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Title : Bibliothèque universelle et Revue suisse

Publisher : Bureau de la Bibliothèque universelle (Genève)

Publisher : Delafontaine et Rouge (Lausanne)

Publication date : 1884

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 104517

Description : 1884

Description : 1884 (A89,T23,N67 = PERIODE3).

Description : Collection numérique : Bibliothèque Francophone Numérique

Description : Collection numérique : Zone géographique : Europe

Description : Collection numérique : Thème : La langue française

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k4542526

Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, Z-22543

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb399769952

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

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BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE ET

REVUE SUISSE


BIBLIOTHÈQUE

UNIVERSELLE ET

LXXXIX" ANNÉE TRQftSÏEME Jf-Êtlgttifëï^ g&

J,XXxue ANNÉE TR<tt~E.É.¡"¡.î

Bureaux de la Bibliothèque universelle, CHEZ GEORGES BRIDEL, PLACE DE LA LOUVE

CHEZ FIRMIN-DIDOT & G", 56, rue Jacob,

CHEZ Edw. STANFORD, 55, Charing Cross. S. W.

BALE ET LEIPZIG H. GEORG, LIBRAIRE.

REVUE SUISSE

TOME xXkr^^ UM

LAUSANNE

PARIS

LONDRES

1884

Tous droits réservés.

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HERBERT SPENCER

ET SA PHILOSOPHIE

The Data ofEthies. By Herbert Spencer. 1 vol. in-8. Londres, 1879. C'est l'honneur de l'esprit humain qu'une idée d'ordre supérieur préside toujours à ses travaux. Cette idée, éternellement la même, est l'idée morale, l'idée divine. Nous rapprochons à dessein les deux mots, parce que nous savons qu'on veut les séparer, et que c'est au contraire sur leur corrélation nécessaire que nous comptons bâtir cette étude. Nous espérons montrer que la philosophie de M. Spencer lui-même n'échappe pas à cette loi, et qu'Herbert Spencer étant un homme moral, il est, à sa manière, un homme religieux; nous espérons trouver dans ses ouvrages, particulièrement dans le dernier, The Data of Ethics, la preuve que ses efforts pour « séculariser la morale, » comme il dit, ne tendent pas à autre chose qu'à créer ce que nous sommes forcés d'appeler une religion laïque, puisque la contradiction dans les choses amène d'elle-même la contradiction dans les mots.


M. Spencer est, croyons-nous, le plus grand des philosophes contemporains. Nous ne disons pas le plus sûr, nous disons le plus grand et nous entendons par là celui qui a le plus clairement et le plus largement exprimé les tendances du siècle. Il y a quatre-vingt-dix ans, Jérémie Bentham a inauguré un mouvement intellectuel qui n'était pas absolument nouveau, puisqu'il avait son point de départ dans Locke, dans Condillac et dans Helvétius, mais qui n'avait encore porté le nom d'aucun système et qui s'appelle aujourd'hui la doctrine utilitaire. Soixante ans plus tard, un savant illustre, Charles Darwin, a paru et est venu, non pas faire une révolution dans la science, car elle avait été faite par Lamarck, mais en dégager nettement la formule. Herbert Spencer a recueilli la succession de ces grands hommes. Il a créé une philosophie dont la base est l'évolution, et le couronnement, l'utilitarisme.

Et voilà pourquoi nous disons que M. Spencer est le plus grand des philosophes contemporains le plus grand philosophe d'une époque étant à nos yeux, comme nous croyons qu'il l'est aux yeux. de tous, celui qui résume le mieux toutes les connaissances acquises jusqu'à lui, celui qui condense en un système et qui met pour ainsi dire en fusion tous les éléments, existants dans son temps, de la science et de la pensée. On s'est demandé souvent quelle est la nature de la philosophie, et ici même, un philosophe éminent répondait hier d'une façon instructive à cette interrogation1. Nous ne pouvons qu'applaudir à ses conclusions élevées. Toutefois il nous parait possible de généraliser davantage encore la question et la réponse de négliger le côté historique de la 1 Qu'est-ce que la philosophie ? par M. Ernest Naville. Livraisons d'avril et mai 1884


philosophie, et de dire simplement ceci la philosophie n'est pas, comme au temps d'Aristote, l'ensemble des -connaissances humaines et ce que nous appelons main.tenant, d'une façon plus précise, la science elle n'est pas non plus, comme le croit aujourd'hui le vulgaire, le domaine de l'abstraction pure, c'est-à-dire des idées sans soutien elle est la résultante de la connaissance des faits, le produit des idées nées de l'expérience. Ce n'est pas la science, c'est l'essence de la science ce n'est pas l'idée, c'est l'idée de l'idée c'est le lien, c'est la vue synthétique de toutes choses; c'est la flamme qui s'élève du Jbûcher quand l'homme, ayant, par le travail de sa vie, .amassé faits et pensées dans sa mémoire, il communique à cet amoncellement de connaissances qui, sans cela, pourrirait inutile sur la terre, l'étincelle qui est en lui. En d'autres termes, et sous une autre figure, la philosophie est la synthèse, la généralisation, le lien de toutes choses. C'est pourquoi toute philosophie, qu'elle le veuille ou non, est essentiellement religieuse; car c'est en vain qu'on a rejeté pour le mot religion l'étymologie reçue de religare, la religion a toujours été et sera toujours l'affirmation du lien qui existe entre l'effet et la première cause.

Donc, plus un siècle possède de connaissances et d'idées, plus il a en lui d'éléments pour construire les philosophies et plus harmonieusement sont combinés ces éléments, plus grand, et aussi plus religieux, est l'architecte de ces édifices d'idées. A une époque telle que la nôtre, merveilleusement féconde en découvertes scientifiques de tout genre, il fallait un de ces grands esprits coordonnateurs. M. Spencer a montré qu'il était au niveau de la tâche il a rassemblé dans un vaste système toutes les données de l'observation moderne, il a dégagé


de la science du dix-neuvième siècle la philosophie qu'elle contient.

Est-ce à dire que parce que la science expérimentale fait abstraction de toute recherche des causes finales, la philosophie qui marche à côté d'elle devra nécessairement faire profession de matérialisme ? C'est là une erreur qu'on ne saurait trop combattre, parce qu'elle tend à créer un antagonisme imaginaire entre la science et la religion. La philosophie étant le pont qui les relie, ne peut être étrangère au principe de l'une pas plus qu'à celui de l'autre elle est expérimentale comme la science, et métaphysique comme la religion elle observe le fait, et elle en extrait l'idée idée qui est éternellement la même; idée d'une force intelligente, universelle, qui pénètre la matière.

M. Spencer lui-même l'a reconnu. Dans ses Premiers principes, il a avoué que sous la surface des phénomènes il doit y avoir « une cause première, parfaite, complète, générale, omnipotente, transcendante, ce qu'en langage courant on appelle absolue » et il a déclaré encore que bien qu'en rejetant comme imparfaites les religions existantes, « il faut conclure de l'universalité de l'idée religieuse, laquelle croise sans cesse et toujours, comme la chaîne d'un tissu, la trame de l'histoire, que cette idée correspond à quelque fait éternel. » M. Spencer aurait-il voulu dire par là que ce fait éternel est l'instinct de la religiosité chez l'homme? Non, puisque M. Spencer, étant évolutionniste, ne peut admettre dans la constitution de la nature humaine rien que de transitoire et de contingent. Ou bien sa phrase contredit son ̃ système, ou bien elle signifie que « sous la surface des phénomènes » il y a « la cause éternelle, omnipotente » que les hommes ont toujours appelée Dieu.


C'est donc sans préventions, défiances ni inquiétudes que nous nous approchons de ce grand penseur. Nous sommes d'avance certains que rien dans sa doctrine, pas plus que dans celle d'aucun vrai philosophe, ne saurait ébranler la notion de la divinité. Sans doute M. Spencer rejette toute religion révélée. La vérité religieuse, à ses yeux, est immanente dans l'esprit humain. D'après son hypothèse, l'homme accomplit lui-même, et il accomplit seul l'œuvre de son salut; autrement dit, c'est en lui que se fait l'évolution de la morale. Mais selon nous, ces vues sont d'importance secondaire. Que l'existence de Dieu soit reconnue, et le reste s'ensuivra de lui-même. Il ne sera pas malaisé d'établir que « la force intelligente, » soit qu'elle pénètre ou ne pénètre pas la matière, soit qu'elle s'appelle l'espace- force, comme l'a nommée un philosophe contemporain, ou le lien des esprits, comme l'appelait Malebranche, est le soutien de toute créature, sa loi et son tout. De là, à comprendre que l'omnipotence implique les autres perfections, il n'y a qu'un pas et du moment où l'homme a conçu Dieu avec ses attributs de puissance, de bonté, de sagesse, les religions positives sont nées un pas encore, et au milieu de ces religions positives on en aperçoit une qui s'élève à des hauteurs que l'humanité avait à peine entrevues avant le Christ, et l'on reconnaît que la religion chrétienne est la religion par excellence. I

L'œuvre d'Herbert Spencer est si considérable que ce serait la traiter sans respect, ou, tout au moins, montrer qu'on en connaît peu l'étendue, que de vouloir la parcourir. tout entière dans un article de revue. M. Spen-


cer a, comme Auguste Comte, comme Kant, comme tous les grands philosophes, fait une classification complète des connaissances humaines. Depuis ses Lettres sur l'action légitime du gouvernement, publiées dans un journal en 1842, alors que l'auteur n'avait encore que vingt-deux ans, il n'a cessé de remuer les idées pour les mettre en ordre. La Statique sociale, les Principes de lapsychologie, les Premiers principes, l'Education intellectuelle, morale et physique, les Principes de la biologie, la Génération spontanée et l'Hypothèse des corpuscules vivants, les Etudes de sociologie, les Fondements de la morale et plusieurs autres ouvrages ont rempli quinze volumes, et occupé trente années de sa vie. Le moment est devenu favorable pour examiner son œuvre, parce qu'on peut commencer à en apprécier les résultats.

Les Fondements de la morale sont le premier volume de l'éthique selon les évolutionnistes. Il renferme les premiers fruits de la doctrine c'est le principe de l'évolution appliqué à la morale. Or, selon que les fruits seront bons ou seront mauvais, la doctrine sera diversement jugée. L'homme n'a pas de meilleure pierre de touche pour distinguer le vrai du faux, en matière philosophique, que celle indiquée par le Maître de toute philosophie et de toute morale aux fruits il connaît l'arbre. Or, l'arbre de la double doctrine de l'évolution et de l'utilité a été planté avec un soin méticuleux ses racines paraissent s'enfoncer profondément dans le terrain solide des faits; la logique la plus ferme lui a servi de tuteur et d'appui; le soleil du génie a lui sur sa tête depuis plus d'un siècle et de charmants vulgarisateurs » Cet ouvrage a été traduit en français sous ce titre Les bases de la morale évolutionniste. 1 vol. in-8». Paris, Germer Baillière, 1881.


ont fait fleurir toutes ses branches l'heure est venue où ses fruits commencent à mûrir, et la société à y goûter. Nous pouvons donc nous rendre aujourd'hui compte de ce qu'ils sont et de ce qu'ils valent. M. Spencer, dans sa préface aux Fondements de la morale, a annoncé que cet ouvrage formait la première division des Principes de morale qui doivent couronner tout le système. Il s'est excusé de les avoir donnés prématurément (c'est-à-dire avant d'avoir fait paraître les deux derniers volumes des Principes de sociologie) sur la crainte qu'il éprouvait, disait-il, que la santé et la vie ne se retirassent de lui avant qu'il fût arrivé à la partie la plus essentielle de sa tâche. En effet, tout ce qu'il a précédemment pensé, tout ce qu'il a écrit depuis l'année 1842, n'est que subsidiaire à l'Ethique l'éthique, c'est toujours là qu'est la moelle d'une philosophie. Très heureusement les craintes de M. Spencer n'ont point été justifiées. Depuis l'année 1879, où il écrivait cette préface, il a continué le cours de ses travaux et de ses triomphes et nous, nous devons à l'appréhension qu'il éprouvait alors, d'avoir connu plus tôt le dernier mot de sa pensée. Nous allons exposer sa doctrine le plus fidèlement qu'il nous sera possible, et nous dirons ensuite où elle nous semble aboutir. En voici la substance

La morale est fondée sur un postulat. Ce postulat, c'est que la vie est bonne, c'est-à-dire qu'elle apporte plus de plaisirs que de peines et qu'on doit par tous les moyens tendre à la conserver. Si l'on prenait pour point de départ l'opinion contraire, si l'on considérait la vie comme mauvaise, c'est-à-dire comme apportant avec elle plus de peines que de plaisirs, la morale, telle que l'humanité la conçoit, tomberait par terre.

En effet, qu'est-ce que les hommes qualifient de moral


et de bon ? c'est tout ce qui contribue à la perpétuité, au développement, au bien-être de l'espèce. Qu'est-ce qu'ils appellent immoral et mauvais ? c'est tout ce qui nuit à cette perpétuité, à ce développement, à ce bien-être. Dans leurs appréciations du bien et du mal, la gradation est observée entre l'importance du bien-être, celle du développement et celle de la conservation. Exemple un procédé incivil n'affectant que le bien-être moral de celui qui en est l'objet, n'est qu'un tort le vol, qui contrarie le développement de la société, est un délit; le meurtre, qui tend à détruire l'espèce, est un crime. Ne détermine-t-on pas la qualité des objets matériels selon que ces objets affectent agréablement ou désagréablement, favorablement ou défavorablement, l'organisme humain ? Ne dit-on pas un bon vin, un bon lit, un bon appétit ? et les sensations qu'ils donnent ne sont-elles pas l'origine de l'idée du bien et du mal ? Nous commençons par appeler bon ce qui augmente directement nos jouissances un bon vin, puis la cause indirecte de cet accroissement, un bon vignoble, puis la cause éloignée de ce même accroissement un bon vigneron, et ainsi de suite une bonne boutique est celle où nous trouvons à satisfaire nos goûts sans excéder nos moyens un bon maître, celui qui développe et dirige notre intelligence sans surmener nos facultés. Dans l'ordre physique, nous rapportons tout à nous-mêmes, et il n'en est pas autrement dans l'ordre moral. La violence et la brutalité sont réputées mauvaises, parce qu'elles nous exposent à des sensations pénibles. Mais supposons que les coups et les blessures produisent chez nous des sensations agréables, regarderions-nous une batterie du même œil que nous la regardons aujourd'hui ? On considère comme coupable la mutilation personnelle, et il est même des


cas où la loi la punit mais si se couper un poignet produisait sur nous une impression douce et en même temps nous rendait plus apte à travailler pour notre avantage et pour celui des autres, l'opinion publique réprouveraitelle la mutilation ? Si de vider les poches du prochain pouvait contribuer à sa satisfaction et en même temps au bien de la société, proscrirait-on le vol ? Il est évident que ce que nous appelons une action mauvaise, est une action qui produit une souffrance ou qui diminue une jouissance pour nous, pour notre semblable ou pour la société, et que si les conséquences en étaient différentes, le jugement qu'on en porte serait différent aussi. Il en est de même de l'idée du bien. Si l'on ag gravait, en les soignant, les souffrances et les chances de mort des malades si, en adoptant et en nourrissant un enfant abandonné, on diminuait d'une façon invariable la durée de sa vie, louerait-on ces formes de la charité ? ne les regarderait-on pas au contraire comme blâmables ?

Et maintenant, si nous jugeons du bien et du mal physique et moral d'après le criterium du plaisir ou de la peine qu'une action ou une chose apporte à l'individu ou à la société, nous jugeons de même de la perfection ou de l'imperfection d'une chose ou d'une action, selon qu'elle remplit ou ne remplit pas l'objet auquel elle est destinée ou le but qu'elle a en vue. Une bonne montre est celle qui marque l'heure avec exactitude, la boite en fûtelle en cuivre; une mauvaise montre est celle qui varie, fût-elle enrichie de diamants un bon cheval est celui qui peut marcher vite, longtemps et sous une forte charge un mauvais cheval est un cheval incapable de faire un grand service un bon gouvernement rend une nation heureuse, un mauvais gouvernement fait le contraire. Ici


est impliquée l'idée non plus seulement de bien et de mal, mais de perfection et d'imperfection.

Une troisième gradation nous conduit à l'idée de vertu et de vice et ici encore nous ne saurions découvrir un autre criterium pour les reconnaître que le bonheur qui résulte pour l'homme des actions dites vertueuses ou le malheur que lui apportent les actions réputées vicieuses.

Sur la question de la nature de la vertu, les hommes se séparent en deux camps opposés. Les uns en font, avec Platon, une entité les autres la considèrent, avec Aristote, comme un rapport. La première de ces opinions est alliée à la croyance qu'il existe un bien absolu qui communique à certaines actions la qualité qui est en lui et tant qu'on ne va pas plus loin, cette opinion échappe à toute discussion. Mais aussitôt qu'on veut essayer de donner à la vertu des caractères, le terrain de Platon se dérobe sous nos pas. Or, la vertu, pour être la vertu, doit être caractérisée dès qu'elle l'est, elle devient les vertus. Aristote les énumère ainsi le courage, la tempérance, la libéralité, la magnanimité, la magnificence, la douceur, l'amabilité ou bienveillance, la sincérité, la justice. Les modernes ont réduit cette nomenclature et ne mettent plus la magnificence au nombre des vertus mais ils reconnaissent encore les autres. Pour que ces vertus diverses soient toutes comprises sous le nom générique de vertu, pour que la vertu soit faite de différentes vertus, il faut bien qu'il y ait entre elles un caractère commun, soit intrinsèque, soit extrinsèque. Ce caractère n'est pas intrinsèque, puisque le courage et la justice, la libéralité et la tempérance, la douceur et la sincérité sont choses complètement distinctes l'une de l'autre il est donc extrinsèque, c'est-à-dire qu'il ne peut se trouver


que dans l'effet qu'elles produisent or, cet effet ne peut être que le bonheur, et Aristote, d'accord en cela avec tous les moralistes, l'a reconnu, puisqu'il a dit que le bonheur pour l'homme est dans la vertu.

Que si au lieu de chercher la vertu dans ses caractères, nous la cherchions dans ses motifs, nous verrions encore mieux l'erreur de ceux qui suivent la théorie des entités de Platon. Pour les moralistes de cette école, l'intention fait le caractère de l'action. A cela il n'y a qu'une manière de répondre c'est de citer des faits connus de tout le monde. Ainsi, les habitants des îles Fidji considèrent le meurtre comme tellement honorable, qu'ils ne prennent rang dans l'estime publique que lorsqu'ils en ont commis un, et cela en dehors de tout motif de vengeance les Turcomans regardent le vol comme si méri-; toire, qu'ils font des pèlerinages aux tombeaux des voleurs et y déposent des offrandes les anciens Egyptiens méprisaient la sincérité, et se vantaient de savoir mentir les Péruviens croyaient remplir un pieux devoir, en brisant l'épine dorsale à leurs vieux parents lorsque, était venu pour eux l'âge des infirmités l'histoire offre cent autres exemples d'usages réputés vertueux par les peuples chez lesquels ces usages étaient passés en lois, et, qui sont à nos yeux le comble de l'immoralité. Ce n'est donc pas l'intention de bien faire qui rend une action vertueuse.

La vertu, dont l'idée est souvent associée à celle de force, consisterait-elle, comme le croyaient volontiers les anciens, à se vaincre soi-même ? Pas davantage. Il n'y aurait, en ce cas, que les gens affligés de mauvais instincts qui pourraient s'élever à la vertu. A un certain stage de la civilisation, la plupart des hommes répugnent au meurtre, au vol, au mensonge, à la violence exercée


contre les faibles. En étant pacifiques, honnêtes, sincères, tendres pour leurs vieux parents, ils ne se font nullement violence, et n'ont pas à se vaincre eux-mêmes. On dit encore ce n'est pas le bonheur, c'est la sainteté qui est le caractère commun des vertus. Mais est-ce que la sainteté ne serait pas aussi le bonheur ? Si la sainteté est quelque chose, il faut bien qu'un état de conscience quelconque l'accompagne? Est-ce un état pénible, indifférent, ou agréable ? le saint est-il pour lui et pour la société au zéro du sentiment moral ? alors sa sainteté est chose comme non avenue est-il au dessous de zéro ? alors il faudrait nier que la sainteté procure la paix et l'espérance. Est-il au-dessus ? alors il faut reconnaître que l'homme qui se sent bien avec son Dieu est dans un état de bonheur et de fait tous les saints proclament que rien n'est plus doux que ce qu'ils appellent la satisfaction intérieure. On objectera peut-être les privations, les macérations que les saints ont coutume de s'imposer à eux-mêmes macérations et privations qui semblent éloigner l'idée de plaisir et de jouissances. Mais ignore-t-on que les souffrances qu'ils s'infligent ont pour objet d'éviter des souffrances pires, que les plaisirs dont ils se privent doivent dans leur pensée être remplacés par des plaisirs plus grands ?

De quelque façon que le bien, la perfection, la vertu, la sainteté se présentent à nous, c'est toujours la recherche du bonheur qui est leur mobile et leur fin. L'idée de bonheur, soit pour l'individu, soit pour la société, est la forme nécessaire de l'intuition morale, comme l'idée d'espace est la forme nécessaire de l'intuition intellectuelle. Jusqu'ici M. Spencer n'a point avancé de propositions nouvelles; la théorie du bien et du mal telle qu'il nous la présente est déjà ancienne, et l'on peut seulement le


la créature inférieure, jusqu'à l'être inanimé, le Divin Législateur l'a fait quand il a donné l'exemple d'épargner le ver de terre et de ne point marcher sur le roseau brisé. La sympathie universelle, érigée en idéal de l'humanité, voilà le fond de la doctrine chrétienne, voilà le terme de la perfection, telle qu'elle l'a conçue. Saint Paul n'at-il pas mis la charité au-dessus de toutes choses, quand il a dit (E pitre aux Corinthiens, chap. 13) que ni la science universelle, ni le don de tous ses biens aux pauvres ne lui serviraient de rien s'il n'avait point la charité ? Et n'a-t-il pas fait entendre que la diffusion et la souveraineté de la charité constitueraient l'état futur du monde, lorsqu'il a déclaré, au même endroit, que la charité ne périrait jamais, « soit que les prophéties s'anéantissent, que les langues cessent ou que la science soit abolie ? » Sans doute, saint Paul parle ici de la Jérusalem céleste; mais la Jérusalem terrestre n'en doitelle pas être l'image ? Il n'y a pas deux vérités morales, l'une pour le ciel, l'autre pour la terre et quand il dit que dans l'état parfait, celui où « nous verrons Dieu face à face, » nous aurons la plénitude de la charité, cet état parfait, qui se rapporte à une autre vie, doit avoir en celle-ci son reflet.

Or, par la charité, on n'entend pas uniquement l'aumône c'est surtout de la charité de cœur qu'il s'agit de cette charité qui animait l'apôtre lorsqu'il disait « qui est-ce d'entre vous qui brûle sans que je brûle avec lui ? La définition que saint Paul donne de la charité, et celle de M. Spencer touchant la sympathie, sont absolument les mêmes et pour tous deux le règne de cet état de conscience chez tous les hommes est l'avène ment attendu du règne de la perfection sur la terre. La constitution morale de l'homme est tellement « sans


retouches possibles, » comme l'a dit M. Mougeot, de l'Aube, que toutes les fois qu'il se met à creuser en luimême et à bâtir un système de morale, il le fait sur le modèle que le Christ, rassemblant toutes les pierres dispersées avant lui sur la terre et leur donnant une ordonnance divine, a élevé au milieu des temps. Du reste, M. Spencer n'a sans doute pas prétendu enrichir notre code de morale de découvertes modernes ou nous montrer un idéal nouveau. Il n'a voulu que nous faire mieux comprendre les lois auxquelles nous obéissons surtout il a eu pour objet, le titre de son livre l'indique, de changer les bases sur lesquelles ces lois reposaient à nos yeux, et cela en substituant à l'autorité de la Révélation l'évidence de la démonstration scientifique. Peut-être sommes-nous, pour notre part, « cet homme encore imparfait, » qui ne saurait s'adapter au milieu créé par la science mais nous croyons quec'est au moins une témérité de vouloir enlever à la raison humaine l'appui de la Révélation pour la livrer à ses propres forces. La société en masse, si elle a des opinions et des croyances, les puise toujours auprès d'une autorité, fût-ce l'autorité des adeptes de la science car tout le monde ne peut pas se livrer personnellement à des études scientifiques, à des expériences de laboratoire, à des spéculations de philosophie. Ce qu'elle sait, ce qu'elle croit, la société le reçoit de seconde main. Or, n'avait-il pas la vue de toutes choses, ne possédait-il pas la science de la vie tout entière, Celui qui a laissé aux hommes le code de morale du christianisme, comme son testament ? Gagnerions-nous en sécurité, à substituer à son autorité celle de la démonstration scientifique ? Nous accordons que cette démonstration obligera davantage à croire ceux qui la feront et ceux qui la verront


faire, parce qu'elle emportera l'évidence mais qui est-ce qui la fera, et qui est-ce qui la verra faire ? Le très petit nombre d'hommes qui pourront consacrer leurs loisirs à leur culture personnelle. Une religion humanitaire à base scientifique ne serait donc que la religion de quelques esprits privilégiés, si elle était une religion; quant à la morale, fondée sur la même base, elle ne serait également que la morale de ces âmes éclairées et droites qui, comme M. Spencer, portent en elles leur Dieu. Toutefois, ce ne serait encore là qu'une question de sagesse et pour ainsi dire qu'un débat sur l'opportunité d'éclairer plus ou moins les vérités chrétiennes des lumières de la science, s'il n'existait pas d'autres raisons de nous mettre en garde contre les principes contenus, en matière de morale, dans la doctrine de l'évolution. Envisagée, ainsi que M. Spencer nous la montre, comme le développement régulier, pour ainsi dire mécanique, de la matière et de la vie, l'évolution est la forme la plus absolue, la plus implacable du fatalisme. Sans doute ce fatalisme du bien est plus consolant que le fatalisme du mal mais enfin la liberté humaine se trouve de fait supprimée « l'homme s'agite et Dieu (ou plutôt l'évolution) le mène. » Il n'a point de part effective, réelle, à l'œuvre de son progrès. A cet égard, la doctrine darwinienne et spencérienne de l'évolution a une énorme infériorité sur la doctrine chrétienne de la libre coopération de l'homme à l'œuvre de son salut, ou, si l'on veut employer le langage des utilitaires, à la réalisation de son bonheur. De tous les attributs de l'humanité, le plus grand, le plus beau est la liberté c'est par la liberté qu'elle s'élève. Or, la doctrine de l'évolution, c'est la négation de la liberté morale de l'homme, et par suite de toutes les autres libertés.


Certainement, M. Spencer l'entend bien ainsi. Ce point si laborieusement débattu, depuis l'origine de la philosophie, et que le besoin de grandeur, qui est inné dans l'homme, a maintenu à travers les âges, comme la source et le garant de sa dignité, le libre arbitre, est nécessairement abandonné par la doctrine évolutionniste. Or, le fatalisme optimiste de l'évolution, comme le fatalisme pessimiste de l'antiquité est toujours le fatalisme, c'est-à-dire la justification, en fait, du bien et du mal indifféremment. En vain essayera-t-on de démontrer aux hommes que le mal les fait souffrir et que le bien leur donne des jouissances l'humanité n'est pas composée de philosophes, et les philosophes eux-mêmes n'obéissent pas toujours à leur propre raison. Dès que le mal et le bien n'ont pas d'existence réelle, qu'ils ne sont que des rapports, chacun se croit maître de juger de ces rapports selon son goût, son tempérament personnels, et de préférer la jouissance présente, immédiate, à la jouissance médiate et éloignée. C'est pour cela que les nouveaux systèmes de philosophie scientifique, dont M. Spencer est le plus admirable vulgarisateur, si vrais qu'ils paraissent à certains égards, si bien compris qu'ils soient par les esprits philosophiques, si fidèlement suivis même qu'ils puissent être par les nobles âmes, ne font que hâter pour la société le mal que leurs auteurs se flattent de prévenir. « La foi s'en va, dit M. Spencer, et la morale n'a plus de base. » Est-ce bien une base pour la morale pratique, que la théorie scientifique de l'évolution ? Nous pourrons peut-être le voir plus clairement par l'examen de la Sociologie.

Léo QUESNEL.


JOYEUSE VADIEN

NOUVELLE

SECONDE PARTIE 1

Etienne était encore sur le seuil de sa demeure, quand un char passa au grand trot d'un petit cheval vif, qui secouait sur ses oreilles des houppes de laine bleue, et faisait sonner des grappes de plaques de cuivre retentissantes comme des cymbales.

Bonjour, Alexandre, cria Cléside au conducteur; où allez-vous comme ça?

A la Brévine voulez-vous une place ?

Merci, merci, les gens de conduite restent chez eux. L'homme se mit à rire, d'un rire gigantesque qui allait jusqu'aux oreilles il fit claquer son fouet et tourna le coin de la rue. Quelques minutes plus tard Etienne rejoignit Charles pour lui faire honneur, il avait mis une blouse neuve en toile grise et le chapeau de paille que Joyeuse avait choisi pour lui à la dernière foire de Morteau il l'avait décoré lui-même d'une plume de geai noire et bleue qui se dressait comme une aigrette. « A la bonne heure pensa Charles. Voilà un garçon 1 Pour la première partie, voir la livraison de juin.


qui ne manque pas de pittoresque et qui surtout se garde de l'affreux paletot marron dont ses compatriotes franccomtois se décorent pour la plupart quant à lui, il ne s'attife pas en caricature de citadin, il a de la couleur locale, le buste bien taillé, l'air simple et franc, il me plaît. »

Où irons-nous ce matin, guide ? c'est à vous de faire des propositions.

Cela dépend de ce que vous désirez voir, monsieur. Est-ce la campagne, ou les routes, ou les bois, ou les fermes, ou autre chose ?

Mon ambition, dit Charles, est de rendre mes hommages à un poêle en faïence historiée, dont le grand âge soit bien authentique.

Un de ces vieux fourneaux à câchet, faits en catelles, qui ont des images partout ?

Précisément.

Alors j'ai votre affaire.

Pardi interrompit Cléside, s'il ne vous faut que ça, allez chez les Borel de la Grande Futaie seulement il y a un rude coup de collier d'ici là. Vous ne reviendrez jamais à temps pour le dîner.

Nous trouverons bien quelque chose à manger en chemin y a-t-il des auberges là où nous allons ? N'ayez crainte, monsieur, ce n'est pas ce qui manque, répondit Etienne.

Mais comme il allait prendre son bâton pour se mettre en route, il s'arrêta tout à coup, les yeux tournés vers le sentier des saules. Charles suivit son regard et vit une jeune fille, chargée d'un paquet assez lourd, descendre lestement l'étroite avenue.

Elle fit halte un instant à l'issue du sentier, regarda à droite et à gauche comme si elle attendait quelqu'un,


puis, ne voyant personne, s'engagea d'un pas rapide sur la route poudreuse qui prenait la montagne en écharpe et franchissait le col au sommet.

C'est Joyeuse Vadien, dit Etienne; est-ce qu'elle irait aujourd'hui chez les Renaud, par hasard ? Oui, répondit Charles Plaisance; j'ai entendu mon ami Juste lui recommander hier de n'y pas manquer Mme Justine n'attend qu'elle pour donner le signal d'un formidable branle-bas. Et ceci me rappelle un message que j'ai pour vous, monsieur Etienne c'est une invitation au bal de la noce qui aura lieu lundi. On compte sur vous Juste serait venu lui-même vous y inviter, sans un travail qu'il doit finir cette semaine et qui le retient à la maison.

Merci, répondit Etienne d'un ton distrait.

Ses pensées suivaient Joyeuse.

« La voilà qui part pour quatre ou cinq jours sans me laisser seulement un petit mot d'adieu. Et toute seule pour faire la route, portant ce gros paquet! Si j'étais libre, j'irais avec elle. »

Une idée lui vint.

Excusez-moi une minute, monsieur, fit-il précipitamment. J'ai un mot à dire à Cécile.

Et sans attendre de réponse, il s'élança au pas de course vers le petit pont que la jeune fille venait de franchir. En peu d'instants il la rejoignit.

Ce n'est pas bien, cela, Joyeuse, fit-il tout hors d'haleine partir sans en souffler mot à personne Elle rougit.

J'aurais bien passé chez vous, répondit-elle, mais je n'ai pas osé; hier tu semblais tout fâché.

Fâché répéta Etienne en la regardant est-ce qu'on peut se fâcher contre toi ?


Il l'eût regardée longtemps, car cette jolie fleur rustique était la joie de ses yeux mais le temps pressait. Joyeuse, dit-il, j'irais volontiers avec toi pour te garder et porter ton paquet malheureusement M. Plaisance est là-bas qui m'attend, il a engagé ma journée. Mais Alexandre des Grâas vient de passer avec son char; à la montée, il ne laisse pas trotter son cheval il ne doit pas être bien loin. Je vais prendre la traverse et l'arrêter au second contour. Monte tout tranquillement nous t'attendrons.

Aussitôt il s'enfonça sous bois, dans le sentier rapide qui escaladait la côte, coupant les festons de la route. Joyeuse, restée seule, sourit toute pensive. C'était vraiment bien à Etienne, pensait-elle, de ne pas lui garder rancune, après l'incident de la veille. Il aurait pu bouder, se tenir à distance, prendre des airs froids. Point du tout attentif et cordial comme toujours, le voilà qui faisait un quart de lieue pour lui rendre service. Est-ce que M. Juste, sachant bien pourtant que Cécile se mettrait en route ce matin-là, avait seulement offert de venir à sa rencontre ?

« Mais c'est qu'il ne m'aime pas, tandis qu'Etienne. ça fait une différence. »

Songeant ainsi, Joyeuse gravissait le long ruban de la route, à l'ombre des hauts sapins. Au second tournant, elle vit un équipage arrêté et deux hommes assis au bord du talus.

Voici la belle, cria Alexandre en l'apercevant. Ma foi, Cécile, je n'espérais guère si gentille compagnie. Allons, montez faut-il qu'on vous aide? Bon, la voilà déjà installée comme un petit oiseau sur sa perche. Pour une vive, c'est une vive, Etienne

Adieu donc, Joyeuse, et bon voyage, dit le jeune


homme en la regardant avec un peu de regret. Quatre jours sans te voir, c'est long.

Mais tu seras de la noce, Etienne, M. Juste me l'a promis.

A ce nom, Etienne se rembrunit.

Et tu accepteras, dit vivement Joyeuse tiens, ceci te fera penser à moi en attendant. Je te le donne avec un beau merci pour ta peine.

Elle lui tendit un brin parfumé du bouquet de romarin qu'elle portait à son corsage, lui fit un signe d'adieu, et clic clac le petit cheval secoua gaiement la tête en prenant un bon trot.

Fort heureusement, Charles Plaisance ne s'impatientait jamais. Les retards, les haltes forcées, les contretemps ne l'irritaient point. Il prenait la vie comme elle venait et saluait l'imprévu avec plaisir. Quand ses plans étaient renversés, il en bâtissait d'autres sur leurs ruines, remerciant encore le hasard de ses surprises. Ce jour-là, par exemple, il avait pris un poêle antique pour but de son pélerinage, mais si le sort était contraire, il resterait volontiers tout le jour sur ce banc rustique à fumer des cigarettes, tout en écoutant le glouglou de la fontaine et le babil du vieux tisserand.

Aussi, lorsque Etienne reparut essoufflé, craignant de trouver son touriste en grande colère, il fut bien étonné de se voir accueilli par un sourire de bonne humeur. Je vous demande pardon, monsieur, dit le jeune homme en cherchant à reprendre haleine j'ai dû courir assez loin pour rattraper le char à Alexandre et y faire monter Cécile.

Ne vous excusez pas, interrompit Charles les dames avant tout, c'est la règle. Je ne me suis pas ennuyé une seconde à vous attendre. Acceptez-vous une cigarette?


Il prit sa canne, et les deux jeunes gens se mirent en route d'un pas élastique.

La ferme de la Grande Futaie, vers laquelle ils se dirigeaient, est située sur un plateau supérieur auquel on arrive par une série de vallons inclinés, pleins d'ombre, et que sillonnent dans les premières semaines du printemps des torrents fougueux qui souvent emportent de grands morceaux du chemin.

Quel sentier charmant dit Charles en s'arrêtant après quelques minutes de marche rapide.

De chaque côté, les sapins et les hêtres entrelaçaient leurs branches, les unes fortes et serrées, d'un vert sombre, les autres légères, transparentes et toutes piquées de lumière. Autour des troncs et des racines, le lierre gardait encore les teintes jaunes et bronzées de l'automne précédent, mais les feuilles nouvelles commençaient à épanouir leur vert tendre dans la mousse humide, des orchis au feuillage tacheté dressaient leurs thyrses lilas pâle ou d'un pourpre sombre, la digitale blanche inclinait ses gracieuses et frêles ombelles, et les fougères ouvraient partout leurs éventails.

Au fond du ravin, l'eau coulait avec un incessant murmure, grondant parfois autour des blocs qui lui barraient le passage, bouillonnant derrière l'écluse que formait quelque vieux tronc couché en travers du courant, puis franchissant l'obstacle avec un élan sauvage et un grand remous d'écume.

A mesure que nos voyageurs montaient, ce ruisseau, grossi par la fonte des neiges et se précipitant sur une pente plus rapide, prenait les airs violents et farouches d'un vrai torrent. Le chemin miné par-dessous, le talus écroulé, témoignaient de sa fougue sa voix colère dominait parfois le grand bruit du vent dans la ramure


des sapins son flot impétueux tombait en brusques cascades et bondissait en crêtes irritées, toujours furieux, toujours pressé et s'attardant néanmoins en mille aventures que Charles s'amusait à suivre des yeux. Quelle magicienne que l'eau dit-il à Etienne elle vous retient, vous magnétise, vous laisse à peine respirer. On me reproche d'être flâneur de ma nature. La faute en est à la destinée qui m'a fait naître au bord d'un lac. C'est ce bruit chantant des vagues qui m'a bercé quand j'étais tout petit j'ai passé des heures à les voir danser ensemble, s'avançant avec un bruit doux, puis reculant après avoir fait leur révérence et baisé le sable à mes pieds. Le moyen de ne point devenir un rêveur en leur compagnie murmura Charles comme se parlant à lui-même je parie que Juste ne s'est jamais assis au bord de l'eau. Je lui proposerai l'expérience, et nous verrons si, pour un instant du moins, ses mathématiques, son bon sens et toute sa cargaison de notions utiles ne s'en vont pas à la dérive.

Etienne écoutait son compagnon avec un intérêt mêlé de quelque surprise.

Il est heureux que la compagnie du ruisseau vous plaise, dit-il, car nous l'aurons tout du long. Il se peut même qu'en un ou deux endroits le chemin soit emporté, ce qui nous donnera du fil à retordre. Mais vous avez le pied montagnard, monsieur, à ce que je vois. Eh j'ai fait pas mal de courses plus difficiles que celle-ci et d'ascensions où il ne fallait pas broncher. Dans les Alpes ?

Dans les Alpes, dans les Apennins, en Ecosse, un peu partout. J'ai cru autrefois que j'étais né explorateur et géographe j'allais m'enrôler dans une expédition africaine, après avoir étudié tout exprès la triangulation,


quand j'ai rencontré un banquier de mes amis, qui collectionnait des bonbonnières, des boîtes à mouches et des tabatières la fureur du pompadour m'a empoigné, j'ai planté là l'expédition africaine et je me suis mis à la chasse des émaux rococo, ce qui signifie, monsieur Etienne, poursuivit-il en remarquant l'air étonné et presque mystifié de son guide, que j'ai perdu mon temps sans utilité pour moi-même ni pour personne. C'est fort triste, allez! Ma vie n'a pas le sens commun, et quand j'y pense, il me prend des envies de m'asseoir ici sur la mousse et de regarder couler l'eau jusqu'à la consommation des siècles.

Comme vous voudrez, dit Etienne en imitant son compagnon qui s'était laissé tomber sur la berge d'un air lassé les pieds presque dans le courant. Comme vous voudrez, monsieur, mais si vous comptez sur l'eau pour vous tenir compagnie jusqu'à la consommation des siècles, vous serez désappointé. Dans quinze jours la ravine sera à sec.

J'aime les gens des campagnes, murmura Charles comme dit Montesquieu, ils n'ont pas assez d'esprit pour raisonner de travers. Qn'on est donc bien ici, et que n'ai-je les Lettres de mon Moulin dans ma poche je vous lirais un de ces délicieux contes, monsieur Etienne, pour voir quel effet produit cette prose raffinée sur une nature rustique. 0 le charmant coin pour une heure de lecture et de rêverie Les pieds au soleil, le coude dans la mousse, une musique d'eau courante, un souffle de vent dans les branches Monsieur Etienne, n'auriez-vous pas un livre sur vous ?

Non, les livres sont rares dans le pays et on ne les prend pas à la promenade.

Mais un vieux journal, n'importe quoi, et nous


deviserions là-dessus. Tâtez vos poches, monsieur Etienne.

Etienne obéit en riant.

En fait de livres, dit-il, je ne puis vous offrir que le carnet où je note mes commandes et d'autres choses peu intéressantes; ah! pourtant, j'y ai copié une poésie que vous aimerez peut-être à lire c'est un de mes camarades, un tailleur de nos environs, qui l'a écrite. Ce garçon est un original, il dit que les rimes tourbillonnent autour de sa tête comme des abeilles et le piquent jusqu'à ce qu'il les enfile à son aiguille et les couse par paires. Voyons le poème, dit Charles avec empressement. Etienne venait de tirer de sa poche un calepin en maroquin jaune, aux coins fatigués et noircis. Il le feuilletait pour trouver la page, quand tout à coup une petite branche verte s'en échappa, tournoya un instant, et descendit se poser comme une plume sur le flot qui l'emporta.

Etienne poussa une exclamation véhémente, se leva d'un bond et se pencha au-dessus du courant. La voilà! cria-t-il, cette grosse pierre l'arrête. Tiens bon tiens bon, petite

En un clin d'œil il eut tiré ses bottes.

Vous ne ferez pas cette folie s'écria Charles l'eau est profonde, le courant violent.

Et il saisit Etienne par le bras. Celui-ci se dégagea avec impatience.

Ne me retenez pas laissez-moi, je vous dis Encore une minute, et elle sera emportée

En même temps, il s'élança sur un gros bloc qui montrait à fleur d'eau sa surface glissante et moussue de là il se pencha, en s'accrochant d'une main aux branches qui pendaient sur l'eau, vers une petite baie


fermée comme un port, où flottait tranquillement la verte branche de romarin attendant sa délivrance. Il la saisit avec une exclamation de triomphe, la mit entre ses dents, reprit son équilibre, et se cramponnant aux buissons, allait regagner la berge, quand le pied lui manqua.

Charles, qui l'avait suivi avec anxiété dans tous ses mouvements, poussa un cri en le voyant chanceler et tomber.

La force du courant le fit tournoyer deux fois. Heureusement, le lit était peu profond et semé de grosses pierres. Etienne reprit pied en s'appuyant sur un bloc solide, puis saisit la canne que Charles lui tendait et fut en deux bonds sur la berge.

Ruisselant, un peu ému, il tenait toujours la branche de romarin entre ses dents serrées.

Moi qui vous croyais du bon sens fit Charles d'un ton ironique.

Puis, tandis que le jeune homme se chaussait, il reprit

Par ma foi, vous avez l'air tout à fait mythologique avec vos cheveux qui pleurent. On vous prendrait au moins pour le mari d'une naïade. Maintenant, monsieur mon guide, volte-face, et en route pour le Nid-du-Fol. Comment donc ? interrompit Etienne mais nous allons à la Grande Futaie.

Et vous croyez que je veux avoir une mort d'homme sur la conscience ? Trempé comme vous l'êtes, vous n'auriez qu'à prendre une bonne pleurésie, une bonne fluxion de poitrine.

Bah le soleil sèchera mes habits et je me réchaufferai en marchant.

Point du tout, mon garçon vous irez tout droit


chez vous vous vous changerez de pied en cap, et vous, demanderez à votre mère de vous faire une tasse de tisane. Et soyez très content encore si après cela on ne vous met au lit comme un sot enfant qui s'est laissé choir dans la fontaine.

Monsieur, dit Etienne, je ne veux pas que votre journée soit gâtée par mon imprudence. Nous irons à la Grande Futaie.

Allez-y donc seul, mon ami. Pour moi, je retourne au Nid-du-Fol.

Et Charles, voyant que le seul moyen de convaincre Etienne était de battre en retraite le premier, se mit en route d'un pas rapide. Son guide le rejoignit aussitôt, et tous deux redescendirent le sentier qu'ils avaient gravi avec tant de plaisir. Charles songeait.

« Je voudrais bien connaître l'histoire de cette petite branche verte, » se disait-il.

Mais il n'osait interroger Etienne.

Celui-ci avait replacé dans son carnet le brin de romarin un peu froissé après de telles aventures. Je vous dois une explication, monsieur, fit-il avec un peu d'embarras.

Vous ne me devez rien du tout, et si vous préférez vous taire, c'est votre droit. Pourtant j'avoue que je ne serais point fâché de savoir d'où vous vient ce talisman pour lequel vous preniez un bain de si grand cœur.

C'est Joyeuse qui me l'a donné, répondit Etienne, et j'y tiens, monsieur, comme à tout ce qui vient d'elle. La laisser se noyer, cette pauvre petite branchette I non, voyez-vous, je n'en aurais pas eu le cœur. Vous rirez, si vous voulez, mais il me semblait que c'était quelque chose comme Joyeuse elle-même qui se débattait


dans le courant. Et puis, ajouta-t-il à voix basse, c'est le premier souvenir d'amitié qu'elle me donne.

Vraiment fit Charles. M"e Cécile est donc une personne fort retenue, car il y a longtemps que vous êtes fiancés, n'est-ce pas ?

Fiancés répéta Etienne qui a pu vous conter cela, monsieur ?

Je ne sais. Mon ami Juste peut-être, ou Mme Renaud, ou bien votre père.

Etienne secoua la tète.

Joyeuse n'a jamais dit oui il y a deux ans que je la courtise, et bien plus longtemps que je pense à elle. Mais elle ne veut rien promettre. Parfois je me décourage, sans le lui laisser voir, pourtant puis je reprends confiance je me dis qu'en bien l'aimant, je finirai par la gagner.

Assurément, fit Charles avec feu.

Quelque chose dans le ton simple et ferme d'Etienne l'avait frappé, et il sentait son estime augmenter pour ce jeune homme qui lui avait plu dès l'abord.

Mais pourquoi donc, reprit-il, Mlle Joyeuse y met- elle tant de façons ? Elle vous connaît et doit savoir ce que vous valez. Un autre garçon lui fait-il la cour ? Non, ce n'est pas cela.

Est-ce qu'elle aurait une préférence ailleurs ? Je ne suis pas maître de le dire, fit Etienne avec une froideur mêlée de reproche.

Charles comprit la leçon.

Ma question était indiscrète, lui dit-il, excusez-moi. « Cependant la chose est claire, pensait-il; elle en aime un autre, qui le mérite naturellement cent fois moins qu'Etienne. Il paraît que les fillettes sont partout les mêmes, illogiques à la campagne autant qu'à la ville. »


louer de l'avoir établie avec beaucoup de clarté; Herbert Spencer est resté jusqu'à présent dans les limites exactes de l'utilitarisme. Nous voici maintenant arrivés au point où il commence à les dépasser.

II

Avoir démêlé la nature du bien et du mal, n'est qu'un premier pas fait dans la science de la morale. Il s'agit surtout d'en reconnaitre la loi. Dans une lettre adressée il y a vingt ans à Stuart Mill, le dernier chef illustre de l'école utilitaire, M. Spencer lui disait à peu près ceci

« Nous sommes parfaitement d'accord vous et moi qu'il y a une corrélation constante entre nos actions et leurs conséquences, conséquences qui, selon qu'elles sont agréables ou pénibles pour l'individu d'abord, pour la société ensuite, servent à caractériser les actions, et à les ranger sous les deux dénominations opposées de bien et de mal. Mais ce n'est là qu'une connaissance empirique la morale, que nous appelons aussi la science de la conduite droite, doit avoir pour objet de déterminer le pourquoi et le comment de cette corrélation. Evidemment elle n'est pas accidentelle et contingente; elle existe de par la nature des choses; il s'agit de déduire des lois de la vie et des conditions de l'existence quelles sont les actions qui produisent nécessairement le bien, quelles sont celles qui produisent nécessairement le mal ? Une fois faites, ces déductions seront les bases de la morale.

» Une analogie fera mieux comprendre ma pensée. A ses débuts, la science de l'astronomie planétaire ne se composait que de faits reconnus empiriquement. Elle n'était faite que d'observations accumulées touchant la position et les mouvements des astres. De ces observations accumulées on en était venu à pouvoir prédire avec assez d'exactitude le retour de ces mouvements à des époques déterminées; mais ce n'était toujours que de l'empirisme. Aujourd'hui la science de l'astronomie planétaire est en possession de sa loi. Elle sait pourquoi les corps ce-


lestes occupent nécessairement tel point de l'espace à tel moment. La science de la morale suit la même marche que la science astronomique. Elle a été d'abord empirique; elle veut maintenant être théorique. Jusqu'à présent elle a reconnu les faits; aujourd'hui elle aspire à connaître la loi à laquelle ils obéissent. En un mot, la morale cherche sa loi de gravitation. »

Pour qui a lu les ouvrages antérieurs de M. Spencer, il est évident que cette loi, il ira la chercher dans l'évolution. Ce qui caractérise précisément sa philosophie, c'est d'avoir étendu à tous les ordres de faits le principe de développement régulier que Charles Darwin et avant lui Lamarck ont cru reconnaître dans la matière laquelle selon eux se transformerait indéfiniment depuis l'état amorphe jusqu'à l'état organisé, depuis l'état organisé jusqu'à la vie psychologique. L'hypothèse de l'évolution darwinienne, sortant du domaine de la biologie pour entrer dans celui de la morale, ou pour mieux dire, l'évolution indéfinie de la matière aboutissant à l'évolution indéfinie de la moralité humaine, voilà le fond et le terme de la philosophie spencérienne.

Tous les systèmes de morale, dit M. Spencer, ont été jusqu'à présent fondés sur ce qu'on appelle l'autorité, soit l'autorité d'une révélation divine, soit l'autorité du législateur. Aristote et Platon font de la loi civile la base et le criterium de la morale; Hobbes dit positivement ceci « Quand il n'existe point encore de contrat social, il n'y a point de droit aucune action ne peut être injuste; l'injustice consiste en la violation du contrat, et tout ce qui n'est pas injuste est juste. » (Léviathan, chap. XV.) Saint Paul avait dit en d'autres termes « C'est la loi qui fait le péché. » La seule différence qu'il y ait entre la proposition de l'un et celle de l'autre, c'est que Hobbes fait allusion à la loi humaine, et saint


Paul à la loi divine. Mais toujours c'est sur l'autorité, sur l'injonction d'en haut, qu'on a fondé la morale. Il en résulte que lorsque les hommes cessent de croire à l'origine surnaturelle des lois morales, ils abandonnent du coup toute moralité. Pour des sociétés nourries de cette croyance, que c'est Dieu qui parlant aux hommes leur a dicté ses commandements, il n'y a d'autre alternative que de conserver la foi entière ou de tomber dans la dissolution. Il importe donc au salut du monde de donner à la morale une base inébranlable, c'est-à-dire une base scientifique; cette base existe; elle se trouve dans l'ensemble des lois qui régissent la matière organique.

Nous savons tous que les organismes vivants passent, dans leur évolution, du simple au composé, et il en est de leurs fonctions physiologiques comme de leur structure. Parallèlement avec les fonctions physiologiques marchent les fonctions psychologiques. Ainsi, par exemple, dit M. Spencer, des infusoires nagent au hasard, sans que rien détermine la direction de leurs mouvements, si ce n'est l'influence physique du milieu où ils se trouvent tantôt ils rencontrent quelque substance nutritive qu'ils absorbent, tantôt quelque animal qui les avale. Comme ils n'ont point d'organes pour diriger leur course, pour chercher leur nourriture, pour éviter le danger, leur existence d'un jour est souvent réduite à la durée de quelques heures, de quelques minutes même. Chez eux, il n'existe pas d'instinct de conservation parce qu'il n'existe pas de moyens de conservation il n'y a pas commencement de fonction psychologique, du moins ce commencement, s'il existe, n'est pas appréciable pour nous. Chez le rotifère, on voit au contraire une certaine adaptation des actions au but, qui est la conservation de l'individu. Par


son cil vibratile, le rotifère attire dans son orbite les êtres minuscules dont il se nourrit par les contractions de son corps, il se soustrait aux ennemis qu'il rencontre ayant des moyens de conservation, il en use se servant de ses organes dans un but déterminé, il y a chez lui le commencement de la conduite de la vie. Chez les mollusques, se continue d'une façon croissante cette conduite, c'est-à-dire l'adaptation des moyens au but. Chez les vertébrés, elle se perfectionne encore le poisson femelle pond ses œufs dans un endroit propice, le poisson mâle passe dessus et les féconde il n'y a plus seulement là action conservatrice de l'individu, mais action conservatrice de l'espèce, continuation et accroissement de cette première fonction cérébrale qu'on désigne sous le nom d'instinct. Cependant, les poissons abandonnent leur progéniture aux hasards de la vie et de la destruction aussi la nature prévoyante leur a-t-elle donné une fécondité extraordinaire, sachant que sur des millions d'œufs quelques-uns à p^jne parviendront à l'état adulte. Mais voici les oiseaux dont la sollicitude paternelle excite notre admiration. Quelle adaptation merveilleuse du moyen au but, dans la manière de construire le nid, de couver les œufs, d'élever les petits quelle science de la conduite de la vie, sous le double aspect de la conservation de l'individu et de la conservation de l'espèce quel développement de la fonction psychologique Voici maintenant le plus grand des mammifères, l'éléphant quelle intelligence quelle tendresse envers ses jeunes Si grands sont chez lui les moyens de pourvoir à leur conservation, que la nature, qui ne veut pas que la terre appartienne exclusivement à l'éléphant, ne lui donne qu'un petit tous les trois ou quatre ans. Chez lui, il y a non seulement instinct de conservation de l'espèce à un


degré très élevé, mais commencement de l'instinct social, et moyens adaptés à la conservation de la société. Comme tous les animaux qui vivent en troupes, il met son expérience et sa force au service de la communauté l'individu le plus capable, celui qui est dans la vigueur de l'âge et dont les sens sont par conséquent le plus en éveil, conduit le troupeau les plus forts combattent pour les plus faibles, et dans le danger, les mâles font aux femelles, sans acception de liens de famille, un rempart de leurs corps. Dans les mœurs de l'éléphant, tout se trouve de ce qui se rapporte à la conduite de la vie. Cet esprit' de conduite de la vie existait-il à un plus haut degré dans l'homme primitif? il faut le croire puisque, faible de corps relativement aux espèces qui l'entouraient, il a survécu. Mais aujourd'hui, il parait y avoir moins loin de l'éléphant à l'homme sauvage que de l'homme sauvage à l'homme civilisé. Quoi qu'il en soit, c'est encore par la meilleure adaptation des moyens au but, et par l'élévation graduelle de ce but même, que se marquent les étapes qui conduisent l'espèce humaine de la vie des forêts à un état social avancé; c'est le progrès dans la science de la conduite de la vie qui fait le progrès de la civilisation progrès qui commence par la conservation de l'individu, meilleure nourriture, meilleur abri, meilleurs moyens de défense, se continue par la conservation de l'espèce, mariage, soin des enfants, transmission de l'héritage, puis, par l'accroissement du bien-être et de la sécurité, organisation sociale, lois, institutions, et enfin qui tend incessamment vers son idéal, qui est le bonheur. Et maintenant que nous voyons quel est le but et l'effet de la conduite de la vie, pourrions-nous bien en différencier la morale ? Que vaudrait une morale qui se-


rait en contradiction avec ce but et ces effets ? une morale qui dissoudrait la société, la famille, et qui tendrait à détruire l'espèce ? Ce serait un ensemble d'idées que nous appellerions au plus haut point immoral. La morale, telle que nous l'entendons (et il n'y a pas une autre manière de l'entendre), marche pari passu avec l'ensemble d'actions qui constituent la conduite de la vie elle prescrit de veiller à sa conservation personnelle et défend le suicide elle ordonne de nourrir et soigner les enfants elle recommande le respect de la vie, des intérêts, de la dignité et du bonheur du prochain; l'accomplissement des devoirs de citoyen le travail d'une sorte ou d'une autre et l'emploi utile du temps. La morale et la bonne conduite ne sont qu'une seule et même chose, envisagée sous deux aspects différents. La morale est l'idée abstraite de bonne conduite la bonne conduite est l'idée concrète de morale la morale commence là où commence la conduite de la vie la conduite de la vie commence là où commencent les moyens organiques d'en diriger les actes, et peut-être, quoique nous ne puissions pas en apprécier les signes, au premier degré de la vie animale, à l'être qui, confinant à la vie végétative, se multiplie par sissiparité La conduite de la vie, dénommée instinct chez les espèces inférieures, volonté chez les espèces supérieures, est la manifestation 1 M. Spencer ne] croit pas précisément que la conduite de la vie commence au point où commence la vie animale elle-même. Il dit au contraire k Les protozoaires se divisent et se subdivisent spontanément, par des causes physiques auxquelles ils n'ont point de part. Quelquefois ils restent en l'état pour un temps, puis tout à coup se séparent en cellules organiques indépendantes qui deviennent autant d'individus nouveaux. Dans aucun cas on ne reconnaît là d'actes caractérisant un commencement de conduite. » (Data of Ethics.) Mais nous ne voyons pas pourquoi son raisonnement s'arrêterait sur le chemin des conséquences.


et pour ainsi dire le corps de la morale, c'est-à-dire de l'évolution de la fonction psychologique, laquelle a son point de départ dans le premier acte tendant à la conservation de l'individu, et dont le terme est indéfini. Nous espérons avoir rendu avec exactitude l'idée mère de l'ouvrage, Les fondements de la morale, bien que la nécessité de raccourcir, faute d'espace, et pour ainsi dire, de contracter le raisonnement, doive nuire beaucoup à la clarté de l'exposition. Voici maintenant comment l'évolution de la morale se continue dans l'espèce humaine.

Partant toujours de ce principe fondamental que la vie est bonne, que tout ce qui tend à la conserver, à la développer, à la répandre, est, par conséquent, le bon et le bien, M. Spencer s'attache à démontrer que tout accroissement d'activité qui concourt à ce résultat est de l'essence de la morale. La vie ne se mesure pas au sablier elle est un agrégat de pensées, de sentiments, d'actions, et l'homme civilisé peut, à l'âge de trente ans, avoir éprouvé un plus grand nombre de ces changements d'états de conscience qui constituent la vie que le sauvage n'en éprouverait en un siècle. Or, il importe à l'accomplissement du but de la nature, tel qu'il se découvre dans la loi d'évolution, que les forces actives de la matière, multipliées par elles-mêmes dans le plus haut organisme existant, qui est le cerveau de l'homme, produisent partout où il est possible l'accroissement de la vie, c'est-à-dire du bonheur.

La plus grande violation de la loi morale est donc le suicide, puis l'homicide c'est la plus grave des offenses contre l'individu et contre l'espèce, dont la conservation est l'objet des premiers soins de la nature. Après le sui-


cide et l'homicide totals, il y a le suicide et l'homicide partiels, lesquels consistent, soit dans l'atteinte portée à la vie chez soi ou chez les autres, soit dans les restrictions imposées à cette vie même. Ici M. Spencer vise à la fois la débauche et l'ascétisme, mais c'est évidemment l'ascétisme qui l'occupe davantage, précisément parceque l'ascétisme est ordinairement considéré comme le contraire de l'immoralité. Selon lui, c'est un reste du culte d'Arimane, c'est la continuation des sacrifices faits à Moloch; les modernes qui croient n'adorer plus qu'un Dieu, continuent à en adorer deux, et à offrir des sacrifices à celui qu'ils croient le plus méchant. L'ascétisme est l'objectif de tous les traits de M. Spencer; à ses yeux, c'est de toutes les erreurs la plus anti-philosophique, et la plus anti-morale.

Au contraire, donner leur libre jeu aux facultés humaines, attiser les passions toutes les fois qu'elles ne tendent pas à détériorer, soit l'individu, soit l'espèce développer les penchants et les goûts qui sont de nature à multiplier les jouissances sans multiplier les souffrances de l'homme; donner ample satisfaction à tous ses appétits quand il n'en résulte pas pour lui ou pour les autres plus de mal que de plaisir, voilà qui est essentiellement moral, puisque voilà qui concorde avec le but suprême de l'évolution dans la nature.

M. Spencer consacre ensuite plusieurs chapitres, du plus haut intérêt, à prouver la vérité de sa thèse au quadruple point de vue de la physique, de la biologie, de la psychologie, de la sociologie. Il va au-devant des objections dans deux autres chapitres contenant des explications sur le rapport qui existe entre la peine et le plaisir. Le mot de Socrate, frottant ses jambes endolories au moment où on lui ôtait ses fers, l'a nécessairement fait


songer. Nous ne pouvons le suivre dans tous les développements si patients et si clairs qu'il donne à sa pensée, il faut nous hâter d'arriver à la grande question, la question fondamentale des limites de l'égoïsme et du dévouement telles que les établit la morale. Herbert Spencer en voit toute la difficulté, et il la résout par voie de conciliation.

L'égoïsme est la première loi de la vie il se confond avec l'instinct de la conservation personnelle mais il est aussi la première des lois morales, parce que de l'abolition de l'égoïsme résulterait la diminution du bonheur de tous.

En effet, ou bien les influences héréditaires n'existent pas et le progrès des espèces, par voie de sélection, est une erreur, ou bien il importe que dans la lutte pour l'existence ce soit les mieux doués qui triomphent. Que serait aujourd'hui l'humanité si, dès l'origine, l'abnégation mal entendue des forts et des intelligents avait fait reposer la perpétuité de l'espèce sur les infirmes et sur les idiots ? Aussi l'homme sauvage, poussé par l'instinct du bonheur pour lui et pour sa race, ne reconnait-il pas d'autre droit que le droit du plus fort ? il a raison c'est là le véritable droit naturel, celui que quelques-uns pourraient, avec raison, appeler le droit divin. Le sauvage ne concourt pas seulement ainsi à la conservation et au développement de l'humanité, il concourt à augmenter pour elle, et qui sait ? peut-être aussi pour les espèces inférieures, la somme totale du bonheur, but suprême de l'évolution.

