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Titre : Bibliothèque universelle et Revue suisse

Éditeur : Bureau de la Bibliothèque universelle (Genève)

Éditeur : Delafontaine et Rouge (Lausanne)

Date d'édition : 1908

Type : texte

Type : publication en série imprimée

Langue : français

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Description : 1908

Description : 1908 (A113,T52,N154).

Description : Collection numérique : Bibliothèque Francophone Numérique

Description : Collection numérique : Zone géographique : Europe

Description : Collection numérique : Thème : La langue française

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k454349t

Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, Z-22543

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb399769952

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 15/10/2007

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BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE ET

REVUE SUISSE


LAUSANNE IMPRIMERIE GEORGES BRIDEL & dit


BIBLIOTHÈQUE

UNIVERSELLE

ET

REVUE SUISSE

CENT-TREIZIÈME ANNÉE TOME LU

LAUSANNE

BUREAUX DE LA BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE Place de la Louve.

PARIS

CHEZ FIRMIN-DIDOT & G«, 56, rue Jacob.

LONDRES

HACHETTE & O, 18, King William Street, Strand. ALLEMAGNE

LEIPZIG: A. TWIETMEYER. F.-A. Brockhaus. 1908

Tous droits réservés.


LE CULTE DE LA LANGUE

Bien écrire, est-ce une qualité encore appréciée aujourd'hui ?

Faisons d'abord une distinction. S'il s'agit d'oeuvres d'imagination et d'art pur, romans, poèmes en vers ou en prose, pièces de théâtre, il semble que la question de forme continue d'avoir assez d'importance. Le public paraît vouloir préférer le bon style au mauvais, bien qu'il se trompe fort sur les éléments qui les constituent l'un et l'autre, et la critique ne peut guère éviter de faire toujours une place considérable, dans ses jugements sur les artistes littéraires, à l'appréciation du talent d'écrire proprement dit.

Mais dans tout le reste de la littérature, partout où la satisfaction esthétique n'est pas la fin suprême de l'écrivain, moins préoccupé du beau que de l'utile et du vrai, bien écrire est si peu resté la gloire principale des auteurs, qu'il n'y a presque pas d'exagération à dire que c'est devenu plutôt une mauvaise note.

On ne doutera plus de cette vérité si l'on prend la peine de relire ce que, vers l'année 1900, le critique 1 Je dis relire, parce que j'ai déjà cité ici même ce paradoxe.


littéraire attitré d'une importante revue osait écrire dans une langue médiocre comme sa pensée

« Le style et l'application au style sont une preuve de médiocrité intellectuelle des écrivains. Preuve de médiocrité intellectuelle des hommes, le prix que ceux-ci attachent encore au style. Ils s'attardent à la forme par inaptitude à pénétrer jusqu'à la réalité. Oui, le temps viendra où, pour l'humanité plus intelligente, les œuvres vaudront indépendamment du style et dureront sans lui. Alors le style ne sera point l'élément principal par quoi peut se constituer pour la foule la personnalité d'un écrivain. Et même, on peut espérer que les écrivains perdront toute personnalité, etc. »,

Quel pauvre langage! mais quelle juste revanche, qu'une si grande sottise ne soit pas dite en bon français Il faut surmonter le dégoût qui nous ferait d'abord « mettre au cabinet » ce verbiage nauséeux, pour le critiquer sans émotion comme un curieux symptôme de la mentalité contemporaine, pour l'honorer même d'un effort consciencieux d'estime comme devant contenir une apparence de vrai à la faveur de quoi l'erreur énorme s'est glissée. Cherchons cette ombre de vérité. Chez les hommes qui pensent comme chez ceux qui ne pensent pas, le mépris du style est très généralement répandu, car il peut venir aussi bien d'une estime aveugle, absurde et fausse pour la pensée que d'une grande indifférence pour la pensée. Quand on dédaigne de bien écrire parce qu'on ne se soucie pas de bien penser, le cas est sans aucun intérêt mais l'erreur des idéalistes comme des réalistes, qui négligent l'expression en vertu de leur amour même pour l'idée ou pour la chose qu'ils expriment, est un phénomène moins banal. Ce sont


-des gens pressés, frappés de la rapidité des heures, de la brièveté de la vie, et qui n'ont pas de temps à perdre. Ils sont philosophes à leur manière. Ne leur faisons pas l'injure de les confondre avec ceux qui écrivent vite et beaucoup pour gagner de l'argent ces scribes-là sont de l'autre catégorie, celle dont je viens de dire qu'elle n'a rien d'intéressant ni de rare mais nos hommes ont une doctrine, réfléchie ou inconsciente, qui vaut la peine qu'on la réfute.

Les choses qui valent assez par elles-mêmes pour n'avoir aucun besoin d'une forme soignée sont d'abord tous les faits, probables ou certains, qui nous intéressent vivement. Les bulletins de santé, les télégrammes, les documents, les statistiques, les comptes, les lettres d'affaires, les transactions commerciales, les faits divers, crimes, gens écrasés, accidents mortels, catastrophes privées ou publiques, et généralement tous les grands et petits événements contemporains peuvent se contenter de leur seule importance matérielle. Les sciences aussi, dans la partie purement technique de leur exposition, se passent de tout secours littéraire. L'homme pourrait vivre en société, comme d'autres animaux, sans littérature et sans art; reconnaissons même que, sans littérature, il peut s'élever infiniment au-dessus des bêtes, étendre son empire sur la nature, dompter et façonner la matière par l'intelligence.

Plus le but que vise l'homme est pratique et utile, moins il songe et doit songer à l'ordre du beau. Je n'ai pas étudié l'espéranto; je crois bien volontiers que cette langue internationale est une invention très heureuse qui rendra de plus en plus faciles les relations des peuples mais, à tort ou à raison, je me figure qu'elle ne peut servir


qu'à proférer des choses immédiatement nécessaires, à traduire des idées toutes positives, autrement dit, qu'elle est sans usage esthétique, sans beauté dans la forme, et voilà pourquoi, lettré incorrigible, je ne suis point curieux de l'étudier. Car j'ai le culte, -religieux ou superstitieux, de l'art littéraire, qui, pour moi, commence au point où il ne suffit pas de dire une chose vraie ou réelle pour nous rendre attentifs et nous intéresser, mais où il faut la dire d'une certaine façon. Et cette heureuse nécessité s'impose à partir du moment où la chose n'a pas touteson évidence et tout son prix en soi, mais où elle emprunte une partie essentielle de sa force, de sa clarté, desa valeur à l'esprit ingénieux qui la formule.

Or, cet achèvement essentiel que la vérité doit au talent est précisément ce qui constitue le grief principal des contempteurs de l'art littéraire. La forme, disent-ils, emporte le fond dans votre rhétorique la réalité disparaît derrière un prestige trompeur. La sauce que vous. ajoutez au fait ou à l'idée, pour nous servir un plat agréable, escamote le solide, nous donne le change sur la chose même en lui substituant un jeu de l'esprit. Vos. rhéteurs répètent tous que, par une soigneuse recherche de l'expression, l'écrivain pénètre davantage au fond de sa pensée erreur et mensonge 1 il la dénature, il l'altère,, il la fausse. La vérité est figurée nue, parce qu'elle n'a. pas besoin de toilette elle est ou elle n'est pas.

Telles sont les raisons, si ce n'est pas faire trop d'honneur à la paresse que de lui prêter une doctrine, telles sont les raisons philosophiques d'écrire mal, ou, plus exactement, de mépriser, de négliger, de tenir pour


vain et frivole l'art d'écrire. Je me refuse à croire qu'une doctrine si subversive de toutes les antiques traditions finisse jamais par régner absolument et sans conteste mais il est trop certain qu'elle fait, de jour en jour, des progrès alarmants.

Le triste idéal serait réalisé par cet « état scientifique » du monde, dont l'humanité civilisée se rapproche assez, depuis un siècle, pour que des rêveurs le croient possible et pour que de mauvais philosophes l'espèrent. Alors l'esprit humain, sûr de toutes ses méthodes, accroîtrait sans tourment, sans angoisse, la somme de son savoir par une suite ininterrompue et rectiligne d'acquisitions constantes, régulières et certaines. Il n'y aurait plus personne pour trouver, avec Montaigne, avec Lessing, un plaisir plus noble et plus fin à la chasse qu'au butin et à la conquête. La métaphysique, la théologie, la religion, qui sont des recherches de la vérité, périraient naturellement, puisque la vérité serait découverte et que l'esprit nagerait en pleine certitude. La haute éloquence, celle qui plane dans une sphère d'idées supérieures aux intérêts du monde présent, n'aurait plus aucune raison d'être. L'art ne disparaîtrait peut-être pas tout entier on pourra continuer à jouir des représentations scéniques, pittoresques, narratives de la vie réelle; mais quand l'intelligence baignera dans la clarté, quels pourront être le sens et l'objet de la grande poésie lyrique ou de la musique sacrée, qui traduisent, l'une et l'autre, les aspirations infinies de l'âme ? Si l'histoire, si une certaine philosophie, si l'esthétique et la critique littéraire subsistent, ce sera au prix d'une révolution radicale qui changera leur fond avec leur forme. D'une manière générale, la matérialité du fait, de la chose réelle, comme la nécessité de l'ordre à suivre,


se substituera de plus en plus à l'idée, à la pensée, ainsi -qu'au libre exercice de l'esprit.

L'étrange acharnement que déploient certains géomètres, enragés de rigueur scientifique, fourvoyés dans les rentiers des lettres, à nous envier notre amusement intellectuel le plus délicat en voulant absolument soumettre au mécanisme d'une méthode inflexible la critique littéraire, aura enfin sa récompense si, un jour, nous per-dons dans ce charmant domaine la précieuse liberté de l'erreur.

L'histoire, dans l'antiquité classique, était sciemment une œuvre d'art; les historiens ne pouvaient ignorer la part prépondérante de leur génie inventif dans des récits presque pareils à ceux des poètes, où ils racontaient les faits en les pliant aux convenances de la composition littéraire, et où ils fabriquaient de toutes pièces les discours prêtés par eux aux héros du drame. Les modernes, très judicieusement, ont supprimé les discours fictifs, ils ont fait profession d'être de vrais historiens et des historiens vrais, ils se sont piqués d'une exactitude de plus en plus rigoureuse mais ils ne purent commencer à en mériter le renom qu'à partir du jour où ils renoncèrent à toute ingérence de la littérature et de la philosophie dans leur travail. Aussi longtemps que le narrateur coordonne les faits et que le penseur les explique, il est impossible qu'on nous les fasse voir tels qu'ils furent. L'histoire arrangée, c'est-à-dire dérangée, demeure soit une leçon politique et morale, soit une œuvre d'art. L'esprit est souverain dès qu'il entre dans l'oeuvre et se mêle d'y toucher, il prend la part du lion. C'est pour-quoi la science vraiment objective l'écarte net et réduit l'histoire aux purs documents, aux premières données, à


la matière brute. L'érudition la plus sèche suffit et mérite seule quelque confiance.

La défaveur croissante, le rapide discrédit de ce qu'on appelait jadis les belles-lettres n'est nulle part plus sensible que dans la réforme hâtive et confuse des études universitaires. Le zèle qui dévore les novateurs, c'est la proscription de la littérature, et, sur la place nettoyée, balayée, l'intronisation de la science. On a successivement chassé des lycées (et je ne dis pas qu'on ait toujours et sans réserve eu tort) les vers latins, le discours latin, le discours français proprement dit. La classe de rhétorique ne porte plus ce nom, devenu trop compromettant pour des élèves et pour des professeurs adonnés aux études sérieuses. L'art patient de penser, de composer et d'écrire cède la place à l'empressement fiévreux d'accumuler des connaissances réelles sur tous les sujets. A l'âge où les jeunes gens, ne pouvant avoir encore un savoir original, devraient faire de longues analyses et de courts essais littéraires, on leur offre, aux examens de licence, une espèce de prime en les encourageant beaucoup trop tôt à de prétendues recherches d'érudition qu'on nomme pédantesquement des thèses et qui ne sont, bien entendu, que des plagiats stériles, de pauvres compilations de seconde main. Le scribe que j'ai cité au début de cet article dit, dans sa mauvaise langue, une grande vérité: c'est que « le style est l'élément principal par quoi peut se constituer la personnalité d'un écrivain. » En bon français, la meilleure expression qu'ait reçue cette idée est la phrase célèbre de Buffon que les citations banales défigurent: « Le style est l'homme même, » ou, selon une variante, «de l'homme même, » à la différence des faits, des inventions, des dé-


La doctrine du renoncement littéraire et de l'activité collective tout entière vouée au service de la société, qui seule vit et subsiste, ne peut ni émouvoir, ni toucher, ni même intéresser personne dans l'immense multitude des morts vivants qui n'ont jamais songé qu'ils avaient peutêtre une âme capable de durer,et que le style, où l'écrivain met son empreinte et sa signature, est la forme la moins hypothétique de cette survie possible 1. Mais le petit nombre de ceux qui, sans peut-être avoir analysé la raison profonde d'écrire bien, tiennent instinctivement à bien écrire, éprouveront, à l'ouïe du scandaleux blasphème littéraire, la même horreur dont frémit la nature à l'idée de la mort totale.

Un style personnel est une création, au même titre que les ouvrages de l'art. Conseiller au véritable écrivain d'être indifférent à sa forme et d'écrire n'importe comment, pourvu que, sous l'à-peu-près de l'expression, l'on entende le sens tant bien que mal, c'est d'abord demander au peintre de faire la même estime de ses chefs1 Paul Bourget appelle la phrase écrite une « incarnation et demande t « L'esprit n'habite-t-il pas la phrase qu'il est parvenu à créer ? » Essais de psychologie contemporaine p. 168.

couvertes, matière de la science, qui, étant extérieurs à la personne, peuvent aisément lui être enlevés et attribués à autrui. Or, dans « l'état scientifique du monde, » les groupes sociaux garderaient seuls leur importance; les individus, pur néant, n'auraient d'autre soin ni d'autre ambition que de faire circuler par les véhicules les plus rapides leurs connaissances et leurs idées; serviteurs utiles et modestes de la communauté, ils se moqueraient bien d'écrire mal.


d'oeuvre et d'une vulgaire image chromolithographiée mais c'est bien pis encore: c'est mépriser la chose même, vérité idéale ou vérité réelle, qu'on exprime si imparfaitement, et voilà surtout ce qu'il importe de faire bien sentir à la raison rétive des sophistes nouveaux. Je ne trouve pas la moindre exagération dans la belle apologie que Buffon a faite du style et qu'une sagesse superficielle lui a reprochée: « Toutes les beautés intellectuelles qui se trouvent dans un beau style, tous les rapports dont il est composé sont autant de vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses que celles qui peuvent faire le fond du sujet. » Je comprends ce que dit Flaubert « Le style est à lui seul une manière absolue de voir les choses. » J'approuve Paul Bourget d'avoir égalé « la plénitude de bonheur intellectuel » que l'écrivain ressent d'un simple rapport de mots justes, au « bonheur que l'évidence procure aux mathématiciens. » Et, naïvement, je confirme ici tout ce que j'ai écrit ailleurs sur le plaisir, suffisant à enchanter ma vie, que, pour ma part, je goûte dans l'arrangement des mots.

Mais alors, vous n'êtes pas sérieux! La forme, ombre vaine, vous contente. Eternelle objection des réalistes On l'a cent fois réfutée. C'est donc qu'elle reparaît sans cesse. Il ne faut pas se lasser de la détruire. Toute analyse un peu pénétrante du fond et de la forme conclut à l'identité de ces deux choses. Un noble penseur a dit: « Le plus grand malheur qui puisse arriver au style, c'est de se faire admirer indépendamment de l'idée qu'il exprime 2. » Notre penseur peut se rassurer, car ce malheur ri arrive pas, réserve faite d'un cas excep1 Paradoxes et truismes d'un ancien doyen, p. 94, 97. Des réputations littéraires, t. I, p. XII; t. II, p. 404, etc. 2 Hello, L'homme, p. 13.


tionnel et bizarre dont il sera question tout à l'heure. En thèse générale et presque absolue, nul ne se met en frais de style pour ne rien dire. Si, au premier abord, vous prenez pour magnifique une phrase qui ne signifie rien, vous vous êtes trompé un second examen vous fera voir que l'or n'était que du clinquant. Jamais expression vraiment belle n'a revêtu le néant de la pensée. Ce qui a souvent causé l'erreur sur ce point, c'est qu'on a confondu avec des idées de néant celles qui ont l'inconvénient à la fois et le grand avantage d'être simples, communes, universelles. Tels sont les lieux communs de l'éloquence et de la poésie classiques sur la mort, sur le temps, sur l'amour, sur l'homme, etc. Ce sont les plus solides beautés de la littérature. Les génies originaux qui les repensent et les expriment à tour de rôle leur donnent une valeur immense en gravant avec force leur personnalité sur ce qui est, peur ainsi dire, la matière même de l'esprit humain et le thème éternel de l'art. A un certain âge on ne lit plus, on relit; on peut trouver alors une plus entière satisfaction non seulement du goût, mais de l'intelligence, dans une ode toute simple d'Horace que dans les raffinements exquis et subtils des poètes et des moralistes modernes. Voici une expérience qu'ont faite tous ceux qui donnent encore un peu d'attention à ce qu'ils pensent et un peu de soin à ce qu'ils écrivent. Votre phrase ne vous satisfait pas, en vain vous la recommencez vos efforts resteront impuissants jusqu'à ce que vous ayez découvert que ce n'est pas l'expression qui manque, c'est l'idée. Pensez mieux, pensez davantage soudain le mot viendra tout seul.

Les choses qui ont en soi un grand prix ou beaucoup d'intérêt ne se trouvent point dispensées par là d'être


bien dites; mais le public liseur a certaines curiosités, passagères ou durables, que les mauvais écrivains exploitent quand, négligemment et précipitamment, ils lui offrent tout ce qu'il demande. On est sûr de captiver les hommes en leur parlant de l'art de prolonger la vie, des révélations de l'autre monde et des merveilles inconnues quisont dans celui-ci, du spiritisme, de Louis XVII, du serpent de mer, etc., pour ne rien dire des appétits, toujours en éveil, de l'animal grossier que chacun porte en soi. Un livre sur les forces mystérieuses de la nature, paru il y a. quelques mois, est aussi mal fait que possible, sans art, sans. goût, sans soin, sans style, sans langue et sans grammaire il compte déjà plusieurs éditions et il continuera d'en avoir, jusqu'à ce que son succès tombe tout d'un coup, lorsque, de nouvelles hypothèses s'étant fait jour, on s'apercevra qu'il n'a aucune substance philosophique, aucun agrément littéraire, pour soutenir son néant scientifique. Qu'un vrai savant ou qu'un révélateur de mystères dédaigne de bien écrire, cela se comprend encore; mais n'est-ce pas une chose inouïe qu'un maître professionnel de l'art ait pu s'engager, dans la préface d'un de ses estimables ouvrages de rhétorique, à n'avoir aucun souci de la forme, et tenir cet engagement! La contradiction esttrop criante entre ses leçons, qui sont utiles, et le fâcheux exemple qu'il ne craint pas de donner. Ce n'est point, d'ailleurs, qu'il soit équitable de faire à son manuel un reproche d'être sans beauté littéraire; car un professeur même de l'art d'écrire a le droit de ne pas avoir de style, mais il a le devoir d'être correct.

1 « Je n'ai apporté dans l'exposition de ce travail et dans la facture demes phrases aucune prétention au style. » L'art d'icrire en vingt lepons. L'aveu est modeste, mais il est justifié.


Il faudrait, en critique scrupuleusement exacte, distinguer toujours le style de la langue, bien que l'usage confonde ces deux choses à tel point qu'on est peut-être autorisé par une si longue pratique à ne plus employer proprement ces termes.

Le style est personnel, unique dans chaque écrivain et infiniment divers entre eux tous; un style est la propriété exclusive de l'individu qui l'a créé. Mais la langue, ainsi que la grammaire, appartient si peu à l'écrivain que sa témérité paraît grande à tous les conservateurs ligués contre lui lorsqu'il ose y tenter le moindre changement. Son génie est à lui, disait Vinet d'un grand poète qui écrivait mal, mais la langue est à nous. » Boileau paraît admettre cette anomalie qu'un « auteur divin » puisse être, par ignorance ou par paresse, « un méchant écrivain, » et il établit cette règle souveraine:

Surtout qu'en vos écrits la langue révérée

Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.

Cependant la confusion persistante du style avec la correction littéraire n'est pas le pur et simple abus d'un langage impropre. Elle s'explique, elle se justifie. Observons d'abord que toute langue vivante change assez vite, et que la grammaire française elle-même s'est modifiée, quoique avec beaucoup plus de lenteur que le vocabulaire. Si des nouveautés s'introduisent dans ce domaine, reconnaissons qu'on exagère un peu en voulant qu'il soit absolument hors d'atteinte, inviolable et « sacré. » Mais qui tentera ces changements, qui surtout les consacrera, sinon les grands écrivains, les artistes et les génies inventeurs? Il faut donc, en premier lieu, faire


̃entrer, pour une certaine part, dans la notion du style ce qui constitue la langue proprement le glossaire et la syntaxe.

Considérons ensuite la méthode unique et constante de tous les apprentis, de tous les maîtres du talent littéraire elle consiste exclusivement à éviter toutes sortes de fautes. Car on n'enseigne pas l'art d'écrire; la seule chose que l'on peut enseigner, c'est l'art de ne pas écrire mal. Les poétiques, les rhétoriques, les grammaires ne .sont et ne peuvent être que négatives: comment seraientelles davantage ? Le génie inspire les beaux vers les traités de versification nous gardent des mauvais. Mais ce bien est inappréciable. L'absence de fautes n'est pas seulement un élément de la perfection; elle en est la condition première, indispensable; j'oserai même aller jusqu'à dire qu'elle suffit à en remplir toute l'idée, si je songe combien il est difficile et rare d'éviter les plus légères taches et quelle satisfaction solide et entière l'esprit reçoit d'un ouvrage sans défaut Les «affres du style» » ne sont évidemment que les affres de la correction.

Un grand philosophe a donné du style une définition qui en fait résider toute l'excellence dans sa perfection négative, et vraiment ce n'est point ce qu'on a écrit de plus impertinent sur ce sujet. Selon Descartes, quand le style est parfait, on ne le sent plus. Sa nature consiste donc à être insensible partout où il est présent, et à nous faire souffrir de son absence aux endroits où il manque. Comme la santé, c'est par la privation qu'il nous révèle son essence et son prix. Cette doctrine assez forte rappelle la célèbre comparaison que Winckelmann, historien de l'art grec, a faite de la beauté avec l'eau, qui, « puisée


à sa source, est d'autant plus pure qu'elle a moins de goût. » Le labeur est immense et l'étude infinie pour arriver à écrire bien en n'écrivant pas mal. Taine avait calculé que quinze ans sont nécessaires à ce travail mais le chiffre est insuffisant, arbitraire, et la vérité est qu'il y faut peiner toute sa vie.

Combien de conditions, difficiles à remplir une à une et presque impossibles à rassembler, une phrase sans. défaut n'exige-t-elle pas Propriété de chaque terme,, économie des mots, clarté du sens, choix des sons, nombre des syllabes. Celles de ces conditions qui peuvent sembler futiles ne le sont point. Il importe beaucoup, par exemple, sinon que l'oreille du lecteur soit charmée, au moins qu'elle ne soit surprise par rien qui la choque. Hiatus trop rudes, répétition de sons ou de mots trop saillants, mauvaises cadences, grappes des que enchevêtrés, cascades et ricochets des de, gauches reculades. devant le qui avec l'indicatif, et, pour fuir cet épouvantail, lourdes chutes dans le participe présent voilà tout ce que nous devons éviter à la fois, de peur que l'esprit distrait de son affaire par la souffrance de l'oreille ne perde de vue l'idée une seconde car ce n'est pas assez. que le sens soit clair, il faut qu'il soit d'abord aperçu. Exterminer de la phrase toute cacophonie n'est donc pas le souci frivole d'un joueur de flûte c'est un article important du programme intellectuel qui prescrit à l'écrivain de se faire lire sans obstacle et entendre du premier coup.

Si des vétilles suffisent pour compromettre aussi bien le profit sérieux de l'esprit que son agrément, que serace des énormités, je veux dire: les non-sens, les impropriétés, les répugnantes longueurs, les fastidieuses redites, les labyrinthes, les épaisses ténèbres, les images ridicules


et fausses, les barbarismes, les solécismes ? Un de ces auteurs gais dont la triste besogne est de dérider par des calembredaines les lecteurs de la grande presse politique écrivait hier à la première page de mon journal quotidien « Le roi Nechao II donna des ordres pour que le récit merveilleux de son envoyé soit mis par écrit. » J'approuve qu'on évite tant qu'on peut les désinences pédantesques de l'imparfait du subjonctif, et je tolère même qu'on les remplace quelquefois par l'emploi incorrect du présent mais quelle nécessité y avait-il ici de mettre soit au lieu de fût? De pareilles ignominies, chez un journaliste qui a fait ses classes élémentaires, ne sont pas seulement des crimes contre la langue, mais une corruption de la nature déchue on ne pousse pas si loin la nonchalance et l'insouciance sans qu'à un esprit inattentif et paresseux s'ajoute un cœur léger, une conscience lâche. C'est pourquoi le grand Vinet a dit sévèrement: « Le respect de la langue est presque de la morale. »

Deux sortes d'écrits, de contraires natures, exigent également une langue très soignée ceux des plaisantins et ceux des philosophes; les premiers parce qu'ils sont frivoles, et les seconds parce qu'ils sont sérieux; les uns comme les autres, parce qu'ils ne sont peut-être que des constructions de la fantaisie, d'élégants et fragiles châteaux de cartes. Il est nécessaire de bien écrire quand on pense gravement, car il convient que la forme soit digne de la pensée et il est décent aussi de bien écrire quand on s'amuse, car le style est à lui seul une chose « absolue, » comme dit Flaubert, qu'il peut être utile d'étudier en soi, et sa valeur substantielle compense ce qu'un jeu purement vain aurait de puéril.


Le philosophe Renouvier est un maître: il a des disciples. Ses disciples contesteront-ils que, si le fondateur du néo-criticisme avait exposé sa doctrine profonde avec une plus belle clarté littéraire, son influence n'y aurait rien perdu et sa gloire n'eût pu qu'y gagner?

Le conteur Armand Silvestre occupe dans la littérature française une place très inférieure, sans contredit; son comique est du plus bas étage, et par les matières qui sont l'objet de sa prédilection, et par l'absence de tout ce qui donne au rire la valeur d'un jugement intellectuel observation des mœurs, connaissance du cœur humain, morale, psychologie, vérité. Mais la critique s'est montrée un peu injuste pour ce pauvre diable, d'abord en le classant au dernier degré de l'échelle, lui qui n'est pas pire que beaucoup d'autres, qui est même moins mauvais que beaucoup d'autres, étant moralement aussi inoffensif que Rabelais; ensuite, en ne lui sachant aucun gré d'une qualité si rare et si précieuse qu'elle lui eût valu quelque indulgence si on en faisait la moindre estime aujourd'hui. Ce farceur, doublé d'un poète, écrit. Et c'est dans le contraste entre la correction académique de sa forme et l'impudeur naïve de ses inventions que son petit génie a trouvé une espèce assez neuve de plaisanterie. La tenue du style dans la licence des propos, le respect de la langue au milieu de toutes les irrévérences, les gravelures mêlées au bel équilibre des périodes, les fleurs artificielles du lyrisme et de la rhétorique classiques semées d'une main docte sur une couche odorante d'engrais animal: tout cela montre avec évidence que l'écrivain s'amuse à faire éclater un gros rire superficiel, qui, étant sans aucun élément sérieux, a l'innocente gaieté qu'ont toujours les bêtises du genre scatologique.

J'insiste un peu sur cet exemple bizarre, justement


parce qu'il contredit ce que j'ai avancé plus haut sur la valeur identique du fond et de la forme. Si j'étais un dialecticien habile et subtil, j'essaierais peut-être de faire voir que L'erreur du docteur Louffard, L'œil de tigre, Le mariage interrompu rentrent dans la règle générale j'aime mieux avouer que les contes de ce genre en sont le démenti et qu'Armand Silvestre est une exception, ainsi que les autres « beaux bailleurs de balivernes en matière de singes verts, » dont la façon est correcte et pure, l'étoffe nulle ou au-dessous de rien. Ces monstres littéraires sont les stylistes, c'est-à-dire des auteurs qui écrivent non point pour exprimer des idées chères à l'esprit, non pas même pour peindre des objets extérieurs avec une soumission entière à la réalité, mais pour faire admirer leur verbe ou leur palette. Tels avaient été, au dix-septième siècle, le seigneur de Balzac et son éloquence creuse, Voiture et l'école de la préciosité. Tels furent, au dix-neuvième, les frères Edmond et Jules de Goncourt, inventeurs de « l'écriture artiste. » Des curieux peuvent se plaire dans leur commerce et même en tirer quelques leçons d'art ou plutôt d'artifice mais les stylistes sont le contraire des grands écrivains ils ne sont pas simples, ils ne sont pas vrais, ils ne sont pas intéressants.

Les préceptes de style à forme négative sont les meilleurs, les plus clairs, les seuls sûrs.

Si vous prescrivez à votre disciple de n'être ni diffus, ni obscur, ni affecté, ni prolixe, ni sec, ni froid, ni terne, ni plat, ni languissant, vous lui donnerez des conseils parfaitement justes que personne ne contestera; mais si vous lui dites: « soyez simple, » il pourra vous demander


en quoi la simplicité consiste, avec quoi il ne faut pas la confondre, où finit le bon usage, où commencent l'excès et l'abus. Même lieu de douter et d'interroger, si vous lui prêchez le mouvement ou la couleur, car il y a un mouvement qui devient de l'agitation et une couleur qui est du gâchis.

Un de nos meilleurs critiques littéraires s'est amusé à écrire

« Tout cela est plaisant, ridicule, spirituel et charmant. Et vrai Quand les femmes s'éprennent de littérature, c'est généralement comme cela qu'elles la comprennent. Et après tout pourquoi non? L'essentiel est de sentir, et de quelle façon? Importet-il ? »

L'écrivain qui s'agite ainsi ne s'anime pas, à proprement parler, il se trémousse; ce n'est point de la vie qu'il a, c'est la fièvre. Pareillement, le marché aux images est une grande foire où un novice court le péril de se laisser séduire par des peintures aux couleurs criardes et rutilantes qui ne valent pas cher.

Oserez-vous recommander à votre élève d'écrire comme on parle ? Quelle imprudence Flaubert nous apprend que son ami Louis Bouilhet avait en abomination la fameuse règle de Stendhal:

« Il détestait cette maxime nouvelle, qu'il faut écrire comme on parle. En effet, le soin donné à un ouvrage, les longues recherches, le temps, les peines, ce qui autrefois était une recommandation est devenu un ridicule, tant on est supérieur à tout cela, tant on regorge de génie et de facilité 1 »

Il est bien vrai que notre grand Montaigne aimait un style « tel sur le papier qu'à la bouche. » Mais voulezvous voir où peut mener ce dangereux idéal quand l'écri-


vain qui se pique de le suivre n'est pas un artiste comme Montaigne ?

On dit dans la conversation sans choquer personne: -« Je ne sais pas le russe mais comme on voit bien, nonobstant cette lacune, que voilà qui est bien traduit. Les caractères ah voilà ils ne sont pas à se récrier d'admiration, les caractères » C'est ainsi qu'on parle, c'est ainsi que l'on cause. Oui, mais on n'écrit pas, on ne doit pas écrire ainsi.

Croirait-on que ce méchant caquet est du prince des critiques contemporains, depuis que Brunetière n'est plus, du très savoureux et substantiel Emile Faguet? J'admire ce maître, je lui dois beaucoup, et c'est pour moi un plaisir, en même temps qu'un devoir, de reconnaître ici mon obligation. Causeur spirituel, instructif, pétillant de traits, plein d'idées, plein de savoir, on ne se lasse pas de le fréquenter. Jamais je ne me suis ennuyé dans sa compagnie. Je l'admire donc et je l'aime. Mais j'ose lui reprocher d'écrire trop souvent comme on parle, c'est-à-dire avec autant de négligence que le bon x oncle » Sarcey, auquel on prête (on ne prête qu'aux riches) ce comble, peut-être légendaire, du langage débraillé, sans cravate, sans col, sans bas et sans culotte « Les bibliothèques publiques, oh! mon Dieu 1. Et puis vous savez, moi, les bibliothèques publiques, qu'elles s'arrangent comme elles veulent! »

Mon cher maître adore ce beau naturel. Il dit, à propos de je ne sais quel volume de Gyp « Quel bonheur 1 ce n'est pas écrit, ce n'est jamais écrit. » Cette boutade est l'abrégé vif et rapide de la doctrine antilittéraire que j'ai transcrite au début de cet article. La faveur incroyable


de la critique contemporaine pour de tels paradoxes est un scandale absolument nouveau dans l'histoire de la littérature. Car, si le sans-gêne du style est chose commune, assurément, chez les scribes quelconques, on n'avait pas coutume encore de voir des lettrés de la plusfine culture affecter l'allure de gamins, la casquette en arrière, les mains dans les poches, une grosse pipe à la bouche, et sifflant aux passants une chanson comme celle-ci

« Les poètes ont besoin d'être écoutés, parce qu'ils sont des femmes. Les femmes n'ont pas de besoin plus vif que d'être écoutées sans impatience et aussi longtemps qu'elles parlent, c'est-à-dire avec patience et aussi souvent qu'elles se répètent, c'est-à-dire avec une patience sans limites. L'injure qu'une femme ne pardonne jamais, c'est « Vous me l'avez déjà dit » et précisément, parce que c'est ce,qu'on a toujours à leur dire, c'est ce qu'elles ne permettent pas que jamais on fasse mine seulement de vouloir dire ou d'en avoir envie 1. »

L'auteur est de l'Académie française. Il morigène les mauvais écrivains et leur donne volontiers des leçons delangue et de style. Imprudence inconscience 1 Il faut mettre le poids d'un français exemplaire

Dans les corrections qu'aux autres on veut faire.

L'urgence'de dire les choses dont je viens de citer un échantillon était-elle donc si pressante que vous n'ayez pas eu le temps de les bien dire ? Votre pensée sur les poètes et sur les femmes serait peut-être une agréable et piquante vérité, si elle était vraiment exprimée, si vous aviez suivi la grande leçon de La Bruyère entre les différentes expressions qui peuvent rendre une de 1 La Revue du 1" janvier 1904.


nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne il faut la chercher jusqu'à ce qu'on l'ait trouvée.

Tout ce qui vaut la peine d'être dit mérite et exige d'être bien dit. Aucune jouissance intellectuelle n'est plus vive que celle qui nous ravit devant l'expression parfaite d'une idée, lors même qu'il s'agit de peu de chose quel déboire, quel dégoût, quand les esprits d'élite qui sont les héritiers de sept mille ans d'expérience humaine et qui pensent, expriment des idées de valeur d'une façon gauche, plate, maladroite, négligée, insuffisante ou ridicule

Les maîtres de grammaire nous enseignent à ne pas faire de fautes contre la langue. Les professeurs de littérature nous enseignent à ne pas faire de fautes contre le style. Les écrivains seuls nous apprennent à écrire. Il faut faire sa grammaire, faire sa rhétorique, et lire les bons auteurs. Eviter toutes sortes de fautes, assurément ce n'est pas avoir du génie; mais c'est avoir toutes les qualités qui sont l'inverse des défauts correspondants, et voilà pourquoi les préceptes négatifs, plus nets, plus absolus, plus sûrs que les préceptes positifs, en sont l'équivalent meilleur encore. Tout ce que le travail peut nous apprendre, c'est la correction: elle suffit, à condition qu'on entende par là, avec le soin de ne pas commettre de fautes contre les règles grammaticales, celui de n'en pas faire non plus contre les lois littéraires. Il y a des maladresses, des gaucheries, des lourdeurs, des longueurs, des obscurités, des affectations, qui sont bien moins vénielles que beaucoup de barbarismes, qui sont plus graves même que les solécismes.


Gresset, dans son discours à l'Académie française pour la réception de Suard, a eu raison de faire leur procès aux corrupteurs de la langue mais il a eu grand tort de le faire en un français déplorable

« L'abus que fait du langage la dépravation qui nous gagne retranche de jour en jour à la langue française beaucoup de mots et de façons de s'exprimer dont on ne peut plus se servir impunément; et les gens sensés, les gens vertueux seront bientôt réduits à ne plus pouvoir employer des termes du plus grand usage sans se voir arrêtés, interrompus, tournés en dérision, par l'abus misérable de mots, les pitoyables équivoques, si bêtement ingénieuses, les stupides allusions de ces demi-plaisants, de ces bouffons épais qui entendent grossièrement finesse à tout, et dont les plates gentillesses et la triste gaieté s'épanouissent dans la fange »

La phrase est correcte, en ce sens qu'elle ne contient ni termes barbares ni fautes de syntaxe mais, ô dieux et déesses de la littérature irrégulière ô Saint-Simon ô Sévigné ô Montaigne combien j'aimerais mieux défigurer le vocabulaire, violer toutes les règles classiques et scandaliser les grammairiens, que d'étaler cette prolixité ennuyeuse et d'assommer le monde sous cet amas d'adjectifs, d'adverbes, de substantifs et de mots inutiles 1 Et de nos jours un grand professeur, qui, lui, ne parlait pas pour ne rien dire, mais qui n'a jamais sacrifié aux grâces. (il se repose de ses âpres combats, rendons à sa mémoire honneur et justice !), s'exprime comme il suit, dans un de ses solides articles, massifs et pesants comme des lingots d'or:

« Entre toutes les qualités qui font le grand écrivain, il n'y 1 Cité par A. Darmesteter, D, la criation actuel! de mots nouveaux dans la langue française et des lois qui la régissent, page 34.


en a pas de plus rare, ni, dans quelque genre que ce soit, qui en fasse un représentant Plus éminent de ce genre, que celle qui consiste à dire constamment tout ce qu'on veut dire et à le dire précisément avec l'exacte portée, la résonnance, pour ainsi parler, et dans les termes qu'on l'a voulu dire. »

Ouf! si les hippopotames tenaient une plume, ce serait avec la même légèreté. La phrase est correcte encore mais ne vaudrait-il pas beaucoup mieux faire des solécismes et dire « Le roi ordonna que le voleur soit pendu, » que d'écrire ainsi ?

Ecrivons bien, dans le sens complet de ce mot. Parce qu'il y a eu de grands écrivains qui se sont moqués de la grammaire, n'ayons pas la sottise de croire que nous pouvons nous passer de ses leçons. Mais n'allons pas nous figurer non plus qu'il suffise d'être correct. Soyons français. La chose est en notre pouvoir, et c'est le devoir de tout homme de France, honnête, instruit et cultivé. Si les dieux veulent que nous ayons du génie aussi, « faisons notre devoir et laissons faire aux dieux. » PAUL STAPFER.


A la nuit, Daniel qui s'était mis martel en tête depuis midi pour comprendre la conduite de son oncle, passa une blouse par-dessus son gilet de laine et, son bouquet soigneusement emballé dans un cornet de papier, fila par les vergers jusqu'à la ligne du chemin de fer. Là, au lieu de suivre le sentier des vignes, il sauta dans le canal des eaux pluviales et s'engouffra dans le passage voûté qui débouche de l'autre côté du remblai, à la hauteur de la route cantonale. Après avoir pataugé un moment, il aperçut le ciel par la bouche du canal et, d'un bond, se trouva sur la chaussée, où il se mit à faire les cent pas. Il attendait sa Rosine.

Le calme était profond. Pas un souffle dans l'air. Pourtant le lac, noir, enténébré, déferlait à intervalles réguliers sur le sable fin des grèves. Sa plainte grave et contenue s'élevait, tantôt plus forte, tantôt étouffée. On 1 Pour les trois premières parties, voir les livraisons de juillet à septembre.

TANTE JOSETTE

QUATRIÈME PARTIE 4

ROMAN

VI


-eût dit la respiration inégale d'un dormeur aux prises avec le cauchemar.

Daniel écoutait, saisi malgré lui par la vague inquiétude que donne la nuit. Il serrait plus fort sous sa blouse le petit bouquet de violettes dont le parfum subtil montait comme une caresse et, les yeux au ciel, suivait, dans leur lente glissade à travers l'éther, les mystérieuses étoiles filantes. A mesure que le point d'or se détachait de la voûte sombre, il formulait vite un vœu, toujours le même: épouser sa Rosine avant la Noël.

Riez, gens sceptiques, cœurs froids qui ne vous souvenez plus de vos vingt ans! Notre amoureux, inconsciemment superstitieux comme tous ceux qui attendent beaucoup de l'avenir, cherchait à mettre le ciel de moitié dans ses projets. Ne dit-on pas chez les simples, les naïfs, que ces souhaits, faits avec foi et avant l'évanouissement complet de la traînée lumineuse, sont sûrement exaucés ?

Tout à coup, un pas pressé, mais lointain encore, résonna sur le gravier du chemin. Le cœur de Daniel battit plus fort. Etait-ce son amie ? Avec la ruse innée du paysan, il prit aussitôt une allure plus rapide, afin de dérouter les soupçons, au cas où ce ne serait pas elle. Mais bientôt il n'y eut plus de doute possible une forme svelte et fine se détacha sur le remblai crayeux. Rosine arrivait au rendez-vous que son amoureux avait sollicité par la voie de la glycine.

Daniel, fou de joie, feignit néanmoins de ne pas la reconnaître et, sans tourner la tête, passa à longues enjambées au bord opposé de la chaussée.

Oui, oui, va seulement et bon voyage 1 lança la jeune fille en riant.

Daniel fit volte-face. D'un bond il fut près d'elle.


Sans un mot il la saisit dans ses bras, appuya ses lèvres sur celles de Rosine en un long, long baiser. Enfin, il la laissa aller.

Tu m'as fait peur, dit-elle en rajustant sur sa tête le petit châle que les effusions de Daniel avaient dérangé. Allons donc! tu savais bien que c'était moi. Quel bon bec, hein ?. Tu es rudement gentille d'être venue.

J'ai hésité longtemps, Daniel. Je tremblais qu'on ne nous vît ensemble.

Qu'est-ce que cela peut faire? Ne sommes-nous pas fiancés ?.

Oui, mais. sais-tu ce qui m'a décidée ? Je te le donne en mille, devine.

Comment veux-tu que je le sache? Je n'entends rien aux devinettes, moi, tu le sais bien. Dis vite, ne me fais pas languir.

C'est ton oncle Voumard.

Hein, mon oncle Jonas ?

Lui-même, écoute.

Et la jeune fille fit le récit de sa rencontre du matin. Elle redit avec une grande joie et sans y rien changer les dernières paroles de Jonas, paroles qu'elle savait par cœur, tant elle les avait répétées tout le long du jour.

Ah je comprends maintenant pourquoi il m'a donné des fleurs pour toi. Tiens, les voilà, j'oubliais de te les remettre. Mais qui peut l'avoir fait virer casaque, après la façon dont il m'avait arrangé, l'autre soir? D'habitude, quand il a quelque chose dans la tête, il ne l'a pas aux pieds. Je m'y perds. Faut croire que tu as fait sa conquête. Enfin, l'essentiel est de l'avoir pour nous.


Rosine respira longuement la douce senteur de ces fleurs qui venaient à elle en messagères de paix et d'espoir elle les pressa sur sa bouche, puis les accrocha, non sans un brin de coquetterie, à son corsage ferme et rond.

Ils marchaient côte à côte. Insensiblement, Daniel s'enhardissant avaij enlacé la taille de Rosine et la tenait étroitement serrée contre lui. Un petit frisson le secouait tout entier lorsque les cheveux follets de sa compagne venaient à effleurer sa joue, et il fermait les yeux, délicieusement remué.

Tu as froid, Daniel, disait-elle innocemment. Je te sens frissonner. Veux-tu que nous rentrions?. Non, non, je n'ai pas froid, je t'assure. Ne t'inquiète pas, ma Rosine. Tu n'as pas changé d'idée, n'est-ce pas, depuis l'autre jour?. Pour moi, tu sais, c'est à la vie et à la mort. Je me suis juré de t'avoir pour femme. Dis-moi encore que tu le veux aussi. J'ai besoin de te l'entendre dire. Si tu savais comme cette pensée me donne du courage!

Oui, oui, Daniel, tu peux compter sur moi. Je te l'ai dit une fois, c'est pour toujours.

Ma Rosine! murmurait-il à son oreille avec une tendresse infinie, ma Rosine 1

Et son bras serrait plus fort la taille souple qui ployait tout en résistant.

Pas si fort, Daniel, ne me serre pas si fort. Ils se taisaient maintenant. Inhabiles et trop simples tous deux pour se retourner dans les subtilités de l'analyse psychologique, ils se contentaient d'êtré heureux, mais heureux au point que les paroles leur semblaient impuissantes à rendre ce qu'ils éprouvaient. Leurs deux cœurs se parlaient dans le silence de la nuit, leurs mains


s'unissaient en de longues étreintes infiniment douces. Appuyés l'un sur l'autre, ils cheminaient lentement, lui gauche et tout raide, cherchant à régler son pas sur celui de son amie et n'y parvenant pas toujours. Soudain, sur le chemin du haut, une voix grave et profonde s'éleva dans le calme apaisant du soir. Les amoureux s'arrêtèrent, retenant leur souffle.

C'est le Charles au justicier, dit Rosine, je reconnais sa voix comme il chante bien

Ecoute, dit Daniel, un doigt en l'air.

Les paroles leur arrivaient très distinctes. C'était une de ces romances banales, d'un sentimentalisme un peu vieillot, comme il s'en chante encore aux noces et aux baptêmes de nos villages, quand le vin a délié les langues et rafraîchi les mémoires:

La voix se tut. Un écho des falaises redit en decrescendo les derniers mots de la chanson, puis le susurrement des vaguelettes sur le sable de la grève redevint distinct, avec des modulations plus plaintives, de brusques sursauts, comme des sanglots.

Oui j'ai connu l'ineffable mystère,

Le doux émoi de l'amour partagé

Mais maintenant je souffre, solitaire,

Je n'ai plus rien en mon cœur ravagé.

Pourquoi pleurer? Le mieux est de se taire.

Ma plaie est là, rien ne la peut fermer.

Souffrir, hélas! c'est la loi sur la terre

Pour le cœur froid qui ne sait plus aimer.

Ah gardez bien, vous dont l'âme est candide

Le rêve pur, à vingt ans caressé 1

Aimez encor quand la première ride

Aura terni les charmes du passé.


Daniel fit effort pour secouer l'engourdissement qui le gagnait:

Qué oui, Rosine, qu'on veut bien s'aimer, les deux, et toujours, n'est-ce pas? quand même on aurait des rides comme une rainette en mars. Vois-tu, je ne me suis senti vraiment un homme que le jour où tu m'as promis d'être ma femme. Avant, je n'étais qu'un enfant, un propre à rien. A présent, j'ai là quelque chose qui me rend tellement heureux, que par moments ça m'étouffe. Tiens, Rosine, il faut que ça sorte, j'ai le cœur trop plein; laisse-moi crier ma joie, sans ça je crois bien ̃que je veux éclater.

Et le brave garçon, mettant ses deux mains en portevoix devant sa bouche, jeta vers le lac un tel cri, une telle huchée, qu'on dut l'entendre jusqu'à Estavayer. En ce moment, la tante Josette fermait soigneusement son volet. Quand ce cri retentit, elle enfonça le crochet dans sa crémaillère en disant

Encore un de ces soûlons qui rentre avec sa créchée. Ah misère! où allons-nous?.

Si elle avait su quel « soûlon » criait ainsi son bonheur aux échos des falaises, la bonne femme eût fait d'autres réflexions plus amères encore.

Crois-tu, continua Daniel quand sa huchée se fut éteinte dans le lointain noir du lac, crois-tu que j'aurais jamais osé manigancer le tour que j'ai joué à ma mère et aux Bertaux, si ce n'avait pas été pour t'avoir?. J'en tremble encore, rien que d'y penser. Si tu avais vu les yeux que la Félicie me plantait quand je suis parti après leur avoir dit que nous étions promis. C'est-y Dieu bien possible de mettre tant de rage dans deux prunelles Ah la vilaine bête, pouah Et dire que ma mère


ne démord pas de son idée de me la faire épouser Plutôt me jeter au lac

Tais-toi, Daniel, tu ne dois pas parler ainsi. Ce n'est pas bien. Comment peux-tu en vouloir à Félicie Bertaux de t'aimer? Elle est plutôt à plaindre. Et puis,. vois-tu, c'est assez compréhensible qu'elle ait ressenti quelque colère en voyant crouler tous ses projets. Metstoi à sa place, Daniel. J'en aurais fait tout autant, moi qui te parle.

Jamais de la vie Tu es la pâte du bon Dieu, toi, je le sais bien. Ce qui le prouve, c'est que tu prends la. défense de cette enjôleuse de garçons. Va, je sais mieux que toi ce que vous valez l'une et l'autre. Tu auras beau me gronder, je répète ce que j'ai dit: plutôt que d'épouser cette pimbêche-là, j'aimerais mieux faire un trou au lac.

Tranquillise-toi, mon Daniel, répliqua Rosine en riant, ce n'est pas moi qui te demanderai jamais ce sacrifice. Même, pour te prouver que je ne suis pas meilleure qu'une autre, si tu veux me faire un grand plaisir,. nous ne reparlerons plus jamais de Félicie.

D'accord, ma Rosine, d'accord. A propos, je vais demain à la côte avec mon oncle. Tu penseras un peu à moi, dis ?

A la côte? tu vas à la côte? s'écria la jeune fille effrayée. Ah! mon Dieu, prends garde, Daniel; tu sais, ton père. Oh! promets-moi d'être bien prudent. Pense à moi, qui ne serai pas tranquille avant de te savoir de retour.

Daniel fut doucement chatouillé par ces craintes. Il mesurait à la vivacité de l'angoisse combien il était. aimé et savourait intérieurement la nouveauté de cette.


sensation. C'est si bon, bien qu'atrocement égoïste, de sentir quelqu'un trembler pour soi

N'est-ce pas, insistait Rosine, que tu veux toimême penser à moi en ne t'exposant pas? Les malheurs sont vite arrivés, là haut. Oh! cette côte, où j'ai eu tant de joie quand j'étais petite, je l'aime moins maintenant que je sais qu'elle pourrait te faire du mal.

En disant ces mots, elle se serrait, tremblante, contre Daniel, se blottissait dans ses bras avec tant d'affection qu'il en fut profondément ému. Il la baisa sur les cheveux

Va, sois tranquille, ma petite Rosine j'ai autant que toi intérêt à être prudent. Est-ce que tu crois que je voudrais m'exposer, là-haut, quand je sentirais que tu trembles ici? Non, va, je t'aime trop pour cela. D'ailleurs, ajouta-t-il en riant, ce ne serait guère le moyen d'avancer nos affaires que d'aller me faire écharper à la montagne. Et tu sais, j'ai mis sous mon bonnet que tu serais à moi avant la Noël.

Tout en se promenant et en devisant, ils avaient fait le tour du village et se trouvaient maintenant à quelques pas de la maison du père Grosclaude. Un dernier baiser, un dernier serrement de mains, puis Rosine regagna sa chambrette. Le Pattet, comme de coutume, devait être à la pinte du bas du village. Daniel resta encore un moment, écoutant les bruits de l'intérieur, puis il s'en alla. Rentré chez lui, il fut longtemps avant de s'endormir. Il avait beau fermer les yeux pour appeler le sommeil, la vision intérieure n'en devenait que plus nette, plus évocatrice. Il se revoyait là-bas, sur le chemin, puis sous les marronniers de l'avenue, avec, à son côté, celle qu'il aimait follement, éperdument. Il croyait


sentir encore sa taille flexible et nerveuse onduler sous sa main; de vagues effluves, un arôme de violettes le grisaient, l'enveloppaient d'une atmosphère troublante et empêchaient le sommeil de descendre sur son front fiévreux.

Peu à peu, cependant, son sang reprit un cours plus normal, l'évocation se fit moins lumineuse, les contours s'estompèrent dans une brume de rêve et, après un rappel instinctif, suggestion inconsciente, au devoir du lendemain, il franchit le seuil mystérieux qui sépare la réalité de cette sorte d'au-delà qu'est déjà le sommeil.

VII

Le lendemain, à l'aube, Daniel était sur pied. Sans bruit, afin de ne pas réveiller sa mère, il se rendit à la fontaine qui glougloutait doucement et plongea avec délice son visage dans l'eau fraîche du bassin. Cette toilette sommaire terminée, il prit le bissac où la tante Josette avait préparé les vivres de la journée et se mit en route en envoyant là-bas, vers la petite maison à la glycine, une pensée attendrie.

Le jour commençait à poindre, un jour glauque et terne qui tombait du voile de brume comme d'un globe de verre dépoli. Par-ci, par-là, vers le zénith, on apercevait, en de subites déchirures des nues, des lambeaux de ciel intensément bleus. Cela promettait une belle journée quand le brouillard serait levé.

Jonas Voumard était sur le seuil de sa porte, attendant son neveu.

Ben te vègne! fit-il en lui secouant vigoureusement la main. Viens vite prendre le café il est fait déjà depuis un moment.


En arrivant dans la cuisine, l'oncle alla prendre dans les cendres du foyer une de ces anciennes cafetières en fer battu, à trois jambes et à couvercle de laiton, et versa le café bouillant dans d'énormes bols de terre rouge. Puis ils s'attablèrent et dépêchèrent leur frugal déjeuner. Jonas ne mettait pas moins d'entrain à table qu'au travail. Il mangeait calmement, posément, de ses trentedeux dents, et à le voir actionner ces formidables meules, on comprenait que si Samson tirait sa force de sa chevelure, Jonas, lui, tirait la sienne de son estomac. Daniel était déjà debout, prêt à partir, que Jonas engloutissait toujours, chargeant sa tasse de morceaux de pain et y versant à gros bouillons le café et le lait crémeux. Tu n'as pas mangé, mon garçon, tu vis d'amour et d'eau fraîche, disait le géant en se coupant pour la cinquième fois un chanteau de pain à sustenter le mendiant le plus affamé, il faut manger, vois-tu. L'amour, c'est bon pour le dimanche quand on n'a rien d'autre à faire, mais la semaine, alors qu'on a devant soi une forte journée, il faut du plus solide.

Quand il eut mis à sec pot et cafetière, il se leva en faisant claquer sa langue.

Là, dit-il, voilà qui est fait et bien fait. M'est avis que la grosse pesse de la Crête de fer n'a qu'à se bien tenir.

Et il resserra d'un cran la ceinture de cuir qu'il avait débouclée pour déjeuner.

Un moment après tous deux gravissaient le chemin qui devait les conduire à la côte. Leur pas était lent, allongé, comme celui des montagnards qui savent que le but est loin et qu'il faut ménager ses forces. Longtemps ils marchèrent en silence. L'humide grisaille dont ils étaient entourés semblait déteindre sur leur humeur. L'oncle


faisait ronfler sa pipe. A mesure qu'ils montaient, l'air devenait plus frais, plus vif: le voisinage de la montagne se faisait sentir.

Atchi voilà que je m'enrhume fit Jonas en reniflant avec force. Je me réjouis d'être au-dessus de ces sacrées molles*. Dire que là-haut, il doit faire le plus beau temps du monde, tandis qu'ici nous pataugeons dans les nuages 1.

L'éternuement n'eut pas d'écho. La brume était si dense, si compacte à cette hauteur, qu'il éclata avec un son mat et sourd, puis s'éteignit brusquement, sans répercussion. On ne voyait pas à dix pas devant soi. Peu à peu cependant une clarté jaunâtre filtra des couches supérieures un mouvement très accentué d'est en ouest se dessina dans la masse vaporeuse, et bientôt la percée se fit dans le bleu. Encore quelques lourdes buées d'arrièregarde à traverser et c'en fut fait du gris, du froid et de l'humidité. Là-haut, contraste saisissant, tout était paix, lumière et chaleur. Les deux hommes, en nage, déposèrent leurs outils et s'assirent sur les blocs de pierre moussus qui bordaient le sentier.

Hein dit l'oncle avec un mouvement de la tête vers le bas, qu'est-ce que je t'ai dit ?.

Le tableau était vraiment de ceux qui ne s'oublient pas. Au nord, au sud, partout, rien qu'une mer de brouillard, immense, houleuse, dont les derniers « moutons » venaient battre le talus du chemin. Ici, des vallées pleines d'ombre noire se creusaient, béantes, dans la couche nébuleuse, et des coulées de brume en pleine lumière se précipitaient dans ces gouffres sombres, attirées par une aspiration titanesque du fond; là, des nuées cuivrées, de vrais cumulus hauts et compacts comme des rocs, se dressaient 1 Brouillard.


dans la houle, et les vagues moutonnées accouraient à l'assaut, les escaladaient dans un immense rejaillissement de ressac pour s'éparpiller tout autour en nappes échevelées, floconneuses ou déchiquetées. Et toute la masse ondoyait, se balançait en un mouvement indicible de roulis, montait pour redescendre en une longue oscillation fascinante et vertigineuse, tandis que là-bas, à l'extrême bord de l'horizon, les Alpes immobiles s'estompaient à travers un voile rose frangé d'orange, et jetaient sur le fond ouateux et céruléen du dernier plan les taches livides de leurs champs de neige. De cet océan de rêve, poignant de majesté et de silence, montait, doux et tranquille dans le bleu violacé de l'éther, un beau soleil d'avril. C'était grandiose et saisissant.

Voilà qui dédomnage de bien des peines, murmura Jonas en reprenant son chargement.

Ils se remirent en route, tout ragaillardis. La Crête de fer était tout proche. Pendant la montée, Jonas avait ruminé le petit discours qu'il comptait tenir à son neveu, le moment venu. Quand ils eurent fait quelques pas, une hépatique fraîche éclose parmi des feuilles de coudrier lui fournit son entrée en matière

Eh bien, Daniel, as-tu remis mes fleurs à leur adresse ?

Oui, oncle, et on vous remercie beaucoup, pour les violettes d'abord, et puis pour ce que vous avez dit, à la Rosine, à la Fin des Râpes.

Bah bah n'en parlons pas. Ou plutôt si, parlonsen, mais pour autre chose que pour me remercier. Je voudrais entendre de ta bouche ce qui s'est passé dimanche dernier chez l'ancien du Cerisier. Il m'est revenu que tu te serais conduit comme un malaboché à leur table. On t'y tiendrait pour aussi peu poli qu'un bâton de poulailler,


et patati et patata. C'est la Félicie qui colporte cette histoire par la paroisse. Elle doit avoir une terrible colère contre toi, à en juger par les termes qu'elle emploie. Que lui as-tu fait ?. C'est un point sur lequel je voudrais être au net. Puis il en est un autre ta mère me paraît aussi très montée. T'es-tu expliqué avec elle au sujet de ton mariage ? Tu vois que tu as du pain sur la planche. Aussi bien, en avant et ne me cache rien. Tu sais à quoi t'en tenir en ce qui me concerne. J'ai changé d'avis sur bien des points depuis notre dernière conversation. Je l'ai dit à la Rosine, je n'en reparlerai pas. Mais si tu veux que je te donne un coup de main, il s'agit de pas me faire prendre des vessies pour des lanternes. Donc, dis-moi un peu ce qu'il en est avec ces femmes.

Daniel ne se fit pas prier. Il narra par le menu sa journée du dimanche des Rameaux la joie sùspecte de sa mère, la ruse de l'invitation concertée d'avance avec la Félicie, le dîner, les roueries des trois femmes, l'attitude inqualifiable de l'ancien, auquel sa digne fille devait avoir fait croire qu'elle et Daniel étaient d'accord, et enfin le coup de théâtre de l'annonce de ses fiançailles. Daniel,. mis en belle humeur, racontait avec verve, mimait l'ancien aiguisant son coutelas, Félicie se mangeant les ongles de rage, l'ahurissement de l'ancienne et enfin la raideur de tous dans les adieux.

Le bon Jonas riait de toute sa large face et se tenait les flancs des deux mains

Ah! ah! les estoclets, les têtes de pipe! gober pareillement la pilule! Parbleu, je comprends la colère de la Félicie: s'escormancher à confectionner des cygnes et des pigeons avec des serviettes, et tout cela pour des prunes l Ma foi, il lui faudrait, à c'te fille, une dose un peu forte


de charité pour s'en aller chanter tes louanges après cela! Ce qu'elle doit te bénir!

A qui la faute, oncle? Je n'ai rien à me reprocher à son égard, si ce n'est d'avoir accepté de dîner chez eux. Je ne lui ai jamais fait un doigt de cour. Par ainsi, j'ai la conscience tranquille. Elle a voulu manigancer en dessous, faire la taupe, si elle a eu sur le nez, c'est bien son dam.

Oh! d'accord, mon garçon. Elle n'a que ce qu'elle mérite, la Félicie à l'ancien. Si toutes ces coureuses de mari recevaient leur sac, comme celle-ci, elles laisseraient en paix nos culottes. Mais ce n'est pas le tout des choux, comme dit le proverbe, faut du lard pour les cuire: te voilà decpillé de cette guigne pendue à tes chausses. C'est déjà un bon pas de fait. Pourtant ce n'est pas l'essentiel. Que dit ta mère de tout cela?. Elle joue à la victime, si je l'ai bien comprise.

Ah! tenez, fit Daniel redevenant subitement sérieux, la mère, voilà ce qui me tourmente. Je me demande toujours « Aurai-je le courage de passer outre si elle ne veut pas entendre raison ? » J'ai l'impression que ça me portera malheur. Dites, oncle, que feriez-vous à ma place ?.

Diantre! c'est une question à laquelle il n'est pas aisé de répondre au débotté. Ce que je ferais, hem! hem! attends-voir. Eh bien, écoute. D'abord, expliquetoi sur ce point: si tu te maries, où iras-tu loger? Resteras-tu à la Roseraie?

Oui, sans doute, où irais-je? J'ai bien tout combiné: je ferai percer une fenêtre à l'est, agrandir celle du coin et boiser la chambre à serrer. Avec la grande du milieu et le cabinet, cela me fera un appartement de trois


pièces. C'est plus que suffisant. La mère gardera le logement actuel.

Bien! voilà qui n'est pas sot, comme arrangement. C'est moi qui ferai ta menuiserie, ce sera mon cadeau de noces. A présent, reprenons ta question. Voici ce que je ferais si j'étais à ta place: je me garderais comme du feu de rien brusquer. Tu sais, « patience et longueur de temps. » Les femmes de la trempe de ta mère, c'est comme les chats, faut pas les prendre à rebrousse-poil. Elles se rebiffent et, après, va te promener, on n'en peut plus rien tirer. Donc, de la douceur. Prie, supplie même, s'il le faut. S'il t'en coûte un peu, dis-toi que c'est devant ta mère que tu plies l'échine. Et quand tu auras fait tout cela, tout, tu m'entends bien, alors je crois pouvoir te parler cette fois au nom de ton père qui nous écoute, je te dirai « Daniel Voumard, hardi va de l'avant. » Et je serai à ton côté, parce qu'alors la justice, la loyauté et l'honneur seront dans ton jeu. Tu auras fait ton devoir, et le devoir, je ne connais que ça. Il serait difficile de rendre la gravité avec laquelle l'oncle Jonas avait prononcé cette sentence. Pendant qu'il parlait, sa haute taille s'était redressée, ses yeux bien ouverts brillaient d'intelligence et toute sa personne disait l'énergie, la résolution. En l'écoutant, Daniel eut l'impression nette, précise, qu'une minute solennelle et qui compterait en sa vie venait de tomber dans l'éternité.

Les deux compagnons étaient arrivés à la Crête de fer. Ils n'eurent pas de peine à découvrir la vieille pesse dont avait parlé Jonas. Daniel la connaissait mieux que personne pour y avoir déniché des pies au temps où il usait des fonds de culotte sur les bancs de l'école. Scie et haches entrèrent en danse, et quelques heures après


l'énorme tronc, pleurant des larmes de résine, gisait, nu, dépouillé, sur le flanc de la montagne.

Le brouillard se leva peu avant midi. Ce fut comme une déchirure subite sous la poussée des couches inférieures. Les lambeaux du voile traînèrent encore longtemps accrochés en longues draperies aux cimes des sapins, puis ils s'évanouirent, absorbés par l'air sec des hauteurs. A travers les derniers flocons ouateux Daniel aperçut soudain la nappe plombée du lac, et là-bas, sur le bord, parmi le vert des prairies et des vergers, le village, la vaste toiture de la Roseraie et plus à gauche la petite tache brune de la masure du père Grosclaude. A cette vue quelque chose remua en lui.

« Que fait ma bonne Rosine? pensa-t-il tout ému. Sans doute qu'à cette heure elle a les yeux fixés sur la côte. Qu'il me tarde de la revoir! »

Si Daniel avait pu prévoir ce qui se passait à cet instant même sur la grève ensoleillée, il n'eût certes pas désiré si ardemment le moment du retour.

Vers quatre heures, les derniers billots filaient comme des flèches le long du châble.

Voilà, ça y est, la journée est finie! dit Jonas, que la sueur rendait luisant comme un bronze poli. Si tu n'y vois pas d'inconvénient, nous allons casser une croûte et nous humecter la garguette avant de redescendre. Je sonne creux comme la caisse communale avant la perception des impôts.

Jonas, en homme prudent, avait prévu le cas où la besogne les retiendrait tard sur les hauteurs. Il sortit de son bissac d'abord un quartier de salé, de ce beursi dont nos campagnes ont la spécialité, puis une tomme faite à point et de taille respectable, enfin une miche de pain de seigle aux craquelures appétissantes. Il déballa égale-


ment un tonnelet mince et allongé près duquel il avait fait déjà de fréquents pèlerinages au cours du jour. Ce fut le tonnelet qui subit le premier assaut.

J'ai transpiré si fort aujourd'hui que, si je ne mets pas un peu de liquide dans mon cuveau, je vais tomber en douves. C'est tout de même rudement bon que le repos après le travail, fit Jonas en s'étendant voluptueusement sur les aiguilles de sapin de l'orée.

Par delà les crêtes chenues le soleil descendait, énorme et tout rouge. Ses rayons obliques coulaient à travers les branches grêles des épicéas, se faufilaient entre les troncs, et détachaient sur le fond sombre des vieilles souches moussues de délicates fougères aux palmes gracieusement retombantes. Personne n'aurait dit, à les voir si vertes, si fraîches, que l'hiver, quasi sibérien à cette altitude, les avait tenues des mois courbées sous le poids écrasant de ses neiges compactes. Le sous-bois rutilait de flamboiements de fournaise; les deux hommes qui mangeaient en silence en étaient comme embrasés.

Quand le tonnelet fut vidé de sa dernière goutte et le salé réduit à un os que Jonas n'avait pu croquer, ils se mirent en route, un peu fourbus et raidis. Des soufflées de joran tombaient des hauteurs et séchaient la sueur sur leur front. Ni l'un ni l'autre ne parlèrent durant la descente, le poids de la journée leur pesait aux épaules. Au moment où ils débouchaient sur l'esplanade des Roches, Daniel, qui précédait son compagnon de quelques pas, lui fit remarquer un singulier rassemblement sur la grève, à la hauteur de la Pierre-Noire. Il y avait bien là une trentaine de personnes en cercle autour d'un objet étendu sur le sable, mais que de là-haut on ne pouvait distinguer. D'autres, des femmes surtout, descendaient en courant rejoindre l'attroupement.


Il y a du diable là-bas, fit à mi-voix Jonas qui s'abritait les yeux de la main pour mieux voir. C'est vers la cahute au bateau du Pattet. Gage qu'il aura fait quelque bon coup de filet. N'y a de chance que pour la canaille. soit dit sans vouloir t'offenser, qué toi, Daniel! fit-il vivement en voyant la rougeur subite du jeune homme. Tiens, si tu n'as pas les jambes trop rentrées dans le ventre, nous allons déposer nos outils chez moi et filer jusqu'au lac voir ce qui se passe.

A l'instant où leur silhouette parut au bord des rochers de la falaise, un gamin les signala

Voilà le Daniel à la Josette 1

A ce cri, tous se retournèrent et ce mouvement permit aux deux hommes de s'assurer que c'était en effet le bateau du Pattet qui formait le centre de l'attroupement. Je crois que vous aviez raison, oncle, dit Daniel, c'est bien du père Groselaude qu'il s'agit.

Sa voix tremblait légèrement il lui semblait que l'avertissement du gamin le visait spécialement et qu'à son nom, l'attitude des curieux avait pris quelque chose de gêné, de gouailleur. En quelques sauts il franchit les terrasses rocheuses qui le séparaient de la plage. A son approche, les rangs s'ouvrirent, comme si on l'attendait. D'abord il ne distingua que le bordage gris sale et tout rongé du vieux bateau, les rames en croix et la servante où pendait un paquet de filets. Nerveux, angoissé, Daniel fit le tour de la proue engravée et aperçut alors un corps dont l'une des jambes était accrochée par le bas du pantalon au tolet du bachot. Il n'eut pas de peine à reconnaître le père de Rosine. Le malheureux ne donnait plus signe de vie et sa position disait assez que personne n'avait osé s'assurer si vraiment tout secours était inutile. Daniel, indigné, voulut décrocher le pantalon du tolet.


N'y touchez pas 1 cria-t-on autour de lui, la justice va venir. D'ailleurs, ne voyez-vous pas qu'il est plus que mort?.

Daniel ne s'en approcha pas moins du corps et dut alors se rendre à l'évidence le Pattet était en effet bien mort. Il gisait là, étendu sur la face, les reins courbés. par la traction de cette jambe restée en l'air, le torse légèrement tordu dans un effort que la mort avait immobilisé. Une de ses épaules avec le bras et toute la partie gauche de la tête plongeait dans l'eau trouble du petit havre qui servait d'abri au bateau contre les vagues du large. Le reste du visage, bien qu'émergeant, disparaissait sous le limon; seul son gros cou velu et bouffi saillait du col trop serré de la chemise en un bourrelet violacé et tout tavelé. Le vieux pêcheur n'avait pas été vaincu sans lutte par l'asphyxie, c'était visible. La main restée libre avait labouré le sable dans son rayon, cherchant un point d'appui qui lui avait fait défaut. Dans les derniers spasmes, elle avait réussi à saisir l'extrémité de la rame et s'y était cramponnée avec tant de force que les ongles saignaient, retournés.

Daniel, courbé sur le bord du chenal, lisait comme dans un livre les péripéties du drame. Ç'avait dû être terrible! La mort devait remonter à plusieurs heures, car le corps, de cette raideur qui ne trompe pas, suivait d'un seul bloc tous les mouvements que la houle imprimait au bateau. Quand venait une vague plus forte, l'arrière se soulevait, virait, et la tête du noyé plongeait plus profond dans l'eau verdâtre, pour ressortir l'intant d'après, et à chaque plongeon, les cheveux poivre et sel se dressaient, puis se recouchaient en laissant fuir le trop d'eau qui les imbibait.

Daniel regardait.


A la vue de cette loque humaine, il sentait quelque chose d'inconnu, de mauvais, bouillonner en lui, s'épancher en une lave corrosive dont la morsure déformait sa vision comme un fer brûlant la honte passait sur son amour, et il avait conscience qu'en ce moment s'accomplissait en lui une œuvre d'avilissement. Ah on n'est pas impunément le descendant d'une race aux principes austères et rigides. Mais la présence du misérable ballotté par le flot l'empêchait de réagir. Malgré lui, il voyait flamboyer en lettres de feu cette parole terrible qu'il avait apprise jadis au catéchisme sans y comprendre grand'chose et que son oncle, il s'en souvenait à cette heure, lui avait répétée « Je punirai les iniquités des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération. » Est-ce que ses enfants, à lui, devraient porter la peine des iniquités de cet homme qui gisait là, sous ses yeux ? Sa pensée flottait, douloureuse, entre ce cadavre et les responsabilités de l'avenir. Pour la première fois il eut une défaillance, le courage lui manqua. Pour la première fois aussi il rougit de lui-même, se trouvant lâche, et il fut humillié de sentir dans le tréfonds de son cœur une sorte de joie de ne pas avoir à supporter en ce moment le regard si franc, si droit, de Rosine. Mais à cette minute suprême surgit comme une évocation le pâle et doux visage de la jeune fille, et ce visage était si triste, si navré, que dans une révolte de tout ce qu'il avait d'honnête, de sain, il imposa silence à ce reste de préjugé égoïste et cruel, et peu à peu l'apaisement se fit en lui. « Les fautes sont personnelles se dit-il avec force. Dieu ne peut pas punir l'innocent pour le coupable, et ma pauvre Rosine, déjà si cruellement frappée, ne le sera pas de ma main. »

Autour de lui les conversations, un instant arrêtées à


son apparition, avaient repris de plus belle. La franchise un peu brutale du campagnard se donnait libre carrière. Comment cela est-il arrivé? demandait un vieux paysan au visage glabre qui venait d'accourir, le fouet sur le cou.

On ne sait pas au juste, répondit l'instituteur. C'est le Rigot qui l'a trouvé en venant chercher du gravier. Il était déjà tout raide. Ce matin, à dix heures, il est sorti de la pinte de Pethieu. On l'a encore vu sur le lac vers onze heures relevant ses filets. Après, mystère. Mais si on ne sait rien de précis, il n'est pas nécessaire d'être sorcier pour deviner comment cela s'est passé en rentrant, il aura voulu sauter du bateau, le bas de son pantalon s'est accroché au tolet, et le pauvre diable, un peu éméché sans doute suivant sa coutume, est tombé, la figure dans l'eau, et y est resté.

Pouah ce n'est, ma foi, pas beau, dit le bonhomme au fouet en s'en allant, mais voilà, ces kneyes, ça ne peut pas finir autrement, qué.

Une vieille femme, jaune de peau, jaune de cheveux, mal peignée, la bouche fendue en coup de sabre, tournait autour du cadavre avec un ricanement qui tirait sa face de chipie. C'était la femme d'un des compagnons de ribote du pêcheur.

Bon decpille! marmottait-elle. Si seulement tous ces soûlons pouvaient se neyer comme çui-là Oh oui, si seulement.

Kaisi-vo, la Toupie, dit le taupier, homme facétieux et à sentences, qui tournait les yeux en parlant et branlait la tête comme un magot chinois. Taisez-vous 1 Ce pauvre Pattet 1 lui qui ne détestait rien tant que de boire de l'eau, il a dû tout de même en avaler une


Tude goutte, pour faire le grand saut. Dites donc encore: « Fontaine. » après ça 1

M'est avis, conclut le père la Soif gravement, que ce n'est pas encore lui qui a bu le plus fort bouillon. Allez donc voir à la pinte. Je parie que Zébédée Pethieu fait un nez à raccourcir d'un double nœud pour l'empêcher de traîner par terre. Dieu de Dieu lui en a-t-il versé de ces roquilles à l'œil, au Pattet! Et dire que tout ça est à l'eau. Il ne pourra pas dire que c'est une perte sèche.

Et le vieil ivrogne riait de toute sa bouche violacée où saillaient d'horribles chicots, noirs, dévastés, puants. Viens-t'en, Daniel, fit Jonas écœuré en tirant son neveu par le bras. Viens-t'en, ou je vais faire un esclandre et fermer le bec de ces goujats qui insultent un mort. D'ailleurs, voici la justice.

Le juge de paix, assisté de son personnel, venait en effet procéder à la levée du corps.

Il faut que j'aille vers la Rosine, dit Daniel; au revoir, oncle.

Un peu plus tard, à la nuit noire, un triste cortège entrait au village. Sur une civière, tenue par quatre hommes, et entourée de marmots qui pour une fois ne hurlaient pas, on rapportait ce qui restait du père Grosclaude. Sa fille, alors que toute la paroisse était en émoi, ne savait rien encore. Il lui arrivait si souvent de ne pas apercevoir son père de toute la journée, qu'elle ne s'était pas autrement inquiétée en ne le voyant pas rentrer pour souper. Mais quand elle vit accourir Daniel, pâle, défait et pouvant à peine parler, tout son sang lui reflua au cœur Mon Dieu, qu'y a-t-il ?. Parle vite, tu as quelque .chose.


Et comme Daniel hésitait, cherchait ses mots, elle lui saisit les mains

Ne me fais pas languir plus longtemps, je t'en supplie, s'écria-t-elle avec une telle anxiété dans ses grands yeux, que le pauvre garçon dut venir au fait sans, plus longues périphrases. Il eut beau atténuer, cacher ce qu'avait d'affreux la réalité, Rosine ne s'y laissa pas. prendre

Tu ne dis pas tout, Daniel, je le vois bien. Pourquoi me cacher quelque chose? Il y a longtemps que je suis. préparée aux pires éventualités. Et pourtant, dit-elle,, éclatant subitement en sanglots, j'espérais encore que cela finirait autrement. Mon Dieu, mon Dieu! Daniel, profondément remué, la prit dans ses bras et appuya cette pauvre petite tête endolorie sur son épaule

– Pleure, ma chérie, pleure cela fait du bien, disaitil avec une tendresse indicible où vibrait comme un remords de sa défaillance passée. Et sa rude main de travailleur passait et repassait, câline, sur la joue ruisselante de l'orpheline.

En ce moment, on entendit un bruit de pas et de voix devant la maison, puis un coup sec frappé à la porte.

C'est lui? interrogea la jeune fille en frissonnant. Ecoute, Rosine, tu n'es pas en état de descendre. Je vais les recevoir. Assieds-toi là et attends-moi. Quand tout sera prêt, je viendrai te chercher.

Il prit la lampe et ouvrit la porte. Le jet de lumière, tombant de haut, en oblique, sur la civière, fit saillir en ombres noires les angles aigus de ce corps convulsé,, mal recouvert par le drap. Les porteurs soufflaient court et s'épongeaient le front.


Ouais! il est rude lourd, dit l'un à mi-voix. Où fautil le mettre ?

Ici, répondit Daniel en indiquant le lit.

Deux hommes reprirent les brancards et le lugubre équipage pénétra dans la chambre. On ôta le drap. Daniel ne put réprimer un geste de dégoût à l'aspect de cette face bleuie et tuméfiée.

Le fait est qu'il n'est pas beau, le pauvre diable, dit l'un des assistants en essayant de fermer du bout de son doigt un œil du cadavre qui s'obstinait à rester grand ouvert. Allons, vieux, ferme-moi cet œil, tu n'as plus rien à voir en ce monde.

A quatre, ils enlevèrent le corps raide et le portèrent sur le lit où l'on eut beaucoup de peine à lui faire prendre une attitude moins tragique. Enfin les mains crispées se joignirent tant bien que mal sur la poitrine; les pieds, ficelés solidement, restèrent l'un près de l'autre, et le visage, débarrassé de la vase qui le souillait, prit une expression plus calme, plus humaine. Seul cet œil ouvert et plein d'épouvante continuait à fixer dans le vide sa pupille glauque et détendue.

Quand la toilette du mort fut terminée, Daniel glissa dans la main de l'un des aides une pièce blanche Tenez, et maintenant merci.

Resté seul en face du cadavre, Daniel l'examina encore un instant en hochant la tête, puis il le recouvrit du drap dont il était enveloppé à son arrivée et remonta vers Rosine. La pauvre enfant pleurait toujours, mais sans secousses, comme si elle eût craint de se faire entendre. Affaissée sur une chaise au pied de son lit, les mains jointes sur ses genoux, c'était l'image de la désolation. Daniel la toucha à l'épaule

Rosine. veux-tu le voir?


Comment dis-tu ? fit-elle en tressaillant.

Veux-tu le voir ?. Seulement, je te préviens qu'il est un peu changé.

Rosine se leva. Devant la couche mortuaire elle se mit à trembler si fort que Daniel crut devoir insister pour qu'elle n'allât pas plus loin.

Si, répondit-elle, je veux le voir. Ce sera la dernière fois.

Daniel, alors, découvrit la tête, lentement et par degrés. Rosine la contempla longuement

Pauvre papa, comme te voilà arrangé

Elle dit ces mots d'une voix blanche et lasse; en même temps sa main se posa en un geste d'inexprimable tendresse sur le front ravagé. Les cheveux ruisselants et collés aux tempes étaient encore englués d'herbes et de mousses aquatiques. Elle les enleva, les unes après les autres, d'un air si navré, si profondément affligé, que Daniel sentit des larmes sourdre sous ses paupières. Il la regardait avec une immense compassion où se mêlait comme une joie de la voir si simple, si noblement filiale dans sa douleur. Il y avait de l'admiration inconsciente dans les regards dont il l'enveloppait. Involontairement un parallèle s'établissait en son esprit entre Rosine et Félicie Bertaux, et il constatait, avec un tressaillement de tout son être, combien la comparaison était à l'avantage de celle que l'on avait dédaignée, vilipendée, flétrie. Oh comme il l'aimait en cet instant, sa Rosine I Devant cet effondrement dont les conséquences pouvaient être si graves pour elle et les siens, elle n'eut pas un cri, pas un de ces gestes faux qui échappent facilement aux natures vulgaires. De ses yeux rougis et gonflés coulaient des larmes brûlantes qui s'en venaient tomber une


à une, comme des perles, sur sa petite robe noire. Ce fut elle qui ramena le drap sur le visage du père. Allons, dit-elle simplement.

Comme Daniel prenait la lampe, il lui sembla entendre marcher sur la route. Bientôt un pas lourd fit résonner les dalles, puis une main tâtonna pour trouver le loquet. Qui est-là ? cria-t-il en s'avançant pour ouvrir. Ah c'est toi, Daniel ? Bon, bon dit une grosse voix dans la nuit. Je pensais bien que je te trouverais encore par ici.

C'est l'oncle Jonas cria Daniel avec une joie non dissimulée. Rosine aussi éprouva un sentiment de soulagement, de détente, en voyant apparaître dans la baie de la porte, qu'elle remplissait tout entière, la carrure athlétique du bon Knossu. Le géant prit dans ses mains la tête de la jeune fille et l'embrassa sur le front. Bon courage, ma petite, dit-il de ce ton bon enfant qui vous allait tout de suite au cœur. On ne vous laissera pas dans la peine, allez. Les parents, ça doit servir à autre chose qu'à vous tirer dans les jambes, ce me semble, et vous me faites, j'espère, le plaisir et l'honneur de me considérer d'ores et déjà comme votre oncle, n'est-ce pas ? En quittant Daniel, ce soir, je me suis dit comme ça « Cette djouvenette ne peut pas rester ainsi toute mare seule dans ces circonstances. Il y a bien le neveu, mais ces amoureux, c'est quasiment hypothéqué pour le pratique. Alors, comme je m'en venais vous offrir mes services, je rencontre le Dr Murzof. Bon que je me dis, voilà qui commence bien. Nous avons parlé de vous et on a comme ça arrangé, sous réserve de votre approbation, cela s'entend, que vous iriez dès ce soir habiter chez lui, en attendant mieux. Cela vous va-t-il? La


maison est grande et l'on vous y recevra les bras ouverts, m'a dit ce brave homme de docteur. La solution me plaît assez, et à vous ?. Quant à vos frères, ils iront pour le moment chez le justicier Fabri. On verra par la suite ce qu'il y aura à faire. En tout cas, soyez tranquille à leur sujet, ils ne manqueront de rien. Et pour le reste, fit-il en coulant vers le lit un regard attristé, on veut déjà faire sans vous, qué, toi Daniel ?.

Celui-ci acquiesça de la tête. Rosine, elle, ne disait rien, mais ses yeux expressifs parlaient plus éloquemment à travers ses larmes que n'eût pu le faire sa bouche. Ils allaient de l'oncle au neveu, débordants de reconnaissance, d'affection contenue et de douleur.

Si vous m'en croyez, continua Jonas, vous vous rendrez à la Cendrée sans trop tarder. Vous avez besoin de repos et vous savez que l'on vous y attend. Si le docteur n'avait pas eu une visite urgente à faire à la mère Pitou qui s'en va défunter, il serait venu vous chercher lui-même. Mais voilà Daniel qui ne demande pas mieux que de vous accompagner. Je suppose que vous n'avez pas besoin de moi.

Cinq minutes plus tard, les deux jeunes gens prenaient congé de l'oncle. Celui-ci garda longtemps les mains de l'orpheline dans les siennes tout en la couvrant de son clair regard de brave homme.

Au revoir, mon enfant, dit-il enfin, et encore une fois, bon courage et confiance

Dehors, il faisait noir comme dans un four. Quelques étoiles clignotaient çà et là entre les nuages. Rosine, toute frissonnante et muette, se serrait contre son compagnon. Elle faisait réellement pitié. Dans le désarroi où la jetait la mort de son père, elle n'avait plus qu'une


idée, mais brutale, celle-là, lancinante comme un cauchemar. Et cette idée, qui ballottait dans sa pauvre tête comme un battant de grelot, c'était de ne pas entraîner Daniel dans les ennuis de toute nature qui allaient être sa vie désormais. Depuis une heure, elle tournait et retournait avec une persistance d'obsession les mots qu'elle lui dirait pour ne pas le blesser, lui qu'elle aimait, elle le sentait à cette minute décisive, plus que tout icibas.

De son côté, Daniel se reportait à leur promenade du soir précédent et faisait, par devers lui, la réflexion que les jours se suivent mais ne se ressemblent pas. Tout à coup la jeune fille s'arrêta

Ecoute, Daniel, je voudrais te dire.

Quoi donc, ma chérie, que voudrais-tu me dire ? En parlant, il lui avait pris les doigts et doucement les serrait.

Rosine essaya de se dégager, mais la main de Daniel était une pince qui ne lâchait pas facilement ce qu'elle avait saisi.

Je la tiens, je la garde, dit-il.

Non, Daniel, je t'en prie, laisse-moi. Je voudrais te rendre ta parole. Oh ne proteste pas, mon Daniel, fit-elle en le sentant sursauter. Je n'oublie rien, ni la joie que tu m'as donnée, ni combien tu es bon, généreux. Cela me brise le cœur, ne le vois-tu pas, de te parler comme je le fais, mais il le faut, Daniel, il le faut. Ce n'est pas un coup de tête, au moins, ne le crois pas. Quand le bonheur de toute sa vie dépend de la décision qu'on va prendre, on y regarde à deux fois, je t'assure, avant de se lancer. Mais comprends-moi bien, je ne peux pas me faire à cette idée qu'un jour tu doives rougir de


ta femme. Cela, non, vois-tu, je ne le supporterais pas. Oh! ne me force- pas à en dire davantage, je suis sa fille. J'ai eu tort de t'écouter, la première fois que tu m'as parlé, tort plus tard aussi d'avoir cédé à ta prière. Je m'en suis fait ce soir d'amers reproches, mais, mon Dieu, j'étais si seule, si délaissée. Et puis, il faut bien le dire je croyais que cela finirait par s'arranger. Tout n'était pas mauvais chez mon père. Je l'ai vu pleurer plus d'une fois, et j'espérais. quoi? je ne sais trop, mais enfin, j'espérais.

La pauvre enfant parlait, parlait, comme si elle eût pensé, en allant plus vite, souffrir moins.

Daniel laissa passer ce flot sans chercher à l'arrêter. Mais quand Rosine, frémissante, se fut tue, il la prit par les épaules et la tint devant son visage, tout près Tu as tout dit?

Oui, tout, et pardonne-moi; je le devais. Eh bien, écoute-moi à ton tour, voici ma réponse « Devant Dieu qui nous entend, je suis ton fiancé, jeserai ton mari, que tu le veuilles ou non. » Là, c'est clair. Et maintenant n'en parlons plus.

Rosine voulut protester. Il lui mit la main sur la bouche:

N'en parlons plus! répéta-t-il d'une voix qui n'admettait pas de réplique.

La jeune fille baissa la tête. Cette fermeté était trop selon son cœur pour qu'elle usât ses dernières forces à la battre en brèche. Et puis, ce que faisait Daniel, elle sentait qu'elle l'eût fait à sa place. Le cri de sa conscience avait reçu une forme. Elle s'abandonnait maintenant, vaincue, défaillante, au bras de celui qui voulait être, envers et contre tous, son soutien dans la vie. Pendant que les fiancés s'acheminaient vers le bas du


village, Jonas, toujours actif, ne perdait pas son temps. A peine la grille du jardinet s'était-elle refermée sur eux qu'il se mettait en route pour la Roseraie. Neuf heures venaient de sonner à la tour. Du haut du talus qui domine la maison, il put s'assurer, par une raie lumineuse entre les contrevents, qu'il ne ferait pas buisson creux la tante Josette devait être à ses fuseaux. En effet, au grincement strident de la porte d'entrée, la vieille dentelière parut, son quinquet à la hauteur des yeux.

Comment pouvez-vous laisser sicler pareillement vos portes, Josette ? Je deviendrais enragé au bout d'une semaine. Ne pourriez-vous pas y mettre une goutte d'huile ?

Le vieux renard savait par expérience qu'au début d'une discussion il est toujours habile de prendre l'offensive, et dans la lutte qu'il allait engager pour ses jeunes protégés, il était bien décidé à ne rien laisser au hasard. Que voulez-vous, Jonas, c'est notre sonnette, à nous, répondit la Josette en remontant ses grosses lunettes rondes sur son front. Sans cet avertissement, on ne saurait jamais quand on ci vient. Et puis, on s'y fait; affaire d'habitude Mais, dites voir, beau-frère, repritelle avec une pointe de malice dans les yeux, vous êtes bien nerveux pour un si gros homme. Ouais, ces petites manières de demoiselle vous vont comme des manchettes à un caïon'.

Merci, fit Jonas en essayant de plier son large dos pour une révérence. En avez-vous encore, de ces compliments ?

Mais oui, à votre service. Ça vous fâche? Preuve que vous avez tort. Vous allez me faire croire que vous 1 Cochon.


êtes venu pour me chercher une nièze 1 d'Allemand et que vous ne savez par quel bout commencer. Mais entrez tout de même et seyez-vous.

« A bon chat bon rat, pensa Knossu. Attends un peu, ma mie. On va te rogner les ongles, tout à l'heure. » Il feignit cependant d'être piqué au vif de cette réception qu'il prévoyait de reste

Josette, fit-il avec le plus grand calme, si c'est ainsi que vous accueillez les gens, je m'en retourne de ce pas et je ne remets plus les pieds dans cette maison jusqu'au mariage de Daniel.

A ce mot de mariage, lâché intentionnellement par Jonas, le rayon de malice qui luisait entre les paupières clignotantes de la vieille femme s'éteignit brusquement Ah voilà où vous vouliez en venir J'en étais sûre. Avouez donc, sans plus de finasseries, que votre but est de me tâter le pouls au sujet de ce mariage, qui ne se fera pas, moi vivante, je tiens à vous en avertir. Je ne suis pas aveugle, allez. C'est eux, ces cachotiers, qui vous envoient, qué vous, beau-frère ? Ils se sont dit: « Comme la mère ne marche pas, faut lui déléguer l'oncle. Avec sa grande barbe de croquemitaine et sa grosse voix il va l'épouvanter; et puis, comme elle se figure qu'il tient pour elle, la nianioue fera ses trente-six volontés. C'était bien combiné Dommage qu'à moi non plus'il n'est pas besoin de faire signe avec un van. J'ai vu jour dans votre double jeu, Jonas, vous m'avez trompée, indignement trompée, chez vous, l'autre soir, et maintenant, bonsoir. J'ai comme ça l'idée que votre lit a besoin d'être repaillassé. Si vous alliez y donner un coup d'œil. Il n'y avait rien à rétorquer. C'était une invitation en bonne et due forme à vider les lieux. Mais comme cela 1 Querelle. Personne bornée, bouchée.


ne faisait pas son affaire, le menuisier n'eut pas l'air d'avoir compris. De plus, ce persiflage habile auquel il ne s'attendait guère le prenait quelque peu au dépourvu, cela se voyait à sa grosse ride noire et chargée d'orage, et il tenait à se ressaisir.

Est-ce que je me serais trompée ? ronronnait la vieille rouée, qui se rendait parfaitement compte qu'elle venait de gagner la première manche. Serait-ce pour mes beaux yeux que vous êtes venu vous seoir près de mon coussin ? En ce cas l'heure du berger retarde d'un beau bout à votre pendule. Faudra la régler, Jonas, faudra la régler.

Et la terrible petite vieille riait de toute sa figure chafouine et ratatinée, se trémoussait sur sa haute chaise à vis, avec des frétillements vraiment vipérins.

Jonas sentit que le moment était venu de démasquer ses grosses pièces, avant que la mousqueterie de la tante Josette lui eût fait trop de mal dans les œuvres vives. Joséphine Voumard, dit-il en se redressant, ce qui donna à sa haute taille un surcroît de dignité, regardezmoi bien.

Ouais je ne vous ai déjà que trop vu, répliqua-telle, mordante.

Vous ne disiez pas cela l'autre soir. Regardez-moi, vous dis-je, et vous comprendrez que vous vous êtes trompée si vous m'avez pris pour un homme avec lequel on badine. Non, Joséphine, et surtout, croyez-moi, ne me brusquez pas. Je suis sensible en diable. Si vous continuez à chatouiller ma petite personne, il y a dix à parier contre un que ça va craquer et que les morceaux vous resteront dans les mains. Et soit dit sans vous offenser, vous n'êtes pas de taille à les porter.

La tante Josette comprit que la partie ne faisait que


commencer. Elle se ramassa sur elle-même comme une chatte prête à griffer.

Jonas continua très calme:

Quand vous dites que je suis venu pour vous entretenir du mariage de ces enfants, vous êtes dans le vrai. Telle était bien mon intention. Mais avec ma prétendue délégation, vous vous mettez le doigt dans l'œil: ni Daniel, ni sa fiancée.

La tante Josette blêmit.

Sa fiancée, interrompit-elle, sa fiancée Ah elle ne l'est pas encore

Mille pardons, ma mie Elle l'est, que cela vous arrange ou non. Votre fils, comme tout honnête homme, n'a que sa parole et il ne vous l'a pas laissé ignorer, que je sache, non plus qu'aux Bertaux. D'ailleurs calmezvous, fit-il en voyant l'altération des traits de son interlocutrice, la colère ne vous avantage pas, Josette, tant s'en faut, et dans l'état où vous êtes, l'heure du berger, dont vous parliez, court grand risque de sonner sans amener de Guillot.

Malhonnête 1 vous devriez avoir vergogne de parler ainsi à une femme de mon âgel

Eh 1 eh 1 la Josette, fit Jonas mis en gaieté par cette inconséquence de sa belle-sœur, sauriez-vous me dire qui, de vous et de moi, a mis le pied le premier sur ce terrain ? Tenez, vous vous embourbez, laissez-moi vous crier casse-cou. Dans toute cette affaire vous avez manœuvré avec l'habileté d'une corneille qui abat des noix. Oh 1 vous avez beau vous boucher les oreilles, vous entendrez quand même.

Et ici sa voix se fit formidable

C'est bien votre dam si ces jeunes gens n'ont pas été avec vous ce qu'ils auraient pu être. Avez-vous rien


fait pour eux de ce que doit faire une mère ? La Rosine, vous n'avez pas même voulu la voir, encore moins l'entendre. Elle aurait eu la peste noire que vous ne l'eussiez pas évitée avec plus de soin. Et c'est mal, cela, Joséphine, très mal, car, ma parole, elle ne le mérite pas. Quant à Daniel, ah oui, parlons de ce garçon, savez-vous ce qui m'étonne ? C'est que vous ne l'ayez pas encore dérouté. Vous avez tout fait pour cela Prenez garde, ça peut encore arriver, et, mille tombereaux de bi6es c'est un paquet, qu'à votre place, je ne voudrais pas avoir sur la conscience.

Tout en parlant le gros Knossu se promenait de long en large, une main dans sa poche, l'autre dans son gilet à demi ouvert. Devant le coussin vert, dans le cône de lumière crue qui tombait de l'abat-jour, la vieille dentelière se tenait la tête à deux mains pour ne rien entendre. Mais la voix de Jonas résonnait ainsi qu'une trompette du jugement dernier. Soudain la Josette se leva, comme projetée par un ressort, se campa, le bras levé devant le géant et là, écumant de rage, elle clama

Cette fille, je la maudis, vous entendez, je la maudis, et Daniel avec elle. et vous par-dessus le marché.

Malheureuse! vous maudissez votre enfant! dit Jonas en la saisissant par les poignets retirez ce mot, vite, retirez cette malédiction.

Non, non et non Je voudrais la voir au fin fond du lac, comme sa pouette bête de père, cette gueuse Ah oui, c'est ainsi que vous y allez dit Jonas qui soufflait comme un phoque. Nous allons régler cette petite affaire ça me démonte à la fin. C'est vous qui avez mis l'eau sur le moulin, ne vous en prenez qu'à vous si


ça déborde. On s'est crue très forte, n'est-ce pas, d'avoir découvert que je suis aujourd'hui du côté de ces enfants ? C'est votre opinion, je vous la laisse. Mais en voici une autre, et de celle-là, vous en tiendrez compte, que vous le vouliez ou non. Ecoutez bien je dis, moi, Jonas Voumard, que vous êtes une femme sans cœur, une mère sans entrailles. Vous avez pu voir là, près de vous, votre fils souffrir et maigrir sans que cela vous ait touchée le moins du monde. Les larmes d'un fils, pensez donc, la belle affaire Dans votre orgueil infernal, vous ne voyez que l'argent, toujours l'argent. C'est votre idole, votre dieu.

A mesure qu'il parlait, Jonas s'animait. Ses narines se relevaient, frémissantes. Il avait repoussé ses longs cheveux en arrière et tendait vers la Josette tremblante et recroquevillée un bras de justicier.

Et vous avez pu croire, continua-t-il, que je vous suivrais dans cette voie ? Ah non, mille fois non Je ne trempe pas dans de pareilles crouilleries, moi. J'ai voulu voir de mes propres yeux et voici ce que j'ai vu: d'un côté, une fille douce, aimante, laborieuse, en butte à tous les mépris, aux persécutions, parce qu'elle n'apporte en fait de fortune que sa beauté et, ce qui vaut mieux, son bon cœur de l'autre côté, une femme qui ne se souvient qu'elle est mère que pour abuser de son autorité et pousser son fils, son unique enfant, aux pires résolutions. Voilà ce que j'ai vu 1 Et c'est du propre Mais, au nom du ciel, ouvrez donc les yeux, Josette J'ai appris à l'aimer, moi, cette enfant, tant elle est simple, candide. Daniel n'en veut pas d'autre pour femme, en quoi il a raison. Et vous vous acharnez à lui fourrer dans les bras cette longue embouèle 1 de Félicie Bertaux que le 1 Epouvantail.


diable ne prendra qu'avec des pincettes et en fermant les yeux 1. Ah! tenez, il faut que je soulage ma conscience une bonne fois. Je vous observe depuis quelque temps. Vos manœuvres, surtout votre histoire du Cerisier, m'ont écoeuré et je tenais à vous le dire. Après cela, vous vous croyez en droit de jouer à la victime, et même de mordre sur ma vieille peau tannée. Allez, ma mie, mordez à belles dents, je vous le permets; de mieux endentés que vous y ont perdu leur temps. Seulement, tenezvous pour dit que, dès ce jour, je considère la Rosine comme ma nièce, à moi, je le lui ai 'dit, du reste, pas plus tard que ce soir, et que je prendrai aujourd'hui encore mes dispositions pour lui laisser tout mon bien. Sur ce, je vais aller repaillasser mon lit. Vous m'avez rappelé vous-même qu'il avait besoin d'être rebrassé. Bon vêpre! 1

Sans attendre de réponse à sa philippique, l'avocat de Rosine, rouge, suant, essoufflé, sortit de ce pas égal et mesuré que rien ne parvenait à précipiter.

A peine avait-il franchi le seuil que du coussin de drap vert surgissait, menaçant, le poing le plus convaincu que jamais globe de dentelière eût éclairé de ses feux verdâtres.

C'était la réponse de dame Voumard aux ouvertures de maître Jonas.

HENRI-L. MAGNIN.


EN RUSSIE

CENT ANS DE LUTTE POUR LA CONSTITUTION

SECONDE ET DERNIÈRE PARTIE 1

III

L'invasion napoléonienne de 1812, l'entrée triomphale des armées russes à Paris et le renversement du colosse ont servi principalement à favoriser l'éclosion des aspirations libérales dans le milieu où l'on pouvait le moins s'y attendre, c'est-à-dire parmi les jeunes officiers. Au cours de leurs campagnes en Allemagne et en France, les gradés de l'armée russe firent meilleure connaissance avec la civilisation européenne, qui les impressionna d'autant plus qu'ils comparaient ce qu'ils voyaient à l'étranger avec ce qui se faisait chez eux: le servage qui enchaînait la masse du peuple, les traitements cruels que les supérieurs infligeaient à leurs subordonnés, l'arbitraire d'un pouvoir sans contrôle révoltaient et indignaient les jeunes vainqueurs des légions de Bonaparte en blessant leurs sentiments patriotiques.

Le libéralisme russe, à cette époque, ne se bornait pas à une servile imitation du mouvement émancipateur qui 1 Pour la première partie, voir la livraison de septembre.


soulevait l'Europe, il cherchait une application pratique -aux besoins du peuple. L'organisation intérieure de la Russie, son administration, sa situation sociale et morale, la forme de son gouvernement et surtout le manque d'instruction de la masse excitaient la sollicitude de tous ces jeunes Russes et leur inspiraient le désir de changer ou tout au moins de réformer l'ordre de choses existant. Les premiers temps, ces officiers se flattèrent d'obtenir toutes ces transformations de l'initiative d'Alexandre Ier lui-même. Celui-ci, pendant son séjour en France et encore au congrès de Vienne, s'était montré le digne élève de La Harpe; on l'avait vu prendre ouvertement la défense des institutions libérales en condamnant la politique rétrograde de Metternich et de Talleyrand, et il avait donné, contrairement à leur avis, un gouvernement constitutionnel à la Pologne.

Le discours qu'il prononça à l'ouverture de la Diète de Varsovie électrisa les libéraux russes et les confirma dans la persuasion que bientôt ce tsar donnerait à la Russie un régime constitutionnel. Ces paroles de l'empereur semblent justifier leur attente:

« L'organisation qui était en vigueur dans votre pays a permis l'établissement immédiat de celle que je vous ai donnée en mettant en pratique les principes de ces institutions libérales qui n'ont cessé de faire l'objet de ma sollicitude, et dont j'espère, avec l'aide de Dieu, étendre l'influence salutaire sur toutes les contrées que la Providence a confiées à mes soins. Vous m'avez ainsi offert les moyens de montrer à ma patrie ce que j'ai préparé pour elle dès longtemps, et ce qu'elle obtiendra dès que les éléments d'une œuvre importante auront -atteint le développement nécessaire. »


Karamzine, dans une lettre adressée au fabulisteDmitriev, écrit:

« Les nouvelles qui nous arrivent de Varsovie excitent vio-lemment les jeunes esprits. Les discours du tsar ont trouvé un« grand écho dans les jeunes cœurs. On ne parle que de constitution, on en rêve jusque dans le sommeil. »

Plus tard, les décembristes, pour justifier leur complot,, évoqueront les promesses données publiquement par Alexandre à Varsovie. Ryléev, un des cinq conjurés que Nicolas Ier condamna à la potence, dédia à l'empereur Alexandre, en 1821, une poésie exprimant la conviction que ce monarque dirigerait le mouvement libéral européen

« Faire le bien est le but des héros

» Ton cœur n'ignore pas les droits des peuples et desempireset leurs besoins impérieux.

» 0 tsar le monde a les yeux levés sur toi et attend l'esclavage ou la liberté.

» Seule la voix d'Alexandre peut sauver les peuples des tempêtes et des malheurs.

» Hâte-toi donc, monarque, d'accomplir ton œuvre en che-valier de la justice et de la liberté, l'œuvre sacrée et glorieuse de la réconciliation des peuples avec les rois »

D'ailleurs Alexandre ne se contenta pas de promettre,, mais donna l'ordre à un de ses confidents, Novosiltzev,. qui était commissaire du gouvernement russe en Pologne, d'élaborer pour l'empire russe un projet des institutions « légalement libres. » Bien que ce projet dût être préparé dans l'ombre comme un secret d'état, des indiscrétions le révélèrent.

Nicolas Tourguénev, un oncle du grand écrivain, qui


avait émigré en France, en eut vent et en divulgua à l'étranger quelques détails. Ainsi, il raconte que lorsque Novosiltzev lui soumit le chapitre qui traitait de l'élection des membres du futur parlement, Alexandre fit remarquer que si les électeurs avaient le droit d'élire les députés, ils pourraient nommer qui bon leur semblerait, « par exemple Panine, » ajouta le tsar, qui n'aimait pas cet ancien ministre des affaires étrangères. Le projet de Novosiltzev fut aussitôt modifié et on décida que les électeurs auraient seulement le droit de présenter trois candidats, parmi lesquels le gouvernement ferait son choix. L'anecdote est piquante et nous fait pressentir qu'une constitution élaborée selon les sympathies du tsar et de quelques confidents ne pouvait pas être une charte franchement libérale. En effet, le projet de Novosiltzev, comme le plan de Speransky, répondait aux rêvasseries libérales du jeune empereur, ce qui ne l'empêchait pas de garder quand même jalousement le pouvoir et de n'introduire en réalité aucune réforme sérieuse dans l'administration russe. Le projet ne touchait pas à la plaie la plus cuisante de cette époque, le servage. Au contraire, lorsque quelques nobles, de leur propre initiative, élaborèrent des projets d'affranchissement, le gouvernement s'y opposa. Néanmoins, les libéraux russes comprenaient la nécessité de supprimer le servage pour des raisons de moralité sociale autant que d'ordre économique.

L'élite morale de la société russe se rendait compte que, tant que le paysan serait serf, on ne pouvait sérieusement établir la constitution. Le comte Vorontzov et le prince Menchikov présentèrent au tsar un projet d'affranchissement des serfs. L'empereur l'envisagea


d'abord avec bienveillance, mais peu après il accueillit si froidement ses deux auteurs que le projet fut abandonné. D'un côté, le tsar ignorait toute l'étendue du pouvoir que le seigneur possédait sur ses serfs, d'autre part, il craignait d'aller contre le désir de la majorité de la noblesse, hostile à toute émancipation. Alexandre croyait qu'il n'était pas permis en Russie de vendre les serfs sans la terre, tandis que journellement sous ses fenêtres, dans la chambre du tribunal civil de Saint-Pétersbourg, on débitait de la chair humaine en son nom. Nicolas Tourguénev raconte que précisément au moment où le tsar affirmait que la vente des serfs était interdite dans son royaume, une vieille paysanne était mise aux enchères à deux pas du palais impérial. A cette époque le pometchik Loupatine vendit à différentes personnes trois veuves, dix-sept jeunes filles, et fit don d'une fillette à un de ses amis, tandis que la générale Polounskaïa vendait à la colonelle Andréev un paysan, sa femme et sa petite fille, tout en retenant près d'elle la fille aînée. De même, le capitaine Rosderichine achetait de préférence des fillettes pour en peupler son harem. Dès que dans le conseil de l'empire on touchait à la question de l'émancipation des serfs, ses adversaires déclaraient que cette institution assurait à la Russie sa supériorité. Aussi, lorsque des libéraux réussirent à convaincre Alexandre Ier qu'on vendait effectivement des paysans en Russie, il ordonna au conseil d'empire d'examiner un projet de loi qui empêcherait de vendre les serfs sans la terre. Ce projet fut rédigé par les frères Tourguénev. Aussitôt la camarilla protesta par la voix de Chichkov, en disant qu'on courait à la révolution. « Tandis que partout, écrivait-il à l'empereur, nous voyons


des émeutes et des désordres, notre patrie bénie reste toujours calme. Nos grandes victoires à l'étranger et la paix imperturbable dans l'intérieur ne sont-elles pas la preuve qu'elle est plus heureuse que toutes les autres? N'est-ce pas un indice que nos mœurs sont les plus pures? A quoi bon changer nos lois, nos habitudes et notre manière de penser? Et d'où nous viennent tous ces désirs de changements? Des écoles et des philosophies des pays qui sont sans cesse en ébulition. Nous voyons étendue sur nous la main de Dieu qui nous garde, que pouvons-nous demander de plus? »

Tourguénev raconte que, pour défendre leur projet, son frère et lui répondirent que les changements qu'ils souhaitaient ne se rattachaient par aucun lien aux révolutions politiques qui bouleversaient l'Europe, et qu'ils ne pouvaient nullement emprunter leurs idées aux pays dont les désordres frappaient les esprits des réactionnaires russes, car ni l'Espagne, ni le royaume de Naples ne possédaient des écoles et ne donnaient l'instruction. Les bureaucrates décidèrent alors de traîner l'affaire en longueur et le président du conseil d'état jugea opportun de soumettre de nouveau le projet à l'examen des ministres. L'empereur ne tarda pas à se désintéresser de toutes ces questions, et le projet tomba dans l'eau. « Cet exemple, remarque Tourguénev, prouve combien incertaine était la situation de ceux qui, même avec l'assentiment du souverain absolu, demandaient des garanties pour les paysans. Aussitôt on Mes soupçonnait de vouloir renverser le gouvernement et de préparer la république. »

Nicolas Tourguénev était né en 1789, et par sa famille appartenait à cette élite des intellectuels russes qui, comme Raditchev, consacraient toute leur énergie à l'émancipation des serfs d'abord et secondement à l'in-


troduction du régime constitutionnel. Après avoir termiminé ses études à l'université de Moscou, il se rendit à Gœttingue, où il fut l'élève de Schlôzer et surtout d'un disciple de Kant, Gœde, qui exerça une forte influence sur lui par ses commentaires rationnels du droit. « Il me semblait, écrivit plus tard Tourguénev, qu'un bandeau tombait de mes yeux. Devant cette théorie simple et rationnelle, la conception ordinaire du châtiment, du crime et du droit de punir se dissipait comme des préjugés creux et néfastes. » En 1811 il vint à Paris, où il vit Napoléon à l'apogée de sa puissance, mais il prévit déjà sa chute. En 1 812, se trouvant en Russie, il passa la frontière avec l'armée russe et fut nommé commissaire du gouvernement auprès de Stein, à qui l'on avait temporairement confié l'administration des provinces allemandes enlevées à Napoléon. Ivan Tourguénev, dans ses Souvenirs, dit que le stage de Nicolas Tourguénev fut pour son oncle une vraie école où il apprit la science de l'homme d'état, le véritable patriotisme et les devoirs civiques. Dans sa vieillesse il exaltait encore la mémoire de Stein, qui de son côté tenait en haute estime son jeune collègue, déclarant que le nom de Nicolas Tourguénev était synonyme d'intelligence et d'honneur.

Il rentra en Russie dès 1816 et devint secrétaire au conseil d'empire. En 1818 il publia un Essai de la théorie des impôts, qui fut dans son pays le premier traité sérieux d'économie politique. Malgré l'hostilité qu'excitaient ses idées libérales, il n'hésita pas à condamner le servage. Naturellement la censure s'empressa de condamner son livre, qui est devenu actuellement une rareté bibliographique. En 181 9, il présenta à l'empereur Alexandre un projet sur la question agraire en Russie,


̃-où il prouvait que seul le pouvoir absolu pouvait mettre fin à la honteuse institution du servage. Ce projet produisit une forte impression sur l'empereur qui en le lisant s'écria

Oui, oui, je ferai quelque chose pour les paysans 1 Nicolas Tourguénev faisait passer l'émancipation des paysans avant toute autre réforme. Lorsqu'il se trouvait en présence de libéraux qui demandaient des droits politiques, mais s'opposaient à l'émancipation des serfs, il s'indignait et protestait avec tant de véhémence que d'aucuns l'accusèrent d'être partisan du pouvoir absolu. Cela lui arrivait rarement dans ses entretiens avec des jeunes gens, qu'il réussissait toujours à gagner à sa cause, mais lorsqu'il discutait avec de hauts dignitaires, qui rêvaient d'obtenir une chambre des pairs tout en conservant le servage, la dispute s'envenimait et alors il se déclarait plutôt partisan du pouvoir absolu, parce qu'il abolirait le servage plus vite que le régime constitutionnel. Il faisait ressortir que dans d'autres nations l'esclavage était le résultat de conquêtes. En Russie, le peuple, grâce à des efforts constants, réussit à renverser le joug tartare, et c'est à cette époque précisément que quelques-uns de ses souverains, par une série de lois iniques, le réduisirent à l'esclavage. Alors on vit cette anomalie monstrueuse les Tatars vaincus restèrent libres, et bon nombre d'entre eux, s'étant convertis à l'orthodoxie, furent anoblis et devinrent possesseurs d'une foule ,de ces serfs russes qui avaient secoué leur joug. Plus tard, des étrangers venus d'Europe et d'Asie furent également anoblis et reçurent en don des millions de serfs -russes. L'étranger était libre en Russie et les enfants de son sol traînaient la chaîne.


La propagande de N. Tourguénev en faveur de l'abolition du servage fut très efficace, et bientôt tous ceux qui revendiquaient des libertés politiques placèrent en première ligne l'émancipation des serfs et proposèrent qu'on leur attribuât des terres. Il émancipa lui-même ses moujiks, et beaucoup de nobles qui figureront parmi les plus zélés décembristes commencèrent à se préoccuper sérieusement du sort des paysans. Plusieurs fondèrent. des écoles sur leurs terres. Le décembriste Passek enseignait en personne aux enfants de ses serfs à lire un livre sur les Droits et devoirs des citoyens, publié sous le règne de Catherine, mais dont la lecture fut interdite pendant les dernières années du règne d'Alexandre Ier. Il dépensa en quelques années pour améliorer le sort de ses paysans plusieurs dixaines de milliers de roubles. Aussi trouvaiton sur son domaine beaucoup d'hommes qui savaient lire et écrire.

Cependant Alexandre Ier, à mesure que son règne avançait, s'éloignait des libéraux. Peut-être se sentait-il incapable de remédier aux maux qui accablaient l'empire, et manquait-il de l'énergie nécessaire pour proclamer la constitution ainsi qu'il l'avait promis.

On se rappelle l'aveu qu'il fit au roi de Prusse Je sais que je suis entouré de canailles. J'ai voulu en chasser quelques-unes et celles qui les ont remplacées sont encore plus canailles!

Afin de s'affranchir de tout contact avec ces gens qui1 lui répugnaient, il abandonna le pouvoir aux mains de son favori, le comte Araktchéev, homme ignorant et cruel, venu de très bas. La faveur dont jouit auprès d'Alexandre cet homme vulgaire et vil a toujours surpris ses contemporains; à l'heure qu'il est les historiens y


voient un phénomène psychologique très complexe. Toute la Russie le haïssait et tremblait à ses pieds. A la cour on s'inclinait devant le favori, mais on ne l'en exécrait pas moins. On lui avait donné le sobriquet de « serpent maudit. » Le prince Volkonski, un des confidents de l'empereur, dans une lettre adressée de Taganrog pour annoncer la mort d'Alexandre Ier, exprimait en ces termes la haine qu'inspirait le favori dans les hautes sphères:

« Le serpent maudit est en partie cause de la mort de l'empereur, car le premier jour de sa maladie celui-ci lisait des papiers que le serpent lui a envoyés (c'était la relation des terribles châtiments infligés à des soldats révoltés); tout à coup il fut pris d'une forte fièvre et se coucha pour ne plus se relever. N'avais-je pas raison de dire que ce monstre tuera la Russie et l'empereur qui apprendra un jour tous ses forfaits? »

Seul le poète Ryléev osa un jour, dans une poésie, attaquer ouvertement le serpent

« Astucieux favori, vil et rusé, adulateur habile du monarque et son ingrat ami, tyran violent de la patrie, assassin parvenu au faîte par des menées ténébreuses,

» Tu oses me regarder avec mépris et dans ton regard hautain tu trahis ta colère furieuse. Je dédaigne ton opinion, canaille Le blâme dans ta bouche est une couronne de louangesl » La stupéfaction et la terreur des Russes, en lisant cette virulente apostrophe, furent profondes; tous s'attendirent à voir un châtiment terrible s'abattre sur le poète audacieux et ceux qui l'écoutaient, mais le portrait était trop ressemblant pour qu'Araktchéev jugeât opportun de s'y reconnaître. Il ferma les yeux et Ryléev eut la satisfaction de sentir qu'il avait donné une voix à l'indignation de la Russie.


Pourtant, à mesure que l'empereur abandonnait de plus en plus le pouvoir à son astucieux et féroce favori, les libéraux se détournaient de lui, perdaient toute confiance en ses rêves de liberté qui ne prenaient jamais corps et finirent par se liguer entre eux en formant des sociétés secrètes.

IV

C'était d'ailleurs l'époque des affiliations secrètes: en Italie les Carbonari, en Grèce l'Hétérie, en Allemagne le Tugendbund; c'est cette dernière Ligue de la Vertu qui exerça le plus d'influence sur les libéraux russes et qui servit de modèle à la Ligue de la Prospérité (Soyouz Blagode?istvia) qui fut alors la plus importante des associations clandestines de Russie.

Le célèbre historien Schlosser dit que le principal mérite du Tugendbund fut de réveiller les esprits. Les poursuites que Napoléon dirigea contre lui le rendirent encore plus populaire et influent. Le système d'espionnage et de délation organisé par le prince d'Eckmühl et ses agents dans toute l'Allemagne exaspérait la jeunesse, et lorsqu'en 1809 Napoléon exigea de la Prusse qu'elle interdît la Ligue de la Vertu, le mystère dont ses membres durent s'entourer augmenta son prestige. Le sentiment patriotique qui animait le Tugendbund et la résistance qu'il opposa à la tyrannie de l'oppresseur étranger influencèrent profondément les fondateurs de la Ligue de la Prospérité en Russie. Après les événements du 24 décembre 1825, quand elle fut décimée par Nicolas Ier, les réactionnaires allemands et russes affirmèrent qu'elle était attachée par des liens étroits au Tugendbund


et que toutes les sociétés secrètes d'Europe formaient une vaste association internationale. Cette assertion ne reposait sur rien.

Ainsi que le remarque M. Pypine, l'influence du Tugendbund sur la Ligue de la Prospérité fut surtout littéraire. On ne connaît pas exactement la date de la fondation de cette société secrète, mais il est à peu près certain que c'est en 1816 que quelques jeunes officiers revenus de l'étranger, après les campagnes de 1813, 1814 et 1815, eurent l'idée de fonder en Russie une société secrète analogue à celle qu'ils avaient vue en Allemagne et prirent pour modèle de leurs statuts ceux du Tugendbund qu'avaient publiés les Freiwillige Blàtter.

En effet, les fondateurs de la ligue russe déclaraient qu'ils avaient pour but le bien de la patrie et que par conséquent leur société ne pouvait pas mériter la désapprobation du gouvernement, car en dépit de sa toutepuissance il avait besoin du concours des citoyens. La ligue exprimait le vœu de travailler ardemment pour le bien, et sans vouloir cacher ses visées aux citoyens honnêtes, elle annonçait son intention de rester secrète afin de ne point éveiller l'envie et susciter l'hostilité des méchants.

Les membres de la ligue se répartissaient en quatre sections; chacun devait s'inscrire dans l'une sans renoncer pour cela à collaborer à l'œuvre des autres groupes. La première s'occupait de philanthropie; ses membres devaient surveiller les œuvres de bienfaisance et signaler aux autorités et même au gouvernement tous les abus et les désordres qu'ils découvraient, en indiquant les moyens de les réprimer et d'y porter remède. La deuxième sec-


tion consacrait son activité à l'instruction et à l'éducaftion morale en fondant des écoles, en favorisant par des exemples et des conversations le développement intellectuel de la jeunesse et en distribuant des livres. Les membres de ce groupe s'attachaient surtout à faire naître chez les jeunes gens l'amour de la Russie et de tout ce qui est russe et à les préserver des influences étrangères. Le troisième groupe avait pour mission de surveiller l'exercice de la justice. Ses membres s'engageaient à ne pas décliner les places de juges qui leur étaient dévolues par élection et à remplir leur charge avec zèle et exactitude. Ils devaient en même temps contrôler les actes des autres fonctionnaires, encourager ceux qui se montraient dignes de leur mission et dénoncer ceux qui manquaient à leurs devoirs. Enfin, les membres de la quatrième section devaient étudier spécialement l'économie politique, favoriser l'introduction en Russie de toutes sortes d'industries,, établir le crédit et s'opposer aux monopoles. L'organisation extérieure de cette ligue présentait aussi une grande ressemblance avec celle du Tugendbund les fondateurs, dans l'une comme dans l'autre, formaient la « souche » (Stammverein); ils nommaient un conseil, qui se composait d'un censeur et de cinq assistants. Les fondateurs de la ligue réunis en conseil constituaient la direction supérieure, qui s'adjugeait en quelque sorte le droit de légiférer.

Les mémoires de plusieurs membres nous donnent une idée plus complète de cette ligue et de la façon dont elle se recrutait. Poutchine, un grand ami du poète Pouchkine, raconte que, du temps qu'il était encore au lycée, il fréquentait une société secrète qui comptait parmi ses affiliés Alexandre et Mikhaïl Mouraview (le même qui


devait plus tard devenir membre du conseil de l'empire et se signaler ignoblement en Pologne)

« Nous parlions sans cesse, raconte Poutchine, de la situation de notre pays, des maux qui régnaient chez nous et de la possibilité de changer cet état de choses, comme tous le souhaitaient secrètement. Ce but élevé de la vie, par son mystère et la gravité des nouveaux devoirs qu'il m'inspirait, fit une profonde impression sur moi. Il me grandissait à mes propres yeux. Je commençai à considérer la vie avec beaucoup plus de sérieux et je m'observai dans toutes les manifestations impétueuses de ma jeunesse. »

Nicolas Tourguénev, qui n'était plus un adolescent comme Poutchine, fait le récit suivant d'une visite qu'il reçut, en 1819, du prince Troubetzkoï:

« Je le connaissais seulement de nom. Sans s'attarder à des préliminaires, il me dit que d'après tout ce qu'il savait de moi et de mes opinions, il estimait utile de me proposer de devenir membre de la Ligue du bien, et il m'en présenta les statuts. Il ajouta qu'il venait de faire la même proposition à un poète qui avait refusé (c'était Joukowski).

