez. Car vous pouvez bloquer toute l'Europe ; et le blocus, j'en sais les effets. Avec deux mauvaises coques en bois, vous désolez une longue ligne de côtes ; vous mettez un pays dans la situation d'un corps frotté d'huile et qui ne peut plus respirer. Tenez ! je souffre en ce moment, à la ligure, d'une obstruction des pores de la peau. C'est quelque chose de semblable.

« Qu'avez-vous gagné à me faire la guerre ? La possession de ma personne — et l'occasion de vous montrer des vainqueurs sans générosité. >

L'Empereur parla ainsi durant une demiheure environ. Ellis lui trouva le ton persuasif,


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de l'éloquence, mais le débit un peu rapide. « Les mots, dit-il, semblaient lui venir presqu'aussi vite que les idées. »

On le représentait volontiers, à Londres, comme affligé d'une obésité grotesque ; les caricaturistes le dessinaient ventripotent à l'excès.

ce Son embonpoint n'avait rien d'extraordinaire pour son âge.

« Ses manières étaient agréables ; son attitude, un mélangé remarquable de simplicité et de supériorité consciente. »

Il mit fin à la conversation d'un signe de la main et donna l'ordre de faire entrer le groupe de visiteurs qui attendait encore dans l'antichambre. Le comte Bertrand introduisit le fils de lord Àmherst, un adolescent ; le secrétaire privé Hayne ; le capitaine de vaisseau Murray Maxwell ; le chirurgien Mac Leod ; le lieutenant Gook, des fusiliers marins ; les docteurs Abel et Lynn, et le pasteur Griffiths.

Tous ces Anglais arrivaient de l'ExtrêmeOrient avec l'ambassadeur, «à la suite d'une mission plutôt malheureuse. A Pékin, le souverain de la Chine avait refusé de les recevoir, pour des raisons de cérémonial, et, près du détroit de la Sonde, ils avaient perdu leur principal navire, YAlceste.

Le comte lîertrand les rangea en cercle autour de l'Empereur, et lord Amherst, raconte


IOG' LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

Mac Leod, ayant commencé la série des présentations par le capitaine Maxwell, Napoléon reprocha à celui-ci, d'un ton de bonne humeur parfaite, d'avoir capturé jadis une de ses frégates, la TPomone : « Ah ! vous étiez bien méchant alors, et votre gouvernement, en considération de cet exploit, peut vous pardonner le naufrage de YAlceste. » Il félicita ensuite le fils de l'ambassadeur de revenir si jeune de si loin, plaisanta avec lui sur les magots et lui parla en termes flatteurs de sa mère. Mac Leod, placé le troisième, fut questionné sur la nature et la durée de ses services. Au docteur Abel, naturaliste de l'expédition, l'Empereur demanda s'il connaissait le savant Joseph Banks « dont le nom était considéré comme un passeport en France, durant la guerre; » au lieutenant Cook, s'il descendait du célôbrenavigateur; au docteur Lynn, dans quelle Université il avait étudié. « A Edimbourg, répondit ce dernier. — En ce cas, vous devez être buronien de pratique. Saignez-vous et prescrivez-vous le mercure autant que nos médecins de Sainte-Hélène? » Puis, au révérend Griffiths, malicieusement: « Eh bien ! Monsieur, avez-vous découvert l'espèce de religion que professent les Chinois ? — Hum 1 fit le clergyman, embarrassé, ce doit être une sorte de polythéisme. » Napoléon ne parut pas comprendre ce mot, prononcé à l'anglaise, et


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le comte Bertrand, intervenant, expliqua : « pluralité des Dieux. » — « Ah ! la pluralité des Dieux. Et croient-ils à l'immortalité de l'âme ? — Je pense qu'ils ont quelque idée d'une vie future. » L'Empereur sourit d'une si vague information, et dit à lord Amherst : « Il faut obtenir un bénéfice pour ce brave homme, à votre retour en Angleterre. » Il adressa encore une ou deux questions au secrétaire Hayne, et l'ambassade, congédiée, se retira enchantée, chacun de ses membres emportant le souvenir d'un mot aimable.

Mac Leod fait ici une réflexion singulière, qui montre les préventions que certains Anglais apportaient à Longwood, en y venant par Plantation Ilouse : « Pour conclure, Bonaparte fut poli et afTablo, et, quelle quo soit sa manière d'être habituelle, il est clair qu'il peut se comporter très bien, quand il le veut. » Evidemment ce langage, qu'on dirait d'un inspecteur de pénitencier surpris d'avoir à donner une bonne note à un pensionnaire difficilo, a son origine dans des renseignements d'Hudson Lowe. Aux yeux de celui-ci, Napoléon n'est qu'un détenu, un détenu dont la conduite laisse beaucoup à désirer. Lui rend-on visite ? le gouverneur-guichetier ne manque jamais d'avertir qu'on va voir un sujet dangereux.

Les récits d'Elli» et de Mac Leod se trou-


io8* LES DEUNIEIIS JOURS DK L'EMPEREUR

vent complétés par une page assez originale du docteur Aboi. Ce dernier n'a cure des parolesprononcées à l'entrevue et ne-les rapporte pas. Ce qui l'a intéressé, chez l'Empereur, c'est la conformation du crâne, l'ampleur du thorax, les proportions des membres, la taille, le port, la démarche, le jeu des muscles et l'expression de l'oeil. Naturaliste, il a regardé le grand homme comme il regarde les animaux qui forment, avec les plantes exotiques, le sujet habituel de ses études. Il le décrit comme il décrit, en des endroits de son livre — Narrative of a journey in the interior of China — tel mammifère de la faune chinoise, le python de Java ou l'orang-outang de Bornéo. Qu'on ne se mette pas a rire ! Sa plume de savant, exacte, minutieuse, habile à saisir les formes et les attitudes, les détails anatomiques et les manifestations physiques, trace un excellent et très vivant portrait de Napoléon.

Confirmant Ellis — et Mac Leod aussi, du reste — le docteur Àbel n'attribue à l'Empereur qu'un embonpoint ordinaire, «x Sans doute, dit-il, Bonaparte avait le buste très large pour sa taille de cinq pieds sept pouces environ, mais cela ne le rendait ni lourd, ni épais d'apparence. On a souvent remarqué la beauté de ses membres ; elle subsistait. Sa jambe, par exemple, était irréprochable de lignes, quoique


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fort musclée. Son corps entier, de structure compacte, incliquait la vigueur, la solidité. Contraste remarquable : il marchait d'un pas aisé et gracieux, et, sitôt qu'il s'arrêtait, il prenait une rigidité do statue. Sa physionomie causait des surprises analogues. Allait-il poser des questions, il fixait avec insistance son regard, durant quelques secondes, sur la personne qu'il voulait interroger, et ses traits, alors, se figeaient dans une immobilité sculpturale. Dès que le dialogue commençait, ces mômes traits reflétaient, d'une manière étonnante, l'intensité et toute la variété des sentiments.

« Son oeil, encore, changeait de couleur, autant que d'expression. Si je l'avais vu seulement quand les muscles de la face, et particulièrement ceux du front, étaient en jeu, je n'hésiterais pas à le déclarer très noir. Mais à d'autres moments où je l'ai observé, il m'a paru clair, lumineux et lustré. Nuances si instables, au surplus, qu'après l'entrevue, et bien que chacun, on peut le croire, eût regardé avec attention Bonaparte, elles donnèrent lieu à des discussions... »

A la série des impressions d'Ellis, de Mac Leod et d'Abel sur Napoléon, se rattache, parles circonstances d'origine, le récit que le capitaine Basil Hall a laissé de sa visite à Longwood. Aucun n'est aussi intéressant. L'Empereur y

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IIO LES DERNIERS JOURS DE LEMPEREUR

est rcmarquabloinent dépeint dans son extérieur et sos gestes, et surtout dans sa manièro. do diriger un ontretion, Il étonno, éblouit et séduit son interlocuteur. Tout à l'houre, Henry lui trouvera la parole médiocre. On va voir qu'au jugement d'un autre Anglais, il possédait pourtant quelque talent do conversation.

Le capitaino Basil Hall, de la marine royale britannique, avait accompagné la mission Amherst en Chine, sur son brick la Lyra, Ce navire et la frégato YAlcestei en ressortant du golfe de Petchili, explorèrent les côtes de la péninsule coréenno, visitèrent l'île inconnue de Lou Tchou, ot finalomont se séparèrent à Manille, pour revenir par des routes différentes on Europe. Tandis que la frégate allait beurtor un écueil à l'entrée delà mer de Java, sombrait et devait être abandonnée par ceux qui la montaient, le brick franchissait le détroit de Malacca et gagnait le Bengale; il portait des dépêches à Calcutta, puis à Madras. Il se trouva retenu, perdit un temps 1 assez long dans ces deux ports. Si bien que, malgré leur mésaventure, les naufragés de VAlceste, recueillis et retournant en Angleterre sur un vaisseau de la Compagnie des Indes, passèrent avant lui à Sainte-Hélène.

Le capitaine Basil Hall débarqua à Jamestown le 11 août 1817. Il sollicita aussitôt une


LEMPEREUR III

audience dont le désir le hantait depuis des mois. Il vit lo comto Bertrand et lo médecin do Napoléon, lo doctour O'Meara, les pria d'intercéder en sa favour, et touto une après-midi, à Longwood, attendit anxieusement le résultat de leurs démarches. L'Empereur no paraissait pas disposé à le recevoir, quand le marin eut l'idée do se réclamer do sonpèro, lo savant écossais James Hall, qui avait séjourné en visiteur à Brionne, à l'époque où le jeuno Bonaparto y était élève. Evoquant des années auxquelles, il semble, l'esprit de Napoléon se reportait maintenant avec complaisance, lo nom eut un effet magique. Le 13 août, le capitaine obtenait l'entrevue tant souhaitée. Lorsqu'il pénétra dans la pièce où l'attendait l'Empereur, il trouva celui-ci absorbé, comme perdu dans les souvenirs :

c Debout près d'un feu, Napoléon se tenait accoudé au marbre do la cheminée, le front penché. Il lova les yeux, fit quelques pas vers moi et répondit à mon salut d'un léger signe de la tête. Sa parole de, début fut : cQuel est votre nom? » Puis il dit : « Ah! oui, Hall... J'ai connu votre père à l'école de Brienne... Je me lo rappelle parfaitement... Il aimait beaucoup les mathématiques... II ne se mêlait guère aux élèves et préférait la société des professeurs... »


lia LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

« Il se tut un instant. J'exprimai ma surprise qu'il put avoir mémoire d'un simple particulier, après un si long laps de temps et des événements si considérables; il reprit : « Vous vous étonnez à tort. Votre père est le premier Anglais que j'aie rencontré. C'est pourquoi je ne l'ai pas oublié... »

« Nouveau silence. Ensuite il demanda, avec une sorte de malice dans le regard et comme s'il s'amusait de la question : « AvozYOUS quelquefois entendu votre père parler de moi?

« — Fort souvent.

« — Et que disait-il?

« — Il disait sa vive admiration pour les encouragements que vous avez donnés aux sciences durant votre règne.

« Un sourire accueillit ce compliment.

« — Et n'a-t-il jamais témoigné le désir de me voir?

« — Je l'ai fréquemment entendu dire que nul homme au monde ne méritait autant d'être vu que Napoléon...

« — Très bien ! Mais si votre père me regarde comme une si grande curiosité, s'il a un tel désir de me voir, que ne vient-il à Sainte-Hélène ?

« Cette question m'embarrassa un peu. Etait-elle sérieuse ou ironique ? Je hasardai :


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L'EMPEREUR II3

« Mon père a trop d'occupations pour pouvoir quitter son pays.

<c — Exerce-t-il donc des fonctions publiques?

« —Aucunes fonctions officielles. Mais il est président de la Société royale d'Edimbourg. C'est un honneur qui prend beaucoup de temps

« Napoléon parut se livrer à un calcul mental et remarqua : « Votre père doit, je pense, être mon aîné de neuf ou dix ans... au moins de neuf plutôt de dix. De combien exactement ?

« — De dix ans, répondis-je.

« Il se mit a rire, pirouetta sur un talon et hocha plusieurs fois la tète. Je n'osai lui demander ce qui le récréait si fort. C'était sans doute de trouver son calcul si juste

« Ses idées changeant de cours, il commença de m'interroger sur le voyage que je venais d'accomplir dans les mers orientales.

« Les multiples occasions que son rang élevé lui avaient données de s'instruire, et sa vaste mémoire, rendaient bien difficile de lui apprendre quelque chose de nouveau. Aussi m'estimai-je heureux d'aborder un sujet qui pouvait faire sortir notre conversation des banalités d'une audience ordinaire.

« On a souvent dit que Napoléon portait un

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Il4 I-ES DKHN'IKUS JOl'HS 1)K I/KMI'KUEUK

intérêt loul spécial a l'Orient. Cela mo fut démontré par l'avidité avec laquelle il accueillit mes informations sur l'Empire du Milieu, la Corée et Lou-Tchou.

« Mais on a prétondu, d'aulro part, que ses connaissances géographiques laissaient à désirer, touchant les contrées lointaines. Je fus donc surpris de le trouver très exactement renseigné sur la position des pays riverains des mers de Chine.

« Lorsque je lui nommai Lou-Tchou, il ouvrit les yeux de l'air d'un homme qui s'étonne et qui cherche. Il me demanda de combien l'île était éloignée do Canton, puis de Manille, enfin du Japon. Au moyen des trois distances, il la situa de taçon fort correcte dans son esprit, ainsi que je pus m'en convaincre par ses remarques subséquentes.

« Il voulut que je lui parlasse des habitants. Il m'interrogea à leur sujet avec ce que j'appellerai une véritable sévérité d'examen. Ses questions no se succédaient pas au hasard. Chacune semblait la conséquenco de la précédente et préparait celle qui allait suivre. En peu d'instants, je me sentis pris et comme enlacé dans une investigation si serrée, que l'eusséjo voulu, il m'eût été impossible de lui rien dissimuler, ni môme de lui rien déguiser de la moindre particularité. Telles étaient, en effet, et


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sa rapidité do compréhension, et sa facilité morvoitleuse à classer et généraliser les détails qui l'intéressaient, que fréquemment il devançait mes paroles, me dérobant mos conclusions, mo volant en quoique sorto la fin do mon histoire.

< Cepondant certaines circonstances relatives à Lou-Tchou le surprirent à l'oxirômo, et j'eus le plaisir do le voir embarrassé pour se les expliquer. Lorsqu'il apprit que les étranges insulaires que nous avions visités ne possédaient pas d'armes :

« Point d'armes! dit-il. A défaut de canons, n'ont-ils pas des fusils? < ~i- Point de fusils.

« — Eh bion donc ! des lances, ou tout au moins des arcs et des flèches ! « — Ni lances, ni arcs, ni flèches. « — Des poignards, alors. « — Pas davantago.

c — Mais, demanda Napoléon en s'animant, sans armes, comment se bat-on ?

« J'expliquai qu'à ma connaissance, ces gens n'avaient jamais eu de guerres, ni civiles, ni étrangères, et vivaient dans un continuel état de paix.

« Pas de guerres ! s'écria-t-il sur un ton de mépris ot d'incrédulité, et comme si l'existence sous le soleil d'un peuple ignorant de la


Il6 LES DERNIERS JOURS DE L'EMI'ERKUK

guerre constituait une monstrueuse anomalie.

« Do môme, quoique avec moins de vivacité, il parut douter de ce que je lui racontai ensuite, à savoir que les habitants de Lou-Tchou manquaient également de numéraire et n'attachaient aucune valeur à nos pièces d'or et d'argent. Il rélléchit un instant et je l'entendis murmurer : « Ne pas connaître l'usage des monnaies ! Ne se soucier ni de l'or ni do l'argent ! » Puis, tout à coup, relevant la tète : « Et comment avez-vous donc fait, capitaine, pour payer à ces hommes extraordinaires les boeufs et les autres bonnes choses qu'ils vous envoyèrent en abondance à bord ?» Quand j'eus répondu : « Jamais ils ne voulurent accepter aucune espèce de paiement », il manifesta son étonnement, et deux fois il me fit répéter h liste des objets et des denrées dont nous avions été si généreusement pourvus.

« Sur le conseil du comte Bertrand, j'avais apporté à Longwood quelques croquis des sites et des costumes de Lou-Tchou et de la Corée. Je m'en servis pour mes explications. Napoléon m'en prit un des mains, où se trouvaient plusieurs figures, et, le parcourant des yeux, il faisait à part lui ces remarques : « Un vieillard avec un grand chapeau et une belle barbe

blanche Ah! il tient une longue pipe Un

secrétaire qui écrit Une natte de Chine, une


LEMPEREUR IIJ

robe chinoise Tout cela est très bien, très

bien dessiné. »

« Il me pria de lui dire où se fabriquaient les diverses étoiles dont s'habillaient les naturels

des deux pays, et le prix de ces étoffes,

questions auxquelles je ne pus répondre. Il désira connaître l'état de l'agriculture à LouTchou,

LouTchou, on y labourait avec des chevaux

ou des boeufs, comment on y semait et

comment on y moissonnait,.... si les champs y

étaient aussi bien irrigués qu'en Chine Il

s'informa du climat, de l'aspect de l'île, de la construction et de la forme des maisons et des navires, des modes, des tissus en usage et même de la confection des sandales et des poches à mettre le tabac...... Il parut s'amuser beaucoup

de l'obstination de nos bons hôtes à nous cacher leurs femmes; mais, sur ce chapitre et sur d'autres, il approuva le capitaine Maxwell de s'être bien gardé de contrarier leurs préjugés et de heurter leurs sentiments

<c Il connaissait la ressemblance des bonzes chinois avec les prêtres catholiques. Il savait que certains rites du catholicisme et du bouddhisme se ressemblaient aussi, c Là, cependant, me fit-il remarquer, s'arrêtent les analogies, puisque les bonzes n'exercent aucune influence sur l'esprit des peuples et ne se mêlent en rien de leurs affaires temporelles »


Il8 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPKREUK

« A l'oxcoption do son mouvement do méprisante incrédulité lorsque je lui appris quo les habitants do Lou-Tchou ignoraient la guerre et los ongins de destruction, Napoléon fut d'une humeur parfaite durant toute notre conversation. Sa gaité, je dirai prosquo sa familiarité, me mirent à l'aise au point de me faire oublier à plusieurs reprises cette respectueuse attontion que c'était mon devoir et mon désir sincère do montrer au souverain déchu. L'intérêt qu'il prenait à mon récit m'excitant et m'empôchant d'être toujours sur mes gardos, je mo surpris plus d'uno fois à lui parler avec un degré de liborlé qui mo rendait ensuite confus. Mais lui, alors, m'encourageait à continuer sur le mémo ton, et d'une manière si bienveillante ot si franche, quo bientôt je recommençais. « — Qu'est-co quo vos amis do Lou-Tchou, conclut-il, connaissent des autres pays ? « — Ils no connaissent, répondis-je, que la Chine et le Japon.

« — Oui, oui, sans doute ; mais l'Europe, qu'est-ce qu'ils connaissent de l'Europe? « , — Us ne connaissent rien de l'Europe, rien do l'Angleterre, rion do la France, et môme, ajoutai-je, ils n'ont jamais entendu parler do Votre Majesté.

« Napoléon rit do bon coeur à cette extraordinaire particularité, particularité, il pouvait le


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ponscr, qui distinguait Lou-Tchou du reste du monde.

<c Parmi les dessins que je tenais à la main, il s'on trouvait un représentant un rocher arido et solitairo do la mer du Japon : Vile de Soufre. L'Empereur l'examina un instant et s'écria : « Eh! mais c'est l'ilo do Sainte-Holèno!... »

« Il différait fort, j'en fus surpris, des portraits et des bustes qu'on a do lui. Sa figure était plus largo ot plus carrée quo les peintres et les sculpteurs ne l'ont faite. Son embonpoint, qu'on disait excessif, était ordinaire. Loin d'ôtre surchargé de graisso, son corps paraissait ferme et musclé. Les couleurs manquaient totalement sur ses joues, et sa carnation avait quoique chose do la teinte du marbre. Mais aucune ride ne plissait son front, ne vieillissait sos traits. Et, malgré l'opinion répandue en Angleterre qu'il se mourait de chagïin et d'une complication do maladies, il semblait parfaitement gai et bien portant. »

Celte remarque du capitaine Basil Hall, que Napoléon présentait l'apparence de la santé, au milieu de l'année 1817, se trouve égaloment dans les récits d'Ellis, de Mac Leod et du docteur Abel. Tous les membres do l'ambassade Amherst, comme le commandant de la Lyra, furent frappés do l'air robuste et sain do l'Empereur. Il ressontait pourtant déjà, si nul signe


I20 LES DERNIERS JOURS DE 1,'E.MI'KREUR

extérieur n'en révélait encore les ravages, l'horrible mal auquel il devait succomber.

« Il s'exprimait d'une manière plutôt lente, finit le capitaine, articulait très distinctement. Il attendait avec beaucoup de patience mes réponses à ses questions.

« Je signalerai la flamme, l'éclat éblouissant de son regard à de certains moments, lorsqu'un détail l'intéressait vivement ou qu'il s'animait. « Rien ne saurait rendre la douceur, l'expression de bonté de son visage durant notre entretien, et, si par hasard, et selon l'opinion courante, il souffrait physiquement ou moralement, il possédait, à un degré vraiment admirable, l'empire de soi-même .»

Encore une fois, l'Empereur connaissait la souffrance physique. Il souffrait au moral aussi, autant et davantage, la suite le montrera. Mais, tous ces récits entendus, veut-on, présentement, récapituler et classer les renseignements qu'ils fournissent sur la physionomie, l'allure, la parole et les gestes de Napoléon ? Les huit peintures précédentes, ainsi résumées, condensé;.-, aboutiront à un portrait synthétique, dont on peut dire, avec assurance : voici comment le captif de Sainte-Hélène apparaissait d'ordinaire aux Anglais.

Grands, en général, ils étaient portés à le juger plutôt petit, bien que sa taille atteignit


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i mètre 07. Do môme, parce que d'une race habituellement maigre, ils le voyaient volontiers gros. Or, ils déclarent son embonpoint modéré.

Us lui trouvent le corps solidement charpenté, bien proportionné, le buste seulement un peu large ; les attaches et les extrémités fines, la jambe belle et musclée, la démarche souple, aisée.

Us ne lui découvrent ni rides, ni cheveux gris.

La plupart le décrivent pâle, d'une pâleur étrange, particulière, que leurs épithètes, mortelle, marmoréenne, n'arrivent pas à définir, on le sent.

Ses traits, au premier abord, les déconcertent. Us n'y reconnaissent souvent, du masque officiel ou de l'inexacte image populaire qu'ils ont dans l'esprit, que la froideur ou la sévérité. Mais Napoléon leur parle ; aussitôt sa figure impassible se change en la plus expressive et la plus bienveillante des physionomies ; tout à l'heure obscur, noir, impénétrable, l'oeil s'éclaire, brille, s'illumine ; pensées et sentiments s'y reflètent, l'àme y devient lisible. Un sourire, dont la séduction est irrésistible, achève la conquête de l'étranger.

L'Empereur concilie, avec un air de dignité et de supériorité naturelles, des manières affables et simples. Ses questions mettent à l'aise ceux

II


122 LES DERNIERS JOURS DE L EMPEREUR

qu'il interroge ; elles ont trait à des sujets les concernant personnellement : leur pays, leur famille, leur profession, leurs services militaires, leurs poursuites scientifiques ou leurs voyages. Les réponses sont faciles ; il les attend d'ordinaire assez patiemment, prend en considération, quand la conversation a lieu en français, l'embarras de ses interlocuteurs à s'exprimer dans cette langue. Pour être mieux compris d'eux, lui-même s'efforce de parler lentement ; il n'y réussit pas toujours, surtout lorsque, cédant à sa rancoeur, il se plaint, comme au cours des audiences d'Ellis et de lord Amherst, des vexations d'IIudson Lowe et du traitement de l'Angleterre.

Tel est, avec les Anglais qui peuvent le voir, et d'après un probant ensemble de témoignages, le Napoléon de la Captivité.

Henry va le représenter autrement.

On a lu l'exordc par lequel il prélude au récit delà visite du 66e à Longwood. La malveillance s'y devine ; elle se précise sitôt que l'aide-major aborde les circonstances mômes de ce récit.

Conduits par le comte Bertrand, accompagnés du baron Gourgaud et du comte do iMontholon, le général Bingham et ses tronte-sept officiors viennent de franchir le seuil du salon où les reçoit l'Empereur. Celui-ci se tient


L'EMPEREUR 123

debout au milieu de la pièce, un chapeau sous le bras. En contraste avec le cercle éclatant qui se forme autour de lui, avec le rouge et l'argent des uniformes qui l'environnent, il est vêtu d'un habit vert de nuance sombre, sans épaulettes ni galons, où brillent seulement l'étoile de la Légion d'honneur et des boutons en or marqués d'une image équestre. Le reste de son costume se compose d'une culotte blanche, do bas de soie également blancs et de souliers à boucles ovales et dorées.

« Rien d'imposant dans son aspect, commence Henry. Il avait la taille épaisse et courte, la tète enfoncée dans les épaules, la figure grasse, de larges plis sous le menton, le teint olivâtre. Ses membres paraissaient forts et bien proportionnés. Sa physionomie rebutait, renfrognée, sinistre d'expression... Le héros des temps modernes ressemblait à un moine espagnol ou portugais, obèse.

« Il fit d'abord lo tour du cercle en essayant de prendre ses airs pompeux d'autrefois... »

Ses airs pompeux ! Voilà qui diffère dos manières simples et dignes à la fois qu'Ellis, Abel et Basil Hall attribuent à Napoléon. Et ne dirait-on pas, à entendre l'aide-major évoquer lo passé pour ridiculiser lo présent, qu'avant d'ôtro reçu à Longwood, il a pu fréquenter les Tuileries 1


124 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

Cependant la série des présentations s'est ouverte. Le comte Bertrand et le générai Bingham, plus ou moins familiers, l'un avec l'anglais, l'autre avec le français, jouent le rôle d'interprètes. L'Empereur s'adresse au colonel Nicol :

— Vous teniez garnison au Bengale, lui dit-il. Venant d'une si riche contrée, c'est d'or, et non d'argent, que vos uniformes devraient être couverts. Combien de temps faut-il pour acclimater des Européens dans l'Inde?

— Deux ou trois ans. On perd un peu de monde la première année, davantage la seconde, mais la mortalité diminue beaucoup à la troisième.

— Vos officiers faisaient-il des économies ?

— Non, on dépense trop.

— Combien aviez-vous de domestiques?

— Entre trente et quarante. Trente-neuf exactement, je crois.

— Pensez-vous qu'un régiment conserve sa valeur, après vingt ans de service dans l'Inde ?

— Oui ; la mère patrie l'alimente de recrues.

— Quels soldats sont les cipayes ?

— Excellents, ceux que nous dressons.

— Contre combien de bataillons de cipayes, égaux en force numérique aux vôtres, estimeriez-vous pouvoir lutter avec le GGe ?

— Cela dépend. Entendez-vous des cipayes


1

-ifi,

ii

L'EMPEREUR 125

commandés par des Anglais, ou des troupes complètement indigènes ?

— Les deux.

— Les bataillons de cipayes commandés par des Anglais sont bons et solides ; je n'aimerais pas beaucoup d'inégalité. Pour ce qui est des bataillons qu'entretiennent les princes indigènes, j'en mettrais facilement quatre ou cinq en déroute avec le 06e.

— Très bien ! Vous êtes un brave. Combien y a t-il d'officiers à votre mess de Deadwood?

— Seize.

— Vous restez longtemps à table, m'a-t-on dit, quelquefois jusqu'à minuit?

— Mon Dieu ! lorsqu'il nous vient de joyeux compagnons, nous ne nous séparons qu'au lever de l'aurore.

— Et alors on se grise, sans doute ?

— Mais non.

— A propos, est-ce que vous n'avez pas un catholique, parmi vous ?

Le colonel désigna, de l'autre côté du cercle, une figure haute en couleur, le lieutenant Mac Garlhy.

— Il est allé récemment à Rio de Janeiro, n'est-ce pas?

— Oui, il en arrive.

— N'aurait-il pas fait le voyage pour obtenir l'absolution de ses péchés, par hasard ! »

II.


IQ6 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

Un riro étouffé courut. Mac Garthy, un gros garçon timide, de rouge devint écarlato, et Napoléon se tourna vers le HeutenanUcoloncl Lascelles :

— De quoi pays ôtes-vous? —■ Anglais.

■— De quelle partie de l'Angleterre?

— Du Yorkshiro.

— Etes-vous né dans la ville d'York?

— Non.

Suivait le lieutonant-colonol Dodgin, un superbe soldat, grand, large, d'aspect martial, et qui s'était particulièrement distingué sur les champs de bataille do la Péninsule.

Il avait la poitrine couverte do médailles. « Napoléon, l'ayant regardé d'un oeil complaisant, prit entre ses doigts, dit Henry, la plus brillante dos décorations, la croix do Vitoria. Mais à l'instant, brusquement, il la laissa retomber ; il venait de liro le nom de terreur. Le mouvement fut absolument, ohacun le remarqua, comme de quelqu'un qui met par mégardo la main sur un morceau de fer chaud.»

Qu'on admire ici uno inconvenance bien caractéristique do Sainte-Hélène. Los officiers du 0Geont sollicité la faveur do voir l'Empereur. Il n'a pas voulu leur refuser une audience, il a consenti à satisfaire lour curiosité. Et oes gens


l'en récompensent en arborant dans son salon une décoration que la plus simple bienséance, la générosité militaire, leur interdisaient d'y montrer.

Cola dit, il ost difficile d'admettre l'interprétation que l'aide-major donne d'un geste sans doute machinal, lorsqu'on sait avec quelle sérénité Napoléon, durant la Captivité, reportait sa pensée aux dates néfastes de sa carrière. Aussi fréquemment que de ses victoires, il entretenait ses compagnons de ses revers, parlait du môme ton calme aux étrangers — vingt récits anglais l'attestent — de Moscou et d'iéna, de Waterloo et d'Austerlilz. Jamais il ne roculait devant une évocation pénible. Certes, il oui, entre diverses sortes de courage, celle — et ce n'est pas la moindre — qui consiste à confronter, le visage impassible, un passé douloureux,

Si lo souvenir de la défaite do Vitoria l'avait troublé de la manière rapportée par Henry, est-ce précisément sur ta funeste guerre d'Espagne qu'il aurait, aussitôt après, questionné le lieutenant-colonel Dodgin ?

— Etiez-vous à Salamanquo et à Toulouse ?

— Non.

— Votre régiment se trouvait-il à. la bataille de Ta lavera ?

— Oui.


128 [LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

— Avez-Yous des blessures ?

— Deux.

— Votre nom n'a t-il pas figuré dans des ordres du jour ?

Le lieutenant-colonel, trop modeste, hésitait à répondre : « Trois fois », intervint le capitaine Baird, son voisin.

L'Empereur s'adressa à ce dernier.

— Vous êtes capitaine de grenadiers ?

— Oui,

— Depuis combien de temps servez-vous ?

— Depuis bientôt vingt ans.

— Et toujours capitaine ?

— Toujours.

Le cercle continuait par le capitaine Jordan. Cet officier avait épousé la soeur d'une jeune fille dont les chroniques de Sainte-Hélène vantent la beauté, qu'on surnommait « la nymphe » et que Napoléon connaissait, pour l'avoir remarquée dans ses promenades des premiers temps de la Captivité, lorsqu'il ne vivait pas encore tout à fait confiné à Longwood.

YuUo êtes marié ? demanda-t-il.

— Oui.

— Votre femme est jolie, m'a-l-on dit. Combien avez-vous d'enfants ?

— Deux.

Quelques questions non moins brèves au capilaino Dunne, et l'Empereur arriva à quel-


L'EMPEREUR 129

qu'un qui ne paraît pas avoir été des amis d'Henry, car, le désignant seulement d'une initiale, le docteur le décrit comme un homme d'un extérieur grossier et d'une physionomie repoussante, « un descendant certain des Barbares établis dans le pays de Gambridgeshire par un César romain».«CeVandale»,prétendil, dut répugner à Napoléon, et, passant sans s'arrêter devant lui, celui-ci interrogea le capitaine L'Estrange, « un brave petit gaillard extraordinairement bronzé de peau ».

— Combien comptez-vous d'années de service ?

— Quatorze, dont deux dans l'Inde.

— Y avez-vous été malade, que votre teint est si noir ?

— Non.

— Buvez-vous, alors ?

L'Estrange sourit, pour toute réponse. Napoléon insista plaisamment en anglais : « Drink? Drink ? » Puis au suivant, le capitaine Duncan :

— Depuis combien de temps servez-vous?

— Depuis plus de vingt ans.

— Vous avez été dans l'Inde ?

— Oui.

— Avez-vous été quelquefois blessé?

— Jamais.

— Vous avez du bonheur.


!

l3o LES DERNIERS JOURS DE 1,'EMPEREUR

C'était maintenant le tour du médecin du GGJ, le docteur Heir. Sa présentation fut l'occasion d'une amusante méprise et d'un incident qui, malgré son insignifiance, dut paraître d'importance et fort regrettable au formaliste Hudson Lowe. Aussi voit-on que, par la suite, il n'autorisa plus aucune visite de corps à Longwood.

Le titre impérial ne devait jamais être donné à Napoléon par un sujet britannique. Mais le prisonnier de Sainte-Hélène conservait quelque chose de trop imposant dans l'aspect, quoi qu'en prétende Henry, pour que cette prescription put être rigoureusement observée. Beaucoup éprouvaient une gène et sentaient do la grossièreté à l'appeler « général ». Les paysans de l'île, au début de la Captivité, le saluaient d'un <c bonjour, monsieur l'Empereur ». De propos délibéré, des officiers, comme le capitaine Basil Hall, lui disaient : a Votre iMajesté ». Et ce jour-là, par mégarde, Sir George Bingham commit une faute analogue.

La taille du docteur Heir, de plus de six pieds, aurait permis de le faire passer pour un tambour-major. Sir George Bingham, qui prononçait mal le français, et le comte Bertrand, qui entendait imparfaitement l'anglais, se contentèrent de changer le chirurgien-major


L'EMPEREUR I3I

(surgeon-major) en sergent-major (sergeantmajor).

Surpris à l'annonce de ce grade inférieur et cherchant une explication : ce Ah ! oui, dit Napoléon, lord Wellington n'a-t-il pas promu, durant la guerre d'Espagne, un certain nombre de ses sergents-majors au rang d'officiers ?

— Pardon, Sire, rectifia Bingham en s'appliquant à mieux articuler le mot. pardon, M. Heir est le chirurgien-mapr du régiment .

— Ah! très bien! Parfait! Avez-vous beaucoup de malades dans l'Inde, docteur?

— Oui, le pays n'est pas sain.

— Beaucoup d'affections du foie?

— Beaucoup.

— Et vous prescrivez largement le calomel ?

— Oui.

Le sujet intéressait Napoléon, qui redoutait une hépatite, car, passant rapidement devant le lieutenant Molïatt et plusieurs autres, il demanda de nouveau, cette fois à l'aide-chirurgien Henry :

— Ainsi, l'hépatite est commune dans l'Inde?

— Oui, plus fréquente que sous les latitudes moins chaudes.

— Vos soldats ne boivent-ils pas trop, aussi ?


l32 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

— Malheureusement oui, ils aiment l'alcool, le climat les altère, et l'arack est à bon marché, au Bengale.

— Recouriez-vous aux fortes doses de calomel et pratiquiez-vous les saignées, comme font ici vos confrères ?

— Naturellement. Le traitement est partout le même.

— Allons ! docteur, vous êtes encore un fanatique de la lancette, à ce que je vois.

— C'est notre meilleure arme.

— Pour guérir, ou pour tuer?

— Pour guérir.

— Dieu m'en garde !

Il ne restait plus que les enseignes, à l'extrémité du cercle. L'Empereur leur adressa quelques mots, interrogea une seconde fois le colonel Nicol sur les cipayes, et s'entretint un instant avec le général Bingham. Puis, tous les officiers anglais s'inclinèrent devant lui, et l'entrevue fut terminée.

Henry fait ce commentaire :

« La désillusion était générale, en retournant à Deadwood. Ni l'apparence, ni les manières, ni les paroles de Bonaparte n'avaient répondu à notre attente. La chose, du reste, n'eût pas dû nous surprendre; l'auréole dont on pare trop souvent les célébrités, à distance, disparait sitôt qu'on les approche. A la lu-


L'EMPEREUR I33

mière de la réalité, nous venions de voir s'évanouir, tel un fantôme au jour, la figure prestigieuse qui hantait depuis si longtemps nos imaginations, et le grand Napoléon se changer en un petit bonhomme obèse, plutôt laid.

« Néanmoins, cette visite devait dater dans la vie de chacun de nous, et le soir, au mess, on ne s'entretint que d'elle.

« Plusieurs, mal satisfaits de leurs réponses à l'Empereur, auraient voulu pouvoir les recommencer ; plus simplement, avec candeur, deux ou trois braves garçons avouaient la perte de toute présence d'esprit...

c On plaisanta le lieutenant Mofîatt pour avoir presque crié à Bonaparte, qui lui demandait sa religion : <a Je suis protestant ! » On taquina Mac Carthy sur son pèlerinage à Rio. On me taquina moi-même sur l'usage immodéré de la lancette. Mes camarades, approuvant l'exclamation « Dieu m'en garde ! » l'adoptèrent unanimement...

« On rit beaucoup du goût supposé de l'Estrange pour la dive bouteille et du fameux « Drink? Drink? » Mais en vain essaya-t-on de comprendre par quelle association d'idées l'Empereur concluait de la noirceur de la peau à l'intempérance... »

L'explication est peut-être celle-ci : un teint comme celuij de ^ l'Estrange peut signifier

12


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ml34 DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

l'hépatite, et les alcooliques surtout rapportaient l'hépatite de l'Inde,

Napoléon prônait un malin plaisir, un peu excessif, à faire intervenir ce sujet de la boisson dans ses conversations avec les Anglais. Il faut dire, à son excuse, que l'ivrognerio était alors un vice éminemment brilanniquo, dont il connaissait personnellement des exemplos. A l'île d'Elbe, il avait honoré do sa présence une fête donnée à bord de la frégate Y Undaunted ; Pons de l'Hérault raconte qu'après son départ, les officiers du navire se griseront si bien et se comportèrent de telle façon, qu'ils obligèrent les dames invitées à se retirer. Au moment de la visite du Glîe, l'officier d'ordonnance attacbé à Longwood était le capitaine lilakensy ; il buvait immodérément) et sa femme, qui partageait sa passion pour l'alcool, se présenta un jour devant l'Empereur on état d'ivresse.

« Le mess entier, poursuit Henry, approuva les éloges décernés par notre chef aux cipayos, Un autre que le colonel Nicol se serait peutôtre laissé aller à rabaissor leur valeur, pour exalter d'autant colle de son régiment, et c'est vraisemblablement ce qu'espérait Bonaparte, qui alïectait de mépriser notre armée de l'Inde. Non seulement elle lui était odieuse, comme un formidable, quoique lointain boulevard, de la puissance anglaise, mais encore elle lui rappe--


L'EMPEREUR I35

lait un illustre personnage qu'il n'aimait guère, on le conçoit. Ce personnage, lord Wellington, il l'avait une fois dédaigneusement qualifié, dans un 'article du Moniteur qu'on croit son oeuvre personnelle, et lors de l'avance de Masséna contre les lignes de Torrès-Védras, de « général de cipayes ». v

On n'a sans doute vu, où l'aide-major découvre une arrière-pensée et un piège tendu à son colonel, que la curiosité, le désir de savoir ordinaire à Napoléon.

« L'incident de la croix de Yitoria tut fort discuté et provoqua do nombreuses réflexions. Mais, en vérité, n'était-il pas bien naturel, le geste de l'Empereur lâchant cette croix, commémorative d'une bataille qui, outre ses conséquences en Espagne, acheva, dans une heure grave, de décider l'Autriche à se tourner contre lui. »

Et Henry termine par une phrase d'apparente pitié, — du triomphe, en réalité, car on y sent sourdre l'orgueil de l'Anglais enfin victorieux et maître du grand adversaire :

« Pauvre homme 1 après tout. Quel changement de fortune ! Naguère sur un trône, aux Tuileries, ontouré des héros do Marengo et d'Auslorlitz. Maintenant prisonnier au milieu d'autres soldats, décorés de médailles ga* gnées sur ses années ! «


CHAPITRE IV

L ENNUI A SAINTK-HELKNi;

Sainte-IIélône était une terre d'ennui.

Dix ans avant la captivité de Napoléon, dans un livre paru à Londres en 1805, un voyageur remarquait : « Bien peu des habitants de cette île semblent s'y plaire. Chose singulière, même ceux d'entre eux qui y sont nés vous parlent, avec émotion, de leur désir de retourner au pays. Ils veulent dire... en Angleterre. »

Retourner au pays! Togo home\ Les deux expressions se traduisent l'une par l'autre. L'anglaise, néanmoins, a plus de force et plus d'étendue que la française, évoque des images chères en plus grand nombre et les précise davantage. Elle exprimé l'envie de revoir, non


L'KNN'UI A SAINTE-11KLKNE l3?

pas seulement, d'une manière vague et générale, la contrée d'origine, mais encore telle ville ou tel village particulier, tel clocher, un coin de rue, le toit paternel, le foyer, les vieux parents blanchis. Trois mots contiennent tout cela. Et ces mots, d'aspiration si tendre, et d'un sens à la fois si large et si bien déiini, des gens ayant maison et famille à Sainte-Hélène les soupiraient, en regardant vers une partie du monde dont ils ne connaissaient presque rien, ni les êtres, ni les choses, où ils n'avaient la plupart aucun intérêt, aucune affection, et se seraient trouvés de parfaits étrangers. Pourquoi? Parce que, sur leur rocher, môme après plusieurs générations d'indigénat, ils se considéraient comme en exil ; parce que, se refusant à voir une patrie daas leur île, isolée et désolée, ils en cherchaient une ailleurs.

Une mer ininterrompue et vide jusqu'à des distances énormes les entourait : 210 lieues les séparaient de l'Ascension, un autre roc ; 47o lieues du rivage africain le plus voisin, 72o du continent d'Amérique. De Sainte-Hélène en Angleterre, on comptait 2.000 lieues environ, et l'on pourrait presque dire qu'il en fallait compter le double en sens inverse, d'Angleterre à Sainte-Hélène, avant l'emploi de la vapeur pour les communications maritimes. Les voiliers qui, d'Europe, voulaient gagner le

12.


i"18 LI:S DivitNiinis jouns ni: L'HMI'KKKUU

petit port do Jamoslown, devaient, eu ofïet, partir do rEquatour, où l'alizé du sud-est com mençait à régner et s'opposait au progrès en ligno directe, tondre vers leur but par un détour et décrire comme un immense cerclo. lis longeaient un moment la cote du Brésil, allaient relever les îlots do Martin-Vaz et la Trinidad, puis, inclinant légèrement à l'est, continuaient à descendre dans l'Atlantique austral, jusqu'au 32e parallèle. De cette latitude, — cello du cap do Bonne-Espérance, à trois degrés près, alors que Sainte-IIélcno est situéo entre le loeetlc 10e parallèlo, •— ils remontaient obliquement au nord, arrivaient eniin, après deux mois de navigation totale, au vent de l'ilo, et n'avaient plus qu'à se laisser porter sur elle. Mais parfois, racontent les vieux livres de voyage, ils la manquaient, la dépassaient à cause de sa petitesse au milieu des flots, et des brumes qui, la voilant, la faisaiont prendre de loin par les vigies pour quelque nuage bas posé au bord de l'horizon ; auquol cas, l'alizé ne permettant pas de revenir on arrière, les capitaines, furieux et désolés, sacrant et pleurant presque, devaient, ou bien renoncer à l'idée do jeter l'ancre à Jamestown, ou bien retourner aux environs de l'Equateur cl recommencer le laborieux circuit*

Découverte en 1502, d'abord aux Portugais,


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puis aux Hollandais, et deux fois abandonnée, Sainte-Hélène appartenait depuis un siècle et demi à la compagnie anglaise des IndOs orientales, lorsque Napoléon y subit son exil. Temporairement placée, à celle occasion, sous le contrôle direct du gouvernement britannique, elle n'est devenue colonie de la couronne qu'en 1830.

Sans le régime des vents particulier à l'Atlantique austral et aussi la pauvreté de ses ressources naturelles, l'île cul été une très précieuse possession. Sa situation la désignait commo port d'étape pour les vaisseaux de la célèbre compagnie, toujours occupés à contourner l'Afrique, toujours à la voile sur la grande route d'Europe en Extrême-Orient par le cap de lionne-Espérance. Us ne pouvaient malheureusement, les souflles contraires les en détournant trop, toucher à Jamestown en se rondant on Asie. L'alizé du sud-est les y amenait seulement au retour. Ils y prenaient de l'eau. En plus de l'eau, Sainte-Hélène ne leur olirait guère d'autres rafraîchissements que du cresson, des pommes de terre et des ignames. Loin qu'elle fût capable, en effet, d'approvisionner les navires, c'étaient les navires qui devaient lui apporter des vivres. Toute la farine dont elle faisait son pain venait d'Angleterre ou du Gap ; du Cap encore, de la côte por-


1/jO LES DEKNIEHS JOUHS DE I/EMPEKEUU

tugaiso do l'Angola, ou du Brésil, presque toule sa viande de boucherie. Si l'on voyait dans l'île quelques moutons et quelques vaches tondre l'herbe de quelques prairies, en général ces botes arrivaient d'outre-mer, et, sitôt reposées des fatigues d'une longue traversée, on les abattait. Des chèvres, des porcs et de la mauvaise volaille représentaient à peu près tout l'élevage indigène.

D'une valeur incomplète comme lieu de relâche, et de valeur pour ainsi dire nulle comme place de ravitaillement, Sainte-Hélène constituait surtout une citadelle maritime, sous laquelle les vaisseaux delà Compagnie des Indes trouvaient, en temps de guerre, un refuge contre les corsaires et les flottes' ennemies. Ses falaises cyclopéennes la rendaient déjà forte. L'art des ingénieurs avait encore surmonté le rempart naturel de maçonneries, casemate «les gradins do basalte, multiplié durant une centaine d'années les parapets, les redoutes et les batteries. Aussi le comte de Montholon constatait-il, à son arrivée devant Jamestown : « De quelque côté, à quelque hauteur que se porte le regard, on ne voit que rangées de canons et noires murailles. » Et quand l'amiral Gockburn, débarquant du NorthumbeHand avec Napoléon, visita les défenses de l'Ile, il y trouva quatre cents


I/ENNUI A SAINTE-HÉLKNK I/JI

bouches à feu braquées sur tous les points de 'océan.

Par mesure de précaution extrême, dans les premiers mois de la Captivité, les Anglais occupèrent l'Ascension. A cause de sa proximité — relative» — de l'île d'exil, ils craignaient qu'un coup de main ne s'y organisât pour délivrer l'Empereur. Le misérable roc. complètement stérile, où l'eau môme est un luxe, a depuis lors une garnison et des bastions. Mais le gouvernement britannique ne le considère pas comme une terre. L'Ascension dépend de l'Amirauté. Un capitaine de la marine y commande ; on l'administre, on la ravitaille, on la fournit de rations comme un vaisseau de guerre, un vaisseau toujours à l'ancre au milieu de l'Atlantique. On l'appelle la frégate de pierre. Sainte-Hélène était quelque chose de semblable : une sorte de grand navire armé aussi, pauvrement approvisionné, éternellement immobile, aux côtés duquel venaient, en passant et trop rarement, s'amarrer les vrais navires, ceux qui avaient le pouvoir de fendre l'océan et la joie de parcourir le monde.

L'isolement de l'île, son éloignement des continents et son indigence font comprendre l'humeur nostalgique de ses habitants. Qu'on songe enfin à cette autre tristesse : sa nature farouche, son aspect tourmenté. Qu'on se


^f\•l LUS DKItNIKUS J0U118 1)K i/KMI'EltEUIt

représente, sur une surface à peino supérieure à colle de Paris, un système montagneux d'une exagération telle, qu'il pourrait ailleurs, moins tassé, moins ramassé, abaissé et déployé, couvrir presque une province. Une terro que dos chaînons sillonnent et divisent à l'infini, une terro toute en relief, toute en crêtes et en ravins, voilà Sainte-Hélène ! Ello en parait encoro plus petito, On y a partout le sentiment do l'étroit, du resserré. Sauf quatre ou cinq plateaux, nuls espaces de quolquo largeur. Toujours des lignos de faite minces, on areto, ou bien des tranchées où l'horizon manque, où l'on so trouve comme oinmuré.

On so lasse vite, lorsqu'on le connaît, do parcourir un sol si mouvementé, et d'un caractère néanmoins si uniforme. Les quinze cents habitants de Jamestown ne quittaient guère la gorge où ils végétaient. Gravir les rampes ardues, qui, montant do chaque côté du bourg, conduisaient dans l'intériour de l'Ile, leur semblait chose prosque aussi fatigante et les tentait moins qu'un voyage en Angleterre. Les faibles groupes do population établis on dehors du chef-liou, — treize cents àmos environ, — d'ordinaire blottis, afin d'éviter l'alizé, au creux do vallons ne communiquant entre eux que par des sentiers de chèvres, restaient également sédentaires, et vivaient, à pou près ignorants


l/lîNNlll A BAINTIWllU.KNK \{{\

les uns des autres, d'une vio encore plus torpido, plus indiflorento ol plus morne,

Sans attraits pour los Yamstochs, — ainsi qu'on appelait plaisamment les natifs, du nom d'une de leurs principales ressources alimentaires, la racine d'igname, — Saintc-llélône no pouvait manquor do paraître un détestable séjour à dos résidants ; et d'abord aux ofliciors, qui, do 1815' à 1821, s'y succéderont on garnison à l'occasion delà captivité de Napoléon. Durant les guerres récentes, la plupart do cos officiers venaient de voir l'Egypte, Naplos, la Sicile, l'Espagne ; certains, comme Henry, connaissaient l'Inde. Après le clair rivage méditerranéen, après surtout la terre couverte de multitudes ctdcmorveillesou.se dresse l'Hima* laya, où le Gange reflète les pagodes et los palais démesurés, ou la lande s'appelle la jungle, la terre éblouissante des Golcondo, dos rajahs et des bayadères, quel changement de so trouver dans une petite île porduo, longue do quatre lieues et largo de trois, pauvre et sombre, à peine peuplée !

Le plus ordinaire passe-temps d'Henry et do sos compagnons, on dehors du service, était maintenant celui de tous los malheureux con* damnés à vivre sur un rocher. Du haut dupla»- teau trop souvent brumeux qui portait Deadwood et Longwood, los jours où l'air res-


\C\C\ Ï'KS DERNIERS JOURS 1)K L'EMI'KRKUH

tait pur, ils contemplaient mélancoliquement la mer, épiaient pendant des heures l'apparition d'une voile à l'horizon. Les vaisseaux de la Compagnie des Indes avaient seuls conservé le droit d'aborder à Saintc-Hélene, devenue prison d'Etat, mais d'autres navne sosaient parfois en approcher, dont les marins et les passagers espéraient forcer les consignes, et visiter la demeure de Napoléon.

« Nous nous amusions, dit l'aide-major du 6Ge, à deviner de loin les ruses imaginées par les capitaines. Afin d'être autorisés à relâcher à Jamestown, ils défonçaient leurs barils d'eau douce, simulaient des avaries, ou bien expérimentaient sur le commandant" du croiseur de surveillance l'effet de quelque lamentable récit. »

Les officiers essayaient aussi de ces deux distractions : la pêche et la chasse. Un triste accident les dégoûta de la pèche : « Un soir du mois de décembre 1817, raconte encore Henry, les lieutenants Davy et Mac Dougall, de mon régiment, me proposèrent d'aller le lendemain, de grand matin, prendre du poisson à un endroit situé au sud-est de l'île. Le temps était beau. La journée s'annonça claire et calme, à l'aube. Je me réveillai à l'heure convenue, mais une insurmontable envie de dormir me reprit aussitôt. Homme de parole et


L'ENNUI A SAINTTMIÉI.ÈNK i/^r>

très exact d'habitude en pareille occurrence, je refusai de sortir du lit quand mes camarades vinrent frapper à ma fenôtre.