Il n'y a pas à nier que la santé, la force, la beauté du corps et du visage, l'agilité des membres, l'équilibre des facultés mentales ne soient les premiers éléments du bonheur. Le seul sentiment de l'infériorité sur ces divers


points est déjà une souffrance pour celui qui l'éprouve, indépendamment des autres souffrances qui en sont la suite. L'homme parfaitement organisé au physique et au moral triomphe aisément des épreuves de la vie, et tout triomphe est une joie au contraire, l'incapacité, de quelque espèce qu'elle soit, le rend inévitablement malheureux. Il travaille péniblement et se consume dans des efforts stériles il souffre dans son orgueil et dans sa chair pour lui, le chemin de la vie n'est semé que d'épines. Ce serait donc un contre-sens si de deux frères, l'un, fort et bien doué, l'autre, maladif et stupide, qui au milieu d'une famine, comme l'homme des forêts en éprouve souvent, n'auraient de nourriture que pour soutenir la vie d'un seul, le premier sacrifiait par dévouement sa propre conservation à la conservation du second. Il en est de même dans l'état de société. Si de deux frères dont l'un est intelligent, l'autre incapable, et qui tous deux pourraient continuer le commerce de leur père, l'intelligent renonce à ses droits en faveur de l'incapable, c'est un mal et non un bien la maison de commerce périclite; par là, un grain de sable se trouve désagrégé dans l'édifice de la fortune nationale des employés manquent de travail et de plus, les fils de ce commerçant incapable, probablement incapables comme leur père, achèvent de détruire un capital qui était un des petits leviers de la prospérité publique.

Il est mille autres façons d'envisager les conséquences mauvaises de l'altruisme, même lorsque ce sentiment est contenu dans des limites en apparence raisonnables. Une des plus frappantes est le développement illégitime qu'il produit de l'égoïsme chez les autres, quand, ainsi que cela arrive le plus souvent, c'est le fort qui se dévoue au faible. L'ingratitude des enfants gâtés est chose mons-


trueuse; la tendre faiblesse de certaines veuves pour leurs fils, faiblesse qui les porte à se dépouiller en leur faveur du nécessaire, a souvent conduit ceux-ci à un égoïsme révoltant. Dans les relations sociales, comme dans la hiérarchie de la famille, le plus dévoué, celui qui ne prétend à rien pour lui-même, est pris au mot et foulé aux pieds par ceux qui valent moins que lui, et qui, par la raison qu'ils ont à son égard une infériorité naturelle, devraient lui être subordonnés.

L'égoïsme est donc en lui-même un sentiment hautement légitime, le premier qui concoure au vœu de la nature, rendu visible dans l'évolution.

D'un autre côté, le sentiment de l'altruisme n'est pas moins nécessaire à la conservation des espèces et à l'accroissement de leur bonheur. Laissant de côté la première forme de l'altruisme qui est la paternité, c'est-à-dire la substitution d'un individu à un autre, il est évident que la destruction de tous les faibles par les forts impliquerait aussi l'anéantissement de la vie, et avec la vie, du bonheur. La force est relative l'homme fort trouve, comme on dit familièrement, son maître, et dans la lutte pour l'existence, il ne survivrait que le très petit nombre d'individus qui se trouveraient être parfaitement égaux en intelligence et en vigueur. L'altruisme est donc la forme la mieux entendue de l'égoïsme, même dans l'état de nature; cela devient encore plus vrai dans l'état de société; « l'honnêteté est encore la meilleure politique, » est une phrase toute faite qui montre assez que le respect des droits du prochain est le meilleur moyen d'assurer les siens propres. Le progrès social et politique tout entier n'est guère que le développement de l'altruisme qui, dans ses étapes successives, s'étend de l'enfant à la famille, de la famille à la tribu, et de la tribu


à la nation, en attendant qu'il embrasse véritablement l'humanité tout entière.

Ainsi donc l'égoïsme et l'altruisme sont pour ainsi dire les deux jambes sur lesquelles marche l'humanité. On ne pourrait supprimer l'un ou l'autre sans la condamner à l'immobilité, et la maxime « il faut vivre pour les autres, » ne vaut pas mieux que la maxime « il ne faut vivre que pour soi. » L'égoïsme absolu chez tous serait fatal à la société, à la famille, par conséquent à l'individu l'altruisme absolu chez tous ne serait pas seulement fatal à tous, il serait impossible, car il implique contradiction un homme assez peu personnel pour vouloir sacrifier ses jouissances aux autres, ne peut pas être en même temps assez personnel pour consentir à ce que les autres lui sacrifient leurs jouissances. La maxime de Kant « agissez conformément à la règle que vous pourriez souhaiter de voir universellement suivie, » n'est donc pas plus applicable à l'égoïsme qu'à l'altruisme.

Bentham et l'école utilitaire ont essayé de prendre l'équité pour base de la morale et par l'équité ils ont entendu la distribution égale du bonheur. Il est en effet difficile quand on évoque l'idée d'équité de faire abstraction de l'idée d'égalité, car les deux mots ont une étroite corrélation. Mais le bonheur n'est pas un capital disponible qu'on puisse distribuer à volonté. C'est par une erreur grossière qu'on le fait consister dans l'abondance des choses de la vie; le plaisir de produire en est un des premiers éléments, et ce plaisir n'est pas transférable. Il est encore d'autres éléments de bonheur qu'on ne saurait répartir.

Ce n'est donc ni dans l'égoïsme, ni dans l'altruisme, ni dans l'équité qu'on peut trouver les fondements de la


morale. Il n'y a point d'actions absolument bonnes, parmi celles qui nuisent soit au bonheur de celui qui la fait, soit au bonheur d'un autre. Pour qu'une action réalise l'idée de la perfection du bien, il faut qu'elle produise du plaisir pour tous.

M. Spencer en cite quelques-unes en exemple les jeux d'un fils avec son père; la conversation de deux amis; une mère qui allaite son enfant; un passant qui sauve un autre d'un péril; etc. En somme, rien n'est plus rare dans son opinion qu'une action qui n'ait pas un inconvénient, puisque celle que l'on considère ordinairement comme la meilleure, l'immolation de soimême, emporte à ses yeux le mal, presque le crime, du suicide partiel.

Où donc trouve-t-on réunies les conditions parfaites de la moralité ? M. Spencer répond chez l'homme parfait. Mais qui est l'homme parfait ? M. Spencer déclare qu'il ne peut exister dans une société imparfaite « La conduite idéale, telle que la théorie éthique la demande, n'est pas possible à l'homme idéal même, au milieu d'hommes constitués autrement que lui. Une personne absolument juste et portée à la sympathie ne pourrait pas vivre et agir d'une manière conforme à sa nature au milieu d'une tribu de cannibales. Parmi des gens traîtres et sans scrupules, une candeur parfaite mettrait en péril celui qui la posséderait chez des peuples qui ne reconnaissent que le droit du plus fort, ne vouloir faire de mal à personne, c'est aller au-devant de la mort. » Ce n'est donc que par la lente adaptation de l'homme au milieu, et du milieu à l'homme, réagissant l'un sur l'autre et se perfectionnant mutuellement, qu'on peut arriver à la morale absolue. Comment cela se fera-t-il, et quel sera ce moyen de conciliation entre l'égoïsme et l'altruisme, les deux pôles du monde moral qui sortira de l'évolution ? Le voici.


On accordera aisément, malgré Rousseau et les autres admirateurs de l'état de nature, que la condition humaine devient moins misérable à mesure que l'expérience de la vie s'accumule dans l'humanité. Toutefois, cette condition est trop misérable encore pour que le sentiment de la sympathie soit dominant chez chaque individu. La sympathie consiste à se représenter l'état de conscience des autres et à en faire le sien à souffrir de leurs peines, à jouir de leurs plaisirs. Or, l'organisme humain ne serait pas assez fort pour supporter, en plus de la part de douleur qui revient à chacun, la somme de douleur qui se trouve encore aujourd'hui répandue sur la terre. La vie serait intolérable si l'on était à un haut degré sensible aux peines physiques et morales que souffrent tous ceux qui nous entourent, qui se lisent sur le visage de tous ceux que nous rencontrons. Le crime, l'imprévoyance, l'incapacité, la guerre, multiplient tellement les maux, que chacun est forcé, par la loi de conservation personnelle, de se renfermer en soi-même. Tout au plus l'altruisme peut-il s'étendre à la famille, aux serviteurs, à quelques amis, et, chez les natures amples et fortes, à quelques protégés. Les personnes qui se consacrent aux œuvres de charité, ou s'endurcissent ou se dévorent et encore ces œuvres sont-elles restreintes. A mesure, au contraire, que la face du monde changera, que la souffrance deviendra moindre, la sympathie pourra se développer chez tous davantage elle pourra devenir si complète que le plaisir égoïste et le plaisir altruiste ne feront plus qu'un. Deux facteurs concourront encore à ce résultat une plus grande puissance de sentir, une plus grande puissance d'exprimer. Déjà on peut voir quel chemin a parcouru, à ces deux égards, l'humanité depuis l'état sauvage jusqu'à l'état social


actuel. L'indigène de l'Australie ou des iles Fidji a un cœur de pierre et un visage de bois. Chez l'homme cultivé, les muscles du visage trahissent sans cesse des sentiments le besoin de traduire ses émotions est l'agent le plus actif du perfectionnement des langues la variété d'inflexions de voix accompagne la variété de formes de langage et tout cela sert à créer la jouissance de la sympathie, jouissance qui va croissant, croissant toujours dans le monde, en dépit des écarts que l'humanité fait dans sa marche.

La sympathie complète, universelle, se traduisant si l'on veut par les actes, mais surtout par le ton de la voix, les formes du discours, l'expression des gestes et du visage, la sympathie qui réjouit à la fois celui qui l'éprouve et celui qui en est l'objet, puis qui revient vers le premier qui l'a accordée et qui se multiplie ainsi par des réactions sans fin, la sympathie enveloppant le monde de douceur et de paix et le couvrant pour ainsi dire d'un réseau de soie, voilà le bonheur pour tous, voilà tout à la fois la base et le couronnement de la morale. C'est là le bien sans mélange; le bien qui ne coûte aucun sacrifice à personne, et qui est en lui-même inépuisable voilà le terme de l'évolution de la nature organique, laquelle a pour point de départ et pour but la plus grande somme de bonheur.

III

Nous croyons avoir extrait le suc et l'essence de l'ouvrage de M. Spencer, et nous ne saurions assez admirer la patience avec laquelle il y marche de déduction en déduction. C'est le sublime de la méthode scientifique. Point de sauts (du moins dans le raisonnement, car le


fameux saltum se retrouve certainement dans les faits), point de lacunes ni d'oublis. M. Spencer voit les questions sous toutes leurs faces et les envisage avec une grande impartialité.

Arrivé maintenant à la conclusion de son travail, nous osons demander ce que ce travail a ajouté à l'édifice de la morale.

Dans des termes simples et familiers, la grande doc-. trine philosophique qu'on appelle la doctrine du christianisme ne dit pas autre chose que M. Spencer, et le commandement « aimez votre prochain comme vous-même, » pose précisément l'objet et le terme de la sympathie. Aimer son prochain comme soi-même, ce n'est pas en effet l'aimer plus que soi-même, au contraire. Homo ex charitate magis debet diligere se ipsum quam proximum l, dit saint Thomas d'Aquin dont la pensée s'accorde parfaitement en cela avec celle de saint Augustin Magis me debeo quam homi7aibus cceteris, qiiamvis Deo magis quam mihi 2. La raison dit que nul n'est si prochain que nous-mêmes; un penchant, invincible comme toutes les lois de la nature, nous fait nous aimer nous-mêmes plus que le prochain, d'où l'axiome vulgaire Charité bien ordonnée commence par soi-même.

Il faut donc trouver l'accord entre l'amour de soi et l'amour des autres. Cet accord existe car qu'est-ce qu'aimer son prochain comme soi-même? N'est-ce pas précisément « se représenter l'état de conscience de ce prochain, en faire le sien, suuffrir de ses peines, jouir de ses plaisirs ? » N'est-ce pas l'acte de la sympathie ? Que s'il faut aller plus loin, étendre la sympathie jusqu'à 1 Summa, part. 2, quœst. 26.

Retract., lib. 1, cap. 8.


– Ecoutez, reprit-il en se tournant vers son compagnon, je vais vous donner un bon conseil. La femme, vous savez, est comme l'ombre suivez-la, elle vous fuit, fuyez-la, elle vous suit. C'est une vieille vérité, mais qui n'a rien perdu de sa valeur. Joyeuse ne vous apprécie pas comme elle le devrait, laissez-la. Quittez le pays pour un peu de temps, elle chérira votre souvenir, elle soupirera après votre retour. Venez avec moi en Italie, j'ai besoin d'un jeune homme intelligent et sûr qui m'aide dans mes recherches, qui prenne soin de mon bagage et de ma bourse. Vous verrez une contrée intéressante, vous en apprendrez la langue, et quand vous reviendrez, Joyeuse tout en larmes se jettera dans vos bras en vous disant « Ne t'en va plus » Acceptez-vous ?

Et Charles tendit la main au jeune homme. Etienne s'arrêta fort ému.

Vous êtes très bon, monsieur, dit-il en serrant vigoureusement la' main qui s'offrait à la sienne. Vous êtes très bon, votre conseil est sans doute excellent. Mais je refuse. Je vous saurai gré toute ma vie de vous être intéressé à mon affaire, ajouta-t-il en reprenant sa marche. Sans doute, vous qui avez vu le monde, vous en savez plus long que moi. Pourtant, n'est-ce pas, chacun connaît mieux où est son devoir ?

– Assurément, dit Charles un peu désappointé. Eh bien sans pouvoir vous l'expliquer, parce que les mots pour ces choses ne me viennent pas facilement, je sens que j'aurais tort de quitter le pays et de jouer ce tour à Joyeuse. Sans vous offenser, ce serait bien lui jouer un tour, prendre son cœur par surprise, dans une trappe, comme on dirait. Et puis, voyez, la chose a deux côtés. Ou bien Joyeuse aura du regret de mon absence, ou bien elle n'en aura pas. Si elle n'a pas de


chagrin à me voir partir, c'est que je n'ai pas la plus petite place dans son amitié, et alors à quoi bon toutes ces manigances ? Si elle a du regret, au contraire, elle souffrira, et croyez-vous, monsieur, que je voudrais la faire pleurer ?

Ce dilemme est irrésistible, dit Charles. Je suis enfoncé, moi et ma proposition.

Et puis, reprit Etienne, sans vouloir appeler les malheurs, je me dis qu'elle pourrait se trouver dans la peine en mon absence le grand-père est vieux, et Joseph n'est pas extra, solide depuis son accident. Sans me vanter, je rends des services à Joyeuse je lui manquerais si je partais.

C'est bien sur quoi j'aurais compté murmura Charles. Très bien, Etienne. Agissez comme vous le jugerez bon. Je fais mille vœux pour vous, tout en regrettant que vous ne me permettiez pas de faire autre chose.

Ils arrivaient au hameau.

Ne leur racontez pas comment l'accident est arrivé, dit Etienne avec un léger embarras; j'aime mieux que mon père n'en sache rien.

Cléside Leroux jetait du grain à ses poules quand les deux jeunes gens l'abordèrent.

Comment! déjà de retour! s'écria-t-il, est-ce que vous auriez trouvé visage de bois à la ferme? Etienne, mon garçon, te voilà trempé comme une soupe on dirait que tu as rendu visite aux grenouilles.

J'ai été maladroit, dit Etienne; j'ai glissé sur une pierre et piqué une tête dans le ruisseau. J'aurais bien continué la course, mais M. Plaisance n'a jamais voulu m'entendre et m'a forcé à revenir.

Et il a pardi bien fait Un refroidissement n'est


pas une plaisanterie le docteur, avec les potions et les vésicatoires, ça vous coûte les yeux de la tête. Allons, entre vite, et que ta mère te fasse avaler une tasse de sureau.

Si cela vous convient, dit Etienne, nous pourrions recommencer demain notre expédition manquée. Parfaitement, je viendrai vous prendre à la même heure. Au revoir.

Mais vous n'allez pas partir ainsi, dit Cléside est-ce qu'on ne pourrait rien vous offrir? Vous ne prendriez pas une goutte de vin, une bouchée de pain ?

Charles ne put s'empêcher de sourire. Le tisserand n'était pas très hospitalier de sa nature, et la crainte qu'il avait de voir son offre acceptée lui faisait faire une grimace d'anxiété très comique.

Merci, dit Charles, vous êtes bien bon.

Il s'arrêta, et Cléside resta en suspens, les coins de sa bouche s'abaissant peu à peu.

Mais je ne saurais m'arrêter davantage, reprit Charles une autre fois j'accepterai avec plaisir de me rafraîchir chez vous.

Enfin, c'est comme vous voudrez, dit le tisserand qui tournait entre ses mains son bonnet de coton à raies d'un air d'intime soulagement, c'est comme vous voudrez. On n'a pas grand'chose, mais au moins on l'offre de bon cœur.

J'en suis bien sûr, dit Charles en s'éloignant; au revoir, monsieur Leroux.

Au plaisir, monsieur votre serviteur.

« Tout de même, grommelait Cléside en retournant à son métier, Etienne a bien perdu la moitié de sa matinée, sans parler de ses habits. Ce jeune milord aurait dû l'en dédommager, ou bien, car notre fils est fier, me remettre


à moi-même une petite offrande, comme qui dirait deux ou trois francs. Sa conduite n'est pas ce que j'appellerai une conduite délicate »

III

Charles, ayant traversé le hameau, s'arrêta à l'entrée du sentier des saules. Il s'adossa au tronc noueux et trapu de l'un des arbres et resta longtemps immobile à méditer.

« C'est bien cela, murmura-t-il enfin. Ma vraie vocation pour le moment, c'est de travailler au mariage d'Etienne. Mais il faut savoir tout d'abord ce qu'en pense le grand-père. »

Et il se mit à gravir le sentier avec autant d'élan que s'il se fût agi d'emporter une redoute à la baïonnette. Bonjour, monsieur Vadien, cria-t-il en soulevant son chapeau du plus loin qu'il aperçut le vieillard. Le père Félix, assis sur le banc à côté de la porte, raccommodait un panier. Il sourit en voyant Charles monter la côte au pas accéléré.

Jambes et souffle de vingt ans dit-il.

Pas si jeune que ça, pourtant, répondit Charles en tordant sa moustache. Voyons, père Félix, sincèrement, quand vous me regardez avec attention, ne me prendriezvous pas pour un homme de trente ? C'est mon ambition, voyez-vous Deux dixaines, ça n'a aucun poids dans la balance des jugements du monde. Trois, c'est déjà respectable. Dire que je me suis fait bronzer par le soleil d'Italie, que je choisis toujours des cravates sérieuses, et que cependant je ne réussis pas à faire illusion Je vais me mettre à porter des lunettes, parole d'honneur

Les années viendront assez tôt, n'ayez crainte, dit


Félix. Asseyez-vous, monsieur, et excusez-moi si je vous laisse une minute.

Il disparut dans la maison, mais revint bientôt, apportant sur une petite table de sapin un plateau chargé de deux verres, d'une bouteille de vin blanc et d'une appétissante galette de ménage.

Vraiment, dit Charles, je suis honteux de me restaurer toujours à vos dépens. J'ai faim et soif, je l'avoue, et si je l'avais osé j'aurais demandé un morceau de pain au père d'Etienne. Mais il n'est pas engageant, le brave homme. Et Charles, dont le talent d'imitation faisait la joie de ses amis, reproduisit la petite scène de tout à l'heure, contrefaisant le ton de Cléside et sa grimace. Le père Félix ne put s'empêcher de rire.

C'est bien ça, dit-il mais il faut l'excuser, voyezvous. Cléside est tout brave au fond, seulement il a de petites manies. Sa famille lui a donné du mal à élever, et il a pris des habitudes d'économie qu'il a peut-être tort de garder maintenant qu'elles ne sont plus nécessaires. Au fond, comme je vous le dis, il a bon cœur.

C'est possible, mais je suis charmé que le fils tienne fort peu du père. Ce garçon-là me plaît.

A bon droit, monsieur, et vous n'êtes pas le seul à voir son mérite.

Le vieillard s'accouda en poussant un soupir, dont Charles devina aussitôt le sens.

Est-ce que vous lui donneriez votre Joyeuse ? demanda-t-il sans ambages.

Félix Vadien releva la tête et regarda son interlocuteur d'un air scandalisé.

Ne vous offensez pas, dit Charles qui ne se troublait jamais. Ma question peut vous sembler étrange, mais vous allez voir qu'elle est au contraire fort naturelle. Hier, en


rencontrant Etienne Leroux avec votre petite-fille, aujourd'hui encore, dans une promenade que j'ai faite avec lui, j'ai pu voir qu'il aime Mlle Cécile et serait heureux de devenir son mari. Je vous parle là en style de notaire c'est pour aller plus vite. Mlle Cécile n'a pas l'air trop décidée, il faut qu'elle se décide, et c'est à quoi je serais bien aise de m'employer, n'ayant rien d'autre à faire pour le moment. Mais avant de tracer mon plan de campagne, je voulais savoir si vous n'avez pas d'objections.

Et Charles, bien persuadé qu'il avait fait là le discours le plus sensé, un vrai discours d'homme d'affaires, se renversa contre le dossier de sa chaise, regardant le père Félix bien en face, de ses yeux où brillaient à la fois le caprice et la franchise.

Vrai, dit Félix Vadien, vous êtes un jeune homme étonnant

Charles s'inclina pour reconnaître le compliment et attendit la suite.

De quel droit, poursuivit le vieillard en s'échauffant un peu, de quel droit vous mêlez-vous des affaires d'Etienne et de Cécile ?

De quel droit ? mais simplement parce que je m'y intéresse.

Et puis-je vous demander ce que vous comptez faire ? Oh pour cela, je n'en sais rien. L'ouvrage montre, comme on dit sagement à la Brévine. Je verrai. Ne me regardez pas comme si j'étais quelque phénomène naturel, une pomme de terre gigantesque ou tout autre légume d'exposition. Accordez-moi seulement un peu de cette sympathie que vous répandez sur tous vos voisins ne me retirez pas le seul intérêt qui, pour le moment, me rattache à l'existence.


Le jeune homme s'était levé en prononçant ces derniers mots d'un ton fatal. Il se rassit en riant quand il vit l'air consterné de son interlocuteur.

Vous auriez tort de me prendre au grand tragique, je suis un être décevant, fit-il en secouant la tête comme s'il s'agissait de tout autre que de lui-même. Mais je vais vous soumettre mon cas, vous déciderez ensuite. Tel que vous me voyez, la philanthropie me dévore ce désir incessant de donner un coup de main à mon prochain dans la peine m'a déjà entraîné dans nombre de complications et d'aventures. Comme je vous l'ai dit hier, je cherche encore ma vocation, et tous les loisirs que me laisse ce soin, je les emploie à de bons offices. En voyant Etienne tout attristé ce matin par le départ de votre Joyeuse, je me suis promis de lui aider est-ce que vous n'y consentirez pas ?

Son ton était devenu grave.

Félix Vadien considérait toujours l'étrange garçon sans rien dire.

Je crois, monsieur, reprit-t-il enfin, que vous ne vous permettriez pas une mauvaise plaisanterie envers un homme de mon âge. Parlez sérieusement. Je ne comprends rien à votre galimatias.

Bon fit Charles gaiement, je vois que nous commençons à nous entendre, et j'en reviens à ma première question. Donneriez-vous volontiers votre Cécile à Etienne Leroux ?

C'est mon plus grand désir, je serai bien heureux le jour où elle dira oui.

A la bonne heure je vous annonce maintenant que je me fais l'allié d'Etienne entre nous, c'est à la vie et à la mort. jusqu'au jour des fiançailles. Je ne sais trop ce que vous complotez, dit le père


Félix avec une nuance d'inquiétude je crois que j'irai tout droit chercher Cécile pour la ramener à la maison. Ce fut maintenant à Charles de paraître consterné. Voilà un joli résultat fit-il en laissant retomber son verre sur la table si j'avais deviné cela, je n'aurais rien dit, j'aurais poussé la cause d'Etienne sans vous consulter seulement. Mais j'ai voulu faire la chose tout ouvertement, le cœur sur la main, et vous me traitez comme un renard dans un poulailler. Franchement, je méritais mieux.

Je ne voudrais pas vous faire tort, dit Félix Vadien en regardant d'un air perplexe la physionomie changeante de son jeune visiteur peut-être que ça vient de mon ignorance des façons du monde, mais depuis un quart d'heure que vous vous expliquez, je ne comprends toujours pas. Dites-moi simplement ce que vous comptez faire.

Tout bonnement dire à l'occasion deux mots à Mlle Cécile en faveur d'Etienne.

Je n'ai rien contre, dit le père Félix évidemment soulagé; mais, pour en venir là, il ne valait pas la peine de faire tant d'embarras.

Charles Plaisance fut un peu mortifié il s'était imaginé conduire une négociation admirable qui lui ferait le plus grand honneur.

Peu importe, dit-il en haussant les épaules, nous voilà d'accord, c'est l'essentiel. Mais je renonce à la diplomatie. Allons, fit-il au bout d'un moment en tirant sa montre, il est temps que je me remette en route. Vous n'avez pas de message pour M1Ie Joyeuse?

Non, merci; je la verrai dans trois jours, car je suis de la noce, moi aussi. Ça me fait toujours plaisir de voir les jeunes s'amuser, et puis il me semble qu'on est


plus sage que de mon temps, plus poli, mieux éduqué, preuve que le monde ne marche pas à reculons, comme les vieux croient souvent. Va bien, va bien!

Par ma foi, père Félix, vous êtes un brave homme, dit Charles en lui serrant la main. Au revoir, à bientôt. Félix Vadien reprit son travail interrompu, et se mit à songer, non sans quelque inquiétude, aux intentions philanthropiques du jeune homme.

« Pourvu qu'en mettant le doigt dans la pâte, il n'aille pas tout gâter, » pensait-il.

Charles Plaisance, loin d'être tourmenté par de semblables doutes, sifflait joyeusement et roulait mille projets dans sa tête. Le chemin lui parut court; lorsqu'il vit à ses pieds le toit gris de la ferme, il s'écria tout surpris « Déjà! »

Ce fut aussi l'exclamation dont on le salua

Déjà fit Joyeuse en l'apercevant.

Elle étendait au soleil, le long du mur, le linge qu'elle venait de laver.

Est-ce trop tôt à votre gré, mademoiselle Cécile ? demanda Charles feignant d'être offensé.

Oh! bien sûr que non; qu'est-ce que ça me fait à moi? dit-elle naïvement; seulement on vous croyait parti pour toute la journée. Vous n'avez pas eu de malheur en route, j'espère?

Non, tout au plus un accident.

Elle tressaillit effrayée.

Vous paraissez en assez bon état, vous fit-elle d'un air de reproche. Qu'est-il arrivé à Etienne? Oh peu de chose il a glissé au bord du torrent le courant l'a emporté mais il a fini par reprendre pied et nous en avons été quittes pour la peur.

« Faut-il tout lui dire? se demandait Charles. Je n'ai


pas juré le silence, et quelques mots de plus produiront un heureux effet. »

Je puis bien ajouter, poursuivit-il, qu'Etienne Leroux n'est pas le garçon sensé que je croyais. Vous ne devineriez jamais la cause de son plongeon une petite branche de romarin qu'il semble considérer comme une relique et qui était malheureusement tombée à l'eau. Il voulut à toute force la sauver du naufrage et faillit se noyer dans cette noble entreprise.

Joyeuse avait pâli sans répondre un mot, elle tourna le dos à Charles et se mit à enrouler nerveusement le bout de la corde sur laquelle son linge était étendu. Charles s'éloigna en se félicitant de ce coup habile. Mme Renaud accueillit maternellement le voyageur; elle avait pour lui un faible très prononcé. C'était l'ami de son Juste, et il se laissait morigéner fort docilement, tout en sachant la faire rire quand elle y était le moins disposée.

Vous trouverez Juste dans sa chambre, dit-elle; il a travaillé toute la matinée à ces maudits plans que je voudrais voir au fond du lac. A quoi servent des vacances employées ainsi, je vous le demande ? Montez vite, prenez-le sous le bras, et faites qu'il sorte un moment. Le dîner sera prêt dans un quart d'heure.

Charles obéit il grimpa l'escalier fermé au sommet par une trappe, qui conduisait à l'étage supérieur. Il trouva Juste plongé dans des calculs difficiles auxquels il l'arracha.

Mon vieux je viens en délégué, avec pleins pouvoirs de l'autorité maternelle. Peut-on piocher quand on a un si beau rayon de soleil sur sa table Viens prendre l'air, et presto J'ai mille choses à te raconter. Sur ton poêle ? Merci, je ne m'intéresse pas aux


faïences, dit Juste en passant les mains dans ses cheveux d'un air excédé.

Un poêle Il s'agit bien de cela. Je l'avais parfaitement oublié, ce poêle Notre expédition a manqué, mon cher

Tu en sembles fort réjoui.

Je crois bien cet heureux contre-temps m'a ouvert des horizons j'ai devant moi une œuvre humanitaire et romantique à la fois.

Aurais-tu par hasard découvert ta vocation ? fit Juste avec un léger haussement d'épaules.

Presque; du moins un intérêt, un.

Quelque nouvelle toquade, sans doute.

Mon cher, permets-moi de te dire candidement mon opinion sur ton cas tu es de fort mauvaise humeur. J'ai mal à la tête.

La belle merveille c'est le soleil qui se venge flanque-moi là les équations et le compas, prends ton chapeau et viens faire un tour par ordonnance maternelle.

Juste allait refuser pour se plonger de nouveau dans ses calculs, quand il se souvint que Charles était son hôte et s'ennuyait peut-être.

Allons-y gaiement dit-il en prenant le bras de son ami.

En passant à l'angle du jardin, ils virent Joyeuse toujours occupée à étendre sa lessive; mais le panier à linge était encore rempli on eût dit que la jeune fille n'y avait pas touché depuis le moment où Charles l'avait abordée. Elle se détourna quand les deux jeunes gens passèrent ils ne purent voir son visage.

« Je voudrais bien savoir à quoi elle pense, se demanda Charles est-ce à Etienne ou à l'autre ? Et qui


est-il, cet autre ? Sans doute quelque vulgaire contrebandier qui se pommade chaque dimanche et boit de de l'eau-de-vie à son déjeuner. »

En cet instant, il se retourna presque involontairement. Joyeuse les suivait du regard ses yeux étaient rouges, son joli visage fort triste. Quand elle vit que Charles s'arrêtait, elle se cacha la figure dans son tablier bleu et s'enfuit en courant vers la maison.

Les deux promeneurs arrivèrent bientôt au mur en pierres sèches qui marquait la limite du domaine Renaud. Un sorbier croissait là, au bord du chemin. Ses racines vigoureuses avaient soulevé le sol et fait dégringoler le mur, dont les pierres grises et moussues s'éparpillaient alentour.

Arrêtons-nous ici, dit Juste. Ma mère nous appellera quand le dîner sera prêt.

Il se mit à califourchon sur la barrière, tandis que Charles s'asseyait au milieu de l'éboulement.

Que c'est donc joli, un vieux mur fit-il en se penchant pour admirer les mignonnes végétations qui se baignaient autour de lui dans le soleil. Regarde ces orpins avec leurs feuilles grasses, d'une pulpe si ferme et si fraîche qu'on y voudrait mordre, et ces fines campanules qui se balancent, et ces jolies herbes brunes Chaque touffe est un petit jardin. Quant à ce sorbier, il me prend le cœur, simplement, poursuivit Charles en levant la tête. Mais je soutiens que son nom devrait être féminin, car il est gracieux et fier, et coquet comme une jolie femme. Mademoiselle de la Sorbière, je vous adore s'écria-t-il en prenant une posture commode, les pieds allongés dans l'herbe et la tête appuyée sur un gros bloc qui dominait les autres. Juste, admire donc, ou ie te renie.


J'admire le lointain, répondit son ami toujours juché sur sa barrière.

Le lointain voyons-le donc, ce lointain.

Et Charles reprit tout d'un coup la position verticale en abritant ses yeux de la main contre une lumière trop vive.

La vallée, monotone et paisible, s'étendait devant lui, longue et à peine sinueuse, jusqu'aux derniers confins de l'horizon, semblait-il. Les pentes qui de chaque côté la dominaient, s'enfuyaient avec elle par une ligne doucement estompée et mourante. Mais tout au fond, un géant à la silhouette bizarre les arrêtait brusquement c'était le Gros Taureau, dont la puissante masse d'un bleu sombre fermait l'horizon.

Rien n'est simple et même pauvre comme ces paysages jurassiens cependant la tranquille harmonie des contours onduleux, des teintes adoucies et du ciel souvent un peu voilé s'empare de l'âme irrésistiblement une poésie agreste flotte dans l'air avec le parfum du serpolet et le long bruissement du vent dans les sapins. Les Alpes sont plus belles, mais trop grandes; elles écrasent. Le Jura vous prend par son charme intime, par sa poésie familière et sereine. Dans les Alpes, le touriste ébloui admire des sites grandioses; mais il ne s'écrie jamais « Plantons ici nos tentes et demeuronsy. » Sur les pentes ensoleillées du Jura, au contraire, on découvre à chaque instant de ces recoins charmants faits pour une idylle et pour le bonheur.

Charles le sentait très vivement et il s'écria tout à coup

Ami Juste, avec la permission de ton père, je bâtirai mon chalet à l'ombre de ce mur et j'y coulerai des jours enchantés.


Fort bien, monsieur l'ermite, et que ferez-vous en hiver quand la bise soufflera, que la neige tourbillonnera, et que les champs ressembleront à un grand cimetière? Brr fit Charles involontairement; quelles sottes images tu évoques là Eh bien je me casematerai dans ma chaumière et j'écrirai un poème en douze chants sur la retraite de Russie le paysage m'inspirera. Mais Juste n'écoutait point il se balançait lentement sur sa barrière et regardait toujours le lointain d'un air rêveur. Ce tableau, dont il connaissait toutes les lignes depuis son enfance, réveillait en lui bien des souvenirs ces bruits familiers de la campagne étaient comme la voix douce et subtile du passé; mais le lointain bleu, voilé, mystérieux, était l'avenir.

Charles devina les pensées de son ami.

Tu regardes toujours trop loin, dit-il; tes ambitions courent la poste devant toi, et tu oublies de vivre dans le présent. Tiens, mon système à moi vaut encore mieux, bien que tu le regardes de haut. Je vis comme l'oiseau sur la branche, jouissant de tous les rayons, et ne songeant pas plus aux orages de l'avenir qu'aux gouttes de pluie de l'an dernier.

Grâce à ton père, qui a pris la peine de venir au monde avant toi, dit Juste, ta fortune est faite, tandis que la mienne est à faire.

Charles se boucha les oreilles avec un geste indigné. Le profane, s'écria-t-il, au milieu du repos sacré des champs il parle de sa fortune à faire J'aimerais autant, je crois, entendre le sifflet d'une locomotive « déchirer l'harmonieux silence, » comme dit le jeune poète que nous lisions ensemble hier.

Tu as raison, dit Juste. Parlons d'autre chose. A propos, et cette histoire que tu voulais me raconter, cette


œuvre humanitaire et romantique à laquelle tu vas te consacrer?

Toute réflexion faite, répondit Charles, je ne t'en dirai rien.

Et il reprit sa position nonchalante, en tirant son chapeau jusque sur son nez pour s'abriter du soleil. Justese mit à rire.

Avoue, dit-il, que ton histoire était une simple amorce pour me décider à sortir.

Point du tout; c'est un drame rustique dont je médite le dénouement. Mais la discrétion est une vertu que j'ai trop peu cultivée jusqu'ici pour le moment, je garde mon secret, qui d'ailleurs appartient à d'autres. Mystérieux comme un oracle! dit Juste; pourtant si ce caprice t'aide à passer le temps, je ne m'en plaindrai pas.

En ce moment, un appel prolongé se fit entendre. C'est ma mère qui nous avertit que le dîner est prêt, dit Juste. Elle n'aime pas à attendre.

Au revoir donc, chère mademoiselle de la Sorbière, fit Charles avec un profond salut. Je reviendrai. L'après-midi de ce jour amena pour Cécile une découverte, insignifiante en apparence et dont elle ne souffla mot à personne, mais qui cependant changea le cours de ses sentiments.

Le récit un peu dramatisé du danger qu'Etienne avait couru l'avait vivement émue, et l'impression durait encore.

« Doux Jésus pensait-elle, si cet accident avait des suites Etienne était peut-être échauffé par la course, et cette eau de neige est glacée. Ils n'ont pas continué leur route, mais sa mère l'aura-t-elle soigné comme il faut ? Il est si imprudent, il pense si peu à lui-même C'est


qu'une fluxion de poitrine n'attend pas qu'on l'aille quérir, et on a déjà vu des garçons robustes qui sont morts d'un moindre accident. »

Elle n'osa pas confier ses inquiétudes à Mme Renaud, car celle-ci la sermonnait depuis longtemps au sujet d'Etienne.

Décide-toi donc, lui disait-elle. Je veux bien qu'on tienne la dragée haute aux garçons, mais il y a un « à point » dans tout, et si tu ne sais pas reconnaître un bon mari quand tu l'as sous la main, il pourrait bien t'échapper en fin de compte. Tu es encore bien jeune pour te marier, mais fiancez-vous et attendez tranquillement que deux ans se passent. Vrai, Joyeuse, toutes ces lanterneries m'agacent 1

Durant l'après-midi, Cécile ne fit qu'aller et venir comme une âme en peine, réprimant un désir impérieux de courir au Nid-du-Fol pour voir si chacun s'y portait bien. Jamais la possibilité de perdre Etienne ne s'était présentée à son esprit; mais aujourd'hui le souvenir de sa bonté constante lui faisait à chaque minute monter des larmes aux yeux.

« Que ferais-je sans lui ? » se disait-elle.

Cependant il n'était point dans son caractère de s'abandonner à des appréhensions lugubres.

« Suis-je folle se dit-elle enfin; j'appelle le malheur. Peut-être aussi que M. Plaisance a exagéré l'accident il m'a tout l'air d'aimer un tantinet à broder. » Et elle chassa les idées noires en se mettant à chanter. Tout d'abord, sa voix tremblait un peu; mais elle s'éleva bientôt plus claire et plus gaie, et Mme Renaud en fut toute réjouie.

A la bonne heure! s'écria-t-elle je me demandais si tu allais devenir triste comme mon canari quand il


mue. Allons, chante, ma petite, ça me change les idées, à moi aussi. C'est que, vois-tu, les noces ont un côté rose et l'autre gris c'est tout plaisir pour les gens de la danse et du souper; pour les parents et les époux, c'est un grand saut dans le noir on ne sait ce qui vous attend; peut-être le bonheur en bonne amitié, peut-être les chicanes et les bisbilles. Amener une jeune femme dans la famille, c'est mettre dans le poulailler une poule étrangère qui y fera un beau remue-ménage. Pourtant, comme Lucien a sa maison et que ma bellefille semble assez pacifique, espérons que tout ira bien. Je connais mes devoirs, d'ailleurs; je relis chaque matin ma Nourriture de l'âme au chapitre des Relations domestiques, où la patience et le support sont conseillés bien fortement.

Ainsi moralisait Mme Justine, la tête couverte de son plus grand foulard, voulant indiquer par là que sa future qualité de belle-mère serait probablement une source intarissable de névralgies, mais qu'elle supporterait cette épreuve comme les autres, avec résignation.

Joyeuse repassait des faux-cols.

J'espère que M. Juste en sera satisfait, dit-elle, quoique je ne sache pas leur donner ce brillant pour lequel les blanchisseuses des villes ont un secret. Voyez, madame Renaud, j'ai fait de mon mieux; j'ai marqué l'ourlet avec le coin du fer, pour qu'ils aient l'air neufs. C'est bien, monte-les dans sa chambre et pose-les sur le lit.

Joyeuse n'était jamais entrée chez M. Juste; elle le savait sorti avec M. Charles, et pourtant elle heurta timidement à la porte, ne pouvant prendre sur elle de pénétrer sans cérémonie dans un lieu aussi auguste. La table était encombrée de papiers, d'instruments


mathématiques et de lavis. Un gros livre gisait sur le plancher, tout grand ouvert. Des plumes d'oie noircies d'encre étaient jetées pêle-mêle sur un grand plat de- faïence d'Urbino jaune et bleu que Joyeuse trouva fort laid.

Elle ferma à demi les volets contre le chaud soleil de l'après-midi, puis se demanda s'il y aurait trop de hardiesse à ramasser le pauvre livre tombé à terre. Elle s'y décida non sans quelque doute encore et le posa soigneusement au coin de la table. Pour cela elle dut écarter une grande feuille couverte de dessins bizarres, lignes rouges et noires entremêlées, qu'elle n'osa regarder de trop près, se demandant ce que M. le curé en penserait, car il avait prêché une fois contre les ingénieurs et les chemins de fer, et elle savait bien que M. Juste construisait des chemins de fer.

Cette feuille cachait un objet que la main de Joyeuse renversa. Très effrayée, la jeunefillerougit de confusion, comme si M. Juste eût été témoin de sa maladresse. « N'ai-je rien cassé ? s'écria-t-elle. Qu'est-ce que c'est? »

Soulevant la feuille, elle vit un fort joli cadre d'ivoire finement sculpté, appuyé par un support et contenant une photographie. C'était le portrait d'une cantatrice que Juste avait entendue l'hiver précédent à la Scala, et dont la voix suave, aussi bien que le visage charmant, lui avait inspiré un enthousiasme sans précédent. Charles s'était raillé de ce caprice, et passant un jourdans un bazar avait acheté cette photographie et son cadre, dont il lui avait fait cadeau.

Joyeuse n'avait jamais rêvé une beauté aussi parfaite; ces yeux veloutés, pleins de langueur et de passion, les lignes pures de ce profil antique, ce cou de cygne,


cette riche chevelure, tout, jusqu'à l'étrangeté de ce costume de Desdémone, semblait appartenir à un autre monde, le monde des magiciennes et des étoiles. « C'est donc ainsi que sont lés Italiennes ? pensa Joyeuse aussitôt qu'elle fut assez remise de sa vive émotion pour penser à quelque chose. Sainte Marie, qu'elle est belle. »

Que fais-tu donc là-haut si longtemps ? cria Mme Renaud du pied de l'escalier.

Je descends, répondit Joyeuse toute tremblante. J'ai fermé les ventaux et ramassé un livre qui traînait, madame.

Mais tu n'as pas touché aux papiers, j'espère ? Juste ne peut souffrir qu'on les mette en ordre.

Joyeuse ne répondit rien elle se pencha pour arranger les fers à repasser autour du réchaud, et Mme Justine put croire que la réverbération du feu seule lui enflammait les joues.

Tout au fond du cœur, sous son grand émoi, Joyeuse Vadien se sentait en réalité soulagée.

Elle avait aimé Juste absent, d'un amour humble, timide, et assez fragile, il faut l'avouer, comme tous les sentiments faits d'imagination et de rêverie. Quand le jeune homme avait paru, le désenchantement avait commencé. Il ne prenait point garde à elle on voyait bien qu'il était perdu dans ses grands projets. S'il l'avait traitée en petite sœur, ainsi qu'il avait coutume de faire autrefois, peut-être eût-elle continué à l'aimer de loin fidèlement. Mais il ne la voyait pas; il regardait bien au delà et bien plus haut.

Involontairement elle lui compara Etienne, dont le dévouement discret lui avait semblé jusqu'alors assez naturel; l'incident de la matinée lui révéla tout à coup


combien il lui était indispensable et précieux, combien leurs deux vies étaient liées l'une à l'autre, et quelle serait sa douleur si elle le perdait. Non que, remise de son premier effroi, elle craignît encore pour la santé d'Etienne, mais il pouvait se lasser d'une trop longue attente et trouver ailleurs une jeune fille qui fît moins la capricieuse et la renchérie.

Cependant le coeur naïf de Joyeuse tremblait encore et ne pouvait se décider. Le portrait de la belle cantatrice fit pencher la balance. Car Cécile ne douta pas un instant que ce ravissant visage ne fût celui de la promise de Juste; autrement, lui aurait-elle donné sa photographie? Joyeuse pouvait donc maintenant dénouer ce dernier lien de fidélité qui la retenait encore même elle le devait, puisque Juste appartenait à une autre. Et ce fut de très bonne grâce qu'elle le fit, bien qu'avec un léger soupir.

D'un geste elle congédia le passé, les rêveries au rouet, les timides espérances et toutes ces folles compagnes d'un amour d'enfant. Elle se sentit plus femme après cet adieu puis elle reprit sa chanson, ces vieux couplets qui faisaient rire les filles du Nid-du-Fol

C'est dans les heures de paresse

Que le cœur s'ouvre au mal d'amour;

Que la quenouille soit maîtresse

Elle le chasse pour toujours.

T. COMBE.

(La fin prochainement.)


EN ALGÉRIE ET EN TUNISIE Mai-juin 1883.

Enfin un golfe, un rempart de hautes collines à droite, Stora, un jouet blanc, posé dans la verdure, au pied des rochers, presque à fleur des eaux à gauche, la vallée du Saf-saf; en face, symétriques, sur deux hauteurs, un hôpital et une caserne. Au milieu, accrochée aux pentes, ou étranglée dans une échancrure d'où ses maisons débordent vers la mer, une cité européenne, Philippeville. Des Arabes, s'il vous plaît? Quelques groupes venus de Constantine pour affaires, regardent, les coudes sur le parapet des terrasses, un immense horizon c'est tout. Evidemment ces gens-là ne sont pas chez eux.

Je cours les environs; ils sont ravissants; le ravin des Beni Meleck, surtout. En bas, un petit flot jaseur qui se presse parce qu'on l'attend à l'usine devant moi, à mi-côte, un chemin qui troue des massifs d'arbres, oliviers, chênes-liège, cactus ou figuiers de Barbarie rigides avec leurs raquettes épineuses au diadème de

EXCURSION

Philippeville, 28 mai.


fleurs jaunes, eucalyptus, myrtes, châtaigniers, orangers, figuiers, mûriers, haies de beaux géraniums et d'églantiers au-dessus, jusqu'au sommet, de la vigne, un ruissellement de sarments en liberté; çà et là, enfin, risquées sur des terre-pleins, tout au bord de la coupure et mettant leur note blanche dans la gamme du vert, des maisons, fermes, villas, retraites choisies c'est une vision des Cévennes, avec plus de force, plus d'ampleur, plus de richesse, avec un degré de plus dans la chaleur de la végétation. Le Languedoc a passé la mer. Les campagnards qui me saluent au passage sont les paysans du Languedoc, et leurs chars à deux roues sont les chars du Languedoc.

29 mai.

Il est six heures le train qui part du port m'emporte vers Constantine je me fais tout yeux et tout oreilles. J'ai dépouillé l'orgueil de ma civilisation; je veux m'efforcer d'être vrai dans mes sympathies et réservé dans mes jugements, comme il convient à un passant. Donc, en wagon système suisse, un peu plus grossières que les nôtres, ces voitures; mais bien aérées. Rien de gai comme les indigènes en voyage; ils ont pris le train d'assaut, et maint burnous s'est engouffré par les fenêtres public idéal des compagnies, ils s'entassent, se roulent, se pelotonnent, se laminent, cinq, six, sur des banquettes faites pour trois il y en a debout, il y en a dans les passages, il y en a dans les coins. Tout cela rit, cause, fume, prise un tabac très fin, impalpable, cueilli du doigt dans l'extrémité d'une corne. Bientôt un orage violent, formidable, éclate et, autour de moi, une joie folle, une ivresse. Colons, Arabes, Kabyles, Juifs se félicitent réciproquement, se précipitent pour voir. Les têtes s'allongent aux ouvertures, car cette pluie est


attendue depuis sept mois et chacun en veut quelques gouttes sur le front. Hélas les blés sont perdus, irrévocablement perdus mais l'espoir renaît pour les orges. Les voici, ces orges, à droite et à gauche; ce ne sont pas les moissons drues, les forêts d'épis gigantesques dont notre imagination revêt les pays chauds. Tiges grêles et clairsemées, maigre pitance abandonnée aux troupeaux si la sécheresse eût persisté

La voie s'élève toujours partant des bords de la mer, elle atteint, au 46e km., au col des Oliviers, une altitude de 894 m.; jusque-là, elle court sur la rive gauche du Saf-saf, une rivière peu encaissée qui rappelle l'Orbe en amont du lac de Joux. Puis, je revois les hauts plateaux de l'Auvergne, les larges ondulations de ses prairies tachetées de vaches, et, par places, la houle des troupeaux de moutons, le tout en grisaille sous les hachures de la pluie. De loin en loin, debout, droit comme un terme, impassible sous le fouet de l'orage, se dresse un berger kabyle. La blancheur de son burnous est salie par les brouillards, ses deux mains sont accrochées aux •extrémités d'un bâton passé sur son cou comme un joug. La grande végétation est absente à peine des deux côtés du remblai, de superbes ricins qui tordent dans le vent du train leurs longues grappes pourpres nuancées d'orangé plus humble, une belle mauve qui ouvre sa corolle pâle, et partout se hérissant, hargneuses, deux haies de chardons variés aux pompons rouges, jaunes ou bleus. Les indigènes font là, au printemps, me dit-on, une cueillette abondante d'artichauts à bon marché. La pluie a cessé; à son tour le soleil ruisselle et inonde de flaques de lumière les flaques d'eau. Constantine J

« La ville la plus arabe de l'Algérie, » disent les


guides. Au premier plan, des cochers européens brutalisent des négrillons est-ce la civilisation qui s'enfonce dans le sud ? puis, le pont d'el Kantra franchi, se déroulent les longues rues banales de la ville moderne l'Europe, encore l'Europe Tartarin de Tarascon lui-même s'y reconnaîtrait J

Cependant, patience elle n'est pas difficile à trouver, la Constantine africaine. Il suffit de sortir de l'hôtel, d'entrer dans ces cafés maures, dans ces mosquées, de courir ces souks, ces quartiers arabes et israélites qui couvrent bien réellement les deux tiers de son aire. Un café maure est ma première tentation. Rien de plus simple; quatre murs à la chaux, ornés de peintures enfantines en détrempe, lions, villes, arbres, navires jamais figure humaine le Coran condamne la représentation de l'homme; dans un coin, un foyer liliputien à cheminée microscopique suspendues au mur, de petites mesures en fer battu, avec de longues poignées semblables à des pipes tout autour, un banc, en maçonnerie poli par le frottement des oisifs accroupis, allongés, dormant, rêvant, en plein kief, un pan du burnous sur les yeux; sur le sol, des groupes jouant aux dames, humant, aspirant avec lenteur et conviction un nectar bouillant, un liquide épais et brun. A la vue, on dirait du chocolat; au goût, c'est bien du café, une boue à l'arome exquis. A mon tour, je tiens une petite tasse où le cafetier verse une de ses pipes pleines. Je me fais solennel pour aspirer sans souffler souffler serait le comble de l'impolitesse. J'ai réussi, et j'ai le palais brûlé pour mes dix centimes. Pardon pour les transitions Je n'en ai d'autres que le caprice de ma course elle me conduit aux souks, les rues marchandes de la cité arabe, un inextricable écheveau. Ici ce sont des portes moresques, là des couloirs


étranglés et des passages recouverts de charpentes disjointes, bâillant au ciel de toutes leurs fentes, s'y coupant des tranches d'azur et des bandes de lumière, et partout, à droite, à gauche, par corps de métiers, des boutiques, de simples niches de quelques pieds carrés, avec leur cercle d'ouvriers autour d'un vase de fleurs, lis, œillets ou roses ah cette fois voici bien le pittoresque à pleins yeux voici le barbier chirurgien qui applique les ventouses à un grand gars anémique et lui enlève un peu du sang qui lui manque voici le cordonnier qui vous fabrique, pour deux francs, une paire de ces babouches arabes, arrondies, que le pied traîne avec des claquements et le bijoutier; et le forgeron qui amincit sur sa petite enclume la faucille à dents des Kabyles et le boulanger aux petits pains plats, mous, saupoudrés de fenouil et le boucher et le rôtisseur tournant à la main sur son réchaud les brochettes de viande et le parfumeur somnolent, dans l'atmosphère de ses essences capiteuses et les tailleurs surtout, monde fashionable, corporation tombée d'un arc-en-ciel, honneur du métier, tirant vivement l'aiguille dans des étoffes si fraîches qu'on n'ose respirer de peur de les ternir c'est bien le monde arabe dans ses éléments actifs, mais immuable dans ses goûts, dans ses procédés, dans son type, avec des grâces enfantines et des haines invétérées. Constantine lui appartient encore dans ces quartiers et il y garde l'illusion de son indépendance. L'Européen y est rare; le soldat surtout n'y paraît guère. Je foule, en passant, la natte d'un désœuvré allongé au tiers de la rue il se soulève et m'invective d'un ton menaçant je suis chez lui. Quelques moresques font leurs achats. De « ces paquets qui marchent, » on voit des yeux bridés et un peu de peau jaune dans l'interstice du haïck. La


voix est désagréable la belle langue gutturale du more s'aigrit, chez elles, jusqu'au piaillement.

Des souks au quartier israélite, il n'y a qu'un pas, et l'on se dirait aux antipodes. Ici, pas de vaincu les visages sont avenants, les maisons ouvertes, et les confidences interminables. Ismaël et Israël ne s'aiment guère. Israël a tant prêté à Ismaël qu'il tremble d'être ruiné c'est le refrain. En revanche, qui n'a entendu un Arabe dire « Israël » en regardant un Juif, ne saura jamais quel mépris peut être condensé dans un seul mot. J'en use avec indiscrétion. La main bleue ouverte dont, pour repousser le mauvais esprit, le Juif blasonne le dessus de sa porte, ne m'arrête pas; j'entre dans une cour intérieure autour de laquelle courent des galeries, et sous ces galeries je pénètre dans les appartements béants. Ici, des femmes tissent là, d'autres cuisinent; ailleurs, des hommes teignent des étoffes. La Juive de Constantine ne paraît point morose elle accueille l'étranger avec un bon sourire sur sa physionomie douce son costume ne manque pas de grâce, quoique le clinquant y remplace la propreté c'est, sur la tête, un petit cornet entouré d'un foulard dont les bouts flottent sur la nuque autour du visage, des tempes au menton, un ruissellement de colliers à pièces d'or ou dorées aux poignets et aux chevilles, une charge d'anneaux cliquetants; aux oreilles, de grandes boucles. La robe longue est un fourreau serré à la taille par un foulard ou une riche ceinture et percé de trous pour les bras nus, forts et rouges. Des petits enfants viennent gaiement à moi sous le regard attendri de leur mère. Le français est compris. Les écoles israélites sont parmi les meilleures de Constantine. Une petite fille me crie « Portez armes » et c'est dans ma langue maternelle,


sauf entorses, qu'on m'offre des friandises, des merveilles au miel, confectionnées sous mes yeux. J'ai passé du doux au sévère. On juge un assassin au palais de justice, un Arabe qui a assouvi une vengeance sur un colon, peu recommandable, paraît-il. Le jury algérien n'aime pas les circonstances atténuantes il faut trancher des têtes le musulman ne redoute que ce genre de mort; l'ange envoyé par Mahomet ne pourra plus, en effet, le saisissant par la touffe qu'il porte au sommet du crâne, l'emporter au paradis. La sécurité de la colonie réclame donc l'inflexibilité; soit mais il reste dans l'esprit du passant une arrière-pensée. La victime était de cette école de terroristes ignorants et brutaux qui voient dans l'Arabe moins qu'un esclave. Où est le plus coupable, le plus aveugle, le plus fanatique ? 30 mai.

Je reviens des gorges du Rummel Constantine m'est révélée tout entière son histoire est là là, sa confiance là, le secret de ses résistances héroïques là, l'horreur toujours vivante des épouvantables boucheries dont quatre-vingts sièges ont tristement illustré l'antique Cirta. On est presque étonné, dans le tourbillon de ces souvenirs, de voir le torrent rouler de l'eau au lieu de sang. Du reste, à défaut de l'histoire, le goût de la nature suffirait pour trouver ici motif à admiration le membre du S. A. C. n'a pas à craindre d'être déçu. Ce matin, à l'aube, sorti par le côté de la brèche de 1837, j'ai traversé le marché aux légumes et aux fleurs, un ruissellement de corolles encore humides de la nuit et un écroulement de petits paniers en forme de cornets. Le sentier suspendu au roc descend rapidement sous la Casbah vers le Rummel, et Constantine se hausse d'au-


tant sur son formidable piédestal c'est Monaco, avec une vallée au lieu de la mer. L'œil indécis voudrait à la fois s'élever à gauche à la crête de la falaise et plonger à droite dans le pli mamelonné où l'eau marque son passage par une prodigalité de verdure. Un détour à droite et me voici, tout à coup, au fond de l'énorme fossé naturel qui isole la ville. Les p arois, formées d'assises dorées horizontales ou obliquement soulevées, jaspées de buissons de cactus ou hérissées d'aloès, rayées de longues larmes noires par les égouts de Constantine, lamées de blanc par les fientes des aigles et des corbeaux, s'élèvent à pic, des deux côtés, d'une poussée effrayante. La solitude et le silence règnent. La ville est là-haut couronnant le rocher, épanouissant les bruits de la vie dans la joie du ciel bleu, d'aplomb sur le précipice, et comme près de rompre la ceinture de ses murs pour déborder follement dans le vide et ici, en bas, rien que le hoquet du fil d'eau glissant sous les roches amoncelées, le babil des sources, les cris des oiseaux de proie. Mais ce sont surtout les voûtes qui donnent aux gorges du Rummel leur caractère puissant d'originalité. Quelques pas encore et le spectacle devient dantesque. Des sources calcaires, déposant sécrétions sur secrétions, ont lentement, à travers des séries de siècles qu'on pourrait peut-être calculer, arrondi, au-dessus du lit du torrent et à mi-falaise, quatre énormes tunnels successifs le second est le plus long, il a soixante mètres d'une ouverture à l'autre et cinquante mètres à la clef de voûte le dernier, au nord, supportait le pont antique, el Kantra, comme un premier rang d'arcades. Lorsque, surmontant toute répugnance, on a pataugé dans l'eau croupie et éprouvé le saisissement de la nuit, de l'isolement, du grandiose, on trouve au retour une large com-


pensation de ses peines l'oppression de la masse et des ténèbres exagère le charme de la lumière et la grâce de la verte vallée, au point de donner la sensation d'une renaissance.

On quitte à peine les gorges du Rummel pour visiter les bains de Sidi Meçid. Les eaux thermales, déjà utilisées dans la plus haute antiquité, bouillonnant au pied des rochers, remplissent plusieurs piscines, les unes fort grandes, d'autres réduites à la dimension d'une simple baignoire creusée et cimentée dans la pierre. Aujourd'hui, de tous côtés, à pied, à bourriquot, des groupes de mores et de moresques y descendent en costume de fête. La vertu des eaux est attribuée à des génies qu'il faut se rendre favorables aussi les malades apportentils des poulets qu'ils égorgent, selon le rite, tète à l'orient et qu'ils lâchent ensuite, pantelants, devant les piscines c'est à la direction de leur dernier effort, à la position qu'ils prennent pour mourir, qu'on reconnaît l'humeur du génie. Bientôt le sol est saturé et pétri du sang des victimes. Dans les excavations des sources, c'est une autre cérémonie. Le baigneur jette à pleines mains, toujours pour le génie, une sorte de couscous spécial dont les cassures du roc restent couvertes. Par instants un cri strident part, se prolonge rythmé, douloureux c'est une femme qui se met à l'eau; de toutes parts toutes les femmes répondent par une note suraiguë, un interminable tremolo. Au milieu de ce vacarme éclatent un rugissement déchirant, le bruit d'une lutte convulsive entrecoupée de sanglots, percée de sifflements c'est une jeune fille qui se croit la proie du démon et se débat contre le terrible esprit qui la possède. Enfin le calme renaît; les poulets sont plumés, cuits et mangés. Dans les jardins de Sidi Meçid vient aussi, en partie de plai-


sir, la jeunesse dorée, et la joie y parade, égoïste, à côté de la souffrance. D'élégantes moresques aux sourcils peints d'un œil à l'autre par-dessus le nez, les mains et les pieds teints du henné traditionnel, étincelantes d'or, d'argent et de soie, se promènent lentement, nonchalamment. Cinq musiciens arabes, flûte de roseau, guitare, violon, tambourins à castagnettes, rangés contre la paroi du rocher, jettent une musique claire, sensuelle, énervante. Bientôt les élégants et les élégantes coupent des branches de tamarix, et, accompagnés de l'orchestre, prennent deux par deux, en balançant leurs feuillages, le chemin de la colline. Les costumes brillants paraissent et disparaissent tour à tour à travers les massifs de verdure comme dans un splendide décor. Est-ce un rêve ? Ne se croirait-on pas transporté tout à coup à deux mille ans en arrière, aux jours des grandes fêtes dupaganisme? Au retour, je m'assieds dans un abri du roc, où s'est niché un misérable café more. « – Tu viens de France ? 2 me demande le maître de céans. Non. Alors tu es anglais ? » Les Arabes ne sortent pas de là il n'y a, en dehors d'eux, que la France et l'Angleterre. « Alors, quel est ton pays ? La Suisse. As-tu un président? Oui. Fais-tu la guerre? Non. Souisse bono, dit-il en se levant et en me tendant sa main qu'il porte ensuite à ses lèvres, à son front et à son cœur; et quand je reprends mon chemin, il me court après pour m'offrir une tige de basilic cueillie dans un vieux pot fêlé où il la cultivait avec tendresse. Si cette race a de vilains dessous, comme les colons l'affirment si unanimement, sans songer un seul instant qu'ils sont la conquête et l'expropriation, c'est-à-dire des choses peu aimables aux indigènes, elle n'en est pas moins très séduisante dans sa grâce native


Je rentre à Constantine par le marché arabe, extra muros, un inouisme de huttes informes, de gourbis invraisemblables, murs de fascines, de planches, de toile, toits de paillassons ajustés, réduits de boue, fantaisies effrontées de l'équilibre, gloire impudente du haillon fraternisant avec le soleil qui l'enrichit de son or par tous les trous C'est dedans, un pêle-mêle d'enfants déguenillés, de femmes fagotées, de chèvres et d'agneaux; dehors, un pêle-mêle d'acheteurs et de denrées étalées sur des bancs ou des nattes fragments d'écorce de cèdre, d'écorce de grenade, piles de galettes, coufins de dattes sèches, les seules dont se nourrisse l'Arabe, qui se moque de l'Européen mangeant les molles, pâte de dattes pilées, blocs de nougat gluant, quartiers de viande, flûtes de roseau ornées d'arabesques au fer rougi, jarres de couscous, et puis, sur ce chemin, entre l'éminence du Koudiat-aty et la ville, des plaies hideuses de mendiants étalées dans un cercle de mouches, dès lors empoisonnées et redoutables assez trop 1

Ce n'est certainement pas là que vivaient les beys. La féodalité arabe a élevé à Constantine des palais et des forteresses mais, à vrai dire, ni la Casbah, ni le palais du gouverneur, ni les mosquées ne m'ont, par eux-mêmes, laissé une bien vive impression. La garnison française occupe les deux premiers les autres n'ont rien des rêves de pierre de l'architecture moresque nous ne sommes point en Espagne. Le vent murmurant de la prière semble étouffé sous ces voûtes écrasées, autour de ces piliers courts, sans poussée vers l'infini. L'aspiration joyeuse et fière manque, et l'écrasement dans le formalisme triomphe. Cependant on ne peut se défendre d'un sentiment de respect et presque d'envie pour cette ténacité farouche du sens religieux, mal tra-


duit, assurément, mais donnant à ce peuple, dont les mains roulent des grains de chapelets et dont le front se courbe fidèlement sur ses nattes, une physionomie religieuse sculpturale, qui peut prêter à la critique et à de sévères jugements, mais certes pas à la raillerie. 1er juin.