» Je parcourus les règlements et je trouvai qu'ils ne contenaient que des théories je n'y vis aucun désir d'action ni de modifier quoi que ce soit dans le gouvernement. L'ensemble des statuts dénotait l'inexpérience et même une puérilité qui me déplut. Je fus encore frappé de voir qu'en dépit des bonnes intentions qui s'y manifestaient, l'abolition du servage n'était même pas mentionnée. Néanmoins, je me dis que je ne devais point suivre l'exemple du poète. Je pensai que tout homme honnête doit mettre de côté les questions de forme et ne pas redouter les vicissitudes qui pourraient survenir, mais collaborer selon ses forces à une œuvre utile et morale, Puis j'eus tout de suite l'idée d'attirer l'attention de la ligue sur la question du servage. J'en fis part aussitôt au prince Troubetzkoï, et une fois convaincu que


lui et ses amis étaient animés des meilleures intentions à l'égard des malheureux serfs, je sentis pénétrer dans mon cœur le doux espoir que l'œuvre qui m'était chère entre toutes allait se développer. »

A ce propos, Nicolas Tourguénev fait quelques réflexions sur les sociétés secrètes en Russie, qui, bien que formulées il y a un siècle, n'ont jamais été plus vraies qu'aujourd'hui

« II faut dire que les sociétés secrètes sont inévitables dans un pays comme la Russie. Celui qui y a vécu peut seul se rendre compte combien il est difficile d'y exprimer son opinion. Pour y parler librement et sans crainte, non seulement il faut former une société secrète, mais il faut trier soigneusement les personnes dont elle se compose, Ce n'est que dans ces conditions qu'un échange sincère d'idées est possible. Aussi avons-nous goûté un charme inexprimable à nos réunions, n'ayant nulle crainte d'être mal compris ou de voir nos paroles dénaturées. Notre langue qui, malgré toute sa beauté et sa richesse, porte l'empreinte de la mauvaise organisation sociale du pays, s'est cependant facilement pliée à l'expression de la vérité, des idées de liberté et de dignité humaine. Elle s'ennoblissait en exprimant des idées élevées et sublimes. »

C'est ainsi que peu à peu, l'un après l'autre, la ligue enrôla tout ce que la Russie possédait d'hommes énergiques et dévoués, et principalement les officiers qui appartenaient à cette époque aux familles de la haute noblesse et recevaient une instruction très étendue. Bientôt son

activité se concentra dans l'armée et parmi les membres dirigeants Pestel prit une place prépondérante. Ses contemporains sont unanimes à reconnaître la supériorité de son intelligence, sa vaste instruction et l'ardeur de son patriotisme. Le décembriste Yakouchkine nous a laissé dans ses mémoires cette esquisse de Pestel:


« II parlait toujours très spirituellement et savait défendre ses opinions, auxquelles il croyait comme à des vérités mathématiques. Rien ne pouvait l'entraîner, ni l'influencer, et c'est sans doute pour cette raison que de nous tous, lui seul, pendant dix ans, a dirigé l'œuvre de la société secrète sans un seul instant de défaillance. Une fois qu'il fut persuadé que c'était le meilleur moyen d'atteindre le but qu'il s'était proposé, il lui voua toute sa vie. »

Dans l'armée, les supérieurs de Pestel le tenaient en très haute estime. Le comte Wittgenstein attestait en ces termes son admiration

« Pestel peut faire tout ce qu'il veut. Donnez-lui une armée à commander ou nommez-le ministre, il sera toujours à sa place. »

Le chef de l'état-major de la seconde armée, le célèbre général Kisselef, disait également:

« Pestel est à sa place partout, car il possède des qualités étonnantes. »

Il n'est donc pas surprenant que ce soit à lui qu'ait été dévolue la tâche délicate de rédiger la charte constitutionnelle que la société secrète se proposait de donner à la Russie le jour où elle jugerait bon de modifier la forme du gouvernement.

Cet ouvrage de Pestel est intitulé Rousskaïa Pravda ou la charte du grand peuple russe, « qui doit servir au perfetionnement de ses institutions gouvernementales, et qui contient des vœux tant pour le peuple que pour le gouvernement provisoire. »

Nous allons analyser en détail cette constitution, parce qu'elle touche à tous les points qui n'ont pas encore reçu aujourd'hui une solution.

Dans l'introduction Pestel déclarait « que le peuple


russe n'est pas la propriété d'une personne ou d'une famille. » C'est pourquoi sa situation exige avant tout la transformation de l'ordre gouvernemental et la publication d'un nouveau code de lois. A cet effet, il proposait de nommer un gouvernement provisoire et de publier la Rousskaïa Pravda afin que tous pussent en prendre connaissance.

« L'ancien pouvoir, écrivait-il, a surabondamment prouvé son hostilité contre le peuple russe. Comme on ne peut pas immédiatement convoquer un parlement, c'est le gouvernement provisoire qui édifiera le nouvel ordre de choses en prenant pour base cette charte. »

Pestel, dans ses entretiens avec un autre décembriste, Poggio, disait qu'il faudrait au gouvernement provisoire au moins de huit à dix ans pour mener à bien son œuvre, et en même temps exprimait le désir de n'être pas nommé membre de ce gouvernement, d'abord pour qu'on ne le soupçonnât point de poursuivre des buts personnels, secondement parce que son nom n'était pas russe. Mais Poggio répliqua

Vous aurez la gloire de Washington vous pourrez comme lui vous retirer dans la vie privée après avoir donné à la Russie un gouvernement légal.

Tout comme de nos jours, les constitutionnels russes devaient se trouver aux prises avec le problème complexe de la diversité des races qui composent la population de l'empire.

Pestel relève le fait que les peuples soumis à un vaste état cherchent toujours l'indépendance et une existence politique à part. Il appelle cela « le droit de nationalité. » De même, tout grand état ou tout peuple qui domine dans l'état exige que les forces des petits peuples qui


l'entourent ne servent qu'à augmenter sa propre puissance. Pestel croit que le droit de nationalité n'existe que pour les peuples qui, en le possédant, peuvent le conserver. Mais ceux qui par leur faiblesse sont obligés d'avoir la protection de leurs puissants voisins ne peuvent pas revendiquer ce droit, qui est pour eux fictif. C'est pourquoi il affirmait que la Finlande, les Provinces baltiques, la Livonie, la Courlande, etc., qui n'ont jamais pu vivre d'une existence indépendante, mais appartenaient tantôt à la Prusse, à la Suède ou à la Pologne, ne pourraient jamais, à cause de leur faiblesse, avoir une vie nationale propre, et pour cette raison devaient faire partie intégrante de l'état russe.

Pestel envisageait tout autrement la situation de la Pologne. Elle avait été durant plusieurs siècles un grand état indépendant, et le peuple russe, « dès qu'il aura acquis la vie nouvelle, » devra par l'intermédiaire de son gouvernement provisoire octroyer à la Pologne une existence politique indépendante sous forme d'un état autonome. Il allait même jusqu'à proposer de joindre à la Pologne une partie de la Russie occidentale et de conclure avec elle une alliance qui l'obligerait en cas de guerre à renforcer l'armée russe. L'autonomie de la Pologne ne devait lui être concédée qu'à condition qu'elle accepterait une constitution identique à celle de la Russie et que toute aristocratie, de naissance ou d'argent, y serait abolie. Tandis qu'un autre membre important de la société secrète, Nikita Mouraview, préconisait la fédération de tous les états, petits et grands, qui formaient la Russie, Pestel, sous l'influence principalement des commentaires de l'Esprit des lois de Montesquieu par Destutt de Tracy, voulait, comme les Jacobins pour la France, que la Russie


fût « une et indivisible. » Les lois civiles devaient être les mêmes dans toute l'étendue de l'empire pour exercer sur toute la nation une action morale identique. D'ailleurs, la tendance russificatrice de Pestel n'avait rien d'exclusif ni de rigoureux. On connaît la triste situation actuelle des Lettes dans les Provinces baltiques et les terribles révoltes de paysans qui ont éclaté il n'y a pas longtemps. Pestel prévoyait déjà le mécontentement qui s'est depuis manifesté par des violences, et il recommanda au gouvernement provisoire de prendre toutes les mesures pour détruire définitivement les derniers vestiges de féodalité survivant dans les Provinces baltiques et d'y organiser les Lettes comme les autres paysans russes. La société secrète avait déjà à résoudre le problème épineux de la condition des juifs en Russie. Ni la constitution polonaise de 1815, ni le projet de Novosiltzev n'avaient octroyé des droits politiques aux juifs. Dans les conciliabules de la société secrète, Nikita Mouraview proposa d'abord de ne leur accorder les droits politiques que dans les provinces où il leur était permis d'élire domicile. Mais plus tard il consentit à leur reconnaître les mêmes droits qu'aux autres Russes. Pestel, sous l'influence évidemment de Napoléon, recommandait au gouvernement provisoire de convoquer les plus savants rabbins ainsi que les juifs les plus instruits et de délibérer avec eux pour chercher le meilleur moyen de décider leurs coreligionnaires à renoncer aux particularités de leurs coutumes, afin de s'assimiler au peuple russe et de vivre avec lui sous les mêmes lois.

Pourtant, un siècle avant l'éclosion du mouvement sioniste, Pestel suggérait d'aider les juifs à fonder leur propre état dans l'Asie- Mineure

« Il faudrait désigner au peuple juif un lieu de ralliement et


lui donner des troupes qui l'appuieraient dans son entreprise. Tous les juifs de Russie et de Pologne rassemblés formeraient une armée de deux millions d'hommes. Une telle multitude animée du désir de reconstituer sa patrie vaincrait les obstacles que les Turcs pourraient lui opposer. Elle traverserait aisément la Turquie d'Europe, passerait en Turquie d'Asie, où elle pourrait occuper toute l'étendue de terrain qu'il lui faudrait, et créerait facilement un état juif. Mais comme cette vaste entreprise demande des conditions particulières et des hommes de génie pour la mener à bien, on ne peut pas exiger du gouvernement provisoire qu'il en prenne immédiatement l'initiative. » Par contre, Pestel réclamait impérieusement l'abolition de toutes les castes, les Russes ne devant former qu'un seul peuple de citoyens ayant les mêmes droits et tous égaux devant la loi.

Le clergé ne constituait plus une caste, mais faisait partie du gouvernement, et nul ne serait autorisé à se faire moine avant l'âge de soixante ans. Le clergé étranger qui reconnaît une autorité en dehors de la Russie (le pape) devait immédiatement quitter le sol russe ou renoncer à entretenir des rapports avec ses supérieurs hiérarchiques. Quant aux religieux étrangers, le séjour de la Russie leur serait formellement interdit.

Pestel demandait au gouvernement provisoire non seulement d'affranchir les serfs, mais de résoudre la question agraire. Toutes les terres, dans chaque commune, devaient être partagées en deux parts égales, dont l'une appartiendrait à la commune, l'autre à l'état. La commune n'aurait le droit ni de vendre ni d'aliéner les terres allouées, qui sont destinées à procurer à tous les citoyens le moyen d'acquérir les objets de première nécessité. Les terres de l'état serviraient à assurer aux citoyens le superflu.


Chaque membre de la commune a le droit de réclamer autant de lots de terrain qu'il voudra, mais quand la demande sera supérieure au nombre de lots que possède la commune, on ne satisfera que les demandes les plus raisonnables, en donnant la préférence aux citoyens qui ne possèdent pas des terres privées et qui vivent du produit du sol, n'ayant pas d'autre moyen de gagner leur vie. Chaque commune devra avoir une banque et une société d'assurance.

Lorsque, disait-il, le gouvernement provisoire aura établi, dans le délai d'une quinzaine d'années environ, ce nouvel ordre de choses, chaque citoyen russe sera assuré de trouver dans sa commune un lot de terrain suffisant pour sa subsistance. Il pourra voyager, aller chercher le bonheur au loin, il saura toujours qu'il a dans son pays, dans sa famille politique, un abri et un champ qui pourra lui fournir son pain. La Russie entière se composera de propriétaires terriens et il n'y aura pas un citoyen qui soit privé de son lopin de terre

« Par le moyen de sa famille politique, c'est-à-dire sa commune, chaque citoyen sera étroitement lié à tout l'état, car il sentira qu'il paie les impôts pour son propre bien dans ses rapports avec le gouvernement, il trouvera toujours parmi les gens de sa commune défense contre la tyrannie. »

Pestel recommandait encore au gouvernement provisoire d'établir avant toutes choses ces communes chargées de la distribution des terres aux citoyens et de ne reculer pour cela devant aucune difficulté.

Le gouvernement provisoire devait-il laisser subsister la monarchie ou proclamer la république ? Nous savons à ce propos qu'en 1820 la douma-souche de la ligue tint une réunion à Saint-Pétersbourg. Le président était alors le comte Tolstoï, et le directeur le prince Dolgoroukov;


en outre prirent part à ces débats Nicolas Tourguénev, Lounine, Glinka, les trois frères Mouraview et Pestel. Le prince Dolgoroukov, dès l'ouverture de la séance, proposa à la douma de demander à Pestel d'exposer tous les avantages et désavantages des gouvernements monarchiques et républicains et qu'après chaque personne donnerait son avis. Après de longues discussions on passa au vote, et chaque membre devait proclamer son opinion en répondant « monarque » ou « président, » et en même temps donner les raisons de sa préférence. Nicolas Tourguénev se leva le premier et déclara en français « Le président sans phrases. » Finalement presque tous se prononcèrent pour la république. Seul Glinka se montra favorable à la monarchie et proposa de nommer régente la femme d'Alexandre Ier.

Pestel estima quand même que la question n'était pas mûre et eut l'intention d'ajouter à sa Pravda deux chapitres consacrés à l'examen du pouvoir supérieur monarchique et républicain. En tout cas les conjurés admirent que, si l'empereur lui-même assurait à la Russie les lois fondamentales qui limiteraient son pouvoir, ils lui jureraient fidélité et mettraient de côté leur idéal de république.

L'action de la ligue rappelle par plusieurs traits celle des Jeunes-Turcs actuellement. A l'inverse de la tactique des terroristes du temps présent, qui ne se préoccupent guère de la forme que devrait revêtir le gouvernement destiné à remplacer celui qu'ils renverseraient, les membres de la ligue se préparaient méthodiquement et plaçaient tout leur espoir dans l'armée, dont ils faisaient au reste partie et qui formait le noyau du mouvement. Ils n'étaient pas impatients d'exécuter leurs plans, ils s'efforçaient d'accroître le plus possible le nombre de


leurs affiliés dans toute la Russie, et ne voulaient agir que lorsque la majorité des esprits seraient prêts à accepter la constitution. Tous étaient d'avis que la révolution ne pouvait s'accomplir pendant la vie d'Alexandre, mais personne ne s'attendait à ce qu'il mourrait si prématurément et de façon si inattendue. Le subit changement de règne prit tout le monde au dépourvu, même les conjurés, qui étaient loin d'être prêts.

Comment, toutefois, ne pas profiter du désarroi général où la Russie se voyait jetée par ce coup du sort ? Savait-on seulement lequel des grands-ducs allait hériter de la couronne Constantin ou Nicolas ? C'était pour l'armée une question vitale à qui fallait-il prêter serment ? On comprend que les meneurs de la ligue aient pensé que c'était le moment ou jamais de profiter de la confusion pour tenter un changement de gouvernement. « Si nous ne pouvons établir la république, se dirent-ils, au moins pourrons-nous obtenir du nouveau tsar qu'il accepte la constitution. » Dans cette intention ceux des conjurés qui se trouvaient à Saint-Pétersbourg et qui avaient à leurs ordres une bonne partie de la garnison engagèrent leurs hommes, le 14 décembre 1825, à ne point prêter serment à Nicolas, qui n'était pas l'héritier légal, puis à réclamer la proclamation d'une charte constitutionnelle.

Cette tentative de rébellion n'avait pas été suffisamment préméditée et si Pestel se fût trouvé à Pétersbourg à ce moment, il l'eût certainement déconseillée. Il était dans l'armée méridionale et considérait que le mouvement insurrectionnel des troupes devait commencer en province et que la garde impériale s'y joindrait plus tard, quand Kiev et Moscou auraient déjà reconnu le gouvernement provisoire. Le concours de la garde et de la


flotte devait consister à emmener la famille impériale à l'étranger. Une fois les Romanoff hors de Russie, le peuple, dans la joie de son émancipation et surtout heureux d'être mis en possession de l'objet de sa perpétuelle convoitise la terre, aurait bien vite oublié la dynastie qui l'avait si longtemps opprimé. En ce qui concernait les puissances étrangères, elles se souviendraient de 1812 et n'oseraient pas attaquer le gouvernement provisoire, d'autant moins qu'elles avaient chez elles la révolution à mater.

La société secrète n'était pas prête en 1825 pour l'accomplissement de ce vaste plan, et il fut facile à Nicolas Ier de briser la révolte quand elle se manifesta sur la place du Sénat à Saint-Pétersbourg. Il n'eut pas de peine non plus à découvrir tous les fils qui reliaient les différentes sociétés secrètes, puis ce fut jeu d'enfant de s'emparer des conjurés et de condamner à la potence les cinq instigateurs du mouvement; les autres furent envoyés dans les mines de la Sibérie.

Le 13 juillet 1826, le général Golenitchev-Koutouzov envoya à l'empereur Nicolas le laconique rapport que voici

« L'exécution s'est terminée dans le calme et l'ordre tant du côté des troupes que de celui des spectateurs, qui étaient peu nombreux. A cause de l'inexpérience de nos bourreaux, trois condamnés Ryléev, Kakhovski et Mouraviev, tombèrent de la potence, mais on les pendit une seconde fois et ils reçurent la mort qu'ils avaient méritée, fait que j'ai l'honneur de porter à la connaissance de votre Majesté Impériale, dont je suis le très humble serviteur. »

Le général omit de dire à Nicolas que, lorsque la corde de Ryléev se rompit, le malheureux poète, qui était tombé sur le sol, s'écria:


Malheureux pays, ses bourreaux ne savent même pas tresser de bonnes cordes pour pendre ses victimes 1 Pestel expira aussi sur le gibet avec les autres conjurés.

La tentative des décembristes fut le plus sérieux assaut que les constitutionnels en Russie aient jamais livré à la monarchie absolue. Depuis lors, des sociétés secrètes n'ont pas cessé de saper sans trêve le despotisme tsarien, mais aucune n'a été si puissante ni si savamment organisée. Lorsque, en 1906, Nicolas II lança son fameux oukase pour octroyer une douma à la Russie, ce ne fut pas en cédant aux injonctions d'un gouvernement provisoire, ainsi que l'avaient décidé les décembristes, mais sous l'empire de la terreur, dans un moment de faiblesse, grâce à son ignorance des forces réelles de ses ennemis. Aussi lui fut-il très facile de reprendre peu à peu tout ce qu'il avait concédé et de faire régner en Russie, au lieu de la constitution, l'arbitraire et le mépris des lois avec un cynisme qu'on ne connaissait pas du temps des décembristes. Assurément, les luttes pour la liberté ne sont jamais perdues, mais les combats pour la constitution en Russie n'ont donné jusqu'à ce jour que d'héroïques défaites. Le temps du triomphe n'est pas encore venu, mais il viendra, parce qu'il est dans la vérité de l'histoire des peuples.

MICHEL DELINES.


L'INUTILE LABEUR

Fragments de journal et réflexions d'un médecin de campagne.

SECONDE PARTIE

Cet après-midi, comme je reconduisais à la porte un client qui était loin d'être tout à fait de sang-froid, car, hélas à la campagne, quand on vient consulter le médecin, on en profite pour faire une petite station au cabaret, je vis ma domestique qui avait l'air toute joyeuse dans sa cuisine.

Eh bien, lui dis-je, riant à mon tour par contagion, qu'est-ce qui vous fait rire ?

Je ris, monsieur, je ris, parce que monsieur est bien trop poli. Il prend la peine de raccompagner ces gens à la porte, leur dit « Au revoir, monsieur, » et eux ne se donnent pas même la peine de répondre à monsieur. Sans doute, avant la Révolution, on leur aurait dit: « Fiche-moi le camp, maroufle 1 » tandis qu'à présent on leur dit « monsieur » gros comme le bras, on les soigne 1 Pour la première partie, voir la livraison de septembre.


souvent sans recevoir le moindre témoignage de reconnaissance, et ils s'en vont sans dire ni monsieur, ni merci, ni adieu.

La chose, tant elle se répète, finit par me sembler si naturelle, que c'est ma domestique qui la remarque. Moi, je n'y avais jamais fait attention.

Mon petit garçon est malade. Il a une pneumonie, quarante degrés de fièvre. Ma femme est fatiguée. J'aurais voulu rester un peu à la maison, mais impossible. Dès le matin déjà on m'a téléphoné de venir tout de suite voir le petit Bastian, qui de nouveau n'allait pas bien.

Sa fièvre typhoïde était guérie je l'ai trouvé avec une légère rechute et réapparition d'un peu de fièvre. Et voilà que je suis obligé de venir le revoir tous les jours, de consacrer tous les jours deux heures à cette ennuyeuse course à Artaz, pour expliquer aux parents, à coups de marteau dans la tête, ce qu'ils ne peuvent comprendre qu'il faut être prudent, que leur enfant reprendra ses forces petit à petit, non pas en mangeant beaucoup, mais en pouvant absorber et assimiler ce qu'il mange, et que pour cela il faut d'abord restaurer le tube digestif.

Mais pourquoi cette inutile rechute qui aurait si bien pu être évitée, et qui m'oblige à quitter, moi, mon enfant malade, pour aller soigner celui d'autrui, alors que les parents ne prennent pas même la peine d'écouter et de suivre les avis que je leur donne ? Pourquoi ? Parce que l'autre jour ils ont eu la visite du vieux curé qui a donné son avis médical

Mais vous laissez mourir cet enfant de faim il n'a


plus de fièvre, faites-le donc manger, jamais il ne reprendra ses forces.

Il a mangé, trop, et il a eu une rechute.

A trois heures ce matin, violent coup de sonnette. Je me réveille en sursaut, mon petit garçon qui dormait se réveille aussi et se met à pleurer. Je vais à la fenêtre. Un gros rustaud était à la porte

Il faut venir tout de suite chez Bottens à Bellerive, dépêchez-vous.

Mais pourquoi, qu'est-ce qu'il y a ?

Dépêchez-vous, il est mort.

Il est mort ?

Oui, hier soir. Alors on m'a dit de venir vous chercher ce matin, en venant à la laiterie; c'est pour la visite, vous savez, et pour fixer l'enterrement. Espèce de crétin, va 1

J'ai refermé la fenêtre et me suis recouché, navré de de ce que, pour une bêtise pareille, on eût réveillé toute la maisonnée, et surtout mon enfant malade. Si encore c'était pour un cas grave ou un accident subit, mais pour un décès qu'il est inutile que j'aille constater avant vingt-quatre ou trente-six heures 1

Pourquoi cette souffrance inutile ?

Malheur pressé de rentrer à la maison, ma tournée achevée, ne faut-il pas que ce soir en traversant le village je sois arrêté par Mlle de Belessort

Ah 1 docteur, me dit-elle, que je suis contente de vous voir Justement je voulais vous parler, pouvez-vous m'accorder un petit instant ?

Un petit instant, si vous voulez, mademoiselle,


car j'ai hâte de rentrer à la maison voir comment va mon garçon. Est-ce pour un malade?

Non, docteur, un simple renseignement à propos de Magnin, mon protégé.

La mort dans l'âme j'entrai. Mlle de Belessort appartient à la catégorie, haïe des médecins, des âmes charitables faisant du bien par sport, heureuses de pouvoir dire « mon protégé, » « la femme dont je m'occupe, » « vous savez, ce ménage pour lequel j'ai fait une loterie » à tous moments ennuyant le médecin, lui prenant son temps, voulant lui donner des conseils et lui indiquer même ce qu'il faut faire et prescrire.

Je m'attendais à une tuile. Hélas hélas

A peine fus-je entré qu'elle me dit

Vous connaissez Magnin, n'est-ce pas, docteur, c'est vous qui le soignez? Je viens de voir sa femme. Il va très mal, ce pauvre homme est-ce que vous ne pourriez rien faire pour le soulager, est-il réellement incurable ? Sa femme me dit qu'il ne mange pas; ne devrait-il pas prendre un tonique, du quinquina, du bon vin? Seriezvous d'accord, docteur? Allez le voir aujourd'hui; cela fera plaisir à sa femme, elle ne sait que lui faire, il paraît qu'il ne peut plus respirer, le pauvre homme Connaissezvous, docteur, les pastilles d'oxygène comprimé ? C'est un nouveau remède, on pourrait peut-être lui en faire prendre.

Je lui expliquai que je faisais à Magnin une visite par semaine, tous les mercredis, sauf si on me prévenait qu'il allait moins bien et qu'on me priât de passer plus tôt. Mais, lui dis-je, on ne m'a rien fait dire, j'irai donc après-demain.

Qu'est-ce qu'il a, docteur, ce pauvre homme ? Je


m'intéresse à eux, vous savez on m'a dit qu'ils étaient dans une affreuse misère, et sans ordre, tout manque chez eux. Enfin le pasteur a pu lui procurer un fauteuil mais s'il a besoin de fortifiants, de bon vin, puis-je lui en envoyer ?

Ma foi, j'étais si énervé de tout ce verbiage, si pressé de rentrer chez moi que, agacé, je lui répondis un peu sèchement

Je vous remercie, mademoiselle. Magnin est en effet dans un triste milieu. Il ne veut pas aller à l'hôpital je suis donc obligé de le soigner chez lui malgré ces déplorables conditions. Ce n'est pas un plaisir pour moi, et je vous suis reconnaissant de vouloir bien aussi vous occuper de lui. Nous pourrions nous partager la tâche comme médecin je m'occuperai de la partie médicale et je puis lui faire donner gratuitement les médicaments nécessaires par l'assistance publique; vous pourriez peutêtre, vous, mademoiselle, puisque vous avez l'obligeance de vous intéresser à eux, vous occuper de la cuisine, voir quels sont les ustensiles qui manquent, y mettre un peu d'ordre. Cela serait bien nécessaire, et je crois que vous leur feriez le plus grand plaisir.

Mlle de Belessort ne m'a rien répondu. Elle m'a regardé. Un regard qui voulait dire « Mon petit, tu te moques de moi »

Au revoir, docteur, dit-elle simplement.

Parbleu elle veut faire la charité, avoir des pauvres et des protégés, mais elle ne les connaît pas, elle ne va jamais les voir, ça la dégoûte, c'est sale, et puis il y a les petites bêtes. C'est plus simple et plus commode de prier le médecin de multiplier un peu ses visites.

Désormais, M"e de Belessort sera mal disposée pour


moi. Ça ne fait rien, car mon petit garçon va beaucoup mieux ce soir. Je suis content.

Le jeune Bastian va de nouveau tout à fait bien. Mon petit garçon n'a plus de fièvre et entre franchement en convalescence.

Je suis allé aujourd'hui voir Magnin, mais M1Ie de Belessort, elle, n'y a pas été; elle lui a envoyé une bouteille de vin et des raisins du Midi.

Effectivement, il va bien mal, ce pauvre homme. Il était assis dans le fauteuil que le pasteur lui a procuré, ses deux jambes fortement œdématiées posées dans des baquets. Il s'y est produit des phlyctènes qui ont percé, et depuis plusieurs jours la sérosité s'écoule. Il en a déjà coulé plusieurs litres: cela le soulage, mais c'est terriblement incommode. Il ne peut se mettre au lit, il en serait inondé.

C'était une belle soirée; Magnin, assis devant sa fenêtre, regardait les Alpes toutes colorées en rose par le coucher du soleil.

A mon entrée il étendit le bras et me montra cette vue:

C'est beau, docteur, dit-il, de pouvoir jouir de ces montagnes de mon fauteuil, c'est bien beau, et dire que je vais mourir

Ces paroles m'ont étonné, les gens de la campagne remarquant en général peu la belle nature. Mais Magnin est un type tout spécial, et quoique mes visites, vu la gravité de son état et mon impuissance à le guérir, fussent pour moi une pénible corvée, il réussissait souvent à m'intéresser par ses réflexions originales.

Il était poli et reconnaissant envers moi de la peine que je prenais de venir le voir tous les huit jours, s'aper-


cevant très bien lui-même que c'était une simple marque d'attention.

Il se savait perdu. De temps en temps je le ponctionnais, quand il ne pouvait plus respirer, ou lui donnais un peu de digitale pour ranimer le cœur. Mais la plupart du temps mes visites ne servaient à rien, je n'avais rien à lui faire, rien à lui dire.

Il était libre-penseur, moi aussi, donc nous ne pouvions pas même aborder le chapitre de la religion.

Nous causâmes de choses et d'autres, de la pluie, du beau temps, des récoltes, et même, hélas! je crois, de politique.

Souvent mes lèvres parlaient, alors que mon esprit vagabondait ailleurs. Mon regard se porta par hasard sur la table qui était à côté de lui. Elle était sale et en désordre. Pêle-mêle on remarquait dessus un vase à demi plein d'urine, un vieux pot à confiture servant de crachoir, un paquet de tabac à moitié répandu, un verre presque vide, une bouteille de bon vin (don de Mlle de Belessort) et, sur une assiette, de belles grappes de raisin. La chambre était pleine de mouches, la table en était couverte. Les mouches, dans leur vagabondage, passaient du crachoir dans le vase de nuit, en faisaient le tour, allaient boire une goutte de vin au fond du verre, puis faisaient un temps de vol et les voilà sur les raisins! Magnin, qui me parlait et me voyait tout absorbé, sans lui répondre, à regarder les fruits, me dit tout à coup Ah! mais, docteur, j'oubliais, servez-vous donc, j'ai là de beaux raisins qu'on m'a envoyés; vous les regardez sans vous servir, prenez-en donc.

Ma gorge se resserra. Des mouches justement, sortant du crachoir, venaient de se poser sur une grappe. Non, lui dis-je, excusez, je regardais les raisins, c'est


vrai, mais je pensais à tout autre chose; non, je vous remercie, sans compliments; je viens d'en manger tout à l'heure chez Duval.

Mais non, docteur, pas du tout, vous venez me faire visite et c'est pour moi un grand plaisir; vous savez que jamais vous ne serez payé, la seule chose que je puisse vous offrir, c'est du raisin; prenez-en une grappe, s'il vous plaît, ça me fera plaisir.

Je vis que, si je refusais, je lui ferais un énorme chagrin. Je pris donc une grappe, que je choisis tout en dessous, et en mangeai devant lui un ou deux grains. Ils eurent beaucoup de peine à franchir mon gosier; ils passèrent cependant.

Ils sont excellents, lui dis-je, je vous remercie; mais il faut encore que j'aille à Creste ce soir, je mangerai ma grappe tout en marchant. Au revoir, merci bien. Une fois dehors, à distance, la grappe prit le chemin du fossé.

Ah! ces mouches!

Une bien bonne: de la mère Grivet encore.

Elle a soixante-quinze ans, elle souffre de douleurs. Elle m'a prié de venir de temps en temps la voir, puisque c'est moi le médecin de l'Assistance publique. Je suis entré chez elle aujourd'hui; elle m'a raconté que, ses douleurs ne passant pas, elle s'était décidée à aller consulter un rebouteur.

Et comment y êtes-vous allée? à pied?

Mais non, docteur, en voiture.

– Ah!

C'est le pasteur qui nous l'a payée.


La baronne est venue nous faire visite aujourd'hui, je ne sais pas trop pourquoi. Pour s'informer, je crois, de la santé de mon petit garçon.

Ma femme la recevait au salon lorsque je suis rentré. Toujours grande dame, toujours l'air protecteur. Sa fille 'venait de la rendre grand'mère; je profitai de l'occasion pour la féliciter.

Ah! oui, dit ma femme, et j'ai appris que vous aviez eu beaucoup d'ennuis, la nourrice a manqué au dernier moment.

Mais non, mais non, fit la baronne, pas trop d'ennuis la nourrice a bien fait défaut, mais elle nous avait avertis depuis quelques jours déjà. Mon gendre a un de ses amis qui est établi médecin dans un coin de Savoie vous savez, en France, on trouve des médecins de campagne qui ne sont point des imbéciles. Celui-ci tient un bureau des nourrices de la contrée et il a pu immédiatement nous en envoyer une.

Cela jeta un froid, la conversation languit. La baronne se leva et prit congé.

N'importe, il n'y a que les gens qui se croient gens d'esprit pour se conduire comme des manants.

Le jeune Bornand a la fièvre typhoïde.

Quoique ses parents habitent à deux pas de chez moi, c'est mon confrère Morrens qui le soigne.

Je n'ai été appelé qu'une fois chez les Bornand, paysans aisés habitant depuis longtemps la contrée. C'était la première année que je pratiquais à Challens, leur fils avait alors quatre ou cinq ans. Sa mère me fit chercher parce que, me dit-elle, « l'enfant a des âcretés de sang, il lui sort des boutons qui le démangent et l'empê-


chent de dormir, » et elle me demanda si ce n'était pas le moment, « à présent le printemps venu, de lui faire prendre un dépuratif. » Je fis déshabiller le petit garçon. C'était un bel enfant, bien tenu, propre, avec de grands beaux yeux noirs et de beaux cheveux de la même couleur. Je n'eus pas de peine à reconnaître qu'if était atteint de la gale, légère, bénigne, mais gale quand même. Je n'en dis rien; mais j'expliquai qu'il avait une irritation de la peau et prescrivis une pommade « adoucissante » au baume du Pérou. Je ne parvins qu'avec beaucoup de peine à faire accepter la chose par la mère, qui « voulait » non pas une pommade, mais un dépuratif qui agît sur le sang. Au bout de deux jours l'enfant était radicalement guéri; plus de boutons, plus de démangeaisons, il dormait bien et était content. La mère, cependant, me recevait toujours d'un air rogue qui m'intriguait. Lorsque je pris congé d'eux, elle m'accompagna à. la porte.

Alors, me dit-elle, qu'est-ce que c'est que cette pommade et qu'est-ce qu'il y a dedans?

Etonné, je me retournai, la regardant d'un air interrogateur.

Oui, continua-t-elle, le pharmacien qui l'a préparée m'a dit que c'était une pommade contre la gale; mais mon petit garçon n'a pas la gale, nous sommes des gens propres, nous.

Madame, lui dis-je, les pharmaciens feraient souvent mieux de se taire que de dire des bêtises; votre petit garçon était malade, c'est pour cela que vous m'avez prié de venir le voir; il est à présent guéri, je pense que vous êtes contente. Au revoir.

Jamais je ne fus rappelé dans cette famille, car jamais


ils n'ont pu me pardonner l'indiscrétion du pharmacien et le fait d'avoir ^werz l'enfant sans lui avoir fait prendre un dépuratif « qui agisse sur le sang, » comme le voulait la mère. Et dire pourtant que c'est un des rares cas où le médecin peut réellement agir et « couper » la maladie. Mais voilà toute la reconnaissance qu'il en retire.

J'ai fait ce matin la visite d'école à Challens. Là au moins on sent qu'on fait un travail utile et honnête on peut se servir des connaissances acquises au cours de ses études, et les appliquer sans avoir à discuter chaque mot, ou à mentir continuellement. C'est un service intéressant, mais combien difficile On risque de mécontenter tout le monde. Si l'on fait une observation sur la propreté des classes, qui sont souvent fort mal nettoyées, ou sur l'entretien du bâtiment que, par négligence, la municipalité laisse tomber en ruine, celle-ci s'en trouve blessée (il n'y a que la vérité qui vexe), et exhale sa mauvaise humeur en me causant tous les ennuis possibles.

Si l'on signale tel enfant comme tenu peu proprement, ou même atteint de quelques parasites, alors les parents sont furieux, et le plus souvent c'est un client qu'on perd la chose m'est arrivée plusieurs fois.

Tous les parents désirent que je sois très sévère dans l'inspection sanitaire des enfants, parce que pour eux l'école est le foyer de toutes les maladies. Souvent même ils me le demandent mais il doit toujours être sousentendu que je ne ferai pas de remarques sur leurs propres enfants.

Et puis il faut tenir compte des cas particuliers malgré soi on est forcé d'être partial, et cette partialité en-


vers les uns nous est reprochée ensuite par les parents de ceux auxquels on a fait une observation.

Ce matin le petit Falquet était loin d'être propre, et je rédigeais la carte pour le renvoyer lorsque la régente me dit

Il a perdu sa mère il y a trois semaines, auparavant il était tenu assez proprement, ce ne sera peut-être que passager.

Qui prend soin de lui à présent ?

Son père, pour le moment, mais il est encore tout désorienté, et n'a pas l'habitude de ces choses-là. Souvent il part pour les champs avant que le petit soit levé, et c'est tantôt une voisine, tantôt une autre, qui vient donner un coup d'œil et envoie l'enfant à l'école. Sans doute, mais voilà des gens étrangers au pays, qui sont reçus gratuitement à l'école et qui donnent le mauvais exemple d'y venir sales, en désordre, et peut-être d'y amener des parasites.

Que faire ? Je tâcherai de voir le père et les voisines et de leur expliquer la chose gentiment.

En revanche, j'ai renvoyé le petit Visinand; c'est la troisième fois que je le trouve avec une couche de crasse, d'un bon millimètre d'épaisseur, sur le cuir chevelu. Les parents s'obstinent à ne pas vouloir lui nettoyer la tête, la crasse, suivant eux, préservant des méningites 1

Mon oncle, le fervent tempérant, est venu nous voir aujourd'hui. Nous avons parlé de la lutte qui s'engage contre l'absinthe.

Oh m'a-t-il dit, hier en me promenant avec mon ami Chappuis, j'ai passé devant le café du Levant. Il y avait là six médecins attablés qui prenaient, qui un vermouth, qui une absinthe.


Comment prétendez-vous, m'a dit Chappuis en me désignant ce groupe, comment prétendez-vous prouver que l'absinthe est une boisson malsaine, avec cet exemple sous les yeux?

Ah 1 évidemment, mon oncle, ce sera difficile.

J'ai rencontré le père du petit Falquet, je l'ai arrêté pour lui parler de son enfant. Mais aussitôt il me répondit grossièrement, me reprochant d'être sans cœur, de chercher à lui faire des misères, avec ça qu'il n'en avait pas assez. Je l'ai quitté sans discuter.

J'ai déjà reçu hier du père de Visinand la jolie lettre que voici

« Le soussigné fait savoir à Goujon que, au lieu de faire des observations sur les enfants d'autrui, il ferait mieux de s'inquiéter des siens, s'il y connaît quelque chose. » VISINAND. »

Allons! les visites d'écoles sont peut-être utiles. Elles ne sont pas toujours gaies.

Décidément c'est la série noire, et je me souviendrai de cette année.

Le petit Gouluz vient de mourir à l'hôpital, heureusement pour lui, mais malheureusement pour moi, qui ai eu bien des ennuis à propos de cette histoire.

Il y a quelques jours je passais en me promenant près de la baraque que Gouluz s'est construite lui-même avec de vieilles planches dans les terrains vagues et déserts à vingt minutes du village.

Gouluz me pria d'entrer voir sa femme qui, me dit-il, devait prochainement accoucher. Il me demanda si je me chargerais de la soigner.


J'entrai dans la cabane, dont la porte ne fermait même pas. Elle se composait de deux pièces, une cuisine minuscule, éclairée par la porte, et, communiquant avec elle, une chambre encore plus petite, avec une fenêtre grande comme un mouchoir de poche. Dans cette chambre se trouvait un lit qui servait aussi de table et sur lequel étaient entassés pêle-mêle de vieux habits et du linge tout sale. Point de table, une seule chaise boiteuse et, ironie du sort, contre la paroi une jolie pendule. L'eau que consommaient ces malheureux provenait d'un trou à ciel ouvert, d'un mètre de profondeur, qu'ils avaient creusé à vingt mètres environ de la porte; eau plus ou moins jaune et boueuse.

Je restai près d'une heure à leur expliquer que vouloir accoucher dans cette baraque et dans ces conditions, c'était s'exposer à des accidents dont je refusais quant à moi d'endosser la responsabilité, que je leur conseillais donc d'aller tout de suite à la Maternité. Je leur remis même un bon d'entrée.

Inutile 1

Aller à l'hôpital, jamais me dit la femme. Me faire examiner par des étudiants, y être comme en prison, sans seulement que mon mari puisse venir m'y voir quand il voudra, non, non, je ne veux pas Et puis ils font des expériences sur nous, c'est des apprentis médecins qui nous soignent, non, non, jamais, j'aime mieux mourir ici. Essayer de la convaincre eût été peine perdue et un labeur ingrat. Je le tentai néanmoins pendant près d'une heure, mais sans résultat.

L'événement se produisit de nuit environ deux jours plus tard. Heureusement qu'ils ne me firent pas prévenir. Le mari, dès le début, partit à la recherche de la


sage-femme, et en traversant le village avertit quelques femmes de ce qui se passait.

Pendant son absence, l'enfant naquit. Personne n'était là. Les voisines, à leur arrivée, trouvèrent la mère pleurant, l'enfant pleurant, et le tout plongé dans une obscurité complète. Aucun moyen d'avoir du feu ou de la lumière.

Elles durent retourner au village chercher bougies, linges, cuvettes et même de l'eau, le strict nécessaire, quoi Au bout d'une heure la sage-femme arriva. Je n'appris la chose que quelques jours après. On vint me prier d'aller voir la mère et l'enfant, qui n'allaient pas bien. L'enfant avait la diarrhée et une double conjonctivite la mère était fébrile, probablement d'infection puerpérale.

Cette fois, vaincus par l'évidence et la nécessité, et aussi par l'unanimité des voisines, ils se décidèrent à partir pour l'hôpital. L'enfant ne tarda pas à mourir, je l'ai appris aujourd'hui. Mais pourquoi cette terreur de l'hôpital ?

Pourquoi cette terreur de l'hôpital, surtout, je dois le dire, chez les personnes qui, n'y ayant pas encore été soignées, ne savent ce que c'est ? Et d'où proviennent toutes les idées fausses à son* sujet répandues dans le public ?

Les romanciers d'abord, qui décrivent faussement des choses qu'ils ne connaissent pas, qu'ils n'ont du moins pas comprises, ou sûrement pas vues, ont une grande part de responsabilité. Ils ont fait plus de mal et causé plus de morts, en éloignant de l'hôpital des malades qui y auraient trouvé le salut, que toutes les opérations inutiles (?)


et les expériences tentées (?), suivant eux, dans les hôpitaux (seuls ?).

Certains d'entre eux ont trouvé plus simple de suivre le courant socialiste de la littérature actuelle, qui est de flatter le peuple, en dénigrant systématiquement ce qu'on fait pour son bien, entre autres les hôpitaux et les soins qu'on y donne, que de montrer ces derniers sous leur vrai aspect, c'est-à-dire de nos jours presque des palais et en tout cas des milieux propres et tranquilles où le malade se trouvera toujours beaucoup mieux que dans sa famille et où il sera mieux soigné que ne l'est souvent le bourgeois chez lui.

Et pourtant ont-ils complètement tort?

Quelle était mon opinion à moi, vers la fin de mes études, après avoir habité et fréquenté l'hôpital pendant plusieurs années ?

Découragé par ce que j'y avais observé, ne m'étais-je pas promis, lorsque je pratiquerais, de ne jamais y envoyer de malades ? Pourquoi ? Parce que j'avais vu et touché du doigt tous les désavantages du système, la promiscuité, les conversations souvent peu édifiantes à subir, le joug de la règle, la discipline du service, les fatigues causées par les étudiants, et puis, faut-il le dire ? le peu d'intérêt que le malade en tant qu'individu inspire au médecin, pour lequel il n'est souvent qu'un numéro de lit ou de maladie. Le médecin, en effet, ne peut pas s'intéresser individuellement à tous les cas, parce qu'il y en a trop.

Mais, après avoir pratiqué quelques mois, après avoir vu les conditions bien pires des intérieurs d'où venaient les malades, j'ai vite reconnu que la vie de l'hôpital, ses promiscuités, ses conversations, tout cela n'était rien en comparaison des inconvénients résultant de l'encombre-


ment, du manque d'air, de lumière, de repos, de la saleté et du supplice continuel des mouches et des puces. J'ai compris que la fatigue que pouvaient causer parfois (rarement) les cours et les étudiants était négligeable en regard des fatigues qu'auraient causées au même malade, dans sa demeure, les visites des voisins, leurs conversations, leurs conseils et leurs continuelles indiscrétions. Voilà ce que les romanciers ne savent pas, parce qu'ils n'ont pas visité en médecins les intérieurs misérables d'où proviennent les malades.

J'ai vu qu'un malade, envoyé à l'hôpital, guérissait bien plus vite et mieux que s'il restait chez lui. La chose est même à tel point évidente, qu'après avoir débuté par des hôpitaux pour indigents ou peu fortunés, on en est venu à présent à en faire pour gens riches ou du moins aisés les cliniques particulières.

J'ai vu que, loin d'être mal soignés à l'hôpital, les malades y ont souvent bénéficié gratuitement les premiers de remèdes nouveaux et ont guéri, alors que, même à prix d'or, les particuliers ne pouvaient se procurer ces remèdes.

Pendant plusieurs mois quelques hôpitaux seuls employaient avec succès le sérum antidiphtérique; les malades qui y étaient soignés guérissaient, tandis que ceux du dehors, ne pouvant encore avoir ce remède, accusaient une mortalité bien plus élevée.

Il en fut de même pour la rage.

C'est une grossière erreur, d'autre part, de croire que l'hôpital sert particulièrement de champ pour les expériences médicales. Tous les malades sont des sujets d'expériences; j'ajouterai même, surtout les malades riches et aisés, parce qu'ils le veulent et le demandent. Ce sont eux qui désirent que le médecin éprouve sur eux


toutes les nouvelles drogues annoncées dans les journaux ou recommandées par des connaissances. Et souvent le médecin ne fait que se soumettre et essaie avec appréhension l'effet d'un médicament, à lui parfaitement inconnu. Les malades qui ont pâti à la suite de l'essai de quelque nouveau médicament ou médication sont beaucoup plus nombreux dans la clientèle privée que dans les hôpitaux. Et cela pour plusieurs raisons ils sont moins suivis, ils sont moins dociles, et ensuite leur médecin est loin d'être aussi au courant des dernières recherches que ce n'est le cas pour les médecins des hôpitaux, secondés Par leurs internes.

Sur qui a-t-on expérimenté les innombrables sérums anti (?) tuberculeux ? Autant sur les malades aisés et fortunés, chez eux et dans les sanatoriums privés, parce qu'ils le demandaient, que dans les hôpitaux, sur des malades qui ne pouvaient juger ce qu'on leur faisait. Et voilà comment, après quelques mois de pratique, j'ai complètement changé d'opinion peut-être en changerai-je encore.

Oui certes, je le lui ai donné le certificat qu'elle me demandait.

Mue par son bon cœur, la sage-femme alla voir Mme Gouluz à l'hôpital. Elle fut navrée de l'accueil qu'elle reçut, de la malade d'abord, qui lui reprocha sa maladie, et de l'interne ensuite qui, me dit-elle, l'accusa devant toute la salle d'avoir infecté la malade par son manque de propreté.

Tout ennuyée, elle me demanda si je pouvais lui donner un certificat constatant « qu'elle n'était pas responsable de la maladie de Mme Gouluz, » parce que, ajouta-t-elle, au village on en cause déjà.


Malgré mon horreur pour tout certificat, je le lui ai immédiatement accordé, la maladie de Mme Gouluz provenant bien plus des conditions ambiantes que de la malpropreté de la sage-femme. On ne peut pas obtenir de la propreté là où il n'y a ni eau, ni cuvette, ni linges. Il y a quelques années, lorsque j'étais interne, que je n'avais pas encore été aux prises avec les difficultés de la pratique particulière, moi aussi, voyant arriver à l'hôpital, gravement malades, surtout des femmes qui avaient été soignées par des sages-femmes, alors que j'ignorais encore les conditions déplorables dans lesquelles ces dernières avaient souvent été forcées de travailler, je les ai sévèrement jugées, ne trouvant en elles que malpropreté, ignorance et routine. Mais à présent que j'ai vu, j'ai modifié ma manière de penser. Ignorantes et peu propres, elles le sont, c'est vrai. Mais elles sont en général dévouées et ont bon cœur.

Et puis, par qui les remplacerait-on ? Par des médecins ? Qui se chargerait, pour le salaire souvent dérisoire qu'elles demandent, sans même toujours l'obtenir, non pas seulement de visiter, mais de soigner pendant plusieurs jours la mère et le nouveau-né ?

Là où un médecin refuse d'agir, soucieux de sa responsabilité, et habitué qu'il est à avoir un peu de jour, d'espace, d'eau et d'air; dans des taudis où il craindrait de passer la nuit, de peur d'y tomber malade d'asphyxie, la sage-femme, elle, accoutumée à des conditions très modestes, sait se tirer d'affaire. Et dans ces milieux déplorables où tout manque, elle arrive encore à rendre service, et à être utile, sans avoir trop d'accidents. Ce n'est plus leur suppression que je demanderais à présent. Qu'on leur vienne en aide et qu'on les instruise davantage.


Hier il y avait séance au conseil municipal. Pour la première fois, depuis huit ans que je pratique à Challens, j'ai demandé l'autorisation de prélever une modeste somme sur le fonds de bienfaisance. J'ai demandé 20 francs afin que la sage-femme qui a donné des soins à Mme Gouluz soit payée.

Le maire Cabrol, un politicien verbeux, s'y est opposé. Il ne voulait pas, a-t-il dit, laisser se créer un semblable précédent; pareille chose n'a jamais eu lieu, et ce n'est pas aux communes à payer les sages-femmes.

Et, sauf moi, tous les conseillers municipaux l'ont approuvé. Mais quel est donc le but d'un fonds de bienfaisance s'il ne sert pas à aider les indigents, et à leur procurer des soins médicaux ? Qui donc peut être autorisé à y puiser, si on le refuse au médecin ?

J'ai perdu aussi une demi-heure à discuter sur l'opportunité qu'il y aurait à supprimer un arbre, qui enlève toute la lumière d'une des classes de l'école, ainsi que sur la nécessité urgente de changer les bancs d'une autre classe. Les bancs actuels étant à moitié brisés, les élèves y déchirent leurs vêtements. Mais j'ai plaidé en vain le maire, qui ne s'est jamais rendu compte par lui-même du manque de jour en automne dans les classes et du mauvais état du mobilier, qui n'a jamais fait une inspection sérieuse des bâtiments pour constater le désordre et la saleté qui y règnent, et qui estime qu'une bonne administration se résume en un boniment débité aux promotions ou le Ier août à la fête nationale, le maire n'a rien voulu entendre.

Je serai toujours, a-t-il dit, opposé à ce qu'on enlève des arbres il faut tant de temps pour qu'ils poussent 1 Quant aux bancs, de mon temps on n'en avait pas de meilleurs.


Tous les conseillers municipaux en chœur ont répété « Monsieur le maire, vous avez raison » Pas un seul n'a eu l'idée qu'avant de donner son avis, il eût peut-être été bon de voir ce qu'il en était.

En revanche, sur la proposition du maire, sans discussion, on a accordé un subside de 50 fr. à la jeunesse du village, pour le bal qu'elle va donner dans quinze jours. Il vaut bien mieux flatter ses électeurs que procurer du jour aux élèves, ou des soins aux malades 1

Quand on m'a fait entrer, un peu contre ma volonté, au conseil municipal, je pensais bien trouver aussi là un labeur ingrat et inutile. Tout le monde m'en a prié « Vous êtes, m'a-t-on dit, celui qui connaît le mieux la commune votre profession vous la fait parcourir en tous sens, et entrer partout vous connaissez tout le monde, vous êtes facilement abordable vous serez le porteparole de tout le village vous ne pouvez refuser. » Bien volontiers, certes, je mettrais mon temps, ma peine, mes forces et ma science, au service des gens de la commune si cela pouvait avoir une utilité quelconque. Mais se fatiguer vainement, se dépenser sans résultats pour arriver au néant; signaler des faits réels et dangereux, demander des améliorations urgentes et utiles, et pour toute discussion n'avoir que des arguments oratoires, souvent, en outre, faux et mensongers, bons uniquement à décider une demi-douzaine d'excellents et honnêtes concitoyens, trop timides pour se faire une opinion ou oser la défendre, à répéter en chœur: « Monsieur le maire, vous avez raison, » tout cela me semble un labeur inutile.

Et je me répète « A quoi bon, à quoi bon ? »


Ah! la logique des femmes! Que de temps perdu J'ai été prié cet après-midi de venir sans tarder cher. M"e Dumont, pour la domestique qui s'était blessée. Je crus à un accident sérieux et m'y rendis au plus vite. La cuisinière s'était légèrement coupée au doigt, il y quelques jours déjà, et la plaie suppurait. C'était fort peu de chose. Trois jours de propreté devaient suffire à à amener une guérison complète.

J'expliquai cela à la domestique je lui fis un pansement propre et j'allais me retirer lorsque « Mademoiselle désire parler à Monsieur au salon, » me dit le larbin qui attendait à la porte.

J'entrai donc au salon.

Bonjour, docteur, alors que pensez-vous de cette fille ?

Oh mademoiselle, ce n'est pas grand chose, un peu de propreté et quelques pansements bien faits, et cela sera vite guéri.

Vous croyez, docteur, mais toutes ces humeurs ? C'est une fille qui a, je crois, un mauvais sang; ne pensez-vous pas qu'un dépuratif lui ferait du bien ? Pourquoi est-ce que chez elle le moindre bobo suppure ? Mon Dieu, mademoiselle, parce qu'elle est cuisinière et ne tient pas ses mains propres; mais je puis vous affirmer que sa santé est bonne, et qu'elle n'a point de mauvais sang.

Vous ne croyez pas aux dépuratifs, docteur ? -Et la voilà partie Les camomilles, la salsepareille, le cresson de fontaine, vous n'y croyez pas, docteur ? Ah je sais bien, les médecins maintenant ne croient plus qu'aux microbes. Y croyez-vous, au moins, vous, docteur ? Lui avez-vous bien désinfecté le doigt, lui avez-vous prescrit un antiseptique énergique ?


Mais, sans doute, mademoiselle, je lui ai montré comment elle devait nettoyer son doigt simplement avec de l'eau chaude et du savon, plusieurs fois par jour, et comment il faut qu'elle s'y prenne pour faire un pansement propre. Je le lui ai nettoyé au lysol et le lui ai pansé moi-même. Le tout est qu'elle tienne la petite plaie propre.

Ah! merci, docteur, vous lui avez bien désinfecté et pansé le doigt ? Alors, n'est-ce pas, elle peut aller finir son relavage ?

i

Une heure et demie entre la visite, le pansement et la discussion au salon pour arriver à cette compréhension-là Pendant ce temps Mme Comte, que je devais aller ponctionner, m'a attendu en vain. J'avais dit de tout préparer pour 5 heures, mais il était trop tard et je n'ai pu y aller aujourd'hui.

Ah! l'inutile labeur Ah! la logique des femmes 1

Je suis allé ponctionner Mme Comte ce matin. Elle va mal.

Les ponctions se rapprochent, tous les quinze jours je lui retire de 18 à 20 litres; cela ne durera plus bien longtemps.

Du reste, elle est résignée et ne désire que mourir. A chacune de mes visites elle me demande Docteur, est-ce que cela ne sera pas bientôt fini ? Dans six semaines, dans un mois, je serai morte, n'est-ce pas ? » Et moi, je ne sais trop que lui répondre, puisque c'est moi-même qui, pour la décider, l'ai renseignée sur le cours de sa maladie, et l'ai avertie que sans opération il n'y aurait pas de salut, que les ponctions se rapprocheraient, qu'elle finirait par s'affaiblir et mourir.


Jamais elle n'a voulu aborder l'idée même d'une opération.

J'ai fait venir, au début de sa maladie, un confrère de la ville, un spécialiste, qui, très obligeamment, uniquement pour me rendre service (car, hélas! les malades qui donnent le plus à faire sont en général ceux qui rapportent le moins) est venu la voir et l'engager à se faire opérer. Elle a un énorme kyste de l'ovaire, qu'on aurait pu lui enlever il y a quelques mois encore. Si alors elle y avait consenti, elle serait à présent radicalement guérie, et moi libéré de l'ingrat travail d'avoir à la visiter, à la soigner et à la ponctionner pour arriver à ce seul résultat lamentable d'avoir prolongé de six à huit mois son agonie physique et morale, à elle qui ne désire que mourir Oh 1 je crois bien que dans un mois elle aura fini de souffrir. D'ailleurs, elle n'est pas une malade désagréable. Elle m'est reconnaissante de ce que je fais pour elle et, à chaque visite, me remercie. Ils sont rares, les malades, surtout incurables, qui en font autant.

Comme c'est bizarre! Hier je ponctionnai Mme Comte et aujourd'hui, allant à Collonges, j'ai rencontré Mme Roger.

Elle a bonne mine, se porte bien, est enchantée et ne fait que répéter: « Mon Dieu, que j'ai été bête! » Je le crois bien Il y a deux ans environ qu'elle m'envoya chercher et que je fis sa connaissance. Elle était au lit, à bout de forces, incapable de se mouvoir, ne respirant qu'avec peine.

Instamment elle me priait de la soulager.

Je découvris qu'elle avait dans le ventre un énorme fibrome qui l'étouffait. D'emblée, je lui expliquai la gravité du mal, la nécessité d'une opération urgente à faire


au plus vite et qui la soulagerait immédiatement; sinon je me déclarai impuissant à faire quoi que ce soit. Non, docteur, me répondit-elle, depuis vingt ans tous les médecins que j'ai consultés m'ont dit cela, je ne me suis pas fait opérer et vous voyez que je vis toujours. Si j'avais consenti à l'opération, j'en serais morte, j'en suis sûre.

Oui, très bien, lui fis-je observer, mais à présent vous êtes arrivée à un tel point que, si on ne vous opère pas, ce n'est plus une affaire pour vous que de quelques semaines ou peut-être de quelques jours.

Devant mon refus absolu de rien tenter pour la soulager, elle s'était décidée à se faire opérer. Mais c'était la mort dans l'âme que je lui avais remis le billet d'entrée pour l'hôpital, car, si j'avais l'intime conviction qu'on ne pouvait, pour la guérir, rien lui offrir d'autre que l'opération, j'avais la non moins intime conviction qu'elle n'y survivrait pas, l'opération arrivant trop tard, alors que la malade était déjà trop affaiblie et trop épuisée. L'opération réussit, on lui enleva un énorme fibrome de six kilos. Un mois après elle était de retour chez elle. Six mois plus tard elle faisait de grandes courses, comme elle n'en avait pas fait depuis plus de vingt ans. Et à présent elle se sent légère, contente de vivre et ne fait que répéter: « Mon Dieu, que j'ai été bête de m'obstiner à porter ce poids de six kilos pendant vingt ans! » Mais qui saura jamais le nombre des médecins qu'elle a dû consulter pendant cette longue suite d'années, et qui tous, les uns après les autres, auront inutilement passé qui une demi-heure, qui une heure à l'examiner et à s'efforcer de la convaincre que seule une opération la soulagerait?


Une belle mort.

Le père Vauthier avait quatre-vingt-trois ans. Il a. charrié du fumier hier tout l'après-midi. Le soir, après.avoir soupé, il dit à sa femme:

Ah! je suis fatigué, je vais me mettre dans moa cercueil.

Qu'est-ce que tu racontes, lui dit sa femme en riant, dans ton cercueil? C'est dans ton lit que tu veux dire.

Dans mon cercueil! répondit-il.

Il monta à l'étage au-dessus; quelques instants après. on entendit une espèce de râle. Sa femme et son fils se dépêchèrent d'accourir, et voilà, Vauthier était mort dans- son lit. Il s'était déshabillé, il s'était couché, puis il était, mort, tout simplement.

Hier on m'a prié de venir voir « une petite fille qui était tombée et avait mal à la jambe. » C'était à Creste,. chez Jeannot.

La mère avait accouché dans la journée. Dans le mêmelit se trouvaient avec elle, à droite le nouveau-né, et à sa gauche l'enfant blessée, une fillette de deux ans et demi. La chambre était encombrée. Meubles, chaises, table, ustensiles divers, tout était pêle-mêle et en désordre,. suite probable du désarroi de la journée. A peine avais-jel'espace nécessaire pour faire trois pas le long du lit. Je pris l'enfant blessée et la portai dans la pièce à côté sur la table de la cuisine et, tout en la déshabillant, je m'informai de ce qui était arrivé.

C'est avant-hier matin, me dit la fille aînée, elle grimpait à l'échelle qui est derrière la maison, elle est tombée et est restée pendue par sa jambe prise entre les. barreaux. Oh! comme elle a crié!


Avant-hier matin?

Oui, nous avons mandé le rebouteur, qui lui a fait des massages, mais comme la petite criait beaucoup, la sage-femme qui est venue aujourd'hui pour ma mère nous a conseillé de la faire voir à monsieur le docteur. J'examinai l'enfant. Elle avait une fracture de la cuisse, le membre inerte retombait sur le côté.

Je frémis en pensant aux souffrances qu'avait dû endurer ce pauvre petit être sous les massages d'un rebouteur, alors que dans ces cas la plus petite secousse, le moindre mouvement est odieux.

Elle criait beaucoup, m'a dit la sœur aînée.

Et à présent que faire?

Tant bien que mal j'avais réussi à immobiliser la jambe entre des linges (propres?) et des fragments d'échalas et à arranger l'enfant dans une corbeille à lessive formant une espèce de berceau facilement transportable. Enfin j'étais parvenu, à mon grand étonnement et sans trop de peine, à décider les parents à mettre leur fillette à l'hôpital des enfants, au moins pour quelques jours, en attendant que la mère fût debout et pût s'occuper d'elle. Qu'est-ce que je viens d'apprendre?

Jeannot a bien mené hier soir sa fille à l'hôpital; mais, retournant en ville aujourd'hui pour le marché, il a passé lui faire visite. Voyant que depuis hier soir on l'avait laissée simplement au lit dans son appareil, sans lui faire subir ni massages, ni reboutages, il l'a reprise avec lui, l'a ramenée à Creste et a redemandé le rebouteur 1

Dr PIERRE.


UN ROMANCIER HOLLANDAIS

La conclusion de Léliane enfermait l'expression la plus délicate qui se puisse concevoir du mysticisme dont il a été question dans la première partie de cette étude. Elle nous a fait entrer un peu plus avant dans l'intimité d'Henri Borel en nous révélant avec quelle intensité il sait exprimer la vie qui palpite au cœur des choses inanimées. La cité paisible mettra mieux encore en évidence l'art avec lequel il évoque de leurs profondeurs ces mystérieux frémissements de l'être que les réalités apparentes voilent aux yeux du commun des hommes

« Max Sandry avait beaucoup voyagé dans les dernières années. Au moment où son père, qui s'était toujours fait passer pour n'avoir aucune fortune, mourut, il s'était trouvé tout d'un coup à la tête d'un gros héritage. Il put alors satisfaire le désir de toute sa vie, cette soif de ce qui est « au delà, » la nostalgie des terres étrangères et lointaines qui sont par delà les mers, où l'attiraient les horizons fuyants. Il avait erré à travers Java, la Chine, le Japon et, deux années durant, à Bénarès, il avait étu1 Pour la première partie, voir la livraison de septembre.

HENRI BOREL

SECONDE ET DERNIÈRE PARTIE


dié la vieille philosophie hindoue sous les auspices d'un brahmane. C'est là aussi qu'il avait écrit un recueil de vers, L'éblouissement des âmes, qui l'avait rendu célèbre dans la petite Hollande.

» Et voici que, de retour maintenant, après avoir, des années et des années, erré par les terres lointaines, curieux de connaître les émotions qu'éveillerait en lui le revoir du décor de sa terne et solitaire enfance, il partait un beau jour pour Woezel dont, en sa qualité de fils de bourgeois, il avait fréquenté l'école supérieure.

» Cette existence solitaire de petit garçon à Woezel était toujours demeurée une grosse amertume dans le souvenir de sa vie. »

Au seuil à peine de la paisible cité, une petite ville de Zélande qui pourrait bien être Goes dans la réalité, Max Sandry sent en foule ressusciter, du fond de son âme où il les croyait à jamais mortes, les sensations de son enfance; et voici qu'avec elles renaît un tendre souvenir, celui de Rosine, une fillette qu'il aima en silence sans le trahir jamais.

Ils se revoient. Mais ce n'est plus la Rosine des jours anciens. C'est Mme Verhaere, la femme d'un bon gros garçon épais et fruste. Il l'a bien connu au collège, jadis, brutal et batailleur.

Pourtant, il reconnaît Rosine dans la femme qu'elle est devenue. Elle le reconnaît aussi et il comprend. il pressent, il devine à l'entendre, cette chose étrange, invraisemblable, que son cœur de petite fille battait très fort aussi lorsque, tant d'années passées elle rencontrait le petit garçon qu'il était. Et depuis. depuis, elle a lu l'Eblouissement des âmes, et ces vers sont si


beaux! Ils lui sont devenus tout le long des jours comme un viatique d'idéal.

» Le lendemain matin, en route pour la gare, il la rencontra encore à l'improviste. Elle était avec son mari et ses deux enfants. °

» Il reconnut l'Adriaan d'autrefois, un robuste gaillard bien râblé au bon visage barbu, à côté de qui elle marchait, frêle et légère, comme dans l'ombre de la puissance masculine. Les deux enfants étaient florissants de force et de santé.

» Il salua profondément. Elle lui répondit amicalement, comme une sœur l'aurait fait.

» Alors ils se croisèrent, tirant chacun d'un côté opposé de la vie, lui visiblement seul, elle avec son mari et ses enfants. » Suivant toute vraisemblance, ils ne se reverraient jamais plus.

» Pourtant il ne se retourna pas; il poursuivit tranquillement d'un pas ferme.

» II savait bien que toujours il l'aurait près de lui, quoique lointaine en apparence, une avec lui indissolublement par la vertu du rêve qui tresse entre les âmes des liens mystérieux, solides comme le métal, légers comme un fin tissu d'araignée. » Telle est cette petite histoire. Elle tient tout entière dans le récit d'une journée à Woezel. A l'apparence ce n'est rien. Déjà pourtant, les dix lignes précédentes par lesquelles se clôt la nouvelle sont chargées de pensées, lourdes de tout un drame, et portent jusqu'aux profondeurs les plus cachées de la vie humaine.

Mais veut-on deviner toute la richesse qu'Henri Borel a su enfermer en un cadre d'apparence aussi étroit ?. il faut lire tout d'une haleine, puis méditer les pages qui suivent; elles disent l'arrivée de Max Sandry dans la cité paisible de son enfance


« Dans le train déjà, il était devenu tout grave il peèait sur ̃son âme comme un vague sentiment de triste ressouvenance. Oh les vastes, les vastes prairies et leurs vaches qui regardent fixement d'un oeil rêveur, les vergers verts, les villages au lointain et leurs flèches étincelantes, les ailes des moulins qui tournaient, tournaient, tournaient!

» Que de temps, que de temps depuis lors, et comme délicieusement tout cela renaissait! Voyageait-il à travers ces choses?. il lui semblait les voir d'elles-mêmes venir de très loin des profondeurs de son âme et se poser devant lui.

» Et ce fut plus fort encore, lorsqu'il descendit à la petite station de Woezel. Il sentait là renaître, en vérité, tout ce qui depuis si longtemps était mort. Encore les mêmes, chaque petite •chose connue, cette cloche, ces portes, cette barrière où se tenait le contrôleur, et cet unique portefaix, Dieu combien vieux •déjà, avec son même visage ratatiné Des années, des années ̃s'étaient enfuies, il avait erré sur les mers et sur les continents, .et ici tout avait continué, calme, calme comme autrefois. » Comme autrefois?.

» Pourtant non. Tout était maintenant plus beau, beaucoup plus beau, et jamais ne lui était apparu sous un jour si intime. Les arbres sur l'avenue de la gare qui mène vers la ville se ̃dressaient si solennellement paisibles que, sur toutes choses, se répandait la paix et, sur son âme lassée descendait à la fois le repos.

» A gauche, tout n'était encore que prairies mais à droite, les vieilles petites maisons le long du chemin, avec quelle sérénité elles se tenaient là, et combien grave leur rouge sombre dans le crépuscule qui tombe avec lenteur Que la vie devait y habiter cahne et paisiblement heureuse

» La vieille cloche de l'église s'ébranla kling-klang. Oh oui, le quart, le même son encore que, sur toutes choses, il entendait jadis tinter tout le long du jour. Mais aujourd'hui plus beau et plus doux par la vertu du souvenir.

? Et que de calme ici dans la démarche des humains qui s'en


allaient par couples 1 Eux aussi étaient sans hâte! Ce paysan-là, avec ses mains dans ses larges poches, si sans souci en vérité, avec son air de dire: «J'arriverai bien toujours! » Quelle sagesse enclose en cette façon de marcher

» Passé l'avenue, vient alors, vient, oh 1 oui, vient la rue de la Cloche mais prenant à droite, tout le long du quai du Rempart, et, passé le petit pont, voici, surélevé, le jardin public des boulevards extérieurs.

» Le jardin public. Le souvenir de la mélancolie d'antan fit monter des larmes à ses yeux il se revoyait à sa seizième année, rêvant solitaire sous les arbres et soupirant, soupirant après quoi?. il tenait Heine en mains, le petit recueil rouge. C'était bien loin, si loin.

» La petite ville reposait maintenant dans le recueillement du crépuscule où les choses allaient s'abandonnant tout entières devant lui. Mais, mon Dieu, que cela était donc beau! Ces maisons, avec leurs petits toits rouges, l'un plus élevé, l'autre plus bas, et toutes comme des enfants rangées autour de la grande église de la Croix, comme autour d'une vieille mère prudente qui veille sur ses petits Cette église, quelle merveille Il ne l'avait jamais vue ainsi autrefois ces tours grises, mais c'était du gothique, et du plus délié, d'une délicatesse de dentelle avec ces graves statues dans leurs niches On eût dit que, tout doucement, presque imperceptiblement, elle frémissait de ferveur dans la mourante lumière.

» Quel charme paisible, que la possession de cette beauté et comme il fut doux de traverser ce petit pont, de pénétrer dans ce jardin le long des remparts

» Il s'y promenait à nouveau, de retour enfin maintenant, vieilli. combien vieilli le même encore, toutefois. Cat, ici, cette paix des grands arbres silencieux, et cette eau unie et miroitante du canal, en dessous, comme il les connaissait encore Avec quelle sûreté ces choses étaient toujours demeurées dans le plus profond de lui-même Il avait beau n'y avoir presque plus jamais songé, tout cela appartenait encore à son âme. le calme, la gravité, la sérénité de cette vieille ville.


» Or, la surprise qui l'envahissait devant cette beauté nouvelle, surgissant, sans se lasser, à sa rencontre, c'était en réalité l'étonnement produit par la beauté d'autrefois qui, tant d'années, avait continué à habiter son âme sans jamais remonter à la surface.

» De ce jardin surélevé, il voyait s'étendre au-dessous de lui la petite cité calme et heureuse, toutes ses maisons assemblées d'un air confiant autour de la grande église en plein centre. Il avait l'impression de voir les rues et les places avec leurs arbres en quinconces sortir du vieux pavé d'un air grave. De légères colonnes de fumée montaient des cheminées des chars grinçaient de-ci de-là un coq vint à claironner et, tout au lointain, un autre se mit à répondre.

» Alors, tout d'un coup, s'ébranla le carillon de l'heure1. La résonnance des cloches se répandait par les airs en cavalcades tintinnabulantes de sons. Toutes choses, dans le silence, étaient aux écoutes les rouges, les calmes maisons, comme saisies de respect, demeuraient attentives, et les arbres sombres se tenaient immobiles. Jusqu'à ce que les coups prolongés et métalliques de l'heure se fussent mis à tomber des hautes tours comme de lourds lingots de bruit 2.

» Tout rêveur, il poursuivait sa course. Il sentait l'intimité de ce calme silence, qui planait à la ronde, pénétrer son âme si profondément, qu'il devint comme ivre de béatitude, ivre au point de s'asseoir sur un banc afin de ne point chanceler. Alors il vit les choses lentement s'estomper, les feuilles déliées des arbres se fondre insensiblement dans l'ombre, et, dans l'abîme bleu du ciel ouvert entre les nuages, les premières étoiles d'argent se montrer.

1 On lit dans le texte « de l'heure entière. » Le carillon qui annonce les heures sonne en certaines villes, comme à Middelburg, par exemple, ou à Utrecht, une mélodie plus longue que les notes annonciatrices du quart ou de la demi-heure. Elle peut durer jusqu'à une minute et davantage.

3 Il faut, en effet, distinguer la sonnerie mélodieuse du carillon des coups qui la suivent pour indiquer le chiffre de l'heure.


» Au-dessous, sur le canal, un cygne blanc voguait sans bruit. Il s'évanouit dans le noir. L'obscurité commençait à tomber de plus en plus épaisse. Une à une, sur l'autre rive, les petites flammes des réverbères se mirent à surgir.

» Il demeura une heure encore à rêver sur ce banc, accablé du repos grave des choses et de la mélancolie du souvenir. Jusqu'à ce qu'un doux éclat vînt à resplendir dans l'ombre et la lune pâle, lumineuse de sérénité triste, le regarder par l'entrebâillement des blancs nuages.

» Alors, il descendit un petit escalier de pierre et rejoignit un faubourg de la ville. D'instinct, il reconnaissait le chemin et il parcourut les vieilles rues de jadis, regarda les boutiques d'autrefois, erra par Woezel une longue heure durant, curieux de nouvelles et de vieilles découvertes.

» Fatigué par cette longue errance, il s'assit à la devanture d'un café au coin du grand marché. Il était près de neuf heures et demie, tard pour Woezel. La grande place du marché s'étendait, vide sous la lumière de la presque pleine lune, toutes ses maisons serrées en quadrilatère l'une contre l'autre, avec confiance, d'aristocratiques maisons de maîtres et des boutiques, toutes avec de beaux et antiques pignons. Elles se tenaient là, vieilles d'un long passé. D'un côté, l'hôtel de ville, grave, dressait ses tours en coupoles de l'autre, en perspective, par le débouché d'une rue de côté, on voyait rêver le fin gothique de l'église, presque trop sublime dans son luxueux décor de dentelle pour tant de simplicité.

» A intervalles, des gens traversaient la place ils allaient doucement, inconsciemment harmonisés avec le repos vespéral des choses. Ici et là, devant une porte, il y en avait de tranquillement assis à fumer et à regarder.

» A l'étage au-dessus de la bourse aux grains, du côté opposé à celui où il était assis, une société musicale était en train de s'exercer, et quelques passants s'arrêtaient immobiles à regarder et à écouter. Des flots de musique éployaient leurs ondes jusqu'à lui par-dessus la place, emportant de petits airs sentimentaux


un peu factices, empreints de tristesse, en délicate harmonie avec le clair de lune qui tombait, mélancolique, sur la vaste étendue vide du marché.

J » Maintenant, il lui semblait comme s'il ne s'était jamais éloigné d'ici, ces quinze longues années. Etait-il vraiment resté si longtemps loin de cette paisible simplicité? Etait-il descendu dans la misère des sombres métropoles ? avait-il sillonné les forêts des rivages hindous ? avait-il vogué sur les vastes rivières mélancoliques à l'infini du Tonkin? Cela semblait presque incroyable à cette heure.

» Car son âme, son être réel des plus intimes profondeurs, était, elle, demeurée inviolée par toutes ces sensations étrangères, et, •sous leur flot, elle était restée comme cette petite ville si paisible, si grave, où, dans leur immobilité, les vieilles maisons se tenaient à rêver dans le clair de lune, et nul vestige n'en troublait maintenant le calme, l'infini repos.

» La voix du cafetier vint interrompre sa rêverie:

» Monsieur, il est temps maintenant, nous allons fermer. » Et il s'en alla doucement, analysant, malgré lui, toutes ces choses intimes. Ici, voici, c'était la fenêtre de Rosine vers laquelle jadis il avait si souvent levé les yeux dans un élan de vénération. Elle était encore toute pareille, avec le même store blanc au-dessus de la porte du magasin d'en bas. Et c'était bien là justement, à la place où il se tenait, qu'il avait autrefois stationné, pauvre petit homme solitaire qui savait que là se trouvait la chère âme capable de consoler son âme altérée et languissante Combien il avait espéré et rêvé et doucement attendu Quel désir, quelle faim, et quelle foi « Un jour pourtant elle viendra, la chère âme » Or, jamais, jamais elle n'était venue, jamais elle n'avait seulement pressenti comme cette petite vie solitaire, mendiant un peu d'amour, jetait vers elle sa prière » Et il sentait, cuisante, cette amertume combien de délicates, de douces émanations de l'âme peuvent s'en aller par le mol éther et s'évanouir au néant, s'il n'existe, pour les recueillir, de


merveilleuses et transcendantes divinités qui soient d'essence éternelle.

» Que pouvait-il bien être advenu de Rosine ?

» Ce qu'il est advenu de tant de jeunes filles, naturellement. Mariée avec un bon et brave homme, et des enfants à élever. Demain il s'informerait une bonne fois auprès de l'hôtelier. » Alors il regagna son hôtel au coin du marché.

» Avant de sonner, il se prit à jeter encore un coup d'œil. Il n'y avait maintenant plus personne. La grande place s'étendait paisible et solitaire sous le clair de lune. Les vieilles maisons se tenaient au repos, appuyées les unes aux autres comme de bonnes amies. Les clochetons de l'hôtel de ville reposaient en leur paisible resplendissement. La fine beauté aérienne de la cathédrale était comme une fleur merveilleuse de piété épanouie du sein de la nuit. Une paix profonde pesait sur toutes choses. » Oui, cela devait être ainsi. et toujours demeurer ainsi. cette paix, cette douceur du repos sans un trouble.

Ce lui était comme si, après avoir tant de longues années voyagé et erré sur les océans et par les continents, il avait enfin, en sûreté, atterri au tout dernier asile, et, dans toute la sérénité de ce clair de lune, contemplait, découverte à la fin, l'essence la plus intime de son âme. »

Que de poètes ont chanté la tristesse du retour, la mélancolie de la heimkehr Mais lequel parmi eux a donné la même note ?

Henri Heine, lorsqu'il revoit, après un long exil, les tilleuls allemands, lorsque son cœur tressaille d'allégresse à entendre de nouveau l'accent toujours le même des mêmes chansons, se prend volontiers à opposer à la permanence des choses la fuite irrémédiable de sa propre vie « La voix est toujours la même qu'autrefois j'aimais tant à entendre. Moi seul je ne suis plus le même à nouveau, je suis revenu tout changé. »


Lorsque Olympio revoit sa maison, il s'attriste et puis se révolte « Nature au front serein, comme vous oubliez »

L'attitude de Lamartine en jocelyn se révèle la même que celle de Victor Hugo dans la Tristesse d' Olympio. Ces choses inanimées qui ne changent pas ont l'air ennemies. Il y a comme une vague amertume dans la mélancolie qu'elles provoquent. Elles font partie de cet univers impassible dont Vigny a traduit avec tant d'âpre splendeur le désespérant mépris

Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,

A côté des fourmis, les populations

Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,

J'ignore en les portant les noms des nations.

On me dit une mère, et je suis une tombe.

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,

Mon printemps ne sent pas vos adorations.

L'état d'âme d'Henri Borel est tout autre. La mélancolie du retour ne lui impose pas la vision obsédante des ineffaçables empreintes dont la vie a marqué son être extérieur. Elle lui révèle tout au contraire la permanence de son être profond. Dans le décor où se déroula sa lointaine enfance, il se retrouve toujours pareil à lui-même en dépit des vaines apparences. Non seulement il lui semble atterrir au tout dernier asile, mais encore, il croit contempler, « découverte enfin, l'essence la plus intime de son âme. »

Les choses inanimées de la terre natale, les plaines infiniment paisibles et les cités à demi endormies du calme pays hollandais n'impressionnent pas sa sensibilité à la façon d'un vaste décor sans vie elles n'évoquent pas devant lui la vision d'un monde impassible. La nature n'est pas, au regard de son cœur, un corps immense


sans âme. Il devine, pour employer le bel hémistiche de Virgile, l 'esprit qui agite la masse il se sent lui-même pénétré par le souffle mystérieux qui fait imperceptiblement tressaillir l'univers tout entier.

Elles vivent, les plaines sans écho, les tours immobiles de la cathédrale, les rives désertes du canal, les pierres des vieilles maisons. Est-ce lui qui est venu vers elles ou viennent-elles à sa rencontre avec ses souvenirs ? Elles ont un air d'accueil elles n'incitent pas au désespoir le pèlerin de retour. Elles l'inclinent à la confiance. Il entend leur secret langage. Qu'un autre, les croyant muettes, se révolte et dise

Le juste opposera le dédain à l'absence

Et ne répondra plus que par un long silence

Au silence éternel de la divinité.

Lui, il harmonise son être avec l'invisible puissance. A l'origine, elle se mouvait à la surface des eaux, a écrit un voyant. Aujourd'hui, comme elle se meut dans l'univers entier, elle habite le décor de sa lointaine enfance et ce décor lui en révèle l'infinité, l'éternité, la beauté, ainsi qu'il nous est apparu au fil des belles pages que nous venons de lire dans la Paisible cité.

Henri Borel est allé plus profond encore.

La vie cachée au cœur des choses n'est pas uniquement source de la Beauté. Elle l'est aussi de la Bonté. Compunctio semble destiné à le montrer.

Cette dernière nouvelle commence sur le ton réaliste. Elle se poursuit et s'achève comme une légende mystique.

Le professeur Van Walsem menait une vie studieuse, calme et heureuse, auprès de sa femme et de ses enfants.


Son foyer, dix années durant, ne connut que la paix et la sérénité. Mais un beau matin le malheur a éclaté comme la foudre. Le mari a surpris une correspondance clandestine de sa compagne de vie avec un louche individu aux mœurs suspectes.

Sans éclat, froidement, avec l'impassible rigueur de la justice, le professeur Van Walsem a chassé la coupable. sans un cri, sans un mot. Tout s'est accompli automatiquement par la voie des tribunaux. Il ne voulait plus la revoir. Il ne l'a plus revue. Il a pris juridiquement la faute à son compte, abandonné tous droits sur ses enfants. Il fallait en finir au plus vite. tant le dégoût l'avait envahi.

Or, le voici seul, seul après dix années d'un bonheur sans mélange, seul avec le sentiment d'avoir fait justice sur les ruines de son foyer. Les jours ont passé il est bien parvenu à montrer à l'adversité un masque impassible la douleur n'en a pas moins opéré ses ravages en dedans.

« Sa raison s'égarera, » décrète un beau jour le médecin. Il faut voyager à l'étranger, oublier à tout prix; ses amis l'y contraignent il part pour les terres enchantées du soleil.

Le voyage, toutefois, ne sera pas long. Au départ de La Haye, il a voulu revoir quelques heures, avant de passer à l'étranger, Roermand, sa ville natale, où depuis des années et des années il n'avait plus remis les pieds il a suffi la heimkehr a opéré son charme, la guérison s'annonce.

Le retour à Roermand, l'arrivée dans le Limbourg, dès la gare de Venlo, après la traversée des pâturages, puis des landes brabançonnes, Henri Borel les conte avec le même charme enveloppant qu'il a mis en la Cité


paisible à décrire le retour de Max Sandry à Woezel. On aimerait pouvoir citer, car l'écrivain ne se répète pas. Ce n'est plus ici le décor zélandais qui revit sous sa plume ̃c'est la campagne hollandaise des provinces du sud, la Hollande catholique, la petite ville dévotement endormie dans la mystique du moyen âge, la ville des couvents, des calvaires, des oratoires, des saints et des saintes immobiles depuis des siècles dans leurs niches au coin des rues.

Or, à revoir le cadre où fut enclose sa jeunesse, le professeur Van Walsem, comme Max Sandry, se retrouve le même que jadis, dans les profondeurs de son âme. A respirer le délicieux parfum de légende que dégage sa ville natale, il croit revenir aux mystérieuses origines de son être. Son plus récent passé. il le sent s'abolir tout à coup, et les Christs qui pantèlent sur les croix aux carrefours. il croit les entendre crier vers lui dans la nuit « Compasssion Compassion Miséricorde » « Miséricorde » Qu'est-ce que ce mot magique? Depuis un siècle, il lui semble, pour la première fois il monte de son cœur à ses lèvres.

« Compassion » A-t-il eu compassion, lui ? Il n'y songea même pas. Oh pourquoi ?. Et voici, le professeur Van Walsem s'agenouille et pleure les larmes qui sauvent.

Ainsi s'achève le voyagé à peine commencé Le malheureux a entrevu le remède souverain « Compassion 1 » Il lui a suffi, pour que ce mot régénérateur retentît à ses oreilles, de revenir aux paysages évocateurs de son enfance. La puissance infinie qui habite l'univers, alors, a emprunté leur voix mystérieuse. Il a compris cette voix. elle disait Bonté.


Voilà exactement le mot sur lequel il faut quitter les livres de M. Borel. Mais avant que de dire adieu à son oeuvre, il convient de rassembler en une gerbe les beaux épis que nous avons, chemin faisant, glanés dans le champ de sa pensée.

III

La biographie rapide par laquelle commence cette esquisse assignait à Henri Borel deux maîtres ou mieux deux inspiratrices essentielles la sagesse orientale et la douce, l'intime, la pénétrante poésie des paysages hollandais.

A quel point elles l'ont aidé à sonder l'âme des choses, les analyses qui précèdent l'ont montré son regard intérieur a pu plonger jusqu'à ces profondeurs mystérieuses de la conscience où les grands mystiques de tous les temps et de toutes les religions ont senti s'établir une harmonie splendide entre leur vie propre et celle de la création entière.

De là l'originalité de son œuvre.

Elle apparaît d'abord et d'un bout à l'autre comme une simple confession. Elle déroule les étapes psychologiques de son auteur depuis les jours de son enfance, heures de tristesse et d'angoisse dès les premiers contacts avec les brutalités de l'existence, jusqu'aux jours de sa maturité, heures de calme et de repos où la méditation lui a révélé, sous l'apparence changeante des choses et des êtres, le fond éternel et permanent, la réalité suprême, la vie de « l'Esprit. »

Mais l'âme individuelle dont elle conte l'histoire est


comme une eau profonde au miroir de laquelle viennent s'animer les reflets de la terre natale.

Or, ces reflets sont les ondes dernières du mouvement intérieur qui actionne l'univers.

Voilà pourquoi, à travers cette œuvre à forme essentiellement subjective, il nous semble entrevoir, à la fois ou tour à tour, toute la vie hollandaise et toute la vie humaine.

Voilà pourquoi encore nous avons l'impression de pénétrer avec elle au cœur du monde à la façon de ces sages hindous qui vivent prostrés dans la contemplation de leur subconscience: ils ont l'air, ensevelis qu'ils vivent en eux-mêmes, d'être à jamais sortis du grand courant qui entraîne les êtres dans son orbe Ils se sentent en réalité si bien harmonisés avec lui qu'ils croient entendre battre en leur poitrine les pulsations de la vie universelle.

Cependant, l'influence orientale n'est pas ici exclusive. L'oeuvre du maître hollandais est aussi traversée par un souffle puissant d'inquiétude morale qui est le fait de l'influence chrétienne.

Troubles de la conscience, angoisses du cœur, tristesses amères, avec le remords qui étreint parfois l'écrivain en présence des misères humaines, y donnent également leur note poignante.

Le mal social, plus peut-être que le mal individuel, est à la racine de ce tourment. Il n'empêche, sa présence, les égarements qu'il entraîne, les désordres qu'il comporte se détachent violemment sur le fond mystique et contemplatif qu'Henri Borel tisse sans se lasser pour chacun de ses romans ou nouvelles. Ils en rompent l'iné-


vitable uniformité. Ils mettent la vie et le mouvement là où il risquerait, sans eux, de n'y avoir peut-être que monotonie. Ils empêchent l'œuvre de s'abimer sur l'écueil que la critique lui a parfois signalé et de tomber dans le factice et le voulu.

Sans doute, en dépit de cette antithèse efficace, il donne parfois au lecteur l'impression de relire des choses déjà dites avec insistance. Mais il semble que celui-ci doive bien quelque indulgence à un homme capable de prodiguer des mots tels que ceux-ci qui portent jusqu'aux profondeurs insoupçonnées de l'esprit

« Combien de délicates, de douces émanations de l'âme peuvent s'en aller par le mol éther et s'évanouir au néant s'il n'existe pour les recueillir de merveilleuses et transcendantes divinités qui soient d'essence éternelle! »

«< Ce lui était une joie étrange, merveilleuse, de retrouver toutes ces vieilles sensations, comme si, d'un seul coup, il était revenu à travers toutes les années du passé à son point de départ. »

« Il sentait le profond repos qui pesait sur toutes choses descendre miséricordieusement sur son âme, comme une émanation de la vie mystérieuse qui sommeille en secret dans toutes les mortes apparences des choses. »

« Dans le crépuscule obscur de la chambre, il la voyait comme dans une autre sphère que celle de la vie, très près de son âme.» »

Je ne sais guère, parmi les contemporains, que le Maeterlinck de Sagesse et Destinée ou du Trésor des humbles qui ait de semblables raccourcis. Ils donnent la mesure du penseur.

Les nombreuses traductions encadrées dans la seconde partie de cette étude donnent avec abondance celle de


l'artiste: Henri Borel manie la plume à la façon d'un pastel.

Certaines d'entre ses pages, tel le tableau qui clôt Léliane et représente Paulus agenouillé sur le parvis de la cathédrale, rappellent les compositions symboliques du peintre Van Wely de Bois-le-Duc, au temps de sa première manière, lorsqu'il demandait des inspirations au théâtre de Maeterlinck. En voici une dans Compunctio qui pourrait le tenter s'il consentait à délaisser une heure la palette du portraitiste qui fait aujourd'hui sa grande vogue à Berlin

« La nonne avançait lentement vers lui en une démarche très douce, les yeux perdus devant elle, sans le voir, comme dans un rêve. Elle tenait avec soin les lys blancs contre sa poitrine, les protégeant d'un bras contre le vent. Ils épanouissaient de merveilleuse blancheur sur le noir sombre de ses voiles. Elle passait à travers la cohue des hommes qui se pressaient à la gare comme une apparition surnaturelle environnée de sa propre lumière. Et de nouveau son âme à lui croyait la reconnaître, mais vaguement, si vaguement, et la conscience s'en évanouissait à peine née. »

Vision très douce, vision de pureté. Reprise par le crayon d'un Rossetti de l'heure actuelle, elle symboliserait merveilleusement cette histoire de l'âme que me paraît être l'œuvre d'Henri Borel. Je la voudrais voir gravée à son frontispice.

J.-J. DUPROIX.


SILHOUETTES D'ÉTUDIANTES SLAVES

Je commençais ma première année d'études à la faculté des lettres quand ma mère se vit obligée d'aller s'installer à N. auprès de mes grands-parents qui réclamaient ses soins. Me trouvant seule et ne pouvant songer à garder notre petit appartement, je me cherchai une pension et je choisis une chambre dans une maison située non loin de l'Université, pour cette raison qu'elle était propre et pas chère, pour cette raison aussi que la pension se composait presque exclusivement d'étudiantes slaves. Ces jeunes filles m'intéressaient, je ne les connaissais pas encore, il me plaisait de les voir de près. J'en ai eu le loisir, car j'ai vécu une année au milieu d'elles, dans l'intimité de plusieurs.

Je suis entrée dans mon nouveau logis vers neuf heures du soir il se faisait beaucoup de bruit dans la chambre voisine de la mienne, côté gauche. On riait, on parlait avec une extrême animation. C'était un langage dur et gazouillant à la fois, du russe évidemment, coupé à tout instant par des rires, éclatants, jeunes, d'une gaieté folle. Ne pouvant comprendre les mots, mon at-


tention se fixa sur les organes. Tous féminins, jeunes et éclatants, comme les rires, quelques-uns sonores, avec des résonnances de cuivre, organes sympathiques à l'oreille. Un seul détonnait, traînant et nasillard celui-ci, du reste couvert par des rires violents aussitôt qu'il se faisait entendre. La plus sonore, la plus belle de ces voix, une voix ardente et chaude, me semblait la seule écoutée. Elle s'élevait au-dessus du vacarme, le faisait cesser et rien ne l'interrompait, durant de longues minutes. J'en conclus qu'elle était éloquente.

Dans le couloir une porte s'ouvrit avec violence et se referma de même. Des pas rapides, une voix de jeune fille montée au diapason extrême, vibrante de colère, criait des mots qui se jetaient les uns sur les autres. Un organe de jeune garçon s'y mêla. C'était un beau fracas, dominant celui qui se faisait à ma gauche. Il s'éloigna dans un claquement de portes.

Derrière la paroi à laquelle touchait mon lit, je surpris un va-et-vient assourdi, des voix étouffées, un déplacement de chaises, puis de faibles accords tirés d'un violon, un éparpillement de sons doux, légers. Et, soudainement, poussée par un archet sûr et puissant, la voix du violon donna, large et profonde, passionnée puis elle se fit lointaine, lente, effacée, et deux voix féminines inexpérimentées s'y joignirent, qui chantaient timidement, presque en sourdine, un air lent, grave et. monotone comme un chant d'église. Par bonheur on se taisait dans la pièce gauche. On écoutait sans doute.

A cette singulière musique, faite de grand art et de naïveté, succéda une sorte de litanie dite par une voix, encore une voix 1 mais de quoi parlerais-je ? je ne faisais qu'entendre des voix, une voix de femme mûre, basse et grave. Un amen lent, mélodieux, répété, puis le va-et-


vient du début, des chuchotements, et tout devint silencieux. A droite seulement, car à gauche les bavardages et les rires recommencèrent incontinent, mais pour se taire bientôt.

A n'en pas douter, ce que j'avais entendu dans la chambre de droite était un culte, une sorte de messe. Quels étaient ces croyants ? Quel était cet artiste ? Je ne pouvais m'endormir. Entrée dans cette petite chambre le cœur paisible, le cerveau sage, je me trouvais une heure plus tard enfiévrée, des rêves fantastiques plein la tête, des horizons élargis, des désirs de chevauchée dans le bleu. Tout cela pour avoir entendu des voix humaines inconnues et la voix magique d'un violon.

Le lendemain, à l'heure du second déjeuner, je m'asseyais à la place qu'on me désigna au bout d'une longue table déjà garnie de convives. A côté de moi prit place une jeune femme que je reconnus pour être une de mes compagnes d'études. Elle me reconnut aussi. Nous ne nous étions jamais parlé. Elle me sourit

Vous êtes à la faculté des lettres ? Je vous ai remarquée comme étant une des rares Suissesses qui étudient. Vous êtes un phénomène dans votre pays, n'estce-pas ?

Elle souriait de nouveau. Son sourire me plut, son visage aussi. Le teint blanc, le teint des vrais Russes, les yeux bleus, très doux, les lèvres expressives, mobiles, un charme discret, caché, qui se révéla à moi de plus en plus une beauté d'âme. Tout de suite je me sentis attirée. Et sa voix était celle qui, le soir précédent, se faisait écouter. L'intonation en était plus douce, le rythme plus lent son français, très pur, se rehaussait d'un joli roulement de l'r.

Je vous ai entendue faire des discours hier au soir


dans la chambre voisine de la mienne. Vous parlez très bien.

Comment donc. Vous sauriez le russe 1

Du tout, mais on vous écoutait sans vous interrompre.

Elle se mit à rire et, quoique flattée, son rire n'était point sot:

On dirait que vous nous connaissez.

Non, mais j'ai le désir de vous connaître. Vous occupez donc la chambre voisine de celle de Sonia Biéline.

Qui est Sonia Biéline ?

Cette face blonde qui dort et rit couchée sur la table.

Autour de nous quelques jeunes filles s'entretenaient vivement avec deux jeunes hommes au teint blanchâtre, au regard vague, dont l'un avait négligé de se brosser, l'autre de se raser, et tous deux de se faire couper les cheveux. A la faveur de leur bruyante discussion nous pouvions causer à l'aise. La face blonde que me désignait ma voisine paraissait en effet dormir à demi, les coudes à la table, un sourire béat aux lèvres. Sa lourde gorge, non soutenue, s'écrasait sur le bord de son assiette. « Cette fille-là est à coup sûr celle qui possède la voix traînante,» pensais-je. Et je pus bientôt m'en rendre compte.

Bonne fille, mais n'inventera rien. Cependant pas assez bête pour ne pas savoir qu'elle l'est.

Etudiante ?

Oui, en médecine.

Pauvres patients 1

Rien à craindre, elle ne finira pas ses études. Sont-elles nombreuses, celles qui ne finissent pas ?


Il y en a toujours trop. Elles partent avec des illusions fantastiques sur leurs capacités et sur la vie universitaire. Tout ça s'écroule vite. On rentre chez les parents qui triomphent « Nous te l'avions bien dit. » Vous voyez la voisine de Sonia, celle qui a des prétentions à l'élégance. Son nom est Nina, pas sotte, pourrait faire quelque chose, mais ne s'occupe que de chiffons et de jeunes gens. Elle n'est pas seule de son espèce. Les trois autres sont des juives. Celles-là font de passables études tout en s'amusant. Les Israélites sont généralement bien douées et beaucoup plus persévérantes que nous. Une retardaire entra. Ma voisine chuchota

Regardez-la.

Je vis une jeune femme vêtue de noir qui avait un beau visage blanc et rigide sous des bandeaux noirs, de grands yeux noirs cerclés de noir. Je notai un port de tête hautain, une expression calme et froide. En s'asseyant, elle promena sur la table un regard rapide et voilé, inclina raidement sa tête altière, puis parut ne plus rien voir que son assiette. Ma voisine me renseigna tout bas:

Son frère a été pendu. Elle s'est échappée à temps. Elle appartient à l'aristocratie, sa famille la renie, sans doute, car elle vit encore plus modestement que nous. Elle ne se lie pas, ne parle pas, nous la connaissons à peine; elle ne vient ici que pour le repas de midi. Cette jeune femme éveillait en moi un intérêt extrême j'aurais voulu savoir tout d'elle. Je me mis à désirer de lui parler, de la faire parler, de lui inspirer un intérêt égal à celui qu'elle m'inspirait. Ah bien oui je crois qu'elle ne m'a même jamais vue, et je n'ai pas compté pour elle plus qu'une des laides chaises qui encerclaient la table. J'ai, du reste, partagé cet honneur avec tous les


autres convives, et tant qu'elle est restée parmi nous, nous avons dû nous contenter de ne savoir d'elle que ce que ma voisine de table m'en a dit le premier jour. Plus tard, peu de mois après qu'elle nous eut quittés, nous avons appris à son sujet quelque chose de plus. Elle a subi la torture, puis a été pendue, comme son frère. Maintenant que je sais son but tuer un Kandaouroff, et que je connais sa destinée, je revois, dans l'expression immuable de son blanc visage fermé, la stoïque résolution du sacrifice d'elle-même.

Ce premier jour, après avoir vainement cherché à attirer le regard, toujours baissé, sinon perdu et lointain, de la jeune femme en noir, je portai ailleurs mon attention et remarquai une dame d'un certain âge qui nous faisait face, à l'autre bout de la table. Elle avait une tête intéressante, aux bandeaux blanchissants, une expression douce, noble, presque inspirée.

C'est Mme Larasinsky, une Polonaise. Et les trois jeunes filles que vous voyez près d'elle sont ses filles. Vous avez dû entendre la messe hier au soir? Oui, eh bien, ce sont elles, vos voisines. Vous savez, les Polonais sont de fervents catholiques.

Et l'homme, où est-il ?

Quel homme ?

Celui qui jouait du violon ?

C'est la fille cadette. Oui, elle joue comme un homme, avec une puissance. Une vraie artiste. Regardez-la, à la gauche de sa mère. Une étrange tête, n'est-ce pas ? Je voyais une face de jeune garçon encadrée de deux longues nattes de cheveux bruns ramenées sur le devant de la poitrine.

Elle est aussi originale de caractère que d'aspect. Vous le verrez, c'est-à-dire si vous parvenez à gagner


leurs bonnes grâces. Elles vivent très retirées, nous parlent à peine, à nous Russes. Vous comprenez, les Polonais ne nous aiment pas. La mère surveille beaucoup ses filles et regarde comme inconvenant que des jeunes filles vivent seules ici.

Quelles études font-elles ?

Elles ne font que prendre des cours disséminés, tant à l'Université qu'à l'Ecole normale. Cela vous étonne ? Mme Larasinsky veut en faire des institutrices. Elle a raison. Elle pense comme moi que ce qui nous manque le plus, ce sont des éducateurs éclairés, conscients et consciencieux.

Alors pourquoi tant d'étudiantes en médecine ? Il en faut, dans les villages principalement, où l'hygiène et la propreté sont inconnues, mais il vaudrait mieux que la moitié de ces étudiantes en médecine fissent comme moi. Les unes se trompent. Elles ne comprennent pas que ce dont nous avons tout d'abord besoin de guérir, .c'est de l'obscurantisme, car, tant que leurs yeux ne seront pas ouverts, nos paysans ne verront pas leur abjection et ne feront rien pour en sortir. D'autres ont trop d'ambition égoïste pour se contenter d'enseigner à lire aux enfants. D'autres encore trouvent plus amusant d'être médecin que maîtresse d'école. Il est vrai que pour une telle tâche il faut de l'abnégation.

On l'interpella. Tandis qu'elle prenait part à la discussion qui devenait de plus en plus vive, je me mis à examiner les Polonaises. Une des filles portait comme sa mère des bandeaux, bien lissés. Elle retint mon attention. Que de sagesse, de simplicité, de conscience sur ses traits sans beauté C'était presque de la sainteté, mais une sainteté humble, matérielle. Cette jeune fille avait l'air d'une Vierge domestique. La seconde ne m'arrêta


pas. Assez jolie, complexion fraîche, mais physionomie nulle, terne. La cadette m'intriguait. Elle tenait ses yeux obstinément baissés ses traits masculins nettement découpés portaient la marque d'un sombre ennui. Elle jouait d'une main nerveuse, une main toute féminine, longue et très blanche, avec les rubans noués au bout de ses longues nattes. C'était là l'artiste qui m'avait fait rêver la moitié de la nuit.

Natacha Andraïeff, ma nouvelle amie, me dit le soir même:

Venez chez moi, nous causerons.

Nous ne fûmes pas longtemps seules. Sonia, Nina et les trois juives envahirent toutes à la fois la chambre de Mlle Andraïeff.

Je fis connaissance. On m'accueillit assez bien, manifestement parce que l'autorité semblait me prendre en considération.

Pour commencer on parla russe, mais Natacha ayant réclamé en mon nom, on s'énonça dans un français assez incorrect, mais avec non moins de volubilité. Bientôt j'écoutais en frémissant et je comprenais que ces jeunes filles fussent si excitées. On pense peu, dans notre doux pays, aux situations effroyables dans lesquelles ont été jetées d'innocentes familles là-bas, dans ce pays de l'autocratie, des bandes noires et des pogroms.

Une famille israélite, arrivée depuis peu de temps, se trouvait dans un dénuement tel qu'autour d'elle on commençait à s'émouvoir, à faire une collecte. Mais la misère, quelque noire qu'elle fût, était le dernier de ses malheurs. Lors du dernier pogrom d'Odessa, les bandes noires ont assommé le père de famille, un marchand, qui s'attardait à sauver le contenu de son coffre-fort elles ont outragé sa fille, une enfant de treize ans; elles ont pillé


sa boutique, et saccagé son logis. Sa femme réussit à s'enfuir et à mettre entre des mains sûres ses plus jeunes enfants. Quand, l'orage apaisé, elle s'est enhardie à rentrer chez elle, elle a trouvé son mari mort et sa fille accroupie dans un coin, tremblant convulsivement, à demi folle. Tout ce qu'on n'avait pas emporté était détruit, sabré, piétiné, lacéré. Elle ne voyait plus que tentures en lambeaux, meubles défoncés, glaces brisées, fauteuils éventrés. Tout était perdu. Pour guérir sa fille, elle l'a emmenée le plus loin possible de ces funestes lieux. Mais alors encore la pauvre enfant tremblait à chaque bruit. Une porte qui s'ouvrait, un pas qu'elle entendait derrière elle, lui faisait croire à l'approche des sauvages monstres qui lui ont pris son père et son honneur et sa raison. La mère a cru pouvoir gagner sa vie à l'étranger, mais jusqu'ici elle n'a réussi qu'à épuiser ses faibles ressources. Après ce terrible récit on en fit d'autres, tous égaux en horreur. Puis la conversation dévia. Une des juives, venue d'Astrakan, raconta que peu avant son départ de cette ville, deux jeunes filles de quatorze ans, élèves d'un internat, sorte de couvent, se sont jetées par la fenêtre de leur chambre, située à l'étage supérieur de la maison, afin de faire savoir au dehors, elles ont eu soin de le déclarer par lettre,- combien est arriérée, inepte et barbare l'éducation reçue en ce lieu. Elles attendaient une réforme du sacrifice de leur vie.

De cette école on en vint à parler des gymnases en général, et le ton se fit léger, de plus en plus gai. On se raconta des souvenirs et l'on riait, riait. On oubliait la malheureuse famille et tous les malheurs de la Russie. Dans notre gymnase, disait l'élégante Nina, on ne permettait ni de se friser les cheveux ni d'y mettre des peignes. Vous comprenez que je ne voulais rien de ça.


Les cheveux raides, comme ceux de Sonia, ça m'enlaidit. Tous les matins j'avais un sermon et une mauvaise note. Enfin, la directrice elle-même est venue me chapitrer. Elle voulait me prendre mes peignes. Je les ai enlevés moi-même et lancés à sa tête.

Bravo, bravo 1

Nina se rengorgait sous l'ovation

Naturellement, quinze jours d'arrêt. Et des histoires, des histoires. Quand je suis rentrée, j'avais quatre peignes. Vous savez, je ne fais que ce que je veux.

Moi aussi, nasilla Sonia. A nous, on nous ordonnait d'avoir un col blanc cousu à la robe et tous les jours on faisait l'inspection des cols. Je n'en avais jamais, moi. Je ne suis pas comme cette bête de Nina qui s'occupe toujours de sa toilette. En huitième, j'ai eu deux cents mauvaises notes à cause de ça.

Il y eut un ouragan de rire. Sonia riait plus que les autres. Les parties proéminentes de sa lourde personne en étaient ballottées. Pas de corset, une ceinture mise à la diable. Au col de sa robe de couleur sombre, froissée et crochée tout de guingois, pas le moindre affiquet blanc.

C. CHALIS.


L'EMPIRE OTTOMAN

ET LA POLITIQUE GÉNÉRALE

Pendant presque tout le cours du siècle passé la question d'Orient ou ottomane a été l'un des grands soucis de l'Europe. Elle a suscité des guerres cruelles, des troubles non moins sanglants, et donné, presque constamment, la crainte d'une perturbation générale qui a dominé toute la politique de notre continent et fourni à la diplomatie une occupation incessante.

La cause n'en est pas difficile à trouver. Aucun autre pays n'occupe, comme l'empire turc, une situation privilégiée à tous égards. Non seulement il renferme le berceau de l'humanité, mais son histoire est la plus intéressante de toutes et la plus importante établi dans une région admirable, il est le nœud des trois continents qui comptent surtout dans l'histoire du monde, et il semble fait pour exercer une influence qui a soulevé d'ardentes ambitions.

Tout le monde sait comment, dès 1453, il devint la proie des Turcs et pesa, pendant plusieurs siècles, sur le continent européen, d'où les Ottomans ne furent repoussés qu'avec peine, mais en gardant une part notable


de la grande vallée du Danube. Sa décadence graduelle date du dernier siècle, et en a fait l'objet de convoitises qui ont assuré son existence. Plusieurs grandes puissances voisines, la Russie et l'Autriche surtout, aspiraient à le remplacer ou tout au moins à s'enrichir de ses dépouilles. La France n'aurait pas demandé mieux que d'avoir part à la curée, et elle s'est servie la première en conquérant l'Algérie et en supprimant, il faut l'ajouter, la piraterie dont ce pays était un foyer dangereux, service rendu à toute l'Europe, qui l'a accepté. Elle aurait voulu y ajouter l'Egypte, sur laquelle elle se croyait des droits. Mais l'Angleterre s'est mise à la traverse, surtout après la construction du canal de Suez, qui menaçait sa route des Indes, et elle a fini par l'emporter, sans s'y établir, comme la France en Algérie.

L'empire ottoman a donc été diminué, et il est devenu plus faible de tous les progrès accomplis en Europe. Depuis bien des années, il ne vivait que des rivalités des puissances, et parce qu'un partage paraissait impossible, autant que sa conquête par une seule ou par deux puissances, que l'Europe ne voulait pas tolérer. Plusieurs fois la Russie a tenté l'aventure, pour se voir arrêtée au moment où elle croyait saisir sa proie. Dès lors, toute sa politique a consisté à laisser la Turquie s'affaisser sur elle-même, jusqu'à ce qu'une occasion se présentât de réaliser son rêve. Et ce rêve, partagé par le peuple russe tout entier, a été, pour lui, la grande malédiction, car il l'a porté à accepter l'autocratie despotique dont il semble ne pouvoir se dégager malgré des efforts convulsifs. De nos jours, l'existence de la Turquie était devenue, à la fois, un danger permanent et un trouble de conscience pour les personnes, assez nombreuses, témoins des abominations d'un régime en plein désaccord avec les


idées modernes. Pourquoi l'Europe n'intervenait-elle pas pour le mitiger au moins quelque peu ? On chercha à le faire, comme nous le verrons, mais le problème était insoluble et paralysait les meilleures volontés.

Eh bien, il vient d'être résolu, de la seule manière dont il pouvait l'être, par les Turcs eux-mêmes, et tellement extraordinaire et inattendue que les peuples en ont été émerveillés, tandis que les puissances ont acquiescé sans autre, ne trouvant rien à objecter.

II

Personne n'y avait songé ni les hommes d'état, ni les diplomates, ni personne dans le public. Il est probable que cette méconnaissance a été pour beaucoup dans le succès du mouvement. On croyait la Turquie fatalement destinée à s'effondrer lentement, et personne n'avait pris la peine de s'enquérir, encore que les hommes qui ont fait la révolution eussent cherché, depuis longtemps, à y intéresser l'Europe, publiant des feuilles très intéressantes où l'on aurait pu se rendre compte de ce qu'ils voulaient. Mais qui les lisait ? On aurait été plus attentif si l'on s'était souvenu qu'à plusieurs reprises des tentatives de réforme avaient échoué, sans lasser les patriotes, de plus en plus nombreux, qui y travaillaient. La dernière date de trente-deux ans et a coïncidé avec l'élévation au trône du sultan actuel, Abdul-Hamid, qui s'était engagé à accepter une constitution remarquable par son libéralisme, présentée, avec le concours de ses amis, par Midhat Pacha, nommé immédiatement grand-vizir, et chargé du gouvernement. On pouvait y voir la meilleure des garanties en faveur


de la constitution et de son bon fonctionnement. Midhat était un honnête homme. Avant de travailler à la nomination du sultan, il s'était entretenu avec lui et le croyait entièrement gagné aux réformes. Sa confiance ne fut pas de longue durée. Dès le début, Abdul-Hamid chercha à se débarrasser des entraves de la constitution. Bientôt il révoquait et exilait son grand-vizir, qu'il fit assassiner, plus tard, cruellement, et dont il se fit envoyer la tête, afin d'être bien certain que ses ordres avaient été exécutés.

Alors il organisa, avec une habileté diabolique, l'autocratie despotique la plus complète et la plus lourde quela Turquie ait jamais connue. Enfermé dans son palais de Yildiz-Kiosk, tremblant de peur, il s'entoura d'une garde composée d'Albanais, sur la fidélité desquels il pouvait d'autant mieux compter qu'ils étaient privilégiés en tout et partout, et qu'ils se recrutaient dans une province entièrement gagnée par toute espèce de faveurs et libre de vivre selon sa volonté, souvent dans le brigandage. Leurs actes n'étaient jamais contrôlés. S'ils étaient, mécontents, on les apaisait.

Quant au gouvernement, le sultan le menait au moyen d'une camarilla nombreuse, dont les membres, pris dans les classes inférieures, dépendaient de lui d'une manière absolue. Au moindre soupçon il pouvait les faire disparaître, sans que personne osât s'enquérir de leur sort. Le mode d'exécution était de les coudre dans un sac, jeté secrètement dans la mer du haut d'un navire. Le nombre de ces horribles exécutions a été considérable, car ce n'était pas seulement la camarilla qui y était exposée, mais tous les ennemis du sultan. Celui-ci prenait peine à les découvrir. Il avait à ses gages une multitude d'espions, dont toute l'occupation était de dénoncer les malheu-


reux qu'on soupçonnait, dès qu'ils commettaient quelque imprudence de parole ou de conduite, ou même lorsqu'ils ne donnaient aucun prétexte, mais qu'on voulait les perdre pour une raison ou pour une autre. Tous les individus ou les familles ayant quelque notoriété étaient soumis à une surveillance incessante autant que malveillante, aux dangers de laquelle ils ne pouvaient se soustraire qu'en quittant le pays. La plupart des hommes distingués avaient ainsi recouru à la fuite et vivaient à Paris, à Genève, à Londres, ailleurs encore, occupés à préparer à leur pays un meilleur avenir, qu'ils n'espéraient guère avant la mort du sultan.

Dans la population qui ne s'occupait pas de politique, la vie n'était guère plus tenable, car l'administration, corrompue jusqu'au fond et souvent mal payée, cherchait sa subsistance dans le pillage, auquel on ne pouvait se soustraire qu'en lui faisant des cadeaux. Rien ne pouvait être obtenu que par ce moyen. Dans les affaires importantes relevant directement du sultan et de son entourage, toute concession devait se payer en pots-devin, parfois considérables, remis à l'un des membres de la camarilla, le sultan fixant la somme qui devait lui en revenir. C'est ainsi qu'il avait accumulé de très grandes richesses, comme aussi quelques-uns de ses favoris, entre lesquels le principal paraît avoir été Izzet Pacha, simple second secrétaire, qui réussit à se soustraire par la fuite au sort qui a atteint plusieurs de ses congénères au moment de la révolution. Suivant d'ailleurs l'exemple du sultan son maître, il avait placé en Europe les nombreux millions acquis par ses rapines.

Le système avait été si habilement organisé que tous les habitants du pays se trouvaient dans l'impossibilité de rien faire pour améliorer leur sort et se soustraire à


la tyranie toujours présente et toujours plus lourde qui les écrasait et leur rendait la vie amère. Aucune entente ne paraissait praticable. Mais quand l'oppression arrive à un degré insupportable, elle rapproche ceux qui en sont victimes, et ils finissent par devenir aussi habiles à se concerter que les espions à les traquer. Ils en arrivent à n'avoir presque plus besoin de la parole pour s'entendre. Des signes, des gestes, leur suffisent pour se reconnaître. C'est le complot universel et le sentiment de solidarité contre les espions, bientôt connus de tout le monde et combattus par leurs propres armes. Trente-deux ans de l'oppression la plus démoralisante en apparence avaient pourtant fait l'éducation populaire en apprenant à tous la patience et en leur donnant le sentiment de solidarité hors duquel aucun relèvement n'aurait été possible. La délivrance approchait silencieusement et par des voies dont personne probablement ne se doutait en Europe.

III

C'est de la Macédoine qu'est venu le salut. Voici bien des années que le sort affreux de cette province pèse sur la conscience européenne, là où elle existe, et elle a parlé maintes fois assez haut pour que les puissances signataires du traité de Berlin aient été obligées de s'en occuper. Mais dès qu'on voulait la serrer de près, on se buttait à des impossibilités. Cette province n'était pas seulement très mal gouvernée et plus que d'autres soumise à l'arbitraire et aux exactions du pouvoir, sa situation au milieu d'autres contrées libérées du joug ottoman et ayant leur vie propre en avait fait l'objet de leurs convoitises, de telle sorte que plusieurs d'entre elles voulaient la guérir en se l'annexant. Elle jouait,


sur un théâtre plus restreint, exactement le même rôle que l'empire ottoman vis-à-vis de l'Europe. Les Bulgares la visaient, combattus par les Grecs, alliés en une certaine mesure avec la Porte; les Roumains, les Serbes, les Albanais entraient également en lice, et pour brocher sur le tout, l'Autriche, en compétition avec l'Italie, faisait effort pour arriver à Salonique et prendre cette ville avec une large tranche de la province, qui aurait complété et assuré la possession de la Bosnie et de l'Herzégovine, confiées provisoirement à ses soins par le congrès de Berlin en 1878. Au-dessus de tous ces compétiteurs, la Russie ne pouvait tolérer que la Macédoine fût détachée de la Turquie avant le temps de sa disruption complète, qui lui permettrait de s'y installer avec Constantinople pour capitale. Toute sa politique, comme celle de l'Autriche, consistait donc à maintenir le statu quo, jusqu'à ce que l'empire ottoman y succombât, et elles étaient plus ou moins dirigées d'un côté, contrecarrées de l'autre, par l'Allemagne, depuis longtemps en pleine activité pour se tailler, comme en Chine, une large part des dépouilles de son ami de cœur, le sultan Abdul-Hamid. La Palestine, la Syrie, l'Anatolie jusqu'à la Perse, lui auraient admirablement convenu.

Contre cette coalition d'intérêts, ni l'Angleterre, ni la France ne purent trouver le joint qui leur permit d'intervenir, et sur les réclamations de lord Lansdowne, la Russie s'étant entendue avec l'Autriche pour prendre en mains la défense des Macédoniens, force fut aux deux puissances occidentales de les laisser agir. C'est pourtant avec leur concours qu'une gendarmerie européenne fut installée en Macédoine, avec quelques autres dispositions de nature, croyait-on, à alléger le mal.


Cette intervention, sans produire beaucoup de bien, amena pourtant un changement. Les bandes de brigands bulgares, grecques et autres durent modérer leurs exploits, mais les attentats isolés, les meurtres se multiplièrent, la dissolution sociale et l'anarchie devinrent de plus en plus marquées et profondes, tant et si bien que l'Angleterre, profitant de son rapprochement avec la Russie, lui a fait des propositions qui ont fini par aboutir, après des négociations prolongées, et semblaient, pour la première fois, promettre une ère de vraies réformes, de nature à commencer l'apaisement des conflits de tout genre dont la ̃Macédoine a si cruellement souffert.

Mais c'est à ce moment même que la révolution a éclaté.

IV

Durant toute la crise de Macédoine, la diplomatie européenne s'en est occupée par accès, tantôt activement, tantôt avec d'assez longs intervalles de far niente. Les négociations, aussi compliquées que les rivalités en jeu, ont présenté de l'intérêt en décelant plus ou moins les intentions de chaque puissance. A les suivre, cependant, on risque fort de s'y fourvoyer, et, ce qui est plus important, de perdre de vue la grande question qui s'est révélée soudain en balayant toutes les toiles d'araignées sous lesquelles on l'avait presque étouffée, volontairement ou non.

Naturellement, nul n'y a mieux contribué que le sultan Abdul Hamid. Ce souverain, doué d'une intelligence hors ligne, et qui ne l'a jamais mieux montré qu'en acceptant sans réserve, récemment, l'inévitable, s'est défendu, pendant plusieurs années, avec une persistance et une habileté incomparables, qui lui ont certainement


valu de n'être pas éliminé brusquement par ses sujets. Il n'a pas combattu seulement pour sauver sa situation personnelle, mais l'indépendance et l'intégrité de son empire contre l'immixtion de l'Europe. Or, depuis une trentaine d'années, un patriotisme intense a gagné peu à peu l'élément musulman du pays, tout en lui ouvrant les yeux sur l'impossibilité de maintenir l'ancien régime, et en lui donnant le dégoût de toutes les cruautés, de toutes les ignominies nécessaires pour l'étayer. La lutte contre les revendications, même justifiées, de l'Europe avait donc valu au sultan des sympathies d'autant plus réelles que ses adversaires, les Jeunes-Turcs, avaient fini par découvrir le défaut de sa cuirasse. Lui-même en a-t-il eu conscience ? Peut-être bien. Dans ce cas, il aurait été entraîné malgré lui à faire exactement ce qui devait le perdre, c'est-à-dire à entretenir en Macédoine toute une armée, ruineuse pour ses finances, encore qu'elle ne fût ni payée, ni nourrie, et réduite, pour ne pas mourir de faim, à vivre par les exactions et le pillage sur des populations déjà à moitié ruinées, sans en excepter les musulmans, autrement toujours ménagés. Et tandis que bon nombre de soldats étaient forcés de rester sous les drapeaux beaucoup plus longtemps qu'ils ne le devaient, en se rongeant les poings de misère, ils voyaient la gendarmerie imposée par l'Europe, florissante dans de brillants uniformes, bien payée et bien nourrie. De son côté, le corps des officiers ^e considérait comme plus maltraité encore. On ne prenait aucun souci de le contenter. Les grades et l'avancement n'étaient pas donnés aux plus anciens ou aux plus méritants, mais à ceux qui savaient gagner la faveur, à prix d'argent souvent, de la camarilla de Constantinople ou des chefs de l'armée.


