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Title : Les Primaires / [directeur : Camille Belliard] ; [rédacteur en chef : Roger Denux] ; [administrateur : René Bonissel]

Publisher : (Paris)

Publisher : [s.n.] (Issy-les-Moulineaux)

Publisher : Société des amis de Régis Messac (Paris)

Publication date : 1931-01

Contributor : Belliard, Camille (1899-1987). Directeur de publication

Contributor : Denux, Roger (1899-1992). Directeur de publication

Contributor : Bonissel, René (1898-1978). Directeur de publication

Contributor : Messac, Régis (1893-1945). Rédacteur

Contributor : Société des amis de Régis Messac. Éditeur scientifique

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 9584

Description : janvier 1931

Description : 1931/01 (A13,N13,T3)-1931/12 (A13,N24,T4).

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5408893v

Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 8-Z-22522

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb435912848

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 22/07/2008

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NFZ 43-120-14





LES PRIMAIRES

et leurs amis

revue paraissant le premier de chaque mois

DIRECTION :

RENÉ BONISSEL et ROGER DENUX

adresser toute la correspondance au siège de la revue

36, rue ernest-renan, issy-les-moulineaux, seine C/G Bonissel 692-94 Paris

La direction reçoit le premier jeudi de chaque mois de 9 heures à 11 heures

LES PRIMAIRES

LUC DUR TAIN

JEAN LE GUÉVEL

LOUIS-CHARLES BAUDOUIN

LEON EMERY

EDMOND ROCHER

YVES ERNAUD

SOMMAIRE

Bonne Année

Lignes de vie

Ténèbres

Poèmes

L'Amérique et la littérature

L'âme de Norette (I)

Esquisse d'un Anatole France

COMMENTAIRES

Roger DENUX : Jour de l'an — Maurice MAliÉE : La Vie.

Pierre RROSSOLET'IE : Politique. Régis MESSAC : Propos d'un utopien.

Georges JilGVET : Réflexions. — Francis THOMAS : Pamphlet

Léon GRIVE AU : Radiophonie. — Marcel LAPIEMOE : Cinéma.

Lettres Etrangères. LES ALTRORONS : Glanes, Revue de la Presse, Comptes rendus, Espéranto,

Echos et ruades.

ROURRILLOX, CIIAMRON, COULON, DELATOIJSCIIE, DEVAUX, XEILLOT,

PRÉVOST, ROCHER.

ont illustré de gravures le présent numéro.



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LES PRIMAIRES

Bonne année !

t voici revenue l'heure de vous présenter notre bilan, chers amis.

Puissiez-vous être satisfaits et fiers comme nous le sommes.

Tout à Vheure, une fois enlevée la bande qui protégeait votre revue, vous avez certainement éprouvé une légère surprise en présence d'un numéro mieux présenté, et plus épais. Est-ce un numéro spécial? Non! Un numéro ordinaire de notre nouvelle série.

Ce n'est pas sans orgueil, nous l'avouons, que nous vous le présentons et que nous vous résumons notre effort. D'abord, ces chiffres :

1925 : 24 pages. 1930 : 56 pages.

1928 : 32 pages. 1931 : 72 pages.

... et nous paraissons depuis 1930 en Août et en Septembre. Alors qu'en 1925, nous vous donnions 10 numéro de 24 pages, soit 240 pages ; en 1931, nous vous servirons 12 numéros de 12 pages soit 864 pages.

Nous faut-il encore insister ? Oui...

Pour vous remercier.

Si Les Primaires ont pu prendre un tel développement, c'est en grande partie à vous que nous le devons.

Qu'auraient pu nos efforts et notre foi contre votre indifférence ?

Nous avons connu des heures difficiles ; nous en connaîtrons d'autres encore, car nous sommes sans argent et notre richesse repose sur votre fidélité.

Nous n'avons jamais douté d'elle.

Aux périodes les plus pénibles, vous étiez là, amis des premières heures, nous aidant, nous écrivant, nous adressant des dons, d'humbles dons, qui nous apportaient plus qu'une aide pécuniaire : un encouragement qui nous faisait nous jeter dans la mêlée avec plus d'ardeur et de ténacité.

La petite phalange a grandi en nombre et en force 2 Devenus plus nombreux encore, vous nous aiderez à améliorer, à compléter votre revue, à faire d'elle une des premières publications de notre époque.


LES PRIMAIRES

A tous, cela demandera des efforts, des sacrifices, de La patience.

Dans vos réunions, vous montrerez votre revue. Vous solliciterez des abonnements, vous répandrez des tracts, vous créerez des petits comités de presse qui auront pour tâche essentielle de faire connaître Les Primaires, en les introduisant partout, grâce à une propagande active et intelligente.

Avec la caisse de propagande que vous ne cesserez pas d'alimenter, nous assurerons des services d'essai, nous nous efforcerons de recruter aussi de nouveaux amis, qui nous seront fidèles comme vous Vêtes.

Vous donner à lire une revue indépendante, libre de toute attache, qui, en dehors d'études littéraires, philosophiques, de poèmes, nouvelles, romans, de chroniques sur tous les arts, publiera des articles courageux contre la guerre, fustigera les mauvais bergers de la politique, dénoncera les scandales que les jouissants du jour étouffent grâce à la complicité d'une presse servile, voilà notre but, notre tâche de tous les jours.

Rien ne nous fera taire.

Notre jeunesse se rit des prébendes, des fonds secrets avec quoi l'on voudrait nous enchaîner. Nous repoussons ces chaînes d'or avec mépris. Nous ne sommes pas à vendre.

* * *

Bonne année ?

Oui, pour nous, car nous sommes sûrs de notre réussite.

Nous ne sommes plus seuls.

Vous êtes là, calmes, résolus, fidèles. Tout l'or de la terre ne vaut pas votre force et votre affection.

Ceux qui ont la direction des Primaires ont un passé intact, sans reproche. Devant eux, droite et ensoleillée, se déroule la route sur laquelle ils vont s'engager.

Hier et demain...

Passé et advenir...

Bonne année, chers amis, bonne année de labeur, d'efforts incessants, de volonté réfléchie, vers un peu plus d'amour et de beauté.

Le passé, est te plus sûr garant de notre avenir.

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Edmond ROCHER.

Lignes

de Vie ( 1)

Lecteur ou lectrice qui ouvrez ce livre ou ce journal, attendez donc ! Elle vous saisira bien assez tôt, la noire suite de signes alignés qui a mission de vous mener Dieu sait où I Lâchez une minute ce texte : tant pis pour lui si vous l'oubliez ensuite sur la table ! Elevez plutôt votre main qui déjà se posait à la marge. Haussez-la dans l'air et dans la lumière. Et considérez-la. Merveilleux objet ! Robuste architecture, votre main d'homme... Pulpe pétrie de douceurs aussi subtiles que des scrupules, votre main de femme.

Or, approchez un peu de vos yeux ce météore de chair. Qu'il voyage à vos côtés pour reconnaître la route et, divinement, l'aplanir, ce n'est pas assez ! Ne sauraitil aussi apparaître tel qu'une étoile capable de vous indiquer le but, de vous diriger, malgré vous peut-être, vers l'oeuvre la plus haute ? Ecartez, éployez tout à fait ces rayons, doigts noueux ou fuselés, spatules, osseux, ou finement coniques. Tandis qu'ils s'étirent dans l'es(1)

l'es(1) de Lignes de Vie, à paraître en janvier chez Flammarion.

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LES PRIMAIRES

pace, observez la paume qui s'épanouit. La paume et les lignes qui la traversent.

Jadis en Egypte, en Chaldée ou en Chine, et naguère en Occident, de naïves sorcelleries se sont emparées d'un tel spectacle. Imagination : toujours moins forte, moins diverse, moins belle que l'homme et le monde, pris tels quels dans leur réalité... Des devins ont prêté mainte vertu magique à ces saillies de chair et à ces chemins dont les sillons voyagent dans la plaine de peau faiblement concave. Au pied des monts de Vénus ou de la Lune, des éminences de Jupiter, de Saturne ou de Mercure, que de regards vous ont suivies vers l'angoisse ou le fol espoir, ligne de coeur, ligne de tête, ligne de chance, lignes de vie 1 Que d'esprits ont hésité à vos carrefours : croix de mauvais augure, favorables bifurcations 1 Ou se sont engagés avec perplexité sur vos territoires arbitraires : carrés ou losanges !

Eh, comment doter de trop de significations un seul endroit du corps humain ? Certes, à les prendre de façon littérale, les indications delà chiromancie sont vaines. Prétendue science : art toutefois réel. Examinez avec soin ces offensives dirigées contre l'avenir, mesurez l'étendue que les habiles savent annexer... Vous trouverez parfois plus d'étoffe dans telles amples fantasmagories que dans les plis compassés de mainte psychologie officielle. Mais laissons cela. Oubliez à la fois tout système et toute fantaisie, contemplez seulement comme les stigmates de l'acte ces lignes magnifiques laissées par les gestes qui saisissent, qui luttent ou qui caressent.

Est-ce là tout ce que j'avais à dire préalablement ? Mais non 1 ne commencez pas encore la lecture. N'y a-til pas de l'espace autour de vous, et, où que vous puissiez être, un peu d'univers ? Dans le local le plus resserré, le plus clos, le plus nu, il y aura bien le bois dune table ou

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LES PRIMAIRES

d'une chaise, le plâtre ou le papier d'un mur, le verre d'une vitre, la pureté d'un métal. Et toujours le passage des sons et des odeurs, êtres transparents qui flottent comme des méduses, et, comme elles, en dilatant leurs bords, englobent leur proie. Peut-être même ce texte connaîtra-t-il la chance suprême, ou, pour mieux dire, la suprême épreuve : être lu hors des chambres, loin des cités, face à la nature. Alors, contemplez le paysage illuminé, ou, par delà le cercle de la lampe, un coin de firmament nocturne. Et vous scruterez ensuite les pages tout simplement, comme vous feriez d'un coquillage nouveau ou d'une plante singulière.

Lecteur, lectrice, donnez-m'en acte, je ne vous ai pas pas posé la question : «Qui êtes-vous?» Indiscrète question, question infinie, car, n'en doutez pas ! c'est peu d'être autre que vous ne croyez, vous êtes autre que vous n'êtes. En somme, ce dont je vous presse ? Rien de plus, rien de moins que de faire, par prudence, où que vous soyez, provision d'univers avant de visiter le peuple des mots. Ne vous faudra-t-il pas leur prêter sans cesse de la vie ? Certes, l'écrivain doit loyalement faire ce qu'il peut pour que votre regard, quittant le monde concret et s'adressant aux caractères imprimés, ne ressente pas, de façon trop vive, diminution, démission, déchéance. Mais comme il est difficile que le papier ou la toile tienne autant de vérité que le creux de la main sait puiser d'eau à n'importe quelle source I Et quelle oeuvre peut octroyer à l'âme un secours aussi efficace que cinq minutes de marche ingénue, n'importe où, sur le sol réel ?

Le monde est si prodigieux, il est tissu de tant de formes 1 Des nébuleuses aux strates terrestres, de l'atome à

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LES PRIMAIRES

la cellule vivante... Or le destin de l'homme n'est pas moins riche en plans superposés, en figures imprévues.

Certains grands connaisseurs de l'esprit ont cherché à déduire des existences tout entières, à partir de données qu'ils pliaient et repliaient sur elles-mêmes, ou recreusaient indéfiniment. Les contours continus qu'ils ont ainsi poursuivis suffisent à cerner telles ou telles régions de l'âme. Mais n'est-ce pas jeu arbitraire que de considérer un être seul, abstrait de ce qui l'entoure P On peut imaginer un travail autrement substantiel : chercher ce que deviennent nos destinées quand elles pénètrent tour à tour différents secteurs du monde ; comment elles se réfractent à passer d'un milieu cosmique en un autre. L'intérêt d'une telle étude ? Nous faire à la fois connaître le monde et l'homme, l'un par l'autre ; scruter, au niveau même des noeuds et des adhérences réciproques, l'univers et la vie. Apporter quelques linéaments d'une telle connaissance, fussent-ils bien minces et bien courts : tel peut-être le but majeur qu'un artiste propose à son oeuvre.

J'ai tenté, dans mes « Conquêtes du Monde » — suite de romans qui débute par un essai technique et qu'un essai systématique devra clore un jour — j'ai tenté de montrer divers hommes, divers peuples aussi, attaquant la réalité sous les angles les plus différents.

On pourrait certes taxer de témérité le titre que j'ai choisi pour cette série d'ouvrages. Mais il m'a semblé que, dans ce titre, le pluriel du premier mot apporte assez d'humilité. En effet, qui dit « conquête », conquête unique, dit succès ; un nombre de « conquêtes », tout au coutraire, ne saurait présenter qu'un inventaire de ten—

ten— —


LES PRIMAIRES

tatives, où, pour parler franc, d'échecs. Ce sont bien autant d échecs, ces partielles avances dans l'illimité. Conquêtes ? Vaines entreprises contre l'imprenable unité de la syllabe démesurée : le Monde.

Toutefois, le renouvellement indéfini des audaces de l'homme se trouve placé bien au-dessus, je ne dis pas du désespoir, mais du succès même. Si plusieurs revers ne font pas une victoire, si une suite de mécomptes n'oserait compter pour une réussite, est-ce que la reprise incessante de l'effort n'affirme pas la plus réelle des noblesses humaines ?

Souvenez-vous, je vous prie, de ces films accélérés, où, en peu d'instants, on voit une graine écarter ses cotylédons, puis la tige croître et se tordre, lancer des feuilles, dénouer des fleurs, et soudain, le tout pencher, plier, se flétrir. Ainsi, saisie par la rapidité de la mémoire et l'abréviation du signe, l'existence d'un homme apparaît prompte comme l'épanouissement d'une pièce d'artifice ou d'un jet d'eau.... Voici donc quelques-unes de ces lignes de vie, parmi la gerbe innombrable et fluide, toujours neuve. Leur vraie dignité : avoir été prises aux traits d'une source capable de jaillissement perpétuel.

Luc DURTAIN.

COULÛfl,


Louis NEILLOT.

Ténèbres

Dans la nuit la porte poussa un cri en vrille et s'ouvrit. Au-dessus du gouffre noir de la cave l'homme se pencha, fléchit brusquement sur ses jambes et retomba sur le sous-sol élastique.

Il se tint coi quelques instants, attentif. Silence.... Le déclic d'une lampe électrique joua, et soudain surgit le mur luisant de la cave ; le long de ce mur grimpait de biais la silhouette robuste d'une échelle.

L'homme connaissait les lieux ; d'un pas sûr il gravit lestement les échelons. Tout en haut : une porte. Il l'ouvrit avec mille précautions et avec tant d'adresse qu'elle tourna comme une ombre.

Et voilà : il se trouvait soudain dans le couloir de l'Ecole.

Drôle tout de même de se trouver là, à pareille heure ! dans ce couloir ! : « le couloir du Directeur » par où, enfant, il n'était jamais passé sans émotion et chapeau bas ! L'homme ricana :

« Y a pas, pour un bleu, j'ai du cran !» ; et tout en continuant d'avancer prudemment, il évoqua la tête qu'ils feraient, les autres, ses copains, quand il leur prouverait qu'il avait tenu son pari.

Ah ! Ah ! le gros René lui avait ricané ce soir encore :

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«Mon petit, j'sais bien que tu t'dégonfleras... tu comprends, on est vieux dans le métier ; on sait ce que c'est au début... seul... et puis, ton vieux 1... t'es encore trop blanc-bec; c'est ton ancien maître... t'oseras pas ! »

« Ah ! ah ! on verra ça... et comment !.. » grommela le jeune homme.

A pas feutrés, la nuque alourdie par la tension nerveuse/il grimpa l'escalier... Quelques marches encore. Il s'arrêta le coeur battant et se dit : « v'ià le moment ! »

Pour plus de sûreté il se donna une dernière répétition avant le grand coup : « Oui !... la porte à ouvrir î... le passe ?... là, je le tiens... le lit à gauche en entrant... ce vieux bouc-là... sommeil léger... en vitesse ! » De sa poche il extirpa un bâillon, en vérifia un à un les cordons.

«Pas s'en faire, tout va s'il gigote? : l'homme

serra les poings. Maintenant, droit à l'armoire ! Ah ! la pince ?... il la sortit avec fièvre d'une poche, caressa un instant, machinalement, son long bec effilé.

« Allons-y !» A la fin, ce silence absolu dans cette nuit profonde commençait à lui tourner la tête... pas un point lumineux, pas un bruit où s'appuyer.

Il franchit la dernière marche... Sous son poids : crac ! ce fut sec et brusque comme une détonation.

Dans la nuit il est rare que les bruits se risquent seuls'; ils vont par file peureuse. Une pendule qui n'attendait qu'une occasion se débarrassa précipitamment de ses

douze coups. « Garce de pendule ! pourvu que » Un

toussotement questionna l'ombre ; instinctivement l'homme se recula : « De Dieu ! le vieux qui bouge ? »

— « Euh ! Euh ! » à plusieurs reprises la toux nerveuse et sèche retentit. Comme il la connaissait ! «Euh... euh ».

Entendre cette voix, c'était voir l'homme : d'elle-même la porte s'était ouverte.... il était au chevet du vieux qui sommeillait la tête enfoncée dans l'oreille... son ancien maître était là... sa physionomie énergique et fran—11

fran—11


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che, légèrement détendue par le repos, souriait vaguement. Il était au chevet de son ancien maître, de celui qui si souvent s'était penché vers lui : « Euh ! euh ! allons, ça marche bien, Gaston !... continue 1 »

Et tout à coup, il lui devint impossible d'imaginer qu'il pourrait frapper ce visage...

Sans qu'il s'en doutât tout de suite, sa belle assurance l'abandonnait ; et bientôt il se trouva tout pantois comme un acteur qu'on déshabillerait en plein rôle :

« Bordel à m... ! bougonna-t-il pour se donner le change... faut tout de même aller. »

Il fit un pas... alluma sa lampe de poche qu'il braqua vers la porte.

La main sur la poignée, il s'arrêta, hésitant... à son oreille tintait encore, comme un écho qui se prolonge, la toux du vieillard : « Euh ! euh ! »

Le vieux était là, derrière la porte, immobile mais éveillé— il se débattrait !... il faudrait frapper... frapper !

Il lâcha la poignée de la porte : « Non, des fois... je peux pas ! »

Brusquement il fit demi-tour et, doucement, comme un garde-malade, il redescendit l'escalier, la tête bourdonnante. Il était fier de sa résolution.

Il se retrouva dans la rue ; on entendait au loin quelqu'un marcher.

« M.... 1 si c'était les copains ?»

Il fit volte-face^ revint vers la cave à pas rapides comme s'il battait en retraite : « Après tout ? se dit-il soudain, les copains ? Gros Bébert ?... il s'en foutait 1 et de tous ceux qui lui avaient prédit son dégonflage.

« Puisqu'ils en étaient sûrs.... c'est qu'il ne pouvait en être autrement... »

Il s'éloigna de nouveau, mais en éclair le souvenir de Fred traversa sa mémoire... Fred... il allait donner tort à Fred, l'un des vieux de la bande, le seul qui avait pris

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LES PRIMAIRES

sa défense... « De Dieu ! ». Du coup il alla droit à la cave, rageusement décidé.

Il ouvrit avec nervosité la porte, fléchit sur ses jambes, se pencha au-dessus du vide ; sous lui ses mollets contractés vibraient :

(( Tout à recommencer... et là-haut dans son lit le vieux... Euh ! euh I il ne dormira pas... il faudrait se

battre... Mais, Fred ! Fred ? une vache ! M pour

Fred 1 »

Il se redressa brusquement, poussa la porte du pied, haussa les épaules. Avec un profond dédain pour luimême, il cracha : « Foutu c.. . ! », s'arrêta encore une seconde, puis s'éloigna dans la nuit ; et tandis qu'il avançait, la rage au coeur, deux mots rythmaient sa marche nerveuse.

« Foutu c..., Foutu c... ! »

Jean LE GUÉVEL.

Pierre GHAMBON.

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LES PRIMAIRES

Poèmes

départ

C'est ton dernier soir de France : Vide-le jusqu'à la lie. Garde en toi sa ressemblance Contre le subtil oubli.

Préserve bien cette image : La douce plaine angoissée, Le ciel de mai et d'orage Et sa peluche ardoisée ;

Cette odeur mouillée de terre El de sureaux pressuréss La retraite militaire Qui sonne aux rues retirées.

Toi qui le voues à l'exil

— A tous les exils — retiens

La nette petite ville

De ce franc pays : le tien.

Puisque lu t'en vas encore Vers d'autres climats sans grâce, Garde en ton âme, en ton corps. L'émoi de ce tiède espace ;

Le cytise aux grappes folles Où la pluie goutte et s'attarde, Le chant de telles paroles, Le feu de certain regard ;

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LES PRIMAIRES

Ce front de la dernière heure D'un rose afflux animé. Sa fièvre, sa jeune odeur D'adieu, d'orage et de mai /

anniversaires

Je crains les anniversaires, Rythme martelé du temps, Pulsation volontaire Au coeur du monde battant.

Ecoulez ces coups de cloche Réguliers en leur beffroi, Scandant le pas et l'approche De l'inévitable effroi !

On songe à tant de bonheur Que Von pouvait embrasser. Mais on a négligé l'heure, Voici, les dieux sont passés.

(Oh ! ces coups inexorables Qui obstinément rappellent Combien tout est mesurable El combien l'on est mortel/)

Gonflée encore de divin L'âme, d'angoisse offusquée, Demande si tout est vain, Si toute vie est manquée.

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LES PRIMAIRES

Oh ! songer que ce qu'on aime. Est emporté sans retour ! Qui donc en nous à nous-même Dérobe l'être et les fours P

l'heure

Tu aimais tant brandir la force Comme chose dont on se joue. Tu la portais comme une torche Que l'on élève et qu'on secoue !

C'était l'intrépide voilure Déchirée et belle à l'avant ; C'était la folle chevelure El le drapeau qui claque au vent.

Roulez le drapeau sur la hampe, Carguez la voile ! — // en est temps — Serrez la flamme dans la lampe, Ne la livrez plus au gros temps !

Comme un troupeau devant l'orage, Il faut le rassembler en toi. C'est l'heure. Adieu, beaux gaspillages De l'allégresse et de la foi !

Ce froid soudain sur la montagne !.. (Pourtant c'est encore si tôt) ! Le voyageur qu'un frisson gagne Ramène son flottant manteau.

Louis Charles BAUDOUIN.

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Andrez PREVOTT

L'Amérique et la littérature

Pour savoir si l'Amérique du Nord est en train de créer une civilisation ou bien si elle s'enlise de plus en plus dans une barbarie savante et organisée, il est nécessaire de consulter sa littérature et ses oeuvres d'art. Sans croire absolument comme Nietzche que le monde a seulement un sens en tant que manifestation esthétique, nous ne pouvons sortir de l'idée qu'une époque ou un pays se définissent dans une large mesure par la part de beauté durable qu'elle sait inventer. L'utilisation méthodique et complète d'un pareil critérium dépasse assurément nos moyens ; peut-être n'est-il pas complètement vain cependant, en nous contentant des quelques noms célèbres par lesquels le Nouveau-Monde se recommande à l'Europe, d'esquisser un jugement sommaire. Après tout ce n'est pas le nombre des écrivains et des artistes qui fait la valeur d'un siècle pourvu qu'un seul génie incontestable y soit né,, après tout aussi, si nous connaissons peu de choses de l'Amérique, si nous sommes exposés à beaucoup d'ignorances et à beaucoup d'erreurs, il n'en reste pas moins que l'image simplifiée que nous nous formons de ce continent répond à ce qui en lui nous frappe le plus, nous parait le mieux définir son essence,

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LES PRIMAIRES

et renferme par conséquent la leçon et l'exemple que nous y pouvons trouver. A supposer même que notre jugement soit ainsi complètement récusable en tant qu'opinion objective sur une réalité historique, il pourrait conserver la valeur d'une discussion générale sur les rapports de l'art et de la vie industrielle moderne telle qu'une Amérique de convention servirait à la figurer.

Mais une précaution s'impose. Nous ne pouvons faire entrer en ligne de compte quelques-uns des plus prestigieux artistes venus d'outre-Atlantique parce qu'il semble bien qu'aucun trait spécifiquement américain ne caractérise leurs oeuvres... Qu'Edgar Poe ait puissamment agi sur la poésie occidentale, par lui-même et par Baudelaire, c'est trop clair, mais que nous apportait-il de propre à sa nation ? Les seuls moments où il se rappelle son temps et son milieu sont ceux où s'exerce sa verve satirique, son ironie pathétique ou l'espèce d'humour sombre et pénible de dialogues et de contes qui ne sont d'ailleurs pas ses meilleures pages. Il n'a guère connu ses campatriotes que pour les mépriser. De même Whistler a été un des grands inspirateurs de nos peintres, mais le lieu de naissance de ce nomade n'influe en rien sur une oeuvre toute formée par l'Angleterre, la France et l'Italie. Ces grands isolés appartiennent à l'Europe par leur culture et lui doivent leur gloire. Le génie en plus, ils sont comme tant de poètes et d'écrivains consciencieux qui continuèrent à New-York ou à Saint-Louis à prouver l'excellence de la bonne éducation anglaise fondée sur la Bible et les études classiques et dont Longfellow, ce dieu de la poésie scolaire est l'exemple le plus accompli. Qu'un Grec du temps d'Auguste soit venu composer des discours ou des poèmes didactiques en Gaule ou en Bretagne, personne ne prendrait la localisation géographique de sa vie et de ses oeuvres pour autre chose qu'un hasard à peu près indifférent. La même attitude va de soi à l'égard de Poe

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LUS PRIMA nu:S

ou de Whistler. Pour savoir ce que nous pouvons emprunter à l'Amérique, inutile de nous arrêter à ce qui déjà nous appartenait et est depuis redevenu pleinement nôtre.

La vie américaine au siècle dernier a été surtout une conquête étonnante sur l'espace, la nature, les hommes. Dans cette naissance d'un peuple, dans ces migrations irrésistibles, cette poussée vertigineuse des villes à travers la prairie, ces chasses, ces guerres, ces voyages, puis cette fièvre de transformations, la matière épique ne manquait pas. Une sorte de légende humaine, à la fois primitive et neuve, éternelle et fortement caractérisée déroulait ses mille tableaux, selon un rythme qu'on voudrait déjà pouvoir dire cinématographique. Quels feuillets de cette Odyssée se présentent aujourd'hui à notre admiration ?

Peut être ne faut-il pas entièrement dédaigner les récits d'aventures à la manière de Mayne-Reid ou de Fermiore Cooper. Cette grossière et surabondante littérature a été le fonds commun des thèmes et des sujets que de vrais artistes sont ensuite parvenus à styliser, de même que les plus vulgaires éléments narratifs finissent toujours par se condenser en quelque chef-d'oeuvre formel. Après tout elle représentait par son contenu une conciliation nécessaire et précieuse entre l'extraordinaire et le réel, elle maintenait en notre temps le sens de l'émerveillement naïf, de la légende brutale et fruste, mais vigoureuse et prenante. Tandis qu'elle sombrait de notre temps dans la plus niaise exploitation mercantile, elle trouvait enfin en Jack London son authentique poète et grâce à lui se transmuait en une oeuvre de digne allure. En ce rôdeur de la Californie, de l'Alaska, ou des mers du Sud, en cet autodidacte aux mille métiers, nous rencontrons un écrivain original, savoureux, puissant qui

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LES PRIMAIRES

incarne avec plénitude un aspect mémorable de l'histoire américaine.

Il a ses limites assurément. Dès qu'il veut exploiter sa veine, développer un roman complet il devient prolixe et enfantin comme un fabricant de feuilletons ; il dissémine de belles pages à travers des péripéties traînantes et des disssertations simplistes d'illettré. Le fils du Loup est difficilement supportable et il y a bien des longueurs qui sont en même temps des pauvretés dans le Talon de fer ou même Jerry dans l'île. Mais qu'il renonce à inventer, qu'il se borne à nous conter des épisodes de la vie des chercheurs d'or ou des chasseurs de fourrures et il est admirable de netteté, de sobriété, de vigueur concrète. Des notations rudes et simples, des tableaux burinés âprement, des figures taillées en pleine vie, sommaires mais intenses, un art rapide, brusque, sûr, exclusif de toute mollesse et de toute recherche apparente, un don extraordinaire de rendre les sensations physiqnes et de faire éprouver au lecteur la souffrance et la mort, c'est assez pour inscrire en de brèves nouvelles le relief de physionomies inconnues et le tragique élémentaire de leurs destinées. Rien n'est plus démonstratif de ce talent que le récit intitulé Construire un feu. Un homme, un homme quelconque, dont nous ne savons même pas le nom s'aventure seul dans le désert glacé et meurt de froid. Ce fait divers atteint à la vraie grandeur par l'implacable densité et l'espèce de froideur objective de la relation. Qu'on pense aussi au début de Croc-Blanc, à la fin des voyageurs poursuivis par les loups ; la sûreté tranchante du trait donne à la réalité un caractère hallucinant qui pourtant ne la déforme pas.

Des chiens-loups aux Indiens et aux Blancs, des ouvriers des grandes villes aux Canaques coupeurs-detêtes, nous voyons vivre une sorte de société rudimentaire où domine la loi de la jungle et d'où pourtant ne sont pas toujours exclus les délicatesses du sentiment et les lointains de la rêverie. L'action est sa règle néan—

néan— —


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moins, l'action qui est d'abord lutte pour la vie, lutte pour la richesse. La sauvagerie n'y est pas odieuse parce qu'elle y est naturelle et simple ; l'énergie humaine y triomphe sans phrases et l'héroïsme n'y est que l'instinct sauveur ou l'obéissance à un obscur point d'honneur, indéfinissable mais souverain. La protohistoire de l'Amérique moderne garde dans les pages de Jack London une signification profonde et vraie.

La même ampleur de ciel, la même roideur de tenue quoique moins farouche et plus méditative, se retrouve dans les oeuvres principales de Thoreau. Un peu surfaites en somme car il y a bien du fatras dans Walden et bien de la banalité dans Désobéir, elles campent aussi une belle figure de solitaire et de pionnier, en harmonie avec les forêts du Nouveau-Monde encore à peine humanisé. Vouloir créer pour soi, loin des hommes faibles et lâches une robinsonnade active et patiente où l'on doive tout à soi-même et où l'on vive de la nature et de sa propre pensée, opposer à leurs injustices et à leurs violences le tranquille mépris du refractaire et la solidité puritaine d'une morale absolue, tout cela n'est pas inédit à coup sûr. Pourtant l'on est frappé de voir combien ces thèmes éternels prennent chez Thoreau de la stabilité et de la transparence. Dans nos vieilles sociétés, ils s'associent inévitablement à des déchirements moraux, à des luttes passionnées contre les traditions et les enseignements, à l'effort douloureux d'une pensée qui reconnaît sa vraie loi : Rousseau, Tolstoï, nous ont donné les vivantes images de telles crises et l'histoire dramatique de leur solution. Thoreau entre de plain-pied au contraire dans la sérénité de sa solitude et la citadelle de son âme. Sa vie est une grave et sobre harmonie, sa sagesse nait de la force du geste, de la maîtrise de choses et de la maîtrise de soi ; elle ignore tout déséquilibre et toute fièvre. Les vastes horizons d'un continent sans passé, vierge d'expériences humaines et où l'homme retrouve une sorte de jeunesse rustique sont bien l'arrière-fond nécessaire à la haute stature de ce bûcheron des idées.

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Walt Whitman enfin doit venir prendre place ici, dans cette famille de rudes compagnons. Il est inutile certes de redécouvrir les Feuilles d'Herbe aujourd'hui qu'on a pris l'habitude de les considérer comme une des bibles poétiques du XIXe siècle. Mais combien est frappant encore le cas de ce bon géant naïf et convaincu, fermier, typographe, journaliste, infirmier volontaire, conférencier « athlétique » et prophète de la démocratie américaine. Dans ses versets fougueux et informes, à travers les candides enthousiasmes de ses odes démesurées, on sent la pulsation d'une immense genèse. Les villes croissent, les rails s'étendent d'un océan à l'autre, les foules de camarades s'enivrent du vent, de l'eau, du soleil, de leur propre robustesse, de leurs espoirs et de leur amour. Une lourde plénitude de joie physique est dans les corps drus et massifs ; la bonté, le dévouement sont une forme de la santés le bonheur collectif s'installe dans le paradis des hardis garçons pleins de confiance. Irruption de brute jeunesse, jaillissement de sève épaisse et riche) joie de vivre large, copieuse, sensuelle traduite en générosité vraie et en enfantines anticipations. Les Feuilles d'Herbe sont bien le chant confus et vaste d'une humanité naissante, libre de toute culture, ingénuement heureuse de sa force.

Whitman, Thoreau, London sont à des degrés divers — et qu'importe ici la chroniologie vraie ? — les grands primitifs de la littérature américaine.

Il semblait donc possible qu'un peuple vraiment créateur par l'esprit et la sensibilité sorte du chaos bouillonnant et trouve des maîtres qui sachent parler pour lui. Les précurseurs dont nous venons de rappeler le nom avaient atteint, non à la grâce, ni à l'élégance, ni peutêtre même au style, mais à la santé, à la grandeur, à l'humanité. Un classicisme original allait-il sortir de leurs fortes inventions barbares P

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A partir de 1890, l'Amérique est entrée avec une rapidité sans cesse accrue dans une phase nouvelle de son histoire. L'organisation mécanique y a suivi le cours d'une fatale logique. La standardisation s'est étendue à tous les domaines de l'activité en vue d'une production tout entière orientée vers la quantité et l'utilitarisme immédiat. En même temps les couches sociales se sont cristallisées presque aussi nettement qu'en Europe et l'histoire du balayeur devenu milliardaire n'est plus que le souvenir illusoire d'une époque révolue. Quelle littérature est née de cette conception industrielle à laquelle l'homme s'asservit ?

Sommes-nous si mal informés ? Traducteurs, éditeurs, correspondants de revues font-ils si mal leur tâche ? Ou faut-il vraiment constater l'extraordinaire pauvreté de ce qui est à l'heure actuelle mis à notre disposition. Quelques oeuvres assez curieuses, mais somme toute d'un rang inférieur, sommaires par la pensée, courantes et banales par la forme, voilà tout ce qu'aurait à nous donner l'immense République 1 Devons-nous l'accepter décidément comme l'image de la panbéotie dont se plai gnait Renan ?

Voici un livre qui est comme le cliché à la mode pour définir la vie d'outre-Atlantique : c'est le Manhattan Transfer de José de Passos. On ne saurait éviter à son sujet la comparaison avec un film ou mieux des séries de vues, alternées, brusquement coupées, se succédant sur l'écran avec toutes sortes de saccades, de reprises et de surimpositions. Leur style môme a la brièveté monotone d'une mécanique, les images s'y allument et s'y éteignent comme des étincelles. On dirait du Paul Morand inarticulé, fragmentaire où la comporition se réduirait à la simple juxtaposition des notes descriptives. A travers ces innombrables tableaux de la vie de New-York dont le défilé vertigineux n'a jamais de raison bien précise pour s'arrêter ou se poursuivre, nous voyons s'ébaucher quelques intrigues rudimentaires et se profiler par

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dizaines des figures sans profondeur que nous avions bien l'impression de connaître déjà : rôdeurs affamés, contrebandiers d'alcool, avocats-politiciens, brasseurs d'affaires, fils de famille voués aux plus basses orgies, fêtards ignobles ou grotesques. A quoi bon deux épais volumes pour nous dire si peu ? Qu'il y ait nombre de détails pittoresques, nombre d'images curieuses, bien que ce style à éclairs de magnésium soit vite stéréotypé et fané, c'est entendu, mais ensuite ? Si habile qu'il soit l'écrivain ne nous a donné que des décors et des silhouettes. Pas une fois nous ne sommes prêts à nous intéresser à ses fantoches. Faut-il à ce prix justement lui accorder le mérité de la véracité ? Ce serait alors pour s'étonner qu'on perde son temps à reproduire réalité aussi insignifiante.

Voici les romans populaires d'Upton Sinclair, ses reconstitutions de la vie des abattoirs, des mines, des champs pétroliféres, sa biographie de Jimmy Higgins. Il y a là certes une substance bien plus riche et qui nous saisit sans artifice. Les amateurs d'histoire sociale y trouveront de belles leçons, des scènes vivantes et vraies, de la sensibilité, de l'humour, le tragique humain des grands problèmes aujourd'hui. A ce titre on peut dire que le Roi Charbon, Le Pétrole, La Cité des Anges, Jimmy Higgins, sont des livres intéressants et même de beaux livres. Pourtant comment nier que ce jugement fait abstraction de toute considération proprement littéraire. Leur valeur vient de la richesse de leur matière et de l'habileté pour ainsi dire didactique de la mise en oeuvre. Ils sont agencés comme d'ingénieuses leçons de choses ; on dirait de bons livres de classes bien construits. Qu'ils y gagnent en efficacité, en valeur persuasive et documentaire c'est fort bien et l'auteur veut avant tout cette réussite pratique. Qu'ils paraissent par contre factices et superficiels, c'est non moins évident. Les personnages n'y ont que la psychologie nécessaire et suffisante à la démonstration, les épisodes suivent l'ordre qu'impose la

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structure objective de la thèse, l'accent vraiment personnel manque, sauf dans les scènes comiques d'ordinaire fort bien venues. En somme pareille littérature est à michemin entre Zola et Jules Verne. Vue sous l'angle utilitaire elle est excellente ; comme oeuvre d'art elle ne compte que très modérément.

Voici Waldo Frank et les mornes nouvelles par lesquelles il conféra à la vie des « blocks » quelque chose de hagard et de désorbité, voici même la Redécouverte de l'Amérique dans laquelle il entreprend de nous expliquer son pays. Frank est un tempérament plus personnel, un styliste plus puissant, plus vraiment créateur. Il n'atteint pourtant pas au rythme, à la construction, encore moins à la sérénité. Une amertume désolée, une tristesse déchirante s'exhalent de ses oeuvres pesantes comme de celles, semble-t-il, de la plupart des jeunes poètes d'Amérique. Le pessimisme prend dans de pareils écrits, une sorte d'infernale noirceur.

Des effets d'éclairage bornés au dehors des choses et dont l'effet n'est guère que physique, des oeuvres à thèse moins artistes qu'habiles, des plaintes lourdes comme sous l'écrasement d'un univers de pierre et de fer, des satires de la plus basse médiocrité, voilà quelques échoi qui nous viennent de la littérature d'Amérique. Mais en tout cela où trouver la séduction subtile ou la commotion soudaine qui en Scandinavie comme au Japon savent nous révéler l'écrivain vrai ? où trouver surtout cette réalité mystérieuse, indéfinissable mais indubitable que nous appelons vaguement l'âme d'un peuple, la saveur d'une humanité à la fois originale et semblable à la nôtre. Cette âme des Etats-Unis, nous ne la sentons pas. Serait-ce qu'on n'a pas su nous la montrer P Serait-ce enfin qu'elle n'existe pas ?

Cette constatation est si grave qu'on ne peut l'accepter qu'à titre révocable, en souhaitant n'avoir pas su voir ni sentir. Les quelques faits à notre connaissance nous y

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conduisent pourtant sans équivoque. Duhamel dans les Scènes de la Vie future nous a rapidement donné les raisons d'une telle lacune. Le temps et la variété sont les conditions indispensables de l'art. Toute la vie américaine est orientée vers la production rapide en série. Il n'est pas de monument ou de beau livre qui puisse se trouver sur une pareille voie. L'art peut tirer sa substance des conditions sociales et des créations collectives, il ne prend sa forme achevée que par l'effort unique d'un individu désintéressé et rempli de son rêve. Qu'un tel exemplaire d'humanité spit rendu impossible ou presque aux Etats-Unis, c'est un désastre pour l'esprit.

Régis Messac dans l'article publié ici-même (1) sur le livre de Duhamel nous a bien dit qu'appliquer à l'Amérique les normes de la psychologie individuelle ne peut mener qu'à l'incompréhension, la véritable unité vivante étant là-bas celle du groupe. Cette méthode de transvaluation des idées essentielles peut-être juste et féconde en morale, en sociologie, en économie ou en politique, mais ne saurait s'appliquer à l'esthétique, ou encore une fois le chef-d'oeuvre absolu vient toujours d'un isolé. Pareille remarque est donc une bonne explication, mais elle fonde notre critique au lieu de l'ébranler ; elle satisfait l'esprit scientifique d'objectivité sans diminuer en rien nos regrets et nos inquiétudes.

Resterait à se demander si le mal présent ne renferme pas en puissance des possibilités heureuses. C'est l'attitude de Hermann de Keyserling dans son admirable Journal de Voyage lorsque trouvant « épouvantable » l'américanisme pur tel que Chicago lui en donne l'odieuse image, il s'efforce de se convaincre que la mécanisation de la vie en élevant dans des proportions inconnues en Europe le niveau moyen d'existence, assure aux masses une promotion telle que l'idée de démocratie prend dans un tel pays une signification sensible et

(1) Le» Primaires, numéro d'Août 1930.

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qu'il pourra plus lard s'en dégager les éléments d'une nouvelle culture.

Assurément la richesse largement diffusée, le luxe, la prospérité économique contribuent souvent à l'éclosion des belles oeuvres. Si Ton définit la richesse par un certain rapport entre les besoins etles ressources, il est clair que la littérature grecque classique et l'art de la Renaissance occidentale par exemple ont fleuri dans un état de fortune matérielle qui les a largement favorisés. Mais il n'est pas sûr que les progrès du fordisme et le mécénat des milliardaires yankees puissent engendrer les mêmes conséquences. D'abord parce que dans les exemples antérieurs que Ton peut invoquer, la richesse n'avait jamais encore été considérée comme une fin, la production comme une valeur en soi qui n'a pas pas besoin d'être justifiée ; toujours au contraire, les idées religieuses, le sens de la beauté, l'idée de la grandeur humaine avaient su garder leur prééminence, avaient été considérées comme les valeurs nobles par excellence. Ensuite parce que toute génération féconde en belles oeuvres parait bien avoir résulté d'un brassage de peuples ou d'idées, d'une rencontre de courants ethniques, intellectuels et moraux ; un grand siècle est au carrefour d'influences multiples, il les recueille, les épure et les fond en une unité inédite. En s'entourant de barrières, en limitant férocement l'immigration, en voulant à tout prix conserver leur pureté raciale et leur traditionalisme biblique et anglo-saxon, les Etats-Unis travaillent à leur propre ankylose ; ils écartent tout ce qui pourrait les féconder. Par leur politique d'exclusivité autant que par la poursuite d'un certain type banal de richesse moyenne, comportant toujours les mêmes éléments, ils se placent de plus en plus sous le signe de l'uniformité, de l'immobilité qualitative. Ils réduisent leur vie à quelques éléments simples, susceptibles, selon eux, d'un développement indéfini dans le sens des dimensions matérielles, mais dont la nature propre ne peut plus varier. C'est

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JMB


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bien la conception de la termitière ; mais si l'on a pu admirer la technique des termites et aussi leur instinct social, personne n'a jamais pensé à leur conférer des qualités d'artistes.

Ainsi notre aspiration à une génération littéraire par rapport à laquelle un Whitman aurait pris tout naturellement figure de précurseur ou de patriarche risque fort d'être déçue. L'Amérique whitmanienne connaissait déjà la volonté de puissance mais elle était loin d'en retrancher toute idéalité. Depuis, par un appauvrissement extraorninaire et peut-être sans précédent, elle a pris la quantité pour la grandeur et le confortable banal pour le luxe intelligent. Dans cette spécialisation, somme toute facile pour elle, réductible à quelques principes simples et à un perfectionnement rectiligne des mêmes mécanismes et des mêmes méthodes, elle a délibérément sacrifié ce qui pour nous définit la civilisation même. Srictement compris, l'américanisme est une élimination de l'humain. Pour sortir de cette prison géométrique, il reste sans doute aux Etats-Unis la dure leçon des catastrophes et les crises douloureuses de regénération. A moins que les hasards du génie individuel le plus inexplicable fassent surgir d'eux quelque grand réfractaire qui contre toute vraisemblance sache faire éclater dans les mots et les rythmes l'âme profonde de l'Amérique. Si cette révélation se produit, nous pouvons prédire et espérer qu'elle nous apparaîtra soudain comme une violente condamnation de l'américanisme actuel et l'appel à une renaissance de l'esprit.

L. EMERY.

Paul DEVAUX

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Henry BOURRILLON.

à Sylvie Rocher.

« Il est des âmes qui s'évadent trop tôt de leur cage terrestre » laissa tomber Léo Brumaire avec mélancolie.

Ceci était la conclusion d'une songerie profonde, d'un rêve informulé.

Au seuil de la petite maison champêtre adossée au

coteau de Perchepie et dont un dernier rayon enflammait la toiture, les deux amis pensifs regardaient la vallée du Lory, interrogeant cette aimable nature qui avait permis l'irréparable.

Jean de la Plaine, autre grand sensitif et ami d'élection de Brumaire, savait à quoi raccorder ce tronçon de phrase, et doucement il interrogea :

— Alors, tu étais là, et tu as pu suivre toutes les phases de l'affreuse chose ?

— J'étais là, pour mon malheur ! Et j'ai vu se dérouler le drame navrant sans pouvoir en briser la fatalité.

Mais tu vas comprendre ce que personne n'a encore compris.

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''11;;::


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La chose en elle même est apparue à tous sous l'aspect d'un accident. Moi, qui ai vu, j'ai pu me l'imaginer aussi un instant, mais des indices à peine sensibles, des indications fortuites, puis un fait révélateur, surpris par un tortueux hasard, m'ont fait sonder plus avant les mobiles profonds qui poussèrent Norette à la mort.

D'abord, laisse-moi te parler de l'enfant que tu n'as pas connue et que j'aimais comme ma propre fille. Elle était d'ailleurs si attachante cette fille de ma seconde épouse !

Du plus lointain de mes souvenirs, je la revois presque bébé, là-bas, dans la petite île de Pen-Bron, chez les bonnes Soeurs de Saint-Vincent de Paul qui la soignaient pour un mal de Pott naissant.

Cette première vision du petit visage rose enfermé dans les larges ailes blanches de la cornette d'une religieuse, qui l'amusait lors de notre venue, est le prélude d'une journée heureuse.

C'était un jour de Pâques. Partis du Croisic sur une chaloupe à vapeur, nous allions vers cet îlot de sable où l'enfant de Lydie attendait déjà sa petite mère et son nouveau petit père.

Te dire la joie de Norette échappant à la cour clôturée, nous tenant chacun par une main, et enfonçant ses petits pieds dans le sable, c'est te montrer le premier élan de l'oiseau hors du nid.

Pour moi, quoi que je fisse, en la voyant j'éprouvais un étrange pincement au coeur.

Le joli visage si fin, si intelligent de Norette était encadré d'un appareil qui lui relevait le menton, lui rejetait la tête en arrière et l'immobilisait ainsi.

Elle devait se tourner tout d'une pièce pour regarder de côté, ou forcer son regard à l'angle des paupières. Sa bouche, d'un charmant dessin, devait rire par en haut,

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ce qui lui remontait les joues sous les yeux et lui découvrait les gencives supérieures.

Malgré cela elle restait jolie. Un nez trop bien formé pour son âge, déjà long et busqué, lui donnait un air trop sérieux quand elle cessait de rire. Et ses yeux bruns et profonds, au feu brillant, indiquaient chez elle une précoce compréhension des choses.

Quelque chose de sensible et de fier, qui lui venait sans doute de toutes les souffrances endurées, se brisait en larmes à la moindre contrariété.

Et avec cela elle raisonnait clair, non à la manière des enfants, qui est décousue, mais comme une adolescente qui a déjà le sens de la vie.

Elle portait, en germe, la marque de cette personnalité qui devait plus tard me faire dire : " Toi, tu seras un jour ma petite secrétaire I "

A quoi elle s'empressait de répondre : " Oh ! alors, je vais bien apprendre I "

Ce beau jour passé à Pen-Bron, sur le sable des dunes, devant la mer verte et bleue caressée de voiles blanches, m'avait fait une amie de Norette.

Au départ ses grands yeux farouches nous suivirent longtemps, puis la blanche cornette avait de nouveau enfermé l'enfant sous son aile tutélaire.

Effondrée sur la barque du retour, Lydie sanglotait doucement près de moi.

« Pourvu que ma pauvre petite guérisse ! disait-elle. »

*

* *

Maintenant, Ncrette a treize ans.

Elle est mince et fragile, mais vive et quelque peu narquoise en surfaceTout a grandi en elle, tout s'est accentué dans ses traits comme dans son caractère. Son visage s'est allongé5 mais son menton repose toujours sur un appareil de plâ—

plâ— —

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tre, plusieurs fois changé déjà. Cependant il s'est compliqué, car il s'adapte au torse, cet appareil de torture.

L'intelligence a pris chez Norette une tournure inquiétante. Elle n'est pas jalouse mais, à voir ses compagnes de jeux si normales, elle se désole de penser que jamais, peut-être, elle ne pourra se mouvoir avec la même souplesse.

Tu veux bien me croire, n'est-ce pas ?

Eh ! bien j'ai vu maintes fois le désespoir projeter son ombre dans les grands yeux bruns de Norette, un désespoir de grande personne.

Elle dit avec un air sérieux :

« Je ne suis pas comme les autres, et je vois bien que je ne guérirai jamais. »

Puis elle a des reprises de vie, de jeunesse franche et de gaîté.

Elle étudie avec fougue, mais elle souffre. Son petit corps comprimé dans l'étau de plâtre ne peut se développer. Elle pousse en longueur, en elle tout est grêle, corps, jambes et bras, mais la tête normale et belle domine, toujours intelligente et fière, cette mince carcasse d'enfant torturée.

Malgré de grands soins l'anémie s'est mise de la partie... il lui faut interrompre ses études.

*

Tu vois, par cette esquisse, ce qu'était Norette, la gentille et malheureuse enfant de Lydie.

Les mères, qui n'ont pas les terribles presciences que nous avons, nous autres, devant les étiolements humains, qui ne voient leur enfant qu'avec des yeux d'amour, ne peuvent croire qu'un jour cet enfant s'effacera de leur vie, et c'est ce qui rend plus poignant encore la disparition prématurée de cet être déjà condamné.

Car, pour elles, leur amour et les soins si vigilants dont elles l'entourent, doivent le sauver, le mener aux

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limites de la vie normale. Et ce serait un crime que de les détromper.

* * *

Donc, ces dernières grandes vacances, nous sommes venus ici avec Norette.

Elle est heureuse, la chère petite, de courir la campagne avec de nouvelles camarades, de s'enfoncer avec nous dans la forêt, de descendre en barque le courant du Lory.

Là, elle s'amuse à la manière des enfants.

Dans les prés c'est la chasse aux papillons et aux libellules. Sur le Lory c'est la joie d'arracher les nénufars aux longues tiges visqueuses qui viennent comme d'interminables serpents du fond des eaux, de découvrir, dans les rideaux de roseaux, les nids ingénieusement attachés des rousserolles.

Comme elle est aimable et sage, on l'invite aux goûters champêtres, à l'heure où les moissonneurs prennent leur repos à l'ombre des arbres, et elle égaie son monde de mille drôleries.

La Norette enfant parvient alors à dominer la Norette qui souffre, à la mater, comme ces plantes rabougries qui, malgré tout, poussent leurs pauvres fleurs vers le soleil.

Mais ces dépenses généreuses de sa petite vie lui réservent des soirs las où la souffrance et la tristesse la reprennent plus âprement.

La campagne qui semblait devoir la régénérer, sournoisement, la fatigue. Le grand air l'abat, l'anémie plus encore. La grande chaleur de l'été l'incommode dans son armure de plâtre, et bientôt elle ne s'agite plus.

Tu connais, toi, mieux que personne, ma faiblesse envers les enfants ?

Cette faiblesse m'a causé bien des mécomptes, mais, ce jour-là, elle m'a conduit aux limites du désespoir.

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J'étais là où nous sommes. J'ajustais mes lignes, vérifiais mes hameçons, chargeais ma boîte à pêche des diverses petites choses dont nous avons besoin dans ce métier de pêcheur qui est aussi le tien.

Lydie et Norette me regardaient faire.

L'une pensait : Léo va m'abandonner toute la soirée pour son maudit Lory, et l'autre, avec de grands yeux suppliants, pensait : est-ce qu'il va m'emmener ?

Pourquoi ai-je posé cette question à l'enfant : (( Toi, tu voudrais bien venir avec moi, hein ? »

— Oh ! oui, dis 1 fais-moi une ligne !

— Mais elle va vous gêner ! Tu y tiens tant que ça, Norette, à partir avec lui ?

— Oui, oui, maman ; je serai bien tranquille, je ne ferai pas peur aux poissons.

— Alors vas-y. J'irai te chercher vers quatre heures.

— Surtout, ne manque pas, Lydie, de lui apporter son goûter, car je suis sûr que Norette aura vite assez de la pêche, surtout si ça ne mord pas.

— C'est entendu, j'irai vous retrouver.

— Mais pourquoi ne viens-tu pas avec nous ?

— Oh ! non, tu sais, cette chaleur me fatigue, je préfère faire ma sieste avant.

— Allons, au revoir I Et à quatre heures, hein ! ne manque pas ?

Et nous voilà partis d'un pas alerte, lignes sur l'épaule, la boîte à pêche en bandoulière.

Un kilomètre de chemin pour arriver chez les amis Louis Cornu qui possèdent un beau jardin sur le Lory, avec barque amarrée et un plancher qui surplombe la rivière.

Le coup est amorcé, nous sommes sûrs de nous amuser, comme s'amuse le pêcheur quand il prend du poisson.

(A suivra) Edmond ROCHER.

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GermainjiDELATGuscHi

Esquisse d'un iïnatole France

« De toutes les attitudes de l'esprit, l'ironie est la moins intelligente ».

Sainte-Beuve.

Ce fut un grand scandale dans le monde du savoirfaire et du savoir-plaire, quand on vit cet homme aux mains blanches aller vers les hommes aux mains sales. Il leur apportait la plus exquise culture, une pensée légère et chatoyante comme une soie d'Orient. Ses gestes de prélat évoquaient des siècles de grâce et d'esprit. Des nymphes jouaient autour de ses pas. Pour cet académicien en jaquette, les Muses avaient défait leurs claires tuniques. Et voilà que tant de richesses délicates, il les portait à ceux qui n'ont rien. Le murmure précieux de sa flûte virgilienne se mêlait aux chansons du terrassier et aux complaintes rauques du haleur des berges. C'était Ariel qui venait vers Caliban. Et Caliban s'en émerveilla.

Caliban, mon frère, il ne fallait pas trop t'émerveiller. Regarde-le bien, le vieil homme. Trop de belles dames autour de lui. Sur lui, trop de croix et de plaques. Trop

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d'honneurs officiels. Trop de discours. Caliban, ce bourgeois voltairieu et décoré ne te comprenait pas bien.

Homme du monde, comme on dit. Homme de salon, quoi qu'il fasse. Je le vois parmi des fleurs, des femmes parées, des bronzes de la Renaissance. Atmosphère grise. Charme fané des choses d'autrefois. Gomme il fait bon respirer cette royale odeur de passé. Comme on se sent loin des hommes qui sentent l'alcool et la crasse, et qui gueulent leurs rancunes avec les durs mots de la rue.

— Vous verrez, ma chère : France y sera. Il dit de si délicieuses choses...

France est là. Il coquette. Il minaude. Sourires. Tasses de thé. Le maître parle. Le maître cite Virgile, et ronronne dans sa barbe un madrigal. Le maître se tait. Le maître boude..*

Il sait bien qu'il est venu pourl'amusement de ces gens bien vêtus. Oui, tout comme cette sociétaire du Français qui dira tout à l'heure des vers de M. Paul Géraldy. Et, ennuyé, consciencieux, Anatole France exécute son programme.

Il commence par quelques imitations. Il imite Renan — scepticisme et onction. Il imite Voltaire— sourire grimaçant, ironie qui grince. Un peu mou, le Voltaire. Viennent les anecdotes : celle de M. de Bornier, celle du baccalauréat, celle de Sarah. Puis le quart d'heure de poésie : l'hymne à la Beauté, le couplet sur les cendres d'Homère, la méditation mélancolique sur la vanité des choses et la fuite des apparences. Trois vers d'Horace. Un souvenir de la Légende Dorée. Enfin, nasillard, égrillard, l'oeil allumé:

— Vous souvient-il de ce passage du tiers livre de Rabelais

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Anatole France n'aimait pas les hommes, considérant que pour la plupart « ils sont de fort méchantes bêtes ». Il n'avait pas foi en eux, ni en lui-même, ni en rien. Il était sans courage devant l'événement. On le vit bien lorsque la guerre exigea de chacun qu'il prît parti. Il eût été beau, alors, que la voix d'Anatole France répondît à la voix de Romain Rolland. Mais le vieil homme se tut, et comme faisaient les autres vieillards, il regarda mourir les jeunes. Et même... Mais il vaut mieux oublier.

Ces propos sont amers. Je sais bien que France n'est pas là tout entier. Mais pourquoi ces faiblesses ? Pourquoi ce mélange de révolte et de conformisme ? Mauvais mélange.

Au vrai, je crois comprendre. 11 était fatigué de son scepticisme, de sa nonchalance, de ses élégances. A de certains jours, les princes sont las d'être princes. 11 a dû sentir terriblement le vide de son existence, et la pauvreté de ses jeux. 11 a éprouvé l'écoeurement d'une carrière trop réussie. Alors, il a essayé de ta rude camaraderie, Galiban.

11 aurait voulu donner un sens à sa vie, s'exciter d'une ferveur. C'est pourquoi il s'est mêlé à ton destin grondant et magnifique. 11 s'est baigné dans une chaude masse humaine, dans une foule pleine de colères, de foi, d'angoisses et d'appels. II t'offrait ses petits travaux de grand lettré. Il te demandait en échange un secours contre luimême.

Ici on aperçoit un drame assez beau. Quant au talent de l'écrivain, à quoi bon répéter qu'il est grand ? Sur ce point j'admire France, comme tout le monde. Mais je ne puis pas l'aimer. Je le voudrais. Je ne puis.

Yves ERNAUD.

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Commentaires

JOUR DE LAN

•f* Enfant, je n'ai jamais beaucoup aimé le jour de l'an. Nous recevions, mes deux frères et moi, nos étrennes à Noël et une semaine de possession suffisait à rendre vétustés les plus pimpants de nos jouets. Quand ma mère accrochait au mur le nouveau calendrier, nous nous demandions déjà ce qu'allait nous apporter le prochain Noël.

Nous avions chacun une orange que nous ne devions pas manger et quelques papillotes qu'il nous était permis de défaire. Nous sucions un peu le bonbon puis le remettions dans sa belle enveloppe afin de pouvoir satisfaire plus souvent notre gourmandise. Notre père nous donnait, en outre, une pièce de cent sous que nous faisions tourner, sauter et rouler dans la cuisine. Il nous disait : « Je parie que vous ne faites pas une croix avec vos trois pièces. » Et nous essayions vainement, sur la table, d'un grand nombre de combinaisons. Alors, il ramassait les trois pièces, les empilait, les prenait entre le pouce et l'index... et dessinait une croix. Il ne nous les rendait pas, d'ailleurs. Elles figuraient en chiffres, quelques jours plus tard, sur notre livret de caisse d'épargne. Mais je crois que nous préférions à leur valeur monétaire, leur forme, leur couleur et leur bruit.

Vers les trois heures, nous allions souhaiter la bonne année à nos grands-parents et à une foule d'oncles, de tantes, de cousines et de cousins. En embrassions-nous des gens T En marmottions-nous des : « Je te souhaite une bonne année, une bonne santé et le paradis à la fin de tes jours. » Il nous arrivait bien de dire, parfois : « et le paradis à la fin de l'année », mais personne n'y prenait garde. Par exemple, il me fut toujours impossible de m'approcher du fauteuil où se tenait la grand'-

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LES PMMA1RES

mère de mon père. Elle me faisait peur avec son bonnet, ses vêtements noirs et son livre de prières. Une fois, pour m'amadouer, elle me tendit une de ces grosses dragées qu'on voit aux devantures des confiseurs et qu'ils cédaient, avant la guerre, à raison d'une pour un sou. J'avoue, à ma honte, que je n'ai pas voulu de la dragée. Et pourtant, moi seul savais combien elle me faisait envie.

Aujourd'hui j'aime encore les dragées, mais pas davantage le jour de l'an. Beaucoup d'hommes sont comme moi : ils le détestent et tous, le sourire aux lèvres, nous nous soumettons à son singulier protocole. Aucun n'a le courage de commencer son année... le premier janvier tout simplement I

Roger DENUX.

LA VIE

Tout a une fin, même la plus étonnante comédie.

Celle que Tardieu et sa troupe jouaient depuis plus d'un an snr la scène de la République s'est achevée par un four.

Du moins, ce ministère aura été très représentatif de son époque. Affairiste comme pas un et, on Ta vu, de tout premier ordre, Tardieu s'était tout naturellement entouré de combinards de première zone, dont il s'efforça jusqu'au dernier moment de couvrir les honteux trafics.

Gomme il avait constitué son cabin?t sous le signe de la prospérité et de la bonne humeur, il n'admettait pas qu'on parlât d'immininence de crise économique.

Ses petites affaires et celles de ses collègues étant prospères, comment celles du pays pouvaient-elles être inquiétantes ? C'était du défaitisme bien sûr.

Et il entreprit une longue croisade pour célébrer la prospérité de son règne et pour affirmer au bon peuple étonné que tout allait pour le mieux, qu'il était certainement très heureux.

Mais le peuple, qui ne sait ni ne peut se livrer aux combines, ne comprit pas et ne marcha pas.

Quand le travail honnête ne suffit plus à assurer la sécurité de l'existence, les artifices de l'éloquence sont vains, ridicules et même injurieux.

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LES PRIMAIRES

Puis, un jour une rafale emporta tous les décors délabrés et les ruines apparurent, témoignages de la réalité.

Tardieu voulut alors faire machine en arrière, mais il était trop tard. Gomme une chair pourrie, son ministère s'en allait.en lambeaux...

* *

A cette époque l'Académie française procéda à une distribution de prix de vertu.

Parmi les candidats couronnés, pas un ministre, pas un riche. Rien que de pauvres gens. Rien que des âmes simples, mais grandes. Ce qui fait croire que la vertu s'est réfugiée dans le peuple, « où les honnêtes gens sont nombreux »•

Mais par quelle burlesque ironie du sort fut-il donné au vice, en la personne de Barthou, de proclamer le palmarès de la vertu ?

Certes, ce ne fut pas un mince étonnement que d'entendre ce libidineux vieillard répéter après Renan : « La vertu est plus monotone que le vice : mais elle peut sans inconvénient se répéter,.. »

Puis : « La vertu n'est pas un mot stérile... »

Barthou vantant la vertu en pleine Académie ! Tardieu s'efforçant d'inculquer des notions d'honnêteté au commerce! Quels symboles !..

Maurice MARÉE

POLITIQUE

« Hélas monsieur, disait ce sage, il est bien difficile, au temps où nous vivons, d'aimer quelque chose ou quelqu'un pour lui-même. Tout se trouvant plus ou moins marqué d'intrigue, de scandale ou de médiocrité, que l'admiration est devenue un sentiment malaisé ! Veut-on aimer pourtant ? 11 faut aimer contre quelqu'un : c'est le seul recours des âmes en mal de sympathie.

Vous me demandez si j'aime M. Steeg et son ministère ? Eh bien, monsieur, je dois vous dire que j'aurais quelque peine à les aimer pour eux-mêmes. Le pays n'attendait pas précisément M. Steeg. Moi non plus. Nous n'attendions pas beaucoup non plus ce bon M. Chéron. Et j'avoue que l'éloignement de M. Barthou des Conseils du Gouvernement ne m'avait point, jusqu'alors empêché de dormir. Ce personnel est un peu vieux ; et sans doute manque-t-il un peu de vie et d'imagination pour notre goût. Mais quoi ? Ce n'est pas pour M. Steeg que M. Steeg a été pris. Ce n'est point pour ses propres vertus qu'il a gravi

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les marches suprêmes du pouvoir. C'est contre M. Tardieu. Cela ne vous sufïit-il point ? »

Ce sage avait raison. Ce n'est point la présence de M. Steeg qu'il faut considérer en M. Steeg, mais l'absence de M. Tardieu. Et Fhistoire de cette crise, quand on la connaîtra, montrera combien cette absence est un bienfait précieux.

M. Tardieu s'était fait, de la politique, une conception singulière. S'étant un jour trouvé chef d'une majorité de rencontre, il en avait déduit qu'il ne pouvait y avoir d'autre majorité que celle-là, ni d'autre chef à cette majorité que lui-même. Son maintien et sa retraite lui apparaissaient la mesure du bonheur ou du malheur de la France. Etait honnête, loyal et courageux qui le soutenait, cartelliste, anarchiste et méprisable qui le combattait. Au gouvernement, il posait la question de confiance ; il la posait à ses amis, à ses ennemis, à tout le monde, à propos de tout. Emporté dans une tourmente complexe et déchu du pouvoir, il l'a posée encore, ne considérant que comme un croc-en-jambe ce que tout autre eût accepté comme un congédiement.

Et c'est ainsi qu'au premier jour de la crise il lança le communiqué fameux : « Pas de gouvernement sans Tardieu ; pas de Tardieu sans sa majorité. » M. Barthou y perdit son latin, et M. Pierre Laval son français. C'est alors, qu'on alla chercher M. Steeg, pour montrer qu'il y perdrait sa philosophie, et que son échec imposerait le retour de l'indispensable M. Tardieu.

Peut-être oubliait-on que ce vieillard n'était pas un conscrit. Il obtint de ses amis cette « liberté de manoeuvre » qui devait lui permettre de prendre la majorité de M. Tardieu sans M. Tardieu. Allait-il réussir ? M. Tardieu et ses amis prétendirent que la liberté de manoeuvre n'équivalait point à la levée des exclusives et qu'il fallait encore une démarche personnelle de M. Steeg auprès du président du Conseil démissionnaire. M. Steeg n'y avait-il pas pensé ? Y ayant pensé, s'y étaitil opposé? Le fait est qu'il n'alla ni à Canossa, ni à Venise et qu'il ne tint point l'étrier du Pape de la majorité. Il fit son ministère malgré la politique consulaire de M. Tardieu et contre elle. Et l'expérience prouva qu'il y avait dansl'ex-majorité quelques esprits assez indépendants pour ne vouloir être ni des valets ni des mainelucks. Une fois de plus M. Tardieu avait fait le Cabinet ; mais il l'avait fait contre lui-même, par ses

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fautes, ses prétentions et son orgueil. Et si M. Steeg a conquis auprès des gauches des sympathies plus grandes qu'il n'en pouvait attendre, c'est à M. ïardieu qu'il les doit. Plaise au Ciel que M. Tardieu continue et qu'il refasse ainsi la République après Tavoir défaite.

Pierre BROSSOLETTE.

PROPOS D'UN UTOPIEN

CE QUI FUT SERA...

J'ai vécu là quelques-unes des heures les plus claires de mon existence.

André Bridoux. (Souvenirs du temps des morts)'

En ce temps là, le grand Juge Istar Rheseph, le grand, le sage, le lumineux, fit appeler Baal Nergal, le mauvais, le perfide, le souterrain, son éternel ennemi.

Assis sur son trône de lumière, le divin Juge jeta un regard méprisant sur Nergal. Celui-ci était enveloppé d'une robe noire sur laquelle des astres nocturnes brillaient comme des décorations. Ses cheveux raréfiés étaient soigneusement calamistrés sur son crâne dégarni, et il avait une moustache blonde tombante et un monocle.. Il ressemblait à la fois à M. de Wendel et à feu Delcassé. Il avait aussi un petit air de famille avec M. Raymond Poincaré. En somme, au premier coup d'oeil, il n'avait point l'air si terrible. On aurait dit un diplomate approchant l'âge de la retraite et de l'Académie.

— Je t'ai fait venir, lui dit Istar Rheseph, pour régler avec toi le sort de l'infortuné Rillum. Voilà des siècles et des siècles, depuis le commencement des âges, que tu tourmentes ce malheureux.

— Permettez, permettez, divin Juge ! interrompit Nergal en rajustant son monocle. Je ne le tourmente que parce qu'il le veut bien. D'après l'article VI, paragraphe 3, des conventions conclues avec vous même, il n'a qu'à parler — à parler nettement, bien entendu — pour mettre un terme à ses souffrances. Je suis très respectueux des conventions, pour ma part. Après chaque épreuve, nous l'avons toujours ramené devant

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votre vénérable trône, pour lui demander s'il avait quelque chose à réclamer.

Je lui ai toujours posé les questions prévues en votre auguste présence, sans subterfuge ni prévarication, et dans les formes prescrites : je suis très respectueux des formes, moi I Et ce malheureux Rillum, comme vous dites, ne doit pas être si malheureux que cela, puisque en somme, après chaque épreuve, il s'est déclaré à peu près satisfait.

— Hélas ! dit Reseph. Et pourtant, que ne lui as-tu pas fait endurer 1 Depuis le fond le plus obscur et le plus lointain de la caverne des âges, sa chair a saigné sous les coups, à chaque épreuve toujours meurtrie davantage. C'étaient d'abord seulement les coups d'armes grossières, des tibias et des fémurs transformés en massues. Puis, dans les plaines basses de la Mésopotamie vinrent les grandes mêlées où déjà les hommes tombaient par centaines. Killum y fut tué, et déjà ce n'était pas la première fois ; il périt étouffé sous un monceau de cadavres d'hommes et de chevaux.

— Eh bien, il faut croire qu'il aimait ça, puisque nous le ressuscitâmes — avec sa permission et en respectant les clauses du traité — pour en faire un caporal dans l'armée du grand Pharaon. A vrai dire, il se plaignait assez souvent de cette nouvelle condition. La jugulaire de son casque lui mangeait le menton, disait-il, et les courroies du fourniment l'avaient gratifié de bosses sur les épaules, pareilles à celles d'un chameau. Il fut tué en combattant des pygmées à la peau noire, au-delà des cataractes du Nil.

— Et il revint sur la terre, s'étant déclaré content, pour servir à nouveau dans les hordes du fou Xerxès, celui qui, dans sa folie, s'intitulait le Grand Roi, et faisait donner des chaînes à la mer, et des colliers à un platane. Il marcha des jours et des jours, dans la foule suante des esclaves déguisés en soldats, sous le fouet des mactigophores. Le tout pour périr misérablement sans combat, noyé comme un chiot encombrant, lorsque sa barque chavira sous le choc des trirèmes de Thémistocle, en vue de Salamine.

Baal Nergal fut pris d'un tel accès d'hilarité que son monocle faillit tomber.

— Palsambleu, dit-il, vous parlez d'or, très auguste Juge ! C'est ainsi que la chose arriva. Mais ce bienheureux Killum devait aimer l'eau, même salée, puisque nous le revîmes peu

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après sous la pesante cuirasse et porteur de la lance pesante, dans la phalange d'Alexandre, cet autre l'ou de Macédoine qui prétendait descendre de Jupiter, alors que toute son armée avait connu son père et savait qu'il était le fils d'un borgne.

— Hélas, et ce n'était point fini ! Il vécut de quelques pois chiches dans les légions romaines, et il connut les marches interminables, les jours et les nuits sans repos, les haltes dévorées par les travaux de terrassement, les nuits de garde à la porte décumane, avec, pour toute consolation, les coups du cep noueux du centurion, et deux ou trois ciboules,

— Pourquoi le plaindre, ô grand Juge, puisque, avant même d'être mort, il rendait grâces à César, et n'imaginait point uue autre vie, ni d'autre loyer de ses travaux. Il est bien vrai que de temps en temps il laissait échapper quelques plaintes...

— Oui, et si vibrantes qu'elles ont traversé les siècles : service pesant et stérile où Von vendait son corps et son âme pour dix sous par jour... et encore fallait-il racheter là-dessus les persécutions des petits gradés..., et les coups, les blessures, la rigueur des hivers, la faligne accablante des étés, la guerre atroce alternant avec la paix inféconde, tout cela n'avait jamais de fin I

— Admirable, admirable, ô grand Juge 1 dit Nergal en se pourléchant les moustaches. Mais c'est encore plus beau en latin. Citons les textes dans toute leur beauté première : militiam ipsam gravem, infructuosam ; dénis in diem assibus animam et corpus aestimari... At hercule verbera et vulnera, durum hiemem, exercitas aestates, bellum atrox ant sterilem pacem, sempiterna ! Hein, comme cela sonne I Vraiment, c'est un plaisir sans égal que d'avoir fait ses humanités ! Jamais les plaintes de votre protégé n'auront un accent pareil en français ! Et cette autre phrase que vous oubliiez, sur le général qui doit être craint de ses troupes encore plus que l'ennemi : a militibus imperatorem patius quam hostem metui debere. Ah, ah ! Voila qui est gravé pour l'éternité ! Ces phrases ont une forme définitive.

— Imbécile ! ditRheseph. La phrase te paraît ne pas pouvoir être tournée autremement parce que tu ne sais pas le latin. Si tu le savais vraiment, tu trouverais aussitôt vingt autres tournures de phrase, tout aussi latines.

— Il vous plaît à dire, repartit Nergal, \légèrement vexé. Je

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ne suis pas si mauvais latiniste. J'ai eu un prix de vers latins

au concours général en mais je ne vous dirai pas l'année

pour ne pas me vieillir. On n'a que l'âge qu'on parait, et je suis assez bien conservé, dieu merci !

Reseph Istar soupira.

— Il est vrai, dit-il. Pourquoi vieillirais-tu ? Il t'est loisible de te livrer à la culture de tes moustaches, ou à des divertissements aussi insanes que les vers latins pendant que ta victime parcourt interminablement les étapes de son supplice séculaire. Il fut un des modestes croisés partis sans pain et sans argent, qui usèrent leurs pieds sur le chemin de la Terre Sainte, et qui moururent de la peste dans un village de Hongrie, sans avoir jamais aperçu, même de loin, les murs de la Jérusalem promise. Il fut un des misérables archers que les seigneurs à grands heaumes écrasaient sous le poids de leurs chevaux enchemisés de fer, lorsqu'ils avaient échappé aux flèches ou aux boulets de pierre des Anglais. Il mourut à Pavie, et nous le ressuscitâmes pour qu'il mourût à nouveau en aidant le brave Henri quatre à conquérir son royaume. Et lorsque nous le renvoyâmes à nouveau sur la terre, c'était un jouvenceau qui écoutait chanter les oiseaux dans le jardin de son père, en rêvant à sa blonde. Il s'engagea pour l'amour d'elle, et pour l'amour d'elle il déserta — et fut pris. On lui banda les yeux avec son mouchoir bleu, et il tomba sous les balles de ses camarades. Cette mésaventure devait lui arriver plusieurs fois dans les siècles suivants. Habillé de gros drap bleu dans les gardes françaises, sans souliers dans les demi brigades de Moreau ou de Masséna ou coiffé du haut bonnet à poil des grenadiers de la garde, son lot était toujours le même : la fatigue, les coups, la faim, la soif, la mort.

— Hé hé ! Pardon, interrompit Nergal. Doucement, s'il vous plait. Vous oubliez une chose, capitale cependant, et que j'ai déjà eu l'honneur de vous rappeler avec tout le respect dû à votre auguste personne. (Je suis pour le respect, moi !) S'il endurait tout cela, votre ami Rillum, c'est qu'il le voulait bien : il n'avait qu'à parler. Mais il ne parlait pas. A vrai dire, sous ce Napoléon dont vous parlez, il commençait bien à grogner un peu, car il avait eu froid aux pieds en Russie, mais cela n'allait pas plus loin. Il grognait, c'est vrai, mais il mar—

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chait toujours, même avec les pieds gelés. Les historiens et les poètes sont d'accord pour nous le dire.

— Deux races de menteurs, bougonna le grand juge.

— Soit ! quoique, à mon avis, vous fassiez trop peu de cas de ces deux estimables corporations, que j'estime presque à l'égal des diplomates, et qui du reste ont l'honneur de compter dans leurs rangs d'illustres diplomates. Mais vous oubliez encore une petite chose, c'est que notre Killum, après chaque épreuve, était amené ici, devant votre sa<:ré tribunal, et qu'on lui demandait s'il avait quelque plainte à formuler. Si nous l'avons renvoyé sur la terre après chaque épreuve, c'est qu'il se déclarait toujours content.

Le divin juge, Reseph Istar, haussa les sourcils d'un air impatient.

— Oui, dit-il, mais je me demande si cette épreuve a toujours été très équitable. Ce pauvre Killum, malgré toutes les vies qu'il a. vécues, n'a pas acquis beaucoup d'expérience, et il n'a jamais eu beaucoup d'intelligence. De plus, je t'ai toujours permis de l'influencer en quelque manière par tes discours, et même par tes présents. Je me demande si j'ai bien

fait. Nergal leva les bras au ciel en signe de protestation.

— Mes discours ! Mes présents ! A peine quelques paroles aimables même pas aimables : polies. Vous n'allez tout de même pas me reprocher ma politesse ? C'est devenu chez moi une seconde nature. Je ne peux pas m'empêcher d'être poli avec tout le monde, même avec les croquants. Quant aux présents, parlons en ! Au cours des siècles, durant toutes ces épreuves, et après chaque épreuve, je lui ai toujours offert invariablement la même chose »: une chopine de vin blanc, et un fromage de camembert.

Reseph n'avait pas l'air très convaincu. Cependant, au bout d'un instant, il haussa les épaules, et dit :

— Après tout, je pense que la dernière épreuve aura été concluante. Car enfin, celle-là.... les autres, vraiment, auprès d'elle, n'étaient que jeux d'enfant, Ces ouragans de feu, ces enfers de boue et de sang, quatre années durant... En toute équité, cela doit être considéré comme suffisant pour faire équilibre à ton vin blanc et à ton fromage. Ainsi donc, soit ! Ne changeons rien au protocole, et tentons une dernière épreuve.

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Nergal rajusta son monocle et prit un air sérieux.

— Permettez-moi de vous faire observer, divin juge, dit il, que, d'après nos conventions, il doit toujours s'écouler un certain temps entre la fin de l'épreuve sur la terre et le début du procès ici baut. Je pourrais vous demander si vous êtes sûr que le temps prescrit s'est bien et dûment écoulé, et mettre en doute l'opportunité du moment choisi par votre auguste Sagesse. Mais je veux me montrer beau joueur. Je suis sportif, moi — et d'ailleurs je suis confiant dans la justice de ma cause. Ainsi donc, soit ! Procédons encore une fois à l'épreuve.

Reseph fit un geste, et le moutonnement des nuées qui les entourait s'illumina. Un portail de nues aux vantaux d'éclairs s'ouvrit, et l'on vit arriver un pauvre bougre tout ratatiné, tout courbé, recroquevillé, vieilli avant l'âge, boitant, clopinant, appuyé sur un mauvais bâton. Il était vêtu d'un complet Abrami et portait encore des bandes molletières khaki ; il était coiffé d'un vieux casque tout cabossé, et il n'avait plus qu'un oeil. Il lui manquait des fragments de mâchoire, deux doigts, et plusieurs orteils. Il y avait cependant sur toute sa personne un certain air discipliné, propre et respectueux. Ses brodequins de marche modèle A étaient soigneusement cirés.

Baal Nergal rajusta précipitamment son monocle, et, se jetant vers lui, lui serra les mains avec effusion.

— Eh ! mon cher camarade, s'écria-t-il, comme vous voilà l'ait ! Il en coûte maintenant d'être un héros. Ah, mon cher ami, comme je vous plains, comme vous avez dû souffrir !

Il parlait avec un trémolo dans la voix. Mais Killum prit un air embarrassé, l'air de quelqu'un devant qui on évoque un secret de famille, et qui voudrait bien détourner la conversation.

— Euh, euh dit-il, c'est passé, tout ça... Ces choses là....

vaut p'tête mieux pas en parler.

— Comment ! protesta Nergal en se redressant, parlons en au contraire ! Ne nous lassons jamais d'évoquer ces glorieux souvenirs qui font votre gloire. Votre nom sera inscrit, mon ami, dans les fastes de l'histoire. Vous figurerez, dans cette glorieuse galerie de héros, à côté des soldats de César et de Charlemagne, à côté des preux des croisades et des grenadiers de Napoléon !

— Peuh. peuh, peuh ! fit Killum.

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II avait l'air de plus en plus timide et embarrassé, un peu contrarié, mais vaguement flatté tout de même. Nergal reprit sans hésiter :

— Mais ce qui vous élève encore bien au-dessus de ces héros légendaires, c'est votre modestie et votre vertu de sacrifice. Ah, la vertu du sacrifice, l'abnégation ! Mon enfant, c'est la reine des vertus, et vous serez mis au premier rang des élus pour l'avoir pratiquée. Bienheureux celui qui s'oublie, Bienheureux celui qui... Mais que dites vous, cher grand héros ?

— Hum, hum, hum ! fit Killum, Je ne dis rien.

Il ne disait rien, mais paraissait écouter avec une certaine impatience. Avec une souplesse de virtuose, Nergal changea de thème.

— Et d'ailleurs, ces souffrances, que je n'ai certes pas l'intention de diminuer, ne portaient-elles pas déjà en elles mêmes leur récompense ? Que dis-je, tout était-il donc souffrance, même dans cet enfer ? Les plus petites joies n'en acquéraient elles pas par contraste un prix inestimable ? Ah, le verre de pinard avalé après soixante douze heures de jeûne ! Il avait un goût, celui-là ! un goût que vous ne retrouverez pas souvent chez les bistros du boulevard Voltaire !

Il tapait familièrement sur l'épaule de Killum, qui le regardait sans mot dire avec des yeux ronds.

— Mais à propos de pinard, reprit Nergal, qui savait ménager habilement les transitions, à propos de pinard, j'en ai là un petit échantillon.... permettez moi de vous en faire goûter ; vous m'en direz des nouvelles !

Il étendit la main vers un petit placard de nuages et en retira un verre et une chopine de vin blanc. Il emplit le verre à moitié et le tendit à Killum, qui le prit et le vida machinalement, non sans quelque hésitation. Après qu'il eut bu, un peu de couleur monta à ses joues pâles.

— Allons, ça va déjà mieux, dit Nergal en lui tapant à nouveau sur l'épaule. Hein ? N'est ce pas qu'on avait quelques bons moments, malgré tout, dans ces fameuses tranchées ? On avait de bons copains...

— Pour ça, oui, on avait de bons copains !

La voix de Killum vibrait de conviction. C'était la première fois qu'il parlait de lui-même et avec assurance.

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— Mais oui, on avait, de bons copains, reprit Nergal en lui versant un deuxième verre. Et les chefs, après tout, n'étaient pas si mauvais que ça. 11 y en avait même quelques-uns qui étaient de braves gens.

— Quôquezuns, ça, c'est vrai, fit Killum d'un ton poli et conciliant. Et pour dissimuler son embarras il avala le fond de son verre. Le vin lui montait rapidement à la tête et ses pommettes devenaient de plus en plus rouges. Il se mit à parler rapidement et avec un peu de fièvre.

— C'est vrai qu'on en voyait de rigolotes, quéquel'ois. Figurez vous qu'à la 6,J du 2, y avait un doublard qui se f'sait v'nir des savonnettes parfumées... ah, ah, fallait-y qu'y soit bête ! Ça ne Tapas empêché d'ête bousillé, quoique doublard, quand un obus est tombé sur le P. G. S'ment, c' qu'on a rigolé quand l'homme de corvée s'est trompé et a pris toutes les savonnettes pour du sucre concassé ! Alors, vous pensez, il a sucré tout l'café de la compagnie avec. Ça f'sait joli dans les seaux en toile, ça f'sait comme du café au lait ! ah, ah, ah !

Il riait d'un rire asthmatique et fébrile, il riait tout seul de sa bonne histoire, il riait tellement qu'il s'étrangla. Il heurta, hoqueta, une toux brusque le déchira, sa pauvre figure devint écarlate.

Baal Nergal se précipita vers lui avec toutes les marques de l'affection et lui tapa dans le dos avec sollicitude.

— Voilà ce que c'est aussi, que de boire sans manger ! C'est de ma faute 1 J'aurais dû vous offrir quelque chose. Attendez, j'ai là un peu de camembert...

Prestement, il aveignit la boîte au couvercle orné d'une superbe vache, l'ouvrit, tira son canif et découpa un triangle de camembert qu'il tendit à Killum au bout de sa lime à ongles.

— Tenez, mangez ça, ça vous fera du bien !

— Ce n'est pas de refus, dit le pauvre homme sans songer à rien, car il commençait à peine à reprendre haleine.

Nergal lui enfourna le morceau dans la bouche, et il faillit s'étrangler une seconde fois.

Alors, sans attendre, sans lui donner le temps de se reconnaître, poussant ses avantages en bon stratège et en bon diplomate, Nergal lui frappa encore sur l'épaule et lui dit :

— Allons, allons, je vois bien que ce n'était pas si terrible après tout, cette fameuse guerre ! Il y avait de bons copains,

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de bons chefs, de bons moments, il y avait môme de la rigolade, c'est vous qui le dites. Allons, allons, là, entre nous, convenez-en, était-ce tellement dur ?

Rillum, pris de court, hésita, jeta un regard sur Nergal, parut impressionné par son costume, et après un temps, et baissant la voix comme s'il avait tout de même un peu honte, il capitula :

— Bah ! après tout... on était jeune ! C'était le bon temps.

À peine avait-il prononcé ces paroles qu'un vent formidable passa sur l'étendue et fit se courber leurs têtes comme des chardons dans les champs, un jour d'orage. C'était le grand juge, qui soupirait. Et son soupir était plein d'une désespérance sans bornes.

Baal Nergal se rejeta vivement de côté.

— Permettez moi de vous faire observer, grand Juge, criat-il d'une voix aigiie, que j'ai scrupuleusement observé nos conventions jusqu'au bout. J'ai même été beau joueur : bien que l'épreuve ait été particulièrement dure et difficile, je ne lui ai offert qu'un seul triangle de camembert, et il reste encore du vin dans la bouteille ! C'est une perfomance, ça, je m'en vante 1

Istar Reseph ne daigna pas lui répondre, mais sa voix profonde et grave retentit dans l'étendue, et il prononça ces paroles avec tristesse et lenteur :

— Va, Killum, te réincarner dans d'autres corps de soldats,

pour saigner et souffrir encore.

Régis MESSAC.

RÉFLEXIONS

LA POÉSIE DANS L'AME POPULAIRE

La poésie n'est pas l'apanage d'une élite. Elle n'a cure des distinctions sociales et ne se cantonne ni dans la dévotion décadente des snobs pour quelques artistes saugrenus, ni dans l'oeuvre des gendelettres, ni dans la rhétorique des écoles, ni dans la rêverie des intellectuels. Elle ne s'exprime pas seulement par le livre, la plaquette, le cours, la conférence ou le récital de musique, qui ne peuvent avoir l'audience que d'un public choisi, restreint. La poésie n'est dépendante ni au luxe matériel, ni de la supériorité intellectuelle, et se manifeste aussi bien parmi l'immense foule besogneuse, rude, parfois même bornée,

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Elle n'est pas absente du coeur de l'ouvrier manuel. Elle hante l'âme du roulier ou du paysan comme celle de l'écrivain ou de l'ambassadeur. Elle y parle seulement un langage différent, plus âpre» plus maladroit, mais tout aussi riche d'émotion et de vie profonde.

— Vous oubliez, dira-ton, que la poésie, comme tous les arts, suppose une culture, un enseignement préparatoire, un minimum de connaissances techniques. Quelles beautés peut bien découvrir à la lecture d'une strophe de Baudelaire, voire de Victor Hugo, tel épicier, même doué d'une âme sensible ! Il ignore la métrique ; il n'a aucune idée de la façon de lire les vers, de comprendre leur agencement, leur mesure, leur...

— Il s'agit de s'entendre. Vous parlez en ce moment versification» littérature, tandis que nous prenons le mot poésie dans son sens le plus large d'harmonie, de résonance intérieure, de musique, d'émoi profond... La poésie dont nous parlons, c'est l'onde inouïe, la force merveilleuse, la vibration secrète, la symphonie irrésistible et déchirante, la bouffée d'extase et de déraison dont à certains moments, â la faveur d'une beauté soudain révélée, d'un spectacle, d'un chant, d'un mot, d'un paysage, un homme se sent soudain enveloppé, pénétré, meurtri.,. En d'autres termes, c'est le sentiment poétique, dans toute sa force et sa nuance, et non point uniquement son expression écrite.

Pour éprouver cette poésie-là, il n'est aucunement besoin d'avoir recours à la lecture d'une oeuvre versifiée, pas plus qu'il n'est nécessaire, pour l'exprimer, de savoir trousser la ballade ou lé rondeau.

Ce serait trop heureux vraiment, si les seuls gâcheurs de mots, si les seuls rimailleurs mirlitonnants, si les seuls académiciens monoclés, compliqués et constipés, avaient le privilège de l'émouvant, de l'indicible et du beau !

La dévotion rustique ne sait point s'égarer parmi les arcanes d'une « poésie pure » bredouillante et illusoire.

Mais que siffle le vent d'hiver, évocateur de blancs fantômes, que crissent les rainettes aux beaux soirs d'août, que vibrent, dans une féerie harmonieuse et douce, les derniers rayons du soleil couchant, que bourdonne au lointain la chanson des batteuses, ou que s'éclaire soudain magiquement le ciel de suie et de fumée d'une ville ouvrière, que retentissent les flonflons de quelque fête foraine..., et voici l'âme populaire, celle du paysan et de l'ouvrier, celle de toute la foule, qui s'épanouit et s'émeut.

N'avez-vous jamais écouté, parfois, dans la campagne, le sifflotement heureux, subtil et ivre, ou la chanson d'un jeune bouvier !... N'avez-vous pas vu se détendre les visages d'un groupe d'ouvrières, s'attendrir et se mouiller leurs yeux, un soir qu'elles écoutaient la nostalgique rengaine que déroulait un accordéon I... Et les contes populaires, les légendes qu'on dit le soir à la veillée, les traînantes com—

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plaintes des vieilles paysannes, les danses en sabots, les expressions même du langage populaire, si pittoresques parfois et si vivantes, tout cela ne signifie-t-il pas, chez cette foule travailleuse que d'aucuns prétendent insensible et ignare, la merveilleuse présence de cette divinité sublime et douce qu'on nomme la Poésie !

Georges RIGUET.

PAMPHLET

PROPRIÉTÉ PRIVÉE (III)

♦ Utopie ! Utopie ! », ai-je si souvent entendu.

Non ! ce n'est pas une utopie, et la suppression de la propriété privée est une certitude. Tout y tend par différents moyens. L'erreur est de croire à la sagesse humaine. Non ! il n'y a pas de sagesse et il serait souverainement injuste qu'il y en eût une.

Ce ne serait pas équitable et ne cadrerait pas avec le déterminisme le plus étroit, le plus rigoureux (déterminisme qui laisse intacte la liberté, tout étant chargé de • divin »).

Ainsi on admettrait que sans peine, sans effort, l'un fût plus doué, plus fort !

Il y a quelque chose de profondément vrai dans l'expression religieuse du péché originel, c'est le Pari à gagner. La vie est un Pari â gagner et que tous doivent gagner.

La biologie et la radio-activité nous ont livré des aperçus remarquables sur les immunisations. Il faut avoir souffert de certains maux pour en être protégés pendant un certain temps. Je ne crois pas à la chance, à la guigne. Tout est nécessaire. Et je crois que chaque infiniment petit pour arriver au point Amour doit parcourir le même cycle d'épreuves. Mais il faut l'effort, ce n'est pas la contemplation stérile des Hindous.

Je ne crois pas à la sagesse humaine, car il n'y en a pas. On ne se rend compte que de ce qu'on a éprouvé soi-même directement. « L'expérience est la source unique de toute vérité » a dit Henri Poincaré. Nous pouvons appliquer ce principe à notre modeste vie quotidienne.

Ce qu'on appelle sagesse n'est que le fruit d'une longue expérience à travers les différentes existences individualistes.

On me dit : « La co'lectivisation choque le sentiment de justice : travaux différents, annihilation de la stimulation. Vous découragez tout effort, toute initiative ! ».

Vraiment ! Vraiment, quelles pauvretés ! Le capitalisme tend, je l'ai déjà dit, vers une seule chose : l'économie. Or, la collectivisation procure la sûreté de vie et la protection qui sont les seules raisons de l'économie.

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On ne peut sortir de là.

Décourager l'effort ? Mais au contraire, chacun se rendra compte qu'il a tout intérêt ù travailler, il améliorera par là son sort. Il y aura toujours des paresseux ? Quelle pauvreté encore I Je ne comprends que ça : « Si tu veux manger, tu travailleras 1 » D'autre part on croirait à une spoliation. Non I pauvreté encore, car la sûreté serait certaine, effet de la collectivité. On voit tous les désavantages, mais apparents seulement, car on raisonne comme étant sous le régime capitaliste : soi-même frustré et sans rien en retour.

La jalousie humaine ? En effet, on peut être Jaloux de son semblable. Allons donc ! c'est se moquer du monde.

Il faut réformer les mentalités ? Bien sûr, mais hélas ! il ne faut pas se faire d'illusions, je ne crois pas aux prêches, aux appels à la bonne volonté. Ces choses sont un aveu d'impuissance, de caducité et d'une idéologie fausse.

Nous vivons chargés d'une lourde hérédité où on a vécu sous l'idéologie « Dieu », chef impitoyable, il faudra arriver au « divin », cette aspiration profonde, très fraîche en son élan spontané.

Or cette idéologie « Dieu » changera à la suite de douloureuses expériences.

Il faut avoir le courage de le dire, les expériences du capitalisme agonisant préparent des misères chaque jour plus grandes.

Le capitalisme est comme l'Apprenti sorcier incapable d'arrêter et de freiner les forces qu'il a déchaînées.

La crise économique mondiale ne peut que s'accentuer. Tout se tient et bientôt la France elle-même en ressentira les effets.

Cette crise de débouchés, de surproduction n'a-t-elle pas la guerre pour conséquence inéluctable ? Celui qui ne peut vivre chez lui, devient enragé et prend chez le voisin ce qu'il n'a pas.

Le capitalisme c'est la guerre. Quand les peuples le sauront, auront souffert dans leur chair, dans leurs affections, alors là ce sera l'idéologie du « divin ».

Cette pauvre manie deentasser, d'accumuler, allez donc en prêcher utilement l'inanité 1 Mais quand ils se seront aperçus qu'ils travaillent contre eux-mêmes, sans doute changeront-ils î

Gouvernement : les travailleurs décident des moyens de production, des règles de travail etc., un pouvoir central nommé par eux coordonne les échanges ; pas de parasites, d'intermédiaires, le désir spontané des travailleurs immédiatement réalisé, expression exacte sans retard. Le producteur lui-même réglant ses désirs.

La démocratie se meurt, le suffrage universel pratiqué tel qu'il est ne peut donner de résultat, le rôle du Parlement est pratiquement nul car le Parlement est impuissant.

Les miens et moi nous avons assez ardemment combattu pour la

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démocratie au temps où nous y croyions encore. J'ai bien le droit maintenant de dire ce que je pense sincèrement.

Le rôle des penseurs ? Oh ! insignifiant : rassurer les inquiets, leur donner un espoir. Et puis c'est tout... Les révolutions ? Ils ne les ont pas créées. Un maître ne compte que s'il a des disciples, autrement son influence est nulle.

Un révolutionnaire : Jésus-Christ, Mirabeau, Robespierre, Lénine, ne réussit que si ses paroles trouvent dans le coeur des hommes un accueil tout prêt.

La démocratie se meurt. La France dont le génie le plus représentatif de son tempérament est celui de Voltaire, se distingue nettement : vieux fonds d'anticléricalisme et désir de conservation sociale d'une âme de grand bourgeois libéral. Le Français est éminemment conservateur même si frondeur.

La France sera peut-être la dernière touchée par le malaise mondial et la dernière à se convertir à l'idéologie du «divin ». Mais nécessité fait loi.

A travers les vicissitudes passagères, le fascisme et le communisme croîtront aux dépens de la démocratie. Je mets quiconque au défi de me prouver le contraire.

On croit au monstrueux pouvoir capitaliste, on ne voit pas l'abîme où il mène, on veut s'étendre hors de sa carcasse, sans se douter que l'infiniment grand est contenu dans l'infiniment petit.

Francis THOMAS.

RADIOPHONIE

LA T. S.*F. DANS LES CAMPAGNES

Je ne sais plus où cette feuille littéraire m'était tombée sous la main et j'ai oublié son nom. Mais je me souviens qu'un chroniqueur sans doute bien parisien et qui devait connaître de la province ce que lui en apprennent d'annuels séjours estivaux, y déplorait la rareté des récepteurs de T. S. F. chez les paysans.

Le fait est, à n'en juger que d'après les régions que je connais bien, que la campagne semble ignorer la radiophonie. Chaque bourgade, certes, révèle quelques antennes : le curé, l'instituteur ont souvent leur poste, palliatif à leur isolement intellectuel ; quelque rentier en occupe son désoeuvrement entre les soins au jardin, les parties de chasse ou de pêche, de jaquet ou de manille ; quelque artisan ingénieux a bricolé de ses mains un poste d'amateur ; le gros agriculteur a fait

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emplette d'un super à cadre (je ne dis pas cultivateur ; l'agriculteur, ici, ne cultive pas : il l'ait cultiver et représente bien souvent, les cultivant à la Chambre d'agriculture). Mais, dans les hameaux, dans les fermes, chez les paysans, les vrais, aucun appareil de T. S. F., près de la large cheminée ou sur le bahut de famille.

Naïf qui s'en pourrait étonner ! De nombreuses raisons viennent expliquer cette indifférence des gens de la terre pour la merveilleuse invention.

En premier lieu, les prix. Non que l'homme des campagnes n'ait pas d'argent : ils n'échangerait pas son épargne contre les économies des fonctionnaires du chef-lieu qui pourtant roulent auto. Seulement il apprécie trop la valeur de la monnaie pour donner un ou plusieurs gros billets en échange d'une mécanique dont il se méfie par héréditaire instinct.

Il a trop peu des nouveautés. Il s'est décidé après trop d'hésitation à adopter les machines agricoles et les engrais pour se laisser tenter aussi vite par cette invention venue des villes, et dont l'utilité ne lui apparait pas clairement.

Ici, attention ! Parce que vous, mon cher camarade sansfiliste, à jpeine de retour du bureau ou de l'atelier, vous mettez en branle le coffret à sons avant que de chausser vos pantoufles, et parce que vous avez coutume de dire : « moi, je ne pourrais plus me passer de ma T. S. F. », n'allez pas hausser les épaules ou ricaner de mépris. Le paysan est loin d'avoir tort.

Dans l'état actuel de la Radiophonie, que lui servirait-il tant d'avoir, comme tout le monde, son récepteur ? Les programmes de nos émissions contiennent-ils grand chose capable d'intéresser vraiment laboureurs et bergers, valets et servantes agricoles ? La plupart des conférences traitées devant le micro pourraient, par le ton et par le contenu, figurer au sommaire de nos revues les plus bourgeoises : Illustration ou Revue des Deux-Mondes. Les chroniques des divers journaux parlés, gazettes radiophoniques me paraissent, elles, s'adresser (à quelques très rares exceptions près) à ce môme public qui fait la fortune de ces hebdomadaires tout à la fois littéraires, artistiques, politiques, satiriques, etc., dont le nombre s'est tant accru depuis peu, public à qui l'on affirme qu'il est cultivé parce qu'il lit les échos de tout un peu. Théâtre, cinéma, vedettes, événements parisiens, expositions, le der—

der— —


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nier livre de M. X., la mode, etc., que voilà bien ce qui préoccupe les ruraux I

Restent uniquement les informations, certains cours commerciaux et les prévisions météorologiques (et là n'insistons pas : mon vieil oncle Etienne connaît mieux que les savants de Paris, le temps qu'il fera demain !)

« Et les concerts? me dit-on »... Ali ! certes, de la musique, à foison et du choix, d'Honnegger à Maurice Chevalier, de l'accordéon à la Philharmonie monstre.

Encore faut-il avoir le temps et que les heures des émissions soient celles des loisirs. On se couche tôt, dans nos campagnes, parce qu'avec le soleil on se lève. Je ne vois guèra libre pour l'écoute que les dimanches et les veillées d'hiver. Cela mérite-t-il, vraiment, l'acquisition d'un récepteur égal en prix à une bonne vache ?

Faut-il donc croire que la radio-diffusion ne conquerra pas les campagnes ? Non, sans aucun doute. Les paysans viendront à la T. S. F. comme ils sont venus aux machines, aux engrais et au journal quotidien. Il faudrait pourtant les y aider. L'électriflcation qui permettra l'alimentation directe ou la recharge sur place des accumulateurs sera un facteur de diffusion des postes. L'abaissement des prix en serait un autre.

Mais aussi, il faudrait qu'enfin, les hommes qui, comme on dit, président aux destinées de la Radiophonie songent que les émissions doivent s'adresser, non uniquement au bourgeois moyen, teinté de lettres et d'humanités, mais à d'autres catégories sociales, dont les préoccupations essentielles se rapportent à leur métier. Il conviendrait de composer pour chacune d'elles des séances bien adaptées. On semble l'avoir compris en Russie où les émissions prévoient ; l'heure du paysan, l'heure de l'ouvrier, du soldat, de la femme, de l'enfant..., et où, abstraction faite de la propagande de parti, la volonté de cultiver et d'élever les masses se manifeste vigoureusement.

Les caractéristiques de la Radio française sont d'un autre ordre : publicité, clientèle, commerce. Que cette remarque console le chroniqueur dont je parlais au début : les paysans connaîtront la T. S. F., dès que les villes n'offriront plus assez de débouchés aux constructeurs de postes, qui sauront bien alors comment faire pour conquérir ce marché tout neuf.

Léon GRIVEAU.

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CINÉMA

ETAT DU CINEMA PARLANT

E VOLUTION ET PRONOSTICS

COLLABORA TION INTERNA TIONALE

Depuis deux ans, les films sonores et parlants se succèdent sur les écrans de jFranee.

Encore qu'on ne soit guère sorti de la période des essais et des tâtonnements, il est cependant permis d'essayer un classement des genres qui se sont déjà manifestés.

Il convient, tout d'abord, de mettre à part le film sonore ne comportant qu'un accompagnement musical, des effets de bruits et des chants. Reste le film parlant proprement dit.

D'après les bandes que nous avons vues depuis une vingtaine de mois, on peut dire que trois genres principaux s'imposent à l'attention :

1° le théâtre enregistré qui est constitué par des films dont l'action se déroule dans un nombre limité de décors et dont tout l'intérêt — si l'on peut dire — repose sur le dialogue. Ce cinéma parlant n'aura sans doute pas d'autre utilité que de constituer des archives de « l'art de l'acteur » et de permettre aux populations des campagnes de connaître le jeu des artistes des grandes scènes parisiennes. Quand il n'a pas l'une de ces deux utilités, il n'en a aucune. Au contraire, il entrave le développement intelligent de l'art cinématographique.

2° le cinéma théâtre, genre dans lequel les films présentent des pièces de théâtre aux décors variés mais laissent la prédominance au verbe, ce qui autorise d'interminables dialogues sentimentaux ou gais. Ce n'est plus du théâtre enregistré, non parce que la déclamation est diminuée mais parce que l'action est aérée, n'étant plus bornée par des décors étroits.

3° le cinéma à parole limitée, dans lequel les films conservent toutes les caractéristiques et tous les avantages du cinéma (déplacements de l'objectif, panoramiques, gros plans, montages rapides, etc..) et qui utilise la parole au minimum, pour souligner, expliquer, colorer, si Ton veut, une situation.

Nous n'employons pas les formules américaines de «film parlant à 100 pour 100 », « Film parlant ù 50 pour 100 », qui malgré les apparences n'ont aucune signification précise.

A notre avis, la meilleure formule de film parlant — on dit aussi de film parlé — est la troisième.

La faculté de parler n'implique pas obligatoirement le défaut de bavardage.

Il est de grands orateurs, des conférenciers étincelants qui, dans

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le privé, ne se croient pas tenu — parce qu'ils « parlent bien » à tenir de longs discours et qui estiment plus sage de limiter leur conversation aux paroles indispensables. Au contraire, des gens dont les idées et les propos sont totalement dénués d'intérêt parlent sans cesse pour ne rien dire.

Or. nous avons assisté à la projection d'assez:de films pour conclure que le cinéma parle souvent pour ne rien dire.

On remarquera sans doute, reprenant un vieux cliché, que le cinéma parlant est dans son enfance et que les enfants sont toujours bavards.

Soit. Mais il faut veiller sur l'enfant pour qu'il perde, en grandissant son vilain défaut

* * *

L'excusable engouement accompagné d'indulgence dont le public a fait preuve à l'égard des premiers films parlants a pu laisser croire à quelques commerçants que les spectateurs accepteraient n'importe quoi sans discussion. C'est un espoir assez mal fondé car un jour ou l'autre le public exigera du cinéma parlant des satisfactions au moins égales à celles que lui offrait le cinéma muet.

Un metteur en scène français, M. Jean Kemin déclarait récemment que le film parlant avait tué • définitivement et sans aucune réaction possible • le film muet,

C'est une opinion que nous ne partageons pas. Les films muets sont peu nombreux parce que la mode est actuellement aux films parlants. Cela ne prouve pas la mort du cinéma muet.

L'avenir le prouvera probablement.

Un metteur en scène d'une tout autre envergure que M. Kemm, Charlie Chaplin, dit :

« Les films parlants doivent prouver leur valeur intrinsèque par un emploi pertinent du dialogue et je prétends qu'à ce point de vue ils n'ont pas réussi. »

« Chariot » dit encore :

« Si je préfère une excellente, pièce de théâtre à un bon film parlant, je considère qu'un film silencieux est supérieur aux deux.

« On objecte qu'il n'y a aucune raison pour que les acteurs de cinéma se taisent puisqu'en jouant ils ouvrent la bouche.

« Or, le cinéma est un art plastique qui s'exprime en images, la raison d'être du théâtre est le verbe. Ces deux arts ont des origines distinctes et diffèrent totalement l'un de l'autre. »

Chaplin qui n'a pas cédé à la vogue universelle du « parlant » vient de terminer un film : Les Lumières de la ville. Nous avons la certitude que ce film fera la démonstration des propos que nous venons de rapporter.

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# * #

Nous avions la chance d'avoir dans le cinéma muet un langage international qui nous permettait de comprendre, dans une certaine mesure, la psychologie des autres peuples. Si chacun reste chez soi, avec ses films parlés dans la langue du pays, si on ne reçoit plus de communications cinégraphiques du dehors, ce sera bien triste.

On dira qu'il reste la collaboration entre cinéastes de divers pays, collaboration qui se manifeste à Hollywood, à Neubabelsberg ou à Joinville. D'accord. Nous attendons beaucoup de ce rapprochement d'artistes et de techniciens de nations différentes mais pour le public il n'y a plus cet échange international qui donnait au t septième art » sa force rayonnante.

Un exemple : le public français va voir la version française, tournée en Allemagne par des artistes français, d'un film allemand : Le Chemin du paradis. C'est un film très intéressant mais on ne peut pas dire qu'il est représentatif de la cinégraphie allemande au même titre que Les Trois Lumières ou que Figurés de Cire. C'est un film « standard ». Il est très réussi mais il ne doit pas nous faire oublier que chaque peuple, tout en se faisant comprendre de tous les autres, peut conserver son originalité.

C'est pour cela qu'il serait utile de ne pas abandonner complètement la production des films muets.

Marcel LAPIERRE.

LETTRES ÉTRANGÈRES

Nos lecteurs trouveront ci-dessous la lettre de M. Delamatn, relative au compte-rendu de Babbitt. Nous la faisons suivre de la réponse de Vauieur du compte-rendu, notre collaborateur Régis Messac.

Que nos lecteurs lisent l'une et Vautre. Ils sauront ensuite où est la bonne foi et quels sont ceux — pour reprendre l'expression de M. Delamain— qui les ont gravement trompés. (N. D. L. R),

Paris, le dix-neuf novembre 1930. Monsieur le Directeur,

Votre estimée revue a publié, dans son numéro de novembre 1930, un compte-rendu de notre édition de Babbitt, de Sinclair Lewis, signé Régis Messac.

Nous n'avons pas l'habitude de protester contre l'usage normal, par les critiques, de leur droit de juger les oeuvres dans les périodiques où ils écrivent ; mais M. Messacacru possibles

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certaines insinuations dans le domaine des relations privées qui peuvent exister entre nous et notre traducteur, M. Rémon, insinuations qui sont complètement gratuites, que nous estimons injurieuses, et contre lesquelles nous tenons à protester en utilisant notre droit de réponse.

De quel droit M. Messac prétendrait-il que l'éditeur a u donné au traducteur de cette oeuvre une somme ridiculement insuffisante tout en exigeant de lui qu'il livre son travail dans un délai fixé. " ? La discrétion ne nous permet malheureusement pas de confondre M. Messac par les chiffres, mais nous pouvons affirmer qu'en face de la réalité son assertion est simplement risible. Que dirait-il si nous affirmions que les comptes-rendus qu'il donne à votre estimable revue ne sont pas payés du tout, et que c'est pour cela qu'ils sont comme ils sont ? Ces procédés sont grandement répréhensibles.

D'autre part, si M. Messac a la moindre connaissance de l'effort que nous avons fait sur les traductions des oeuvres étrangères, il faudrait considérer comme profondément injuste l'attaque à laquelle il s'est livré. La rédaction d'une bonne traduction d'une oeuvre étrangère est, il devrait le savoir, extrêmement difficile, et quand, dans un livre de 452 pages, il n'a pu trouver, comme exemples typiques de multitudes de fautes qu'il croit relever, que trois vétilles, son article paraît même manquer de bonne foi. Encore, s'il avait raison sur ces trois points insignifiants ! Mais qui irait jamais comprendre à sa suite que " bien nourri " peut signifier " maigre " ? — Pour la " maison coloniale ", il a omis de dire que le texte portait " de style hollandais ", ce qui évidemment écarte de l'idée l'impression de choses algériennes ou tunisiennes. — Enfin, " chuchoter de " ne serait pas français alors qu'on peut dire " parler de " ? Ne sont-ce pas des chinoiseries ?

Nous tenons à ce que vos lecteurs sachent que par des comptes rendus de ce genre ils sont gravement trompés. La majorité des critiques a considéré la traduction de Babbitt par M. Rémon non seulement comme correcte, mais comme un tour de force. Nous avons les preuves à l'appui.

Veuillez, Monsieur le Directeur, insérer cette réponse au même endroit du prochain numéro de votre revue où nous avons été nommés et désignés, et croire à notre parfaite considération .

M. DELAMAIN, Directeur de la Librairie Stock.

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* * *

Je vais répondre à la lettre de M. Delamain point par point, en ayant soin, pour éviter toute méprise ou toute équivoque, de reproduire textuellement ses propres expressions, avant de donner ma réponse sur chaque point particulier. Ainsi, bien loin d'éprouver quelque difficulté à se faire imprimer dans notre estimable revue, comme il semble le craindre, M. Delamain s'y verra imprimé deux fois.

Dans son estimée du 19 novembre, M. Delamain affirme d'abord que :

Votre estimable revue a publié, dans son numéro de novembre 1930, un compte-rendu de notre édition de Babbitt, de Sinclair Lewis, signé Régis Messac.

— Oui monsieur, c'est exact, et Régis Messac existe ; ce n'est pas un pseudonyme, ni un personnage fictif, et il va vous répondre .

— Nous n'avons pas l'habitude de protester contre l'usage normal par les critiques, de leur droit de juger les oeuvres.

— Non, mais vous le faites tout de même. Nous n'avons pas l'habitude de faire une chose, mais nous la faisons. On connaît la ficelle, c'est une des plus usées du langage parlementaire : Loin de moi la pensée d'insinuer que mon honorable contradicteur est un crétin, mais... Loin de nous la pensée d'empêcher les critiques de critiquer ; mais qu'ils cessent un moment de faire fonctionner le vaporisateur à eau bénite, et aussitôt nous montons sur nos grands chevaux :

M. Messac a cru posstbles certaines insinuations dans le domaine des relations privées qui peuvent exister entre nous et notre traducteur M. Rémon, insinuations qut sont complètement gratuites, que nous estimons Infurieuses, et contre lesquelles nous tenons à protester en utilisant notre droit de réponse.

— J'ai écrit simplement ceci : « Ou je me trompe fort, ou il est infiniment probable que l'on n'a donné au traducteur de cet ouvrage qu'une somme ridiculement insuffisante. » Je ne vois pas là-dedans ce qui est " du domaine de la vie privée". On sait ce que gagne un instituteur, un professeur, un colonel, un percepteur ; les commerçants sont obligés de déclarer leur revenu, et nul ne devrait dissimuler la source et la quantité de l'argent qu'il gagne Les écrivains euxmêmes proclament en grosses lettres et par voie d'affiche le tirage de leur dernier roman, et révèlent par là même ce qu'ils gagnent. Je ne vois pas, en vérité, pourquoi les gains d'un traducteur feraient exception à la règle. Dans le cas qui nous occupe, il y aurait en outre un intérêt spécial à savoir combien M. Rémon a été payé, et de combien de temps il a disposé ; c'est que, s'il a été bousculé et mal payé, il est très

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excusable d'avoir fait une mauvaise traduction ; dans le cas contraire, il n'a pas d'excuses, et la rigueur de mon jugement critique ne doit pas être tempérée. En faisant intervenir le facteur argent, je ne suis donc pas sorti du domaine critique, comme l'affirme faussement M. Delamain. Tous les critiques tiennent compte, dans leur jugement, du tirage des oeuvres des romanciers, et de l'argent qu'elles rapportent. Pour n'en citer qu'un exemple célèbre, Jules Lemaître n'aurait certainement pas été aussi dur pour Georges Ohnet, si Georges Ohnet n'avait pas gagné tant d'argent.

J'ajoute que tout le monde sait que beaucoup de traducteurs sont mal payés, et que pour cette raison beaucoup de traductions sont mauvaises. Une certaine maison Stock publia jadis une traduction des oeuvres de Rudyard Kipling, signée Albert Savine, laquelle traduction était bourrée d'erreurs grotesques. La preuve en fut faite à l'époque, dans un long article du Mercure de France où l'on donnait des exemples topiques de ces contre-sens.

Mais, dit M. Delamain, dont la firme n'a assurément rien de commun avec celle qui employait Albert Savine,

« De quel droit M. Messac prétendrait-it que l'éditeur a donné au traducteur de cette oeuvre une somme ridicuUment insuffisante ? »

— Je ne le prétends pas, car je n'en sais rien. Je pose la question. C'est à M. Delamain lui-même d'y répondre. Et il répond :

— La discrétion ne nous permet malheureusement pas de confondre M. Messac par des chiffres, mais nous pouvons affirmer qu'en face de la réalité, son assertion est simplement risible.

— Je regrette vivement, je regrette beaucoup, je regrette encore plus que M. Delamain que sa « discrétion » ne lui permette pas de me « confondre » sur ce point. J'aurais un plaisir tout particulier à être « confondu » sur ce point particulier. Si M. Delamain voulait bien nons révéler que M. Rémon a été payé, par exemple... mettons soixante mille francs, pour traduire Babbitt, ça me ferait doublement plaisir. Ça me ferait plaisir d'abord pour M. Rémon à qui je ne veux que du bien, et qui a du reste donné jadis des traductions bien meilleures que celle de Babbitt ; ça me ferait plaisir ensuite pour l'armée des pauvres traducteurs misérablement payés qui auraient désormais le droit de dire à leurs employeur? : Hein, regardez : M. Delamain a donné soixante mille francs à M. Rémon pour traduire Babbitt ; vous pouvez bien nous donner 55 fr. 55 de plus pour traduire Les trois boutons de manchette et Le pendu de Galveston.

Seulement ça ne ferait pas plaisir à ces messieurs les éditeurs, que M. Delamain forcerait ainsi à débourser 55 fr. 55, et qui ne manqueraient pas de lui dire : Ces procédés sont grandement répréhensibles.

C'est ce que pense M. Delamain.

Que diraii-il (M. Messac) si nous affirmions que les comptes-rendus qu'il donne à votre estimable revue ne sont pas payés du tout, et que

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c'est pour cela qu'Us sont comme ils sont ? Ces procèdes sont grande ment répréhensibtes.

Je ne vois pour ma part rien à reprendre là-dedans. Il est très exact que mes comptes-rendus ne sont pas payés, et je crois fermement que c'est précisément pour cela qu'ils sont comme ils sont, c'est-à-dire meilleurs que les traductions de la maison Stock. Si M. Delamain lisait plus souvent notre estimable revue, il saurait que je me suis expliqué là-dessus tout au long dans un des premiers numéros des Primaires auxquels j'ai collaboré, celui de mars 1930. J'y expliquai comment, selon moi, la vraie littérature ne doit et ne peutêtre qu'une oeuvre d'amour, et que le fait d'écrire pour être payé vous amène infailliblement à écrire des choses médiocres, et même deplusenplus|mauvaises.SiM. Rémonaétépayé soixante mille francs pour faire une mauvaise traduction, c'est un argument de plus en faveur de ma thèse. Mais ces conceptions, au jugement de M. Delamain, ne peuvent être qu'extravagantes. Nul doute même qu'il ne les trouve «grandement répréhensibles ». Il affirme en effet, dans un passage qu'il vaut mieux examiner ici, car ce que je viens de dire s'y rapporte, que « La majorité des critiques a considéré la traduction de Babbijt par M, Rémon, non seulement comme correcte, mais comme un tour de force. » (1)

Eh bien, ça, je suis tout disposé à le croire. Mais ça prouve tout simplement une chose que l'on commence à savoir, c'est que la majorité des critiques est composée de types qui s'en fichent. S'il enestun, un seul, dans cette majorité de critiques, qui ait pris la peine de confronter le texte anglais avec le texte de la traduction de M. Rémon, avant d'écrire son article, qu'il le dise, qu'il lève le doigt ! Mais je suis persuadé que la plupart d'entre eux n'ont jamais vu l'édition américaine à la distance d'un kilomètre. Ils ont préféré louer de confiance, sans avoir vérifié. Comme ça tout le monde est content, sauf peut-être le cochon de payant qui mettra 15 francs dans le livre de M. Stock et n'aura en échange qu'une mauvaise traduction.

Car elle est mauvaise, comme j'avais le droit de l'affirmer, droit tellement évident que M. Delamain lui-même veut bien le trouver normal. Mais il essaie de réfuter ma démonstration. C'est ici, au fond, le corps de sa réponse, c'est la partie qui devrait vraiment m'accabler. Voyons donc ce qu'il en est.

La rédaction d'une bonne traduction d'une oeuvre étrangère est, H devrait le savoir(il, c'esttoujours votre serviteur) extrêmement difficile...

(1) Le Sottisier du Mercure de France (numéro du l«r décembre 1930, page 312) publie la perle suivante, extraite, précisément, de la traduction française de Babbitt de Sinclair Lewis, page 121 : .... Le garçon se dirigea d'un air sombre vers la foule des deux hommes. Faire de deux hommes une foulé, voilà bien, en effet, un réel tour de force. iN.D. L.R.).

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— Oui, je le sais, et c'est pour ça que j'ai cherché des excuses à M Rémon,

... et quand, dans un livre de 452 pages, il n'a pu trouver, comme exemples typiques des multitudes de fautes qu'il croit relever, que trois vétilles, son article paraît même manquer de bonne foi.

Nous vivons dans une époque si curieuse que lorsque quelqu'un vous accuse de mauvaise foi, ou se met à protester bruyamment de sa propre bonne foi, il faut tout de suite se méfier : c'est qu'il va vous faire votre porte monnaie, ou tout au moins lâcher un gros mensonge. Le cas présent ne fait pas exception à la règle. J'avais écrit dans Les Primaires, n° 11, page 611, lignes 24 et 25.

Quand on dit, en français, que quelqu'un n'est pas gras» ça veut dire qu'il est maigre.

Et voilà ce que me fait dire M. Delamain :

Encore, s'il avait raison sur ces trois points insignifiants ! Mais qui irait jamais comprendre à sa suite que * bien nourri* peut signifier maigre.

Voilà ! Vous voyez comme c'est simple. M. Rémon, a imprimé : « Babbitt n'était pas gras, mais il était très bien nourri >. ce qui est évidemment une sottise. Je proteste en affirmant cette vérité incontestable, si incontestable que c'est une Lapalissade, que si un homme n'est pas gras, c'est qu'il est maigre, et que par conséquent, on se demande avec surprise où passe sa bonne nourriture. Aussitôt on m'accuse froidement d'avoir dit que « bien nourri signifie maigre ». Peut-on mentir plus effrontément ?

Les autres explications sont du même calibre. L'adjonction des mots « de style hollandais » après « maison coloniale » est une pure fantaisie qui contribue à déconcerter davantage le lecteur au lieu de rectifier sa première impression. Mais écoutez le plus beau :

Enfin, " chuchoter de" ne serait pas français, alors qu'on peut dire " parler de " ? Ne sont-ce pas des chinoiseries ?

Oui, n'est-ce pas ? Pourquoi ne dirait-on pas aussi « crier de «puisqu'on dit parler de ? « On criait de scandale dans les couloirs du Palais-Bourbon >. Si vous préférez dire : crier au scandale, vous êtes un Chinois. Pourquoi ne dirait-on pas : monter au train, au lieu de monter dans le train puisque l'on dit monter à bicyclette ? Et puisque l'on trouve parfois l'expression : enfoncer son chapeau dans sa tête, pourquoi ne dirait-on pas aussi bien : mettre son chapeau dans sa tête, au lieu de sur sa tête ? Pourquoi ne dirait-on pas : s'asseoir dans une banquette, puisqu'on s'assied dans un fauteuil? On arriverait ainsi à écrire : « Monsieur Delamain monta au train. Il s'assit dans la banquette ; il mit son chapeau dans son crâne, et se mit aussitôt à chuchoter de grammaire et de littérature. »

Voilà l'idéal du beau style selon MM. Delamain, Boutelleau et Cie« Tout au moins du «style éditeur ». En effet, comme le savent tous

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LES PRIMAIRES

ceux qui ont été en relations épistolaires avec ces étonnants personnages, il existe un style éditeur, lequel ressemble comme un frère au charabia. M. Delamain a voulu en faire la démonstration publique. Merci.

J'ai fini, Mais je veux, pour mon dernier mot, reconnaître une faute que M. Delamain pourra me reprocher à bon droit : je manque de discrétion. M. Delamain n'a pas ce défaut, il pousse la discrétion très loin ; il met la discrétion avant la vérité ; nous, nous mettons la vérité avant la discrétion. Nos lecteurs jugeront.