Depuis quelques mois, on va à Batna en chemin de fer; encore deux ans et la voie touchera Biskra. Un seul train par jour franchit les 120 km. de montée le but est à 1200 m. La vitesse est plus que modérée, 20 à 25 km. à l'heure. Un Arabe, lançant son cheval à fond, a pu nous précéder d'une station à une autre; elles sont rares, ces stations, et n'expédient guère que de l'alfa. Arraché on me dit qu'il ne repousse pas si on le coupe lié en bottes, ce petit jonc remplit, aux gares, de nombreux wagons. A mesure que nous nous éloignons de Constantine, la vie sociale semble s'éteindre et le paysage finit par offrir une série d'immenses cirques herbeux mouchetés çà et là de tentes brunes, de troupeaux de brebis, de chevaux, de chameaux; ce sont les territoires de parcours affectés aux nomades qui, dès que le soleil rôtit le Sahara, poussent en avril et mai les longues files de leurs bêtes aux pâturages de ces steppes. Voici les lacs salés, deux chotts polis, immobiles et brillants comme des lames d'acier, avec une guirlande de flamants qui semblent avoir trempé leurs ailes roses dans la lumière du couchant. Le soleil baisse et incendie d'un dernier feu les cimes lointaines l'air fraîchit. Nous sommes dans la région des hauts plateaux, Huit heures Batna

2 juin.

Il a fait presque froid cette nuit mon thermomètre est à + 8°. Je fais les jours longs par le seul procédé


connu; le saut du lit aux premières lueurs. Batna n'est intéressant qu'au point de vue stratégique c'est un vaste camp retranché, refuge pour les Européens, menace pour les tribus des Aurès et qui commande, du haut d'un mamelon, une immense plaine, un grenier merveilleux quand l'eau, la grande magicienne, y déploie sa vertu. En 1871, l'insurrection terrible, dont les bruits se sont perdus au milieu du grand fracas de la guerre francoallemande, a promené dans ces champs l'incendie et la mort. Tout révèle une vie de dangers, un qui-vive continuels. Les fermes nombreuses dont ce territoire est parsemé sont crénelées et percées de meurtrières. Les toitures neuves, les murs calcinés, les brèches rapiécées, rappellent partout des malheurs récents. La population civile de Batna s'est encadrée dans les rangs, rares à cette époque, des soldats réguliers, et a héroïquement soutenu le choc des multitudes kabyles; mais elle saigne encore des massacres de ceux qui ont été surpris dans la vallée.

Pour le touriste, l'intérêt de Batna est à Lambessa, l'antique quartier-général de la 3e légion romaine et le lieu d'exil des proscrits de décembre 1851 un omnibus m'y conduit en une heure. Les Arabes que nous rencontrons sont en loques, mais de plus en plus fleuris. Tantôt ce sont des roses qui, fixées par la tige sous le turban, retombent en couronne autour du front, tantôt ce sont des pétales d'œillets couleur chair enfoncées dans les narines.

La fraîcheur piquante de la matinée cède peu à peu au soleil, qui monte et dévore en un clin d'œil la légère buée des horizons vers dix heures, il l'a remplacée par ces trépidations de chaleur qui frémissent au-dessus des terres surchauffées. Ces températures extrêmes, aux écarts


dangereux dans un pays que la culture n'a pas encore pu assainir, sont la cause de l'abandon graduel de Lambessa. Là, pourtant, une ville triomphante a prospéré ses ruines couvrent 600 hectares mamelonnés, d'un sol pierreux naturellement et rendu plus pierreux encore par les écroulements delà ruine c'est la formidable empreinte du lion dans le désert. Le lion, c'était Rome, et le vent des siècles a passé sans effacer sa trace sur le sol désormais si éloquent de cette solitude. Que de réflexions soulève la présence de cette grande ville au cœur des Aurès? La puissance romaine marchait tout d'une pièce, et où elle allait elle se transportait tout entière. Point de lésinerie sur les moyens dès qu'elle bâtissait elle fondait des capitales. Génie pratique, Rome promenait son type partout, et c'était Rome toujours qu'elle laissait où elle mettait quelque chose. Les aqueducs rompus profilent leurs arceaux sur le dos des collines; Lambessa ne manquait pas d'eau question vitale résolue mieux que cela ce territoire devait produire richement, à en juger par ces curieux greniers souterrains encore intacts, avec leurs colonnettes de briques empilées. Tout près d'eux voici les débris informes du temple où les tribuns offraient des victimes, du cirque où rugissaient, aux applaudissements des vétérans, les lions de Numidie. Il reste encore quatre des portes triomphales où a passé le génie conquérant de ce peuple; elles se dressent isolées, comme dans une sorte d'étonnement de leur abandon. J'ai gravi, tout errant, par un soleil de feu, le penchant d'un coteau râpé, et je me suis trouvé au milieu de tombeaux. Un peuple de morts, colons, centurions ou légionnaires, expirés dans leur lit ou rapportés de quelque expédition, dort là loin de la patrie il y a plusieurs centaines, un millier peut-être., de pierres tumu-


laires identiques de forme, l'extrémité arrondie en fer à cheval, les unes simples, les autres doubles ou triples, selon le nombre des membres de la famille qu'elles recouvrent, toutes ornées, sur leur face, de belles inscriptions intactes. Le lézard vert y fait sa demeure la guêpe y attache ses alvéoles en forme de rose; l'alouette huppée y chante son refrain bref et fréquent. Rapacité ou curiosité, les hommes en ont arraché le plus grand nombre et les ont couchées sur le flanc pour creuser la place et déterrer « des antiques, » comme disent les Arabes. Justement un enfant, petit berger, gardien d'un seul agneau, traînant son burnous effiloché, me poursuit de ses offres.

Un esprit disposé aux allégories philosophiques ne manquerait pas d'en voir surgir une des beaux restes du prétoire; placé entre ce monument, le seul qui soit dans un état de conservation relative, et l'ovale à peine reconnaissable de l'amphithéâtre, il remarquerait que la force brutale et sanglante ne peut fonder aucune institution durable, et qu'au contraire la seule chose qui reste de tout ce que cette cité a voulu honorer, c'est le palais qu'elle a consacré à la justice. S'asseoir en face du prétoire de Lambessa est un délicieux repos. La nature a des cadres spéciaux pour les ruines dont elle peut à son tour tirer quelque beauté, et le temps a des procédés infaillibles pour fondre dans une harmonie parfaite decouleurs et de lignes les œuvres divines et les œuvres humaines. Chacun des éléments de ce paysage que j'ai là sous les yeux parait nécessaire à l'ensemble et ne pourrait, semble-t-il, en être éliminé sans l'anéantir. L'ombre d'un mur surmonté d'un grêle ailante me permet une longue admiration. Je regarde en face du côté de Batna. L'effet général est surprenant. Partout, à travers


les arcades en plein cintre de ce beau calcaire doré, circulent librement l'air et la lumière. La plaine descend, s'échappe, se relève au loin en tapis de moissons, et le regard, franchissant le vide, ressaute sur les collines, remonte les croupes rocheuses des Aurès dont la crête coupe de son fil gris, au tiers des ouvertures, des pans de l'azur velouté d'un ciel absolument pur. Une énorme colonne d'un portique qui courait autour du monument est debout dans tout son jet une seconde est rompue par la moitié; les fragments des autres gisent à terre, laissant voir les trous intérieurs par où passaient les tiges qui scellaient les blocs entre eux. Les arcades, sur deux étages, trois de face et quatre sur les côtés, sont séparées par des colonnes engagées d'ordre dorique, des piédestaux en saillie et des niches. A la clef de l'arceau central du rang supérieur de face, une main sculptée en basrelief tient une couronne à la clef correspondante de l'autre face, c'est une femme portant des palmes. Le chemin qui circule tout autour sous les portiques détruits a conservé toutes ses dalles aussi nettement équarries que si elles étaient d'hier. Il ne me manquait qu'une chose et elle est venue. Un indigène, un numide, gardien de trois chevaux, apparaît et se pose tout près, à ma droite, sur un monticule, comme un marbre sur un piédestal; le burnous blanc cru sur le ciel bleu, le bâton au cou et les mains au bâton, arrêté, il a l'air de se venger par l'ignorance de tout ce passé dominateur dont ses pères ont pâti, et de protester par un immuable dédain contre le flot civilisateur qui, du côté de Batna, monte vers lui.

Lambessa n'aurait pas son prétoire qu'il ne mériterait pas moins une visite pour une autre œuvre d'art. Le directeur de l'ancien pénitencier transformé en maison


de détention, maître aimable d'une triste maison, me fait ouvrir une baraque en planches où il essaie de conserver un trésor; c'est, dans le jardin maraîcher de l'établissement, la mosaïque des quatre saisons. Les cinq médaillons représentent des figures de femmes.

L'été et l'automne sont encore intacts. L'été tient une faucille à la main l'automne a le front festonné de pampres et une grappe de fruits retombe sur chaque tempe. L'œil, la bouche, le sein sont du dessin le plus délicat et du modelé le plus pur. La dégradation des tons nuancés des chairs, les jeux de l'ombre et de la lumière sont rendus avec une étonnante perfection, et je ne sais si le pinceau ferait flotter avec plus de grâce et de vérité sur la toile les nœuds noirs et blancs qui accompagnent la couronne de l'automne, s'il découperait avec plus de finesse les feuilles d'acanthe en raccourci qui l'enguirlandent. Mais voici, voici à côté de cette splendeur, pour sauver quelque temps encore, quelques mois seulement, peut-être, oui, quelques mois, cet incomparable morceau, il a fallu couler, gâcher sur les figures de l'hiver et du printemps une couche de ciment, car le terrain ondule, disloque et chasse pêle-mêle, hors de leurs alvéoles, les petits cubes si admirablement assemblés. La plaie gagne, la lèpre ronge c'est un scandale artistique Je sais bien que l'administration française en Algérie a beaucoup sur les bras; aussi je n'accuse point mais ceci n'est pas une bagatelle. N'y a-t-il personne à Paris ou ailleurs pour sauver ce qui reste d'un chef-d'œuvre ?

Le jour décline. Je rentre en hâte au village, au languissant Lambèse moderne. Cependant, si j'avais des pinceaux, je m'arrêterais encore. N'est-il pas ravissant, ce tout petit bébé, flageolant sur ses jambes nouvelettes,


qu'un grand-papa arabe conduit tendrement vers la fontaine ? Autour de son cou est passé un cordon qui, glissant par derrière, pince, comme ces pages que portaient nos dames il y a quelque temps, le pan de la chemisette, la relève et laisse à nu. oh! ce petit corps brun, grassouillet, tout en fossettes, tremblotant, vacillant sur ces petits mollets inhabiles et fuyants

3 juin.

De Batna à Biskra, 139 km., treize à quatorze heures de route départ à cinq heures du matin dans cette diligence du désert dont le pinceau de Girardet a jeté le mouvement fougueux sur la toile. Batna marque le partage des eaux. Nous allons descendre avec les oueds vers le Sahara. Celui que nous suivons, à quelques kilomètres de notre point de départ, coupe son lit dans l'alluvion, à des dix, trente mètres de profondeur, comme un couteau trancherait dans une plaque de beurre. Je pense aux centaines de millions qu'on parle d'engloutir dans une mer intérieure problématique. Mettre quelque peu de cet argent ici, en barrages, aux gorges de la montagne des Cèdres ou du djebel Iche Ali, serait faire de bien autres miracles de végétation

Ain Touta. un fil d'eau jaunâtre commence à courir dans la fissure de l'oued les rives se boisent, deux bandes de lauriers-roses chétifs les accompagnent. Les Tamarins. nous descendons à travers des gâteaux calcaires marneux, affouillés, ruinés, et nous serrons la rive de l'oued Kantra. Les lauriers-roses grandissent; nous voici, semble-t-il, enfermés dans un cirque sans issue; mais quelle magie de la couleur! Les montagnes ruiniformes sont admirables. Dans le lointain, parois d'un violet très doux et très fin à gauche, crête grise à pic; à droite, inclinés dans le même sens,


bancs de calcaire lavé de cette belle dorure que laissent les sources ferrugineuses. On dirait des couches de soleil. A ce point même et dans ce cadre vient se placer, comme à souhait, une caravane de nomades. Sont-ils coquets, ces petits ânes frétillants, et ouvrent-ils dignement la marche avec leur charge de tentes Un essaim d'enfants voltige tout autour et, pour nous faire place, les pousse dans les fossés. Plus dignes sont les chameaux, grosse troupe portant les femmes et les bébés dans des nids, sous les grands baldaquins que forment sur leur dos des cercles recouverts de pièces d'étoffes de diverses couleurs. Que se passe-t-il là-dessous? Quelques jeunes femmes écartent les rideaux de la tente errante elles veulent voir le Roumi et se laissent voir; c'est tout gain pour nous. Nous avons surpris le mystère de cet intérieur. Celle-ci trône entre un enfant et un cabri né pendant le voyage; celle-là partage la place avec une compagne. Les cheveux sont tressés avec un entrelacement de bandes d'étoffes, s'arrondissent en grosses nattes lourdes sur les joues et se relèvent sous un énorme turban. Sont-elles belles ? Sont-elles laides ? Chacun son goût.

Avançons. L'oued Kantra grossit les lauriers-roses continuent à grandir les montagnes ressemblent toujours plus à deux remparts de fer, tant elles sont léchées du soleil c'est maintenant une orgie de lumière, mais d'une lumière qui n'est point encore dure, crue, blessante. On dirait, au contraire, qu'elle porte en elle un secret pour amortir les effets de son ruissellement sur les objets elle a des douceurs de velours. Les deux remparts de fer se rapprochent, se soudent. Nous brisons-nous contre les Aurès ?

En avant, toujours Un brusque détour Un gigan-


tesque V ouvert du sommet au pied de la montagne une coulée de verdure, glissée, allongée, étranglée dans cette brèche En amont, nous avons encore les essences des hauts plateaux, mûriers, acacias mais là, derrière, nous pressentons des choses étranges, et c'est en frémissant que nous entendons le nom magique el Kantra el Kantra les bouches du Sahara el Kantra, le féerique coup de théâtre promis à tous ceux qui y vont par tous ceux qui en viennent.

On déjeune à el Kantra.

Heureux quand on a comme moi un agréable compagnon de route, un jeune ingénieur envoyé pour étudier le prolongement de la ligne ferrée au delà de Biskra, à travers le désert, sur Tougourt il est chargé, me dit-il, d'organiser, si possible, parmi les indigènes, des écoles, professionnelles pour le recrutement des employés nécessaires au service de la nouvelle voie il compte sur la réussite. « La ligne projetée, sera ouverte avant celle de Batna à Biskra. »

Le charme de sa conversation tempère mon impatience. L'heure d'arrêt est vite passée et nous nous enfonçons dans la fissure du rocher. La route se taille une corniche à gauche, dans l'échancrure, au-dessus du torrent elle laisse, à droite, le pont romain trop restauré, un pont du diable. Les légionnaires de la 3e légion Auguste ont signé cet ouvrage de leur nom. Deux coups de collier, bons chevaux C'est fait l'oasis 1

L'impression est indéfinissable le changement est trop subit, trop foudroyant pour que la secousse ne produise pas quelque étourdissement. On est jeté trop violemment en dehors d'un monde accoutumé, dans un monde trop différent, et ce qu'on ressent une fois, on -doit le ressentir toujours, à chaque nouveau voyage; il


y a des brusqueries auxquelles on ne s'habitue pas. Ce n'est pourtant pas encore le vrai désert, quoique ces montagnes nues, ces éboulis marneux, ces espaces immenses de cailloux, ce triomphe de l'érosion, en soient un des aspects mais c'est la première sentinelle avancée des Zibans, la révélation du palmier. L'oasis tache, comme d'une pièce verte rapportée, la nappe jaune d'une Crau gigantesque elle compte vingt mille palmiers et trois dacheras ou villages en briques d'argile jaune séchées au soleil. Je ne sais de quels mots traduire mes impressions, tellement c'est « autre chose. » Quelle végétation un peu rigide, avec des allures et des froissements légèrement métalliques, un type unique, indéfiniment répété, architectural, un portique immense, un temple La région est couverte par les dernières ramifications des Aurès et présente une série de terrasses découpées, écorchées par les égratignures des mille petits oueds qui, de partout, viennent s'embrancher à la rivière d'el Kantra, sans lui apporter, en temps ordinaire, une goutte d'eau.

Désormais la route est une simple piste, courant capricieusement, au petit bonheur, en cabrioles dans les ravins, en bonds insensés sur les bords opposés, tout droit, sans ménager les pentes en cent endroits, elle n'a plus de tracé que le choix du postillon, un maître en son art, ignoble, comme la plupart de ses congénères du pays, par ses conversations, ses gestes, ses signes odieux, ses apostrophes crapuleuses aux hommes, aux femmes, aux enfants arabes, brutal, par surcroît, avec les indigènes toujours menacés de son fouet mais, comme postillon, il faut l'avouer, parfait; il nous écroule dans les trous, il nous exhume sur les monticules, il nous déhanche partout, sans laisser nulle part un atome


de notre peau. On le sent si sûr que, loin d'éprouver la moindre crainte, on se laisse aller à partager l'entraînement des chevaux.

Le sol, la végétation ne sont pas les seules choses qui aient changé d'aspect la lumière n'est plus la même elle est devenue violente, aiguë. L'œil a besoin de se faire à cette flamme qui ondule de gauche à droite, comme un vaste courant d'air chaud. J'en ai, dès l'abord, éprouvé quelque souffrance. Le thermomètre n'indique pourtant encore que 36°; mais ce matin, à Batna, il était à peine à 10° et nous ne sommes pas à Biskra. On peut dans la même journée et dans cet intervalle des deux localités passer de 10° à 45°. Un pareil changement ne saurait qu'être sensible. Le moral est, comme le physique, troublé d'une vague angoisse, et l'âme a ses mirages de tristesse. Un rien, un objet qui serait insignifiant ailleurs, prend tout à coup, sous l'influence de l'isolement, de grosses proportions. On ne saurait dire l'effet que produit, par exemple, une carcasse de chameau toute bâillante au bord de la piste Maison vide là habitait le bon cœur fidèle d'une solide créature elle a traversé le désert d'où venait-elle ? pour mourir au seuil de la civilisation elle n'a pas pu le franchir y devinaitelle une race de postillons bien éduqués, qui mènent grand train les hommes et les bêtes ?

La fontaine des Gazelles. une oasis minuscule, avec une belle source. A l'horizon bleuit une chaîne vaporeuse c'est là derrière qu'est le but. Ce dernier compartiment de plaine est recouvert d'efflorescences de sel et de salpêtre. Une caravane est au repos, dans ses tentes, autour desquelles fourmillent les troupeaux. Les enfants en foule se précipitent vers la diligence, se campent fièrement sur leurs jambes nues, les mains derrière


le dos, la calotte rouge au soleil, la chemisette rouge, jaune, bleue, flottant au vent, les visages fins et éveillés, le teint fortement bronzé, les yeux longuement fendus, beaux et démesurément ouverts dans l'émerveillement de la patache qui arrive comme un tonnerre. Le postillon, de plus en plus immonde, jette ses paroles ordurières, souille de ses gestes, effarouche de son fouet ce vol qui se disperse aussitôt. Les chameaux sont là par milliers; ils sont moins susceptibles d'étonnement et nous regardent dans une inaltérable sérénité; ce n'est pas du dédain; ils n'ont pas de ces défauts humains; c'est un suprême détachement. Nous avons vu, semblent-ils nous dire, des choses bien plus grandes que vous. Nous traversons l'oued Kantra et suivons maintenant la rive droite. Les montagnes prennent des teintes d'une délicatesse infinie. La lumière répand sur leurs flancs comme une poudre impalpable qui assoupit tous les tons. Le bleu est si léger qu'il hésite sur les confins du gris le gris se nuance de jaune; le rouge s'attendrit jusqu'au rose. Les couches de sel du djebel R'arribou, exploitées par les Arabes, atténuent leur blancheur d'un soupçon de jaune très clair.

El Outaïa En avant de l'oasis, une cabane et un relais. Une grosse poche d'eau en toile est suspendue, sous un hangar, comme une énorme mamelle. On peut demander du café, ce qu'il y a de meilleur, ou de l'absinthe, ce qu'il y a de pire, et allonger soi-même son breuvage à cette outre vacillante. Nous sommes à peine remontés en voiture lorsqu'un phénomène admirable se produit sous nos yeux. L'oued Kantra est fort loin, sur notre gauche; au fond de la plaine, sur notre droite, bleuit tout à coup une splendide nappe d'eau. Une ceinture d'arbres se reflète nettement dans le miroir; des roseaux


en fouillis foisonnent sur les bords. La rivière feraitelle un pareil détour ? Mon voisin, l'ingénieur, sourit de mon étonnement. J'ai devant moi un magnifique effet de mirage. Ce lac, cette verdure, cette fraîcheur, c'est le mirage. Quelques fils de folles graminées suffisent à créer des palmiers, et une vaste croûte de salpêtre à dérouler un lac. Une longue traînée blanche, un reflet fantastique correspondant à je ne sais quelle cassure de la montagne qui occupe le fond, traverse toute cette eau imaginaire; c'est parfait et même si beau qu'on se demande s'il est possible de s'y tromper deux fois. Nous rasons l'oasis d'el Outaïa. Un grand minaret dresse ses quatre cornes et son petit dôme central au-dessus des palmiers. Quelques indigènes à demi nus vannent de l'orge avec des pelles primitives.

Nous touchons un dernier mur, une montagne oxydée, le djebel Bou R'ezal et un col, le col de Sfa. Encore deux ou trois caravanes dont les chameaux grandissent démesurément sur la ligne de l'horizon deux ou trois ca brioles plus ou moins capricieuses à travers le lit de l'oued Kantra qui va changer de nom et s'appeler l'oued Biskra quelques superbes cavaliers, que leur gigantesque chapeau dont le vent relève crânemnent les ailes, fait ressembler vaguement à des mousquetaires, et nous grimpons le rocher brun tranchant dans la lumière. A ce moment, je sais quelqu'un qui respirait à peine et dont le cœur battait avec violence. Un rêve d'enfance, un mystère, une chose étrange et démesurée il réalise l'un, il touche l'autre. Le désert, l'immense dévorant, la ligne unique, l'image terrestre de l'infini, le commentaire de toute l'épopée patriarcale, le voici

En conscience. le premier coup est presque une déception il me rappelle celle que j'éprouvai la première


fois que, du fond d'un golfe, j'entrevis la mer. Les impressions préconçues sont fatales, parce que la beauté des choses est, le plus souvent, moins où l'imagination l'a placée que là où elle ne l'a pas soupçonnée. Je m'étais préparé à un engouffrement éperdu; je suis presque étonné de me sentir, de me posséder. Les derniers ressauts des Aurès à ma gauche brisent cette unité d'impression de l'infini simple que j'ai rêvée, bien rêvée. Cependant je me suis repris, et bientôt devant la couleur, les taches bleuâtres des oasis sur la nappe jaune, la profondeur de l'étendue sur ma droite, là réellement sans limites, devant l'immobilité inquiétante de cette mer, avec sa ligne bleue vaporeuse, où se noient comme dans une brume d'azur, les bords de la terre et du ciel confondus dans une poudre lumineuse, je comprends que ce n'est pas le spectacle qui m'a déçu, mais bien mon imagination qui m'avait égaré.

Nous descendons rapidement à travers un chaos, éboulis des Aurès, dernières écorchures du désert d'érosion nous soulevons la poussière des premiers sables, et au grand galop de nos six chevaux arabes nous nous .enfonçons sous les palmiers de Biskra.

H. MAYSTRE.

(La suite prochainement.)


Les tribulations du Tasse ne commencent qu'en 1575, après l'achèvement du poème. Alors seulement il eut des scrupules, des inquiétudes et se demanda s'il avait fait bien réellement une œuvre pie, répondant à « l'étroitesse des temps (la strettezza dei tempi) où il vivait. Il voulut en avoir le cœur net et obtenir l'approbation de l'église à ce^effet, il envoya son manuscrit à Rome et le laissa examiner par un conseil de revision. De ce conseil était un lettré bien assis qui devait devenir cardinal cet homme de poids, Silvio Antoniano, d'opinions très fermes avec des manières très douces, ne se déclara pas satisfait. Trop de libertés, trop de licences, certaines expressions qui sentaient le fagot i credidi devoti (les crédules dévots) par exemple. Puis des exclamations 1 Pour les deux premières parties, voir les livraisons de mai et juin.

LE TASSE

ET SES CRITIQUES RÉCENTS

TROISIÈME ET DERNIÈRE PARTIE1 1

III. LA FOLIE DU TASSE

VII


d'idolâtre le jeune Eustache, par exemple, à la vue d'Armide, ne s'écriait-il pas

Donna, se pur tal nome a te conviensi,

Che non somigli tu cosa terrena.

« Femme, si un pareil nom te convient, car tu ne ressembles pas à une chose terrestre » Quoi parler de la sorte à une magicienne, fille de l'enfer? Puis que de locutions païennes encore Le poète, pour montrer que telle bataille était indécise, avait osé dire « Mars est en suspens. » Encore n'était-ce là que des peccadilles il y avait bien d'autres choses à supprimer. D'abord tout l'épisode d'Olinde et de Sophronie délivrés par Clorinde est-ce qu'une musulmane peut avoir le beau rôle dans un poème chrétien ? haro sur Mahomet Tous ceux qui croient en lui doivent être des sacripants et des brutes. D'autre part, signor Tasse, vos croisés ont des faiblesses de cœur. Tous devraient ressembler au pieux Godefroi tous impeccables et infaillibles. Enfin que viennent faire ici vos sorciers, vos enchanteurs, dont quelques-uns sont d'honnêtes gens vous croyez donc au surnaturel humain, à la magie blanche? Il faut biffer tout cela, jeune homme, ôter le miel trompeur que vous avez mis au bord du vase, et n'y laisser que les sucs amers qui peuvent guérir1. Vous voulez être lu par les gens du monde; vous avez tort je voudrais que vous ne fussiez lu que par des prêtres et des nonnes 2.

Le Tasse désappointé se débattit d'abord, essaya de 1 Cosi all'egro fanciul porgiamo aspersi

Di soave licor gli orli del vaso

Succhi amari ingannato intanto ei beve

E dall'inganno suo vita riceve.

2 Desidererebbe che'l poema fosse letto non tanto da cavalieri che da religiosi et da monache.


rire, déclara que de telles censures venaient bien de Rome et de ce fameux collège germanique institué pour convertir les Allemands. Mais ses inquiétudes et ses impatiences croissaient de jour en jour il disputait pied à pied le terrain, cédait quelquefois regimbait ensuite, montrait des velléités de révolte aussitôt réprimées par de fortes appréhensions. « Je suis assuré, écrivait-il à son protecteur Gonzague, de pouvoir faire imprimer mon poème à Venise et en tout autre lieu de Lombardie avec la licence de l'inquisiteur, sans changer aucune chose et en ne changeant que certaines expressions, mais ce qui m'épouvante, c'est l'exemple de Sigonius qui avait fait imprimer avec la licence de l'inquisiteur, après quoi la licence lui fut retirée. Ce qui m'épouvante, c'est la sévérité de (Silvio Antoniano, probablement), car j'imagine qu'à Rome il y en a beaucoup de pareils1. » Et, dans ses frayeurs, le patient consentait à des mutilations, s'engageait à expurger certaines parties à convertir Herminie, s'il le fallait, et à la mettre au couvent. Ainsi le veut la nécessité des temps (come comanda la nécessità dei tempi), disait-il avec tristesse.

En effet, les temps étaient durs pour les poètes nés trop tard on reprochait à Guarini, l'auteur bucolique du Pastor fido, d'avoir fait plus de mal par ses vers langoureux que Luther et Calvin par leurs hérésies. Un jour le Tasse, pour se tirer d'affaire, eut une idée digne de ses censeurs, celle de mettre un double fond à son poème; il imagina une allégorie qui devait rassurer 1 lo son sicuro di far stampare il mio poema in Venezia e in ogni altro luogo di Lombardia con licenza dell'Inquisitore, senza mutar cosa alcuna, con la mutazion sola d'alcune parole ma mi spaventa l'esempio del Sigonio, il quale fè stampare con licenza dell'Inquisitore e poi Ii fu sospeso. mi spaventa la severità di. immaginandomi che molti sieno in Roma simili a lui. (Lettera LXVI a Scipione Gonsaga.)


l'église, et en même temps accorder Aristote et Platon, car il se disait chrétien et platonicien. L'armée des croisés, composée de princes et de simples guerriers, symbolisait l'homme composé d'une âme et d'un corps cette âme, comme les chefs alliés, n'était pas simple, mais partagée en différentes puissances. Jérusalem, bâtie sur une hauteur, figurait la félicité difficile à acquérir sur les escarpements de la vertu. Godefroi représentait l'intelligence les autres chevaliers, d'autres facultés de l'âme par les amours, il fallait entendre les combats que livre à la puissance raisonnable la puissance concupiscible et irascible. Le Tasse écrivit cette allégorie en un jour pour se défendre et s'amuser « vous rirez, écritil à un ami, en lisant ce nouveau caprice. Je ne l'ai fait que pour donner de la pâture au monde. Je ferai le col tors et je démontrerai que je n'ai eu d'autre but que de servir la société civile, et par ce moyen j'assurerai de mon mieux les amours et les enchantements. » Cependant le commentateur facétieux finit par devenir sa propre dupe. Il trouva son idée si ingénieuse et une telle concordance entre le dessus et le dessous de l'œuvre, qu'il se demanda si cette allégorie imaginée après coup n'avait pas été conçue avant qu'il eût écrit son premier vers. Mais cette interprétation équivoque ne suffit pas on exigeait qu'il remaniât tout le poème. D'autre part, ses patrons, « le magnanime Alphonse, » duc de Ferrare, et les princesses, le pressaient de le publier. Que faire ? « Je ne peux plus vivre ni écrire, disait-il à ses confidents. Il me roule dans l'esprit un je ne sais quoi. » Sa conscience prenait peur aurait-il été bien réellement coupable ? serait-il déjà dénoncé à l'inquisition par les ennemis qui fouillaient dans ses papiers? Dans son angoisse, il alla trouver l'inquisiteur de Bologne et se


confessa des doutes qu'il avait eus, des paroles qu'il avait dites; il se chargea même de péchés qu'il n'avait pas commis. L'inquisiteur lui donna l'absolution, mais l'absolution ne pouvait suffire à cette âme inquiète; il lui fallait un procès, un jugement, une confrontation avec ses accusateurs. « Le Tasse, écrivait un témoin (Matteo Veniero, résident de Toscane à Ferrare) est atteint d'une maladie d'esprit toute particulière il est tourmenté par la persuasion de s'être rendu coupable d'hérésie. » La monomanie s'enracinait fatalement.

« Cette triste affaire dut causer un sensible déplaisir au duc Alphonse. La politique lui défendait de fournir aucun aliment à la malveillance de la cour de Rome, avide de s'enrichir de ses dépouilles. A son avènement, il avait dû renvoyer en France sa mère Renée dont l'attachement aux doctrines de Calvin avait fait trop d'éclat; une des villes de son gouvernement, Modène, était un foyer d'hérésie, et voilà que son poète, le chantre officiel de sa gloire, était aux prises avec l'inquisition. Il ne négligea rien pour étouffer ce scandale; il s'efforça de calmer le Tasse il cherchait à l'empêcher de se confesser, « parce que dans ces confessions il avait coutume de dire toute espèce de choses et de se répandre en un torrent de folies. » Cependant le Tasse ne se laisse ni calmer, ni réduire au silence, du couvent de franciscains où il s'est réfugié, il supplie les cardinaux du saint-office de le citer à Rome devant leur tribunal; il conjure Alphonse de forcer ses accusateurs secrets à se faire connaître il consent à être écartelé sur la place publique ou tenaillé dans un cul de basse fosse, s'il est faux qu'il ait été dénoncé à l'inquisition il exige que son procès ait son cours, il ne veut pas qu'on puisse attribuer son absolution à l'intercession de son protecteur, il se sent coupable, mais non pas autant que ses ennemis le disent si les inquisiteurs sont justes, ils ne lui infligeront qu'une peine légère; après l'avoir subie, il brisera sa plume, renoncera au monde, prendra le froc. A quelques jours de là, il s'échappait clandestinement de Ferrare et s'en allait, déguisé en berger, demander un asile à sa sœur »

1 Victor Cherbuliez, Le prince Vitale.


Voilà tout un côté de la vie du Tasse qui a été mis récemment en lumière avec beaucoup d'éloquence et de sagacité. Cet homme de la renaissance entra dans la vie trois quarts de siècle trop tard chrétien et platonicien, il eût dû vivre entre Marsile Ficin et Pic de la Mirandole, à côté de Politien, aux pieds de Laurent de Médicis. Mais il vint au monde pendant le concile de Trente et fut élevé aux jésuites il fut donc poussé à faire un poème religieux et à le laisser juger comme poème religieux l'inquisition qui en ceci n'eut pas tort estima que l'œuvre était profane et libertine. Le poète se défendit longtemps, mais finit par se rendre vaincu à la longue par des adversaires moins forts que lui, mais plus puissants, plus tenaces, il se laissa envahir et subjuguer jusqu'au plus profond de la conscience par les scrupules mêmes contre lesquels il s'était débattu. De là une lutte intérieure, singulièrement poignante entre son imagination païenne et son exaltation catholique en réalité, c'était la renaissance et l'inquisition qui se disputaient sa pensée et la déchiraient. Ce fut la première épreuve, la plus rude peut-être qu'eut à subir ce sublime enfant gâté; ce fut assurément une des causes principales de sa folie.

VIII

Il y en eut d'autres, parmi lesquelles on a définitivement renoncé à compter l'amour. Tout le monde connait la petite anecdote que Muratori mit le premier en circulation cent quarante ans après la mort du Tasse et que Gœthe a fixée dans un drame où l'histoire n'entre pour rien.

« Torquato, se trouvant à la cour où était le duc Alphonse avec les princesses ses soeurs, s'approcha de Léonore pour ré-


pondre à une question qu'elle lui avait adressée, et saisi d'un transport plus que poétique, lui donna un baiser. Le duc, témoin de cet acte irrégulier, se tourna tranquillement vers les chevaliers qui étaient présents et leur dit « Voyez quel malheur » est arrivé à un si grand homme il est tout à coup devenu » fou. » Mais si la prudence du prince épargna au Tasse des punitions plus graves, elle exigea ensuite que, suivant cette idée qu'il avait eue de le traiter de fou, il le fit conduire à l'hôpital où les véritables fous étaient traités à Ferrare. » Muratori tenait cette anecdote d'un vieil abbé qui la tenait de Tassoni, l'auteur de la Secclda rapita, et Tassoni n'était encore qu'un enfant lorsque le Tasse fut incarcéré. La critique n'admet plus ces nouvelles de troisième main qui s'ébruitent pour la première fois un siècle et demi après qu'elles sont arrivées. Les contemporains (et il y aurait eu des témoins) ignoraient cette frasque du Tasse; les dépêches réservées qui parlaient longuement de lui au grand-duc de Toscane n'en ont pas soufflé mot i. Le duc de Ferrare reprochait à son poète une humeur inquiète, ombrageuse, indocile, mais ne l'attaqua jamais sur le chapitre des femmes, fùt-ce indirectement. Le bon Torquato d'ailleurs n'eut jamais de ces passions qui disposent d'une vie entière il avouait même en vers que ses amours furent toujours inconstantes

ed incostanti amori

Furo i miei sempre e non cocenti ardori;

et qu'il ne dédaignait pas « la seigneurie d'une camériste, » signoria d'ancella c'est un de ses mots les plus précieux. Certes il fit des vers pour une Léonore (on ne sait au juste laquelle, car il y en avait plusieurs), mais il en fit aussi pour une ou deux Lucrèces et pour 1 Voir le Prince Vitale et les travaux de M. D'Ovidio sur le Tasse dans ses Saggi critici (Naples, Morano, 1879) et dans un très curieux article du Fanfulla della Domelilca (5 février 1882).


quelques autres c'étaient des galanteries de cour qu'il ne faut pas prendre au sérieux, malgré le simulacre de passion qu'il était permis de pousser au superlatif. On a voulu voir un portrait de Léonore dans la figure de Sophronie qui, comme la princesse, était « d'une virginité déjà mûre, de pensées hautes et royales i, de manières discrètes et modestes il se peut fort bien que le peintre ait voulu placer cet auguste modèle dans son tableau, mais rien ne prouve qu'il ait joué lui-même ou voulu jouer le personnage d'Olinde. En 1576, il écrivait à un ami très joyeusement que Mme Léonore, ayant perdu sa mère et se trouvant ainsi plus à son aise {jpiù commoda), lui avait promis quelque secours d'argent (qualche ajuto di danaro). Quarante jours après, n'ayant encore rien touché, il manda au même ami, dans une lettre un peu railleuse, « que les prophéties de Mme Léonore (madama Leonora) n'avaient encore produit aucun effet et n'en produiraient pas de sitôt. » Si c'est là le langage d'un amant désespéré, il serait à croire que le Tasse avait perdu toute sa rhétorique. Il faut donc rejeter ce roman dans le panier aux légendes. Nous savons d'ailleurs qu'à cette cour de Ferrare on sophistiquait beaucoup sur l'amour c'était un sujet de discussions métaphysiques. On en raisonnait à outrance, on n'en devenait donc pas fou comme Roland. Pour expliquer les malheurs du Tasse, nous avons des documents plus sérieux que l'anecdote du baiser nous avons sa propre confession disséminée dans ses écrits, dans ses épitres familières et littéraires, et ce premier fait nous frappe d'entrée une croissance trop rapide en intelligence, en savoir, en talent, en réputation. 1 Vergine era fra lor di già matura

Verginità, d'alti pensieri e regi.


Quand il fit son entrée à la cour de Ferrare, c'était un grand beau cavalier « portant le génie sur son front et dans ses yeux couleur d'émeraude. » Faut-il donc s'étonner de « ces désirs ardents, » de « ces vastes ambitions » qui assaillaient déjà son « imagination vive et délicate. » Ajoutez à cela une perpétuelle tension d'esprit, « le goût des abstractions, des subtilités, des syllogismes, » la gymnastique excessive d'une réflexion « s'égarant avec méthode dans la logique de l'erreur. » Ces dispositions et ses premiers succès de cour lui donnèrent sans doute une conscience exagérée de sa force « Moi, Torquato Tasso, je suis le Virgile de la renaissance en retour, je veux que le prince me comble d'honneurs et me laisse la liberté. Du loisir pour le travail, je lui promets l'immortalité en échange. » Il n'a pas écrit cela, mais il l'a pensé; de plus, il était très vaniteux et ne craignait pas de le dire « De tous mes désirs, le plus grand est de ne rien faire, et ensuite d'être flatté par mes amis bien servi par mes serviteurs, caressé par mon entourage, honoré par mes protecteurs, célébré par les poètes et montré du doigt par le peuple. » Ainsi fait, il commit faute sur faute à la cour on lui reprochait de grands airs, des exigences, des susceptibilités il se croyait volé des succès obtenus par d'autres. D'autre part, il agaçait par ses triomphes la tourbe irritée dos envieux. « Ce n'est pas tout que de se faire des ennemis, dit M. Cherbuliez, il faut savoir s'en défaire. » Le Tasse n'y arriva pas, manquant un peu de souplesse et de désinvolture, même dans le geste, l'allure et le parler. De plus, il vivait en dedans, s'occupait beaucoup de lui-même ceux qui s'écoutent trop, c'est encore une observation du Prince Vitale, n'entendent pas bien ce qui se dit autour d'eux. Puis les nécessités de la vie de


cour cette situation toujours fausse d'un gentilhomme jaloux de sa dignité et acceptant une servitù, comme on disait alors, c'est-à-dire le collier du chien domestique. Assurément, le duc de Ferrare, le « magnanime Alphonse » à qui la Jérusalem était dédiée et qui, sans trop de goût pour les poètes, aimait pourtant à se parer de leur plume, faisait tout ce qu'il pouvait pour retenir le Tasse auprès de lui, le choyait, le flattait, le caressait, lui passait au cou une chaîne d'or, lui offrit même un jour le gouvernement de Modène Mais le Tasse déjà ombrageux, déjà malade, se plaignant de « douleurs et de stupeurs de tête, » refusa cette faveur. Pis encore, il partit un beau jour, avant que la Jérusalem fût publiée on le vit à Rome, à Florence, où il offrit son poème aux Médicis il n'y avait qu'à changer la dédicace. Le grand-duc se moqua de lui et déclara dans une lettre plaisante qu'il ne voulait pas faire au Turc le plaisir de se brouiller avec un prince chrétien pour une autre Jérusalem. En ce temps, le poète voulait » rompre avec la maison d'Este, et à cet effet avait demandé une place d'historiographe, espérant bien qu'on la lui refuserait on la lui accorda. Il revint donc à Ferrare et n'eut pas l'air de se douter que son escapade avait renforcé le parti des envieux. Il riait, chantait, bavardait, portait haut le front, pendant que la cabale, de plus en plus vigilante, le surveillait, l'épiait, ouvrait ses tiroirs, fouillait dans ses paperasses. Un jour, il souffleta un gentilhomme qui, pour se venger, lança contre lui quatre assassins. Le Tasse, qui maniait bien l'épée, mit la bande en fuite et mérita ces deux vers qu'on fit circuler dans la ville

1 A Redolfi, Alphonse Il d'Este et le Tasse. (Revue scientifique suisse, 1882.)


(avec la plume et avec l'épée, nul ne vaut autant que Torquato). La rime n'était pas riche, mais l'éloge dut plaire au cavalier. Il n'en persista pas moins dans ses défiances et dans ses alarmes la terreur de l'inquisition lui montait la tête terreur exagérée sans doute et pourtant explicable l'exécution d'Aonio Paleario, le bûcher de Carnesecchi, le massacre récent de deux mille Vaudois dans les Calabres n'étaient pas faits pour rassurer une conscience hantée de scrupules et de remords. Il lui arriva en pleine cour, après un entretien secret sur le saint-office avec la duchesse d'Urbin, de poignarder devant elle un serviteur du palais, se croyant sans doute espionné par ce pauvre diable. Enfermé quelques jours pour ce fait, il prit encore la fuite ce fut alors qu'il courut à pied jusqu'à Sorrente et que, déguisé en pâtre, il alla se présenter chez sa sœur. La vie de famille et de campagne le calma quelque temps, mais il regretta bientôt Ferrare.

(vain regret du passé, bien que le passé fût triste). Il demanda sa grâce au duc Alphonse et l'obtint, à condition qu'il se reconnût malade et se laissât « purger. » Mais cette fois il fut blessé même dans son orgueil de poète; le duc lui adressa des critiques littéraires et l'engagea même à renoncer aux lauriers d'Apollon. L'infortuné s'enfuit encore, errant de cour en cour, à Mantoue, à Padoue, à Venise, à Pesaro, à Urbin, jusqu'en Piémont, mais l'habitude et le besoin d'être malheureux le rappelait toujours à Ferrare. Quand il rentra au bercail en 1579, il trouva la ville en fête Alphonse II venait

Colla penna e colla spada,

Nessun val quanto Torquato

.van disio

Del passato ancor tristo


d'épouser en troisièmes noces Marguerite de Gonzague et célébrait cet heureux événement. Le Tasse entra au palais, personne ne prit garde à lui, le duc refusa de le voir; alors ce pauvre cœur navré déborda en invectives. Et le prince, n'y tenant plus, le fit mettre à l'hôpital des fous.

C'était bien fait, disent aujourd'hui les hommes de science'. La folie était réelle et on a prétendu qu'elle datait de loin, on a fureté dans la vie des parents du poète, un peu arbitrairement, pour établir le cas d'atavisme. Ne remontons pas si haut et bornons-nous à constater que le Tasse fut malade à vingt-et-un ans, qu'à vingt-trois ans, effrayé par un incendie allumé dans sa chambre, il sauta par la fenêtre et se blessa au pied qu'entre vingt-cinq et trente-et-un ans il eut des accès répétés de fièvre quarte double qui lui venaient surtout en automne, le jetaient dans une sorte de prostration et lui causaient des stupeurs. A vingt-six ans, partant pour la France, il fit son testament, « parce que la vie est frêle, » mélancolie assez rare chez un jeune homme, dit M. Corradi. Il avait grand peur de la peste qui « serpentait » alors dans les villes italiennes. Il fut d'assez bonne heure sujet à des « imaginations qu'on pouvait regarder non encore comme des hallucinations, mais au moins comme des ftssazioni, des idées fixes accompagnées de dépression morale la mélancolie progressait. En même temps, sa voracité devenait insatiable. Quand il eut trentequatre ans, on lui appliqua un cautère, excellent remède 1 II y a toute une littérature médicale sur le « cas du Tasse » MM. Stefano Giacomazzi (1827), Andrea Verga (1846), de Capitani (1863), Filippo Cardona (1873), Giuseppe Girolami (1873), Rothe (Torquato Tasso, eine psychiatrische Studie, 1878) etc., etc. La meilleure étude sur la question est celle de M. le professeur Antonio Corradi, Le infermità di T. Tasso (Memorie dell' lstituto lombardo, 1881).


croyait-on, contre l'hypocondrie et même contre la manie. Ces antécédents et la conduite du malade à l'hôpital Sainte-Anne ont permis aux aliénistes de donner un nom à son infirmité c'était la lypémanie ou la folie triste. Il éprouvait des angoisses, des maux de tête, se plaignait d'un affaiblissement dans la vue et la mémoire, de bourdonnements dans la tête et dans les oreilles, comme si une horloge y battait et y tintait longuement. Les choses inanimées prenaient la parole et répétaient ce qu'il avait dit était-il ensorcelé par le mauvais œil de ses ennemis y avait-il des chats endiablés peuplant sa cellule ? Etait-ce le diable lui-même qui se serait installé auprès de lui? « Il m'enlève, quand je dors, l'argent que j'ai sur moi, ouvre mes caisses, je ne m'en puis garer. » D'autres fois, il appelait ce diable « un esprit follet, » et demandait le secours de l'exorciste. En même temps la terreur religieuse continuait on ne le laissait plus aller à la messe Il se croyait toujours en brouille avec le saint-office et voulait aller à Lorette; il écrivait des lettres bizarres, mystérieuses, où il invoquait l'intercession d'un moine la sainte Vierge lui apparaissait dans des visions. D'autre part, il était maltraité dans sa prison, moins peut-être qu'on ne l'a dit cependant Alde Manuce, qui l'alla voir en 1582, affirme qu'il avait faim et qu'il était nu (pativa fame ed era ignudo). Le magnanime Alphonse fut véritablement cruel envers lui gardons-nous pourtant de trop charger la mémoire de ce prince. On ne peut croire qu'il ait voulu torturer son poète il ne songeait probablement qu'à s'en débarrasser. « Si le détenu est mauvais, il sera puni s'il est fou, il sera soigné s'il est l'un et l'autre, il sera puni par la cure et curé par la punition. » Tel était le raisonnement du duc de Ferrare.


La prison s'élargit peu à peu, les sorties furent permises en 1584, le malade put se promener avec un chevalier qui l'escortait, aller à l'église et voir les masques. Mais l'année suivante (1585) fondirent sur lui les attaques de la Crusca. La Jérusalem avait été publiée à Venise, en 1580, sans son aveu, par un pirate littéraire que nous devons pourtant bénir à genoux, car c'est lui qui a sauvé le poème, et cette publication avait fait fortune, puisqu'en 1581 six éditions s'en étaient écoulées en six mois. La Crusca fut impitoyable. Celui qui tenait la plume pour elle, le chevalier Lionardo Salviati, surnommé l'Enfariné {l'Infarinato), disait tout crûment « La Jérusalem ne mérite pas le nom de poème et ne rachète par aucune beauté ses innombrables défauts. Composition sèche et froide, unité mince et pauvre un dortoir de moines. Le poème de l'Arioste est une toile grande et magnifique, celui du Tasse est moins une toile qu'un ruban, moins un ruban qu'un fil. »

et autres aménités pareilles les académiciens firent plus encore, « ils raisonnèrent en inquisiteurs ce que Silvio avait dit avec douceur, ils le répétèrent d'une voix tonnante et avec des gestes d'énergumène; ils déclarèrent que le Tasse s'était couvert d'infamie en traînant dans la boue des héros chrétiens et en leur attribuant des vices charnels et des péchés immondes. » Repoussant jusqu'à l'allégorie derrière laquelle le poète avait cherché à s'abriter, ils dirent que ce masque avait été souvent employé par les poètes grecs « pour recouvrir l'impiété de leurs plus scélérates fictions, per ricoprire l'empietà della loro più scellerate finzioni. »

Le Tasse se défendit mollement, parce qu'à ce moment de sa vie, il donnait raison aux académiciens. Ne leur avait-il pas prêté le flanc par sa prétention même au genre religieux, historique, héroïque? Cet Arioste qu'on


lui jetait à la tète avait eu le bon sens de s'en tenir au roman chevaleresque, aussi pouvait-on lui pardonner tout, même la folie de Roland. Mais le chanteur des « armes p ieuses»armait contre lui la piété même, ou sincère ou simulée, de ses contradicteurs. Il avait annoncé une épopée sérieuse et donné un roman aux trois quarts érotique. Bien plus, sentant lui-même à quel point il s'écartait de son programme, il s'était livré spontanément, depuis dix années, au jugement de l'inquisition. Enfin, pleinement d'accord avec ses censeurs ecclésiastiques et avec ses censeurs littéraires, il avait l'intention de refondre le poème, imprimé à son insu pendant sa détention il en voulait « corriger tous les vices, » réformer aussi l'allégorie, « plus platonicienne que chrétienne, » retrancher tout ce qui gardait une odeur de paganisme, tutto quello cheritiene odore di pagatiesimo ajouter « beaucoup de choses tirées de saint Augustin, de l'Apocalypse, de saint Paul, du pape saint Grégoire et d'un nouveau discours sur les armes et les pièges des démons réduits, en forme d'art (sic) par le révérend don Giulio Candiotti de Sinigaglia, archidiacre de la sainte maison de Lorette. »

Cette fois le poète ne tint que trop sa promesse et nous donna la Jérusalem conquise, hélas

IX

C'était la Jérusalem délivrée expurgée à l'usage du Gesù. Cette nouvelle version, remaniée de fond en comble, parut en 1593 et avait l'intention d'effacer l'autre'; « j'estime, écrivait-il, que je me suis surpassé moimême autant que je reste au-dessous du prince des poètes < Stimo d'aver tanto superato me stesso, quanto cedo ai principi de'greci poeti.


grecs. Et il souhaitait en vers l, dès la troisième strophe de la nouvelle œuvre, qu'elle fit taire celle qui retentissait alors avec tant de fracas. En effet, au point de vue de l'épopée sérieuse, cette refonte marquait un progrès qui mérite d'être constaté. La Jérusalem non plus délivrée mais conquise, ne se plaçait pas, comme l'autre, sous le patronage de la sainte Vierge travestie ou plutôt déshabillée en muse céleste, c'étaient les saintes Intelligences que le poète évoquait dévotement. L'ouvrage n'était plus dédié au « magnanime Alphonse H qui avait tenu sept ans le pauvre homme en prison, mais au cardinal Cintio, neveu du pape. Renaud, tige de la maison d'Este, était remplacé par Richard, appartenant à la race des Guiscard. L'épisode d'Olinde et de :Sophronie était supprimé Herminie, changeant de nom, s'appelait maintenant Nicée et elle aimait toujours Tancrède, mais elle ne se réfugiait plus chez un simple berger, indigne de figurer dans le grand monde des paladins. On trouvait dans la Jérusalem expurgée plus d'unité, plus de vraisemblance, plus de conduite, plus de soumission aux règles, plus d'emprunts aux modèles antiques, moins de passion et de tendresse profane (il en restait pourtant beaucoup), plus de dévotion. Peut-être même certaines figures (celle de Renaud, entre autres, changé en Richard, et celle de Godefroi de Bouillon) avaientelles gagné en relief et en accent, le Saint-Office et la Crusca n'avaient presque rien à dire. Oui, mais le charme n'y était plus.

Un ami du Tasse, le père Grillo, fit entre les deux ouvrages un parallèle remarquable où, après avoir constaté toutes les corrections heureuses, toutes les modifi1 Et d'angelico suon canora tromba

Faccia l'altro tacer ch'oggi rimbomba.


cations qui « servaient mieux la religion et la piété chrétienne, » il conclut ainsi « Ces perfections de l'art et d'autres semblables que j'ai cru observer dans la Jérusalem conquise me font regarder ce poème comme meilleur, de même que je regarde l'autre comme plus beau. Mais, malgré tout ce que j'ai dit, si l'on doit juger meilleurs les poèmes qui plaisent le plus,, qui sont généralement lus de tout le monde, et qui passent, non seuseulement de province en province, mais d'âge en âge, d'idiome en idiome, je dirai que, comme la Jérusalem délivrée est plus belle que la Jérusalem conquise, elle doit être aussi meilleure. » Telle était l'opinion des contemporains, telle fut aussi celle des siècles suivants tout le monde adopta « l'orpheline reniée par son père;» » nul ne prit garde à la fille légitime, un peu triste, un peu sèche, un peu vieille, qu'il présenta tardivement dans le monde en lui donnant son nom. Même de nos jours où la rage du nouveau pousse à réformer tous les arrêts de la critique, la Jérusalem conquise n'a trouvé que de timides défenseurs. L'un d'eux1 a tâché de prouver que l'Italie et les Italiens tiennent plus de place dans l'ouvrage corrigé, plus moral aussi que l'autre Argant, Ducalte, Soliman, Richard, Godefroi y parlent de leur mère, de leur femme ou de leurs enfants. Le critique studieux trouve aussi ça et là, dans le style, quelques bonnes retouches il avoue pourtant qu'en ceci, presque toujours, le ri facimento ne vaut rien J. D'autres ont 1 Ugo Canello, Storia delta letteratura italiana nel secolo XVI, 1881. 2 Ainsi dans les belles paroles de Clorinde mourante à Tancrède, citées plus haut

Amico, hai vinto, io ti perdon, perdons.

les pédants avaient censuré l'élision incorrecte; il eut fallu dire io H perdono mais le vers serait devenu faux. Le Tasse corrigea maladroitement: Amico, hai vinto, e perdono io, perdona.


montré, non sans regret, la main de l'inquisition guidant celle du poète et lui imposant des vers comme celui-ci

Ne tremerà Ginevra e il lago Averno

Genève et l'Averne, la réforme et l'enfer en trembleront. Où encore cette strophe prophétique sur l'état de la France en 1593, entre Henri III assassiné et Henri IV excommunié

La Francia, adorna hor da natura ed arte,

Squallida allor vedrassi in manto negro.

Nè d'empio oltraggio inviolata parte

Nè loco dal furor rimaso integro

Vedova la corona, afflitte et sparte

Le sue fortune e'1 regno scosso ed egro

E di stirpe real percosso e tronco

Il più bel ramo e fulminato il tronco.

(La France, maintenant ornée par la nature et l'art, se montrera un jour livide et vêtue de deuil; il n'en restera pas une seule partie non violée par d'impies outrages, pas un lieu que les fureurs (de la guerre) auront épargné. La couronne sera veuve, ses fortunes affligées et dispersées, le royaume ébranlé, malade, et de la race royale le plus beau rameau frappé, tranché, le tronc foudroyé.)

Cette octave malsonnante fit interdire en France la Jérusalem conquise et par là contribua peut-être au salut de la Jérusalem délivrée. En tout cas le nouveau poème pouvait supplanter l'autre et durer longtemps. Le Prince Vitale, que nous écoutons volontiers, l'a dit à merveille

« En écrivant sa Jérusalem conquise, le Tasse, élevé aux jésuites, semble s'être ressouvenu de son enfance; il a revu les bancs où il s'était assis trois (?) ans. Il découpe en octaves des


chants entiers de Y Iliade, et, tout en pillant Homère, il prêche sans cesse. Lisez son «Jugement» sur son nouveau poème, (Giudizio sopra la Gerusalemme di T. Tasso da lui medesimo ri formata), vous verrez qu'il se vante de n'y avoir rien laissé à la vanité (a la vanità) et d'avoir donné aux plus menus détails un « sens occulte et mystérieux. Il a prodigué les allégories, il en emprunte à saint Thomas, à saint Basile, à saint Cyprien, à saint Grégoire, à saint Jérôme, et il a eu soin de consacrer un chant tout entier à la description du paradis; comme on peut croire, il assigne des places d'honneur parmi les élus aux papes rigoristes, et à toutes les petites seigneuries italiennes dont il voulait capter les bonnes grâces. Le paradis du Tasse porte le cachet de ce sensualisme mystique qui est si propre à la dévotion des jésuites, et il est décoré dans ce style froid et contourné qui distingue leur architecture c'est un paradis de marbre, de jaspe et d'améthyste, avec force rubans et pompons de pierre entremêlés d'angelots bouffis voletant sur les nuages en tirebouchons et de gloires en bronze doré. Allez voir à l'église du Gesù l'autel de St-Ignace, d'un goût si riche et si maniéré, qui se recommande surtout à l'admiration par un Père éternel tenant dans sa main le plus gros morceau connu de lapis-lazuli. Voilà le paradis du Tasse. »

Tout se débrouille maintenant nous avons affaire à un poète amoureux par nature et dévot par manie, flottant entre la culture païenne et le parti pris catholique, auteur d'une œuvre vivante, la Jérusalem délivrée qui appartient encore à la renaissance, et d'une œuvre morte, la Jérusalem conquise qui appartient à la réaction. Il devait s'enfoncer de plus en plus dans les sujets religieux qui n'étaient pas faits pour l'élégance flamboyante de son style. Un jour, pour complaire à une femme de bien, très pieuse, il prit pour sujet la création du monde, en s'inspirant de la Genèse ou peutêtre de la Sepmaine de du Bartas alors en vogue et déjà traduite en italien. Le sujet attendait Milton qui, 1 Voir dans Gingucné (V, 508, sq.) les rapports entre la Sepmaine et les Sette giornate du Tasse.


accueilli par le Manso, lut assurément chez lui, s'il ne l'avait déjà pas lu ailleurs, le poème du Tasse.

Ce fut en effet chez cet homme de bien qu'en un moment de calme et de sérénité le pauvre fou de Ferrare avait commencé les Sept journées. Il était sorti de prison en 1586, après sept années de détention pleines de souffrances et d'égarements, mais avec de longs intervalles lucides c'est alors qu'il avait écrit plusieurs de ces dialogues parfois subtils, souvent exquis, notamment le Père de famille. Il n'en était pas moins ombrageux, effaré halluciné, monomane et quelquefois surexcité jusqu'à la fureur, même à la veille de sa libération. Une lettre de Costantini, publiée pour la première fois en 1869, donne sur ce fait des indications très nettes. Ce Costantini, qui allait souvent à l'hôpital Sainte-Anne, affirme que le malade avait la main leste et se portait volontiers aux voies de fait, surtout pendant la décroissance de la lune « moi-même, ajoute-t-il, hier au soir je l'ai échappé belle, si bien que j'ai juré de ne plus aller le voir, à moins que la lune ne soit pleine, ou au moins de ne lui parler qu'au guichet 1. » En même temps, le débat avec la Crusca con tinuait les pédants sans pitié criblaient d'arguties et de sophismes le pauvre malade qui se tordait le cerveau pour disputer contre eux et comme eux. On le forçait d'attaquer l'Arioste pour lequel il professait une extrême vénération et de reprocher au Roland furieux de n'être pas un poème entier, puisque ce n'était que la suite et la fin du Roland amoureux de Boiardo. « Poème héroïque et roman, c'est tout un, » répondaient les critiques. Ce qui n'est ni tout, ni un, répliquait 1 Alessandro d'Ancona, Torqualo Tasso ed Antonio Costantini (Varietà storlche e letterarie, 1883.)


le Tasse en parlant leur langue, ne peut être tout un; or le poème de l'Arioste n'est ni tout ni un; donc il ne peut être tout un avec le poème héroïque. » Par malheur, le mot de tasso, en italien, signifie taison ou blaireau, ce qui permettait aux académiciens de répliquer « vous êtes il Tasso (le Tasse); cependant vous n'êtes ni il ni Tasso; car si vous étiez il vous seriez un article, et si vous étiez tasso, vous seriez une bête. » C'est ainsi que le plus beau génie du temps se gaspillait en calembours. Enfin il sortit de prison et fut confiné à Mantoue, mais il n'y put tenir et reprit sa vie nomade il partit presque furtivement sur un mauvais cheval, « avec* une pelisse qui lui tombait jusqu'aux pieds et un manteau d'égale grandeur, » sans autre bagage qu'une valise et une sorte de tambour contenant ses papiers et ses livres on le vit à Bologne, à Lorette, à Rome, toujours harcelé d'ennemis, voire d'amis (Costantini en était) qui voulaient, par ruse ou par force, le ramener à Mantoue et qui sait ? peut-être à Ferrare où le duc Alphonse, qui le craignait sans doute, eût voulu le reprendre et ne plus le lâcher. Cette fois le Tasse eut le droit de se montrer défiant, son caractère ombrageux le servit et il fit bien de se réfugier à Naples. Là, chez les moines de Monteoliveto, il put se remettre au travail et il trouva chez le Manso, marquis de Villa, qui fut plus tard un de ses plus chauds biographes, une large hospitalité, de belles fêtes et de longs loisirs. « Le signor Torquato, écrivait le Manso, est devenu un très grand chasseur il triomphe de l'âpreté de la saison et du pays. Les jours qui sont trop mauvais et les longues soirées de tous les jours, nousles passons à entendre jouer des instruments et chanter, pendant des heures entières car il se plaît infiniment à écouter nos improvisateurs, et il leur envie cette prompti-


tude à faire les vers, dont il dit que la nature a été avare pour lui. Quelquefois nous dansons avec les femmes d'ici, chose qui lui fait aussi très grand plaisir. Mais le plus souvent nous restons à causer au coin du feu. » Le Tasse put donc se croire un instant désensorcelé; la gloire sonnait à ses oreilles Bergame, sa patrie, l'avait reçu avec enthousiasme Gênes lui avait offert une chaire de philosophie avec un riche traitement. Mais il ne pouvait tenir en place. Il quitta le Manso et les moines de Monteoliveto pour retourner à Rome et y vécut d'abord dans une abbaye (1588), puis dans le palais d'un cardinal, où il fut tracassé de mille manières par la valetaille qui le mit enfin dehors, en plein été, plus malade et plus pauvre que jamais le voici maintenant à l'auberge il ira bientôt à l'hôpital. Nous tenons à rappeler tous ces petits faits que négligent les critiques récents on incline trop à croire aujourd'hui que le poète ne fut maltraité que par lui-même; il le fut aussi par la vie.