En dépit des nuées d'espions qui les surveillaient, officiers et soldats avaient fini par comprendre la solidarité qui pouvait devenir une force pour eux et par prêter l'oreille à la propagande active des Jeunes-Turcs, faite avec tant d'habileté et de prudence qu'elle échappa complètement à la police secrète, paralysée peut-être aussi par le vague sentiment du danger qui la menaçait. Le mouvement insurrectionnel ne devait éclater que plus tard. Il allait être hâté d'un côté par l'accord anglorusse, dont on redoutait les chances de succès de nature à énerver le peuple, de l'autre parce que les mécontentements de l'armée éclatèrent prématurément, forçant les conjurés à jouer leur va-tout.

Et alors on a vu le spectacle magnifique d'un peuple entier, oubliant en un moment les divisions et les haines qu'on avait tout fait pour entretenir, se lever d'un commun accord, et fraterniser en proclamant la volonté de tous d'obtenir la liberté et le gouvernement d'euxmêmes par le concours volontaire dans l'égalité des droits, sans distinction de religion, d'origine ou de langue. Presque tout a été beau dans ce mouvement, dont la puissance morale a été si grande qu'il a fait tomber du coup les divisions et l'anarchie de la Macédoine, les bandes armées qui s'y combattaient, l'espionnage et les malversations de tout genre. Musulmans, chrétiens et juifs ont fraternisé avec l'armée. La chape de plomb qui pesait sur tous a disparu, et le sultan, se sentant seul et abandonné, s'est rendu immédiatement et gracieusement, abandonnant son pouvoir personnel, sa camarilla, acceptant les ministres qui lui étaient imposés, rétablissant « avec joie » la constitution de Midhat Pacha qu'il avait foulée aux pieds pendant trente-deux ans, et se récon-


ciliant avec les membres de sa famille qui ne lui étaient pas aveuglément soumis.

Les Jeunes-Turcs à la tête de la révolution ont procédé méthodiquement et avec douceur. Tout en témoignant du respect à leur souverain, ils l'ont contraint à restituer des propriétés considérables dont il s'était emparé indûment. La plupart des courtisans et hauts fonctionnaires qui avaient suivi son exemple ont dû rendre gorge. Un immense travail a été commencé pour préparer les populations à comprendre l'importance des élections et à faire de bons choix pour le parlement futur. Jusqu'à présent tout s'est fait non pas sans difficultés, mais presque sans fautes, autant qu'on en peut juger de loin.

Des querelles existaient avec la Perse, envahie sans droit par les troupes turques. Celles-ci ont été retirées et une main a été tendue au parti libéral persan, en lutte pour obtenir le maintien de la constitution. Les Kurdes à demi sauvages, principaux instruments du massacre des Arméniens, s'étant révoltés contre le nouveau régime, ont été immédiatement remis à l'ordre. Plusieurs de leurs chefs ont été tués ou faits prisonniers après des combats en règle.

Existe-t-il dans l'histoire un mouvement pareil, une révolution si profonde, accomplie si facilement ? Nous n'en connaissons aucune. Mais elle a été préparée par plus de trente années de souffrances inouïes, dont la plus large part est tombée sur la Macédoine. Là s'est trouvé le foyer ardent qui a fini par consumer et dévorer le régime inique et odieux dont personne, en dehors des acteurs, ne soupçonnait l'effondrement prochain et complet. L'Europe y a travaillé par toutes les luttes diplo-


matiques livrées autour de la malheureuse province. Elle a préparé sans le savoir une délivrance parfaitement utopique pour quelques puissances et que d'autres auraient probablement combattue si elles l'avaient prévue. Quand le fait a été accompli, toutes l'ont accepté sans réserves, l'Angleterre, la France et l'Italie avec joie et sympathie, les autres avec des sentiments mélangés, où l'amitié n'a pas eu la plus grande part. Par ses souffrances, la Macédoine a contribué à la victoire pour beaucoup elle y a acquis peut-être une gloire impérissable, surtout si elle sait se maintenir à la hauteur où l'ont portée les événements, ce qui ne se fera pas sans peine. V

La révolution ottomane a entièrement changé la situation politique du monde, et non pas uniquement du monde méditerranéen déjà suffisamment important, mais de l'univers. On s'en rend bien compte si l'on réfléchit qu'elle ne se serait pas faite, ou tout au moins pas de sitôt, si elle n'avait été précédée de la renaissance du Japon, des brillantes victoires qui ont appelé sur ce pays l'attention du monde entier, en déclanchant, si l'on peut se servir de ce terme, un mouvement analogue en Chine, dans les pays d'Asie et d'Afrique, particulièrement chez les mahométans dispersés dans ces régions, voués fatalement, semblait-il, à un immobilisme dont rien ne les pourrait faire sortir, bien que depuis longtemps déjà en contact avec la civilisation occidentale.

Les Jeunes-Turcs ont été aidés puissamment dans leur entreprise par les idées nouvelles qui ont pénétré l'islamisme comme un levain puissant, quoique invisible, qui a commencé à le désagréger en le transformant. De-


puis un certain temps déjà les mahométans ont leurs modernistes, tout comme les catholiques romains. Les aspirations nouvelles, écloses dans ces milieux où l'ambition de jouer un rôle dans le monde s'est éveillée, ont convergé vers le seul empire aujourd'hui capable de les réaliser. Et ce qui est remarquable, c'est que celui-ci n'occupe cette position que parce que l'islamisme s'y trouve en forte minorité. L'élément chrétien y compte, dans sa partie européenne surtout, la majorité des habitants, et quoique son christianisme soit extrêmement dégénéré et ne ressemble plus que de loin à celui de Jésus-Christ, il est encore supérieur, par le développement de l'intelligence, aux sectateurs de Mahomet, dont la moralité, chez les campagnards surtout, dépasse néanmoins celle des chrétiens indigènes.

Depuis la conquête jusqu'à nos jours, les Turcs ont ̃entièrement dominé les chrétiens, méprisés parce qu'il leur était interdit de porter les armes, et soumis à toutes les tyrannies de leurs maîtres. Dans le siècle dernier, les révoltes furent nombreuses, et plusieurs provinces importantes, la Grèce, la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, secouèrent le joug musulman, aidées par l'Europe, et conquirent leur indépendance. Les Jeunes-Turcs ont compris qu'ils finiraient par être chassés d'Europe s'ils ne s'appuyaient sur l'élément chrétien, et ils l'ont fait très habilement en proclamant l'égalité des droits et la liberté de tous les sujets de l'empire. S'ils réussissent, ce sera probablement la meilleure solution possible. Les chrétiens, en effet, ne sont pas en mesure de les remplacer. La lutte fratricide qu'ils ont soutenue entre eux, où plusieurs peuplades cherchaient à l'emporter et à établir leur domination, ne l'a que trop montré. D'un autre côté, le monde n'est pas intéressé à ce que les


musulmans soient refoulés en Asie et en Afrique. Que les Turcs appellent leurs anciens sujets à concourir avec eux au relèvement de leur empire, ils ne le pourront qu'en admettant les idées, les méthodes, la culture occidentales, dont les Grecs, Bulgares, Roumains, Serbes ne sont encore qu'à mi-chemin, quoique plus avancés que les musulmans.

On dira, ne serait-il pas beaucoup plus simple et meilleur de refouler les|Ottomans en Asie, d'où ils sont partis? On ne pourrait trouver une pire solution, pour deux raisons. D'abord, on a vu en Macédoine ce que deviennent les chrétiens de Turquie lorsqu'ils suivent leurs impulsions. Les luttes de prééminence et de domination n'en deviendraient que plus sauvages et cruelles s'ils étaient livrés à eux-mêmes et libres de s'abandonner à leurs passions. La maîtrise des Turcs, en dépit de tous ses côtés ténébreux, leur a été salutaire en les modérant dans une mesure appréciable. En s'unissant pour établir sur des bases solides la liberté et le respect des droits de chacun, les deux éléments peuvent arriver assez rapidement à des résultats très inattendus et d'une portée extraordinaire, comme on va le voir.

Il n'est pas douteux que l'islamisme est une religion qui a fait son temps et qui est en train de se dissoudre. On sait aujourd'hui qu'il a été une protestation violente contre le paganisme qui avait gagné peu à peu les églises chrétiennes en les dévoyant presque complètement. Pour Mahomet, le culte des images était la grande abomination, à supprimer par tous les moyens, même par le fer et le sang. Il établit un seul Dieu, celui des Juifs, dont il était le prophète, et il fit de ses sectateurs des conquérants, auxquels il promit toutes les délices d'un paradis tel qu'ils pouvaient l'apprécier. C'est ainsi qu'il


établit sa domination sur les chrétiens, auxquels le choix fut donné d'accepter la foi nouvelle ou de devenir des esclaves soumis à tous les caprices d'une soldatesque victorieuse.

Refoulé après de sanglantes batailles, le mahométisme, avec le temps, a cessé d'être entièrement guerrier et conquérant. Il a été touché par ses rapports de plus en plus fréquents avec les chrétiens, dont il apprécie les progrès économiques, à défaut d'autres; le Coran est battu en brèche par les hommes, déjà nombreux, qui sont allés se former dans les écoles d'Occident, et par l'abandon pratique de bon nombre des prescriptions de sa loi. En Perse, un grand mouvement de réformes se manifeste, en désaccord avec le Coran, et l'issue de la lutte n'est pas douteuse. Aux Indes, les musulmans se rallient au gouvernement anglais et le soutiennent dans la crise intérieure commencée depuis quelques années au sein des communautés strictement hindoues. En Chine, un mouvement analogue se dessine. Même au Maroc, malgré toutes les apparences contraires, le mahométisme est en train de disparaître.

De là l'importance immense de la révolution turque. Pour tous les musulmans, au nombre de près de 250 millions dispersés sur la surface du globe, l'empire ottoman est resté le centre et le directeur de la foi. C'est lui auquel ils regardent et qu'ils sont disposés à suivre. D'autant plus qu'il constitue, par ses populations asiatiques et africaines, la plus grande puissance et celle qui possède les lieux saints, Médine et la Mecque. Si le gouvernement de Constantinople établit un ordre politique tout nouveau, qu'il ne peut mener à bonne fin sans le concours de ses sujets chrétiens, son influence sera grande, si grande peut-être que de produire graduellement la


transformation complète d'un si nombreux groupe d'hommes. Et voilà pourquoi les chrétiens de la partie européenne de la Turquie, même ceux devenus indépendants, devraient soutenir, de tout leur pouvoir, les efforts des Jeunes-Turcs, qui ont l'avantage de posséder des hommes de gouvernement, et d'avoir pour point d'appui les populations de l'empire en Asie et en Afrique. Le concours nécessaire des deux éléments exigerait quelques conditions préalables très praticables, dont l'exposé nous entraînerait trop loin, mais auxquelles nous reviendrons plus tard.

VI

On peut donc croire au succès de cette œuvre parce qu'elle est arrivée à son heure et qu'elle a débuté de la manière la plus étonnante et la plus admirable dont on ait jamais eu le spectacle, ce qui ne veut pas dire qu'elle surmontera aussi facilement les obstacles nombreux qu'elle va rencontrer sur son chemin, mais qu'elle rentre dans le plan de la Providence, comme la disruption de la papauté et l'effondrement de l'église orthodoxe en Russie, sans lesquelles la révolution ottomane n'aurait probablement pas pu se produire. Le paganisme des unes et la puissance guerrière de l'autre doivent disparaître simultanément. On en peut trouver l'indication dans les prophéties bibliques. La plupart des chrétiens ne s'en occupent sans doute que peu ou point. Il n'en demeure pas moins que la plus grande partie de ces prophéties, celles du prophète Daniel et de l'Apocalypse, se sont réalisées, et que nous sommes arrivés à une période où les plus grands événements peuvent être attendus presque d'un jour à l'autre. N'en a-t-on pas le sentiment, très vague encore, mais réel ? Toute l'activité du monde, en ce moment,


toutes les fermentations qui agitent les peuples, et les grands événements dont le spectacle nous a été donné, ne tendent-ils pas à montrer que nous vivons dans des temps extraordinaires et que nous marchons vers la solution des difficultés que les progrès mêmes du monde moderne soulèvent de jour en jour ?

A cet égard, l'islamisme occupe une position spéciale. Entre les prophéties réalisées, il n'en est pas de plus complètes que celles qui le touchent, et ceci jusque dans les détails et les dates, que chacun peut vérifier. Ces prophéties ont été données, comme toutes les autres du reste, en un style imagé et bref qui n'en permettait pas une interprétation anticipée, ni même, après réalisation, sans une étude et des recherches attentives, mais elles n'en deviennent que plus saisissantes lorsqu'on en a trouvé la clef.

L'islamisme fut un fléau envoyé du ciel directement pour châtier les églises chrétiennes tombées dans le paganisme et les appeler à se nettoyer des souillures dont elles s'étaient laissé infecter, et que connaissent bien tous ceux qui sont au courant de l'histoire du moyenâge. L'invasion de l'empire romain par les barbares, aussi prédite, n'ayant pas suffi, les Sarrasins arrivent, puis les Turcs, dont la puissance pour le mal et l'horrible despotisme subsistèrent par delà la Réformation, également prédite, qui en atténue les maux. Le coup mortel leur fut porté en 1821 par l'insurrection grecque, à dater de laquelle le pouvoir ottoman a décliné et s'est amoindri d'année en année.

La révolution turque en est l'achèvement. Elle va transformer l'empire et probablement l'islamisme dans son ensemble. Elle marque une date et appelle le monde chrétien à s'occuper de l'avenir qui lui est réservé. Les


circonstances vraiment merveilleuses qui ont accompagné ses débuts arrivent à un moment où les questions religieuses attirent l'attention de tous et l'intérêt d'un grand nombre. A vrai dire, et quoi qu'on fasse, elles dominent toute la politique.

Il vaut donc la peine de s'en occuper et de chercher, autant qu'il est possible, à pénétrer le mystère de la destinée de l'humanité. Cette connaissance serait-elle -sans influence sur la vie des nations et de beaucoup des personnes qui la composent ? En dehors des croyants, ne peut-elle intéresser bon nombre de ceux même qui ont rompu avec le christianisme?

Nous croyons, pour notre part, que le public n'y restera pas indifférent. L'étude en est difficile elle n'est pas à la portée de tout le monde. Nous l'avons commencée depuis un certain temps déjà, et nous l'avons trouvée si saisissante que nous nous proposons d'en exposer les résultats aussitôt que nous nous sentirons en mesure de le faire.

La révolution ottomane, si étrange et si inattendue, qui a déjà transformé les conditions politiques de l'Europe, on pourrait dire de l'univers, peut permettre d'y jeter une lumière vive. Nous espérons qu'il nous sera donné de le montrer.

ED. TALLICHET.


CHRONIQUE PARISIENNE

Rentrée de septembre. Solutions d'affaires pendantes une condamnation et un acquittement. La Chronique parisienne en Provence et en Suisse. Au musée Galliera: la parure précieuse de la femme. Un livre sur la Révolution.

Voilà un mois de septembre qui ressemble à beaucoup d'autres mois de septembre, en ce qu'il a déterminé la rentrée d'une partie des Parisiens. La rentrée aurait même été, à ce qu'on dit, un peu plus forte que de coutume, les tempêtes du commencement du mois ayant provoqué la désertion des villégiatures maritimes. Mais cet accès de mauvaise humeur a cessé avec les tempêtes, et nos mécontents, ayant trouvé le beau temps à Paris, sont repartis par le premier train. On ne peut que les approuver. Après un mois d'août maussade, menaçant jusque dans ses sourires, et où l'on regrettait parfois son «ruisseau de la rue du Bac, » il eût été sot de passer à Paris un mois de septembre qui s'annonçait de la manière la plus flatteuse.

Il a été marqué, dès ses débuts, par la solution de trois affaires qui étaient pendantes depuis quelques semaines. D'abord, la grève des bateaux parisiens. Elle s'est terminée faute de grévistes et parce que tous les employés ont fini par demander la reprise du travail. Aussi bien, n'avait-on pas décidé la grève d'un commun accord; loin de là. Un pontonnier m'a nettement déclaré qu'il l'avait subie malgré lui, qu'il était resté totalement étranger à ce mouvement. Un beau matin, étant venu comme à l'ordinaire à son ponton, il avait attendu en vain l'arrivée d'un bateau. «Je ne pouvais pourtant pas, me disait-il, attacher un bateau qui venait pas » Et c'est ainsi qu'il était


devenu gréviste sans le vouloir. C'est l'histoire de beaucoup d'ouvriers. Dans la grève des bateaux parisiens, les pontonniers et les receveurs n'ont joué qu'un rôle passif; les meneurs étaient les mécaniciens et les pilotes.

La condamnation de M. Pataud a suivi de près l'événement qui précède. M. Pataud est le secrétaire du syndicat des électriciens, et il est célèbre par la désinvolture avec laquelle, dans un intérêt soi-disant corporatif, il plonge Paris dans l'obscurité quand bon lui semble et pour le temps qu'il lui plaît. Encore assez récemment, après l'émeute de Villeneuve-SaintGeorges, il nous privait d'électricité pendant deux heures. La lumière s'éteignait dans les théâtres le public, d'abord pris de panique, puis furieux, sortait en maugréant, réclamant le prix des places. Les directeurs s'exécutaient, mais certains d'entre eux se tiraient d'affaire en ne payant pas les artistes, qui se trouvaient en fin de compte les seuls lésés, quoique souvent les plus besogneux. Il leur restait une ressource poursuivre M. Pataud en réparation du dommage causé. C'est ce que fit M. Mansuelle, du music-hall Printania. Assigné par lui devant le juge de paix, l'électricien ne s'est pas départi de son arrogance coutumière il a déclaré qu'il avait voulu, par la grève de deux heures, appliquer aux administrateurs la peine d'avertissement qu'ils appliquent eux-mêmes aux ouvriers avant de leur infliger la mise à pied et la révocation. Le juge de paix a fait valoir en ses attendus que, si la grève n'est pas en elle-même un délit, elle en engendre un « toutes les fois qu'elle a été ordonnée avec une intention malveillante et alors qu'elle n'a pas uniquement pour but la défense des intérêts corporatifs ou professionnels. » Or, M. Pataud savait fort bien que son « avertissement, » déjà malveillant par lui-même, dépassait de beaucoup son but avoué, et qu'il aurait pour effet non seulement d'ennuyer les patrons, mais de porter préjudice à une foule d'intérêts et en particulier à ceux de nombreux travailleurs. Aussi le juge l'a-t-il condamné à payer au plaignant 8 francs de dommages-intérêts. Cela ne le ruinera pas mais si cette sentence est confirmée en appel et en cassation, elle constituera un précédent qui engagera les futures vic-


times des fantaisies de M. Pataud à suivre l'exemple de M. Mansuelle. Et il est à croire qu'alors ils feront nombre. C'est en ce sens que M. Pataud a reçu, lui aussi, un avertissement. La série de ces solutions se poursuit et se clôt avec celle de l'affaire Gregori, ce publiciste excité qui, en juin dernier, au Panthéon, s'est rendu tristement célèbre par un attentat contre le commandant Dreyfus. Son nom ne serait jamais sorti d'une irrémédiable obscurité si la fréquentation des milieux nationalistes et antisémites n'avait exaspéré sa passion politique jusqu'à à armer sa main et le conduire au crime. Au moment de l'attentat, il n'avait pas précisément fait preuve de courage. A ceux qui l'entouraient, et pour se soustraire aux représailles, il affirmait n'avoir tiré qu'à blanc, affirmation dont la blessure du commandant a démontré la fausseté. Il a cherché à l'audience d'autres échappatoires, non moins dépourvues de sincérité, faisant un subtil distinguo et disant qu'il avait tiré non point contre Dreyfus, mais contre le dreyfusisme. C'est exactement comme si un voleur, après avoir tué un capitaliste, déclarait qu'il en voulait non à l'homme riche, mais à sa richesse. On a constaté que le revolver de l'assassin avait déjà servi avant l'attentat. «J'avais tiré sur des moineaux, a-t-il dit, mais sans intention de les tuer. » Il avait fait la même réserve à propos de son attentat contre l'officier israélite.

Malgré ces pitoyables moyens de défense, le héros de cette regrettable aventure a été acquitté par le jury. Verdict absurde en soi, mais dont il n'y a pas à s'étonner. Le jury parisien est naturellement et stupidement sentimental, et il se montre toujours indulgent aux crimes « passionnels. » Il se fait ainsi leur complice, car si ces crimes, reconnaissons-le, n'ont pas pour auteur des professionnels du meurtre, il n'en est pas moins vrai que leur impunité est d'un détestable exemple. Voyez donc quelle est, après cet acquittement, la situation de l'officier juif qui a déjà subi tant de tortures, et auquel son innocence a valu plus de haines que sa prétendue culpabilité. Ses ennemis n'ont plus maintenant à hésiter; ils savent qu'on peut tirer sur lui sans s'exposer au moindre châtiment. Il est vrai qu'il leur faudra


trouver, pour justifier leur acte, des raisons aussi puissantes que ce qu'ils appellent la « panthéonisation de Zola, » et que des occasions comme celle-là ne se rencontrent pas tous les jours. Ces événements d'été prennent, par leur isolement même, une importance qu'ils n'auraient pas à toute autre époque, et ils sont précieux aux groupes de Parisiens qui commencent à se lasser de leur plage normande ou de leur terrasse d'hôtel suisse. Ils leur apprennent que si autour d'eux tout sommeille, quelque chose du moins s'agite là-bas, dans la lointaine capitale, et que le feu couve sous la cendre. A Paris, on les oublie vite, surtout lorsque le ciel est encore bleu et le temps encore chaud et qu'on est hanté par les souvenirs d'un voyage de fraîche date. Des tableaux, en foule, passent devant mes yeux: grands paysages, pâturages et forêts, immenses plaines, collines et montagnes, profondes vallées, dont la succession se déroule le long du train foules amassées dans les gares, dans les marchés, et dont les dialectes variés, des bouches du Rhône aux chutes du Rhin, frappent encore mon oreille. J'ai détaché de ce voyage, pour ma dernière chronique, quelques notes sur les représentations données au théâtre d'Orange. Mais ce n'est pas là le seul attrait de cette merveilleuse région de province, qui a surabondamment de quoi séduire même un habitant de « la plus belle ville du monde. »

La plupart des gens qui vont dans le Midi s'y rendent par la vallée du Rhône ils ne songent guère à emprunter la ligne du Bourbonnais, qui passe par l'Auvergne et aboutit à Nîmes. S'ils sont amateurs de paysages, ils se privent ainsi de spectacles qui sont parmi les plus beaux qu'on puisse voir. Le chemin de fer suit le cours de l'Allier, d'aval en amont, dans presque toute son étendue. Il côtoie les monts d'Auvergne et du Velay et s'engage dans les défilés des Cévennes, dont il gravit la chaîne jusqu'au sommet, à une altitude de 1030 mètres. Cette ligne est remarquable par ses innombrables travaux d'art et aussi par la variété de ses aspects naturels. A Chanteuges, le train s'arrête dans un ancien cratère; les parois basaltiques forment près de la gare un mur élevé où sont perchées les maisons du village. Plus


loin, les sierras rocheuses, dénudées, alternent avec des contreforts sablonneux couverts de pins, dont la ligne et la couleur tenteraient les artistes. Au sommet des Cévennes, le spectacle devient prodigieux de grandeur, par le lointain et la profondeur des perspectives montagneuses où plonge le regard, par l'ampleur avec laquelle s'y distribuent la lumière et l'ombre. On voudrait supplier le train de s'arrêter, ou du moins de ralentir, sur ce Righi ignoré de la foule des touristes et d'autant plus magique. Mais déjà la pente l'entraîne sur un autre versant et l'on est saisi, après l'Auvergne sévère et noire, par le contraste d'un climat nouveau où la terre, imprégnée de chaleur, étale au soleil une folle végétation de mûriers et d'oliviers.

J'ai traversé Nîmes, Arles et Orange, et il me semble que je reviens de Rome, tant il est vrai que, par quelques monuments, la ville des Césars a marqué de son empreinte nos cités méridionales. Elles ne sont cependant pas romaines au même degré. Il y a même, sous ce rapport, une différence très sensible entre Arles et Nîmes. A Nîmes, la rupture est très nette entre le présent et le passé. Les monuments antiques y semblent rapportés, comme des pièces de musée. Lorsqu'on aperçoit, du tramway, en débouchant sur la place des Arènes, le vaste amphithéâtre de pierre, on reçoit comme un coup, tant on y est peu préparé par ce qu'on vient de traverser. Cela n'empêche pas, bien entendu, les arènes d'être un édifice incomparable, qui laisse au visiteur un inoubliable souvenir. Mais, dès qu'on les quitte, on retombe dans le «chef-lieu du département du Gard. » Il existe, au contraire, entre Arles et ses ruines, une harmonie, une intimité complète. Les petites rues tortueuses nous mènent, sans surprise, en face des arènes, qui semblent contemporaines des vieilles maisons et même des habitants. Que si on les quitte pour voir la place du Forum et le portail de Saint-Trophime, et pour revenir par les Aliscamps et la ville haute, les grandes arcades nous apparaissent de nouveau, dans l'échancrure des rues, comme un monument familier. On se sent encore plus loin de Paris et du présent lorsqu'on visite le village des Baux, à 1 kilomètres d'Arles, nid d'aigle


perché sur un contrefort des Alpines. Sa population, jadis très nombreuse, est aujourd'hui réduite à quarante habitants. L'unique rue de ce hameau serpente, dans sa partie inhabitée, entre des maisons construites au quinzième siècle, que décorent d'élégantes moulures renaissance. Une forteresse romaine couronne ce site, d'où l'on jouit d'une merveilleuse vue panoramique sur la plaine provençale.

Décidément, il est instructif pour un Parisien de quitter, de temps en temps, son village, et de courir le monde. Les leçons qu'il y reçoit sont parfois cuisantes pour son orgueil. Qu'avonsnous, à Paris, de comparable à la promenade des Doms, qui prolonge, à Avignon, le palais des Papes et se termine à pic sur le Rhône ? Cette promenade n'a rien de remarquable en ellemême, mais sa position et la vue qu'on y a sur le pays environnant font d'elle un lieu unique dans l'univers. Chez nous, montez n'importe où, sur l'Arc de triomphe, la tour Eiffel, les tours Notre-Dame, et même sur la terrasse de Saint-Cloud, vous aurez beau faire, vous ne verrez que des maisons. Sur la terrasse des Doms on leur tourne le dos, et le regard ne peut se détacher du beau fleuve qui étale ses eaux dans un paysage de style, velouté par les rayons du couchant.

A Lyon, j'ai également beaucoup admiré le parc de la Têted'or au dépens de notre bois de Boulogne. Quelles belles allées, quels beaux ombrages Hélas cela s'explique. Nos arbres du bois de Boulogne ont été coupés en 187o, au moment de l'invasion, et ils n'ont pas encore eu le temps d'atteindre la hauteur voulue.

Je ne sais si vous pardonnerez à la Cbronique parisienne cette humeur voyageuse, mais toujours est-il que, de là, elle s'est transportée en Suisse. Déjà documentée sur la Suisse romande, sur l'Oberland et le Valais, elle désirait, depuis longtemps, porter sa curiosité plus loin et se familiariser avec la Suisse orientale.

A Bâle, son admiration pour le Rhin, vu de l'hôtel des TroisRois, et pour les peintures et dessins d'Holbein, n'a eu d'égale


que son incompréhension parfaite de l'oeuvre de Boecklin. Quel plaisir l'oeil peut-il bien prendre à cette peinture gauche, étrange, sans mystère, où ne se voient nulle composition, nul sentiment des valeurs? Il fait bon, après cela, se replonger dans la nature, voir passer devant soi, par la portière du wagon, les charmants villages assis sur les rives du Rhin. Voici les fameuses chutes, blanches d'écume, Schaffhouse, ville tout en pente rapide vers le fleuve et grouillante de monde puis les ports du lac de Constance Romanshorn, où il y a un joli mouvement de bateaux, et Rorschach, très animé, d'où le chemin de fer nous emporte vers les hauteurs de Saint-Gall.

Ah voilà enfin la Suisse que je cherchais, la Suisse que l'absence de glaciers purifie d'étrangers et aussi d'hôteliers rapaces Il y a pourtant, près de la gare, un « Walhalla-Terminus, » nom bien prétentieux pour un hôtel, mais l'élément touriste n'en est pas moins noyé dans la foule locale. Je me suis attardé dans cette Suisse nouvelle et inconnue de moi car il faut monter à Dreilinden, d'où le regard embrasse, au premier plan, la ville de Saint-Gall, allongée dans un lit de gracieuses collines, et, plus loin, la vaste plaine où s'étend le lac de Constance. Il faut aussi aller voir Appenzell, où nous conduit un chemin de fer à crémaillère à travers un pays accidenté, et qui occupe le fond d'une cuvette dominée par l'imposant massif du Sasntis. Ici, l'on se trouve encore plus en dehors du courant touriste celui qui s'égare dans cette lointaine bourgade helvétique se sent devenir, à ses propres yeux, un phénomène. Il est regrettable qu'en quittant cette région un voyageur dont le temps est compté n'ait pas le loisir d'étudier la puissance industrielle de Zurich ou de séjourner dans la pittoresque ville de Zoug; car le voilà bientôt à Lucerne, où l'accueillent des hôtels somptueux, et à Interlaken, où les omnibus d'hôtels sont les plus nombreux, les plus vernis, les plus laqués que j'aie jamais vus.

J'écourte, à regret, ces notes que je termine par mon pèlerinage à la villa Triebschen, près de Lucerne, qui fut habitée par Wagner. Propriété interdite au public Verbotener Eingang. On


s'arrête à la barrière. Une allée de platanes, et, au fond, un angle de maison blanche caressée d'ombre et de soleil. Le lac luit entre les arbres, et il semble que la brise apporte, par bouffées, les notes exquises du morceau intitulé Siegfried-Idyll, que le maitre dirigea sous les fenêtres de sa femme le jour où leur naquit un fils.

Après cette incursion dans le pays des souvenirs, revenons dans notre capitale, qui recommence à présenter quelque animation. Les ressources ne manquent pas à ceux dont le retour est prématuré. Les expositions pullulent, et je ne retiens, pour aujourd'hui, que celle de la parure précieuse de la femme, qu'on voit au musée Galliera. Ce n'est pas une « rétrospective » tous les bijoux sont modernes, mais ce groupement d'efforts nous permet de faire la synthèse des tendances actuelles de cet art. La joaillerie contemporaine a subi l'influence du modern style. Le bijou proprement dit, délicat et minuscule, fait place à des parures aux motifs de décoration plus larges et empruntés soit aux formes naturelles, soit à des arts voisins, ferronnerie ou peinture. La polychromie triomphe. Avec discrétion dans les vitrines de Feuillâtre, de Lalique, de Fourain, avec excès dans celles d'Henri Dubret (trop bazar oriental), de Lionel Le Couteux et du comte Suau de la Croix. Mettons à part les exposants qui, sans rien innover, donnent des pièces de haut goût indépendantes de la mode, comme M. Ch. Rivaud, dont les bijoux rappellent ceux des anciens, et M. Barthélemy, dont les peignes d'ivoire et d'écaille sont un régal pour l'ceil.

La collection Lenotre (mémoires et souvenirs sur la Révolution et l'Empire) s'augmente d'un nouveau volume Le tribunal révolutionnaire, 179^-1795 (in-8° écu, Perrin). «J'ai tenté, dit M. Lenotre, de reconstituer l'aspect de la vie du Palais durant les mauvais jours de la Révolution, de silhouetter le petit groupe de déclassés qui, à cette époque, s'emparèrent, en intrus, de l'antique demeure du parlement et assumèrent la tâche stigmatisante d'appliquer les lois impitoyables qu'extorqua la Terreur à la Convention nationale. » La large part faite par l'auteur


à l'inédit, dans son travail, ajoute un relief saisissant à ces scènes et à ces personnages, et en particulier à celui du fameux Fouquier-Tinville. Cela fait pardonner au sujet ce qu'il a d'ingrat par la triste opinion qu'il donne de la nature humaine.

CHRONIQUE ALLEMANDE

Congrès d'été. Le patriotisme des catholiques allemands. Jeunes et vieux socialistes. Lettres de romantiques. Les origines littéraires de Weimar. La race des Bismarck. Livres.

Nous avons eu à la fin de l'été plusieurs congrès intéressants à des titres divers. Il y a d'abord eu le congrès des catholiques allemands à Dusseldorf. Ce fut une manifestation imposante. Jamais encore le parti du centre ne fit un tel déploiement de forces. Un cortège de plus de 60000 ouvriers et employés, classés en groupes et associations, a défilé par la ville. La vie intellectuelle n'était pas moins brillamment représentée, car soixantesix sociétés catholiques d'étudiants marchaient à côté des ouvriers, bannières déployées. Il fut un temps où l'on croyait volontiers que tout ce qui pense en Allemagne doit forcément se détourner du catholicisme pour revenir aux vraies traditions. de l'idée religieuse allemande, le protestantisme. C'est une erreur qu'il est temps de détruire la pensée catholique n'a jamais paru plus puissante qu'à l'heure qu'il est en Allemagne. Autrefois aussi on affectait volontiers chez nous, sinon de mettre complètement en doute les sentiments patriotiques des catholiques, du moins de prétendre que ces sentiments étaient plutôt tièdes, la vraie patrie d'un catholique étant Rome. Depuis quelques années les catholiques n'ont négligé aucune occasion, non seulement de mettre en vedette leurs sentiments nationalistes, mais encore d'affirmer leur dévouement à la dynastie des Ho-


henzollern. A Dusseldorf, le cortège s'est arrêté pompeusement devant le monument élevé aux soldats tombés pour la défense du sol allemand, et la chaleur des allocutions patriotiques prononcées à cette occasion a montré aux plus prévenus qu'en fait de loyalisme les catholiques allemands ne le cédaient à personne. Guillaume II le sait bien, lui qui envoie à tous ces congrès catholiques des télégrammes très cordiaux. Aussi son portrait dans la ville rhénane faisait-il face à celui de Pie X symbole compris de tous.

Une des caractéristiques de ce congrès, c'est qu'on ne s'y est pas occupé de politique. Il n'y a pas longtemps encore, on confondait volontiers en Allemagne catholique et opposant du centre. A l'heure qu'il est on tend à dissocier les deux termes, ou plutôt le catholique a la tendance à reléguer à l'arrière-plan la politique pour s'occuper plus spécialement de questions sociales, morales ou économiques. A Dusseldorf le congrès, bien qu'il fût présidé par un clérical militant, le comte silésien Praschme, a consacré ses séances à l'étude des moyens de lutter contre la pornographie, aux associations de métiers et corporations, à la question de l'émancipation ouvrière. Du reste, un vent de paix planait sur cette assemblée, qui ne fut tumultueuse que lorsqu'il s'agit de pousser les bocb traditionnels en l'honneur de l'empereur. Bien mieux, on a vu un ecclésiastique, le curé Jensenn, -célébrer les bons rapports qui existent souvent entre protestants et catholiques. « L'ennemi, a-t-il dit, n'est plus le protestant croyant, qui n'est séparé de nous que par des questions de dogme souvent insignifiantes, mais le libre-penseur et l'athée qui travaillent la désorganisation de la société. » Voilà qui est bien et qui semble faire présager un meilleur avenir Le congrès socialiste a révélé moins de douceur et d'aménité dans les rapports. Et de fait, l'harmonie est loin de régner entre compagnons. Bon nombre de socialistes se révoltent maintenant contre l'autoritarisme des chefs. Naguère on citait avec admiration la discipline du parti. On disait: « C'est à elle que les socialistes doivent en Allemagne leur force et leur cohésion. Que ne suivons-nous leur exemple » Désormais on ne


pourra plus chanter cette antienne. Il y a des socialistes qui ne veulent plus recevoir le mot d'ordre d'en haut et qui entendent agir à leur guise. Cette sorte de socialistes est surtout fréquente dans le sud de l'Allemagne, qui a du reste toujours montré des velléités d'indépendance. La rivalité entre le nord et le sud de l'Allemagne s'atténue, à vrai dire, et il est curieux de voir que les socialistes, parti d'avant-garde, tentent de la ressusciter. Enfin les chefs berlinois du parti, qui jusqu'à présent ont donné le mot d'ordre, ne reviennent pas de leur indignation et lancent à qui mieux mieux des foudres contre les hérétiques. Ce n'est pas que l'accord ait toujours été unanime entre les chefs socialistes du nord. Des dissidences se sont souvent marquées entre les opportunistes de l'école d'Edouard Bernstein et les intransigeants qui se réclament d'Auguste Bebel. Mais ces dissidences étaient essentiellement d'ordre théorique. Edouard Bernstein est un publiciste qui défend ses idées dans les journaux. On les a discutées, mais cela n'a rien changé à la marche du parti. A l'heure qu'il est, ce sont d'autres forces qui cherchent à les mettre en pratique, des forces jeunes et agissantes qui se groupent autour du compagnon Frank. Bien des axiomes tenus pour dogmes intangibles au temps de Karl Marx et de Liebknecht sont mis en suspicion par ces jeunes s'en tenant aux résultats de l'expérience, ils montrent que ces belles théories ont été le plus souvent contredites par les faits. Les militants du parti n'étaient pas sans le savoir, mais ils continuaient à proclamer ces dogmes, parce que ce sont en général d'excellents tremplins électoraux. La fameuse loi d'airain de la misère du prolétariat, prouvée par Marx d'une manière soi-disant irréfutable, n'est plus vraie, maintenant, car, avec les progrès de l'industrie, la misère, loin de grandir, s'atténue. Les chefs socialistes n'en continuent pas moins à l'exploiter dans les réunions électorales. Il en est de même des pronostics portés par les théoriciens de l'école sur les conditions de la vie agricole, qui ne sont plus de mise aujourd'hui, et que pourtant on continue à servir pour gagner les prolétaires des campagnes à l'idée socialiste.


Autre chose à remarquer depuis longtemps les chefs socialistes ont reconnu le danger que l'alcool fait courir aux masses, et plusieurs n'ont pas craint d'entrer résolument dans la lutte engagée contre l'alcoolisme. Mais d'autres chefs font des réserves en songeant que la chaleur que l'alcool entretient dans uneassemblée de compagnons est un excellent moyen de propagande. Il en est même qui vont jusqu'à affirmer qu'il ne faut pas trop s'engager dans la lutte, pour ne pas déplaire aux cabaretiers et aux tenanciers de brasseries, qui sont une excellente clientèle pour les socialistes.

Mais c'est surtout au point de vue militaire que les contradictions éclatent dans le parti. En règle générale, tout bon socialiste doit être antimilitariste. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les meneurs attaquent avec une extrême vigueur la vie abrutissante de la caserne, la nourriture souvent insuffisante ou mauvaise qu'on y donne, la piètre solde des soldats et les traitements brutaux qui leur sont infligés. Mais ces critiques deviennent de moins en moins vraies, grâce aux importantes réformes qui ont été introduites dans la vie du soldat, qui est mieux nourri, mieux soldé, mieux traité. On voit l'embarras des socialistes avec les réformes qu'ils obtiennent, l'aliment fait défaut dans. leurs polémiques et il est même amusant de constater qu'ils laissent parfois percer leur dépit, comme s'ils avaient l'air de regretter les rigueurs d'antan si commodes.

Or c'est précisément contre cet esprit que voudraient réagir de jeunes socialistes à l'esprit indépendant. Pour eux il n'y a pas de dogmes qui tiennent, il n'y a que des faits, et c'est en suivant des faits qu'ils voudraient aiguiller le parti dans des voies nouvelles, Les vieilles barbes du parti naturellement s'indignent et, à la manière des pontifes, excommunient les renitents. Car le parti socialiste, tel qu'il subsiste, ressemble un peu à l'église catholique avec sa forte organisation, sa hiérarchie puissante, ses prêtres disciplinés et son pape infaillible, –j'ai nommé Auguste Bebel.-Les nouveaux venus, au contraire, qui se réclament du libre examen, ressemblent un peu aux protestants du seizième siècle et voilà pourquoi les chefs du parti


voudraient les extirper comme des hérétiques. Le récent congrès a montré que, si la fissure n'était pas dans l'édifice, du moins on pouvait percevoir des craquements significatifs. Le prochain congrès socialiste pourrait bien nous réserver des surprises.

Il n'y a pas longtemps qu'une des périodes les moins connues de la littérature allemande était celle des débuts du romantisme. On voyait se dessiner les curieuses figures de Tieck, de Novalis et des frères Schlegel, mais on restait dans l'incertitude sur beaucoup de leurs desseins, et le mouvement, dans son ensemble, n'apparaissait pas d'une manière très claire. Grâce à de récents et importants travaux, cette époque commence à être connue on a d'abord eu des éditions critiques d'oeuvres de romantiques entreprises par Minor et Walzel, puis les travaux critiques de Ricarda Huch et de Marie Joachim, enfin la corres-. pondance, publiée l'an dernier et cette année, des écrivains romantiques et de leurs amis Nous sommes donc maintenant parfaitement outillés pour pénétrer dans l'intimité de ce groupe original et peu connu et pour préciser les traits de la physionomie de ses membres.

Les romantiques, à l'origine, ont été plutôt des critiques que des poètes, car à part les vers de Tieck, la Lucinde de Frédéric Schlegel, les Hymes à la nuit de Novalis, les œuvres importantes sont les traductions et les œuvres d'histoire littéraire des deux frères Schlegel. Ce qu'il y a d'intéressant à suivre dans cette correspondance, c'est comment la doctrine romantique s'est formée et établie. Cette doctrine est que la vie et la science doivent être embellies par la poésie. Le devoir de l'écrivain, disent-ils, n'est pas de reproduire la réalité, mais de chercher à découvrir ce qui se cache derrière cette réalité qui n'est qu'une apparence trompeuse; il doit s'élever au-dessus des platitudes de la vie et atteindre l'idéal. Ce motto qui fait le refrain de leurs lettres se retrouve amplifié dans les articles de l'organe du groupe, X'Atbenasum; c'est pourquoi quiconque voudra étu1 Fr. Gundelfinger, Romantiker Briefe. Iena, Diedrichs, 1907. Jonas Frânkel, Aus der Bliltistit der Romantik. Berlin, Behr, i9o8.


dier les origines du romantisme en essayant de déterminer l'individualité de chaque poète ne pourra se dispenser de recourir à cette source importante d'informations il y verra ce que fut Frédéric Schlegel, le grand théoricien de l'école, ardent et fougueux, Guillaume son frère, d'esprit plus pondéré et plus rassis, les deux curieuses figures de femmes romantiques, Caroline et Dorothée, les poètes rêveurs et inconstants Novalis et Tieck, les philosophes et esthètes Schelling, Fichte et Schleiermacher. La vie littéraire à Weimar pendant la brillante époque de Schiller et de Goethe est l'un des thèmes les plus fréquemment exploités par les historiens littéraires. Cependant il en est peu qui se soient demandé comment une petite ville de résidence sans importance a pu devenir l'un des grands foyers de culture allemande au dix-huitième et au dix-neuvième siècles. Un critique d'art, qui est en même temps un excellent historien, M. Willhem Bode, s'est posé ce problème et il l'a résolu en esquissant la biographie de la duchesse Anna-Amélie, qui fut la mère du duc Ernest-Auguste.

La duchesse Anna-Amélie était une femme d'une grande culture et d'un esprit très littéraire la première elle attira à Weimar les écrivains qui firent la réputation de la ville elle naquit le 24 octobre 1739 à Wolfenbüttel et elle était fille du duc Charles 1er de Brunswick. Un peu disgraciée par la nature, elle ne semble pas d'abord avoir été fort remarquée par son entourage. Dédaignée même de ses parents, elle se replia de bonne heure sur elle-même et se consacra entièrement à l'étude. Mariée à seize ans au duc Ernest-Auguste-Constantin de SaxeWeimar, « comme on marie ordinairement les princesses, ditelle elle-même, sans s'inquiéter de leurs inclinations, » elle eut la douleur de perdre son mari après deux ans de mariage. A dix-huit ans, faible et sans expérience, elle doit gouverner une principauté et élever deux garçons nés à une année de distance. Elle ressent d'abord une sorte d'effroi devant la tâche immense qui lui incombe. Mais, petit à petit, elle surmonte ses craintes, prend conscience de forces qui sont cachées en elle et parvient à la fois à bien administrer ses états et à élever excellemment;


ses enfants. L'ainé Charles-Auguste surtout lui fait bientôt honneur. C'est pour le former et en faire un esprit distingué qu'elle appelle à la cour Wieland, comme précepteur. Wieland est le premier des grands écrivains allemands qui se fixent à Weimar, et dès son arrivée, la petite ville d'aspect somnolent prend une vie extraordinaire. Sur son théâtre on joue des pièces nouvelles, et Wieland le premier donne l'exemple en composant le libretto d'un opéra, Alceste, qu'on représente en 1773. Sur ces entrefaites le duc Charles-Auguste, devenu majeur, accélère le mouvement. Il est à peine sur le trône qu'il appelle Goethe, et l'arrivée du grand poète marque l'aurore d'une des plus brillantes époques de la littérature allemande.

Dans son livre M. Bode suit la duchesse Anna-Amélie jusqu'à sa mort. Quand elle prit sa retraite, en 1776, elle n'était âgée que de trente-sept ans et elle devait vivre encore trente ans. Libérée des soucis de gouverner un état, elle put se livrer entièrement à ses études de prédilection, la littérature et les beaux-arts. Le rôle qu'elle joua dans la principauté fut à vrai dire effacé, mais elle suivit avec un intérêt croissant le mouvement qu'elle avait contribué à former. Elle eut une heure fort triste dans sa vie, ce fut lorsque les Français envahirent le nord de l'Allemagne à la fin de 1806. Peu de personnes souffrirent comme elle de cette invasion étrangère, et son biographe insinue qu'il n'est pas impossible que Iéna ait hâté sa fin. Elle mourut le io avril 1807, après avoir vu, comme l'écrivait Charles-Auguste à Mme de Staël, «< s'écrouler l'existence de toute sa famille, mais soutenant avec beaucoup de tranquillité tous ces événements et absorbant sa douleur en elle-même. » La duchesse Anna-Amélie est une curieuse physionomie de second plan qu'il valait la peine de ressusciter. M. Wilhelm Bode l'a fait avec le savoir, le tact et l'habileté qu'il apporte à tous ses travaux,

Le célèbre psychiâtre G. Lomer a consacré à la race des Bismarck un intéressant livre, Bismarck im Licbte der Naturwissenschaft1, qu'il a complété par une étude parue dans la revue du Halle, S. Manhold.


baron Grotthus, Der Tùrtner. Selon lui, les Bismarck sont une vieille famille prussienne d'origine germano-slave, saine de corps, d'esprit solide et réaliste, dépourvue d'ambition, mais imbue d'un fort esprit conservateur de classe comme on le retrouve dans les anciennes familles prussiennes de la noblesse. Dans cette race stable et dont les intérêts sont avant tout ruraux et conservateurs, un élément nouveau s'infiltre par le mariage du père de Bismarck, lequel, comme on sait, épousa la fille du professeur Mencken de Leipzig. Les Mencken, dit M. Lomer, sont originaires de la Basse-Saxe et il est probable qu'il y a en eux des gouttes de sang frison; leur patrie était le duché d'Oldenbourg. Quelques rejetons de cette famille embrassèrent la carrière commerciale et quittèrent le pays pour chercher fortune ailleurs. D'où la branche des Mencken commerçants, fonctionnaires et professeurs que l'on retrouve à Helmstedt et à Leipzig. Ces Mencken, par des mariages en Saxe, mêlèrent à leur sang bassaxon du sang haut-saxon et même du sang slave. On trouve du moins dans la famille quelques traits du type slave, particulièrement chez Wilhelmine Mencken, la mère de Bismarck. De rurale qu'elle était au début, la race des Mencken devint citadine et bourgeoise avec une culture affinée. « On constate même, dit le professeur Lomer, une certaine dégénérescence chez ses membres ainsi Wilhelmine Menckel était une ambitieuse, une cérébrale, de sentiments plutôt froids ou ne se passionnant guère que pour les idées de tendances libérales, elle avait une grande vivacité d'esprit et une nervosité assez forte qui se trahissait par des insomnies. (Il est à remarquer que Bismarck hérita de cette nervosité, car il ne fut jamais maître de son sommeil.) » La conclusion du Dr Lomer est la suivante « Chez les Mencken avait commencé un processus de fatigue nerveuse qui aurait pu conduire aux pires catastrophes s'ils ne s'étaient unis, par le mariage, avec une race de ruraux, jeune et vigoureuse, qui apporta une sève nouvelle dans ce sang en train de s'anémier. Bismarck est un pur produit de ce mélange de races il avait la force simple des gens primitifs qu'il unissait au génie de combinaison et à la puissance créatrice d'une race d'intellec-


tuels; c'est sans doute grâce à cet heureux mélange qu'il put réaliser de grandes choses. »

Les professeurs et les savants ont la tendance à voir dans le processus des grands hommes une logique et une unité qui n'existent sans doute pas dans la réalité peut-être M. Lomer n'échappe-t-il point complètement à ce travers; reconnaissons du moins que son étude abonde en remarques curieuses et intéressantes dont l'historien et le psychologue pourront faire leur profit.

CHRONIQUE ANGLAISE

Une langue morte. Education de l'enfance. Tyrannie de la photographie. La question des automobiles. Panem et circenses. Un livre amusant.

En nos jours d'incessants rapports internationaux, où chacun s'efforce de remédier à la confusion datant de la tour de Babel, est-il désirable de faire revivre une langue qui est pratiquement morte, une langue qui ne possède pas de littérature et n'est plus parlée que par des populations d'intérêt secondaire? Aupoint de vue des amis de l'antiquité, la réponse ne saurait être qu'affirmative la philosophie ne doit négliger aucune source d'information, si ténue soit-elle; mais une résurrection en vue de stimuler la vie et l'esprit national ne me semble pas devoir rencontrer beaucoup de défenseurs.

Ces réflexions me sont suggérées par les vigoureux efforts que font actuellement certains directeurs de l'opinion publique en Irlande pour remettre en usage la langue irlandaise, maintenant confinée dans quelques petits districts écartés qui, en raison de leur isolement et de leurs déplorables conditions d'existence, ne peuvent être comptés parmi les facteurs de la civilisation. L'irlandais est sans doute fort intéressant pour la science en tant que


survivant de la langue celtique si répandue autrefois en Europe et qui forme encore un lien entre l'ouest de l'Irlande et le nordouest de' la France. Il paraît qu'il y a quelques années, lorsquela flotte française vint manœuvrer le long de la côte de Galway, les matelots bretons et les paysans irlandais ne furent pas peu étonnés de constater qu'ils se comprenaient et qu'il s'ensuivit entre eux des rapports très amicaux.

Mais ce n'est pas au point de vue scientifique, c'est surtout au point de vue politique que se placent les promoteurs du mouvement. Leur but est à certains égards tout à fait recommandable. Ils sont las et honteux de la situation qu'occupe depuis si longtemps leur pays. La «Niobé des nations» offre au monde un spectacle peu édifiant; on s'est habitué à la considérer comme un mendiant grognon demandant toujours du secours, incapablede jamais se tirer d'affaire par lui-même, et ils ont résolu de tout faire pour l'encourager à travailler à son propre salut. Le flot de l'émigration coule toujours plus fort vers l'Amérique et d'autres contrées; parmi ceux qui restent, le fléau de la folie semble sévir toujours davantage, et cependant l'excellence des administrateurs irlandais, tant civils que militaires, partout où flotte le drapeau anglais, démontre abondamment les bonnes qualités de la race et ne permet pas d'admettre que le peuple qui en est doué soit appelé à disparaître.

C'est dans ces intentions louables que l'Association gaélique s'est mise à l'œuvre pour arrêter l'émigration par une reprise de l'industrie. Ses membres s'engagent à acheter les produits des. manufactures irlandaises et à favoriser ainsi le travail. Là contre il n'y a rien à dire, mais lorsque dans leur zèle ils préconisent l'enseignement de l'irlandais dans les écoles nationales et son emploi obligatoire dans les examens de concours, je ne suis plus d'accord avec eux.

Dans certains districts, ils sont allés jusqu'à peindre les écriteaux de rues en langue et en caractères irlandais, sans y ajouter la traduction anglaise; c'est là un procédé qui doit être exaspérant pour les touristes, soit anglais, soit américains, et qui, s'il est adopté partout, détournera sûrement ceux-ci de venir visiter


les côtes irlandaises et diminuera d'autant l'apport d'argent étranger. Et pensez aussi à la criminelle perte de temps qu'entraînera, pour les maîtres aussi bien que pour les enfants, l'étude laborieuse d'une langue qui ne leur sera d'aucun usage dans la vie 1

C'est la plus remarquable tentative qu'on ait faite ces dernières années pour retarder l'horloge du temps, et, comme toutes les tentatives de ce genre, elle me paraît condamnée à un prompt et total échec.

La rage moderne d'éducation rencontre beaucoup d'ennemis et de critiques, mais aussi bien elle a un côté particulièrement vulnérable. Je veux parler de l'âge absurdement prématuré auquel commence l'éducation dans nos écoles. Dans un sens, naturellement, l'éducation d'un enfant commence et continue à partir du moment de sa naissance, mais il ne s'agit pas encore de l'art de lire et d'écrire qui, de l'avis général des parents aisés de notre pays, ne devrait être sérieusement enseigné qu'à six ou sept ans révolus. Dans les écoles de pauvres, néanmoins, on essaie de le leur inculquer depuis l'âge de trois ans, ce qui doit être forcément un supplice pour l'enfant et un gaspillage des deniers publics. Il est presque incroyable que, dans notre soif d'éducation, nous maintenions à grands frais, dans tout le royaume, tout un état-major de femmes instruites, à seule fin de perdre leur temps, leur intelligence, leur énergie, et peut-être de se briser le cœur, à exécuter une tâche impossible. De 8 h. 45 à midi le matin et de 2 h. à 4 h. l'après-midi, les infortunés enfants sont enfermés à l'école, et un instituteur m'a assuré que si les heures du matin peuvent être utilement employées, celles de l'après-midi sont consacrées au sommeil, le principal effort des malheureux maîtres tendant à amuser leurs écoliers et à les tenir éveillés. Il est assurément bon que des enfants de cet âge connaissent le sens du mot discipline; il vaut mieux aussi qu'ils soient surveillés qu'abandonnés à eux-mêmes dans les rues il serait en outre un peu cruel, après avoir libéré depuis plusieurs années les mères du soin de leur famille pendant les heures de travail, de les leur remettre sur le dos mais cela ne serait pas


nécessaire et on réaliserait de sérieuses économies en créant un système de crèche nationale pour les enfants au-dessous de six ans, au lieu de nos écoles enfantines. Les bâtiments affectés à celles-ci seraient probablement suffisants, et la perte d'argent et de savoir qu'entraîne le système actuel serait sensiblement réduite. Le corps enseignant serait beaucoup moins nombreux et les instituteurs devenus ainsi disponibles pourraient être employés dans les autres écoles, où le besoin s'en fait vivement sentir. Si l'on pouvait persuader à nos législateurs du parlement de consacrer une petite partie de leur temps à cette question, ils rendraient infiniment plus de services au pays qu'en ne visant, comme ils le font aujourd'hui en matière d'éducation, qu'à créer et entretenir dans le public un mauvais esprit au point de vue confessionnel. Depuis son avènement au pouvoir, notre gouvernement, en effet, est aiguillonné par une petite fraction de ses partisans, fanatiques intolérants, dont beaucoup résident dans le pays de Galles, et qui, poussés, je crois, surtout par un sentiment erroné d'infériorité vis-à-vis de ceux de leurs concitoyens de la campagne appartenant à l'église nationale, font tout ce qu'ils peuvent pour démolir celle-ci. Ils ne craignent pas, pour arriver à leurs fins, de faire des concessions à leurs autres ennemis, les catholiques et les juifs, et c'est contre cet écueil que leurs efforts viendront sans doute se briser. La généralité de nos Anglais tolérants dit: «Non. Si le privilège d'une éducation confessionnelle spéciale doit être accordé à ces sectes particulières, pourquoi ne le serait-il pas aussi à l'église nationale? » Et cette question n'a pas encore reçu de réponse satisfaisante. Il est grand temps que le gouvernement cesse de favoriser cette agitation purement factice et tourne son attention vers d'autres réformes bien plus nécessaires, comme je l'ai indiqué plus haut, de notre système d'éducation.

J'ai eu l'occasion dernièrement d'étudier une histoire hollandaise de l'Ancien et du Nouveau Testament, gros ouvrage en plusieurs in-folio, publié en l'an 1700 et copieusement illustré. Ses gravures, sur bois, deux par page, étaient décidément un peu bizarres et n'avaient pas, sans doute, de grandes


prétentions artistiques. Mais, en les parcourant, je n'ai pu m'enpêcher de penser à l'extrême décadence ou plutôt à la non-existence de semblables œuvres d'art de nos jours. Au point de vue artistique en général, il n'est peut-être pas juste de comparer notre génération à la Hollande du dix-septième siècle. A cette époque, il semble avoir régné dans ce pays une véritable épidémie de peinture à côté des nombreux peintres dont la renommée est universelle, et dont les œuvres ont une grande valeur commerciale, il y a une quantité de vieux maîtres dont les noms ne sont pas parvenus à la postérité. Beaucoup de nos grandes collections de tableaux, publiques et privées, possèdent le « portrait d'un peintre hollandais inconnu, » et ces portraits anonymes sont presque toujours des œuvres de premier rang.

Les gravures de mon histoire hollandaise, très nombreuses, sur le verso de chaque page, représentaient une somme considérable de travail, avec cette recherche des moindres détails qui est la caractéristique de l'art néerlandais de l'époque, et c'est un peu ce qui a provoqué ma mélancolie. Dans ma jeunesse, toute bonne famille anglaise possédait plusieurs volumes reliés de notre périodique national les Illustrated London News, qui étaient une source de joie continuelle pour les enfants et pour plus d'une grande personne. Les gravures n'étaient peut-être pas toutes des représentations absolument exactes des événements qu'elles illustraient, les portraits des hommes et femmes éminents qui y figuraient n'étaient peut-être pas tous d'une fidélité irréprochable, mais leur style et leur fini suffisaient à leur prêter un intérêt qui subsiste encore aujourd'hui. Maintenant l'introduction et l'extraordinaire popularité de la photographie ont tué toutes les autres œuvres « en noir et blanc, » sauf dans notre grand journal comique le Puncb, et l'effet en est désastreux. De temps à autre, on nous offre une bonne gravure d'un édifice ou d'un grand homme récemment décédé, mais le reste, photographies de groupes et innombrables instantanés, est au-dessous de toute critique et ne donne pas la moindre illusion de la réalité. Les Illustrated London News ont partagé le sort commun, et je ne crois pas que personne en conserve les


collections, ni qu'elles puissent servir de documents probants pour illustrer la vie actuelle. Cela me fait toujours mal au cœur de penser que la postérité n'aura,' pour juger notre génération, que les produits lamentablement défigurants de la photographie. Nous n'épargnons ni argent ni travail pour faire revivre les beautés du dix-huitième siècle qui brillent sur les toiles de Reynolds et de Gainsborough nous ne faisons rien pour laisser de nous un souvenir agréable.

Notre « saison morte, » qui commence toujours à la fin de juillet, moment où le beau monde se disperse à tous les vents et où le parlement prend ses vacances, marque ordinairement le point de départ d'une discussion publique sur telle ou telle question d'intérêt social, qui finit, comme c'est le cas de ces sortes de discussions, sans convaincre personne. Cette année, les fruits en seront peut-être meilleurs, car le sujet adopté est celui des automobiles et, comme nous le savons tous à nos dépens, il y a place encore pour beaucoup de perfectionnements dans ce mode de locomotion. Les questions de la vitesse et de la condition des routes sont les deux points principaux qu'on a relevés, et c'est le second qui, à mes yeux, est de beaucoup le plus important. En ce qui concerne la vitesse, il est incontestablement terrifiant, pour l'oeil encore novice, de voir passer soudain sur la chaussée une machine marchant à raison de 35 ou 40 kilomètres à l'heure mais nous nous sommes tous rapidement accoutumés à cette vue et la moindre notion sur le mécanisme d'un de ces engins, je parle avec compétence, car je ne possède ni n'emploie souvent d'automobile, suffit à nous rassurer complètement au sujet des risques qu'implique cette allure, étant donné l'extraordinaire facilité avec laquelle on fait virer, volter, ou même stopper ce genre de véhicules. Mon plus sérieux grief est l'affreux nuage de poussière qu'ils soulèvent fatalement sur leur passage, sauf sur les routes particulièrement bien conditionnées. On m'objectera sans doute qu'il ne s'élève de la poussière que lorsque la vitesse est excessive, mais je ne suis pas de cette opinion. Même à une allure très modérée, selon mon expérience, on dérange des flots de pous-


sière, surtout dans le sud de l'Angleterre, où les routes ne sont généralement pas faites des mêmes matériaux que dans le nord, et cela a des conséquences très fâcheuses, non seulement pour les pauvres piétons, mais encore beaucoup plus pour les cottages et les jardins voisins de la route. Après bien des années de «érieux efforts philanthropiques, nous avons amené les pauvres à ouvrir leurs fenêtres pour laisser entrer un peu d'air frais dans leurs demeures, et voilà que de nouveau ils sont obligés de tout fermer hermétiquement s'ils veulent avoir une vie supportable. Le remède le plus souvent employé, c'est-à-dire l'application d'une couche de goudron à la surface des routes, n'a pas donné les résultats qu'on en attendait. Ces effets sont trop éphémères et la poussière reprend bientôt le dessus.

J'espère que la discussion entamée ne se terminera que lorsque nous aurons trouvé la vraie solution de cette difficulté. Si nous ne pouvons pas effectivement protéger les humbles habitants des bords de nos routes, nous serons obligés, en fin de compte, de forcer les « chauffeurs » à recourir aux aéronefs, et les perspectives de ce mode de transport ne sont pas encore merveilleuses, à en juger par les terribles accidents dont nous avons été témoins ces derniers temps. Ce problème exerce une étrange fascination, mais je crains que, jusqu'à ce que nous ayons pénétré le mystère du vol des oiseaux, nos efforts ne restent infructueux. En attendant, la sympathie du monde entier est acquise au vieux comte Zeppelin, dont le labeur persévérant est bien connu de tous ceux qui ont eu le plaisir de naviguer, ces années passées, sur le lac de Constance. Le destin s'est montré favorable à l'exposition francobritannique en lui permettant d'avoir lieu cette année plutôt que dans le triste été de 1907. Les belles soirées ont attiré des foules de gens et largement contribué au succès de l'entreprise mais -celle-ci, par contre, a fait beaucoup de tort à tous les autres lieux d'amusement de notre capitale théâtres, music-halls et tutti quanti font entendre un concert de lamentations. Les attractions variées de l'exposition et la perspective de soirées agréables en plein air ont été plus fortes que tout. La célébration


des jeux olympiques s'est faite avec toute la solennité voulue,. mais n'a pas, je le crains, excité toute l'attention que se promettaient leurs organisateurs. Le fait est qu'actuellement la rage desports athlétiques, qui semblait être le trait dominant de la race anglo-saxonne, a été poussée presque trop loin, et les spectateurs se sont vite lassés de ces concours dans une arène si vastequ'elle paraissait peuplée de pygmées. Il ne saurait y avoir de comparaison entre eux et les combats de gladiateurs de l'ancienneRome, parce qu'il manque ce qui en faisait le principal attrait aux yeux populaires le danger et l'effusion du sang. Il est regrettable d'avoir à le constater, mais il n'y a pas de doute quela possibilité de voir supprimer des vies ou démolir des membres est un grand élément de succès auprès des masses, commeil est facile de s'en rendre compte dès qu'on annonce une ascension en ballon ou une course d'automobiles.

Il se peut que ce sentiment ait contribué à la faveur exceptionnelle dont a bénéficié la fameuse « course de Marathon. » Tout le long de la route, sur une longueur de 39 kilomètres^ du château de Windsor au stade, des milliers de spectateurs sepressaient pour voir les champions du monde effectuer leur pénible tâche, et la scène finale n'a pu que contenter les amateurs.d'émotions fortes. Je suis heureux de n'y avoir pas assisté, mais- le récit, que m'ont fait des témoins, des efforts désespérés et de la défaillance du courageux petit Italien arrivé premier m'ont prouvé que, sous ce rapport, le spectacle ne laissait rien à désirer»Les lecteurs qui ont le bonheur de posséder le sens de l'humour, un léger penchant à la frivolité et une crédulité à toute épreuve, s'amuseront beaucoup à lire Enterré vivant, par Arnold Bennett (Chapman et Hall, Londres). On peut aisément croire à l'existence du peintre renommé, affligé d'une telle timidité que personne ne le connaît, même de vue mais il faut. une foi robuste pour admettre que, lorsque son domestique meurt, ledit peintre prend la place de celui-ci, plutôt que d'avoir à se montrer en public, qu'il assiste, dans l'abbayede Westminster, aux obsèques nationales, qui lui ont été décernées, qu'il épouse une excellente femme par l'entremise d'une;


agence matrimoniale, qu'il est content de voir sa grande fortune employée pour le bien public, suivant ses propres volontés, et de vivre obscurément, pendant plusieurs années, d'une rente qu'il a eu soin de se laisser à lui-même, et de la vente, à un prix dérisoire, de précieuses toiles, jusqu'à ce qu'une circonstance malheureuse le force à reparaître sur la scène et à avouer son identité. Il quitte alors l'Angleterre avec son épouse dévouée (le caractère le mieux dessiné du roman) pour aller s'enterrer dans quelque contrée ignorée. Les personnes de sens positif hausseront les épaules à cette lecture mais je la recommande vivement à celles qui ont un grain de fantaisie.

CHRONIQUE RUSSE

Le choléra en Russie. Les députés de la première douma. « Epines sans rosés.» 35* anniversaire de la mort d'Ivan Tourguénev. Lejubilé de Tolstoy. Encore l'énigme de la mort d'Alexandre I". –Livres nouveaux l'Almanach de la jeune littérature juive; Autour de la justice, par M' Karabtchevsky De ma vie, par le statuaire Gunsbourg. Le doute n'est plus possible, une violente épidémie de choléra sévit dans plusieurs de nos provinces: à Samara, à Rostov sur le Don, à Kiev, c'est-à-dire à travers toute la Russie, on enregistre chaque jour de nombreux cas et décès. C'est la dixième épidémie dans le cours de moins d'un siècle. Pour la première fois nos aïeux connurent ce fléau en 1830. Inconnu jusque-là, le choléra, qui se présente avec des symptômes aigus et une issue fatale si prompte, frappa l'imagination populaire de terreur. Le moujik a l'habitude de la souffrance, mais le caractère nouveau de l'épidémie l'épouvanta, et des révoltes éclatèrent de tous côtés, les paysans accusant les médecins et les autorités d'en être les auteurs responsables. Il en fut ainsi chaque fois que le choléra reparut, car le peuple, restant toujours aussi ignorant, conserve ses habitudes antihygiéniques,


dont il lui serait d'ailleurs bien difficile de se défaire, vu la misère qui est son lot.

L'épidémie de 1865 a duré neuf ans et fait 884 000 victimes. Après les disettes de 1892, qui affaiblirent la population, le choléra enleva de nouveau 130 412 victimes. Cette année le fléau n'est pas moins intense.

La douma, qui doit s'assembler pour une nouvelle session, prendra-t-elle des mesures efficaces pour enrayer l'épidémie ou tout au moins la circonscrire? Nul ne le sait, car il est peu question de la troisième douma, noyée dans l'ombre de la bureaucratie, et l'on parle beaucoup plus des députés de la première chambre russe, qui viennent d'être rendus à la liberté, après avoir durement expié leur courageuse attitude lors du manifeste de Viborg.

Plusieurs d'entre eux ont raconté leurs impressions pendant ces mois de captivité. L'ancien code russe admettait que la reclusion cellulaire diminuait d'un quart la durée de la peine, mais cette mansuétude a été supprimée lorsqu'il s'est agi des représentants de la nation russe; on leur a octroyé le régime cellulaire sans aucune compensation. D'après un article du règlement des prisons, chaque prisonnier doit savoir dès le premier jour de sa détention à quelle date expire sa peine. A cet effet on lui remet un papier portant la mention de l'époque où il sera élargi. Aucune mesure de ce genre n'a été prise à l'égard des députés de la douma, car évidemment on espérait que pendant leur incarcération il se produirait quelque événement qui permettrait de prolonger leur réclusion. Enfin, le procureur impérial a oublié que le mois de prison n'est que de 3o jours, jamais de 3 1. Il a fallu la protestation du célèbre avocat Kédrine et une décision spéciale du sénat, pour que cette loi fût observée en ce qui concernait les députés de la première douma.

D'ailleurs, durant leur captivité, on affecta d'oublier qu'ils étaient des condamnés politiques et on les traita beaucoup plus rigoureusement que des délinquants de droit commun. Lorsqu'un député avait l'autorisation de respirer un moment dehors, on le


plaçait entre quatre criminels de droit commun gardés par des soldats armés. Je cite ces faits parce qu'ils indiquent l'hostilité de la bureaucratie pour tout ce qui tient à la représentation nationale. Les députés ne se sont pas laissé abattre par ces mauvais traitements; ils sont sortis de prison pleins d'énergie, décidés à recommencer la lutte, car ils sont convaincus que l'acte de Viborg était une protestation nécessaire, exprimant la volonté du peuple russe.

La situation des députés de la seconde douma est plus lamentable encore. Tout dernièrement on pouvait lire dans les journaux la triste annonce que voici « Les femmes des anciens députés de la seconde douma condamnés aux travaux forcés demandent qu'on leur donne le moyen de gagner leur vie. La condamnation des 5 5 députés socialistes-démocrates de la seconde douma était indispensable au gouvernement pour lui fournir un prétexte de dissoudre cette assemblée. Le professeur Maxime Kowalevski, qui n'appartient nullement à l'extrême gauche, a cependant reconnu que cette condamnation est une représaille du gouvernement se vengeant de la peur que lui ont faite les socialistes-démocrates. Et actuellement, ces députés non seulement sont arrachés sans motifs à leurs foyers, mais leurs familles sont réduites à l'indigence. Afin de leur venir en aide, un groupe de socialistes-démocrates publie un très intéressant recueil de documents et d'études intitulé Epines sans roses. Inutile d'ajouter que le produit de la vente de ce volume est destiné aux familles des députés condamnés au bagne. Le recueil renferme une série de Souvenirs écrits par les honorables eux-mêmes, qui racontent comment ils ont été élus et le détail de leur activité pendant la session de la seconde douma. La seconde partie du recueil présente entre autres une étude de M. Plekhanov, Les leçons du passé, où l'auteur analyse finement la situation économique et politique de la Russie et montre combien le moujik est loin d'être, ains qu'on le croit trop volontiers, une force révolutionnaire, alors même qu'il réclame la terre et se révolte contre les propriétaires terriens. Aux yeux de l'agriculteur russe, ce sont les détenteurs


du sol qui sont les rebelles, des hommes de désordre, parce qu'ils s'opposent à la volonté traditionnelle du peuple russe, qui est de rester simple cultivateur en possession de la terre. Non moins important est un article de M. Bebel expliquant les raisons de l'indifférence que témoigne l'Europe devant l'anéantissement du parlement russe, en dépit du fameux cri de sir Campbell Bannerman « La douma est morte, vive la douma 1 »

Tout de même, Ivan Tourguénev, dont nous venons de commémorer l'anniversaire de la mort survenue il y a vingt-cinq ans, s'il pouvait revenir parmi nous, trouverait qu'il y a quelque chose de changé en Russie, surtout s'il se souvenait des faits qu'il a pu voir dans son enfance, les atrocités, presque les crimes que commettaient impunément sa grand'mère et sa mère. La première, une vieille dame acariâtre, paralysée des jambes, toujours-assise dans un fauteuil, mécontente un jour du petit serf qui lui servait de groom, saisit une bûche et l'en frappa si violemment à la tête que l'enfant tomba sans connaissance. De plus en plus irritée, elle se baissa, souleva le gamin, le plaça sur son fauteuil, posa son coussin sur sa tête ensanglantée, s'assit dessus et l'étouffa. Il va sans dire que les juges, qui étaient des nobles, possesseurs de serfs, ne demandèrent jamais compte de ce meurtre à la vindicative barinia. Tourguénev, qui avait hérité de la grande bonté, trait caractéristique de la lignée masculine de sa famille, conçut dès sa tendre enfance l'horreur du servage, plus démoralisant encore pour le seigneur que pour le serf. On sait comment il mit son admirable talent de narrateur au service de la cause de l'émancipation des serfs, car ses Mémoires d'un chasseur ont puissamment contribué à émouvoir l'opinion publique et la conscience d'Alexandre II. L'auteur de Pères et enfants a révélé lui-même son procédé de travail: la gestation de son œuvre passait par trois phases; son imagination était hantée par la figure d'un de ses personnages, empruntée d'ailleurs invariablement à la réalité. Ainsi son roman Roudine lui fut inspiré par Bakounine. La rencontre qu'il fit en chemin de fer, allant de Saint-Pétersbourg à Moscou, d'un


médecin lui suggéra le type de Bazarov. Avant d'écrire Terres vierges, il fit la connaissance de plusieurs nihilistes. Quand ses modèles avaient pris corps dans sa conception, il écrivait une biographie de chacun, et ce n'est qu'après ces longs préliminaires qu'il songeait à la fable du récit qui devait servir à développer le caractère des personnages. Il avait une prédilection paternelle pour sa nouvelle intitulée Le premier amour. « Dans tous mes autres récits, disait-il, j'ai inventé quelque chose. Dans Le premier amour j'ai simplement raconté un fait vrai, sans le moindre enjolivement, et quand je le lis, les personnages surgissent devant moi comme des êtres vivants. Du reste, j'invente toujours peu. »

Si Tourguénev inventait peu, il fut un des plus puissants évocateurs de la vie que la littérature nous ait donnés il possédait à un haut degré le don de savoir choisir pour modèles des caractères typiques qui résumaient les aspirations et la physionomie de toute une génération. Mais comme en même temps il s'«fforçait d'atteindre dans l'âme humaine des profondeurs qui n'avaient pas encore été sondées, son œuvre n'est pas exclusivement russe. Elle est humaine avant tout, elle respire l'amour de l'humanité. Quelques jours avant sa mort il dit à quelques amis réunis autour de lui « Adieu, je vous vois pour la dernière fois. » Le peintre Bogolioubov, touché jusqu'aux larmes, lui baisa la main. Tourguénev la retira nerveusement et ajouta: « Vivez et aimez les hommes comme je les ai toujours aimés. » L'hommage que nous venons de rendre à la mémoire d'Ivan Tourguénev ne nous a pas fait oublier le quatre-vingtième anniversaire de la naissance du comte Léon Tolstoï. Qui de nous n'a encore à la mémoire la touchante prière que Tourguénev mourant adressa à son émule pour le prier de se remettre à son œuvre d'écrivain créateur? Tolstoï n'a pas suffisamment obéi à ce suprême appel et s'est trop volontiers confiné dans son rôle favori de frère laïque prêcheur. Il faut reconnaître du reste que cette attitude, loin de nuire à sa gloire, a puissamment contribué à lui assurer des admirateurs et des disciples dans tous les coins du monde. Son jubilé n'a pas revêtu néanmoins


le caractère de fête mondiale qu'on avait prévu. Les promoteurs avaient promis que des comités seraient formés en tous pays pour publier en éditions populaires, à prix très réduits, les meilleures œuvres de Tolstoï. Au lieu de cette diffusion universelle des écrits de l'auteur de Guerre et paix, nous avons eu à peine ici et là en Europe quelques articles de journaux. Il est vrai que chez nous le gouvernement et le synode se sont donné la main pour empêcher toute manifestation en l'honneur d'un écrivain qu'on tolère par respect pour l'opinion européenne, mais qu'on redoute comme le plus dangereux des révolutionnaires. Cependant plus de quatre mille télégrammes sont parvenus à Yasnaïa Poliana le jour du jubilé, venant des quatre coins du globe, émanant de toutes les classes de la société, pour témoigner au grand écrivain qu'il n'a pas travaillé en vain.

Dans une de mes chroniques, j'ai déjà attiré votre attention sur l'énigme historique de la mort ou de la survivance d'Alexandre Ier. L'étude que lui a consacrée le grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch n'a pas donné une solution complète à ce troublant problème, puisqu'il n'a pas pu établir l'identité du vieillard Théodore Kosmitch, mort en Sibérie et que d'aucuns croient être l'empereur Alexandre Ier. Un journal de Saratov, Le Volga, nous apporte là-dessus quelques documents inédits. D'abord la liste de nombreux personnages qui ont cru et croient encore qu'Alexandre a passé par cet avatar.

Ainsi la duchesse de Leuchtenberg est fermement convaincue que Théodore Kosmitch n'était autre qu'Alexandre 1er, car elle tient de son grand-père, le général Orlov Davidov, un des amis du tsar, que son souverain lui avait confié son désir de disparaitre de la scène du monde de cette manière mystérieuse et romantique. Le prince Dolgoroukov n'a jamais voulu prêter serment à Nicolas I", et le prince Galitzine, alors gouverneur de Moscou, mettait aussi en doute le fait de la mort du tsar. Enfin, l'archimandrite Jonas célèbre tous les dimanches, dans la cellule qu'occupa le vieillard Théodore Kosmitch, une messe pour le repos de l'âme d'Alexandre 1er. Questionné sur la raison de cette messe que rien ne semble justifier, il expliqua qu'il était


persuadé que sous le nom de Théodore Kosmitch se dérobait l'auguste personnalité de l'empereur Alexandre Ier. On sait encore qu'après la mort du vieillard on ne trouva dans sa cellule qu'un feuillet de papier sur lequel était inscrites quelques lignes chiffrées, dont on n'a pas pu démêler le sens. Dernièrement, un professeur de l'école théâtrale de Saint-Pétersbourg, M. Pétrov, a réussi à trouver une clef à ce chiffre et croit pouvoir transcrire ainsi ces lignes « Zeus, sa majesté impériale Nicolas Pavlovitch a odieusement exilé Alexandre, c'est pourquoi je crie à mon frère perfide que ma puissance renaisse t 1837, le 26 mars. » Cette clef est-elle la bonne? En tout cas, il faut espérer qu'un historien sagace réunira tous les documents qui peuvent éclairer le mystère, et nous donnera enfin une solution satisfaisante de cette énigme historique.

Il n'y a rien d'étonnant à ce que les sionistes tiennent à remettre en honneur la langue hébraïque et engagent leurs coreligionnaires à écrire et à parler en hébreu. Malheureusement les juifs de Russie préfèrent à cette langue, qui nous a conservé d'inimitables poèmes lyriques, leur informe jargon qui ressemble à l'hébreu comme le grec au chinois. Depuis quelque temps, des journaux quotidiens, des romans, des nouvelles et même des pièces de théâtre paraissent en ce patois. Un de ces auteurs dramatiques, M. Cholom Ache, s'est acquis une réputation européenne, puisqu'une de ses pièces, Le dieu de la vengeance, a été traduite en russe et en allemand, puis jouée à Berlin. J'ai devant moi. en ce moment, X Almanach de la jeune littérature juive contenant, en traductions russes, des nouvelles écrites par les virtuoses du jargon. Cependant, je dois avouer que la littérature, en général, ne perdrait rien si nous ne connaissions pas ces ouvrages, anecdotiques pour la plupart, sans envolée ni talent descriptif. Je citerai comme spécimen avantageux de ces nouvelles Jassek, de M. Ache. C'est l'histoire d'un petit berger mal élevé et grossier. Malgré son ignorance, Jassek sent, à sa manière, la présence de Dieu et la retrouve en toute chose, dans le murmure du ruisseau, dans la montagne fleurie:

« Lorsque le vieux chien du village, Bourek, commence à


grogner, et levant son museau, aboie dans l'espace, Jassek dit « Bourek prie Dieu. » Quand la vache Latziata revient, le soir, des champs avec un meuglement plaintif, Jassek s'écrie « Latziata prie Dieu. »

Selon lui tout le monde prie, même les grenouilles dans le marais. Lui-même prie d'une façon bizarre lorsque son âme vibre sous une émotion, sa prière se traduit par un sifflement aigu. Un jour, Jassek entre, pour la première fois de sa vie, dans une synagogue là tous les fidèles pleurent, prient, invoquent Dieu. Lui aussi veut l'implorer, il porte les doigts à ses lèvres et un sifflement perçant coupe l'air. Toute l'assemblée est troublée. Le rabbin ne perd point la tête et demande « Quel est le saint qui a percé le ciel pour que nos prières montent plus aisément à travers les nuages de plomb vers le trône de Dieu ? » Mais Jassek, confus, avait pris peur et s'était dérobé Sans doute, l'auteur a voulu protester contre la sécheresse du ritualisme de certains juifs, mais je crains qu'il n'ait pas atteint son but et cette anecdote reste malséante. Les autres récits sont encore moins intéressants et n'ont pas même le mérite d'avoir été pris sur le vif.

Le barreau, en Russie, bien que la bureaucratie le tienne toujours muselé, a servi quand même à mettre en relief de nobles caractères d'hommes. Le livre que Me Karabtchevsky vient de publier sous ce titre suggestif, Autour de la justice, nous fait pénétrer un peu dans la vie des hommes de droit en Russie. C'est le désir de défendre les faibles qui a déterminé Me Karabtchesky dans le choix de sa profession, ainsi qu'il nous le raconte humoristiquement :dans son introduction « Comment je suis devenu avocat. »

Dans une série d'études, il nous montre toutes les particularités de la justice russe en analysant une série de procès d'affaires religieuses, de drames qui se sont passés dans le sombre milieu des moujiks, et de cas si anormaux qu'on se demande si les délinquants sont des fous ou des criminels.

Il ne serait pas un avocat russe s'il ne faisait allusion aux


procès politiques, et il esquisse des silhouettes très sympathiques de trois révolutionnaires célèbres, Mlle Brechkovskaia et MM. Gerchouni et Sazonov. Quand, pour la dernière fois, l'avocat prit congé de sa cliente, Mlle Brechkovskaia, elle lui dit Vous allez trouver la liberté, le soleil, les hommes. et moi, je vais au bagne dans les ténèbres et la solitude. Mais je ne vous envie pas et je ne changerais pas avec vous Souvenez-vous seulement de ceci jusqu'à mon dernier souffle je resterai fidèle à moi-même.

L'avocat ajoute « L'énergie de cette femme eût suffi pour alimenter la vie de centaines d'hommes, et combien de jeunes vies non moins énergiques ont péri chez nous ces dernières années » Adversaire convaincu de la peine de mort, Me Karabtchevsky développe sa théorie dans une étude vraiment magistrale, où il combat ironiquement la fameuse et sotte phrase d'Alphonse Karr « Que messieurs les assassins commencent » Encore un recueil de mémoires De ma vie, par M. Gunsbourg, le disciple du statuaire Antokolsky, qui, tout en faisant honneur à son maître, a manifesté un vrai talent littéraire. Rien de plus varié que ces souvenirs. Comme Antokolsky, M. Gunsbourg appartient, par sa naissance, à une famille israélite où l'art de la sculpture est tenu en suspicion par prévention religieuse, et il nous raconte toutes les difficultés dont il a dû triompher. Heureusement pour lui, il a trouvé un efficace appui dans le créateur d'Ivan le Terrible, de Pierre le Grand et du Moine chroniqueur. L'élève reconnaissant s'attache à faire mieux connaître son illustre maître, il rapporte sur lui bien des détails ignorés et pleins de saveur. M. Gunsbourg est avantageusement connu en Russie par son buste de Tolstoï, et son chapitre Comment j'ai travaillé à Yasnaïa Poliana sera lu avec agrément et profit, même après les innombrables récits qui se multiplient autour de l'immortel vétéran des lettres russes. Pour mon compte, je goûte tout particulièremént le chapitre intitulé Mes compagnons de route, M. Gunsbourg aime les promenades solitaires. Souvent, au hasard de la route, il lui arrive de recruter


en chemin des compagnons à quatre pattes, qui l'accompagnent selon leurs caprices et l'amusent pendant quelques jours. Son récit de sa rencontre avec un saint-bernard en quête d'un touriste disposé à se laisser suivre est des plus amusants et mériterait d'être traduit pour la joie des lecteurs français.

CHRONIQUE SUISSE

Un intermédiaire entre la France et l'Allemagne Charles de Villers. Un début littéraire. Un livre sur la Grèce.

L'ouvrage dont nous voulons parler avec quelque détail méritait d'être écrit par un Suisse. Le personnage qui en est le héros, s'il ne fut pas Suisse lui-même, est assez près de nous par les idées qu'il a soutenues et par les relations qu'il entretint avec plusieurs de nos compatriotes. Charles de Villers, né à Boulay, petite ville lorraine voisine de la frontière allemande, a consacré l'activité de sa vie à révéler la culture allemande à la France il fut l'ami de Stapfer, de Benjamin Constant, de Jean de Müller et de Mme de Staël. Celle-ci a reconnu brièvement sa dette envers ce « précurseur, » dont l'oeuvre était bien digne d'être étudiée de près, remise en lumière et en honneur. C'est la tâche que s'est proposée un jeune érudit genevois, M. Louis Wittmer. Il s'en est acquitté avec une conscience, une sûreté de méthode et une liberté de jugement dont il faut le louer. Cette thèse de doctorat, documentée à souhait, constitue un apport très sérieux à l'histoire des relations littéraires de l'Allemagne et de la France.

Charles de Villers, qui était capitaine au moment de la Révolution, se réfugia en Allemagne, où s'écoula sa vie. A part trois 1 Charles de Villers, ij6j-i8ij. Un intermédiaire entre la France et l'Allemagne et un précurseur de M1"' de Staël, par Louis Wittmer, D' ès lettres, in-8". Genève, Georg; Paris, Hachette, 1908.


séjours en France, il passa vingt années à Lübeck, puis à Gôttingue, où il mourut en 1815. Doué d'une rare faculté d'assimilation, il a, mieux qu'aucun Français, pénétré le génie des peuples germaniques. Son temps d'études à l'université de Gôttingue (1796-97) commença son initiation. Cet officier, homme du monde, ami des Saint-Lambert, des Chamfort, des Palissot, et qui avait débuté par des poésies légères, était un esprit capable de méditation et de vie intérieure. Le sérieux de la pensée allemande le conquit d'emblée

« Né Français, dit-il, j'ai été nourri de lectures françaises, et longtemps je fus passionné pour la littérature de mon pays. Quand je commençai à pénétrer dans le sanctuaire des muses teutoniques, je fus frappé d'étonnement de tout ce qui s'offrait à ma vue. Je me sentis bientôt saisi de respect et d'admiration pour ce qui, avant que de le connaître, m'avait semblé, comme à tant d'autres, mériter assez peu d'attention. » II se lie avec Klopstock et d'autres écrivains, qui l'accueillent avec bienveillance, et bientôt il est complètement familiarisé avec les mœurs simples et paisibles des Allemands de ce tempslà. II prend part à la rédaction du Spectateur du Nord, fondé, avec les capitaux du Neuchâtelois Fauche-Borel, par l'émigré Baudus, qui se propose d'initier les Français aux choses de l'Allemagne. Villers y expose la philosophie de Kant, alors dans sa nouveauté, et en devient l'introducteur intelligent et enthousiaste auprès des lecteurs français, dans un livre dédié à l'Institut national et publié en 1801. M. Wittmer a recherché avec grand soin ce qu'on pouvait bien savoir de Kant, en France, avant Villers cela ne pesait pas lourd, et l'on y nourrissait d'étranges préjugés contre la Critique de la raison pure. « On dirait, s'écrie ironiquement Villers, qu'un bon livre a plus de peine à passer le Rhin qu'une armée autrichienne. » Son livre à lui, Villers, où, préoccupé de guérir la France du matérialisme, il considérait surtout Kant au point de vue moral, souleva à Paris un tollé général de réprobation. Ce n'est pas à ses mérites seulement qu'il dut cet accueil disons-le tout de suite, Villers est de ceux qui ignorent qu'on ne prend pas les mouches avec du


vinaigre. A la France d'alors, naïvement convaincue de sa supériorité littéraire et philosophique, il dit sans précaution les plus dures vérités. Il y a des illusions qu'on ne peut détruire qu'en faisant semblant de les partager un peu Villers ne connaît pas cette diplomatie son séjour à Lübeck ne lui a pas enseigné le tact. Il n'en avait pas assez pour comprendre les raisons de son insuccès. Son livre en faveur du criticisme se heurta à l'ignorance des uns, à l'hostilité des autres, comme M. Wittmer nous le montre dans des pages fort curieuses et nourries. Villers eut plus de succès avec son second ouvrage important, l'Essai sur la réformation de Luther. On saisit aisément le lien intime entre ce livre et le précédent aux yeux de l'auteur, c'est de l'action que Kant et Luther exerceront en France que dépend le renouvellement intellectuel et moral de son ancienne patrie. Elevé dans le catholicisme, il a su discerner l'influence du protestantisme sur les mœurs allemandes, et il l'expose à ses compatriotes. L'occasion lui en fut fournie par l'Institut, qui, au moment même où l'on célébrait à Paris la promulgation du Concordat, proposait, non sans quelque arrière-pensée d'opposition sans doute, ce sujet de concours « Quelle a été l'influence de la Réformation de Luther sur la situation politique des différents Etats de l'Europe et sur les progrès des lumières? » Le mémoire de Villers remporta le prix et méritait cet honneur, si nous en jugeons par l'analyse très complète et lumineuse que nous en donne M. Wittmer. Ce ne fut pas seulement un succès d'académie. Eloquente apologie de la Réformation, « fille des lumières renaissantes » et source à son tour de lumière et de liberté, cet ouvrage fut beaucoup lu, discuté âprement M. de Bonald daigna entreprendre de le réfuter; les partisans des idées libérales, parmi lesquels Stapfer, Guizot, Fauriel, Suard, se constituèrent les défenseurs de la thèse de Villers. L'ouvrage fut plusieurs fois réimprimé, jusqu'en 1851. Encouragé et même un peu grisé par le succès, l'auteur profita de son séjour à Paris pour tenter, sans d'ailleurs y réussir, de fonder avec ses amis une Bibliothèque germanique. Cette revue devait être un pont jeté sur le fossé séparant les


deux nations; mais, cinq ans plus tard, Villers devait reconnaître douloureusement que ce fossé était un abîme tous les jours plus infranchissable. Rentré en Allemagne, il reprend la tâche de sa vie, qui consiste, comme il dit, à « jeter dans les âmes françaises quelques semences généreuses de religion et de philosophie. » C'est alors qu'il écrit son ingénieux essai sur la façon dont les poètes français et les poètes allemands ont traité l'amour heureuse idée de caractériser, en les comparant dans un genre déterminé, le génie des deux peuples.

Mais voici 1806. Il s'agit bien de poésie érotique! L'écrasement de la Prusse, la prise de Lübeck arrachent Villers à ses travaux favoris il se voue avec ardeur à la défense des villes hanséatiques, atteintes dans leur indépendance et leur prospérité commerciale. Ses efforts sont cruellement méconnus par l'un et l'autre peuple dont il rêvait le rapprochement, et la fin lamentable de sa vie, si elle ne fait pas honneur à ses persécuteurs français, fait moins honneur encore à ses détracteurs allemands.

Il convient de mentionner aussi le Coup d 'œil sur les universités d'Allemagne (1809), que son ami Jean de Müller appelait un « chef-d'oeuvre » digne d'être répandu « dans toute l'Europe. Cet écrit est plein de vues fécondes, absolument nouvelles pour le public français. Aussi Guizot s'efforça-t-il de l'en faire profiter en les résumant dans le Publiciste. C'est ainsi que Villers, toujours pénétré de son rôle d'interprète international, méritait et justifiait ce sobriquet de Janus Bifrons que Goethe se plaisait à lui donner.

Mais l'intérêt capital du livre de M. Wittmer, ce sont les relations de Villers avec Mme de Staël. C'est par l'intermédiaire de ce génie souverainement compréhensif, lumineux et enthousiaste, que les idées du « précurseur » ont agi sur la France. M. Wittmer établit qu'au moment où Mme de Staël écrivait son livre De la littérature (1800), par quoi elle a inauguré son rôle d'initiatrice du romantisme en France, elle venait précisément de découvrir les travaux de Villers, y prenait l'intérêt le plus vif et subissait déjà son influence, qui fut décisive dans le déve-


loppement de son goût et de ses théories littéraires. Encore qu'à ce moment elle ne soit pas entièrement gagnée à toutes les vues de Villers, il est incontestable que quelques-unes au moins des idées maîtresses de son livre se trouvent déjà indiquées dans les écrits de Villers. Avec cette intuition rapide qui la distingue, Mme de Staël avait d'emblée reconnu en lui le guide sûr et bien informé dont elle avait besoin pour explorer la pensée allemande. Sa correspondance avec lui, active et toujours plus intime, montre la confiance croissante qu'elle accorde à ce spirituel Français à demi germanisé. Elle lui fait part, dès juillet 18o3, de son projet de voyage en Allemagne, ce qui nous révèle qu'avant même d'être chassée de France par le Premier Consul, elle songeait à visiter le pays où elle se rendit en effet trois mois plus tard. Dans le séjour qu'elle fit à Metz avec Villers, celui-ci lui traça l'itinéraire et le programme de ce voyage d'étude, qui devait avoir de si importantes conséquences littéraires. Nous ne pouvons analyser en détail le chapitre, très neuf, que M. Wittmer consacre à L'Allemagne si personnel, si librement pensé que soit ce livre fameux, il reflète en bien des parties les conversations et les idées favorites de Villers. Les emprunts directs sont, il est vrai, peu nombreux, mais les idées générales de son initiateur français ont puissamment aidé Mme de Staël à diriger ses propres observations, à les élucider et à les classer. Le mérite de cette femme illustre n'y perd rien, au contraire. Et puis, si elle souhaite, à l'exemple de Villers, de guérir les maladies morales de sa patrie et de lui infuser un sang nouveau, elle s'y prend avec une délicatesse de main que son vaillant et agressif ami n'a jamais possédée, ce qui suffirait à expliquer son insuccès. Mme de Staël, mieux que lui, a su demeurer bien Française en Allemagne elle a vu d'un œil plus critique ce pays dont Villers s'était si bien fait une seconde patrie, qu'il en avait adopté en plein les habitudes intellectuelles. Mme de Staël affirme sans doute, mais avec combien plus de ménagements la supériorité du protestantisme elle donne des formes adoucies à des vérités que Villers revêt d'une forme abrupte et offensante. Mais le point commun, c'est toujours leur conception morale Vil-


lers, avant son illustre disciple, avait soutenu en vingt endroits que « tout doit être apprécié d'après le perfectionnement moral de l'homme. » A son contact, elle s'est pénétrée de l'importance de cette « conscience religieuse, » qui s'accorde sans effort avec les « lumières de la science et de la philosophie allemandes. » Sa conception du « goût » a été profondément modifiée, sensiblement élargie par la pensée de Villers, qui, avant elle, avait usé du mot romantique pour désigner une inspiration poétique nouvelle opposée à la formule classique, et née de la religion et des institutions nationales. Tout cela, Villers l'avait trouvé, l'avait dit mais son amie sut le faire entendre elle le proclama dans un livre génial, écrit avec la chaleur de l'enthousiasme et une habileté persuasive.

Tous les témoignages contemporains attestent que Villers était un causeur brillant. Ses écrits, d'un style souvent pâteux, d'un ton parfois cassant et pédant, ne valent assurément pas cette parole spirituelle que goûtaient vivement Mme de Staël et Benjamin Constant; si, malgré leur riche substance, ils sont oubliés, c'est que, précisément, l'essentiel en a passé dans le livre De l'Allemagne. Villers est un de ces ouvriers de la première heure, qui sont destinés a être méconnus du grand public et exploités par les esprits d'élite. Il lui reste l'honneur d'avoir été un « semeur de germes féconds, » d'avoir inauguré les études de littérature comparée et, comme le dit son biographe, il peut suffire à sa gloire d'avoir hâté et dirigé l'évolution intellectuelle de Mme de Staël.

Il nous reste assez de place pour signaler un autre ouvrage de début qui a vivement excité notre intérêt Au temps de la jeunesse, par M. Robert de Traz. (Lausanne, Payot, in-i2.) L'auteur est Genevois, nous dit-on ce qui est sûr, c'est qu'il est plein de talent, d'un talent qui nous charme parce qu'il nous révèle une âme. Les compositions réunies dans ce petit volume sont évidemment très jeunes; plusieurs ne sont que des essais. Mais il y a une si belle droiture de cœur, un tel sérieux de pensée dans ces confidences d'un être qui se cherche encore il y a une si manifeste élévation morale dans ses rêves, ses aveux,


ses inquiétudes et ses aspirations on y découvre une vision si personnelle de la vie et aussi un si riche trésor de vie intérieure; et puis cela est écrit avec un art déjà si sûr, sans prétention à l'originalité ni charlatanisme de style, que le lecteur est séduit et conquis et se prend à aimer l'auteur inconnu.

Lisez, je vous prie, le morceau si vécu intitulé Perceval; lisez le récit L'idée de la mort, d'une vérité psychologique si saisissante en sa sobriété lisez les Réflexions, où, comme le dit excellemment une note, l'on reconnaît, « sous une forme naive et imitée, l'émotion d'un jeune homme en qui les notions livresques s'animent au contact de la vie » lisez aussi ce morceau, Amitié, tout saignant, dirait-on, de la cruelle désillusion morale d'un adolescent, ou cet autre, si fier, si noble, qui s'intitule Agir pas un de ces morceaux qui ne soit plein de promesses et déjà riche d'expérience acquise. C'est un livre peut-être sans analogue, car il a été écrit, semble-t-il, à cette heure de crise qui, de l'enfant, fait un homme, l'heure où les yeux s'ouvrent sur la vie, tout éblouis encore des rêves ingénus et déjà comme effarés des laides réalités entrevues. Or, il s'agit pour l'auteur de se créer soi-même pour la vie et pour l'action « A chacun de nous correspond un aspect de la vérité je veux dire que la vérité, comme le bien, est une création personnelle. Cette hypothèse me plaît à cause de son subjectivisme et parce qu'elle excite la volonté. » L'inspiration de ce beau livre jeune, la voilà.

Mais arrêtons-nous Que nous sommes imprudent Est-ce ainsi qu'on doit accueillir un débutant ? La jeunesse n'est-elle pas sottement présomptueuse? Notre premier devoir n'est-il pas de critiquer, d'avertir, d'éplucher, de faire des réserves, de modérer l'éloge, même senti, de peur d'en trop dire? Eh bien, non nous ne le pouvons pas ce livre m'a pris le cœur. Si je suis dupe d'une illusion, si ces pages où j'ai cru rencontrer une âme droite et haute ne sont que de la « littérature, » tant pis pour l'auteur. Mais il serait alors si prodigieusement roué dans son ingénuité apparente, que vraiment nos éloges ne trouveraient plus rien à gâter en lui.


M. Henri Sensine, professeur à Lausanne, est un laborieux et un modeste, que près de quarante ans de séjour parmi nous ont fait vraiment notre compatriote. Nous lui devons des Scènes de l'année terrible que nous n'avons point oubliées, puis une très riche et très judicieuse chrestomathie des poètes et des prosateurs du dix-neuvième siècle. Il a voyagé récemment en Grèce, avec une de ces savantes caravanes que vous savez, et l'idée lui est venue, non point de « découvrir » la Grèce, mais de rassembler en un petit livre, au moyen de ses impressions personnelles et de ses lectures, « tout ce qu'une personne cultivée devrait savoir » sur ce pays. Ainsi est né, moins avec des ambitions d'art littéraire que dans une pensée d'instruction, ce livre intitulé Dans la lumière de la Grèce. (In-12, Lausanne, Payot.) Il nous semble que l'auteur a fort bien réalisé son propos, et qu'en effet ses vingt-trois chapitres forment une description très complète, très consciencieuse, et sans doute très exacte, de la Grèce. Celui qui les aura lus attentivement sera préparé à merveille pour faire à son tour le voyage qu'a accompli M. Sensine, pour en jouir et pour en profiter. Et s'il ne doit jamais goûter cette joie, du moins se rendra-t-il compte de ce qu'il aurait pu voir de plus, il saura des choses que les gens qui se croient cultivés devraient rougir d'ignorer.

Au dernier moment nous est arrivée une brochure de M. Ernest Bovet, professeur à Zurich et vice-président de la Ligue pour la conservation de la Suisse pittoresque. Elle est intitulée Malfaiteurs inconscients (Genève, Atar, 1908), et c'est une conférence qui fut faite, il y a quelques mois, à la Société d'art public à Genève. On y trouve le réquisitoire le plus vibrant contre l'enlaidissement de notre patrie, avec des illustrations saisissantes. M. Bovet s'élève contre le goût déplorable de la banalité, contre l'abus de la réclame et l'industrie des étrangers souvent mal comprise et mal dirigée. Nous osons à peine louer cette brochure il nous semble que c'est nous louer nousmême, tant elle abonde dans notre sens. Nous voudrions qu'elle fût lue par tous les Suisses, et non seulement par des convertis.


CHRONIQUE SCIENTIFIQUE

L'origine du pétrole. Où en est le moteur à pétrole? Goitre et radio-activité. La propagation de la fièvre typhoïde. La boiterie intermittente et ce qu'elle signifie. Publications nouvelles, Quelle est l'origine du pétrole ? La question a été souvent débattue. Il est bien certain que l'on peut reproduire tous les pétroles par synthèse, en partant des matières inorganiques. Mais malgré cela l'opinion la plus généralement répandue est que le pétrole est d'origine organique et dérive de matières organisées, ayant vécu, ou ayant été les produits de la matière vivante. Un récent travail de deux Américains sur les huiles minérales de Santa-Maria, en Californie, vient tout à fait à l'appui de cette manière de voir. Les couches pétrolifères de cette région sont des schistes, qui appartiennent au miocène, et contiennent aussi du bitume. C'est à leurs dépens, évidemment, que se sont constitués le pétrole et le bitume. Or si l'on cherche ce qui, dans ces couches, peut avoir donné naissance à ces produits, on trouve surtout une abondance extraordinaire de restes de diatomées, avec des foraminifères et d'autres débris animaux. C'est des diatomées que les deux chimistes font venir le pétrole l'azote qu'il renferme proviendrait de la décomposition de produits animaux. Le pétrole serait donc le résultat de la transformation de matières végétales et animales. Mais c'est si petit, les diatomées, il doit en falloir tant! En effet; aussi l'objection a-t-elle été envisagée, et l'examen montre qu'après tout le contenu organiquedes schistes suffit largement pour la quantité de pétrole qu'on y trouve. Le district pétrolifère a une superficie de 800 milles carrés, ce qui fait un cube de 400 milles de dépôts pétrolifères. En admettant que les diatomées aient seules formé l'huile, et qu'elles occupent 1 0/0 seulement du sédiment, cela ferait 4 milles cubiques de diatomées. Or si les diatomées fournissent une quantité d'huile égale à 1 °/0 seulement de leur


volume, les 4 milles cubiques pourraient fournir un milliard de barils d'huile, huit fois toute la production annuelle des EtatsUnis. Les diatomées sont bien petites sans doute, mais par leur nombre elles peuvent produire de grands effets. Le pétrole dériverait particulièrement d'une sorte de cire ou d'huile qu'elles sécrètent, et qui représentent 0,75 °/0 de leur volume. La cause invoquée pour la production du pétrole est donc adéquate à l'effet.

C'est par putréfaction que les diatomées ont produit le pétrole, mais par une putréfaction spéciale, lente. Elles ont été enfouies dans les schistes, qui se sont déposés rapidement, avant d'avoir eu le temps de se putréfier; la putréfaction ne s'est produite qu'après. Aurait-on un moyen de préparer pour l'avenir des lits pétrolifères, par la culture intensive des diatomées ? En tout cas, une expérience de laboratoire pourrait être tentée expérience dont le résultat ne serait probablement connu que dans un temps très long.

A propos de pétrole, où en est la question du moteur à pétrole sur les navires? Car chacun de nous a vu des canots à pétrole, et admiré leur vitesse, mais il n'est pas à notre connaissance que ces moteurs soient employés pour des bâtiments plus volumineux. Et tandis que le moteur à pétrole a donné l'automobilisme sur terre, on cherche à voir ce qu'il a donné sur mer, en dehors des jouets, sans intérêt pratique, dont il vient d'être parlé. La vérité est qu'à bord des navires, le moteur à pétrole n'a pour ainsi dire pas été étudié. Cela tient à ce qu'il n'inspire pas confiance: on craint la « panne, » qui, en pleine mer, par tempête peut-être, aurait des effets désastreux, mais on a eu les mêmes appréhensions avec la vieille machine à vapeur et c'est à force d'étudier et de perfectionner celle-ci qu'on est arrivé à faire la machine sûre et solide que nous connaissons. Quand on aura perfectionné le moteur à pétrole, on aura peut-être une machine tout aussi bonne.

Jusqu'ici on n'a pas obtenu de cylindre donnant plus de 200 chevaux, c'est là un obstacle. Car si l'on peut accumuler les cylindres, c'est aux dépens de la simplicité et du prix.


Il y a encore un inconvénient c'est que les gisements de pétrole sont rares, répartis dans un petit nombre de pays. Le combustible peut être accaparé, il peut être nationalisé aussi, et c'est là une raison pour laquelle on hésite à développer le moteur à pétrole, et à en faire un usage plus étendu. On voit bien, par conséquent, pourquoi le moteur à pétrole n'a pas pris un essor sérieux, en dehors de l'automobilisme. Pourtant il a des qualités précieuses: plus léger, moins encombrant, il consomme moins de combustible, il permet de réduire de moitié le personnel il supprime les chaudières, source d'accidents il ne demande pas une mise en train il ne fait pas de fumée, ce qui élimine les cheminées, point d'un grand intérêt sur les navires de guerre.

Aussi semble-t-il que l'on finisse par se décider à examiner la question dans la marine de guerre. On prépare actuellement les plans de moteurs Diesel de 2000 chevaux à 8 cylindres, pour bâtiments rapides, comme des contre-torpilleurs, et même de moteurs de 3000 chevaux, pour unités de combat dans ce dernier cas, on réunirait trois ou quatre groupes de 3000 chevaux sur le bâtiment.

Par conséquent, on n'a pas encore fait grand'chose, mais on commence à s'engager dans la voie du progrès.

Chacun sait que le goitre est considéré comme ayant pour cause l'ingestion de certaines eaux. Comment ces eaux agissentelles sur le corps thyroïde? On l'ignore: mais il semble bien qu'une action existe, et qu'elle soit exercée par l'eau, qui reste l'agent goitrigène primordial. On a bien essayé de découvrir quel est l'élément de l'eau qui peut provoquer les troubles du corps thyroïde, mais on n'a pu, jusqu'ici, incriminer aucun microbe, aucun élément minéral particulier. Il y a toutefois un fait qui mérite de retenir l'attention, et qui a été signalé par M. Répin à l'Académie des sciences de Paris. C'est que la propriété goitrigène de l'eau disparaît avec le temps. Ceci ressort de la constatation qu'on a plusieurs fois faite qu'une localité à laquelle on conduit par canalisation une eau qui est goitrigène à son émergence ne présente pourtant pas de goitres. C'est la


même eau, mais celle-ci est goitrigène à sa source, à son origine elle ne l'est plus à trois ou quatre kilomètres de là. Il semble que l'eau goitrigène, dès qu'elle a franchi une certaine distance, en canal libre ou en tuyaux clos, ou bien quand elle séjourne dans des réservoirs, perd son aptitude morbide. Et, fait qui corrobore tout à fait le précédent, on a vu une eau qui, captée à quelques centaines de mètres de sa source, était inoffensive, devenir goitrigène du jour où on la capta au griffon même. Ce qui semble ressortir de ceci, c'est que la propriété goitrigène s'évapore et disparaît dès que l'eau est obligée de parcourir un certain trajet. Jusqu'ici on ne voyait rien de connu qui correspondît à ce fait. Mais depuis la découverte du radium, c'est autre chose. On sait que l'émanation du radium disparaît avec le temps. Et une analogie surgit. M. Répin a donc eu l'idée de rechercher si les eaux goitrigènes sont radio-actives, et il a constaté que trois sources goitrigènes sont en effet pourvues d'une radio-activité certaine, comparable à celle des eaux de Contrexéville et de Dax. Une de ces trois sources est si goitrigène que les conscrits venaient en boire pendant quelques semaines, pour se faire exempter, et on a dû renoncer à l'employer dans l'alimentation du village; une autre fournit d'eau potable un village qui présente une forte proportion de goitreux. Par conséquent, voilà trois sources goitrigènes présentant une radio-activité caractérisée.

D'un côté, nous avons ce fait que l'eau radio-active perd sa radio-activité en peu de temps, ou au bout d'un espace limité de l'autre, ce fait que l'eau goitrigène est radio-active, et qu'elle peut perdre sa propriété goitrigène. Dans ces conditions, il est difficile de ne pas songer à une connexion entre le goitre et la radio-activité. Et pourtant, les eaux minérales radio-actives ne donnent pas le goitre. Il y a là quelque chose de mystérieux; de nouvelles recherches sont nécessaires pour nous éclairer sur la corrélation aperçue par M. Répin.

La question de la propagation de la fièvre typhoïde s'est quelque peu compliquée depuis quelques années. Sans doute, l'eau, le lait, restent des agents de transmission de première


grandeur; mais un autre agent s'est révélé depuis peu, qui n'est pas d'une médiocre importance. C'est l'homme même, le sujet qui a eu la fièvre typhoïde, et qui est guéri. Dans beaucoup de cas, en effet, on l'avait déjà remarqué, le sujet guéri élimine, pendant des semaines, de nombreux bacilles, par ses déjections et urines. Par conséquent il dissémine autour de lui les agents du mal; il se promène partout impunément; il a, comme le reste de la population, le droit de souiller le sol, dans les champs et les bois, et il suffit d'une pluie pour entraîner les bacilles vers un ruisseau ou une rivière et l'infecter. Des observations plus récentes ont mis en lumière deux faits très importants. L'un d'eux est qu'en somme un sujet peut répandre les bacilles de la fièvre typhoïde sans avoir eu cette maladie. Ce sujet est-il vacciné en réalité par une atteinte méconnue ? C'est possible, et peut-être ses bacilles présenteraient-ils peu de danger peutêtre même seraient-ils vaccinants hypothèse à vérifier. L'autre, c'est que le sujet guéri de la fièvre typhoïde peut rester infectant non seulement des semaines ou des mois, mais des années cinq ans, dix ans, vingt ans, trente ans même, d'après un cas récemment publié, celui d'un médecin. Or, il faut le remarquer, si les sujets guéris qui restent infectants sont toujours dangereux pour toute la communauté, ils le sont plus particulièrement quand ils exercent certaines professions en particulier quand ils s'occupent de faire la cuisine ou sont employés à la laiterie. Il est bien évident qu'une fille de ferme, ou une cuisinière, qui continuent à servir de bouillon de culture aux bacilles de la fièvre typhoïde, risquent constamment d'infecter les personnes saines. Il suffit qu'elles soient d'une propreté médiocre. Leur linge, leurs mains sont constamment en contact avec des bacilles leurs mains peuvent donc infecter les mets, les boissons, les assiettes même.

Ce qui le montre bien c'est l'histoire de quelques petites épidémies qu'on a pu observer dans les asiles. Dans un cas, c'était la cuisinière qui était la cause du mal et pourtant elle était guérie depuis dix ans dans un autre, c'était une fille de ferme


chargée de traire les vaches. Du jour où ces deux serviteurs furent occupés à des besognes autres, l'épidémie cessa. Par conséquent, il ne suffit pas de se méfier de l'eau et du lait, et de les stériliser pour se protéger. Dans un des asiles auxquels il vient d'être fait allusion, le lait était stérilisé mais comme il était manié après coup par une domestique ayant eu la fièvre typhoïde, la précaution était inutile. II faut encore s'enquérir du passé pathologique de la cuisinière et de tous ceux qui manient les mets avant de les mettre sur la table même de ceux qui posent les assiettes et les plats,

Parmi les sujets traités au congrès de médecine de Genève, le mois dernier, l'artério-sclérose a tenu une grande place. Dans le rapport de M. A. Jacquet, de Bâle, il a été assez longuement parlé d'un signe d'artério-sclérose qui mérite d'être signalé pour qu'on y prenne garde. C'est un petit indice qu'il faut connaître. Il s'agit de la claudication intermittente, de la boiterie occasionnelle. Elle commence généralement de façon insidieuse. Elle est précédée de troubles plus ou moins vagues de la sensibilité. On a des fourmillements, des chatouillements dans les orteils et les pieds, de la tension dans les mollets, avec impressions alternatives de froid et de chaud. Ces sensations apparaissent après une marche, principalement, et disparaissent par le repos pourtant elle peuvent survenir au lit. Les pieds sont froids et cyanosés, surtout après la marche la cyanose n'est pas uniforme, il y a des taches claires, ou même d'un rouge vif, alors que certains orteils exsangues ont une teinte cadavérique. Quand le malade a marché quelque temps, il a les jambes pesantes, raides, et est vite obligé de se reposer, Il peut reprendre ensuite sa marche mais, après peu de temps, il est obligé de s'arrêter de nouveau. C'est la boiterie ou claudication intermittente, signe cardinal de l'artério-sclérose, dit M. Jacquet, dû à une ischémie relative résultant elle-même de l'inflammation des artères. Il faut donc faire attention à la claudication intermittente, et si on en est atteint, se hâter d'en faire part au médecin. Publications nouvelles Le paganisme contemporain cbe% les


peuples celto-latins, par Paul Sébillot (Paris, O. Doin). Volume très curieux et instructif sur ce qu'il subsiste de pratiques païennes dans la vie courante des populations rurales en particulier. Un chapitre est consacré au paganisme dans l'église mais en réalité, si l'on y regardait de plus près, on trouverait assez de faits pour en faire non un simple chapitre, mais un volume complet. Il faut toutefois féliciter M. Sébillot de ce qu'il a fait, sans aller lui reprocher ce qu'il n'a pas fait.

CHRONIQUE POLITIQUE

Température le choléra et la navigation. Le renchérissement général et la question du pain. L'Allemagne et la diplomatie au Maroc. Situation de Moulaï.Hafid. La révolution ottomane et l'Europe. L'élection présidentielle aux Etats-Unis En Suisse chemins de fer fédéraux. Prochaines élections au conseil national.

Rien n'a changé en septembre dans les allures du temps, et il devient presque monotone de dire que nous avons continué à passer assez régulièrement par des alternatives plutôt courtes de belles journées suivies d'un nombre égal de jours plus ou moins pluvieux et frais. Comme toujours, cependant, des contrées sont sorties de l'ordinaire. Les pluies ont été plus ou moins fortes et abondantes selon les lieux, et on en a vu amener de sérieuses inondations. Sur les sommets, la neige est tombée en masse plus bas ce n'a été qu'une saupoudrée. Qpant à la chaleur, mêmes différences; toutefois on peut dire qu'en général la température a été plutôt douce et non sans agrément même par la pluie, sauf en une ou deux occasions où les nuits ont été réellement froides.

Les récoltes n'en ont pas souffert elles paraissent avoir été bonnes un peu partout. Le temps est passé de parler des céréales, au moins pour l'Europe et l'Amérique du nord, si ce n'est pour constater qu'il n'y aura pas famine, loin de là, ce qui n'a pas


empêché les prix de monter. Les récoltes de l'hémisphère austral, qui ne se font que plus tard, décideront des prix, et on les espère très fortes dans la République Argentine, qui devient de plus en plus un des greniers du monde. Les fourrages sont abondants et excellents en Suisse et ailleurs. Les fruits aussi. La vigne est pleine de promesses, mais on attend le dernier coup de feu ou de foehn, qui doit parfaire le raisin et lui donner la qualité, et il est assez tôt pour que l'on puisse presque y compter. Quant aux produits maraîchers, ils sont aussi riches que bons et il suffit, par exemple, de parcourir les marchés semi-hebdomadaires de Lausanne, si magnifiques et plantureux, en légumes et en fruits, pour se convaincre de la fertilité de l'année. Il en est sans doute de même à Genève et dans d'autres villes. L'industrie y est pour quelque chose les cultures sont en progrès on y met plus de savoir et d'intelligence, mais la température domine tout et elle a été exceptionnellement bonne. Il le faut bien pour compenser un peu le renchérissement général des vivres dont on se plaint partout, et qui est une des conséquences de la lourdeur des impôts, et en particulier des tarifs douaniers. Pour la viande, par exemple, sur laquelle les droits ont été fortement augmentés, la cherté pèse sur tout le monde, et le public la paie dans une proportion infiniment plus sensible que la somme dont bénéficie le fisc. Le mal serait moindre si l'on apprenait à s'en passer, ou tout au moins à en réduire la quantité en lui substituant une nourriture plus végétale, ce qui ne pourrait être que favorable à la santé publique, mais il faudrait changer des habitudes invétérées et apprendre à se donner un régime à la fois sain et fortifiant. On n'y arrivera qu'à la longue. Et en attendant, toutes les administrations publiques sont obligées d'augmenter les appointements de leurs employés ceux des chemins de fer crient une misère que semble d'ailleurs démentir leur apparence et exigent des subsides, tandis que les ouvriers se mettent en grève pour être mieux payés, et les patrons affaiblis par la crise commerciale y répondent par des lock-out, ne voulant pas se ruiner. Et c'est un


peu partout la même chose, parce que les gouvernements, qui ont de pressants besoin d'argent, ne savent ou ne veulent pas se rendre compte des incidences d'impôts qui en rendent le poids parfois très lourd ou ruineux. Seule l'Angleterre y échappe, parce que le libre échange lui a appris l'art d'équilibrer les charges, très lourdes chez elle mais plus supportables parce qu'elles touchent aussi peu que possible aux besoins immédiats de la population, en particulier à son alimentation. C'est sur le luxe, celui du pauvre comme celui du riche, qu'on fait porter la charge.

La Suisse a été appelée, récemment, à s'occuper du principal objet d'alimentation, le pain, qui laisse beaucoup à désirer, en partie parce que la meunerie suisse a constitué un trust, avec les inconvénients graves inhérents à cette institution. Les meuniers allemands en ont profité pour inonder la Suisse de mauvaise farine, d'où des réclamations qui ont forcé le gouvernement à intervenir, sans que rien de bon en soit sorti. Les autorités allemandes cherchent à amener, entre les meuneries des deux pays, un accord qui ne se ferait qu'aux dépens des consommateurs suisses. De son côté, le gouvernement fédéral étudie la question du monopole des céréales. C'est se fourvoyer. Nous ne pouvons nous répéter sur une question que nous avons discutée avec quelque soin1, et dont la presse a parlé sans que rien ait été fait, mais elle est capitale, car le bon pain est la base de toute bonne alimentation, surtout pour les travailleurs.

Elle n'est pas importante seulement pour le bien-être social et économique, mais prend un caractère aigu dès qu'une épidémie devient menaçante. On sait qu'alors ce sont surtout les gens faibles et mal nourris qui succombent. On en a eu des tressaillements lorsque la peste s'avançait sur l'Europe. Maintenant c'est le choléra, qui paraît plus redoutable, parce qu'il a envahi la Russie, où il fait de nombreuses victimes ainsi qu'à 1 Dans les chroniques politiques des livraisons d'avril et de juillet, pages aai et 212.


Constantinople, et qu'on signale des cas à notre porte, en Allemagne.

A ce propos, il n'est pas inutile de signaler que la contagion se fait surtout par la voie de l'eau, par la mer et ses navires, et bien plus encore par la navigation fluviale, dans l'intérieur des continents. La raison en est parfaitement claire. La batellerie fluviale est le plus beau moyen de propager les maladies, par le fait que ceux qui en usent se trouvent dans les conditions hygiéniques les plus mauvaises possibles. Ils sont confinés dans de petites cabines encombrées, où l'air et l'espace font également défaut. Ils jettent à l'eau forcément tout ce dont il faut se débarrasser, y compris les immondices, et c'est cette eau polluée qu'ils emploient pour la propreté et les usages alimentaires. Toute contagion les atteint en première ligne et ils en augmentent les dangers pour les contrées qu'ils traversent. Le choléra, le typhus et d'autres maladies ont été répandus par leur moyen, et il est probable que c'est par la navigation fluviale et maritime que la grippe, alors nouvelle en 1889, se répandit sur toute la terre et y est restée. En hiver, lorsque la gelée arrive, les bateaux doivent s'arrêter sur les canaux où ils se trouvent et y passer souvent toute la mauvaise saison. Des centaines d'embarcations s'accumulent ainsi sur certains points où ils demeurent des foyers d'infection.

En Suisse, on s'est emballé sur cette question sans en voir tous les dangers. Dès que les canaux exigent de grandes dépenses, ils deviennent onéreux pour la communauté, et les gains que l'on en attendait se transforment en pertes. On fera donc bien, de toute manière, de ne pas y engloutir des capitaux qui pourraient être plus que perdus, s'il faut encore les payer par des épidémies.