«Un peu après le petit déjeuner, je montai a chevaletdescendisà Jamestown. J'y arrivais à peine, qu'un soldat accourut du poste des signaux me remettre une dépêche. Elle contenait l'ordre de rentrer au camp en toute hâte. Sur la roche où ils péchaient, tranquillement assis et se croyant en sûreté h vingt pieds au dessus de l'eau, une vague monstrueuse venait d'assaillir et d'emporter mes deux amis. Je devais me joindre aux détachements envoyés à leur recherche, pour le cas bien improbable où des secours médicaux seraient encore utiles.

a Pauvres garçons î on ne les retrouva jamais. Un domestique, qui les accompagnait et que la vague n'atteignit pas, tendit une ligne à Davy, au moment de la catastrophe. Mais Mac Dougall avait une jeune femme ; il ne savait pas nager. Le brave et généreux Davy lui cria : <c Prenez, iMac Dougall, prenez ! Moi, je sais nager. » Mac Dougall saisit trop vivement la canne, dont le bout mince se brisa. La mer l'engloutit aussitôt. Et soudain, à son tour, Davy disparut, d'une manière inexplicable... peut-être entraîné par un requin... »

La chasse n'occasionnait pas de si tragiques aventures. C'était seulement un sport ardu et

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I/|0 LES MKRNIKllS JOUHS Dlï L'EMPEREUR

do peu do profit. Henry parle de chèvres retournées à l'état de nature sur les pentes de la Harn, aussi difficiles à poursuivre là que le chamois dans les Alpes. Un lapin do garenne, fréquemment noir, abondait aux environs du Pic do Diane ; sa chair est malheureusement médiocre. Sainte-Hélène possède encore quelque gibier de plume : une espèce particulière de ramiers, au plumage d'un léger gris bleu, des perdrix à pattes rouges et des faisans. Elle possédait môme, au temps, do Napoléon, de magnifiques paons sauvages, qu'on n'y voit plus aujourd'hui. Le gouverneur so réservait les perdrix et les faisans, les paons hantaient des sommets abrupts, et le mouvement du sol, en général, rendait assez malaisé de tirer les ramiers. Ces oiseaux franchissaient-ils un ravin large de cent mèlres, lorsqu'on les visait, il fallait, pour les approcher de nouveau, faire un chemin décuple, descendre et remonter un kilomètre de sentiers sinueux.

Aussitôt leur arrivée à Sainte-Hélène, les officiers du 60° avaient organisé des bals et des courses.

Les bals, mensuels, ne durèrent pas, faute de danseuses. Les jeunes filles de l'île y vinrent trois ou quatre fois, dans l'espérance d'y être remarquées, puis cessèrent d'y paraître.

Les courses réussirent mieux. Mais c'étaient


L'ENNUI A 8AINTE-HHLÈNE ify

des fôtes médiocres, qui ne se donnaient que deux fois l'un, avec do laids petits chevaux du Cap, sur un étroit hippodromo voisin du camp. On pourrait les passer sous silence, si, à propos de la première, celle de septembre 1817, Henry ne relatait l'incident suivant : « A un moment où la piste devait rester libre, un piqueur de Napoléon, Archambault, pris do boisson, éprouva le besoin de s'y lancer au galop. Un de nos commissaires se mit à sa poursuite, et, ne sachant pas sa qualité, le chassa à grands coups de fouet. La scène eut de loin pour témoin un personnage armé d'une lunetto, l'Empereur, assis sur un banc près de sa maison.

c Une inquiétude vint à tout le monde : peut-être le maitre allait-il regarder comme une insulte personnelle la correction infligée au valet? Nous jugions mal Napoléon. Je sus le lendemain par O'Meara qu'il avait applaudi aux coups de fouet, et qu'ayant mandé Archambault on sa présence, il l'avait réprimandé vertement et cinglé à son tour d'un certain nombre de f... bétel »

Dans rémunération des plaisirs de SainteHélène, Henry mentionne encore des représentations théâtrales sur une scène minuscule, à James town, et les dîners du mess. Les représentations, dues à des amateurs, étaient rares,


i/jH LKS DKUXIKHS JOURS ni: L'KMI'KKKUK

niais le mess voyait assez fréquemment (.les dîners d'une gaieté bruyante, quo les officiers de Deadwood offraient à ceux de Jamestown ou à leurs camarades de la Hotte. On y buvait fort et sec, et sans doute le capitaine Nicol déguisait-il un peu la vérité, en affirmant à Napoléon qu'on ne s'y grisait pas.

Deux ou trois fois par semaine, enfin, les salons de Plantation s'ouvraient à la centaine de privilégiés — militaires, fonctionnaires civils, habitants et résidants notables — qui composaient la petite société de l'île. i On a fait toutes sortes de reproches à Iludson Lowo, dit Henry, on n'a pas pu lui faire celui d'avarice. » 11 faut le reconnaître, en effet, le gouverneur recevait volontiers et bien. Peutêtre était-ce chez lui simple calcul, pure politique? Détesté de ses compatriotes presque autant que des Français de Loug\vood,il redoutait continuellement d'être rappelé à Londres, pour trop d'impopularité. Une table libérale, un large accueil pouvaient sembler, à son jugement, un moyen d'apaiser les inimitiés qu'excitaient son esprit tracassier et son incurable manie d'espionnage.

Peut-être encore, en se montrant de moeurs hospitalières, ne faisait-il qu'obéir à une influence domestique !

Lady Lowe avait des goûts mondains.


L'ENNUI A SAINTE-IIÉLKNK I/J9

A la lin de 4817, la compagne du gouverneur est une femme de (rente-huit ans, d'apparence plus jeune que son âge. Une phruso discrète d'Henry semble indiquer que de corps elle laisse beaucoup à désirer, mais ses traits sont avenants, ses yeux spirituels et rieurs, ses cheveux d'un brun lustré, opulents; on lui trouve aussi le cou joli, de beaux bras, la peau fine et blanche. Douée d'un rare talent de causerie, « commère par excellence », dit Sturmer, expansive et liante au point de paraître légèrement coquette, elle plaît autant que déplaît le chevalier à la triste ligure, l'homme taciturne, jaune, maigre et sans grâce qu'est son mari. Tous les familiers de Plantation House, lorsqu'on leur demande leur opinion sur Hudson Lowe, répondent comme le docteur Warden à l'Empereur, avec une circonspection mêlée de malice : « J'aime mieux lady Lowc. »

Elle sait rendre supportables des réceptions où le maître de la maison apporte un air compassé et des formes froides, animer la société qu'il glace, dérider et disposer à la conversation des invités qu'il intimide et qu'il ennuie.

Agréable dans son salon, elle met encore par ses sorties, les excursions et les pique-nique qu'elle organise, un peu de vie et d'imprévu dans l'île.

i3.


IÔO LES DERNIERS JOURS DE Ï/EMPEREUR

Elle a fait venir d'Angleterre un phaéton et quatre poneys de prix, d'un noir de jais. D'ordinaire vêtue de somptueux corsages ouverts sur la poitrine et coiffée d'un chapeau de castor à longues plumes, accompagnée d'une de ses filles, suivie d'une cavalcade de dames et. d'officiers, elle conduit elle-même l'élégant attelage, parcourt à grandes guides les deux ou trois routes carrossables de Sainte-Hélène, et se donne, à certains jours, le plaisir d'une entrée sensationnelle à Jamestown.

Habitués au char à boeufs où le précédent gouverneur, le colonel Wilks, promenait patriarcalement sa famille, n'ayant jamais vu que ce véhicule primitif et la vieillo calèche dont le gouvernement britannique a gratifié l'Empereur, les Yamstocks écarquillent les yeux, s'ébahissent au passage de lady Lowe.

C'est la reine de l'Ile.

Reine par lu séduction qu'elle exerce ; reine aussi, et davantage, par la crainte qu'inspire son mari. Celui-ci n'est-il pas, à l'occasion de la détention du général Bonaparte, investi de pouvoirs extraordinaires, non seulement sur les Français de Longwood, mais encore vis-àvis doses propres compatriotes, qu'il peut expulser, emprisonner, voire faire pendre ou fusiller, presque sans jugement? Naturellement, elle partage le prestige inquiétant de tant d'au-


LENiNUI A 6ALNTK-I1KLKNE IÔI

torité. Autant par politique que pour ses agréments, les militaires et les fonctionnaires la courtisent, la tlattent, sont à ses ordres. Hudson Lowe, on le sait, désire qu'on témoigne à sa femme les plus grands égards, les attentions les plus délicates. 11 veut qu'on fasse tout ce qui peut lui plairo, il n'admet pas qu'on fasse rien qui puisse lui déplaire.

Un dimanche, elle est descendue à Jamestown. Comme de coutume, elle se rend au château, un vieil édifice où le gouverneur a sa résidence de ville et des bureaux. Elle soutire de quelque indisposition légère, d'une névralgie ou d'une migraine. On sonne un office à l'église du bourg; les cloches, déclare-t-ello, l'importunent, l'énervent. Hudson Lowe, qui se trouve là, envoie dire au pasteur Vernon de les faire taire. Bientôt après, la malade, se sentant mieux, lève la consigne par un mot, mais néglige d'en avertir son mari. Les cloches reprennent. Le gouverneur les entend, entre en furie, saisit une plume et demande au ministre « quelle est la personne assez slupide, assez outrecuidante, assez insolente pour oser infirmer un ordre qu'il a donné. » Le pasteur Vernon, blessé, répond laconiquement : « Lady Lowe. »

Une autre fois que la dame de Plantation est encore venue à Jamestown, elle manifeste


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l'envie de voir un simulacre de combat naval. L'adjudant-généralThomas Beade, qui l'accompagne, s'abouche avec le capitaine Wanchope, commandant de la frégate Y Eurydice, mouillée en rade. A dix heures du soir, Y Eurydice s'éclaire de feux de bengale, envoie au ciel une gerbe de fusées multicolores, puis entame une vigoureuse canonnade, à laquelle répond un brick placé à quelque distance. Les échos de la gorge où dort déjà le bourg décuplent les salves. Les habitants, réveillés, croient à une vraie bataille, à l'attaque subite d'un ennemi, et, quittant leurs lits, s'enfuient à demi-vêtus dans l'intérieur de l'île. Non moins surpris et non moins alarmé l'amiral Plampin, qui loge aux Briars et qu'on n'a pas consulté. L'idée lui vient que des flibustiers américains veulent délivrer Bonaparte. Il fait monter à cheval son officier d'ordonnance et le lance au galop sur la pente raide qui descend à Jameslown ; luimême se coitl'e de son claque à plumes et ceint son épée. Pendant qu'il se prépare à repousser les Yankees, lady Lowo et sa compagnie, en joie et se moquant de tant d'émoi, regagnent tranquillement Plantation. .

Cinq ou six personnages allongent un peu, de gestes risibles, la courte liste des amusements de Saintc-Hélene. L'amiral Plampin est un de ces personnages.


L'ENNUI A SAINTE-HÉLÈNE l53

Il remplaçait sir Pulteney Malcolm à la tête do la station navale.

Malcolm avait la figure belle, des manières de gentilhomme, une nature généreuse. Rougeaud, trapu, velu, Plampin possédait juste la distinction d'un gabier, avec une âme aussi commune.

11 détestait l'Empereur.

Après la Captivité, il disait n'avoir jamais manqué au respect et aux égards qu'un haut officier de la marine britannique devait au prisonnier de Sainte-Hélène. Mais, ajoutait-il, dévoilant son sentiment intime et montrant sa sotte ignorance, un souvenir l'empêchait de plaindre Napoléon ; il se rappelait, chaque fois qu'il le voyait, que cet homme s'était fait gloire, dans une lettre adressée à la Convention et signée Brutus Bonaparte, dit massacre à coups de canon, surlaplace d'Armes de Toulon, d'un millier de femmes et d'enfants !

« Il y avait, racontait-il encore, beaucoup d'affectation et d'étude dans la façon dont l'hôte de Longwood donnait audience. Il se plaçait d'ordinaire à quelqu.es pas d'une fenêtre, le dos au jour, imposant au visiteur la gène de subir son examen en pleine lumière, et le détaillant des pieds à la tête. Il tenait toujours un immense chapeau à trois cornes sous le bras gauche,


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comme s'il rentrait d'une promenade ou se préparait à sortir. Ce chapeau contribuait à son maintien. De môme une'tabatière, à laquelle il puisait fréquemment et dont il occupait na main droite. »

Autrement dit, Plampin, conscient de sa vulgarité el embarrassé de manières, s'était senti mal à l'aise devant Napoléon. À s'en rapporter à ses divagations ultérieures, on pourrait croire qu'il fut souvent reçu à Longwood ; durant un commandement de trois ans, il ne vit qu'une fois l'Empereur, une seule, quand il prit la succession de sir Pulteney Malcolm. Il parut naturellement un pauvre personnage à celui qui jugeait les hommes d'un coup d'oeil, s'en aperçut... et no le pardonna jamais au général Bonaparte.

Son ressentiment se montra par des actes, dans des circonstances d'importance, qu'on verra. Il se manifestait, à n'importe quel sujet, par des propos imbéciles et grossiers.

Le 21 septembre 1817, un tremblement de terre secoua le sol volcanique do l'île d'exil. .Un peu après dix heures du soir, les habitants perçurent trois chocs rapides, on entendit comme trois roulements de tonnerre. Napoléon, déjà couché, ne se rendit pas compte d'abord du phénomène et s'imagina que le vaisseau amiral le Co?iqueror, ayant pris feu


LENNUI A SAINTE-HELENE

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en rade, venait de sauter. 11 le dit au docteur O'Mearale lendemain; on le rapporta à Plampin : c Parbleu ! s'exclama ce dernier, il a supposé la chose parce qu'il la souhaite, la canaille ! »

Ce fin psychologue, appréhendant l'ennui de Saint-Hélène, avait embarqué à Portsmoulh, débarquée Jamestown, puis installé auxBriars, une jeune personne dont le physique agréable et les dix-huit ou vingt printemps tenaient en belle humeur ses soixante ans. 'De cette précaution, son officier d'ordonnance et plusieurs midshipmen se félicitaient tous les jours avec lui ; mais elle lui occasionna, au début, quelques difficultés.

Bien que petite, l'Ile possédait deux clsrgymen : le révérend Vernon, doux, tolérant, et le révérend Boys, un de ces ministres farouches qui surveillent la vie privée do leurs ouailles et dénoncent et fustigent le vice en chaire, où qu'ils le découvrent. Ce n'est pas à celui-ci qu'il eût fallu demander de faire taire ses cloches ; on s'estimait heureux lorsqu'il faisait taire seulement sa vertueuse véhémence. Deux mois après la mort de Napoléon, indigné peut-être de certains détails de la Captivité, il apostrophait ainsi Hudson Lowe et les autorités do SainteHélène, qui se plaignirent à Londres : < En vérité, en vérité je vous le dis, les publicains et

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les filles publiques entreront au royaume des cieux plutôt que vous ! »

On pense s'il manqua de tonner contre le scandale des Briars. Il prêcha qu'un chef devait l'exemple des bonnes moeurs à ses subordonnés; que la première condition pour bien conduire une escadre était de bien conduire sa vie, et qu'on ne saurait commander des hommes si l'on ne sait d'abord commander à ses passions. Il représenta la maîtresse de l'amiral comme une créature diabolique, et l'amiral lui-même comme un malheureux vieillard possédé du démon de la luxure. 11 parla presque de l'exorciser. Bref, il ridiculisa Plampin, et l'on ne s'ennuya certes pas ce dimanche-là dans la petite église de Jamestown. D'un autre côté, lady Lowe et son entourage féminin se déclaraient choqués, affectaient des airs dégoûtés. Un instant, il fut question de l'expulsion de la jeune dame et de demander le rappel en Angleterre de son amant. Mais Hudson Lowe préféra l'indulgence.

L'immoralité, les situations équivoques ne lui déplaisaient nullement, lorsqu'elles pouvaient servir ses intérêts.

En veut-on une preuve édifiante?

En 1818 passa, à Sainte-Hélène, un individu auquel Henry consacre quelques lignes, et qui, plus tard, auteur dramatique et publicisto en


L'ENNUI A SAINTE-HÉLÈNE l5?

divers genres, eut à Londres une demi-célébrité.

Il s'appelait Théodore Hook. Sous l'escorte d'un capitaine, il regagnait la mère-patrie, s'acheminait vers une cour de justice. Trésorier à l'ile Maurice, 72.000 dollars avaient disparu de sa caisse. Il plaisantait agréablement sur cet accident : ses supérieurs, disait-il, lui voulant du bien, venaient de lui ordonner le tour du Cap, un voyage hygiénique en mer « pour une maladie du coffre ». Il prit part, avec son garde du corps, à une fête organisée à Jamestown par le GGC et qui fut suivie d'un souper. D'une verve intarissable et mime désopilant, il improvisait des vers drôles sur n'importe quel sujet donné et chantait des chansons comiques. Toute une soirée, toute la nuit, raconte Henry, il tint ses hôtes dans un fou rire.

A la rigueur, on peut ne pas trop s'étonner de voir de pauvres officiers, en quête de distractions, accueillir et faire asseoir à leur table un inculpé; la présence, à Sainte-Hélène, d'une sorte de clown, était un rare événement. Mais, ce qui a lieu de surprendre davantage, c'est que le gouverneur eut des rapports avec Théodore Hook et semble même l'avoir reçu à Plantation. Il lui fournit des renseignements sur les affaires de l'ile. A son arrivée à Londres, l'alerte personnage s'empressa de publier un petit livre où il louait le confortable et les égards dont on

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l58 LES DERNIERS JOURS DE I/EIJPEREUR

entourait lo général Bonaparte, et représentait le plateau de Longwood comme un site si enchanteur, que plus d'une miss se mit à rêver d'y être aimée dans un cottage. Justement, le Cabinet britannique éprouvait quelque ennui des descriptions beaucoup moins enthousiastes où se complaisaient la presse libérale et l'opposition. L'ex-trésorier do Maurice comparut devant un tribunal, fut condamne civilement h restituer les soixante-douze mille dollars, mais acquitté au criminel.

Hudson Lowo, qui sut se servir de Hook, se garda bien do se priver de Plampin. Le chef de la station navale, à Sainte-Hélène, inférieur en autorité au gouverneur, se trouvait l'égaler en grade; chargé uniquement de surveiller la mer autour de l'île, son service était, pour ainsi dire, extérieur, et, d'ailleurs, d'une nature qui échappait à la compétence d'un lieutenantgénéral, Celte situation lui permettait une grande indépendance, et l'ombrageux Hudson Lowe avait vu, sans pouvoir l'empêcher, sir Pultcney Malcolm adopter, vis-à-vis de Napoléon, une attitude différente de la sienne. Rien de pareil à craindre avec un homme dans la position do Plampin. Lo sénilo amoureux eut donc licence do savourer son concubinage dos Briars. Il resta à Sainte-Hélène, discrédité, méprisé, tonu^à distance par lady Lowe et sa


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société, n'ayant plus qu'une apparence de direction sur ses officiers et ses équipages, amiral pour rire d'une escadre dont une feinme,/à son gré, mobilisait les baleaux et faisait partir les canons.

À côté de ce marin sans prestige, il faut mettre un militaire non moins plaisant, quoique d'une autre façon. Celui-là no combattait pas l'ennui de Sainte-Hélène par l'entretien d'une maîtresse : il élevait et vendait des cochons et des oies. Le haut commandement anglais, au cours d'un grand drame historique, n'eut vraiment ni la décence ni la dignité qui convenaient !

Le général Pine Goffin remplaça, vers la lin de la Captivité, sir Ucorgo Bingham à la tôle de la garnison de Sainte-Hélène. Nul fait de guerre éclatant no inarque sa carriôro, mais il mérite de survivre pour son industrie durant les loisirs de la paix. Il avait loué dans le voisinage de Plantation, en môme temps qu'un étroit logement, un vaste terrain où poussait un peu d'herbe. Il y fit apporter tout le fumier des écuries de Deadwood et de la caserne de Jamestown. Les soldats du 06° lui construisirent, gratuitement, un poulailler, une porcherie, une bergerie et une bouverio. Au rabais, il se procura des vaches efflanquées du Beuguela et des moutons cliques du Cap. Convenablement



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nourries sur des pâturages devenus presque luxuriants, ces botes prospérèrent. L'àpreté au gain et les barguinagcs de l'éleveur à galonsl'empêchaient de s'entendre avec le boucher; il entreprit aussi la boucherie, dit Henry, qui raconte cette histoire, et détailla sa marchandise d'une manière bien ingénieuse. Il envoyait, comme en cadeau, un ris de veau à sa propriétaire, mistress Pritchard, un gigot à tel commandant, un aloyau à tel capitaine, un bifteck à tel lieutenant. Aux premiers ris de veau, mistress Pritchard, une pauvre veuve octogénaire, se réjouit et remercia le général de ses attentions pour la vieillesse. Mais, au terme, elle fut navrée de voir l'agréable triperie déduite du loyer. Les commandants, les capitaines et les lieutenants eurent des surprises analogues, reçurent des notes et s'indignèrent. .Coffin était déjà détesté du 60e, qu'il harassait Me manoeuvres et qu'il insultait dans des ordres du jour, parce qu'il ne pouvait obtenir du colonel Nicol autant d'hommes de corvée qu'il en désirait. Les officiers du régiment décidèrent son exécution.

Henry s'en chargea.

Un beau matin, uno affiche parut sur les murs de Jamestown, à la grille de Plantation et au camp de Deadwood. Elle portait :


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Le général Coffîn a Vhonneur d'informer le public qu'il tuera un boeuf gras le mercredi 10 courant et trois superbes moutons le vendredi suivant. Prix de la livre de boeuf\ de 11 pence à 1 shilling, suivant le morceau. Prix de la livre de mouton : dans le quartier de derrière, 1 shilling 1 penny; dans le quartier de devant, 11 pence. Lé général avertit en outre qu'on trouvera toujours des tripes chez lui à de bonnes conditions ; il prend les oies en pension et se charge de les faire paître sur son terrain, moyennant un penny par semaine et j)ar tête. Les jars paient double.

En suite de cet avis, Coffîn reçut nombre de commandes, mais il ne voulut plus, désormais» engraisser de bétail et de volaille que pour sa seule consommation.

Henry, qui semble avoir été le pince-sans- rirjjjr l'humoriste de son régiment, égaya encore la garnison de Sainte-Hélène d'un autre tour pendable, joué à un autre général du nom de Keir.

Ce Keir, venant de l'Inde, visitait l'île. Médiocre cavalier, il se rendait de Jamestown à Deadwood sur Y Empereur t un grand coursier rétif et prompt à s'emporter, que lui avait prêté le père de Betsy, Mr Balcombe. Serrant les rênes et

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IÔ2 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

l'oeil en éveil, il côtoyait le Bol à punch du Diable, ayant à sa gauche l'abîme, à sa droite une paroi verticale de hautes roches. Entre le vide et la muraille, la route mesurait à peine quatre mètres de large. Nul parapet, pas môme un rebord. Napoléon, raconte Mrs Abell, aimait, la première année de la Captivité, franchir ce dangereux passage dans sa voiture, au quadruple galop de trois chevaux du Cap attelés de front. Henry, on va le voir, ne le redoutait pas non plus. Mais le général Keir se sentait mal à l'aise.

\JEmyereur donnait des signes d'impatience; il lui prodigait les exhortations, tâchait de se le concilier par des appellations flatteuses, lorsqu'on sens inverse parut Paide-major, sur Whiskey, une bête raisonnable. Elle n'avait qu'un défaut : les objets de forme ronde, en mouvement, l'effaraient, et, sur ce chemin qui Gesservait un camp privé d'eau potable, des soldats roulaient à chaque instant des tonneaux. Quand Whiskey faisait des difficultés devant un baril, Henry, bon écuyer, le tournait résolument vers le gouffre, et Whiskey, plutôt que de sauter dans le gouffre, sautait par dessus le baril, d'un saut toujours prodigieux.

Sitôt que le général fut à portée de voix de l'aide-niajor, il le salua fort gracieusement, le premier, et demanda : « Votre cheval est-il


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tranquille, docteur ? — Très tranquille, général. — Alors, voulez-vous me le prêter ? Vous me rendriez un signalé service, car j'ai bien peur, sur cette grande brute de carcan, d'aller au fond du Bol à punch et de n'atteindre jamais Deadwood — Comment donc ! général, mais avec plaisir. » Et l'on échangea les montures.

Henry laissa Keir et Whiskey s'éloigner, et ne se pressa pas d'escalader Y Empereur. Il apercevait à quelque distance sur la roule, venant du camp, une vingtaine d'hommes de corvée qui poussaient allègrement des tonneaux vides. Il jouirait mieux à pied qu'en selle, pensa-t-il, du spectacle qui se préparait.

Whiskey approcha do la file des barils ; il devint nerveux, mit ses oreilles en pointe et, par habitude prise, serra le bord de l'abime. Son cavalier, surpris et troublé, lui donna sans le vouloir un coup d'éperon, et l'animal, n'hésr- 1 tant plus et prenant son élan, franchit en vingt maîtres bonds les vingt tonneaux, le général Keir, les jambes ballantes, tenant embrassée son encolure, et les soldats, transportés d'aise, vociférant d'enthousiastes hourrahs.

« Gomment, raille l'impitoyable Henry, comment le malheureux réussit à se maintenir sur Whiskey et n'alla pas au fond du Bol à punch, c'est une chose que je ne m'explique


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pas, et que je continue de me demander.» Les prouesses équestres d'un brigadier de l'armée des Indes, l'habileté de Goffin à changer des vaches maigres en vaches grasses et son art de débiter des côtelettes, le gâtisme de Plampin, l'effronterie de Théodore Hook, les pieuses indignations du pasteur Boys et les cloches obéissantes de son collègue Vernon, peuvent, rassemblés ici en quelques pages, causer une fausse impression et donner à penser que Sainte-Hélène n'était peut-être pas si triste. Dans la réalité, ces joyeusetés s'échelonnent sur un espace de quatre ans; elles ont fourni à peu près les seules occasions de rire ou de sourire qu'on eut durant tout ce temps à l'île où régnaient Hudson Lowe et l'ennui. L'histoire de la Captivité n'est pas une histoire gaie; les figures amusantes y sont rares. Lorsqu'on a passé en revue les cinq ou six qui précèdent, il n'y en a plus qu'une : celle du marquis de Montchenu, l'envoyé de Sa Majesté très chrétienne le roi Louis XVIII.

Le 17 juin 181G, on avait vu débarquer à Jamestown un gros homme rouge à perruque et à queue poudrée, suant, soufflant, la mine effarée; il levait les bras au ciel et répétait, en se lamentant : « Mon Dieu! mon Dieu! quel horrible rocher! Et dire qu'on n'y parle que l'anglais! »


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Après cette entrée burlesque sur une scène tragique où il allait jouer un rôle de comédie, le commissaire français, ne suivant pas ses collègues autrichien et russe, le baron Sturmer et le comte de Balmain, qui s'installèrent ensemble à Rosemary Hall, près de Plantation, voulut, pour moins de solitude, demeurer dans le bourg. Il y paradait en uniforme, avec de grosses épaulettes et une inoffensive épée. Page de Louis XV aux jours de son adolescence, puis chevau-léger, plus tard vague colonel à Valence à l'époque où le lieutenant Bonaparte y tenait garnison, ensuite persévérant émigré durant vingt-trois ans, la Restauration venait de le bombarder maréchal de camp. « Je le connais, dit Napoléon en apprenant son arrivée, c'est un vieux fou, un vieux radoteur, un général de carrosse qui n'a, de sa vie, entendu un coup de fusil. » Et comme le marquis, entiché de noblesse, se vantait à chaque instant de sa naissance et de ses titres : « Oui, oui, se moquait encore l'Empereur, c'est un âne héréditaire ; Bertrand, un roturier, vaut une armée de Montchenu ! »

Tout le monde, au surplus, riait du bonhomme. Le gouvernement de Paris, n'ayant en lui qu'une confiance limitée, lui avait adjoint un secrétaire du nom de Gors, chargé de le surveiller, et dont la plume caustique mettait


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un post-scriptum à chacun de ses rapports. Le baron Sturmor et le comte de Balmain l'estimaient un diplomate à rebours, un bavard ignorant et pédant. Moins impressionnés par ses airs militaires que frappés de sa loquacité et de sa tresse postiche, les Ilôlénois rappelaient « le coiffeur français ». Il rendit spirituel Hudson LoNve lui-même, auquel on doit celte plaisante remarque : « 11 dit que ce sont les gens d'esprit qui ont fait la Révolution. Rien d'étonnant à co qu'il n'y ait pas pris parti »

Bien que son physique eût toujours été plus réjouissant que séduisant, M. de Montchenu, d'une fatuité égale à sa vanité, croyait pouvoir évaluer à plusieurs mille le nombre do ses conquêtes féminines. A soixante ans, il se jugeait encore irrésistible. Mais comme il essayait un jour de déposer un baiser sur la joue do mistress Martin, la dame mûre, sèche et de vertu fort britannique chez laquelle il logeait, à Jamcstown, elle poussa des cris si perçants, que tout le bourg en fut niis on émoi. Sos amours avec lady Lowe, sans provoquer le même scandale, reçurent aussi une indiscrète publicité : encouragé par la malicieuse châtelaine de Plantation, il lui écrivit une lettre brûlante de huit pages, qu'elle conserva précieusement et qu'élit montrait volontiers.

Ce royal émissaire, plein do faiblesses, était


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en outre enclin aux petites médisances autant qu'une portière, porté à la gourmandise, et passait pour peu généreux.

Dans une correspondance que divulguèrent des journaux d'Europe, il interpréta les jeux et'Ies libertés do l'espiègle Betsy avec Napoléon d'une manière qui courrouça Mr Balcombe et donna à la jeune fillo compromise un vif désir de vengeance. A la suggestion de l'Empereur, qui lui avait promis un bel éventail, Betsy voulait assaillir la perruque du marquis et lui couper sa queue : projet dont elle fut difficilement détournée par sa mère.

Qualifié à son arrivéo de coiffeur, Monlchenu reçut des officiers anglais un deuxième surnom ; celui de Monsieur Montée chez nous. Il le dut à l'empressement qu'il mettait à profilor de tontes les invitations sans les rendre. Il se plaignait des pauvres soirées do SainteHélène, lesquelles, disait-il, ne coûtaient que trois ou quatre bouteilles de vin, quolques patissorios et des bougies ; il n'en manquait aucune, y buvait sa pleine bouteille, s'y gorgeait do pâtisseries, et n'éclairait personne de ses bougies. Doué d'un appétit formidable* il eut été fort capable de dévorer à lui tout seul un des moutons do Coffin, mais en vain le général bouchor l'aurait-il ensuite importuné do sos notes, il ne se serait jamais laissé porsua-


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der de lui payer un gramme de sa viande.

A force de manger avec excès, il ressentit des maux d'estomac. Le docteur Henry, demandé, se rendit à la maison de mistress Martin et trouva le gros marquis le visage en feu, le souffle bruyant, l'habit bas et le gilet déboutonné ; il feuilletait un manuel de médecine et pria l'aide-major de l'aider dans ses recherches pour y découvrir sa maladie. Henry, soupçonnant là un moyen de transformer la consultalion en une de ces petites obligeances qui ne se peuvent tarifier, refusa de faire cas du manuel, et, de sa seule autorité, condamna le glouton au supplice d'une diète sévère.

Il lui fit ensuite une demi-centaine de visites et s'attendait soit à des honoraires, soit au présent de quelque objet d'art. Mais il ne devait jamais recevoir que la lettre suivante, d'ailleurs fort flatteuse, dont son distingué client saluerait son départ de l'île, à la fin de la Captivité :

« Monsieur le docteur, je ne sais si j'aurai le plaisir de vous voir avant votre, embarquement, pour vous renouveler tous mes remerciements des soins que vous avez bien voulu prendre de moi pendant ma maladie, lis m'ont été bien utiles ; aussi mon estime, ma reconnaissance et mon éternel attachement sont-ils si bien gravés dans mon coeur, qu'ils sont ineffaçables. »


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Qui voudrait échanger un pareil billet contre une tabatière en or? demande le médecin joué, qui rit jaune, et préférerait la tabatière, môme en argent.

A s'en rapporter au crayon volontiers satirique d'Henry, le comte de Balmain, en une occasion et dans une situation spéciale, se serait montré un personnage presque aussi divertissant que son collègue Montchcnu. Tous les témoignages représentent le commissaire russe comme un diplomate de beaucoup de tenue et de beaucoup de réserve, un gentilhomme circonspect et de manières parfaites. 'Mais il eut peut-être un tort, aux yeux de l'aide-major. Lady Lowe, on l'a dit, avait d'un premier mariage avec le colonel William Johnson deux grandes filles. L'aînée, Charlotte, était charmante. Des traits purs, des yeux d'azur limpide, une chevelure de lin tombant en boucles sur les épaules, enfin la (inesse de peau et la vivacité d'esprit de sa mère, l'auraient fait remarquer et rechercfier partout. A Sainte-Hélène, la moitié des jeunes officiers do la garnison s'éprirent d'elle et révèrent d'obtenir sa main. A la vingtaine de ses soupirants militaires, elle préféra l'envoyé du tsar. Henry, vraisemblablement, fut du nombre des éconduits et des déçus. Ne serait-ce pas pour ce motif qu'il ridiculise la cour du comte à Miss

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IJO LES DERNIERS JOURS DK L EMPEREUR

Johnson, et l'heureuse issue de cette cour ?

« Je dînais assez souvent à Plantation avec le commissaire russe, racontc-t-il. Le repas terminé, au salon, il nous prenait par le bras, un camarade et moi. Il nous faisait passer et repasser à petits pas devant sa fiancée, assise entre lady Lowe et lady Bingham. A chaque minute, il nous poussait le coude et disait, en s'extasiant : « Regardez, mes amis, quel cou ! quelles épaules ! Ciel ! quel buste exquis 1 Dieu d'amour ! quelle réunion de perfections ! » Naturellement, nous ne pouvions qu'acquiescer. « Voyez donc ce maintien, reprenait-il aussitôt. Que d'aisance dans ses mouvements ! Répondez, est-il possible d'imaginer un corps plus souple, plus gracieux et plus délicieux? »

« Il épousa l'adorée après une longue assiduité. Elle était jeune et belle, et lui ni l'un ni l'autre. Il y eut de grandes réjouissances à Plantalion, la fôle nuptiale fut fort réussie. Mais le lendemain, à l'aube, un homme désolé et furieux arpentait le parc, et toute une semaine, l'ilo s'égaya du récit, sur lequel chacun broda, d'une nuit de noces sans causions et d'une chambre à coucher barricadée. »

Que le premier soir en ait été célébré de celte inordinaire manière ou selon l'usage, le mariage du comte de Ralmain est un tait d'intérêt, dans l'histoire de Sainte-Hélène. Il suggère


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une réflexion, appelle une constatation. Durant deux ans, un diplomate, dont il ne faut pas voir le portrait dans la caricature d'Henry, courtise Miss Johnson. Très épris, il a le plus vif désir, pour le succès de sa poursuite, de vivre en bonne harmonie avec sir Hudson Lowe, beau-père de la jeune fille. Il s'y efforce, il n'y peut réussir, et pas un instant sa correspondance ne cesse d'être défavorable à l'impossible fonctionnaire auquel il va s'allier. En serait-il ainsi, si celui-ci avait possédé l'excellence de caractère et la moitié des vertus que lui attribuent Forsyth et Seaton? N'est-il pas inouï que le comte de Balmain, presque un gendre, soit obligé de critiquer, de désapprouver les actes du gouverneur— tout comme le baron Sturmer, à qui des ordres formels enjoignaient de rester toujours d'accord avec Plantation, et comme le marquis de'Montchenu, homme de peu de sens, sans doute, mais légitimiste fervent, représentant d'un régime et d'un roi ennemis par excellence de Buo?iaparte?

C'est quo les commissaires, do par la faute d'Hudson Lowe, à causo de sa mauvaise grâce et de ses dispositions soupçonneuses, menèrent une vie extraordinaire, particulièrement pitoyable, à Sainte-Hélène. Plus encore qu'aux officiers de la garnison anglaise, l'île leur fut un séjour abominable. Aux termes de leurs


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instructions, ils devaient faire de fréquentes visites à Napoléon, surveiller son attitude, s'assurer qu'il ne nourrissait aucun projet d'évasion, tranquilliser enfin, à son sujet, Louis XVIII, François II et le tsar Alexandre. Par malheur, on l'a déjà dit, l'Empereur refusait de les recevoir : permettre aux trois envoyés de l'approcher, d'inspecter sa maison et de scruter son visage, c'eût été, estimait-il justement, se reconnaître le prisonnier des souverains de France, d'Autriche et de Russie, aux mains desquels il n'était jamais tombé ; il ne se reconnaissait môme pas le prisonnier de l'Angleterre, à laquelle il s'était confié. Pour rédiger les rapports qu'on attendait d'eux, en Europe, le marquis de Montchenu, le baron de Sturmer et le comte de Balmain se virent donc obligés de demander à Plantation des détails sur Longvood. Mais tout de suite, Hudson Lowc prit ombrage d'une mission dont chaque membre pouvait, comme lui-môme, se dire le représentant à Saintc-Hél inc d'une grande puissance et peut-être allait prétendre exercer sur les affaires de la Captivité un contrôle rival du sien. Quand les commissaires venaient le trouver, il les accueillait avec froideur, répondait mal ou ne répondait pas à leurs questions, s'impatientait, s'irritait, se montrait impoli jusqu'à la grossièreté.


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Les diplomates cherchèrent à se renseigner ailleurs. Ils firent, en quête de nouvelles, les cent pas dans Jamestown ou déambulèrent dans l'île, ils rodèrent autour de Longwood. Us interrogeaient les habitants et les militaires de la garnison, qui ne savaient rien ou les leurraient de bavardages et d'inventions. Avec des télescopes, ils observaient de loin, exploraient l'enceinte de Napoléon, et lesÀnglais, ironiques, surprenaient à chaque instant l'Autriche, la Russie et la France de Louis XVIII, épiant, du haut d'une éminence et de derrière quelque rocher, l'invisible tricorne de l'Empereur.

Découragés par la risée publique, ils usèrent d'une dernière ressource. Leurs instructions leur défendaient de fréquenter les personnes de l'entourage de Bonaparte ; ils se crurent autorisés par les circonstances à les violer. Si Napoléon ne quittait pas Longwood, ses compagnons en sortaient quelquefois, sous la surveillance d'un officier. On se rencontrait dans l'île ; on échangea, des saluts, puis dos paroles. Petit a petit, des rapports s'établirent. Le général Gourgaud aimait se promener à cheval ; le baron Sturmer et le comte de Balmaiir prirentl'habitude de l'accompagner. Le général de Montholon visitait quelquefois Jamestown; le marquis de Montchenu, démentant son surnom et devenant libéral, l'invita à monter à son

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appartement et lui offrit des rafraîchissements. Les commissaires obtinrent dès lors et purent envoyer en Europe quolques renseignements sur Napoléon. Mais Hudson Lowe les harcelait do lettres de blâme, leur faisait un crime de pratiquer l'équitation et de s'adonner à des libations avec les gens de Longwood, sous prétexte d'obtenir d'eux des informations qu'il leur était si facile de se procurer chez lui ! Il les convoquait à Plantation, ne leur apprenait toujours rien, les questionnait par contre, recommençait à les quereller, les insultait presque. « J'en suis réduit, écrivit une fois l'envoyé de Louis XVIII au comte de Montholon, j'en suis réduit à désirer votre position, qui cependant vous déplait. Consolez-vous, car si vos yeux ne voient pas beaucoup do monde, au moins vous vivez avec des personnes qui ont les formes françaises. »

Las des procédés du gouverneur, conscients, môme le pompeux marquis de Montchonu, de l'inutilité do leur mission dans une île où il ne se produisait aucun événement, où vraisemblablement il ne s'en préparait et ne s'en produirait aucun que la mort lente de Napoléon, les trois diplomates n'aspiraient qu'à quitter Sainte-Hélène.

Le plus impatient peut-être d'en partir et le plus malheureux était l'Autrichien. Il avait sur


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ses collègues l'avantage de la jeunesse, ayant à peine trente ans ; une femme aimable et jolie lui tenait société. Mais Hudson Lowe le détestait et le harassait particulièrement.

« Il faut beaucoup de courage et de résignation, mandait-il au prince de Metternich, pour supporter cet exil. Il en est peu d'aussi tristes. Tout y rappelle l'éloigncment du reste du monde... Madame de Sturmer charme et embellit mon existence, nous étions faits l'un pour l'autre, et jamais union ne fut plus heureuse. Sans une pareille compagne, la mélancolie, sans doute, m'aurait déjà assailli de tout son poids et je ne pourrais arriver au terme prescrit pour mon séjour ici sans succomber. »

A-la fin de 1817, il tomba malade. Il fut pris d'une sorte d'hystérie, riait d'un rire forcé et pleurait alternativement. Durant les six mois qui suivirent, les crises se répétèrent; il eut des con\ ulsions au cours desquelles quatre hommes avaient de la peine à le tenir. A ce moment, le gouvernement britannique demandait son rappel à Vienne, sur les instances cï'IIudson Lowe. Un ordre subit et prématuré de départ, en juillet 1818, lui rendit la santé et lui sauva peut-être la vie.

Lorsqu'il s'embarqua, le comte de Balmain venait d'écrire à Saint-Pétersbourg au comte de Nesselrode : « Mes trois années de séjour à


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Sainte-Hélène devant expirer le 18 juin 1818, je crois devoir profiter de la première occasion qui se présentera pour retourner en Europe et ne puis omettre d'informer Votre Excellence que, loin de m'acclimater sur cet afl'reux rocher, j'y souffre constamment des nerfs... » Mais le commissaire russe s'éprend de miss Johnson, et, brûlant d'obtenir sa main, se résigne à demeurer quelque temps encore dans une île dont il a dit, dans une autre lettre : « C'est l'endroit du monde le plus triste, le plus inabordable, le plus facile à défendre, le plus difficile à attaquer, le plus cher et surtout le plus propre à l'usage qu'on en fait maintenant. »

11 s'en échappera le lendemain de son mariage, au milieu de 1820; avec quello joie, on le devine.

Il ne restera de diplomate auprès d'IIudson Lowe que le marquis de Montchenu, lequel se plaint dans presque tous ses rapports au cabinet de Paris de cet infernal rocher, et répète de cent façons l'opinion qu'il a exprimée en y arrivant: «Cet endroit est le plus isolé du monde, le plus inabordable, le plus pauvre et le plus insociable... » Une satisfaction d'orgueil et une élévation de traitement lui donneront seules la force d'atteindre la fin de la Captivité. Après le départ du baron Sturmer, l'imposante figure du marquis personnifie, à Sainte-Hélène, deux


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grandes puissances ; il représentait déjà la France, il représente également l'Autriche.

Le supplice de l'ennui, à l'Ile d'exil, a, comme les tourments dantesques, ses degrés, ses cercles d'aggravation. On vient de le voir progressant des Yamstocks aux officiers de la garnison, et de ceux-ci aux commissaires. Jamcstown était un bourg sans charme, Deadwood un morne campement, et lloscmary Hall, où le baron Sturmer et la comte de Balmain devinrent neurasthéniques, une résidence lugubre. Mais nulle part les heures de SainteHélène ne paraissaient aussi longues et aussi tristes qu'à Longwood.

L'Empereur essayait en vain d'occuper sa captivité, de remplir, avec des conversations, des lectures et des travaux d'histoire, des journées désormais sans but. Chaque journée lui semblait une année, une année vide.

'Le matin, il prolongeait autant qu'il le pouvait un sommeil que troublaient la diane et les appels du bivouac anglais, où glapissaient les fifres. Puis il sonnait Marchand et demandait au fidèle valet, qui le servait depuis 1811, qui l'avait déjà suivi à l'Ile d'Elbe: « Quel temps fait-il, mon garçon ?— Ouvre, donne-moi do l'air... » Marchand levait le châssis inférieur des deux fenêtres à guillotine et poussait les volets. Quelquefois, un soleil éclatant, le soleil des tro-


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piques, entrait clans la chambre, et Napoléon, de son lit, apercevait au pied du pilon de Flagstalt'lcs baraques grises et les tentes blanches du camp de Dcadwood. Le plus souvent, un brouillard empêchait toute vue, le ciel était pluvieux et bas, et la pièce s'éclairait seuloment d'un jour blafard.

Elle mesurait quinze pieds do long sur douze de largo, et neuf pieds de hauteur. Une cotonnade brune commune, bordée d'une bande do papier à fleurs, revêtait les murs, un mauvais tapis déteint couvrait lo plancher. Le mobilier fourni par le gouvernement britannique pour cette partie de l'appartement impérial se composait d'un fauteuil en bois de hêtre peint en vert, à fond de canne, de quatre ou cinq chaises assorties, d'un guéridon, d'une commode disjointe et d'un vieux sofa. Un magnifique lavabo, aiguière et bassin d'argent, brillait cependant dans un coin, mais Napoléon l'avait apporté de France avec lui. De même deux flambeaux, deux flacons et deux tasses de vermeil, qui, tirés de son grand nécessaire de voyage, surprenaient sur la planche formant chambranle d'une cheminée à glace dédorée et à grille sordide.

Les fenêtres, garnies de rideaux do mousseline, ayant entre elles la commode, où l'Empereur mettait son linge, tenaient un des côtés de


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la chambre. Kn face, contre la paroi du fond, s'allongeaient le sofa et le lit ; le lit, un petit lit de fer, le lit de camp où Napoléon avait dormi la veille de Marengo et la veille d'Austerlilz. La cheminée occupait le milieu du mur de droite, et dans le mur de gauche s'ouvrait une porte qui faisait communiquer la pièce avec une autre, un cabinet de travail pareil de dimensions, d'éclairage, de tenture et de lapis, et moins luxueux encore.

C'est dans ce pauvre intérieur que l'Empereur passait presque toutes ses matinées, vêtu d'une robe de chambre en basin piqué blanc, d'un pantalon à pieds également blanc, en pantoufles, et gardant fréquemment autour do la tète le madras rouge dont il se coiffait la nuit.

Marchand lui servait à son lever une tasse de thé, de café noir ou de café au lait, qu'il prenait sur le guéridon, et d'ordinaire, bientôt après, le docteur O'Meara se faisait annoncer et venait s'informer de sa santé. Napoléon l'accueillait toujours bien, non par considération pour la Faculté, en laquelle il ne croyait guère, mais pour un motif parfaitement étranger à la médecine. Les grands hommes ont des défauts, haïssables chez le commun des mortels, chez eux amusants et qui ne sauraient déplaire, parce que l'humanité aime voir les héros


i8o I.KS DKHMKUS jouus ni: L'KMI'KUKUK

redescendre quelquefois à su taille. De tout temps, l'Empereur avait été curieux; curieux des riens quotidiens, des petites choses de la vie courante. Aux Tuileries, il écoutait avec complaisance son valet do chambre et son coiffeur lui rapportant les bruits de Paris. A l'ilc d'Elbe, estimant peu la science du docteur Fourcau de tteauregard, il ne le gardait qu'à cause de ses anecdotes. A Sainte-Hélène, O'Meara était le nouvelliste dont il attendait chaque matin les on-ditde la ville et du camp, de Jamestown et de Deadwood.

Un Forsyth seul, ou un Seaton, pourrait reprocher au reclus de Longwood d'avoir trouvé quelque intérêt aux sorties tapageuses de lady Lowe et aux sermons du pasteur Boys ; de s'être diverti, à de rares heures, de l'amour qu'un amiral partageait avec des aspirants et -le l'addition faite par Théodore Hook à la liste déjà si longue des maladies de poitrine. Malheureusement, à la curiosité, l'Empereur joignait l'indiscrétion. Secret en politique, il se montrait au privé d'une incorrigible intempérance de langue, ne savait rien tenir de ce qu'on lui confiait, répétait tout, et ne manquait jamais de déclarer, candidement : « C'est un tel qui me l'a dit. » Il en résultait parfois de sérieux ennuis pour O'Meara, dont le gouverneur, partisan d'un silence de mort


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autour de Longwood, apprenait par sa police la complaisance et le franc parler.

Le chirurgien anglais avait, d'un autre côté, la contrariété fréquente d'apporter à Napoléon, de la part d'IIudson Lowc, des messages qui courrouçaient l'Empereur. Mais quand celui-ci s'était laissé aller à quelques excusables invectives contre son geôlier, écoeuré des misères présentes, il retournait au passé. En regard du bas traitement britannique, il commentait les hauts faits de sa carrière, et le médecin recueillait de sa bouche la substance d'un journal précieux, destiné à devenir célèbre.

L'Empereur s'entretenait avec le docteur en italien. Durant la Captivité, on le voit faire un usage habituel de cette langue avec ses gardiens, non qu'elle lui convint mieux que le français, comme on le prétendait à Londres, mais nombre d'officiers, à Sainte-Hélène, la connaissaient, pour avoir servi en Sicile et en Calabre, tandis qu'ils ignoraient le français. Loin d'être aisé, l'italien de Napoléon, on le sait par Menoval, n'était souvent que du français auquel il mettait des terminaisons en l, en o et en a.

Après la visite d'O'Meara, l'Empereur occupait généralement le reste do sa matinée à lire.

Il lisait parfois au bain. Marchand lui disiG

disiG


l8'i LES DERNIERS JOURS DE t/lcMl'ERKUR

posait une façon do pupitre uu travoi's do sa baignoire, installéo dans un étroit cabinet aliénant à la chambre à coucher, dans un réduit dont un paravent masquait l'entrée, près dû lit et du sofa. D'ordinaire, c'est étendu sur le sommier fatigué et la housso en calicot de ce dernier meuble que Napoléon faisait sa lccluro. Il affectionnait cette place, d'où il pouvait contempler à l'aise, susponduo à la muraille, au panneau que touchait le pied du sofa, une peinture d'Isabey qui représentait le Roi do Home aux bras do Marie-Louise. À côté, un peu plus à droite, sur la planche peinte en blanc de la cheminée, entre les deux llambeaux do vermeil, l'Empereur avait un petit buslo en marbre de son fils, et, le long des montants de la glace dédorée, quatre miniatures, d'Isabey encore et d'Aimée Thibault, montraient l'enfant, ici dans un berceau en forme do casque, là essayant une pantoufle, sur un carreau ; ailleurs chevauchant un mouton enrubanné, ou bien, à genoux et loâ mains jointes, récitant sa prière du soir. Un portrait de 1'impéralrico Joséphine, la montre en or de Rivoli, dont une tresse de Marie Louiso, épinglée à la tenture, formait la chaîne, et !a grosso montro d'argent à sonnerie, le réveillematin de Frédéric II, pris à Potsdum, complétaient ces souvenirs et ces reliques, que


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Napoléon aimait voir dovant lui, chaque fois quo ses youx quittaient le livre.

Pour sa lecture, il couvrait le guéridon, dos sièges qu'on mottait h sa portée, et toutes les places libres de son sofa, d'in-quartos, d'inoctavos et d'in-folios. Les plus gros ouvrages ne le retenaient qu'un temps très court; en trois jours, raconte Madame de Montholon, il parcourut les vingt-deux tomes de l'Histoire du Bas-Empire, do Le Beau. Il lisait avec le pouce, suivant sa propre expression, mais si rapidement qu'il feuilletât les pages, il savait découvrir les passages d'intérêt, s'y arrêtait et se les rappelait. Lorsqu'un auteur l'ennuyait, il l'envoyait contre le mur, d'un geste de mauvaiso humeur, ou lo lançait à travers la pièce. Bientôt, reliures écornées et brochuros béanlos jonchaient le plancher, et, chaque matin, le second* valet de chambre Saint-Denis passait une bonne demMieure ft relever les maltraités et les blessés, pour les reporter, par brassées, à la bibliothèque.

La bibliothèque, on l'a vu, occupait dans le T que figurait le logement de l'Empereur, l'extrémité gauche du bâtiment transversal, La salle à manger et lo cabinet de travail la séparaient de la chambre à coucher, à l'autre bout, Battue sur deux faces par l'alizé et les embruns, sans cheminée, c'était un local


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humide et froid, peint en vert, et presque nu. Ni Napoléon, ni ses compagnons ne s'y tenaient jamais. Meublée de quelques armoires vitrées et do tables à tréteaux, elle ne servait que de magasin, de resserre pour un millier de volumes, au début de la Captivité ; pour trois mille à trois mille cinq cents, à la fin.

Sitôt son installation à Longwood, Napoléon avait demandé des livres au gouvernement britannique; il avait fourni la liste de ceux qu'il désirait. Au mois de juin IS1G, il reçut une dizaine de caisses, remplies, en partie, d'ouvrages inattendus, de mauvaises éditions et de tomes dépareillés. Les ministres anglais lui envoyaient le fond de boutique d'un libraire de Londres. En môme temps, avec la générosité dont ils devaient donner tant d'exemples, ils lui faisaient présenter la note, une note exorbitante.

Instruit par cette expérience, l'Empereur s'adressa désormais à ses correspondants particuliers. Mais le moindre opuscule destiné au prisonnier de Sainte-Hélène devait être revêtu du visa de lord Bathurst. Napoléon voyait rarement arriver des volumes nouveaux. Il les déballait de ses propres mains, revivait un instant do bonheur lorsqu'ils encombraient, assez nombreux, le tapis et tous les meubles de sa chambre, et, à de tels jours de fôte, ne


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quittait quelquefois pas son sofa de douze heures.