Cependant le grand-duc de Toscane daigna l'appeler à Florence et le reçut bien la noblesse du pays le vengea un moment de la Crusca. Mais le malade ne pouvait se résigner à être heureux il reprit le bâton de voy ageur, et de Rome où le nouveau pape Urbain VII qui ne régna que douze jours n'eut pas le temps de s'occuper de lui, il se laissa reconduire à Mantoue le pauvre homme était si faible qu'il ne pouvait se tenir à cheval et que le voyage, au cœur de l'hiver, dura tout un mois. Là, nouvelles fêtes et nouvelles épreuves le malade eut à lutter contre un ennemi fatal, le Mincio, qui fait du pays un marais. Puis il courut à Rome et encore à Naples, chez un prince hospitalier, mais curieux, qui regardait de trop près les manuscrits le Tasse, effaré,


crut qu'on voulait les lui prendre. Il retourna chez le Manso et se remit à écrire allait-il enfin trouver le repos ? hélas non Clément VIII devint pape il fut un demi-protecteur des lettres et des arts, et mérita d'être surnommé le Léon X de la réaction. Au lieu du Bembo et de Sadolet il eut à encourager les Baronius, les Bellarmin et les Tolet. Son Bramante fut Maderno « son Raphaël fut le gentil chevalier d'Arpino. sous son règne, le maniérisme fut le dieu de la peinture. » on ne vit plus que « des mines et des gestes affectés, des yeux en coulisse lorgnant le ciel, des cous qui se renversent avec effort, des extases simulées, toutes les minauderies ou les pantalonnades d'une dévotion qui s'affiche, comme il arrive dans les temps où l'on fait son chemin par la dévotion. C'en est fait, le joli a remplacé le beau, le joli, seule beauté tolérée par ces bons pères, parce qu'il est un plaisir et ne peut être une passion. » Ainsi parlait le Prince Vitale.

Un pareil temps et un pareil pape devaient aimer la Jérusalem conquise aussi malgré ce qu'il y restait d'Armide, Clément VIII la laissa-t-il imprimer. Bien plus, il appela le Tasse à Rome et permit à son neveu, le cardinal Cintio, de l'héberger au Vatican. Le poète n'en retourna pas moins encore une fois à Naples, mais Cintio, pour le ramener, lui promit le triomphe au Capitole et Clément VIII l'accueillit avec ce mot célèbre « Je vous offre la couronne de lauriers, afin qu'elle reçoive de vous autant d'honneur que les autres, avant vous, en ont reçu. » Enfin le poète allait monter au faîte des honneurs, aussi haut que Pétrarque. Mais Cintio voulut retarder la cérémonie pour la rendre plus belle, si bien qu'en 1595, exténué par toutes les misères, les souffrances, les agitations de sa vie, le malade ne songeait plus qu'à


mourir il voulut s'enfermer au couvent de SaintOnuphre. C'est de là qu'il écrivit à son ami Costantini cette lettre navrante qu'on ne relira jamais assez « Que dira mon seigneur Antonio quand il apprendra la mort de son Tasse ? A mon avis, la nouvelle ne peut tarder longtemps, car je me sens à la fin de ma vie n'ayant jamais pu trouver de remède à cette fâcheuse maladie qui s'est jointe à mes autres infirmités habituelles, et qui, je le vois clairement, sans que j'y puisse opposer aucun obstacle, comme un torrent rapide, va m'entraîner. Il n'est plus temps de parler de ma malechance obstinée, pour ne pas dire de l'ingratitude du monde, qui a voulu avoir cette victoire de me conduire mendiant au tombeau, au moment où j'espérais que cette gloire, qu'en dépit de ceux qui ne le voudraient pas, ce siècle retirera de mes écrits, ne me laisserait pas tout à fait sans récompense. Je me suis fait conduire à ce monastère de Saint-Onuphre, non seulement parce que l'air en est loué par les médecins plus que celui de tous les autres quartiers de Rome, mais pour commencer en quelque manière, de ce lieu élevé, et avec la conversation de ces pères dévots, mes conversations dans le ciel. Priez Dieu pour moi-et soyez sûr que, comme je vous ai aimé dans la vie présente, ainsi ferai-je pour vous, dans l'autre vie plus vraie, ce qui convient à la non feinte, à la sincère charité. Et à la grâce divine je recommande vous et moi-même l. » 1 Les écrits en prose du Tasse ne sont pas dans toutes les mains, loin de là; on nous saura gré de donner ici le texte italien de cette belle lettre « Che dira il mio signor Antonio, quando udirà la morte del suo Tasso? E per mio awiso non tardera molto la novella; perch'io mi sento al fine della mia vita, non essendosi potuto trovar mai rimedio a questa mia fastidiosa indisposizione, soprawenuta aile moite altre mie solite, quasi rapido torrente del quale, senza potere avere alcun ritegno, vedo chiaramente esser rapito. Non è più tempo ch'io parli della mia ostinata fortuna, per non dire dell'ingratitudine del mondo, la quale ha par voluto aver la vittoria di condurmi alla sepoltura mendico; quando io pensava che quella gloria che, malgrado di chi non vuole, avrà questo secolo da i miei scritti; non fusse per lasciarmi in alcun modo senza guiderdone. Mi son fatto condurre in questo monistero di Sant-Onofrio, non solo perché l'aria è lodata dai medici più che d'alcun' altra parte di Roma, ma quasi per cominciare da questo luogo eminente, e con la conversazione di questi divoti padri, la mia conversazione in cielo. Pregate Iddio per me e siate sicuro, che si corne vi ho amato ed onorato sempre


Quelques jours après avoir écrit cette lettre, le Tasse était à l'agonie et renonçait même à « la juste récompense » qu'il avait si longtemps espérée, attendue si vainement. Au cardinal Cintio qui l'alla voir et lui demanda ses dernières volontés, il répondit « Je n'en ai qu'une, c'est qu'on brûle ma Jérusalem. » Plus rigoureux que Clément VIII, il rendait l'épée au saint-office et aux jésuites.

Il mourut le 25 avril 1595, âgé de cinquante et un ans, et on lui fit des obsèques triomphales toujours trop tard. Son chef-d'œuvre désavoué s'est répandu dans tous les pays et dure encore en dépit de tout Boileau lui-même, tout en blâmant « le clinquant du Tasse, a reconnu que la Jérusalem avait « illustré l'Italie. » Les deux plus grands poètes de notre siècle se sont inclinés devant lui Byron a chanté ses Lamentations, Gœthe l'a enfermé dans un beau marbre. Le Prince Vitale a cherché son secret et l'a peut-être surpris. Depuis lors une réaction a commencé, surtout dans la critique italienne l'œuvre a été jugée sévèrement, l'homme a été condamné durement. Tel censeur a déclaré qu'il connaissait trois personnages avec lesquels il n'aurait pas voulu vivre le Tasse, Jean-Jacques et Ugo Foscolo. Tel autre a publié une étude remarquable, mais rigoureuse, dont voici en deux mots la conclusion le Tasse ne fut ni un grand caractère ni une grande intelligence l'observation pénétrante de la nature lui a manqué. Esprit vif et prompt, suavement mélancolique, mais superficiel et fantasque, flottant dans un monde épique imaginaire où les caractères les plus vrais, les nella presente vita, cosi fard per voi nell'altra più vera, ciô che alla non finta ma verace carità s'appartiene. Ed alla divina grazia raccomando voi e me âtesso. »


plus profonds de l'humanité ne sont point requis, il n'eut pas une âme supérieure, qui pensât et sentit grandement il ne vécut et ne souffrit pour le triomphe d'au cune idée vraiment haute. Même son sentiment religieux, toujours inquiet, prenait peur. Il était sincère cependant et garda toute sa vie une ingénuité enfantine et sympathique. Ce qui prédominait en lui, c'était une imagination très mobile et très capricieuse, une perpétuelle inexpérience, une candeur incorrigible dans un milieu détestable et humiliant. Ce réquisitoire conclut toutefois à l'acquittement, parce que si la vie de Torquato fut pleine d'erreurs, elle fut pure de fautes. »

Un autre, M. Ugo Canello, accepte l'opinion du Prince Vitale

« Faible et irrésolu, le Tasse lutta sans avoir la conscience claire de la lutte il fut vaincu et il crut vaincre il attribua ses malheurs aux princes, ses dernières gloires à la papauté, et ne se douta jamais qu'il avait été lui-même l'auteur de sa destinée, et que cette église, cette cour romaine, où il trouva son dernier refuge, avait été l'écueil contre lequel son pauvre esquif s'était brisé. »

Empruntons encore quelques traits à M. Giosuè Carducci Aucune figure du seizième siècle n'a autant de charme et de sérieux que celle du Tasse. Il est le seul chrétien (?) de notre renaissance, à laquelle il appartient d'ailleurs si complètement que, dans son œuvre, le sensualisme est mêlé au scepticisme il s'en afflige et s'en repent, tandis que le peuple s'en réjouit. Mais de cette duplicité de son être flottant entre le sensualisme et l'idéalisme, entre le mysticisme et l'art mais de cette discorde où sa vie est condamnée il porte la peine, bien qu'innocent, et s'en chagrine si fort qu'il y perd la tête. Le cri tendre et déchirant de l'élégie qui, parmi les 1 Dello svoigimento della letteratura Uatiana, pag. 132 (1874).


accords de la trompette épique, lui jaillit du cœur avec tant de tristesse et de volupté, l'annonce comme le premier en date des poètes de notre temps. Le Tasse a la maladie des époques de transition, de Chateaubriand, de Byron et de Leopardi c'est aussi l'opinion de De Sanctis.

Etant ainsi en désaccord avec son siècle, il put recueillir en son sein le dernier souffle de la chevalerie et de la religion. Ce fut la fin d'un monde. Après lui plus de chevaliers, sinon les cavaliers servants plus de saints populaires (le dernier fut Filippo Neri), mais des bigots fardés de jésuitisme. La poésie émigre en Espagne, en Angleterre, en France mais en Italie elle s'exténue en s'idéalisant. Elle perd peu à peu l'invention, le mouvement, l'action plus de caractères et de passions, mais des couleurs, des paroles et des sons qui « simulaient flatteusement la vie, » jusqu'à ce que la poésie s'évaporât. Alors vint la musique la musique, le seul art qui restât à l'Italie après le seizième siècle, sa gloire unique pour un temps qui devait se prolonger beaucoup trop. Sa grande littérature, la littérature vivante, à la fois nationale et humaine, avec laquelle, mettant d'accord le moyen âge et l'antiquité, elle représenta romainement l'Europe renouvelée, finit avec le Tasse. MARC-MONNIER.


CHARLES GORDON

SECONDE PARTIE

I. The Story of Chinese Gordon, by Egmont Hake. 1 vol. in-8. London, 1884. Il. Colonel Gordon in Central Africa, edited by George Birkbeck Hill. 1 vol. in-12. London, 1881.

II

Comme une parenthèse entre les deux épopées de ses campagnes d'Asie et d'Afrique, se place le séjour de Charles Gordon à Gravesend, de 1865 à 1871. On s'était beaucoup réjoui à Londres de le voir revenir; d'imprudents amis avaient préparé un triomphe la noblesse se disposait à faire du général victorieux l'ornement des fêtes d'hiver. Il refusa toutes les invitations, et après quelques semaines au sein de sa famille, se rendit à Gravesend pour prendre part aux travaux de défense que le gouvernement faisait exécuter sur les bords de la Tamise. Ce fut un grand désappointement à l'enthousiasme succédait le dépit. Le monde n'aime pas qu'on repousse ses avances Gordon fut taxé d'original, de sauvage, et on l'oublia.


Il ne demandait pas autre chose son aversion pour la gloire allait jusqu'à la manie. Peu avant de quitter la Chine, il avait expédié à sa famille le journal de sa campagne contre les Taï-pings. Un des ministres de la reine, entendant parler de ce manuscrit, l'avait emprunté frappé de son contenu, il l'envoya à l'imprimerie, pour que ses collègues pussent à leur tour jouir de cette lecture. Un soir, à dîner, Gordon demande ce que son journal est devenu on lui raconte ce qui s'est passé. Il se lève de table, part pour Londres, va droit chez le ministre. Ne le trouvant pas, il court à l'imprimerie, se fait livrer le manuscrit, et ordonne la destruction immédiate des exemplaires déjà imprimés. Personne n'a revu ce journal, qui probablement n'existe plus.

Alors, pensera-t-on, comment se fait-il que l'on ait publié de son vivant la biographie d'un homme aussi modeste?

Hélas, telles sont les mœurs de notre siècle la vivisection y fleurit, malgré qu'on en ait; l'infortuné Gordon en fait aujourd'hui la douloureuse expérience. Espérons que le présent article ne tombera jamais sous ses yeux, quoique à vrai dire il doive maintenant être fait au feu. Le gros volume de M. Egmont Hake débute par une préface où nous lisons « Je dois toutes mes excuses au général Gordon j'ai donné sa vie au monde non seulement sans son consentement, mais encore sans qu'il le sache. » Notre cas n'est qu'une peccadille auprès de celui-là.

Les six années que Gordon passa à Gravesend furent pour lui six années de bonheur. Sa maison ressemblait plus à la résidence d'un missionnaire qu'à celle d'un colonel du génie il l'avait transformée en hôpital pour les soldats invalides, en asile pour les enfants aban-


donnés qu'il recueillait au bord de la Tamise. Il les habillait, les nourrissait, faisait venir des pédagogues pour les instruire, et souvent lui-même leur donnait des leçons. Il les appelait ses « rois, » et après un stage sous son toit, leur procurait des places de matelot à bord de quelque navire. Contre la muraille de sa chambre, une mappemonde, où des épingles à tête rouge étaient fichées çà et là, lui rappelait sans cesse les voyages entrepris par ses « rois, » et dans quelle partie du monde sa pensée devait aller les chercher. Un de ses voisins de Gravesend écrivait à M. Egmont Hake, auteur de la biographie d'où nous tirons ces détails

« Quoique sa philanthropie fût universelle, il était rarement la dupe des mendiants de profession. Son regard pénétrait les gens d'outre en outre; impossible de lui rien cacher. Je me suis souvent demandé d'où lui venait cette merveilleuse faculté de pénétration était-ce un don de nature ou la conséquence de son oubli de lui-même?. Les hôpitaux recevaient sa visite continuellement, et il avait des pensionnaires partout dans le voisinage. Les mourants l'envoyaient chercher, de préférence aux membres du clergé il était toujours prêt à répondre à leur appel, quelle que fût l'inclémence de la saison ou la distance. Son indifférence au sujet du manger et du boire était proverbiale. L'ayant accompagné un soir jusque chez lui, nous trouvâmes son souper qui l'attendait sur la table une théière fumante et le reste d'une miche de pain qui n'avait rien d'appétissant. Comme je faisais la remarque que ce pain était bien sec, il le mit dans un petit bol et versa dessus le contenu de la théière, en disant qu'il serait bientôt assez tendre pour être trituré et que, une demi-heure après, peu importerait ce qu'il aurait mangé. Je n'oublierai jamais l'air malicieux avec lequel il nous dit que souvent des jeunes garçons qui s'étaient réjouis à l'idée de vivre chez le colonel et de manger à sa table, étaient désagréablement surpris en découvrant le menu de ses repas. » Ces détails de la vie privée font connaître l'homme mieux que le récit de ses actions publiques. Qui est-ce qui prétendait qu'il n'y a point de grand homme pour


son valet de chambre ? Dans le cas d'une grandeur mondaine, cela se peut mais la grandeur morale se révèle surtout dans les obscurs événements de la vie privée. Nous parlons de valet de chambre'; on sera bien aise d'apprendre que la vieille bonne, chargée de tenir le ménage du colonel, se plaignait que les cadeaux de fleurs et de fruits que son maître recevait continuellement prissent tout aussitôt le chemin de l'hôpital. Si au moins elle avait pu compter sur le jardin potager Mais il n'y avait pas un carré de légumes qui n'eût été assigné en partage à quelque pauvre diable du voisinage, pas un arbre fruitier que les enfants de la rue n'eussent reçu la permission de dévaliser.

Pour une ménagère, c'était dur, convenez-en.

A Gravesend, comme à Shanghaï, la paie du colonel était au service de quiconque en avait besoin ses médailles d'honneur, ses bijoux de prix passaient les uns après les autres aux mains des orfèvres pour être transformés en vêtements de matelots, en livres de classe, en caisses d'outils. Et s'il s'était réservé un service à thé, héritage de famille, c'était pour que ses funérailles ne coûtassent rien à personne.

Il avait rapporté de sa campagne contre les Taï-pings un bel assortiment de drapeaux enlevés à l'ennemi. Un autre en aurait fait majestueusement hommage à quelque musée de l'état il les avait gardés chez lui, et en 1871, au moment de partir pour le Danube, où pour la seconde fois l'envoyait son gouvernement, il en fit cadeau à ses « rois » de l'école déguenillée de Gravesend. Chaque année on les parade par la ville le jour des promotions.


III

Vers la fin de 1873, Charles Gordon fut appelé par le khédive à exercer dans les provinces de l'Equateur les fonctions de gouverneur -général. Comme naguère en Chine, il pensa que Dieu voulait lui confier une mission, et quitta aussitôt le Danube pour se transporter sur les bords du Nil.

L'acquisition du Soudan par le gouvernement égyptien est un fait de date récente. Cette vaste et populeuse contrée est séparée de l'Egypte par des déserts d'une effrayante aridité le Nil aurait pu servir de moyen de communication, si précisément dans cette traversée du désert il n'était coupé par des rapides que nul bateau ne saurait franchir. Il fallut les progrès de l'industrie et de l'art militaire pour permettre aux souverains de l'Egypte de songer à cette conquête lointaine. Sous Mehemet Ali, la Nubie, le Kordofan et Sennaar furent annexés. En 1853, le dernier poste égyptien n'était qu'à cent kilomètres sud de Khartoum. Aujourd'hui, des stations s'échelonnent le long du Nil jusqu'aux grands lacs Albert et Victoria, et la conquête du Darfour a reculé les frontières jusqu'à quinze jours de marche du lac Tchad. Ce furent des trafiquants européens qui ouvrirent le pays. Etant à la recherce de l'ivoire, ils s'étaient vite aperçus que le commerce de « l'ébène, » c'est-à-dire des noirs, était infiniment plus profitable. Pour s'y livrer avec sécurité, ils établirent de proche en proche des postes fortifiés et y installèrent des garnisons arabes, sous la protection desquelles ils se mettaient en chasse. Peu à peu la traite devint si considérable et si éhontée que cela fit scandale. Sous la pression de l'opinion pui


blique, les commerçants européens durent se retirer; mais ils ne le firent qu'après avoir vendu leurs stations à des marchands arabes, de connivence avec le gouvernement égyptien qui prélevait sur ce trafic une taxe importante. Bientôt la traite devint un monopole gouvernemental. Les capitaines arabes, assurés de l'impunité, organisèrent leurs battues sur une grande échelle ils donnaient une éducation militaire à des négrillons choisis avec soin parmi leur bétail, et chose horrible, leur apprenaient à se ruer sur leurs compatriotes. Les chasseurs d'hommes étaient devenus une véritable puissance. A un moment donné, ils refusèrent de payer la taxe. Le plus influent de tous était un certain Zebehr Rahama, qui possédait à lui seul une trentaine de forteresses. Le khédive envoya contre lui des troupes qui furent battues effrayé, il changea de tactique, donna à son rival le titre de pacha et s'en fit un allié dans sa lutte contre les tribus du Darfour. Le sultan de Darfour et ses deux fils ayant été tués dans une rencontre, tout le pays se soumit. Zebehr réclama aussitôt le titre de gouverneur-général.

Le khédive cette fois prit l'alarme pour tout de bon faisant une brusque volte-face, il annonça à l'Europe étonnée qu'il allait mettre tout en œuvre pour supprimer la traite. C'est alors qu'il fit appel au dévouement de ce chevalier sans peur et sans reproche, que nous avons vu tantôt aux prises avec les Taï-pings. Il lui offrit le poste de gouverneur de la haute Egypte, avec un traitement de dix mille livres sterling; Gordon accepta, mais il fixa à deux mille livres sterling sa paie annuelle, ne voulant pas recevoir d'un gouvernement étranger plus qu'il n'avait reçu du sien, et sachant trop bien d'ailleurs par quels moyens Ismaïl avait coutume de remplir son trésor.


Le nouveau gouverneur-général ne fut pas longtemps à découvrir que l'expédition projetée n'avait pas d'autre but que de jeter de la poudre aux yeux des Anglais. Mais il n'était pas homme à reculer; si l'appui moral du khédive lui faisait défaut, il lui restait sa foi en Dieu et la perspective d'une œuvre d'humanité à accomplir. « Je réussirai, écrivait-il, parce que je compte ma viepour rien. »

Il avait formé le projet de quitter le Caire sans tambour ni trompette par le train ordinaire, et d'aller s'embarquer à Suez pour Souakim. Mais l'étiquette orientale s'y opposait; bon gré mal gré, il fallut se monter une maison, et subir les honneurs d'un train spécial. Au milieu de la route, la locomotive se détraqua et le gouverneurgénéral put contenter son désir d'arriver à Suez par le train ordinaire, comme un simple mortel. « Le voyage commencé dans la gloire, disait-il en riant, s'est achevé dans la honte. »

On lui avait donné pour faire la route de Souakim à Berber une escorte de deux à trois cents hommes, grâce à laquelle il eut pendant cette marche de quinze jours un avant-goût des délices qui l'attendaient en Afrique. Ces hommes, ramassés çà et là parmi les flâneurs du Caire, n'avaient du soldat que le nom; indisciplinés et inhabiles à manier leurs armes, faire la maraude était leur seul talent.

En arrivant à Khartoum, son premier soin fut de publier la loi martiale dans ces provinces de l'Equateur qu'il avait pour mission de régénérer puis, après avoir visité l'hôpital et les écoles, il mit immédiatement à la voile pour Gondokoro. Ce trajet, qui avait coûté quinze mois de persévérants efforts à Samuel Baker, Gordon ne mit que vingt-quatre jours à l'accomplir, grâce à une cir-


constance fort rare et de bon augure la masse de végétation flottante qui encombre le Nil dans ces parages, interrompant les communications, venait de se briser en morceaux une débâcle effroyable avait eu lieu, entraînant et noyant hippopotames et crocodiles de Khartoum à Gondokoro le grand fleuve était libre.

Son Excellence « le général colonel Gordon, gouverneur-général de l'Equateur (titre officiel), » débarqua en vue de la capitale de ses états le 1er avril 1874 aucun préparatif n'avait été fait pour le recevoir, personne n'ayant eu connaissance de sa nomination. Rien n'était plus misérable que l'aspect de cette ville de huttes en pisé, croulantes pour la plupart et habitées par une population chétive, que les privations et les souffrances de tout genre avaient réduite au désespoir. Il eût été périlleux pour le gouverneur lui-même de s'aventurer seul à un kilomètre des murs, tant était grande l'exaspération contre quiconque venait de la part du khédive.

Il fallait avant toutes choses chercher à gagner la confiance de ces pauvres gens. Aussi, pendant des mois, trouvons-nous Gordon tantôt ici, tantôt là, accourant partout où il y avait quelque misère à soulager, quelque chef de tribu à concilier. Aux uns il donne du blé; il emploie les autres à cultiver du maïs, occupation très productive à laquelle les indigènes depuis des années n'osaient plus se livrer, crainte de voir récolter par autrui le champ ensemencé de leurs mains.

En même temps, il commençait sa mémorable chasse aux traitants. En interceptant une correspondance, on découvrit que bon nombre de ces aimables industriels avaient pour associés à Khartoum, ou même au Caire, des employés du gouvernement. Un jour, les soldats firent main basse sur deux mille vaches volées aux tribus


de l'intérieur; un autre jour sur une caravane de plusieurs centaines de noirs. Que faire de ces pauvres créatures ? Les renvoyer dans leur pays ? Mais leur pays était à quelques centaines de kilomètres au sud, et qu'auraient-ils trouvé là-bas sinon des champs ravagés et des maisons incendiées ? Le plus probable d'ailleurs, c'est qu'ils eussent été repris en route. La traite avait tellement démoralisé les populations, qu'un esclave fugitif n'était nulle part en sûreté; quiconque le trouvait s'en emparait, comme on eût fait d'un objet perdu. Le gouverneur se décida à renvoyer chez eux sous escorte tous ceux qui ne demeuraient qu'à une faible distance; il établit les autres sur des terrains laissés en friche, et mit à leur disposition ce qu'il fallait pour recommencer la vie. On lui a reproché d'avoir acheté des esclaves; pourquoi non, quand il avait affaire à des négociants qui les avaient eux-mêmes acquis à prix d'or ? Fallait-il les priver de leur marchandise sans leur donner de compensation ? Il y avait plusieurs routes par lesquelles les « trafiquants d'ébène » amenaient au Nil leurs cargaisons Gordon y établit des souricières et put de la sorte, en moins d'une année, intercepter assez de convois pour décourager le commerce. Ses troupes se composaient en majeure partie d'Arabes fainéants et indisciplinés, auxquels par surcroît le climat fort meurtrier ne convenait pas il eut l'idée d'utiliser pour le service militaire les esclaves confisqués. Ces noirs, robustes et dociles, qui s'étaient attachés à lui comme à un père, firent d'excellents soldats. Quant aux traitants, il commençait toujours par les jeter en prison puis, s'il découvrait en eux quelques qualités estimables, il les prenait à son service, imitant ces préfets qui transforment en limiers de police les pires coquins. L'expérience lui réussit quelquefois; pas toujours


cependant, preuve en soient ses relations avec Abou Saoud.

Il avait fait connaissance de ce traitant au Caire, peu de jours après son arrivée, et l'avait pris en gré parce que le monde officiel disait du mal de lui, tandis qu'il paraissait populaire parmi les pauvres gens. Abou Saoud, flatté des égards que lui témoignait un personnage aussi considérable que le gouverneur-général de l'Equateur, avait accepté avec empressement de l'accompagner à Gondokoro. A peine arrivé, Gordon qui n'aimait rien tant que de rompre en visière à l'opinion publique, avait fait. de lui un sous-gouverneur.

« Cet homme est bâti pour réussir, » écrivait-il à sa sœur.

Il faut avouer que le favori de Gordon pacha avait en lui l'étoffe d'un diplomate car pendant plusieurs mois il réussit à faire les affaires de tout le monde, y compris les siennes. Ami des chefs de tribus, il les mettait en relations avec le gouverneur-général, mais sans oublier de se faire payer ses offices d'honnête courtier. Lié avec tous les traitants du pays, il se faisait un devoir de les dénoncer, mais il s'accordait en même temps la douceurde les avertir, pour qu'ils eussent le temps de mettre- à l'abri une partie au moins de leur marchandise. Ilsn'y manquaient jamais, cela va sans dire, non plus qu'à témoigner leur reconnaissance à l'économe infidèle. De jour en jour grossissait le trésor particulier du sousgouverneur et heureusement aussi son orgueil. Il en était venu à ne plus trop se gêner pour ce patron bon enfant, facile à duper il le traitait avec condescendance, arrogant seulement avec les officiers d'état-major auxquels il se sentait bien supérieur. Quant aux soldats, ex-chasseurs pour la plupart ayant servi sous ses ordres,


il les considérait si bien comme ne relevant que de lui, qu'il voulut un beau jour les pousser à une sorte de petit pronunciamiento en sa faveur. Gordon prit la chose avec beaucoup de calme et renvoya le brillant fonctionnaire à Gondokoro, après lui avoir écrit l'originale lettre que voici: « Abou, quand je vous rencontrai au Caire, personne parmi les Arabes ou les étrangers n'eût songé à vous prendre à son service; j'eus confiance en vos protestations et je vous emmenai. Quand j'arrivai à Gondokoro, votre conduite était correcte, et je me félicitais de vous avoir donné auprès de moi un poste de confiance. Bientôt cependant, m'apercevant que les bons traitements n'avaient aucun effet sur vous, j'en vins à me repentir de mon action. 10 Vous avez cherché à me tromper au sujet de. 20 au sujet de. Vous m'avez menti au sujet de. etc., etc. Pour en venir à ce qui me concerne personnellement, vous êtes tombé dans un oubli singulier de notre situation respective vous avez forcé maintes fois l'entrée de mes appartements particuliers, vous avez mis mes ordres en question, et cela en ma présence, et vous avez traité mes autres officiers avec arrogance, montrant ainsi que vous êtes un homme ambitieux, cupide, indigne de l'autorité que je vous ai confiée. Si vous agissez de la sorte sous mes yeux et au début même de votre carrière, que ferez-vous loin de moi? Maintenant, écoutez ma décision. Je vous destitue; vous retournerez à Gondokoro pour y attendre mes ordres. Souvenez-vous que, bien que destitué, vous continuez à être un employé du gouvernement, et sujet à des lois dont j'userai contre vous si vous recommencez à intriguer. » « Je lui disais encore, écrit Gordon à sa sœur, que son projet de faire révolter les troupes ne m'avait jamais alarmé, sachant bien que les soldats connaissaient leurs véritables intérêts je terminais par l'assurance que je serais miséricordieux à son égard et lui permettrais de s'en aller en congé illimité. » La miséricorde du gouverneur-général alla même plus loin, car quelques semaines plus tard il écrivait « J'ai pardonné à Abou Saoud, mais n'ai pas voulu lui rendre son poste de sous-gouverneur. N'a-t-on pas soi-même besoin d'être pardonné ? L'oubli des offenses n'est pas un article bien coûteux. »


Ce premier séjour dans la haute Egypte dura trois ans, de 1873 à 1876. Gordon en était venu très vite à comprendre que pour donner quelque sécurité aux indigènes et favoriser le développement d'un trafic honnête, l'établissement de stations fortifiées le long du Nil, entre Gondokoro et les grands lacs, était une nécessité. Aussi bien avait-il pour mission secondaire de reconnaître la route vers l'intérieur et d'en ouvrir l'accès aux caravanes. C'est à ce travail que furent employées les années 1875 et 1876, bien que, en 1874 déjà, ce projet eût reçu un commencement d'exécution.

« Lorsque Gordon arriva ici il y a dix mois, écrivait à ce moment un des membres de l'état-major, l'armée ne comptait que sept cents hommes cantonnés à Gondokoro, d'où ils n'osaient pas s'éloigner, ne fût-ce que de quelques milles. Avec ces sept cents hommes, Gordon a établi huit postes fortifiés. L'expédition de sir Baker avait coûté au gouvernement égyptien un million cent soixante-dix mille livres sterling, tandis que Gordon a déjà envoyé au Caire assez d'argent pour couvrir tous les frais de son expédition, y compris les dépenses de l'année courante. »

Si nous ajoutons que, tout en percevant les impôts avec un pareil succès, le gouverneur-général avait réussi à pacifier le pays et à se concilier le bon vouloir des indigènes, on comprendra qu'il ait laissé en Afrique une aussi grande réputation comme administrateur que celle qu'il avait acquise en Chine comme général.

Ne pouvant le suivre partout, soit à cause de la multiplicité de ses opérations, soit parce que nous n'avons pour documents que le recueil des lettres écrites au jour le jour à sa sœur, nous nous contenterons d'exposer les faits propres à mettre en lumière la nature et les difficultés de sa tâche.

Le système féodal florissait dans le pays, au grand


détriment des relations commerciales. Quand les chefs de tribus fournissaient des hommes pour une corvée, ils exigeaient que le paiement leur fût remis en main propre et en nature, étoffes ou colliers de perles, l'usage de l'argent monnayé leur étant inconnu. Il va sans dire qu'il gardaient pour eux-mêmes la plus grande partie des objets reçus et que les pauvres travailleurs devaient se contenter d'une gratification dérisoire.

« Je commençai, écrit Gordon, par payer directement les ouvriers, pour leur montrer la possibilité de gagner quelque chose par eux-mêmes, sans l'intervention de leurs chefs. Je les payai d'abord avec des perles. Le lendemain, je leur donnai une demi-piastre à chacun, en leur offrant de leur vendre des perles pour la même somme. Ils virent clair très vite et bientôt ne voulurent plus de mes perles « Nous aimons mieux, disaient» ils, garder notre argent jusqu'à ce que nous en ayons assez pour » acheter des articles d'une valeur plus grande. » J'ai fixé certains prix pour certaines choses et fait des lots de perles et de fil de fer pour certains prix; en un mot, je tiens boutique, au vif mécontentement de ceux qui ont intérêt à l'ancien ordre de choses.

» Aujourd'hui j'ai fait une excellente affaire. Un chef est venu m'offrir une dent d'éléphant, demandant en échange deux clochettes de vache. Je lui ai dit

» Non, mais je donnerai deux dollars pour la dent. » Il répondit Oui, et je lui donnai les deux dollars. » Maintenant, ajoutai-je, je vous vendrai deux clochettes » à un dollar la pièce.

» L'arrangement lui convenait il acheta les deux clochettes. C'était un grand pas de fait; il est venu m'apporter d'autres dents pour lesquelles je lui ai donné de l'argent et il a acheté du' fil de cuivre. Vous savez bien que chez nous le système féodal fut détruit par la création des manufactures, les hommes n'ayant plus à dépendre de leurs chefs pour leur subsistance. » L'insalubrité du climat était pour Gordon une source d'ennuis incessants; les membres de l'expédition prenaient la fièvre les uns après les autres, une fièvre


terrible, accompagnée de prostration et de délire. En l'absence d'un médecin, il avait à les soigner lui-même sa résidence, une simple tente de toile, était un véritable hôpital où les lits manquaient quelquefois. Après avoir travaillé tout le jour sous un ciel de feu, il fallait passer la nuit à veiller des malades qui divaguaient. Lui-même ne résistait à la maladie que par l'énergie de sa volonté. « Quiconque se laisse abattre par la chaleur et cesse de travailler, de se donner du mouvement, de vouloir vivre, est perdu. Un Européen ne devrait jamais venir dans ces régions avant l'âge de quarante ans. »

Cette remarque revient souvent dans ses lettres. Au bout de quinze mois de séjour à Gondokoro, il avait perdu huit des membres de son état-major sur neuf, les uns par la mort, les autres par un départ que le délabrement de leur santé rendait urgent.

Le seul qui lui restât, un officier de grande valeur, nommé Linant, devait, peu de mois après, périr dans une rencontre avec les indigènes. Quelques détails sur cette affaire montreront contre quelles difficultés le chef de l'expédition avait à lutter.

Il avait décidé d'établir un poste dans une localité nommée Moogi. Il fallait pour cela remonter le Nil avec des bateaux chargés de bagage.

« II y a ici, écrit-il dans son journal, quatre difficultés à surmonter 10 les rapides du fleuve, 2° la marche au travers de tribus inconnues et défiantes, 3° une troupe indigne de toute confiance et embarrassée d'une horde de femmes et d'enfants, le manque de cordes assez solides pour haler les embarcations. »

Au reste, il est bien temps que nous lui laissions la parole. Quelques extraits de son journal donneront plus de vie au récit.


« 3 août 1875.-Jour d'agonie. Nous avons fait franchir les rapides de Googi à trois bateaux. Et que d'angoisses des cordes se rompant et des bateaux emportés par un courant de six nœuds. Je suis épuisé au moral encore plus qu'au physique. La journée, en vérité, a été terrible. A un endroit, la masse du fleuve arrivait par les deux côtés d'un amoncellement de roches, avec impétuosité. Le mât d'une des embarcations a été arraché; un canot a été emporté à quatre milles en arrière avant que nous ayons pu le rattraper. Ce sont les tourbillons qui font tout le mal la moindre défaillance de la part de ceux qui halent est fatale à notre besogne. Nous avons de soixante à quatre-vingts indigènes à la peau satinée pour haler chaque bateau; souvent les cordes rompent, et tout est à recommencer. Quelquefois je me demande si je ne reçois pas le châtiment des actes d'arbitraire dont je me suis rendu coupable, car les soldats ont éprouvé ma patience rudement. Nous avons fait aujourd'hui huit à neuf milles. Où sommes-nous exactement ? c'est un mystère; les naturels ne savent pas compter. Pour connaître les distances, il faut leur demander Si vous partiez quand le soleil est ici, à quelle heure arriveriez-vous à tel endroit? L'indigène vous indiquera un point dans le ciel à vous de .calculer le nombre d'heures.

» 10 août. Un désastre, après tous nos labeurs Hier, par la stupidité du capitaine, une des barques vint à détaler et s'engagea dans les rapides où elle se fixa dans une situation telle qu'il était impossible d'arriver jusqu'à elle. En mon absence, ils firent descendre la felouque, qui s'accrocha aux rochers et coula. Ensuite ils envoyèrent une autre barque qui est en ce moment au beau milieu du fleuve, prise elle aussi dans les roches. Quoique nous ayons été à l'œuvre tout le jour, je ne vois pas comment nous réussirons à dégager ne fût-ce qu'une des embarcations. La felouque a disparu; c'est une catastrophe. Nous voici obligés de nous arrêter ici, et comme les cordes de halage sont toutes dans les barques perdues, impossible de continuer notre route avant d'en avoir fait revenir. » 14 août. Les indigènes, voyant notre position, s'enhardissent et deviennent mauvais; ils se sont approchés de notre camp, en rampant dans les hautes herbes. Nos carabines leur ont fait changer d'allures et d'idée. Ils étaient sans excuse, car je leur avais donné des perles et des aliments, et les avais fort bien traités. Pendant des années ils ont pu faire ce qu'ils vou-


laient; ils savaient que les caravanes ne pouvaient s'arrêter pour les châtier et ils en profitaient. Maintenant ils s'aperçoivent que nous sommes ici pour tout de bon, et notre présence les remplit d'horreur.

T>i1 août. Les naturels sont venus aujourd'hui sans défiance; j'ai fait tirer ma carabine par l'un d'eux, en la tenant pour lui. Quelle frayeur, quand le coup est parti J'ai traversé le Nil pour voir si sur la rive droite le courant est de meilleure composition. Les indigènes de cette rive-là sont plus ou moins hostiles. J'ai cherché à gagner leur confiance, mais sans grand succès; car, rentré au camp, je vois que leurs femmes emportent leurs effets dans l'intérieur des terres.

» 20 août. Les indigènes ont attaqué celle de nos stations qui est à un mille d'ici il y a soixante-dix soldats là-bas, tandis que je n'en ai que vingt avec moi. Je voudrais bien redescendre jusqu'à notre vapeur, mais je n'ose le faire avant le retour du détachement envoyé à Maquadé. Avec mon télescope, je fais sentinelle et je ne laisse pas approcher les ennemis à plus de mille pas du camp. Pour nous garder contre une attaque nocturne, j'ai fait planter des pieux reliés par un fil de fer cela arrêtera leur élan. Avec le grand nombre de femmes que nous avons au milieu de nous, une attaque serait bien désagréable.

» 21 août. Nous avions donné aux indigènes des vaches et du millet pour avoir halé nos embarcations, et nous nous étions bien gardés de toucher à leurs biens. S'il faut qu'ils reçoivent une leçon, il vaut mieux que ce soit moi qui la leur donne qu'un de ces massacreurs de pacha qui n'aurait aucune pitié. J'aimerais que tout cela fût fini. Je ne tiens pas à leur faire du mal, mais force nous est de nous défendre.

» 28août. II y a quatre jours, j'avais envoyé trente hommes sur la rive droite. Aussitôt les indigènes battirent du tambour et arrivèrent sur eux en grand nombre. Je me hâtai de passer moi-même à l'autre bord, dans le canot, et nous eûmes bientôt fait de les repousser. Je leur envoyai l'interprète avec un message de paix ils refusèrent de l'écouter. A mon parasol, ils me reconnaissaient pour être le chef. De nouveau ils tentèrent de nous envelopper je les laissai venir tout près, puis nous les repoussâmes et reprîmes le chemin du camp. Dans cette dernière attaque, ils avaient montré beaucoup de courage. Ils venaient à moi en se traînant sur le ventre, malgré une averse de


balles. Quand ils voient que le soldat charge son arme, ils se mettent à courir aussitôt que l'arme est en joue, les voilà sur le ventre et rien n'est plus difficile que de les toucher. Le lendemain, Linant me demanda la permission de retourner; je lui donnai trente-neuf soldats et deux sous-officiers, avec deux caisses de munitions. A quatre heures et demie, à ma grande horreur, je vis un de nos hommes revenir tout seul et sans armes.

» Où est votre fusil ?

» Les indigènes l'ont pris.

» Pourquoi vous êtes-vous séparé de vos camarades? » Ils sont tous tués.

» Je pouvais m'apercevoir que les trente hommes qui me restaient tremblaient pour leur peau. Il était six heures du soir, nous n'étions pas fortifiés je décidai que nous profiterions de la nuit pour descendre à l'autre station. Petit à petit, le bagage s'entassa dans les barques. J'envoyai en avant les femmes et les enfants, puis le bétail. Les barques se mirent en route; avec dix soldats, je couvrais la marche, le long de la rive. Une des embarcations faisait eau, il fallut la décharger sur la berge j'avais pourtant donné l'ordre de faire réparer toutes les avaries. Voilà qui allait bien! Si l'aurore nous surprenait en route et que les indigènes se montrassent, j'étais sûr que tous mes hommes décamperaient. »

Le gouverneur-général de l'Equateur n'est pas un écrivain nous renonçons à le suivre dans le récit de cette aventure, qui du reste se termina sans encombre. Deux jours après, quatre des hommes qui avaient fait partie de l'expédition malheureuse rejoignaient leur chef; ils lui apprirent que son ami Linant avait été tué de deux. coups de lance. Le journal contient à ce sujet une remarque qui est bien dans l'esprit de ce héros pacifique, condamné à verser du sang malgré lui

« Nous nous moquions de ces pauvres noirs combattant pour leur indépendance, et maintenant Dieu leur a donné la victoire. Je déclare que je sympathise avec eux. Ils disent: «Nousn'avons » pas besoin de vos perles et de vos étoffes allez votre chemin, » nous irons le nôtre, nous n'avons nulle envie de voir votre chef. »


Ils ont dit et répété cela bien des fois, mais nous ne pouvons les laisser sur notre flanc et il faut qu'ils se soumettent. Pauvres gens »

Quelques jours plus tard, Gordon reçut enfin le renfort qu'il avait demandé, environ cinq cents hommes, et se mit en devoir de châtier l'insolence des naturels. Il leur enleva deux cents vaches et quinze cents moutons. Grande fut l'agitation causée par ces razzias. Les tribus s'étaient rassemblées en armes sur les collines et dansaient des danses guerrières, pendant que jour et nuit leurs magiciens se livraient à des incantations que Gordon compare avec humour aux imprécations de Balaam. Les cadavres des soldats de Linant avaient été ensevelis, crainte des revenants, mais leurs têtes se dressaient comme des ̃trophées sur de hautes perches. Toutefois personne n'osait plus barrer le passage aux envahisseurs, qui purent continuer leur route le long du Nil jusqu'au Victoria Nyanza. Il fallut des mois pour cela. Enfin la ligne des postes fortifiés entre Gondokoro et le lac fut complétée les tribus étaient pacifiées ou plutôt domptées, les communications établies entre l'Egypte et le centre de l'Afrique. La société géographique de Londres avait écrit à Gordon pour le supplier d'aller explorer les rives encore mal connues de l'Albert Nyanza. Il répondit « Il me suffit d'avoir ouvert la route que d'autres viennent recueillir le fruit de mes travaux, et se donner la gloire de ces découvertes. »

Les derniers mois de l'année 1876 avaient été remplis par des travaux presque surhumains le pionnier sentait ses forces l'abandonner. Aussi bien sa tâche était accomplie il retourna au Caire rendre ses comptes et partit de là pour l'Angleterre où le Times l'accueillit par un


premier-Londres, digne récompense de tant d'héroïsme et de dévouement

« Assurément, disait-il en finissant le génie de Charles Gordon pour le gouvernement pourrait être utilisé plus près de chez nous. Si les jalousies des puissances permettaient qu'on fit de lui le gouverneur de la Bulgarie, il aurait bientôt fait de pacifier cette province et de la rendre aussi florissante qu'un comté anglais. »

IV

La suggestion du Times avait été relevée par les j ournaux le gouvernement s'en occupa une belle carrière semblait près de s'ouvrir en Europe pour l'aventureux colonel. Mais l'Egypte avait encore besoin de lui; il était à peine rentré dans le sein de sa famille, lorsque le khédive le rappela.

Gordon se montra disposé à retourner, mais à la condition que ses pouvoirs seraient accrus. Pendant qu'il gouvernait la province de l'Equateur, ses relations avec Yacoub-pacha, gouverneur-général du Soudan, avaient été fort tendues, et il n'avait pu rien faire hors de sa province pour la suppression de la traite. Il demanda en conséquence qu'on lui conférât le grade de gouverneurgénéral de toutes les provinces du Soudan et du Darfour aussi bien que de l'Equateur. Tout extravagante que pût paraître cette condition, le khédive y souscrivit. Yacoubpacha fut révoqué, et le pays tout entier placé sous la juridiction de Charles Gordon, nommé maréchal et gouverneur-général. La sœur de l'infortuné Yacoub en conçut un tel déplaisir que, dans le palais du gouverneur à Khartoum, elle brisa cent trente fenêtres et coupa en morceaux l'étoffe de tous les divans. L'histoire ne dit


pas si le fonctionnaire congédié exprima ses sentiments d'une manière analogue.

Gordon partit du Caire en février 1877 pour se rendre dans sa province, dont le territoire équivaut à un peu plus de la moitié de l'Europe. Dans les instructions que le khédive lui avait données, nous trouvons la phrase suivante « Il y a deux objets principaux sur lesquels je voudrais attirer votre attention d'abord la suppression de l'esclavage en second lieu, le perfectionnement des moyens de communication. » Les instructions ne portaient pas mais la chose allait de soi qu'on lui demanderait de l'argent, et beaucoup d'argent, comme marque de sa bonne administration.

La veille de son départ du Caire, il écrivait dans son journal

« Je me suis rendu auprès de son Altesse le khédive. Je lui ai tout dit, et il m'a donné le Soudan. Je partirai samedi matin. Je suis très content de partir; je suis fatigué. Je m'en vais seul avec un Dieu infini et tout-puissant pour me guider, et suis heureux de pouvoir me confier en lui assez pour ne rien craindre, que dis-je, pour me sentir certain de réussir. »

Après une pointe rapide en Abyssinie, où on l'avait chargé de régler quelques différents avec le roi Jean, il arriva à Khartoum et fut installé solennellement. Le cadi lui adressa un discours de bienvenue, pendant que les canons du fort faisaient le salut d'usage. Gordon se contenta de répondre « Avec l'aide de Dieu, je tiendrai la balance égale. »

Ces quelques mots firent plus de plaisir qu'un long discours.

Ce qui dut aussi réjouir le peuple, c'est que le nouveau gouverneur-général crut devoir distribuer parmi les pauvres mille livres sterling, tirées de sa propre bourse.


Au reste, on allait de surprise en surprise. Yacoub-pacha faisait généralement fouetter de quinze à vingt personnes par jour Gordon déclara que le règne de la courbache était fini et il tint parole. De plus, une énorme boîte aux lettres avait été installée à la porte du palais quiconque avait quelque chose à demander, y pouvait librement glisser sa requête. Parfois le gouverneur passait la journée à recevoir, à écouter le pauvre monde assoiffé de justice et il daignait répondre à toutes les questions. On n'en revenait pas de mémoire d'homme, pareille chose ne s'était vue dans le Soudan La tâche assumée par Charles Gordon était immense, périlleuse, et demandait autant de tact que d'énergie. Il avait affaire non seulement à des tribus sauvages, toujours prêtes à s'insurger, mais à des chefs de district qui étaient presque tous des vauriens. Il fallait qu'il licenciât six mille bachi-bozouks, employés comme gardesfrontières, mais qui connivaient à la traite et volaient les tribus pour leur propre compte qu'il ramenât sous le sceptre khédival la vaste province de Bahr Gazelle, aliénée par le fameux Zebehr-pacha qu'il arrêtât les expéditions des chasseurs d'esclaves sur une superficie de deux mille milles carrés qu'il organisât une armée avec les matériaux tels quels dont il pouvait disposer, qu'il relevât le commerce et créât un système d'impôts au sein d'une anarchie sans nom.

Dans cette œuvre immense, personne pour le seconder. Il n'avait eu garde d'emmener avec lui un état-major européen l'expérience faite à Gondokoro était concluante. Au Caire, si le khédive lui voulait du bien, le premier ministre, Nubar-pacha, à qui sa franchise en mainte circonstance avait déplu, était devenu son ennemi personnel, et devait lui causer mille ennuis. Au surplus, les déserts


du Darfour sont brûlants l'eau y est rare et saumâtre des scorpions sous toutes les pierres, des serpents venimeux qui vous tombent dessus du haut des arbres, de la vermine partout, un air empesté de malaria, mortel aux Européens.

Même à Khartoum, l'eau manquait pour les jardins potagers et pour l'usage des habitants. Un gouverneur qui avait débuté comme ingénieur militaire n'était pas pour laisser sa capitale privée de ce liquide indispensable. Gordon fit exécuter des travaux qui eurent pour résultat d'amener du Nil et de répandre dans toute la ville une eau potable et même excellente; immense bienfait pour lequel les Khartoumiens lui ont voué on l'a bien vu récemment une gratitude éternelle.

Cependant le Darfour était en pleine révolte les garnisons égyptiennes de Fasher, de Dara, de Kolkol, assiégées par les insurgés et privées de tout, ne pouvaient tenir longtemps. Le « petit khédive, » comme on l'appelait, monta sur son chameau de bataille, un chameau magnifique, le plus vite à la course qu'il y eût dans le pays, et au milieu de mai, par une chaleur effroyable, il se mit en route. Deux cents cavaliers l'accompagnaient. C'était bien peu pour une pareille campagne, mais il comptait soumettre par sa seule parole les tribus rebelles entre Fogia et Fascher, et marcher sur cette dernière place-forte à la tête d'une troupe d'ennemis réconciliés. Cette assurance est caractéristique de l'homme, prophète et ambassadeur de Dieu autant que soldat. Il écrivait dans son journal

« Rien ne me donne autant de force que de prier pour les gens à la rencontre desquels je marche; aussi quand j'arrive auprès d'un chef que je n'ai vu de ma vie, mais pour qui j'ai prié, il me semble que quelque chose s'est déjà passé entre nous.


C'est là-dessus que je fonde mon espoir d'une marche triomphale sur Fasher. En réalité je n'ai point de troupes; mais Dieu est avec moi j'aime à me confier en Lui plutôt que dans les hommes. »

Tels étaient ses sentiments dans sa longue traversée du désert. Le dernier jour de marche, son chameau l'avait porté très en avant de son escorte; son uniforme de maréchal sur le dos, il arrive à Fogia, et surprend la garnison arabe, qui demeura pétrifiée d'étonnement. De Fogia, il se rendit à Oumchanga, où il avait donné rendez-vous à ses soldats. Ses gens ne se pressant pas, il dut les attendre pendant quinze jours le temps lui parut long.

« C'est lamentable, écrivait-il; je voudrais être dans l'autre monde. Quand je pense aux heures que dans le cours de ma carrière, en Chine et ailleurs, j'ai déjà perdues à attendre sans rien faire, je me demande si jamais personne a passé par de pareilles épreuves. Cette inaction, la chaleur qui est terrible, me rendent malade. Ce pays ne vaut rien; je ne vois pas ce que nous gagnerons à l'occuper. »

Bientôt cependant l'attitude des Darfouriens changea le cours de ses pensées ayant appris son arrivée, ils accouraient de toutes parts lui présenter leurs griefs contre les bachi-bozouks et implorer son pardon. Grand dut être leur étonnement quand le gouverneur-général leur déclara que c'était à lui de leur demander pardon. Il eut d'ailleurs cette joie de voir son espoir d'une victoire sans effusion de sang se réaliser promptement. Toutes les tribus des alentours acceptèrent ses offres de paix; il put se remettre en marche à la tête d'une petite armée de cinq cents hommes. Des milliers de rebelles tenaient la campagne il parvint à les éviter, et le 12 juillet arrivait sous les murs de Dara, assiégé depuis près de six mois. « Ce fut, dit-il, comme la délivrance de Lucknow. »


Les difficultés ne faisaient que de commencer. Un prétendant au trône du Darfour, nommé Haroun, était dans l'ouest, soulevant les tribus. Au sud, le digne fils de Zebehr-pacha, Soliman, encore incertain sur le parti à prendre, mais prêt à s'unir aux insurgés, s'avançait avec six mille partisans. La position était critique « Il m'est venu une bonne idée, écrit Gordon, c'est de prendre le fils de Zebehr pour gouverneur de Dara et de le séparer ainsi de ses alliés. Au lieu de faire la chasse à l'esclave, il gouvernera une province et aura assez à faire à pacifier les tribus. »

Si bonne que fût l'idée, elle était d'une exécution malaisée. Au surplus, il fallait courir au plus pressé le prétendant Haroun avait réussi à faire lever en armes contre le gouvernement la puissante tribu des Léopards. Deux ou trois mois se passèrent en marches et contremarches dans le désert, en escarmouches continuelles une campagne de guérillas, qui se termina par la défaite et la soumission des insurgés.

A ce moment, Gordon reçut la nouvelle que Soliman avec ses six mille « invincibles » était sur le point d'attaquer Dara, après avoir mis tout à feu et à sang dans le district. Il y a bien des pages dans le journal consacrées à Soliman, le « lionceau, » comme l'appelle Gordon non sans quelque secret penchant pour cet enfant terrible et indompté du désert. Du Caire, où il résidait depuis quelques années, son père le poussait à la révolte, comprenant bien que le règne de Gordon-pacha porterait un coup mortel à leur petit commerce les chasseurs d'esclaves qui l'entouraient étaient du même avis, et pourtant il hésitait à entrer en lice. Tout jeune qu'il fût, Soliman s'était rendu compte de la puissance redoutable de cette nation britannique, qui avait déjà balayé la traite de tant de pro-


vinces. Il aurait voulu être du côté du manche, sans avoir à renoncer pour cela aux avantages de son indépendance. S'il s'était décidé à marcher sur Dara, ce n'était pas sans l'arrière-pensée d'entrer en relation avec le « petit khédive, » et cas échéant de se mettre à son service. Quoi qu'il en fût de ses secrètes pensées, sa conduite équivalait à une déclaration de guerre. Gordon le comprit ainsi. Il n'avait pas en ce moment de troupes sous la main toutefois, sachant que s'il parvenait à entrer dans la ville assiégée, il y trouverait douze cents hommes bien armés, il se mit immédiatement en route à travers le désert, avec une faible escorte. Cette chevauchée est devenue légendaire et les résultats en furent merveilleux; effaçons-nous devant le héros, et puisqu'il a raconté luimême cette équipée, cédons-lui la parole

« J'arrivai à Dara à quatre heures de l'après-midi, longtemps avant mon escorte, après avoir fait quatre-vingt-cinq milles en un jour et demi. Etant encore à sept milles de Dara, je tombai dans un essaim d'abeilles; elles nous ennuyèrent tellement, mon chameau et moi, que nous trottâmes de la belle manière. Il y en avait plus de trois cents sur la tête du chameau, et moi-même j'en étais couvert. Je suppose que la reine était au milieu d'elles. En l'absence de mon escorte d'hommes, j'en avais une de mouches. J'arrivai sur mes gens à Dara comme un éclair. Aussitôt qu'ils furent revenus de leur surprise, on tira le salut d'usage. Ma pauvre escorte, où est-elle? Représentez-vous un homme seul, sale, le visage flamboyant, la tête ornementée d'un essaim d'abeilles, arrivant tout à coup dans une assemblée de notables Ils étaient comme paralysés et n'en pouvaient croire leurs yeux. Point de diner après ma longue chevauchée, mais une nuit paisible, oubliant mes misères. A l'aube je me levai, et endossant l'armure d'or que le khédive m'a donnée, je sortis pour inspecter mes troupes. Puis, escorté de mes brigands de bachi-bozouks, je m'avançai vers le camp de ces autres brigands, éloigné d'une lieue. Le fils de Zebehr, joli garçon de vingt-deux ans, vint à ma rencontre, et je parcourus en sa compagnie les rangs de cette armée de brigands. Il y en avait


environ trois mille. J'allai droit à la tente au milieu du camp à ma vue la troupe des chefs demeura muette de surprise, Après avoir bu un verre d'eau, je m'en retournai en invitant le fils de Zebehr à venir me voir chez moi avec les siens. Ils vinrent tous; et assis en cercle je leur fis part, dans un langage arabe choisi, de mon opinion à leur sujet qu'ils avaient résolu de s'insurger, et que moi, j'avais résolu de les désarmer et de les disperser. Ils écoutèrent en silence et s'en allèrent réfléchir à mes paroles. Je viens de recevoir à l'instant leur lettre de soumission, et j'en bénis Dieu. »

C'est là ce qu'on appelle payer d'audace car Gordon n'avait guère que quinze cents hommes sous la main tandis que Soliman en avait trois millle, tous bons tireurs, et quelques milliers de plus à deux ou trois jours de marche.

Mais voici qui est plus merveilleux encore. Le fils de Zebehr, après avoir fait sa soumission, s'était retiré à Shaka, sa forteresse principale et le rendez-vous général de tous les chasseurs d'esclaves du Darfour; la « caverne d'Hadullam, » comme l'appelle Gordon. Il ne pouvait se consoler de son humiliation, et les chefs qui l'entouraient le poussaient à s'emparer par trahison de l'auteur de tout le mal. Il l'invita donc à lui faire visite. Gordon eut le courage d'accepter, bien qu'il dût savoir à quoi s'en tenir, car peu de jours auparavant il écrivait dans son journal

« Il parait que mon Absalom est fâché contre moi et même furieux je doute qu'il me pardonne jamais. J'aimerais pourtant qu'il le fit, car je ne puis m'empêcher d'avoir pitié de lui et c'est un intrépide petit drôle rien d'étonnant comme la frayeur qu'il inspire à tous ces brigands. Ils tremblent devant lui, et il a fait prisonniers des hommes de toute espèce. Je crois que, depuis leur acte de soumission, ils n'ont cessé de comploter contre moi. »

Sa défiance, on le voit, était éveillée néanmoins il demeura deux jours dans la « caverne des voleurs, » sans


escorte et avant de partir il fit cadeau à son hôte de l'arme avec laquelle il était venu, un beau fusil de chasse. Quelques jours plus tard, il apprit de source certaine que les chasseurs d'esclaves avaient compté le retenir prisonnier pourquoi ne l'avaient-ils pas fait ? Gordon y voit une marque de la sauvegarde divine; ses biographes pensent que son audace et son mépris du danger imposèrent à ces hommes, qui ne brillaient pas d'ordinaire par la délicatesse des sentiments.

Quoi qu'il en soit, la soumission de Soliman eut un grand retentissement tout le Darfour en parla. Les tribus insurgées venaient les unes après les autres demander grâce partout les chasseurs d'esclaves disparaissaient de la scène, abandonnant parfois leurs convois quand éclatait à leurs oreilles le cri terrifiant le pacha vient

Malheureusement, le maudit trafic était entré si profondément dans les mœurs du pays, qu'à peine anéanti sur un point, il renaissait sur un autre. C'était l'hydre aux cent têtes. Soliman lui-même rentra en scène dès que le gouverneur-général se fut éloigné. Pour vaincre les dernières résistances des insurgés, il fallut plusieurs mois de guerre et la mort du pauvre « Absalom, » qui avait finalement été capturé et que Gordon fit fusiller. Sa patience était à bout il avait pendant ces quelques années assisté à tant de scènes écœurantes, il avait tant souffert de se voir impuissant à rendre le bonheur aux milliers d'esclaves délivrés par son épée, que lorsque enfin le Soudan fut tranquille, il ne songea plus qu'à quitter cette terre inhospitalière. La chute d'Ismaïl-pacha lui en fournit l'occasion vers la fin de 1879, il remettait sa démission entre les mains de Tewfick, qui l'accepta avec empressement, influencé, à ce qu'il parait, par des


conseillers jaloux du prestige et de la gloire du « petit khédive. »

Gordon consentit cependant à rendre, avant de partir, un dernier service à l'Egypte. Le roi Jean d'Abyssinie avait profité des difficultés politiques et financières où se débattait le gouvernement du Caire pour s'emparer de quelques districts à sa convenance son attitude était des plus arrogantes, il parlait tout haut de revendiquer les provinces de la haute Egypte, Darfour et le reste. Gordon fut chargé d'aller lui faire entendre raison. Il ne réussit qu'à moitié ayant été abandonné et presque désavoué par le khédive au beau milieu de l'expédition mais il avait rempli un devoir de conscience et se souciait peu de la gratitude humaine.

Les derniers exploits du général Gordon sont trop récents pour que nous entreprenions de les raconter. Son voyage à Bombay comme secrétaire du vice-roi des Indes, la pointe rapide qu'il fit en Chine pour dissuader son ancien ami Li-hung-chang de déclarer la guerre à la Russie, et la mission chevaleresque qu'il remplit à cette heure dans la haute Egypte, tout cela a fourni matière à bien des articles dans les journaux. Peut-être reviendrons-nous plus tard sur ces mémorables aventures nous attendrons pour en parler que le dernier acte de cette brillante épopée soit achevé.

V

Nous avons sous les yeux le portrait de Charles Gordon une bonne figure, aux traits irréguliers, respirant la mansuétude. Les yeux ont un regard d'une cordialité remarquable, mais ils sont vifs on sent qu'ils doivent pétiller quand les sourcils aux fortes arcades se


froncent dans un mouvement d'humeur. Le bas du visage offre un certain contraste avec le haut, qui est plein de douceur les lignes s'accusent, le menton large, carré, a quelque chose de singulièrement énergique. Il y aurait une étude intéressante à faire sur le caractère et les habitudes d'esprit de cet homme, d'une originalité si marquée. Pour expliquer son mépris extraordinaire du danger, on a beaucoup dit que c'était un fataliste, et l'on ne s'est pas trompé. Seulement le fatalisme de Charles Gordon ne ressemble guère à celui des disciples de Mahomet, quoique son langage ne soit pas sans analogie avec le leur, par exemple lorsqu'il écrit « Les événements futurs sont tous consignés en détail, comme sur une carte, pour chacun de nous. La conduite que tiendront l'arabe, le nègre, le bédouin dans leurs relations avec moi, tout est décrété à l'avance. Comment l'homme se glorifierait-il de ses actions? H Mais le fatalisme qui pousse à une activité dévorante ne saurait avoir la même source que le fatalisme soporifique des Orientaux. Il procède d'une foi absolue en la providence de Dieu, et s'accompagne d'un amour qui rappelle la charité de ce saint Paul, fataliste lui aussi à sa manière. La carrière de Charles Gordon, son sang-froid, son audace s'expliquent par le désintéressement d'une piété fervente qui a rompu avec le monde. Cet homme, digne représentant de l'âge apostolique, a fait dès sa jeunesse le sacrifice de sa vie il se tient pour mort et se produit à lui-même il le dit l'effet d'un revenant. Son journal abonde en pages comme celle-ci, curieuse à plus d'un égard

« Khartoum, le 4 mai 1877. – Personne n'eut jamais une plus lourde tâche à accomplir sans assistance aucune mais elle ne me pèse pas plus qu'une plume. Comme Salomon, j'ai demandé


la sagesse pour gouverner ce grand peuple et non seulement Dieu me la donnera, mais il me donnera tout le reste. Et pourquoi cela? parce que je n'attache aucun prix à ce « tout le reste. » Je suis aussi opposé à l'esclavage que personne, je le montre en me sacrifiant dans cette contrée, qui n'est pas un paradis. Je n'ai rien à gagner, ni réputation, ni richesses, et je ne me soucie absolument pas de ce que les hommes peuvent dire. Je fais ce que je crois être agréable à mon Dieu, et pour ce qui concerne les hommes, je ne demande rien à personne. La vie non plus n'a aucun prix pour moi j'en ai fini avec ses conforts en venant ici. Ma tâche est grande, et je sens ma faiblesse mais je regarde au Tout-Puissant et je laisse sans trop de souci l'avenir entre ses mains. J'aurai à parcourir, cette année, cinq mille milles 1. Je suis tout seul et cela ne me déplaît pas. Je suis devenu ce qu'on appelle un fataliste, c'est-à-dire j'ai cette confiance que Dieu me fera surmonter toutes les difficultés. La solitaire grandeur du désert fait sentir à l'homme la vanité de ses efforts. Voilà ce qui me soutient et me permet d'envisager la mort comme une délivrance. La chaleur est quelquefois terrible. Je suis maintenant accoutumé au chameau. C'est une merveilleuse bête, et si confortable avec son pas silencieux et doux, comme s'il marchait sur des coussins. » A celui qui peut parler de la sorte avec sincérité, –et l'auteur des lignes qu'on vient de lire ne se doutait guère en les écrivant qu'on les publierait un jour, à l'homme qui n'a plus d'autre intérêt dans ce monde que de faire ce qu'il croit être la volonté d'un Maître toutpuissant, qu'importent les difficultés, les dangers, même affrontés dans la solitude ?