Régis MESSAC.

GLANES

«?• La recherche de la vérité doit être le but de notre activité ; c'est la seule fin qui soit digne d'elle. Sans doute, nous devons d'abord nous efforcer de soulager les souffrances humaines, mais pourquoi ? Ne pas souffrir, c'est un idéal négatif et qui serait plus sûrement atteint par l'anéantissement du monde. Si nous voulons de plus en plus affranchir l'homme des soucis matériels, c'est pour qu'il puisse employer sa liberté reconquise à l'étude et à la contemplation de la vérité. (Henri Poincaré).

•5» Plus il y a d'hommes dans un pays, pourvu qu'ils soient labo rieux, plus ils jouissent de l'abondance. Ils n'ont jamais besoin d'être jaloux les uns des autres : la terre, cette bonne mère, multiplie ses dons selon le nombre de ses enfants qui méritent ses fruits par leur travail. (Fénelon, Télémaque, livre V.)

•î» La guerre serbo-bulgare de 1885 se fit dans des conditions absolument insolites. L'Etat bulgare venait d'être fondé et n'avait d'armée que depuis sept ans. Cette armée elle-même avait été organisée par les Russes qui y occupaient les charges principales. La plupart des chefs de compagnie et tous les officiers supérieurs sans exception étaient russes. Or, pour des raisons politiques, l'armée bulgare se vit enlever la veille même de la guerre tous ses officiers russes. Il ne restait donc pour effectuer la mobilisation et commander les troupes devant l'ennemi, que des lieutenants et quelques capitaines.... Du jour au lendemain des lieutenants furent mis â la tête de bataillons, des capitaines devinrent chefs d'état major et d'armées, et tout cela dut nécessairement se faire avec une telle précipitation, que tout choix raisonné était impossible. Et cependant, malgré ce man. que absolu de chefs expérimentés, l'armée bulgare battait l'ennemi sur toute la ligne quelques semaines plus tard. » (A. Odin. Genèse des grands hommes, tome 1. p. 131).

•ï* On peut dire que la tâche de l'éducateur est terminée, en ce

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qui concerne toutes les fins de ce monde, lorsque la tête de 1 élève a été réduite en l'état où j'ai accoutumé de réduire un os à moelle, lorsqu'on Ta déposé devant moi sur une tartine grillée et enveloppé d'un napperon blanc. (T. L. Peacock.)

RE VUE DE LA PRESSE

-*• La Révolution prolétarienne (numéro du 5 octobre 1930) publie des notes de M. Jacques Sternel relatives à la façon de juger de la Commission criminelle du Tonkin. Au mois d'août 1930, à Hanoï comparaissaient devant elle 154 Annamites, poursuivis, les uns pour affiliation au parti révolutionnaire nationaliste annamite, les autres, pour affiliation au parti communiste annamite :

J'ai suivi plusieurs séances de ce procès et voici comment les interrogatoires s'y passent*

Le président à l'interprète, car le président, bien qu'il soit un administrateur des services civils, ne parle pas la langue annamite : * Appelez-moi Nguyen-Van-Nem ».

Détaché par un gendarme de l'un de ses co-détenus avec qui il fait menotte, poignet contre poignet, Nguyen-Van-Nem, pieds nus, tète nue, le crâne tondu, ras, vêtu du large costume blanc des prisonniers, matricule en noir sur le devant de la poitrine, vient se présenter à la barre. Le plus souvent, c'est un paysan de vingt à trente ans, dont le visage asiatique ne laisse rien percer des sentiments qui l'animent.

L'interprète : « C'est bien vous, Nguyen-Van-Nem ».

L'accusé répond oui, ou fait un signe approbatif de la tête.

Le Président : « Vons avez été dénoncé par un tel, un tel, un tel comme ayant assisté à telle réunion secrète du Viet Nam, le reconnaissez-vous ? »

L'accusé, neuf fois sur dix, nie le fait.

Le Président : « Vous niez aujourd'hui, pourtant vous avez avoué à l'instruction ».

L'accusé : «J'ai avoué parce qu'on m'a torturé pour m'arracher ces aveux »,

Le Président : « C'est la première fois que vous parlez de ces tortures. Si vous avez été torturé, pourquoi n'avez-vous pas fait constater par un médecin les traces des tortures qui vous ont été faites ? C'est une excuse que maintenant vous donnez tous, Vous vous êtes

us entendus en prison pour faire cette même déclaration... Au suivant ».

L'interrogatoire a duré trois minutes.

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Ah ! en voici un qui est un tirailleur.

L.o. Président : « Vous avez été dénoncé comme ayant pris part ù la mutinerie de Yen-Bay. Le soir de l'attaque, on vous a vu portant des bombes et des coupe-coupe ».

Le tirailleur : « Non, ce soir-là, j'étais chez moi, auprès de ma femme. Les tirailleurs matricule n° tant, n° tant, n° tant (il en a indiqué trois) peuvent en témoigner ». Il invoque aussi le témoignage d'un sergent français. « Le lendemain matin de la révolte, j'ai fait partie des troupes qui ont repoussé les mutins >.

Pas un des avocats qui sont là pour défendre les accusés (ils sont trois ou quatre jeunes avocats assis au banc de la défense, continuellement en train de feuilleter des dossiers), ne s'est levé pour demander qu'on entende les témoins cités par le tirailleur.

Naturellement celui-ci a été condamné comme les autres.

Les 154 Annamites ont tous été condamnés : 12 à morts, 111 à la déportation perpétuelle, 11 aux travaux forcés à perpétuité et les autres aux travaux forcés, a la réclusion et à la prison à temps.

M. Sternel termine par ces lignes que nous voudrions pouvoir démentir :

La Fédération socialiste du Tonkin ne va plus pouvoir maintenant reprocher au gouvernement son exeès de mansuétude.

•î* Les grands journaux annoncent parfois des choses scandaleuses, mais ils ont soin de les enrober ;dans un commentaire plein de poudre et de miel. Le bon public avale le tout sans sourciller. Nous voulons mettre à nu le scandale. Ainsi, dans Le Journal du 6 novembre dernier, M. Maurice Pefferkorn explique de quelle façon sont achetés et vendus les professionnels du sport. M. Maurice Pefferkorn trouve cela très bien : il y a tant d'hommes qui se font esclaves pour de l'argent ! Voici l'odieux maquignonnage :

L'achat d'un grand joueur de football, en Angleterre, se monte à plusieurs centaines de mille francs. Il atteignit môme 1.300.000 francs pour David Jack, le célèbre avant d'Arsenal, qne nous verrons mardi à Colombes, et 1.100.000 francs pour Alex James, autre vedette d'Arsenal.

Les règlements de la fédération anglaise de football exigent q u'un joueur susceptible de changer de société soit inscrit par son club sur une liste publique de transferts. L'offre et la demande jouent alors ouvertement entre le club qui possède et ceux qui veulent acquérir. Et c'est, en somme, assez normal, car la cellule, en football, ce n'est

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pas l'individu, mais l'équipe. C'est grâce h l'équipe, donc grâce au club, qu'un joueur se met en vedette. Toutefois, le joueur transféré, touche une indemnité sur leprx de son transfert, indemnité qui varie de 10 à 30 0/0 du prix qu'on l'a payé. David Jack, ayant été acheté 1.300.000 francs, empocha, ce jour-là, quelque 200.000 francs. L'on conçoit qu'à ce prix il y ait des gens qui se consentent à devenir esclaves.

\

Ainsi donc, si l'on vous paie assez, il n'est pas immoral que vous soyez l'esclave d'un manager, d'un homme politique, d'un banquier, d'un directeur de journal.. L'esclavage n'est pas mauvais en soi. 11 suffit qu'il soit bien rétribué pour honorer celui qui le pratique et celui qui le subit.

•f* À quoi servent nos diplomates ? L'a CEuvre» nous le révèle :

Le Moniteur offictel du Ministère du Commerce et de l'Industrie publie une note relative a l'importation des christs français en Palestine.

Le consul général de France à Jérusalem a fait des démarches pressantes auprès des autorités palestiniennes, et celles-ci viennent d'accepter que les importateurs français d'objets de piété inscrivent désormais sur les christs de petit modèle la mention « M, I. France » au lieu delà mention « Made in France»...

A Rome les augures ne pouvaient se regarder sans rire ; nos diplomates ont plus d'empire sur eux-mêmes et plus de métier : ce sont des humoristes à froid.

COMPTES RENDUS

«?• Nouvel âge littéraire, par Henry Poulaille (Valois). — Nous n'avons cessé de dire ici, aux Primaires, qu'il existait un art profond, simple et naturel comme le sol, qui prenait sa source dans la vie du peuple et qui pouvait retourner au peuple pour l'émouvoir et l'ennoblir. Dans nos numéros ordinaires et dans nos numéros spéciaux, nos collaborateurs ont présenté les oeuvres d'écrivains dont le coeur bat ou a battu avec celui des humbles : Marguerite Audoux, Emile Guillaumin, Louis Pergaud, Albert Thierry, Marcel Martinet, Henry Poulaille, Charles Vildrac, Georges Chennevière, Jules Leroux, Philéas Lebesgue, René Arcos. Nous saluons avec joie, dans Nouvel âge littéraire, un effort fraternel.

Dans la première partie de son livre, Poulaille montre l'existence d'un littérature prolétarienne mondiale et il s'applique à nous en donner les caractères. Elle n'est point le fait d'auteurs qui vont au

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peuple à la façon de cette femme de lettres qui se fit sous-maîtresse pour connaître les filles. Les écrivains prolétariens, en recevant de l'état bourgeois la culture, et notamment l'aptitude ù exprimer leurs sentiments et leurs idées, ont refusé de parvenir. Ils ont repoussé les opinions, les jouissances, les appétits de la classe dominante. Ils n'observent pas la vie plébéienne du dehors, à la façon des populistes : elle est en eux. Ils en disent le tragique, la souffrance, la misère ; ils expriment l'angoisse que causent la lutte pour le pain quotidien, la maladie, l'accident, le trop grand nombre d'enfants. Délaissant le plan individuel, égoïste, où se trouvent les trois quarts de nos romans, la littérature prolétarienne atteint à un caractère universel et humain. Prévaudra-t-elle ? Le rôle de plus en plus grand joué par le peuple dans la vie sociale, dans la vie politique, peut le laisser croire, si l'on espère qu'instruits les fils des ouvriers et des paysans resteront fidèles à leur classe. Henry Poulaille ajoute au développement de ces idées, de courtes études sur les mouvements littéraires des 80 dernières années, sur l'oeuvre des « aînés » : Barbusse, Roland, Descaves, Mirbeau, Ramuz etc., sur la littérature prolétarienne dans le monde.

La seconde partie de son livre est consacrée à la littérature prolétarienne française qui compte, avec les noms cités au début de ces notes, ceux des frères Bonneff, de Louis Nazzi, Georges David, Jean Giono, Gaston Goûté, quelques autres encore.

Cet ouvrage riche d'idées, de noms, de titres, de textes, n'est pas sans défauts. Presque parfait en ce qui concerne la partie documentaire, il manque parfois de clarté dans l'exposition. Il nous attire par trop d'aspects. On eût aimé aussi voir mieux dégagée la force révolutionnaire de la littérature prolétarienne. Car, si elle n'est pas sociale, si elle n'est pas au service d'une doctrine politique et économique, par le fait que sa beauté vient de ce qu'elle traduit la vie matérielle, morale, affective, intellectuelle des travailleurs, elle est capa. ble, elle seule peut-être est capable de leur donner cette conscience de classe sans quoi la Révolution n'est qu'un grand soir succédant à un grand mot. Nullement créée pour satisfaire les besoins d'une propagande, elle est révolutionnaire par sa nature même, parce que prolétarienne. La Révolution triomphante ne la tuerait pas : humaine, vivante, avec cet accent profond qui est le propre de l'art elle possède toutes les qualités qui font durer les oeuvres.

Mais tel qu'il est, le livre d'Henry Poulaille constitue un document incomparable qui mérite d'être étudié avec soin et auquel, se reporterale lecteur qui demande à la littérature de lui apporter autre chose qu'un divertissement.

*f» Chaînes, par Fernand Ferré (Redier). Dans une petite souspréfecture où les gens obéissent à un protocole tyrannique et mesquin, une jeune femme subit, auprès d'un mari tuberculeux, l'ennui

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d'une vie médiocre. Elle n'a pas assez de volonté pour rompre. Pirsonnière de l'éducation qu'elle a reçue, elle devient prisonnière de son rôle de garde-malade. Elle contracte la maladie de son époux, et voilà qu'on cite en exemple son dévouement et qu'elle incarne l'amour conjugal, M. Ferré met en relief ce qu'il y a de terne, de fatal, de douloureux dans une telle vie, Son héroïne n'est pas libre : à chacun de ses gestes, elle se heurte aux chaînes puissantes des convenances, du respect humain, de l'opinion des gens de sa petite ville. Ce sont ces chaînes qui limitent et façonnent sa vie. Sujet original, traité avec puissance. D'un bout à l'autre du livre de M. Ferré règne une atmosphère grise et pesante : atmosphère de l'âme enchaînée, atmosphère de la prison, cette sous-préfecture angevine. Le style de M. Ferré est personnel, précis, un peu trop travaillé peutêtre, ce qui lui donne parfois quelque raideur. Cette réserve ne nous empêche pas de dire que voilà, pour un romancier, un début remarquable.

•Ç» Pltalugue, par Marcel Millet (Trémois). Il s'est trouvé un éditeur pour faire réimprimer cette oeuvre : qu'il soit loué 1 Nous avons peu de documents sincères sur la vie des comédiens ambulants. En voici un, probe, ruisselant de passion, étincelant de verve, palpitant de vie. Voici des figures inoubliables : la belle Florence, la bonne Tata Nais, le romantique Georget et surtout ce géant : Pitalugue, bohème au grand coeur, ivre de mots sonores et de soleil provençal. Les comédiens en tournée ont leur poète et leur peintre en Marcel Millet, écrivain savoureux, émouvant, humain, — et méconnu.

•f» La Vie du général Yusuf, par Maurice Constantin Weyer {Librairie Gallimard). Ceux qui ont lu P. C. de compagnie n'ignorent plus que M. Constantin-Weyer « bottait » les soldats placés sous ses ordres. Ils apprendront sans surprise qu'il éprouve à l'égard d'un prodigieux sabreur : le général Yusuf, une vive admiration. Le général Yusuf accomplit ce tour de force : pourfendre un cavalier ennemi de la tête à la ceinture. M. Constantin Weyer reproduit avec joie un rapport du colonel Trumelet sur son héros :

« A chacun de ses coups, c'est un cavalier qui vide les arçons, tombe dans la poussière se débat dans son sang et déchire la terre de ses ongles ; c'est un corps sans tête, qui, par la force de l'impulsion, reste en selle pendant quelques instants encore ; c'est une moitié d'homme qui se sépare de l'autre et qui reste accrochée au pommeau de la selle.., (page 127).

Avant un duel, Yusuf déclare à son adversaire qu'il va le clouer dans le buffet qui est derrière lui, et qu'il est de force à assommer un homme d'un coup de poing... Toutefois son biographe ne peut s'empêcher d'écrire (page 192) : « Ce sabreur qu'on prenait pour un sauvage était un parfait homme du monde ». De quel monde, Mon70

Mon70


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sieur Constantin-Weyer ? A chacun ses grands hommes. Nous vous laissons Yusuf. En écrivant un livre à la gloire du sabre et des guerres coloniales, vous avez commis une mauvaise action,

•5» Les Symboles, poèmes par Robert de Bédarieux (Liger Belair). M. Robert de Bédarieux est un poète fécond. Il a écrit quinze livres de poèmes. Deux seulement ont paru de plus de 200 pages chacun. Il était impossible que beaucoup de ses vers ne fussent pas faciles, prosaïques, de faible densité :

Sans attendre

D'avoir

Le talent

Qu'exige la renommée

Il a voulu monter

Dès son adolescenee

Jusqu'à l'immortalité.

Mon Dieu, tout cela n'a rien de remarquable et l'on ne s'explique pas que M. de Bédarieux ait des courtisans qui l'égalent à Hugo» Baudelaire, Vigny. Us finiront par rendre la critique injuste à l'égard de leur génie. Elle oubliera de dire que M. de Bédarieux a du souffle, que ses poèmes ont du rythme, qu'il exprime avec bonheur l'amertume et la pitié. Je soupçonne qu'il y a bien dans les quinzes livres de M. de Bédarieux une centaine de poèmes ayant la valeur de celui qui a pour titre : Ils ont tué : Les vrais amis du poète devraient lui conseiller de ne publier que ceux-là.

ESPERANTO

UNE INITIATIVE LYONNAISE

Nous avons signalé dans notre numéro d'octobre un essai allemand de propagande auprès des enfants au moyen du journal illustré. C'est de Lyon que nous vient cette fois l'annonce d'une autre initiative, non moins intéressante.

L'Amicale Espérantiste Lyonnaise pour attirer l'attention des élèves sur l'Espéranto a fait éditer un protège-cahier sur lequel la traditionnelle table de multiplication a été remplacée par toute la grammaire de l'Espéranto. Ce peut-être là, en effet, un excellent instrument de propagande tant auprès des grands élèves des écoles que des maîtres qui le verront entre leurs mains. Pour en assurer la diffusion YAmicate Espérantiste Lyonnaise (7, rue de la Tunisie, Lyon, compte postal 392-34) enverra aux Espérantistes isolés qui en feront la demande des pochettes de 10 protège-cahier au prix de 3 fr. 25 l'une.

Souhaitons que cette tentative d'intéresser les scolaires — maîtres et élèves — à la langue auxiliaire, trouve le succès qu'elle mérite.

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LES PRIMAIRES

ÉCHOS ET RUADES

«■$• Drôleries. — « Soyez béni, mon Dieu, qui m'avez délivré des idoles. Et qui faites que je n'adore que vous seul, et non point Isis et Osiris, ou la Justice, ou le Progrès, ou la Vérité, ou la Divinité, ou l'Humanité, ou les Lois de la Nature, ou l'Art, ou la Beauté... Je n'honorerai point les fantômes et les poupées, ni Diane, ni le Devoir, ni la Liberté et le boeuf Apis. » Paul Claudel, ambassadeur de France (Cinq grandes Odes)

« Paul Claudel a du génie » Emmanuel Berl, antibourgeois.

«■$• Etourderies... — M. Henri Brémond, à la fin de ses longues gloses sur « Racine et la Poésie » (Nouvelles littéraires), dit en note :

« Et Boileau, l'étourdi, qui veut nous faire croire que La critique est aisée.»

Appeler quelqu'un « étourdi » au moment même où on lui attribue le vers célèbre d'un autre (Destouches), c'est assez réussi.

Mais déjà, dans la même série, M. Brémond n'avait-il pas attribué à Corneille le vers célèbre :

« Le vers se sent toujours des bassesses du coeur » ?...

« L'étourderie » de Boileau est donc bien communicative, toutes les fois que ce joyeux gamin est en cause !.,.

•?• La Société des Amis de Phlléas Lebesgue dont la présidence et la vice présidence d'honneur sont tenues par MM. Henri de Régnier de l'Académie Française, Le Sidaner de l'Institut, de Chateaubriant de l'Académie de Province consacre à des « Chansons » (musique et paroles de Philéas Lebesgue) son cahier annuel n° 1, sur papier de luxe à tirage exclusivement réservé aux sociétaires.

Adhésions et renseignements : 89 bis, boulevard Brune, Paris (14e).

•î» La Comédie française joue actuellement La Brouille, pièce en trois actes de Charles Vildrac, notre ami. Nous attirons l'attention de nos nouveaux abonnés qui veulent connaître le coeur, la pensée et i'art de ce grand poète sur le numéro spécial que nous lui avons consacré et qui a paru en février 1928. Il compte une centaine de pages et contient des études et articles de Sébilla Aleramo, René Bonissel Jacques Copeau, Roger Denux, Georges Duhamel, Luc Durtain, Lucien Jacques, Georges Jamati, Walther Kùchler, Cécile Périn, Agne Portail, Christian Sénéchal, de nombreux extraits de l'oeuvre de Vildrac et un portrait par Jacques Salomon. Illustrations de Lamirault, Rossi et des artistes du groupe Les Compagnons. L'exemplaire : 5 francs.

LES ALIBORONS.

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Conditions d'Abonnement

FRANCE ET COLONIES

Un an : 30 francs ; Six mois : 18 francs ; Le numéro : 4 francs.

ETRANGER

CATÉGORIE A

Luxembourg, Belgique et Congo belge. Italie et Colonie».

Un an 30 franc» ; Six mois : 18 francs ; Le numéro : 4 franc» CATÉGORIE B

Allemagne. Argentine. Autriche. Angleterre et Colonie», Hollande, Espagne, Suisse, Amérique, Danemark, Norvège, Suède, Japon, Chine, Turquie, Mexique, Russie, Syrie,

Un an : 40 francs ; Six mois : 25 francs ; Le numéro : 4 fr, 50 CATÉGORIE C

Tous les pays non compris dans les catégories A. et B.

Un an : 20 francs ; Six moi» : 12 francs ; Le numéro : 2 fr. 5o

Nos numéros spéciaux :

Parus : Louis PKRGAUD (épuisa), Jules LEROUX, Albert THIERRY [épuisé) Rojrer PII.LET. Marguerite AUDOUX (épuisé), Pierre H AMI», Emile GUILLAUMIN, Gaston LE RÉVÉREND, Roger DENUX, Philéas LEBESQUK, Armand ZIWÈS, Gilbert SORE (épuisé), Henry POULAILLIÎ. Charles VILDRAC.

Chaque numéro : 5 francs


EXTRAITS DE PRESSE

Nos Sommaires

De bonnes et fortes choses dans Les Primaires dont les éditoriaux sont toujours à remarquer.

(Cti de Lyon)

Nous signalons particulièrement à nos lecteurs cette excellente revue de littérature, d'étude et d'art qui s'inspire d'un esprit d'indépendance véritablement méritoire à l'heure actuelle.

(Le Travailleur)

Le numéro d'avril des Primaires est à citer en entier.

{Le Journal du Peuple)

Un choix parfait. Lecture facile, instructive, souvent émouvante... Le tout personnel, hardi et franc.

{Le Quotidien)

Revue vhante, combative, intéressante dont nous avons toujours pu apprécier la haute tenue.

(Le Peuple)

Nos Articles

Lès Primaires rendent, par la plume de M. B. Terras, un magnifique hommage à un des écrivains les plus sympathiques des lettres contemporaines : M. Joseph Jolinon.

{La République)

Marie Le Franc a donné sous le titre • Giboulées • un fort émouvant morceau dans le dernier numéro des l'rimains.

(Les Nouvelles Littéraires)

Des notes très perspicaces de Pierre Mcnanteau sur La Nuit d*Orage, de Duhamel.

{Les Nouvelles Li'téraires)

Un beau poème d'Albert Thierry, de judicieuses pafles de M. Gaston Clémendot.

(Le Populaire)

Avez-vous lu dans Les Primaires le bel article de Charles Viklrac sur Léon Deubel ?

(Le Soir)

Répondant particulièrement au Stiipide XIXe «itrie de Léon Daudet, Emery a su tracer une brillante défense du romantisme en quelques courtes pages.

(Le Peuple)

Notre dernier numéro spécial

Les Primaires sont un hommage fervent et bien mérité à l'oeuvre et au caractère de M. Charles Vildrac.

(Mercure de France)

Les Primaires consacrent à Charles Vildrac un copieux numéro spécial 0C1 nous avons lu avec plaisir des pages bien sympathiques.

(Les Humbles)

Les Primaires s'honorent en publiant un cahier Charles Vildrac. Voila le plus pur et le plus noble des poètes, voilà un hommage fervent qui m'enchante sans réserves.

(Le Libéré)

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LES PRIMAIRES

et leurs amis

revue paraissant le premier de chaque mois

DIRECTION :

RENÉ BONISSEL et ROGER DENUX

adresser toute la correspondance au siège de la revue

36, rue Ernest-Renan, Issy-les-Moulineaux, Seine C/G Bonissel 692-94 Paris

La direction reçoit le premier Jeudi de chaque mois de 9 heures à 11 heures

5 SOMMAI RE

LES PRIMAIRES

Propagande PHI LÉ A S LEB ESGUE ,

Constantin Bilmonh PIERRE CilA M BON j

Les boutons d'Artïiu* GEORGES-JULIA PICARD \

Journée vécue près de l'âme des soU ALBERT GRAVIER j

Arthur Honegge ;; EDMOND ROCIJER \

i

L'âme de Norette (ll|

\ i

COMMENTAIRES

Royer DENUX : Mardi-.uras — Mmirico MA 11ÉE : La Vi •. Pierre HIIOSSOLETTE : Politique. — fi/U/is MESSAU : Propos d'un u'opi.-n. Marcel LAPIEIIIIE : Cinéma. — Albert, GIIA VIEli : Musique, j

Léon GRIVE A U : Radiophonie. — Geonjes TUIlPfX : Art. \

LES ALIBGIIOXS : Lettres françaises, Glanes, Revue de la Prusse.

Echos et ruades.

CIIAMRON, DKLAÏOUSCIIR, FOIJCRAHD, (inUUD-MOXn, (ilïYOT, liOClIlïM

ont. illustré de in'avures le présent numéro.


LES PBiMAIRBS

Propagande

IF^jf ^^H^fcj^s qu'eut paru le numéro de janvier des PriIHF^^BH^^A

PriIHF^^BH^^A nous reçûmes d'un grand nombre de

yjflv ^^HHH nos amis, des lettres pleines d'enthousiasme.

«^^rrm^^H^Hr En quelques jours, nous parvint la récompense

«^^^B^Js de notre travail : l'approbation, Vencouragem^\^'A'^ ment de ceux qui, depuis douze ans, sont à

ffr^îajll^^^ nos côtés, confiants, fidèles et actifs.

Beaucoup d'entre eux nous demandent : comment pouvonsnous vous aider d'une manière efficace, c'est-à-dire comment pouvons-nous contribuer au développement des Primaires ?

De deux façons.

Nos amis savent que nous avons constitué une caisse de propagande. Les fonds attribués à cette caisse nous permettent de faire un service d'essai de deux numéros à des abonnés possibles que nous sollicitons nous-mêmes, par l'envoi d'une circulaire spéciale. Ce moyen donne de bons résultats lorsque les adresses qui nous sont transmises ont été choisies avec soin.

Nous faire parvenir des fonds de propagande et des adresses de personnes réellement susceptibles de s'intéresser aux Primaires, voilà un des moyens de nous aider.

L'autre façon consiste à recruter soi-même de nouveaux abonnés. C'est le procédé le plus fécond, à condition que le propagandiste ne se contente pas d'une promesse, mais recueille le prix des abonnements qu'il aura obtenus dans son entourage. Nous tenons à la disposition de nos amis des tracts de propagande, des numéros spécimens qu'ils pourront distribuer au début de fêtes ou d'assemblées syndicales. Au cours de ces réunions, Us auront certainement à fournir des détails sur les réalisations et les projets des Primaires, ils découvriront ainsi des abonnés possibles ; ils insisteront auprès d'eux ; ils auront gain de cause.

Vous voilà renseignés, nos amis. Utilisez l'un ou l'autre moyen, mieux : l'un et l'autre moyen. N'oubliez pas que l'indépendance des Primaires les fait vraiment utiles et forts, et qu'une revue indépendante ne peut vivre que des ressources de ses abonnements.

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Constantin Balmont

Petit-fils d'ancêtres écossais et peut-être même français par son père, descendant de princes mongols par sa mère, le poète russe Constantin Balmont résume en lui deux continents. Parti de bonne heure à la conquête de la gloire, et non sans avoir dangereusement pris part au grand bouillonnement d'idées libératrices qui agitait autour de lui la jeunesse intellectuelle, il apparut à ses débuts comme un disciple de Shelley et de Swinburne, un camarade d'Henri de Régnier et de Paul Valéry première manière. C'est dire que le Symbolisme avait éveillé sa vocation et qu'il* s'était nourri des mêmes prestiges d'art que Ruben Dario dans l'Amérique espagnole, Eugenio de Castro en Portugal, Costis Palamas en Grèce. Ce parfait orfèvre du Verbe avait entrepris d'intégrer la musique au Lyrisme russe et, pénétrant d'emblée dans le domaine quasi mystique de la Poésie pure, il s'efforçait d'accorder le rythme et les sonorités entrelacées de ses vers aux lignes mouvantes du paysage, aux reflets changeants de la lumière sur les choses, aux mille nuances de la sengibilité. Il est ainsi devenu le poète de

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LES PRIMAIRES

la grâce féminine, le chantre éperdu de tout ce qui brille, chatoie, miroite, lance des feux, jaillit en gerbes de jeunesse et de clarté.

Tel il me fut révélé par hasard dans un poème où il invoque d'enthousiasme larovit, le dieu fougueux du printemps ; tel je le retrouvai plus tard autour du monde et communiant tour à tour avec chacune des races de la terre. Nul n'a mieux bercé mes songeries ardentes que cet infatigable voyageur qui, debout sur la Pyramide d'Uxmal, ou penché sur le Nil, ressuscite pour nous les antiques cosmogonies. Du pays des lotus à celui des cerisiers et des chrysanthèmes, le grand mystère de la Vie et de la Lumière épanouit son âme émerveillée. En ses récits pleins d'images troublantes, le charme de l'océanienne Samoa, les énigmatiques légendes maories se mêlent au bruit des vagues autour des attolls de corail. Il n'est point de poète actuel qui ait aussi complètement oeuvré avec la Nature universelle, avec l'Homme de tous les climats, avec l'histoire et les croyances de tous les peuples (1).

Né en 1867, Constantin Balmont publia son premier volume de vers en 1890 sous le titre de Sous le ciel du Nord. Accueilli d'abord avec une certaine froideur, le jeune poète ne tarda pas à s'imposer à l'admiration de ses contemporains et à conquérir le premier rang parmi les modernistes de l'Ecole de Moscou, dont la revue La Balance, dirigée par Valère Brioussov, émule de Balmont, allait devenir l'organe officiel, cependant que le Severny Viestnik (Le Messager du Nord) groupait autour de Dmitri Merejkovsky et de sa femme Zénaïde Hippius, de Minsky et de Sologoub, d'autres symbolistes plus directement adonnés aux spéculations mystiques qu'affectionne la race slave. Cependant Balmont avec une fougue toute païenne s'emparait d'une matière immense et publiait volume sur volume. Tour à tour poète, critique et tra(1)

tra(1) Visions solaires, (Bosaard, éditeur, Paris).

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ducteur, il entonne, à la façon des prêtres védiques des hymnes aux Eléments, reprend les thèmes séculaires de la poésie du peuple, tresse des guirlandes fleuries d'images inédites, retrouve les rythmes puérils qui touchent directement l'âme des simples, sans laisser d'intéresser les plus purs lettrés. Les Edifices de flamme sont pleins de confidences sur lui-même à cette époque d'exaltation.

— « C'est pour voir le soleil, la cime des montagnes, l'Océan, que je suis venu au monde, s'écrie-t-il, pour les voir et pour les chanter jusqu'à ma mort ! » Il se tient en permanent contact avec les forces mystérieuses de la Nature. Comme Jaroslav Vrchlicky et Otokar Brezina chez les Tchèques, Jan Kasprowicz chez les Polonais, Svétislav Stéfanovitch chez les Serbo-croates, Zupancic chez les Slovènes, Balmont est un virtuose du vers, et il se grise de la splendeur du Verbe aussi bien que du Mystère des choses.

Il est le Rimsky-Korsakov du Lyrisme russe, et il asassemble les mots comme des pierres précieuses, comme d'étranges bijoux sonores où passent toutes les voix du monde. De son enfance patricienne en une somptueuse habitation de campagne, Balmont a gardé le goût des impressions directement vécues à même la terre, et tout ce qu'il écrit fleure bon le sol russe, l'odeur des tilleuls et des lilas fleuris qui embaument les nuits de printemps. Tels poèmes de Balmont sont comme un saule couvert de chatons dorés et tout bruissant d'abeilles. Ce qu'il reprochait le plus vivement â son ami et rival Valère Brioussov, c'est de ne s'inspirer que dans la poussière des bouquins, en fils de vieux boutiquiers qu'il était. « Dès les premiers jours de ma vie, écrit-il quelque part, mes maîtres furent le Ciel et la Terre, le Soleil, le Vent, le jardin, le pré, le champ, la forêt, la gentilhommière, la campagne, le lac et les ruisseaux, les marécages des bois, les rivières argentées, le hennissement des chevaux et les sonnailles joyeuses des troupeaux. » Les mille bruits de la nature ont affiné jour à jour sa sensibi—

sensibi— —


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lité dans un cadre d'amour. Durant toute son enfance il n'entendit, dit-il, que des mots d'amour. Education toute lamartinienne, qu'il compléta peu à peu en lisant Pouchkine, Fête, Baratinsky, Swinburne, Baudelaire Verlaine... Le murmure du ruisseau, le roucoulement des colombes, le balancement des branches et les vagues des cloches lui enseignèrent les différentes mesures poétiques et, en même temps que les cigognes l'appelaient vers de lointains voyages, il se mit à explorer les siècles du monde en s'exerçant à lire les grands poètes de tous les temps dans leur propre langue : Dante en italien, Galderon, (qu'il traduisit) et Cervantes en espagnol, Shakespeare, Shelley, Edgard Poë en anglais, Goethe, Novalis en allemand, Baudelaire et nos Symbolistes en français. Aussi bien la France est-elle devenue son pays d'élection. Il traduit Verlaine, Paul Fort. Il habita Passy avant la guerre. Dès 1907 on le trouve en Bretagne. Il séjourne maintenant dans notre sud-ouest, et ne le quitte que pour tromper sa nostalgie et répondre aux invitations d'amis slaves, de Varsovie à Prague, de Kovno à à Belgrade et à Sofia.

Il est ainsi devenu une sorte de Vates de la Slavie entière. De chaque nation-soeur, il interprète en russe le folklore et les plus vibrants poèmes. A la Lithuanie, qui garde dans sa langue le plus ancien patrimoine indoeuropéen et qui constitue une unité nationale bien particulière, il a voué une affection toute filiale. Il en révèle les trésors poétiques. En même temps, il continue de fouiller dans l'incomparable passé russe, el cette année encore, il transposait en grands vers sonores la célèbre chanson de geste moscovite du XIIe siècle : Le Dit de la Campagne d'Igor, qui pourrait, traduite en français, intéresser nos adolescents, tout en les renseignant sur les moeurs anciennes d'un peuple souvent mal jugé.

« Cependant dit avec justesse Madame Ludmila Savitzky, la poésie de Balmont est rarement épisodique. C'est par la souplesse fluide des rythmes qu'elle sculpte ;

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c'est par les rapports de sonorités qu'elle peint. Mais elle sait aussi bien effleurer des chevelures dénouées et frapper le bronze d'un bouclier ».

Quelques études parues çà et là, quelques traductions ont imparfaitement révélé au public français le génie de ce poète, qui avec Costis Palamas est le plus complet et l'un des plus grands de l'Europe contemporaine. D'aucuns font profession de lui préférer Alexandre Blok le visionnaire des Douze. Mais Blok est mort jeune sans avoir donné toute sa mesure et Balmont est universel. On lui reproche aussi sa virtuosité, son abondance. En vérité il prodigue sans compter les richesses. Il est opulent et généreux. Qualité suprême, qui fait les jaloux. Il faut aussi le voir en dehors delà politique. Balmont aime éperdûment sa patrie russe et souflre de son exil volontaire. Mais comment créer de la beauté sous les haleines de l'enfer ? En 1921, il publiait à Paris Le Don de la Terre, où tintent toutes les cloches du souvenir et du songe nostalgique. Le poème liminaire Ma Mère, dédié à la Russie, est un cri de tendresse douloureuse, un appel d'incomparable piété filiale.

De quel coeur il l'évoque dans sa robe aimée, vert émeraude et blanc velours ! De Prague en 1926 il lance un recueil d'essais : Où est ma Maison ?, où se manifeste toute la finesse de l'un des esprits les plus cultivés de l'époque contemporaine. De Prague aussi, dès 1924, nous était venue toute une gerbe de poèmes d'une richesse inouïe de rythmes : Moe-Ei Rossiya et de Prague un peu plus tard devait nous arriver encore un Choix de poèmes traduits de Vrchlichy, enrichi d'une magistrale préface. Ses admirateurs de Belgrade ne pouvaient toutefois demeurer en arrière et la capitale serbe a vu naître, au cours de 1930, un nouveau recueil de Balmont Chants d'exil, le Poème de la Russie, où tout ce que le grand poète a pu emmagasiner durant son enfance et sa jeunesse de sensations et de sentiments revit harmonieusement, à travers les plus éclatantes strophes qui aient

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jamais été chantées dans la langue de Pouchkine. Ne pourrait-on songer un jour à Constantin Balmont pour le prix Nobel ? Rarement le lyrisme humain s'est élevé plus haut. Rarement un poète a incarné plus puissamment toutes les énergies profondes de sa race et de sa terre, avec le sentiment de l'universel. Certes il a conscience de sa haute valeur. Faut-il le lui reprocher ? Pour moi, je garde de son accueil à la fois fraternel et réservé un ineffaçable souvenir, une intraduisible émotion.

C'est pourquoi, au long des soirées d'hiver et pour oublier un peu la dureté des temps, j'aime relire Les Visions Solaires dans la merveilleuse traduction de Mme Savitzky.

Mais quel épistolier charmeur il est aussi I

Noël 1930.

Philéas LEBESGUE.

Pierre GHAMBON «

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Les boutons d'Arthur

— << Hé les gars ! Hou-ou ! »

Au carrefour des deux routes, — ce qu'on nomme la place du village, — Arthur, les mains dans les poches de son pantalon, attend que l'appel produise son effet. Joyeux Arthurl... et pauvre pantalon!... Le premier n'a que dix ans : mais qui dira l'âge du second ? Arthur, c'est deux joues ; deux bonnes joues à fossettes, barbouillées toujours. Elles le sont aujourd'hui du jus des pruneaux qu'il mangea, comme entrée, plat de résistance et dessert, à son repas de midi. Son nez retroussé pleure. La larme, reniflée souvent pourtant, s'obstine, s'allonge en « chandelle », jusqu'à ce qu'une langue souple, machinalement, la happe; ou que le creux d'un coude l'écrase, en moustache. Le pantalon, qui se souvient d'avoir caché les fesses du père avant de protéger celles du fils, bâille d'ennui, par devant, et par derrière.

Mais Arthur, le menton haut, les yeux au ciel, tel une poule entre deux gorgées d'eau, réitère son appel avec plus de force cette fois, en traînant sur les syllabes : — « Hé... les... gars ! »

Un porte s'entrebâille, une tête passe : — « J'y vas ! )>

— Un bruit de sabots derrière la porte, et le gars sort : Henri vient rejoindre Arthur, en finissant de manger son fromage. Presque aussitôt, une seconde porte s'ouvre:

— « J'y vas I ». Et voici, sur la place, Raoul, Henri, et Arthur qui s'apprêtent à jouer à la « mâlotte ». La « mâlotte », le bouchon, c'est un court morceau de manche à balai qu'Henri a sorti de sa poche, et l'enjeu de chacun est un bouton. Les cailloux plats volent, la « mâlotte »

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culbute, les boutons s'éparpillent. Arthur perd. Les parties se succèdent : Arthur perd toujours. Tant, qu'une fois, au moment de miser, il a beau fouiller, retourner ses poches, il ne trouve plus rien, pas le moindre bouton. Il en avait, pourtant ! Et de beaux ! D'énormes, de beaux noirs à quatre trous, de vrais boutons pour « pardessus d'mon-sieu' » ; et d'autres, ronds comme des petits pois, couleur de tabac, qu'il avait arrachés à de vieilles bottines, et aussi de jolis petits en nacre, qu'on dirait blancs, et qui vous ont, quand on les regarde comme ça, les mêmes couleurs que l'arc-en-ciel, ou bien l'endroit de la route où le médecin laissa longtemps son auto, l'autre jour qu'il pleuvait. Oui... Mais les gros et les petits, les plats et les ronds, les noirs et blancs, tous ses boutons maintenant, sont dans la poche du « ch'tit » Henri, dans la poche du gros Raoul. Tous deux en ont gagné. Et ils le montrent 1 Ils ont une façon de se taper sur la cuisse, en riant ! Quelque chose comme une danse triomphale ! Honteux un peu, Arthur se dit : « Ça peut pas finir comme ça... J'ai plus de boutons ; m'en faut; j'en aurai. » Et il dit tout haut : « Henri, passe-moi ton couteau. »

Après un coup d'oeil inquiet du côté des fenêtres qui le regardent de toutes leurs vitres, Arthur fait sauter les boutons qui restaient à sa culotte. Celui-là ne veut pas venir ? Et allez donc ! Le couteau, manoeuvré en scie, l'amène avec un bout d'étoffe. Arthur, superbe, met ses bretelles dans sa poche, renifle fort, remonte son pantalon qui ne sait plus comment se tenir, et rend le couteau à Henri. — « Bon dieu les gars, on va bin voir ! ». El il rejoue.

La malchance s'acharne... Un à un, les boutons de la culotte d'Arthur sont ramassés par les deux autres joueurs de « mâlotte ».

— « J'en ai plus qu'un, dit-il ; je le garde. Allons faire un tour dans les près. On reviendra jouer..., tout à l'heure. »

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Les près, ça n'est pas bien loin : il n'y a qu'à traverser la route et sauter le fossé. Et, là-bas,— Arthur le sait — il y a sur une haie des chemises qui sèchent. 11 a vu la Norine, la femme du boulanger, les étendre avant midi... — « Henri, passe-moi ton couteau.» Une course innocente, un arrêt derrière la haie, le même regard de prudence, et... Arthur fait la cueillette. Ça y est. Elle peut enfiler son aiguille et ouvrir sa boîte à ouvrage, la femme du boulanger I

... Le soir, quand Arthur, poursuivi par la déveine tenace, se retrouva les poches vides, il ne put que les emplir de ses poings serrés. C'était un soulagement à sa rage d'avoir tout perdu, et puis, il n'avait pas d'autre moyen, en marchant, d'empêcher sa culotte de glisser sur ses talons. Jusqu'à l'heure de la soupe, il rôda autour de la maison, sans oser affronter le regard maternel. Mais il fallut bien rentrer. Il se glissa loin de la fenêtre et loin du feu, — les deux seules sources de lumière à cette heure « entre chien et loup » — et s'assit. Sa douce Maman, l'Hortense, fut bien un peu surprise de cette tranquillité inaccoutumées d'habitude, Arthur montait plutôt sur la table. — «Te bouges pas, lui dit-elle. T'es pas malade ? » — «Oh non M'man... » — «Approche voir un peu ici... ». Les mains dans ses poches, serrant des fesses, Arthur s'exécuta. — «T'es pas malade?... En ce cas, t'as fait des sottises? )) Elle connaissait son fils. Sa voix, qui n'était plus du tout caressante, et un geste un peu vif de la main firent présager une gifle au fils qui connaissait sa mère. Réflexe : Arthur se protégea la tête avec ses bras fermés. Désastre... La culotte, abandonnée à elle-même glissa, glissa... La mère aussitôt comprit. La crainte de se faire mal aux paumes sur les coudes pointus de son gars, jointe à l'invitation d'un pan de chemise aisément retroussable, fit que sa dextre, à plusieurs reprises, claqua sur les joues postérieures. Après quoi, Arthur fut fourré au lit, avec un morceau de pain sec.

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La nuit, il dormit mal. Non que sa conscience fût inquiète : il était en règle avec elle. Il avait fait une sottise ; mais n'avait-il pas été fessé ? Les chemises de la boulangère? - Pas vu, pas pris. — Non ; il dormit mal parce que les miettes du pain mangé lui piquaient le derrière et le dos. Il avait beau changer de flanc, râper les draps avec sa main, les miettes obstinées, retenues par les peluches de l'étoffe, lui entraient dans la peau.

Le lendemain était jour de classe. Il s'en fut donc à l'école, normalement enculotté par les soins de sa mère qui lui dit : « Essaye de recommencer ! » Mais on enterrait ce matin-là le père Buriaux. Arthur, qui était enfant de choeur, quitta la classe vers dix heures, avec deux camarades, serviteurs de Dieu au même titre que lui.

L'après-midi, quelques minutes avant une heure, les « malottes » piquaient du nez sur la cour de l'école, lorsqu'un radieux Arthur vint se mêler aux joueurs, Il en prit un à part : — « Vins voir... » Il l'entraîna un peu à l'écart et lui fît voir en effet ce que l'autre n'avait jamais vu et qui l'émerveilla : de magnifiques petits boutons rouges d'une forme peu courante, et rouges d'un rouge 1 — « J't'en donne un pour dix autres », dit Arthur. Le gars hésita ; mais les boutons rouges étaient si tentants qu'il en prit deux et en donna vingt — de monnaie courante — à Arthur. Celui-ci, sans éclat, poursuivit son petit commerce auprès d'une demi-douzaine de camarades.

Si bien qu'au coup de sifflet du maître d'école, Arthur, sans avoir joué, se trouvait à la tête de deux pochetées de boutons divers, de quoi perdre royalement toute une semaine ! Et puis, dans la petite poche de son tablier noir, sur son sein gauche, il conservait, comme souvenir et suprême ressource, un des petits boutons rouges, des jolis petits boutons rouges, arrachés le matin même aux robes des enfants de choeur, après l'enterrement du père Buriaux, sous le nez de Monsieur le curé.

Pierre CHAMBON.

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IT

Journée vécue

près

de l'âme des sols

Je n'ai pas vu le malin clair, ce malin.

Mais la lumière devait trembler dans la brume tout près de Vâme des sols.

Puis le four a fait s'envoler les blanches écharpes humides et frileuses.

Le soleil paraissait plus lumineux à cause de la gelée si blanche.

Les moindres eaux dormantes gardaient leur miroir de glace invisible où s'éteignait le bleu du ciel.

La féerie s'étendait en farandole claire sur les herbes des prés qui dansaient.

II

J'ai vu le midi de lumière répandre sa foie.

Du soleil, encore du soleil, dans l'air et sur les sols, et tout au fond des coeurs.

Des petites filles riaient sans savoir pourquoi.

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Leurs rires tintaient semblables aux rayons de soleil.

De la tiédeur, encore de la tiédeur.

Les eaux ruisselaient, les coeurs tintaient.

Pas une tristesse n'aurait osé lever la tête.

La joie était partout dans le midi lumineux

III

Voici le soir

qui vient envelopper ma table, et voiler ma détresse.

Je songe aux champs déserts sur lesquels le soir tombe.

Je les vois.

Ils sont violets ou gris.

L'horizon bleu déploie ses brumes dans les lointains immobiles.

Un dernier reflet rouge sur les choses...

Un suprême sursaut de foie

cherche à ne pas s'endormir dans l'ombre.

Mon âme est demeurée solitaire couchée sur les sols tristes.

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J'entends en moi ballre le coeur de la tristesse de la terre.

Cette terre s'enlr'ouvre comme une tombe où dort profonde l'âme des sols.

Mon âme rejoint cette âme qui palpite et s'endort dans la nuit...

Tant elle croit que cela, c'est mourir.

Gorges-Julia PICARD.

Edmond ROCHER.

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G1KARD-M0ND.

Arthur Honegger

Mars 1920 : l'exécution à la Société Musicale Indépendante des « Sept Pièces brèves )) pour piano soulève dans l'auditoire une rumeur indignée que traversent de vives altercations et des coups de sifflets.

Décembre 1929 : la diffusion par T. S. F. du récital Honegger-Milhaud chez Colonne emporte aux confins de l'Europe l'acclamation unanime du grand public parisien saluant l'auteur de « Judith ».

Ces deux dates jalonnent l'ascension d'un artiste dont c'est maintenant un lieu commun de dire qu'il est le chef incontesté de la jeune musique française, mais sur qui courent maints préjugés, et quelques légendes : rançon fatale d'une renommée éclose durant la plus trouble période de l'après-guerre. Il convient sinon de fixer en traits définitifs la physionomie d'un talent en pleine production, du moins de rechercher les aspects caractéristiques de l'art d'Honegger, quelles tendances s'y dessinent et de tenter ainsi de le situer dans la musique contemporaine.

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Pour beaucoup, Arthur Honegger reste l'un des complices de cette prétendue association à bénéfices réciproques qu'un célèbre article d'Henri Collet révéla à l'opinion sous le nom des « Six ».

Que ce groupement purement fortuit ne réunît que de jeunes amitiés — que les talents en fussent fort inégaux et en tout cas très divers, que le soi-disant manifeste de la nouvelle esthétique ne fût jamais contresigné de la demi-douzaine de noms impliqués — voilà qui importe peu aux courriéristes pressés et aux gens en quête de formules commodes. Honegger sera pour eux synonyme de dynamiteur des sons — on parlera de sa musique comme d'une élucubration barbare, savoureuse ou haïssable suivant qu'on sera snob ou pompier ((( musique d'Honegger, musique de nègre » lisait-on dans un journal genevois) — et l'on passera à un autre sujet.

Contrairement à l'opinion singulière qui a parfois fait de lui un semi-autodidacte, Arthur Honegger est un produit « régulier » du Conservatoire de Paris où il acheva ses études de musicien complet pendant la guerre. Ce Havrais de famille Zurichoise, a grandi dans la musique et s'est longuement astreint aux pénibles disciplines de la fugue et du contrepoint.

Aussi est-ce tout imprégné de Bach qu'il compose sa première oeuvre éditée, une Toccata sévère et lourde de travail thématique, bien éloignée certes de la simplicité outrancière à laquelle certains réduiraient volontiers l'écriture moderne.

Dès 1917, le jeune croque-notes a déjà un bagage notable décompositions pour la voix, pour le piano, pour l'orchestre. Il a notamment bâti un remarquable Quatuor à cordes digne de figurer au répertoire de ce genre-roi dans la musique de chambre, et a essayé ses muscles à transposer orchestralementdans le « Chant de Nigamon » une page banale de Gustave Aymard.

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C'est alors seulement qu'il entre en relations avec le groupe littéraire et artistique qui gravite autour de Satie et de Cocteau. J'ai eu l'occasion autrefois de montrer, ici même, le rôle joué par ces deux esprits dans la formation de l'esthétique moderne. — Rôle polarisateur, avan* tout, attirant les jeunes artistes par un déploiement étincelant de paradoxes, et les orientant avec hardiesse et parfois avec bonheur vers leurs propres chances. A dire vrai, leur influence se réduit à donner conscience de ses aspirations à une génération déroutée par la brisure de la guerre, avide cependant d'un art plus direct que celui de ses aînés, impatiente enfin d'assouplir à cet usage les ressources techniques accumulées par une lignée de créateurs qui va de Debussy à Strawinsky. Même ainsi limitée, l'intervention de Cocteau ne fut pas vaine et méritera de figurer dans l'histoire de la musique au XXe siècle.

Chose remarquable, Honegger demeure presque insensible à ce courant. A une époque où à l'instar de Satie, chacun colore sa musique de teintes plates, à la Henri Rousseau, et met sa gloire à retrouver l'écho des fêtes foraines, notre musicien dédaigne ces trop faciles effets. Sans doute il a souligné de musique, comme tous ses amis, les vers appollinairiens de Cocteau ; mais il y apporte une telle gravité que l'humour original en est enveloppé d'une brume poétique : c'est ainsi que le Nègre « mineur de l'azur » lui est prétexte à un nostalgique contrepoint qui vient animer de lointaines et douces résonances... C'est qu'en fait son modernisme est profondément ancré dans sa musique et n'a que faire des pastiches à la mode du jour ; de plus il sait trop que le langage qu'il a choisi est voué à de plus hauts usages. Il a, dès ses débuts l'intuition nette du progrès nécessaire de l'expression musicale mise au service du génie propre de l'artiste. Que lui importent donc ces retours au style 1er Empire, vainement nommés retours au classicisme ? Ne sont-ils pas destinés à l'impasse, malgré de charman—

charman— —


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tes réussites ? Sûr de lui, il ira seul à la conquête laborieuse de son idéal et nous dispensera la précieuse moisson des oeuvres édifiées par son calme et robuste génie.

Le catalogue des compositions d'Honegger compte actuellement une soixantaine de numéros répartis dans tous les compartiments de la musique, depuis la mélodie iusqu'à l'oratorio. Toutefois l'orchestre et surtout l'orchestre allié aux voix y tient une place prépondérante : on sent que le compositeur y respire à l'aise et qu'il a hâte d'y retourner. On sait assez que le « Roi David » et « Judith » ont élargi brusquement sa renommée : ces deux drames sacrés lui ont permis, à des degrés différents, de donner la mesure de son originalité.

Quand on veut préciser la nature et la qualité de cette originalité, on se trouve d'abord assez entrepris. C'est qu'en effet Honegger — et là s'explique son prestige aux yeux de la jeune école — a fortement marqué de son empreinte les éléments de son art; de plus sa conception de l'architecture musicale est en continuelle évolution.

Comme tous les créateurs, il ne saurait se contenter de l'écriture et des formes de ses maîtres ; il lui faut forger ses moyens d'expression. La gageure est audacieuse en un temps où, Debussy, Fauré et Ravel paraissent avoir codifié les lois de l'harmonie moderne. Précisément parce qu'il les possède à fond et qu'il est rompu aux acrobaties et gentillesses de plume, chères aux Prix de Rome, il ne s'y complaira pas. Les beautés qu'il porte en lui et qu'il veut extérioriser requièrent leurs propres matériaux, informes sans doute et chargés de gangue aux premiers essais, mais qu'il s'appliquera à dégager dans leur neuve splendeur.

Il serait inexact à ce propos de supposer un programme esthétique plus ou moins formulé chez ce musicien.

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J'ai dit plus haut quelle réserve il garde au moment de l'offensive «Jeune France » ; la raison en est simple: pour lui la question du modernisme musical ne saurait se poser, puisque depuis toujours il cherche à traduire pleinement sa complexité d'adolescent familier des machines et des grands rythmes humains. Aussi ne lui semblera-t-il pas sortir de sa mission d'artiste en transposant dans la langue de Bach la poésie du stade ou l'élan massif de la locomotive. Insistons là-dessus : il y a eu, il y a encore un snobisme du mécanisme, auquel, en musique du moins, l'exemple de la réussite d'Honegger n'est pas étranger ; mais ce serait montrer une singulière inintelligence de son art que de ranger « Pacific » parmi les pochades de musiciens en veine de divertissement, à côté du'(Carnaval des Animaux » de Saint-Saëns, par exemple. Honegger est aussi sincère dans ce mouvement symphonique que dans l'Alléluia final du « Roi David ».

Seulement, lui seul pouvait avoir cette audace grâce à la nouveauté de son langage.

Une partition d'Honegger offre un aspect rébarbatif à qui ne l'a pas pratiqué. Si averti qu'on soit des agrégations debussystes, on se trouve en présence d'une harmonie inconnue. Les dissonances qui ailleurs ont leur logique paraissent ici jetées au hasard, tout au plus avec la volonté d'accuser la dureté de l'accord. La lecture est décevante : on attend un enchaînement connu qui ne vient pas. L'harmonie honeggerienne a déjà rencontré ses exégètes qui ont proposé diverses explications plus ou moins compliquées ; la plus sensée, celle d'André Georges (1) est encore iusuffisante. En fait, le compositeur lui-même n'a jamais formulé, tel Rameau le fit, sa thèse harmonique. Il s'est contenté de prouver le mouvement en marchant : à l'audition cela marche très bien ;

(1) L'accord honeggerien fondamental — et unique — serait la i3« de dominante et le système harmonique découlerait du traitement par le» procédés habituels (retards, altérations, appropriations de cet agrégat sonore.

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le plus curieux est que le public ignorant, qui bâillerait à Ravel, est touché par la beauté de cette langue. N'oublions pas que le Roi David et Judith ont été écrits pour les fêtes populaires du Jorat, près de Lausanne. A cet égard, le rapprochement qu'on a fait de cette harmonie et de celle de l'Autrichien Schônberg paraît factice. Evidemment chez Schônberg on trouve aussi ce chromatisme qui dissout le sentiment tonal, mais cela ne fait après tout qu'une analogie négative.

Là, ce n'est que grimoire ésotérique, tentative d'officine, alors qu'ici la langue atteint une expression humaine. C'est tout le secret d'Honegger. D'ailleurs il n'est pas esclave de ses formules ; quand il le juge à propos, il ne se privera de l'effet d'une belle suite d'accords parfaits (1) ou du procédé polytonal cher au premier Strawinsky et à Milhaud (2). Mais sa préférence va à ces blocs de sons rugueux et vibrants sur quoi stride une note suraiguë.

La marque essentielle de son style est l'emploi presque continuel du contrepoint. Il se réclame de Bach à juste titre : faire courir parallèlement plusieurs lignes mélodiques qui s'entrecroisent, parfois se heurtent durement, les confier aux groupes instrumentaux convena-, blés, voilà sa manière. Le dessin des voix est toujours cerné, net ; par là il s'apparente aux musiciens « linéaires », en réaction contre l'impressionnisme sonore de la génération debussyste ; mais nul autant que lui n'a cette volonté et cette science de l'architecture horizontale, grâce à laquelle il sait bâtir avec autant de maîtrise une Sonatine pour deux violons que les trente lignes instrumentales de la partition d' (( Horace victorieux ».

(i) Cf. le Psaume: « l'Eternel est ma lumière infinie » du Roi David 11 est rrai que beaucoup ont reproché à cet oratorio un trop grand éclectisme. N'y faut-il pas plutôt voir une grande richesse de métier et d'expression ?

(2) Paeific — Cortège du Roi David et de Judith — La mêlée de « Rugby ».

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Un autre élément qu'il a façonné à sa guise est le rythme. On a dit à ce sujet qu'il devait beaucoup à Strawinsky ; sans doute il est difficile d'aller plus loin dans cette voie que l'auteur du « Sacre» ou de « Mavra » ; mais là encore, Honegger a imprimé la marque de son tempérament. Chez lui comme chez le Russe, la masse sonore est secouée par un rythme incisif constant ; l'un et l'autre se plaisent à juxtaposer les découpages du temps les plus opposés et ont donné une place importante à la batterie dans leur orchestre. Mais alors que le rythme de Strawinsky garde je ne sais quel déroulement mécanique qui hache et pilonne la raison, le rythme honeggerien reste mu par une volonté sensible qui le freine ou l'entraîne, l'emporte ouïe suspend librement.

Tout chez lui concourt à donner de la vie et du mouvement à la musique : l'instabilité de l'harmonie, le lacis des voix en contrepoint, l'écoulement rythmique dans sa plus grande complexité. Le flux sonore est gonflé de pulsations, on perçoit comme un jeu de muscles forts et assouplis dans l'articulation des ensembles... Rien n'est plus suggestif à cet. égard que la progression musicale dans « Pacific », dans « Rugby » dans le « Chant de bataille » de « Judith ».

Trois thèmes scabreux autant que divers — trois magnifiques réussites. — La puérile imitation des bruits ou des clameurs, dois-je le dire ? n'y est nullement employée. Le lent démarrage de la machine de rapide, son accélération calme, le triomphe de la vitesse et l'apothéose de l'arrivée sont évoqués par des procédés purement musicaux ; au contrepoint sourd des bassons ponctués par les pizzicati graves des contrebasses, succède un fugato serré des cordes que surmonte parfois un thème de fanfare gauchement scandé qui ne peut se maintenir dans ce lourd chaos rythmique. Puis la vitesse s'affirme par un dessin soutenu des flûtes qui donne de la cohésion au choeur disparate des éléments orchestraux ; et quand l'entraînement atteint le paroxysme, toute cette polypho93

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nie est dominée par un chant large et pesant des trombones qui semble la respiration du monstre sûr de sa puissance, et qui est bien l'hymme grandiose de la vitesse. Jusqu'à la péroraison, cette affirmation de force se maintiendra et toute la masse instrumentale tendra au repos par un changement progressif des rythmes.

Si « Pacific » est le chant de la machine, « Rugby )) glorifie le jeu humain. Le bondissement du ballon emporte les équipiers ; les deux grappes humaines s'étirent, se contractent, s'agglomèrent en une poursuite joyeuse et aérée. Les brusques ruptures de tactique arrêtent l'élan des joueurs, dont le groupement se reforme sur un plan nouveau. Tout cela animé par l'allégresse musculaire qui chante le bonheur d'être sain. Pourquoi l'art de Beethoven ne pourrait-il pas s'appliquer à traduire ces émotions modernes P

L'allégro d'Honegger, d'une forme irréprochable, résoud le problème le plus aisément du monde : il lui suffit de conduire son développement par les voies habituelles, en dosant à propos les alliances d'instrument, et d'esquisser sobrement les épisodes du jeu sans rompre l'allant irrésistible du morceau.

En dépit de son titre, le Cantique de Bataille est une action dramatique ; le compositeur, à son habitude, n'a pas esquivé la difficulté et s'est placé au coeur de son sujet.

Nous sommes parmi les défenseurs de Béthulie ; le combat est engagé. Les guerriers lancent leur cri de mêlée, scandant l'effort, comme des « han » de bûcheron. L'orchestre conduit l'action en soulignant les avatars de la lutte par des contretemps brutaux. Alors pour soutenir l'ardeur des combattants autant que pour implorer le Dieu des armées, les femmes mêlent aux apostrophes des soldats leur chant à l'unisson qui supplie avec ferveuretse mueenhymne de triomphe quand les cuivres annoncent la victoire des assiégés.

Un tel lyrisme ne demande pas de longs développe—

développe— —


LES PRIMAIRES

ments. La concision est une des qualités maîtresses d'Honegger ; les deux mouvements symphoniques de « Pacific » et de « Rugby » n'excèdent pas 12 minutes : la plupart des pièces de « Judith » et de (( David » sont de courtes dimensions. Le compositeur cherche le maximum d'expression dans l'intensité du discours musical plutôt que dans sa longueur. A y regarder de plus près, ce goût du ramassé imprègne toute sa musique. C'est lui qui donne à certaines pièces de musique de chambre (Cahier Romand pour piano — Sonate pour piano et violoncelle) ce raccourci plus riche d'évocations fugaces que de matière musicale proprement dite. C'est aussi ce qui provoque ces cadences elliptiques où la pensée de l'artiste paraît s'achever en une vibration. Sans doute, faut-il trouver dans ce souci d'intentions subtilement suggérées, le surnom imprévu de « Mallarmé de la musique » qui a été proposé un jour pour le musicien du Concertino.

Ne nous y trompons pas toutefois. Cet art si savant, au métier ardu et sévère est aux antipodes du raffinement esthétique. Il y souffle un air de saine humanité qui le sauve du mandarinisme. Vertu trop rare de nos jours pour n'être pas soulignée. Reprendre les grands thèmes lyriques et les traiter résolument avec le génie moderne, voilà le plus clair mérite d'Honegger. Nous avons vu que la Bible l'avait par deux fois magnifiquementinspiré ; ajoutons-y une « Phaedre », encore inconnue en France et inédite, ainsi qu'un « Saûl ». Son atavisme de luthérien alémanique se plaît à raviver le puissant écho des légendes sacrées d'Israël. L'héroïsme antique lui inspire la symphonie d' « Horace victorieux », véritable drame orchestral et la musique d' « Antigone » (sur l'adaptation d'Eschyle par Cocteau), qui est présentement le point culminant de son oeuvre. Il a écrit à ses débuts une belle ouverture pour la « Tempête » de Shakespeare, et a touché à l'épopée moyennageuse par la musique de scène de 1' « Impératrice aux Rochers ».

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Pour chacun de ses sujets il trouve le ton à la fois juste et neuf que l'on remarque dans ses pièces d'inspiration moderne. Ses oratorios notamment ont un accent inoubliable ; les choeurs y alternent avec des morceaux symphoniques qui, dans leur sobre précision, situent les moments et les lieux du drame ; les voix humaines sont traitées avec un sens remarquable de leurs ressources ; dans le « Roi David » et «Judith )) le chant se réfère au choral protestant mais l'agencement audacieux des parties et la saveur moderne de la trame orchestrale en récréent totalement la beauté et nous reportent aux temps bibliques, par delà tout souvenir livresque. Art étonnant, à la fois rocailleux et subtil, qui fait penser parfois aux gaucheries émouvantes et rudes de Ramuz, ou de Hodler, ces autres Suisses. Honegger ne craint pas de donner aux parties solistes d'amples déploiements vocaux auxquels nous n'étions plus habitués depuis Berlioz. Et quelle variété de touches pour évoquer tour à tour le sommeil d'un camp, les lamentations d'une tribu, les femmes à la fontaine dans un crépuscule de Judée, le piétinement des troupes guerrières, ou les blanches théories de vierges un jour de fête...

Pour « Antigone » il s'agissait de redonner au choeur le rôle prééminent qu'il a, comme dans la tragédie grecque. Honegger a écrit pour lui un récitatif d'une abso" lue nouveauté, où le débit rapide suit les inflexions de la parole sans rien perdre de ses qualités mélodiques. Cela vit, ricane, menace, s'apaise et gronde d'une façon terrifiante, comme un personnage démesuré.

Un artiste de cette trempe devait s'imposer. La musique actuelle souffre d'un grave malaise ; l'auditeur moyen se sent de plus en plus éloigné des progrès techniques et les compositeurs épris de leur art, plus que du succès ne peuvent que s'en lamenter, car ils ne sauraient

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faire table rase des enrichissements d'une langue qui, elle aussi, obéit à une évolution nécessaire. Leurs efforts doivent plutôt l'asservir à revivifier une inspiration qui risque de s'anémier à des préoccupations trop purement esthétiques. Certes, vouloir faire de la musique accessible à tous n'est pas sans danger, on y risque de sombrer dans la platitude verbeuse et la sentimentalité redondante ; sans parler de Massenet, ça été l'écueil où a trébuché Gustave Charpentier, qui avait pourtant une incontestable facilité et d'excellentes intentions.

Honegger, par sa haute culture musicale, par ses recherches d'écriture, semblait plus qu'aucun autre tourner le dos à la grande renommée ; le paradoxe est au contraire de l'avoir trouvée sans la chercher. Sa gloire est d'avoir compris qu'un art n'est grand qu'autant qu'il est humain dans le sens élevé du mot ; vieille vérité certes, mais qu'il fallait retrouver. En musique comme ailleurs, l'humanité consistera à dire avec le vocabulaire contemporain les réactions de l'artiste devant les spectacles nouveaux de la vie mondiale (car ils ont leur grandeur) et le frémissement de l'âme moderne au passage des sentiments éternels. Tâche moins aisée, quoiqu'il paraisse, que de distiller des harmonies rares pour le seul plaisir de l'oreille.

Arthur Honegger accomplit sa mission sans vaine réclame avec la seule foi des prédestinés. Grâce à lui la musique retrouve et prolonge la tradition séculaire. A l'approche de la quarantaine, il connaît la grande popularité et l'estime vénérée de ses pairs. Sa tâche n'est pas terminée ; le musicien de «Judith » et de la « Pastorale d'Eté», capable d'infuser à ses oeuvres avec le même bonheur, la rudesse abrupte et la grâce raphaelesque n'a pas encore donné toute sa mesure. La maturité de cet artiste, avec ce qu'elle comportera de perfectionnement et aussi d'épreuves hélas, promet d'en attendre de grandes choses.

Il est présomptueux autant que maladroit de jouer lei

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prophètes. Mais en évoquant les qualités essentielles de ce musicien : la fparfaite possession du métier, la recherche constante d'un meilleur style, le culte des grands compositeurs, la netteté des réussites les plus diverses, la noblesse de l'émotion, et surtout cette tension volontaire qui canalise le flux musical sans en énerver le dynamisme, pour tout dire la maîtrise, alliée à la gravité tendre, un autre nom vient sous ma plume, dont je sens bien toute l'importance car il est le plus grand. N'est-ce pas témérité qu'oser ce rapprochement ? L'oeuvre actuelle d'Arthur Honegger m'autorise à le risquer.

Albert GRAVIER.

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Pierre GHAMBON

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E. ROCHER.

L'âme de Norctte ( 1)

Maintenant, cher, je te place en face du tableau, et je narre comme un visionnaire devant les yeux de qui tout se retrace avec netteté, sans omettre le moindre détail.

Louis Cornu est là avec ses deux fils, trois gaillards qui connaissent la pêche et aiment l'eau.

Le Lory est à un niveau élevé, car il a plu pendant quelques jours.

Nous sommes tous quatre installés dans la barque et Norette pêche sur le plancher.

Cigarettes, propos d'attente. Les lignes filent entraînées par le courant, et nous suivons des yeux la plume dandinée, à l'extrémité rouge.

Un beau soleil plaque ses rayons sur l'eau. En aval, deux autres barques de pêcheurs sont immobilisées sur leurs fiches, au milieu de la rivière.

— Et d'un ! dit Louis Cornu. Un beau gardon !

— Et voici la paire ! fait un des fils.

(1) Voir Les Primaires, numéro de Janvier 1931.

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LES PRIMAIRES

— Ça donne 1 ai-je la joie de répondre. En voici un autre.

Et les lignes sifflent pour le jet, se tendent en courbant les sions pour la relevée... et les prises se multiplient.

Un barbillon me casse. Je rafistole ma ligne après avoir allumé une cigarette, cette mascotte du pêcheur.

Et pendant deux heures nos filanges se gonflent d'un butin frétillant.

Norette, sur son plancher, ne prend rien et se désespère.

— Dis donc, papa Léo, ma ligne est cassée, tu n'as pas un autre hameçon.

— Si, ma fille, Attends que je descende, je vais t'en monter un.

La ligne de l'enfant remise en état et bien amorcée, je reviens au coup.

Norette ne prend toujours rien, s'accroche aux branches, emmêle sa ligne.

— Papa Léo, je vais goûter chez Madame Cornu, puisque maman ne vient pas. Il est l'heure, tu sais !

— Va, ma fille. Et puisque maman n'est pas venue, tu resteras près de Madame Cornu. Si tu t'ennuies, remonte à la maison.

Départ lent de Norette. Elle abandonne sa ligne emmêlée sur le plancher.

Pour nous la pêche continue, joyeuse, copieuse, sans repos.

L'eau nous renvoie les rayons du soleil abaissé dans les yeux. Les plumes dansent sans arrêt.

Ah 1 la belle, l'abondante pêche !

*

« Papa Léo, veux-tu me prêter ton couteau, ma lign» est encore accrochée ? »

C'est Norette qui est revenue, sans bruit.

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LES PRIMAIRES

Je descends du bateau pour lui venir en aide, coupe la branche où l'hameçon est ancré et lui laisse le couteau.

— Surtout, ne le perds pas, il m'a suivi pendant deux ans sur les terrains de guerre.

— N'aie pas peur, je te le rendrai. En silence je reprends ma place.

A la surface tranquille, les ablettes et les chevesnes émouchent la rivière, et ce sont eux maintenant qui happent au passage nos appâts jetés, avant qu'ils aient touché le fond.

Les deux fils Cornu ont quitté le bateau, fatigués de cette pêche monotone, car pour eux la vraie pêche n'est pas cela. Ils ont pour habitude de descendre le Lory sur de minces barquettes et de pêcher les gros poissons à la volée : perches, brochets et truites.

La pêche au coup les ennuie vite.

— Eh ! bien, mon gars, fait Cornu, on est tranquille à c't'heure ! Mes gaillards vont prendre leur bain.

Je n'ai pas le temps de répondre qu'un plouf éclaboussant me coupe la parole.

— C'est égal, ils pourraient aller se baigner plus loin, dis-je à l'ami. Ce n'est tout de même pas une façon d'attirer le poisson !

— Dites donc, les gars, vous ne pourriez pas aller vous baigner à l'autre bout du jardin, sans venir nous embêter ici ?

Louis Cornu qui profère ces mots en mâchant son bout de cigarette éteint, suit sa plume qui vient de piquer fortement. Un magnifique chevesne se tord au bout de sa ligne.

L'ayant épuisé et mis dans le vivier il relève la tête pour reprendre son injonction aux fils.

Un « ah ! » douloureux s'échappe de sa bouche.

— Mais.... c'est Norette qui est tombée à l'eau !

— Norette ?... Non !... elle aurait crié !

Mes regards qui courent à la surface du Lory voient

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LES PRIMAIRES

flotter un petit chapeau de paille, un bout de jupon rose que l'air gonfle encore, mais qui disparaît.

C'est comme un pavé qui me tombe sur le crâne, le sang se retire de tous mes membres et monte là, comme une giclée chaude.

Congestionné, j'essaie de me lever, mais aussitôt retombe sur la banquette.

Norette 1 ce n'est pas possible !...

Louis Cornu plonge tout habillé, et ses fils, deux rudes nageurs, accourus aux cris de leur père, s'élancent à leur tour.

Les deux pêcheurs ont détaché leur barque et remontent vers eux.

Etant piètre nageur je les guide de la rive. Plongeons inutiles, recherches à la gaffe sans résultat.

Le temps passe et je me sens devenir fou. Je trépigne de désespoir.

Et Lydie qui n'est pas là ! qui n'est pas venue... que va-t-elle dire ? Je me représente déjà son désespoir... comment lui annoncer la terrible chose ? Car, bien sûr, l'enfant est déjà morte.

Oh ! aller la prévenir d'abord ! Je ne veux pas qu'un autre que moi la prépare à la douleur.

Un lâche espoir me dit qu'ils vont retrouver l'enfant avant mon retour, que des soins immédiats et énergiques sauront la ranimer.

Et, fou de mouvement, je bondis sur la route... Peutêtre vais-je croiser Lydie en chemin... Mais non... à l'arrivée je trouve porte close... Lydie est partie, prévenue, affolée.

Comment reparaître devant elle ? Que va-t-elle me dire ?

Oh 1 quel remords d'avoir cédé aux instances de l'enfant 1

* * *

La nuit tombe à l'instant où, de retour chez Louis Cornu, j'ose regarder la scène qui se présente à mes yeux.

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LES PRIMAIRES

Par une fenêtre ouverte, sous la lueur d'un plafonnier électrique, le Docteur prévenu, procède aux mouvements rythmiques des bras pour rappeler la respiration de la petite noyée... Près de cette fenêtre, écroulée sur une chaise, lamentable, le visage inondé de larmes, rouge à croire que la congestion va l'emporter, Lydie articule une plainte monotone et déchirante :

« Oh ! oh î ma p'tite, ma p'tite ! Oh ! oh ! »

Il y a là beaucoup de monde... des groupes consternés, silencieux.

Un élan me porte vers Lydie. Elle s'accroche à moi, sanglote plus fort son émouvante exclamation :

« Oh I oh ! ma p'tite ! ma p'tite I Oh I oh I ils ne me la rendront pas ! elle est bien morte I »

Je vais voir... Norette est allongée sur une table... ona cassé son étui de plâtre... sa langue est à demie sortie de la bouche... (car tout a été tenté)... et elle me semble longue, longue, en son immobilité pâle... des herbes aquatiques collent encore à ses cheveux...

Mes tempes battent, un cri de folie me monte à la gorge... et je pars d'une course irraisonnée vers la rivière...

Un cri sauvage me suit : Léo ! Léo !

Un bras vigoureux s'accroche à mon épaule, casse mon élan... pendant qu'une voix mâle me supplie très doucement :

— Pardon, monsieur, je ne vous connais pas, mais venez avec moi, je vous prie, Madame a besoin de vous.

Je regarde cet homme et je m'apprête à le rabrouer avec rage — la rage du désespoir — mais il me regarde avec tant de pitié que j'éclate en sanglots.

On a ramené le petit corps ici.

On a couché Norette, petite vierge de cire pâle, sur le lit où chaque soir nous nous penchions pour l'embrasser avant le somme de la nuit.

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Et la nuit est venue sur nous, une belle nuit de juillet.

Sans bruit, j'ai fui la clarté sinistre des bougies allumées autour du cadavre.

Dans la petite pièce qui me sert à l'ordinaire de cabinet de travail, je me suis trouvé seul, dans l'ombre, et tellement hébété, qu'un instant j'ai pu croire que je venais de rêver.

Devant moi la courbe brève d'une éminence boisée imprégnée d'ombre nocturne.

De longs peupliers bruissants la dépassent de leurs faîtes lentement balancés, et, vers la droite, détachées de cette masse hirsute, trois palmes fraternelles l'éventent majestueusement.

Le long des branches une large lune naissante aux éclats cuivreux monte lentement, cependant qu'une étoile éclatante — je sais que c'est Aldébaran — scintille comme un gros diamant entre les ramures mouvantes.

Si brillante, l'étoile semble adhérer à l'arbre comme un fruit prodigieux.

Mes yeux se complaisent à ce jeu futile, s'y raccrochent, pour m'aider à fuir la grande douleur qui sanglote au fond sensible de ma chair.

A cette heure j'ignore où je suis et ne veux plus savoir ce qui m'est arrivé, car dans l'heure belle et de fraîcheur suave, l'indifférence de la nature me fait douter que cela fut.

Lourdement prostré je demeure hébété comme à l'approche de la folie.

Des roses poussent leur parfum jusqu'à moi comme pour me ramener aux délices de la vie... Mais ces diversions ne sauraient me soustraire à l'angoisse qui me torture.

A la faveur de l'ombre et du silence une présence soudaine se manifeste. Un rappel douloureux insiste près de

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LES PRIMAIRES

moi. C'est, dans l'obscurité de la pièce une autre vie qui épanche sa peine intarissable, une belle forme de femme que je devine, affalée sur la table, la tête enfouie entre ses bras nus noués aux mains.

Maintenant on dirait que l'ombre tout entière s'éplore.

Cette immense douleur près de la mienne, pareille à la mienne, pire et plus déchirante, plus animale aussi, d'où sourd-t-elle ?

Je ne sais plus, j'ai trop pleuré pour bien me souvenir. La chose que je fuis doit être atroce.

Quelques heures plus tôt, certainement, j'étais tout autre.

Je m'enivrais de l'odeur des feuilles mouillées, et les beaux cumulus d'or en voyage dans le ciel verdâtre du couchant subjuguaient mes yeux extasiés.

J'aimais la vie... et maintenant tout me parle de mort. Un cauchemar est venu s'installer sous mon crâne avec la nuit.

L'étoile lumine au faîte du peuplier, la lune plus claire monte, monte, victorieuse... les doigts feuillus des branches l'agrippent, semblent l'aider dans son ascension. Elle atteindra bientôt l'étoile...

Les yeux mouillés, je me prends à sourire d'un sourire veule d'idiot.

Mais cette femme qui pleure dans l'ombre, ce ruissellement froid dans le fond de mon coeur, ce frisson continu le long de mes membres détendus et ce sourd battement à mes tempes fiévreuses, portent l'horreur d'une chose irrémédiable.

Je ne veux plus savoir... mourir serait mieux. Jamais je n'ai rêvé comme ce soir l'anéantissement de ce pauvre moi lamentable.

Egoïsme, lâcheté, peur de me souvenir?

Une mère sanglote à mes côtés.

Oui, oui, je sais enfin 1... mais je n'ai pas le courage de revoir tout de suite la chose brutale... je veux rêver au-delà... m'habituer, par transitions, à l'inoubliable

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LES PRIMAIRES

mmmm

cauchemar... et me persuader que, peut-être, cela n'est pas survenu.

Mais cet étau qui me serre la gorge, y enfonce ces crocs cruels ! Ces larmes qui n'en finissent plus de couler sur mes joues !

Douleur d'homme, sois plus fière ! Rien n'efface l'irréparable.

On a bougé près de moi. Une main brûlante m'a relevé le front, et le fantôme d'une voix aimée a murmuré «Viens veiller près de Norette. »

— Tu vois, m'a dit Lydie, sa robe blanche était préparée pour la mener à la cérémonie des prix qui aura lieu demain : nous l'ensevelirons avec.

— Pourquoi, pourquoi cela, mon Dieu !

— L'enfant ne t'a rien dit ? Tu ne l'as pas grondée ?... elle était si sensible, tu sais !

— Non, j'ai fait tout ce qu'elle m'a demandé avec bonne grâce, mais elle était très triste... Elle m'a même avoué qu'elle souffrait.

— Pour que Norette avoue cela, elle devait bien souffrir.

— Elle semblait désirer vivement ta présence... plusieurs fois son impatience l'a menée sur la route... par où tu devais venir...

— Oh 1 si j'avais su 1...

Norette est enterrée dans le petit cimetière isolé de la commune de Tourteline.

« Vois-tu cet îlot massif de verdure, c'est le bois du presbytère. À gauche, après un intervalle insignifiant, ces cyprès coniques qui dominent un mur blanc marquent le cimetière : elle est là depuis huit jours. »

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LES PRIMAIRES

Alors, Jean de la Plaine qui m'a écouté délirer en silence, me questionne avec tact et de manière affectueuse.

— A ton avis, comment cela s'est-il passé ?

— Voilà ce que nous ne saurons jamais avec précision.

— Le docteur, qu'a-t-il pensé de l'accident ?

— Un étourdissement... un vertige... a-t-il dit, l'état maladif de l'enfant pouvant le faire supposer.

— Mais, toi, que supposes tu ?

— J'ai d'abord supposé que l'attirance de l'eau — qui est un phénomène assez connu — avait pu lui faire perdre l'équilibre.

Mais, depuis, j'ai acquis la certitude que ses pieds étaient partis les premiers, que, donc, elle avait glissé, ou qu'une planchette vermoulue s'était détachée sous son poids.

— Par quelle déduction es-tu arrivé à penser cela ?

— D'abord l'ecchymose bleue, fortement marquée, que j'ai pu relever près de l'oreille, le matin de l'ensevelissement. Ensuite un geste rageur de Louis Cornu que j'ai surpris le lendemain matin, alors que j'allais me rendre compte de l'état du plancher.

Venu lentement vers la rivière, les pas étouffés par les herbes — Cornu ne m'avait pas entendu venir — je l'ai vu démolir, à coups de talons rageurs, tout l'avant de ce débarcadère monté sur pilotis. Et il proférait assez haut, à chaque ruade :

« Tiens ! tiens ! saleté 1 Comme ça, il n'arrivera plus d'accident ! »

En serrant de plus près mes observations, j'ai pensé que Norette, qui était une enfant fort raisonnable, pru" dente, et nullement étourdie, ne se serait pas hasardée jusqu'au bord de ce petit plancher, surtout après mes recommandations plusieurs fois réitérées. Alors ?

— Alors ! un fait que je n'avais pas prévu se produisit. Un matin, le lendemain de l'enterrement, le cadet des

fils Cornu vient me trouver ici. J'étais seul.

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LES PRIMAIRES

— Tenez, me dit-il, je vous rapporte le couteau que vous aviez prêté à Norette. Quelques minutes avant l'accident elle me l'a remis en me disant :

« Vous le rendrez à papa Léo, parce que moi je ne le reverrai plus. »

— Comment, lui ai-je dit, vous avez pu entendre ça sans m'en rien dire ?

— Oh ! vous savez, comme elle était malicieuse, j'ai pris sa réflexion pour une boutade.

Et j'ai vu que le pauvre garçon, devant mon visage défait, regrettait de m'avoir rendu le couteau.

— Selon toi, elle se serait...

— Je ne sais plus que penser.

Elle disait : « Je vois bien que je ne serai jamais comme les autres, que je ne guérirai jamais. »

Mais choyée comme elle l'était, se peut-il que, malgré ses souffrances, elle n'ait pas tenu à la vie ?

« Tiens I j'aime mieux revenir à ma première version : le vertige de 1 eau.

« L'eau était si belle avec ses moires dorées de soleil, ses beaux reflets d'arbres vacillants, qu'elle fut hypnotisée par le grand ciel renversé qui s'y mirait avec ses nuages, beaux comme des palais de fées autour desquels volaient de joyeux oiseaux et qu'elle est allée involontairement s'y guérir de sa grande détresse de petite fille.

« Tout a favorisé cette mort, car vraiment, c'était une faveur que le ciel accordait à cette enfant déshéritée, }out, dis-je, a conspiré contre un sauvetage qui semblait très facile...

« Les plongeurs, sûrs de leur fait, suivaient le fort courant qui devait emporter le petit corps au milieu de la rivière, alors qu'un courant sournois, incurvé vers la rive, la ramenait sous les aulnes, parmi les herbes du fond.

« N'importe ! Si elle devait s'en aller prématurément, je n'aurais pas voulu la voir finir de cette façon tragique 1 »

Edmond ROCHER.

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LES PBlMAtRES

Commentaires

MA RDI- GR A S

Carnaval est-il mort ?

On fait encore ripaille à la ville et à la campagne. A la campagne surtout. Je connais un village où le boucher ne passe qu'une fois l'an : la veille du mardi-gras. Je vous prie de croire qu'il fait recette. Il apporte dans chaque ferme des pot-au-feu de quinze à vingt livres, que les paysans consomment avant de s'attaquer à un poids égal de crêpes ou de beignets. Le carême peut venir : les estomacs ont fait leur plein de viande et de dessert.

Par contre, l'on remarque moins de masques dans les rues, depuis la guerre, et les bals parés deviennent de plus en plus rares. Cela tient à ce que le nombre des gens qui portent un masque en permanence s'est accru de singulière façon. Se masquer n'étant plus se signaler à l'attention publique, les carnavals passent inaperçus. Ils sont plus nombreux que jamais. Le jour du Mardigras, licence leur est donnée de s'avouer pitres, pierrots, satyres ou coquins. Ils répugnent à le faire. Un voleur habillé en homme politique, un escroc déguisé en prince de la finance, un charlatan costumé en journaliste, une pécheresse ayant pris l'apparence d'une enfant de Marie, ne révèlent pas volontiers leur vrai visage. A la faveur d'un scandale, on peut le découvrir.

Carnaval est mort ? Non. Carnaval est roi. Encore quelques années de fard et de pourriture, et l'on verra passer dans les rues, aux heures grotesques, un cortège de fripouilles et de clowns au-dessus duquel apparaîtra le travesti du vers célèbre :

En nous-même, enfin, le Carnaval nous change.

Roger DENUX.

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LES PRIMAIRES

LA VIE

Avant et pendant la guerre, il fut un temps où les Allemands affirmaient avec une foi tellement orgueilleuse : « Gott mit uns 1 Gott mit uns ! 1 que nous étions parfaitement fondés à nous poser anxieusement cette question : « Ah ça !... Dieu serait-il allemand ?»

Depuis, bien des événements ont passé, et le vent du succès ne paraît plus souffler du même point cardinal.

La conséquence en est que ce sont maintenant les Allemands qui s'interrogent en disant : « Ah çal... mais Dieu est-il français ? »

Questions oiseuses en vérité, auxquelles il est stupide de vouloir s'attarder, parce que personne n'y peut répondre.

Mais ce que, par contre, on est en mesure d'affirmer, c'est que le vénérable créateur du monde, dut donner, lui aussi, pendant quelque temps du moins, dans ce qu'on est convenu d'appeler le romantisme.

En effet, à l'époque de cette pacifique révolution qui rénova les lettres et les arts et bouscula un peu les moeurs, les âmes pieuses (sous l'effet de quelle inspiration ?), se mirent à converser avec Dieu iur des sujets... moins austères.

Certes les grand'mères poussèrent des cris d'horreur, mais les petites oies blanches jubilèrent en secret, et se complurent délicieusement dans ces entretiens mystiques d'un genre si nouveau pour elles, et d'un tour si plaisant, auprès desquels le Notre Père n'était assurément que de la petite bière.

Ainsi naquit, aux environs de 1838, un petit manuel de piété, si l'on peut dire, intitulé Façon d'aimer légitimement, composé par le Révérend Père S. J. à l'unique intention, on le pense bien, des jeunes filles et des jeunes femmes.

On y trouve des prières véritablement touchantes, dans le genre de celle-ci, qui, si elle pouvait faire sourire dans sa vieille barbe le bon père éternel, devait certainement lui chatouiller très agréablement le coeur.

Lisez, plutôt, et mettez-vous à sa place...

* Mon Dieu, qui avez créé le genre humain pour bénir votre nom adorable, et qui lui avez donné, par la source féconde du sacrement de mariage, une voie légitime pour éteindre le feu de la concupiscence et en même temps multiplier, je vous adresse mes voeux afin qu'il vous plaise de me remplir d'une vertu vivifiante qui me rende capable de produire du fruit de l'union conjugale et me donne un époux qui ait loues les qualités nécessaires pour s'acquitter dignement des voeux du mariage, vous promettant que je ne lui refuserai jamais ce devoir quand il voudra procéder à la principale action du sacrement, afin que nous puissions mettre au monde de petites créatures qui vous louent inces—

inces— —


LES PRIMAIRES

somment ici-bas. Regardez donc, 6 mon Dieu, avec pitié, votre servante très humble. Ne permettez pas qu*el\e demeure plus longtemps sur la terre comme un arbre sec et stérile ; faites, s'il vous plaît, pleuvoir dans Us champs une rosée douce et agréable qui fasse naître de bonnes plante» pour l'éternité. « Ainsi soit-il. »

Il n'y pas à dire, c'est réussi I

Mais que diraient tous nos bons pères, si nos braves instituteurs composaient des morceaux erotiques dans ce genre à l'usage des jeunes pucelles ?

Maurice MARÉE.

POLITIQUE

L'Europe commence à Genève. Une grande idée lancée en septembre 1929 par M. Briand ; un déjeuner européen où elle est reprise au bond ; un long et remarquable mémorandum français en mai 1930 ; les réponses de l'Europe ; des débats subtils et serrés à l'assemblée de la Société des Nations de 1930 ; la décision de constituer un Comité Européen chargé de donner à notre vieux monde la charte de sa paix et de son bonheur : ce comité vient de siéger à Genève pour la première fois. L'Europe commence.

Se fera-t-elle ? Echouera-t-elle ? Le risque demeure grand tant que les seuls gouvernements seront seuls chargés de l'oeuvre. Entre leurs manoeuvres et leurs contre-manoeuvres, les réticences des uns, les jalousies des autres et la timidité de tous, il suffit d'un hasard, d'une faute tactique pour que tout soit remis en cause. L'Europe a pour elle, en la personne de M. Briand, le plus habile manoeuvrier du monde. C'est beaucoup. C'est même tout si les circonstances sont normales. Mais en cas d'imprévu ?

En réalité l'Europe ne sera sûre de se faire que si elle a pour elle, outre la dextérité de ses artisans, la volonté tenace de l'opinion. La masse ouvrière a là un rôle immense à tenir. Le tiendra-t-elle ? Voudra-t-elle le tenir ?

Je sais. Dans le monde capitaliste, tout progrès est à deux sens. Tout ce qui assure la prospérité et la santé assure d'abord la prospérité et la santé du capital, avant celles des travailleurs ; tout perfectionnement renforce la domination capitaliste et risque de causer aux ouvriers des ruines et des peines plus grandes que par le passé. En faisant l'Europe, ne fera-t-on point un capitalisme européen, plus dur, plus oné—

oné— —


LES PRIMAIRES

reux à la classe ouvrière que le capitalisme morcelé de nos vieilles nations qui s'entredéchirent et dans lesquelles le poids de l'argent se disperse encore en forces divergentes?

L'objection a sa force. Et elle a sa force aussi l'objection qui repousse la constitution d'un grand marché commun de l'Europe en arguant que jusqu'ici la rationalisation, en Amérique, en Allemagne, a provoqué plus de chômage qu'elle n'a créé de bonheur. La crise qui passe sur le monde accrédite cette croyance que le progrès de l'organisation du travail est à l'origine de l'immense chômage de l'heure présente. Et l'on dit : « Voulez vous, en rationalisant l'Europe, rationaliser le développement du chômage européen ? »

Argumentation spécieuse. Mais politique à courte vue. Les ouvriers ont lapidé Papin ; ils ont maudit la vapeur qui devait les jeter à la rue. Ont-ils empêché la vapeur de conquérir le monde ? On a condamné le chemin de fer, le télégraphe, l'avion, tout ce qui renforce la domination de l'Etat et de l'administration d'Etat. Empêchera-t-on la voie ferrée, le télégraphe et l'avion de se répandre ?

On n'empêche pas les évolutions nécessaires.

Mais on peut — on doit — les conduire et les diriger. C'est là. le sens de l'action des masses.

Vous n'empêcherez ni le rapprochement européen, ni jla rationalisation européenne, parce que le morcellement et l'anarchie actuels ne sont pas conformes à l'évolution des forces productives. L'Europe se fera. Et la rationalisation aussi. Mais le problème est de savoir si la masse regardera stupidement le changement s'opérer sans elle et contre elle, dans le plan du capitalisme qui en tirera librement les profits, ou si elle prendra la tête du mouvement, pour le ployer à sa volonté et à son bénéfice.

Voilà le problème 'de l'Europe.

Qu'on n'attende pas qu'il soit trop tard pour lui donner une

solution.

Pierre BROSSOLETTE.

PROPOS D'UN U10PIEN

RÉFLEXIONS SUR L'OBÉISSANCE Conseils à un Conscrit

Le mot obéir peut avoir deux sens. Obéir, ce peut être s'efforcer de calquer les conceptions de ton esprit sur celles d'un

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LES PRIMAIRES

autre esprit, de soumettre ta volonté à une autre volonté, de subordonner tes jugements au jugement d'un autre. Cela, c'est l'obéissance spirituelle et intérieure, la seule vraie, celle exigée par les Jésuites et d'autres religieux, qui s'y entendaient en fait d'autorité.

Mais obéir ce peut-être aussi et seulement faire toutes les concessions dans les limites de la forme, du corps, du fait, de l'acte, à une force brutale qui s'impose par la contrainte extérieure — tout en réservant entière ta liberté de jugement. C'est l'obéissance passive, en apparence plus absolue que l'autre, en réalité futile et négligeable, obéissance purement corporelle, matérielle et extérieure, et la seule qu'un homme libre puisse pratiquer sans se manquer de respect.

C'est de la première obéissance que Renan parlait lorsqu'il a dit : « Il y a des délicatesses supérieures à jamais perdues pour celui qui a obéi ». Tâche de trouver une joie farouche dans l'abdication complète du contrôle de tes gestes qui te rendra plus cher et plus délicieux le libre exercice de ta pensée. Ton sergent ou ton capitaine peuvent te mettre en prison; ils ne peuvent te forcer à changer tes opinions politiques ni tes principes littéraires, tes goûts ni les modes de la sensibilité, ni les règles de ta pensée. Ils peuvent te forcer à nettoyer les goguenots, mais non à trouver belle une page de Paul Bourget.

Refuser la discussion à un supérieur, c'est refuser de lui reconnaître un pouvoir raisonnant, une intelligence ; c'est la suprême insulte, et cependant elle est toujours à ta portée, car elle échappe aux lois, aux punitions et aux règlements.

Ne t'abaisse point à combattre avec ton supérieur à coups d'arguments toujours plus ou moins discutables, plus ou moins réfutables ; contente-toi de l'accabler par une obéissance absolue et méprisante.

Moins on parle à un supérieur, mieux cela vaut. Traite le comme une brute ou une machine. Ton supérieur est une machine, plus forte que toi, mais non raisonnante. Cède lui, mais ne discute pas ; tu lui ferais trop d'honneur.

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LES PRIMAIRES

II peut y avoir de profondes, d'intenses jouissances de mépris à accomplir scrupuleusement un ordre inepte.

* #

L'esclave obligé d'agir contre sa raison trouve parfois des joies singulières à développer dans ses plus extrêmes conséquences l'ordre initial et absurde qui lui fut donné et à en fignoler l'absurdité. A défaut de pouvoir supprimer la bêtise, on la transforme en caricature. C'est encore une forme d'art. Sois artiste dans ton esclavage.

* *

Dans toute hiérarchie, le supérieur seul a le droit d'avoir de l'esprit ; l'inférieur n'a que celui de rire. N'essaie jamais d'avoir de l'esprit avec les supérieurs ; ne t'abaisse jamais à rire des plaisanteries d'un supérieur.

Avec les supérieurs, ni rire ni relations amicales ; l'amitié n'est qu'entre égaux.

Etre opprimé soi-même peut devenir à la longue déprimant ; mais opprimer les autres est toujours, dès le début, avilissant et dégradant.

* •

Rien n'est plus dégradant qu'un grade.

Nul n'est plus esclave de la discipline que celui qui est chargé de la faire respecter.

Nul métier plus triste que celui de gendarme : on n'est plus un homme mais un outil. Il y a dans la société maint gendarme qui ne porte pas le

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LES PRIMAIRES

képi à galon blanc ; mais ils n'en sont pas moins plus gendarmes que les gendarmes. Tâche de n'être jamais de ceux-là.

Dans toutes les armées, dans toutes les casernes, la formule du commandement : « Embêter le plus d'hommes possible le plus possible, le plus longtemps possible » s'oppose à celle du soldat : « En faire le moins possible en mettant le plus de temps possible et le moins efficacement possible. »

Toutes deux s'accordent pourtant sur un point : l'inutilité de l'action entreprise ; aussi, sur ce point arrive-t-on à des merveilles, à des triomphes.

* #

Les hiérarchies

Il n'y a pas d'hommes supérieurs ni inférieurs, ou du moins il n'y a pas de supériorité qui puisse s'imposer sans discussion. Plus une supériorité veut être absolue, plus elle sera discutée.

Défends-toi bien et soigneusement de reconnaître aucune supériorité ; j'entends de la reconnaître dans le for de ta conscience ; extérieurement, traite tout homme, quelque abruti qu'il te paraisse comme s'il t'était légèrement supérieur.

Conserve et entretiens jalousement ton indépendance intime. Renie toute hiérarchie. En ayant trop souvent l'air de croire à la supériorité d'autrui, tu finirais par y croire réellement. Le soldat qui flatte son sergent finit par le considérer vraiment comme un personnage et par attacher à ses actes et à ses propos plus d'importance qu'à ceux d'un homme ordinaire. L'élève qui prend l'habitude de se plier à la pensée du maître aliène sa propre pensée et il emprunte au maître jusqu'à ses tics et ses manies.

Quoi que tu fasses, tu auras toujours dans la vie, sous une forme ou sous une autre, des sergents et des maîtres. Alors, souviens-toi !

Refuse toute familiarité avec ceux qu'une hiérarchie quelconque place au dessus de toi ; mais refuse plus énergiquement encore d'être un sergent ou un maître.

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LES PRIMAIRES

Il y a un être bien plus serf que le bagnard, c'est le garde chiourme. Celui qui accepte d'être un degré dans une hiérarchie perd tout droit de réclamer contre cette hiérarchie, donc toute liberté.

Reste en bas ; c'est là que tu seras le plus libre, malgré les apparences, puisque tu y gardes le droit de songer à la révolte.

Régis MESSAG.

CINÉMA

LES FILMS « TRISTES ». — LA PETITE LISE LE FILM a LARGE». — CONSTRUIRE UN FEU.

Pendant longtemps, les auteurs de films s'ingénièrent — si Ton peut dire — à donner à chacune de leurs oeuvres une « fin heureuse ». Il était d'usage que dans les derniers mètres du film les braves gens fussent récompensés et les mauvais garçons punis. En général pour symboliser le bonheur, on célébrait en fin de compte un mariage cinématographique.

On disait de certaines choses de la vie courante : « Tant mieux, cela finit bien : c'est comme au cinéma ». Le public de l'écran y avait, pris goût. Quand la projection était terminée, tout avait été arrangé : le spectateur s'en allait tranquille.

On s'avisa de faire des films dont la fin serait tragique, cruelle. La cinégraphie allemande se distingua particulièrement dans ce genre. Le public ne fit pas mauvais accueil à ces films qui rompaient avec la tradition mais cependant il exigea des films « tristes » une tristesse limitée.

C'est ainsi qu'on admet fort bien que le héros soit tué à la fin de l'histoire mais à la condition que ladite histoire soit émaillée de détails touchants, classiques, voire de petits épisodes amusants. On admet le tragique lorsqu'il est étudié, conventionnel. On l'admet moins lorsqu'il est vécu, dépouillé.

La vie des hommes a un tragique quotidien que les hommes n'aiment pas retrouver au cinéma.

11 y a quelques années, une salle parisienne reprenait L'Escalier de Service, film magnifique de Jessner, interprété par l'inégalable Henny Porten. En voici le bref résumé :

Trois personnages : une servante, un ouvrier, un facteur un peu simplet.

La servante aime l'ouvrier qui l'aime aussi.

Obscurément, le facteur adore la servante.

Chaque soir, la jeune femme va retrouver son amoureux. Ici, Hen—

Hen— —


LES PRIMAIRES

ny Porten est admirable, elle possède exactement son rôle et représente son personnage avec perfection.

Un jour, l'homme ne vient pas au rendez-vous. Doute, inquiétude, angoisse.

Le facteur, voulant, à sa façon, obliger celle qu'il aime, fabrique des lettres rassurantes signées de l'autre et les porte à la brave fille.

D'abord elle est heureuse. Puis elle découvre le stratagème.

Touchée par le geste du simple, elle va vers lui, chez lui, elle va l'aimer peut-être.,,

L'amoureux revient. Il sort de l'hôpital. Il s'excuse.

Elle explique: il y a le facteur...

L'ouvrier va le trouver. L'autre, pauvre fou perdant son rêve, le tue. Chassée par ses maîtres, la servante se suicide.

C'est une aventure banale, un simple fait-divers, dont Jessner avait su faire un chef-d'oeuvre.

Le public du boulevard n'a pas voulu l'accepter. Il préfère le factice. Il n'aime le réalisme que si c'est un réalisme de tout repos.

Beaucoup de gens vous diront : on ne va pas au cinéma pour se pencher sur la misère humaine. On a bien assez de ses soucis personnels.

Dernièrement, à l'occasion du congrès des ciné-clubs, j'entendais Robert Jarville déplorer que le cinéma fût un art de consolation.

C'est en effet ce qu'est aujourd'hui le « septième art » chanté par Canudo : on ne vient pas devant l'écran pour penser, on y vient pour oublier...

Nous venons d'en avoir la preuve avec La Petite Lise.

C'est un film de Jean Grémillon et c'est sans doute le meilleur film « parlé » en français produit jusqu'à ce jour.

Mais c'est un film triste, un film qui ne cherche pas à flatter le public.

Alors, on l'a sifflé. Et plusieurs cinémas ont interrompu sa projection.

C'est l'histoire d'un bagnard, libéré grâce à sa bonne conduite, qui revient à Paris et trouve sa fille compromise dans une sale affaire. Il n'hésite pas à s'accuser d'un crime qu'il n'a pas commis pour sauver le bonheur de son enfant. Et il retournera au bagne.

Interprété par Nadia Sibirskaïa et Pierre Alcover, ce film dégage une émotion extraordinaire.

Jean Grémillon n'a pas abusé du dialogue, n'a pas fait intervenir les grands mots, les savantes déclamations. Chaque personnage parle comme il doit parler. Pas de discours explicatifs. On nous laisse le soin de comprendre l'ensemble des faits par le peu que nous en entendons dire. Un film composé dans cet esprit <ait mentir ceux qui disent que le cinéma ne peut donner à réfléchir. En dehors des paroles, le son est également employé avec habileté. Le metteur en scène n'a

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LES PRIMAIRES

pas hésité à accoupler des images et des sons dont les uns ne sont pas le commentaire direct des autres.

Et puis, comme je l'ai dit, il y a Nadia Sibirskaïa.

Un mouvement des yeux de Sibirskaïa nous en apprend davantage que trois pages d'un auteur dit « psychologue » ou que les déclamations gesticulées et martelées de quelque grrrande artiste !

A plusieurs reprises, Grémillon a su « faire taire » son film pour permettre à son excellente interprète de s'exprimer dans le style pur du bon vieux cinéma muet. Les quelques gros plans de Nadia Sibirskaïa impriment au film une émotion humaine que seuls sont incapables de comprendre ceux qui estiment qu'un film parlant doit parler tout le temps.

Ce film méritait un succès triomphal. 11 ne l'a pas eu, loin de là. Ses éditeurs eux-mêmes l'ont négligé, l'ont « laissé tomber ».

Le public préfère Parade d'amour ou Si l'Empereur savait ça.

C'est infiniment triste.

Plus encore que les films que le public trouve trop tristes.

# # *

Le nouveau bateau de l'industrie cinématographique c'est le film « large», le grandeur-film, le magnafilm, etc.. Les Américains nous promettent monts et merveilles.

Il est évident que pour certaines vues, pour certains tableaux panoramiques, il serait très utile de disposer d'un écran plus large. Le procédé dit du « triple écran » employé par Abel Gance pour son Napoléon ne peut être appliqué qu'avec beaucoup de difficultés puisqu'il nécessite trois appareils de prises de vues et trois appareils de projection.

Les différents systèmes américains, qui utilisent une pellicule plus large passant dans des appareils spéciaux, entraîneraient une transformation radicale de l'appareillage cinématographique. Ce serait coûteux et, dans tien des cas, impraticable.

Or, voici que nous est révélé un procédé français beaucoup plus simple. Ce procédé, imaginé par le professeur Chrétien n'exige pas la modification du format de la pellicule.

Claude Autant-Lara vient de l'expérimenter en tournant Construire un feu, d'après la nouvelle de Jack London.

Voici comment Autant-Lara explique le procédé (Revue du Cinéma, novembre 1930):

• Chacun de nous connaît ces glaces déformantes des parcs d'attraction, qui * tassent » les effigies en hauteur ou en largeur pour la joie du public. L'objectif « Hypergonar » agit à la manière de ces glaces cylindriques concaves ou convexes : THypergonar est, lui, un objectif formé d'un système de lentilles cylindriques.

« En plaçant devant l'objectif d'un appareil de prises de vues cet

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Hypergonar, on obtiendra donc un « tassement » des images photographiques, sur le négatif d'abord, puis sur le positif obtenu normalement par contact ensuite.

« Lorsque l'on passe le positif ainsi obtenu dans un appareil de projection sur lequel aura été préalablement fixé ce même Hypergonar, les images, parcourant le chemin inverse, reprendront leur forme première, non déformées, plus grandes.

« Si le rapport d'agrandissement donné par la courbure plus ou moins prononcée de la lentille cylindrique de l'Hypergonar est par exemple du rapport de 1 à 2, on obtiendra une image qui contiendra, « tassée » dans le cadre d'une image normale les éléments d'une image deux fois plus grande : cette opération de restitution ne s'obtenant qu'à la projection avec Hypergonar.

« On aura donc, avec un appareil de prises de vues ordinaire et un appareil de projection courant, un écran double grandeur. Double grandeur en hauteur ou en largeur, à volonté, suivant le sens dans lequel nous aurons orienté les lentilles cylindriques.

« Mais si l'Hypergonar ne nous offrait que la faculté de fournir de très belles images panoramiques d'une seule portée, faisant seulement grande impression, son intérêt, à mon sens, limité. Voici une des plus intéressantes ressources qu'offre encore cet objectif vraiment extraordinaire : introduit dans une tireuse spéciale, dite tireuse optique, l'Hypergonar permet d'obtenir au tirage des synthèses de plusieurs négatifs différents sur une même image : ces négatifs, tassés au tirage sur le positif, reprendront également leur forme première à la projection.

« Les négatifs de ces différentes scènes seront normaux, pris avec une caméra courante et seront, eux, « anamorphoses » dans la tireuse optique qui les juxtaposera et les tassera, puis il seront reformés et agrandis à la projection ».

On connait le sujet de Construire un feu.

Un homme, perdu dans le désert glacé de l'Alaska, essaie de faire du feu pour se réchauffer.

Après plusieurs tentatives malheureuses, il perd ses allumettes.

Frappé de terreur, ii imagine de tuer son chien pour mettre ses mains au chaud dans les entrailles de la bête. Le chien lui échappe. L'homme (rôle tenu superbement par José Davert) meurt, gelé.

En réalisant ce film, Claude Autant-Lara a employé le « film large » sous trois formes :

1° — pour élargir l'image et étaler toute la désolation de la plaine glacée, pour souligner la solitude du personnage.

2° — pour grandir l'image en hauteur et donner des gros plans du personnage entier ou des vues impressionnantes des hauts sapins.

3° — pour donner des images de commentaire en marge de l'image

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LES PRIMAIRES

principale (exemples : montrer l'heure, le niveau du thermomètre, la boîte d'allumettes qui se vide).

Par ce troisième procédé, le film se trouve débarrassé de sous titres, d'images alternées et d'une foule de choses nécessaires dans un film ordinaire mais qui ont le tort d'exagérer le métrage.

Première production d'une technique nouvelle, Construire un feu présente des imperfections matérielles auxquelles il serait ridicule de s'arrêter.

Ce qu'il faut retenir, c'est la démonstration faite.

Le « film large », envisagé selon le procédé Chrétien, offre des avantages multiples et n'oblige pas à une révision du « standard » des appareils et des pellicules.

Il apparaît comme un système praticable immédiatement et qui ouvre la voie à une nouvelle technique de la composition des films.

Puisse l'innovation de Claude Autant-Lara tenter d'autres metteurs en scène...

Marcel LAPIERRE.

MUSIQUE

MUSICOGRAPHIE

«$• La Musique contemporaine en France, par René Dumesnil (2 vol. Colin, éditeur). La prodigieuse éclosion de talents si divers, les problèmes techniques sans cesse posés par les écoles et résolus parfois par le génie, l'intérêt croissant que prend le public à la musique pure grâce aux concerts, au phonographe, tout cela justifie une mise au point de la musique européenne et de son évolution depuis 1870.

En dehors de nombreuses études ou monographies, il n'existait guère que le gros ouvrage en deux volumes Cinquante ans de musique française (1874-1925) (Librairie de France) dû à la collaboration d'une douzaine de critiques, et dont l'unité de vues se trouve de ce fait compromise, et le très succinct Panorama de la musique contemporaine d'André Coeuroy (Kra, éditeur 1928), tour de force par la profondeur aiguë des vues condensées en quelque deux cents pages, mais qui pour le profane ne peut-être autre chose qu'une longue énumération de noms et de titres.

L'ouvrage de R. Dumesnil vient donc à son heure. En se limitant à la seule musique française, l'auteur a sagement circonscrit son sujet et s'est ainsi permis les développements

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LES PRIMAIRES

indispensables non seulement aux étoiles de première grandeur, mais encore à quelques satellites fort intéressants du point de vue de l'évolution. D'ailleurs en un très remarquable chapitre il étudie à souhait les influences étrangères et mon. tre fort bien la place prépondérante que n'a cessé de s'assurer la France dans la renaissance musicale contemporaine. R. Dumesnil divise son livre en deux parties à peu près d'égale importance : le renouveau symphonique, où il traite des diverses formes de la musique pure, et l'évolution lyrique du théâtre contemporain.

Les courants d'idées, leur fusion, leurs divergences sont souvent indiqués avec une fine sûreté. Peut-être pourrait-on juger excessive l'attention accordée à de bien minces individualités, et la neutralité de l'historien nous semble parfois effacer les reliefs indiscutables ; enfin il apparaît à mainte occasion qu'une bibliographie défaillante a fâcheusement empêché l'auteur qui ne s'est pas résolu à interroger suffisamment les oeuvres mêmes. Mais ce sont là chicanes minuscules ; dans l'ensemble le livre de Dumesnil s'impose par sa nécessité et le très louable effort de coordination et d'intelligence d'une période complexe entre toutes qu'il décèle à chaque chapitre.

La collection Colin, dont on ne saurait trop faire l'éloge, vient de s'enrichir de deux de ses plus remarquables volumes.

«•$. Ballets russes. — (Numéro spécial de décembre 1930 de la Revue Musicale.) C'est également une page fulgurante de l'histoire de cette musique que la Revue Musicale s'efforce de retracer en une fort belle plaquette. On y lira des souvenirs sur la formation des Ballets russes qui, vingt ans (1909-1929) furent au premier plan de l'actualité artistique, sur les artisans de cette somptueuse féerie, Mijinsky, Benois, Bakst, Kochno, et les dominant de toute sa stature d'animateur inspiré, Serge de Diaghilew.

On ne redira jamais assez quelle beauté multiple et pourtant directe chaque création de cet étonnant artiste révélait au monde ébloui, fête de la couleur, du geste et du timbre.

Prodigieuse aussi était sa faculté de discerner le talent inconnu ; sans doute il y eut, dans le choix des compositeurs surtout, quelques lourdes erreurs, que d'ailleurs il se hâtait de reconnaître et de réparer impitoyablement. iMais comment oublier qu'il a imposé Strawinsky, dont les divers renouvel—

renouvel—


LES PRIMAIRES

lements portent le nom d'un ballet, qu'il a obligé Satie à sortir de sa médiocrité rageuse, qu'enfin la jeune musique, après Manuel de Falla, lui doit des succès dont la précocité, maintenant qu'il n'est plus, doit amèrement réjouir les trop heureux bénéficiaires.

— On lira notamment les articles consacrés par Warnod à la décoration et, par Mme Sazonowa à la chorégraphie du Ballet russe. On sait que depuis la guerre Diaghilew avait sacrifié la magnificence des premiers spectacles à une sécheresse dépouillée parallèle à la vogue de la peinture cubiste (Picasso fut de ses collaborateurs) et de la concision musicale (Àuric lui doit ses meilleures oeuvres). Toutefois le même bouillonnement de vie ardente agitait ses productions. Et à penser qu'une telle réussite, une perfection si complète qu'elle laissait le spectateur accablé d'admiration, se sont brusquement évanouies à. jamais, ceux qui eurent la joie d'approcher ces mirages ressentent plus cruellement la dure condition humaine et la vanité de nos rêves.

Albert GRAVIER.

RADIOPHONIE

L'ÉGLISE ET LA RADIO

11 n'est pas trop tard pour parler du Congrès catholique de la Radio qui s'est tenu à Grenoble en novembre dernier. L'importance des sujets traités, la valeur incontestable des rapporteurs, autant que le nombre des délégués : curés et représentants des oeuvres, cercles, etc. donnent à cette manifestation, placée sous le patronage de dignitaires ecclésiastiques considérables, un intérêt infiniment supérieur à celui d'une passagère actualité.

Des rapports sur les questions suivantes y furent discutés : l'enfance devant le haut-parleur, les rapports de la morale et de la foi avec les programmes d'émission. On y examina aussi la situation actuelle de la Radio-diffusion française et quel devrait être le rôle des auditeurs catholiques.

Et, en conclusion des débats, s'est définie une véritable politique catholique de la Radio : organisation des catholiques dans les Radioclubs, action de leurs représentants près des émetteurs, création d'une presse radiophonique catholique, formation de conférenciers catholiques pour le micro.

On aurait tort de sous-estimer la valeur d'un tel programme.

L'église apostolique et romaine ne néglige aucun domaine et l'ac—

l'ac— —


LES PRIMAIBES

tivité de ses militants est souple et multiple. Elle veut, et elle saura, utiliser ce nouveau moyen mécanique qu'est la Radio pour ses fins particulières, comme elle a su organiser dans les Jeunesses catholiques des milliers d'ouvriers, ainsi perdus pour la lutte syndicale révolutionnaire ; comme elle a su grouper en de nombreux foyers les espérantistes de nombreuses villes, pour lesquels la langue auxiliaire perd sa valeur de moyen de culture internationale ; comme elle a su, dans la majorité de nos communes, soustraire à l'influence des oeuvres post-scolaires laïques la majorité des adolescents, par ses cercles, ses patronages, ses cinémas paroissiaux, ses scouts ; comme elle a su opérer un début de noyautage de l'enseignement public par l'association des Davidées (1) ; comme elle a su faire nommer l'un des siens, le chanoine Reymond, (le réalisateur de cette oeuvre prestigieuse qu'est le Cinéma éducateur catholique), représentant officiel de la France dans les congrès internationaux du Cinéma.

Et c'est justement ce personnage, membre du conseil des émissions de Radio-Paris et que ses adversaires s'accordent à considérer comme un animateur remarquable, que nous trouvons président du Comité catholique de la Radiophonie. C'est cet organisme, état-major permanent, qui, parlant au nom des milliers de catholiques adhérents des Radio-clubs noyautés par les militants de base, saura obtenir des émetteurs, des programmes expurgés de toute atteinte • à la foi et à la morale ». Et chacun sait qu'il n'est pas de vraie morale sans Dieu... Ainsi, dans les studios d'émission, comme ailleurs, l'Eglise joue son rôle de conservation sociale.

Un fait remarquable, d'ailleurs, est que, au Congrès de novembre, les organisateurs se sont opposés absolument à ce que fût discutée la question, pourtant brûlante et agitée actuellement dans tous les milieux, du statut futur de la Radio-diffusion, et cela malgré le désir de nombreux délégués.

Peut-être le régime organique des postes d'émission importe-t-il peu aux yeux de l'Eglise ? Qu'ils appartiennent à des compagnies privées ou a l'Etat, la tactique à suivre pour contrôler les micros est la même. La preuve a été abondamment faite en ces dernières années que les catholiques pouvaient obtenir des gouvernants des violations insidieuses de la laïcité de l'Etat.

Que les auditeurs ne s'étonnent donc point que, dans les heures d'émission du grand poste privé de Radio-Paris, une place de choix soit réservée, le dimanche à midi, aux causeries catholiques. Pas plus que d'avoir entendu, diffusés par Radio-Toulouse, les discours prononcés au Congrès National pour le recrutement sacerdotal (Toulouse, novembre 1930), et où, entre parenthèses, le citoyen-député(1)

citoyen-député(1) à ce sujet un article documenté de La Révolution Prolétarienne (5 décembre 1930) : Le* Davidées (Marie Guillot).

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LES PRIMAIRES

curé Bergey prononça sur les souffrances endurées par les prêtressoldats pendant la guerre de bien étranges paroles (2).

Il n'est pas davantage surprenant, qu'au poste d'Etat de Lyon (la Doua), on ait pu voir un instituteur public, secrétaire général de l'Association des auditeurs du poste, contraint à démissionner, parce qu'on voulait lui imposer un abbé pour l'organisation d'une heure enfantine éducative et récréative.

Qu'on ne nous accuse pas, à ce propos, de sectarisme — aucun sectarisme ne serait à sa place dans cette revue — Nous ne prétendons pas qu'il est monstrueux de laisser s'exprimer devant le micro les porte-paroles d'une confession ; non, mais nous aimerions vérifier que la contre-partie est chose possible. Le soir où un militant libre penseur, ou un philosophe rationaliste aura pu, d'un studio, diffuser les idées qui nous sont chères, nous avouerons que le péril catholique ne menace pas la Radio-diffusion et que nous avons été aveuglés par de faux-semblants. Mais hélas I nous ne sommes pas à la veille du jour où, en tournant leurs condensateurs, les sans-filistes pourront, après avoir écouté le Père Lhande, entendre par exemple la voix de Georges Pioch ou de Lorulot, pour ne citer que ces deux conférenciers connus pour leur anticléricalisme militant.

Léon GRIVEAU.

ART

LE SALON D'AUTOMNE 1930

Quoi qu'on dise, ce Salon est, malgré certains envois assez insignifiants, un des plus intéressants des Salons de peinture. Il répond à la formule d'art vivant de ses fondateurs qui voulurent associer dans un seul salon tous les arts, y compris les arts considérés jusqu'alors comme des arts mineurs. Ainsi la reliure, la verrerie, la poterie, la céramique, Tébénisterie, le fer forgé y furent accueillis au même titre que la peinture, la sculpture et l'architecture. Des sections spéciales de littérature et de musique, puis de danse, de mode et de cinéma furent créées et préparèrent dans l'esprit public la manifestation d'art décoratif de la dernière Exposition Internationale. Au président Frantz-Jourdain et à son comité revient une grande part de cette victoire du modernisme sur l'esprit d'école, c'est-à-dire sur l'esprit de routine. Le Salon d'Automne a donc

(2) «r Nous avons, a-t-il dit en substance, nous avons suivi le Christ t travers les barbelés, nous l'avons suivi sous les obus ; avec lui, nous avons franchi les parapets et couru avec lui au devant des balles des mitrailleuses... »

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LES PRIMAIRES

été le premier ouvrier de la renaissance de l'art décoratif en France. Il est bon que de temps en temps on lui rende justice en le redisant.

Cette année le Salon d'Automne s'est particulièrement honoré en faisant une rétrospective de trois maîtres de l'Ecole Lyonnaise : Ravier, Vernay et Garrand, aujourd'hui encore peu connus, demain sans doute voués à la gloire.

Ravier peut prendre rang auprès des maîtres de l'Ecole de Barbizon. C'est un paysagiste au pinceau subtil qui fait songer tour à tour à Daubigny, dont il aime les « effets », à Chintreuil et parfois à Diaz. Vernay est un prodigieux peintre de natures mortes. Ses tableaux sont très dessinés et très poussés, mais conservent une fraîcheur remarquable. Ses fruits et ses fleurs, particulièrement ses raisins et ses roses, sont des oeuvres de qualité. Louis Carrand, était sans doute le plus doué de ses compagnons ; son oeuvre, toutefois, est beaucoup plus inégale que la leur, sans doute parce que Carrand dût, pour vivre, excercer toutes sortes de métiers, souvent bien éloignés de la peinture. On lui doit des paysages d'une grande sensiblité qui l'apparentent aux peintres les meilleurs de sa génération.

De même, le Salon a rendu hommage au talent de quelques uns de ses sociétaires disparus cette année, à Nicolas Tarkhoiî néo-impressionniste qui connut la gloire avant guerre et mourut dans la misère ainsi que le conte de façon poignante Alexandre Mercereau ; à Guillaume Dulac qui fut un peintre délicat au lumineux pinceau ; à Drésa qui fut un décorateur de théâtre ayant apporté des idées nouvelles, et à quelques autres de moindre réputation, mais d'aussi grande foi en l'art libre.

Je voudrais seulement parler des jeunes qui ont besoin de l'appui de la Critique et qui trouvent en Elle parfois une bonne et éclectique conseillère. Je dirai seulement que quelques-uns des grands artistes de ce salon l'honorent de leurs envois et qu'il serait injuste de taire leur effort. C'est ainsi que

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LES PRIMAIRES

Pompon expose un ara en onyxvert d'une pureté de formes vraiment merveilleuse, que Louis Chariot donne une figure de style de grande valeur : Le pâtre morvandiau, que Jules Zingg, avec un paysage de neige d'une luminosité violacée, s'avère l'un des plus puissants paysagistes de son temps, que Marcel Roche est un des plus subtils peintres de naturesmortes du moment. Auprès d'eux, Georges d'Espagnat, Georges Dufrénoy, Henry Déziré, Pierre Laprade, Pierre Ladureau, Jean Peské, Lotiron, Louis Valtat, Pierre Bonnard, Ch. Picard le Doux, Gaston Balande, Asselin, Georges Desvallières, André Favory, Pierre Girieud, Charles Kvapil, Charles Guérin donnent des oeuvres d'une tenue qui leur fait honneur.

La grande composition de Charles Kvapil, notamment, d'un réalisme puissant, le peintre, sa femme et son modèle au bord de Veau est à signaler pour sa réussite. Voilà de la peinture saine, qui rappelle la vigueur d'un Courbet et la truculence de palette des grands hollandais.