Il lisait surtout de l'histoire, des mémoires et des libelles. Ces trois sortes de publications formaient le fond de la bibliothèque de Longwood. Rien d'étonnant à l'intérêt qu'elles inspiraient à l'Empereur ; il y cherchait les jugements portés sur les grands événements et sur son règne. Les attaques de ses ennemis et les fables des pamphlétaires le laissaient calme d'ordinaire. Si d'aventure il s'en émouvait un peu, il griffonnait un point d'exclamation, une interjection, une ligne en marge du dénigrement ou de la calomnie, et passait. Il est pourtant des ouvrages, entre autres un livre de Fleury do Chaboulon, qu'il a cru devoir annoter en entier," couvrir, de son écriture hiéroglyphique, d'amples commentaires et de réfutations.

Les traités d'art militaire, la géographie, les récits de voyage venaient ensuite dans les préférences de Napoléon.

Certains matins, il s'occupait de littérature.

Parmi les prosateurs. Voltaire était son favori : « C'est le roi de l'esprit », déclarait-il souvent.

Parmi les poètes, il n'aimait guère qu'Ossian, dontil possédait une bonne traduction italienne. Le conventionnel et la froideur de l'épopée française le rebutaient ; de môme la sécheresse

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l80 LKS DKItNlKHS JOUHS 1)K ï/lïMlMWKim

do nos quelques lyriques classiques du xvn'et du xvm" siècles. 11 prisait fort une dizaine de tragédies ot de comédies en vers, mais leur valeur dramatique seule déterminait son estime. A la poésie, il demandait ce qui est peut-être en olïct le suprême do la poésie : les visions imprécises et grandioses, des ébauches do rêves. C'est pourquoi il se plaisait aux nébuleuses sublimités du barde écossais, « On m'a toujours accusé, disait-il en souriant à lady Malcolm, d'avoir les nuages d'Ossian dans la tôte. »

Vers onze heures, ii cessait sa lecture. S'asseyant à un bout de son sofa, il déjeunait sur lo guéridon débarrassé de livres et recouvert d'une serviette. On lui servait un potage, deux plats do viande et un entremets de légumes: les légumes, les jours seulement où le maître d'hôtel Cipriani, qui allait aux provisions à Jamestown, escorté d'un soldat, pouvait s'en procurer de frais. Quelquefois, assez rarement, la petite table portait deux couverts. Cela arrivait lorsque-l'Empereur, au lieu de lire, avait travailléjdtirant la matinée à ses mémoires avec j^cla^fun de sa maison, le général Gourgaud, par exemple, ou le général deMontholon. Dans ce cas, après huit à dix minutes consacrées au repas, qu'achevait une tasse de café, l'occupation reprenait.

A son arrivée à Sainte-Hélène, Napoléon


projetait lo récit de toute sa carrièro, voulait écrire tous ses achèvements politiques et militaires. De co vasto plan, il n'a exécuté quo le quart, lu cinquième peut-être, quo la partie initiale et la partie terminale. Il s'est raconté capitaine d'artillerie au siège do Toulon, général de brigade, chef des armées d'Italie et d'Egypte, premier consul. Ensuite une lacune : du Consulat à vie, rion, et de l'Empire, presquo rien, seulement la fin, l'île d'Elbe et les Cent Jours. Telle quelle, l'oeuvre est encore considérable : ne remplit-elle pas six gros volumes parus on 1807 ? Mémo pour l'ampleur, elle ferait honneur à un écrivain do profession. Elle a d'autres mérites. Sans doute, — M. Houssayo l'a signalé à propos de Waterloo, — l'exactitudo y fait fréquemment défaut, les erreurs y sont nombreuses. Privé do moyens de référence, de documents et d'archives où se reporter, lo narrateur d'une si colossale autobiographie a dû trop souvent recourir à ses soûls souvenirs. Mais son style est rapide, précis et coloré, sa logique, la manière dont il ordonne los événements, admirables. Lorsqu'il présente un homme, il le peint en quatre traits caractéristiques et définitifs ; lorsqu'il explique ses champs de bataille, les contrées où il a porté la guerre, ses descriptions géographiques égalent et surpassent celles des Malte-Brun et des Reclus. Nulle réponse


l8S LES HKllNlKUS JOllItS HE L'EMPEKEUR

plus victorieuse qu'une pareille production littéraire à ces détracteurs, les Forsyth et les sous-Forsyth, cjui reprochent au captif de Sainte-Hélène d'avoir employé toutes ses heures à se plaindre et récriminer, à chercher de mesquines querelles à l'infortuné Hudson Lowc !

Les premières années de l'exil, et tant qu'un découragement général ne l'eut pas envahi, Napoléon a donné beaucoup de temps à ses mémoires. Ses compagnons le racontent : tour à tour ses secrétaires, il mettait leur bonne volonté à l'épreuve et fatiguait parfois leur plume, dans ce cabinet de travail attenant à sa chambre à coucher, cette autre pièce misérable où il avait un petit bureau, quelques tablettes de livres, et un deuxième lit de camp.

« Je me rappelle un moment où écrire l'histoire était pour lui une véritable passion, dit Emmanuel Las Cases... Presque toujours, il dictait en marchant; son pas alors n'était point précipité, et, dès que son attention était fixée, il devenait très régulier. Quand son attention se fixait plus fortementencore, son pas devenait plus ferme ; on entendait son pied se poser nettement sur le plancher. Pour peu qu'il s'animât, sa respiration se faisait haute et fréquente. J'ai toujours remarqué qu'il était entièrement et complètement à l'occupation à laquelle il se livrait. Je n'ai pas souvenir de l'avoir vu s'occuper en


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môme temps de deux choses diiïérentes. Un jour, il se moquait de ce qu'on raconte, que César dictait à la fois à plusieurs secrétaires en diverses langues. Pendant qu'il travaillait, on faisait fréquemment beaucoup de bruit autour de lui en jetant les portes ; il ne paraissait pas s'en apercevoir... »

A deux heures, l'Empereur se préparait à sortir de son intérieur, ainsi qu'on désignait, à Longwood, la partie privée, strictement réservée de son appartement, la chambre et le cabinet où il vivait principalement, où personne ne devait pénétrer sans y être demandé ou se taire annoncer, lise rasait, quittait sa robe de basin, et revêtait son costume de l'après-midi. Ce costume, on Ta vu, se composait d'ordinaire d'un habit vert, d'un gilet et d'une culotte de Casimir blanc, de bas de soie également blancs et de souliers à boucles. Au début de la Captivité, l'habit vert était celui des chasseurs de la garde impériale, à parements et collet rouges, puis ce fut celui des chasses à courre, dégarni de ses galons d'or et d'argent. Napoléon portait aussi, mais assez rarement, des habits d'autre couleur, dits bourgeois ; par exemple, un habit marron, et un jaune, en nankin. Il avait pour le dehors trois redingotes : deux grises, de la coupe traditionnelle, si connue, et une verte.


IÇ)0 LES DERNIERS JOUnS DE EMPEREUR

Une fois habillé, l'Empereur se rendait au parloir, où se réunissaient.ses compagnons,

« Parloir » n'est qu'un des noms d'une pièce qui, durant les annéos de la Captivité, s'est appelée de dix manières : salle de billard, parce qu'elle renfermait à l'origino un billard qu'on déplaça ; salon d'attente, parce qu'on y faisait attendro los visiteurs, et cabinet topographique ou cabinet des cartes. En réalité, l'endroit affecté à de si divers usagos était l'antichambre de la maison. C'était, au bas du ï de Longwood, cette construction en bois située immédiatement après la véranda : bâtisse hàlivo élevée par les marins de l'amiral Cockburn, pendant le séjour de Napoléon aux lîriars, et dont les murs montraient à l'intérieur des planches mal rabotées, avaient reçu une couche de peinture vert clair, qui s'écaillait dans des panneaux bordés d'un filet noir.

Malgré quoi, la pièce se trouvait être la plus agréable et la plus commode de l'appartement impérial, étant vaste et bien éclairée. Elle mesurait vingt-quatre pieds do longueur, dix-sept pieds de large et onze pieds de hauteur. Trois fenêtres y donnaient vue à l'ouest sur la route de Deadwood à Jamestown, distante d'une centaine de mètres, Par deux autres, entre lesquelles tenait une cheminée en maçonnerie, on apercevait la mer, à l'est. Une porte vitrée ouvrait sur la


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véranda, au nord, et une porto pleine sur le salon, au bout opposé. Des rideaux de mousseline blanche aux fenêtres, une glace à la cheminée, des chaises de paille et plusieurs grandes tables à tréteaux, toujours couvertes de cartes dépliées, composaient tout l'ameublement.

Les après-midi de mauvais temps, Napoléon préparait lu ses récils de guerre. Il y consultait VAnnual Heglder, les quelques séries du Moniteur, les mémoires militaires et les atlas qu'il possédait Ses compagnons l'entourant, il expliquait le plan de ses batailles, ligurait Uivoli ou renouvelait Marcngo, avec, comme soldats, des épingles à tôle rouge et à tète noire.

Les jours où il faisait beau, — agrément fréquent seulement pendant un tiers de l'année, durant les mois relativement secs d'octobre, de novembre, do décembre et de janvier, — on ne restait qu'un moniont au cabinet lopographique, au parloir ; vers trois ou quatre heures, on sortait de la maison.

De chaque côté do la barre principale de co T auquel il faut toujours revonir, lorsqu'on veut donner une idée de la disposition des lieux, à Longwood, il y avait un jardinet de (leurs chétives. Dans celui do gauche se trouvait une tonnello en bois cerclé, que garnissaient des


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viornes. L'Empereur allait s'y asseoir avec sa société. Ou bien l'on arpentait une plantation de pins, tout en longueur, qui, à droite de l'habitation, aboutissait à la route de Jamestown. Protégée contre Talizé par les bâtiments où logeait Napoléon et les communs situés en arrière, cette plantation avait assez bel aspect, et les branches de ses quelques rangées d'arbres tamisaient, rendaient supportable l'éclat du soleil tropical.

D'autres fois, quand le ciel était voilé et que le vent obstiné du sud-est s'apaisait un peu, on se promenait devant la véranda, ou, plus au large, au milieu des gommiers sans feuilles du plateau. L'Empereur marchait d'un pas lent, tantôt causant avec ses compagnons, tantôt taciturne. Un demi-cercle de sommets, dominant l'enceinte de Longwood, semblait regarder et surveiller la petite troupe captive. Et de fait, de diverses cimes de la chaîne à laquelle appartient le Pic de Diane, au midi, d'Àlarm Iïouse et de la haute citadelle de Iligh Knoll, proche Jamestown, à l'occident, et au nord, du camp do Deadwood, établi sur un mamelon au pied de Flagstaff Ilill, des longues-vues et le télégraphe optique suivaient et signalaient tous les mouvements des Français. D'un côté seulement, l'horizon n'avait pas d'yeux pour les épier : à l'est, la mer


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étendait son miroir aveugle, sa nappe plane et presque toujours déserte. Un sémaphore placé près de la Barn, cette grave et massive montagne voisine du cône de Flagstalï", ne hissait quelquefois pas de plusieurs jours les trois boules noires, annonce d'une voile. Lorsque l'événement se produisait au cours d'une de ses promenades, Napoléon prenait une lunette que portait quelqu'un de sa suite, et souvent n'apercevait autre chose que des bouts de mâture, à l'extrême limite des eaux. Un navire passait, là-bas, très loin, qui ne s'arrêtait pas à Sainte-Hélène. Si cependant, devant toucher à Jamestown, ce navire venait vers l'Ile, il se révélait d'ordinaire un bâtiment de la Compagnie des Indes, ou un bâtiment de guerre. Dans une page de ses souvenirs, Betsy Balcombe décrit le spectacle qu'avait alors l'Empereur, et les sentiments qu'éveillaient en lui ces arrivées :

« En compagnie du général Bertrand, la figure sombre, Napoléon fixait le trois-màts, dont la coque ne dessinait encore qu'an trait au-dessus des flots. Mais couvert de toute sa toile, bientôt le vaisseau grandit, approcha, magnifique et silencieux. Vraie personnification delà majesté, si à l'aise au sein de l'immensité, il semblait doué d'une Ame, posséder l'intelligence. Il n'y a rien de plus poétique au monde, selon la


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remarque de Byron, qu'un navire qui se meut solitaire sur l'Océan...

« Après être resté longtemps muet, l'Empereur loua les manoeuvres et l'allure du voilier : <c Les Anglais, dit-il, sont les rois de la mer. » 11 ajouta, sarcastique : « Je me demande seulement ce qu'ils pensent de notre belle île ! Eprouvent-ils do la iierté, à la vue de mon abominable prison et de ses murailles ? »

La nuit tombe brusquement, sous les tropiques. Vers six heures du soir en toute saison, presque sans l'avortissement d'un crépuscule, le soleil s'abîmait dans les vagues du côté de Jamestown, comme le matin, vers six heures aussi, il surgissait presque sans aurore au largo deLongwood. Rentrés à la maison, — les jours, il faut le répéter, les rares jours où la trêve du vent et de la pluie permettait de sortir, —■ les Français attendaient au salon l'instant du dîner.

Le salon, qui faisait suite à la véranda et au parloir lorsqu'on venait du dehors, mesurait à peu do chose près les mômes dimensions quo le cabinet de travail ou la chambre à coucher de Napoléon : dix-huit pieds do longueur, quinzo pieds de largeur. C'tst la pièce où l'Empereur donnait audience aux étrangers, où furent reçus lord Amherst et sa suite, le capitaine Basil Hall, Henry et les ofiioiers du (iGc. Elle était


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tapissée d'un papier jaune à fleurs vertes, contenait deux tables pliantes en acajou, deux canapés, deux fauteuils et huit chaises, également en acajou, à sièges de crin recouverts de reps noir. Un lustre quelconque pendait au plafond. Une porte ouvrait au fond sur la salle à manger. Au milieu du mur de gauche se trouvait une cheminéo à glace banale, qu'ornait le buste en marbre blanc, grandeur naturelle, d'un enfant à chevelure bouclée, pare de la plaque de la Légion d'honnenr : le duc de lieichsladt. OEuvre médiocre, de ressemblance et d'origine douteuses, apportée à SainteHélène par un marin, mais où Napoléon voulait voir l'image fidèle d'un fils dont le séparaient déjà des années, dont il n'avait connu que les premiers traits. Il ne contemplait jamais ce morceau de sculpture qu'avec des regards de satisfaction paternelle, et l'on ne pouvait lui causer do plus grand plaisir que de l'admirer et de le louer. Deux fenêtres éclairaient le salon à droite, du côté de l'ouest. Elles étaient, comme celles des autres pièces de l'appartement, garnies do rideaux de mousseline blanche. À l'heure de son agonie, l'Empereur devait faire placer son lit dans leur intervalle ; là, en lace du buste aimé, il devait rendre le dernier soupir.

Jusqu'au dîner, les exilés français deman-


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daient une distraction au whist, au piquet, au reversi ou aux échecs. Le plus souvent, Napoléon abattait les cartes ou poussait les pions d'un geste machinal, la pensée ailleurs. Quand cependant il s'intéressait à la partie, il .voulait toujours gagner, et se plaisait à de malicieuses tricheries. Il dévalisait ses partenaires, qui affectaient des airs navrés, les plaisantait un moment, puis leur restituait leur argent en riant : <c Voilà, disait-il, comment on ruine les fils de famille ! »

Une étiquette sévère régnait à Longwood. A la promenade, les compagnons de Napoléon l'escortaient tôle découverte, à moins d'ordre contraire de sa part. Au salon, durant que l'un d'eux lui faisait vis-à-vis à la table de jeu, les autres demeuraient respectueusement debout. L'Empereur n'invitait à s'asseoir que les dames, les comtesses Bertrand et de Monlholon. Il gardait d'habitude son chapeau et ne le soulevait qu'à leur entrée. Nul ne lui adressait la parole, qu'interpellé ou la conversation une fois engagée. Bertrand, Montholon et Gourgaud ne se présentaient d'ordinaire devant lui qu'en tenue de général ou de cour. Voulaient-ils faire une communication à Sa Majesté, qui se trouvait dans son intérieur, ils sollicitaient d'EUe une audience. L'apercevaient-ils seule au dehors, par hasard, dans l'un de ses jardi-


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nets, ils attendaient un signe pour l'aborder.

Pourquoi tant de cérémonial à Sainte-Hélène? Il semble qu'avec sa petite société d'exil, Napoléon eût pu vivre sur un pied de simplicité presque bourgeoise, comme avec une famille. Mais il avait toujours attaché une grande importance aux questions d'étiquette ; monarque parvenu, il avait toujours redouté, chez ses serviteurs, cerelâchemcnt d'attentions etd'égards que peut amener l'accoutumance au prince, sa vue continuelle, sa fréquentation quotidienne. Maintenant, tout au moins, ses craintes n'étaient pas tout à fait vaines. Le comte Bertrand, pourtant si dévoué, discutait parfois ses ordres ; un jour, aux Briars, à l'occasion d'une réprimande, il élevait si fort la voix, que l'Empereur devait lui imposer silence et lui dire : « Aux Tuileries, vous n'auriez pas osé me parler ainsi. » Des mots quelque peu déplacés et désobligeants échappaient à Gourgaud. Et quant à Montholon, trop bon courtisan pour manquer à son maître en face, il se permettait, hors sa présence, des critiques assez libres.

Napoléon avait encore une raison, capitale celle-là, de se raidir dans son personnage impérial. On l'appelait général. Par les honneurs extrêmes qu'il exigeait de son entourage, il protestait contre celte dénomination, il affirmait, aux yeux de ses geôliers, cette qualité de soul1-

soul1-


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verain, qu'avec si peu de générosité la nation britannique lui refusait.

LesWnglais, chez lesquels il y a tant à louer, ont une petitesse, le défaut d'une de leurs vertus. Ils sont portés à n'estimer que le succès. Peuple virilement amant do la force, ils ne la conçoivent, par malheur, beaucoup d'entre eux, que toujours heureuse, toujours triomphante, qu'actuelle et debout. Que le géant ne vienne pas à trébucher; que la fortune ne trahisse pas le héros ! Ils n'admirent plus Samson, sitôt que la perfide Dalila l'a découronné de sa chevelure de lion et rendu débile. L'hommage à l'effort trompé, le Gloria victisl les étonne.

Cockburn, parlant de Napoléon et, de ses compagnons, écrivait à un ami : « Ces personnes continuent à rester attachées à lui d'une manière qu'aucun Anglais ne peut comprendre, ni môme voir sans un sentiment de mépris et de dégoût. » Le secrétaire de l'amiral, Glover, disait do son côté : « Leur servilité est telle qu'un Anglais qui n'en a pas été témoin ne saurait l'imaginer. » Et le général Bingham, à qui l'Empereur faisait l'honneur de l'inviter à diner : « Le repas était stupidc. Il a duré seulement quarante minutes. A peine si les gens de sa maison osaient se permettre un mot, un murmure. »

Malgré tout, le spectacle qu'ils voulaient


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tourner en dérision en imposait à ces fiers Sicambres, qui se fussent inclinés jusqu'à terre devant le moindre roitelet régnant. Bingham ne pouvait un jour s'empêcher de dire: «Sire» à Napoléon. Le rustre Cockburn se contenta d'être grossier avec lui; il eut pu être davantage: familier I Et sans la barrière d'ostensible respect dont s'entoura le captif de SainteHélène, peut-être le gouverneur Hudson Lowe n'eùt-il pas hésité à violer même l'intimité de • sa chambre, à s'y présenter à chaque instant en guichetier, comme on entre dans la cellule d'un détenu.

La principale raison qui rendait une étiquette nécessaire à Longwood y faisait aussi maintenir un apparat. Lorsqu'il sortait en voiture, aux premiers temps de l'exil, i'Empereur avait presque toujours six chevaux à sa calèche, ses deux piqueurs, ses officiers d'escorte galopant aux portières. Sa maison donnait difficilement l'illusion d'un palais, mais, en manière de protestation encore, il y conservait un grand maréchal, le comte Bertrand, etie peu qu'il luiétait possible du service et de l'air d'une Cour. Les Anglais auxquelsilaccordaitaudience trouvaient au parloir un aide de camp, Gourgaud ou Montholon, en uniforme, botté à l'écuyère ctl'épée au côté ; ils voyaient à la porte de la pièce où Napoléon allait les recevoir un huissier galonné et de


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haute mine : le géant Noverraz. Toute la domesticité de Sainte-Hélène portait l'ancienne livrée impériale : l'habit vert brodé d'or ou d'argent au col et aux parements, le gilet de casimir blanc, la culotte de soie noire, les bas de soie blancs et les souliers à boucles. Tous les serviteurs du souverain méconnu s'appliquaient à remplir à Longwood leurs fonctions comme ils les eussent remplies aux Tuileries : avec la même correction, la môme gravité, la même solennité.

Quand arrivait, par exemple, le moment fixé pour le repas du soir, à sept heures, le maître d'hôtel Cipriani entrait au salon, s'inclinait profondément devant l'Empereur, et disait: « Le diner de Sa Majesté est servi. » Napoléon se levait et passait dans la salle à manger, où le suivaient ses trois commensaux d'habitude, le comte et la comtesse de Montholon et le général (îourgaud. Les Bertrand, s'ils se trouvaient là, d'ordinaire demandaient la permission de se retirer et regagnaient leur maison séparée. L'Empereur ne les avait guère à sa table que le dimanche. Il s'en plaignait : « A l'île d'Elbe, le grand maréchal et sa femme faisaient déjà de môme. Ne devrions nous pas, ici, nous tenir autant que possible réunis! »

La salle à manger était certainement une des pièces les plus tristes du triste apparte-


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ment. En plein jour, il y fallait la lumière des bougies, et c'est un des motifs pour lesquels Napoléon n'y déjeunait jamais. Une étroite porte vitrée, qui donnait sortie sur le jardinet à tonnelle, Téclairait seule, à l'un de ses angles. De tous côtés s'ouvraient d'autres portes, celles-là sans prétention au rôle de fenêtre : la porte du salon, la porte de la bibliothèque, la porte du cabinet de travail et la porte d'un vestibule par où s'établissait la communication avec la cuisine et les offices. Au milieu de la barre transversale, à son croisement avec la barre principale, la salle à manger, dans le T de Longwood, occupait une situation de carrefour, et Ton y souffrait des deux inconvénients inhérents aux lieux de passage : les allées et venues et les courants d'air. Elle mesurait vingt-deux pieds de longueur, douze pieds de large et neuf de hauteur. Quelque temps peinte d'une atroce couleur à l'huile bleu clair, elle fut ensuite tapissée d'un papier rouge! 11 s'y trouvait une table de forme oblongue, un buffet, une desserte, et l'ordinaire bourgeoise douzaine de chaises.

En ce pauvre et laid décor, le diner de Napoléon se servait dans une magnifique vaisselle d'argent, apportée de France, et dont la valeur au poids du métal, à l'arrivée à Sainte-Hélène, excédaitquatre-vingt mille francs. Des pièces de


202 LES DERNIERS JOURS DK L EMPEREUR

cetto vaisselle avaient été brisées et vendues, on se rappelle à quelle occasion, mais une bonne moitié restait de ses 224 assiettes à patmettes, de ses 124 assiettes unies, de ses 40 plats divers, de ses 100 couverts, de ses cloches surmontées d'aigles massifs, de ses plateaux, soupières et girandoles assorties.

Un potage, un relevé, deux entrées, un rôti et deux entremets composaient le repas. Le maître d'hôtel Gipriani découpait les viandes et lesposait cérémonieusement devant l'Empereur. Plusieurs valets l'assistaient.

Au dessert apparaissait une merveilleuse porcelaine de Sèvres, don de la ville do Paris, avec cuillers, fourchettes et couteaux en or ciselé. Chaque assiette, estimée à trente louis, représentait une scène de l'épopée impériale ou quelque endroit de son vaste théâtre : une bataille, une fôte, un palais ou bien un paysage. Des vues d'Egypte et des ibis décoraient les tasses à café, et des miniatures de chefs arabes ou turcs leurs soucoupes.

Le dîner durait peu. Les quarante minutes qui semblaient insuffisantes au général Bingham étaient une exception, une politesse à des étrangers. Bien que le temps ne lui manquât pas maintenant, pas plus à Sainte-Hélène qu'aux Tuileries, Napoléon ne pouvait supporter les longs repas. Au bout d'une petite demi-


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heure, et quelques secondes de grâce s'il comptait parmi ses convives le maréchal Bertrand, fort gourmand de pâtisseries et de sucreries, brusquement il reculait sa chaise. Tout le monde, à ce signal, se mettait debout. Quelquefois, on ne quittait pas la salle à manger, on avait permission de se rasseoir. D'autres fois, on retournait au salon. Ici ou là, l'Empereur envoyait chercher des livres à la bibliothèque, puis congédiait ses gens en exerçant sur eux son anglais; car, ayant pris des leçons de Las Cases et de la comtesse Bertrand, il balbutiait l'anglais, en savait même assez pour parcourir et comprendre en gros les journaux et les revues qu'il pouvait se procurer. Il disait aux valets : « Go out, go to supper ! » Ensuite, il demandait à sa compagnie ; « Qu'allons-nous lire ce soir? Où voulez-vous aller? A la comédie, ou à la tragédie? »

On connaissait ses préférences, on choisissait la tragédie. Il ouvrait Corneille, Racine ou Voltaire, et commençait un acte ou une scène. Il lisait assez bien, avec feu, s'enthousiasmant aux beaux passages, mais n'avait pas l'oreille poétique. Fréquemment, sans s'en apercevoir, il détruisait la mesure et la physionomie de l'hexamètre, y ajoutant un pied ou deux, y altérant un mot, un nom propre. Ainsi, dans sa bouche, ce vers célèbre :


204 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

Soyons amis, China, c'est moi qui t'en convie devenait toujours, allongé et déformé : Scylla, soyons amis, Scylla, c'est moi qui t'en convie.

Autre défaut : il reprenait indéfiniment les mômes pièces. A tel point que, pour l'avoir trop entendue et pour ne plus l'entendre, le général Gourgaud et Madame de Montholon voulaient faire disparaître la Zaïre de Voltaire de la bibliothèque de Longwood. Elle produisait sur eux un irrésistible effet soporifique. Mais bon gré, mal gré, il leur fallait en écouter les tirades. L'Empereur surveillait du coin de l'oeil son auditoire, s'apercevait de la moindre somnolence, et tout à coup lançait un sévère : « Madame de Montholon, vous dormez l » ou cette injonction : « Gourgaud, réveillez-vous ! » Ensuite de quoi, par punition, il passait le .volume à l'un ou l'autre délinquant, se croisait les bras sur son siège, et ne manquait jamais, au bout de cinq minutes, de s'assoupir à son tour.

Il peut sembler singulier qu'il aimât tant le théâtre de Voltaire. Probablement, l'admiration qu'il avait pour le prosateur le disposait en faveur de l'auteur dramatique, dont du reste il discernait et signalait les faiblesses. En général, il était excellent juge littéraire et fin critique.


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Par exemple, il motivait ainsi son goût pour la tragédie : « Les grands hommes y sont plus vrais que dans l'histoire. On ne les voit que dans les crises qui les développent, dans les moments de décision suprême. On n'est pas surchargé de tout le travail de détails et de conjectures que les historiens nous donnent souvent à faux. C'est autant de gagné pour la gloire, car il y a hien des misères chez l'homme, des fluctuations, des doutes ; tout cela doit disparaître dans le héros. C'est la statue monumentale où ne s'aperçoivent plus l'infirmité et les frissons de la chair. »

Discutant la règle des trois unités, l'unité de temps, il disait : « Ce n'est pas arbitrairement que la tragédie borne l'action à vingt-quatre heures ; c'est qu'elle prend les passions à leur maximum, à leur plus haut degré d'intensité, à ce point où il ne leur est possible ni de souffrir de distraction, ni de supporter une longue durée... Quand l'action commence, les acteurs sont en émoi; au troisième acte, ils sont en sueur, tout en nage au dernier. »

Sur chaque pièce en particulier, il avait des aperçus d'égal intérêt. Ainsi, la suppression au théâtre du rôle de l'infante, dans le C/rf, lui paraissait une faute : « Ce rôle, soutenaitil, est fort bien imaginé. Corneille a voulu nous donner la plus haute idée de son héros,

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'.!(>(> I.KS DKUXIKHS JOl'HS DK Î/KMPKUKUR

et il est glorieux pour le Cid d'ôti'o aimé do lu lillo de sou roi eu mémo temps quo de Ghimène. llieu ne relève co jeune hommo comme ces deux femmes qui se disputant son coeur. »

Parfois, su critique était inattendue, déterminée par d'autres considérations quo l'intrigue dramatique ou la forme. Apres une lecture do Mithridale, il prononçait, mécontent : « Hacino no savait pas la géographie ! »

Dans la tragédie et l'épopée, l'invraisemblable et l'inexact le choquaient à l'extrême. Il estimait beaucoup le Mahomet de Voltaire, mais il s'irritait d'y trouver des détails « si contraires aux moeurs arabes»! » Le cheval de bois de Y Enéide le mettait de mauvaiso humeur : « Comment, demandait-il, comment croire les ïroyens assez ineptes pour être dupes d'une pareille ruse ! » Il lui semblait également absurde qu'une ville do l'impctance d'Uion, que cent mille Grecs n'avaient pu investir, fut, en l'espace de trois ou quatre heures, envahie, incendiée et détruite de fond en comble par le poète latin : « 11 fallut à Scipiondix-sopt jours pour brûler Cartilage, abandonnée de ses habitants; il a fallu onze jours pour brûler Moscou, quoique en grande partie construite en planches. Si Homère eût traité la priso de Troie, il ne l'eût pas traitée comme la prise d'un fort ; il y


L KNNU1 A SAINTIHIKf.KNB 90?

eût employé le temps nécessaire, au moins huit jours et huit nuits. Lorsqu'on iil Y Iliade, on sent a chaque instant qu'Homère a fait la guerre ; quand on lit Y Enéide, on sent que cet ouvrage est d'un régent do collège, qui n'arion fait, ni rien vu. »

On ne doit pas s'imaginer l'Empereur toujours aussi péremptoire, aussi tranchant dans ses appréciations. Loin de là. Sur bien des points, il s'estimait sans compétence et s'en rapportait, avec une simplicité qui plait chez un si grand esprit, aux autorités littéraires du moment. Il consultait le Cours de Laharpe et déclarait : « C'est le jugement de la raison. » Il avait un vrai respect pour le goût et le sens critique de son ancien architrésorier Lebrun, bon humaniste,^ élégant traducteur de grec et de latin. Journellement, il citait ses opinions : « Lebrun me disait... » et s'il se trouvait en désaccord avec lui, semblait s'en excuser : « Lebrun professait que seul, ce qui est vrai de pensée est éloquent, et cependant on no saurait nier que Rousseau, un sophiste à ses yeux, ne soit éloquent. »

Aux soirées de lecture, où toutes sortes d'oeuvres et d'auteurs étaient passés en revue, mais où la tragédie revenait peut-être un peu trop souvent, les compagnons de Napoléon préféraient les soirs de causerie, ceux où l'Em-


208 LES DERNIERS JOURS DE L EMPEREUR

pereur, donnant libre cours à ses souvenirs, les entretenait de sa vie.

Il se reportait volontiers à ses premières victoires, décrivait les sentiments éprouvés par lui et par tout un peuple au lendemain de Lodi, d'Àrcole et de Rivoli : « Que d'enthousiasme ! que de cris « Vivo le libérateur de l'Italie ! » A vingt-cinq ans ! Dès lors, j'ai prévu ce que je pourrais devenir ; je me suis senti comme emporté dans les airs, j'ai vu la terre se dérouler sous moi. »

De môme, il aimait parler de l'Egypte et du Consulat, évoquer les journées glorieuses ou les dates particulièrement heureuses de son règne: Austerlilz, Iéna, Friedland, la paix de Tilsitt, l'entrevue d'Erfurth.'Eckmuhl,\Vagram, le mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise, la naissance du Roi de Rome, les fêtes de Dresde.

Mais presque aussi fréquemment, il abordait le sujet de ses revers, discutait les causes de sa chute d'un ton si calme, d'une voix si tranquille, que Madame de Montholon raconte avoir eu quelquefois cette étrange impression : a II me venait à l'idée que nous étions peutêtre dans l'autre monde et que j'entendais les Dialogues des morts ».

Napoléon regrettait les entreprises d'Espagne et do Russie. Il déplorait les défections de


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la fin do l'Empire. De ces défections, sauf en de rares occasions, il ne s'étonnait ni ne s'indignait, « car, observait-il, la masse des hommes est faible, mobile parce qu'elle est faible, cherche fortune où elle peut, fait son bien sans vouloir le mal d'autrui, et mérite plus de compassion que de haine. »

Ce qu'il ne pouvait comprendre, c'était sa défaite de Waterloo. Fallait-il l'attribuer à la pluie du 17 juin, à la charge intempestive des grenadiers à cheval de Guyot, à la fausse marche du maréchal Grouchy... ? « C'est la fatalité, ne cessait-il de répéter. Même avec vingt mille hommes de moins, je devais encore gagner la bataille... Ce n'est pas pour moi, c'est pour la malheureuse France ! »

Les jours où l'Empereur se laissait ainsi aller aux réminiscences pénibles, revivait des heures tragiques de son histoire, il lui arrivait souvent de dire : « J'aurais dû mourir à Moscou !... Mes institutions, ma dynastie se seraient maintenues... Mon fils régnerait... »

Son fils était toujours présent à sa pensée. Il ne voulait pas l'avouer, toutefois ; une sorte de pudeur paternelle, la pudeur des sentiments profonds, l'empêchait de le montrer, d'ouvrir son coeur à ses compagnons. Il ne parlait guère du Duc de Reichstadt qu'au passé : rarement, il prononçait ce nom, mais en appa18.

appa18.


910 LKS DKUNIKRS JOURS DE I/EMPKRKl'It

renco au seul hasard des souvenirs, à chaque instant il amenait la conversation sur la naissance et le premier âge du Roi de Rome. Et sa tendresse éclate encore dans le plaisir qu'il prenait à contempler un mauvais buste, dans les notes qu'au début de la Captivité il adressait vainement au gouvernement britannique pour obtenir des nouvelles de l'enfant, dans les recherches fiévreuses qu'il faisait à travers les journaux pour découvrir une ligne le concernant, enfin et surtout dans tant d'articles, tant de pages de son testament. A de rares moments d'effusion, il exprimait tout haut cet espoir : « Mon martyre lui rendra la couronne. »

11 semblait envisager sa fin comme prochaine. Il s'inquiétait du problème de l'au-delà. « L'Empereur, dit Madame de Montholon, s'est beaucoup occupé de religion à Longwood. » Il relut l'Ancien Testament, parcourut les Evangiles, les Actes des Apôtres, les Epitres do Saint-Paul. Il y cherchait des certitudes, n'en trouvait pas, et, durant les entretiens du soir, sa déception se manifestait par ces réflexions : « Jésus-Christ a-l-il existé? Je crois qu'aucun historien n'en fait mention, pas même Josôphe. Les ténèbres qui couvrirent la terre au moment de sa mort, on n'en parle pas... Certes, l'idée d'un Dieu est la plus simple, mais pourquoi tant de croyances, de systèmes depuis le com-


LKNNUI A SAINTK-IIKLKNK 21 ï

moncomcnt du monde ? Pourquoi Moïse, Confucius, Socrate, Mahomet?... Tout ne parait être que matière organisée. Quand, à la chasse, je taisais ouvrir des cerfs «lovant moi, je voyais que c'était la même chose que l'intérieur de l'homme. Celui-ci est seulement un être plus parfait que les chiens ou les arbres et vivant mieux... Où est l'àme d'un enfant? d'un fou? L'àme suit le physique, elle croit avec l'enfant, décroit avec le vieillard. Si elle est immortelle, elle a existé avant nous, elle est donc privée do mémoire!... Qu'est-ce que l'électricité, le galvanisme, le magnétisme ? C'est là que git le grand secret de la nature. J'incline à penser que l'homme est le produit de ces lluides et de l'atmosphère, que le cerveau pompe ces fluides et donne la vie, que l'àme est composée de ces fluides, et que, après la mort, ils retournent dans l'éther, d'où ils sont pompés par d'autres cerveaux... »

— Mon cher Gourgaud, concluait l'Empereur en s'adressant à celui de ses auditeurs avec lequel il discutait de préférence philosophie et religion, mon cher Gourgaud, quand nous sommes morts, nous sommes bien morts !

Toutefois, il lui arrivait aussi de déclarer : « Il faut être insensé pour assurer que l'on mourra sans confession. Il y a tant de choses qu'on ne sait pas, qu'onr ne peut expliquer ! »


ai9 LES DERNIERS JOURS »E L'EMPEREUR

Ainsi passaient, à des conversations et des lectures, les soirées de Longwood. Napoléon, percevant des signes grandissants de fatigue chez ses compagnons, une disposition générale au sommeil, demandait tout à coup : « Quelle heure est-il?» Lorsqu'on lui répondait : « Onze heures » ou « minuit », il se montrait satisfait : v Encore une conquête sur le temps, disaitil, une journée de moins ! Allons nous coucher. »

Certes, en débarquant à Sainte-Hélène, il s'attendait à ce que la vie y fût sans joie. Mais il l'avait imaginée fort différente, il l'entrevoyait mélancolique, plutôt que triste. N'aurait-elle pas comme cette dernière douceur, pensait-il, d'être le grand calme, le repos, après tant d'agitations ! Quitte envers la gloire, il goûterait une sorte d'amer plaisir dans l'immobilité et le détachement. La sympathie et les soins de quelques fidèles le distrairaient de son malheur ; les Anglais respecteraient son infortune.

Or, ses geôliers s'étaient plu à le tourmenter d'outrages, à le harasser de vexations. Et son

entourage son entourage lui donnait plus

d'ennuis que de contentement, plus de soucis que de réconfort. La discorde, la désunion régnaient à Longwood.

On croit assez généralement que l'isolement


I/KNNUI A SA1XTK-1IÉLKNE 2l3

et des éprouves communes rapprochent les hommes, les disposent à la bienveillance et à l'aflection réciproques. C'est une erreur. Lorsque l'explorateur Nansen revint récemment de son étonnant voyage au Polo nord, un des émerveillements de ses amis lut, à juste titre, d'apprendre qu'il avait pu, dans la désolation boréale et l'exiguité d'une hutte de neige, vivre huit longs mois sans querelle avec son camarade Johansen. Le contact continuel, déjà si périlleux au cours de la vie normale entre personnes volontairement associées, l'est encore davantage entre gens réunis de force et qu'aigrissent les souffrances. Parmi des prisonniers serrés sur un étroit espace, par exemple, parmi des exilés que le dépaysement oblige à se grouper, la mésintelligence est presque fatale. D'abord enclins à l'amitié et pleins d'indulgence mutuelle, bientôt ils se prodiguent les reproches. Respectivement, ils en arrivent à se trouver odieux pour des défauts qui leur paraissaient insignifiants au début, mais dont la manifestation répétée les exaspère d'autant plus, qu'ils n'ont aucun moyen de s'y soustraire. Ils finissent par tout détester, par tout prendre en haine les uns chez les autres : les manies, les mines, les attitudes, jusqu'aux paroles trop souvent redites, jusqu'aux gestes trop souvent refaits.


Ql/j Ï.KS I1FRNIFRS JOURS I)F L'KMPKRFUR

Les Français de Longwood ne pouvaient guère échapper à celte loi. Leur siluation était de celles qui affectent fâcheusement les caractères et disposent à l'acrimonie. Seul, le mauvais sort les avait rassemblés. Ils subissaient une rude épreuve dans une petite île perdue que des défenses, des barrières, une langue et des moeurs étrangères attristaient et iétrécissaient encore pour eux, une ilo où les conditions climatériqucs môme, le ciel ordinairement bas, le brouillard qui enveloppe., qui cerne, semblent aggraver le confinement. Trois officiers généraux, vieux seulement de services, très jeunes d'âge, — à l'arrivée à Sainte-Hélène, le maréchal Bertrand atteignait à peine quarantedeux ans, Monlholon et Gourgaud n'en comptaient chacun que trente-deux, — se voyaient là prématurément réduits à l'inaction, après la vie mouvementée, de l'Empire et de prodigieuses odyssées militaires. Deux femmes brillantes, habituées à la société et au luxe, les comtesses Bertrand et de Montholon, y souffraient de l'isolement et des privations. Comment les uns et les autres ne seraient-ils pas devenus plus ou moins moroses et d'humeur difficile?

Ce sentiment commun, leur culte pour Napoléon, ne put les tenir unis. Au contraire, il contribua à les diviser. Dans l'insignifiance de leur nouvelle existence, à quoi prendre


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intérêt et s'occuper, sinon à so disputor les préférences de l'homme de génie qu'ils admiraient, du souverain qu'ils avaient voulu suivre ? Pendant touto la durée de l'exil, il y eut de cette manièro une sourde rivalité et des froissements entre les ménages Bertrand et Montholon. Oe par les prérogatives do sa charge, la direction delà maison del'Emporour aurait dû revenir au grand-maréchal ; mais il logeait au dehors, et sa femme, toujours dolente, toujours se lamontant d'ennui, l'absorbait un pou trop : le comte de Montholon le remplaça. Le grand-maréchal en soutirait, et Mesdames Bertrand et de Montholon, à raison do ce détail et de diverses autres jalousies, so témoignaient beaucoup de froideur et se voyaient à peine.

Toutefois, celui des habitants de Longwood qui s'aigrit davantage et se montra le plus insociable, ce fut le général Gourgaud. Sa nature l'y portait, aussi bien que les circonstances. On a des portraits de lui. Le trait caractéristique de sa physionomie est une bouche en saillie, sous laquelle le menton fuit brusquement. Tout l'homme est dans ce bas de figure, où l'on ne peut s'empôcher de trouver quelque chose du chien hargneux, toujours prêt à donner de la voix et à mordre. Son séjour à SainteHélène fut une suite ininterrompue de plaintes


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bruyantes et de fureurs. Plaintes au sujet d'une pauvre vieille mère restée sans ressources en France, à l'en croire, et pour laquelle, vingtneuf mois durant, il sollicite et refuse tour à tour une pension ; plaintes au sujet de sa jeunesse condamnée au célibat et réduite aux mulâtresses ; plaintes encore au sujet de sa carrière brisée, d'un sacrifice et d'un dévouement qu'on n'apprécie pas à leur valeur. Fureurs contre le comte de Las Cases, aux Briars, parce que Las Cases est le seul, à ce moment, à partager l'étroit logement de Napoléon. Fureurs contre le comte de Montholon, dès l'installation à Longwood, parce que Montholon occupe à table une place qui lui revient de droit, prétendil. Fureurs innombrables, ensuite, à l'occasion d'autres questions de préséance, à propos de tout, à propos de rien : d'une aquarelle où Marchand, peintre ingénu et novice, l'a représenté trop loin de Sa Majesté, d'un bref éloge que fait celle-ci des capacités militaires du maréchal Bertrand, d'un bijou que l'Empereur offre à Madame de Montholon. La jalousie de Gourgaud ne reposait jamais. On n'oserait affirmer qu'il ne fut pas jaloux môme des enfants de ses camarades d'exil, lorsque Napoléon, aux jours de fête et aux anniversaires, leur distribuait des bonbons et des caresses.

Personne, à Sainte-Hélène, n'eut plus à


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souffrir des défauts do ce caractère, que celui qu'on s'attend à voir protégé contre eux, et par la grandeur de son infortune, qui commandait tant de ménagements, et par l'étiquette si sévère établie à Longwood. Mais certaines formes de respect observées, l'Empereur permettait à ses familiers une grande franchise de sentiments, une extrême liberté de langage; et, chez lui, le souverain rigide se doublait d'un homme très patient et très bon. Gourgaud le savait, et, malgré le dévouement dont il vantait l'étendue, en abusait sans scrupule ni pitié. Le journal qu'il a laissé stupéfie. Il s'y montre, en conversation avec son maître, constamment désagréable, de son propre aveu, constamment irrité, parfois insolent, tandis que Napoléon ne cesse d'être calme, doux, conciliant. On peut donner en exemple n'importe laquelle de ces petites scènes domestiques de la Captivité. Elles sont invariablement motivées par d'absurdes récriminations et l'éternelle pension. En citer une, ce sera les raconter toutes.

« Quelque crise que nous ayons eue ensemble, dit une après-midi l'Empereur au général, vous n'avez pas le droit de me refuser ce que je veux faire pour votre mère. D'ailleurs, c'est pour reconnaître vos services passés, cela ne vous engage à rien. Vous pourrez toujours partir quand vous voudrez, mais ce serait me

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manquer que de persister dans votre refus. Vous me traitez donc d'égal à égal, vous me croyez un simple particulier pour agir ainsi? Vous avez mal entendu mes paroles de l'autre jour, Je ne vous ai pas dit que vous aviez des sentiments intéressés, mais que vos paroles semblent être celles d'un homme intéressé, et, certes, vous no l'êtes pas. Avec un excellent coeur, des moyens, des talents, vous aimez trop la discussion. Vous chorchez toujours à, me contrarier, à mo contredire. Quand j'avance quelque chose, vite, vous employez votre logique — et cortes, vous en avez — et votre adresse à envisager la question sous un point de vue opposé. Vous m'avez causé bien du chagrin du temps de Las Cases. Quel droit aviozvous do trouver mauvais que je le visse souvent? Vous êtes jaloux de tout.,.

« Pour en revenir à la question, je vous répète que je ne vous ai jamais prié do vous en aller. Je vous ai dit que, si vous ne vous habituiez pas à Sainte-Hélène, si vous ne pouvioz supporter cotte situation, il vaudrait mieux vous eu aller !

— Sire, interrompt Gourgaudd'un ton roguo, ce qui est insupportable, ce n'est pas SainteHélène en elle-même, mais les mauvais procédés de Votro Majesté!

—* Cependant, je no vous traite pas mal »,


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reprend doucement l'Empereur. Et de nouveau, il s'applique à persuader et calmer son déraisonnable aide de camp.

Il y réussissait quelquefois, à force de patience et do bonhomie, en l'appelant « Gorgo, Gorgot* to, mon fils Gorgo », en lui pinçant amicalement l'oreille, en lui donnant des tapes affectueuses sur la joue. Mais ce n'était jamais que pour un jour. Le lendemain, l'enragé avait encore « ses mouches », commo disait Napoléon. Personnellement intolérable, il envenimait par surcroit, en y intervenant, la discorde des familles Bertrand et Montholon. Obsédé do discussions, fatigué de récriminations, l'Empereur devait, à certains moments, prendre le parti de s'enfermer dans sa chambre, préférait y diner triste et seul plutôt qu'à la table commune. A la longue, il s'aigrissait aussi, se sentait devenir à son tour irritable et amer ; son égalité d'humeur, son calme l'abandonnaient.

Un éclat le délivra du compagnon auquel il a pu fairo, sans trop d'exagération, ce reproche sanglant, qui l'appareille pour la malfaisance avec Hudson Lowo : « Vous ot le gouverneur, vous me rendez la vie bien dure ! » Gourgaud, tourmentour universel, accusait tout le monde de méfaits à son égard. Néanmoins, c'est du comte de Montholon qu'il croyait avoir le plus à so plaindro : le comte de


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Montholon le desservait auprès de Sa Majesté, le comte de Montholon prenait partout le pas sur lui, le comte de Montholon soutirait à l'Empereur, si peu généreux avec d'autres ! des sommes fabuleuses. La victime du comte de Montholon, poussée à bout, décida de le provoquer en duel et de quitter ensuite SainteHélène. Il faut citer encore la scène à laquelle donna lieu cette double résolution. Elle achèvera de peindre le personnage, son orgueil, sa jalousie folle, sa susceptibilité rageuse et ses griefs imaginaires. Le récit est de lui-même. • « Je prie Votre Majesté, annonce Gourgaud à Napoléon, de me permettre de me retirer : je ne puis supporter l'humiliation où Elle veut me tenir. J'ai toujours fait mon devoir ; je déplais à Votre Majesté, je ne veux être à chargea personne...

« L'Empereur s'anime, se déclare le maître de traiter M. et Mme de Montholon comme il lui plait. Très en colère, il dit que je devrais être très bien avec M. de Montholon, aller chez lui. « Sire, ils m'ont fait trop mal-, mais j'ai tort d'en parler à Votre Majesté; c'est avec M. de Montholon que je dois causer. » Furieux, l'Empereur s'écrie : « Si vous menacez Montholon, vous êtes un brigand ! > Il m'appelle assassin, je m'emporte autant que lui, et, lui montrant ma tôle : « Voilà mes cheveux que,


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depuis plusieurs mois, je n'ai pas coupés ; je ne les couperai qu'après m'être vengé de l'homme qui m'a réduit au désespoir! Votre Majesté m'appelle brigand. Elle abuse du respect queje lui porte. Assassin ! je ne crois pas qu'on puisse me le dire, je n'ai tué personne, c'est moi qu'on veut assassiner! On veut me faire mourir de soucis ! — Je vous défends de menacer Montholon, je me battrai pour lui, si vous-même... je vous donnerai ma malédiction ! — Sire, je ne puis me laisser maltraiter sans m'en prendre à l'auteur... c'est le droit naturel... je suis plus malheureux que les esclaves, il y a des lois pour eux, et pour moi il n'y a que celles du caprice. Je n'ai jamais fait de bassesse et n'en ferai jamais. » Sa Majesté se radoucit un peu : « Voyons, si vous vous battez, il vous tuera ! — Eh bien! Sire, j'ai toujours eu pour principe qu'il vaut mieux mourir avec honneur que de vivre avec honte. » Cela blesse l'Empereur, qui redevient furieux. Le grand-maréchal est appuyé contre le mur, il ne dit mot ; j'ai beau l'interpeller et le prier de déclarer qu'il y a longtemps que je le prie do dire à Sa Majesté qu'Elle a tort de me tant maltraiter, que je m'en prendrai à M. de Montholon, Bertrand ne répond rien. Sa Majeslé, pour l'exciter contre moi, prétend que j'ai dit du mal de lui et de sa femme. Voyant ma résolution et ayant épuisé

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tous ses artifices, Elle me demande ce que je veux... passer avant Montholon... qu'Elle dîne toujours avec nous... la voir deux fois par jour? Aigri, je répète qu'un assassin, un brigand ne doit rien demander. Alors, l'Empereur me fait des excuses : « Je vous prie d'oublier mes expressions... » Je me sens faiblir, ot consens à ne pas provoquer Montholon, si Sa Majesté veut m'en donner l'ordre par écrit. Elle me le promet... »

Quelques jours plus tard, Gourgaud prenait congé de Napoléon, qui, ému malgré tout, lui tapotait une dernière fois la joue et lui disait : « Nous nous reverrons dans un autre monde. Allons, adieu !... embrassez-moi ! » Le 14 mars 1818, il s'embarquait pour l'Europe, après en avoir obtenu l'autorisation à Plantation. Au même moment, en butte à l'hostilité d'Hudson Lowe, la famille Balcombo fuyait l'ile aussi. Avant leur départ, Betsy et sa scour Jane étaient venues chez l'Empereur. Il lour avait offert en souvenir deux de ses belles assiettes en porcelaine, garnies de bonbons. Le gouverneur les obligea à restituer ce cadeau, accepté sans son agrément.

En quittant Longwood, Gourgaud déclarait : « Sa Majesté n'aura jamais à craindre que je rapporte ce qui se passe ici. » Il ne tint pas parole. A Londres, encore aigri et toujours


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irrité, il fit au sous-secrétaire d'état Henry Goulburn d'inqualifiables divulgations, mélange de vérités qu'il eût dû taire, et de faussetés dont il aurait dû rougir. Le fonctionnaire britannique fut tout aise d'apprendre de lui, par exemple « que le général Bonaparte n'était pas, en ce qui concernait sa vigueur physique, considérablement changé. Mais, commo quiconque l'approchant fréquemment, le docteur O'Meara subissait son ascendant, et, devenu sa dupe, émettait au sujet de sa santé des assertions inexactes. »

Depuis longtemps, Hudson Lowe se plaignait à lord Bathurst du médecin de Napoléon. Au début do la Captivité, O'Meara, logé auprès de l'Empereur, avait consenti à renseigner Plantation sur ce que son office le mettait en situation de savoir de la vie journalière à Longwood. Mais le gouverneur exigeait des détails trop complets, voulait connaître môme les invectives et les épithètcs que provoquaient son caractère et ses actes. Bientôt, il prit en haine le subordonné qu'il obligeait à lui répéter les sbire sicilien, les geôlier, les imbécile, les scribe d'état-major et les bourreau do Napoléon. Les relations se tendirent, des scènes éclatèrent. O'Meara devint muet. Crime impardonnable, aux yeux du grand inquisiteur de Sainte-Hélène! Il faut bien l'avouer aussi,


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le chirurgien anglais encourait d'autre part des reproches fondés : sa sympathie était de plus en plus acquise à l'Empereur, il donnait à celui-ci des nouvelles de l'île, — on l'a vu, — lui procurait des journaux, lui rendait, d'une manière générale, maint et maint petit service prohibé. Ceux qui s'indignent de la Captivité ne doivent pas imiter ses panégyristes ; ils doivent-dire la vérité sans restrictions. Ils peuvent la dire. De leur coté de la barre, tout peut se plaider, tout peut se défendre. Sujet britannique, médecin de la marine ayant rang et devoirs d'oflicier, certes, O'Mearaeutdes torts. Mais ces torts furent seulement des complaisances, des élans de générosité que l'odieux régime de vexations imaginé contre le génie et le malheur excusent assez. Comme le remarquait Napoléon, l'homme qui s'en rendit coupable était, par ailleurs, un loyal serviteur de son pays : il n'aurait favorisé une évasion ni de son aide, ni môme de son silence.