La principale préoccupation du jour a été le règlement des affaires du Maroc. L'Allemagne y a fait éclater un de ces pétards dont elle a la prédilection et le monopole. Elle a reconnu MoulaïHafid comme souverain, lâchant sans scrupule Abdel-Aziz dont elle s'était faite le champion à Tanger. Puis elle a envoyé au


nouveau sultan le consul Vassel, bien connu pour avoir usé autrefois d'une influence plus ou moins hostile à la France. L'émotion a été assez forte en Europe. On s'est demandé si c'était la suite du coup de Tanger. Il semblait admis, depuis Algésiras, que les puissances européennes s'entendraient sur ces affaires épineuses et agiraient comme un tout. Le gouvernement français s'est senti particulièrement touché, tandis que l'opposition jubilait. Même dans la presse amie on lui reprochait doucement de ne pas reconnaitre immédiatement et sans ambages le nouveau sultan et on y voyait une faute de tactique.

Nous persistons néanmoins à penser qu'il était dans le vrai. Voici pourquoi. Le Maroc est un terrain mouvant sur lequel rien ne peut être fondé maintenant. Comment Moulaï-Hafid a-til gagné le concours de la plupart des tribus? En se donnant pour le représentant des aspirations maures, qui vont à la guerre sainte contre les chrétiens. Ce qui ne l'empêchait pas de faire le possible pour gagner les bonnes grâces des puissances européennes et être reconnu par elles comme sultan. Or, celles-ci n'ont aucun intérêt à favoriser ce double jeu. Quelles garanties auront-elles de la fidélité de Moulaï-Hafid à remplir ses engagements ? En fin de compte, il sera toujours obligé de faire la volonté des tribus qui l'ont porté au trône, parce que ce sont elles qui l'entourent. Les Allemands peuvent s'en moquer, leurs intérêts au Maroc étant très faibles, ou s'en applaudir, parce qu'ils auront établi une situation dont la France et l'Espagne auront à porter le poids et qui pourra fournir matière ou prétexte à de nouvelles chicanes, ou à des actes plus sérieux, mais ces puissances n'en avaient que plus de motifs de différer une reconnaissance si dangereuse peut-être. Le délai pouvait être favorable à Moulaï-Hafid en lui permettant de familiariser ses sujets avec l'idée que des concessions à l'Europe étaient inévitables. Surtout, pour celle-ci, c'était un moyen de s'assurer du sérieux de la candidature du sultan.

En définitive, il n'en existe pas d'autres d'éclaircir des doutes


fondés. Même reconnu par l'Europe, on ne sait pas si le nouveau sultan sera définitif ou éphémère, ou s'il sera capable de remplir ses engagements, et la plus simple prudence commandait de ne rien précipiter. Et l'intervention allemande produira probablement ce résultat, qu'elle prétendait éviter. L'échange de notes qui vient de se faire, les réserves présentées par celle de l'Allemagne auront pour effet d'engager une discussion à laquellle les états de la conférence d'Algésiras devront prendre part et qui ne pourront se poursuivre que par de nouveaux échanges de notes, tant et si bien qu'il y faudra du temps et qu'on rentrera forcément, de par l'Allemagne, dans les délais qu'elle prétendait éviter.

Ils auront en tout cas le bon côté de placer les Maures en face des réalités de leur situation vis-à-vis de l'Europe et de leurs intérêts économiques, dont ils ne sont pas sans avoir quelque souci. C'est leur éducation qui va se faire, une éducation très nécessaire pour les sortir de leur anarchie et leur permettre de devenir un peuple policé. On peut y voir aussi la justification de la politique suivie par le gouvernement français, car rien de solide ne peut être gagné par la précipitation.

En dehors du Maroc, c'est encore la question musulmane qui a tenu le haut du pavé. La révolution turque a tout changé. Non seulement elle aura son influence sur toutes les populations de l'islam, y compris les Maures, mais elle est en train de modifier profondément le régime des alliances européennes. Ce n'est pas pour rien que les ministres principaux de Russie, d'Autriche et d'Italie on eu leurs entrevues récentes, et l'on peut être certain que la diplomatie allemande ne reste pas inactive. Mais ces puissances doivent être fort embarrassées et il faudra encore de longs pourparlers pour qu'elles arrivent à prendre des décisions fermes. Leur rapprochement est évident, mais il est douteux qu'il en soit sorti autre chose que la reconnaissance de la nécessité d'attendre avant d'agir.

Les Jeunes-Turcs n'auront pas à s'en plaindre. Tout ce qu'ils désirent, c'est que l'Europe ne se mêle pas de leurs affaires. Et ils


continuent à marcher avec un calme par lequel ils montrent le sentiment qu'ils ont de leur force. Comme on pouvait le prévoir, ils ont déjà rencontré des difficultés où ils pouvaient se perdre. Ils les ont résolues provisoirement avec une aisance dont il faut les louer, parce qu'ils ont su abandonner plusieurs de leurs idées lorsqu'ils ont compris qu'elles étaient irréalisables. Ainsi, sur les questions d'éducation et d'écoles. Les populations chrétiennes possèdent à cet égard toute une organisation à laquelle elles ne veulent pas renoncer sans savoir ce que l'on mettra à la place. Les chefs de la révolution ont compris qu'ils ne pouvaient toucher à des droits acquis sans le consentement de ceux qui les possèdent, ils ont modifié leurs plans et les ont rendus acceptables. Evidemment, ils ont le désir de tenir compte des réclamations fondées et de ne pas obéir uniquement à leurs idées préconçues. Ils veulent rallier à eux les populations très diverses auxquelles ils ont affaire en leur laissant une large part de liberté. De plus, ils se sentent sous le regard de l'Europe, dont ils veulent conserver la sympathie. Ce sont des éléments de succès excellents.

Des difficultés ont été soulevées par la Bulgarie, à propos d'un banquet officiel où son représentant n'a pas été invité, et du chemin de fer oriental qui traverse son territoire et qu'elle prétend confisquer à son profit. On a déjà parlé d'une guerre, qui serait un crime en ce moment, et que les puissances intéressées ne laisseront sans doute pas faire. Il ne faut pas réveiller le loup qui dort, ni forcer la Turquie à redevenir une puissance guerrière.

Aux Etats-Unis d'Amérique, la lutte électorale pour la présidence devient de plus en plus vive. On continue à penser que M. Taft l'emportera parce qu'il a pour lui, outre son parti, bon nombre de démocrates dans les affaires, qui redoutent l'arrivée de son concurrent, M. Bryan. D'autre part, ce dernier a a pour lui bon nombre d'électeurs du parti contraire qui détestent l'impérialisme de M. Roosevelt, les dépenses qu'il entraîne pour l'armée et la marine et tout le régime financier actuel, qui


a mis le trésor fédéral dans une gêne accentuée. On lui reproche aussi d'avoir plus ou moins provoqué la crise économique dont tout le monde souffre aujourd'hui. Ce sont de fâcheux symptômes pour M. Taft, et il est moins que jamais certain d'arriver. En Suisse, beaucoup de petites choses préoccupent le public sans exciter les passions. On continue à s'entretenir des chemins de fer fédéraux, qui traversent maintenant une phase mauvaise, dont il est impossible de prévoir la fin, même s'ils jouissaient d'un retour de prospérité, car c'est l'augmentation continue des dépenses qui en est le caractère le plus grave. Et la guigne les poursuit. En dépit de tous les efforts pour diminuer le déficit, le budget pour 1909 le prévoit de 5 700000 francs. On a découvert que le tunnel du Riecken, avant même d'être ouvert, a besoin d'être réfectionné et consolidé, ce qui entraînera de fortes dépenses. On peut s'attendre à d'autres surprises, aussi désagréables qu'impossibles à prévoir. Au fond, ce qui est fâcheux et ce qu'il faudrait réformer le plus tôt qu'on pourra, c'est l'administration bureaucratique et paperassière, elle a besoin d'être entièrement transformée et modifiée par la suppression de la direction générale qui l'a organisée. Elle-même vient d'en fournir l'occasion en demandant que le nombre des membres de la direction soit porté de cinq à sept. Espérons que cette demande fera déborder la coupe et amènera les changements nécessaires.

C'est un nouveau conseil national qui aura à s'occuper de la question. En octobre, on devra procéder à des élections générales qui n'ont pas encore causé grande émotion. On s'en est peu occupé parce que l'on admet que la plupart des députés actuels seront réélus, selon la coutume. Quelques-uns d'entre eux, cependant, ont déjà décliné toute candidature pour cause d'âge, de santé ou d'occupations augmentées. Très peu seront éliminés pour d'autres raisons. Les socialistes, si magnifiquement battus dans le dernier renouvellement, cherchent une revanche qu'ils obtiendront difficilement, car ils n'ont rien fait


pour rentrer en grâce, au contraire. Ils ont décidé de présenter un candidat dans chacun des arrondissements, afin de se compter. Grand bien leur fasse! La défaite éclatante qu'ils viennent de subir dans la ville de Zurich, où ils faisaient opposition à l'augmentation du corps de police, motivée par les troubles des dernières grèves, ne dit pour eux rien qui vaille, non plus que leur propagande antimilitariste.

A propos de la température, nous avons parlé, au commencement de notre chronique, de plusieurs autres sujets de préoccupation la navigation fluviale, les épidémies, la question du pain et des céréales.


BULLETIN LITTÉRAIRE ET BIBLIOGRAPHIQUE

LA RELIGION ÉGYPTIENNE, par Adolphe Erman. Traduit de l'allemand par Charles Vidal. i vol. in-8°. Paris, Fischbacher. Ce livre est un ouvrage de vulgarisation. Il est de nature à intéresser tout homme simplement curieux de l'histoire des religions. On y voit se succéder et se concurrencer, sur la terre des Pharaons, toutes les divinités que le génie éminemment mystique des anciens Egyptiens a fait naître à la vie de l'esprit: Ptah, Hathor, Osiris, Isis. Et c'est tout spécialement la grande lutte entre le culte de Râ et le culte d'Aman, deux formes diverses de la religion du soleil, qui attire l'attention au milieu de la succession des antiques dynasties.

D'abondantes gravures, reproductions de monuments, de stèles, de tombeaux, de peintures murales, d'inscriptions, contribuent à rehausser l'intérêt que présente par elle-même la lecture de l'ouvrage. Elles permettent au lecteur de descendre des régions purement abstraites dans le domaine de la réalité. Elles lui donnent l'illusion d'une promenade effective à travers la vie égyptienne il y a trois mille ans.

Telle, notamment, cette gracieuse reproduction d'un relief du quinzième siècle avant Jésus-Christ, qui représente Aménophis IV, sa femme et ses trois fillettes. Le roi et la reine sont assis face à face. Tandis qu'elle tient sur un bras la petite princesse cadette, la souveraine sourit à l'aînée qui, assise sur ses genoux, lui montre d'un geste gracieux le père en train de bercer dans ses bras la troisième enfant.

Rien n'est reposant comme de surprendre, au fil de la lecture, cette charmante scène qui révèle, en une de ses heures d'aban-


don, un grand réformateur religieux auquel l'Egypte antique doit d'avoir une heure, elle aussi, rêvé d'un dieu unique. Ce sont des surprises du même genre qui font tout l'attrait du livre de M. Erman. J.-J. D. LE DEVOIR. Discours adressé aux dames de Genève et de Lausanne, par Ernest Naville, correspondant de l'Institut de France. 3e édition. i vol. in-18. Genève, Kündig. Nous ne sommes nullement étonné de voir dès longtemps épuisé ce discours prononcé, il y a trente ans, par le vénérable nonagénaire qu'est aujourd'hui M. Ernest Naville. Un pareil document devrait, comme l'Evangile, être en effet dans toutes les mains et pénétrer toutes les vies. Il devrait être stéréotypé en toutes langues et largement distribué non pas seulement à nos dames, auxquelles il était à l'origine trop exclusivement destiné, mais à tout être en état de le comprendre. Cette dernière restriction n'en est au fond pas une, car chacun peut saisir un programme d'une si limpide et si pure clarté. La Bibliothèque Universelle a été la première à le publier. Si chacun alors l'avait lu et pleinement réalisé, notre monde serait aujourd'hui totalement transformé et nous toucherions au millénium. Comment se fait-il que nous en soyons encore si loin? C. V. INTRODUCTION A LA thérapeutique NATURISTE PAR LES AGENTS PHYSIQUES ET DIÉTÉTIQUES, par le Dr Fernand Sandoz. i vol. in-8°. Paris, Steinheil.

La maladie, loin d'être, suivant la croyance traditionnelle, un état contre nature, est au contraire une période de tranformation de l'organisme; elle est même la condition dominante de l'évolution de l'espèce. C'est céder à une dangereuse utopie que de croire que la science parviendra à supprimer la maladie elle arrivera au contraire à la discipliner, à l'utiliser comme un puissant agent de transformation et de perfectionnement. Cela est aussi vrai au point de vue physique que dans le domaine moral. A la racine de tout progrès se trouve une souffrance. C'est à ce point de vue élevé que se place l'auteur de la thèse annoncée pour poser la base scientifique de la thérapeutique naturiste, cette ancienne et nouvelle méthode de guérir, vieille de


plus de 2000 ans, puisqu'elle fut celle d'Hippocrate. Après des siècles d'errements, d'obscurité, de tentatives pour renaître, trop vite étouffées, nous la voyons reparaître enfin depuis plus d'un demi-siècle et s'imposer actuellement aux savants et à l'humanité souffrante.

Dans une étude approfondie, précise et rigoureusement scienfique, l'auteur expose victorieusement que la thérapeutique naturiste seule est l'agent de cette transformation nécessaire, mentionnée plus haut, pour produire une guérison réelle, solide et durable. La raison fondamentale en est qu'elle seule se base sur l'effort que fait l'organisme pour détruire lui-même la cause de la maladie ou s'y adapter. Ainsi, dans une seule et même loi régissant la vie physiologique et la vie pathologique des êtres organisés, l'auteur retrouve la grande loi universelle du transformisme. Il prouve que la thérapeutique naturiste domine toute la biologie et est l'application médicale pratique du lamarckisme et du darwinisme.

Après l'exposé très scientifique et remarquablement clair de la thérapeutique naturiste et de son application aux maladies aiguës et chroniques, le Dr Fernand Sandoz passe en revue les diverses méthodes naturistes de Priessnitz, de Kneipp et de Rikli, pour étudier plus en détail la cure systématique de Schroth, ou cure par diète sèche, celle qui réalise la thérapeutique la plus énergique de l'état chronique.

La cure Schroth étant encore fort peu connue du public et du monde médical, il ne sera pas inutile d'en relever ici les principaux traits

Ce fut en 1817 que Jean Schroth éprouva sur lui-même l'action de l'eau et de la chaleur humide. L'exemple de sa guérison attira à lui de nombreux patients. En 1837, le premier malade s'installa à Lindewiese (Silésie autrichienne), pour se faire soigner. Actuellement, malgré la rigueur de la cure, le manque de charme de la contrée et l'absence de réclame, le nombre des malades s'élève annuellement à plus de 1500. Jean Schroth eut pour successeur son fils Emmanuel auquel, plus tard, fut retirée l'autorisation de pratiquer accordée à son père et qui fut remplacé par un médecin diplômé.

Contrairement à ce qui se passe dans d'autres établissements


sanitaires, les psycho-névrosés sont ici l'exception. La grande majorité des malades est composée d'arthritiques, de goutteux, de syphilitiques et de personnes atteintes d'affections de la peau et du tube digestif, en somme de maladies chroniques ou invétérées ayant résisté à tout autre traitement.

La cure Schroth, basée sur la méthode naturiste, celle qui a pour but de donner la suprématie à la force créatrice naturelle sans l'apport de nouvelles substances nuisibles,' consiste dans l'emploi systématique de la chaleur humide, par l'emploi de compresses et de maillots, de la diète sèche avec le vin prescrit périodiquement, et de la restriction alimentaire. Elle est la seule qui prescrive exactement au malade ce qu'il doit boire et manger.

Après une analyse détaillée de la méthode, du système et des agents thérapeutiques de Schroth, l'auteur expose une série d'observations cliniques en grande partie personnelles et de tableaux donnant les résultats des observations chimico-physiologiques faites sur différents malades. Nous citons le passage suivant tiré de ses conclusions

« i° La cure Schroth est simple, facilement maniable et susceptible d'être appliquée à tous les degrés d'intensité. > 2° Elle peut encore provoquer la guérison ou l'amélioration de malades qui sont au delà des limites d'action de toute autre thérapeutique.

> 3° Elle présente, au point de vue scientifique (chimique et physiologique) un intérêt considérable,

Malgré son caractère absolument scientifique et bien fait pour attirer l'attention des chercheurs et des savants sur des perspectives d'avenir d'un si haut intérêt et si riches en applications nouvelles et utiles, la thèse du Dr Fernand Sandoz est cependant accessible à un public moins exclusivement scientifique. Tous ceux que préoccupe l'art de guérir, à une époque surtout où l'humanité semble avoir perdu sa force de résistance et offrir plus de prise à la maladie sous toutes ses formes, liront avec un sérieux intérêt ce remarquable plaidoyer en faveur de la seule méthode capable de produire dans l'organisme la transformation à laquelle il est destiné. C.


LA comédie DE L'AMOUR, par Henrik Ibsen. Pièce en 3 actes traduite par le vicomte de Colleville et Fritz de Zeppelin. i vol. ih-12. Paris, Perrin & Cie.

Il faut être reconnaissants aux traducteurs d'avoir ajouté la Comédie de l'amour à la série d'excellentes traductions d'Ibsen que nous a déjà données M. le comte Prozor. Cette pièce ne démérite en rien de ses grandes aînées; à certains égards, elle semble même plus accessible à la mentalité latine, que déroutent facilement les subites envolées dans le mystère et le symbole nuageux, propres au grand dramaturge.

Le sujet de la pièce, c'est en somme l'amour dans le mariage, au point de vue social et au point de vue personnel. Ibsen se demande si l'amour peut subsister, dans le mariage, aussi idéal qu'on le prétend. Et la pièce est la réponse. Réponse négative, car dans la règlementation, l'endiguement que la société a imposé à l'amour, celui-ci risque fort de périr, la passion étant de son essence libre et individuelle. Sans compter que l'amour est rarement éternel, comme la loi veut le proclamer, puisqu'elle ne voit dans le divorce qu'un pis-aller regrettable; et l'amour lui-même peut-il résister aux compromissions de la vie, de la rude lutte pour l'existence? Ne perd-il pas toute idéalité dans la familiarité et la trivialité du mariage ?

Telle paraît la pensée d'Ibsen incarnée en son protagoniste de l'amour indépendant, idéal, purement individuel, le poète Falk, qui finit par conquérir l'âme de Wanhild, la noble et fière jeune fille seule digne de lui et de ses pensées. En contraste avec ce couple d'élection, d'autres couples médiocres, qui ont pu eux aussi être nobles autrefois, mais maintenant aveulis et avilis par les chaînes de l'amour, les fiançailles et le mariage. Falk et Wanhild, s'étant avoué leur amour, ne se laisseront pas griser par le parfum de leur bonheur ils n'en goûteront que la fleur et se sépareront aussitôt, leurs âmes unies dans le souvenir, pour ne pas profaner leur idéal. Et Falk partira, libre et confiant dans l'avenir, à la conquête du monde et à la réalisation du rôle de héros qu'il s'est tracé.

B. G.


COMME AU TEMPS JOLI DES MARQUISES. Poésies, par Henri Allorge. i vol. in-12. Paris, Plon, 1908.

On n'imagine rien de plus gracieux que cette plaquette, sur la couverture de laquelle une exquise élégante, en petits paniers et en manches à volants de dentelle, la tête légèrement inclinée sous le panache, pince sa robe pour un pas de pavane Les titres s'épanouissent dans des cartouches Louis XV du meilleur goût, ou au-dessus de vases enguirlandés de roses comme on en voit dans les galants jardins de Watteau; le haut et le bas des pages sont fleuris d'artichauts, de chardons et d'anémones; enfin, l'œuvrette lue, on trouve ceci, qui ne manque pas de piquant, autour d'un calame, d'un poinçon et d'une plume barbue réunis en croix

estant au 25e N° du Quai des Grands-Augustins à Paris, lequel

M. Allorge nous conte, sous un travesti du joli temps des marquises, dans le vocabulaire imprécis et noble du dix-huitième siècle, dans les formes vieillottes et musquées de la ballade, du rondeau, de la villanelle et du triolet, sur le ton du badinage, une fraîche, pimpante et mignarde aventure d'amour, qui commence par de vains soupirs

se corse par des madrigaux et de douces entrevues, culmine dans un parfait bonheur, passe par des alternatives de jalousies, de querelles et de réconciliations, se dénoue dans les larmes Le vent dit sa plainte mineure,

Revellat, ingénieur

faict gravure

imprimerie artistique et dessins,

art nouveau et ancien pour presque rien.

Téléphone 817-12.

Le silence est mon seul poème;

Tous, gentilshommes ou goujats,

Font votre éloge avec fracas;

Moi seul je me tais, morne et blême.

Pourtant, c'est moi seul qui vous aime

Comme un appel inentendu;

Pourquoi frémir, cœur éperdu ? 3


Mais les grands chagrins du poète durent peu. Comme Henri Heine, il n'y pense plus après les avoir mis en petites chansons J'ai fait ces vers sans importance,

PRINCIPES DE SCIENCE DES FINANCES, par S. F. Nit/i, professeur à l'Université de Naples. Traduction française de J. Chamard. i vol. in-8°. Paris, Giard & Brière.

On trouvera dans ce livre, indépendamment des considérations théoriques, un exposé très complet de tout ce qui a trait à l'impôt et aux différents systèmes d'impôt appliqués dans les principaux états de l'Europe. Il y a sur la statistique financière de ces états des chiffres très intéressants à consulter, et dans ces chiffres, l'Italie, comme de juste, occupe une large place. L'auteur a fourni un ouvrage bien documenté, il montre dans ses jugements une grande impartialité qui contraste avec le parti pris de beaucoup d'économistes modernes, selon qu'ils appartiennent à l'une ou à l'autre des écoles militantes.

Le nord de l'Italie est souvent porté à se plaindre de la charge beaucoup plus lourde d'impôt qu'il supporte comparativement aux provinces du sud. Le fait est exact, mais ce qui n'est pas moins exact, c'est que le nord, grâce à l'industrie et au commerce, est beaucoup plus riche que le sud, essentiellement agricole. M. Nitti nous indique encore une autre différence d'ordre financier entre les deux parties de l'Italie. Lors de l'unification nationale, la dépense moyenne pour la dette des anciens états de la péninsule était: Sardaigne, cote annuelle par habitant, 13,98; Toscane 4,43; Deux-Siciles 3,58; Lombardie 2,68; Modène 1,32; Parme 1,21; Romagne, Ombrie 0,08. L'Italie méridionale avait en

L'amour fuit, le regret demeure.

Les feuilles tombent, et je pleure

Nonchalamment, au fil des jours;

Pour nous faire aimer l'existence

Les vers sont d'un puissant secours.

Ces feuillets ne sont guère lourds,

Qualité, lecteur, que tu prises;

Mes vers sont légers et très courts,

Comme au temps joli des marquises.

Ht A.


somme une dette relativement faible, et cette proportion se retrouve aussi dans la distribution de la dette italienne détenu dans le pays. Le pourcentage lors du dernier recensement de la dette publique placée en Italie a fourni les résultats suivants 65,5 dans le nord, 15,3 dans le centre, 14,2 dans le sud et 4,9 0/0 dans les îles.

C. S.

Trente-deuxième RAPPORT ANNUEL DE L'ECOLE DE COMMERCE WIDEMANN, A BALE (13, Kohlenberg), fondée en septembre 1876. Exercice du 1er septembre 1907 au ier septembre 1908, par le directeur René Widemann, docteur en droit. In-8°. Bâle, imprimerie Ehrich.

L'Ecole de commerce Widemann continue sa marche ascendante elle a compté cette année 443 élèves et dépassé le nombre de 5000 depuis sa fondation. La direction ne néglige rien pour le développement de l'institution; elle s'est adjoint un secrétaire spécial, elle a agrandi ses locaux et a inauguré cet hiver des cours d'hôteliers qui promettent d'être très fréquentés. Le tout forme un ensemble bien complet, où l'on accourt de tous les coins du monde et dont les élèves, une fois diplômés, se répandent ensuite un peu partout, comme chefs de bureaux, directeurs ou secrétaires d'hôtels, comptables, employés de commerce, etc. Chose à signaler, près d'un tiers de ces élèves sont des dames, ce qui prouve bien que l'établissement marche avec notre temps. Le rapport du directeur, court et bon, renferme plusieurs statistiques intéressantes sur les élèves, les diverses branches d'enseignement et les examens.


UNE VOIX D'OUTRE-TOMBE

LES PROJETS DE LOIS FEDERALES"^SUR L'ASSURANCE

Quelque temps après la mort si regrettable de Numa Droz, sa veuve nous fit parvenir un manuscrit évidemment destiné à la Bibliothèque Universelle, très travaillé, avec plusieurs adjonctions écrites après coup, et beaucoup de surcharges, dans la première partie surtout. Si l'auteur eût vécu, il est probable qu'il l'aurait remis au net, comme il le faisait toujours avant de nous envoyer ses articles. Il aurait aussi ajouté quelques lignes à la fin, qui est un peu brusque, sans laisser en arrière, toutefois, rien d'essentiel. Mais on peut le considérer comme achevé, et exprimant avec beaucoup de force ce qu'il avait à cœur de dire à propos des assurances ouvrières. Car c'était son sujet. Il y critique les projets présentés par M. Forrer, qui ont succombé dans la votation populaire du 20 mai 1900, par 342 114 voix contre 148 022 Et il propose à la place toute une série de 1 La majorité des non a donc été de 194 09a voix, et 480 136 citoyens ont voté sur 744 064 électeurs inscrits, ce qui est une bonne proportion. Les pétitions demandant le référendum avaient réuni 117 441 signatures.


dispositions libérales qui auraient transformé complètement le régime des assurances.

Si Numa Droz avait vécu, qu'il eût publié son travail en le soutenant encore par la parole, par la plume, aurait-il réussi à substituer son système à celui de M. Forrer ? C'est très douteux. D'un côté il avait pris contre le rachat des chemins de fer une position qui l'avait exclu du parti au pouvoir, et celui-ci était trop engagé dans les idées soutenues aussi par le conseil fédéral pour prendre celles d'un homme considéré désormais comme un adversaire. D'autre part, l'idée d'établir un nouveau monopole, d'agrandir le pouvoir, la compétence et l'influence du parti radical était trop séduisante pour qu'on ne tentât pas de la réaliser. L'esprit de conquête se rencontre partout. Dans les petits pays, il ne trouve à s'exercer qu'à l'intérieur, et, en Suisse, le cantonalisme a été au fond la seule force capable de le tenir en échec. Le monopole de l'alcool n'aurait pas été admis si l'on n'en avait attribué les bénéfices aux cantons, qui y ont trouvé une ressource précieuse, en apparence tout au moins, car il faudrait examiner de près si elle n'a pas entraîné d'autres préjudices.

Quand les chambres fédérales ont repris après plusieurs années les assurances ouvrières, elles se sont laissé dominer en partie par le courant même qui leur a valu leur premier grand échec. Cela est si vrai que le travail de Numa Droz, écrit en vue de combattre le premier projet, répond sur plusieurs points aux nouvelles lois que le conseil national vient de voter. On peut y voir comment le gouvernement fédéral est en train de renouveler la faute commise à propos de la Banque nationale, lorsqu'il voulut à toute force reprendre l'établissement d'état que le peuple repoussait, reculant ainsi pour un long temps les


avantages d'une banque centrale chargée seule de l'émission des billets de banque et de la régularisation du crédit public.

Les mêmes effets se produiront à propos de l'assurance, et d'autant plus que le conseil fédéral s'est placé sur le terrain de la concurrence contre les compagnies d'assurance, que le monopole de l'état est destiné à détruire mais cette arme mauvaise, qui lui a été une grande force dans le rachat des chemins de fer, se tournera contre lui pour les assurances, parce qu'il ne s'agit plus de détruire seulement des compagnies financières, mais, ce qui est beaucoup plus grave encore à tous égards, des associations fondées par les patrons, et où ils apprennent à pourvoir aux besoins de sécurité et de prévoyance de leurs ouvriers par leurs propres efforts et par leurs sacrifices personnels.

On le verra bien dans la seconde partie de l'étude de Numa Droz, où il donne ses solutions avec une maîtrise de son sujet qui ne manquera pas de frapper ses lecteurs. Ce qu'il faut aux ouvriers, ce n'est pas des charités, dissimulées par l'étiquette d'assurances, où ils restent passifs, mais des institutions à eux, qu'ils gèrent eux-mêmes et qui donnent un emploi utile à leur activité en les détournant souvent des théories creuses et malsaines, fruit naturel de leur dépendance de l'état. Ici, cependant, il faut distinguer. Pour les assurances-maladie, le gouvernement a tenu compte de l'opposition faite aux premiers projets, et, au lieu de s'en charger directement, il a laissé opérer les sociétés ouvrières, de secours mutuels et autres, en se bornant à les contrôler et à leur allouer une partie des primes sous conditions. Ce qui serait très acceptable. Pourquoi n'en a-t-il pas agi ainsi pour l'asssurance contre les accidents, dont il veut s'attribuer le


monopole, en rendant, par surcroît, les patrons responsables des accidents qui se produisent en dehors du travail ? C'est ce qui est inadmissible.

Du reste, les expériences faites dans les premières années de ce siècle sont pleines d'enseignements précieux. Sans revenir sur celle de la Banque nationale dont nous venons de parler, on doit citer le rachat des chemins de fer. Ceux qui l'ont combattu, et ont payé leur opposition de beaucoup d'avanies, y ajoutaient la tristesse des mécomptes inévitables qu'ils prévoyaient pour le pays après un temps de succès brillants mais passagers. Ces mécomptes sont arrivés plus tôt encore qu'on ne le craignait. Dix années ont suffi à laisser entrevoir au moins le vice fondamental des exploitations par l'état, bureaucratiques et sans souplesse, dominées par toute espèce d'influences contraires à leur prospérité et à celle du pays. On s'en est préoccupé sérieusement, mais il ne semble pas qu'on veuille réellement changer de système. On se console en disant qu'un retour d'activité industrielle et commerciale ramènera la prospérité. Mais ce serait insuffisant et ne ferait que retarder le dénouement. La situation politique en Europe est la plus sérieuse que l'on ait vue depuis 1870. Elle sent la poudre. On a le sentiment qu'en dépit des protestations d'amour pour la paix, venant de haut, la guerre peut éclater d'un jour à l'autre sans qu'on puisse en limiter les conséquences.

L'éventualité n'avait pas échappé aux adversaires du rachat. Ils avaient cherché à en montrer les dangers si une guerre venait à éclater. Mais alors la prospérité était grande, et à l'instar du ministre français Ollivier qui, le « cœur léger, » précipita son pays dans une guerre ruineuse, ils répondirent « Allons-y gaiement »


Pour peu que les craintes se réalisent, comment, avec le fardeau croissant des déficits des chemins de fer, la Confédération pourvoirait-elle aux millions que lui imposerait le monopole des assurances ouvrières ? Là se trouve pourtant le seul coin bleu du ciel à l'horizon. Le monopole ne sera pas accepté par le peuple suisse, et peut-être les chambres fédérales le comprendrontelles assez tôt pour ne pas appeler les électeurs à les désavouer une seconde fois.

Laissons maintenant la parole à notre ancien ami et collaborateur Numa Droz.

Direction de la BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE.

LES PROJETS DE LOIS FÉDÉRALES SUR L'ASSURANCE

Ces projets, attendus depuis si longtemps, ont été enfin arrêtés dans leur texte par le conseil fédéral au mois de novembre (1898). On espérait qu'ils pourraient être distribués à l'assemblée fédérale pendant la session de décembre, mais la session s'est écoulée sans qu'on les vît paraître. Vers les derniers jours de l'année, un communiqué officiel a annoncé tout à la fois que la commission du conseil national ne recevrait les documents imprimés que vers le 20 janvier et qu'elle se réunirait déjà le 17 février pour en délibérer. C'est laisser bien peu de temps à l'opinion publique, et même à la commission, pour les examiner. Il est vrai que les avant-projets étaient déjà connus et que, d'après les journaux, le


conseil fédéral s'est borné à y apporter deux modifications l'une relative au libre choix du médecin, l'autre à l'organisation de tribunaux spéciaux pour les différends civils ayant trait à l'assurance. En outre, dans une assemblée populaire, tenue en décembre à Zurich, l'auteur de ces projets, M. Forrer, conseiller national, en a exposé toute l'économie. Si l'on rapproche son discours de ses avant-projets, on peut se rendre compte exactement, sinon de chaque détail, du moins des lignes essentielles du système, ce qui peut suffire pour en apprécier la portée générale.

J'eusse désiré, pour ma part, avoir sous les yeux le message du conseil fédéral avant d'écrire cet article. Mais puisque la commission doit se réunir à si bref délai, il est utile qu'elle connaisse les principales objections que peuvent rencontrer, chez les hommes qui suivent depuis longtemps la question, les propositions sur lesquelles elle va délibérer. Plus on fera de lumière, en temps utile, autour de la question, mieux cela vaudra. Les projets sont au nombre de deux l'un concerne l'assurance accidents, l'autre l'assurance maladie ils comptent ensemble environ 350 articles. On peut dire que, depuis le projet de code des obligations et depuis celui sur la poursuite pour dettes, c'est le plus grand travail législatif quit ait été soumis à l'assemblée fédérale. M. Forrer s'en est occupé pendant de longues années avec un soin et une persévérance qui méritent les plus grands éloges. Bien qu'il eût pour se diriger les lois similaires d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie, et les expériences amassées dans ces deux pays, il lui a fallu des études très approfondies et très minutieuses pour essayer d'adapter à notre pays des institutions nées sur le sol de nos voisins, dans des conditions essentiellement différentes des nôtres.


Son œuvre se présente comme un tout bien coordonné, où chaque détail est réglé d'avance avec une entière précision, de telle sorte que nous ne sommes pas seulement en présence de lois dans le sens usuel du mot, mais aussi de véritables règlements qui ne laissent pour ainsi dire plus aucune marge à l'imprévu, ni par là-même au perfectionnement, à moins de mettre en mouvement tout l'appareil législatif. C'est un édifice absolument complet, terminé et parachevé, auquel on peut bien apporter quelque retouche sur un point secondaire, mais qu'il faut prendre ou refuser en bloc, sous peine, si l'on veut en modifier l'une des parties essentielles, de voir toute la construction s'écrouler. C'est la force et aussi la faiblesse de projets si parfaitement étudiés dès qu'on en admet le principe, tout y passe si, par contre, on est en désaccord plus ou moins accentué avec l'une des bases fondamentales, il ne sert à rien de vouloir se mettre à faire des remaniements il faut tout renvoyer à l'architecte, pour qu'il présente un nouveau plan.

Quel que soit le sort réservé à l'œuvre de M. Forrer, qu'elle reste à l'état de projet ou qu'elle réussisse à devenir une réalité, elle ne lui en fera pas moins personnellement le plus grand honneur, à cause de la tendance généreuse qui l'inspire, non moins qu'en raison de l'esprit logique, clair et ingénieux qu'il a apporté à son élaboration. Je lui dois d'autant plus ce sincère hommage que j'ai le regret de n'avoir jamais pu partager ses vues quant à la nature de l'édifice à construire. Notre désaccord à ce sujet est de vieille date il remonte à 1885. Je soutenais alors au conseil national, en discutant une motion présentée par M. Klein, ancien inspecteur des fabriques, que l'assurance obligatoire était pour la Suisse une oeuvre hérissée de difficultés, qu'il fallait une revision


préalable de la constitution, de longs travaux préparatoires, et que même après cela on n'aboutirait sans doute pas, tant à cause des frais considérables que des conditions spéciales de notre état fédératif bref, je défendais les vues que je développai ici-même, peu de temps après, dans mes articles sur les Victimes du travail1. M. Forrer me répondit assez vivement que j'y mettais du mauvais vouloir, que la chose n'était pas si difficile que cela, qu'il avait étudié minutieusement les lois allemandes et qu'il suffirait d'y apporter quelques modifications pour les adapter à notre pays que la question des frais n'était pas non plus si effrayante, qu'il en coûterait en tout, par an, 400 000 francs, dont 100 000 à la charge de la Confédération, etc. 2.

Près de onze années se sont écoulées pendant lesquelles on a dû faire, avant d'arriver à présenter un projet de loi, un recensement général anticipé de la population (en 1888), une statistique des accidents poursuivie pendant trois années (de 1889 à 1891), une revision constitutionnelle (en 1890), de nombreux calculs et autres travaux pour établir les charges probables de l'assurance, charges qui, au lieu d'aller dans les centaines de mille francs, vont dans les dixaines de millions. Je ne relève pas ces faits pour en tirer une satisfaction qui n'aurait d'ailleurs rien que de légitime, mais pour montrer une fois de plus combien il faut être prudent quand il s'agit d'assurances et combien grandes sont les difficultés que rencontre le principe de l'obligation, surtout quand on veut l'appliquer à un pays comme le nôtre. Voici d'ailleurs un résumé succinct, emprunté aux journaux, de l'exposé présenté par M. Forrer, dans sa 1 Bibliothèque Universelle, livraisons d'avril et mai 1885.

i Voir le Bund du 35 mars 1885.


conférence de Zurich, au sujet de l'organisation des deux assurances

« L'assurance-maladie comprendra une assurance obligatoire et une assurance libre, des assurés complets et des demi-assurés. L'assurance-accidents ne sera, par contre, qu'obligatoire. Il sera créé vingt arrondissements pour l'assurance-maladie. Les assurés complets auront droit à l'entretien et aux soins médicaux gratuits, plus à une indemnité de maladie; les demiassurés n'auront pas droit à cette dernière indemnité. Les caisses libres d'assurance subsisteront à côté des caisses officielles, pour autant qu'elles procureront les mêmes avantages aux assurés. Pour l'assurance-accidents, la Suisse ne formera qu'un seul arrondissement.

» La Confédération paiera les frais d'organisation de l'assurance-accidents, de même qu'un quart de toutes les dépenses courantes. Pour l'assurance-maladie, les frais se répartiront entre la Confédération, les patrons et les ouvriers, tandis que seuls la Confédération et les patrons contribueront aux frais de l'assurance-accidents.

» On admet que le nombre des assurés obligatoires sera de 600 ooo et celui des assurés libres de 400 000. Les frais de l'assurance seraient ainsi, annuellement, de 25260000 fr., soit 15 530000 fr. pour la maladie et 9730000 fr. pour les accidents. La part à payer par les patrons serait de 13 o92 ooo fr., 6 545 000 fr. pour la maladie et 6 547 000 fr. pour les accidents. Les ouvriers verseraient 6 545 000 fr. dans les caisses de l'assurance-maladie et n'auraient rien à donner pour les accidents. Leur cotisation ne devrait pas dépasser le 4 du salaire, dont la moyenne est estimée à 750 fr. La Confédération paierait, pour les caisses officielles comme pour les caisses libres de malades, un centime par jour et par assuré pour les accidents, nous avons déjà dit qu'elle assumerait un quart du total des frais. En tout, pour les deux assurances, elle aurait à dépenser 73300006".

» On pensait d'abord demander cette somme assez ronde à


un monopole du tabac. Depuis, on est revenu de cette idée. Un haut fonctionnaire fédéral a ensuite songé à une élévation des droits sur les céréales. On a reconnu que ce serait non moins impopulaire. Finalement, M. Forrer compte trouver l'argent nécessaire en proposant des économies sur le budget militaire et sur celui des subventions. »

Nous allons maintenant examiner quelles sont les objections de principe et de fait que provoquent de tels projets.

I

L'article 34 bis de la constitution, adopté par le peuple le 26 octobre 1890, est ainsi conçu

« La Confédération introduira, par voie législative, l'assurance en cas d'accident et de maladie, en tenant compte des caisses de secours existantes.

» La Confédération peut déclarer la participation à ces assurances obligatoire en général ou pour certaines catégories de citoyens. »

J'étais encore au conseil fédéral lorsque ce texte a été proposé et j'en connais la genèse exacte. La première rédaction apportée par le département de l'industrie, d'accord avec M. Forrer, était beaucoup plus impérative. J'insistai pour qu'on ne proclamât pas que l'assurance serait obligatoire en tout état de cause et pour que l'on garantît l'existence des caisses libres. On eut quelque peine à s'entendre. Après avoir concédé que la Confédération n'introduirait pas nécessairement l'assurance obligatoire, ce qui ressort clairement du deuxième alinéa, le département et son conseiller M. Forrer alléguaient que la garantie de l'existence des caisses libres pouvait être un obstacle insurmontable à l'obligation, le cas échéant. Il ne m'était pas possible d'en disconvenir,


et je ne le voulais pas non plus. Mais je fis ressortir que, sans cette garantie, l'article serait repoussé par les deux cent mille membres des caisses libres, et l'on se résigna. De la genèse de l'article aussi bien que de son texte même, il résulte donc

Que la Confédération a bien le devoir de légiférer sur l'assurance en cas d'accident et de maladie, mais qu'elle n'est liée d'avance à aucun système, en particulier pas à celui de l'assurance OBLIGATOIRE ET PAR L'ÉTAT, et que, quelque système qu'elle adopte, elle doit tenir compte des caisses de secours existantes, c'est-à-dire qu'elle peut bien leur imposer certaines conditions, mais qu'elle n'a pas le droit de les faire disparaître.

On voit ainsi que, sous la seule réserve, très gênante pour l'assurance obligatoire, je le reconnais, de respecter l'existence des caisses libres, M. Forrer avait le champ libre pour les solutions à proposer. Sans lui faire tort, je crois pouvoir dire qu'il était d'avance, comme son discours de 1885 le démontre, trop pénétré de l'idée qu'il fallait copier le système introduit en Allemagne et en Autriche pour avoir prêté aux autres solutions une attention suffisante. Pour moi, le fait que le principe de l'assurance obligatoire vient de ces pays est bien loin d'être en soi un vice rédhibitoire j'admire nombre de leurs institutions, et je voudrais bien, par exemple, qu'on introduisît chez nous une banque centrale sur le modèle de la Banque impériale d'Allemagne, qui a fait ses preuves, et qui, à mon avis, conviendrait aussi à notre pays; mais je réclame pour toute question e bénéfice de l'examen, et, faisant usage de ce droit, j'arrive à dire que, tant au point de vue de l'expérience faite dans ces pays, qui n'a pas été satisfaisante', qu'à t Voir mes articles sur l'Assurance obligatoire et les caisses libres,


celui des conditions spéciales du nôtre, l'assurance obligatoire et par l'état n'aurait pas dû être admise a priori comme la seule manière de résoudre le problème constitutionnel. On en trouvera la preuve dans ce qui va suivre.

M. Forrer, à l'exemple du législateur allemand et autrichien, a cru devoir établir un lien indissoluble entre l'assurance-accidents et l'assurance-maladie. Tout membre obligé de l'une des caisses l'est aussi de l'autre J'ai déjà eu l'occasion de montrer ici-même2 la gravité de ce principe et la différence capitale qu'il y a, au point de vue de la responsabilité, entre l'accident du travail, y compris la maladie professionnelle, et les autres accidents et maladies. Actuellement, à teneur des lois, le patron est responsable des accidents du travail et des maladies professionnelles qui y sont assimilées. Mais il ne l'est, par exemple, ni d'une chute que son ouvrier aura faite en se promenant le dimanche, ni du typhus ou de telle autre maladie ordinaire que celui-ci aura pu contracter peut-être plus ou moins par sa propre faute. Cet état de choses répond à une notion parfaitement juridique on doit réparer le dommage qu'on a causé, mais il est injuste de vous obliger à supporter les conséquences de celui dont vous êtes innocent. Or, M. Forrer a abandonné totalement ce principe de droit pour faire du pur socialisme. Ceci peut mener et mènerait à n'en pas douter extrêmement loin. Si vous décrétez aujourd'hui que le patron est tenu d'assurer ses ouvriers contre tous les accidents et toutes les maladies quelconques, et de payer la totalité ou la plus grande partie des frais, Bibliothèque Universelle, avril et mai 1895. Voir aussi mes Essai. économiques.

1 Il ne s'agit pas ici des demi-assurés, qui sont des assurés libres. 5 Loc. cit.


demain on vous demandera, en vertu du même principe, qu'il les assure aussi contre tous les autres risques de l'existence l'invalidité, la vieillesse, le chômage. C'est la transformation complète du contrat de louage de services c'est aussi une modification radicale de notre organisation sociale. L'ensemble des patrons, obligé par devoir légal de pourvoir à tous les besoins et à tous les risques de la vie de l'ensemble des ouvriers, voilà le nouveau droit qui ferait son apparition en Suisse si les projets de loi de M. Forrer étaient adoptés. On substituerait à nos institutions d'assistance et de bienfaisance publiques et privées l'assurance universelle par les patrons. Le devoir social vis-à-vis des malheureux n'aurait plus besoin d'être rempli par nos communes et nos cantons; les rentiers n'auraient plus même à y contribuer par l'impôt, ce seraient les patrons qui auraient cette charge, aggravée considérablement par les rigueurs de la loi. Seulement, on se demande qui se soucierait encore d'être patron lorsque, ayant un pareil fardeau sur les épaules, il faudrait soutenir la concurrence avec l'agriculture et l'industrie étrangères, exonérées de ces lourdes prestations.

De nombreux penseurs, et parmi les plus éminents, l'ont fait ressortir avec insistance ce n'est pas l'introduction, d'un seul coup, du socialisme ou du collectivisme qui est à craindre. L'immense majorité n'en voudrait pas. Mais c'est son infiltration à petites doses, le plus souvent sous le prétexte spécieux de philanthropie. Aujourd'hui, M. Forrer nous dit « Je sais bien que j e vais très loin en demandant de rendre le patron (ou la caisse d'assurance, ce qui revient au même) responsable des accidents non professionnels, mais vu la difficulté de distinguer toujours aisément la nature exacte de l'accident, je


simplifie l'affaire en les comprenant tous sous la loi 1. Et on fait valoir les raisons d'humanité en faveur de cette atteinte profonde au droit, atteinte qu'on ne peut même pas excuser en disant qu'elle porte sur des quantités négligeables, puisque, d'après la statistique suisse des accidents, il y a eu du ier avril 1888 au 31 mars 1891 81 572 accidents constatés, dont 64 361 professionnels, et 17211 non professionnels. Obliger les patrons à faire face aux conséquences des accidents quelconques de leurs ouvriers, c'est donc leur faire supporter une charge de plus d'un quart supérieure à celle qui leur incomberait équitablement, sans compter que, comme on l'a vu en Allemagne, le nombre des accidents légers ne tardera pas à s'accroître, quand-chaque bobo donnera droit à de belles indemnités.

C'est là qu'est, à mon avis, le vice fondamental du système de M. Forrer. Il est vrai que la constitution fédérale ne fait aucune distinction entre l'accident du travail et les autres, entre la maladie professionnelle et la maladie ordinaire. Mais on ne saurait se baser là-dessus pour prétendre, comme l'a fait M. Forrer dans la commission consultative du département fédéral de l'industrie î, que la question de système est tranchée par l'article constitutionnel, et de déduire de cet article qu'il ne peut s'agir que d'une assurance obligatoire, et par l'état, englobant tous les accidents et toutes les maladies. Le point de départ de la revision constitutionnelle a été le désir de remplacer le système actuel de responsabilité civile du patron par une assurance générale, afin, a-t-on dit, d'éviter les procès et de garantir à la victime le paiement de l'indemnité. Mais on n'avaitjusqu'ici jamais 1 Procès-verbaux de la Commission consultative du Département fédérât de l'industrie, p. 641. Proeis-verbaux, p. 6og.


annoncé officiellement au peuple qu'il s'agissait d'étendre aussi démesurément la responsabilité patronale, et de quitter le terrain juridique pour se lancer dans les applications socialistes. Au début, bon nombre de patrons, alléchés par la subvention fédérale qu'on leur faisait entrevoir, ont pu considérer cette extension comme devant leur procurer une économie de frais. Mais ils peuvent déjà voir, par l'exposé de M. Forrer, ce qui les attendrait dès maintenant, et ce serait de leur part une véritable myopie que de ne pas s'apercevoir qu'une fois ce nouveau principe introduit, ils seront entraînés à en subir toutes les autres conséquences. Ils croiraient faire la paix aujourd'hui par une concession au socialisme, et demain ce seraient de plus importants sacrifices qui leur seraient imposés. Qu'ils y prennent donc garde, le salut n'est pour eux que dans cette ancre absolument solide, qu'ils ne doivent pas se laisser ravir, dans ce principe de droit inattaquable à savoir que chacun est responsable du dommage qu'il a causé. Rien de moins, et rien de plus. « Mais vous manquez de cœur, nous reproche-t-on. Ne voyez-vous pas tout ce qu'il y a de beau, de grandiose même, dans cette loi de solidarité, de justice sociale, que nous voulons établir entre les patrons et les ouvriers ? II n'est pas admissible que l'ouvrier, qui fait la richesse du patron, soit abandonné par celui-ci quand il tombe malade, qu'il devient infirme, qu'il manque de travail. Nous voulons remplacer l'assistance, qui est humiliante, par l'assurance, qui rehausse la dignité humaine. » Ce sont là de belles phrases, mais qui n'en recouvrent pas moins de dangereux sophismes. Etablir une antithèse absolue entre l'ouvrier et le patron, comme si d'un côté étaient toute la peine et tous les mauvais risques, de l'autre toute la jouissance et tout le bonheur avec toute la sé-


curité du lendemain, n'est nullement conforme à la réalité des faits. Que de patrons qui ne font pas leurs affaires ou qui ont le plus grand mal à nouer les deux bouts! Que d'ouvriers qui, par leur travail et leur économie, réussissent à s'élever bien au-dessus de leur condition première Quelles innombrables différences, quels multiples changements dans les rapports des uns et des autres 1 L'ouvrier n'est pas rivé à un patron, comme autrefois le serf était attaché à la glèbe. Pour établir la loi de solidarité sociale que vous rêvez, il faudrait, non seulement commencer par décréter que l'ouvrier restera toujours ouvrier et le patron toujours patron, mais décréter aussi que tous les bénéfices patronaux seront réunis dans une seule et même caisse pour compenser les pertes des uns, de telle manière que l'ensemble des patrons,- constitués en classe irréductible, garantisse effectivement la totalité des risques de l'ensemble des ouvriers, également parqués dans des cadres infranchissables.

Vous vous récriez, et vous prétendez que j'exagère. Vous ne voulez pas, dites-vous, porter une telle atteinte à la liberté individuelle? Mais voyez alors l'inconséquence où vous tombez. Voici toute une série de patrons pour lesquels, par suite de vos exigences, ou d'une autre manière, la lutte deviendra impossible. Devant leur ruine, vos exigences devront forcément s'arrêter. Mais à qui incombera la tâche de prendre soin de leurs ouvriers, cette tâche que vous leur avez imposée par la loi ? Aux autres patrons ? Si oui, vous faites du pur collectivisme. Si non, vous manquez de cœur à votre tour. Et les patrons ruinés, en vertu de quel principe de justice sociale les abandonneriez-vous à leur funeste sort, dont vous êtes peut-être la cause ? N'aurait-on droit à vos sentiments généreux que quand on est ouvrier ? Et la souffrance ces-


serait-elle d'être humaine, par conséquent digne de commisération, quand c'est un patron qui l'éprouve ? Non, la vérité n'est pas dans les principes de prétendue générosité qu'on fait valoir. Si l'on veut établir réellement la paix sociale, il faut la fonder sur le terrain du droit. En engageant un ouvrier pour un travail plus ou moins lucratif, plus ou moins passager, le patron doit, comme équivalent du service qui lui est rendu, le salaire convenu avec l'ouvrier et la réparation du dommage que celui-ci pourrait subir pendant son travail et à l'occasion du travail. Il ne doit pas la garantie des autres risques que l'ouvrier peut avoir en dehors du travail. Voilà la doctrine juridique, l'autre est une doctrine socialiste, une doctrine collectiviste.

D'ailleurs, la question a une autre face non moins haute, non moins grave. C'est l'influence démoralisante d'un tel principe sur la masse du peuple. Lorsque vous aurez fait pénétrer par la loi dans la conscience publique cette notion que les uns sont faits pour entretenir les autres et que quiconque peut se dire ouvrier n'a plus à se préoccuper de son avenir, vous verrez quelle nation abâtardie vous aurez au bout de fort peu de temps. On sait ce qu'a produit, dans certaines communes suisses, le régime des répartitions de bénéfices avec l'insouciance invétérée qui en résultait. En Allemagne, de bons esprits, par exemple M. Barth, député au Reichstag, signalent le même affaissement du ressort moral comme étant l'effet le plus fâcheux des nouvelles lois sociales. Tant il est vrai que l'homme, né pour le travail et la lutte, n'apprécie que ce qui lui a coûté un sérieux effort. Je comprends que les socialistes intelligents repoussent, en dépit de leurs théories, les conséquences d'un système


qui diminue ce fonds d'énergie individuelle dont ils ne peuvent pas plus se passer pour une action collective que les autres partis et la société en général. La sécurité complète du lendemain, que le plus grand nombre des patrons et des capitalistes est loin d'avoir, mais qu'on voudrait décréter sur leur dos pour les ouvriers, ne serait rien moins que favorable à la santé du corps social. Vivre, c'est travailler, c'est lutter, c'est penser, c'est s'inquiéter, c'est chercher à se prémunir pour les mauvais jours, c'est tâcher d'empêcher les revers de se produire, c'est s'efforcer de les réparer dans la mesure du possible. Cesser d'avoir cet intérêt dans la vie, c'est presque cesser de vivre, car c'est se condamner à vivre d'une existence croupissante, indigne d'un être fort et libre.

Il me reste à réfuter un dernier sophisme. C'est la prétention qu'on a de remplacer en tout et partout l'assistance par l'assurance. Changer le mot n'est pas nécessairement changer la chose. Il n'y a d'assurance, au vrai sens du mot, que lorsqu'il y a eu de la part de l'intéressé une contribution effective, proportionnée à sa part de risques et à sa part d'indemnité. Quand la prestation a fait défaut, les autres assurés ont le droit strict de ne pas servir l'indemnité. L'assurance est un contrat comme un autre il y a toujours la partie et la contre-partie, la valeur et la contre-valeur. Quand on vous donne une chose à laquelle vous n'avez pas droit, c'est un cadeau qu'on vous fait. Or, comme le droit à l'assurance ne s'acquiert que par le paiement de ses contributions, la caisse d'assurance n'a pas le devoir de vous servir une indemnité dès l'instant que vous n'avez pas fait ce qu'il fallait pour l'obtenir. Si la loi le prescrit cependant, ce n'est plus d'assurance qu'il s'agit, mais d'assistance sous


une forme que j'appellerai fallacieuse et dangereuse. La loi introduit ainsi un ver rongeur dans l'institution elle prêche le mauvais exemple elle incite les assurés à ne plus tenir des engagements dont la sanction n'est plus respectée. Donc, dans l'intérêt même de l'assurance, ce beau et fécond principe, ne la confondons pas avec l'assistance. Ce sont deux choses qui doivent rester séparées. Le droit à l'assistance est aussi un droit, mais d'une autre nature. On dit qu'il est humiliant de le revendiquer. Je n'ai jamais trouvé qu'il fût plus humiliant d'être pauvre que d'être malade, quand on ne l'est pas par sa faute. Pour une conscience délicate, il devrait y avoir moins de scrupule à recevoir, en cas de besoin, des secours par la voie de l'assistance, à laquelle on a droit, que par la voie d'une prétendue assurance à laquelle on n'a pas contribué et dont le principe se trouve ainsi radicalement faussé.

Voilà des vérités qu'on ne saurait trop rappeler. Je me hâte d'ajouter que M. Forrer n'a pas glissé encore jusqu'au bas de cette pente, qui conduit à détruire l'assurance en la faisant dégénérer en pure assistance. Il a au contraire la prétention de réagir contre la force de la logique qui l'y entraîne. Mais il ne saurait échapper à la loi de la pesanteur. Après avoir voulu d'abord faire abstraction de la subvention fédérale (art. 58 de l'avantprojet), il a fini par en prévoir une qui représente plus du quart de la dépense totale. Et je crois que son système, à moins d'une contradiction flagrante, le poussera inévitablement aux ultimes' conséquences que je viens d'indiquer.

NUMA DROZ.


Le lendemain, ni les jours suivants, la tante Josette ne fit allusion à ce qui s'était passé entre elle et son beau-frère. Humiliée plus encore que furieuse de la tournure que prenaient les choses, mais trop fière pour en rien laisser paraître, elle se cantonna, sombre et farouche, dans un silence plus expressif que toutes les scènes, toutes les violences. Elle allait, venait, par la maison, sans bruit, comme une ombre. Alors que dans tout le village on ne jasait que de la mort du Pattet, que le lavoir et les fontaines bourdonnaient comme des ruches en juin des commentaires charitables des cancanières, la tante Josette, qui n'aimait pourtant rien comme un brin de causette avec ses voisines, condamna sa porte et ne se montra pas des trois jours que le pêcheur fut sur la planche.

Daniel ne s'émut pas autrement de cette lubie. Il con1 Pour les quatre premières parties, voir les livraisons de juillet à octobre.

TANTE JOSETTE

CINQUIÈME PARTIE1 1

ROMAN

VIII


naissait si bien ces sautes brusques d'humeur, il en avait tant essuyé de ces bourrasques suivies du calme plat de bouderies interminables, qu'il commençait à s'y faire. Si terrifiant que soit le bruit du tonnerre, on n'y prend plus garde vers la fin de l'été.

« Elle ne serait pas femme, se dit-il, si elle ne se lassait pas de son mutisme. » Et il vaqua à ses occupations comme si de rien n'était.

Le troisième jour de sa neuvaine de silence, après midi, quand elle le vit s'habiller pour aller rendre les derniers devoirs au père de Rosine, la tante Josette prit ostensiblement le chemin de la chambre haute, et n'en redescendit que lorsqu'elle eut entendu crier la porte. Alors, elle revint s'asseoir à son coussin et n'en bougea plus du reste de la journée.

Daniel rentra tard dans la soirée. Au moment où il franchit le seuil, elle lui jeta un regard furtif et, le voyant pâle et défait, fit quelques pas au-devant de lui, comme si elle eût voulu lui parler. Mais ce ne fut qu'une velléité vite réprimée, et la vieille femme, têtue et rancunière, prit la lampe et disparut dans sa chambre à coucher dont elle tourna soigneusement la clef.

Daniel haussa les épaules. Il ôta son habit, le jeta d'un geste las sur une chaise, et vint s'asseoir devant l'âtre où scintillaient encore quelques braises. Là, le visage vaguement éclairé des mourantes lueurs, les coudes sur les genoux, il s'immobilisa dans une profonde rêverie. Plus que jamais, après ce jour, il se sentait triste, de cette tristesse^déprimante des situations sans issue, qui use les forces, jbrise l'énergie et ne laisse après elle que le découragement, le vide. Et pourtant c'était une vaillante nature que celle de ce jeune homme; mais la vie qu'on lui faisait à seule fin de le rendre malheureux et de l'ame-


ner soumis, vaincu, aux pieds de l'héritière du Cerisier, l'affectait au delà de toute expression. La situation se compliquait encore des difficultés provenant du père de Rosine. Il se revoyait pataugeant dans la boue derrière le cercueil de Martin Grosclaude, sous le regard plus ou moins bienveillant des curieuses, parmi lesquelles il avait reconnu de très loin et au premier rang Félicie Bertaux et son inséparable, la grosse Marianne Aubert. Quand son intérêt ou ses petites rancunes étaient en jeu, la fille de l'ancien savait être de mœurs fort démocratiques. Depuis quelque temps elle ne quittait plus la puissante lavandière. Elle devait donc en avoir grand besoin. Les dignes alliées avaient eu un sourire moqueur au moment où Daniel passa devant elles. La venimeuse journalière s'était même penchée vers sa voisine et avait dit assez haut pour que Daniel pût l'entendre: Qui se ressemble s'assemble!

Toujours maniérée, Félicie avait fourré son nez rouge dans son mouchoir en pouffant de rire. Daniel n'avait pas sourcillé. Mais maintenant que tout était terminé avec le pécheur, qu'il n'avait plus de contenance à garder, il se sentait profondément malheureux. Il souffrait d'autant plus que Rosine n'était pas là pour calmer ses emportement, modérer sa fougue. L'angoisse le poignait par moments, car il sentait à certains mouvements de révolte, réprimés avec peine, que sa patience était à bout et qu'au premier incident il ne serait plus maître de lui. L'idée de fuir, pour échapper à cet enfer, de s'en aller chercher l'oubli, la paix, loin, bien loin, l'avait hanté déjà plusieurs fois. Mais il l'avait toujours repoussée comme une lâcheté. « Assez d'une! » disait-il en se rappelant sa défaillance devant le cadavre du père Grosclaude. Il avait appris de l'oncle Jonas l'insuccès de sa tentative de mé-


diation et il désirait ardemment en finir avec cette lutte d'autant plus cruelle qu'elle était moins franche, moins ouverte. Lutte de femme, à coups d'épingle. Il se rappela le conseil de son. oncle, sur la montagne:

Parle à ta mère, lui avait-il dit; prie, supplie et après, hardi, en avant!

Il résolut donc de brusquer les choses, de provoquer une dernière explication avec sa mère, puis, si elle restait irréductible, de la mettre sans plus longue discussion en présence du fait accompli. Comme Jonas, il se flattait d'obtenir ainsi l'apaisement qu'il sentait impossible tant qu'elle conserverait l'espoir d'arriver à ses fins. Un matin donc que l'irascible petite vieille, toujours muette et renfrognée, s'apprêtait à sortir, Daniel l'aborda résolument.

Mère, dit-il, vous savez que l'oncle Jonas vient jeudi pour commencer les réparations.

Ahl fit-elle, un peu interloquée et la langue pâteuse, comme si au cours de son long silence elle eût désappris à parler, des réparations, et pour. pourquoi des réparations?

Mais vous le savez bien, pour mon logement. Ton logement?

Eh! oui, pour mon logement, pour quoi d'autre? La tante Josette se rapprocha de son fils, lentement, avec dans les yeux une expression qu'il n'y avait jamais vue, et le prit à deux mains par son habit. Elle était livide, ses lèvres tremblaient

Ainsi, articula-t-elle par saccades, tu es bien. décidé. à épouser cette fille?. Tu as bien. tout réfléchi. tout examiné?

Daniel ferma les yeux. Cependant la réponse fut nette: Oui, mère, c'est irrévocable. Rosine sera votre fille,


ma femme, le mois prochain, et comme j'entends que vous conserviez l'appartement actuel, il faut bien que je prépare le nôtre.

Bien! dit-elle après un silence, tu feras comme tu voudras, puisque je ne compte plus pour rien ici. Mais sache bien, car cela aussi est irrévocable, que jamais cette femme ne sera ma fille. Jamais, tu entends bien! Je croyais avoir droit à quelques égards de la part d'un fils pour lequel j'ai tout sacrifié. Je me suis trompée. Je ne récriminerai pas. Tu as eu l'habileté de tourner contre moi l'oncle Jonas, qui m'avait pourtant promis aide et soutien. Ici encore je m'incline. Mais ne m'en demandez pas davantage, car, vois-tu, aussi vrai que je suis vivante, cette femme qui a fait de toi un mauvais fils, je la hais, oh! mais comme je n'ai jamais haï de ma vie, et sa venue en cette maison où est mort ton père et où j'espérais mourir aussi est une abomination que je prie Dieu de m'épargner. La plus grande faveur qu'il puisse m'accorder, c'est de ne pas voir le jour où elle en franchira le seuil. Je sens bien d'ailleurs que je ne te gênerai plus longtemps.

Tout cela fut débité d'une voix lente, sans intonations, sans colère apparente. Elle n'aurait pas dit autrement le Symbole des apôtres ou l'Oraison dominicale. Pourtant Daniel était atterré. Sans doute il pensait bien, étant donné le caractère de sa mère, qu'elle n'avait pas désarmé il avait fait la part de l'amour-propre froissé, des susceptibilités féminines lentes à s'apaiser. Mais jamais, au grand jamais, il n'eût attendu une pareille aversion de sa mère.

Et le calme terrible avec lequel elle lui avait jeté cette haine à la face, mettant ainsi à nu la plaie de son âme, en disait plus que tous ses éclats, toutes ses sorties viru-


lentes d'autrefois. Décidément le silence, la méditation n'étaient pas bons à la vieille femme: c'était un creuset où sa rancune s'était affinée, condensée.

Et Daniel avait peur, non pour lui, mais pour celle qui bientôt serait sa femme, sa bonne, sa douce petite femme. « Si elle allait souffrir, ma Rosine! se disait-il, la sueur au front. Mais non, la mère finira bien par l'aimer pour moi, comme moi. Et puis, à la garde, je suis là, quoi qu'il arrive. »

Si le bon garçon qu'était Daniel Voumard avait eu quelques années de plus, peut-être aurait-il su que jamais un bras d'homme, si fort soit-il, n'a réussi à préserver un cœur de femme des atteintes de la méchanceté. Or, dans le dédale des passions, ce fil d'Ariane qui s'appelle l'expérience ne s'acquiert bien souvent qu'au prix de larmes de sang. Le fils de tante Josette devait l'apprendre à ses dépens. S'il ignorait la portée de l'animosité de sa mère, en revanche il ne comprenait que trop qu'elle ne reviendrait jamais de ses préventions. Dans le désarroi de ses projets égoïstes, la pauvre femme se raccrochait à quelques semblants de raisons: l'ingratitude de son flls, ses propres sacrifices, l'oubli de son autorité, etc., qu'elle avait faussés, dénaturés, tordus, peut-être inconsciemment, pour leur faire dire ce qu'elle avait besoin de croire; et elle ne voulait pas être éclairée. Comme le lui avait dit Jonas, « victime elle se croyait, victime elle resterait. »

C'est pourquoi Daniel n'avait pas cherché à l'arrêter dans l'épanchement de son trop-plein de fiel. Il y avait là un abcès en passe de percer. Il fallait en laisser couler le virus. Pour inépuisable qu'en parût la source, c'était toujours autant d'enlevé.

Daniel restait donc devant sa mère, figé dans sa stu-


peur. Elle le secoua par les parements de sa veste, qu'elle n'avait pas lâchés depuis le commencement de leur explication.

Qu'as-tu tant à me regarder avec ces yeux de poisson cuit? cria-t-elle.

Il la regardait, en effet, et à la voir si décrépite, si maigrie, si cassée, il en oubliait presque ses rancœurs et ses tristesses. Une immense pitié lui emplissait le cœur devant cette ruine, et ses bons yeux doux s'obscurcissaient d'une buée de larmes. Un désir ardent montait en lui de prendre, de baiser ce pauvre petit front étroit, tout raviné de rides profondes. Soudain il n'y tint plus ses bras robustes de travailleur se nouèrent autour des épaules de la vieille femme et il l'attira irrésistiblement sur sa poitrine.

Maman, disait-il avec des sanglots, ma pauvre, pauvre maman 1

Elle crut déjà triompher, et un mauvais sourire tira ses lèvres bleuies.

0 maman, continuait le jeune homme frémissant, pourquoi nous faire souffrir ainsi, quand nous pourrions être si heureux ?

Heureux? interrompit-elle, on ne peut l'être qu'en respectant ses parents, et ce n'est pas ce que tu fais. Grâce à toi, la vie m'est à charge.

Ne dites pas cela, mère, je vous jure que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous obéir. Mais, voyez-vous, je ne peux pas prendre la Félicie. C'est plus fort que moi. Demandez-moi ce que vous voudrez, je le ferai mais pas ça, non, mère, pas ça, pas ça. Ce n'est pas possible. Plutôt me f. au lac, cria-t-il avec une soudaine énergie en jetant violemment son chapeau par terre.


Une expression terrible passa dans les yeux de cette femme que le démon de l'orgueil et de la cupidité possédait tout entière, et des deux mains elle repoussa son fils.

Tu ne veux pas ? cria-t-elle en le tenant à bout de bras.

Non, maman, fit-il en baissant la tête. Que le bon Dieu me pardonne, mais je ne peux pas. Sa voix n'était plus qu'un souffle. Je ne peux pas, répéta-t-il. Eh bien soyez maudits, toi et ta créature Sa malédiction vomie en un spasme de tout son être, la mère dénaturée tourna sur elle-même et, avec des gestes de folle, se jeta contre la porte qui claqua derrière elle avec violence.

Daniel tremblait comme une feuille. Ses lèvres étaient exsangues.

A présent, murmura-t-il, c'est fini, bien fini. Mais j'ai fait ce que je devais. A la garde.

Alors dans sa détresse, l'idée lui vint, étrange, bizarre, pour qui le connaissait, d'opposer à la malédiction maternelle la bénédiction du père qu'il n'avait pas connu, mais qu'il sentait devoir être pour lui, dans cette lutte -impie. Il se recueillit, puis sa voix s'éleva, grave, solennelle

« Père, disait-il, les yeux clos, les mains jointes, la mère m'a maudit je te demande, à toi qui me vois, de me bénir et de bénir aussi ma Rosine. »

Une émotion profonde le poignait. Longtemps il resta là, sans bouger. Enfin il rouvrit les yeux, se passa-à plusieurs reprises la main sur le front, puis sortit en chancelant. Il se rendit à la grange et là, s'abattant dans le foin, il se mit à sangloter éperdûment. Il y était encore


à la nuit tombante, lorsque son apprenti, un jeune Bernois, de Champion, s'en vint « fourrager » le bétail. Ach! mein Gott, mein Gott s'exclama-t-il d'une voix lamentable, vâla le maître qui être caput Dans son émotion il courait, sautait par le fenil en s'arrachant à pleines mains les mèches de sa tignasse d'étoupe. Tout à coup, le petit Seelandais eut une idée il vint s'agenouiller près de Daniel et se mit à lui parler tout bas

La marna, il être pas chantille il faire du chacrin à vous. Aber, vous pas blérer, vous rire. Ach! non, Jacob pas aimé la mama, non, pas di tout.

Daniel ne bougeait pas.

Ach potztousig lui pas boucher un jambe; il être caput, mâ fâ.

L'idée qui s'était fait jour dans son épaisse cervelle sombrait devant ce désespoir muet, et il se tapait des deux mains sur les cuisses en répétant son « Mein Gott, mein Gott »

Ma chercher la mama, s'écria-t-il soudain en sautait sur ses pieds.

Et il gravit, quatre à quatre, l'escalier qui conduisait au ménage. Là, sans plus balancer, il se mit à cogner des poings et des sabots contre la porte de tante Josette. Celle-ci parut aussitôt sur le seuil. Ses yeux flamboyants firent reculer le jeune Bernois.

As-tu fini ton schnabre, espèce de Mutz ? cria-t-elle. Le maître, il plère avec les vaches, vous venir tout de suite.

Quoi ? Qu'est-ce que tu dis ? Parle donc qu'on te comprenne.

Che dis le maître il plère avec les vaches.


Laisse-moi tranquille avec tes sornettes et file d'ici.

Quand il revint près de Daniel, il le trouva assis sur la crèche, la tête dans ses mains. A cette vue, sa face plate s'illumina

Ah! le maître plus caput! moi content.

Et il sortit en se dandinant avec la grâce des pensionnaires de la fosse aux ours.

A peine dehors, notre Seelandais n'eut rien de plus pressé que d'aller raconter aux gamins du village ce dont il avait été témoin à la Roseraie et le peu qu'ils comprirent dans son charabia leur suffit pour forger de toutes pièces une histoire de haute fantaisie où la tante Josette prenait les proportions d'une tortionnaire et qui fit bientôt le tour des ménages. A travers les exagérations, on retint cependant une chose c'est que le Daniel à la Josette était malheureux à la maison et s'en allait pleurer dans les coins.

A part le clan des Bertaux, Marianne Aubert et quelques jaloux, Daniel ne comptait que des amis dans la paroisse, où il avait su se faire apprécier par son caractère droit et sa grande serviabilité. Aussi, dès que ses tribulations furent connues, la « jeunesse » prit immédiatement fait et cause pour lui et un double charivari fut décidé dans le plus grand mystère. On ne sut jamais bien qui en avait été le promoteur, tant ç'avait été spontané.

Le lendemain, à la nuit noire, les exécutants se rencontrèrent sous les fenêtres doucement éclairées de la tante Josette et, à un signal donné par un invisible' chef d'orchestre, un vacarme assourdissant fit mugir les échos des falaises. Les bras ne sentaient plus la fatigue


du jour. Par moments, les sonnailles secouées avec frénésie, les potets ventriloques, les chaudrons frappés à tour de bras semblaient tenir le chant dans ce concert endiablé mais les trompes et les sifflets, un instant essoufflés, reprenaient de plus belle et couvraient même le craquètement des crécelles et les grincements stridents des couvercles de marmite.

De mémoire d'homme on n'avait entendu pareille démonstration. D'abord épeurée quand éclata la tempête, la mère de Daniel ne se méprit pas sur le motif qui lui valait l'honneur de ce charivari, honneur réservé d'habitude aux vieilles femmes qui convolent avec de jeunes époux. Son caractère vindicatif lui eut vite suggéré une riposte. Quand le premier feu des choristes nocturnes se fut un peu calmé, elle ouvrit sa fenêtre. Son buste surgit subitement en silhouette dans le rectangle lumineux. On vit ses bras s'agiter. Elle parlait. Le silence se fit subitement

Tas de morveux, vous feriez mieux d'aller vous « réduire » que de faire un pareil sabbat sous les fenêtres des honnêtes gens 1

Miaou fit une voix, et des rires étouffés partirent de derrière les groseillers.

Vous avez beau rire, vauriens, reprit-elle, vous devriez avoir vergogne. S'il y avait une justice en ce pays, on n'y verrait pas de ces abominations. Miaaaou refit la voix, mais sur un ton si lamentable que toute la bande partit d'une de ces pouffées de rire d'autant plus irrésistibles qu'elles ont été plus longtemps contenues. La tante Josette referma sa fenêtre, mais à peine avait-elle lâché l'espagnolette que le vacarme recommença, plus rauque, plus sauvage. Cette fois toute l'arche de Noé s'en mêlait. Cela piaulait, sifflait,


bêlait, miaulait, aboyait en une cacophonie qui en disait long sur les talents d'imitation des charivaristes. La lumière s'éteignit aux fenêtres du premier étage, et soudain les cris cessèrent comme coupés net, puis on perçut un rejaillissement de liquide tombant de haut, suivi aussitôt d'un concert de jurons.

Saperlotte, j'en ai plein le cou 1 criait une voix que la tante Josette crut reconnaître pour celle du fils Péthieu.

Et moi la figure, pouah! faisait un autre en crachotant.

Là-haut, à la fenêtre noire de la chambre du coin, il y eut un petit rire grêle, une coiffe blanche rentra précipitamment, et ce fut tout. La tante Josette était vengée. Les noctambules inondés ripostèrent à cette aspersion par une recrudescence de sabbat, mais le cœur n'y était plus. Le silence se rétablit peu à peu autour de la Roseraie. Le premier acte de la pièce était joué.

Le dernier, on le devine, devait être pour la châtelaine du Cerisier. Les garçons du village, quelque peu jaloux des préférences qu'elle avait affichées pour leur camarade Daniel Voumard, ne lui pardonnaient pas plus ses avances éhontées que ses ruses et ses manœuvres depuis qu'elle avait été éconduite. Par une sorte de solidarité masculine ils tenaient à ce que l'on sût bien que pour eux un sac d'écus ne dispense pas une fille, si mûre soit-elle, de la réserve de son sexe, et ils avaient choisi pour le lui notifier le moyen peu banal, encore qu'un peu bruyant, du charivari.

Au Cerisier, ce fut court, mais terrible. L'ancien, exaspéré, courait d'une chambre à l'autre, gesticulant, suivi de son ombre, Mme l'ancienne, qui cherchait à l'apaiser. Enfin, après un dernier crescendo, on redescendit


au piano, puis au pianissimo et les choristes se turent, à bout de forces et de voix.

Pendant que la « jeunesse » témoignait de façon non équivoque sa réprobation pour les agissements du Cerisier et de la Roseraie, Daniel était chez son oncle, aux fins de s'entendre avec lui pour les réparations à effectuer. Jonas avait déroulé sur son établi le plan de la maison et montrait de son gros doigt les cloisons vermoulues à abattre, les vieilles poutres à remplacer. Daniel était sombre et soucieux.

Oncle, fit-il tout à coup, pouvez-vous me faire une petite cuisine tout à fait indépendante ?

Une cuisine ? pourquoi ? n'aurez-vous pas celle de ta mère ?

Oui, sans doute, mais je crois qu'il vaudrait mieux que chaque ménage eût la sienne. Voyez-vous, j'ai eu avec la mère une telle scène que j'en ai la chair de poule rien que d'y penser.

Et comme Jonas ouvrait de grands yeux étonnés, Daniel raconta tout ce qui s'était passé depuis l'enterrement du père de Rosine. Il vida son cœur. Jonas l'écoutait en mâchonnnant sa moustache. Il ne soufflait mot, mais à mesure que son neveu parlait, la colère crispait ses traits.

Que le diable emporte les femmes et leur poison d'orgueil! s'écria-t-il quand Daniel en arriva à la malédiction. Je ne voulais pas te le dire, pour ne pas te tourmenter, mais à présent, parlons-en. C'est la seconde fois qu'elle vous maudit, toi et la Rosine. Décidément, qui dit trop ne dit rien. Elle m'a même fait la gracieuseté de me comprendre dans la distribution de ses largesses. Mais je m'en soucie comme de ça. Et le gros me-


nuisier fit claquer ses doigts en l'air. Quant à vous deux, ne prenez pas plus que moi les choses au tragique. Il y a des malédictions qui retombent sur la tête de leurs auteurs. Celle de ta mère est de ce nombre. Ton père, s'il vivait encore, y aurait déjà mis bon ordre. J'en suis sûr dit Daniel en relevant la tête. Aussi bien, continua l'oncle d'un ton détaché, n'y a-t-il pas lieu de vous faire de la bile. Tu peux te dire que tu as fait ton devoir d'honnête homme. Donc arrive qui plante Continue d'agir en garçon loyal et tout ira bien. Mais pour en revenir à notre affaire, tu as, parbleu, bien raison il lui faut sa cuisine à c'te petite femme, et une toute jolie, toute proprette encore Comment n'y avons-nous pas songé plus tôt ? La Josette lui ferait voir du pays tout plein, si elles devaient tripoter dans la même marmite. Et même, j'irai plus loin que toi, je dirai qu'il faut vous trouver un autre logis que la Roseraie, et le plus loin de ta mère sera le mieux. Voistu, pas de demi-mesures J'ai peur pour la Rosine, moi aussi. Depuis quelque temps, ta mère m'inquiète. Voyons, n'y a-t-il pas quelque chose chez le Charles à Gédéon ?

Il avait bien en effet un logement disponible, mais il vient de le louer à des gens de Rochefort.

Et le Derbon, il en a un, lui, et un tout neuf. Oui, mais c'est pour son garçon qui va se marier. Ils passèrent ainsi en revue toutes les maisons du village, mais force leur fut de reconnaître qu'il n'y avait rien de sortable.

C'est bien dommage, disait Jonas en se grattant le menton. En tout cas il te faut une cuisine, et j'en fais mon affaire.


Ils en étaient là de leur entretien quand éclata le charivari de la tante Josette. Bien que très éloigné, le bruit n'en était pas moins assourdissant.

Tiens, qu'est-ce que c'est ? fit Jonas qui ouvrit leguichet. Il écouta un moment, puis il revint vers Daniel en le regardant d'un drôle d'air. C'est un charivari dit-il, et un tout rude encore. Entends-tu quelles rêlées? C'est à vous crever les tambours des oreilles Ce doit êtres par le bas du village. Faut croire qu'ils ont pris quelqu'un sur leurs cornes, nos djouvenets. Enfin revenons à nos. petites affaires. Nous sommes d'accord pour la cuisine, hein ? Je commencerai demain matin. Préviens ta mère. C'est fait.

Bon. Et pour la noce, où en es-tu ? As-tu vu la Rosine ?

Non, pas depuis l'enterrement.

Eh bien, il te faudra la voir sans tarder, et si tu veux un bon conseil, ne traîne pas. Dès que ton appartement sera fini, et je t'assure que je vais mettre de l'huile de coude à ma varlope, alors tu sais ce que je t'ai dit « Hardi, marie-toi » Au point où en sont les choses, le plus tôt sera le mieux. Il me tarde de voir la frimousse de la Félicie à l'ancien quand elle verra ma jolie petite Rosine à ton bras. Car, tu sais, je veux qu'elle soit la plus jolie mariée qu'on ait vue par chez nous J'ai mis ça sous mon bonnet et ce sera comme je le dis, aussi vrai que je m'appelle Jonas Voumard Avec le minois qu'elle vous a, cette gamine, elle n'a qu'à se laisser faire. Coquin de bon sort on ne marie pas tous les jours une niécette, par ainsi je me fends en quatre. Une fois n'est pas coutume.

En disant ces mots, le brave Jonas débarrassait un gros bahut des bouts de lambris qui en encombraient le;


couvercle et, après avoir fureté un moment dans un compartiment secret, il en sortit une de ces bourses de maquignon en peau de cœur souple et résistante qui se ferment par un froncis à tirette. L'ampleur de sa panse jaune et craquelée, et surtout le bruit qu'elle produisit lorsqu'elle toucha l'établi, ne laissaient pas d'être significatifs. Jonas était intéressant à voir en ce moment un rayon dans les yeux et, sur les lèvres, un petit bout de langue qu'il se passait de droite à gauche, il défaisait lentement le cordon de cuir à glands rouges et, d'un coup, il vida la bourse sur le plateau. Il y avait là toute une petite fortune en or et en billets de banque. Après avoir fait un triage des uns et des autres, il prit une poignée de jaunets, et la jeta dans le chapeau de Daniel avec un geste d'une rondeur touchante et comique tout à la fois.

Là, fit-il en rattachant sa grosse bourse, voilà pour la noce et la robe de la mariée. Et tu n'épargneras rien, tu sais. Quand il n'y en a plus, il y en a encore. Ventrebleu, comme disait mon grand-père, quand un Voumard se marie, j'entends que les mortiers taquent à faire bisquer les Staviacois. Dailleurs je m'invite, et tu n'ignores pas que ma bonne maman m'a fait un estomac tricoté. Il exultait, cet excellent Jonas, et dans sa joie de faire des heureux, il semblait avoir oublié et la Josette et ses manigances. Daniel, lui, restait grave. Il sentait que tout n'était pas dit encore avec sa mère. L'éclair de haine qu'il avait vu briller au fond de ses prunelles le poursuivait. Bien qu'il ne voulût pas se l'avouer, l'inquiétude empoisonnait son bonheur. Il n'en remercia pas moins chaleureusement son oncle de son cadeau quasi princier et hasarda quelques timides remarques au sujet de la noce, qu'il désirait toute simple, sans fracas ni gala


Soyez sûr, oncle, que j'y serais allé de bon cœur et sans lésiner, si la mère avait voulu entendre raison. Mais nous voyez-vous tirant tout en bas dans le village pendant qu'elle sera enfermée dans sa chambre à ruminer sa rancune ? Car il ne faut pas compter sur elle, je la connais trop bien. Et puis, je crois que la Rosine, qui, du reste, sera encore en deuil, désire aussi que tout se passe entre nous. Vous savez, elle n'aime pas le bruit. Jonas se mit à arpenter son atelier à grandes enjambées

Tu peux te vanter, toi, de savoir poser délicatement l'éteignoir sur le plaisir que je me promettais Je vous demande bien pardon, oncle, dit Daniel qui souffrait de contrister le seul ami dont la main se fût tendue dans les circonstances pénibles qu'il traversait. Voyons, reprit Jonas en le saisissant par les épaules, voyons, espèce de corbeau de malheur, prends donc les choses par le bon bout L'écheveau est déjà assez embrouillé sans que nous nous acharnions à l'emmêler encore. Raisonnons, que diable Tu prétends que ta mère restera à bouder à la maison. D'abord, rien n'est moins sûr. Je me charge de la chapitrer encore et nous verrons déjà s'il n'y a pas moyen de la mater. Supposons qu'elle consente à être de noce.

Alors je ne dirai plus rien, si ce n'est que Rosine est en deuil.

Ça, c'est une raison, j'en conviens, mais. chut 1 écoute voir. Tiens, voilà nos gaillards qui recommencent leur boucan, et cette fois, je crois bien que c'est par vers le Cerisier. Parbleu, oui, il n'y a plus de doute, c'est pour la Félicie. Eh 1 eh mon garçon, j'ai comme ça l'idée que ces charivaris pourraient bien te toucher d'assez près. Mais entends-tu ces poisons, quel


schnabre ils tiennent Si le père Bertaux n'en perd pas la tête, à moi la peur! Enfin, ce n'est pas le tout. Nous disions donc que la Rosine est encore en deuil. Mais songes-tu qu'il passera encore pas mal d'eau sous le pont jusqu'au jour de votre mariage ? Tes réparations me prendront du temps. Tiens, si tu te maries après les vendanges, c'est le bout du monde. En conséquence, il y a possibilité de faire bien les choses sans marcher sur les pieds des convenances.

Daniel voulut placer une dernière objection. Il fut arrêté net.

Mille tombereaux de bibes gronda Knossu, ne viens pas souffler une seconde fois sur mon château de cartes! Je tiens à mon idée comme une cerise à sa queue. Et tu peux aller te promener avec ta noce de handwerksbursch.

Il était si drôle, ce brave oncle, dans son indignation, que Daniel ne put s'empêcher de rire.

Oui, oui, tu as beau rire, reprit le gros homme, c'est ainsi. Cela me fait dépit et je ne le cache pas. Daniel comprit qu'il aurait mauvaise grâce à lui refuser une satisfaction aussi légitime et, au moment de s'en aller, il céda.

Eh bien, c'est entendu, dit-il en lui serrant la main, on fera une noce, et une toute belle.

A la bonne heure Je te reconnais enfin. Hardi 1 maintenant, il s'agit de ne pas mettre deux pieds dans un soulier Donne un bec pour moi à ta Rosine, quand tu iras la voir, hein ?

En rentrant, notre forgeron trouva sa mère en effervescence. Sa petite mercuriale aux charivaristes et leur aspersion pourtant si bien réussie ne lui suffisaient plus il lui fallait une victime sur laquelle elle pût tout à son


aise décharger sa colère. Daniel arrivait au bon moment. A peine avait-il mis le pied sur le seuil qu'elle l'interpella de sa voix aigrelette et mordante

Tu peux te vanter d'avoir du propre, en fait d'amis, toi De belles kneyes pour oser s'attaquer à une femme de mon âge et de ma position Mais de quoi donc ontils le respect, ces canailles ? Et dire que j'ai un fils, un grand bêta de fils, qui porte son enclume à bras tendu, et qu'ils ont pu aller jusqu'au bout! Dieu du ciel, où allons-nous ? où allons-nous ?.

Daniel avait peur de comprendre

Mais voyons, mère, qu'est-ce qui vous prend? Qu'y a-t-il ?

Il le demande! fit-elle en levant les bras, mais d'où tombes-tu donc ? de la lune ?

La moutarde commençait à monter au nez de Daniel Parlons sérieusement, s'il vous plaît, je viens de chez l'oncle Jonas.

Et tu n'as pas entendu le vacarme qu'ils ont tenu, ici autour ?

Ah 1 c'était ici ?

Eh oui, que c'était ici Où serait-ce donc ?. C'est dans l'ordre. Après avoir mis sa mère au rebut, comme une vieille savate éculée, on peut bien la laisser insulter une heure durant comme une vulgaire gourgandine. Va, va, continue, tu vas bien. Qu'est-ce qui peut bien encore m'arriver après cela ?.

Devant ce parti pris de l'incriminer, Daniel, las des scènes et des disputes, se rappela le proverbe « Qui répond appond, » et garda le silence. Après son départ la tante Josette tempêta bien encore un moment, mais sa voix n'avait plus d'écho. Bientôt elle se tut et souffla sa chandelle.


IX

Comme l'avait annoncé Jonas, Rosine avait été reçue à bras ouverts au logis du Dr Murzof, et quinze jours ne s'étaient pas écoulés que le vieux médecin s'en allait partout disant que leurs vœux étaient enfin exaucés qu'une enfant leur était venue. « Seulement, ajoutait-il, elle a mis un peu plus de temps qne les autres à faire le voyage, si bien qu'elle nous arrive déjà grande fille. » Et de fait, dans cette atmosphère de tendresse, Rosine semblait s'épanouir comme une fleur longtemps battue des vents âpres et froids, qui se sent tout à coup caressée par la brise tiède du printemps. Elle avait toujours été jolie; ses yeux, ses grands yeux de velours noir donnaient à sa physionomie, déjà si vivante, un charme auquel on se soustrayait difficilement. La mère de Daniel le savait bien, c'est pourquoi elle n'avait jamais voulu l'approcher. Elle craignait d'être « embobinée par cette ensorceleuse. »

C'était miracle que la jeune fille fût restée ce qu'elle était après avoir coudoyé de si près le vice et l'abjection. Chez son père, le buveur insatiable qui, suivant le mot de Jonas Voumard, « n'apportait en fait d'argent que ce qu'il ne pouvait pas boire, » les soucis continuels, les transes et les coups avaient été sa vie. Et cela, joint aux dédains dont elle avait été abreuvée partout, n'était guère fait pour lui donner le sentiment de sa valeur personnelle.

Mais à partir du jour où, avec l'affection qui rassure, elle eut des vêtements faits pour elle, où la main attentive d'une femme put ajouter à son accoutrement ces menus riens qui sont comme des perles de rosée sur la


corolle fraîche éclose d'une rose, une métamorphose sembla s'accomplir en elle. Et chacun au village en eut conscience.

Avez-vous vu la Grosclaude ? disait Félicie Bertaux. Croyez-vous qu'elle fait sa poire depuis qu'elle est à la Cendrée! Elle aura beau faire, elle ne sera jamais que la fille au Pattet 1

En réalité, elle avait de quoi être jalouse, la grande fille du Cerisier. Quand Rosine s'en allait, avec sa robe noire bien ajustée, son petit chapeau légèrement relevé sur le front, elle avait un cachet de grâce sans apprêt, de finesse naturelle, qui obligeait les plus indifférents à se retourner.

Le vieux médecin n'ignorait pas, nous l'avons vu, le lien qui unissait sa jeune protégée au fils de tante Josette et ne se faisait pas faute de lui en parler fréquemment. En homme d'expérience, il estimait que si trop souvent le cœur d'une jeune fille est un livre fermé pour les parents, c'est que ceux-ci, par maladresse, moquerie ou bêtise, en ont froissé certains feuillets qui ne demandaient qu'à se laisser déchiffrer. Aussi bien amenait-il souvent la conversation, soit à la promenade, soit près de l'âtre le soir, sur ce chapitre troublant du mariage, des devoirs réciproques du mari et de la femme, des écueils de la vie à deux. Et toujours il était frappé de la maturité d'esprit, de la facilité de compréhension de Rosine.

Décidément, lui disait-il, je commence à croire que tu feras une bonne petite femme.

Un jour, le Dr Murzof rentra tout chose de sa tournée quotidienne.

Je viens de rencontrer Daniel Voumard, dit-il à


Rosine. Il a, paraît-il, des communications importantes à te faire. Il viendra ce soir vers huit heures. Depuis qu'elle avait quitté la maison, Rosine n'avait revu Daniel qu'une fois, et encore de loin. Elle était donc toute à la joie. Et pourtant, calme toujours, heureuse sans affectation, elle vaquait à ses occupations sans rien laisser voir de ce qui se passait en elle.

Au premier coup de sonnette un soubresaut la secoua. Sans un mot elle prit la main de son ami et le fit entrer dans la chambre à manger. Daniel la regarda longuement dans un muet ravissement. Il était de ces sensitifs qui parlent d'autant moins qu'ils sentent plus vivement. Mais il y avait sur toute sa figure d'honnête homme un tel rayonnement que Rosine, qui se serrait contre lui, frissonnante, lui saisit la tête dans ses mains et l'embrassa bien fort. Daniel la retint dans ses bras, joue contre joue.

Ma chère petite Rosine, disait-il tout bas, comme je suis content de te revoir, si tu savais Mon Dieu, que je suis content 1

Lorsqu'ils furent installés sur le canapé, dans la lumière tamisée et très douce qui tombait du grand abatjour rouge, Rosine se mit à gazouiller comme une fauvette, disant sa vie entre les deux vieillards, leur bonté, leurs attentions toujours délicates, et surtout son désir fou de le revoir, lui. Daniel, penché en avant, les coudes sur les genoux, écoutait, le sourire aux lèvres, hochait parfois la tête avec des monosyllabes approbatifs. Il buvait les paroles de Rosine. Quand elle eut tout dit A toi, fit-elle, à toi, maintenant. Raconte-moi tout ce que tu as fait.

Daniel se passa la main sur le front comme pour en


chasser les soucis et se leva. Il exposa alors ses plans de réparations, ses projets pour l'avenir. Il aborda, non sans émoi, la grosse question de la noce, et pour finir tira de son gousset le cadeau de l'oncle Jonas

J'ai dû en passer par où il a voulu. Si tu l'avais vu quand je lui ai dit que notre idée à tous les deux était de nous marier sans bruit, il a sauté en l'air « La Rosine, un Voumard, et pas de noce Ah bien oui Il s'est mis dans la tête que tu serais la plus jolie mariée qu'on ait jamais vue dans la paroisse A l'heure qu'il est, de nous deux, c'est bel et bien toi qu'il aime le mieux. Moi, je ne suis que son neveu, toi, tu es quasi sa fille. Enfin, que dis-tu de tout ça ?

Rosine ne riait plus. Elle tournait et retournait le rouleau d'or sans oser l'ouvrir:

Je ne sais vraiment comment le remercier, ton oncle, car il me traite en enfant gâtée. C'est beaucoup trop pour moi. Il oublie que de ma vie je n'ai tenu une pièce d'or, et il m'en donne sans compter.

En ce moment le rouleau se défit de lui-même et une cascade de pièces jaunes se répandit sur sa robe. Mon Dieu, que c'est beau s'écria Rosine ravie. Et tout cela est à moi ?. Mais c'est une fortune Eh oui, à toi, rien qu'à toi. Jonas l'a nettement indiqué « Pour la Rosine. »

Je suis vraiment confuse et j'ai hâte d'aller le remercier. Quant à la noce, bien que je regrette notre petit plan, je ne saurais te blâmer d'avoir cédé, du moment que ça lui faisait plaisir. Il a été si bon pour nous, pour moi surtout. Ainsi, reprit-elle après un silence et en devenant toute rose, ce serait pour les vendanges? Je ne sais pas si je serai prête, j'ai encore tant de choses


à faire Il faut en parler tout de suite à M. et Mme Murzof. Je vais les appeler, veux-tu ?

Le médecin et sa femme étaient dans la chambre voisine. Ils vinrent aussitôt.

Qu'est-ce que j'apprends ? dit le docteur, tu veux nous enlever cette petite aux vendanges ? Tu n'es pas gentil, mon garçon, ah certes non Qu'y a-t-il de si pressant ? Ne pourriez-vous pas attendre à l'année prochaine ?

Je vous demande pardon, monsieur le docteur, mais ça ne se peut pas.

Et pourquoi donc ?

Parce que, voyez-vous, ce n'est pas pour dire du mal de la mère, mais je ne puis mener cette vie plus longtemps. Il faut que cela finisse, ou bien. je ferai des bêtises.

Les choses en sont-elles réellement à ce point ?. Je sais bien qu'elle a ses idées, la maman Voumard, mais ̃quant à dire que tu ne peux plus supporter la vie qu'elle te fait, es-tu sûr de ne pas exagérer, mon garçon ? C'est comme je vous le dis, monsieur le docteur. Demandez à mon oncle.

Daniel froissait son chapeau dans ses mains et détournait la tête. Il lui répugnait visiblement d'étaler ses peines de cœur.

Si encore il n'y avait que la mère, continua-t-il, cela irait peut-être encore mais il y a la Félicie à l'ancien qui l'excite par-dessous. Cette « poison » envenime les affaires et met de l'huile sur le feu. Aussi j'en ai assez et nous voulons nous marier, qué toi, Rosine ? La femme du médecin intervint

Mon ami, dit-elle, il ne nous appartient pas de rien


faire pour retarder le mariage de ces jeunes gens. J'apprends, par la cuisine, des choses qu'on ne te dit pas à toi et que tu ne saurais deviner, malgré tes lunettes et ta perspicacité. C'est pourquoi je partage pleinement la manière de voir de Daniel Voumard. Il faut, en effet, qu'ils se marient le plus tôt possible.

Ah tu t'en mêles aussi, toi ? Alors, je n'ai plus qu'à baisser pavillon. Ainsi, vous désirez vous marier ? Eh bien, mariez-vous et que le bon Dieu vous bénisse S'il nous prête vie, nous serons, ma femme et moi, parrain et marraine de votre premier-né.

Daniel fit deux pas en avant et tendit à travers la table sa large main calleuse au vieillard:

Merci bien, monsieur le docteur, merci pour la Rosine aussi.

Et quant à tes ennuis, conclut le digne homme, prends patience. Tu sais, tout vient à point à qui sait attendre. Ta mère n'est pas mauvaise, au fond. C'est un moment pénible. Elle en reviendra. Tiens, veux-tu que je lui parle ?

Si vous croyez que ça serve à quelque chose. X

Quelques semaines plus tard, par un radieux dimanche de septembre, le pasteur Clausel, plus solennel encore que de coutume, monta en chaire et après une minute de recueillement et les deux ou trois petits coups de toux traditionnels, annonça en scandant les syllabes « qu'il y avait promesse de mariage entre Daniel-Henri Voumard d'une part et Rosine-Amélie Grosclaude d'autre part. » Aussitôt un bourdonnement courut dans les bancs. Des œillades coulèrent vers Félicie Bertaux qui occu-


pait, comme toujours, une des places les plus en vue devant l'orgue. Aux premiers mots, elle avait rougi violemment, puis elle était devenue si pâle qu'on eût dit que tout le sang s'était retiré de son visage. Pour la première fois elle regretta de n'être pas perdue, tout au fond, dans l'ombre des galeries.

Forcée de supporter les regards moqueurs des auteurs du charivari, elle baissa la tête et feignit de lire très attentivement dans son beau psautier de velours violet. Le dépit, la jalousie, la colère, tout se brouillait dans son cerveau, et elle se demandait en serrant les dents auquel elle souhaitait le plus de mal, des deux êtres dont elle venait d'entendre le nom. Quand le prédicateur se pencha vers son auditoire pour la phrase sacramentelle, vieille comme l'institution des bans « Ces époux se recommandent aux prières de l'église, » elle fit le geste de se boucher les oreilles, au grand amusement de ses voisins. Ah! non, celle-là ne prierait pas pour les jeunes époux. Avec quel soulagement n'entendit-elle pas l'amen final 1

Sans attendre la bénédiction, elle se faufila vers le fond, sortit l'une des premières et, au lieu de stationner sur la terrasse comme elle le faisait chaque dimanche, elle gagna le haut des vignes en passant derrière le temple. Au moment où elle s'engageait entre les murs sinueux du Clos des Ouches, elle se trouva nez à nez avec Rosine Grosclaude qui revenait des Roches, un gros bouquet à la main. Une flamme de colère lui brûla le visage.

Ah te voilà, toi cria-t-elle avec l'aménité d'un chien auquel on vient de couper la queue.

Eh oui, me voici, répondit Rosine, très calme, en la regardant dans les yeux. Qu'est-ce qu'il y a ?


Il y a que tu m'embêtes, à la fin, et qu'il faut que je te le dise une bonne fois en face, pimbêche que tu es! Rosine ne sourcilla pas sous cette bordée.

Félicie Bertaux, dit-elle sans hausser la voix, t'aije jamais fait le moindre mal ?

Toi ?.

Oui, moi ?

Tu me demandes si tu m'as fait du mal, toi ?. Oui, je te le demande, et j'insiste pour que tu me répondes.

Mais tu es folle, ou bien tu as un rude toupet. La venimeuse créature, comme cassée en deux, approchait son vilain nez rouge du visage de Rosine Eh bien, écoute, puisque tu fais semblant d'ignorer ce que tu m'as fait tu m'as pris Daniel Voumard, malgré sa mère qui t'aime autant que moi. Là, est-ce clair, maintenant, et comprends-tu que je te déteste de tout mon cœur ?

Non, Félicie, je ne le comprends pas, parce que je n'ai rien fait pour cela. « Tu m'as pris Daniel Voumard, » dis-tu. Mais que fais-tu de sa volonté, à lui ? Un jeune homme n'est pas une loque qu'on se dispute à la force du poignet. Si Daniel est venu à moi, c'est qu'il l'a voulu. Et tu me rendras cette justice, que je n'ai pas levé un doigt, pas dit un mot pour l'attirer. En peux-tu dire autant ?

Menteuse va donc demander à Mme Voumard si tu n'as rien fait pour me voler son garçon On te connaît, va!

Décidément la colère n'avantageait pas, tant s'en faut, la bilieuse héritière du Cerisier. Sa mâchoire chevaline avançait encore plus lorsqu'elle essayait de ricaner, et ses yeux semblaient sortir de leurs orbites. Rosine ne bron-


cha pas. Elle prit au contraire un petit air singulièrement décidé:

Tes injures ne m'atteignent pas plus que ta jalousie ne me touche. J'ai pour moi ma conscience et l'estime des honnêtes gens, cela me suffit. Au reste, ajouta-t-elle en repoussant Félicie d'un geste ferme, j'ai autre chose à faire qu'à me disputer avec toi. Laisse-moi passer, on m'attend.

Et avant que son ennemie interloquée eût pu faire un mouvement pour la retenir, elle se glissa entre le mur et Félicie et disparut bientôt à un coude brusque du sentier.

Félicie Bertaux resta plantée comme une asperge en plein vent. Battue, mais n'en voulant pas convenir, elle justifia le proverbe In cauda venenum, en envoyant à sa rivale un dernier jet de fiel

Enjôleuse de garçons va seulement rôder sous la ligne avec ton Daniel 1

Puis, plus rouge qu'un dindon sortant du combat, elle continua son chemin en ruminant sa vengeance inassouvie.

Rosine était rentrée tout en larmes. Le soir même, Daniel vint à la Cendrée. Dès les premiers mots, il s'aperçut que Rosine avait eu un chagrin. Depuis longtemps il lisait comme dans un livre sur la physionomie ouverte et mobile de la jeune fille. Il vint donc à elle et lui tourna le visage vers la lumière.

Tu as quelque chose, Rosine, dit-il inquiet. Tu as pleuré, je le vois, tes yeux sont encore rouges. Voyons, qu'y a-t-il ? Parle.

Rosine hésitait. Elle avait cru pourtant bien effacer les traces de ses larmes. Mais Daniel avait des yeux auxquels rien n'échappait


Allons, ma chérie, dis-moi vite ce qui t'a fait de la peine Tu dois tout me dire, maintenant.

Alors, la tête sur son épaule, elle ouvrit son cœur et du même coup les bondes de ses larmes.

Oh la sacrée vipère s'écria le jeune homme en entendant le nom de la persécutrice. Faudra donc que je lui casse les dents, pour l'empêcher de mordre Va, console-toi, ma pauvre Rosine, elle ne vaut pas une de tes larmes. Ne lui fais pas l'honneur de te chagriner pour elle. La vois-tu jubiler si elle te savait dans cet état Courage, va, la fin de tout approche. Encore quinze jours et nous serons chez nous. Notre logement est à peu près terminé. Ce qu'il est joli Tu viendras le voir un de ces jours. L'oncle Jonas est en train de poser les fenêtres. Comme tu seras bien dans ta petite cuisine Ah tu te dérides enfin A la bonne heure Voilà un sourire qui ferait enrager tous les jaloux de la paroisse, la Félicie en tête.

Pendant que les fiancés devisaient de leurs projets d'avenir, Félicie Bertaux ne perdait pas son temps. Trop vindicative et surtout trop vaniteuse pour rester sur sa défaite du matin, elle était rentrée chez elle la rage et le désir de la vengeance au cœur. Dans l'après-midi elle allait trouver son âme damnée, la grosse Marianne Aubert et peu après celle-ci s'abouchait avec le garçon du taupier, le Rigot, un être sans âge, haineux, bilieux, malfaisant, dont tout le monde avait peur au village. Rien qu'à voir sa «face roussée,» aux yeux louches, à la mâchoire inférieure proéminente, les gamins se sauvaient « Gare, voilà le Rigot » Les pires niches étaient les meilleures pour ce réprouvé. Qu'un chat rentrât sans queue, un chien essorillé ou une patte en l'air, on pouvait en déduire à coup sûr le passage du Rigot. De là son


étrange sobriquet, qui signifie « brutal, tortionnaire » pour nos paysans. Aussi ne se passait-il guère de semaines sans qu'il se fît savonner les oreilles ou secouer la poussière de ses chausses. Le méchant garnement n'en devenait pas meilleur, bien au contraire, et son sac à malices n'était jamais à court pour payer ses petites dettes.

Marianne Aubert savait donc à qui elle s'adressait. Elle attira le vaurien dans un coin, et, peu après, il s'échappait en gambadant et une main au fond de sa poche, ce qui laissait supposer que la vilaine femme l'avait entretenu de tout autre chose que de son catéchisme.

Vers neuf heures, à la nuit noire, Daniel Voumard sortait de la Cendrée. Rosine avait tenu à l'accompagner jusqu'au bas du jardin. La lampe à la main, et un doux rayon dans les yeux, elle regardait son ami s'éloigner. Au moment où il arrivait au bord de l'escalier qui descend vers la route, son pied butta contre un obstacle invisible et il vint de tout son haut s'abîmer sur les dalles. Rosine entendit un cri étouffé auquel sembla faire écho comme un rire contenu qui partait du bosquet voisin. Elle se précipita en avant. Quand la lumière éclaira le fond plein d'ombre, elle aperçut Daniel, tout blanc de poussière, qui se relevait péniblement en s'appuyant des deux mains sur les genoux.

Es-tu blessé, Daniel ? demanda-t-elle la voix tremblante.

Il ne répondit pas, mais il semblait fixer avec une singulière attention le fourré d'où était parti ce rire que lui aussi avait entendu. Tout à coup il fit un saut, disparut dans le massif et, après une courte lutte, en ressortit


tenant à bout de bras un gamin qui se débattait sans dire mot. Il l'amena sous la lampe, lui arracha l'informe coiffure dont il essayait de se cacher la figure. C'était le fils du taupier.

Ah c'est toi, sale vermine dit-il en reconnaissant le Rigot. Attends un peu, je vais t'apprendre à tendre des ficelles au bord d'un escalier.

Et il se mit à le secouer comme un prunier.

N'me faites rien, m'sieu braillait le gamin. C'était pour la Rosine au Pattet quand elle viendrait chercher son lait. J'vous jure qu'c'était pas pour vous. Daniel serra plus fort en entendant ces paroles. Ah c'était pour la Rosine, c'était pour la Rosine ? faisait-il en lui administrant une solide raclée de sa main restée libre. Et qu'est-ce qu'elle t'a fait, la Rosine, pouette kneye ?

Le garnement hurlait à chaque coup. Attiré par les cris, le Dr Murzof accourut.

Qu'est-ce que c'est que ce sabbat ? cria-t-il encore ébloui. Et pourquoi rosses-tu cet enfant, toi, Daniel ? Qu'a-t-il fait ?

Le gamin se débattait de toutes ses forces.

Ce qu'il a fait? Il a failli m'assommer, le gueux, et il vient d'avouer que c'était à Rosine qu'il en voulait. Ah vraiment. Es-tu blessé, as-tu du mal ? Quelques écorchures aux mains et au front. Je saigne un peu.

Nous allons voir ça. Et c'est toi, petite peste de Rigot qui fais de pareilles choses Tu vas me dire pourquoi.

Le chenapan se taisait.

Réponds, ordonna le médecin d'une voix qui ne présageait rien de bon.


Parce qu'on me l'a dit.

Hein? qu'est-ce que tu chantes là? On t'a dit de faire ce mauvais coup ? Et qui cela ?

J'veux pas le dire.

Ah tu ne veux pas le dire cria le vieillard qui se fâchait. Nous allons voir. Daniel, reprit-il d'une voix plus calme, prends cet échalas et bâtonne-moi ce crapaud jusqu'à ce qu'il avoue. Je veux savoir le fond de cette affaire.

Le vilain sire n'attendit pas de faire connaissance avec le gourdin que Daniel brandissait déjà avec conviction. Il joignit les mains

J'veux vous dire, m'sieur, j'veux tout vous dire. Ah ah à la bonne heure! Tu y viens. C'est le moment. Allons, maintenant parle.

C'est la Marianne qui m'a donné deux francs pour jouer un tour, mais un tout bon, à la Rosine au Pattet. C'est bien vrai, ce que tu dis là? Prends garde, si tu ne me dis pas la vérité, je te fais pincer demain par le gendarme. Ainsi, attention

J'vous jure, m'sieu. « Croix de bois, croix de fer, si je dis des mensonges, je vais en enfer. »

Et l'étrange garçon, tout en débitant avec le plus grand sérieux cette curieuse formule de serment, se traçait sur la poitrine une croix en quatre points. C'est bien, je te crois. Tu peux le lâcher, Daniel. A présent, toi, écoute-moi, morveux tu vas filer à la maison, et si tu dis un mot de ce qui s'est passé ici, gare à toi Je sais où te retrouver. A présent, prends tes cliques et tes claques et oust

Le Rigot n'attendit pas son reste. Il se faufila comme un chat par la porte entrebâillée et disparut.

Quand à nous, rentrons, dit le docteur. Il faut que


je te fasse un pansement, Daniel, tu as le visage tout en sang. Rosine, passe devant avec ta lampe, que nous ne nous rompions pas le cou.

Tout en bandant le front et la main du jeune homme, le protecteur de Rosine commentait l'événement Tiens, tiens, faisait-il entre ses dents, c'est ce vieux sapeur de Marianne Aubert qui serait l'auteur responsable de cette affaire ?. Oh que nenni, faut remonter plus haut. « Cherchez à qui le crime profite, » dit un adage juridique. Or, dans le cas particulier, ce n'est pas à la lessiveuse que le coup aurait profité s'il avait réussi, mais bien à celle qui se cache, à la fille de l'ancien Bertaux. Ça, j'en mettrais ma main au feu. Est-ce que je te fais mal, mon garçon ? Non. En conséquence, Félicie, mon amie, j'aurai le plaisir de faire un brin de causette avec toi, demain, au saut du lit. C'est un moment propice aux épanchements. Si tu crois qu'on va te laisser continuer tes manœuvres criminelles, tu t'es mis le doigt dans l'œil et on te le fera voir. Là, maintenant, fit-il en plaçant les dernières épingles, te voilà, mon gars, en possession de poupées pour charmer tes loisirs de deux jours de chambre. Tu m'entends bien, deux jours sans bouger. Tu me laisseras ce pansement tel quel jusqu'à ma visite.

Le lendemain, neuf heures n'avaient pas encore sonné que le médecin se présentait au Cerisier. Ce fut Félicie qui vint lui ouvrir.

Le Dr Murzof avait l'habitude de mener rondement les affaires l'entretien qu'il eut avec la grande fille fut d'une brièveté toute laconienne.

Mademoiselle, dit-il en plantant résolument ses petits yeux gris dans ceux de son interlocutrice, j'irai au but sans préambule vous avez, hier, de connivence


avec la femme Aubert et le garçon du taupier, tenté de tuer ou tout au moins d'estropier Rosine Grosclaude. Inutile de nier, fit-il en voyant Félicie faire un geste de dénégation. Je sais tout. Il ne vous servirait à rien, sinon à corser votre affaire, de vouloir me donner le change. Je devrais déposer une plainte devant le tribunal. Par égard pour votre père, j'y renonce, mais à la condition expresse que vous disparaissiez six mois de la paroisse. Est-ce compris ?

Félicie voulut essayer d'ergoter. Le docteur l'arrêta net. Est-ce compris? répéta-t-il de sa voix tranchante comme un bistouri.

J'ai une tante à Lausanne, j'irai chez elle. Ça, c'est votre affaire. Je dis six mois d'absence. pas. un jour de moins. Si vous reparaissez avant les six mois, je dépose ma plainte et vous savez ce qui vous attend. Quant à votre complice, vous l'aviserez de ma part qu'à la première incartade, je la fais flanquer au violon. J'en sais assez sur elle pour qu'elle nous débarrasse quelque temps de sa présence. Vous êtes solidaires l'une de l'autre. J'aurai d'ailleurs l'œil sur vous. En sortant du Cerisier, le malin docteur se frottait les mains.

C'est mieux allé que je ne pensais l'une au diable et l'autre muselée, la journée s'annonce bien. Allons voir ce que fait notre amoureux.

Eh bien, fit-il en poussant la porte de la cuisine où l'huile continuait à manquer, comment va ce garçon ? Est-il mort ?

La tante Josette, plus renfrognée que jamais, était accroupie devant son foyer. Elle se redressa en entendant grincer la porte.

Peuh il n'a pas grand mal, dit-elle. La mauvaise


graine ne se perd pas si vite. Il est par là-haut, dans sa chambre.

Daniel avait entendu la voix du médecin et descendait.

Bonjour, mon ami, comment cela va-t-il depuis ta culbute ?

J'ai la tête un peu lourde, mais. ça va.

Voyons un peu.

De ses doigts habiles, le docteur défit le pansement. La plaie du front était large, béante; l'os avait été mis à nu.

Tu peux te vanter d'avoir une boîte solide, toi. Ces misérables femmes, tout de même Il faut avoir le diable au corps pour imaginer pareil tour. Il y avait de quoi t'assommer net. Rosine l'a échappé belle Enfin, cette tentative aura ceci de bon, c'est qu'elle nous débarrasse de leurs auteurs.

Comme Daniel ouvrait de grands yeux interrogateurs, il le mit au courant de ce qui s'était passé au Cerisier quelques heures auparavant.

Vous avez été bien bon de vous occuper de nous, et je vous remercie. C'est en effet le moment pour la Félicie de disparaître, parce que, voyez-vous, à notre première rencontre, je ne sais pas si j'aurais pu m'empêcher de lui appliquer ma main sur la figure. Criminelle, va Finalement la patience a des bornes et la mienne est à bout.

Ta ta ta, mon gaillard, fit le docteur amusé. On ne frappe pas la fausse monnaie, rappelle-toi cela si jamais la main te démange en présence de l'une ou de l'autre. Elle a passé un vilain quart d'heure, ce matin, la fille Bertaux, va seulement Et pour la lessiveuse, cette menace suspendue sur sa tête lui sera plus salutaire que des


voies de fait. Pour le moment elles ont leur affaire. Quant à toi, bouche-moi les trous de ta peau, cela vaudra mieux que de songer à en faire à celle de ces femmes, puis marie-toi. Mère Voumard, je vous recommande ce garçon. Il lui faut de la tranquillité. Pas de colère, surtout, n'est-ce pas ?

Quelques jours après, Félicie Bertaux annonçait partout qu'elle allait secouer la poussière de ses pieds pour un temps indéterminé, le Dr Murzof lui ayant prescrit un changement d'air.

Elle en avait, en effet, grand besoin, confirma le médecin, quand on lui apprit comment la rusée coquine s'était tirée de ce mauvais pas. Et il ajouta à part lui « Ce genre de filles-là, c'est comme les chats, ça retombe toujours sur ses pattes. »

Quant à Marianne Aubert, ne plus cancaner à faire battre quatre murailles, ne plus terroriser la commune, c'était lui demander l'impossible. Elle disparut un beau matin et pendant longtemps on ne sut ce qu'elle était devenue. Enfin on apprit par le messager qu'elle lavait le linge et salissait son prochain sur les bords du Seyon. On ne versa de larmes ni sur l'une ni sur l'autre. Seul le sautier Piguet, auquel les facéties ne coûtaient guère, s'écria en manière d'oraison funèbre:

Qu'allons-nous devenir ? l'une faisait peur aux gamins, l'autre aux moineaux quelle perte pour la paroisse

HENRI-L. MAGNIN.


L'ENFANT NOIR, AU GABON (CONGO FRANÇAIS)

L'enfant noir au Gabon et spécialement dans la vallée de l'Ogooué, c'est l'enfant de différents petits peuples qui habitent les rives du fleuve, le bord des lacs nombreux, ou bien encore les villages enfouis dans la forêt tropicale, qui s'étend de toutes parts, profonde et vaste à l'infini. C'est d'abord, dans le bas-fleuve, l'enfant galoa (mpongwé) et l'enfant nkomi; l'Issogo et l'Ivili dans la vallée du Ngougni. Puis l'Akèlè, en amont de Lambaréné sur l'Ogooué et différents de ses affluents. Enfin et surtout l'enfant pahouin (ou fan) que l'on rencontre partout dans le Haut-Ogooué et les régions de lacs au nord de Lambaréné.

Si ces peuples différent entre eux par leur langue, leur histoire et par quelques coutumes et croyances, leurs enfants du moins sont, au point de vue tempérament et caractère, à très peu de chose près identiques. Tous nés sous le même soleil de feu, ils respirent depuis leur première heure cette lourde atmosphère saturée d'humidité chaude qui s'épand toute l'année, toujours à


la même température, sur le fleuve, les lacs et la forêt. Et cette atmosphère, ardente et monotone pourtant, leur crée un tempérament tissé de deux fils contraires vivacité brusque et sauvage, apathie morne et vague. Ces deux éléments ne se marient pas entre eux. Un mélange heureux ne se produit pas de lui-même; l'enfant noir a ses heures de navrante apathie, ses heures aussi de vie ardente, libre et joyeuse.

Je me suis longuement penché sur sa vie, et il m'a toujours fait l'effet, à divers points de vue, d'un être à double nature; entre ces deux natures la ligne de démarcation est très nette.

Il n'est pas seulement l'enfant d'un père, d'une mère, d'une famille, d'un peuple, mais tout d'abord l'enfant naturel de la forêt tropicale, ce royaume de la plus luxuriante végétation. L'enfant des brûlantes ardeurs du soleil équatorial, et puis aussi celui des nuits moites et lourdes. Ce sont là les génies qui créent l'enfant noir et le façonnent à leur guise. Il porte les empreintes de leur force et de leur mollesse.

Chose étrange et jolie, cet enfant de la nature, au Congo, reçoit souvent, comme nom, celui d'un objet, ou de l'endroit, ou de telle particularité du pays qui ont été les témoins de son apparition dans la vie. Et comme il naît plus souvent dehors que dans une case, dehors, c'està-dire en voyage, sur un banc de sable, sur une île, pendant le temps des grandes pêches ou en pleine forêt, dans les plantations de bananiers, il en est qui s'appellent Liane rouge, Tournant du fleuve, Dent d'hippopotame, Pêche abondante, Vent d'orage. Ou encore Jour de palabre, Danse des morts, Retour de chasse, suivant les circonstances pendant lesquelles ils sont nés. D'autres


noms se rapportent plus spécialement à diverses coutumes fétichistes et autres. J'ai rencontré plusieurs enfants qui répondaient au nom de Oublié. C'est que leur mère était morte à leur naissance. Et ce nom était comme une prière faite à la mère pour lui demander d'oublier, dans l'autre monde, l'enfant cause de sa mort. Car une croyance répandue prétend que l'esprit de cette mère, pour se venger, cherche à nuire à l'enfant.

J'ai connu une enfant galoase, à l'aspect frêle et délicat, et pourtant petite plante très vivace. Quand on parlait d'elle, on se contentait de dire, non sans quelque dédain sans doute « celle qui n'a pas de nom. » Elle était née dans de mauvaises conditions. Toujours malade, des mois et peut-être même des années on avait toujours attendu sa mort. Plus ou moins guérie, elle restait frêle, vivait un peu en dehors de la vie des autres, et l'on ne jugeait pas nécesaire de lui donner un nom. Une petite fille pahouine promise avant sa naissance même comme otage de guerre, par son père, à un chef vainqueur, s'appelait « Otage de guerre, » nom du reste assez répandu chez les Pahouins. Tandis qu'une autre enfant que son père n'entendait marier, vendre, que contre de l'alcool d'exportation, se nommait crânement « Alcool. » Certains Galoas appelleront leur bébé « Mômpahouin, » ce qui veut dire « enfant de Pahouin. » Et cela pour que si un esprit malfaisant venait près de l'enfant, on puisse lui dire « Mais tu te trompes, esprit, ce n'est pas celui que tu cherches, ce n'est pas un petit Galoa, c'est un enfant de Pahouin. »

L'enfant noir est né. Soit à l'air libre, soit dans la case étroite et enfumée de sa mère. Celle-ci, nullement


dépourvue d'instinct maternel, prend soin de le nourrir, d'éloigner de lui les dangers, mais le laisse vivre plutôt qu'elle ne le soigne ou ne l'éduque. A peine sait-il marcher qu'il apprend d'elle le chemin de la forêt ou celui du fleuve. Elle s'en va travailler aux plantations de bananiers, souvent loin du village il la suit et tandis que, des heures durant, elle débrousse l'espace utile à son jardin, travail ardu et fatigant, lui fait connaissance avec les plantes, les fruits et les insectes de la forêt. Ils lui deviennent si vite familiers C'est son livre d'images vivantes qu'il feuillette sans se lasser. Tout bébé encore, l'enfant noir est doué d'un extraordinaire esprit d'observation, surtout le petit garçon, et il a pour le servir une fidélité sans égale. Sans jamais se tromper, pour l'avoir appris sur place, à l'occasion, de sa mère ou de toute autre personne, voire des nombreux singes qu'il rencontre, il distingue dans la forêt les fruits vénéneux de ceux qui ne le sont pas. Agile, sans crainte du danger, il a vite fait connaissance avec les sentiers de la brousse dans les environs de son village qui mènent aux plantations où il a suivi sa mère. Lestement, comme un vrai furet, il va par ces sentiers si étroits, et si perdus dans les branches et les lianes qui s'entre-croisent, qu'on les devine à peine, souvent pas du tout.