Dans le même ordre d'idées, les réalisations de Charles Jacquemot, de Fernand Trochain, de Frédéric Deshayes, de Maurice Savreux, tous quatre excellents peintres de naturesmortes, de Marcel Bach, de Raoul Carré, de Roland Chavenon, beaux paysagistes, de Marguerite Crissay, de Glukman, d'Eberl, de Capon, solides ou harmonieux peintres de nus, de Marcel Gimond, de Wlérick, de Dejean, de Marque, de G.-L. Guyot, sculpteurs excellents, méritent tous les encouragements. Je n'omettrai non plus les recherches d'Elisée Cavaillon sur lesquelles il y aurait beaucoup à dire si l'on voulait établir un parallèle entre ses sculptures et sa peinture.

* * *

Quelques jeunes peintres du Salon d'Automne nous offrent les plus belles espérances. Certains d'entre eux déjà ont vu leurs efforts couronnés de succès et le public des salons a ratifié le jugement de la critique à leur égard.

Parmi les plus doués, ou tout au moins parmi ceux qui sont par tempérament capables de devenir de grands peintres, je n'aurai garde de citer Jean de Botton, qui, dans de grandes compositions, s'efforce avec beaucoup de liberté de mêler à un certain académisme un romantisme modernisé. Sa Kermesse de VIndépendance comporte quelques solides morceaux, bien

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dessinés et d'un joli mouvement. Mais la composition est déséquilibrée par la tache verte de la danseuse de corde du coin supérieur guche. L'artiste a été trahi par l'éparpillement des personnages de troisôme plan et l'encombrement des choses. Je gage que dans ses oeuvres prochaines il tiendra compte de cette dure leçon.

Fautrier dont on se rappelle le Christ, quasiment caricatural, semble également égaré. Ses dons sont gâchés par un désir de faire grand et ses bouquets de fleurs aux fondus émouvants ne seront plus bientôt pour nous que des affiches... Dommage, il me souvient que certain tableau : petit nu à la chemise levée, d'une si fine sensibilité picturale, m'avait donné de grandes espérances... L. Robert Antral, par contre, me semble en progrès. Son portrait d'écolier est d'un poignant vérisme. Voilà de l'art populaire excellent ; sans grandiloquence, avec des moyens très simples, Antral a su faire le portrait-type de l'enfant de l'école communale, de ce petit bougre sur lequel nous comptons pour, quand il sera devenu un homme, chasser à tout jamais le spectre maudit de la guerre et nettoyer les écuries d'Augias. Dans les paysages d'Antral on devine un souci de peindre plus en pâte et d'abandonner une certaine raideur de lignes qui rappelait les japonais.

Germain Delatousche, avec un paysage parisien dans son habituelle manière qui le place à égale distance d'un Utrillo de la bonne époque et d'un Quizet, mais surtout avec des arbres se mirant dans une mare, parait s'être dépassé. Il y a une très juste compréhension des sous-bois à l'atmosphère lourde et une jolie fraicheur de sentiment dans cette oeuvre peinte cependant avec une certaine pesanteur, c'est-à-dire en une pâte onctueuse et largement étalée. Dans cette voie, qui n'est pas nouvelle pour Delatousche, puisqu'il fut un peintre de nos banlieues, l'artiste peut renouveler ses sujets et trouver de bons prétextes pour s'émanciper de grisailles un peu monotones.

J'aime aussi la truculence du talent de Paul Gharlemagne qui avec raison abandonne certains effets faciles et certains sujets un peu scabreux. Son portrait de bigoudène et ses paysages bretons sont des oeuvres robustes et presque synthétiques dans leur romantisme renouvelé. Cet artiste possède

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un don certain de traduire les oppositions de lumière et une fougue d'exécution qui manque à nombre de ses confrères.

D'un tempérament assez analogue, mais peintre à la fois plus naïf et plus original, du Marboré s'inscrit parmi nos plus audacieux coloristes modernes. Au risque parfois de se casser les reins, cet artiste ose peindre de grandes compositions d'essence néo-romantique. A ce salon, il donne un nu et un portrait de Mme K. d'un caractère assez séduisant. A noter de jolis accords de tonalités dans la robe.

Je signalerai aussi avec plaisir le talent à peu près inconnu d'un peintre de chevaux : Oscar Fruth, que la grande critique n'a pas eu l'air d'apercevoir. Les tableaux de ce peintre rappellent certaines oeuvres de Géricault tant par leur dessin soigné que par leurs sujets. Chevaux dans le cirque ou à l'écurie, ou chez le maréchal-ferrant, tous sont évoqués en une pâte dense et sourde dans des clair-obscur très sensibles. Avant peu je gage que l'on découvrira Oscar Fruth quand on reviendra aux tableaux de genre et de chevalet.

Evocateur aussi des scènes de cirque, quand ce n'est pas des parades foraines, Romain Jarosz fait montre de qualités de dessinateur et de coloriste. Cet artiste, auquel on pourrait reprocher parfois une certaine vulgarité de coloris, est un peintre sensible plus qu'il n'apparait. Son talent est certain et lui permettra d'ici peu des réalisations importantes. Il est mûr pour s'attaquer à de grandes oeuvres.

Je citerai encore parmi les peintres d'avenir Henriette Legrix, Radda, Elisabeth Babin, Pierre Peltier au nu puissamment exprimé, Marcel Laloé, Sin Kurihara, Joseph Kutter, Maurice Savin, mal représenté, Chaplain-Midy, AmTray, Georges Cyr, beau peintre de marines, Andrey-Prôvost, avec une neige, Girard-Mond, solide peintre de Paris, Solange Schaal qui est bien en progrès, Pierre Marseille, harmonieux paysagiste de Provence, Jacques Wolff, aux nacrées évocations de chair féminine, Madeleine Vaury, Georges Duval et sa nature morte au Lièvre, Paul Planas, Adrienne Jouclard, animatrice de foules, Paulémile Pissarro, dont les bords de l'eau à Lyons-la-Forêt, d'une si jolie luminosité, sont évocateurs de la paix champêtre, Mario Tozzi qui, nourri des sèves de la renaissance italienne, cherche un compromis entre l'expressionnisme et le classicisme, et de tous jeunes tels que

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Raymond Feuillate, Tony Ricou, Jean Chapin, Pierre Le Trividic, etc., etc.

A signaler à la gravure les oeuvres de Gaston Ghopard, animalier de talent, aux cursives xylographies, Louise Ibels et ses poignantes eaux-fortes, Albert Decaris et ses burins qui rappellent les graveurs allemands, Angéline Belof, François Salvat, Gaspard Maillol. A la sculpture : Lemar, avec des chiens, André Verdilhan, G.-L. Guyot et un ours, Burel avec une tête d'enfant, J. et J. Martel, etc., parmi les céramistes et les verriers : Félix Massoul, Jean Sala, et le potier Bonifas.

Georges TURPIN.

LETTRES FRANÇAISES

LES IDEES : CHOSES D'ASIE

«î» L'Asie est à la mode. Elle le fut il y a longtemps ; elle l'a été plusieurs fois. Après que les ambassadeurs du Siam se furent prosternés devant Louis XIV, au siècle suivant, les contemporains de la Pompadour s'intéressèrent encore une fois aux bibelots et aux porcelaines de Chine. Du temps de leurs premiers livres, les Goncourt avaient aimé les estampes japonaises et les paravents chinois, et c'est un peu grâce à eux que bien des salons médiocres, sous le second empire, furent encombrés de japoneries de bazar et d'ombrelles en papier de riz enluminées de dragons. La chose devint si vulgaire que les gens qui ont des salons s'en dégoûtèrent et tournèrent leur attention versatile vers d'autres objets : l'art nouveau, qui devint tout de suite vieux ; l'art primitif, qui parut tout de suite jeune, l'art cubiste, l'art nègre, l'art précolombien... Mais comme le cycle de ces nouveautés est vite épuisé, il faut bien, de temps en temps, se résigner à faire du neuf avec du vieux. L'Asie est donc redevenue à la mode, et, pour mieux marquer la fermeture du cycle, le prix fondé par les Goncourt, fauteurs do chinoiseries, a été décerné à un roman intitulé Malaisie. Et si le prix n'avait pas été à celui-là, il est fort probable qu'il serait allé à La Voie Royale, de M. Malraux, dont le sujet est également asiatique.

Les Conquérants, qui ont fait la réputation de M. Malraux, nous parlaient aussi des choses d'Asie. Ce livre prétendait même, ou l'on prétendait, qu'il pouvait nous rendre clairs les événements mystérieux et formidables qui se déroulent là-bas, et que nous ne connaissons que par des dépêches tronquées, truquées, et incompréhensibles.

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J'avais été séduit, moi aussi, par Les Conquérants. Cette atmosphère électrique, créée dès les premières pages, les souffles de tempête qui balayent sans cesse le récit, tout cela correspondait bien à ce que l'on pouvait attendre, semblait-il, de l'immense et informe continent. Et pourtant, àla réflexion, justement peut être parce que cela correspondait trop bien à ce que j'attendais, j'étais tenté d'avoir des doutes. Etait-il vraiment possible de démonter ainsi la révolution chinoise comme M. Doumic démonte un drame de Victor Hugo ? D'en ramener les innombrables et chaotiques remous à quelques figures symboliques, à quelques héros comme ce Garine, qui paraît si moderne au premier regard, mais qui, au second, offre tant de ressemblances avec nos révolutionnaires de 1848 ?

Cette impression qui avait fini par devenir un malaise n'a point été dissipée par la lecture de La Voie Royale. Assurément, cette histoire d'aventuriers qui s'enfoncent dans la brousse pour y voler des statues millénaires ne manque pas de pittoresque. Mais j'avoue que dans ce genre je trouve plus de plaisir aux récits populaires de Louis Boussenard ou de Georges Sim. Et donc, d'après la règle de Molière, qui est aussi celle de Clément Vautel, les romans de Georges Sim seraient littérairement, supérieurs à ceux de M. Malraux. C'est bien possible après tout. La Voie Royale m'a laissé une impression franchement désagréable. On sent trop, justement, que l'auteur s'est constamment battu les flancs en se disant : Attention ! Attention ! ceci n'est pas une simple histoire de brigands 1 Ne pas confondre : ii ne s'agit pas d'un roman de Georges Sim, ni même de Pierre Benoit.

Et en effet, nous ne confondons pas. Mais à quel prix ? De là viennent sans doute tant d'incohérences voulues, cette atmosphère artificiellement surchargée par des appels constants à l'instinct sexuel et à la peur de la mort, cet ithyphallisme macabre.... Tout cela nous impressionne d'abord vaguement, tout en nuisant à notre plaisir. Et puis en définitive, à travers tout cela, il nous semble entrevoir l'image d'un bon petit garçon bien élevé, un peu effrayé devant la vie et devant son époque, pas très fixé au fond sur un tas de choses, et se demandant vaguement à quoi ça rime tout ça, après tout : la vie, la mort, la jungle, les jaunes, les blancs, la vérole et le prix Goncourt ?

On pourrait faire des réflexions analogues à propos des livres, qui ne sont pas sans mérite de MM. d'Auxion de Puffé, Corlieu, Jouve, etc., et même à propos de la Malaisie de M. Fauconnier. Bien que l'auteur ait, nous dit-on, atteint la cinquantaine, son héros semble parfois singulièrement adolescent. Il y a toute sorte de choses dans ce livre : des aquarelles, des croquis originaux, et aussi des notations de touriste, prises comme avec un kodak ; des aperçus vraiment curieux et des pensées profondes, renouvelées des Grecs, que l'alambic du style

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artiste n'a pas toujours dépouillées de leur banalité (1). Ce sont probablement ces passages prétentieux et tarabiscotés qui ont valu à l'auteur le prix Goncourt.

Mais il y a aussi autre chose, de temps en temps. Il est clair, malgré tout, que l'auteur a plus vécu que M. Malraux. Il nous donne parfois l'impression qu'il soulève un coin de la draperie qui nous voile le mystère oriental :

Les Orientaux cultivés éprouvent à notre contact la même impression que nous à celui des Anç/lo-Saxons d'Amérique : ils voient des enfants précoces, despotiques, mal élevés et naïvement épris d'eux-mêmes, qui montrent beaucoup d'imagination dans leurs jeux pas toujours innocents.

Mais presque aussitôt le voile retombe et l'auteur semble reculer devant les questions qu'il ne fait qu'effleurer. Son héros se dit planteur, et ce n'est pas une invention : une information que j'ai là sous les yeux précise « que M. Fauconnier fut fondateur en 1909 des Plantations Fauconnier et Porth qui appartiennent au groupe Hallet, et dont les actions et les parts sont cotées à la Bourse de Bruxelles. »

M. Fauconnier est donc un véritable industriel, et il s'est trouvé aux prises avec les mêmes difficultés et les mêmes problèmes que tous les industriels coloniaux ; mais c'est à peine si on le soupçonnerait, à lire son livre. Il ne parle des hévéas que pour en noter les cotés pittoresques ; il parle bien d'une réunion de Planteurs assemblés pour discuter la question de la surproduction du latex et la nécessité d'arrêter l'essor des nouvelles plantations, mais il ne nous peint que les petits ridicules de ces gens et au lieu de nous parler de leurs soucis, nous raconte tout au long leurs plaisanteries, qui ressemblent fort à des plaisanteries de caserne. C'est que le iatex, la surproduction, le caoutchouc, tout cela n'est pas de la littérature. (C'est pourtant de la vie). Fi donc 1 Cachez, cachez ce caoutchouc que je ne saurais voir. Et la main d'oeuvre, et le problème des rapports avec les Asiatiques qui a fait couler tant d'encre? — Oh ! M. Fauconnier le connaît, ce problème, il est bien informé :

La population d'un paijs, nous l'appelons main d'oeuvre, comme nous voudrions appeler bétail tout le règne animal.

Mais après quelques éclairs de ce genre, nous retombons dans de vieilles histoires de planteurs qui administrent paternellement des coups de rotin à leurs coolies. Est-ce qu'on a vraiment le droit de battre un Asiatique, même paternellement ? Est-ce que c'est indispensable ? Il y a dans Malaisie une histoire de paire de gifles adminis(l)

adminis(l) : « Oui. dit Rolain, il faut regarder le monde et soi-même à l'envers. Alors tout perd sa réalité et trouve sa vérité. » (p. 181). — « Pourquoi roulons nous la possession de ce qui est parfait ? La vin est-ii vraiment moins bon dans une tasse parce qu'il est plus beau dans le cristal ? » (208). Il y en a comme cela à la douzaine.

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trée à un Jaune qui m'a bien fâcheusement rappelé un certain lieutenant Weyer (prix Concourt aussi, comme ça se trouve!) lequel administrait paternellement des coups de pied au cul à ses soldats blancs, pour leur prouver qu'il les aimait bien. Est-ce que les planteurs à rotin ne seraient que des Gonstantin-Weyers coloniaux ?

Au lieu de répondre à ces questions, M. Fauconnier préfère analyser subtilement les pantoums malais et nous conter une histoire d'amour et de folie. Nous lui demandons : Les Jaunes sont-ils des hommes comme nous ? — Il nous répond : Kalau luan mudek Ka ulu — chari Kan sahaya bunga Ke moja ! Devine si tu peux! Il vous fait songer à ces vieux coloniaux qui vous disent avec un air profond et profondément convaincu : Vous ne pouvez pas comprendre ! On ne comprendra jamais ! — Soit. Mais alors si on ne peut pas comprendre, pourquoi nous parlez-vous si longuement de toutes ces histoires incompréhensibles. Mieux vaudrait se taire.

La vérité, à ce qu'il me semble, c'est qu'il est vain de chercher la solution de l'énigme asiatique dans les pages des romanciers. Nous amuser par les accidents du paysage et le pittoresque du décor, ils le peuvent. Nous intéresser aux faits et gestes de leurs marionnettes, quelques-uns savent le faire ; et c'est bien quelque chose, car les grands enfants que nous sommes aimeront toujours les marionnettes. Mais ce sont des marionnettes fabriquées d'après nos idées individualistes d'occidentaux ; et le vrai protagoniste du drame asiatique, c'est la foule.

Foules d'Asie, voilà le titre du meilleur livre sur l'Asie que j'aie trouvé parmi cette dizaine de livres qui sont là sur ma table et ce n'est pas le livre d'un romancier. C'est celui d'un essayiste très documenté, qui est aussi un ethnographe et un économiste. M. Etienne Dennery s'est trouvé lui aussi face à face avec le mystère asiatique ; peut-être même l'a-t-il mieux décrit que les littérateurs, parce qu'il ne cherchait pas à faire de littérature :

Mystère, pour le. colonial anglais, que ces foules fanatisées de l'Inde, si passives d'ordinaire, mais si promptes aux exaltations collectives, aux explosions soudaines de colère et de révolte ; mystère pour VEuropéen ou pour lAméricain de Chine Que ces masses célestes agitées de soubresauts dont il ne saisit que des apparences ; mystère même, pour l'Occidental de Tokyo ou d'Osaka, que ce peuple impassible et fermé, invariablement poli, dont U ne connaît que les réactions sociales, et jamais tes réflexes individuels. Tout ce potentiel d'inquiétude qu'emmagasine un Blanc au milieu des foules asiatiques, se réalise de façon concrète au contact des individus, devant des visages qui s'appliquent à ne rien laisser transparaître des émotions de l'âme, et dont les réflexes ne correspondent pas aux mêmes sentiments que chez lui ; les

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émotions communes, se traduisant par des gestes différents, semblent elles-mêmes différentes. L'inquiétude et la peur naissent inévitablement de ce perpétuel m.alenlendu.

Ce malentendu peut-il être dissipé ? Peut-on essayer de comprendre ? Oui, mais à condition d'écarter les explications superficielles et fantaisistes. Le voyageur de passage est sujet à se tromper étrangement. Au Japon, par exemple, une des conséquences de la surpopulation est le pullulement des intellectuels pauvres. L'Etats'efforce de leur venir en aide en multipliant les emplois publics :

L'étranger reçu par quelque fonctionnaire est surpris de voir s'empresser tant dx préposés autour de lui, Vun qui l'introduit, Vautre qui le débarrasse, un troisième qui lui apporte la tasse de thé blond. S'il veut consulter des statistiques, il trouvera, pour chaque sous titre un spécialiste attitré. Il mettra sur le compte de l'amabilité ou de la précision une conséquence de la misère. Et de même, il sourira, peut-être de Vabondance des appellation*, du nombre des directeurs, des inspecteurs, des contrôleurs, des sous inspecteurs, des souscontrôleurs... il jugera le Japonais avide de façade. En réalité, la diversité des appellations cache une préoccupation identique : mettre partout des doublures, caser des affamés en faux-col.

Ces quelques lignes sont révélatrices. Mais voyez-vous comme elles condamnent, et sans appel, tous ceux qui s'attardent à des apparences pittoresques mais cachant une réalité douloureuse ; qui prétendent expliquer par une psychologie subtile ou par « le mystère asiatique » ce qui n'est dû qu'à des besoins universels qu'ils négligent ou refusent de connaître. De pareils malentendus n'ont rien de spécial à l'Asie. Duhamel a commis des erreurs identiques et fourni des pseudo-explications tout à fait analogues à propos des Américains et pour, tant il s'agissait d'un Blanc voyageant parmi des Blancs.

M. Dennery n'est pas de ceux qui se croient obligés de mettre en avant à tout propos le nom de Karl Marx ; il est au contraire très réservé — uu peu trop réservé peut-être — sur la question sociale et les questions connexes, sur la portée des « mutineries » par exemple. Mais il est en môme temps trop bien informé et trop bien avisé pour repousser l'explication marxiste, ou plutôt, tout simplement, l'explication par les causes matérielles et économiques, quand il est évident que c'est la seule qui soit raisonnable. Or, en Asie, elle s'impose. Dans ces fourmilières humaines, la nécessité de manger domine toutes l>s autres : « Pour se nourrir parmi tant d'êtres humains, un âpre effortdevientnécessaire. Nulle part autant qu'en Asie, l'étranger n'est aussi crûment saisi par l'aspect matériel du conflit pour la subsistance. » (page 5).

C'est ce fait primordial, que l'auteur a bien soin de souligner dès les

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premières pages de son livre, qui explique tous les autres : la patience, la résignation, l'inertie de ces foules mal nourries — et aussi leurs brusques révoltes. De là vient aussi le fait capital qui domine l'histoire présente de l'Asie ^t ses rapports avec les nations blanches : son pouvoir d'expansion, qui est un besoin d'expansion. Ces réservoirs d'hommes, une fois remplis, débordent ; comprimés ils éclatent. Ce sont les migrations, tantôt celles du type primitif, pareilles à des envolées de pollen, tantôt les vagues annuelles ou saisonnières d'émigrants, providence des compagnies de navigation et terreur des agents consulaires, et que les pays où elles déferlent, s'efforcent d'endiguer, de canaliser, de réglementer, avec tout un cortège de vexations, de frictions, de représailles, de conflits, et peut-être, un jour prochain, de conflits armés... la guerre.

Comme tant d'autres, comme je le faisais ici même Tan dernier (1), M. Dennery se trouve amené à envisager cette éventualité, que nos augures officiels voudraient tourner en ridicule. Les conclusions que donne l'auteur de Foules d'Asie, après une étude compétente et détaillée des migrations asiatiques à laquelle je ne puis que renvoyer le lecteur, ces conclusions sont d'un optimisme qui me plaît beaucoup parce qu'il s'appuie sur des faits incontestables et des vues pénétrantes, et non sur des considérations vagues et de vagues désirs :

Mais, loin d'être un facteur d'organisation, la, surpopulation lïest-ellc pas une cause de désordre ? L'abondance des miséreux, des chômeurs, des sans-métier anémie un pays plutôt qu'elle ne le renforce. La conscience de leur nombre peut donner aux Asiatiques l'illusion de la force ; le sentiment de Véiouffement au sol natal peut les lancer contre l'Occident : l'excès de population est en fait pour eux une faiblesse, rend plus difficile leur union, les livre plus complètement à Vanarchie.

Ainsi l'Asie ne sera dangereuse que lorsqu'elle se sera disciplinée, c'est à-dire européanisée. La force de l'homme est dans la fécondité de son cerveau, non dans celle de ses reins. C'est toujours la conclusion à laquelle il faut revenir.

ROMANS

•?• M. Jean Gion osemble bien avoir renouvelé le roman paysan. Ill'a placé sur le plan du mysticisme. Il a révélé la somme de gravité, de mystère que peuvent contenir quelques âmes de simples en contact permanent avec une terre sauvage, propre à donner naissance aux terreurs et aux superstitions : la campagne des Basses-Alpes. Après Colline et Un de Baumugnes, M. Giono publie Regain (Grasset) où l'on retrouve la peur, la solitude, l'opiniâtreté, la rudesse paysannes,

(i) Voir le n* de mari 1930.

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dans les mômes paysages d'arbres et. de broussailles. L'intrigue a changé, mais ell n'est pas l'essentiel dans les romans de M. Giono. Le village d'Aubignane ne comptait plus que trois habitants. L-.-vieux forgeron s'en va, l'Italienne Mamèche disparaît, par une nuit d'avant-printemps et Panturle reste seul. 11 chasse. 11 serait mort, ignoré de tous, si la belle Arsule n'était venue donner la fièvre charnelle à son sang. Il emporte la femme. Il la garde. Elle transforme la maison, elle transforme Panturle qui devient cultivateur et moissonne un blé si beau que d'autres personnes viendront habiter Aubignane. C'est le thème du retour à la terre qu'a traité M. .Jean Giono. Mais il Va traité en mettant en oeuvre les seuls moyens qui lui avaient permis d'écrire ses romans antérieurs.

Dépouillé de la plus grande partie de son lyrisme bucolique — lequel n'était pas sans beauté — le style de M. Giono laisse apparaître l'influence de M. Ramuz. Qui ne reconnaîtrait, dans le passage qui va suivre, la manière de l'écrivain vaudois :

« Alors, il est venu la nuit, épaisse comme une soupe de pois. Mais elle était quand même plus aimable que celle-là qui semblait du fer à la meule, avec toutes ses étoiles en bouquet. Elle était plus aimable d'abord parce que plus douce de chair et plus caressante ; et puis, on entendait au travers d'elle la voix du ruisseau, la voix du cyprès et, une fois, quelque chose qu'on aurait dit être le glapis du renard si on n'avait pas été si tôt d'époque » (Page 57).

Que M. Giono y prenne garde : M. Ramuz est un mauvais maître,

Regain n'augmente pas les mérites de son auteur. Celui-ci est d'une classet?lle qu'ilne doit plus se contenter de battre le sentier qu'il a tracé, il y a deux ans.

C'est à la nature que retournent les héros du nouveau livre de M. Charles Vildrac, La Colonie (Albin Michel), suite des aventures de Tifernand, contées dans l'Ile rose. L'Enchanteur, propriétaire de l'île heureuse où vivent quelques enfants pauvres, est ruiné. A regret, il renvoie une partie de ses pensionnaires et de ses ouvriers. Ceux qui restent exploitent le sol de la colonie, pèchent le long de ses cô" tes. La terre et la mer les nourrissent, les sauvent de la misère. Tous acquièrent, avec l'amour de la nature, le goût d'une vie où le travail serait un plaisir, où les besognes manuelles cesseraient pour laisser place à la méditation. Ce livre, comme L'Ile rose, passionnera les jeunes lecteurs qu'amuseront en outre, les images d'Edy Legrand. Vivant, original et humain, il séduit l'imagination et le coeur. Il estp lacé comme toute l'oeuvre de Vildrac, sous le signe de l'intelligence la plus cordiale et de la bonté la plus Jucide.

Georges Lionnais n'imagine pas : il décrit ce qu'il a vu, raconte ce qu'il a entendu au cours des Veillées lorraines (Marchai). Il excel"

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*te


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le dans les anecdotes qui doivent au patois meusien le meilleur de leur suc. Elles récréent l'atmosphère des veillées d'autrefois, des réunions au cours desquelles on riait bien plus qu'on médisait ; elles font revivre des coutumes "que la guerre a tuées. Résurrection fidèle et vigoureuse. Georges Lionnais apporte une belle contribution au folklore de sa province.

Ne quittons pas la campagne. Voici le troisième Almanach des champs {Horizons de France). Il a plus particulièrement trait aux bêtes : S'crets pour les poules, les lapins, les chiens, les moutons, les chevaux, les boeufs, Dictons sur les abeilles, les chats, les chiens, les chèvres et les moutons, les ânes et les chevaux, les vaches, Chasses de E. M. Bénech, Le temps des loups de E. Chauffard, Dialogue sur les bftes, de Henri Pourrat, etc., etc. Avant que l'hiver finisse, lisez cet almanach !

La réclame, sinon la critique, a fait quelque bruit autour du dernier roman de M. Georges Imann : Le Tourmentsur (Grasset). Pourquoi crier au chef d'oeuvre ? M. Georges Imann n'est pas dépourvu de talent : il sait conter, il est bon psychologue, il donne du relief à ses personnages, mais il ne sait peut-être pas utiliser congrûment ses qualités. Son livre, qui débute par un avant-goût d'inceste, finit par un crime de sadique, sans qu'il y ait entre ceci et cela, une relation bien établie. L'atmosphère malsaine dans laquelle, dès les premières pages, le lecteur est plongé, est encore accusée par la peinture des débauches qui, selon M. Imann, caractérisent la vie familiale allemande au lendemain de la guerre. C'est dans un milieu trouble qu'évolue le héros principal du roman : le tourmenteur qui trouve sa joie à faire souffrir autrui. Il oblige sa maîtresse à se livrer à l'espionnage en Rhénanie pour le compte de patriotes allemands. Ce fait permet à M. Imann d'écrire, en même temps qu'un roman de moeurs, une histoire du séparatisme rhénan, mais les deux intrigues de son livie sont soudées d'une façon artificielle. On souhaiterait un sujet plus naturel, moins spécial, traité avec plus de clarté.

Dans LaVilleasphyxiée (Les Portiques), Armand Ziwès et Marcel Monpezat, nous font connaître la vie d'une petite bourgade de France.

Les personnages de ce beau et curieux roman ? Des hommes, des femmes, des êtres humains comme on en voit partout, comme il en existe dans tous les villages de notre pays et du monde 1

Mais les auteurs ont su éviter recueil de la banalité ; ils ont donné à leur livre une atmosphère de fièvre, d'angoisse, de tristesse lourde, où les commérages vont bon train, où la calomnie travaille silencieusement, où chacun s'épie, se congratule, s'assassine froidement !

Vie des hommes, des pauvres hommes avec leurs passions, leurs vertus et aussi leurs faiblesses !

La Ville asphyxiée — titre symbolique ! — est un excellent roman, peinture juste d'un milieu populaire et bourgeois et que nos lecteurs s'ils connaissent bien la province, aimeront et apprécieront beaucoup

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ETUDES

«y-» M. Gabriel Gobron n'est pas le premier écrivain qui ait publié une vie de Raspoutine, mais il est le seul, à ma connaissance, qui ait donné, en même temps qu'un portrait du Staretz, la peinture exacte du milieu dans lequel celui-ci opérait. C'est avec raison qu'il a intitulé son livre : Raspoutine et l'orgie russe (Querelle). Les débauches de Raspoutine ne furent possibles que grâce à la pourriture de la cour impériale et de la noblesse de la sainte Russie. Les « crimes » de Raspoutine ne sont plus singuliers, si l'on juge en même temps, ceux du Tsar, des grands-ducs, des ministres, des princesses, qui constituaient l'élite de Pétrograd, et dont le mot d'ordre était : jouir. Jouir de l'alcool, de la table, de l'argent, des femmes et de la misère des moujicks ! Raspoutine ne fut qu'ivrogne et sensuel. Ses adorateurs, et ceux qui lui versèrent du madère empoisonné étaient pires que lui.

Parce qu'il désirait la paix, parce qu'il dénonçait l'incapacité des généraux, on l'accusa d'être un espion à la solde de l'Allemagne et d'avoir causé la défaite de son pays. M. Paléologue lui-même a reconnu qu'on n'achetait pas Raspoutine. Quant à la débâcle des armées russes, elle s'explique assez bien sans que l'on suppose d'occultes agissements d'un religieux paillard. Jamais soldais ne furent plus mal commandés, équipés, nourris, soignés, que ies soldats russes ! « La guerre de 19141918 a surpris la Russie en pleine décomposition morale, en pleine désorganisation ». Raspoutine serait mort deux ans plus tôt que sa mort n'eût rien empêché : ni la défaite, ni la révolution. La Russie des tsars pourrissait... Voilà ce qu'il ressort clairement du livre documenté de M. Gobron.

Le rédacteur en chef de la revue Vivre, l'écrivain Ch. Aug. Bontemps, expose dans un livre probant, illustré de 28 photographies des centres gymniques français, ce qu'est le Nudisme ( Vivre), pourquoi et comment il faut être nudiste. Le nudisme est la vie au grand air par excellence, l'ensoleillement de toutes les parties du corps, la désintoxication de l'organisme par la libre culture physique. Nul, s'il n'est hypocrite, ne voudra nier la valeur de cette hygiène pour la vie physique et mentale de l'individu. Elle est une réaction nécessaire contre une vie infernale, esclave de la machine. Puisse le livre de Bontemps augmenter le nombre de ceux qui veulent vivre pour eux-mêmes, souples, harmonieux, capables de s'agrandir de pure philosophie et de s'enchanter des harmonies de l'art vivant.

POÈMES

«ç» M. Paul Bouju fut préfet de la Seine. On est fondé à croire qu'il a mis un peu de fantaisie dans les dossiers qu'il étudiait, puisqu'il a écrit ses vers avec beaucoup de méthode, avec un souci administratif de ne pas enfreindre les ordonnances classiques. Bien réguliers, bien alignés, bien rimes, ils sont au service des bons vieux thèmes :

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LES PRIMAIRES

rêverie, les yeux, l'automne, l'angélus, les baisers, ils remplissent des cadres composés depuis longtemps : sonnet, rondel, rondeau, ballade et villanelle... Ils expriment une poésie gracieuse et agréable qui effleure l'âme sans la troubler jamais. (Vers anciens et nouveaux Figuîère).

M. Raymond Janiot chante aussi l'amour et les saisons. Mais il ne craint pas d'aDordcr la satire et de désigner nommément les puissants du jour qui n'ont pas l'heur de lui plaire. Le meilleur de sa plaquette : Fleurettes et chansons (Maison française d'art et d'édt tion), est constitué de strophes à allure de pamphlet qui stigmatisent les hommes politiques et les fauteurs de guerre. Elles sont spirituelles et sans prétention.

GLANES

•S» C'est un procédé un peu gros que celui qui consiste à opposer à l'incurie de l'Etat, incurie tenue pour un axiome, l'ordre, l'esprit d'initiative et la gestion supposée parfaite des entreprises privées. Il ne manque pourtant pas de sociétés anonymes, en participation ou autres qui sont d'inénarrables pétaudières, il ne manque pas de firmes conduites à la faillite avec la plus admirable sûreté de main par l'extravagance de leurs chefs, de maisons où l'incohérence et le coulage régnent en maîtres, d'affaires entravées dans leur essor par la ladrerie d'administrateurs timorés, d'industries jadis florissantes qui périclitent lentement parce que leurs fondateurs ont passé l'âge de la retraite sans se résigner à en céder la direction à des mains plus jeu' nés et plus actives... (Bernard Gervaise, dans Le Progrès civique du 28 décembre 1929).

•?• La catastrophe minière d'Alsdorf, qui a fait plus de 200 morts continue de valoir aux familles endeuillées des témoignages de sympathie du monde entier. L'ex-Kaiser, n'habitant d'ailleurs pas très loin de l'endroit du sinistre, vient d'adresser au maire d'Alsdorf une lettre de condoléances en même temps que 20 marks pour le mineur W. Pum, dont il se trouve être le parrain. C'est qu'avant la guerre le septième enfant d'une famille devenait automatiquement le filleu du Kaiser.

Vingt marks ! Et dire que Guillaume est toujours l'homme le plus riche d'Allemagne, puisque sa fortune est évaluée à près d'un mil" liard de marks !

M. W. Pum, lui, ne manque pas de caractère, ni d'esprit. Il aurait pu tout simplement renvoyer ou garder l'obole de l'ex-empereur, il a préféré, tout en se trouvant dans le plus grand dénuement, acheter pour 20 marks de (leurs, à l'intention de la princesse Hermine,

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LES PRIMAIRES

épouse de Guillaume, en s'excusant de les lui offrir avec l'argent de son mari !... (D'Arlaynan, numéro du 8 novembre 1930).

-?■• C'est que, voyez-vous, il est si facile de souffrir, et si difficile de penser. ^Upton Sinclair).

«î» Le colossal et silencieux mensonge national qui est le soutien

et l'allié de toutes les tyrannies, de toutes les duperies, inégalités et

injustices qui accablent le peuple — voilà ce qu'il faudrait attaquer

et dénoncer. Mais soyons raisonnables, s'il vous plait, et laissons à

quelqu'un d'autre le soin de lancer la première pierre. (Mark Twain)

«ï* Les portes s'ouvraient au stade, à midi et demi. Une heure

après, des barrages de près de 1.000 agents et gardes à cheval interdisaient aux Parisiens l'accès du terrain... A l'intérieur, 50.000 personnes étaient casées... La location atteignit 600.000 francs. Us auraient pu faire des millions s'ils avaient mis les places plus chères... Quel autre spectacle au monde attirerait actuellement pareille affluence ! (Dominique Braga, Europe, 15 mai 1930).

•î» M. Louis Marin serait, assure-t-on très désireux de pouvoir étendre ses « investigations » jusque dans la comptabilité de la banque Devilders...

Ses raisons n'ont rien de mystérieuses...

Ne dit-on pas, en effet, que Mme Mary Marquet y posséderait un compte créditeur qui s'élèverait à 14 petits millions.

Cette banque Devildei's ne doit elle-même son « salut » qu'à l'intervention d'un homme politique puissant. Doublement puissant pourrons nous dire, puisqu'il s'agit de M. Chéron 1 (D'Artagnan, numéro du 13 décembre 1930).

REVUE DE LA PRESSE

-?• Dans les Pages Libres de La Grande Revue (numéro de novembre 1930), M. Gonzague Truc constate que l'homme a perdu le sens de la méditation et se contente de notions qui donnent à sa culture un caractère purement utilitaire et pratique :

L'homme n'est plus sur le plan de l'âme où le maintenait l'ancienne culture. Il a perdu le souci de savoir quel il est, où il va, il cesse d'entendre même, n'y pensant point, le salubre avertissement de la mort. Envahi, entraîné, possédé par des appétits où il s'abandonne sans frein et qui, à mesure qu'ils croissent, rencontrent aussi à se satisfaire des difficultés croissantes, il ne songe qu'à s'armer pour s'assurer la puissance. Son affaire, c'est la conquête maté—

maté— —


LES PRIMAIRES

rielle du monde, non la maîtrise de soi et toutes ses pédagogies s'orientent vers ce nouvel objet.

Il n'a plus en main la fine balance justicière des actes et des pensées, mais le dur levier qui lui permettra de soulever et de bouleverser la terre. A ses^enfants, il impose d'acquérir non point une méthode pour comprendre et pour se comprendre, mais une technique pour fabriquer. Et c'est pourquoi l'éducation présente mène à la machine et détourne de l'esprit ou plutôt ne prend de l'esprit que ce qui est nécessaire pour la machine.

Si pourtant la civilisation, nous le croyons encore, est vie intérieure, conscience morale, beauté de l'acte, gentillesse de l'esprit et accroissement de soi, si elle se marque par la grandeur des êtres, non par l'infaillibilité des mécaniques, si elle est de l'âme, non du corps, qui pourra soutenir que c'est ici une civilisation ?

La barbarie, par contre, se marque de tous les traits qui permettent de nous définir. Elle est absence de pensée spéculative, souci exclusif de l'heure et des besoins de l'heure, soumission sans examen à des lois de pure contrainte, vie grégaire et inconsciente, rupture de tout commerce avec des dieux intelligents. A cela, on répondra que nous ne nous coiffons pas d'un chapeau de plumes. Mais on peut-être un sauvage et dîner en habit.

Or la civilisation figure l'exceptionnel, la réussite instable, et la barbarie, invisible quoique proche, a de prompts retours. Nous voyons où nous sommes quant au spirituel. Il ne faudrait pas trois guerres comme la dernière pour peupler de nouveau de roseaux solitaires l'île de la Cité, pour ramener sur les ruines du Panthéon des troupes de chevaux sauvages.

•f» Les sports, tels qu'on les pratique aujourd'hui, sont une preuve de la barbarie de notre époque. Qui dressera la liste des victimes annuelles du rugby, des courses, de la boxe ? On ne pourra plus déplier une feuille d'informations sans trouver le récit d'un fait-divers analogue au suivant :

Lille. 29 décembre. — Au cours des championnats du Nord de boxe, réservés aux amateurs, et qui se sont déroulés aux Ambassadeurs, Fontaine, qui rencontrait Dujardin, a été mis knock-out par son adversaire.

Comme après les dix secondes réglementaires, le boxeur restait toujours étendu, on s'empressa autour de lui. Malgré tous les soins, on ne put le rappeler à lui. Il a été transporté à l'hôpital de la Charité, où il est resté dans le coma.

On suppose que Fontaine, après avoir reçu le coup qui le mit knock-out, s'est fracturé le crâne en tombant sur le ring. — (Journal)

On suppose... C'est le début d'une de ces phrases dont la

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LES PRIMAIRES

grande presse se sert lorsqu'elle veut détourner l'attention du lecteur d'un l'ait scandaleux, à savoir ici : un championnat meurtrier.

•S- Le Canard enchaîné (numéro du 24 décembre 1930) sous le titre L'édition rentrée, révèle une aventure qui montre bien que le souci des journaux les plus répandus n'est pas tant d'informer consciencieusement le public que d'utiliser les faits pour assouvir les passions de leurs propriétaires, assurer le triomphe de leurs hommes, en bref, faire prospérer leurs petits commerces :

Si M. André Tardieu fut le premier surpris de la tape mémorable qu'il ramassa jeudi, notre national Intransigeant, lui aussi, tomba de haut.

On n'a même pas fait assez de succès à certaine édition spéciale, entièrement composée d'avance, où s'étalait, en première page, sur trois colonnes, ce titre triomphal :

CHUTE DU MINISTÈRE STEEG

Le Cabinet est renversé Par... voix contre...

Suivaient des commentaires triomphants, il était exposé en substance que M. Léon Bailby l'avait bien dit, que la chose était courue d'avance.

Quand arriva le coup de téléphone annonçant le résultat du pointage, ce fut à Y Intransigeant une manière de désastre.

— Démolissez les formes et décommandez les rotatives, ordonna M. Léon Bailby : il n'y aura pas d'édition spéciale.

Mais l'opération ne fut pas réalisée assez vite pour empêcher un certain nombre de morasses de passer à l'extérieur pour l'esbaudissement des camelots.

Des morasses qui mériteraient la place d'honneur à l'exposition du Syndicat de la Presse Parisienne, dont M. Léon Bailby, le lendemain même, fut. élu président.

L'idéal de cette grande presse ? Obliger tout événement à devenir sa chose, son défenseur, son esclave.

**• Pour pallier à la crise économique, on a demandé aux Français d'avoir de la bonne humeur ! Cela sera-t-il suffisant pour que cette scène d'Allemagne, décrite dans Monde (numéro du 25 décembre 1930) ne se renouvelle pas chez nous ?

Il y a près de quatre millions de chômeurs en Allemagne, à la date du 15 décembre ; on les voit errer en groupes, déambuler solitai-

solitai-


LES PRIMAIRES

res dans les rues de la ville, ou faire de longues queues a la porte des soupes populaires. Leurs visages sont tirés et leurs membres las. Les scènes de la vie des chômeurs ne manquent pas d'un * pittoresque » sinistre et souvent bizarre,

Deux * schupos s, une récente nuil, virent la vitrine d'un grand magasin brisée. Croyant à un cambriolage, ils pénétrèrent dans la vitrine, revolver et lampe électrique au poing et virent avec stupéfaction un homme... qui dormait sur une chaise longue. Conduit au commissariat, l'homme, un chômeur s'expliqua :

— Je n'ai pas étendu mon corps depuis dix nuits... J'ai vu la chaise lonyue qui paraissait si confortable... J'ai été vers elle...

-*• Tous lecteurs de cette revue voudront entendre la Déclaration de paix qu'adresse Georges Pioch, dans Le Réfractai re (numéro de novembre 1930) aux hommes de bonne volonté.

La Rue est furieuse et se remplit d'ivrognes. Soit. Je n'y ferai pas un ivrogne déplus. Que le soleil des morts se lève sur vos trognes, Guerriers où la Bêtise admire ses élus !

A vous tous sans éclat, â vous toute sa gloire, Tout son alcool aussi, qui ne se peut cuver. Vivre en paix, c'est banal. Il vous faut de l'Histoire, Dût l'Europe en mourir et la terre en crever î

« C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie », — J'en atteste ces preux : Franklin-Bouillon, Mandel — Que de tuer de l'homme et de donner sa vie, Allemand, pour Thyssen ; Français, pour de Wendel.

Mourir pour le Comptoir, la Banque, la Boutique ; Briey, pour ta minette : et pour tes hauts-fourneaux, Meuse, ô département super-patriotique Par tes Poincarés secs et tes longs Maginots I

Mourir pour ce qui fraude, usurpe, affame, opprime, Avilit la science, abrutit le travail, Pour ce qui réduit l'homme au destin du bétail, Déshonore l'effort, divinise le crime ;

Mourir pour égaler les jeunes aux anciens

Dans la stupidité d'être l'engrais du Riche !

Car c'est pour ça qu'on meurt ! et pour ça qn'on défriche...

Haut les pieds ! Bas les coeurs ! Aux armes, citoyens !

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===== LES PRIMAIRES

La France est en danger ! En danger, l'Italie !

Et l'Allemagne donc !... Mais qui n'est en danger ?...

Tel exige son or. Tel rêve à se venger.

« Allez, disait Barrés, enfants de la Patrie I »

Eteignez l'horizon (bah ! qui n'est pas mortel ?) Et faites-nous, héros passifs, un cimetière Si profond dans la boue et si grand sous le ciel Que l'Europe s'y puisse étendre tout entière.

Creusez-le, toutefois, sans mon aide» <S troupeaux ! Qui vécut pour la Paix lui doit rester fidèle. Si j'ai goût à mourir, je ne mourrai que d'elle. Mon linceul ne sera pas cousu de drapeaux.

Je suis concitoyen de tous les pacifiques ; Et leurs simples travaux me tiendront lieu d'exploits. Je quitte à de plus fous le mal d'être héroïques, Aimant trop à servir pour ruer sous leurs lois.

J'ai faim d'un autre honneur et fureur d'autres tâches... Qui s'oblige à tuer, mérite ses bourreaux... Il faut bien, à la fin, que la guerre ait ses lâches Pour que l'Homme et la Paix survivent aux héros !

•f» Les journaux ont reproduit le télégramme adressé par « La Casa de Catalunya » à Madame Jolïre, à l'occasion de la mort du maréchal :

« Gatalans Paris expriment douleur Madame Joffre irréparable perte illustre Catalan libérateur humanité. »

Aucun n'a publié, par contre, ce passage du livre de Ghensi {La gloire de Galliéni, page 18 et, 19) :

Il faut relire ces ordres (du G. Q. G.-.) Ceux du 1er et du ? septembre (1914) prescrivaient aux aimées de se replier derrière la Seine (Instruction générale n° 4 et Note secrète aux commandants d'armées) de * s'y fortifier et de s'y recompléter par les envois des dépôts. »

L'offensive tant « prévue » était donc considérée comme impossible par le G. Q. G. La preuve en est écrite dans la lettre du généralissime au ministère de la guerre et au maréchal French (2 septembre) :

« En raison des événements qui se sont passés depuis deux jours, je ne crois pas possible d'envisager actuellement une manoeuvre d'ensemble sur la Marne avec la totalité de nos forces. »

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LES PRIMAIRES

ECHOS ET RUADES

•?• Sujet de Composition Française au B. E. P. S. (sections spéciales, octobre 1930) :

« L'humble vie aux travaux ennuueux cl faciles Est une oeuvre de foi qui veul beaucoup d'amour. * Commentez ces vers d'un poète contemporain et montrez à l'aide d'exemples, quelle leçon s'en dégage pour le choix d'une carrière »

— Il fallait dire : « ces vers, modifiés et corrigés par l'examinateur •, car Verlaine a dit :

La vie humble est une oeuvre de choix... »

Deux fautes dans deux vers célèbres ! Culture du goût, et probité...

•?• « Notre Dickens ». — Ne cherchez pas : c'est Henri Duvernois. Dixit Louis Thomas, dans les Nouvelles Littéraires du 28 décembre. Le Jardinier, l'ours et le pavé...

-?>• Une nouvelle revuo littéraire paraît depuis le 1er janvier sous la direction de Henry Poulaille : Nouvel Age. Elle groupe dans son comité de rédaction : Eugène Dabit, Lucien Gachon, Jean Giono, Lucien Jacques, Edouard Peisson, Tristan Rémy.

« Nouvel Age » veut être une revue neuve. Elle veut coordonner les diverses manifestations culturelles nouvelles qui permettront avant peu d'imposer l'art et la littérature de l'homme qui crée, destinés à remplacer les arts et littérature conformistes et de distraction. Elle veut être la revue de l'homme qui travaille.

S'abstenant de faire de la politique (il y a assez â faire sur le plan artistique...) Nouvel Age veut être une manière de laboratoire de recherches et d'expérimentation. Aussi, sans dédaigner l'actualité immédiate, ne la retiendra-!-elle que pour autant qu'elle sera susceptible de durer. Les numéros à paraître constitueront peu à peu une sorte d'encyclopédie de la culture vivante. (Valois, éd. Le numéro : France 10 fr. : Etranger 12 fr.)

•?• On nous prie d'annoncer la naissance de « regards » club d'expansion artistique, littéraire et philosophique, dirigé par Julien Jack London. Chaque samedi les membres du club se réuniront pour entendre une causerie ou une conférence. Adresser la correspondance et toutes suggestions au directeur, 248, rue de Vaugirard, à Paris (XV«).

•5» Renouvellements des abonnements. — Evitez-nous l'envoi de traites. C'est un procédé onéreux qui demande beaucoup de travail. Dès que nous vous informons que votre abonnement prend fin, renouvelez-le en utilisant la formule de mandat-chèque que nous vous adressons. D'avance merci.

LES ALIBORONS.

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Conditions d'Abonnement

FRANCE ET COLONIES

Un an : 30 francs; Six mois : 18 francs ; Le numéro : 4 francs.

ETRANGER

CATÉGORIE A

Luxembourg, Belgique et Congo belge, Italie et Colonie».

Un an 30 francs ; Six moi» : 18 francs ; Le numéro : 4 franc»

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Allemagne. Argentine. Autriche, Angleterre etColonies, Hollande. Espngne, Suiase, Amérique, Danemark, Norvège, Suéde, Japon, Chine, Turquie, Mexique. Russie, Syrie,

Un an : 40 francs ; Six moi» : 25 francs ; Le numéro : 4 fr, 50 CATÉGORIE C

Tous les pav« non compris dans les catégories A. et R.

Un an : 20 francs ; Six moi* : 12 franc* ; Le numéro : ? fr. 5o

Nos numéros spéciaux :

Parus : Louis PKRGAUD (ppuim*), Jules LEROUX, Albert THIERRY [Simisè) Roger PILLKT. Marguerite AUDOUX (éiniisp), Pierre HAMP, Emile GUILLAUMIN, Gaston LE RÉVÉREND, Roger DENUX, Philéas LKBRSQUK, Armand ZIWÉS, Gilbert SORK {Sfuist'), Henry POULAILLE. Charles VILDRAC.

Chaque numéro : 5 francs


LES PRIMAIRES

publieront

m 1931

JEAN GAUMENT el CAMILLE CE

Gabriel Maurière

GEORGES VIDALENC

Messages de l'Orient FITZ JAMES O'BRI EN

Animula

GABRIEL GOBRON

L'enfance d'un prolétaire allemand

ALBERT GRAVIER

Schumann

BAPTISTE GIAUFFRET

Vibars

LÉON EMERY

Le philosophe en voyage

JEAN VERDIER-FRAYSSE

De la servitude volontaire à la trahison des Clercs

PAUL DUC HAT

Henri Coulon

EDMOND ROCHER

Poèmes

des essais, des poèmes et des commentaires de : Pierre BROSSOLETTE, PHILÉAS LEBESGUE, ALBERT GRAVIER, RÉGIS MESSAC, MARCEL LAPIERRE, FERNAND FERRÉ, LÉON GRIVEAU, MAURICE MARÉE, ANDRÉ BERNARD, LOUIS-CHARLES BAUDOUIN, EMILE MONNOT, PIERRE ROBIC, CHARLES-ANDRE MAILLET, etc., etc.

Le Gérant : R. BONISSKL

Imprimerie Ouvrière, Tonneins



LES PRIMAIRES

et leurs amis j

revue paraissant le premier de chaque mois

DIRECTION :

RENÉ BONISSEL et ROGER DKNUX

adresser toute la correspondance au siège de la revue

36, rue Ernest-Renan, Issy-les-Moulineaux, Seine C/G Bonissel 692-94 Paris

Abonnements : Un an, 30 francs ; Six mois : 18 francs

La direction reçoit le premier jeudi de chaque mois de 9 heures à il heures

l SOMMAIRE

LES PRIMAIRES

JEAN GAUMENTel CAMILLE CE

GARRIEL MAURIÈRE

MARIANNE RAVZE

PAUL Dl CHAT

DA P TES TE GIA l F ERE T

Nouveaux espoirs Gabriel Maurière

Le petit pâtre Poèmes

Henri Coulon

Vibars (I)

COMMENTAIRES

llnt/er DEXUX : Printemps — Maurice MAIIKR : \A\ Yi<\

Hryh MHSSAC : l'ropos d'un ulnpien

Marcel LAI'IKIUU'J : Cinéma. — llcnéc JOlJGLKT : Risques

Léon (IMVIïAl! : Radiophonie. — Philéas Liï/iHSflUR : Eeltres élrang'ères.

LES ALf/iO/iOXS : Glanes, Comptes rendus, Mevue de la l'resse.

Echos et IRiades. Livres, Revues.

COULON, HOUIRil'ICNON, RELATOlISCIIE, LAMIMAi:LT, XEILEOT, HUSSh

oui, illustré de t-ravures le présent numéro.


LES PRIMAIRES

Nouveaux espoirs

^V^ BBKSHB0M* sommes heureux du succès qu'ont obtenu, M^^^^^B^H auprès de nos lecteurs, nos numéros de Janf^^^^B^

Janf^^^^B^ et de Février. ■^^^^H Si nous étions vaniteux, nous bornerions là ^B^^^l notre effort. ^WIK ~^=f ilfms, si nous ne restons pas insensibles aux *XMrm> \\ jtsti marques d'amitié dont nous sommes Vobjet, nous tenons cependant à souligner que notre ambition est plus haute.

Nos lecteurs savent ce que nous voulons : développer encore leur revue, augmenter le nombre de ses pages — actuellement de 72 par numéro, ce qui est insuffisant —, grouper autour de nos collaborateurs, des écrivains, des artistes qui ne nous connaissent pas encore, améliorer la présentation de nos pages, donner plus d'importance à la partie générale, tout en créant de nouvelles rubriques dans les commentaires, suivre de plus près Vactivitè artistique, littéraire et politique, en un mot faire des Primaires, une des plus vivantes revues de ce temps.

Pour cela, il nous faut publier des numéros ayant au moins 400 pages.

Nous réussirons à le faire si vous voulez !

Cher ami qui nous lisez, qu'avez-vous fait ce mois-ci pour votre revue? L'avez-vous montrée à votre voisin? Avez-vous aussi distribué nos tracts ? Vos recherches pour recruter des abonnés nouveaux ont-elles réussi ? Car il ne suffit pas de recevoir la revue, d'en couper les pages, de les lire avec plaisir... puis de la ranger dans votre bibliothèque. C'est bien : c'est insuffisant !

Nous vous demandons de nous amener des abonnés. Les deux façons de nous aider que nous vous avons indiquées dans le numéro de Février, sont, à notre avis, excellentes : nous faire parvenir des fonds de propagande, des adresses d'abonnés possibles ; recruter personnellement de nouveaux abonnés.

Pour rester indépendante et forte, une revue a besoin du concours de tous ses amis. Travaillons tous d'un même élan, d'un seul coeur, en camarades.

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Louis NEILLOT

Gabriel Maurière

Le mois de mars dernier, un écrivain de grande race, de notre corps universitaire, s'est éteint prématurément. Derrière l'éducateur, l'Inspecteur Legrand qui fut une valeur, se cachait un romancier qui laisse une oeuvre considérable et qui à l'heure même où le succès venait à lui, brusquement nous a quittés. Double perte pour l'Université, pour les Lettres.

Gabriel Maurière avait déjà écrit plusieurs oeuvres drues, pleines de saveur et de sève : Les Terriens, Plus fort que V amour, Au BUT lingue, Pamphile et Pompon éditées chez Calmann-Lévy ou Albin Michel, quand je connus l'homme personnellement. Il publiait peu après A la gloire de la Terre qui lui valut le Prix Floréal, (1921). Je fus frappé par l'originalité de l'oeuvre qu'un talent médiocre eût pu rendre banale : le vieux thème du retour à la glèbe. C'est que ce roman, Maurière l'avait vécu. Parti de sa terre champenoise, il revenait, avec une sorte de fierté farouche, aux paysans, au sol natal ; il se terrait chaque vacance dans le vieux manoir de Galmurot, loin de la ville, loin des citadins, près des bois.

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LES PRIMAIRES

Dans le roman, un homme s'arrache à la sale fièvre de Paris, à la folie littéraire, à la cohue des intrigants, des requins de lettres, à tout ce qui salit, use et diminue. Et il retourne au pays, non en littérateur qui fera de la littérature sur la terre, mais en terrien qui est lentement, très lentement reconquis par Pherbe, la lu" mière, le vent, par le grand souffle salubre, vivifiant, parce qu'il sent que c'est là pour lui la paix de l'âme, le salut, l'équilibre. Il apprécie le grain d'une motte, reconnaît la vie des plantes ; entre lui et les hommes du terroir, il y a une affinité secrète, héréditaire, profonde comme les racines des grands arbres. L'oeuvre s'ouvre par cette épigraphe de Pline l'Ancien : Terra benigna, mitis, indulgens, ususque mortalium semper ancilla ; elle s'achève par ce symbole de la femme simple et belle et saine comme la terre ;

(( Elle est forte et tranquille ; sur son sein je puis poser ma tête et d'elle toute, de ses pas, des battements réguliers de son coeur, de son visage paisible et souriant, je sens monter le calme. Elle comprend la vie mieux que moi. Elle a le sens profond de cette vie qui continue, qui doit durer... »

« Mon ami, nous sommes dans te sens de cette force créatrice. Nous sommes dans le grand courant naturel. La terre nous a » .

L'ami dira : « Un homme fini. — Non un homme qui commence... »

En vérité Maurière, en creusant, récrée l'idée. Il y a là et ailleurs un accent de vérité qui ne trompe pas. Comme Antée, il reprenait au contact de la terre une énergie nouvelle.

— G. Maurière était naturellement doué ; il avait le sens artistique des choses délicates du coeur, amoureuses, de la fantaisie, du mystère aussi. Je connais de lui deux romans d'amour qui sont d'une psychologie subtile.

Le bel âge. L'éveil de la tendresse chez un coeur un peu sauvage, pour la fille des châtelains ; elle est pour ce jeune paysan ému, comme une apparition. Il pénètre avec

m


LES PRIMAIRES

des étonnements et des déceptions croissantes dans ce milieu enchanteur et faisandé.

Péché oublié (1J. Une jeune femme un peu folle a un amant, un jeune capitaine. Un accident d'auto lancée à une allure vertigineuse par l'officier imprudent ; pour la jeune femme une blessure à la tête, une lésion cérébrale, une coupure nette dans son existence. Elle se remet lentement ; elle a tout oublié. Elle tend la main à son mari avec un sourire charmant ; celui-ci dur, fermé, résiste. Oui elle a dormi, comme la Belle au Bois dormant... Peut-être, dans nos folies momentanées, sommes-nous comme gens qui tombent subitement dans un sommeil magnétique. Le mari, qui a cherché à mourir, pardonne.

— Le conteur était admirable : Te voir sourire... Te voir émue (2). Ses contes ont un goût de vérité et de vécu : Bonnes femmes jacassant à la porte de l'école ; un pauvre vieillard fou qui continue de vivre avec sa fille morte ; son couvert est là et son ombre est assise à la table..* La plus saisissante peut-être est un récit de chasseur (Maurière était un chasseur passionné). L'art de Maupassant n'a rien écrit de plus poignant, ni de plus farouche : Le Marais.

Au dessus des eaux vertes, « hypocrites » un grand cri de folle ; elle erre autour des joncs le soir, appelant celui qu'elle a aimé et qui a disparu dans un de ces trous d'eau verdâtre :

« Elle jeta son fusil tout à coup et alors, elle se mit à hurler, à hurler à la mort, mais d'une voix si funèbre — qui s'apaisait par moments, remontait, mourait puis reprenait avec des sanglots comme ceux d'une mère qut bercerait son enfant mort* — que, je vous le dis sans honte, une peur terrible me prit, une de ces peurs nerveuses qui ne viennent pas de la peur du danger, mais du mystère qui nous entoure, des choses inconnues et redoutables que l'on ne comprend pas... »

Et la folle se jette en travers de la route du chasseur,

(1) Editions de France.

(2) Edition* de la Pensée française.

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LES PRIMAIRES

le saisit à bras le corps : elle le prend pour le disparu, veut l'entraîner avec des mots de tendresse, dans sa cabane sordide. Pendant qu'elle sort pour allumer un feu, il n'a pas le courage de rester et s'enfuit. — Un cri bientôt déchira la nuit, et le mystère des eaux reprit la folle avec son grand amour désespéré.

— Je réserve pour la fin ce qui me parait être les oeuvres maîtresses, mais qui pourrait nier l'extrême bonheur de deux ouvrages écrits pour la jeunesse ?

La littérature française — on l'a fait cent fois remarquer — n'est pas riche comme l'anglaise en oeuvres écrites pour les enfants. Il y a chez nous un préjugé d'auteurs : écrire pour les enfants, c'est se diminuer. Dickens, Kipling n'ont pas cru s'abaisser en écrivant de l'histoire ou des histoires pour la jeunesse ; d'autres lui ont consacré tout leur talent et tout leur coeur en des oeuvres restées célèbres.

L'homme qui a composé A la gloire de la Terre, le Mâle et son esclave n'a pas cru déchoir en écrivant Peau de pêche et Aïno (t) pour les enfants qu'il aimait, c'est-à-dire qu'il comprenait avec amour.

La fraîcheur du matin dans la buée des champs, nous la respirons avec Peau-de pêche ; nous suivons avec les yeux de l'enfant les grands et douloureux travaux du sol. Maurière, enfant, les a suivis, s'y est mêlé, en a compris le rythme, la souffrance et les joies. Et derrière les airs bourrus du petit rustre, les bourrades et la haine, l'amour à pas lents monte dans le jeune coeur pour la camarade de jeux, la petite fille de la ferme voisine. L'aurore qui se dégage des fumées acres du sol, puis enflamme le ciel.

L'oeuvre et trop connue pour que je m'y attarde. Un film vivant l'a fait passer sous les yeux du public ; plusieurs éditions l'ont répandue à milliers d'exemplaires et tout récemment encore elle a eu les honneurs d'un tirage de luxe.

(1) Librairie Gedalge. — Collection Aurore.

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LES PRIMAIRES

Aïno a mes secrètes tendresses. C'est toujours le paysage champenois avec la forêt d'Othe près de Troyes-en Champagne. Une enfant blonde, d'un blond de soleil du Nord, une petite Scandinave passe dans une école et après les premières méfiances, y éveille des résonnances mystérieuses, une lumière d'ailleurs. Un peu de l'atmosphère du Grand Meaulnes traverse toute l'oeuvre, sans prétention, mais l'émotion, l'inquiétude sont en nous comme dans le coeur de l'enfant. Un parfum d'enfance, d'inconnu, de mystère adorable...

Les deux oeuvres maîtresses de Gabriel Maurière sont à mon avis : L'homme qui ne meurt pas et Le mâle et son esclave.

Dans L'Homme qui ne meurt pas (1) Maurière aborde la fantaisie scientifique à la Wells, le badinage ironique à la manière d'A. France, mais sous des sourires d'ironiste, il dissimule des idées amères, parfois même douloureuses.

Un savant de fantaisie, le Dr Olivier Sandreau, va chercher à travers le Thibet le secret de l'immortalité des vieux sages bouddhistes, la plante Kalwi aux graines azurées sur la cinquième terrasse d'une lamasserie devant la montagne bleue ; mais il ne veut pas prolonger égoïstement sa seule vie, il veut sauver les hommes de la souffrance et de la mort et ce qu'il cueille de plus précieux c'est la parole d'un vieillard immobile près des Bouddhas d'or jaune, répétant celle du Christ : « Aimer ».

Ironique antithèse entre ce vieux monde aryen et l'Europe contemporaine que la haine déchire.

Dans une « anticipation », une nouvelle guerre éclate, vers 1970, les hommes éprouvant périodiquement le besoinde s'entretuer; «Il y avait assez longtemps qu'on était

(1) Edition de la Vraie France.

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LÉS PRIMAIRES

heureux : la vie n'était plus tenable ». Olivier qui cache sous les montagnes en Suisse son immortalité et ses inventions de démiurge, veut paralyser les engins de mort, empêcher les tueries, mais les hommes exaspérés de voir les canons bâillonnés, tiennent comme la femme de Sganan lie sinon à être battus du moins à se battre. Par une contradiction lamentable, des armées s'acheminent pour surprendre dans son repaire alpestre ce mauvais génie qui arrête la guerre et le meurtre, et d'autre part à s'emparer du secret qui le rend, lui avec quelques autres, immortel. Saisissant tableau que cette théorie de mendiants et de rois qui se traînent vers la caverne, malades et moribonds qui ne veulent pas mourir. La bêtise et la haine triomphent.

« J'ai rêvé d'être dieu pour sauver les hommes et les hommes ne veulent pas être sauvés », dit Olivier Sandreau avant de se tuer, dans le désespoir de cet avortement.

Et c'est l'orgie déchaînée : « Les hommes fêtaient leur victime; ils étaient heureux, ayant tué les dieux ».

Dans ce débordement de férocités en délire, il ne reste plus en ce monde dévasté que trois pauvres hommes, un savant, un prêtre et un pauvre cordonnier boiteux qui laissent tomber des paroles de paix sur les gazons de la montagne et qui croient encore les naïfs, en l'esprit d'amour.

Ce livre de G. Maurière remue de vieilles mais hautes idées mondiales ; il projette dans le futur les angoisses du temps présent.

— Dans le Mâle et son enclave (1), Maurière revient nettement à la terre ; à dire vrai il ne l'a jamais abandonnée, mais l'histoire ici est enracinée dans le sol comme un chêne. Belle oeuvre, lui écrivais-je, mauvais titre. C'est l'éditeur, me répondit-il, qui me l'a imposé.

La châtelaine fait avec un machiavélisme de grande

(1) Ferenczi, éditeur.

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LES PRIMAIRES

dame endosser à un valet de ferme la faute de son fils. L'homme épousera, s'il veut devenir intendant du domaine, la fille que le jeune maître a mise à mal. L'homme qui convoite la terre accepte et ne cherche point à y voir plus loin. L'enfant qui naîtra, Antoinette, il s'en croit le père. Mais des années plus tard il découvre la ruse. Après la mort du père véritable, jeune tuberculeux qui s'éteint au retour d'un voyage en Italie, il est devenu maître et seigneur de tout le domaine, avec ses prairies, ses eaux, ses bois immenses. Mais terrible, implacable, il fait de cette femme soumise et douce, une serve. L'écarter serait révéler son secret, mais elle servira désormais, comme une humble servante, lui et sa maîtresse installée dans le manoir ; il l'humiliera, l'écrasera avec une férocité d'ancien rustre, jusqu'au jour où celle-ci, dans ses besognes d'esclave, poussée par une force obscure, en épluchant des champignons, laissera dans le plat, apparemment par mégarde, l'oronge vénéneuse qui empoisonnera le tyran. Malgré la sympathie secrète qui va à la malheureuse opprimée et à l'enfant, belle et racée comme le père véritable, le caractère de ce mâle est, non pas ridicule ni odieux, mais redoutable comme une force élémentaire. Lui et la terre, les champs et la forêt ne font qu'un. Il agit selon les impulsions ancestrales ; les femmes sont peu de chose à côté de la terre, sa seule passion, son impérieuse maîtresse.

Le livre est écrit d'une poigne forte, d'une langue ramassée, nerveuse, musclée; les images y éclatent comme des bourgeons au printemps, la pensée centrale y monte, jaillissante comme une sève.

— Comme critique, qu'il écrivît ses articles pour les Nouvelles littéraires, cette revue même, ou la Revue de l'Enseignement primaire, Maurière apportait cette clairvoyance qui voit d'un coup d'oeil les ressorts ou les fêlures d'une oeuvre, ce souci de la forme, ces qualités d'écriture nette, robuste, à formules concises et neuves.

Dans ses lettres même, il révélait ses dons d'écrivain de race, les dons riches aussi de son coeur.

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LES PRIMAIRES

La dernière vision émouvante que j'ai de lui : A une soirée de Flammarion où je signais quelques exemplaires des Marrons sculptés, il était venu par amitié, les yeux fiévreux, le visage ravagé. Malgré la fièvre qui le tenait depuis des jours (« Je la promène » disait-il avec un bon sourire' courageux) il avait voulu donner à l'ami une preuve d'aftection profonde. Une photographie prise à Téclair du magnésium fixe pour la dernière fois ses traits, ce soir de février 1930.

Il s'est éteint avant l'âge, mais il n'est pas mort tout entier. Des générations d'écoliers liront les pages fraîches de son Peau-de pêche et d'Aïno, et les lettrés garderont dans leur bibliothèque une place d'honneur à l'écrivain qui exalta si magnifiquement sa terre maternelle.

Il n'a pas obtenu toute la place que son vigoureux talent lui méritait, mais du moins VAcadémie des dix de Province l'a accueilli d'emblée. Il est des Académies plus enviées, mais on n'entre pas dans celle-là en courbant l'échiné, avec des intrigues souterraines ni des sourires faux. On y est élu au libre choix de ses pairs, et du premier coup, lui, y est entré avec les meilleurs.

Jean GAUMENT et Camille CE.

Louis NEILLUT

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Pierre ROSSI

Le pelit pâtre

Antoine est né dans un de ces petits villages aux toits de pierre qui, de loin, ont l'air de coulées de laves. Sa mère est une fille qui a servi à tout : à preuve qu'il est né. Il est maigriot, avec ses jambes nues dans ses sabots et connaît la dure. Pourtant il est de bons jours dans les têtards de chênes et les pierrailles des cheyres. La montagne rit de tous les yeux de ses violettes et de ses anémones. Les moutons sont peints sur le velours des pâturages ; et des bêtes ont leur nid dans des touffes d'airelles. Mais voici qu'il a dix ans ; il mange déjà, et manger est la grande erreur de la misère. Dès qu'on mange, on est un danger, un souci. Alors, il faut le louer.

On l'a conduit chez un propriétaire de " montagnes ", qui l'a tâté, examiné, comme un veau qu'on mène au marché. On lui a fait mal en serrant ses membres grêles, et il était humilié d'avoir de si petits bras.

— Gha n'est point fort.

— Oh ! mais il est ben courageux, disait la mère, avec le sourire douloureux et anxieux des pauvres gens qui attendent un arrêt et qui veulent plaire au juge.

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LES PRIMAIIIES

Enfin, il est pris ; pour vingt pistoles, le voilà loué. Demain il ira là-haut, dans les brumes et les rochers mystérieux qu'on ne voit pas ce soir.

Voici qu'octobre arrive à sa fin ; c'est un mois déjà dur dans la montagne. Les embruns vous fouettent le visage et, là-bas, les Dores sont tout noirs et crachent des averses. Les vaches tendent le dos à la pluie, immobiles com me des bronzes. Dans l'herbe, des ruisselets se hâtent, en se " coulevinant ", comme des bêtes luisantes entre les gentianes. Il fait froid.

Cependant, depuis quinze jours, la vie est moins triste, car Antoine est malade. Un coup de bise, de mauvais habits, des sabots percés : et un fort rhume s'est déclaré. Le soir, ses joues sont rouges et ses yeux brillants; il tremble dans l'arrière-cabinet où il couche.

L'autre nuit, il avait froid et il s'est mis à crier, tout apeuré et grelottant, si fort que la servante, Marie, qui couche à cô*é, s'est relevée. Elle l'a brusquement rabroué :

— Que que tu brames ?

Mais, comme elle s'est rapprochée de lui, elle le sent gelé et tremblant ainsi qu'une feuille de bouleau. C'est une forte fille trapue comme les têtards de chênes.

— T'es gelé, tiens viens...

Et elle le prend, presque sans qu'il s'en aperçoive. C'est une luronne et le petit corps grêle ne pèse pas lourd dans ses bras. Elle le fourre au fond de son lit, à la place qu'elle occupait, et se recouche.

— Tu seras bien là, mais tais-toi.

Abasourdi, il s'est rendormi... Le matin, il s'étonne de se trouver dans ce grand lit aux couvertures chaudes, près de la servante, qui, sans façon, le serre contre son corps pour le réchauffer. Sur la forte poitrine de l'Auvergnate, il se blottit comme auprès de sa mère quand il était tout petit, et des larmes coulent sur sa joue.

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LES PRIMAIRES

C'est l'aube qui l'arrache de son rêve. Elle le bouscule.

— Il faut te sauver dans ton lit, habille-toi.

Il se hâte, de peur de la faire gronder. Brr... que ce réveil est froid 1 Mais, malgré tout, son contentement le réchauffe et ce n'est pas seulement la chaleur de la grosse Auvergnate qui le réconforte. Quelque chose bout en lui, dans son coeur. Il tousse encore, mais ça ne fait rien : il chanterait presque... Une autre vision du monde se substitue à la sienne : il se croyait au niveau des bêtes, osant à peine lever les yeux sur ceux qui, d'un ton rude, commandent : et voilà qu'on s'occupe de lui...

Dans la cour, elle crie après lui, comme le patron et sa femme. Mais lui, sourit.

Il sait bien qu'ils se retrouveront ce soir, dans le lit chaud et qu'il sera bien sur la grosse poitrine de Marie, où la chair est si douce... il l'embrasserait s'il osait.... Pourvu qu'il ne guérisse pas trop vite !

Mais voilà qu'il va mieux. Il retourne à sa montagne. Et sur la vaste étendue verte, il laisse errer ses yeux. Dans le pli du vallon, là-bas, apparaît le toit qui fume ; la marmite bout ; autour de l'âtre, elle claque ses sabots.

Il lui vient comme une vague tristesse, et il songe aux bras robustes qui le réchauffaient et aux grands yeux de Marie qu'il aime à regarder.... Au loin retentit la longue mélopée de " la Grande " : lo, lo, lo, ré, lo— ! Il y mêle sa voix grêle ; mais il est un peu triste, aujourd'hui, parce qu'un gars du pays a embrassé Marie, ce matin, près delà fontaine — et qu'elle a chassé Antoine d'auprès d'elle....

Alors, il lui rapporte un bouquet d'oeillets, de pauvres oeillets d'automne, échappés à la gelée, à l'abri d'une roche. Car il craint qu'elle ne soit fâchée....

Gabriel MAURIÊRE.

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LES PRIMAIRES

Poèmes

le coeur me tend

au souvenir de mon enfant

Le coeur me fend de te revoir,

vallon où je le vis s'asseoir ;

et toi, montagne

dojnt il a fait longtemps sa meilleure (compagne...

de le revoir, rocher où je le vis un soir

de paresse

rêver...

dessein qu'il caressait et ne put achever ;

arbre qui te redresse

et qu'il connut ployé ;

oiseau qu'il a choyé ;

insectes qu'il surprenait

dans vos indéchiffrés mystères,

jolis insectes qu'il tenait > A

comme de vivantes prières...

Je m'en défends :

le coeur me fend, le coeur me fend

de te retrouver, ancolie

qu'il avait cueillie...

Et qui refleuris

toute pareille à loi même.

El de lui, rien ne revit

de lui que j'aime...

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LES PRIMAIRES

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I!

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le chant du poète

à Georges Chennevière

Les hivers dévorant les étés C'est en vain : les sapins entêtés, Yeuse, olivier sont restés.

Il y a la verdure qui dure,

Il y a un chant dur qui perdure.

L'ombre en vain dévorant l'horizon Les couleurs et les bruits de maison Qu'ainsi fait de l'amour la raison.

Il y a la verdure qui dure,

Il y a un chant dur qui perdure.

L'âge en vain a blanchi nos toisons, Nous étreint, nous éteint nos tisons ; Des berceaux gardent nos floraisons.

Il y a la verdure qui dure,

Il y a un chant dur qui perdure.

La mort vaine a coupé tes pipeaux

O Poète ! Narguant ses ciseaux

Tes doux chants sont chantés des oiseaux.

Il y a la verdure qui dure

Il y a un chant dur qui perdure.

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LES PRIMAIRES

la réponse

Dans mon coeur d'enfant confiant, j'écoule chanler la bonlé d'un appel profond : O forces bonnes, monirez-moi la roule !

El c'est ton ironie, ô ciel, qui me répond.

Mon coeur loyal d'adolescent redoute sur des seuils divers le doute fécond : O forces bonnes, montrez-moi la route /

El c'est ton ironie, ô ciel, qui me répond.

Et mûr, mon coeur assagi de déroute

parmi les voix diverses se confond :

O forces bonnes, montrez-moi la roule !

Et c'est ton ironie, ô ciel, qui me répond.

Mon coeur de vieillard, tout glacé du doute encor tend vers loi l'élan moribond : O forces bonnes, montrez-moi la roule !

El c'est ton ironie, ô ciel, qui me répond.

Marianne RAUZE.

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Henri COULON.

Henri Coulon

« La nature restera toujours la maîtresse des maîtres. »

Léonard de Vinci.

Vers les confins du Thelle, au pied du rebord boisé de cette terre « d'heureuse élégance », le Vexin français, un petit village groupe ses fermes autour d'un château à façade imposante, vastes horizons, campagne verdoyante et boisée, vergers, prairies et champs ; c'est dans ce milieu que vit H. Coulon, auprès d'une compagne charmante, entouré de beaux enfants, faisant de sa vie deux parts, celle consacrée à sa classe, — car Coulon est instituteur, — et celle consacrée à sa palette et aux joies pures de l'Art.

C'est un beau tempérament d'artiste. Il s'est formé seul et il le déplore. Au début, il tâtonna, il hésita. Souvent, découragé, il abandonnait ses pinceaux et laissait

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LES PRIMAIRES

inachevée l'ébauche commencée. Momentanément. Bientôt son démon intérieur lui faisait grief de la décision prise. Il suffisait alors d'une mince circonstance, d'un rien, d'un rayon de soleil filtrant à travers un feuillage, du profil majestueux d'un arbre sur un fond de ciel lumineux, d'un coin plein d'ombres ombrées. Et voilà H. Goulon reprenant l'attirail du peintre et s'en allant vers les champs, vers la clarté dorée, vers ce qui était sa raison d'être !

Nulle théorie ; pas de formules. Observer et rendre sincèrement sa vision : voilà ce qu'il se proposait. Mais une poésie nourrie de vérité se dégagea peu à peu des toiles qu'il accumulait et alla de plus en plus s'affirmant.

Car l'artiste a fait sienne cette parole de Corot : « Travaillez et soyez sincère ». Par le travail, par l'étude, il cherche avant tout à s'approcher de l'idéal qu'il s'est proposé. Dans sa modestie, Coulon affirme qu'il n'y atteindra jamais. Affirmation qui situe l'homme et qui, loin de le rebuter, l'engage plus avant dans cette poursuite passionnante qui ne peut prendre fin qu'avec l'artiste lui-même.

Cela ne veut pas dire que Coulon vive en dehors des courants de son époque. Il est de son temps.

Si, dès sa jeunesse, il se sentit attiré par Corot qu'il admire avec ferveur, il n'en goûte pas moins l'école impressionniste. L'oeuvre du maître de Giverny, le grand Monet, et celle de Sisley, que l'art de Coulon rappelle par quelque côté, lui furent une révélation. Mais sa technique n'est pas une copie servile ; Coulon sut plier le métier à son inspiration ; son faire est tout personnel.

Ce fut à Versailles, dans le parc de Le Nôtre, véritable académie de plein air, que Coulon trouva d'utiles enseignements. Il y rencontra d'autres peintres ; il échangea avec eux des propos de métier ; il sut voir. Des manières diverses de travailler, des « cuisines » nouvelles lui furent révélées. Il compara avec ses procédés et fit des essais. A force de réflexion, d'expériences répétées, il

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LES PRIMAIRES —- - = —-

s'appropria des formules plus neuves, son talent allait bientôt trouver son plein épanouissement.

Et puis, autre heureuse fortune. Un peintre versaillais, G. Roux, s'intéressa à Goulon. Il le fit venir dans son atelier, le conseilla et de la façon la meilleure, le pinceau à la main. Le terrain était bon. Le professeur ne mit pas longtemps à faire l'éducation artistique de son disciple. Alors il le laissa entre les mains de cette « maîtresse des maîtres », la Nature.

Profondeur de l'atmosphère, fuite des images, éclat du soleil, reflets, solidité des terrains, touffeur d'un sousbois, fluidité des eaux 1 Autant d'éléments qui éveillaient dans la sensibilité de Coulon des résonnances profondes. En une synthèse subtile, il sut rendre toutes ses impressions dans des tableaux bien équilibrés, qui frappent par le choix très sûr du motif et par la classification des valeurs. La personnalité de l'artiste, pleinement dégagée, sut assouplir ses pinceaux à la mesure d'un tempérament en pleine force.

En présence d'un paysage, Coulon éprouve une sensation originale. Quelques coups précis de fusain esquissent les grands traits que l'artiste met en relief par touches rapides, souples, avec un sens inné de la couleur ; sa palette se charge de toute une gamme riche, aux tons clairs et légers.

Qu'il peigne la jeunesse éternelle de la terre et du ciel, qu'il traduise le sourire des matins de printemps, les chauds effluves de thermidor, ou les somptuosités évanescentes de l'automne, toujours l'artiste sait s'imposer à l'attention et l'oeil subit le charme qui émane du tableau.

Délicatesse de vision, sentiment des nuances : tout l'art de Coulon.

11 suffit de regarder ses nombreuses productions pour s'en rendre compte, pour se rendre compte aussi de l'évolution de son talent. On peut y distinguer, — distinction où il entre bien un peu d'arbitraire, — trois manières.

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LES PRIMAIRES

Primitivement, une observation aigûe, une écriture soigneuse. Mais le modèle domine l'artiste. Cependant les images sont bien de chez nous ; de chez nous aussi l'aspect de la terre. Peinture honnête, naturelle et fouillée ; sens classique de l'objectivité.

Puis la facture prend un caractère personnel. Les moyens sont plus aisés. Moins économe est la palette. On sent naître la puissance qui résulte d'un travail de simplification.

Enfin nous arrivons à un faire plus large, synthétique, bien moderne. Epoque de maîtrise, de plénitude.

* * *

Tant d'efforts persévérants poursuivis durant des années, tant de longue patience ont abouti à constituer un bel ensemble.

Dans diverses expositions, Coulon se soumit au jugement des critiques d'art ; il n'eut pas à le regretter.

Galerie de Marsan, salon de l'Ecole française, expositions de Bordeaux, de Calais, de Nice, Galerie Lefranc à

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LES PRIMAIRES

Paris, le public fut à même d'apprécier des vues de Versailles, — où le mérite de Coulon est d'avoir su humaniser une nature corrigée selon les canons un peu froids de l'art Louis quatorzième ; — des paysages nombreux de l'Ile de France traduisant la mesure, l'harmonie de cette région toute en nuances, et ceux enfin que le peintre rapporta du Maroc, tout resplendissants de la riche lumière du Midi.

Versailles ! Un morceau intitulé : Les Marmousets... Des feuilles mortes flottent dans l'eau moirée des vasques sous un ciel mobile aux tons changeants.

Mélancolie d'un passé, d'une saison, d'un lieu !

Parterres fleuris désigne une aquarelle traitée en masses largement colorées et criblée, dans les premiers plans, de taches de couleurs pures qui sont autant d'accents de vérité... Mais il faudrait tout citer.

Arrivons maintenant à ces paysages de l'Ile de France et arrêtons-nous longuement. Le pays a séduit Coulon. On sent qu'il est sur sa terre d'élection, là où il peut le mieux épancher sa sensibilité frémissante.

Charmantes visions que celles des Pommiers en fleurs et des Pommiers chargés de fruits se détachant sur des lointains nets et vaporeux tout à la fois 1

Après la pluie fait un contraste frappant. La légèreté de touche fait place ici à la vigueur. Des colorations franches soulignent admirablement tout ce qu'a de fragile un mince filet de lumière sur qui, à l'horizon, pèsent de lourdes nuées aux tons sourds, chargées de violets orageux.

Intérieur de cour ressort de la même veine. Dans l'angle que forment deux murs, dont l'un de soutènement, un escalier à rampe basse en pierre, orné d'une retombée de lierre, mène à un jardin en terrasse aux frondaisons touffues. Le mur de clôture qui emplit toute la partie de gauche du tableau n'est, en réalité, qu'une grande surface banale. De cette banalité, H. Coulon sut faire une oeuvre d'art, quelque chose de rare, où l'harmonie des

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LES PB1MAIRES

gris se marie, de la plus heureuse façon, aux mauves, aux lilas, aux ocres pâlis qui patinent si délicatement les vieux enduits. Une ouverture sur le grand trou d'ombre d'une cave, autour duquel s'ordonnent les tons plus vigoureux des solides moellons du mur de soutien vêtus de mousses brunes, donne à la toile sa note de puissance. Réalité vue et cependant magnifiée par l'apport de l'artiste.

Dans tous ces paysages que fort joliment un critique d'art, M. Pascal, trouve être autant d'illustrations des poèmes de Paul Fort, on rencontre des morceaux qui éclatent comme une fanfare, d'autres qui dégagent une tendresse, une suavité toutes virgiliennes, de fines notations qui fixent une minute de beauté pour toujours.

Et partout le même culte de la lumière, le même rendu sensible de l'atmosphère, qui fait l'unité de l'oeuvre de H. Coulon, et que l'on retrouve dans ses compositions rapportées du Maroc.

Unité qui n'engendre pas la monotonie. Voici Rabat. Impression complexe : ce ciel voilé du Maroc océanique semble une trahison. Restez un moment ; vous serez bientôt surpris de découvrir une lumière vibrante, d'une puissance contenue que vous allez voir illuminer la Vue de Salé, prise de la Tour Hassan. Là un premier plan traduit sobrement toute la tristesse que dégage la grandeur déchue de l'immense mosquée en ruines. Derrière des cactus, Salé la Blanche évoque, intensément, ce Moghreb si proche et encore si mystérieux. De Marrakech, Coulon a su rendre avec un rare bonheur le caractère africain. Voyez comme il a traité le souk des potiers, curieux, ou celui des teinturiers, féerie de couleurs. Et dans YAquedal 1 Quelle force de coloration : verts crus, oranges aux dessous nourris, saphirs profonds ; tout cela franchement orchestré.

Ces paysages pleins de sève, d'une science raffinée, chantent tous l'allégresse de vivre qui est le fond de la nature de l'homme.

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LES PRIMAIRES

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L'OEuvre de Coulon ? Un hymne à la Lumière; le péan de la couleur.

Ces aquarelles aux fines colorations, ces toiles d'un métier libre, toutes riches d'un apport de pensée, sont dignes de l'éducateur qui double le peintre.

H. Coulon peut être fier de ses années de labeur. Patiemment, il a réalisé une oeuvre saine, animée d'un lyrisme délicat. Jamais d'ailleurs l'artiste n'a incliné son art devant les caprices de modes éphémères. Il resta original et parla, il est classique.

Au delà de ces toiles et de ces aquarelles, dont un bon nombre est allé enrichir les collections particulières, on devine une personnalité attachante, éprise d'un haut idéal, et l'on sait gré au peintre d'avoir su, si magnifiquement, nous communiquer, par la magie de ses pinceaux, cet amour et cette compréhension de la Nature en qui Coulon a reconnu un des multiples visages de l'éternelle Beauté.

Paul DUCHAT.

Henri COULON.

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Honoré BOURGUIGNON

Vibars

I. — Samedi-saint

Le soleil riait sur les prairies, les arbres en fleurs et les ruisseaux, mais, encerclé de montagnes, Vibars, accroupi sur son roc, dormait. A peine entendait-on dans les ruelles désertes le chuchotis des maisons délabrées.

Bientôt s'insinua dans l'entassement triste des bâtisses la danse d'un grelot argentin. Par les rues montantes, au pavé gras et inégal, il guidait la bénédiction rituelle que l'abbé Bardot préoccupé par son étole encline à s'évader sur les côtés d'un ventre important, distribuait de porte en porte.

Graves, les Vibaroises l'attendaient. Elles avaient éclaboussé d'eau le sol de plâtre et soulevé, à grands coups la vieille poussière. Les larges cheminées s'étaient parées d'un journal dentelé avec patience et même d'un papier joyeusement multicolore. Au mur, le cadre de bois présentait l'alignement des casseroles récurées et s'étalait à l'étagère la blancheur ronde des assiettes. Sur un feu sage le gros chaudron, habillé de noir, crachotait avec retenue son odeur de lavasse.

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LES PRIMAIRES

Les enfants, mauvais dérange-tout, avaient disparu, chassés par la ménagère.

Lorsque la ^sonnette éclaboussait son avertissement dans leur rue, vite les femmes se préparaient un dernier coup. La grosse Mouli assurait la symétrie de ses mouchettes et du canon à fusil qui, depuis trois générations, servait de soufflet à feu. La mère Niel ajustait le rideau qui cachait les marmites fumeuses et Joséphine Nicas s'octroyait en vitesse un supplément de poudre de riz.

Et toutes affichaient leur recueillement, à plein visage.

Partout, l'abbé s'essouflait à grimper l'escalier noir ; il égouttait sa bénédiction aux quatre coins de la cuisine sans s'engluer aux politesses onctueuses. Voyait-il même le mobilier qui cachait sa misère dans les recoins les plus obscurs ? Appréciait-il seulement les vitres lavées, le feu discipliné, l'effort d'ordre qui avait poli la pièce P

Non, l'abbé n'appréciait pas. Il allait. Souvent aux cotés des femmes un homme usé découvrait sa tête blanche avant de se signer cérémonieusement et ses lèvres amincies s'appliquaient à bredouiller des formules latines.

Devant sa masure, Philippe le Jaune attendait l'abbé comme le Sauveur. Des fissures écartelaient la façade qu'arc-boutaient des piquets mal dégrossis. L'odeur de l'étable, par les fentes du plancher branlant, assiégeait la cuisine.

Quand l'abbé eut tourné le dos à ce désastre, Philippe se sentit misérable. Mon Dieu 1 Mon Dieu ! Pourquoi est-il si hâtif dans sa bénédiction ton prêtre. Les malheureux sont-ils donc abandonnés de tous I Pourtant, Philippe avait préparé ses plus beaux oeufs de la semaine pascale et les avait posés dans le panier qui, au bras du sacristain Forteau, suivait l'abbé dans sa visite.

Pendant que, cuirassé, Bardot dépéchait ses aspersions et Forteau emplissait le large panier, Mouli était venu asseoir au soleil, sur le banquet en pierre de l'église,

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LES PRIMAIRES

sa fatigue de terrien. Puis ses amis silencieux s'alignèrent à ses côtés. Les jours Saints, la tradition veut que l'on n'ouvre pas la terre ; alors les hommes bricolent aux écuries et au premier prétexte ils se rassemblent pour se sentir l'un contre l'autre et déchaîner leurs rancoeurs tous ensemble.

La clochette qui émouvait les ménagères dans la rue Longue excita l'humeur de Mouli.

— Le noir se régale, aujourd'hui, énonça-t-il.

— Les femmes ont eu un sacré boulot pour astiquer ricana Niel.

— Ah ! les femmes ! cracha Mouli, les femmes et les vieux 1...

Les femmes, on ne comprend pas comment c'est bâtiAu fond, au Bon Dieu elles n'y croient guère. Elles savent bien que les prières sont inutiles. Elles en ont la belle preuve dans Vibars. La mère Clarine, il n'y a pas eu plus fourré qu'elle chez les curés. Et des messes et des chapelets 1 N'empêche qu'elle est restée veuve à trente ans, que la saloperie de guerre lui a tué ses deux gosses, et qu'elle claque du bec à cette heure. Le Bon Dieu ne la nourrit pas.

Alors, à quoi sert-il le Bon Dieu ? Ils ont beau se le demander, personne ne trouve nne réponse !

Parce que Jean-Louis Fuchet a gardé l'habitude d'aller chaque dimanche, encadré de vieux, planter comme un cierge à la messe, Mouli lui enfonce sa question entre les côtes, avec insistance.

Laborieusement il rassemble les gros matériaux destinés à écraser l'ensoutané. Grand argument, les péchés de Bardot : poule, poulette, bison, bisette.

Mais derrière ses gros sourcils ébouriffés, Jean-Louis manque de patience. Lui, il se fiche des curés et croit au Bon Dieu. A besoin de quelque chose de plus grand que lui. Et aller à la messe, ce n'est pas idiot. L'église, c'est la maison du peuple Vibarois. Et même les mécréants se groupent à son pied pendant l'office. Jean—

Jean— —


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Louis, se réunit aux vivants et aux morts. Voilà c'est tout. « Et ceux qui ne sont pas contents, merde pour eux. »

Mouli ne s'avoue pas battu. Dans son arsenal, il découvre un suprême argument : « S'il y avait un Bon Dieu, y aurait pas de guerre. »

Là, Jean-Louis hésite et Niel l'achève.

— Messieurs les noirs l'ont faite à la douce la boucherie.

— N'empêche, appuie Mouli, qu'ils étaient là à crier : « Psst ! Psst ! Tue-le » comme à chiens et chats qui se battent, et les curés allemands même sifflet. Puis, ils ont le toupet de nous balancer, Boches et Français, dans le même Paradis I Ils se fichent de nous !

Là-dessus c'est un concert de basses. Chacun lance son imprécation à la guerre et aux curés, étant entendu que c'était la haute curaille qui avait jeté les peuples les uns sur les autres pour remplir les églises de trembleurs et de pleureuses.

Cette confuse orchestration aboutit à un long solo de Jules Ricord.

Tout le monde ne disait pas de mal de la guerre. Plus d'un citoyen avait battu son beurre durant la bourrasque, un Monsieur notre maire avait empoché des soldes mensuelles comme adjupète, s'était lardé dans les popotes de la Territoriale et n'avait risqué que les coups de pied de vache d'une môme. Et encore s'était régalé à emmieller les poilus! A la maison ses vieux et ses gosses turbinaient pendant que les allocations tombaient.

Evoquant cette prospérité de la maison Flairase, Jules Ricord sue la haine malgré un faux air d'indifférence. Mouli branle la tête, un petit rire sous ses moustaches tombantes. Chacun le sait bien pourquoi Ricord aboie si fort aux mollets de Flairase ! Il y a cette vieille rivalité des moulins, puis les rituelles batailles pour la mairie, et maintenant cette concurrence pour l'usine électrique. Flairase tient le bon bout et Ricord voudrait

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\e tenir. Voilà pourquoi jappe si fort le Jules. Mais on les connaît : tous capricieux, exploiteurs et compagnie...

A Fentrée de la place, la sonnette égrena l'invitation au respect. Jean-Louis se leva et tira son chupeau. Un à un les autres l'imitèrent. Bardot s'avançait lentement. Le dernier, ce païen de Mouli découvrit sa tête brutale, mais il continua à grogner des paroles que l'abbé devinait irrévérencieuses.

Le cortège disparu dans l'église, Mouli, qui gardait dans les yeux la blancheur du panier d'oeufs, lança : nourrir ce fainéant !

C'est alors que Paul Bochu, qui jusque là avait écouté sagementassis, relevala tête et durcit ses yeux conciliants: — Bien sûr, les curés ont pourri la vraie religion, énonça-t-il comme avec un regret.

Tous écoutèrent, prêts à accueillir ses propros parce que lui, homme qui a de l'école, apporte toujours des paroles réfléchies.

Hésitant, Paul tire de sa poche un journal minuscule que son titre illumine : La Paix ; il le déploie, le feuillette. Tous les yeux attendent l'oracle qui sort des choses imprimées.

Paul, assurant sa voix, lit enfin :

« Jésus a dit : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. »

Il a dit : « Heureux les Pacifiques ».

77 a dit : « Tu ne tueras point et celui qui tuera méritera d'être condamné en jugement. »

Pourquoi donc les prêtres de tous les pays ont-ils poussé à la guerre au lieu de se jeter entre les combattants ?

— Ça, c'est bien dit, s'exclame Fuchet !

Alors Paul Bochu parle, la voix affermie, les mots montent à ses lèvres, tout simples. Le curé est entretenu à ne rien faire, les chefs de l'Eglise vivent dans le luxe.

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Qui paie ? Et pourquoi paie-t-on P Les riches paient pour que soit chantée aux pauvres l'espérance du bonheur futur I

Jean-Louis écoute celui qui est plus savant que lui. S'il précise, à l'entendre, sa méfiance des prêtres, qui assouvira son cri du coeur ?

Maintenant le journal circule de main en main. Chacun y pique de ci de là, une phrase écrite en caractères massifs.

GUERRE A LA GUERRE!

FAIRE PAYER LES PROFITEURS ET LES EMBUSQUÉS

MORT A LA GUERRE

JUGER LES RESPONSABLES

Parce que ces mots d'ordre reçoivent chaud accueil, Hochu hasarde sans assurance :

— Voulez-vous vous abonner à ce journal ?

Les bouches se ferment et les têtes se baissent. Tous rentrent dans leur carapace. Seul Mouli interroge :

— Et ça coûte ?

— Cent sous l'an.

— Cent sous I c'est rudement cher I

Silence sur le groupe ; gêne sur Paul. La propagande a un arrière-goût de mendicité. Fort heureusement, au coin de la place apparaît courbé sur sa canne, les yeux perdus dans les plis noirs du visage, le père Crotteux. Aussitôt, vers lui, les langues liées se délient. Crotteux, est gai car il aime le vin. Le pauvret n'en boit pas souvent ; il vous reste des six mois sans en goûter dans sa cabane de pâtre mais quand il vient au village, il en boit. Et, quand il en boit, ça s'entend ; il écoule alors tout un stock de vieilles chansons : la plus nouvelle, date de ses vingt-huit jours.

— Crotteux, crie Mouli, vous venez faire vos Pâques ?

— Bien sûr, bien sûr, ricane le vieux.

— Alors faudra aller à confesse.

— J'irai avec ta femme, gros Mouli, avec ta femme

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dans la boîte du curé !... Ah ! Ah ! les hommes, ça vous gratte que vos femmes aillent trouver le curé dans son armoire pour lui raconter tout bas, tout bas vos péchés gras 1 Hein, les hommes, que ça vous gratte ?

Et de rire, malicieux, de toutes ses rides.

Puis comme tous le taquinent sur sa religion et que le vin le gouverne, il rigole, l'oeil fermé :

— Le Bon Dieu, le Bon Dieu, j'y crois au Bon Dieu, j'y croîs, je ne dis pas non...

Et rouvrant l'oeil parmi ses rides, il confie àMouli : Mais pourquoi fairele BonDieu ? l'âme! l'âmelquand est-ce qu'il nous la foutrait dans la tête l'âme ? vous voyez bien si quand l'enfant naît, l'âme est là, accrochée à la mesquine, pour attendre l'enfant ? C'est pas pour dire que j'y crois pas au Bon Dieu : le bon Dieu il faut le respecter, mais à quoi qu'il sert ?

Et parmi les rires, le vieil ivrogne s'en va vers quelque nouvel abreuvoir.

II. — Départ

Monsieur le maire Flairase ramène son ventre en courge vers Vibars, à travers les sentiers rocailleux des Hautes Terres.

Lourd de soucis, il accroche ses pieds aux pierres fendillées et d'une main inquiète il consulte à tout moment son barbichet.

Décidément, cet imbécile de grand Charles, quitte Vibars et abandonne la métairie du Frêne que les Carru de père en fils ont travaillé pour Monsieur le maire. Son déménagement en fièvre la place d'un air de ^foire. Faites du bien aux gens ! Et maintenant

maintenant un autre fermier en ce siècle de fainéantise ! Personne ne veut plus travailler la bonne terre. Chacun rêve fortune et cet idiot de Charles Carru abandonne le blé pour s'en aller dans la campagne de Grasse cultiver du jasmin. Du jasmin I C'est ça qui est utile !

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Maître Flairasse est si préoccupé qu'il en oublie de lancer un mot à Chichon et à la Chichonne, qui, aidés de leur marmaille, enfouissent des pommes de terre.

— Serait-ce que notre maire pense à trouver une source ? plaisante Chichon à sa Chichonne.

C'est la plaisanterie traditionnelle pour saluer les distraits et les mabouls. Ainsi, on rit, d'un rire édenté, de la maîtresse misère du plateau. Que l'été s'amène précoce pour s'en aller tardif et la préoccupation de l'eau tourne au drame autour des citernes asséchées. Non que l'homme en use beaucoup dans les masures, seulement il y a l'âne, les boeufs et, en parlant sans respect, le cochon.

Mais Flairase n'est pas piqué au point de chercher source aux Terres-Hautes. Il a bien autre en tête car un malheur ne vient jamais seul. Pas assez de ce fainéant qui abandonne le Frêne, voilà que Ferra lui a annoncé une autre mauvaise nouvelle. Une fois de plus Ricord, son ennemi Ricord, échappe à la vente, (les sales bêtes ont la vie dure) car un nigaudas de Puy-Morin lui a prêté des mille francs, (être si bête quand on est riche). Et Flairase ne pourra pas, cette fois encore, acheter les Bouis tant convoités.

Tout le plan croule. Adieu, électricité.

Maître Flairase serre les dents.

C'est une vieille rivalité entre les Ricord dits Dévorants et les Flairase dits Affamés, une vieille rivalité de meuniers faite de concurrence sournoise et de chicanes éternelles pour l'eau.

Le moulin de Flairase est en amont et envoie son eau au moulin des Ricord.

Ceci est simple. Cela est vite dit.

Pourtant la haine s'est cuite et recuite durant un demisiècle entre les deux familles. Tour à tour les Flairails et les Ricordais ont dominé le village.

Monsieur le maire se souvient des mauvais jours de son enfance : le vieux Ricord tenait la queue de la poêle.

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Il en avait profité, la canaille, pour acheter les Bouis à la pauvre Sambuque. Les Bouis ce notait qu'une lande et un éboulis, mais là passe le canal de Flairase. Et depuis les Ricord en gênent l'entretien et l'agrandissement.

Monsieur le maire s'arrête un moment. Toujours la descente brise ses jambes courtes. Violet du soir, son village fume vers lui, son village qu'il ne faut plus laisser échapper.

Ricord peut serrer Flairase sur le canal, mais lui l'étrangle dans sa prise d'eau. On verra le premier fatigué. Nul ne peut augmenter la puissance de son moulin pour y créer l'usine électrique dont Vibars, depuis quinze ans, rêve de plus en plus fort. (Même, des gens en parlent plus qu'il ne leur regarde î)

Maintenant Monsieur le maire pourléche d'agréables souvenirs. Ah 1 on l'avait tombé de la mairie le Ricord ! Une bataille courte mais chaude.

Grâce à l'appui de Monsieur Vazelin, qui voulait devenir conseiller général, le tailleur avait distribué des gilets et des pantalons, l'épicier des paquets de sucre, tandis que Flairase convoquait ses créanciers.

Au jour d'à présent le vieux Ricord passe par les chemins, flottant comme un ivrogne sous le poids de ses dettes. Ses enfants ont fui la maison récurée, seul Jules demeure, canaille comme le père, enfiévré de revanche.

Mais, pauvret, que fera-t-il en face des hypothèques ?

Flairase découvre ses dents jaunes et hausse une épaule. Patience, tout viendra. Les Ricord auront beau se cramponner et serrer les fesses, ils finiront en diarrhée. Lui, alors sautera sur les Bouis, agrandira son canal et les soirs Vibars luira comme une ville.

Débouchant sur la route, monsieur le maire y trouve l'abbé Bardot, amateur de promenades à l'heure fraîche. Côte à côte, ils vont, pansus tous deux : le curé rougeot, le maire jauni.

Sur la place du village, ils retrouvent la charrette des

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Ricord, qui chargée du chétif déménagement de Charles Carru, tend ses bras vers la vallée.

Devant elle maître Flairase rageusement mordille :

« Encore un fainéant qui s'en descend... On finira par ne plus trouver un fermier, ni un journalier ici !... »

Bardot approuve, cependant que puise en lui une fringale de départ. Ah ! rompre la monotonie de cette existence, s'arracher à la morne stupidité de Vibars, se jeter dans le vivant torrent humain qui pétrit la Côte bénie...

A la curiale, Rosine l'attendait pour servir le dîner. Elle sentait la sueur, le foin et la vie. Les mains de l'homme se tendirent et, très provisoirement, il s'évada...

Dans son immobilité, le déménagement des Carru menace la quiétude du village. Bien sûr, Vibars savait que ce départ se mijotait, mais à le voir s'affirmer son sang bat jusque dans ses impasses les plus obscures et ce soir, autour de la pile vieillotte des meubles, monte la fièvre campagnarde.

La jeunesse regarde s'entasser les choses avec des yeux d'envie. Paul Rochu, qui, devant sa porte, sans presse, rouge comme une tomate, gratte sa peau avec un torchon dur les a lorgnées dix fois à travers ses paupières ruisselantes.

Joséphine Nicas devant ïe pauvre chargement a gonflé une moue dédaigneuse ; mais ses yeux luisent comme lorsqu'on parle mariage.

Et la Marguerite de Louis Billevet s'est penchée vers son homme pour envier la chance des Carru. Heureux ceux qui roulent vers la vie nouvelle !

A Jean-Louis Fuchet, le grand Charles a dit bien haut (il n'y a pas à se gêner avec les anciens maîtres) : « Que veux-tu gratter ici ? Un pays où le maire n'est pas même fichu de mettre l'électricité. Un vrai cimetière. Où l'on ne gagne pas pour le percepteur. En bas, mon vieux, avec le jasmin et les tubéreuses... » Et il a conté com—

com— —


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ment les Italiens faisaient fortune dans lesr terres grassoises.

Jean-Louis, les yeux ravis, s'assoiffe devant la cascade des chiffres.

Du seuil de sa porte, Jeannette Flairase écoute. Si on avait un père qui comprenne, ne vaudrait-il pas mieux être domestique en ville que patronne à Vibars ?

Son bidon de lait à la main, le vieux Rochu s'est laissé aller sur le banquet de la porte. Une tristesse fige sa sobre figure au nez coupant sur la lèvre rasée, par fidélité à la coutume ancienne.

Vibars dépérit. C'est le cinquième ménage depuis la guerre qui abandonne les champs familiers, sans parler des jeunes aspirés par le Casino de Monte-Carlo, l'Octroi de Nice ou les Trams de Cannes...

Les vieilles maisons ferment leur porte derrière le cercueil des vieux et les ménages neufs se font rares. Chaque an diminue la marmaille qui, au crépuscule» piaille sur la place.

Les hommes d'aujourd'hui reculent devant le travail et sont enragés de bonne vie. Ce grand Carru n'a pas les meilleures campagnes du village, mais tout de même son pauvre père n'avait-il pas élevé cinq enfants ? Parbleu, il avait turbiné ferme. Filles et garçons pataugeaient sans souliers, grelottaient sous leurs habits légers ; mais n'avaient-ils point grandi et forci ? Et voilà que les frères et soeurs étaient partis l'un après l'autre et que demain ce grand fainéant filerait à son tour...

Que croient-ils donc trouver ailleurs, tous ceux que pompe l'inconnu ? Pour les pauvres, partout les pierres sont dures !

Jusqu'à la voiture, Mouli a traîné ses gros souliers et son désir. Avant la guerre, il trouvait fou l'exode. Mais, en haut, il a vu les champs où le paysan assis sur sa sellette, couche les moissons, il a vu tomber l'herbe des prés sous les dents des faucheuses ; il a entendu la grande digestion des mécaniques à battre.

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S'il avait un peu moins d'années, un peu plus de courage, il dépouillerait lui aussi cette vieille vie de misère.

Le vieux Rochu entend. Et ce qu'il n'entend pas son coeur jaloux le devine ; il surveille son Paul, trop appliqué à lisser ses cheveux après les fatigues quotidiennes.

Réfugiée derrière les volets de la salle, Catherine Rochu sent le village palpiter autour du déménagement. Elle a entendu le chant du départ qui soulève le coeur de Paul, le grand frère, et sa jeunesse a pesé l'angoisse du vieux.

Quand les deux hommes sont rentrés, grande joueuse sur ses soucis, elle a voulu taquiner le père et elle a dit :

— C'est le plus vieux qui rentre le dernier du travail.

— Faut bien, faut bien, a grommelé Rochu, puisque les jeunes n'en veulent plus. Et il a pointé le doigt vers le déménagement.

Mais Chatte, éclatante, dorée par la lampe que son poing serre, a poussé la porte de la salle et montré les couverts en carré autour d'une gerbe de graminées et de fleurs des champs.

Alors, tout le long du souper, ça a été l'amicale dispute déjà bien des fois répétés, — mots durs ouatés de sourires. Pourquoi manger à la salle un jour ouvrable où les pieds charrient plus de terre qu'une brouette ? Pourquoi se donner la peine de cuisiner puisque les pommes de terre bouillies dans la soupe sont un vrai régal ? En voilà des goûts de maîtresse d'école aux mains blanches, de demoiselle qui ne vient plus au village qu'en passant.

Et Chatte, en riant de répondre :

— Adoucissez votre vie. Payez-vous quelques fantaisies, bons parents...

— Les fantaisies ? On avait eu autre chose en tête 1

Et à brèves phrases, l'homme a mâchonné le passé. La jeunesse besogneuse, la maison croulante, la fièvre aphteuse, les chaises rempaillées à la veillée, la mère

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obstinée à tirer d'une vieille jupe un veston neuf pour l'enfantet. Le travail et l'économie levés comme une hostie dans la maison nette.

Chatte reconnaît là, son enfance, et pourtant elle croit saluer quelque chose d'effacé à jamais. Les hommes, aujourd'hui, crachent sur cette vie. Ils veulent mieux. Leur refuser les adoucissements, c'est les perdre.

Gela, le vieux lèsent. Que les jeunes prennent meilleur sort ! Lui, pour les siens a préparé quelques douceurs. Et si avant de mourir, il veut encore serrer quelques billets, n'est-ce point pour Paul et Catherine ?

— Les billets d'à présent, ça ne vaut pas les pièces d'autrefois, taquine Chatte.

— Mais la terre c'est toujours la terre I Et tu sais pour qui s'ensoleille le plus joli bien des Adrets ? de la bonne terre qui pompe le soleil. Ça, ma fille, rien n'y fera perdre.

— Si papa, dit-elle gravement, et d'un geste, elle évoque la voiture des Carru.

— Coquin de nom, sacre le vieux ! Paul serait un fameux imbécile d'aller se rompre la tête dans le bousin des ateliers quand ici, il n'a qu'à laisser agneler les brebis sur la montagne. Tu ne ferais pas ça, Paul ?

Non, Paul ne le fera pas. Mais sa figure s'est fermée.

Et resté seul devant Chatte, le jeune homme laisse sortir un souffle de détresse. Quand l'aîné était mort, on l'avait rappelé à seize ans dés écoles parcequ il fallait un homme aux Adrets. Mais il avait entrevu une autre existence ! Et pendant sept ans de casernes hostiles et de tranchées meurtrières, il avait du moins vécu dans la tiédeur des hommes. Et voilà que ce village se glaçait comme un cadavre autour de la place. Mornement, Paul faisait l'appel des amis partis : toute la flamme ;

Lire ? disait Chatte. Les livres éclairent la vie, ils ne la remplacent point. S'agiter pour créer du neuf dans le village ? Le dada cher à la petite soeur ! Allons donc ! On ne brisera pas le couvercle qui étouffe Vibars. A-t-elle

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LES PRIMAIRE

IS:

enregistré l'échec du journal ? Il sait bien, lui, que ce qui est ne changera pas, du moins ici.

De son petit trot lassé, il est allé jusqu'au bout de sa course, alors elle l'a menacé de la main, les yeux sévères sous le front, bombé.

Elle,l'a prêché avec des éclats de voix et des câlineries. Et lui a relevé la tête, rejetant l'appel à la fuite et bandant ses muscles.

Dehors, la nuit se blanchit. Autour de la place, sur les banquets de pierre, adossés aux maisons, tassés comme des sacs, les hommes se rafraîchissent de soir. Malgré la dureté des temps, monsieur le maire suce un nina en ruminant les catastrophes de la journée. A sa fenêtre, l'abbé Bardot se contriste de ses péchés. Des filles gazonnent l'ombre de murmures, puis la percent de rires aigus.

Pour tous, un éclat de lune, bas sur l'horizon, projette en silhouette gigantesque le déménagement d'un pauvre bougre.

111. — Bulles

Par les cinquante gueules de ses séchoirs, Vibars boit le parfum des aromates dont juillet énerve la vallée. Dans le crissement des cigales et des grillons, il répète la plainte : « Toujours travailler et ne jamais tirer profit de son travail ». L'épi est maigre, la paille courte. «Ils» ont altéré le temps pendant la guerre avec leurs coups de canon ! Et encore ce blé semé sous la pluie et récolté à grande sueur se vend pour rien. Les souliers, les vêtements, toutes choses ont quadruplé ; seul le grain n'a que doublé avec peine son prix. Alors à quoi bon se tuer de travail ?

Le bétail du père Rochu baisse; c est la faute aux étrangers qui débarquent à Marseille des bêtes à pleins bateaux. Et le bon vin des côtes, lui aussi voit fléchir ses cours. L'âge d'or est-il déjà fini ?

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•v-ffiMi

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De son côté Billevet salive. Nom de Dieu, avec le travail qui brame partout, voilà qu'il faut perdre sa demijournée pour payer le chiffre d'affaires à Monsieur le Contrôleur , montrer ses registres ; publier ce que Ton vend, ce que l'on gagne, c'est la mort du commerce ! Ce qui enrage le plus le gros épicier c'est de songer que Vazelin, son élu, a voté cet impôt, si bien qu'il lui faut dévorer sa colère en silence...

— Ça ne va pas, ça ne va pas, murmure-t-on dans tous les coins.

Dans ce champ de grognements monotones allait lever une volée de mauvais grains. Par la très grande faute de ce bon vivant de Bardot.

Un dimanche la messe ne sonna point. « Le curé est en voyage ! raconta le très cher maire. » Et Vibars de ne pas s'en faire pour une messe perdue.

Mais les jours s'en vont et notre abbé ne reparaît point. Bientôt, sorti on sait d'où, souffle par le village un air malicieux. « Monsieur le curé, hé ! hé ! ne revient plus, hé ! hé ! >) Ce ne sont que quelques hé ! hé ! et quelques clignements d'yeux dans les embrasures des portes. Comprenne qui pourra !

Crac, Rosine, la vigoureuse Rosine quitte le village. Comme ça tout d'un coup, elle s'est avisée qu'être bonne à Vibars, ce n'est point une situation et elle est allée prendre place en ville. C'est bien son droit, n'est-ce pas? Mais les hé ! hé ! se multiplient tandis que les yeux luisent, coquins.

Viennent après les suppositions. Monseigneur aura t-il eu vent de la chose ? Aura-t-il envoyé Bardot en Bretagne ou dans les Pyrénées ?

rvlouli en faisait, de l'aventure, une vraie cuisine de rires gras et de mots salés. Et il excusait Bardot, pour mieux ridiculiser toutes celles qui s'agenouillent devant les curés, et s'en prendre à une religion aussi anti-naturelle. Pour lui, homme de sang épais, il n'y avait point

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trente-six chemins : marier les curés ou les chaponner. Vibars riait, si peu scandalisé...

Le rire se calmait à peine que l'on sut définitivement, totalement ce qui s'était passé. Monsieur le curé Bardot avait accroché sa soutane à un clou ; se mariait avec la Rosine ; il le fallait : qui sème récolte ! Vibars se délectait avec des réserves pudibondes sur lesquelles soufflait le gros Mouli ! Brave Bardot, il se mettait au travail pour le gosse qui allait poindre. Avait un coeur d'homme.

Paul Rochu en sourdine accompagna d'un fil de voix. Il était indulgent, Paul. Mais qu'il taquinait les bonnes dévotes, ce coquin ! qu'il agaçait sa mère et qu'il aiguillonnait son père ! Il se moquait trop. Le vieux en avait de l'humeur.

Un curé qui fait des sottises ! Peuh ! on savait ce que c'est 1 on en avait vu avant Bardot ; on n'était pas né de ce matin. Les curés fautifs s'arrangeraient avec le Bon Dieu. Et les fidèles, eux, n'avaient qu'à tenir leurs affaires en ordre : la messe le dimanche et une bonne lessive avant de mourir. Ce qui embêtait le père Rochu c'était de voir Paul donnant le ton aux mauvaises langues. Il avait empoigné la maladie de Chatte ; il voulait planter le clocher sur sa pointe. De souci, le vieux en branlait sa tête maigre.

L'autre jour à la campagne, Paul avait dit des paroles au vinaigre parce qu'on ne voulait pas sortir la table de la bastide et se carrer comme des bourgeois pour manger. Puis, il avait remué le feu de Dieu pour installer des ruches nouveau modèle, à cadres qu'il disait. Un tas d'histoires !

Après la fièvre changerelle l'avait empoigné pour les greffons, les plants, qu'il voulait faire venir du coquin de sort. Et toujours rabâchait de phosphates par ci, de potasses par là, des zotates pour ailleurs. L'envie le dé mangeait de changer le bien des Rochu en champ d'expériences. Et maintenant le voilà qui blaguait à tort et à travers parce que Bardot... D'abord qu'est-ce qu'ils en

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savaient de Bardot ? Avec Mouli, ils étaient toujours là à jardiner les terres de Monsieur le curé et à grattonner Jean-Louis Fuchet. C'était pas bien. Ainsi comme une chaîne rouillée se tiraient les pensées du père Rochu ; et sa vieille, cette trotte-menu de Maria, appuyait ce monologue intérieur de soupirs lâchés à point.

Là-dessus débarqua, figure longue et paupières basses, un curé de la dernière cuvée. « Une tête trempée dans la farine » jugea l'équipe des forts cailloux. C'est jeune, c'est sec, ça fait du zèle, ça prêche trop longtemps et, trop beau, ça allonge les prières ; ça se calfeutre chez soi par peur du vent ; ça choisit une vieille bonne, cuite et recuite ; ça joue au saint 1 Mais la jouvence ne croit plus à la sainteté des prêtres. L'abbé tout neuf réclame les hommes à la messe, interrompt son prêche pour réprimander les filles bavardes, et invoque la colère divine parce que Mouli, de la place, jette un Nom de Dieu qui s'en vient rebondir sur l'autel !

Simagrées I On sait bien qu'il finira le curé enfariné, comme les autres : en caressant la bouteille ou les femmes et peut-être bien les deux ensemble. C'est le sort des prêtres de village.

« Puisque le Bon Dieu ne fait rien pour ses curés, que peut-il faire pour moi ? » s'interroge Jean-Louis Fuchet, répétant la question que Mouli et Paul lui ont posée.

Oui, le Bon Dieu est décidément incompréhensible ; il flanque les hommes dans la guerre après leur avoir demandé de s'aimer ; il ouvre ensuite son paradis aux Fritz et aux Français ; puis il fiche ses curés dans la débine. Semblerait qu'il le fasse exprès pour dégoûter sa clientèle.

Jean-Louis se sent perplexe. Le curé nouveau ne lui revient pas. Alors, il boude la vieille église. Pourtant, il n'est pas brouillé avec Dieu. Il lui cherche encore des excuses sans en trouver de satisfaisantes.

En attendant que tout cela se tasse dans sa tête et parce qu'il faut rester le frère de ses frères de combat, JeanLouis donne ses cent sous et s'abonne à la Paix.

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LES PRIMAIRES

Très vite il a été pris de l'ardeur du propagandiste. Dans tous les coins du journal, c'est écrit « Nous as-tu fait un abonné ? »

a Nous as-tu fait un abonné ? »

Du coup Fuchet a trouvé une scie pour Mouli ; c'est à son tour de le persécuter ; mais Mouli se fait tirer l'oreille. Lui la lecture ça le fatigue, et d'une ; lui, les cent sous lui font besoin et de deux. Pourtant un jour, il s'arrache son billet.

Et aussitôt avec fureur, comme pour se venger, il entreprend la propagande pour le journal. Faut pas regarder à cent sous, Nom de Dieu I Faut pas qu'on retourne se faire casser encore une fois la gueule !

Car Mouli n'a point encore digéré la guerre. D'autant moins que l'avant-guerre luit splendide dans son souvenir.

Ses vingt ans, c'était l'âge du pinard à trois sous. Avec vingt ronds, on bombaçait toute une nuit à se faire péter la bedaine de victuailles et de bons rires. A présent le pauvre est sevré de plaisirs. Autour de lui ses compagnons hâlés hochent la tête.

Vers ceux qui se plaignent, Chatte, grondeuse et familière, est venue. « A quoi sert de grincer dans les coins comme de vieilles portes ? Faut agir ».

— Vie chère ?

Les coopératives sont-elles pour les chiens P

— Faut des avances, objecte une voix.

— Des avances ? Prêtons cent francs chacun.

— On ne sera pas en nombre, murmure Paul. Cent francs, ça ne risque pas !

— Et que va dire mon beau-père Billevet, hésite Jean-Louis.

C'est alors que Mouli a pris la parole. Verser cent francs pour une coopé, on trouverait peu d'amateurs. Mais si Ton mettait les gens en confiance P II avait une idée, lui, Mouli. Boire un coup devenait ruineux. Pourtant le vin valait cent trente francs, vingt-six sous, quoi ! Eh bien ces aubergistes avides vendaient quarante sous

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la bouteille de trois quarts... qui ne contient pas trois quarts ! Ça fait du trois francs le litre ; sans compter le baptême !

La-dessus, Mouli développe son plan. On fonderait un cercle. Chacun irait de ses dix francs pour payer deux tables, quatre bancs, et on pourrait boire entre camarades, sans se ruiner.

— Vous ne pensez qu'à boire !

— Catherine, ne dis pas ! Pour nous qui n'allons pas au boucher, ça fait du sang. Quand je ne bois goutte, je ne suis plus un homme. Et quand je bois un godet de plus, alors je suis le Bon Dieu ! »

Combien pourrait-on être ? D'abord les sept qui lisent la Paix. Ceux-là sont des frères, ils iront ensemble. Puis rue par rue, maison par maison, Mouli fait l'appel sur ses doigts levés comme des bâtons. Son compte fini, il est optimiste et annonce un sacré nom de nom de banquet à se fendre la sous-ventrière.

Il n'y avait pas deux heures que les hommes s'étaient mis d'accord que déjà les aubergistes en étaient informés ! A force de chuchoti et de chuchota, ils s'entendirent et dressèrent leur plan de défense. Et les voilà à courir des épiciers chez le boulanger, en passant chez les cordonniers, le tailleur, le boucher et les deux charretiers. « Ce cercle, ce serait le père d'une coopé, d'une sale coopé qui vendrait du drap, de la toile, du vêtement, des chaussures confectionnées et qui débiterait du saucisson, des jambons américains et de la viande en conserve». Apeurés, le boucher, le cordonnier et les épiciers n'en ont pas voulu savoir plus I Le boulanger a suivi ses collègues. Quant aux charretiers, par principe et conformation du gosier, ils aiment se tenir au mieux avec tous les débits, même les cercles; mais le père Jean leur a très bien fait comprendre qu'on ne peut donner bénéfice au diable et en attendre du ciel.

Rochu avait assuré ses amis qu'il calmerait son fiston, or Paul fit le sourd. Et le moyen de faire obéir

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un fils qui trotte dans ses trente ans pour un aussi mince sujet ? Le vieux boudailla un peu et il y eut aux repas une cure de silence.

Quand Billevet s'essaya à chapitrer son gendre Fuchet, il ne fut pas mieux accueilli. Il eut beau prédire la ruine de toute la famille épicière par la fameuse coopé, le terrible Jean-Louis ne s'en émut pas plus.