Malgré l'inimitié d'Hudson Lowe, O'Meara réussit à se maintenir plusieurs années à Longwood. Il avait à Londres des protecteurs influents, dont un ministre, lord Melville. Il entretenait avec un fonctionnaire de l'Amirauté, du nom de Finlaison, une sorte de correspondance officieuse, que les membres du gouvernement lisaient et trouvaient pleine d'in-


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térêt. Enfin, et surtout, lord Bathurst craignait de faire scandale en l'enlevant à Napoléon, que l'opposition anglaise assurait malade.

Mais quand le général Gourgaud eut représenté l'Empereur comme florissant de santé et le docteur O'Aleara comme sa dupe, contredire l'opposition devint chose facile, et les amis du chirurgien l'abandonnèrent, te 2o juillet 1818, Hudson Lowe recevait licence de disposer de son ennemi. Il donna l'ordre aussitôt de l'arrêter et de l'arracher de Longwood, sans lui permettre de prendre congé de Napoléon. Dans l'espoir de lui trouver des papiers compromettants, il fit, hors sa présence, ouvrir ses malles et forcer son secrétaire. Au cours de la perquisition, dont le résultat fut nul, des bijoux et des objets de valeur, présents de l'Empereur, disparurent. O'Meara, qui allait rentrer et perdre son grade en Angleterre, et qu'on tenait en attendant prisonnier sur un navire en partance, en rade de Jamestown, se plaignit à l'amiral Plampin, son chef direct. Inutile recours ! Plampin, on le pense bien, approuvait tous les actes d'Hudson Lowe ; il s'époumonnait à clamer, à l'unisson du gouverneur : « Cette canaille d'O'Meara ! » Un simple simulacre d'enquête eut lieu ; le docteur ne revit jamais sa propriété.

L/éloignement de son médecin, suivant de si


9a6 LES DERNÎBttB JOURS DE L'EMPEREUR

près celui d'un de ses compagnons, affecta péniblement Napoléon. 11 no pouvait plus, désormais, se dissimuler qu'avec le temps, le vide — un vide qui menaçait d'être complet— se faisait autour de lui.

En 1816, il s'était vu enlovor par Hudson Lôwe le comte de Las Cases et son fils Emmanuel, le capitaine Piontkowski, et trois servi* tours, Rousseau, Santini et l'un des frères Archambault.

Maintenant ■— au cours do l'année 1818 — sa société diminuait encore, sa maison continuait de se dépeupler. Quelques semaines avant le départ du général Gourgaud, le maître d'hôtel Cipriani servait un soir lo dîner de l'Empereur, quand tout à coup d'atroces douleurs d'entrailles l'avaient pris ; tombé sur le parquet, il s'y roulait en poussant des cris épouvantables ; deux jours après, le 26 février, il expirait, Au mois do mai suivant, le chef de cuisine Lepage, devenu sombre et d'humour difficile, déclarait ne pouvoir supporter plus longtemps le séjour de Sainte-llélôno, allait solliciter à Plantation, et obtenait, son rapatriement en Europe. Bernard, domestique du maréchal Bertrand, l'imitait, atteint aussi de nostalgie, vers l'époque où lo doctour O'Meara quittait l'ilo.

Au début de 1819, la colonie française do Longwood se trouvait réduite à la moitié de


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son chiffre primitif. Napoléon no conservait d'autre société que les familles Bertrand et Montholon, d'autres sorviteurs, de ceux venus avec lui, que les deux valets de chambre Marchand et Saint-Donis, l'officier de boucho Pierron, le chasseur Noverraz, le valet de pied Gentilini et le piqueur Àrchambault aîné. « Si cela conlinuo, disait-il tristement à Marchand, dont il jugeait le dévouomont inaltérable, et qui était jeune, ayant à peine vingt-sept ans, si cela continue, il ne restera ici que toi et moi. Tu me feras la lecture, tu me fermeras los yeux, ol lu retourneras vivre on France du bien que je t'aurai laissé. »

Six mois passaient oncore, et Napoléon dovait s'affliger d'une nouvelle perte. Souffrante d'une affection du foio, la comtesso de Montholon so rembarquait à destination de l'Europo. Au moment où le navire qui l'ommenait allait lever l'ancre et sortir do la rado de Jamestown, son mari lui écrivait : « L'Empereur témoigno un grand chagrin de ton départ. Ses larmes ont coulé pour loi, peut-être pour la première fois de sa vie. »

Voilà ce qu'avaient fait de la pclito population do Longwood, en moins de quatre années, le gouverneur lludson Lowo, les maladies et l'ennui ; l'ennui surtout, l'insupportable ennui de Sainto-IIélôno 1 L'ennui gagnait l'un après l'au-


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tre, telle une épidémie, les serviteurs de Napoléon ; l'ennui menaçait de lui enlever jusqu'au dernier de ses compagnons d'exil. C'est à l'ennui qu'il fallait attribuer, en partie, la désertion du général Gourgaud, et, précédemment, la conduite singulière de i.^s Cases, qui, invité par Uudson Lowe à retourner à Longwood, après son arrestation, s'y était refusé en donnant cette pompeuse mais pauvre raison, qu'ayant été flétri par l'arbitraire, il ne pouvait se représenter devant l'Empereur. Maintenant, conseillé à son tour par l'ennui, le comte de Montholon parlait de rejoindre sa femme en France, et madame Bertrand, que l'ennui ne cessait pas de désoler, insistait chaque jour davantage auprès du grand-maréchal pour le décider à quitter l'île.

Personne, cependant, ne soutirait autant de l'ennui que celui que tout le monde voulait abandonner. Longues et odieuses à quiconque, les journées de Sainte-Hélène paraissaient à Napoléon d'une tristesse et d'un vide effroyables. Quelques lectures, quelques conversations, des essais d'histoire, les échecs et les cartes, était-ce, si peu de chose, de quoi occuper, ou seulement distraire, l'homme qui gouvernait la veille la moitié de l'Europe ; le chef d'Etat, qui, aux Tuileries, ne demandait guère à ses ministres que d'être des secrétaires, die-


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tait toute sa correspondance, dirigeait personnellement tous les services d'un immense empire, les finances, les travaux publics, la justice, l'inslrucf.on, les cultes, les relations extérieures, la marine et la guerre, et, ce faisant, trouvait encore du temps pour représenter, des loisirs pour lire, pour des causeries ?

Sur un îlot, en eût-il du matin au soir arpenté la longueur et la largeur, pouvait-il satisfaire son activité physique, tromper son impérieux besoin de mouvement, le conquérant qui a couvert l'itinéraire le plus considérable ? A tourner dans une cage, le lion captif se donne-t-il l'illusion de l'espace et de la liberté ? Dès la première année de l'exil, l'Empereur s'était lassé des sorties en voiture, du parcours trop restreint de deux ou trois routes. Monter à cheval ? C'est à peine, selon sa remarque, s'il avait à l'intérieur de ses limites de quoi faire un temps de galop. Se promener à pied ? Il connaissait chaque gommier, chaque toull'e d'herbe, chaque caillou du plateau de Longwood.

Comme de répéter des pas insipides, le dégoût devait lui venir, et de jour en jour il l'éprouvait davantage, de reprendre sans cesse les mômes conversations avec les mômes interlocuteurs, de recommencer les mômes parties

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230 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

do cartes ou d'échecs avec les mômes partenaires, de feuilleter cent fois les mêmes livres d'une pauvre bibliothèque.

Jusqu'à ses mémoires finissaient par ne plus l'intéresser. Il les abandonnait.

Au milieu do 1811», Napoléon a terminé tout ce qu'il laissera de commentaires sur ses campagnes et sa carrière; il se contentera désormais d'en retoucher des parties. S'il grossit encore son oeuvre littéraire de quelques pages, ces pages se référeront à d'autres sujets, un peu disparates. Principalement afin de distraire ses pires nuits d'insomnie, il dictera, par exemple, aux comtes Uerlrand et do Montholon : le Précis des guerres du maréchal de Turenne et le Précis des guerres de Frédéric II ; à Marchand, le Précis des guerres de Jules César, des observations sur le Mahomet de Voltaire et Y Enéide de Virgile, et... une note sur le suicide ! •

Pour interrompre son histoire, le seul passetenips un peu elficace de sa captivité, l'Empereur s'était donné à lui - même plusieurs excuses. 11 avait perdu deux de ses secrétaires, Las Cases et (jourgaud, deux de ces collaborateurs avec lesquels il envisageait, parlait ses récits avant de les mettre par écrit. Des documents presque indispensables lui manquaient : des années entières du Moniteur,


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sa correspondance, ses ordres, des publications militaires ou politiques récentes. Enfin, il croyait s'apercevoir que sa mémoire, .à laquelle il devait constamment recourir, faiblissait. Sans doute, de tels inconvénients pouvaient le rebuter. Maïs, en délaissant le travail, il avait surtout cédé à ce dégoût général qui l'envahissait. Intellectuellement, aussi bien que physiquement, il tombait à cette inertie, à cette apathie qui fait dire de tout, avec des gestes découragés : « A quoi bon ! »

Il voulait parfois réagir. Il lui arrivait, après une matinée passée dans une complète oisiveté sur le sofa de sa chambre, devenir l'après-midi au cabinet topographique, bien décidé à reprendre la relation de ses campagnes, à s'occuper des recherches et des notes nécessaires. Il parcourait quelques carte, feuilletait quelques brochures, puis, bientôt lassé, quittait la table chargée de papiers pour aller à la porte-fenêtre -qui donnait sortie sur la véranda. Il restait là debout, durant des demiheures, à tambouriner aux carreaux, à regardor des vols de mouettes tournoyer autour du pic de Flagstaiï, à suivre au ciel, d'un oeil morne, les processions do nuages qu'y renouvelait interminablement l'alizé. Souvent, le maréchal Bertrand et le comte de Monlholon, s'ils se trouvaient présents, et Noverraz, qui faisait le


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service de la pièce, l'entendaient murmurer : « Quelle croix ! Quel ennui !... »

Les renseignemontsfournis parleschroniques rendent possible de so représenter, de manière assez exacte, les journées de l'Empereur à Longwood, d'imaginer leur tristesse. Mais les journées ne sont qu'une moitié, et la moindre, du supplice de Sainte-Hélène. Comment se faire une idée des nuits dont elles s'accompagnent, de ces nuits où Napoléon, qui ne sut jamais beaucoup dormir, n'a plus auprès de lui ni ses compagnons, ni ses serviteurs, resto seul avec lui-môme, souffre sans témoins ? « Vous parlez de vos chagrins, disait-il une fois à Gourgaud. Et moi, que de chagrins j'ai eus, que de choses j'ai à me reprocher ! Croyez-vous que, lorsque je m'éveille, jo ne passe pas d'horribles moments, à me rappeler ce que j'étais et à voir où je suis maintenant? »

Durant ces insomnies où l'Empereur, cherchant tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre un sommeil qui le fuit, va du petit lit de fer de sa chambre à coucher au petit lit de fer de son cabinet de travail, ou bien, demeurant levé et s'enveloppant de sa robe do basin, arpente la tête basse et les mains derrière le dos la longueur des deux pièces, quelles pensées l'occupent, viennent l'assaillir? ii est seulement


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permis, d'après ses conversations du jour, d'en conjecturer quelques-unes.

« Personne, déclarait-il noblement au docteur O'Meara, personne que moi n'est cause de ma chute. J'ai été mon principal ennemi, l'artisan de mes malheurs. » Et à ses auditeurs habituels du soir : « J'ai voulu trop embrasser... Plut à Dieu qu'un boulet du Kremlin m'eût tué!. L'histoire m'aurait misa côté d'Alexandre et de César, au lieu qu'à présent, je ne serai presque rien ! »

Il s'exagérait l'atteinte portée par ses défaites à sa gloire, il se prenait à douter de son oeuvre. Il avait, il est vrai, échoué dans la conquête matérielle de l'Europe, mais n'en avait-il pas réussi la conquête morale ? Propagés par lui, fils de la Révolution, l'idée française d'égalité et l'esprit de réforme allaient ruiner partout les grandes et les petites tyrannies, détruire l'absolutisme, les abus et les privilèges, émanciper les nations et faire avancer encore l'humanité. Il semble qu'à Sainte-Hélène, cette vue de son rôle lui ait souvent échappé. Probablement, durant ses tristes méditations des nuits, il concluait de l'insuccès apparent de ses guerres à la folie de sa politique, jugeait vaine sa course à travers le monde et sa dictature sur les peuples ; il était surtout frappé de son désastre personnel et de son néant actuel..

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De tant de victoires et de tant de royaumes, — d'avoir étendu la France si loin au delà de ses limites naturelles, jusqu'à l'Elbe au Nord et jusqu'au Tibre au midi ; pris, pour les donner à des princes de sa famille, la Hollande à la maison d'Orange, Naples et l'Espagne aux Bourbons, le Milanais, le Tyrol et la Vénélie à l'Autriche, à des Electeurs allemands et à la Prusse la Westphalie ; d'avoir possédé, enfin, un empire plus vaste que celui de Cliarlemagne, planté ses aigles aux quatre extrémités d'un continent, fait des entrées triomphales dans presque toutes les capitales de l'Europe, — que lui restait-il ? Rien que cette montre d'argent devant laquelle il immobilisait parfois sa promenade nocturne la montre de Frédéric II,

qu'au lendemain 'd'Iéna, visitant en maître le château de Potsdam, il avait aperçue sur une table et mise dans sa poche !

Et, douloureusement, Napoléon repassait les étapes de sa chute, les degrés où elle aurait pu s'arrêter, le laissant encore très grand. Pourquoi, en 1813, n'avait-il pas conclu la paix à Prague ? Il serait demeuré empereur des Français et roi d'Italie. Pourquoi n'avait-il pas accepté les propositions ultérieures de Francfort ? Il conservait la France avec sa magnifique frontière rationnelle du Rhin. Pourquoi môme n'avait-il pas souscrit aux conditions


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do Chatiltou, celles de 1811, en réservant l'avenir ?

Et pourquoi aussi, pourquoi, son ambition assagie, et voulant inaugurer de nouvelles méthodes de règne, pourquoi n'avait-il pas réussi dans sa suprême tentative de Waterloo !

Waterloo ! Plus d'une nuit, en songeant ainsi, Napoléon a du la recommencer, cette bataille dont il ne pouvait comprendre la perte. La revue nocturne imaginée par le poète allemand, il la passait sans doute : il faisait lever ses grognards de leur tombe, ressuscitait sa vieille garde, exhortait ses escadrons défunts à se ruer et charger encore, afin de lui rendre son trône et la liberté de son génie. Mais, toujours, le; pas des sentinelles anglaises retentissait devant sa porte.

Pauvre homme ! oui, pauvre homme ! comme dit Henry. S'il commit des fautes, de quelles tortures il les expiait ! Jamais, dans une vie humaine, pareille misère succéda-t-elle à tant de splendeur, pareille déchéance à tant de puissance ?

Avoir eu pour demeure les Tuileries, l'Elysée, Saint-Cloud, Trianon, Malmaison, Fontainebleau, Gompiègne, Rambouillet, possédé des palais à Bruxelles, Amsterdam, Mayence, Turin, Parme, Florence et Rome, traversé Potsdam, Schoenbrunn et le Kremlin pour


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aboutir à celte masure, à ces murs de bauge et ces toits de carton, Longwood !

De Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin, médiateur de la confédération suisse, être redevenu le général Bonaparte, par dérision ! Conservait-il seulement un nom? Dans leur correspondance, Hudson Lowe et lord Bathurst trouvaient plaisant de l'appeler tour à tour le général Bonaparte, Bonaparte tout court, Buonaparte ou Buonaparté!

Après avoir régné sur quatre-vingts-millions d'âmes, se voir sous l'autorité d'un fonctionnaire anglais ! Lui devoir compte de ses dépenses, de ses pas, de tous ses actes ! Ne pouvoir recevoir de visites que celles qu'il permettait, lire de livres et de journaux que ceux qu'il voulait bien laisser passer, écrire même à sa mère, môme à.sa femme, même à son iils, sans que cet étranger lut de tiers dans l'intimité et la tendresse de ses lettres !

Un moment, quelque espérance l'avait soutenu dans ce martyre. L'opposition libérale, en Angleterre, désapprouvait les humiliations, le traitement qu'on lui infligeait, déclarait sa détention contraire au droit des gens. Un membre de l'aristocratie britannique, lord Holland, se faisait son avocat au Parlement. A la Cour,- il se savait la sympathie de la propre fille


L'ENNUI A SAINTK-Ill'.I.KXF. tôj

du régent, la princesse Charlotte. Mais la princesse Charlotte mourait en 1817. Mais ni alors, ni ensuite, les libéraux anglais ne remplaçaient les conservateurs à la tôle des allaircs. Du reste, lord Hollaud devint-il premier ministre, lui rendrait-on la liberté ? Les partis gouvernent tour à tour à Londres, la politique n'y change guère. Croire que jamais on lui permettrait d'aller vivre en particulier aux Etats-Unis, ou bien, à titre d'hôte, d'hôte inquiétant et qu'il faudrait surveiller, d'achever ses jours en Angleterre, c'était, à froidement y réfléchir, une illusion.

Lui donnerait-on seulement une autre prison? Non, aucune ne pourrait paraître aussi sûre que celle-ci. Au milieu de 1819, après quatre ans bientôt de captivité, l'Empereur n'en doutait plus : le supplice de Sainte-Hélène, sa croix, comme il disait, durerait autant que luimême. Et, tout espoir perdu, n'attendant de l'avenirqu'uneaggravation de maux, une crainte parfois le prenait, il éprouvait une peur : la peur d'une existence trop longue.

Végéter des années et des années encore sur ce las de rocs assiégé par les vagues, le vent et les brouillards, — sous ce ciel morne toujours chargé de pluie, — dans cette baraque humide infestée de rats ! Y vieillir lentement ! Objet de curieuse commisération pour ces


a38 LES DKItNIKRS JOUUS 1)K l/jîMPHUEUIt

Anglaises, femmes de fonctionnaires ou d'officiers, qui visitaient l'ile on revenant de l'Indo. atteindre ici, à Longwood, l âge do la décrépitude et des infirmités! Après tant de ruines, y devenir lui mémo une ruine; s'y voir un jour cacochymo, asthmatique, catarrheux, goutteux, — y finir gâteux peut-être ! Pouah !

L'hommo, a dit Goethe sous uno forme paradoxale qui renferme un fond do vérité, l'hommo vit aussi longtemps qu'il a la ferme volonté de ne pas mourir.

Napoléon ne voulait plus vivre.

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CHAPITRE V

LA MALADIE DE L EMPEREUR

Depuis longtemps déjà, le corps, chez l'Empereur, était malade, aussi bien que l'àme.

Avant Sainte-Hélène, Napoléon avait joui d'une santé extraordinaire, si l'on songe au train vertigineux do sa.carrière, à l'ubiquité do son elïort, h la dépense physique nécessitée par des achèvements dont la réalité surpasse les fabuleux travaux d'Hercule. Goethe, pour citer do nouveau le grand poôto allemand, remarque avec admiration : « On l'a quelquefois appelé un homme de granit. Lo mot est juste. Que n'a-t-il pu exiger, que n'a-t-il exigé.dc sa personne? Des sables brûlants de la Syrie aux neiges de Moscou, quelle infinité de marches,


2:tO LES DERNIERS JOURS DE L EMPEREUR

de batailles, de bivouacs nocturnes ! Que de fatigues et de privations l'on aperçoit ! Pou de sommeil, peu de nourriture, et sans cesse une activité cérébrale intense ! Quand on supputa tout ce que celui-là a fait et enduré, il semble qu'à quarante ans il eût dû être usé jusqu'au dernier atome. Eh bien, non ! à cet âge, on le voyait s'avancer encore, toujours héros parfait ! »

A peine si, officier d'artillerie, général, consul, empereur, il éprouve quelques indispositions, contracte quelques maladies. Des névralgies de la face, d'après Bourrienne, des vomissements de bile, d'après Meneval, voilà pour les indispositions. De maladies proprement dites, il n'en a que deux. Il souffre un momentd'hémorrhoïdes anales, en Italie ; un moment aussi, il s'y plaint d'un mal de la vessie, d'une dysurie qu'il attribue à l'air vif des montagnes. Ultérieurement, ces aflections reparaissent do manière intermittente. Elles ne présentent toutefois rien de grave ni d'alarmant, et, môme aux derniers et mauvais jours de l'Empire, durant les terribles années 1812, 1813, 1814 et 1815, Napoléon conserve entières ou presque intactes sa vigueur et son endurance.

Arrive la captivité.

Pendant la traversée d'Europe à SainteHélène, et les sept semaines de sa résidence


LA MALADIE DK 1,'KMPEREUR 'J/JI

aux Briars, l'Empereur se porte bien. Il perd seulement — et il doit plutôt s'en féliciter — un peu de cet embonpoint qui avait frappé à son retour de l'ile d'Elbe et qui menaçait de devenir excessif.

11 s'installe à Longwood. Six mois environ, sa santé s'y maintient bonne. Mais Hudson Lowe vient d'inaugurer ses fonctions et ses vexations. Il a réduit de douze milles à huit milles le périmètre de la circonscription où Napoléon peut circuler sans gardes. Et journellement, il modifie, déplace le nouveau circuit. A un endroit permis la veille, le lendemain un factionnaire arrête la promenade de l'Empereur. Celui-ci proteste contre un tel arbitraire et les autres offenses du gouverneur en se confinant dans cette enceinte de quatre milles qu'un mur bas délimite nettement, qui dépend pour ainsi dire de sa maison, et dont on ne saurait lui contester aucune partie.

Malheureusement, l'espace est étroit, et d'un parcours terriblement monotone et triste. Aussi, durant toute la seconde moitié de l'année 1816, l'Empereur n'y fait-il qu'une galopade à cheval, et dix à douze tours en calèche. Bien que moins rares, ses sorties à pied ne sont non plus ni assez nombreuses, ni assez longues, et bientôt sa santé s'altère.

Le mouvement sanguin, chez Napoléon,

21


•>/\o. i,i:s DKKNIKHS joims tu: L'KMI»J:UKUR

olo.il oxtraordinairement lonl. Son pouls n'indiquait guère, fréquemment, quo Si à S5 pulsations à la minute : « Je n'ai jamais senti mon coeur battre, remarquait-il; c'est à croire que je n'en ai pas. » Le docteur Corvisart, prétend-on, l'avait jadis averti quo, s'il cessait quelque jour de mener une vie fort active, sa circulation se ralentirait encore, et qu'il en éprouverait toutes sortes de désagréments : en particulier, du froid et de l'oedème aux extrémités des membres. Cette prédiction se réalisait. Les jambes de l'Empereur enflaient, des frictions devaient y ramener la cbaleur. Il souffrait, en outre, d'Une suite presque ininterrompue de maux do tête, de maux de gorge et de fluxions. Ses dents, si belles, se gâtaient; coup sur coup, O'Meara dut lui arracher trois molaires. Le chirurgien anglais l'exhortait à multiplier et prolonger ses sorties : « Quel exercice prendre, répondait Napoléon, dans une île exécrable où l'on ne peut faire un mille sans être trempé ? une ile dont les Anglais, accoutumés à l'humidité, se plaignent eux-mêmes ? une ile maudite, dans laquelle on ne voit ni soleil ni lune pendant la plus grande partie de l'année ! Toujours de la pluie et du brouillard ! Je hais ce Longwood, sa vue seule me donne de la mélancolie ! » Henry consacro une page d'éloges au climat

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LA MALADIE PB Ii'lïMl'KRKUK Q/p

qui exaspérait l'Kmporour. 11 célèbre le souille salubro de l'alizé, et la fraîcheur, sous un ciel tropical agréablement voilé, du plateau où vivait Napoléon. Forsyth et Seaton ne se sentent pas d'aiso de co bon témoignage. On n'a pourtant que l'embarras du choix pour en citer de fort différents. Kn 18;>9, par exomple, le capitaine do génie Massolin fut envoyé par le gouvernement français à Sainte-Hélène ; il y séjourna doux ans. Il a laissé de sa mission un récit très sobre et qu'on sont très exact. Voici comment il apprécie la fraîcheur vantée par Honry ; « Aucune observation hygrométrique n'a oncoro eu lieu qu'il sojt possible do comparer avec celles obtenues dans d'autres climats humides. Il est cepondant naturel de penser que l'atmosphère doit être presque continuellement au plus haut point de saturation. Quelques romarques faites dans les ménages, à Longwood, viennent à l'appui do cette présomption. : les étoffes de soie, les gants, même placés dans des boites fermées, se piquent rapidement de tachos rougeàtres ineffaçables ; les cuirs so recouvrent, en peu de jours, d'une moisissure abondanto, » Faut-il aussi donner, s*:.** le site assigné comme demeure à l'Empereur, l'avis d'une autorité que personne ne peut récuser ? Mr. John Charles Melliss, ingénieur colonial anglais, a passé uno grande


<l'\l\ LKS DERNIERS JOURS DE L EMPEREUR

partie do sa vie à Sainte-Hélène ; il en a étudié durant des années la géologie, la llore, la l'aune cl la méléréologie. Il a publié en 1873 un volumineux, consciencieux et savant ouvrage, la meilleure description de l'île que l'on possède. 11 dit de Longwood : « (1 etst un plateau morne, froid, exposé au vent, et iN poléon cl sa suite ne laissaient pas d'avoir de> raisons de s'en plaindre. »

Sans doute, des souffles de bise, môme continuels, l'humidité, môme excessive, ne rendent pas un lieu inhabitable. Avec de l'activité physique, on se défend contre de tels défauts climatériques. Grâce à leurs occupations obligées, à l'incessante agitation militaire, l'aide-major Henry et les officiers anglais cantonnés près de la maison de l'Empereur les supportaient allègrement, la chose estprésumable.

Mais, pour un homme dans la situation de Napoléon, Longwood ne pouvait être un séjour anodin. Se mouvoir uniquement par hygiène, faire des pas à seule fin de se donner de l'exercice, n'est jamais qu'à demi-plaisant et qu'à demi-tentant. Au moindre prétexte, on s'en dispense. Et, ici, les prétextes n'étaient que trop souvent de réels empêchements. La moitié de l'année, le plateau, sec, dur et imperméable à une faible profondeur, formait à sa surface une boue gluante, décourageante— une fange.


LA MALADIE I>K L'KMPKREUR ilfô

L'Empereur projetait-il une sortie ? Deux fois sur trois, une pluie fine, sevrée, obstinée, se mettait à tomber. Lorsqu'elle cessait, aux premiers rayons venus du ciel éclairci, toute la baute étendue, saturée d'eau, fumait comme un volcan, exhalait des vapeurs blanches, qui se mêlaient, en montant, à des bouffées de nuages roulées au ras du sol par l'alizé. Môme aux heures de beau temps, les promenades n'avaient rien d'agréable. A l'abri des bâtiments de Longwoodou des plis dé terrain, l'air vibrait de chaleur, le soleil tropical brûlait, ardait. Aux endroits découverts, le vent du sud-est glaçait. On subissait, à des intervalles de quelques mètres et de quelques secondes, des différences de dix et quinze degrés centigrades. L'Empereur s'y montrait fort sensible. Sa constitution, si résistante dans l'action, était en efïet fragile, d'une susceptibilité peu commune au repos, et chaque jour le devenait davantage. « Je sors rarement, remarquait-il, sans attraper une migraine, un rhume ou des douleurs. » Les brusques variations de température affectaient aussi, chez Napoléon, le tissu de la peau, le resserraient exagérément, arrêtaient la respiration et les autres fonctions cutanées. Elles mettaient obstacle à un exanthème ancien, une éruption, que, pour le bien de sa santé, il devait voir se reproduire

21.


246 LES DERNIERS JOURS I1E L'EMPEREUR

périodiquement à la faco externe des cuisses, et dont la discontinuaiion ne manquait jamais de provoquer des retours douloureux de sa dysurie.

L'année 181C finissait à peine, et le docteur O'Meara exprimait l'avis que Napoléon, continuellement souffrant, le corps désormais débilité, .ne pourrait supporter une maladie grave. Cette maladie se préparait sourdement, existait déjà à l'état latent. Elle se révélait l'année suivante. L'Empereur se plaignait, au mois d'octobre 1817, d'une douleur dans la région hypocondriaque droite, immédiatement au dessous du cartilage des côtes. Il se sentait, expliquaitil, comme un besoin d'appuyer, de presser son côté contre quelque chose de dur. C'était lo premier signe accusé du cancer qui allait lui trouer l'estomac, et le tuer.

Précédemment, Napoléon avait éprouvé, au môme endroit, ce qu'il appelait de la pâleur, une légère et fortuite sensation de froid, qui, peu à peu, lui faisait prendre l'habitude de porter la main à l'aine et de s'y frotter. Ace vague malaise, O'Meara n'attacha pas d'importance. Mais, maintenant, examinant la partie affectée, il la trouvait sensible au toucher et visiblement tuméfiée, et, s'en rapportant à différentes observations encore, il concluait à une hépatite, une inflammation du foie.


LA MALADIE DE L'EMPEREUR 1^

On a reproché au chirurgien anglais cette erreur de diagnostic. Elle a plus d'une excuse. Sans parler de la similitude fréquente d'autres symptômes, l'inflammation du foie, aussi bien que le cancer de l'estomac, occasionne une douleur à i'épigaslre, et R'y manifeste par une saillie. Et, pour ce qui est du cas particulier de Napoléon, l'Empereur se croyait l'estomac excellent : <£ Je n'en ai jamais souffert», disaitil souvent à Las Cases. Il donnait, certainement, la même assurance au docteur O'Meara. Au contraire, son tempérament bilieux, attesté par son teint, devait incliner le médecin à l'hypothèse de l'hépatite — une affection réputée endémique à Sainte-Hélène, et dont, à tort ou à raison, tout le inonde ou presque tout le monde se plaignait dans l'île. Il faut lire à ce sujet les rapports des trois commissaires étrangers. Au mois de décembre 1816, le marquis de Montchenu annonce au duc deUichelieu : « La mortalité est devenue la mode principale depuis quelque temps ; elle est assez forte, mais, tant qu'elle n'attaquera pas Longwood, je suis persuadé qu'elle m'épargnera. L'engorgement du foie est la maladie la plus commune. Le comte de Balmain en est déjà atteint, mais il a été pris à temps... » Le baron Slurmer écrit au prince de Metternich, à la date du 10 janvier 1817: « Quantité d'Anglais souffrent d'obstructions


248 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

du foie cl de maladies inflammatoires ». Et, postérieurement, si l'on veut d'autres témoignages, un correspondant mandera au journal la Morning CJwonicle, à Londres: « L'hépatite, la dysenterie et les inflammations d'entrailles font rage ici. 11 n'existe peut-être pas, sur la terre, de localité de cette petite étendue où l'hépatite, en particulier, soit aussi fréquente, d'endroit où elle assume un si redoutable aspect. Dans beaucoup de cas, elle revêt immédiatement la forme purulente, et, même quand elle se développe avec lenteur, elle nemanquejamais d'être fatale. 11 ne se passe guère de jours qu'une sonnerie funèbre ne nous apprenne un nouveau décès. La plupart des familles de l'île sont en deuil. » Le docteur O'Meara soigna donc l'Empereur pour une affection du foie. Afin de dépurer le sang et de redonner de l'activité à la sécrétion biliaire, il prescrivit des purgatifs anodins, d'abord, puis recourut à des pilules mercurielles et îu calomel, qui est du mercure encore. Le seul effet do ce métal fut d'ajouter des coliques, dés nausées et des vomissements à tous les maux dont souffrait déjà Napoléon. Naturellement, ni la tumeur, ni la douleur de l'épigastre ne disparurent. Lorsque O'Meara quitta Sainte-Hélène, au milieu de l'année 1818, il n'avait obtenu aucune amélioration. La maladie paraissait stationnaire.


LA MALADIE DE i/EMPEREUR 24g

Malgré l'erreur, commise par le chirurgien anglais, on ne peut s'empêcher de regretter qu'il ait été enlevé à l'Empereur. Ses successeurs, les docteurs Stokoe et Antommarchi, ne devaient pas le surpasser en perspicacité, allaient simplement répéter ses fautes de diagnostic et de traitement. Hudson Lowe, il est vrai, recommanda à diverses reprises d'autres médecins, qui, au dire de certains, se fussent montrés plus clairvoyants, si on les eût consultés. Sans nul doute, ils se seraient bien gardés de conclure à l'hépatite, car ni le gouverneur, ni le gouvernement britannique ne voulaient admettre l'existence de cette affection dans l'île. Mais auraient-ils soupçonné le cancer, si imparfaitement connu au début du siècle dernier ? Un exemple en fait douter. Professionnellement très estimé, choix approuvé à Plantation, le docteur Arnott sera appelé à la dernière heure à Longwood, auprès de l'Empereur agonisant. Il ne se prononcera avec certitude sur sa maladie qu'après sa mort, à l'autopsie, devant son cadavre ouvert et la table de dissection.

La question du traitement, au surplus, était chose assez indifférente, avec Napoléon. Il se défiait de la pharmacie, la détestait. Le mercure lui soulevait le coeur, selon la forte expression vulgaire. Il n'en accepta jamais que


a5o LES IlIîllNIHUB JOURS niî'l/KMPKÏlEUIl

do petites clones, et, à chaque expérionco, il en cessait vite l'usago ; les méfaits du redoutable métal justifiaient trop ses appréhensions. H discutait les médicamonts les plus siniplos ot les plus usités : « J'aimo mieux laisser opérer la nature, déclarait-il à O'Meara ; Veau de poulet est préférable à toutes vos drogues. » Et, presque toujours, il s'en tenait à sa thérapeutique personnelle. Il demandait à des bains, pris très chauds et très longs, de le soulager do K-y douleur persistante, mais encore sourde, à l'épigastro, et de son occasionnelle dysurie. Pour rétablir les fondions cutanées, il recourait à la transpiration, faisait énergiquement bassinor son lit et le surchargeait do couvertures. Voulait-il combattre un rhume ? il buvait des tisanes d'orgo et de miel. Eprouvait-il, co qui arrivait parfois maintenant, un embarras do l'estomac? il se mettait à la diète. Les hommes de l'art ne pouvaient guère abréger la vio d'un malade de tant.de bon sens, quelle que fut lour maladresse. Il leur était tout aussi difficile, malheureusement, — à les supposor habiles et clairvoyants, — de la prolonger do boaucoup. Le cancer, aidé par cet autre grand mal do l'Empereur, la désespérance, devait, eu un temps précis, accomplir son inéluctable évolution et son oeuvre. Lo médecin obtient peu d'effet de sa science, dans un cas pareil.


LA MALADIE 1>K L EMPKHKUR 201

S'il garde un rôle, c'est, presque uniquement, que ses soins ne cessent jamais d'avoir une utilité morale. Impuissant à guérir, souvent môme incapable d'alléger la peine physique, il donne néanmoins, à certaines heures, l'illusion du secours à celui qui souffre. Lorsque sa personne agrée et qu'on le connaît depuis longtemps, il est on outre, l'instant suprême venu, comme un figure amie de plus au chevet du moribond. O'Meara eût été cela pour l'Empereur ; il plaisait, Napoléon s'était habitué à lui. 11 faut regretter, encore une fois, son départ de Longwood.

Il faut le regrettor doublement. Le chirurgien anglais tenait un journal très complet des laits auxquels il assistait. Nous saurions, sur les dernières années de la Captivité, bien des choses que nous ignorons, s'il fût resté à SainteHélène.

On a dit beaucoup de mal du journal en question. En tant que médecin, O'Meara n'a encouru que des critiques assez modérées ; en tant que mémorialiste, il a subi et continue de subir de furiousos attaques. Les partisans d'IIudson Lowo le poursuivent d'une belle haine ; nul témoin défavorable uu gouverneur ne leur est aussi odieux. Il n'cxislo peut-être pas d'écrivain dont on so soit etlorcé davantage do détruire l'autorité — par tous les


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202 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

moyens, particulièrement en atteignant, en décriant et discréditant l'homme. On lui a reproché d'avoir, avant Sainte-Hélène, étant aide-major d'un régiment, perdu dans l'armée, à raison d'une affaire d'honneur, un grade qu'il reprit presque aussitôt dans la marine. Une participation à un duel, en qualité de second, voilà l'atFaire d'honneur ! On lui a reproché de s'être, après Sainte-Hélène, marié avec une femme d'un âge supérieur au sien. Aurait-il — en 1823 — conduit à l'autel une centenaire, en quoi la chose intéresserait-elle la captivité de Napoléon ?

A propos de celle-ci, au sujet de SainteHélène môme, les reproches faits à O'Meara ont un caractère plus sérieux. Son journal de trois années, dans les termes où il l'a publié, le montre prenant toujours le parti de l'Empereur et s'élevant contre toutes les vexations d'Hudson Lowe. Or, pendant assez longtemps, il n'éprouva en réalité que peu de sympathie pour Napoléon et nulle réprobation pour le gouverneur, sa correspondance avec l'employé Finlaison, avec d'autres encore, l'a révélé. Ses assaillants triomphent et s'écrient : l'homme a eu plusieurs visages ! il a changé de sentiments et d'opinions ; c'est un témoin qui a varié, un témoin sans franchise et sans conviction; il ne mérite pas qu'on l'entende, on ne doit pas le


LA MALADIE DE L'EMPEREUR 253

laisser parler au procès de la Captivité.

Expliquer la position d'O'AIeara à SainteHélène, ce sera discuter cette récusation.

Au départ d'Europe, l'Empereur voulait se faire suivre du docteur français Maingault. Sur le refus de celui-ci de l'accompagner, il demanda les services d'O'Meara. Ce dernier était alors chirurgien du vaisseau le Bellerophon. On lui permit de devenir le médecin de Napoléon, mais il ne cessa pas d'appartenir à la marine britannique, il y conserva sa solde et son grade. Regrettable arrangement: il cumulait ainsi sa situation ancienne et sa fonction nouvelle, allait trop s'inspirer, pour sa conduite, tantôt de l'une, tantôt de l'autre, et démériter plus ou moins de toutes les deux. Par désir de plaire à ses chefs, il se rendra coupable, à l'égard de son illustre client, d'un manque de respect et de discrétion professionnels ; puis, en faveur de l'Empereur, il transgressera son devoir militaire.

Au début de son office à Longwood, O'Meara se laisse dominer et guider par sa mentalité d'officier et ses sentiments anglais. Il éprouve, assez naturellement, quelque prévention nationale à l'endroit des Français et de Napoléon. Il le manifeste dans les premiers détails qu'il adresse sur Sainte-Hélène à son ami Finlaison, de l'Amirauté, et Finlaison lui annonce en

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254 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

retour, le 3 juillet 1816 : « Vos lettres du 16 mars et du 22 avril me sont parvenues ; elles ont été mises sous les yeux de très grands personnages et leur ont paru un vrai régal littéraire. J'ai reçu également celle que vous m'avez écrite sitôt votre arrivée ; on l'a trouvée aussi d'un extrême intérêt. » De quels très grands personnages s'agit-il ici? De lord Melville, ministre de la marine, de ses collègues du cabinet qt du prince régent lui-môme ! Qu'on s'étonne, après un pareil compliment, qu'un petit chirurgien major, flatté, grisé, perde la réserve du médecin, devienne loquace et veuille faire un peu de chronique satirique aux dépens de Napoléon et doses compagnons. Si, par surcroît, dans une autre correspondance, que détermine sa position à Longwood, — celle-là avec Hudson Love, le secrétaire Gorrequer et l'adjudant-général Thomas Reade,— O'Meara parle en termes plus que malicieux, en termes vraiment désobligeants de Las Cases, de Bertrand, de Gourgaud et de Montholon, il a celte excuse encore ; il partage la vie étroite, irritante des exilés français ; il loge à côté d'eux, se trouve jusqu'à un certain point môle à leurs discordes, et jusqu'à un certain point aussi, doit prendre leur acrimonie. Ce qui est moins pardonnable, de sa part, c'est de se permettre, sur Mesdames Bertrand et de Montho-


LA MALADIE DK L'EMPEREUR 255

Ion, des plaisanteries inconvenantes, parfois indécentes, dont Forsyth et Seaton sjindignont fort justement. Mais Ces plaisanteries, sont-elles à sa soulo charge? S'il lus a écrites, qui les lisait? Hudson Lowc et son état-major. Or, on ne voit nulle part que le gouverneur les ait jamais défendues, ni môme blâmées, ni môme désapprouvées. Il les oncourageait donc, tacitement, il en est complice, il en est coupablo autant quo le subordonné auquel il a donné licence do s'y livrer. Coupablo autant, non —» davantage 1 Car si l'on peut, en quoique mesure, absoudre O'Meara, officier subalterne, qui fréquentait les mess et les corps de garde, do s'être laissé aller, croyant faire de l'esprit, à des propos soldatesques sur dçs femmes, Hudson Lowe, officier général, haut fonctionnaire et châtelain de Plantation, n'est en aucune manière excusable d'avoir prêté l'oreille et pris un évident plaisir h ces propos. Il le sentait si bien, que ni à Sainte-Hélène, quand le chirurgien, las do sa curiosité inquisitoriale et do ses procédés, se rebolla et so rangea franchement au parti de l'Empereur, ni après Sainlo-IIélèno, lorsque O'Meara l!attaqua d'une plume véhémcnlo, il n'osa divulguer, en représaille, une correspondance à Iaquullo il y avait trop à redire. C'est son biographe Forsyth qui, moins prudent, l'a dévoilée.


Q56 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

En résumé, O'Meara ne fut pas un caractère irréprochable, mais l'homme, chez lui, en valait beaucoup d'autres. De môme l'écrivain. Ses livres contiennent quelques inexactitudes, ils sont en désaccord sur certains points avec ses lettres. Est-ce.une raison suffisante pour les déclarer de nulle portée, pour leur refuser, selon le désir de Forsyth et de Seaton, toute valeur de référence ? Où trouve-t-on la vérité absolue, la vérité complète, en histoire, surtout dans cette histoire de Sainte-Hélène dont les principaux chroniqueurs, il ne faut jamais l'oublier, ont été aussi les acteurs? Lord Rosebery le signale au début de La dernière phase, quand il examine et passe en revue les sources qu'il va utiliser : aucun des mémorialistes delà Captivité ne mérite une foi entière ; il n'en est aucun auquel il n'arrive, ici ou là> de- dénaturer un fait, tantôt en faveur de Napoléon, tantôt en faveur d'Hudson Lowe : « On dirait que l'air de Sainte-Hélène ne convient pas à la vérité... Comme les bottes se piquent de moisissures, dans Pile, les récits semblent y prendre de curieuses taches. » Cependant les moisissures ne font pas toujours jeter les bottes, et, malgré les taches, on doit toujours conserver les récits. L'historien averti manque-t-il de moyens de contrôle à l'égard de ceux-ci, ne peut-il se donner la peine d'y rechercher, d'y


LA MALADIE DE L1EMPEREUR 25?

démêler le bon et le mauvais ? Qu'on procède ainsi, avec O'Meara ; l'opération de départ lui sera favorable.

lia publié deux livres. Le premier en date est une riposte aux pages dithyrambiques où le facétieux Théodore Hook, inspiré par Hudson Lowe, célébrait l'agréable exil de l'Empereur et i'édénique beauté de Longwood. On a sur cet écrit l'appréciation d'un homme bien placé pour le juger et pour en fixer la valeur. Dans un rapport au cabinet de Paris, de Gors constate qu'il renferme des détails faux, assurément, mais « beaucoup moins d'exagérations et beaucoup plus de vérités » que le volume de Hook. En particulier, le secrétaire du marquis de Montchenu reconnaît l'exactitude des remarques d'O'Meara sur le climat de Sainte-Hélène.

Le second ouvrage du chirurgien, très supérieur en importance, est son journal. Uien de facile comme d'en faire la critique et l'estimation, si l'on veut seulement en sérier le contenu, l'examiner par matières.

Tout d'abord, il apparaît, et personne ou presque personne n'a jamais songé à le mettre en doute, qu'O'Meara rapporte fidèlement les opinions exprimées devant lui par Napoléon sur ses guerres, sa politique, sa famille, sur des points d'histoire, d'art militaire, d'administration, de législation et de religion. Il n'a,

aa.


258 LES DERNIERS JOURS DE i/EMPEREUR

c'est l'évidence, aucun motif de dénaturer ces opinions, et, malgré qu'il les ait entendues en italien, puis traduites et publiées en anglais, chez nul des mémorialistes de Sainte-Hélène, sauf Gourgaud, on ne reconnaît aussi bien la conversation de l'Empereur, son tour de pensée et de parole. Rencontre favorable déjà, on en conviendra, que, pour une moitié environ de son journal, une partie de tant d'intérêt, O'Meara soit sans conteste digne de foi.

Il l'est également quand il décrit les manières d'être et les habitudes de Napoléon à Longwood, le rapprochement avec d'autres récits le montre. Là encore, d'ailleurs, pourquoi tromperait-il le lecteur ?

Reste un double sujet, sur lequel on a le droit de suspecter sa véracité.

Ses renseignements touchant la santé de l'Empereur, pendant les années 481G, 1817 et 1818, sont-ils exacts? N'est-ce pas faussement, à dessein que le traitement et les duretés de Sainte-Hélène ressortent davantage et provoquent plus d'indignation, qu'il représente Napoléon comme sérieusement malade dès le début de la captivité ? — La durée habituelle et le lent ravage du cancer autorisent à répondre négativement.

Mais O'Meara, en fin de compte et tout au moins, s'est rendu coupable d'allégations


LA MALADIE DE L'EMPEREUR 259

erronées, d'accusations un peu excessives, il semble, contre Hudson Lowe?Celte fois, oui... voilà le défaut, le seul défaut peut-être, de son journal. Le chirurgien anglais ne parle pas avec toute l'impartialité désirable de celui qui l'arracha brutalement de Longwood et brisa sa carrière militaire ; il n'a pas su résister à la tentation d'ajouter quelques traits noirs — bien superflus ! — à la sombre physiononie du gouverneur. Cependant, s'il trace de son ennemi un portrait où l'on relève des points de détail inexacts, ce portrait, dans l'ensemble, demeure d'une rare fidélité. D'autres peintures permettent do le vérifier. Il paraîtrait partial de prendre celles des compagnons de l'Empereur comme terme de comparaison ; la chose, du reste, n'est nullement nécessaire. Un légitimiste français, le marquis de Montchenu; un diplomate russe, le comte de Balmain, un autrichien, le baron Sturmer ; un amiral anglais, Sir Pulteney Malcolm, s'ofirent pour garantir la vérité générale des dires d'O'Meara.

Il représente Hudson Lowe le harassant, quotidiennement, de questions interminables sur Longwood, jamais satisfait des réponses données, en exigeant toujours de plus amples et de plus minutieuses. Le gouverneur a protesté, et Forsyth et Seaton soutiennent, qu'il n'avait pas une nature curieuse, qu'il détestait


26o LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

examiner les gens, et que, si le médecin de Napoléon lui faisait de longs rapports, c'était spontanément, sans sollicitation ni contrainte de sa part. Qu'on lise la correspondance des trois commissaires étrangers, et les interrogatoires auxquels il osait soumettre le marquis de Montchenu, le comte de Balmain et le baron Sturmer! O'iMeara montre Hudson Lowe sou1vent illogique, extravagant, absurde en conversation. Qu'on lise encore les commissaires étrangers ! O'Meara accuse Hudson Lowe d'expressions vulgaires, de propos impolis et de scènes violentes. Qu'on lise toujours les commissaires! Enfin, O'Meara prétend qu'Hudson Lowe ne pouvait s'entendre avec personne et ne voyait partout que traîtres et trahison parmi ses compatriotes et ses subordonnés. Qu'on parcoure les notes où lady Malcolm raconte les soupçons dont le gouverneur outragea son mari, l'amiral, et le honteux système d'espionnage établi à l'ile d'exil sur des officiers anglais! •-; ■'.-.■ '.'^c^ll.\ *■' !'"'ify-'r

Non ! Une voix de Sdinte-Hëlëtie, qui fut la première révélation de ces choses en Europe, n'est pas une voix menteuse, comme certains affectent de dire, en faisant de l'esprit facile sur un litre ; le journal d'O'Meara n'est pas un misérable livre, comme lord Rosebery, qui, d'une manière générale, parle pourtant si judi■^r..^^^mmm^^mr.—^g^g^

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LA MALADIE DE L'EMPEREUR 2ÔI

cieusement des mémorialistes de la Captivité, a cru devoir le concéder aux glapissements de M. Seaton, renouvelés de Forsyth. Une voix de Sainte-Hélène est un excellent livre d'histoire, malgré des défauts... Quel livre n'en a pas ! Quel homme aussi est sans reproche ! C'est d'une psychologie bien élémentaire, il y a beau temps qu'on l'a remarqué, que d'exiger d'un caractère la perfection, de le vouloir tout bon et toujours conséquent avec lui-même. O'Meara a varié, O'Meara a manqué parfois de droiture, de réserve et de décence, mais O'Meara était dans une position à commettre des fautes, et ces fautes, d'ailleurs, empêchentelles sa parole de témoin d'être presque uniformément confirmée ?

Pour ceux de ses torts qui regardent Napoléon, il les a rachetés, et largement, par les soins dévoués, sinon éclairés, qu'il lui donna en sa capacité professionnelle, par une amabilité et des obligeances qui le rendaient un hôte précieux à Longwood, par son zèle enfin, durant la majeure partie de son séjour à SainteHélène, à défendre l'Empereur contre les vexations du gouverneur. Il a mérité, malgré tout, ce distique do lord Byron :

... The stilV surgeon, who maintnincd his cause, hath lost his place, aud gained the world's applause.


902 LES DERNIERS JOURS DE L'EîtfPEREUR

Les poètes ont un sens du vrai et du juste, qui leur fait deviner, avant le long recours aux documents, ce qui est dû à certains rôles et à certains hommes. Le jugement do Byron contrebalance bien l'opinion de M. Seaton.

Après qu'on lui eut enlevé O'Meara, au mois de juillet 1818, Napoléon resta longtemps sans médecin. A la vérité, Hudson Lowe mit un nouveau chirurgien à Longwood ; le chirurgien Verling, de l'artillerie. Mais l'Empereur avait la prétention, assez naturelle chez un malade, de choisir son docteur, Il refusa do voir et do consulter celui-ci.

Il était toujours dans le môme état do santé. Il continuait d'éprouver uno douleur sourde au côté droit, d'être sujet à l'oedème dos jambes, à des accidents cutanés et à des retours do sa dysurio. Sensible, comme on l'a dit, aux brusques variations de température, ayant do plus en plus en dégoût le site et le climat de Longwood, il restreignait encore ses sorties, quittait de moins en moins son appartement, où, par horreur de l'humidité, il contractait l'habitude de vouloir un feu tel, que les comtes Bertrand otde Montholon s'en trouvaient incommodés, et que, personnellement, il aggravait ainsi ses migraines, qui se changeaient en violents maux de tète, accompagnés d'étourdissements. Une autre exagération lui nuisait autant,


LA MALADIE DE L'EMPEREUR 263

Tantôt pour en obtenir un soulagement, tantôt pour le seul bien-être, il prenait maintenant jusqu'à trois bains chauds par jour. Dans les derniers mois de 4818, ces continuelles immersions, l'atmosphère de serre où il s'obstinait à vivre, et sans doute aussi l'obscur progrès de son cancer, l'avaient fort affaibli 5 sa mine devint particulièrement mauvaise. Le 10 octobre, l'officier anglais altaché à Lôngwood, le capitaine Nicholls, écrivait à Iludson Lo've : « J'ai pu apercevoir aujourd'hui le général Bonaparte. Il a le teint d'un cadavre et ressemblait à un spectre. »

Le 1er janvier 1819, les jambes do l'Empereur enflèrent au point qu'il ne pouvait plus se tenir debout. Le 6, il eut une légère syncope, au milieu d'un travail de dictée, et le 17, un dimanche, entre minuit et uno heure du matin, une véritable attaque d'apoplexie, laquelle lui fit perdre connaissance.

Il fallait les secours d'un médecin. Napoléon avait défendu do recourir en aucune circonstance au docteur Verling. Le maréchal Bertrand rédigea une lettre pressante et pria le capitaine Nicholls de la faire parvenir au docteur Slokoe.

Ce qui suivit est tellement caractéristique du régime et des vilenies de Sainte-Hélène, qu'on doit le raconter avec quelque longueur.