Et le voilà, petit chasseur en herbe, émule de son père, couteau en main, fouillant en tout sens ce labyrinthe tropical. Il sait merveilleusement éviter ou tuer les serpents qu'il rencontre sans cesse. Il est habile à tendre aux oiseaux, au bord des ruisseaux, des pièges de sa propre invention, et sur les arbres les plus hauts, parfois en compagnie des singes, il fait la cueillette de ses fruits aimés, fruits de liane en général.


Le fleuve aussi lui est un lieu familier. Son père lui a taillé dans un tronc d'arbre une minuscule pirogue elle n'a pas même deux mètres de long sur 25 à 30 centimètres de large. Son premier cadeau fut une pagaie, et bébé, assis dans la pirogue de sa mère, près d'elle, il s'est déjà exercé à pagayer. A huit ou dix ans, dans sa pirogue à lui, il glisse, seul et fier, à l'aventure, sur l'eau docile et lente du grand fleuve. Il va d'abord, en saison sèche, quand les eaux sont basses, jusqu'aux îlots au milieu du fleuve, y aborde, tout ravi d'aller s'étendre des heures entières au soleil, sur le sable fin et tendre, ou de le fouiller pour y trouver des œufs d'oiseaux aquatiques. En amateur aussi, il pêche au bord du fleuve ou dans les marais. A ses heures tranquilles, au village, il a préparé lui-même tous ses engins de pêche. Il n'y a pas jusqu'à la ficelle de sa ligne qu'il n'ait faite de ses mains en tordant des fibres de feuilles d'ananas. Il sait aussi tresser avec de fins joncs une sorte de panier dont il se sert comme nasse, pour la pêche aux tout petits poissons dans les marais.

C'est un futur guerrier, il s'exerce à se tailler des flèches plus hautes que lui souvent et ne serait même pas en peine d'en enduire l'extrémité d'un poison qu'il a vu maintes fois préparer par son père avec le pollen de fleurs de lianes spéciales. Il n'est pas emprunté non plus, quand l'envie lui en vient, de se construire un instrument de musique. Quelque chose de très primitif: une vague forme de harpe ou de guitare à trois cordes, dont il peut à peine tirer quelques notes plaintives, toujours les mêmes. Assis au bord du fleuve ou dans sa case au village, il éprouve un naïf plaisir à faire « parler » sa harpe, comme il s'exprime en sa langue natale. J'ignore ce qu'elle lui


dit. Nos sensations à nous sont sans doute trop étrangères à la nature tropicale pour nous permettre de jouir de ces sons. Je sais tel enfant, pahouin ou galoa, que j'ai rencontré souvent assis, seul, au débarcadère de son village, jouant sur sa harpe des heures entières quelque air imprécis qu'il accompagnait à demi-voix d'une très monotone mélopée. De la forêt, près de lui, arrivaient mille bruits d'insectes, des chants mélancoliques d'oiseaux, de lointaines rumeurs de fauves. Ces voix, toutes en sourdine, semblaient appartenir au même accord, étaient au même diapason, dans le même ton bas et mineur. Et la harpe de l'enfant noir disait tout simplement une note de plus en parfaite harmonie avec les autres. Accorder sa voix avec celle de la nature qui l'entoure procure sans doute une sensation d'un. charme réel que sait goûter le noir.

Le thème de ces mélopées, souvent improvisé, est toujours d'une simplicité très naïve, mais pourtant ne manque pas d'un certain sens. J'ai noté mot à mot celleci que disait, d'une voix endormante, une petite fille noire, s'accompagnant sur une sorte de tam-tam. L'enfant, assise par terre, à l'ombre d'un cocotier, près de ma demeure, se croyait seule, ignorait absolument que je l'entendais, et, tout à son imagination naturelle, ne chantait que pour elle:

Après la forêt,

C'est le fleuve et les lacs.

Après la saison sèche,

La saison des pluies.

Après la journée chaude,

La tornade du soir.

Après le travail,

Le repos.


Quelquefois d'un groupe d'enfants étendus, en saison sèche, sur un banc de sable, arrive tout un chœur de voix très justes, harmonieuses, mais un peu voilées. Brusquement elles s'arrêtent et une seule chante un long moment. Elle chante, dans tous ses, détails, la vie d'un être plus ou moins légendaire, ou l'histoire d'un palabre ou d'une guerre et, quand tout le chœur reprend, c'est en quelques mots une approbation générale de toute cette vie ou de cette histoire.

Ces mêmes chants sont aussi exécutés, sur le fleuve, en pirogue, par tout un chœur de pagayeurs hommes ou enfants, pendant ces longues courses qu'ils font en bande sur les rivières et les lacs, au temps des grandes pêches. Un plaisir des plus goûtés encore des enfants noirs, le soir au clair de lune, c'est d'écouter une fable, une de ces fables indigènes, véritable petit joyau de la littérature orale que possèdent les Pahouins et Galoas. Est-ce au village ? les enfants se groupent, assis par terre autour d'un petit feu. Est-ce sur un banc de sable près du débarcadère du village ? ils s'étendent nonchalemment sur le sable fin, tout tiède encore de la chaleur du jour. L'un d'eux, gamin d'une dixaine d'années à

Après la guerre,

Les palabres.

Après les batailles,

Les blessures.

Après le jour,

La nuit.

Après la santé,

La maladie.

Après la vie,

La mort.


peine, a été choisi pour dire une fable. Et le petit conteur, prenant son rôle au sérieux, s'exécute. Près de lui, une torche posée à terre répand dans l'air une forte odeur de résine. L'enfant conte et mime surtout merveilleusement la fable demandée, tandis que de temps en temps d'originales remarques l'interrompent. Mais il continue, encouragé, excité, et quand la fable est finie, il en recommence une autre et une autre encore. C'est celle bien connue de tous, mais qu'ils aiment entendre de nouveau, de l'éléphant et la tortue, cette tortue qui fait avec l'éléphant le pari d'être la plus forte et qui, grâce à la ruse extraordinaire que d'après la fable pahouine elle a toujours, gagne son pari. Ou bien c'est la fable non moins goûtée de l'antilope et la tortue. Là encore l'antilope est dupe de cette très rusée tortue. Puis c'est celle non moins jolie et spirituelle du coq et du léopard. Ecoutez: Un jour, un léopard aperçut un coq qui dormait la tête sous son aile. Où donc est le coq ? se demanda-t-il. Les petits du coq, moqueurs et rusés tout ensemble, s'approchèrent du léopard. « Notre père ? dirent-ils, tu veux savoir où il est ? Il est allé se promener, mais comme son corps était fatigué, il l'a laissé se reposer, sa tête seule se promène. » Le léopard, émerveillé de cette façon de faire, se promit de l'imiter. Rentré chez lui, il appelle ses enfants et leur dit « J'ai beaucoup couru cette nuit, je suis très fatigué, pourtant j'aimerais aller voir ce que font les chèvres. Voici ce que vous ferez coupez-moi la tête, portez-la dans la brousse près du village, vous l'irez chercher demain mon corps sera reposé, je pourrai alors aller à la chasse. » Les petits du léopard supplièrent en vain leur père de renoncer à ce projet fou. Mais il se fâcha contre eux, si bien qu'ils


obéirent. Et le lendemain, les gens du village, tout contents, trouvèrent la tête du léopard. Ils la brandirent en triomphe et se moquèrent de lui.

J'ai parlé du petit garçon noir et n'ai fait qu'à peine allusion à la vie de la petite fille. Ils suivent tous deux des chemins si différents Depuis le jour où le petit garçon sait marcher et se trouver seul, sans peur, dans la forêt ou sur le fleuve, c'est un être libre, absolument libre.

Et comme il le sent et en a l'air Cela frappe au premier coup d'ceil. Une coutume très répandue chez les Pahouins permet aux garçons de changer, tout jeunes, si l'envie leur en prend, de père, de village, de tribu même.

Pour la petite fille noire, il en est tout autrement. Jamais elle ne s'appartient elle ne choisit aucun chemin dans sa vie. Elle n'a aucune initiative à prendre. Elle sait depuis son enfance qu'elle n'aura jamais que deux choses à faire obéir, se plier. Elle naît esclave et mène une existence d'esclave. Chez les Pahouins surtout, elle représente une simple somme de « marchandises, » que l'on se passera de main en main, de tribu à tribu, comme prêt, dette, héritage, tout autant que femme achetée en mariage.

Toute petite, elle a déjà ce triste regard des esclaves, ce regard qui se baisse sans cesse, et ses mouvements sont toujours ceux d'un être qui subit sa vie. Les heures de gaieté et de jeux sont courtes. A huit ou dix ans, plus tôt parfois, elle appartient déjà à un homme et les autres femmes de cet homme la traitent en petite servante, en esclave. Il y a toujours à la plantation, au bord du fleuve


ou dans la case, un travail pour elle, et pas des moins fatigants. C'est elle aussi qui sera chargée de coiffer les autres femmes, de leur faire ces mille petites tresses qu'elles estiment être un bel ornement; elle y passe de longues et monotones heures.

Il en est qui sont extraordinairement plus vieilles que leur âge. On reconnaît surtout parmi elles celles qui plus tard, dans leur vieillesse, seront les femmes féticheurs et médecins. Leurs camarades du même âge ont déjà d'elles un certain respect et on les laisse tranquilles et solitaires quand on les voit faire des essais de préparations médi,cinales au moyen d'herbes dites sacrées et fétiches. Elles ont des airs mystérieux et sont surtout en général très sales, souvent d'humeur malheureuse et fort peu sociables par conséquent.

Les garçons et les filles ont peu de jeux en commun. Au village, ou sur les bancs de sable, le soir au clair de lune, il y a pourtant les danses, auxquelles tous prennent part. Encore souvent sont-ce les fillettes qui dansent, tandis que les garçons restent spectateurs, jouent du tam-tam et chantent pour rythmer le pas des danseuses. Mais le jeu préféré des garçons, c'est plutôt la représentation d'un palabre. Ils s'asseyent tous en rond autour des chefs convenus et près de ceux-ci se placent les coupables et les « marchandises » volées, s'il s'agit, comme c'est le plus souvent le cas, d'un vol, vol surtout de pirogue ou de femme. Il y a deux partis distincts ceux qui exposent le sujet, détaillent les faits, et ceux qui émettent leurs jugements. Le thème du palabre est donné par le premier parti et bientôt les interminables discussions du procès commencent. Chaque petit homme, en tant qu'arbitre ou juge, tout au feu de la cause, parle


à son tour. C'est exactement la copie, en petit, du vrai palabre entre adultes.

Les petites filles jouent plutôt aux « bananes volées. » Que leur importent les palabres ? Elles n'ont jamais rien à y dire. Les femmes en sont toujours exclues. Pour le jeu des bananes volées, il s'agit de représenter un champ de bananiers. Chaque fillette est un arbre. L'une d'elle est possesseur du champ. Elle fait semblant de retourner au village. Une autre, une voisine, arrive alors dans la plantation, admire les belles bananes mûres et se dit que ce serait une bonne affaire de venir faire sa provision chez la voisine. Elle vole donc quelques prétendues bananes et s'en va. Quelques minutes se passent et la femme volée vient à sa plantation, remarque tous les régimes de bananes qui lui manquent. Elle s'en retourne au village, représenté à quelques pas par un groupement de petites filles, et, en colère, accuse telle ou telle du vol de bananes. Des querelles fort bien feintes s'ensuivent, et des batailles non moins bien simulées terminent le jeu, ce jeu qui n'est qu'une simple comédie copiée sur la vie réelle entre femmes, au village. Dans ses jeux, l'enfant noir montre moins d'imagination que l'enfant européen. Il se borne à imiter simplement, mais très exactement, toutes les mœurs et coutumes des adultes, ses parents. Il vit en. somme, en jouant, exactement la vie qu'il mènera comme adulte. Je sais pourtant un passe-temps de petites filles noires des bords de l'Ogooué qui leur demande quelque imagination et réflexion. C'est le jeu des devinettes. Elles sont assises en groupe. Chacune à tour de rôle dit une devinette, les autres cherchent le mot de l'énigme et la première qui l'a trouvé a une récompense prise à l'enjeu.


Voici quelques-unes de ces devinettes enfantines traduites mot à mot en leur style courant

Une torche qui éclaire sans feu, et sans brûler. Réponse Un ver luisant.

Sans corps, sans figure qui a pourtant corps et figure. Réponse Un miroir.

La maison où l'on ne mange pas, mais où l'on est mangé.

Réponse La tombe (la fosse).

Je parle sans langue, j'entends sans oreille.

Réponse L'écho.

Quatre individus sont en lutte, deux par deux; les flèches et les sagaies s'entre-croisent; ils se heurtent, mais jamais de blessés, jamais de morts.

Ce sont

Les quatres paupières supérieures et inférieures qui sans cesse se précipitent l'une sur l'autre, et les cils sont les flèches et les sagaies.

L'enfant noir est, je l'ai dit, l'enfant de la nature et des moeurs de son pays, beaucoup plus que le fruit d'une éducation spéciale de la part de ses parents. Néanmoins, il m'est arrivé de constater que les parents noirs ne sont pas sans donner une certaine éducation morale à leurs enfants. Ils savent leur montrer divers de leurs défauts et essaient de les corriger par des punitions qui ont du rapport avec la faute commise.

Un bébé désobéit-il en allant seul au fleuve? La mère le prend dans ses bras, fait avec lui quelques mètres dans le fleuve, puis le plonge brusquement et lui tient la tête


sous l'eau aussi longtemps qu'il n'y a pas danger. Elle fait ensuite croire au bébé qu'il était presque noyé et que s'il va seul au fleuve, il s'y noiera sûrement, un jour tout à fait. Pendant un certain temps l'enfant n'oublie pas sa frayeur et se garde bien de désobéir.

Un enfant gourmand vole-t-il des bananes bouillies (leur plat préféré, quoique journalier) ? La mère silencieusement en prépare une grande marmite. Quand elles sont cuites à point, elle installe le petit gourmand dans la case, devant l'ustensile plein de bananes fumantes, et comme si de rien n'était, l'invite à faire un repas. L'enfant, ravi, commence à manger. Avec un mince bâton qui lui sert de fourchette, il pique une à une quelques bananes, les trempe dans une sauce d'huile de palme que sa mère n'a pas manqué de lui préparer aussi, et il savoure et déguste son mets favori. Bientôt pourtant il pousse un soupir de satisfaction en disant assez. Mais c'est alors précisément que commence sa punition. La mère exige que l'enfant ne s'arrête pas de manger, le force, et cela des heures durant, jusqu'à ce qu'il y ait vraiment danger imminent à continuer.

Les disputes entre enfants sont très fréquentes et souvent de sanglantes batailles s'ensuivent. Si le père de l'un des deux combattants arrive à propos, il les sépare d'abord calmement. Puis il va chercher deux baguettes, en donne une à chacun des enfants et leur enjoint de se battre devant lui. Tous les gens du village, grands et petits, forment bientôt cercle autour d'eux et les excitent. Au bout d'un instant, fatigués, les deux enfants s'arrêtent mais le père leur commande de continuer. Bientôt ils s'arrêtent de nouveau, les bâtons tombent de leurs mains. Le père les ramasse, les leur rend à chacun,


et les assistants les excitent à reprendre leur bataille jusqu'à ce qu'à bout de forces ils tombent à terre. Un enfant est-il d'humeur maussade, toujours pleurnichant ? La mère, un jour, s'en va dans la brousse, cherche et cueille une herbe sœur de notre ortie. A son retour elle en frotte l'enfant en tout sens en lui disant « Pleure maintenant à satiété, tu auras au moins une raison. » Pour les autres fautes, que j'appellerai volontiers fautes morales, parce qu'elles n'ont pas de causes aussi clairement physiques, telles qu'en ont par exemple la gourmandise ou la paresse, pour ces fautes qui ont beaucoup plus trait au caractère, au moral de l'enfant qu'à son tempérament, les pères et mères noirs n'usent pas de punition. Ils ne se rendent pas compte, du reste, qu'il y a faute. Je demandais un jour à des parents galoas comment ils corrigeaient les enfants menteurs, sans pitié, ou égoïstes. Je n'obtins comme réponse que ces mots « On ne leur fait rien de spécial il leur arrive seulement de ne pas avoir d'amis. » Pour le mensonge, pourtant, on essaie parfois d'user de la raillerie auprès de l'enfant coupable ou de le rendre honteux. Et voici comment on s'y prend on fait placer tous les gens du village en cercle autour du menteur. Le père, ou mieux encore un des vieux les plus considérés de la contrée, raconte un à un, de façon piquante tout autant que vivante, voire ironique, les mensonges de l'enfant. Il termine en invitant les assistants à ne plus croire le petit menteur. Aussitôt celui-ci est hué, raillé, on s'amuse de lui un moment. Là se borne la punition.

Evidemment les parents noirs ne font nullement appel à la conscience ou au cœur de l'enfant pourtant l'enfant noir n'en n'est pas dépourvu. Dans le peuple


galoa, on raconte qu'autrefois, un autrefois qui date d'encore à peine une trentaine d'années, il était coutume d'amener les enfants de caractère spécialement difficile à certains vieillards qui avaient comme le titre de médecin-éducateur. Ces hommes avaient un prestige spécial on les appelait les « sages. » Il ne s'en trouve plus actuellement le peuple galoa, très diminué, se meurt de jour en jour. Mais, d'après tous les détails que j'ai obtenus de ceux qui avaient encore connu de ces vieux sages, j'en conclus que non seulement ils devaient être tout simplement doués d'une force de suggestion, mais qu'ils avaient une patience et une douceur très fermes pourtant par lesquelles ils s'imposaient magiquement à l'enfant. Ils essayaient aussi parfois d'user de la peur comme moyen d'éducation (auprès des enfants qui leur étaient confiés). Le vieil éducateur alors devenait moraliste. Et le soir, par les nuits noires et mystérieuses, il réunissait ses enfants et leur parlait longtemps, longtemps, les enseignant avec autorité. Il disait des choses étranges qui frappaient leur imagination il parlait du temps où, selon sa légende, tous les hommes étaient bons, ne volaient pas, ne mentaient pas, n'étaient jamais en dispute. Puis cet âge d'or disparut et un à un, disaitil, les hommes volèrent, mentirent, se firent la guerre. Un à un, aussi, ils eurent comme punition la mort. Depuis, les « Esprits » ont déclaré que qui vole, ment ou fait la guerre doit mourir. Les enfants étaient exhortés à ne pas faire ces choses, afin que la vie leur fût laissée. Pour donner plus d'autorité à ses paroles, pour les rendre plus vivantes, plus persuasives, le vieux sage parlait comme s'il avait vécu lors de cet âge d'or. Il ne se faisait pas faute de dire « J'en ai vu mourir après


avoir volé, un autre après avoir menti, un autre encore parce qu'il avait été cruel, » donnant les détails des scènes mêmes. Et les enfants, le silence de la nuit aidant, se serraient les uns contre les autres, tous pris de peur. Ces leçons leur produisaient impression et l'influence s'en faisait sentir dans leur vie journalière. L'idée de la mort qui pouvait venir arrêtait leurs mains, leur langue, leurs disputes. Le but du vieux sage était atteint. Ces enfants faisaient un séjour plus ou moins long auprès de lui, puis il les renvoyait aux parents. Il est à regretter que cette coutume se soit perdue. Le petit garçon noir est désormais plus libre que jamais. Sa petite sœur devient un peu moins esclave et ses parents et son mari moins exigeants. Mais leurs facultés diverses, mises en liberté, ne semblent pas au service d'une vie meilleure. Elles sont comme des oiseaux auxquels on aurait ouvert les portes de leur cage, mais après leur avoir coupé les ailes.

De nombreuses factoreries et d'autres établissements européens s'installent sur les rives du fleuve et des lacs. L'enfant noir, curieux et observateur de nature, y est attiré. C'est un piège, il y est pris. Le garçon devient invariablement le petit cuisinier ou le «boy1.» » Et les filles, paresseuses et passives, trouvent facilement place sous les toits européens comme petites « femmes de blancs. » Adieu alors les courses folles et instructives dans la forêt, les pêches sur le grand fleuve, les mille travaux manuels, les arts et les métiers indigènes, appris t Le « blanc » est le mot adopté dans le langage courant dans nos co. lonies françaises pour désigner l'Européen; «boy» est aussi adopté pour désigner le petit domestique; le mot a été mis à la mode par les factoreries anglaises, les plus anciens occupants.


et exercés au village Adieu l'agilité naturelle des membres Chez le « blanc, » il faut les emprisonner dans un costume européen que l'enfant noir porte d'une façon piteuse. Finis les soirs de lune passés à entendre discuter les palabres de guerre ou raconter aux vieux « sages » les légendes et les fables instructives. La petite harpe indidigène est brisée. Le « blanc, » pour la remplacer, a mis dans les mains de l'enfant noir une misérable boîte à musique d'où s'échappe mécaniquement un air européen, l'un quelconque des plus vulgaires. Dans la forêt, les insectes ont toujours leur même voix, le fleuve roule ses mêmes eaux lentes et tièdes. Mais le petit « boy » des Européens n'est plus l'enfant noir d'hier. Sa voix ne sait plus se mêler à celle de la forêt. Il passe indifférent au bord des lacs, ne connaît plus le nom de leurs îles et leurs mystérieuses légendes.

Sait-il, peut-être, d'autres choses meilleures ?. Non, rien qui puisse le développer vraiment, qui lui apprenne à jouir plus sainement et plus activement de sa liberté. Son individualité morale et ses forces physiques sont en baisse. En regardant vivre ses parents, au village, sans doute. il était à l'école de la ruse, de la vengeance, du vol. Mais les jugements et les punitions de ces méfaits passaient aussi sous ses yeux et pouvaient être de salutaires leçons.

En regardant vivre l'Européen colonial, qui, hélas n'est le plus souvent qu'un voleur des droits du noir et un rétablisseur de l'esclavage sous formes nouvelles, l'enfant noir, d'être libre qu'il était, devient, flatté d'abord, tout éperdu et hébété bientôt, l'esclave même du blanc. De ce blanc qui, au lieu d'abuser de cet enfant, aurait pu se servir de lui d'une façon intelligente, étudiant ses forces


et ses facultés pour les utiliser normalement les éveiller d'abord, les diriger, les canaliser ensuite. Car c'est un champ d'étude et d'observation qu'il vaut la peine de défricher que l'enfant noir. Il a d'abord à son service un esprit éveillé et chercheur, scrutateur, dirai-je même. Il m'est maintes fois arrivé d'être absolument étonné des questions qu'avec sérieux me posèrent des enfants noirs dont je connaissais la langue. Emerveillé aussi des réflexions que je les surprenais à faire sur telle ou telle coutume européenne qu'ils plaçaient en parallèle avec les leurs.

Le petit nègre a du cœur aussi et il saura le montrer à un étranger qui s'occupe de lui. Quand les enfants noirs sont de la même tribu ou du même village, ils s'aident souvent entre eux de façon touchante. Je dois pourtant ajouter que, lorsqu'ils sont de peuples différents, ils ne sympathisent guère et sont plutôt constamment en dispute. Leur grand fouet, c'est alors l'insulte. Ils en ont une collection et de sens si bizarres qu'elles sont intraduisibles. Elles se rapporte presque toujours à diverses croyances aux mauvais sorts. Une des plus grandes est par exemple celle-ci « Ta mère (ou tel ou tel de ta famille) a failli mourir, une, deux ou trois fois. » Etre malade ou mourir, pour le noir, c'est toujours avoir été atteint par un mauvais sort jeté invariablement par un esprit malin de l'au-delà. Or c'est une punition pour la la victime et une honte pour sa famille.

Parmi les enfants noirs, il y en a de très avancés déjà dans les croyances fétichistes de leur peuple d'autres vivent l'esprit libre de ces erreurs. J'en sais de très indifférents, d'autres plutôt sceptiques. On en rencontre de tout couverts de fétiches, petites amulettes de toutes


provenances que leurs parents ou le féticheur du village leur ont mis en des occasions spéciales autour du cou, des bras, des reins ou dans les cheveux.

Parfois ils en ont fait eux-mêmes et croient peut-être plus fermement en l'effet qu'ils doivent produire. Mais tout enfant noir, de quelque peuple qu'il soit, dans la vallée de l'Ogooué, reçoit à sa naissance une petite clochette qu'on enfile à une liane attachée autour de ses reins. Et jusqu'à l'âge de la circoncision, vers dix ou douze ans, c'est toujours la même petite cloche qu'il porte. Son tintement doit éloigner de lui les esprits malfaisants et leurs mauvais sorts: maladies, accidents, morts. L'enfant noir est mis ainsi à l'école de la méfiance envers toutes les forces inconnues qui l'entourent. Par contre, il est extraordinairement sensible à la confiance qu'on lui montre, la trompe rarement quand il en est sûr, et il est alors relativement facile de gagner la sienne. Plus tard, devenu homme, quand les années et l'expérience lui auront appris les ruses diverses dont usent ses parents à la guerre, dans les palabres, dans le commerce, dans la vie sociale enfin, seulement alors il sera devenu vraiment méfiant et rusé à son tour cruel, peut-être aussi, alors qu'enfant il l'est peu pourtant. Il est facilement ému, et peut éprouver, beaucoup mieux que le noir adulte, de la commisération pour ceux qui souffrent.

Ces facultés intellectuelles et morales ne croissent et n'évoluent avec les générations nègres que très lentement, parce qu'elles ne sont ni nourries, ni dirigées. La conscience noire ne sait pas les utiliser, les appliquer. Et beaucoup de ces forces diminuent et s'éteignent, anéanties par d'autres plus fortes, avant d'avoir donné à la


vie active ce qu'elles auraient été en pouvoir de donner. Parmi ces forces criminelles qui s'imposent à l'enfant noir, et, du franc et libre sauvage qu'il était, font un demi-sauvage faux et esclave, j'ai osé dénoncer la civilisation européenne, dans ce qu'elle a de mauvais et de factice, exportée et imposée en Afrique. Elle attire et éblouit le petit nègre par tout ce qu'elle lui montre de nouveau et lui promet mais bientôt le leurre le trompe et le meurtrit. Anéanti, forcé de se rendre, l'enfant noir se renie lui-même et meurt, ou ce qui reste de lui n'est qu'une misérable loque tant physique que morale. L'enfant naturel, celui de la forêt et des contrées lointaines de l'intérieur, pourrait être une promesse vivante et sûre de l'amélioration de la race noire. Mais celui de la côte, celui des villages au bord du fleuve, mis en relation avec les « blancs » coloniaux, c'est l'enfant malsain, entaché de je ne sais quel vernis européen qui lui donne parfois un air piteusement arrogant, alors qu'il est plutôt devenu un être triste, hébété, esclave au regard faux, plus fatigué que faux peut-être, aux mouvements indolents et gauches. Il a totalement perdu cette joie de vivre faite d'insouciance et de liberté. Je ne sais pas de plus triste tableau que cette pauvre petite plante africaine arrachée à la vie saine, franche et naturelle de la forêt vierge, transplantée comme en terre étrangère dans une serre étroite et mesquine, où elle ne peut ni croître, ni fleurir, qu'aucun pied ne respecte, et qui meurt piteusement après mille blessures, faute d'air pur, de chaleur et d'espace.

C. SEGUIN.


SILHOUETTES D'ÉTUDIANTES SLAVES

SECONDE PARTIE

Nina pérorait de nouveau avec des gestes gracieux: Mon cousin m'a raconté que dans son gymnase il était défendu de porter les cheveux longs.

Une indignation l'interrompit.

Oui, figurez-vous, ces pauvres garçons devaient avoir les cheveux courts, un centimètre et demi, pas plus. Mon cousin, qui est très beau et qui a beaucoup d'esprit, n'obéissait pas et tous les jours il faisait une heure de cachot. Pour se venger, il arrive un matin la tête rasée, mais là, rasée à ne voir que la peau du crâne. On l'a accusé de se moquer du gouvernement et au lieu d'une heure il en a reçu deux jusqu'à ce que ses cheveux eussent un centimètre et demi.

Cette histoire est vraie, dit Natacha, mais, Nina, votre beau cousin est un menteur. Ce n'est pas à lui qu'elle est arrivée. Il a lu ça dans les souvenirs d'un gymnasiste de Tschirikoff. Et moi aussi.

Sonia sauva sa camarade en me disant aimablement: Les étudiants suisses sont donc tous des imbéciles? Pour la première partie, voir la livraison d'octobre.


Comment cela?

Oui, ils ont des cheveux courts et sont tellement ̃cirés! Ce ne sont pas de vrais étudiants, on dirait des marchands.

J'ai essayé de lui faire comprendre que dans notre pays il n'était pas absolument nécessaire d'avoir de longs cheveux et des vestons couverts de pellicules pour être intelligent ou pour le moins un intellectuel. Mais je vis bien que je ne la convainquais pas. Cela m'éclaira sur l'étrangeté de cette mensuration de la chevelure des écoliers russes. Je crois voir une ombre de sens à cette absurdité l'autorité scolaire a conclu que les petits Don Juan, en devenant un objet de mépris auprès de ces demoiselles auxquelles déplaisent si fort les cheveux courts, auraient plus de temps à consacrer à leurs études une fois les tentations manquant.

Quant à abolir d'une part les vains ornements, d'autre part à prescrire un col blanc, j'en ai tiré, appuyant ma conclusion sur les goûts extrêmes de Nina et de Sonia et sur nombre d'observations subséquentes, que, l'exagération étant le fait de ces esprits féminins, il était besoin de règles pour les garder dans le juste milieu, ce pauvre juste milieu qui, dans tous les domaines, en Russie, a un crédit si peu honorable.

Une des juives parla « d'obstruction. » Et les voilà de s'éxciter, de parler toutes à la fois, moitié en russe, moitié en français. Ce que j'en ai compris est que ces demoiselles apportaient en classe soit des explosifs pour rire, soit des acides, soit autre chose qu'on faisait sauter, qu'on répandait, qu'on produisait à seule fin d'exciter la terreur et de favoriser une fuite générale, ce qui amenait forcément la fermeture de la classe pour la journée. N'est-ce pas qu'on se conduit bien dans les gymnases


de filles en Russie? Et les parents laissent faire? Mais oui, et s'ils ne se taisent d'eux-mêmes, on les fait taire: « Vous n'avez rien à dire, vous êtes des radoteurs, des encroûtés, des retardés. » Parfois l'on ajoute qu'ils sont indignes de donner des conseils à leurs enfants. Et souvent l'on a raison. Un des jeunes étudiants qui logeaient dans la maison m'a beaucoup parlé des parents russes et des siens en particulier

Mon frère et moi avons reçu une éducation déplorable. On nous donnait des maîtres à la maison, des précepteurs à demeure. Ils changeaient tous les six mois. Les uns étaient des incapables, les autres des canailles ou des faibles. Ces derniers, on nous les laissait martyriser. Un bon, un vrai maître nous arriva un jour. Il savait nous faire travailler; nous avons commencé par le respecter et déjà nous l'aimions, quand ma mère s'est mis en tête de trouver son nez déplaisant. Elle l'a fait partir. Etonnez-vous que ce même jeune homme conclue ainsi

Dans la société nouvelle, les enfants seront pris à leurs parents pour être élevés en commun par des femmes et des hommes de cœur, de haute intelligence, dont la vocation d'éleveurs d'enfants se sera révélée et qui l'accompliront comme un sacerdoce. Il y aura donc de grandes couveuses, d'énormes éleveuses et des éleveurs qualifiés, comme pour la volaille.

Ce jeune collectiviste est un ennemi acharné « des bourgeois à ventre bariolé » contre lesquels il vitupère. En attendant il mange, boit et se prélasse autant et plus qu'un de ces bourgeois avec les fonds que lui procure un de ces mêmes bourgeois: son père.

Lorsque la nouvelle de la triste fin de notre intéressante commensale nous est parvenue, nous avons beau-


coup parlé de ces jeunes filles qui ont le terrible courage de tuer. J'ai désiré avoir l'opinion de Natacha sur elles. Je les trouve admirables, m'a-t-elle dit, mais je ne les imiterai jamais, je m'en sens incapable. Réfléchissez un instant et représentez-vous qu'après votre crime vous êtes saisie, jetée dans un cachot, qu'on vous met à la torture jusqu'à ce que vous ayez dénoncé vos amis, vos camarades. La torture! C'est trop horrible! J'aurais peur de parler. Sait-on ce qu'on peut faire quand on souffre trop? Et mourir avec la honte, la douleur d'avoir trahi des amis, des frères, avec la vision de leur supplice amené par moi Et si je n'ai pas réussi, peut-être ne serai-je pas pendue, mais déportée, et cela me semble dépasser en horreur même la pendaison. Je n'aurais pas non plus le courage de tuer si j'étais sûre de l'impunité. Oter à un être humain le souffle, le soleil, la vie, le jeter tout à coup dans le néant, la fin de tout. à moins que ce ne soit pis, je ne le pourrais pas, fût-il le plus infâme de nos infâmes gouvernants, la plus cruelle des sanguinaires brutes qui ont établi les chambres de torture, fût-il Mine ou Pobedonostzev lui-même. Encore si j'étais sûre que mon crime en empêchât d'autres, qu'avec cet homme disparussent tous les despotes et tous les bourreaux. Mais pour un qu'on tue, il en surgit deux, et la répression se fait plus violente. Ne tuons pas. Nous pouvons faire mieux.

J'ai aussi interrogé Sonia. Elle m'a dit

Je voudrais bien, mais j'ai trop peur de la torture. Mme Larasinsky s'est adressée à moi. Comme indigène je saurais, croyait-elle, lui recommander une institutrice qui pût donner des leçons de français à ses filles. Cette dame, malgré sa belle tête inspirée, a une apparence presque minable, tant elle est petite, chétive et mal vê-


tue, mais sa voix est si fine, si calme, elle a des façons si raffinées, ses propos sont si pleins de bon sens, de délicatesse, qu'au bout de quelques minutes d'entretien avec elle on sait avoir affaire à une grande dame et à une grande dame intelligente et bonne. Elle me plaisait; ses filles, la cadette principalement, m'intéressaient de plus en plus. Pourquoi ne pas m'offrir moi-même à les faire travailler? De la sorte je verrais de près la jeune artiste, pour tous inabordable et secrète.

J'exhibai mes diplômes et Mme Larasinsky voulut bien me dire de son air le plus délicatement aimable qu'elle était enchantée de la combinaison. A la première leçon, que les trois jeunes filles prenaient ensemble, j'eus un peu d'émotion. Mes nouvelles élèves étaient graves, monosyllabiques. Je sentais une défiance dans leur attitude. La cadette, dont j'appris enfin le nom Thadéa, qu'elle voulait Thadée, comme étant plus masculin, m'intimidait absolument. Des yeux gris-bleu, très froids, éclairaient son étrange visage. Par-dessous et obliquement elle ne cessait de me regarder, et son regard malgré tout était droit, perçant. Il me fouillait littéralement. Cette jeune fille, avec ce regard bien loin, certes, d'être celui d'une enfant de dix-sept ans, me gênait, m'irritait, m'attirait. Dans les premières leçons elle refusa soit de lire, soit de répondre à mes questions.

J'écoute, cela suffit, disait-elle.

C'était vexant. Sous le regard persistant de ces yeux gris je me sentais une petite fille. J'avais peur de dire des bêtises. Elle daignait toutefois écrire sous ma dictée. Ces jeunes filles orthographiaient avec une stupéfiante incorrection. « Quar ci une fame. » écrivait tranquillement Thadée. Quant à leur ponctuation, elle ne valait pas celle de Quince, le charpentier, et de ses confrères


d'Athènes, n'ayant pas même la bonne intention d'être là.

Les deux aînées s'apprivoisaient, se montraient dociles. Marie, qui jamais ne sera un aigle, travaillait mollement, pour obéir à sa maman. Si je ne dis rien d'elle, c'est que je n'ai rien à en dire. Dalinska, celle que Natacha n'appelait plus que « la Vierge, domestique, » depuis que je lui avais donné mon impression, s'appliquait avec un grand zèle. En elle je retrouvais le bon sens, la délicatesse, la fine et douce bonté de sa mère. La consciencieuse enfant rougissait de joie lorsqu'elle me voyait satisfaite de son travail, et pâlissait devant un de ses devoirs que je lui rendais très raturé. Elle souffrait de voir sa cadette farouche, muette, souvent irascible. Elle lui lançait de suppliants coups d'œil qui n'avaient aucun effet sur cette obstination. Apparemment personne ne possédait de pouvoir sur cette curieuse fille. Son intelligente mère elle-même n'en avait pas. Elle me parlait de sa troisième fille avec navrement, un navrement où perçait de l'orgueil, je dois le dire.

Cette enfant a de grandes capacités, mais c'est un caractère impossible à mener, difficile à comprendre. La forcer à obéir ? Il n'y faut pas songer, elle en fera toujours à sa guise.

Un jour, comme je disais gravement

Il importe, mesdemoiselles, que vous appreniez ces règles du participe avec avoir, qui.

Thadée m'arrêta et m'expliqua avec impétuosité qu'il n'était nullement nécessaire qu'elles apprissent les règles du participe avec avoir ni d'aucun autre participe, que la grammaire, l'orthographe et autres petites choses semblables étaient bonnes pour les honnêtes maîtres d'école,


les pédants que nous étions tous, bonnes pour notre esprit positif, balourd, mesquin, étroit, sans envolée^ sans fantaisie et sans grandeur. Puis elle retomba dans son mutisme. Je crus qu'elle n'écoutait pas ma défense de la grammaire et autres petites choses semblables, ou qu'elle en riait intérieurement, mais à mon grand étonnement elle prit part à la leçon suivante comme les autres, plus que les autres, si bien qu'à la fin il n'y en avait que pour elle. Et je me félicitai de mon succès oratoire. Bah j'ai reconnu plus tard que je n'étais pour rien dans cette conversion. Etre reléguée à la dernière place n'a jamais été du goût de Thadée. Son rôle l'y gardait forcément, elle décida d'en sortir. Mais en sortir à la façon d'une obéissante et bonne petite fille, ça non plus n'était pas dans ses cordes. Il fallait le faire avec éclat, en se cabrant sous le joug qu'elle acceptait. Bientôt j'eus d'autres surprises. Dans les leçons de pratique, c'était elle qui dirigeait la conversation. Elle soulevait des questions qui sont habituellement hors de la compétence d'une jeune fille de dix-sept ans. Subversive, paradoxale, elle avait sur tous les sujets des opinions opposées à celles reçues généralement. Et ses vues ne laissaient pas d'être originales. Pour moi, en tout cas, nouvelles et séduisantes, d'autant plus qu'elle les énonçait dans un langage semé de fautes de grammaire, sans doute, mais abondant, coloré, pittoresque, rapide, impétueux comme un torrent de montagne à la fonte des neiges.

Dans la discussion avec elle je me faisais l'effet d'ânonner d'ineptes lieux communs lorsque, au nom de la raison et de la morale, j'essayais de la combattre. Si elle mettait quelque forme à me prouver que j'étais une bête, elle n'en mettait point à déclarer à ses sœurs qu'elles étaient des esprits arriérés et inférieurs. Les ayant un


jour malmenées plus que de coutume, elle les consola de la sorte

C'est égal, soyez contentes: toi, Dalinska, tu es une sainte et je t'adore, et toi, Marie, tu es jolie malgré ton nez bête. Vous serez toutes les deux plus heureuses que moi.

En ceci elle avait pleinement raison.

Un moment je me la figurai être un jeune homme déguisé. Un jeune homme de vingt ans pour le moins. Ses traits masculins, que je commençais à trouver beaux, son regard d'homme fait, sa taille haute et plate gauchement fagotée, la gêne, la fascination qu'elle m'imposait, son ascendant sur ses sœurs, sur sa mère même, et, plus que tout, son expérience, sa science de la vie et des hommes, tout cela faisait naître en moi ce soupçon. Et je l'eus quelque temps malgré son inanité, malgré les accents féminins de la voix de Thadée, ses longues nattes, auxquelles, coquettement, elle attachait des rubans de couleur claire, et qu'elle ramenait toujours devant elle pour s'en parer. Quand, dans la chambre voisine, j'entendais son énergique coup d'archet, son jeu frémissant, passionné, violent, je ne doutais plus Thadée était un homme. Mais non, Thadée était bien une jeune fille. Oh l'entendre encore jouer du violon Aussitôt qu'elle accordait son instrument, je savais que mon travail allait chômer. Je ne pouvais qu'écouter, et longtemps après il me restait une inquiétude, une tristesse, un vague à l'âme des plus funestes pour moi. Cela ne se dissipait que si Natacha ou Sonia venaient me trouver. Sonia Oui, Sonia, telle qu'elle était, paresseuse, limitée, désordre, habillée en coup de vent, coiffée en coup de bise, Sonia m'allait. Elle m'amusait. Franche, gaie, et surtout bonne. De la vie pratique, aussi ignorante que


l'enfant à la mamelle. Ne sachant ni coudre un bouton, ni boucher un trou, ni manier une brosse, elle se promenait paisiblement avec trous, ouvertures et détritus. Avec cela habile à les produire, ayant de la brusquerie et de l'inconscience dans ses mouvements. En quoi les trois juives lui ressemblaient étrangement. Avec leurs hanches ballottantes et leurs jupes aux lacets pendants, elles formaient à elles quatre un groupe assorti.

Sonia ne se faisait aucune illusion sur la puissance de son intellect.

Je suis médiocrement douée, disait-elle, et, de plus très paresseuse. Je voudrais être juive. Les Israélites ont tant de capacités, et beaucoup de volonté. Et puis, on les persécute. Ça vaut au moins la peine de vivre quand on est persécuté.

Sa figure de type quelque peu tatare, plate et blanche d'une blancheur de lard blanc, se fronçait drôlement, montrant un réel regret de vivre non persécutée, dans un bien-être dont elle ne faisait, du reste, rien pour sortir. Cela n'empêchait qu'à la moindre misère elle ne criât à l'injustice et pleurât en fontaine. Mais Sonia riait le plus souvent. De rire tant l'attristait. Elle m'a confié n'être heureuse que lorsqu'elle était malheureuse. Elle considérait la gaieté comme un signe de bêtise. Souvent, le soir, elle se rendait avec des camarades soit à quelque concert, festivité, conférence, soit à des réunions socialistes. Si l'extérieur et la voix de l'orateur lui avaient plu, elle adoptait ses dogmes. Comme il n'y avait pas mal d'orateurs qui lui plussent, il se faisait dans sa cervelle une drôle de salade politique.

Certain jour elle m'a dit

J'ai peur de n'avoir pas d'opinion à moi, je fais comme les singes, je répète ce que j'entends.


Je soupçonne ses camarades, Nina et compagnie, de n'avoir pas eu d'opinions plus stables que cette bonne Sonia, ni plus personnelles, ni plus claires. Parmi ses professeurs, Sonia faisait le même triage. Elle suivait les cours de ceux seulement dont la tête et le geste avaient l'heur de lui agréer. Ceux-ci étaient le petit nombre, et quand l'on saura que ces messieurs parlaient généralement avant dix heures du matin, on peut se demander quand Sonia allait aux cours.

Ce n'est pas ma faute si je n'y vais pas. J'ai si grand sommeil le matin, je ne peux pas me lever. Couchez-vous de meilleure heure. Par la même occasion je dormirai mieux, moi.

Elle reconnaissait que son voisinage devait être incommodant. Mais qu'y pouvait-elle ? Il lui plaisait de sortir le soir, de rentrer tard, d'amener dans sa chambre une horde d'amies parfois additionnée d'amis, de leur faire boire du thé et de leur permettre de discuter. Qui n'a entendu des Russes discuter dans la chambre voisine de celle où l'on voudrait dormir ou travailler, ne peut se faire une idée juste de ce vacarme tout particulier. Il lui plaisait aussi de chanter tout en lisant, de sa voix traînante, des bouts de chansons monocordes qu'elle reprenait sans se lasser de huit heures à minuit, en battant la mesure du pied sur le plancher et du doigt sur la table. Il lui plaisait encore de se coucher tout habillée sur son lit dès après le souper, de se réveiller à minuit, de faire du thé très fort, ce qui lui permettait d'étudier jusqu'à trois heures. Cette occurrence était plutôt rare, Dieu soit béni, car Sonia étudiant est tout ce qu'on peut imaginer de plus torturant pour une pauvre voisine cherchant le sommeil. J'entendais un bourdonnement fort, rapide, ininterrompu, dont la monotonie


était coupée par le claquement, à intervalles réguliers, des jambes de la chaise sur laquelle Sonia se balançait. Car il faut savoir qu'elle ne pouvait étudier autrement qu'à genoux sur une chaise qu'elle balançait, balançait. Il lui plaisait de faire tout cela pendant la nuit, et d'autres choses encore. Puisque cela lui plaisait, pouvaitelle ne pas le faire ? La maîtrise sur soi-même, Sonia ne sait pas ce que c'est, elle n'a jamais entendu ce mot-là. Et j'ai dit que Sonia est bonne ? Mais oui, je l'ai dit, et je le maintiens. Sonia est bonne, seulement sa bonté est surtout négative. Elle a une absolue impuissance à la méchanceté, à la rancune. Cela ne vaut-il rien? Et sa bonté se manifeste en outre constamment par des désirs de sacrifice, de dévouement, par des intentions généreuses, des paroles de pitié, de bienveillance. Et quelquefois, il arrive même qu'elle soit effective. C'est quand Sonia n'a trouvé sur sa route ni caprice à sacrifier, ni paresse à vaincre.

Natacha elle-même, consciente, intelligente, compréhensive, ardente à la recherche de la beauté morale, dont le cœur semblait si bien comprendre la souffrance des autres et y compatir, Natacha, si riche d'âme en un mot, ne possédait pas une bonté beaucoup plus active. Elle m'en a avertie dès les premiers jours de notre amitié. Bonne, moi Bah, je le suis quand cela ne me coûte pas trop. Est-ce de la vraie bonté ? Et nous sommes toutes comme cela, vous le verrez bien. Je l'ai vu, mais j'ai aussi vu que partout les hommes sont en cela semblables. Là-bas un peu plus, ici un peu moins. Parler de bonté me rappelle la malheureuse Sophie Seroff. Nous en avons eu si peu envers elle i Outre la jeune femme en noir, il venait dans la maison aux heures des repas une pauvre fille, une Petite-Rus-


sienne. Que de disgrâces sur une seule tête Le plus lamentable était qu'elle n'étudiait qu'avec peine. Elle travaillait dix heures sur les vingt-quatre, disent celles qui l'ont approchées. Avec cela fort pauvre. On lui connaissait une robe, une seule, une unique robe, mal faite, étriquée, une misère de robe. Ainsi nous la voyions arriver jour après jour, mois après mois, vêtue de sa robe brune à raies jaunes. Vers le printemps, lorsque vinrent les beaux jours, il nous prit une pitié de la voir calfeutrée dans son vieux corsage sombre, alors que nous revêtions toutes des étoffes claires.

Si nous lui achetions une robe ? proposa quelqu'un. Natacha n'était pas de cet avis. Sophie Seroff ne nous aimait pas, vu que nous n'étions guère accueillantes pour elle.

C'est vrai, dit l'une des juives qui avait eu plus de charité que nous autres et la connaissait d'un peu près. Et puis elle a un tel orgueil qu'elle sera horriblement offensée.

Là-dessus elle conta une série de faits qui eussent dû nous renseigner suffisamment sur l'orgueil maladif de Sophie et nous mettre en garde.

Moi-même, j'avais peu de pitié pour cette malheureuse^ J'étais agacée de la voir s'obstiner dans des études fort au-dessus de ses moyens, tant intellectuels que pécuniaires. J'ai dit à Sonia qui la plaignait d'avoir tant de peine à travailler

Elle aurait dû rester chez elle à moucher des enfants ou leur apprendre à lire. C'est là sa place. Sonia prit cela pour elle. En quoi elle eut raison Vous trouvez que moi aussi j'aurais dû rester à la maison, j'en suis sûre. Mais moi, je veux faire du bien au peuple, à l'humanité, je veux travailler pour tous.


Sonia faisant comme médecin du bien à l'humanité En restant à la maison, vous feriez du bien à votre père, à votre mère, dont vous m'avez dit les larmes, les supplications, que vous laissez seuls à trembler pour vous. Ne les comptez-vous pas dans l'humanité? Oui, mais ce n'est pas assez. Dans une vie on peut faire plus que ça.

C'est déjà beaucoup. Et enfin, si vous tenez à faire du bien à tant de gens, rien ne vous empêchait, tout en donnant du bonheur à votre famille par votre présence et votre gaieté, d'instruire ce pauvre peuple sur l'ignorance duquel vous versez des larmes. Voilà encore la meilleure façon de travailler pour lui.

Je l'ai déjà fait. J'enseignais à lire à nos domestiques, et j'avais une classe d'enfants pauvres. Mais c'était si ennuyeux Vous ne savez pas comme je m'ennuyais à la maison. J'ai pleuré tous les jours jusqu'à ce qu'on m'ait laissée partir.

Alors taisez-vous sur votre dévouement à l'humanité 1

Pour revenir à Sophie Seroff, je dois dire que nous avons eu la sotte et néfaste pensée de lui faire la charité de façon anonyme. Nous nous disions que, ne sachant à qui la devoir, elle n'aurait pas à rougir.

Sophie ne reparut pas à notre table et le paquet nous revint. Nous eûmes quelque remords de notre manque de tact, quelque irritation aussi de son orgueil exagéré. De temps à autre, les étudiantes en médecine nous disaient la voir toujours encore vêtue de sa même robe brune à raies jaunes. L'hiver suivant, j'appris qu'on avait trouvé une étudiante russe morte dans son lit. A l'autopsie on avait constaté la mort par inanition. Je pris des informations, j'entendis le nom que je craignais


d'entendre Sophie Seroff. Le drame, que j'essayai de reconstituer d'après les données à moi connues sur le caractère et la vie de la malheureuse et les maigres renseignements que je recueillis, a dû fatalement se passer ainsi. De plus en plus aigrie et farouche, Sophie a vécu davantage encore à l'écart de ses camarades, elle a fini par s'en séparer totalement. Elle loua une mauvaise petite chambre, qu'elle mettait elle-même en ordre, à coup sûr afin qu'aucun œil étranger ne vît le pitoyable état de sa garde-robe, et que personne ne s'immisçât dans la misère de sa vie. Elle préparait elle-même aussi ses repas. Dieu sait quels repas! On a trouvé vide une petite lampe à pétrole. Vide, 'tout l'était. Il faut croire que la pauvre pension qu'elle recevait a cessé de lui parvenir. Déjà minée par le travail et les privations, elle sera tombée dans un tel état de faiblesse qu'elle ne pouvait plus se lever. Il semble que l'épuisement lui ait épargné les souffrances aiguës de la faim et qu'elle se soit éteinte doucement.

Pauvre fille, son orgueil eût été sa seule beauté, si manié par une intelligence moins étroite. Je pense toujours que si elle avait rencontré plus de bienveillance, plus de vraie charité, elle ne se fût pas aigrie au point de repousser toute sympathie. Elle a dû arriver à ce degré d'amertume où les malheureux ne connaissent plus de logique, plus de raison.

Et l'amour ? Quelle place a-t-il dans ces jeunes existences ? Une tout aussi grande que chez les jeunes filles inoccupées d'autres nations, à ce que j'ai pu constater. Si la mentalité est différente, le cœur et les sens sont les mêmes.

Les Natacha, pour lesquelles il paraît être d'un intérêt


secondaire, ont cependant, bien souvent, un ami intellectuel qu'il leur arrive d'épouser en pleine période d'études. C'est plutôt rare, et c'est sérieux alors, elles passent à la mairie. Pour les Sonia, Nina et consorts, il est d'un intérêt primordial, quoiqu'elles aient avec affectation le seul mot de « camaraderie à à la bouche. Pour beaucoup cela reste vrai elles sont trop nombreuses. On peut les voir par grappes de trois, quatre, cinq autour d'un seul. Et ce seul a beau avoir fait son choix là-dedans, elles n'en restent pas moins en étroite amitié. Tout un hiver j'ai vu deux jeunes hommes et cinq jeunes filles, dont trois n'avaient que les miettes, vivre presque inséparablement, dans la plus parfaite harmonie. Envie, jalousie, vanité, amour-propre blessé et autres petitesses qui divisent habituellement les femmes aussitôt que l'élément masculin se met entre elles, m'ont semblé s'agiter fort peu dans ces âmes féminines. Les Sonia même sont trop intelligentes pour avoir cette susceptibilité, entre nous la susceptibilité n'est que de la sottise et de la vanité, toujours en éveil chez nous autres, et qui entrave, arrête si souvent les relations d'amitié, empêche d'être sincère et franc avec ses meilleurs amis et particulièrement avec ses proches. Je ne crains pas de dire qu'elles ont l'esprit trop large, l'âme trop grande dans le sens de bonne, pour s'attarder à ces mesquineries. Avec elles on est toujours à l'aise. Les relations sont faciles, agréables, l'entretien vif, intéressant, rarement banal. On laisse sa pensée et sa parole courir sans brides, sans crainte de choquer celle-ci, de blesser celui-là, d'indigner des prudes et des timorés.

Et puis, elles savent pardonner, ou bien elles oublient, ce qui est, comme on le sait, la meilleure façon de pardonner.


Pour Sonia, elle n'a jamais su garder rancune à personne, jamais son cœur ne s'est enfiellé d'un grain de jalousie en voyant ses compagnes plus recherchées qu'elle. Et cependant l'amour l'alléchait tout particulièrement. Ce qui m'en donne la certitude, ce n'est pas qu'elle ne pût se passer de la compagnie de ses camarades masculins, mais c'est qu'elle parlait de l'amour avec un dédain extrême, à tout propos et hors de propos, et qu'en paroles elle malmenait les écrivains français « Ils ne savent parler que d'amour » Cela n'empêchait qu'elle ne goutât que les romans érotiques. Quand je lui passais quelque chose où l'amour avait moins ou point de place, elle ne trouvait jamais le temps d'en lire plus que les premiers chapitres. A l'âge de quatorze ans elle a lu, en traduction, les Demi-vierges, et les relisait à vingt ans, dans l'original.

Il y a les Sophie Seroff sans exagération. Elles sont plus nombreuses qu'on ne le croit. Sans argent, sans amis, sans plaisirs d'aucune sorte, elles font toutes leurs études. Celles-ci ont gravi un calvaire. Chez beaucoup l'amour est avant tout de l'imagination. Il m'a été donné d'assister à deux drames intimes qui se sont dénoués, l'un, heureusement, l'autre ridiculement, parce que précisément l'imagination était seule en jeu.

A côté des Larasinsky, il y avait une autre famille dans la maison des Russes qui paraissaient avoir joui d'une certaine fortune. Je dis avoir joui parce que je suppose que s'ils avaient eu des moyens à ce moment-là, ils ne se fussent pas logés dans une maison si simple. Leur élégant accoutrement y détonnait. Par contre, leurs manières eussent terriblement détonné dans une maison où l'on eût fait moins de bruit.

Continuellement ils se querellaient. La scène, voix


rageuses, portes lancées, que j'avais entendue le soir de mon arrivée, se reproduisait tous les jours, plutôt deux fois qu'une. Mme Arradine était une femme désagréable en tous points. Bougonne et timide, indolente et excitée, larmoyante et sotte. Elle gâtait abominablement un fils d'une douzaine d'années, le plus insupportable galopin que puisse porter la terre. Il criait, tapait du pied, battait sa sœur, lançait les portes, mangeait gloutonnement, reniflait, désobéissait, mentait et paressait. La mère protégeait ce charmant garçon contre sa sœur, son aînée de six ans, qui essayait de le corriger, mais en s'y prenant le plus mal possible. Elle-même avait l'habitude de crier, de pleurer, de contredire, de réclamer, de gronder, de se plaindre, et cela d'une voix haute, cristalline, belle jusque dans ses notes les plus aiguës. Un moment on pouvait entendre cette voix, vibrante de colère, tremblante de pleurs, l'instant après éclatante de joie, cascadante de rires. La jolie Nadia était le caprice fait femme. Ayant appris que je donnais des leçons aux Polonaises, elle vint me prier de la prendre aussi comme élève. Mme Arradine ne savait pas le français sa fille s'occupa elle-même de cette affaire, ce dont je ne me plaignis pas. La seule apparence de Mme Arradine affectait mes nerfs.

Nadia s'exprimait en un français impeccable, mais son orthographe était la plus absurde, la plus étonnante des étonnantes, des absurdes orthographes que j'ai eu l'occasion de voir.

Elle aussi m'a déclaré que nous sommes d'insupportables pédants, pour qui la lettre est tout. Mais j'ai fini pour lui enseigner à mettre au moins une virgule par page, à écrire « âme » sans h et avec un seul m. Si j'y suis arrivée, c'est que Nadia désirait ardemment réussir un


examen qui devait lui ouvrir les portes de l'Université, le paradis de son imagination.

Ce que je ne lui appris jamais fut de venir à l'heure. L'exactitude Ça aussi est de la pédanterie, la vertu des sots et des petites gens. Si quelqu'un a jamais vu un Russe qui sache arriver à l'heure, il a vu un merle blanc. Nadia se trouvait, de la meilleure foi du monde, tantôt la plus heureuse, tantôt la plus malheureuse des créatures. Ses j oies étaient délirantes, ses désespoirs auraient arraché é des larmes aux rochers

Ma mère ne m'aime pas, mon frère me hait, mon père ne se soucie pas de moi. Quand nous vivions avec lui en Russie, il n'avait jamais de temps pour nous les affaires, toujours les affaires! Mais je l'adore, il est si bon, il me donne tout ce que je lui demande et ne gronde jamais. Ce n'est pas comme maman, qui voudrait toujours se mêler de mes affaires.

Voilà qui est impardonnable de la part d'une mère i Je trouvais, moi, qu'elle ne se mêlait pas assez des affaires de sa fille. Elle laissait sa jolie Nadia tous les jours pendant deux heures en tête à tête avec un jeune homme, un Slave, étudiant en sociologie, dans la chambre même de Nadia, sous prétexte que ce jeune homme la préparait pour son examen, qu'il était marié et déjà père. On trouva plus tard qu'elle courait deux dangers pour un avec ce jeune homme, car, outre une belle tête et des yeux passionnés, il possédait un beau parler dont il se servait adroitement pour faire entrer dans le cœur, ou mieux dit, l'imagination de son élève, son amour de toutes les libertés et sa haine de tous les gouvernants, sans négliger de s'y faufiler à la meilleure place.

(La finprochainement.) C. CHALYS.


L'INUTILE LABEUR

Fragments de journal et réflexions d'un médecin de campagne.

TROISIÈME PARTIE

Hier, repas de famille naturellement, oncles, tantes, cousins et cousines m'ont parlé médecine. Peut-on parler d'autre chose à un médecin ? De nouveau ont reparu les dépuratifs, les tempéraments, les microbes, que saisje encore les coups de froid et les inconvénients qu'il y a à dormir la fenêtre ouverte.

J'en avais la tête cassée. Car que faire ? Opiner du bonnet et tout approuver, c'est encore ce qu'il y a de plus simple. Vouloir discuter, démontrer, défendre une opinion presque toujours en opposition avec les idées de notre interlocuteur, n'est-ce pas une fatigue et un labeur hors de proportion avec le résultat à obtenir amuser ou distraire pendant une soirée un parent ou un ami, qui dès le lendemain aura oublié tout ce qu'on lui a dit, si encore il ne l'a pas mal compris.

Et pourtant je me suis emballé hier soir. Une de mes 1 Pour les deux premières parties, voir les livraisons de septembre et octobre.


cousines s'avisa de me vanter les charmes de ma vocation la vie au grand air, les services qu'on rend à droite et à gauche, le sérieux et la dignité de la profession, son importance scientifique, etc.

Ah bien, oui lui ai-je répondu, si vous croyez que c'est drôle d'être médecin de campagne. Consacrer huit ans de sa vie à étudier, à fréquenter des professeurs et des savants, à se former un esprit scientifique et critique, en discutant avec des gens instruits. Puis tout à coup être plongé dans la nuit noire, ne frayer qu'avec des personnes très honorables, je le veux bien, mais sans instruction, qui pensent différemment, qui ne nous comprennent souvent même pas. Je vous l'avoue franchement, Dreyfus était mieux dans l'île du Diable il était seul au moins et n'avait pas toute la journée des fâcheux sur les bras. Si vous croyez que c'est drôle, quand on a des habitudes de propreté, de fréquenter des gens souvent d'une saleté répugnante, au point que, lorsque j'ai à ausculter quelqu'un, je suis d'abord obligé de jeter un coup d'ceil furtif sur ses cheveux et sa barbe pour voir si je ne risque pas de ramasser des parasites. Chaque fois que je rentre à la maison, je dois consacrer dix minutes à rechercher et à enlever les puces que j'ai recueillies dans mes visites, et à me parfumer à la poudre de pyrèthre. Si vous croyez que c'est drôle de n'être jamais assuré d'avoir un moment à soi, à moins de quitter la maison de ne jamais oser entreprendre un travail qui exigerait une heure pleine, sans être à peu près sûr d'être dérangé au milieu Et le soir, quand on se couche harassé de sa journée, l'appréhension d'un réveil brusque par la sonnette de nuit nous empêche de nous endormir. Et tout cela pour quel résultat ? Pour me faire rire au nez et souvent insulter par un alcoolique auquel j'ai passé un


quart d'heure à expliquer que si son foie était malade, c'était parce qu'il buvait trop.

Ma cousine fut stupéfaite, jamais elle n'avait réfléchi à tout cela.

Vous exagérez, me dit-elle, vous avez pourtant quelquefois de beaux moments dans la profession. Je suis sûre que bien des malades vous sont reconnaissants. Ne croyez pas que tout ce que vous faites est inutile, je connais de vos malades on vous trouve un peu froid, mais je vous assure que beaucoup vous estiment et vous apprécient.

Est-ce vrai ? Est-ce moi qui me trompe ? je le voudrais bien.

Eh bien, oui, c'est moi qui me suis trompé et ma cousine qui avait raison.

Avant-hier, pendant que nous discutions à table, Mlle Mottier mourait, après son agonie de quatre mois et une de ses dernières paroles fut pour moi, ainsi que me l'a rapporté sa sœur, Mme Monnet.

Quelques minutes avant sa mort, alors que ses yeux déjà égarés voyaient à peine, elle a serré la main de sa sœur et lui a murmuré ces mots « Elise. le docteur. jamais il ne m'a dit que je guérirais. jamais il n'a voulu me mentir. » Quelques minutes après elle expirait. Le croirait-on ? ce témoignage presque posthume, rendu par une mourante, qui m'était reconnaissante de ce que j'avais toujours refusé, par dignité pour elle et pour moi, de l'endormir au moyen de paroles fausses et mensongères, ce témoignage et ces dernières paroles m'ont fait le plus grand plaisir.

Il y a des joies dans la profession, ma cousine avait


raison c'est moi qui ne sais pas les trouver; mon labeur n'est donc pas complètement inutile, quelques malades au moins en ont de la gratitude.

Joie sans doute, mais joie lugubre, car ce que ni ma cousine, ni Mlle Mottier n'ont jamais pu concevoir, c'est l'effroyable calvaire qu'ont été pour moi les deux visites par semaine que je lui faisais pendant cette longue agonie de quatre mois. Alors qu'il n'y avait rien à faire, rien à dire. Oh quel horrible souvenir que ces quelques douzaines d'inutiles visites, pourquoi, à quelle fin ? La malade ne s'en est pas mieux portée, et le seul résultat a été cette parole de reconnaissance pour moi, prononcée in extremis. Et dire que c'est une des seules joies que la profession m'ait rapportées

J'ai rencontré le pasteur ce matin. Il organise pour la fin de l'hiver quelques conférences populaires, et m'a demandé si j'accepterais d'en faire une ou deux. Sur quoi, lui ai-je demandé sur l'alcoolisme ? Non, m'a-t-il dit, c'est un sujet trop rebattu. Il faudrait quelque chose de neuf et d'intéressant, mais c'est à vous, docteur, à trouver le sujet tenez, par exemple, sur la tuberculose, à présent qu'on parle tant de sanatoriums populaires ou sur l'hygiène du logement.

Oui, l'idée est bonne, mais laissez-moi quelques jours pour y réfléchir.

Et toute la journée j'y ai pensé. Une conférence populaire, c'est bien, cela, voilà au moins un travail honnête et un labeur utile. Sur la tuberculose ? c'est un .sujet actuel et intéressant, mais que dire ? ce que peut-


être par ignorance je crois être la vérité, ou bien faut-il contribuer à vulgariser les exagérations fantastiques que je crois être l'erreur et que beaucoup de confrères^ hélas répandent dans le public ?

Faut-il, avec le spectre théorique de la contagion,. contribuer à affoler les gens, alors que pratiquement elle est tellement rare qu'on peut la négliger ? Faut-il vanter les sanatoriums populaires, moi qui y suis si, opposé, les considérant comme un leurre et uneduperie envers le public et les malheureux malades ? Faudra-t-il, au contraire, leur dire que quatre-vingtdix pour cent des gens sont ou ont été tuberculeux et ont guéri sans s'en douter que l'on ne possède aucun. moyen de traiter la tuberculose, que l'organisme y résiste ou est vaincu sans que l'on connaisse encore exactement les causes qui influent dans le bon ou le mauvais sens que la tuberculose guérit dans tous les milieux et sous tous les climats, et souvent aussi bien dans la rue que dans un sanatorium, aussi bien au Midi qu'à la montagne.

Mais si je fais cela, je vais me mettre à dos, non seulement le public qui me traitera d'égoïste, mais tous mes confrères. Car ces idées -là, quoique considérées; scientifiquement comme vraies dans les publications médicales', ils se gardent bien de les afficher; ne faut-il pas toujours flatter le goût du public pour acquérir des clients ?

Une conférence populaire ? Non, il me faudrait nedébiter que des lieux communs, faux; et à la place de 1 Le Dr Goujon a parfaitement raison. Voir entre autres les rapports, du Congrès de la tuberculose, Paris, 1905: p. 229, p. 407-9, p. 507-9, p. 518,, p. 576-86. Voir aussi: Pujade, Traitement pratique de la tuberculose. (Note du D' Pierre.),


faire œuvre scientifiquement utile et vraie, ce serait une œuvre néfaste. Sur l'hygiène du logement? C'est bien difficile expliquer qu'il faut des chambres propres, vastes, bien aérées et ensoleillées, à de pauvres diables qui vivent dans des réduits souvent obscurs et trop petits Certes ils ne demanderaient pas mieux que de changer, là je ne risque pas d'avoir des contradicteurs; mais c'est la possibilité de leur procurer les moyens de le faire qui me manque. Et puis quoi ? puis-je faire comprendre à des paysans les avantages hygiéniques d'habiter des locaux clairs et aérés, alors que les plus intelligents de la commune, le maire et les conseillers municipaux, estiment que ce n'est pas la peine d'émonder ou d'enlever un arbre pour donner du jour aux classes ?

Je crois que je m'abstiendrai de ce nouvel et inutile labeur.

Quelle triste série Mlle Mottier, puis Magnin, mort il y a quelques jours, et ce soir la mairie vient de m'aviser pour que j'aille constater le décès de Mme Comte, décédée à la fin de l'après-midi.

Je l'avais vue ce matin encore, mais elle ne m'avait pas reconnu, elle était déjà à l'agonie. Lugubre agonie, car c'est aujourd'hui fête au village, et elle est morte aux sons de la Marseillaise, aux grincements d'un carrousel établi juste sous sa fenêtre. Elle est tranquille, à présent, et ne me demandera plus « Docteur, dans quinze jours je serai morte, n'est-ce-pas ? »

J'ai vu aujourd'hui une chose incroyable.

Ce matin, je reçus un billet de M. Besson, maire


d'Artaz. Il m'informait que Simon le chiffonnier était malade, me priait de l'aller voir, de lui dire ce qu'il en était et d'examiner s'il y avait moyen de l'envoyer à l'hôpital.

J'y suis donc allé cet après-midi.

En arrivant à Artaz, j'ai demandé au premier paysan rencontré de vouloir m'indiquer où demeurait Simon. Vous allez chez le père Simon ? fit-il avec une profonde stupéfaction, il vous a fait demander ? C'est M. le maire qui m'a prié d'y passer. Simon est malade.

C'est possible, on ne l'a pas vu depuis plusieurs jours. Mais il ne vous laissera pas entrer, personne n'a jamais pu pénétrer chez lui.

Qui est ce Simon ?

Oh vous le connaissez bien, monsieur le docteur, ce vieux à barbe blanche qu'on rencontre toujours se promenant avec sa sœur. Ils vont ruclonner à droite et à gauche, chacun avec une hotte sur le dos. Ah! bien du plaisir à monsieur le docteur! tenez, c'est là, vous voyez.

Et il me désigna une porte au fond d'une cour. Je m'y rendis et je compris.

La porte était ouverte, mais le passage en était barricadé avec des fascines placées de pointe, présentant leur hérissement de branches à qui tentait de s'approcher. J'appelai. On me répondit.

Je me nommai. On me dit d'entrer.

Mais par où ?

Par la porte.

Je montai donc à l'assaut des fascines et les franchis. Je ne vis d'abord rien, mais je fus suffoqué par la


pestilence du lieu. Au bout d'un moment, mes yeux s'habituant à l'obscurité, ce que j'aperçus m'épouvanta. La porte servait à la fois d'entrée, de fenêtre, de cheminée. La pièce était tellement archipleine et encombrée de guenilles et de détritus innommables que j'eus l'impression d'être non pas sur, mais dans un ruclon' et d'en faire partie moi-même.

Je ne distinguais toujours personne.

Mais ou êtes-vous donc ? criai-je.

Ici.

Et je vis surgir à un des angles, émergeant d'un tas de chiffons servant de lit (ou de litière) une vénérable tête de vieux, cadavérique. Contre le mur, à côté de lui, je remarquai un pot de tisane; le contenu en était gelé. C'est vous le père Simon ?

Oui.

Qu'avez-vous ?

Je vis sortir du tas de chiffon une jambe énorme, cedématiée, blanche, puante, avec des plaies.

Je ne peux plus marcher, dit-il, et je tousse continuellement.

Il vous faut aller à l'hôpital, c'est impossible que je vous soigne ici.

Je vois bien qu'il le faut, gémit-il. Mais ma sœur ?. Hé, Marie 1

Et je vis apparaître un peu plus loin, sortant d'un autre tas de chiffons, une tête de vieille qui ricanait. Je m'enfuis.

Ce soir, j'ai pris un bain j'ai changé complètement tous mes vêtements. J'ai rédigé un rapport pour le maire, un pour la Salubrité, un pour l'Assistance publique, puis j'ai 1 Creux à fumier.


songé à Cabrol, notre maire de Challens, qui trouve que le médecin de l'Assistance publique est trop payé parce qu'il touche 150 francs par an et par commune. Et j'ai songé aussi combien je m'étais montré inférieur à tous ces médecins, dont les livres rapportent les actions, qui auraient trouvé moyen de voir clair dans ce bouge de faire du feu pour chauffer instantanément la chambre (!) qui auraient improvisé cuvettes, eau, linges pour panser les plaies; qui auraient fait le lit (!!) déshabillé et ausculté le malade (par ce froid !) et qui en le quittant l'auraient embrassé en lui disant « Je reviendrai vous voir demain. Mais voilà, il n'y avait ni lit, ni table, ni chaises, ni cuvettes, ni rien. Il n'y avait que des chiffons. Ah! la réalité! Ah! l'imagination! Quel abîme entre les deux 1

L'Assistance publique m'a informé qu'elle avait fait transporter Simon à l'hôpital, et que sa sœur, étant en état de démence sénile, avait été évacuée sur l'asile qu'en outre la Salubrité publique allait s'occuper de faire vider et nettoyer leur taudis.

Je suis retourné à Artaz aujourd'hui, pour le petit Bastian qui s'est foulé le pied.

Plusieurs paysans que j'ai rencontrés m'ont félicité d'avoir réussi à envoyer Simon à l'hôpital. « Il y a plus de dix ans, me dit l'un d'eux, que le maire s'efforce de faire entrer Simon et sa sœur dans un asile de vieillards. Ils s'y sont toujours refusés. « Nous aimons la « liberté, » répondaient-ils.

Et de quoi vivaient-ils ?

Eh bien voilà. M. le maire payait leur compte de pain le boulanger leur en apportait une miche tous les


deux jours. M. le maire leur fournissait aussi des fascines en hiver. Oh il est très bon, notre maire, mais que voulez-vous, monsieur le docteur, ces gens étaient fiers, ils ne voulaient pas qu'on s'occupât d'eux, et puis ils ne sont pas tout à fait dans la misère, ils sont propriétaires. Propriétaires ?

Mais oui, d'abord ils possèdent le quart de la maison où ils logent leur chambre et un réduit au-dessous. Ils ont aussi quelques petits champs au bord du ruisseau; oh je sais bien qu'ils ne valent pas grand'chose, mais enfin ils auraient pu y cultiver les légumes. Jamais ils n'ont voulu s'en occuper, ils les laissent en tattes.

La mère Grognon a de nouveau sa hernie qui lui joue un tour. Cette fois c'est plus sérieux, la hernie est étranglée.

Je n'ai pu la lui réduire, et elle refuse de se faire opérer, disant qu'elle ne comprend pas pourquoi, à présent, je lui parle d'opération alors que, les autres fois, je l'avais guérie tout de suite par quelques manipulations. J'ai bien tâché de lui expliquer qu'alors sa hernie n'était qu'engorgée et pouvait être réduite, mais qu'aujourd'hui c'est plus grave, qu'elle est étranglée et que je ne puis la réduire.

Elle a hoché la tête, elle n'est pas persuadée. J'ai essayé de faire comprendre la chose à sa fille, à son gendre, j'y suis resté près d'une heure. Je les ai bien avertis que l'issue serait fatale, si on ne se dépêchait d'opérer. Mais ils n'ont pas compris, ou peut-être pas voulu comprendre.


La mère Grognon souffre beaucoup, je lui ai fait une injection de morphine. Ils ne veulent toujours pas entendre parler d'opération.

Enfin la mère Grognon est à l'hôpital.

On m'a envoyé chercher cette nuit à deux heures. Elle souffrait atrocement. Je lui ai fait une nouvelle injection de morphine. Sa fille était là, je lui ai parlé très carrément, lui disant que, puisqu'ils refusaient l'opération, moi je refuserais dorénavant de venir puisque je ne pouvais rien faire, qu'ils devraient du reste avoir l'intelligence et le tact de comprendre que c'était un abus de me faire chercher la nuit puisqu'ils ne faisaient même pas ce que je leur conseillais.

Alors. petit à petit. voyant que depuis quarante-huit heures l'état ne faisait que s'aggraver, ils en sont venus à envisager l'idée d'une opération. Ils m'ont demandé si je ne pouvais faire venir un confrère pour une consultation et pour pratiquer l'opération. J'ai refusé. Je veux bien, leur ai-je dit, perdre mon temps et ma peine à discuter avec vous, mais déranger un collègue pour un labeur aussi inutile, je ne le ferai pas. D'abord, vous savez aussi bien que moi que vous ne le paieriez pas à moi cela m'est égal, j'en ai pris mon parti, mais je refuse de faire venir un confrère inutilement dans ces conditions. Je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, une seule chose peut sauver votre mère l'opération, et l'opération faite le plus rapidement possible. Faire l'opération seul dans cette petite chambre encombrée et pleine de poussière, je ne le veux pas, parce que, en opérant dans ces mauvaises conditions, le résultat serait déplorable, et vous me le reprocheriez toujours. Demander un confrère, non, pour les


raisons que je viens de vous dire. Si vous vous voulez le faire, c'est bien, faites chercher un autre médecin, moi je me retirerai. Si vous vous décidez à faire opérer la malade à l'hôpital, c'est une autre affaire, je ferai les démarches nécessaires et dès demain matin on viendra la chercher.

Ils se sont enfin décidés, c'est bien heureux moi j'y ai perdu ma nuit.

A dix heures ce matin la voiture d'ambulance est venue. Au dernier moment encore j'ai cru que la mère Grognon allait refuser de partir. Soulagée par l'injection de morphine, elle souffrait moins et de nouveau elle ne voulait plus entendre parler d'opération.

Mais au moins, m'a demandé sa fille, une fois à l'hôpital, est-ce qu'elle sera examinée par un médecin compétent, car il ne faut pas qu'on l'opère si c'est inutile.

J'ai eu hier une vraie journée de médecin de campagne avec des labeurs variés, mais pas inutiles. A cinq heures du matin je pompais pour un incendie, puis dans la matinée j'ai fait mes visites à deux heures je dépendis le père Wolff qui s'était pendu dans son grenier, et le soir on est venu me chercher pour un accouchement. Résultat un gros garçon de quatre kilos et demi. J'ai dû employer les fers, et l'enfant aujourd'hui a une ecchymose bleue sur les joues, comme le père Wolff que j'avais dépendu hier; aussi je l'ai appelé « le père Wolff. »

La mère est furieuse.

Hier, journée encombrée. J'ai fait une injection de sérum au petit Blanc qui a la diphtérie, puis j'ai dû


aller à Artaz chez le vieux Morrand. A ma consultation j'ai eu un panaris à opérer, deux dents à arracher; et j'avais encore pour l'après-midi, outre un rendez-vous à quatre heures, trois visites à faire, sans compter mes instruments à nettoyer ce soir.

Mais à deux heures on m'a téléphoné de venir chez Mme Nicod, si possible tout de suite après ma consultation, « parce que Madame désirait parler à Monsieur. » La chose me dérangeait beaucoup, ma tournée de l'après-midi n'étant justement pas de ce côté-là. Je me décidai cependant à y aller à deux heures et demie, après avoir changé l'heure du rendez-vous.

Mme Nicod me reçut au salon

Je vous ai prié de passer à deux heures et demie, docteur, parce que je désirais vous parler et que je dois aller à trois heures chez Mlle de Belessort. Ce n'est pas pour moi, c'est pour ma cuisinière. Elle se plaint de maux de tête, mais c'est parce qu'elle est constipée je le lui ai dit, mais elle ne veut pas se purger. Ce n'est pas pour cela, docteur, que je vous ai fait venir, mais vous verrez cette fille, elle ne se tient pas du tout pro- pre. J'aimerais que vous le lui disiez, s'il vous plaît. Je le lui ai déjà fait observer, mais sans aucun résultat. Elle vous parlera de ses maux de tête, mais regardez ses mains, et tâchez de lui faire comprendre qu'il faut qu'elle soit plus propre; vous savez, cela a beaucoup plus de poids si c'est un médecin qui fait l'observation. Mme Nicod me conduisit dans une chambre, y fit appeler sa cuisinière et se retira. Tête à tête charmant Le récit de Mme Nicod était de tous points exact. Cette fille se plaignit de maux de tête, elle était effectivement atteinte de constipation chronique outre cela, elle était


•d'une malpropreté révoltante tête, mains et, je suppose, le reste aussi.

Y a-t-il, lui demandai-je, une chambre de bains ̃dans la maison?

Oui, docteur.

Eh bien, vous direz à Madame que, autant pour vos maux de tête que pour votre santé en général, il vous faut prendre un grand bain tiède tous les deux jours.

Oh mais, docteur Madame ne voudra pas, jamais on ne nous laisse nous baigner dans la chambre de bains.

Ça, ça ne me regarde pas, vous vous arrangerez avec Madame.

Quand je sortis, Mme Nicod était heureusement déjà partie pour son thé chez MUe de Belessort. Je n'eus donc pas d'explications à lui donner, mais j'aimerais bien assister ce soir à sa conversation avec sa cuisinière. Dire qu'elle m'a dérangé tout mon après-midi pour cette bêtise, et que j'ai fait huit ans d'études scientifiques pour arriver à faire ce métier-là 1

Non, vrai, c'est écœurant 1

La mère Grognon est de retour, on l'a opérée il y a quinze jours, elle est revenue de l'hôpital aujourd'hui. J'ai été la voir. Elle est enchantée de son séjour là-bas, de la manière dont elle y a été soignée, et surtout de la perspective qu'elle est définitivement guérie de sa hernie, qui ne lui jouera plus de vilains tours. Mais pas un mot de remerciement pour la peine que j'ai eue avec elle, lorsqu'elle était malade.


Ne nous plaignons pas, ce labeur-là, au moins, n'a pas été inutile.

Jour de guigne! Ce matin j'ai pu faire toutes mes visites, personne n'est venu à ma consultation, et personne ne m'a fait demander. Je fus content d'avoir enfin un après-midi de loisir, car je désirais étudier et préparer une larve de gyrin que j'avais eu la chance de capturer il y a quelques jours. Mais à peine étais-je depuis vingt minutes au travail que je fus appelé au téléphone

« Il faut venir tout de suite chez M. Rameau, son petit garçon est devenu tout pâle et a pris mal. » Répondez, dis-je à la domestique, que je suis occupé à présent, que je ne puis aller tout de suite, mais que j'irai au plus vite.

Ah bien, oui. Dix minutes après, c'était M. Rameau lui-même qui arrivait.

Docteur, me dit-il, ah quelle chance que vous soyez à la maison Venez vite, ma femme a peur que notre enfant ne prenne une méningite, elle m'a prié de vous ramener tout de suite.

Mais, lui dis-je, je fais une analyse microscopique que je ne peux lâcher je ne puis aller immédiatement, mais dans un quart d'heure, je vous le promets, j'irai. Du reste, tranquillisez madame, les méningites ne débutent pas ainsi brusquement, ce ne sera probablement qu'une indigestion.

Non, non, docteur, venez tout de suite Votre analyse attendra, mais mon enfant est malade. Venez le voir, vous nous direz ce qu'il faut faire. Je vous attends, docteur.


Impossible de travailler avec cet homme dans mon cabinet, je mis donc ma préparation inachevée de côté et, résigné, je le suivis.

Et, marchant côte à côte, pendant le court trajet qui me séparait de chez lui, vaguement je l'entendais, essoufflé, mais heureux de sentir le médecin avec lui, me remercier d'avoir bien voulu l'accompagner, disant qu'il -espérait que l'indisposition de son enfant ne serait rien, puisque j'avais pu venir tout de suite, car souvent une maladie était bien moins grave, soignée dès le début. Tandis que, distrait, en moi-même je pensais «Ce petit Rameau, je le connais, c'est un bel enfant, solide, évidemment il a une indisposition passagère sans gravité. Sinon, si par hasard il commence réellement une maladie, ce n'est que dans un ou deux jours que je pourrai m'en rendre compte; en tous cas, il n'y aura rien à faire pour le moment, rien ne pressait à ce point. » Et je regrettais ma préparation manquée. Le contraste de nos deux pensées, de nos deux préoccupations à Rameau et à moi me frappa

Pour lui j'étais l'être tout-puissant, qui pouvait arrêter, couper la maladie prise au début, tandis que moi je ne connaissais que mon impuissance.

Je savais que la plupart du temps notre science se résume à faire prendre patience à nos clients, en employant même pour cela des moyens plus ou moins honnêtes. Et c'est pour ce néant qu'il faut savoir gaiement tout sacrifier, famille, science, plaisirs ou repos, et accepter d'être souvent inutilement dérangé. Mais comment donc, pensais-je, ayant une idée si différente de l'art médical, clients et médecins arrivent-ils à se comprendre ?

A notre arrivée, la mère souriait. L'enfant, assis dans


son lit, était rose et gai; il avait vomi, il était soulagé, il était guéri.

Mais quand, une fois rentré à la maison, je voulus, reprendre mon travail, je vis qu'en mon absence ma préparation s'était toute gâtée et n'était plus bonne qu'à être jetée.

Des indigestions, j'aurai souvent encore l'occasion d'en, soigner, mais reverrai-je jamais une larve de gyrin ?

La mère Trottet est morte, malgré la potion de Bourgeon. Elle a eu une attaque ce matin. La famille désira une consultation avec le professeur Bourgeon. Bourgeon vint dans l'après-midi et passa me prendre en voiture. Pendant le trajet, je le mis au courant de l'état de la mère Trottet, hémorragie cérébrale avec tout le côté droit contracturé.

Oh 1 alors, me dit-il, elle est perdue, il n'y a rien à faire.

Je vous serai bien reconnaissant, lui dis-je, de le leur expliquer, parce que, à ce qui m'a été rapporté, ils me reprochent un peu de n'avoir rien tenté pour ranimer la malade. Or, que voulez-vous que je fisse? Bourgeon me regarda en haussant les épaules. Alors, ajoutai-je, vous me rendriez service en ne prescrivant rien, vous non plus, afin qu'ils comprennent que, si je n'ai rien prescrit, c'est qu'il n'y avait rien à faire.

Cela va sans dire, fit-il en riant.

Nous entrâmes dans la chambre. Dix personnes au moins entouraient le lit.

Bourgeon s'approcha, regarda la malade, lui tâta le pouls et fit un signe d'impuissance.


Nous passâmes dans la chambre à côté, suivis d'un ou deux parents.

Alors, docteur, qu'en pensez-vous ? voici du papier, une plume, nous enverrons tout de suite quelqu'un à la pharmacie.

A ma profonde stupéfaction, Bourgeon prit la plume et prescrivit

Kali iodati. 0.50

Aq. destil. 150.00

S. Une cuillérée à soupe toutes les deux heures. Puis, avec sérieux, il expliqua la gravité du cas, le peu de chances probables de guérison, mais enfin qu'il fallait tout tenter, que peut-être la potion ferait du bien, qu'il ne fallait cependant pas se faire trop d'illusions. Puis d'un air contrit, il serra la main de tout le monde, et, la tête haute, même légèrement renversée en arrière, il sortit d'une démarche pleine de dignité.

Remonté avec lui en voiture

Croyez-vous, lui demandai-je, que, dans l'état actuel, du iodure puisse avoir un effet quelconque ? Aucun, me dit-il. Ah c'est vrai, vous m'aviez demandé de ne rien prescrire, je l'ai complètement oublié. Il fallait me le rappeler du reste, cela n'a aucune importance.

Six heures après la malade était morte.

Est-ce vrai que cela n'a aucune importance ? C'est possible. Mais est-ce bien honnête de la part d'un homme qui passe pour pratiquer une carrière scientifique, et est-ce digne d'un professeur qui devrait enseigner la vérité ?

Et pourquoi, alors, moi médecin, me plaindrais-je de ma lutte stérile, et de mon inutile labeur, d'avoir à discuter, à convaincre et éduquer des gens qui ignorent tout


de la médecine, si les confrères eux-mêmes contribuent à répandre l'erreur par manque de courage moral ?

Est-ce par manque de courage moral ?

Oui, un peu, mais surtout par découragement, par résignation aussi et, il faut le dire, pour vivre. Tout médecin qui débute, sauf quelques rares cyniques, cherche à pratiquer son art sérieusement et honnêtement. Mais en moins d'un an il a compris ce que demande le client, et, résigné, il se voit forcé de diviser sa clientèle en ceux qu'il peut soigner, et ceux, beaucoup plus nombreux, qu'il doit tromper. Et ce qui est plaisant, c'est que ce sont ces derniers qui le font vivre. Est-ce le cas pour tous les médecins ? Assurément non.

Il y a des médecins qui ont la foi, qui croient à l'efficacité de ce qu'ils prescrivent. Quand ils ont soigné un pneumonique auquel ils ont fait prendre divers médicaments, ils croient que c'est grâce à leurs soins qu'il a guéri souvent même ils ont la naïveté de le dire « J'ai guéri le jeune X d'une mauvaise pneumonie. » Ce sont des médecins heureux, ils ne raisonnent pas, ils n'observent pas, ils ne doutent jamais. Ils ont la foi, ils n'hésitent pas, ils ont une confiance illimitée en euxmêmes, et inspirent par contagion cette confiance autour d'eux. Ils sont courus, ils ont la vogue, ils sont dangereux.

D'autres, sans raisonner davantage, mais sans avoir la foi, sans avoir la même confiance illimitée en euxmêmes, emploient aussi les mêmes prétendus remèdes à tort et à travers.

Ils reconnaissent qu'ils ne savent pas très bien si ces


remèdes ont une action ou non. Ils les emploient parce que Monsieur X, professeur et médecin en vogue, le fait, ou simplement parce que le client les réclame, les journaux en ayant parlé. Et, avec tout autant de naïveté, ils disent « J'ai soigné M. Z en lui faisant suivre telle médication et il s'en est bien trouvé. »

Pourquoi cette médication plutôt qu'une autre ? Ah mais, c'est celle que X conseille

Ces médecins-là forment la grande masse.

Puis vient la troisième classe. Ce sont les médecins qui pendant leurs études et surtout celles-ci finies, ont réfléchi, critiqué, et se sont mis à douter. Ils ont reconnu que les trois quarts des malades guérissaient mieux et plus vite si on ne les droguait pas, mais si, au contraire, on insistait d'une manière énergique sur la toute-puissance du repos et des soins hygiéniques.

Mais ils ont aussi observé que le repos et les soins hygiéniques seuls n'étaient pas acceptés du malade et de son entourage, et qu'il fallait masquer cette simplicité. C'est en ayant honte d'eux-mêmes que, quand ils ne peuvent pas s'y soustraire, ils prescrivent à un malade fébricitant une potion dont le Sirupus rubi forme la base essentielle, alors qu'il refuserait, comme trop simple, un verre de sirop de framboise.

Ces médecins-là sont des résignés. Ils sont en général aimés seulement de quelques rares personnes, amies autant que clientes, mais ils sont peu connus du grand public. Jamais on ne les voit parader dans les congrès. Quand ils parlent d'un malade, ils disent volontiers: « J'ai été appelé à suivre M. X pendant sa maladie, il a heureusement guéri. »

Ceux-là sont les vrais médecins.


Encore une de la baronne

Elle m'écrit aujourd'hui

« J'apprends à l'instant par ma domestique que le petit garçon de Mme Machin a la diphtérie. Mme Machin vient faire la lessive chez nous tous les quinze jours. Je m'intéresse à cette famille et suis bien aise de savoir que c'est vous qui soignez cet enfant avec grand soin toutefois je vous serai reconnaissante de m'avertir quand il sera guéri, et que tout sera désinfecté chez eux, car je ne veux pas que Mme Machin revienne chez nous avant.

» Vous savez sans doute, docteur, que les bacilles de la diphtérie persistent dans la gorge souvent longtemps après que la maladie semble finie. Il ne faudrait faire désinfecter que lorsque les analyses indiqueront qu'il n'y a plus de bacilles. Quand cela sera fait, veuillez m'en aviser, s. v. p.

» Recevoir, monsieur le docteur, etc. etc. »

Merci, madame, et trop aimable Mais j'aurais été beaucoup plus content si vous m'aviez dit que vous prendriez à vos frais la désinfection ou les analyses bactériologiques.

Je compte ne rien répondre.

C'est ce que j'appelle un cas « d'indiscrétion médicale. »

A minuit on est venu me chercher en char pour aller à Palud faire un accouchement. C'est la sage-femme qui m'a fait mander.

Magnifique nuit, un peu froide. Palud est à trois quarts d'heure de chez moi. Ce fut une course très pittoresque, presque tout le temps au galop car c'est le mari qui conduisait, il était pressé de rentrer. Le chemin passe au


milieu des marais à travers les saules décharnés et les roseaux on apercevait au loin les ruines du vieux château éclairées par la lune. Hou-hou-hou. Un hibou ululait, accompagné plaisamment par le coin-coin des canards et le coassement des grenouilles.

A mon arrivée l'enfant était né, tout était fini et en règle.

La sage-femme me prit à part et m'expliqua qu'elle m'avait fait chercher parce que le mari l'ennuyait. Il avait bu, il était encombrant; aussi, à un moment où il l'impatientait trop, elle lui avait dit que cela n'allait pas bien, qu'il fallait absolument aller chercher le docteur. « Comme cela, me dit-elle, je l'ai éloigné deux heures. Pendant ce temps tout s'est bien passé. Mais vous savez, ajouta-t-elle en clignant de l'œil, ce sont des gens à leur aise, faites-leur seulement bien payer votre course. »

Pendant que le mari me reconduisait, je me souvins d'avoir fait ce même trajet, il y a quatre ans, je crois, mais en plein hiver, dans la nuit du 2 au 3 janvier, aussi pour un accouchement, appelé à l'aide par mon confrère Morrens. Il avait fallu opérer. Ce fut un rude travail, mais heureusement pas inutile, car tout se termina bien pour la mère et pour l'enfant.

Tandis que cette fois le dérangement était inutile, et. ma nuit fut perdue parce qu,e. le mari avait bu. Est-ce une raison suffisante ?

Dr PIERRE..


QUELQUES SOUVENIRS

SUR

FRÉDÉRIC NIETZSCHE

A une époque où les enseignements de l'homme extraordinaire que fut Frédéric Nietzsche suscitent tant d'étonnement, de controverses et de blâme, quelques souvenirs de rapports personnels avec ce grand génie pendant les dernières années de sa vie intellectuelle, de 1884 à 1889, quelques citations aussi de lettres que j'ai en ma possession feront peut-être mieux juger de sa personnalité attachante, du contraste singulier entre l'homme et l'écrivain, en démontrant aussi que les germes cachés de la maladie qu'il portait en lui furent un des facteurs principaux de l'étrangeté de ses aphorismes. C'est une entreprise bien osée pour une plume malhabile, mais j'en laisse la responsabilité au vénéré professeur M. Ernest Naville, qui m'engage à publier ces réminiscences, toutes lointaines qu'elles sont.

Ce fut en Engadine, pendant l'été de 1884, que nous eûmes l'avantage de faire connaissance avec celui qui lui-même s'appelait volontiers « l'Ermite » ou même « l'Ours de Sils-Maria. » Ma mère, fort souffrante,


passait ses journées étendue au grand air et trouvait quelque distraction à voir circuler autour d'elle les touristes et les habitants du village. Son intérêt fut bientôt mis en éveil par l'apparition presque journalière, à heure fixe, d'un personnage d'aspect un peu singulier, déambulant vivement à travers la vaste prairie qui précède le lac de Sils. Généralement seul, vêtu d'une longue veste brune assez râpée, la tête aux longs cheveux fortement rejetée en arrière, le regard perdu dans l'espace, s'abritant d'une immense ombrelle grise, il s'arrêtait parfois subitement, puis reprenait sa marche rapide. Les villageois le regardaient quelque peu de travers et parlaient de lui comme d'un savant allemand, un excentrique, vivant en anachorète, dans une petite chambre au-dessus de l'unique magasin du village.

Nous apprîmes un jour que cet original n'était autre que le philosophe Nietzsche, déjà si célèbre en Allemagne par son livre Geburt der Tragôdie, ainsi que par son amitié enthousiaste pour Richard Wagner et sa rupture éclatante avec celui-ci, rupture attribuée tant à leurs divergences sur l'idée religieuse et sur la musique de Parsifal, qu'au sentiment de Nietzsche que Wagner voulait user de lui comme d'un apôtre et d'un héraut du wagnérisme. Or chacun de ces deux grands génies soutenait sa propre originalité, et Nietzsche, malgré la « longue Passion » qu'avait été son amitié pour Wagner, ne voulait ni se plier au rôle de « cornac, » ni accepter la nouvelle tendance wagnérienne.

Nietzsche, en effet, s'est toujours défendu d'être le serviteur ou l'imitateur de qui que ce soit. Témoin la devise qu'il composa pour l'entrée de sa demeure

« Je demeure dans ma maison à moi

Je n'ai jamais imité personne,


Et je me suis toujours moqué de chaque maître

Qui n'a pas su se moquer de lui-même 1 1 »

On nous disait aussi à Sils que le philosophe, fort misanthrope, se tenait à l'écart de tous et surtout des dames. Nous en eûmes bientôt le démenti.

Une amie intime, qui nous avait accompagnées en Engadine, marcheuse intrépide et esprit distingué s'il en fut, rencontra d'aventure l'Ermite au sommet du « Promontoire. La conversation s'engagea spontanément dans un commun élan d'admiration pour le site pittoresque, et cette rencontre fortuite fut le premier pas vers nos rapports d'amitié avec Nietzsche, rapports personnels et épistolaires qui durèrent jusqu'à l'effondrement de sa raison en 1889.

Bientôt, à l'ébahissement un peu jaloux des autres commensaux de notre hôtel, on vit le philosophe, réputé misogyne, venir journellement s'asseoir des heures entières auprès de ma chère invalide, l'entourant de soins et de sollicitude, lui offrant le bras pour sa courte promenade, et nous charmer toutes par sa conversation entraînante, familière et originale, dénotant toutefois une érudition exceptionnellement universelle et approfondie. Mais aucun pédantisme de professeur, aucun orgueil ni ostentation de son savoir; ce n'est guère par lui-même que nous eussions pu deviner sa réputation. On eût même dit parfois qu'il se défiait encore de son aptitude à remplir la noble tâche à laquelle il se croyait appelé, et c'était avec une simplicité et une joyeuseté naïves 1 Ich wohne in meinem eigenen Haus,

Hab' Niemanden nie nichts nachgemacht

Und lachte noch jeden Meister aus,

Der nicht sich selber ausgelacht.


qu'il nous faisait part, à l'occasion, d'un nouveau succès. Il me souvient spécialement d'un après-midi radieux, en 1885, où nous vîmes arriver Nietzsche, radieux luimême comme le jour, ayant même, inconsciemment, une note de gaieté dans son habillement inusité: pantalon blanc, cravate bleu de roi. Ma mère ne put s'empêcher de lui dire en souriant:

Qu'y a-t-il donc de nouveau, professeur?

Oh joie c'était la réussite de sa dernière publication, et la promesse d'une série de conférences à l'université de Stockholm sur son système de philosophie. Parfois il se moquait de sa renommée croissante. Il écrivait à ma mère, le 11 août 1888:

« Il faut noter parmi les curiosités de l'hiver dernier le commencement de ma célébrité Où ? En Danemark Le plus remarquable des littérateurs danois, le Dr Georges Brandes, a fait à l'université une longue série de lectures sur le Philosopbe Niet{scbe, avec un succès extraordinaire, si l'on doit en croire les journaux. Plus de 300 auditeurs réguliers et, pour terminer, une grande ovation. On me promet aussi quelque chose de pareil à New-York.

» Je voudrais en ressentir plus de satisfaction, mais en somme cela n'éveille que mon ironie »

Il lui disait déjà, de Nice, en 1887:

« La maison où deux de mes œuvres ont vu le jour a été tellement ébranlée et crevassée qu'on a dû l'abattre. Ce sera un avantage pour la postérité, qui aura ainsi un pèlerinage de moins à faire »

Nous trouvons ailleurs cette boutade significative « Tu vises à la célébrité ? Ecoute donc mon enseignement Sache d'abord de plein gré renoncer à l'honneur » (Sentence.) Et dans son Ode à la Renommée et à F Eternité:


« La gloire, cette monnaie avec laquelle vous paie le monde, je la prends avec des gants, je la foule aux pieds avec dégoût1 »

Nietzsche avait la voix fort douce, la parole plutôt lente et mesurée, abondante toutefois, d'une élégance naturelle, sans recherche; son discours était émaillé de mots imagés, d'idées neuves parfois un peu incohérentes et bizarres, souvent fort caustiques. En parlant il regardait généralement droit devant lui, comme scrutant et sondant des espaces visibles seulement à son imagination, et, lorsqu'il se laissait emporter par son sujet, son visage prenait une expression d'illuminé.

Ses yeux bruns étaient souvent ternes et son regard indécis, à cause de ses constantes souffrances des yeux et de la tête, mais, dans leur sombre profondeur, brillait un feu concentré qui s'éclairait par moments d'une étincelle de gaieté, car, dans ses bons jours l'anachorète riait de bon cœur, et se laissait aller à sa verve humoristique et malicieuse. Courtois de paroles et de manières, d'une grande bonté de caractère, sa politesse de cœur et sa délicatesse innées lui faisaient toutefois éviter une discussion prolongée sur des sujets pouvant blesser les sentiments intimes de ses auditeurs.

Peut-être pressentait-il la désapprobation qui pourrait surgir de la lecture de ses œuvres et froisser notre amitié,, car, tout en témoignant l'estime qu'il avait pour l'esprit large et cultivé de ma mère, il la suppliait de ne jamais lire ses livres 1

Le savant esprit fort et la femme croyante qu'était ma mère s'entendaient fort bien, « lors même que, disait-elle 1 Diese Münze mit der aile Welt bezahlt, Ruhm, mit Handschuhen fasse ich dièse Münze an, mit Ekel trete ich sie unter mich.


plus tard, d'après les théories de Nietzsche, une créature aussi faible et inutile que je l'étais alors n'eût aucun droit à l'existence! » Un jour une dame municoise, nous ayant conté avec une comique indignation que, dans Zarathustra, Nietzsche conseillait aux hommes, en prenant femme, de ne pas oublier le fouet, ma mère en railla doucement le philosophe à leur première rencontre

Sans doute, cher professeur, je comprends qu'avec de tels préceptes vous m'engagiez à ne point vous lire!

Le pauvre homme s'arrêta tout interdit, les larmes aux yeux, et lui saisissant les mains

Non, non, chère et digne amie, ce n'est pas ainsi qu'il faut l'entendre.

En effet, cette sentence quelque peu offensante pour le sexe faible lorsqu'elle est mal interprétée, sentence que l'on a tant reprochée à Nietzsche, a pris origine dans une discussion entre lui et sa sœur Elisabeth, au sujet d'un roman de Tourguéneff et ce fut même la douce Elisabeth, au grand étonnement de son frère, qui énonça l'opinion que certaines natures féminines ont besoin d'être matées par une main de fer ou par un fouet. imaginaire. Mme Elisabeth Fôrster-Nietzsche a raconté elle-même cet incident tout au long dans son article de la NeueDeutsche Rundschau (octobre 1899), Nietzsche, les femmes et le mariage.

Au fait, Nietzsche n'eût point été le premier à émettre pareille maxime, comme le prouvent certains détails du Quattrocento de M. Philippe Monnier.

On a aussi faussement accusé notre philosophe de haine et de mépris pour l'élément féminin Tout au contraire, il avait une admiration sincère pour les capacités de la femme pour son cœur, son intelligence, sa force de vo-


lonté et d'abnégation. La sincère amitié de Nietzsche pour diverses femmes distinguées, la déférence qu'il témoignait à toute femme quelle qu'elle fût, jeune ou vieille, belle ou laide, intelligente ou non, prouvent surabondamment que Nietzsche ne méprisait pas la femme.

Mais il voulait qu'avant tout elle restât femme dans la plus idéale acception du mot pure et digne, fière et consciente de sa vraie destination dans la vie de l'humanité, épouse et compagne idéale, mère et éducatrice idéale, et même ménagère idéale Il prétendait que l'accomplissement des devoirs de famille, la tenue correcte du ménage, sont œuvres d'art aussi dignes d'intérêt que de beaux tableaux, et il préconisait la préparation d'une nourriture savoureuse et hygiénique comme une question physiologique nécessaire à l'amélioration de la race humaine, et un sujet d'étude bien préférable, pour une femme, à une thèse de doctorat. Il appréciait aussi tout spécialement chez une femme le tact et la délicatesse des procédés, la distinction des manières, l'élégance du langage, et attachait au bon ton inné presque plus d'importance qu'à la beauté ou à l'esprit.

L'animosité et l'ironie du philosophe ne s'en prenaient qu'aux femmes qui se vantaient de s'émanciper, par les études universitaires ou par la frivolité, du vrai but, des vrais devoirs assignés à la femme, centre de la famille humaine.

Quatre étés de suite, nous retrouvâmes Nietzsche à Sils-Maria, toujours avec le même agrément. Il s'apprivoisa assez pour nous conter ses misères, ses yeux endoloris, ses implacables maux de tête, son estomac délabré qui se refusait à la nourriture habituelle de table d'hôte; et pour nous avouer aussi, que vu son ignorance des choses matérielles de la vie et sa philosophique indiffé-


rence, il n'était pas à même de se commander un régime plus adapté à son état de santé.

Dès ce jour, ce fut ma mère qui se fit l'intermédiaire entre le philosophe et le chef de cuisine, et qui lui envoya parfois, dans la modeste chambrette où il se privait de tout, quelques petites douceurs de malade. Doué d'une sensibilité de cœur presque féminine, Nietzsche était essentiellement ouvert à la reconnaissance, et il savait l'exprimer en termes charmants. Après notre second séjour à Sils, il écrivit à ma mère: « Il y aurait eu bien des raisons pour vous écrire tout de suite, mais il y avait des raisons meilleures pour attendre Dix jours après on comprend encore mieux que le lendemain du départ, de qui l'on a dû se séparer.

» Qu'il nous soit accordé à tous une heureuse année avec patience et consolation pour ceux qui souffrent, avec vaillance et soleil pour tous. »

Et en février 1886, de Nice

« Voici enfin une lettre de moi, faut-il expliquer le pourquoi de cet « enfin? Mais ce serait inutile. Vous-même, avec votre bienveillance grande et nécessaire, avez déja trouvé en ma faveur toutes sortes d'excuses à mon délit (si délit il y a !), et je ne peux rien faire de mieux que de m'en prévaloir. Je suis bien touché par la délicatesse de votre interprétation de mes actions et omissions.

» Il paraît que vous et moi avons dû nous soumettre à passer par des événements bien douloureux. Moi aussi j'ai perdu ma sœur, non par une mort réelle, mais par une de ces grandes séparations qui sont presque aussi irrévocables. Elle est en route avec son mari pour l'Amérique du sud, en vue d'une colonisation il y a de grandes probabilités de réussite, mais, plus le succès s'affirmera, plus ils seront enchaînés à ce monde lointain. » Mes amis de Gênes auraient voulu m'y garder pour l'hi-


ver. Mais des considérations climatiques, qui se sont justifiées par la sévérité de l'hiver actuel, m'ont poussé à rentrer dans mon vieux Nice. L'atmosphère ici est plus pure et plus lumineuse que n'importe où en Europe. On me dit que chaque hiver j'ai l'air plus jeune et mieux portant; il me semble qu'il faut donc rester fidèle à un endroit qui vous promet la jeunesse

» Quel plaisir me fait votre portrait Il a ce charme attirant qui retient et qui ne dépend d'aucun âge de la vie appartenant à cette immuable «jeunesse et santé» qu'aucun Nice ne peut faire naître. La preuve en est. ma propre photographie. » J'ai souvent eu la crainte que la merveilleuse reprise de votre santé ne se soutînt pas, et je me demande si Genève spécialement vous convient en ce moment? Il y a tant de gens ici qui ont fui l'hiver genevois

» Je ne peux rien dire de bon de 'mes yeux. Cependant, en Engadine ils étaient en plus mauvais état. Je me soulage souvent avec votre eau de Rommerhausen, mais jamais sans un cordial « merci » à la chère donatrice.

» Gardez-moi toutes, si j'ose le demander, un bon souvenir, pour l'avenir aussi.

» Vous savez, chère et vénérée madame, que mes constants bons souhaits vous entourent, et que ce serait une joie pour moi si une partie seulement de ces vœux pouvait se réaliser. » Votre tout dévoué prof. Dr FRIEDRICH NIETZSCHE

» Ermite de Sils-Maria. »

La vie nomade et solitaire que ses études, et surtout sa santé, lui avaient imposée après sa démission du professorat à Bâle en 1879 ne le rendait cependant point misanthrope au contraire, c'était la constante plainte de sa vie que cette existence toujours errante et isolée, exigée par les circonstances. Il écrivait de Sils à Maloja en septembre 1887:

« Oh cette ennuyeuse santé J'espérais être auprès de vous aujourd'hui, mais une faiblesse insurmontable m'oblige à rester


ici. Au fond je 'vous envie de retourner «chez vous, » car vous avez votre « home, » tandis que moi, je ne suis qu'un pauvre oiseau, errant à travers le monde, tout en demeurant votre fidèle Vieux Ours de Sils, chagrin et grognon de ne pouvoir aujourd'hui quitter sa tanière! »

Il souffrait aussi de son isolement moral il aimait faire part de ses impressions aux personnes qui lui étaient sympathiques

« Ce qui me manque à Nice, ce sont des gens que j'aime, auxquels il n'est pas besoin de « tout dire. » Trois quarts du jour, je suis assez sombre et travailleur, et le reste du temps, joyeux ou « profondément triste, » comme il convient à un ours solitaire et philosophe. Combien votre lettre m'a fait de bien, au milieu de mon entourage sans attrait »

Il appréciait chaque preuve d'amitié comme un rayon de soleil pénétrant dans son existence d'anachorète, dans cette pauvre chambre dénudée, adossée à un rocher si humide, selon les changements de température, que « l'Ermite le consultait plaisamment comme « son baromètre. »

Sa sœur, Mme Fôrster-Nietzsche, était au Paraguay à cette époque avec son mari, le Dr Fôrster, grand colonisateur allemand. Elle revint en Europe comme veuve, quelques années plus tard, lorsque Nietzsche était déjà foudroyé par sa dernière maladie. Nous la rencontrâmes en 1895, aussi à Sils-Maria, où elle était venue avec l'intention de recueillir pour la biographie de son illustre frère tous les souvenirs qu'il y avait laissés.

Mrae Fôrster nous dit sa peine profonde d'avoir dû constater combien, pendant toutes ces années de cruelles souffrances physiques, et de travail acharné pour réaliser les conceptions si hautes et si hardies de son génie, son


frère s'était privé presque jusqu'à l'indigence afin de pourvoir aux frais de l'édition de ses œuvres, et aux continuels changements de séjour qu'exigeait sa santé. Hélas l'ironie du sort ne lui prodigua la gloire et la fortune que lorsqu'il n'était plus en état de les comprendre et de s'en réjouir 1

Les maux de tête continuels de notre pauvre ami le rendaient fort impressionnable aux plus subtiles influences de la température.

Un jour, il m'entraîna en promenade, pour me faire connaître son bien-aimé « Alpenrosensalon » un rocher à pic, tapissé de rhododendrons, plongeant dans les eaux vertes du lac de Sils. Tout à coup, il interrompit son discours, s'arrêta net au milieu du sentier, porta la main à son front d'un geste d'halluciné, et, scrutant avec inquiétude le ciel serein, où se voyaient à peine quelques légères nues

Un nuage électrique, dit-il, a passé là-haut; ma tête s'en est ressentie

Impression passagère sans doute, mais qui me laissa la crainte que quelque chose de plus insolite qu'un effluve électrique n'eût ébranlé le cerveau du philosophe et qu'il ne pût y avoir quelque vérité dans les bruits malveillants qui commençaient à courir sur la stabilité de sa raison. Il voulait bien honorer d'un intérêt spécial mes efforts pour reproduire en peinture la flore merveilleuse de l'Engadine et posait souvent en principe « qu'il faudrait une juxtaposition du laid et du beau, pour faire mieux jouir du beau » à cette fin, il me conjurait d'introduire quelque reptile parmi mes groupes de fleurs 1 Pour me mettre à même d'illustrer sa thèse, il s'ingénia pendant toute une matinée à guetter un énorme crapaud, qu'à ma stupéfaction il apporta en triomphe dans son mou-


choir ensanglanté jusque dans ma chambre, où l'infortunée bête s'échappa. Cris épouvantés des assistants et grande hilarité de mon Mécène i

Personne mieux que Nietzsche ne savait faire jaillir la pensée des autres, éveiller les forces intellectuelle latentes. Ses élèves l'adoraient, sentant qu'il faisait fructifier ce qu'il y avait de meilleur en eux. Il se plaisait à sonder les intelligences, à encourager les jeunes et les défaillants, à chercher le milieu qui leur serait favorable. J'en connais plusieurs exemples en voici un tiré d'une lettre à ma mère, au sujet d'un jeune compositeur sur lequel Nietzsche avait fondé de grandes espérances «Peut-être irai-je à Venise, où mon pauvre musicien vient de rentrer tout abattu de diverses humiliations. Il a sans doute besoin de mes encouragements, ou plutôt de ma « foi » en son talent, car, à chaque artiste, il faut des « croyants. » (Nice, Ier janvier 1887.)

Il eût voulu que les facultés de chacun atteignissent leur entier développement et fussent mises en lumière au profit de tous; que chacun cherchât à découvrir « son » talent et qu'il le mît en valeur. La modestie est une vertu fort estimable, mais il est inutile de cacher ses capacités sous un éteignoir Au contraire, il faut savoir affirmer sa confiance en soi-même pour que les autres croient en vous. Ce n'est qu'ainsi qu'on s'impose au public. Toutefois Nietzsche lui-même, de parti pris, jouait souvent la médiocrité pour les nouveaux venus, ou pour ceux qui lui étaient indifférents.

La perception des grandes puissances concentrées dans l'organisme humain, qu'il croyait susceptibles de nouvelles évolutions, et la haute moralité de sa vie personnelle semblaient donner à ce philosophe le droit de la


critique et de l'enseignement, le droit de toucher à certaines questions épineuses, et, le poussant aux extrêmes, lui faisaient espérer l'éclosion possible d'une humanité se régénérant et se glorifiant par elle-même. Il voulait que chacun s'épurât, se châtiât par l'excès des souffrances morales et physiques, pour les dompter ensuite par la volonté et perfectionner dans la mesure du possible et de l'impossible toutes les forces et les puissances de l'âme et du corps.

Philosophe, philologue et poète, Nietzsche avait aussi l'âme d'un musicien et improvisait lui-même, à ses heures, des harmonies étranges et rêveuses. Même dans la lointaine Engadine, on parvenait parfois à réunir dans l'intimité quelques beaux talents, et rien ne faisait plus de plaisir à « l'Ermite » que d'y être convié. Je le vois encore immobile dans un coin du divan, le regard tendu ou s'illuminant soudain on avait l'impression qu'il aspirait les sons par tous les pores de son être dans une jouissance et compréhension d'artiste. Plein de reconnaissance, ensuite, il allait serrer les mains des exécutants, ou revenait au piano, à propos de tel ou tel passage, discuter la pensée du compositeur.

L'opéra de Carmen spécialement avait été pour lui une révélation musicale et psychologique et l'émotionnait toujours outre mesure. N'écrivait-il pas un jour, après un concert en plein air

« Puis vint la musique de Carmen, et pendant une demi-heure j'ai succombé aux larmes et aux palpitations 1 »

Dans sa dernière lettre de Turin, février 1889, il nous disait encore

« Nous sommes aussi des gens fort raffinés en musique. Au dernier concert, des choses exquises, entre autres Patrie de


Bizet, Sakuntala de Goldmark, puis une œuvre des plus belles et des plus touchantes que j'aie jamais entendues, à tel effet, que pendant dix minutes j'ai lutté sans succès contre mes larmes. » L'auteur ? Un nommé Rossaro, musicien turinois mort en 1877. Faut-il donc que les plus belles choses, ainsi que les plus beaux esprits, demeurent inconnues ?

» Serait-ce l'essence même de la perfection de ne pas devenir célèbre ? La gloire Je crains qu'il ne faille être « un peu canaille » pour y parvenir! »

Mais, hélas les jours de joie et de santé relatives étaient rares chez cette victime de l'étude exagérée, victime surtout d'une maladie du cerveau qu'il disait quelque peu héréditaire et dont les premiers symptômes se montrèrent après la guerre de 1870, pendant laquelle il avait servi d'infirmier volontaire sur les champs de bataille. En 1879, il s'était déjà senti si malade de la tête et des yeux que sa vie n'était plus qu'un supplice et qu'il dut abandonner son professorat de Bâle lui-même désignait ce moment cruel comme « mes temps obscurs » Depuis lors, jusqu'à la crise finale, il fut plusieurs fois aux portes de la mort.

SILEX.


CHUTE 0 U RENAISSANCE

DE L'EMPIRE OTTOMAN?

i

La question posée dans le titre qu'on vient de lire est bien celle qui se présente pour les Turcs et pour le monde entier, car ce dernier en subira les conséquences autant que les premiers, et la crise actuelle renferme le dénouement de tout ce qui s'est passé depuis le commencement de l'ère chrétienne.

Nous avons célébré déjà l'admirable réveil dont la Turquie a été le théâtre1. Jamais le monde n'avait été témoin d'une révolution aussi surprenante et inattendue. On croyait cet empire moribond, et tout à coup il s'est révélé plein de force et de vie, de sagesse aussi, ce qui est plus remarquable encore. Que fallait-il en penser ? Etait-ce une résurrection, le mot n'est pas trop fort, ou la dernière et brillante lueur d'une lampe qui va s'éteindre faute d'huile ? Les événements qui ont suivi cet éclat paraissaient faits pour justifier toutes les hypothèses pessimistes.

1 Le réveil de la vieille question d'Orient (écrit avant la révolution qui a pris tout le monde par surprise). Livraison d'août 1908. – L'empireottoman et la politique générale. Livraison d'octobre 1908. – Les Chro.niques politiques d'août, septembre et octobre 1908.


Après un moment de calme, comme ceux qui précèdent la tempête, pendant lequel les intéressés du dehors ont pris peine à retrouver leur souffle, on a vu se produire deux déchaînements parallèles, l'un à l'intérieur de l'empire ottoman, l'autre à l'extérieur, la plupart des grands pays d'Europe, et par contre-coup les petits aussi, se voyant forcés de considérer de près un problème dont ils auraient mieux aimé renvoyer la solution à des temps meilleurs.

Voyons d'abord l'empire ottoman. Autant le geste de la Jeune-Turquie a été merveilleux, bien qu'il ait une genèse qui l'explique, autant on peut se demander s'il n'est pas comme une fleur splendide s'épanouissant tout d'un coup sur la pourriture et qui ne jettera sa brillante floraison que pour quelques jours ? L'entreprise des révolutionnaires ottomans est tellement extraordinaire, et à vues humaines tellement impossible, que cette conception semble s'imposer à la plupart des esprits sensés quelque peu au courant de la situation.

Comment établir à demeure un lien suffisamment souple et solide entre des groupes qui, la veille encore, se haïssaient d'une haine que n'assouvissaient pas même les meurtres, les incendies, les supplices raffinés, capables encore d'être élevés au-dessus d'eux-mêmes par la grande lumière de la liberté, et de se rapprocher dans la joie commune d'une délivrance inespérée, mais qui devaient forcément subir les réalités de la vie et les mille petits désappointements, les innombrables difficultés que comporte un changement total de l'existence publique et privée ?

Les premiers moments, toutefois, se sont passés beaucoup mieux qu'on n'aurait pu l'espérer. Grâce à un tact qui montre à quel point les directeurs du mouvement se


sont solidement préparés, bien des obstacles ont été surmontés, mais à mesure que le temps s'écoulait, ils en voyaient naître d'autres, plus graves, qui ont failli plus d'une fois les jeter dans le désarroi et le découragement. Le plus menaçant a été le réveil des dissentiments et des antagonismes entre les communautés chrétiennes, bulgares, grecques, serbes et autres. On cite surtout les Bulgares, accusés de chercher à se servir de la liberté même dont ils jouissent sous le nouveau régime, pour s'organiser militairement, leurs anciennes bandes devenant le noyau de compagnies armées qui reçoivent de Sofia des armes, des munitions, des officiers, tandis que beaucoup d'hommes de la principauté sont venus s'établir en Macédoine, prêts à se joindre aux traîtres indigènes. Nul n'est besoin d'appuyer sur le danger d'une situation qui menace la paix en aggravant tous les maux qui ont été déchaînés dans les dernières années par les Bulgares.

Ce n'est pas tout. Si dans la Turquie d'Europe, et en dehors des réactionnaires, qui ne sont pas sans force, les musulmans ont été gagnés entièrement à la révolution, on ne peut guère espérer que la masse du peuple en Asie éprouve les mêmes sentiments. Dans les villes, oui, en partie, mais il y a eu des résistances, et sur quelques points une franche hostilité. Les campagnards se sont moins prononcés, parce que plus ignorants, et il ne serait peut-être pas difficile d'enflammer leurs passions et leur fanatisme religieux. Or, c'est en eux, de beaucoup les plus nombreux, qu'est la force militaire de l'empire. Qu'une guerre soit déclarée, ils marcheront, disciplinés et obéissants, non peut-être sans être repris par les entraînements guerriers qui constituent le fond de l'islamisme et l'ont rendu si redoutable dans le passé. Serait-


ce bon pour la Turquie et pour l'Europe ? C'est le secret de l'avenir. En tout cas, l'œuvre à accomplir pour transformer les peuplades européennes et asiatiques, si nombreuses et différentes, afin d'en faire une vraie nation, paraît impossible, et le serait dans les circonstances ordinaires. Mais il est des impossibilités qui disparaissent lorsqu'on possède le vrai ressort. Nous le montrerons ciaprès.

II

La situation de l'empire ottoman vis-à-vis de l'Europe, le second des déchaînements dont il faut parler, est tellement importante qu'elle mérite d'être examinée à part. De surprise, au début, tous les gouvernements européens sont restés cois. Quelques-uns ont été franchement satisfaits, sans se dissimuler que la révolution ottomane pouvait ouvrir une crise redoutable. Des seconds sont demeurés indifférents, sans autre. Enfin, des troisièmes ont cherché comment ils pourraient en tirer pieds ou ailes. Parmi ceux-ci, les voisins immédiats trouvaient l'occasion de s'arrondir et de s'enrichir trop bonne pour n'être pas utilisée, tandis que des quatrièmes, moins pressés, peut-être plus subtils, ont attendu que les eaux fussent troublées par d'autres pour voir la part dont ils pourraient s'adjuger le bénéfice. En tête des proches voisins qui n'ont su ni dissimuler leurs convoitises, ni s'empêcher d'agir pour les satisfaire, il faut placer au premier rang l'Autriche-Hongrie et la Bulgarie. La première a annoncé qu'elle prenait possession, purement et simplement, des deux provinces de Bosnie et d'Herzégovine dont l'administration lui avait été remise par les puissances assemblées au congrès de Berlin en 1878, mais en maintenant la suzeraineté de la Porte ottomane


et ses droits de propriétaire. Le gouvernement aulique a prétendu qu'une entente tacite lui donnait la certitude d'une appropriation définitive. C'est possible, et même probable. Si la Turquie avait continué à suivre le chemin d'effondrement où elle se trouvait, l'Autriche aurait gardé naturellement les provinces sur lesquelles elle avait mis le pied. C'est la chance que lui ouvrait le congrès de Berlin, une chance qui était bien près de devenir une réalité.