Le maire eut une déception quand il voulut influencer l'adjoint. Celui ci avait promis son adhésion. Maître Flairase en eut de l'humeur. Il ne put comprendre comment on était allé solliciter son adjoint alors que nul ne lavait sollicité, lui, Monsieur le maire. Le plus louche c'était que l'adjoint eût pris une décision d'importance sans le consulter. Dès ce jour, maître Flairase qui connaît les hommes, conçut que le cercle était une machine braquée contre sa réélection.

Et voici qu'il apprit que le vieux Ricord et son Jules et leurs deux cousins avaient adhéré. Ricord tenait pourtant une auberge au moulin ! « Mais, disait Jules, quand nous grimpons au village, qui nous empêche de boire un verre au cercle avec les amis ? » Lui, Jules, ancien combattant, se mettait carrément avec ses frères, les poilus, les vrais, pas avec les poilus genre Flairase qui avaient arrondi leur ventre dans les popotes de l'arrière.

Ces belliqueuses adhésions achevèrent de rendre Monsieur le maire perplexe et il regretta d'avoir trop annoncé à ses amis qu'il n'y entrerait pas.

Mais s'il a pu commettre une faute, il est homme à la réparer. C'est pourquoi ce dimanche matin, il alla à sa campagne cueillir un panier de figues dans l'espoir de rencontrer son fidèle Roufard. Il le trouva en effet et ils revinrent ensemble. Alors ce cercle ? demanda Flairase.

— Quelle blague, je n'en serai pas de leur mic-mac.

— Pourquoi donc, mon ami ? un maire doit se tenir au-dessus des divisions du village ; mais toi, tu peux très bien en être. Tu aimes le vin, n'est pas ? Je sais que tu es un ami, et ce n'est pas parce que tu aurais pied dans

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leur cercle que tu cesserais de l'être, Au contraire, mon cher, on a besoin d'avoir de bons amis partout !

Roufard n'était certes pas un imbécile, il cligna de l'oeil et donna son adhésion à Mouli.

Pensant que deux sûretés valent mieux qu'une, monsieur le maire, plein de bienveillance, autorisa pareillement son obligé Poulet à entrer au cercle « La Paix », ainsi nommé sans doute parce qu'il naissait dans une atmosphère de combat.

Mouli s'est dévoué tout entier à son oeuvre, car s'il aime le vin, il n'aime ni se ruiner ni boire seul. L'éloquence alléchante, il a recruté comme un sergent hors ligne. Le menuisier n'a pas pu lui refuser son adhésion, puisque Mouli a promis la commande des tables ! Le vieux Gloq qui charroie à l'occasion, a été séduit à l'idée de faire les transports. Mourate le maçon a hésité quelque peu ; mais le moyen de résister quand on est indispensable pour réparer la chambre dans laquelle se logera la compagnie ? Le père Rimette qui se flatte d'entonner le meilleur vin du pays, a pensé que le cercle l'aiderait à débiter ce nectar et il n'a pas été des derniers à s'inscrire.

Aussi, au jour de l'ouverture, dans la salle blanchie de frais, autour des tables neuves, se pressaient quarantequatre bonnes fourchettes qui firent honneur au jambon vendu par Niel, aux gigots tranchés dans le troupeau de l'adjoint Baron et au vin — une liqueur, mes enfants — de Rimette.

Mangeant et buvant, ils sentaient l'appétit les gonfler: maintenant qu'on était un groupe de solides, Vibars le vieux n'avait qu'à se cramponner. On allait te le ficher par terre et rebâtir, mon homme, si costaud et si droit qu'on en bâillerait dans toute la montagne.

Et Vive Bardot qui s'était fait homme 1

Et Vive Catherine qui était mieux qu'un homme !

(à suivre) Baptiste GIAUFFRET.

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Commentaires

PRINTEMPS

**• La nature n'est pas toujours d'accord avec le ca^ lendrier. San» que la vieillesse soit en vous, on peut avoir vu, le vingt-et-unième jour de mars, tomber cette . neige dont les dictons se plaisent à dire qu'elle vaut du fumier de brebis. Sa richesse d'ailleurs, ne lui confère pas la beauté. La neige de mars est grise et de peu de consistance : elle a perdu cette fraîcheur, cette fermeté charnelles qu'elle avait au coeur dé l'hiver. Puis, elle apporte tant de mélancolie T Lorsque le vent l'a rangée le long des haies ou que le soleil l'a changée en boue, on voit réapparaître une violette peureuse, un brin d'herbe d'un vert encore timide... Emouvante fragilité du printemps.

Pourtant, fidèles à leurs traditions, les oiseaux se marient à la Saint-Joseph, et, deux jours plus tard, les arbres donnent naissance à leurs nids. Pourtant, les travaux de l'homme des champs croissent avec les journées : le feu s'allume tôt dans le poêle, et ne brille que fort tard dans la lampe.

Il n'importe. A cause des retours de l'hiver : matins de gel, pluies froides, chutes de grésil, le début du printemps apporte, à qui le vit avec le coeur, une ineffable tristesse. Ses odeurs d'encens et de fleurs sont celles que l'on respire aux funérailles d'une vierge. Elles ne font pas oublier, elles soulignent la présence, la cruauté de la mort. Je songe à cette oeuvre, à la fois suave et poignante de Maurice Ravel : Pour une infante défunte, où le chant funèbre dessine des retombées de lys et des courbes de fumées odorantes...

Roger DENUX.

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LA VIE

Malgré l'envie que j'en ai, je n'écrirai pas un mot louchant la politique.

Je ne dirai rien non plus des prix de beauté, dont, le caractère trop exhibitionniste détruit entièrement le charme et tue toute la grâce.

On voudrait n'avoir, en l'occasion, qu'à s'épanouir délicieusement devant la Beauté pure. Malheureusement on en est empêché par tous les bruits... accessoires qui sortent de l'arrière-boutique et qui donnent au bon populo, dont je suis, plus de goût pour la grossière sensualité que pour la fine spiritualité.

Je me « consolerai » donc en parlant des politiciens.

Oh ! Ce n'est pas qu'ils m'inspirent quelque sympathie Loin de là.

Mais le fait qu'ils ont en quelque sorte le pouvoir de faire la pluie et le beau temps, je veux dire de susciter de la misère ou de la prospérité, dont nous sommes les premiers à ressentir les effets, maintient notre attention sans cesse en éveil à leur endroit.

Nous voudrions croire que nos représentants sont tous des gens de bien, honnêtes, intègres désintéressés, n'ayant en vue que le bonheur de tous.

Or, de récents événements nous ont enlevé les quelques illusions qui nous restaient encore en nous découvrant d'insondables abîmes de pourriture morale.

Et nous vivons depuis des semaines dans une atmosphère d'infâme corruption, dont la pestilence s'amplifie un peu plus chaque jour, et qui ne peut que nous porter à étendre à tous les politiciens un dégoût bien naturel pour tous les trafiquants de la chose publique.

Tout cela, qui devrait pourtant suffire, s'aggrave d'uneincohérenL ce généralisée. On l'a vu lors de la constitution du ministère Laval, et aussi en d'autres circonstances qui ont suivi.

Les partis ? Ils n'existent plus que de nom.

Les programmes politiques ? On ne les arbore plus que pour s'en servir, sauf le respect que je vous dois, aux cabinets. Les convictions qui imposent tant le respect quand elles sont sincères, profondes et réfléchies ? On les met tranquillement sous son derrière pour s'asseoir dessus. L'intégrité et le désintéressement ? On a bien soin de les laisser au vestiaire ou dans sa table de nuit...

Ainsi on est tranquille et délivré de tous scrupules sinon pour travailler au bien du peuple, du moins pour traiter ses petites affaires, plus intéressantes que celles de la collectivité, assurément.

A part quelques très rares exceptions, on ne se hisse si fiévreusement que pour satisfaire son orgueil ou son esprit de lucre.

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Le bien du peuple ? l'intérêt du pays ? Des mots, voyons ; de simples mots... qu'on prononce à point nommé avec un attendrissant vibrato dans la voix, uniquement pour créer l'ambiance et charmer l'auditeur.

Le bien du peuple ? l'intérêt du pays ? Mais à propos combien sommes-nous donc encore à donner dans ces superstitions ? Est-ce que nous ne serions plus à la page ?

J'ai bien peur qu'en fin de compte ce soit nous qu'on accuse de nager dans l'incohérence et qu'on soupçonne de nous complaire dans une douce folie...

Maurice MARÉE.

PROPOS D'UN UÏOPIEN

Matoussaint ne parle que de commissaires à écharpes tricolore ou de tribuns à cocarde rouge, qui prendront la place des rois et des traîtres... Je m'en moque, de ça.

Quand donc brûlera-t-on le Code et les collèges ?

Jules VALLÈS.

Les professeurs syndiqués du lycée du Puy viennent d'envoyer au bureau du syndicat national des professeurs de lycée une véhémente protestation contre le nombre excessif des jeunes filles qui envahissaient leurs cours. Leur lycée ne méritera bientôt plus son nom de lycée de garçons ; il faudra l'appeler lycée mixte :

On ne saurait approuver l'extension indéfinie d'une telle pratique qui aboutit en fait à l'instauration d'un système de coéducation sur lequel ni les familles, ni les maîtres, ni le Parlement n'ont jamais été consultés ouvertement.

C'est fort bien dit, et au point de vue de la légalité, au point de vue juridique, les professeurs du Puy ont mille fois raison. On comprend qu'ils crient au scandale. La transformation des lycées de garçons (car ce qui se passe au Puy se passe dans bien d'autres villes à peu près de la même façon) la transformation des lycées de garçons en lycées mixtes est une véritable révolution. Et voilà qu'on s'aperçoit tout à coup qu'on a fait cette révolution sans en parler au Parlement. C'est grave ! C'est presque effrayant.

Mais ce nous doit être une occasion de nous demander si la plupart des révolutions se font avec la permission du Parle—

Parle— —


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ment ? A bien y réfléchir, je ne le crois pas. A supposer que l'on porte les doléances de nos professeurs devant les députés, ceux-ci ne feront que sanctionner le fait accompli, comme font toujours les parlements et les gouvernements. Sans doute, à ce moment, il y aura quelque bruit autour du vote de la « nouvelle loi », et quelques manifestations spectaculaires. On prononcera à la tribune des paroles retentissantes ; la presse saluera dans ses manchettes l'avènement d'un ordre de choses nouveau ; plusieurs évêques flétriront du haut de la chaire et dans leurs mandements cet enseignement qui méritera plus que jamais le nom d'école du vice et du péché ; et l'ineffable chroniqueur universitaire du Temps démontrera pesamment en deux colonnes pâteuses que la nouvelle loi est l'arrêt de mort de la République.

Mais ne nous y trompons pas. Agitation de pantins que tout cela. Ces vociférations et ces gesticulations ne changeront pas un iota au fait lui-même. Et la véritable révolution sera accomplie depuis longtemps ; elle s'est accomplie le jour où l'esprit des parents, des pères et des mères des jeunes filles, s'est trouvé assez profondément transformé pour qu'ils signent l'autorisation écrite sur le vu de laquelle le lycée du Puy et les autres lycées ont ouvert leurs portes à des jouvencelles. C'est à ce moment là, au moment où s'est produit dans le cerveau de ces pères et mères de famille le petit déclenchement qui les a déterminés à apposer leur signature au bas de ce document, que s'est produite une révolution.

C'est bien une révolution. Songez à ce qui serait arrivé, il n'y a pas tant d'années, si l'on avait seulement essayé de faire envisager comme possible une pareille éventualité à n'importe quelle famille bourgeoise. Ils auraient repoussé vos propositions avec colère, avec horreur, avec indignation. Celui qui aurait osé soutenir de pareilles idées avant 1914 dans n'importe quel salon bourgeois de Vannes ou de Chateauroux se serait attiré une réputation d'homme immoral. On nous dit que beaucoup de parents du Puy n'ont signé leur autorisation qu'à contre-coeur. C'est possible ; mais enfin ils ont signé. 11 fut une époque, pas très lointaine, où ils n'auraient jamais signé, à aucun prix : ils auraient préféré, et de beaucoup, laisser leur fille croupir dans l'ignorance pendant toute sa vie.

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Je crois bien qu'il en est de même pour toutes les révolutions, c'est-à-dire pour toutes les transformations sociales, et nous pouvons prendre texte de cet incident pour apporter notre petite contribution à l'éternel débat entre réformistes et révolutionnaires. Les uns et les autres me paraissent passer à côté de la question, à côté des réalités. Les révolutions ne sont que le fracas et la poussière qui accompagnent la chute d'un édifice ruiné depuis longtemps ; à ce titre elles sont fatales et presque superflues : elles ne créent rien ; tout au plus peuvent-elles déblayer, faire de la place Quant aux réformes, aux soi-disant réformes, elles ne font que sanctionner les moyens empiriquement trouvés et empiriquement établis pour ajuster les difficultés ; la machine sociale s'ajuste comme elle peut, parce qu'il faut bien vivre, d'une manière ou d'une autre ; et quand on a réussi à prolonger sa vie par un moyen quelconque, pas toujours le meilleur, on dit : quelle réforme féconde !

Ces considérations peuvent sembler bien ambitieuses et amenées à propos d'un incident bien mince. Mais je crois qu'on n'aurait pas beaucoup de mal à les étayer d'innombrables exemples. Pour n'en prendre qu'un seul, est-il rien qui paraisse plus chimérique, encore aujourd'hui que la substitution de l'état à la famille ? L'état seul éducateur, l'état seul éleveur du petit bétail humain, rassemblant tous les enfants dans une vaste caserne, nourrissant tous les marmots à sa gamelle, quel rêve utopique, communiste et phalanstérien, et, par dessus le marché, ridicule n'est-ce pas ? Or ce rêve a commencé à devenir réalité depuis nombre d'années, et sa réalisation se poursuit encore aujourd'hui sous nos yeux, nos yeux d'aveugles qui ne veulent pas voir. J'ai assisté moi-même aux premières étapes du phénomène, sans y rien comprendre que beaucoup plus tard.

Du temps que j'étais encore un gamin, ma mère était encore institutrice ; la maladie devait la forcer à prendre une retraite anticipée un peu plus tard. Elle ne se plaignait guère pourtant, sauf d'une chose, qui lui semblait inique, exorbitante, et contre laquelle elle ne cessait de récriminer : c'était la surveillance de la cantine scolaire. Cette cantine compliquait tout ; un jour sur trois il fallait déjeuner en vingt mi—

mi— —


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mites, et s'enfuir à toute vitesse vers l'école avec la dernière bouchée dans la bouche : impossible de s'occuper du ménage ; impossible de s'occuper de ses propres enfants. Et c'est qu'il n'y avait pas moyen de s'en dépêtrer de cette maudite cantine, pas d'espoir d'en sortir. Le nombre des élèves clientes augmentait toujours. La cantine avait un succès fou. Et je me rappelle que ma pauvre mère disait, remâchant ses griefs : « Ce n'est pas difficile d'avoir beaucoup d'enfants, de cette façon là. On les leur garde tout le temps, et de plus en plus. D'abord, le matin, on ouvrait les portes de l'école à 8 heures moins 5 ; mais les gamines encombraient la rue, et la mairie a fait établir un service de surveillance entre 7 heures et demie et huit heures, pour qu'on les fasse entrer dans la cour. Eh bien maintenant, il y en a qui sont devant la porte de l'école à 7 heures du matin ! A midi, c'est la même chose ; on les garde après la classe, on leur donne à manger ; on les garde le soir à l'étude ; on les garde le jeudi matin, et on les emmène le jeudi après midi au cinéma ; il ne reste que le dimanche, mais ce jourrlà les parents les flanquent dans la rue avec un morceau de pain et les abandonnent toute la journée ; elles arrivent le lundi à la cantine comme des affamées. Si ça continue on les couchera à l'école, et alors bien sûr, ces femmes-là pourront avoir douze enfants sans s'en apercevoir. »

En parlant ainsi de coucher les enfants à l'école, ma mère croyait bien exprimer une chose ridicule et impossible, destinée seulement à rendre apparente l'absurdité de la situation. Mais sans s'en douter, elle suggérait simplement la mesure qui eût été le complément logique de toutes les autres, et qui eût amené l'état — ou la municipalité — à prendre totalement les enfants à sa charge. On peut très bien dès maintenant, envisager la création d'asiles, annexés à l'école même ou situés dans d'autres bâtiments, peu importe, où l'on accueillera d'abord les enfants abandonnés, ou maltraités, puis simplement les enfants négligés, puis enfin tous ceux que les parents voudront bien y placer. Que ces asiles soient bien tenus, et le nombre des enfants qu'ils accueilleront augmentera avec une rapidité surprenante.

Une telle mesure n'apparaît nullement impossible, et elle parait très médiocrement révolutionnaire. Elle pourrait être prise et appliquée par un gouvernement très modéré, dans certaines circonstances. Or, qu'elle soit prise et appliquée et

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LES PRIMAIRES

les familles des quartiers ouvriers, comme celui où exerçait ma mère, cessent immédiatement d'exister en tant que familles. Avec les pouponnières, les asiles, les écoles maternelles, l'école, les oeuvres post-scolaires, l'enfant est totalement enlevé à sa famille dès la naissance. Et s'il n'y a plus la préoccupation des enfants pour retenir le père et la mère, c'est, dans bien des cas, la dislocation du mariage, de l'union conjugale : chacun tirera de son côté, et peu importera que viennent de Pierre ou de Paul des enfants dont on se débarrassera aussitôt au profit d'organisations anonymes. C'est la fin du mariage, la mort de la famille, pour toute une classe de la société, la plus nombreuse. C'est une véritable révolution, et qui en amènera plusieurs autres.

Elles sont en train de s'opérer sous nos yeux, ces révolutions, mais nous ne les voyons pas, et nous attendrons qu'elles soient faites, finies et figées pour les apercevoir, les déplorer, écrire de gros bouquins sur leurs causes, et adresser des suppliques aux ministres, pour les prier de nous ramener

à l'ancien état de choses.

Régis MESSAC.

CINEMA

BUSTE R KEA TON ET ABEL G AN CE

« LE METTEUR EN SCÈNE » ET «LA FIN DU MOIS DE »

UNE RÉUSSI1E : « DAVID GOLDER »

En dépit des succès commerciaux remportés par le film parlant, en dépit des enthousiasmes qui dérivent de ces succès, le plus grand artiste de l'écran refuse absolument de se convertir à la foi nouvelle.

Charlie Chaplin ne marche pas.

« Chariot » ne veut pas parler.

Depuis plus de deux ans, il examinait la question : devait-il faire comme tout le monde ? Devait-il se maintenir dans la défense du strict « art muet » ?

Il a finalement décidé de rester lui-même : le mîme génial qui n'utilise rien des artifices des bavards.

Tous ceux qui s'intéressent au cinéma attendent avec impatience le récent film de Chaplin : Les Lumières de la Ville, dans lequel l'auteur de la Ruée vers VOr n'a rien abandonné de ses principes.

Chariot a eu raison.

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LES PRIMAIRES

S'il en fallait une preuve, nous la trouverions dans la leçon quf est donnée par le film de Buster Keaton que nous venons de voir :

Le metteur en scène.

* * *

Buster Keaton, qu'on appela longtemps, chez nous, Malec et Frigo, s'était taillé dans le cinéma muet une situation bien personnelle.

Tous les peuples de la terre connaissaient « l'homme qui ne rit jamais ». Sa popularité égalait presque celle de Chaplin.

Le personnage créé par Keaton était celui de l'homme impassible, indifférent à la nervosité des femmes, aux brutalités des hommes et aux colères de la Nature.

Son comique était fait de l'opposition entre l'être chétif et calme et la puissance des événements qui l'encadraient.

Son art consistait à préparer une situation, à suggérer au spectateur que telle chose allait se produire, que tel geste allait être accompli et ensuite, contrairement à l'attente du spectateur, cette chose ne se produisait pas, ce geste n'était pas acompli. Keaton « avait » son public en deux temps.

On a vu les Lois de l'Hospitalité, la Croisière du Navigator, le Mécano de la Générale, Ma vache et Moi, Cadet d'Eau douce.

On n'a pas eu l'impression que la parole manquait à ces film . On voyait Buster, le personnage central. Pas besoin de Y entendre. Le spectateur n'était pas curieux de connaître la voix du comiqu* : cette voix ne pouvait rien lui apprendre.

Donc, installé dans un art de pantomime dont il était l'un des meilleurs serviteurs, ayant sa manière comme Chariot avait la sienne, Buster devait-il se mettre à parler ?

Pas plus que Chaplin, il n'avait intérêt à le faire.

Mais il n'a pas su — ou pas pu — résister au courant général.

11 s'est laissé entraîner : il a marché.

Ce qui nous a valu le Metteur en Scène qui est un bien triste film.

Cette production n'est d'ailleurs pas récente. Depuis, Keaton a tourné dans d'autres ialkies (Il a même interprété des versions espagnoles I) que nous n'avons pas encore appréciés.

Quelle que soit son ancienneté, le Metteur en scène en question est un témoignage de ce que peut donner Yadaptation d'un grand comique du « muet » à l'écran parlant.

Bien que la bande nous soit livrée sous une forme dite « version française » et que les dialogues ne soient pas conservés dans leur totalité — mais remplacés par d'abondants sous-titres qui démontrent que le texte n'était pas très fort '■— on se rend compte que Buster Keaton a été très mal utilisé.

On Ta sonorisé, le pauvre !

Comme Chevalier, comme Al. .Toison, comme André Baugé, comme toutes les « vedettes » à la page, Buster chante.

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LES PRIMAIRES

Et il danse.

Ce n'est plus du cinéma, c'est du music-hall.

Le scénario est moins intéressant que celui des précédents films de Keaton. Il est à peine au niveau des très vieilles bandes de Frigo.

On l'a teinté de tristesse, à la fin. Pour imiter Chariot probablement. Naguère, Buster Keaton n'avait pas recours à ces expédients.

Mais je suis tranquille : ridée n'est pas de lui. On la lui a fournie... avec l'ensemble du scénario... et les couplets des chansons.

On ne retrouve pas grand chose des brillantes qualités de l'interprète du Mécano de la Générale. Certes, il y a des intentions amusantes, mais c'est en vain : on est à côté de la question, on a faussé la manière de Keaton.

« L'homme qui ne rit jamais » aurait dû rester muet.

Dès qu'il parle, on ne le prend plus au sérieux.

Pour un comique, c'est terrible.

# *

Un autre début dans le film parlant : celui d'Abel Gance.

L'auteur de la Roue et de J1 accuse a réalisé une de ses vieilles idées : il a tourné La fin du monde d'après les théories de Camille Flammarion et d'après son imagination personnelle.

C'est un film sonore et parlant.

Voici ce qu'il explique :

Un généreux penseur, Jean Novalic a voulu, un soir, défendre une jeune fille contre les brutalités d'un pore ivrogne. Il est malmené par la foule qui ne le comprend pas. 11 reçoit un coup terrible à la tête. Très exactement, on lui casse une bouteille sur le crâne. Il n'en mourra pas, mais il perdra la raison : il faut l'interner.

A ce moment, le monde est en effervescence. On parle d'une guerre mondiale comme d'une chose inévitable.

C'est alors que l'astronome Martial Novalic (le frère de Jean) découvre qu'une comète est en marche vers la Terre et que, dans trois mois environ, la collision fatale se produira. 11 publie cette nouvelle affolante, espérant ainsi détourner les hommes de leurs idées de massacre. Immédiatement, une force se dresse contre lui : l'Argent, représenté par le banquier Schomburg pour lequel la guerre qui vient est une promesse de profits. Novalic réussit à s'assurer le concours d'un autre banquier, Wester. 11 organise un poste d'émissions radiophoniques et, chaque jour, coupant les communications intéressées des divers postes, il met l'humanité au courant de la marche progressive de la comète, du rapprochement de la fin du monde.

Les résultats ne se font pas attendre. Les financiers qui spéculent sur les possibilités de guerre sont précipités vers la faillite. Bien entendu ils n'acceptent pas cette dégringolade. Schomburg intervient

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auprès des dirigeants. Gouvernement et police sont aux ordres de la finance. Sur les ordres du préfet de police, on envahit la station de radio de Novalic, on détruit les appareils et des mandats d'amener sont lancés contre wester et Novalic qu'on appelle des « semeurs de panique ».

Après s'être intéressée pendant un moment aux idées de Martial, une jeune mondaine, Geneviève de Murcie se tourne vers le prestigieux Schomburg qui donne des fêtes merveilleuses. Les réjouissances lui conviennent mieux que l'idéalisme.

A l'heure où la police va arrêter Martial Novalic et son allié, la comète fait son apparition dans le ciel. Désormais, on ne peut plus douter : la fin du monde approche.

En attendant, Novalic a pu réaliser sa grande idée : il réunit les Etats généraux universels et des hommes venus de tous les pays du monde affirment qne si le cataclysme laisse des survivants, ceux-ci devront bannir à jamais l'idée de guerre et proclamer la fraternité des peuples.

Les hommes sont affolés. Les uns implorent leurs dieux.

D'autres attendent la fin du Monde en se vautrant dans l'orgie. La plnpart se sauvent en hurlant, sans savoir où ils vont, tandis que les poursuit la grande lumière de la comète qui avance. Et le choc se produit : la compte heurte la Terre. Les dégâts sont innombrables, mais l'humanité n'est pas détruite. Demain, un monde nouveau relèvera les ruines. Ce n'est donc pas du tout la fin du Monde.

# • *

Les tableaux à grande mise en scène sont vraiment extraordinai. res. Malheureusement, les détails du scénario sont souvent critiquables.

Les personnages principaux sont vraiment trop stylisés et les idées humanitaires d'Abel Gance frisent parfois la candeur.

Le son a donné â Gance de nouveaux moyens d'expression mais la parole ne l'a pas toujours bien servi. Pour mieux dire, il ne l'a pas convenablement asservie,

On relève dans ce film de grands défauts et de grandes qualités. Une technique supérieure s'affirme mais, du fait des détails qui « clochent », l'ensemble manque de consistance, En tout cas, c'est un film qu'il faut voir.

Nos lecteurs connaissent certainement le beau roman d'Irène Némirowski : David Guider.

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LES PRIMAIRES

Julien Duvivier en a tiré un film.

Il y a deux ou trois mois, le théâtre de la Porte-Saint-Martin montait une pièce de Nozière tirée du même roman et dont les interprète^ principaux étaient les mê es que ceux du film. Cette pièce ne ren contra pas un gros succès et disparut bientôt de l'affiche pour faire place au secourable Cyrano de Bergerac. Par contre, le film paraît devoir faire une très belle carrière.

En faut-il conclure que le cinéma, mieux que le théâtre, peut exprimer les larges drames de la vie moderne ?

C'est possible et c'est aussi notre avis.

De tous les films inspirés par des romans, David Golder est sans doute celui qui respecte le mieux l'esprit du livre et le déroulement de l'action exposée par l'écrivain. Il faut dire que l'oeuvre d'Irène Nemirowski, écrite dans un style vivant, coloré et allègre, se prêtait merveilleusement au découpage cinégraphique.

La composition du film est adroite. On peut évidemment trouver quelques petites faiblesses mais la valeur de l'ensemble en diminue l'importance.

La mise en scène, la disposition des vues et les éclairages sont toujours très artistiques. Les dialogues sont brefs. Toutes les paroles portent.

Quelques chants contribuent à créer l'atmosphère.

Enfin, il y a de beaux extérieurs.

Sans être une oeuvre extraordinaire, David Golder est un film réussi qui montre la parfaite adaptation au cinéma parlant d'un excellent artiste de théâtre : Harry Baur.

Et comme, de plus, le sujet est très iutéressant, il faut accueillir avec sympathie cette réalisation de Duvivier.

Marcel LAPIERRE.

DISQUES

Columbia vient de nous donner le Tannhauser de Wagner enregistré à Bayreuth.

Je pense qu'il est inutile de rappeler ici le poème de cet opéra ; mais je veux citer ici plusieurs morceaux dont ce dernier enregistrement a rendu toute la grandeur :

le fameux chant des Pèlerins, en forme de choral, majestueux et grave et qui représente l'élément religieux de

l'opéra ;

le Venusberg qui fait penser à Weher et à Mendelssohn et dont le thème, reparaissant plus tard, chaque fois que,

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LES PB1MAIRBS

dans la scène du Concours, au deuxième acte, Tannhauser va prendre la parole, a le vrai caractère d'un leit-motif ;

le chant de Wolfram qui célèbre, à l'aide d'une belle et large mélodie, sa conception respectueuse de l'amour; la délicate et suave prière d'Elisabeth ; le récit désespéré de Tannhauser qui revient de Rome, seul à n'être pas pardonné, malgré les souffrances qu'il a multipliées sur son chemin.

Tout ceci est-fort bien rendu, toute la puissance, la noblesse de l'oeuvre de Wagner, sont inscrites sur ces disques.

Je veux parler aussi du Faust que Gramophone vient d'éditer. Nous possédons déjà maintes parties de ce chef-d'oeuvre de Gounod, mais Gramophone a fait mieux, nous le donnant aujourd'hui intégralement. Grâce aux disques, nous entendrons, au début du 1er acte, cette remarquable et sévère introduction que l'on n'écoute guère d'habitude et qui est cependant fort belle.

Les interprêtes sont incomparables. Mademoiselle Berthon est une ravissante Marguerite, elle donne avec MM. Vezzani et Journet, à cet andantino du 2e acte :

«Ne permettez-vous pas, ma belle demoiselle » une grâce, une suavité qui s'accordent à merveille à cette mélodie si simple et si pure. Mademoiselle Coiffler est un charmant Siebel. Elle dit avec beaucoup d'intelligence et de sensibilité l'air trop connu; « Faites-lui mes aveux »... M. Journet remplit avec une ironie fine et pourtant incisive le rôle de Méphistophélès. M. Vezzani montre beaucoup de passion, de jeunesse et d'enthousiasme dans le rôle de Faust.

Les choeurs enfin sont excellents et l'orchestre sous la direction de M. Henri Busser rend de façon exquise, toute la grâce de cette musique qui rappelle souvent celle de Mozart.

Renée JOUGLET.

RADIOPHONIE

DES OEUVRES RADIOPHONIQUES

J'ai déjà entretenu les lecteurs des Primaires du théâtre radiophonique (1), à propos de quelques piécettes de Tristan Bernard, et j'avais conclu en disant qu'un tel théâtre était enCi)

enCi) « Les Primaires », août 1930.

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LES PRIMAIRES

core à naître, au moins en France, puisque des oeuvres radiophoniques dignes de ce nom étaient déjà fréquemment transmises à l'étranger.

L'administration de Radio-Paris, afin de renseigner le public français, de façon précise, sur l'état de ce nouvel art chez nos voisins, nous conviait à écouter hier un drame radiophonique, pour la première fois exécuté devant le micro de Cologne, repris ensuite par un grand nombre de postes européens, et qui connut un grand succès : .« S. 0. S. », du docteur Frédéric Wolf, traduction française de M. Denis et dont la mise en scène dans le studio de Paris fut réglée par le régisseur lui-même du poste de Cologne ; M. Rudolf Rieth.

Cette oeuvre a pour sujet la tragique aventure polaire du dirigeable « Italia », encore présente dans toutes les mémoires. Elle est composée de courtes scènes, reliées par une mu. sique écrite pour cette fin, annoncées en quelques mots par le speaker, de même qu'au cinéma un bref sous-titre explicatif.

Et, se succédant : voici les appels, à travers l'espace, des postes-radio européens, alertés par Rome — voici les rescapés italiens, misérable groupe perdu dans l'étendue désolée de la banquise, sous l'aveuglante clarté d'un ciel sans nuit, reliés pourtant au reste du monde par les signaux de la T. S. F. qui, en leit-motiv angoissant, reviennent sans cesse : S. 0. S., S. 0. S..., appel désespéré aux vivants ; lien fragile, dernière chance de salut — voici les crieurs de journaux dans une grande ville, les réflexions de lecteurs à l'heure de l'apéritif et du quotidien, le drame des existences en péril devenu fait divers imprimé — voici l'enthousiasme collectif des ouvriers de Leningrad décidant, en leur club, de consacrer le salaire d'une nuit de travail à l'équipement d'un brise-glaces — voici les marins du « Krassine », les aviateurs russes découvrant le groupe « Malmgrem », le sauvetage enfin de l'équipage italien..., l'hymne fasciste..., l'Internationale... S. 0. S. est, à ma connaissance, la première oeuvre véritablement radiophonique présentée aux oreilles françaises.

Radiophonique, elle l'est par sa construction, qui n'est pas la composition formelle du théâtre, mais comparable à celle d'un film de cinéma, par le dynamisme des scènes alternantes, images sonores qui suggèrent plus qu'elles ne décri200

décri200


LES PBIMAlfiES

vent, par l'impression qu'elles apportent d'une création collective ; pas de personnage-vedette : les acteurs anonymes — et invisibles—ne s'interposant plus entre le sujet vivant et l'auditeur, l'émotion s'accroît d'une intime création artistique subjective.

Radiophonique, elle l'est encore par la mise en scène : utilisations des bruits créant un cadre, un décor, utilisation d'une musique composée spécialement — et cela est important — pour la pièce.

Si les oeuvres de théâtre radiophoné jusqu'ici diffusées par nos postes ne peuvent être comparées à S. 0. S., ce serait pourtant se montrer injuste que de tenir pour insignifiants certains essais récents.

Par exemple, les reconstitutions historiques par Radio-Paris, me paraissent une tentative intéressante, riche de possibilités ; originales aussi, les présentations des quartiers de Paris, celles de cabarets littéraires d'autrefois...

Le poste « national » de la Tour Eiffel n'est pas, lui non plus, resté inactif en ce domaine. Si l'idée de ses directeurs de susciter des oeuvres nouvelles par l'institution de prix à décerner, d'après les jugements des auditeurs, (qui sont en effet, les meilleurs juges...), si cette idée n'a pas révélé de chefsd'oeuvre, elle aura au moins permis aux sans-filistes, lassés de musique et de conférences, d'apprécier, chaque samedi, pendant tout un hiver, des tentatives nombreuses et variées, parfois insignifiantes certes, mais quelquefois aussi fort sympathiques. Et je pense à ce « film radiophonique » intitulé « La bande Dingo » dont la conception et la réalisation marquent une heureuse recherche de moyens d'expressions bien adaptés au micro, mais dont malheureusement le sujet était bien mal choisi. La littérature policière et les films policiers ne sont pas de la bonne littérature, ni du bon cinéma : qu'on se garde de transposer dans la production radiophonique les genres les plus bassement vulgaires.

* * *

Radio-Paris, donc, nous a donné S. 0. S., en traduction : il faut l'en féliciter. Il faut le féliciter aussi d'avoir laissé à la

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LES PRIMAIRES

pièce son accent original en lui conservant intégralement la musique de scène qui l'accompagne.

Mais, c'est tout naturel, dites-vous...? — Hé! mes chers amis, ne savez-vous point qu'on y entendit des passages de « L'Internationale » ?

« VInternationale », c'est de la musique subversive.

Subversive aussi, cette scène où des prolétaires russes, dans un élan de fraternité, donnent leur travail pour permettre de sauver des vies humaines en danger. Ces curieux bolchevistes ne sont pas du modèle officiellement connu.

Aussi, qu'il était donc touchant — et agaçant — d'entendre les précautions oratoires du speaker, avertissant pudiquement l'auditeur que certains airs, que certaines paroles le formaliseraient peut-être, mais que ces idées n'étaient pas, mais pas du tout, celles de Radio-Paris 1

On en avait déjà le soupçon, hélas !

Et je reste persuadé que, si S. 0. S. n'avait pas été déjà interprété dans de si nombreux studios européens, Radio-Paris n'eût jamais osé laisser évoquer devant son micro une aventure où des marins et des aviateurs soviétiques donnèrent au monde une belle leçon de solidarité humaine.

Léon GRIVEAU.

LETTRES ÉTRANGÈRES

«f* Le Coupable c'est la vlotime, par Franz Werfel, traduit de l'allemand par Henri Bloch ( Rieder). Poète et romancier, mais poète d'abord, Franz Werfel, né le 10 septembre 1890 à Prague où il fit ses études, prit pour maîtres à ses débuts dans ia vie littéraire le grand lyrique individualiste allemand Richard Dehmel et le bardeprophète américain Walt Whitman. Sa vibrante sensibilité, son culte de la vie totale, son talent mâle et vigoureux, fertile en images imprévues, en notations originales, permirent à sa personnalité de se débarrasser rapidement de toutes influences. Il devint ainsi l'un des plus robustes interprètes du monde moderne. Dès ses premières oeuvres : Nous sommes, paru en 1913, Le Jour de Justice, composé en 1917, il affirma un éperdu besoin d'indépendance.

Werfel est aujourd'hui le plus grand écrivain de l'Autriche contemporaine, l'un des princes incontestés des Lettres de langue allemande. Avec un art puissant et sobre, un accent que j'aime retrouver dans ce chef-d'oeuvre de la littérature Slovène : Le Valet Barthé—

Barthé—


LÉS PRIMAIRES

lemg d'Ivan Cankar (Les OEuvres libres, éd.), avec une précision de détails qui excelle à mêler le rêve à la réalité, la pitié à une pointe de sarcasme, Franz Werfel, poète toujours, a édifié dans Le Coupable c'est la victime l'un des plus poignants récits, â la fois psychologiques et sociaux, que nous connaissions. Un homme raconte sa vie depuis l'enfance. Il est fils d'officier supérieur et, comme tel, voué dès sa naissance aux plus abrutissantes disciplines. Pas un seul instant il ne peut avoir le droit d'être lui-même. Il a été créé pour le « service de Sa Majesté ». Nous sommes à la veille de la grande guerre. Or sa sensibilité se révolte et peu à peu il devient un détraqué. Il se met â à haïr son père et, quoique portant l'uniforme, il se mêle aux pires conspirateurs. Il est arrêté. Il comparaît devant son père qui ne comprend pas et qui le cravache cruellement. Il pénètre, la nuit, chez ce père qui ne s'est jamais ingénié qu'à contrarier ses goûts, qu'à combattre ses sentiments les plus spontanés et les plus tendres. Il pourrait le tuer. Il y songe. Mais, quand il voit à sa merci ce vieillard chétif, dont toute la morgue est tombée avec l'uniforme, il sent re monter en lui l'amour filial. Il fuit et va chercher en Amérique l'oubli des injustes tyrannies. Dans ce pays neuf, il pourra enfin développer librement toutes ses facultés. Le livre abonde en tableaux sai. sissants, brossés de main de maître et, par instants, l'action rapide semble se dérouler dans une atmosphère de cauchemar. D'une tendresse exquise et résignée l'auteur a enveloppé la figure de la Mère de son héros, et l'on sent en lui une âme ouverte à toutes les générosités. Seulement a-t-il bien réfléchi à l'évolution du monde contemporain, qui ne semble vouloir se défaire des tyrannies anciennes que pour forger des chaînes plus solides et préparer de nouveaux esclavages ?

Oui, d'abord pouvoir en toute responsabilité vivre selon sa loi, ce qui ne veut pas dire qi^e l'on doive se déclarer anti-social... I

Philéas LEBESGUE.

GLANES

-f» Il ne reste plus aucune revue indépendante à grand tirage en Amérique. Toutes font partie d'une « chaîne » à présent : la chaine Curtis, la chaîne Butterick et la chaîne Hearst, et celles de Capper, de Medill Patterson et de Croswell ; toutes ces firmes étant administrées exactement comme un grand magasin ou une fabrique de chaussures avec leurs diverses succursales, d'après les mêmes principes de standardisation et de fabrication en série. Ces revues savent ce qu'il leur faudra comme copie un an à l'avance, et elles passent leurs commandes de nouvelles et d'articles tout comme elles com—

com—


LES PRIMAIRES

mandent des trains entiers de bobines de papier aux usines productrices. Elles font fabriquer sur commande jusqu'à leurs écrivains : elles vous prennent un quelconque adolescent gribouilleur et vous en fabriquent un génie tout comme Lasky ou Paramount vous prendront une petite « manicure girl * quelconque avec une ravissante petite bouche en cul de poule, et vous en fabriqueront en un tournemain une « star » de réputation mondiale. (Upton SINCLAIR).

•?• La grandeur des hommes dans la politique a généralement quelque chose d'emprunté. Ils la doivent aux événements plus qu'à eux-mêmes. Le véritable grand homme l'eût été en n'importe quelles circonstances. Il marque son empreinte sur son époque plus qu'elle ne marque la sienne sur son âme. (Bernard HALDA).

«-?- En décembre 1914, Kalantareff passe à la section : télégrammes de presse. Sa première découverte, ce fut l'incompétence des censeurs, ignorant les langues étrangères, ignorant la géographie la plus élémentaire... Mais où Kalantareff fut ahuri, c'est quand on lui fit voir le câble danois qui reliait télégraphiquement Pétrograd et Frederica sur la côte danoise : une vingtaine d'appareils fonctionnaient au câble danois. Or. on travaillait là directement avec Berlin. Sous prétexte que le câble appartenait à une Société commerciale étrangère, l'Etat-major russe n'avait pas cru devoir censurer ce service spécial. En sorte que, par Frederica, Berlin et Pétrograd furent en liaison jusqu'au treizième mois de la guerre. (Gabriel GOBRON, Raspoutine et l'orgie russe).

•f» Un homme cultivé et réfléchi ne peut aimer une patrie pourrie d'erreurs et d'hypocrisie et moins encore se sacrifier pour elle. (Arya Kumar GHANDURI, Mercure de France, 1er décembre 1930).

-f» La décision à prendre, en attendant les sanctions (du Conseil de l'ordre des avocats) contre M« Péret et autres, n'était pas d'accoucher d'une décision grotesque et illisible, pas plus que de poursuivre les stagiaires — non électeurs — d'une hargne sans objet, c'était de déclarer que les avocats n'ont pas le droit d'accepter des honoraires fixes, c'est-à-dire, fixés par mois ou par affaire.

Mais cette règle qui était encore en usage au Barreau de Paris il y a 20 ans, et est formellement exprimée dans les règlements du bâtonnier Cresson s'est perdue « comme surannée ».

On ne la reproche pas aux stagiaires celle-là ? Pourquoi ?

Parce que, sur 24 membres qui composent le Conseil de l'Ordre, plus de 20 touchent des honoraires fixes, et tous, plus ou moins dans le genre de ceux qu'Oustric « offrait » à Me Raoul Péret.

Voilà qui explique l'émotion, l'inaction et l'hypocrisie du Conseil. (D'Artagnan, numéro du 10 janvier).

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LES PRIMAIRES

«Ç» La vanité est si ancrée au coeur de l'homme, qu'un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs ; et les philosophes même en veulent ; et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit ; et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l'avoir lu ; et moi qui écrit ceci ai peut-être cette envie ; et peut-être que ceux qui le liront.... (PASCAL).

COMPTES RENDUS

«$» Philippine (N. R. F.), par Maurice Bedel. Le jour où les Dix ont couronné M. Maurice Bedel, ils remplaçaient, sans doute, les membres de l'Académie de l'Humour. M. Bedel ne manque ni d'esprit ni de charme et son nouveau livre est le prototype des ouvrages à lire au cours d'un long voyage en chemin de fer. Il amuse un moment. Quant à la critique faite, par M. Bedel, du fascisme en Italie, elle demeure toute superficielle. Si Ton en croyait M. Bedel, la dictature de Mussolini ne serait que ridicule et les fascistes que des comédiens II en va, hélas ! tout autrement. Le grotesque de M. Grenadier, de Raffaëlo ou de la comtesse Colozzolo ne donne point le caractère odieux d'un régime qui remplit les prisons et les cimetières. Pour révéler, au moyen du rire, toute la vérité sur un homme, une époque, un Etat, il faut le génie d'un Molière. Et M. Bedel n'a que de l'esprit.

«$• n chacun sa volupté (Albin Michel), par Raoul Gain. Voici, sous un titre commercial, un bon roman de la terre normande. Le désir qu'éprouve tout paysan de posséder un domaine, sa ténacité, sa ruse, sa patience y sont mis en relief au cours d'une intrigue où l'on voit une servante réussir à donner à son enfant naturel, une ascendance qui le fera hériter d'une des plus grandes fermes de Branville. L'amour du cidre et du calvados la discrétion, le goût de l'aventure, qui sont choses normandes par excellence, ne sont pas oubliés par M. Raoul Gain. L'alcoolisme, notamment : il plane sur le livre et peu de personnages ne lui paient tribut. A traiter un tel sujet, M. Raoul Gain risquait d'imiter Flaubert et Maupassant. Il a, lui aussi, une noce normande à décrire, une calomnie à faire serpenter, un tonnelet d'eau-de-vie à faire vendre. Son oeuvre reste personnelle. On peut regretter toutefois qu'il n'ait pu accuser davantage l'opposition que l'on devine entre Maître Guilbert le terrien, et son fils Louisot qui a l'âme d'un Viking. De cet antagonisme entre les deux types normands pourrait naître un fort beau livre que M. Gain nous donnera peut-ôtre un jour.

«f» Joseph oherohe la liberté (Librairie Valois) par Hermann Kesten. Abandonnée par son chef, une famille bourgeoise devenue presque pauvre, ne dispose plus que d'un logement d'une seule pièce.

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LES PRIMAIRES "' Jg

Le plus jeune de ses membres, Joseph, se sent diminué parce que ses soeurs, sa mère, son oncle, lui cachent une partie de leur vie. Etre libre, pense-t-il, c'est savoir. Il veut savoir. Il se cache dans l'unique chambre, derrière un matelas. Et il sait : sa mère a un amant, une de ses soeurs est enceinte des oeuvres de son oncle, un voisin n'est pas en règle avec la police, etc.. etc.. Scènes d'amour, de drames, de comédies, vraiment humaines. L'intrigue ne dure qu'une journée. Mais elle est riche en péripéties qui sont contées avec précision, sobriété, ironie.

«$• L'Eloge des sept péchés, (Delpeuch) et Jouets en bois peint (Les Editions Provinciales) par A. M. Gossez. Ces deux livres, qu 1 ont paru en même temps, montrent combien est varié le talent de leur auteur. Le premier est l'oeuvre d'un poète un peu hermétique, savant, qui utilise, pour louer les péchés capitaux, les ressources d'un vocabulaire abondant, imagé, et d'une versification prodigue en rythmes de toutes natures. Dans aucun des neuf poèmes qui composent ce petit livre, le souffle ne fait défaut ; il s'amplifie jusqu'au dernier vers de chaque pièce. Quelques-unes dos invocations sont fort belles (Avarice, 6dominatrice unique...) et souvent les mots, créateurs de tableaux saisissants. Le second livre est l'oeuvre d'un poète volontairement naïf, si l'on peut dire. Un père, regarde, émerveillé, vivre son petit enfant. L'enfant s'amuse, rêve, exprime sa pensée. Et le poète note un joli mot, chante pour le sommeil ou pour le jeu, raconte une histoire de Noël. Nous aimons moins V Alphabet des 26 fouets animés ; c'est un alphabet compliqué, pour grandes personnes, un jeu d'artiste. Revenons au poète, en citant ces jolis vers nourris d'amour et d'orgueil paternels :

Mon petit dieu de bronze et d'or, Bruni par l'air salin, le soleil et l'iode, Dresse sur le ciel ton jeune corps D'enfant qui rit au vent qui rôde.

Bondis J ha plage t'appartient :

Sable, galets, l'écume et Veau, le coquillage,

Et l'air vivifiant, tout est tien :

Piétine follement la plage.

Saute la vague et dans l'embrun Saisis ses cheveux blancs oar l'humide crinière Hop ! En croupe 6 mon petit dieu brun, Tout brillant de rude lumière.

Cours au devant d'eux sur la grève \

Ils se cabrent J Repousse leurs naseaux, sois fort !

Sois robuste ! Roule et te relève,

Mon petit dieu de bronze et d'or.

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LES PRIMAIRES

C'est M. A.-M. Gossez qui a préfacé le nouveau livre de M. René Rougerie : Sous les figuiers aux mains pâlies... (Les Editions Provinciales). Le poète, qui est landais, chante un autre terroir que son midi natal : le midi méditerranéen. Ses vers disent le charme des villages de l'Aude, la splendeur des vendanges en Languedoc, la grâce et le bruit des rivières pyréennes, la lumière des guarrigues et la douceur du retour dans la maison familiale. Les promesses que contient cette plaquette nous induisent à augurer favorablement l'avenir littéraire de M. Rougerie.

.*$• L'Abbaye de Créteil par Christian Sénéchal (Delpeueh). « Ce livre parle d'hommes chers aux Primaires », a écrit en dédicace, sur la page de garde, Christian Sénéchal. C'est en effet le récit émouvant d'une tentative magnifique d'hommes jeunes, indépendants, généreux et qui voulurent, à leur abbaye de Créteil fonder une société tenant à la fois « du phalanstère, de la coopérative et du couvent ».

Parmi eux, se trouvaient Charles Vildrac, Georges Duhamel, Gleizes, Arcos...

Que disait l'appel lancé en 1906, en faveur de leur Abbaye ?

« Fonder l'Abbaye, refuge de l'art, de la pensée, loin de l'utilitarisme, des appétits et des luttes économiques en somme, réaliser à quelques-uns, une libre villa Médicis »... où chacun travaillerait pour gagner sa vie, à imprimer de beaux ouvrages...

La tentative fut malheureuse, il faut lire le récit sobre, clair, précis, que nous a fait M. Christian Sénéchal.

Toute une époque revit en ces pages frémissantes où plane encore cette atmosphère de sympathie, d'activité, d'abnégation dans la fin, qu'ont connue les fondateurs aujourd'hui presque tous célèbres, de l'abbaye.

«f» Le guerrier appliqué, par Jean Paulhan (N. R. F.) M. Jean Pauihan, nous donne un petit livre dont les qualités littéraires sont tout à fait remarquables.

Encore un livre sur la guerre, direz-vous, ahl non, merci! après tous les ouvrages tant allemands que français que les éditeurs viennent de sortir, nous en avons assez 1

Mais lisez tout de même, Le guerrier appliqué, récit sobre, dépouillé de tout artifice littéraire, et dont la forme presque classique, nous change du lyrisme auquel nous avaient accoutumé trop d'auteurs de livres de guerre.

Après plus de dix ans de recul, ces pages sobres, n'en paraissent que plus sincères et émouvantes. Jean Poulhan a écrit là un fort beau livre qui mérite d'être placé à côté des meilleurs ouvrages de guerre que nous avons pu lire.

•f» Vive le olrque par Serge (Marcel Seheur). — Le cirque reconquiert sa renommée, et nombreux sont les amateurs, artistes

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et littérateurs qui lui témoignent des encouragements. L'enthousiasme qu'il suscite par ses jeux de force et de grâce, l'audace enjouée, le mépris souriant du danger, la variété, la sûreté rythmique des exercices, le souci du perpétuel renouvellement, dégagent une im" pression de force, une vivante glorification de la beauté plastique, Les clowns ne nous donnent-ils pas, par leurs cabrioles, leurs attitudes, la sempiternelle image de la vie où, dans la société, comme sur la piste, il y a toujours l'Auguste sur qui tombent toutes les calamitésCe livre est magnifiquement illustré : Serge excelle dans la synthèse et donne en quelques traits la vie intense de la piste. Ses planches colorées, d'une composition parfaite, où les tons jouent harmonieusement, sont de l'excellente imagerie populaire. Par contre, les 65 reproductions photographiques, n'apportent rien au livre : certaines sont, en outre, mal choisies.

Serge termine sur ces mots : Vive le cirque ! Oui. Mais à une condition : que MM. les Directeurs restent dans la tradition, et ne nous présentent pas sur piste, des Numéros de Music-Hàll, qui, d'ailleurs, perdent de leur attrait, faute de la présentation luxueuse qu'exigent: Danseur Mondain ou Troupe de Girls, Le Cirque a sa couleur, ne tentons pas de la lui changer,

RE VUE DE LA PRESSE

-*• Les Humbles (Janvier 1931) publient une farce inédite du regretté Georges Chennevière, à qui M. Maurice Parijanine adresse un hommage ému et bien mérité :

Le 23 août 1927, nous avons accompagné à sa dernière demeure un camarade dont le souvenir nous reste précieux.

Il avait choisi le nom de Georges Chennevière parce qu'il aimait la fruste et puissante nature. Il a admiré et chéri tout ce qu'il a pu rencontrer dans la vie de forces bienfaisantes. Né du peuple, il est resté peuple avec amour, fermeté et simplicité. Pourtant illuieût été bien facile de faire une carrière bourgeoise. C'était un des hommes les plus cultivés de son temps. Son érudition n'était jamais superficielle et elle était d'une étendue phénoménale. De pins, il possédait ce don rare entre tous d'être un vrai poète.

Après avoir subi la guerre, il s'est attaché à remplir plus fidèlement que jamais ce qu'il considérait comme sa mission ; il a voulu être un créateur de beauté et de bonté, de force et de foi. C'est dire qu'il devait être hardiment révolutionnaire. Il l'a été jusqu'au bout.

Nous ne saurions trop rappeler de quelle valeur fut sa collaboration à VHumanité. Rien de ce qu'il y écrivit ne devrait être oublié. II y mettait la forme, il y apportait le fond. Il n'a pas signé une seule phrase négligeable, sur les sujets les plus ardus. Familièrement

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LES PRIMAIRES

et clairement, il expliquait des problèmes de science ou de littérature, il commentait des morceaux de musique et des pièces de théâtre. Il était l'intelligence complète et l'amour vivifiant. Avec cela, combatif et dur pour les ennemis du prolétariat. Il s'est tout entier donné â la cause communiste parce qu'il y croyait inébranlablement, et le dernier de ses poèmes, Pamir, son chef-d'oeuvre, l'atteste sans équivoque.

Il faut lire, il faut répandre l'oeuvre de ce beau poète, une des plus grandes figures de l'art prolétarien.

•*• Dans Marsyas (janvier 1931) de pertinentes remarques de M. Sully-André Peyre à propos du centenaire de Frédéric Mistral :

Le Centenaire a peut-être cristallisé quelques idées. Pas mal de platitudes et de sottises, aussi, émanant de critiques à la tâche, que les anniversaires même séculaires trouvent toujours mal préparés, parce qu'ils ne sont pour eux qu'un des aspects de l'actualité, courtisane fuyante et stupide.

Certains critiques parisiens sont encore irrités par Mistral, je crois. Certains Provençaux n'échappent pas encore à l'admiration béate, et parlent de lui avec une bouche pleine de guimauve.

C'est parce que Mistral est encore trop près de ceux-ci et trop loin de ceux-là.

-5» La Revue de France (1er janvier 1931) publie Ebauches de pensée de Paul Valéry. Voilà un titre excellent et fort bien approprié. Tellement bien approprié qu'il conviendrait peut-être de l'étendre à toute l'oeuvre de M. Paul Valéry.

•?• M. Félix Sartiaux étudie dans Europe (15 janvier 1931) la personnalité et l'oeuvre de Joseph Turmel, excommunié en novembre 1930. L'abbé Turmel collabora à La Revue d'histoire et de littératures religieuses, à La Revue de l'histoire des religions, et publia dans la collection Christianisme et la collection Les textes du christianisme plusieurs volumes sous des noms d'emprunts : Louis Coulange, André Lagarde, Alexis Vanbeck, Armand Dulac, Henri Delafosse, Edmond Perrin, Hippolyte Gallerand etc.. Condamné une première fois le 23 janvier 1930 (interdiction d'exercer tout ministère), il continua'à être attaqué par ses ennemis qui voulaient son excommunication :

C'est alors que Turmel fut sollicité par son archevêque, dans des conditions si perfides, que, pour ne pas accuser Mgr Charost à la légère, je reproduis les faits tels qu'ils ont été notés au jour le jour pendant la dernière semaine de mars (1930).

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LES PBIMAWBS

Le 25 mars 1930 Turmel avait adressé au cardinal, sur sa demande, une lettre où il se reconnaissait l'auteur des écrits signés Herzog, Dupin et Gallerand.

Le 26, le vicaire général vient voir Turmel et, d'un ton obséquieux et embarrassé, lui dit : « Je suis obligé de vous informer que vous êtes accusé d'être Coulange et que quelqu'un déclare être prêt à attester qu'il a vu le manuscrit de La Messe, dont l'écriture est identique à celle de vos lettres. Son Eminence demande que vous lui écriviez une nouvelle lettre pour déclarer que vous regrettez tous vos écrits, sans spécifier, et immédiatement votre chapelle vous sera rendue ». Effrayé par la perspective d'avoir à se débattre dans une nouvelle affaire et rassuré parla promesse formelle qu'un simple regret général lui rendrait tous ses pouvoirs, Turmel déclare séance tenante, oralement, être Coulange, Delafosse, etc.. Le vicaire général le remercie avec effusion et réitère sa promesse.

Le lendemain 27 mars, Turmel envoie dans la matinée au cardinal la lettre demandée, qui, conformément à l'indication du vicaire «général, se tenait dans les généralités. Le même jour celui-ci revient : Son Eminence est enchantée de votre lettre, dit-il. Elle désire vous voir demain à 5 heures. Vos pouvoirs vous seront immédiatement rendus et vous reprendrez votre ministère, comme par le passé ».

Le 28, visite au cardinal. Accueil aimable. Celui-ci lui dit en riant : « Vous ne sauriez croire avec quel acharnement vos ennemis sont allés à la recherche de vos écrits,.. J'ai saisi Rome de votre affaire. Je ne puis donc vous rendre vos pouvoirs dès maintenant. Il faut attendre treize jours pour avoir la réponse qui, je n'en doute pas» sera favorable, étant donné la teneur de mon rapport ».

Le 1" avril, nouvelle visite, radieuse, du vicaire général : « Son Eminence m'envoie vous demander où vous préférez dire votre messe (il lui indique deux chapelles du voisinage, Turmel fait connaître sa préférence). La réponse de Rome ne va pas tarder ». Cette affaire étant réglée, le vicaire général ajoute presque à mi-voix : « En prévision des attaques que vos ennemis pourraient renouveler et qui powraient amener Rome à prescrire une nouvelle enquête, Son Eminence vous demande de lui envoyer par écrit la liste des livres que vous avez publiés sous des pseudonymes. Mais il est entendu que tout restera secret. » Turmel envoie immédiatement la lettre demandée.

Le lendemain le cardinal Charost la fait parvenir à Rome. Elle est mentionnée par le décret d'excommunication : «Turmel, en deux lettres, l'une du 25 mars et l'autre du 1er avril 1930, adressées à Son Eminence le cardinal Charost, finit par avouer avoir écrit beaucoup d'articles et quatorze livres sous les quatorze faux noms qui suivent... »

Les mots en italiques établissent que le cardinal, ou son vicaire général, ont sciemment trompé Turmel. Il semble, en outre, bien

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LES PRIMAIRES

difficile de contester que ces démarches successives n'aient été les étapes d'une comédie, préméditée pour arracher des aveux, en exploitant la naïveté du vieillard, sa confiance et son désir de recouvrer ses pouvoirs. Il est même probable que l'origine en remonte plus haut, qu'elle à été concertée à Rome entre Mgr Charost et le Vatican, et que le jugement bienveillant du 23 janvier n'était qu'un premier épisode destiné à intimider Turmel et à préparer les manoeuvres, qui, en le mettant en confiance, devaient progressivement l'amener aux aveux.

Cette subtile et savante tactique mérite d'être retenue comme un bel exemple d'astuce ecclésiastique.

•*• M. Robert de Bédarieux comble ses bons amis ! Ils lui ont dit : vous êtes tout à la fois Baudelaire et Hugo. Et voici qu'il publie dans L'Essor (décembre 1930) des stances promises à l'immortalité :

Un vers est peu souvent par le sort, protégé,

Et, lecteur, c'est pourquoi je suis dans l'épouvante.

Sois généreux, ma Lyre est ici ta servante,

Et je veux que ces chants t'aient ce jour cortège...

... L'ennui te donnera sa lèvre négative.

La femme est un triangle et sa force est aux pointes.

L'homme sera parti pour gagner la pâture ; La femme mentira sur l'emploi de son temps : Et les jours formeront — quelle progéniture ! Un être adultérien qu'ils recevront contents 1

Le lecteur se montrerait difficile s'il désirait être mieux cortège...

•î* Encore un fait divers à classer sous la rubrique Le sport qui tue :

Au cours d'un match amical disputé entre l'équipe troisième (juniors) d'Hendaye, et celle de Biarritz, « La Négresse », un des joueurs de ce quinze, M. Georges Vainsot, âgé de 18 ans, fit en plaquant un de ses adversaires, une chute si malheureuse qu'il se rompit les vertèbres du cou.

Après un court séjour dans une clinique de Bayonne, il fut transporté chez lui où, dès le lendemain, il succombait.

Encore un autre :

Le sous-secrétaire d'Etat de l'Education physique vient de charger le médecin général Rouget d'aller enquêter immédiatement à

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LES PRIMAIRES

Valence au sujet de l'accident mortel qui s'est produit dimanche dans cette ville, au cours d'un match de rugby.

Il est vrai que les journaux du 7 février publiaient l'information suivante :

La mort du rugbyman Roumezy n'est pas imputable à la brutalité. Le médecin général Rouget qui, sur les instructions du sous-secrétaire d'Etat à l'Education physique, s'était rendu à Valence pour enquêter sur la mort du jeune rugbyman Roumezy, survenue au cours d'une partie, est rentré â Paris.

De l'enquête à laquelle il a été procédé, il résulte que le malheureux accident s'est produit au cours d'une mêlée, et que le jeune Roumezy est tombé sous ses camarades, écrasé par ces derniers. Cette mort ne peut-être imputée, d'après le rapport, à une brutalité.

Une information a été ouverte, qui semble, d'ailleurs, devoir aboutir à un non-lieu.

Aucun joueur n'ayant commis d'acte de violence, il faut conclure que le jeu est brutal par nature. G. Q. F. D. En revanche, les coqs ne se battront plus :

Versailles, 18 janvier. — Des combats de coqs devaient avoir lieu cet après-midi à Cernay-la-Ville. Mais le maire de la localité, M. Aubry, ayant pris un arrêté interdisant cette manifestation, on prêtait aux organisateurs l'intention de passer outre.

Aussi, une centaine de membres de la Société Protectrice des Animaux, venus de Paris en autocars, sont arrivés vers 13 heures à Gernay-la-Ville, pour s'opposer à ces combats.

Les gendarmes, pas plus que les membres de la S. P. A., n'ont eu à intervenir, car les organisateurs avaient résolu, quelques heures plus tôt, de renoncer à leur projet.

Nous demandons la création d'une S. P. H. (Société protectrice des hommes).

«f» Le Canard enchaîné du 7 janvier a publié cet écho savoureux :

Il y a quelques années, on trouvait à la Bibliothèque nationale de Rome un ouvrage intitulé Jean Huss le Véridique

On ne le trouve plus aujourd'hui.

On ne le trouve pas davantage chez l'éditeur, ni chez aucun libraire de la 'péninsule.

L'auteur de ce livre avait écrit à la fin de sa préface :

En consignant ce petit livre à l'imprimerie, je formule l'augure qu' i suscite dans l'âme des lecteurs la haine pour toute forme de tyrannie spirituelle ou profane : qu'elle soit théocratique ou jacobine.

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LES PRIMAIRES

L'auteur de Jean Huss le véridlque s'appelait Mussolini. C'est pourquoi son oeuvre s'est volatilisée.

Complétons cet écho par quelques extraits d'un article de M. Emile Laloy (Mercure de France, 1er février 1931) consacré au livre de Pietro Nenni : Six ans de guerre civile en Italie :

De Lausanne, Mussolini entreprit â pied le voyage pour Paris, coucha sous les ponts de la Seine, erra dans les quartiers de la Révolu, tion, évoquant sans doute à chaque pas l'ombre de Marat qu'il aimait par dessus tout ; il fut appréhendé par la police et passa une nuit dans un poste pour vagabondage, puis il regagna la Suisse.

Il avait précédemment refusé de faire son service militaire, il retourna alors en Italie pour l'accomplir, puis alla à Trente pour y rédiger la feuille de Gesare Battisti le député irrédentiste ; ayant été expulsé d'Autriche, il était venu fonder La Lutte de classes. Il n'y connaissait qu'un appel : celui à la révolution. « Une bombe vaut mieux que cent discours, » déclara-t-il après l'attentat de New-York. Nenni ayant été emprisonné pour avoir écrit après l'attentat d'Alba contre le roi : « Nous n'aurions pas versé une larme s'il était mort », Mussolini dans un discours de protestation, s'écria : « Que le citoyen Savoie tombe sous une balle de revolver, oui, cela nous est entièrement indifférent. Ce serait même justice I » Ferrer ayant été fusillé, Mussolini, par représailles, fit démolir une colonne surmontée de la Vierge. Quand eut lieu la grève d'Ancône en juin 1914, il excita à la résistance : < Cent morts à Ancône et toute l'Italie est en feu », disait-il. La guerre survint. Mussolini, qui dirigeait alors VAvanti, organe officiel des socialistes unifiés, fut pendant deux mois antiinterventionniste. « Mais de puissantes influences s'exercèrent sur lui ; Battisti, le député de Trente voué à l'échafaud, Marcel Cachin, le Belge Jules Destrés, d'autres encore, essayèrent de le décider â changer d'attitude. De France, on lui promit de l'argent pour fonder un journal. » Après « une très courte hésitation », il fonda le Popolo d'Italia pour prêcher la guerre. On le cita alors devant les dirigeants du parti et on y réclama son expulsion. Comme dans le brouhaha d'une assemblée surexcitée, il n'arrivait qu'avec peine à se faire entendre, il brisa sur la table le verre et cria : « Vous me haïssez parce que vous m'aimez encore ! » Puis, ajouta : « Si vous croyez m'exclure de la vie publique, vous vous trompez. Vous me trouverez devant vous vivant et implacable ». Il sortit sous les huées. « Sans transition, il devint l'accusateur et. le diffamateur de ses camarades de la veille ».

ÉCHOS ET RUADES

«f* A propos d'une réception aoadémique. L'Académie Française a reçu naguère le Maréchal Pétain. Un salon mondain, comme une noce populaire, ne va guère sans un peu de bleu horizon.

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LES PRIMAIRES

Monsieur Franc-Nohain félicite la grave compagnie d'avoir admis le chef militaire à ses travaux.

« De semblables choix, dit-il, ont l'avantage de couper court par avance à toute discussion.

Une candidature littéraire quelle qu'elle soit peut toujours se discuter, les mérites d'un romancier ou d'un poète se prêteront à telle ou telle combinaison, ils ne correspondent à aucune hiérarchie.

Un général, un maréchal de France porte ses titres sur sa manche ; pour eux la fiêre et célèbre formule : <c Veni, vidi, vici », s'applique tout de même aux élections académiques : « Je me suis présenté, j'ai rendu mes visites, j'ai été élu ».

Scrongneugneu ! Ça c'est vrai 1

Au diable tous ces écrivains sur les oeuvres desquels il se faut émousser le jugement, fatiguer son esprit critique et se travailler la cervelle pour savoir auquel accorder le « dignus est intrare ».

Expulsons donc les derniers qui siègent encore sous la coupole et accueillons des candidats de tout repos : les gentilshommes, les prélats et les gens d'épée.

Les gentilshommes ? C'est bien scabreux. Ils sont chatouilleux sur les questions de préséance et risquent de brandir à la porte de l'Institut leurs quartiers de noblesse comme les gens du commun agitent au cul de l'autobus d'illusoires numéros d'ordre.

Les gens d'église ? C'est bien délicat. Les rivalités sont, chez eux, voilées, ouatées mais insidieuses. La faveur du Saint-Siège élève quelquefois l'améthyste épiscopale plus vite et plus haut que la pourpre cardinalice et Ton a vu même un noir camail damer le pion à telles robes rouges.

Le terrain ecclésiastique n'est pas sûr...

Restent les militaires. Là c'est tout net et tout franc, et tous les règlements désignent pour les honneurs ou les responsabilités « le plus ancien dans le grade le plus élevé ».

Comme il y a un tableau d'avancement pour les promotions dans l'ordre de la Légion d'honneur il y aura désormais un tableau d'avancement pour l'Académie Française.

Au temps de l'épopée napoléonienne tout soldat avait un bâton de maréchal dans sa giberne, il aura maintenant un habit vert dans son paquetage.

Mais cette académie si rigoureusement composée serait injuste, si elle n'appelait pas à elle Monsieur Franc-Nohain.

Pour astiquer les cuirs et briquer le fourreau des sabres.

•5» Nous avons dit ici-même — en juillet 1930 — ce que nous pensions des « Thèmes prosodiques » de M. Espé de Metz. L'auteur nous adresse en retour ses Thèmes psychologiques et sa lettre ouverte aux membres de la S. D. N. : « J'en appelle au Monde civilisé ». Le premier de ces ouvrages est destiné à réhabiliter le Dr Saint-Paul

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LES PRIMAIRES

(alias Espé de Metz) auprès des Primaires. Le second entreprend d'effacer les épithôtes de « militariste et chauvin » décernées à l'auteur après lecture de ses Thèmes prosodiques. Enfin, un troisième écrit, plus mince, mais non moins courageux, et enrichi d'un appendice à nous destiné, nous permet de modifier le plus heureusement, du monde notre jugement sur le Médecin général Saint-Paul. C'est une « Lettre ouverte à M. Tardieu », du temps que rayonnaient sur nous Prospérité et Bonne humeur. Cette lettre, nous voudrions pouvoir la citer en entier. Elle est mordante, à s en frotter les mains ! L'auteur y défend une conception toute personnelle : « Les lieux de Genève •, « des endroits du territoire national où, durant la guerre — étrangèou civile — seraient rassemblés les enfants, les mères, les vieillards, les infirmes, neutralisés par l'effet d'accords conclus pendant la paix ». 11 se révolte contre la mauvaise foi dont firent preuve « les Officieux » lorsqu'ils prétendirent que le « Lieu de Genève » supposait une enîorse au droit international. Et l'on trouve, dans la lettre» ceci : « En cinquante et un mois et demi de guerre [toute la guerre) passés dans les lignes de l'avant, j'ai constaté que les Allemands observaient les clauses de la convention de Genève ». Vous avez bien lu. Et c'est un général — et un médecin — français, qui écrit cela. C'est assez neuf, n'est-ce pas ?

Nous pourrions, bien sûr, demander au général Saint-Paul, d'élargir ses Lieux de Genève, et de mettre dedans aussi les hommes jeunes avec leurs champs et leurs charrues, leurs ateliers et leurs outils, leurs bureaux, leurs écritoires. — Constatons simplement que si tous les généraux du monde... civilisé tenaient le langage du général Saint-Paul la tâche des pacifistes serait moins malaisée.

Et voici pour nous : « Définitions : Je tiens pour primaires tous ceux qui sont incapables de s'élever à la pensée philosophique, aux idées générales. Les primaires peuplent les hautes (!) sphères sociales, les classes dirigeantes (?), très particulièrement les académies — L'analphabète qui s'élève à la pensée philosophique n'est pas un primaire — loin de là. — Le tout est de s'entendre sur les définitions. » Signé : Espé de Metz — Ce pourrait être signé : « Les Primaires ».

«î» Nous signalons tout particulièrement aux membres de l'enseignement primaire les collections « Pour l'Enseignement vivant » préparées par l'un de nos abonnés, M. Laurent Beau.

Elles intéressent vivement les élèves et facilitent le travail des maîtres à qui elles fournissent un matériel de premier choix pour illustrer leurs leçons.

Ce sont les premières qui aient été éditées spécialement pour l'en seignement, par coopération de souscripteurs, sans aucune accointance avec les grosses maisons d'édition et les seules qui aient groupé une importante collaboration parmi les membres du personnel enseignant, tant pour la rédaction des notices que pour le choix des documents

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V

LES PRIMAIRES

toujours caractéristiques, souvent originaux et pris spécialement pour Cette Collection.

Elles réunissent un maximum de documentation, pour un minimum de frais. — La collection « La France Economique » vient de paraître. Elle comprend 100 vues (format 18 X 24) qui forment avec le* 50 Vues Géographiques un matériel complet pour l'étude géographi" que delà France à l'Ecole primaire. Demandez catalogue et prix à M. Laurent Beau, instituteur, Le Versoud par Domène (Isère).

LIVRES REÇUS

vSont annoncés tous les livres parvenus aux directeurs des Primaires.

O. Piatnitsky : Souvenirs d'un Bolchevick (Bureau d'éditions) — Marcel Monpezat : Onciales, poèmes (Le Rouge et le noir). — Henry Bordeaux : Muder-Parig (Pion) — Louis Groisard : Les bruits du large, poèmes (La Kahena) — Paul Nizan : Aden Arabie (Rieder)

— Frédéric Karinthy : Voyage à Capillarie (Rieder) — Raoul Gain : A chacun sa volupté (Albin Michel) — Maurice Bedel : Philippine (N. R. F.) — Ida Tréat : La croisière secrète (N. R. F.) — J. Steinberg : Sourenirs d'un commissaire du peuple (N. R. F.) — Louis Francis : Daria (N. R. F.) — A. M. Gossez : L'éloge des Sept péchés, poèmes (Delpeuch)et Joutts en bots peint, poèmes (Editions provinciales) —■ René Rougerie : Sous les figuiers aux mains pâlies (Editions provinciales) — Bernard Halda : Maximes (Cahiers de la Quinzaine) — Valentin Bresle : Le charme poétique (Mercure de Flandre)

— Florian-Parmentier : La Mort Casquée (Fasquelle) —Marcel Déat: Perspectives socialistes (Valois)—Pierre Aubrun : Visions d'Italie* poèmes (Figuière) — Kurilla : La Révolution culturelle, (Bureau d'éditions) — P. Gorine : La révolution russe de 1905 (Bureau d'éditions) — Pin Yin : Une jeune chinoise à l'armée révolutionnaire (Librairie Valois) — Théâtre de Molière, en 6 volumes (Pion) — Théâtre de Racine, en 3 volumes (Pion). — Fables de La Fontaine, en 2 volumes ^Plon),

LES ALIBORONS.

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LES PRIMAIRES

publieront en 1931

GEORGES VIDALENC F1TZ JAMES O'BRI EN

Messages de l'Orient Animula

GABRIEL GODRON

L'enfance d'un prolétaire allemand

ALBERT GRAVIER

LÉON EMERY

Schumann

Le philosophe en voyage

JEAN VERDIER-FRAYSSE

De la servitude volontaire à la trahison des Clercs

EDMOND ROCHER

REGIS MES SAC

Poèmes

Un chantre de la vie américaine

MAURICE IIENENSAL

La bête que ne connaissait pas le diable

des essais, des poèmes et des commentaires de : Pierre BROSSOLETTE, PHILÉAS LEBESGUE, ALBERT GRAVIEB, RÉGIS MESSAC, MAHCEL LAPIERRE, EERNAND EERRÉ, LÉON GRIVEAU, MAURICE MAREE, ANDRÉ BERNARD, LOUIS-CHARLES BAUDOUIN, EMILE MONNOT PIERRE RORIC, CHARLES ANDRÉ MAILLET, etc., etc.

Le G (Tant : IL BONISSKI.

Imprimerie Ouvrière, Tonneins

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LES PRIMAIRES

et leurs amis

revue paraissant le premier de chaque mois

DIRECTION :

RENÉ BONISSEL et ROGER DENUX

adresser toute la correspondance au siège de la revue

36, rue Ernest-Renan, Issy-les-Moulineaux, Seine G/C Bonissel 692-94 Paris

Abonnements : Un an, 30 francs ; Six mois : 18 francs

La direction reçoit le premier jeudi de chaque mois de 9 heures à 11 heures

SOMMAI RE

LES PRIMAIRES

Le souvenir de Louis Pergaud EMILE GUILLAUMIN

En pleine nature RÉGIS ME S SAC

Un chantre de la vie américaine PIERRE ROBIC

Par ce midi, le petit vieux... CHA RLES-A NDRÉ, MAILLET

;■"'■ Roses fanées

BAPTISTE GIAUFFRET

Vibars (II)

COMMENTAIRES

Rouer DENUX : Pâques — Maurice MARÉE : La Vie. Fernand FERRÉ : Philosophie — IbUjis MESSAC : Propos d'un utopieu

Léon GRIVEAIJ : Radiophonie.

LES ALIBORONS : Lettres françaises, Glanes, Nouvelles collections,

Revue de la Presse, Echos et Ruades, Livres reçus, Espéranto, Propagande.

LAMIRAULT, GUVOT, P.OURRILLON, BOURGUIGNON, NIGAUD,

ont illustre de gravures le présent numéro.


LES PRIMAIRES

Le souvenir

de

Louis Pergaud

mvenons-nous de Louis Pergaud, disparu en guerre dans la nuit du 7 au 8 avril 1915, à l'âge de 33 ans, fils d'instituteur, instituteur lui-même à Dûmes et à Landresse, dans le JDoubs, -puis à Arcueil-Cachan et à MaisonsAlfort, avant de devenir expéditionnaire à la Préfecture de la Seine. Lisons et faisons lire son oeuvre qui comprend deux livres de poèmes : L'Aube, paru en 1907, L'Herbe d'Avril, paru en 1908, et huit ouvrages en prose : De Goupil à Margot qui obtint en 1910 le Prix Goncourt, La revanche du corbeau (1911), La guerre des boutons {1912) Le roman de Miraut {1913), l'importante Préface au recueil de poèmes de son ami malheureux, Léon Deubel, et Les Rustiques, La vie des bêtes avec Lebrac bûcheron qui ont paru en 1921 et en 1923.

En mars 1921, Les Primaires lui consacrèrent un numéro spécial, et depuis, ils n'ont cessé d'entretenir, selon l'expression de Madame Delphine Pergaud, la vie autour de son nom et de son oeuvre. En avril 1929 et en avril 1930, Us publièrent d'importants extraits de son Carnet de guerre et de sa Correspondance.

]\ous aurions voulu faire mieux. Nous avions songé à publier intégralement son Carnet mais il nous fallait obtenir l'autorisation du Mercure de France, éditeur de l'oeuvre de Pergaud. Cette autorisation ne nous a pas été accordée. Aucun organe ne saurait, paraît-il, l'obtenir : il ne faut pas enlever l'attrait réservé à la publication de ce Carnet et de la Correspondance de guerre de Pergaud, publication dont, seul, peut se charger le Mercure.

Devant une raison aussi péremptoire, nous nous sommes inclinés.

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LES PRIMAIRES

Deux ans ont passé depuis que Madame Delphine Pergaud nous fit part de la réponse du Mercure. Le livre projeté n'a point paru. Rien ne permet de supposer qu'il paraîtra bientôt, — ou même qu'il doive paraître un jour.

Le temps fuit. Les morts vont vite. Onne songera bientôt plus qu'à la prochaine dernière... Les amis et admirateurs de Louis Pergaud voudraient bien avoir mie promesse précise. Ils ne comprendraient pas que fût encore différée la publication des dernières pages qu'il a écrites.

Ils ne comprendraient pas que son éditeur refusât tout à la fois et de les publier et d'accorder à d'autres l'autorisation de le faire.

La guerre n'a point rendu le cadavre de Pergaud, et ceux qui Vaimaient ne savent point de cimetière où ils pourraient évoquer son souvenir. Publier l'oeuvre où sa mort serait présente, leur donnerait l'occasion de se recueillir comme ils l'eussent fait sur sa tombe.

Il appartient au Mercure de France de rendre plus vivace le souvenir de Louis Pergaud.

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GUYOT.

En pleine nature

11 y a juste 30 ans, en avril 1901, paraissait à Moulins chez l'éditeur Crépin-Leblond un des tout premiers livres d'Emile Guillaumin : Tableaux champêtres. En avril 1931, le fils de Crépin-Leblond réédite ce livre que Vécrivain-paysan a revu et enrichi d'un avant-propos. Les Primaires qui consacrèrent un numéro spécial à Emile Guillaumin (1) sont heureux de pouvoir offrir à leurs lecteurs un chapitre de Tableaux Champêtres (2).

Que mes amis me pardonnent ! Je les ai délaissés dimanche. A l'atmosphère lourde du café où l'on boit, où l'on fume et où l'on joue, j'ai préféré la griserie des senteurs du printemps et, dans la solitude, l'admirable spectacle de la nature rajeunie.

Durant la semaine, le paysan reste à peu près indifférent aux charmes de la belle saison. Ayant l'habitude de lutter toute l'année avec le sol ingrat, il ne prête que peu d'attention au décor, blasé qu'il est sur ses phases et sur ses variations, depuis l'âpre tristesse hivernale jusqu'à la

<1) Ce numéro contient des études de Daniel Halévy. Raphaël Périé Léon Emery, Michel Augé-Laribé, un portrait, une bibliographie et de nombreux morceaux choisis. Prix : 5 francs.

(2) Voir les conditions de souscription, page 286.

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LES PRIMAIRES

douce mélancoliede l'automne. Mais en un jour de liberté, il peut jouir tout comme un autre des beautés de la campagne, offrir au printemps son juste tribut d'admiration.

Du vert, du vert et du vert ! C'est le triomphe de la verdure. Toutes les teintes sont représentées, du vert blanchâtre des seigles en épis jusqu'au vert très sombre des sapins, en passant par le vert brillant de l'aubépine et le vert doré du jeune feuillage des chênes.

La chaussée blanche de la grand'route paraît plus morne entre ses deux accotements verts, et les chemins de traverse, que l'hiver rend boueux et que l'été dessèche, sont pavés d'une belle verdure tendre.

C'est le drapeau de l'espérance partout déployé... Gloire à l'espérance délicieuse, mère des beaux rêves prometteurs !

A dix-huit ans, à l'apogée de sa croissance et de sa beauté, la femme est tout rayonnement, tout charme. Plus tard la maternité en l'ennoblissant la flétrit. Ainsi de la nature : magnifique lorsqu'elle promet ; plus sévère, moins attirante et moins fraîche lorsqu'elle donne.

Je descends jusqu'au creux du vallon, dans la prairie humide au terrain spongieux où croissent les nymphéas et les ajoncs. Je m'assieds au pied d'une haie d'aubépine en fleurs dont le parfum pénétrant agit sur la pensée et sur l'organisme, semble être une émanation directe de Yâme du printemps. La brise fait voltiger autour de moi les pétales odorants. Le soleil verse à flots sur la campagne sa bonne lumière douce. Le ciel, d'un bleu admirable, semble présider de haut à la fête terrestre.

En avant un champ de blé met sa teinte sombre de mer unie, — trésor encore en herbe, espoir de la moisson prochaine. Dans le sol, chacun des pauvres petits grains d'or a germé. La tige unique et frêle a percé les mottes

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LES PRIMAIRES

dures, s'est élancée au dehors attirée par l'air fertilisant, le soleil, le ciel. Faible, mais acharnée à vivre, elle a résisté aux intempéries de l'hiver, aux gelées qui l'ont rougie, aux pluies qui l'ont à demi déracinée ; elle a profité des bons jours pour se renforcer et grandir. Maintenant elle est un beau plant d'herbe robuste ; l'unique tige en a formé dix qui, toutes sont prêtes à s'élancer plus haut encore, à former des pailles que le soleil séchera des épis chargés de grains lourds que juillet fera fructifier et mûrir.

Après le blé, dans la partie montante du vallon, un champ de trèfle affirme sa vigueur luxuriante. Et plus loin, une succession de cultures diverses s'échelonnent jusqu'au sommet, où l'on aperçoit les bâtiments gris d'une vieille ferme, cependant que le château voisin se cache dans les arbres touffus d'un grand parc.

Vers la gauche, dans une jachère à demi labourée, un groupe de génisses pâturent placidement. C'est à peine si l'une d'elles de-ci, delà s'interrompt pour chasser d'un geste de tête les mouches qui l'importunent. A l'ombre d'un chêne, une jument poulinière au repos semble méditer pendant que son petit tette voluptueusement, se gorge de vie à ses mamelles nourrissantes. Puis il se retire et, téméraire, s'en va bondir autour des génisses qui s'enfuient, un peu effrayées...

Entre les cultures, dans une large rue tortueuse et accidentée qui s'en va vers le château, une bergère s'avance lentement. Ses moutons éparpillés broutent au bord du fossé les brins d'herbe tendre, les jeunes pousses débordant des haies vives. La jeune fille s'assied sur une grosse racine de chêne, tire de sa poche un bouquin qu'elle ouvre, et son chien noir se couche à ses pieds. Après un temps de calme assez court, un grand garçon — chapeau de paille et longue blouse à boutons — passe comme par hasard en fumant sa cigarette. Il s'arrête auprès de la bergère, feignant sans doute d'être surpris de la trouver là ; elle lève les yeux; ils se parlent deux mi—

mi— —


LES PRIMAIRES

nutes, puis il prend place à côté d'elle et passe amoureusement son bras autour de sa taille souple. De nouveau, le livre revient au fond de la poche ; les jeunes gens deviennent, eux aussi, les héros d'un quelconque roman... Et cela les intéresse davantage que les aventures des personnages fictifs dont sont peuplés les livres, tant bien contées soient-elles.

A droite, au fond de la vallée, les grillons chantent dans un grand pré où se devine l'herbe déjà longue; où les boutons d'or, les pâquerettes, les myosotis et les primevères rayonnent de toute la gloire de leur épanouissement sous la lumière douce qui tombe du grand ciel pur.

Par delà la prairie, un taillis déploie le floconnement inégal et vaporeux de son jeune feuillage qui [cache aux profanes, comme un mystère, tous les secrets de sa vie intime. Les fauvettes, les rossignols, les mésanges y donnent un concert ininterrompu, et le merle farouche leur envoie la réplique ; il lance à tous les échos les modulations aiguës et savantes de ses sifflements. Et dans tous les buissons et dans tous les arbres, il y a d'autres oiseaux qui chantent, en un égosillement sans fin, comme pour offrir un hommage de gratitude à la nature éternelle. Mais au loin, quelque part, s'entend le cri humain du coucou parasite ; et cela semble une ironie dans ce concert louangeur.

Insensiblement, à la pensée du grand drame éternel de la destinée, une mélancolie très douce m'envahit. Il y a cent ans, le vallon devait avoir à peu près le même aspect ; on y voyait ces mêmes prés et ces mêmes champs, et le château, et la ferme, et le taillis. Au printemps, les animaux pâturaient dans les jachères et les oiseaux donnaient des concerts pareils... Les bergères, vraisemblablement rencontraient leurs galants dans ces mêmes chemins ombreux. Et tout ce qui formait la vie animée du

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LES PRIMAIRES

tableau à cette époque, les personnes, les animaux domestiques, les petits chanteurs ailés sont depuis longtemps retournés à l'anéantissement du sommeil éternel.

Comme ils avaient succédé à d'autres, d'autres leur ont succédé, et le vallon est resté pareil.

Cent années encore... Tous les vivants d'aujourd'hui, bêtes et gens, auront disparu de la scène terrestre, mais le vallon gardera le même aspect. D'autres le cultiveront ; il nourrira d'autres êtres ; il aura d'autres chanteurs et d'autres admirateurs... Et cela toujours et toujours, jusqu'au monstrueux chaos delà fin universelle.

Seuls, quelques-uns des grands chênes qui bravent les siècles ont chance d'assister, témoins impassibles, aux ébats des générations futures ; ils les abriteront de leur feuillage toujours jeune si quelque pygmée humain, témoignant de sa puissance éphémère, ne vient pas d'ici là les (déraciner.

Emile GUILLAUMIN.

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Paul-Louis NIGAUD.

Un chantre

de la vie

américaine

Ce que l'on peut appeler le problème américain continue à passionner le public. Désireux de se renseigner, et de comprendre, il accueille et absorbe non seulement les reportages, les voyages romancés et les romans de voyage, mais aussi les traductions : contes, essais, romans, pièces de théâtre... Et au bout du compte, il est souvent déçu, ce bon public : après avoir avalé tous ces livres, il se trouve aussi embarrassé et plus embarrassé qu'avant. Traduisant l'impression générale dans un article où il essayait de faire le point à l'aide des données mises à sa portée, M. Léon Emery écrivait dernièrement dans Les Primaires : « Sommes-nous si mal informés ? Traducteurs, éditeurs, correspondants de revues font-ils si mal leur tâche ? »

Je n'ai point la prétention de répondre à moi tout seul et en un simple article à toutes les questions que pose M. Emery, et que beaucoup de Français se posent. L'auteur dont je vais parler n'est point ce « génie incontestable » qui fournirait à ses lecteurs la clé de l'âme américaine. (Mais existe-t-il d'ailleurs des génies incontestables, et qu'est-ce que l'âme d'un peuple ?)

Edgar Lee Masters est pourtant un des représentants lei plus typiques de la littérature américaine ; il est près—

près— —


LES PRIMAIRES

que aussi représentatif parmi les poètes que Sinclair Lewis parmi les romanciers. Mais donner quelque idée de son oeuvre n'est pas une tâche facile ; elle est encore plus difficile que lorsqu'il s'agissait de Babbitt. Babbitt est après tout un roman, une oeuvre en prose, dont on ne peut manquer d'apercevoir l'ensemble. The Spoon River Anthology, le livre qui a fait la réputation de Masters, est un recueil de poèmes, et, quels poèmes 1 Bien faits pour déconcerter nos esprits qui demeurent fortement marqués, malgré toutes les extravagances de la mode, par le classicisme.

L'Anthologie de Spoon River parut d'abord dans le Reedy's mirror en 1914 et fut publiée en volume chez Macmillan en 1915. Spoon River est une petite ville imaginaire beaucoup moins importante que la ville de Zenith, théâtre des exploits de Babbitt, mais que l'on pourrait rapprocher de Gopher Prairie, où Sinclair Lewis a situé l'action de Main, Street. Le provincialisme américain, puritain, intransigeant, étroit, y sévit, et aussi l'esprit de petite ville avec ses cancans, ses médisances, ses tragédies obscures et ses drames sourds que l'on peut retrouver un peu partout et spécialement en France. Il y a des Gopher Prairie et des Spoon River en Anjou et en Lorraine.

Quant au mot anthologie, il ne faut pas le prendre tout à fait dans le sens ordinaire qu'il a sur la couverture des recueils de vers choisis parmi l'oeuvre de divers poètes. Il est clair, d'après les allusions éparses ça et là dans le volume que c'est des poèmes de l'anthologie grecque que l'auteur a prétendu s'inspirer. Tous ceux qui aiment la poésie connaissent ces épigrammes grecques, souvent si simples et si touchantes, qui ont inspiré Ronsard, Chénier, Leconte de Lisle, Hérédia, et tant d'autres. Edgar Lee Masters a prétendu y puiser lui aussi. Ses poèmes méritent souvent le nom d'épigrammes, et dans tous les sens du mot. Ils ont souvent un tour ironique et satirique, et de plus, ils sont tous rédigés sous forme

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LES PRIMAIRES

d'épitaphes. Le poète nous promène dans le cimetière de la petite ville et nous fait lire les inscriptions des pierres tombales. Seulement, au lieu de nous donner les formules conventionnelles dont il se moque durement dans l'épitaphe du marbrier Richard Bone, telles que : She was the sweetest woman — He was a consistent Christian (Elle fut la meilleure des femmes — Il fut un chrétien persévérant), il résume en quelques traits brefs, vigoureux, ironiques, toute la carrière du personnage, mettant à nu les vices cachés, les faiblesses secrètes, tous les mensonges tortueux et souterrains de l'hypocrisie puritaine et villageoise. C'est le mort lui-même, ou la morte, qui parlent, et si les pierres tombales mentent quand elles sont gravées par les vivants, les défunts de Lee Masters profèrent la vérité avec la dureté définitive de la mort :

AMANDA BARKER

Henry me rendit enceinte

Sachant que je ne pouvais créer une vie

Sans perdre la mienne.

Ainsi, dès ma jeunesse, je franchis les portes du royaume des

[cendres.

Voyageur, on croit, dans le village où je vécus

Qu'Henri m'aimait en bon mari du plus pur amour,

Mais ma poussière te crie

Qu'il m'a assassinée pour assouvir sa haine.

On voit ce que peut être cette poésie. Très peu lyrique, rarement attendrissante, très différente, en somme, des gracieuses épigrammes de l'Anthologie. La forme en est particulièrement anglo-saxonne, et autant dire impossible à rendre daus une autre langue. Même quand on les lit dans le texte, il est bien difficile pour un étranger d'en apprécier tous les détails. Il s'y rencontre des trouvailles rythmiques incontestables, mais qui reposent sur des nuances bien différentes de celles de la poésie française. La brutalité répétée, sourde et martelée, des monosyllabes anglais nous paraît aisément monotone,

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LES PRIMAIRES

mais elle ne l'est pas nécessairement. Il y a de la musique dans ces vers, mais c'est une musique qui ressemble un peu à celle qu'on peut entendre dans une église méthodiste. Les hymmes et les prières]des psaltn-books ont eu d'ailleurs une influence énorme sur tous les poètes anglais et américains, et personne ne saurait comprendre ni goûter entièrement ces poètes s'il n'a assisté aux offices des cultes protestants et entendu chanter des hymmes. Dans bien des pièces d'E. L. Masters, les longs vers un peu traînants s'allongent pour se redresser soudain en cinglant comme des lanières, puis soudain s'arrêtent court pour faire place à un petit vers sec, bref, comme inachevé, chargé d'un pathétique imprévu... Et puis, au moment où l'on commence à s'y faire et à goûter cette poésie acide et composite, c'est un éclatement d'orgues nasillards entrecoupé de mesures sourdes.

Voilà déjà bien des difficultés et bien des obstacles. Que sera ce, si l'on y ajoute les difficultés du vocabulaire, souvent fort éloigné de l'anglais classique, et les allusions continuelles à des détails de moeurs, à des habitudes politiques, à des faits obscurs de l'histoire de la République américaine, obscurs pour nous, mais que tout le monde connaît là-bas, parce que tout le monde les a lus dans les manuels de l'école primaire, comme nous avons lu dans nos manuels l'histoire du vase de Soissons ou du chevalier d'Assas.

Et pourtant, si, s'armant de courage, on essaie de franchir ces obstacles, même si on ne réussit pas complètement, on n'a pas perdu son temps : on a trouvé un poète, et l'on connaît l'Amérique un peu moins mal. Essayons de le prouver à propos d'un poème bien connu, l'épitaphe du county treasurer, du trésorier du comté :

/ was born and bred in the United States

And I saw t/iat the thing ivas : money, money, money

So, I was elected county treasurer.

You can fool ail thepeoplepart of the time...

And that'senough !

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LES PRIMAIRES

Tout le sel de l'histoire réside dans une allusion à une phrase de Lincoln devenue proverbiale aux Etats-Unis, et citée à satiété tous les jours par les écrivains les orateurs, les journalistes : You can fool ail the people part of the time ; you can fool part of the people ail the lime ; but you can not fool ail the people ail the time. « Vous pouvez tromper tout le monde pendant quelque temps ; vous pouvez tromper quelques personnes tout le temps ; mais vous ne pouvez pas tromper tout le monde tout le temps. »

Cette affirmation, considérée par beaucoup d'Américains comme le fondement et la justification du régime démocratique, fait partie du credo civique de tout citoyen des U. S. A. C'est une de ces phrases que l'on trouve inscrites sur vélin en caractères gothiques et encadrées dans un cadre doré, accrochées au mur dans les plus humbles cottages, en guise de tableaux.

Voila bien des explications pour une seule phrase, pour un seul vers ; mais si vous savez cela, et seulement lorsque vous le saurez, vous pourrez savourer comme il convient l'épitaphe du trésorier :

Je naquis et grandis dans les Etats-Unis, Et je vis que le mot de l'affaire était : argent, argent, argent.

Je me fis donc élire trésorier du comté. Vous pouvez tromper tout le monde pendant quelque temps...

— Et ça suffit !

Autrement dit le caissier a mangé la grenouille et est allé tranquillement vivre ailleurs avec l'argent du peuple, donnant ainsi une application imprévue aux paroles d'Abraham Lincoln.

On commence à entrevoir à quel point la poésie d'Edgar Lee Masters est imbibée d'américanisme, à quel point c'est une plante essentiellement américaine, poussée dans le sol du nouveau monde et nourrie de ses sucs et de ses substances. Ce que nous a révélé l'examen de l'oeuvre nous est confirmé par ce que nous savons des conditions où elle a été composée. L'auteur lui-même a pris soin de nous renseigner dans un article de la revue

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LES PRIMAMES t\\

The Nation, du 26 août 1925. Cet article constitue un document indispensable à tous ceux qui voudront étudier The Spoon River Anthology. En voici quelques passages essentiels :

A l'époque où fut publiée l'Anthologie de Spoon River, et jusqu'au moment où je publiai Domesday Book, je tenais un bureau d'avocat consultant à Chicago, dans le district appelé le « Loop, au milieu de bruits, de spectacles, d'une atmosphère enfumée qui paraissaient horribles à tous mes visiteurs, mais non pas à moi-même. Au contraire, j'étais habituellement excité par le cyclone psychique de cet endroit, et constamment aiguillonné à, raconter en vers Vhistoire des hommes qui avaient bâti la ville, les carrières des personnages uniques et hauts en couleur qui fournissaient jour après jour des sujets de copie aux faits diversiers. J'ai écrit The Spoon River Anthology dans mon bureau d'homme de loi, pendant les mornes samedis aprèsmidi, dans l'intervalle des appels téléphoniques et des interruptions causées par les visites des clients. Et au moment d'écrire Domesday Book, je louai une petite pièce dans une tour donnant sur les quais et sur Michigan Avenue, d'où je pouvais voir les bateaux et les mouettes et entendre le bruit incessant des milliers de gens qui passaient sur le pavé, à cent pieds au dessous de moi, et c'est cet environnement qui mettait en branle ma pensée et mon imagination. Ce furent là mon décor et l'étoffe de mes livres, mes excitants, la matière de ma création. On m'a souvent demandé — des visiteurs venus de l'Est, d'Angleterre ou d'ailleurs — comment je pouvais travailler dans une pareille babel de vacarme, de désordre, de haines, de luttes, de querelles et de violence ; et j'avais coutume de répondre que c'était là mon pain quotidien.

Il s'agit donc bien d'un produit du milieu américain, et l'on ne doit pas être surpris d'y retrouver les traits principaux du génie Yankee, y compris les plus connus. On est frappé, par exemple, en lisant Spoon River, de la place que peut tenir l'argent, même dans un cimetière. Le président de la banque locale, Thomas Rhodes, a son épitaphe à lui, pas plus longue que les autres, mais lui et sa faillite sont mentionnés dans une foule d'autres inscriptions. Ce banqueroutier apparaît comme le personnage le plus en vue de Spoon River ; presque toutes les autres existences sont liées à la sienne, et son drame est à l'origine d'une foule d'autres drames.

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LES PRIMAIRES

Mais Thomas Rhodes « qui régnait sur la banque, régnait aussi sur l'église », et ceci nous amène à un autre aspect de la vie de Spoon River. Les révérends pasteurs sont des figures assez falotes, mais la « Sunday School » les Sunday school superintend-cnts, et les puritains intransigeants sujets à des révélations mystiques ou toujours prêts à partir en guerre contre le péché se détachent avec un relief étonnant :

J'étais un membre actif de la communauté religieuse

Et du parti de la prohibition,

Et les gens de la ville ont cru que fêtais mort pour avoir

[mangé du melon d'eau. La vérité, c'est que j'étais atteint de cirrhose du foie,

Car, tous les midi, pendant trente ans,

Je me suis glissé derrière la cloison aux ordonnances,

Dans la boutique du droguiste Trainor,

Pour me verser une généreuse rasade

Avec la bouteille étiquetée

Spiritus Frumenti.

Je me suis fait fortement enguirlander, jadis, pour avoir soutenu que la question de la prohibition était en grande partie une question religieuse, mais on voit que pour E. L. Masters les deux choses semblent également étroitement liées. Notre poète n'est d'ailleurs pas tendre pour ces puritains qui empoisonnent la vie sous prétexte de la sanctifier, et dont le type pourrait être cet A. D. Blood qui assomme froidement un malheureux pochard à coups de matraque en maudissant vertueusement « l'alcool qui pousse les hommes au crime ». Le dégoût du puritanisme est chez Masters si grand qu'il produit des réactions qui nous surprennent, mais qui ne sont nullement exceptionnelles outre atlantique : c'est ainsi qu'on en vient à admirer et même à aimer le catholicisme et à le considérer comme une religion humaine et intelligente, par réaction contre les excès du protestantisme. C'est ce sentiment que traduit l'épitaphe du père Malloy :

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LES PRIMAIRES

You believed in the joy of life

You did not seem to be ashamed of the flesh

You faced life as it is

And as it changes

Some of us almost came to you, Father Malloy. (1)

Il est bien vrai que le catholicisme a depuis longtemps à son service des prêtres cultivés, aimables, et d'un commerce agréable, et aussi qu'étant une religion fort ancienne, il a quelque peu perdu de sa verdeur première et s'est résigné dans la pratique à faire certaines concessions ; mais que le dogme catholique encourage la joie de vivre et n'ait jamais honte de la chair, il faut être américain pour le croire. Beaucoup d'Américains le croient cependant, ainsi qu'en témoignent les progrès formidables du catholicisme aux Etats Unis. Et pourtant serait-il impossible qu'un prêtre catholique commît la même erreur que ce pasteur de Spoon River qui s'emploie à réconcilier les époux Bliss ? Il se réjouit, dans sa propre épitaphe, de cette réconciliation, le triomphe de sa carrière, qui a fait le bonheur des époux, couple modèle désormais offert en exemple à toute la communauté. Mais les deux pierres tombales des époux Bliss viennent lui infliger un cruel démenti. Tous deux, unis seulement par la force de l'habitude et le respect des conventions ont mené longtemps côte à côte une vie creuse et misérable et sont morts avec le regret éternel des joies défendues qu'il n'avaient pu cueillir. Et ne pourrait-elle pas servir à beaucoup d'anciens séminaristes, cette mélancolique épitaphe d'un petit pasteur :

Je me suis engagé dans l'armée éculée

Des divins jouvenceaux aux yeux clairs

Qui montèrent à Vassaut, furent repoussés, tombèrent,

Las, brisés, tout en pleurs, dénudés de leur foi,

Derrière le drapeau du royaume des deux.

(1) Vous aviez foi en la joie de vivre

Vous ne paraissiez pas avoir honte de la chair

Vous regardiez en face la vie telle qu'elle est

Dans sa diversité.

Quelques>uns d'entre nous furent bien près de TOUS suivre, pèreMaloy.

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LES PRIMAIRES

Pour goûter complètement cette épitaphe, d'ailleurs, il faut savoir qu'elle sert de pendant à celle d'un soldat tué sur le champ de bataille, Harry Wilmans :

J'avais tout juste mes vingt et un ans,

Quand Henry Phipps, le directeur des classes du dimanche

Fit un discours au théâtre Bindle.

Il faut soutenir l'honneur du drapeau, dit-il,

Que cet honneur soit attaqué par une tribu barbare de Tagalogs

Ou par la plus grande puissance d'Europe Et nous applaudissions, et nous applaudissions, et les paroles

[et le drapeau qu'il agitait.

Tout en parlant.

Et je partis pour la guerre, malgré mon père,

Et je suivis le drapeau jusqu'au moment où je le vis déployé

Sur notre camp, dans un champ de riz, près de Manille.

Et tous nous applaudissions encore et encore.

Mais il y avait des mouches et des bêtes venimeuses,

Et puis l'eau contaminée,

Et la chaleur torturante,

El les vivres nauséabonds, pourris,

Et l'odeur du fossé, juste derrière les tentes,

Où les soldats allaient se soulager ;

Et il y avait les putains qui nous suivaient, pleines de vérole,

Et les turpitudes entre soldats, à deux ou solitaires,

Et les brutalités, la haine, la démoralisation au milieu de nous ;

Et des jours d abomination et des nuits de terreur,

Jusqu'à l'heure de la charge, à travers le marais fumant,

Derrière le drapeau,

Jusqu'où moment où je suis tombé avec un grand cri,

Une balle dans les tripes.

Maintenant, il y a un drapeau sur ma dépouille, à Spoon River

Un drapeau ! Hah, hah !

Cette page à elle seule suffirait à nous suggérer l'idée que militarisme et impérialisme ne sont pas des bienfaits exclusivement réservés à notre chère France. Et en effet, ils en ont aussi en Amérique.

Ainsi les bourgeois, les soldats et les prêtres, et les époux mal assortis et les banquiers, les notables et les prostituées, tous les types de la petite ville américaine

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LES PRIMAIRES

défilent sous nos yeux dans cette danse macabre. Et de tout cela, lorsque nous avons fermé le livre, il ressort une impression de morne tristesse et d'immense désappointement. Il est un mot que l'on pourrait inscrire sans jamais craindre de se tromper en tête de toutes ces épitaphes et sur toutes ces pierres tombales : Failure.

Failure, le mot qui s'applique à la fois aux personnes et aux choses, qui veut dire à la fois raté et échec. Des ratés, tous ces gens, des gens qui ont raté leur vie, et si l'on voulait considérer Spoon River comme la ville américaine type, il faudrait considérer la civilisation américaine comme un immense échec.

Faut il aller jusque là ? Ce serait peut-être accorder à l'oeuvre d'Edgar Lee Masters plus de portée qu'il n'a prétendu lui en donner lui-même. Encore une fois, il n'existe pas, à ma connaissance, d'écrivain qui résume à lui seul ce qu'il nous plait d'appeler d'un mot commode mais probablement faux « l'âme américaine ». Mais il est certain que l'auteur de Spoon River est un de ceux qui ont réussi à nous rendre le plus nettement cette impression de désenchantement, de retombée sur soi-même, d'invincible amertume, qui est peut être la note dominante de la littérature américaine et qui fait un contraste si frappant avec l'optimisme officiel et forcé qui est encore de mise dans ce paradis sur la terre.

Cette impression, d'ailleurs, pour être tout à fait complet, il faut ajouter que l'oeuvre nous la donne encore d'une autre manière : par les imperfections de sa réalisation. Car nous avons jusqu'ici jugé Spoon River d'après son plan, d'après les possibilités qu'elle contient, et d'après les ambitions de l'auteur. Et il est vrai que ces am bitions sont grandes et nobles. On peut les trouver résumées en quelque manière dans Tépitaphe de Jonathan Swift Somers, le poète de Spoon River.

Après que vous avez enrichi votre âme —jusqu'aux dernières limites — grâce aux livres, à la méditation, à la souffrance, à l'intelligence du caractère de bien des personnages

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divers, au pouvoir d'interpréter les regards et les silences

grâce à votre don d'intuition et de seconde vue — au point que vous vous sentez capable par instants de faire tenir le monde — dans le creux de votre main...

Voilà évidemment ce qu'a fait l'auteur, ou ce qu'il s'est proposé de faire. Mais remarquons d'abord que c'est un idéal de romancier, encore plus que de poète : c'est ainsi que l'on pourrait définir l'idéal d'un Balzac (1). Et sans doute, cet idéal, par cela même qu*il a de grandiose, se rapproche d'un certain idéal poétique, de celui de la poésie épique. C'est une épopée que la Comédie humaine, et il y a tout au moins des intentions épiques dans cette réduction de comédie humaine américaine qu'est Spoon River.

Mais c'est une petite épopée, avec tout ce que le mot petite contient de restrictions. C'est une épopée bien étriquée, et, tout comme l'Amérique elle-même souvent bien décevante. L'auteur semble parti pour les cimes, et il retombe soudain dans le plat pays du Middle West. Edgar Lee Masters ressemble trop souvent lui même à celui de ses personnages qui avait quitté Spoon River pour aller faire de la sculpture à Rome. Ses statues étaient ébauchées avec l'intention de ressembler à Apollon, mais elles ne pouvaient jamais échapper à un certain air de famille avec Abraham Lincoln. Ainsi Jonathan Swift Somers veut imiter Homère, et il ne réussit qu'à imiter Pope. Ainsi notre poète semble avoir entrepris de créer une forêt, et il n'aboutit souvent, bon jardinier, qu'à arroser des plates-bandes :

II me semblait Entendre une Présence penser tout haut en se promenant Entre les châssis, émonclant les tiges, Faisant la chasse aux insectes et notant les valeurs D'un oeil qui voyait tout :

(1) Il y aurait d'ailleurs plus d'un rapprochement à faire entre Bal. zac et E. L. Masters. Beaucoup des épitaphes de Spoon River ne sont, en somme, que des nouvelles condensées, concentrées, du Balzac réduit en Liebig.

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LES PRIMAIRES

« Homère ! ah oui ! Périr,lès, bien !

César Borgia, qu'en ferons-nous, de celui-là ?

Dante, trop d'engrais, je crois bien.

Napoléon, à laisser de coté pour le moment,

Shelley, plus de terreau ; Shakespeare, a besoin d'être arrosé..t

Sans doute, nous Français, nous sommes mal disposés à goûter ce genre d'allégorie ; et ce n'est pas parce que la lecture de ce vers :

Homer, oh y es ! Pericles, good !

nous arrache un sourire, qu'il est nécessairement mauvais. Et sans doute aussi E. L. Masters ne prend-il pas à son compte ce rêve qu'il attribue au jardinier Gustav Richter. Mais il est pourtant bien significatif qu'il manifeste à plusieurs reprises son goût pour ces allégories froides et compassées, et qu'après avoir cruellement flagellé pasteurs et prêcheurs il laisse percer plus d'une fois sa tendance au prêche et aux épilogues moralisants. Il connaît trop la Bible, ce philosophe qui voudrait oublier la Bible ; il est tout emmétaphysiqué d'idéalisme anglo saxon, cet Américain qui rêve de se faire catholique pour échapper au protestantisme ; il a trop entendu les voix sourdes de l'orgue et de l'harmonium à pédale, ce poète qui voudrait aimer et chanter la joie de vivre comme un païen.

Mais si tout cela permet d'appliquer sur lui et sur son oeuvre, dans une certaine mesure, l'étiquette qui convenait déjà à tous ses personnages, celle de Failure, ces déficiences mêmes contribuent peut être encore à rendre l'oeuvre et le poète plus pathétiques, plus représentatifs, plus vraiment américains.

Régis MESSAC.

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LES PRIMAIRES S55S-"-55—=5SS55

Poèmes

par ce midi le petit vieux

Par ce midi, le petit vieux, de sa mansarde, Entre ses pots de géraniums et de pervenches Se penche et regarde, Les deux mains croisées sous sa barbe blanche.

Un clocher goulu tête au loin le sein D'un nuage qui se pâme au soleil.

Et le petit vieux songe avec tristesse

Que sa femme est morte, et qu'il est tout seul,

Et qu'il est trop seul avec sa tristesse.

Il voit dans l'air bleu les minces fumées Monter droit des petites cheminées ; Il voit les toits bleus d'ardoise, et les rouges Toits de tuile oh des ronds de soleil bougent»

El le petit vieux

Entre ses pots de géraniums et de pervenche,

Le petit vieux se penche un peu.

La rue est déserte et blanche. El tous les volets sont clos Tels des yeux las de lumière,

El le petit vieux,

A quoi songe-t-il, le petit vieil homme

Entre ses pots de géraniums et de pervenche ?

Se voit-il gamin, le nez et les mains Sales encor d'encre et de confiture P

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LES PRIMAIRES

Se voit-il gamin un bout de chemise A son pantalon battant pavillon P

Voit-il pas sa mère, et n'enlend-il pas Dans la rue, au loin, le bruit de son pas P

Et le petit vieux

Entre ses pots de géraniums et de pervenche

Le petit vieux se penche encore un peu.

On Va relevé sur une civière...

Pierre ROB1C.

roses ianées

Dans celle coupe d'or où tu posas des roses Les pétales mourants flottent sur le cristal ; L'eau vers les fleurs a fui, suaves endosmoses El la coupe a vibré d'un baiser nuptial.

Tout le sang de la fleur goutte à goutte est tombé ; Ne porte pas vers elle une main sacrilège, Vois, ce dernier bouton, lentement recourbé, Comme un soir de soleil sur un manteau de neige.

Respire son parfum d'amour agonisant, Regarde s'accomplir un étrange hymenée : Les choses ont un sexe et les fleurs des amants.

Nos baisers échangés survivront dans le temps Et nous serons un jour, argile transformée, Toi celle coupe d'or, moi ces roses fanées.

Charles-André MAILLET.

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Honoré BOURGUIGNON.

Vibars ( 1)

IV. — Elans

Bien sûr, Vibars c'est une famille, une famille où l'on se chamaille par fois, comme il arrive dans les meilleures familles du meilleur monde. Mais on s'y touche les coudes et quand Bardot engrosse Rosine, ou que les forts cailloux chantent au cercle, il y a de l'émotion pour tous les Vibarois vivants.

Et maintenant que le gosse dernier-né de Jean-Louis Fuchet se fond de diarrhée, c'est toutes les villageoises qui se sentent mal au ventre. II a, le bébé, une tête comme une pomme au mois de mai. Pourtant à quatre mois, il était si résolu qu'il vous suçait une figue sèche et un croûton trempé dans la sauce et qu'il lichait — le petit homme ! — les fonds de vin ou de café.

Qu'un si bel enfant se dépérisse ainsi, Vibars, n'y comprend goutte et chaque éleveuse chevronnée y va de sa recette.

Peut-être avait-il les vers ? On lui accrocha au cou, un chapelet de gousses d'ail. On lui en frotta sous le nez, sur les lèvres, et même sur la langue. Vainement !

(1) Voir Les Primaires de mars 1931.

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LES PRIMAIRES

Et si vous essayiez l'escudet ? Mère Billevet appliqua donc, au creux de l'estomac du bébé, gros comme un écu et fumant, un cataplasme d'encens, de sel et d'eau-devie : trois ingrédients ; elle aurait pu en mettre cinq ou sept pourvu que le nombre fut impair.

Le lendemain, le malade, l'oeil plus vif, se jeta sur le» tétons heureux de Marcelle. La nuit, il eut une indigestion terrible : mains bleues, bras glacés et déjà front cireux. Une voisine proposait de le rouler dans la farine bien chaude, mère Billevet préféra courir au poulailler, ouvrir sa belle poule noire et, toute frémissante, l'appliquer sur la poitrine amaigrie.

Unecommère, un jour avait suggéré : « Cet enfant souffre peut-être d'une âme errante. Faites dire une messe. » Fuchet avait fait dire une messe. Ça n'était pas allé mieux.

Un méchant n'aurait-il pas jeté au bébé un mauvais sort ? Et les femmes d'expédier, ahuri mais docile, JeanLouis à Nice chez une exorciseuse qui bredouilla des formules, invoqua les esprits, et sourit au porte-monnaie.

C'est Chatte qui arrivant en congé, fut figée d'apprendre ces histoires et qui vous a secoué Jean-Louis ! Le gaillard n'en menait pas large malgré l'air terrible que lui donnent ses sourcils touffus et ses cheveux ébouriffés ! Elle a conduit vers le petit malade un docteur appelé tout exprès de Puy-Morin, un docteur pas rassurant du tout, avec son air sévère toujours, sauf lorsqu'il regarde mademoiselle Catherine.

Après son départ, mère Billevet promène autour du bébé, sa dignité offensée. Elle soupire et prophétise tous les malheurs. Fiez-vous à eux 1 A preuve, l'ancien de Puy-Morin : ses deux gosses ne sont-ils pas morts ? Et se voir traiter ainsi par un homme que l'on paie ? Ne donner même pas un remède ? De l'eau bouillie à un enfant décharné ! Au contraire, faudrait du solide qui bouche les trous. Et, parce que Chatte doute de ses capacités, elle affirme avec importance « J'en ai élevé neuf, moi, d'enfants. »

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LES PRIMAIRES

Agacée, Catherine lui réplique : « hé 1 la tante, de neuf enfants, il vous en reste cinq. Si vous n'éleviez pas mieux vos veaux, vous ne distribueriez pas conseils aux autres ».

Au bout, il y a eu la guérison de l'enfant, la joie reconnaissante de Marcelle, la joie bougonne de la grandmère, l'étonnement du village et un peu de prestige autour de Catherine.

Il y a eu aussi, au hasard d'une rencontre, la poignée de main intime et le sourire éclairé du docteur Sinar. On aurait tort de croire qu'une Chatte puisse être insensible à ces choses extérieures.

Son ciel ainsi enséréni, Fuchet chante louanges de Catherine, et retrousse ses manches ponr bâtir la cité future.

Pas d'un coup, bien sûr.

Mais on arrivera à quelque chose.

Tiens, l'électricité, il la faut 1

Ce sera difficile de faire lâcher prise à Flairase ou a Ricord ?

Bien sur que oui, mais t'en fais pas, vieux, on les aura !

C'est comme le monument aux morts, le fera-t-on, oui ou non ?

Fuchet dit oui. Et tant en a parlé et reparlé dans tous les coins que, sauf passer pour capon, lui faut bien agiter la question au conseil municipal.

« C'est honteux, s'est-il exclamé, dire que nos pauvres morts seront oubliés quand nous aurons péri. »

Sur la place, il faut une grande pierre et dans la pierre gravés en or les vingt-huit noms des malheureux, afin que toujours, au fond des siècles, Vibars sache ce qu'est la guerre. Et autour du monument on fichera, pointe en l'air, quatre gros obus menaçants.

Mais, Monsieur Flairase a prétendu que la commune était trop pauvre pour s'offrir des monuments. Ceux qui en veulent un, se le paieront ?

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LES PRIMAIRES

Personne n'a osé piper mot.

Vous croyez, que cette rebuffade l'a découragé ce garçon? Ah! Oui.

« Il faut du neuf, il faut du neuf, répète-il dans tous les coins. » Et rien ne l'en fait démordre.

Allez, il cause bien du souci à sa famille.

La belle-mère Billevet, assise au soleil, face aux peupliers d'or qui, alignés sur la crête, peignent le ciel, l'oeil attristé dans ses chairs molles, pensant à ce fichu original en perd la conversation des commères qui s'ensoleillent sous le mur à ses côtés.

Il finira par rendre sa Marcelle malheureuse. Ne s'estil point avisé maintenant de réparer leur maison. Il démolit tout. Il agrandit, il perce des fenêtres. Il chante qu'il faut de l'air et de la lumière, qu'il ne peut vivre dans une maison malsaine. Malsaine pour trois P A l'époque du grand-père, ils y ont couché jusqu'à huit ! Et il fait un malheur parce qu'il n'y aura pas l'électricité 1 Des histoires qu'on lui a mises dans la tête à l'école et qui lui sont remontées tout d'un coup comme un dîner parce qu'il croit avoir vu en Allemagne des maisons propres avec des fleurs aux fenêtres et un piano dans le salon. Un piano chez des paysans ! Ils feraient mieux de nous payer ce qu'ils nous doivent, ces sales boches.

La vieille mère soupire, rattrape sa maille, déplace son lourd derrière, et se remet à régler son compte à son entreprenant beau-fils : grosse bête qui fait le dégourdi avec son monument aux morts tandis que Paul Rochu le mène par le bout du nez.

Billevette en est là de son procès, quand roule sur la route un bruit de voiture. Sans cesser de manoeuvrer les aiguilles, elle lève la tête. Tout le groupe, les yeux sur le débouché de la route attend. Cloq apporte sur son char à bancs, une longue et large caisse.

— « Qu'est-ce que c'est ? grommelé la mère Billevet.

— Ressemble à une armoire, répond Marie qui aux cotés de Jeannette Flairase s'applique au point d'Irlande.

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LES PRIMAIRES

Bientôt, le cordonnier s'affaire sur la place. Quelques hommes désertent leur poste au soleil et viennent donner un coup de main et, sans doute aussi, un coup d'oeil car brusquement la nouvelle court d'encoignure eu encoignure : le cordonnier vient de recevoir une armoire à glace. Une armoire à glace ! Simplement ! Une armoire à glace ! On se regarde. Les vieilles échangent un coup d'oeilcomme si unattentat à la pudeur

pudeur de secommettre ; et

Madame Flairaseprononce ses

mots :

« Hé bè ! ils sesoignent, les pégotiers

pégotiers »

Dans le groupedes vieux hommes

hommes roule une

sourde rumeur deparoles mal articulées.

articulées. vieuxTrilot remue sa

tête de magot ettraduit la réprobation

réprobation :« Jouent aux richards

richards »

Les jeunes fil-les, elles, pincent

leslèvres, plissentlespaupièresd'un

air dégoûté. Seu-lement elles ne

peuvent pas étein-dre la furieuse

envie qui allumeleurs yeux de

vingt ans.

Comme les forts ^J^B^f^^^^BU] cailloux ne cessaient de saliver à ^B^^^^^^^^^^H propos du monument aux morts, la nature vint leur apporter d'autres sujets d'action. L'orage emplit la vallée de sa canonnade, les grêlons fendirent les grains de raisin et s'amoncelèrent au pied des talus en longues lignes blanches. Sur la tête des Adrets, la foudre terrassa deux vaches ; l'une de Payan, le conseiller municipal, l'autre de Boudu, le veuf des Hautes-Terres.

Autrefois pour de pareils malheurs, on déclarait les

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LES PRIMAIRES

dégâts à la mairie et on touchait une petite indemnité. A présent, bonsoir ! La préfecture s'étonnait qu'on n'eût pas assuré récoltes et bétails et, pour se ficher du pauvre monde, envoyait les statuts modèles d'une mutuelle bétail. « Ah ! salauds de richards, ils s'en moquaient de la misère du « Populo I »

Cela fit bien du tort aux pauvres morts de Jean-Louis qui dut remiser l'affaire de leur monument, en soupirant : « Les malheureux, ils avaient encore besoin de cette grêle ! »

Etonnement ! Chatte proclama que les secours étaient une tromperie. Qui touchait gros ? Les clients de Flairase et de Vazelin. Qvi touchait petit ? les misérables sans influence, s'ils étaient sages ! Avec une mutuelle ils cesseraient de mendier. Fallait en fonder une.

On l'écouta. Quand parlèrent les marchands de doute, on se boucha les oreilles. Et on se réunit. Chatte s'anima; l'instituteur Ordon fut pratique comme un registre. Puis Baron dit son mot à voix basse. Puis, un autre, si bien qu'à la fin chacun jeta sa parole en amitié. On établit les tarifs, on s'accorda, on signa, on sortit le portefeuille en veau pour verser sa cotisation et on alla boire un grand coup de vin.

A la réunion le pauvre Boudu, avec ses deux jumeaux en nourrice, ses deux autres bambins à surveiller, son blé haché, sa vache abattue, montra une tête décolorée sous le bistre de la peau, des yeux creux, des moustaches tombantes et des bras longs de découragement. Fuchet, et Chatte décidèrent une souscription. Jean-Louis alla secouer tous les membres de la grande famille Anciens Combattants. A chacun, il arracha quelque chose : billet ou pièce.

La liste emplie, il l'envoya au journal La Paix demandant aux camarades aide pour leur frère de souffrance. D'ici, de là, quelques billets de cinq francs arrivèrent. Fuchet avait donc raison de parler de la grande famille !