264 LBS DERNIERS JOURS DE L EMPEREUR

Le docteur Stokoe était le chirurgien du Conqueror, du vaisseau de ligne qui battait, en rade de Jamestown, le pavillon du glorieux amiral des Briars. L'Empereur le connaissait pour l'avoir vu une fois en compagnied'O'Meara, et pour avoir, une autre fois, autorisé ce dernier à l'appeler en consultation sur sa maladie. Stokoe s'était alors excusé, par crainte de difficultés avec Hudson Lowe, à raison de l'avis qu'il lui faudrait exprimer. Dans la présente conjoncture, bien'qu'appréhendant de nouveau des ennuis personnels, il ne pouvait plus hésiter, le cas paraissait trop grave. Il reçut du reste de sir Robert Plampin l'ordre de se rendre à Longwood.

Il n'y arriva que vers sept heures, le mot du maréchal Bertrand ne l'ayant touché, à bord du Cotiqueror, qu'après être allé à Plantation, chez le gouverneur, puis aux Briars, chez l'amiral : trajet hiérarchique qui laissait à l'apoplexie tout le temps d'accomplir son oeuvre, à Napoléon tout le temps de mourir de son attaque. Mais le jour de l'Empereur n'était pas encore venu. Il avait repris ses sens, désiré un bain, et semblait maintenant reposer tranquillement.

Stokoe fut prié d'attendre son réveil.

Il se renseigna minutieusement sur les circonstances de la nuit et l'état général du


LA MALADIE DE L'EMPEREUR Û65

malade. On lui décrivit l'évanouissement de l'Empereur, à la suite d'une forte oppression et de vertiges. On lui dit la douleur sourde qu'il ressentait de longue date à l'aine droite ; elle devenait vive à présent et s'aceompagnait d'élancements dans l'épaule. Le maréchal Bertrand et le comte de Montholon redoutaient surtout le retour de crises pareilles à celle d'aujourd'hui : crises qui exigeaient un prompt secours. Sans doute, ils ne l'ignoraient pas, le docteur Verling logeait à côté d'eux et se tenait à leur disposition. Mais Napoléon refuserait toujours l'assistance d'un chirurgien désigné par Hudson Lowe seul, mis d'office à Longwood après la brutale expulsion d'O'Meara. 11 voulait un médecin de son choix, dans le zèle et le caractère duquel il pût avoir confiance.

Les Français proposèrent à Stokoc d'être ce médecin ; leur inquiétude s'en trouverait fort diminuée, et pour sa tranquillité, à lui-môme, un écrit serait rédigé et présenté à l'approbation de l'amiral et du gouverneur, qui déterminerait d'une façon précise ses devoirs envers l'Empereur, et ceux dont il resterait tenu envers ses chefs. Malgré toutes les précautions, Stokoe estimait le poste et l'honneur périlleux. Il résista un long moment, puis finit par céder aux vives instances du maréchal Bertrand et du comte de Montholon.

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266 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

Pendant ces pourparlers, vers onze heures, Napoléon était sorti de son sommeil. On introduisit le docteur dans sa chambre.

L'Empereur avait la face encore congestionnée. Il souffrait de sa douleur au côté droit. Une légère pression à l'endroit qu'il indiqua lui arracha une plainte. Slokoe, renouvelant l'erreur d'O'Meara, diagnostiqua une affection du foie. Il rédigea un bulletin qui disait, en conclusion : « Le sang ayant une tendance évidente à se porter à la tète, il est indispensable qu'un médecin se tienne continuellement auprès du malade, tant pour le secourir avec promptitude, au cas d'une seconde attaque, que pour traiter d'une façon suivie l'hépatite qu'annoncent les symptômes. »

À deux heures, le docteur quittait Napoléon. Il allait, aux liriars, rendre compte à l'amiral Plampin de sa visite, et lui soumettait l'écrit, l'acte suggéré par le maréchal Bertrand et le comte deMontholon.

Aux termes de cet acte, que l'Empereur avait voulu dicter, le chirurgien du Conqueror, avec l'agrément de ses chefs, occuperait à Longwood la place restée vacante depuis le départ d'O'Meara. Il serait temporairement dégagé do ses devoirs d'oflicicr, alTranchi de la sujétion militaire et considéré comme un fonctionnaire civil. Il jouirait ainsi d'une indépen-


LA MALADIE DE l/EMPEREUR 26J

dance désirable, nécessaire, qui manquait à son prédécesseur. D'un seul mot, on ne lui demanderait, dans sa nouvelle situation, que d'être le médecin de Napoléon. Il rédigerait et communiquerait aux autorités de Sainte-Hélène des bulletins médicaux, mais ne devrait à personne aucun autre rapport sur Longwood, sur ce qu'il y pourrait voir et entendre, hormis le cas — tel la non révélation d'un projet d'évasion -7- où garder le silence équivaudrait de sa part à une trahison envers son souverain et son pays, constituerait une évidente forfaiture à son serment.

Sir Robert Plampin lut l'écrit, dit simplement: « J'en référerai au gouverneur », et congédia le chirurgien du Conqucror, qui rentra à son bord.

Cependant, les Français avaient envoyé un double du document à Plantation, par le capitaine Nicholls. A cinq heures, sans quitter les Uriars, l'amiral était en possession de l'avis sur lequel il désirait se guider. Iludson Lowe lui mandait :

« J'ai l'honneur de vous transmettre un papier que vient de me faire tenir l'officier d'ordonnance attaché à Longwood.

« En le soumettant à la considération do Votre Excellence, je crois devoir mentionner, par la même occasion, que j'ignore encore, au


268 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

moment présent, si M. Stokoe a vu le général Bonaparte, quelles ont été là nature et l'étendue de ses communications avec le comte Bertrand, et quels arguments on a employés pour obtenir, sans que ni vous ni moi soyons consultés, son assentiment h des propositions comme celles ci incluses. Elles vous paraîtront bien étranges, suivant de si près l'appel do cette nuit ! 7>

Cela signifiait, entre les lignes, qu'Hudson Lowe ne voulait pas à Longwood d'un médecin qui n'y fit métier que de médecin ; il attendait davantage du docteur Verling, s'il réussissait à l'imposer aux Français, et d'ores et déjà, sa résolution était prise d'écarter Stokoe. Il commençait à l'incriminer, a lui chercher des torts. Il s'étonnait qu'il ne fût pas venu rendre compte à Plantation de sa visite à Napoléon, il lui reprochait de s'être prêté avec un empressement suspect à un accord non autorisé. Pour la visite, le chirurgien du Conqucror avait fait son rapport à l'amiral Plampin, son chef direct, qui la lui avait commandée. Pour l'accord, il avait formulé les réserves séantes, subordonne son bon vouloir à l'approbation de ses supérieurs. Hudson Lowe le savait par le capitaine Nicholls, tenu au courant de la négociation. iMais il convenait à ses desseins de paraître l'ignorer et de considérer comme un


LA MALADIE DE LEMPEREUR 269

engagement ferme un agrément purement conditionnel.

Dans la soirée, l'état de l'Empereur leur inspirant de nouvelles inquiétudes, les Français jugèrent nécessaire de tenter une démarche auprès du gouverneur, afin de connaître ses dispositions et de s'assurer le plus promptement possible des services réguliers du docteur Stokoe. Vers neuf heures, escorté d'un officier et de deux soldais portant des lanternes, par un temps noir et sous une pluie battante, le comte de Montholon se rendit à Plantalion. Là eut lieu un entretien auquel assistait et dont prit note le major Gorrequer, secrétaire d'Hudson Lowe. Nul récit ne saurait montrer, aussi bien que le sien, avec quel scepticisme ou quelle indifférence les autorités de SainteHélène accueillaient les alarmes de Longwood, et le honteux marchandage qu'on faisait à Napoléon des secours d'un médecin.

« Le comte de Montholon, dit l'archiviste militaire après quelques préambules, déclara d'un air très sérieux qu'il s'attendait pour la nuit à une nouvelle attaque' ; le sang se portait à la tête « comme d'un coup de piston ». La situation exigeait la présence constante de quelqu'un qui fût capable de pratiquer une saignée. L'Empereur n'avait confiance qu'en M. Stokoe... ce chirurgien était le seul que le

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2JO LES DERNIERS JOURS DE h EMPEREUR

malade voulût voir. Si l'on ne tombait pas immédiatement d'accord sur la question de son établissement à Longwood, il fallait au moins lui permettre d'y séjourner pour l'instant.

« Le gouverneur prit la parole. Jusqu'à sa décision sur les propositions de l'après-midi, il ne s'opposerait pas à co qu'on eût recours à M. Stokoe. Mais il devait en faire la remarque: personnellement, il ne pouvait garantir l'assistance de ce chirurgien, qui se trouvait placé sous l'autorité de l'amiral. Le comte de iMontholon manifesta de la surprise : le représentant du prince régent dans l'île n'y commandait-il pas à tout le monde ? Le gouverneur expliqua que non. Il n'avait le droit de rien ordonner aux officiers et aux marins de l'escadre. Chargé d'un service particulier, leur chef, le commandant de la station navale, était entièrement indépendant de lui. Il le verrait au sujet de cette affaire, mais il ne voulait hasarder aucune réponse hâtive. M. Stokoe irait le lendemain matin à Longwood, ou bien l'on serait averti à temps de ne pas l'attendre... »

Bref, Iludson Lowe no faisait aucune promesse ; Napoléon restait sans secours certain.

La conférence, tragique, si l'on considère les circonstances qui la motivaient et les suites qu'ello pouvait avoir, n'aboutissait qu'à ce


LA MALADIE DE L EMPEREUR 2^1

résultat bouffon : l'affirmation du libre arbitre do sir Robert Plampin !

Le comte de Montholon n'était pas encore revenu de Plantation, quo, l'Empereur se plaignant de douleurs excessives dans la tête, dans l'épaule et au côté, le maréchal Bertrand croyait devoir expédier un nouveau messager au gouverneur, afin de réclamer la présence immédiate de Slokoe. Mais Iludson Lowe entendait ne plus s'émouvoir désormais des appels de ces gens de Longwood, comme il disait. En possession, dès minuit, d'une lettre destinée au docteur, il la garda douze heures et ne l'envoya à son adresse que le lundi 18 janvier, vers midi. A ce moment, la complaisance était inutile. Lo chirurgien du Conquèvov n'avait pas attendu si tard pour visiter Napoléon. Avec l'assentiment de l'amiral, il se trouvait auprès de l'Empereur depuis six heures du matin.

L'état du malade lui parut confirmer son diagnostic de la veille ; il le fit ressortir dans ce second bulletin :

« Le dérangement do sa santé semble provenir d'une hépatite chronique, dont l'apparition remonterait à seize mois et qui se serait récemment aggravée. En m'en tenant à mes observations personnelles, je ne crois pas le péril imminent. 11 faut toutefois s'attendro, dans un climat si propice à l'affection dont il


Q72 LES DERNIERS JOURS DE L EMPEREUR

s'agit, à une abréviation éventuelle de la vie.

« Les symptômes les plus alarmants sont ceux qui se sont montrés l'avant-dernière nuit. Leur retour peut être fatal, si les secours tardent. »

Stokoe se perdait, par de si nettes déclarations.

Il osait dire, contre l'opinion soutenue par le gouverneur et les ministres anglais, que SainteHélène était une île malsaine, où Napoléon verrait sans doute ses jours abrégés. Pareille franchise ne se pouvait tolérer; on allait vite réduire au silence et châtier un médecin s'i peu politique.

Lorsque, toujours le lundi 18 janvier, au cours de l'après-midi, le chirurgien du Conqueror se présenta aux Briars et rendit compte de sa visite à sir Robert Plampin, il trouva l'amiral sévère, malveillant, hostile. Il dut subir un injurieux interrogatoire sur la nature de ses conversations avec les Français. Puis, il fut informé qu'il devrait, à l'avenir, se munir d'un laisser-passer pour répondre à leurs appels et pénétrer à Longwood. L'assujettir à cette formalité, c'était le déclarer suspect, le traiter comme un inconnu, un étranger qui eût sollicité et obtenu, par faveur extrême, l'autorisation de donner des soins à Napoléon. Or, Stokoe agissait par ordre : ses supérieurs l'avaient mis,


LA MALADIE DE L'EMPEREUR 2?3

et bien plus, le maintenaient, à la disposition de l'Empereur malade.

En effet, ce môme jour, au soir, le capitaine Nicholls écrivait au comte de Montholon : « Le gouverneur a conféré avec l'amiral au sujet des propositions : le chirurgien du Conqueror est nécessaire à l'escadre et n'en peut être détaché. Il prêtera néanmoins, en cas de besoin et à tout moment, le secours de son art au général Bonaparte. Mais le gouverneur désire le voir accompagné, en de telles occurrences, du médecin qui réside à Longwood. »

Hudson Lowe, à la réflexion, ne jugeait pas utile d'interdire formellement les visites de Stokoe. Il préférait les supprimer par des moyens détournés, hypocrites. Il dictait une attitude, des entraves et des molestations à sir Robert Plampin, il stipulait la présence inacceptable, à ces visites, du docteur Verling.

Réclamé une troisième fois par les Français, le mardi l'J janvier, dans l'après-midi, le chirurgien du Conqueror, tirant courage de son devoir professionnel et voulant le remplir aussi longtemps que possible, se résigna à l'humiliante formalité du laisser-passer et se rendit de nouveau à Longwood. Avec le capitaine Nicholls, il vit d'abord le comte Bertrand, auprès duquel il insista vivement pour que Napoléon consentit à la prescription du gouverneur tou-


a?4 LES DERNIERS JOURS DE I/EMPEREUII

chant lo docteur Yerling. Le comte, comme il fallait s'y attendre, fit réponse que l'Empereur no recevrait jamant ce médecin, aimait mieux demeurer sans secours. Et cela, bien que son état fût plus grave, car il n'avait pas quitté le lit depuis vingt-quatre heures, étant faible à ne pouvoir se tenir debout.

Le capitaine Nicholls se retira sur cette déclaration. Stokoo se demanda quelques instants s'il ne devait pas l'imiter*. Il se savait guetté par la malveillance de ses chefs, apercevait maintenant le but poursuivi par eux. Évidemment, lludson Lowe et sir Robert Plampin n'attendaient que l'apparence d'une faute, qu'un prétexte, pour le punir d'aller contre leurs visées secrètes. Mais, outre que sa conscience lui interdisait d'abandonner son illustre malade à un moment peut-être critique, ne pas voir Napoléon lui parut aussi dangereux que de le voir. En efiet, si, peu après qu'il aurait quitté Longwood, une complication venait à se produire, le gouverneur .ne manquerait pas de l'en rendre responsable : « En parlant du docteur Verling pour vous accompagner, dirait-il, je n'avais exprimé qu'un désir. Un désir n'est pas un ordre. Vous deviez faire votre visite, de toute manière. »

Le docteur gagna donc la chambre do l'Empereur. Le maréchal Bertrand n'avait pas exa-


LA MALADIF DK l/KMPKRKUIl '.Ïj5

géré : Napoléon souffrait davantage et semblait plus abattu que les jours précédents. Son pouls accusait un accroissement de fièvre extraordinaire. Stokoe douta si l'hépatite à laquelle il croyait ne changeait pas de caractère, de chronique ne devenait pas aigiïc. Et comme il appréhendait aussi, en raison de l'afflux violent du sang à la tète, un retour de l'attaque du dimanche, il se résolut à passer la nuit à Longwood et en avertit le capitaine Nicholls.

Pour prévenir la crise qui menaçait, il pria Napoléon de se laisser pratiquer une saignée. Mais l'Empereur était un mauvais malade. En vain Stokoe lui représentait-il que l'apoplexie le guettait, pouvait survenir à chaque minute, il recevait cet avertissement avec des gestes indifférents de fataliste. Cependant, vers cinq heures du malin, les douleurs de tète se faisant intolérables, il consentit au coup do lancette et en fut un peu soulagé.

A demi rassuré seulement, le chirurgien du Conqueror aurait voulu ne pas quitter Longwood de toute la journée du mercredi 20 janvier, mais l'ordre lui parvint, à midi, de rentrer a Jamestown. 11 obéit aussitôt, passa aux Briars, ot remit à sir Robert Plampin un rapport qui relatait les circonstances de la nuit et se terminait par ces mots : « J'ai de nouveau et plus particulièrement examiné la région du


aj6 LES DERNIERS JOURS DR i/EMPEREUR

foie et suis maintenant convaincu do l'état anormal de cet organe. J'ai, en conséquence, recommandé un traitement au mercure et les remèdes qui m'ont paru le mieux convenir à la constitution du malade. »

L'amiral no fit aucun reproche à Stokoe pour avoir vu Napoléon sans le docteur Verling; il laissait au gouverneur le soin d'apprécier l'acte. Il chercha querelle à son subordonné sur un autro sujet. Gomme précédemment, il le questionna sur les quelques paroles, les banalités de conversation échangées entre lui et les Français. 11 y trouva à redire, à critiquer, à blâmer, et, s'échauflant, se mettant en fureur, traita de manière si insultante le chirurgien du Conqueror, que celui-ci, rentré à son bord, se sentit complètement découragé et rédigea la requête suivante : « L'expérience d'aujourd'hui doit ra'engager à cesser mes visites à Longwood. Je vous prie respectueusement d'être assez bon pour en avertir le comte Bertrand, au cas où mes services seraient encore réclamés par le général Bonaparte. »

Stokoe finissait à peine d'écrire ces lignes, il n'avait pas eu le temps de les envoyer à leur adresse, que les Français le redemandaient. Il retourna aux Briars et tendit sa lettre à sir Robert Plampin. C'était le soir; l'amiral


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dînait, à table avec sa maîtresse. Il ne voulut rien lire, ni rien entendre. D'un ton qui n'admettait pas de réplique, il dit au docteur d'aller chez qui l'appelait, et, si utile, d'y passer la nuit, mais d'être de retour sa)is faute le lendemain matin, à dix heures et demie, au plus tard.

Aucun devoir ne nécessitant de manière particulière, le jeudi, la présence do Stokoe à bord du Conqueror, où se trouvait un aidechirurgien, cette recommandation précise s'inspirait évidemment du désir secret de le voir retenu à Longwood par une circonstance fortuite, et de l'intention, déjà arrêtée dans l'esprit de l'amiral, de considérer tout retard involontaire comme un acte de désobéissance. Le calcul réussit. Une consultation prolongée de quelques instants à la prière de l'Empereur, et aussi une chute de cheval, survenue sur la route accidentée des Briars, empêchèrent le docteur de se présenter à l'heure fixée chez son chef. Il était midi, lorsqu'il remit, le 21 janvier, le rapport suivant à sir Robert Plampin :

« Le général Bonaparte n'avait hier qu'une fièvre légère, mais il se plaignait toujours dosa douleur au côté. Il respirait péniblement. Cette gène a disparu ce matin, mais la douleur au côté persiste.

« J'ai conseillé un bain chaud] qu'il a pris et

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•Jj8 LES DERNIERS JOURS DE L'EMI»EREUR

dans lequel je l'ai laissé à mon départ. Je lui ai représenté l'urgence d'un traitement sérieux, l'avertissant que j'avais préparé les médicaments nécessaires et que je les lui enverrais de la ville, car les ennuis auxquels j'étais exposé no me permettraient sans doute pas de continuer mes visites. Je lui ai dit que je vous avais parlé à ce sujet, pour que vous en avisiez le comte IJertrand. 11 m'a déclaré qu'il n'accepterait jamais de remèdes que d'un médecin de son choix.

« Je vous prie de considérer que ma réputation et mon honneur sont en jeu dans toute cette affaire. 11 m'est impossible, dans les conditions où l'on me place, de conserver la charge d'un malade si peu ordinaire, et si menacé. S'il ne m'est pas permis de me tenir continuellement auprès de lui, je désire que mon nom ne soit pas mêlé à une soudaine catastrophe. Je vous demande donc, ou bien de me désigner formellement comme le chirurgien du général lîonaparte, conformément à l'acte présenté dimanche dernier à votre approbation, ou bien, en me laissant à mon poste dans l'escadre, de me dégager d'une responsabilité qui pèse lourdement sur moi, et dont je redoute les conséquences. »

Le chirurgien du Conqueror ne retourna plus à Longwood. Ses chefs avaient réussi


LA MALADIE PK L EMl'EREUJl a^Q

leur manoeuvre, atteint leur but. Use déclarait las d'une situation imprécise ; c'est à quoi voulait ramener sir Uoberl Plampin. Des circonstances lui donnaient des semblants de torts, on pouvait relever contre lui quelques apparences de fautes ; c'est ce qu'attendait Hudson Lowo.

Après les tribulations qu'on vient de voir, ses cinq jours de visites à l'Empereur allaient coûter à Stokoe son grade, sa position, le bénéfice de vingt-cinq ans de services dans la marine.

Il sut bientôt que l'amiral et le gouverneur prétendaient le traduire devant un conseil do guerre, pour indiscipline et désobéissance. Partout ailleurs qu'à Sainte-Hélène, l'accusation, si mal fondée, l'eût fait rire ou tout au moins l'eût laissé calme. Mais il connaissait les hommes et les choses del'ile. Il devint inquiet. Raisonnant que le principal désir de ses persécuteurs était sans doute de se débarrasser définitivement de lui, de l'éloigner afin d'enlever à Napoléon la possibilité de réclamer de nouveau ses soins et de se plaindre d'en être privé, il se résolut à solliciter un congé qui le conduirait à l'époque, distante seulement de huit à neuf mois, où il serait endroit de prendre sa retraite. Il avait récemment souffert du climat, sa chute de cheval venait de le rendre invalide


a8() LES DERNIERS JOURS 1)E L'EMPEREUR

d'un bras. Il demanda, à co double titre, son rapatriement en Kurope. Il l'obtint aussitôt. Le 150 janvier 1819, il cessait ses fonctions à bord du Conqaeror, disait adieu à la rade de Jamestown, et partait à destination de Portsmoulb.

Il croyait ses peines terminées. Il se trompait.

Par le navire même qui remportait, Hudson Lowe expédiait un rapport aux Lords de l'Amirauté. A peine débarqué en Angleterre, Stokoe reçut l'ordre de regagner Sainte-Hélène. Le 21 août, après deux fatigantes traversées d'une durée totale de 188 jours, il contemplait de nouveau l'odieux rivage de l'île, complètement ignorant, du reste, n'ayant aucun soupçon du dessein qui l'y ramenait ; persuadé, au contraire, que sa conduite avait été approuvée à Londres, et que son retour le signifiait. Il réintégrait le Conqueror, s'y voyait incontinent mis aux arrêts, et le 30, passait en jugement. Un semblant de tribunal militaire, à la dévotion d'Hudson Lowe et de Plampin, prononçait sa radiation des rôles de la marine.

Entre autres crimes, il était reconnu coupable d'avoir accepté, sans prendre l'avis de ses supérieurs, de devenir le médecin de Napoléon ; d'avoir désobéi à l'amiral, en mettant du retard à se présenter aux Briars à l'issue d'une de ses


LA MAI.ADli: I)K L'EMIMWEI'R 281

visites,et... de s'être entretenu avec les Français de Longwoodde sujets étrangers à la médecine!

Deux des chefs d'accusation imaginés contre le pauvre docteur méritent d'être textuellement, cités. Forsyth, qui raconte assez longuement l'histoire de Stokoe, les omet, bien qu'il se proclame, au début de son livre, trop impartial et trop honnête pour rien celer des choses de Sainte-Hélène.

Dans son second bulletin, le chirurgien du Conqueror avait insère ce paragraphe : « Les symptômes les plus alarmants sont ceux qui se sont montres Vavant-dernière nuit. Leur retour peut être fatal,si les secours tardent. » Déclaration dont le but, contraire à l'honneur et axe devoir d'un officier anglais, était de créer une fausse impressionne fairecroire que le général Bonaparte se trouvait en sériiuoe et imminent danger...

Il avait, malignement et à dessein, désigné le général Bonaparte autrement que ne le prescrivait l'acte du parlement britannique relatif à sa détention et d'une manière différente de celle adoptée par le gouverneur de l'Ile et le contre-amiral. Et cela, à la demande et sur les instances dudit général Bonaparte ou des personnes de sa suite, alors qu'il savait très bien que le mode de désignation était précisément un sujet de dispute

24.


282 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPKRBUK

entre le général et le gouverneur, et qu'en accédant au désir dudit général il se mettait en opposition avec ses chefs, manquait à la déférence qui convenait à leur égard.

Devine-t-on comment Stokoe avait osé nommer le général Bonaparte? L'Empereur, sans cloute ? Pas du tout. L'ex-empereur, l'exsouverain? Aucunement. Il l'avait appelé le

malade lui médecin dans un écrit

médical!

Et voilà la grande, l'unique raison do sa condamnation : nul, à l'île d'exil, ne devait se permettre de dire que la santé du prisonnier de Longwood laissait à désirer. Le sort de Napoléon n'excitait déjà que trop d'intérêt, en Europe. S'il se plaignait d'une maladie, il fallait, à l'exemple de Théodore Hook, ne pas prendre cette maladie au sérieux, en plaisanter, la qualifier de politique.

Son hépatite, ses doléances contre le climat, inventions, comédie afin d'émouvoir et d'apitoyer le monde, d'obtenir le relâchement de justes rigueurs, un changement de résidence ! Hudson Lowe et les ministres anglais l'affirmaient : le général Bonaparte vivait sous le ciel le plus sain de l'univers, dans un pays totalement exempt d'endémies.

On sait aujourd'hui que Napoléon se trompait quant à son mal et qu'il souffrait d'un


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caucer, dont vraisemblablement il eût souffert et serait mort partout. Mais cela n'excuse en rien l'insigne mauvaise foi de ses geôliers. Malgré leurs dénégations, l'hépatite — des citations l'ont montré — paraissait chose commune à Sainte-Hélène. L'Empereur pouvait s'en croire atteint. Il n'avait que trop de motifs pour douter de la salubrité qu'on lui vantait : durant toute la captivité, sa maison, l'ile entière furent comme un hôpital.

Successivement, plusieurs de ses serviteurs et Madame de Montholon se trouvèrent malades du foie. Gourgaud, la comtesse Bertrand, presque tous les enfants et presque tous les domestiques de Longwood eurent la dysenterie. Cipriani succomba à une inflammation d'entrailles.

Napoléon avait ce spectacle chez lui, et, s'il s'informait de la situation sanitaire au dehors, il apprenait des nouvelles comme celles-ci :

En rade de Jamestown, pendant les années 1817 et 1818, le vaisseau leConqueror perdait un sixième de son équipage : 100 hommes sur G00. D'autres bâtiments de la station, moindres de tonnage et d'effectif, étaient proportionnelment, à différents moments, autant ou plus éprouvés. Les maladies enlevaient au JRacoon 16 de ses 100 marins, 11 sur 65 au Leveret, ■15 sur 85 au Griffon, et 24 sur 100 eniMosquito.


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A un endroit de son livre, Henry fait valoir, en compensation, que, dans l'espace d'un an, aucun décès ne se produisit parmi les soldats cantonnés avec lui à Deadwood. Mais pourquoi parle-t-il d'un an seulement? Quelques lignes auparavant, il vient de reconnaître, tout au inoins, qu'en mars et avril 1818, la saison ayant été particulièrement pluvieuse, les afl'ections intestinales abondèrent au camp. A supposer que son bataillon, le l<-r du 0(> 6, n'ait pas eu de mort à déplorer à SainteHélène, le 2e bataillon y perdit îilï hommes en douze mois, au cours de 1816 et 1817. Et l'aidcmajorse garde de rien dire, aussi, du 53e et du 20e régiments, qui souffrirent beaucoup de leur séjour dans l'île.

Selon le chirurgien du 20p, le docteur Arnott, la mauvaise santé, la dysenterie des troupes provenait d'insuffisantes précautions contre les variations atmosphériques, de l'abus des boissons alcooliques et des fatigues d'un service fort pénible. La chose est possible. On peut admettre, également, que l'hépatite n'était pas endémique à Sainte-Hélène et s'y trouvait d'ordinaire apportée de l'Inde ou d'ailleurs. A l'heure actuelle, malgré ses trop brusques alternatives de chaleur et de froid, et bien que toujours humide, désagréable et énervante dans certaines de ses parties élevées, comme


LA MALADIE IU* L'KMl'KM'UU 'iS5

Longwood, l'ilo tropicale où, de IN la à 1821, se déclarèrent tant de maladies et s'enregistrèrent tant de décès, ne parait nullement fatale aux étrangers, et la mortalité n'y semble guère plus considérable qu'en Europe. Mais la question, quand i) s'agit de décider qui avait raison, de Napoléon ou de ses geôliers, relativement au climat de Sainte-Hélène, n'est pas de savoir si Sainte-Hélène est saine aujourd'hui. Ce n'est même pas de savoir si elle était saine à l'époque de la Captivité. Le paraissait-elle ? La réponse est donnée par les rapports du marquis de Montchenu, du baron Sturmer et du comte de ftalmain, les correspondances des journaux* de Londres, les détails et les chiffres qui précèdent. On a le droit de l'affirmer: Iludson Lowe et le gouvernement britannique ne pouvaient croire à la salubrité du rocher sur lequel ils faisaient proclamer par un tribunal militaire que l'Empereur jouait une comédie en se disant malade. De toute évidence, ils ne pouvaient pas croire, ils ne croyaient pas plus à celte salubrité que l'Empereur lui-même.

Malade, celui-ci l'était si véritablement et au point que, quelques jours avant l'inique condamnation de Stokoe, il jugeait nécessaire de prendre ses dispositions dernières. Et qu'on ne prétende pas que la chose constituait encore une comédie; elle ne fut connue qu'à Long-


u8G MIS DKRNIRRS JOURS DK l/KMPKRKUR

wood, rcsla ignorée d'Iludson Lowe et des Anglais, et n'a été révélée que fort longtemps après la Captivité, lors de la publication intégrale des écrits de Napoléon.

L'Empereur rédigeait, au milieu du mois d'août 1810, un testament par lequel il léguait à son fils ses armes, son argenterie, ses porcelaines et ses meilleurs livres, et en établissait le comte Bertrand dépositaire. Il déclarait donner à ses compagnons et ses serviteurs une somme de 300.000 francs qu'il possédait à Sainte-Hélène, autorisait le grand-maréchal à s'attribuer sur cette somme 120.000 francs, le comte de Montholon, b'0.000, Marchand 50.000 aussi, Saint-Denis, No verras et Pierron, chacun 20.000, Archambault et Gentilini, chacun 10.000. Mesdames Bertrand et de Montholon devaient se partager ses diamants. Et Napoléon réglait également, avec soin et minutie, l'emploi du reste de sa fortune, de six millions environ, capital et intérêts, déposés par lui chez le banquier Laflitte, à son départ de France. Il recommandait de ne publier ses mémoires qu'après les avoir contrôlés au moyen de tous les documents qui lui manquaient.

Au moment où il exprimait ces volontés en vue de la mort, une nouvelle vexation d'Hudson Lowe ajoutait une vive contrariété morale à ses souffrances physiques. Depuis longtemps,


LA MALADIE DK L'RMPKRKUK 287

lo gouverneur s'irritait do ne pouvoir obtenir quo do rares renseignements sur ce qui so passait à l'intérieur de Longwood. N'ayant pu réussir à faire admettre chez l'Empereur lo docteur Vcrling, dont il aurait eu des rapports, il voulait obliger Napoléon à recevoir le capitaine Nicholls. Il venait d'enjoindre à cet officier d'entrer, même de force, dans l'appartement du général Bonaparte, et d'y constater quotidiennement sa présence. A quoi le général, malgré son état do faiblesse, répondait par la déclaration suivante :

« Dans les journées des 11, 12, 13, 14 et 10 août 1810, on a essayé, pour la première fois, de violer le pavillon qu'habite l'Empereur Napoléon et qui avait été jusqu'à cette heure respecté. Il a résisté à la violence en fermant ses portes et ses serrures. <I1 réitère la protestation qu'il a faite et fait faire plusieurs fois qu'on ne violera le seuil de sa porte qu'en passant sur son cadavre. Il a abandonné tout et vit confiné depuis trois ans dans l'intérieur de six petites chambres pour se soustraire aux insultes et aux outrages. Si on a la lâcheté de lui envier ce refuge, c'est qu'on est résolu de ne lui en laisser d'autre qu'un tombeau. Attaqué depuis deux ans d'hépatite chronique, maladie endémique en ce pays, et depuis un an privé du secours de ses médecins par l'enlèvement


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du docteur O'Meara en juillet 1818, et du doctcar Stokoe en janvier 1819, il a éprouvé plusieurs crises pendant lesquelles il a été obligé de garder le lit quinze ou vingt jours de suite. Aujourd'hui, au milieu d'une des crises les plus violentes qu'il ait éprouvées, alité depuis neuf jours, n'ayant à opposer à la maladie que la patience, la diète et le bain, sa tranquillité depuis six jours est troublée par les menaces d'un attentat et d'outrages auxquels le prince régent, lord Liverpool et tout l'univers savent qu'il ne se soumettra jamais !... »

Napoléon, plusieurs récits ne laissent aucun doute à cet égard, aurait, comme il le disait, défendu les armes à la main et coûte que ' coûte son intimité, son pauvre dernier réduit. Hudson Lowe le comprit. Il recula devant les conséquences possibles d'un acte décisif, renonça à sa prétention d'imposer à l'Empereur la visite quotidienne du capitaine Nicholls, bien qu'au môme moment et d'autre part il dût abandonner, définitivement, l'espoir de faire admettre à Longwood le docteur Verling.

Le 20 septembre 1819, en effet, arrivait à Sainte-Hélène le médecin français que Napoléon, privé d'O'Meara et de Stokoe, et voyant la difficulté de s'attacher un chirurgien anglais, réclamait depuis quelque temps au gouvernement britannique et à sa famille.


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C'était, choisi par le cardinal Fesch, et choix pour le moins médiocre, malheureusement, le docteur Antommarchi : un docteur de trente ans, qui manquait d'expérience professionnelle, de pratique dans son art, et qui allait se révéler présomptueux, léger et négligent.

L'Empereur avait aussi fait prier son oncle de lui trouver un prêtre érudit, éclairé, avec lequel il pût s'entretenir de sujets religieux. Le cardinal, montrant encore un défaut de discernement ou de sollicitude, et d'avis sans doute que le nombre supplée à la qualité, envoyait un vieillard podagre, sourd, presque paralysé de la langue, l'abbé Buonavita, et, Corse comme Antommarchi, un jeune montagnard à peine dégrossi au séminaire, à peu près dénué de lettres, d'usage et de conversation : l'abbé Vignali.

Seuls, deux nouveaux serviteurs, venus avec les ecclésiastiques et le médecin, devaient donner toute satisfaction à Napoléon.

L'un s'appelait Coursot. Il devint chef d'office en remplacement de Pierron, promu maître d'hôtel. Depuis la mort de Cipriani, la charge de maitre d'hotcl était restée vacante à Longwood.

L'autre se nommait Chandelier. Dernier cuisinier de l'Empereur, c'est par lui principalement, par les renseignements qu'à sa

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2Q0 LES DERNIERS JOURS DE L EMPEREUR

rentrée en France il fournit à Carême et que celui-ci a publiés, que l'on connaît les goûts culinaires et le régime alimentaire de Napoléon durant la Captivité. Goûts et régime qui n'ont peut-être pas été sans inlluence sur la marche d'une maladio seulement esquissée ici, et dont les médecins qui voudraient étudier et décrire scientifiquement cette maladie devront tenir compte.

L'Empereur se faisait servir un potage à chacun de ses principaux repas, au déjeuner et au diner. Il le prenait presque brûlant « et à ce sujet, mentionne Madame de Montholon dans ses Souvenirs, il disait que les prisonniers, qui supportentles plus grandes privations, codent toujours à celle de recevoir la soupe absolument froide ». Il aimait surtout les potages aux herbes, à l'oseille, et la soupe à la reine, sorte de lait de poule, mélange très sucré de lait et de jaunes d'oeuf auquel il attribuait des propriétés rafraîchissantes et laxatives.

Comme viandes, il préférait le gigot, bien cuit, les côtelettes et les poitrines de mouton, ces dernières pannées et grillées, avec un jus clair, et le poulet, le poulet sous toutes ses formes et à toutes les sauces, rôti, sauté ou fricasso : à la provençale, sans ail — il ne pouvait supporter ni l'ail, ni l'oignon—à l'italienne, à la tartare, à la Marengo. Il avait aussi un


LA MALADIE DE L EMPEREUR 2<)I

faible pour la charcuterie, pour les crépinettes et pour les boudins à la Richelieu.

En fait de légumes, il semble avoir goûté particulièrement les gros haricots de Soissons et les lentilles à l'huile.

Le rouget de la Méditerranée constituait un de ses régals, en Europe ; il regrettait souvent, à Sainte-Hélène, l'absence de ce poisson sur sa table.

Il était grand amateur de fritures, de pâtes et de pâtisseries.

L'arrivée de Chandelier fit plaisir à l'Empereur. Depuis lo départ de Lepage, en mai 1818, sa maison manquait, à proprement parler, do cuisinier. Un Anglais du nom de Laroche, laissé dans l'Ile par l'ambassade Àmherst, brave homme, mais de science culinaire restreinte, et que les gaz des fourneaux fissurés de Longwood rendirent malade et presque aveugle, avait tenu quelque temps l'emploi ; puis, faute de retrouver un titulaire do profession, lo chef d'office Picrron. Confiseur remarquable — il excellait à des architectures de sucre ambré dont Betsy Balcombe garda toute sa vie le souvenir et qui lui remettaient l'eau à la bouche à vingt-cinq ans de distance, —Pierron, malgré son zèle, ne pouvait acquérir tous les talents et se montrer un Vatel. Chandelier vint très opportunément le relever de son intérim. Il


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sortait de chez la princesse Borghôse, possédait bien son art. Il s'était renseigné sur SainteHélène à Londres, auprès de Laroche, et muni de divers ustensiles qui faisaient défaut à Longwood. Sitôt son entrée en fonctions, il installa d'autres fourneaux. Carême raconte que l'Empereur s'intéressa à l'événement, visita la cuisine et félicita le nouveau maître queux : « C'est fort heureux pour toi, lui dit-il, que tu aies rencontré Laroche avant de venir ici. Tu auras moins de mal et lu conserveras ta vue, n'ayant plus cette fumée infecte de charbon de terre ; puis tu pourras me servir plus souvent des petits pâtés à mon déjeuner... »

Chandelier en servit à Napoléon autant qu'il en voulut. Il flattait aussi le goût de l'Empereur pour le vol-au-vent, les bouchées à la reine, les quenelles de volaille, les timbales de macaroni, l'étouffée à la génoise, le pilau à la milanaise, et les taillerains à la Corse.

Plusieurs de ces préparations culinaires, sans nul doute, n'étaient pas celles qui convenaient le mieux à un homme qui mangeait vite, mastiquait à peine, et dont l'estomac souffrait d'un cancer. Et, d'une manière générale et par surcroit, les mets formant 1?. nourriture de Napoléon ne pouvaient se recommander, à SainteHélène, de la môme qualité qu'en Europe.

La viande de boucherie laissait fort à désirer


LA MALADIE DE L'EMPEREUR 293

dans l'île. En majorité importés du Benguela ou du Brésil, et mal refaits sur de mauvais pâturages des épreuves d'une longue traversée, les boeufs ne fournissaient d'ordinaire qu'une chair dure, coriace. Les moutons, tirés du Gap, do l'espèce à grosse queue spirituellement décrite par Henry, arrivaient efflanqués, et, s'ils se rengraissaient, redevenaient tout suif. Comme compensation unique, le porc, produit de l'élevage indigène, se trouvait excellent. _ La volaille restait médiocre, malgré tous les soins. Un essai de basse«cour, qu'on lit à Longwood, ne donna jamais que de maigres poulets, de maigres dindonneaux et de maigres oies.

Bien que les côtes de Sainte-Hélène soient poissonneuses, on n'y pochait guère que le maquereau. De temps en temps seulement paraissaient sur la table de l'Empereur un genre de daurade assez bon, qui s'appelait bizarrement vieille femme, une sorte d'éperlan, un dauphin dont la saveur se rapproche de celle du saumon, et un gros crustacé de quelque ressemblance, pour le goût, avec le homard.

Les légumes verts, choux, choux-lleurs, salades, haricots et pois nouveaux, constituaient une rareté. Les légumes secs dataient quelquefois de deux ou trois ans. Les pommes de terre étaient médiocres.

L'île ne produisait ni poires, ni pommes, ni

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cerises, ni prunes, ni fraises. Les orangers y fleurissaient magnifiquement, mais les oranges, en raison de l'inconstance de la température et sauf à deux ou trois endroits de situation privilégiée, comme Plantation, mûrissaient mal. Le citron réussissait un peu mieux ; la vigiie donnait un gros raisin, les abricotiers un abricot dur, les pêchers une mauvaise petite pèche jaune. Au total, des figues, des mangues et des bananes étaient les seuls fruits passables. Avec les bananes, macérées dans du rhum, Chandelier confectionnait des beignets.

On se procurait difficilement de bon pain, à Longwood. A différentes pages du journal de Gourgaud, on voit l'Empereur se plaindre à ce sujet ; un jour, il déclare que le biscuit sera meilleur, et commande d'en acheter. C'est que la farine en usage à Sainte-Hélène venait ou bien d'Europe, échauffée par trois mois au moins de séjour à bord des navires et le passage de la ligne, ou bien du Cap de Bonne-Espérance, assez proche, mais où l'on employait pour broyer le blé des meules en pierre tendre, qui mélangeaient à la mouture une poudre de sable. Aussi arrivait-il souvent que les pâtisseries servies sur la table de l'Empereur avaient goût de poussière et croquaient sous la dent. Souvent encore, elles sentaient le rance, Chandelier n'ayant guère à sa disposition que du beurre


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salé, qu'il devait laver à plusieurs eaux, pressurer et faire égoulter. Gomme le macaroni et le parmesan, les légumes secs et la généralité des conserves, ce beurre restait Irop longtemps, vieillissait dans les magasins de la Compagnie des Indes, qui le fournissait.

Petit buveur, — une demi-bouteille de Bordeaux lui suffisait à chacun de ses repas, — Napoléon ne se montrait pas grand mangeur non plus. La cuisine médiocre que permettaient seule les pauvres ressources et les mauvais comestibles de l'ilo rebutait fréquemment son estomac souffrant et devenu difficile. Tous les soins et le réel talent culinaire de Chandelier s'exerçaient à certains jours en pure perle et ne pouvaient empêcher l'Empereur de prendre eu dégoût tantôt un mets, tantôt un autre. Maintes fois, il s'abstenait soit de déjeuner, soit de diner.

Malgré celte inappétence toujours grandissante, Napoléon eut tout à coup, à l'époque où ce récit est parvenu, un regain de santé.

Il est rare qu'il ne se produise pas dans le progrès d'une maladie, si implacable soit-eile, un temps d'arrêt, un répit. De même, dans les pires désespérances ; l'homme le plus désireux de mourir ne s'en va pas, d'ordinaire, sans retrouver à quelque instant douceur à l'existence et sans s'y rattacher pour un moment*


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Pendant une année environ, de novembre 1819 à novembre 1820, physiquement et moralement, de corps et d'âme, Napoléon parut vouloir se remettre à vivre.

Diverses circonstances contribuèrent à ce semblant de renaissance, à cette reprise passagère d'énergie vitale, dernier et pâle rellet de la grande flamme humaine qui allait s'éteindre.

L'arrivée du docteur Anlommarchi, des abbés Buonavita et Vignali, de Goursot et de Chandelier,et celle, antérieure,d'un domestique, Etienne Bouges, qui remplaça Bernard chez le comte Bertrand, venaient de réparer en partie les pertes éprouvées par la petite colonie française de Sainte-Hélène. Longwood s'était repeuplé et ranimé. Les six nouveaux débarqués avaient comme apporté, dans la morne atmosphère de l'île, un peu de l'air revivifiant d'Europe, comme remis l'Empereur en rapport avec le monde dont il se trouvait retranché, en l'instruisant d'événements politiques récents, en répondant à ses questions sur la France, sur sa famille et sur son fils.

Vers le môme temps, les relations s'amélioraient entre Longwood et Plantation. Hudson Lowe paraissait prendre conscience de l'odieux de ses vexations ; Napoléon se lassait, de son côté, de faire entendre des plaintes trop souvent vaines. Cette dispute quotidienne, cette


LA y 1ADJE DE L EMPEREUR 297

correspondance hargneuse et stérile qui remplit tant de pages de l'histoire de Sainte-Hélène et la rend, à la longue, si monotone et si fatigante, cessait presque complètement. Une paix tacite s'établissait.

Enfin, malgré son insuffisance, le docteur Antommarchi réussissait, à ses débuts, à donner l'impression d'être bon médecin. Il prescrivait à l'Empereur quelques remèdes anodins, lesquels semblaient efficaces. Il lui conseillait, faute d'autre exercice et puisque sa résolution de ne pas quitter l'étroite enceinte de quatre milles le privait de promenades, de se livrer à l'horticulture. L'idée plaisait à Napoléon, surtout comme un moyen d'embellir un peu les tristes entours de sa maison. Il se procurait des instruments de jardinage et mobilisait tout son monde, ses Chinois, ses palefreniers anglais, ses domestiques français, le docteur et les abbés, le comte de Montholon et le maréchal IJertrand. L'espace de sept mois, de novembre 1819 à mai 1820, l'entière population de Longwood s'occupait à retourner un sol ingrat, s'évertuait à piocher, ensemencer et sarcler. Elle élevait des murs de terre contre le souffle pernicieux de l'alizé, creusait des réservoirs pour emmagasiner les eaux de pluie. Des rosiers, des pêchers et des orangers en fleurs étaient disposés en massifs. L'Empereur


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achetait vingt-quatre grands arbres, improvisait une allée de saules et faisait transplanter un chêne devant ses fenêtres. Chaque beau jour, dès l'aube, il donnait lui-même le signal du travail en sonnant une grosse cloche, et jusqu'à onze heures surveillait ses ouvriers, une canne à la main, vêtu de sa robe de chambre blanche et coiffé d'un chapeau de paille à larges bords. Souvent, il demandait une boche, prenait le râteau ou l'arrosoir. L'officier d'ordonnance Lutyens, qui venait de remplacer le capitaine Nicholls à Longwood, s'étonnait, un matin, de voir le général Bonaparte manier des mottes de gazon, que le comte de Montholon recevait et fixait à coups de maillet sur un terrassement.

L'esprit, comme le corps, se trouvant bien do ces distractions et de ce mouvement, Napoléon recommença, les après-midi, ses lectures et ses dictées. Il reprit intérêt à des détails qui le laissaient depuis longtemps inclinèrent. Il réclama, par exemple, des améliorations dans son appartement, et se réjouit d'obtenir quelques papiers neufs et quelques meubles nouveaux. On lui élevait, à coté de l'actuelle, une maison plus vaste et plus confortable ; il avait toujours refusé de s'en occuper, disant qu'il serait mort avant qu'elle fût achevée. À présent, reconcilié avec l'idée do vivre, il s'inquié-


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tait journellement du progrès des travaux.

Il faut tenir compte à Hudson Lowe de plusieurs bons procédés, à ce moment. Le gouverneur donnait tous ses soins à l'habitation en cours de construction. Il fournit les attelages et les hommes nécessaires au transport des arbres amenés à Longwood. Mieux encore : afin de l'engager à se remettre à l'exercice si salutaire du cheval, il étendit, de manière à y comprendre un quart de l'île environ, la circonscription dans laquelle l'Empereur pou. .il se déplacer sans être escorté d'un officier anglais.

Napoléon ne profita de cet agrandissement d'espace libre qu'en deux occasions, son goût du jardinage passé, et quand déjà sa santé recommençait à faiblir. Le 18 septembre 1820, il sortit, pour la première fois depuis quatre ans, de l'enceinte de quatre milles, fit une rapide chevauchée et s'en trouva si fatigué, qu'il dut se reposer au lit l'entière journée du lendemain. Le mois suivant, il essaya une seconde promenade, plus longue ; il voulut revoir un site par lui visité au début de la Captivité, et qui l'avait frappé.

Accompagné du maréchal Bertrand, du comte de Montholon, du piqueur Àrchambault cl de trois autres serviteurs, il quitta Longwood un matin, le vendredi i octobre, vers sept heures. La petite troupe, à cheval, gagna, par la route


300 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

de Jamestown, le Bol à punch du Diable, et, là, prit un chemin qui bientôt gravissait les flancs du Pic de Diane. Après une demi-lieue d'ascension, de lacets à travers une végétation singulière, parmi des cactus acérés, des aloès effilés comme des glaives, des fougères dont la feuille fourchue a forme de langue de serpent, des arbres à chou en ombelle et des daturas laissant pendre d'innombrables sonnettes blanches, on arrivait au sommet de la montagne. On y jouissait d'une vue de l'île analogue à celle déjà décrite aux premières pages de ce livre, mais considérablement élargie, embrassant, avec une immense étendue de l'Océan en tous sens, cette partie de Sainte-Hélène qui restait invisible d'Alarm-House : le cratère éteint de Sandy Bay. En descendant de ce cùté, au pied du Pic de Diane, se trouvait un cottage appelé MontPlaisant. Un vieillard du nom de Doveton, le plus notable des Yamslocks, l'habitait. Ancien membre du Conseil de l'île, il était allé récemment à Londres, où il avait eu l'honneur inespéré d'être reçu à la Cour et créé chevalier par le prince régent George III. Les résidants anglais do Sainte-Hélène, un peu jaloux, se plaisaient, depuis lors, à s'égayer à ses dépens, à le doter d'une simplicité d'esprit exagérée, d'une prodigieuse naïveté. On contait, par exemple, qu'à son débarquement dans la capitale bri-


LA. MALADIE DE L'EMPEREUR 3oi

tannique, s'expliquant l'animation de la rue comme le défilé d'une fête, de quelque cérémonie publique, il avait rencontré l'amiral Pultenoy Malcolm et demandé à celui-ci, les salutations échangées, de différer leur conversation jusqu'à ce que le cortège fût passé.

Le jour dont il est question maintenant, le bonhomme goûtait l'air du matin au milieu de ses plates-bandes, lorsqu'il vit approcher sept cavaliers. A sa monture caparaçonnée de velours écarlate et d'or, son habit vert et son chapeau en bataille, il devina que l'un de ces cavaliers devait être Napoléon. Un moment après, le comte de Montholon arrivait, le premier, à la porte du cottage, présentait à sir William Doveton les compliments de l'Empereur et le priait de permettre à la petite troupe de se reposer chez lui. Le vieux gentleman, respectueux des instructions d'Hudson Lowe et du gouvernement qui venait de l'anoblir, répondit que le général était le bienvenu à Mont-Plaisant et qu'il mettait toute sa demeure à son service.

Les excursionnistes entrèrent. Napoléon paraissait fatigué. Il gravit le perron de la maison avec l'aide du maréchal Bertrand. On l'intraduisit au salon, où les trois petites-filles de son hôte s'empressèrent d'accourir. Il fit asseoir l'une d'elles à son côté sur un sofa, et,

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3<>'i LKS DKHNIKUS .IOIIIS |)K I/KMPKUEUK

tirant une bonbonnière d'écaillo do sa pooho, distribua à toutes dos carrés do réglisse La. mère do ces enfants, mistress Groentrec, survenant à son tour, il l'accueillit tort gracieusement et tapota la joue d'un bébé qu'elle, tenait dans ses bras,

Cependant uno conversation malaisée se poursuivait entre sir William Dovcton, qui no savait pas un mot do français, et lo comlo Bertrand, dont lo vocabulaire anglais était restreint. On échangeait, pour se comprendre, autant do signes quo de paroles, Le bon chevalier insistait alin d'avoir l'honnour d'offrir à déjeuner au général. Il fallut quo l'Empereur consentit à lo suivro dans la salle a manger, où, d'ungesto de triomphe et comme une tentation irrésistible, il montra une énorme pièco do beurre frais. Napoléon lui pri, micalement l'oreille, mais de nouveau déclina l'invitation. Par l'entremise du maréchal Bertrand, il expliqua que ses serviteurs avaient apporté de Longwood doux pleins paniers de provisions, On allait, si le propriétaire de Mont-Plaisant voulait bien le permettre, dresser le couvert dehors, sur la pelouse, devant la maison.

Sir William Doveton fut prié d'être de la collation. L'Empereur le plaça à sa droite. Un pillé, un poulet froid, uno dinde, un jambon, une salade, des amandes et dos dattes garnis-


LA MALAWI: nrc LLMIU;HKUK 'io'J

saiont la table. La superbe multo do Lourro y figurait aussi, avec un flacon d'une liqueur d'orange composée par mislress Greenlrce. Au dessert, Napoléon versa do sa main, au chevalier, un vorro de Champagne,

Malgré ce vin do gaieté et la clémence du jour, —- c'était un matin du printomps austral, l'air était délicieusement tiède elle ciel de Sainte Hélène sans un nuage, — le repas resta mélancolique. Los Français avaient sous les yeux un paysage étrange, qui les impressionnait.