Pourtant le congrès n'a pas voulu donner, il a remis à bail, ce qui ne lui appartenait pas, mais il a réservé la nue propriété, c'est-à-dire la possibilité d'en disposer, et en particulier de faire rentrer le propriétaire dans tous ses droits. Il n'aurait pu autrement. Un don à l'Autriche n'aurait été justifié en aucune manière. Qu'avait fait cette puissance pour le mériter ? Quels services avait-elle rendus soit à l'Europe, soit aux populations balkaniques ? La Bosnie et l'Herzégovine lui ont été remises, non pour l'agrandir, mais pour y rétablir l'ordre et la sécurité troublés par des discordes intestines auxquelles la Porte ottomane était incapable de mettre fin.

L'Autriche a répondu à ce qu'on lui demandait, mais à sa manière. En disciplinant les populations, en y introduisant l'ordre légal, elle leur a rendu de grands services; de même aussi en favorisant l'expansion économique par la création de routes et de chemins de fer, par ses efforts pour développer l'industrie et le commerce. En revanche, ici comme dans d'autres parties de son empire, elle a complètement oublié que l'homme ne vit pas de pain seulement, et qu'il a des besoins intellectuels et moraux à satisfaire dans la mesure même où ses intérêts matériels obtiennent satisfaction. Y pourvoyait-on


en favorisant la propagande catholique romaine organisée par les jésuites auprès des populations musulmanes qui ont horreur du culte rendu à la vierge Marie, aux saints ou à leur image ? Rien n'a été gagné de ce côté, car aucune liberté, ni aucune participation au gouvernement n'ont été accordées aux populations.

Si, par des mesures libérales, l'Autriche avait obtenu le concours cordial de ses administrés, si ceux-ci manifestaient le désir de lui demeurer attachés, elle aurait gagné son procès. Qui songerait à couper de tels liens ? C'est le contraire qui est arrivé. La plus notable partie des populations est hostile au régime dont elle a souffert et impatiente d'en secouer le joug. Ceci devrait être le motif déterminant d'un refus de l'Europe à consentir à ce qu'on peut bien appeler le vol de deux provinces, sans même l'insuffisante contre-partie du respect d'un moulin.

Par sa hâte scandaleuse, le gouvernement autrichien a d'ailleurs donné la démonstration du peu de confiance qu'il avait en son bon droit. Si celui-ci était hors de contestation, l'Autriche ne perdait rien à laisser les choses en l'état, tandis qu'en opposant d'avance le fait accompli à toute revendication, elle a témoigné du caractère au moins douteux de son titre, puisque la crainte d'être dépossédée l'a menée à braver le risque d'ouvrir une crise belliqueuse où elle devrait être au premier rang des combattants, et peut-être la première des victimes.

Même si elle réussissait momentanément à obtenir de l'Europe la consécration de son acte de pillage, il n'est que trop probable, dans l'état d'équilibre instable où se trouve l'Europe, qu'elle aurait introduit, au sein de son organisme si divisé déjà, de nouvelles forces de désinté-


gration qui pousseraient à la disruption complète d'un empire dont les gouvernants n'ont pas su assurer le contentement et la durée par la seule force capable d'y créer un esprit national la liberté. Croire qu'elle pourra réussir à se maintenir par la force, appuyée sur l'ancien système de compression et de conquête qui craque de toute part, c'est se faire une illusion dont il faudra probablement déchanter à bref délai, et qui risque de hâter l'écroulement d'un édifice trop vieilli pour pouvoir être restauré et affermi en y ajoutant le poids de deux provinces que trente années de tranquille possession n'ont pas réussi à lui assimiler.

Que le gouvernement autrichien ait eu conscience du côté profondément louche de son acte, il l'a manifesté en reculant devant la responsabilité entière d'une rupture. Il lui a fallu un complice pour lui aider à en porter le poids devant l'opinion publique. Si la Bulgarie agissait comme lui, n'en seraient-ils pas plus forts l'un et l'autre pour se défendre contre l'Europe ?

Car la politique de la Bulgarie a été aussi peu propre et peut-être non moins insensée. Ce pays avait bien commencé pourtant, luttant pour obtenir indépendance et liberté. Probablement, il n'y serait point parvenu sans le concours de Gladstone, menant en Angleterre une campagne de discours enflammés sur les atrocités bulgares, qui devait lui servir à renverser le ministère tory et à s'installer à sa place, d'où il aurait pu soutenir la Russie après sa déclaration de guerre à la Porte pour la libération de la Bulgarie. C'était en 1877. Quand les troupes russes, pleines d'enthousiasme, arrivèrent sur les lieux pour libérer les pauvres Bulgares, elles furent confondues d'y trouver un peuple florissant, dans une prospérité


dont leur propre pays ne leur avait jamais laissé soupçonner la réalité. Elles se battirent bien néanmoins et arrivèrent près de Constantinople, où leur tsar conclut avec le sultan le traité dit de San-Stefano, par lequel toute la Bulgarie était reconnue comme état indépendant de fait et ayant son propre gouvernement sous la suzeraineté plus nominale que réelle de la Porte ottomane. Naturellement, la Russie ne s'était pas oubliée. Elle faisait payer à la Turquie les frais de la guerre qui devaient la tenir dans un état de vassalité, et s'assurait d'autres avantages de nature à préparer la prise de Constantinople, son objectif depuis des siècles. Par l'influence du gouvernement anglais, ministère tory, l'Europe n'accepta pas ce traité léonin, et un congrès se réunit à Berlin en 1878 pour régler toute la question. La Bulgarie propre obtint sa libération sous la suzeraineté de la Porte, mais on rendit à celle-ci toute la Roumélie orientale que lui enlevait le traité précédent. La Russie avait voulu se donner aux portes de Constantinople un satellite à son entière dévotion. Les Bulgares ne l'entendaient pas ainsi et une lutte s'établit où leur indépendance finit par prévaloir. Leurs progrès dans le domaine matériel furent considérables et allumèrent en eux de sottes ambitions. Ils se voyaient déjà, émules de la Prusse en Allemagne et du Piémont en Italie, étendant leur juridiction sur l'ensemble de la Turquie d'Europe. Tout semblait leur sourire. En 1896, ils s'emparèrent de la Roumélie orientale, dont la Porte céda l'administration à leur prince avec l'agrément de l'Europe, sous certaines conditions qui maintenaient le lien avec la Porte et son droit de propriétaire, et à partir de ce moment leur ambition ne connut plus de limites.


Jetant leur dévolu sur la Macédoine, ils y fomentèrent de tout leur pouvoir l'insurrection qui a troublé le monde depuis plusieurs années.

La province était malheureuse, comme l'empire ottoman tout entier, victime d'une abominable tyrannie. Elle éveillait en Europe une vive sympathie et l'on aurait voulu la secourir, sans bien voir comment cela se pourrait. Par ses menées, par les actes des bandes de brigands soutenues par le gouvernement et le peuple bulgare, ceux-ci ont réussi à si bien perdre la bienveillance européenne, qu'un grand soupir de soulagement et de joie a accueilli la révolution menée par les JeunesTurcs qui a renversé d'un coup le régime atroce du sultan Abdul Hamid, en unissant dans un même sentiment tous les éléments populaires qui se haïssaient la veille encore et se sont tendu la main d'un commun accord pour établir fermement leur liberté.

Cette révolution extraordinaire portait un coup presque mortel aux ambitions des Bulgares. Au lieu de se réjouir de la délivrance de leurs frères macédoniens et d'y coopérer selon leur pouvoir, ils se sont posés en ennemis et ont voulu au moins proclamer leur indépendance absolue et celle de la Roumélie orientale dont la possession pouvait devenir caduque. Ils l'ont fait d'accord avec le gouvernement de Vienne, et comme leur représentant auprès de la Porte n'avait pas été invité à une réception de tous les diplomates européens chez le ministre des affaires étrangères, ils ont saisi, à propos d'une grève des employés de la grande ligne orientale, la partie de ce chemin de fer traversant surtout la Roumélie, qui appartient à la Turquie, mais est exploitée par une compagnie dont le siège est à Vienne. C'était un acte de révolte, presque une déclaration de guerre. ·


Si le gouvernement nouveau de Constantinople avait perdu son sang-froid, il ouvrait probablement l'une des crises les plus formidables dont le monde ait été témoin. La Bulgarie, depuis longtemps préparée et possédant une armée relativement considérable prête à entrer eiï campagne, se croyait en mesure de battre les Turcs, dont les forces ont été désorganisées sous le régime hamidien, et elle aspirait à la lutte avec d'autant plus d'ardeur que ses finances ne lui permettaient pas de demeurer longtemps l'arme au pied, et qu'une campagna courte et heureuse pouvait l'amener à s'emparer de Constantinople, ce que l'Europe n'aurait pas toléré, la lutte déchaînant d'ailleurs la curée depuis longtemps suspendue comme une menace sur l'empire ottoman dès que ses voisins s'apercevraient de son effondrement définitif. Les Jeunes-Turcs ne l'ignoraient pas. Ils savaient que leur armée n'était pas en état de soutenir le premier choc et que leur artillerie surtout ne leur serait d'aucun secours, au contraire. Le général von der Goltz, consulté, le leur avait dit ouvertement, en ajoutant toutefois qu'à la longue ils devaient l'emporter. Eux-mêmes, connaissant l'histoire de la Révolution française et y cherchant volontiers des enseignements et des modèles, se disaient capables de résister à l'Europe entière, s'il le fallait, lorsque leur peuple serait sérieusement engagé, enlevé par son patriotisme, son désir de liberté, et aussi peutêtre, malheureusement, par un fanatisme religieux fort à redouter. Et leur idée paraît d'autant moins chimérique qu'un peuple porté par la grande passion de vivre en reçoit une singulière puissance, l'histoire de la Suisse le prouve, et que l'Europe aurait été divisée. Mais quelles que fussent les chances de succès, les directeurs du mouvement turc savaient aussi qu'une


guerre avec la Bulgarie ou avec l'Autriche ouvrirait presque certainement la crise, redoutable entre toutes,, depuis longtemps prévue et écartée par toute espèce d'expédients, que doit entraîner la liquidation de l'empire ottoman et qui, selon toute apparence, déchaînerait une lutte générale et la transformation complète de l'ancien monde, y compris des groupements politiques différents,. et la disparition de plusieurs empires, entre lesquels la maison d'Autriche-Hongrie, divisée contre elle-même, courrait les plus grands risques de subir le sort qu'elle destinait à la Turquie.

Eh bien, le nouveau gouvernement turc, encore qu'il pût voir dans la crise un moyen très puissant de conjurer la plupart de ses embarras intérieurs, n'a pas voulu prendre la responsabilité de l'action, en provoquant la plus terrible levée de boucliers que puisse concevoir le monde moderne. Il l'a gardée pour la dernière carte, celle que l'on joue quand on n'en a plus d'autre, et toute l'Europe doit lui en être profondément reconnaissante. Provoqué directement et à diverses reprises par la Bulgarie, il a fait son possible pour empêcher toute explosion d'hostilité et a réussi à amener les puissances européennes à prendre elles-mêmes toute l'affaire entre leurs mains. Désormais, si la Bulgarie bouge, ce sera pour briser avec l'Europe, et les précautions sont prises. Ce n'est pas pour rien que l'Angleterre se prépare à envoyer une escadre puissante, capable de protéger Constantinople, et de venir en aide efficacement aux troupes de défense. Trop d'appétit nuit, et la Bulgarie s'est exposée au danger d'être effacée de la carte du Levant et de rentrer dans l'empire ottoman régénéré. Elle n'y perdrait rien peut-être.


III

Le gouvernement de Constantinople est donc entré dans la seule voie pacifique qui lui fût ouverte il s'est adressé aux puissances signataires du traité de Berlin de 1878, qui a établi son statut après la guerre russo-turque de 1877. Ces puissances s'en étaient préoccupées. Bien qu'elles n'aient peut-être pas saisi tout d'abord la grandeur du péril, elles avaient bien compris qu'il existait, sans voir encore de quelle manière il pourrait être conjuré. Le coup de force de la Bulgarie et de l'AutricheHongrie les a mises au pied du mur, ne leur laissant aucune échappatoire. L'idée d'un nouveau congrès s'est présentée tout d'abord, mais elle offrait des difficultés si grandes qu'on a cherché d'autres solutions, après l'examen desquelles il a fallu y revenir. Mais on ne pouvait y aller sans être d'accord au préalable sur les points principaux, de manière à limiter le plus possible le terTain du débat et à en exclure toutes les questions qui ne s'y rattachaient pas directement.

L'Angleterre, la France et la Russie ont cherché à s'entendre pour présenter un projet susceptible d'être agréé par les autres puissances, l'Italie, l'Allemagne, l'Autriche. Leur premier accord, publié contre leur volonté par suite d'une indiscrétion probablement préméditée, n'a pas trouvé grâce devant le public. Il sera sans doute modifié, et il doit l'être par l'excellent motif qu'on y est resté dans le vieux sillon et qu'on s'est préoccupé presque exclusivement de l'Europe en admettant tacitement que la Porte ottomane accepterait toutes les décisions de l'aréopage diplomatique, selon la coutume dans le dernier demi-siècle.


La position prise par l'Allemagne a été originale et intéressante. Elle mérite quelques mots. Le chancelier prince Bülow et ses organes dans la presse ont fait connaître que le gouvernement impérial n'avait pas été consulté par l'Autriche-Hongrie, et que, sans oublier son devoir envers son alliée, il comptait rester libre d'agir selon les événements. En France, on a cru qu'il s'agissait d'un rapprochement avec les puissances unies, ce qui aurait tout facilité, mais on a dû très vite en revenir et comprendre qu'une difficulté nouvelle avait surgi à laquelle on n'avait pas songé. Elle s'explique sans trop de peine. L'Allemagne ne veut pas se brouiller avec le gouvernement de Constantinople, qui aura de grosses commandes de matériel de guerre à faire, dont une partie au moins pourra être dévolue aux usines Krupp, et où l'industrie et le commerce germaniques ont une situation acquise à sauvegarder. En outre, si une guerre éclate à propos de la Bulgarie et de l'Autriche, l'Allemagne voit probablement son intérêt à ne prendre aucune part à la lutte et à attendre, l'arme au bras, que sa puissance militaire, prête à intervenir, la rende maîtresse de tout en Europe et lui permette de pêcher les plus gros poissons dans l'eau troublée. Ce n'est pas très malin, et parfois les eaux troublées dissimulent des écueils dangereux sur lesquels de grands empires peuvent faire naufrage, mais enfin il faudra compter avec ce nouveau péril.

IV

Aucun doute ne subsiste sur l'impression produite en Occident par les revendications de la Bulgarie et de l'Autriche-Hongrie. On y a vu un attentat assez lâche des deux états coalisés contre la Turquie, au moment


où celle-ci cherchait à se dégager du passé qui avait justifié l'intervention de l'Europe en faveur des provinces ottomanes et à écarter pour toujours, par ses institutions libérales, tout prétexte à intervention dans ses affaires intérieures. Ce que les gouvernements en ont pensé, ils ne l'ont pas dit, ni ne le pouvaient. Qu'ils n'aient pas approuvé, cela a été visible. En présence des menaces de guerre, leur premier mouvement a été de sauvegarder la paix, presque à tout prix, et ils ont au moins obtenu un succès gagner du temps. Mais ils ne pouvaient aboutir qu'en acceptant les faits accomplis, quelque indéfendables qu'ils fussent, et en laissant dépouiller la Turquie. Pourquoi ? parce que la Bulgarie et l'Autriche redoutaient de se trouver en présence non plus d'un pouvoir décrépit et corrompu, mais d'un gouvernement aspirant à établir chez lui des institutions libérales basées sur un contrôle effectif exercé par une chambre représentant tout le peuple de l'empire.

Naturellement, la Porte ottomane n'a pu accepter le point de vue des puissances occidentales, et elle a demandé l'observation du traité de Berlin qui a réglé ses relations avec l'Europe, et au besoin la convocation d'un nouveau congrès pour en décider. Or, c'est ce que l'Europe redoute, non sans raison. Quelque soin que l'on mette à le circonscrire, on peut s'attendre à y voir surgir des revendications et des propositions de nature à provoquer une mêlée générale, d'où la guerre sortirait presque forcément. Pourtant, si l'on avait bien réfléchi, peut-être aurait-on compris que la seule solution vraie, légitime, était celle qui était basée sur la justice, et il n'est pas trop tard pour y venir, puisqu'on s'est donné le temps d'y réfléchir.

A notre sens, et nous croyons que ce sera celui du


plus grand nombre des personnes qui en seront informées, la révolution turque ne justifie en aucune façon les actes de la Bulgarie et de l'Autriche, qui ne s'expliquent que par le désir indécent de profiter de la faiblesse d'un pays en pleine révolution pour le dépouiller sans danger. On peut comprendre parfaitement qu'aucun des deux pays ne voulût se dépouiller de territoires dont ils avaient escompté la propriété, uniquement parce que le propriétaire s'est mis en route pour opérer une transformation qui détruirait l'hypothèque prise sur son bien. Ni l'Europe, ni la Porte ottomane ne le leur demandaient, et tout ce qu'ils avaient à faire, c'était de maintenir le statu euo.

L'oeuvre entreprise par les Jeunes-Turcs, et dont les débuts ont été si brillants, est tellement grande et difficile, que l'on peut, même en les regardant avec sympathie, avoir des doutes sur son succès final. Pourtant, l'Europe doit le désirer, car il écarterait pour longtemps les dangers d'une liquidation générale, presque impossible à prévoir sans une lutte sanglante et probablement prolongée, et il laisse espérer un changement favorable de l'islamisme en Asie et en Afrique, comme nous l'avons indiqué précédemment. Mais il y faut du temps, peutêtre beaucoup de temps.

Nous avons déjà parlé aussi des nombreuses difficultés que rencontrera un changement qui équivaudrait à une transformation de peuples très différents les uns des autres. Pour faire une seule nation bien unie d'éléments étrangers et trop souvent hostiles les uns aux autres, il faut un ressort moral assez puissant pour opérer une fusion. Au début de la révolution, ce ressort s'est trouvé dans le désir intense de tous de briser le joug qui les opprimait et de gagner la liberté par l'union des esprits


«t des cœurs. Voilà ce qui a rendu le mouvement si admirable que tout le monde, dans les pays civilisés, en a été frappé. Cette force peut encore agir puissamment, alors même qu'elle se trouverait insuffisante à la longue, et il faut ajouter que les difficultés en face desquelles les chefs ,du mouvement se sont trouvés peut servir, non plus à les diviser, mais au contraire à les unir plus fortement en les portant à céder sur les points secondaires qui les séparent, comme cela se fait dans tous les régimes de liberté. Ce qui montre leur intelligence et leur sens politique, ̃c'est que, sans reculer devant une lutte armée, et en s'y préparant, ils ont fait de nombreux efforts pour éviter cette extrémité. Là où le danger paraissait le plus pressant, c'est-à-dire du côté de la Bulgarie, ils ont entamé des négociations, appuyées par le gouvernement français, mais il n'est point sûr qu'ils trouvent une combinaison capable de contenter les deux parties. Les Bulgares ont non seulement un grand appétit, mais sous le prétexte fallacieux que « l'indépendance ne s'achète pas, » ils prétendent ne devoir aucune indemnité à ceux qu'ils dépouillent. Or, quelle que soit l'indemnité qu'ils consentent et qui soit acceptée, elle leur coûtera infiniment moins qu'une lutte armée, qui ne terminerait rien, même s'ils étaient victorieux, car la victoire d'un jour peut devenir la défaite du lendemain, et ce qui a été pris par la violence peut être perdu de la même manière. Les Turcs ont été assez sages pour ne pas formuler des revendications prématurées c'est la Bulgarie et l'Autriche qui ont été les provocateurs, alors que leur véritable intérêt, comme celui de l'Europe, leur commandait de demeurer cois, ainsi qu'ils l'ont découvert un peu tardivement. Toutes deux dépendent en partie du mar-


ché ottoman et ne peuvent que profiter de sa prospérité. L'Autriche a pu en juger lorsque, à la suite de son acte d'hostilité, le peuple turc a boycotté tous les produits autrichiens et arrêté ainsi les rapports commerciaux actifs particulièrement précieux pour les manufactures austrohongroises. Le gouvernement aulique n'y avait pas pensé, et le plus joli de l'affaire a été les réclamations énergiques faites par son représentant auprès de la Porte ottomane, qui n'est pas en cause, car c'est le peuple luimême qui a organisé l'abstention et, dit le proverbe, « on peut bien mener un âne à la fontaine, mais on ne peut le forcer à boire. »

V

Si l'étiquette des cours et les barrières du protocole l'eussent permis, et que les souverains se fussent sentis libres d'exprimer leurs sentiments intimes, il est bien possible que la crise actuelle se fût terminée assez rapidement, en laissant reconnaître qu'en politique, comme en beaucoup d'autres choses, le droit chemin est ordinairement le meilleur, et qu'en tous cas « la justice au pied lent » doit être respectée, de peur qu'elle ne finisse par atteindre ceux qui l'ont méprisée pour les écraser d'autant plus sûrement qu'elle a plus tardé.

Que les puissances signataires du traité de Berlin, après due réflexion, se fussent adressées collectivement, ou chacune pour son compte, à la Bulgarie et à l'Autriche, et leur eussent tenu ce langage

« Les traités sont les traités et doivent être observés, surtout quand ils ont accordé des faveurs qui ne doivent pas servir de point de départ à des revendications injustes.


» L'empire ottoman n'est pas hors la loi; ses droits sont aussi sacrés que tous les autres, et, à notre grand regret, il ne nous est pas possible d'accepter la violation du traité de Berlin contre la Porte ottomane et sans son consentement.

» Si nous ne pouvons entrer en guerre pour soutenir les traités violés, il ne nous est pas moins impossible d'admettre les actes hostiles déjà commis, et en réservant l'avenir, nous sommes obligés, pour maintenir la justice et le bon ordre dans les relations internationales, de refuser de reconnaître et de légaliser les faits accomplis en violation de traités dont nous sommes solidaires. »

Si donc la majorité des puissances s'étaient placées sur ce terrain; si même deux d'entre elles seulement l'avaient fait, quelle eût été la position de la Bulgarie et de l'Autriche ? La plus sotte et la plus ridicule. Ni l'une ni l'autre ne pouvaient s'insurger contre une pareille manifestation. Sorties comme des lions, elles auraient été forcées de rentrer piteusement comme des ânes. Qu'auraient-elles fait d'autre ? Après avoir violé un traité, elles ne pouvaient pourtant ni déclarer la guerre aux opposants, ni la faire à la Turquie pour l'obliger, par la force et sans provocation, à se laisser dépouiller de droits reconnus par l'Europe, comme par elles-mêmes lorsqu'elles en tiraient avantage. Et nous estimons que ce rappel à la justice, seule base solide du maintien de la paix, aurait été accueilli avec acclamations par la plupart des peuples civilisés, ne fût-ce que comme le commencement d'une ère nouvelle et meilleure des rapports entre les états et les peuples.

Dès qu'on sort de cette voie royale de l'honnêteté et


de la justice, en essayant de masquer le mal accompli, on ne sait plus où l'on va, ou plutôt on peut être certain de s'engager dans des difficultés qui ne suspendront une crise que pour la compliquer et la rendre pire, de beaucoup peut-être. D'ailleurs, sauf le ridicule de la position où elles se sont placées, et dont il n'est pas mauvais qu'elles recueillent les fruits par un affaiblissement de prestige, la Bulgarie et l'Autriche ne perdaient rien à demeurer tranquilles en attendant le cours des choses. La Turquie assurément n'avait aucun intérêt à soulever des questions avec ses voisins, et elle se serait gardée de le faire, car elle n'avait nul désir de multiplier ses difficultés. Pour les autres, l'uti jossidetis conservait ses avantages.

Il faut bien se rendre compte, en effet, que la question qui se pose en ce moment à l'empire ottoman est une question de vie ou de mort. Comme puissance musulmane, la Turquie a fini son temps. L'islamisme a encore de nombreux sectateurs, mais virtuellement il est mort, comme les principes qui l'ont fait vivre pendant des siècles. Il a pour base l'état de guerre, et dès qu'il cesse de conquérir, il a perdu sa raison d'être et sa force et doit crouler. C'est ce qui a déjà commencé. Mais surtout ses sectateurs, au contact de l'Occident, ont été changés. Ils ont dépassé la période guerrière pour entrer dans la période industrielle. Aspirant à une vie paisible et confortable, à s'enrichir et à se développer comme individus et comme nations, ils sont devenus patriotes et désireux de liberté. On le voit en Egypte, où les Anglais ont fait l'éducation des fellahs, et plus encore en Turquie, où une tyrannie affreuse a disposé tout un peuple à s'unir pour conquérir la liberté et les institutions constitution-


nelles qui la consacrent et sont la négation même de l'islamisme.

L'Europe, l'humanité tout entière ne doivent-elles pas s'en réjouir ? Si les Turcs font par eux-mêmes ce que l'Europe a vainement tenté de faire depuis près d'un siècle, ne le feront-ils pas dans de beaucoup meilleures conditions que les peuplades chrétiennes de l'empire, dont aucune n'est suffisamment nombreuse et civilisée pour subjuguer ou assimiler les autres ? Un empire ottoman assez fort pour avoir une vie indépendante et pas assez pour obtenir une prépondérance qui ne serait pas supportée, ne fournit-il pas la solution idéale pour la possession de Constantinople et du Bosphore ? Enfin, n'est-ce pas cet empire libéral qui favorisera le retour des juifs en Palestine et leur permettra d'y vivre comme nation, tout en recevant, en revanche, l'appui et le concours de la plus grande puissance financière de notre temps pour faciliter sa transformation ? Et les directeurs de la révolution ont très bien compris qu'ils ne pouvaient réussir qu'en excluant la religion, source abondante de divisions et de luttes sanguinaires, et en établissant un régime purement HLïque, qui ne s'occupe des confessions diverses que pour maintenir entre elles la paix qui s'établira d'elle-même lorsqu'aucune d'elles ne jouira plus d'aucun privilège.

Pour peu que les Jeunes-Turcs restent fidèles à leur programme primitif, il y a tout lieu de penser qu'ils le réaliseront. Le plus étonnant peut-être est qu'ils l'aient conçu et exécuté. Pour le poursuivre, ils trouveront sans doute les hommes et les forces nécessaires. L'histoire contemporaine peut leur fournir le meilleur des encouragements. A partir du moment où, en France,


la lutte s'est engagée sur l'affaire Dreyfus, la République a marché de victoire en victoire. Si le peuple français en a été troublé jusqu'au fond, ce qui était indispensable pour l'empêcher de s'en aller à la dérive vers les rapides où il se serait brisé, sa situation extérieure, comme contre-partie, en a été complètement améliorée. Il n'a plus pensé aux menaces qui pesaient sur lui, sa position en Europe n'a cessé de grandir, les difficultés qu'il a rencontrées ont été résolues plus aisément qu'on ne pouvait l'espérer.

L'affaire Dreyfus elle-même a suivi un mouvement parallèle dans la politique intérieure. Tous les efforts de la réaction ont tourné contre ses fauteurs. Le parti nationaliste paraissait tout-puissant qu'est-il devenu ? L'église catholique romaine a tenté d'en faire un levier pour exterminer la République. Elle s'y est perdue. Les hommes se sont trouvés pour tout ce qu'il y avait à faire; d'abord Waldeck-Rousseau, préparant la séparation de l'état et de l'église sans la vouloir. Puis M. Combes, acharné à détruire le catholicisme et qui y a réussi en une grande mesure en supprimant violemment les congrégations monacales. Enfin M. Clémenceau a pu consacrer et consolider les résultats acquis en ramenant un bon nombre de ses anciens adversaires, tandis que pendant tout ce temps la France n'a pas cessé d'être protégée et de se débarrasser graduellement de beaucoup de scories qui la troublaient.

La gloire en revient-elle à ses hommes d'état ? Certes, il faut honorer ceux qui ont travaillé pour leur pays et leur en être reconnaissant. Mais quels qu'aient été leurs mérites, et ils ont été parfois très grands, jamais ils ne se seraient tirés d'inextricables difficultés s'ils n'avaient


^té conduits et aidés par une puissance supérieure dont ils ont réalisé la volonté. M. Viviani a pu croire possible d'éteindre les petites lumières, il n'en conçoit pas d'autres, qui se trouvent encore dans le ciel, mais la France elle-même a été éclairée, sans toujours le voir, par de plus grandes lueurs qui ont été son salut. Pour la Turquie, on peut espérer qu'il en sera de même. Si l'oeuvre qui vient d'être commencée est de Dieu, et n'est-il pas grand temps de reconnaître sa souveraineté ? elle ne saurait être détruite, et toutes les hostilités qui pourront se liguer contre elle n'aboutiront qu'à la développer et à la consacrer jusqu'à son achèvement. Or, de la manière dont elle est née, de ses débuts, des difficultés même qu'elle a rencontrées, on peut inférer sans trop de témérité qu'elle fait partie d'un plan de libération dont elle a donné le signal et qui s'accomplira en dépit de tout.

VI

Que faut-il conclure ? La crise infligée par la Bulgarie et l'Autriche à la Turquie a été et est encore extrêmement sérieuse, mais elle confirme entièrement les pronostics favorables au gouvernement ottoman, qui s'est montré tout à fait à la hauteur de la tâche imposée. Elle a montré par là-même l'immense intérêt de l'Europe au succès de la rénovation entreprise par des hommes courageux et compétents. Le relèvement de l'empire ottoman par lui-même constitue le moyen le plus inattendu et probablement le seul efficace de résoudre la question de Constantinople et du Bosphore, qui promet autrement de provoquer une guerre gé-


nérale, la plus ruineuse que l'on aurait jamais vue, et n'est-ce pas pour cela même que l'ancien régime a été étayé par tout espèce d'expédients ? Malgré l'horreur qu'inspirait à juste titre la tyrannie d'un Abdul Hamid, la diplomatie l'a soutenu pendant trente années,. plutôt que d'ouvrir une succession dont les périls donnaient la chair de poule à tout le monde. En attendant, cette nécessité de ménager le sultan a entraîné l'Europeà adopter et à tolérer toute espèce de compromis malsains et mauvais.

L'acte de la Bulgarie et de l'Autriche, violant ouvertement les stipulations établies à leur avantage, fournit.l'occasion de rompre avec un système d'expédients dont les fruits amers sont devenus palpables. Il est profondément regrettable que l'Europe n'ait pas répondu en refusant nettement d'accepter que le traité de Berlin fût déchiré sans le consentement préalable des intéressés. Si le concours de toutes les puissances était impossible, il aurait suffi sans doute du refus motivé de deux d'entre elles pour soulever l'opinion publique dans la plupart des pays civilisés et forcer les deux violateurs à reculer et à abandonner leur entreprise. Est-ce que cette opinion publique n'est pas devenue une puissance, la première de toutes peut-être, lorsqu'elle trouve un organe et un centre autour duquel elle puisse se rallier ? N'est-ce pas elle qui pourrait corriger les déviations illégitimes dont la grande politique n'est que trop coutumière, et arrêter,, par les protestations de la conscience universelle, les injustices appuyées sur la violence ?

Serait-il déjà trop tard pour y revenir et assainir la situation en la plaçant sur le terrain solide du droit et de la justice et du respect d'engagements acceptés, quelles. qu'en soient les conséquences ?


Fais ce que dois, advienne que pourra, voilà la grande et vraie règle.

Aussi longtemps qu'on ne la suivra pas, on court le risque de voir la crise actuelle s'éterniser dans des tentatives impuissantes d'arrangements bien faites pour énerver l'opinion publique et aggraver les conditions du commerce, de l'industrie, du travail, et se terminer plus ou moins brusquement par une explosion et des guerres qui mettraient en question toute la civilisation actuelle, comme le demandent les anarchistes.

La prospérité, la paix, le progrès ne peuvent avoir qu'une base sûre la justice. Et les gouvernements, pour remplir leur haute mission, devraient saisir toutes les occasions de la manifester qui se présentent à eux, jusqu'à ce qu'elle règne, avec la liberté, sur toute l'humanité.

ED. TALLICHET.


•CHRONIQUE PARISIENNE

Ponctualité parisienne. Les embarras de Paris. A propos de l'in. cendie de l'hôtel des téléphones. L'aviation et ses conséquences. –Expositions rétrospectives. Livres.

Nous voilà donc tous, depuis un mois, rentrés dans la capitale. Cela dénote, à la fois, chez les Parisiens, une ponctualité vraiment remarquable et une grande impatience de reprendre leur train de vie coutumier, car jamais ils n'auraient eu plus de raisons de prolonger leur séjour à la campagne.

D'abord, le beau temps, un temps splendide, exceptionnel pour la saison, un vrai temps de luxe qui, après avoir duré tout le mois de septembre, s'est prolongé jusqu'à la fin d'octobre. Il a réalisé ce miracle de supprimer l'automne, au moins quant à ses côtés désagréables, et d'offrir aux Parisiens, pour leur retour en ville, un nouvel été, presque une nouvelle canicule. Il semblait que les beaux jours de juin et de juillet fussent revenus, mais avec plus de continuité. Les arbres s'obstinaient à garder leur verdure. Le long des monuments, à la fin du jour, montaient ces chauds effluves que dégage la pierre exposée à l'action ininterrompue du soleil. « Ah se disaiton, comme la mer en ce moment doit être jolie Comme les journées seraient belles au flanc des coteaux, à la lisière des forêts »

Ce n'est pas que la pureté du ciel bleu et l'éclat du soleil ne soient pour Paris une merveilleuse parure et n'en rendent, par là-même, le séjour fort tentant mais encore faudrait-il que la tentation fût complète, et elle ne l'était pas. Jamais capitale ne donna moins envie de l'habiter, de quitter pour elle la paix des


champs. Lorsqu'on circule dans une ville, on aime voir s'allonger devant soi des rues bien ouvertes, au sol égal, libre d'obstacles. Le Paris actuel est une succession de rues et de places défoncées on ne peut y faire une course un peu longue, à pied ou en voiture, sans avoir à contourner une vingtaine de fossés et autant de palissades, qui sont nécessités par divers travaux de voirie et par ceux du Métropolitain. Pour ne citer qu'un exemple, la rue Royale, à son débouché sur la place de la Concorde, est réduite à un quart de sa largeur par la construction de la ligne souterraine Auteuil-Opéra. A l'état normal, ce passage est parfois insuffisant pour la masse des voitures qui vont aux boulevards, à la rue de Rivoli, aux Champs-Elysées et sur la rive gauche. On juge de l'encombrement qui doit en résulter, maintenant que cette large chaussée se trouve transformée en un étroit défilé où l'on ne s'engage qu'avec précaution. De part et d'autre, des files de véhicules, fiacres, coupés, automobiles, omnibus chargés de monde, stationnent; et la foule des piétons, au milieu de tout cela, se débrouille comme elle peut. Et l'on pense bien que ces travaux ne sont pas localisés ils en appellent d'autres, et notamment des transports de matériaux qui viennent encore augmenter le vacarme et l'encombrement des rues. Si le bon Boileau revenait parmi nous, il ne s'écrierait plus: « Qui frappe l'air de ces lugubres cris? Il serait réveillé en sursaut par les lourds camions automobiles qui font trembler nos maisons et halètent aussi fort que des locomotives, et il manifesterait sa fureur impuissante non plus en vers, mais en bonne prose. Et Boileau aurait raison de pester contre ces infernales machines qui non seulement troublent notre sommeil matinal, mais, utilisées pour des travaux en cours, risquent fort de compromettre la solidité de ceux qui sont achevés. Ces travaux, dans leur ensemble, sont cependant nécessaires, et je ne partage pas la mauvaise humeur de certains journaux qui croient se faire les échos fidèles du public en protestant contre les bouleversement actuels de Paris. La gêne que nous éprouvons momentanément atteste l'importance de l'œuvre entreprise et cette importance, à son tour, est grosse de résultats.


Il faut donc se résigner à en passer par là si nous voulons être, un peu plus tard, admirablement servis.

Nous ne le sommes guère en ce qui concerne le service téléphonique. Ce moyen de communication a une peine incroyable à s'acclimater chez nous. Pourtant la machine à vapeur, le télégraphe, l'automobile, la bicyclette, le phonographe, sans oublier, hélas le graphophone, se sont incorporés sans difficulté dans notre organisme social. Nous avons même lancé telle ou telle de ces inventions. Quant au téléphone, on apprécie, en principe, autant chez nous qu'ailleurs les services qu'il peut rendre, mais, en pratique, il est trop souvent un moyen de perdre du temps plutôt que d'en gagner. Notre administration, qui le monopolise, a le tort de le considérer comme une source de profits pour le fisc avant d'y voir une institution utile au public elle commet cette erreur de séparer des intérêts solidaires et de ne rien faire pour donner satisfaction à sa clientèle. Elle se contente d'un personnel insuffisant qui succombe à la tâche ce surmenage paralyse le fonctionnement du service. La trop fréquente difficulté d'obtenir une communication, voire de se faire écouter, a fini par créer un mouvement de protestations qui a donné naissance à une ligue nouvelle, celle des abonnés du télépbone. Cette ligue, que préside son fondateur, M. de Montebello, n'est pas restée inactive; elle a obtenu quelques efforts et, en dernier lieu, l'installation d'une batterie centrale, système américain, dont on disait merveille. Par malheur, la batterie a été placée dans des locaux trop peu spacieux pour la quantité d'accumulateurs qu'elle exigeait. Un court-circuit en est résulté; et c'est ainsi que nous avons eu le grand événement de la saison, l'incendie de l'hôtel des téléphones, qui n'est pas venu améliorer la situation. Voilà 20000 personnes, le groupe le plus important d'abonnés, ceux du centre, privées de téléphone au moment où la vie parisienne va recommencer, impérieuse, exigeante, impitoyable à ceux qui ne vont pas vite en besogne! 1 Cela se traduit par de bonnes brèches dans les bénéfices des théâtres et des grands magasins, dont la plupart des commandes se faisaient par voie téléphonique. A la Bourse, le désastre arrête


les opérations pour lesquelles le téléphone est indispensable, comme celles qui consistent à tirer parti des différences éphémères des cours. Les relations commerciales, mondaines, administratives sont en grande partie suspendues. Encore une raison, à ajouter aux autres, de ne pas rentrer à Paris! Le feu éteint, l'administration a déployé un zèle exemplaire pour reconstituer le service si brusquement interrompu. Peutêtre eût-elle dû apporter le même empressement à prévenir la catastrophe. On nous fait espérer que, dans deux mois et demi, tous les abonnés auront recouvré l'usage de leurs appareils. En attendant, non seulement ils ne paieront rien, mais on compte les dédommager par une mesure dont bénéficieront, en même temps qu'eux, les non-abonnés: le prix des cartes pneumatiques ou « petits bleus» serait réduit provisoirement de 3o à 15 centimes. L'incendie de l'hôtel des téléphones y gagnera une certaine popularité. Et il n'aura pas été une chose si regrettable s'il doit amener la réorganisation d'un service qui nous avait causé tant de déconvenues.

Mais tous les yeux n'étaient-ils pas tournés ailleurs? Depuis deux ou trois mois, non seulement les Parisiens, mais le monde entier assiste, de près ou de loin, aux expériences d'aviation que poursuit aux environs du Mans l'Américain Wilbur Wright. Elles se sont succédé avec des progrès si rapides et de si frappants résultats qu'il n'est pas téméraire de prévoir le moment où le « plus lourd que l'air » passera de la théorie dans la pratique. Et ceci intéresse au plus haut point les habitants des villes. On se demande si le nouveau moyen de transport ne va pas bouleverser de fond en comble nos habitudes, changer complètement l'aspect de nos cités, remettre en question nos mœurs et nos lois.

N'y voyez point une plaisanterie, puisque les Débats euxmêmes, les graves Débats ont accueilli dans leurs colonnes, en première page, des réflexions sur l'avenir que nous prépare l'arrivée des aéroplanes. Elles nous donnent un aperçu pittoresque de notre future existence

« Au lieu d'entrer chez eux par la porte cochère, les Parisiens


rentreront par leur toit; ils prendront le descenseur pour gagner leur étage. Le rez-de-chaussée, abandonné naguère par les personnes qui redoutent le bruit et les regards indiscrets, deviendra le refuge des locataires tranquilles qui voudront être loin de la cohue. Celles, au contraire, qui aiment le mouvement, habiteront les combles pour être plus près de la vie, pour jouir de la gaieté et de l'animation. Sur les toits aplanis en terrasses orientales, les bourgeois prendront le frais et les habitués des cafés siroteront leur absinthe en regardant passer les aviateurs. » Le même article prévoit que les rues devront être élargies, afin d'éviter les « encombrements d'ailes, » et que la police devra adopter des mesures spéciales. Les conducteurs d'aéroplanes ne tiendront plus leur droite, mais le dessus ou le dessous.

Ce ne seront pas là les seules conséquences de la circulation aérienne. Il y en aura un nombre infini, et quelques-unes seront désagréables. Elles ont tenté, dans le Figaro, la plume de Miguel Zamacoïs. Le spirituel auteur de Bobémos s'apitoie ironiquement sur ceux qui ont acheté, loin des routes, un petit carré de terrain pour y vivre bien seuls, loin des importuns. A cet effet, ils l'ont entouré de murs, et ils s'installent au jardin dans un bon fauteuil, promenant autour d'eux le regard satisfait du propriétaire. Mais ils comptaient sans les aviateurs « A la hauteur qui leur plaira, à la vitesse, ou, ce qui est plus grave, à la lenteur qui leur conviendra, des gens planeront et circuleront au-dessus de vos groseilliers et de vos lilas, au-dessus de votre petit rocher et de votre petit jet d'eau Ils contempleront toute la famille en négligé, à l'heure prosaïque des peignoirs, des saut-de-lit, des camisoles et des papillotes »

Mais notre chroniqueur cesse de plaisanter lorsqu'il réfléchit que les « raseurs, » grâce à leur aéroplane, ne s'arrêteront plus à la grille de la propriété et qu'on ne pourra plus leur faire répondre que le maître est absent. Ils arriveront par le ciel et constateront de visu que vous êtes présent et que vous pouvez, par conséquent, leur offrir à déjeuner. Ce sera une très mauvaise farce.


Le vif attrait que nous éprouvons pour ces nouveautés, pour ces conquêtes sur l'impossible, nous prépare d'autant mieux à goûter le charme mélancolique du passé. Nous y cherchons un refuge contre l'instabilité et la fièvre contemporaines. Nous croyons y deviner un âge où la vie ressemblait à une étoffe patiemment tissée à la main, et non à la machine. D'où la vogue toujours vivace des expositions rétrospectives.

Tous les Parisiens ont pu visiter, du mois de juin au mois d'octobre, celle de Paris au temps des romantiques, organisée par le conservateur de la bibliothèque de la ville, M. Marcel Poëte. Elle était installée à l'hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau, dans un des plus vieux et plus tranquilles quartiers de Paris, à deux pas de l'appartement jadis habité par Mme de Sévigné. Une salle unique, mais longue à visiter, tant elle était abondamment garnie. On y voyait, reproduites par la photographie ou la gravure, des rues, des maisons aujourd'hui démolies et remplacées par des quartiers neufs, d'une disposition entièrement nouvelle. Ces rues et ces maisons, ainsi sauvées de l'oubli, sont d'autant plus intéressantes qu'il s'y rattache de nombreux souvenirs littéraires. Elles illustrent la vie ou les œuvres de tels ou tels écrivains du temps. Voici, par exemple, la rue de la Vieille-Lanterne, où fut trouvé pendu Gérard de Nerval, et qui occupait l'emplacement actuel de la scène du théâtre Sarah Bernhardt; l'impasse de la Bouteille, où Béranger enfant allait à l'école; la rue des Deux-Ecus, où Balzac fait habiter « l'illustre Gaudissart; » la rue Tirechappe, qui évoquait, avant sa disparition, la dramatique figure de Claude Frollo. Et la promenade continuait à travers toute la ville. Sur la rive gauche, on nous montrait l'Abbaye-au-Bois, démolie tout récemment, et dont une photographie représente la chambre qu'y occupait Mme Récamier; la maison de Châteaubriand, au 120 de la rue du Bac; celle de Victor Hugo, au fond d'un jardin, dans la rue Notre-Dame-des-Champs, et celle que Sainte-Beuve habita dans la rue du Montparnasse. Ces trois dernières, il est vrai, sont encore debout, mais elles sont menacées. D'ailleurs l'exposition n'était pas une exhumation au sens


absolu du mot; elle ne présentait pas seulement les images des choses disparues, mais aussi les aspects anciens des choses actuelles. Comme on sentait fidèle, prise sur le vif, cette vue du Pont-Neuf pendant le rigoureux hiver de 1830! Ces passants emmitouflés qui se croisent et ceux que portent ces attelages surannés sont les contemporains des grands romantiques, de toute cette jeunesse que hante l'individualisme exalté de Chateaubriand et de Byron.

On a vivement reproché aux organisateurs d'avoir admis dans leurs vitrines un trop petit nombre de documents relatifs aux écrivains de cette école: une ou deux éditions originales, deux ou trois portraits, quatre ou cinq manuscrits, et c'est tout. On oublie que leur objet n'était pas de présenter les personnages romantiques, mais bien la physionomie et la vie de Paris à cette époque. Et c'est une véritable résurrection historique par l'image qu'ils ont réalisée, en s'appliquant à grouper par catégories, selon les diverses manifestations de la vie parisienne, les scènes dues au crayon observateur des Gavarni, des Daumier, des Delarue, sans compter les autres. Successivement passaient devant nous les amusements de Paris, les boulevards, le tbéâtre, la mode, le monde, les petits métiers de la rue. Grâce à ce système, les estampes de chaque groupe s'empruntaient mutuellement plus d'animation, plus de vérité, devenaient vraiment créatrices d'illusion. Et l'on sortait de la salle avec l'impression d'avoir réellement été transporté dans le Paris de 183o, d'avoir dansé au jardin Mabille et pris des glaces en compagnie des élégants de Tortoni.

A l'Exposition théâtrale, installée au musée des arts décoratifs, figuraient beaucoup de gravures qui n'eussent pas été déplacées dans la précédente, et son intérêt venait en grande partie des documents empruntés à la période théâtrale romantique. Je ne crois pas que l'image d'aucun personnage célèbre ait été multipliée autant de fois que celle de la danseuse de la Restauration, Mlle Taglioni. On l'a reproduite dans toutes les poses et dans tous les costumes: debout, assise, étendue, dansant; en Espagnole, en Tyrolienne, en Flore, en naïade, en Napolitaine,


en bayadère. Elle occupait à elle seule plusieurs panneaux de l'exposition.

D'autres danseuses encore: Fanny Elssler, admirée par Alfred de Musset, Louise Fleury, Pauline Leroux, Fanny Cerrito, Carlotta Grisi, Mlle Céleste.

Des étoiles plus illustres la Malibran, représentée en peinture et par une sépia de Delacroix où elle est au piano et chante, avec un admirable mouvement de passion Mlle George en robe grenat, dans le triomphe de sa beauté; puis, un peu plus loin, la même, vieille et ridée, mais noble encore par les traits. A ces portraits s'en ajoutaient beaucoup d'autres, ainsi qu'une quantité d'objets, éventails, lorgnettes, affiches, mannequins, etc., patiemment réunis par des collectionneurs et qui nous parlaient de la vie théâtrale au temps passé.

Un livre bien instructif sur le théâtre, et en particulier sur l'opéra Musiciens d'autrefois, par Romain Rolland (in-12, Hachette). Il contient, entre autres, un fort intéressant chapitre où l'auteur nous montre que l'opéra, tel qu'il est arrivé jusqu'à nous, n'a pas été, comme on le croit communément, imaginé de toutes pièces par un groupe de Florentins du seizième siècle. La source de l'opéra est beaucoup plus ancienne, et M. Romain Rolland nous fait suivre les différentes phases, fort disparates, qui, selon lui, constituent l'évolution de la tragédie musicale. A la même librairie Innocent III; les royautés vassales du saint-siège, par Achille Luchaire (in-12). Dans ce livre, le cinquième et dernier de ceux qu'il a consacrés au grand pape du treizième siècle, l'auteur nous conte l'histoire des rapports de ce pontife avec divers princes Philippe-Auguste, Richard Cœur-de-Lion, Jean-Sans-Terre et les roitelets d'Espagne, de Portugal et de la région des Balkans. On y voit combien, dès cette époque, se montraient remuantes les principautés de cette dernière partie de l'Europe et dans quels embarras elles jetaient parfois le successeur de saint Pierre.


CHRONIQUE ITALIENNE

Le congrès socialiste à Florence. Visite du tsar. Les fêtes sportives du Vatican autrefois et aujourd'hui. Une danseuse patriote. La dévastation des forêts. Progrès de la Société DanteAlighieri. Restauration de la Cène de Léonard de Vinci. Livres. nouveaux. Orsini et Crispi.

Ce qui attriste le plus le chroniqueur, lorsqu'il note comme ils se présentent les faits de la vie sociale, c'est de voir quel chaos forment ces manifestations et l'absence de tout principe- dirigeant. Ces deux derniers mois ont été chez nous particulièrement fertiles en événements très importants. Mais il est déjà facile de prévoir que le résultat ne répondra nullement aux espérances des uns ou des autres. Le congrès des socialistes à Florence a particulièrement passionné l'opinion publique, et la victoire des réformistes a semblé d'abord aux adversaires du socialisme un coup mortel porté à celui-ci. Beaucoup de journaux se sont réjouis et ont cru déjà voir la politique du gouvernement, dégagée de la pression des partis extrêmes de gauche, inaugurer une ère nouvelle. Mais il a bien vite fallu déchanter, ainsi que le démontre M. Turati, un des leaders du parti réformiste

« Je crois qu'on risque fort de se casser le cou, si l'on se flatte que notre programme pourra jamais se fondre avec celui d'un parti capitaliste quelconque. Non, le parti socialiste reste un parti de transformation sociale, radicale et profonde, suffisamment précis dans ses grandes lignes, c'est-à-dire conduisant à l'abolition du monopole des moyens de production. » D'ailleurs, d'après M. Turati, le parti socialiste italien n'a jamais été marxiste dans le sens dogmatique et quasi religieux du terme, celui qui faisait dire à Marx lui-même qu;il n'était pas marxiste. Le congrès de Florence a servi sutout à une


rupture entre le socialisme et l'anarchie dont le syndicalisme révolutionnaire est une filiation, mais il n'a point du tout renoncé à la lutte des classes qui est, selon M. Turati, l'essence même du socialisme.

Les discussions sur les résultats du congrès de Florence n'étaient pas encore apaisées, que la diplomatie nous a communiqué la nouvelle d'un événement de très haute importance, l'entente entre la Russie et l'Italie. De nouveau les libéraux ont eu une déconvenue. Induits en erreur par l'enthousiasme que les chefs du parti réformiste manifestèrent pour la mission que venait remplir M. Isvolsky, ils crurent que les socialistes renonçaient à s'opposer à la visite du tsar à Rome. Ce parti, tout en voulant jouer un rôle dans la politique extérieure de l'Italie, prétend que l'entente avec la Russie peut se conclure sans que le tsar se dérange pour rendre au roi Victor-Emmanuel sa visite.

M. Bissolati, député, nommé au congrès de Florence directeur de l'Avanti, expose ses vues là-dessus « Malgré l'alliance de l'Italie avec l'Autriche-Hongrie, l'empereur François-Joseph n'a jamais consenti à rendre à Rome la visite que sa majesté Victor-Emmanuel lui avait faite à Vienne. Ainsi ce souverain allié se montre ouvertement hostile non seulement à notre politique intérieure, mais à notre constitution même, à notre œuvre nationale qui a consisté à reprendre Rome au pape pour la donner à l'Italie. Cet affront infligé à notre nation n'a point troublé la tranquillité de la Triplice. De même, l'entente russoitalienne ne recevra nulle atteinte du fait que le peuple italien n'est pas disposé à faire bon accueil à un monarque qui personnifie à ses yeux le principe de l'autocratie. Ce distinguo des réformistes ne satisfait point les libéraux, qui font remarquer que tout autre est l'abstention d'un souverain qui ne veut pas rendre au roi d'Italie sa visite à Rome, capitale, et l'attitude qui consiste à signifier au tsar qu'on ne veut pas le recevoir. Pendant ce temps, le pape passait en revue les bataillons sacrés de la jeunesse catholique sportive. En favorisant ces exercices, Pie X, loin d'innover, ne fait que suivre une ancienne


tradition. Un collaborateur de la Tribuna nous apprend dans une étude solidement documentée que le concours international de gymnastique qui se déroulait dans la vaste cour du Belvédère n'est pas sans précédent dans les fastes du Vatican. Le pape Jules II y a même assisté à une course de taureaux. Léon X, le 6 janvier 1521, y a présidé à une fête où soixantedix Florentins prirent part à un concours de jeu de balle rappelant le foot-ball de nos jours. Le 5 mars 1565, le pape Pie IV, pour célébrer le mariage de son neveu Annibal Altemps avec Hortense Borromée, organisa dans la cour du Belvédère un tournoi resté fameux. Les ambassadeurs de leurs majestés impériale et très chrétienne remplissaient la fonction de juges. Lorsque l'épouse, avec sa suite, eut pris place dans la cour, sur le perron recouvert de riches tapis, quinze cardinaux et un grand nombre de prélats se rangèrent dans la galerie entourée de balustres, parce que c'était le point d'où l'on embrassait le mieux l'ensemble du spectacle.

La garde suisse au complet et deux compagnies de chevaulégers maintenaient l'ordre et contenaient la foule de cinquante mille personnes qui avait, dès la veille, envahi la vaste cour. Les cavaliers, appartenant aux plus illustres familles romaines et italiennes, prirent part au tournoi qui dura jusqu'à l'Ave-Maria. Alors les dames et les cavaliers, plus de mille personnes, furent conviés par le pape à un grand festin, après quoi l'on distribua aux vainqueurs des perles, des diamants, des rubis et même des boucles d'oreilles.

Des exercices de gymnastique au ballet il n'y a qu'un pas; c'est ce qui m'amène à rappeler ici, d'après les souvenirs de M. Charles d'Orméville, directeur de la Gaççetta dei Teatri, l'ingénieuse façon dont la célèbre danseuse qui vient de mourir à Milan, Ernesta Wuthier, a fourni aux libéraux romains la possibilité de manifester leurs sentiments de regrets à l'occasion de la mort de Cavour. Ernesta Wuthier dansait tous les soirs au Politeama Alibert; il s'agissait de trouver un prétexte pour faire, à la barbe de la police de Pie IX, relâche pendant trois jours en signe de deuil. La danseuse, à qui M. d'Orméville


et ses amis expliquèrent leur désir, consentit à eptrer dans leurs vues. Pourtant, elle objecta qu'il lui était impossible de simuler une maladie, car les médecins du gouvernement reconnaîtraient tout de suite la feinte. Elle réfléchit un instant. « J'ai trouvé! s'écria-t-elle. Quoi? C'est mon affaire! » Elle ordonna d'annoncer que le Politeama resterait fermé pendant trois jours. Les médecins accoururent chez la danseuse. Ils la trouvèrent étendue sur une chaise-longue, un pied embandé. Elle assura qu'elle souffrait cruellement d'une blessure au gros orteil. Le sang coulait de l'égratignure et les praticiens durent se rendre. Non, elle ne pouvait pas danser. Le quatrième jour, la ballerine était guérie. Le théâtre regorgeait de monde, le public lui fit une ovation délirante et la scène en un clin d'oeil fut jonchée de couronnes de laurier adroitement lancées, nouées, les unes avec un ruban rouge, les autres avec un ruban blanc. La danseuse en ramassa une rouge et une blanche, ce qui formait les couleurs nationales, et remercia le public. L'enthousiasme redoubla. D'une loge occupée par des zouaves pontificaux partit un bouquet de lys. La ballerine feignit de ne pas le voir, et, courant sur le devant de la scène pour saluer le public, elle revint à reculons, en faisant des révérences, en envoyant des baisers, puis, prestement, d'un coup de talon foula le bouquet papal. Alors les gendarmes envahirent la scène, le gaz fut éteint et le Politeama fermé pour toute la saison.

Ce geste est encore plein d'actualité; l'autre jour, au concours de gymnastique, la garde du pape confisqua trois bannières triçolores, et la mémoire de Pie IX est de plus en plus exaltée au Vatican, où l'on s'occupe activement de la béatification de ce pape. Il paraît que ses notoires péchés contre la continence ne comptent point parce qu'il les a commis avant de prononcer ses vœux, et son affiliation à la franc-maçonnerie ne décourage pas davantage le zèle de ses fougueux fervents.

Jamais la doctrine du laisser-faire, laisser-passer ne s'est montrée plus pernicieuse que dans ses effets sur l'entretien des forêts en Italie. M. Luzzatti rapporte une conversation qu'il a


eue avec Marco Minghetti en 1869, lorsqu'il s'est agi de mettre en vente de vastes et admirables forêts de la Toscane et de la Vénétie. Il pria l'illustre homme d'état de s'opposer à ces coupes imprudentes, lui signala les remarquables progrès de la sylviculture en Allemagne, où les forêts sont un excellent revenu pour l'état, et les heureux résultats obtenus en Autriche par des tentatives de ce genre. M. Luzzatti réussit à convaincre son interlocuteur. Quelques forêts séculaires de la Vénétie et de la Toscane furent déclarées inaliénables. Mais ce ne fut qu'une trêve. La doctrine du laisser-faire, laisser-passer était trop commode et elle prévalut dans la loi de 1877 concernant l'exploitation forestière. Les conséquences de son application sont déplorables. Avant cette loi, l'Italie possédait plus de cinq millions d'hectares de forêts, actuellement elle en a trois millions tout au plus. On a tué la poule aux œufs d'or. L'exploitation du bois s'est forcément ralentie, et les inondations, fréquentes et préjudiciables, produites par un déboisement irraisonné, sont loin d'avoir fini leurs ravages. M. Luzzatti demande la création d'un ministère spécial des forêts, ou plutôt d'une commission formée de personnes compétentes, et qui s'entendra avec le trésor pour le rachat des forêts afin de former des domaines publics avec une obligation forestière extinguible au bout de cinquante ans, terme correspondant au cycle technique de la haute culture forestière.

Si l'on dépouille la Toscane de ses forêts, heureusement la Société « Dante Alighieri veille sur un trésor national encore plus précieux, la tradition de la pure langue italienne, et s'efforce de la répandre dans toute la péninsule et au dehors. Le XIXe congrès de cette société, qui vient de se réunir à Chieti, fut un vrai triomphe. Ses origines sont pourtant des plus modestes, car l'opinion publique se montrait alors indifférente et sceptique. Aujourd'hui, elle ne compte pas moins de 225 comités, comprenant 40000 membres ordinaires; son bilan s'est bouclé par des rentrées de 268 000 lires. Son activité s'exerce dans plusieurs domaines distincts. L'un des plus bienfaisants est sans contredit celui des écoles du dimanche et du


soir, qu'elle fonde parmi les principaux foyers d'émigration. Elle a obtenu d'excellents résultats dans la République Argentine, dont les colons commençaient à perdre l'habitude de parler l'italien, supplanté par l'espagnol. Il en a été de même au Brésil, où des instituts italiens ont été fondés à Rio-de-Janeiro et à Saint-Paul.

Nous sommes moins heureux en ce qui concerne la conservation des chefs-d'œuvre de notre peinture nationale. Depuis longtemps la Cène de Léonard de Vinci s'effritait, petit à petit; les contours des visages et des objets s'effaçaient et s'embrouillaient. Les visiteurs du réfectoire de Santa-Maria delle Grazie ne voyaient plus qu'un mur rugueux, taché de teintes douteuses, sur lesquelles le temps, la poussière, le salpêtre, la moisissure, avaient tendu un voile blanchâtre, enveloppant le tableau d'un nuage mystérieux, qui laissait ici et là transparaître un bras, une jambe, une épaule. Par bonheur, un artiste de talent, M. Cavenaghi, a eu pitié du sort déplorable de cette œuvre immortelle, et l'a restaurée avec tout le tact et la discrétion possibles, ne retouchant que les parties indifférentes et respectant scrupuleusement les personnages si puissamment évoqués par le maître aussi les têtes et les mains, à l'exception du visage de l'apôtre Philippe, n'ont pas été retouchées.

M. Cavenaghi a pris toutes les mesures nécessaires pour protéger cette peinture murale à l'huile contre les variations atmosphériques et la poussière, qui s'accumule si vite en un lieu où passent tant de touristes. Autrefois la Cène était couverte par un rideau, qui a été supprimé on ne sait pourquoi. M. Cavenaghi demande qu'on l'isole au moyen d'une immense glace de cristal placée à une certaine distance, qui l'abriterait de la poussière et des courants d'air. Il paraît que les bons moines, plus soucieux de manger chaud que de conserver l'œuvre de Léonard de Vinci, avaient percé une porte à la place où se trouvaient les jambes du Christ, pour faire passer plus rapidement les plats de la cuisine au réfectoire. Cette ouverture projetait en outre une ombre fâcheuse qui détruisait toute l'harmonie du tableau. M. Cavenaghi à pris le parti de la dissimuler sous une toile grise, mais le remède


est pire que le mal, à ce qu'on assure, et le mieux serait de laisser, ainsi que le conseille le Secolo de Milan, ce trou béant comme un témoin de la gloutonnerie et de l'ignorance des religieux. Ils n'ont pas été les seuls, d'ailleurs, à outrager ce merveilleux tableau, mais ont été secondés dans cette œuvre de vandalisme par la soldatesque. La tête du Christ porte la trace; de balles, relevée déjà par Stendhal, parce qu'en 1796 le réfectoire a été converti en écurie par les soldats français. Tous ceux qui s'intéressent aux monuments d'Italie liront avec profit et beaucoup de plaisir la monographie artistique et littéraire que M, Carlo Romussi consacre au Dôme de Milan. Il nous raconte, dans une langue imagée, comment cette cathédrale a pris naissance, puis, dans des chapitres, ornés de plus de 300 illustrations, il nous dépeint minutieusement la façade, les- portes de bronze, l'intérieur de l'édifice, les vestiges du rite ambrosien, la musique du Dôme, ses vitraux, ses tapisseries, ses trésors, et il conclut par une description détaillée de la carrière de Candoglia, entre le lac Majeur et le Simplon, « où, selon l'expression de l'auteur, le Dôme dormait sans forme, dans les temps préhistoriques. Le Dôme a été créé par l'effort combiné de tous les citoyens de Milan, et chacun a tenu à honneur de donner lui-même sa pierre pour élever l'édifice. Les Milanais de tous rangs faisaient gratuitement les terrassements ou portaient sur leur dos la terre et les briques. Ils s'étaient répartis en corporations volontaires qui se succédaient à la besogne. Des corps de serruriers, de bouchers, de cordonniers, de tisserands, travaillaient à tour de rôle, puis étaient relayés par des groupes d'avocats, de médecins ou de praticiens. On vit même le podestat et d'autres magistrats venir en personne et charger des pierres sur leurs épaules. On ne sait pas au juste quel fut l'architecte qui a conçu cet édifice grandiose du reste le plan primitif ne nous est pas parvenu. En Allemagne, on a longtemps prétendu que le premier architecte était allemand. Les Français ont revendiqué cet honneur pour Nicolas Bonaventure, de Paris. 1 Il Duomo di Milano nella storia e nell'arte, di Carlo Romussi. Milano, Sonzogno.


Actuellement, les historiens croient que le plan était œuvre collective des « Magistri Comacini, » maîtres maçons, architectes et sculpteurs des lacs de Lugano et de Côme, qui se sont répandus dans le monde entier pour y élever des monuments impérissables en se passant de génération en génération les règles de leur art par des signes et des symboles dont nous n'avons pas encore pénétré complètement le sens. Personne ne songe plus à soutenir aujourd'hui que le Dôme de Milan est de style germanique. M. Romussi fait remarquer qu'il suffit de regarder une église gothique allemande dans sa gravité grandiose et solennelle, et de la comparer au Dôme, à la fois léger, imposant et éthéré dans sa blancheur immaculée, pour comprendre que le génie qui a conçu les cathédrales gothiques n'a pu imaginer cet édifice purement lombard et italien.

C'est encore l'histoire de Milan que M. Luzio nous donne dans le nouveau volume de la « Bibliothèque historique du Risorgimento, » en racontant le procès de Confalonieri 1 tel qu'il l'a reconstitué avec les actes officiels, tirés des archives de l'état de Milan. Quel drame dans ces paperasses des pourvoyeurs du terrible Spielberg D'abord nous sommes saisis par la figure captivante de Confalonieri, qui, par sa vive intelligence et sa volubilité, s'enveloppa lui-même de rets inextricables, pendant qu'inconsciemment il assurait ses codétenus qu'il serait bientôt mis en liberté. Non moins tragiques sont les documents sur la folie simulée de l'héroïque Pallavicino, qui avait involontairement laissé échapper dans ses aveux, arrachés par la torture, des détails compromettants pour Confalonieri. Afin d'annuler l'effet de ses paroles imprudentes, il tenta de se faire passer pour fou, se livrant à toutes sortes d'extravagances, tantôt disant qu'il était le poète Homère, ou sautant sur les épaules du geôlier, en assurant qu'il était un merle.

Mais la plus noble figure, qui domine tout ce procès, est celle de Teresa Confalonieri, qui se distingua par son héroïque réserve. Appelée à déposer sur les rapports qui existaient entre 1 Nuovi documenti sul processo Confalonieri, di Alessandro Luzio. Roma-Milano, Albrighi, Segati & C°.


son mari et Pallavicino, elle se récusa en disant qu'elle croyait que le code la dispensait de répondre. Les juges ayant insisté en la menaçant de la torture, elle répondit qu'elle persistait dans son refus. Cette femme magnanime savait pourtant que la police autrichienne possédait des preuves que son mari avait trahi la foi conjugale. Au contraire, depuis qu'il était dans le malheur, elle trouvait sa joie à s'immoler pour lui.

Le cinquantenaire du célèbre attentat d'Orsini a ramené l'attention sur les conspirateurs, dont un seul a survécu. C'est le comte Rudio, actuellement major en retraite de l'armée fédérale des Etats-Unis. Il affirme, au grand déplaisir des amis du ministre favori du roi Humbert, qu'un des conjurés, celui qui a jeté la troisième bombe, n'était autre que Crispi lui-même « Je certifie, écrit le comte Rudio, que l'Italien qui échangea avec Orsini et moi quelques paroles, un peu avant l'attentat, comme nous sortions de la rue Le Pelletier, était François Crispi. Il demanda à voix basse à mon camarade si tout allait bien. Je ne le connaissais pas personnellement, mais sans lui avoir parlé, je m'étais rencontré avec lui à Gênes et à Londres. D'ailleurs, si je m'étais trompé sur l'identité de ce personnage mystérieux, Orsini, à qui j'ai dit que j'avais reconnu François Crispi, ne m'aurait pas répondu comme il l'a fait « Je croyais » que tu ne le connaissais pas »

Le comte Rudio, qui est actuellement un homme très avancé en âge, et qui depuis plus de quarante ans ne s'occupe pas de politique italienne, n'entretient aucune animosité contre Crispi, mais juge opportun d'éclairer un peu cette affaire, restée énigmatique. La troisième bombe n'a été jetée ni par Orsini, ni par Gomez, ni par Rudio, ni par Pieri. Il n'est ni téméraire, ni absurde de supposer que c'est bien Crispi qui l'a lancée. Il fut arrêté, d'ailleurs, dans la nuit, mais aussitôt relâché. Or, Rudio raconte que lui aussi avait été remis en liberté, « mais au moment où je sortais, libre, du cabinet du juge d'instruction, un gardien amenait Gomez, qui avait lancé la première bombe. En m'apercevant, il eut l'innocente, mais pernicieuse imprudence


de me dire à voix basse « Siamo perduti! Le gardien l'entendit et s'écria:

» Ah vous vous connaissez donc ?

» Je fus ramené en prison et jugé. »

Ce qui est tout à fait sûr, Rudio le confirme, c'est qu'Or-sini, qui a été guillotiné, n'avait point lancé de bombe, et que son frère, César Orsini, avait promis à Crispi de ne publier certains documents qu'il possédait, concernant le complot, qu'après la mort du futur grand ami de Bismarck.

CHRONIQUE HOLLANDAISE

Le monument Schœpman. Les deux faces du catholicisme. Mariages mixtes. L'école républicaine. Les employés des communes. Femmes pasteurs. Institutrices mariées. L'avenir du féminisme. Espérances royales. L'incident du Vénézuela. Soleil d'automne.

Quelques jours après la célébration du centenaire de Potgieter à Zwolle, le 13 juillet, on inaugurait à Rysenburg, près ̃d'Utrecht, un modeste monument en l'honneur de l'abbé Schœpman, mort il y a peu de temps à Rome. Et ses amis avaient bien raison de vouloir perpétuer sa mémoire; car, sans être parvenu u aux suprêmes dignités de l'église, il fut certainement un de ceux qui rendirent les plus grands services au catholicisme hollandais au dix-neuvième siècle. Né à Tutbergen, dans la province d'Overyssel en 1844, il était ordonné prêtre en 1867, devenait secrétaire de l'archevêque d'Utrecht, docteur en théologie «n 1870, puis, très jeune encore, était nommé professeur au séminaire catholique de Rijsenburg. Ses écrits firent connaître son nom au dehors; des poésies de circonstance le mirent en relief; son discours aux fêtes de Wondel, à Amsterdam, établit sa réputation en 1886, la publication d'un recueil de vers, Aya


Sofia, le rendit populaire dans le monde lettré en ces jours. de renaissance de la littérature nationale, on se réjouit d'accueillir cette nouvelle recrue qui arrivait du côté où on ne l'attendait pas les étudiants des diverses universités lui demandèrent des conférences il devint l'inspirateur et le rédacteur de journaux catholiques comme le Wacbter (La sentinelle) et le Centrum, qui se distinguaient par l'urbanité, la mesure, la courtoisie mais c'est surtout à la seconde chambre, où l'avaient envoyé ses coreligionnaires, qu'il servit habilement et efficacement son église. Il y déploya de rares qualités de tacticien parlementaire. Sa bonhomie, sa rondeur, sa jovialité faisaient illusion à plus d'un sur sa pénétration, sur la justesse de son coup d'oeil,. sur la portée de ses combinaisons politiques. Le catholicisme, qui se donne comme le représentant du principe d'autorité, sait, à l'occasion, suivant les milieux et les circonstances, afficher desdehors de libéralisme c'est sous cette face que se montra l'abbé Schcepman. Il soutint tour à tour les cabinets libéraux et lescabinets conservateurs, toujours au profit de l'église, obtenant des uns l'égalité, des autres des privilèges. Insensible aux contradictions qu'on peut signaler dans ses attitudes successives, il aurait pris volontiers pour devise « L'homme absurde est celui qui ne change jamais. » Et qui veut la fin veut les moyens. Trop avisé pour ne pas voir qu'il est impossible de remonter de front le courant démocratique, il préfère louvoyer; on dirait même qu'il s'y abandonne. Seul dans son parti, il réclame l'extension du droit de suffrage, convaincu qu'au moins au début, les con-servateurs y gagneront il défend le service militaire personnel chose plus significative, pendant l'affaire Dreyfus, il ne craint pas de prendre la défense des juifs. Les grands électeurs de son parti ne lui pardonnèrent pas ses écarts, ses avances à la démo4 cratie ils le firent échouer aux élections générales et ce ne fut que plus tard qu'il recouvra son siège. Maintenant qu'il n'est plus là, on lui rend hommage.

Il est toujours facile de faire parler les morts ils n'ont garde de protester. Je doute cependant que l'abbé Schoepman eût applaudi à la constitution papale, promulguée en Hollande


au sujet des mariages mixtes. Jusqu'ici, l'église catholique avait reconnu la validité des mariages contractés entre protestants, et même le pape Benoît avait décidé qu'un mariage entre catholique et protestant, célébré sans dispense, par conséquent d'une manière irrégulière aux yeux de l'église, n'en restait pas moins valable. Désormais, il en ira tout autrement. Le mariage mixte conclu sans dispense n'existe pas les époux vivent en état de concubinage, et la partie catholique, si elle veut rentrer dans la règle, doit se séparer immédiatement de son conjoint. Il est vrai, on peut obtenir la dispense; mais il faudra se soumettre aux conditions rigoureuses posées par l'église, surtout en ce qui concerne l'éducation des enfants. De pareilles mesures répondent-elles bien à l'esprit du temps? S'il s'agit de principes, nous n'avons rien à dire, sinon qu'ils ont mis bien du temps à se manifester s'il s'agit des résultats, la sagesse des nations nous apprend qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre, Ce n'est pas d'ailleurs d'un seul côté qu'il faudrait recommander la mesure. Ce pays, qui fut longtemps l'asile du commeil-faut, du deftig, risquerait de perdre sa réputation, si certains n'y prenaient garde. Dans un moment où la neutralité de l'école est plus violemment attaquée que jamais, on dirait que ses partisans, ses défenseurs-nés s'ingénient à la compromettre. Je ne veux pas parler des idées qui ont cours parmi les membres de l'enseignement sur l'organisation de l'école publique chacun est libre en ce pays d'avoir les siennes et de les soutenir. Il y a parmi les instituteurs tout un parti qui revendique l'école républicaine, c'est-à-dire qui prétend faire passer l'autorité scolaire de l'instituteur en chef à la réunion de tous les maîtres de l'école délibérant ensemble. Cet état d'esprit est peut-être en partie le résultat de la loi elle-même en créant un diplôme d'instituteur en chef, elle a créé une situation au moins singulière. A l'heure qu'il est, il y a en Hollande 4716 instituteurs ayant leur brevet d'instituteur en chef qui ne sont pas et qui pour la plupart ne seront vraisemblablement jamais à la tête d'une école. Et ce sont ceux-là qui disent « A titres égaux, pourquoi resterions-nous éternellement les subordonnés et pourquoi n'aurions-


nous pas voix au chapitre? » Les autres adjoints les suivent et disent à leur tour « La première condition pour faire œuvre d'éducation, c'est l'indépendance,» et tous ensemble proclament la nécessité de l'école républicaine. Encore une fois, rien à dire jusque-là mais il y a la manière, et c'est ici que la forme emporte le fond. Les attaques les plus grossières contre les autorités scolaires, inspecteurs, instituteurs en chef, bourgmestres, conseils municipaux sont devenues monnaie courante dans les journauxpédagogiques on a vu à Amsterdam des instituteurs adjoints rester couverts devant l'instituteur en chef, lui refuser obéissance devant les élèves et devant les parents, et se faire gloire de cette violence qu'ils appellent dignité.

De l'école, ces procédés se sont glissés dans d'autres administrations. Amsterdam est en révolution à la suite du renvoi sans phrases de trois employés de la mairie qui, dans le Prinsenbof, ont tenu les propos les plus malséants contre le bourgmestre et le collège échevinal bons employés d'ailleurs, faisant bien leur travail, n'ayant encouru aucune punition, mais incapables. de comprendre qu'il faut cependant avoir quelque respect pour ses supérieurs. Leurs défenseurs demandent « Que devient la liberté de le presse? que devient l'indépendance de l'instituteur?» Et si on leur oppose les écrits ou les manières de leurs protégés, ils répondent « Enfantillages,l ittérature que toutcela! » Evidemment, le tout est de s'entendre sur la valeur des mots Les, enfants ne sont pas nécessairement mal élevés et toute la littérature ne tient pas dans le Père Duchêne.

Plus réservées, plus correctes dans leur langage, mieux inspirées au fond ont été les étudiantes qui viennent demander au synode de l'église réformée de les reconnaître comme élèves écclésiastiques. Je vous faisais prévoir, dans ma dernière chronique, que le congrès féministe international aurait sûrement des conséquences pratiques. En voici une. Les jeunes filles qui ont obtenu dans un gymnase leur certificat de fin d'études ont le droit de suivre dans une université les cours des professeurs de théologie; elles peuvent devenir maîtresses catéchistes maintenant elles veulent davantage; elles sollicitent leur


inscription sur le registre des professeurs de théologie nommés par le synode, ce qui leur permettrait d'entrer dans le pastorat. Et, sans doute, la chose n'est pas absolument nouvelle; il y a des femmes prédicateurs aux Etats-Unis; l'une d'elles a joué un grand rôle au congrès d'Amsterdam et a même prêché en anglais dans la grande église wallonne de cette ville il y a des femmes en Hollande qui ont présidé et qui président encore des cultes publics; mais ce sont des services hors cadre, qui n'ont rien d'officiel et auxquels on ne veut pas attacher d'importance. Mais cette fois, nos féministes entendent entrer par la grande porte, et vous pouvez penser le grand émoi qu'ont soulevé leurs prétentions. On a rappelé que saint Paul commande aux femmes de se taire dans l'église; on a répliqué à ces traditionalistes que ce sont elles qui s'intéressent le plus aux choses religieuses; qu'elles sont l'âme de la communauté; qu'elles lui insuffleraient une vie nouvelle. et puis on a voté et une faible majorité, une majorité de deux voix, a décidé que les femmes ne seraient pas pasteurs. « Il est plus facile, disait Pascal, d'avoir des moines que des raisons. » Mais quand les voix se partagent presque, on ne saurait dire de quel côté est vraiment la victoire, et qui sait si demain les moines ne seront pas du côté des raisons?

Au fait, peut-être y a-t-il dans ce vote quelque chose du sentiment qui se manifeste en ce moment dans presque toute la Hollande à l'égard des institutrices mariées. Les femmes sont très nombreuses dans le personnel enseignant, non seulement (cela va sans dire) dans les écoles de filles, mais dans les écoles mixtes. On les charge volontiers des classes enfantines et on s'en trouve bien. Si elles manquent parfois d'autorité, de fermeté vis-à-vis des caractères revêches, par contre elles ont plus de douceur et savent mieux gagner l'affection des enfants. Reste la question de la santé ici, il y aurait beaucoup à dire nombre de ces jeunes filles souffrent d'un travail qui exige un effort continu, sans tenir compte des lois de leur tempérament. Mais quand elles sont mariées? Certains chefs d'école estiment que le mariage et la maternité les rendent plus aptes à l'enseigne-


ment et à l'éducation; d'autres estiment que les soucis d'un ménage, la fatigue de nourrir et d'élever leurs enfants ne leur laissent ni la liberté d'esprit, ni la force physique nécessaires à l'accomplissement de leurs fontions. Quelques conseils municipaux (c'est des conseils municipaux que relève ici le personnel enseignant) ont commencé par renvoyer les institutrices au moment de leur mariage; d'autres ont suivi, et le mouvement s'est généralisé, dans les campagnes et dans les grandes villes, malgré les protestations d'intéressées et des ligues d'instituteurs. Un des motifs déterminants de ces décisions municipales, quoique je ne le voie pas expressément énoncé dans les délibérations, c'est la pensée qu'il n'est pas convenable de laisser devant sa classe l'institutrice pendant les derniers mois de sa grossesse, et, comme il est difficile de fixer une limite invariable pour tous les cas, on arrête que le jour du mariage sera celui de la cessation des fonctions.

Tout ceci d'ailleurs ne pourra rien contre le mouvement féministe qui, en Hollande, possède un argument de fait irrésistible lorsqu'un pays a porté une femme à la première dignité de l'état, lorsque, depuis dix-huit ans, il est gouverné par des femmes, comment refuser indéfiniment à leurs congénères les droits politiques, l'accès à toutes les fonctions publiques, l'égalité complète? Ce que donnera cette réforme, c'est une autre affaire; je vous le dirai après. si j'y suis; mais sûrement elle se réalisera.

Je n'ai pas l'habitude de toucher ici aux questions qui, de près ou de loin concernent la politique; mais il en est deux qui ont assez agité l'opinion pour que je n'aie pas le droit de les passer sous silence dans une chronique hollandaise. La première, c'est la nouvelle qui nous est venue de Berlin de la grossesse de la reine. C'était un bonheur inespéré. Le vieil attachement à la maison d'Orange a fait explosion dans les masses populaires; dans les cercles politiques, on s'est senti allégé d'un grand poids. Depuis plusieurs années, la question de la succession au trône est soulevée dans les journaux et plus encore dans les conversations particulières. Je me rappelle avoir


entendu dire un jour à un homme d'état très en vue sous le règne de Guillaume III « La maison d'Orange, c'est un paratonnerre sur notre pays. » Mais aujourd'hui, la reine sans enfant et avec la succession au trône telle qu'elle est réglée par la constitution, que vaut le paratonnerre? L'annonce d'un héritier fut accueillie avec allégresse. Maintenant on ne sait que penser. Faut-il croire les journaux et les agences qui parlent d'un accident, en précisant les circonstances et la date? Faut-il se fier aux feuilles allemandes qui, ces jours-ci encore, confirment la nouvelle auparavant démentie? Dans le silence du journal officiel et du gouvernement, où est la vérité? Faut-il croire ce qu'on désire ou ce qu'on craint? La presse se tait, donnant un rare exemple de la réserve qu'elle sait d'ailleurs s'imposer dans les graves circonstances intérieures.

La seconde affaire est l'incident vénézuélien. Je ne dis pas qu'on l'ait pris au tragique; tout de même il y a eu quelque émotion quand on a appris avec quelle désinvolture le président du Vénézuéla en avait agi avec le ministre des Pays-Bas. Mais La Haye n'est pas pour rien le siège de la cour d'arbitrage, et les idées pacifistes, en s'y répandant, donnent l'habitude d'attendre de connaître les faits pour en juger. Et quand on a su comment les choses s'étaient passées, l'apaisement n'a pas tardé à se produire, Ce ministre qui écrit à une association commerciale privée des informations, peut-être vraies, mais plutôt raides, sur le compte du gouvernement auprès duquel il est accrédité, cette association qui s'empresse de publier dans son journal cette correspondance confidentielle, mais si intéressante et si piquante, ce président qui fait embarquer un ambassadeur, dont il croit avoir à se plaindre, sans en donner avis au gouvernement intéressé, qui refuse ensuite de recevoir la réponse qu'on lui envoie, si elle ne lui est pas portée par une mission extraordinaire, tout cela semble relever de l'opérette et prêterait à sourire sinon à rire, si l'on ne pouvait craindre que cet imbroglio ne s'envenime et n'ait pour conclusion un recours à la force. Heureusement que le cabinet des Pays-Bas, d'accord


avec l'opinion publique, a remis les choses au point et fait le nécessaire pour que le différend ne dégénère pas en conflit. Et pendant que se passent ces événements gais ou tristes, au milieu de la malice ou de la sottise des hommes, un soleil radieux brille sur nos têtes. Un automne printanier, qui rappelle et prolonge l'été, nous apporte une succession ininterrompue de jours délicieux. Depuis 1846, on n'en avait pas vu de semblable. On se laisse aller à la douceur et à la joie de vivre. Les affaires ne sont pas florissantes le mouvement de nos ports se ralentit les merveilleux paquebots que l'on a construits ces dernières années restent à l'ancre, le long des quais, faute de passagers et de marchandises n'importe, on respire à l'aise, on jouit de la journée d'aujourd'hui; l'hiver viendra avec ses frimas et ses brumes et ses misères mais nous aurons eu, nous aussi, notre part de ciel bleu qui fait rêver au ciel du Midi. N'y aurait-il pas de l'ingratitude à oublier cette nature en fête qui prodigue à tous, riches et pauvres, ses beautés et ses trésors, qui les rassérène et les rapproche dans une commune jouissance et une commune admiration?

CHRONIQUE AMÉRICAINE

Le règne de l'illégalité. La santé publique à New-York pendant les chaleurs. Nécrologie l'évêque Potter. Problèmes municipaux. Questions du jour. Les Suisses du Wisconsin. Livres nouveaux. On a quelque satisfaction à se sentir bon prophète; mais il est des cas où l'on préférerait se tromper dans ses prédictions. A dire vrai, lorsque dans notre dernière chronique nous faisions remarquer que les préjugés de couleur semblaient empirer au nord des Etats-Unis, nous ne pensions pas que les événements viendraient si tôt justifier cette manière de voir. Malheureusement on a assisté, en août dernier, à Springfield


(Ohio), le « home » du libérateur des noirs, Abraham Lincoln, à de sanglantes émeutes dépassant en sauvagerie tout ce qui s'était produit dans des race-riots depuis de longues années. A la suite de quelques crimes, toujours les mêmes, commis par des nègres, la population blanche, pendant plus d'une semaine, a saccagé, brûlé le quartier noir, lynché à tort et à travers et même attaqué les troupes survenues pour rétablir l'ordre. De Springfield, l'épidémie s'est étendue jusqu'à Cincinnati et Chicago, où des mesures extrêmement rigoureuses ont réussi à la faire avorter.

Quelque déplorables que soient ces faits, ils ne sont qu'un symptôme d'une tendance générale plus déplorable encore. Un étranger, en considérant ce qui se passe actuellement d'un bout à l'autre du territoire, ne pourrait aboutir qu'à une conclusion c'est qu'aux Etats-Unis il règne un « esprit d'illégalité » sans précédent, une sorte d'anarchie en tout ce qui concerne l'observation et même l'application des lois. D'un côté, nous voyons, à New-York comme dans le Maine ou dans le sud, les réglementations sur la vente des liqueurs ouvertement violées, non seulement sous les yeux de la police, mais avec son assentiment d'un autre, en Kentucky, nous assistons à un spectacle tout aussi peu édifiant un état entier terrorisé par des bandes, les Night Riders, qui, sous prétexte de tenir tête au « Tobacco Trust, » pillent et brûlent impunément toutes les propriétés de ce syndicat et de ses partisans; ailleurs, ce sont les émeutes de couleur; partout c'est le lynchage, l'incendiarisme, des meurtres commis par des personnes riches et influentes qui s'en tirent avec quelques mois de séjour dans un asile d'aliénés; des crimes qui rappellent les exploits de Mandrin et ceux des chauffeurs.

Il y a sans doute plusieurs causes à une situation si anormale. Mais il est indéniable que la principale est le mauvais exemple donné par les gros spéculateurs, les nababs de l'industrie et de la finance, qui défient les lois, agissent sur les juges et influencent les législateurs eux-mêmes. De tels faits ne peuvent se répéter pendant des années sans ébranler profondément


la confiance des masses dans la valeur des lois. Que peuvent, d'autre part, penser les basses couches sociales quand elles voient le président Roosevelt lui-même s'insurger bruyamment contre la décision de la cour qui débouta l'administration de ses poursuites contre la Standard Oil C° ? Si le premier magistrat de la nation ne reconnaît pas l'autorité de la chose jugée, peut-on vraiment s'étonner de voir un fermier du Kentucky faire le coup de fusil contre les représentants des trusts? Tout cela frise le gâchis judiciaire et constitue une menace,une grande menace, pour la stabilité de nos institutions. Ainsi que le faisait justement observer un de nos principaux journaux sans la stricte observation des lois, les démocraties, pas plus que les aristocraties, ne sauraient se soutenir longtemps.

Peut-être doit-on mettre, en partie, l'augmentation de la criminalité sur le compte de la température vraiment affolante que nous avons eu à subir cet été dans presque tous les EtatsUnis Ce qu'il y a de certain, c'est que le nombre des accidents cérébraux s'est accru dans d'étranges proportions depuis le printemps dernier. La chaleur torride, atteignant de temps à autre 40° C. à l'ombre, avec 70 ou 80 °/0 d'humidité, a continué impitoyable, sans trêve, pendant de longues semaines. Les « ondes de froid » qui, d'ordinaire, la tempèrent après quelques jours d'intensité, ont été extrêmement rares, et plutôt désagréables que réconfortantes, en donnant la même impression que l'on ressent lorsqu'on passe, en pleine transpiration, devant une porte de cave ouverte.

Mais laissons là la température, dont vous avez pu lire les comptes rendus dans les journaux. Le point où je voulais en venir est celui-ci. C'est une idée extrêmement répandue que, durant les chaleurs excessives, l'état sanitaire est déplorable dans les quartiers ouvriers, où un seul tenement, mal éclairé, encore plus mal aéré, abrite des centaines de gens mal nourris. Les conditions hygiéniques y semblent aussi mauvaises que possible. En dépit de cela, les statistiques montrent qu'en ce qui concerne les petits enfants, ceux qui souffrent le plus au


cœur de l'été, le district de Manhattan, c'est-à-dire le centre de New-York, a une mortalité infiniment moins grande que les faubourgs où les maisons sont plus espacées et mieux ventilées. Mais ce n'est pas tout. Si l'on considère les différentes sections de ce même Manhattan, on voit clairement que dans le 10e ward (arrondissement), contenant les agglomérations ouvrières, et où la densité de la population atteint 653,4 personnes par acre (40 ares), il meurt 20 °/o de moins d'enfants en bas âge que dans les wards à densité de 147 par acre. Le i ge ward, où grouillent en un pêle-mêle pitoyable les catégories inférieures d'immigrants juifs de Pologne, Italiens misérables, moujiks, Grecs vivant au jour le jour, ce quartier ne perd pas un enfant de plus que celui ou résident les millionnaires (un quatre-cent-quarantehuitième de la population).

Que conclure de ces extraordinaires constatations, qui ont, au premier abord, surpris le conseil de santé lui-même? Seraitce que la santé des pauvres est l'objet d'une sollicitude particulière de la part des institutions municipales ou privées? On l'a avancé, sans conviction. Est-ce dû à ce fait que ces enfants des tenements sont élevés par leurs mères, alors que les rejetons des riches sont abandonnés aux soins douteux des bonnes et des gouvernantes? Il y a peut-être quelque fondement dans cette manière de voir. La vraie raison, cependant, semble être dans la force de résistance naturelle des enfants très pauvres. Ils sont malingres, sans contredit; mais ne savons-nous pas que les gens maladifs sont ceux qui deviennent le plus vieux? A propos de mortalité, nous avons à signaler la disparition d'une des plus intéressantes figures du clergé épiscopal des Etats-Unis. L'évêque Potter était le type du clergyman mondain. En contact continuel avec la société new-yorkaise, très mêlé dans toutes les questions du jour, il ressemblait assez à ces prélats du siècle passé, plus connus pour leur activité dans la vie laïque qu'en raison de leur ministère. Mais, pour lui, le club remplaçait les ruelles, et les discussions sociales les cancans des cours! Quand il montait en chaire, dans les grandes occasions, ses sermons portaient loin; parfois le retentissement


en était formidable, comme en 1889, au moment de la célébration du centenaire de la présidence, quand, en présence du chef de l'état, il fit entre l'administration de Washington et celle du moment un parallèle qui n'était pas à l'avantage de cette dernière. Quoique fort riche, d'une vaste érudition et de goûts très raffinés, il avait pour les pauvres, les ignorants, les tombés de la vie, une chaude sympathie et il le leur prouva mainte fois autrement que par des discours. C'est lui qui, au grand scandale des bigots et des philanthropes de cabinet, organisa le premier cabaret populaire relevant des missions citadines.

Il n'y a rien de saillant à relever à présent sous le rapport de la politique intérieure et extérieure. Les deux candidats, au moment où nous écrivons, parcourent le pays sans rien dire de bien nouveau, ni soulever beaucoup d'enthousiasme. M. Taft, le républicain, est fort de l'appui de M. Roosevelt, et c'est heureux pour lui, car il est loin de valoir, en tant qu'orateur, son concurrent démocrate, M. Bryan. Mais quand ces lignes paraîtront, les élections seront peut-être déjà faites. Aussi n'insistons pas.

Le voyage épique de la grande Armada américaine se poursuit sans exciter d'intérêt ailleurs que dans les parages qu'elle visite. Ici, cela a perdu de sa nouveauté. L'attention publique s'est plutôt reportée sur les Jeux olympiques de Londres, où les champions américains ont fait bonne figure. Il y a même eu une heure d'enthousiasme quand on a appris la victoire du concurrent yankee à la course de Marathon le vainqueur a été reçu à New-York avec des honneurs sans précédent, escorte de milices, cortège dans les principales artères de la ville, chœurs chantés par les enfants des écoles, etc., etc. Qu'on rie si l'on veut ce sont là des manifestations qui ne font pas de mal, bien au contraire, dans ce siècle mercantile. C'est comme un parfum d'antiquité traversant l'atmosphère enfiévrée de Broadway. L'aérostation, de son côté, est en ce moment fort populaire. Cela a été un spectacle assez curieux de voir un Français, M. Farman, venir faire aux Etats-Unis des expériences avec son


aéroplane, alors que l'Américain Wright était allé se livrer à des opérations analogues au Mans. Le premier a eu des déconvenues. Mal conseillé sans doute, il s'était abouché avec une société d'une solidité douteuse, et finalement, la malechance s'en mêlant, M. Farman se trouva, au point de vue pécuniaire, dans une mauvaise passe. Il a certainement emporté de ce pays un souvenir pénible; et s'il écrit ses impressions d'Amérique, –comme chaque voyageur européen est pour ainsi dire obligé de le faire,-nous y lirons de dures vérités. M. Wright, lui, a eu plus de bonheur. Le côté financier de la question ne l'a pas gêné il en a pris à son aise, d'autre part, avec les journalistes du cru et avec le public. Mais, en définitive, il a démontré les excellentes qualités de son appareil, supérieur sous plusieurs rapports à ceux de ses rivaux, MM. Farman et Delagrange. En ce qui concerne les affaires en général, la situation s'est fort améliorée, malgré l'incertitude incidente à la campagne électorale. Presidential Year est toujours une année mauvaise pour les transactions commerciales. Toutefois les institutions de crédit ont, dans leur ensemble, recouvré leur stabilité et déjà l'on relève des symptômes qui font présager une recrudescence d'immigration. Une partie de l'argent que les manœuvres européens avaient emporté avec eux dans leur exode formidable du printemps commence à revenir en Amérique.

Parmi les problèmes avec lesquels New-York a à lutter, il en est un qu'elle partage avec nos autres grandes villes du nord et du centre et qui atteint aujourd'hui des proportions inquiétantes c'est celui de l'augmentation constante de l'immigration noire du sud.

Chicago, qui en 1880 ne comptait que 6480 individus de couleur, en a actuellement 45 000, soit un accroissement de 600 pour cent. A New-York, le nombre est passé de 60 500, en 1900, à 80 000. A Philadelphie, cette augmentation a été de 59°/o' alors que celle des blancs s'est maintenue à 22. Washington a maintenant plus de noirs qu'aucune cité connue n'en a jamais contenu cent mille.

Cette situation est alarmante à plusieurs points de vue. Tout


d'abord, le noir, dans le nord, souffre considérablement du climat. C'est en effet une erreur trop communément répandue que la race est acclimatée aux Etats-Unis. Les premiers esclaves, une vingtaine, ont été importés ici en août 1619. Comme il n'y en avait que 25ooen 1776, au moment où la constitution prohiba officiellement leur admission, et qu'on en compte plusieurs millions à l'époque de la guerre civile, il est certain que le nombre des esclaves introduits clandestinement dut être grand, entre 1776 et 1861. Un fait indéniable est qu'il est arrivé des noirs aux Etats-Unis jusqu'en 1858. En réalité, donc, il ne s'est pas écoulé assez de temps pour que la constitution physique des « Africains » ait pu se modifier d'une façon appréciable. C'est pourquoi le taux de la mortalité des nègres dans le nord est toujours très élevé en hiver, et pourquoi ils encombrent les hôpitaux dans toutes les saisons. A Philadelphie, entre autres villes, l'excès des hospitalisés de couleur sur les blancs, comparativement à la population, est de 125 °/0. A New-York, Boston, Baltimore, New-Haven, la maladie est la cause prédominante de pauvreté chez les noirs. Toutefois, on le conçoit, ce n'est pas là le principal inconvénient de l'immigration des nègres de ce côté-ci du Potomac. Le véritable mal est dans le fait que les noirs, en présence de la concurrence redoutable des blancs du nord, se rebutent, deviennent oisifs, et souvent tournent mal. D'autre part, loin d'amener un rapprochement entre les deux races, l'augmentation du nombre des nègres ne fait que compliquer la question en ce sens que les préjugés des blancs à l'égard de leurs « frères » africains grandissent en raison directe de cet accroissement. Nulle part on ne saurait mieux s'en rendre compte qu'à Boston, qui fut, comme on le sait, le foyer de l'abolitionnisme. Longtemps la vieille cité puritaine resta largement hospitalière aux gens de couleur. Aujourd'hui encore, les noirs, à première vue, y jouissent de la plus entière liberté. On voit des policemen, des facteurs, des pompiers, des fonctionnaires nègres; la directrice d'une école publique comptant 600 enfants blancs est une femme de couleur. Huit autres maîtresses d'écoles municipales sont également noires. Mais ce sont là des vestiges d'un état de


choses qui disparaît à grands pas. Il y a quatre ou cinq ans, nul hôtelier n'aurait songé à faire aucune distinction entre ses hôtes blancs et noirs. Aujourd'hui, non seulement les hôtels, mais les crèmeries populaires et les confiseries n'acceptent plus la clientèle nègre. Il va sans dire qu'on ne met pas celle-ci à la porte. Mais, ou bien l'on ne trouve pas de place pour elle, ou on la néglige de façon à lui faire comprendre qu'elle se trompe de maison. Dans nombre de rues, les familles nègres ne peuvent se loger. Même à Harvard, la libérale, la progressive université d'Harvard, il se manifeste une gêne réelle à l'égard des étudiants de couleur. Tout cela, on le pense bien, n'est pas sans raison. La faute en est à l'afflux, dans la Nouvelle-Angleterre, d'une catégorie de nègres très inférieure, de cet élément ignorant, paresseux, malpropre, vicieux, bruyant, qui est un des plus lamentables produits de l'esclavage.

Ce qui est vrai de Boston l'est a fortiori de toutes nos autres grandes villes de l'est, du nord, ou du centre. L'abîme entre les deux races semble s'approfondir de jour en jour davantage et les résultats obtenus pour l'éducation des noirs, l'amélioration de leur condition dans le sud ne compensent plus le terrain perdu par ces nègres dans le nord sous les influences que nous venons de signaler. Sous ce rapport les choses ont certainement empiré depuis que nons donnions ici même, en 1901, quelques aperçus sur la question des noirs aux Etats-Unis.

Puisque nous parlons d'immigration, il est intéressant de constater comme ces individus venant d'Europe se dirigent en général, tout naturellement, vers les régions dont le climat offre plus d'analogie avec celui de leur terre natale. Sans doute il y a des exceptions, causées par l'attraction des grands centres, les crises économiques, etc. Mais il est indéniable que les Italiens, plutôt que les Scandinaves, vont vers le sud, que les Suédois, Finlandais, etc. ont une prédilection pour les états du nord-ouest, et principalement pour le Michigan et le Wisconsin, dont les hivers sont longs et la température rigoureuse. Le Wisconsin, surtout, est remarquable par la variété des éléments qu'il renferme. Non seulement on y voit des Allemands, Gallois, Norvé-


giens, Bohémiens, Finlandais, Flamands, Hollandais, Bulgares et même Irlandais, mais il possède la seule colonie purement hongroise et la plus vaste colonie suisse de l'Amérique du nord. Autant que nous avons pu nous en rendre compte, ces citoyens helvétiques viennent principalement des petits cantons leur chef-lieu porte le nom de New-Glarus. Sur ce petit coin de terre, extrêmement florissant d'ailleurs, les vieilles coutumes suisses sont religieusement conservées, car la population est une des rares qui ne se mêlent point aux Américains ou aux autres immigrants. On y assiste, particulièrement au lundi de « Kilbi » (Kirchweibe), à de curieuses danses où les hommes, suivant une tradition qu'on dit spéciale au canton de Glaris, gardent leur chapeau sur la tête, -à la grande indignation des invités scandinaves ou yankees. Il n'est pas rare d'y rencontrer des danseurs en veste d'armailli, et çà et là une Bernoise en costume. Mais l'habillement est ce qui se modifie le plus vite ici, même parmi le sexe laid. Sauf sous ce rapport, les Suisses du Wisconsin restent bien Suisses. Il est impossible, d'ordinaire, de trouver chez eux ces changements physiques si apparents chez le Scandinave ou l'Allemand de la troisième génération. Rien n'est plus curieux que de comparer les visages, les corps même des nouveaux arrivés avec ceux de leurs compatriotes déjà américanisés. Ces derniers sont plus minces, élancés, souples leurs yeux ont une vivacité et leur figure des lignes énergiques qu'on cherche presque toujours en vain chez les premiers. Ces caractéristiques sont si tranchées, qu'en parcourant une collection de photographies des diverses catégories, si mêlées qu'elles soient, on n'a pas de dilficulté à mettre à part celle des spécimens de la troisième génération. Toutefois, nous l'avons dit, ceci ne s'applique pas aux Suisses du Wisconsin, parce qu'il n'y a guère eu d'intermariages dans la colonie. Peut être seraient-ils aussi restés les mêmes, jusqu'à un certain point, s'ils s'étaient mélangés au gros de la population, parce que la différence entre les institutions suisses et américaines est infiniment moins considérable que lorsqu'il s'agit des autres nations d'Europe. Cependant il est d'autres facteurs avec lesquels on doit compter. L'expression


nouvelle qu'on lit sur les traits, comme sur la contenance des « américanisés » porte aussi une empreinte à laquelle il semble que nul ne peut échapper, une fois emporté par le tourbillon de la vraie existence américaine celle du struggle for life, ou plutôt, selon la définition du président Roosevelt, de la strenuous life, de la vie intense.

Il n'y a pas beaucoup à dire sur les livres de cette fin d'année, du moins parmi ceux de nature à intéresser vos lecteurs. Citons cependant une étude sur la bohème new-yorkaise Tbe Stage Door (La porte des artistes), par M. Ch. Belmont Davis l On y voit des aperçus pittoresques sur une phase de la vie métropolitaine qui échappe en général aux étrangers. Bonne exposition de l'influence éxercée par le milieu ambiant sur le caractère.

Chez Mac Millan & C°, M. le professeur Herrick, déjà honorablement connu pour sa Winged Vidory (Le génie ailé de la victoire), a fait paraître une chronique, sincère et bien vivante, de la vie contemporaine aux Etats-Unis. Togetber (Ensemble) vaut la peine d'être lu. C'est une étude consciencieuse de l'institution du mariage. Les conclusions de M. Herrick ne sont pas couleur de rose mais l'intrigue, si triste qu'elle soit, est attachante par sa vérité, et non sans élévation morale.

Tbe Breaking in of a Yachtsman Wife (L'entraînement progressif de la femme d'un yachtsman) ne renferme d'autres longueurs que celle de son titre, car c'est un ouvrage des plus spirituels et « entraînants » dans le genre léger. Miss Mary Heaton Vorse ne nous avait pas encore donné cet échantillon de son talent. Mais. il faut être un peu yachtsman soi-même pour pouvoir jouir complètement de ce volume, que nous ne recommandons dès lors que sous cette réserve aux amateurs de littérature américaine.

Miss Mary E. Wilkins Freeman, l'auteur de tant d'excellentes études sur la Nouvelle-Angleterre, a écrit un nouvel ouvrage, The Sboulders of Atlas (Les épaules d'Atlas)3, qui lui fait hon1 New-York, Scribners & Sons. Boston, Houghton, Mifflin C°. 3 New-York, Harpers & Bros.


neur. La « tante Slvia » de ce roman campagnard est un desmeilleurs types sortis de sa plume. Il y a quelque mérite, pour l'auteur, à rester originale dans un cadre qui change si peu. Mais quoique la fameuse New-England conscience joue encore un rôle considérable dans l'intrigue, nous y trouvons des éléments nouveaux et des observations si fines, si vraies, que l'intérêt ne s'affaiblit pas un seul instant. La note comique est fournie par un certain cordonnier, personnage admirable de naturel, -•–̃qui, tant qu'il est aux prises avec un labeur incessant et des dettes criardes, éprouve une véritable satisfaction à dénoncer les injustices du sort, et prend ainsi son mal en patience. Il ne devient réellement malheureux que le jour où un héritage lui permet de fermer boutique et de s'acquitter envers ses créanciers, car il se sent alors complètement dépaysé, et n'a même plus le droit de se plaindre

Peut-être le lecteur étranger parcourra-t-il avec intérêt SantaLucia, un roman qui se déroule dans le cadre charmant de la côte d'azur californienne. Mme Mary Austin excelle dans les descriptions de cette région. L'intrigue est simple, très simple, et pas très nouvelle, pour un roman américain. Nous voyons là, encore, un professeur de collège qui s'est marié à la légère avec une beauté locale, éblouie par l'idée d'épouser un tel personnage. Soit dit en passant, ce n'est point par l'effet du hasard que plusieurs auteurs ont choisi ce genre de sujet. Dans un pays où l'homme d'affaires, à qualités solides, mais pas toujours le type du héros traditionnel, constitue la presque totalité du contingent mâle « mariable, » le college professor prend en la matière une importance qu'on ne comprend peut-être pas bien en Europe, Dans le livre de Mrs Austin, juste comme dans la vie, il se trouve que les deux époux ne s'entendent en aucune façon et voient, trop tard, qu'ils ont fait fausse route. Pour faire contraste, l'auteur nous montre deux intrigues parallèles, tournant pour le mieux, -et c'est plus qu'il n'en faut pour nous laisser sur une bonne impression.

Tbe Shutle (La navette), que j'ai gardée pour la fin, est sans contredit une œuvre digne d'attirer l'attention. Le fond de l'his-


roire est un thème toujours actuel chez nous le mariage international. Le style de Mrs Frances Hodgson Burnett n'est pas •ordinaire. Il semble particulièrement bien adapté à ce genre d'études. Le champ d'action de Tbe Shutle est très vaste il couvre les Etats-Unis, l'Angleterre, l'Egypte. Si nous avons une critique à faire à cet ouvrage, c'est qu'il est, à notre avis, trop en dehors de la portée du gros public pour obtenir le succès financier auquel il a certainement droit.

CHRONIQUE SUISSE ALLEMANDE

Le deux-centième anniversaire de Albert de Haller. Dans l'Engadine. Vieux maîtres suisses. Une biographie de Carl Schenk. Les derniers vers d'Uli Dürrenmatt. Deux Suisses en Amérique. L'histoire des Francs de A. Gengel. Le lac de Constance. Livres. Les Bernois ont célébré dernièrement, par de grandes fêtes, le deux-centième anniversaire du plus glorieux de leurs enfants, Albert de Haller. Devant le portail de l'université se dresse la statue, œuvre du sculpteur Hugo Siegwart, de l'homme qui fut sans doute l'un des génies les plus universels du monde. Albert de Haller, on le sait, fut à la fois médecin, physiologiste, anatomiste, botaniste, géologue, mathématicien, économiste, théologien, littérateur et, chose plus merveilleuse encore, dans toutes ces disciplines du savoir humain il a acquis de la renommée. Innombrables sont les découvertes de détail qu'il a faites et consignées dans des mémoires. Expérimentateur émérite, il a ouvert les voies à la physiologie expérimentale moderne et, comme l'a montré le Dr Heinemann, de Lucerne, dans une brochure récente, Albrecbt von Haller als Fivisektor (Bern, Francke), il peut être considéré comme le père de la médecine actuelle. Mais de tous ces titres, celui de poète est sans doute le plus beau fleuron de sa couronne. Là, du moins, l'homme génial


qu'était Albert de Haller a donné toute la mesure de son talent. Un de ses compatriotes, M. Otto de Greyerz, l'a dit excellemment1 « Il n'y a qu'un petit bouquet de poésie qui, à travers toutes les vicissitudes du temps, garde encore sa fraîcheur, sa beauté et son parfum pénétrant. Il n'y a que le poète Haller, le chantre des Alpes, qui trouve aujourd'hui de l'écho dans le cœur des générations nouvelles, un écho mille fois plus significatif que toutes les places d'honneur qu'on lui fait dans les manuels d'histoire littéraire. »

M. Otto de Greyerz a raison. C'est par ses vers qu'Albert de Haller a conquis sa renommée la plus durable. Il est avec JeanJacques Rousseau notre deuxième grand poète suisse. Précurseur aussi comme Rousseau, tandis que celui-ci révélait à son temps la poésie de la nature, lui faisait connaître à sa génération la grandeur et les beautés de l'Alpe. Et c'était une chose étrange que d'entendre, en ce temps de bergères attifées et de pastorales à la Trianon, une voix mâle chanter les âpres solitudes des hauteurs, les glaciers qui étincellent au soleil, la source froide qui bouillonne et descend en cascades, les verts pâturages fleuris de gentianes et de rhododendrons. Et c'est pourquoi aujourd'hui Albert de Haller est si près de nous. Peu s'en est fallu que le joli musée engadinois, dont je vous parlais naguère dans une de mes chroniques, ne passât à l'étranger. Grâce à l'initiative de quelques bons citoyens, amis des arts, ce petit bijou nous sera conservé. Bien mieux, la société qui s'est constituée à cet effet entend l'agrandir et l'enrichir. Mais il faut pour cela qu'elle rencontre de l'appui auprès de la foule, car les frais seront considérables et chacun doit tenir à honneur de devenir membre de cette société, dont la cotisation est fort minime.

En attendant, ceux qui n'ont point encore fait le pèlerinage de St-Moritz pourront admirer quelques-unes des merveilles de ce musée dans une belle publication de M. Alfred Ditisheim Albrecht Haller als Dichter. Oeffentlicher Vortrag gehalten in Bern Zll Gunsten des zu errichtenden Haller-Denkmals. Zweite Auflage. Bern, Francke, 1908.


de Bâle, Das Engadiner Haus. Cet album, orné de reproductions glyptographiques d'une exécution remarquable, nous initie non seulement à l'architecture des villages, mais à l'intérieur des maisons et, pour cela, l'éditeur a fait de larges emprunts au musée engadinois. Publié sous les auspices de la section rhétienne du Heimatschutç, ce volume nous fait assister à toutes les transformations qui, au cours des siècles, se sont accomplies dans la haute vallée grisonne. Une erreur longtemps accréditée voulait que l'Engadine, jusqu'à ces dernières années, fût restée une vallée fermée, en dehors du grand courant de la civilisation. Rien n'est plus erroné sans doute, c'est de date assez récente qu'elle est visitée par les étrangers, mais depuis fort longtemps ses habitants émigraient temporairement. Dès le seizième siècle on en voit s'établir à Venise et dans les états italiens, en France et en Allemagne. Revenus au pays, souvent après fortune faite, ces Engadinois bâtissent de belles maisons. Ils les bâtissent à vrai dire dans le style du pays, mais ils s'inspirent aussi des motifs qu'ils ont admirés à l'étranger: une façade peinte à fresque, un balcon ouvragé, un joli linteau de porte, une moulure de fenêtre. Et tout cela crée une architecture à part dont les éléments existent bien dans le pays même, mais qui n'est pas sans subir l'influence du dehors. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à feuilleter le bel album de M, Ditisheim, fait d'après les clichés de M. Feuerstein de Schuls nulle part en Suisse on ne trouve des villages aussi pittoresquement beaux que ceux de Scanfs et de Zernetz, d'Ardez, de Fettan et de Schuls. (Il y a entre autres, à Schuls, une vieille place avec fontaine monumentale de toute beauté.) Où voit-on aussi ailleurs des maisons cossues de maîtres aussi belles que celles des Planta de Zuoz et de Zernetz, ou bien celles de Celerina et de Ponte, en même temps que de riches demeures de paysans telles qu'on en admire à Cinuskel, à Brail et à Lavin ?

Je ne doute pas que ceux qui n'ont pas encore vu l'Engadine ne s'empressent d'acquérir l'album de M. Ditisheim quant à ceux qui la connaissent, ils l'acquerront aussi pour en conserver un durable souvenir.


Une autre publication d'art, ces dernières années, a fixé aussi l'attention chez nous, les Dessins des maîtres suisses, dont les dernières livraisons viennent de paraître t. Maintenant qu'on peut considérer l'œuvre dans son ensemble, on reste émerveillé de tout ce qu'elle nous a fait connaître en un temps relativement court. Sans doute, tous les dessins des maîtres suisses n'y figurent point. S'il avait fallu reproduire les 2000 dessins des 150 maîtres que nous connaissons, plusieurs albums n'auraient pas suffi. M. Paul Gans, qui a dirigé la publication, s'est contenté de nous donner 180 planches, œuvres de 81 artistes. Mais le çhoix est si bon qu'avec ces dessins on a une idée complète du développement des arts graphiques dans notre pays depuis les débuts du quinzième siècle jusqu'à la fin du dix-huitième. Gravures sur bois et sur cuivre, dessins à la plume et au crayon, sanguines, fusains et pastels, il a su trier avec un goût parfait ce qui est excellent ou typique dans chaque artiste.

Hans Holbein le Jeune, naturellement, a la part du lion, car il n'est pas représenté par moins de 45 planches, dont plusieurs sont des merveilles. Urs Graf et Nicolas-Emmanuel Deutsch reviennent aussi fréquemment, et avec raison, car le premier est un dessinateur plein d'humour et de verve et le deuxième arrive par les moyens les plus simples à des effets puissants. Autour de ces grands noms se presse la foule des petits maîtres et des artisans qui peut-être mieux encore que les artistes géniaux impriment à l'art du temps son caractère. Depuis la publication de M. Gans, les œuvres de Martin Schongauer, de Hans Fries, de Hans Leu, de Tobias Stimmer, de Hans Bock, d'Abel Stimmer, de Josias Murrer, de Mathias Merian, de Gottfried Mind et de beaucoup d'autres encore nous sont devenues familières. C'est toute une page peu connue de l'histoire de notre art national qui s'est révélée à nous.

Cela, sans doute, suffit à expliquer le succès sans précédent de /A!M<~«'cAMMK~M .ScAtMM~-MfA«- Af«'~f <~S ~t~/ YaA~MM- 1 Handeeichnungen Schweizerischer Mtister des XV-XVI1I Jahrhundtrts. III. Serie, 3-4. Lieferungen. Basel, Helbing & Lichtenhahn.


cette publication, laquelle, dès le début, a rencontré non seulement la faveur des professionnels et des amateurs d'art, mais aussi celle du grand public qui, de plus en plus, s'intéresse à toutes les manifestations d'art de notre pays. Il faut dire aussi que la maison Helbing & Lichtenhahn s'est surpassée dans la reproduction des planches, et qu'elle est arrivée à un degré d'excellence qu'on n'a point encore égalé chez nous.

C'est une belle figure de magistrat suisse que celle de Carl Schenk que vient de mettre en relief le Dr J.-J. Kummer dans une très bonne étude biographique 1. Originaire de l'Emmenthal, où ses ancêtres furent des laboureurs et des tisserands, Schenk conserva les qualités de sa race, la droiture, l'honnêteté, le goût d'une vie simple et saine, avec une rondeur et une bonhomie qui n'excluaient pas la finesse. Destiné à une carrière technique par son père qui était un remarquable inventeur, Carl Schenk se sentait plutôt attiré par les choses intellectuelles et morales .et, de bonne heure, il tourna son attention vers les études théologiques. Après de fortes études faites dans un collège protestant du Wurtemberg, puis au gymnase et à l'université de sa ville natale, il fut consacré pasteur et devint vicaire à Schüpfen, puis pasteur à Laupen et à Schüpfen. Mais déjà alors la politique l'attirait au moment de l'affaire des couvents d'Argovie, il était âgé de vingt-deux ans et il se lança en plein dans la mêlée; quelques années plus tard il servait comme aumônier dans la guerre du Sonderbund. Adepte de la « Suisse nouvelle, » de la Suisse sortie de la revision de la constitution de 1848, il mit toute son ardeur de patriote à la bien servir. Nommé en 1855 membre du conseil d'état bernois en remplacement de Stâmpfli, il succédait huit ans plus tard, en 1863, au même Stâmpfli comme conseiller fédéral. Dès lors la carrière de Schenk est tout unie et se confond avec la vie politique de son pays. L'historien prussien Treitschke disait, non sans mépris, que t Bundesrat Schenk. Sein Leben und Wirken. Ein Stock bernischer und schweizerischer Kulturgeschichte, von J.-J. Kummer. Bern, A. Francke, .1908.


« les hommes politiques suisses n'étaient que d'honnêtes commis incapables de traiter de grandes affaires. » Des commis de l'envergure de Schenk, de Welti, de Numa Droz et de Ruchonnet, on voudrait en avoir beaucoup La vérité est que ces hommes, aptes aux plus hautes fonctions politiques, ne crurent jamais déroger en s'occupant des humbles détails de la politique courante. Ils y ont révélé des qualités qui, pour être humbles, n'en ont pas moins leur valeur et qui leur font grandement honneur. Quand on voit, par exemple, tout ce que Schenk fit comme conseiller fédéral, la part qu'il prit à la revision de la constitution en 1874, à la quantité de lois qui furent élaborées sur les fabriques, les questions scolaires, l'hygiène publique, les chemins de fer, la Banque nationale, on est plein d'admiration pour l'homme. Et M. Kummer, dans son livre excellent, montre qu'il ne fut pas seulement un grand abatteur de besogne et un travailleur consciencieux, mais aussi un esprit très avisé, très fin, très prudent, plein de bon sens et qui, en toute chose, savait trouver la solution juste. De tels hommes sont l'honneur de la Suisse, et leur mémoire doit être révérée des générations nouvelles.

La tâche d'Uli Dürrenmatt, critiquer, était plus aisée que celle de l'homme d'état, agir, et il faut reconnaître qu'il s'en acquittait avec une verve joyeuse qui amusait fort la galerie. Il ne réussissait jamais mieux que lorsque, sur l'homme ou l'événement du jour, il écrivait des couplets satiriques dont il encadrait sa feuille, la Berner Volk^eitwng, alias la Bucbsiptig, du nom de la ville où elle paraissait, Herzogenbuchsee. Ces vers, Uli Dürrenmatt les a réunis en volumes sous le titre de Titelgedichte, et nous avons sous les yeux le dernier de la série qui contient les poésies publiées de 1905 à la fin de 1907. Tous ces vers, certes, ne méritaient pas la réimpression. Improvisés au jour le jour, selon l'occurrence, il en est assurément de médiocres et même de mauvais. Mais Dürrenmatt, qui avait de l'esprit, de la verve, de l'humour, avec une langue mordante et acerbe, réussissait généralement à éveiller l'intérêt. Parfois il tombait à


faux, car la polémique ne raisonne pas et elle est souvent injuste aujourd'hui on le voit mieux que jamais. Cependant on lit encore avec plaisir certains de ces vers inspirés par les circonstances. Dans le volume que nous annonçons et qui nous donne en frontispice l'image vivante du lutteur ardent qu'était Dürrenmatt, on trouve des strophes spirituelles sur Le bloc en France, Combes est par terre, Le culte de Mammon, Les radicaux sont sauvés Si Schiller revenait Les parrains de la Banque nationale, Mani s'est réveillé, La nouvelle machine à traire, La collecte du Lôtschberg. Mais ce qui nous plaît peut-être davantage que ces pièces satiriques, ce sont des poésies d'un sentiment délicat, telles que celle qu'il écrivit à la mort de Mme Dürrenmatt en septembre 1907, Devant le cercueil de ma chère femme Anne-Marie. Sous son enveloppe rugueuse, Dürrenmatt cachait une âme tendre. Ses amis nous affirment que ce fut le chagrin causé, par la mort de sa femme qui l'emporta dans la tombe.

Après avoir séjourné plusieurs années dans l'Ouest américain, où leurs affaires les retenaient, deux Soleurois, les frères Arnold et Hermann Emch, de retour au pays, ont consigné leurs impressions sur les Etats-Unis dans un intéressant volume1. Ils auraient pu raconter leurs aventures personnelles et remplir le livre de leur individualité. Ils n'en ont rien fait, ce dont il convient de les féliciter. Leur ouvrage, très sérieux, vise surtout à faire connaître un pays qu'ils continuent à admirer après l'avoir quitté, « un pays, disent-ils, sur le compte duquel règnent en Europe bien des préjugés qu'il convient de détruire. » On lira donc avec profit ce livre qui tour à tour nous décrit New-York, ville d'affaires l'état actuel de l'instruction aux Etats-Unis; la mise en valeur des territoires de l'Ouest; l'industrie du blé et l'industrie meunière; les grands abattoirs de Kansas-City, de Chicago, d'Omaha et de Saint-Louis; un voyage dans la vallée du Mississipi et de Denver à Chicago; la 1 Reise- und Kurturbilder aus den Vereinigten Staaten von Amerika, von D' A. und H. Emch. Mit 12 Vollbildern. Aarau, H. R. Sauerlànder> 1908.


colonisation du Kansas la vie au Colorado, principalement dans les districts miniers, avec le récit d'excursions dans les montagnes avoisinantes; les campagnes de Californie, SanFrancisco et les superbes vallées des environs. Ecrit sans passion, avec le souci de la vérité, il rend justice au grand peuple dont trop souvent nous ne voulons voir que les travers. A ce titre, il apprend bien des choses.