Quand Charles Gordon fut amené devant le roi Jean, qui le retenait prisonnier, il trouva ce potentat superbe assis sur un trône élevé, tandis qu'on avait placé pour lui, à distance respectueuse et beaucoup plus bas, une simple chaise. Il prit la chaise, la transporta sur la plate-forme auprès du fauteuil royal et s'y assit après 1 En trois ans, de 1877 à 1879, Charles Gordon fit Si90 milles à dos de chameau au travers du Soudan.


quoi, il expliqua qu'il se regardait comme l'égal du roi et voulait être traité avec considération.

L'orgueilleux Abyssin demeura muet de colère et de surprise mais bientôt, reprenant ses esprits

Savez-vous, dit-il, que je pourrais vous tuer sur-lechamp, si je voulais ?

Je le sais très bien, sire, répondit Gordon. Faitesle tout de suite, si tel est votre plaisir royal ja suis prêt.

Quoi! repartit le roi en se reculant, prêt à recevoir la mort?

Certainement. Je suis toujours prêt à mourir; et bien loin d'avoir peur d'être tué par vous, j'estime que vous me confèreriez une faveur, car vous feriez à ma place ce que mes scrupules religieux m'empêchent de faire moi-même, vous me délivreriez de toutes les épreuves que l'avenir me réserve.

Le roi garda quelques instants le silence.

Ainsi, dit-il enfin, ma puissance ne vous effraie pas?

Aucunement.

Le roi donna un autre tour à l'entretien.

On a accusé le général Gordon de fanatisme. Il serait malaisé de l'en disculper complètement; mais il y a fanatisme et fanatisme. Les fanatiques ne brillent pas d'ordinaire par la tolérance. Gordon est le plus tolérant des hommes; à ses yeux, le mahométan vaut le chrétien, il se demande même parfois s'il n'y a pas au sein de l'islamisme plus de véritable piété que dans les églises chrétiennes. Pour ces dernières, il a des pages sanglantes; aux mahométans du Darfour, il se montre plus clément que les Egyptiens eux-mêmes, qui sont pourtant des mahométans. A Dara, ceux-ci avaient sécularisé la mosqu ée


pour en faire un magasin à poudre. Le « petit khédive, » dès son arrivée, la fit nettoyer et remettre à neuf. Il la rendit aux prêtres, assista en personne à l'ouverture du culte et déclara que le gouvernement se chargerait du salaire des desservants, y compris le muezzim. « J'estime, disait-il à cette occasion, que le musulman adore Dieu aussi bien que moi, et que s'il est sincère, il est aussi agréable à Dieu que n'importe quel chrétien. »

A Fascher, un muezzim avait coutume de chanter son appel à la prière à une petite distance du terrain où le gouverneur-général avait dressé sa tente de voyage. Un aide-de-camp, voulant faire du zèle, lui ordonna de se taire ou d'aller crier ailleurs. Aussitôt que Gordon l'eut. appris, il rappela le muezzim, lui donna deux livres sterling, avec l'injonction de reprendre ses fonctions puis, comme corollaire de cette sage mesure, il envoya son aide-de-camp en exil à Katarif, « où, disait-il en souriant, il aura le temps de faire des réflexions. » « J'aime le musulman, écrivait-il à sa sœur, il n'a pas honte de son Dieu. Sa vie est pure, et s'il se donne de la marge en matière de femmes, au moins ne va-t-il jamais à la maraude dans le jardin des autres. Peut-on en dire autant de tous les chrétiens? »

Le fanatisme n'est pas seulement intolérant il va rarement sans l'orgueil. Or, l'humilité semble être la vertu maîtresse de notre héros il fuit les honneurs, il se dérobe aux applaudissements, il ne fait aucun cas de sa personne

« J'ai beau m'examiner de près, écrit-il dans son journal, je ne trouve nulle part dans ma carrière des preuves d'habileté, de tact ou de sagesse. Mon succès a été dû à une série de chances, pour parler le langage du monde. J'ai perdu le sentiment de l'indépendance. Je ne possède rien, je ne suis rien. Je suis un pauvre, il me semble que j'ai cessé d'exister. Un sac de riz


ballotté sur le dos d'un chameau accomplirait tout autant que ce que j'estime avoir accompli. Pour le monde et d'après les apparences, c'est bien différent. »

C'est une belle chose que l'humilité, et une chose excellente que la soumission à la volonté divine; mais ces vertus, quand on les exagère, deviennent des défauts. On pourrait reprocher à Gordon d'être un instrument trop passif dans les mains de Dieu. A force de se répéter qu'on n'est rien, et qu'on ne peut rien, on finit par tomber dans le mépris de soi-même et dans une sorte de scepticisme pratique qui a ses dangers. Gordon manque d'esprit de suite c'est peut-être ce qui l'empêchera de laisser après lui une oeuvre achevée, un monument durable de son activité. Appelé par les circonstances à s'occuper de la question de l'esclavage, et placé comme il l'était dans une position d'influence et de pouvoir, il a manqué de cette persévérance que donne la volonté d'arriver à un résultat définitif. Qu'on compare sa carrière à celle de Wilberforce, par exemple, et l'on nous comprendra.

Je sais bien qu'il a rencontré dans l'accomplissement de sa tâche des difficultés presque insurmontables, que le mauvais vouloir du gouvernement khédival, la lâcheté des populations égyptiennes l'indifférence un peu égoïste de l'Angleterre la virulence du fléau de la traite, que tout a semblé conspirer contre lui mais il était fait pour tout surmonter. Aujourd'hui encore, si l'on parvenait à lui persuader que Dieu l'appelle à ne pas mourir avant d'avoir extirpé l'esclavage du sol africain, que c'est à lui de prendre en main cette noble cause et de ne la plus lâcher, nous le verrions peut-être accomplir de grandes choses. Il n'a que cinquante-et-un ans, sa robuste constitution est à l'épreuve du climat


africain et des plus grandes fatigues il a l'expérience des choses et des hommes, et d'un bout à l'autre de l'Afrique, on le tient pour un prophète ou pour un sorcier. Il est le seul chrétien que les mahométans acceptent sans arrière-pensée pour conducteur; son influence sur eux tient du miracle. On peut en juger par ce fait, unique croyons-nous dans les annalés de l'islam, que chaque année on fait des prières pour lui dans la ville sainte de la Mecque.

Si jamais homme fut prédestiné à gouverner l'Afrique et à la faire sortir de la barbarie, c'est bien Charles Gordon, le petit khédive. En vérité, il ne lui manque que d'avoir foi en sa mission.

Aug. GLARDON.


LA GENÈVE ITALIENNE

SECONDE ET DERNIÈRE PARTIE

VIII

Quand nous sortîmes, la vallée était toute pleine de soleil, le pays faisait sa sieste à moitié endormi dans son grand lit de verdure, sous la garde vigilante du mont Vendelin, la sentinelle gigantesque de ces vallées qui les commande tout entières et se dresse partout au-dessus de vous.

Cette montagne et toutes celles qui l'environnent, si riantes à leurs pieds, deviennent terribles de formes et de souvenirs à mesure qu'elles s'élèvent. Dans leurs flancs s'ouvrent des cavernes effrayantes, anciennes tanières de voleurs sarrasins, puis retraites de Vaudois poursuivis à mort, converties en chambres de torture et en sépulcres. Mais la végétation est partout si touffue, si fleurie, si gaie, qu'elle semble étouffer sous elle les souvenirs sinistres de ce pays. Assez longtemps nous ne vîmes en cheminant que du vert et du bleu. Nous nous trouvâmes presque sans nous en apercevoir, au confluent du Pellice et de l'Angrogne, sur un beau coteau où s'élève la fameuse tour qui donna son nom à l'endroit et un château que la France et la Savoie se disputèrent longtemps. Plusieurs fois ruiné et 1 Pour la première partie, voir la livraison de juin.


reconstruit, son histoire est en grande partie liée à l'histoire du peuple vaudois. Il n'en reste à présent que quelques ruines presque cachées par les plantes. De là-haut, on voit au-dessous de soi Torre Pellice tout entier et ses deux torrents; plus loin Luserne; à droite et à gauche des montagnes derrière des montagnes, et puis la plaine immense tout cela splendide, gai, avec un soleil d'or au milieu d'un ciel de saphir balayé par une bonne brise de septembre.

Pourtant c'est un lieu des plus malheureux et des plus sinistres. C'est dans ce château que retranchèrent leurs régiments, ourdirent leurs trames, donnèrent leurs ordres terribles, ces gouverneurs d'exécrable mémoire, ce comte de la Trinité, ce Castrocaro, ce marquis de Pianezza, ce comte de Bagnolo, dont les noms seuls nous font entendre confusément comme un cri lointain d'angoisse et d'horreur. L'énorme instrument de torture qui pendant des centaines d'années, tourmenta le peuple vaudois, lui prit tout son sang et tout son or, était planté là, sur cette colline si riante. De là partaient par grosses colonnes ces armées féroces composées de soldats réguliers, de volonlaires, de paysans fanatiques, d'Irlandais bannis par Cromwell, de pillards et de pendards que les gouverneurs lâchaient dans les vallées comme des meutes de mâtins pour y exécuter les vengeances du dieu de l'inquisition.

Au retour de leurs expéditions contreVillar, Bobbio, Comba, Taillaret, Rorà, Pra del Torno, ces troupes se retiraient en chassant devant elles leur butin vivant familles chargées de leur bagage, suivies du bétail de leurs propres terres pasteurs enchaînés comme des voleurs jeunes gens aux oreilles déchirées à coups de dents vieillards couverts de meurtrissures femmes en sang folles de terreur, voyant déjà en imagination les tenailles et les roues du saint-office et serrant contre leur sein la tète des enfants exténués de fatigue, étouffés par les sanglots. C'est là, aux environs, que passèrent sur les cimes de ces belles montagnes ces fuites tragiques de villages entiers dont la population, avertie à temps d'une attaque imminente, errait sur les neiges, à la lueur des étoiles, les enfants transis de froid sur les


épaules des hommes, les femmes avec les petits moribonds dans les berceaux, rampant dans les rochers, au sifflement des balles de leurs persécuteurs, tandis que dans la vallée s'élevaient les flammes de leurs maisons incendiées et les cris de leurs frères égorgés. C'est là, dans ces sentiers, sur les bords de ces deux torrents, que pendant les journées mémorables de la grande expulsion, ces martyrs furent dirigés vers la plaine pour y être dispersés dans les couvents et les galères, pour aller mourir en masse dans les souterrains des citadelles, dans les prisons immondes, entassés comme des animaux de boucherie, dévorés par la faim et la vermine. Là ils passèrent en files interminables, par centaines, par milliers, blessés, infirmes, liés de cordes, deux à deux, couple à couple, escortés par les membres de la propaganda fide qui tentaient d'arracher les enfants à leurs mères, poussés en avant à coups de pied et de nerf de bœuf, couverts de mépris, de malédictions et de crachats, comme une tourbe d'esclaves infâmes, destinés aux bêtes fauves du cirque. C'est de là enfin, c'est du sommet même de ce coteau que fut donné le signal des massacres de Pâques, cette Saint-Barthélémy des Vaudois qui arracha un cri d'horreur au monde, inspira des vers terribles à Milton, et après laquelle des officiers, hommes d'honneur, jetèrent leur épée avec mépris aux pieds de leur général. C'est sur tout ce terrain que des familles entières, débusquées de leurs cachettes, rejointes et cernées dans les chemins et les champs, tombèrent sous les coups des épées et des hallebardes c'est là que par centaines des hommes et des femmes de tout âge, sous les yeux qui leur étaient le plus chers, furent lancés dans les précipices, massacrés, égorgés, dépecés, réduits lentement en informes paquets de chair qui hurlaient encore, et les enfants fracassés contre les roches en présence des mères mutilées, qui voyaient (ceci n'est pas du réalisme, c'est de l'histoire) la cervelle de ces pauvres êtres leur jaillir des yeux

A ces souvenirs, le cœur se soulève et bientôt s'abat il en reste un découragement triste, un mépris infini de la bête humaine qui commit alors ces horreurs au nom de la religion,


qui les commit plus tard au nom de la liberté, qui les commettra peut-être demain au nom de l'égalité, qui est encore capable après des siècles de les rappeler sans dégoût et sans rougeur, de les excuser, de les justifier, de s'en glorifier Il n'y a qu'un adoucissement à cette pensée, c'est de considérer que ces atrocités ignominieuses furent inutiles aux bourreaux et doublèrent les forces des victimes. N'eussent-ils pas eu le sentiment profond de leur foi, les Vaudois se seraient maintenus debout par colère et par vengeance. Leur chair, leurs entrailles, aussi bien que leur conscience, devaient reculer avec indignation devant toute idée de conversion simulée, et les descendants des martyrs devaient naitre avec cette obstination de résistance qui n'a jamais fléchi, même dans le désespoir.

Quel immense orgueil n'ont-ils pas dû éprouver dans le cœur en face de leurs ennemis Et comme on comprend qu'ils devaient aimer éperdument leur pays et s'aimer entre eux, liés comme ils l'étaient les uns aux autres par ces souvenirs terribles, par les haines féroces qui les étreignaient sans relâche et l'immense compassion de leurs malheurs communs

IX

En regardant de là-haut avec une lunette, j'aperçus dans un coin une affiche de théâtre qui annonçait la représentation de V Eventail de Goldoni. Je n'aurais pu trouver de meilleur prétexte pour rompre le fil de mes tristes réflexions, mais la première fois qu'on va chez les Vaudois, comment détourner son esprit de leur passé merveilleux Ces trois dates terribles 1561, 1655, 1686 qui sont comme les trois plaies sanglantes de leur histoire, il me semblait les voir écrites sur les murs, incrustées dans les arbres, tracées sur les chemins, marquées dans l'air, ayant presque le sens d'un reproche et d'un avertissement Recueille-toi, souviens-toi, médite! Ce n'est pas ici un lieu où tu doives faire mine de rire, fils des persécuteurs Je sentais moi aussi quelque chose sur ma conscience, un je ne sais quoi qui, bien léger, pesait pourtant; et les saluts, les


regards bienveillants des paysans que nous rencontrions en descendant, me semblaient être une courtoisie imméritée. En somme, tous ces gens auraient eu un peu le droit de nous tenailler quelque peu entre l'épaule et le coude, en manière d'échange. Tous les marmots que nous voyions assis devant les portes me rappelaient ces cinquante pauvres enfants des Vaudois classés de Pragelato pendant le carême de 1440, trouvés morts sur les hauteurs de Saint-Martin, les uns gelés au milieu de la neige, dans leurs berceaux, les autres entre les bras des mères rigides. Une jeune fille de quatorze ans, blonde et gracieuse, qui entrait dans une maison avec un gros pain sous le bras, me remit en mémoire cette petite héroïne qui, surprise par les soldats du comte de la Trinité dans une caverne où elle s'était réfugiée avec son aïeul centenaire et ayant vu égorger ce vieillard, fit un bond pour échapper aux assassins et roula morte et déformée dans un précipice. Un peu plus loin, un couple d'un homme sur la cinquantaine, un peu courbé, donnant le bras à une dame malade, d'aspect à la fois résolu et tendre, réveilla dans mes souvenirs l'infortuné Mathurin et sa courageuse et bonne Jeanne qui, en 1560, sur la grande place de Carignan, voulut mourir avec lui, liée à la même poutre, sur le même bûcher, en face de l'inquisiteur-général et du prévôt de justice. Je me représentais cette même campagne si florissante dévastée en un moment, nue, couverte de ruines fumantes et de vestiges hideux de campements, telle qu'elle devait s'offrir aux regards quand s'y passaient les choses merveilleuses qui la rendirent célèbre. Histoire merveilleuse, en vérité, par le mélange singulier de solennel, de bizarre, de tragique et quelquefois de ridicule qu'elle présentait de part et d'autre. Quelle chose étrange que ces brillants aides-de-camp entrant au galop dans les villages et intimant l'ordre Ou à la messe dans les vingt-quatre heures, ou la mort puis reportant au général cette réponse Plutôt mille fois la mort que la messe Etranges aussi ces délégués des deux partis qui, dans les intervalles des combats,. se réunissaient en désordre et encore noirs de poudre, pour disputer sur le sacrement du baptême, la suprématie du pape


ou la transsubstantiation Etranges enfin, et dignes du pinceau d'un grand humouriste, ces expulsions forcées des couvents, ces moines emportés sur les épaules des femmes, aux cris joyeux du peuple.

Je les voyais sur ces chemins, ballottés au-dessus des têtes de la foule comme des bateaux sur une mer agitée, et il me paraissait que quelques-uns de ces gros frères n'étaient point épouvantés de sentir au-dessous d'eux les épaules rondes de deux robustes hérétiques de vingt-cinq ans, et qu'en appuyant les mains sur leurs têtes pour ne pas tomber ils en palpaient les grosses tresses d'un air sournois, souriant entre leurs paupières demi-closes. Et ces défis bruyants, ces disputes sur le culte des images, sur la présence de Jésus-Christ dans l'hostie, que se lançaient par lettres, d'un pays à l'autre, des moines, des jésuites et des pasteurs, s'appelant les uns les autres ignorants, blasphémateurs, libertins et damnés

Et quelles scènes tumultueuses quand les deux adversaires s'assemblaient dans les églises, l'un suivi de ses Vaudois, l'autre d'un cortège de gentilshommes, de prêtres, de sacristains, de laboureurs, et en présence d'un gouverneur militaire catholique qui les aurait volontiers brûlés tous les deux. Là, quels torrents de paroles, quels cris, que de gestes d'énergumènes, qui sait même combien de fourberies, de chicanes, de querelles, de chamaillis se terminant en esclandre, et combien de fois de bons coups de triques seront venus en aide aux mauvaises raisons.

Mais l'image que pendant toute cette journée j'eus le plus vivement devant moi, me pesant presque sur le cœur comme le souvenir d'un songe épouvantable, comme l'expression de toutes les terreurs, de toutes les horreurs de l'histoire vaudoise, c'était ces convois qui tant de fois, aux siècles passés, parcoururent ces routes, ces commissions venues de Turin pour extirper l'hérésie, n'importe comment, par la persuasion, la menace ou la mort. Non, vous aurez beau chercher, vous ne pourrez réussir à vous représenter un tableau plus lugubre et plus ̃effrayant. Le président du parlement de Turin, des conseil-


LA GENÈVE ITALIENNE.

LA u"J.¡! V 11HL1L~1·t·L~. 1V1

lers, des membres du tribunal de l'inquisition, une bande de dominicains, de jésuites, d'archers de justice, une suite de paysans fanatisés armés de couteaux, de pillards vagabonds ramassés en route, et des capucins, et des sbires, et le bourreau. Qu'on se les représente dans une rue de village, passant lentement entre les maisons muettes, à la lueur des torches de résine qui jettent par les fenêtres, dans les chambres, un reflet des flammes du bûcher. Imaginez ce mélange de capuchons, de casques, de poignards, de crucifix, de cordes, ce bruit de chaînes et de tuniques, ces faces barbues, ces bras en croix, ce murmure de prières, ces flammes fumeuses et ces ombres sur les murs. Oh l'horrible chose En plein jour, au milieu de cette belle verdure, sous ce beau ciel, la maudite vision m'arrachait de l'âme un cri muet loin d'ici, fantômes néfastes, épouvantails abominables du passé

Et ils s'évanouissaient, mais pour m'assaillir de nouveau à un détour du chemin, comme un vol d'oiseaux de nuit sortant tout à coup d'un cimetière.

X

Mes deux compagnons me conduisirent chez un Vaudois de leurs amis, un homme sur la soixantaine, aimable et docte, père d'une studieuse et nombreuse famille, éparpillée dans toute l'Europe. En ce moment une bonne partie de ces jeunes filles et de ces jeunes hommes, d'aspect sérieux et sympathique, étaient chez leurs parents. Il me sembla que cette maison gardait quelque chose du caractère de la religion une grande simplicité, les murs blanchis, une propreté hollandaise, un ordre rigoureux, l'apparence d'un intérieur où tous doivent se lever très tôt, étudier, prier, se récréer à heure fixe, comme dans un collège. Ils parlaient français c'est la langue de presque tous les Vaudois cultivés. Ils disent qu'introduite dans leur pays par les pasteurs appelés de France et de Genève, après que la peste de d630 eut emporté presque tous les pasteurs indigènes, elle continua à se répandre, grâce aux jeunes gens qu'on envoyait étudier


de l'autre côté des Alpes et aux livres religieux écrits en français. Il entre pourtant aujourd'hui dans cette prédilection du français un peu de complaisance, l'idée de parler une langue que tous leurs voisins italiens voudraient savoir, qu'ils savent euxmêmes beaucoup mieux que tous les autres et qui devient pour eux comme un signe, une preuve de plus forte instruction. Mais ils vont s'italianisant lentement depuis plusieurs années. Je parle au point de vue de la langue, car ils sont très italiens de cœur et n'ont, si l'on peut parler ainsi, aucune sympathie historique pour la France. Ils lui attribuent la plus grande part des torts dans les persécutions qu'ils endurèrent, et cela en dépit des écrivains d'au delà des Alpes qui s'ingénient à leur prouver que leurs plus funestes persécuteurs furent de tout temps les Italiens.

Cependant les Vaudois parlent de leur passé sans colère et presque sans rancune, en vainqueurs qui ont pardonné. Même dans leurs écrits historiques, s'ils laissent parfois échapper une parole violente, elle est presque toujours suivie d'une expression de bienveillance et de pitié. Cette modération est une conséquence de la culture; la connaissance de l'histoire, très répandue parmi eux, les empêche de pousser trop loin leurs justes récriminations et de juger le passé avec les idées du présent. Ils savent fort bien à quel point les guerres de religion étaient féroces au seizième siècle. Ils restent équitables, généreux même envers la maison de Savoie, et ne se souviennent que de ses bienfaits. Ils jugent leurs persécuteurs avec une sorte de retenue qui vient en grande partie de leur nature forte, mais froide, qui se révèle surtout par le manque de fougue et de couleur dans leurs écrits. Il est pourtant facile de reconnaître, même sous cette dignité réservée, un sentiment profond et vif de fierté, ou, comme l'on dit aujourd'hui, d'orgueil national, car, à certains égards, ils peuvent s'appeler une nation. Ils se regardent eux-mêmes comme des chrétiens primitifs ayant survécu dans l'ère moderne, et ils considèrent leur religion comme l'essence même du christianisme. Ils sont fiers de représenter le seul principe de protestation religieuse qui ait


traversé victorieusement les terreurs du moyen âge, d'avoir été presque les pères spirituels de la réforme, d'avoir mérité, pendant des siècles, l'admiration et l'affection de tout cœur protestant en quelque coin de la terre qu'il battit; fiers de leurs malheurs épiques, de leurs batailles héroïques et surtout de cette « glorieuse rentrée, » de cette miraculeuse défense de la Bastille, comparables toutes deux en vérité aux plus grandes choses des temps anciens fiers aussi du présent, de l'état prospère de l'instruction, de l'activité, de la vertu de leur peuple auquel le monde réformé a décerné le titre glorieux « d'Israël des Alpes.» Fiers surtout de leur honnêteté, tout en reconnaissant pourtant n'être plus les Vaudois d'autrefois, et en admettant que, même dans leurs vallées, comme le dit un de leurs écrivains vivants, « sont entrés le luxe, le libertinage, la calomnie, les discussions, le jeu, la crapule, » ils tiennent toutefois pour certain, et ils ne s'en cachent pas, que « leur degré de moralité est supérieur à celui de toutes les autres populations italiennes. » Et véritablement l'opinion d'une grande partie de ceux qui les connaissent de près concorde avec leur propre jugement. J'interrogeai, il y a peu de jours, un petit docteur vénitien, un gai jeune homme qui vécut longtemps dans les vallées. Que vous en semble? Est-ce que le peuple vaudois est vraiment un peuple plus moral que les autres ?

A mon grand étonnement, il s'assombrit.

Ah s'écria-t-il ensuite avec tristesse, ce n'est que trop vrai

Et comme je lui demandais la raison de ce dernier mot, il me raconta une histoire touchante.

Il était amoureux d'une Vaudoise de condition modeste, belle, charmante, mais qui ne pouvait l'épouser. Bien qu'elle l'aimât aussi, elle lui résistait, se détournait de lui comme à regret, cherchant à l'éloigner doucement, à le consoler avec de bonnes paroles. Un jour enfin, se sentant trop faible pour lutter toute seule, elle se leva brusquement, courut dans un coin, revint avec une Bible ouverte et dit au jeune homme « Lisez ici, et puis encore ici, avec un émouvant accent de prière, comme si elle avait


voulu dire Je m'en remets à votre conscience, cher monsieur, ayez pitié de mon âme.

Et à la lecture de ces passages de la Bible, le jeune homme resta là, c'est son propre mot, planté comme un âne, et il répète depuis lors comme certain Milanais dans les Fiancés de Manzoni

Que ceux qui n'y croient pas, ne viennent pas me le chanter à moi, parce que ces choses il faut les avoir vues. XI

Nous sortîmes de cette maison comme le soleil se couchait. La vallée, les montagnes, étaient déjà sombres, excepté le mont Vendelin qui avait encore sur sa tête un capuchon d'or. En attendant l'heure du départ, nous entrâmes dans un café pour y caresser le cou d'une négresse de Bricherasio ornée d'un petit turban rouge qui lui donnait une grâce merveilleuse. Là on me présenta un propriétaire vaudois sur la quarantaine, grand, puissant comme un dragon, d'aspect grave, mais d'humeur joviale, un de ces hommes avec lesquels on devient familier dès les premières paroles échangées.

Prends garde, me dirent à l'oreille en plaisantant mes deux amis. Celui-ci est un Vaudois chauvin.

Et de fait, entre deux caresses à la bouteille, le discours étant tombé sur l'histoire vaudoise, je fus émerveillé de la connaissance qu'il en avait, non pas profonde, mais minutieuse et précise au delà de ce qu'on pourrait croire. Il est vrai qu'il est facile aux Vaudois de connaître leur histoire en raison de son étroite unité et du court espace qu'elle embrasse. Mais celui-ci faisait sauter sur le bout de ses doigts les pasteurs, les martyrs, les synodes, les batailles, les dates surtout, comme un chronologiste de profession. Puisqu'il était un chauvin, je voulus essayer de le taquiner un peu, et il s'échauffa, sans sortir du badinage, mais pourtant sans rire jamais et donnant à la discussion une tournure curieuse, comme s'il eût été question de choses arrivées la veille et que je fusse à ses yeux le papisme incarné.


Me servant de sa façon de parler, j'indiquai la part de torts qu'avaient eus aussi les Vaudois.

Mais pardon, lui disais-je, vous me saccagez toutes les bourgades de la plaine, vous m'incendiez les couvents, vous m'égorgez les patrouilles piémontaises prises à l'improviste, vous me passez huit cents Irlandais au fil de l'épée à San Secondo. Va bien, répondait-il, mais, quand moi, n'ayant encore rien fait de tout cela, vous dévalisez ma maison, vous assassinez mes enfants, faites brûler ma femme, ouvrez le ventre à mes frères pour y jeter des chats vivants.

Un carabinier naïf nous aurait mis la main dessus à tous deux. Au fond, j'étais de son avis. Et tandis qu'il allait de l'avant avec ses raisons, ne me croyant pas persuadé, je le laissai faire tout en pensant qu'il pouvait être le petit-fils d'une de ces malheureuses saintes mortes d'épuisement dans les neiges du mont Cenis, pendant le terrible hiver de l'expulsion, ou le descendant d'un de ces héroïques vainqueurs de Salabertran qui, exténués de fatigue, furent faits prisonniers sur les flancs du Sei, au moment de rentrer dans la patrie regagnée au prix de tant de douleurs et de dangers.

Pauvres et grands Vaudois

Quant à lui, il continuait à discuter, sans se douter que je lui aurais accordé dix couvents et huit cents Irlandais de plus, tant la pensée de sa généalogie possible me le rendait sympathique et me disposait à lui accorder tout. Mais comme il buvait sec 1 Il avalait de ces lampées de Campiglione à faire frémir. Ah si les champions transis de froid du brave Arnaud en avaient englouti la moitié là haut, sur les montagnes blanches du val Saint-Martin, les Français auraient laissé trois cents morts de plus dans les roches.

Bah 1 conclut-il ensuite en me regardant après avoir fait claquer sa langue en bon buveur satisfait, ce sont choses passées. On ne recommencera plus, n'est-il pas vrai ?

Pour ma part, lui répondis-je, je vous le certifie. Je n'ai jamais été porté aux cruautés. Demandez seulement des informations.


Cependant, ajouta le plus jeune de mes compagnons, si revenant ici pour y violer la liberté de conscience, on pouvait espérer d'être emporté, comme les moines de Villar, sur deux belles paires d'épaules. au choix

Alors seulement le Vaudois se mit à rire. Et sur cela, c'està-dire sur ces épaules, nous nous séparâmes amicalement nous pour retourner à Pignerol, lui pour aller trinquer ailleurs. XII

II faisait nuit. Les fabriques avec leurs longues files de fenêtres illuminées paraissaient autant d'édifices en feu, comme ces maisons de cartes à l'intérieur desquelles les marmots placent une lumière. Il y avait dans la ville ce brouhaha d'enfants qui annonce l'heure du coucher. En passant devant le liquoriste, nous revîmes à travers les vitres le profil menaçant de Gamalero. Sur la place, on se promenait un peu et je fus surpris, au premier abord, après toute cette fantasmagorie de guerres féroces entre Vaudois et papistes, de voir là un prêtre jeune et élégant qui se dandinait avec une certaine grâce de galantin, tout en regardant les dames. Il me parut qu'il avait une désinvolture un peu étudiée, comme l'aurait un officier parlementaire dans un camp ennemi.

A la gare se trouvaient trois ou quatre familles vaudoises, quelques jolis visages, deux ou trois jeunes filles qui auraient bien fait de porter toujours la Bible dans leur poche comme instrument de défense. Nous pensions voyager seuls quand, au moment du départ, montèrent dans notre wagon un monsieur et une dame qui attirèrent notre attention. L'homme était une figure extraordinaire. Il pouvait avoir trente-cinq à quarante ans. Il était grand, robuste, avec une longue barbe noire, un large front, deux yeux noirs très doux, le teint rosé, une expression de grande bonté, une tête de Christ, un je ne sais quoi dans le visage ou plutôt dans l'expression du visage qui laissait deviner une vie sobre et sereine, toute de pensées et de paroles bienveillantes, une âme simple, mais pleine de vigueur et de vaillance. La dame, qui ne semblait guère dépasser la trentaine,


était petite, brune de teint et de cheveux avec deux beaux yeux d'enfant, vive et gaie comme si elle partait pour une promenade à la campagne. Tous deux étaient vêtus d'habits sombres et le mari portait une cravate blanche.

Ils se regardaient en souriant, de loin en loin, et ils nous regardaient ensuite avec cette expression particulière des bonnes gens dont la première impression est toujours favorable aux inconnus. On ne tarda pas à entamer la conversation. Nous leur demandâmes où ils allaient. Leur réponse nous étonna beaucoup. Ils allaient au cap de Bonne-Espérance En Angleterre d'abord, où ils devaient s'embarquer pour le Cap, et du Cap dans le pays des Bassoutos, de la race des Cafres. Lui était un missionnaire natif des vallées, sa femme fille d'un pasteur de Torre Pellice. Ce missionnaire se nommaitWeitzecker; il allait prêcher l'Evangile dans la partie du Bassoutoland non encore convertie au christianisme, et il avait déjà appris quelque chose de la langue poétique et musicale de ce pays. Une maisonnette solitaire abandonnée par un autre missionnaire qui s'était porté plus avant, l'attendait tout là-bas, aux frontières de la barbarie. Il partait avec un petit bagage, la Bible et peu d'autres livres, et sa femme l'accompagnait pour demeurer là-bas avec lui. Ils allaient au-devant d'une vie de privations, de difficultés, de fatigues ingrates, de dangers, sur une terre presque sauvage, à une interminable distance du pays où ils étaient nés et avaient grandi. Et ils étaient aussi tranquilles, aussi contents même que deux époux faisant un voyage d'agrément.

Vous partez volontiers? demandai-je au mari.

Oui, répondit-il, en pensant au but où je vais.

Vous ne craignez pas les périls de tout genre à l'encontre desquels vous courez avec votre femme ?

Le Seigneur nous aidera.

Et reviendrez-vous plus tard dans votre pays ?

Avant de mourir, nous l'espérons.

Il disait tout cela avec une simplicité, une douceur impossibles à exprimer. On lisait dans ses yeux qu'à l'occasion il mourrait pour sa foi avec la paisible intrépidité de Jean-Louis


Paschal ou de Giaffredo Varaglia. En attendant, lui et sa femme nous regardaient, souriant de notre admiration et avec une même nuance d'expression bienveillante, comme s'ils ne formaient qu'une âme.

Pendant un moment je ne trouvai aucun mot à dire. Je ne pouvais cesser de penser avec un sentiment de stupeur à l'immense distance qui séparait le monde moral où je vivais de celui où vivait cet homme. En même temps que J'admiration, j'éprouvai presque un sentiment de pitié pour lui et pour son avenir. Peut-être de son côté éprouvait-il un sentiment semblable pour moi et pour ma vie. Et cet homme n'avait, ne pouvait avoir aucun autre but, ni de gloire, ni de profit, ni d'autres avantages. Il abandonnait la patrie, la famille, il disait adieu à mille choses aimées, il renonçait à la vie civilisée, il s'exilait du monde peut-être pour toujours, spontanément, le coeur content, seulement pour aller dire à des hommes inconnus, à l'extrémité d'un autre continent Soyez honnêtes, aimezvous, pardonnez, priez, espérez

Et tout à l'heure, en rappelant les massacres de Pâques, j'avais parlé de mépris pour la nature humaine. Oh! grande, immense, merveilleuse nature humaine Ces deux âmes aimables et intrépides ne suffisaient-elles pas à elles seules pour la blanchir de cent hontes rouges de sang? Je les aurais remerciés tous deux du bien que j'éprouvais à les voir. Mais n'osant parler, je leur souhaitai affectueusement en moi-même qu'un temps favorable les accompagnât sur le grand Atlantique, qu'ils trouvassent bon accueil dans ces pays lointains, qu'ils y fussent aimés, qu'ils y vécussent heureux sans y perdre d'enfants, et qu'ils pussent revenir un jour dans leurs vallées, fêtés de tous, pour y achever leur noble vie, sans douleur, s'aimant toujours et bénissant le passé.

Et tandis que je pensais ainsi et que tous nous nous taisions, ils regardaient les Alpes dessinées en sombre sur le firmament, voyant peut-être par la pensée un autre horizon, une plaine infinie de l'Afrique avec la maisonnette solitaire qui les attendait. EDMOND DE AMICIS.


CHRONIQUE PARISIENNE

Le chemin de fer métropolitain. Le procès Ménard. M. Jean Richepin. Sapho, de M. Alphonse Daudet. Les Lettres de Guizot. Livres nouveaux.

Paris est en train de subir une transformation dont les effets ne seront pleinement appréciables que dans dix ou vingt ans. La population se porte vers la banlieue, délaissant l'intérieur de la ville pour les communes suburbaines où l'air et la place sont moins chers. Le mouvement est assez accentué pour qu'on lui attribue une influence sur la crise des loyers, que nous avons signalée au commencement de l'hiver et qui continue. L'émigration parisienne est favorisée par la multiplication incessante des moyens de communication, et il est certain que la création, aujourd'hui décidée en principe, du chemin de fer métropolitain, va lui donner une nouvelle impulsion.

Il y a plusieurs années que ce chemin de fer est à l'étude. On avait à choisir entre divers systèmes, dont Londres, New-York et Berlin offraient les modèles. Londres a adopté le système souterrain. Berlin a préféré le système aérien et son Stadt-Bahn traverse la ville sur des arcades en maçonnerie qui ont le défaut d'avoir coûté très cher et d'avoir nécessité de nombreuses expropriations. New-York possède aussi le système aérien, mais selon un mode plus pratique. Son métropolitain est installé sur un viaduc placé sur les rues, mais de façon qu'on peut circuler sous le viaduc. Il transporte environ cent millions de voyageurs par an et il est devenu insuffisant, en sorte qu'il est question d'établir à New-York un second métropolitain, d'après un système nouveau et dont il n'existe encore, croyons-nous, aucun spécimen.

La voie ferrée serait établie au-dessous des rues actuelles,


qui seraient reconstruites au moyen d'une voûte, reposant sur des arcades. On laisserait un intervalle vide entre la rue et les maisons, qui communiqueraient avec la chaussée au moyen de ponts. La dernière chronique scientifique de la Revue en a donné une description détaillée, à laquelle je puis renvoyer mes lecteurs1.

A Paris, on a choisi le système souterrain mixte, c'est-à-dire que tantôt la tranchée du chemin de fer sera à l'air libre, tantôt elle sera voûtée et passera sous les maisons, au besoin sous les égouts. Il est même question de la faire passer sous la Seine. Le plan actuel, qui sera, dit-on, soumis prochainement aux chambres, fixe une des têtes de ligne du métropolitain à Saint-Cloud, l'autre à la Bastille. De Saint-Cloud, la voie viendrait jusqu'à l'Arc-de-triomphe par une tranchée à l'air libre. Elle s'enfoncerait ensuite sous terre et resterait souterraine sur la plus grande partie du parcours. De l'artère principale se détacheraient, dans l'avenir, plusieurs rameaux, qui envelopperaient Paris dans un réseau. Les trains se succéderaient si rapidement qu'il n'y aurait pas de perte de temps appréciable dans les gares. On économiserait aussi, grâce à de nouveaux procédés de contrôle, le temps perdu actuellement, sur les lignes de ceinture et de banlieue, à prendre et à remettre son billet. On estime que la durée des travaux serait d'environ cinq ans. Le seul mauvais côté de l'affaire, pour la population parisienne, est que les remuements de terrains nécessités par une entreprise aussi gigantesque amèneront des épidémies terribles. Il suffit qu'on creuse un égout dans un bout de rue pour que tout le quartier soit infecté de typhoïdes. On se représente ce que ce sera lorsqu'il faudra creuser des tranchées pouvant contenir un chemin de fer et ses dépendances.

La 10. chambre correctionnelle de Paris a jugé un procès qui intéresse la littérature. Le tribunal avait à fixer la limite où les droits de la critique s'arrêtent et où celle-ci devient de la diffamation. L'action avait été engagée par un érudit malheureux dont nous avons eu plusieurs fois l'occasion de parler, M. Louis Ménard, le grand découvreur de faux manuscrits inédits. Il n'avait pas suffi à M. Louis Ménard de publier un faux Cours 1 Livraison de mai, page 425 et suivantes.


d'histoire de Bossuet et de fausses Fables de La Fontaine. Avec une intrépidité digne d'une meilleure cause, il avait continué à découvrir et à imprimer, et Molière avait été régalé par lui de la paternité d'un pamphlet fort indécent, connu sous le nom du « livre abominable, qui parut à l'occasion du procès de Fouquet. La critique s'était récriée, et M. Louis Ménard avait riposté par deux procès, l'un au journal le Temps, l'autre à la revue le Moliériste. Il demandait à la justice d'obliger le Temps à insérer une lettre qu'il avait adressée au journal, en réponse à l'article sur le Livre abominable. Quant au Moliériste, il le poursuivait pour diffamation.

L'affaire du Temps ne laissait pas de place au doute. M. Louis Ménard avait eu la mauvaise idée d'insérer dans sa réponse de longues citations du Livre abominable. Ces fragments étaient d'une telle inconvenance, que le journal n'avait qu'à les montrer au tribunal pour justifier son refus d'assertion. Il l'a fait, et la 10. chambre a décidé que le Temps avait eu raison, attendu que la réponse de M. Ménard renfermait des détails « de nature à blesser la délicatesse des lecteurs. »

On sait qu'en France la personne poursuivie pour diffamation n'a pas le droit de faire la preuve des faits qu'elle avance. Le tribunal est donc obligé de condamner du moment que la diffamation est prouvée, l'accusation fût-elle cent fois vraie. Il s'en tire en prononçant des peines dérisoires, qui sont un acquittement moral. Le Moliériste a eu vingt-cinq francs d'amende pour un passage où il mettait la bonne foi de M. Louis Ménard en suspicion. Le tribunal a eu d'ailleurs la précaution de spécifier, dans son jugement, qu'il réservait formellement les droits de la critique littéraire.

L'événement du mois a été un volume de vers. Pendant au moins huit jours un siècle pour Paris on s'est abordé en se demandant Avez-vous lu les Blasphèmes ? Les journaux avaient appris à la France ravie que, grâce aux Blasphèmes, la seconde moitié du XIX' siècle n'avait rien à envier, en poésie, à la première moitié, et que M. Richepin valait à lui seul Lamartine, Musset et tous les autres réunis. J'ai lu cela de mes yeux, non pas une fois et dans une feuille de chou, mais plusieurs fois et dans ce qu'on appelle les grands journaux. 0 mon Dieu, disait un sage, délivrez-moi de mes amis; je me charge de mes


ennemis. M. Richepin n'a pas la ressource de s'adresser au bon Dieu, puisqu'il n'y croit pas, mais il ferait bien de s'adresser à quelque autre qui le débarrasse des réclames. Il doit aux amis trop zélés la déception qui a suivi le premier mouvement de curiosité.

M. Jean Richepin intéresse les Parisiens par sa personne autant que par ses œuvres. C'est un de ces êtres remuants, bruyants, originaux, qu'on aime ici à avoir pour bêtes curieuses. Sa physionomie étrange fait rêver les femmes, et lui-même en tire parti pour s'attribuer une de ces origines mystérieuses qui frappent les imaginations. « J'ai beau vivre en France, dit-il, je ne suis ni Latin ni Gaulois,

J'ai les os fins, la peau jaune, des yeux de cuivre,

Un torse d'écuyer et le mépris des lois.

Qu'est-ce qu'on peut bien être, en France, quand on n'est ni Latin ni Gaulois, qu'on a un torse d'écuyer et qu'on s'appelle tout bêtement Richepin ? Je vais vous le dire. On est Touranien. Et qu'est-ce qu'on est, quand on est Touranien ? On est peut-être Bohémien, peut-être Turc, peut-être Samoyède, peut-être Tatare. M. Richepin ne sait pas au juste de quelle nation il est sorti, mais il sait qu'il n'est pas Aryen et il a entrepris de réaliser dans sa vie l'antithèse des mots arya et toura dont l'un, c signifiant le travail de labour, de la culture, représente un peuple sédentaire et agricole, tandis que l'autre, exprimant la vitesse du cavalier, est l'image d'une race primitive de nomades et de chasseurs, ennemie jurée du premier. < L'explication est de Vapereau, dans son Dictionnaire des littératures, et M. Richepin, dans sa Chanson du sang, a paraphrasé la définition de Vapereau Avant les Aryas, laboureurs de la terre,

Qui la firent germer sous leurs lourdes sueurs,

Et qui mirent des dieux dans le ciel solitaire,

Vivaient les Touraniens nomades et tueurs.

Ils allaient, éternels coureurs toujours en fuite,

Insoucieux des morts, ne sachant pas les dieux,

Et massacraient gaîment pour les manger ensuite

Leurs enfants mal venus et leurs parents trop vieux.

Toute la série de pièces de la Chanson du sang fait ressortir l'antagonisme des deux races et le mépris du Touranien pour


les lois, la religion, la morale, l'existence tranquille et réglée. Personne n'ignore que la physiologie a découvert que les cellules dont se compose notre corps ont une mémoire obscure, par laquelle s'explique la transmission héréditaire des habitudes du corps, des gestes, des goûts. M. Richepin s'est toujours senti irrésistiblement entraîné par la mémoire des cellules à vivre de la vie sauvage et vagabonde de ses ancêtres touraniens. Le nomade 1 oui, ce nom, tout mon sang le répète.

Les globules, dans un tumulte plus ardent,

Ainsi qu'à des appels furieux de trompette

Redoublent à ce nom leur flot cavalcadant.

o.

Oui, oui, je me souviens. J'écoute. je savoure.

Chantez, chantez plus fort, chantez tous à la fois,

0 globules Battez vos marches de bravoure 1

Les voilà, mes aïeux, les voilà Je les vois.

Il ne pouvait pourtant pas, quelque envie qu'il en eût, se faire nomade et anthropophage, à Paris, en 1884. Obligé de renoncer à redevenir Bohémien et à manger les petits enfants, M. Richepin se contenta d'être un peu bohème. Il fut cabotin, hercule de foire, normalien et portefaix. Il se lia avec un groupe d'aimables jeunes gens, dont M. Maurice Bouchor l'auteur des Contes parisiens en vers, qui se donnaient le plaisir innocent de se faire faire des gilets roses et des pantalons bleu de ciel qu'ils mettaient dans leur chambre, à huis clos, avec la conviction qu'ils portaient un coup terrible à la bourgeoisie. Nous avions, dans ce temps-là, le même tailleur, et il fallait voir les étonnements de l'honnête père Strôm, obligé de fabriquer des pantalons couleur du temps. Je n'oublierai jamais l'expression ahurie et orgueilleuse de son visage le jour où je lui appris que Maurice Bouchor l'avait mis dans ses vers

Il se fit faire chez Strôm, le tailleur suédois,

Une jaquette étroite et tellement olive, etc.

Hélas M. Maurice Bouchor s'est perverti dans les derniers temps. Son ami Richepin l'annonce tristement au public dans un post-scriptum de la préface des Blasphèmes. La préface dédiait le livre à M. Maurice Bouchor. Le post-scriptum dit « Pendant que je persévérais dans mes idées, tu modifiais les tiennes. Tu avais subrepticement repris goût au mauvais vin de l'idéal,


des illusions spiritualistes, de la foi en l'éternelle justice. C'est ton sang bleu qui t'est remonté au cerveau, ton sang d'Arya, ton pauvre sang vicié par six mille ans d'hérédité dévotieuse. M. Maurice Bouchor redevenant spiritualiste, c'est encore un tour de la mémoire des cellules. M. Richepin, lui, reste ferme, grâce à son origine touranienne. Il a continué à porter des coups à la bourgeoisie en jouant, l'hiver dernier, avec Sarah Bernhardt, et il achève, cette fois, la société en proclamant en vers le nihilisme absolu. Rien n'existe, ni Dieu, ni le progrès, ni la morale, ni la beauté. Tout est néant et duperie. L'homme qui regarde plus loin que son assiette et son verre est un fou. M. Richepin le lui répète durant plus de 300 pages avec une variété de mètres et de rythmes, un éclat d'expressions, une verve de colère qui le classent au premier rang, non parmi tous les poètes du siècle, comme on l'a proclamé imprudemment, mais parmi les poètes de la jeune génération. Peu d'écrivains, au jour où nous sommes, manient la langue française avec autant de maestria. Quant aux idées, elles ne sont ni neuves ni profondes C'est le matérialisme tout simple et tout cru. Par-ci par-là, des grossièretés telles qu'on fera bien de ne pas laisser traîner le volume dans une maison où il y a des femmes et de très jeunes gens.

Les Blasphèmes sont cause que le nouveau roman de M. Alphonse Daudet a fait sans bruit son entrée dans le monde. Sapho (Charpentier) avait pourtant, en outre du talent, une forte pointe de piment. L'auteur a indiqué lui-même à qui il ne fallait pas laisser lire son œuvre, en lui mettant cette dédicace Pour mes fils quand ils auront vingt ans. Le livre est très moral, mais à condition d'admettre que le meilleur moyen de rendre les gens sobres est de leur faire voir un ilote ivre. Il a pour but de montrer aux jeunes gens les dangers des liaisons irrégulières, et le moyen employé par M. Daudet pour les persuader est d'introduire le lecteur dans une société où tous les hommes sans exception,jeunes et vieux, célibataires et gens mariés, trouvent tant de charmes aux liaisons irrégulières qu'ils s'y laissent prendre, quitte à en être punis après par la justice des choses. Le roman est composé selon le procédé habituel de l'auteur. C'est une série de descriptions brillantes ou poétiques, énergiques ou exquises, nous faisant toujours voir les personnages


par l'extérieur. Nous les connaissons par leur physionomie, leurs attitudes, leur manière de vivre, mais c'est à nous à conclure du dehors au dedans, des actes aux pensées et aux sentiments. M. Daudet se mépriserait de nous expliquer ce que ses tableaux doivent nous faire deviner, et il faut ajouter qu'il a souvent raison. Je regrette de ne pas avoir la place de citer quelques pages de Sapho où la science de la description rend les commentaires superflus, la page 338, par exemple, où le héros est presque sauvé par une rencontre avec une jeune fille honnête. Il est question d'un bouquet de fleurs, d'un petit sac, de deux yeux limpides, et tout cela fait le plus éloquent des plaidoyers en faveur de la morale et du devoir.

Les Mémoires de Guizot n'avaient fait connaître que l'homme public. La correspondance qui vient de paraître fait connaître l'homme privé, autant qu'un doctrinaire peut se laisser connaître. On y voit ce qu'était le sentiment chez Guizot, en quoi il participait au fond commun de l'humanité, et en quoi il avait sa nuance propre, quelque chose de raide et de didactique jusque dans les élans les plus intimes. Les lettres à ses deux femmes montrent à nu ce mélange. Le mari et le doctrinaire y alternent d'une manière très curieuse. Le premier est amoureux, très amoureux, et le dit comme aurait pu le dire le premier venu. Le second mêle aux effusions du mari des dissertations très bien faites,. mais un peu froides, sur des sujets élevés. Le premier se ronge de l'absence de la bien-aimée, » comme il dit en style du temps, il compte les jours et les heures qui les séparent et s'ingénie à les abréger. Le second trouve dans ce qu'il éprouve des sujets de conférence et ne les laisse pas échapper. De même, lorsqu'il pleure successivement Pauline de Meulan et Elisa Dillon, ses regrets, très vifs et très sincères, lui inspirent des pages presque trop éloquentes dans leur abstraction. On aimerait à voir quelquefois le doctrinaire troublé par l'homme et cela n'arrive jamais. Nous recommandons cette correspondance à tous ceux qui aiment la psychologie.

Le volume V de la Correspondance de George Sand (Calman-Lévy) vient de paraltre. Je ne puis que répéter ce que j'ai 1 Lettres de M. Guizol à sa famille et à ses amis, recueillies par M™» de Witt née Guizot. (Paris, 1 vol., Hachette.)


dit à propos des volumes précédents. C'est une lecture attachante par le naturel, la bonhomie, le laisser-aller bref, tout ce qui manque aux lettres de Guizot.

M. Léouzon le Duc publie les Lettres de M. de Kageneck, brigadier des gardes du corps, au baron Alstromer. (1 vol. in-8", Charpentier.) Cette correspondance, qui va de 1779 à 1784 et qui se rapporte aux affaires de France, n'est pas d'un esprit supérieur, mais elle est d'un homme bien informé. M. de Kageneck vivait, à cause de ses fonctions, dans le palais de Louis XVI. Il savait les petites histoires de la cour intrigues politiques ou autres, aventures, querelles, nouvelles du dedans et du dehors du pays, mouvements de l'opinion. Ce qu'il avait appris ne lui inspirait pas des réflexions bien hautes, mais il est instructif et amusant. Ses lettres méritent de prendre place dans les bibliothèques.

Voici un livre d'histoire sérieux, un peu trop dans le ton du panégyrique, un peu trop fait, selon le système actuel, avec des citations, mais intéressant. Il est de M. Emmanuel de Broglie, le plus jeune fils du duc de Broglie, et il est intitulé Fénelon à Cambrai, d'après sa correspondance. (1 vol. in 8°, Plon.) Le récit commence à la disgrâce de Fénelon, à la suite de sa fameuse querelle avec Bossuet au sujet du quiétisme, et ne s'arrête qu'à sa mort. Si ce n'est pas la partie la plus brillante de la carrière de Fénelon, c'est assurément la plus belle et la plus touchante. M. de Broglie n'a pas méprisé les détails familiers qui donnent aux personnages la vie et la réalité. Il nous montre aussi bien Fénelon s'occupant de ses parquets et tenant ses comptes de ménage que Fénelon accomplissant ses devoirs de pasteur des âmes ou dirigeant de loin son ancien élève, le duc de Bourgogne. Le volume de M. Anatole Leroy-Beaulieu sur Milutine 4 s'adresse à un public plus restreint. Sous prétexte de biographie, l'auteur écrit avec son talent et son exactitude ordinaires quelques chapitres du règne du tsar Alexandre II, ceux qui ont trait à l'émancipation des serfs et aux affaires de Pologne.

– La. Bibliothèque de Philosophiecontemporaine (Félix Alcan, ancienne librairie Germer Baillière) s'est augmentée d'un ouvrage auquel nous souhaitons bien sincèrement de porter la » Un homme d'état russe. Nicolas Milutine. (1 vol., Hachette.)


conviction dans les esprits. Il est de M. Guyau, il s'appelle Les problèmes de l'esthétique contemporaine, et il a pour objet d'arrêter les empiétements de l'esprit scientifique. « L'humanité, dit M. Guyau, avait jusqu'ici vécu surtout de ces trois choses la religion, la morale, l'art. Or l'esprit scientifique a presque entièrement détruit les bases des diverses religions il s'attaque aujourd'hui aux principes reçus de la morale; il n'est pas porté à respecter davantage l'art, ce dernier refuge du « sentimentalisme. Il faut souhaiter que la portion du volume consacrée à la poésie ne tombe jamais sous les yeux de M. Théodore de Banville. Elle lui donnerait une attaque. On sait que M. de Banville a une bête noire pour laquelle il ressent une horreur passée à l'état d'idée fixe. Cette bête noire, c'est monsieur Scribe, comme il l'appelle toujours afin de marquer son mépris pour les rimes et les césures de Scribe. On sait aussi que M. de Banville est justement fier de ses propres rimes et de ses propres césures. Ouvrez le livre de M. Guyau à la page 216. Vous y verrez, parmi les exemples de vers de neuf pieds comme il n'en faut pas faire, quatre vers de Théodore de Banville, et en face, à la page 217, parmi les exemples de vers de neuf pieds comme il en faut faire, vous verrez quatre vers de « monsieur Scribe. C'est à croire que M. Guyau avait à se venger de M. de Banville. On n'est pas si cruel sans motif.

Signalons aux politiciens et aux industriels deux volumes qui les touchent La démocratie et ses conditions morales (Plon et Nourrit), par le vicomte Philibert d'Ussel, et La France et la concurrence étrangère (Calmann Lévy), par M. ThierryMieg.

Deux romans pour finir. Andrée, de M. Georges Duruy (Hachette), contient, à peine déguisés, les portraits de personnes des deux sexes très connues dans le monde parisien. C'est un procédé facile, qui devient de plus en plus à la mode et auquel, pour ma part, je ne puis m'accoutumer. Je ne dirai donc rien de plus d'Andrée.

La Magdon (Calmann Lévy) de M. Ricard est une pauvre fille douce et triste, mariée à un paysan dur et intéressé. Elle meurt de la banale maladie de poitrine, qui sert, dans ces occasions, aux romanciers, mais le reste du récit n'est point commun. Il a beaucoup de couleur.


CHRONIQUE ITALIENNE

Giovanni Prati. Le monument de Gino Capponi. L'histoire de Rome, de M. Bonghi. Massimo d'Azeglio de 1848 à 1859. Livres italiens et espagnols. Réponse à une dédicace.

J'ai promis de parler aujourd'hui de Giovanni Prati, le poète que l'Italie a perdu le mois dernier. Je retrouve sur lui de vieilles notes prises en 1859, je les transcris parce que je ne saurais retrouver autrement la fraîcheur de l'impression première. Voulez- vous connaître le poète ordinaire de sa Majesté sarde ? If Remontez tout simplement la grande rue du Pô, sous les arcades, à gauche, autour du café Florio qui est le centre de Turin. Si vous rencontrez un grand garçon de quarante ans, à cheveux bruns, aux yeux flâneurs, au visage long et allongé par l'impériale, au nez proéminent et diminué par la moustache, bonne tête en somme, et annonçant un artiste au premier regard, dites-vous à part que c'est lui et tendez-lui votre main, il vous, donnera la sienne. C'est l'Italien le plus ouvert et le meilleur fils du monde il se nomme Giovanni Prati.

C'est là qu'il vit, sous les arcades. Ne cherchez pas sa demeure r il ne demeure pas. Il se promène. La vie pour lui n'est pas un combat, ni un voyage c'est une flânerie, le cigare à la bouche et les yeux au vent un camarade qu'on rencontre et à qui l'on dit une parole joyeuse, un groupe d'hommes qui parlentpolitique et qui vous dispensent de lire un journal; puis ça et là, par hasard, une bonne fortune une femme ou un artiste qui vous comprennent et qui vous écoutent causer d'art et dire des vers. Prati vit ainsi toute l'année. De temps en temps, il disparaît pendant une semaine ou deux. Où eat-il? On l'ignore. On s'inquiète, on demande son adresse, il n'en a pas. Les uns le disent malade, les autres mort mais un matin, joyeux comme toujours, il reparait sous les arcades. Il revient du fond d'un bois ou du haut d'une montagne où il a fait deux mille vers.


Voulez-vous le connaître mieux ? Ecoutez ceci c'est une poésie adressée à son futur biographe.

« Je naquis dans les plaines désertes de ma Davindo (dans le Tyrol italien), au chant matinal des passereaux de la montagne. » Je naquis enfant du Pinde dans l'année où Louis porta en France la charte et l'étranger.

» La chasse à l'aube était ma joie. Oh que d'alouettes je détachai de l'air au vol!

» Et quand eut passé le temps de ces jeux querelleurs, enfant lunatique, je vécus à l'écart et seul.

» Puis, quand je fus las du latin barbare, le chant de Métastase et du Tasse vint à moi.

» Et le marmot tout neuf, assis parmi les roses, composa des strophes d'amour et rêva des héros pleins de beauté. » 0 biographe courtois! ce doux fruit affriande. Celui qui en picore la feuille, en veut goûter le miel.

» Si tu as aimé ce fruit-là de tout ton cœur, je suis sûr que tu couvriras de fleurs ma fosse.

» J'avoue mes peccadilles en rougissant avec toi, et, je le jure, sans porter de froc j'en ai du remords au cœur.

» Superbe, mais en face des lâchetés puissantes. Cupide, mais des joies de toute perpétuelle vérité.

» Avare, mais de paroles avec le vulgaire des sots. Irascible, mais contre la vermine de ce siècle banquier.

» Jaloux, mais de la gloire des merveilleuses entreprises, en homme qui les admire et les aime, s'il ne sait les accomplir. » Et si parfois me prit le nonchaloir de la vie, quelque vertu cachée la fit bientôt refleurir.

Biographe, écris ceci sur tes tablettes. Peu m'importe le reste, pourtant je ne m'en tairai pas.

» Si tu t'avises de juger mes papiers noircis d'encre, sache d'abord que l'art du cœur les a créés.

» Il les a créés dans les bons et les mauvais jours, sur les fleuves, par les vallées sombres, dans les bois, sur les monts, dans les villes.


• Et jusqu'à ce que son feu céleste le consume, il aura en tout temps, en tout lieu, des autels pour ses chants.

Franc et pensif, il a voulu porter son propre manteau. Et jamais il n'eut aux yeux de larmes menteuses, ni de rires vils.. » Il a jeté bas les triangles et les galons dont le style est chargé. Il a méprisé les gobelets et la baguette des jongleurs. Biographe, ne me donne pas un renom d'esprit superbe. Je te laisse corriger les vers incorrects.

« Mais si la vérité est ta loi, si tu es ami de la muse, que ce ne soit pas l'ortie amère qui croisse à mes pieds.

» Descends, ô censeur, sur la feuillée trop touffue et mets-y le feu, je ne m'en troublerai pas.

» Dans la maison où les enfants surabondent, ils ne peuvent tous être forts, élégants et beaux.

C'est là ton droit biographe!

Puis le poète ajoute

« Je ne veux pas de tombeau, je ne veux pas de monument quand je serai mort.

1 Biographe, si tu m'aimes, traite ces folies de bassesses. Mais là, parmi les épaisses ramées, qu'il te plaise d'ouvrir les yeux. » Ne vois-tu pas une suave créature, qui, solitaire, sous le saule, recouvre de roses mon funèbre sillon ? P

> Elle est la douce fille de mon amour heureux J, et, de toute ma maison, c'est tout ce qui me reste.

» C'est le fruit solitaire d'un rameau charmant, et, comme elle est tout pour moi, je ne suis rien pour le monde. » Et le poète conclut ainsi

9 Biographe, un dernier conseil. Quand j'aurai mis bas le faisceau de mes os foulés,

» Pour un pauvre grain de mil, n'écris pas ma nécrologie! Et sans entendre de mensonges, je mourrai plus tranquillement.. » Vous connaissez déjà Giovanni Prati. Si vous voulez le connaître mieux encore, ne me demandez ni critiques qui n'apprennent rien, ni traductions qui gâtent tout. Lisez ses livres, ou faites mieux encore, allez à Turin, sous les arcades, prenez le poète au passage; entralnez-le n'importe où, et fermez bien les portes. Si vous aimez la poésie, il vous dira de ses vers il les dit à charmer.

1 Prati avait épousé à vingt ans une jeune fille de son pays.


Il a quarante-quatre ans à peine, et il a déjà produit un million de vers. J'ai lu de lui sept volumes, et je n'ai pas tout lu. Enfant gâté dès sa naissance, il débuta par une histoire d'amour, Edmenegarda, qui fit pleurer toutes les femmes. Il étudiait encore à Padoue quand il publia cette nouvelle exquise, et il était déjà célèbre avant de quitter l'université.

Plus tard, il donna des ballades. Né dans les montagnes du Tyrol, il avait été bercé de légendes rêveuses ils les redit aux Italiens, qui les aimaient déjà dans les poésies de Carrer. Les ballades de Prati, pleines de grâce et d'entrain lyrique, ont continué les succès de ce poète heureux.