Autour de Mont-Plaisant s'arrondissait, yerto seulement à son sommet, dénudée à sa base, la chaîne dont fait partie le Pic de Diane. Cette chaîne n'est autre chose que le rebord du cratère, l'un des plus vastes de la terre, qui a vomi l'île aux temps préhistoriques, l'a formée de ses laves et de ses scories amoncelées, puis a disparu lui-môme pour une moitié dans la mer, en s'entrouvant et s'eiïondrant d'un côté. Le district demi-circulaire de Sandy 13ay, enceint à l'est, au nord et à l'ouest par la haute paroi, limité au sud par une ligne presque droite d'écume,.l'écume d'un éternel ressac, est ce qui subsiste aujourd'hui delà cuve volcanique. De profondes crevasses le labourent en tous sens, des soulèvements aigus le hérissent de toutes parts. Un roc géant, de figure vaguement humaine, appelé Lot, y domine, de ses


3o/j LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

i.400 pieds d'élévation, un inimaginable chaos de pierres monstrueuses, tourmentées, diversement teintées de brun, de violet, de pourpre et d'orange. Partout ailleurs, à Sainte-Hélène, on se sentait au bout du monde, mais ici, devant ce panorama convulsé et muet, ces jeux de couleurs et ces formes fantastiques de la matière inerte, on se croyait dans un autre monde, dans une planète inconnue, un de ces endroits de l'au-delà où vont peut-être les âmes. Quelques minuscules oasis de verdure où croissaient, comme sur la terrasse gazonnéeoùse trouvaient assis les Français, de grands arums blancs, pareils à des lys, parsemaient seules l'hémicycle sans vie. Site imposant et désolé, bien digne de recevoir, à des jours d'indicible tristesse, la visite du grand homme qui allait bientôt mourir.

Napoléon no resta que peu d'heures chez sir William Doveton. Le retour à Longwood lui parut fort pénible. Dès qu'on eut 'regagné la roule carrossable de Jameslown, il descendit de cheval et monta dans sa voiture, qu'il avait envoyé chercher. Vers midi, il repassait le seuil de sa maison, si las, que le maréchal Bertrand et le comte de Montholon devaient tous les deux le soutenir.

L'excursion de Sandy Bay fut la dernière longue promenade de l'Empereur.


CHAPITRE VI

L'AGONII: LA MORT

Napoléon ne lit plus que quelques courtes chevauchées et de rares tours en calèche. Il s'affaiblit beaucoup et déclina rapidement, durant les mois qui terminèrent l'année 1820.

En novembre, ses maux d'estomac, jusque-là modérés et passagers, devinrent violents et continuels. Il se mit à vomir fréquemment. L'oedème des jambes, se renouvelant, embarrassa sa marche. Une toux sèche le fatiguait. De lourds sommeils, très différents de ces paresses, de ces assoupissements auxquels il se laissait aller naguère sur son sofa et qu'il appe26.

appe26.



3of> LES DERN1EKS JOUKS DE I/EMPEREUR

lait « du sommeillago, » le prenaient et le faisaient se mettre à toute heure au lit. L'obscurité lui avait toujours paru nécessaire, pour bien reposer pendant le jour; mais, maintenant, il ne la trouvait jamais assez grande : les rideaux de sa chambre hermétiquement clos, et quoique ses serviteurs ne pussent se mouvoir qu'à tâtons dans la pièce, il se plaignait encore d'être incommodé par la lumière. En môme temps que la sensibilité de l'organe visuel semblait ainsi s'exagérer, chez l'Empereur, sa vue baissait. A peine conservait-il le pouvoir de lire.

Au commencement de décembre, il s'évanouit au retour d'une sortie en voiture. Un peu après, on remarquait, outre la lividité croissaute de son teint, que ses lèvres, ses gencives et ses ongles se décoloraient. Ses mains, habituellement froides, étaient d'une pâleur de cire, et ses jambes, où stagnait le sang, parfois glacées jusqu'à mi-cuisse.

Le Ier janvier 1821, contre la coutume à pareille époque, Napoléon dispensa la colonie de Longwood de venir en corps le saluer. Il jugeait tous souhaits de bonheur et de santé désormais superflus, savait bien que l'année nouvelle serait sa dernière. « Il n'y a plus d'huile dans la lampe », disait-il souvent. Et, donnant aussi à sa pensée une forme emprun-


L'AGONIE ET LA MORT 3O^

tée, il prenait un triste plaisir à répéter ce vers de Voltaire :

U fltàA revoir Paris, je ne dois plus prétendre !

Au cours de février, il ne cessa pas de souffrir. Le 19, le comte de Montholon, conversant avec lui, crut s'apercevoir qu'il divaguait légèrement. Ses absences de mémoire se multipliaient. Il se plaignait de ressentir comme des coups de canif à l'aine droite. Son estomac rejetait quantité d'aliments, ne supportait guère à présent d'autre nourriture animale que la gelée de viande. Sa circulation paraissait se ralentir encore. Pour obtenir un mouvement du sang à peu près normal aux extrémités inférieures, il devait quelquefois recourir à six ou sept applications de serviettes chaudes. Il refusait de croire à la haute température de ces linges, qui brûlaient les mains de ses serviteurs.

Le docteur Antommarchi le soignait mal. Ayant eu, à son arrivée à Sainte-Hélène, l'occasion de s'entretenir avec HudsonLoweetles principaux officiers de l'île, il avait reçu d'eux cette idée que la maladie de l'Empereur était une maladie feinte, politique. Au bout d'un certain temps, cependant, il voulait bien admettre que Napoléon semblait atteint d'hépatite, puis diagnostiquait des troubles cardiaques et gastriques. Mais nulle de ces affections, à son juge-


3û8 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

ment, no présentait do gravité. Aussi le jeune médecin prenait-il négligemment ses fonctions, s'absentant à chaque instant de Longwood, et, comme le rapporte le comte do Montholon, courant la jupe sur les trottoirs de Jamestown. Une telle conduite mécontenta et lassa l'Empereur, qui lui interdit l'entrée de sa chambre, et venait, au commencement de février, de lui faire écrire une lettre de congé où se lisaient ces lignes sévères : «. Depuis quinze mois que vous êtes dans ce pays, vous n'avez donné à Sa Majesté aucune confiance dans votre caractère moral. Vous ne pouvez lui être d'aucune utilité dans sa maladie. Votre séjour ici serait désormais sans objet. » Antommarchi n'avait obtenu la permission de rester que sur la promesse, qu'il devait très imparfaitement tenir, de se corriger.

Le léger docteur n'était pas le seul, d'ailleurs, à comprendre mal son devoir. Ces jours, si pleins de souffrances physiques, où l'Empereur sent approcher la mort, sont rendus plus tristes encore par une disposition presque générale de son entourage à la désertion. Après le valet de pied CJenlilini, parti récemment, à la fin de 1820, Chandelier et plusieurs autres serviteurs, dont la santé laissait un peu à désirer, il est vrai, manifestaient le désir de quitter l'île. Jusqu'au milieu de février 1821, on voit le


L'AGONIE ET LA MOUT 3oQ

comte de Montholon, dans sa correspondance avec sa femme, s'inquiéter de trouver en Europe quelqu'un qui le remplace à Longwoori. Les Bertrand conservèrent au moins aussi longtemps l'intention de s'éloigner. Evidemment, les compagnons de Napoléon ne croyaient pas que l'épreuve de Sainte-Hélène dût se terminer si tôt. Depuis des années, l'Empereur paraissait sérieusement malade, et cependant vivait ; petit à petit, sa maison s'était habituée à le regarder comme un de ces valétudinaires qui, donnant toujours des inquiétudes, mettent au tombeau,, avant d'y descendre, nombre de gens bien mieux portants qu'eux.

C'est seulement dans la dernière moitié du mois de mars que la vérité s'imposa, et que tous cessèrent d'entretenir le honteux projet d'abandonner un moribond. Il y eut pourtant encore un départ : celui de l'abbé Buonavita. Mais ce vieillard, affligé d'infirmités, avait un réel besoin de fuir le climat. Antommavchi fut chargé, le 17, de le conduire à bord d'un navire qui levait l'ancre à destination de l'Europe. Cette mission remplie, le docteur ne manqua pas, selon sa coutume, de s'attarder à Jamestown. Pendant qu'il s'y livrait à son sport favori, ses services se trouvaient nécessaires à Longwood, et l'on y attendait avec impatience sa rentrée. L'Empereur était pris d'atroces


3lO LES DIÏItNlEUS JOUUS l)K i.EMi'KREUU

douleurs d'cnlraillcs cl rendait un caillot do sang. De ce jour, il no devait pour ainsi diro plus quitter le lit.

Nouvelle crise le 19, nouvelle absenco du médecin. Le 21, il est par hasard présent lorsqu'on l'appelle, aiin do constater et d'examiner des vomissements do matières noires. Au lieu de s'opposer, si possible, à ces vomissements, il juge à propos d'en provoquer le retour et do les exaspérer, à dessein, expliqua-t-il, d'abattre une fièvre gastrique rémittente dont il aperçoit maintenant l'existence. A trois reprises, les 22, 23 et 21 mars, il administre à Napoléon de l'émétique. On imagine l'etïet de ce sel irritant sur un estomac endolori par un cancer. L'Kmpereur en souffrit au point d'en crier et de se rouler à terre. Il finit par traiter Antommarchi d'assassin et déclara ne plus vouloir le voir.

Il fallut chercher le secours médical ailleurs. Le maréchal Bertrand et le comte de Montholon songèrent au docteur Arnott. C'était, on le sait déjà, le chirurgien du 20e — un régiment qui remplaçait au camp de Deadwood le régiment d'Henry, le G0e, envoyé récemment dans un autre quartier de l'île, lludson Lowe, avec insistance, proposait depuis un certain temps ses services. Non que l'état de Napoléon alarmât le gouverneur, mais il reprenait son idée


I.'AOONIE ET LA MORT 3II

do faire admettro un do ses subordonnés à Longwood, afin d'y oxorcor, do manière indirecte, une surveillance plus utile que jamais, Ne venait-il pas de recevoir doMord Iîathurst une lettre où le ministre se disait persuadé que le général lîonaparto, averti sans doute de la situation troublée de l'Europe, commençait à nourrir la pensée de s'échapper de Sainte-Hélène ! En proie à une inquiétude d'une nature fort dillércnto, le maréchal Jîcrtrand ot le comte do Montholon obtinrent de l'Empereur, après mille prières, qu'il voulût bien se laisser soigner par le médecin recommandé.

Les visites du docteur Arnott commencèrent le Lr avril. Napoléon est dès lors si faible, et ses souffrances seront désormais si grandes, qu'on peut dater do ce moment son agonie, une agonie de cinq semaines, qui doit être racontéo jour par jour.

Plein, comme trop de monde à SainteHélène, do scepticisme au sujet de la maladie pour laquelle on l'appelait, le chirurgien du 20^ en méconnut d'abord tout à fait la gravité. Il est juste de dire aussi qu'une circonstance lui parut non sans quelque raison étrango et un peu suspecte, lorsqu'on l'amena, le soir de son début à Longwood, auprès du lit de l'Empereur. La chambre n'était pas éclairée, et elle


3l'.î LES DERNIERS JOURS DE l/EMPEREUR

resta telle. Napoléon, mal disposé et grondeur, ne permit d'y allumer ni une lampe, ni une bougie. Le docteur Arnott dut l'ausculter dans la plus complète obscurité, ne découvrit rien d'anormal, «à l'exploration, estima la température modérée, la respiration aisée et la circulation calme. A la suite de quoi il faisait rapport à Iludson Lowe que la personne qu'il venait d'approcher, que ce fut le général Bonaparte ou quelqu'un d'autre, semblait fort affaiblie, à en juger par son pouls, mais ne courait aucun danger.

Le lendemain, 2 avril, de bonne heure, le médecin anglais renouvelait sa visite. Cette fois, nul obstacle à son examen : il peut regarder, il observe le malade au grand jour. Le secours de la lumière, pourtant, n'ajoute guère à sa clairvoyance. Il trouve assez mauvaise mine à l'Empereur, il est vrai, mais il attribue à l'abus du lit, surtout, son teint affreusement pâle et la fatigue de ses traits. Il l'engage à se lever fréquemment. Napoléon se plaignant à lui de douleurs lancinantes dans le bas-ventre, de ses vomissements et d'une constipation opiniâtre, il ne parait attacher d'importance qu'à cette dernière et ne voit rien à prescrire qu'une purgation.

Son optimisme inquiète, plutôt qu'il ne rassure, la colonie de Longwood. Sur les vives


L'ACOMK ET LA. MOUT 3l3

instances du maréchal Bertrand et du comte de Montholon, l'Empereur rend l'accès do sa chambre à Antommarchi, l'autorise à reprendre ses soins conjointement avec le docteur Arnott.

Le 3 avril, les deux médecins visitent ensemble Napoléon. Ils comptent à son poignet 76 pulsations, chiffre qu'on observe couramment, considérable néanmoins chez un homme dont la circulation habituelle est si lente. La chaleur du corps, en môme temps, reste audessous de 30 degrés. Le malade semble très déprimé. Il dit ne pouvoir rien manger sans, être exposé à le rejeter aussitôt. Pour le moment, d'ailleurs, il n'a pas faim. Il n'a pas soif non plus. Cependant, il manifeste le désir de boire un peu de vin. Antommarchi et le docteur Arnott lui permettent le Cordeaux, en petite quantité, lui conseillent une nourriture légère, indiquent des aliments de digestion facile tels que la gelée de" veau, les crèmes et le lait.

Le soir, le pouls s'élève à 80 pulsations.

Dans la nuit du 3 au 4 avril, Napoléon souffre atrocement d'un ballonnement du ventre et de vomissements; il respire difficilement; il a aussi un accès de fièvre, qui dure jusqu'au jour. Une transpiration abondante survient alors, les symptômes fébriles diminuent, et, à midi, l'amélioration parait très sensible. La.

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3l4 MîS DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

constipation n'ayant pas cessé, les médecins préconisent contre clic les purgatifs, mais le malade appréhende, non sans raison, que ce genre de médication ne révolte et n'endolorisse davantage son estomac; il préfère les lavements laxatifs, bien que les effets en soient insuffisants.

Le 5 avril, lorsque le docteur Arnott se présente à Longwood, Antommarchi l'informe que la nuit a été mauvaise. L'Empereur a vomi quatre fois des matières glaireuses ; une grosse fièvre l'agitait, .qui s'est calmée vers deux heures du matin; une sueur froide a suivi, accompagnée d'une tension à l'abdomen. Au moment de la visite, l'Empereur se plaint de ressentir ses coups de canif h. l'aine droite.

Le C> avril, il est sans forces, très abattu, on conséquence d'un nouvel accès de lièvre nocturne, peu marqué dans ses stades de chaleur et de froid, mais qui a provoqué une transpiration abondante. Il veut bien, '.'aprèsmidi, essayer d'un purgatif, mais il l'exige si faible, qu'aucune suite n'eu résulte. Le soir, il souffre d'un refroidissement des extrémités, d'un ballonnement du vonlre, de céphalalgie et de vomissements.

Cependant, le chirurgien du 20e conservait son optimisme. Ce même jour, en elïet, l'adjudanl-général Thomas Ueade, l'ayant questionné


L'AGONIE ET LA MORT 3I5

sur l'Empereur, écrivait à Hudson Lowe : « Le docteur Arnott m'apprend que jamais, aux heures où il va à Longwood, il n'a trouvé le général Bonaparte dans l'état décrit par Antommarchi. Il semble être d'opinion que la maladie du général n'est pas sérieuse, est plutôt morale que physique. Aussi, a-t-il cru pouvoir' assurer le comte Bertrand de l'absence de tout danger. Aujourd'hui, il a conseillé au général de se lever et de se raser. Le général a dit qu'il était trop faible à présent, qu'il se raserait quand il sesenlirait un peu plus fort; il se rase toujours lui-même. Sa barbe est longue, et le docteur explique qu'elle lui donne un air affreux. J'ai demandé s'il paraissait très amaigri : « Non, m'a répondu Arnott, je lui tàlo fréquemment le pouls, il a un poignet aussi vigoureux que le mien, autant de chair que moi sur le bras. Je ne puis rien découvrir d'extraordinaire chez lui que son teint d'une pâleur excessive, cadavéreuse. Je l'ai vu vomir ce matin, et c'est la première chose anormale que j'aie observée. Du reste, il n'a pas vomi beaucoup. »

Telle était la perspicacité médicale dont on faisait preuve autour d'un homme qu'un cancer parvenu à la dernière période rongeait à l'estomac, et qui devait mourir quatre semaines plus tard !

Le 7 avril, l'Empereur consent à prendre


3l6 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

encore quelques-pilules purgatives. Le remède agit bien et lui procure un assez notable soulagement.

Aussitôt, se sentant un peu de force, il veut se lever, procède à sa toilette, se rase debout. Rafraîchi, tout heureux de s'être débarrassé d'une barbe vieille de presque un mois, il se met dans un fauteuil, parcourt des journaux arrivés d'Europe, puis pense au testament qu'il a rédigé au milieu de l'année 1819. 11 commande au maréchal Bertrand, qui en est dépositaire, de l'apporter, le relit, n'en est plus satisfait et le jette au feu.

Durant la nuit, la lièvre le ressaisit ; il transpire abondamment et doit changer de linge à plusieurs reprises.

Le 8, une purge légère a de bons effets, comme la veille, mais les purgatifs inspirent décidément trop de répugnance à l'Empereur ; il ne se montre pas dispose à les continuer.

Le malin de ce jour, Antommarchi, après sa visite avec le docteur Arnoll, est redemandé • dans la chambre du malade. On le cherche vainement partout ; il vient de quitter Longvood pour une promenade à cheval, a pris la route de Jamestown. Il ne rentre que le soir. Napoléon lui fait dire, une troisième fois, qu'il ne le verra plus. Humilié et furieux, le singulier médecin ira le lendemain solliciter d'Hudson


L'AGONIE ET LA MORT 3I?

Lowe la permission de retourner en Europe. Il ne se trouvera au chevet de l'Empereur mourant que parce que cette permission se fera attendre.

Le 9, Napoléon quitte de nouveau le lit, pendant une heure.

Le 10, il peut se lever aussi, se sent moins souffrant, quoique sans forces. 11 dit au docteur Arnott : « La crise est passée, me voici revenu à l'état où je languis depuis des mois : faiblesse extrême, pas d'appétit. » Il ajoute, portant la main à l'aîne droile : « C'est là, c'est le foie, docteur. » Le chirurgien anglais, après avoir exploré la région hypocondriaque, l'assure que le foie n'est nullement atteint. Tout au plus, peut-on reprocher à cet organe un léger manque d'activité.

Dans l'après-midi, l'Empereur parle de refaire son testament. Au comte de Montholon, quihasardeque la précaution n'estpas urgente, il réplique, incrédule : « Je veux m'en occuper dès demain, si le mieux continue. x>

Mais le lendemain, 11 avril, est un très mauvais jour. Les vomissements ont recommencé pendant la nuit, se multiplient de façon alarmante.

Ils persistent rentière journée du 12. Les matières rejetées ont l'aspect de mucosités visqueuses. Chaque accès épuise davantage rEm23.

rEm23.


3l8 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

pereur. « Je sens que la science ne me sauvera pas, déclare-t-il au docteur Àrnott.Ma maladie est mortelle. »

Il se lève cependant, s'assied dans un fauteuil, mais au bout d'une demi-heure il éprouve aux jambes un froid glacial qui menace d'envahir tout le corps. On le recouche. « Est-ce qu'on ne meurt pas de faiblesse ? demande-t-il. Comment peut-on vivre en mangeant aussi peu que je le fais ? »

Il accepte un rien de viande en gelée, deux biscuits et quelques cuillerées de muscat, qu'il ne digère pas.

Il ne dort pas de la nuit, tourmenté par un ballonnement du ventre. Il vomit toujours, et la lièvre trempe de sueur sa chemise, ses llanelles et jusqu'au madras dont il s'enveloppe la letc. Sept fois, le comte de Montholon et Marchand renouvellent son linge. Comme l'Empereur no souffre pas de lumière dans sa chambre, ne tolère que la mince lueur d'une bougie placée dans la pièce voisine, l'opération est longue et difficile, et parfois il s'impatiente.

Le matin du 13 avril, il trouve, il dit que ses forces l'abandonnent de plus en plus. Pendant la visite du docteur Arnolt, il est repris de vomissements. Pour les rendre moins douloureux, le médecin lui donne une potion opiacée. Elle ne produit pas l'ellet désiré.


LAGON1I1 ET LA MOUT 3l9

Alors, l'Empereur domino sou mal. Vers midi, il se lève, s'enferme avec lo comte de Montholon, et, l'espace de doux à trois heures, s'occupe à dicter son testament.

Il commence par déclarer qu'il meurt dans la religion catholique, apostolique et romaine ; ses doutes n'ont pas cesse, mais il est no dans cette religion, il l'estime la meilleure, il l'a rétablie en France en signant le Concordat.

Il exprime, eu second lieu, le désir do reposer sur les rives de la Seine. Ensuite, sa pensée va au duc de Ueichsladt, son sang, son espoir dynastique en péril à la cour do Vienne. À qui recommandora-t-il ce frôle héritier do dix ans? Qui peut le mieux le protéger 7 La mère, évidemment, une Habsbourg. Mais, depuis sa chute, jamais ISapoléon n'a reçu do MarieLouise un message consolateur, jamais le moindre signe de souvenir. 11 sait que sa femme a oublié, est devenue la concubine d'un général autrichien, lo borgne Neipperg. Quelque temps, il reste silencieux, semble hésiter, en proie sans doute aux violences d'une lutte intérieure. Puis, au comte de Montholon : « Ecrivez, dit-il. J'ai toujours eu à me louer de ma très chère épouse Marie-Louise ; je lui conserve jusqu'au dernier moment les plus tendres sentiments. Je la prie de veiller pour garantir mon lils des embûches qui environnent encore son enfance. »


320 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

C'est au duc de Reichstadt qu'il veut laisser ce qui l'a touché de plus près, sa propriété la plus familière et la plus intime : « les linges qui ont servi à son corps et à son usage », des draps, des chemises, des mouchoirs, des madras ; la plupart de ses vêtements, ses deux lits de camp, ses nécessaires de toilette, son lavabo d'argent et son bidet de vermeil. Il lui destine aussi ses armes, l'épée d'Austerlitz, un poignard, un glaive, son couteau de chasse et ses pistolets ; les selles, les brides et les éperons avec lesquels il a fait ses rares et courtes promenades à cheval de la Captivité ; son argenterie et sa porcelaine de Sèvres, et quatre cents volumes qu'on choisira dans la bibliothèque de Longwood.

L'Empereur espère que ces objets seront chers à l'enfant, « en souvenir d'un père dont l'univers l'entretiendra ».

Trente-trois autres legs suivent. Napoléon se répand en libéralités envers ses anciens généraux, ofiieiers' et dignitaires, ses compagnons d'exil et ses serviteurs.

11 donne 25.000 francs à Coursot et à Chandelier, 50.000 francs à Archambault, 100.000 francs à Pierron, à ÎNoverraz, à Saint-Denis, à l'abbé Vignali et au comte de Las Cases;

400.000 francs à Marchand : « Ses services ont été ceux d'un ami ; »


L'AGONIE ET LA MORT 3aI

500.000 francs au maréchal Bertrand.

Le comte de Montholon, qui, depuis des années, lui tient société à toutes les heures, et maintenant le veille chaque nuit, recevra 2 millions « en reconnaissance de ses soins filiaux. »

— « Voulez-vous davantage ? », demande l'Empereur en terminant. Le comte, ému, ne peut répondre. « Allons ! allez recopier ce que je vous ai dicté, et après-demain, qui sera mon bon jour, nous relirons ce testament. Vous me le dicterez à votre tour, et je l'écrirai. »

Napoléon s'est imposé une grosse fatigue, mais il repose bien durant la nuit, et, le 14 avril, le docteur Arnott trouve plutôt mieux : il ne souffle pas, se montre gai et se lève à deux reprises.

Il s'entretient assez longuement avec le niédecin, parle des soldats anglais, et fait l'éloge de Marlborough : « C'était, dit l'Empereur, un homme dont le regard portait au-delà du champ de bataille. Il savait à la fois commander une armée et négocier. Le 20° a-t-il ses campagnes ?

— Je ne crois pas. — Alors, docteur, acceptez l'exemplaire que je possède et placez-le dans la bibliothèque de votre régiment ; j'aime les braves de toutes les nations. »

Ce don d'un livre va provoquer un incident, qui, par bonheur, restera ignoré de Napoléon.


322 LES DERNIERS JOURS DE I/EMPEREUR

On remettra, un peu plus tard, l'ouvrage à l'officier d'ordonnance Lutyens, et celui-ci croira devoir l'adresser aussitôt au major Jackson, chef du corps auquel il est destiné. Mais Hudson Lowe, apprenant la si simple attention de l'Empereur, l'interprétera, grotesquement, comme une tentative du général Bonaparte pour séduire le 20e et corrompre sa fidélité militaire. Les Campagnes de Mavlborough seront confisquées par le gouverneur, et le capitaine Lutyens, dont on n'a qu'à se louer à Longwood, rudement blâmé et conduit à résigner ses fonctions.

Le 15 avril, Napoléon se retrouve très faible. Les vomissements lui reviennent; il baigne, le matin, dans une sueur froide et respire avec difficulté.

Il veut néanmoins s'occuper de nouveau de son testament. D'une main qui tremble, il en transcrit les dix à douze pages, sous la dictée du comte de Montholon. Une grande partie de la journée, quatre à cinq heures, il s'applique à celte besogne lente et pénible.

Lorsqu'il a fini, il n'est pas aussi las qu'on pouvait le redouter. Même, contre toute attente, il a un assez bon lendemain, durant lequel il prend avec appétit quelque nourriture et travaille encore à des codicilles.

Mais, le 17 avril, le docteur Arnott constate


L'AGONIE ET LA MOUT 323

une aggravation générale : le vomissement augmente, le pouls est petit, rapide, irrégulier, tout le corps glacé. Le malade est dans un état comateux, dont il sort par intervalles pour se plaindre de suffocation.

Il refuse un purgatif, mais obtient d'un lavement un soulagement plus marqué qu'à l'ordinaire. Ensuite de quoi, l'après-midi, le coma cesse, le pouls se régularise et tombe à 70, la température remonte. Napoléon, redevenu luimôme, et presque gai, désire du hachis de faisan. 11 en mange doux ou trois bouchées, et boit un peu de bordeaux.

Il fait appeler le comte de Montholon, et, comme celui-ci, eu entrant dans sa chambre, est frappé de l'éclat iiévreux de son regard, il le rassure par ces mois : « Je ne suis pas plus mal, mais je me suis préoccupé de ce que mes exécuteurs testamentaires devront dire à mon fils lorsqu'ils le verront. » Et, aussitôt, il dicte ses instructions à ce sujet : le duc de Ueichsladt ne doit pas songer à venger sa mort, il doit en profiter ; qu'il ait des sentiments français, qu'il ne monte jamais sur le trône avec l'appui des étrangers ; si, par imitation et sans nécessité absolue, il voulait recommencer les guerres do son pore, il ne serait qu'un singe ; il peut avoir un règne pacifique et se classer parmi les grands souverains.


324 LKS DERNIERS JOURS DE I/EMPEREUR

La nuit du 17 au 18 avril est mauvaise. De neuf heures du soir à cinq heures du matin, Napoléon vomit continuellement. La crise se calme au jour, mais l'Empereur demeure abattu, reste silencieux. Il prend un peu de potage au vermicelle ; son estomac le rejette à l'instant. Il éprouve une sensation de brûlure à l'abdomen et la localise au foie. Le docteur Arnott lui assure encore que cet organe n'est pas en cause.

Le chirurgien anglais est maintenant alarmé. Il a demandé et obtenu le pardon d'Àntommarchi, qui l'accompagne de nouveau dans ses visites.

Le 19, le malade inspire moins d'inquiétude aux médecins. Il a passablement dormi, n'a pas vomi, et même a voulu manger, vers minuit. Il mange une seconde fois, au cours de la matinée. Le. pouls, faible et régulier, marque 70, la température est normale. Napoléon se montre gai, parle beaucoup. À la suite d'un lavement fort efficace, sa douleur cuisante à l'hypocondre droit a disparu.

Il se lève et se fait lire les campagnes d'Annibal. Le comte de Montholon se réjouit de l'amélioration qui semble se produire : « Ne vous y trompez pas, dit l'Empereur, je vais mieux aujourd'hui, en effet, mais je n'en sens pas moins que ma fin approche. »


L'AGONIE ET LA MORT 325

Bonne nuit entre le 49 et le 20 avril. Durant la première partie de cette nuit, cependant, Napoléon éprouve une sensation de chaleur aux entrailles, souffre légèrement de suffocation et de soif, et ne peut boire qu'avec difficulté. Le jour venu, il se trouve bien. Vers le soir, il se plaint d'une brûlure au coeur. Il a de continuelles nausées, explique-t-il aussi, et c'est seulement à force d'immobilité qu'il évite de vomir. Un peu de nourriture qu'il a pris lui reste sur l'estomac.

Il ne ressent presque aucun mal le 21 avril ; son estomac est à l'aise, l'intestin libre. Dans l'après-midi, Napoléon fait venir l'abbé Vignali, auquel il demande : « Savcz-vous ce que c'est qu'une chapelle ardente ? — Oui, sire — En avez-vous desservi ? — Jamais. — Eh bien ! vous desservirez la mienne ». Il entre dans de minutieux détails... « Vous exposerez le Saint Sacrement, vous direz la prière des quarante heures. Après ma mort, vous placerez votre autel à ma tôle et vous continuerez à célébrer la messe, avec toutes les cérémonies d'usage, jusqu'à ce que je sois en terre. »

Le lendemain, l'Empereur vomit un peu, mais son état reste en somme satisfaisant.

De môme le 23.

Le 2 i, Antommarchi et le docteur Arnott constatent une atténuation de tous les signes fébri.'28

fébri.'28


326 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

les. Les fonctions digestives s'accomplissent assez régulièrement.

Le mieux cesse dans la nuit suivante, une nuit sans sommeil, où les vomissements se succèdent presque sans interruption.

Ils augmentent le 25 avril : Napoléon veut néanmoins s'occuper encore de ses dernières dispositions. Le corps secoué de convulsions, la bouche amèro de nausées, il se raidit pour écrire un nombre considérable de codicilles; son attention s'y porte sur mille objets; il y nomme une centaine de personnes. Il dicte ensuite et signe, pour ses trois exécuteurs testamentaires, le comte Bertrand, le comte de Montholon et Marchand, des instructions aussi longues et aussi compliquées.

Le 20, Napoléon est en proie à la fièvre ; il a ou un assez fort délire nocturne et se plaint de violentes douleurs à l'épigaslreeldans la région hypocondriaque,

Le soir, il s'entretient avec le grand-maréchal de son fils. Il craint que la cour de Vienne no veuille en faire un prêtre, un cardinal; le duc de lleichsladt ne doit jamais consentir à cette abdication : ses partisans français se renseigneront sur l'éducation qu'on lui donne et s'efforceront, s'il y a lieu et quand la chose sera possible, de combattre l'inlluence des précepteurs autrichiens.


L'AGONIE ET LA MORT 32J

La journée du 27 est la plus admirable d'une agonie où l'Empereur, au milieu de souffrances atroces, montre encore par intervalles une si étonnante capacité de pensée et de travail.

A six heures du matin, à peine sorti d'un accès de coma qui l'a laissé un moment'abattu, brisé, Napoléon congédie le comte de Montholon, qui l'a veillé. En compagnie de Marchand, il s'occupe à cacheter son testament et ses codicilles ; sur neuf plis liés de rubans verts et do rubans rouges, il appose sa signature et ses armes.

Il demande trois cassettes d'acajou où sont enfermés un nombre considérable de tabatières, des bonbonnières, des portraits, des lunettes et des décorations, dont sa grande croix de la Légion d'honneur. Il fait vider ces boites, qu'il destine encore au duc de Ueichstadt, et commence leur inventaire.

Il est fréquemment interrompu dans sa besogne par des vomissements. Anlommarchi et le docteur Àrnott surviennent pour leur visite.Ils lui voient rendre une matière fluide noirâtre, semblable à du marc de café. C'est le signe, maintenant certain, qui apparaît, pour la première fois, du cancer de l'estomac, ou d'un ulcère non moins terrible.

On presse Napoléon de s'arrêter, de prendre au moins quelques instants de repos; il


3.».8 LKS HKUNIIÎUS jovms DR I/KMI'EUKUK

refuse: « Je suis bien fatigué, dit-il, mais il me reste peu de temps, je le sens ; il faut en Unir. » Sou lit est couvert d'objets de toute sorte ; il choisit parmi eux un collier de diamants et une tabatière en or. Marchand aura le collier : « Tiens, lui explique l'Empereur, j'ignore dans quel état sont mes affaires, en Europe; cette bonne Ilortenso me l'a donné en quittant la Malmaison, pensant que je pourrais en avoir besoin. Je crois sa valeur de deux cent mille francs. Il te permettra, une lois rentré en France, d'attendre le sort que je te fais... » La tabatière en or est sans chiffre; avec la pointe d'un canif, laborieusement, Napoléon la marque d'une N et l'offre au docteur Àrnott. Par ce cadeau, il veut simplement témoigner de son estime pour la correction et les manières affables de l'homme ; il n'a jamais attendu, ni môme véritablement désiré, aucun secours sérieux du chirurgien ; « Donne-moi du vin de Constance, dira-l-il un moment plus tard à Marchand, une larme ne saurait me faire mal... T> Le dévoué serviteur aimerait mieux servir à son maître une potion de gentiane et de magnésie que les médecins ont prescrite : « Bah! ils n'y entendent rien. Donne-moi de ce vin, te dis-je, il me ranimera. Certes, je ne ferai rien pour abréger mes jours, mais je ne tirerais pas la paille pour les prolonger. C'est


L'AGONIE ET LA MOÛT 32<J

là, ajoute-t-il on plaçant la main au côté droit... une laine de rasoir qui nie coupe en glissant. »

L'après-midi, il dicte deux lettres destinées, l'une au baron Labouillerie, ex-trésorier de son domaine privé, l'autre au banquier Laffitle, dépositaire de ses fonds à l'aris. Il met ensuite sous enveloppes six millions de valeurs à son ordre. Il écrit lui-même la suscription de tous les plis. Une simple planche de carton, qu'il tient de la main gauche, lui sert de pupitre ; de la main droite, il puise dans un encrier que lui tend le comte Mofitholon, debout près de son lit.

Ses vomissements le reprennent ; il est exténué. Sa tète retombe sur l'oreiller, ses yeux se ferment et, vers trois heures et demie, il s'endort.

A neuf heures du soir, il se lève. Enveloppe d'une robe de chambre, assis dans un fauteuil devant son petit guéridon, il réunit autour de lui le comte Bertrand, le comte de Monthoîon et Marchand, tes trois exécuteurs testamentaires, et l'abbé Vignali. Il commande au grand-maréchal do dresser le procès-verbal des pièces qu'il a scellées et sur lesquelles il veut que les quatre Français apposent également leurs cachets et leurs signatures.

Il a maintenant tout réglé, tout prévu, semble-t-il. Point. 11 s'inquiète encore des ter28.

ter28.


33o LKS i)i;iiNii:us JOURS ni: L'KMI'KKKUK

mes d'une lettre qui duvru être envoyée prochainement à Iludson Lowc. D'une voix qui ne faiblit pas, .s'élève plutôt, il dicte :

« Monsieur le gouverneur, l'Empereur

Napoléon est mort le , à la

suite d'une longue et pénible maladie. J'ai l'honneur de vous en faire part.

« Il m'a autorisé à vous communiquer, si vous le désirez, ses dernières volontés. Je vous prie de me faire savoir quelles sont les dispositions prescrites par votre gouvernement pour le transport de son corps on Europe, ainsi que celles relatives aux personnes de sa suite. »

Les compagnons de l'Empereur maîtrisent à grand'peine leur émotion. <c C'est vous qui signerez cela, » dit-il au comte de Montholon, lorsqu'il a fini.

La scène se passe dans le cabinet de travail attonant à la chambre à coucher. Depuis quelques jours, Napoléon a voulu quitter celle-ci; il se plaignait d'y manquer d'air. Mais le cabinet de travail est tout aussi étroit de largeur, aussi bas de plafond. « On étouiîe ici, trouve encore le malade. Portez mon lit dans le salon. J> Il se lève de son fauteuil, le maréchal Bertrand et Marchand se précipitent pour le prendre dans leurs bras : « Non, quand je serai mort. Pour le moment, il suffit que vous me souteniez. »


L'AUOXIK KT LA MOUT Vil

Et debout, il gagne la pièce un peu plus vaste «lui va bientôt le voir rendre le dernier soupir.

Le lendemain, 2 S avril, esl marqué par de nouveaux vomissements de matière noire, striée do filets de sang. Le pouls de l'Empereur bat faiblement, souvent il parle avec incohérence. A un moment de calme, il dit à son entourage : « Ces vomissements qui se succèdent sans interruption me font penser maintenant que l'estomac surtout est malade chez moi, et je ne suis pus éloigné de croire qu'il est atteint de la lésion qui conduisit mon père au tombeau : un squirre au pylore. Il est pourtant digne de remarque que j'ai toujours eu un estomac de fer; je n'en ai souil'ert que récemment. J'ai toujours été sobre aussi, tandis que mon père aimait beaucoup les substances fortes et les liqueurs spiritueuses. Quoi qu'il en soit, je vous enjoins de faire procéder à l'ouverture de mon cadavre et de communiquer les constatations de l'autopsie à mon fils, afin de le prémunir ».

Au cours de cette journée, Iludson Lowe, qui reçoit des rapports do plus en plus pessimistes du docteur Arnott, met tous les médecins de Sainte-Hélène à la disposition de Longwôod. Le gouverneur est enfin convaincu que la maladie dont le général Bonaparte se plaint depuis des années est sérieuse.


3'3-J I.KS DKUNJF.HS JOURS 1)K I/KMI'KHEUII

Le 2!l avril, Napoléon vomit et délire encore.

Dans la nuit do ce jour au suivant, vers quatre heures du malin, l'Empereur, s'éveillant après un court sommeil, et sous l'empire d'une exaltation fébrile évidente, dicte au comte de Montholon un projet de destination nouvelle à donner à Versailles. Il intitule cette dictée : Première rêcerie. A Marchand, sous le titre de Seconde rêverie, il fait écrire un projet d'organisation militaire de la France. Il se croit si bien, qu'il serait de force, déclare-t-il, à parcourir quinze lieues de pays à cheval.

Durant la journée du 30, il est plus maître de son intelligence; la lièvre l'a quitté, sou pouls est régulier, il soulïre à peine, respire à l'aise. C'est l'accalmie qui précède les dernières convulsions, la trêve ordinaire avant la lutte suprême contre la mort.

Subitement, vers minuit, le corps du malade devient froid comme la glace, son coeur cesse presque de battre. On dirait que le souftle va manquer à l'Empereur; il sulïoque, il a le hoquet des agonisants.

. L'abbé Vignali a fait dresser un autel dans la salle à manger; il commence les prières des quarante heures.

Mais l'instant fatal n'est pas aussi proche qu'on le suppose : Napoléon vivra cinq jours


L'AGONIî: KT I.A MOUT 333

encore dans l'inconscience ou le délire.

Le Ier mai, il est lamentablement faible et angoissé. Il trempe son linge d'une sueur visqueuse; son pouls, pelit, fréquent, marque jusqu'à cent pulsations à la minute. Le hoquet reprend par intervalles.

Le malade, en secouanl la tète et disants non, non » d'un ton grondeur, repousse tout ce qu'on lui oiïre, médecine ou nourriture. Antommarchi et le docteur Ariioll se tiennent toute la journée à ses côtés. Souvent, il ne reconnaît ni l'un ni l'autre : il appelle à plusieurs reprises, le docteur Arnott Stokoe\ il s'étonne d'entendre prononcer le nom d'Antommarchi et demande : « N'est-ce pas toujours O'Meara qui me soigne? »

Le 2 mai, la respiration est rapide, oppressée, le hoquet presque continuel. Le pouls, difficilement perceptible, atteint 108. L'Empereur a quelques vomissements. 11 perd de plus en plus la mémoire, divague. Ce qui lui reste de pensée est pour le duc do Reichstadt. Le soir, il dicte à Marchand :

« Je lègue à mon lils ma maison d'Ajaccio et ses dépendances ; deux maisons aux environs de Salines, avec jardins; tous mes biens sur le territoire d'Ajaccio pouvant lui donner cinquante mille francs de rente.

« Je lègue ».


33/| LES DRUNIKUS JOURS I)K L'EMI'KHEUU

Marchand fait semblant d'écrire ; aucune de ces propriétés corses n'a do réalité.

Le 3 mai, Napoléon ne parle plus qu'avec difficulté ; tourmenté par une soif ardente, il veut expliquer à son maître d'hôtel Pierron une façon d'orangeade qu'il désire ; sa langue s'embarrasse, il ne peut que répéter sans cesse orange, orange...

Tous les symptômes annoncent la mort comme imminente. L'abbé Vignali porte levialiquc à l'Empereur. Une consultation a lieu dans la chambre d'Antommarchi entre ce dernier, le docteur Arnott et les médecins principaux Schortt et Mitchell. On décide de combattre la constipation du malade ; elle dure depuis trois jours et ajoute à ses autres souffrances un très douloureux ballonnement du \entre. Mais, malgrélaprostration où il est, Napoléon sait encore manifester sa répugnance pour les médicaments ; on doit recourir au calomel, facile à administrer à son insu.

Le 4 mai, ce laxatif ayant bien opéré, les organes digestifs se trouvent libérés. L'Empereur a moins d'agitation et d'angoisse, semble reprendre un peu conscience. Sa faiblesse, toutefois, demeure aussi grande ; son pouls est petit, aisément compressible. Il a toujours le hoquet. Pour l'en débarrasser, on lui donne une potion de teinture d'opium et d'éther. En


L'AGONIR ET r.A MORT 335

mémo temps, on essaie de soutenir les forces qui lui restent avec de la gelée de viande et du vin.

La nuit du 4 au îi mai se passe dans le délire. A deux heures, Napoléon articule péniblement les mots France... armée... Il no parlera plus.

Mais au môme instant, il quitte le lit d'un saut convulsif, et sa vigueur est telle, qu'il entraîne sur le parquet de la chambre le comte de Montholon, qui cherche à le retenir ; il manque l'étrangler, tellement il lui sert la gorge. C'est, selon la remarque de lord Uosebery, la dernière manifestation physique de celte énergie formidable dont le monde a été remué. 11 faut qu'Archambault, qui veille à côté, dans la salle à manger, vienne dégager le comte des mains crispées de l'Empereur.

On le recouche, et désormais il se tient calme.

A cinq heures du matin, il vomit la mémo matière noire, pareille à du marc de café, que le 25 avril. Peu après, il perd le pouvoir de déglutition. On doit étanchersa soif en pressant fréquemment sur ses lèvres une éponge imbibée d'eau. Le comte de Montholon se charge de ce soin pieux. A plusieurs reprises, Antommarchi veut le remplacer ; chaque fois, le moribond esquisse un geste pour écarter le docteur et le repousse du regard.


330 LES DERNIERS JOURS DE l/EMPEREUR

L'oeil, ensuite, devient fixe, la mâchoire intérieure tombe. Le tonus musculaire a disparu. Le raie de la mort commence.

Aucun espoir n'est plus permis. Les médecins croient néanmoins do leur devoir d'essayer de sinapismes aux pieds, de vésicatoires aux jambes et au sternum. Ni sinapismes, ni vésicatoires n'ont d'eflet.

Toute la journée, Napoléon demeure sans mouvement, couché sur le dos, la main droite sortie des draps et pendante.

Autour de son petit lit do fer, le lit do camp, aux quatre aigles d'argent, d'Austerlitz et de Marengo, attendent en silence, pendant que l'abbé Vignali murmure des prières dans la pièce voisine, les docteurs Arnoltet Antommarchi, le maréchal Bertrand, sa femme et ses enfants, le comte de Montholon, Marchand et le reste de la domesticité, Saint-Denis, Pierron, Archambault, Chandelier et Goursot. Un serviteur manque, qui, malade d'une affection du foie, est alité aussi. C'est Noverraz. Tout à coup, il apparaît, hagard, fondant en larmes. Il a su que l'Empereur se mourait, et, pour le voir encore, il arrive en se traînant.

Dehors, le jour est lugubre. Une pluie inexorable tombe depuis la veille. Des vapeurs, fumées livides, courent et s'échevellent dans le ciel de Longwood au dessous d'un


L'AGONIR ET LA MORT 33?

dômo immobile et noir de nuées. Comme pour accentuer de sa voix l'horreur du moment, le vent du sud-est souflle en tempête, hurle sur le haut plateau nu, où, parmi les gommiers aux bras décharnés, se dresse la maison tragique.

La nuit va descendre. A cinq heures quarante-neuf minutes, tout le corps de l'Empereur tressaille d'un long frisson, une légère écume blanchit ses lèvres, ses yeux chavirent et demeurent larges ouverts. La chambre où vient d'expirer le grand capitaine s'emplit aussitôt de cris, de lamentations et de pleurs.

29


CHAPITRE VII

I/AUTOPSIR KT LES FUNERAILLES

Quelques instants après que se fut ainsi terminé le martyre de Sainte-Hélène, Iludson Lowe faisait les cent pas devant la maison de Plantation en s'entretenant du mort avec le major liorrequer et le docteur Henry : « Messieurs, croyait-il décent et chevaleresque de dire, le général Bonaparte était le pire ennemi l'Angleterre et le mien, mais je lai pardonne tout. Quand un homme tel que celui-là disparait, on ne doit manifester que du chagrin et des regrets. »

Lo lendemain, 0 mai, l'ouverture du cadavre de l'Empereur montrait l'oeuvre effroyable d'une maladie où le miséricordieux gouverneur, sans rappeler ses autres torts, n'avait voulu voir que mensonge et comédie politique.


I/AUTOPSIE ET LES FUNÉRAILLES 339

Un ulcère trouait l'estomac de Napoléon, à un pouce du pylore; on y pouvait passer le doigt, La surface interne du viscère, creusée, comme un gâteau de ruche, d'alvéoles qu'emplissait un pus noirâtre, n'était plus que matière cancéreuse ou que squirres en évolution.

Les demi-aveux du procès-verbal officiel de l'autopsie, et le rapport, moins sommaire, d'Antommarchi, donnent, en outre, à supposer que les poumons soutiraient de lésions. On y découvrait des tubercules ; on constatait des adhérences pleurales, un épanchement aqueux de couleur citrine dans la cavité thoracique.

Si le coeur ne présentait rien d'anormal, quoiquo un peu chargé de graisse, fiasque et pâle, si les reins semblaient sains, la vessie, encore, renfermait une certaine quantité de calculs.

Touchant le foie, il se produisit une divergence d'opinions qui mérite d'être signalée.

Il était très important de déterminer exactement l'état de cet organe, Napoléon s'étant plaint pendant si longtemps d'une hépatite, et les autorités britanniques ayant refusé d'y croire.

Cinq médecins anglais, les docteurs Arnott, Shorrt, Mitchell, Burlon ut Livingstone, assistés d'Henry et d'un autre aide-chirurgien du nom de Rutiedge, procédaient, avec Antommarchi, à l'autopsie. La funèbre opération se faisait


3^0 LKS DERNIERS JOUItS DE L'EMPEREUR

dans lo cabinet topographiquo do Longwood, au jour cru do celte pièce percée de cinq fenêtres et peinte en vert. L'adjudant-général Thomas Ueade, le major Ilarrison et l'oflicier d'ordonnance Crokat, successeur du capitaine Lutyens, y représentaient le gouverneur; lo maréchal Bertrand, le comte de Montholon et l'abbé Vignali, la colonie française. Marchand, Saint-Denis et Pierron, qui avaient apporté le corps de l'Empereur et l'avaient étendu sur une des tabjes à tréteaux, recouverte d'un drap, de la salle, étaient aussi présents.

On venait de constater que la partie la plus ravagée de l'estomac adhérait au foie, lequel fermait, à la manière d'un tampon, la perforation voisine du pylore. Cette circonstance, en empêchant un épanchement des matières purulentes dans la cavité abdominale, devait, selon la remarque de certains, avoir prolongé, plutôt qu'abrégé, les jours de Napoléon. Mais se pouvait-il, en retour, que le foie n'eût pas soulfert de son contact avec un ulcère, et du service qu'il rendait?

De fait, il semblait durci, engorgé. D'accord avec Antommarchi, le médecin principal Shorrt, auquel incombait la responsabilité de signer le premier un procès-verbal qui serait historique, le jugea enflé. Son avis contraria fort les trois délégués d'Hudson Lowe, et l'adjudant-général


L'AUTOPSIE ET LES FUNÉRAILLES 3.1I

Thomas Uead intervint aussitôt pour réclamer un supplément d'examen. Une discussion, que le maréchal Bertrand, le comte de Montholon, l'abbé Vignali, Marchand, Saint-Denis et Picrron durent trouver bien longue,s'engagea autour des entrailles béantes, du cadavre ouvert en croix et sanglant de Napoléon, Antommarcbi, qui remplissait l'oflice de dissecteur, tenant le foie impérial, et l'éventrant, le tailladant et le manipulant comme à l'amphithéâtre. Finalement, le docteur Shorrt persista dans son opinion,, mais le viscère, à la pluralité des voix, fut déclaré sain.

II ne sera peut-être pas sans intérêt d'ajouter, à ces détails, les particularités suivantes, d'un autre ordre, observées par Henry. D'après l'aide-major, le coeur de Napoléon était remarquablement petit, et, note-t-il en latin, imrtes viriles exiguitalls lnsignky sicut pueri. La rondeur des bras, et la délicatesse des mains et des pieds, avaient quelque chose de féminin, comme aussi la blancheur et la finesse extrêmes de la peau, et le peu d'abondance du système pileux.

Après l'autopsie, le corps fut embaumé ; puis, les serviteurs de Longwood le revêtirent de l'uniforme vert, à parements rouges, des chasseurs à cheval de la garde, et l'Empereur, en culotte blanche, botté, éperonné, une épée au

29-


34a LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

côté, et le manteau de Marengo, aux broderies d'or, jeté au travers de .son lit, resta pendant vingt-quatre heures exposé dans cabinet de travail qui précédait sa chambre à coucher d'habitude. La pièce, tendue de noir et pleine de lumières, formait une chapelle ardente. Presque toute la garnison de Sainte-Hélène voulut y défiler. De l'avis unanime, le mort était d'une beauté souveraine. « Le calme, la sérénité de son expression, dit Henry, contraslait de manière frappante avec l'agitation de sa vie, la fougue de son caractère et ses grandes actions. » — « Je ne lui avais jamais vu de son vivant des traits si magnifiques, rapporte le major Gorrequer. Plus de boursoufflure de chair, plus d'excès de pâleur. J'entendis dix ou douze personnes faire la remarque qu'il paraissait quarante ans ; il paraissait même moins, selon moi. Ses cheveux demeuraient noirs ; aucun rictus, nulle ride ne déparaient son visage. » — « Qu'il est beau! » s'écriaient, au récit d'un troisième officier, les soldats anglais qui contemplaient Napoléon.

Le 7 mai, au soir, on mit le cadavre dans un triple cercueil d'élain, de plomb et d'acajou.

Prévoyant que les autorités britanniques ne permettraient sans doute pas le transport de son corps en Europe, l'Empereur avait désigné comme lieu de sa sépulture, à Sainte-Hélène, le


L'AUTOPSIK ET LES FUNÉRAILLES 343

voisinage d'une source, ombragée de deux saules, où ses serviteurs allaient tous les jours puiser une eau limpide pour sa table. On a, précédemment, esquissé ce site mélancolique : un ravin plein de verdure et de silence au fond de l'abîme du Bol à punch. Il s'est appelé depuis Géranium Valley, le Val des Géraniums. Napoléon y fut conduit le 9 mai.

Devant le char funèbre, drapé de velours violet, marchait l'abbé Vignali, revelu de ses ornements sacerdotaux ; derrière venaient le maréchal Bertrand, le comte de Montholon, et toute la maison de Longwood. Le gouverneur Hudson Lowe suivait, avec l'amiral Lambert, successeur de sir Robert IMampin, le général Coffin et le marquis de Montchenu. La population de l'île, foule bariolée et peu recueillie, avait endossé ses habits de fête pour assister au spectacle du convoi. La garnison rendait seulement à l'Empereur les mêmes honneurs suprêmes qu'à un commandant en chef anglais, et « comme une dérision, fait remarquer Henry,des étendards claquaient au vent, sur le passage du mort, où brillaient, en lettres d'or, les noms de Minden, de Talavera, d'Albuhera, des Pyrénées et d'Orthez ».

Trois maigres salves saluèrent la descente en terre du plus grand des hommes de guerre.

La pierre dure étant rare à Sainte-Hélène,


344 LES DERNIERS JOURS DE I/EMPEREUR

on avait édifié le petit caveau qui reçut la bière, au fond de la fosse, avec cinq dalles prises à des plates-formes d'artillerie. Une sixième dalle, de provenance semblable, servit à le fermer. On se proposait d'abord d'en placer une septième sur le haut de la tombe, mais trois larges carreaux, qui pavaient l'àtre de la cuisine de Longwood et qu'on en retira, parurent, à la réflexion, une table tumulaire suffisante.