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LES PRIMAIRES

Ainsi se nouait entre ses hommes une autre solidarité que celle des beuveries et Paul de se frotter les mains !

La vie est drôle ! Plus Paul se frotte les mains (ça marche, ça marche) plus le vieux Rochu cache ses yeux et coud ses lèvres. Jusque au jour où il prit la parole pour savonner son Paul.

— Toute cette politique à quoi ça servirait ?

On vote à son goût, mais qui a besoin de savoir de quel parti on est ? Un paysan n'a qu'à s'occuper de ses choux et de son blé.

Paul avait écouté patiemment, mais à cette parole, il cria, un peu fort :

— C'est ça, on ne se mêle pas de politique, seulement quand les gouvernements vous foutent dans la guerre, faut danser après.

— Et quand même, fils, c'est pas toi qui changeras ces choses t'es bien trop petit homme.

— Les pères ne peuvent pas comprendre car ils n'ont pas souffert à la guerre, a soufflé Paul.

— Pas souffert I s'est dressé le vieux. Pas souffert de t'avoir là-haut ? Ah 1 si j'avais pu y courir à ta place ! Moi, vieille bête tannée, ça ne m'aurait pas coûté de donner ma peau pour la tienne ; mais penser que la famille pouvait finir là !

Là-dessus, avec le congé de Noël, Chatte arriva joyeuse, le coeur chantant, prête aux confidences. Elle trouva les visages graves, les voix assombries et les mains maladroites sur les genoux. Père et mère l'avaient embrassée comme avec cérémonie. Rieuse, elle essaya de crever les voiles tendues entre eux. Aussi ne fut-elle point étonnée lorsque le père l'ayant trouvée seule, entama d'une voix chagrine :

— Catherine, on nous a dit une chose que nous n'avons point goûtée. Voici une quinzaine, on t'aurait vue à Nice avec le docteur de Puy-Morin. au restaurant...

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LES PB1MAIBRS

Et il regardait Chatte. Celle-ci s'était tassée sur sa chaise, le menton dans la main, ses grands yeux calmes : « Eh bien, interrogea-t-elle ?

— Alors c'est vrai ? Je croyais à une méchanceté I C'est une fille d'ici qui l'a écrit à sa mère qui est venue nous le servir, tout chaud.

— Eh bien ? interrogea-t-elle encore, doucement.

Le vieux flotta un moment : « Chatte, s'excusa-t-il, tu sais bien que nous t'estimons; mais demain un mari peut se présenter que feront fuir de mauvais bruits. »

— Un mari, évoqua Chatte... Lui aussi devra avoir confiance ! Là-dessus le père reprit son monologue obstiné. Paroles, paroles, murmures vides, bourdonnements de mouches au soleil

Catherine salue celles qui passent et repassent infatigables sur les lèvres malhabiles, après avoir agité tant de lèvres mortes. Convenance, respect, réserve, prudence, attention, conseil, déshonneur, opinion.

Ce qui noie tout, ce soir, c'est la montée de l'amour dans une Chatte démesurée. Qu'importe la bave ? Sa vie est à elle, non aux limaces de Vibars.

Et il lui faut un dur effort pour fendre le flux des paroles glissantes et contempler la sainte souffrance qui les profère. Il lui faut appeler son coeur pour l'attendrir au spectacle des lèvres tremblantes et des yeux en détresse. C'est l'heure où les pauvres papas qui ont tant travaillé, tant souffert, tant protégé, s'humilient pour sauvegarder du malheur leurs petits séduits.

Alors brusquement, vers le père, le coeur de Chatte s'émeut. Ce vieil homme, elle l'aime et il souffre. S'il était malade, elle courrait toute la nuit pour venir le soigner et s'il mourait, un chagrin atroce la ploierait et comme elle pleurerait. Elle l'aime, il souffre et elle ne peut rien pour lui, que serrer ses mains écailleuses et lui offrir ses yeux gonflés de leurs communes peines.

Plus de mots possibles. Rochu s'est tu. Sous les larmes, les yeux de Chatte sont encore un chant vers la vie ar—

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dente et plus cruellement que devant Paul, le père mesure l'abîme qui les sépare ; les forces de la dure race ont bifurqué et pris une route effrayante où lui ne voit qu'embûches et dangers mais qui fascine les âmes neuves. Il se sent aussi vide, qu'un mannequin sur qui viennent chanter les oiseaux.

Le lendemain Chatte était seule quand le docteur Sinar a arrêté sa voiturette devant la porte et qu'il est entré sous l'oeil curieux de vingt personnes.

La mère Rochu n'avait pas encore débouché du chemin des Adrets que sa bonne cousine, mère Billevet, l'informait (entre parentes, on se doit bien ce service) : (( Il y a eu de la visite, aujourd'hui. »

Prévenu, le père s'est senti assommé : Quoi là, dans le village maintenant.

— Chatte, a-t-il dit en entrant, Chatte ça n'a pas de bon sens I Après ce que j'ai dit hier ! Nous sommes très contrariés, ta mère et moi ; tu nous a blessés jusqu'au sang... Et pitoyablement, sa lèvre a tremblé.

— Tu t'es déshonorée aux yeux de tous. On ne parle que de toi, ce soir. Je suis bien puni de t'avoir donné une vie meilleure... Si je t'avais élevé en vachère, tu ne me forcerais pas à tourner la tête, en passant sur la place.

— Père, cria Chatte, ma vie est à moi.

Claquant les portes, elle est partie sangloter dans sa chambre. La révolte la gonfle, la soulève. Elle rêve qu'elle part vers l'amour, qu'elle brise tous les liens raides qui la jugulent, qu'elle se libère des vigilances étroites, des attentions maladroites, des surveillances vexantes, des affections tyranniques, qu'elle est libre et que le don d'elle-même auquel elle s'apprête ne l'enchaînera pas. L'homme qui est venu vers elle, l'oeil amusé, l'esprit ▼if, la gentillesse spontanée ne lui a apporté que sa camaraderie enveloppante ; mais elle tonde sur lui, acte de foi, leur bonheur. Leur bonheur 1 D'y penser les yeux clos, sa révolte s'apaise....

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Partir sur des paroles ; livrer à la galerie malveillante, les tragédies familiales ? Allons donc... Tragédies? allons donc 1 On ne se comprend pins, mais on s'aime, on s'est blessé, mais on s'aime encore. Et on s'aime fort, plus au fond que ces égratignures d'épiderme. Alors doucement, elle pleure la peine qu'elle creuse dans ses vieux.

La faute n'est à personne. La vie coule en fleuve saurage. Les vieux, sur la rive, s'étonnent de voir au plus rapide du flot impur, les jeunes dresser leur superbe avidité de conquérants ; ils voudraient leur épargner les brisants de la chute et, dénonçant l'illusion de l'aventure, ils appellent à eux d'une voix sans prestige les voyageurs enthousiastes.

Et les jeunes voudraient charger sur les eaux tumultueuses, les vieux lassés.

Pourtant le destin veut que chaque génération descende son étape sur le fleuve éternel pour se déposer, usée, parmi les cailloux arrondis de la berge.

Profitant du congé que la neige donne aux Vibarois, Jean-Louis s'est remis au travail pour le monument aux morts. Jase avec l'un, babille avec l'autre, les bougres ont fini par créer un comité, malgré Flairase qui n'a rien voulu savoir de ces histoires, et ils sont allés quêter de porte en porte.

Ce n'est pas que chacun ait été content. Ainsi Billevet (on est commerçant, faut faire plaisir à tout le monde) s'est sorti trente francs du portefeuille ; et la vieille l'a rudement maudit, son Jean-Louis avec sa manie.

Ces insolents ont écrit aux élus ; ils ont grapillé quelques sous de droite à gauche. Mais Vazelin ne leur a pas envoyé la pièce ; ils ont de quoi dire depuis, ces coquins là. Vazelin par ci, Vazelin par là. Bien sûr que Vazelin aurait dû y comprendre à cette affaire ; parmi les morts, ils ont des pères, des frères, des enfants. Que Vazelin ne

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se soit pas tiré un poil du corps pour leur monument, ça porte à mal parler.

Mais aussi cette garçaille de jeunesse, ils sont là, depuis des années, dans tous les coins, à médire de Vazelin, puis ils ont le toupet de vouloir le traire. Lui, l'aura su et il les a envoyés à la paillère. Certains disent : C'est la faute aux mal parlants si le député n'a rien envoyé ; ils font perdre de l'argent à la commune avec leurs paroles jetées de bric et de broc. »

Le curé en était de leur comité. C'était sa place. Ces monstres lui ont fait des mic-macs. N'ont pas voulu de croix sur la pierre. N'ont pas voulu qu'on écrive « Morts pour la France ». Le curé a de la patience (ça se voit rien qu'à son baissement d'yeux) pourtant lui a fallu se tirer hors du comité. Et que devenir au milieu de tous les voyous du pays, des familles de rien qui, d'avoir payé leurs dettes, relèvent les oreilles, battent le pavé sous leurs souliers et pètent d'prgueil ?

Ainsi tout doucement, s'enfonçant dans l'automne, Vibars s'enthousiasme ici, rechigne là, s'anime partout.

« On finira par faire des étincelles » rigole parfois JeanLouis dans son groupe.

— Des étincelles... électriques, toussote Paul Rochu.

V. — Etincelle

Le Conseil avait accroché son bavardage à mille broussailles menues; Flairase,méfiant avait allongé toutes les discussions d'une sauce de mots faussement cordiaux et, brusquement pressé, il allait la clore lorsque Fuchet prenant une mine joviale dit :

(( Excuse, Monsieur le Maire, mais chacun nous de—

de—


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mande quand nous mettons l'électricité et on ne sait que dire... puisqu'on ne sait rien»

— On a l'air couillons, renchérit Mouli.

— Bien sûr, pesa Baron.

Flairase reposa son cul sur la chaise et son ventre sur ses cuisses. Il sortit sa tabatière, proféra : « c'est délicat )) s'emplit le nez, offrit une prise à la ronde, réinsista sur la délicatesse de la question, son importance, tira sa montre, s'exclama devant l'heure tardive, se moucha, regarda Jean-Louis, proclama à nouveau d'un air profond :

« C'est délicat, très délicat.

— Mais quoi donc qui est si délicat, sourit diplomatiquement Jean-Louis. »

Flairase commença à embrouiller un écheveau d'explications. N'est-ce pas ? Il n'était pas une bête. Il y avait pensé puisqu'on avait autant dire vingt mille francs de réserves. C'était pas une paille, vingt mille, hé ! hé I Bon I Seulement, faudrait des subventions. Bon ! Hé! Hé! Lpi avait prévu. Un maire doit tout prévoir. Mais le délicat car il y avait quelque chose de délicat, n'est-ce pas? Le délicat c'était de choisir l'emplacement. Le Riou ferait tourner ça, pardi ; le Riou ne demandait pas mieux que de travailler et gratis encore ! Bon. Seulement, voilà, pourquoi ne pas le dire ? Il y avait, hé ! hé ! une question embarrassante, chacun le savait, n'est-ce pas ? Une usine électrique, même pas bien grosse, même petite, ne se construit pas n'importe où. Lui avait examiné le Riou en montant et en descendant, à droite et puis à gauche ; comme emplacement favorable, rien de rien.

Il invoqua Ferra. Voyait-il un emplacement Ferra ? Non, Ferra n'en voyait pas. Et Poulet ? Poulet n'en voyait pas. Et Chichon ? Chichon non plus. Poulet voulait dire son mot ? Ah ! sacré Poulet ! Il avait trouvé un emplacement ? Son moulin à lui, Flairase?

Hé ! Hé ! Monsieur le maire y avait bien réfléchi. Seulement, parlons franchement, entre bons amis, il n'y tenait pas, pas du tout à installer la dynamo en son moulin.

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Ça le gênerait pour son travail. Où écraserait-il le blé, le vrai or de Vibars ? C'était épineux, très épineux ! Des ignorants parlaient d'un moulin électrique au village. Hum ! Hum ! (Flairase accélérait son débit). C'était une question à étudier. Epineuse, hé ! hé ! épineuse. Lui, le coeur sur la main, ne demandait qu'à rendre service à Vibars, qu'à se sacrifier et il arrangerait sa commune un jour ou l'autre. La grosse difficulté, c'était le canal. Pas commode à réparer. Une diablesse de question.

Si on pouvait trouver une combinaisan sans le déranger, lui pauvre brave maire de Flairase.

Bonasse Jean-Louis insinua : « On pourrait peut-être installer ça au moulin de Ricord, pour ne pas vous gêner. »

Flairase, là-dessus ferma les yeux et avala quelque chose qui devait être de la salive et qui descendit à grand peine.

« Les Ricord, Seigneur Dieu, il ne disait pas non ; mais il y avait un empêchement ; leur canal ne débite pas assez. »

— Oh 1 coupa Fuchet, en refaisant le barrage 1

— Peuvent pas, trancha Flairase, en rabaissant ses paupières. Pour le refaire, faudrait qu'ils s'appuient sur monbien et cela, (Flairase rouvritses yeux jaunes), cela je ne puis pas le permettre. Mon pauvre vieux sortirait de sa tombe si les Ricord bricolaient sur son bien.

— Heu ! fit Jean-Louis.

— Peuh ! soupira Mouli.

— Bien sûr, opina Poulet.

Jean-Louis reprit ses esprits et nom de Dieu de la Gaillardette, se prépara à mettre les points sur les i.

— Alors, pour bien dire, pour chez vous c'est les Ricord qui gênent et pour chez Ricord, c'est vous qui ne voulez pas ? On pourrait pas arranger ça ?

— Sabre de bois ! cria Flairase, Ricord m'embête avec les Bouis et à aucun prix il ne veut me les vendre, alors qu'y puis-je ?

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— Nom de Dieu, s'encolèra Mouli, tout Vibars est donc pendu à attendre que vous vous soyez mis d'accord.

— Hé ! s'apaisa Flairase, j'avais bien dit que c'était délicat. Céder aux Ricord, pas possible. Dans le passé avaient accumulé contre les Flairase trop de canailleries. Et son père, qui ne le savait ? en était mort avec le mauvais sang de peste, dont ces Ricord l'avaient empoisonné 1

On en reparlerait. Des affaires de conséquences comme celles-là méritent le temps de la réflexion. Et ce fut fini.

On ne se décrotterait pas de cette histoire. Pourtant il fallait en sortir.

A quelques jours delà, Jean-Louis au cercle, aidé de ses fidèles, poussa Jules Ricord dans les cordes. Un bon mouvement ! Vendre les Bouis, pas à Flairase, à la commune pour permettre l'électrification. Jules refusait ; il désirait complaire aux Vibarois, seulement très franchement, ce n'était pas possible. Flairase avait trop malmené les Ricord, il les avait usés, chicaneau retors, de procès en procès ; il avait chassé le père de la mairie comme un malpropre. Cela ne pouvait s'oublier.

Les autres insistaient encore : quoi, pour leur rivalité, tout Vibars pâtirait-il indéfiniment ? Soyons pratiques dans là vie ! Une occasion de bien vendre un maigre pâturage se présentait ; que Jules la saisisse. Pressé de tous côtés, pris à l'improviste, Ricord, la figure durcie souffrait. Brusquement, il les interrompit, l'oeil mauvais : « Alors, toujours aux mêmes de céder ? Ce n'était pas assez des malheurs déjà éboulés sur les Ricord, il leur fallait encore ce crève-coeur : voir Flairase réaliser cette volerie de l'usine électrique. Oui, cette volerie, car c'était une volerie. Ils n'étaient pas des enfants, qu'ils réfléchissent, qu'ils fassent venir un électricien, qu'ils fassent apprécier où l'installation serait la plus économique. C'était cela, qu'un spécialiste choisi par Rochu se pro—

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nonce et s'il jugeait l'usine mieux placée chez Flairase, Ricord s'inclinerait. C'était dit. »

Evidemment, en se débattant, Jules avait trouvé l'argument décisif. Bien raisonné, opinèrent les autres.

Ma foi, ils se tâtèrent et l'adjoint Baron, flanqué des conseillers Fuchet et Mouli s'en fut chez monsieur le maire porter la conclusion de Ricord.

Maître Flairase en blêmit et après trois prises de tabac, il en bégayait encore. Bon I Bon ! Hé 1 Hé ! Ricord se moquait du monde. Parbleu, on allait établir un devis pour chaque moulin ! ça ne coûterait rien à Ricord ; mais, l'argent de la commune, c'était Flairase qui l'avait économisé et, à lui sage et prévoyant administrateur, on venait apporter des déraisons pareilles ? Quel malheur ! Heureusement, c'était lui Monsieur Flairase qui était le maire de la commune et le Ricord pouvait attendre une autre occasion pour redorer son moulin. Voilà. Bon. C'était ainsi. Flairase connaissait son devoir, n'est ce pas ? et d'ailleurs, seuls des imbéciles ou des ennemis de Flairase pouvaient manquer de s'apercevoir que l'usine était à construire chez Flairase, pour le bien de tous.

Pas fiers les trois se retirèrent.

Dehors, ils se frottèrent les esprits et se remirent sur leurs jambes. Mouli cria à qui voulut l'entendre la réponse du maire. C'était clair et net : Flairase dit Affamé ne cherchait pas l'intérêt de la commune mais le sien. Et Ricord fut sacré bon type, à en oublier que Dévorant était le surnom de la famille.

Maître Flairase eut les flancs travaillés par l'un et par l'autre. Voulait s'engraisser sur le village, ce goulu, et chacun en pâtissait. C'était pas un homme mais une goule, un écrase-miséreux, un mangetout-seul, un sucesang.

Billevet lui-même trouvait l'affaire un peu raide, le vieux Rochu blâmait un si fort appétit...

Sous la grise couche des ans, enfin réveillé, Vibars bouillait et rebouillait.

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VI. — Zig-Zag

Des années, des siècles ont coulé comme un fleuve de plaine sur un Vibars endormi et maintenant voilà que chaque jour amène son éclat. Tout est événement : la fermeture de l'atelier de Marius Leclair parti menuisier à Marseille, le mariage de la deuxième fille de Jean, avec Raviot, l'agent de police, le coup de tête de Josephin le Petit filé à Toulon nettoyer les rails des trams, les va et vient du docteur autour du môme à Baron et du père de JeanLouis, l'envol d'un essain de jouvencelles vers les places chez les patrons de la Côte, le simple passage d'un marchand de poissons. La moindre touche ébranle les nerfs d'un Vibars impatient.

Evénement s le fils Ordon divorce. Evénement encore : Chatte se marie.

— Se marie avec qui ?

— Avec le docteur Gustave Sinar, la fine mouche. Fine mouche ? Allons donc, chuchote le Vibars édenté. Elle ne le connaissait pas, l'a peut-être vu quatre fois, quelques lettres écrites et voilà qu'en mars, ils s'apparient.

Un docteur, ça l'aura éblouie. Seulement d'où sort-il, celui-là. Sait-on ? Du côté des Pyrénées ; c'est des pays, ça ? On va médeciner si loin quand on est bien chez soi ? Sans parler que pour épouser un docteur ne faut pas avoir sous la peau un grain de jalousie. Ils vous palpent les femmes en tous sens et encore il y en a de ces Arlequines qui, pas plus malades que vous, s'en viennentà la visite pour se montrer à un homme et le tenter. La pauvre I Enverra 1 Son docteur lui trottera devant.

Et zin et zan ! Chacun conte la sienne et ma foi, on

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attend déjà le divorce de Chatte en évoquant celui de François Ordon. Les vieux raclent sur leur corde : « On se marie comme rien aujourd'hui et on se quitte comme rien. De notre temps, on mettait parfois dix ans à ajuster un mariage, mais ça tenait après. Tiens, le père Nicas, sa femme en a fait des tours, c'était un fier morceau de garce et il lui en donnait des raclées qui retentissaient jusqu'au four. Malgré tout se sont pas dédits et ne sont pas allés prêter à rire aux avocats de Nice. »

Les jeunes rigolent : « Beaux imbéciles vos Nicas. Lui a été malheureux toute sa vie, tandis qu'il aurait pu être au bonheur avec une autre femme. Et elle a vécu comme en galère, buvait pas un café à sa fantaisie, la garcette. Vaut-il pas mieux prendre chacun son paquet ?

Chatte ne veut pas que son mariage soit un événement ; les vieux aimeraient déployer ce jour-là la rustique magnificence traditionnelle. Vingt ans on se comprime, mais un jour la famille carre au soleil son ampleur. Le père Rochu rêve cette noce avec beaucoup de mâchoires devant beaucoup de viandes. Mais Chatte n'a point envie de voir quatre-vingt personnes boustifailler, et boire et rigoler et plaisanter. Bien sûr qu'elle les aime, les Vibarois et ses cousins et ses cousines ; seulement ce jour est réservé pour elle et pour lui, non pour eux.

Alors la noce s'est préparée comme une noce de pauvres, a dit la mère Rochu, qui compte pour rien la joie de Catherine.

Puis, il y a la question de l'église. Chatte refuse d'y aller. Les vieux ne peuvent encaisser cette prétention. Qu'elle se marie civilement loin de Vibars, ils y consentent mais ils n'iront pas et ce sera pour eux, non pas un jour de contentement mais un jour de deuil qui avancera leur mort à grands pas.

C'est le père Rochu qui prend la parole : « Moi, je vais à l'église sans aller en confesse. En me mariant que croistu que le curé vieux m'a dit ? Il m'a aidé à réciter mes

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actes, puis il s'est confessé pour moi. Vous avez oublié vos prières, manqué la messe, blasphémé, eu de mauvaises pensées.... Entendu. A part ça rien de gros ? Et voilà, ça a été expédié. ))

Alors Chatte a crié avec un grand élan : « Moi, si je croyais, je croirais un peu mieux que ça ! »

Mais le moyen d'être têtue quand la vague de bonheur vous soulève ? Chatte s'est donc mariée à l'église, comme tout le monde....

Ah ! le passé a la vie dure ! Comme il nous tient dans sa main sèche.

Mais la jeunesse crie qu'elle se délivrera de lui.

Secoue-toi Vibars. Culbute dans un Carnaval exaspéré les rigides barrières du respect. Enivre-toi de ton ardeur et de vin rouge.

Il faut du vin pour avoir de l'audace.

La troupe ardente n'a pas arrêté de trois jours sa saoûlerie révoltée ; de la place à l'auberge, de l'auberge aux fenils odorants, les mauvaises têtes n'ont pas réintégré la maison. Et le mercredi des Cendres, sous le mur de l'église, malgré les appels de la cloche et les invites apeurées des femmes, le piano n'a pas arrêté de moudre automatiquement ses danses. Mouli coifié d'un pot de chambre a noirci sa troupe titubante des cendres prises au foyer qui brûle sur la place : parodie qui étonne Vibars l'ancien et le laisse craintif.

Le soir Louis Billevet et sa Marguerite ont disputé si fort avec leurs vieux qu'ils ont ramassé leur saint-frusquin et qu'ils s'en sont allés habiter la maison des Carru. Et dans Vibars la jeunesse gronde. « Ils ont bien fait. Ils se commanderont. »

Brusquement cet élan bute et semble se briser. Pourtant, Fuchet croyait avoir le droit de bomber la poitrine.

Les charretiers avaient grimpé sur la place les blocs pesants du monuments aux morts. On n'attendait plus

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que la plaque de marbre où se doreraient les noms des victimes.

Soudain, la nouvelle éclata que ces noms étaient classés d'après l'importance des souscriptions.

Les Ricord, malgré le mauvais état de leurs finances, avaient largement souscrit et le nom de Marcel Ricord brillait le premier sur la liste funèbre. Fuchet ayant été aussi généreux (ruineux, proclamait sa belle-mère Billevet) voyait le nom de son frère bon deuxième. Et dernier avait été gravé le nom d'un petit gars de l'Assistance Publique pour lequel nul nJavait souscrit. Juste devant lui, figuraient les deux (ils de la mère Clairine dont l'indigence n'avait pu s'extraire que cent sous.

Paul qui n'avait jamais été bien chaud pour le monument, ignorait cette cuisine I Quand il l'apprit, la stupeur le serra au gosier. Ab ! les salauds ! Toute son allégresse de novateur en vacilla. Il enterrait l'espoir de rebâtir Vibars. Durant des jours, il évita précieusement, les auteurs de cette misérable mise en scène.

La troupe se craquelait.

Les vieux reprirent de l'espoir et mirent trop d'ardeur à envenimer l'écorchure. Il fallait briser leur espérance. En guise de mea-culpa, Jean-Louis renonça à une inauguration pompeuse avec des discours des démobilisés de Nice ! Chatte vira cette malpropreté au compte d'une civilisation qui ramène en or toutes les valeurs.

Le groupe se resserra en admirant des ruches nouvelles et en se partageant les plants d'arbres fruitiers que Catherine avait commandés.

Si de l'incident du monument, il pouvait rester quelque chose entre Paul et ses fidèles, cela fut balayé le premier dimanche d'Avril.

Ce jour-là, l'évêque vint confirmer les petits Vibarois.

Selon l'usage, les dévotes allèrent attendre Monseigneur au premier tournant sous le village. Quand sa Grandeur fut arrivée et eut coiffé sa haute mitre, une

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procession s'allongea vers l'église en chantant. Les hommes qui, sur îa place, causaient ou jouaient aux boules s'éclipsèrent en un clin d'oeil pour laisser la voie libre à l'homme du Seigneur.

Paul, assis devant sa porte, au lieu de fuir regarda venir le défilé comme un spectacle. Il n'avait pas prémédité son irrévérence. Cela lui avait pris ainsi brusquement en voyant les amis disparaître dans les écuries. Et le voilà, calé sur sa chaise tirant à coups pressés sur sa cigarette, l'air intéressé.

Pour ne plus voir son fils, la mère Rochu a baissé la tète et que n'a-t-elle eu les oreilles bouchées pour ne plus entendre le chuchotement scandalisé des processionnaires.

A l'apparition du vieillard portant la crosse d'or, une impatience a tracassé les mollets de Paul, une envie de garde à vous sonore, mais il s'est durci et l'air tranquille, cachant une puérile angoisse, il a dévisagé Monseigneur. Il avait conscience de commettre un acte énorme à la face du monde et il attendait, à défaut d'une claire manifestation de la puissance divine, un regard courroucé de l'évêque. Il ne l'a même pas obtenu. Monseigneur à pas lents a traversé la place, les yeux perdus, petite chose dans un surhumain déguisement dont Paul, troublé, n'a même pas mesuré le ridicule. Au défilé du cortège, délivré de l'attente d'un signe prodigieux, il avait repris toute sa présence d'esprit et c'est avec le sourire qu'il a regardé les femmes aux bouches ouvertes pour le cantique à Marie. Mais à ce nom, c'était Marie Billevet, sa cavalière fraîche de Carnaval, qu'il regardait toute blonde sous son voile léger. Malgré le lieu, l'heure et l'indignité de Paul, elle lui sourit d'un air comiquement grondeur.

Après que l'église eut englouti la procession, Mouli et les autres débordèrent sur la place. Par les portes entrebaillées, ils avaient guetté le défilé et ils ont dit à Paul :

« Tu as bien fait, Nom de Dieu, tu as bien fait ». Que

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l'un d'eux eût osé affirmer face à tous, calmement, leur commune incrédulité cela les grise. Paul redevient l'homme qui marche devant. Pour gagner aussi leurs galons d'affranchis, ils contrefont avec leurs grosses voix les chants pieux et, jouant aux boules, ils donnent l'envol à .de formidables jurons qui, par dessus les dévotes atterrées, traversent l'église pour venir atteindre, au choeur, les enfants malins que la sèche majesté de l'évêque n'empêche point de rire sournoisement.

{A suivre) Baptiste GIAUFFRET,

Honoré BOURGUIGNON,

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Commentaires

PAQUES

•*• Du temps que j'étais enfant de choeur (comme c'est loin I) je ne voyais pas venir Pâques avec grand plaisir. Si vous n'êtes pas du métier vous ne pouvez savoir combien les offices du jeudi, du vendredi et du samedi qui précédent Pâques dérangent les habitudes d'un clergeon. Les cloches se taisent et il faut manier la raquette, les messes n'en finissent pas et la bénédiction de l'eau exige d'interminables allées et venues. Ajoutez à cela le lavement des pieds, les baisers au crucifix, le chemin de croix, et vous conviendrez avec moi que mes trois premiers jours de vacances étaient fort bien remplis.

Ils étaient coupés de divertissements originaux dont quelques-uns m'ont laissé d'impérissables souvenirs. Mes deux frères et moi, nous observions le clergé manoeuvrant dans le choeur et nous nous regardions souvent avec une envie de rire qui, pour grande qu'elle fût, n'avait rien de sacré. Un petit abbé très sec et tout d'or binocle, attirait particulièrement notre attention. Nous l'avions surnommé l'abbé Quasi en raison de l'impossibilité où il se trouvait de composer trois phrases sans le secours de ce vocable. Il avait une façon toute spéciale de psalmodier. Au lieu d'utiliser le siège haut placé des stalles qui permettait à ses confrères de se tenir debout sans fatigue, il était tendu comme un ressort. Quand il arrivait aux passages du verset ou l'arrêt de la voix est obligatoire, son buste s'inclinait et mon abbé Quasi accomplissait sur la pointe des pieds un léger sautillement. Mais s'il rencontrait, dans le cours du psaume, le saint nom du Seigneur, ma parole, je crois qu'il sautait tout de bon T Et comme nous devinions les passages où il était nécessaire qu'il sautillât ou qu'il sautât, notre mérite à ne pas éclater de rire dans l'église en deuil a dû nous valoir une indulgence pléniêre.

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LES PRIMAIRES

En fait de sport, l'abbé Quasi ne vint pourtant jamais à la cheville (vous verrez que c'est bien le cas de l'écrire) d'un autre abbé de ma connaissance, un saint homme d'abbé, bon vivant, gros et gras... Il faut vous dire qu'au début de la messe du vendredi-saint l'officiant, le diacre et le sous-diacre, en chasuble noire, s'allongent dans le choeur, appuient leurs coudes sur la première marche de l'autel et, par surcroît, tombent en méditation. Ainsi le veut la liturgie romaine à laquelle je devais, ce matinlà, d'avoir sous les yeux six chaussures dont le brillant faisait honneur aux muscles des servantes curiales. Or voici que l'une d'elles, appartenant au diacre (c'est des chaussures qu'il s'agit) se met à frotter énergiquement sa compagne à la hauteur de la cheville. Une démangeaison dont la cause m'était inconnue travaillait le pied droit de l'abbé pendant que sa tête se préoccupait des souffrances du Christ. Ce mélange de profane et de divin, de céleste et de terreux était d'une cocasserie que mes acolytes et moi goûtions avec d'autant plus de malice, que nos directeurs de conscience, la face contre terre, étaient bien empêchés de nous prendre en défaut.

Lorsque Pâques arrivait, (finies les psalmodies, les lamentations, les figures d'enterrement T) c'était à qui distribuerait dans une corbeille, la brioche fraîche et bénite... Mais je vous garde pour Pentecôte mon histoire de pain

bénit.

Roger DENUX.

LA VIE

Tandis que quelques hommes s'efforcent d'instaurer le règne de la paix dans le monde, d'autres s'efforcent de réveiller dans les masses les passions criminelles, faussement décorées du beau nom de patriotisme, qui mènent aussi sûrement aux tueries internationales que la brutale intransigeance et la féroce jalousie mènent à la violence, puis au crime.

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LES PRIMAIRES

G'est à la suite des manifestations stupides que l'on sait de ce patriotisme-là qu'on interdit en Allemagne A l'Ouest rien de nouveau et en France l'Affaire Dreyfus.

Et c'est encore pour satisfaire aux exigences de quelques absurdes professionnels du patriotisme braillard et de la gloire sanglante que M. Briand s'est abaissé à refuser au grand chef d'orchestre allemand Félix Weingartner l'autorisation de venir diriger deux concerts à Paris... sous le vilain prétexte qu'en 1914, il a fait, comme tant d'autres, profession solennelle et publique d'attachement à sa patrie.

Voilà où nous en sommes dans la voie du grotesque. Prenons bien garde que ce grotesque-là peut nous entraîner loin.

Dé]h des poignées de gueulards impudiques imposent leurs volontés aux gouvernements et dictent leurs ordres à la police. C'est fort 1

Mais on fait plus encore. Pour appuyer leur action néfaste, ces exaltés ne rougissent pas de mobiliser le cher souvenir et d'accaparer l'opinion sacrée des millions d'entre nous qui ont perdu la vie au cours de la dernière guerre. Enorme sacrilège ! Incommensurable infamie ! contre lesquels nous ne cesserons de nous élever. Car tous ceux que nous avons connus pendant ces années de détresse, nous le jurons sur leurs pauvres dépouilles, exprimaient un autre idéal que celui de mourir, fût-ce pour la patrie. Ils s'accrochaient tous désespérément à la vie et ils se défendaient contre la mort du mieux qu'ils le pouvaient. Tout le reste est imposture !

La patrie ? le devoir ? le sacrifice ? oui... Ou bien la force ? l'impossibilité de vouloir ? la fureur de ne pouvoir librement s'exprimer ni agir ?

Ah ! l'angoisse qui étreint l'âme dans ces heures terribles !...

Eh ! quoi, tant de souffrances n'auront servi à rien. Moins que les bêtes, l'homme serait accessible à la bonté et à la charité. Et notre pauvre coeur, qui prétend si orgueilleusement, parfois, pouvoir aimer Dieu, ne pourrait-il donc pas aimer un peu les hommes ?...

Maurice MARÉE.

PHILOSOPHIE

Même pour les moins avertis, la chose ne fait pas de doute : la médecine, depuis quelques années, est en train, tout doucettement, de s'annexer l'éducation.

Le temps n'est plus où l'homme de l'art se contentait « de rectifier le sang, de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le coeur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle ». Il a, de nos jours, singulièrement élargi son do261

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LES PRIMAIRES

maine : il ne vise à rien moins qu'à soigner à la fois les âmes et les corps. C'est ainsi qu'il vient de se découvrir une mission éducatrice et prétend régenter non seulement la vie organique, mais la vie psychique des enfants. A cet effet, il a déjà formulé des lois, élaboré des méthodes, publié des ukases ; il a mis sur pied toute une pédagogie nouvelle, où les consultations et les ordonnances jouent, bien entendu, un rôle capital. Et il n'a pas l'air disposé à s'arrêter en si bon chemin : peut-être l'instant est-il proche où Knock prendra possession du tableau noir et dira au maître d'école : « Mon cher ami, ôtez-vous de là que je m'y mette. » La médecine, comme on sait, n'est pas partageuse ; c'est là son moindre défaut.

Beaucoup de gens regardent cette intrusion d'un oeil sévère, et doutent qu'elle soit utile ou fondée. Qu'ils aient tort, c'est l'évidence même : on ne saurait nier, sans mauvaise foi, que la collaboration du médecin et de l'éducateur soit féconde et que celui-ci trouve en celui-là un précieux auxiliaire. Mais collaboration ne signifie pas substitution. En d'autres termes, il n'est pas sûr que l'art d'élever les enfants se ramène à l'art de les soigner — et, si possible de les guérir — lorsqu'ils sont tarés ou malades.

C'est pourtant là ce que postule implicitement le Docteur Gilbert Robin dans son récent ouvrage : « L'Enfant sans défauts ». Certes, M. Gilbert Robin ne va pas jusqu'à évincer les parents et les maîtres et ne se flatte pas d'apporter la « Vérité » définitive — en quoi il fait preuve d'une louable modestie. Il se borne à revendiquer pour ses confrères la haute main sur l'éducation. Le psychiatre seul, afïirme-t-il en subs" tance, peut connaître l'origine des travers du jeune âge ; seul il peut savoir quels remèdes leur appliquer ; aussi est-ce à lui seul que les éducateurs doivent demander des conseils et des directives. On se trompe en effet lorsqu'on assure que l'enfant a des défauts « préformés », qu'il « apporterait avec la vie ». De deux choses l'une : ou il est une victime du milieu familial, si celui-ci « n'offre pas à l'enfant le spectacle de l'harmonie, de l'équilibre et de l'équité », ou ses prétendus défauts sont les manifestations de troubles organiques, dont il faut rattacher la cause « soit aux maladies du premier âge, soit aux accidents de l'accouchement et de la grossesse, soit enfin à une hérédité morbide ». Aussi peut-on poser en principe que « l'enfant n'a pas de défauts : il est mal élevé ou malade. »

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LES PBIMAIRBS

Ce principe, M. Gilbert Robin le considère comme un axiome ; c'est pourquoi sans doute il ne croit pas devoir le démontrer. Oserai-jé dire que c'est là une regrettable lacune ? En pareille matière, une simple affirmation ne suffît pas, même illustrée d'exemples nombreux. Une justification était indispensable ; et d'autant plus que l'évidence de la thèse de M. Gilbert Robin n'est pas aussi frappante qu'il veut bien nous l'assurer.

Que les discussions familiales, le divorce, les violences, les scènes scandaleuses, la discipline trop stricte ou trop lâche, les maladresses, les injustices, les préjugés des parents aient des répercussions souvent graves sur l'âme enfantine ; que, de ce fait, les pères et les mères aient eux-mêmes besoin d'être spécialement instruits, et préparés à leur besogne d'éducateurs, c'est évidemment incontestable. Mais il ne faut pas oublier que les réactions des enfants en face de ces erreurs ou de ces turpitudes varient d'un sujet à l'autre : tel spectacle honteux, telle punition brutale, dont celui-ci est bouleversé, laisse celui-là indifférent ; c'est d'ailleurs pourquoi plusieurs enfants élevés de la même façon dans la même famille ne présentent pas les mêmes défauts. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que chacun naît avec ses tendances, son tempérament individuels, son degré propre d'intelligence et d'affectivité ? Sans doute, M. Gilbert Robin ne le nie pas ; il constate lui, même «l'innombrable diversité des êtres ». Mais il refuse d'en tenir compte. Il est pourtant bien certain que beaucoup de défauts sont la manifestation d'un trait de caractère particulièrement accusé — lequel, au surplus, n'est pas forcément détestable en soi : l'audacieux, par exemple, se plaît à désobéir, l'imaginatif est enclin au mensonge, l'enfant aimant est porté à la jalousie. On n'a pas le droit de passer de tels faits sous silence, et de négliger, systématiquement, le rôle du caractère dans la vie enfantine.

Il est vrai que M. Gilbert Robin tient une autre explication en réserve : l'explication par la maladie. Accordons tout de suite à notre auteur que des concordances fréquentes se produisent en effet entre les troubles organiques et les troubles de l'intelligence ou de la sensibilité. Mais peut-on affirmer pour autant que les premiers soient toujours la cause des seseconds ? Je ne prétends pas que ce soit faux. Je veux seulement dire que personne n'en sait rien, et qu'on n'a, dans l'é263

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tat actuel de la science, aucun moyen de le démontrer. Quels rapports exacts y a-t-il entre un fait d'ordre physique, comme la maladie, et un fait d'ordre psychique, comme l'instabilité, la paresse ou l'imbécillité, nous l'ignorons absolument. On se borne jusqu'ici à observer les concomitances des phénomènes des deux ordres ; mais ce sont là des constatations purement empiriques, dont on ne parvient pas à rendre compte et qu'on ne doit, ipso facto, interpréter qu'avec la plus extrême prudence, Rappelons-nous, à cet égard, le lamentable des" tin réservé à la phrénologie. Tant que le parallélisme psychophysique ne sera pas prouvé, tant que nous ne saurons pas au juste par quel processus le physique se transforme en psychique, nous serons fondés à les tenir pour deux domaines diflérents, quelles que soient les relations que nous pouvons soupçonner entre eux. Observons, pour être juste, qu'ici M. Gilbert Robin n'innove pas : la tendance qui consiste à ramener la psychologie à la physiologie est assez ancienne. La thèse a déjà été soutenue par Le Dantec et par les épiphénoménistes : Huxley et Maudsley ; c'est d'elle que s'inspirent plusieurs théories explicatives, en particulier celle de James-Lange sur l'émotion ; elle a joui, et elle jouit encore, d'une faveur très grande. Et pourtant, elle est d'une déconcertante fragilité : quand l'anatomiste observe le jeu des organes ou les réactions nerveuses, il voit une série de modifications physico-chimiques, la propagation plus ou moins rapide et régulière d'un mouvement ; mais il a beau faire, jamais il n'aperçoit l'ombre d'un état de conscience. S'il croit l'y découvrir, c'est, dit Roustan, qu'il « se souvient ici de lui-même et de sa propre expérience interne. Il se double tout à coup d'un psychologue, et il sait qu'à une série analogue de modifications nerveuses correspondrait en lui une série de phénomènes psychologiques ; » bref, il passe indûment du physique au psychique. Mieux vaut donc le reconnaître de bonne grâce : il y a là un hiatus, un abîme que nous ne pouvons pas— ou pas encore — combler. C'est la raison pour laquelle la position de l'éducateur médecin et la valeur de l'orthopédie mentale demeurent assez précaires.

Cependant, une fois débarrassé de ce qu'il a de trop systématique et d'un peu audacieux, l'ouvrage de M. Gilbert Robin n'est pas dénué d'intérêt. Outre qu'il y a dans sa thèse, une part de vérité utile, l'éminent psychiatre analyse avec

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beaucoup de finesse et de minutie les manifestations des principaux défauts enfantins : la peur, l'agitation, la colère, la désobéissance, le gourmandise, la curiosité, le mensonge, le vol, l'orgueil, la jalousie, la cruauté, la paresse, les « mauvaises habitudes ». Et l'expérience de l'auteur lui suggère maintes observations judicieuses ; son livre contient notamment, à propos du mensonge, quelques pages de tout premier ordre sur le monde de l'enfant, sur la notion de « pensée infantile irréductible à nos modes de penser adultes ». Comme on le voit, M. Gilbert Robin n'est pas seulement médecin, il est aussi psychologue. Lorsqu'il parle en médecin, il est orfèvre. Mais quand il parle en psychologue, on doit convenir qu'il dit d'excellentes choses.

Fernand FERRÉ.

PROPOS DUN UTOPIEN

TOUT EST DANS LE TRAVAIL...

Du temps que je remplissais les hautes et sublimes fonctions de soldat de 2° classe (par protection), je me trouvai pendant quelque temps le voisin de lit de deux charcutiers. C'était dans une baraque dite Adrian, basse, obscure et sale, aux planches à demi-pourries. Les deux charcutiers, dont la barbe grisonnait, étaient des vieillards dont la date de naissance se perdait dans la nuit des temps ; c'est-à-dire qu'ils avaient entre quarante et quarante cinq ans. Moi-même, qui avais à l'époque vingt trois ans, je m'estimais un homme mûr, et déjà sur le retour : n'avais- je pas vu tomber, depuis des années déjà, la plupart de mes camarades de vingt ans. J'étais le survivant d'une génération disparue, disparue depuis des âges antédiluviens.

Cela ne m'empêchait pas d'écouter avec le plus profond intérêt la conversation de mes camarades charcutiers. Elle était très instructive. Elle m'apprenait une foule de choses dont je n'avais pas le moindre soupçon, et dont je garde encore la mémoire vivace. Je serais encore capable, au moment où j'écris ceci, de vous dire bien des choses sur la manière de tuer un cochon, qui est une science bien utile, plus utile que la métrique latine, vous pouvez me croire. Mais dans tous les

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propos de mes amis charcutiers, il y avait une phrase qui revenait constamment, et qui me plongeait dans des abîmes de réflexion. Le plus âgé des deux, qui avait une barbe blanchâtre frisottante dont les ondulations semblaient tracées dans du saindoux, répétait souvent d'un ton sentencieux : « La charcuterie ? Oh, la charcuterie, tout est dans le travail ! » Et l'autre, qui avait une figure rubiconde, opinait du bonnet : Tout est dans le travail, c'est sûr !

Ils n'éprouvaient pas le besoin de s'expliquer davantage. La phrase était un axiome qui se suffisait à lui-même. Ils en détachaient les paroles d'un ton convaincu, comme s'ils vous avaient livré en ces quelques syllabes l'alpha et l'oméga de l'univers. Une fois que vous saviez que tout est dans le travail, vous n'aviez plus besoin de savoir autre chose. Si vous ne saviez pas vous débrouiller avec ça, devenir riche, heureux, considéré, c'est que vous n'étiez qu'un imbécile.

Et avec toute ma science de collège, je sentais que je n'étais qu'un imbécile, en effet, car je n'arrivais pas à percer le sens de cette formule mystérieuse. Cependant, à force d/écouter, d'ouvrir mes oreilles, et de rassembler les bribes d'information qui me parvenaient par pièces et par morceaux, je parvins à entrevoir ce que signifiait la fameuse phrase.

Tout est dans le travail, ça veut dire que, dans la charcuterie, la matière première importe peu. Vous pouvez flanquer dans la tripe à boudin ou dans le pâté tout ce que vous voulez : des fragments d'os, des rognures de cartilage, des débris de couenne, du lard rance, du tendon de cheval ou du sphincter de poulet, ça n'a pas d'importance ; pourvu que l'ensemble soit bien trituré, bien cuit, frit, fricassé, épicé, salé, poivré, haché menu, revenu, truffé d'herbes et d'aromates, non seulement le client ne s'aperçoit de rien, mais il s'en lèche les doigts et il en redemande.

Telle était la science profonde que mon Nestor à la barbe de saindoux expliquait à son rubiconnant confrère, assis sur sur son lit de bois à galette de Varech, en avalant des lampées de vin rouge à même la bouteille et en lançant de temps en temps de longs jets de salive sur le sol de terre battue.

Ces souvenirs me revenaient en mémoire, ces temps derniers, en lisant les journaux qui commentaient les premiers actes du ministère Laval. Je ne sais pas si M. Pierre Laval a jamais eu pour voisins de lit des charcutiers, mais à voir la

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façon dont il procède, on en jurerait. Il applique magistralement à la politique la technique de la charcuterie : Tout est dans le travail.

Que de nourritures indigestes, en eflet, le présent ministère ne doit-il pas l'aire avaler au bon peuple des électeurs et des contribuables ; l'augmentation des tarifs de chemin de fer et celle des tarifs des compagnies de navigation, le blé à 475 francs, et le pain majoré de deux sous le kilo ; la queue de poisson de la commission d'enquête et la fameuse lettre à Homberg, sans parler de la nomination du général Weygand, le tout arrosé d'un peu de pétrole de Mossoul... Quelle salade !

Bah ! Tout cela n'est pas pour embarrasser un habile cuisinier. Tout est dans le travail, se dit M. Pierre Laval, qui se souvient d'avoir été ministre du Travail. Prenez-moi toutes ces eaux de vaisselle et ces débris de cuisine, reliefs dumaitrecoq Tardieu : coupez, tranchez, hachez menu comme chair à. pâté ; roulez dans la farine de Louis-Louis-Dreyfus les oreilles mal fendues, les queues de poissons et les culs de poule ; arrosez de pots de vin et de bidons de pétrole ; passez au four, saupoudrez de chapelure et servez tout doré, gratiné : le bon contribuable et le bon électeur s'en lécheront les doigts avant de se les mordre...

Vraiment, voyez-vous, vous pouvez méditer des heures et des heures avant d'apercevoir toute la sagesse contenue dans cette parole magnifique, qui pourrait servir de devise à M. Pierre Laval et à bien d'autres politiciens : Tout est dans le travail 1

Régis MESSAC.

RADIOPHONIE

OPINIONS D'UN PROVINCIAL SUR LES PROGRAMMES

DE CAFÉ-CONCERT

Dès les premières réalisations, la Radio-diffusion fut saluée par les intellectuels idéalistes comme un formidable moyen de culture des masses. Elle apparaissait, en particulier, comme le véhicule idéal des chefs d'oeuvre de la musique, mis enfin à la portée des amateurs des plus lointaines bourgades et privés jusque-là des joies artistiques accessibles aux seuls habitants des grandes cités.

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LES PRIMAIRES

D'aucuns comparèrent même l'importance de l'invention nouvelle à celle de l'imprimerie : la parole diffusée, merveilleux complément de la parole imprimée, double arme de combat contre l'ignorance, instruments offerts aux autodidactes avides de savoir...

Tirades déjà entendues : selon le démocrate du siècle dernier, le journal à bon marché, devait être, lui aussi, agent de la libération des ^classes populaires. (On l'affirme d'ailleurs encore dans les manuels d'histoire des écoliers).

Nobles espérances, démenties par les faits. Qui oserait aujourd'hui reconnaître à la Presse une action éducatrice ?

Un destin analogue est-il promis à la T. S. F. ? Il faut le redouter : les réalisations du génie humain semblant tristement aboutir toujours au même terme : commerce, profit, actions, dividendes.

Les Compagnies qui exploitent les postes radio-émetteurs se soucient avant toute autre préoccupation de s'assurer des bilans positifs : il faut que l'émission «paie». Et j'imagine que le rôle du directeur artistique d'une station : distraire, émouvoir, instruire, élever le public, est à l'avis des membres des Conseils d'administration moins important que celui du directeur technique et surtout que celui d'un bon service de la publicité.

Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner que les programmes ne nous donnent que ce qu'ils peuvent donner : du médiocre, dans leur ensemble. Et la T. S. F., capable du meilleur, est parfois coupable du pire.

Le poste de Radio-Barbès — je veux dire Radio-Paris, et le lapsus est trop excusable — Radio-Paris, donc, nous le fait bien voir, ou plutôt entendre dans ses concerts publicitaires du dimanche soir, de 20 heures à 20 heures 30.

A tour de rôle et à raison de deux par séance défilent devant le microphone tout ce que Paris compte d'artistes de caféconcert, de vedettes de cabarets, les professionnels du « comique », les étoiles de la romance « sentimentale », les as de la chanson «réaliste », les maîtres du « monologue », etc..

Heureux sans fllistes ! comme ils doivent s'amuser, le dimanche, après le potage ! Eh bien I non. Ce n'est pas drôle. C'est piteux. J. Jolinon ou l'un des savoureux Charollais dont il tire les ficelles dans "La Foire", apprécie ainsi la valeur des pro—

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ductions lyriques lancées de la capitale à travers les provinces : «... le répertoire le mieux choisi, la fleur de notre esprit actuel, autant dire la fleur de Vesprit de l'univers, puisque nulle part ailleurs des airs plus insignifiants ne s'unissent à des paroles plus stupides pour être chantés plus habilement. » Jugement exact, dans sa laconique sévérité. Et encore conserve-t-il aux interprètes le bénéfice du talent. Mais, à l'écoute en haut parleur, de ces artistes transportés de la scène des caf conc dans un studio, cette habileté elle-même, dernière consolation, disparaît. Les voix sont aigres et sans timbre ; la diction, vulgaire et brouillée.

Et l'on est obligé de s'écrier : « comment ? c'est là le fameux X..., le célèbre Y... ? Les Parisiens sont-ils donc si bêtes ? ou ont-ils si peu d'occasions de rire qu'ils se contentent de ça ? »

Bien des provinciaux, qui jamais ne fréquentèrent les salles de spectacles de la capitale ont dû avoir des réactions analogues. Grâce au poste récepteur récemment acquis, on se réjouissait à la pensée de pouvoir se délecter ; les gloires de la chanson, ces personnages qu'on dit si populaires, dont les journaux content par le détail les plus minces aventures et que des admirateurs fanatiques acclament en foule à leur retour d'outre-Atlantique, les gloires de la chanson française à domicile 1 Et à domicile, on s'aperçoit bientôt que Maurice Chevalier chante des rengaines stupides, avec un accent nasillard et des ports de voix canailles ; que Mistinguett n'a qu'un filet de voix vinaigrée ; qu'il faut mettre une infinie bonne volonté pour apprécier les idioties débitées par Dranem...

Aussi, merci beaucoup ! nous ne voulons plus de l'esprit de Paris.

Admettons, pour expliquer et excuser l'enjouement des fils de la ville-lumière que la mimique et les grimaces sont indispensables pour apprécier le talent des interprètes. Puisqu'elles manquent aux auditeurs, qu'on supprime carrément des émissions les programmes de café-concert.

Ou alors, éteignons nos lampes. Allons veiller chez le Toine, qui nous contera, s'il en sait encore, une vieille et savoureuse histoire bourguignonne.

Mais gardons-nous, de prier sa drôlesse de chanter ; elle serait capable, grâce à l'indésirable décentralisation artistique, grâce à la vulgarisation des " chefs d'oeuvre " créés dans notre

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capitale, de nous servir Paris je faime... ou l'avant-dernière scie-tango de la Miss !...

Léon GRIVEAU.

LETTRES FRANÇAISES

LES IDEES : L'HOMME-MACHINE

•ç* M. Fernand Fleuret a publié l'an dernier chez Gallimard un roman intitulé Jim Click ou la merveilleuse invention. C'est un livre extrêmement bien écrit, d'une haute tenue littéraire et plein de suc et de substance. C'est probablement pour ça qu'on n'en a pas beaucoup parlé. Il faut aujourd'hui, pour attirer l'attention, deux cents pages de divagations hystériques ou de lamentations décousues et désordonnées. Le livre de M. Fleuret n'est pas à la mode. Mais n'importe ; si vous voulez, je vais vous dire ce qu'est Jim Click et quelques-uns des sujets de méditation qu'il nous propose, simplement pour mon plaisir, et pour le vôtre aussi peut-être.

Jim Click est le fils d'un horloger anglais, né dans le Norfolk, en 1759. Son père et lui ont été de tout temps hantés par l'idée de réaliser un automate, une machine qui aurait la voix, le port, la démarche et l'apparence de l'homme. A travers toute une vie d'isolement et de déboires, Jim Click parvient à réaliser le projet devant lequel son père a échoué. 11 donne à son mannequin la semblance exacte de son ami Horatio Gunson, fils du pasteur Edmund Gunson, et qui est devenu un amiral célèbre, gloire de la nation anglaise. Regards, tics, gestes, tout y est. Click a même réussi à confectionner une machine parlante, logée dans le ventre de l'automate, et qui reproduit la voix de l'amiral à la perfection. Seulement, comme cette machine est encore assez primitive, il n'a pu y enregistrer qu'un petit nombre de phrases. Ce sont surtout, naturellement, des commandements militaires : Détapez les palans, pointez les canons, (eu ! Pour la conversation ordinaire, le bagage de l'automate est assez limité : il n'a guère que deux phrases à sa disposition : Allez vous coucher, damnée vieille bourrique ! et Fine weather to day ! (Beau temps aujourd'hui) Mais cela peut suffire à entretenir l'illusion pendant quelques instants, car le vaillant amiral est assez mal embouché. Jim Click se donne le plaisir de mettre Gunson face à face avec son sosie, lorsque l'amiral vient le chercher, lui Click, pour lui offrir d'être son médecin et secrétaire intime. (Jim Click est en effet docteur en toutes sortes de sciences) Horatio Gunson s'amuse beaucoup de l'automate. Mais voilà-t-il pas qu'il lui prend fantaisie de boxer avec l'homme-machine. Au cours du combat,

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LES PRIMAIRES

l'amiral, déjà affaibli par de longs séjours sous les tropiques, reçoit un coup trop brutalement asséné, et meurt.

Jim Click est affolé. Le voilà en présence de deux corps, l'un déjà refroidi, l'autre qui n'est qu'un amas de substances inertes. Que faire ? Qui croira son histoire ? On va sûrement l'accuser du meur. tre de son ami d'enfance, et il sera sûrement lapidé par la populace, car l'amiral Gunson est l'idole de la foule.

En cet esprit, transi de peur, le docteur Jim Click prend un parti désespéré. Il cache le cadavre de l'amiral dans un tonneau de rhum, et décide de partir pour Londres avec l'automate, revêtu de l'habit et des décorations de l'amiral, comme si c'était un véritable amiral. Sans doute il risque gros : mais avec beaucoup de chance, la supercherie peut n'être pas découverte avant plusieurs heures, et ce délai laissera peut-être surgir une occasion favorable : Click pourra s'enfuir, ou bien il provoquera quelque accident où l'amiral trouvera une mort publique et vraisemblable.

Le voyage commence donc, véritable calvaire pour Click. Heureusement l'automate peut boire de la bière, enlever son chapeau, sourire, saluer, et même, grâce à un dispositif spécial, uriner majestueusement par la portière de sa voiture, tout comme un véritable amiral. On ne s'aperçoit donc de rien, mais Click laisse passer toutes les occasions de s'enfuir par timidité et irrésolution. Après diverses péripéties, il arrive donc, tenant toujours sous le bras son amiralmachine, jusqu'à la résidence de Gunson, où ils sont reçus par Lady Hackman, la maitresse de celui-ci. C'est alors que Click éprouve la plus grande peur de sa vie : comment cette femme, qui vit dans l'intimité du grand homme, qui passe pour l'aimer passionnément pourra-t-elle être trompée par un vulgaire automate ? Cependant, Click, avec l'énergie du désespoir, pousse l'aventure jusqu'au bout. Aux embrassades passionnées de Lady Hackman, l'automate répond tranquillement : Fine weather io day ! Mais, à la grande surprise de Click, Lady Hackman, loin de se fâcher, trouve cette réponse admirable : en effet, n'est-ce pas un beau jour que celui qui préside à la réunion de deux amants passionnés ? C'est le plus beau jour delà vie de l'amiral, certes, et cette simple remarque est l'équivalent d'un aveu tendre et, passi mné, etc. Cependant, comme elle insiste, Click, qui redoute les suites d'une conversation trop prolongée, appuie sur les touches du clavier dissimulé dans le bras de son automate et déclenche la seconde phrase : Allez vous coucher, damnée vieille bourrique I Toujours à la grande surprise de Click, Lady Hackman se retire sans paraître autrement offensée ; il est clair qu'elle est faite à ces manières militaires.

Cependant Click redoute que pendant la nuit le tempérament passionné de Lady Hackman ne la pousse à rendre visite à l'amiral. Sous prétexte de veiller sur la santé affaiDlie de Gunson, il s'ins—

s'ins— —


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talle sur un lit de camp, en travers de la porte. Hélas, c'est lui qui sera victime de cette précaution, car il n'a point été insensible aux charmes de Lady Hackman. Pendant la nuit il se lève et rejoint celle-ci dans sa chambre : elle l'accueille en l'appelant Horatio. Il se substitue donc à son automate pour des fonctions que celui-ci, si perfectionné qu'il soit, ne semble pas pouvoir remplir. Au commencement, il se croit obligé de tenir un de ses bras derrière son dos, ce qui est fort gênant pour ce genre d'exercice, car l'amiral est manchot, ayant perdu un bras à la bataille. Mais dans l'ardeur de sa passion, Click perd toute prudence et accolle Lady Hackman des deux bras, sans que celle-ci songe à s'en étonner : la passion rend aveugle et obscurcit les sens autant que la raison.

Dès lors Click commence à comprendre que son automate jouera le rôle du véritable amiral beaucoup plus facilement qu'il ne l'aurait cru. Et en effet, il peut recevoir ses officiers, donner des ordres à ses domestiques, haranguer la foule sans que l'on trouve jamais à ses actions rien que de naturel. Son silence est interprété comme le signe de méditations profondes, sa brusquerie toute militaire comme une conséquence de sa bravoure, et lorsqu'il chante â la foule un vieux refrain à peu près dépourvu de signification que Jim Click a enregistré par caprice sur sa machine parlante, c'est un délire d'enthousiasme.

Cependant reste encore à subir une épreuve qui ne laisse pas d'inquiéter malgré tout Jim Click : Horatio Gunson doit être présenté au roi et recevoir de lui ses instructions pour la prochaine guerre à entreprendre contre l'ennemi héréditaire et abhorré, le damné Français mangeur de grenouilles. Le roi se.laissera-t-il abuser comme les autres par un vulgaire mannequin ? Les rois n'ont-ils pas la vue plus perçante que le commun des mortels ?

Jimm Click ne tarde pas à être fixé sur ce point. Il uccompagne son amiral mécanique à ïa cour, et là, sa surprise, dès l'abord, est grande. Le roi les reçoit dans ses jardins, où il passe presque tout son temps, car c'est un vieux maniaque qui ne s'occupe que de cultiver ses poires. Il prend d'abord l'amiral pour un ingénieur agronome, car il a la vue fort basse ; en fait, il est presque aveugle. Il tient à l'amiral Gunson des discours incohérents où il est question de l'aurore de la paix, du moyen de mettre fin aux guerres et d'amener le royaume de Dieu sur la terre, et autres balinerves. En vérité, un roi qui tient de pareils discours est bien près d'être fou, et tout le monde admire l'empire sur soi-même que possède l'amiral Gunson, qui est capable d'écouter jusqu'au bout dans un respectueux silence des discours si insultants pour un homme de guerre. Heureusement, grâce h l'intervention opportune d'un chambellan, le roi reprend momentanément ses esprits et prononce des paroles plus raisonnables

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il exhorte Gunson à étriper et décerveler ces maudits chiens de Français. L'amiral lui répond comme il convient : Détapez tes palans ! Pointez tes canons 1 et tout le monde admire cette éloquence martiale.

Et désormais, il en sera de même partout. A la coupée, lors de rembarquement, Gunson se trouve en présence à la fois de sa maitresse, Lady Hackman, et de son subordonné l'amiral Hollickwood. Mais il connait son devoir : d'un revers de bras, il envoie baller sa maitresse : Allez vous coucher, damnée vieille bourrique ! et il serre la main de l'amiral Hollickwood en disant d'un ton dégagé : Fine weather, to dau ! Et tout le monde d'admirer son tact. Pendant la traversée, Jimm Click, qui tremble à l'idée d'un combat naval, et qui signe les ordres à la place de l'automate, envoie la flotte faire escale dans des îles sauvages. Les capitaines, et en particulier le capitaine Harbinger, commandant le vaisseau-amiral, sont très mécontents, et au moment où Gunson descend dans un canot pour aller se promener dans une des îles, Harbinger essaie de lui présenter respectueusement quelques observations. Mais Gunson lui coupe la parole d'un sec : Fine weather to dau I et le capitaine comprend que c'est une façon polie de lui dire de ne pas insister.

Il n'insiste pas, mais Click, toujours timide, cédera à l'opinion générale et laissera sa flotte rejoindre la flotte française à la hauteur du cap de Barajar. Le matin de ce grand jour, l'amiral monte sur la dunette et inspecte l'horizon avec sa longue vue : c'est une chose que l'automate sait très bien faire. Puis il abaisse sa longue vue et tout le monde attend, le coeur battant, qu'il laisse tomber le mot, le mot historique, qui résumera les émotions de tant d'hommes et portera jusqu'à la plus lointaine postérité la signification de cette journée. Et l'amiral Horatio Gunson laisse tomber comme un oracle cette phrase lapidaire et. définitive : Fine weath'r, to day !

Et tous les assistants de se sentir transportés et d'admirer la profondeur de cette parole de Héros, si grande et si riche dans sa simplicité. Beau temps aujourd'hui I Comprenez vous tout ce que cela veutdire ? Oui, quel beau temps, quel beau jour que ce jour de victoire. Peut-il faire plus beau que le jour où va resplendir le triomphe de la vieille Angleterre, où l'on va enfin écraser dans le sang la flotte de ces maudits chiens de Français... etc.

Alors se livre une grande bataille où l'amiral mécanique sera tué. Il crie pendant quelques heures, dans le bruit et la fumée, tout son répertoire de commandements : Délapez les palans ! Pointez les canons 1 Les canons font un tel vacarme que personne ne l'entend. Au reste personne ne l'écoute : chacun sait depuis longtemps ce qu'il a à faire. Les instructions que Click a fait donner par écrit au nom de son automate sont contradictoires et d'ailleurs inutiles, car il se présente à chaque instant des circonstances imprévues. On se bat à l'aveuglette, et ce n'en est pas moins une grande victoire. Lorsque

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l'automate, déchiré par les balles, répand son sang artificiel, chacun se découvre avec respect devant la dépouille du grand homme de guerre :

Un homme d'infanterie et deux timoniers, qui entouraient déjà le corps, s'éeartèrent pour livrer passage au chirurgien. Celui-ci mit une main sur le coeur et tâla le pouls. A ce loucher, la machine parlante émit de faibles sons au bout desquels on entendit à peine le mot bourrique, puis, à une nouvelle pression, celui de feu.

— Le pouls est nul, fit M. Squirt, le coeur ne bat plus.

— Nous avons recueilli ses dernières paroles, dit alors le Révérend Curton. Mais, puisqu'il est mort, c'est son âme qui parlait sur ses lèvres. La première parole est pour l'ennemi, la seconde pour nous commander de l'exterminer.

Ainsi périt glorieusement l'amiral Gunson, vainqueur de Barajar, Son corps, étonnante coïncidence, est ramené en Angleterre dans un baril de rhum. Laissant aux historiens, aux chroniqueurs, aux poètes, le soin de s'extasier sur les paroles héroïques du glorieux défunt, Jim Click rentre en Angleterre, où ses allures bizarres le font passer pour fou, et peut-être Test-il. 11 est donc enfermé dans un asile et c'est là qu'il écrit le récit des aventures de son automate. Naturellement ce récit passe pour le fruit des rêveries d'un cerveau malade. Cependant, un de ceux qui le lisent, J. H. D. Robertson, entreprend d'en vérifier l'exactitude. On pénètre dans la maison de Jim Click, et là, dans la cave, à l'intérieur d'un baril de rhum, on trouve... les restes de l'automate si patiemment élaboré.

Alors ? Que faut-il penser ? Robertson s'est-il trompé ? Est-ce lui qui était fou, ou bien Jim Click ? Le corps trouvé dans le baril de rhum n'était-il qu'un mannequin, ou au contraire un vrai cadavre ? Est-ce un homme qui a gagné la Bataille de Barajar, ou une simple mécanique ?

Le malicieux Fernand Fleuret laisse la question en suspens. Le livre se termine sans nous laisser de certitude. Et en somme, semble nous dire l'auteur, qu'importe ? Quelle différence y a-t-il entre un homme raisonnable et un fou ? Question souvent posée, jamais résolue. Et quelle différence y a-t-il entre un grand homme de guerre et un mannequin chamarré de décorations ? Que Gunson fût une mécanique ou un homme, tout ne se serait-il pas passé de même à Barajar ?

— Qu'était-ce donc qu'Horatio ?... L'incarnation d'une idée. Un costume, une votx,des médailles... Il suffit qu'un mannequin constellé mette le nez à la fenêtre, et qu'il y fasse entendre une formule saugrenu* pour que tout un peuple se révèle ivre de carnage, y compris les tendres femmes ei les petits enfants.

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***

On voit quels sont les thèmes que M. Fernand Fleuret propose à nos méditations, thèmes dignes de son maître Anatole France. Beaucoup de personnes sans doute, à l'ouïe de ces impertinentes propositions, seront tentées de se rebeller. Tout cela est invraisemblable, dira-t-on. D'abord il est impossible de construire un automate tel que celui que nous décrit Jim Gîick ; et ensuite, la chose fût elle possible, que la farce enfantée par cette imagination délirante ne pourrait pas se prolonger dix minutes. Aucune mécanique, si perfectionnée soit-elle, ne peut, ne pourra jamais donner l'illusion de la vie. La vie, qui est toute spontanéité, toute variété, qui échappe à toute prévision...

A la première objection, il est dès maintenant bien facile de répondre. Je me bornerai à conseiller aux sceptiques de jeter seulement un coup d'oeil sur le monumental ouvrage en deux volumes d'Alfred Chapuis et Edouard Gélis : Le monde des automates. Ils y trouveront la description minutieuse, accompagnée de figures, d'une foule d'automates réellement exécutés et qui accomplissent les actions les plus compliquées et les plus étonnantes. Je citerai seulement les androïdes de Jaquet Droz, exécutés dès le XVIII* siècle, et visibles encore aujourd'hui à Neuchatel : ils se montrent capables d'exécuter des morceaux de musique, de dessiner des dessins fort compliqués, et d'écrire des phrases entières. MM. Gélis et Chapuis donnent des fac similede cette écriture mécanique, et, chose qui m'a frappé, elle n'a pas du tout, comme on s'y attendait, le caractère de perfection impersonnelle des modèles d'un cahier d'écriture. Pas du tout ! La graphie de l'automate, quoique régulière dans l'ensemble, offre les petits tremblements, les irrégularités minimes et les minimes imperfections dans le tracé des courbes et des droites qui caractérisent l'écriture des vivants : on jurerait que c*est vraiment l'écriture de quelqu'un.

Encore faut-il s'empresser de rappeler que les androïdes de Jaquet Droz remontent à deux siècles. Aujourd'hui, avec toutes les ressources de l'électricité, des diverses radiations, de la télémécanique, on pourrait faire beaucoup mieux — on a fait déjà beaucoup mieux : les Américains ont construit des hommes artificiels qu'ils appellent des robots, qui répondent à la voix, sont capables d'aller et venir d'exé cuter certains ordres lorsque la plaque vibrante qu'ils contiennentest impressionnée par les paroles voulues... Encore ne s'agit-il en vérité que de jouets ou d'objets d'exhibition ; on a le droit de croire que si un vrai savant, de nos jours, appliquait toutes ses facultés au problème de l'homme mécanique, il obtiendrait des résultats qui nous rempliraient de stupeur. Croit-on qu'il lui serait impossible de donner à sa machine, sinon la spontanéité, du moins l'apparence de la spontanéité ?

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— Mais, direz-vous, tout est là, dans la différence entre l'apparence et la réalité. La réalité, la spontanéité réelle, l'indépendance vis à vis dos impulsions extérieures, le libre arbitre en un mot, voilà ce qui n'appartient vraiment et ne pourra jamais appartenir qu'à la personne humaine.

Voire ! Et qu'est-ce que la personne humaine ? Sans vouloir ni pouvoir renouveler ici les interminables querelles du déterminisme et du libre arbitre, l'observation quotidienne, les moralistes, les médecins, les savants, ne sont-ils pas d'accord pour souligner combien est grande la part de l'imitation, de l'inconscient, du réflexe, de l'automatisme, en chacun de nous. Nous nous voulons supérieurs à la machine, et différents ; mais combien de fols n'agissons nous pas comme des machines ? Et combien de gens, autour de nous, qui se différencient vraiment bien peu d'une machine ? « Combien de ces individus qui vivent toute leur vie sans prendre la conscience réelle de leur personne et du monde qui les entoure, sans se déterminer autrement que par les suggestions qui les enveloppent de tous côtés, et dont l'existence est en somme une sorte de rêve ininterrompu, ou d'agitation inconsciente. » Cette phrase est d'un médecin, le Dr Héricourt (Les Frontières de la Maladie). Mais voici l'avis d'un homme qui avait beaucoup d'expérience, quoique assez mal famé : Js crois que la plupart des hommes meurent sans avoir jamais pensé et ce n'est pas tant faute d'esprit ei de sens, que parce que le choc nécessaire à l'érection de la faculté pensante n'a jamais été produit par un événement extraordinaire en opposition avec leurs habitudes journalières.

Autrement dit, d'après Giacomo Casanova [Mémoires III, 48) la pensée résulte des influences extérieures. La pensée, c'est-à-dire aussi la volonté. Chez les gens les plus volontaires en apparence la continuité des intentions ne résulte que de la continuité des obstacJes Combien de femmes qui étonnent le monde par leur volonté tyrannique n'ont en réalité d'autre volonté que celle de s'opposer à celle du conjoint qu'elles tyrannisent. Que par hasard elles deviennent veuves, leur fameuse volonté, n'ayant plus à vaincre son obstacle habituel, s'affaisse comme un arbrisseau privé de son tuteur. EJles apparaissent dans toute leur faiblesse, et l'on dit autour d'elles : Comme elle l'aimait, malgré tout î Elle l'aimait comme la vague aime la digue qui la force à monter et sans laquelle elle s'étalerait flasquement. La volonté s'éteint privée d'obstacles ; celui qui peut tout bientôt ne veut plus rien ; tous les grands despotes ont été des abouliques, serfs des plus futiles influences : Néron, Louis XIV, Louis XV, Guillaume II.

On se récriera sur mes exemples. On dira que leur choix est tendancieux, que je suis hypnotisé par les dégénérés et les névropathes. Et déjà je vois venir le grand mot, le mot épouvantail avec lequel

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on va m'exorciser : le génie. Et que faites vous des génies ? Ceux-là, ces spécimens supérieurs d'humanité, leur dénierez-vous toute individualité, toute volonté, toute pensée ?

— S'il s'agit des génies militaires, je crois que je puis me dispenser de répondre. Mon honorable ami Jim Click a déjà répondu pour moi. Inutile d'insister. Et pour les génies politiques et diplomatiques, je crois que nous pouvons les mettre dans le même sac : comme disait cet autre, qui s'appelait je crois Montesquieu : de grandes fautes sur un grand théâtre, il n'en faut pas plus pour passer à la postérité.

En ce qui concerne les autres — les autres génies veux-je dire, — ma réponse serait un peu plus longue, elle ne serait pas essentiellement différente. Qu'est-ce qui fait que les grands hommes sont grands ? — La grande opinion que nous en avons. Lorsque ces grands hommes sont grands par leurs oeuvres, comme c'est le cas de tous les artistes, le même raisonnement vaut pour ces oeuvres. La divine Comédie PIliade, etc. nous paraissent « grandes ». Mais cette grandeur se trouve-t-elle réellement dans les oeuvres ou bien est-ce nous qui l'y mettons ? De même que les capitaines de la flotte britannique apercevaient un monde de sous-entendus dans ces simples mots : Fine wealher to dag; de même que le révérend Curton discernait une grandeur héroïque dans le simple mot bourrique, ne sommes-nous pas tout disposés à voir du génie dans telle phrase de Chateaubriand, que nous cesserions d'admirer si nous savions qu'elle est de Bartram ou de Charlevoix. Ou plutôt non : même après avoir découvert que Bartram ou Charlevoix on dit à peu près la même chose, nous trouverrons une foule d'excellentes raisons pour prouver qu'ils ne l'ont pas dit de la même façon, que seul Chateaubriand l'a dit avec génie. Les Curtons sont légion de parle monde et il n'en manque pas parmi les critiques littéraires.

En vérité, si l'homme est une machine, comme le voulait La Mettrie, c'est une machine bien grossière et bien imparfaite. Si on la juge souvent digne d'une admiration qui va jusqu'à l'extase, c'est parce que ce on qui la juge n'est lui-même qu'une de ces grossières machines ; il est accablé par la complication apparente de ce mécanisme rudimentaire parce qu'il n'est lui-même qu'un mécanisme rudimentaire. Si l'automate de Jaquet-Droz pouvait se voir, il se jugerait une oeuvre divine, et il nous donnerait, à nous qui le contemplerions, le spectacle de notre propre sottise et de notre propre infirmité.

C'est ce qui explique que tous les contes où se trouve réalisée une hypothèse de ce genre et qui ont pour héros des automates, ont quelque chose de fascinant. Ils sont plus nombreux qu'on ne croit. Sans parler du conte célèbre d'Hoffmann, qui ne connait l'Eve future de Villiers de l'Isle Adam. Toute la première partie contient d fort belles pages. Villiers s'est amusé, avec une ironie d'ailleurs un peu appuyée à démontrer qu'un automate féminin convenablement agencé

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répondrait beaucoup mieux à la soif d'idéal de son héros qu'une femme réelle, qui le blesse et le déçoit constamment. Là aussi le vague des réponses de l'amante mécanique permet à l'amoureux d'imaginer tout ce qu'il veut. Malheureusement (malheureusement à mon avis) à la fin, l'auteur s'avise de doter son mannequin d'une âme véritable, ce qui fausse les conditions du problème : ce n'est plus une histoire de femme-machine, mais une histoire d'incarnation ; nous tombons presque dans le spiritisme (1). L'Eve future se trouve tout à coup pourvue d'une âme, soit. Mais d'abord elle redevient ainsi toute pareille à l'Eve ancienne ; et ensuite qu'est-ce que cette âme ? Nous appelons ainsi tout ce qui nous paraît motiver une initiative semblable à la nôtre mais indépendante de la nôtre. Mais nous oublions souvent que, dans cette hypothèse, pour être logique, il faudrait aller jusqu'à l'animisme intégral et prêter une âme aux objets dits inanimés. Ceux-ci prennent ou semblent prendre souvent des initiatives aussi compliquées que les nôtres. Dans une page célèbre de Victor Hugo on voit un canon, dans l'entrepont des navires, après avoir rompu ses chaînes se mettre à rouler de-ci de-la, fonçant sur les hommes et les écrasant, avec la ru?e et la méchanceté d'une bête, apocalyptique. Il ne s'agit pourtant que d'un morceau de fer inerte placé à l'intérieur d'une carcasse inerte de bois et secouée par la force mécanique des vagues. Mais on a véritablement l'impression, que le poète a su rendre de façon hallucinante, qu'il s'agit d'une créature consciente et malveillante. Sommes-nous sûrs que nous ne sommes pas dupes de la même illusion lorsque nous observons les actes d'un de nos semblables ?

Mais il est vain sans doute de ressasser ces questions dont ie n'ai déjà que trop longuement parlé. Si je pense vraiment que mes contemporains sont des machines, n'est-il pas stupide de ma part d'essayer de faire changer d'avis des machines ? Ne dois-je pas être assuré d'avance que je n'y arriverai point. C'est ce que me souffle le savant Jim Click en m'affirmant que les hommes continueront toujours à admirer Horatio Gunson et ses pareils : « C'est beaucoup pour les hommes que d'avoir quelqu'un contre qui se décharger quand on perd, vers qui élever des actions de grâce quand on gagne... Honorer, prier un dieu sans figure passe le commun des mortels, et l'on est bien près de ne pas croire quand on ne se représente pas Dieu. »

R. MESSAC.

ROMANS

•$• Ce n'est pas sans appréhension que nous commençâmes la lecture du dernier roman de M. Eugène Dabit. Petit-Louis (N. R. F.)

(-1) C'est aussi le défaut de ia fameuse pièce R. U. R. qui après un premier acte assez suggestif s'achève dans une vague religiosité.

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II nous souvenait en effet d'un fort beau livre (L'Hôtel du Nord) du même auteur dont une critique unanime avait célébré avec raison, les mérites.

Pour un jeune auteur et qui débute ces éloges sont souvent dangereux, car il est tenté, d'achever rapidement l'ouvrage commencé, déjà retenu et sans cesse demandé par l'éditeur.

Eugène Dabit a connu cet écueil. L'a-t-il vainement évité 1 En toute franchise, nous ne le croyons pas. Son écriture est moins ferme, elle dénote un travail rapide ; les personnages sont flous, pas assez vigoureusement campés.

Son livre est inférieur à L'Hôtel du Nord. Mais ces réserves faites convenons que l'auteur a beaucoup détalent.

Il sait créer une atmosphère, raconter, décrire et il reste humain ; son Petit-Louis, gosse que la guerre a surpris presque à l'école, est bien observé ; son état d'âme, ses rancoeurs, ses élans, sont ceux qu'ont pu éprouver la génération qui a connu la guerre au moment même ou elle était sur le point de finir.

A ce titre, l'oeuvre est encore originale et intéressante.

Délaissant cette fois Claude Lunant et les Histoires Gorpusculiennes, Joseph Jolinon le robuste écrivain lyonnais, a écrit KépiPompon suivi d'un autre récit, Les seins roses ( Rieder) le premier conte rose dédié aux dames, le second conte rouge dédié aux mâles, selon, tout au moins les intentions de l'auteur !

Joseph- Jolinon défié par une dame d'écrire comme tout le monde, une histoire d'amour, a voulu relever le gant.

Ecrivain ardent, doué d'une vie extraordidaire, il a su faire taire son élan, sa truculence, sa violence aussi, pour dépeindre le caractère fort curieux d'une jeune demoiselle qui après avoir affolé un brave gamin soldat, se jette sous le train qui devait l'emporter loin de son amoureux.

C'est Jean-Paul le soldat, qui raconte l'histoire à des amis, pendant une panne de voiture. Récit sobre, mais où passe sous le calme apparent des mots, le frémissement contenu d'une nature ardente.

Le délicieux Jean Giraudoux avec ses Aventures de Jérôme Bardlni (Emile-Paul) nous a charmé.

On sait avec quel art précieux, élégant, original Jean Giraudoux

écrit.

# # #

Ce n'est pas toujours d'un effet heureux, ces préciosités de style qu'affectionne assez M. Jean Giraudoux.

Mais quelle grâce, quelles charmantes arbaresques il nous dessine d'une main sûre et délicate !

Pour goûter pleinement les aventurés de Jérôme Bardini encore faut-il connaître les précédentes, c'est-à-dire avoir lu Bella et Eglantinc.

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L'ensemble forme un tout — ce qui ne signifie pas qu'il soit terminé — dont on aimera l'élégance et l'architecture fort libre au demeurant ce qui y ajoute un charme de plus.

Cette fois, Jean Giraudoux avec une nonchalance exquise touche à une philosophie de la vie qui nous avait été quelque peu révélée dans son théâtre qui ne manque pas d'originalité, ni d'attrait.

Elle n'est encore qu'ébauchée, heureusement d'ailleurs, car nous espérons bien, pour notre joie, que Jean Giraudoux dans son prochain ouvrage, développera sa conception philosophique de la vie humaine.

* *

Avec M. Henry Bordeaux, nous abordons à un tout autre rivage.

Son Murder-Party ou Celle qui n'était pas invitée (Pion) doit avoir beaucoup de succès.

C'est une histoire fort attachante qui se passe à côté de Genève. Au cours d'un grand dîner, on simule la mort de l'un ou même de plusieurs des invités, deux dans le récit de M. Bordeaux.

Les autres convives doivent rechercher s'il s'agit d'un meurtre, ou d'un suicide ; toujours en détectives, ils s'efforcent de découvrir le mobile de l'acte, crime ou suicide.

C'est un jeu parait-il américain. Drôle de divertissement, et qui se termine dans le roman de M. Bordeaux, par un drame véritable.

ETUDES

•J» C'est par un intéressant ouvrage sur Brazza (Pion) que le général de Chambrun inaugure la nouvelle collection « Les grandes figures coloniales ».

La vie du grand explorateur est racontée avec beaucoup de clarté et d'intelligence ; la figure de Brazza est bien dessinée ; une documentation sérieuse, des souvenirs personnels donnent à ce livre un attrait de plus.

C'est aussi en historien averti et scrupuleux que Raoul Toscan, l'aède nivernais dont nous déplorons le silence en tant, que poète, a écrit son livre sur <V?arle de Gonzague, princesse nivernaise et reine de Pologne (La Revue du Centre). En historien et en artiste pour qui le style a gardé cette éloquence muette à laquelle nous restons, en bons lecteurs que nous sommes, si sensibles.

Résumer ce beau livre, serait le déflorer. Si vous voulez passer une excellente heure, lisez au coin de votre feu, la merveilleuse histoire de Marie de Gonzague.

Les incidents de l'Affaire Dreyfus cette pièce traduite par Jacques Richepin et qui a été retirée de l'Affiche à la suite des violences royalistes, nous amènent tout naturellement à nous parltr du Naturalisme et des soirées de Médan, dont M. Eugène Montfort, dans les Marges ( Valois) s'est fait l'historien.

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Ma foi c'est avec plaisir que nous suivons à travers les témoignages des écrivains d'alors, l'évocation d'une époque déjà lointaine et cependant si près de nous encore.

A tous ceux qu'intéresse l'histoire du naturalisme et des soirées de Médan, nous conseillons de se reporter au cahier des Marges

Ils verront entre autres combien d'écrivains et d'artistes se montrèrent sévères à l'annonce d'un mouvement, qui devait plus tard les compter parmi ses plus chauds partisans 1

GLANES

•5* Les moralistes ne songent pas à l'hypocrisie qu'il y a à prôner une morale qu'ils savent impossible à observer ; pourvu qu'ils ne défendent pas la prostitution, croient-ils, ils ne peuvent être tenus responsables du l'ait que la prostitution, est la conséquence inévitable de leur enseignement. Cet exemple indique que le moraliste professionnel est un homme dont l'intelligence est décidément au dessous de la moyenne. B. RUSSELL (Le Mariage et la morale, page 80)

-?• Au monument élevé en l'honneur de M. Barrés, M. Poincaré dit : « Alors, il s'engagea volontairement parmi les soldats de l'idée nationale. » Cet engagement dans un tel régiment était certes, moins périlleux que celui de M. Goliignon, conseiller d'état, au 46R d'infanterie. (*** Pétain et Valéry, dans la Grande Revue).

-S- La franchise est quelquefois un prétexte habile. Elle a servi au temps du romantisme, à couvrir la vanité et la co.mplaisance malsaine avec lesquelles on parlait de soi. Elle sert à cacher le cynisme de ces gens qui, ayant perdu tout sentiment de dignité ne comprennent pas qu'on puisse être foncièrement honnête et tenir secrètes des fautes dont personne ne doit ni ne peut demander compte. Entre la franchise et le cynisme il n'y a dans certains cas qu'une différence d'intention et il n'est pas aisé de la saisir. (Bernard HALDA, Maximes, page 15).

**• Les hommes aiment qu'on les trompe. L'Eglise l'a bien compris qui détient une collection de Jésus et de Marie, capables de plaire à une clientèle de couleurs et de goûts différents. Blancs chez les Européens, le Christ et sa mère ont une peau jaune-citron dans le Céleste Empire, le teint noir et les

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cheveux crépus chez les Africains. Bambin mignon pour les gosses riches, le fils de Joseph se retrouve adolescent bien vêtu, peigné à la dernière mode dans les collèges congréganistes tandis qu'il brandit un rabot dans les patronages ouvriers ; homme fait, il aura pour les dames des yeux d'une langueur adorable, une mine renfrognée par contre si son effigie est destinée à un couvent de vieux garçons, (Lucien BARBEDETTE, Vouloir et Destin, page 10).

•?• C'est ainsi que la commission des mines de la Chambre a appris non sans stupeur, que, depuis 1921, les houillères du Nord et du Pas-de-Calais avaient réalisé plus de huit milliards de bénéfices !

Sur cette somme, plusieurs dizaines de millions ont été portés au crédit de l'Union des Intérêts économiques ; d'autres millions, au crédit des fonds secrets de l'Intérieur,— Tardieu, au cours de ses deux ministères a encaissé une cinquantaine de millions — ; 270 millions sont passés à la banque « l'Union des Mines », une des plus puissantes et des plus riches du pays, dont le conseil d'administration réunit les patrons d'Anzin, de Dourges, de Courrières, de Béthune et de Lens ; trois millions sont inscrits aux réserves ; le reste a été distribué au conseil d'administration et aux actionnaires à moins qu'il n'ait été consacré à de productifs remplois dans des filiales électriques ou chimiques !

Huit milliards ! Huit mille millions de bénéfices réalisés sur 4e dos de pauvres diables qui jouent leur vie à toute heure de la journée et dont le salaire a toujours été insuffisant aux besoins normaux d'une famille !

Dès que le manque à gagner fait son apparition, au lieu de puiser dans les richissimes réserves, au lieu de réduire les bénéfices des administrateurs, on demande aux mineurs et aux mineurs exclusivement, de supporter les frais de la crise. (D'Artagnan).

NOUVELLES COLLECTIONS

Les bibliophiles qui désirent posséder dans leurs bibliothèques les ouvrages de nos classiques n'ont que l'embarras du choix.

Il suffit de pouvoir y mettre le prix pour trouver d'admirables éditions, où les textes sont scrupuleusement respectés, où de nom-


=55=55555====55 LES PRIMAIRES

breuses notes les accompagnent, rédigées par des savants et des spécialistes.

Mais il n'existait pas encore de collections à l'usage du grand public.

Nos collégiens étudient des textes plus ou moins originaux, qoi pullulent de fautes d'impression, et où l'érudition fait complètement défaut.

C'est à la librairie Pion qu'il appartenait de combler cette regrettable lacune.

Elle nous fait tenir les premiers tomes de sa nouvelle collection de classiques et ces ouvrages nous remplissent d'étonnement joyeux.

Voici Molière, 6 volumes ; Racine, 3 volumes ; les Fables de La Fontaine, 2 volumes et les confessions de J.-J. Rousseau en 3 volumes, — pour commencer et quels volumes I

Soigneusement imprimés sur Alfa, en caractères neufs, d'une lisibilité parfaite, illustrés d'une gravure en frontispice — portrait de l'auteur — ces ouvrages contiennent des textes soigneusement reproduits d'après les originaux accompagnés de biographies intelligemment établies, de notules qui dénotent une mise au point parfaite, une documentation sérieuse qui n'ignore rien des études ou travaux littéraires les plus contemporains.

Cette collection nous manquait ; qu'elle soit la bienvenue I

Son prix modique : 16 fr. le volume qui comprend de 400 à 450 pages, le rend accessible à toutes les bourses.

Nos classiques vont pouvoir être lus dans les milieux les plus modestes, dans leurs textes originaux, d'où sont enfin bannies toutes les erreurs, les sottises qu'on rencontrait jusqu'alors dans les éditions courantes.

Complimentons la librairie Pion, pour son bel et intelligent effort.

REVUE DE LA PRESSE

-j- Dans la Mercure de France, du 15 janvier 1931, M. Emile Laloy rend compte du livre de MM. René Gérin et Raymond Poincaré : Les responsabilité de la guerre. Il n'approuve pas la thèse de M. Gérin, et c'est son droit absolu ; mais de quel droit invite-t-il le gouvernement à poursuivre un auteur dont les idées ne sont pas les siennes ?

Le gouvernement n'ayant pas sévi contre le fonctionnaire Gérin à raison de son livre, la haine de ce dernier contre le bon droit de la France est devenue de la rage et dans une conférence au Club du Faubourg, le 8 novembre 1930, il a osé dire : « La thèse que l'Allemagne a été seule coupable de la guerre mondiale est un mensonge

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et une infamie ; le gouvernement français souhaitait la guerre et la

préparait depuis longtemps.

M. Emile Laloy nous permettra de lui rappeler qu'il adopte exactement l'attitude des gens qui invitaient jadis le gouvernement à sévir contre le « fonctionnaire Gourmont » à raison de son article intitulé Le joujou patriotisme. Le gouvernement obtempéra aux injonctions des Laloy de l'époque et le <r fonctionnaire Gourmont" fut destitué.

Sur quoi, il devint collaborateur du Mercure de France... Que les temps sont changés !

«3* La Revue des Visages s'est transformée. Une partie de chacun de ses numéros est consacrée à une personnalité contemporaine (en janvier-février, M. José Germain). La seconde partie comporte des pages sur les Lettres, les Arts, le Théâtre, des Contes, Nouvelles, Poèmes, etc.. Cette transformation procure à M. Henry Liberge l'occasion d'écrire dans Le règne de l'homme, (1er mars 1931) des lignes fort savoureuses :

La Repue des Visages, 4, rue Pommier, Villeneuve-Saint-Georges, nous informe qu'elle modifie sa formule et accueillera désormais les talents nouveaux. Cela nous vaut de lire dans son premier numéro, nouvelle série, des articles de jeunes qui nous paraissent réellement pleins d'avenir. Citons J. et J. Tharaud, José Germain, Rosny Aîné, Paul Chack, R. Dorgelès, Le Goffic. Nous croyons ne pas devoir nous tromper en prédisant que, grâce à la Revue des Visages qui vient de les révéler au public, ces talents nouveaux s'affirmeront et connaîtront la célébrité.

On comprend pourquoi Le règne de l'homme porte, en sous-titre : organe de rénovation humaine et sociale.

•j. Le numéro de mars de Nouvel Age, contient une étude de Madame Judith Cladel, sur son père, l'écrivain Léon 'Cladel, dans toute l'oeuvre de qui apparaît l'amour du peuple, l'amour des deshérités et des prolétaires :

Aux humbles, aux pauvres, il fut fidèle : Les Va-nu-pieds, Gueux de marque, Quelques Sires, Raca, ne sont que la peinture de leur misère, la traduction ardente de leurs doléances et de leurs espoirs.

On le lui fit durement payer, plus encore après sa mort que durant sa vie. Car, présent, il était redoutable ; on n'osait guère s'attaquer à si rude escrimeur, mais lui disparu, des rancunes qui ne désarmaient pas organisèrent le silence autour de sa grande oeuvre que l'on espérait bien voir s'enfoncer peu à peu sous les eaux de l'oubli.

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LES PRIMAIRES

*■?- Le coupable, c'est la victime :

Rochefort, 6 mars. — Un Sénégalais du bataillon de tirailleurs de Saintes vient d'être victime d'un accident qui vaut d'être rapporté.

Récemment incorporé, et placé en sentinelle, par une nuit très froide, il crut, malgré toutes les explications qui lui furent données, qu'il ne devait pas bouger. Pendant trois heures, il garda une telle immobilité que ses deux pieds gelèrent.

Il ne révéla pourtant à personne qu'il souffrait cruellement des pieds, et il parvint à garder le silence durant dix-sept jours. Lorsqu'il parut devant le médecin, celui-ci le fit transporter à Phftpital maritime de Rochefort, où en raison de la gangrène, on dut procéder à l'amputation des deux pieds. (Les Journaux)

Imaginez que la France soit une colonie russe, que les Français accomplissent leur service militaire à Leningrad ou à Moscou, qu'un paysan breton terrorisé par le cas du refus d'obéissance, et n'ayant pas compris la consigne donnée dans une langue étrangère, soit victime d'un semblable accident, que dirait notre grande presse ?

Tout simplement ceci : ces Russes, quels sauvages !

Le Sénégal étant colonie française, il va de soi que le sauvage, c'est encore la victime.

«$• Les Progrès civique a publié contre les sports tels qu'on les pratique actuellement deux excellents articles. L'un est de M. Gabriel Reuillard (numéro du 14 février). 11 faudrait le citer en entier. Faute de place, contentons-nous de reproduire ce passage si riche de vérités.

On ne fait plus du sport pour se développer, se cultiver physiquement, acquérir une forme et une performance parfaites. On fait du sport, d'une façon exagérée et parfois monstrueuse, pour devenir champion de ceci ou cela, sans souci d'équilibre et d'esthétique, souvent à rencontre du but soi-disant poursuivi.

Et l'on devient souvent une espèce de monstre, développé à l'excès dans certaines parties, au détriment de la beauté et, ce qui est plus lamentable encore, de la santé.

A trente ans, c'est-à-dire en pleine jeunesse, en pleine force, un champion rïe boxe est fini. Il continue à traîner pendant quelque temps une existence aride, ingrate, et il meurt jeune, souvent tuberculeux, sans descendance.

L'autre est de M. Paul Lenormand (n° du 28 février). Il a plus particulièrement trait à la boxe :

Il n'en va pas de même dans les exhibitions du genre de celle dont nous venons de parler. Les boxeurs qui s'affrontent devant douze

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LES PRIMAIRES

mille personne ne le font pas pour l'amour de l'art. Ils se martèlent mutuellement le corps sans merci, ils cherchent le coup dur qui mettra hors de combat l'adversaire au risque de lui infliger — le cas n'est pas sans précédent — une blessure mortelle ; ils s'exposent euxmêmes à sortir de la mêlée, temporairement ou à jamais estropiés, pour de l'argent. Ils s'apparentent ainsi aux gladiateurs de l'antiquité qui s'entretuaient pour la plus grande joie d'une foule ivre de sang, avide d'émotions fortes, et la mentalité des spectateurs qui se disputent à prix d'or les meilleures places pour voir des hommes s'entr'assommer pour de l'argent ne nous semble pas très différente de celle de la tourbe romaine, dant on a si souvent flétri lesbas instincts et la cruauté.

Ça n'est que trop vrai. Et il ne faut pas attendre des gouvernements qu'ils suppriment de telles exhibitions. Elles constituent la meilleure préparation des corps et des âmes à la guerre. S'il n'y avait les champions, les bandits et les casse-cou, où nos grands-chefs iraient-ils recruter ces purs héros : les nettoyeurs de tranchées ?

ÉCHOS ET RUADES

«5» « Dans VAction Française, M. Charles Maurras commente sévèrement la scandaleuse affaire de ce M. Couturier qui acheta sa rosette rouge. Ignorerait-il, le grand polémiste, que ce petit trafic est courant ?

Il y a trois ans, un richissime banquier fut promu commandeur de la Légion d'honneur par le Ministère de la Guerre. Quels étaient les titres de Monsieur Lucien Sauphar ? On ne lui en connaît qu'un, indiscutable, celui-ci : « A su gagner plus de cent millions dans le même temps un million et demi de Français étaient ensevelis au front. »

C'était donc bien à un ministre de la Guerre qu'il appartenait de décerner cette cravate si méritée 1

M. Maurras, la Légion d'honneur n'attendait ni M. Falcoz ni M. Couturier, pour être déshonorée ! » (D'Artagnan)

«$• Les Tableaux champêtres, d'Emile Guillaumin, paraîtront en avril, chez Crépin-Leblond, à Moulins. Le tirage, limité à 1.000 exemplaires, comprend 50 exemplaires sur Hollande, au prix de 50 francs, 950 exemplaires sur bouffant, au prix de 12 francs. Après la parution, les prix seront respectivement portés k 75 francs et à 15 fr.

••î» Les Extraits de la Gerbe, brochures de 16 pages bouffant, sous belle couverture cartonnée, entièrement écrites et illustrées par des enfants travaillant à 1* Imprimerie, font l'enchantement des enfants.

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. ma PRIMAIRES

L'abonnement d'un an: 5 fr. — 27 opuscules ont paru à ce jour. Spécimen sur demande : L*Imprimerie à Vécole, Saint-Paul, (Alpes-Maritimes) C/G Marseille, 115-03.

•î» Le Phonographe à VEcole dont la parution est devenue trimestrielle consacre son numéro de janvier aux enregistrements susceptibles de seconder le professeur dans les divers enseignements pratiqués à l'Ecole, notamment l'histoire de la musique, la diction et la littérature.

Pour acquérir l'ensemble de la publication, adresser 5 francs à L. Royer, Professeur de Cours Complémentaire, à Saint-Amarin (Haut-Rhin). C/C. 126-94 Strasbourg. Outre des articles techniques sur l'utilisation du Phonographe dans les divers enseignements, on trouvera dans la collection complète de la revue, des références précises sur plusieurs centaines de disques convenant aux Ecoles.

«?• L1Argus de la Presse vient d'éditer la Sixième Edition de « NOMENCLATURE des Journaux et Revues en Langue Française paraissant dans le Monde Entier ».

C'est un volume très documenté de plus de 1.100 pages, renfermant plus de 45.000 noms de publications différentes qui rendra des services à tous ceux qui s'intéressent à la Presse et à la Publicité.

LIVRES REÇUS

Sont annoncés tous les livres parvenus aux directeurs des Primaires : G. B. Means : La mort étrange du président Harding (Pion) — Pierre et Maria Sire : L*homme à la poupée (A. Lemerre) — Albert Rhyss Williams : A travers la Révolution russe (N. R. F.) — Edmond Rocher ; Au soleil d'Algérie, poèmes (La Renaissance du Livre) — Jean-Jacques Rousseau : Confessions en 3 volumes (Pion) — Jean Pallu : L'Usine (Rieder)— Victor Serge : Naissance de notre époque (Rieder) — André Beuclcr : La vie d'Ivan le terrible (N. R. F.) — Alfred Colling : La vie de Robert Schumann (N. R. F.) — Henri Gouhier : La vie d'Auguste Comte (N. R. F.) — Berger-Creplet : La grande pitié des écrivains (Figuière) — Francis Thomas : Mort de la philosophie (Heures perdues) — Lucien Barbedette : Vouloir et Destin (La Fraternité Universitaire). René Thiébaut : Le Roseau de Trapani (Le Rouge et le noir) — Georges Duhamel: Géographie cordiale de l'Europe (Mercure de France) — Maria Borrély : Sous le vent (N. R. F.) — Georges Limbour : L'illustre cheval blanc (N. R. F-) — Tarassov Rodionov : La révolution de février 1917 (N. R. F.) — Jean-Richard Bloch : Destin du siècle (Rieder; — E. F. Podach : L'effondrement de Nietzsche (N. R. F.) - Jean Rumilly : Un homme de l'an mille : Bernard de Menthar (Figuière) — Albert Noret : Les féodaux du blé (Figuière) — Philéas Lebesgue : Quatorze chansons de France (Société des amis de Philéas Lebesgue).

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LES PRIMAIRES

ESPERANTO

RE VUES

« La Nova Epoko » (mensuelle) et • Sennaciulo » (hebdomadaire) sont les deux publications de S. A. T. (« Sennacieco Asocio Tutmonda » ou Association internationale des Sans-nation).

S. A. T. veut « mettre l'Espéranto au service du prolétariat, libé rer les travailleurs de la tutelle des intellectuels polyglottes ». S. A T. n'est pas une organisation politique, mais un office de culture a-nalionale.

« La Nova Epoko » (janvier 1931) contient le début d'une intéressante étude sur le mouvement espérantiste ouvrier avant la guerre.

« Sennaciulo » (22 janvier 1941) nous apprend qu'il est interdit en Bulgarie, Hongrie, Yougo-Slavie, Italie, ce qui ne nous étonne pas, mais aussi en Russie soviétique, ainsi d'ailleurs que « La Nova Epo~ ko », et cela est plus grave.

11 semble qu'une scission soit à redouter dans l'organisation espérantiste prolétarienne ; une opposition communiste de stricte obédience mène contre ses adversaires de tendance une campagne analogue celle des communistes de la C. G. T. U., contre les partisans de l'indépendance du syndicalisme. Le résultat sera sans doute le même, hélas ! ici et là : l'organisation déchiquetée par les querelles intestines, et abandonnée par les adhérents découragés.

PROPAGANDE

Nous remercions nos amis qui ont bien voulu, en mars, alimenter notre caisse de propagande. Grâce à eux, nous avons pu envoyer une centaine de spécimens et plus d'un millier de tracts. Nous espérons que cet effort ne tardera pas à porter ses fruits.

Voici quelques extraits de presse, particulièrement significatifs, en ce qui concerne la valeur de notre action :

Les Primaires ont leur tâche, qu'ils accomplissent avec courage. Chaque numéro de cette revue, aux efforts sans cesse croissants, est la preuve évidente que des esprits non formés par les humanités classiques peuvent être des créateurs de morceaux littéraires et d'oeuvres d'incontestable valeur. (Le Peuple)

La revue Les Primaires prend une nouvelle extension à partir de cette année. Consciencieusement et intelligemment dirigée, elle joint l'intérêt et la variété à la meilleure indépendance intellectuelle. (La Bourgogne d'Or).

Que ces lignes engagent nos abonnés à travailler davantage encore pour accroître le rayonnement de leur revue !

LES ALIBORONS.

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LES PRIMAIRES

publieront

en

1931

GEORGES VIDA LENC FITZ JAMES O'BRI EN

Messages de l'Orient Animula

GABRIEL GOBRON

L'enfance d'un prolétaire allemand

ALBERT GRAVIER

Schumann

LÉON EMERV

Le philosophe en voyage

JEAN VERDIER-FRAYSSE

De la servitude volontaire à la trahison des Clercs

EDMOND ROCHER

Poèmes

HENRI SOULIER

Trapot ALBERT THIERRY

La maison pure

LOUIS-CHARLES BAUDOUIN

Triptyque à Romain Rolland

MAURICE H EN EN S AL

La bête que ne connaissait pas le diable

des essais, des poèmes et des commentaires de : Pierre BROSSOLETTE, PHILÉAS LEBESGUE, ALBERT GRAVIER, RÉGIS MRSSAC, MARCEL LAP1ERRE, FERNAND FERRÉ, LÉON GRIVEAU, MAURICE MARÉE, ANDRÉ BERNXRD, EMILE MONNOT etc , etc.

Le Gérant : R. BONISSKL

Imprimerie Ouvrière, Tonneins



LES PRIMAIRES

et leurs amis

revue paraissant le premier de chaque mois

DIRECTION :

RENÉ BONISSEL et ROGER DENUX

adresser toute la correspondance au siège de la revue

36, rue Ernest-Renan, Issy-les-Moulineaux, Seine C/G Bonissel 692-94 Paris

Abonnements : Un an, 30 francs ; Six mois : 18 francs

La direction reçoit le premier jeudi de chaque mois de 9 heures à 11 heures

SOMMAIRE

LES PRIMAIRES I

i

Un renégat GEORGES Y IDA LE NC

Messages de l'Orient ALBERT THIERRY

La Maison pure HENRI SOULIER

Trapot L. DUGAS

Freud et le mot d'esprit BAPTISTE GIAUFFRET

Vibars (III)

COMMENTAIRES

Roger DENUX : Pentecôte — Pierre MASSÉ : Tournants.

J. MAUDWLT : Art — Régis MESSAC : Propos d'un utopien.

Marcel LA PIERRE : Cinéma — Albert GRAVIER : Musique.

Léon GRIVEAU : Radiophonie.

LES ALJBORONS : Lettres étrangères, Comptes rendus, (lianes,

Revue de la Presse.

BOURGUIGNON, DELATOUSCHK, Yvonne KOUCHARD, LAMIRAULT,

ROCHER, ROSSL

ont illustré de gravures le présent numéro.


LES PRIMAIRES

Un Renégat

'est de Monsieur Pierre LA VAL qu'il s'agit, de Monsieur Pierre LAVAL, ministre de VIntérieur et Président du Conseil. Son cas, certes, n'est pas nouveau. Monsieur LA VAL appartient au groupe de ces nombreux individus qui doivent leur fortune

fortune à la misère des peuples qu'ils

ont su exploiter.

En se frappant la poitrine, Monsieur LA VAL laisse entendre, quHl est né à la manière de Michelet — comme une herbe entre deux pavés de Paris ! — Mais cet aveu n'est encore qu'un artifice. Il est mis au service d'une ambition démesurée basée sur la crédulité des peuples. Hélas !

La classe ouvrière a marché.

Elle poussa l'homme et le hissa sur le pavois, puis satisfaite elle attendit.

Vint la guerre. m

M. Pierre LAVAL pensa à ses frères de misère. Ce fut pour imiter tous ces politiciens en délire qui appelaient aux armes les camarades des usines, des bureaux et des champs, tout en se gardant bien de les précéder ou même de les suivre. La classe ouvrière n'ignore plus rien des évolutions calculées, de l'ambition jamais satisfaite, des reniements scandaleux d'un Pierre LAVAL.

Pierre Hamp dans sa fameuse lettre au financier Homberg nous le montre sous son vrai jour : tortueux, jésuite, avec Vâme et l'allure d'un maquignon !

Effrayée d'une chute, qu'elle prévoit imminente, de son pouvoir chancelant, la bourgeoisie a fait appel, dans l'espoir de se maintenir encore, à Vintègre Pierre LA VAL, qu'elle avait jugé, à sa juste valeur I

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LES PRIMAIlilJS

Caméléon de la politique, l'illustre auvergnat - 0 Latour d'Auvergne — s'est jeté sur l'offre qui lui était présentée.

Finies les idées si belles qu'il proclamait siennes dans sa jeunesse !

Oubliées, les paroles vengeresses qu'il lançait dans les réunions révolutionnaires en défi aux gouvernements.

Monsieur Pierre LA VAL est maintenant un homme sérieux, pondéré^ bien rangé et estimé par ceux-là même qu'il voulait étrangler à vingt ans !

A vingt ans !...

Alors, Monsieur Pierre LA VAL n'avait pas d'argent, encore moins d'écurie de courses ; il était pauvre, mais honnête et travailleur.

Les temps ont bien changé !

Gars qui vous seriez fait tuer pour défendre les théories développées par Monsieur Pierre LA VAL, ouvriers qui suiviez émus ses harangues enflammées, ses appels à la violence, voyez combien il vous a bernés, trahis.

Tartuffe de la politique, Monsieur Pierre LA VAL est un aventurier sans scrupules.

Il voulait l'argent, les honneurs, la gloire.

Il les a.

La prise du pouvoir, il Va réalisée en trahissant la classe ouvrière.

Et le prolétariat n'a pas réagi !

On ne sait pas ce qu'il faut le plus déplorer, ou les reniements d'un individu ou l'indifférence dune classe qui accepte, qui subit les pires avanies sans un cri de révolte, sans même un geste de dégoût envers les Pierre LAVAL qui le trahissent pour mieux l'asservir et le diriger selon leur bon plaisir.

Ouvriers, gardez vos cris de haine, non pour vos frères qui ne sont plus dans votre camp, mais pour les traîtres à votre classe qui profitent de vos divisions pour régner !

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Messages

de

l'Orient

Depuis quelques années les problèmes du proche et du lointain Orient retiennent l'attention générale, tout au moins l'attention de ceux qui ne s'intéressent pas seulement au dernier scandale mondain, au dernier film à succès, à l'opérette à la mode ou aux petites combinaisons et rivalités parlementaires.

Sans doute au premier plan il faut placer les problèmes de l'organisation politique, et notamment ceux de l'Inde. L'ancienne organisation britannique, qui paraissait si vénérable à distance et que célébraient à l'envie tous ceux qui la connaissaient mal, semble bien avoir fait son temps. Il est hors de doute qu'elle ne correspond plus aux nécessités économiques modernes, pas plus d'ailleurs qu'aux idées nouvelles des populations, et qu'elle doit être sérieusement révisée et transformée.

Ce n'est pas notre dessein d'étudier, dans le cadre limité de cette revue, des problèmes d'organisation infiniment complexes à la fois économiques et politiques, de retracer les progrès du mouvement svarajiste, ni d'évoquer la merveilleuse personnalité de Gandhi et l'ampleur de son action. La politique de non-collaboration, la résistance passive, le boycottage des marchandises anglaises, ne sont que les manifestations extérieures, alarmantes ou sympathiques suivant les points de vue,

— 291 —


LES PRIMAIRES

d'une profonde transformation dans les esprits, et c'est cela qu'il importe de souligner.

Quelque divisées qu'elles soient par leur origine et leur degré de civilisation, quelque compliquée que soit encore leur organisation sociale, les populations de l'Inde semblent cependant s'accorder sur quelques revendications communes jugées essentielles : l'urgence de diminuer l'emprise britannique, la nécessité d'arriver à l'autonomie, sinon à l'indépendance complète. De même elles semblent assez décidées à opposer chez elles, au dogme longtemps incontesté de la suprématie des civilisations occidentales, la richesse, l'originalité et la splendeur de la pensée hindoue.

Cette opposition n'est pas nouvelle. Les plus observateurs parmi les Européens avaient depuis longtemps signalé les différences profondes et même ce qu'ils croyaient être les antinomies entre deux formes de pensée et deux civilisations. Et Rudyard Kipling résumant éloquemment l'opinion générale, ou tout au moins l'opinion anglaise pouvait écrire :

West is West, and East is East And the two shall never meet.

Constatation qui s'appliquait assez bien au passé, mais programme simpliste qui décourageait d'avance tout effort sérieux de rapprochement et de compréhension.

De sérieux efforts ont été faits, surtout depuis la guerre, pour arriver à une meilleure compréhension réciproque des deux civilisations, pour multiplier les liaisons entre Orientaux et Occidentaux. Les plus fructueuses, les plus fécondes de ces tentatives ont sans doute été les plus désintéressées. Certes on peut arriver aussi à des associations d'intérêts matériels, à des accords économiques, à des unions de capitaux ou d'usines, comme à des alliances politiques, mais ces rapprochements restent généralement transitoires, les meilleurs demeurent instables et ils sont souvent générateurs de nouveaux conflits.

Aussi voulons-nous nous borner à signaler ici la particulière valeur des efforts tentés pour rapprocher des esprits qui s'ignoraient ou se méconnaissaient, pour don—

don— —


- —■ LES PRIMAIRES

ner aux hommes d'Occident une meilleure connaissance de l'Orient. Il importait, pensons nous, de corriger lei connaissances erronées, de faire disparaître surtout ce mépris facile pour une philosophie, une morale, une sociologie, un idéal qui valaient mieux que des plaisanteries faciles.

Avec un bel enthousiasme de néophytes, certains penseurs allemands, dans le découragement et la confusion de l'après-guerre, suggérèrent même de renoncer à l'idéal traditionnel des civilisations occidentales, de mettre l'Europe à l'école de l'Orient. Réaction excessive peut-être, et conseil qui ne pouvait être suivi, mais qui marquaient un redressement salutaire contre le matérialisme envahissant, contre la préoccupation unique du progrès économique, contre le culte effarant d'un « américanisme » mal connu et trop glorifié.

Il serait fâcheux sans doute de prétendre donner à toutes les races humaines une formation unique, qui correspondrait mal à leurs possibilités, à leur degré d'évolution, à leur génie propre comme à leurs conditions de vie, mais il importe plus que jamais d'habituer les peuples à regarder au delà de leurs frontières intellectuelles comme de leurs frontières politiques.. Les individus, comme les nations, doivent se familiariser avec les grands courants de la pensée humaine, doivent aussi se débarrasser de leurs préjugés et de leurs préventions. Et le Français moyen a grand besoin d'évoluer à cet égard, enserré comme il l'est trop souvent, dans les liens d'une culture et d'une idéologie trop strictement nationales.

Chaque homme qui s'efforce de comprendre le monde dans lequel il vit, doit faire sien le jugement de Romain Rolland : « La guerre a brisé les bornes du vieux monde méditerranéen ». La vie contemporaine nous pousse à regarder de plus en plus loin, vers des nations et des peuples très différents de nous, mais dont les destins sont désormais associés étroitement au nôtre. Les problèmes de la vie et de l'organisation coloniales, les relations avec les pays lointains, les prises de contact avec d'autres races, sont de tous les jours et nul ne peut prétendre y échapper.

293 —


LES PRIMAIRES

Et c'est pourquoi nous applaudissons à l'effort de tous ceux qui nous aident à élargir notre horizon, qui nous facilitent la compréhension des autres peuples et des autres civilisations. Depuis quelques années des publications à caractère scientifique, des travaux d'érudition se multiplient, qui ne sont peut-être pas toujours aisément accessibles aux lecteurs sans préparation spéciale, mais qui ouvrent une voie féconde et facilitent la préparation et la diffusion d'ouvrages accessibles aux esprits curieux W.

A côté de ces publications, dues généralement à des spécialistes, nous voulons signaler particulièrement aux lecteurs de cette revue, la série « Feuilles de 1' Inde », dans laquelle des Européens amis de l'Inde ont voulu nous apporter une autre série de documents, un autre aspect des problèmes orientaux, ceux qui émanent des Hindous eux-mêmes, des témoignages en quelque sorte qui nous retracent les aspirations et les rêves de leurs chefs ou de leurs penseurs les plus représentatifs*2).

Plutôt qu'une oeuvre d'érudition, c'est une entreprise de poète et d'artiste, et c'est ce qui en fait l'intérêt particulier, à condition qu'on ne lui demande pas ce qu'elle ne prétend pas donner. Des techniciens et des économistes, des maîtres éminents dans la connaissance du sanscrit ou du folklore, ont pu hausser les épaules et critiquer une oeuvre qui manquait de rigueur scientifique. Mais nous ne les devons pas suivre sans réserves. Pour nous qui savons toutes les insuffisances de cette pauvre petite science conjecturale qu'est l'histoire, qui savons

(1) Nous citons au hasard, parmi les plus récentes publications ; les livres de R. Rolland, Mahatma Gandhi, Ramakrishna, Vivekananda.

Les civilisations de l'Orient par R. Grousset. (Orient, Inde, Chine, Japon. Crès éditent*,)

La collection Orient chez Attinger.

Miss C. Mayo, Mother Indiar (L'Inde avec les anglais) N R. F. et sa mise au point par Lajpat Rai. Unhappy India. (Traduct. française chez Payot).

Mme Sylvain-Lévi « Dans l'Inde ».

A. Philip. L'Inde moderne. Alcan.

Ouvrages d'ampleur et de valeur très diverses, mais qui tous témoignent de l'intérêt que le public européen cultivé, prend aux questions orientales, et notamment aux questions hindoues.

(S) Feuilles de l'Inde.

N* 1 L'inde et son âme.

Ecrits des grands penseurs de l'Inde contemporaine. N° 2 R. Tagore Lucioles.

Publications Chitra. C. A. Hogman. 20, Rue Manias, Boulogne-surSeine. Librairie des Lettres et Arts, 150, Boulevard St-Germain, Paris, 6*.

— 294


LES PRIMAIRES

que la légende contient aussi souvent sa part de vérité, et qu'elle est riche en tout cas d'humanité, nous ferons bon accueil à ce trésor de légendes populaires, de folklore, de poésies, de contes dans lesquels s'exprime l'âme de l'Inde.

Manque de rigueur sans doute, et nous ne l'ignorons pas, mais cela nous empêchera de généraliser trop systématiquement ; diversité et contradictions, mais cela nous rappellera la complexité et la variété des caractères humains, et cela nous guérira peut-être de prétendre résumer en une seule formule, les aspirations et les possibilités de 300 millions d'habitants.

Ce contact avec la pensée hindoue ne sera pas sans profit. Pour beaucoup ce sera une incursion dans un domaine resté longtemps mystérieux, et ils auront la surprise d'y découvrir plus d'un caractère commun avec les civilisations occidentales d'autrefois. Ils comprendront qu'entre Orient et Occident il y a sans doute quelques différences de nature et d'esprit, mais aussi bien des différences de degré qui pourraient s'atténuer, si nons savions écarter certaines préventions.

Ce contact facilité, cette incursion dans la pensée hindoue, nous aideront à mieux comprendre la puissante et merveilleuse figure d'un Gandhi, ou d'un Tagore ; nous saisirons le secret de leur influence sur des disciples, sur une foule, sur tout un peuple. Mieux que des statistiques ou des documents d'archives, de tels ouvrages nous montrent le pathétique de l'évolution hindoue, la puissance des revendications formulées, comme l'insuffisance des solutions administratives ou parlementaires, attardées dans le vieux concept dogmatique de la supériorité européenne.

Ce n'est qu'une introduction sans doute à l'étude des problèmes de l'Orient, et qui ne dispense pas de recourir à d'autres ouvrages, mais c'est la plus savoureuse et

la plus évocatrice qui soit.

V Georges VIDALENC.

— 295 —


LES PRIMAIRES

La maison pure

Celle idée établie au coeur de la clairière, Ce loil d'ardoise, ces pierres d'argent. Celle ombre tournant sur le sol Comme un jardin glissant de violettes, C'est la maison couleur du temps, Couleur des nuits de lune au printemps, Couleur du chant du rossignol.

Point de figures aux murs,

Ces immortels qui font les morts,

Puisqu'ils agissent en moi, ils sont en moi vivants :

Qui donc oserait, marbre ou peinture,

Les accrocher contre une tenture P^

Point de consoles, point de cadres ;

Nul squelette, nul cadavre :

— Mais verte et fraîche,

Fille du soleil, fille de la terre,

La forêt toute vive dans les fenêtres !

Point de livres : ils m'ont lassé,

Je préfère un ami qu'il faille interroger,

Dont la voix ne jase pas comme la brise...

Un coeur pudique et obstiné,

Qui change cependant tous les fours son antienne,

Une tristesse pensive...

(Enfin, j'ai la mienne).

— 296 —


LES PRIMAMES

Point d'écritoire :

Ce qu'on écrit, le voilà perdu ;

Celte boue noire,

A qui lui confia tout n'a jamais rien rendu.

Je veux qu'en mon silence

Naissent par les mouvements rouges de mon coeur

Mille signes nouveaux, d'une sobre éloquence,

Et dont le filigrane empourpré

Dessine un peu plus tard, entre les mots que je tracerai,

Un astre pur, un visage feu,

Un oeil las de langueur,

Ou l'arabesque enchantée

En lueurs palpitantes et en fleurs

D'un grand arbre étoile...

Point de lampes :

Avant l'aurore, il faut prier ;

Après le soir, c'est l'heure des larmes.

Mais un effort patient qui taille la joie vivante

A même l'âme,

Et qui rejette à ses pieds,

Comme des vêlements souillés.

(Ainsi le soleil dégrossit le four),

Tout ce jargon, tout ce savoir, tous ces gestes :

— Et qu'elle se dresse,

Vertu et chair,

Ainsi qu'une statue nue

Et brillant de sa propre lumière !

O sommeil sur le zodiaque mesuré,

Long comme la nuit d'hiver, bref comme la nuit d'été ;

Sommeil constellé de songes,

— 297 —


LES PRIMAIRES

Tel que la lerre pleine de racines,

Tel que la vasle vie marine,

Et où le dormeur plonge

Jusqu'à ce qu'il ramène au malin où lout est rosée

— Une perle en pensées !

... El le réveil tandis que les feuilles palpitent

Contre la vitre.

Que le vent s'élève,

Que le soleil et l'ombre un instant se baisent,

Que le cerf suspendu dans sa pose

Mâchonne en hésitant le pétale de la rose...

(Inédit)

Albert THIERRY. (1881-1915).

298 —


Trapot

Nul ne savait son patronyme, mais tout le monde connaissait Trapot.

Il devait ce sobriquet à sa taille trapue.

Souvent, sur le chemin de l'école, nous trouvions le bonhomme ivre-mort dans le fossé. Les plus hardis soulevaient le chapeau crasseux qui couvrait les yeux du silène, mais celui-ci poussait un grognement, rabattait son feutre et se rendormait.

En hiver, Trapot qui avait la soixantaine, s'entortillait de guenilles. En été il portait une chemise sans boutons, des braies de velours poisseux, des espadrilles éculées. Quelques écoliers affirmaient que les poux, les araignées, les coccinelles, toutes les bestioles de Fherbe, fourmillaient dans la poitrine velue de Trapot.

Nous lui cédions le milieu de la route en chuchotant un bonjour timide et Trapot répondait par un bougonnement. Quand le vin lui pesait, il ouvrait une bouche d'ogre et nous nous éparpillions dans les vignes comme une volée de perdreaux.

Nous lui faisions cortège quand il était de bonne hu—

hu— —


LES PRIMAIRES SEP

meur. Il chantait son unique chanson en boitillant sur place :

a Les Prussiens en Silésie, La iou li ! »

Puis il disparaissait dans les pins ou les châtaigniers, car elle était à lui, la montagne mystérieuse et sauvage ! Il en descendait des sacs de pignes ou des fagots qu'il vendait pour avoir du pain.

L'homme entrait à demi dans le faix. « Salut Trapot ! » Il nous répondait rarement. Je crois que Trapot, comme La Fontaine aimait mieux les bêtes que les enfants.

Les nuits d'été, quand je dormais, la fenêtre ouverte, j'étais quelquefois réveillé par la chanson lointaine de Trapot. Je courais à la fenêtre, le bonhomme surgissait du clair de lune. Le grillon et les rainettes semblaient se taire pour laisser la place à Trapot qui me paraissait un enchanteur descendu sur la terre par inadvertance.

Comme les escargots, il fuyait les ubacst1). Il pressentait la bise ou la gelée et se gîtait dans les coins où le soleil arrive de bonne heure. Il se pelotonnait au pied des châtaigniers dont il vendait le terreau. L'été, il fréquentait les sources ombragées. Les nymphes devaient rire de ce faune endormi et danser à sa barbe en lui faisant les cornes.