Au jour du réveil, il fut à son poste et chanta l'Italie. CharlesAlbert fut son pieux Enée Prati composa pour lui des chants guerriers qui, accompagnés par les clairons et les tambours, furent de 1848 à 1849 les Marseillaises de l'indépendance italienne. Il devint dès lors le poète officiel de la maison de Savoie, et ses chants de triomphe ont retenti sans doute l'autre jour encore sur les hauteurs reconquises de San-Martino.

Enfin, une dernière transformation de son talent l'a conduit aux grandes aventures philosophiques. Ses poèmes plus récents de Rodolfo et du Comte Riga sont des excursions sonores dans les aspirations de la jeune humanité. Et Prati est à l'âge où l'on n'a pas encore donné la moitié de son œuvre

Il appartient à l'école romantique de la couleur et se soucie beaucoup moins de l'eurythmie correcte des formistes. Il a l'ampleur, l'abondance, la richesse, l'expression, l'effusion; il lui manque un peu de cette sobriété dont parle George Sand et cette demi-heure de réflexion que Béranger conseillait à ses disciples. Les Italiens de notre temps chantent un peu trop pour chanter, comme des rossignols.

Depuis que ces notes furent écrites (1859) Prati a continué, toujours plus fécond et plus ferme il a donné d'autres poèmes (Ariberto, Armando) où il s'inspirait de Gœthe et de Byron puis il est retourné à l'antiquité, a traduit l'Enéide et recueilli quantité de sonnets sous le titre de Psyché. Je n'indique pas tout» j'aurais trop à faire.

Le poète fut député au parlement en 1862 il appartenait au parti de son ami Rattazzi; plus tard la gauche l'a nommé sénateur. Tous ces succès lui avaient valu bien des couleuvres à


avaler c'est le malheur des heureux, môme quand ils n'ont pas le bonheur superbe. Déjà en 1848, Prati avait été suspect aux. républicains parce qu'il défendait résolument la maison de Savoie. Manin le pria de quitter Venise Guerrazzi chassa de Toscane presque brutalement le nommé Prati, qui était, alors malade et ne put obéir à l'injonction on lui laissa le temps de guérir, mais on mit un gendarme à sa porte. Se fit-il des ennemis par certaines libertés de langage ? Il tournait vivement l'épigramme et laissa même un jour échapper celle-ci, sur un grand poète qu'il admirait pourtant et dont il se proclamait le disciple Manzoni devient un roi d'Yvetôt

Se levant trop tard, se couchant trop tôt.

Cependant sa gaieté était sans malice ou sa malice au moins sans fiel. On le laissait un peu de côté les derniers temps la jeune école était revenue du romantisme et ne jurait plus que par Leopardi et par Carducci. Cependant Carducci lui-même vient de lui rendre hommage en le proclamant « le seul vraiment poète de ton école et de ton temps. » M. Ernesto Masi lui a consacré un article sympathique et très élogieux dans le Fanfulla du dimanche.

Les dernières années du poète ne furent attristées que par un profond regret; il aurait voulu mourir où il était né, dans le Trentin qui appartient de plus en plus à l'Autriche. C'est à ce propos que le présideut du sénat, dans une allocution très remarquée, s'est montré singulièrement irrédentiste. Ce cri du cœur échappé à un si grand personnage est allé jusqu'à Vienne et jusqu'à Berlin Je note d'autre part qu'on vient de fêter avec beaucoup d'éclat l'anniversaire de Magenta et de toutes les victoires franco-italiennes. Les journaux sont pleins de ces souvenirs que Y Illustrazione italiana célèbre à grand renfort de belles gravures dans son dernier numéro. Qu'est-ce que cela veut dire ? f Un dernier trait Geibel qui vient de mourir un mois avant Prati, était né comme lui on 1815. Ce n'est pas le seul rapport qui ait existé entre ces deux troubadours.

D'autre part, à Florence, dans l'église de Santa-Croce, qui est une sorte de Panthéon, on vient d'inaugurer solennellement le monument de Gino Capponi. M. Ubaldino Peruzzi a prononcé


à ce propos un fort beau discours où il a rappelé les services rendus au pays et à l'histoire par le gentilhomme florentin. Cependant Capponi regrettait d'avoir mené une vie oisive et s'en excusait sur la cécité qui l'avait frappé. a Si je n'avais pas été aveugle, disait-il, j'aurais été plus mécontent de moi pour n'avoir pas fait tout ce que j'aurais dû, tandis qu'infirme comme je le suis, le très peu que j'ai fait me sauve du remords. » Après M. Peruzzi, a parlé M. Eugène Rendu, l'ami de Massimo d'Azeglio et de tous les patriotes italiens à mi-hauteur qui étaient en même temps libéraux et catholiques. Le discours de M. Rendu ayant été prononcé en français, j'en puis donner deux fragments

« Quand je vis Capponi, en 1875, peu de mois avant sa mort, je fus frappé de la vivacité et de l'élan en quelque sorte juvénile avec lesquels le noble vieillard parlait de l'attitude de la Toscane et de son rôle personnel à la fin de l'année 1859 la raison, chez cet homme de quatre-vingt-trois ans, s'était doublée de passion. Il y avait dans sa voix quelque chose de vibrant et de militant. On eût dit qu'un coup de clairon éclatait dans ses discours et ces mots retentissent encore à mon oreille c Le sys» tème de la Confédération m'avait apparu d'abord comme le seul moyen de salut et j'ai été le dernier à l'abandonner mais viva Dio 1 quand, à la lumière des faits, une conviction nouvelle s'est emparée de mon esprit; quand j'ai vu clairement qu'en poursuivant l'unité, devenue possible, et, dès lors, » nécessaire, bien loin d'être l'homme d'un parti, ce qui me fait » horreur, je devenais l'instrument de la formelle volonté du » pays, je n'ai plus voulu entendre parler de demi-mesures, je » n'ai plus regardé en arrière, je me suis jeté dans le mouvement à corps perdu. »

» C'était le moment où un autre grand patriote, l'ami intime et l'admirateur passionné de Capponi, celui qui écrivait du grand vieillard « Quelle intelligence et quel cœur que n'eût pas fait cet homme-là, s'il n'était pas aveugle 1 j'ai idée que je » lui donnerais volontiers l'un de mes yeux. Je me vante peut» être; > c'était le moment, dis-je, où Massimo d'Azeglio, après avoir été le défenseur, lui aussi, du système fédératif, s'écriait, de son côté « Si une force étrangère entreprenait de défaire


> l'unité italienne, il se lèverait, sachez-le, de Turin à Messine, • un grand parti, le parti de la dignité nationale et, vous le » pensez bien, j'en serais »

Voici la conclusion de ce discours il contient des vérités élevées et bonnes à répandre.

Messieurs, j'entendais dire, il y a quelque temps, dans un salon politique italien « Peuh Capponi il n'a été qu'une force » bien platonique. »

» Force platonique! Cela veut dire, je pense, force morale. Or, religion, philosophie, poésie, arts, sciences, qu'est-ce que tout cela, sinon des forces platoniques Et pourtant ce sont ces forces-là qui transforment le monde, et qui déterminent les évolutions successives de l'humanité; ce sont ces forces-là qui, si elles n'accomplissent pas tout, sont à l'origine de tout ces forces-là sont la révélation du bon et du vrai, dans le monde, par l'organe des penseurs et quand elles ont pris possession des esprits, elles enfantent les hommes d'action, les poussent sur la scène des faits, et les jettent dans la grande arène des passions en lutte, où se conquièrent les solutions politiques. » Ce qu'on peut souhaiter le plus à son pays et à un pays qu'on affectionne, c'est que se développent dans leur sein beaucoup de ces forces platoniques. Après elles, les hommes d'action viennent toujours; on peut être tranquille.

» Et si j'osais ici formuler un vœu si le souvenir de la confiance et de l'amitié que m'ont accordées plusieurs de vos grands hommes me permettait, en me couvrant de leur protection devant vous, de hasarder un espoir à l'expression duquel je n'aurai pas la fatuité de donner la forme d'un conseil, je dirais que ce qu'il faut désirer surtout pour l'Italie, c'est que les générations qui entrent aujourd'hui en scène, se reportent fidèlement vers les origines du grand mouvement national où naquirent et se développèrent ces forces morales qui eurent un si glorieux représentant dans la personne de Gino Capponi. Capponi, avec Manzoni et le comte Balbo, avec Gioberti, avec d'Azeglio, avec Tommasèo, avec le comte Sclopis, tous ces grands ancêtres furent avant tout des puissances morales ce sont eux qui imprimèrent à la révolution italienne ce caractère particulièrement élevé, ce je ne sais quoi d'idéal dont il ne faudrait pas qu'une génération plus positive se vantât jamais de ne plus se souvenir


C'est en contemplant avec une admiration respectueuse ces imposantes figures que les jeunes gens maintiendront leurs cœurs et élèveront leurs esprits au niveau des devoirs dont les illustres promoteurs des idées de 1846-1848 et de 1859 leur ont légué le fardeau. C'est sous le reflet des vertus de l'âge héroïqve que l'idéal de la patrie italienne brillera dans sa haute et inaltérable sérénité »

– Arrivons aux livres en nous contentant cette fois encore de les annoncer. Le plus important est le premier volume de l'Histoire de Rome de M. Bonghi L'histoire de ce livre est intéressante. Lorsque M. Bonghi quitta sa chaire à l'université de Rome, en 1877, trois Italiens éminents, MM. Francesco Brioschi, G.-B. Giorgini et Marco Minghetti provoquèrent en sa faveur une sorte de manifestation nationale une souscription fut ouverte pour acheter le manuscrit de cette Histoire de Rome à laquelle M. Bonghi travaillait depuis longtemps. L'appel fut entendu les premiers souscripteurs se nommaient Humbert et Marguerite. L'œuvre a donc pu être menée à terme, et ce premier volume qui vient de paraitre a eu d'emblée tant de succès, que la première édition a disparu avant qu'un seul exemplaire eût été envoyé à la presse. C'est donc déjà une seconde édition que j'annonce, fait assez rare pour être signalé. Quant à l'ouvrage même, comprenant l'histoire des rois et de la république, on n'attend pas de moi que je le juge au pied levé. Tout ce que je puis dire, c'est que l'auteur est tout à fait au courant des derniers résultats obtenus par la science et par la critique, en Allemagne et partout, depuis Niebuhr jusqu'à notre temps. Ajoutez à cela toutes les qualités de M. Bonghi la finesse et la pénétration d'un homme qui a la pratique des affaires et l'expérience d'une vie déjà longue, l'aisance et la liberté de main d'un écrivain qui s'est fait un style, et vous aurez assez de promesses pour vous mettre en goût. C'est un livre à placer dans toutes les bibliothèques sérieuses.

J'en dirai autant du dernier ouvrage de M. Nicomède Bianchi2 sur la politique de Massimo d'Azeglio de 1848 à 1859. J'ai 1 Storia di Roma, narraia da R. Bonghi. Un beau volume in-octavo. Milan, Treves, 1884.

2 La politica di Massimo d'Azeglio dal 1848 al 1859, par M. Nicomède Bianchi. Turin, Roux et Favale, 1884.


assez parlé ici de ce sympathique personnage pour n'avoir plus à y revenir. Tout le monde sait le rôle très important qu'il joua en Italie, depuis la catastrophe de Novare jusqu'à la revanche de Solférino. Tout le monde sait aussi que M. Nicomede Bianchi est le plus actif et le plus heureux collecteur de documents inédits qu'auront un jour à exploiter les historiens de la résurrection italienne. Si j'avais plus d'espace, je citerais bien volontiers mainte et mainte lettre de Massimo d'Azeglio, la première entre autres, qui est un cri de triomphe poussé après la paix très honorable que le Piémont obtint des Autrichiens en 1849. Ce court billet finit par un mot plein de promesses et de prédictions Et d'une » Massimo sentait bien que son pays ne s'en tiendrait pas là.

Signalons encore à ceux qu'intéresse l'histoire musicale un essai de M. Francesco Colini sur Pergolèse et Spontini', puis un plan d'Ancône au XVIe siècle, reproduit avec le plus grand soin par M. d'Anchise et accompagné d'une savante dissertation qui sera lue avec intérêt2, puis encore deux petits volumes de M. Giuseppe Cimbali, qui ont déjà obtenu dans la presse un rare succès3. M. Cimbali est un désillusionné (c'est le titre qu'il se donne) d'un genre tout nouveau il arrive, après avoir passé par le désenchantement, à se réconcilier avec la vie. C'est un philosophe doublé d'un artiste, qui fera son chemin.

Savez-vous l'espagnol ? Voici deux volumes écrits en cette langue par Don Josué Montero y Vidal qui me parait avoir des aptitudes très diverses l'un est un recueil de contes, l'autre un traité d'économie politique 4. La presse espagnole a fait le meilleur accueil à ces deux ouvrages qui ont eu déjà plusieurs éditions.

Je signale enfin un recueil d'esquisses napolitaines intitulé Sebetia5, et signé Amilcare Lauria, un nom et un prénom fort 1 Pergolesi e Spontini, par M. Francesco Colini.Ancône, Gustavo Morelli,1884. 8 Una planta d'Ancona, par M. E. d'Anchise. Ancône, Gustavo Morelli, 1884. 3 Giuseppe Cimbali. Confessioni d'un dlsUluso. Roma, Fratelli Bocca, 1882. Giornl solitari. Roma, A. Paolini, 1884.

4 Don José Montero y Vidal. La Boisa, el Comercio g las Sociedades mercantiles. Quatrième édition, corrigée et notablement augmentée. Cuentos filiplnos. Seconde édition. Madrid 1883-1884.

5 Amilcare Lauria. Sebetia, schhilnapoletani. Rome, Sommaruga, 1884.


estimés à Naples et en Italie. Ce petit volume est dédié à l'un de vos collaborateurs permettez-moi de transcrire ici la lettre de ce dernier qui apprécie l'ouvrage et accepte la dédicace t Mon cher Amilcar,

» J'accepte volontiers la dédicace de votre livre, non comme un hommage rendu à mes petits mérites, mais comme un souvenir de la bonne amitié que vous et les vôtres avez toujours eue pour moi. Tout ce qui me vient de Naples m'est cher, surtout les peintures qui, comme les vôtres, me rendent fidèlement des impressions et des souvenirs que le temps n'a pu effacer. Mieux que beaucoup d'autres vous êtes en mesure de décrire exactement votre pays, d'abord parce que vous y avez presque toujours vécu, mais aussi parce que vous avez vécu ailleurs et qu'en retournant chez vous, il vous a été donné d'éprouver, en face des hommes et des choses, ces étonnements qui attirent l'attention, qui retiennent l'observation. Pour sentir les caresses de la brise à Mergellina, il faut avoir reçu les morsures de la bise à Genève. La Maison Calandrella ne vous aurait point frappé, si vous n'aviez pas vu tel salon parisien ou tel Wohnzimmer d'une famille allemande, et il vous a fallu passer par les endroits où tout le monde travaille pour prendre garde à la béate paresse du gamin Gennarino. C'est ainsi que vous avez pu regarder les Napolitains avec l'émotion de la curiosité, non avec la nonchalance de l'habitude. De là le relief qu'ont plusieurs de vos figures et l'effet qu'elles produiront, je n'en doute pas, même sur ceux qui connaissent les originaux et n'ont pas su les voir.

» Continuez, mon jeune ami, écrivez d'après nature, dal vero comme vous dites, et non comme les réalistes, d'après quelque chose de hideux qu'ils ont dans l'œil ou dans le cœur. C'est le seul moyen de trouver, non seulement le document humain, qu'ont cherché tous les maîtres, mais encore la poésie, qui ne flotte pas en dehors et au-dessus des choses, mais qui s'en dégage, comme le rayon de l'étoile ou le parfum de la fleur. Et quand vous aurez épuisé les types d'autrefois, montrez-nous votre peuple tel qu'il est maintenant; c'est un sujet d'étude bien curieux, et d'un haut intérêt psychologique. Vous assistez à une transformation. L'ancien Lazzarone devenant Popolano, pas-


sant de l'état primitif à l'état de demi-culture, garde les qualités et les vices de la race, en y joignant le bon et le mauvais de la civilisation. Puis le Popolano devenant demi-galanthomme ou galant homme tout à fait, bourgeois, avocat, médecin, homme de Bourse, journaliste, député, tout ce qu'il vous plaira, non par feinte et pour rire, comme dans les farces de mon pauvre ami Altavilla, mais bien réellement, après des études voulues, garde toutefois malgré lui dans cette sphère plus hardie quelque chose de son origine des retours au passé, au patois, au miracle de saint Janvier, à la loterie, à la Camorra si voua voulez, mais aussi aux saintes compassions, à la divine insouciance, à la libéralité folle que les bourgeois ne connaissent plus. Voilà ce que je voudrais voir dans un livre. Il y a là-dessus vingt volumes à faire à la fois bons et gais, ce qui est tout un. »

CHRONIQUE ALLEMANDE

Gardes-malades mondaines. Projets de monun'tents. Kant vulgarisé. Romans historiques. Adolphe Mcnzel. A Vienne.

Dernièrement le professeur Virchow a donné à entendre, dans la chambre des députés de Prusse, que pour l'organisation du service des gardes-malades, l'Allemagne est encore bien loin en arrière de l'Angleterre. Sur quoi un député du centre profita de l'occasion pour jeter la pierre aux associations libérales, qui prétendent former des gardes-malades en dehors de la foi orthodoxe affirmant que, sans cette foi, l'abnégation et le dévouement nécessaires à l'accomplissement de cette tâche étaient simplement impossibles et introuvables. M. Lammers vient de se constituer le champion des associations attaquées. Dans un article publié par la Gegenicart, il rappelle un certain nombre de faits historiques qui ne sont pas sans intérêt. C'est en 1830 seulement qu'un établissement de diaconesses fut fondé à Kaiserswerth, sur le modèle de l'Angleterre. Les élèves sorties de cette école et d'autres du même genre créées plus tard laissèrent beaucoup,


à désirer sous le rapport des connaissances pratiques; des femmes dévouées, voilà tout. Les années s'écoulèrent sans apporter de progrès sensibles. Ce furent les soldats qui amenèrent le renversement du proverbe que la paix nourrit la guerre. La campagne du Schleswig, en 1864, produisit une secousse et devint un appel, qui mit surtout en évidence l'œuvre des sœurs catholiques de la comtesse Emilie de Lassaulx, dont la personnalité éminente et les succès hors ligne battirent fortement en brèche certains préjugés protestants. Comme les médecins, depuis lors, ne cessaient de réclamer avec toujours plus d'instance le concours des gardes, une association libérale de Brème fonda en 1868 le premier établissement dit mondain (weltlich), qui passe encore à l'heure qu'il est pour l'école normale du genre. Depuis la guerre francoallemande, on a fondé un peu partout des associations patriotiques de femmes (vaterlândische Frauenvereine). Je vous en ai entretenu ici même, il y a deux ans. En attendant la guerre prochaine, les civils profitent de ces efforts, et de toutes parts on appelle à l'aide ces femmes dévouées et rompues à une pénible vocation. Pour rendre cette œuvre tout à fait efficace dans les temps de détresse, on a cherché à lui donner une organisation hiérarchique et militaire. Le comité central, sous la présidence de M. Ehlers, réside à Francfort sur le Mein. Carlsruhe, Darmstadt, Magdebourg, Oldenbourg, Brème, sont les colonnes du système. La marche vers l'unification est naturellement entravée et retardée par les nuances politiques et religieuses qui séparent les associations particulières. Ainsi la ville de Hambourg se tient à l'écart, selon son usage. Autre obstacle: à Dresde l'auguste patronne de l'association protestante est la reine de Saxe, qui est catholique. Berlin s'est soumise à l'hégémonie de Francfort, à laquelle la comtesse Hedwige Rittberg s'est ralliée dernièrement. En revanche, la princesse royale a fondé la Victoria House, qui voudra sans doute demeurer indépendante. Dans une autre ville, un legs de cent mille marcs vient d'être affecté à une fondation pareille. t Notre œuvre, dit M. Lammers en terminant son article, devrait porter la dénomination conciliatrice d'interconfessionnelle, mais le mot est trop long et trop lourd. Restons-en donc à celui de mondain, au risque d'effrayer quelques esprits trop étroits pour nous comprendre. Quant au cri de guerre de nos adversaires t Sans foi, point d'abnégation nous nous borne-


rons à répéter le mot de Florence Nightingale, répété et confirmé par Amélie de Lassaulx, que les veilles passées au chevet d'un malade ont leur poésie et même leurs joies. Si l'église dit à ses fidèles: Vos œuvres de charité vous assureront une bonne place au ciel nous disons de notre côté à nos gardes « Nous offrons à la femme dévouée une carrière pénible mais élevée, dont on a souvent exagéré les charges, et, pour se reposer après le travail, le home de notre association. Si elle est pauvre et isolée, elle y gagnera un asile et un foyer; elle saura où trouver sa famille quand elle sera vieille ou malade enfin elle aura de petites rentes, un toit et un avenir. »

Je partage la manière de voir de M. Lammers. Si, pour qu'un malade soit soigné, il n'est pas nécessaire qu'il décline son nom et dise quelles sont ses idées religieuses, pourquoi, lorsqu'il s'agit de former et de recruter des gardes, faudrait-il leur demander un autre passeport que celui de leur dévouement ? Tandis que les philologues allemands cherchent des souscriptions pour élever un monument aux frères Grimm, les fondateurs de leur science, quelques philosophes ont tenté, avec moins de succès, de réunir les fonds nécessaires pour une statue de Schopenhauer, le Bismarck du pessimisme germanique. Autour de ce projet il s'est fait un tapage peu favorable à sa réalisation. Il n'est pas jusqu'à M. Hillebrand qui ne s'en soit ému. De sa retraite de Florence, il vient de lancer une épltre très originale, où il fait la leçon à tous ceux de ses compatriotes qui se sont permis des murmures désapprobateurs. Il commence à nous fouetter avec les lauriers répandus il y a deux mois à propos de Leopardi. Hier, 21 avril, anniversaire de la fondation de la ville de Rome, le duc de Torlonia, qui en est le syndic, a inauguré solennellement au Capitole le buste de Leopardi, et depuis longtemps déjà la petite ville de Recanati a élevé une statue au philosophe qui l'a illustrée. Voilà comment l'Italie sait honorer ses grands hommes. Aujourd'hui, on nous propose de faire de même pour Schopenhauer, notre plus grand écrivain après Lessing et Gœthe, un penseur intrépide, qui, semblable au Cid mort, a remporté des victoires posthumes et dont les idées ont subjugué nombre d'esprits. Cet homme, inconnu de son vivant, méritait au moins une réparation de la postérité. Et que fait l'Allemagne ? Le public demeure indifférent, tandis que les


philosophes ne peuvent lui pardonner les railleries mordantes qu'il leur a adressées. Les gourmets littéraires se taisent, sachant que s'ils se prononçaient en faveur d'une grandeur trop jeune de plusieurs siècles pour obtenir le suffrage de nos universités, celles-ci les traiteraient d'amateurs sans conséquence. Quant à nos libéraux, ils appelaient Schopenhauer un réactionnaire, et les conservateurs le repoussent comme un incrédule. Les juifs saignent encore des verges de sa satire, et les patriotes n'ont pas pu digérer les dures vérités qu'il a dites de la nation allemande.

» Comme on ne peut alléguer tous ces motifs, on se rejette sur l'homme, ses faiblesses et ses défauts. Mais Alexandre s'enivrait, César était criblé de dettes, Charlemagne mauvais époux, Dante vindicatif et orgueilleux, Voltaire et Rousseau, Swift et Byron des résumés de toutes les imperfections.

Ce qui nuit le plus à Schopenhauer, c'est d'avoir vécu en dehors des universités, et revêtu sa pensée d'un langage intelligible et séduisant. Voilà pourquoi les gens du métier le déclarent un simple amateur en philosophie, et notre public tient trop de la race des moutons pour ne pas être de l'avis des professeurs. » Ici M. Hillebrand exprime une pensée désagréable pour l'Allemagne, mais assez caractéristique. Ecoutons-le le trait mérite d'être relevé.

» Il est vrai que notre Bildung (culture intellectuelle) n'est plus dominée directement par les Fichte et les Hegel, mais elle l'est encore indirectement. Ce qui ne vient pas de nos universités est suspect; ce qui en sort a chance de passer sans examen. Intolérance sans justice. Chez nous, les Locke, les Kant, les Grote, les Darwin, auraient tous été des amateurs et des dilettantes. Les. cas comme celui de J. A. Meyer, le physicien de Heilbronn, sont très rares. Et aussi l'appel pour l'érection d'un monument à Schopenhauer n'a-t-il trouvé que trois signatures dans nos universités il est vrai qu'elles sont d'un grand poids. Mais Schopenhauer ne méritait-il pas mieux ? A-t-on oublié la place qu'il occupe dans l'histoire des idées générales? Copernic, Galilée,. Kepler et Newton ont trouvé l'organisation du monde visible. Locke, Hume, Kant et Schopenhauer ont accompli la même œuvre dans le monde de la pensée métaphysique. Trois Français éminents, un déiste, un panthéiste, un positiviste, ont attaqué-


son système, mais tous les trois en exprimant franchement leur admiration. Schopenhauer a expliqué le monde à l'aide d'une hypothèse grandiose le principe de la volonté. Bien plus, il l'a développée et défendue avec toutes les ressources du génie. Il me semble que ces deux vérités suffisent pour que la postérité s'empresse de réparer l'injustice des contemporains. Schopenhauer doit être classé parmi les esprits royaux en philosophie: Platon, Aristote, Descartes, Spinoza, Locke, Leibniz et Kant. » Le plus curieux ici est la signature qui couvre un jugement aussi franchement admiratif.

Pendant que j'en suis à la philosophie, je dois signaler la tentative faite récemment pour mettre Kant à la portée du grand public. Un négociant de Pétersbourg avait fait ouvrir un concours à ce sujet il y a trois ans. Le travail de M. Kurd Lasswitz fut accepté et couronné par le jury de Berlin. Mais voici qu'un travail rival vient briguer les suffrages du public, après avoir sans doute manqué d'obtenir ceux des arbitres du concours. L'ouvrage est orné d'un portrait qui n'est pas celui de Kant, mais de l'auteur, M"" Last. La bonne dame a su glisser beaucoup de sentiment dans les idées du philosophe elle a apprêté le penseur de Kônigsberg à l'usage des matrones et des demoiselles de son pays, et ce qu'il y a de comique, elle essaie de justifier son procédé en s'appuyant sur la préface mise par le philosophe en tête de son ouvrage principal. Or, dans cette préface, Kant déclare en toutes lettres qu'il a laissé de côté toute explication ou exemple, parce qu'un travail comme le sien « ne peut ni ne doit jamais devenir populaire. Il en dit même la raison: i le peuple ne comprend pas les subtilités du raisonnement et les objections subtiles ne se présentent jamais à son esprit. Un critique facétieux conseille à Mm* Last, dans l'heureuse éventualité d'une seconde édition, de substituer le portrait du philosophe à l'aimable visage de sa vulgarisatrice. Il est bien douteux, en tout cas, que ces tentatives pour mettre les doctrines spiritualistes du passé à la portée du grand nombre, suffisent pour abattre le matérialisme contemporain.

Les romans historiques continuent à abonder. Décidément ce doit être le genre le plus facile. Le professeur Hausrath de Heidelberg en est à son troisième, et Rodolphe Genée vient d'entrer dans la même voie à l'âge de soixante ans. Fils d'un


chanteur d'opéra célèbre, Genée fit ses humanités à Berlin, devint artiste, puis journaliste et écrivain. Shakespeare est sa spécialité, sur laquelle il donne des cours au lycée Victoria de Berlin. Dès 1865 il a fait dans diverses villes du nord des conférences qui ont ajouté à la vogue de ses monographies sur l'histoire du poète en Allemagne et en Angleterre. Son roman, écrit dans le style des anciennes chroniques, se rattache à l'histoire du fameux château de Marienbourg, chef-d'œuvre gigantesque d'architecture du moyen âge, construit par les chevaliers de l'ordre teutonique pour la défense de la frontière orientale (Ostmark) contre la Pologne. Le récit donne la description du siège soutenu en 1410 contre les Polonais sous le Hochmeister (grand maître), comte de Plauen. Au lieu de raconter dans une lettre, moyen fort peu artistique, la ruine définitive de l'ordre en 1457, Genée aurait mieux fait de montrer les péripéties de la catastrophe. En général, son roman n'est pas suffisamment dramatique et la composition en est un peu décousue; en revanche, il est très sobre de détails archéologiques.

On dit du bien des nouvelles de Hans Hoffmann qui, s'il faut en croire la critique, mériterait une place à part entre les nouvellistes du jour. Il est élève de Paul Heyse même genre, même aversion pour la laideur et les catastrophes, même tour d'esprit parfois un peu féminin. Comme son maître, il aime à quitter le présent pour le passé, à mettre partout de l'eau de rose, à rendre aimables les pécheurs et les criminels eux-mêmes enfin il s'adonne surtout au culte du héros passif dont le cœur est tendre. Au centre de son récit, on trouve presque toujours quelque jeune fille d'une chasteté passablement hardie. Le ciel pour lui est toujours serein; le soleil donne en plein dans ses paysages, sur ses personnages et sur sa fable.

On a fêté à Berlin le jubilé d'Adolphe Menzel, le grand artiste vraiment fils de ses œuvres, un autodidacte dans toute la force du terme. Il apprit à dessiner afin de pouvoir nourrir sa famille aussitôt que possible du produit de ses lithographies. Peu à peu, grâce à un travail acharné, il parvint à conquérir les procédés les plus divers' de son art. Comme artiste créateur, il date de 1834, alors qu'il n'avait pas encore vingt ans. Il publia à cette époque une série de lithographies intitulée le Pèlerinage terrestre de l'artiste (Künstler's Erdenwallen), dessins vivement


enlevés et pleins de traits humoristiques. Plus tard, il tenta avec le même succès l'aquarelle, la gouache et enfin la peinture à l'huile, et il trouva sur sa route quelques procédés techniques absolument neufs et qui ont été féconds. Son nom est devenu très populaire chez nous grâce aux illustrations de Y Histoire de Frédéric le Grand, par Kugler. Ces gravures sur bois sont en effet supérieures, et ont mis A. Menzel au premier rang des artistes illustrateurs de notre époque. Quelques-uns de ses tableaux l'ont élevé à la même hauteur parmi les peintres d'histoire. L'originalité et la variété, telles sont les deux qualités maltresses de son talent. L'exposition de son œuvre renfermait une pièce qui a été extrêmement goûtée du public un album peint pour les enfants de sa sœur, où le conte illustré est remplacé par des scènes très comiques tirées de la vie des animaux. Le livre de Max Nordau sur les mensonges conventionnels de la société, attaque communiste contre toutes les institutions consacrées, y compris celle du mariage, a été condamné par les tribunaux de Vienne. Le jugement a donné, semble-t-il, à ces choux réchauffés et peu ragoûtants, une saveur assez piquante pour que le public en ait absorbé cinq éditions successives. A Vienne encore, une grande et pompeuse démonstration germanique a été faite à l'occasion des funérailles d'un journaliste célèbre, Ignace Kuranda, de par ses opinions et certains côtés caractéristiques le frère et confrère d'Auerbach et de Lasker; à tout hasard, il avait la vanité du second, la petite taille et le geste pathétique du premier. Ecrivant ou parlant, les uns et les autres cherchaient avec soin à dissimuler leur origine juive. Kuranda, fils d'un marchand de bric-à-brac de Prague, s'était expatrié de bonne heure. Il séjourna en 1841 à Bruxelles, où Henri Conscience s'intéressa beaucoup à lui. C'est là qu'il fonda une revue, die Grenxboten,bientdt transférée à Leipzig, où elle sepublie encore. Ces cahiers verts étaient alors dévorés par les adeptes de la Jeune Autriche, par les ennemis du régime de Metternich, par les croyants de ce parti grossdeutsch (de la grande Allemagne) dont l'idéalisme un peu déclamatoire devait si tristement échouer avec le parlement de Francfort. Kuranda avait su réunir autour de sa revue tout un état-major d'écrivains supérieurs Gustave Freitag, Maurice Hartmann, Alfred Meissner, Julien Schmidt, Kuno Fischer, et d'autres encore. Après l'écroulement de 1848,


Kuranda se rendit à Vienne et y fonda un journal. Elu au parlement autrichien, il demeura fidèle à son idéal grossdeutsch, mais en vrai Autrichien, il ne voulut jamais entendre parler d'une hégémonie de la Prusse, car il avait une antipathie toute méridionale pour ce qu'il appelait die preussische Spitze (la tête prussienne) et pour M. de Bismarck une aversion tempérée par l'admiration. Le chancelier impérial, en revanche, se moquait sans admiration aucune de ces Herbstzeitlosen (colchiques d'automne) de l'Autriche, capables de se nourrir d'un idéal gothique sans fond ni base. Et, en effet, ces messieurs prêtaient parfois un peu trop à la raillerie; leur optimisme touchait à la folie, mais le cœur était à la bonne place, et ils surent rester conséquents avec eux-mêmes. Ne cessant de lutter pour la prépondérance de l'Autriche allemande, Kuranda s'est opposé avec force à l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine, ainsi qu'à la théorie anti-germanique des Schwerpunktes im Osten (du centre de gravité de l'empire autrichien placé dans l'orient). Voilà pourquoi l'Autriche allemande a fait de ses funérailles une grande démonstration.

CHRONIQUE ANGLAISE

Les travaux de la société psychique. Le vote contre le tunnel de la Manche. Le projet de loi américain contre la main-d'œuvre étrangère. Nous avons annoncé il y a quelques mois la fondation, à Londres, d'une société qui a pris le nom de société psychique et dont le but est d'étudier scientifiquement une classe de phénomènes qui avaient passé jusqu'ici soit pour imaginaires, soit pour surnaturels les revenants, les pressentiments, la divination de la pensée, la suggestion de la pensée, la seconde vue, bref, tout le bric-à-brac des somnambules et des sorciers. On sait que l'entreprise de la société psychique n'est pas isolée. Elle fait partie d'un grand mouvement qui s'étend sur presque tout le monde civilisé et qui aboutira, s'il réussit, à l'une des


conquêtes les plus curieuses du XIX' siècle. On aura fait rentrer dans l'ordre des faits positifs, susceptibles d'expériences méthodiques et explicables par le seul secours de la science, tout un monde de rêves qui ont fait les délices et surtout la terreur de l'humanité depuis qu'elle existe.

Pour le moment, on en est encore à la période de l'observation. Avant d'essayer d'expliquer les phénomènes, on veut s'assurer que les phénomènes ont eu lieu. La société psychique commence à publier le compte rendu de ses travaux S et il est surtout question, dans ces curieux procès-verbaux, signés de MM. Edmond Gurney et Frédéric Myers, deux noms bien connus dans le monde savant, des témoignages recueillis par les sociétaires sur tel ou tel événement bizarre ayant ce qu'on était convenu d'appeler un air surnaturel. Avec ce que contient le premier mémoire, on aurait eu, il y a deux cents ans, de quoi faire brûler plusieurs douzaines de braves gens; mais, avant de citer, nous devons mentionner l'objection qui se présente tout de suite à la lecture.

On ne voit pas, en examinant les récits acceptés et reproduits par la société psychique, en quoi ils ont les caractères d'une enquête scientifique. Non seulement les choses qui y sont rap portées ne se sont point passées en présence de personnes capables de les contrôler, mais la plupart remontent à vingt ou trente ans. Ce sont des souvenirs de jeunesse que les correspondants de la société, sollicités par une circulaire, sont allés chercher au fond de leur mémoire, et, sans mettre en doute leur bonne foi, on doit se défier du travail accompli par leur imagination. Chacun de nous a vu ou éprouvé que les faits les plus simples se défigurent avec la perspective des années. A plus forte raison, quand il s'agit d'incidents ou de phénomènes mystérieux, ayant produit une violente impression sur l'esprit, est-il bien difficile d'échapper à une sorte de transfiguration des scènes ou des objets qui sont restés associés dans notre mémoire à la commotion morale éprouvée jadis. Ayant mis le lecteur sur ses gardes, nous n'éprouvons plus aucun scrupule à citer.

Les premiers témoignages se rapportent à des exemples de pressentiments. Des personnes ont été averties subitement, par 1 Dans le Nineleenth Century.


une sensation inaccoutumée, qu'il arrivait un {malheur à l'un des leurs.

M. James Wilson, principal du collège Clifton et bien connu comme mathématicien, raconte qu'au temps où il faisait ses études à Cambridge, étant en parfaite santé de corps et d'esprit, il ressentit tout à coup, un soir, un extrême malaise accompagné de tremblements. « Il ne me semblait pas, continue-t-il, que ce fût un mal physique, une sensation de froid quelconque. J'avais pev,r. Il me fut absolument impossible de prendre le dessus. Je me rappelle une espèce de lutte avec moi-même j'avais décidé que je continverais quand même mes mathématiques, mais ce fut en vain je crus que j'allais mourir. J'éprouvais un malaise étrange, mais dont les seuls symptômes étaient une détresse mentale et la conviction que je mourrais dans la nuit. Le lendemain, M. Wilson, que le sommeil avait remis, apprit que son frère jumeau était mort la veille au soir. Il confesse honnêtement que son frère était malade depuis longtemps de la phtisie, mais il ajoute « Rien ne me donnait à penser que sa mort fût proche je fus pris tout à fait par surprise. » Nous sautons deux lettres où sont relatés des faits du même genre et nous passons à un autre ordre de phénomènes. Une personne reçoit tout à coup comme une impulsion intérieure, irraisonnée et irrésistible, d'aller à tel ou tel endroit, et il se trouve qu'elle subit l'influence du désir d'une personne absente. Les cas enregistrés ici sont au nombre de trois.

M. Alexandre Skirving, contre-maître, raconte « qu'il y a plus de trente ans, » étant un matin à travailler dans un chantier, il eut subitement une envie extraordinaire de retourner chez lui. Ce n'était pas l'heure, et il était très occupé. 11 résista tant qu'il put, mais ce fut plus fort que lui et il partit. En rentrant chez lui, il apprit que sa femme venait d'être écrasée et le demandait.

M" Clow a quitté l'église brusquement, malgré la résistance de ses enfants. « Il me semblait, raconte-t-elle, que quelqu'un m'appelait. A la même heure, M. Clow, qu'elle avait laissé en parfaite santé, était pris d'un mal subit. Sa femme arriva juste à temps pour le voir mourir.

Le troisième cas se rattache aux expériences de magnétisme, qui ont été renouvelées récemment par un savant français


M. Charles Richet'. Il s'agit du phénomène de suggestion de la pensée, l'un des plus effrayants si la science parvient à en donner la formule de façon qu'on puisse le reproduire à volonté. En 1837, il y a près d'un demi-siècle, on causait beaucoup, dans le comté d'York, d'un incident survenu chez un gentleman du pays et où beaucoup de personnes voyaient une intervention du diable. Un ami de la maison, M. Thompson, avait magnétisé une dame et lui avait fait subir l'influence de sa volonté, pendant le sommeil, à un degré remarquable. Un soir, la dame était parfaitement éveillée et venait de sortir. Sur l'invitation d'un des assistants, M. Thompson lui commanda mentalement de revenir et elle obéit sur-le-champ.

Le même M. Thompson avait dressé plusieurs sujets à exécuter des tours de force de divination qui laissent bien loin derrière eux les expériences de M. Cumberland, dont il est tant question en ce moment. Il avait entre autres une petite fille qu'il avait habituée à lire dans sa pensée. Elle lui faisait ses commissions sans qu'il eût ouvert la bouche ni fait un signe et sans l'intervention du magnétisme. Il suffisait qu'il lui donnât intérieurement l'ordre d'aller chercher un objet quelconque l'enfant se précipitait aussitôt et ne se trompait jamais. L'exemple de sympathie qu'on va lire est très curieux. M"" Severn, la femme d'un de nos paysagistes distingués, est réveillée brusquement, un matin, par un coup violent sur la bouche. Elle sent qu'elle saigne, se tamponne avec son mouchoir et est très étonnée de n'y point voir de traces de sang. A la même minute, M. Severn était blessé à la bouche dans un accident de bateau et saignait réellement.

Quelques personnes entendent une voix qui les avertit de ce qui vient d'arriver, ou ont une vision de la catastrophe. Un pasteur écrit à la société qu'il a appris par une voix, trois semaines avant d'en être informé par lettre, la mort presque soudaine de son frère, établi en Amérique, et de sa belle-sœur. Une dame qui habitait le pays de Galles a vu son frère tomber à l'eau dans les environs de Cambridge.

D'autres témoins ont eu encore plus marqué le don de seconde vue. Ils ont deviné l'avenir, prévu des événements auxquels ils n'avaient aucun motif de s'attendre et qui ne les touchaient que 1 Voir la chronique parisienne du mois de mars.


peu ou qu'indirectement. On remarquera que les faits de cette nature sont de ceux qu'il est très difficile de contrôler. Combien de fois n'avons-nous pas entendu des personnes s'écrier, après un accident « J'en étais sûr je l'avais prévu Aucune de ces personnes, pourtant, n'avait fait un pas ou dit un mot pour empêcher l'accident, parce qu'aucune d'elles, en réalité, ne l'avait prévu. Elles avaient été frappées, après l'accident, de ce qu'avec un peu d'attention et de raisonnement on aurait pu prévoir ce qui allait arriver, et elles s'étaient figuré, très sincèrement, que les idées qui venaient de jaillir dans leur cerveau au spectacle des faits y avaient déjà passé auparavant.

Nous avons gardé pour la fin, comme le plus extraordinaire, un récit qui concerne M. Robert Browning.

Il y a quelques années, le célèbre poète fit la rencontre à Florence d'un noble Italien de Ravenne, le comte Giunasi, qui s'occupait beaucoup de magnétisme. M. Browning ayant avoué son scepticisme, le comte entreprit de le convaincre par des faits et le pria de lui remettre un objet qui lui rappelât un souvenir quelconque. M. Browning donna un de ses boutons de manchettes, sur quoi l'Italien, très ému, s'écria « Quelque chose me crie à l'oreille Meurtre 1 meurtre 1 » En effet, le bouton avait appartenu à un grand-oncle qui était mort assassiné.

Tous les témoignages qu'on vient de lire sont intéressants en ce qu'ils émanent de gens sincères et, pour la plupart, cultivés. Mais, encore une fois, en quoi les recherches de la société psychique ressemblent-elles à un examen scientifique ? Les expériences de M. Charles Richet, que nous rappelions tout à l'heure, étaient scientifiques; elles étaient faites par M. Richet lui-même, dans des conditions fixes, avec méthode et en présence de témoins. Qui nous garantit, avec les procédés faciles de la société psychique, contre les surprises et les illusions de l'imagination? î Les commentaires dont MM. Edmond GurneyetFrédéricMyers ont accompagné leurs « témoignages n'ont rien qui rassure l'esprit et lui inspire la sécurité, au contraire. Ils sont d'une obscurité digne des anciens oracles. Ces messieurs, vous parlent de télépathie spontanée, de télépathie déterminée et de télergie psychique, comme si c'étaient là des choses toutes simples et que chacun comprend. On démêle seulement qu'ils ne comptent pas demander aux sciences naturelles l'explication des phénomènes qu'ils


enregistrent. Leur système reposera sur un principe fondamental qu'ils appellent la transmission de la pensée, et dont ils demanderont l'explication à la « psychologie humaine. » II estdémontré pour eux que les esprits des hommes peuventcommuniquer entre eux et agir les uns sur les autres à distance, mais ils ne pensent pas que la « physique transcendantale puisse leur donner la clef du mystère. Comme résultat final de leurs travaux, ils entrevoient la possibilité, pour l'homme, d'envoyer sa pensée aux antipodes comme on envoie aujourd'hui un télégramme, avec plus de rapidité encore et sans le secours d'instruments quelconques. C'est un beau rêve. Pour y donner confiance, il ne faudrait pas que les représentants de la société psychique commençassent par tenir pour prouvés des faits qui sont, en somme, beaucoup moins prouvés que les fameux miracles de Lourdes. Le tunnel de la Manche a été enterré par la chambre des communes à une majorité de 138 voix; résultat prévu et attendu en Angleterre, mais qui a dû étonner en France, où beaucoup de personnes ne pouvaient absolument pas comprendre que l'opposition au projet de tunnel était sérieuse ici. Gambetta, entre autres, la traitait de plaisanterie. Quelques mois avant sa mort, s'étant rencontré dans un salon parisien avec un correspondant anglais, il lui affirma, du ton le plus péremptoire, que l'entreprise ne rencontrerait pas d'obstacles sérieux du côté de l'Angleterre. C'était précisément le moment où l'opinion du pays venait de se prononcer formellement contre le tunnel. La presse britannique avait commencé une campagne dont la vivacité et l'ensemble ne laissaient aucun doute sur les sentiments du public, et le correspondant s'étonna en lui-même que Gambetta, qui passait pour suivre assidûment les journaux étrangers, n'eût pas eu connaissance de cette levée de boucliers. Il lui exposa que les obstacles seraient au contraire très sérieux de notre côté et qu'il suffisait, pour s'en convaincre, de lire les journaux anglais qu'il n'y avait pas à se tromper au ton de leurs articles. Gambetta le regarda d'un air incrédule, puis s'écria « Ils y viendront comme ils sont venus à la vapeur 1 Au commencement de la vapeur, ils se figuraient que la France allait faire une descente en Angleterre »

Gambetta s'appliqua ensuite à démontrer que les Anglais n'avaient aucune bonne raison à faire valoir contre le tunnel, et


comme le correspondant lui objectait qu'en supposant que la nation eût été prise d'une peur nerveuse, les gouvernements étaient obligés de tenir compte des peurs nerveuses des nations, il termina la discussion par une nouvelle affirmation que le tunnel allait se faire et que l'Angleterre ne s'y opposerait pas. Il est aujourd'hui certain que le vote de la chambre des communes a été déterminé par la nécessité d'épargner au pays des accès de panique. Que cela fût raisonnable ou non, l'Angleterre perdait le sentiment de sécurité que lui inspire sa qualité d'ile. Elle se voyait obligée de s'occuper de sa défense, en prévision d'éventualités très improbables mais point tout à fait impossibles. Il fallait augmenter l'armée, bâtir une forteresse à l'entrée du tunnel, bref s'imposer des soucis et des dépenses. Quand on considère combien de bons et braves sujets de la reine Victoria comptent encore, parmi leurs préoccupations patriotiques, la crainte d'une descente des Français en Angleterre, on conçoit qu'une partie de la nation n'aurait plus dormi tranquille le jour où il se serait agi, non plus d'une descente, mais d'une invasion.

Le sénat des Etats-Unis va avoir à se prononcer sur un bill qui intéresse particulièrement les pays à émigrants. Le bill a pour objet de protéger la main-d'œuvre américaine et il a déjà été soumis à une commission qui s'est prononcée en sa faveur. Il interdit à tout habitant des Etats-Unis de faire venir un étranger en s'engageant vis-à-vis de lui, soit par contrat, soit implicitement, à le faire travailler pour un individu ou une compagnie quelconque. Un manufacturier américain ne pourra plus engager un contre-maltre de Manchester ou de Lyon, une société minière ne pourra plus mander des ingénieurs ou des ouvriers. européens, et ce, sous peine de 500 dollars d'amende par contravention pour les particuliers. Si le coupable ou ses complices sont des fonctionnaires publics, l'amende sera de 1000 dollars et entraînera l'incapacité d'occuper des fonctions publiques. Dans le cas où un industriel ou une compagnie auraient besoin d'une variété de main-d'œuvre qui ne se trouve pas aux Etats-Unis, la nouvelle loi les autorise à adresser au président un mémoire où ils exposeront leur affaire, et le président, après enquête, pourra les autoriser à faire venir de l'étranger un nombre, fixé à l'avance, de travailleurs aptes à la besogne indiquée.


Les journaux américains pensent que le bill sera voté, et quelques-uns d'entre eux en ressentent une certaine émotion, moins à cause de ce qu'il établit dans le présent que de ce qu'il laisse prévoir pour l'avenir. Il sera à peu près impossible de savoir si un Européen n'avait pas, en s'embarquant pour l'Amérique, une promesse verbale d'être employé à son arrivée. Le seul moyen d'assurer l'exécution de la loi serait de prohiber purement et simplement l'entrée aux Etats-Unis d'un étranger capable d'un travail quelconque. Cette extrémité, qu'une partie de la presse envisage déjà comme une conséquence inévitable du bill, mènera à l'expulsion des travailleurs engagés antérieurement, par exemple de ces mineurs hongrois que les Pensylvaniens ont annoncé l'intention de chasser de leur état, parce qu'ils sont sales et qu'ils travaillent à bon marché. Il va de soi qu'on profitera de l'occasion pour se débarrasser de l'immigration chinoise. Ces deux exécutions faites, s'arrètera-t-on ? Pourquoi s'arrêter ? pourquoi ne pas mettre à la porte les Irlandais qui, eux aussi, sont sales et travaillent à bon marché ? pourquoi garder les Allemands, qui sont aussi envahissants que les juifs ? y On pourrait remplir plusieurs pages avec les séries de pourquot qui se présentent à l'esprit. 1.

CHRONIQUE SUISSE

Chroniqueurs et reporters. Les Genevois et leurs fêtes. La fête du 2 juin le général Dufour. H.-F. Amiel et son Journal intime. Le père Suchard et sa biographie. Un poème nouveau. Les arts en Suisse.

Quand on rédige une chronique mensuelle, on éprouve souvent quelque embarras à parler de choses déjà vieilles de plusieurs semaines et que les lecteurs de nos nombreux journaux quotidiens connaissent par le menu. Les maîtres de la chronique rachètent cet inconvénient en dégageant la philosophie des événements. Je voudrais bien être en état d'user de ce procédé à l'égard de la fête d'inauguration du monument Dufour. Ceux


même des abonnés de cette revue qui n'y ont pas assisté en savent toutes les péripéties; les splendeurs leur en ont été décrites les discours ont eu leurs sténographes, les banquets leurs reporters.

Ah 1 que je les plains, les reporters, ces galériens des lettres 1 Ce sont, dans ces grands jours de fêtes nationales, les plus malheureux des mortels; ils ont leurs entrées partout, mais à quel prix Il faut y avoir passé pour connaltre à fond les exigences de ce métier, qui devrait être réservé comme commutation de peine aux condamnés à mort. On n'écoute pas, on rédige on ne dlne pas, on note; on ne regarde pas, on enregistre. Et quand les heureux de ce monde, las de festoyer, vont goûter le repos qu'ils ont si peu mérité, le reporter se met à l'œuvre, passe la nuit à faire de la copie, et le lendemain, outre la satisfaction médiocre de voir imprimé un article de lui qu'il trouve détestable, il a celle d'entendre les lecteurs éplucher sa prose et y dénicher avec sarcasme des inadvertances et des omissions, sans parler des coquilles, qui regardent le prote. Je reviens à ma chronique. N'ayant pas à raconter la fête, je me rabats sur la « philosophie. Et, vraiment, elle se dégage assez nettement pour moi de cette solennité du 2 juin, qui fut à la fois l'anniversaire du débarquement des confédérés à Genève en 1814 et l'inauguration de la statue élevée à l'un de nos meilleurs citoyens. Si la popularité du général Dufour avait besoin d'être prouvée, elle le serait surabondamment par l'entrain et l'enthousiasme qui ont signalé cette journée et par la participation de la Suisse entière, représentée par ses magistrats les plus éminents et les chefs de son armée.

Genève a toujours eu le goût des fêtes. Qui n'a relu souvent, dans la Lettre à cFAlembert, cette note de Rousseau où il décrit une fête populaire ? Le régiment de Saint-Gervais, après avoir fait l'exercice, avait soupé par compagnies le souper fut suivi d'une danse sur la place, les femmes vinrent rejoindre leurs époux, l'attendrissement devint général Mon père, en m'embrassant, fut saisi d'un tressaillement que je crois sentir et partager encore Jean-Jacques, me disait-il, aime ton pays. Vois-tu ces bons Genevois ? Ils sont tous amis, ils sont tous frères, la joie et la concorde règnent au milieu d'eux; tu es Genevois; tu verras un jour d'autres peuples mais quand tu voyagerais au-


tant que ton père, ~jtu\ ne [trouveras jamais leurs pareils.. » Ce mot est bien nature n'est- ce pas Mallet du Pan qui a dit;: Si le diable était genevois, les Genevois trouveraient moyen de faire son éloge

Ce que fut la fête du 1er juin 1814, nous le savons par les récits genevois et mieux encore par celui du colonel Girard, de Fribourg. L'histoire de nos cantons n'offre guère de scène plus grandiose dans sa simplicité républicaine.

Celle de 1884 a été une fête éminemment républicaine aussi, c'est-à-dire une fête de paix. Le général Dufour fut, en effet, un général comme on n'en voit guère, hélas A parler net, jamais soldat n'eut moins que lui le tempérament d'un tueur d'hommes jamais soldat ne considéra davantage la guerre comme une douloureuse extrémité. Ainsi que le disait en termes pittoresques la Gazette de Lausanne, il s'est servi de son épée comme d'un rameau d'olivier. C'était un soldat platonique, un soldat du génie, un ingénieur, j'allais dire un ingénu, puisque, en 1847, par toutes ses proclamations et ses lettres officielles, il semblait dire en résumé « Faisons la guerre, mais ne tuons personnel Et on tua vraiment le moins de gens possible, grâce à l'humanité du général, grâce aussi à son habileté, à son sang-froid, qui servirent merveilleusement ses dispositions pacifiques.

A la bonne heure Voilà comme je comprends les militaires de même que le duel, autre mal nécessaire, ne me paraît tolérable qu'avec des pistolets chargés de mie de pain. Donneznous en Europe dix généraux en chef comme Dufour, et la ligue de la paix et de la liberté n'aura plus qu'à se dissoudre. Aussi le général fut-il l'un des promoteurs de l'œuvre de la croix rouge, qui répare de son mieux les sottises des gens de guerre. Sans doute, lors du Sonderbund, la modération du général lui était d'autant plus commandée qu'il s'agissait d'une guerre civile, où toute effusion de sang devient doublement odieuse. Mais son caractère même répugnait à la guerre, et j'en trouve la preuve dans son intéressante correspondance de 1813. Le Journal de Genève, dans un numéro spécial paru le 2 juin, illustré et encadré de filets rouges, a réuni divers renseignements et lettres inédites sur le séjour de Dufour à Corfou il était alors capitaine du génie dans l'armée française; un de ses chefs, le colonel Baudrand, directeur des fortifications des Iles ioniennes, lui reprochait d'être


trop adonné à son arme spéciale et de ne pas étudier assez l'art de battre son prochain. Pour que Dufour se soit résigné à tirer l'épée, il a fallu que les circonstances lui en fissent un devoir patriotique.

Eh bien, ce caractère pacifique a particulièrement séduit le peuple suisse. Que voulons-nous, en définitive ? Travailler tranquilles et notre force militaire n'a pour raison d'être que notre amour de la paix, intérieure et extérieure. Dufour a incarné le principe du si vis pacem para bellum, qui est la condition du travail indépendant et digne; il a été par excellence le soldatcitoyen, dans toute l'acception large, fraternelle, humaine de ce mot. C'est parce que ce soldat a aimé la paix que la Suisse a aimé ce soldat. D'autres érigeront des statues aux hardis chercheurs d'aventures et aux capitaines qui parcourent le monde le sabre nu nous préférons le brave homme que Genève vient de fêter, car nous ne songeons point à faire mentir ce vers de la Légende des siècles

La Suisse trait sa vache et vit paisiblement.

Je ne parle pas des diverses publications auxquelles a donné lieu la solennité du 2 juin je crois devoir pourtant mentionner la biographie du général publiée par la librairie Payot, à Lausanne c'est un récit consciencieux et complet de sa carrière, depuis sa naissance, à Constance, en 1787, son baptême (avec les couplets qui égayèrent le dessert), jusqu'à ses funérailles, avec les discours prononcés sur sa tombe. Je ne sais pas ce qui pourrait bien manquer à cette biographie, qui est en outre illustrée de quelques dessins de M. H. Hébert.

J'ai parlé tout à l'heure de la guerre avec beaucoup d'irrévérence, en vrai quaker. Ecoutez comment me réfute un penseur genevois « Les quakers ignorent qu'il y a une loi des tempêtes dans l'histoire, comme dans la nature. Les maudisseurs de la guerre ressemblent à ceux qui maudissent la foudre, les orages ou les volcans; ils ne savent ce qu'ils font. » Ainsi dit l'auteur du chant populaire de Roulez, tambours, un philosophe bien 1 Le général Dufour, sa vie et ses travaux, d'après Walther Senn, illustré par Hébert fils. In-8.. Lausanne, F. Payot, 1884.


paisible d'ailleurs, H.-F. Amiel, dans le second volume de son Journal intime

Ce volume nous conduit jusqu'au 19 avril 1881, soit trois semaines environ avant la mort de l'auteur. Six ans auparavant, jetant un regard en arrière, il s'écriait « Tout cela n'est-il pas une destinée mélancolique, une vie dépouillée et manquée ? Qu'est-ce que j'ai su tirer de mes dons, de mes circonstances particulières, de mon demi-siècle d'existence ? Qu'est-ce que j'ai fait rendre à ma terre Est-ce que toutes mes paperasses réunies, ma correspondance, ces milliers de pages intimes, mes cours, mes articles, mes rimes, mes notes diverses, sont autre chose que des feuilles sèches ? A qui et à quoi aurai je été utile? Est-ce que mon nom durera un jour de plus que moi et signifiera-t-il quelque chose pour quelqu'un 1 Vie nulle. Beaucoup d'allées et de venues et de griffonnages pour rien. Le résumé Nada! » Et, l'année suivante, il consignait dans son journal cette amère condamnation de son journal « Le journal intime est un oreiller de paresse. celui-ci représente la matière de bien des volumes. Quel prodigieux gaspillage de temps, de peusée et de force Il ne sera utile à personne, et même pour moi il m'aura plutôt servi à esquiver la vie qu'à la pratiquer. » C'est qu'Amiel, comme tout homme qui tient une plume, rêvait de faire un livre c Laisser un monument aere perennius, un ouvrage indestructible, qui fasse penser, sentir, rêver, à travers une suite de générations, cette gloire est la seule qui me ferait envie, si je n'étais sevré même de cette envie. Le livre serait mon ambition, si l'ambition n'était vanité, et vanité des vanités. Et plus loin « Le plus original et le meilleur de nous-mêmes est ce que 'nous laissons perdre le plus souvent. Nous nous réservons pour un avenir qui ne vient jamais. Omnis tnoriar. »

Pauvre Amiel plus modeste que le poète romain, il se trompait il ne mourra pas tout entier; il vivra pour les esprits délicats et les âmes d'élite. Ce qui restera de lui, c'est précisément ce journal où il a décrit son étrange maladie, celle de la contemplation et de l'analyse. Cette maladie même devenait pour lui un sujet d'étude et il disséquait sa propre souffrance comme l'eût 1 Henri-Frédéric Amiel, Fragments d'un journal intime. Tome Il. Genève, Georg, 1884.


fait un spectateur désintéressé. Il nous explique très bien comment sa rage de tout analyser a détruit en lui le génie créateur comment, apte à tout concevoir, à sortir de son moi par l'étude du moi et de l'œuvre d'autrui, il finit par ne plus pouvoir ressaisir sa personnalité « II me semble que j'ai vécu bien des douzaines et presque des centaines de vies. Toute individualité caractérisée se moule idéalement en moi ou plutôt me forme momentanément à son image. C'est ainsi que j'ai été mathématicien, musicien, érudit, moine, enfant, mère, etc. Ma personnalité a le minimum possible d'individualité. Je suis un nouveau-né perpétuel.

Franchement, c'est là un état grave, que je ne souhaite à personne, dût-il même en sortir un beau livre. posthume; mieux vaut donner son chef-d'œuvre de son vivant et mourir convaincu qu'on ne meurt pas tout entier. On aurait parfois envie de secouer Amiel et de lui dire « Ne te lamente pas tant sur ton impuissance, agis, emporte ton lit et marche 1 Mais cet homme a dû, souffrir inexprimablement. Son Journal abonde en plaintes qui sont l'écho de ces bizarres souffrances; ces plaintes cependant ne sont dépourvues ni de dignité ni de virilité. Il est d'ailleurs bien permis de se plaindre quand on n'a pour confident que le papier. Amiel, tel qu'il m'est resté dans le souvenir, n'avait rien de geignant, ni d'amer; sa conversation était plutôt enjouée, aimable, et ne trahissait pas son mal intérieur; elle ne révélait même pas toute la portée du penseur, mais seulement un homme fort instruit, un causeur spirituel et ingénieux.

Aujourd'hui, nous connaissons le fond même de cette âme, qui m'apparalt surtout comme profondément sérieuse en face du mystère de la vie. Cet homme, dont tant de problèmes avaient sollicité la [méditation et que la philosophie avait conduit à un doute réfléchi, avait conservé dans son cœur une religion à laquelle sa conscience l'obligea de demeurer fidèle. Musset permet de douter de tout, sauf de l'amour Amiel, lui, malgré tout, croit au devoir. C'est le principe fixe, le pivot indestructible de sa pensée morale. Il n'a plus d'espérance que faire ? « S'attacher au devoir. le devoir seul dure autant que nous. »

Et le devoir, il le conçoit de la plus haute manière; c'est le sacrifice de soi-même Ce qu'il faut sacrifier, c'est sa volonté propre, ses aspirations, son rêve. Renonce au bonheur une fois


pour toutes. L'immolation de son moi, la mort à soi-même, tel est le seul suicide utile et permis. Amiel, ce grand découragé, a pourtant une confiance optimiste en un principe supérieur, en une volonté bonne qui dirige tout pour le mieux c Ce qui doit être, sera ce qui sera, sera bien. » Et si l'on veut mesurer l'intensité de ce religieux sentiment, il faut lire la page écrite le vendredi saint de 1870 je ne pense pas que jamais Amiel se soit élevé plus haut et que son style ait jamais eu plus de simplicité et d'ampleur.