On n'y mit aucune inscription, Uudson Lowe exigeant qu'on ajoutât Bonaparte à Napoléon, que le maréchal Bertrand et le comte de Montholon voulaient y faire graver.

Toutes sortes de profanations suivirent. On vendit le pauvre mobilier, à présent d'un prix inestimable, qui garnissait l'appartement du défunt ; ses livres, sauf ceux légués au duc de Reichstadt et quelques autres que purent emporter les Français, furent expédiés à Londres et dispersés au hasard des enchères. Et quand la maison de Longwood se trouva vide, elle redevint ce qu'elle avait été jadis, mais ce qu'elle n'aurait plus jamais dû être : une étable.

Un fermier l'occupa. Il installa un moulin à blé dans le salon où Napoléon était mort; dans son cabinet de travail et sa chambre à coucher, il logea des chevaux, des vaches et des porcs.

Il semblait que, de l'Empereur, on ne voulût conserver que le cadavre. On établit un corps


L'AUTOPSIE ET LES FUNÉRAILLES 345

de garde à Géranium Valley, et des factionnaires s'y succédèrent et ne cessèrent d'y veiller, la baïonnette au canon, jusqu'au 15 octobre 1840.

Ce jour-là, en présence du prince de Joinville, envoyé par le roi Louis-Philippe, du maréchal Bertrand, du général Gourgaud, du baron Emmanuel de Las Cases et de Marchand, revenus à Sainto-Hélène, la tombe fut ouverte et le caveau descellé. L'Angleterre consentait enfin à libérer son prisonnier ; elle restituait les cendres de Napoléon à la France. Quand le cercueil exhumé eut été mis dans un sarcophage d'ébène, que recouvrit un magnifique poclc de velours marqué d'aigles et de couronnes impériales, il descendit lentement vers le port de Jamcslown, sur un char attelé de chevaux caparaçonnés de noir, conduits à la main, au son de marches funèbres et parmi des roulements de tambours assourdis de voiles. Maintenant, on rendait à Napoléon les honneurs souverains. Le gouverneur Middlemore avait invité les habitants de Sainte-Hélène à revêtir des habits de deuil ; tous les officiers des troupes qui faisaient la haie, les armes renversées, portaient un crêpe au bras ; les pavillons des forts flottaient a mi-mùt; un coup de canon scandait, de minute en minute, le progrès du lugubre, mais triomphal cortège.


346 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

Et quand le grand mort atteignit le rivage où l'attendait, les vergues en croix, la frégate française qui allait l'emmener de l'ile d'exil, les hautes et les basses batteries de Jamestown tonnèrent une dernière fois, à sa gloire, comme elles eussent tonné pour la reine Victoria.

En 1821, l'Angleterre avait jeté le général Bonaparte dans une fosse anonyme, sous trois pierres arrachées au pavé d'une cuisine. C'est de cette pompe, c'est de ce respect qu'en réparation elle entoura, dix-neuf ans plus tard, l'exhumation de L'EMPEREUR NAPOLÉON.

FIN


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NOTES



INTRODUCTION

Page VIII... Par exemple, dans une brochure aujourd'hui rarissime, imprimée à Ch;lteauroux en 1877, un serviteur du général Bertrand, nommé Bouges, ajoute sensiblement à ce que nous savons de la vie d'intérieur à Longwood.

Cette brochure a pour titre : Le grand maréchal Bertrand, par le DT Fauconneau-Dufrcsne. C'est un récit fait de vive voix par lîougcs au Dr Fauconneau, et mis par écrit et publié par ce dernier.

Page XII : Pour les faits mômes de mon récit, parmi les publications si diverses auxquelles j'ai demandé des renseignements, deux surtout m'ont été utiles : un livre et une brochure. Le livre esL d'un chirurgien anglais comme Stokoe, le docteur Henry ; la brochure d'un chirurgien encore, le docteur Arnott.

Le livre d'Henry, connue l'explique une autre page de l'introduction, a paru d'abord — anony3o

anony3o


350 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

mement — à Québec, en 1839, sous le titre de : Trijlesfrom my port-folio or recollections of scènes and srnall adoentures, during ttcenty nine years of militari) service, by a staff surgeon. Il a été publié ensuite à Londres, eu i843, sous le titre de Ecents of a military life : being recollections after seroice in the peninsular war, invasion of France, the East Indies, St Helena, Canada, andelseiohere, by Walter Henry, surgeon to the forces, first class. Il y a entre les deux éditions, pour ce qui concerne Sainte-Hélène, des différences de texte légères, mais non sans importance, car elles ont trait, principalement, à ce que dit Henry d'Hudson Lowe, du comte de Balmain et d'O'Meara.

La brocbure d'Arnott, parue à Londres en 1822, est intitulée : An account of the last illness, decease, and post mortem appearances, of Napoléon Bonaparte, by Archibald Arnott, surgeon 20 th régiment. Elle compte 3o pages.

Page XII... Napoléon venait à peine de quitter l'Europe, que, malgré le silence ordonné sur son nom, William Warden faisait paraître ses < Lettres».

Letters written on board his Majesty's ship the Northumbertand, and at Saint Helena (London, 1816).

Cette publication a eu de nombreuses éditions, anglaises et françaises.

Très fantaisiste pour ce qui est des conversa-


NOTES 35l

tions de l'auteur avec Napoléon, elle est néanmoins d'un grand intérêt documentaire pour les détailsqu'elledonne sur la traversée de l'Empereur à bord du Nortkumberland, sur sa première habitation à Sainte-Hélène, les Uriars, et sur les premiers mois de son séjour à Longwood.

Page XX... Au Canada, où Henry acheva de servir et parvint à un grade élevé.

Au grade de chirurgien en chef. Il termina sa carrière militaire comme inspecteur général des hôpitaux. Il n'était pourtant qu'un de ces oiliciers de santé, excellents du reste et très nombreux à l'époque dans l'armée et la marine anglaises, auxquels on donnait par simple courtoisie le titre de docteur. On a cru devoir, dans ce livre, lui conserver ce titre, de même qu'à O'Meara etStokoe. Tous les trois le méritaient, sans besoin de diplôme, pour leur expérience médicale.

CHAPITRE Ier

Page 27... Elle s'appelait les Briars, appartenait à un négociant du nom de Balcombe.

Ualcombe semble avoir été, à Sainte-Hélène, une manière de commerçant en tous genres, en même temps qu'agent du Trésor pour le compte de la Compagnie des Indes. Il fut le pourooi/eur de Longwood, fut chargé de l'approvisionnement


35a LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

de la maison de l'Empereur durant les années 181G et 1817.

Page 31 : On fut bien étonné, en 1843, lorsque Betsy Balcombe publia ses souvenirs.

Ils parurent alors, mais seulement en partie dans le New century magazine. Betsy les donna complets l'année suivante dans un volume intitulé : Recollections qftlie EmperurNapoléon during the first tkree years ofhis capticity on the Island of St-Helena. Including ihe time of liis résidence at her fathers housc « Briars », by Mrs Abell (late Miss Elisabeth Balcombe). Il a été fait de ce livre, qui, comme l'ouvrage de Warden, et généralement tous les mémoriaux de Sainte-Hélène, môle un peu de roman à l'histoire, une seconde édition, en i853, et une troisième en i8?3. M. Aimé Le Gras en a donné une traduction française (Paris, Pion. 1898).

Page 35... De ce coté, se dressait, à 2.500 pieds de hauteur, le géant de Sainte-Hélène, le Pic de Diane. Il envoyait partout vers la côte un rayonnement de montagnes ..

Plus exactement, le rayonnement part de la chaîne dont le Pic de Diane fait partie; mais comme le Pic de Diane se trouve au milieu de cette chaîne, qu'il en est le point culminant, celui qui frappe le plus le regard, on a, d'Alarm Ilouse, l'impression que c'est lui tout seul qui est le centre orographique de Sainte-Hélène.


NOTES 353

Page 37 : Six baraquements, dont chacun pouvait contenir une centaine d'hommes, reçurent les soldats.

Le bataillon avec lequel Henry était venu de l'Inde, le premier bataillon du 66e, fort seulement de trois cents soldats, de l'état-major et de la musique du régiment, n'eût pas rempli ces baraquements ; mais on lui avait adjoint deux compagnies du 2e bataillon, qui se trouvait déjà à Sainte-Hélène.

La troupe cantonnée au camp de Deadwood, fournie successivement, au cours de la Captivité, par le 53e, le 66e et le uoc régiment, compta toujours de cinq cent cinquante à six cents hommes. Quant à la garnison de l'Ile entière, elle s'élevait, en y comprenant six cents miliciens indigènes, à un peu plus de deux mille hommes.

CHAPITRE II

. Page 52... Pierron, le chef d'office de LongYk'ood, a laissé un cahier de dépenses qu'on a publié.

Dans un livre paru il n'y a pas bien longtemps : Les indiscrétions de VHistoire, du docleur Cabanes (Paris, Albin Michel, 1007). Précédemment, des journaux avaient donné quelques extraits de ce cahier.

Page 67... Une publication récente, le jour3o.

jour3o.


354 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

nal qui raconte le séjour de sir Pulteney Malcolm. à Sainte-Hélène, en fournit une preuve particulièrement frappante.

Ce journal, de la main de lady Malcolm, la femme de l'amiral, a paru à Londres en 1899, sous le titre de A diary of Saint Helena, cditedby sir Arthur Wilson.

CHAPITRE III

Page 92 : Il portait l'uniforme des généraux de l'infanterie impériale, habit vert, revers blancs avec un gilet, une culotte et des bas de soie également blancs.

Warden commet ici une double erreur. L'habit que portait Napoléon, lorsqu'il monta à bord du Northumberland, était un habit de colonel, bleu, à revers blancs.: l'habit des grenadiers à pied, ou — mais la chose est moins probable — celui de la garde nationale, tout pareil, sauf pour les boutons. L'Empereur partit d'Europe avec cinq habits militaires seulement, savoir : deux de colonel des chasseurs à cheval de la garde, verts, à parements et collet rouges; deux de colonel des grenadiers à pied, et un de colonel de la garde nationale, bleus, à recers blancs, Le dernier est maintenant la propriété du prince Victor.

Page 101... En tout, neuf personnes, dont trois ont raconté leur impression : Henry Ellis,


NOTES 355

le chirurgien do la marine Mac Leod, et le docteur Aboi.

Le récit d'Ellis a paru à trois endroits : dans la Morning Chronicle, du 7 octobre 1817, dans le Journal of the proceedings of the late embassy to China, by Henry Ellis (London 2817), et dans la Vie de Napoléon, de Walter Scott. C'est dans l'ouvrage de Scolt quil a le plus de longueur et qu'il est le plus intéressant. Mac Leod et le docteur Abel ont donné, de leur côté, leur récit, Mac Leod, dans un livre intitulé : Narrative of a voyage in his majesty's late ship Alcesle to the yellow sea (London, 1817) ; le docteur Abel, dans un livre qui a pour titre : Narrative of a joumey in the interior of China (London, ISIS).

Page 109 : A la série des impressions d'Ellis, de Mac Leod et d'Abel sur Napoléon, ?e rattache, par les circonstances d'origine, le récit que le capitaine Basil Hall a laissé de sa visite àLongwood.

Dans un livre intitulé : Narrative of a voyage to Java, China, and the great Loo-Choo fsland (London 1841). Précédemment, il avait paru une version française du môme récit dans les Mémoires et Voyages du capitaine Basil Hall (Paris, 1834).

Page 120 : Grands, on général, ils étaient


356 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

portés à le juger plutôt petit, bien que sa taille atteignit 1 m. 67.

Le docteur Antommarchi, qui mesura Napoléon sur son lit de mort, attribue cinq pieds quatre pouces quatre lignes au cadavre, soit im 68cm ?mm. Mais il vaut mieux s'en rapporter à une autre mensuration, faite à Sainte-Hélène du vivant de l'Empereur.

Henry, quiallait quelquefois en visite chez Madame Bertrand, raconte dans son livre :« Un jour, après une longue causerie, et comme elle se trouvait pa. ticulicrcmcnt de bonne humeur, elle me dit : « Approchez, docteur, pour un honneur extrême: je veux comparer votre taille à celle de l'Empereur ». Elle me conduisit à une porte blanche où se voyaient deux lignes crayonnées; elle les avait elle-même tracées, l'une, pour marquer la stature de Napoléon, pendant qu'il se tenait le dos à la porte, et l'autre, pour marquer la sienne, lorsqu'elle avait pris sa place. Ce me fut un vif plaisir de constater que, si inférieur intellectuellement à Napoléon, je le dépassais au physique de deux inches. Madame Bertrand le dépassait aussi d'une incli. « Docteur, me lit-elle remarquer en plaisantant, vous pouvez être lier de la position que vous occupez, ici, au-dessus de la femme la plus grande de l'île et du plus grand homme de l'univers ». Je ne manquai pas de répondre, comme c'était mon devoir, que cette position, je la devais à la femme la plus belle qu'il y eût dans lile et dans l'univers ».


NOTES 35J

Henry ne pense pas h donner les chiflres inscrits sur la porte blanche. Mais on les trouve dans les Récits du comte de Montholon et dans le Journal de Gourgaud.

« L'Empereur, dit le comte de Montholon, à la date du 22 août 1817, dirigea sa promenade vers la maison du général Bertrand, y entra pour s'y reposer. Il s'amusa à comparer nos tailles et se fit mesurer à la toise. — L'Empereur, cinq pieds deux pouces avec des souliers escarpins ; Madame Bertrand, cinq pieds, quatre pouces, cinq lignes ; le général Bertrand, cinq pieds, quatre pouces; le général Gourgaud, cinq pieds, quatre/pouces, neuf lignes; moi, cinq pieds, trois pouces, trois ligues. — « Nous nous mesurons tous sur la porte, dit Gourgaud, à la même date du 22 août 1817. L'Empereur a cinq pieds deux pouces français; Madame Bertrand, cinq pieds, quatre pouces, cinq lignes'; moi, quatre lignes de plus, mais avec mes bottes; Bertrand, quatre lignes de moins ».

Laissant les mesures anciennes, on voit que la taille de l'Empereur était, d'après ces indications, de 1 mètre G7 centimètres 8 millimètres — avec des escarpins. On apprend, par la môme occasion, que le général Gourgaud mesurait 1 m. ^5; Madame Bertrand, 1 m. 7/î; le général Bertrand, 1 m. 2*3, et le comte de Montholon, 1 m. 71. Quant à Henry, il se vante: s'il ne dépassait l'Empereur que dedeux inchcs(cinq centimètres), il n'avait (pie 1 m. 72 a 1 m. ^'3 de stature, et se trouvait plus petit que Madame Bertrand.


358 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

CHAPITRE IV

Page 143... Quel changement de se trouver dans une petite île perdue, longue de quatre lieues et large de trois, pauvie et sombre, à peine peuplée !

D'après deux livres, A history of the island of Saint-Helena, by T. H. Btooke (London, 1808), et Tracts relative to the island of Saint-Helena, by major-f/eneral Alcxander Beatson {London, 1816), la population de Sainte-Hélène s'élevait, un peu avant la Captivité, à environ 2100 âmes, dont 600 blancs, 1.100 noirs et ^00 Chinois ou Lascars. Plus, une garnison de cinq cents hommes. D'après un troisième livre, A tour through the island of Saint llelena, by capt Barnes {London, 1817), la même population était, en septembre I8I5, de 2.871 âmes, savoir : 736 blancs, I.Q55 noirs, et 800 Chinois ou Lascars. Il faut y ajouter, pour la période de I8I5 à 1821, 1.400 à i.5oo hommes de troupes anglaises métropolitaines.

Page 158 L'ex-trésorier de Maurice

comparut devant un tribunal, fut condamné civilement à restituer les soixante-douze mille dollars, mais acquitté au criminel.

Henry dit que le détournement dont eut à répondre Hook avait été, à ce qu'on croyait, commis non par lui, mais par un de ses employés.


NOTES 359

Quoi qu'il en ssoit, le personnage était d'une honnêteté médiocre, car, l'ait remarquer ce grand dictionnaire anglais de biographie, le Dictionary of national biography : « bien que, pendant de nombreuses années, il gagnât beaucoup d'argent avec sa plume, il ne chercha jamais à s'acquitter de sa dette envers l'Etat. »

Page 171 Durant deux ans, un diplomate,

dont il ne faut pas voir le portrait dans la caricature d'Henry, courtise Miss Johnson. Très épris, il a le plus vif désir, pour le succès de sa poursuite, de vivre en bonne harmonie avec sir Hudson Lowe, beau-père de la jeune fille, il s'y efforce, il n'y peut réussir, et pas un instant sa correspondance ne cesse d'être défavorable à l'impossible fonctionnaire auquel il va s'allier.

Voir : Le prisonnier de Sainte-Hélène, d'après les rapports officiels dit gouvernement russe (18161820). Hevue Bleue du 8 mai du 12 juin 1807).

Le icr mars 1819, le comte de Baltnain écrit au comte de Nessclrode, à Saint-Pétersbourg :

«... En parlant au gouverneur, je lui ai demandé s'il comptait obéir à son instruction et lever enfin la barrière impénétrable de LongAvood. Il m'a répondu avec une certaine hésitation, « que les Français n'avaient pas encore fait la liste des habitants qui doivent former leur société ». Or, la liste en est faite


36o LES DERNIERS JOURS DE i/EMPEREUR

depuis le mois de juin dernier, et c'est par M. de Montchenu, de Gors et moi qu'elle commence — '« Que lui-môme en avait présenté une de cinquante individus, et attendait qu'elle lût approuvée ou rejetée ». On m'a positivement assuré qu'il n'eu a présenté aucune — « Que, loin de s'opposer à des réunions, à des plaisirs si innocents, aux visites faites à son prisonnier par des voyageurs d'une classe distinguée, il ne cessait de les y engager et ne songeait nullement à l'isoler ». Sa conduite avec l'amiral Malcolm et les commissaires des puissances alliées, qui appartiennent à cette classe et ont droit à sa confiance, contredit cette assertion.

— On m'a assuré, lui dis-je, que vous défendiez aux ollieiers du G(ïe d'entrer en conversation et de se promener avec Mme lîerlrand, et qu'ils évitaient autant que possible de la rencontrer.

— Non, s'écria-t-il, ce n'est pas vrai, c'est une calomnie ! les ofliciers n'oseraient manquer à ce point ni à elle, ni à son mari.

« Et depuis vingt-six mois, il me chicane impitoyablement sur ces rencontres fortuites et de nulle conséquence 1 L'autre jour, il me conjurait à deux genoux et par tout ce qu'il y a de plus sacré au inonde de ne pas les voir, de ne pas leur parler? Que penser de cette façon d'agir? Et quelle folie de vouloir une chose et de ne pas la vouloir en même temps ! »

Autre lettre du comte de Balmain au comte de Nesselrodc, du ua avril 1819 :


NOTES 3Gl

« ... Il a dit à M. de Montchcnu, un jour qu'il était en proie à une forte agitation d'esprit, que j'étais bonapartiste et qu'à Sainte-Hélène on devait être ultra royaliste...

« Dans une de ses notes, le gouverneur prétend que les différentes plaintes de Bertrand et des autres Français sont calomnieuses. Selon moi, elles ne le sont pas, car il n'y a rien de plus absurde, de plus impolilique, de moins généreux et délicat que la conduite des Anglais envers Napoléon. »

Page 171... N'est-il pas inouï que le comte de Balmain, presque un gendre, soit oblige de critiquer, de désapprouver les actes du gouverneur, tout comme le baron Sturmer, à qui des ordres formels enjoignaient de rester toujours d'accord avec Plantation, et comme le marquis de Montchcnu, homme de peu de sens, sans doute, mais légitimiste fervent, représentant d'un régime et d'un roi ennemis par excellence de Buonaparte?

Voir : Napoléon à Sainte-Hélène (Iiapports officiels du baron Sturmer), de Jacques Saint-Cère et II. Schlitter. (Paris, Librairie illustrée, 1SS7). Voir: La captivité de Sainte-Hélène, d'après les rapports inédits du marquis de Montchcnu, par Georges Firmin-Didot. (Paris, Firmin-Didot, 1894).

Les commissaires étaient pourtant, à leur

3i


362 LES DERNIERS JOURS DE I/EMPEREUR

arrivée à Sainte-Hélène, tout disposés à bien s'entendre avec Hudson LOAVC. Le marquis de Montchenu, notamment, l'était à ce point, qu'il sollicitait, à Paris, du duc de Richelieu, le cordon de commandeur du Mérite militaire pour le Gouverneur! Il réitéra cette demande dans une lettre adressée au maréchal Davout, ministre de la guerre. Voir la lettre en question, qui est curieuse, dans le Gil Blas du y juillet 1907, où M. Jean de Mitty l'a publiée.

Page 172.... Par malheur, on l'a déjà dit, l'Empereur refusait de les recevoir.

En leur qualité officielle, mais Napoléon voulait bien entretenir des rapports privés avec le marquis de Montchenu, le baron Sturmer et le comte de Balmain. Un jour que les trois commissaires étaient venus en excursion dans un vallon voisin de Longwood, il leur fit porter une collation par ses gens; un autre jour, même, il les invita à dîner, mais ils ne crurent pas pouvoir entrer chez lui en particuliers et s'excusèrent.

Page 177 : Le matin, il prolongeait autant qu'il le pouvait un sommeil que troublaient...

En décrivant, dans les pages qui suivent, la journée de l'Empereur à Sainte-Hélène, il va sans dire que l'on a voulu décrire seulement sa journée la plus ordinaire, la plus habituelle, au cours de 1817 et de 1818, particulièrement. Le mode de vie de Napoléon n'a pas été sans varier


NOTES 365

un peu, durant les six années de la Captivité. A son arrivée dans l'Ile, par exemple, l'Empereur se levait en général de bon matin. Le moment du dîner, autre exemple, changea assez fréquemment à Longwood; on le voit tour à tour fixé à huit heures, sept heures, six heures, et môme quatre heures, trois heures et deux heures.

Pour la description de l'appartement de Napoléon, on n'a pas pu tenir compte, non plus, de quelques modifications sans grande importance, qui semblent avoir eu lieu à différents moments, dans l'ameublement et la disposition des meubles.

Page 177.... Puis il sonnait Marchand et demandait au fidèle valet, qui le servait depuis 1811, qui l'avait déjà suivi à l'Ile d'Elbe —

La plupart des domestiques français de Napoléon, à Sainte-Hélène, Rousseau, Santini, CiprianijPierron, Noverraz, Saint-Denis, Genlilini, les frères Archambault, avaient également servi l'Empereur avant la Captivité.

Page 184 : Elle (la Bibliothèque) ne servait que de magasin, de resserre pour un millier de volumes, au début de la Captivité, pour trois mille à trois mille cinq cents, à la fin.

Voir, sur ce sujet, deux brochures: La bibliothèque de Napoléon à Sainte-Hélène, par Victor Adcielle (Paris, Lechecalier, 1894) et Les biblio-


364 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

thèques particulières de l'Empereur Napoléon, par Antoine Guillois {Paris, Henri Leclerc, 1900). Voir aussi la préface des Mémoires de Fleur// de Chaboulon, publiés par Lucien Cornet {Paris, Edouard Roiiceyre, 1901).

D'après certains documents anglais, le nombre des volumes qui se trouvaient à Longwood, à la mort de Napoléon s'élevait exactement à 2700. Mais ce chiflre, à s'en rapporter à un passage de Forsyth, parait inférieur à la réalité, et probablement on n'y a pas compris les 4oo volumes légués par l'Empereur au duc de lleichstadt et ceux que le maréchal Bertrand et le comte de Montholou purent s'attribuer.

Page 185... Il est pourtant des ouvrages, entre autr^Cun livre de Fleury de Chaboulon, qu'il a cru devoir annoter en entier, couvrir, de son écriture hiéroglyphique, d'amples commentaires et de réfutations.

L'ouvrage en question a trait à la vie privée, au retour et au règne de Napoléon en 1815. L'exemplaire annoté par l'Empereur est maintenant au musée de Sens, avec d'autres reliques de SainteHélène.

Page 187... Telle quelle, l'oeuvre est encore considérable: ne remplit-elle pas six gros volumes parus en I8G7? Môme pour l'ampleur, elle ferait honneur à un écrivain de profession.


NOTES 305

Les six volumes sont les Commentaires de Napoléon IQT (Paris, imprimerie Impériale), commentaires qui forment aussi les tomes XXIX, XXX, XXXI et XXXII de la Correspondance de Napoléon Ier, publiée par ordre de l'Empereur-Napoléon III {Paris, imprimerie Nationale 1858-1859).

L'oeuvre littéraire de Napoléon à Sainte-Hélène a été étudiée, pour soutenir une thèse très discutable, mais de fort complète façon, par M. Philippe Gonnard, professeur agrégé au lycée de Saint-Ktienne, dans un livre récent : Les prif/ines de la légende napoléonienne (Paris, CalmannLécg, 1907). On doit encore à M. Gonnard deux excellentes publications: Un Lyonnais à SainteHélène (Lyon, Itetj et Cic, IgOS) — brochure relative à Jean-Claude Gors, secrétaire du marquis de Montehenu — et Lettres du comte et de la comtesse de Montliolon — 1819-1821 — (Paris, Alphonse Picard et fils, 1906).

Page 20(J : Son lils était toujours présent ù sa pensée.

M. Frédéric Masson l'explique et le démontre, dans Napoléon et son fils, mieux qu'on ne le fait et qu'on n'aurait su le faire dans ce volume.

Page 217 : ... Le journal qu'il a laissé...

Général baron Gourgaud, Sainte-Hélène, journal inédit, de 1815 à 1818, acee préface et notes de MM. le vicomte de Grouchyet Antoine Guillois. (Paris, Flammarion, 1899, 2 col.)

3i.


366 LES DERNIERS JOURS DE -L'EMPEREUR

Page 222 : En quittant Longwood, Gourgaud déclarait : « Sa Majesté n'aura jamais à craindre que je rapporte ce qui se passe ici. T> Il ne tint pas parole. A Londres, encore aigri et toujours irrite, il fit au sous-secrétaire d'État Henry Goulburn d'inqualifiables divulgations, mélange de vérités qu'il eût dû taire, et de faussetés dont il aurait dû rougir.

Ce mélange de vérités à cacher et de faussetés à ne pas inventer, Gourgaud avait commencé à le débiter à Sainte-Hélène. La veille de son départ de File, il disait à Iludson Lowe que Napoléon n'éprouvait aucune dillicutté pour cutretenirdes rapports clandestins avecl'Europe; qu'une grosse somme d'argent avait été reçue à Longwood, au moment môme où, pour simuler le besoin, on y brisait l'argenterie. Il faisait au gouverneur cet éloge de Bertrand : que c'était « l'homme le plus dissimulé et le plus faux de France », si aveuglement dévoué à l'Empereur, du reste, que celui-ci pouvait lui faire croire que « la nuit est le jour ». Au major Gorrequer, Gourgaud révélait que le capitaine Poppletou, prédécesseur du capitaine Blakeuey, en quittant ses fonctions d'oflicier d'ordonnance à Longwood pour retourner en Angleterre, avait accepté de Napoléon une tabatière en or. Il s'entretenait avec le baron Sturmer, lequel lui demandait si l'Empereur pouvait s'échapper de


NOTES 36j

Sainte-Hélène : « Il en a eu dix fois l'occasion et il l'a encoreau moment-, où je vousparle, répondait Gourgaud. Que ne fait-on pas avec des millions à sa disposition l... Il peut s'évader seul et aller en Amérique, lorsqu'il le voudra. — S'il le peut, que ne le fait-il? L'essentiel est d'être hors d'ici. — Nous le lui avons tous conseillé. Il a toujours combattu nos raisons et y a résisté. Quelque malheureux qu'il soit ici, il jouit secrètement de l'importance qu'on attache à sa garde, de l'intérêt qu'y prennent toutes les puissances de l'Europe, du soin qu'on met à recueillir ses moindres paroles... » Le commissaire autrichien raconte dans un de ses rapports au Prince de Metlernich qu'il questionna aussi Gourgaud sur lu santé de Napoléon : « Il nous enterrera tous, m 3 répondit-il. 11 a un corps de fer. » Je lui parlai de l'enflure de ses jambes : « Gela date depuis Moscou, me dit-il. lien est de môme de ses insomnies. Depuis que je le connais, il n'a jamais dormi plusieurs heures de suite. Quant à son mal de tète, personne n'a pu encore savoir au juste ce qui en est. » Enfin, Gourgaud chargeait le comte de Balmain de porter au grand-maréchal cette menace : « Rappelez ù Bertrand que je suis dans une position à jouer l'Empereur par dessous la jambe ; que je puis révéler ses secrets ; que mon journal de Longwood vaut à Londres trois cent mille francs, et qu'il est important de ne pas me pousser à bout. » Voici maintenant les épanchements auxquels


368 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

Gourgaud, arrivé en Angleterre, se laissa aller avec le sous-secrétaire d'État aux Colonies, Henry Goulburn. Ils sont consignés dans la lettre suivante, écrite par le sous-secrétaire au ministre Bathurst :

Downing Street, 10 mai 1§18. « My lord,

« En obéissance à vos ordres, j'ai eu plusieurs entretiens avec le général Gourgaud, dans le dessein de m'assurer s'il était disposé à fournir quelques détails de plus sur les divers points indiqués dans les récentes dépcches de sir Hudson Lowe. Les renseignements que j'ai reçus de lui, quoique donnés d'une manière très circonstanciée, sont, en substance, ainsi qu'il suit :

« Le général Gourgaud n'a pas eu de peine à avouer qu'il a toujours existé des communications libres et non interrompues entre les habitants de Longwood et ce pays, ainsi que le continent, à l'insu et sans l'intermédiaire du gouverneur, et qu'on s'en est servi non seulement pour recevoir et envoyer des lettres, mais aussi pour recevoir des pamphlets, de l'argent et d'autres articles dont les habitants de Longwood peuvent de temps en temps avoir besoin ; que la correspondance a été, pour la plus grande partie, entretenue directement avec la Grande-Bretagne, et que les personnes qui s'y emploient sont les Anglais qui, de temps en temps, visitent SainteHélène, les olïicicrs ou les domestiques de liona-


NOTES 369

parte ayant un libre accès auprès d'eux. Ces Anglais, généralement parlant, se chargent volontiers, les uns, sans aucune rémunération, les autres moyennant une très faible récompense pécuniaire, de porter en Europe les lettres ou les paquets qu'on leur confie. Il paraîtrait aussi que les capitaines, les marins et les passagers des navires marchands qui touchent à Sainte-Hélène (que ces navires appartiennent à la Compagnie des Indes orientales ou à d'autres) sont regardés à Longwood comme particulièrement accessibles à la séduction habituelle de Bonaparte; à ce point que les Français considèrent comme une allaire peu difficile d'assurer le passage à bord d'un de ces navires du général Bonaparte, si un jour il voulait s'évader.

« Le général Gourgaud lui-même a déclaré savoir que le général Bonaparte avait reçu une forte somme d'argent en dollars espagnols, io.ooo livres sterling, précisément à l'époque où il disposait de son argenterie ; mau lorsque je le pressai de nommer les personnes qui s'étaient prêtées à cette allaire, il se contenta de m'assurer que la manière dont cette somme avait été transmise était purement accidentelle, qu'elle ne pourrait pas se présenter de nouveau, et que cela étant ainsi, il espérait que je n'insisterais pas sur une découverte qui, en révélant un nom, n'aurait aucun effet, soit pour la punition des délinquants, soit pour l'empêchement d'un acte semblable à l'avenir.


3^0 LES DERNIERS JOURS DE l/EMPEREUR

«D'ailleurs, à son point de vue, L'existence, entre les mains du général Lkmaparto, d'une somme d'argent en numéraire, augmente à peine ses moyens de corrompre la fidélité de ceux qu'il serait utile de séduire, car on sait très bien que toute lettre de change de lui (quel qu'en soit le montant) qui serait tirée sur le prince Eugène ou sur certains autres membres de sa famille, sera scrupuleusement payée.

« Ll m'a assuré, cependant, en réponse à mes questions, que ni M. Iialcombe, ni Mr. O'Meara, n'avaient, en aucune façon, participé à la susdite affaire, et que le premier, quoique très mécontent de sa situation, n'avait jamais, dans aucune a flaire d'argent, trompé la confiance qu'on avait mise en lui. Néanmoins, il a refusé très positivement de me donner la môme assurance à l'égard de leur participation au transport d'une correspondance clandestine.

« Au sujet de l'évasion du générai Bonaparte, il m'a affirmé confidentiellement que, quoique Longwood soit, par sa situation, susceptible d'être bien gardé par des sentinelles, cependant il était certain qu'il ne serait pas difficile d'échapper, un moment ou l'autre, à la vigilance des sentinelles postées à l'entour de la maison et des terrains ; et enfin, qu'une évasion de l'Ile ne lui paraissait nullement impraticable. Ll m'a avoué que ce sujet avait été discuté à Longwood et que chacun avait été invité à donner séparément son plan pour l'effectuer; mais il m'a exprimé sa con-


NOTES 3^1

viction que le général Bonaparte est trop profoiuléiucnt imbu de l'idée qu'on lui permettra de quitter Sainte-Hélène, soit à la suite d'un changement do ministère, soit parce que les Anglais ne se soucient pas de supporter les frais de sa détention, pour courir à présent les hasards auxquels l'exposerait une tentative d'évasion. Il parait d'ailleurs, d'après celte assertion du général Gourgaud, et d'autres circonstances rapportées par lui, que le général Bpnaparto a toujours regardé l'époque où les armées alliées se retireraient de la France comme la plus favorable à son retour; la probabilité d'uuc semblable décision, et les conséquences qui s'en suivraient, furent les arguments dont il se servit pour tacher de dissuader le général Gourgaud de le quitter avant cette époque.

« Au sujet de la santé du général Bonaparte, le général Gourgaud a déclaré qu'on nous en imposait beaucoup ; que le général Bonaparte n'était pas, en ce qui concernait son état physique, considérablement changé, et que les rapports faits à ce s'ijet manquaient de vérité. Le docteur O'Meara était certainement la dupe de l'iulluence que le général Bonaparte exerce toujours sur ceux avec qui il a des relations fréquentes, et quoique le général Gourgaud eût personnellement à se louer de Mr. O'Meara, cependant sa connaissance intime du général Bonaparte le mettait à môme d'affirmer que sa santé n'était nullement aussi mauvaise qu'elle l'avait été pendant quel-


3^2 LKS DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

»

que temps avant son arrivée à Suinte-Hélène. » Assez longtemps, ces coupables propos restèrent ignorés du grand public. C'est seulemont plusieurs années après la lin rapide de l'Empereur, de l'Empereur si robuste, qu'O'Meara déclarait malade à tort, et qui devait vivre si vieux! que Walter Scott les dévoila, en 1827, dans sa Vie de Napoléon (Life of Napoléon Bonaparte). Gourgaud, fort ennuyé, répondit aussitôt parunebroebure: Lettre à i-ir Walter Scott (Paris, Ambroise Dupont), où il ne réfutait rien. Son seul argument de riposte un peu sérieux consistait à soutenir que les documents qu'on invoquait contre lui manquaient d'authenticité, ne méritaient « que l'espèce de crédit que l'on, accorde dans tous les pays à des rapports de police. » Le soussecrétaire d'Etat Goulburn, en particulier, avait mal compris et mal noté ses dires, chose dont on ne «levait pas s'étonner de la part d'un Anglais, d'ailleurs, «. quand on songe combien il est difficile de reproduire les termes d'un entretien dans une langue étrangère. » Malheureusement, pour ce système de défense, il existe quelque part deux lettres, jusqu'ici inédites, d'un autre confident de Gourgaud, de quelqu'un dont il est malaisé de croire qu'il entendait aussi mal le français que Goulburn. Ce quelqu'un est l'ambassadeur de France à Londres, le marquis d'Osmond, chez qui Gourgaud se présenta, à son passage en Angleterre, avec une recommandation du marquis de Montchenu et un mot élogieux d'Hudson


NOTES 3?3

Lowe. Le IQ mai 1818, l'ambassadeur, racontant la visite, écrivait ce qui suit au duc de Richelieu :

« .... L'opinion de sir Iludsou devint le texte de mes premières paroles. L'interlocuteur entreprit l'apologie de sa conduite; spirituelle et modeste, elle me parut franche : aussi l'entretien se prolongea jusqu'à cinq heures. Une si longue conférence ne m'a pas appris tout ce que je voudrais savoir. La crainte de passer pour traître (vrai ou faux), produit sans cesse, dans la conversation de cet homme, des réticences pour lesquelles il demande pardon et que je n'ai pas cru devoir brusquer, voulant obtenir une confiance qui nous instruira plus et mieux, si le Roi me permet de la captiver. Et attendant les moyens d'échange, j'ai pris ce qu'on m'a donné; et le triage que je puis faire, pour l'intérêt du moment, n'ajoute pas grand chose à la dépêche de sir Iludson Lowe. Les doutes que lui a laissés M. Gourgaud auront sûrement multiplié ses précautions et prévenu les ordres qu'on se hâtera d'expédier sans que je les sollicite.

« Le rôle qu'a joué Bonaparte, ce que nous coûtent ses crimes, le mal qu'il peut faire encore, tout se réunit pour rendre importants les moindres détails de ses Cent Jours, de sa catastrophe, du voyage qui en a été la suite, de son existence actuelle, de ses projets et de ses espérances. Aussi, malgré les points d'arrêt, ai-je été fort intéressé par le récit de M. Gourgaud; il devien3a

devien3a


3^4 LES DERNIERS JOURS DK L'EMPEREUR

drait, sans lacunes, le sujet d'un mémoire bien curieux. Voilà, pour le besoin présent, ce que j'en ai tiré J\ positif. Le prisonnier de Sainte-Hélène n'est point malade, il se ménage ; ses correspondances, assez nombreuses, sont facilitées par des habitants et des militaires. Je crois O'Meara et JJalcombc parmi les dévoués : le dernier est à Londres avec sa famille. Peut-être n'est-ce pas de son plein gré.

« L'argent ne manque à Longwood pour aucune entreprise. L'évasion serait elVectuée si on savait où porter ses pas ; l'embarras de les diriger est la constante occupation des exilés qui hâtent leur maître du retour en France et se déchirent entre eux. Chaque bâtiment aperçu à l'aide d'une lunette toujours braquée, devient un motif de crainte ou d'espérance. La perte de Cipriani, mort en trois jours, a fort affligé son patron ; il regrette moins le maître d'hôtel qu'un confident actif, intelligent, discret et enthousiaste. Buonaparte avait d'abord entrepris ses mémoires ; mp.is bientôt, il n'y a travaillé que par boutade et sans suite. Traitant des époques différentes, selon les ouvrages qui lui parviennent, il dicte de verve, le secrétaire rédige ensuite; et c'est un chapitre à placer, quand l'ordre des matières l'appellera. En tout, il parait qu'on s'occupe plus à Longwood de l'avenir que du passé : sauf l'ambition trompée, le présent y est assez doux. Le climat, le logement, la nourriture, les procédés ne justifient en rien des plaintes de commande.


NOTES 3^5

La mortalité esta Sainte-Hélène, ainsi qu'à Londres, d'un individu sur trente.

«Gourgaud, non moins empressé que les autres a briser les l'ers deliuonapartc, l'aurait tué, dit-il, au premier pas fait sur notre territoire; il attribue sa disgrâce à cette détermination française. Gela est facile à croire, mais, pour l'admettre et la concilier avec un plan d'évasion, il fallait donc que d'autres projets fussent agites? C'est, selon les ordres qui me parviendront, ce que je découvrirai probablement, ou ne saurai jamais. Cijointe une lettre à la mère de Gourgaud; en la lui faisant porter par une personne intelligente, qui oflrirait le moyen économique et sûr de répondre par la môme voie, peut-être obtiendrait-on des lumières, dont il serait possible de m'aider... »

(Archives du ministère des affaires étrangères : Mémoires et documents. France, tome 1804, /»>' 340 et 341).

Le i5 mai 1818, le marquis d'Osmond écrit de nouveau au duc de Hiclielieu : « La lettre que j'ai eu l'iionneur de vous adresser le 12 aura confirmé l'opinion dont vous me faisiez part la veille, relativement aux projets sur Sainte-Hélène; mais elle vous aura donné l'espoir d'une surveillance redoublée. Malgré les réticences, Gourgaud avait dit a sir Hudson Lowo et aux commissaires, plus qu'il ne fallait pour éveiller leur attention. Sturmer ne croyait pas le 14 . mars à la possibilité du départ ; cependant il


3;6 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

avait appris (comme je l'ai su) ce qu'en pensaient les prisonniers. Gourgaud semble ne pas douter du succès, si l'entreprise était tentée ; et, quand j'ai insisté, avec intention, sur les obstacles à surmonter: « O, mon Dieu, Monsieur l'Ambassadeur, a-t-il dit, rien de plus aisé à vaincre. — En paroles, ai-je repris. —Non, en action, et de toutes manières: supposez ,par exemple, que Napoléon, mis dans un des tonneaux qui, venus à Longwood remplis de provisions, retournent chaque jour à la ville sans visite, croyez-vous impossible de trouver un capitaine de barque qui, à l'appât d'un million, transporté avec lui en Amérique, se chargerait de remettre le tonneau à bord d'un bâtiment en croisière? Je pourrais indiquer d'autres moyens encore, si ma position ne commandait le silence; au surplus, à cette heure, le coup est fait ou manqué. »

« En réfléchissant à la supposition, j'ai pensé qu'elle pourrait bien être la réalité, et j'attendrai avec impatience des nouvelles de SainteHélène. .. »

(Archioes du ministère des affaires étrangères: Mémoires et documents. France, tome 18G4, 344 et 345).

Si l'on résume à présent les citations qui précèdent, ce que Gourgaud dit successivement à Hudson Lowe, au major Gorrequer, au baron Sturmer, au sous-secrétaire d'Etat Henry Goulburn et au marquis d'Osinond, on voit:

Qu'il compromit le capitaine Poppleton,


NOTES 3yj

Ualcombe et O'Meara. Il révéla l'acceptation, par le premier, d'un présent de Napoléon; il dénonça la participation du second et du troisième à des correspondances interdites — outre qu'il dépeignit O'Meara comme entièrement tombe sous l'influence de l'Empereur et devenu sa dupe;

2" Qu'il représenta Napoléon comme jouissant, contrairement aux rapports de son médecin, de la meilleure des santés, dans un climat excellent et dans des conditions de bien-être qui ne justifiaient nullement ses plaintes ;

3° Qu'il le montra comme disposant, à l'île d'exil, de grosses sommes d'argent, et au dehors, d'un crédit illimité et dangereux sur le prince Eugène et les autres membres de la famille Jionaparte; comme entretenant des relations faciles et fréquentes avec l'Europe, par l'intermédiaire demarins et de voyageurs anglais; comme pouvant s'évader quand il le voudrait, sur le point de le faire peut-être, Longwood et Sainte-Hélène étant mal gardés.

C'est ce que lord llosebery, qui nourrit une tendresse excessive pour Gourgaud, estime, dans La dernière phase, des bavardages sans conséquence.

Ils eurent, ces bavardages, les suites les plus graves.

Au mois de novembre 1818, ils engagèrent le tsar à demander, au Congrès d'Aix-la-Chapelle, un redoublement de sévérité envers le captif de Sainte-Hélène.

3a.


3^8 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

Une note russe fut présentée a ce sujet au Congrès. Elle disait de Courtaud :

« Ayant pris un ton de franchise suspect, il a révélé, néanmoins, des particularités qui ne peuvent manquer de fixer l'attention des alliés :

« Napoléon, selon lui, n'excite envers le gouverneur de Sainte-Hélène toutes les tracasseries dont il le fatigue que pour mieux cacher ses véritables desseins.

« Les correspondances secrètes avec l'Europe et le trafic d'argent ont lieu dans toutes les occasions qui se présentent.

« Le projet d'évasion a été agité par les gens attachés à sa suite, et il aurait été exécutable, si leur chef n'avait pas mieux aimé le diflérer.

« Le moment de l'exécution de ce projet devait coïncider avec celui de l'évacuation du territoire français par les troupes alliées et avec les troubles que cet événement aurait fait naître.

« Ces renseignements, combinés avec les espérances et les mouvements de tout le résidu criminel des temps révolutionnaires, méritent une attention suivie delà part des gouvernements

«. Déjà le ministère anglais a pris des précautions plus efficaces pour ce qui concerne Je prisonnier de Sainte-Hélène. Par sa lettre du Ier septembre, lord iîathurst témoigne, à M. le chevalier Lowe, toute sa surprise de ce que les confidents de Bonaparte se vantent que son existence dans l'île serait un mystère pour tout le monde et pour le gouverneur lui-môme. Frappé


NOTES 3^9

do cette dérivation aux règles prescrites, le ministre ordonne à ce dernier de constater, au moins deux ibis par jour, l'existence du détenu

a Si la garde militaire doit accomplir cette opération, il ne saurait y avoir ni raison ni obstacles pour qu'à de certaines périodes, les commissaires des Puissances ne soient introduits, atin de s'assurer matériellement de l'existence du prisonnier ; ce droit, stipulé par les traités, ne peut leur être contesté. Leur mission n'est pas auprès de lîonaparte, pour avoir besoin d'être reçus par lui afin de l'accomplir ; du moment où le gouverneur les reçoit pour tels, il faudrait qu'il les mit à portée d'exécuter les ordres dont ils sont chargés.

« Lorsque l'on considère les tracasseries locales que la duplicité ou l'irritation de Napoléon élèvent sans cesse contre les personnes chargées de le gardor, les hommes inconsidérés peuvent ne les apprécier que dans leurs rapports avec la bonne ou la mauvaise humeur, les sûretés ou les ditlicullés ordinaires des gens placés dans des situations pareilles. Mais, si l'on réfléchit sur les conséquences politiques qui en dépendent, sur le mal que l'évasion d'un tel homme ne manquerait pas de causer à plusieurs parties de l'Europe qu'elle viendrait surprendre au moment où celles-ci sont encore dans le travail de leur organisation à peine commencée, alors la question se présente dans toute sa gravité et l'étendue de son importance; et ce n'est que sous ce


38o LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

dernier point de vue qu'il est du devoir des souverains, auxquels elle est soumise maintenant, de l'envisager

« Si les ministres de cabinet des souverains alliés partagent la présente manière de voir, les plénipotentiaires de Russie sont prêts à se réunir à eux, a(in de donnera leur décision commune la forme d'un protocole et à veiller, en ce qui concerne leur cour, à son entière exécution. »

Le protocole proposé ne fut pas arrêté, mais les observations développées dans le mémoire russe prises en considération. Une surveillance plus grande fut exercée, en Europe, sur les membres de la famille Jionaparte, et à Sainte-Hélène, sur les communications de Napoléon avec le monde extérieur. L'Empereur se trouva plus isolé encore du reste de l'univers ; ses plaintes eurent désormais moins d'ell'et en Angleterre et l'opposition osa moins les appuyer. IIudsonLowe voulut obliger son prisonnier à l'humiliante sujétion de se montrer deux fois par jour à l'oflicier d'ordonnance attaché a Longwood. Est-ce tout? Non. Comme première conséquence des délations de Gourgaud, le docteur O' Meara avait été enlevé brutalement à Napoléon. Stokoe, qui le rempla-. cera un moment, tombera à son tour en disgrâce, lorsqu'il osera déclarer l'Empereur malade. Malade, le général lionaparte, dont un Français qui le connaît bien, un de ses fidèles, a dit qu'il avait un corps de fer et qu'il enterrait tous ses compagnons d'exil ! Hudson Lowe et les gouvernants


NOTES 38I

anglais ont désormais toute excuse pour se montrer sceptiques. Kn vain, vers la fin de la Captivité, le comte Bertrand écrira-t-il deux lettres alarmées au chef du cabinet britannique, lord Liverpool; en v» in, la princesse Borghèse et Madame mère l'imploreront-elles. On s'en tiendra, à Drowning Street, ou Ton affectera de s'en tenir, aux renseignements fournis par Gourgaud.

Aussi Walter Scott, a-t-il eu, en 1827, raison de faire à celui-ci ce reproche : « lui représentant la santé de l'Empereur comme bonne, ses finances abondantes, ses moyens d'évasion faciles et fréquents, lorsqu'il savait que sa position était contraire sous tous les rapports, le général Gourgaud aurait dû sentir que les fausses impressions qu'il faisait naître dans l'esprit des ministres anglais devaient avoir pour effet naturel une aggravation des rigueurs exercées contre son maître ».

On a, récemment et de plusieurs côtés, essayé de disculper Gourgaud.

On a expliqué qu'ayant, lorsqu'il quitta Longwood, reçu la mission secrète de s'aboucher avec le parti de l'opposition, en Angleterre, de visiter divers membres de la famille Bonaparte, en Italie et en Allemagne, de porter des cheveux de Napoléon à Marie-Louise, à Parme, et de tenter une démarche auprès du tsar, à Saint-Pétersbourg, il s'était vu dans l'obligation, pour être autorisé à séjourner quelque temps à Londres, d'abord, et pour pouvoir circuler librement sur le


38tî LES DE11NIEKS JOURS DE 1,'EMPEHEUK

continent, ensuite, do se poser en ennemi de l'Empereur et de paraître le trahir. Il avait seulement, dès le début, et à Sainte-Hélène déjà, dépassé innocemment la mesure, comme le montre un billet du comte de Montholon, qu'on a découvert, qui est daté de Longwood et du 19 février 1818, et qui renferme cette phrase : « L'Empereur trouve, mon cher Gourgaud, que vouschargez trop votre rôle ». A l'appui de la môme thèse, on a imaginé de dire que le journal de Gourgaud, qui abonde en passages fâcheux, aurait été arrangé, dénaturé, pour le cas où il viendrait à tomber entre les mains d'IIudson Lowe et pour mieux tromper le gouverneur sur les sentiments véritables de l'auteur envers ses compagnons d'exil et l'Empereur. Enfin, on a fait triomphalement ressortir que peu de mois après ses entrevues avec le sous-secrétaire d'Ktat Goulburn et ses conversations avec le marquis d'Oumond — conversations dont personne jusqu'ic.'., chose étrange, n'a eu la curiosité de rechercher les termes, et qui sont publiées pour la première fois dans ce volume. — Gourgaud, jetant le masque, et reprenant son vrai personnage, s'était empressé d'adresser à Marie-Louise, à l'empereur d'Autriche et au tsar Alexandre des lettres où il se fait l'avocat de Napoléon.

Ces lettres, à commencer par elles la discussion de ce plaidoyer, n'ont eu et ne pouvaient avoir aucun effet, après toutes les déclarations verbales de Gourgaud. A Marie-Louise, il écrit


NOTES 383

que celui que les lois divines et humaines unissent n elle par les liens les plus sacrés « périt de la mort la plus cruelle », et il l'exhorte à se rendre au congrès d'Aix-la-Chapelle, afin d'y implorer la fin du martyre de Sainte-Hélène. MarieLouise n'était nullement disposée à pareille démarche, mais eùt-elle YOUIU la tenter, c'eût été pour entendre la lecture, au congres, de la note russe provoquée par Gourgaud. — À l'empereur d'Autriche, il mande : « Sire, l'Empereur Napoléon se meurt dans les horreurs de la plus aflreuso agonie. La persécution dirigée contre lui attaque à la fois le moral et le physique. Il y succombera bientôt, cela est sûr. Lui-môme le désire ; il voit, avec joie, les symptômes de dépérissement devenir de jour en jour plus nombreux; il ne dort plus. Le défaut total d'exercice auquel il s'est condamné, plutôt que de souscrire aux humiliations qu'on a voulu lui imposer, fait à sa constitution un mal incurable. Son médecin a annoncé que sa vie était en danger ; encore un peu de temps et il ne restera de Napoléon quevïe souvenir de ses faits et de ses malheurs. Peut-être, Sire, serait-il encore temps de le sauver ; l'air de l'Europe pourrait le rendre à la vie, mais si l'on diffère seulement d'un an, cette ressource même sera superflue. » — Gourgaud assure au tsar Alexandre : « Sire, il est trop vrai, celui qu'après de si grands succès le sort des armes a livré à la merci de ses ennemis n'est pas traité par eux comme devrait l'être un grand homme trahi par


384 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

la fortune; il ne l'est pas môme comme un obscur prisonnier de guerre a le droit de l'attendre d'un peuple civilisé; on l'accable de rigueurs inutiles à la sûreté de sa détention et dont le but ne parait être que de le priver de tout ce qui, en donnant quelque ressort à son unie, quelque exercice à ses facultés physiques, pourrait l'empêcher de succomber à ses maux. On l'a placé sous la garde d'un homme dont l'unique occupation est d'inventer chaque jour quelque restriction ou quelque humiliation nouvelle. Enfin, Sire, c'est à coups d'épingle qu'on fait mourir, pendant qu'on le tient dans les fers, celui que, pour le vaincre, l'Europe entière coalisée n'a pas eu trop de ses armées ! Un état si pénible pour celui qui le souffre, si barbare pour celui qui le cause, si révoltant pour ceux qui, un jour, l'apprendront de l'histoire, ne peut pas durer longtemps encore. La santé de Napoléon s'épuise et se consume; il marche à grands pas vers le tombeau.... »

Après ce que Gougaud a dit à Londres de l'excellente santé de Napoléon, du bon climat de Sainte-Hélène et des bienveillants procédés d'IIudson-Lowe, l'empereur d'Autriche et le tsar Alexandre, tenus au courant de ses propos par le cabinet anglais, peuvent-ils croire à ce qu'il leur écrit maintenant de si différent? Evidemment non, et si Gourgaud pense devoir adresser des lettres aux deux souverains, c'est pour couvrir sa faute, pour lui-même, et non dans l'inté-


NOTES 385

rôt de Napoléon. Postérieurement à ses conversations avec le sous-secrétaire d'Etat Goulburn et le marquis d'Osmond, il s'est rencontre avec des membres de l'opposition anglaise, qui, l'entendant s'exprimer en termes violents contre son maître, lui ont représenté l'odieux et la sottise à la fois de sa conduite : partisan, avocat de l'Empereur, il est quelqu'un, en Europe; devenu son ennemi, il ne sera plus rien, il se perd dans l'estime publique. Gourgaud a mille défauts, mais il est intelligent; il comprend, et, brusquement se retourne.