L'histoire est toujours, dans notre pays, cultivée avec prédilection. Nous sommes heureux quand nous pouvons signaler, en dehors des recherches locales qui généralement absorbent les érudits, un ouvrage d'un intérêt général. C'est le cas de l'Histoire du royaume des Francs, par Achille Gengel1. Son auteur, qui fut journaliste, l'écrivit à ses moments perdus, pendant de nombreuses années. J'imagine que ce fut une des joies de la vie de cet érudit que de pouvoir distraire chaque jour quelques heures d'occupations absorbantes pour faire une œuvre qui lui plaisait. Malheureusement, il ne put point présider à sa publication mort au moment où il l'achevait, c'est sa famille qui aujourd'hui la fait paraître.

M. Gengel est un érudit qui n'ignore rien de ce qu'on a publié sur les Francs, mais, dans son livre, il ne donne que la fleur de son érudition. Composant avec soin et écrivant clairement, il procède comme si le lecteur ne savait pas le premier mot de ce qu'on va lui apprendre. Et c'est bien là, je crois, le secret de faire une bonne œuvre. M. Gengel y réussit pleinement ses chapitres sur les origines et le caractère des Francs, sur le royaume fondé par Clovis, sur les vicissitudes de ce royaume sous les rois fainéants et les maires du palais, sur le développement de l'empire franc sous les Carolingiens et sur les débuts de la féodalité, offrent le plus vif intérêt. Un grand travail d'ensemble sur les Francs manquait jusqu'à présent. M. Gengel a comblé cette lacune et, en le faisant, il a 1 Die Geschichte des Frânkischen Reiches im besonderen Hinblick auf die Entstehung des Feudalismus, von Achill Gengel. Frauenfeld, Huber, 1908.


rendu un service signalé à l'histoire universelle, car il est bien certain que les Francs, qui sont à l'origine du monde occidental, dominent toute l'histoire moderne.

Notre époque a le goût des monographies historiques et géographiques en voici une sur le lac de Constance qui plaira à la fois aux Allemands et aux Suisses. Son auteur, qui est un poète, M. Wilhelm von Scholz, l'a écrite avec amour1. Longuement il s'est arrêté dans les coins qui sont les moins connus et qui ne sont pas les moins beaux l'île de Reichenau et le bras d'Ueberlingen, qui, dominé par des collines boisées, s'avance au milieu des plaines de la Souabe. Comme il sied, il a suivi en artiste et en poète la rive du petit lac de Constance à Stein, sur le Rhin, si riche en villes et en villages pittoresques et où les souvenirs historiques se pressent en foule. S'il a séjourné dans les villes des bords, Constance, Friedrichshafen, Lindau, Bregenz, c'est encore à Meersburg, qu'il appelle le coin le plus poétique du lac de Constance et l'une des villes les plus curieuses de toute l'Allemagne, qu'il s'est arrêté de préférence. Quand il a débarqué sur la rive sud du lac, à Arbon, à Romanshorn et à Rorschach, voyant au loin le Sântis, géant qui domine toute la contrée, il lui a pris fantaisie de l'aller visiter, ce qui nous vaut une fort belle description des campagnes saintgalloises, des collines appenzelloises et de la montagne d'où il a pu admirer une superbe mer de brouillard. On le voit, la monographie ne saurait être plus complète et, comme on pouvait s'y attendre de la plume d'un poète, elle est écrite avec un goût exquis. Rehaussée de jolies phototypies reproduisant des vues photographiques, des lithographies et des eauxfortes, quelques-unes signées d'artistes de renom C.-F. Meyer, Fritz Vôllmy et Peter Halm, elle mérite d'être largement répandue en Suisse.

Je n'ai point dans cette revue épuisé la liste des livres, 1 Stadte und Landschaften, herausgegeben von Leo Greiner. Der Badensee. Wanderungen, von Wilhelm von Scholz. Mit acht Vollbildern. Stuttgart, Carl Krabbe, Verlag. Erich Gussmann.


car ils ont été fort nombreux ce dernier trimestre, aussi me voisje obligé de mentionner rapidement ceux qui restent. Voici d'abord une édition nouvelle, plus accessible au grand public, des Sources de l'histoire suisse, du professeur Oechsli de Zurich Complément indispensable de toute histoire suisse générale, pour qui veut connaître les matériaux mêmes avec lesquels on construit l'histoire, ces sources rendent de grands services aux maîtres et aux étudiants en les mettant en contact direct avec les documents de première main que M. Oechsli analyse, traduit ou commente, depuis les Mémoires de Jules César et les inscriptions romaines jusqu'aux pièces d'archives contemporaines. Le Dictionnaire des artistes suisses (Frauenfeld, Huber) en est à sa huitième livraison qui nous conduit de Nüscheler à Rittmeyer. L'œuvre approche donc de son terme. Les biographies sont toujours rédigées avec la même exactitude et le même soin, et le dictionnaire continue à tenir les promesses du début.

La jolie collection de chants populaires Im Rôseligarte (Berne, Francke), publiée sous la direction du professeur Otto von Greyerz de Berne, vient de s'enrichir d'un second volume qui, comme le premier, nous donne une foule de vieilles et de nouvelles chansons, avec leur mélodie. J'ai déjà dit tout le bien que je pensais de cette publication, illustrée excellemment par Rudolf Münger. Je n'ai qu'à ajouter «Continuez; d'autres volumes seront toujours les bienvenus. »

M. Paul Usteri est un littérateur diligent qui semble s'être donné la tâche de nous faire connaître des écrivains zuricois du dix-huitième siècle qui furent en rapports avec les écrivains français de leur temps. Après avoir publié, en collaboration avec M. Eugène Ritter, les Lettres inédites de M™ de Staël et d'Henri Meister, il nous donne aujourd'hui la correspondance du même Meister avec Salomon Gessner. Meister surveillait la traduction des nouvelles idylles que son compatriote allait publier à Paris. 1 Quellenbuch sur Schweieergtschichte, für Haus und Schule, bearbeitet von Wilhelm Oechsli. i. Lieferung. Zurich, Schulthess & C., 1908.


La traduction avait été faite par un certain Huber, mais avec si peu de goût et d'une manière si défectueuse, que Meister avait dû la remanier à fond, si bien qu'à la fin ce fut une œuvre nouvelle. Ce sont tous les pourparlers au sujet de ce travail qui forment la matière de cette correspondance, parsemée de jolis traits sur la vie littéraire d'alors. Il y est question de J.-J. Rousseau, de Diderot et de Turgot, qui tous trois s'intéressaient à l'œuvre. Gessner, si oublié maintenant, était en grande faveur à Paris, et c'est presque une page d'histoire littéraire française que M. Usteri nous fait connaître.

M. Adolphe Vôgtlin, qui est l'un de nos meilleurs romanciers, a fait passer dans notre langue des contes et nouvelles de Maupassant1. Il est bien certain que personne ne pouvait comme lui mener à bien cette entreprise, car, disciple du grand conteur français, il excelle comme son modèle dans les scènes rapides et les descriptions vigoureuses et sobres. Les treize nouvelles de son recueil sont donc excellemment traduites et elles parviennent à nous donner souvent la saveur de l'original. C'est sans doute le plus bel éloge qu'on puisse faire du travail de M. Vôgtlin.

Disons, pour terminer cette rapide revue de livres, que la Berner Rundschau, qui vient d'entrer dans la troisième année de son existence, s'affirme de mieux en mieux comme le périodique littéraire le plus intéressant de la Suisse allemande. Etant parvenue à grouper tous nos écrivains de valeur, elle a créé le centre qui leur manquait jusqu'alors et les a mis en contact plus souvent avec le grand public. Félicitons donc M. FranzOtto Schmid, son directeur, de l'œuvre qu'il a menée à bien. Par le temps qui court, faire réussir une revue est une chose assez rare pour qu'on la signale.

1 Sie winkt. Novelletten, von Guy de Maupassant. Zurich und Leipzig, H. Bopp, 1908.


CHRONIQUE SCIENTIFIQUE

Les moulins de marée. L'incinération des ordures ménagères. Un nouveau véhicule la dynamobile. Empoisonnement par les champignons. Les états de la matière. La naissance des mondes. Stérilisation chimique de l'eau de boisson. Publications nouvelles.

On ne peut avoir passé quelques heures seulement au bord de la mer, de celle qui présente des marées, du moins, sans s'être étonné que les ingénieurs n'aient pas davantage cherché le moyen d'utiliser un peu la quantité énorme d'énergie que représentent le flux et le reflux. Deux fois par jour, la mer s'élève et s'abaisse sans cesse elle est en mouvement, et de tout ce mouvement on ne tire aucun parti. Le problème est-il donc si difficile à résoudre? Il faut le croire. Et pourtant on parle souvent d'essayer d'utiliser la force de la marée. Peut-êtremême une tentative pratique va-t-elle se réaliser. Une société a été récemment fondée en Allemagne, ayant son siège à Hambourg, et qui se propose de créer une station électrique à l'embouchure de l'Elbe. Une vaste surface de rivage a été achetée,, et là on va appliquer les procédés imaginés par un ingénieur, M. Pein, pour utiliser le flux et le reflux et employer l'énergie qu'ils représentent à engendrer du courant électrique. Celui-ci servira à l'éclairage; il doit faire marcher aussi un chemin de fer. Il sera très intéressant de voir ce que donnera la tentative. Si elle réussit, on peut être assuré que les imitateurs ne feront pas défaut. La houille n'est pas éternelle, il faudra un jour se procurer de l'énergie par quelque autre manière; et certainement il y en a énormément dans les mouvements réguliers de la mer. On ne dit pas de quelles façons M. Pein utilisera l'énergie marine.

Mais il faut qu'on sache que l'idée d'employer la marée ne-


date pas d'hier, et que ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on l'a mise à exécution.

En 1330, l'archevêque de Rouen possédait à Dieppe, de temps immémorial, deux moulins à marée qui étaient fort simples. On les faisait tourner en lâchant sur eux, par des portes fabriquées dans des barrages, « l'eaue qui vient de la mer quand flo monte » à marée descendante. La marée montante remplissait le réservoir; à marée baissante, on laissait se vider le réservoir, et les moulins marchaient. Ces moulins existaient depuis longtemps en 1207, ils étaient l'objet d'un accord entre l'abbé de la Trinité du Mont et l'archevêque. On en trouvait ailleurs aussi il en existait un à Veules en 1235, nommé moulin de la mer, molendinum maris. Jusqu'en 1619, il en exista plusieurs près Carcentan, aux ponts d'Ouve, et au onzième siècle il y en avait un à l'entrée du port de Douvres. Il disparut parce qu'il entravait la navigation. C'est donc à tort qu'on a pu dire que les moulins à marée ont été inventés au dix-huitième siècle par un charpentier de Dunkerque; ils sont beaucoup plus anciens ils ont au moins six cents ans d'existence.

Comme les villes s'agrandissent toujours, le problème des ordures ménagères prend de plus en plus d'importance. Il devient essentiel de s'en défaire, pour ne pas être étouffé par elles. Et, en somme, c'est le système de l'incinération qui est le plus en faveur, bien qu'il soit regrettable de détruire tant de matières qui constituent de bons engrais.

A Londres, il y a un four installé qui donne de bons résultats. L'appareil compte un four ayant trois portes sur la façade avant, et autant sur la façade arrière, donnant accès à trois grilles situées sur le même plan, et qui, continues entre elles, semblent n'en former qu'une. Au-dessous des grilles, un cendrier, divisé en trois compartiments correspondant à chacune des premières, ce qui permet de localiser le tirage obtenu au moyen d'un souffleur. Après les grilles, il y a une chambre de combustion où se mêlent les gaz provenant de l'incinération et où se déposent les poussières. Les scories provenant de la fusion


partielle des cendres, après l'incinération, sont employées à fabriquer des briques silico-calcaires. Elles sont broyées avec de la chaux, puis la poudre est additionnée d'eau, et introduite dans un malaxeur extincteur; après quoi, le mortier est converti en briques dont la vente est toujours assurée. Les scories peuvent servir à fabriquer aussi des dalles de trottoir. Et l'hygiéniste est satisfait de cette solution.

Le dernier mot n'est pas dit, évidemment, en ce qui concerne les omnibus. Et on cherche de tous côtés à perfectionner ce véhicule. Le public ne peut qu'approuver. Ce qui paraît le plus plaire aux ingénieurs, c'est la combinaison pétrole-électricité. C'est l'omnibus chez qui le moteur à pétrole, au lieu d'actionner les roues, actionne une dynamo qui, elle, agit dans les roues. Les avantages sont évidents. Le changement de marche se fait plus doucement, car on l'opère, non en agissant sur le moteur, mais en agissant sur les moteurs électriques. La transmission aux roues s'opère aussi avec plus de douceur. En ce moment, on fait à Cologne des essais comparatifs entre l'omnibus à pétrole ordinaire et l'omnibus pétroléo-électrique ou « dynamobile, » car tel est le nom de la nouvelle voiture. Le moteur à essence est sous la capote de la voiture il actionne un arbre de dynamo. Deux freins électriques et deux mécaniques la vitesse de marche se règle en modifiant les charges explosibles dans le moteur ou le voltage 'de la dynamo. La tension peut varier de 10 à 250 volts.

L'automne est la belle saison pour les empoisonnements par les champignons. Il n'y a pourtant que peu de champignons véritablement dangereux cinq à six espèces mortelles, les amanites et les volvaires; et quatre ou cinq espèces dangereuses qui peuvent rendre très malade, mais ne tuent pas (deux amanites, un lépiote et les bolets satan et blafard). 11 y a bien encore quelques espèces suspectes capables de donner de vigoureuses indigestions mais ce sont des seigneurs de moindre importance.

Que doit-on faire quand on a des raisons de se croire empoisonné par des champignons?


On peut, tout au début des premiers malaises, essayer de chasser l'aliment nocif, en buvant de l'eau tiède en| masse, avec titillation de la luette, d'où vomissement. Mais le plus souvent, il y a trop longtemps que le repas a été fait quand se déclarent les premiers accidents. Et alors un purgatif vaudra mieux un purgatif salin de préférence, ou, si les douleurs d'estomac sont trop vives, de l'huile de ricin. Un lavage d'estomac serait excellent. Après cela, des lavements laxatifs, des diurétiques (lait, lactose, acétate, nitrate, bicarbonate ou sulfate de soude ou de potasse). Si l'on a lieu de croire à un empoisonnement par les amanites phalloïde, mappa, verna, ou par un volvaire, il faut avoir recours au lavage du sang au moyen de la solution physiologique de sel marin, ou bien du sérum de Hayem. En outre, stimulants, frictions sèches, éther, café au contraire, s'il y a de l'excitation cérébrale indiquant un empoisonnement par la muscarine (par les amanites muscaria et pantherina, ou le lépiote helvéole), on usera des calmants, sulfonal ou trional, bromures, opium, chloral. On voit qu'il est utile de savoir quelle est la cause du mal, quelle a été l'espèce ingérée, puisque les effets diffèrent et qu'il faut user de thérapeutiques différents. En réalité, la meilleure manière de combattre les empoisonnements par les champignons, c'est de répandre la connaissance exacte des espèces qu'il faut absolument éviter. Affaire d'école primaire, plus que de médecin, par conséquent. C'est une notion très classique que celle des trois états de la matière, états solide, liquide et gazeux. Notion très inexacte, dit M. Le Chatelier. Elle ne repose sur aucune base scientifique. La matière homogène ne présenterait, en réalité, que deux états distincts, l'amorphe et le cristallisé. Il semble bien y avoir trois états, pourtant affaire de grandeur du coefficient de viscosité, de degré seulement. Barus donne pour les trois états de la matière les coefficients de viscosité suivants

Gaz 10

Eau 10 2

Glycérine 5

Acier 10 18


Il y a continuité de l'un à l'autre, comme on le reconnaîtjtrès facilement dans l'état amorphe, chez le verre par exemple on voit un même corps, par l'action de la chaleur, devenir solide, pâteux, puis visqueux, puis liquide et enfin gazeux si l'on dispose d'assez de pression et de chaleur. Quand un corps solide cristallisé passe à l'état liquide brusquement, il passe de l'état cristallisé à l'amorphe. Donc, deux états, pas trois, comme on le dit; du moins, au point de vue scientifique, il n'y en a que deux. Comment naissent les mondes? se demande M. Svante Arrhenius. Deux idées dominent son interprétation celle de l'influence de la lumière sur les corpuscules cosmiques celle que les mondes naissent et meurent périodiquement. Cela finirait sans cesse, et recommencerait sans interruption. Inutile de dire que rien ne prouve qu'il en soit véritablement ainsi. Et la vie? demandera-t-on. Il y a trois manières d'expliquer l'apparition de la vie sur une planète la création divine la génération spontanée; l'apport de cellules vivantes d'une autre planète par un agent extérieur. Les physiciens adoptent en général la seconde hypothèse, bien que l'on ne possède pas une seule observation satisfaisante en faveur de la génération spontanée. M. S. Arrhenius préfère la troisième cela ne fait toutefois que reculer la difficulté. L'idée du physicien suédois est que la lumière, qui exerce une pression sur les corps, a le pouvoir de véhiculer des cellules vivantes d'un monde à l'autre. L'espace universel serait plein de cellules vivantes voyageant sur les ondes lumineuses, et se fixant sur les corps célestes rencontrés par ces ondes. Là où les conditions sont favorables, elles se développent là où elles sont défavorables, les cellules meurent. On dira peut-être « Mais ces cellules vont périr dans le froid de l'espace? Non, répond M. S. Arrhenius, le froid les endort, mais ne les tue pas. Tout cela est très bien mais le nœud de la question reste entier comment se produit la vie? Il ne sert à rien de dire qu'elle se produit dans un astre à vingt millions de kilomètres.

Depuis quelque temps on s'occupe beaucoup de la stérilisation des eaux de boisson par les agents chimiques. Ce sont les


sels de manganèse qui semblent donner les meilleurs résultats. Il existait deux procédés, dus à MM. Ch. Hy et à M. G. Lambert: MM. Fernand et G. Lambert viennent de proposer une troisième méthode, modification des deux précédentes. Ils emploient o gr. 12 de permanganate de potasse par litre, puis ajoutent un peu d'eau oxygénée, jusqu'à disparition de la teinte rosée. Le bacille de la dysenterie, le vibrion du choléra, le bacille d'Eberth sont tués. Comment? On sait que le permanganate oxyde à froid les matières organiques. Mais est-ce ainsi qu'il agit dans ce cas ? Il semble que non c'est plutôt que le précipité manganique entraine avec lui les microbes la purification serait mécanique. S'ajoute-t-il à celle-ci une action radio-active destructrice ? Les auteurs le croient, mais rien ne l'établit. En réalité, la purification chimique est plutôt un expédient, un procédé de fortune. Mieux vaut se servir de la stérilisation par la chaleur. Ce moyen ne trompe pas.

Publications nouvelles La PhilosoPhie moderne, par Abel Rey (Paris, Flammarion). Etude des problèmes du temps présent. et de tous les temps problèmes du nombre et de l'étendue, de la matière, de la vie, de l'esprit, de la connaissance et de la vérité, problème moral. Pour conclure, un chapitre sur la philosophie de l'expérience, et apologie du positivisme rationaliste. La morale naturelle, par J.-L. de Lanessan (Paris, F. Alcan). L'auteur passe en revue les idées morales de la bête et de l'homme des différents degrés de civilisation, les idées naturelles altruistes et les nécessités de la lutte pour l'existence ayant engendré la vie familiale et sociale, qui à son tour a élaboré une éducation morale dont la caractéristique est de réfréner les instincts égoïstes. A ses yeux, le rôle de l'éducateur est capital, l'hérédité étant sans aucune influence. L' éducation physique en Suède, par M. Lefébure (Paris, F. Alcan). Exposition de la méthode d'éducation physique de la jeunesse suédoise, avec beaucoup d'illustrations à l'appui de la description des exercices.


CHRONIQUE POLITIQUE

Température les récoltes peste et choléra. La crise orientale: la Jeune-Turquie, l'Autriche et la Bulgarie; la nouvelle Triplice et l'Allemagne. Le Maroc oublié. Grande bataille autour de la présidence des Etats-Unis; M. Roosevelt. En Suisse. Les assurances ouvrières. Le régime météorologique a été changé, très avantageusement, et c'est octobre qui l'a donné. Une de ces longues périodes de beau auxquelles nous n'étions plus accoutumés a commencé déjà dans les derniers jours de septembre, et elle s'est prolongée pendant presque les deux premières décades d'octobre. Si l'atmosphère a été automnale et légèrement brumeuse, voilant les montagnes à l'horizon, le soleil a brillé régulièrement et longuement, et la température, presque toujours agréable, a été parfois très chaude. On en a joui d'autant plus qu'on n'était pas gâté, et les vendanges en particulier se sont faites dans la joie. Elles ont été abondantes sans excès et le vin de 1908 promet d'être excellent. Tout à coup, le ig du mois, une onde glacée venant de Russie s'est répandue sur l'Europe, et dure encore, au moment où nous écrivons, après une série de jours tout à fait brumeux et froids qui nous a transportés brusquement en plein hiver. Le contraste a été pénible, mais on ne s'en est pas trop plaint, et on ne peut pas encore en augurer une saison très froide. La mauvaise série ne paraît pas d'ailleurs devoir être aussi longue que la bonne. Quelques signes d'un changement prochain se font voir, sans qu'on puisse deviner s'il se fera par la pluie ou par la neige. Au dernier moment, nous pouvons encore ajouter que l'hypothèse s'est vérifiée. Le 25, une chute de neige presque timide s'est produite sur les rives du Léman, plus abondante à mesure qu'on s'élevait dans la montagne, et elle a couvert la terre, plus ou moins profonde, sur plusieurs points de l'Europe. Elle a ramené le beau temps en écartant partiellement les brumes.


L'abaissement de la température n'a pas nui aux travaux des champs, qui ont été presque achevés dans les meilleures conditions possibles. Aussi les campagnards ne se plaignent-ils pas, au contraire. Ils reconnaissent que l'année a été remarquablement bonne et toutes les récoltes abondantes et bien venues, les fruits en particulier. Tout a réussi, ce qui ne veut pas dire que les prix aient notablement baissé. La viande continue à être très chère. On désire des pluies avant que les gelées durcissent le sol, autrement il y aurait disette d'eau en nombre d'endroits. Ce n'est pourtant pas ce qui a manqué en maints endroits de l'Europe et de l'Amérique, où des déluges sont survenus, en Italie, en Espagne, dans le midi de la France, en Allemagne et en Autriche, en Angleterre, et ont pris les proportions de catastrophes, avec inondations plus ou moins graves et mortelles pour beaucoup d'hommes. La peste aussi n'a pas dit son dernier mot, elle éclate successivement ici et là, énergiquement réfrénée, tandis que le choléra s'est répandu sur plusieurs provinces en Russie, où il a fait beaucoup de victimes et n'a été arrêté que par l'arrivée du froid. On l'a vu aussi déjà au fond de la Méditerranée et il a fait quelques victimes à Constantinople. Presque partout en Europe on s'est préparé à le repousser, et des mesures spéciales de surveillance ont été prises à propos de toutes les arrivées de Russie. L'hiver n'est pas favorable à l'extension de l'épidémie c'est son bon côté.

Le mois tout entier a été rempli du bruit produit par la crise orientale. Au point de vue du tapage, la Bulgarie et l'Autriche ont eu un succès incontestable. Quant au bon renom, qui est une force pour un pays aussi bien que pour les individus, c'est une tout autre question, et la récompense qu'ils ont méritée ne leur manquera pas. Si la guerre est évitée, ce qu'il faut espérer, elle a été très menaçante à plusieurs moments, et il n'est pas encore certain que le danger en soit écarté définitivement. La Turquie a demandé aux puissances signataires du traité de Berlin, lacéré par les deux pays, de se réunir en conférence pour prononcer sur les spoliations effectuées à son détriment, et la France, l'Angleterre et la Russie se sont entendues pour pré-


parer la réunion d'une conférence, dont M. Isvolsky, ministre des affaires étrangères de Russie, s'est particulièrement occupé. Mais cela a été singulièrement laborieux et difficile. On craignait de fournir une occasion de remettre sur le tapis toutes les convoitises soulevées par la situation de l'empire ottoman, et d'en arriver à une mêlée diplomatique prélude d'une guerre. Pourtant l'entente s'était faite et allait être communiquée officiellement aux intéressés, lorsque, par une indiscrétion probablement voulue, on en a accusé M. Isvolsky, toute l'affaire est tombée à l'eau, l'Autriche pas plus que la Bulgarie ne se souciant d'ailleurs d'une conférence si elle ne se borne pas à enregistrer et à donner force de loi à la rupture scandaleuse du traité.

Après cette tentative, qui laissait les trois puissances assez perplexes et mécontentes, les journaux ont enregistré jour après jour des nouvelles tantôt très graves, tantôt non moins rassurantes, et cette balançoire n'a pas l'air de vouloir cesser de sitôt, car elle fait la joie de la presse qui donne sa note particulière dans chaque pays, et celle des gogos, devenus des membres importants de la communauté, très informés de ces fluctuations et empressés à mesure qu'ils le sont. Des négociations ont été ouvertes entre la Turquie et ceux qui se proposent de la dépouiller. On a raconté les prétentions réciproques. Elles ont été démenties. Toute une succession d'informations diverses ont eu le même sort. Plusieurs fois les négociations ont été rompues, dans les journaux, et immédiatement rectifiées ensuite les rectifications elles mêmes ont été jetées au panier il semble maintenant que l'idée d'une conférence est reprise, et que l'Autriche, qui la regardait de travers, la désire aujourd'hui pour tâcher de se sortir de difficultés que M. d'Aerenthal, chancelier impérial et ministre des affaires étrangères de l'empire, n'avait pas prévues. Le pauvre homme en verra de plus grises encore.

La position prise par l'Allemagne, entre autres, n'est pas sans lui donner quelque souci. D'après les renseignements offi-


.cieux, il paraîtrait que Guillaume II et le chancelier Bülow, qui n'aiment cependant rien tant que de mettre leurs doigts dans tous les pâtés confectionnés en d'autres pays, et ont à leur ordre une diplomatie si merveilleusement informée, dit-on, n'ont rien su de ce qui se préparait en Orient, et, pris par surprise au moment où ils se promenaient au bord de la mer ou ailleurs, ont mis quelque temps à réfléchir et à se reprendre. Leurs pensées n'ont pas été gaies. Mais, puisqu'ils n'avaient pas été prévenus, ils ont décidé de considérer les troubles de haut, sans s'engager prématurément. Ils n'abandonneraient pas leur alliée, l'Autriche, qui commençait à gronder sourdement, et dont la presse était aigre ou acide, mais, dans son propre intérêt, il leur semblait bon de se réserver, sauf sur un point, la Bulgarie,

Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal,

et qui n'a peut-être pas été sans jouer le rôle, point toujours commode, de tentateur, de se réserver, disons-nous, pour servir de conciliateurs entre leur vieille et vénérable amie l'Autriche et leurs jeunes amis les Turcs, qu'ils ne pouvaient pourtant pas sacrifier entièrement, au risque même de se trouver entre la chèvre et le chou.

Cette attitude de l'Allemagne n'est pas sans mérite, et autant ̃que l'on peut en juger lorsqu'il s'agit d'une politique aussi primesautière et impulsive, elle doit être un indice de paix, car on ne voit pas bien comment on pourrait soutenir l'Autriche dans une guerre tout en demeurant l'ami de la Jeune-Turquie. Pour- tant il existe un précédent, pas trop lointain, qui pourrait ouvrir d'étranges perspectives, dont il serait prudent de tenir compte dans la dernière grande guerre, l'Allemagne a poussé de tout son pouvoir la Russie à engager la lutte contre le Japon, avec lequel la chancellerie impériale à Berlin est restée en fort bons termes. De tels souvenirs rendent rêveur.

A un moment donné, on a pu croire à un rapprochement •entre Paris et Berlin, et la presse parisienne en a été flattée. Son


illusion n'a pas duré. Somme toute, nous inclinons à croire que le moment dangereux est passé, que l'Autriche a pu voir déjà une partie des conséquences de son escapade juvénile, et qu'elle ne serait peut-être pas trop fâchée de rentrer dans le statu quo ante si on lui en fournissait une bonne raison. La crise d'Orient aura eu au moins cet avantage de jeter une ombre sur celle du Maroc. On ne s'en occupe plus ni en France, ni en Allemagne, ostensiblement tout au moins. La note acceptée par les pays ayant participé à l'arrangement d'Algésiras a été communiquée à Moulaï Hafid, qui la trouve dure à digérer et y prend son temps, ce qui a moins d'importance dans ce moment, et ce n'est pas la seule question qui en ait été amoindrie. Les chambres sont rentrées en session, et celle du Palais-Bourbon a eu une si vive discussion sur la marine, à propos des nombreux accidents qui l'ont désolée, surtout la perte du Iéna, que sous les coups de M. Delcassé, président de la commission d'enquête, le ministre de la marine, M. Thomson, a dû donner sa démission qui a été acceptée. Cet incident appellerait plus d'une observation, mais ce n'est pas notre affaire, et M. Clémenceau, qui n'a rien fait pour retenir son collègue, l'a remplacé, aussi heureusement qu'on peut le préjuger avant expérience, par M. Picard, un homme dont les preuves sont faites par la manière distinguée avec laquelle il a dirigé la dernière exposition universelle de Paris, et d'autres entreprises de l'état où il s'était fortement préparé. Mais la marine en France est un ministère exceptionnellement difficile et dangereux, où tout serait à réorganiser, y compris les chantiers de l'état, ravagés par l'indiscipline socio-anarchiste des ouvriers, auxquels des ministres comme M. Pelletan ont un peu trop rendu la main.

Au dernier moment, la lutte pour la présidence des EtatsUnis devient extrêmement vive, désordonnée et échevelée. Comme toujours en cas pareils, les incidents comiques n'ont pas manqué, non plus que des querelles autrement graves où le plus maltraité a été M. Roosevelt, emporté par sa passion ordinaire,


et dont le tort peut-être a été de s'engager un peu trop en faveur de son ami Taft. Bonne fortune pour M. Bryan, qui a frappé si fort et avec si peu de ménagement, que le président a dû répondre qu'il ne répondrait pas. Il était question des sommes considérables données par les milliardaires pour les élections. M. Bryan publie les listes des contributions versées par ses adhérents et a invité le comité de M. Taft à l'imiter. Celui-ci a rétorqué que la publication serait faite, mais après l'élection, ce qui n'est pas très crâne et n'a pas produit une très bonne impression. D'après les pointages, M. Taft aurait une bonne avance sur son rival, mais le sort dépendra des électeurs en dehors des deux partis principaux, et la victoire n'est rien moins qu'assurée.

En attendant, on se préoccupe beaucoup de ce que deviendra M. Roosevelt après avoir quitté ses fonctions. Le bruit court qu'il a accepté la direction d'un nouveau journal quotidien, naturellement impérialiste. Il serait assuré d'un immense succès, au début tout au moins. Puis on a parlé d'un voyage en Europe et surtout de chasses aux grands fauves dans le centre de l'Afrique. Il y serait très bien accueilli par les indigènes, moins bien certainement par les lions et les hippopotames. Quant aux éléphants, c'est un trop petit gibier pour qu'on s'y arrête. En Suisse, la session extraordinaire d'octobre des chambres fédérales, réunies à la veille du renouvellement du conseil national, a été assez remplie et agitée. On voulait à toutes forces avoir le vote de la loi des assurances ouvrières et on l'a obtenu en définitive à une très forte majorité, seuls quatre députés ayant fait minorité. Mais la résistance avait été ardente et tenace et les débats, intéressants, avaient pris plusieurs séances. Dans la majorité, plusieurs députés auraient désiré répondre non et ont dit oui. L'un d'eux, journaliste, a confessé ingénument dans son journal qu'il n'a voté affirmativement qu'à regret, « la mort dans l'âme, » comme on dit, et avec l'espoir que le conseil des états y remédierait. Pauvre consolation On admet-


tait en général l'assurance-maladie, établie sur le principe de la liberté et qui serait administrée par des groupements volontaires, sous le contrôle et avec l'assistance financière de la Confédération. Mais on objectait au monopole de l'état des assurances contre les accidents, que l'on voulait établir sur les mêmes bases que l'autre, et surtout peut-être parce que, les patrons en supportant la plus grosse charge, elles ne devraient porter que sur les risques professionnels, et non sur les accidents survenus en dehors du travail. On en trouvera les raisons dans l'article posthume de Numa Droz, publié en tête de cette livraison.

On a voulu absolument réunir les deux assurances de telle façon qu'il faut les accepter ou les repousser toutes les deux. C'est à prendre ou à laisser. Il est à peu près certain que le peuple suisse, qui déteste la carte forcée, refusera celle qu'on veut lui imposer. Mais il est probable que les chambres reculeront devant un nouveau désaveu populaire, à moins qu'elles ne veuillent se libérer ainsi d'une obligation gênante. Ce serait un motif de redemander le vote proportionnel dans les élections fédérales. Le conseil national ne représente pas l'opinion et les vœux du peuple, et il vient d'être renouvelé le 25 octobre par des élections peu disputées, sauf dans quelques arrondissements, et qui ne changeront que très peu as composition.


BULLETIN LITTÉRAIRE ET BIBLIOGRAPHIQUE

LA SUISSE AU POINT DE VUE ÉCONOMIQUE ET SOCIAL. Thèse pour le doctorat en droit (sciences économiques) de l'Université de Dijon, soutenue par Struly Siegler. i vol. in 8°. Genève, imprimerie Soullier.

Ce travail présente un résumé de toutes les données statistiques concernant la situation économique et sociale de la Suisse. Il a le mérite de faire ressortir la valeur des chiffres en évitant les tableaux trop encombrants et en les commentant par un texte sobre et concis. Dans ses conclusions, l'auteur marque sa préférence pour le libre échange il voudrait en outre voir la Suisse se mettre à la tête d'un groupement international tendant à la création d'un immense Zollverein européen. Pour le moment, les chances d'une pareille initiative semblent minimes, mais qui sait ce que l'avenir peut ménager ? Le passé démontre que protectionnisme et libre échange ont été alternativement adorés et brûlés.

En parlant des question de chemins de fer, l'auteur s'est aussi occupé des lignes d'accès au Simplon. A son avis, la construction du Lôtschberg, c'est l'enterrement du Frasne-Vallorbe; il faut donc construire la Faucille, en faveur de laquelle il invoque des arguments qui ont certes leur valeur, mais qui cependant ne sont pas suffisants pour écarter d'emblée comme inutile une voie d'accès qui a reçu l'approbation des autorités les plus compétentes en Suisse. Si l'on réfléchit aux grands percements des Alpes qui sont actuellement achevés, si l'on pense à ceux qui suivront, il est permis de prévoir aussi le moment où le Jura aura non pas l'un ou l'autre des tunnels projetés, mais les deux et peut-être encore un troisième et un quatrième. Tout au plus


peut-il exister un doute au sujet de celui qui arrivera bon premier pour recueillir, sans partage, pendant quelque temps, le bénéfice de son avance. C. S. L'intérêt DU CAPITAL, par Adolphe Landry, docteur ès lettres. i vol. in-8°. Paris, Giard & Brière.

Il doit y avoir quelque difficulté à établir une règle absolue pour les rapports entre le capital et les intérêts, si l'on veut se placer exclusivement au point de vue théorique. Un économiste connu, M. Bôhm-Bawerk, avait entrepris cette tâche; voici que l'auteur de la présente publication reprend à son tour le sujet en réfutant une partie des arguments de son prédécesseur. Il est intéressant de le suivre dans ses déductions très savamment exposées, mais on aurait quelque peine à y trouver une explication complète de tous les faits de la vie pratique. On sait que l'offre et la demande déterminent le taux de l'intérêt; M. Landry y apporte quelques restrictions il considère le taux de l'intérêt comme dépendant également du revenu que donne le capital s'il est employé directement dans une entreprise quelconque. Cela est juste pour le capitaliste qui a le choix entre un placement fixe et un simple prêt, mais il ne faut pas oublier qu'il y a des prêteurs d'argent qui ne font jamais de placements fixes, par exemple les banques d'émission, puis aussi les banques de dépôts et les caisses d'épargne pour la portion de capitaux qu'elles doivent conserver comme facilement réalisables afin de faire face aux demandes de remboursement de leurs billets ou de leurs dépôts. Lorsque ces grands prêteurs estiment que la proportion entre leurs ressources réalisables et leurs engagements présente un écart trop considérable, ils restreignent leurs avances en élevant le taux de l'intérêt. En pareille occurrence, un faible surcroît de demandes d'argent peut suffire à produire un renchérissement sensible et à élever le taux au delà de ce que rapportent des placements courants, tels que maisons, hypothèques et fonds d'état. Si la tension monétaire était de longue durée, il se produirait probablement un nivellement entre l'intérêt des prêts et celui des placements, mais en général la cherté de l'argent est passagère lorsque tout aura repris son cours normal, l'intérêt reviendra au taux des bons placements et même descendra au-dessous. C. S.


HET MODERNISME IN DE ROOMSCH KERK, dor Jos. van Veen. (Le modernisme dans l'église romaine). i vol. in-8°. Amersfoort.

On a beaucoup écrit en ces derniers temps sur le modernisme dans l'église catholique romaine; je ne crois pas qu'on puisse faire un exposé plus clair et plus concis de la question que l'auteur hollandais dont nous signalons l'ouvrage. On n'a qu'à le suivre pour avoir une idée nette des origines et du développement de ce mouvement qui emporte tant d'esprits.

A vrai dire, le modernisme n'est pas un système arrêté, mais plutôt un progrès de la science religieuse dans les pays latins (France, Italie) que l'église, après en avoir fait autant que possible la synthèse, a condamné par l'encyclique Pascendi Domini gregis (septembre 1907). Le remarquable développement de la science catholique 'date de 1830, lorsqu'elle fut obligée de prendre position devant les attaques des libres-penseurs. Ses coryphées, Lamennais, Bautain, Montalembert, Lacordaire, Bonnety, Ventura, Gioberti, Günther, Lenormant, furent condamnés par la cour de Rome ou traités en suspects. Les modernistes actuels les considèrent volontiers comme leurs précurseurs. Les lois françaises de 1875 sur l'enseignement supérieur et le pontificat de Léon XIII contribuèrent grandement à la renaissance de la théologie catholique. Ce fut d'abord une réaction générale contre la méthode scolastique. Les exégètes et les critiques ne craignent pas de s'écarter des enseignements de l'église. Par exemple, au sujet du Pentateuque, ils établissent solidement qu'il n'est pas l'œuvre de Moïse, mais qu'il a été composé longtemps après avec les œuvres de quatre auteurs différents. Les principaux de ces exégètes sont l'abbé Loisy, l'archevêque d'Albi, Mgr Mignot, Georges Tyrrel, l'ex-jésuite anglais, l'abbé Houtin et le prêtre Le Morin. Leurs livres ont fait et font grand bruit.

Les œuvres des historiens, tels que Mgr Duchessac, Mgr Batiffol, ex-recteur de l'Université catholique de Toulouse, Delahaye, de la Société de Jésus, Saintyves, le chanoine Ulysse Chevalier, travaillent à montrer l'évolution et la transformation des doctrines et des institutions de l'église. Grands pourfendeurs de légendes, ils démontrent que les sacrements n'ont pas été établis par le Christ, que l'église n'est venue que plus tard et


plus tard encore l'idée de la primauté de l'évêque de Rome. Les philosophes modernistes Blondel, Laberthonnière, Le Roy, Fonsegrive, Ollé-Laprune, Chaîne, proclament que le seul fondement possible de la connaissance de Dieu, c'est le sentiment intime. Comme auxiliaires de ce mouvement, il faut citer l'abbé Henri Brémond, Antonio Fogazzaro, Romalo Murri, Rifanc qui a publié Les conditions du retour au catholicisme.

Il y a donc là un mouvement avec lequel il faut compter. L'église romaine l'a senti, puisqu'elle essaie de le combattre, non seulement par des syllabus et des encycliques, mais encore par les prédications des jésuites Coubé et Fontaine, par les conférences du jésuite Delattre, par des livres et par des journaux.. Toute cette histoire est racontée objectivement, avec impartialité, et l'on voit partout l'homme informé. Comment en serait-il autrement? Celui qui l'a écrite est un prêtre, et ce prêtre est 4

un moderniste, tellement moderniste qu'il est sorti de l'église. Mais il a fait assez de critique pour rendre justice à ses amis d'hier, ses adversaires d'aujourd'hui. L. B. PROFILS DE REINES, par Edmond Rossier. Préface de Gabriel Monod, membre de l'Institut. i vol. in-12. Payot & Cie, Lausanne, 1908.

Ce volume mérite de retenir l'attention, car il a tout ce qu'il faut pour cela il est d'une lecture facile, attrayante et toujours. intéressante. Ceci ne veut pas dire que M. Rossier ait écrit un ouvrage amusant ou frivole et d'une substance légère. Au contraire, on sent à chaque détail l'historien averti et documenté" dont les esquisses sont tracées d'une manière sûre et définitive s'il a su rédiger des études historiques aussi sérieuses sous une forme aussi agréable, c'est tout à son honneur, car on ne se représente souvent pas ce qu'il faut de documentation, de connaissance exacte d'une époque et de ses personnages, pour résumer en quelques traits les caractères distinctifs d'une figure historique.

Les reines dont M. Rossier nous retrace le portrait ont marqué, à des points de vue différents, dans l'histoire de leur pays. Il a pénétré dans leur intimité, il les connaît à merveille et les décrit d'une manière fort vivante, en ne se laissant pas prendre à l'apparence, mais en jugeant d'après les faits ou les documents.


authentiques de l'époque. Le choix auquel il s'est arrêté nous paraît des plus judicieux, car entre toutes les reines qu'il étudie, aucune d'elles n'est quelconque. Elles provoquent à des titres divers notre sympathie ou notre antipathie. La reine Elisabeth d'Angleterre, hypocrite et fausse, a terni sa mémoire par l'exécution de Marie Stuart dont le caractère est singulièrement grandi par l'adversité. Catherine II de Russie, dépourvue de scrupules et de dignité, tombe dans la galanterie. Anne d'Autriche, Marie-Thérèse savent déployer une fermeté, une énergie que bien des hommes, leurs maris trop effacés en premier lieu, auraient pu leur envier, et la gracieuse Louise de Prusse jouit d'une popularité, d'une vénération même de bon aloi. D'autres « profils sont encore esquissés de main de maître dans ce charmant volume et chacun d'eux est, dans son genre, un modèle de précision, de reconstitution vivante.

Ne discutons pas à ce propos sur la capacité ou l'incapacité des femmes à diriger les affaires d'état. Nous ne croyons pas que M. Rossier ait voulu défendre une thèse dans son volume. Il a fait une galerie de portraits fort réussis et l'impression que nous laisse son livre est qu'il a été guidé surtout par le souci d'écrire de l'histoire, sans autre préoccupation. Tout en étant d'une très grande érudition, cet ouvrage n'est surchargé d'aucune note et n'a rien d'indigeste ou de rébarbatif, au contraire; l'ironie souriante et souvent sarcastique de l'auteur et ses rapprochements imprévus en font une lecture des plus attrayantes. L'excellente tenue littéraire de ces portraits, le style savoureux et plein de finesse dans lequel ils sont présentés, permettent d'affirmer que ce volume fait honneur à l'Université de Lausanne et à son distingué professeur d'histoire. ̃ Em. Bz.

CHARLES NODIER ET LE GROUPE ROMANTIQUE, d'après des documents inédits, par Michel Salomon. i vol. in-12 orné de deux portraits. Paris, Perrin & Cie, 1908.

C'est une aimable figure que celle du « bon Nodier, et c'est un aimable livre, par là digne de lui, que M. Michel Salomon lui a consacré. Il a mis à profit les documents inédits que la famille Mennessier-Nodier lui a libéralement et intelligemment confiés. Toute une face du romantisme se reflète dans ces pages,


qui sont pleines à la fois de sympathie et de mesure. Car, avec le tact du parfait lettré, M. Michel Salomon a compris que l'auteur de Trilby est de ceux qu'il serait cruel de surfaire et que nul sujet ne comportait moins le ton de l'éloge exalté. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait eu, dans la vie de Nodier, quelque phase d'exaltation il joua naïvement au Werther, mais sans renier jamais le fond de bon sens courtois qui s'allie chez lui, par une rencontre si imprévue, à la fantaisie et au rêve. Le premier chapitre, qui nous conte l'enfance, l'adolescence, puis les débuts, un peu incertains, de Nodier, où nous voyons le clubiste jacobin de douze ans aller en députation auprès de Pichegru, où nous le suivons dans ses délicieuses excursions en pleine nature avec M. de Chantrans, sont autant de pages d'une si exquise poésie, qu'on a, par moments, quelque peine à s'assurer qu'on lit une histoire vraie. Cette impression se renouvelle dans la suite, au spectacle des étranges aventures qui forment la trame de cette biographie le premier séjour de Nodier à Paris, l'incartade de la Napoléone, téméraire pamphlet contre le vainqueur de Marengo, l'emprisonnement du jeune conspirateur, sa fuite dans les solitudes du Jura, « il croyait fuir les gendarmes et poursuivait les papillons;» son mariage si bonnement conclu au milieu de cette existence décousue; son séjour à Amiens chez un Anglais millionnaire et toqué d'érudition; puis son brusque départ pour Laybach en Illyrie, sont comme les péripéties de quelque conte incohérent.

Mais avec la bibliothèque de l'Arsenal, dont il devient le directeur en 1824, la destinée de Nodier se fixe, la sécurité du lendemain lui est désormais acquise. Seulement, songez-y, il a déjà quarante-cinq ansl Mais que d'ouvrages divers son caprice de romancier, d'entomologiste et de grammairien a déjà improvisés en se jouant, mêlant la féerie à l'érudition et, à la réalité vue d'un clair regard, les distractions d'un petit cousin de La Fontaine.

Le lecteur goûtera tout spécialement le chapitre si nourri, mais d'une lecture si agréable, sur le salon fameux de l'Arsenal, où défilent maintes figures de premier et de second plan, dessinées d'un trait sûr, à la lumière des documents. C'est là le cœur de l'ouvrage et sa partie la plus instructive. Car le salon de Nodier, sorte de terrain neutre pour les combattants de la litté-


rature, de l'art et même de la politique, demeure un épisode unique de l'histoire littéraire du dix-neuvième siècle. Dans un dernier chapitre, M. Salomon s'applique à caractériser et à juger l'oeuvre de Nodier. Il reconnaît surtout en lui la vocation d'un délicieux conteur d'histoires: poète singulier et plein de séduction, qui ne fut médiocre qu'en vers. Il serait bien à souhaiter qu'on nous donnât sur tous les écrivains qui ont eu leur monent d'influence et d'éclat des monographies aussi richement documentées, aussi agréablement écrites, et surtout, est le mérite essentiel de M. Michel Salomon, aussi équitablement mesurées dans l'éloge, aussi adroitement nuancées, et, pour tout dire, aussi justes de ton. Ph. G. PETIT TRAITÉ DE VERSIFICATION FRANÇAISE, par Maurice Grammont, professeur à l'Université de Montpellier. i vol. in-:8 jésus. Paris, Armand Colin.

L'auteur de ce petit livre de 140 pages n'est pas un poète il n'a ni la sobriété de grande allure d'un Napoléon Landais, ni l'esprit léger d'un Théodore de Banville, ni la verve affinée d'un Auguste Dorchain. Son ton est grave, résolument didactique; sa phrase est dépourvue de tout ornement, neutre et grise, comme il convient à un traité qui s'adresse à la jeunesse universitaire et qui veut être pris au sérieux.

M. Grammont étudie le vers, non pas en artiste, mais en professeur austère. Si la poésie chantait dans son âme, il serait moins libre pour la juger. Il ne s'attache qu'aux mots et aux lois mécaniques même quand il traite minutieusement des délicates questions du rythme et de l'harmonie, il ne les conçoit que de l'extérieur, à l'instar des savants qui rédigent la Revue des langues romanes, ou des professeurs qui, dans les universités, font des cours sur ce qu'on est convenu d'appeler les sciences sèches, c'est-à-dire la littérature du moyen âge et la grammaire comparée. Leur manière est aride et lourde. Ils remuent des cendres et classent des fossiles, au lieu de cueillir la fine fleur de rêve et de poésie.

Ah! comme on voit bien que l'érudition romane et moyenâgeuse n'est pas d'origine française.

Mais il faut convenir que M. Grammont rachète le manque de brillant par beaucoup d'éminentes qualités il est un guide très


sûr dans la partie historique de son livre. Jamais personne avant lui n'avait montré plus clairement et en moins de pages l'évolution des règles qui régissent notre versification. Il a pris aux théories des symbolistes et des autres ennemis du Parnasse tout ce qu'elles comportent de réformes acceptables et de tolérances dictées par le bon sens. Il pense que la construction du vers n'est pas immuable, qu'il faut laisser quelque latitude aux poètes, que leur instinct les servira mieux que tous les codes. Sully Prudhomme, qui fut le plus intraitable des traditionalistes, avait fini par faire, lui aussi, des concessions. Voici ce qu'il dit dans son Testament poétique « Il me paraît excessif de repousser d'emblée, sans examen ni réserve, toutes les réformes que les novateurs, même passionnés, prétendent imposer à la poétique traditionnelle. Et dans un autre passage c Il y a certains abus qu'il faut savoir reconnaître, certaines prétendues règles qu'il faut savoir sacrifier. >

M. Grammont accorde qu'on peut se contenter de rimer uniquement pour l'oreille, que la loi d'alternance régulière des rimes masculines et des rimes féminines peut souffrir des exceptions; que l'hiatus n'est pas désagréable quand il se produit entre voyelles différentes et qu'on n'en abuse pas que la césure est variable à l'infini; que l'alexandrin comporte plusieurs accents mobiles. Il ne s'arrête pas aux poèmes à forme fixe et ne dit pas un mot de ce qu'on appelait autrefois les licences poétiques. Il s'accorde sur ce dernier point avec Théodore de Banville qui, dans son Petit traité de poésie française, avait réservé aux licences un chapitre isolé au milieu de grands espaces blancs, chapitre qui ne comprenait que ceci c Il n'y en a pas. >

La seconde partie du livre de M. Grammont, l'Art dans la versification, est moins utile que la première, parce que plus personnelle et par conséquent plus contestable. Il est hors de doute que les sons ont une vertu propre ils sont évocatifs de sentiments et de sensations; et les noms des mois du calendrier républicain, noms qui ont été imaginés par un poète, Fabre d'Eglantine, en sont une excellente preuve. Ces noms ont, suivant les saisons, des désinences vraiment onomatopéiques al pour le printemps, or pour l'été, aire pour l'automne, ose pour l'hiver. Mais M. Grammont exagère la valeur expressive des mots et des lettres; il a l'air de croire que le signe verbal est


presque toujours imitatif de la chose qu'il représente. C'est là une grave erreur. Comme l'a dit excellemment Sully Prudhomme, les « onomatopées sont rares; il n'y a, le plus souvent, rien de commun entre les qualités acoustiques du nom et l'essence de la chose nommée, de sorte que le lien qui unit le mot à l'objet qu'il signifie est tout conventionnel. »

II semble que le poète obtienne des effets d'expression bien plus sûrs par le rythme que par les sons et que la longue dissertation de M. Grammont sur les voyelles claires et les voyelles sombres ne soit « que littérature. >

Rien ne stérilise la poésie comme les discussions sur les questions de forme et chacun sait que les époques de codification et d'esthétisme à outrance sont aussi celles où la production artistique est le moins abondante. Serait-ce ainsi qu'il faut expliquer qu'après la débauche de manifestes des étrangers et des juifs qui, de 1880 à maintenant, ont présidé aux destinées de notre poésie, on voie éclore si peu de belles œuvres en vers? H. A.

LA FORCE DU MAL, par Eugénie Pradez. i vol. in-12. Genève, Jullien.

C'est un écrivain de chez nous, bien « de chez nous que Mlle Eugénie Pradez, l'un des plus méritants comme labeur, et l'un des plus estimables comme tenue morale. On lui a reproché une austérité froide et grise, une austérité « protestante. Le reproche ne me paraît guère fondé, car, s'il se dégage de ses ouvrages des leçons profondes, ce n'est point qu'elle nourrisse de prime abord le parti pris d'édifier son prochain. C'est de la vie elle-même, c'est du choc des intérêts et des passions, des événements et des personnages que ces leçons se dégagent, et non point, encore une fois, des intentions « appuyées de l'auteur. Il ne faudrait pas qu'il subsistât d'équivoque sur ce point. Quant à voir la vie en noir ou en rose, cela est une affaire de tempérament. Chacun la voit comme il peut, ou, pour mieux dire, comme elle se présente à chacun. Mlle Pradez n'a pas beaucoup d'illusions; cela transparaît dans ses douze dernières nouvelles comme dans ses précédents recueils. Il n'y a pas à lui en faire de grief. Louons-la plutôt de savoir tirer, sans procédés de métier, sans ficelle, tout le pathétique que comportent des situa-


tions telles que celle qui fait le fond d'Au creuset, pour n'en citer qu'un exemple, et de dire des choses simples avec simplicité.

Cela n'est déjà pas si fréquent. R. F. LA JEUNE ITALIE ET LA JEUNE EUROPE. Lettres inédites de Joseph Mazzini à Louis-Amédée Melegari. i vol. in-12. Paris, Fischbacher, 1908.

En publiant les lettres de Mazzini à son père, le sympathique L.-A. Melegari, que nous avons vu réfugié politique, professeur à Lausanne, puis député, sénateur, homme d'état et ministre du royaume d'Italie à Berne, Mlle Dora Melegari fait œuvre avant tout de piété filiale, mais elle rend un précieux service à tous ceux qu'intéresse l'œuvre du grand patriote qu'elle met en scène.

Ces lettres, confiées avec d'autres papiers, lors du siège de Paris, à notre compatriote J. Olivier, ont été remises par sa fille, Mrae Bertrand, à l'auteur de ce piquant volume. Les deux hommes, demeurés fidèles à leur amitié comme à leurs principes, s'étaient cependant peu à peu éloignés l'un de l'autre. Melegari, cœur profondément libéral, était resté attaché à ses convictions chrétiennes. Mazzini, bien loin d'être un libre-penseur, avait cependant mêlé à son respect pour l'Evangile des aspirations quelque peu panthéistes, et leurs discussions sur ces sujets avaient amené l'interruption de leurs rapports.

Dans cette correspondance de 270 lettres, dont nous ne possédons pas la contre-partie, nous retrouvons l'éternel conspirateur, constamment à la poursuite de ses idées, travaillant avec la persévérance d'un écureuil dans sa roue, tourmenté par l'impossibilité d'aboutir, correspondant sans cesse, et sans cesse aux prises avec l'exiguïté de ses moyens, se faisant de continuels remords de tous les sacrifices inutiles qu'il provoquait, des sommes englouties sans fruit, des vies vainement fauchées, mais n'en persévérant pas moins dans ses plans, dans son idéal insaisissable, l'épanouissement de la jeune Italie et de la jeune Europe en une république idéale. De son centre toujours changeant, Marseille, Lausanne, Genève, Berne, Granges, Londres, etc, en contact continuel avec ses mystérieux affiliés, surtout


avec Giovanni et Agostino Ruffini, il poursuit, sous des noms divers, une correspondance incessante dans toutes les directions. Nous retrouvons bien là l'infatigable et captivant personnage que, dans son Lorenzo Benoni, et sous le nom de Fantasio, nous a retracé Ruffini.

Malheureusement toute cette correspondance s'arrête longtemps avant le Mazzini triomphant et glorifié, comme il le fut après sa mort, comme il l'est aujourd'hui. Nous n'en sommes que plus reconnaissants à M"« Melegari d'avoir pris la peine de déchiffrer ces lignes, qui nous font connaitre l'époque si humble et si découragée de celui qui fut un des plus illustres précurseurs de l'Italie actuelle. C. V. LA RELIGION POSITIVE, par Antoine Baumann. i vol. in-12. Paris, Perrin & O.

J'éprouve une admiration profonde pour Auguste Comte, mais j'ai peu de sympathie pour le positivisme. Et quand on prétend gagner à cette religion le cœur et non pas seulement l'intelligence, j'avoue que je ne comprends plus. Mysticisme, positivisme! ces deux mots jurent d'être accouplés, et pourtant c'est l'étiquette que l'on pourrait appliquer à la dernière conception de l'étrange philosophe.

L'auteur de la Religion positive ne va pas si loin. Il se contente d'une religion purement humaine, si je puis ainsi dire. Il tente non pas tant de vulgariser les raisonnements du maître que de rendre sympathique sa doctrine. Il estime qu'il ne faut point « exagérer le rôle de l'intelligence dans la formation d'une croyance et que tout système d'idées doit donner satisfaction à nos sentiments les plus impérieux; car il ne s'agit finalement que d'atteindre le bonheur. A l'entendre, il semblerait qu'Auguste Comte en ait donné la méthode infaillible en conditionnant la paix intérieure par l'ordre matériel, par l'ordre social et par l'ordre moral-religieux. Tout cela est bien peu philosophique, mais il faut pardonner aux bonnes intentions, et les personnages du livre de M. Baumann, qui est une façon de roman dialogué, en sont pleins. Puissent-ils faire souche parmi les lecteurs du volume et les convertir. s'ils ont besoin d'être convertis.

R. F.


A TRAVERS l'Autriche- Hongrie, Cités et sites, par Georges Servières.. i vol. in-12. Paris, Le Soudier, 1908.

« L'Autriche-Hongrie est peut-être le plus beau pays de l'Europe et le plus varié, s'il n'y avait la France. Ainsi débute l'introduction que M. Servières, en bon Français, met à son ouvrage. Nous ne discuterons pas plus que lui cette double assertion, nous bornant à le suivre dans ses charmantes et très fidèles descriptions. Laissant de côté les grands centres, Vienne, Pest, Prague, Innsbruck et Trieste, il nous fait entrer par Salzbourg et Linz, passe en Bohême et en Moravie, puis, à travers la Hongrie et la Transylvanie, nous amène en Galicie, pour revenir, par la Styrie et la Carinthie, dans le Tyrol méridional, de là dans la Carniole et la Croatie, et finalement, par Fiume et le Quarnero, dans la Bosnie et l'Herzégovine. Sans jamais s'astreindre à un ordre rigoureux, il nous fait tour à tour la description des contrées, des monuments et des œuvres d'art, sait habilement mêler l'évocation du passé historique à la peinture des mœurs, des costumes, des conflits de races diverses. Il a soin de s'en tenir à l'essentiel et promène agréablement son lecteur dans un pays qu'il affectionne et qu'il connaît merveilleusement. Nous regrettons pourtant qu'à propos de l'Herzégovine et de la Bosnie, par lesquelles il termine, il n'ait pas mentionné leur conquérant et premier gouverneur, le feldzeugmeister duc Guillaume de Wurtemberg, à qui revient en définitive, avant M. de Kallay, l'honneur d'avoir organisé ces provinces et de les avoir, malgré le faible appui qu'il rencontrait au ministère, si parfaitement rattachées à leurs nouvelles destinées et à la domination de l'empereur François-Joseph. C. V.


C'est avec un profond respect, avec le légitime orgueil que l'on ressent devant toute belle chose; c'est aussi avec une tristesse poignante que, vers la fin d'avril 1902, on admirait, au seuil de la sculpture de la Société nationale des beaux-arts, les trois œuvres exposées après la mort de Dalou. Groupées près d'un massif de thuyas et de fleurs, elles semblaient là comme le dernier hommage rendu à ce grand et pur génie, comme son dernier acte de présence réelle au milieu de ce Salon. Il en avait été un des fondateurs, un de ceux dont le talent et l'influence contribuèrent le plus à le maintenir à un niveau d'art indépendant et large, et dont la ferme volonté, la hauteur de vues, la véritable fraternité de sentiments apaisaient les luttes, écartaient l'envie mesquine et basse qui se glisse partout, même chez les favorisés de l'esprit, et tend à transformer les Salons en petites chapelles aux portes étroites. Sa belle vie, toute de noblesse et de simplicité, venait

LE SCULPTEUR DALQtfl

SA VIE ET SA MORT J\

1-11


de s'éteindre brusquement, alors que l'on en pouvait attendre encore de longues années de production. Le ciseau tombait de sa main en pleine vigueur de talent, en pleine ardeur de travail, pendant qu'il achevait un de ses plus beaux monuments, le Gambetta de Bordeaux. Son oeuvre seule restait pour consoler de ce hâtif départ cette oeuvre si parfaite, si condensée, si honnête au sens profond du mot, cette œuvre où l'on sent le résultat de l'étude et le reflet de l'enthousiasme, œuvre d'un grand génie modeste qui s'appuyait sur le vrai pour atteindre le beau, et à laquelle on peut appliquer, comme à lui-même, les paroles d'Agrippa d'Aubigné Tu as pour support l'équité,

La vérité pour entreprise,

Pour loyer, l'immortalité.

Si le sculpteur, en Dalou, est encore imparfaitement apprécié, parce qu'incomplètement étudié, l'homme luimême est tout à fait inconnu, sauf de quelques rares privilégiés. Les événements de sa vie l'ont éloigné de France avant qu'il fût célèbre, et, lors de son retour, après plus de huit ans d'exil, quand vint pour lui l'heure de la justice et des triomphes mérités, sa fierté un peu farouche, son horreur instinctive du bruit ou de la réclame lui firent impitoyablement consigner à sa porte tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un interviewer. Ceux qui l'ont approché savent jusqu'où il poussait cet exquis sentiment de pudeur intime. Pour lui, devant la majesté de l'art, l'homme devait s'effacer, l'œuvre seule intéresser le public et les connaisseurs; les descriptions d'atelier, les chroniques de la vie privée, les récits, les conversations d'artistes, tout ce reportage


effréné auquel tant de ses confrères se prêtent si complaisamment, et qu'il pouvait lire dans les quotidiens, amenaient un bon rire d'enfant sur son pâle et austère visage. Absorbé tout le jour en ses chers travaux, heureux entre sa fille et sa noble femme, bien digne de lui à tous égards, il se montrait peu accueillant aux curiosités indiscrètes des journalistes, qui se vengeaient de lui en ne parlant qu'à peine de ses œuvres. Peu lui importait, d'ailleurs, il poursuivait son idéal, et son moindre souci était de passer pour un sculpteur à la mode. A l'heure présente, Dalou appartient à l'histoire, et il peut être intéressant, pour l'écrivain ou le critique, de rechercher dans sa vie ce qui explique son oeuvre et sa norme artistique. Sans vouloir fouiller dans son existence intime, accumuler des anecdotes et des détails sans grand rapport avec l'art, il ne faudrait retenir dans sa biographie que la tenue d'ensemble, la note initiale, ce qui fera le mieux comprendre et apprécier « cette belle âme frappée à l'antique marque, » ce cœur profond, martelé par la vie, cette intelligence d'artiste et de penseur, de patriote et de philosophe, ces qualités maîtresses qui ont enfanté tant d'œuvres inoubliables, fondues par la réflexion et le travail dans le creuset du génie.

La vie de Dalou est un bel exemple de constance absolue, d'énergie calme, sans défaillances, sans arrêts, de marche toujours ascendante vers un but d'une grandeur et d'une simplicité presque uniques dans les fastes de la sculpture, et de cette patience qui, au dire de MichelAnge, est la condition essentielle du génie. Il ne faut pas s'attendre à y trouver des événements tumultueux, de ces coups de force et de révolte qui ne vont jamais sans un peu d'excentricité, et provoquent parfois tant de ta-


page dans la république des arts. Malgré sa très réelle originalité, que nous serons à même de constater par la suite en étudiant ses œuvres, Dalou a toujours eu un trop profond respect de la nature, un trop grand amour de la forme dans ce qu'elle a de plus simple et de plus sculptural, une conscience trop parfaite du métier, surtout un souci trop constant de rester vrai, pour songer jamais à ce qu'en termes d'atelier on appelle « un pétard. » Ses pétards partaient tout seuls, et c'était la puissance de son génie, la beauté insoupçonnée de certains gestes ou de certaines attitudes jusque-là négligés des sculpteurs, comme trop ordinaires ou peu applicables, qui provoquaient le bruit et l'effarement de la foule autour de ses œuvres.

Eut-il même, dès le début, l'ambition d'être un grand sculpteur, et travailla-t-il en vue d'obtenir médailles, récompenses, la première place de son art? J'en doute, autant du reste que je le ferais pour Michel-Ange ou Donatello. Les véritables grands artistes se préoccupent peu de carrière et de couronnes ce sont plus ou moins des instinctifs, dont le talent se développe suivant une norme généralement régulière, quoi qu'on en dise, de bonne heure chez celui-ci, tard chez celui-là; ils en apportent en naissant le germe et les caractères, et l'on peut en suivre, dans toutes leurs œuvres, la formation, l'ascendance, retrouver en chacun l'idée initiale, la conception qui a guidé la main.

Les débuts de Dalou furent modestes entre tous, et certes, moins que personne, il put se douter de l'immense avenir qui l'attendait. Fils d'un ouvrier gantier, dont le salaire arrivait bien juste à nourrir sa famille,


Aimé- Jules, le seul garçon, fut envoyé à l'école primaire; c'était un enfant chétif, délicat, vite fatigué par le travail qui ne le passionnait pas, plus occupé à pétrir ou à modeler des figurines de terre glaise qu'à étudier ses leçons ou à faire ses devoirs, quand il se retrouvait à la maison. Carpeaux, alors élève des Beaux-Arts, vit ses petits essais, en fut ravi et obtint, non sans peine, que les parents envoyassent l'enfant à la Petite Ecole d'Art décoratif. Dalou avait à cette époque quatorze ans (1852). Deux ans après, il entrait aux Beaux-Arts dans l'atelier de Duret, obtenait successivement une troisième médaille d'esquisse modelée, une mention de figure et, après quelques tentatives pour concourir au Prix de Rome, se décidait à abandonner l'école pour vivre indépendant, seul et pauvre, luttant vaillamment contre la misère, consacrant les quelques sous économisés à produire de temps en temps une œuvre personnelle. Jusqu'en 1870, elles sont peu nombreuses et peu importantes, ces œuvres, et n'offrent d'intérêt que parce qu'elles indiquent déjà la caractéristique du talent de Dalou le réalisme, allié à une noblesse de lignes, à une distinction de formes, à une simplicité d'attitudes dont lui seul, je le crois, possède la pleine formule. C'est en 1861, au Salon, la Joueuse d'osselets, bien moderne malgré son costume romain; en 1862, le Bain, étude d'après nature d'un jeune garçon remettant sa chaussette, ce qui donna lieu à cette caricature détestable ornée d'une légende d'un goût douteux

« Le premier bas se met sans qu'on y pense. »

En 1869, l'Amour et Psyché, dont il ne nous reste plus qu'un dessin, esquisse plutôt, signée du maître; enfin, en 1870, la Brodeuse, cette douce et charmante


figure de femme, toute de réalité et de poésie, où l'on sent véritablement pour la première fois le talent de Dalou se dégager des théories de l'école, de la leçon apprise. Mais ce n'est pas encore là qu'il faut le chercher. Son éducation artistique n'était pas achevée, il n'avait pas orienté son esprit et ses forces dans la voie unique qu'il suivra plus tard. Et puis, à cette époque, il venait de se marier, il avait un enfant; pour se nourrir, il était obligé d'accepter des travaux industriels, il modelait chez un empailleur, il exécutait des figures et des ornements pour l'hôtel de la Païva et pour des particuliers il lui restait bien peu de temps à lui, et, si cette période ne fut pas perdue pour l'art, au moins ne peut-elle compter que comme préparation, et ce qui nous en reste ne doit être considéré que comme les gammes et les exercices d'un virtuose.

La sombre guerre de 1870 vint interrompre tout travail, toute production, et en 1871, Dalou, que le gouvernement de la Commune avait nommé conservateur du Louvre avec les peintres Oudinot et Jules Héreau, fut poursuivi par les Versaillais vainqueurs, jugé par contumace et condamné aux travaux forcés à perpétuité. Ce n'était que justice: il avait rendu à la France l'immense service de préserver le Louvre des incendies de mai, risqué sa vie pour nous conserver ces chefs-d'œuvre dont nous sommes si fiers. Se souciant peu de plaider sa cause devant un tribunal prévenu, le sculpteur avait passé en Angleterre avec sa femme et sa fille. Ce fut là qu'après quelques années de misère et de difficultés sans nombre, il put enfin se consacrer à son art et acquérir la plénitude de son talent. Ce fut là qu'il mit au jour une série d'oeuvres admirables, peu connues en France malheureusement, puisque toutes ont été ache-


tées ou commandées par des Anglais et que les modèles de quelques-unes seulement sont revenus avec lui en son atelier. Sa personnalité se dégage d'une manière absolue, sa forte personnalité de réaliste et de poète, cherchant la poésie dans la nature et faisant sortir d'un fait ordinaire, d'une attitude connue, d'un incident fort simple, très usuel, la plus pure expression de la pensée et de la beauté éternelles. La vie palpite en ces figures, en cette longue théorie de paysannes boulonnaises, en ses jeunes mères riant à leurs enfants, en ses nonchalantes liseuses bercées dans les rocking-chairs, en ses bustes, statuettes, groupes, même en ses monuments de commande, comme celui de Frogmore où, pressé par la lettre du programme, il trouvait cependant moyen de mettre un peu de son âme.

Ame haute et noble, que révélait en entier le genre de vie mené par Dalou. A Londres, où, dès cette époque, il était incontestablement l'artiste le plus choyé et le plus estimé du public, il continuait à s'absorber dans son travail, sans accepter les invitations qui pleuvaient sur lui, sans faire quoi que ce soit pour éblouir ou attirer le client. D'une conscience absolue, recommençant l'œuvre jusqu'à ce qu'elle approchât le plus possible de son idéal, au risque d'en être pour ses frais, de mécontenter aussi celui qui l'avait commandée et qui l'attendait souvent longtemps; d'une simplicité de mœurs, d'une austérité de principes, d'une droiture et d'une fidélité de doctrine dont je ne donnerai qu'un exemple, mais le meilleur selon moi: lorsque, à l'occasion de l'exposition universelle de 1878, sir Leighton offrit à Dalou d'envoyer de ses œuvres à la section de sculpture, sous pavillon anglais, celui-ci, au mépris de ses intérêts matériels et même artistiques, refusa, ne voulant, dit-il, rentrer en France que


comme Français et toutes portes ouvertes..Malgré la plaie, toujours béante au cœur, de l'exil et de la condamnation, il persistait, d'ailleurs, à refuser la grâce que ses amis empressés s'offraient à lui faire obtenir; injustement frappé, il voulait la réparation et la voulait absolue, complète, venant du juge et non de l'accusé.

Tel il fut, tel il sera jusqu'à sa mort: simple, modeste, mais ferme, fier, sans complaisance d'aucune sorte pour les puissants du jour. Lorsqu'il repassa le détroit et revint à Paris, en 1879, après l'abrogation du décret qui l'avait condamné aux travaux forcés, et qu'il souleva l'enthousiasme, au Salon, avec son Mirabeau et sa Fraternité, la gloire ne l'enivra pas plus que ne l'avait aigri l'injustice. Et pourtant, jusqu'en 1902, sa vie ne fut plus qu'un triomphe. Il était arrivé d'un bond au sommet; son talent, dans sa plénitude, sa force, son entier développement, était maintenant au service de son génie il pouvait dire ce qu'il voulait, exprimer ce qu'il sentait, donner à sa pensée la forme définitive et parfaite que tant de sculpteurs poursuivent sans pouvoir parvenir à la fixer. Je ne rappelle que brièvement ici la longue suite de succès qui marquent la fin de sa carrière et qui sont représentés par tant de monuments, de statues et de bustes d'une conception si grandiose, d'une exécution si souple, si fine, si élégante, si pure, que ses plus mortels ennemis n'ont pu trouver à lui jeter que cette injure qui contient un éloge peu banal, à savoir « qu'il était d'une perfection et d'une science trop absolues. » Les Etats généraux, la Fraternité, Eugène Delacroix, Victor Noir, Hoche, Alphand, le Triomphe de la République, devant lequel, toute une journée, un peuple entier défila, têtes nues et drapeaux déployés, pendant que le chef de l'état attachait au cou de l'artiste la cravate de commandeur,


le groupe de Silène, la statue de Lavoisier, le haut-relief de la Bacchanale, etc. Dalou était universellement reconnu comme le plus grand sculpteur de notre époque, admiré, recherché, attiré par ceux-là mêmes qui le repoussaient autrefois. Il restait toujours le même homme, artisan modeste et silencieux, ennemi de la réclame, –l'homme qui disait qu'une œuvre vraiment belle n'a besoin ni de titre, ni de signature; son genre d'existence ne se modifiait pas toujours levé dès la pointe du jour, travaillant avec ses ouvriers, praticiens, mouleurs, avec quelques élèves pour lesquels il avait la délicatesse et la sollicitude d'un père et dont il était adoré; rentrant le soir en son home paisible, loin de la foule, des réceptions, du gala littéraire et artistique de mode aujourd'hui. Quant à ses idées, qu'il avait dédaigné de crier par-dessus les toits ou de confier à des reporters lorsque leur expression pouvait le mettre en vedette, il n'y renonçait ni de bouche ni de cœur, comme beaucoup d'anciens insurgés maintenant assagis, immatriculés dans la phalange de l'Institut ou du professorat. Dalou, lui, ne désarma jamais; sa manière de voir au sujet de l'enseignement de l'art dans les écoles ne venait ni des circonstances ni des amertumes subies, mais d'une conviction profonde, basée sur l'étude et l'expérience; il refusa d'entrer dans le conseil supérieur des Beaux-Arts, se rendant compte du peu d'action qu'aurait sa voix dans une assemblée pareille il ne fut pas de l'Institut, parce qu'il aurait fallu se poser en candidat, faire des visites, mendier des suffrages. Bref, il se tint toujours à l'écart, sans morgue et sans dédain, mais en vrai philosophe, conscient de l'unique puissance du génie, essayant par ses œuvres seules de démontrer sa pensée.


C'était un solitaire, mais ce n'était rien moins qu'un égoïste ou un brutal. Nul n'avait plus que lui le don exquis de la parole, le charme des conversations spirituelles ou profondes; sa voix faible et sourde, où l'on sentait vibrer l'enthousiasme, la chaleur des convictions ardentes, vous prenait au cœur et vous faisait passer de longs moments à l'écouter. Il travaillait sans cesse, recevait peu, il serait plus exact de dire qu'il ne recevait pas; un petit cercle d'intimes pouvait seul connaître le trésor de noblesse, de science acquise, de hauteur de vues que contenait son âme. Car il était admirablement bon, autant que juste et loyal; il avait beaucoup vu, beaucoup réfléchi, beaucoup lu; son instruction était immense, comme toute instruction qu'on se fait à soi-même l'esprit d'observation développé en lui à une puissance extraordinaire son amour pour son art le possédait tout entier, et c'était une fête pour les yeux et pour l'esprit que de l'orienter vers un sujet quelconque. Alors ce petit homme frêle, au teint maladif, aux gestes lents et doux, semblait transfiguré; ses larges prunelles d'un bleu sombre s'animaient, donnaient au visage ordinairement morose, presque dur, un rayonnement de sereine beauté. Jamais personne ne m'a fait mieux comprendre la puissance de l'âme sur le corps, jamais je n'ai mieux deviné la force, la puissance que pouvait posséder cet être pâle, chétif, qu'on eût cru tuer d'un souffle, et qui, par sa seule volonté, créait des œuvres gigantesques, exécutait des travaux de Titan.

A la fin de février 1902, Dalou s'alita pour ne plus se relever. La maladie qui le minait depuis dix ans l'avait définitivement terrassé. Ce grand cœur refusait de battre. La mort de cet homme de bien fut une digne réplique à sa vie; ses funérailles si simples, et qu'il avait voulues


telles, sans fleurs, sans couronnes, sans soldats, sans discours, exprimèrent jusqu'au bout son caractère, sa fière et haute croyance que rien n'existe que l'œuvre, qu'elle seule survit à l'homme après les agitations ou les honneurs d'ici-bas. « Vous êtes prié d'assister au convoi et enterrement de M. Jules Dalou, sculpteur, disait la lettre de faire-part, et ce titre de sculpteur était bien le seul auquel il eût tenu, dans son amour du travail et son mépris des dignités mondaines. Mais le suprême hommage lui vint de ce peuple dont il était sorti, pour qui son ciseau préparait un de ses plus beaux monuments, lorsque la mort vint l'arracher de son atelier, de ce peuple qu'il adorait, qu'il voulait libre et fort, heureux par l'harmonie sociale, instruit par la beauté de l'art. Sur le passage de son cercueil, les ouvriers, tête nue, se joignirent au cortège, les femmes, les enfants du peuple marchèrent avec eux jusqu'au cimetière leur silence recueilli dut être plus doux à sa cendre que le vain bruit des discours officiels.

ANDRÉE MYRA.


Jonas, l'oncle Jonas est en jubilation et au désespoir tout à la fois. Il s'agit pour lui d'endosser une superbe redingote, battant neuve, que vient de lui apporter le tailleur, et dans laquelle il désespère de faire entrer ses énormes biceps et ses pectoraux non moins respectables. Il s'y est déjà repris à deux fois, et les deux fois il a dû s'avouer que le contenant se trouvait considérablement plus petit que ce qui devait être le contenu. Jubilation et désespoir s'expliquent donc, car le moment est sérieux c'est le jour, le grand jour de la noce. Et Jonas tient, de par tous les diables, à paraître en brillant épuipage pour accompagner Rosine à l'église. Dès l'aube, les mortiers, ainsi qu'il l'a dit lui-même, « tonnent à faire bisquer les Staviacois. » Derrière le stand, les gars du village sont là une bonne quinzaine en bras de chemise, et d'instant en instant des décharges vont réveiller 1 Pour les cinq premières parties, voir les livraisons de juillet à novembre.

TANTE JOSETTE

SIXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE

ROMAN

XI


les échos jusque dans les gorges de Lavaux et de la Reusière. Les bondes tombent en plein lac.

Et Jonas se tire les cheveux, sacre contre le tailleur, les habits de cérémonie, les chemises trop empesées et toute la boutique. Enfin, l'heure s'avançant, il se décide à une dernière tentative. Fiévreux, suant, rubicond, il prend la redingote par le col, enfile un bras jusqu'au coude, puis l'autre, fait jouer ses formidables épaules, bombe le dos. Le gros homme a l'air d'endosser un carcan, une cuirasse, plutôt qu'un habit de gala. Petit à petit, il se redresse, fait mouvoir ses bras. Cela craque ici, craque là l'étoffe se distend, dessine des rondeurs de muscles invraisemblables. Pourvu que rien ne saute Un dernier coup de reins, une dernière envolée de la vaste houppelande, et Knossu finit par s'y caser à peu près au complet.

Ouf! mugit le colosse, je crois que je suis dedans. Sacré u piqueprune, » qui s'est figuré que j'ai des biceps comme des noisettes Qui est-ce qui m'a fait un cosandier1 pareil ?

Dire qu'il est à son aise, le bon Knossu, dans tout cet attirail, notamment dans cette chemise raide comme une écorce et qui lui scie les oreilles, serait faire un accroc sensible à la vérité. Mais enfin il y est, il y reste, parce qu'il le faut. On ne marie pas tous les jours un neveu et presque une fille Les bras écartés, il pivote devant son miroir que, vu la circonstance, il a suspendu plus bas et très penché. Il y aperçoit de sa personne, en un défilé panoramique, tantôt une partie, tantôt une autre. Mais la vue d'ensemble lui manque et, pour une fois, il aurait bien voulu se voir au complet. Il en est là 1 Tailleur de campagne.


de son inspection générale, quand neuf heures sonnent lentement.

Mille tombereaux de bibes crie Jonas, mon gibus où est mon gibus ?

Le vénérable couvre-chef est sur le lit, largement étalé des ailes, avec un fond en tronc de cône renversé que le gros menuisier appelle sa « chambre haute parce qu'il y fourre, à l'occasion, le mouchoir de poche, la pipe et le tabac que son pantalon trop collant ne saurait recevoir.

Jonas est maintenant au port d'armes. Au premier coup de la seconde sonnerie il s'ébranle, telle une tour, et fait un pas à chaque coup des neuf heures qui tombent du clocher. Il s'achemine ainsi, grave, solennel, vers la demeure des jeunes époux. C'est là que toute la noce se rassemble. La journée s'annonce superbe. Une abondante rosée a fait tomber la poussière, et c'est, sous les vieux arbres qui enserrent le village, une délicieuse fraîcheur. Le soleil, déjà haut, rit à travers les branches qui s'égouttent lentement. Comme un enfant mutin qui taquine les passants des reflets d'un miroir, il joue avec les vaguelettes du lac et vous lance au visage des gerbes éblouissantes de lumière.

« Ils ont le beau, c'est bon signe, » disent les curieux qui commencent à s'attrouper autour de la Roseraie. Dans nos campagnes on attache une grande importance à l'état du ciel le matin d'un mariage. Si le temps est sombre, pluvieux, les bonnes gens font longue mine et secouent la tête. Pour eux la vie des conjoints doit être semée de plus de tribulations que de félicités, de moins de roses que d'épines. Qu'il fasse au contraire une journée radieuse, toute de clarté et de charme tranquille, la


superstition y voit aussitôt l'indice d'une prospérité sans égale, d'une vie longue, heureuse et bénie.

En attendant la sortie de la noce, on bavarde ferme autour de la vieille habitation. Déjà les gamins, après un bruyant conciliabule sur le gros noyer, s'apprêtent à « barrer » la route au cortège. Les deux plus hardis portent sur l'épaule une longue corde entourée de fleurs et de rubans en papier multicolore. Dans leur âpreté innée de petits paysans, ils supputent à l'avance, avec force cris et gros mots, ce que va leur rapporter la « peigne à tire-cheveux, » c'est-à-dire la lutte pour les sous jetés sur la route.

J'te dis qu'il bachera ferme, le Daniel à la Josette, criait le dernier des Péthieu en grimpant sur ses ergots. C'est pas un avaricieux comme la Josette, lui, il a donné cent francs aux « garçons » et dix pots de vin. Et cent francs aux pauvres, hurlait un second. Bien non contestait Péthieu, c'est d'la blague. Ben oui c'est madame la ministre qui l'a dit à la mère. Hein tu vois bien.

Alors, ajouta le Rigot, je m'inscris comme pauvre. Dites-voir, reprenait le jeune loustic de la pinte, avez-vous vu passer Knossu et son tube? On aurait dit le Gaspard-Escher avec sa cheminée Il doit bien contenir une gerle, son gibus, qué vous, et même quéque chose avec.

Et la bande de gigoter et de se tenir les côtes de rire.

Pendant que la rue bourdonne et bruit, Jonas, impassible, arrive à l'appartement de Daniel. Il constate en passant, avec la légitime satisfaction de l'auteur, combien la petite cuisine badigeonnée à l'ocre, puis les


chambres aux boiseries fraîches sont claires, gaies, riantes sous ce beau soleil automnal. Dans la plus grande des pièces, les parents éloignés, les « amis de noce » sont réunis. Pour leur faire prendre patience, on vient de leur apporter une pleine corbeille de bricelets et un panier de bouteilles poudreuses aux reflets de rubis dont le bouquet flatte l'odorat.

Un vieux cousin des Prises, glabre, édenté, verse rasade aux conviés et n'a garde de s'oublier. On boit sec. Jonas s'en va de l'un à l'autre, serrant la main de celuici, pinçant la joue de celle-là. Pour tous il sait trouver une parole aimable, un mot qui met à l'aise. Malgré le sérieux de son maintien, la joie rit sur toute sa figure. Les jeunes filles l'interpellent, et, tout en croquant des bricelets appétissants, le tirent par les larges pans de sa redingote. Jonas les menace du doigt.

On est amoureux des formes, à la campagne; en vertu d'une antique tradition, les dames se sont rangées d'un côté, les hommes de l'autre. Ceux-ci raidis, engoncés, tout gênés dans leurs habits jadis noirs, mais que l'âge fait tourner au rouge ou au vert. Quelques-uns ont arboré pour la circonstance des « cylindres à faire la joie d'un conservateur de musée. La collection en est d'ailleurs intéressante entre le « huit-reflets » des jeunes et le vénérable haut-de-forme pelé, hérissé, évasé en tromblon, du cousin Morel des Prises, presque un siècle trouve place.

Côté des dames, des vieilles, s'entend, même exhibition d'antiquailles. Là aussi le contenu des bahuts sculptés et vermoulus a été mis à réquisition. Telle aïeule, au chef branlant, se carre, là-bas près de la fenêtre, dans une robe de soie noire, épaisse et roide à se


tenir debout. Dans cette cuirasse bruissante, les plis sont des brisures, et le froufrou soyeux semble amuser beaucoup la brave grand'mère. L'odorat comme les yeux trouve son compte dans la chambre claire aux parois de sapin brut. Sur toute l'assemblée plane un parfum entêtant, fait de moisi, de renfermé, avec ici des bouffées de camphre, de poivre, là de lavande ou de tabac, qui chatouille le nez et provoque l'éternuement. Et dans cette atmosphère de vieilleries, on rit, on chuchote, on se pousse du coude pour attirer l'attention. Personne n'ignore les longues souffrances, les luttes de ceux qui vont être unis en ce jour. Dans ce doux pays, les racontars ont des ailes. Mais comme on est de la fête, on est heureux du bonheur des futurs époux et chacun, pour la même raison, blâme fort la dernière fugue de tante Josette qui, plutôt que de voir installer à son foyer celle qu'en sa haine irréductible elle s'est obstinée à repousser, a préféré lui céder la place et s'en aller là-haut, dans la vallée de Joux, demander asile à une sienne cousine. Jonas, qui commence à trouver que la conversation tourne au réquisitoire, se lève tout à coup Dites-donc, si j'allais voir un peu ce que deviennent nos amoureux

A ce moment même, la porte s'ouvre et Rosine et Daniel, suivis du docteur et de sa femme, paraissent sur le seuil.

Si le bon Knossu avait mis sous son bonnet de faire -de Rosine la plus jolie mariée qu'on eût vue à dix lieues à la ronde, le murmure d'admiration qui accueillit la jeune femme, quand elle entra au bras de Daniel, lui prouva que son désir était bel et bien une réalité. Rosine était tout simplement ravissante, et l'on ne savait trop,


à la voir, lequel faisait valoir l'autre, du costume ou du gai visage qu'il encadrait. Ceux des parents qui la voyaient pour la première fois comprenaient mieux Daniel d'avoir persévéré jusqu'au bout. Le prix valait bien l'effort et toutes les souffrances passées. Devant la blanche apparition, tous s'étaient levés. Ma foi, s'écria le cousin Morel qui venait de soutenir que les gens d'aujourd'hui ne valent pas ceux de son temps, ma foi, je consens à faire une exception pour cette petite, qui est crânement jolie. On ne faisait pas mieux autrefois. Et si tu n'y vois pas d'inconvénients, cousin Voumard, je me propose d'embrasser ta fiancée au nom de toute la famille. Je suis le doyen, sacrebleu, c'est mon droit.

Déjà il avançait vers Rosine son vilain museau barbouillé de tabac, lorsque Jonas s'interposa

Eh doucement, cousin Morel, doucement. Et moi donc, est-ce que je ne compte plus, mille tombereaux de bibes ? J'y ai bien quelques droits, moi, à ce premier baiser que vous réclamez. C'est un peu ma fille, cette dame-là, et en un jour comme celui-ci, on commence par embrasser son papa, qué Rosine ?

Et le gros Knossu, deux larmes sur les joues, tendait vers la jeune femme ses mains bouffies par la pression des manches de son habit. D'un mouvement irréfléchi, tout d'un élan, Rosine se jeta dans ses bras.

Cousin Morel, cria-t-elle vibrante, ne soyez pas fâché Si Daniel le permet, vous aurez le second, mais le premier c'est pour mon bon oncle Jonas. Vous ne saurez jamais combien il l'a mérité.

Alors la brave petite créature, se haussant sur la pointe des pieds, offrit au géant sa joue brune et duvetée comme une pêche bien mûre.


Que le bon Dieu te bénisse, mon enfant, dit-il en la laissant aller.

Rosine leva vers lui son beau regard franc, plein de gratitude pour cette bénédiction qui effaçait de son front la lourde malédiction de l'absente. Daniel aussi comprit. Debout près de son oncle, il lui saisit la main, sa bonne grosse main loyale, et la serra longuement. Alors ce fut le tour du cousin, qui s'essuya préalablement la bouche sur sa manche, se moucha à grand bruit, avant de frôler de ses babines d'amadou le visage ému et rougissant de sa jeune parente.

Sans rancune, n'est-ce pas, Gédéon ? dit Knossu. Voilà qui est bien. Maintenant, si tout le monde est à son poste, nous allons nous rendre au temple. Vous entendez qu'il sonne. Il ne faut pas faire attendre le pasteur.

Là-haut, dans le bleu intense du ciel, le vieux petit clocher bourdonnait de toutes ses cloches, lançait à pleines volées, dans l'air pur et calme de ce matin radieux, ses voix qui parlaient de paix, de bonheur. Tout le village était sur pied on avait tant parlé de leurs luttes, de leurs tristesses, à ces jeunes, qu'il fallait bien assister au dénouement. Aussi fut-ce entre deux haies de curieux que la noce déboucha sur la place. On se poussait, on se bousculait, chacun voulait voir, juger. Daniel s'avançait calme et fier. Pour lui, c'était le jour du triomphe et son orgueil d'époux se trouvait délicieusement chatouillé par toutes les remarques flatteuses que provoquait la beauté de Rosine.

Te rondzé pir disait le taupier, ça ne me ferait rien de changer avec le Daniel. Il n'y a pas à dire, pour un beau brin de fille, c'est un beau brin de fille. Dommage que le moule soit cassé, on n'en fait plus comme ça


Tout à coup les gamins firent irruption avec leur corde enrubannée qu'ils tendirent à travers la route. Le cortège s'arrêta. Chacun s'avança pour ne rien perdre du spectacle. Les rangs se brouillèrent. Mais Daniel, qui s'attendait à cette intrusion et s'était muni en conséquence, puisa dans son gousset et, avec un geste de semeur, jeta dans la masse grouillante de pleines poignées de menue monnaie. Sous cette pluie de métal, ce fut aussitôt une mêlée indescriptible. A peine les pièces blanches avaient-elles touché le sol qu'il y eut une ruée de tous ces petits, les uns par-dessus les autres. Il fallait voir de quel cœur ils y allaient 1 Chaque pièce devenait l'objet d'un combat particulier et n'était conquise que de haute lutte. Dès que l'une était saisie, l'heureux possesseur la fourrait dans sa bouche, puis se pelotonnait, se roulait, envoyait des ruades à ses compétiteurs, qui le saisissaient par les cheveux et cherchaient à lui faire rendre gorge. De là le nom de « peigne à tire-cheveux » que porte cette coutume quelque peu brutale. Les spectateurs, tant ceux de la noce que les curieux, riaient aux larmes, trépignaient autour des lutteurs qui disparaissaient à demi dans un nuage de poussière. Enfin, le combat finit, non pas faute de combattants, mais parce que tout était pris, ramassé dans l'arène poudreuse, et la noce put continuer son chemin.

Au temple, la cérémonie fut simple et pourtant touchante. Le vénérable pasteur Clauzel sut donner à ses exhortations, à ses conseils, quelque chose de si cordial, de si paternel, il eut des expressions si heureuses pour dépeindre cette vie à deux qu'ils avaient voulue de toute leur volonté, que les jeunes gens en furent profondément remués. Il y eut même un moment de douce gaieté quand" le pasteur demanda solennellement à Daniel s'il


consentait à prendre pour femme Rosine Grosclaude. Oh oui, certainement répondit-il, et d'un ton si convaincu, si énergique, que toute l'assistance égayée s'agita. Les dames toussotèrent derrière leurs gants, les hommes se mouchèrent presque discrètement. On était à l'église

Au moment de franchir le seuil, Jonas, qui depuis un instant ne tenait plus en place, s'approcha du pasteur et lui dit à l'oreille avec un soupir à faire virer une girouette

Enfin, les voilà mariés J'ai un poids de cent livres de moins sur les épaules Ah c'est que, voyezvous, ces femmes leur en ont trop fait voir, à ces petits et j'ai eu peur jusqu'à la dernière minute. Aussi, tenez, monsieur le ministre, la Bible dit que c'est le bon Dieu qui a fait la femme Convenez que le diable doit avoir fourré le nez dans son ouvrage, ce jour-là, parce que, ma foi, s'il en est de bonnes, il y en a de rudes crouilles Vous me comprenez, qué vous, monsieur le ministre. Le dîner avait lieu à la maison de commune. Depuis deux jours c'était grand branle-bas à la cuisine et dans les caves de l'antique auberge. La veille, en sortant de l'office d'état civil où il avait servi de témoin à Daniel, l'oncle Jonas avait poussé une pointe chez le tenancier, sous prétexte de voir si tout était en ordre, et l'avait prié de faire prendre chez lui certains paniers préparés de longue date. Il y avait là, sous un voile vénérable de toiles d'araignée, les bons crus du pays Derrière-Moulin, Cressier, Bonvillard, pour les rouges; dans les blancs, les Auvernier voisinaient avec les Champreveyres, qui ne perdaient rien à coudoyer tels vieux flacons de poudreux Cortaillod dont les étiquettes étaient presque indéchiffrables.


A l'entrée des convives, toute cette petite armée de vétérans était rangée en bataille dans un coin de la salle de fête. Le vieux cousin des Prises, fin bec et gosier sec s'il en fut, les honora d'un regard en coulisse et d'une mimique extrêmement comiques. Cela promettait. Il fallut un certain temps jusqu'à ce que tous les invités eussent trouvé leur place autour de la table en fer à cheval. II s'éleva même, Dieu nous pardonne, une petite querelle de préséance entre deux vieilles demoiselles de Boudry, ce qui prouve une fois de plus qu'il y aurait gros à gagner à acheter les gens ce qu'ils valent et à les revendre ce qu'ils s'estiment.

Les époux occupaient le haut bout de la table, entre le docteur et sa femme d'un côté, l'oncle Jonas et le pasteur Clauzel de l'autre puis venaient les « amis de noce » et enfin toute la parenté. En tout, cinquante-quatre personnes. Le personnel de service commençait à circuler on servait le potage, qui disparut en un clin d'œil. Il était une heure passée et les estomacs criaient famine. Ensuite parut, portée triomphalement par deux sommelières, une truite saumonnée vraiment monstrueuse, qui reposait sur un lit de feuilles et de fleurs de capucines. C'était l'offrande d'un oncle maternel de Rosine, CharlesAuguste Roulin, pêcheur à Auvernier. Il fallait voir le visage du brave homme quand sa truite fut placée devant les époux

J'avais « traîné » deux jours de suite, expliquait-il à sa voisine, sans prendre ça Vers le soir de la seconde journée, je me disais « T'es déshonoré, Roulin, tu ne prendras pas la plus petite perchette, et on compte sur toi là-bas. » Et j'ramais, j'ramais, la rage au cœur. Tout à coup, c'était devant la pointe du Bied, voilà mon fleuret qui décroche, froue Je me lève, je tends


le filin. « Mille, millions de bondelles que je me dis, c'est pour le moins une baleine Je tire, je tire, puis je lui rends du bout pour l'esquinter. Enfin, elle paraît. De ma vie, je n'en avais vu une pareille Ah la coquine, comme elle vous brassait le lac Quels sauts, quels coups de queue « Attends seulement, ma petite, » que je lui dis. Je lui raccourcis le bout, je la soulève, je la noie doucement Jamais le cœur ne m'a battu si fort, ma parole. Alors d'un coup je la cueille et houp dans le bachot J'ai dû me coucher dessus pour la maintenir, la poison Et voulez-vous croire qu'elle me soulevait Je me demandais si elle n'allait pas me flanquer par-dessus bord. « Il faut en finir, » que je m'dis. J'attrape mon sabot, et han, han sur le crâne jusqu'à ce qu'elle ne bouge plus. Et la voilà. Ce sera du tout bon, du tout fin, je vous le garantis.

Et le pêcheur loquace se baisait le bout des doigts de gourmandise. Ce fut, en effet, un morceau de roi, que cette truite du lac. Chacun y fit si bien honneur que seul le squelette reprit le chemin de l'office.

Mettez-moi de côté les mâchoires, cria le docteur lorsqu'on emporta la carcasse décharnée, on n'en voit pas tous les jours de pareilles

Un jambon fumé, énorme et tout enrubanné, éprouva le même sort.

Mettez-moi de côté le pistolet, criait le cousin des Prises en parodiant le docteur, on n'en voit pas tous les jours un semblable

Il y avait décidément, chez certains convives, en fait d'estomac, des gouffres où les victuailles disparaissaient comme dans des silos. Parmi ces belles fourchettes, le pêcheur d'Auvernier et Jonas Voumard étaient les deux pôles d'attraction où venaient échouer, l'un après l'autre,


tous les plats de la table. Ah il avait raison, l'oncle Jonas, quand il disait à Daniel que sa mère l'avait doté d'un estomac tricoté Ce qu'il absorba, tant en liquide qu'en solide, est inimaginable. Et les deux compères se défiaient à la façon des héros de l'Iliade, numérotaient à haute voix les tranches,- et quelles tranches – qu'ils engloutissaient pour la plus grande joie de la galerie. Quatorze, disait Jonas, et je ne fais que commencer. Treize, répondait le pêcheur, je te rattrape, et mon appétit augmente. J'ai une faim de brochet. La suite du menu les trouva l'un et l'autre fermes au poste. Depuis un moment la vieille garde des crus donnait, cela se voyait au teint plus coloré des convives, à leurs gestes plus expressifs et surtout au diapason plus élevé des conversations. Le cousin des Prises, allumé comme un feu d'artifice, taquinait sa voisine, une demoiselle entre deux âges, replète et rubiconde, qui lui donnait la réplique avec un à-propos, une verve intarissables. Dans son renouveau de galanterie, le vieil épicurien voulait absolument piquer au corsage débordant de sa dame un énorme dahlia qu'il venait d'arracher à l'un des bouquets de la table.

Pourquoi pas un tournesol, pendant que vous y êtes? faisait la demoiselle pince-sans-rire en le repoussant avec sa serviette.

C'est proportionnel, ripostait le vert galant qui tenait à son idée.

Au dessert, quand les tourtes aux noisettes et les crêmes eurent rejoint le canard et la salade, Jonas, qui depuis un instant oubliait de manger, frappa du dos d'un couteau contre son verre pour réclamer le silence et se leva. Le silence se fit, relatif. Le cousin Morel, qui commençait à perdre la notion des choses, continuait de jaboter.


Chut. fit-on autour de lui. Kaisié vo vé on poue, Djédéon; Knosslt voue predgie 1.

Jonas n'avait l'étoffe ni d'un Bossuet ni d'un Mirabeau. Dans son travail de gestation oratoire, il vous faisait l'effet de suer plus en ce moment qu'en temps ordinaire devant son établi. Enfin, comme ce qu'il avait préparé semblait être resté sous les victuailles, au fond de son estomac, il se lança bravement, à l'aveuglette. Combien de grands orateurs n'ont pas commencé autrement leur carrière

Mes amis, dit-il, si vous êtes comme moi, vous devez avoir faim. Je serai donc bref. Je vous demande à tous de vous joindre à moi pour porter la santé de nos jeunes époux. Hardi garçons et filles, levez-vous et venez leur dire avec moi combien vous désirez que le bonheur présent soit leur lot pour l'avenir et leur fasse oublier les souffrances du passé. C'est le vœu de nos cœurs à tous. A leur santé et qu'ils vivent longtemps heureux

A peine avait-il fini de parler qu'une détonation terrible fit trembler les vitres et sursauter les convives. C'était les tirailleurs qui, non contents de leurs prouesses du matin, avaient transporté leurs engins derrière l'hôtel de commune et soulignaient à leur façon les paroles de Jonas. Comme celui-ci l'avait demandé, chacun vint choquer son verre contre celui des jeunes mariés. Et ce fut durant quelques minutes un bruit de chaises renversées, un cliquetis, un vacarme à ne plus s'entendre. Quand le calme fut rétabli, Jonas se tourna vers le pasteur Clauzel:

Monsieur le ministre veut-il nous faire le plaisir de nous dire quelques mots ?

Taisez-vous donc un peu, Gédéon, Jonas veut parler.


Le vénérable ecclésiastique avait passé plus de trente années dans la paroisse. La plupart des assistants avaient été ses catéchumènes. Il connaissait donc son monde. Son allocution fut celle d'un père à ses enfants. S'adressant à Daniel, il sut toucher avec infiniment de tact et de délicatesse à la situation que lui avait faite la fuite de sa mère et eut des mots heureux pour caractériser sa vie toute d'honnêteté et de devoir.

Ton devoir, dit-il en terminant, je te l'ai vu faire jusqu'à cette heure pleinement, consciencieusement. Continue à être droit, loyal et bon. Tu es béni dans le choix de ta compagne, je ne t'en dirai pas plus. Vive l'orateur vive lui criait le grand pêcheur d'Auvernier en levant son verre jusqu'au plafond. Ce que c'est tout de même que d'avoir la langue bien pendue Cette opinion devait être celle de la totalité des auditeurs, car le toast du digne pasteur fut accueilli par de multiples marques d'approbation. Quand le calme se fut rétabli, Jonas se leva derechef:

A présent, mes amis, si l'un de vous a encore quelque chose à dire, qu'il se dépêche, parce qu'après, la parole sera à la musique et à la danse. J'en vois déjà parmi les jeunes qui ne tiennent plus en place. Pas vrai, la Louise au greffier ? Les jambes te démangent, hein ? Patience, tu pourras t'en donner une bosse, de tourner, va!

Je demande la parole, dit le cousin des Prises en se levant et en renversant sa chaise.

Il était si drôle, le bonhomme, avec son col à hautes pointes, sa large cravate en collier et sa petite tête chafouine tout ébouriffée, qu'un long rire accueillit son émersion subite.

Allons, vous autres, un peu de silence, s'il vous


plaît, fit Jonas de sa grosse voix. Eh bien, Gédéon, on attend.

On attendait, en effet, mais rien ne venait. Le petit vieux restait là, sans remuer, tout son visage tendu par l'effort fait pour ramener des bas-fonds de sa mémoire rebelle, à travers les fumées du vin, quelque lambeau de chanson d'autrefois. Soudain il leva le bras et entonna d'une voix chevrotante et horriblement fausse Trois jeunes soldats revenaient de la dierre,

Tra la la la, tra la la la,

Revenaient de la dierre.

Et ce fut tout. Malgré le zèle secourable de sa voisine qui s'évertuait à lui souffler la suite, il en resta là de sa chanson, l'excellent cousin Morel, et l'on ne sut jamais ce qu'étaient devenus « les trois jeunes soldats qui revenaient de la dierre. Pour lui, ahuri et ne comprenant pas, il fut obligé de s'asseoir au milieu des félicitations malicieuses et des flonflons du refrain goguenard dont on accompagne ces sortes d'aventures

Toute chanson qui perd sa fin

Mérite à boire un verre de vin.

Bagatelle

Sans chandelle,

Amour, amour, allez vous promener!

Cette tentative malheureuse découragea le pêcheur Roulin qui s'apprêtait à emboiter le pas à Gédéon Morel, et termina la partie oratoire de la journée. D'ailleurs la jeunesse ardente à la danse réclamait ses droits. Sur un signe de Jonas, les garçons de la noce s'approchèrent des dames, les enlevèrent délicatement avec leur chaise, et sans tenir compte de leurs protestations et de leurs petits cris de frayeur, les alignèrent le long des murs. En


un clin d'œil les tables disparurent. La salle de bal était trouvée. Il ne manquait plus que la musique. Mais à voir le soin qu'avait mis Jonas à l'organisation du premier acte de la fête, il était à présumer que l'orchestre ne ferait pas défaut. En effet, à peine la dernière lampe était-elle suspendue qu'arrivait, par la fenêtre, un étrange cortège formé de trois musiciens: clarinette, violon et accordéon, et des tirailleurs qui, noirs de poudre et de fumée, venaient prendre leur part des réjouissances. Et la danse commença.

Daniel et Rosine avaient profité du désordre de ce changement de décor pour s'esquiver sans être remarqués.

Nous les laisserons à leur tendresse dans le petit nid clair et gai qu'ils s'étaient préparé et où ils eurent le bon sens de venir s'abriter dès ce premier jour de leur vie à deux.

XII

Cinq mois ont passé sur les événements que nous venons de raconter, cinq mois de paisible bonheur, de joie intense et profonde pour le jeune couple de la Roseraie. Ils avaient tant souffert, tant lutté pendant le voyage que le port leur était doux. Et leur affection, épurée par l'épreuve, fortifiée par une estime réciproque, allait grandissant chaque jour. On savait d'ailleurs à quoi s'en tenir au village. Quand ils passaient, le soir, appuyés l'un sur l'autre et les yeux dans les yeux, on souriait sans jalousie ni malice, -ce qui peut paraître invraisemblable, et l'on disait « Pourvu que ça dure, la Josette pourrait bien rentrer! » Cette réflexion, Rosine l'avait déjà entendue bien souvent et chaque fois elle s'était senti


froid au cœur. C'était si nouveau, si délicieusement troublant, cette existence aux côtés de l'homme honnête et bon qui l'avait choisie; son âme aimante et longtemps comprimée s'ouvrait si largement sous cette haleine chaude de quiétude et d'amour qu'elle se prenait parfois à trembler pour l'avenir. La crainte d'être trop heureuse l'effleurait de son aile noire. « N'est-ce pas trop beau? » se disait-elle souvent, et il fallait toute la tendresse de Daniel, toute sa robuste confiance en cet avenir qu'elle redoutait, pour ramener la sérénité sur son front.

Allons, allons, petite trembleuse, disait-il, ne cherche pas cinq pieds à un mouton. Nous avons mangé notre pain noir le premier le blanc n'en paraît que meilleur. C'est le moins que nous sachions en jouir, nous l'avons bien gagné 1

Rosine souriait pour ne pas alarmer son mari. Cependant elle sentait que leur quiétude n'était assurée, leur bonheur complet qu'autant que rien ne viendrait se placer entre elle et Daniel et depuis quelques jours surtout la possibilité du retour de sa belle-mère la hantait comme un cauchemar. Par une espèce de double vue du cœur, elle la voyait venir. Chaque fois qu'elle passait sous les fenêtres hermétiquement closes de son appartement, au moindre bruit dans cette partie de la maison, une angoisse sans nom lui serrait les tempes et précipitait les battements de son cœur. Cette crainte lancinante ne lui laissait pas même le repos de ses nuits. Souvent elle s'éveillait en sursaut, mouillée de sueur, croyant avoir entendu marcher dans la chambre voisine. Ses transes alors étaient si vives qu'elle ne pouvait se rendormir. Fiévreuse, agitée, elle se retournait sur sa couche, luttant de toutes les forces de sa raison contre


l'envahissement de cette hantise, et le jour la trouvait brisée, le visage pâli, les yeux cerclés de noir. Tu as mal dormi, as-tu quelque chose ? demandait Daniel qui commençait à s'inquiéter. Rosine secouait la tête, le regard vague.

Un matin, comme elle ouvrait sa fenêtre, elle perçut distinctement à l'autre bout de la façade le grincement d'une espagnolette, puis le claquement sec d'un volet contre le mur. Elle se pencha vivement en dehors et eut juste le temps de voir un bras de femme qui se retirait. A cette vue, ainsi qu'elle le dit plus tard, tout son sang ne fit qu'un tour. Elle s'élança vers son mari qui montait l'escalier de l'atelier:

Daniel, je crois que ta mère est de retour, ses contrevents sont ouverts.

Daniel courut sur la galerie. Il en revint bientôt aussi ému que sa femme.

C'est vrai, fit-il, elle est là. Dire que nous avions besoin d'elle serait pourtant contraire à la vérité. Qu'allons-nous faire ?

Ce que nous allons faire ? Mais c'est tout simple, répondit Rosine qui s'efforçait de cacher son émoi, il faut aller au-devant d'elle, c'est notre devoir.

La pauvre petite femme ne disait pas l'appréhension que lui causait cet événement tant redouté.

Crois-tu ? demanda Daniel en tortillant nerveusement un bouton de son broustou1 t

Mais oui, sûrement; c'est ta mère, Daniel, nous n'avons pas le droit de l'oublier.

Oh! pour ce qu'elle s'en est souvenue elle-même Je n'ai pas d'avances à faire.

Si, si, Daniel, il le faut. Crois-moi seulement. Nous 1 Gilet de laine tricoté.


ne devons pas nous donner même l'apparence de torts envers elle. Si elle revient dans de meilleures dispositions, eh bien, nous passerons l'éponge.

Le fait n'était que trop vrai, le pressentiment de Rosine ne l'avait pas trompée. N'y tenant plus d'ennui dans les neiges de son étroite vallée aux horizons bornés, parmi les sombres sapins des Joux, la tante Josette avait réintégré ses pénates sans tambour ni trompette. Arrivée le soir très tard, elle avait pénétré chez elle en tapinois. Mais son premier soin, à son réveil, avait été d'ouvrir, bruyamment et au large, ses fenêtres pour bien faire connaître à l'intruse que la maîtresse de la Roseraie était de retour.

Daniel descendit au jardin, arracha quelques plantes de mouron pour se donner une contenance et, comme il levait la tête, il aperçut sa mère qui le fixait, debout devant la fenêtre ouverte. Il fut frappé du changement survenu dans toute sa personne en ces cinq mois. Ah non, sa cure d'air de montagne ne lui avait pas réussi 1 Plus pâle, plus courbée, et les cheveux complètement blancs, telle apparaissait la vieille femme dans le cadre noir de la fenêtre.

Tiens, vous êtes là ? s'écria Daniel avec une feinte surprise.

Eh oui, que je suis là. Tu le savais bien, ne fais pas l'étonné.

Sa voix était rogue, ses yeux méchants. Décidément, elle n'avait rien appris, rien oublié dans la solitude des hauteurs. Hostile elle était partie, hostile elle revenait. J'ai à te parler, quand puis-je te voir ? continuat-elle sur le même ton.

Tout de suite, si vous voulez. Rosine va venir vous dire bonjour.


Je n'ai que faire de sa présence, interrompit-elle. C'est à toi que j'en ai. Peux-tu venir ?

Je monte, fit Daniel qu'une sourde colère commençait à gagner.

En entrant il trouva la tante Josette assise dans son fauteuil de Suède en une attitude qui voulait être solennelle et n'était qu'attristante.

Assieds-toi là, dit-elle en lui montrant une chaise. Daniel ne bougea pas. Tout dans cette mise en scène de sa mère l'indignait et le faisait souffrir.

Assieds-toi là, scanda-t-elle en élevant la voix. Je suis bien ainsi. Qu'avez-vous à me dire ? répliqua-t-il d'une voix brève. Il était pâle aussi et la ligne noire de ses sourcils dessinait un circonflexe menaçant. J'ai à prendre quelques arrangements avec toi en vue de notre vie commune. Il paraît que tu es marié. Mais cette femme. tu sais ce que je t'ai dit, je ne la. connais pas.

Daniel frémissait, ce mépris glacial lui faisait plus mal que des injures.

Ecoutez, mère, commença-t-il la gorge serrée, mais la voix nette et tranchante, si c'est pour recommencer vos querelles que vous m'avez fait appeler, je m'en retourne de ce pas. Des chicanes, j'en ai assez. A ce sujet, permettez-moi de vous signifier respectueusement, mais fermement ceci la paix a régné à la Roseraie depuis votre départ dites-vous bien que je ne tolèrerai pas que la guerre y rentre avec vous. Et maintenant veuillez me faire part des arrangements dont vous m'avez parlé. Mais faites vite, je vous prie, Rosine m'attend. Pendant que son fils parlait, la tante Josette se mangeait les lèvres. Elle commençait à s'apercevoir que les temps étaient changés.


Si c'est ainsi que tu prends les choses, dit-elle en se levant et en secouant ses jupons, je ne te retiens plus. Va, va retrouver ta créature, tu peux t'en aller. Bien, mère. Seulement je vous prie de ne pas oublier ce que je vous ai dit.

Et il sortit, calme et froid en apparence, mais le cœur ulcéré.

Rosine l'attendait dans une anxiété facile à comprendre. Elle avait entendu de quelle façon sa belle-mère avait repoussé les avances de Daniel en ce qui la concernait, et avec sa vive intelligence, sa sensibilité affinée par la souffrance, elle percevait nettement ce qu'allait être sa vie désormais. Cette sensation lui fut si douloureuse qu'elle se jeta contre son mari dès qu'elle l'aperçut, et se mit à pleurer amèrement sur son épaule. Il voulut parler, elle lui posa la main sur la bouche

Ne dis rien, mon bon Daniel, je sais tout, j'ai-tout entendu. J'étais près de la fenêtre. Cela va passer. Laisse-moi un moment ainsi, près de toi. C'est si pénible de se voir repousser toujours et quoi qu'on fasse 1 Oh! oui, c'est si dur

Daniel l'entourait de ses bras, l'enveloppait de plus de tendresse encore que par le passé, car, depuis quelques jours, Rosine lui avait donné l'espérance de voir arriver sous son toit avec les dernières hirondelles un petit messager d'amour aux yeux noirs et veloutés comme ceux de sa mère. Et il la berçait, sa femme aimée, buvant sur sa joue les larmes qui ruisselaient.

Allons, ma Rosine chérie, disait-il doucement, ne te désole pas pour si peu, vois-tu, tout finira par s'arranger. Si la mère veut vivre en paix avec nous, tant mieux pour elle il y a place pour tous ici. Mais quant à te laisser


tracasser en quoi que ce soit, regarde-moi, ma petite femme, et dis si tu crois que je sois homme à le supporter. Tu peux m'en croire, cela ne sera pas,, dussé-je en arriver à un coup de force.

Rosine leva sur son mari ses yeux mouillés que l'engoisse et les souffrances de la maternité future rendaient plus alanguis, plus profonds. Toute la physionomie de Daniel respirait l'amour, cet amour intense, instinctif, du jeune époux pour celle qui vient de lui donner la troublante et mystérieuse certitude de sa puissance créatrice. Elle sourit dans ses larmes, et se pelotonna en un petit geste félin plus près du cœur de l'homme auquel elle avait donné sa vie.

Oui, murmurait-elle entre deux sanglots, oui, mon mari, j'ai confiance en toi, pleine confiance et je t'aime. Malgré cette assurance, le soir déjà la jeune femme put 'se faire une idée de ce que seraient ses rapports, avec la mère de Daniel.

Comme elle se rendait à la chambre à serrer, dans la partie la plus sombre de l'antique habitation, elle alluma, suivant son habitude, une petite lampe de fer qu'elle laissa sur l'arche à blé pour se reconnaître au retour dans le dédale de ce couloir obscur et dangereux par ses différences de niveau. A peine y était-elle entrée, qu'elle entendit la vieille femme arriver, toussotant, traînant les pieds, et souffler la lampe. Rosine tendit l'oreille. Hum, ronchonnait la tante Josette, on voit bien que ce n'est pas l'huile qu'elle a apportée qui brûle ici, elle ne la vilipenderait pas comme ça N'y a pires pro-"digues que les gueux sortis de misère.

Rosine, les deux mains sur son cœur, retenait son souffle. « Mon Dieu, se dit-elle, voilà ce qui m'attend. et contre ces coups-là, Daniel aura beau faire, il ne


pourra me protéger. Que dis-je ? il ne faut même pas qu'il sache que je souffre. Je lui dois bien cela. Oh oui, mon Daniel, quoi qu'il arrive, tu ne le sauras pas de ta femme. »

Elle tint parole. Dès ce jour aussi, soit que la rusée vieille eût compris à quelle nature elle avait affaire, soit qu'enhardie par l'impunité de sa première attaque, elle dédaignât de braver son fils en face, ce fut, sous des apparences d'indifférence absolue, une petite guerre sourde et de tous les instants. Et c'était d'autant plus odieux de la part de cette femme toujours maîtresse d'elle-même, frappant à coups sûrs et dans l'ombre, que la victime refusait de se défendre, n'opposait aux coups d'épingle que le silence et la résignation. Ce n'est pas qu'il y eût des cris, du tapage, des scènes. Ah elle s'en gardait bien, des scènes, la terrible belle-mère Daniel aurait pu les entendre. Elle avait mieux, infiniment mieux sans élever la voix, sans même s'adresser jamais à sa bru, qu'elle affectait de ne pas saluer, elle la torturait littéralement par ses apartés cinglants comme des coups de fouet, ses sous-entendus perfides, mordants ou moqueurs. Il fallait voir ces élévations de mains jointes, ces regards vers le ciel, ces haussements d'épaules à chacune des petites maladresses inséparables d'un début accompli dans de pareilles conditions. Quoi qu'elle fît, la pauvre jeune femme sentait cette censure vivante collée à elle comme son ombre; à propos de tout et de rien, les remarques désobligeantes pleuvaient et lui enlevaient le reste de ses moyens.

Ce qui lui était plus pénible encore que les paroles les plus exaspérantes, c'était le rire de la mégère, rire impitoyable, démoniaque, qui donnait la mesure de sa haine, de sa jalousie. Quand Rosine l'entendait, ce rire,


elle se bouchait les oreilles et courait, affolée, se cacher dans la petite chambre du fond pour rassembler ses idées en déroute et reprendre un peu de calme.

Et Daniel, occupé à sa forge du matin au soir, souvent même absent pour ses affaires, ignorait l'enfer où se débattait sa femme, car celle-ci trouvait dans son affection la force de refouler ses pleurs et de lui présenter, aux heures des repas, un visage souriant et serein. Cependant il n'en avait pas moins l'œil ouvert sur tous les mouvements de sa mère et questionnait fréquemment Rosine sur ce qui se passait dans l'autre aile de la maison. Eh bien, demandait-il chaque soir en se débarbouillant sur l'évier, comment ça va-t-il avec la mère ? Rosine, qui sentait ses larmes prêtes à jaillir, détournait la conversation ou répondait évasivement Ça va, disait-elle, une ombre dans les yeux, je la vois si peu. Elle ne me parle jamais.

Tant mieux, appuyait Daniel, cela vaut mieux ainsi dans les dispositions où elle est, si elle ouvrait la bouche, ce serait pour te faire du mal. Ne réveillons pas le chat qui dort.

Le chat qui dort La pauvre petite femme ne les connaissait que trop, les réveils de ce redoutable félin. Elle payait cher le privilège de savoir que sa bouche ne s'ouvrait que pour mordre, blesser, déchirer. Avait-elle, en réalité, jamais entendu autre chose que des injures sortir de ces lèvres minces et parcheminées ?

Ah s'il avait su, son Daniel, s'il avait pu voir presque chaque jour, et plusieurs fois le jour, sa douce petite colombe bassiner ses yeux rougis pour paraître devant lui, il eût sans doute arraché les griffes du fauve à cheveux blancs acharné sur cette proie qui saignait goutte à


goutte le sang de son cœur et se sentait mourir à petit feu.

Parfois une révolte la secouait. Elle eût voulu crier à Daniel « Défends-moi, tu me l'as promis » Mais presque aussitôt elle se maîtrisait par un effort suprême de sa volonté et courbait la tête.

Il y eut pourtant une acalmie dans cet ouragan de rancune et de haine où la santé de Rosine menaçait de sombrer. Cela commença le jour où la tante Josette comprit, à n'en pouvoir douter, que sa bru serait mère, et dura trois semaines, jour pour jour. Dès cet instant il y eut trêve. Rosine respira.

Que se passa-t-il dans ce cerveau durci et butté, derrière ce front étroit, obstinément barré d'un pli vertical comme une coupure ? Un remords se fit-il jour jusqu'au cœur de tante Josette, ce cœur racorni par l'habitude de haïr, ou bien l'idée qu'un tout petit enfant, un autre Dodi, allait lui tomber dans les bras, remua-t-elle des cendres tièdes encore ? Peut-être. On voit de mauvaises mères faire d'adorables grand'mères. Mais cela ne dura pour Rosine que le temps d'apprécier cette période de calme inattendue, puis la poursuite reprit plus âpre, plus impitoyable. Chose étrange et bien digne de cette femme toute d'impulsion, ce fut la jalousie, au bruit d'un baiser, qui réveilla la furie un instant assoupie. Rosine avait déjà cru remarquer que chaque caresse, chaque attention dont elle était l'objet de la part de Daniel, mettait la vieille mère hors d'elle. Hélas vingt-cinq ans de possession exclusive et sans conteste ne s'oublient pas si facilement, et toute son attitude disait clairement qu'elle se considérait comme frustrée de la tendresse témoignée à la jeune femme. Et de fait, de jour en jour sa haine


pour la pauvre Rosine allait croissant, ce dont celle-ci se rendait fort bien compte.

Alors la perspective de reprendre cette vie de vexations continuelles, d'angoisses sans fin, lui parut si dure que le courage lui manqua. L'endurance a ses limites. Celle de Rosine était à bout, comme ses forces. Elle avait beaucoup maigri, beaucoup changé. Il semblait ne plus y avoir dans son charmant visage que ses grands yeux noirs, toujours beaux, plus beaux même, brillants d'un sombre éclat dans le bistre qui lui mangeait les joues. Et Daniel, qui attribuait à la maternité prochaine cet amenuisement de tout son être, ne croyait pas devoir s'en inquiéter outre mesure. «Cela passera,» se disaitil pour se tranquilliser. Mais ce que le jeune homme ne voyait pas, Jonas, lui, le voyait et s'en faisait des nuits blanches. Un matin même, en l'absence de Daniel, il avait surpris Rosine pleurant à chaudes larmes dans la cuisine, et malgré toutes ses instances, il n'avait pu en tirer une explication.

Je n'ai rien, avait-elle dit, rien du tout, je vous assure.