Voilà le caractère général du livre. J'y pourrais cueillir une foule de pages propres à mettre en goût le lecteur; celles, par exemple, où il nous raconte ses perplexités de professeur et nous montre ainsi sa religion du devoir dans une de ses applications pratiques celles encore où il donne cours à son talent descriptif si délicat et où il peint de ravissants morceaux de paysage celles où il disserte en moraliste malicieux et fin, tantôt sur les nations européennes, qu'il compare et juge, tantôt sur le protestantisme libéral, qu'il arrange de la belle façon, tantôt sur la femme, qu'il malmène parfois en vieux garçon, sauf à se contredire par des mots aussi charmants que celui-ci « En mai, la nature est femme. »

Ce volume abonde aussi, comme le premier, en jugements littéraires, en méditations sur les lectures de l'auteur Goethe, Hugo, Sainte-Beuve, About, Vacherot, de Laprade, Doudan, Cherbuliez, Mm* Ackermann, les pessimistes allemands comme Hartmann, Leconte de Lisle et son église, Coppée et son Luthier de Crémone, lu un soir par le poète chez Marc-Monnier, lui suggèrent des pages semées de traits heureux. Je n'ai rien lu de plus fin et de plus vif que son appréciation de M. Renan Juste Olivier est caractérisé en une page touchée de main de maltre. On trouvera aussi un jugement sur Charles Secrétan, ce qui donnera au facétieux et léger M. de Pontmartin l'occasion d'un nouvel étonnement je viens de lire, en effet, dans le dernier volume des Souvenirs du vieux critique de la Gazette de France, un article sur le premier volume d'Amiel, où M. de Pontmartin, citant un passage du Journal intime qui mentionne le nom de Secrétan, fait suivre ce nom d'un point interrogatif. Cela m'a rappelé M. Zola, qui, du temps qu'il écrivait dans le Figaro, reprochait un jour à Victor Hugo d'avoir accumulé dans


son poème de l'Ane toute sorte de noms inconnus, comme Niebuhr M. de Pontmartin ne peut en réalité se défendre de quelque dédain pour Amiel, « ce Genevois, ce maniaque. Cela n'empêche pas que si Amiel eût fait de la critique littéraire sa spécialité, il y eût tenu un des premiers rangs parmi les contemporains les pages que je viens d'indiquer permettent de l'affirmer à coup sûr.

La dernière partie du Journal nous fait assister aux phases de la maladie qui devait emporter Amiel ce spectacle est poignant, mais il a certainement sa grandeur. Le penseur se regarde mourir; il épie, en analyste implacable, sa propre agonie, et la dissèque avec la perspicacité froide d'un stoïcien. Le sacrifice de la vie est fait « Je puis, dit-il, envisager tout cela historiquement. » « Nuit épouvantable. Lutté trois à quatre heures de suite contre mes étrangleurs et entrevu la mort de près. Il est clair que ce qui m'attend c'est la suffocation, l'asphyxie. J'étoufferai. Je n'eusse pas choisi cette mort; mais, quand il n'y a pas d'option, il faut se résigner tout court. » e .L'irrévocable a aussi sa douceur et son calme. Les va-et-vient de l'illusion, les incertitudes du désir, les soubresauts de l'espérance font place à la résignation tranquille. On est dans la situation d'outre-tombe. C'est cette semaine d'ailleurs que mon coin de terre à l'Oasis doit être acheté. Tout marche vers la conclusion, festinat ad eventum. »

Deux mois après, Amiel avait cessé de souffrir.

C'est une vie fort différente que celle dont je viens d'achever le récit j'ai parlé ici même, il y a quelques mois, du père Suchard, le grand industriel de Serrières, qui venait de mourir. Un ami neuchâtelois consacre à cet homme, à certains égards remarquable, une notice' que je recommande aux bibliothèques populaires comme un livre excellant quant au fond et d'un style facile et correct. Le beau portrait gravé par M. R. Girardet prévient déjà en faveur du père Suchard cette tête souriante et vénérable donne l'envie de le connaître.

Sa carrière est celle d'un homme de travail énergique, d'initiative et d'activité incessante. Ici, point de contemplation, fort 1 Le père Suchard, notice biographique, avec un portrait gravé par Robert Girardet. 1 vol. in-l2°. Neuchâtel, J. Sandoz, 1884.


peu de rêve et d'analyse de soi-même, nulle mélancolie, point de défaillance douloureuse et de doutes redoutables; l'action, le mouvement, l'ardeur.

Une naissance obscure, une éducation rustique et sommaire, un apprentissage de pâtissier, une fabrique fondée, des entreprises industrielles variées et audacieuses, parfois couronnées de succès, des initiatives généreuses, des élans philanthropiques, des voyages autour du monde, la richesse, une vieillesse entourée et respectée, au sein de la famille, au milieu des ouvriers, qui sont aussi une famille, enfin une mort paisible dans les bras d'une Providence à laquelle il s'est confié comme un enfant et qu'il bénit, au terme de sa carrière, de tout le bien qu'elle lui a fait. voilà en peu de mots cette vie, une des plus heureuses en somme qui aient été vécues, une vie de patriarche, qui s'est endormi rassasié de jours, après avoir fait du bien sur la terre.

Neuchâtel nous envoie aussi un poème nouveau de M. L. Bachelin, professeur à l'académie, dont j'ai annoncé l'an dernier une étude esthétique sur le peintre Hans Makart. Les Eaux du Masino i, c'est l'histoire, en beaux alexandrins sonores, d'une petite rivière de Lombardie. En 250 vers, M. Bachelin a fait un poème bien moderne d'allure, antique d'inspiration, et qui permet de dire que Neuchâtel compte un poète de plus. La Suisse ne fait donc pas que traire sa vache. » Elle déploie même une remarquable activité artistique, dont les expositions de peinture qui se succèdent dans nos villes sont le témoignage éloquent. Si j'en avais la place, je dirais quelques mots de l'exposition fédérale, ouverte à Lausanne au moment où j'écris, qui est diversement jugée, mais qui renferme en tout cas quelques œuvres distinguées.

Je viens de feuilleter la brochure de M. B. de Tscharner de Burier, les Beaux-Arts en Suisse, pour l'année 1883; cette notice, qui a l'aridité inhérente aux nomenclatures, mais aussi, pour les spécialistes, la valeur de renseignements rassemblés avec soin, montre une fois de plus combien la décentralisation artistique est une source féconde, un stimulant précieux. N'allons pas y renoncer nous gâterions tout.

1 Les eaux du Masino, poème par L. Bachelin. Broch. in-8. Paris, Fischbacher, 1884.


La musique a aussi parmi nous ses fervents adeptes, et il '1 est certain que depuis quelques années la culture musicale, dans nos villes romandes, a fait de sensibles progrès. Dans le mois qui vient de s'écouler, on a exécuté à Lausanne une oeuvre nouvelle, la Légende de sainte Elisabeth, de Liszt, qui n'avait été donnée jusqu'ici, en pays de langue française, qu'à Bruxelles. L'exécution, dirigée par M. Herfurth, qui est luimême un compositeur de talent, a été à plusieurs égards remarquable les solistes étaient excellents, l'orchestre et les chœurs très bien exercés. Mais nous regrettons que tant de talents et d'efforts aient été mis à contribution pour une œuvre qui, en somme, est ennuyeuse. Il ne nous suffit pas que l'œuvre soit savamment composée; la science ne remplace pas l'inspiration, et un seul petit bout de mélodie eût mieux fait notre affaire que de nombreux récitatifs. Le Christ du même compositeur, donné à Lausanne il y a deux ans, sans pouvoir se comparer aux grands oratorios classiques, était bien supérieur à la Légende de sainte Elisabeth.

Un journal a exprimé le regret que cette partition n'ait pas été exécutée dans un concert helvétique nous sommes loin de partager ce regret les concerts helvétiques ont pour mission de faire connaltre les grandes œuvres dont l'exécution exige des forces chorales et orchestrales exceptionnelles ils doivent éviter soigneusement celles qui ne se recommandent que par leur nouveauté et qui ne laissent après elles pour la masse du public du moins que lassitude et ennui.

CHRONIQUE POLITIQUE

Revision de la constitution fédérale. Encouragements à l'industrie et à l'agriculture. Tarif des péages. Taxes postales. Fêtes de Genève. Chemins de fer. La Belgique et la Hollande. L'Egypte et l'Europe. Les conséquences de la votation du 11 mai ne se sont pas fait attendre. A plusieurs reprises, nous avons dit à propos de la demande de referendum sur les quatre lois et arrêtés, qu'elle


aboutirait à une demande de revision constitutionnelle. Mais nous ne nous attendions pas à voir nos prévisions réalisées aussi promptement. Dès le début de la session des chambres, la droite, formée des représentants catholiques, a présenté par l'organe de trois de ses membres, MM. Zemp (Lucerne), Keel (Saint Gall), et Pedrazzini (Tessin), une motion demandant une revision de la constitution fédérale sur les points suivants

1° Introduction d'un article garantissant que les arrondissements électoraux ne nommeront pas plus de trois députés, ou posant le principe de la représentation proportionnelle. 2° Revision de l'art. 27, en vue de garantir la liberté d'enseignement.

3° Revision de l'art. 31, afin de permettre aux cantons de limiter le nombre des auberges.

4° Maintien des ohmgeld et droits de consommation cantonaux au delà de 1890, date prévue pour leur suppression. 5° Revision des articles 89 et 120, en vue d'introduire le referendum obligatoire et le droit d'initiative populaire. Cette proposition, très habile surtout en ce qu'elle répond évidemment à des besoins populaires, au moins dans ses trois premiers points, a mis le camp des radicaux autoritaires, déjà violemment secoué par le 11 mai, dans un désarroi complet. Au premier moment, il ne voulut rien savoir de la motion; il fallait l'écarter et l'écraser sans autre. Bientôt, pourtant, des conseils plus sages prévalurent auprès d'une partie des membres, et néanmoins après plusieurs réunions préparatoires agitées, la majorité décida d'opposer à la demande un ordre du jour motivé portant « qu'il ne serait pas entré en matière pour le moment. » Les radicaux dissidents ne se tinrent pas pour liés par cette décision. Ils prévoyaient avec raison que les auteurs de la motion ne s'en tiendraient pas là, mais que, s'ils étaient repoussés par les chambres, ils organiseraient immédiatement une demande populaire de revision dont l'issue ne pouvait être douteuse. Les élections d'octobre prochain se seraient faites sur cette question, et à supposer même que la majorité actuelle fût revenue à peu près intacte, ce qui n'est point du tout certain, elle se serait trouvée dans sa première session, en décembre, en présence d'un nombre considérable de signatures, qui l'auraient contrainte, ou bien à accepter la revision repoussée en juin, ce qui aurait été


une reculade des plus compromettantes, ou à poser la question au peuple dont la réponse pouvait être prévue à coup sûr. Or, la conséquence d'un vote populaire affirmatif était le renouvellement intégral et immédiat des deux chambres. A peine entrée en fonctions, la nouvelle assemblée aurait donc été renvoyée devant ses électeurs.

Ces considérations devaient nécessairement ébranler bon nombre d'esprits, d'autant plus qu'un certain nombre de radicaux désiraient la revision d'un certain nombre de points, et que d'autres, par tactique et pour effrayer les esprits timorés, n'étaient pas fâchés d'introduire dans la demande de revision des motions de nature à la faire échouer, la suppression du conseil des états, par exemple, peut-être aussi, quoique dans une mesure moindre, l'extension des droits du peuple, l'unification du droit civil et du droit pénal, le monopole des billets de banque, etc., etc. Quant au centre, il était partisan du renvoi de la motion au conseil fédéral, comme moyen d'apaisement.

Plus le jour de la discussion approchait, plus la confusion grandissait. De nombreuses motions avaient été déjà déposées ou annoncées, lorsque le conseil fédéral décida de prendre attitude. Sur la proposition de M. Droz, la majorité du conseil arrêta de demander le renvoi de toutes les motions à son examen et sans rien préjuger d'avance. Voici le texte même de cette motion, qui amena, dès qu'elle fut connue, une détente dans les esprits

« Le conseil national,

vu les motions de MM., etc.,

considérant que ces diverses motions tendent à la revision partielle de la constitution fédérale, mais qu'elles diffèrent entre elles sur les points à reviser;

» considérant qu'il y a lieu d'examiner mûrement les questions soulevées avant de prendre une décision de principe, arrête

» Ces motions sont prises en considération.

» Le conseil fédéral est invité à faire rapport sur la question de savoir s'il y a lieu de reviser des articles de la constitution fédérale, et lesquels, ainsi que de présenter, cas échéant, des propositions à ce sujet. >

La discussion s'est engagée le jeudi 18 et a duré jusqu'au


lundi 22 juin. Elle a été certainement une des plus intéressantes dont la salle du conseil national ait jamais été témoin. D'une manière générale, les fautes, les erreurs commises par la majorité radicale dans la dernière session, les passions qui l'agitent, tout est arrivé à la surface bien des petitesses, bien des choses mauvaises, mais aussi de grandes et nobles paroles, qui ont élevé le débat, et qui ne seront pas perdues. Nous regrettons que le temps et l'espace nous manquent pour en relever bon nombre de traits. Nous sommes forcé de nous en tenir aux quatre discours qui ont été surtout remarqués et à juste titre. Tout d'abord celui de M. Zemp, l'un des signataires de la motion, qui s'est exprimé avec une grande franchise et beaucoup de modération il a déclaré entre autres que lui et ses amis voulaient la paix et la conciliation et réclamaient surtout qu'on fût juste envers eux. L'impression produite a été aussi grande que favorable. On a été agréablement surpris de voir les catholiques se placer sans réserve sur le terrain démocratique et battre ainsi en brèche le radicalisme.

C'est ce que semble avoir reconnu M. Voegelin, de Zurich, qui, en se mettant sur le même terrain, a revendiqué la justice à l'égard de tous, des catholiques et de toutes les minorités qu'on a réussi à exclure de la représentation dans les chambres. Pour le fond, son discours est peut-être celui qui a trouvé le plus d'écho en Suisse.

M. Ruchonnet, en revanche, s'est fait le champion de l'intransigeance à tous crins. Ayant fait minorité dans le sein du conseil fédéral, avec MM. Schenk et Deucher, il a tenu à exprimer leur opinion, et dans une harangue véhémente, il est tombé à bras raccourci sur le parti ultramontain, niant qu'il y eût une crise politique, déclarant que nulle part le peuple n'est plus fidèlement représenté, et concluant à la non-entrée en matière. M. Welti, avec un calme, une vigueur et une élévation de vues qui ont produit une grande impression, a soutenu comme président de la Confédérationle préavis du conseil fédéral. Nous admettons, a-t-il dit, qu'il y a une crise politique; nous voulons étudier les causes de cette crise et les remèdes qu'on peut y apporter. Nous voulons tenir en main le gouvernail du pays: nous nous sentons la force et le courage de diriger le navire; nous ne voulons pas abandonner cette direction aux hasards d'une agi-


tation populaire. Puisque les auteurs de la motion nous déclarent qu'ils veulent l'apaisement, nous les croyons sur parole, mais si, en dehors de cette assemblée, l'agitation recommençait après que nous aurons déclaré vouloir étudier sérieusement la situation, nous aurions le droit de qualifier sévèrement les agitateurs, qui prouveraient ainsi qu'ils en veulent à la tranquillité du pays et à l'ordre constitutionnel. »

Après ce discours, la discussion a été close, et le conseil national a adopté la proposition du conseil fédéral, àl'appel nominal, par 98 voix contre 40. Certainement, il a été dur pour nombre de députés de se condamner ainsi eux-mêmes, mais ils ont agi sagement, dans leur propre intérêt et dans celui du pays. Le principe de la revision est adopté. Qu'en adviendra-t-il? Il serait prématuré de le dire. Le conseil fédéral devra d'abord faire son étude et ses propositions, qu'il ne peut présenter avant la fin de l'année. Cependant, il nous semblé que l'impulsion est donnée de telle manière qu'il n'y a guère à craindre de nouveaux pas dans la voie de la centralisation. Il y a maintenant, non seulement en Suisse, mais dans toute l'Europe, un mouvement contre le radicalisme qui tendra à s'accentuer de plus enplus. Les élections récentes en Belgique viennent de le montrer; elles ne sont pas le seul symptôme, et nous en verrons d'autres encore. La Suisse a souvent marqué ces changements dans l'opinion publique; elle est en quelque mesure le baromètre politique de l'Europe, parce que, grâce à ses institutions, elle les manifeste plus rapidement que d'autres pays. Les votations populaires de l'année dernière étaient pleines de pronostics, qui ont été confirmés le 11 mai et ne peuvent plus désormais laisser de doute sur la nature et la profondeur du mouvement. Ces grands flux politiques ne s'arrêtent pas en général avant que leur force d'expansion soit épuisée. Il peut y avoir des fluctuations, des arrêts momentanés, des reculs même, mais l'onde n'en avance pas moins jusqu'à ce qu'elle ait atteint ses limites naturelles. Les élections du mois d'octobre pourront encore tourner au profit du radicalisme, comme lui-même le croit, mais en dépit d'un système aujourd'hui condamné, elles pourront aussi être fécondes en surprises. Les députés actuels retrouveront-ils la faveur perdue auprès de leurs électeurs, au moyen de deux lois importantes qui ont été votées récemment à l'unanimité? Personne ne saurait le dire. De


ces deux lois, l'une concerne les subventions que la Confédération se déclare disposée à donner pour le développement de l'enseignement professionnel chaque année une somme d'au moins 150000 francs sera inscrite au budget dans ce but; l'autre loi concerne l'agriculture et prévoit des subventions pour l'enseignement agricole, l'amélioration des races bovines et chevalines, celle du sol, les dommages qui menacent la production agricole (phylloxera, doryphora), les sociétés d'agriculture, la statistique agricole, les expositions, etc. On a voté également divers postulats dont l'un invite le conseil fédéral à étudier la question d'une école vétérinaire fédérale, un autre la création d'un cours de génie agricole à l'école polytechnique; un troisième a trait à la pisciculture. Les députés ont compris, peut-être un peu tard, qu'il fallait faire moins de politique et un peu plus d'économie nationale. Espérons que, quoi qu'il arrive, il en sortira quelque progrès pour le pays.

Pour pouvoir donner satisfaction aux demandes que ces lois vont provoquer, il faudra de l'argent. Le nouveau tarif des péages est appelé à le fournir. L'oeuvre de conciliation dont nous avons parlé plusieurs fois semble avoir abouti. Obtiendra-t-elle l'assentiment populaire t Les partisans du libre-échange, qui ont fait des concessions pour aboutir à une entente, pensent que les intérêts les plus sérieux de la Suisse y sont engagés. « L'Allemagne, l'Italie, la France, disent-ils, continuent à élever leurs droits sur nos produits; il faut que nous puissions offrir à ces pays des concessions sérieuses sur notre tarif, pour obtenir des traités de commerce plus avantageux. Nous n'avons pu étudier les changements d'une manière suffisante pour pouvoir nous prononcer. Si le nouveau tarif avait pour effet d'amener, dans ce moment de gêne générale, un renchérissement sensible de la vie, il serait bientôt condamné, alors même qu'aucun referendum ne serait demandé dans les délais légaux, et il accentuerait énergiquement le mécontentement contre l'assemblée fédérale. C'est donc à eelle-ci de voir si son œuvre peut soutenir l'épreuve de la pratique. On a beaucoup remarqué que les députés catholiques se sont abstenus de voter sur le tarif. Ont-ils eu des doutes sur l'opportunité et la bonté de l'œuvre, ou ont-ils simplement voulu se réserver la possibilité de demander un nouveau referendum pour le cas où leur motion de revision constitutionnelle aurait


été repoussée ? Nous l'ignorons. Aujourd'hui, un mouvement de referendum, s'il a lieu, partira d'autre part.

Une loi de revision des taxes postales a aussi été adoptée dans la session et renferme des allégements sérieux pour le public au point de vue du service des lettres et des paquets. La taxe des journaux a été maintenue à un centime, ce qui provoque à juste titre les réclamations de la presse.

Les fêtes splendides que Genève a données à ses confédérés à l'occasion de l'inauguration du monument du général Dufour ne peuvent être passées entièrement sous silence dans cette chronique. Mais comme il en a été parlé déjà dans la chronique suisse, nous pouvons nous borner à quelques mots. A part les cantons de l'ancien Sonderbund, qui se sont abstenus, sans que l'on puisse peut-être leur en faire un bien grand reproche, tous les partis ont été représentés dans cette belle fête. C'est par là que ces grandes réunions sont bonnes. Certainement, personne n'y change ses convictions; après les accolades fraternelles, les luttes de la vie publique reprennent comme du passé. Et pourtant, malgré tout, il est bon que de temps à autre on puisse constater que le sentiment national est supérieur à tout et qu'il domine en somme et saurait surmonter, le cas échéant, toutes les oppositions de personnes et de parti. Voilà l'excellent côté des fêtes comme celle de Genève elles sont des manifestations patriotiques qui ne demeurent jamais entièrement stériles. Les trois cantons romands, qui y ont pris la plus grande part, ont actuellement chacun leurs difficultés. Genève et Neuchâtel sont agités par des questions de chemins de fer qui opèrent une dislocation momentanée des partis, Vaud est à la veille de se prononcer sur une demande d'emprunt de plus de deux millions pour liquider provisoirement une situation financière compromise par de nombreuses erreurs.

A Genève, le Grand Conseil a voté la construction d'une ligne Vollandes-Annemasse, dans laquelle une partie du commerce de la ville et la commune de Chêne voient la condition d'un avenir prospère. D'autres groupes donnent la préférence à un raccordement direct de la gare de Genève avec le réseau savoisien. La première solution, dit-on, exigerait un capital considérable, auquel devrait s'ajouter un déficit annuel certain sur l'exploitation. Une demande de référendum a réuni de nombreuses signatures. La


lutte est ardente et trouvera sa solution dans une votation populaire qui aura lieu le 5 juillet.

L'ardeur est encore plus grande à Neuchâtel, où il s'agit du rachat du chemin de fer du Jura industriel dont il a été question déjà plus d'une fois ici même. Le grand conseil et le conseil d'état se sont prononcés contre cette opération, onéreuse selon eux et inutile, l'administration du Jura-Berne, qui l'exploite, ayant donné satisfaction à toutes les réclamations (réduction des tarifs, amélioration des horaires, accélération de la marche des trains) concessions devenues définitives par conventions conclues entre les parties. La minorité du grand conseil, favorable au rachat, a fait appel au peuple en provoquant une demande d'initiative qui a réuni près de 6800 signatures. Le rachat sera donc soumis au peuple, et sa décision sera un fait accompli au moment où ces lignes arriveront à nos lecteurs. Si le rachat est adopté, la lutte se poursuivra sur les questions d'organisation et d'exploitation, où les divergences de vues sont grandes; ce qui entraînera, comme on le voit aujourd'hui déjà, des groupements de partis tout nouveaux. L'influence pourra en être grande. Quant au canton de Vaud, la question financière est étroitement unie à la question politique. Le mauvais état des finances a provoqué une demande de revision de la constitution. Or le parti radical a maintenu sa majorité dans l'assemblée constituante, dont les travaux préliminaires ont été dirigés dans un sens absolument contraire au programme qui avait obtenu l'assentiment populaire. Aussi, lorsque ce même parti vient demander l'argent nécessaire pour payer les fautes qu'il a commises, risque-t-il beaucoup de ne pas obtenir la réponse qu'il désire. Assurément personne, dans le canton de Vaud, n'a l'idée de répudier les engagements pris. Ce qui a été dépensé sera payé quoi qu'il advienne. Mais l'idée se répand de proche en proche que la liquidation des difficultés actuelles ne saurait être confiée à un parti qui vient de montrer, soit dans la commission constituante, soit dans le grand conseil, qu'il n'a rien oublié ni rien appris, et que le vrai moyen d'amener un changement favorable est de refuser l'emprunt. En un mot, il semble que la question de confiance va se poser le 5 juillet aux Vaudois, comme elle s'est présentée le 11 mai à la Suisse, avec cette différence que, si l'assemblée fédérale a pu continuer à exister après un vote négatif, il semble


difficile que le grand conseil vaudois ne donne pas sa démission si sa demande est rejetée.

Quoi qu'il en soit, ces trois votations presque simultanées seront infiniment curieuses, et bien plus que curieuses, car elles promettent d'avoir, quoique à des degrés différents, une influence marquée sur la politique générale en Suisse.

Les élections belges à la chambre des députés, qui ont eu lieu le 10 j uin, se sont faites contre le parti libéral et au bénéfice du parti ultramontain qui compte désormais une majorité de plus de vingt voix. Le ministère Frère-Orban a donc donné immédiatement sa démission, et M. Malou est rentré au pouvoir qu'il a occupé plusieurs fois déjà. Il s'est empressé de dissoudre le sénat, où il aurait été en minorité, et de le soumettre à de nouvelles élections, qui seront infiniment curieuses en ce sens qu'elles permettront de constater mieux encore la mesure du changement qui s'est opéré dans l'esprit public belge. Le revirement a été une surprise pour tout le monde. Bien que les libéraux eussent t été battus quelques semaines auparavant dans les élections provinciales, on ne se doutait pas qu'il en serait de même pour la représentation nationale. Ce sont les élections de Bruxelles qui ont tout emporté. Jusqu'ici la capitale avait une représentation libérale. Cette fois, elle n'a nommé que des catholiques, qui avaient, il est vrai, plus ou moins dissimulé leur drapeau sous le titre d'indépendants. Ce changement a été dû aux folies d'un petit groupe radical, plus ou moins mené par MM. Janson et Picard, qui a compromis tout le parti libéral.

Mais il y a d'autres causes plus profondes, qui s'étendent au pays entier. La gestion des finances publiques n'a pas été exemplaire. Le ministère libéral a fait de trop grandes dépenses, qui se sont traduites en augmentations d'impôts, et ont produit un mécontentement général. Il est probable néanmoins que la raison capitale de l'échec doit se chercher dans la lutte que les libéraux ont soutenue contre l'ultramontanisme. La loi scolaire, en particulier, dans laquelle ils voyaient un moyen d'assurer à toujours leur prépondérance, a fini par tourner contre eux bon nombre d'électeurs et d'autant plus qu'elle a beaucoup contribué au désarroi financier de l'état, un grand nombre de maisons d'école ayant dù être construites. Il y a quelques années, en étu-


diant la situation de la Belgique, nous avons signalé le danger que couraient les libéraux, leur disant qu'en fait de religion, on ne supprime que ce qu'on remplace'. Les événements ne nous ont que trop donné raison, nous le constatons avec regret. Pendant que la Belgique était agitée par cette évolution inattendue, le royaume voisin de Hollande était remué bien plus profondément par la mort du prince d'Orange, héritier présomptif du trône, sur lequel reposait l'unique espoir de survivance directe de la famille royale. Tout le pays a considéré ce départ comme une catastrophe, car son avenir s'y trouve engagé. Le roi est âgé et atteint lui-même d'une maladie grave. Il ne lui reste d'autre enfant qu'une petite fille âgée de quatre ans, qui est apte à lui succéder avec l'aide d'un conseil de régence. Peut-être, au fond, la mort de l'héritier présomptif dans ce moment est-elle plutôt favorable au pays. Ce prince était de santé délicate et vivait très retiré. Il est possible qu'il n'eût pas accepté le trône ou qu'il eût succombé rapidement aux devoirs qu'il impose. Il est probable aussi qu'il ne se serait pas marié. Sa mort impose au gouvernement le devoir de régler immédiatement la succession du trône, afin de n'être pas pris au dépourvu, et l'on peut espérer qu'il le fera pour le bien du pays et le maintien de son indépendance. En Europe, et spécialement en Suisse, de nombreuses sympathies l'accompagneront dans cette œuvre de conservation et d'avenir.

L'Egypte a encore fait les frais de la grande politique pendant ce mois. Des négociations actives ont eu lieu entre les gouvernements d'Angleterre et de France pour trouver une base à la conférence proposée, et ils ont fini par tomber d'accord sur un certain nombre de points qui ont été soumis simultanément au parlement des deux pays le lundi 23 juin. La France y renonce au condominium, c'est-à-dire au contrôle des deux puissances, remplacé par une commission internationale, présidée par un Anglais, qui aura pour mission de surveiller la gestion financière de l'Egypte et de sauvegarder les intérêts de ses créanciers. En revanche, l'Angleterre s'engage rappeler ses troupes en 1888, à moins que les puissances intéressées ne lui demandent de prot La Belgique contemporaine. Gand. Troisième et dernière partie. Livraison de décembre 1881, pages 515-519.


longer l'occupation du pays, et elle admet la neutralisation de l'Egypte et du canal de Suez, ouvert aux vaisseaux de toutes les nations.

Cet accord a été bien accueilli par les partisans des deux gouvernements, mais il a soulevé, en France comme en Angleterre, une opposition assez vive. En France, des journaux influents, le Journal des Débats en tête, le combattent comme donnant tout à l'Angleterre sans des compensations suffisantes. Mieux vaut, disent-ils, la situation actuelle, qui réserve l'avenir. Ils auraient raison peut-être, si toute la question n'était dominée par un intérêt politique du premier ordre, qui a amené le ministère Ferry à faire des concessions plus grandes qu'il ne l'aurait fait dans d'autres circonstances. Le ministère Gladstone est fortement menacé sur cette question. S'il était arrivé devant le parlement avec des propositions inacceptables, il aurait été certainement renversé au profit des conservateurs. Or un discours récent de lord Salisbury a dévoilé les conséquences de ce changement. L'accession des conservateurs au pouvoir signifierait l'alliance de l'Angleterre avec l'Allemagne, à laquelle M. Gladstone s'est toujours montré hostile, et l'isolement complet de la France. M. Jules Ferry a donc eu raison de céder et de donner au ministère anglais une chance de demeurer au pouvoir. Et encore n'est-ce qu'une chance, car il n'est point impossible qu'il succombe, en dépit des concessions françaises. Le parti conservateur a décidé, *n effet, de proposer un vote de censure dont la discussion va commencer prochainement et qui peut aboutir à un changement deministère. Les pronostics semblent plutôt favorables au cabinet Gladstone, mais on ne peut répondre de rien. Une discussion aura lieu à peu près au même moment dans la chambre des députés française, et l'on peut croire que la lutte même qui se poursuivra au parlement anglais fortifiera M. Jules Ferry et lui assurera le vote de sa majorité.


BULLETIN LITTÉRAIRE ET BIBLIOGRAPHIQUE

Scènes DE LA VIE ECCLÉSIASTIQUE, par George Eliot, traduit par M. D'Albert-Durade.-1 vol. in-12, Genève, Cherbuliez,1884. Traduire tous les romans de George Eliot, ceux du moins d e la première période (1857-1863), voilà, semble-t-il, la tâche que s'est imposée M. D'Albert-Durade, et qui lui a été rendue facile par sa grande connaissance de l'anglais et par sa vive affection personnelle pour l'auteur. Il nous donne aujourd'hui le seul livre de cette première série qui manquait encore à sa collection, les Scènes de la vie ecclésiastique, par lesquelles George Eliot avait débuté dans sa carrière de romancier, en 1857. Toutefois ces Scènes ne portent en rien la marque de la jeunesse et de l'inexpérience. L'auteur avait 36 ou 37 ans déjà quand elle les écrivit,, et elle y a versé tout le trésor de ses premiers souvenirs, « tout ce qu'il y avait en elle de pensée accumulée en vingt ans de méditations, plus que cela, tout ce qu'elle avait aspiré de la vie universelle par les yeux, l'oreille et le cœur, dès sa plus lointaine enfance, bien avant même le jour où, allant à la pèche avec son frère Isaac, elle.oubliait, à rêver, la ligne qui pend dans l'étang. Ces belles paroles de M. Darmesteter (J. des Débats du 25 mars 1884) s'appliquent sans doute surtout à Adam Bede et au Moulin de la Floss, mais elles sont vraies aussi des Scènes: que nous annonçons. Ce qui le prouve, c'est que les habitants du district rural où George Eliot avait passé son enfance reconnurent aussitôt les gens et les lieux, malgré tous les changements de noms et de détails et malgré l'anonyme qu'avait gardé l'auteur lui-même.

M. D'Albert-Durade ne nous donne aujourd'hui que deux des trois nouvelles publiées par George Eliot sous le titre de Scenes


of clerical life. C'est au public à montrer par son empressement qu'il désire la suite et la fin espérons qu'il n'y manquera pas. La première de ces nouvelles, les Tribulations du révérend Amos Barton, est une œuvre tout à la fois exquise et paradoxale. L'amour, au sens romanesque du mot, n'y tient aucune place, l'intrigue y est presque nulle tout l'attrait du récit consiste dans la vivante peinture des caractères, dans la vérité du dialogue qui les révèle, dans le mélange de sympathie et d'ironie avec lequel l'auteur les décrit. Le héros, Amos Barton, n'est remarquable que par son insignifiance môme quel triomphe pour l'artiste que de nous intéresser à un pareil homme A quelques égards la parfaite nullité d'Amos Barton fait songer à l'un desp ersonnages du célèbre roman de Flaubert, à Charles Bovary. Des deux parts, même force,.même vérité de peinture, mais combien George Eliot est en définitive supérieure, plus équitable et plus humaine I Le second récit, le Roman de M. Gilfil (traduction très heureuse du titre anglais, M. Gilfits love-story) est d'un genre tout différent. L'amour malheureux du pauvre vicaire pour Tina et de Tina pour le brillant capitaine Wybrow, la jalousie de Tina quand elle se voit sacrifiée à la belle miss Assher, la mort subite du jeune capitaine, la tristesse résignée avec laquelle Tina accepte alors la main du vicaire, pour mourir ellemême au bout de l'année, puis, après tous ces orages, la vieillesse calme et respectée de M. Gilfil, sa solitude que consacre un cher souvenir, tout cela compose une suite de scènes pleines de vie et d'émotion. Mais comme il arrive d'ordinaire avec George Eliot, ce qui est plus intéressant que l'histoire elle-même, c'est la manière dont elle la raconte, c'est ce qu'elle y ajoute, le piquant humour, la discrète et profonde poésie.

Le traducteur et l'éditeur ont droit aux plus vifs remerciements des amis de la bonne littérature. On peut presque dire que, grâce aux longs et patients efforts de M. D'Albert-Durade, George Eliot est devenue, en un sens, un de nos écrivains nationaux c'est un grand honneur pour notre Suisse romande. Et quand on a vu de quelle manière un éditeur parisien a publié le dernier chef-d'œuvre de George Eliot, Daniel Deronda, abrégé et mutilé dans cette version française de manière à en être méconnaissable, on mesure toute l'étendue du service que nous a rendu notre vénérable compatriote. C. R.


L'ART MILITAIRE CHEZ LES ROMAINS, par J. de la Chauvelays. –1 vol. in-8. Paris, Pion, 1884.

Deux écrivains se sont rendus célèbres par leurs commentaires des guerres de l'antiquité. L'un est le chevalier Folard, mestre de camp d'infanterie, qui publia, en 1727, sur l'histoire de Polybe nouvellement traduite par le bénédictin dom Thuillier, des observations critiques demeurées fameuses; l'autre est l'Allemand Carl Guischardt. On sait que ce dernier, après être entré pour un peu de temps dans la carrière de l'enseignement public, y renonça, embrassa l'état militaire et fut bientôt remarqué par le grand Frédéric qui l'attacha à sa personne en lui donnant le surnom d'un des meilleurs aides-de-camp de César, Quintus Icilius, surnom qui lui est resté. Dans ses Mémoires militaires sur les Grecs et les Romains, Guischardt, commentant le texte de Polybe, est en opposition perpétuelle avec le chevalier Folard. Il s'attache constamment à le réfuter et, tout en rendant justice à ses talents militaires, il affirme qu'induit en erreur par une traduction insuffisante, le chevalier a fait en maint endroit du roman plutôt que de l'histoire.

M. de la Chauvelays s'est donné pour tâche de refaire et de vérifier l'œuvre des deux commentateurs. Il les compare l'un à l'autre, et, en les mettant en présence du texte authentique, il recherche dans chaque cas spécial en quoi ils ont raison et en quoi ils paraissent être en faute. Son travail dénote une préparation historique très sérieuse et une connaissance approfondie de l'art militaire dans l'antiquité. L'historien prendra un vif plaisir à cette reconstitution des batailles de Tunis, de Télamon, de la Trébie, de Cannes; le tacticien s'y intéressera plus encore. Au fond, dans l'art de la guerre, les grands principes sont toujours les mêmes; il n'y a de changé que les noms. Les pages où Polybe proclame l'excellence de la légion contre la phalange, paraissent détachées d'un livre sur la tactique moderne. C'est toujours l'éternelle dispute de l'ordre compact et de l'ordre dispersé. Il est curieux de constater que, vieille de deux mille ans, cette discussion n'a pas cessé d'être actuelle et que, malgré les transformations si radicales survenues dans l'organisation et l'armement des troupes, elle peut être soutenue aujourd'hui comme autrefois par les mêmes arguments. G. R.


L'EXPOSITION DE TURIN Plusieurs mobiles m'ont conduit à Turin j'avais reçu, de la commission centrale de l'exposition de Zurich, l'agréable mission de porter à nos bons voisins et amis, qui sont venus si nombreux nous voir l'année dernière, nos meilleurs vœux pour la réussite de leur entreprise nationale j'étais curieux d'établir des comparaisons entre leur exposition et la nôtre je désirais surtout étudier les progrès de l'industrie dans ce pays qui fait de si grands efforts pour la développer.

Ma tâche a été rendue singulièrement facile et attrayante par l'exquise courtoisie du comité exécutif turinais. Son président est M. le commandeur Villa, député, ancien ministre de l'intérieur et de la justice, figure sympathique s'il en fut, esprit distingué et profond, une ancienne connaissance que je retrouve avec plaisir M. Villa a fait partie des conférences internationales qui ont eu lieu à Berne en 1878 et 1881 pour l'unification du droit des transports par chemins de fer c'est de là que datent nos bonnes relations.


Le vice-président du comité est notre consul-général suisse, M. le commandeur Ulrich Geisser, une des puissances financières de l'Italie. Son nom est attaché à toutes les grandes entreprises industrielles, commerciales et ferrugineuses de l'Italie contemporaine. Il peut dire des labeurs gigantesques qui ont amené la rénovation de ce beau pays devenu sa seconde patrie quorum pars magna fui mais il n'en est pas moins resté un Suisse de vieille roche, dont j'ai pu apprécier l'inépuisable complaisance et la gracieuse hospitalité.

Je dois aussi des remerciements tout particuliers à M. le commandeur Ajello, l'un des principaux promoteurs et organisateurs de l'exposition, et qui, avec une obligeance dont je suis honteux d'avoir abusé, a consacré plusieurs jours à m'en faire voir tous les détails, qu'il connaît mieux que personne. Avec un tel guide, et à défaut du catalogue général qui n'était pas encore imprimé (nous étions seulement au milieu de mai), je pouvais faire ample moisson de renseignements précieux. J'ai profité de ma bonne fortune autant que possible. En consignant ici le résultat de mes observations, mon but est, non seulement de signaler à l'attention des nombreux lecteurs de cette Revue une manifestation importante de la vie d'un grand peuple voisin, mais aussi de témoigner de ma profonde sympathie pour cette œuvre. Qu'on ne s'attende pas toutefois à ne rencontrer sous ma plume que des formules admiratives c'est avec l'œil d'un critique que j'ai parcouru l'exposition de Turin, mais d'un critique ami, qui n'a d'ailleurs pas besoin d'être indulgent, car l'indulgence n'est due qu'aux faibles, et qui pense qu'on lui saura gré, de l'autre côté des Alpes comme de celui-ci, de rendre ses impressions avec une entière fidélité et franchise.


En 1881, Milan abritait dans son magnifique Giar dino pubblico une vaste exposition nationale qui a parfaitement réussi elle comptait plus de sept mille exposants. Les Italiens étaient venus de toutes parts contempler avec orgueil les produits de leur jeune industrie, dont les fabriques aux longues cheminées coupent maintenant partout les paysages de la haute Italie. Ce que la capitale de la Lombardie avait tenté avec un tel succès, la capitale du Piémont, province vouée depuis plus longtemps à l'industrie, devait le réussir mieux encore. En 1882, au banquet officiel donné par la ville de Milan à l'occasion des fêtes d'inauguration du Gothard, le comte Ferraris, syndic de Turin (remplacé dès lors par le comte Sambuy), annonçait la décision prise par cette ville d'avoir aussi son exposition nationale et invitait toutes les parties de l'Italie à s'y faire représenter. A l'exposition de Milan, les provinces méridionales, prévenues tardivement, avaient fait presque complètement défaut. C'était une des raisons qui avaient engagé Turin à faire une exposition à si courte distance de l'autre. L'appel a été entendu. Le nombre des exposants est plus du double qu'à Milan. Pour recevoir tous ses hôtes, exposants et visiteurs, Turin a fait largement les choses. Ses rues régulières ont été repeintes et embellies une grande animation y règne, contraste agréable avec leur aspect en temps ordinaire car, c'est la plainte générale des Turinais, l'ouverture du Gothard a porté à leur ville un coup sensible, plus sensible encore que la décapitalisation, ce sacrifice qu'il a fallu faire à l'unité italienne. Par quels moyens rendre à la cité ce qu'elle a perdu ?

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Question que chacun se pose. L'exposition ne durera pas toujours, et le mont Cenis n'amène plus beaucoup de voyageurs.

Je demande ce qu'on pense de la ligne du Simplon. On me répond que son influence pour Turin ne serait pas très appréciable, et qu'une ligne longeant le pied des Alpes pour se souder au Gothard aurait autant d'avantages. Le Mont Blanc n'a guère de sympathies, on paraît ne pas y croire. Quant au grand Saint-Bernard, on n'en parlait pas encore. Quoi qu'il en soit, Turin a une vitalité très grande, et de même qu'après le transfert de la capitale cette ville a su se relever d'une décadence momentanée et reprendre un nouvel essor, de même elle trouvera, dans son initiative intelligente et énergique, les moyens de parer à la concurrence du Gothard. L'exposition est située à l'extrémité du corso Valentino, entre le château de ce nom, le corso Dante et le Pô. On n'a pu, comme à Milan, profiter des beaux ombrages du parc, en sorte que les bâtiments, galeries, pavillons, grillent au grand soleil. Un service de tramways très bien organisé conduit jusque dans l'intérieur de l'exposition.

L'entrée principale, au bout du corso Massimo d'Azeglio, se compose de portiques style renaissance composite flanqués de deux tours au sommet desquelles flotte le drapeau tricolore. Elle produit un bon effet, bien que son style correct soit un peu froid. C'est du reste l'impression que font naître la plupart des bâtiments fort bien dessinés par un architecte de grand talent, M. Riccio, ils ont un peu trop l'air d'avoir été bâtis à demeure, ce qui fait disparate avec le caractère même d'une exposition. Pour user avec avantage du style monumental, il faudrait d'ailleurs de l'espace et des lignes


perspectives qui font ici presque totalement défaut. Les bâtiments ont dû être placés très près les uns des autres afin de pouvoir abriter tous les exposants. Il en résulte qu'il y a peu de ces jolis ensembles qu'on saisit d'un coup d'oeil, comme c'était le cas à Zurich. Une chose m'a particulièrement frappé la rue dans laquelle circulent les tramways à l'intérieur même de l'exposition, et qui est assez large pour permettre une vue d'ensemble, se trouve bordée dans presque toute sa longueur, qui dépasse cinq cents mètres, par de longs bâtiments à peu près sans lignes architecturales et sans ornementation, percés de fenêtres et de portes comme les hangars ou les ateliers qu'on voit aux abords des gares de chemin de fer. N'aurait-on pu éviter cette ligne uniforme et placer de ce côté quelques-unes des façades que présente, du côté opposé, la galerie des manufactures et du travail ? L'une des façades de ce bâtiment, fort belle et surmontée d'une coupole, se présente aux yeux dès qu'on a franchi l'entrée principale elle est d'un grand effet tandis que les autres, tournées du côté du Pô, sont masquées plus ou moins par d'autres constructions et des plantations, en sorte qu'on ne peut en embrasser l'ensemble, ce qui est réellement fâcheux.

Du reste, je relève beaucoup de détails charmants dans les diverses constructions qui se pressent autour de la galerie du travail. Le style régulier qui cadre si bien avec la ville de Turin y domine, nous l'avons dit, mais on y trouve aussi d'heureux mélanges d'autres styles qui mettent une note vive et gaie dans la masse correcte des grands bâtiments. Un chef-d'œuvre à tous égards, c'est le château moyen âge (Castello medioevale) dont je parlerai tout à l'heure.

Parmi les constructions, il y a, cela va sans dire,


abondance de restaurants. Aucun, toutefois, n'est aussi grand que le restaurant principal de l'exposition de Zurich. Il s'en faut de beaucoup. Je retrouve, parmi les plus grands, le restaurant de la Suisse romande qui figurait à Zurich près de l'exposition d'agriculture. Non seulement le bâtiment est le même, mais aussi le restaurateur et une partie du personnel. M. Sottaz me dit qu'il dirige cinq établissements dans l'exposition.

Tous ces restaurants sont bons et pas chers. On y boit naturellement d'excellents vins d'Italie surtout du Piémont. Mais les ombrages font passablement défaut. Autant qu'il m'en souvient, on n'en trouve guère qu'au restaurant de l'Europe.

Les divertissements de toute sorte sont nombreux. Pour ne parler que de ceux offerts par l'exposition, j'indiquerai les magnifiques concerts donnés par une centaine de professori sous la direction de Faccio, le célèbre chef d'orchestre de la Scala ils ont lieu dans une vaste salle circulaire construite ad hoc au centre de la galerie des manufactures et du travail. Quand j'étais à Turin, l'exposition d'électricité n'était pas ouverte, mais on annonçait des soirées féeriques dès qu'il serait possible d'employer la lumière électrique.

Quelques données statistiques pour terminer cet aperçu général. La superficie totale de l'enceinte est de 340 000 mètres carrés, dont plus des deux tiers sont couverts de constructions. Il a été souscrit à fonds perdu 1 564 000 francs, sur lesquels le gouvernement a donné un million et la ville de Turin 500 000 francs en outre, on a émis pour environ deux millions et demi d'actions. Au 30 avril, le compte de constructions s'élevait à 2 477 366 fr. 77 c. J'ignore s'il était complet. Du 26 avril au 7 juin, il y a eu une recette d'entrées de 493 806 francs, y compris


d46 330 francs d'abonnements, ce qui représente environ 350 000 visiteurs, nombre qui, divisé par quarante-trois jours, donne à peu près 8500 visiteurs par jour1. II

Ce qui m'intéresse avant tout, ce sont les progrès de l'industrie. Les Italiens en sont très fiers, non sans raison. Le temps n'est pas éloigné où leur pays ne produisait que fort peu d'articles manufacturés. Le peuple, très sobre, vivait assez chétivement, ses besoins étant modestes. N'avait-il pas son grand soleil, un air pur et un sol admirablement fertile ? que lui fallait-il de plus ? Mais depuis que l'unité nationale a été constituée et consolidée, le regard de ses hommes d'état s'est tourné vers les questions économiques. D'immenses travaux statistiques ont été faits sur les richesses naturelles du pays. On a reconnu que l'agriculture était loin de rendre tout ce qu'elle pouvait produire. En même temps on a constaté que l'Italie était tributaire à peu près exclusivement de l'étranger pour les articles manufacturés. Les capitalistes ont vu qu'ils pouvaient trouver dans l'industrie un filon très riche à exploiter, et le patriotisme aidant, des efforts considérables ont eu lieu, dont le résultat a été de couvrir d'usines le sol de la haute Italie. D'un autre côté, la revision du tarif douanier a entouré le pays d'une muraille de droits protecteurs à 1 A Zurich, la superficie de l'enceinte était de plus de 100 000 mètres carrés; l'espace bâti de 36 000 mètres. Les subventions à fonds perdu ont été de 732 400 fr. (Confédération, 430000); il a été émis pour 400000 fr. d'actions. Les dépenses se sont élevées à 3 638 000 fr., dont 1 067 800 pour constructions. Le nombre total des visiteurs a été de 1 759 940, soit pour 153 jours, une moyenne de 11 500 par jour. Les comptes ont présenté un excédent de recettes de 23 289 fr.


l'abri desquels de nombreux industriels, en particulier des Suisses, se sont empressés de tenter la fortune. Les salaires d'ouvriers sont minimes, les bras inoccupés abondent, et le nombre des heures de travail n'est pas limité par des dispositions législatives sur les fabriques. Tout autant d'avantages qu'on fait sonner bien haut, ici comme ailleurs, et dont j'étais curieux de faire l'étude d'un peu plus près.

Je le dis sans ambages, si l'on prend comme point de comparaison l'ancien état de choses, des progrès remarquables ont été accomplis, surtout dans le champ des industries textiles. L'Italie produit des tissus de soie, de laine et de coton, non point sans doute autant que sa consommation l'exige, mais assez pour faire une concurrence sensible à l'industrie étrangère. Reste à savoir si cette concurrence repose sur une base solide et si elle pourra être maintenue à la longue. Pour mon compte, j'ai de sérieux doutes à ce sujet et je m'en expliquerai plus loin.

Nous entrons par la belle façade surmontée d'une coupole, dont j'ai déjà parlé, dans lagalerie de l'industrie manufacturière. Tout d'abord, voici la splendide division de la verrerie et de la céramique. C'est une des gloires de l'exposition italienne. L'oeil va d'enchantements en enchantements. Les lustres, les cristaux, les glaces projettent partout de féeriques rayons. D'immenses étalages de poteries artistiques aux formes capricieuses, aux couleurs variées retiennent et charment le visiteur. Sans doute, tout n'est pas d'un goût également épuré il y a bien des fantaisies d'imagination qui touchent à l'égarement, mais l'ensemble est superbe. On se sent tout d'abord dans un pays d'artistes que leurs dons naturels stimulent à produire sans efforts. C'est une exubérance


de conceptions qu'un enseignement professionnel plus rigide contribuerait à châtier heureusement. Les ressources de la technique ne sont pas non plus suffisamment utilisées. Un exposant me disait Si nous avions vos procédés et vos ouvriers, nous vous serions bien supérieurs encore.

L'œil plein d'éblouissements, nous passons dans la division des textiles. Ici tout est un peu pêle-mêle. Les draps, les étoffes de soie pour ameublements, les filés de coton, de lin et de chanvre, les toiles de toutes sortes alternent sans méthode apparente. On me dit que la plupart des fabriques de draps de Bielle, centre de l'industrie lainière, manquent à l'appel. Je vois de belles étoffes, mais il me semble que sous le rapport du fini et du choix des nuances, elles ne rivalisent pas avec les draps classiques que les peuples du nord préfèrent c'est peut-être affaire de goût national. Je constate la même chose dans les soieries pour ameublements on y admire de magnifiques dessins dont les couleurs manquent cependant de ce fondu que recherchent nos yeux habitués à des teintes plus douces. Les soieries pour robes ne luttent certainement pas avec celles de Zurich et de Crefeld l'art de la teinturerie est encore en retard. Quant aux cotonnades, les numéros grossiers sont à peu près seuls représentés, et les vitrines les plus remarquables portent des noms d'origine suisse.

Il y a des ameublements d'une beauté et d'une richesse sans égales, mais ce n'est pas non plus à notre goût septentrional. Un de mes amis, qui a fait des observations nombreuses et approfondies sur la conformation de l'oeil chez les divers peuples, explique cette différence de goût par une raison physiologique. La lumière vive du midi affecte la rétine d'une manière qui empêche l'œil de


saisir et de noter exactement les nuances. Il en est, ditil, des couleurs comme des sons la mélodie est un art italien, l'harmonie est une science allemande. Cette transition me conduit tout naturellement à la division des instruments de musique qui fait suite à celle des meubles. Beaucoup d'objets exposés, bons, médiocres et mauvais c'est, à mon avis, une partie peu brillante d'ailleurs l'absence absolue de décoration de cette galerie frappe après les magnificences qu'on vient de traverser.

Nous entrons dans la grande galerie du travail dont l'aspect est des plus mouvementés. Le milieu est occupé principalement par les machines. Il en est peu ou point d'origine vraiment italienne. Le catalogue spécial le dit avec une franchise à laquelle je rends hommage. Voici, par exemple, une filature de coton dont les machines proviennent d'une maison anglaise. Voici des moteurs et des machines qui portent les noms d'Escher Wyss, de Sulzer, de Kônig et Bauer, etc. Il est évident que le génie italien n'a pas encore abordé cette voie. Pour donner le plus d'animation possible à cette division et offrir aux visiteurs un tableau de l'activité industrielle qui règne aujourd'hui dans le pays, on a introduit dans la galerie du travail de véritables ateliers, composés d'un personnel souvent nombreux. Ainsi, une dixaine de bijoutiers, vêtus de blouses uniformes, font des ouvrages en filigrane derrière un long vitrage une fleuriste étale une collection de jolies ouvrières dont la plus âgée n'a pas vingt ans. On voit fabriquer des pipes, du savon, des cigarettes de la régie au moyen d'une machine ingénieuse, du chocolat, des ouvrages en paille tissée à la machine, etc., etc. C'est en même temps un bazar où l'on peut acheter toute


espèce d'objets enveloppes et papiers à lettres, verroterie, porte-monnaie, gants, bonbons, cannes et parapluies. Il est certain que l'exhibition n'est pas complète, et je me demande quelle est la règle qui a présidé au choix des industries que je viens d'énumérer. Au bout de cette galerie se trouve une verrerie (Candiani et C" de Venise) dans laquelle cinq ou six maîtres manient la canne avec adresse, cueillent, soufflent et torcinent le verre fondu, et fabriquent, sous vos yeux, en parties brisées, de petits vases fort gentils. Les chaudières qui font marcher les machines sont à l'extrémité de la galerie, dans un bâtiment spécial.

Comme je l'ai dit, l'exposition d'électricité (elle est internationale) n'est pas encore ouverte lors de ma visite. J'ai été cependant admis à la parcourir. Les principales maisons d'Europe, entre autres de Suisse, exposent. Un autre groupe de bâtiments placés dans le voisinage de la galerie du travail, derrière une magnifique pièce d'eau du milieu de laquelle s'élève un jet immense, renferme les industries extractives et chimiques, très richement représentées. Il me paraît que les Italiens ont plus d'aptitudes pour ces branches que pour la mécanique. L'industrie des cuirs occupe une place importante elle doit être prospère dans ce pays, et je ne conçois pas qu'elle ait besoin des droits protecteurs qu'on vient encore de lui accorder.

Revenant en arrière, je me rends, près de l'entrée principale, au bâtiment qui renferme les objets d'ornementation pour les habitations privées. Ici l'on voit surtout de nombreuses terres cuites destinées à décorer les jardins, les vestibules, les fontaines et les pièces d'eau, etc. A côté d'inspirations charmantes, fort bien exécutées, s'en rencontrent d'autres qui sont sur la pente


fâcheuse que je signalais tout à l'heure en parlant de la céramique ce sont les écarts d'une imagination qui n'est pas contenue par de sages règles, parfois même des fautes grossières contre le goût et le bon sens. Je ne dois pas oublier non plus le pavillon fort élégant de l'orfèvrerie et de la bijouterie (oreficeria) adossé au bâtiment des beaux-arts. Il y a là des œuvres admirables, coupes, surtouts de table, candélabres, destinés à des maisons somptueuses. C'est une des parties les plus remarquables de l'exposition, tout à fait digne de la patrie de Benvenuto Cellini.

III

Les beaux-arts occupent un vaste bâtiment ayant une longueur de 200 mètres et qui renferme dans une série de salons très bien aménagés (une quarantaine) plus de 2000 toiles. Une annexe, en forme de galerie demicirculaire, contient environ 600 œuvres de sculpture. L'architecture expose, dans deux galeries, près de 500 projets, dessins et photographies.

J'ai entendu beaucoup de Turinais déplorer la pauvreté de l'exposition des beaux-arts, d'autant plus frappante qu'il y a plus d'oeuvres exposées. Cela tient, dit-on, à la trop grande fréquence des salons. Chacun s'accorde à dire que l'exposition nationale des beauxarts, qui a eu lieu à Turin en 1880, était^bien supérieure à celle-ci. Sans adopter en tous points les appréciations sévères que je mentionne ici, je dois dire qu'en effet j'ai vu peu de toiles véritablement au-dessus d'une moyenne très bourgeoise. On vise à l'effet par des procédés bruyants. Le désastre de Casamicciola, par exemple, a inspiré bon nombre de compositions qui dénotent un


sentimentalisme à mon avis malsain pour l'art. Le beau féminin est complètement absent. Je ne trouve pas même dans beaucoup d'œuvres la science du dessin et de la couleur qui, à défaut de composition heureuse, fait encore le mérite de l'école française, par exemple. Sous le rapport du dessin, l'infériorité tient au défaut que j'ai mis déjà plus d'une fois en relief une très grande, trop grande facilité naturelle qui fait qu'on se dispense d'études sérieuses. Sous le rapport de la couleur, mon ami le physiologiste renouvellerait ici sa théorie sur la conformation de l'œil.

Si l'exposition de peinture est médiocre, celle de sculpture me paraît l'être encore davantage. La statuaire italienne est évidemment dans une voie fausse elle poursuit le joli, le mignon, le mignardé. Elle met l'art dans le procédé elle excelle à imiter la dentelle, les mailles d'un tricot, la couleur pour ainsi dire d'un vêtement. Le détail est soigné avec une perfection désolante, mais la conception générale est mesquine. Il y a là une déviation du sens artistique qui répond sans doute à un engouement momentané. A diverses reprises l'écrivain distingué qui fait la chronique littéraire italienne dans cette Revue, a cité de petites historiettes, bluettes et nouvellettes traduites de littérateurs en vogue. C'est très fin, mais beaucoup trop recherché. Ce genre a fait irruption dans les beaux-arts. Il peut plaire en littérature, à la condition qu'il ne se généralise pas il ne vaut absolument rien pour la statuaire.

L'architecture a de bonnes choses. Nécessairement les projets d'églises y sont en grand nombre. Je n'ai pu examiner cette partie qu'en courant.

De l'architecture au génie civil il n'y a qu'un pas. Voici l'exposition du ministère des travaux publics. Elle


est bien organisée et intéressante. Beaucoup de plans, dessins et reliefs, entre autres des modèles de viaducs exécutés. Plusieurs sont remarquables comme travaux en pierre, mais les constructions en fer ne sortent pas d'un type élémentaire c'est toujours le pont droit. Les admirables constructions de ponts de fer en arc que nous avons en Suisse, par exemple au Kirchenfeld à Berne, au Schwarzwasser, sur la route de Schwarzenbourg, et au Javroz, près de Charmey, sont encore inconnues en Italie. Sans doute, les constructeurs italiens ne sont pas au courant des nouvelles méthodes de calcul enseignées avec succès à Zurich par Culmann et son successeur M. Rieter. On en trouverait au besoin la preuve dans le projet exposé d'un pont qui devrait relier Messine au continent. Ce projet, qui doit frapper l'imagination et flatter l'esprit de ceux qui veulent que leur nation fasse grand, est malheureusement inexécutable. La profondeur du détroit de Messine ne permet pas des fondations pneumatiques. Il faudrait, pour fonder les piles, jeter des millions de mètres cubes de matériaux dans la mer. Autant vaudrait presque construire une chaussée en plein détroit. L'auteur de ce projet ne présente d'ailleurs, que je sache, aucune étude technique à l'appui du dessin fantaisiste qu'il a exposé. Rien n'est plus facile que de tirer des lignes sur une feuille de papier et de dire voilà des travées d'une portée de mille mètres. Nous sommes dans un siècle où l'impossible n'étonne plus, et pourtant tout n'est pas techniquement possible. C'est du moins ce que m'assurent trois ingénieurs des plus compétents en compagnie desquels je parcours cette partie de l'exposition.

Dans le voisinage se trouve la galerie destinée à l'enseignement. Un Suisse est toujours porté à considérer


avec attention cette partie si importante et souvent si négligée des expositions. Je ne puis pas dire que j'aie été émerveillé de ce que j'ai vu à Turin. L'Italie est certainement en état de se présenter mieux qu'elle ne l'a fait sous le rapport pédagogique. D'abord, l'exposition de la Didattica m'a paru manquer de système. On a plutôt en face de soi des expositions individuelles ou d'instituts qu'une exposition nationale. Si l'on veut se rendre compte, par exemple, des méthodes et du matériel employés pour l'enseignement primaire, il faut le chercher patiemment dans les diverses parties du bâtiment. Le génie pédagogique d'un peuple se révèle surtout dans l'enseignement des branches tout à fait élémentaires. On a le sentiment que les Italiens cherchent à faire progresser leurs méthodes, mais leurs pédagogues, au lieu de viser à la simplicité, suivant le précepte de Pestalozzi aller du connu à l'inconnu, tombent dans l'ingéniosité la plus contraire à ce précepte. J'examine les méthodes de lecture, et je vois des systèmes si compliqués que, pour pouvoir en profiter, l'élève doit nécessairement avoir appris à lire au préalable. C'est le cas entre autres d'un énorme piano aux nombreuses touches qui, lorsqu'on les presse, font surgir au-dessus de l'instrument des lettres majuscules ou minuscules formant des mots. Si c'est l'élève qui doit jouer de cette machine étrange, il faut qu'il soit très instruit et habile si c'est au contraire le maître, je ne vois guère l'utilité de la méthode, qui n'a pas même le mérite d'amuser longtemps l'élève.

Ce « trop d'ingéniosité » se rencontre souvent. Je sais bien que les enfants italiens ont une intelligence très vive qui leur permet de faire des progrès beaucoup plus rapides que ceux qu'on obtient des nôtres. Mais pourquoi


compliquer les choses les plus simples? Ne vaudrait-il pas mieux habituer l'esprit des enfants à voir juste du premier coup et le soumettre à une discipline fortifiante, sans raideur mais sans fioritures ? Le doux nonchaloir qui caractérise le peuple italien et qui fait sa grâce doit être complété par la rectitude d'esprit et le bon sens. C'est à cela que doit viser la pédagogie italienne, et elle ne pourra que gagner à redevenir simple et naturelle. Le matériel scolaire laisse encore à désirer. Il y a des tables et des bancs tout à fait rationnels il y en a d'autres à système beaucoup plus compliqué et dont l'usage ne doit guère être favorable au maintien de la discipline dans des classes nombreuses. Les manuels, tableaux et cartes ne sont pas toujours imprimés d'une manière assez correcte. La librairie scolaire et enfantine est considérablement représentée. Je suis certain qu'en feuilletant ces milliers de volumes, la plupart enfermés dans des vitrines, on y trouverait des choses excellentes, mais elles ne valent guère par l'extérieur. L'art de la reliure est encore bien en arrière en Italie. Dans un pays de goût comme celui-là, c'est étonnant qu'on ne donne pas plus d'importance à la toilette des œuvres de l'esprit. Les organisateurs de cette partie de l'exposition n'ont du reste pas songé à farder la vérité sur les écoles. D'immenses progrès ont été faits, mais le but est si haut, qu'il ne faut pas être surpris si on ne l'atteint pas du premier coup. Voici une carte de l'instruction dans la province d'Udine. Les écoles primaires y abondent aujourd'hui. Chaque commune a la sienne composée de deux ou plusieurs classes généralement divisées par sexe. De grands registres statistiques permettent de suivre le développement scolaire dans cette province. Détail singulier les instituteurs et institutrices ont été appelés à


rédiger leurs biographies; elles sont là dans de vastes enveloppes. J'en feuillette quelques-unes elles nous apprennent la date de la naissance, les premières études et les premiers succès pédagogiques des titulaires. Un cahier est surtout curieux il contient les biographies des maîtres et des maîtresses qui ont quitté l'enseignement. C'est partout le même refrain si la commune avait consenti à élever notre traitement de 2 ou 300 fr., nous serions restés. Une institutrice démissionnaire per causa di matrimonio, déclare naïvement que l'insuffisance de son traitement lui a fait accepter une demande en mariage.

Les instituts de bienfaisance pour l'enfance tiennent ici un rang distingué. En somme, toute cette exposition, malgré ses côtés faibles, est une des plus intéressantes, car si elle montre d'un côté les besoins pressants qu'il y a lieu de satisfaire, elle témoigne aussi, de l'autre, des efforts de ce généreux peuple italien pour fonder son avenir d'une manière solide sur la base de l'éducation populaire.