Un jour que l'orage tenait l'horizon, je m'arrêtai avec mon père à la grotte de Trentenailles. Il faisait si chaud que les cigales ne chantaient plus. Trapot était couché à l'entrée, les doigts croisés sur le nombril, la tête à l'ombre et le reste au soleil. Tout son corps suait la béatitude. Une fraîcheur délicieuse emplissait la grotte où une fontaine nous appelait. Nous laissâmes passer l'orage,

La montagne retentissait comme un tambour. On eût dit qu'elle avait mille grottes dans ses flancs. Nous tournions le dos à la lumière et fermions les yeux dans les éclairs.

(1) Yereaat de la montagne exposé au Nord, au gel, à la froidure.

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« Que fait donc Trapot ? disait mon père. Pourquoi ne vient-il pas au fond ? » L'orage fini, nous remontâmes. Trapot était encore là, dormant son plus calme sommeil 1

Rien n'entamait sa robustesse. Cet ivrogne était d'une exemplaire sobriété : il restait des semaines sur la mon tagne, vivant d'eau, de figues et de raisins. Il avait les yeux des rapaces, l'agilité de l'écureuil. Je Fai vu défier les abîmes et je tournais la tête avec un frisson.

Il était félibre, et comme les pâtres de Virgile, il chantait ses oeuvres dans un pipeau. Sans doute il ne parlait qu'un latin barbare, mais le paysage était digne du bouvier Gallus ou de la bergère Cynthia. O Trapot, je voyais auprès de toi ces ombres immortelles et il me semblait que la lumière et la musique t'imprégnaient de pérennité.

Plus d'une fois j'ai envié ton destin. Tu pouvais prendre en pitié les opulents qui se gaussaient de ta misère. Tu pouvais, du haut des montagnes, compisser les cités avec un rire rabelaisien !

De pieuses femmes se penchaient un jour sur Trapot malade. « Trapot disaient-elles, vous êtes au seuil de la mort et vous n'avez cure de votre âme I Souvenez-vous de la miséricorde de Dieu ! Quand vos péchés seraient rouges comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la neige ! Avez-vous perdu le souci du ciel ? »

Et Trapot répondait en souriant : « Le ciel, ô Mesdames, j'y suis tous les jours, et je n'en demande pas d'autre. Le Juif de Nazareth dont vous barbouillez la doctrine aimait comme moi les oiseaux et les fleurs, les humbles choses d'ici-bas. Je suis d'accord avec le Fils sinon avec le Père. Quant à mon âme, mesdames, n'ayez point de peur 1 Au moment de partir, elle toquera la porte; elle n'attendra pas longtemps. Voici ce que je ferai ! Et Trapot souffla par dessus son épaule comme pour balayer une plume ou pour éteindre un lumignon.

Toutes les femmes se signèrent et s'en allèrent dans une sainte horreur...

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LES PRIMAIRES

f

Trapot ne mourut pas cette fois là, il devint très vieux. Un berger voyant des corbeaux lutter dans un précipice, y jeta les yeux et aperçut la carcasse de Trapot. Le solitaire ne pouvait mieux finir. On ensevelit ses reliques mais la montagne avait déjà absorbé la majeure partie de Trapot.

Son âme ne fut point clouée dans un cercueil. C'était sans doute une âme de papillon. J'imagine que cherchant un corps digne d'elle, ton âme, ô Trapot, flaire tes anciens gites, les sources qui t'abreuvaient, les tribunes d'où tu lançais tes strophes. Ton âme voltige à fleur des cimes, mais elle ne s'élève avec les vents du large que pour mieux retrouver les splendeurs d'ici-bas !

Henri SOULIER.

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LES PRIMAIRES

Freud

et

le mot d'esprit

Freud varie ses sujets plus que sa méthode et sa doctrine. Celui qu'il aborde sous le titre : « Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient » est d'autant plus caractéristique de sa manière qu'il semble moins fait pour y rentrer. Il expose d'abord laborieusement « la technique du mot d'esprit », ne faisant grâce d'aucun de ses procédés, qu'il énumère et classe. Ces procédés consistent en gros à jouer sur les mots, à les déformer, à les dévier de leur sens, à en faire un usage inattendu, qui surprend et fait rire. Les ressources du langage sous ce rapport sont infinies et l'auteur en cite maints exemples réjouissants, d'une variété instructive.

Freud remarque que ces procédés sont les mêmes que ceux de l'élaboration du rêve. Ce ne peut être là, dit-il, une coïncidence. Le lecteur français, né malin, pensera en effet que ce n'en est point une : comment la théorie qui a servi à Freud pour interpréter les rêves ne lui paraitrait-elle pas bonne pour expliquer aussi le rire ?

Cette théorie se fonde sur le libre jeu de l'association des idées.

Il faudrait distinguer peut-être l'esprit qui réside dans les mots et celui qui réside dans la pensée, comme aussi l'esprit tendancieux et l'esprit inoffensif. Mais ne nous embarrassons pas de ces distinctions, non plus que de celle qu'on pourrait faire entre les mots d'esprit remarquables par leur justesse ou « pertinence » et ceux qui ne sont que des naïvetés ou balourdises ; cherchons plutôt ce qu'il y a de commun aux diverses formes d'esprit et ce qui est à l'origine de toutes.

L'esprit ne cherche qu'à jouir de lui-même, qu'à se procurer ou à procurer du plaisir ; il s'affranchit de toute gêne, de toute contrainte ; son activité est une activité de jeu ou désintéressée ; ce qui la caractérise, c'est le laisser-aller, l'abandon. C'est par là qu'il se rapproche du rêve. Il donne libre cours aux pensées refoulées, il se

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soustrait à la censure. De là sa prédilection pour les grivoiseries : il exerce sa verve sur ce sujet défendu. La grivoiserie plaît, à elle seule, en tant que telle, sans le sel, l'agrément de l'esprit. Elle est la satisfaction d'un instinct ; elle rentre dans le libido. Le mot gaulois, c'est le propos qui déshabille ; il renferme un élément d'exhibitionnisme. L'esprit le relève, le fait passer ; mais on rit de la grossièreté plus que de l'esprit. Freud est ici sur son terrain habituel. Mais il ne s'y confine pas. Il ne réduit pas la plaisanterie à la gaudriole.'Il n'invoque celleci que comme un exemple, il ne la cite que comme un cas particulier de cette loi plus générale : l'esprit permet aux tendances, ordinairement réprimées par la censure de se manifester librement ; il élude ainsi des restrictions et nous rend des sources de plaisirs devenues inaccessibles, il sait l'art de témoigner aux gens des sentiments hostiles, sans qu'ils puissent s'en plaindre ni s'en fâcher; cela s'appelle « mettre les rieurs de son côté » ; il permet de dire ce qu'il est défendu de dire, de jeter le masque ; il fait sauter les barrières de la considération, du prestige ; il s'attaque non seulement aux personnes, mais aux institutions, aux préjugés et conventions sociales. Il est la liberté poussée à l'extrême : il s'appelle alors « le cynisme ». Il fronde la morale, les institutions respectables, comme le mariage ; il est sacrilège et impie. Heine mourant répond au prêtre qui lui dit que Dieu lui pardonnera : (( Bien sûr, c'est son métier ». Le rieur ne s'épargne pas lui-même ; parmi les meilleurs traits d'esprit sont ceux qu'on prête aux Juifs sur les Juifs. En un mot, l'esprit est sceptique.

Sachant à quoi il tend, on voit en quoi il consiste. Il considère la raison comme un trouble fête, il s'applique à la dérouter, à la confondre, à tromper la critique, à trouver un sens « à l'assemblage absurde des mots ou à l'arrangement incohéren des pensées » ; pour cela il utilise toutes les particularités du vocabulaire et toutes les constellations possibles des associations d'idées ». Il se met au service des tendances refoulées, lève l'interdit qui pèse sur elles et en ajoute au plaisir lié à la satisfaction de ces tendances celui du jeu qui lui est propre. Ce que Freud exprime assez drôlement ainsi : « L'esprit est

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composé d'un noyau formé par le plaisir primitif du jeu et d'une coque constituée par le plaisir de la levée d'une inhibition ».

L'esprit doit être considéré à un double point de vue : individuel, social. Le loustic jouit sans doute de son esprit, mais il aime surtout à en faire montre, il en tire vanité. Il en jouirait moins, il n'en jouirait pas du tout, s'il n'avait un public. Le tiers est nécessaire. On ne rit pas soi-même de ses bons mots, on en fait rire les autres. Le rire est bien plus franc chez l'auditeur que chez l'auteur d'un trait d'esprit. Cela tient à ce que le premier récolte à moins de frais le plaisir que lui procure ce mot ; « il reçoit pour ainsi dire un don gratuit ». C'est aussi qu'il n'a pas eu à lever l'inhibition qui entrave la détente nerveuse du rire. Il entre d'emblée dans l'état d'esprit du rieur ; il n'a pas à s'y mettre. Tout effort mental lui est épargné. On s'empare de son attention par surprise, on la retient « par un tour qui la captive » ; on ne lui demande que de se prêter à la plaisanterie, et cela lui est naturel, aisé, puisqu'il y prend plaisir. Le rire est donc pour l'auditeur du mot d'esprit. « Il résulte d'un processus automatique qui ne peut se réaliser qu'autant que l'attention consciente n'est point accaparée par ailleurs ». La recette pour faire rire est donc de préparer l'effet à produire, de sidérer l'auditeur, de le surprendre, de l'ahurir, de ne pas lui laisser le temps de se reprendre, de se ressaisir.

Pour bien jouir de l'effet, il faut n'être pour rien dans la préparation. Ce n'est pas la cuisinière qui fait honneur aux plats. On ne rit pas de son esprit, si ce n'est par ricochet. C'est en ce sens que le rire est un phénomène social.

Pour comprendre l'esprit il faut le rapprocher du rêve. L'analogie des deux phénomènes n'est ni forcée, ni cherchée ; elle ressort des faits, elle ne répond pas à des préoccupations de théoricien.

Le rêve veut être interprété : son « contenu manifeste » s'explique par les (( pensées latentes » du rêveur, celles-ci révélées par des associations d'idées. Les pensées refoulées de la veille cherchent une issue : le rêve leur ouvre l'accès de la conscience. La formation du rêve con—

con— —


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siste avant tout à surmonter l'inhibition de la censure qui s'exerce pendant la veille, à faire sortir dy l'inconscient les désirs réprimés, à les réaliser en images. Le rê ve transpose « l'optatif » en « indicatf », traduit le « puisse-t-il être » par le « cela est ».

De même le mot d'esprit émerge de l'inconscient. Il est une « idée subite », involontaire ; il n'est pas cherché il vient spontanément. 11 est un retour à la naïveté, à la sottise enfantine. Il lève l'inhibition de la censure, non d'une façon déguisée, comme dans le rêve, mais par un détour, en s'en jouant. Il a des traits communs avec le rêve, mais il s'en distingue : le rêve est et demeure un désir ; l'esprit est une forme du jeu.

L'esprit provoque le rire. Mais le rire comporte des variétés. L'une de ces variétés est le comique. Le comique suppose deux personnages : celui qui rit et celui dont on rit. L'esprit en requiert un troisième spectateur et juge des deux autres. La forme du comique la plus voisine de l'esprit est le naïf. Le naïf n'a pas à surmonter l'inhibition de la censure ; il l'ignore, il n'en a pas conscience. C'est par là qu'il diffère de l'esprit. C'est de l'esprit involontaire, comme l'esprit est du naïf simulé. « Le naïf est le cas limité de l'esprit ; il se produit quand il réduit à zéro le coefficient de la censure ». Le naïf n'a pas d'arrière-pensée : donc il fait rire, mais ne rit pas.

Le domaine du comique est très vaste, les procédés pour le faire naître très variés. On trouve du comique dans les personnes, dans les animaux, dans les choses mêmes ; il y a le comique des situations, le comique des mouvements (les clowns). La technique du comique comprend : l'imitation, le déguisement, la caricature, la parodie, etc. On distingue le comique volontaire et le comique involontaire. Ainsi l'enfant est comique sans le vouloir et sans le savoir : il l'est pour nous, il ne l'est pas pour lui-même. Il n'a pas le sentiment du comique. Il est comique, non quand il est lui-même, mais quand il se pose en grande personne. Le comique n'est senti que par l'adulte. Mais le comique rend à l'adulte « le rire infantile perdu », et par là le comique et l'enfantin se rejoignent.

La forme la plus élevée du comique est l'humour. Il se

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produit aux dépens de notre mécontentement, il remplace notre colère. Il domine l'événement et s'en joue. C'est un défi à la destinée. Par l'humour le moi se déclare invincible ; les événements ne pensent plus l'atteindre. « L'humoriste a retiré à son moi l'accent psychique et l'a reporté à son surmoi ». Il possède, comme le sage stoïcien, la baguette de Mercure, qui changeait en biens les maux de la vie, par la façon de les prendre ; sa manière de les prendre à lui, est d'en rire.

Le livre de Freud est plein de considérations subtiles, ingénieuses et profondes. L'idée dominante en est que le rire sort de l'inconscient et est pour nous-mêmes un mystère. « Nous ne savons à peu près jamais, en entendant un mot d'esprit, de quoi nous rions, bien que nous puissions secondairement l'établir par l'analyse. » Cette analyse, qui nous apprend pourquoi nous rions, ne se tire pas elle-même du fait d'analyser, elle le dépasse, elle en cherche les origines lointaines dans l'arrière fond de la conscience. Le rire, comme le rêve, est une énigme, une devinette. Freud a trouvé le mot magique ; qui dit tout, dissipe le mystère : l'inconscient. Mais l'inconscient a toutes les complaisances, il se prête à toutes les interprétations ; on y met et par suite on en fait sortir tout ce qu'on veut. D'autre part, il perd sa vertu lorsqu'on l'analyse ou seulement on l'énonce, puisqu'alors il change de nature ou plutôt il cesse d'être et devient conscient. Aussi les explications qu'on en tire sont-elles suspectes, si ingénieuses qu'elles soient, et d'autant plus suspectes qu'elles sont plus ingénieuses. Le rieur s'effare des profondeurs métaphysiques qu'on lui découvre derrière son rire et est tenté de s'écrier lui aussi :

Où diable mon esprit prend-il ces gentillesses ?

Il y a un abîme entre un éclat de rire et tout ce qu'on y voit de détours et d'arrière-pensée. Cet abîme, Freud arrive-t-il à le combler ? Il se trouvera toujours des esprits pour en douter. Grosclaude notamment (mémoires d'outre-bombe) soutient que raffiner sur le rire, lui prêter des intentions, c'est n'y rien comprendre. L'esprit, comme la poésie, est (( chose légère » (Platon). N'allons pas l'alourdir par un commentaire savant : ce serait l'étouffer

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et le tuer. N'essayons pas de le comprendre, si cela empêcherait de le goûter. Surtout laissons-lui la spontanéité, qui est sou essence : la belle humeur, c'est l'humeur antimétaphysique, celle qui ne comporte de dessous ni d'arrière-pensées. « Notez bien, dit Grosclaude, que Freud n'est pas insensible aux diverses formes de l'humour, mais malgré le titre même de son ouvrage qui semble précisément fait pour démontrer l'automatisme du trait d'esprit, il ne voit pas sa spontanéité jaillissante.»

L. DUGAS.

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Edmond ROCHER.

Vibars ( 1)

VIL — Suzerains

Le Bon Dieu ayant envoyé fort opportunément l'évêque à Vibars pour retremper le bloc des combattants ne s'estima point encore satisfait. Et il décida de jouer un nouveau méchant tour à Monsieur le maire Flairase que tant d'agitation commençait à tourmenter.

Ce providentiel coup de main arriva aux mauvaises têtes par des voies fort détournées à propos delà mort du sénateur Ciron.

Monsieur Ciron n'avait jamais brillé parmi les astres de la grande politique, mais, virtuose de la cuisine électorale, il était maître du suffrage restreint. Longtemps maire de la grande ville, il avait joué avec habileté de la distribution des petits emplois. Toute nomination à l'octroi, à la police, au gaz, aux tramways, aux jardins publics avait fait d'un maire ou d'un adjoint de village son obligé.

(1) Voir Les Primaires depuis mars 1931.

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On l'enterra magnifiquement et le suffrage restreint fut libre. Restait à savoir au profit de qui.

Si Vibars, flottant au-dessus du marché électoral, n'y songeait pas, notre Flairase ouvrit ses narines et renifla quel vent lui apporterait la manne.

Le parti réactionnaire pour remplacer le grand électeur mort, pensa tout de suite à Bertou. Dos convexe, poitrine concave, squelettique et flottant, Bertou ne manquait ni de sens politique, ni d'éloqnence, sens politique du maquignon, éloquence du lieu commun. Sa première élection de député avait révélé son génie. Dans chaque village,ilavaitdcsignénombre d'afficheurs ; chacun d'eux ne colla qu'une affiche mais gagna sa pièce de cent sous. Et Bertou fut élu.

La guerre lui permit un facile emploi de sa facile éloquence. Le massacre fini, il conserva pour ses auditeurs ses thèmes à succès. Celui qu'il maniait le mieux était l'appel à l'union. « Restons unis, clamait-il en ouvrant ses grands bras, restons unis, répétait-il encore, joignant les mains. » Dans un de ces discours, il ne le répéta pas moins de douze fois. Il fallait rester unis contre l'Europe jalouse, contre les francs maçons, contre les ennemis de la propriété, contre les destructeurs de la famille, contre les esprits aigris et aussi contre les esprits généreux mais chimériques.

D'une si vaste intelligence, la France ne pouvait manquer de faire un ministre ; Convexe-Concave le fut.

Du tremplin ministériel, le saut au Sénat s'imposait. Les députés l'en prièrent, les conseillers généraux l'en supplièrent, les maires l'en implorèrent et Bertou laissa poser sa candidature d'union départementale et patriotique.

Le grand journal local fit valoir la beauté de son sacrifice et flétrit par avance les misérables stipendiés de Ber. lin ou de Moscou, dont le complot contre une si émouvante concorde pourrait troubler la sérénité de la Côte d'Azur et l'avenir de la Patrie.

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Grâce à Dieu, ces misérables comprirent les bienfaits de l'unisson et se tinrent cois.

Pourtant des égarés auraient pu s'abstenir et Bertoune pas trouver l'unanimité dont la France et l'ordre avaient besoin. Les managers de l'élection décidèrent donc d'aider à l'accord parfait par quelques mesures dignes de la mémoire de feu le grand électeur Ciron.

Messieurs les délégués sénatoriaux furent prévenus par leur conseiller d'arrondissement qu'il était préférable d'arriver à la ville la veille à tel train, que le conseiller d'arrondissement leur offrait l'apéritif à tel café.

C'est ainsi que Flairase après avoir dégusté deux quinquinas citrons fut amené avec ses collègues du canton à l'hôtel Magenta. Il y fit sous l'oeil présidentiel de Monsieur le conseiller d'arrondissement un dîner tonique et réconfortant devant des verres échelonnés. Quand ce fut fini, Monsieur le conseiller remit à chacun un ticket pour le spectacle ; celui qui aimait le chant alla à l'Opéra, celui qui préférait les joyeusetés s'en fut à l'Eldorado et l'amateur d'émotions fortes gagna le cirque. Il y eut des billets pour les curieux de robes courtes.

Au matin, le conseiller rassembla son escouade et la conduisit dans la salle du vote où Monsieur Vazelin, conseiller, conseiller général et député, lui fit grand accueil et la présenta à M. Bertou. Nantis de la promesse de déjeuner avec leur cher conseiller général en un restaurant sélect, pourvus de billets pour les spectacles du dimanche et sûrs de ne point manquer d'abri pour la nuit,digneset libres, lesdéléguésallèrent porteràl'urneun vote d'union départementale et de concorde patriotique. Donc, Monsieur Bertou fut élu ; mais quatre-vingt deux bulletins blancs témoignèrent que malgré tout, quatre-vingt deux individus n'avaient point goûté les charmes de l'unisson.

La Providence ne se borna pas à infliger cette ride aux

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bons Français, elle leur ménagea un bec de gaz plus solide.

La Paix raconta en un article plein de mauvais esprit et de détails savoureux comment Bertou avait réalisé autour de sa personne cintrée, l'union quasi-générale. Elle donna le nom des hôtels où les délégués couchèrent, le nom des restaurants où ils se gavèrent et même (Dieu leur pardonne) le nom de ceux qui souillèrent les tapis avec de si délectables dîners I L'on sut que Flairase avait passé une soirée à l'Eldorado, une matinée au petit Casino et une deuxième soirée dans un music-hall marécageux.

Tout ce que le département pouvait contenir de jaloux, d'envieux, de ratés, d'aigris, de malveillants, d'esprits simplistes, de primaires, de mauvais Français se dilata de vaste rigolade.

Vibars ne manqua point d'éclater. Les journaux coururent les rues, se glissèrent sous les portes. Maître Flairase évita les courants d'air de la place. Madame eut la tête ennuyée et les yeux rouges. Vibars tendit l'oreille aux éclats de voix qui sortaient de la maison du maire.

Bientôt, il ne suffît plus de rire. Les mauvais bergers crièrent au scandale. Cette vertu de Ricord s'indigna que l'on put se vendre, cet abstinent de Mouli que l'on but tant. Et Rochu discourait sur la farce démocratique.

Le plus violent était Jean-Louis Fuchet. Depuis des mois, un gros travail s'était fait derrière ses gros sourcils ; brouillé avec l'Eglise des prêtres, il avait porté son élan vers la foi communiste ! Il s'était abonné au grand journal de Paris, avalait les opinions qu'il lui servait et affichait dans sa cuisine les caricatures aux légendes vengeresses. Il croyait sur cette terre à la Révolution, et au Paradis pour l'autre monde, au paradis où entreraient seuls les bons soldats du combat social.

L'élection de Bertou lui permit de tonner très fort de groupe en groupe. Il fallait dénuder 1? pourriture bourgeoise, et rompre à coups de barres de fer, l'hypocrite

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domination capitaliste. Dans sa bouche, la Révolution était la flamme haute qui laverait toutes les souillures de ce pauvre monde.

Quant à Flairase, ce porc à l'engrais, on lui apprendrait si Vibars était à vendre tel un troupeau.

Mais tous ces bougres de casse-tout avaient deux fois tort de honnir Flairase. Une fois, parce qu'il est illogique de vouloir empêcher un conseiller général de réunir ses amis les maires au même hôtel et de leur offrir amicalement bon diner et spectacles. Une deuxième fois, parce que Flairase ne s'était pas vendu à Bertou.

C'est que Flairase n'est pas un âne que l'on nourrit avec de la paille. Il avait été outré qu'un député se fît sénateur à si bon compte, sans cracher quelques billets bleus. II comprît d'où venait le mal ; le mal se nommait: dictature d'un homme sur le département. Il comprit quel était le salut : encourager l'opposition. Sinon, les Bertouïstes seraient toujours élus sans concurrents et ce serait pour les agents électoraux la période des vaches maigres. La période des vaches grasses, au contraire, est celle où deux forts partis sont obligés de recourir à d'incertains scrutins de ballotage. C'est pourquoi il vota blanc et souffla aux amis qu'il put rencontrer de voter blanc aussi.

Mais, ne pouvant se vanter de son indépendance, il fut accusé (voilà bien l'injustice humaine) d'avoir vendu pour trois repas les Vibarois au sénateur.

Et le jeune Vibars jura que cette injure se vengerait un jour avec bien d'autres.

VIII. — Eclats de voix

Paul croit à la magie du Progrès.

De grands esprits qui, durant leur courte vie, ont soupesé la poussière des civilisations mortes, pourront sourire de la simple foi de ce paysan. Mais lui qui croit, agit.

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Fourmi, il se prépare à bâtir patiemment une fourmilière plus accueillante.

Il n'est pas le bavard qui pérore, affirme, tranche, impose. Son éloquence n'est point fille des déclamations de meetings ; il l'a aiguisée en s'amusant des finasseries des marchands de bestiaux. Comme eux, il est habile à dénigrer d'un mot ; comme eux, il sait attendre l'occasion d'entamer la conversation fructueuse et renvoyer à plus tard la discussion bloquée !

Bientôt, dans Vibars, les idées simples s'insinuent, elles circulent de maison en maison, de rue en rue ; et un beau jour, Paul les voit reparaître devant lui, habillées de mots nouveaux, d'images ardentes, devenues irrésistibles à force d'avoir été pétries. Maintenant, Vibars croit dur comme fer, que les gros vivent sur les petits comme faucons sur la poulaille. Et sur ce thème, maille à maille, se noue un infranchissable filet.

Les vieux conviennent de ces choses. Mais ils concluent : Cela a toujours été ainsi. S'en accommoder. Ne pas se frotter aux gros. Mieux vaut se garer devant les ventres qui circulent en auto que d'être écrasés.

Ainsi, face aux jeunes, les hommes d'âge hochent la tête, pincent les lèvres et piquent de petits jets froids dans leur confiance bouillonnante : le pauvre ne sait point s'unir ; et le meilleur se décourage de ne recevoir que moqueries pour son dévouement. Ce vieux monde accroupi n'est point facile à remuer. Si c'était facile, ëh ! pardieu, ce serait fait depuis longtemps 1 II n'en a pas manqué déjà des gaillards solides pour tenter l'aventure du changement.

Derrière Paul, au coude à coude, la jeunesse gronde en réponse : " La guerre a été la leçon des déshérités. Notre sang a cimenté le bloc de révolte. Nous roulerons •ur les gros comme une montagne ! "

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Ainsi sous la placidité du village, court à ondées grandissantes, une espérance de renouvellement. Certes les Vibarois n'ont point encore mis en formules leurs désirs, mais ils ont du moins exploré leur mécontentement.

Mouli a crié au cercle avec sa véhémence grossière leur commune révolte ; ils sont rassassiés de " vivre comme des bêtes ". Et sa parole a créé un silence palpable sur les murs blancs. Alors il a développé sa pensée avec vigueur. Vivre comme des bêtes c'est travailler pour manger, — manger pour travailler, — et puis économiser ; c'est se refuser toute joie, toute fantaisie, tout coup de tête, tout imprévu, tout bien-être, tout contact avec l'humanité.

" Mon père, scande Mouli, mon père a vécu tel un bestiau et il continue dans sa bastide. Combien de fois ne lui ai-je pas dit : " Que ferez-vous de vos quatre sous ? Achetez donc un lit au lieu de dormir sur la paille dans une caisse. Le porc est mieux couché que vous". Mais dépenser un sou ? Il préférerait crever. Je lui dis : " Achetez quelques bonbonnes de vin et buvez de bons coups. " Ah ! oui 1 plutôt sortir son sang ! Quand chez moi, il aperçoit la bouteille sur la table, ses yeux troubles nous voient perdus. Dans sa vie, il n'est pas allé deux fois à l'auberge causer, retrouver des camarades, se réunir aux gens. 11 vit comme un loup. Et il jouirait si je vivais de même.

— A raison, ont murmuré toutes les lèvres, a raison, nos vieux n'ont pas vécu ; il faut vivre.

Seulement, comment vivre ? Tout manque. Les maisons étroites, sales se cachent honteusement dans les recoins qu'elles ménagent entre elles. Les meubles sont rares et incommodes. L'argent se gagne difficilement. Par nécessité, il faut lésiner, écraser sa vie et si un jour on s'oublie à mieux vivre, le lendemain la chicherie vous gouverne. Vibars est un pays maudit qui ne participe ni à la prospérité des plaines fleuries, ni à celles des montagnes herbues et boisées. Malédiction du blé à bon marché !

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Par-dessus tout, en haut, à Paris, on ne pense pas au paysan. Rien pour lui. Ce terrien qu'on devrait payer pour le retenir à la terre, on s'applique à le dégpûter. Cette année, on a encore augmenté les prestations. Pour un mesquin petit âne, quinze francs à payer, c'est l'étranglement du paysan. Toujours donc le malheureux doit-il demeurer le malheureux ?

Pendant la guerre, aux heures atroces, on avait cultivé avec soin l'idée qu'à la paix, une autre existence commencerait, que les riches dont on sauvait les trésors accorderaient un peu de vie chaude aux pauvres bougres. De tant de souffrances, un monde nouveau allait naître, un monde que l'on ne savait pas définir mais qui serait pour rhomme comme une souple couverture de laine.

Qu'y avait-il de nouveau ? Rien. On maniait de plus grosses sommes sans qu'elles apportent le mieux-être attendu. Tous avaient été les dupes de la sale guerre.

Pourtant, pour certains la tuerie avait été une bénédiction. Sur la Côte la bonne vie déferlait hautement dans les boîtes de luxe. Dans les journaux locaux, on lisait le compte rendu des fêtes. Dieu de Dieu, les femmes dont les robes valaient un troupeau et dont un collier aurait fait de Vibars un bourg coquet, Dieu de dieu, les soies, les paillettes, les linges fins, les parfums, les décolletages éhontés, les orgies à la Romaine — une nuit à Pompei, un dîner chez Lucullus, — les plats choisis, les fruits rares, les vins épais, les vins clairets, les vins dorés, les vins verts et les mousseux qui débordent des coupes, — et les danses frottées ventre à ventre, — l'odeur de bombance, de saoûlerie, de parfum et d'amour. Les jeux forts pour ces fatigués : les bals d'apaches, les dames du monde déguisées en putains et leurs messieurs singeant les marlous. Ah ! dix vrais bandits, revolver au poing, pour donner à cette racaille de luxe une émotion solide... Les autos comme des salons, les chevaux de course cent fois mieux soignés que le premier moissonneur de Vibars, les chiens pour vice et encore les boustifailles insensées et les saoûleries chères !

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LES PRIMAIRES

Le mépris, le dégoût, l'envie atrocement montés à ces bouches sauvages en une colère à la fois sainte et haineuse, animèrent pour Jean-Louis un mot en vision prodigieuse.

*" Il faudrait une bonne Révolution ".

Cela fît plouf. Et les mâchoires se serrèrent, les poings se durcirent. Durant une minute, un sang chaud anima les chairs serviles. Une Révolution. La revanche des misérables sur tous ceux qui ont assis sur la misère leur droit au plaisir, des travailleurs sur tous les fainéants ; la ruée sur les gras, —la ruée vers les faces méprisantes, — l'empoignade avec les buveurs de Champagne. Il n'y avait plus de châteaux comme en 89, mais tous avaient vu à Nice, les Palaces somptueux où les suceurs repus venus de partout éclatent de bonne vie ; c'est là que le» pauvres armés retrouveraient l'ennemi détesté devant qui, jusqu'à ce jour, humblement ils avaient tiré leur chapeau crasseux.

Et après ?

On ne savait pas très bien ce que serait après. Alors les faces anxieusement se tendirent. Comment vivraiton ? Ils se regardèrent. «Jean-Louis, intervint Paul Rochu, il ne faut pas parler de Révolution. Trop de sang, déjà. Pourtant, il faut essayer quelque chose pour sortir notre vie de cette tombe. Dans ce village, si on voulait, on pourrait arranger son existence. »

Alors ensemble, ils ont cherché ce que l'on pourrait faire. La source du Thoron donnerait pour tous de l'eau en abondance ; dans l'évier, le robinet éclabousserait sa chanson et le balancement des seaux n'arracherait plus les épaules aux ménagères retournant de la fontaine. Et elle finirait aussi la misère des nuits sans clarté, dans la rue aux pierres cabochardes. L'électricité ? C'eût été trop simple. Fallait espérer. Monsieur le maire, se flattait pourtant de les avoir entassés les vingt mille francs pour l'usine électrique. Seulement, il attendait son heure, le monsieur. Fallait qu'il s'arrange avec son vieil ennemi le

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Ricord ; et tant que le vieux seigneur et l'actuel ne s'accorderaient point, sur le dos des autres, avec la bénédiction de Bertou et de Vazelin, la racaille Vibaroise attendrait son bien-être. Ah I misère de misère !

L'on n'avait plus planté un arbre depuis que ceux de 48 avaient dressé le grand orme ; on n'arrangeait pas un coin de rue ; on laissait l'horloge à ses caprices ; les enfants de l'école, faute de cabinets, alignaient leurs culs blancs sous le mur de la route à l'heure des récréations.

Bien sûr, cent améliorations ne renouvelleraient pas leur vie. Il eut fallu rebâtir Vibars tout entier, éventrer l'entassement des maisons, annuler les fantaisies accumulées par des siècles de créations désordonnées, de replâtrage sans goût, au hasard des nécessités les plus pressantes et des partages de famille. Mais du moins aurait-on aidé à naître le jour nouveau.

Quand Roufard eut répété à Monsieur le Maire, les propos subversifs tenus au cercle, il connut son bouillonnement de colère au gonflement des veines de son front, car Flairase n'est point homme à penser haut devant autrui. Il est instruit ; il a été bon élève au séminaire jusqu'à dix-huit ans, et il se flatte de connaître les Vibarois et de savoir les diriger.

Raclant son gosier, il s'est exclamé : « Oh ! oh I » puis : « Tiens ! Tiens ! » et « nous verrons ça ».

Quand Poulet, à son tour, est venu au rapport, Monsieur le Maire avait repris tous ses esprits ; il a placidement écouté et au grand ahurissement de Poulet a ajouté quelques détails en disant : c Je sais tout, mon ami, tout. » Et Poulet, le timide Poulet a détourné les yeux car au cercle lui aussi avait serré les poings et senti le sang des Jacques échauffer sa chair.

Flairase, toutes réflexions faites, n'est pas très effrayé. « Ils » sont tous trop bêtes et trop ignorants pour tenter quelque chose contre lui. Quand on a bu un coup, on se monte la tête, mais on se dégonfle vite et au jour de l'élection, quelques bonnes paroles, quelques bonbonnes de

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vin, une main adroite sur l'urne et le tour est joué : le contre-parti s'évanouit. Les Ricord sont finis, Paul trop jeunet et un bougre comme le père Rochu réussira bien à le calmer.

Sur ces pensées consolantes, M. le Maire frotte ses mains grassouillettes et laisse épanouir la rondeur de son ventre.

IX. — Vazelin

Printemps. Déjà, les amandiers parsèment de fleurs la terre ouverte tandis que les pêchers bordent les prés d'impalpables nuages rosés.

Printemps chargé d'espoirs : prés drus, blés d'un vert profond, bourgeons cotonneux des vignes, fruits serrés sous le duvet. L'homme se gonflerait de joie si la sagesse en lui n'entretenait l'inquiétude : si souvent l'espérance d'avril avorte en mai !... Vibars craque comme une graine. La lente race de ses paysans n'a plus la sérénité d'attendre. Voici des siècles qu'elle espère et qu'elle enterre ses espoirs ; maintenant, elle se refuse à les enfouir encore ; puisqu'on lui a appris à se battre, elle veut se battre pour l'ère nouvelle, — puisque mille voix lui ont promis l'ère nouvelle.

En mai, Vazelin, député et conseiller général, voit terminer son mandat de conseiller. Il est maintenant l'ennemi pour ces hommes retombés ardents de la guerre dans la Paix gluante et louche.

N'est-il point le fils à papa qui a trouvé bien doux le nid auquel il se caresse ? A-t-il peiné, lutté pour s'ouvrir sa place au soleil ? Connaît-il comme eux, lui, l'homme rente, le désespoir des gelées de mai, des sécheresses de juin et des grêles de juillet ? Connaît il la fiévreuse fati—

fati— —


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gue des mains gourdes de moissonner, des reins cassés de se courber vers le sol ?

Etrangère la terre, étranger à tout travail, qu'il vous use au champ, à l'usine, au bureau ou au laboratoire, dans toute la précision du terme, il est le fainéant aiguillé dans la politique sans même avoir appris la vie.

A-t-il du moins plongé dans les tranchées sa jeune carcasse de riche ? Que non I II est demeuré le parfait embusqué !

Il n'est même pas père de famille ; ses quarante ans sont stériles. Il est le représentant de cette bourgeoisie dégénérée qui ne crée plus ni nourriture, ni objets, ni pensée, ni beauté, ni enfants, ni même, parla charité, un peu de joie. Rien : un nom et un portefeuille. Et cela, il le tient de son père. Comme son éloquence de commis déployant des étoffes mauvais teint il la tient des maisons où les riches préparent leurs fils à jouer leur rôle de maître.

Cet homme, au demeurant ni pire, ni meilleur que mille autres, incarne pour tous les révoltés, l'ennemi, car leurs appétits, leurs colères, leurs poings menaçants exigent un obstacle visible, tangible, terrassable.

Et Vibars s'excite. Osera-t-il venir demander les suffrages Vibarois ? Les plus violents, derrière Jean-Louis Fuchet, jurent de le pourchasser à coups de pierre. S'il ose, il s'en souviendra de sa visite ! Les vieux mesurent cette agitation d'un air narquois ; ils savent bien eux, gens d'expérience, que les protestataires se tairont. Ce n'est point la première fois que, sous le manteau, on menace le seigneur local pour tirer ensuite, bien bas, son chapeau devant lui.

Tout bonnement, ce samedi, à la brune, le père Forteau, après un coup de trompe, a annoncé, bave au menton : « Monsieur le député Vazelin, viendra voir ses électeurs, dimanche matin à neuf heures. »

Dès huit heures trente, maître Flairase flanqué de

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Billevet, grand électeur, s'établit sur la place. Forteau galope par les rues racolant messieurs les conseillers municipaux. S'amène le père Jean, puis Poulet, puis Ferra, descendu expressément de son royaume des Hautes-Terres.

Or, neuf heures tapant au clocher, ils ne sont toujours que cinq. Monsieur Flairase s'inquiète et qui à sa place n'en ferait autant ?

Et Forteau de retrotter chez les conseillers.

Au coin de la rue, c'est Nicas qui débouche, Nicas, électeur d'importance ; étonné par le vide de la place, il n'avance plus ; voilà le vieux Trilot arc-bouté sur sa canne, puis Gonzague l'aubergiste, qui se plantent avec lui.

Monsieur le maire trépigne plus fort. « Que fait l'adjoint, nom de Dieu, que fait donc l'adjoint. »

Voici, M. le curé, doux comme une image de communion et le père Rochu, rasé de frais. Mais qu'attend donc le conseil municipal ?

Aux arrière plans, des ombres filent, les fenêtres font de la signalisation.

Seigneur Dieu, que va penser le Député ?

Du fond de la vallée, une trompe d'auto appelle éperdûment. C'est lui !

Alors de tous côtés, les électeurs déboulent sur la place et se tassent dans les coins, loin de la route. « Baron, appelle Flairasse, avec moi l'adjoint, avec moi. » — « J'y vais, j'y vais, répond Baron en s'enfonçant dans le groupe de Paul Rochu. » Autour de Jean-Louis, un autre troupeau. Et un troisième auprès de l'instituteur Ordon et du docteur Sinar.

L'auto monte en modulant parfois en plainte harmonieuse sa douce aspiration : Vazelin se carre dans des autos de luxe.

« Approchez, approchez », criaille Flairase avec des gestes courts, et tirant son chapeau, il se précipite.

Voici, haut, large, ventru, Vazelin. Figure blafarde,

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cheveux noirs tirés loin du front, nez important, port de tête noble, il a conscience d'être un personnage. « Vélou, vélou, ce gros porcas, murmure le groupe de JeanLouis. )>

Le groupe de François Ordon a salué de loin, les autres n'ont point bougé et ne montrent à Vazelin que de larges dos. Poliment, monsieur le député garde son chapeau sous le bras. Il a serré des mains, il a flatté les épaules de ses amis Flairase, Billevet, Rochu, Ferra. Vers Forteau qui s'avance, trompe d'une main, chapeau de l'autre, chique en bouche, il s'empresse « Bonjour, mon cher ami. )) Et Forteau lui répond par un large et noir sourire qui fait dire à Guilair : « Ferait mieux de lui payer un râtelier, le député ! »

Vazelin observe les groupes distants : « Ce sont des jeunes,ils ne vous connaissent pas encore, ils se gênent!» Comiquement, Billevet adresse à son fils Louis et à son beau-fils Fuchet de grondeurs hochements de tête.

Puis tous ces messieurs pénètrent dans la mairie. Vazelin debout devant la table au tapis vert surveille l'entrée des électeurs. Parfois lorsqu'il reconnaît une physionomie, il porte vers elle de la cordialité plein sa figure, plein ses mains, plein son envergure.

Tête nue, les vieux électeurs, curé au milieu, se sont alignés devant les murs latéraux. Puis afflue le groupe du docteur et de François Ordon. Vazelin les accueille comme de vieux amis : « Ce cher monsieur Sinar... »

Brusquement, en flots, deux autres groupes déferlent à pleine porte. Paul et Jean-Louis sont entête, graves d'aller à leur première bataille. Derrière eux, leurs amis moutonnent et se tassent dans l'angle, hostiles. Vazelin a reculé. Il s'abrite derrière la table, y pose la serviette que son chauffeur apporte, appuie ses mains peloteuses sur le tapis usé et, dominateur, regarde la salle.

Soixante paysans, peut-être. Près de lui, latéralement un mince cordon de vieux et là-bas, au fond, cette masse qui pèse et qui le tire à elle. Il distingue mal son impor—

impor— —


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tance, mais il sent une ligne d'yeux décidés dans des figures rudes. Aimable, il invite :

« Avancez, mes amis ! »

Deux avancent, le groupe ondule sans se desserrer. Toute sa force est dans ce coude à coude. Alors, aspirés par leurs troupes, Fuchet et Paul reculent s'appuyer à elles. Mal à Taise, le politicien regarde Flairase qui réédite :

« Allons, avancez-vous ! »

De l'équipe inébranlable ne monte qu'un sourd brouhaha. Monsieur le maire et la vieille garde sentent pour la première fois qu'une volonté a pétri le troupeau.

A leur tour, des femmes sont venues s'arrêter devant la porte. Chatte a franchi le seuil et s'est appuyée au chambranle, la figure sérieuse. Tous ces politiciens, elle les a jugés depuis longtemps, — ce Vazelin, elle a lu ses discours prétentieux et vides, pourtant à cette heure, elle subit encore le prestige d'un nom et d'un titre.

«Je vous en prie, approchez, mesdames, demande Vazelin. Ce que j'ai à dire vous intéresse aussi »

Les femmes rient alors en s'étouffant, et les dernières se hissent pour voir le député.

Flairase inspecte la salle d'un oeil qu'il croit plein d'autorité et lance : « Je donne la parole à notre ami dévoué, le député Vazelin. »

« Mes chers amis, » commence le député. Au fond de la salle une voix ricane : « Ah I ah ! ah I » « Mes bien chers amis, » répète Vazelin. Et il déclanche son discours.

Qu'il est heureux parmi la foule des occupations qui l'assaillent de se retrouver quelques heures parmi de bien chers camarades, de venir renouveler les liens d'amitié que, depuis cinquante ans, sa famille a noués avec les bonnes familles vibaroises.

Monotones, les mots tracent sans éclat leur chemin, rappelant le père Vazelin, les anciens du village, la création de la route, il y a quarante ans ! Le candidat se

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flatte d'être un montagnard connaissant la campagne et les besoins paysans. Il célèbre son dévouement, jamais lassé et son amitié, jamais tarie. Toujours aux lettres innombrables, il a fidèlement répondu ; toujours, il a donné ses soins aux affaires qu'on lui a confiées. Et bien que sûr de sa réélection (il est seul candidat) il a voulu venir entendre les voeux des uns et des autres, raviver les anciennes amitiés, et connaître la belle jeunesse vibaroise. Son discours familier, il le termine en criant « Vive Vibars 1 Vive le canton de Puy-Morin ! »

Sans vigueur, douze paires de battoirs claquent. Au fond, le groupe n'a pas bougé. Durant tout le discours, il a pensé par toutes ses têtes : « Qu'as-tu fait ? Que ferastu pour nous ? Lesquels de nos soucis seront les tiens 1 )) Avec stupéfaction, Chatte a écouté. Pas un mot de la tragique situation politique ; rien que des phrases amiteuses et hypocrites comme les compliments d'un suiveur, le soir sur un boulevard peu fréquenté. Elle a regardé Paul, elle a regardé Gustave Sinar; par instants ils ont échangé des haussements d'épaules. Et dans le silence qui, après le dernier applaudissement, barre la salle, on entend du groupe sortir ces excitations :

« Allez I parle, vas-y 1 »

Vazelin inquiet observe la masse impénétrable. Au premier rang, Paul Rochu le fixe dans les yeux, puis il jette d'un trait :

« Monsieur le député, j'ai à vous dire, au nom de tous mes camarades anciens combattants, notre... » Là, le parleur s'arrête, avale sa salive, puis, il plonge : « ...notre mécontentement, notre irritation contre les gouvernements que vous avez toujours soutenus de vos votes. Nous en avons assez... » La parole manque à Paul, il hésite, il ne sait plus...

— De quoi ? interroge doucement Vazelin.

— De vous, crie une voix brutale, des bourreurs de crâne, des profiteurs.

C'est Mouli, enfoncé dans l'angle de la mairie, dissimulé derrière tous qui crie pour tous.

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Sous les mots, le député a reculé. Ses mains restent cramponnées au tapis mais son buste s'est rejeté en arrière ! Alors il prend une attitude ; son front découvert, son nez suffisant, ses yeux myopes, s'essayent à dominer le groupe ; il cherche la bouche qui a crié.

« Mon ami, mon ami, dit-il enfin, si vous avez quelque chose à me demander, avancez là ! » Mais Mouli sait bien que sa force c'est d'être un anonyme comme au travail, comme à l'assaut.

Poliment, le jeune Rochu explique au député la révolte des anciens combattants devant la sévérité des conseils de réforme et l'insuffisance des taux de pension.

Vazelin dégage sa responsabilité ; il évoque le souvenir des morts comme si un hommage allait apaiser la colère de ceux qui furent leurs compagnons de charrette. A-t-il jamais, lui, refusé de s'intéresser au sort d'un mutilé ? Quand on lui a soumis un cas, il a écrit au centre de réforme pour arracher une sentence plus favorable. Si quelqu'un n'a pu obtenir satisfaction grâce à lui, qu'il le dise 1

« — Personne ne vous a rien demandé, crie Mouli.

— Je vous assure que oui, affirme le député ! et si d'autres ont des réclamations à présenter qu'ils me les soumettent 1 Mouli se tait. Paul se tait. Inabordable, le groupe bouillonne de force sans trouver sa route.

C'est alors que Chatte a fait deux pas en avant et qu'avec sa simple autorité, elle a dit :

« Si vous permettez ?... Je crois, monsieur, que nos camarades se font mal entendre et que vous ne comprenez point ce qu'ils demandent de vous. N'est-ce pas ? interroge-t-elle, tournée vers le groupe anxieux.

— Vas-y ! Vas-y 1 Parle 1 Parle ! soufflent les hommes. Chatte a souri : « Si vous vous voulez que je traduise ? »

Vazelin mal à son aise n'a pu que souffler : « Je vous en prie. » Alors Chatte a précisé les pensées obscures. Les camarades n'attendent point de leurs envoyés au

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Parlement recommandation, protection et faveur. Soyons nets : ils n'attendent point un coup de piston. Ils veulent de justes lois qui adouciront les souffrances endurées et répareront les dommages subis. Point de faveur, la simple reconnaissance de leurs droits.

— C'est ça, c'est ça, crie Mouli, nous ne voulons pas nous casser en courbettes pour être payés de nos blessures. »

Vazelin ergote, définit le piston, l'amitié et légitime la fierté des sauveurs de la Patrie ! Enfin doucement, à petits coups insensibles, il pousse le débat sur un autre terrain. On critique l'action du député ; dimanche on élira un conseiller général ; la critique doit se tenir dans les limites de ce modeste mandat.

Un flot de protestations monte du groupe et Paul reprend :

« Aujourd'hui que nous vous tenons, nous crions nos pensées, toutes. Nous voulons dédommagement pour nos souffrances de la guerre, nous voulons l'amnistie pour nos camarades défaillants ou la punition des généraux incapables. Nous voulons la fin du militarisme contre lequel cinquante mois nous avons combattu et qu'on envoie les officiers sans soldats planter des choux ; nous voulons que l'Etat ne nous accable point d'impôts pour prêter de l'argent à des pays lointains. N'est-ce pas une honte de nous saigner de prestations démesurées ? Certaines familles sont chargées de cent francs et plus. Cela c'est le Conseil Général qui le vote. Vous les avez votées ces prestations ? »

A cette grave question tout le monde a tendu l'oreille. Oui, les vieux aussi. C'est un scandale des impositions pareilles !

Mon ami, ça se décide dans une commission à

laquelle je n'appartiens pas ?

— De quoi vous occupez-vous, si vous ne pipez mot dans les questions qui nous concernent ?

De partout montent des cris : «C'est une exploitation !

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une honte ! Un char à bancs paie comme une automobile 1 Un mauvais âne comme un gros cheval 1 On étouffe le paysan ! Tout est cher sauf le blé qne nous vendons 1» — Attendez que je prenne note, s'écrie Vazelin enfin inspiré ! Et sous l'oeil stupéfait des paysans, il tire un calepin et écrit, écrit. On respecte sa besogne. Mais à peine a-t-il noté que le harcèlement recommence sans ordre, décousu, vif, familier, ardent ; les barrières du respect sont piétinées et c'est à qui l'embarrassera ! L'un réclame des comptes pour la taxe sur le chiffre d'afiaires, — l'autre sur Tabatage des animaux nuisibles, — un troisième attaque les budgétivores. Louis Billevet lui jette à la tête le budget de la guerre, Henri Gallu la solde d'un capitaine et Mouli veut savoir pourquoi on ne pend pas Guillaume ! Et comme Vazelin s'embrouille dans la diplomatie, Mouli le coupe :

« — Des contes tout ça ! Tous les gros sont d'accord pour faire tuer les petits. »

Patatras 1 voilà que Jean-Louis parle électricité, qu'attend-on pour donner aux paysans un peu de bien-être ? Qu'ils aient tous fichés leur camp P

Cette fois, Vazelin à la réponse facile. Mon Dieu ! il ne demande qu'à soutenir de tout son coeur le projet, encore faut-il qu'on lui en présente un 1 Toute son influence est à la disposition de monsieur le maire et du conseil municipal pour doter Vibars de la fée électricité. Alors JeanLouis arc-bouté aux copains se tourne contre Flairase. Pourquoi monsieur le maire se presse-t-il si peu ? Parbleu, il attend son heure, l'heure où l'usine tournera à son profit ? Pourquoi a-t-il refusé l'expertise demandée par Ricord ? Ah I Monsieur le député choisit bien ses amis ; ce sont gens dévoués à l'intérêt du village ! Le peuple saura s'en souvenir ; il oubliera les paroles doucettes et se souviendra que les petits pâtissent afin que les gros s'engraissent. « Bravo 1 Bravo ! » crie-t-on derrière lui.

Jamais pareille confusion n'a tourbillonné autour de

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Flairase muet et voilà que Chatte élève de nouveau la voix. Elle réclame la révision des lois d'assistance ; retraite paysanne, secours aux vieillards, indemnités aux familles nombreuses. Sobrement, elle s'indigne qu'on ose offrir à de vieux travailleurs qui ont prouvé leur totale indigence dix-sept francs par mois, ou dix sous par jour à un père de quatre enfants en bas âge. Dérision. On sait que les malheureux vivent de peu et on leur jette un pauvre os à ronger. Que de chiens de riches sont mieux soignés ! Le secours que l'on octroie aux malheureux bien sages, ne les aide pas à vivre, il ne les aide qu'à demeurer soumis et craintifs.

En parlant, elle est venue jusqu'au milieu de la salle ; animée au procès de l'hypocrite charité sociale, tournée vers les vieux, elle conseille un geste d'indépendance : « Voilà cinquante ans, mes pères, que vous faites la génuflexion devant des messieurs avides de vous défendre, et à votre craintive politesse, jamais n'a répondu un acte de vraie sollicitude. Faites-vous craindre et l'on s'occupera de vous. Assez de dos courbés ! »

Brusquement : derrière elle les applaudissements éclatent frénétiques et la voix de Mouli s'élève pendant que Chatte retourne s'adosser à son chambranle :

« A bas les bourreurs de crâne ! A bas !

— Jamais je ne vous ai bourré le crâne, lance fébrilement Vazelin.

— Oui, oui, maintient Mouli vous nous l'avez bourré.

— Quand ?

— Vous le savez mieux que moi.

— Avancez que je vous voie, s'encolère Vazelin. Ne restez pas caché.

— Vous vous êtes bien caché pendant la guerre, vous, embusqué 1 »

Le mot est arrivé à toute volée sur la figure lasse ; étourdi, l'homme flotte un moment, ventre rentré, mains agitées vers ses papiers épars sur la table ; pêle-mêle il les engloutit dans sa serviette. Un silence épais emplit la

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salle. Puis le vaincu se redresse pour une dernière manoeuvre :

« En tout cas, dit il très vite, j'ai fait mon devoir. Votez à votre idée ; je suis sûr d'être élu. Il me manquera dix voix, vingt voix à Vibars, le résultat n'en sera pas changé. Seulement, à mes demandes de subventions, monsieur le préfet se souviendra que cette commune est en révolte contre les bons français qui gouvernent la Patrie et malgré mes efforts, vous n'obtiendrez rien. »

A ce doucereux chantage quelques coups de sifflets montent aigus du groupe mouvant. La clameur populaire s'enfle enfin : « Sortez-le ! » Remous. Flairase se précipite : Sinar, Rochu, Ordon maintiennent leurs camarades. Très pâle, un Vazelin habitué aux conférences privées, aux assemblées choisies, aux auditeurs inlassablement muets, un Vazelin qui attendait autour de sa personne dodue une unanimité réconfortante, ne comprend plus ; « mais ils sont fous ces gens qui hurlent ? »

Dans sa mémoire, bouillonnement de vieux textes flétrisseurs de populace. En eux, l'homme d'ordre retrouve le mot magique : les meneurs I Ceux là paieront pour tous 1...

Dès la sortie, sur la place, Catherine a connu la faveur du village. Même des vieux sont venus la remercier d'un mot rugueux. Et quand le père Trilot a mâché :

« Faut que je te dise merci pour nous avoir défendus nous autres les vieux » elle s 'est senti payée, mais elle a répondu malicieuse : « Oui, mais vous voterez pour lui !» Trilot n'a pas dit non ; il a écarté ses bras comme pour invoquer la fatalité et s'excuser de lui demeurer soumis.

Vers le soir, Catherine a rencontré Mademoiselle Isabelle Pointu, l'institutrice de Vibars. Mademoiselle a la peau triste, les yeux éteints et les dents jaunes, pourtant elle a conscience de son importance sociale et elle ne se confond point avec la gent paysanne qu'elle fréquente à contre coeur.

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Mademoiselle Isabelle Pointu a échangé avec Madame Catherine Sinar des propos dépourvus d'intérêt sur les potins delà sous-préfecture auxquels Catherine n'a point encore eu le temps de s'initier.

Puis, elle a dit d'un ton indéfinissable où se marient l'en vie et la réprobation: «Il paraît que vousavezeu un joli succès à la réunion Vazelin... Vous ne manquez pas de courage. »

Et comme Chatte sourit sans répondre, elle ajoute :

« Je ne comprends guère le sentiment que vous portez à tous ces paysans. Ils sont si sales, si grossiers, si ignorants. »

Chatte bien doucement a répondu :

« Il ne nous appartient pas de reprocher aux malheureux leur situation, mais de nous employer à la faire cesser. S'ils connaissaient l'hygiène, la politesse, les belleslettres et encore les sciences exactes, quels motifs aurionsnous de nous occuper de leur sort ? Serait-ce pour réclamer leur droit au Champagne ? Ils auraient conquis avec leur dignité d'homme les moyens et la volonté de la faire respecter ».

Elles firent toutes deux quelques pas sur la route où des pétales de pêchers couraient comme des papillons sous la brise et Chatte termina son prêche : «Nos enfants, Mademoiselle, ne les aimons-nous pas malgré leurs défauts P » Elle sourit un peu avant de glisser « Et ne nous aimons-nous pas malgré les nôtres ? »

Mademoiselle Pointu ne suivit point Catherine sur le chemin d'humilité où elle voulait l'engager et elle s'écria :

« Comme tout est vert le long du Riou et comme les arbres fruitiers sont jolis cette année ! Nous aurons des fruits en abondance, n'est-ce pas Madame Sinar? »

{à suivre) Baptiste GIAUFFRET.

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Commentaires

PENTECOTE

*?• La tâche favorite des enfants de choeur, c'est de distribuer le gâteau bénit, un jour de fête. Si le donateur est généreux, il reste quelques morceaux de brioche au fond des corbeilles ; et, en vertu de je ne sais quelle encyclique, les dits morceaux, après la messe, ne peuvent rester en contact avec les linges sacrés : ils se réfugient dans les poches des clergeons qui peuvent ainsi manger de la brioche sans courir à la ruine.

Un jour de Pentecôte je fus chargé de distribuer le gâteau bénit dans la nef, mais du mauvais côté, du côté des musiciens de l'harmonie. Ces musiciens étaient insatiables. On ne pouvait circuler entre leurs rangs et il fallait leur laisser la corbeille. Ils se la passaient, l'allégeaient, la vidaient en un clin d'oeil. Ils fournissaient de dessert leur famille, remplissaient de brioche leur casquette et le ventre de leur instrument. Avec de tels gaillards qui décrétaient l'abolition de mes privilèges, je risquais fort de ne pas bénéficier de ma dîme. Je dus revenir plusieurs fois à la sacristie où le marguillier m'accueillait par des jurons de mécréant. A la quatrième corbeille, il me conseilla de renoncer à rassasier les artistes et d'offrir mon gâteau à des gens moins affamés.

Ce que je fis en surveillant ma distribution afin qu'elle me laissât quelque profit. Je la surveillais si bien, qu'au moment de l'élévation, j'oubliai de m'agenouiller et de baisser la tête : ma corbeille était dans une rangée. Le paroissien qui la tenait me souffla tant fort qu'il put :

— A genoux, petit, à genoux I

Ce rappel à l'ordre me troubla et je tombai à genoux, face à l'orgue, offrant le bas du dos à l'autel, aux prêtres,

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au mystère divin. Je me relevai au milieu des rires et repris ma corbeille : elle était aux trois-quarts vidée. Je compris alors pourquoi mon paroissien m'avait rappelé au respect des marques extérieures de dévotion.

Au retour de la messe, les poches plates, je racontai cette aventure à mes parents. Mon père me dit pour me consoler :

— Tu oublies que le jour de Pentecôte, tout se fait à l'église par l'opération du Saint-Esprit...

Roger DENUX.

1QURNANTS

Si Ton veut se faire une idée assez précise de la façon dont nous concevons en France les études de Préhistoire, il suffit d'aller voir comment est installé l'Institut d'Anthropologie.

C'est, non loin du carrefour de l'Odéon et de la Faculté de Médecine, une vieille maison qui abrite en même temps, sous un toit plusieurs fois centenaire, le Musée Dupuytren. Les salles du bas renferment toutes les pathologies, toutes les anomalies, toutes les monstruosités arrachées par la main des médicastres à la pauvre nature humaine. Des foetus sanguinolents macèrent en des bocaux d'eau-de-vie, auprès de quelques spécimens anatomiques qui semblent échappés d'un cauchemar shakspearien. En quittant ces lieux d'une fantaisie si spéciale, on accède, par un escalier en spirale, au dernier étage de la maison. Tout là-haut, sous les combles, on peut acquérir à prix réduit, plusieurs fois la semaine, les rudiments de la Préhistoire.

J'ai suivi assez longtemps ce curieux enseignement, qui se faisait alors dans des conditions matérielles invraisemblables. Pour entendre la bonne parole, nous étions bien une vingtaine qui nous retrouvions, avec des allures de conspirateurs, dans une petite salle garnie de bancs raboteux et chauffée pacifiquement d'un bon vieux poêle Godin. A l'orifice de l'escalier émergeaient l'un après l'autre des auditeurs d'aspect varié. J'ai gardé, entre autres, le souvenir d'un personnage barbu, dont la redingote participait de la lévite et de la robe de chambre, et qui raflait dans sa serviette tous les papiers

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blancs abandonnés sur les tables. L'été, quelques femmes en toilettes claires montraient dans cette soupente, des bras nus qui n'étaient point désagréables à regarder.

Sur le coup de cinq heures, le professeur Capitan faisait une entrée discrète par une porte du fond, il était voûté, alerte, et non dépourvu d'éloquence. Les mauvaises langues prétendaient que ses monographies les plus célèbres étaient l'utilisation adroite de travaux effectués par d'obscurs collaborateurs. Il est de fait que sans l'instituteur Peyrony, qui découvrit et étudia le premier les fameuses grottes des Eyzies, maintes publications du Docteur Capitan n'eussent peut-être jamais vu le jour. Quoi qu'il en soit, l'enseignement de ce maître était marqué au coin de la vraie science. Excellents aussi étaient les cours de M. de Mortillet. Mais l'écho de ces conférences ne franchissait guère les portes de la vieille maison.

Le jour où l'Institut d'Anthropologie voulut célébrer son cinquantenaire, le Ministre vint rue Dupuytren pour la première fois de sa vie. Je tairai le nom de l'homme d'Etat qui gravit, avec les gentilshommes de sa suite, l'étroit escalier. Profond fut l'étonnement du Grand-Maître en découvrant la portion d'établissement vouée à l'enseignement préhistorique. Je me souviendrai longtemps de ces regards stupéfaits, de cette gêne brusquement éveillée devant les salles au plafond bas, l'éclairage vétusté, l'indicible pauvreté des locaux. Le discours officiel ne pouvait éviter une allusion à tout cela. J'admire encore, en y pensant, l'adresse avec laquelle l'orateur sut évoquer l'état des choses qu'il venait de découvrir. Le véritable laboratoire d'un savant, dit-il, est dans son cerveau. Je revois l'estrade étroite, les fauteuils usés, et ce regard oblique de l'homme qui parle, le bras tendu. Et dans le fond, sagement assis, les professeurs de l'Institut, songeant à leurs collections dépareillées, aux appareils incomplets, aux crédits insuffisants, à toute la ferraille et la paperasse et la poussière au milieu desquelles ils devaient vivre, sous l'égide des encouragements ministériels.

J'ai revécu cette scène digne de Becque en lisant le récent ouvrage de Gérard de Lacaze-Duthiers La Philosophie de la Préhistoire, qui vient de paraître chez Flammarion. On connaît Gérard de Lacaze-Duthiers qui promène à travers la vie et le cinquième arrondissement une cravate lavallière, un re—

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gard tranquille, et une érudition de bénédictin. Au temps où il préparait son livre, je le voyais parfois à la Bibliothèque Nationale. Dans cette atmosphère surchauffée, il travaillait, pour des raisons inconnues, avec le chapeau sur la tête. Il fut certainement le premier à sortir des rayons les livres de Boucher de Perthes, qui dormaient là depuis plusieurs lustres. Le résultat de ses recherches nous est donné aujourd'hui en une importante publication, qui projette des lumières toutes neuves sur les origines et les débuts de la Préhistoire.

Sans doute, cette grosse question avait déjà été abordée par le professeur Boule, dont les Hommes fossiles renferment un chapitre sur l'historique de la science nouvelle. Mais Boule n'a fait qu'entrevoir le génial visage de Boucher de Perthes, et ne semble pas avoir senti tout ce que l'auteur des Antiquités celtiques, avait de puissamment original. M. Gérard de Lacaze-Duthiers consacre la deuxième partie de son traité à étudier l'archéologue d'Abbeville. Il nous montre le talent encyclopédique de ce précurseur, son ardeur au travail, la générosité de son esprit. Car le fondateur de la Préhistoire fut aussi un grand pacifiste. Il est bon de savoir que la jeune science naquit sous l'auspice du rameau d'olivier.

On lira avec le plus vif intérêt le récit des mésaventures de Boucher de Perthes, dont les opinions heurtaient de front les idées de l'époque. Le plus officiel des géologues, l'Académicien et Secrétaire perpétuel Elie de Beaumont, mit tout en oeuvre pour étouffer la voix du novateur. La famille de Boucher, effrayée de la polémique, fit retirer du commerce les Antiquités celtiques et autres ouvrages, après la mort de l'auteur. La conspiration du silence alla si loin que Victor Meunier, ayant raconté toute l'affaire dons son Histoire de Vhomme fossile, vit son livre refusé par le même éditeur qui l'avait accepté quelque temps auparavant. Il fallut attendre l'année 1900 pour que M. Thieullen, grand admirateur de Boucher, pût enfin assurer la publication de cette oeuvre.

Avec une patience infatigable, M. Gérard de Lacaze-Duthiers a dépouillé tous les journaux et revues de l'époque ayant trait à cette Affaire Dreyfus scientifique. Il a ouvert les collections jaunies du Siècle, de Y Opinion nationale, de la Revue des Deux Mondes, et autres périodiques qui se situent, depuis leur fondation, à l'arrière-garde des idées. Son récit est passionnant comme un reportage et vivant comme

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un roman. En sortant de cette lecture, on est tout à fait édifié sur le compte des savants patentés qui ont, pendant trente ans, saboté le développement des recherches archéologiques. Il faut même se demander s'il ne reste pas encore quelque chose de l'ostracisme dont on a frappé jadis le père de la Préhistoire. Voici ce qu'en dit M. de Lacaze-Duthiers :

« Pendant longtemps, VAcadémie de Reims mit au concours un éloge de Boucher de Perthes, puis le concours fut supprimé faute de candidats. Ajoutons que le Larousse, le Vapereau et la Grande Encyclopédie ont consacré au savant de vagues notices. Son nom brille par son absence dans le Manuel Bibliographique de Lanson. On n'a pas publié d'étude d'ensemble sur l'oeuvre de Boucher de Perthes, vaste cerveau encyclopédique et remarquable polygraphe auquel rien de ce qui est humain ne fut étranger. »

Cette lacune est désormais comblée. Grâce à M. de LacazeDuthiers, la belle figure de Boucher de Perthes entre en pleine lumière. La Philosophie de la Préhistoire, qui en est encore au premier tome, nous permet les plus belles espérances pour les volumes suivants. La somme que va nous donner son auteur doit compter parmi les monuments intellectuels de notre temps.

Pierre MASSÉ.

ART

LE SALON DES INDÉPENDANTS

Le salon des Indépendants, eut son utilité en 1884, date de sa fondation, époque où les artistes qui ne suivaient pas les pontifes de l'école des Beau\-Arts, n'avaient point le droit de se manifester, les portes étant hermétiquement closes devant ces jeunes, qui, librement formés, concevaient 1 oeuvre peinte ou sculptée, non sur des dogmes, mais personnellement — Bousculant les vieux préjugés de l'école, cherchant la vie, où le professeur ne trouvait que stérilité, ces novateurs créèrent le Salon des Indépendants, sans jury, sans récompenses.

Aujourd'hui, cette formule est périmée, ne répond plus à un besoin comme lors de sa fondation. La porte largement ouverte é tout venant, c'est l'envahissement du Grand Palais, par la petite oie blanche» ou le grand dadais, qui subitement se découvrirent un vrai

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talent, en rêvant du douanier Rousseau, se voyant après avoir barbouillé deux toiles pour les In dés, portés au pinacle de la gloire, éclipsant la renommée naissante d'un marchand de frites ou d'un mécanicien, que venaient de lancer quelques critiques à la solde de la rue de La Boëtie. — Vinrent aussi, pour grossir ce flot de nullités, tout ce que les Artistes français compte de négligeable.

Sous couleur d'égalité, le comité, par une décision malheureuse, sacrifia les artistes de valeur, à cette cohorte de sous-pompiers et amateurs. La vieille société vit, d'année en année, s'éloigner ceux qui firent sa force vitale.

Cetti* année, plus que jamais, le Salon est d'une pauvreté décevante. Parcourons les 42 salles à la recherche des quelques artistes perdus en cette galère.

Paulémile Pissarro, en constant progrès, marque une étape de plus —ses toiles de Lyons-la-Forêt, d'une placidité parfaite, où vibre les verts multiples, qu'il sait si bien choisir, pour rendre l'atmosphère paisible des bords de l'Eure. Nous attendions mieux de Balande, qui nous avait fait de belles promesses voilà quelques années, lors de son voyage à Cahors. Charlcmagne peintre aux accents puissants, campe dans une palette volontairement sombre, ses sujets de prédilection, très divers, mais toujours émouvants ; il s'avère l'un des meilleurs peintres de sa génération. Une grande composition de Corbellim, sans homogénité, ce peintre étant plus à l'aise dans des toiles de dimen ions moindres. Deux paysages lumineux et admirablement campés, de la vallée du Celé, de Marcel Bach, pays qu'il affectionne particulièrement et qu'il sait transcrire dans une gamme de gris colorés. « Nature morte au masque » de Chape lain-Midy, harmonie de tons délicats.

Bénatou devrait bien troquer sa palette, ses harmonies bleues nous semblent d'une facilité décevante. Antral se cherche et réussit amplement, quand il reste dans les gris qui lui sont chers ; sa toile Provins est une preuve de sa belle évolution. Deux petits dessins, d'une belle venue, de Jean de Botton qui le représentent bien mal en ce salon, habitués que nous étions à voir de lui des compositions importantes et toujours d'un beau talent.

Georges Cyr, peintre sensible des bords de la Seine en se jouant admirablement des tons délicats, traduit très justement son atmosphère brumeuse. Un paysage largement peint d'André Foy aux tons magistralement orchestrés. En une palette flamboyante, qui éclate comme un feu d'artifice, Desnoyer campe avec truculence le Lido, et le port de Venise. Des vues aux chaudes tonalités ocres de Glùckmann. Vieilles ruelles, rues de guingois, pierres vétustés, sujets de prédilection de G. Delatousche, qui dans une gamme grise, évoque avec vérisme, la misère qui suinte de ces quartiers déclassés de notre capitale. Son oeuvre douloureusement humaine, le classe en tête des

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meilleurs peintres de nos faubourgs. Dans différentes salles, nous retrouvons des démarquages de ce peintre, n'est-ce pas Ithier, Bernard... Un autre peintre personnel de Paris, Juliette Deshayes, nous donne « le quartier israëlite », largement peint, dans une harmonie claire, aux tons sensibles. Harboé, Porturier, Médici, Renefer, Besse, nous avaient promis beaucoup mieux. Une oeuvre expressive de Joubin : femme à contre jour. Lallemand évoque puissamment l'île de Batz. Girard-Mond « Le hameau de Dormont », le premier plan solidement peint, fait chanter la délicatesse du fond où s'harmonise la fluidité des tons d'une justesse remarquable. Du même, un portrait de Jules Rivet, notre confrère du Canard, Enchaîné, figure justement traitée, confirme l'espoir que nous avons en ce peintre. Mallia, peint avec une grande sensibilité, l'atmosphère grise du port de Honfleur. Une fougueuse partie de foot-ball, d'Adrienne Jouclard, une des seules femmes intéressantes, parmi celles, nombreuses, de ce Salon. Luce, chante en de chaudes et délicates tonalités, le travail des champs. — Pau-Planas une nature morte où se joue la difficulté, traitée dans une note sombre d'une composition sobre, oeuvre d'une sensibilité extraordinaire. — Texier, un portrait véridique, du peintre Luce. — Urbain, de savoureuses petites toiles. — Signac, président du Salon, une délicat? aquarelle. — Holy, ses norvégiennes nostalgiques. — Salvat chante Collioure. —Falter, trop appliqué. — Esafci, Oquiss, Ohashi, trois Japonais, qui peignent le vieux Paris avec intérêt. — Péronne, un peu trop Gromaire, ainsi que Jules Joets. — Sautin, deux paysages. — Berjonneau, Besse, Frémond, Charles Guérin toujours égal à lui-même, Margat, deux dessins, S. H. Moreau, des aspects de la zone, Georgette Nivert, des nus, Robert Le Noir, de belles illustrations, Georges Duval, natures mortes, Brugnaud, vieilles rues.

La section de sculpture est aussi bien mal représentée. A part quelques artistes de valeur, combien est grand le nombre de marrons qui poussent comme de mauvaises herbes, dans les allées du Grand Palais.

Chauvel, « une femme au collier », dans la bonne tradition qui le place dans la lignée de nos meilleurs statuaires contemporains. Du bon animalier Guyot, un éléphant très justement campé. Lémar, un autre animalier : un ours couché largement traité, Matéo Hermandez nous donne toujours des oeuvres de tout premier ordre. Artus, qui démarque Pompon. Pèpe, son corbeau en bois d'une belle venue.

Les Indépendants ont organisé une rétrospective à Joseph Rossi, qui nous fut enlevé prématurément en juin dernier lors d'une dramatique noyade à Anet-sur-Marne. Peintre de la banlieue désolée, des grands terrains pelés où un chtval squelettique cherche sa maigre pitance, de l'usine qui enfume le ciel et tend son voile gris au dessus de cette lamentation, de la grande routeque bordent quelques arbres cen

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tenaires où les chevaux regagnent péniblement l'écurie après les durs labeurs. Autant de sujets chers à Rossi, qui traduisait cette âpre atmosphère, avec sa grande sensibilité, en larges a-plats, simplifiant les lignes, et savait avec cette poésie réaliste qui lui était propre, donner une vision poignante et criante de vérité, de cette misère qui encercle la ville tentaculaire.

Nous avons trouvé une cinquantaine d'artistes, sur plus de 2.000 exposants — c'est une faible, très faible proportion. Ces quelques artistes personnels que nous retrouvons soit dans les autres Salons, soit dans les Galeries, ont bien tort de galvauder leur talent dans cette immense foire aux croûtes.

J. MAUDUILT.

PROPOS D'UN UTOPIEN

Parmi tous les scandales qui bourgeonnent, trognonnent et champignonnent sur notre époque comme des champignons sur du fumier, il ne paraît pas facile de décider lequel est le plus scandaleux. Il en est un pourtant qui s'impose à mon esprit avec une persistance morbide et qui finit par me sembler plus nauséabond encore que tous les autres. C'est celui des affaires de Guyane. Non pas tant l'affaire du meurtre de Galmot, meurtre qui reste mystérieux d'ailleurs, que l'affaire de l'élection de M. Lautier, noble seigneur à privilèges de cette troisième République qui n'a pas encore eu sa nuit du 4 août.

Cette élection, elle, n'est nullement mystérieuse. Les faits ont toujours été connus, mais le procès de Nantes a eu le mérite d'attirer l'attention sur eux et de les mettre au grand jour. Le fait que M. Lautier s'est vu attribuer 1876 voix à Cayenne alors que le nombre des votants n'a jamais dépassé 1350 suffirait à lui tout seul à justifier tout ce que nous allons dire. Est-il besoin d'insister, après cela., sur les violences dans la salle de vote, et autour de la salle de vote, les interventions illégales des gouverneurs et des fonctionnaires, le dépouillement illégal et à huis-clos des bulletins de vote ? Relevons seulement, à titre d'indication, le silence majestueux que M. Albert Sarraut, ministre des Colonies, opposa en 1922 aux communications du Gouverneur Le jeune qui l'informait de quelques-uns des hauts faits du dénommé Gober. Il y aurait là un bien joli livre à écrire, pour ces messieurs qui font dans la littérature élégante : Les Silences d'Albert Sarraut. Allons,

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monsieur Maurois, un peu de cran : voilà un personnage qui vaut bien votre colonel Bramble.

Ce qu'il y a de pharamineux dans cette histoire que notre morne opinion publique semble avaler et digérer si sereinement, c'est que plus on l'examine, plus elle est belle ; plus on y réfléchit, plus on voit les conséquences se développer magnifiquement, en éventail de pourriture et de nécrose.

Songez en effet que même en se plaçant sur le terrain étroit de la science juridique, il ne fait pas de doute que M. Lautier n'est pas élu, n'a jamais été élu député de la Guyane. C'est illégalement qu'il a été proclamé député ; il n'est pas, il n'a jamais été représentant du peuple, et tous ses actes en tant que législateur se trouvent par la même frappés de nullité. Tous ses votes sont nuls, ses discours non avenus, ses interventions illégales. Et, bien que les ministres puissent être choisis en dehors du parlement, on se demande s'il pouvait être légalement sous-secrétaire d'Etat, cet homme qui aurait dû être pour le moins déchu de ses droits civiques. Les actes du satrape guyanais en tant que sous-ministre seraient donc ainsi entachés d'irrégularité. Et par ricochet, ceux de ses collègues. Jusqu'à quel point le ministère Tardieu était-il légal ?

Vous me répondrez, en haussant les épaules, qu'il faut être bien gobe-mouches et bien badaud pour se préoccuper de ces questions de légalité et de régularité au milieu du déferlement de scandales qui nous submerge. Mais c'est justement là que je voulais en venir. Si la légalité ne peut plus être prise au sérieux, même par les badauds, on se demande ce qui reste debout dans une société pareille. On a l'impression de voir tout s'écrouler en poussière. Et comment avoir le courage d'agir, de choisir, de juger, de pardonner ou de condamner, alors que juges, députés, ministres, fonctionnaires et simples citoyens semblent les acteurs d'une farce grotesque et décousue. Dois-je le dire ? C'est l'attitude des députés que je comprends le moins, et spécialement celle des députés socialistes et communistes. Pour les autres, je ne m'étonne pas qu'ils se trouvent à l'aise au milieu de la farce, car je les ai toujours pris pour des farceurs. Mais il me semble que si j'étais à la

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fois député et honnête homme, il ne me resterait plus qu'une chose à faire, ce serait de donner ma démission, de m'en aller. Il me semble que ma. première réaction serait de dire : Non, assez, à d'autres ! A d'autres le soin de tenir leur rôle dans cette bouffonnerie guignolesque et grand-guignolesque. Je ne veux pas légitimer plus longtemps par ma présence une aussi insane parodie.

Mais pourquoi se placer dans l'hypothèse et se borner aux députés ? Ce que nous venons de dire peut s'appliquer avec autant de force aux magistrats, aux fonctionnaires, à tous ceux qui participent de près ou de loin à la chose publique, donc aux simples électeurs, c'est-à-dire à nous tous. Où puiser le courage de continuer à administrer, à discuter, à voter, lorsque les filous se moquent des juges, les administrateurs de la justice, et que voter aboutira tout au plus à fabriquer un porte-coton pour banquiers, ou une ombre falote dont l'autorité pourra être contrebalancée par celle d'un Lautier. Quand on y songe, on en vient presque à se demander s'il ne vaudrait pas mieux donner sa démission définitive, non seulement d'électeur, mais d'homme, et déguerpir, comme disait Laforgue, vers l'inclusive sinécure. On ne peut cependant pas aller jusque-là. Ce serait vraiment trop bête, encore plus bête que de voter pour Péret ou de confier son argent à Oustric ou à Hanau. Mais il faut que toutes ces histoires nous apprennent à regarder en face la triste vérité. On ne peut pas se le dissimuler : l'ordre, la justice, la bonté, tout cela n'est qu'un idéal qui n'a jamais été atteint ni même approché à aucune époque, ni dans aucun pays. Dans quelques moments d'accalmie, ou dans les ilôts paisibles de la vie, au sein de l'enfance ou au fond de quelque province, on croit l'entrevoir, cet idéal, on croit déjà le saisir, le toucher, mais ce n'est qu'une illusion. Il faut s'accoutumer à cette idée désolante que nous en sommes bien loin, que, même en mettant les choses aux mieux, nous ne pourrons avancer que de quelques pas sur la route du progrès pendant toute la durée de notre courte vie, et même que nous pouvons mourir à tout instant au milieu d'une période de régression, avec la certitude d'avoir reculé au lieu d'avancer. Nous ne saurons jamais, même, si d'autres, plus heureux que nous, pourront avancer vers leur rêve. Nous sommes en pleine barbarie.

Régis MESSAO.

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CINÉMA

DEUX ASPECTS DU CINEMA FRANÇAIS « JEAN DE LA LUNE » ET LE « MILLION »

Le cinéma français vient de nous donner deux films qui méritent de retenir l'attention : le premier est un succès brillant dans lequel le cinéma ne tient pas exactement sa place ; le second est une pleine réussite, un retour de la véritable formule cinégraphique, la part du son y étant ramenée à ses justes proportions.

* * *

Jean de la Lune est une pièce de Marcel Achard qui fit une brillante carrière à la Comédie des Champs-Elysées.

Le héros, Jean de la Lune est un garçon bizarre, un hurluberlu, pourrait-on dire, qui possède au plus haut degré une qualité précieuse, l'optimisme : l'optimisme donne la confiance en soi. Quand on est sûr de soi, on triomphe facilement d'un tas de choses. L'optimisme de Jean de la Lune est à toute épreuve, il est intransigeant. C'est un optimisme qui n'admet pas l'insinuation qui pourrait le déranger. Or, Jean de la Lune est précisément l'époux d'une femme inconsciemment volage, d'une femme qui voltige sans penser à mal d'un amour à un autre, d'une garçonnière à une autre. Cette femme, Marceline, a un frère qui est un drôle d'oiseau. Il lui tient lieu de secrétaire, il fait les commissions. Au besoin, il « tape » sympathiquement l'amant du jour. C'est un petit débrouillard qui, à l'occasion, compose de la musique. Accessoirement, il chante faux.

Jean de la Lune ne voit pas que sa femme le trompe. Peut-être est-ce parce qu'il ne veut pas le voir. Dans les circonstances les plus scabreuses, il se donne la peine de ne pas comprendre et sourit.

Une fois même, sa femme, qu'un tel flegme étonne, lui demande :

— Es-tu un type épatant ou un imbécile ; Et Jean de la Lune de répondre :

— Je suis un type épatant mais je t'aime comme un imbécile ! L'optimisme de Jean de la Lune a du bon. Il fait la conquête de

Clo-clo (c'est le frère de Marceline) qui trouve que son beau-frère est décidément un chic type. La conversion de Clo-clo est telle que ce jeune homme refuse de suivre sa soeur loisque celle-ci se décide à plaquer définitivement son mari pour s'en aller avec un quelconque gentilhomme. Et Marceline reviendra. Il lui suffira de s'éloigner de Jean de la Lune pour comprendre toute la valeur de cet époux exceptionnel. Jean de la Lune feindra de ne pas avoir remarqué sa

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fuite et la vie reprendra, avec en plus, de la part de la jeune femme, un amour réel et unique.

De cette pièce, Jean Choux, talentueux metteur en scène dont on a pu apprécier, il y a quelque mois, La Servante au grand coeur, a fait un film. Marcel Achard a remanié son dialogue pour l'adapter au découpage cinématographique. Il est intéressant d'examiner le résultat obtenu. Nous sommes en présence d'un échantillon de ce que pourra être le théâtre littéraire de demain : une pièce jouée par des comédiens excellents que l'auteur a pu conseiller directement et qui, partout où elle sera représentée sera jouée de la même façon, avec le même talent, par les mêmes acteurs. Avec Jean de la Lune nous avons une impression neuve, une impression qu'aucun film jusqu'alors ne nous avait donnée : celle du coup terrible que Y écran parlant peut porter aux tournées théâtrales de province. Pensez donc : le public de Romorantin, de Montélimar, de Dunkerque ou de Plougastel aura, comme le public de Paris, une représentation parfaite de là pièce.

De plus la technique théâtrale se trouve rajeunie par le cinéma. Le cinéma permet au théâtre de s'évader des limites de la scène et surtout le libère de l'unité de plan. Lorsque vous assistez à une représentation théâtrale, vous voyez toujours les décors et les personnages sous le même angle. Le cadre de l'action est établi une fois pour toutes. Pourtant, dans le même acte, on vous offre des scènes d'ensemble, des dialogues confidentiels de deux personnages retirés dans un coin de la scène, des monologues même. Par moments, l'intérêt doit être concentré sur un ou deux personnages qui n'occupent pas le centre du théâtre ; vous, spectateurs, vous devez suivre des yeux ces personnages — ou ce personnage — et les comparses qui, momentanément, n'ont rien à faire ne vous intéressent pas. Par contre, ces acteurs qui, pour l'instant, ne jouent pas, doivent rester sur la scène et « se donner une contenance » alors qu'ils savent très bien que toute l'attention du public se porte sur leurs camarades provisoirement mis en vedette par le texte. Tout cela est gênant. On s'en rend parfaitement compte après avoir vu Jean de la Lune.

Le cinéma se joue de l'unité de plan. Il permet d'isoler et de rapprocher à volonté les personnages. Une scène très amusante qui se déroule entre Michel Simon, René Lefebvre et Constant Rémy nous est exposée en nous montrant alternativement, en plans très rapprochés, les personnages.

Le résultat d'un tel procédé est le suivant : le dialogue prend une importance bien supérieure à celle que lui donne la scène. Le texte « sort », chaque phrase vient au premier plan frapper le spectateur. La qualité littéraire du texte est mise en valeur. L'esprit de Marcel Achard, rapporté par ses interprètes, éclate sans interruption aux oreilles du spectateur charmé, Des répliques qui se trouveraient noyées

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au théâtre par la perspective de la scène prennent à l'écran l'importance désirable.

Je suppose que les quatre interprètes principaux de Jean de la Lune (Madeleine Renaud, René Lefebvre, Michel Simon et Constant Rétny) n'ont qu'à se féliciter d'une telle expérience. Ce film prouve que si le théâtre scénique peut être dangereusement atteint par l'invention du film parlant, l'art dramatique peut, lui, gagner quelque chose dans cette affaire. D'une part, la mise en valeur du texte ; d'autre part, quelques licences extra-théâtrales dans l'exposition du sujet (par exemple, les remords de Marceline sont montrés d'une façon que le théâtre ne peut adopter élégamment). Mais lorsque l'on a dit tout cela, lorsqu'on a montré comment Jean de la Lune pièce bien vivante prend une vie nouvelle grâce au cinéma parlant, on est bien obligé de constater que l'art cinégraphique proprement dit n'est pas pour grand chose dans cette oeuvre. C'est le théâtre assoupli, le théâtre aux formules élargies dont nous avons annoncé l'avènement, qui se manifeste. Le vrai cinéma, harmonie d'images, n'est pas là.

* *

Le vrai cinéma, nous le trouvons dans le nouveau film de René Clair : Le Million. C'est encore un film tiré d'une pièce de théâtre mais depuis longtemps René Clair a démontré qu'une vraie pièce peut donner l'argument d'un vrai film. A condition de savoir transposer.

Le Chapeau de paille d'Italie et les Deux timides avaient fourni à René Clair la substance de deux films mémorables. Nous en étions alors au cinéma muet. Pour ses débuts dans le film parlant, Clair nous donna Sous les toits de Paris, un film d'une valeur exceptionnelle et qui, à l'époque, traçait le chemin que devait suivre le cinéma parlant. Alors qu'on s'ingéniait, un peu partout, à composer des films bavards, René Clair s'appliqua à monter un film parlant dans leque les personnages parlaient le moins possible. Les commerçants du cinéma, ceux qui possèdent les grandes • chaînes » de salles, ne jugèrent pas utile de faire un succès à ce film. Mais Sous les toits de Paris eut une autre consécration.

Ce film a fait le tour du monde. A Berlin, à Londres, à New-York, Los-Angeles, l'oeuvre de René Clair a été acclamée. Partout elle a été projetée absolument comme à Paris, c'est-à-dire avec les dialogues français ! Cela prouve une chose : qu'un film dont les dialogues sont limités et dont l'action est bien mouvementée conserve sa valeur internationale.

La grande qualité du film muet réside dans le fait que tous les peuples peuvent le comprendre-Pour que le film parlant ait un intérêt

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égal il ne faut pas que sa diffusion dans le monde soit arrêtée par la « barrière des langues ».

Jean de la Lune, film très spirituel, dont le dialogue est bien écrit, ne peut être goûté que par des spectateurs français. Le Million pourra, comme Sous les toits de Paris, faire le tour du monde.

De la pièce de Georges Béer et Guillemaud, René Clair n'a pris que le point de départ. Pour l'enchainement des détails, il s'est fié à son inspiration qui est purement cinégraphique.

Voici ce qu'il nous montre : Michel, peintre, et Prosper, sculpteur, partagent un atelier à Montmartre. Ce sont deux bons amis. Ils ne sont pas riches mais, par contre, ils ont beaucoup de dettes. Michel est fiancé avec sa voisine de palier, une petite danseuse de l'Opéra-Lyrique, Béatrice. D'autre part, il fait le portrait de la belle Vanda. Le peintre flirte un peu avec son modèle. Béatrice est jalouse, naturellement.

Un jour, les commerçants, tous créanciers, se sont réunis dans le couloir de la maison. Ils décident de monter à l'assaut du perchoir des artistes. Au même moment, un voleur, poursuivi par des agenti se réfugie dans l'immeuble en s'introduisant par le toit. Les personnes qui participent à ces deux chasses à l'homme se croisent, s'embrouillent... Michel que les commerçants traquaient tombe sur la police qui l'arrête pour le relâcher aussitôt. Pendant ce temps, le voleur se réfugie chez Béatrice à laquelle il demande de le sauver. Ayant échappé aux flics, le voleur qui se nomme poétiquement le Père la Tulipe, promet à la jeune fille de lui rendre service à l'occasion.

Rejoint par les commerçants, Michel est sommé de dire s'il est décidé à payer ses dettes. Il proclame qu'il n'a pas le sou lorsque son ami Prosper arrive en courant, tenante la main un journal. Invraisemblable nouvelle : Michel vient de gagner un million de florins à la Loterie hollandaise. Maintenant, il peut payer tout le monde.

Les créanciers se radoucissent mais, hélas ! pour toucher le gros lot il faut pouvoir présenter le billet de loterie et ce sacré billet est dans la poche d'un vieux veston que Béatrice a donné au Père la Tulipe pour favoriser sa fuite.

Il s'agit donc de retrouver ce veston, C'est l'origine d'une course épique, d'une course au veston qui rappelle — quoique étant plus mouvementée et... sonorisée — la course au chapeau que René Clair avait si brillamment réussie dans Un chapeau de paille d'Italie.

Le Père la Tulipe qui tient une boutique de brocanteur a vendu le veston à un chanteur d'Opéra qui veut faire une composition saisissante dans les Bohémiens. Il faut donc retrouver ce chanteur. L'affaire se complique encor car l'ami Prosper qui n'est au fond, qu'un faux-frère, veut s'emparer du billet.

Nous retrouvons tout notre monde à l'Opéra-Lyrique. Et nous assistons à la représentation des Bohémiens. Notez bien que René Clair

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LES PRMAIBBS

n'agit pas comme nombre de metteurs en scène qui utilisent les repré: sentations de théâtre ou de music-hall. 11 ne nous sert pas cela comme un intermède, un documentaire faisant du bruit et tenant delà place. La représentation est intimement liée à l'action dn film. C'est même un spirituel pastiche du théâtre lyrique, une cascade de trouvailles ingénieuses, de malices humoristiques.

Ah ! on a voulu que le cinéma soit du théâtre photographié !

Tremblez, vieux décors delà scène 1 L'oeil implacable et moqueur de la caméra vous détaille devant tout le monde et fait rire le monde à vos dépens...

Le Père la Tulipe n'est pas un} vulgaire cambrioleur. C'est le chef d'une bande militairement organisée (comme celles qu'on a vues dans certains films dramatiques) et ce puissant Père la Tulipe retrouve le billet — à la demande de Béatrice — et le rapporte à Michel.

On ne peut pas raconter tous les épisodes du Million.

On ne peut pas, avec des mots, donner une idée du résultat obtenu par René Clair en mariant une harmonieuse succession d'images plaisantes avec une sonorisation toute pétillante d'esprit.

Le son fait partie du film. On n'a pas l'impression que la musique a été rapportée, arrangée. La musique est fonction des images et souvent les images paraissent avoir été engendrées par la musique, absolument comme dans les dessins animés sonores.

Une innovation de Clair consiste à faire entendre des voix à ses personnages. Une sorte de choeur antique, invisible, vient éveiller les remords ou stimuler la volonté de Michel et de Prosper.

Le tout a un ton léger, farceur, qui est très agréable.

Tous lesinterprètes sont excellents — et c'est normal puisqu'ils sont très bien dirigés par le metteur en scène — et on trouve dans les principaux rôles : Annabella, René Lefebvre, Odette Talazac, Vanda Gréville, Louis Allibert, Paul Ollivier, Constantin Stroesco.

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Vous avez remarqué que dans les deux oeuvres dont je viens de parler René Lefebvre tient le principal rôle masculin. René Lefebvre est certainement le plus fin de nos artistes comiques de l'écran.

Marcel LAPIERRE.

MUSIQUE

CRÉPUSCULE DU JAZZ

Astre insolite, surgi de l'occident avec la précision d'un magistral coup d'envoi, il a éclairé la mêlée d'après-guerre de sa flamme dure et clignotante. Un temps, l'Europe en parut

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LES PRIMAIRES

plongée en état d'hypnose : ce fut alors que, suivant leur humeur, mais avec la même frénésie, contempteurs et adorateurs du nouveau dieu annoncèrent ou dénoncèrent l'ouver. ture des temps nouveaux. Fin de la musique, se lamentaient les uns ! Retour salutaire à la fraicheur, à la poésie vraie, clamaient les autres !

Les années ont passé et l'on s'aperçoit aujourd'hui que l'incursion du Jazz dans le domaine de l'art n'y a pas laissé de traces bien profondes.

Je ne veux point dire par là que sa valeur esthétique fût négligeable, mais seulement qu'elle se trouvait à priori limitée. Le moment semble venu de la mesurer sans trop d'injustice avant que le Jazz ne soit à jamais intercalé entre deux chapitres de l'histoire de la musique.

Les anecdotes sur ses origines sont nombreuses ; peu nous importe de savoir où et comment le mot a jailli pour la première fois. Nous savons — et cela suffit — que le snobisme yankee a adopté vers 1915 les mélopées nègres et leur a fait, avec la puissance de publicité que nous avons depuis appréciée à maintes reprises, le sort le plus fastueux. Il peut sembler étrange que les Américains du Nord aient ainsi abdiqué devant une race qu'ils détestent et méprisent ; mais la psychologie d'outre-atlantique ne s'embarrasse pas de ces contradictions, et d'autre part la carence d'un art vraiment national explique fort bien l'engouement colossal d'une élite pour ces musiques profondément imprégnées de sentiment populaire et devenues l'expression la plus sincère des territoires du Sud. D'ailleurs, maintenant que la mode a tourné, c'est du folk-lore indien que se réclament les jeunes compositeurs des Etats-Unis... Mais ceci est une autre histoire...

« En fait, les chants nègres ne sont pour la plupart que des souvenirs des cantiques exportés en Afrique par les missionnaires du XVIIe ou du XVIIIe siècles. Quelques-uns sont encore désignés sous le nom expressif de spirituals. Ils ont la carrure du choral protestant dont la contexture harmonique est souvent à peine déformée. Cette liberté des parties vocales juxtaposées est dans le style polyphonique de la grande période palestinienne.

Mais ainsi que le navire échoué depuis un siècle parvient sous le lent apport de la végétation marine et des embruns à s'incorporer peu à peu aux récifs environnants, de môme la savante mélodie européenne s'est amalgamée à la naïveté

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fruste de l'âme africaine. Elle y a perdu la netteté des contours, la franchise de la tonalité ; par contre les noirs lui ont donné ces inflexions molles, cette indécision chromatique, si séduisante à notre ouïe rompue aux harmonies wagnériennes. Surtout ils y ont introduit un élément, dominateur jusqu'à la tyrannie, le rythme ; c'est là qu'il faut voir la grande originalité de la musique de jazz. Cette souplesse, cette complexité transparente de rythme est étonnante ; il n'y a évidemment aucun rapport entre les bruyants sapeurs de caisse ou de gong qui représentent pour beaucoup de gens le jazzband et l'orchestre que les tournées Hylton et le disque ont popularisé. Ici la batterie règne, c'est entendu, mais avec quelle science et quelle variété !

Les timbres du jazz ont aussi leur caractère ; en dehors des instruments spéciaux (flûte à coulisse, jazzo-flûte, scie, banjo, percussions neuves), l'orchestre de jazz a plié les instruments classiques à une sorte de technique nouvelle ; tout le monde a dans l'oreille le portando des bois et le sanglotement des cuivres et des saxophones bouchés ; on [sait aussi à quel avancement imprévu ce dernier instrument s'est trouvé promu dans l'orchestre noir.

Mais quelle a été l'influence du nouveau venu sur l'art occidental ? Du fait de ses origines, il ne pouvait prétendre à enrichir la création mélodique de nos musiciens ; tout au contraire rien n'est plus banal souvent que ces phrases languissantes, énervées de leur force première.

Sous l'apparente richesse de la polytonalité, ce sont les mêmes modulations indigentes des plus plates romances et l'on comprend que l'opérette à grand rendement en ait aussitôt annexé la formule.

Plus persuasives ont été l'instrumentation et la rythmique du jazz aux oreilles de nos musiciens ; mais il faut reconnaître que l'importation tombait à point : Strawinsky était en plein triomphe, et la puissance de son orchestre était bien autrement suggestive pour le véritable musicien. Au juste, on peut prétendre qu'aucune des innovations du band n'était inconnue de l'auditeur averti de 1914. Quia entendu « Pétrouschka » (1912) et le « Sacre du Printemps » (1913) ne pouvait trouver dans le jazz qu'une mince confirmation, à coup sûr aucune révélation sérieuse (1).

il) N'oublions pas, en ce qui concerne les saxophones, le fameux ^cédant de l'Arlésianne, qui fit scandale en son temps.

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II n'est pas jusqu'à la coupe rythmique qui ne soit elle-mê- « me d'une variéré très relative. Malgré la meilleure volonté, il est impossible de sortir du cercle des trois prototypes : foxtrot, Mue, charleston ; dont les noms ont été variés à l'infini, mais qui correspondent aux danses moderato, adagio et vif. L'emploi si ingénieux soit-il de la syncope et du contretemps, ne peut éviter le retour fastidieux du procédé et c'est pourquoi tous ces morceaux en dépit de l'adresse des exécutants finissent par se fondre dans la mémoire en une suite monotone d'articles de série, admirablement estampés et ajustés. Ces audaces ne nous émeuvent pas plus que ces cadences brutalement interrompues parce nous les connaissons trop. Et le nasillement chevrotté du jazz nous fatigue.

Feuilletons rapidement la production musicale de ces quinze dernières années. Que trouvons-nous qui soit vraiment conçu sous le signe du jazz ? Deux ou trois oeuvres vraiment artistiques telles que la « Sonatine syncopée » de Wiener (1923), la « Rhapsody in blue » de Gerslrwin (1927) aux sonorités ravissantes. A côté de cela quelques pages épisodiques, comme le célèbre Rag-time de « Parade » (Satie 1917) le Rag-Mazurka des « Biches » de Poulenc, ou telle partie de « l'Enfant et les Sortilèges » de Ravel. Honegger n'a pas dédaigné de rythmer quelque-uns de ses finales suivant l'accent du band, notamment dans la Sonatine pour clarinette et dans le Concertino. Mais ce ne sont là qu'allusions passagères qui ne rompent pas la logique du développement de l'oeuvre (1).

Car l'erreur a été de voir dans le jazz une source d'inspiration et une technique. Les ressources qu'il offrait sont à cet égard trop restreintes ; quelques formules, à peine originales nous l'avons vu, et pour les illustrer une démonstration trop copieuse et trop peu diverse. Aussi est-on surpris de voir de temps à autre de jeunes artistes tenter une expérience vouée à l'échec. Tout récemment, le compositeur polonais Tansman, curieux par ailleurs de ressusciter la musique populaire de son pays, nous rapportait d'Amérique une Sonatine transatlantique qui, malgré l'intention exprimée par l'auteur de peindre les Etats-Unis avec une esthétique européenne, ne parvient pas à se distinguer de « l'Adieu à New-York »qu'Auric envoyait voilà déjà dix ans. Il est même remarquable que la

(1) Pour être juste, ajoutons l'opérette de Youmans « No No Nanette s qui par sa qualité et sa grâce trépidante restera le chef-d'oeuyre de la musique légère de cette dernière décade.

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personnalité d'un artiste se dissolve aussitôt qu'il entreprend d'écrire un blue ou un shimrny : lisez pour vous en convaincre la deuxième des deux « Danses symphoniques » de Goppola ou le blue de la « Suite brève » du bel artiste qu'est « Tibor Harsanyi ».

La pensée musicale ne peut s'épanouir à travers l'impitoyable réseau que tend la danse américaine ; en tant que forme musicale et par suite de l'exigence rythmique ici prépondérante, elle est moins souple que la valse, la polonaise ou la habanera, dont nous connaissons cependant d'illustres commentaires.

Le grand mérite du jazz aura été de vulgariser, le goût de l'exécution impeccable. Cette musique, d'une écriture malgré tout compliquée, ne souffre pas l'à-peu-près. L'habitué du music-hall ou du dancing s'est accoutumé à ces mécanismes précis, à ces harmonies dissonantes qui, cependant sont plus près de la musique que les rubatos douteux des tziganes d'antan... En un sens l'orchestre américain aura contribué à l'éducation des masses. C'est là l'heureuse contrepartie de la diffusion énorme de la musique de danse par le disque ou le haut-parleur qui, à bon droit, a pu effrayer un Duhamel.

Ainsi réduite à ces humbles proportions l'action du jazz sur l'esthétique contemporaine peut sembler à d'aucuns mésestimée. Faut-il rappeler que les seuls progrès importants en art sont dus à des individualités de génie que les caprices de la mode, eussent-ils l'adhésion des foules, ne sauraient troubler dans leur quête de la beauté ?

Albert GRAVIER.

RADIOPHONIE

PUBLICITÉS

« La publicité au milieu d'un concert, c'est un bouton de culotte dans un gâteau. »

Georges-Armand MASSON.

Ecoutez-vous quelquefois Radio-Toulouse? J'ai décidé, pour ma part, de ne plus l'écouter. Malgré l'indigence, non en durée, non en quantité, mais en qualité, de ses programmes, malgré le timbre métallique de trop de ses disques, j'avoue que j'a—

j'a— —


LES PRIMAIRES

vais parfois plaisir à capter un quart d'heure de mélodies ou de chansonnettes. C'était gai, léger. Après une journée laborieuse, c'était reposant de siroter sans efforts quelques morceaux... toniques, apéritifs et digestifs.

Mais c'est fini, bien fini : mes condensateurs brûleront dorénavant l'onde de 385 mètres. Car vraiment Toulouse exagère, et me rappelle trop la feuille de chou hebdomadaire de Corpuscu, qui s'intitule journal « d'informations, politique, agricole et littéraire », mais où trois pages et demie sur les quatre sont habitées par des réclames... A Toulouse, c'en est tout de même : on y estime qu'une chanson vaut bien une, deux, trois copieuses annonces ; on y composerait les émissions à la façon du fameux pâté à l'alouette, (une alouette, un cheval, un cheval, une alouette) : un peu de musique, beaucoup de publicité.

La publicité par T. S. F. ! je n'ai pas encore rencontré un sans-filiste qui ne la condamnât. Et parfois avec quelle véhémence ! Tous partagent l'avis de l'inventeur de la lampe à trois électrodes, l'américain Lee de Forest qui la juge « mauvaise, pernicieuse, de nature à compromettre le bon renom et le développement de la Radio ».

Les premiers jours après l'achat d'un récepteur, on trouve drôles les annonces parlées. On sourit : que les commerçants d'aujourd'hui sont donc modernes de ne négliger aucun moyen de diffusion — effectivement ! — de leurs produits. On apprécie avec indulgence l'effort parfois réussi de présenter adroitement une formule publicitaire :

« — Graines potagères, graines de fleurs, les graines Machin sont les meilleures ».

« — Un meuble signé Rantanplan est garanti pour longtemps. »

A bref délai, blasé, on est à la longue obsédé par la tympanisation multiforme et impitoyable des speakers, porte-voix des marchands de sardines, meubles, engrais, coricides, chaussettes, dentifrices, foies gras, casseroles, parfums et autres laxatifs. Ma pauvre tête est trop exiguë pour qu'on enfonce en force tant de clous dans ma mémoire. J'y voudrais autres locataires que des noms de produits et des adresses de firmes.

Or, l'ingéniosité des artistes es publicité est infinie, Et voici les annonces chantées, enregistrées. Un tour de manivelle ;

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LES PRIMAIRES

écoutez moudre la mélodie du macaroni, la romance des eaux capillaires... Et voici des sketches, où une mince action nouée entre des personnages se résout par l'indication d'une bonne adresse à retenir.

Quel que soit le ragoût, il faut avaler la cuisine et tous ces artifices n'ont qu'un but : enrober la pilule pour qu'elle glisse. Cela ne l'empêche pas de me râper le gosier au passage et vraiment je ne la digère pas.

Après une conférence, la publicité peut à la rigueur se faire pardonner : on a quelquefois besoin d'être tiré d'une douce somnolence. Mais ce n'est pas toujours nécessaire.

Entre les informations, elle est désagréable. A l'écoute des nouvelles, pendant l'entr'acte de certaines émissions, j'ai l'impression de lire un journal qu'un metteur en pages facétieux aurait composé en intercalant après chaque paragraphe un cliché tire-1'oeil d'annoncier. J'ai entendu aussi des réclames, qui, formulées après l'annonce d'événements tragiques, étaient parfaitement inconvenantes.

Pendant un concert, elle est intolérable. L'annonce publicitaire brise net l'écho d'un beau morceau. Une belle oeuvre n'est pas terminée quand s'achève l'accord final ; elle dure encore en moi, je la fais mienne et elle me tient... Et la T. S. F. m'est chère beaucoup parce que, chez moi, mes réactions devant l'oeuvre m'appartiennent mieux que dans une salle de concert ou de théâtre. Lumière éteinte, pour ne rien demander qu'à l'ouïe. Je suis seul avec les sons et par eux je me laisse ravir. Je n'ai pas à me défendre contre les remarques de nul voisin. Et n'ayant pas à redouter la salve des applaudissements que soulève un public enthousiaste, la résonance intime des harmonies éteintes annihile encore mon être physique... C'est alors que le diffuseur vient m'aboyer une formule publicitaire. Et vous ne voudriez pas que je grince ? Je grince, oui, et voudrais mordre.

* * *

Unanimement réprouvée, la publicité radiophonique n'en a pas moins la vie dure : les émetteurs en tirent la meilleure part de leurs ressources. Et il faut de l'argent, beaucoup d'argent pour alimenter les microphones en programmes.

Je prendrai donc ce mal en patience ; mais, puisqu'une loi

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va sans doute d'ici peu taxer les récepteurs, dès ce moment, le budget des stations étant assuré, il serait absolument inadmissible qu'une autre loi —- et par exemple le statut de la Radiodiffusion tant réclamé — ne vînt pas interdire, ou tout au moins réglementer sévèrement la publicité.

Ne dit-on pas déjà qu'en prévision de cette prohibition, amorcée en Allemagne, en Angleterre, en Autriche, en Belgique, le petit état du Grand-Duché de Luxembourg va autoriser la construction d'une superstation qui serait à peu près exclusivement consacrée à. des émissions de publicité.

A l'écoute, donc, Roger Denux, de Radio-Publicité-Luxembourg, toi qui hantas naguère la vallée de l'Alzette, et en rapportas ce chaleureux roman : « L'Aube sur les Morts ».

Léon GRIVEAU.

P. S. — Au moment d'expédier cet article, je lis, dans la chronique théâtrale d'un quotidien de Lyon, Le Progrès — fi, dit le Parisien, un journal de province — ces quelques lignes à propos d'une pièce récente, Pierre ou Jack, de M. Francis de Croisset. J'ai plaisir à les transcrire ici :

« Dans le mouvement vertigineux du dernier acte, le public a pu laisser passer, sans en sentir toute la portée, quelques traits vigoureux contre la sottise de certains films, la vanité dindonnière de mainte vedette et le mercantilisme béotien des illettrés qui dirigent le mouvement cinématographique. Mais lorsqu'on a entendu, au deuxième acte, les réclames imbéciles dont les postes radiophoniques entrecoupent leurs émissions, ces textes, qu'il n'a pas été besoin de pousser à la charge pour les rendre ridicules, ont été accueillis par des applaudissements frénétiques, ironiques et vengeurs. »

LETTRES ÉTRANGÈRES

•?• La Dictature de M. Parham,par H. G. Wells.(1 vol.Edgar Malfère). — Un des problèmes les plus curieux que pose notre époque est celui de l'ascension rapide de certaines personnalités que rien au premier abord ne semblait désigner pour un rôle de premier plan. Un Primo de Rivera, soudard médiocre, coureur de maisons closes, qui ne s'était jamais distingué que par son incapacité, un Mussolini, révolutionnaire superficiel et exalté que Ton connut petit employé, et qui paraissait voué à tout jamais aux lisières d'une vie mesquine apparaissent tout à coup à tout un peuple, transfigurés, comme des sauveurs, des hommes uniques indispensables... Comment expliquer ce miracle ?

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C'est surtout pour répondre à cette question, je crois, que Wells a écrit son dernier roman. Mister Parhara nous est présenté d'abord comme un homme essentiellement médiocre. Maitre de conférences dans une université, c'est une espèce de Bergeret anglais qui a tous les ridicules de M. Bergeret sans en avoir la fine ironie. Il n'a d'autres idées que celles de tout le monde ; sa tête est pleine de ce que ses maitres y ont mis, et comme il est docile et a une bonne mémoire, il est devenu à son tour professeur. Il a un grand respect des conventions, des idées toutes faites et des valeurs consacrées, et un grand souci de la correction et de la tenue ; il agite à chaque instant ses mains, qu'il a belles (et il le sait) dans un geste familier qui l'a fait surnommer par ses élèves : Bouquet de doigts. Au total un fantoche creux, solennel et un peu ridicule.

Et cependant, par une espèce d'opération magique, ce fantoche devient en un tournemain un second Gromwell, l'arbitre des destinées de la Grande Bretagne, et, en un sens, de l'Europe ; on l'appelle « le Lord Paramount », il relègue le roi couronné dans l'insignifiance, commande aux armées de terre et de mer, et porte la paix et la guerre dans les plis de son manteau — qu'il s'empresse d'ailleurs de secouer sur le monde.

A-t-il donc changé ? Pas du tout I Au fond, ce Lord Paramount est resté le même Parham, prétentieux, médiocre et borné. 11 ne fait que des gaffes. Mais, voilà : tout le inonde trouve ces gaffes admirables. Et c'est ici, je crois, que l'on peut dégager la réponse de Wells à la question posée tout à l'heure : ce qui fait la force des Parham (et aussi des Primo et des Mussolini) ce n'est pas leur valeur intrinsèque, qui est nulle, c'est la faiblesse, la veulerie et la sottise de leurs contemporains. Le monde saigné à blanc de l'après-guerre, emporté dans un torrent de forces inouïes, se raccroche, désemparé, à n'importe quelle paille qui passe à sa portée, la croyant aussi forte qu'un radeau. Naturellement cela ne mène à rien, mais pendant quelques instants ces fétus humains que sont nos Parham ont paru jouer un rôle. Leur grandeur est faite de la carence universelle. M. Parham, quand il n'est que M. Parham, expose des vues politiques qui paraissent désuètes et ridicules ; dès qu'il est le lord Paramount les mêmes idées, exprimées dans les mêmes termes, soulèvent les acclamations enthousiastes des foules. Et son geste de la main, qui lui avait valu un surnom ridicule, provoque une admiration idolâtre. Il n'a pourtant pas changé. Mais l'absence d'esprit critique et l'imagination superstitieuse de la masse ont tout fait. De même pour triompher* pour s'emparer du pouvoir, M. Parham n'a pas à lutter ; il triomphe avec une facilité dérisoire. Ce n'est pas parce que M. Parham représente vraiment une force, mais parce que les institutions auxquelles H s'attaque sont pourries jusqu'à l'âme: rien ne les soutient ; une chiquenaude suffit à les faire tomber en poussière. Lorsque, ayant

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envahi la Chambre des communes â la tête de ses gardes, il ordonne au Speaker de quitter la place :

— Je proteste au nom de la Chambre des Communes d'Angleterre, dit le Speaker, debout, et retroussant sa robe pour descendre.

Ce Speaker, on le voit, est un homme poli et complaisant : il est tout prêt à s'en aller, et tous les députés font de même. Et le peuple qui erre aux abords de la Chambre des Communes accueille l'évé. nement avec une morre passivité, avec une indifférence insondable :

Beaucoup de députés passèrent inaperçus. L'idée qu'ils étaient les agents et les représentants du peuple s'était effacée de la vie anglaise. On voyait simplement en eux des gens qui étaient « entrés au parlement » et qui en étaient chassés.

Oui, c'est comme ça que ça se passe. Et c'est comme ça que ça pourrait bien se passer un jour, autour du Palais Bourbon. Autour et dedans. M. F. Bouisson ne serait sans doute guère moins poli ni moins complaisant que le Speaker.

Mais que vaut un pareil triomphe ? La suite du roman le montre. Le Lord Paramoumt se livre d'abord à toute une série de manifestations théâtrales qui satisfont sa tendance au cabotinage ; mais quand il s'agit d'agir vraiment, il sombre dans l'impuissance, l'incohérence et la catastrophe. Il arrive a déchaîner la guerre sans l'avoir vraiment voulue ni préparée et sans savoir comment il la mènera. Les premiers coups de canon sonnent d'ailleurs le glas de sa popularité. Il doit se mettre à la remorque d'un général, espèce de brute sanguinaire, qui compte sur les gaz pour triompher. Mais les industriels qui détiennent ces gaz refusent d'être complices jusqu'au bout de la sanglante bouffonnerie. Parham et son général sont faits prisonniers... et M. Parham se réveille au milieu de la séance de spiritisme pendant laquelle il avait cru se transformer en Lord Paramount. Tout cela n'était décidément qu'un rêve, et le Maître Esprit redevient Bouquet de doigts.

Combien de traits piquants, de caricatures lestement enlevées, d'aperçus profonds ou ingénieux ce résumé trop sommaire laisse de côté, c'est ce qu'on verra en lisant le volume. Je ne veux plus ajouter qu'un mot. M. Parham professeur d'histoire, représente le passé, pour lequel Wells affiche le plus profond mépris. Le passé ? — Les rebuts de la vie d'hier. Des coquilles d'oeufs et des boites de conserves. — D'accord. Le passé, quand il n'est que la Tradition (et c'est ainsi qu'il faut le prendre) ne représente qu'un poids mort encombrant. — Mais en face de Parham homme de la Tradition, qui Wells met-il pour représenter l'esprit moderne ? — Sir Bussy, un industriel, un homme d'affaires. Les industriels et les hommes d'affaires sont-ils vraiment si intelligents que ça ? Je ne les connais pas assez pour répondre, mais je me demande... ?

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COMPTES RENDUS

«f» L'Usine, par Jean Pallu (Rieder). Par leur probité, par la richesse et l'exactitude des observations qu'ils contiennent, les treize tableaux de ce livre apportent un témoignage de haute valeur sur la vie des travailleurs des usines. On n'y découvre nulle bassesse, nulle flagornerie, nul désir de servir la cause de tel ou tel parti d'avantgarde. Un homme a su voir, a su comprendre la machine et ceux qui la servent, qu'elle fait vivre, qu'elle blesse, qu'elle tue. Jamais encore, à ma connaissance, la lourde emprise du travail machinal sur l'âme d'un ouvrier n'avait été décrite avec autant de puissance que dans les dernières pages du livre : Vingt-quatre heures d'une vie. Et cette emprise permet d'expliquer pourquoi M. Jean Pallu n'aime pas les ouvriers en dehors de leur travail :

« Ils sont — neuf fois sur dix — des résignés, l'espèce que je méprise le plus au monde, sans idéal, sans désir d'évasion, sans hygiène morale — ne parlons pas de l'autre — sans besoin d'une nourriture spirituelle, si grossière soit-elle. »

Ça n*est, hélas I que trop vrai, il en sera ainsi tant que les conditions du labeur manuel, ne seront pas modifiées. M. Jean Pallu le sait mieux que personne, lui qui a évoqué avec beaucoup d'émotion les victimes du travail :

« J'ai vu au début de la guerre dans un atelier de chargement où 500 femmes travaillaient en chemise et où je n'entrais qu'avec peine quand il le fallait absolument, j'ai vu arracher les deux seins de l'une d'elles par l'explosio-1 d'une fusée d'obus. J'ai vu, dans une Aciérie, le corps d'un homme carbonisé, ratatiné, réduit aux proportions monstrueuses d'un corps d'enfant, métallisé par l'explosion d'une lingotière qu'on avait oublié de chauffer avant d'y verser de l'acier en fusion. J'ai vu le corps d'un homme pris sous un pilon de 80 tonnes. »

Durant quelques pages ces visions d'enfer défilent, précises, sobres, horribles, puis l'auteur conclut :

« Je sais que les inspecteurs du travail et de l'hygiène font leur devoir, qu'ils repoussent le plus souvent les propositions de chefs d'industries qui n'hésitent pas, par quelques billets plies en huit et discrètement glissés dans la paume de la main, à acheter leur tranquillité. Mais je me demande s'ils savent véritablement, si on leur a enseigné le prix d'une vie, le prix d'un bras, d'un oeil, d'un doigt, d'un ongle.

« Quand aurons-nous l'appareil à sabler, à polir, à ébarber, à peindre, entièrement automatique ? C'est là que l'effort d'adaptation de la machine aurait dû se porter avant d'intensifier le débit des machines courantes. Les milliers de poumons qui se désagrègent cha—

cha— —

,J.*'.


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que année ne valent-ils pas l'effort de recherche des techniciens ? Certains membres de la grande famille de l'Usine sont vraiment trop traités en parents pauvres. »

Voilà, en effet, la solution. Quand cet effort — à naître — aura porté ses fruits, quand l'ouvrier sortira de l'usine avec un corps moins exténué et un cerveau moins vide, peut-être éprouvera-t-H le besoin d'une hygiène morale, d'une nourriture spirituelle.

«a» La mort casquée, par Florian-Parmentier (Fasquelle). Pourquoi la couverture portet-elle : roman ? On chercherait en vain une intrigue, des caractères, une composition rigoureuse dans ce livre, qui, du point de vue littéraire, est manqué. Mais la littérature fut le cadet des soucis de l'auteur. 11 avait mieux à faire. Ses personnages, sans vie réelle, ne passent dans son livre que pour lui permettre d'évoquer les horreurs de la guerre, de montrer les difficultés et les laideurs des premiers jours de la paix. Ces tableaux font la valeur de La Mort casquée : ils réaniment toute une époque où la vie des hommes fut bouleversée et meurtrie ; ils ont assez de puissance pour maintenir ceux qui les liront sur le chemin de la paix.

«a» Sous le Vent, par Maria Borrély(iV. R. F.). Un livre de poète. Un livre a la gloire de la nature et de la femme. L'analyser ? On ne. résume pas un poème dont le charme est dans la fraîcheur des images, la grâce des détails, les nuances des sentiments qu'il exprime. La poésie du vent, de la lumière, de la nuit, des collines odorantes, a trouvé en Madame Maria Borrély un interprète frémissant dont l'élan est passionné, dont la phrase est sensuelle :

« Pour les semis, il faut compter avec la lune, sur celle qui chemine sans bruit dans le chemin sans bord, pose sur les vieilles tuiles la richesse de ses cheveux, baigne dans la source ses pieds nus, laisse pendre sa robe entre les cyprès blanchissants, grossit, s'alourdit, règle le corps de la femme, le cours de son sang, ses passions :

« A chaque lune, toutes les quatre semaines, lorsque le beau croissant détient entre les deux fines cornes la même quantité d'ombre bleue, avec le mouvement de son sang, le besoin d'aimer s'aiguise en la femme. Il se fait sentir comme la faim ou la soif.

a La Marie sait ce secret grand et terrible. Nul ne le lui a soufflé à l'oreille. Il gît en elle, contrôlé, puissant. Son amour, en ces périoees régulières, bat d'une aile fiévreuse. Elle ne réussit à le calmer, l'endormir. Il parle haut et en maître, la dompte, la courbe comme le mistral l'amarine ou le jonc. Elle adore ce joug. En des instants, trop courts, une force lui évoque soudainement Olivier sous ses traits distincts, précis. Elle a son sourire, sa bouche, le regard affleurant sur la peau comme un toucher, et contient, de trop belle joie, un râle.

« C'est à quoi songe la Marie, dans la cadence de la marche. Elle

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contemple la lune, lui rend hommage, esquissant vers elle, là-haut, un geste qui est un signe de croix, à moins qu'il ne soit un baiser. »

Et Marie meurt d'amour, une nuit où « le vent rauque râlait dans le corps du ciel. »

Lorsqu'on lit Sous le vent, on ne peut pas ne point songer à M. Jean Giono qui, dans les Basses-Alpes, est le voisin de Madame Borrély. L'un et l'autre procèdent à une transposition de la vie paysanne ; ils l'aèrent, ils la purifient, en ne présentant que son côté mystérieux, instinctif, mystique. L'un et l'autre animent les quatre éléments, et et les arbres et les herbes. L'un et l'autre sont soumis à une influence qu'il serait intéressant d'approfondir : celle qu'exerce une région puissamment caractérisée sur ceux que leur culture n'a point déformés et qui sont demeurés primaires, au beau sens du mot.

«ç» Visions d'Italie, poèmes par J.-L. Aubrun (Pythagore) Un livre où les vers se sont mis. C'est bien dommage pour le papier.

«f» Perspectives socialistes par Marcel Déat (Valois). — 250 pages d'une pensée profonde et ramassée. Une hypothèse, une solution possible de la Révolution —et souhaitable par tous ceux qui ne veulent pas séparer le Socialisme de la Démocratie.

Marcel Déat étudie d'abord le « Fait capitaliste », l'ennemi, qu'il faut bien connaître, pour l'attaquer et le vaincre. Constatant que le Capitalisme s'est singulièrement élargi et modifié depuis Marx, que la primitive définition du Prolétariat ne suffit plus, que les classes moyennes sont maintenant sous l'emprise indirecte mais non moins redoutable de l'ennemi, Déat propose le rassemblement des forces nombreuses et variées qui constituent « l'Anticapitalisme ».

Il constate ensuite que l'Etat n'est pas un instrument de dictature aux mains de la bourgeoisie. Il considère — tout en « se méfiant de l'Etatisme comme de la peste » — qu'à tout prendre « l'Etat est la plus grande puissance écotomique de la Nation » et > qu'il faut vraiment tenir les yeux obstinément clos pour ne pas apercevoir ce que peut rendre l'Etat, si un jour VAnticapitalisme s'en empare. » Et « La partie doit se jouer à trois : Classe ouvrière au dehors, syndicalement organisée ; délégués de la classe ouvrière au pouvoir ; capitalisme en face. » Les difficultés ne manqueront pas. Mais qui peut penser que l'action gouvernementale de l'anticapitalisme se confinera dans les limites du cadre national ? » : " Organisation économique de l'Europe ".