Jonas s'en était allé, hochant la tête. En sortant, il s'était trouvé nez à nez avec sa belle-sœur qui écoutait derrière la porte, et sa pâleur, ses lèvres minces et pincées, surtout l'expression diabolique du regard le frappèrent. « Tiens, tiens, se dit-il, la Rosine pleure, ne veut pas dire pourquoi, et la Josette est tapie derrière sa porte avec une mine à vous donner la chair de poule il y a du diable là-dessous. On ne me fera pas croire que ce ne soit qu'une simple coïncidence. »

Une fois éveillés, ses soupçons ne s'apaisèrent plus. Il observa, questionna le petit Allemand de Daniel, se présenta à la Roseraie à des heures où personne ne l'y


voyait jamais auparavant, et bientôt il commença à entrevoir une partie de la vérité. Sa perplexité fut grande. Quel parti prendre ? Parler à Daniel, le mettre brutalement au courant de ce qui se passait sous son toit, c'était provoquer chez le jeune mari une de ces colères dont il n'était pas toujours maître; s'attaquer directement à la Josette valait mieux et Jonas s'y résolut. Mais au premier mot, dès qu'elle vit où il voulait en venir, elle lui tourna le dos et s'enfuit en lui jetant cette réplique en pleine face

Beau-frère, balayez devant votre porte, ceci ne vous regarde pas.

Il s'était attendu à une autre attitude. Cette fuite, plus habile cent fois que la lutte, le déconcerta

« Jonas, tu es refait et dans les grandes largeurs encore. Faut tourner tes batteries d'un autre côté et tirer sans perdre un jour la petite des griffes de ce diable à quatre. »

Sans plus tergiverser, Jonas descendit à la forge et pria Daniel de l'accompagner jusqu'à la grève où il venait, dit-il, d'acheter de l'état une nouvelle parcelle exondée. J'aimerais avoir ton avis au sujet du genre de clôture qu'on pourrait y poser.

Volontiers, dit Daniel en ôtant son grand tablier de cuir fauve. Continuez, vous autres, dit-il à ses ouvriers.

Quand ils furent seuls au bord du lac, Jonas aborda résolument la question qui le tourmentait.

Dis donc, Daniel, fit-il en se campant bien en face de son neveu, es-tu aveugle ou idiot ?

Daniel regardait son oncle sans comprendre.

Oui je répète ou aveugle ou idiot, à moins que tu ne sois l'un et l'autre. Où as-tu les yeux, que tu ne


voies pas que ta femme s'en va grand train vers le cimetière et que c'est ta mère, avec ses crouilleries, qui est tout simplement en passe de la faire mourir de chagrin ?. Daniel fut frappé au cœur; il changea de couleur et Jonas regretta presque de ne pas l'avoir ménagé davantage, tant la consternation creusa ses traits

Mon Dieu, que me dites-vous là?

Il n'y a pas de « mon Dieu » qui tienne c'est ainsi. Regarde-la donc, ta Rosine, malheureux! elle n'est plus que l'ombre d'elle-même, et si cela continue, elle n'en a pas pour six mois. Te voilà averti, à toi maintenant de faire le nécessaire. Quant à ma grève et à sa clôture, tu comprends, je pense, que ce n'était qu'un prétexte pour te voir seul, loin des curieux.

Daniel restait immobile, les bras croisés, les sourcils froncés, dans une attitude de profonde réflexion. Mais ses dents serrées et l'éclat de ses yeux ne présageaient rien de bon.

Eh bien, continua l'oncle, que jaubles-tn1 ? Ce n'est pas en restant les bras croisés que tu sauveras ta femme.

Ecoutez, oncle, dit Daniel en relevant la tête, je crois que vous avez raison. Vous m'ouvrez les yeux. J'avais bien remarqué, ces temps, que Rosine changeait beaucoup, mais j'attribuais cela à sa position. Le docteur lui-même m'avait dit de ne pas m'alarmer, que cela passerait. Rosine ne s'est jamais plainte de quoi que ce soit.

C'est possible, et je la reconnais bien là, mais à présent tu sais à quoi t'en tenir. Je te conseille de surveiller ta mère de très près. J'ai l'idée que le diable ne doit pas mal se gaudir de ce qu'elle manigance autour 1 Que décides-tu ?


de ta femme. Prends garde, Daniel, prends garde! Un malheur est vite arrivé, et comme je connais ta mère, j'ai peur, oui, ma foi, j'ai peur.

Ce brave Jonas ne croyait pas si bien dire.

Comme ils s'en revenaient tous deux vers le village, ils virent accourir, échevelé et gesticulant, l'apprenti seelandais.

Maître, maître, cria-t-il du plus loin qu'il aperçut Daniel, fenez fite, fenez fite la maîtresse est tombée, c'est la mama qui a poussé l'échelle; ia, mi seel, j'ai vu, mâ.

Le petit Bernois, qui n'aimait pas la tante Josette, avait cru voir qu'elle verdissait de colère toutes les fois qu'il appelait la jeune femme « maîtresse; » et il ne se faisait pas faute de répéter à tous propos « maîtresse » ici, « maîtresse » là.

Daniel n'eut donc pas besoin de longues explications pour comprendre que c'était bien de Rosine qu'il s'agissait, et l'effarement du jeune garçon disait assez qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Il partit donc comme un trait, suivi à courte distance par Jonas qui haletait comme un soufflet de forge. Quand ils arrivèrent à la Roseraie, Rosine était à demi étendue sur le canapé et se tordait dans des souffrances qui devaient être bien vives à voir sa pâleur, ses lèvres blanches et serrées et la sueur qui perlait à son front.

Mon Dieu, qu'as-tu, ma Rosine ? Qu'est-il arrivé ? interrogeait Daniel presque aussi mal en point que la jeune femme. Dans son émoi, il passait avec tendresse son bras sous les épaules de la pauvrette qui s'abandonnait, les yeux clos.

Par un retour bien étrange en un pareil moment, Daniel crut revoir Rosine lorsqu'on l'avait rapportée, bles-


sée, certain soir de vendanges. C'est sur ce même canapé qu'elle avait été étendue, et cette douce figure tirée par la douleur le reporta à cette heure solennelle où son amour pour la jeune fille s'était fait jour en lui. Il sentit à l'élancement de tout son être qu'elle lui était plus chère encore, aujourd'hui qu'elle était sienne, et une grosse larme tomba sur le front moite et froid de Rosine. Comme ce soir inoubliable, elle ouvrit les yeux, fit effort pour prendre dans ses bras la tête de Daniel et ce fut à son oreille qu'elle murmura

Ne pleure pas. mon chéri. ce ne sera rien. Je suis tombée de l'échelle en lavant la fenêtre du corridor. et. tout a craqué en moi. Cela va passer. Je souffre déjà moins.

Mais comme pour démentir cette affirmation, au moment même où elle disait souffrir moins, tout son corps se tordit dans un spasme aigu qui lui arracha un long cri de douleur

Ah mon Dieu, mon Dieu, Daniel

Ce qu'elle ne disait pas, ne voulait pas dire, la courageuse petite femme, c'était la cause de sa chute. Mais Jonas, qu'avaient frappé les paroles de l'apprenti lorsqu'il accourait au-devant d'eux, se mit à l'interroger à voix basse, près de la fenêtre, et bientôt il fut au clair sur ce qui s'était passé à la Roseraie en l'absence de Daniel.

C'avait été encore et toujours une de ces scènes de persécution sans merci où se complaisait la vindicative belle-mère. Rosine, debout sur l'un des derniers échelons, frottait les vitres du haut de la fenêtre; le pied de son échelle était posé de telle façon que le passage se trouvait réduit de moitié. Près d'elle, le jeune apprenti lui tendait les linges nécessaires. Survint la tante Jo-


sette. Petite et fluette, elle avait, entre le mur et l'échelle, plus de place qu'il ne lui en fallait pour passer; mais elle vit là une occasion toute trouvée de lâcher un de ces mots cinglants dont elle avait le secret, et elle n'était pas femme à la laisser échapper. Ramassant ses jupes autour de ses jambes maigres en un geste comique et désolant tout à la fois, elle se fit plus petite encore et s'avança de côté en disant de sa voix mauvaise de querelleuse

On ne peut donc plus passer par ici avec cette acpille toujours au chemin!

Rosine avait continué son ouvage comme si elle n'avait pas compris. Alors, mise en rage par l'impassibilité de sa belle-fille, la mégère donna un grand coup du plat de son sabot contre le montant de l'échelle, qui tourna. Rosine, surprise les bras levés et sans appui, perdit l'équilibre et tomba à la renverse de toute sa hauteur. Le choc avait dû être terrible. Etourdie d'abord, elle se releva avec peine et gagna, en se traînant, le canapé où Daniel l'avait trouvée.

Quant à dame Voumard, son coup fait, elle s'était esquivée, effrayée sans doute des suites de son ouvrage. Voilà ce qu'avec beaucoup de peine et de questions, Jonas était arrivé à tirer du jeune garçon. Quand il eut fait part à Daniel de ce qu'il venait d'apprendre, il se mit à arpenter la chambre à longues enjambées. Il y avait là quelque chose qui dépassait sa conception de la méchanceté humaine.

Ah oui, faisait-il en crachant la fumée à grosses volutes, il n'y a pas à dire pour un démon, elle est réussie, ta mère, mon garçon. Mais tu sais, il y a des bornes à tout en ce monde, même à la diablerie des 1 Personne qui gêne constamment.


femmes Quelle sotte engeance, tout de même, quand elles s'y mettent Je commence à croire que le bon Dieu a su ce qu'il faisait en retirant de sa fichue compagnie mon pauvre frère Charles-Frédri. Elle était de taille à lui faire voir du pays sans le laisser beaucoup voyager!

Daniel semblait étranger à ce qui passait autour de lui. Tout à son angoisse et aux souffrances de sa femme qui allaient augmentant au point de ne pas lui laisser de répit, il ne voyait rien, n'entendait rien.

Oncle, dit-il tout-à-coup en levant vers Jonas un visage si bouleversé que celui-ci en eut pitié, oncle, je crois que c'est plus grave que Rosine ne le dit. Si vous alliez chercher le docteur? Vous pourriez lui raconter en route ce qui s'est passé et nous saurions tout de suite à quoi nous en tenir.

Rosine essaya de le retenir, affirmant encore que tout cela allait passer.

Si, si, je le veux, se récria Daniel, ce que tu ressens est étrange. Je n'ai jamais rien vu de pareil. Voulez-vous aller, oncle, dites? Mais faites vite.

Rosine eut un soubresaut plus violent que les autres. Tu vois comme cela passe Je vous en prie, oncle, partez et ne revenez pas sans le Dr Murzof.

Un quart d'heure plus tard, le médecin entrait en coup de vent

Ah bien, tu en fais de belles, toi, à ce qu'on me raconte. Tu peux te vanter de m'avoir fait courir. Mais aussi, voilà une idée grimper sur une échelle dans ta position Pourquoi ne pas aller tout de suite te percher sur le coq de l'église ?

La pauvre Rosine n'était guère en état d'entendre les


gronderies de son vieil ami la sueur de l'angoisse au front, ses grands beaux yeux creusés par la souffrance, au point de les croire tirés par un fil de l'intérieur, elle faisait vraiment peine à voir. Le docteur prit Daniel à l'écart; il n'avait pas eu besoin d'un long examen pour poser son diagnostic

Mon ami! lui dit-il à voix basse, tu es un homme, hein?. Eh bien, écoute: tu attendais un fils, et moi un filleul, il nous faut y renoncer. Ta bonne femme de mère, avec son coup de pied, a réussi à nous l'envoyer ad patres. Pour une bonne grand'maman, c'est une bonne grand'maman! Ah! oui, il n'y a pas à dire! Et ce n'est pas tout. Je redoute des complications. Si tout va bien, j'espère sauver ta femme et ce sera beaucoup. Tu sais, on ne tombe pas impunément d'une telle hauteur, et sur le dos surtout! Pourvu qu'il n'y ait pas de lésions internes. Enfin, nous allons voir ça.

Il se composa un visage souriant pour s'approcher de Rosine, qui se tordait dans des spasmes, et se mordait les lèvres pour ne pas crier. Le docteur s'en aperçut: Crie seulement, ma petite, crie de tout ton cœur, cela soulage. C'est cela, très bien! Sais-tu que tu as une belle voix? fit-il à un appel déchirant que Rosine n'avait pu retenir. Bien, bien, vas-y bravement, ne te gêne pas! Cela s'annonce mieux que je ne le croyais.

Jonas, qui s'était retiré dans la chambre à côté, y faisait les cent pas en se bouchant les oreilles quand les cris ou les gémissements devenaient trop forts. Entre temps il se rongeait les poings de rage et fulminait contre la Josette des imprécations auprès desquelles celles du Grec Ajax n'eussent paru qu'homélies et patenôtres. Vers minuit, alors que tout semblait terminé, que Ro-


sine, affaissée et rendue, semblait s'assoupir, une violente hémorragie se produisit soudain. Le vieux praticien bondit sur sa trousse.

Voilà ce que je redoutais! cria-t-il. Daniel, arrive ici!

Ses mains habiles eurent tôt fait d'obstruer la fissure de l'artère par où la vie s'échappait à flots. Puis il injecta à sa patiente évanouie une forte dose d'ergotine qu'il prépara lui-même avec le plus grand soin. Quand ce fut fait, il poussa un large soupir de soulagement. Là! fit-il en se redressant avec effort et en s'épongeant le front avec son foulard, c'est fini, mais c'était le moment. Nous l'avons échappé belle: dix secondes de plus et ta femme était saignée comme un poulet! De ma vie je n'ai eu une pareille venette. Et dire que tout cela nous vient de cette vieille coquine de Josette! C'est ta mère, Daniel, mais, ma foi, si des actes pareils restent impunis, c'est à désespérer de la justice en ce monde! Daniel et Jonas avaient assisté à cette dernière péripétie sans bien se rendre compte du danger couru par Rosine.

A présent, continua le médecin, je n'en puis plus, je suis moulu, rendu, fourbu! Je vais m'installer ici, à côté, si toutefois tu n'y vois pas d'inconvénient, et tâcher de faire un somme. C'est ma seconde nuit blanche et dame, à mon âge. Toi, Daniel, tu vas veiller ta femme. Tu t'assiéras là, et à la moindre alerte, si Rosine appelle ou remue, ne serait-ce qu'un doigt, tu m'entends bien, éveille-moi. Surtout ne lui parle pas. Il n'y a plus rien à craindre pour cette nuit. Cependant, ouvre l'œil. Et vous, mon excellent Jonas, vous pouvez aller vous coucher. Je réponds de tout maintenant.


Jonas parti, Daniel s'installa près du lit où reposait, dans une immobilité de cadavre, la victime de sa mère, et il se mit à la contempler.

La petite veilleuse l'éclairait de côté de sa lumière diffuse et vacillante, accusait le profil, creusait tout noirs les trous d'ombre des yeux et des narines et avivait le luisant d'ivoire des pommettes. Jamais Daniel n'avait vu sa femme si pâle. Maintenant que le masque était immobilisé, détendu, il pouvait lire dans les méplats affaissés des joues, dans les plis douloureux du front, le long martyre qu'elle avait enduré. Son regard fixe scrutait ce visage blême barré, sous la ligne sombre des sourcils, d'un trait blanc livide et y cherchait avec tremblement un signe qui décelât la vie, quelque chose qui le rassurât. Mais rien ne bougeait que les petites ombres noires qui changeaient de place, avançaient ou reculaient avec le vacillement de la flamme. La respiration imperceptible ne soulevait ni la poitrine ni les ailes du nez, tant elle était faible. Et Daniel se demandait par moments si Rosine vivait encore. Il se levait alors tout d'une poussée, se penchait sur sa femme, approchait sa bouche de la sienne pour surprendre au passage le jet chaud de l'haleine et s'assurer ainsi que sa Rosine ne l'avait pas quitté. Puis, tranquillisé pour un instant, il reprenait lentement sa place.

La nuit était d'un calme absolu: pas un bruit au dehors, si ce n'est le glouglou continu, avec des hauts et des bas, de la fontaine du verger. Au dedans, un silence de plomb, un air lourd saturé d'odeurs pharmaceutiques, acide phénique, lysol. Dans cette grande paix de la nuit, les heures passaient longues, douloureusement longues. Depuis un moment, Daniel avait peine à lutter


contre un sommeil fait moins de fatigue que d'engourdissement cérébral. Une torpeur invincible l'envahissait membre après membre la tête lui faisait mal aux tempes il y sentait remuer comme un chaos d'appréhensions vagues, de haine, oh! surtout de haine pour sa mère, l'artisan de malheur qui s'acharnait contre eux. Alors il se rappelait les recommandations du médecin, et, pour ne pas dormir, se forçait à fixer l'espèce de nébulosité qui enserrait le lumignon. Mais gagné peu à peu par la pesanteur qui fermait ses paupières, il s'affaissait de nouveau dans son immobilité lourde et reprenait le fil de ses pensées vacillantes et lucides tour à tour.

Oh! cette nuit, elle devait compter dans son existence

L'aube allait venir et Rosine n'avait pas fait un mouvement. Il semblait qu'avec ses espoirs de maternité s'était brisé en elle le ressort de la vie. Une seule fois pourtant ses lèvres avaient remué et Daniel penché tout bas, de l'anxiété plein les yeux, crut distinguer sur les lèvres son nom lentement prononcé. Oh! comme il en fut heureux, et comme sa main serra doucement les doigts moites de la jeune femme!

Peu avant le jour, comme Daniel venait de reprendre sa veille près de cette couche presque mortuaire, une porte grinça dans l'autre aile de la maison et il crut entendre des pas espacés, très lents, dans le corridor qui séparait les deux appartements. Intrigué, il prêta l'oreille et distingua nettement contre le panneau de la porte le frôlement d'une main qui cherchait la serrure à tâtons. Il y eut un moment de silence, après quoi la porte s'entrebâilla lentement et sans bruit, et une tête embéguinée s'avança avec précaution. Bien que la clarté de la lampe


fût loin d'être vive, Daniel reconnut cependant sa mère. Comme il se trouvait placé, il pouvait tout voir sans être vu, caché qu'il était dans l'ombre épaisse des rideaux. La vieille femme, après avoir scruté les ténèbres à droite, puis à gauche, s'avança lentement, se croyant seule, vers le lit de sa bru. Quand elle arriva dans le cercle lumineux de la veilleuse, elle s'arrêta un instant pour examiner la trousse du Dr Murzof encore étalée sur la table et un étrange sourire, une sorte de rictus sardonique tira sa face parcheminée. Daniel retenait'son souffle. Cette présence était une énigme pour lui. Que venait donc chercher la vieille femme dans cette chambre où la mort planait encore? Sans faire plus de bruit qu'une ombre, elle se rapprocha du lit, s'arrêta de nouveau pour regarder longuement la jeune femme immobile et toute blanche dans ses oreillers, puis se pencha par saccades, comme pour voir mieux et de plus près ce qui restait de son ennemie. En ce moment, la lumière frappait en plein sa figure. Daniel, qui s'attendait à y trouver quelque chose comme un remords, une expression de regret, de pitié, fut épouvanté de l'éclair de joie satanique et perverse qui la transfigurait en quelque sorte. Ah! non, ce n'était pas le remords, ni le regret, encore moins la pitié qui la faisaient accourir près de ce lit de souffrance. Ses petits yeux ardents semblaient se planter, aigus, dans les chairs de sa bru; ses lèvres minces se relevaient en un rictus démoniaque et toute sa personne respirait la haine, une haine inassouvie encore, cruelle, sauvage! Et Rosine, insensible à ce souffle de tempête qui passait sur elle, dormait toujours, calme et sereine, de ce sommeil semi- léthargique, fait de faiblesse et de lassitude, qui suit les grandes crises.


Tout à coup, dans une poussée inconsciente de rancune, de folie du crime, la mégère serra les mâchoires et leva la main comme pour frapper. L'eût-elle fait ? Mystère Elle en était arrivée au point où les actes les plus odieux, les plus abominables, ne coûtent plus, ne pèsent plus. Mais elle n'eut le temps ni d'achever son geste, ni de l'interrompre. Une main avait saisi la sienne au vol, la broyait dans une étreinte d'étau, et, avant qu'elle eût pu se reconnaître, elle se trouva courbée, ployée, jetée à deux genoux devant le lit puis une voix blanche, sans timbre, presque indistincte tant elle tremblait, se fit entendre près de son oreille

A présent, mère, disait la voix, c'est assez. assez. Demandez-lui pardon, je le veux. Demandez-lui pardon, ou je.

La tante Josette se tordit comme un ver et parvint à relever la tête. Elle fixa son regard égaré sur la figure de celui qui la tenait ainsi écrasée, vaincue. Elle n'essaya pas de repousser la main de son fils. Mais si le corps avait plié, l'âme restait indomptable et bravait toutes les violences. Elle était là, affalée, devant celle qu'elle avait tant haïe; mais sa bouche ne laissa pas échapper une parole d'apaisement, un mot qui pût être interprété comme un désir de pardon. Farouche, elle serra les gencives, ferma les yeux et ne bougea plus. Non, elle n'avait pas désarmé, et la victoire, une victoire odieuse, criminelle, semblait lui rester.

Daniel attendit longtemps. Quoi ? Il ne le savait pas. Le malheureux était brisé par cette lutte impie du fils avec la mère. II avait fallu cette main levée sur Rosine pour le jeter en avant, inconscient, affolé, hors de lui. Il desserra son étreinte et se redressa lentement.


Mère, dit-il avec peine et au souffle, vous. ma mère, vous m'avez obligé à. porter la main sur vous. Que le bon Dieu me le pardonne comme je vous pardonne le mal que vous nous avez fait. Allez, maintenant, allez. Votre place n'est pas ici, près de ce lit. Allez, vous dis-je.

D'un geste indiciblement las, désespéré, il lui montrait la porte restée ouverte. Sans un mot, d'une secousse brusque, inattendue chez une femme de cet âge, la Josette se redressa, passa la main sur son front comme pour rassembler ses idées, fit quelques pas en titubant, puis se retourna vers son fils. Un flot de sang lui sauta au visage. De livide qu'elle était, elle devint subitement cramoisie. Son bras se leva lentement, l'index tendu vers Rosine toujours sans mouvement. Par un phénomène inexplicable en un moment aussi solennel, toute l'attention de Daniel se fixa, comme attirée par un point magnétique, sur l'ongle luisant et la jointure osseuse de ce doigt menaçant. La vieille femme voulut parler, ouvrir la bouche. Malgré l'effort visible qui tordait ses lèvres et convulsait ses traits, rien ne sortit qu'un gargouillement, une sorte de râle. Soudain ses yeux s'agrandirent démesurément, un hoquet rauque s'arrêta dans sa gorge, puis, battant l'air de ses bras, elle tournoya et s'abattit lourdement sur le sol.

Daniel semblait figé par l'horreur. Il ne fit pas un mouvement pour empêcher la chute, pour porter secours à sa mère. Au bruit, le Dr Murzof, qui dormait dans la chambre voisine, surgit, effaré:

Qu'y a-t-il, que se passe-t-il ? criait-il en se frottant les yeux.

Daniel, toujours immobile, lui montra le corps de la


Josette dont les bras écartés et rigides coupaient le plancher d'une grande croix noire.

Hein qu'est-ce que c'est? Ta mère.

Il s'approcha, la retourna

Ah mais, c'est qu'elle ne souffle plus, dis donc. Qu'est-ce qu'elle faisait ici ?

Il colla son oreille contre la poitrine. Daniel retenait sa respiration.

Le cœur ne bat plus. Ah bien, en voilà d'une autre! Il ne nous manquait plus que ça! Que s'est-il passé? Voyons, parle donc, as-tu perdu ta langue? Qu'y a-t-il eu ?

Il y a, dit Daniel d'une voix sourde, il y a que j'ai tué ma mère.

Tué ta mère! Es-tu fou? Plutôt que de me chanter des sornettes, tu ferais mieux de m'aider à la ramasser. Allons, houp

Daniel, qui avait peine à se tenir sur ses jambes, aida tant bien que mal le médecin à transporter sur le canapé ce qui restait de la terrible dame Voumard.

A présent, dit le vieillard, raconte-moi ce qui s'est passé. Je veux le savoir.

Le jeune homme *fit effort pour parler, son col l'étranglait, la sueur inondait son visage. A mesure qu'il avançait dans son récit, l'indignation gagnait le vieux médecin

Ah bien, c'est du propre venir ici, à pareille heure, pour se repaître de son œuvre de haine Le diable peut reconnaître son ouvrage dans cette maison. Heureusement que tu étais là, toi.

Dans son indignation, le brave homme oubliait que la mort venait de passer l'éponge sur cette page sombre.


Daniel restait immobile les mains jointes convulsivement.

Tout ça n'empêche pas que c'est moi qui l'ai tuée, répétait-il, un pli d'ombre au front.

Et moi je te dis, tête de mulet, moi qui dois pourtant m'y connaître un peu, je te dis qu'elle est morte d'apoplexie foudroyante. Et j'ajoute que si l'attaque ne l'avait pas frappée aujourd'hui, c'eût été demain. A cet âge, les artérioles du cerveau sont très friables et les émotions d'autant plus redoutables. Or, avec la vie qu'elle se faisait, l'apoplexie la guettait depuis longtemps.

Vous croyez vraiment? dit Daniel qui semblait renaître.

J'en suis sûr, ponctua le médecin, regarde-moi ce visage. Et puis, pour parler net, fit-il en se relevant, tout a des bornes ici-bas, et sa dernière iniquité a fait déborder le vase. Dieu ne parle pas, Daniel, mais il paie. Pour boiteuse que soit la justice, elle n'en arrive pas moins à son heure. Et cette heure a enfin sonné pour la tante Josette.

HENRI-L. MAGNIN.


SILHOUETTES D'ÉTUDIANTES SLAVES

TROISIÈME ET DERNIÈRE PARTIE

Comme Sonia, Nadia aimait à répéter ce qu'elle avait entendu, et ses opinions, pour être moins fluctuantes, par la raison qu'elle écoutait un seul et même orateur, n'en étaient pas moins confuses. Elle discutait avec passion, le fond de ces parlages était naturellement un absolu manque de logique. Il est inutile de venir la chercher là, pour ces têtes ardentes la logique étant incompréhensible, insaisissable, et d'ailleurs trop gênante. Sur cet étroit terrain on ne pourrait ni s'ébattre ni ratiociner tout son saoûl. Ce goût du bavardage est contagieux, je le prenais sans songer à me plaindre de n'avoir plus de temps pour travailler. Bien au contraire, causer avec Natacha, mieux encore avec Thadée, était pour moi une grande jouissance. Le jour où celle-ci entra chez moi pour la première fois en dehors de sa leçon, qu'elle vint s'asseoir à ma table en me demandant presque timidement la permission de causer avec moi, j'eus une bouffée 1 Pour les deux premières parties, voir les livraisons d'octobre et novembre.


d'orgueil Thadée ne me trouvait pas trop ennuyeuse, .ni si bête qu'elle le disait.

Je m'abusais. Elle prenait plaisir à ma société, de même Nadia, de même Sonia, parce que je m'intéressais .à leurs petits tourments et sympathisais avec elles, discutais et contrecarrais sans violence, et plus que tout, écoutais sans interrompre et ne parlais jamais de moimême. C'est une des raisons qui la firent me prendre pour confidente, moi étrangère, alors que la maison était pleine de compatriotes, de proches. L'autre est qu'on ne parle de certains sentiments, on ne dévoile certaines pensées, on ne traite certains sujets qu'avec ceux qui vous sont quasiment étrangers. Pour cela, il faut sans doute que l'étranger vous soit sympathique et que vous sentiez sa sympathie venir à vous. En un mot, il faut que le courant soit établi.

Et cela est très explicable. Comment voulez-vous qu'on étale sa préciosité, la beauté et la profondeur de son âme, on croit toujours à la beauté de son âme, sa souffrance intime, réelle ou imaginaire, la subtilité de sa pensée et tant de ces choses d'essence plus ou moins raffinée, devant celle ou celui qui vous peut dire: « Tu as ronflé cette nuit, » ou devant lequel on met ses dents dans un verre?

Le silence si fréquemment constaté entre les époux n'a pas besoin d'autre explication. Je ne rapporterai pas les abracadabrances quintessenciées de Thadée. Souvent elle voyageait dans de lointaines nébuleuses où ma faible vue la perdait. Parfois elle disait des choses simples, plus au niveau de mon entendement. De la Sibérie, non pas celle des déportés, elle m'a parlé de façon à donner le désir de la connaître. Pour elle, c'est le pays où la vie est le plus digne d'être vécue. En été, on chevauche en


liberté à travers d'immenses plaines éblouissantes de couleur. Ce sont des champs de fleurs bleues, de fleurs rouges, de fleurs jaunes; des fleurs, toujours des fleurs, à perte de vue. Et la forêt! A entendre Thadée, la forêt sibérienne est un enchantement. Un peu troublant, un peu terrible, par là même plus enchanteur. La nature y fait une étonnante débauche de végétation. Il y a les forêts de sapins où l'on trouve des arbres d'un diamètre parfois si colossal que les naturels du pays s'y font, en les creusant, de confortables demeures. Dans ces forêts, hantées des loups, Thadée entrait sans crainte. Sans crainte aussi elle se promenait dans les forêts de bouleaux peuplées de reptiles, de fleurs étranges « comme des yeux de fantômes, » de feux-follets qui courent sur les marécages traîtreusement cachés par les mousses. Dalinska et Marie, à y penser seulement, avaient des frissons de terreur rétrospective, Thadée des frissons de regret. Les aînées admirent encore ce courage de leur cadette. Elles me l'ont décrite vagabondant, des heures durant, sans qu'on pût ni la retenir ni la rappeler, dans ces profondeurs mystérieuses et terrifiantes. Elles me l'ont décrite aussi courant les plaines, montée sur la croupe sans selle d'un cheval à demi sauvage. Thadée avait alors de douze à quatorze ans. Elle m'a dit avoir eu la première année un compagnon d'expéditions, un garçon de onze ans, fils d'un ingénieur russe qui travaillait comme son père au Transsibérien

Un drôle de garçon!. Il était toujours tourmenté de doutes et de questions qu'il cherchait à résoudre. Pourquoi vivons-nous? Dieu existe-t-il? Quelle sera notre destinée après la mort?. Et cent choses de ce genre. Son plus grand plaisir n'était pas de courir les forêts et les champs; il le faisait parce que je l'y entraînais et à


une condition le soir je devais aller avec lui dans le cimetière, et là nous récitions des vers et nous racontions des histoires. Comme nous avions peu de livres, nous inventions la vie des morts sur la tombe desquels nous étions assis, une autre chaque soir.

Voyez-vous cette fillette et ce garçonnet se récitant des vers, le soir, dans un cimetière et jouant avec des cadavres! Ils se récitaient des vers de leur façon, ces deux petits.

Cet enfant précoce est mort très jeune encore. C'est peut-être un poète, un philosophe qu'a perdu la Russie. Depuis l'âge de dix ans Thadée écrit des vers. Je l'ai priée de m'en traduire quelques-uns. Une sorte d'hymne patriotique, pourtant imparfaitement rendu, m'impressionna assez pour me faire dire en toute franchise Vous serez un second Krasinski.

Je ne m'attendais pas à ce qui s'est alors passé. Thadée est devenue rouge, ses yeux ont étincelé de joie, elle s'est levée, s'est assise et a fini par pleurer silencieusement, ce qui était très émouvant. Elle pleurait devant moi pour la première fois. Elle en a été très honteuse après, a eu de la peine à me pardonner cet étalage de sensibilité qu'elle expliqua en disant que ce qui l'avait si fort émue, c'était d'apprendre qu'une étrangère connût son poète favori.

Ce n'est malheureusement pas que je connusse les œuvres du grand poète polonais; je ne faisais que trouver dans ce que je lisais le vague, le mysticisme, l'ardeur patriotique qui, d'après ses critiques, distinguent le génie poétique de Krasinski. Thadée l'aime surtout pour son amour de la patrie polonaise, pour sa foi en la résurrection d'une Pologne libre et grande. Elle l'avait aussi, cette foi, ou croyait l'avoir. Une foi désespérée. On le sentait


dans sa haine trop amère pour la Russie, dans son amour trop irritable et jaloux de la Pologne. Non, ce n'était pas là une foi sûre du triomphe.

Thadée était le plus souvent triste, ou agitée, ou inquiète, quand elle n'éclatait pas en violences. Un jour elle me dit

Nous avons toutes les trois notre maladie: Dalinska la sainteté, Marie la bêtise, moi la méchanceté. Si je n'avais pas le diable en moi, j'aurais du génie. Mais j'ai Satan en moi, peut-être suis-je Satan lui-même. Ne riez pas, rien ne fut dit avec plus de douloureux sérieux, et si elle s'abuse en se croyant Satan lui-même, elle ne s'abuse pas en croyant qu'elle aurait du génie si elle n'avait le diable au corps. A moins que, précisément, elle ait du génie parce qu'elle a le diable au corps. Mais voilà qui est dangereux à dire à cause des petites et petits possédés qui viendraient à lire cela.

Quelquefois, cependant, elle était gaie, mais d'une gaieté trop excessive pour être sincère et ne pas mal finir. Elle nous amusait alors de ses traits d'esprit, aux dépens des autres. Son maître de violon, un monsieur qui se disait Polonais, d'une laideur originale et d'un réel talent, lui servait trop souvent de plastron. Elle en vint même à s'acharner sur le pauvre homme. En quelques traits de crayon elle nous faisait sa carricature avec, au bas, une légende absurde ou vraiment injurieuse. Elle le faisait ridicule et pourtant vrai. Elle l'imitait jouant de son instrument. Je m'étonnais alors que soudainement elle cessât ses folies et jouât avec une passion à vous enlever le souffle. Puis, au moment où l'on s'y attendait le moins, elle râclait les cordes à faux, faisait une musique enragée qu'elle terminait par un grincement strident de l'archet. Dans ses vers, qu'elle avait pris l'habitude de me tra-


duire parce que je l'en priais avec insistance, je surprenais une note nouvelle. Plus personnels, plus mélancoliques, ils parlaient non plus d'amour de la patrie, mais d'amour profane. Et à la fin de ce lyrisme je retrouvais la discordance et l'ironie qu'elle mettait dans son jeu après ses élans de passion. En cela elle imitait Heine qu'elle n'avait jamais lu.

Oh! disent les vertueuses bonnes gens, Heine est un bien méchant homme. Ils diront aussi: « Cette Thadée est une bien méchante fille. » Ils auraient raison si Heine et Thadée étaient d'ordinaires humains comme eux et moi, mais Heine et Thadée sont des génies. Tout est en eux, du sublime au diabolique. En eux bouillonnent vingt pensées, vingt sentiments dans le temps qu'un anémique mouvement de notre âme, une modeste idée, nous agite doucement. On aurait beau nous presser le ventre à nous faire sauter, qu'aucun cri, ni pour le bien ni pour le mal, n'en sortirait. Tout au plus ferions-nous entendre un humble couac.

Il arriva un moment où tout en elle changea, ses traits prenaient quelque chose d'ardent, ses yeux aigus s'adoucissaient. Je la soupçonnais d'être amoureuse. Ce soupçon me venait de ce qu'en ce temps-là il se passait un drame de la sorte dans la tête de Nadia. Son père, ce père adoré, était survenu inopinément. Ce fut, le premier jour, une joie délirante; le lendemain une autre chanson s'entonnait:

Mon père n'a pas du tout les mêmes opinions que moi, nous nous sommes querellés. C'est un retardé, un égoïste. Il blâme la révolution. Et savez-vous pourquoi? J'ai honte de le dire: parce que ses affaires vont mal! Que lui importe la misère du peuple pourvu que ses affaires marchent, qu'il ait de quoi bien vivre ?


Peut-être aussi de quoi faire bien vivre sa famille. Je ne demande pas à bien vivre, moi. Je vivrais de rien, s'il le fallait, pour servir la cause.

« Servir la cause, » un mot de jeune homme, celui-là, et qu'elle répétait à tort et à travers.

Cela n'empêcha pas qu'elle me dît le jour suivant: Mon père n'est pas ce que je croyais. Il ne m'aime pas, c'est un égoïste. Ce matin il a refusé de m'acheter un collier dont j'ai une envie folle. Non, je n'aurais pas cru que mon père fût comme ça.

Peut-être est-il comme ça parce que ses affaires vont mal, à cause de la révolution.

Mais Nadia ne s'embarrasse jamais de déductions logiques.

M. Arradine ayant parlé d'emmener incessamment sa famille en Russie, une tempête se déchaîna Je ne partirai pas.

Pourquoi?

En Russie je ne pourrai pas préparer mon examen. Et je veux étudier, sinon ma vie est brisée Que peut faire une femme qui n'a pas étudié ?

Elle peut faire comme ta mère, se marier, avoir des enfants.

Une pareille vie ne me suffit pas, à moi.

Rien ne t'empêche de te préparer à ton examen chez nous.

Elle énuméra sur le champ trente-six raisons, toutes mauvaises, mais ayant ombre de vraisemblance. En me les répétant, elle ajouta ce qu'à coup sur elle n'avait pas dit en famille

M. Orsakoff est tout à fait de mon avis. C'est-à-dire qu'elle était tout à fait de l'avis de M. Orsakoff. Elle ajouta qu'il était seul à vouloir son


bien. Pourquoi, me demandais-je, tant de sollicitude pour sa jeune élève ? Voulait-il la garder pour la cause ou pour lui-même ? Dans les deux cas la situation était dangereuse. Soit ruse, soit indifférence, M. Arradine finit par dire à sa fille

Reste. Mais tu vivras comme tu pourras, je ne t'enverrai pas un kopek.

Triomphante, elle est venue m'annoncer cette drôle de victoire.

De quoi vivrez-vous ?

Mon professeur dit que je n'ai pas à m'inquiéter de ça.

Vous recevriez la charité de ce monsieur ?

Ce n'est pas lui qui paiera pour moi. C'est le comité socialiste collectiviste.

Cela devenait grave. Jusque-là, j'avais espéré que cet enfant gâtée reculerait devant la crainte de vivre dans la misère.

Ses parents avaient lutté ouvertement, avec violence. Comme succès une révolte plus audacieuse, une obstination plus têtue. Il s'agissait de travailler tout autrement. Naturellement, la première chose à faire eût été de congédier le professeur. Mais la mère, qui, trop tard à mon gré, s'était mise à le soupçonner, avait vainement demandé sa démission, la mienne aussi, car elle me soupçonnait de même d'exciter sa fille à la désobéissance. Elle y avait perdu son latin, comme toujours avec Nadia, mais trouvé la vérité

Tu es amoureuse de lui. Voilà pourquoi tu veux rester ici.

Jamais ne se vit plus superbe indignation. L'accuser d'être amoureuse de son professeur Il fallait être sa mère pour concevoir d'aussi outrageantes pensées.


J'avais conçu ces mêmes pensées outrageantes, mais au lieu de les lui jeter à la tête, je les lui distillai. Elle tenta de s'emporter, de s'indigner encore, de nier, mais faiblement et bientôt, tout en larmes, elle déversa son âme Après quoi nous avons causé longuement. Elle n'avait pas vu le danger; il la traitait respectueusement, ne lui parlait jamais d'amour. N'était-il pas marié, père de famille ? Elle oubliait que c'était une union libre. Elle oubliait qu'il la désirait et qu'elle en était folle, et qu'il lui avait inculqué ses principes au sujet du mariage comme dans tous les autres domaines. Bref, elle faisait comme l'autruche. Je lui sortis la tête du sable et la forçai à voir. En me quittant, elle me donna la promesse de partir avec ses parents. Le lendemain, après deux heures passées à écouter le professeur, elle lui promettait de rester. Non qu'elle manquât sciemment à sa promesse, elle l'oubliait simplement. De tels oublis sont fréquents chez ces natures mobiles. C'est alors que commença une lutte acharnée. D'une part M. Orsakoff, moi de l'autre. Entre nous deux, Nadia, tiraillée à ne plus savoir où marcher. Que de désespoirs dans ces jours d'indécision, que de pleurs, déchirants, incoercibles Je commençais à croire à une mortelle passion. Une curiosité de jour en jour plus ardente la prenait de voir sa rivale, Mme Orsakoff. Elle me demandait de l'accompagner chez elle. J'eus le tort de ne pas acquiescer tout de suite à son désir, car cette visite, que je croyais une folie, l'a sauvée. Nous avons trouvé, dans une chambre encombrée de tant d'objets divers qu'on pouvait conclure qu'elle servait à la fois de cabinet d'étude, de chambre à coucher, de salle à manger, de cuisine et de nursery, une jeune femme et un enfant. L'enfant pleurait et la jeune femme avait pleuré. Leur aspect serrait le cœur. En nous faisant as-


seoir, Mme Orsakoff essayait de prendre une mine aimable, accueillante. Elle n'y réussissait pas et n'en était que plus lamentable à voir. Elle avait des yeux magnifiques, devait avoir été jolie, mais ses joues étaient maigres, ses traits tirés, son corps fatigué. Un ensemble fané, attristant.

Il était entendu que je parlerais seule. Après avoir débité le prétexte de notre présence, ayant mon idée, je demandai à Mme Orsakoff si elle n'étudiait pas la médecine.

Elle restait debout devant nous, berçant dans ses bras l'enfant qui ne s'apaisait pas. Elle le désigna

J'étudiais avant. Maintenant, comment voulezvous. C'est fini. Il ne faudrait pas. Il ne faudrait pas. se marier comme ça.

Je suis persuadée qu'elle a dit cela tout à fait malgré elle, parce que cette pensée la remplissait, l'étouffait, était sans cesse dans sa gorge, sur ses lèvres. Elle parut honteuse d'avoir étalé sa misère si spontanément. Je l'empêchai de se rétracter en allant caresser l'enfant, puis je fis remarquer à Nadia que nous n'avions pas le temps d'attendre M. Orsakoff, que nous pourrions lui faire savoir par lettre le motif de notre visite.

Pauvre femme! répétait Nadia tandis que nous nous hâtions de rentrer.

Il y avait beaucoup de pitié dans sa voix, mais beaucoup de peur aussi.

Le soir même elle écrivait à son professeur de ne pas revenir et disait à ses parents qu'elle voulait partir avec eux.

Elle a pleuré les premiers jours, mais sans désespoir, c'étaient plutôt les larmes de soulagement. Puis les préparatifs de départ l'ont distraite. Enfin, son père lui a


acheté le collier tant convoité pour la récompenser de son obéissance. Au moment de partir, elle était excitée et joyeuse comme dans ses meilleurs jours. Elle m'a embrassée avec reconnaissance

Vous m'avez sauvée, je suis heureuse de partir. Et vous savez, j'ai réfléchi que je puis pourtant me préparer pour mon examen en Russie.

Tandis que l'imagination de Nadia se prenait aux beaux discours et aux yeux passionnés de son professeur, l'imagination de Thadée s'affolait de la sublimité qu'elle accordait au sien et tout autant, ou plus, de son indifférence.

Mesdames, ne donnez pas de professeur à vos filles. Eût-il mis des souliers gris et des lunettes, suçât-il des pastilles, ces demoiselles s'amourachent toujours de leur professeur ou croient s'amouracher de lui, ce qui peut revenir au même.

Artiste et polonais, j'en conviens, il y avait là de quoi exalter Thadée. Elle était sous le joug et se révoltait d'y être. Elle avait honte de cette supposée passion et croyait la cacher en se répandant en ironie sur l'amour et sur les femmes qui font la folie d'aimer.

Mais elle perdait l'appétit; une humeur noire la tenait plus souvent que jamais muette et farouche. Dans ses moments d'excitation ses propos sentaient l'anarchie, et sa gaieté grinçait des dents.

Je n'écris pas un roman, je ne m'attarderai donc pas à décrire tous les sentiments qui ont agité cette agitable jeune personne, non plus que les différentes phases par lesquelles passa cet amour de tête. Elle en était arrivée aux confidences, ne pouvant plus garder en elle ce tumulte de pensées. Elle enrageait de s'étaler ainsi, me boudait, me haïssait des jours durant, puis recommen-


çait. Je dois dire que je l'y amenais traîtreusement, ça me faisait plaisir et ça la soulageait.

Son état me paraissait devenir inquiétant quand je la voyais, elle l'orgueilleuse, la superbe, s'abaisser à maigrir de l'indifférence opiniâtre de l'aimé, quand j'entendais sa voix émue et passionnée lui tresser des guirlandes de roses et de laurier.

C'est alors que le professeur eut le bon esprit de s'apercevoir qu'on lui était favorable. Pour avoir tant tardé à le voir, il faut qu'il ait été jusque-là bien occupé ailleurs. Il sortit de la réserve, du mutisme et de l'indifférence qui exaspéraient Thadée. Elle le trouva moins bon que sur son violon et le descendit de quelques degrés. Il fit mieux il lui adressa des vers qu'elle trouva abominables. Cela l'amena plus bas. Sans se douter qu'il faisait une bonne œuvre, il la paracheva en ce que, s'étant libéré de son instrument, sa seule arme de conquête, il offrit sa tendresse à sa jeune élève et lui parla de son respect d'un peu trop près. Il a dû éprouver quelque étonnement en recevant un coup de griffe sur le nez. J'en ai bien éprouvé, moi, en entendant Thadée me rapporter l'événement le plus spirituellement et le plus gaiement du monde. Elle l'a mis ce jour-là à ras de terre et ne l'a plus jamais relevé. Il avait suffi que la réalité touchât du doigt le rêve de Thadée pour qu'il s'évanouît comme s'évanouit une bulle de savon sous le doigt d'un enfant. C'était du reste dans sa note, elle l'a terminé comme un poème de Heine.

J'ai l'air de raconter des fariboles, cependant je certifie par tous les saints du paradis que je l'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles. N'était l'imagination, très puissante chez ces natures exaltées, j'aurais de la


peine à m'expliquer les soudains et complets revirements que j'ai vus s'effectuer par deux fois.

Dans le cas de Thadée il est certain qu'un diabolique esprit de contradiction y entrait pour une grande part. Elle aurait pu chanter avec Carmen « Si tu ne m'aimes pas, je t'aime, et si tu m'aimes, prends garde à toi » Natacha, qui travaillait cependant beaucoup, me disait que je travaillais trop

Vous autres Suisses, vous avez le vice du travail. Ella a essayé de me prouver la vérité de cette boutade qui n'a, d'après elle, que l'apparence d'un paradoxe.

Depuis deux ans qu'elle est en Suisse, elle a vécu dans différents milieux, cherchant vainement de la société, de la sympathie, quelques modestes distractions mondaines. Chez ces bourgeois plus ou moins aisés, plus ou moins cultivés, on ne pensait qu'à travailler. Tout le monde travaille, travaille, travaille Pas d'arrêt, pas de détente. Le travail, toujours. Non pas dévorant, fébrile, mais lent, sage, continu, ininterrompu. Après sa journée de labeur, monsieur rentre dans son cabinet et travaille; madame travaille, les filles travaillent, les fils. Ahl 1 ceux-ci sont quelquefois les seuls qui ne travaillent pas. Ils sont les moins égoïstes, du moins envers leurs amis. Car il parait que nous sommes des égoïstes: 1° envers notre famille; 2° envers nos amis; 3° envers nos hôtes. Laisser de côté notre travail pour faire à ceux-là l'aumône de notre compagnie, de notre conversation, d'une lecture à haute voix; à ceux-ci l'hospitalité de notre salon, l'offrande d'un verre de sirop présenté avec simplicité, un sourire sincère, sans tirer sa montre derrière les paravents, ni bâiller dans sa gorge, voilà ce que nous ne faisons pas, ou ce que nous faisons le plus rare-


ment possible. Nous sommes des escargots, d'honnêtes escargots, sans doute, mais des escargots.

Je nous ai défendus du mieux que j'ai pu

Nous n'avons pas d'argent à dépenser en réceptions.

Vous n'avez point de simplicité.

Nous n'aimons pas à nous éparpiller.

Vous n'avez rien à répandre, ni gaieté, ni esprit, ni cœur.

Pardon, mais nous n'aimons pas à ouvrir notre porte et notre âme à tout venant.

Vous êtes de secs orgueilleux, sans sympathie et sans grandeur.

Nous sommes prudents, nous redoutons les intrusions, les erreurs nous craignons de jeter nos perles. Vous êtes des timorés, des timides, des trembleurs. Cependant nous vous recevons en masse.

Vous dites bien « en masse, » en gros, non en détail. Le pays nous reçoit, non l'individu.

Voilà ce que m'a dit, entre autres choses, Natacha. Mais elle ne fait pas que nous blâmer. Elle nous admire dans nos institutions elle envie pour sa pauvre patrie les lumières que reçoit le peuple, l'honnêteté de ses fonctionnaires, le bien-être de nos ouvriers. Elle s'attendrit devant le quasi fraternel et affectueux traitement de nos sœurs les plus humbles. Elle s'ébaudit de contentement à l'ouïe de l'égalitaire « Monsieur » accordé au porteur de pain comme à celui du huit-reflets. Le jeune hurluberlu aux yeux vagues, celui-là même qui a la haine du bourgeois au ventre bariolé, trouve que nous ne sommes pas bons, que nous ne savons pas pardonner. Il a une âme candide, étonnamment candide. Consciemment, il ne ferait de mal à personne, mais


inconsciemment il en fait à presque tous ceux auxquels il a affaire. Non pas beaucoup, un peu, tout juste de quoi irriter, froisser, mettre la susceptibilité aux champs. Lui qui ne se doute nullement du tort qu'il a causé à celui-ci, à celle-là, ou qui, s'il s'en est jamais douté, l'a oublié, est tout étonné, tout chagriné de rencontrer des mines grises, des visages rancuniers, d'entendre d'acerbes reproches. Il voudrait que nous fussions tous des frères, des citoyens de l'humanité. Il voudrait travailler à la réalisation de cet état idéal, mais toujours sa veulerie, ses oublis, ses égoïsmes, ses caprices l'empêchent de faire ce qu'il prêche.

Il se prend très au sérieux. Gravement, avec ferveur, il monte sur de fougueux coursiers et s'en va faire des randonnées dans l'irraison. Il répète ce qu'il a lu, ce qu'il a entendu et le répète à sa façon

L'homme devant mettre en œuvre toutes ses facultés, exercer tous ses membres, un seul emploi attribué à un individu est une des plus grandes erreurs de la société actuelle. « A chacun son métier et les vaches seront bien gardées est un proverbe à mettre 'au rancart. Donc, nous verrons un professeur descendre de sa chaise universitaire après les deux heures réglementaires accordées à ses cours, deux heures seront le maximum de temps accordé à un travail, nous le verrons, ce monsieur en redingote, charrier des cailloux pour la construction d'une salle de conférences où il parlera, un soir, des amides, un autre soir, du nouveau torpilleur volant destiné à la destruction des vaisseaux aériens. Deux heures plus tard, exactement, nous le verrons, sousédile municipal, balayer la chaussée publique de cette main de praticien éminent qui, deux heures plus tard encore, fera, en salle d'opération, devant un public aussi


qualifié que mélangé, l'ablation d'un estomac et de quelques appendices.

Le même jeune homme découvre l'Amérique et invente la poudre, à preuve qu'il propose, c'est son idée à lui, il l'a eue à lui tout seul, m'a-t-il dit, sans paraître se douter qu'un monsieur de Lacédémone l'a eue avant lui, il propose la décimation des enfants lorsque, ainsi que le fait prévoir l'union libre et l'éleveuse publique, les petits communistes foisonneront au risque d'encombrer la terre. A l'abattoir, les faibles, les laids De cette sélection sortira une humanité forte et belle.

Sans doute, il y a mieux que ces énergumènes illogiques et babillards. Il y en a qui agissent, on le sait bien, il y en a qui pensent et qui travaillent. Ceux-ci sont le pendant des Natacha.

J'ai eu la malechance de n'avoir appris à connaître, soit personnellement, soit au travers de leurs amies, que d'excités rêveurs qui vous alignent de fantastiques utopies, ou des jouisseurs, des paresseux ne se démenant que lorsqu'il s'agit de bavarder. Car pour tous, parler, parler longuement, abondamment, souvent éloquemment, le plus grand nombre n'ont pas même l'excuse d'être bêtes, voilà qui vaut, voilà qui grandit, « sert la cause » et qui surtout. fait plaisir Demandez-leur d'appliquer telle théorie qu'ils développent avec enthousiasme; s'ils veulent bien s'arrêter à vous répondre, ils vous font comprendre que vous avez l'esprit étroit et que vous n'êtes qu'un philistin, puis ils repartent de plus belle. Il manque presque toujours un ressort dans l'âme russe la volonté. C'est pourquoi ils mettent si rarement d'accord leurs idéals et leurs actions.

Jusqu'à ce qu'on m'ait prouvé le contraire, et je voudrais qu'on le pût, il me reste de ce que j'ai vu, et plus


encore entendu, l'impression qu'en Russie les femmes valent généralement mieux que les hommes. Je pense aux Natacha surtout, qui sont en plus grand nombre que ne le pensent ceux qui les connaissent superficiellement. Il y a en elles une plus grande ressource de volonté, de forces effectives, et sinon plus d'intelligence, plus de vraie culture intellectuelle. Ne voit-on pas que la femme a senti, en Russie plus qu'ailleurs, le besoin de se lever, d'être forte ? Ne trouvant pas de maîtres, pas de forts, elle a relevé la tête.

« La femme aime à être docile, mais seulement au fort, c'est Nietzsche qui parle, la vraie femme accepte la loi du plus fort, elle se révolte devant le faible. »

Messieurs, à qui la faute s'il y a des féministes et des suffragettes ?

C. CHALYS.


UNE VOIX D'OUTRE-TOMBE

LES PROJETS DE LOIS FÉDÉRALES SUR L'ASSURANCE

SECONDE ET DERNIÈRE PARTIE 1

II

En quittant le terrain du droit pour le terrain socialiste, les projets de lois fédérales sont venus se heurter à une difficulté majeure. Comment concilier le principe d'une assurance obligatoire reposant sur des bases techniques solides avec la prétention qu'on élève de remplir un grand devoir social ? Il est certain que, si ce devoir existe, c'est envers les plus malheureux et non au même degré envers ceux qui sont relativement mieux situés. Mais les plus malheureux peuvent-ils réellement payer des contributions à l'assurance ? On a reconnu que non, et on les a purement et simplement laissés en dehors de ce grand bienfait dont on veut doter les autres. On les abandonne ainsi à l'assistance, comme par le passé. Donc, on ne diminue en rien ou du moins pas sensiblement les charges de celle-ci 2.

1 Pour la première partie, voir la livraison de novembre.

i L'exemple de l'Allemagne atteste que « la promesse faite que l'assu-


Voici des chiffres

Le recensement fédéral de 1888 a établi qu'il y a en Suisse 2 050 340 personnes à qui pourrait s'appliquer l'assurance obligatoire générale, rangées sous les rubriques suivantes

Occupées à l'exploitation de la matière première 557 739 » à la transformation de la matière première 550 824 » au commerce 94995 » au transport 48 508 » à l'administration publique, aux sciences et

aux arts 46258 » au service personnel et domestique 94332 Personnes sans profession (rentiers, pensionnés, assistés, etc.) 657 684 Or, de ce nombre total, M. Forrer n'en soumet à l'assurance obligatoire qu'environ 600000. Il laisse de côté, par en haut, toutes celles dont le traitement ou le salaire est supérieur à 3000 francs par en bas, toutes celles qui n'ont pas une occupation assez stable pour que le patron puisse garantir le paiement de la contribution d'assurance. Et ce sont assurément des dixaines et des dixaines de mille qui seront dans ce dernier cas. Que devient avec cela le prétendu devoir social qu'on invoque pour obliger les patrons à garantir d'autres risques que ceux qui résultent du travail ? Que devient la grande loi de solidarité humaine ? On ne veut pas obliger les communes à payer les contributions de leurs assurés indigents, parce qu'on craint l'impopularité et les fâcheuses conséquences d'une telle mesure. Et la loi elle-même rance diminuerait les charges des budgets communaux pour l'assistance, a été déçue par les événements. » Une enquête faite dans les principales villes de l'empire a montré que ces charges avaient, au contraire, augmenté généralement. (Bulletin des accidents du travail, 1895, p. 550 et suiv.)


crée cette inégalité choquante, en vertu de laquelle l'état abandonne à eux-mêmes une classe nombreuse de citoyens à cause de leur pauvreté, tandis qu'il établit pour leurs frères mieux situés une grande institution dont il fait une partie des frais. M. Forrer a, il est vrai, cherché à accorder aux exclus quelques compensations en leur permettant de contracter une demi-assurance contre la maladie, pour laquelle ils recevront le subside de l'état. Mais comme ils n'auront droit qu'aux soins médicaux, qu'ils recevront déjà le plus souvent sans avoir besoin de s'assurer, ils n'apprécieront sans doute pas grandement cet avantage, et la plupart d'ailleurs n'auraient pas non plus le moyen d'en profiter. Si l'obligation ne peut déployer ses effets pour ceux à qui l'assurance serait d'un plus grand secours, est-il nécessaire et juste de la proclamer pour les autres ? Ici nous rencontrons un autre ordre de difficultés très considérables. Il s'agit des domestiques agricoles et de tous ceux qui vivent dans le même ménage que leur maître. Aux termes du code des obligations (art. 341) le maître leur doit, en cas de maladie passagère, les soins et les secours médicaux nécessaires. Comme, en général, ces domestiques sont engagés à l'année, on ne leur fait guère de déduction, pour le temps perdu par la maladie et la convalescence, sur le salaire qu'on leur paie une ou deux fois par an. D'après les projets de lois, les maîtres auraient cependant à retenir sur ce salaire la contribution d'assurance qui donnerait le droit au domestique malade ou victime d'accidents de faire payer à la caisse de secours les soins médicaux et une indemnité de chômage. A quoi bon changer le système actuel pour cette classe d'employés ? N'est-il pas à craindre qu'il n'en résulte une surcharge de frais pour le maître et une incitation


au doux farniente des longues convalescences agrémentées d'indemnités de chômage ? C'est précisément ce qu'on se dit dans les milieux agricoles. Aussi y est-on 'opposé à l'extension de l'assurance aux domestiques de ferme, tant pour la maladie que pour un assez grand nombre des accidents qui surviennent dans les exploitations agricoles et qui sont considérés comme tombant sous le coup de l'art. 341 du code des obligations1. Mais si l'on retranche des 600000 assurés obligatoires de M. Forrer tous les domestiques de ferme et aussi tous les domestiques en général, car il n'y a pas de raison de les traiter différemment les uns des autres, on arrive à n'avoir plus guère que les ouvriers soumis à la loi des fabriques et ceux des industries dangereuses, auxquels s'applique déjà la responsabilité civile (environ 180000), plus les ouvriers des petits ateliers de toute sorte, peut-être en tout 200000 à 250000 personnes. Or, comme nous avons aujourd'hui déjà plus de 200 000 membres des sociétés de secours mutuels et qu'en particulier presque tous les ouvriers de fabrique en font déjà partie, on voit que l'obligation ne produirait guère plus d'effet que la liberté n'en a produit jusqu'ici, mais qu'elle Il est vrai que pour les accidents graves, les domestiques de ferme, comme du reste les ouvriers agricoles en général, ne jouissent pas du bénéfice des lois sur la responsabilité civile de 1881 et 1887. On n'a pas osé affronter l'impopularité de cette extension. Ce serait du reste une nouvelle inconséquence du projet Forrer que de laisser en dehors les ouvriers agricoles, qui sont exposés à de nombreux accidents, mais qui, n'étant que de simples journaliers, n'auraient pas droit au bénéfice de l'assurance obligatoire. Dans un discours au Parteitag socialiste de Berne, M. Greulich, secrétaire ouvrier, a fait aussi ressortir ce point. Il a exprimé la crainte, qui nous parait fondée, que, si le projet Forrer était adopté, les agriculteurs n'aient tendance à remplacer leurs domestiques soumis à l'assurance obligatoire par des ouvriers agricoles qui y échapperaient et qui ne sont pas non plus au bénéfice des lois de responsabilité civile.


aurait, en revanche, les graves inconvénients que j'ai déjà signalés et d'autres encore.

On comprend que M. Forrer tienne à garder les domestiques agricoles, malgré les observations qui lui ont été présentées maintes fois à ce sujet par les hommes qui connaissent le mieux nos populations de la campagne. Il tient à montrer que son assurance obligatoire sert réellelement à quelque chose. Mais il y a là une cause certaine de rejet dans une votation populaire, et je crois qu'on ne l'évitera pas, même en promettant des subventions fédérales prélevées sur le monopole des tabacs, sur le droit d'entrée des blés ou sur des économies budgétaires. L'esquif de l'assurance obligatoire est ainsi poussé de Charybde à Scylla et ne peut éviter un écueil qu'en se brisant sur l'autre.

L'auteur des projets aurait pu recourir à une autre solution prévue par la constitution celle de déclarer l'assurance obligatoire d'une manière générale, pour les riches comme pour les pauvres. Seulement, il est clair que, dans ce système, l'assurance aurait infailliblement dû se placer sur le terrain d'un impôt proportionnel à la situation de fortune des assurés. Si on ne l'avait pas décidé du premier jour, on y serait arrivé le lendemain. M. Forrer a compris que cette solution socialiste, qui consiste à répartir les richesses au moyen de l'impôt, aurait trouvé encore moins de faveur que celle qu'il propose. Mais d'autres y ont songé sérieusement, et il les aura comme adversaires de ses projets.

Voyons maintenant comment M. Forrer a interprété la prescription constitutionnelle qui ordonne de « tenir compte des caisses existantes. » Il faut convenir que la difficulté était grande. Concilier la liberté individuelle avec une assurance obligatoire par l'état, c'est à peu


près vouloir concilier l'eau avec le feu. Pour l'accident, M. Forrer a fait simplement table rase non seulement des grandes compagnies d'assurance, mais même des caisses mutuelles fondées çà et là par des patrons. On peut se demander si c'est très constitutionnel. Quant aux caisses de secours pour la maladie, il leur rend l'existence si précaire qu'elles sont toujours sous le coup d'une menace de suppression. Si elles ne prospèrent pas, on les oblige à se réformer en se mettant au pas des caisses concurrentes organisées par l'état, et si elles ne peuvent le faire, on les supprime. Si au contraire elles sont très prospères, attirant à elles tous les bons risques et laissant les moins bons aux caisses officielles, on les supprime également par mesure d'utilité publique. C'est ainsi que dans le système de l'assurance obligatoire par l'état on entend encourager l'effort individuel et l'initiative privée. Quiconque dépasse l'alignement est amputé dans ses œuvres vives. Au lieu du progrès, l'immobilisme pour l'amour de l'uniformité.

M. Forrer a de tout temps été ennemi des caisses libres, et il a raison à son point de vue, parce qu'elles sont et seront toujours dans son système une grande pierre d'achoppement. C'est pourquoi il ne les avait pas mentionnées dans le premier projet d'article constitutionnel qu'il a présenté au département fédéral de l'industrie. « On s'arrangera ensuite avec elles, disait-il. La garantie d'existence qu'elles ont obtenues n'est pas un médiocre embarras pour une assurance obligatoire par l'état. Aux termes du projet de loi sur l'assurance-maladie, les patrons doivent verser eux-mêmes la contribution pour leurs ouvriers. Il est certain que la caisse officielle strictement réglementée par la loi et surveillée par eux ne peut facilement servir à des fins de propagande


socialiste ou religieuse. Les caisses libres n'offrent pas les mêmes garanties elles peuvent tomber entre des mains absolument hostiles aux patrons et servir d'instrument puissant contre eux. Il est en conséquence cruel de les forcer à y contribuer. Mais c'est l'un des graves défauts de l'assurance obligatoire. Si l'assurance restait libre, vous n'auriez plus qu'à en surveiller la marche pour en redresser les écarts, mais l'état n'interviendrait plus pour contraindre les patrons à fournir des armes à leurs ennemis ou pour supprimer toute caisse qui fait concurrence aux siennes, ce qui est non moins odieux dans un cas que dans l'autre.

Non content de porter atteinte à la liberté individuelle et à l'initiative privée, ces deux piliers de notre organisation sociale actuelle, le système de M. Forrer ébranle en outre notre édifice politique tout entier. La logique de l'assurance obligatoire organisée par l'état veut que les frontières cantonales et communales disparaissent toutes les fois qu'elles sont un obstacle à l'application rigoureuse du système d'après les données techniques. Il y a des communes si petites qu'elles ne peuvent entretenir à elles seules une caisse d'assurance. Il y a, d'autre part, des cantons très petits qui ne peuvent prétendre à former un arrondissement d'assurance. Sans souci des affinités de populations, d'industries, etc., on fusionnera de force tout ce qui paraît devoir l'être géographiquement et théoriquement. On créera aussi partout une commune d'assurance qui aura ses électeurs et ses organes à côté de ceux de la commune bourgeoise et de la commune d'habitants. On créera une administration juxtaposée à celle des cantons. On aura des tribunaux spéciaux et on voulait d'abord avoir un tribunal suprême à côté de ceux qui existent, mais au dernier moment on


a consenti à admettre comme dernière instance le tribunal fédéral. C'est en somme un état complet qu'on introduit dans l'état sans égard aux bases historiques et constitutionnelles sur lesquelles notre Confédération repose. Nous aurons en Suisse la république une et indivisible de l'assurance.

Il me paraît absolument impossible que le peuple et les cantons puissent sanctionner une pareille œuvre. Je ne disconviens pas, encore une fois, que M. Forrer ne soit entièrement logique. Une fois son système donné, il ne pouvait, il ne devait pas aboutir à d'autres conclusions. Mais c'est précisément une preuve de plus que ce système se heurte de toutes parts, dans un pays comme le nôtre, à des impossibilités pratiques. Du même coup, si on voulait l'adopter, se trouverait soulevée la grosse et épineuse question de notre organisation communale tout entière, de l'assistance au domicile et au lieu d'origine, des biens de bourgeoisie, des fondations pieuses, etc., etc., car il est clair que si, par une législation nouvelle, la Confédération impose aux communes, responsables des déficits des caisses d'assurance, des charges qu'on peut envisager comme plus ou moins d'assistance, elle ne pourra en rester là. La perspective de cette intervention fédérale, dans un domaine où on l'a jusqu'ici énergiquement repoussée, donnera sans doute à réfléchir aux plus optimistes.

Dans l'espoir de rendre plus facilement acceptables ces empiètements sur la liberté individuelle et sur l'autonomie cantonale et communale, et aussi afin de gagner si possible les suffrages des populations agricoles, M. Forrer propose de subventionner grassement les caisses d'assurance il avait d'abord été question de six millions de francs, aujourd'hui c'est de sept millions et demi qu'il


s'agit, soit à peu près le tiers de la dépense totale. Je ne suis pas en principe adversaire du subventionnement des œuvres utiles par l'état. J'admets au contraire que, lorsqu'il y a un effort individuel à encourager, à soutenir, cet effort devrait profiter non seulement à celui qui le fait, mais au bien général, et, n'ayant pas de chance d'aboutir sans l'appui de l'état, j'admets, dis-je, que l'état ne sort pas de son rôle en prélevant sur les deniers publics de quoi assurer l'exécution de l'œuvre, C'est le principe sur lequel sont basées, entre autres, les lois sur les encouragements à l'agriculture et à l'industrie, dont j'ai eu la première initiative. Mais déjà alors j'estimais qu'il fallait procéder, dans la répartition des subsides, avec la plus grande réserve, pour ne pas laisser dégénérer ce qui doit être un simple encouragement en une sorte d'enrichissement injuste de certains particuliers aux dépens du trésor public. Ce scrupule est surtout en place lorsqu'il s'agit de subventions fédérales. En effet, les principales recettes de la Confédération proviennent des douanes, c'est-à-dire qu'à l'inverse des impôts directs elles sont prélevées surtout sur la masse des consommateurs, et qu'un père de famille pauvre ayant dix bouches à nourrir y contribue dans une mesure beaucoup plus grande qu'un riche célibataire. C'est accentuer l'injustice sociale inhérente à l'impôt de douane que d'en affecter une partie à subventionner un certain nombre de privilégiés, que ce soient de riches agriculteurs ou industriels, ou de simples ouvriers.

Mon scrupule redouble encore en présence des projets de lois de M. Forrer. Ce n'est pas ici un effort individuel qu'on veut encourager, c'est une obligation dont on veut rendre l'exécution possible. Or, qui oblige-t-on à s'assurer ? Les ouvriers qui ont un salaire fixe, donc


ceux qui sont le mieux en état de payer leurs contributions. Qui laisse-t-on en dehors de l'obligation ? Les plus riches et les plus pauvres, formant ensemble un nombre notablement plus grand que les personnes soumises à l'assurance. Est-ce véritablement là un principe de justice sociale ? Et n'y a-t-il pas, d'autre part, un danger très grand à proclamer comme un nouveau devoir de la Confédération de participer à l'assurance d'une partie des citoyens, non à titre facultatif, mais comme obligation légale, alors que ce devoir n'est imposé ni aux cantons ni même en principe aux communes', qui ont pourtant en premier lieu à prendre soin de leurs ressortissants? Les conséquences de ce nouveau principe de droit public peuvent être incalculables. Que les cantons si fâcheusement portés à se laisser allécher par des promesses d'argent ou de dégrèvements y réfléchissent les projets Forrer impliquent la substitution de la Confédération aux organismes cantonaux pour un service d'assistance individuelle. Principe contraire non seulement à la constitution, mais à tous les précédents en matière de subventions, puisque, dans tous les autres domaines où des subsides fédéraux plus ou moins facultatifs sont accordés, les cantons et les communes ont leur quote-part, généralement d'un tiers, à payer aussi. Celui qui reçoit sans payer cesse bientôt d'être son maître.

Je ne veux pas prolonger ces critiques. J'ai présenté les plus essentielles. Encore un mot toutefois d'une question des plus délicates que M. Forrer, dans sa préoccupation de tout régler minutieusement, a cru devoir tran1 On remarquera en effet que les communes d'assurance ont bien, dans le projet Forrer, à faire face à un déficit éventuel, mais le principe est que la caisse doit se suffire avec ses contributions, y compris la subvention fédérale.


cher. C'est celle du choix du médecin auquel l'assuré obligatoirement pourra s'adresser'.

Somme toute, voilà les graves défauts que je reproche aux projets de lois fédérales sur les assurances 1° Ils substituent à une notion de droit juste, celle de la responsabilité civile pour les accidents du travail, une notion fausse, en vertu de laquelle le patron est rendu responsable aussi des accidents qui n'ont aucun rapport avec le travail

2° Ils établissent entre l'assurance-accident et l'assurance-maladie un lien indissoluble qui n'est pas fondé en principe, et qui conduit, en matière de responsabilité patronale, aux plus fâcheuses confusions juridiques 3° Ils sont l'amorce d'un régime socialiste ou collectiviste, dans lequel l'ensemble des patrons aurait à subvenir à tous les risques de la vie de l'ensemble des ouvriers

4° Ils portent à la liberté individuelle, au nom du devoir social, une atteinte d'autant moins justifiée que les malheureux, ceux envers lesquels devrait s'exercer avant tout le devoir social qu'on invoque, sont laissés en dehors de l'assurance obligatoire

5° Ils portent en outre une atteinte profonde à l'autonomie cantonale et communale, à l'organisation actuelle de l'assistance, aux rapports réciproques de la Confédération et des cantons, en créant toute une série de nouveaux rouages qui constitueront un état dans l'état et en faisant intervenir la Confédération, ou pour mieux dire le 1 Ici, il y a une lacune, l'auteur avait laissé un espace blanc pour développer ce point. Il ne l'a pu, comme il n'a pu mettre tout à fait au point l'ensemble de son travail. (Direction.)


nouvel état-assurance, comme seul maître et directeur d'un service public à la base duquel se trouve le principe que la Confédération doit en faire les frais pour un tiers environ, principe dont les conséquences peuvent être incalculables suivant les développements que pourra prendre ce nouveau service public.

Et tout cela pour obtenir un bien maigre résultat pratique, puisque, en vertu des lois sur la responsabililé civile, en vertu de l'art 341 du code des obligations, en vertu aussi de la libre affiliation aux caisses existantes, la plupart des personnes que M. Forrer veut recruter de force pour son assurance par l'état sont déjà plus ou moins pourvues, tandis qu'un nombre au moins égal est éliminé pour cause. de pauvreté 1

On m'objectera sans doute que ceci n'est qu'un commencement, mais c'est précisément ce qui est de nature à effrayer. Je crois, en effet, que ni au point de vue juridique, ni au point de vue économique, ni au point de vue politique, on ne pourrait plus tard s'arrêter dans la voie fâcheuse où l'on se serait engagé. La logique impitoyable protesterait contre les demi-solutions ou les quarts de solution dont on se contenterait au début. Le seul moyen de faire disparaître des inégalités criantes, inadmissibles quand c'est la loi elle-même qui les crée, serait de pousser les principes jusqu'au bout. Après avoir rendu les patrons responsables d'autres risques que ceux du travail, on reconnaîtrait que, pour établir une juste égalité entre leurs ouvriers et les personnes qui n'ont pas même la chance d'avoir un patron, il faut tout simplement demander à l'impôt de faire face aux charges de l'assurance obligatoire et comme nos institutions fédératives seraient un obstacle au développement du système, on arriverait fatalement à vouloir l'écarter par


une centralisation politique complète. Ceux qui ne voient pas cet enchaînement nécessaire s'illusionnent eux-mêmes. III

Mais alors, le problème posé par l'article constitutionnel sur l'assurance est donc insoluble sur le terrain des institutions actuelles ? Oui, tant qu'on s'obstinera à ne voir dans cet article qu'une seule indication et par conséquent qu'une seule solution, celle de l'assurance obligatoire par l'état.

On m'opposera les premiers mots de l'article « la Confédération introduira. » etc., dans lesquels on voit une injonction péremptoire d'avoir à créer l'assurance de toutes pièces. Pour moi, je lis l'article dans son ensemble, et j'y vois bien plutôt une obligation pour le pouvoir fédéral d'avoir à s'occuper de l'assurance pour l'assainir et en favoriser le développement, que pour y introduire exclusivement le système que M. Forrer rêvait déjà en 1885, mais qui n'était pas encore formulé en 1890, lors de l'adoption de l'article.

C'est du reste le tort de certaines rédactions constitutionnelles d'être trop ambitieuses, trop impératives, ce qui ne les rend pas plus efficaces pour autant. Ainsi, l'art. 27 (article scolaire) dit « La Confédération prendra les mesures nécessaires contre les cantons qui ne satisferaient pas à ces obligations » (relativement à l'instruction primaire), mais après l'échec du secrétaire scolaire, cette disposition est restée à peu près lettre morte. On avait d'ailleurs tort de vouloir lui faire dire plus qu'elle ne comporte. L'art. 33 donne à la Confédération le droit de légiférer sur les preuves de capacité à exiger pour l'exercice de toutes les professions libérales,


elle n'en a fait usage que pour les professions médicales, bien qu'on eût visé, dans cet article et dans l'art. 5 des dispositions transitoires, toutes les professions libérales quelconques, mais on s'est heurté à des obstacles insurmontables. L'art. 47 dispose « Une loi fédérale fixera les règles auxquelles seront soumis les Suisses en séjour quant à leurs droits politiques. » Deux tentatives pour faire cette loi ayant avorté, on a cru prudent d'en rester là. Aux termes de l'art. 48, « une loi fédérale statuera les dispositions nécessaires pour régler ce qui concerne les frais de maladie et de sépulture des ressortissants pauvres d'un canton tombés malades ou décédés dans un autre canton. » Malgré l'injonction positive de ce texte, on n'a pas fait la loi en question, parce qu'on a reconnu qu'elle n'était pas nécessaire pour garantir l'accomplissement du devoir d'humanité qu'on avait en vue. Ce dernier cas présente la plus grande analogie avec celui qui nous occupe. Y a-t-il actuellement tant de victimes d'accidents et de maladie qui ne reçoivent pas les soins ou les indemnités nécessaires ? L'obligation imposée aux patrons par les lois déjà citées, ou aux communes par la législation fédérale et cantonale, n'est-elle qu'un vain mot pour un nombre considérable de citoyens suisses ? Il serait bon de produire sous ce rapport non pas des assertions d'autant plus vagues qu'elles sont plus déclamatoires, mais des statistiques sérieuses que l'administration fédérale aurait toute facilité de se procurer. Quoi qu'il en soit, la forme impérative par laquelle débute l'article sur l'assurance ne peut être, à elle seule, un motif suffisant de prétendre que le seul système possible, d'après cet article, est celui qu'on nous présente. Ce serait fâcheux pour la chose elle-même, car ce système n'a pas plus de chance de passer que le secrétaire


scolaire, et il y a pourtant de très bonnes mesures à prendre en matière d'assurance dans l'intérêt des patrons et des ouvriers, et cela sans sortir des limites tracées par le texte constitutionnel.

D'abord, j'estime qu'il faut faire une distinction fondamentale entre l'accident et la maladie. Comme je l'ai expliqué dans mes précédents articles et réitéré dans celui-ci, l'accident du travail engage, dans la règle, la responsabilité d'un tiers, qui est le patron. Cette responsabilité résulte d'un contrat. Bien qu'en général l'état abandonne aux parties le soin de faire exécuter, le cas échéant par la voie judiciaire, les clauses d'un contrat, principe qui est à la base des lois de responsabilité civile, j'admets que, dans un intérêt d'ordre public, l'état puisse exiger la garantie préalable du risque que fait courir aux ouvriers l'exercice de certaines professions dangereuses. Cette nécessité existe-t-elle ? Je n'en suis pas pleinement persuadé. On dit bien que la responsabilité civile présente deux inconvénients graves la multiplicité des procès et l'insolvabilité fréquente des patrons. Mais je voudrais des chiffres, qui seraient faciles à établir, d'après la statistique des tribunaux et les relevés des inspecteurs de fabriques. Je voudrais pouvoir comparer le nombre des procès en Suisse avec celui toujours croissant, des litiges portés devant les tribunaux d'assurance en Allemagne 1. Je voudrais aussi savoir combien de cas d'insolvabilité patronale se sont produits. De même qu'on ne bâtit pas un hôpital pour quelques malades seulement, mais qu'on s'arrange à les soigner autrement, de même il ne paraît pas indispensable d'introduire en Suisse une énorme machine comme celle Voir mon article sur l'Assurance obligatoire (Bibliothèque Universelle, livraisons d'avril et mai 1895), et mes Essais économiques.


qui fonctionne en Allemagne et en Autriche, si nous n'avons à traiter que des cas tout à fait isolés. Admettons que les cas soient assez nombreux pour justifier l'intervention des pouvoirs publics, il ne s'ensuit pas encore nécessairement que l'on doive recourir à l'assurance obligatoire par l'état. Cette assurance ne doit pas être considérée autrement que comme un moyen de garantir le paiement de l'indemnité due aux victimes du travail. Or, il y a d'autres moyens d'y arriver. En France, par exemple, le sénat, après de minutieuses études, a trouvé la solution dans un système qui respecte le libre jeu des initiatives individuelles. Les patrons doivent fournir la garantie préalable du risque, mais ils peuvent la donner soit par une assurance auprès d'une caisse reconnue solide, soit par un cautionnement en espèces ou en titres aux mains de la banque nationale, soit par la participation à un syndicat, etc. Ce système, dont j'ai dit quelques mots ici-même l'année dernière, m'avait paru au premier abord présenter des lacunes, mais il a reçu des perfectionnements qui me permettent de l'envisager comme résolvant la difficulté. C'est du reste celui que j'avais proposé en principe dans un avant-projet de loi soumis en 1885 à une commission consultative du département fédéral de l'industrie. Il a été repoussé parce que la majorité de la commission était séduite par les lois qui venaient d'être adoptées en Allemagne et dont on attendait merveille. On pourrait reprendre utilement l'étude de la question en utilisant par exemple les travaux très intéressants de la commission du sénat français, qu'on pourrait mettre en regard des documents empruntés à l'Allemagne et à l'Autriche.

Si réellement ce système était impraticable, ce qu'il faudrait démontrer par une étude approfondie et non


par des objections a priori, je puis consentir, en fin de compte, à ce qu'on aille à l'assurance par l'état. Mais seulement pour les accidents du travail et en respectant la souveraineté des cantons au point de vue de l'organisation et du fonctionnement de cette assurance. Ce serait comme une sorte de complément de la loi sur le travail dans les fabriques et les lois sur la responsabilité civile. Les cantons tiendraient les listes des patrons soumis à l'obligation d'assurer leurs ouvriers; les agents nommés par eux pour l'inspection des exploitations dont il s'agit proposeraient à la caisse fédérale d'assurance les polices à conclure; la perception des primes se ferait par les cantons, qui en seraient responsables; les accidents seraient déclarés aux agents cantonaux, qui feraient immédiatement leur enquête et en transmettraient le résultat à la caisse centrale la surveillance sur la marche des accidents, petits ou grands, se ferait par les organes désignés par les cantons la caisse centrale aurait de son côté des inspecteurs pour vérifier ce qui se passe dans les cantons les contestations entre la caisse centrale et les assurés, qui ne pourraient être réglées par la voie amiabld, iraient devant les tribunaux ordinaires avec le tribunal fédéral (ou une section de celui-ci) pour instance suprême. Voilà le système qui répond à notre organisation constitutionnelle et qui a été respecté jusqu'ici dans tous les domaines; il n'est pas exempt d'inconvénients, mais celui qui consisterait à avoir des agents du pouvoir central donnant directement des ordres dans les cantons en produirait de beaucoup plus graves. Je suis aussi d'avis que, dans tous les cas, c'est-à-dire soit qu'il s'agisse d'en rester au système de la responsabilité civile, soit que l'on veuille adopter celui de la garantie obligatoire du risque ou celui de l'assurance par


l'état, on pourra étendre la responsabilité à la sylviculture et à l'agriculture, en tenant compte d'ailleurs des conditions particulières où se trouvent ici les personnes employées à de tels travaux, spécialement quant au mode de rétribution de leurs services et à l'art. 341 du code des obligations. Il ne me paraît en revanche pas possible d'étendre la responsabilité civile des accidents du travail d'une manière tout à fait générale, attendu que, par exemple, la personne qui charge un portefaix d'une commission ne peut être rendue responsable de l'accident qui lui arrive en route. La règle doit être que l'on est responsable du risque professionnel des gens que l'on emploie dans son industrie pour en retirer un gain. Voilà pour l'accident. Quant à la maladie, j'ai déjà mainte fois relevé, ici et ailleurs, qu'il n'y a, dans la règle, pas de tiers responsable1, et que l'assurance contre ce risque ne peut être considérée que comme un devoir envers soi-même. L'état doit-il imposer ce devoir ? Je ne voudrais pas plus lui concéder ce droit que celui de rationner ma nourriture. S'il devait entrer dans cette voie, il ferait bien de commencer par interdire la consommation du schnaps, qui fait tant de mal, au lieu d'en vendre lui-même pour en tirer profit. L'épargne obligatoire suppose le travail obligatoire, le minimum de salaire, et tout ce qui s'ensuit. Je crois qu'on doit favoriser l'effort individuel et collectif pour l'accomplissement de ce devoir envers soi-même et envers les siens, qui s'appelle 1 L'art. 341 du code des obligations rend, jusqu'à un certain point, le maitre responsable, mais il ne faut pas perdre de vue qu'ici le serviteur est dans le même ménage que le maître. Il est conforme aux règles les plus élémentaires d'humanité que les soins médicaux et les secours nécessaires soient à la charge de celui-ci, mais le code limite ce devoir à la a maladie passagère. » Quand l'ouvrier vit en dehors de la demeure du patron, les circonstances changent notablement.


l'épargne ou l'assurance, une des meilleures formes de l'épargne, mais qu'on ne peut l'imposer sans ouvrir la porte à toutes sortes de conséquences théoriques et de difficultés pratiques aboutissant aux plus fâcheuses déceptions.

La meilleure preuve qu'il en est ainsi, c'est que dans les cantons, domaine beaucoup plus circonscrit, beaucoup plus homogène, il n'a pas été possible d'introduire ce principe. Trois fois, par exemple, le peuple de Bâle-Ville a repoussé l'assurance-maladie. Les partisans du système se sont alors retournés vers la Confédération pour lui demander la solution qu'ils désirent. Ce n'est pas simplifier la difficulté, c'est l'aggraver considérablement. Si, dans un milieu exclusivement industriel et commerçant comme Bâle-Ville, où l'on est d'ailleurs très hardi en matière de conception sociale, on n'a pu trouver une base applicable, comment espère-t-on réussir en transportant le problème dans un milieu aussi divers à tant d'égards que notre état fédératif ? Il ne s'agit pas du tout ici d'un domaine où il faut absolument les grandes agglomérations pour aboutir ou bien qui réclame un bras fort pour donner à l'oeuvre une impulsion unique. Non, la répartition des risques est en général largement suffisante lorsque l'assurance-maladie porte sur quelques milliers de personnes. Sans doute, pour un cas d'épidémie, il peut être désirable d'avoir une base plus large encore. Mais ce n'est pas une nécessité sociale à laquelle il faille sacrifier toute autre considération. De même pour le libre passage d'une caisse à une autre, ce qu'on appelle en allemand die Freizugigkeit, et qui est depuis longtemps un postulat des ouvriers qui changent souvent de localité. Il est certain que ce serait un avantage pour eux de pouvoir entrer dans une nouvelle caisse sans perdre


le bénéfice des droits qu'ils ont pu acquérir antérieurement, par exemple au point de vue des cotisations dont le taux se base sur l'âge où l'on a commencé l'assurance. Mais ce n'est pas non plus un point capital auquel il faille subordonner tout le reste, et il y a d'autres moyens qu'une assurance obligatoire s'étendant à tout le territoire suisse pour obtenir ce résultat. Sans parler de la fédération volontaire des caisses de secours mutuels, la Confédération pourrait édicter certaines prescriptions qui atteindraient le même but, notamment si elle intervenait dans ce domaine par des subventions.

Il y a, à mon avis, un magnifique développement à attendre des caisses-maladie si on sait entamer la question par le'bon bout en restant sur le terrain de l'initiative individuelle et de l'autonomie des cantons. La première mesure à prendre, c'est d'assainir les caisses existantes, dont un bon nombre n'ont pas des bases techniques solides. J'ai déjà dit dans un précédent article qu'en Angleterre cette seule mesure avait eu des effets merveilleux quant à l'augmentation du nombre des membres. Si l'on y ajoute chez nous des subventions de l'état, Confédération et cantons, il est à prévoir qu'au bout de peu d'années, le nombre des assurés dans toute la Suisse aura plus que doublé. Il n'atteindra sans doute pas les 800 ooo entrevus par M. Forrer, mais comme dans ce dernier chiffre sont compris les domestiques de ferme et autres, qui, étant déjà pourvus dans une bonne mesure, grâce à l'article 341 du code des obligations, n'éprouveront sans doute pas le besoin de s'assurer encore, nous aurons peut-être obtenu un bien meilleur résultat numérique, en stimulant l'effort individuel et collectif, qu'en introduisant une contrainte qui se heurte de toutes parts à notre organisation et à nos


principes politiques, à nos mœurs non moins qu'à des obstacles matériels plus ou moins insurmontables. En 1886, j'avais proposé, dans la loi qui a organisé le bureau fédéral des assurances, d'étendre la surveillance de ce bureau sur les caisses de secours mutuels. On ne le voulut pas, pour ne pas porter atteinte à leur liberté de mouvement. Ce scrupule a fait place, dans les projets de M. Forrer, à une tendance diamétralement opposée. Je persiste à penser que la vérité est au milieu. J'ai entendu les plus grands adversaires de la surveillance fédérale sur les compagnies d'assurance s'en féliciter aujourd'hui. Pour l'assurance-vie, le développement a été très marqué. Il en serait sûrement de même pour l'assurance-maladie. Le principe de la surveillance est le même il s'agit d'empêcher une duperie des intéressés qu'un sage contrôle de l'état peut prévenir. Depuis que ma proposition a échoué, de nombreux faits ont montré combien elle était justifiée. Non seulement les fonds de réserve des caisses d'employés de chemins de fer ont été reconnus insuffisants, mais des enquêtes sur la situation d'autres caisses de secours ont mis au jour des vices plus ou moins graves. Pour y remédier, l'état pourrait ouvrir sa main et accorder des subventions.

En proposant ce remède, je n'estime pas être en contradiction avec ce que j'ai dit plus haut à l'égard des subventions en général et de celles proposées par M. Forrer en particulier. Tant qu'on accordera des subsides au riche paysan pour améliorer son bétail, ou pour s'assurer contre la grêle, on pourra en octroyer aussi à l'ouvrier pour s'assurer contre la maladie. Mais il y a deux réserves que j'y voudrais mettre d'une part, le canton ou la commune devrait y contribuer pour une partie; c'est, comme je l'ai relevé déjà, la règle inva-


riable en matière de subvention fédérale: intéresser le canton, c'est non seulement respecter sa souveraineté, qui ne doit pas consister uniquement à recevoir, mais c'est aussi prendre une sage précaution contre le gaspillage d'autre part, il ne faudrait pas distribuer les subventions sans égard à la situation de celui à qui elles doivent profiter; de deux ouvriers gagnant le même salaire, l'un célibataire, l'autre ayant femme et enfants, le premier peut aisément prélever deux ou trois francs par mois pour la caisse de malades qu'on l'y encourage néanmoins par un subside, mais qu'on donne davantage au second, puisque deux ou trois francs représentent une journée de nourriture pour les siens.

Ces propositions pourront paraître bien modestes à côté des grandioses projets de M. Forrer. Mais elles auraient toute chance de passer d'un accord à peu près unanime, tandis que les lourdes machines construites par l'honorable député de Winterthour risquent fort de rester à l'état de théorie. C'est dommage pour la peine et le temps perdus. Si, en 1885, on avait admis la garantie obligatoire du risque en cas d'accidents de travail, et en 1886 la surveillance sur les caisses de secours mutuels, nous serions en avance de dix ans sur l'état de choses actuel, et nous pourrions faire de nouveaux progrès dans le sens qui aurait été reconnu nécessaire.

Que de temps perdu je prévois encore! Très probablement les commissions parlementaires et les chambres entreront en matière sur les projets Forrer, tant par égard pour lui et le conseil fédéral que parce qu'elles ne seront en présence d'aucun autre projet étudié dans ses détails, et puis aussi parce qu'on a promis au peuple de faire quelque chose et qu'on voudra lui laisser le soin de se prononcer définitivement sur cette œuvre. Sur vingt


personnes à qui l'on en parle et qui connaissent quelque peu la question, il n'y en a pas une qui ne croie au rejet. Mais quant à renvoyer l'oeuvre pour présenter une nouvelle étude sur des bases qui seraient reconnues plus facilement acceptables, personne, suivant toute probabilité, n'en fera la proposition, ou, si elle est présentée, elle ne passera pas. Soit, laissons l'affaire suivre son cours. Mais qu'on ne vienne pas dire à ceux qui, comme moi, sont convaincus que les projets sont inacceptables soit en eux-mêmes, soit dans leurs conséquences, et qui les combattront dans la campagne référendaire « Vous n'avez rien su proposer d'autre, parce que vous ne savez pas ce que vous voulez ou parce que vous ne voulez rien » Je veux, quant à moi

1° La garantie obligatoire des risques en cas d'accidents du travail, soit par des modalités du genre de celles adoptées par le sénat français, soit même par une caisse obligatoire d'état;

2° L'extension de la responsabilité civile à d'autres professions dangereuses, qu'on a laissées jusqu'ici en dehors par crainte d'impopularité

3° Le maintien de l'existence des caisses libres et le développement de l'assurance-maladie par l'assainissement de ces caisses et par des subventions de l'état; 4° La participation effective des cantons, soit dans l'assurance-accidents, soit dans l'assurance-maladie, tant parce qu'il y a lieu de respecter cette base fondamentale de notre organisation constitutionnelle que parce qu'on ne saurait se passer de leur concours pour un contrôle efficace des malades et des victimes d'accidents du travail et pour les autres mesures d'exécution qu'il y aurait à prendre.

NUMA DROZ.


Plus de huit années se sont écoulées depuis que les pages de Numa Droz ont été écrites. Les assurances, soumises au peuple, ont été rejetées, comme il le prévoyait, et d'une manière si caractérisée qu'il a fallu presque tout ce laps de temps pour qu'on osât reprendre la question. Pourquoi ? Parce qu'on n'a pas voulu se rendre compte de la fausseté du point de départ. On a beaucoup célébré le système allemand, et il le méritait comme initiative hardie dans un domaine inconnu. Mais on n'a pas tenu compte suffisamment des expériences faites, nombreuses et manifestes, qui n'ont décelé qu'une partie, la moins importante peut-être, des faiblesses du système, tandis qu'il faudrait savoir ce que celui-ci a produit sur le moral et la moralité des ouvriers qui en ont eu, dit-on, le bénéfice.

Les assurances allemandes et autrichiennes sont des institutions du régime dit paternel, propres à atténuer des maux très réels, non à les détruire. Elles se sont inspirées d'un esprit bienveillant, admettons-le, mais où le bien est donné d'en haut, sans le concours des intéressés, parfois contre leur volonté, on l'a vu en Suisse, tandis qu'il aurait fallu en faire un moyen, pour eux, de développement dans tous les sens. On doit reconnaître que ceci était en plein accord avec le régime politique et économique de ces pays.

On aurait dû comprendre que la Suisse, pays démocratique, ne pouvait se placer sur le même terrain, ni installer des règlements contraires à ses mœurs autant qu'à ses intérêts. S'il est vrai que tant valent les individus, tant vaut le peuple, notre véritable intérêt était et est encore d'appeler les ouvriers à s'occuper eux-mêmes.


de leur avenir, et d'ouvrir peut-être de nouvelles voies où ils seraient suivis s'ils parvenaient ainsi à élever leur niveau intellectuel et moral et à amener une meilleure répartition des produits du travail, tout en plaçant l'industrie dans des conditions infiniment meilleures à tous égards.

L'Angleterre, très pratique, nous a précédés, réussissant à trouver des moyens capables de s'adapter à tous les besoins, et à donner un sens nouveau à la coopération en industrie de toutes les forces. Sir George Livesay, un vrai philanthrope, qui vient malheureusement de mourir, était président de deux compagnies du gaz à Londres, la South Metropolitan et la South Suburban; il établit que les employés, en sus de leur traitement ou salaire fixe, recevraient sur les bénéfices un intérêt calculé d'après une échelle mobile. La concession du parlement à ces compagnies établit que pour chaque penny (10,4 centimes) de réduction dans le prix du gaz, les actionnaires auront le droit d'augmenter proportionnellement leurs dividendes. La même règle a été adoptée pour la part des travailleurs. Cet arrangement a eu un tel succès qu'au 30 juin dernier les 1550 employés de la South Suburban C° possédaient plus de 750 000 francs placés dans le capital de la compagnie, tandis que ceux de la South Metropolitan C étaient arrivés à la somme considérable de 8 750 000 francs. Dans leur dernier rapport, les directeurs de la première disaient

« Nous avons trouvé et nous nous plaisons à reconnaître que cette coopération, au profit des ouvriers, en faisant d'eux des hommes meilleurs, a également profité à la compagnie en améliorant les services, et ils ont aussi la satisfaction de constater que le complément de cette association, en donnant aux em-


ployés leur part de responsabilité dans l'administration par l'élection de deux ouvriers comme directeurs, est peut-être le côté le plus encourageant du système. »

Dans ce régime, s'il y a des pertes, elles sont supportées par le capital. Les bénéfices des ouvriers sont divisés en deux parts égales, dont la moitié doit être obligatoirement placée en actions de la compagnie. De fait, ils y consacrent presque tout ce qu'ils reçoivent, et le jour pourra venir où ils posséderont tout le capital-actions. Représentés dans le comité directeur par deux membres, ils sont intéressés à conduire les affaires aussi économiquement que possible, et tous y tendent et travaillent comme si l'usine leur appartenait. Plus de grèves, plus de sabotage, car si l'un des ouvriers s'en avisait, il serait immédiatement remis à l'ordre. C'est le fond de la prospérité de celle-ci et elle permet aux ouvriers d'accumuler sans peine des capitaux suffisants pour leurs vieux jours. Nous ne pouvons donner ici des renseignements complets. On en trouvera les éléments, c'est-à-dire les indications qui permettront d'étudier toute la question, dans l'article The co-partnership of capital and labour publié le 10 octobre 1908 (p. 663) par l'Economist de Londres. Nous serions très heureux d'avoir mis sur la voie de l'un des moyens d'élever la situation des travailleurs et de leur ouvrir un meilleur avenir, et nous sommes persuadés que cela vaudrait mieux à tous égards que l'ingérence de l'état dans un domaine où il n'est appelé que si les principaux intéressés sont entièrement incapables d'y pourvoir par eux-mêmes.


QUELQUES SOUVENIRS

SUR

FRÉDÉRIC NIETZSCHE

SECONDE ET DERNIÈRE PARTIE

En proie pendant des semaines entières à d'intolérables souffrances engendrant la mélancolie, il se « terrait dans son antre » comme un pauvre animal traqué et ahuri, se cachant à tous les yeux et à toutes les sympathies. Martyrisé par ses angoisses physiques et morales, son esprit tantôt s'y complaisait en une sombre révolte, se glorifiant dans l'héroïsme du silence, tantôt se cabrait et cherchait à terrasser la souffrance par la volonté et par l'ironie de sa faiblesse, voulant à tout prix secouer le joug imposé à son avidité de travail. Forcément réduit à la réclusion et à l'inaction dans ces crises pénibles qui augmentaient encore l'épuisement de sa vue, sans les moyens de se payer un secrétaire ou un lecteur, il concentrait sa pensée affolée sur l'énigme de son existence, creusant les profondeurs inexplorées qu'il pressentait dans son être, ou planant dans les hauteurs incommenmensurables que l'effervescence de son étrange génie t Pour la première partie, voir la livraison de novembre.


peuplait pour lui de mirages flamboyants, mais inaccessibles.

C'est de cette contemplation intense et incessante de ses propres tourments, jointe à l'admiration orgueilleuse des immenses possibilités qu'il croyait découvrir dans l'humanité, qu'a jailli sans doute cet idéal fantastique du « surhomme, » cet être nouveau que le philosophe entrevoyait comme affranchi de toute imperfection physique et morale, réunissant en lui toutes les puissances de la volonté et de l'intelligence.

En août 1888 nous recevions de lui les lignes suivantes: « L'hiver prochain, « l'Ermite a l'intention d'aller en Corse, non pas à Ajaccio, mais à la recherche d'une contrée encore inconnue. J'ai besoin de faire une reconnaissance approfondie demon « moi, » et pour cela aucun endroit ne peut être trop écarté ni assez « antimoderne »

Lorsque les souffrances du pauvre « Ermite » ne lecondamnaient pas aux ténèbres et au repos absolu, il cherchait au moins à faire « travailler ses pieds, » marchant à pas précipités en de longues promenades jusqu'à tomber épuisé sur quelque rocher moussu, où il demeurait anéanti des heures entières, absorbé dans ses méditations. A Sils-Maria, le Zarathustrastein, où lui vint l'inspiration de son œuvre favorite, est bien connu des dévots du nietzschéisme et lorsque, broyé par la fatale catastrophe, Nietzsche dut abandonner sa bien-aimée Engadine, la chambrette où ce vaillant laboureur de la pensée avait tant peiné et tant souffert attira de nombreux pèlerins, au grand déplaisir de la brave propriétaire, qui ne pouvait comprendre l'insistance des indiscrets à vouloir pénétrer dans l'ancienne « tanière de l'Ours. de Sils, » devenue la chambre de sa fillette.


Les crises réitérées et impitoyables de la maladie avaient fait de Nietzsche un oiseau nomade, toujours à la recherche d'un ciel exempt de « nuages électriques, » d'un air pur et fortifiant, d'un soleil radieux, qui étaient aussi nécessaires à son existence que l'eau l'est à la plante. Rien ne peut mieux faire comprendre le tempérament de Nietzsche que la citation in extenso de sa lettre de Sils du n août 1888:

« Quelle journée que celle du io août le temps chaud et serein, le ciel d'un bleu profond, pleine réussite aussi de toutes mes entreprises Toutes les deux heures une surprise agréable Entre autres, un concert à moi spécialement destiné d'un excellent pianiste de Hambourg, M. de H. qui, ayant étudié à mon intention une œuvre de mon compositeur vénitien, me l'a jouée par cœur six fois de suite Le matin, j'ai couru autour du lac de Silva-Plana l'après-midi jusqu'au fond du Fex-Thal, où j'ai trouvé au moins 70 étrangers, tous à l'état de « convalescents, » car jusqu'à avant-hier le temps lui-même était une véritable maladie

» En revenant à la maison vers le soir, je repassais dans ma mémoire tout ce que cette journée m'avait apporté de bon et voyez, elle n'était pas encore à la fin de ses bienfaits Votre lettre m'attendait, si aimable, si bienveillante; lettre si peu méritée Mais l'hiver a été rude pour moi, un temps de souffrances et de ténèbres, sans soleil, ni au-dessus, ni au-dedans 1 » Tout mon séjour à Nice a mal réussi. Quand les philosophes sont malades, ils imitent les animaux; ils se taisent et se cachent dans leurs trous. Ma vieille amie Mlle de M. doit aussi s'étonner de n'avoir rien reçu de moi depuis l'automne dernier r » Puis la chaleur de Nice m'a chassé dans l'Engadine dès le mois de juin. Misérable moi impossible de décrire le temps affreux que j'y ai trouvé. Mon état de santé a empiré au point de me rappeler mes plus pénibles épreuves. Une épuisante faiblesse chaque semaine plusieurs jours au lit les implacables maux de


tête avec leurs fatales conséquences condamné à grelotter tout le jour dans la chambre glacée et la nuit sans sommeil Ajoutez à cela un manque complet de société, les yeux trop affaiblis pour la lecture, la souffrance et l'ennui en permanence Cependant, depuis trois semaines, il y a un changement, non pas une grande amélioration, mais quelques courtes éclaircies. Nous avons eu un vrai temps d'hiver avec des vents glacials, et encore maintenant les grandes masses de neige nous créent un paysage hivernal. Mais hier et avant-hier, la plus haute perfection terrestre. et engadinoise Et voici les cloches de Sils qui commencent à tinter de nouvelles cloches un beau son doux et mélancolique. Etant données ces conditions de température, le Paraguay aurait en effet beaucoup d'attraits pour moi. Les dernières nouvelles de la réception presque princière faite à ma sœur et à son mari, dans la nouvelle colonie, ont produit grande impresssion sur moi. Mais l'Europe m'est absolument nécessaire comme « musée de culture intellectuelle » (Kulturmuseum)\ Les forêts vierges et le bonheur sont pour les gens qui n'ont pas de philosophie sur la conscience »

Enthousiaste des beautés de la nature, jouissant de toutes ses harmonies, poète autant que philosophe, Nietzsche savait rendre ses impressions avec une variété et une délicatesse extrêmes de nuances. Ses lettres lancées des différentes étapes de ses voyages, Sils, Canobbio, Ruta, Nice, Turin, étaient rares, mais toujours pleines d'amitié expansive, d'intérêt pour ses amis, de dissertations sur les climats et de descriptions poétiques ou humoristiques. Je cite encore sa lettre pleine de verve après le tremblement de terre de Nice au printemps de 1887: « En vous remerciant de tout cœur de votre si amicale sollicitude, je ne dois pas vous cacher que cette sollicitude n'est aucunement méritée, car, quelque singulier que cela paraisse, je n'ai nullement pâti de la catastrophe. Toute l'affaire a été exceptionnellement intéressante, mais encore plus absurde! Car,


ici, il n'y a pas eu plus de danger réel que dans toute course nocturne en train rapide. Les journaux ont outrageusement exagéré ce qui nous concerne, tandis que les épisodes vraiment déchirants qui se sont passés le long de la côte entre Gênes et San-Remo n'ont pas assez attiré la sympathie du public. A Nice, le centre de la commotion n'était pas sous terre, mais surtout dans les nerfs! On y a fait un tel tapage que toute l'Europe s'est intéressée à notre sort. Que de lettres j'ai reçues Que de supplications de fuir le danger 1 Mais je dois avouer que, personnellement, je ne suis pas même parvenu à sentir quelque effroi. Le matin même, par exemple, où tout Nice courait dans les rues à faire croire qu'on était dans une ville de fous, je suis resté tranquillement à travailler chez moi, dans la plus grande quiétude d'esprit. J'ai même oublié dans plusieurs lettres écrites ce jour-là de faire mention du grand événement

» Voyez donc combien je suis indigne de votre sollicitude » La nuit suivante, où tout le monde campait en plein air, j'ai dormi dans mon lit paisiblement jusqu'à deux heures du matin. A ce moment, une secousse plus forte m'éveilla et fit hurler les chiens d'alentour; je m'habillai pour m'en aller errer à travers les rues, et voir jusqu'à quelles folies la peur pouvait pousser l'humanité. C'est la promenade la plus instructiveque j'aie encore faite à Nice. De retour chez moi, je me rendormis aussi bien qu'auparavant.

» Je resterai ici jusqu'au 3 avril et j'espère échapper aux jours néfastes prédits pour les 9, 22, 23 mars par le même savant allemand qui, dès le mois de novembre, avait annoncé, à jour fixe, le dernier désastre. Il pourrait aussi avoir raison dans cette nouvelle prédiction, seulement il nous promet des secousses plus faibles. Le soleil et la lune sont les malins esprits qui bousculent notre petite terre.

» La maison où deux de mes œuvres ont vu le jour a été tellement ébranlée et crevassée qu'il a fallu l'abattre. Ce sera un avantage pour la postérité d'avoir un pèlerinage de moins à faire

» J'ai beaucoup réfléchi cet hiver aux qualités et au tempéra-


ment du peuple russe, grâce aux œuvres du psychologue minutieux qu'est Dostoiewsky. Pour ce qui est de la précision analytique, le Paris moderne n'a personne qui puisse lui être comparé. Dostoiewsky nous apprend à aimer les Russes, mais aussi à les craindre. Voilà un peuple qui n'a pas encore usé ses forces comme la plupart des nations européennes, ni les forces de sa volonté, ni celles de son cœur

» En nous souhaitant à tous une meilleure santé, et à moi la continuation de la bienveillante amitié qui réjouit de ses rayons même les ours anachorètes et philosophes, je demeure de vous et des vôtres le fidèle et bien affectueusement dévoué » Prof. Dr F. NIETZSCHE. »

Lorsque, de temps à autre, le casque de souffrance se soulevait pour quelques mois de son cerveau martyrisé, quelle reconnaissance et quelle joyeuse vitalité se faisaient jour en lui La dernière lettre qu'il nous écrivit de Turin, datée de février 1889, est pleine d'une exubérance de vie et de travail quelque peu exaltée, laquelle, hélas, n'était que son chant du cygne

«Turin, 1889.

» Où me cherchez-vous? Ce ne sera sans doute pas aussi près de vous, dans ma résidence de Turin, que je me suis choisie pour toujours, même pour l'hiver. Je ne saurais exprimer combien tout ici me fait du bien je n'ai jamais trouvé de séjour qui réponde aussi complètement à mes instincts intimes. Grande ville, et quand même tranquille et aristocratique, avec une excellente race d'hommes dans chaque classe de la société. Nous avons eu un enterrement pompeux et solennel en l'honneur du comte de Robilant, un des plus illustres Piémontais.

» Et, outre que Turin me plaît à moi, je ne sais comment cela se fait, mais on m'entoure ici d'une « délicatesse » raffinée. Dans ces circonstances ma santé s'est merveilleusement améliorée je traverse la vie avec une si joyeuse fierté que vous ne recon-


naîtriez plus ni l'ours ni sa tanière. Entre autres bienfaits de la fortune, j'ai même un excellent tailleur!

» Ah! pourvu que l'on ne me «gâte» pas! Et toutes les lettres que je reçois de tous les coins du monde! Avant-hier une lettre de St-Pétersbourg d'une charmante et très intelligente princesse russe. On me dit que les gourmets de la société russe apprécient mes écrits, par exemple le prince Ouroussow. Malheureusement quelques-uns sont interdits. Aujourd'hui il m'arrive une lettre du génie suédois A. Strindberg, qui ne jure que par moi, et qui termine toutes ses lettres par: « Lisez Nietzsche! C'est » mon Cartbago est delenda. »

» Je pense que vous jouissez du même temps sublime que nous savons ici depuis septembre. Il me semble vivre dans un perpétuel coloris de Claude Lorrain. Je ne puis que vous souhaiter un hiver tel que nous l'avons ici. Aussi, dans ma vie entière, je n'ai jamais autant créé que pendant les derniers 70 jours! Qui sait? toutes choses de premier ordre. et sans la moindre ombre de fatigue, au contraire, avec la plus parfaite sérénité. jointe à une bonne cuisine »

Ces phases de travail facile, spontané et de longue haleine, précédaient toujours les grandes crises d'abattement et de souffrance, et l'effort continu de ces glorieux 70 jours amena l'écroulement final.

Quinze jours à peine après cette lettre enthousiaste, nous reçûmes de Nietzsche un feuillet arraché d'un cahier sur lequel, d'une écriture désordonnée, il nous annonçait en termes vagues et étranges son mariage invraisemblable, en signant « Dyonisius. » Nous crûmes d'abord à une plaisanterie inspirée par le carnaval, qui battait son plein, et ma mère y répondit sur le même ton. Hélas! un mois plus tard, un professeur de ses amis fut chargé par la mère de Nietzsche de nous apprendre la douloureuse nouvelle de l'internement de


son fils dans une maison de santé à Iéna. C'était en avril 1889. Le pauvre malade ne resta à Iéna que le temps nécessaire pour calmer la crise aigüe du cerveau et de la santé générale, car sa vaillante mère, âme de foi et d'espérance religieuse, obtint des médecins la permission de recueillir chez elle, à Naumburg an der Saale, son fils épuisé et brisé par trop de génie, ce premier-né, au baptême duquel le père s'était écrié dans un élan de joie: Apportez-moi cet enfant bien-aimé, pour que je le consacre au Seigneur!

Recevant ce fils chéri, redevenu enfant, une seconde fois de la main du Très-Haut, Mme Nietzsche ne connut plus désormais d'autre but dans la vie que de se dévouer corps et âme à son malade avec une sublime confiance en Dieu et une abnégation héroïque qui ne firent jamais défaut. Et quand les médecins lui représentaient que ce malheureux fils pourrait vivre bien des années encore dans ce triste état, la mère répondait: « Mais c'est mon cher, cher enfant, que je suis prête à servir avec joie jusqu'à la vieillesse! »

Toujours sur le qui-vive, par sa touchante sollicitude^ elle semblait disputer son fils à la maladie; elle put au moins ranimer sa santé physique et même voir revivre pour un temps l'étonnante mémoire du savant, qu'elle aiguillonnait de questions sur ses études. Mais il passait en soupirant devant l'armoire vitrée où reposaient ses œuvres, car le génie créateur était mort à tout jamais. La musique conserva encore longtemps ses attraits pour le malade qui, demeurant près des jardins publics, pouvait jouir des concerts quotidiens.

Connaissant l'attachement reconnaissant de son fils pour ma vénérée mère, Mme Nietzsche prenait plaisir à nous tenir au courant, et je possède même de ce temps


un dernier et tremblant effort de la main de notre pauvre ami, pour nous envoyer, de son propre élan, ses vœux de bonne année.

C'était le malade le plus doux et le plus patient, satisfait de tout et comme heureux d'être enfin arrivé au port, dans la quiétude de la famille; toujours reconnaissant aussi des soins et de l'affection dont on l'entourait. Nietzsche survécut même à sa mère si dévouée, enlevée presque subitement à l'âge de soixante-dix ans, après huit années de dévouement sans relâche au devoir ardu qu'elle s'était imposé. Mais son malheureux fils n'était déjà plus à même de comprendre l'immensité de cette perte, compensée aussitôt pour lui par les tendres soins de sa sœur, Mme Elisabeth Fôrster, déjà revenue du Paraguay, où elle avait perdu son mari. Celle-ci, d'accord avec les médecins, essaya un changement complet d'entourage. Elle transporta son précieux infirme à Weimar, y acheta une maison pour lui créer une installation confortable et un abri inaliénable pour le cas où il viendrait à lui survivre à elle-même. C'est dans cette maison que Mme Fôrster a fondé les Archives Nietzsche, où elle réunit tous les souvenirs du grand philosophe.

Un moment on eut l'espoir que la raison du malade allait se réveiller à la suite de ce changement d'existence. Hélas! ce n'était qu'une dernière lueur. Les ténèbres se firent toujours plus épaisses, et les médecins mêmes s'étonnaient de la longue résistance de ce corps débile aux progrès du mal. Seule l'intelligence du cœur survivait à la déchéance générale, lorsqu'en 1900 Nietzsche s'éteignit presque sans souffrance, et à demi conscient, à l'âge de cinquante-six ans. Victime de la prodigieuse lutte de sa haute intellectualité contre des souffrances perpétuelles et implacables, il s'est effondré comme Lucifer dans le chaos!


Etait-ce un pressentiment de sa propre fin qui lui fit écrire ces vers:

Où disparut-il ? Qui le sait ?

Mais il est incontestable qu'il sombra.

Une étoile s'éteignit dans l'immensité déserte,

Et déserte resta l'immensité 1

Partout dans ses œuvres, surtout dans Zarathustra, on le sent conscient, en son for intérieur, du combat continuel entre l'ange et le démon, entre le génie réel et les avances insidieuses de la folie. Déjà en 1882 Nietzsche écrivait à une amie:

« J'ai longtemps médité sur moi-même en toute innocence et sévérité pour découvrir si j'ai quelque disposition à la folie. Cependant il me semble que non. »

Ailleurs toutefois il écrit, la même année, se personnifiant dans un arbre isolé

Trop solitaire j'ai grandi et me suis trop élancé.

J'attends Qu'est-ce donc que j'attends ?

Trop près de moi trônent les nuages.

J'attends. le premier coup de foudre s t

Il prévoyait sans doute qu'aussi l'épuisement de ses forces physiques ne le laisserait pas toujours maître de sa raison et de sa parole et qu'il pourrait être emporté trop loin par ses fulgurantes improvisations ou la morbidité de ses souffrances.

1 Wohin er ging ? Wer weiss es ?

Aber gewiss ist dass er unterging

Ein Stern erlosch im Oden Raum,

Oede ward nun der Raum.

1 Zu einsam wuchs ich und zu hoch

Ich warte worauf warte ich doch?

Zu nah ist mir der Wolken Sitz.

Ich warte. auf den ersten Blitz.


Voilà pourquoi Nietzsche, lui-même une énigme, –craignait par-dessus tout d'être mal interprété et s'écriait un jour:

Pourvu que je ne devienne jamais populaire On comprend dès lors le sens profond de ces sentences, quelqu'orgueilleuses qu'elles paraissent

Ou bien:

Voici un aphorisme écrit pour servir de devise à un de ses livres

Richard Wagner écrivait à peu près en ces termes au professeur Overbeck, un des amis les plus intimes du philosophe

Si tu es de nature fragile,

Méfie-toi des mains d'enfants.

L'enfant ne peut vivre

Sans briser quelque chose

Ma sagesse a imité le soleil

Je voulais faire leur joie,

Mais je n'ai fait que les éblouir.

Le soleil de ma sagesse

A aveuglé ces chauves-souris 21 1

Attention 1 Poison 1

Celui qui ne sait pas rire ne doit pas lire ceci 1

Car, s'il n'en rit pas, le malin esprit se saisira de lui 31

1 Bist du zerbrechlich,

So hüte Dich vor Kindshânden.

Das Kind kann nicht leben

Wenn es nichts zerbricht. (Bruchstücke.)

i Meine Weisheit that der Sonne gleich:

Ich wollte ihre Lust sein,

Aber ich habe sie geblendet.

Die Sonne meiner Weisheit stach

Diesen Fledermâusen die Augen aus.

3 Vorsicht 1 Gift! 1

Wer hier nicht lachen kann, soll hier nicht lesen,

Denn lacht er nicht, fasst ihn « das bOse Wesen..


« J'ai toujours eu l'impression que l'esprit de Nietzche est en proie à une espèce de convulsion volcanique dans laquelle il devra un jour sombrer! »

Et ailleurs, après sa rupture avec Nietzsche

«Je lui garde un souvenir trop amical pour vouloir lire la brochure qu'il m'adresse, car, en coupant les feuillets, j'ai entrevu des passages que lui-même répudierait s'il était dans son bon sens, et il viendra sans doute un moment où son cœur si bon ressentira une peine cruelle à la pensée que j'ai pris connaissance de son livre. »

Cependant, à ce moment-là, Nietzsche était parfaitement conscient de ce qu'il avait voulu dire et se rendait absolument compte de la portée de son envoi à Wagner. Aussi faut-il imputer à la vanité blessée du grand compositeur ce premier refus de lire les critiques qu'il n'a jamais pardonnées à son ancien admirateur.

Toutefois, l'opinion de Wagner sur la mentalité et le caractère du philosophe coïncide avec le jugement de divers amis de Nietzsche. Tout en appréciant à leur juste valeur le charme de sa personnalité intime, les dons multiples de son esprit éminent et les envolées mystiques de son génie, ils déploraient l'influence néfaste de certaines de ses thèses, persuadés qu'ils étaient de la fermentation malsaine qui troublait sa nature, et le rendait parfois irresponsable de ses dires. La prochaine publication en Allemagne du livre de M. Bernouilli Nietzsche et Overbeck en fera foi.

Ma mère ayant un jour fait la remarque à Mme Fôrster qu'il était bien regrettable qu'une intelligence aussi élevée et aussi étendue que celle de Nietzsche eût abandonné la foi, la sœur du philosophe chercha à nous démontrer que, malgré toutes les apparentes dénégations du libre-pen-


seur, l'existence de Dieu était cependant encore présente à son âme. Elle nous envoya un recueil de Poésies et sentences, moins connues que les autres œuvres de son frère, dans lesquelles une amère et mordante ironie, des divagations blasphématoires, des cris de douleur et des invocations à la folie, s'entrechoquent avec des pensées de la plus haute élévation, avec une joyeuse croyance à l'éternité, avec des aspirations ardentes vers la révélation de « ce Dieu inconnu par qui son âme se sent subjuguée. » Partout aussi surgit le navrant pressentiment et la courageuse acceptation de sa chute prochaine. On frissonne en parcourant les magnifiques mais poignants Dyonisios Dithyramben si vibrants de tortures physiques et morales, « ces chants que Zarathustra se chanta à lui-même pour s'aider à supporter son dernier isolement, » chants qui paraissent avoir été composés dans l'hiver de 1888 peu de temps avant la crise fatale.

Dans la préface dudit recueil, Mme Fôrster cite quelques lignes de son frère, datées de novembre 1888, ayant rapport à la Plainte d'Ariane:

«Qui, hormis moi, comprend ce que c'est qu'Ariane? Nul n'est encore arrivé à la solution de cette énigme! Je doute même que qui que ce soit ait compris que c'est une énigme » Nietzsche lui-même n'en a jamais révélé la solution mais ne serait-il pas permis de supposer que son Ariane n'est qu'un emblême de sa propre âme, chercheuse et inquiète, sombrant dans un spasme de douleur et de folie, et qui s'exhale dans un dernier cri de foi vers le Dieu inconnu dont elle reconnaît la nécessité

Reviens à moi, ô Dieu inconnu, avec tous tes tourments 1 La source de mes larmes court vers toi,

Et la dernière flamme de mon cœur

Brûle pour toi 1


0 reviens, mon Dieu inconnu 1

0 douleur de mon âme 1

Mon dernier bonheur 1

vers ce « Dieu inconnu » qui revient constamment dans les poésies de Nietzsche et auquel dès 1894 « il avait élevé dans le plus profond de son cœur un autel sacré, » « ce Dieu inconnu qui empoigne son âme, qui traverse sa vie comme une tempête, » « ce Dieu insaisissable qu'il veut connaître et servir. » (Poème Au Dieu inconnu.)

Nietzsche, en vrai chercheur, prévoyait lui-même un revirement dans ses tendances, et une personne qu'il appréciait et qui a longuement causé avec lui à Nice, me disait dernièrement qu'elle avait la conviction qu'il serait redevenu croyant s'il avait conservé son intelligence. N'écrivait-il pas à une amie en ces termes mystérieux dès 1882

« Regardez au travers de la phase dans laquelle j'ai vécu depuis quelques années. Regardez au delà 1 Ne vous laissez pas tromper sur mon compte Vous ne pouvez pourtant pas croire qu'être « libre-penseur soit mon idéal! Je suis. Pardonnezmoi »

SILEX.


L'INUTILE LABEUR

Fragments de journal et réflexions d'un médecin de campagne.

QUATRIÈME ET DERNIÈRE PARTIE' 1

Mme Bourgeois, la femme du jardinier de M. Bruyère, est venue à ma consultation aujourd'hui. Elle est un peu inquiétée par une petite grosseur qu'elle a au sein depuis quelques mois déjà.

Effectivement il y a là une légère induration intéressant la peau et la glande et qui me donne à penser; les ganglions de l'aisselle m'ont paru aussi un peu indurés. Je ne lui ai pas caché, en employant les termes d'usage dans de pareilles circonstances, que le cas me semblait sérieux, que c'était peu de chose, mais que cela pourrait s'aggraver et se changer en tumeur. Je lui ai conseillé d'aller voir un chirurgien, qui, ajoutai-je pour la préparer, trouvera peut-être plus prudent d'enlever cette petite grosseur.

Mais, docteur, m'a-t-elle dit, des trois m