Après la mort de Napoléon, ses compagnons d'exil jugeront utile et décent, avec raison, de faire le silence sur les défaillances de SainteHélène, de les cacher. On pardonnera à Gourgaud, on essaiera, autant qu'il se pourra, d'effacer ses fautes. Aussi a-ton trouvé, dans les dossiers du général, ce billet daté du iy février 1818, qui semble expliquer en partie sa conduite. Il est de la main du comte de Montholon ; peut-être môme porte-til, dans la pâte de son papier, le chifire d'une des années de Sainte-Hélène : le comte de Montholon, archiviste de Longwood, en rapporta, en Europe, une grande quantité de papier vierge. Non moins suspect ce legs de conscience, verbal et secret, que l'Empereur, qui a omis Gourgaud dans sou testament et dans ses codicilles, aurait fait, au dire indulgent du maréchal liertrand et du comte de Montholon. en faveur du confident de Goulburn et du marquis

33


386 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

d'Osmond ; de celui qui quitta Longwood en proférant, au rapport d'Henry, la menace suivante : « J'écrirai, je dirai tout ce que je sais et tout co que je ne sois pas •>, et qui l'exécuta si bien, cette menace, qu'il provoqua la disgrâce d'O'Meara, un redoublement des rigueurs de la Captivité, et autorisa, en Aiïgigterre, le pire scepticisme sur les épreuves et la mauvaise santé de Napoléon. Tout ce qu'on peut dire en faveur de Gourgaud, c'est qu'il était, avant Sainte-Hélène, un excellent officier d'artillerie, brave et actif; qu'à Sainte-Hélène, il était précieux à l'Empereur en tant que compagnon et que collaborateur, pour sou talent de conversation, son instruction générale et ses connaissances mathématiques, etenfin, que son journal — sous la réserve de ne jamais perdre de vue, en le lisant, le caractère de l'auteur et sa disposition aux peintures jalouses et méchantes — que son journal est le plus intéressant des écrits de la Captivité. C'on est aussi le plus complet, pour les petits détails. Qu'on le consulte seulement, il importe de le répéter, en ayant toujours présenta la pensée que Qourgaud est le chroniqueur réaliste de Sainte-Hélène — comme Las Cases en est le romantique.

Pago 224 : ... Comme le remarquait Napoléon, l'homme qui s'en rendit coupable était, par ailleurs, un loyal serviteur de son pays : il n'aurait favorisé une évasion ni de son aide, ni môme de son silence.


NOTES ' 38?

« Certainement, dit l'Empereur dans le journal de Gourgaud, O'Meara fait tout pour que nous soyons bien ; il écoute nos plaintes, mais il ne trahirait pas sou payû. » II est vrai que, toujours d'après le môme journal, Napoléon porte plus tard ce jugement sur le médecin anglais : « Le docteur n'est si bien avec moi que depuis que je lui donne mon argent. Ah ! j'en suis bien sur, de cclui-Ht ! » Mais à supposer Gourgaud toujours véridique, il semble que l'argent dont il s'agit ici était de l'argent que l'on confiait à O'Meara pour faire des achats et des commissions à Jamestowu, et qu'il n'employait peut-être pas très judicieusement. Il ne faut pas oublier non plus que l'ennui et les soull'rauces rendaient Napoléon, à de certains moments, quoique assez rarement, amer et injuste dans ses propos.

Page 225; ... Le 25 juillet 1818, Hudson Lowe recevait licence de disposer de son ennemi. Il donna l'ordre aussitôt de l'arrêter et do l'arracher de Longwood, sans lui permettre de prendre congé de Napoléon. Dans l'espoir de lui trouver des papiers compromettants, il fit, hors sa présence, ouvrir ses malles et forcer son secrétaire. Au cours de la perquisition, dont le résultat fut nul, des bijoux et des objets de valeur, présents de l'Empereur, disparurent. ... Un simple simulacre d'enquête eut lieu ; le docteur ne revit jamais sa propriété.


388 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

Lire le récit qu'O'Meara fait de cette extraordinaire histoire, avec pièces à l'appui, dans son premier livre : An exposition o/some of the transactions that hâve tahen place at Saint Helena, since the appointaient of sir Jludson Loice as gocernor of that island.

Forsyth, malgré le désir qu'il en a, ne trouve vieil ou presque rien à y répondre, dans son: History ofthe capticitt/ of Napoléon at Saint Helena, from tlie letters and journal of sir Hudson Lowe, London> Murray, 1S5S.

Page 22(1: ... Quelques semaines avant le départ du général Gourgaud, le maître d'hôtel Cipriani servait un soir le dîner de l'Empereur, quand tout à coup d'atroces douleurs d'entrailles l'avaient pris; tombé sur le parqu°t, il s'y roulait en poussant des cris épouvantables; deux jours après, le 2(1 février, il expirait.

Au sujet de cette mort, Henry fait le récit suivant:

« Au mois de février 1818, le mailre d'hôtel de Bonaparte, Cipriani, fut atteint d'une inflammation d'entrailles. Comme il paraissait très dangereusement inalade, Mr. O'Meara me demanda de le voir, et, avec la permission du gouverneur, j'allai le soigner à Longwood jusqu'à son décès, qui se produisit le 2G février.

« Le pauvre homme soull'rit atrocement, jusqu'à la mortification de ses intestins. Je le


NOTES 389

connaissais ; nous avions eu souvent de longues conversations, lorsqu'il nous arrivait de nous rencontrer. Bien que serviteur très dévoué de Bonaparte, c'était un des plus violents jacobins que j'aie jamais vus ; il conservait des idées et des sentiments politiques que je croyais disparus sous le gouvernement impérial. Voltaire était son oracle, il avait toujours un volume de ses oeuvres dans sa poche, mais il ne partageait pas sa tolérance et déclarait une guerre au couteau à tous les prêtres, tous les rois, et tous les empereurs (excepté son maître). L'horrible souhait exprimé par un héros de la Terreur dont j'ai oublié le nom, à savoir que le dernier des rois pût être étranglé avec les boyaux du dernier des prêtres, hantait son cerveau, et il s'y associait entièrement, me disait-il.

« On l'enterra dans le cimetière protestant, un pasteur présida la cérémonie funèbre. 11 fallut certainement beaucoup d'indulgence pour rendre, à M. Gipriani, les mômes devoirs qu'à un chrétien et concevoir l'espoir de sa participation à la résurrection éternelle, car il se moquait et riait, de son vivant, du cbristianisme et de la résurrection...

« Mais, laissant ce grave sujet, je ne fus pas peu surpris d'apprendre, au cours de mes visites à Longwood, que Napoléon n'avait jamais jugé à propos de voir son fidèle serviteur, pendant le temps qu'il fût malade. Sans nul doute, quelques marques d'intérêt, de sa part, auraient

33.


390 LES DERNIERS JOURS DE l/EMPEREUR

pourtant fait bien plaisir au pauvre diable. Ce n'en est pas moins une vérité, je le répète, que bien que Gipriani se trouvât sous le toit de l'Empereur et à quelque vingt pieds à peine de son cabinet de bains, il ne fut l'objet d'aucune attention. J'ai seulement des raisons de croire, d'après ce que m'a dit Mr. O'Meara, que le dernier soir de la maladie, alors que Gipriani était dans le délire et le coma, son maître parla de lui faire une visite, mais en fut dissuadé par O'Meara, pour la raison que Cipriani n'était plus en état de reconnaître l'Empereur. Toujours d'après O'Meara, Napoléon tint alors des propos un peu extravagants sur l'effet que sa présence pouvait produire dans des cas désespérés. Elle était capable de ranimer la nature expirante, comme elle avait fait cesser le désordre d'une armée à Arcole et à Marengo. Malgré toutes ces belles paroles, Cipriani mourut sans qu'il le vît, et j'avoue que je lis avec beaucoup d'incrédulité, maintenant, ce qu'on raconte de la fin pathétique de Duroc et d'autres généraux, dont l'Empereur aurait réconforté et consolé les dernières heures. Il se peut, d'ailleurs, que Napoléon ait jugé utile et de bonne politique de feindre la douleur, au chevet d'un maréchal expirant; mais ici, auprès du lit de mort d'un serviteur, il n'avait rien à gagner.

« Quelque temps après le décès, Mr. O'Meara me rendit visite à Doudwood. Il avait une mine souriante et venait ni'apprendre une agréable


NOTES 3gI

nouvelle : l'Empereur l'avait consulté sur le point de savoir ce qui était le plus convenable, de donner des honoraires ou d'offrir un présent uu chirurgien anglais qui avait soigné le défunt. On s'était arrêté à l'idée du présent. Napoléon avait eu la condescendance de s'informer de mon nom et de demander si j'étais célibataire ou marié. Bref, on allait envoyer, pour moi, la commande d'un service à déjeuner, en vaisselle plate, à llundell et Bridges, Ludgate IIîll, Londres.

« C'était uneplaisante annonce, et je me réjouis, comme il convenait, de la perspective d'un cadeau que je tiendrais de pareilles mains. Il me vint des visions, qu'on doit me pardonner, de l'orgueil que j'aurais plus tard à exhiber mon service et du premier déjeuner où je le ferais admirer à mes amis. Le tout mêlé de spéculations sur le modèle de la vaisselle et le nombre des pièces. Puisque je n'ai pas de secret pour mon lecteur, j'avouerai même que j'en perdis une nuit de sommeil. Mais s'il y a loin de la coupe aux lèvres, une circonstance, la suite le prouva, peut aussi tenir séparées la théière et la tasse.

« Mr. O'Meara vint me voir de nouveau, mais cette fois son visage n'avait plus la même souriante expression. Une difficulté se présentait. Le parlement britannique avait récemment décrété que toute acceptation d'un don de Napoléon, ou de quelqu'un de sa suite, constituerait un acte criminel. Ktais-je disposé à recevoirsecrètement, àl'ijisu du gouverneur, leprésent de l'Empereur?


302 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

C'était l'objet d'O'Meara de l'apprendre, Napoléon, m'assura-t-il, ayaut une répugnance invihble pour tout rapport, direct ou indirect, avec sir Hudson Lowe, et se refusant à permettre qu'un cadeau offert par lui passât par les mains de « Caïn », comme il l'appelait de préférence.

« Je pris un peu de temps pour me consulter avec mes amis ; plutôt, en vérité, comme une chose habituelle en pareil cas, que par doute sur ce qu'il convenait de faire. Deux heures plus tard. Mr. O'Meara retournait à Longwood avec la réponse que je ne pouvais pas, sans risquer ma situation, accepter le présent à l'insu du gouverneur, mais que je solliciterais et que j'obtiendrais certainement la permission nécessaire. A la manière dont Mr. O'Meara secoua la tête, en me quittant, je compris que l'affaire était terminée. Et en effet, je n'entendis plus parler de rien.

«Tout cela était assez clair. On avait voulu me corrompre, enrôler mon humble personne au service de Napoléon. Ma sujétion complète à l'Empereur aurait été la conséquence fatale de la faute qu'on chercha à me faire commettre... »

Il y a beaucoup de perfidie dans ce récit.

Pour jeter de l'odieux sur Napoléon, qui n'a pas visité Cipriani durant sa maladie, Henry cèle à ses lecteurs la rapidité de cette maladie; il n'a garde d'en préciser la durée, il laisse supposer qu'elle fut longue.

« Cipriani, raconte plus exactement et plus honnêtement O'Meara dans son journal, à la


NOTES 3g3

date du 23 février 1818, Cipriani se plaignit aujourd'hui à moi d'une inflammation d'entrailles, laquelle présenta aussitôt un caractère particulièrement alarmant. Malgré tous les remèdes, je ne pus lui procurer qu'un soulagement temporaire, et son état alla toujours s'aggravant. Il devint bientôt trop évident que sa vie était menacée.D'autres médecins furentappelés à Longwood, mais tout fut inutile, et le dénouement prompt» Cipriani eut parfaitement conscience du danger qu'il courait et conserva le plus grand calme. Napoléon, qui l'aimait, comme compatriote et comme serviteur, souhaitait fort sa guérison et s'inquiétait continuellement de lui. Le 25, l'Empereur, chez qui j'étais allé à plusieurs reprises dans la journée, m'envoya chercher à minuit. Je lui appris que Cipriani était dans une sorte de stupeur : « Je pense, me dit-il, que si je lui faisais une visite, mon apparition devant lui agirait comme un stimulant sur la nature engourdie et l'inciterait à de nouveaux efforts qui peutêtre auraient raison de la maladie et sauveraient le malade ». Il essaya de me démontrer la chose eu me décrivant l'effet électrique que son apparition sur les champs de bataille avait souvent produit à des moments critiques. Je répliquai que Cipriani avait encore ses sens et que je savais que l'amour et la vénération qu'il portait à son maître étaient si grands, que si l'Empereur se présentait dans sa chambre, il ferait un efïort pour se lever de son lit, et que cet efïort, dans


394 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

l'état de faiblesse où il se trouvait, occasionnerait probablement uue syncope, pendant laquelle, selon toute vraisemblance, il rendrait lViino. Napoléon alors, sur la remarque que, dans des cas pareils, les hommes de l'art étaient les meilleurs juges, renonça à tenter l'expérience.

u Le lendemain, vers 4 bûures, le malade expirait ».

Ainsi Cipriani se plaint de douleurs d'entrailles le ai février. D'après les renseignements sommaires que nous possédons, il continue cependant, semble-t-il, son service auprès de l'Empereur. C'est seulement le 24, au soir, qu'il s'affaisse sur le parquet de la salle à manger de Lougwood, au cours du dîner. Pendant toute la journée du 25, Napoléon s'inquiète de son état ; à minuit, l'Empereur veut à toute force visiter son serviteur, et, s'il ne le fait pas, c'est parce qu'il reconnaitla justesse d'une observation d'O'Meara. Le 26, plus tôt qu'on no s'y attend sans doute, malgré la gravité du cas, le décès se produit.

Il affligea Napoléon : « Le Corse Cipriani, lit-on dans un rapport du comte de Balmain, vient de mourir d'une inflammation d'entrailles. Bonaparte en est vivement aiïecté. Il l'aimait beaucoup. « Si on 1': uterrait dans mon enceinte, a-t-il dit, j'aurais la consolation d'assister à ses funérailles ». — « Bonaparte vient de perdre un de ses plus fidèles serviteurs, le sieur Cipriani... note de son côte le baron Sturmer. Le jour de son enterrement, il passa la journée chez Bertrand;


NOTES 395

il se promena sans relâche d'une chambre à l'autre, et parut agité ».

On voit comment Henry s'entend à dénaturer malignement les faits. Plusieurs de ses assertions encore, qui ne sont pas mentionnées dans ce livre, auraient besoin d'être, de la même manière, rapportées, discutées et mises au point. Mais il y faudrait trop de temps.

En cachant la mort foudroyante de Gipriani, Henry ne vise pas seulement à représenter Napoléon comme indifférent et insensible ; il laisse imaginer à ses lecteurs que les soins qu'il donna au malade furent longs et nombreux, alors qu'ils durent se borner à deux ou trois visites au plus. Il se taît également sur cette circonstance qu'un autre médecin militaire, le médecin principal lîaxter, que lui, petit aide-major, ne faisait sans doute qu'accompagner, lut appelé on consultation par O'Meara. Bref, l'aide-major grandit son rôle dans la circonstance, il exagère la reconnaissance qu'on lui en doit.

L'Empereur eut tort néanmoins de ne pas faire venir de Londres le service à thé. On sent que la déception fut cruelle à Henry et qu'il ne la pardonne pas. Une douzaine de tasses en argent aurait probablement beaucoup changé les appréciations de l'auteur d'Une carrière militaire sur les choses de la Captivité. Mais Nopoléon n'aperçut pas, ne soupgouua pas, dans cotte affaire, le mémorialiste futur, qu'il fallait ménager. Il ne fut pas aussi généreux avec Henry qu'il eût été de


396 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

bonne politique de l'être, par répugnance, il est vrai, de faire passer un cadeau par les mains d'Hudson Lowe, dont il disait une fois : « Si mon fils ou ma femme venaient ici, et qu'ils me fussent présentés par ce gouverneur, je ne les recevrais pas! »

L'Empereur voulut-il corrompre Henry ? Alors, il tenta aussi de corrompre le pasteur Boys, qui étant donné son caractère, ne paraissait pourtant pas un homme aisément corruptible. Le pasteur avait enterré Cipriani. Napoléon lui fit remettre, par O'Meara, une tabatière en or. Boys crut d'abord pouvoir l'accepter sans en référer au gouverneur, mais, sur le conseil de son collègue Vernon, il la rendit ensuite. L'Empereur lui envoya à la place une somme de a5 livres(G25 francs), en le priant d'en disposer en faveur d'une société de bienfaisance. Il est vraisemblable que pour ce don, il ne fut pas besoin de la gracieuse permission d'Hudson Lowe, et sans doute Henry aurait reçu également mie gratification en argent, au lieu de ses tasses, si la chose eut été possible dans les mômes conditions.

Page 228 : ... La conduite singulière de Las Cases, qui, invité par Hudson Lowe à retourner àLongwood, après son arrestation, s'y était refusé en donnant celte pompeuse mais pauvre raison, qu'ayant été flétri par l'arbitraire, il ne pouvait se représenter devant l'Empereur.


NOTES 3çfl

Non seulement Las Cases refusa de retourner auprès de Napoléon, mais on se demandera toujours s'il ne s'était pas arrangé pour se faire enlever de Longwood. Il avait, à l'insu de l'Empereur, écrit deux lettres, l'une pour le prince Lucien, l'autre pour une Anglaise du nom de lady Glavering. Ces lettres, insignifiantes, pouvaient être envoyées ouvertement à leurs destinataires. Il chargea un mulâtre de les faire partir secrètement, et le mulâtre le dénonça. Il semble bien que Las Cases recourut à un mystère qu'il sa vait inutile, à seule fin qu'on l'arrêtât, et pour pouvoir quitter décemment l'Empereur. Iléprouvaitsans doute un furieux désir de regagner l'Europe et d'y commencer ses publications sur Sainte-Hélène. Il faut dire aussi, à sa décharge, que ses compagnons d'exil, qui l'appelaient « le jésuite » et le jalousaient à cause de la préférence de Napoléon pour lui, lui rendaient la viediflicile à Longwood; que son fils Emmanuel paraissait atteint d'une maladie de foie, et que lui-même souffrait d'une assez mauvaise santé.

Page 232 : ... Napoléon, qui ne sut jamais beaucoup dormir...

On a quelquefois représenté Napoléon comme devenu grand dormeur, à Sainte-Hélène. Rien de moins exact. On a vu, par une note précédente, que Gourgaud racontait au baron Sturmer que l'Empereur ne dormait jamais plusieurs heures de suite. Malgré la méfiance que doivent ins34

ins34


3g8 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

pim* tous les dires de Gourgaud aux commissaires, au sous-secrétaire d'Etat Goulburn et au marquis d'Osmond, il n'y a aucune raison do mettre en doute celui-ci. Ce qui est vrai, c'est que Napoléon, a Sainte-Hélène, désoeuvré et on proie à l'ennui, miné par la maladie, so livrait fréquemment au sommeîllage, sur son sofa. Mais co sommeillago, ce mauvais sommeil pris dans la journée, augmentait cncoro ses insomnies de la nuit.

CHAPITRE V

Page 243;.., En 1859, par exemple, le capitaine de génie Masselin fut envoyé par le gou> vernement français à Sainte-Hélène; il y se-* journa deux ans. Il a laissé de sa mission un récit très sobre et qu'on sent très exact,

Sainte-Hélène, par E. Masselin (Paris, Pion, 1862). Le capitaine Masselin restaura la maison de Longwood, devenue propriété française.

Pago 248 :... M. John Charles Melliss, ingénieur colonial anglais, a passé une grande partie de sa vie à Sainte-Hélène; il en a^étudié durant des années la géologie, la flore, la faune et la météorologie, Il a publié en 1872 un volumineux, consciencieux et savant ouvrage, la meilleure description de l'ile que l'on possède.


NOTES 3Q9

St. Helena, a physical, historical and topographical desoription ofthe island. (London, Heece and Co).

Page 257 : Il (O'Meara) a publié doux livres.

Le premier en date est intitulé : An exposition ofsorne of the transactions thatïace taken place at Saint Helena, since the ap[.ointment of sir Hudson Loice as gooernor of that island. (London, 1819). Traduction française, Paris, Chamerot jeune, môme année. Le second — le journal d'O'Meara — a pour titre : Napoléon in exile or a Voice front Saint Helena. (London. Jones, 1S22). Réédition de Richard Bentley, Londres, 1888. Traduction : Napoléon en exil ou l'Echo de SainteHélène. (Paris, marchands de nouveautés, 1822), réimprimée récemment par Garnier. Paris, s. d.

Récemment aussi, dans ses numéros de février, mars et avril 1900, le magazine The century illusirated a publié une partie du texte complet, et conforme au manuscrit original, du journal d'O'Meara.- >

Page 260... Qu'on lise la correspondance dos trois commissaires étrangers et les interrogatoires auxquels il osait soumettre le marquis de Montchenu, îe comte de Balmain et le baron Sturmer. O'iMcara montre Hudson Lowe souvent illogique, extravagant, absurde en conversation Qu'on lise encore lea commis-


40O LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

saircs étrangers ! O'.Meara accuse Hudson Lowe d'expressions vulgaires, do propos impolis et de scènes violentes. Qu'on lise toujours les commissaires !

Voici, à titre d'exemple, ce que Sturmer rapporte nu prince de Metternieh, à la date du Ier juin 1818:

« Plus de trois semaines s'étaient écoulées sans que j'eusse vu le gouverneur ; je lui fis une visite le 119 du mois passé pour lui demander, selon mon usage, s'il n'y avait rien de nouveau à Longwood que je puisse mander à Votre Altesse. Il me reçut d'une manière choquante. L'entretien que nous eûmes ensemble a pris un tour trop désagréable pour que je ne me fasse pas un devoir d'en rendre compte, mot pour mot, à Votre Altesse. Elle y verra jusqu'où vont l'extravagance et la folie de cet homme.

Moi. — Comment va votre santé?

Le gouverneur répond par un signe de tête.

Moi. — Oserai-jc vous demander s'il y a une occasion pour l'Europe ?

Le Gouverneur. — Dimanche ou lundi, pas avant.

Moi. — N'y a-t-il rien de nouveau à Lougwood ?

Le Gouverneur(avec humeur).—Je ne sais rien.

Moi. - Gomment se porte Bonaparte?

Point de réponse; le gouverneur baisse la tôte et regarde fixement à terre

Il m'offrit un siège et alla s'asseoir lui-môme


NOTES 4GI

à l'autre bout de la chambre. Là, les bras croisés, il se mit à méditer sur ce qu'il avait à me dire. Il passa au moins vingt minutes dans cette attitude. J'étais sur les épines et ne savais à quoi m'arrôter. Heureusement, je trouvai à côté de moi quelques journaux que je parcourus.

Le gouverneur se leva tout à coup et se mit à marcher à grands pas dans la chambre. Puis il me dit d'un ton brusque : « Je n'ai rien à dire lorsque je suis devancé dans les informations par les « followers » de Napoléon Bonaparte.

Moi. — Il y a très longtemps que je n'ai pas été à Longwood et je n'ai vu personne de la suite de Bonaparte.

Le Gouverneur. — Mais le comte de Bal main y va.

Moi. — Gela ne me regarde pas.

Le Gouverneur. — Je ne dirai rien avant de

savoir ce que vous a dit le comte de Balmain

Vous répétez certainement à votre collègue tout ce que vous apprenez de moi. Je ne vois pas pourquoi vous me faites un mystère de ce que vous confie le comte Balmain.

Moi. — Je ne vous en fais pas un mystère, mais je ne suis point dans l'usage de faire le rapporteur; c'est un rôle indigue de moi. Je serais fâché que vous me crussiez capable de répéter ce que vous me dites confidemment.

Le Gouverneur (brusquement). — Je ne vous demanderai plus ce que vous dit le comte Balmain... Je l'avais prévu... Voilà à quoi abou34.

abou34.


402 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

tissent ces rencontres Elles sont contre l'esprit

des règlements. Je ue puis autoriser des communications qui ne passent point par mon canal.

Moi. — Des conversations ne sont point des communications. J'ai eu l'honneur de vous répéter verbalement et par écrit que toutes les fois que je saurai quelquo chose qui soit digne de votre attention, je me ferai un devoir de vous l'apprendre. Je vous l'ai prouvé dans plusieurs circonstances.

Le Gouverneur. — Le marquis de Montchenu m'a dit que le comte Bertrand l'avait assuré que Napoléon Bonaparte serait charmé de voir les commissaires. N'est-ce pas là une communication V

Moi. — Gela n'est pas nouveau. M. de Las Cases l'a dit, il y a dix-huit mois, à qui voulait l'entendre. Nous n'avons jamais douté que Bonaparte ne fût charmé de nous voir comme particuliers, et ce n'est que par égard pour vous que nous n'avons pas profité de ses bonnes dispositions. Si c'est lace que vous appelez des communications, je prévois avec peine que nous ne nous entendrons jamais.

Le Gouverneur. — J'aimerais beaucoup mieux que vous fussiez toujours avec Napoléon Bonaparte, que de savoir que vous causez avec les personnes de sa suite, sans que je sache exactement ce qu'ils vous disent; je serais du moins exempt de toute responsabilité.

Moi. — Encore une fois, monsieur le Gouver-


NOTES 4°3

neur, ne vous suffit-il pas que je vous donne ma parole d'honneur de vous faire part de tout ce qui pout avoir le moindre intérêt pour vous?

Le Gouverneur. — On parle do moi, je le sais.

Moi. -- Supposez que cela soit, quel mal cela peut-il faire? Les invectives du comte Bertrand ou du comte de Montholon ne doivent pas vous inquiéter.

Le Gouverneur. — Je méprise tout cela, je ne crains rien. Mon gouvernement n'a qu'à me rap.peler, si l'on n'est pas content de moi.

Moi. — Lorsque vous m'avez dit que Bonaparte avait une obstruction au foie...

Le Gouverneur (m'interroinpant avec gravité) :

Moi, je vous ai dit qu'il avait dit qu'il a une obstruction au foie? Non, monsieur le baron, je ne vous ai jamais dit cela. Je vous ai parlé d'un incipient hépatites.

Moi. — Incipient hépatites signifie un commencement d'inflammation au foie.

Le Gouverneur. — Je vous ai parlé d'un commencement d'obstruction, mais pas d'une obstruction. Cette différence est très importante. On vous aura dit cela à Longwood, je vois vraiment qu'on sert d'instrument à Napoléon Bonaparte.

Moi. — Vous vous trompez, monsieur le Gouverneur, nous ne servons point d'instruments à Napoléon Bonaparte. Nous avons chacun assez de discernement pour démêler la vérité de ce que l'on peut avoir de l'intérêt à nous faire accroire.


(\0?\ LES DERNIERS JOUR8 DE L'EMI'EREUH

Le Gouverneur. — Vous feriez mieux de ne pas aller à Longwooil.

Moi. — Jii n'y vais pas souvent; vous ne pouvez pas m'accuser d'indiscrétion. En sept mois, je n'y ai été que deux fois.

Le Gouverneur. — Deux fois! C'est fort. (Se proiiiemintuvec agitation). Gorrequer! (en s'adressant à son aide-de-cainp, qui ne manque jamais de se trouver à ces sortes de conversations comme témoin) n'est-ce pas très extraordinaire? Js it not revy extraordinary?— Vous n'y avez donc pas été le 10 de ce mois?

Moi. — Je ne m'en souviens pas, mais puisque vous y attachez tant d'importance, supposez que j'y aie été cinq fois, cela nous mettra d'accord.

Le Gouverneur. — Si vous y avez été le 20 de ce mois, vous avez pu savoir comment se porte Napoléon Bonaparte.

Moi. — Nous sommes aujourd'hui au 29. Il a pu se passer bien des choses depuis. Vous m'avez dit que vous ignoriez entièrement ce qui se passe à Longwood, et vous voudriez nous ôter les moyens de l'apprendre par nous-mêmes. Que voulez-vous donc que nous écrivions à nos cours ?

Le Gouverneur. — Je ne vois pas que vous ayez besoin décrire lorsque moi, comme gouverneur de l'île, je suis brouillé avec ces gens-là.

Moi. — Je ne partage pas votre opinion à cet égard. Il y a des choses que je ne puis laisser ignorera ma cour; par exemple, je manquerais


NOTES 4°5

à mon devoir, si je ne mandais pas que Bonaparte a été très mal dans la nuit du 20, et je ne l'ai appris que par un seul hasard.

Le Gouverneur. — Qui vous l'a dit?

Moi. — Le bruit en a couru en ville.

Le Gouverneur. — C'est impossible. Il n'y a que le comte Balmain qui ait pu vous en parler. Je suis bien sur qu'aucun oflicier anglais n'aurait osé vous le dire.

Moi. — Je ne vois pas quel mal il y aurait à ce qu'un oflicier anglais me parlât de la santé de Bonaparte s'il en savait quelque chose. Nous ne vivons pas dans un cachot, mais dans un pays libre. Chacun y est maître de ses pensées et de ses discours.

Le Gouverneur (ironiquement). — Dans un cachot! dites plutôt clans une galère, ce sera plus dans le sens napoléonien.

Moi. — Permettez-moi de vous observer que vous êtes dans l'erreur si vous croyez que ce que vous ne dites pas est un secret impénétrable. Tout se sait. Le désoeuvrement et l'absence totale de nouvelles font que rien n'échappe à la curiosité du public. Veuillez considérer d'ailleurs qu'il y a des gens de File qui ont de l'intérêt à donner de la publicité à tout et qui sont en opposition avec vous.

Le Gouverneur (en fureur). — Il n'y a point d'opposition ici, Bonaparte est mon prisonnier. Il n'y a point d'opposition.

Moi. — Ne vous emportez pas. Vous avez mal


4o6 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

saisi lo sens du mot opposition. Lorsque jo dis que les Français sont en opposition avec vous, je veux dire qu'il y a entre vous et eux différence d'opinions, de principes et de sentiments» Je n'entends point par là qu'il existe ici un pouvoir qui puisse balancer le vôtre. Permettez-moi de vous parler à coeur ouvert. Vous ôtes toujours en colore et c'est à ces emportements que vous devez vous en prendre, si on évite les explications avec vous, Personne no veut s'exposer à s'entendre dire des sottises !

Le Gouverneur (hors do lui). — Gomment I des sottises! Je fais des sottises ! Gorrequerl (on s'adressant à son aidede-camp) entendez-vous ? Je fais des sottises.

Moi. — Galmoz-vouSj de grâce ! Il ne m'est point venu dans l'esprit de vous dire que vous faites des sottises. Faire des sottises et dire des sottises ont des significations tout à fait différentes; Faire des sottises signifie so conduire en sot ; dire des sottises a quelqu'un, signifie lui dire des injures !

Le Gouverneur. — Quand vous ai-je dit des injures? Citez-moi des exemples.

Moi. — Vingt, si vous voulez. Je lui fis alors la récapitulation de plusieurs scènes qu'il nous a faites, à mes collègues ou à moi, depuis six semaines, eh lui répétant tout ce qu'il nous a dit et en lui rappelant les miiics et les gestes dont il a accompagné ses paroles. Je ne piis m'empêcher de mettre de la chalcui* dans


NOTRS 4°3

le récit, sans toutefois m'éeorter de Ja vérité,

Le Gouverneur, faisant un rotour sur luimôme, m'écouta très attentivement. Lorsque j'eus fini, il voulut rétorquer contre moi les raisons dont je m'étais appuyé. — C'ost vous, me dit-il, qui vous échauffez maintenant.

Moi. — Gela n'est pas étonnant; vous m'avez poussé à bout.

Le Gouverneur. — C'est une bourrrasque.

Moi. — Elle passera. J'ai l'honneur do vous assuror que je désire sincèrement vivre on bonno harmonie avec vous. Je ne demande pas mieux que de vous satisfaire en tout autant que cela dépend de moi ; niais bannissez, je vous on prie, de nos entretiens ce ton menaçant, cet air d'autorité et ces emportements qui ne peuvent que nous aigrir. J'ai vu avec peine que nos rapports s'altéraient; j'ai su que vous en voulez au comte de Balmain, parce qu'il évite de s'expliquor avec vous; j'ai fait le contraire, je vous ai dit avec franchise tout ce que j'avais sur le coeur. Je désire que cela puisse nous rapprocher et mettre fin à une désunion scandaleuse, car l'Europe entière serait scandalisée si on savait que le gouverneur et les commissaires vivent mal ensemble. Notre cause est commune, nous devrions y travailler de concert.

Le Gouvorneur. — Pourquoi viole-t-on mes règlements?

Moi. — Je vous défie de me prouver quo je les ai violés une seule fois depuis que je suis ici.


4û8 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

Vous attaquez mon honneur en nie le reprochant à tout bout de champ. Permettez-moi de vous le demander catégoriquement : les ai-je violés ou non ?

Le Gouverneur. — Non.

Moi. — Gela suffit, je récrirai à ma cour, il ne m'en faut pas davantage.

Le Gouverneur. — Je ne dis pas non.

Moi. — Vous dites donc que oui.

Le Gouverneur. — Je ne dis pas oui. (Les bras me tombèrent à cette réponse.) Le mieux sera de s'expliquer par écrit.

Moi. — Il n'y a plus rien à expliquer, nous avons tout dit. D'ailleurs ma cour m'a ordonné expressément d'éviter les discussions par écrit. Là-dessus nous nous quittâmes.

Il y a dans cet entretien tant de bizarrerie et d'invraisemblance que je ne serais point surpris d'être soupçonné d'y avoir mis du mien. J'affirme sur mon honneur et sur ma conscience, que c'est la plus exacte vérité.... »

Page 2Go : ... Sans doute, ils ne l'ignoraient pas, le docteur Verling logeait à côté d'eux et se tenait à leur disposition. Mais Napoléon refuserait toujours l'assistance d'un chirurgien désigné par Hudson Lowe seul, mis d'office à Longwood après labrutaleexpulsion d'O' Meara. Il voulait un médecin de son choix, dans le zèlo et le caractère duquel il pût avoir confiance.


NOTES 4°9

Le docteur Vcrling n'inspirait de répugnance à l'Empereur que parce qu'il aurait été, dans sa maison, l'espion du gouverneur. Par ailleurs, ce chirurgien militaire semble avoir été considéré à Longwood comme bon médecin. Il soignait quelquefois les Bertrand et les Montholon.

Page 285 : Malade, celui-ci Tétait si véritablement et au point que, quelques jours avant l'inique condamnation de Stokoe, il jugeait nécessaire de prendre ses dispositions dernières. Et qu'on ne prétende pas que la chose constituait encore une comédie; elle ne fut connue qu'à Longwood, resta ignorée d'Hudson Lowe et des Anglais, et n'a été révélée que fort longtemps après la Captivité, lors de la publication intégrale des écrits de Napoléon.

Antérieurement à cette publication, le comte de Montholon, dans les Hécits de la captivité de l'empereur Napoléon à Sainte-Hélène (Paris, Paulin, 1847) avait fait allusion à ce testament, mais sans en préciser la date. Il reproduit une note trouvée dans les papiers de l'Empereur, et que, dit-il, il croit s'y rapporter.

Page 290 : ... mentionne Mme de Montholon dans ses Souvenirs.

Souvenirs de Sainte-Hélène, publiés par le comte Fleury. (Paris, Emile Paul, 1901).

35


410 LES DERNIERS JOURS DE i/EMPEREUR

Page 304 : L'excursion do Sandy Bay fut la dernière longue promenade de l'Empereur.

Si l'on s'en rapportait au comte de Montholon, Napoléon serait retourné, un peu plus tard et ta diverses reprises, h Sandy Bay. Mais les Récits de lu Captivité sont, on ne doit pas craindre delo dire, un livre qui renferme beaucoup d'inexactitudes défaits et de dates. Antominarchi, dans Les derniers moments de Napoléon (Paris, Barrois, 1825), ne mentionne que l'excursion du 4 octobre. A la vérité, ce n'est pas non plus un mémorialiste toujours sur, il s'en faut. Mais les Anglais surveillaient très attentivement tous les mouvements de l'Empereur, et ne manquaient jamais de les noter. Leurs chroniques ne signalent que l'excursion du 4 octobre. Voir Forsyth, History ofthe Capticity. Voir aussi, dans le Cornhill magasine de février 1901, sous lo titre do « More light on Saiut-Helena », les lettres du major Harrison à sir George et lady Binghain, Voir, enfin, le livre do Brooko, History of the Island 0/ Saint-Helena, seconde édition, 1824.

CHAPITRE VI

Page 311 : Plein, comme trop de monde à Sainte-Hélène, de scepticisme au sujet de la maladie pour laquelle on l'appelait, le chirurgien du 20e en méconnut d'abord tout à fait la gravité.


NOTES 4* 1

Le docteur Arnott n'a pas confessé ce scepticisme, clans sa brochure, et se représente connue assoz alarmé de l'état do Napoléon, dès le début. Par un souci de bonne confraternité dont il faut le louer, il cache aussi la conduite d'Autommarchiet sa non participation a beaucoup des visites faites à l'Empereur, durant les trente cinq jours de l'agonie. C'est un bon procédé dont Autommarchi ne lui a guère tenu compte, dans son livre, où, d'autre part, bien plus qu'Arnott, il ne raconte rien qui ne soit à son avantage.

Page 329 : Le 26, Napoléon est en proie à la fièvre... Le soir, il s'entretient avec le grand maréchal do son fils. Il craint que la cour de Vienno ne veuille en faire un prêtre, un cardinal; le duc de Reichstadt ne doit jamais consentir à cette abdication ; ses partisans français se renseigneront sur l'éducation qu'on lui donne et s'efforceront, s'il y a lieu et quand la chose sera possible, de combattre' l'influence des précepteurs autrichiens.

Dans cette conve- ùtion, Napoléon dit aussi à Bertrand que « Mad- ue doit laisser a son fils (de lui, Empereur) plus qu'à aucun autre de ses petits enfants; que Pauline et le cardinal Fesch devaient en faire autant. » (Mémoires et correspondance politiques et militaires du roi Joseph, publiés, annotés et mis en ordre par A. Du Casse, Paris, Perrotin, 1854). Voir dans le môme ou-


4l2 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

vrage deux autres conversations, du 22 et du 24 avril, où Napoléon trace à Bertrand la ligne politique que la famille Bonaparte doit suivre après sa mort.

Page 337: ...La chambre où vient d'expirer le grand capitaine s'emplit aussitôt de cris, de lamentations et de pleurs.

« Ce serait, dit le docteur Arnott dans sa brochure, une, injustice envers les personnages distingués qui composaient l'entourage de Napoléon Bonaparte, le comte et la comtesse Bertrand et le comte de Montholon, et aussi envers monsieur Marchand, premier valet de chambre, que de ne pas signaler ici leurs soins infatigables et leur sollicitude extrême. Les termes me manquent pour dire combien ardemment ils souhaitaient le rétablissement du malade et comment ils luttèrent de zèle pour lui prodiguer ces petites attentions, plus faciles à imaginer qu'à décrire, qui sont si nécessaires et si douces à celui qui souffre. Le soir où cet extraordinaire grand homme rendit le dernier soupir, la maison de Longwood fut le théâtre d'une scène de désolation qui ne sortira jamais de ma mémoire. »

CHAPITRE VII

Page 339. Les demi-aveux du procès-verbal officiel de l'autopsie et le rapport moins sommaire d'Antommarchi


NOTES 4X3

Procès-verbal officiel

« Extérieurement, le corps paraissait très gras. Une première incision montra que le sternum était recouvert d'un pouce de graisse au moins.

« En exploraut la région thoracique, on découvrit une légère adhérence entre les deux feuillets de la plèvre gauche; on trouva trois onces d'un liquide rougeâtre dans celle-ci, et près de huit dans la plèvre droite.

« Les poumons étaient absolument sains.

« Le péricarde, normal, contenait une once de liquide environ.

« Le coeur avait le volume ordinaire, les ventricules et les oreillettes ne présentaient rien de particulier, mais la partie musculeuse semblait un peu plus pâle que d'habitude.

« On ouvrit l'abdomen, et l'on examina l'estomac. On s'aperçut alors que ce dernier était le siège d'une lésion fort étendue. Il adhérait par toute sa partie supérieure à la concavité du lobe gauche du foie. On le détacha et l'on découvrit, à un pouce du pylore, et assez grand pour laisser passer le petit doigt, un ulcère qui avait perforé les parois. La surface interne du viscère n'était plus qu'un amas de matières cancéreuses ou de squirres en évolution. L'extrémité cardiaque, sur un petit espace dans le voisinage de l'oesophage, demeurait la seule portion indemne.

« Une matière fluide abondante, semblable à du marc de café, remplissait en outre l'estomac.

a En dehors de ses adhérences avec celui-ci, le

35.


4l4 LES DERNIERS JOURS DE i/EMPEREUR

foie ne présentait rien de malsain. Mais il était aussi uni par sa partie convexe au diaphragme. « Le reste des viscères abdominaux était en bon état. »

Rapport (VAntommarchi

« L'Empereur avait considérablement maigri.

« Le visage et le corps étaient pâles, mais sans altération, sans aspect cadavéreux. La physionomie était belle, les yeux fermés; et on eût dit non que l'Empereur était mort, mais qu'il dormait d'un profond sommeil. Sa bouche conservait l'expression du sourire, à cela près que du côté gauche elle était légèrement contractée par le rire sardonique.

« Le corps présentait la plaie d'un cautère fait au bras gauche, et plusieurs cicatrices, savoir : une à la tète, trois à la jambe gauche, dont une sur la malléole externe, une cinquième à l'extrémité du doigt annulaire de la main gauche; enfin il y en avait un assc? grand nombre sur la cuisse gauche.

« La hauteur totale, du sommet de la tête aux talons, était de 5 pieds, a pouces et 4 lignes.

« L'étendue comprise entre les deux bras, en partant des extrémités des deux doigts du milieu, était de5 pieds 2 pouces.

u De la symphyse du pubis au sommet de la tète, il y avait 2 pieds, 7 pouces, 4 lignes.

« Du pubis au calcaueum, 1 pieds, 7 pouces.

« Du sommet de la tète au menton, 7 pouces et 6 ligues.


NOTES fa 5

« La tête avait QO pouces et 10 lignes de circonférence; le front était haut, les tempes légèrement déprimées, les régions sincipitales très fortes et très évasées.

« Cheveux rares et de couleur châtain clair.

« Cou un peu court, mais assez normal.

« Poitrine large et d'une bonne conformation.

« Abdomen très météorisé et volumineux.

« Les mains, les pieds un peu petits, mais beaux et bien faits.

« Membres tendus ctraides.

a Toutes les autres parties du corps étaient à peu près dans les proportions ordinaires...

« Le cadavre était gisant depuis vingt heures et demie. Je procédai à l'autopsie, j'ouvris d'abord la poitrine. Voici ce que j'observai do plus remarquable :

« Les cartilages costaux sont en grande partie ossifiés.

u Le sac formé par la plèvre costale, du côté gauche, contenait environ un verre d'eau de couleur citrine.

« Une couche légère de lymphe coagulable couvrait une partie des faces des plèvres costales et pulmonaires, correspondantes du même côté.

« Le poumon gauche était légèrement comprimé par l'cpanchcment, adhérait par de nombreuses brides aux parties postérieures et latérales de la poitrine au péricarde; je ledisséquai avec soin, je trouvai le lobe supérieur parsemé de tubercules, et quelques petites excavations tuberculeuses.


4l6 LES DERNIERS JOURS DE i/EMPEREUR

« Une couche légère de lymphe coagulable couvrait une partie des faces des plèvres costales et pulmonaires, correspondantes de ce côté.

« Le sac de la plèvre costale, du côté droit, renfermait environ deux verres d'eau de couleur citrine.

« Le poumon droit était légèrement comprimé par l'épanchement ; mais son parenchyme était en état normal. Les deux poumons étaient généralement crépitants et d'une couleur naturelle.

« La membrane plus composée ou muqueuse de la trachée-artère et des bronches était assez rouge, et enduite d'une assez grande quantité de pituite épaisse et visqueuse.

u Plusieurs des ganglions bronchiques et du médiastin étaient un peu grossis, presque dégénérés et en suppuration.

« Le péricarde était en état normal, et contenait environ une once d'eau de couleur citrine. Le coeur, un peu plus volumineux que le poing du sujet, présentait, quoique sain, assez de graisse à sa base et à ses sillons. Les ventricules aortique et pulmonaire, et les oreillettes correspondantes, étaient en état normal, mais pales et tout à fait vides de sang ; les orifices ne présentaient aucune lésion notable. Les gros vaisseaux artériels et veineux auprès du coeur étaient vides et généralement en état normal.

« L'abdomen présenta ce qui suit :

« Distension du péritoine, produite par une grande quantité de gaz ; exsudation molle, trans-


NOTES 4X7

parenté et difiluente, ievôtant dans toute leur étendue les deux parties ordinairement contiguës de la face interne du péritoine.

« Le grand épiploon était en état normal.

« La rate et le foie, durcis, étaient très volumineux et gorgés de sang; le tissu du foie, d'un rouge brun, ne présentait du reste aucune altération notable de structure. Une bile extrêmement épaisse et grumeleuseremplissait et distendait la vésicule biliaire. Le foie, qui était aflecté d'hépatite chronique, était uni intimement par sa face convexe au diaphragme; l'adhérence se continuait dans toute son étendue; elle était forte, celluleuse et ancienne.

« La face concave du lobe gauche adhérait immédiatement et fortement à la partie correspondante de l'estomac, surtout le long de la petite courbure de cet organe, ainsi qu'au petit épiploon. Dans tous ces points de contact, le lobe était sensiblement épais, gonflé et durci.

« L'estomac parut d'abord dans un état des plus sains : nulle trace d'irritation ou de phlogose; la membrane péritonéale se présentait sous les meilleures apparences; mais, en examinant avec soin, je découvris sur la face antérieure, vers la petite courbure et à trois travers de doigt du pylore, un léger engorgement comme squirreux, très peu étendu et exactement circonscrit. L'estomac était percé de part en part dans le centre de cette petite induration. L'adhérence de cette partie au lobe gauche du foie en


4l8 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

bouchait l'ouverture. Le volume de l'estomac était plus petit qu'il ne l'est ordinairement.

« En ouvrant ce viscère le long do sa grande courbure, je reconnus qu'une partie de sa capacité était remplie par une quantité considérable de matières faiblement consistantes et mêlées à beaucoup de glaires très épaisses et d'une couleur analogue à celle du marc de café ; elles répandaient une odeur acre et infecte. Ces matières retirées, la membrane plus composée, ou muqueuse de l'estomac, se trouva dans son état normal, depuis le petit jusqu'au plus grand cul-desac de ce viscère, en suivant la grande courbure. Presque tout le reste de la surface de cet organe était occupé par un ulcère cancéreux, qui avait son centre à la partie supérieure de la petite courbure de l'estomac, tandis que les bords irréguliers, digités et linguiformes de sa circonférence s'étendaient en avant, en arrière de celte surface intérieure, et depuis l'orifice du cardia jusqu'à un bon pouce du pylore. L'ouverture, arrondie, taillée obliquement en biseau, aux dépens de la face interne du viscère, avait a peine quatre ou cinq lignes do diamètre en dedans et deux lignes et demie au plus en dehors; son bord circulaire, dans ce sens, était extrêmement mince, légèrement dentelé, noirâtre, et seulement formé par la membrane péritonéalede l'estomac. Une surface ulcéreuse, grisâtre et lisse, formait d'ailleurs les parois do cette espèce de canal, qui aurait établi une communication entre la cavité


NOTES 4?9

de l'estomac et celle de l'abdomen, si l'adhérence avec le foie ne s'y était opposée. L'extrémité droite de l'estomac, à un pouce de distance du pylore, était environnée d'un gonflement ou plutôt d'un endurcissement squirreux annulaire de quelques lignes de largeur. L'orifice du pylore était dans un état tout à fait normal.

Les bords de l'ulcère présentaient des boursouflements fougueux remarquables, dont la base dure, épaisse et squirreuse s'étendait aussi à toute la surface occupée par cette cruelle maladie. Le petit épiploon était rétréci, gonflé, extrômemement durci et dégénéré. Les glandes lymphatiques de ce repli péritonéal, celles qui sont placées le long des courbures de l'estomac, ainsi que celles qui avoisinent les piliers du diaphragme, étaient en partie tuméfiées, squirreuscs, quelques-unes mômes en suppuration. Le tube digestif était distendu par une grando quantité de gaz ; à la surface péritonéalc et aux replis péritonéaux, je remarquai de petites plaques rouges, d'une nuance très légère, de dimensions variées, éparses et assez distantes les unes des autres. La membrane plus composée de ce canal paraissait être dans un état normal. Une matière noirâtre et extrêmement visqueuse enduisait les gros intestins.

« Le rein droit était dans un état normal ; celui du côté gauche était déplacé et renversé sur la colonne lombo-verlébrale ; il était plus long et plus étroit que le premier; du reste, il paraissait


420 LES DERNIERS JOURS DE L'EMPEREUR

sain. La vessie, vide et très rétrécie, renfermait une certaine quantité de gravier mêlé avec quelques petits calculs. De nombreuses plaques rouges étaient éparses sur la membrane muqueuse ; les parois de cet organe étaient en état normal. »

Page 342 : Le 7 mai, au soir, on mit le cadavre dans un triple cercueil d'étain, de plomb et d'acajou.

Pour être tout à fait exact, le cadavre de l'Empereur fut mis dans un premier cercueil d'acajou, doublé intérieurement d'étain, ou de fer blanc. Ce cercueil fut enfermé dans un second, en plomb, et celui-ci dans un troisième, en acajou.

Page 245 : Ce jour-là, en présence du prince de Joinville, envoyé par le roi Louis-Philippe, du maréchal Bertrand, du général Gourgaud, du baron Emmanuel de Las Cases et de Marchand, revenus à Sainte-Hélène, la tombe fut ouverte et le caveau descellé.

Saint-Denis, Noverraz, Pierron, Archambault et Arthur Bertrand, l'un des fils du grand-maréchal, étaient également revenus à Sainte-Hélène.

Gourgaud a laissé un récit, que la Nouvelle Reoue rétrospective du io janvier 1898 a publié, de ce pèlerinage de i$!\o. On l'y revoit fidèle à son caractère. Parlant de la première visite des Français au tombeau de l'Empereur, après le


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débarquement, il dit : « Je ne puis exprimer ce qui se passa en moi en me trouvant près de cet être extraordinaire, de ce géant de l'espèce humaine, à qui j'avais tout sacrifié, et à qui aussi je devais tout ce que j'étais ». Un peu plus loin, on apprend de lui qu'il eut une dispute avec le capitaine Hernoux, de la frégate la Belle Poule, et qu'il chercha une querelle de préséance à Emmanuel Las Cases.

Ce volume ne doit pas se terminer sans des remerciements à quelqu'un, dont tous ceux qui s'occupent de l'époque impériale connaissent la bibliothèque napoléonienne, — la plus riche qui soit, peut-être, — l'esprit d'investigation, et la si vaste et si sûre information. L'auteur exprime ici sa vive reconnaissance à son ami François Gastanié, qui lui a procuré plusieurs documents rares, et, durant des années, n'a jamais manqué, chaque fois qu'il découvrait quelque renseignement se rapportant de près ou de loin à SainteHélène, d'en prendre note et de lui-en faire part. /^v,lji/:^\

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TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION i

CHAPITRE Ier. — L'Ile d'Exil a3

CHAPITRE IL — Le gouverneur Hudson

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CHAPITRE III. — L'Empereur 85

CHAPITRE IV. — L'ennui à Sainte-Hélène. i36

CHAPITRE V. — La maladie de l'Empereur. 23g

CHAPITRE VI. — L'agonie et la mort 3o5

CHAPITRE VIL — L'autopsie et les funérailles 338

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