Déat aboutit ensuite à une dissociation — conception révolutionnaire toute neuve — de la Puissance, du Profit, et de la Propriété. L'Anticapitalisme en fera les objectifs successifs de la socialisation. Et cela, sans « coup de force préalable ». Car il y a, pense Déat. « une paresse d'esprit à constmire en espérance la cité nouvelle, après

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LBS PRIMAIRES

avoir posé comme condition première une coupure avec le présent. » Et Déat termine, après avoir développé les " Méthodes" de socialisation qu'il propose : < Notre plan d'action vaut ce qu'il vaut. Nous attendrons qu'on nous en propose un autre, davantage capable de rassembler les forces, utilisant mieux les leçons du passé, répondant mieux à l'attente des énergies éparses, et nous nous y rallierons tout de suite. »

GLANES

•f» Babbit jugeait que le building où il avait son bureau était plus beau que le California building, l'édifice voisin, parce qu'il avait trois étages de plus. (Sinclair LEWIS).

•f* Les hommes ne sont raisonnables le plus souvent que par imitation. (Daniel ESSERTIER. Les formes inférieures de l'explication p. 252.)

•f* Plus on étudie la vie des animaux, et plus on reconnaît les difficultés avec lesquelles constamment ils sont aux prises ; même l'accomplissement des oeuvres normales, physiologiques, s'accompagne de la mort d'innombrables individus » (G. BOHN. Mercure de France, 1er octobre 1922).

*?• Ce que les hommes appellent dvilisation, c'est l'état actuel des moeurs, et ce qu'ils appellent barbarie, ce sont les états antérieurs. Les moeurs présentes on les appellera barbares, quand elles seront des moeurs passées... (Anatole FRANCE).

REVUE DE LA PRESSE

•!• La Grande Revue (numéro de mars 1931) publie deux poèmes de Pierre Frayssinet, mort le 16 décembre 1929 à l'âge de 25 ans. Poète musical et profond, Pierre Frayssinet s'exprimait déjà avec un accent très personnel. Voici quelques strophes de son Hymme à la solitude dédié à un ami lointain :

Le crois tu, Holderer, que les hommes des villes Sachent rien inventer qui nous paraisse beau, Eux qui n'ont jamais vu tes sables immobiles Ou le mol horizon de mes simples coteaux ? Crois-tu qu'il vienne un bien de leur hâte stérile ?

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LES PRIMAIRES

Si brusquement, dans un vallon paisible et calme, Ivres de leur tumulte ils étaient emportés, Seuls dans le flamboiement immense de l'été, O toi qui sous le vent vois se plier la palme, Sens-tu dans le soleil leur grise vanité ?

Et quand viendra le jour où la compagne rude A chacun portera ce que voulut le sort, Ou si quelque hasard ouvre une incertitude, Ami ne crois-tu pas que ceux-là seront forts Qui n'ont pas négligé l'austère solitude ?

•î» En Oourné det houec est le journal des veillées du pays de Bigorre. Il paraît durant l'hiver, amuse, instruit intéresse toujours. MM. J. Lahargue et René Escoula en sont les animateurs. Ils méritent d'être loués pour leur bel effort de décentralisation et la valeur éducative de leur oeuvre. M. J. Lahargue (numéro 1, hiver 1930-1931) s'adresse aux futurs citoyens et leur montre que l'intérêt du peuple n'est jamais dans la guerre :

« La volonté du peuple, éclairée et librement consultée, ne serait jamais, jamais pour la guerre. Aussi bien se garde-t-on de consulter les peuples avant de les lancer dans la mêlée. »

Le triomphe de la paix est lié au triomphe de la démocratie. Mais il faut que le peuple sache mériter et conserver le pouvoir. Aujourd'hui, il se contente d'être esclave en se croyant le maître...

i

?

**• M. Henry de Montherlant a trouvé asile dans La Revue européenne (numéro d'avril).

J'ai un petit copain qui est vautour au Jardin Zoologique d'Alger. Exactement, il est vautour moine, de cette espèce que les Arabes prétendent capable d'attaquer la proie vivante. Sa couleur est pâle. Toutes les bêtes sont plus pâles dans le désert, comme si le soleil mangeait leur couleur. Et notamment les oiseaux : l'aigle, le faucon, *e vautour, la cresserelle, le grand duc, la huppe. Le vivicide fait avec sa gorge un ridicule pépiement de moineau, et voile les yeux lorsqu'il m'aperçoit. Puis il se balance longuement d'une patte sur l'autre, comme pour provoquer l'extase religieuse, et faire honneur à son nom de moine. Quand il mange ses viandes, il étend dessus ses ailes, avec un geste maternel ; et c'est la même douceur que celle du lynx, quand il lèche un peu, d'abord, la charogne qu'il va dévorer. Car tout animal, depuis l'agneau jusqu'au lion, lèche sa proie avant

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LES PRIMAIRES

de la dévorer. Un agneau, qui me prend pour un pis, me lèche, puis soudain me mordille si fort qu'il me fait mal. Mon petit copain maintient les viandes avec ses serres, tandis qu'il les déchiqueté par saccades, de son bec bleuâtre. Ce que voyant, M. Prudhomme s'exclame : « Il mange de la viande 1 Saloperie, va ! »

Vincent me dit que les aigles, parfois, meurent de colère. C'est la mort de Jules II. Elle m'irait comme un gant.

M. de Montherlant fmira-t-il par comprendre qu'en voulant nous épater à tout prix, il est simplement ridicule ?

•5» De l'article vigoureux et documenté consacré à Coty, « défenseur des honnêtes gens » paru dans Monde (numéro du 4 Avril) sous la signature de M. Arthur Lafon, détachons ce « moment » de l'histoire du grand homme :

Le 24 février 1926, le Figaro ouvre une souscription nationale pour recueillir des contributions volontaires et son directeur, afin de donner l'exemple, s'inscrit pour 100 millions payables en dix annuités égales. La seule condition posée est que la Caisse d'amortissement soit autonome, gérée par un comité de compétences extraparlementaires et garantie par un article incorporé à la Constitution contre toute t entreprise, usurpation, intrusion politique ».

À la grande stupéfaction du parfumeur, Foincaré le prend au mot, constitue un comité national conforme aux indications du parfumeur et fait proclamer solennellement à Versailles l'autonomie de la Caisse.

Coty, qui avait l'arrière-pensée de créer une institution dont il aurait été le maître absolu et qui gouvernerait l'Etat, se fâche tout rouge : « La Caisse d'amortissement, écrit-il, soi-disant autonome, est une institution d'Etat. Dans ces conditions, nous n'avons pas à fournir un centime... » et il ajoute qu'il prend Y'engagement d'honneur de consacrer les cent millions promis à l'accomplissement d'une oeuvre d'utilité nationale qu'il a longtemps méditée.

Les années ont passé. Coty n'a pas versé un sou à la caisse, médite toujours son oeuvre nationale et, dans la seule année 1926, a doublé le chiffre de ses ventes grâce à l'énorme et gratuite publicité faite autour du geste du si généreux donateur, L'année suivante, le capital de la Société Coty est porté à 40 millions, il s'élèvera à 60 millions le 2 août 1928. 11 a sept usines aux portes de Paris, 25.000 dépositaires en France et a remplacé sa Société suisse par la Coty Societate anonyma romana, à Bucarest.

LES ALIBORONS.

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LES PRIMAIRES

I publieront

en 1931

I JEAN G A LIMENT et CAMILLE CE

■ Ver solitaire

I JEAN VERDIER-FRAYSSE

I De la servitude volontaire à la trahison des Clercs

I FITZ JAMES O9 BRI EN

I Animula

I GABRIEL GOBRON

■ L'enfance d'un orolétaire allemand

I ALBERT GRAVIER

I Schumnnn

I LÉON EMERY

I Le philosophe en voyage I

I EDMOND ROCHER I

I Poèmes I

I MARCEL MARTINET I

I Trois Poèmes I

I LOUIS-CHARLES BAUDOUIN I

■ Triptyque à Romain Rolland I

I MAURICE HENEN SAL I

I La bête que ne connaissait pas le diable I

I des essais, des poèmes et des commentaires de : Pierre BROSSOLETTE, I

I PHILÉAS LEBESGUE, ALBERT GRAVIER, RÉGIS MESSAC, I

I MARCEL LAPIERRE, KERNAND FERRE, LÉON GRIVEAU, I

I MAURICE MARÉE, ANDRÉ BERNARD, EMILR MONNOT etc., etc. I

Le G&tant : R. RONISSKL Imprimerie Ouvrière, Tonneins



LES PRIMAIRES

et leurs amis

revue paraissant le premier de chaque mois

DIRECTION :

RENÉ BONISSEL et ROGER DENUX

adresser toute la correspondance au siège de la revue

36, rue Ernest-Renan, Issy-les-Moulineaux, Seine C/G Bonissel 6U2-94 Paris

Abonnements : Un an, 30 francs ; Six mois : 18 francs

La direction reçoit le premier jeudi de chaque mois de 9 heures à 11 heures

SOMMAIRE

Et la paix ? JEAN G AU MENT el CAMILLE CE

Echec au roi ANDRÉ BERNARD

Noir EMILE MONNOT

Vieille maison JEAN VERDIER-FRAYSSE

De la servitude volontaire à la trahison des clercs BAPTISTE GIAUFFRET

Vibars (IV)

RÉGIS MES SAC

Propos d'un utopien

COMMENTAIRES

llof/cr DENUX : Saint-Médard. — Jean GAUMEXT : Camille Ce.

Marcel LA PI ERRE : Le Cinéma.

LES ALTBOllOXS : Lettres françaises, Clanes, Revue de la Presso,

Espéranto, Echos et Ruades, Livres reçus, Table des matières.

IHJUIUJUICXOX, CIIAMBON, DELATOUSCIIE, GIRARD-MOND, NEILLOT.

ont illustré de gravures le présent numéro.


LES >8IMAIRBS

Et

la paix ?

^■■^=le^ juin 1919. le Irailé de Versailles ^^^^^HlT^ niellait fin à la plus meurtrière des guerF^^^^Hi|L,i res çrwe les hommes aient connues. A Épjk^^H^^ ce//e époque nous étions nombreux à ELJN B|^ espérer que la paix du monde était assuSu^u^2^S3*îjffî rée pour toujours.

^^Si!t!^uSfiiSSuM A mesure que nous nous éloignons de cette date, l'espoir dont nous l'avions enrichie disparaît. Les gouvernements européens, n'ayant point confiance les uns dans les autres, se soupçonnent mutuellement d'être militaristes ; ils aggravent le malaise qui vient de ce soupçon en simulant la bonne entente, en prolestant bien fort de leur amour de la paix, en feignant de travailler au rapprochement, à l'union des peuples.

En fait notre continent sera bientôt divisé, comme il l'était avant 1914, en deux groupes rivaux. On reparlera d'équilibre européen, de paix armée, d'alliance et d'entente cordiale... Chaque nation se dira prêle seulement à défendre son territoire. Les étals-majors prépareront la mobilisation générale...

Car on sait bien que la mobilisation, ça n'est pas la guerre !

Ça n'est pas la guerre, en effet, pour ceux qui la décrètent, pour ceux qui la dirigent ; mais ceux qui la subissent savent à quoi s'en tenir.

Or ceux-là, que font-ils P

Sont-ils en mesure d'opposer au dangereux équilibre qu'on nous prépare, une force capable d'arrêter la guerre P Sont-ils groupés dans une puissante internationale dont le mol d'ordre, suivi par eux tous, limitera la mobilisation aux officiers généraux P

En août 1914, l'Internationale ouvrière, non seulement ne put rien éviter, mais ses membres, dans chaque pays belligérant, firent chorus avec les nationalistes. Il

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LES PRIMAIRES

suffît d'une heure d'éloquence, ici, d'un Viviani, là-bas d'un Behmann-Hollweg, pour que des hommes, qui avaient fait du chant de Potlier leur prière quotidienne, entonnent la Marseillaise ou le Deutschland ûber ailes, et volent les crédits de mort. Ne pouvant empêcher le crime, ils ne trouvèrent rien de mieux que d'y participer.

On nous dit : « Oublions le passé. Ayons confiance dans nos chefs i>. Soit. Oublions leur impuissance, et, ce qui est plus difficile, leur trahison.

Mais, nous le répétons : L'Internationale aux destinées de laquelle ils président, est-elle en 1931, plus forte qu'en 1914?

Quelque douleur qu'on en éprouve, il faut répondre : non.

Elle n'a rien décidé encore, rien encore prévu pour s'opposer, le cas échéant, à une mobilisation de l'Europe.

Nous sommes, comme il y a dix-sept ans, à la merci d'un incident de frontière ou d'un incident diplomatique.

Le prolétariat a besoin de paix. Le prolétariat veut la paix.

Que ses mandataires, toute affaire cessante, fassent l'impossible pour la maintenir, pour la leur assurer !

Il est temps. Ce n'est point — l'expérience l'a prouvé — lorsque le tocsin sonne qu'ils doivent songer à l'action salvatrice. C'est tout de suite !

Sans quoi les mots que l'on chante à l'isue des congrès : Et demain l'internationale Sera le genre humain n'auront pas plus de sens que la phrase fameuse : Demain on rasera gratis...

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Louis NEILLOT

Echec au Roi

Notre collaborateur Jean Gaument (Ferdinand Verdier) est mort, à Elbeuf, au début du mois d'avril, à l'âge de 51 ans.

Né à Rouen en 1879, c'est au lycée de cette ville qu'il connut Camille Ce. Il fut ensuite étudiant à la Faculté de Caen, et très attaché à sa Normandie natale, professa aux collèges d'Honfleur et de Lisieux, puis au lycée d'Elbeuf. Il avait débuté dans les lettres avec Camille Ce, par des recueils de nouvelles régionalistes : C'est la vie (1913), Les chandelles éteintes (1919). Puis ce fut un roman à idées sociales : La Grand'route des hommes (1923), et Vannée suivante Largue l'amarre qui obtint des voix au Prix Goncourt.

Toujours en collaboration avec Camille Ce, il écrivit des Farces, puis le Fils Maublanc (1926), J'aurais tué (1927), Dans la flamme de Malte (1927), Plus vrai que la vie (1928) et un nouveau recueil de nouvelles normandes : Marrons sculptés (1930). Les deux écrivains venaient d'achever Echec au Roi qui va paraître chez Grasset et dont nous publions un chapitre. Faire connaître l'oeuvre d'un écrivain de valeur trop tôt disparu, c'est croyons-nous, la meilleure façon d'honorer sa mémoire.

Autant qu'il est permis à un homme de savoir ce que les autres pensent de lui, je crois avoir jusqu'à ces derniers temps passé aux yeux de mes amis pour un esprit bien équilibré. Quelques-uns me reprochaient même un excès de sang-froid qu'ils prenaient pour de l'insensibilité. C'est qu'à moi, comme à beaucoup de cette génération de guerre, il est né une sorte de courage calme et clairvoyant, oui, même à ceux qui n'en avaient pas.

Il est impossible d'avoir passé l'épreuve sans en sortir moins désarmé devant le destin.

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LES PRIMAIRES

Je ne me donnerai pas le ridicule de poser au héros, mais cette guerre que j'ai tant maudite, je l'ai bénie parfois depuis, pour m'avoir permis de moins douter de moi et de tremper une âme que je croyais plus faible.

Le 13 juillet 1917, j'étais dans la tranchée devant Berry-au-Bac. Le jour et l'endroit étaient rudes. Sous le bombardement, nous n'avions rien de mieux à faire qu'à patienter. L'heure de la riposte n'était pas venue.

Nous nous regardions avec un calme résigné, Bernard et moi, comme deux voyageurs qui, sous un toit crevé attendent la fin de l'averse.

Bernard, mon seul ami. Une de ces rudes amitiés d'homme à homme, soudées dans l'épreuve, qui ont fait croire un temps aux forces du coeur. Elle n'était pas venue de la similitude des origines ni des cultures : bravement elle avait enjambé tout. Elle était née en marge du monde, et depuis trois ans qu'on était dans la danse, on avait eu le temps de se regarder jusqu'au fond. Une certaine philosophie tranquille de la vie et de la mort, un dévouement silencieux de tous les jours, une volonté que nous avons, nous autres Normands, d'accepter le destin sans nous en laisser écraser.

Je revois sa face carrée où s'enfonçaient des yeux songeurs ; il y passait des lueurs alternées de mélancolie et d'humour.

Il était parti sans broncher, mais sans vain enthousiasme. Je me le rappelle dans la cour de la caserne, à Rouen, les mains dans les poches, la pipe aux dents et ce mot qu'il laissait tomber sous sa moustache pendante, le mot des résignations normandes qui ne sont pas sans courage : « Faut bien ! »

Il détestait comme moi les plaintes bétes qui ne changent rien au malheur.

Au milieu du bombardement, je dis simplement à Bernard :

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LES PRIMAIRES

— « Puisqu'on ne fait rien, si on faisait une partie d'échecs I »

Il ne trouva point cette proposition déraisonnable.

Nous étions tous deux des joueurs endiablés, et ce n'était pas la première fois qu'il nous arrivait, à une heure grave, de tirer de notre musette les pièces d'un échiquier de poche. Il n'y avait là de notre part nulle forfanterie et, à tout bien considérer, cette distraction ne nous faisait courir aucun risque de plus. L'endroit où nous nous tenions accroupis formait une sorte d'angle assez bien protégé contre le tir des mitrailleuses et les éclats d'obus. Pourvu qu'on fût avare de gestes, on n'était véritablement exposé qu'à quelque ricochet malencontreux. C'était là un accident possible, mais en somme assez improbable et contre lequel toute précaution — toute crainte surtout — eût été superflue.

Nous étions, en ce temps-là, sensiblement de même force au noble jeu. Chacun de nous, sans être rien de plus qu'un honnête amateur, aurait pu faire figure en face d'un joueur de première classe et sinon le vaincre, du moins lui donner du fil à retordre. La tactique de Bernard était à l'ordinaire plus lente et plus serrée que la mienne ; mais j'avais une façon hardie d'attaquer qui me donnait souvent l'avantage.

Bien des événements se sont déroulés depuis ce mois de juillet 1917 et pourtant je me souviens avec une netteté singulière de la façon dont, à un moment donné, les pièces étaient disposées. J'avais les noirs et le coup que j'avais préparé de longue main me paraissait certain. J'ai souvent, depuis, refait en esprit cette fin de partie et je n'ai jamais pu découvrir de raisons pour que la victoire m'échappât. La reine de Bernard ne pouvait bouger que j'eusse immédiatement de quoi parer. Je tenais son roi menacé par trois côtés. Une feinte de mon cavalier devait contraindre le fou blanc à lâcher sa ligne de défense — et il ne me fallait ensuite que trois coups pour

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LES PRIMAIRES

déclancher l'échec et mat. Je n'ignorais point cependant qu'il fallait compter sur la lenteur et l'entêtemant de Bernard. Il était un joueur de l'espèce des pas-pressés. Quand il flairait quelque ruse, il réfléchissait, calculait et s'enfonçait dans des silences d'où le bruit du canon (c'était le cas de le dire) ne l'aurait pas tiré.

Mais je ne manquais pas moi-même de patience et j'ai, mais à placer ce mauvais jeu de mots qu'à la guerre, l'ennemi qu'il faut tuer d'abord, c'est le temps. Au reste, j'étais parfaitement sûr que Bernard n'échapperait pas à sa défaite — et le spectacle de son embarras avivait le plaisir que déjà j'escomptais.

Pendant qu'il se creusait la tête à chercher une impossible issue, je fis ce que chaque soldat faisait toujours dans la tranchée quand la consigne était d'attendre : je procédai, pour la centième fois depuis que j'étais au front, à l'inventaire de mon portefeuille.

La plupart d'entre nous croyaient à l'efficacité de cette cérémonie en quelque sorte religieuse. Il circulait une douzaine d'histoires de soldats miraculeusement sauvés de la mort par un matelassage de lettres et de photos... Les esprits forts soutenaient qu'une certaine épaisseur de n'importe quels papier aurait suffi tout aussi bien à former devant le coeur une cuirasse impénétrable. Les esprits faibles trouvaient plus simple de faire intervenir la vertu secrète des lettres d'amour. Mais sceptiques et croyants professaient la même foi aveugle à l'égard de ce portefeuille qui contenait à la fois les chers souvenirs du passé et les promesses d'un avenir auquel les plus désespérés eux-mêmes ne cessaient de rêver.

Pendant donc que Bernard épuisait sans hâte l'examen de toutes les combinaisons dont chacune aboutissait pour lui à la perte de la partie, je tirai mon portefeuille et j'étalai mon trésor sur mes genoux. Il y avait quelques coupures de papier-monnaie, les dernières lettres de ma mère et une assez mauvaise photographie d'Alice Dubreuil que j'avais eue comme camarade au Lycée de

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LES PRIMAIRES

Mortemer, alors que j'y faisais, huit ans auparavant, ma classe de philosophie.

On m'aurait singulièrement embarrassé en me demandant pourquoi je conservais cette photo. Alice avait été pour moi, pendant cette année 1909, une camarade d'étude et rien de plus. Nul sentiment spécial ne m'avait alors attaché à elle. Il me faudra parler, tout à l'heure, des rares épisodes de notre haineuse amitié, mais je puis bien dire tout de suite que le jour de cette partie d'échecs dans la tranchée, Alice n'avait encore joué dans ma vie qu'un rôle insignifiant. Depuis huit ans d'ailleurs que nous avions quitté l'un et l'autre, le lycée de Mortemer, il ne nous avait pas été donné souvent de nous rencontrer. Notre dernière entrevue, que j'aurai bientôt à rapporter, m'avait laissé le souvenir d'une piètre aventure dans laquelle j'avais joué le rôle cocasse d'amoureux par persuasion. J'avais hésité entre la préparation à Saint-Cyr et l'Ecole de Droit, vers laquelle me poussait un grand ami de la famille, Conseiller à la Cour. Il est certain que les avis de cet homme de bon sens ont eu du poids. Mon père qui, dans le métier militaire, avait connu quelques déboires, me détournait de Saint-Cyr et un besoin naissant d'ordre, de raisonnement, de peser les actes des hommes, m'entraînait vers la magistrature où ma jeune ambition espérait un avenir honorable. Est-ce bien tout cela qui a pesé dans le plateau de la balance ? je me suis demandé parfois avec inquiétude si je ne m'étais décidé à aller faire mon droit à Caen, que dans le désir obscur, après cette aventure trouble, de rester éloigné d'Alice.

Les années d'études à la Faculté, des amies dans ma vie d'étudiant, ont réussi à détruire en moi la pensée de cette jeune fille ; depuis le début de la guerre, j'ignorais même ce qu'elle était devenue et je dois avouer que je m'en souciais fort peu.

Je ne sais pas bien comment ce portrait d'Alice avai) réussi à se fourrer dans mon portefeuille ; la guerre était survenue et il y était demeuré. H se peut que pen—

pen— —


LES PRIMAIRES

dant cette tuerie, j'aie cédé à la superstition de porter sur moi un fétiche qui détournât le danger — et le fait est qu'aussi longtemps que cette photo est restée dans mon portefeuille, il ne m'est rien arrivé, et c'est miracle. Je sais combien une telle crédulité peut paraître aujourd'hui misérable; mais ceux qui ont vécu pendant quatre ans sous la menace hypocrite de la mort auront quelque indulgence pour ces pauvres pratiques.

Le plus curieux d'ailleurs est que je ne regardais cette image que rarement — et je ne sais trop pourquoi ce jour-là je l'examinai comme si elle me révélait un visage nouveau. C'était en vérité une épreuve médiocre et qu'une insuffisance de fixage avait fait pâlir. Je me souvenais du rire malicieux qu'Alice avait eu en me donnant ce chef-d'oeuvre de l'unique photographe de Mortemer.

Je notai sur ce portrait, ce que je n'avais jamais lu auparavant : une ironie narquoise qu'elle avait en effet au coin des lèvres et dont je n'aurais su dire si elle m'amusait ou me blessait.

Je tenais à bras tendu le portrait d'Alice et je me demandais si ces dernières années avaient modifié le charme étrange de ses traits, quand brusquement un éclat d'obus fit entre mes doigts voler en miettes le carton ; puis, ricochant, alla blesser Bernard à la jambe et mit fin du coup à ma méditation et à notre partie.

Je me rends compte que cet événement ainsi raconté prend je ne sais quoi de faux et de littéraire comme s'il était préparé en vue de l'effet. C'est l'impression du moins qu'il me fit sur l'instant à moi-même et ce ne fut qu'un peu plus tard que je m'avisai d'essayer de rétablir le trajet de cet éclat d'obus.

Il avait frappé d'abord le parapet ; puis, rebondissant camme une boule de billard qui vient de toucher la bande, il avait, sans presque rien perdre de sa force, raflé le portrait au passage et cassé fort proprement la jambe de Bernard. Personne n'aurait pu nier qu'il y ait eu dans ce trajet quelque chose de diabolique.

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LES PRIMAIRES

Ma main droite qui avait tenu le carton n'avpit pas une égratignure. Quant au carton lui-même, il s'était volatilisé sans laisser plus de traces que si jamais il n'eût existé. Enfin la blessure de Bernard était si nette que lui même, aussitôt touché, s'écria en riant que c'était « la bonne blessure ». Il ne mit à cet aveu ni cynisme ni hypocrisie. C'était un courageux, incapable d'inventer un prétexte pour se dérober. Mais puisque l'occasion de sortir de l'enfer s'offrait à lui...

Cependant il était tombé de son long dans la boue de la tranchée et tout effort pour se relever fut vain. Je le pris par-dessous les bras et le traînai comme je pus jusqu'au poste de secours le plus prochain.

Quand il fut couché sur un brancard et qu'il eut la certitude d'être « tiré d'affaire », nous eûmes une courte ot curieuse conversation. Je m'étais mis en tète, sans aucune espèce de raison, que c'était par ma faute que Bernard avait été blessé et je voulus lui en faire des excuses; mais il se mit à rire d'un drôle de rire. « Pas ta faute, vieux, mais plutôt la faute de cette satanée photo..,. » Et il m'avoua que tout en réfléchissant à la conduite des pièces sur l'échiquier, il m'avait surveillé du coin de l'oeil pendant que j'examinais le portrait : « Pas difficile de voir — même sans regarder — que c'était une photo de femme ! le diable, avec ces grigris-là, est qu'on ne sait jamais d'avance s'ils portent la veine ou la guigne ! »

Un poste de secours n'est pas un endroit pour discuter et l'infirmier donna l'ordre d'évacuer Bernard au plus vite sur une ambulance. Nous nous serrâmes la main en nous promettant de reprendre à la première occasion notre partie d'échecs interrompue. L'un et l'autre, nous étions parfaitement sûrs de nous souvenir de la place qu'occupaient nos pièces et Bernard, avec un magnifique entêtement, déclara qu'il n'était pas du tout certain que son roi fût condamné. Au moment où les deux brancardiers le soulevèrent, la secousse lui arracha un juron ;

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LES PRIMAIRES

puis quand son triste équipage fut au premier tournant 4u boyau, il me fit un signe de la main, accompagné d'un bon sourire mélancolique, comme un voyageur dont le train s'ébranle : « Bonne chance, vieux ! Ecris-moi ! »

Je vins reprendre ma place au créneau. Le soir sec et brûlant de Juillet tressait sur les sacs de terre l'ombre des barbelés. Le feu de l'ennemi avait presque cessé. Il en était d'ailleurs de même tous les jours, comme si, par une sorte de convention tacite, on accordait de part et d'autre un répit d'une heure à la folie de tuer. En haussant mon périscope au-dessus du parapet, je ne voyais devant moi qu'une plaine poussiéreuse dont il semblait que la vie fût pour toujours effacée. Ni le ciel souillé de fumées, ni le spectacle des arbres morts, ni l'horreur d'un silence lourd de menaces ne me causaient de réelle crainte, mais parce que mon ami n'était plus là j'étais plein d'une grande solitude.

Jean GAUMENT et Camille CE.

Louis NEILLOT,

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LES PRIMAIRES

Poèmes

noir

Pourquoi revenir à la rive D'où partil la blanche Irirème ? Rames d'espoir sur la mer blême. Rames d'amour à la dérive, Rames ramant de lourds poèmes, Au long flot lourd où rien n'arrive.

Qu'espère donc ton espérance

Des Europes de ta jeunesse?

Le morne autel, la morne messe,

Au Saint des Saints de ta souffrance !

Aux rides des vieilles maîtresses

La chair est lourde et l'amour rance...

Exalte l'envolée sereine Vers les antarctiques du rêve. Use ardemment la vie trop brève Aux crocs des passions et des haines ; Mais ne cingle pas vers la grève Pour offrir la myrrhe et la laine.

Ah! fuis le phare qui s'allume Aux falaises de la mémoire. La vague fleure au lieu de gloire Le parfum noir des amertumes. Et crains l'étreinte expiatoire De la barque aux bras de la brume.

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LES PRIMAIRES

Ecoute la dolente histoire, Conte du coeur du haut des hunes

La Ménade attend sur la dune.

André BERNARD.

vieille maison

Celte antique maison, close comme un cercueil, Dans le silence obscur des portes condamnées, Garde jalousement le secret des années Où le rire incitait aux douceurs de l'accueil.

Fidèle au souvenir de lointaines journées, L'ombre austère des pins, sur la pierre du seuil, Déroulant chaque soir un long crêpe de deuil, Sauve du morne oubli d'anciennes destinées.

Son hommage attristé ranime les fronts purs Qui rêvaient autrefois à l'abri des vieux murs Tandis que le vent froid s'acharnait aux fenêtres.

El le regret nous vient de n'avoir point connu L'époque où le feu clair peuplait ce foyer nu Doublant de ses refiels la vie humble des êtres...

Emile MONNOT.

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GIKARD-MOND

De la Servitude

Volontaire

à la Trahison des Clercs

« N'aime pas les lois plus que ton coeur et « ta raison. Quand les lois condamnent So« crate, sache condamner les lois. »

HAN RYNER (Le crépuscule de Platon)

Les lampions ne sont pas encore éteints qui ont célébré le centenaire du Romantisme. Pour la circonstance nos pontifes avaient raccoutré quelques phrases officielles dont ils ont revêtu des idées générales comme on fait des figurants pour un défilé historique.

Emerveillé par le spectacle, on ne s'est point ému de savoir qu'il y a quatre cents ans, le mardi 1er novembre 1530, naissait à Sarlat Etienne de la Boétie, que cette date marquait le mitan de la période glorieuse de l'Humanisme entre Erasme et Budé d'une part, Rabelais et Montaigne de l'autre et singulièrement l'établissement, au nez et à la barbe de la Sorbonne qui fulminait, du Collège des Lecteurs royaux qui devait s'appeler plus tard le Collège de France.

La seule politesse qu'on ait cru devoir rendre à l'Humanisme fut de célébrer naguère Pétrarque... pour ce qu'il y a dans son oeuvre de plus subjectif !

Il y aurait eu pourtant dans la confrontation de ces deux moments de l'esprit humain une de ces contradic—

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LES PRIMAIRES

tions qui font les délices des voluptueux de la pensée — je n'ai point dit : des penseurs.

L'explosion romantique n'était-elle pas le triomphe de la sensibilité sur la raison, de l'émotion sur la pensée, des sensations sur les idées, du physique sur le spirituel, l'antithèse même de l'Humanisme ? (1)

Alors que la date de 1530 situe une révolution éthique et philosophique, celle de 1830 marque une révolution esthétique et politique.

La distance qui sépare Minerve de Belphégor.

Mais venons-en à notre Sarladais.

Montaigne différa longtemps la publication des ouvrages de la Boétie parce qu'il en trouvait « la façon trop délicate et mignarde pour les abandonner au grossier et pesant air d'une si malplaisante saison. »

Si pareil scrupule nous hantait, le « Discours » ne quitterait pas le rayon où il repose, car en grossièreté et malplaisance le vingtième siècle au seizième rend des points.

Le prudent Montaigne déplore aussi que cet ouvrage ait «été depuis mis en lumière et à mauvaise fin par ceux qui cherchent à troubler et changer l'estat de notre police sans se soucier s'ils l'amenderont» et « meslé à d'autres escris de leur farine. »

Me sentant morveux par avance, je me veux moucher par prévention en notant que la Boétie « avait plus de confiance (que Montaigne) ou, si l'on veut, il se faisait plus d'illusion sur la possibilité de donner à l'intelligence et à l'honnêteté un rôle utile dans les divers mouvements de ce monde. » (2)

On peut partager cette illusion de la Boétie et montrer cependant le même loyalisme dont, magistrat, il ne s'est jamais départi.

(1) Dans cette étude le mot Humanisme a été pri» dans le sens que lui donne M. Benda c'est-à-dire un sens un peu plus restreint que ce* lui qui lui est donné dans les ouvrages de littérature.

(2) Prévost-Paradol, cité par Paul Bonnefon.

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L'autorité royale a fait place à nos bonnes vieilles institutions démocratiques. D'aucuns s'impatientent de la lenteur de la machine parlementaire et rêvent de décisions foudroyantes qui seules permettent de réaliser de grandes « choses ». A ceux-là on peut opposer un loya lisme que le respect ne rend point fanatique, mais qui se réjouit d'une médiocrité de réalisation qui empêche la république de commettre de «grandes » sottises.

Et puis, si provoquer la révolution pour en profiter manque d'élégance, la faire pour n'en pas tirer profit ne manque pas de nigauderie...

Celui-là seul peut agir qui croit posséder la vérité, d'autres la cherchent. Et, pour ceux-ci, le contraste entre le réalisme contemporain et la sapience et prud'homie de nos vieux humanistes est une source de jouis" sance de haut goût.

Ouvrons donc le « Discours de la Servitude volontaire». Au moment où le concept de liberté pâlit dans notre vieux monde enténébré, il est bofi de raviver quelques étincelles au foyer du libéralisme et d'écouter un clerc qui n'a pas trahi :

« Ce sont donc les peuples mêmes, dit-il, qui se laissent ou plutôt se font gourmander, puisqu'en cessant de servir ils en seraient quittes ; c'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix ou d'être serf ou d'être libre, quitte la franchise et prend le joug, qui consent à son mal, ou plutôt le pourchasse. »

Cette vérité infligée, la Boétie fait la même constatation pour laquelle Anatole France fut honni :

« Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien... tout ce dégât, ce malheur, cette ruine, vous vient, non pas des ennemis, mais certes oui bien de l'ennemi, et de celui que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel

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vous ne refusez point de présenter à la mort vos personnes. »

La seule chose qui ait changé depuis le seizième siè cle, c'est que le tyran qui n'avait alors que deux yeux, que deux mains et qu'un corps est aujourd'hui protéiforme et plus malfaisant, mais ce qui n'a pas beaucoup changé c'est la docilité des peuples :

« Il n'est pas croyable comme le peuple, dès lors qu'il est assujetti, tombe si soudain en un tel et si profond oubli de la franchise, qu'il n'est pas possible qu'il se réveille pour la ravoir, servant si franchement et tant volontiers qu'on dirait, à le voir, qu'il a non pas perdu sa liberté mais gagné sa servitude. »

Que cette remarque est aiguë et que nous en voyons aujourd'hui de peuples qui ont « gagné » leur servitude...

Mais patience, « toutefois il n'est point d'héritier si prodigue et nonchalant que quelquefois ne passe les yeux sur les registres de son père, pour voir s'il jouit de tous les droits de sa succession, ou si l'on n'a rien entrepris sur lui ou son prédécesseur. » Et parmi la foule des asservis « toujours s'en trouve-t-il quelques-uns, mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne se peuvent tenir de le secouer... Ce sont ceux qui, ayant la tête d'eux-mêmes bien faite, l'ont encore polie par l'étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et toute hors du monde, l'imaginent et la sentent en leur esprit, et encore la savourent, et la servitude ne leur est de goût, pour tant bien qu'on l'accoutre.

Le grand Turc s'est bien avisé de cela que les livres et la doctrine donnent, plus que toute autre chose, aux hommes le sens et l'entendement de se reconnaître et d'haïr la tyrannie ; j'entends qu'il n'a en ses terres guère de savants ni n'en demande. »

Nous savons de reste que le grand Turc n'est plus seul en cause et qu'aujourd'hui en maint pays « le bon zèle et affection de ceux qui ont gardé malgré le temps la dé—

dé— —


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votion à la franchise, pour si grand nombre qu'il y en ait, demeure sans effet pour ne s'entreconnaitre point : la liberté leur est toute ôtée, sous le tyran, de faire, de parler et quasi de penser ; ils deviennent tous singuliers en leurs fantaisies. »

« ... Mais cette ruse des tyrans d'abêtir leurs sujets ne se peut pas connaître plus clairement que Cyrus fit envers les Lydiens... »

Voire. Cyrus n'était pas directeur de journal !

Toutes ses ruses n'étaient que petite bière au prix de l'exploitation scientifique du bourrage de crânes, comme elle se pratique en notre siècle réaliste avec une impudeur qui tient du prodige.

Ici la Boétié est rejoint par un de nos plus somptueux écrivains qui stigmatise l'abêtissement de la masse par cette phrase cinglante comme un coup de fouet :

« Pour apothéoser les pieds plats, imbéciles et gredins, qui forment l'ordinaire de l'humanité, il fallait trouver des moyens mécaniques, efficaces et idiots.

On a donc inventé les religions, l'ivrognerie et le patriotisme (1) ».

Et cela réussit à merveille :

« Ne pensez pas, dit encore la Boétie, qu'il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ni poisson aucun qui, pour la friandise du ver, s'accroche plus tôt dans le haim que tous les peuples s'allèchent vitement à la servitude, par la moindre plume qu'on leur passe, comme l'on dit, devant la bouche ; et c'est chose merveilleuse qu'ils se laissent aller ainsi tôt, mais seulement qu'on les chatouille. Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres telles drogueries, c'étaient aux peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. »

Les jeux du cirque ont quelque peu changé depuis la

(1) Laurent Tailhade — (Omar Khayyam et les poisons de l'intelligence).

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décadence de Rome, mais il suffirait, pour se faire entendre aujourd'hui, de traduire le « Panem et circenses ». de Juvénal par : « La croûte et le cinéma ».

Un autre moyen dont use le tyran pour asservir les peuples c'est le favoritisme. A la méditation des bons apôtres qui font des gorges chaudes sur la « République des camarades» et exaltent le demi-dieu capable de détourner de nouveau le fleuve Alphée, la Boétie livre cette constatation affligeante :

«Toujours il a été que cinq ou six ont eu l'oreille du tyran... pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés et communs aux biens de ses pilleries... Ces six ont six cents qui profitent sous eux... Ces six cents en tiennent sous eux six mille qu'ils ont élevés en état, auxquels ils font donner ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers... »

Comme quoi le « coup de piston » et « l'assiette au beurre » ne sont que des mots nouveaux pour des choses bien vieilles et qui ne sont pas l'apanage exclusif de la démocratie.

Tout cela aboutit, en définitive, et sous quelque régime que ce soit, à « l'établissement de nouveaux Etats, érection d'offices ; non pas certes à le bien prendre, réformation de la justice, mais nouveaux soutiens de la tyrannie. »

Eh 1 voilà une déduction logique qui ne manque pas d'actualité et l'on ne peut réprimer un sourire en songeant à... Mais soyons objectif 1

Des favoris et des officieux passons à la police :

« Ainsi le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres, et est gardé par ceux desquels, s'ils valaient rien, il se devrait garder ; et comme on dit, pour fendre du bois il fait des coins du bois même. Voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses hallebardiers, non pas qu'euxmêmes ne souffrent quelquefois de lui, mais ces perdus et abandonnés de Dieu et des hommes sont contents d'en—

d'en— —


LE8 PRiMAIBKS

durer du mal pour en faire, non pas à celui qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme eux et qui n'en peuvent mais ».

Il faut bien arrêter 1 i des citations qu'illustrent s effrontément nos misères contemporaines et qui semblent sorties de la plume d'un pamphlétaire anarchisant, sous peine de chagriner les mânes de Montaigne. — Ce n'est point sans regret, car c'est plaisir de transcrire cette langue savoureuse et drue qui a le charme des choses saines et naïves.

Laissons donc le « Discours » et, pour tenter d'expli" quer plus complètement pourquoi les peuples aliènent aujourd'hui leur liberté avec une allégresse qui eût étonné la Boétie, envisageons ce que Fernand Ferré analysait objectivement dans un de se derniers articles (1) : le trouble consécutif à la guerre déterminant à un besoin d'ordre et le déclin des doctrines rationalistes que Monsieur Benda a défini s « La Trahison des clercs ».

Confusion dans le domaine spirituel, confusion dans le domaine matériel : voila qui caractérise notre époque.

D'une part, surabondance de matières premières, du chômage, de la misère : une humanité qui crève de faim parce qu'elle a trop à manger.

D'autre part une nourriture « spirituelle » surabondante aussi qu'on devrait plutôt appeler un poison et qui n'entretient que la sottise et l'ignorance : une humanité qui s'abêtit entre des piles monstrueuses de papier imprimé.

Besoin d'ordre dans l'économie sociale : certes.

Mais il apparaît que les pasteurs de peuples confondent organisation nouvelle avec stabilisation du chaos : ils croient avoir tout fait quand ils ont remplacé par des mesures de police les principes techniques qui leur font défaut.

(1) Lem Primaire» — Décembre 1930.

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Il est juste, cependant, de noter qu'ici les problèmes sont si complexes que les hommes deviennent le jouet des formidables sortilèges qu'ils ont engendrés : l'apprenti sorcier fait son éducation à ses dépens.

En attendant que cette éducation soit faite, effrayés devant la complexité, de ces problèmes, craignant une incommodité passagère qui résulterait d'un bouleversement de méthodes, les peuples se confient à des téméraires qui ne résolvent rien du tout : et c'est la servitude de la « frousse ».

Besoin d'ordre dans l'activité intellectuelle : pour en constater l'urgence il faut revoir les pièces du procès que Julien Benda intente contre les clercs : elles sont dans toutes les mémoires et je me bornerai à en rappeler l'essentiel.

Les clercs jusqu'à notre époque étaient ceux qui, ne poursuivant pas de fins pratiques et se tenant au dessus des passions égoïstes et politiques, donnaient pour guides à l'humanité des principes universels,

Ces principes n'étaient pas respectés par la masse des laïcs mais l'infraction gardait le caractère d'un délit.

« Grâce à eux (les clercs) on peut dire que, pendant deux mille ans, l'humanité faisait le mal mais honorait le bien. —Cette contradiction était l'honneur de l'espèce humaine et constituait la fissure par où pouvait se glisser la civilisation (1) ».

Telle est la vertu du ciel que la boue la plus épaisse est bleue quand le ciel est pur.

Vers la fin du dix-neuvième siècle, les clercs, abandonnant leur hautaine sérénité, mettent leur activité de clercs au service des passions politiques et singulièrement des passions nationales : ils ont quitté leur banc de pilote et se sont rués aux rames. Beau travail en vérité : cet apport de force aveugle n'aboutit qu'à faire heurter avec plus de force la barque contre les écueils.

(1) Julien Benda : La Trahison des Clerc».

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De guides qu'ils étaient les clercs sont devenus, ou les flatteurs de la plèbe ou les valets de la bourgeoisie.

De cette façon la hiérarchie des valeurs intellectuelles a été bouleversée.

La notion de qualité a été sacrifiée à celle de puissance, celle d'universalité à celle de contingence, celle de justice à celle de réussite et, plus particulièrement, la notion de gratuité à cédé le pas à celle d'utilité et de profit.

La masse des laïcs entendant consacrées divines par la bouche des clercs les passions qui l'agitaient s'y est ruée avec une frénésie encore accrue. Si bien que l'activité intellectuelle des hommes est descendue d'un degré sur l'échelle des valeurs et, quittant la région de la pensée désintéressée, s'est aventurée dans le désordre des sens.

Et T « ordinaire de l'humanité » qui a, malgré tout, gardé quelque révérence pour les clercs ou ceux qui se donnent pour tels, confond en toute bonne foi les mouvements de la tripe avec la spéculation philosophique.

Ainsi se marque le déclin de l'intelligence, ce « plaisir satanique de comprendre, » au profit de la force qui est à elle-même sa propre raison d'être et sa propre fin.

Cela nous ramène tout doucettement, dans la jungle moderne, à l'Homme de Néanderthal. Et encore fais-je peut-être injure à cet ancêtre dont, au moins, les pensées confuses et fugitives étaient les premiers bégaiements de la Raison.

Et c'est peut être pour tout cela qu'en l'année 1930 on a préféré célébrer le centenaire du Romantisme plutôt que le quatrième centenaire de l'Humanisme, mouvement trop vaste et qui dépasse par son ampleur la « pensée » contemporaine mesquine, grégaire, étriquée dans ses frontières ethniques et nationales.

« Il est bien suggestif d'observer que la véritable apparition du clerc coïncide avec la chute de l'Empire romain, c'est-à-dire à l'heure où la grande nation s'effondre et où les petites n'existent pas encore ; que l'âge des

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grands amants du spirituel, des Thomas d'Aquin, des Roger Bacon, des Galilée, des Erasme est Page où la plus grande partie de l'Europe est encore un chaos qui ne connaît pas de nations (1) ».

Que va-t-il sortir des temps barbares que nous vivons ? Verrons-nous s'ordonner le chaos du monde occidental et se dissiper la confusion intellectuelle qui obscurcit les esprits ?

Verrons-nous le clerc résoudre un difficile problème en conciliant l'humanisme et l'humanitarisme, servir le peuple sans desservir l'intelligence et donner de nouveau au monde des principes universels P

Verrons-nous l'artiste mis, lui aussi, à sa place, cesser de se poser dans le réel, renoncer à la prétention de conduire les peuples, comprendre son rôle qui est d'exalter la sensibilité de ses frères moins doués, leur facilitant ainsi l'évasion vers le rêve au lieu de les exhalter pour l'action ?

Verrons-nous le technicien remplacer le soldat à la tête de la république et diriger l'activité humaine vers sa seule fin, provisoirement logique, qui est l'asservissement de la matière P Ainsi se substitueraient, aux mouvements des passions qui agitent les peuples mais ne les conduisent pas, les lois directrices de la nécessité.

Beaucoup de questions auxquelles il y aurait quelque présomption à répondre —et qui resteront probablement sans réponse tant que les hommes ne se seront pas avisés que, dans les affaires humaines, un peu de coeur fait quelquefois autant que beaucoup de raison.

En tout cas, dans le problème qui nous occupe ici et qui est celui de l'intelligence, il n'y a qu'une alternative :

Ou bien le génie de l'espèce ayant fait fausse route tend à abolir la pensée de l'esprit de l'homme au profit d'un monstrueux instinct de domination de la nature, ou bien nous n'assistons qu'à une de ces périodes de régres(1)

régres(1) Banda : La Trahison des Clercs.

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sion par quoi est précédé un nouveau bondissement du progrès humain.

Dans le premier cas l'homme ne serait qu'une espèce de plus parmi les espèces, une sorte de castor très perfectionné, et la paix animale, recouvrant peu à peu ses illusions et ses inquiétudes, lui assurerait ainsi un bonheur que ses facultés anéanties ne pourraient même pas lui faire soupçonner...

Admirable leçon d'humilité qui, s'il fallait la suivre conduirait au fond de quelque Thébaïde tous les esprits libres qui ont encore une pensée, pour goûter dans la solitude de leurs méditations les vertigineuses délices de l'anéantissement.

Et si, au contraire, les ténèbres médiévales où nous nous débattons parmi les diables économiques, nationalistes, racistes et fascistes dont on nous matagrabolise la cervelle ne sont que transitoires, contre les censures et les nouveaux fanatismes, quel Rabelais surgira, génie à la mesure de notre époque bouleversée, pour rétablir les droits de l'intelligence et pour nous tendre fraternellement et pitoyablement la bouteille de sapience en nous disant : « Trinc ! »

Jean VERDIER-FRAYSSE.

Pierre (JHAiYlBON

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Honoré BOURGUIGNON

Vibars <4>

X. — Urnes

Au jeune groupe la réunion avait révélé sa cohésion et la décision de ses conducteurs ; elle lui avait montré qu'une partie de la population lasse des saints usés et des méthodes politiques décevantes, se tournait vers lui. Et Jean-Louis répétait : " Vazelin n'aura pas la majorité dans Vibars. " Il ne bornait pas là ses prophéties ; pointant le doigt vers Puy-Morin, la minuscule sous-préfecture dont dépendait l'élection, il affirmait : " En bas aussi, les jeunes en ont marre de Vazelin. "

Qui serait candidat ? Qui oserait dans le fief se lever contre l'ancienne domination ?

Rochu suggérait de voter blanc pour obtenir un ballotage. Jean-Louis ne s'en contentait pas; ce n'était pas assez d'opposition...

Ils étaient là dix ou douze à chercher une solution, quand Fuchet a annoncé : "Moi, je voterai pour Bondil 1" Après qu'un inévitable silence eut souligné la netteté de la proposition, l'un après l'autre, comme on se

(1) Voir Les Primaires depuis mars 1931.

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numérote au régiment, ils ont dit : " moi aussi, moi aussi... Votons tous pour Bondil ! "

C'est ainsi que la candidature Bondil fut lancée dans le village.

Vibars ne connaissait pas Bondil, mais plusieurs élections venaient d'élever son nom à la hauteur d'un symbole ; fils de travailleur, il avait connu le travail des mains; assez instruit pour devenir un chef, il était resté un homme du peuple, au coeur fraternel. Et surtout, il avait osé un des rares gestes épiques de la guerre ; il avait dit non à l'ordre de massacre, il avait tenté cette révolte dont les combattants avaient béatement et lâchement rêvé. Les morts n'avaient été que des victimes. Lui, avait été le Héros !

Depuis, il souffrait et avec lui souffrait une mère mourante. Et comme lui souffraient des centaines d'hommes, coupables d'avoir préféré les appels de la vie aux incantations funéraires.

Aux deux syllabes claires de son nom se levait un cortège tumultueux de sentiments : piété filiale, solidarité des victimes, sainteté de la révolte, haine de la guerre et, tout jeune, Bondil entrait déjà dans la légende populaire, avec sa douce figure que l'image portait partout.

Là où les hommes cherchaient un drapeau à lever contre leur domestication, ils applaudissaient ce nom.

Pour ternir la merveilleuse vie du révolté des flots d'imputations avaient coulé ; vrais ou faux, ces infamants propos n'arrêtaient point l'élan tumultueux des coeurs en rébellion. A certaines heures, les légendes effacent l'histoire, la photo même retouchée est plus vivante que la face charnelle, et toujours les étendards flottent plus hauts que leurs porteurs.

Même si Bondil avait eu commis ce crime de trahison vénale que la réaction lui reprochait par cent voix, devant l'amoncellement des preuves la foule encore eut réclamé sa délivrance ! Car l'ignominie de Bondil ellemême le peuple l'eût portée au passif de la guerre, le crime auprès duquel tous les autres pâlissent.

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Ainsi le groupe des révoltés ayant hissé un médiocre Vazelin à la destinée de cible maîtresse, acclamait dans la libération de Bondil la sienne propre et celle de tous les déshérités.

Non que Jean-Louis lui-même eût de profondes illusions sur le résultat de la lutte électorale. Ce n'était pas dans ce canton qu'en huit jours on écroulerait l'omnipotence d'un Vazelin. Mais il s'agissait de se mettre debout et d'oser lui dire, à lui et à tous ceux qui étaient avec lui : « C'est fini le temps des seigneurs. Nous ne marchons plus. De vous à nous, c'est la guerre. Vous pouvez nous rosser, vous ne nous aveuglerez plus ! »

Confusément tous sentaient que les défaites sont plus légères à porter que l'acceptation des lâches équivoques.

Jean-Louis perdit sa journée de travail et alla à PuyMorin. Sur les lèvres des poilus d'hier, il trouva le même désir de rompre la chaîne et il entendit claquer le nom étendard : Bondil. Ce fut entendu, on irait au combat, pour lui, toutes forces réunies.

Le vendredi, Mouli et Jean-Louis partirent visiter les villages. Ils allèrent voir leurs cousins, leurs camarades de conscription, leurs copains de régiment. Sur les vieux souvenirs, ils soufflèrent leur âme ardente et lorsqu'avait jailli l'étincelle, ils laissaient le nom de la protestation. Le long de la route, ils s'arrêtaient avec les paysans rencontrés et Mouli disait : Voilà plus de cent ans que le paysan est poli, courbé et qu'où se fiche de lui. Montrons les dents afin qu'on nous respecte. » Et ils glissaient des bulletins.

Où ces deux pèlerins puisèrent-ils la force singulière d'abandonner leur travail, de sacrifier tant d'efforts pour une cause dont ils n'attendaient rien ? Mais quoi, leurs aïeux n'avaient-ils point tenté à l'appel d'un ermite la délivrance de la grande victime morte en croix pour le salut des hommes ?

Vint le dimanche de l'élection. Partout ailleurs on serait battu mais à Vibars, ce serait la victoire, ainsi avait décrété l'équipe des forts cailloux ?

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An matin, Flairasse vit coller des affiches rouges clamant le nom de l'emprisonné : « Bondil ! Bondil ! » Brusquement l'inquiétude qui le tourmentait depuis la réunion disparut. Quoi c'était là leur trouvaille ? « Ils » manquaient de sens commun. Décidément au contre-parti, ils étaient bêtes 1 S'ils avaient trouvé pour candidat, un monsieur connu aux poches bourrées, Flairasse eût été très inquiet. Un prisonnier P. Bon pour Paris, cela. Et il acheva de se rassurer en revisant au fond de son sac les bonnes recettes à accommoder les élections.

Au moment de former le bureau, il fit quérir Billevet, le père Jean, Trillot, l'instituteur Ordon ; arriva Paul Rochu qui poliment s'exclama : « Je ferai bien volontiers le sixième. Ne dérangez personne d'autre ». Le moyen de dire non ? Et Paul Rochu s'installa, fourra son nez dans les abondantes listes d'émargement, sourit d'y voir des morts et des expatriés et attendit de pied ferme la fraude en fumant des cigarettes et en pointant les électeurs. Flairase ne dérageait pas. Impossible de coller dans la boîte une vingtaine de bulletins et de porter votants à cinq heures et demie des abstentionnistes certains.

Toute la matioée coula paisible. Tout à coup, vers midi, Billevet étant allé prendre l'air dans le village n'y rencontra que des jeunes. Son fils Louis, son gendre Fuchet, le maçon Mourate, Joseph Guilair, Mouli, Niel portaient des groupes autour d'eux. Le vieux finaud sentit fraîchir le vent. Il courut à Flairase et les deux hommes devinrent hargneux. Parce que Jean-Louis accompagnait à l'urne, Jean l'amputé, Flairase lui reprocha de faire de la pression et Billevet maugréa. Mais Fuchet, fort belliqueux, bouscula son beau-père lui rappelant le temps où il distribuait des paquets de sucre, pour le compte de Vazelin.

L'après-midi on vota ferme, Jean-Louis et Mouli bavardaient sur la place jusqu'à ce qu'il y eût un bon paquet de badauds autour d'eux et alors, hop I ils vous le conduisit à la mairie.

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Vers cinq heures, la place grouillait. Les campagnards arrivaient des hameaux. Le grand Bébert un bulletin déployé à son chapeau proclamait son choix : Bondil 1

Les retardataires se hâtaient. Les jeunes filles s'intéressaient à la lutte de Bondil contre M. Vazelin. Et elles s'informaient : « Bondil était vraiment en prison ? Il n'avait pas voulu tuer des civils et des femmes? Alors le pauvre homme ! il n'était pas un barbare. »

Avant six heures, le vieux Crotteux, sa peau de bique sur les épaules s'amena devant la mairie. Henri Gallu, était allé le quérir sur la montagne parmi les moutons.

— Vieux père, il faut aller voter.

— Moi me déranger pour ce gros cochon ?

— Mais non... il y a du contre... avait annoncé Henri.

— Un contre-parti ? Alors j'y vais !... » Et le vieil original était parti porter sa voix.

Sur la place, Mouli lui donna le bulletin. Crotteux épela péniblement « Bondil ». Ce nom inconnu fut agréable à ses oreilles. Mouli le renseigna : « Celui-là était contre la guerre alors " ils " l'ont foutu en prison. » Bon, cette fois le contre-parti avait trouvé un candidat dont le nom disait : « Merde ! » Et le vieux alla avec joie enfoncer son bulletin dans l'urne bleu-horizon.

Aussitôt après, Monsieur le maire déclara le scrutin clos. La vie de Vibars se concentra entre les quatre murs de la mairie.

Seuls, au dehors, les Italiens du chantier continuaient à boire et à danser au son de l'accordéon ou du piano mécanique. Parfois, ils lançaient vers leur guerre un chant dérisoire et criard :

Il général Cadorna mangiava costellella

Ed i poveri soldali mangiavan 3 la polenta

Zim bom bom !

Al rombo del canon !

L'effervescence vibaroise s'élargissait de ce chant proféré dans une autre langue. Partout les hommes avaient

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souffert et partout ils dénonçaient l'hypocrisie de ceux qui les avaient maintenus dans la souffrance.

L'heure des victimes sonnerait.

Sur la table, l'urne avait épanché le secret des votes. « Nonante sept votants », compta Flairase. Jamais, même en chargeant la boîte, on n'avait connu ce chiffre. « Majorité, quarante-neuf» dit Rochu, le ton trop calme.

Lentement, Billevet déplia le premier bulletin et le tendit à Flairase. Avec une sorte de superstition, deux cents oreilles attendirent : « Vazelin » lut le maire. « Vazelin » répèta-t-il au second bulletin. Un flottement imprécis ondula sur la foule. Les yeux se cherchèrent. (( Vazelin » épela lourdement la voix pour la troisième fois. Jean-Louis pensa à une tromperie. Monsieur le curé quitta son air diplomatique et eut comme un sourire. Fuchet ne voyait plus que le quatrième bulletin en route vers les yeux du maire. (( Bondil » jeta dédaigneusement la voix. « Bondil ! Bondil I Vazelin ! )) Un long moment les bulletins alternèrent puis tout d'un coup le succès se se dessina. «Bondil ! Bondil ! Bondil ! nasillait Flairase.

Quand pour la quarante-neuvième fois les deux syllables eurent résonné, Paul dit simplement, ni haut, ni bas, mais le coeur joyeux : « Majorité à Bondil », Mouli alors sortit de la salle. Un léger bourdonnement volait entre les quatre murs ! «Silence! «grognait Flairase très rouge en continuant le dépouillement.

Quand ce fut fini, il annonça bafouillant « Bondil, 59 voix; Monsieur Vazelin, 38 ! Silence, s'il vous plaît. »

Jean-Louis de la porte leva son chapeau en l'air. « Poum ! Poum ! «jetèrent les fusils de Mouli. Et tourné vers la salle, Fuchet cria '. « C'est en l'honneur de Bondil ! Vive Bondil ! »

Torrent d'orage, le flot sortit de la mairie. Uu moment il couvrit la place, puis le café Gonzague l'aspira en partie.

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LES PRIMAIRES

XI. — L'Internationale...

Depuis fort longtemps boire et victoire riment ensemble et cheminentld'accord. Gonzague, qui le savait, après avoir flairé le vent, avait voté ostensiblement avec le parti jeune et c'est chez lui que, naturellement, on alla boire au succès. Déjà les voix étaient hautes et les visages colorés. Quand Paul, que les paperasses avaient retardé à la mairie, entra au café, une acclamation monta vers luiFuchet cria : " Voilà le maire qu'il nous faut. Nous n'en voulons plus d'autre ! »

Paul tenta un geste de protestation, mais Fuchet connaissait la logique des victoires et il insista : « Flairase a dit que les imbéciles seuls voteraient pour Bondil. Nous sommes une majorité d'imbéciles, nous ne voulons plus de maire intelligent 1 » Et tous de rire !

Autour de la grande table, ils étaient plus de trente dont Gonzague chauffait l'enthousiasme. Mouli proposa un ban pour Chatte. Puis, il fredonna VInternationale. Il n'en savait ni l'air, ni les paroles. Mais il se souvenait très bien que :

C'est la lutte finale

et aussi que

L'Internationale Sera le genre humain.

, Des voix s'associèrent à la sienne et cherchèrent doucement ; le refrain se reconstituait. Alors tout d'un coup, Paul Rochu le lança et le cantique gonfla la salle, creva la fenêtre et déferla jusqu'au café Jean, où Flairase, Billevet et des amis d'infortune tiraient des plans. Juste à ce moment, le piano de Jean se mit à tourner.

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Fuchet cria : « Ils veulent se foutre de nous ! » Mais le Général Cadorna vint bientôt le rassurer. C'était la fête des Italiens qui continuait depuis midi. Ils dansaient, puis ils buvaient ; puis, ils chantaient, parfois la simple chanson vengeresse, parfois à trois voix de larges hymnes.

Assises sur le parapet, les jeunes filles écoutaient leurs chants. Quelques jeunes spécialistes avaient abandonné le grossier velours traditionnel pour revêtir des vêtements élégants ; gracieusement, ils dansaient entre eux en lorgnant les filles. Joséphine Nicas, d'abord, puis d'autres, puis toutes étaient entrées dans la danse, sous l'ombre du grand orme.

Au refrain de VInternationale, les terrassiers levèrent l'oreille, prêts à le relancer plus haut et plus loin. Mais Flairase était près d'eux, Flairase qui visait leurs passeports, et leur joie de savoir un « capitaliste» vaincu resta discrète. Seulement le Général Cadorna prit, lorsqu'ils le rechantèrent, un goût de bataille et de vengeance.

Les danses reprirent.

Parallèles, les deux fêtes coulaient.

Paul Rochu quitta ses amis roses de joie et d'apéritifs. Devant la table, il retrouva Chatte rieuse auprès de Gustave content et des vieux, pensifs.

— Alors, mon fils, interrogea le père, tu veux devenir Monsieur le maire ?

— Moi ? non père.

— On le dit partout dans le village. Tu seras obligé d'aller plus loin que tu n'as prévu. Ils vont se cramponner à toi et te pousser devant eux, comme leur chef... Ecoute-les, acheva-t-il en montrant la fenêtre. »

Les deux troupes exultantes mêlaient leurs joies criardes. Le général Cadorna (Zim bom ! bom !) continuait à manger côtelettes. Par instants, Y Internationale giclait, mais elle n'emportait plus Vibars dans son large déploiement, elle bondissait pour finir en hoquets pénibles et les finales traînaient sur le pavé.

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Paul gêné dit, pauvrement : « Ils ne la connaissent pas. »

« Ils sont entrain de se saouler, coupa le vieux. Et de se saouler avec les Piémontais. De ce soir, mon fils, tu es le chef du parti des soûlauds. Et si Vazelin avait fait verser à boire, vous n'auriez pas enlevé la majorité. ))

Le souper s'allongea, coupé de discussions passionnées et bien qu'il fût tard, les Rochu étaient encore à table, quand monta de la place une rumeur inquiétante, bientôt dominée par les cris :

— Au couteau 1 Au couteau !

Cela venait de l'auberge du père Jean. Tous coururent à la fenêtre. Un groupe dévalait le perron de pierre de l'auberge. Deux hommes traversaient la place en courant. Arrivés à la route, ils firent face au groupe et crièrent : « Pourcas ! Bruttelous ! »

Alors, la bande hurla vers eux et précipita sa poursuite. Aiguë, la voix d'Henri Gallu criait : « Au couteau I Au couteau ! »

De l'auberge Gonzague, un autre flot sortit, Jean-Louis galopait à sa tête.

- Qu'y a-t-il ? — Un salaud d'Italien qui a montré le couteau. — Ah ! canailles !

Les deux Italiens poursuivis s'étaient enfuis par la route. Les groupes vibarois s'étaient soudés en une masse noire pleine de rumeurs. D'autres Italiens demeuraient à l'auberge chez Jean. Conduite par Henri une bande alla les provoquer et les faire sortir.

De la fenêtre, Chatte ne pouvait suivre la discussion dont les paroles sans suite éclataient à ses oreilles. On entendait des cris de Fuchet : « Alors les étrangers viendraient faire la loi à Vibars? » Et puis tout d'un coup, des coups de poings résonnèrent dans des dos et sur des poitrines ; le groupe tourbillonna ; des cris montèrent, des ombres s'enfuirent.

Tout Vibars était aux lisières de la place. Les lanternes

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à huile se balançaient à bout de bras. Des femmes disaient : « C'est terrible ! » Au fond de la place, près de la route, des discussions continuaient. A des moments, tout semblait s'apaiser. Des voix disaient : « C'est fini. Allons boire ensemble ! » Mais les entêtés s'obstinaient dans leur querelle et ressassaient leurs griefs. Henri répétait!: « Sortir le couteau ! Assassin ! Je lui casserai la tête. » Et il battait sauvagement une porte à coups de gourdin. Louis Payan revenait sur les Italiens avec toute la force de son vin: « Canailles, leur criait-il» Et il fallait le tenir pour l'empêcher de sauter sur le groupe ennemi.

Des femmes étaient venues se mêler aux hommes. Marcelle accrochée à Jean-Louis redisait inlassable : « Viens ! Viens ! laisse-les, laisse-les. Vous allez vous faire mal ! Les petits qui sont seuls à la maison.» Alors Fuchet s'enrageait après elle : « Va les garder les petits. Moi, je défends l'honneur de Vibars. Je ne laisserai pas fienter sur mon pays. »

Louis Billevetse sentait aussi responsable de l'honneur de Vibars et il le défendait à grands gueulements et effrayantes menaces.

Mouli et Niel regrettaient le temps perdu sans boire. Ils tendaient à la réconciliation par la beuverie. Parfois Mouli entonnait Y Internai ianale.

A la fenêtre, Chatte triste à pleurer remâchait sa déception : « On croit les avoir sauvés, puis on les retrouve pareils 1 » Et les paroles d'Isabelle Pointu revenaient à sa mémoire. Mais était-ce leur faute à ces hommes, s'ils ne savaient célébrer leurs joies que dans le vin ? Qui leur avait appris autre chose ?

Parfois la voix de Paul prêchait la paix, appelant l'un, appelant l'autre, invoquant la fraternité des travailleurs. Mais les voix brutales répondaient la première phrase du chant de haine : « Ils ont commencé ! »

Pourtant, lentement, les deux provocateurs disparus, les autres Italiens soumis, les plus échauffés des Vibarois retrouvaient leur calme. Balançant leur lanterne, les

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spectateurs se dispersaient et le tas noir des batailleurs s'arrondissait pour de noctambules projets : fallait-il célébrer une si glorieuse journée par une soupe au fromage?

Brusquement sa fureur ranimée le lança vers le perron de l'auberge. Les deux italiens venaient d'y rentrer par la rue de derrière. Jean-Louis s'avança jusqu'à la porte. Elle était fermée. Trois fois, il l'ébranla du lourd marteau d'appel en criant : « Ouvrez-nous ! » Mais nul n'eut la politesse de répondre ; pourtant au premier la salle était éclairée. Cela enrageait les crieurs.

« Nous voulons monter châtier les Piémontais I Nous voulons les assassins ! »

Rien ne bougeait dans la maison.

— « Descendez lâches, descendez donc, descendez avec vos couteaux, assassins. »

Mais les deux hommes avaient de bonnes raisons pour ne pas descendre !

— Ouvrez-nous, Jean I Ouvrez-nous Jean !

Jean de son côté ne tenait guère transformer sa salle de consommation en champ de bataille.

— Alors, éteignez les lumières, Nom de Dieu! Eteignez ou nous cassons tout ! ».

Le massif gourdin d'Henri battait la porte à coups sauvages. A la colère contre les Italiens s'ajoutaient quelques grains de haine contre Jean, fidèle de Vazelin et de Flairase.

Les insultes s'amortissaient sur la placidité de la façade.

— Il faudrait une hache, suggérait Payan le jeune. Une lourde pierre ébranla la porte qui résonna longuement.

Les femmes de nouveau accouraient, accrochant leurs hommes batailleurs. Niel, gifla sa femme acharnée à le reconduire à la maison. Mouli envoya la sienne à tous les diables. Louis Billevet d'ordinaire si soumis, remisa vigoureusement Marguerite interdite. Marcelle ne fut

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pas plus heureuse auprès de Jean-Louis. La grosse Billevette se sentant impuissante n'avança pas. Craintivement la mère Gallu invoquait l'heure tardive. Le sang à la bataille, les hommes n'entendaient rien.

Par poignées, des pierres montaient vers les volets ; des bâtons rebondissaient contre le mur. Les cris s'enchaînaient sans arrêt. Ils n'exprimaient qu'une colère informe, vineuse. Les instincts se tendaient vers l'ennemi : il fallait des coups, des bosses, des plaies, du sang pour venger du geste de menace !

Une fois encore, Mouli entama Y Internationale et évoqua l'union du genre humain dans cette heure de bestialité.

De se serrer, les poings de Chatte étaient meurtris. Paul, noyé dans le groupe, répétait vainement : « Pas de bêtises! » Il essayait d'arracher un homme au bloc furieux, tantôt l'un tantôt l'autre, tous s'y ressoudaient avec force, en lui disant : « Attends ! »

Les pierres lapidaient la façade. Soudain un hurlement de femme figea la lourde rumeur en même temps que le bruit clair d'une vitre tintait sur le perron.

Ce fut une ignoble débandade. Les femmes amenaient leur homme vite, vite.

Par la fenêtre brisée sortaient les cris du père Jean :

« Bande de sauvages ! vous le paierez le sang de ma fille ! Sauvages ! sauvages ! Bandits ! »

Sinar courut vers la blessée.

Sur le village bouillant, le silence tomba comme un masque.

XII. — Remous.

De bon matin, Flairase attela son cheval au char à bancs et ils partirent. L'homme était sombre ; toute la nuit, malgré cris et bataille, il avait essayé de déglutir le succès de Bondil dans son Vibars. L'inimaginable était de n'avoir pas prévu l'événement. Au fond, tout au fond

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de lui même, l'opposition contre le député l'avait réjoui : à être seigneur incontesté Vazelin devenait ladre ; mais cette opposition, il eût fallu en préjuger la force, la dénoncer à Vazelin, se prévaloir d'elle pour en retirer des bénéfices ; tandis que bêtement ; il se trouvait pris entre la colère de Vazelin et la désaffection de ses administrés. Que faire ? Battre sa coulpe devant Vazelin, sauver la face devant ses administrés ! Flairase trottait vers PuyMorin porter sa démission de maire. Fairase courait mettre Vazelin et le Sous-Préfet dans l'obligation de le sacrer indispensable.

Le long de la route descendante, le char à bancs ballotait les pensées grises et les desseins de vengeance de M. le maire.

A la sous-préfecture Flairase trouva la consternation. Seul Vibars avait donné la majorité à Bondil mais partout des minorités importantes s'étaient groupées. Vazelin était élu, sans gloire. A l'annonce des résultats, il avait sauté dans son auto et sans serrer une main il était rentré à Nice.

Le sous-préfet remâchait les excuses qu'il n'avait pu servir. Espoirs d'avancement perdus ! Quelqu'un paierait. L'institutrice Catherine Sinar apprendrait à se mêler de ses affaires et le docteur à faire taire sa femme. Dieu de Dieu, une femme et fonctionnaire encore se mêler de politique et s'en mêler contre ! On réglerait cela. Flairase ne démissionnerait pas ; il devait laisser crier ceux qui voulaient sa démission ; un coup de surprise ne faisait pas loi ; il suffirait d'un peu d'énergie et d'un peu d'argent pour remonter la situation. Ainsi tempêtait-il en agitant ses bras courts et en tracassant ses lorgnons.

Quand il connut l'algarade du soir, la rixe avec les Ita396

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liens, la blessure de la fille Jean, il se frotta les mains. Ces anarchistes passaient déjà aux actes ! Soit, on les materait. Belle occasion I Madame Sinar verrait ce qu'il en coûté d'organiser des manifestations ! Elle n'y était pour rien ? Ta ta ta ! Elle avait semé le vent, elle serait responsable de la tempête. L'enquête serait conduite... Les gendarmes connaissaient leur métier...

Ils vinrent à Vibars, tournèrent, interrogèrent, suggé rèrent. Le père Jean donna quelques noms de crieurs mais ne put préciser qui avait blessé sa fille. Dégrisés, les batailleurs furent muets. Bien sûr, ils avaient crié, mais nul n'avait rien lancé. Catherine n'était pas iniervenue. Paul Rochu avait essayé de les dissuader. On ne fit démordre personne delà. On eut beau leur glisser que si quelqu'un les avait poussés, leur responsabilité s'atténuerait, ils ne voulurent point accuser. La vérité était la vérité.

Dans le village la colère grondait. Canaille de Flairasel Il n'avait pas remué un doigt pour calmer la rixe et maintenant il envoyait les gendarmes. Il prenait le parti des Italiens contre les Vibarois. Les insulteurs de Vibars étaient les protégés du maire, de Vazelin et du sous-préfet, eh bien ! on se retrouverait I

Le grand journal réactionnaire prétendait que Catherine avait empoisonné le pays, que les Vibarois étaient des égarés, qu'un vent de folie avait gagné ce village paisible.

Coquin de nom, on verrait s'ils étaient empoisonnés, égarés et fous 1 On verrait s'ils étaient des moutons qu'une femme avait conduits. Leur mouvement ils l'avaient fait d'eux-mêmes, eux, paysans libres et ils avaient eu raison. Vibars avait levé dans la montagne l'étendard de la protestation, on le suivrail partout. Déjà à Puy-Morin on se repentait d'avoir été assez lâche pour ne point liquider Vazelin.

A leur tour, les fidèles du politicien s'aigrissaient. On avait eu tort de voter pour un bagnard, on avait eu tort

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de se battre le soir, on avait eu tort de casser les vitres et de blesser cette bonne fille ; mais ce qui se passe à Vibars regarde les Vibarois ; aller chercher les gendarmes, c'est sale ; c'est une affaire qu'on devait arranger entre soi ; les casseurs devaient paver, s'excuser, Jean devait retirer sa plainte. Le rôle de Flairase était d'étouffer le scandale au lieu de déconsidérer le pays.

Les vieux avaient blâmé leurs jeunes, mais à les voir risquer l'emprisonnement devant la correctionnelle, ils tremblaient. Père Billevet y avait ses fils, père Rochu s'inquiétait pour Paul, le vieux Payan pour Louis et d'autres et d'autres. Flairase n'agissait pas en bon Vibarois. Une telle affaire, fallait l'éteindre. Les anciens s'entremirent, le père Jean estima que l'argent empoché est la meilleure des vengeances, il atténua son témoignage, se contredit, retira sa plainte et l'enquête fut noyée.

Le journal réactionnaire avait commencé par traiter Chatte de fille perdue, amorcé contre elle une campagne perfide, demandé la révocation de cette pourrisseuse d'âmes crédules.

En réponse, les Syndicats s'agitèrent ; le journal de gauche attaqua Vazelin ; des aspirants députés se découvrirent une irrésistible tendresse pour la liberté d'opinion ; des conseillers généraux jurèrent de porter le débat devant le Conseil général. De vieux maquignons de la politique firent sentir à Vazelin le ridicule de se dire, lui, millionnaire et député, victime d'une institutrice et de hausser sa mésaventure cantonale à la hauteur d'un événement départemental. Le député craignit l'impopularité, — avec la proportionnelle, il était si dangereux d'être le plus visé de sa liste — et renvoya à plus tard sa bonne vengeance.

Le sénateur Bertou recommanda de maintenir l'équivoque et de ne pas agiter le département. Le journal réactionnaire changea de ton, retira Madame Sinar des mains des sacrificateurs et la passa aux humoristes ; Chatte ne fut plus qu'une évaporée, éperdue d'orgueil, désireuse de gloire et d'une auréole de martyre qu'on lui refusait.

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Elle fut convoquée à Nice où un homme sceptique, chef des éducateurs, l'admonesta paternellement, lui représenta la difficulté de changer le monde et la vanité de l'effort prodigué pour le bien de tous; il lui reconnut gentiment le droit de s'intéresser à la vie politique à condition de ne le faire ni à l'école, ni dans un village, ni dans une petite sous-préfecture. Chatte lui demanda très doucement si on tolérerait alors qu'elle militât à Nice. Le chef leva les bras vers le plafond de son cabinet, invoqua le préfet, la nécessité de se soumettre, d'avoir de la pondération et il fut stupéfait d'entendre, en réponse, quelques-unes des phrases sur le devoir que des générations de moralistes ont prodigué à des générations d'élèves.

Gêné, il parla de dosage, d'opportunité, de bienveillance, et aussi du bonheur qu'une jeune mariée éprouve à se consacrer à son époux.

Souriante, Chatte se retira laissant une ride légère sur le scepticisme du grand chef.

(à suivre)

Baptiste GIAUFFRET.

Honoré BOURGUIGNON

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Propos

d'un

utopicn

MOURIR POUR LES PATRIES

Au moment où j'écris, le conseil qui siège à Genève (au fait comment s'appelle-t-il donc au juste ?) s'apprête à se réunir. Sa dernière session a été particulièrement stérile ; celle qui s'ouvre menace de donner des résultats pires que le néant. On parle encore beaucoup des Etats-Unis d'Europe, mais c'est surtout pour démontrer qu'ils ne peuvent pas exister. D'ici que ces lignes soient imprimées, on peut prédire, sans être grand clerc, que la situation ne se sera pas éclair de. L'idée chère à M. Briand rencontre et rencontrera de plus en plus des obstacles insurmontables.

Les plus importants de ces obstacles, ce sont aujourd'hui et ce seront encore demain, non pas tant les nations, mais plutôt les c( personnes morales » comme eût dit Barrés, que ces nations représentent, en un mot, les Patries.

Le moment est donc opportun pour se demander à nouveau ce que c'est que ces Patries, causes éternelles de tant de sacrifices. Vieille question, mais toujours brûlante, puisque les Patries sont toujours là, exigeantes, impérieuses, et que personne ne peut s'accorder sur ce qu'elles sont ni sur ce qu'elles doivent être. Il y a longtemps déjà que Fustel de Coulanges se posait cette question en son âme et conscience d'historien, à une heure où le patriotisme endolori de ses concitoyens rendait la discussion aussi délicate qu'aujourd'hui. Malgré son désir manifeste

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de donner satisfaction à certains idéals, son honnêteté foncière l'empêchait d'adhérer à des erreurs vraiment trop choquantes pour un homme informé. Il convenait donc que la patrie, ce n'est ni la communauté géographique (les frontières ont tellement varié) ni la communauté de race (les races se sont tellement mélangées) ni la communauté de religion, ni celle du langage...

Mais si l'on va de ce train, il ne restera bientôt plus grand'- chose. La patrie menace d'apparaître comme un pur néant. C'est alors qu'intervient la grande duperie. La patrie, ce n'est pas cela, ni ceci, ni cette autre chose, mais... Il y a un mais. Mais c'est la volonté de faire de grandes choses ensemble, le souvenir d'en avoir fait déjà, le désir ainsi que le devoir de continuer.

Voilà donc en somme ce que Von a trouvé de plus solide au fond de l'idée de patrie : une volonté commune, des croyances collectives. Mais — car là aussi il y a un mais — savez-vous que c'est assez grave, si nous examinons cette conception à la lumière des plus récentes recherches sur les croyances collectives ?

Ces volontés collectives qui s'imposent avec une force impérieuse, au dessus de toute discussion, c'est précisément ce qu'on trouve au stade le moins avancé des sociétés humaines ; ce sont ces idées baroques, déconcertantes, qui amènent les primitifs à faire mille folies à attaquer sans raison leurs voisins et leurs amis, à tuer leurs femmes et leurs enfants, à se mutiler euxmêmes et à se détruire. Ces actes désordonnés, qui nous paraissent si étranges, et nous donnent, par comparaison, l'impression d'appartenir à une humanité supérieure, ont tous le même mobile initial : le désir de respecter un tabou. Et qu'est-ce qu'un tabou ? C'est une idée qui s'impose à la collectivité primitive en dehors de toute logique et de toute expérience, et qui n'a pas de base objective. Les Kaï, qui sont des espèces de Papous, sont persuadés qu'en se balançant sur une escarpolette au dessus d'un champ planté d'ignames, ils forcent les ignames à pousser plus vite. Rien dans la réalité des faits ne les force à le croire. Ils ont eu certainement l'occasion d'observer que les

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ignames poussaient tout aussi bien dans les champs au dessus desquels on ne s'était pas balancé. Mais ils n'en ont cure. Il serait inutile de faire devant eux une expérience démonstrative, de planter côte à côte des ignames dans un champ fécondé suivant leurs méthodes, et dans un champ témoin, où Von laisserait faire la nature. En constatant que les ignames poussent également bien dans l'un et dans Vautre, au lieu de se rendre à Vévidence, ils chercheraient une explication d'ordre magique. Ils diraient par exemple que vous, homme blanc, avez à leur insu fécondé le champ témoin par un charme égal à celui des escarpolettes. Ils délaisseraient ainsi l'explication naturelle pour une explication beaucoup plus compliquée, mais qu'ils n'auraient aucune peine à trouver.

Ils n'auraient aucune peine à la trouver, parce que l'esprit humain excelle à dresser de pareilles constructions. On pense et Von dit généralement qu'il faut plus de temps pour bâtir que pour détruire ; mais cela n'est vrai que par une assimilation trompeuse avec le domaine matériel. Nous pensons ainsi parce que, dès que Von parle de détruire et de construire, nous évoquons tout de suite Vimage des moellons péniblement entassés pendant des semaines et qu'un seul obus suffit à disperser en quelques secondes. Mais dans le domaine de l'esprit, il en va tout autrement. Nos idées, tout au contraire des moellons, ont une tendance invincible à s'associer d'elles-mêmes, au hasard, en les manières les plus diverses, les plus saugrenues et les plus incohérentes. Les civilisés ne sont point, là dessus, si différents qu'on le pense des primitifs. Les indigènes du Haut Congo pensent que les galons de l'officier blanc sont des charmes qui l'empêchent d'être blesssé et dans lesquels réside toute sa puissance.

Avec sa veste et son képi, l'officier est un grand chef ; nu tète et sans veste, ce n'est plus qu'un homme comme un autre, que Von peut attaquer sans danger. Ces idées, qui paraissent exclusivement «primitives », ont pourtant leur analogue dans certaines dispositions du code militaire. Et ces constructions incongrues, que le vent de la logique devrait disperser à chaque instant, ont une solidité, une force de cohésion extraordinaires. On en voit, et des plus extravagantes, qui ont traversé les siècles, et durent encore après deux mille ans.

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LES PBIMAiRBS

Ce qu'il y a de plus difficile dans le domaine des idées, ce n'est pas de bâtir, c'est de détruire. Tous les grands penseurs ont été de grands destructeurs ; et ce qui les a faits vraiment grands, ce sont les ruines qu'ils ont accumulées. La plus géniale invention de Descartes, c'est le doute méthodique, et non pas la théorie des tourbillons. Ce qui reste de Kant, ce n'est pas la morale Kantienne, mais sa critique de la métaphysique. Si Auguste Comte n'avait été que le fondateur de la religion positive et l'inventeur du grand fétiche, il ne serait qu'une curiosité de l'histoire, à ranger à coté de Mary Baker Eddy. Mais il rompit avec la métaphysique — ou avec certaines métaphysiques — et c'est cela qui le fait vivre dans la mémoire des hommes. Malheureusement, ces grands hommes n'étaient encore que des hommes, et, après un premier effort qui les épuisa, ils retombèrent dans la manie constructive, chère au commun des mortels. Ces « idées constructives » si en faveur aujourd'hui, sont en réalité accessibles aux plus médiocres, et elles profitent invariablement aux réactionnaires. Si les systèmes ne sont pas plus nombreux, c'est uniquement parce qu'ils se gênent et s'étouffent les uns les autres. Le plus petit espace est-il déblayé, ils pullulent. A peine a-t-on réussi à détruire que les constructions nouvelles s'édifient comme d'elles-mêmes avec une rapidité stupéfiante, et deviennent autant d'obstacles. Si le progrès ne va pas plus vite, c'est qu'il y a trop de tabous en travers de la route, et que ceux là même qui poussent le plus vigoureusement à la roue sont pris de panique dès qu'on les invite à dynamiter les totems et à combler les ornières.

Et pourtant, il n'y a pas d'autre moyen d'avancer. Messieurs de Genève, votre Société des Nations est une excellente chose, elle a toute sorte de qualités, mais elle ressemble de plus en plus à la jument de Roland, elle est de plus en plus morte. Et il est bien inutile, bons docteurs, de chercher à la ressusciter au moyen de telle ou telle drogue, sij vous laissez vivre respectueusement tout ce qui l'étouffé. En vérité je vous le dis, Paneuropéens, internationalistes, pacifistes, Locarniens, fauteurs du pacte Kellog et de cent autî'es pactes, tous vos efforts sont voués à l'échec et à l'avortement tant que vous n'aurez pas tué les Patries. Et si vous ne les tuez pas, c'est elles qui vous

tueront.

Régie MESSAC.

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HSv

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Commentaires

SAINT-MÉDARD

*!• Encore que peu de personnes portent son nom, voilà un saint qui jouit dune grande popularité.

On ne sait pas grand'chose de sa vie ; on ignore la date exacte de sa naissance et de sa mort, mais on lui attribue un pouvoir de ministre : il fait la pluie. Avec des rimes plus ou moins riches, des dictons rendent compte de sa néfaste influence :

Quand Saint-Médard ouvre les yeux, Ecoute voir s'il pleut.

La chose est d'importance. Si la pluie tombe le matin du huit juin, l'été est dans l'eau, et, avec lui, le foin, l'avoine et le froment :

Quand il pleut pour la Saint-Médard Il pleut quarante jours plus tard.

Quarante jours ï Plus encore si j'en crois les autres dictons du mois de juin qui ont trait à la mouillance, comme on dit chez nous.

En effet, s'il pleut pour la Saint-Médard, il pleut forcément pour la saint-Jean-Baptiste qui est le 24 juin. Or si ce jour là, il y a déluge,

// est parti pour durer longtemps.

Il pleut encore le 29 juin, jour de la Saint-Pierre, et c'est, de nouveau, quarante jours d'humidité.

En résumé, en admettant que le Bon Dieu n'a pas interdit le cumul dans ces sortes d'opérations, s'il pleut pour la Saint-Médard, la pluie durera deux fois quarante jours sans compter la période diluvienne qu'à Saint-Jean l'on devra.

Mais il est, avec le ciel, des accommodements.

S'il pleut le jour de la Saint-Médard, tout n'est peut—

peut— —


LES PRIMAIRES

être pas perdu. Le onze juin, arrive le compagnon de Saint-Paul, le bon Saint-Barnabe. Ne t'afflige pas outre mesure si l'eau tombe. Ça n'est pas bon signe, c'est certain,

Mais le bon Saint-Barnabe, Il peut tout raccommoder.

Son secret, d'autres dictons nous l'apprennent :

A moins que Saint-Barnabe Vienne lui couper le nez.

ou encore :

Saint-Barnabe Peut lui lier le bé.

Evidemment, quand Saint-Médard aura le nez coupé et le bec lié, il ne pourra plus cracher. C'est toute la grâce que je lui souhaite, Ainsi soit-il.

Roger DENUX.

JEAN G AU ME NT (t)

Toi qui vas dormir ici, tu as si implacablement raillé les vains discours sur les tombes que je te demande pardon de venir, moi, ton vieux camarade, te saluer autrement que par du silence, dans un sanglot refoulé.

Il date depuis plus de vingt ans le mariage de nos esprits et de nos volontés, vingt ans de luttes obscures pour tenter de faire oeuvre qui puisse durer. Dans ce travail de vieux forgerons d'art, côte à côte, nous nous sommes heurtés souvent et les coups de lime ou de marteau pour parfaire l'ouvrage, se trompant de chemin, venaient parfois nous écorcher la chair, quand ils ne nous blessaient pas près du coeur. Nous oubliions tout, devant l'oeuvre finie, nous la haussions, humbles artisans, comme un vase de métal, pour la mieux voir, et si un rayon de soleil venait éclairer ses angles, nous souriions, nous tendant les mains : la douleur pour créer, ce n'est rien ; seule la création compte.

Pardonne-moi quand j'ai été injuste et dur. Je ne te voyais alors que sous le jour cru de la vie, qui aveugle, mais dans l'ombre calme de la mort, mes yeux te voient mieux avec ta bonté rude, ton coeur

(i) Discours prononcé par Camille Gé sur la tombe de son collaborateur «t ami.

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IBS PRIMAIRES

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aimant, ton humour qui riait dans ta misère, ton courage d'homme qui souffrait secrètement et continuait sa dure tâche sans gémir.

Et voilà que de ce trou affreusement béant monte notre passé, montent les fantômes des souvenirs, non pas tristes, mais lumineux : les jours, où venu de Caen, je gravissais à Lisieux la route entre les arbres que parcourait comme aujourd'hui le tressaillement de la sève, et nous allions, au milieu de tes boutades, par les vieilles rues déhanchées, cherchant, aux vitrines des antiquaires les vieilles figures comiques ou touchantes qui peupleraient nos histoires. C'était le temps de « C'est la Vie » et des « Chandelles éteintes ».

Et tu venais me trouver dans mon jardin suspendu de M1 Saint Àignan d'où l'on découvrait la forêt ; ou nous discutions sous tes grands hêtres, regardant de haut l'eau du fleuve entre les roches d'Orival, hautes comme des tours, s'en aller, comme la vie intarissable, vers la mer

Nous nous réunissions parfois sur des grèves normandes ou bretonnes où l'air est spacieux, où l'étendue des eaux s'ouvre comme une promesse d'avenir, et ta face, tailladée par la pensée et déjà par le mal obscur, s'accordait avec les récits anguleux et l'âpreté de nos visions.

Encore que tu n'aies pas eu la foi, tu étais chrétien des pieds à la tête, puisque dans ton visage douloureux de Christ, tu affirmais la nécessité d'amour.

Ta philosophie, un peu sombre comme tes yeux creusés que rien ne pouvait leurrer, t'entrainaît, malgré des éclats de rire courageux, à croire aux vieilles fatalités antiques, inéluctables. Peut-être portais-tu en toi ta fatalité et l'ombre de ta mort.

Tu savais qu'une effrayante ironie est au fond de tout. Existe-til des dieux redresseurs de torts, de justes balances humaines pour faire la pesée des âmes ?

Le succès ne va-t-il pas très souvent, en ces temps cruels, à ceux qui l'achètent avec des liasses de billets de banque ? Nous avons parlé certains soirs de l'équitable avenir. Mais y a-t-il un équitable avenir ?

Ne t'afflige pas. Il te reste la fierté d'avoir pétri de la vie, un peu de vrai et de beau. Les nouvelles les plus finies, les contes les plus vivants, c'est toi qui les as écrits. Pour avoir conçu « Le Fils Maublanc », tu ne peux pas tout à fait mourir. Et tu as travaillé jusqu'à la dernière heure à notre dernier roman, avec ta vaillance entêtée ; ta pauvre main gardait un tremblement, mais ta pensée nette n'a jamais tremblé.

Tu as eu la plus belle récompense : l'affection de quelques maîtres intègres : Roger Martin du Gard, Jean-Richard Bloch ; ils t'aimaient ; leurs dernières lettres poignantes ne sont qu'un long cri de compassion infinie et de révolte. D'autres te protégeaient de leur amitié

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agissante : Edouard Estaunié, Rosny aîné, Georges Duhamel, Gaston Rageot, notre Président normand des Gens de Lettres qui, ici même, m'a prié de parler en son nom.

Et dans un grand cercle, vois, ils sont là, autour de ta tombe, tes vieux amis, écrivains, poètes, artistes, professeurs, tes condisciples et disciples d'hier, ton admirable médecin qui t'a sauvé tant de fois, qui a tout tenté, ces derniers jours, désespérément, pour te sauver.

J'ai vu devant ton lit, où une longue vague de sommeil terrible t'emportait, le portrait de ta femme au grand coeur, et rangés, les sept visages, les sept clairs sourires de tes enfants. Ils étaient là, comme un rempart de lumière, pour te défendre du désespoir.

L'esprit ne meurt pas ; le tien s'est propagé avec eux ; ils prolongeront ta pensée et ton âme.

Tu laisses tant d'ébauches, nous avions tant de projets communs ! Va, ton oeuvre n'est pas terminée. Je suis là. Tant que mes forces seront vives, je tenterai de donner une chair à tes rêves, selon ton coeur, car un mariage d'esprits ne se défait pas dans la mort.

Si quelque chose peut consoler ton ombre malheureuse, ceci je te le promets, mon unique ami, mon vieux frère aimé. Je ne te dis pas adieu. 11 n'y a pas d'adieu tant qu'il reste des hommes qui, par une volonté d'amour, refusent de se séparer des absents.

Camille CE.

CINEMA

CHARLIE CHAPLIN, <c CHARLOT », ET <c LES LUMIÈRES DE LA VILLE».

En même temps que Charlie Chaplin venait visiter l'Europe, les écrans d'Europe recevaient le dernier film de Charlot : Les Lumières de la Ville.

Charlie Chaplin fut reçu comme un souverain en tournée. La foule l'acclama à la sortie des gares et dans les rues. Charlot déjeûna avec Mac Donald et avec Briand. On lui remit la légion d'Honneur.

Pendant quinze jours, Chaplin fut le héros de la chronique.

Bonne publicité pour le film.

Trop grande publicité même. En couvrant de fleurs M. Charlie Chaplin on écrasait complètement Chariot.

Les admirateurs de Chariot, ceux qui admirent le petit bonhomme de l'écran, poésie vivante du « pauvre diable », ne

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reconnaissaient plus leur héros dans le gentleman vêtu de rouge qui prenait part aux chasses du duc de Westminster...

La remise de la légion d'Honneur au plus grand artiste de l'écran contraria quelques personnes.

— Comment, disaient celles-ci, le gouvernement français décore le cinéma en la personne d'un clown étranger ! N'oubliez pas qu'il y a, en France, d'éminents cinéastes qui attendent toujours le ruban rouge : Georges Méliès, Noguès, Debrie, Jourjon, etc..

Que d'histoires pour peu de chose !

Charlie n'avait pas sollicité la Légion d'Honneur.

D'autre part, sa décoration ne portait aucun tort à la décoration possible de Méliès, Noguès et autres.

Enfin, estimant chaque chose à sa juste valeur, les gens de bon sens devaient reconnaître que le ruban rouge n'apportait rien à Chaplin, n'ajoutait rien à sa gloire ni à son talent. Alors ?

Cela suffît pourtant pour éveiller, dans le monde du cinéma, certaines antipathies contre Chariot.

* * *

Il y eut encore autre chose. Le film Les Lumières de la ville ne fut pas « sorti » par un grand cinéma dit d'exclusivité. Il fut loué par un administrateur de music-hall qui le fit projeter dans une salle de théâtre. Je suppose que cette circonstance ne fut pas sans influer sur le jugement de certains...

Dernier point : Le film de Charlie Chaplin est un film muet et, de toute évidence, les commerçants entièrement voués au film parlant ne lui étaient guère sympathiques.

Avant la projection du film en France, on parlait beaucoup des Lumières de la ville. Depuis que l'oeuvre de Chaplin est en représentation, on en parle beacoup moins et les critiques cinématographiques — en général — ne s'expriment à son sujet qu'avec d'extrêmes réserves.

Nous reparlerons de cela plus loin mais qu'il nous soit déjà permis de donner notre opinion : Les Lumières de la Ville est le chef-d'oeuvre de Charlie Chaplin.

Ni plus, ni moins.

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* # *

Le sujet ?

Voici le résumé, « officiel » en quelque sorte, qu'on en donne :

« C'est dans n'importe quelle grande ville, à travers le monde, que sont situés les trois caractères essentiels de cette histoire. Un vagabond, une jeune fille aveugle et un millionnaire excentrique.

« Le vagabond est un idéaliste et cependant un objet de rire et de ridicule. Sans but il erre dans les rues de la ville jusqu'à ce qu'il rencontre la jeune fille aveugle. Elle vend des fleurs auprès d'un square public. A cause de son infirmité, le sentiment de la jeune fille envers le petit vagabond est purement spirituel et la gentillesse qu'elle montre à son égard semble prendre la place de quelque chose qui a toujours été vide dans sa vie à lui.

« Ravi et troublé par la jeune fille, le vagabond se met à rechercher la solitude au bord du fleuve, loin de l'agitation de la ville, pour pouvoir rêver. Mais il est interrompu dans ses pensées par un homme qui est en train de se suicider. C'est le millionnaire qui, étant dans une de ses humeurs particulières, forme le projet de se détruire. Le vagabond lui sauve la vie et tous deux deviennent amis.

« Au fur et à mesure que les semaines passent un sentiment très fort se développe entre la jeune fille aveugle et le vagabond. De même, l'amitié du millionnaire et de son nouvel ami augmente, et aussi diminue, suivant l'humeur de l'homme riche.

« La jeune fille tombe malade et le vagabond l'apprend en ne la voyant pas paraître à sa place comme chaque jour au square. Sa vieille grand'mère essaie de se charger du fardeau de leur existence, mais sans grand succès. Le vagabond s'en va demander l'appui du millionnaire ; il arrive pour découvrir qu'il vient de s'embarquer pour l'Europe. Il faut absolument trouver de l'argent, alors le vagabond prend un emploi. Il trouve moyen, au prix de sacrifices personnels considérables, de conserver son petit logis à la jeune fille. Et puis il perd sa place.

« Obligé d'affronter de nouveaux problèmes, le vagabond se

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désespère. Il tente de se faire un peu d'argent comme boxeur professionnel. Mais il est; durement battu. Brisé, il erre à l'aventure dans les rues. Alors apparaît un nouveau rayon de soleil. Le millionnaire est revenu et se trouve justement de nouveau dans une humeur excentrique. Il assure chaleureusement le vagabond de sa profonde affection et l'emmène chez lui.

« Le vagabond parle, au millionnaire, de la jeune fille et rapidement l'argent arrive pour faire face aux factures accumulées et même aussi pour permettre à la jeune aveugle de se faire opérer et de recouvrer la vue. Mais des bandits s'introduisent chez le millionnaire, l'attaquent et le dépouillent.

« Dans l'excitation de la lutte avec les voleurs, le vagabond s'échappe de la maison emportant avec lui l'argent donné par le millionnaire. Mais les coups des bandits ont changé la manière de voir du millionnaire et il refuse de reconnaître le vagabond.

« Quand le vagabond sort de prison, il est tombé dans un extrême abattement. Il est plus que jamais raillé, ridiculisé et torturé quand il se traîne dans les rues.

« Le destin le fait se trouver face à l'ace avec la belle vendeuse de fleurs. Mais elle est prospère maintenant et un magasin bien installé a remplacé son modeste étalage.

« Elle observe l'aspect pathétique du petit vagabond saisi par la surprise et ne comprend pas pourquoi il fixe sur elle un regard persistant. Elle est franchement embarrassée, mais elle lui offre aimablement une fleur et une pièce de monnaie. Ne la quittant toujours pas des yeux, il accepte la fleur. Et comme elle lui prend la main pour y mettre la pièce, quelque chose d'étrange s'empare d'elle. Petit à petit elle réalise que ce petit homme est son bienfaiteur. Elle voit enfin ! »

Ce résumé ne donne qu'une idée assez faible du scénario des Lumières de la Ville.

Comme d'autres films de Chaplin (Le Gosse, par exemple) celui-ci se déroule sur deux plans : la farce et le drame.

La farce est représentée par les pitreries nombreuses, par les aventures comiques du vagabond. A cet égard, le dernier film de Chariot nous paraît être la « somme » de ses premiers films comiques (séries « Essanay » et « Mutual »), une réédition mise au point des principales blagues qu'il avait su ins"

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crire dans les courts films de ses débuts. Les épisodes du combat de boxe, de la soirée chez le millionnaire, de la nuit au cabaret, sont de cette veine.

Maintenant, le drame. C'est le drame, la tragédie même, de la solitude. Et la solitude est envisagée sous deux angles ; solitude sociale et solitude sentimentale.

Solitude sociale : Chariot a un ami riche et puissant. Mais il faut que cet ami, le millionnaire, soit saoul, abominablement saoul, pour qu'il consente à reconnaître Chariot.

Solitude sentimentale : Chariot a une gentille amie. Mais si cette amie lui sourit et le prend au sérieux, c'est parce qu'elle est aveugle.

Sur le fond sombre du drame, se jouent les arabesques de la farce.

Et parce que les motifs comiques apparaissent, dans les Lumières de la Ville, comme ayant une valeur ornementale, la construction solide étant représentée par le drame, certains critiques ont déclaré que le nouveau film de Chaplin était beaucoup moins amusant que les précédents, et, en conséquence, inférieur à ceux-ci.

L'argumentation n'est pas très forte car, bien que l'amertume transparaisse dans la plupart des scènes des Lumières, il n'en reste pas moins vrai que Chaplin a réuni dans cette oeuvre un très grand nombre de traits comiques. Jamais, peut-être, il n'avait semé dans une bande autant d'éclats de rire.

Tous les gens qui ont vu le film ont rigolé à peu près pendant une heure et demie. Pourquoi viennent-ils dire, ensuite : « Ce n'est pas drôle » ?

On semble découvrir maintenant un autre Chariot : un Chariot triste. Comme si ce vagabond blafard avait jamais été un personnage profondément gai ! Depuis longtemps, les films de Chaplin sont teintés de tristesse mais cette tristesse était plus ou moins apparente. Dans les Lumières de la Ville, Chaplin la laisse s'épanouir, comme il l'avait d'ailleurs déjà laissée s'épanouir dans le dernier tableau de son film précédent : Le Cirque.

On reproche à, Chaplin une autre déviation : Dans les Lumières de la Ville, il ne mène plus les événements. Des critiques prétendent que dans les films précédents (Le Pèlerin, par exemple) il les menait. C'est absolument faux. Le person—

person— —


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nage de Chariot n'a jamais mené les événements, bien au contraire. Le pauvre bougre qu'il personnifie se heurte sans cesse à. la fatalité. Les événements le rejettent, l'attirent, se le renvoient. Un petit bonhomme de rien du tout. Contre lui, l'immense Fatalité. Tel est le thème de tous les films de Chaplin. Lorsque Chariot est amené à agir, ce n'est pas parce qu'il l'a froidement décidé, c'est parcequ'il vient d'y être déterminé par quelque chose (la plupart du temps par l'influence d'un amour survenu en coup de foudre). En reprenant Le Pèlerin, La Ruée vers l'Or, Le Gosse, Le Cirque, Une Vie de Chien, Une Idylle aux champs, Le Policeman et d'autres films encore, il serait facile de le prouver.

A ce point de vue, Les Lumières de la Ville est donc un film parfaitement dans la tradition de Chaplin.

En examinant impartialement le nouveau film, on a le droit de dire de lui qu'il est la meilleure expression du caractère de Charlie Chaplin.

Dans les Lumières de la Ville, le génial artiste a nettement signifié le sens social de ses films, sens social qui, dans les bandes précédentes, était déjà présent, quoique dissimulé. Chaplin à clairement situé son personnage en face de la Société. C'est peut être encore quelque chose qui gêne certains critiques.

Il est curieux de noter que le Figaro (qui donne d'ailleurs un compte rendu favorable au film) s'attendrit sur le personnage symbolique de la jeune fille aveugle, mais oublie totalement de parler du personnage non moins symbolique du millionnaire pochard.

« Chariot ne se contente plus d'être un amuseur », a écrit quelqu'un quelque part.

Tiens ! Et qui est-ce que cela dérange ?

Le plus important dans la venue au monde des Lumières de la Ville, c'est qu'elle s'est opérée en plein « âge du film parlant ».

Depuis longtemps, Chaplin répétait qu'il ne voulait pas tourner de film parlant et qu'il estimait que la pantomime était la base inébranlable de l'art cinégraphique.

11 lui fallait donc prouver sa force en présentant un film muet au moins aussi intéressant qu'un film parlant.

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Il «i réussi abondamment.

La technique des Lumières de la Ville est la technique du cinéma muet. Mais le film est « sonore», c'est à dire que de la musique et des bruits ont été enregistrés.

Chaplin n'est pas adversaire du film uniquement sonore car Chaplin est musicien. Et le film sonore lui donne la possibilité de donner à ses films une musique d'accompagnement qui sera la même dans toutes les salles où le film sera projeté,

D'autre part ne l'oublions pas, Chaplin a débuté dans la pantomime du music-hall. Or, au music-hall, la pantomime est soulignée par des effets musicaux. Grâce au film sonore, Chaplin peut obtenir ces effets à l'écran.

Dans les Lumières de la Ville, il en a obtenu quelques uns.

Le meilleur est celui qui montre l'inauguration officielle d'un monument. Un monsieur fait un discours. On entend un petit air de mirliton. Coup double : satire des discours officiels, satire du film parlant.

La musique d'accompagnement a été composée ou arrangée par Chaplin. Un air revient en leit rnotiv à chaque apparition de la bouquetière. C'est la Viole Itéra. La façon dont elle est présentée donne à cette musique usagée une nouvelle jeunesse.

Pour les diverses raisons que nous venons d'exposer, nous considérons les Lumières de la Ville comme l'oeuvre la plus complète qu'ait produit Charlie Chaplin.

11 est dommage que ce film soit retenu pour plusieurs mois dans une salle de Paris où les places ne sont pas à la portée de tout le monde.

Car si la « critique » et le public de luxe font un peu la moue, nous croyons fermement que le public des grands cinémas populaires fera un succès triomphal au nouveau « Chariot ».

Et, en fin de compte, c'est pour ce public là que Chaplin

travaille.

Marcel LA PIERRE.

LETÏRES FRANÇAISES

LES IDÉES

«ç» Max Béer. Histoire générale du socialisme et des luttes eeoleJes. (5 vol. Les Revues, 1930-31). — Ce qu'il y a de plus mau—

mau— —


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yais dans cet ouvrage, c'est le titre. Mauvais parce qu'inexact et décevant. « Histoire... » Histoire, comme ça, sans correctif d'aucune sorte, bien au contraire. Ce n'est pas un abrégé, un aperçu, qu'on nous promet, mais une Histoire générale, en cinq volumes. Nous sommes donc en droit d'attendre un exposé nourri, complet, un livre de référence, qui nous dispense à la rigueur de faire des recherches personnelles pour nous renseigner. Hélas, dès qu'on a l'ouvrage en main il faut déchanter. D'abord, cet ouvrage a bien cinq volumes, c'est vrai ; mais chacun d'eux comporte à peine deux cents pages d'impression très claire dans un format assez restreint. L'ensemble n'offre certainement pas plus de matière qu'un manuel de taille moyenne â l'usage des lycées ou des Ecoles normales —plutôt moins.

Et sans doute, il semble malgracieux d'insister tout d'abord sur ces détails matériels. Qu'importe, dira-t-on ? La valeur d'un livre ne se mesure pas au nombre de pages. Quand il s'agit d'un livre d'histoire, d'un livre destiné à vous renseigner, cela n'est que partiellement vrai. Il faut tout de même un minimum de pages pour traiter à fond certains sujets, quel que soit le talent de l'historien. Et le sujet traité était ici très vaste, trop vaste pour le cadre. Il est clair qu'il n'était pas possible de traiter à fond toute l'histoire du socialisme, toute l'histoire des luttes sociales, c'est-à-dire en somme toute l'histoire de l'humanité vue sous un certain angle, dans les limites d'un simple manuel.

D'autre part, puisqu'un livre est une chose qui se vend, et puisque les théories de Max Béer lui-même et de ses amis nous autorisent à mettre au premier plan le fait économique, j'estime que le premier devoir d'un critique est de renseigner l'acheteur éventuel sur la valeur de la marchandise. N'en déplaise à notre collaborateur Delamain et aux autres marchands de papier sali, celui qui écrit un article élogieux susceptible de faire acheter un livre sans valeur se rend proprement coupable de dol.

#

• *

Ce n'est pas à dire que l'Histoire du Socialisme soit un livre sans valeur. Bien loin de là. Il a seulement le tort d'être une course rapide à travers les doctrines bien plus qu'une histoire. Dès le premier volume, cela est évident. En 195 petites pages exactement, nous embrassons tout ce qui concerne le monde antique depuis ses plus lointaines origines jusqu'à l'arrivée des barbares inclusivement. Certes, il serait intéressant de posséder une synthèse courte et ramassée de l'histoire sociale des temps antiques, sur laquelle il faut aller se renseigner dans des travaux de spécialistes, souvent peu accessibles. Peu accessibles et même contradictoires puisque certains veulent que les états antiques aient été presque entièrement agraires et patriarcaux, le commerce et l'industrie n'y jouant qu'un rôle infime, tandis que d'autres

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LES PRIMAI Mît

au contraire prétendent pouvoir attester l'existence, dans la civilisation méditerranéenne, d'un commerce intense, de centres industriels actifs, et même d'une organisation financière et bancaire déjà très compliquée — en somme, de formes sociales déjà voisines des nôtres. Que faut-il en penser ? On aimerait bien, sans demander pour cela à être inondé de textes et de références, quelques précisions là-dessus, En fait, en dehors de quelques lignes (p. 146), qui restent bien vagues, M. Béer n'effleure même pas ces questions. Il se borne à analyser sommairement les textes classiques de Platon, d'Aristote, etc., et à reprendre ce que l'on trouve dans toutes les grandes histoires générales.

Le tout, le plus souvent sans critique, ou avec une critique tout à fait insuffisante. C'est ainsi qu'on nous dit tranquillement à propos de Jésus, p. 191 :

II était issu d'une famille d'artisoeis de Nazareth, dans le nord de la Palestine. Il y fréquenta l'école juive, lut les prophètes, écouta les discussions à la synagogue, etc.

Ces quelques lignes ont de quoi stupéfier tous ceux qui connaissent tant soit peu les questions concernant le Christ. Sans demander à M. Béer de se ranger à l'opinion de ceux qui nient l'existence, de Jésus, il est pourtant permis d'affirmer que les discussions qu'ils ont provoquées, et qu'aucun historien ne doit ignorer, ont mis en lumière ceci : c'est que nous ne savons rien, absolument rien de positif sur la vie de Jésus. Jésus fils d'un charpentier ? Pure légende, démentie par les Evangiles eux-mêmes. Jésus né à Nazareth ? Mais l'existence de cette ville n'est attestée que plusieurs siècles après l'ère chrétienne. M. Guignebert, l'un des plus illustres tenants de l'historicité de Jésus, admet lui-même que l'épithète de nazaréen, accolée au nom de Jésus, ne contient aucune indication géographique, qu'elle devrait s'écrire nâziréen ou nazoréen, et qu'elle signifie tout simplement : le saint ou le sacré. Après cela comment pouvons-nous ne pas sourire quand on nous montre le petit Jésus allant à l'école, à l'école de la ville de Nazareth, d'une ville qui n'existait pas. En portant sa croix sur son épaule, sans doute, et avec une pomme douce pour mettre en sa bouche ?

Et il en est ainsi d'un bout à l'autre de l'ouvrage. Il serait facile de multiplier les comparaisons qui feraient paraître sommaire et étriquée la documentation de cette « histoire générale ». Comment s'est fait le passage de l'économie antique à l'économie moderne ? 11 est clair qu'il y a eu, dès l'aube du moyen âge, un lent perfectionnement de la technique qui a eu à coup sûr une action décisive. On se rappelle les récents travaux du commandant Desnouettes sur le mode d'attelage illogique des chars antiques qui leur enlevait presque toute valeur comme moyens de transport et obligeait les anciens à un gaspillage de forces inouï — d'où la nécessité de l'esclavage. L'invention de l'attelage moderne et une foule d'autres inventions obscures ont

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certainemeni puissamment contribué aux transformations sociales. De tout cela, pas un mot. L'auteur a parfaitement reconnu l'importance des premières utopies dans l'histoire de la pensée socialiste puisqu'il leur consacre un nombre de pages relativement considérable (une soixantaine). Mais l'étude qu'il en fait est à la fois sèche et confuse. On n'aperçoit clairement ni les rapports des rêveries de Morus et de. Campanella avec l'état social de leur temps, ni les relations qu'elles peuvent avoir avec les mouvements sociaux ultérieurs. L'auteur semble ignorer totalement les travaux très nombreux et très fouillés publiés dans ces dernières années et qui ont renouvelé l'aspect de la question. Là est peut-être son plus grand défaut : il se borne le plus souvent à juxtaposer des faits et des résumés de textes, au reste intéressants ou importants, mais sans faire ressortir ce qui les unit. Sans doute, cette juxtaposition même est à elle seule très suggestive, mais, à mon avis, la seule chose qui aurait pu excuser la brièveté dans un livre de ce genre aurait été qu'il nous fournît mieux et plus que des suggestions. Un seul exemple encore, pour préciser ma pensée : Max Béer expédie en quelques lignes (t. IV, en. X. p. 169) la révolution de 1830, en se bornant à rappeler quelques détails archiconnus : la bêtise de Charles X, les fameuses ordonnances. C'est à la fois trop et trop peu. Du point de vue choisi par M. Béer, que nous importent Charles X et ses ordonnances ? Ce personnage falot était absolument négligeable ; il n'était pas même besoin rie le mentionner. Ce qui nous intéressait, c'est la signification des barricades de 1830. A vrai dire, M. Béer n'est pas muet là-dessns ; il donne même à ce sujet des indications excellentes, mais il les donne pour ainsi dire par raccroc, avant ou après le récit de l'événement. Il les donne par exemple avant, lorsqu'il esquisse une comparaison entre la bourgeoisie anglaise et la bourgeoisie française, ou en critiquant les idées de Saint Simon ; il les donne après, en étudiant le rôle des sociétés secrètes à diverses époques. Mais c'est au seul lecteur qu'est laissé le soin de relier ces indications éparses, alors que c'est l'auteur qui aurait dû établir et marquer fortement la liaison.

***

Malgré la part de critique qu'elles contiennent, ces dernières remarques vous permettent déjà de supposer qu'il n'y a pas que des reproches à faire au livre de Max Béer. Au vrai, une fois qu'on a fait toutes les restrictions nécessaires sur son caractère par trop sommaire, il est permis de dire qu'on y trouve des choses excellentes, d'autant plus excellentes qu'on ne les trouve, à ma connaissance, nulle part ailleurs.

S'il est vrai que M. Béer ne nous apprend pas grand chose quant aux faits, il faut dire du moins que la façon dont il les présente est

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V

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I

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nouvelle. Le seul fait de négliger délibérément certains événements et de mettre en vedette les faits sociaux donne un relief étonnant à des idées et à de» interprétations que l'on retrouve, sans doute, chez les historiens officiels, mais noyées et diluées jusqu'à perdre toute valeur. La rapidité même de l'exposé aboutit parfois à des raccourcis excellents :

Un flot de métaux précieux et d'esclaves se déversa sur Rome et submergea le vieil état agricole. L'oeuvre de destruction fut d'autant plus facile que les guerres, et en particulier la deuxième guerre punique avaient fait disparaître une grande partie des vieilles familles patriciennes ou plébéiennes. Rome ne s'esl jamais relevée de cette effroyable saignée. A l'apogée de sa puissance matérielle, elle se trouvait déjà au commencement de la décadence^).

Voilà qui vaut mieux que cent pages de paraphrases sur Tite Live. C'est en de tels passages que Max Béer marque sa supériorité sur les historiens professionnels auxquels il est trop souvent inférieur par la documentation. On en trouve un autre exemple typique au tome II où il nous fournit l'occasion de comparer sa méthode avec celle qu'a employée si magistralement M. Louis Halphen dans Les Barbares. J'ai dit ici même toute mon admiration pour ce livre. Il n'en est que plus intéressant de confronter IPS résultats obtenus par M. Halphen avec ceux que nous offre un esprit tout différent. En parlant des premières tentatives d'hégémonie de certains princes allemands, et notamment des rois de Saxe, M. Béer écrit (tome II. p. 80-81) :

On manquait encore de réserves suffisantes de métaux précieux pour frapper de la monnaie et pour que l'économie monétaire pût se substituer à l'économie naturelle. La plus grande partie de l'argent en circulation provenait de l'Orient, de l'Inde, et de l'empire des Califes. Mais elle ne suffisait pas à couvrir les besoins de la nouvelle économie citadine, qui commença à se développer au cours du Xe siècle.

C'est de cette époque que date la découverte des mines d'argent de Rammelsberg, près de Groslar (920) qui se révélèrent rapidement

(1) tome I page 144. À noter aussi des remarques telles que : «r Les grands événements de l'histoire ne sont pas le résultat de projets longuement préparas, mais la conséquence de mouvements d'un caractère spontané et élémentaire. » (II, 55) et quelques lignes sur les croisades : « Ce sont ces trois facteurs économiques et politiques qui four, nirent une grande partie de la force nécessaire à ces expéditions militaires d'expansion européenne en Asie que l'on appelle les croisade» Biles prirent une forme religieuse parce que la papauté se tournait alors vers la politique européenne et que ce furent des idées et des sentiments reiigieux qui créèrent la psychose de masse nécessaire à ces expéditions. La religion était en effet l'idéologie dominante au moyen âge. Et les causes économiques profondes qui exercent leur action transformatrice à la base de la société ne peuvent mettre les masses en mouvement aue si elles s'expriment dans le langage de l'idéologie dominante. (II, 81).

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comme les plus riches de l'Europe. Ce so7it les richesses de métal précieux tirées de ces mines qui donnèrent aux rois de Saxe Henri I" (919-936) et Otto le Grand (936-973) les moyens de surmonteras troubles de Vépoque carolingienne, de battre les Hongrois, de repousser les Slaves, de construire des villes et de relever l'Empire allemand.

M. Halphen nous parle, lui aussi, de ces rois de Saxe, et il nous donne sur eux, sur Othon le Grand, notamment, une foule de détails très intéressants, que Max Béer passe sous silence. Mais cette tentative de restauration, partiellement réussie, du grand empire allemand, M. Halphen l'explique par le génie d'Othon, par son habileté politique et militaire, l'excellence de ses troupes, etc.

Eh bien, j'avoue qu'ici mes préférences vont à Max Béer. L'explication par la politique et par le génie me paraît insuffisante, ou même elle n'explique rien du tout. Othon le Grand était-il un homme si exceptionnel que cinquante ou cent ans avant lui il n'y eût personne parmi les Allemands qui possédât au même degré ses qualités de général ou de diplomate ? Gela me paraît douteux. Les générations précédentes avaient, selon toutes apparence, produit des hommes qui le valaient bien, ou qui valaient mieux. Mais les mines de Rammelsberg n'étaient pas découvertes. On ne les a découvertes qu'une fois, en 920. Je ne suis pas historien, et ne puis me permettre de trancher la question, mais en vérité, il me paraît évident que l'explication matérialiste satisfait beaucoup mieux l'entendement. Non seulement ici, mais à peu près dans tous les cas. Je viens d'opposer Max Béer à à M. Halphen, je pourrais, à propos de Luther l'opposer à M. Lucien Febvre. M. Lucien Febvre est l'auteur d'un livre tout à fait remarmarquable : Luther est son destin, qui est en réalité une étude sur les origines de la Réforme. Mais cette étude est centrée autour de la personne de Luther. Gela me paraît une cause de faiblesse. Luther, l'individu Luther, a-t-il jouéun rôle aussi considérable que nous l'imaginons ? Là encore je me permets de douter. Il est permis de croire et de dire que Luther était un esprit étroit, médiocre et borné. Il a retardé la révolution des esprits autant et plus qu'il l'a hâtée. Max Béer ne se gêne pas pour le dire, et il a raison :

Luther avait pris le parti des princes et des autorités contre les paysans insurgés. Il n'y avait en lui qu'une petite partie, et non la meilleure, de l'âme paulinienne. Il lui manquait l'amour exalté du prochain, la haute conscience morale de l'apôtre ou de n'importe lequel des grands mystiques allemands.

Aussi, pour l'historien socialiste « la Réforme luthérienne ne fut autre chose que l'expression intellectuelle des aspirations de la bourgeoisie. » Là encore, cette explication me satisfait beaucoup mieux que l'explication par Luther. Plus on étudie Luther, plus on demeure stupéfait qu'un pareil homme ait pu jouer un pareil rôle. G'est-à—

G'est-à— —


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dire qu'on aboutit à l'incompréhension : l'explication par l'individu-cause a donc échoué.

Ne conviendrait-il pas d'y renoncer définitivement ? Cette conception de l'histoire qui fait de la série des événements une série de conséquences des gestes de quelques individus privilégiés n'est elle pas entièrement périmée ? Elle me paraît, quand à moi, une survivance de la période où i'histoire se confondait avec la généalogie, et où toute la science de l'historien consistait à énumérer les alliances et les fortunes diverses de quelques grandes familles. Cette méthode si désuète a laissé des traces beaucoup plus profondes qu'on ne pourrait le croire. Aux biographies des rois et à l'étude des faits et gestes de quelques individus représentant l'aristocratie militaire on a substitué l'étude des faits et gestes de quelques individus symboliques et représentatifs, que l'on appelle génies, et l'on a cru opérer ainsi un grand changement, parce que beaucoup de ces individus étaient roturiers. En fait, on a substitué des héros de roman à d'autres héros, mais l'histoire reste toujours un roman. Il est vrai que l'on parle depuis longtemps — depuis Michelet — de faire l'histoire du peuple ; mais cette histoire reste encore à faire.

C'est dans le même esprit que Max Béer, et en se plaçant à son point de vue qu'on pourra l'écrire, mais avec une volonté de précision et de science qui lui manque. On se contente, on s'est contenté trop souvent, dans le camp des historiens socialistes, de considérations idéologiques et de vagues généralités. Qu'importe, dit-on, le détail infime des faits, si nous signalons, même sommairement, les véritables causes ? Non, cela peut suffire un moment, tant qu'il ne s'agit que de renouveler les méthodes, de tracer un plan, de dresser un programme de travail ; mais dès maintenant cela ne suffit plus : le livre de Béer en est la preuve.

Il n'est pas douteux qu'il serait très facile à un historien de métier attaehé aux points de vue traditionnels et traditionnalistes (et il n'en manque pas) de faire une critique acérée de cette « Histoire générale du socialisme », d'y relever des lacunes énormes, des erreurs grossières, des thèses depuis longtemps désuètes, et de renvoyer l'auteur à l'école avec le bonnet d'âne en s'écriant : Voilà vos historiens socialistes ! Voilà sur quels faits insuffisants ou controuvés vous fondez vos fameuses théories 1 Et de discréditer ainsi non seulement l'historien, mais les idées qu'il défend.

Ceux qui partagent ces idées trouveront certainement que ee serait fâcheux. Le moment est venu pour les porte-paroles des masses de suivre les érudits bourgeois sur leur propre terrain, et des les y battre, si possible. La vraie histoire des luttes sociales sera celle dont l'auteur saura joindre la science et l'autorité d'un Halphen à la pénétration d'un Marx. Celui-là, direz-vous, il n'est pas encore né. Qui sait ? En tout cas, lorsqu'il viendra, il trouvera, c'est certain, beaucoup d'indications précieuses dans les cinq volumes de Béer. Et c'est là le plus grand éloge qu'on puisse faire de l'ouvrage.

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LES PRIMAIRES

DIVERS

m9m On dit qu'au désert, la joie du voyageur est intense quand, vingt fois dupé par le mirage, il découvre enfin la vivante oasis.

Moi qui ne connais pas les très lointains voyages, il me semble pourtant que je sais une joie pareille à cette joie. Je l'éprouve lorsque après d'arides recherches dans un fatras de livres, j'arrive à découvrir une oeuvre qui me plaît. Et c'est comme une eau vive qui rafraîchit mon âme...

L'oasis — je veux dire le livre que je puis aimer — trois fois je l'ai rencontrée, par un rare bonheur, ces derniers jours.

Yoici cette Géographie cordiale (Mercure de France) que Georges Duhamel, toujours lui-même et cependant, toujours nouveau, veut bien nous présenter.

La pureté de son style, la finesse de son jugement, la clarté de ses évocations, son ironie légère, jamais cruelle, cette c'aude sympathie vouée à toute humanité, nous retrouvons tout cela dans la « Géographie cordiale de l'Europe ; tout cela nous l'avions aimé dans les précédentes oeuvres du grand écrivain.

Mais dans son dernier ouvrage, il y ajoute un surcroît de poésie originale et profonde ; dans ses chants passent le vent du large, l'odeur des mers, le reflet de lumières douces ou ardentes.

Les Scènes de la vie future étaient un cri d'alarme très véhément jeté vers l'Europe imprudente, menacée parun dévorant machinisme. La Géographie cordiale de l'Europe, n'est-ce pas un chant d'amour voué précisément à cette Europe, à sa beauté, à ses souvenirs, à sa vigueur qui doivent demeurer ?

Voici la Hollande, plantureuse et vaillante et dont la maisonnette s'ouvre si bonnement à l'ami voyageur.

Voici la Grèce, non point celle qu'en nos livres d'adolescents nous avons entrevue, comme un Eden, berceau et perpétuel refuge de toute beauté. Non : voici la Grèce véritable, telle que peut la voir un homme aimant la vie vivante et pas seulement des légendes, et pas seulement la poussière du passé ; la Grèce aux routes calcinées au ciel brûlant, toute convulsée de haines jamais apaisées, et dont il faudrait bien que meurent les colères.

Voici enfin, le chant du Nord, la Finlande hardie qui lutte dans ses brumes et dans ses longs hivers, qui vibre d'une vie intense et personnelle, et ne doit pas, elle non plus, tourner ses yeux vers l'occident...

Hollande, Grèce, Finlande, trois caractères, trois climats, trois visages de l'Europe dont Georges Duhamel a capté l'expreision, le reflet d'âme.

Partout, chercher la vie, aimer la vie.

N'est-ce pas la leçon qui se dégage de ce livre palpitant comme un coeur vigoureux et sain ?

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La deuxième « oasis » par moi découverte dans mon voyage parmi beaucoup de livres, c'est « La Croisière seorète » (AT. R. F.) d'Ida Treat.

Ici, c'est l'aventure, non imaginaire, mais vécue, pourtant si attachante.

Une femme hardie parcourt les meis, de sauvages pays, en compagnie d'un homme fort. Un équipage nègre conduit le bateau. Et cela est conté dans un style clair, exempt de toute mièvrerie, certes. L'évocation de la nature sauvage y est sobre, exacte, semble-t-il. Ce n'est pas une transposition fantaisiste : c'est une fidèle peinture et cela est très émouvant.

Il y a dans ce livre un fier dédain de notre « civilisation ». tissu de préjugés. Il y a l'éclat d'aveuglants soleils, le mystère des forêts hantées de fauves, la sauvagerie magnifique des mers et des vents. Ida Treat évoque aussi les « primitifs », aux moeurs brutales ou naïves, suivant les tribus, et qui font, avec cette nature intacte, une belle harmonie.

Comme un lien constant entre ]ces paysages et les êtres qui les peuplent, passe et rit, lutte et songe le matelot Kassem.

L'interprétation que l'auteur de ce livre fait de l'âme d'un noir est bien attachante. Est-elle conforme à la vérité ? Je ne suis pas qualifiée pour l'affirmer ou le nier.

Je puis déclarer ceci en tout cas :1a lecture de La Croisière secrète m'a causé un plaisir très vif et bien inattendu.

Et voici un roman d'amour : < L'homme à la Poupée » de Pierre et Maria Sire.

C'est la navrante histoire d'un blessé de guerre, frappé irrémédiablement dans sa virilité.

Il espère « guérir ». Il croit qu'il pourra donner encore et recevoir l'amour. Il retourne au village, y retrouve sa fiancée.

Il lutte pour recouvrer sa force intacte.

Et c'est la certitude de l'irrémédiable qu'il acquiert.

Il fuit, va loin de France cacher sa peine, d'autant plus cruelle qu'il la tient secrète.

Il se réfugie dans un mysticisme un peu étrange, voue à une poupée un culte véritable parce qu'elle ressemble à la fiancée perdue. Autour de lui flotte une atmosphère de mystère qui impose le respect aux railleurs.

On trouve dans ce roman des notations très exactes de gestes paysans. Il ne s'impose pas par la vigueur de son style, non plus que par une profonde originalité. Peut-être les caractères des personnages n'y sont-ils pas assez vigoureusement accusés, sauf peut-être celui de Jeanti, le sorcier.

On lit pourtant ce livre avec un intérêt angoissé : il est touchant

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LES PRIMAIRES

par le « cas » douloureux qu'il évoque et par l'accent de simplicité qui y règne. Il a le charme des très vieux villages, où chacun aime, souffre et se résigne sainement, sans éclat.

NOTULES

«$• Un meurtre au studio, par A. C. and Carmen. Eddington/'Gflrôlimard) — Un roman policier. Pas plus mauvais que trente-si x autres. Pas meilleur non plus. Alors on se demande pourquoi aller choisir celui-là entre tant d'autres pour le traduire, alors qu'il ne dépasse pas le niveau moyen des aventures de Nick Carter. Je pourrais citer immédiatement, sans chercher, dix romans policiers anglais qui dominent celui-là de six cents coudées et qui attendent toujours d'être traduits. On se demande vraiment de quels gâcheurs de plâtre et de quels fumistes les éditeurs peuvent bien solliciter les conseils. Ou bien peut-être qu'ils ne choisissent pas du tout et traduisent comme ça, au hasard, au gré d'un caprice quelconque ou d'une indication accidentelle. Enfin, si vous faites un long voyage en chemin de fer, le bouquin en question peut bien vous aider à tuer le temps jusqu'à la Roche Migennes. C'est toujours ça. .

«f» Optimisme clairvoyant, par René C. Oppitz (le Rouge et le Noir). — René C. Oppitz, ce jeune auteur belge, fort prisé en son pays, publie un petit livre fort courageux.

Il est certain qu'une oeuvre aussi courte ne peut avoir le poids d'une démonstration complète, réglant définitivement toutes les néfastes controverses superficielles qui empoisonnent les discussions et mettent délibérément la vérité sous le boisseau. Malgré cela, on peut y trouver de savoureuses et fortes directives.

Le style est dru, nourri, plein d'images. A la différence de presque tous les jeunes, cet auteur « pense ». Son effort est sincère, et par là, respectable.

«$» IVIcrt de la Philosophie, par Francis Thomas (Office bibliographique). Les lecteurs des Primaires et de Point et Virgule connaissent une partie des pensées contenues dans cette plaquette : états de plénitude et individualisme, infiniment grand en infiniment petit, identité des contraires, le silence seule vérité.

Ces vues originales et si nettes jusqu'à la brutalité sans ménagement, gagnent à être rassemblées pour la force de démonstration et de conviction. L'auteur semblait mal à l'aise dans des articles assez courts.

Ce n'est pas une mince besogne que de reconstruire entièrement, car là, il faut partir de la base et chacun ne voit les arguments présentés que sous l'angle de son propre raisonnement. Une oeuvre no—

no— —


LES PRIMAIRES

vatrice déroute, est longtemps èsotérique : ce serait un leurre que de croire à la spontanéité de « l'intelligence » humaine.

Les faits capitaux dont les lecteurs des Primaires n'ont pas eu la primeur sont : la fiction du temps, une idéologie que les individualistes trouveront nihiliste, une promesse totale de satisfaction.

Il est difficile de rendre compte en peu de mots de cette oeuvre riche de pensées, mais trop concentrée pour être rapidement accessible.

Attendons le prochain travail de l'auteur. Il en a trop dit ou pas assez. 11 lui faudra laire ses preuves : triompher nettement ou se casser les reins.

GLANES

«ç» Qu'ils disent la vérité ! On ne répétera jamais assez que le mensonge est contre-révolutionnaire. Le mensonge, les maîtres en ont besoin, pour exploiter, ils sont condamnés à cette arme. Le prolétariat connaît trop peu sa force et qu'il n'a besoin que de la vérité. C'est la vérité, dite au grand jour, totale à tous, qui le libérera. Qu'il l'exige donc, de l'artiste comme du militant ou du savant.

Et les artistes y gagneront également. Les discussions byzantines sur l'art pur et l'art social sont des niaiseries d'impuis sants. En art comme dans tous les domaines de l'activité, on ne démontre le mouvement qu'en marchant et les mâles prouvent leur droit en créant. Les jeux de la forme précieuse, de la gratuité recherchée et de la démence volontaire, tous ces jeux à la mode sentent le moisi. Ils ne dureront pas plus longtemps que l'époque désespérée qui les a provoqués et les entretient. (Marcel Martinet, dans Monde).

«•gw M. Paul Reboux est un homme affable dont la prodigieuse activité est un sujet d'étonnement pour le Tout-Paris qui travaille.

Critique et auteur dramatique, romancier et essayiste, gastronome et historien, sociologue et fantaisiste, rien de ce qui est humain ne lui est étranger.

Evidemment, cette activité prend parfois des formes inattendues, et certains de ses confrères ne furent pas médiocrement surpris de recevoir récemment, de sa main, un billet ainsi conçu, ou à peu près :

* Cher ami, aimez les oranges, mangez-en, parlez-en. Chaque fois que le mot orange figurera dans vos papiers, je me ferai un plaisir de vous transmettre un petit chèque de deux cents francs... »

Pour illustrer cette charmante histoire bien parisienne, ajoutons que la Chambre syndicale des Fruits dispose d'un budget de publicité évalué à dix millions l (D'Artagnan, 13 Avril).

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LES PRIMAIRES

il

•;-Ï xi

«f» Chaque saison donne le jour à une esthétique nouvelle, qu'il faut remplacer par une autre dès qu'elle se vulgarise, de même qu'il faut change? les robes et les chapeaux dès qu'ils commencent à être mal portés. Ces écoles produisent des théories plutôt que des oeuvres ; elles ne durent pas assez longtemps pour donner autre chose que des manifestes et quelques essais. Mais quels que soient les manifestes et quelles que soient les oeuvres, le bourgeois les avale tous successivement avec le même engouement ; il ne leur demande que d'être nouveaux ou suffisamment rajeunis et démarqués. Chaque semaine, quelqu'un invente la poésie, la seule, la vraie poésie, avant laquelle il n'y en a jamais eu, et la vraie prose aussi, et le vrai roman et le vrai théâtre. Chaque semaine, quelqu'un découvre la peinture, et la sculpture, et la musique. Ces géniales inspirations, portant surtout sur les techniques, ne sont pas plutôt portées au jour qu'elles sont imitées ; il faudra donc d'urgence, la semaine prochaine, inventer une fois encore la poésie, la peinture et la musique, et le reste. (E. Goblot, La carrière et le niveau).

•ç» Les souvenirs ne valent pas tant par ce qu'ils contiennent réellement que par ce que nous pouvons y ajouter et aussi pour ce qu'ils offrent d'aspects nouveaux, de charmes imprévus à mesure que les ans nous éloignent du cadre où ils sont nés. (Bernard Halda, Maximes).

«9» Il y a un genre d'indulgence pour ses ennemis qui parait une sottise plutôt que de la bonté ou de la grandeur d'âme... li faut avoir l'esprit de haïr ses ennemis. (Chamfort).

REVUE DE LA PRESSE

•5* Notre éditorial d'avril a eu, pour heureux effet, d'engager quelques chroniqueurs à consacrer un article à Louis Pergaud. La Volonté du 8 Avril publie un Message de M. Fernand Demeure, visiblement inspiré par la lecture de notre dernier numéro. Pourquoi M. Fernand Demeure use-t-il d'un cliché, à propos de la publication partielle du Carnet de guerre de Pergaud :

Pourtant la guerre ne l'absorbait pas tout entier. Il (Pergaud) trouva le moyen pour échapper à son emprise brutale de composer un Carnet de guerre que des mains pieuses ont publié par la suite en partie.

Pourquoi ne pas nommer la seule revue qui ait fait cette publication : Les Primaires ?

«f» Dans Nouvel âge (mai), M. Charles Léger donne une étude riche en détails peu connus, sur la vie et sur l'oeuvre de

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LES PRIMAIRES

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Louis Pergaud. A beaucoup, elle apprendra la douloureuse adolescence de l'écrivain :

Fils d'un maître d'école franc-comtois, Louis Pergaud, qui naît à Belmont, département du Doubs, le 22 janvier 1882, sera aussi instituteur.

Le directeur de l'Ecole normale de Besançon, en 1898, ne savait point dissimuler ses antipathies. C'était un pédagogue d'ancien régime qui faisait de la sévérité un fait, de ia dureté une loi. Ses principes se ressentaient de son caractère. Il détestait le père de Louis Pergaud à cause de ses opinions politiques. Clérical, il ne pouvait admettre, ni tolérer des théories opposées. L'inspection académique avait également cette manière de voir, aussi sévit-elle sans ménagement, en 1899, contre Elie Pergaud le père, ce « rouge », en le reléguant dans un pauvre village, sur le plateau de Fallerans. C'était une disgrâce que le fils de l'instituteur n'oublia jamais, la considérant comme une iniquité.

Voici qui est plus grave. En février 1900, Louis Pergaud, élèvemaître, apprend que son père est sérieusement malade. Une lettre reçue de Fallerans le presse de venir le prochain dimanche. Le directeur de l'Ecole refuse. Il refuse l'octroi d'une permission, dans un tel cas, sous le prétexte que la demande ne lui est pas adressée directement» A quelques jours de là, un télégramme — envoyé au directeur cette fois — annonçait la mort de l'instituteur de Fallerans. Louis part avec un congé. Il trouve, auprès du corps de son père, sa mère presque moribonde et son jeune frère. 11 est inutile de dépeindre la douleur de cette maison où toute la richesse consistait en l'affection réciproque de ses membres. Les fonctions d'instituteur primaire chichement rétribuées alors par l'Etat ne facilitaient point l'épargne. La situation était précaire car le maître d'école de Fallerans mourait sans avoir droit à la retraite. La veuve, les orphelins, ne purent rien obtenir de l'administration, et, il leur fallait évacuer la maison commune pour laisser la place au successeur.

Un mois après, exactement, la mère de Louis Pergaud, épuisée, meurt de chagrin et de misère. Ce fut comme un effondrement pour ses enfants meurtris par la cruauté du sort.

La douleur de Pergaud, on en retrouve la trace dans ces lignes que publie aussi Nouvel âge et qui sont extraites d'un agenda tenu par Pergaud en 1900 à l'école normale de Besançon :

12 Lundi. — Je n'ose plus empoigner mon carnet. Mon Dieu, Je suis trop malheureux. Je suis désespéré.

21 Mercredi. — Aujourd'hui, on vient me chercher à l'Ecole, je ne sais pourquoi. Tristes pressentiments.

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LES PRIMAIRES

Maman est morte ! Oh ! c'est trop, mon Dieu ! Je veux la rejoindre. Je veux mourir. Oh, ma maman chérie ! Oh, est-ce possible ?

Mon pauvre Lucien ! Qu'allons-nous 'devenir ? Je deviens fou. Ohl si tu n'étais pas là, bien sûr. je n'aurais pas le courage de vivre. Je me tuerais !

«$• L'abbé Bethléem qui a mis notre revue à l'index, sévirat-il contre le vénérable Mercure de France ? Dans le numéro du 1er avril de ce périodique on a pu lire une lettre qu'il siérait de présenter ainsi : Le colonel Ramollot dit son mot sur le nudisme. La voici :

Paris, 2 mars 1931. Monsieur le Directeur,

Voulez-vous permettre à un fidèle lecteur du Mercure de vous adresser une simple réflexion à propos des études sur le nudisme que vous avez publiées ?

J'ai appartenu très longtemps à l'armée d'Afrique : zouaves, tirailleurs, dont les uniformes, et particulièrement les larges culottes, étaient, et sont encore, légendaires.

A cette époque, la médisance prêtait aux femmes d'Algérie le propos suivant : « C'est agaçant ! avec ces pantalons, impossible de savoir ce qu'ils pensent ! »

Or, ne croyez-vous pas que, quelle que soit la chasteté des nudistes, ils doivent bien tout de même... penser de temps en temps ? Alors, il arrivera fatalement que le hasard des rencontres réunira quelques jolies femmes et quelques jeunes hommes. Et si ces derniers se mettent à... penser tous en même temps, ce sera un bien curieux spectacle I

Veuillez agréer, etc.

Colonel D'ARTIGUEMY.

Il nous semble entendre le colonel :

— Scrongnieugnieu qu' m'a foutu ces clampins là qui' s 'f à poil ? Et les galons, alors, qu'vous en faites? Lestatouez sur la peau? T'nez Lorgnegrut, vais vous dire c'que j'en pense. Tendez bien c'que j'vous parle, et v'saisirez l'apoloche. Dans c'temps-là j'étais en Afrique...

«f» Le tome II de la 3e série des documents français relatifs aux origines de la guerre vient de paraître à Paris chez l'éditeur Costes. La grande presse n'en parle pas et n'en parlera sans doute jamais : ils contiennent une certaine lettre datée du 28 mars 1912 écrite à notre ambassadeur à Londres par notre ministre des affaires étrangères, l'intègre Raymond Poincaré. Des copies de cette lettre devraient être affichées en caractères énormes dans toutes les communes de France :

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LES PRIMAIRES

I

«.... Il importe essentiellement que l'Angleterre ne s'engage pas à rester neutre entre la France et l'Allemagne, même dans l'hypothèse où l'attaque semblerait venir de notre fait. Pour ne prendre qu'un exemple, pourrait-on nous imputer légitimement la responsabilité d'une agression, si une concentration de forces allemandes dans la région d'Aix-la-Chapelle nous contraignait à couvrir notre frontière septentrionale en pénétrant sur le territoire belge ? »

Le 4 avril, notre chargé d'affaires à Londres, transmet à Poincaré l'avis du gouvernement anglais :

«... Il est très difficile de définir les mots : « attaque sans provocation », et l'Allemagne peut, par son attitude, amener la France à prendre certaines mesures qui auront les apparences d'une agression tout en étant réellement des mesures défensives. Telle serait, par exemple, l'entrée des troupes françaises sur le territoire belge, que les états-majors anglais et français considèrent comme nécessaire en certains cas. »

M. René Gérin qui, dans Monde (numéro du 25 avril) commente cette correspondance écrit : « De tels documents ne sont pas graves par eux-mêmes ». Vraiment ? N'apportent-ils pas la preuve que la France et l'Angleterre se souciaient fort peu du respect de la neutralité belge, du droit des peuples, de la sainte cause de la justice ?

Le 4 août 1914, Raymond Poincaré déclarait dans son message aux Chambres :

L'Allemagne a outrageusement insulté la noble nation belge, notre voisine et amie...

Il était difficile de se moquer davantage de l'opinion française.... Il est vrai qu'il s'agissait d'enflammer les coeurs et de mettre à côté de nos soldats, le Droit, la Liberté, la Civilisation, la Gloire, l'Equité, l'Idéal, etc.. Allons, le président Poincaré a bien mérité de la patrie !

«*• La Proue (février 1931) publie un émouvant poème de Marcel Millet. Le poète qui a quitté Paris pour retrouver sa Provence natale, entend la nuit, dans sa retraite, le tir de nos vaisseaux :

Mes îles, polluées, leur serviront de cible ;

l'Escadre est dans nos eaux, et de nombreux complices

préparent la prochaine hécatombe mondiale.

L'évasion qui enivra sa jeunesse, le tente à nouveau, mais, hélas :

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LES PRIMAIRES

Tu voulais fuir... Partir ? Ils partent pour partir, les poètes, mais tu n'as plus la jeunesse robuste, tout est perdu, le coeur est lourd, les sanglots crèvent, un remords déchirant vient mourir sur la grève.

Il faut subir, homme sans foi, il faut subir. Ta disais ? Quoi ?... Tu veux ?...

Je dis : il faut subir. Tu me réponds : ils ont rectifié leur tir...

Le voeu, ce dernier voeu... D'autres hommes plus tard...

Et ton enfant sourit dans le soir qui s'allonge, un soir de paix lumineuse et fleurie, avec un rêve ardent qui se prolonge...

ESPERANTO

•î* « La Movado » revue mensuelle est l'organe officiel de la Société française pour la propagation de l'Espéranto. Cette publication, rédigée en français et en espéranto ne manque pas d'intérêt. Au sommaire d'avril une notice sur Dijon, ville où se tient à la Pentecôte 1931 le Congrès de la dite société. Nul doute que les congressistes auront apprécié les banquets servis dans la capitale culinaire de la vineuse Bourgogne.

Dans deux numéros d'avril du « Cri du Peuple », M. R. Gilbert étudie la crise de la Fédération espérantiste ouvrière de France, menacée d'une scission. Depuis, le Congrès de cette organisation, tenu à Nancy, a renouvelé sa confiance au bureau actuel, et maintenu le siège de la Fédération à Paris.

ÉCHOS ET RUADES

«f* M. Edmond Jaloux (Nouvelles Littéraires, 24-1-31) cite le vers « célèbre » :

« Pleurer, crier, gémir, est également lâche ! »

Hélas ! ne pouvait-il citer exactement ce vers, trop célèbre en effet pour être ainsi falsifié...

«•• Ma petite scène, répertoire artistique des écoles, amicales, sociétés théâtrales d'amateurs :

publie de nombreux chants, monologues, comédies à succès, sélectionne les meilleures oeuvres et en donne l'analyse ;

procure toutes oeuvres éditées et tous articles de théâtre aux meilleures conditions ;

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LES PRIMAIRES

renseigne gratuitement ses abonnés sur tout ce qui concerne l'organisation des fêtes et représentations ;

organise des concours de chansons, monologues, comédies, dessins, photographies, etc., dotés de prix ;

offre à ses abonnés de nombreux avantages, remboursant plusieurs fois le montant de l'abonnement.

Pour s'abonner verser 12 fr. ai la Petite Scène » Ste-Croix aux Mines (Ht-Rhin) c/c Strasbourg 187-67.

«f* Les écrivains désireux de participer au Concours organisé à l'occasion de l'inauguration du monument élevé à Vienne à la mémoire du poète André Rivoire, doivent s'adresser à M. Alet, Bibliothèque municipale, place de Miremont, Vienne (Isère).

LIVRES REÇUS

Sont annoncés tous les livres parvenus aux directeurs des Primaires :

Marcel Mottie : Exultabunt Domino (Figuière). — Biaise Cendrars : Rhum (Grasset). — Charles Baret : On fit aussi du théâtre... (Figuière). — Georgette Leblanc : Souvenirs (Grasset). — Georges Meredith : Diane de la croisée des chemins, 2 volumes (N. R. F.). — Léon Chenoy : Ut majeur (Valois). — Robert Bourget-Pailleron Champsecret (N. R. F.). — Jacques de Lacretelle, Le demi-dieu (Grasset). — Lettres de Sacco et Vanzetti, (Grasset). — Marc Brimont : Le Mal du ciel (Le Rouge et le Noir). — André Maurois: Le peseur d'âmes (N. R. F.). — Jean des Ravins: Lunettes bleues (Figuière). — Pierre Bourgeois : Nouvelles compositions lyriques (L'équerre, à Bruxelles). — Jeanne Meryem : Sous le signe de l'amour (Le Rouge et le Noir). — Gilbert Sore : Babel (Cadilhon). — Léon Deubel : Lettres (Le Rouge et le Noir). — Jeanne Meunier : Au gré de mes jours et séjours ( J. Rigaud). — Amédée Vulliod : Aux sources de la vitalité allemande (Rieder). — Bertrand de Jouvenel : Vie de Zola (Valois). — Le drame de l'expédition Andrée (Pion). — Ernst Glaeser : La Paix (Rieder). — Alexandre Block : Les derniers jours du régime impérial (N. R. F.). — Gérard de Lacaze-Duthiers : Philosophie de la préhistoire (Flammarion). — Cardona : Vie de Jean Boldini( Figuière). — Henri Béraud -.Emeutes en. Espagne (Editions de France), — Paul Claudel : La cantate à trois voix (N. R. F.). — Dagobert Von Mikusch Ghazi: Mustapha Kemal (N.R.F.) Marcel Arland : Essais critiques (N. R. F.) — Anatole de Monzie : Grandeur et servitude judiciaires vKra). — Hudson : Le naturaliste à la Plata (Stock). — Lilian Doire : Pâture de vent (Snell).

LES ALIBORCXNS.

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LES PRIMAMES

TOME TROISIÈME

(JANVIER-JUIN 193i;

Numéro du 1er Janvier 1931

LES PRIMAIRES Bonne année 3

LUC DURTAIN Lignes de vie 5

JEAN LE GUÉVEL Ténèbres 10

LOUIS-CHARLES BAUDOUIN Poèmes 14

LÉON EMER Y L'Amérique et la littérature 17

EDMOMD ROCHER L'âme de Norette 29

YVES ERNAUD Esquisse d'un Anatole France 35

■ COMMENTAIRES ■

BOGER DENUX : Jour de l'an, 38. — MAURICE MARÉE: La Vie, 39. — PIERRE BROSSOLETTE : Politique, 40. — RÉGIS MESSAC : Propos d'un utopien, 42. — GEORGES RIGUET : Réflexions, 50. — FRANCIS THOMAS : Pamphlet, 52. — LÉON GRIVE AU : Radiophonie, 54. — MARCEL LAPIERRE : Cinéma, 57. — M. DELAMAIN et RÉGIS MESSAC : Lettres étrangères, 59. — LES ALIBOBONS : Glanes, 65 ; Revue de la presse, 66 ; Comptes rendus, 68 ; Espéranto, 71 ; Echos et ruades, 72.

Numéro du 1er Février 1931

LES PRIMAIRES Propagande 73

PHILÉAS LEBESGUE Constantin Balmont 74

PIERRE CHAMBON Les boutons d'Arthur 80

GEORGES-JULIA PICARD Poèmes 84

ALBERT GRAVIER Arthur Honegger 87

EDMOND ROCHER Lame de Norette 99

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COMMENTAIRES

LES PRIMAIRES

ROGER DENUX: Mardi-Gras, 109. — MAURICE MARÉE : La Vie, HO. — PIERRE BROSSOLETTE : Politique, 111. — REGIS ME S SAC : Propos d'un utopien 112. — MARCEL LAPIERRE : Cinéma, 116. — ALBERT GRAVIER : Musique, 120. — LEON GRIVE AU: Radiophonie, 122. — GEORGES TURPIN : Art, 124. — LES ALIBORONS : Lettres françaises, 129 ; Glanes, 138 ; Revue de la Presse. 139 ; Echos et Ruades, 144.

Numéro du 1er Mars 1931

LES PRIMAIRES Nouveaux espoirs 145

JEAN G A UMENT et CAMILLE CE Gabriel Maurière 146

GABRIEL M AU RIÈ RE Le petit pâtre 154

MARIANNE RAUZE Poèmes 157

PAUL DUC HAT Henri Coulon 160

BAPTISTE GIAUFFRET Vibars 167

■ COMMENTAIRES ■

ROGER DENUX : Printemps, 188. — MAURICE MAREE : La Vie, 189. — REGIS MESSAC : Propos d'un utopien, 190. — MARCEL LAPIERRE : Cinéma, 194. — RENEE JOUGLET : Disques, 198. — LÉON GRIVEAU : Radiophonie, 199 — PHILEAS LEBESGUE : Lettres étrangères, 202. — LES ALIBORONS : Glanes, 203 ; Comptes rendus, 205 ; Revue de la Presse, 208 ; Echos et Ruades, 213 ; Livres reçus, 216.

Numéro du 1er Avril 1931

LES PRIMAIRES Le souvenir de Louis Pergaud 217

EMILE GUILLAUMIN En pleine nature 219

RÉGIS MESSAC Un chantre de la vie américaine 224

PAUL ROBIC Par ce midi, le petit vieux... 236

CHARLES-ANDRÉ MAILLET Roses fanées 237

BAPTISTE GIAUFFRET Vibars 238

■ COMMENTAIRES ■

ROGER DENUX : Pâques, 259. — MAURICE MAREE : La vie, 260. — FERNAND FERRÉ : Philosophie, 261. — REGIS MESSAC

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LES PMAMIAffS

Propos d'un utopien, 265. — LÉON GRIVE AU : Radiophonie, 267. — LES ALIBORONS : Lettres françaises, 270; Glanes, 281 ; Nouvelles collections, 282 ; Revue de la Presse, 283 ; Echos et Ruades, 286 ; Livres reçus, 287 ; Espéranto, Propagande, 288.

Numéro du 1er Mai 1931

LES PRIMAIRES Un renégat 289

GEORGES VIDALENC Messages de l'Orient 291

ALBERT THIERRY La maison pure 296

HENRI SOULIER Trapot 299

L. DUGAS Freud et le mot d'esprit 303

BAPTISTE GIAUFFRET Vibars 309

■ COMMENTAIRES ■

ROGER DENUX : Pentecôte, 331. — PIERRE MASSÉ : Tournants, 332. — J. MAUDUILT : Art, 335. — RÉGIS MES SAC : Propos d'un utopien, 338. — MARCEL LAPIERRE : Cinéma, 341. — ALBERT GRAVIER : Musique, 345. — LEON GRIVE AU : Radiophonie, 849. — LES ALIBORONS : Lettres étrangères, 352 ; Comptes rendus 355 ; Glanes, Revue de la Presse, 358.

Numéro du 1er Juin 1931

LES PRIMAIRES Et la paix ? 361 JEAN GAUMENT et CAMILLE CE Echec au roi 363 ANDRÉ BERNARD Noir 371 EMILE MONNOT Vieille maison 372 JEAN VERDIER-FRAYSSE De la servitude volontaire à la trahison des clercs 373 BAPTISTE GIAUFFRET Vibars 384 RÉGIS MESSAC Propos d'un utopien 400

■ COMMENTAIRES ■

ROGER DENUX : Saint-Médard, 404. — CAMILLE CE : Jean Gaument, 405. — MARCEL LAPIERRE : Le Cinéma, 407. — LES ALIBORONS : Lettres françaises, 413 ; Glanes, 423 ; Revue de la Presse, 424 ; Espéranto, 428 ; Echos et Ruades 428 ; Livres reçus, 429. — Table des matières, 430.

— 432 —


La revue mensuelle de lilléralure, d'éludé el d'art

LES PRIMAIRES

et leurs amis

a pour but de faire respecter le mot primaires, de rendre hommage aux artistes fidèles au peuple, de contribuer à donner à ses lecteurs une culture pénétrée d'un esprit international et humain, de faire connaître un art profond, simple et naturel comme le sol.

Elle combat les préjugés, les chapelles, l'esprit de guerre, le snobisme artistique et tout ce qui n'est pas probe, sain, généreux.

Conditions d'Abonnement

FRANCE ET COLONIES

Un an : 30 francs; Six mois : 18 francs ; Le numéro : 4 francs.

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Un an 30 franc* , Six moi» : 18 franc» ; Le numéro : 4 franc»

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Allemagne, Argentine, Autriche, AngleterreetColonie», Hollande, Espagne, Suisse, ^Amérique, Danemark, Norvège, Suède, Japon, Chine, Turquie, Mexique, Russie, Syri • Un an : 40 francs ; Six moi» : 25 francs ; Le numéro : 4 fr, 50

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Tous les pays non compris dans les catégories A. et B.

Un an : 20 francs ; Six mois : 12 franc» ; Le numéro : 2 fr. 5o

Nos numéros spéciaux :

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farus : Louis PKRGAUD [épuisé), Jules LEROUX, Albert THIKRRY (épuisé) | Roger PILLET, Marguerite Au DOUX (épuisé), Pierre H AMI»,

i Emile GUILLAUMIN, Gaston LE RÉVÉREND, Roger DTNUX,

Philéas LEBESGUE, Armand ZIWÈS, Gilbert SORE (épuisé), \ Henry POULAILLE, Charles VILDRAC.

Chaque numéro : 5 francs


EXTR/UTS DE PRESSE

Nos Sommaires

De bonnes et fortes choses dans Les Primaires dont les éditoriaux sont toujours à remarquer.

(Cri de Lyon)

Nous signalons particulièrement à nos lecteurs cette excellente revue de littérature, d'étude et d'art qui s'inspire d'un esprit d'indépendance véritablement méritoire à l'heure actuelle.

{Le Travailleur)

Le numéro d'avril des Primaires est à citer en entier.

Le Journal du Peuple)

Un choix parfait. Lecture facile, instructive, souvent émouvante... Le tout personnel, hardi et franc.

(Le Quotidien)

Revue vivante, combative, intéressante dont nous avons toujours pu apprécier la haute tenue.

{Le Peuple)

Nos Articles

Les Primaires rendent, par la plume de M. B. Terras, un magnifique hommage à un des écrivains les plus sympathiques des lettres contemporaines : M. Joseph Jolinon.

(La République)

Marie Le Franc a donné sous le titre « Giboulées • un fort émouvant morceau dans le dernier numéro des Primaires.

(Les Nouvelles Littéraires)

Des notes très perspicaces de Pierre Menantcau sur La Nuit d'Orage, de Duhamel.

(Les Nouvelles Littéraires)

Un beau poème d'Albert Thierry, dé judicieuses pages de M. Gaston Clémendot.

{Le Populaire)

Avez-vous lu dans Les Primaires le bel article de Charles Vildrac sur Léon Deubel ?

(Le Soir)

Répondant particulièrement au Stupide XIX' siècle de Léon Daudet, Emery a su tracer une brillante défense du romantisme en quelques courtes pages.

(Le Peuple)

Notre dernier numéro spécial

Les Primaires sont un hommage fervent et bien mérité à l'oeuvre et au caractère de M. Charles Vildrac.

(Mercure de France)

Les Primaires consacrent à Charles Vildrac un copieux numéro spécial ou nous avons lu avec plaisir des pages bien sympathiques.

(Les Humbles)

Les Primaires s'honorent en publiant un cahier Charles Vildrac. Voilà le plus le plus noble des poètes, voilà un hommage fervent qui

Serves.

(Le Libéré)

Le Gérant : II. BOMSSKL

Imprimerie Ouvrière, Tonneins



LES PRIMAIRES

et leurs amis

revue paraissant le premier de chaque mois

DIRECTION :

RENÉ BONISSEL et ROGER DENUX. adresser toute la correspondance au si^ge de la revue

36, rue Ernest-Renan, Issy-les-Moulineaux, Seine G/G Bonissel 692-94 Paris

Abonnements : Un an, 30 francs ; Six mois : 18 francs

La direction reçoit le premier jeudi de chaque mois de f* heures à 11 heures

i

T- SOMMAIRE

LES PRIMAIRES

Le canon tonne MAURICE IIEXENSAL

La bête que ne connaissait pas le diable GABRIEL GOBRON

L'enfance d'un prolétaire allemand MARGUERITE JOUBERT

Soir LOUIS VALLET

Portrait BA P TIS TE GIA UFERE T

Vibars (V) YVES ERXAUD

Sur un livre RÉGIS MESSAC

Propos d'un utopien

COMMENTAIRES

Hoyer DENUX : Quatorze Juillet. — Léon (UUVEAU : lladioplumic.

Marcel LA PIEHUE : Cinéma. — Pkiléas LE/IESGUE: Lettres étrangères.

LES ALIliOnOXS : Comptes rendus, C.lanes,

Revue de la Presse, Espéranto, Echos et Ruades, Livres reçus.

Notre réunion

ROUIW;IJI(;NON, BOCRRILLON, I>ELATOUSCIU«:, ETMEVERNAIJX, ROSSI.

ont illustré de gravures le présent numéro.



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LES PRIMAIRES

Le canon tonne

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I

e /5 t/u/n 1931, au moment oh le Président sortant, Gaston Doumergue» se préparait à céder la place à son successeur, Paul Doumer, le canon se mit à tonner.

Etait-ce signe de réjouissance ou de deuil P Qu'importe !

Elu à Versailles par une majorité de parlementaires appartenant pour la plupart à la droite et en tête desquels se trouve l'ineffable Tardieu André, prince de l'intelligence mais roi du cynisme, Paul Doumer ce four-là devait écouter avec une foie mêlée d'amertume le bruit du canon.

S'il lui rappelait son triomphe il donnait aussi à son élection le sens qu'elle a tout de suite eu aux yeux du peuple : la victoire des partis de droite adversaires de la politique de paix suivie avec tant de ténacité par Aristide Briand.

Sur les boulevards et dans les rues, la foule des curieux était massée ; foule bien sage, fort calme, que ne troubla point le passage du nouveau président qui saluait, saluait, adressait en vain au peuple de Paris son plus gracieux sourire ; mais le peuple de Paris se taisait, très digne.

Car lui, n'a pas encore complètement oublié, lise rappelle les années terribles, les mois d'hiver et de grand froid, les fours qui virent tomber des millions et des millions d'hommes, tous amoureux de la vie, tous frères et cependant dressés les uns contre les autres par l'intérêt criminel des nationalistes, des grands magnats industriels qui voulaient édifier leur fortune sur des charniers humains*

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M


LES PRIMAIRES

Et le peuple était mélancolique.

Quand le cortège passa près du soldai inconnu, place de VEloile, un immense frisson parcourut la foule.

Chacun regardait et se taisait.

Il sembla à tous que le poilu qui repose sous les grandes dalles, parlait au Président et nul ne voulait troubler leurs confidences.

L'air était lourd et las ; sur les visages ruisselants des spectateurs passait comme une ombre, de tristesse ; au loin le canon tonnait toujours...

Morts de la grande guerre, humbles poilus, gars de chez nous et d'en face, qui mourûtes victimes d'une mystique qu'on sut vous imposer avec beaucoup d'habileté, que ne puissiez-vous vous lever de vos linceuls de terre et crier votre colère.

Les électeurs de Paul Doumer, nous parlent d'armements, d'obus, de canons et de mitrailleuses ; ils volent des milliards et des milliards pomr la guerre, la prochaine dernière ; vos enfants ont faim peut-être, vos veuves se tuent au travail pour achever de les élever, l'argent ira aux oeuvres de mort, et tant pis pour ceux qui crèvent à la lâche et tant pis pour ceux qui ont faim !

El Paul Doumer a accepté d'être Velu de ces gens-là ! Sans doute n'en est-il pas à son premier reniement ! il a renié ses idées, ses amis, son idéal ; il a tout aimé, tout trahi et c'est pour cela que ces messieurs qui s'y connaissent dans ce genre d'exercice, l'ont choisi comme Président.

Le canon peut tonner et Doumer sourire.

Vienne 1932 et le peuple souverain manifestera sa volonté ; les pacifistes auront leur revanche.

Les hommes, qu'ils soient d'Allemagne ou de France, se refusent à servir de chair à canon.

Ils veulent vivre en paix, en frères !

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La bête

que ne connaissait

pas le diable

(A Madame Gérard d'Houville)

Un mien grand oncle était autrefois fermier au village de La Piletais en Pleurtuit et il avait pour femme le plus mauvais caractère qu'on pût trouver à vingt lieues à la ronde. Il ne pouvait aller boire un bol de cidre au cul du tonneau ni fumer une bonne pipe après dîner sans que ce trouble fête ne vînt lui crier sur le dos. Elle était avec ça d'une avarice à ramasser tous les cailloux pour que les autres n'en aient point.

Mon oncle avait bien des fois essayé de la perdre en la menant à la foire de Lamballe ou de la Montbran. Mais la bougresse devait avoir un pigeon voyageur dans le ventre et elle était revenue à La Piletais plus vite que luit

Il avait un moment espéré qu'un accident l'en débarrasserait et lui avait même acheté, pour mener la vache au taureau un cotillon rouge du plus sanglant effet. Mais les taureaux de par chez nous sont de paisibles bêtes à cornes dont le rouge n'excite pas la fureur et, comme les automobiles n'étaient pas encore inventées, mon oncle résolut de s'adresser au Diable pour l'en débarrasser.

Son crampon ne faisait d'ailleurs que parler du Malin et lui bassinait les oreilles avec les exploits de Satan :

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LES PRIMAIRES

« Ah, celui-là a le nez creux! Ce n'est pas une tête de mailloche comme la tienne ! ))

— « Tais-toi, langue de vipère, répondait mon oncle, ton Satan ne vaut pas mieux que toi et je rattraperai quand je voudrai ! »

— (( Toi ! tu es bien trop bête et tu ne te lèves pas assez tôt le matin ! »

— « Bon, bon 1 Qui vivra verra 1 »

A quelque temps de là, la vieille eut un besoin pressant d'argent et comme elle ne voulait point toucher à son bas de laine elle se creusait la cervelle pour en trouver. Mon pauvre oncle, lui, n'était pas à la noce et Dieu sait ce qu'il entendit ce jour-là.

A la fin, excédé, il finit par lui dire : « Dis donc Perrine, qu'est-ce que tu dirais si je te trouvais mille écus ! »

— « Mille écus ! mais où les prendrais-tu ? Vas-tu dévaliser le notaire ou Monsieur le curé ? Seigneur Dieu, attends que je me signe ! »

— « Ne crains rien, lui dit mon oncle, ce n'est pas de cela qu'il s'agit mais d'une idée qui m'est venue. Tu connais le grand Flandrin du bourg. Il est constamment à se vanter de connaître tous les animaux de la terre. Je veux parier avec lui qu'il ne connaîtra pas celui que je lui amènerai. »

— « Et lequel lui amèneras-tu P Ce n'est pas ici que tu le prendras, j'imagine ».

— (( Tu te trompes car c'est toi-même que je veux lui mener mais je te déguiserai si bien que jamais il ne devinera qui tu es ! »

— « Grand malotru I grand pot de vin, crois-tu, ivrogne, que je me prêterai à tes comédies, attends que je prenne le balai... ! »

Mon oncle se sauva mais le blé était semé. A midi, la vieille s'était radoucie et elle s'intéressa vivement à l'affaire.

— Voilà, lui dit mon oncle. Je te couvrirai tout le corps d'une couche de « brai » sur laquelle je piquerai des plu—

plu— —


——— LES PR1MAIRBS

mes d'oies et de coqs. Je te collerai une queue de vache sur les fesses encadrée par quatre plumes de paon.

Avec une peau de lapin sur chacune de tes tettes et une peau de hérisson sur le crâne, je veux mourir tout de suite si Flandrin est capable de te reconnaître.

La vieille ne dit ni oui ni non, mais il était visible qu'elle était convaincue

Aussi, le soir même, mon oncle était-il au creux de Gatte-sel, car il faut vous dire que c'est là qu'il faut aller quand on veut parler au diable. Satan s'y trouvait déjà.

« Salut, l'ami, lui dit le malin, qu'est-ce qui t'amène ? »

— « C'est que, lui dit mon oncle, j'en ai assez de t'entendre toujours appeler le malin et je veux faire un pari avec toi.

— « Voyons le pari ! » dit le diable.

— « Voilà, reprit mon oncle, je parie que je devinerai le nom de toutes les bêtes que tu m'amèneras et que tu ne pourras savoir celui de l'animal que je t'amènerai. Si je gagne le pari tu me donneras les bêtes et mille pistoles mais je te laisserai la mienne en échange à condition que tu ne la ramènes jamais dans le pays ! »

« Tope ! dit le diable qui, connaissant tous les animaux de la terre se croyait bien sûr de gagner le pari, top ! mais si tu perds j'emporte ton âme par dessus le marché! »

— « C'est entendu, lui dit mon oncle, d'ailleurs, tu sais, pour ce qu'elle vaut... ! »

Ils prirent rendez-vous pour le dimanche suivant à la brume de nuit, dans le fond de la vallée. Mon oncle n'eut aucun mal à décider la vieille, qui se prêta, non seulement de bonne grâce à tout ce qu'il voulut, mais renchérit encore sur ses dires, ce fut elle qui voulut que mon oncle lui collât de la basane entre les doigts pour les lui palmer comme ceux d'un canard. Ce fut elle qui demanda une barbiche de chèvre et des cornes de biquet. Ah, je vous assure qu'elle était jolie quand elle fut fin prête pour l'inspection ! A quatre pattes, ses maigres tettes recouvertes de peau de lapin pendaient comme deux outres

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LES PRIMAMES

et la queue de vache encadrée de ses plumes de paon était d'un magnifique effet.

Mon oncle lui passa le licol et la bâillonna pour empêcher sa maudite langue de battre. Elle ne jetait plus que de sourds grognements inintelligibles et méconnaissables.

Entre chien et loup ils furent à Gâte-Sel. Le diable avait amené trois bêtes des pays lointains pensant bien attraper mon grand oncle, mais celui-ci qui avait fait le long cours sur la « Jeanne Emilie » ne fut pas long à reconnaître le chameau, le crocodile et le Kangourou. Mais quand il présenta sa femme au diable, Satan dut avouer qu'il n'avait jamais vu d'animal comme ça. Mon oncle empocha les mille pistoles du démon, lui livra la bête et ne la revit jamais.

Il vécut le plus heureux du monde et dura plus de

cent ans.

Maurice HENENSAL.

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H. ETHBVERNAUX


M'

Pierre ROSSI

L'enfance

d'un prolétaire

allemand

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Ludwig Tureck, ouvrier typographe à Leipzig, déserteur pendant la guerre de 1914-1918 après avoir tâté du front, a composé un livre : Ein Prolet erzâhlt (Un prolétaire raconta...),aux chapitres de valeur inégale, mais tous intéressants. Tureck, en donnant son manuscrit chez Malik, à Berlin, n'a pas obéi à une fringale de gloriole littéraire. Il n'a pas voulu davantage faire du « populisme », à la façon de quelques Parisiens pour lesquels le peuple existe tout à coup depuis 2 ou 3 ans, parce que le « peuple » est devenu en librairie « une chose marchande », une chose « qui paye » !

L'attitude anti-littéraire de Tureck nous enchante : de cette « description de la vie d'un travailleur allemand », nous voulons relever seulement quelques épisodes de l'enfance malheureuse.

Turek est né un soir de dimanche, en 1898, à la lumière d'une vieille lampe à pétrole : « Je crois que ma mère

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LES PRIMAIRES

I I

/

n'avait pas le temps en semaine », nous dit l'auteur. Cinq mois avant, son père était mort, laissant à sa compagne pour tout héritage ce drôle qui vint au monde, non dans un lit, mais sur des planches ! La mère s'en émut fort peu : fille d'un domestique de ferme, elle avait à partager en sa jeunesse son hareng avec sept frères et soeurs ! Les bonnes habitudes continuaient...

La mère de Tureck n'avait pas travaillé le samedi. Son grand-père lui répétait toujours que sa femme, trois jours après l'accouchement, allait aux champs comme à l'ordinaire. En 1916, ce travailleur devait mourir de faim...

Le père de Tureck, après avoir travaillé 10 à 12 heures par jour, mourut poitrinaire.

Les premières années de l'enfant furent pénibles : il échappa souvent à une vieille goutteuse qui le gardait, et fut ramené souvent par la police à la mère. Celle-ci s'étant remariée, le ménage quitta Stendal pour Hambourg. A sept ans, Ludwig était contraint de travailler par son beau-père, ouvrier cigarier. Il a gardé de ce travail forcé, cruellement prolongé au long des jours et des jours, l'impression d'une torture. Le père lui fixait sa tâche, l'enfant replongeait en cachette dans la caisse une partie du tabac pour arriver à la délivrance. Sortir de la maison, voir la lumière ! Mais le père ne tenait pas ses promesses, il trouvait d'autres besognes !

Les parents soudain obligés d'aller travailler au dehors abandonnaient leur drôle à la maison. Celui-ci rejoignait une bande de gamins, et les folâtres équipées, les démêlés avec les policiers, les larcins enchantaient ce petit monde 1 Hélas ! La vie miséreuse de Hambourg poussa les Tureck à se réfugier à Geestemûnde chez un frère de la mère. Cinq gosses, des pommes de terre « en robe des champs » comme dit l'autre, et vite au lit pour ne pas brûler de pétrole 1 Moeurs de la famille Baacke. Les Tureck, accrus d'un petit Tureck de deux mois, s'ajoutèrent aux Baacke. Il y avait dans la chambre deux

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LES PRIMAIRES

Sehreihaelse, deux poupons gueulards. Les repas faméliques provoquaient des batailles entre les gosses pour les os soigneusement rongés déjà par les adultes. Les monstres allèrent même, un soir, jusqu'à défoncer un buffet soigneusement fermé ! Les trois aînés goûtèrent à la courroie de cuir ce jour-là, sur les genoux du père Baacke impitoyable.

Les Tureck ayant trouvé un appartement, le travail reprit : pour le père jusqu'à minuit chaque jour, pour le gamin matin et soir. Le petit Hans mourut : « C'est ce qu'il avait de mieux à faire ! » affirma tout le monde, soulagé de la goinfrerie de ce petit braillard.

Nouveau déménagement à Leherheide, où du haut des tas, notre Ludwig et ses camarades secouent des sacs à charbon sur les agents qui, en bas, les guettent. Cette vie du port, comme à Hambourg, régale l'ex-fabricant de cigares qui a dépassé ses onze ans. Il s'y entend pour aller rafler du charbon au Norddeutscher Lloyd 1...

Bientôt, le père blessé aux épaules par un travail écrasant dont il n'avait pas l'habitude, se trouva pris par unecrisedechomage.Leciellebenit.il fut père de la petite Lissi. Croissez et multipliez !

A Brème, nouveau travail. De 3 à 7 marks par semaine I Malt et margarine alimentent richement la cuisina des Tureck. Aussi Ludwig qui, à l'école, ramasse les croûtes de pain des autres élèves pour son lapin, oublie d'avouer que le lapin, c'est lui ! Le pain sec fait les joues rouges ! lisait l'écolier en son livre de lecture.

Un jour, pendant l'heure de la gymnastique, Tureck doit grimper à une perche. Mais il n'avait pas dormi à cause de son mauvais grabat, il était gelé, il avait une fièvre provoquée par sa faim que les croûtes n'avaient pas calmée. Il ne put pas monter. Il reçut une volée de coups. On ne met pas la literie au Mont de Piété I On mange pour avoir des forces ! Ludwig Tureck, tu es un âne ! Le pain sec fait les joues rouges ! a écrit le pédagogue en pantoufles, l'estomac solidement garni de pâté de foie gras...

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LES PMMAIBES

La petite Lissi, des mamelles taries parla faim et la misère, ne tirait plus rien. La location est assurée encore pour 2 mois, mais le boulanger, l'épicier refusent tout crédit depuis longtemps !

Tureck, avec les bottines à petits talons de sa mère, erre avec un sac en bandoulière pour ramasser tout ce qu'il trouve et le revendre. Il croyait avoir pour 50 pfennigs de marchandises ! Le Juif lui en donna 10 pf. ! « J'entrai au plus vite dans la première boulangerie, arrachai un pain d'un rayon et m'enfuis de là comme un sauvage. Toujours courant, je me précipitai dans une épicerie, empoignai deux boîtes de sardines à l'huile, et dans la cohue des passants je disparus ». Il y avait, en dehors de quelque croûtes de l'école et une soupe de farine, 27 heures qu'il n'avait pas mangé, ce qui s'appelle vraiment mangé ! Aussi il s'affaissa sur le parvis d'une église, et bouffa religieusement. 11 porta le reste du butin à la maison où ce fut une fête de manger ! Du pain ! Des sardines à l'huile ! A l'huile !...

Ludwig a crû en âge et en malheur. Par un temps de chien, son grand-père et sa mère le mènent à Jarchau (à 2 heures de Stendal) où il va être marcaire chez le plus misérable des « Cafres » (1). Au bout d'une demi-heure, les trois voyageurs sont ruisselants et transpercés, et une grélasse leur flanque à la face sa mitraille de glace. Décidément, Tureck débute toujours mal...

A Jarchau, on s'enquiert de savoir où reste Maître Moehring. Les premières réponses annoncent que personne n'a jamais pu rester plus de quinze jours chez lui ! Le Moehring fit des manières : « Oh ! C'est ça P II est bien petit I Pour nos gros ouvrages 1 » La mère et le grand-père crièrent et protestèrent comme des chats écorchés. Là-dessus, café, gâteau. Ludwig Tureck est embauché jusqu'à la St-Martin pour 20 thalers, Il a son lit dans récurie. Il est chez lui. Comme un prince ! La vie est belle, Tureck 1

(1) En allemand, Kafter, Cafre, est un péjoratif vigoureux.

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La première nuit est blanche. Ces chevaux, ces chaînes, ce bruit, c'est à devenir fou ! Le valet principal ne daigna pas, le lendemain, accorder un regard au petit nouveau venu. Otto — c'était son nom — à table était un avaleur plus qu'un masticateur : sa pomme d'Adam travaillait plus que ses mâchoires. Il engloutissait les tranches de pain aussi facilement que des pastilles de chocolat I Tureck n'avait pas eu le temps de voir arriver les saucisses, le lard, que tout disparut dans les gueules ouvertes...

Après ce repas de gala, le marcaire ne connut plus que les pommes de terre, d'avril à novembre, tous les jours, à tous les repas. Les 15 ou 20 cochons étaient mieux nourris que les gens ! Le chien de garde refusait de goûter à nos succulences ! affirme l'auteur. Très peu manger, beaucoup travailler ! C'était la devise des Moehring.

Engagé comme marcaire, Tureck fut occupé aux travaux les plus divers et les plus épuisants. Lors de la moisson, il faillit crever de fatigue ! Voici une journée de fenaison : de 3 h. 1/2 du matin à 9 h. du soir, avec interruptions de 10 minutes pour le déjeuner, 10 minutes pour un deuxième déjeuner, 15 minutes à midi, 10 minutes l'après-midi. Le soir, après le léger repas, on avait encore 2 à 3 voitures de foin à décharger ! Au déchargement delà voiture de foin, suivant l'usage, étaient occupés 3 hommes, le plus fort avait toujours le travail le plus facile et avec une fourche. Le plus faible avait le poste le plus rebutant et il lui fallait empoigner les chardons avec ses mains. Tureck a dû renifler et avaler des boisseaux de poussière à ce travail de damnés...

Le gaillard crevait de faim au milieu de 15 à 20 cochons, de 8 vaches laitières, d'oies, de canards, de poules ! Le dimanche, la vieille lui donnait un morceau de porc puant, où grouillaient parfois les asticots ! En vain, il protestait. Otto lui donnait toujours tort : « Il faut seulement voir à la quantité... » expliquait-il philosophiquement.

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LES PRIMAIRES

Pendant des mois, Tureck n'eut pas un pfennig en po che. Aucune distraction. Otto sortait parfois le soir, la vieille l'engueulait le lendemain. Et Jarchau n'est pas Stendal ! Ni Berlin !

Le vieux, lui, se la coulait douce : bière et cognac, il avalait tout et tout seul. Sous les yeux de ceux qui travaillaient, parfois sous un ciel brûlant.

Comme Otto avait perdu la confiance de Maître Moehring, les chevaux lui furent retirés et donnés à Ludwig, il fut mis « aux vaches ». Cette dégradation du Groosknecht (Grand Valet) l'amena à méditer une revanche. II maltraita les chevaux, les vaches, les génisses, les frappant de grands coups de trique, en sorte que tout le bétail devint craintif, furieux et dangereux même. Le vieux ayant attelé le Max pour aller à Stendal tranquillement, comme dans un fauteuil, en fumant ses gros cigares, eut un voyage mouvementé. Au retour il tomba sur Tureck et le rendit responsable de tout ; le Max avait failli verser la carriole plusieurs fois, tant il était devenu ombrageux.

Un jour que Tureck avait à décharger des betteraves (1) il les jetait avec précaution de la voiture sur le sol, et de là dans la cave par le soupirail. Il ne voulait pas casser les betteraves pour qu'elles ne pourrissent pas. Maître Moehring trouva ce déchargement trop lent : « F...-les directement dans la cave 1 » ordonna-t-il, avec force jurons à l'appui. Tureck alors précipita dans la cave toutes les betteraves qui s'y brisèrent. Ce fut un joyeux massacre ! De loin, le vieux, une bouteille de bière à la main, buvait en regardant son « Klabunde » (sobriquet) travailler avec zèle. Sa vigoureuse intervention produisait des résultats. Hélas ! Le soir, le vieux voulait bouffer Tureck. Il avait fait un tour à la cave !

Le soir du bal des pompiers, il y eut grande affluence à Jarchau. Des environs arrivaient domestiques, pay(1)

pay(1) s'il ne «'agirait pas ici plutôt d'une sorte de carotte •ucriire.

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■——■» LES PRIMAIRES

sans, Kossaeten (qui possèdent un ou deux chevaux, une ou deux vaches), gros propriétaires, sans distinction de classes. Pendant que le bal battait son plein : « Au feu ! Au feu ! » cria-t-on. ïureck et un camarade, en faisant partir des fusées, avaient incendié la ferme des Schlamaeus. Enquête. Amende de 3 Mk -\- 1.10 Mk de frais. La StMartin arriva. Tureck était guéri de la culture ! Il passa de l'odeur de la fiente aux odeurs plus raffinées de la pâtisserie ; il fut, en effet, apprenti dans une Konditorei littéralement infestée de rats blancs, blancs de toute la farine dont ils dévalisaient les sacs et du sucre dont on poudrait les délicieux gâteaux.

Et ce ne devait être qu'une nouvelle étape dans le nomadisme ouvrier de Tureck.

Cet aperçu d'une enfance de travailleur allemand suffit à en montrer l'humanité, l'universalité. J'ai vu au cours d'un voyage en Russie subcarpathique que là-bas aussi « on garde la vache ». Là-bas aussi, sans doute, les Ruthènes campagnards disent à leurs gosses : « Fais ci ! Fais ça ! Attention à ta culotte 1 Ne te déchire pas surtout ! Regarde un peu ce que tu fais ! Prends garde de ne pas te salir I Tâche d'avoir bientôt fini 1 Ne mange pas tout d'un coup ! Ne laisse rien perdre ! etc. »

Tureck ne nous dit rien de la bigoterie probable des Moehring : D'Otto, il nous apprend seulement qu'il a reçu une bonne éducation religieuse et qu'il se plaît à Jarchau parce qu'il n'est plus battu I Et je pense aux paysans russes, frères de ceux de l'Altmarkt, dont Boris Pilniak (La Volga se jette dans la mer Caspienne, un vol. édit. allemande, Neuer Deutscher Verlag, Berlin) nous peint la dévotion en ces termes :

« Skrawonski écrit dans ses « Scènes de la vie moscovite » que dans les cinqs jours entre la mort et l'enterrement du panslave Ywan Jakowlewitsch, plus de 300 messes furent dites, et que beaucoup de croyants restèrent des nuits entières à prier devant les églises. L'inhumation devait avoir lieu un dimanche, la police l'annon—

l'annon— —


LES PRIMAIRES

ça. Déjà de grand matin rappliquaient les adorateurs du bienheureux. Mais on ne pouvait pas se mettre d'accord sur l'endroit où devait avoir lieu la cérémonie. On en vint presque aux rixes, le bruit et la dispute grandirent de minute en minute. Les uns voulaient transporter le cadavre à Smolensk, la patrie du défunt ; les autres voulaient le dédier au monastère d'hommes de Pokrowsk, où déjà on avait creusé une fosse dans la chapelle ; les troisièmes suppliaient qu'on transporte les restes mortels au couvent de femmes d'Alexejew ; un quatrième parti ne laissa pas partir le cercueil et le transporta au village de Tcherkisowo ; il craignait qu'à Moscou on ne vole le cadavre.

« Il plut tout le temps. Il y avait dans les rues une boue effroyable. Mais pendant le transport de la dépouille, les femmes, les jeunes filles, les enfants, même les dames en crinoline, s'agenouillèrent dans la boue derrière le cercueil. Iwan Jakowlewitsch — qu'on me pardonne les mots crus 1 — avait pissé et déféqué, tout cela dégoulinait du cercueil et les croquemorts jetaient du sable dessus. Les adorateurs d'Ywan Jakowlewitsch ramassaient ce sable maculé et le portaient à la maison. Ce sable avait la réputation de guérir merveilleusement. Un enfant avait-il mal au ventre ? La mère mettait une demicuiller de sable merveilleux dans sa bouillie, et le pou pard guérissait. La ouate que le bienheureux s'était mis dans le nez et dans les oreilles, fut étirée en petits fils et distribuée aux croyants. De nombreux admirateurs apportèrent de petites bouteilles pour recueillir les liquides qui s'écoulaient de la bière (le défunt était mort d'hydropisie). La chemise qui avait recouvert le mort, fut découpée en talismans. Lorsqu'on sortit le cadavre de l'église, tous les estropiés, les mendiants, les vagabonds, les infirmes, les chemineaux, les compagnons, formèrent une immense marée humaine... » (pp. 87-88).

Paysans lorrains qui adorez St-Expédit (lequel n'a jamais existé 1) -— Paysans du Val de Loire qui vénérez

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-====== LES PRIMAIRES

St-René (qui n'a pas vécu) ! — Sainte Marguerite-Marie, créatrice du culte du Sacré-Coeur de Jésus, qui cherchiez dans la rue les crachats les plus verts, les plus répugnants, pour les lécher et les manger (témoignage de son biographe, Monseigneur Deminuid, protonotaire apostolique). — Paysans russes qui recueillez la pisse, la m..., la viande coulante, qui dégoulinent du cercueil du Saint hydropique, n'êtes-vous pas les frèresdes Moehring de Jarchau P

D'où vient que Ludwig Tureck ne nous a pas parlé de la religion des paysans de PAltmarkt ?

Gabriel GOBRON.


LES PRIMAIRES

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Soir

à M. D.

Au bord des ruisseaux plais, vers l'horizon avide.

S'en vont, peuplant les grands prés vides,

Si légers, ah ! si transparents dans le soir faune,

Les arbres pleins d'attente ;

El faillissant de la détente

Qu'ils savent proche autour de leurs branches fiévreuses

Les arbres comme des icônes.

Avec leurs troncs pleins de tourment,

Ils jettent haut leurs panaches déments

Pour arracher à l'horizon

Encore un peu de la lumière qu'il aspire

Et dont il veut nourrir la pâleur des collines.

Les arbres amincis d'effroi

Lancent, immobile et raide dans l'air froid,

Leur beau désir de la floraison excessive.

Les arbres fragiles dans le soir

Avec leur geste, ah ! quelle ample prière.

Et quel espoir

A u long des branches effilées

Monte vers le nuage ami

Qui garde les bourgeons des étoiles gelées P

Au bord des ruisseaux plats, vers l'horizon avide,

S'en vont les peupliers peuplant les grands prés vides.

Marguerite JOUBERT.

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■ LES PRIMAIRES

Portrait

au poète Vasyl Khmelufc

Une enfant déjà femme, une femme encore enfant. C'est très commode. On l'appelle : « Grande gosse ! >; ou « Petite femme ! » selon qu'elle n'aime pas ou qu'elle aime le poème qu'on lui dédie.

Jolie comme rien. Car si c'était comme quelque chose, on pourrait la comparer. Et elle est incomparable.

Des yeux, une bouche, des cheveux ainsi que chacune. Mais des cheveux, une bouche, des yeux qui ne sont qu'à elle •— peut-être parce qu'ils ne sont pas à moi.

A la regarder, on a la même subtile foie qu'à manger une framboise, dérobée à tâtons, la nuit, dans le parc d'une petite fée très cruelle.

Le beau temps, les minutes ferventes lui vont bien comme un joli chapeau. Mais elle est aussi folie décoiffée .

Chaque fois qu'elle change de robe, celle-ci lui sied encore mieux, ce qui, avant, ne semblait pas possible.

Auprès d'elle, les autres femmes semblent endimanchées el avoir des chaussures trop neuves.

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LES PRIMAIRES

Quand elle joue du piano, on aime d'abord la guirlande que tressent ses doigts sur le clavier. On aime la musique après, quand on se retrouve seul.

Un four, la mer, ravie, est montée une heure plus tôt parce qu'elle était sur la plage — à moins que le pilote m'ait trompé.

Comme la rose, elle a des épines, mais à l'intérieur et quand les hommes se piquent, il est trop tard, pour eux.

C'est vrai, je reste trop agenouillé à l'ombre de ses cils. Quand je me relève, un peu courbaturé, je suis tout de suite, très raisonnable.

A Elle, je préfère son reflet dans le miroir. Car au moins le reflet ne ment pas, et je sais qu'il n'a pas de coeur.

Et je n'ai pas mis de nom sous ce portrait pour qu'il puisse me servir plusieurs fois.

Louis VALLET.

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Honore BOURGUIGNON

Vibars

XIII. — Victoire !

A Vibars, les agités achevaient d'empoisonner la vie de Monsieur le Maire.

Flairase convoqua son Conseil Municipal en juin pour la session de mai. A l'heure dite, en la salle de la mairie, il trouva Ferra, le père Jean, et Poulet. Manquaient cinq conseillers, le dixième ayant eu la faiblesse de se laisser mourir. On n'était pas en nombre pour délibérer. L'instituteur-secrétaire de mairie, François Ordon, annonça que les convocations avaient pourtant été remises en temps opportun.

Le maire tortilla son bouc et sentit ses jambes molles. Etait-ce donc la révolte de son conseil ? Et son budget, mon Dieu, son budget P

Il dépêcha le père Forteau au racolage et, les yeux troubles, s'absorba dans des papiers administratifs.

Ayant fait son tour de ville, Forteau revint l'air embarrassé. Voilà : o L'adjoint Baron était allé au bourg et sa femme disait de faire sans lui. Le père Payan arrosait et

(1) Voir Les Primaires depuis Mars 1931.

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LES PRIMAIRES

approuvait d'avance ce qui serait décidé. » Forteau se tut. Sentant le lâchage Flairase s'étrangla : « Et les trois autres ? — Les trois autres, Fuchet, Mouli et Chichon faisaient la manille, même que Mouli l'avait envoyé au bois. »

Flairase en jaunit davantage : c'était vu, Mouli et Fuchet avaient monté la combine, Baron et Payan faisaient les bêtes et se tiraient des pattes ; Chichon buvait et on ne pouvait pas approuver les budgets. Aurait fallu être un de plus.

Poulet alla jusqu'à l'auberge Gonzague; Mouli et JeanLouis rigolèrent et parlèrent de renard, d'espion, et de porc. Poulet ne comprit pas et, ayant causé de la pluie et du beau temps, conclut ; « Alors, vous venez à la mairie P Les autres attendent. Zou, Chichon on y va ? »

Chichon argua de la partie à finir. Mouli déclara tout net que les imbéciles qui avaient voté pour Bondil, ne pouvaient aller éclairer Monsieur le maire. Et Monsieur le Maire n'avait qu'à se démerder avec les intelligents. Dans le bistro, on rigola dur et mon Poulet piteux s'en fut au rapport dans la salle commune.

Durant la semaine qui suivit, Flairase, tout à fait par hasard, rencontra Payan qui lui jura n'avoir rien combiné avec personne. Baron fut introuvable. Par hasard toujours, Flairase traversa ses campagnes, passa devant sa porte, voulut lui dire un petit bonjour, mais Baron n'était pas là, jamais. Il était allé sur la montagne s'occuper du troupeau et la femme déclara ne pouvoir lui porter la nouvelle convocation, d'ailleurs c'était inutile, car le dimanche il avait promis de venir. Chichon raccroché par le père Jean promit à la troisième bouteille de faire tout son possible pour être à la séance.

Le dimanche Baron n'était pas rentré, Payan se coucha d'un mal aux reins et Chichon eut, aux Terres-Hautes, la mule malade à en crever.

Jean-Louis et Mouli mirent leur nez à la mairie pour

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LES PRIMAIRES

s'offrir la tête de Flairase et demander s'il y avait du nouveau, puis Mouli se déclara trop bête pour comprendre un budget et Jean-Louis affirma qu'il ne signerait rien, qu'on en avait marre, qu'il n'y avait qu'à tous démissionner et qu'on se compterait.

Monsieur le maire et son cheval retrottèrent à la souspréfecture. Très embêté, le sous-préfet Serpineau consulta les textes sans trouver de solution élégante. Il fallait affronter la bataille. Rien ne pouvait permettre de louvoyer. Il assura Flairase du concours de Vazelin, du sien, de celui du gouvernement. L'élection précédente avait été une surprise mais les gens se rendraient compte de l'erreur commise et l'on ferait rentrer sous terre les arrogants de l'opposition.

Donc, les neuf conseillers démissionnèrent.

La gestion de Flairase fut passée au crible ; lorsqu'on réparait la place, c'était devant sa porte ; un seul chemin était entretenu : celui de sa campagne ; les eaux du lavoir, il les avait gratis pour arroser son jardin ; le sucre, durant le temps du rationnement, il l'avait surtout réservé à ses amis ; les secours aux familles nombreuses, l'assistance aux vieillards étaient le privilège de ses partisans ; le pâturage communal, il le louait toujours à bas prix aux bergers transhumants mais non sans en retirer profit de gigots, de toisons de laine ou d'agnelets bien gras.

Surtout pesa lourd contre lui son attitude pour l'usine électrique. Ah î depuis des années Vibars attendait l'éclairage parce que ce beau monsieur voulait la dynamo chez lui et le moulin écletrique à son profit 1 Ah I il avait refusé l'expertise demandée par Ricord. C'était ainsi que Monsieur le maire se souciait des intérêts de la commune ? Vibars allait régler les comptes.

Quand Flairase abordait les gens, il enfonçait ses mots quémandeurs dans de la gélatine ; on lui répondait avec mollesse de courtes phrases équivoques : « Bien entendu,

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LES PRIMAIRES

monsieur le maire, on sait qui vous êtes... On sait ce que TOUS avez fait pour la commune... On se souviendra de ceux qui ont travaillé pour le bien ! »

Vazelin, caution de Flairase, subit dans La Paix une attaque en règle ; on rappela, car chacun l'avait su, comment le père Vazelin avait commencé sa fortune avec un moulin à huile avantageux, comment il avait poussé, le couteau sur la gorge, deux bons commerçants à la faillite et fait acheter, pour un morceau de pain, les propriétés de plusieurs petits débiteurs insolvables ; on apprit comment le fils continuait l'oeuvre de spoliation du père en étant l'homme de plusieurs banques ; on rechercha ceux de ses votes qui, nuisibles aux paysans de la région, profitaient aux affairistes coloniaux parmi lesquels il évoluait. Si bien que la haine instinctive des Vibarois pour le riche et costaud embusqué se raisonna et s'amplifia et que le patronage de Vazelin acheva d'écraser Flairase.

Les idoles ébranlées ne trouvaient plus de défenseurs. Leurs obligés aspiraient à se venger du cordial mépris avec lequel on les avait protégés.

Pour constituer sa liste, Flairase connut ses premières déceptions. Ferra et Poulet demeurèrent fidèles, mais le père Jean ne se décida qu'à grand peine ; Billevet, vieil agent électoral de Vazelin ne put se récuser. Flairase fit le tour des grands obligés du député et dénicha un vieillard que le père Vazelin avait fait exempter du service militaire, le boulanger Nicas qui devait au député l'allocation accordée à son fils soldat, le père Gallu dont la fille était dactylo dans une banque que Vazelin adminis trait, Roufard dont les fils étaient au gaz grâce à Vazelin et Barbe pour qui le secours du grand homme avait été précieux lors d'un délit de chasse.

Mouli rigolait devant cette liste qu'il appelait à la vaseline et, dans un rire énorme, il prétendait qu'elle ne passerait pas !

La liste rouge fut tôt constituée. D'abord les cinq opposants : Fuchet, Mouli, Baron, Payan et Chichon. Puis

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=--=H==~5-=— LES PRIMAIRES

Paul Rochu, sixième, Jules Ricord, septième, Gonzague le cabaretier, huitième, le père Rimette, bon vigneron neuvième et enfin le maçon Mourate, dixième. Ce fut le compte.

Flairase sentit la défaite. Monsieur le curé essaya de lui redonner courage, pria dévotement et du haut de la chaire canonna, à grandes phrases, l'esprit de révolte. Cela parut assez faible à Monsieur le maire qui rassembla ses cartes et trouva son jeu mesquinet ; plus de débiteurs craintifs à convoquer comme autrefois. En souvenir du pouvoir des pièces de cent sous, il offrit de ci de là, quelques billets ; on les accepta sans reconnaissance ; il craignit des refus et des traîtrises et n'osa pas étendre la distribution ; père Jean et Trilot, les soirs qui précédèrent l'élection et le dimanche du vote, versèrent à boire mais à part Forteau et quelques vieux assistés, peu osèrent aller à la boisson gratuite sous les quolibets de Mouli.

Pour la première fois, l'isoloir fonctionna effectivement et sous la protection de l'enveloppe, les Vibarois osèrent s'affranchir. Et le soir Flairase, vieille chose usée, fut balayée. Dernier d'une liste entièrement battue, il eut la rancoeur de ne pas retrouver les voix de ses prétendus fidèles.

Cela fut simple et beau. Rochu avait fait jurer à Mouli et autres soiffeurs de ne pas boire. 11 n'y eut pas un cri. Rien qu'un long crépitement des mains dures comme le bois et une « Internationale » vaste et sérieuse comme un serment.

Dans sa maison, Chatte faillit en pleurer.

Le dimanche suivant Paul Rochu fut élu maire par six voix contre trois à Jules Ricord et une abstention, la sienne.

Il en fut surpris. Il eut compris que Ricord eût posé franchement sa candidature ; mais les manoeuvres dans le noir, les conciliabules qui lui furent révélés l'étonné rent. Chatte aussi en sentit le nuage.

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Le père Rochu félicita son fils d'une voix lente et dit : (( Mon Paul, tu es le plus jeune maire du département ; je suis fier de cet honneur et j'en suis triste. Quand on se mêle de politique, il faut y chercher son intérêt, gros ou petit comme les Vazelin, les Billevet ou les Flairase. Mais lorsqu'on n'y va pas pour pêcher, il ne faut pas entrer dans ces eaux sales. Tu en auras la peine, les écoeurements, les dépenses et tu n'en retireras jamais les profits. Alors mon fils, mieux valait gérer ton bien. »

Et comme Chatte protestait, il se tourna vers elle et lui dit : « Laisse, laisse, ma fille, nous ne disputerons point là-dessus. Pourtant, si tu crois que votre parti groupe une majorité qui vous ressemble, tu te trompes. Vous, vous travaillez pour tous ; mais beaucoup travaillent pour eux, pour approcher le râtelier municipal, ni plus ni moins, et la petite saleté de Ricord vous le prouve déjà. »

Alors, les jeunes refusèrent de l'entendre plus longtemps et le houspillèrent avec des rires.

Au dehors, le printemps éclatait en large été, sous le ciel agrandi.

XIV. — Contacts

Voilà donc, manches retroussées, notre Paul prêt à charruer dans Vibars, fièrement, sous l'oeil de tous, comme un champion descendu dans la lice.

Pourtant, une inquiétude : le champ est si grand !

Le hasard décida du premier sillon. Un proche village ayant inauguré une agence postale, Paul Rochu voulut d'abord joindre Vibars au monde: Chaque jour l'auto de la vallée du Riou grimperait sur la place et pé—

pé— —


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taraderaient devant l'agence postale que l'on créerait bientôt.

Bientôt ? Qui donc en douterait puisque, supprimant un facteur, l'agence représente une économie pour l'administration postale juste au moment où la gent politique et administrative feint d'en rechercher.

Restait à obtenir, pour le service d'auto, une subvention du Conseil Général ; la municipalité en adressa la demande à Monsieur le Préfet et pria le Sous-Préfet Serpineau de vouloir bien l'appuyer.

Candide, Vibars attendit.

La sous-préfecture persistant à se taire, Rochu y débarqua un beau jour, Monsieur Serpineau éleva entre lui et « Monsieur le maire» un mur de politesse lisse comme ses lorgnons. Il l'écouta, hocha la tête, l'assura de sa parfaite bonne volonté, de son affection pour les Vibarois, (lui, administrateur, n'avait pas à s'occuper des opinions politiques de messieurs les maires) compulsa les délibérations, se déclara tuteur et protecteur des communes, trouva peut-ôtra exagérée la somme prévue pour l'aménagement du bureau, promit son concours auprès de l'administration des Postes et de Monsieur le Préfet, s'aperçut enfin d'un vice de forme dans la rédaction de la paperasse et, bien que cela n'eût au fond qu'une médiocre importance, pria Rochu de les remporter pour régularisation.

Et Paul se retrouva dehors, les délibérations sous le bras, ahuri.

A la mairie, François Ordon maugréa contre les chinoiseries sous-préfectorales. Toujours, du temps de Flairase, on s'était accommodé de ces simplifications de forme qui abrégeaient sa besogne. Maintenant, il fallait les points sur les I !

Les pièces repartirent pour la sous-préfecture qui, dixsept jours après, demanda un quatrième exemplaire. Rochu s'impatienta. Ordon maugréa un peu plus. Paul porta lui-même le papier demandé, ne put voir M. Ser—

Ser— —


I

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pineau, mais reçut des secrétaires l'assurance que diligence serait faite pour saisir M. le Préfet.

A la session du Conseil Général, un mois après, on ne parla point de la subvention pour Vibars.

Rochu écrivit. La Préfecture fit remarquer que la demande était arrivée trop tard pour être instruite, mais qu'on ne manquerait pas de la soumettre à la prochaine session, dans trois mois. Paul tempêta, puis courut à la Préfecture, fut renvoyé de bureau en bureau, trouva enfin derrière une table un copain de régiment qui l'écouta avec attention, le plaignit de s'être collé l'administration d'une commune en ayant l'hostilité de tous, le conseilla gentiment et l'envoya chez le Directeur des Postes.

Ce technicien le reçut en brave homme, le remercia de proposer une économie, puis s'empêtra dans des phrases sur la difficulté de la réalisation ; le facteur de Vibars ne voulait pas partir, on ne pouvait le déplacer d'office car il était (autant le dire, n'est-ce pas) fortement appuyé.

Rochu comprit ; le facteur, fidèle agent du député, était conservé à Vibars et la commune se passerait d'agence postale et de service d'auto. Paul, dans la grande ville, se découragea ; puis retourna voir son copain. En buvant l'apéritif, celui-ci eut une idée. Il allait l'accompagner jusqu'au journal de gauche où le Directeur, un conseiller général, candidat député aux élections prochaines, lui donnerait un coup de main.

Rochu renâcla ; ce conseiller général était un polichinelle ; lors de l'affaire de Chatte, il s'était fait un tréteau de la liberté d'opinion des fonctionnaires. Mais à chaque session sous prétexte d'union patriotique, il votait aux grands Français chargés à tour de rôle de la Présidence du Conseil des félicitations grandiloquentes. Arriviste, à la recherche d'une clientèle électorale. L'employé de préfecture ne dit pas non ; mais quand on veut aboutir, il faut se déranger. Paul, étourdi, se laissa conduire. L'homme des gauches lui tapa dans les mains, le féli—

féli— —


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cita de sa lutte contre la réaction, envoya ses compliments à la vaillante Mme Sinar, fit du Bloc conservateur et de son chef une critique outrancière qui déconcerta l'honnête Paul, se réjouit à l'idée de rendre service aux Vibarois et promit de faire donner auprès du ministre un de ses amis personnels, sénateur, qui ne connaissant rien à l'affaire marcherait sur les pieds de Vazelin, sans s'en douter. D'ailleurs, Vazelin partait en Indo-Chine pour un voyage d'études d'allure parlementaire mais en réalité pour s'occuper de sa Banque, car le Bloc Conservateur, c'était la pourriture.

Il promit également de pousser au Conseil Général la subvention que Vibars sollicitait. Il accabla Paul de sourires très cordiaux et pourtant gênés car il craignait de découvrir ses dents qu'il avait longues.

Rochu sortit de l'entrevue tout éberlué après que le conseiller général eut fait une allusion à la bataille que les forces démocratiques livreraient prochainement aux puissances de régression.

Pendant que Paul s'impatientait à attendre son agence, un courant d'air passa sur Vibars, emporta le saint homme de curé qui avait eu le temps de faire oublier les paillardises de Bardot, et Paul Rochu vit venir à lui un gaillard gonflant solidement sa soutane.

Bonne tête, les yeux bien posés, Légion d'honneur et croix de guerre sur le pectoral gauche, l'abbé Caron se présenta sans embarras. Il venait prendre son ministère en homme heureux d'habiter le village. Il s'informait des truites du Riou, des lièvres des ginestières, du vin des coteaux.

Fils de paysan, il s'intéressait à la terre. D'un coup de patte, il séparait les choses de l'Eglise de celles delà vie: on fait son devoir avec coeur, puis on est un homme qui vit avec des hommes et qui rend les services qu'il peut.

Sachant parler, questionner, écouter, il laissa Monsieur le maire content.

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Honoré BOURGUIGNON

« Voilà donc, manches retroussées, notre Paul prêta charmer dans Vibars... •

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Jy.

»

En huit jours, il s'installa au village sans ostentation, ni humilité ; sa voix profonde avait remué les femmes à la messe ; ses décorations et quelques anecdotes négligemment jetées au hasard des rencontres, avaient impressionné les poilus d'hier et Jean-Louis regrettait qu'un si brave homme fut curé.

Fort à propos la malice divine fit casser la jambe à un petit pâtre ; le curé lui donna les premiers soins, en attendant l'arrivée du docteur Sinar, avec tant d'autorité et de doigté que Vibars murmura : « Nous avons un chrétien bien utile ».

Un dimanche, comme il traversait la place, il s'arrêta avec les hommes qui se comptaient pour la partie de boules. Il manquait un huitième. On lui offrit de l'être ; il hésita juste ce qu'il fallait, puis, il se sacrifia et entra dans le jeu. Mouli retenait ses « Nom de Dieu » habituels, bien que l'abbé Caron n'entendit pas, mais pas du tout, ceux qui lui échappaient.

Un curé comme il les faudrait tous, qui expédie sa messe et qui n'emmielle pas le monde, disaient les hommes et qui ne prêche pas une heure des choses qu'on n'y comprend rien, appréciaient les femmes.

« Trop bon curé ! trop bon curé ! disait le docteur Sinar. Un maître qui saura pétrir Vibars et l'emportera dans sa soutane ».

L'abbé se carrait. L'agence venait tout doucement. L'hiver appelait la tiédeur. Paul ne résista pas plus longtemps à l'appel des joues fleuries de Marie Billevet.

Ce fut un mariage selon les règles ; depuis le Carnaval dernier chacun le prédisait. Derrière les époux se serra un cortège si long que la tête entrait à l'église lorsque le bout sortait de la mairie.

L'abbé Caron y alla de son compliment en six phrases, loua Marie de sa gentillesse, Paul de son courage de soldat et de ses talents d'administrateur, les vieux parents de leur infini travail de terriens nourriciers du monde,

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LES PRIMAIRES SSÊSSSSSSSSSSSSS^SL

enfin il évoqua la longue chaîne des familles bénies dans cette église et qui en étaient sorties pour mener une vie honnête et chrétienne, ce qui est la même chose. Il assura les époux du bonheur intime qui attend tous ceux qui vivent dignement sans ridicules excès de fausses vertus, dans le travail et la volonté de créer un peu de bien.

Le père Rochu avait eu beau répéter « qui de rien se mêle de rien se démêle », il était tout de même fier de marier « Monsieur le maire » comme il appelait Paul en riant, non sans une amusante nuance d'orgueil.

Les Billevet rayonnaient, elle, sous sa graisse, lui dans les mille plis de son visage. Leur Marie épouser le maire, quel honneur ! Ce maire était un original, mais si bon garçon ! Les soucis du ménage, l'arrivée des enfants chasseraient de sa tête les papillons de jeunesse ; il prendrait du plomb, il arrangerait sa vie et ça lui rendrait service d'être maire.

Un jour, la commune aurait besoin d'aide, Vazelin serait là pour l'offrir et Billevet recollerait ça tout doucement.

Ce fut une belle noce. On mastiqua ferme. Fuchet buvait à la République Sociale, Billevet trinquait au bonheur des paysans, l'abbé Caron invité selon la tradition, levait son verre à la fraternité des hommes. (Jésus a été le premier socialiste !) Il y eut des rires énormes et des chants débordants. Fuchet envoya Y Internationale et personne ne tiqua ; même Billevet reprit au refrain « Sera le genre humain 1 »

Peu après, la Poste avisa que l'agence serait créée le premier janvier. Rochu eut la charge de désigner la gérante. Ce ne serait pas le diable comme gain : neuf cents francs qui, ajoutés aux trois cents du téléphone, en feraient douze. Mais pour le village c'était une rente.

Gonzague, café et tabacs, présenta la candidature de sa femme. Louis Billevet estima que Marguerite était deux fois qualifiée, une par sa belle écriture et deux, par sa parenté avec le maire. Madame Arnaud, la cordonnière,

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prétendit qu'avec ses quatre enfants jeunes, elle le méritait avant tout autre. Jean l'amputé, bien qu'il sût à peine lire et écrire, se persuada que ses souffrances de guerre lui donnaient tous les droits.

Marguerite semblait à Paul la plus apte, mais il avait scrupule à choisir sa belle-soeur. Ne l'accuserait-on pas d'administrer Vibars au profit de sa famille ? Marie insinua, biaisa avec persévérance au profit de Marguerite. Gonzague manoeuvra parmi les conseillers municipaux ; Jean l'amputé fit grand pétard à la seule idée de n'être pas choisi ; nul ne put lui faire entendre qu'il était trop ignorant pour accomplir cette besogne. « Il avait été assez instruit pour aller se faire amocher au front, n'estce pas ? »

Perplexe, Rochu pria l'administration d'éprouver les quatre candidats. Marguerite l'emporta, et les évincés crièrent d'autant plus à la faveur qu'il s'agissait de masquer leur infériorité.

Dans Vibars beaucoup sourirent de ces protestations mais il n'en manqua pas pour répéter : « C'est toujours la même injustice ».

Flairase évita publiquement de mettre son grain de sel à ces choses, mais Roufard et Poulet ne manquèrent point de cultiver les mécontents. Si bien que Billevet (défendre la famille) et Flairase échangèrent des phrases aigres-douces tandis que Paul, novice, s'agitait la nuit de la méchanceté humaine.

D'autant plus qu'il eut des difficultés avec Mourate, le maçon chargé d'aménager l'agence postale. Celui-ci crut bon de maintenir la tradition villageoise qui fait payer les travaux communaux au double de leur valeur. Rochu se fâcha et défendit les intérêts Vibarois ; Mourate maintint ses exigences, prétendant que Paul le punissait d'avoir voté pour Jules Ricord aux élections de maire. Paul, écoeuré, transigea sans le contenter et s'agaça de trouver ainsi des vers au premier fruit cueilli.

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XV.

Cette sacrée électricité

Fallait-il se décourager à cause de la persistance de la vermine ? Par" bleu non 1 Mais continuer l'ouvrage et dire à son tour «que la lumière soit 1... »

Ayant consulté un électricien, Rochu se convainquit que l'usine électrique devait être placée au moulin des Ricord. Il fallait donc obtenir de Flairase ce qu'il avait toujours refusé, le droit d'épauler un barrage solide dans ses terres.

Rochu était embarrassé, lorsque l'instituteur-secrétaire lui fit remarquer certaines irrégularités administratives des gestions précédentes ; tous comptes faits, Flairase n'avait point pillé le trésor communal ; au contraire, depuis plusieurs années, il ménageait l'argent en vue d'établir, chez lui, cette fameuse usine électrique. Il n'en avait pas moins détourné des fonds de leur destination, fait signer des mandats de complaisance et transformé en frais d'assistance tel gueuleton municipal.

Paul pensa tenir l'arme qui amènerait l'ancien maire à composition. Mais Chatte s'éleva contre ce chantage ; il fallait dénoncer Flairase et atteindre les hommes qui avaient toléré ces abus, cela éclairerait les paysans du département et servirait de leçon aux maires profiteurs ! Devant une si dure et si vaine bataille, Rochu recula. Il préféra attaquer Flairase, un soir, en revenant des dues ; il lui décocha deux ou trois pointes sur les papiers qui restent et qui portent la preuve de certains actes répréhensibles et sans transition lui demanda l'autorisation de laisser gratuitement épauler un grand barrage sur son terrain. Flairase marchait tête basse regardant ballotter son ventre. Comme il ne répondait pas, Rochu parla du petit journal La Paix qui lui était tout dévoué.

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En arrivant sur la place, Flairase murmura : « Allons, c'est pour le bien de tous », il entra à la mairie, signa, la sueur au front, la main tremblante, Facte préparé et s'en ressortit, vieilli, les dents serrés, la haine au coeur.

Quand, au conseil municipal, Rochu annonça, papier timbré en mains, que Flairase ne mettait aucun empêchement à l'installation de l'usine chez les Ricord, on le félicita chaudement, mais bientôt la voix timide de Chichon s'éleva.

— Alors, c'est l'électricité qui passe d'abord ? Ceux des Hautes-Terres avaient espéré que la première oeuvre serait la route. La commune avait obtenu l'agence et l'autobus, fallait à présent contenter le hameau. On y comptait dur aux Hautes-Terres.

L'adjoint Raron, qui y était propriétaire, appuya et aussi Mourate le maçon, car plusieurs familles voulaient procéder à des réparations importantes.

Rochu approuva de la tête, c'était juste ; pourtant pas d'illusions. La route des Hautes-Terres coûterait lourd ; Pour l'instant, il n'y fallait pas songer. Tandis que l'électricité c'était à vue de nez une dépense de quatre-vingt mille dont vingt cinq incomberaient à la commune et les fonds étaient là, rassemblés par Flairase. Tout le monde en tirerait profit. Ceux des Hautes-Terres avaient tous un coin de maison à Vibars. Et le moulin électrique n'en jouiraient-ils pas ? Au lieu de descendre jusqu'au fond de la vallée, ils moudraient leur grain au village : deux heures d'économisées. Sans compter que la mouture serait moins chère et rendrait davantage de farine.

Finalement, la conseil se décida pour l'électricité. Restait à s'accorder avec Ricord. Celui-ci fournissait ses droits à l'eau, son canal et une pièce de son moulin. L'usine et le moulin électrique condamnant ses meules à l'inaction, Rochu lui proposa d'être le gérant appointé. Ricord demanda à réfléchir et promit de revenir causer.

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Les jours passèrent; Ricord ne venant jamais, Paul descendit au moulin. Après bien des détours, des propos évasifs et des silences embarrassés, Rochu réussit à lui arracher son point de vue. Il était bien simple ce point de vue. Ricord avait un moulin et une force motrice ; il voulait le nouveau moulin et l'énergie électrique pour l'actionner, Rochu ne trouva aucune équivalence dans cet échange ; le moulin électrique écraserait quatre ou cinq fois plus vite le quintal de blé que l'ancien et, par sa situation au village, il aurait presque toute la clientèle. Quand à la force motrice du vieux moulin n'exigeaitelle point après chaque orage des réparations au canal ? Ce n'était pas une force gratuite. Ricord était trop gourmand. Il devait être raisonnable dans l'intérêt de tous et dans le sien propre.

Ricord feignit l'incompréhension. Il n'allait pas sacrifier le bien de la famille et mettre ses enfants sur la paille. De propriétaire, il ne deviendrait pas un vague employé I Non !

Paul supputa alors le bénéfice annuel que le moulin rapportait aux Ricord et offrit cette somme comme loyer. Jules cria à la sous-estimation, prétendit que depuis les dernières élections leur moulin prospérait et en revint à son argument du propriétaire. Propriétaire d'un moulin il était, propriétaire d'un moulin il devait rester. Rochu eut au front une sueur d'angoisse. Ah 1 la canaille comme son rôle s'éclairait ! Comme on comprenait pourquoi il avait tant honni Flairase, comme on comprenait ses manoeuvres lors de l'élection de maire, et surtout comme on comprenait son jeu de renvoyer sans cesse la discussion de l'affaire, attendant que Rochu eût piétiné longtemps, qu'il eût réglé avec Flairase, qu'il eût établi un devis minutieux et coûteux ; Paul se vit joué. Pourtant, il entreprit de nouveau d'entasser des arguments. Ricord ne le laissa pas achever. Tout ça c'était des histoires 1 II n'offrait son bien à personne. On le voulait, qu'on y mit le prix. A prendre ou à laisser.

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I!


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Paul s'emporta, lui reprocha d'avoir lanterné la commune, d'avoir laissé engager des frais avec ses airs bon garçon. Le Conseil Municipal serait juge. « Juge de rien, répondit sèchement Ricord. » Le moulin et le canal étaient à lui, il en disposait.

Rochuse radoucit et brusquement accepta de lui donner le moulin électrique. Oui, à une condition. Ricord ne pourrait exiger pour moudre le grain, plus de la moitié de la redevance actuelle. Ricord secoua la tête. Ce n'était pas possible. Les gens auraient le moulin sous la main mais lui serait obligé d'aller et venir sans cesse. Maigrelet, l'oeil fuyant il déployait ses mauvaises raisons devant un Paul qui piétinait de rage.

XVI.

La Foire

Chatte sentait que son village ne se libérerait vraiment que par la libération de tous. Elle pensait à élargir son oeuvre. Vibars devait devenir pour les autres villages le modèle et l'entraîneur.

Comme elle, Fuchet était dévoré par le besoin de propagande. Abonné au grand journal communiste, il le lisait de la première à la dernière ligne et en découpait les illustrations qu'il collait aux murs de sa cuisine ; nul n'entrait chez lui, sans en subir le commentaire.

Il proposa à Chatte de taper un grand coup à l'occasion de la foire. Lui, étalerait des affiches du Parti, distribuerait son journal paysan; Chatte l'approuvait. Mais elle préférait une propagande plus discrète, moins partisane. Il ne fallait pas être les gens d'un parti mais les serviteurs d'un grand courant. Réformistes, révolutionnaires, pourquoi les opposer les uns aux autres ? Il y a du

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travail pour tous. Que chacun choisisse sa besogne suivant son tempérament sans considérer son voisin comme l'ennemi.

Jean-Louis n'était pas convaincu, pourtant il n'osait pas contredire et il fut entendu qu'on chercherait des abonnés à des feuilles de gauche diverses.

Sur le grouillement de la foire, le soleil mit une splendeur de fête. Ecarlates, les affiches criaient aux paysans de grosses vérités, les dessins de couleur les retenaient et les poussaient à réfléchir, les journaux subversifs se glissaient dans toutes les poches. Un tract, tout frais rédigé par Chatte, énonçait Y a b c de la propagande.

Beaucoup de visiteurs fourraient sans les lire les papiers dans leur poche car avant tout il fallait vendre, acheter, troquer, discuter interminablement les marchés avant de taper, pour conclure, dans la main du partenaire. Mais bien sûr, on les lirait. Et puis, n'y avait-il pas les auberges, (vins, bière, limonade, très peu de limonade) et là Fuchet, Baron, Mouli et d'autres expliquaient à tous les mystères de l'économie sociale. Si les souliers étaient si chers, c'était la faute au change, et si le franc était si bas, c'était la faute à Poincaré et si la Russie ne remboursait pas les petits préteurs, c'était à cause des pétroliers...

Vers midi, la foire tourna en une immense farce. Le soleil de plomb, la vivante chaleur mi-humaine, mi-animale, la fièvre des marchés, l'exaltation du trop parler, l'excitation des tournées à l'auberge avaient fondu le calme paysan ; les yeux brillaient, les gestes se désordonnaient, les voix se haussaient, les figures s'animaient, expressives. Mouli vomissait la grande saloperie de la guerre et voulait planter sa pioche dans le ventre d'un gros responsable, et, après, mourir content.

Avec le rideau rouge de l'évier, il fit un drapeau qu'il plaça à la fenêtre et de chaque côté suspendit, mannequins ridicules, un sac bourré de paille. Les gendarmes de service lui ordonnèrent de l'enlever. Mouli faisait la

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bête, proclamait son droit de mettre à l'air le rideau de l'évier ; les gendarmes menaçaient, la foule s'entassait sous la fenêtre. Des cris fusaient de tous les coins.

— Faut les pendre comme à Verdun I Sales embusqués I Chiens de gouvernement !

Fort heureusement, Rochu de la mairie entendit le tintamarre, raisonna Mouli, lui représenta qu'un rideau d'évier n'était pas digne de figurer le drapeau rouge des pauvres. Mouli finit par se rendre et enleva le subversif chiffon, sous les huées, les applaudissements, les cris animaux de la foule.

Dix minutes après, il avait installé, entre les deux bonshommes suspendus, une faucille et un marteau entrecroisés au milieu d'une guirlande de blé vert. De braves gens coururent appeler les gendarmes mais ceux-ci, craignant le bruit, se réfugièrent derrière leur ignorance. On ne leur avait jamais dit qu'une faucille et un marteau fussent séditieux. Ils n'avaient pas d'ordres. Finalement, ils téléphonèrent au lieutenant à Puy-Morin. Ce dernier était absent. Prodigieusement embêtés, les deux serviteurs de la République promenèrent un moment leur mine furibarde, puis se rendant à l'invitation du père Billevet allèrent trinquer chez lui, en soupirant des Nom de Dieu !

Le bonhomme pendu à droite représentait Poincaré, celui pendu à gauche représentait Millerand ; tel fut le mot d'ordre qui circula dans la foule. Quand les gendarmes eurent trinqué, ils furent avertis de ce nouveau crime de Mouli. Mais une fois de plus, Mouli fit la bête. Il avait préparé ces deux épouvantails pour ses cerisiers. Comme ils l'embarrassaient dans sa cuisine, il les avait accrochés à la fenêtre. Pourquoi les gendarmes disaientils que l'un était Poincaré et l'autre Millerand ? Ce n'était pas bien de leur part de tenir des propos pareils. Il pourrait leur en cuire. Lui, Mouli, il les aimait, il les adorait ces deux grands hommes. De nouveau, attentive, la foire riait. Mouli prononçait l'éloge ironique des deux hom—

hom— —


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mes d'Etat : « ils étaient si bons, tellement les amis des pauvres gens ! » Les gendarmes menaçaient. Mouli protestait de ses bonnes intentions ; mais il ne voulait pas contrarier l'autorité ; il prit la foule à témoin. C'étaient bien deux épouvantails à moineaux, n'est-ce pas ? C'étaient bien les gendarmes qui les appelaient Millerand et Poincaré et qui ordonnaient de les enlever P Eh ! bien, lui, bon garçon, allait débarrasser tout de suite sa fenê tre. Comme il ne pouvait pas les loger dans sa cuisine, il allait les mettre à l'écurie du cochon ces deux mannequins... présidentiels.

Il appela sa femme à la fenêtre, lui fît couper les ficelles, reçut les épouvantails dans ses bras, les couvrit de baisers, les appela de noms doux et enfin, feignant de pleurnicher, les entra dans son écurie. Jamais on n'avait ri si fort et si gros dans Vibars.

Chatte qui, de loin, avait suivi ces farces populacières avait souffert de leur outrance. De sa maison calme, elle ne participait pas à la fièvre populaire, aussi craignaitelle que ce déchaînement de grossièretés n'apeurât les timides et ne nuisît au succès de la propagande. Elle se trompait. Les gens du champ de foire n'avaient point le palais délicat et les mets lourds ne les rebutaient point : même ceux qui, d'ordinaire, avaient dans le sang le respect de la tradition, ne furent pas choqués. Le rire les vengeait. Les pantalonnades de Mouli leur était tout miel ; comme les grands-pères allaient à confesse et riaient du curé avec les mécréants, les paysans sages, qui reprendraient demain leur chaîne, se régalaient de la secouer.

Le soir, on annonça à Chatte dix-neuf abonnements recueillis, sans compter les promesses. Et autour de Vibars, un cercle de joie frondeuse ondula jusqu'à PuyMorin.

(à suivre) Baptiste GIAUFFRET.

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13Henry

Sur un livre

(( Conversion à l'Humain » : Un beau livre inquiet et sincère. L'auteur est né parmi les pauvres. Il a pu s'instruire pourtant, pénétrer au pays des livres ; il a appris à penser. Aujourd'hui il est professeur, écrivain. Le voilà arrivé, comme on dit. Le voilà riche de précieux savoir, et familier des grandes ombres qui hantent les songes des sages. Alors, il se retourne vers ses compagnons d'autrefois, vers les garçons et les filles qui jouaient avec lui dans la petite ville grise de son enfance. Que font-ils à présent ? Que sont-ils ? Leur vie s'use à de mornes tâches. Ils parcourent ce cercle de grandes peines et d'espoirs tenaces, que, depuis toujours, ont parcouru les humbles. Et lui, l'homme arrivé, encore ébloui de la splendeur des pays traversés, voilà qu'il a honte de ses richesses. Pourquoi, se demande-t-il tristement, pourquoi tout cela pour moi seul? Pourquoi pour moi, et non pour eux ?...

Ainsi songe Caliban. Et Prospéro s'étonne de l'angoisse de Caliban, Prospéro qui est savant, qui a du goût et de belles manières, et qui est cynique quelque peu. Je crois l'entendre. « Ce trouble que tu montres, dit-il avec •on sourire de bonne compagnie, ce trouble est assez

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noble, Caliban, et naturel en un sens. Mais il n'est pas raisonnable. Que tu souhaites un moment d'élever avec toi tous tes frères, ce n'est là qu'une rêverie, où il ne faut point s'attarder. Ne serait il pas fou, si l'on est riche, de vouloir que tous le soient ? Garde pour toi tes biens, mon ami. De quoi te plains-tu ? Tu es né au camp de ceux à qui nous réservons les besognes ouvrières et militaires. Pourtant, te voilà parmi nous. Vois, nous te faisons place. Et même nous te ferons fête volontiers. Pour peu que tu y tiennes tu seras chef toi aussi. La chose s'est déjà vue. Te souvient-il de cet académicien qui fit, dans les salons nationalistes, une assez belle carrière P II était fils d'un maître d'école. J'en pourrais citer beaucoup d'autres. Nous sommes plus accueillants que tu ne penses. Allons, laisse là scrupules et souvenirs. Oublie un peu les tiens, et tes origines, et nous ferons semblant de les oublier aussi... »

Caliban n'écoute guère le sermon de Prospéro. Caliban ne veut pas trahir. Il se répète qu'une âme vaut une âme, et qu'en toute âme on peut allumer une flamme. Mais Prospéro ne se tait pas.

« Ne vois-tu pas, dit Prospéro, que tu n'appartiens plus désormais à ce monde d'esclaves au sein duquel tu as grandi ? Que tu le veuilles ou non, Caliban, tu es à présent un étranger pour eux. La culture t'a fait autre. La culture sépare. Songe à cet égoïsme subtil que Barrés nous enseignait. Vois nos maîtres — tes maîtres — comme ils sont divinement seuls. Regarde le plus lucide et le plus pur des poètes de ce temps-ci : quel silence, quelle absence, quelle hautaine façon de tourner le dos au monde, de se mettre à l'écart des hommes. Telle est la leçon qu'il te faut entendre. Tout est venu au point que chacun doive opter pour l'humanité ou pour la culture. Ton choix saurait-il être douteux ? »

Le choix de Caliban n'est pas douteux. Caliban veut être homme parmi les hommes. Il se moque de ces penseurs fatigués qui se fabriquent de petits tourments, et

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«-5-HEHB-HB—H- LES PRIMAIRES

crient qu'ils ont le mal du siècle. Il se moque aussi de ceux qui habitent ce que Kant appelait magnifiquement « les espaces vides de l'entendement pur. » Et il revient à la vie rude et rouge, à l'âpre vie des pauvres diables, au pays des souffrances réelles. Caliban va vers Caliban.

Non pas qu'il renonce à la culture. Est-il possible de se refuser à « ces merveilleux gaspillages que sont les pensées et les rêves ? » Et l'éternel désir des gens de rien ne les porte-t-il pas vers les grands jeux de l'Esprit ? Mais la culture n'est pas ce que dit Prospéro. Elle n'est pas égoïsme et solitude. Elle est générosité, au contraire, et communion. Elle est fraternelle. Elle rassemble. Elle lie chaque homme à tous les hommes.

Les riches l'ont obscurcie et brouillée, cette notion de culture. Mais les pauvres ne l'entendent guère mieux. Ils exigent de la culture qu'elle justifie leurs ferveurs et leurs révoltes. Ce n'est pas là son rôle. Elle n'est pas une religion. Elle ne se met au service d'aucune ivresse. Elle n'est ni catholique ni marxiste. Elle ne sait qu'exprimer le vrai.

Principes sévères. Un intellectuel ne peut les écarter : ce serait trahir l'Intelligence. Mais ils déroutent et irritent la foule des pauvres gens. Le clerc ne consent pas à apporter à l'ouvrier certains mensonges que l'ouvrier lui demande. Ainsi se creuse un fossé entre l'homme qui pense et l'homme qui peine. Comment les réconcilier? Comment accorder l'amour du peuple à l'amour du vrai?

Jean Guéhenno, dans l'ouvrage dont je parle, ne trouve point de solutions à ces problèmes. Mais il les pose anxieusement. C'est cette anxiété qui fait de son livre un beau livre. Livre honnête et douloureux. Livre d'espérance et de foi.

Yves ERNAUD.

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Propos

d'un

utopien

L'ARGENT ET LA PENSÉE

La publicité financière est-elle plus morale que l'autre, la commerciale, la médicale surtout ? Il n'y a pas de publicité morale, on accepte toute la publicité ou on n'en accepte aucune, et un journal ne peut pas vivre sans publicité. (Déclarations de Paul Faure au Congrès socialiste de Tours).

J'ai suivi avec beaucoup d'intérêt les discussions qui se sont engagées au 28' congrès du parti socialiste à propos de la façon dont était administré le journal du parti. Et si je me permets d'en parler ici, c'est qu'il ne s'agit pas seulement d'une question de parti. Remarquez que, même restreinte à ces limites, la question serait encore très intéressante. Il serait très, utile de savoir comment un parti important, qui groupe aujourd'hui un sixième des députés et en groupera demain le double, entend régler ses rapports avec Vopinion. Mais en réalité il s'agit de bien autre chose : il s'agit de l'indépendance de la pensée et de celle de l'opinion. Il s'agit de savoir si, en l'an de grâce 1931, il est possible d'écrire sa pensée et surtout de la publier (car à quoi sert de Vécrire si on ne peut pas la publier ?) sans avoir obtenu le visa et l'imprimatur des puissances d'argent.

La question est d'un intérêt universel puisqu'elle intéresse tout le monde, à commencer par vous et moi ; nous tous qui tenons une plume pour exprimer nos idées et non pour gagner de l'argent, vous tous qui lisez nos écrits pour vous faire une opinion et non pas seulement pour vous divertir à Vheure de la digestion.

Or les discussions du congrès de Tours sont venues apporter une confirmation éclatante à une opinion que j'ai toujours sou—

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IMS PBIMAIRES

tenue pendant et depuis plus de dix ans et que j'ai entendu bien souvent contester par des gens qui auraient dû être mieux informés : c'est qu'il est impossible, matériellement impossible à l'heure actuelle et dans l'état actuel des choses, d'avoir un journal quotidien réellement indépendant.

Je dis : quotidien, bien entendu. Car pour ce qui est d'une revue mensuelle ou même hebdomadaire, vu la modicité relative des frais, il suffit de réunir un petit groupe d'individus fidèles et désintéressés. On peut donc avoir une revue indépendante. La preuve, c'est que nous avons Les Primaires. Encore n'y en a-t-il pas beaucoup qui soient aussi libres de toute attache. Si je parcours l'horizon de la presse périodique pour essayer d'y trouver un organe où je pourrais m'exprimer avec aussi peu de contrainte qu'ici, qu'est-ce que je trouve ? Le Canard Enchaîné peut-être... Et je crois bien que c'est tout. Mais ce n'est encore qu'un hebdomadaire. Je sais bien que c'est un « quotidien hebdomadaire » — le seul du monde entier, même — mais enfin, un quotidien hebdomadaire, c'est encore un journal qui ne paraît qu'une fois par semaine.

Si nous cherchons un quotidien qui soit réellement quotidien et qui soit en même temps vraiment libre et sans fil à la patte, nous constatons qu'il n'y en a pas. C'est ce que prouvent jusqu'à l'évidence les déclarations du secrétaire général du parti S. F. I. O. :

Il n'y a pas de publicité morale, on accepte toute la publicité ou on n'en accepte aucune et un journal ne peut pas vivre sans publicité.

Voilà qui est catégorique, et d'ailleurs parfaitement exact. Et comme le Populaire est un journal quotidien, il faut bien en conclure qu'il ne peut vivre qu'à condition d'accepter une publicité nécessairement immorale, dont il est nécessairement serf. Serf à un moindre degré que les autres peut-être, serf avec des atténuations et des restrictions, je le veux bien, mais enfin et malgré tout, serf.

Car il ne sert à rien, après cela d'ajouter que « la publicité financière ne touche pas les adhérents du parti parce qu'il n'y a pas d'argent parmi eux. » Si, il y en a tout de même un peu,

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sans cela les requins de la finance ne seraient pas assez bêtes pour distribuer gracieusement leur argent aux hérauts de la propagande socialiste. Chacun sait, d'ailleurs, que ce qui couvre le mieux les frais d'une émission, c'est la multitude innombrable des épargnants et des petites bourbes : le cas de Mme Hanau est là pour le prouver. Et il y a certainement de petits épargnants et de petites bourses parmi les abonnés du Populaire. Peut-être même beaucoup. Ce sont eux qui sont visés par les banquistes et les banquiers, par les émules d'Hanau et d'Oustric, et soyez certain que si ces manieurs d'argent ont apporté 28 billets de mille à la caisse du Populaire, c'est parce qu'ils espéraient en récupérer dix fois, cent fois autant sous forme d'actions et de souscriptions.

Mais, direz vous, qui oblige les abonnés du Populaire (ou d'autres journaux) à ajouter foi à tout ce qui est imprimé dans la partie publicitaire de leur journal ? Ne sont-ils pas avertis, n'ont-ih pas été prévenus cent fois, par le fait même qu'ils sont socialistes, qu'il fallait toujours se méfier de la finance capitaliste ? Est-ce que la partie rédactionnelle du journal elle-même, autrement importante et plus lue que la partie publicitaire, ne les met pas constamment en garde ? Est-ce qu'elle ne contient pas pour ainsi dire le contrepoison du poison que distillent les réclames du Goréol ou les boniments de la Ruanchaca ? Dès lors ne suffit-il pas de veiller à ce que ce contre poison ne soit jamais absent ? Qu'importe que nous annoncions les dividendes ou les pseudo-avantages de telle affaire en cinquième page, si nous dénonçons énergiquement le bluff et la duperie de toutes les affaires de ce genre en première page ? Et c'est ce que nous ferons toujours ! En effet, s'écrie Paul Faure,

il est une seule publicité que nous ne pouvons accepter : celle par laquelle on achète le silence des journaux. Cette publicité là, le Populaire la rejette.

Eh bien, c'est presque dommage, car c'est la plus fructueuse. — Mais, plaisanterie à part, je crois que cela ne suffit pas. Pour croire que cela suffit, il faudrait d'abord rejeter délibérément quelques petites vérités bien humbles mais cependant dé<- sormais acquises par cette science encore bien incertaine et bien tâtonnante qui s'appelle la psychologie. — Avez vous ja—

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mais pris le métro ? — Oui, je pense. Alors vous avez sans doute remarqué, à certaines époques ou à certains endroits, combien il était difficile de distinguer le nom de la station où on devait descendre au milieu de toutes les affiches par lesquelles il était submergé. Avec l'habitude, vous arrivez sans doute à, triompher en partie de cette difficulté en vous rappelant que les lettres qui composent le nom de la station présentent, même de loin, un effet blanc et bleu très particulier. Votre oeil s'habitue assez vite à reconnaître et à choisir à Vexclusion de tout autre cet effet blanc et bleu parmi toute la bigarrure multicolore qui s'offre à lui. Mais il arrive ceci que si dans la foule des affiches se trouve une affiche où dominent le blanc et le bleu, vous la lisez malgré vous, vous êtes obligé de la lire. Si les caractères de cette affiche étaient absolument identiques à ceux qu'on emploie pour figurer le nom de la station, vous ne pourriez pas échapper à cette obligation. Aussi je crois que l'on a interdit aux annonceurs de se servir de caractères identiques à ceux qu'emploie l'administration de la compagnie. C'était là reconnaitre, indirectement, mais officiellement, que la réclame possède le pouvoir tyrannique de violenter votre conscience et Vintimité de votre cerveau.

Ce pouvoir existe ; il n'est que trop réel, et les magnats de l'annonce et de l'affiche le savent fort bien. Ils savent le pouvoir des grosses lettres, des inscriptions électriques, des couleurs criardes et surtout de la répétition, de la répétion inlassable, impitoyable, allant jusqu'à l'obsession. Il y a là une contrainte psychologique, aussi puissante que la contrainte physique. On n'est pas libre de ne pas lire certaines réclames, lorsqu'elles sont répétées partout. Mais si l'on veut que la contrainte soit vraiment efficace, il faut que la réclame soit vraiment répétée partout. Il faut que le client éventuel, le « prospect» comme on dit en Amérique, ne puisse pas trouver le plus petit refuge où il puisse penser en paix et méditer en toute tranquillité : il faut que la réclame le poursuive partout, et c'est pourquoi un chef de publicité conscient et organisé sait qu'il n'y a qu'une seule espèce de réclame vraiment productive : c'est la réclame massive, universelle, celle qui ne négligent le plafond des tramways ni Vintérieur des vespasiennes, et qui s'insinue dans tous les journaux, même les feuilles de chou qui n'ont pas six cents abonnés, même et surtout les organes de parti. L'invasion de la réclame dans les journaux d'opinion, c'est, en effet, l'équiva479

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lent de l'usurpation de l'effet bleu et blanc dans les souterrains du métro (1 ). Contre cette réclame là, le « prospect » est absolument sans défense : il est anéanti, annihilé, possédé.

Contre cette réclame là tous les contre poisons sont vains. L'acheteur éventuel, qui est aussi le lecteur de journaux, n'aurait qu'un moyen de se défendre : ce serait de trouver un refuge, si petit qu'il fût, un coin dégagé de miasmes et rempli seulement d'air pur, c est-à-dire un journal vraiment indépendant, vraiment pur de toute publicité.

Or cet organe n'existe pas, et comme quotidien il ne peut pas exister. La publicité, commerciale ou financière, peu importe, car au fond c'est la même, domine tous les quotidiens et s'infiltre partout dans leur existence. C'est ce que M. Compère-Morel a constaté très justement, en termes irréfutables, auxquels on ne peut que souscrire :

Nous sommes arrivés à un moment où les deux formes de publicité, la forme commerciale et la forme financière se confondent et sont distribuées par les mêmes mains. Refuser la seconde, c'est parfois aussi perdre la première.

Je collabore à des journaux bourgeois, comme Renaudel qui demande la suppression de la publicité financière, mais l'argent que nous recevons pour prix de notre collaboration, est-ce de l'argent propre ? Il vient de journaux qui touchent de la publicité financière. Alors ?... {Populaire, 25 mai 1931 ).

Alors ? — Alors, c'est bien ce que je disais : il n'y a pas de journal quotidien indépendant, pas plus le Populaire qu'un autre, et il ne saurait y en avoir.

(1) On objectera que certains industriels refusent de donner leur publicité aux journaux qui ne sont pas de leur opinion. Le Populaire citait réeemment deux firmes qui avaient répondu négativement à ses offres publicitaires. Cela prouve seulement qu'il y a des hommes d'affaires qui commettent des erreurs de tactiaue ou qui font passer leurs préférences personnelles avant leurs intérêts. Mais c'est l'exception. D'autre part cet incident nous permet de remarquer que la rédaction du Populaire, en invitant ses lecteurs à boycotter les mar~ chandises de ces industriels récalcitrants avoue par là même qu'elle conseille à ces mêmes lecteurs d'acheter les marchandises des autres ; elle rétablit cette solidarité entre la partie publicitaire et la partie rédactionnelle qui a été répudiée à Tours.

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Qu'on me comprenne bien : je ne fais pas du tout ces constatations sur le mode triomphant. Je n'ai nul dessein de dénigrer systématiquement les socialistes, comme font tous les jours beaucoup de journalistes qui ont sans doute beaucoup de bonnes raisons pour cela. Et je n'ai pas de raison d'attaquer M. Compère-Morel, que je n'ai jamais vu. Je soupçonne du reste assez facilement les difficultés avec lesquelles l'administrateur du Populaire doit se trouver aux prises, et, même s'il n'est pas à l'abri de tout reproche, je conçois que son attitude puisse très bien s'expliquer : c'est celle d'un réalisateur qui se croit obligé d'accepter les faits tels qu'ils sont, la réalité telle que d'autres Vont faite. Peut-être même qu'il lui a fallu du courage pour brasser à pleins bras la pâte de cette assez peu propre réalité, afin d'enfourner tous les jours le journal quotidien dans le four socialiste. — N'empêche que nous gardons le droit de souhaiter, de désirer autre chose. Je désire de tout mon coeur, pour ma part, qu'on arrive à faire un journal quotidien vraiment libre, vraiment pur de toute publicité. Et si ce sont les socialistes qui y arrivent, je suis prêt à crier : vivent les socialistes ! Mais ils n'y sont pas arrivés.

Le moyen d'y arriver n'est pas, à coup sûr, de persévérer dans les errements publicitaires. Je n'en vois qu'un ; c'est de persuader au public de faire les sacrifices nécessaires. Un journal sans publicité financière, sans annonces, un journal que l'on puisse lire sans méfiance de la première à la dernière ligne, ce serait quelque chose de bien précieux, de si précieux qu'on ne saurait le payer trop cher. Et s'il faut, pour avoir un tel journal, le payer dix ou douze sous par numéro, ou même davantage, j'estime que ce ne serait pas cher.

Il faut que le public sache, qu'il soit bien convaincu, que lorsqu'on lui vend cinq sous un journal qui en coûte sept ou huit ou davantage, on lui fait un cadeau. On lui fait cadeau de deux sous, trois sous, ou plus. Et lorsque le journal est vendu seulement deux sous ou trois sous, le cadeau est encore plus grand : sept ou huit sous par tête d'acheteur : on vous paie littéralement pour que vous lisiez le journal. — Or, il faut toujours se méfier des gens qui, sans rime ni 7'aison, viennent vous faire des cadeaux. Les Artaxerxès de la presse et de la publicité ne font pas exception à la règle. Le jour où le public

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aura appris à repousser leurs présents, ce jour là seulement nous pourrons espérer avoir une presse indépendante.

Nous n'en sommes pas encore là ! C'est vrai. Mais si l'on veut seulement essayer d'en arriver là, de se rapprocher tant soit peu du but, la première chose à faire, ce n'est pas de ruser ou de biaiser avec la publicité, ni de chercher de bonnes raisons pour se donner licence d'en accepter. Il faut avoir le courage de se mettre en face des faits. Il faut non seulement avouer, mais proclamer qu'un jaurnal qui accepte de la publicité, quelle qu'elle soit, n'est pas indépendant. Répétons donc qu'il n'y a pas, à l'heure actuelle, un seul quotidien indépendant. Ce qui n'est plus à démontrer.

Régis MESSAG

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QUATORZE JUILLET

Rien n'est plus beau

Que la retraite aux flambeaux...

Il se peut... Mais si l'on me demandait quel est, dans un village perdu, le jour le plus laid de l'année, je n'hésiterais pas, je répondrais : « c'est le quatorze juillet.»

Alors que la Toussaint, dans la solitude, au milieu du triomphe de l'automnie, ne manque ni de sens ni de grandeur, la fête nationale demeure ennuyeuse et ridicule, de l'angélus de l'aube à l'angélus des lampions.

D'abord, personne ne la reconnaît comme fête, hormis l'instituteur et le cantonnier qui ne travaillent point ce jour-là. La moisson bat son plein. On entend le cliquetis des faucheuses et le cri des charretiers, cependant qu'à la fenêtre de la mairie, flotte, dentelée par les rats, pelée par les coups de soleil, l'étoffe d'un couple de drapeaux.

Le facteur ne passe pas. Ceux-là qui ne connaissent point l'isolement ne peuvent savoir de quelle importance est, pour un solitaire, le moment du courrier. Un journal, une lettre, un livre, c'est l'imprévu qui renouvelle ses idées, stimule son esprit, et rompt la monotonie de ses heures. A qui tourne en rond dans la vie, le courrier apporte un nouveau paysage.

Quatorze juillet : rien ne trouble le cours de la morne journée. L'ennui est roi.

Le soir, le maître d'école allume cinq ou six lampions si grotesques ou si lugubres qu'ils obligent la lune et les étoiles à se voiler.

Et les hommes, revenant des champs, évoquent en apercevant leur flamme clignotante, ces lanternes des maisons vers quoi ils se dirigeaient, le dimanche, du temps qu'ils étaient militaires...

Roger DENUX.

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LES PRIMAIRES

RADIOPHONIE

PRIÈRES

Notre Saint-Père le Pape, prince temporel du Vatican, possède en ses états une station émettrice sur ondes courtes. Les journaux l'ont annoncé en son temps, avec assez de détails techniques ou pittoresques sur la première émission officielle. Les fidèles, recueillis autour des haut-parleurs, ne recueillirent parait-il, du message pontifical que des bribes hachées de borborygmes parasitaires, l'Antéchrist ayant brouillé l'onde porteuse (l'Antéchrist, c'est Moscou, les augures l'ont affirmé). Le Vatican donc, émet sur ondes courtes et a doté les nonciatures des divers pays de récepteurs idoines. Mais il fait mieux et pousse plus loin, en matière de T. S. F., le souci du détail.

Le Pontife, a en effet, fait composer une prière nouvelle, à utiliser pour la bénédiction des stations émettrices :

« 0 Seigneur Jésus-Christ qui avez dit aux apôtres : prêchez l'Evangile à toute créature, bénissez cet ensemble de machines destinées à appeler les ondes éthérées, afin que nous puissions nous recueillir en vous en une même famille, grâce à l'échange des paroles apostoliques avec les peuples lointains. »

Rien ici qui doive surprendre. Du moment qu'on bénit ou baptise, selon une liturgie ad hoc, les bateaux, les monuments et même les meutes de Madame la duchesse d'Uzès, grand chasseur devant l'Eternel et lieutenant de louveterie en son fief, on peut, tout de même appeler sur les antennes, les transfos et les lampes d'un émetteur, la bénédiction céleste.

Mais les récepteurs eux-mêmes n'ont pas été oubliés, et Monsieur le Révérend Père Lhande, vedette religieuse du micro de Radio-Paris s'est chargé pour sa part de composer une prière à l'usage des auditeurs,

C'est une prière à la patronne des sans-filistes. Car nous autres sans-filis