IV

L'histoire et l'art historique ont dans l'exposition italienne une place importante. Plusieurs municipes, entre autres ceux de Turin et de Rome, ont des expositions spéciales. Rome nous offre une reproduction du temple de Vesta, et dans un pavillon d'une belle architecture des fac-similés de divers bas-reliefs et sculptures appartenant aux phases de son histoire. La louve d'airain figure à l'entrée. Des objets en petit nombre rappellent la république et l'empire. La Rome papale est représentée par de nombreux documents. Puis l'on assiste au développement de la Rome moderne au moyen de plans


coloriés qui nous montrent les nouveaux et importants quartiers construits depuis qu'elle est redevenue capitale de l'Italie. Quelques broderies et tissus, produits de son industrie actuelle, complètent le tableau.

Le pavillon de la ville de Turin renferme également des cartes topographiques destinées à retracer le développement historique de la ville. Voici Turin à l'époque romaine, puis au moyen âge, en 1400; à l'époque d'Emmanuel-Philibert, en 1550; à l'époque de Victor-Amédée II, en 1700; au début de la révolution italienne, en 1820; Turin capitale de l'Italie, en 1864 Turin actuelle, 1884 et enfin le plan d'avenir de la ville. Une salle est consacrée à l'édilité, une autre contient des ouvrages du sexe provenant des écoles élémentaires et de l'école professionnelle des jeunes filles.

Un intérêt des plus vifs me retient longtemps dans le pavillon del Risorgimento consacré à l'histoire de la rénovation italienne. On est saisi de respect et d'admiration en parcourant les salles de ce pavillon littéralement encombrées de portraits des hommes d'état éminents et des grands patriotes qui ont rendu l'Italie à elle-même; de tableaux des batailles glorieuses dont nous avons été les contemporains de trophées d'armes et de drapeaux qui ont figuré dans les luttes pour l'indépendance de documents précieux exposés dans des vitrines soigneusement closes, documents empruntés aux archives des villes ou fournis par des sociétés patriotiques et des particuliers de proclamations qui révolutionnaient le peuple d'assignats au moyen desquels des gouvernements provisoires se procuraient des ressources. Voici le chapeau de feutre et la chemise rouge, aujourd'hui mangés des gerces, que Garibaldi portait à Marsala. Voici de nombreuses lettres de Mazzini organisant l'intrigue révolu-


tionnaire. C'est une grande épopée qui se déroule d'une manière saisissante sous vos yeux c'est de l'histoire d'hier que nous avons vécue par la sympathie sinon par l'action réelle, et cette histoire est si belle et si héroïque qu'il semble qu'elle soit déjà vieille de bien des siècles, tant notre imagination et nos souvenirs lui prêtent de perspectives

C'est aussi une page intéressante d'histoire que cette modeste tente dressée près du pavillon du club alpin, et qui servait à Victor-Emmanuel lorsque, vêtu comme un simple montagnard, il allait dans la vallée d'Aoste se livrer à son sport favori de la chasse au bouquetin. La tente est telle qu'il l'a laissée la dernière fois. Un lit de camp avec une grossière couverture de laine est au fond. Le piquet central porte ses armes, ses munitions et sa carnassière. Son vieux chien est couché sur un cadre tendu de serpillières, et devant la tente se tient son compagnon de chasse, un robuste montagnard à la barbe grisonnante, au chapeau orné de plumes et aux grosses chaussures ferrées.

Après ces réminiscences modernes, une visite au château moyen âge est d'un contraste puissant. Il est situé au bord du fleuve et domine un bourg féodal entouré de palissades. On entre dans le bourg après avoir traversé un pont-levis et une porte surmontée d'une tour. La rue unique est assez large mais tortueuse. L'illusion est complète. Des arcades soutiennent des pignons pittoresques. Des artisans coiffés de bérets rouges ou bleus et des femmes en cornettes blanches travaillent devant les portes. Quelques boutiques sont ouvertes, vrais bazars de l'époque. L'auberge est au milieu du bourg dans la cour le vieux puits à larges margelles. La cuisine est immense, la salle à manger éclairée par des fenêtres à


nombreux guichets attend ses convives; tout est dans le style tables, sièges, nappages, services. Un couloir conduit au jardin où se trouve un restaurant moderne dirigé par M. Sottaz.

De l'auberge, la route conduit au château en passant devant l'église, qui n'est figurée que par une simple façade on a reculé devant les frais. En revanche le château est complet. Voici la cour au milieu de laquelle l'escalier d'honneur fait face à la grande porte à gauche, c'est la salle des gens d'armes avec des lits de camp, une grande table couverte de brocs d'étain aux murailles des armes, des cuirasses et des cottes de mailles à chaque bout de hautes cheminées, dans lesquelles on peut brûler un arbre. A droite de la cour, c'est le réfectoire. La famille seigneuriale a sa table et ses sièges plus élevés que ceux des gens du château. Au fond de la cour, derrière l'escalier d'honneur, se trouve la cuisine où l'on peut faire à dîner pour deux cents personnes. Tous les détails sont d'une exactitude parfaite. Montant l'escalier d'honneur, on arrive à gauche dans la salle de réception et de conseil, ornée de drapeaux, de tentures et de peintures murales avec des légendes en vieux français. Chacune de ces peintures, naïves dans leur expression, a été soigneusement relevée par des artistes dans d'anciens châteaux. On passe de là dans la chambre nuptiale, au lit aussi large que long. A côté est l'oratoire de la châtelaine, et enfin à droite de la cour la chapelle du château, avec une partie en contre-bas réservée aux gens du peuple.

Plus haut sont des chambres pour la domesticité. Nous descendons par un escalier tournant dans l'obscurité et nous sortons par un long souterrain qui débouche dans les fossés du château.


Toutes ces constructions sont merveilleuses de vérité historique. La couleur même de la vétusté a pu être donnée à presque toutes les parties du bourg et du château. Le tout a coûté un demi-million et doit survivre à l'exposition. Ce sera plus tard une des choses que l'étranger viendra de loin visiter à Turin. En attendant, on se plaît à dire que c'est le clou de l'exposition.

V

L'agriculture est la grande richesse de l'Italie. Aussi occupe-t-elle à Turin une place proportionnée à son importance. Comme à Zurich, il a fallu organiser, à côté de l'exposition permanente, une série d'expositions temporaires répondant aux diverses saisons. L'exposition d'horticulture est ouverte lors de ma visite. Elle est admirable, cela va sans dire. Quant aux expositions permanentes, elles comprennent les matières alimentaires, les vins et les machines. Sous ce dernier rapport, peu de choses neuves et intéressantes. Dans un pays comme l'Italie, où la grande culture est possible, la machinerie agricole devrait avoir un beaucoup plus grand développement mais je constate de nouveau ici que le génie italien n'est pas tourné vers les sciences mécaniques. Les appareils de vinification sont déjà supérieurs, sans rivaliser toutefois avec ceux d'autres pays. La tonnellerie me paraît représentée d'une manière satisfaisante. L'exposition des vins et celle des comestibles sont de toute beauté. Quelle merveilleuse fécondité! Quelle abondance de produits variés En perfectionnant toujours davantage leurs cultures et leurs procédés, les Italiens peuvent arriver à faire de leur pays non seulement le jardin, mais le cellier de l'Europe. C'est dans


cette voie qu'ils doivent chercher essentiellement leur avenir économique.

La bachiculture ou élève des vers à soie est, avec raison, classée dans l'agriculture, ainsi que l'apiculture. Un bâtiment spécial nous montre les systèmes de conservation et d'hivernage de la graine du bombyx, les procédés d'incubation, d'élevage des vers et de préparation des cocons.

L'industrie forestière expose des spécimens de bois et de plantes qui font l'admiration du public. Est-ce à dire que l'économie forestière soit en rapport avec l'idée que doivent faire naître ces produits exceptionnels ? Je crois savoir qu'il reste encore beaucoup à faire pour qu'il en soit ainsi.

La chasse et la pêche ont un pavillon qui ressemble à celui qu'elles occupaient à Zurich. La partie réservée à la chasse est essentiellement remplie par l'exposition particulière d'un armurier. L'exposition de pêche aurait pu être aussi plus soignée dans un pays où la pêche maritime a une si grande importance.

Le club alpin a construit un pavillon rustique très intéressant à visiter et où l'on trouve, à côté de quelques beaux reliefs alpins, les costumes et les ustensiles de plusieurs populations montagnardes.

Il me resterait à parler d'une quantité de détails ou de parties plus ou moins importantes, telles que l'exposition du ministère de la guerre, celles du ministère de la marine, des chemins de fer, etc., etc., mais cela me conduirait trop loin. Je dois cependant m'arrêter encore à la division pour la prévoyance et l'assistance publique.

Cette partie est certainement bien supérieure à ce que nous avions à Zurich. Des salles entières sont consa-


crées à l'hygiène, à l'organisation des hôpitaux, à des collections et à des appareils orthopédiques, à des statistiques pleines d'intérêt. Plus le sentiment de la solidarité se développe chez un peuple, plus les institutions de bienfaisance doivent se multiplier et se perfectionner. C'est un phénomène particulier et réjouissant de notre époque que cette attention toujours plus grande qu'on apporte à améliorer le sort des malheureux et à prévenir la souffrance. Les grandes expositions qui, sous l'étiquette générale « d'expositions d'hygiène, » ont été organisées l'année dernière à Berlin et cette année à Londres, contribueront à faire progresser considérablement cette branche, naguère encore si négligée, mais qui importe tellement à la prospérité nationale. Il en est de même des institutions de prévoyance telles que caisses d'épargne, sociétés de secours mutuels, sociétés coopératives de toutes sortes.

VI

Je vais maintenant essayer de résumer à grands traits l'impression générale que j'ai emportée de ma visite à Turin. J'en suis revenu plein d'admiration pour l'activité et le génie de cette jeune nation italienne qui marche à pas de géant pour regagner les siècles perdus sous la domination étrangère. La plainte poignante du poète Filicaja déplorant la beauté de son pays, cause de sa faiblesse et de sa misère, a fait place à un chant d'allégresse et d'espoir juvénile. On sent que la nation est travaillée par le désir de faire tout ce que les autres peuples ont fait pour leur prospérité, elle en a la force et le pouvoir, aucun fleuron ne doit manquer à sa couronne, elle veut être un pays de production non seule-


ment artistique et agricole mais aussi industrielle, elle aspire, en un mot, à se suffire complètement à ellemême.

Cette ardeur de progrès mérite certainement la plus grande considération. Mais elle peut avoir pour conséquence des entraînements irréfléchis. Aucun peuple ne saurait élever la prétention de se passer des autres. Commettre une telle erreur économique, c'est se préparer à soi-même de grosses déceptions. Chaque pays, chaque nation a des dons naturels qui les rendent supérieurs sous certains rapports aux autres. Ce sont ces dons naturels qu'une sage économie nationale doit avoir pour but de développer, afin de tirer le meilleur parti de ses propres forces. Vouloir tout faire, tout produire est impossible il faut savoir accepter des autres ce qu'ils font mieux que nous, pour pouvoir leur livrer en retour ce que nous produisons mieux qu'eux.

Ainsi, je n'hésite pas à le dire, jamais certaines industries manufacturières ne prendront pied solidement en Italie. On pourra bien, à force de protectionnisme, leur donner une existence factice. Mais le moment viendra toujours où d'autres exigences impérieuses détermineront un changement de politique économique. L'Italie a des intérêts primordiaux à sauvegarder dans son agriculture. Il faut qu'elle exporte une partie assez considérable de ses produits sa prospérité en dépend. Mais comment pourra-t-elle le faire si elle ne veut rien accepter en échange ? Les produits ne se payent pas avec de l'argent, mais avec d'autres produits. Les traités de commerce n'ont d'autre but que de régulariser cet échange de produits en permettant à certaines catégories de passer d'un pays dans l'autre.

D'autre part, les industries textiles qui se sont déve-


loppées si rapidement dans la haute Italie sous l'influence de tarifs élevés ont à lutter contre des désavantages naturels qui font qu'elles réclament et réclameront toujours une élévation croissante des droits d'entrée. On a eu beau placer les usines dans le voisinage des cours d'eau descendant des hautes Alpes, on n'a pu leur garantir la continuité de la force motrice, et la sécheresse persistante qui a duré en Italie d'octobre dernier à avril de cette année, mois pendant lesquels il n'est pas tombé une seule goutte d'eau, a eu pour conséquence des pertes sensibles il a fallu renvoyer des ouvriers et payer ceux qu'on gardait pour un travail qu'ils ne livraient pas. Les salaires sont minimes, il est vrai, mais les ouvriers sont inexpérimentés, et les hommes en particulier semblent peu faits pour la vie de fabrique. Un industriel se plaignait à moi de ce que, pendant les fortes chaleurs, sa production en filés et tissus diminuait beaucoup, à cause du grand nombre de fils qui cassaient. Pour obvier à ces inconvénients naturels et à d'autres, tels, par exemple, que la suppression du cours forcé, les fabricants ne voient de remède que dans l'augmentation des droits sur les produits étrangers similaires.

Or, cette augmentation continue a pour conséquence inévitable des mesures semblables de la part des autres états. Ainsi, pendant que j'étais à Turin, est arrivée la nouvelle que le gouvernement français proposait de doubler le droit sur le bétail de boucherie (30 fr. au lieu de 15). On en était très affecté, car l'Italie exporte beaucoup de bétail. Il est évident que ce sont les articles d'exportation italienne qui seront atteints sur toute la ligne si elle prétend se fermer à l'importation des articles manufacturés. Elle n'a d'ailleurs pas la possibilité de le faire, car ses industries textiles sont bien loin de suffire


à la consommation du pays et n'y suffiront jamais. Le résultat de la politique douanière suivie jusqu'ici n'est donc que de renchérir considérablement des articles de première nécessité au profit d'un petit nombre de grands industriels. Une industrie qui n'a pas assez de force d'expansion, non seulement pour exporter, mais pour fournir au pays ce qu'il consomme, mérite-t-elle d'être maintenue à tout prix ? Je ne crois pas que ce soit de bonne économie nationale.

L'Italie n'a-t-elle pas à craindre une crise semblable à celle qui s'est produite en Espagne il y a quelques années? Le gouvernement espagnol, lui aussi, avait cru devoir accorder des droits très élevés aux industriels de la Catalogne. Un développement industriel rapide s'était produit sur cette base artificielle. Mais quand il s'est agi de renouveler le traité de commerce avec la. France, celle-ci a relevé considérablement le droit sur les vins. Les négociateurs espagnols insistèrent pour la réduction de ce droit ils reçurent cette réponse Si vous voulez que nous prenions vos vins, il faut que vous acceptiez en échange nos produits manufacturés. Après de longs tiraillements, l'Espagne reconnut qu'elle ne pouvait hésiter dans son choix la viticulture a pour elle une importance infiniment plus grande que l'industrie. Elle consentit par conséquent à de notables concessions sur le chapitre des articles manufacturés, mais il s'ensuivit un soulèvement dans la Catalogne, qui avait engagé ses capitaux dans l'industrie, comptant sur le maintien de droits élevés. Au parlement la lutte fut très vive, mais en somme le traité fut ratifié à une grosse majorité. En économie politique, tout ce qui est artificiel ne vaut rien. Les lois naturelles qui se dégagent des faits ont une puissance irrésistible. Le propre du système


protectionniste c'est qu'il conduit à augmenter sans cesse les tarifs, ce qui finit par tomber dans l'absurde et par provoquer une réaction légitime. Cette réaction se produira en Italie comme dans les autres pays de l'Europe, et elle ne tardera pas, j'en ai la conviction des indices certains et nombreux me le prouvent.

Est-ce à dire que l'Italie doive renoncer à être un pays industriel ? Nullement, mais elle aurait intérêt à ne développer chez elle que les industries qui sont véritablement appropriées à ses ressources naturelles et aux aptitudes de ses populations. C'est en particulier le cas des arts décoratifs. Avec des écoles professionnelles solidement organisées, en s'appliquant à former le goût et à l'épurer, elle arrivera à produire des merveilles qui trouveront leur écoulement facile et rémunérateur à l'étranger où bientôt elle sera hors de pair. Ce qu'elle peut surtout perfectionner avec avantage, c'est son agriculture, dans laquelle tant de bras pourraient encore trouver de l'occupation. Elle a des vins délicieux, dont la réputation deviendrait bientôt universelle, si l'on s'attachait à créer quatre ou cinq types principaux, traités avec tous les soins que savent y donner les viticulteurs français. L'engraissement du bétail et de la volaille, qui est déjà une source de richesse pour le pays, est susceptible de notables améliorations. C'est en utilisant avant tout les ressources inépuisables de son sol, que l'Italie s'enrichira d'une manière solide et durable. Après cela elle pourra bien recevoir des articles manufacturés des autres nations auxquelles elle vendra à bon prix d'or les produits excellents de son agriculture et de ses industries artistiques. Loin de s'appauvrir par là, comme les protectionnistes le disent, elle y trouvera tout bénéfice.

Quoi qu'il en soit, l'exposition de Turin est dans son


ensemble digne du noble peuple dont elle représente l'activité intellectuelle et économique. En lui apprenant à connaître ses forces et aussi ses faiblesses, elle lui montrera d'une manière plus nette dans quelle direction il doit porter ses efforts pour aboutir à un bien-être plus général et plus grand. L'étranger y trouvera aussi d'utiles points de comparaison il constatera l'immense valeur morale de cette nation qui tient à prouver sa vitalité de toute manière, et il l'en aimera certainement davantage.

Je ne puis qu'engager, en terminant, mes compatriotes à visiter nombreux cette belle exposition qui restera ouverte jusqu'au 31 octobre et qui, je l'espère, n'aura pas trop à souffrir des mesures prises contre le choléra et de la panique qui en résulte. Ils rendront ainsi aux Italiens les témoignages de sympathie qu'ils ont reçus d'eux pendant l'exposition de Zurich.

NUMA DROZ.


JOYEUSE VADIEN

NOUVELLE

TROISIÈME ET DERNIÈRE PARTIE1 1

IV

Le même soir, après le souper, Charles Plaisance vit avec étonnement des engins étranges se grouper autour du foyer.

Sur un feu de fagots vif et brillant, Mme Justine dressa deux supports de fer en forme d'x, et y appuya ensuite deux longues pinces dont la mâchoire s'élargissait comme une pelle.

Qu'est-ce donc que cela ? s'écria Charles. Si les services d'un ingénieur sont nécessaires, je me mets à votre disposition, madame.

Vous voyez nos fers à gaufres, répondit Mme Justine avec une certaine pompe, car pour la fabrication des bricelets et de toute pâtisserie de ce genre elle n'avait pas de rivale et n'aimait point qu'on abordât ce sujet avec légèreté. Vous voyez nos fers à gaufres; je vous montrerai tout à l'heure comment on s'en sert. 1 Pour les deux premières parties, voir les livraisons de juin et juillet.


La pâte presque liquide était préparée dans une immense terrine. Mme Renaud en prit une cuillerée, la versa dans la mâchoire béante du fer qui se referma aussitôt avec un crépitement, et deux secondes après, la première gaufre, mince, croquante et dorée, fut offerte à Charles qui l'accepta avec un grand merci. Cécile Vadien et ceci donnait la mesure de la confiance que lui accordait Mme Renaud Cécile manœuvrait l'un des fers elle avait retroussé ses manches, mis un tablier blanc, un fichu blanc, un bonnet blanc; car la fermière ne souffrait pas qu'on accomplît ce rite auguste autrement qu'en un costume immaculé. Juste et Charles s'assirent près du foyer pour regarder les deux pâtissières. La bonne odeur résineuse des branches qui brûlaient en pétillant se mêlait à l'arome délicat des gaufres chaudes. La chaleur du feu n'était point superflue, car des bouffées d'air frais descendaient de la haute cheminée ouverte par laquelle on voyait quelques étoiles.

Tout cela était nouveau pour Charles; perché sur un haut escabeau, les jambes croisées, l'air rêveur, il suivait des yeux le sort de chaque cuillerée de pâte, et semblait méditer profondément sur ses métamorphoses. La pâtisserie jaune et croustillante s'entassait dans deux corbeilles déjà remplies à moitié.

Pourquoi donc, fit tout à coup Charles, les gaufres de Mme Renaud sont-elles plates, tandis que M"0 Cécile roule les siennes en cornet ?

Il posa ce problème d'un air si préoccupé que Juste se mit à rire

C'est donc à cela que tu rêvais depuis un quart d'heure ?

Ces cornets, dit Cécile non moins gravement, se-


ront remplis de crème pour le dessert. Vous pourriez m'aider, monsieur, si cela ne vous ennuie pas; je perds beaucoup de temps à les rouler.

Cette marque de confiance m'honore, mademoiselle, je m'efforcerai d'en être digne.

Tu n'as pas ton pareil, dit Juste, pour traiter sérieusement les bagatelles, et légèrement les choses sérieuses.

Bagatelles interrompit sa mère, tu n'appelles pas ceci une bagatelle, j'espère ? La moindre distraction, la pâte « une idée » trop épaisse, le feu trop vif ou trop lent peut tout gâter. Il m'a fallu des années pour trouver la juste proportion de tous les points de la recette. Monsieur Charles n'aura pas tort d'y mettre du sérieux. M. Charles n'y manquait pas; à mesure qu'une gaufresortait du fer encore chaude et flexible, il la roulait délicatement en un cornet irréprochable, qu'il posait ensuite à côté de ses frères avec mille précautions, car la pâte mince et transparente devenait très fragile en se refroidissant.

La marque du fer était un grand cœur portant au milieu la date de 1715, et ce millésime reproduit sur chaque bricelet donnait lieu à une plaisanterie qui de temps immémorial avait eu cours dans la famille, chacun feignant de s'étonner que des gaufres datant d'un siècle et plusfussent encore aussi fraîches.

Madame Renaud, s'écria Charles, vous me donnerez votre recette, n'est-ce pas? Je sens qu'un fer à gaufres est un outil nécessaire au métier de vieux garçon que je compte pratiquer consciencieusement par la suite. Dans ma chambre solitaire, devant ma cheminée où pétillera un bon feu, je ferai des gaufres aussi appétissantes que celles-ci, et les souvenirs du temps passé viendront tenir


compagnie au vieux célibataire. Trois pots de confiture sur un rayon, quelques livres bien choisis, comme disent les romans pour jeunes demoiselles, un oignon de tulipe et un baromètre suffiront à mon bonheur. J'aurai une casquette à oreilles pour les jours de bise.

Tais-toi donc, interrompit Juste avec une légère impatience, je ne puis souffrir que tu te tournes toi-même en caricature.

Charles allait répliquer quand Isaac Renaud entra, accompagné de son fils Lucien.

Voilà dix heures, bonnes gens, il faut penser à se réduire.

Il faut penser à finir sa besogne d'abord, répondit la fermière. Allez bravement vous coucher si vous avez sommeil j'en serai bien aise, sauf votre respect, nos hommes, car on n'avance à rien en babillant. M. Charles me force à rire quand je devrais retourner le fer. Allons, prenez un verre de vin et qu'on se dise bonsoir. Mère, dit Lucien en tirant Mme Justine par sa manche, ne nous renvoyez pas si vite que ça. Je voudrais causer avec vous et le père par rapport à une idée de Caroline.

Caroline était sa promise, chez qui il avait passé la soirée. Il l'admirait beaucoup, car elle ne ressemblait pas aux autres filles du village, ayant passé plusieurs années comme première bonne dans une riche famille de Francfort, d'où elle avait rapporté des notions d'élégance et certains airs étrangers, en même temps que des aspirations poétiques ou tout au moins romanesques.

Voyons son idée, dit brièvement Mme Justine. Je ne sais trop comment vous expliquer ça, fit Lucien évidemment embarrassé.


C'est donc bien compliqué ? A quoi ça se rapportet-il ?

A la noce.

Bon. Après?

Nous aurons une danse, n'est-ce pas ?

Comme vous voudrez. Les jeunes gens aiment à sauter, et puisque la grange est libre, je n'y vois pas d'empêchement.

C'est que, reprit Lucien, Caroline voudrait avoir un bal. au clair de lune.

Mme Renaud se retourna brusquement, et les mâchoires du fer restèrent béantes, comme prêtes à happer le premier malheureux qui passerait à portée.

Un bal au clair de lune, au bord du lac, dans notre pré des Taillères, poursuivit Lucien sans reprendre haleine pour en finir plus vite. Drôle d'idée, n'est-ce pas, maman ? Caroline dit qu'elle a consulté l'almanach, qu'il y aura de la lune le soir de la noce, qu'elle a vu un bal de ce genre dans une campagne près de Francfort, que c'était charmant, et qu'elle pleurera à l'église pendant tout le service si je ne lui accorde pas sa fantaisie. A présent, qu'en dites-vous ?

J'en dis que Caroline doit être malade, fit sèchement Mme Justine. Je lui enverrai des pillules d'ellébore demain matin.

Voyons, fit Isaac Renaud, il ne faut rien refuser à une jeune mariée, dit-on. Mais dans ce cas-ci je ne vois pas trop.

D'abord, interrompit Mme Renaud, les nuits sont fraîches tous les danseurs y prendraient la mort. Caroline dit qu'on pourrait allumer deux ou trois grands feux sur le chemin et servir là du thé ou du vin chaud.


La rosée vous mouillera les pieds.

Caroline dit que personne n'aura des souliers de satin.

Mais le pré sera abîmé.

Caroline dit que l'herbe n'est pas encore bien haute, et c'est vrai, elle n'a pas plus de quatre pouces. Si nous allumons des feux, les gens du village croiront à un incendie, et les pompiers arriveront. Caroline dit que nous pourrions prévenir le capitaine.

Caroline dit Caroline dit s'écria Mme Justine avec impatience il faut donc qu'elle n'ait pensé qu'à cela depuis quinze jours Ma fi, Lucien, tu fais là une belle emplette, ta femme aura de la tête et des idées pratiques, je t'en réponds

Caroline est une bonne fille, répondit Lucien fermement n'en dites pas de mal, mère, s'il vous plaît. Elle est peut-être un peu romanesque, mais ça lui passera quand viendront les soucis du ménage.

Isaac Renaud souriait.

L'idée n'est pas si mauvaise, fit-il en posant la main sur l'épaule de sa femme. Essayons. Les jeunes gens en auront vite assez de danser sur l'herbette, car il n'y a rien de plus raboteux, et le plancher de la grange est bien préférable. Mais Caroline sera satisfaite, et puis au clair de lune le coup d'œil sera joli. Au moins notre bal ne ressemblera pas à tous les autres on en parlera long et large.

Mme Renaud se sentit un peu radoucie par cette perspective elle n'était pas insensible à la renommée. Faites comme vous voudrez, je m'en lave les mains. J'établirai ici une ambulance pour tous ceux qui se donneront des entorses, et vous ferez bien d'avoir un bateau


de sauvetage tout prêt pour les valseurs qui tomberont à l'eau.

Cette réjouissante manière de considérer la fête divertit fort la compagnie.

Lucien avait gagné son procès et ne se laissa point rembrunir par les prédictions lugubres de sa mère. « Caroline sera contente, pensa-t-il, c'est l'essentiel. »

Le lendemain matin, après le déjeuner, Joyeuse vint à Charles un peu timidement.

Est-ce que vous allez en expédition aujourd'hui ? demanda-t-elle en chiffonnant le coin de son tablier. Certainement, MIle Cécile.

Et vous verrez Etienne ?

Peut-être.

Dites-lui, je vous prie, qu'il ne fasse plus de bêtises, et que s'il a attrapé un rhume hier, je lui recommande bien de se soigner.

Désolé, répondit Charles, mais il ne doit pas savoir que je vous ai raconté sa fredaine. Il m'en voudrait à mort.

Pas tant que ça, tout de même, fit Joyeuse avec une petite moue. Vous n'êtes pas obligeant, monsieur Donnez-moi un autre message.

Attendez s'écria-t-elle.

Elle courut dans sa chambre et revint presque aussitôt, tenant une petite boite en carton, de forme ovale, qu'elle ouvrit.

J'ai cassé l'épingle de ma broche dites à Etienne que je le prie de me la raccommoder, que personne ne saurait le faire comme lui. N'oubliez pas d'ajouter cela et d'y mettre le ton, poursuivit-elle riant et rougissant à la fois, car c'est le ton qui fait la chanson, vous savez.


Je ne réponds pas de le répéter aussi gentiment, mais je ferai mon possible, Mlle Joyeuse.

Il partit, et toute la journée Cécile guetta son retour.

Elle eut d'impardonnables distractions, taillant à tort et à travers dans les manchettes de papier rose et blanc que Mme Renaud lui avait donné à découper pour les jambons du repas de noce.

Elle faillit jeter du cumin au lieu d'anis dans les petits gâteaux croquants qu'on allait cuire au four. Méprise plus grave encore, tandis qu'elle remontait de ses doigts habiles le beau bonnet de Mme Justine, elle mit à droite la rosette de rubans ponceau au lieu de la poser à gauche, et s'attira de la fermière une verte réprimande. On croirait vraiment, Cécile, que tu as amour en tête, ou bien me prends-tu pour une personne qui ignore les usages ? On a toujours mis les rosettes à gauche, du moins en pays de Neuchâtel si ce n'est pas votre idée de l'autre côté de la frontière, ça ne change rien à mes principes. Je suis neuchâteloise, bourgeoise de Valangin avant mon mariage, ma grand'mère l'était aussi, et elle m'a enseigné toute petite à mettre les nœuds du côté gauche, le côté du cœur, pardine le côté où l'on porte sa « bague d'alliance. » Je connais ce qui est bienséant ou non. Change-moi cette rosette, et lestement. Et puis, dis-moi, as-tu donné la pâtée aux poules ce matin ? Oui, madame. c'est-à-dire non, fit-elle en se reprenant d'un air distrait.

Mme Renaud n'en put supporter davantage. Elle se retira vers la porte, très digne et très courroucée. Mais au moment de sortir elle se retourna.

Quand on te demandera en mariage, tâche de ne pas répondre « Oui. c'est-à-dire non. »


Cécile cacha un sourire furtif en se penchant sur la rosette de ruban ponceau.

« Si c'est Etienne qui me demande, pensa-t-elle, je ne ferai sûrement pas d'erreur. »

Elle attendait quelque message affectueux des amis qu'elle avait laissés au Nil-du-Fol; et vingt fois pendant la journée, elle courut jusqu'à l'angle du mur du jardin pour surveiller le sentier. Charles Plaisance tardait beaucoup.

Juste, qui avait travaillé tout l'après-midi à ses calculs, venait de sortir pour se rafraîchir le front et tirait justement sa montre en se disant « Déjà six heures Qu'est-ce que Charles peut être devenu ? » quand il vit au détour du chemin s'avancer une singulière petite caravane.

Deux hommes suivaient une charrette que tirait un vieux âne et poussaient à la roue chaque fois que le véhicule s'inclinait d'une façon par trop alarmante au-dessus des ornières.

« Cela ressemble à un déménagement de chaudronniers, pensa Juste, à moins que. Miséricorde, c'est Charles Plaisance est-ce qu'il aurait l'intention de se faire étameur de casseroles? »

C'était Charles Plaisance, en effet, accompagné d'un gros garçon en blouse qui avait l'air d'un valet de ferme. Juste vint à leur rencontre en grandes enjambées. Ah mon cher, félicite-moi, s'écria Charles, je n'ai pas perdu ma journée

Puis il ajouta d'un air un peu inquiet

Crois-tu que ta mère pourra remiser tout cela? provisoirement, bien entendu.

Juste jeta un coup d'œil sur le contenu de la charrette et ne put s'empêcher de rire.


Tu vas donc te mettre dans tes meubles ? fit-il. Il y a là des trésors, et je les ai eus pour rien, dit Charles en tirant son ami à l'écart. Aide-moi seulement à décharger, afin que je congédie ce garçon.

L'attelage venait d'arriver à la porte de la ferme, et le baudet en témoigna sa satisfaction par un braiement si sonore que Mme Renaud accourut.

Qu'est-ce que c'est? fit-elle étonnée; allez-vous faire votre tour de France avec des ambulants, M. Charles ? Madame, répondit-il poliment, mon tour de France est fait, et j'en rapporte une charretée de souvenirs. Puis il retroussa ses manches et déposa successivement sur le pavé de la cour deux ou trois chaises massives, une huche à pain que les bras vigoureux du garçon de ferme soulevèrent à grand'peine, deux cassettes à ferrures et une caisse bourrée de paille dans laquelle on entendit cliqueter des faïences.

Tout ce mobilier fut aligné soigneusement sur les dalles, le valet reçut un pourboire qu'il fit sauter dans sa main, tout épanoui d'aise, l'âne secoua ses oreilles, puis le petit équipage regagna le sentier et disparut bientôt. Vous allez donc vous mettre en ménage ? dit la fermière en considérant d'un œil dédaigneux les trésors de Charles. Si vous m'aviez demandé mon avis, je vous aurais fourni l'adresse d'un bon menuisier de la Brévine, pas cher et qui ne travaille que dans le noyer. Il vous aurait fait une excellente commode ou bien un bureau à trois corps pour le linge. Bonté divine qu'est-ce que vous comptez mettre dans ce coffre qui a l'air d'un cercueil ?

Une momie que j'irai chercher en Egypte au premier jour de loisir, répondit Charles en riant. Ce coffre, madame, est une huche à pain très ancienne. Regardez


ces fines arabesques, ces ferrures, ce travail exquis et solide à la fois. Et ces cassettes Je suis amoureux de mes cassettes, s'écria-t-il en ouvrant un coffret noirci. Vous les trouvez laides, parce qu'une couche de crasse et de poussière les recouvre mais je vais envoyer tout cela à un antiquaire de mes amis, qui excelle à restaurer discrètement ces reliques. Quand la belle teinte du vieux chêne aura reparu, que ces ornements de cuivre repoussé luiront et que les bas-reliefs des quatre pans se dessineront bien, cette cassette sera un bijou. Elle a appartenu, nous a dit le paysan de la Grande Futaie, à un ci-devant, comme il les appelle encore, qui avait pris refuge en ces cantons pendant que la guillotine se trémoussait à Paris. L'autre coffret n'est pas moins délicieux, et mes faïences vous verrez cela. Pourvu qu'elles n'aient pas trop souffert des cahots s'écria-t-il en se penchant sur la caisse où gisait emmaillottée dans la paille cette fragile cargaison. Le fermier, ses fils et Joyeuse, debout sur le seuil, s'étonnaient comme la fermière.

Qui est-ce qui vous a engamaché de ces vieilleries? demanda Isaac Renaud en soulevant une des chaises à haut dossier droit, formé par des baguettes évidées en minces fuseaux qui entouraient un médaillon ovale étrangement fouillé et ciselé. Celle-ci est boiteuse des quatre pieds, poursuivit-il en essayant de la mettre en équilibre.

Pas le moins du monde, interrompit Charles vivement, c'est votre pavé qui est inégal. Allons, je m'aperçois qu'au point de vue du bibelotage votre éducation est encore à faire. Tant mieux pour moi, car si les propriétaires de ces vieilleries en connaissaient la valeur, ils s'en déferaient moins facilement.


L'important, c'est de cacher tout cela sous la remise avant la nuit, fit Mme Justine, toujours pressée d'en revenir au positif. Et puis vous souperez. L'omelette se refroidit à vous attendre.

Joyeuse brûlait d'avoir des nouvelles d'Etienne mais elle n'osait point demander s'il avait donné à Charles un message pour elle.

Après le souper, comme le temps s'était assombri et qu'il commençait à pleuvoir, les fils de la maison, au lieu d'aller fumer leur pipe ainsi qu'à l'ordinaire sur les degrés de la cuve, restèrent dans la cuisine à deviser avec leur père et Charles Plaisance.

Racontez-nous donc votre expédition, fit Isaac Renaud en se tournant vers le jeune homme.

Volontiers, si cela vous intéresse. Je n'ai pas eu d'aventures dramatiques; elles deviennent rares et s'enfuient devant l'administration des ponts et chaussées. Cependant, grâce à la conversation de mon guide, le temps ne m'a pas duré.

« Il va parler d'Etienne, » se dit Joyeuse qui tout en lavant la vaisselle ne perdait pas un mot de l'entretien.

C'était un poêle en faïence que je voulais voir à la Grande Futaie, poursuivit Charles, et je l'ai vu un superbe monument, ma foi Chaque catelle est peinte et porte un sujet différent tiré de l'histoire sainte; les deux corniches sont ornées d'un rinceau de rubans entortillés autour d'une guirlande; les cartouches et les devises sont d'une naïveté adorable. Il n'eût tenu qu'à moi de l'acheter pour cinq cents francs je l'aurais eu en deux jours le paysan l'aurait démonté et entassé sur sa charette. Son rêve est d'avoir un poêle irlandais. Est-ce concevable s'écria Charles en lançant un coup de pied


indigné dans un innocent escabeau. Mais au moment d'entrer en marché, j'ai craint le courroux de Mme Renaud. Là-dessus, on m'a conduit dans un grenier. « Si c'est du vieux qu'il vous faut, m'a dit le paysan, il n'en manque pas ici. La maison a été bâtie en 1517, elle n'a jamais brûlé. et c'est dans ce réduit qu'on entassait à mesure tout le fatras. Servez-vous, monsieur. » En ai-je avalé, de cette poussière des siècles Etienne m'a donné un coup de main, et quand j'eus fait mon choix, débattu le prix, réglé l'affaire, voilà cet impertinent de paysan franc-comtois qui me dit d'un air bonasse « Si vous trafiquez aussi des toiles d'araignée, je pourrais vous en fournir quelques kilos, au plus juste prix. » Je me disais « Ris, mon bonhomme si tu savais que ton poêle vaut cinq mille francs et que tu allais me le céder pour cinq cents, tu ferais une autre grimace. » Enfin, comme nous étions dans la salle, à boire un verre de vin en mangeant des pains d'épice larges comme des volets qui me paraissent être une friandise nationale, une jeune fille entre tout à coup d'un air, moitié timide, moitié coquet. Vous la connaissez, je suppose ? Léopoldine de la Grande Futaie, firent à la fois les deux fils Renaud.

Précisément; je n'ai jamais vu plus jolie paysanne, et Etienne Leroux semblait tout à fait de mon avis. Joyeuse se retourna brusquement ses yeux bruns lancèrent à Charles une flamme qui aurait dû le réduire en cendres puis sans songer à ce qu'elle faisait, elle brandit une assiette et la plongea tout à coup dans l'eau bouillante qui lui brûla les doigts. Poussant une exclamation d'impatience, elle jeta le torchon sur l'évier, croisa les bras d'un air de défi et regarda tout droit devant elle, en tournant le dos à l'orateur.


Mlle Léopoldine, poursuivit Charles, avait aussi un petit marché à me proposer. Elle m'apporta dans un coffret quelques vieux bijoux venant de son arrièregrand'mère, laquelle les tenait de la sienne, qui les avait reçus, si j'ai bien compris, de sa sœur de lait, une belle dame du temps de Louis XV. « Je n'ose plus les porter, me dit M!Ie Léopoldine en faisant la moue, ils sont trop vieux, et ce n'est pas même de l'or. C'est une parure de marcassite, lui dis-je; le pyrite taillé a une certaine valeur. M'en donneriez-vous de quoi m'acheter une croix d'or? Certainement, et une broche aussi. » Elle était enchantée, j'étais très satisfait, et nous nous sommes quittés les meilleurs amis du""monde. Si le poêle est encore à vendre l'année prochaine, et que je bibelote toujours, je l'achèterai. Actuellement, je ne saurais où le mettre. Voulez-vous voir la parure de Mlle Léopoldine ? Il tira de sa poche une boîte et en vida le contenu sur la table. C'étaient un bracelet, deux agrafes et une étoile montée en ferronnière, bijoux ternis et surannés qui avaient peut-être autrefois paré une marquise. Sous la lumière de la lampe, les mille facettes des fragments de pyrite taillés en rose et les griffes de la fine sertissure d'acier jetaient encore quelques languissantes étincelles, pâle reflet de leur éclat d'autrefois. Le bracelet était composé de plusieurs plaques en forme de pâquerettes, reliées par d'exquises chaînettes d'argent aussi ténues et aussi résistantes que des chaines de Venise le fermoir était une petite merveille d'ingéniosité. L'ouvrier qui a fait cela n'était pas un patraqueur, dit Isaac Renaud en mettant ses lunettes. Dire qu'il est mort, ce garçon-là, depuis cent cinquante ans peut-être et que son ouvrage dure encore, sans qu'il y manque une pierre ou un chaînon! Par ma foi, monsieur Charles,


je vous félicite de votre emplette ceci vaut mieux que ces trois chaises à rhumatismes et ce vieux coffre bariolé qui m'a tout l'air d'avoir appartenu à un sorcier de l'ancien régime. Mais vous allez faire polir ces bijoux, n'estce pas ?

Certainement.

Et les offrir à quelque belle demoiselle, ajouta Mme Renaud.

Certainement, répondit-il encore en souriant cette fois.

Puis il tomba dans une rêverie, tandis que les agrafes, le bracelet et la ferronnière passaient de main en main. Il pensait à un bras charmant autour duquel s'arrondirait le bracelet de la marquise inconnue, à de jolis doigts qu'il avait souvent pressés et qui donneraient aux siens une petite tape amicale, tandis qu'une voix aimable et grondeuse lui dirait « Vraiment, Charles, vous êtes incorrigible. » Cette voix, qui était celle de la raison en personne, essayait depuis longtemps de le rendre sage, et peut-être y réussirait-elle un jour.

Joyeuse songeait, elle aussi, mais ses rêveries n'étaient pas riantes.

« Je demanderai à Etienne de ne plus ainsi courir le pays avec M. Plaisance c'est une mauvaise compagnie pour lui, oui, une mauvaise compagnie, répéta-t-elle en riant involontairement de cette grosse injustice. Il prend des habitudes détestables. Sans M. Charles, est-ce qu'il aurait seulement songé à la Grande Futaie ? Je la connais, leur Léopoldine, elle a des yeux noirs tout ronds comme ceux d'une grive, et elle est plus minaudière qu'une marraine. Mais les garçons aiment ces airs penchés qu'on prend pour eux. 0 Etienne ne pas m'envoyer un seul petit mot de salutation amicale en réponse


à la mienne On dit bien vrai loin des yeux, loin du cœur. Il suffit que je m'absente trois jours pour qu'il ne songe plus à moi. »

Cette pensée était trop douloureuse pour que Cécile la supportât; elle chercha un allègement à ses craintes. « Peut-être que M. Charles, après tout, a bien un message, mais il fait exprès de l'oublier; je sens qu'il détourne Etienne de moi. Oh pourquoi faut-il qu'il soit venu se mettre entre nous deux, quand nous nous entendions si bien »

Si Charles eût pu deviner les pensées de Joyeuse, il aurait probablement haussé les épaules en disant qu'il n'attendait pas d'autre récompense de ses efforts philanthropiques.

Le lendemain était un dimanche. Toute la famille, y compris Charles, partit pour l'église de bonne heure, laissant Joyeuse gardienne du pot-au-feu.

Le temps était encore gris; mais on pouvait prévoir que le ciel se découvrirait dans la journée.

Mme Renaud ne savait trop s'il fallait en être contente ou fâchée s'il pleuvait le lendemain, le bal sur l'herbette, contre lequel elle avait encore de très vives objections, serait empêché. D'un autre côté, les chemins seraient détrempés, affreux, et une noce crottée est un objet fort déplaisant. Qu'il plût ou qu'il ne plût pas, Mme Renaud prendrait son parti d'en être également mécontente. Joyeuse, restée seule, passa une grande demi-heure à brosser, à lisser, à natter ses longs cheveux blonds, qui frisaient et s'emmêlaient autour du peigne d'une façon désespérante. Puis elle mit sa robe des dimanches, faite d'un fin mérinos brun que Mme Renaud lui avait donné à Noël passé, ajusta par-dessus un grand tablier à bavette qui devait la préserver de toute fâcheuse ren-


contre avec les marmites ou le foyer, noua autour de son cou un petit fichu blanc à dentelles, en attendant le beau col brodé et les manchettes assorties dont elle ne se parerait que l'après-midi, toute besogne finie. Puis, comme la cuisine était en ordre, que le bouillon mijotait sur le foyer et que les légumes étaient préparés, Joyeuse, en fille sage, prit son paroissien et vint s'asseoir dans la chambre commune, près de la fenêtre, pour lire ses prières.

Pendant fort longtemps, elle ne leva pas les yeux, tournant consciencieusement les pages et remuant les lèvres d'un air sérieux et recueilli.

Cependant elle avait parfois de légères distractions, se demandant si Etienne était allé à l'église des Grâas ce matin-là. Ce qui était, à coup sûr, une pensée fort permise le dimanche.

Tout doucement, elle glissa dans une rêverie le livre tomba sur ses genoux, elle ferma les yeux à demi, en renversant sa tête mignonne contre le haut dossier de sa chaise.

La maison était parfaitement tranquille, on n'entendait au dehors que le bruit mat de quelques gouttes d'eau tombant du toit sur la terre amollie du jardin. Le ciel pommelé où les nuages se berçaient d'un air endormi, la campagne silencieuse qui semblait faire la grasse matinée, les menthes du jardinet, encore penchées sous la pluie de la veille, tout avait un air de paisible somnolence.

Les yeux de Joyeuse se fermèrent tout à fait; son esprit flotta un instant dans les nimbes vaporeux où voltige l'avant-garde des songes, puis elle s'endormit. Dans la grande chambre au plafond bruni, on n'entendit plus que le tic-tac de la vieille horloge, qui semblait


à chaque minute devenir plus distinct, plus sec et plus sévère, comme pour éveiller la dormeuse. Une petite souris à la mine espiègle sortit de son trou qui était derrière le poêle, dans un endroit mystérieux où le regard de la fermière ne pouvait pénétrer enhardie par le silence, elle s'avança jusqu'au milieu de la chambre, grignota un ou deux grains de chènevis tombés de la cage, fit une grimace qui retroussa son petit nez pointu, et s'apprêtait à chercher ailleurs une pitance plus friande, quand Joyeuse fit un mouvement.

Le livre tomba de ses genoux sur le plancher, demoiselle souris s'enfuit comme un trait, la dormeuse ouvrit les yeux et vit Etienne qui la regardait, debout derrière la fenêtre.

Un peu confuse, elle se leva pour le prier d'entrer. Mais il n'avait pas attendu son invitation et frappait déjà à la porte.

Comme tu dormais bien dit-il en admirant ses joues roses comme celles d'un enfant qui s'éveille. Etaistu donc fatiguée de ta semaine ?

Pas du tout, je lisais mon paroissien en pensant à. A toi, allait-elle dire mais le souvenir de Léopoldine l'arrêta, et elle reprit d'un ton indifférent

En pensant à toutes sortes de choses, ce qui m'a fait d'abord rêver et puis dormir.

On fait ordinairement le contraire, dit Etienne r moi, je commence par dormir, et puis je rêve de toi. Les lèvres de Cécile se courbèrent d'une façon dédaigneuse.

Oh fit-elle, tu dois dormir solidement, et tu ne rêves guère, je parie.

Où est M. Charles ? demanda Etienne après un moment de silence.


A l'église, je suppose, avec les autres. Du reste, je ne me soucie guère de savoir où il est. Je le trouve détestable

Le jeune homme regarda Cécile d'un air étonné; il ne lui connaissait pas cette humeur.

Oh! je sais bien que tu n'es pas de mon avis! poursuivit-elle avec une petite moue. N'en parlons plus. Astu vu nos gens ? Comment va le grand-père ? Très joliment, à ce qu'il m'a paru. Il viendra demain, mais ton père ne pourra quitter son travail et envoie ses excuses à Mme Renaud en remerciant de l'invitation.

Oh! qu'il me tarde de revoir le grand-père! s'écria Joyeuse.

Puis elle se tourna vers la fenêtre pour cacher des larmes qui montaient à ses yeux et poursuivit lentement Cher grand-père lui seul, il reste toujours bon, toujours le même. Je ne puis compter que sur lui Et sur moi, Joyeuse, dit Etienne d'un ton ferme. Sur toi ? répéta-t-elle d'un air de doute en levant la tête pour le regarder au plus profond des yeux. Joyeuse, reprit-il d'une voix pressante tandis qu'il lui saisissait les deux mains, ne veux-tu pas me dire que tu comptes sur moi. aujourd'hui et pour toujours ? Elle hésita, mais elle aimait à sentir ses mains dans celles d'Etienne.

Méchant dit-elle enfin, à qui as-tu pensé depuis trois jours que je suis partie?

A ma branche de romarin et à celle qui nie l'a donnée, répondit-il en souriant.

Elle se souvint de l'accident et eut un petit frisson. Bien sûr, tu m'aimes ? fit-elle à voix basse, la tête penchée.


Oui, Joyeuse, répondit-il en s'inclinant vers elle et toi ?

Elle allait répondre, quand une exclamation effarouchée lui échappa.

Dégageant ses mains à la hâte, elle murmura Voilà Mme Renaud elle nous a vus Laisse-moi, laisse-moi, Etienne je te répondrai une autre fois. Il la regarda tristement.

Un oui ou un non n'est pourtant pas long à dire, fit-il en se détournant.

Mme Justine entrait, droite et majestueuse comme Némésis.

Je ne m'attendais pas à trouver de la compagnie, dit-elle en jetant un regard sévère à Joyeuse qui baissait la tête et roulait entre ses doigts l'ourlet de son tablier. Cécile non plus ne m'attendait pas répliqua Etienne ne pouvant souffrir de la voir blâmée; j'avais à lui rendre sa broche que j'ai raccommodée, et je suis entré pour la lui remettre. J'aurais mieux fait sans doute de la couler par le trou de la serrure, ajouta-t-il un peu ironiquement.

Beaucoup mieux, répliqua sèchement la terrible dame chaperonne. Cécile, le feu s'est éteint sous la marmite

La jeune fille sortit aussitôt derrière Mme Justine, mais en passant devant Etienne, elle lui glissa doucement deux mots

Ne manque pas de venir demain soir, nous pourrons causer.

Mme Justine était en réalité moins dragon qu'on n'eût pu le croire quand elle vit Etienne s'éloigner et qu'elle remarqua son air grave et triste, elle courut après lui, le rejoignit dans la cour et l'arrêta par la manche


Venez demain, lui dit-elle, et sans rancune. Vous savez, le père Félix m'a confié sa Joyeuse ce que je garde, je le garde bien.

Il sourit, mais il n'avait pas le cœur léger en. s'en allant.

C'est vous, Etienne je ne m'attendais pas à vous voir ici

Etienne leva les yeux et aperçut Charles Plaisance accompagné de Juste, que le fermier et ses trois autres fils suivaient à quelques pas. Ils revenaient du sermon sans se presser, de ce pas lent, de cet air de loisir intimement savouré, qui est l'allure du paysan le dimanche. Seule, Mme Justine avait pris les devants, tourmentée de sinistres appréhensions au sujet du pot-au-feu. Où allez-vous comme ça, Etienne ? demanda Isaac Renaud, car le jeune homme s'avançait à leur rencontre dans le sentier qui mène au village.

Je ne sais trop, répondit Etienne, n'importe 1 Il avait l'air si préoccupé que Charles en conçut quelque inquiétude.

Je ferais mieux en effet de reprendre le chemin de chez nous ce n'est pas un bon vent qui souffle par ici, reprit Etienne d'un ton brusque. Bien le bonjour, messieurs.

Il leur tourna le dos et s'éloigna rapidement dans la direction opposée. Mais au bout de quelques minutes il entendit un pas derrière lui et se retourna. Charles Plaisance le rejoignit.

N'allez pas si vite, Etienne, cria-t-il, je voudrais concerter avec vous de nouveaux plans pour cette semaine. Ah fit Etienne d'un ton distrait, pour cette semaine. comme vous voudrez.

Ils marchèrent un grand moment en silence. Charles


semblait aussi préoccupé que son compagnon et le regardait de temps en temps d'un air indécis. Enfin Etienne s'arrêta impatienté.

Ne prenez pas la peine de venir plus loin, dit-il en desserrant les lèvres avec effort comme un homme qui se contient à grand'peine. Réglons votre affaire, et que ce soit fini.

Mon affaire répliqua Charles d'un ton surpris, quelle affaire ?

Ces plans dont vous parliez est-ce que vous vous moquez de moi ? Je ne suis pas d'humeur plaisante aujourd'hui.

On le voit de reste, répliqua Charles, et c'est pourquoi j'ai couru après vous. Vous me trouverez diantrement indiscret peut-être, mais c'est mon caractère. Quand je vois un homme avoir l'air aussi malheureux que vous en cette minute, je ne puis m'empêcher de courir après lui et de lui dire Qu'est-ce que je pourrais bien faire pour vous tirer de peine ?

Rien, merci.

Bien sûr ?

Tout à fait sûr. Vous n'y pouvez rien.

Ah reprit Charles, croyez-moi, prenez votre billet pour l'Italie. Le conseil est bon et rien ne vous empêche encore de le suivre. Nous ferons ensemble un beau voyage j'ai un caprice pour vous, et vous me serez très utile. Comme j'oublie régulièrement ma valise ou mon parapluie, ou mon porte-monnaie, dans toutes les hôtelleries où je passe la nuit, vous aurez le département des bagages, ce qui n'est pas une sinécure. Vous défendrez aussi la bourse contre ces brigands d'hôteliers. Et puis, vous m'empêcherez de faire des folies la besogne ne vous manquera pas dans ce département.


Je n'aime pas à vous entendre parler ainsi, dit Etienne qui ne put s'empêcher de sourire. Vos folies sont de la bonne sorte, monsieur, car vous les faites toujours par bonté pour quelqu'un, à ce qu'il me semble. Mais je vous répondrai comme l'autre jour je ne suis pas libre de partir. C'est vrai que Joyeuse me traite durement, ajouta-t-il en détournant la tête. Cependant je ne reculerai pas! Tout ce qu'un homme peut faire, je le ferai. Voulezvous donc que Joyeuse me prenne pour un déserteur ? Très bien, répondit Charles en haussant les épaules. Je ne dis pas que vous ayez tort.

Les deux jeunes gens se séparèrent, et Charles revint à la ferme en murmurant

« Cette fillette est exaspérante Est-ce qu'elle songe encore à l'autre, par hasard? Si du moins je savais où le trouver, cet autre, mais dans l'ignorance nous allons à tâtons, sans voir où nous portons nos coups. Il m'avait paru que Joyeuse s'était enfin émue, et qu'hier une petite pique de jalousie allait nous servir admirablement. Qu'est-ce qui est donc venu à la traverse ce matin ? Etienne semblait absolument accablé. »

Charles en voulait très fort à Joyeuse, car toutes ses sympathies étaient dans l'autre camp; une certaine froideur se montra dans sa manière d'être envers Cécile tout le reste du jour. Cependant, s'il avait pu lire les pensées de la jeune fille, son ressentiment n'y aurait pas tenu, car elle s'accusait plus sévèrement qu'il ne l'eût fait lui-même.

« Pourquoi donc est-ce que je n'ai pas su le dire plus vite, ce beau oui qui était tout au fond de mon cœur? pensait-elle tristement. C'était bien facile pourtant, mais j'ai perdu la tête et Etienne croit à présent que je n'ai pas un brin d'amitié pour lui. Ah! comme il se trompe! »


v

Le beau bonnet à rosettes ponceau a déjà passé la moitié du jour sur la tête de Mme Justine. Les gens de la noce sont allés à l'église, en sont revenus le dîner tire à sa fin, le jour baisse.

La jeune mariée n'a pas encore quitté son voile et sa couronne, car elle se sait jolie sous ce blanc nuage, et un jour, un seul jour dans la vie est trop court pour jouir d'une parure qui sied si bien.

Le vin de Neuchâtel pétille dans les verres quelques bouteilles poudreuses de vieux Cortaillod rouge viennent de faire leur apparition ce nectar, au bouquet étrange autant qu'exquis, veut être dégusté avec recueillement on y trempe les lèvres une première fois en silence mais aussitôt un feu soudain brille dans les yeux et court dans les veines, l'éloquence s'allume, les discours partent comme des fusées.

Juste avait déjà bu à la santé des époux; il avait parlé simplement et raisonnablement, comme il faisait toutes choses.

Mais voici que Charles Plaisance se lève, et, le verre en main, porte un toast à la Brévine

Mesdames, dit-il, messieurs, depuis quelques jours seulement je connais ce pays mais son charme tout particulier m'a déjà conquis, et j'aurai grand'peine, je le prévois, à m'y arracher. Cette robuste et simple nature, vos mœurs façonnées sur elle, votre hospitalité montagnarde, votre saine activité, l'air vif et libre qu'on respire ici, après m'avoir étonné et séduit, m'ont fortifié, sinon dans mes muscles, c'eût été superflu, du moins dans ma volonté, et j'en avais grand besoin. C'est donc


avec reconnaissance que je bois à la Brévine, en lui souhaitant pour l'avenir toutes les prospérités qu'elle mérite. Et que le ciel la garde des chemins de fer Charles se rassit au milieu des applaudissements. Ce que c'est que de nous murmura-t-il en se penchant vers Juste je m'étais bien juré de ne pas faire de discours la faute en est à ce Cortaillod de ton père. Me voilà couvert de ridicule pour le reste de mes jours – Rassure-toi, dit Juste en riant, ton speech ne sera pas publié. Mais voyons, Charles, est-ce sérieux ce que tu nous as dit là ? Sais-tu bien que rien ne pouvait me réjouir davantage.

Mon Dieu! fit Charles en haussant les épaules d'un air indifférent pour cacher une émotion très sincère, les braves gens que j'ai vus ici m'ont fait honte. Il semble que dans ce pays il n'y ait pas de place pour un flâneur. Je vais essayer de prendre la vie au sérieux pendant quelque temps; ce sera toujours une nouvelle expérience, et si elle échoue, je me consolerai en écrivant mes mémoires pour l'instruction des siècles futurs et pour servir de document à l'histoire de la flânerie au dix-neuvième siècle.

Fort bien, dit Juste, et tu annonceras ta conversion à certaine jeune personne ? Comme l'expérience te semblera ennuyeuse d'abord, propose-lui une association. Charles sourit, pensa au joli bracelet de marcassite, et trouva que son ami avait des idées raisonnables et pratiques.

Le bal devait commencer quand la nuit serait close. En attendant, les convives sortirent, bras dessus, bras dessous, pour se rafraîchir un peu en faisant une petite promenade.

Le ciel était pur le couchant aux teintes liquides et


irisées faisait songer à des portes d'opale une étoile venait d'allumer sa petite lampe au bord de la montagne et regardait en bas dans la vallée où le lac aux eaux profondes lui servait de miroir. Peu à peu s'assombrissaient les profondeurs cristallines du ciel son vert pâle et léger, encore tout imprégné de lumière, s'éteignit doucement dans les tons froids de la nuit. Mais aussitôt une lueur d'argent monta derrière les sapins, s'élargit comme un grand éventail qu'on ouvre, et la lune parut lentement. On eût dit un signal; car à l'instant même deux grands feux s'allumèrent au bord du lac, et les notes pénétrantes d'un violon se firent entendre dans le pré où l'on devait danser.

Deux joueurs d'accordéon parurent ils venaient chercher les gens du bal. Le cortège se forma dans la cour; le marié et la mariée en prirent la tête et chacun s'arrangea derrière comme il put.

Seule, Joyeuse restait sur la porte, regardant d'un air désappointé et perplexe vers le sentier. Etienne lui gardait-il rancune ? ne viendrait-il pas ?

Acceptez-moi pour cavalier en attendant mieux, lui dit Juste qui se trouvait près d'elle.

Joyeuse rougit de se voir devinée, et prit sans lever les yeux le bras qu'il lui offrait.

C'était la première fois qu'elle marchait à ses côtés, depuis ce soir d'hiver où Juste Renaud l'avait soutenue toute tremblante, et que d'un regard furtif elle avait suivi la silhouette noire de son père qui disparaissait dans la nuit. C'était alors qu'elle avait découvert avec trouble et confusion que la moindre marque de bienveillance de la part de Juste lui était plus chère que tous les trésors du monde.

Il semble que ces souvenirs auraient dû se presser


dans la mémoire de Joyeuse, tandis que la jeune fille au bras de son cavalier, la tête et les épaules couvertes d'un châle léger de laine blanche, suivait lentement les autres couples. Cependant elle n'accorda qu'une pensée distraite à ces feuilles d'automne, qui jonchaient un passé déjà lointain, et que le souffle léger de l'occasion faisait tourbillonner autour d'elle.

« Comment ai-je pu jamais être aussi folle?. » se dit Joyeuse.

Ses pensées allaient avec son cœur à la rencontre d'Etienne.

Votre grand-père ne nous accompagne pas ? lui demanda Juste.

Il viendra plus tard jeter un coup d'ceil à la danse, quand nous serons bien en train. L'air du soir est trop froid pour lui.

Elle songea au vieillard, dont le plus cher désir, elle le savait bien, était de la voir l'heureuse femmed'Etienne; elle se demanda comment elle avait pu hésiter si longtemps, épuiser la patience d'un honnête garçon qui l'aimait, et peut-être le détacher d'elle.

« Quand il parlera de nouveau, se dit Cécile, j'aurai une réponse toute prête, cette fois. »

Mais la question devait se faire attendre.

Voici qui est romantique au possible s'écria Charles en regardant autour de lui. On dirait une idylle allemande dans un clair de lune lamartinien. Ça manque de nénuphars, mais votre lac est déjà bien joli comme cela, et l'on ne saurait tout avoir.

La prairie baignée d'une lumière vaporeuse, le ciel clair où la lune, maintenant dans son plein, brillait comme un disque de transparent ivoire, le profil sévère de la montagne et le vague scintillement du lac noir à


ses pieds, les formes légères, les robes flottantes qui glissaient sur l'herbe, et ces deux grands feux aux rouges étincelles, à la flamme vive devant laquelle passaient et repassaient des ombres affairées, cet ensemble, à la fois mystérieux et animé, appelait et chassait tour à tour la rêverie.

Le prélude d'une valse rassembla bientôt les danseurs. Ah soupira Charles pour rompre ce beau silence, il faudrait quelque flûte enchantée ou le violon de Paganini. Bah! dansons cela nous rendra supportables ces prosaïques accordéons.

Il chercha Joyeuse mais elle était déjà au bras d'un valseur quelconque.

Il se dirigea alors vers le pittoresque bivouac où Mme Justine surveillait les feux, tandis que son mari rassemblait des tisons autour d'une vaste chaudière pleine de vin épicé.

La servante de la ferme, préposée au département des verres, les alignait, dûment rincés et frottés, sur une grande nappe étendue à terre. Des corbeilles de bricelets et de pains d'épices en tenaient les quatre coins; une montagne de galettes s'élevait au milieu.

Un peu plus loin, une autre femme pliait soigneusement les châles que les danseuses avaient jetés sur l'herbe pour les y reprendre la valse finie.

̃• Charles s'assit sur une borne qui marquait la limite du pré. Quel charmant coup d'œil fit-il en se tournant vers la fermière. Avouez, madame Renaud, que votre belle-fille a eu là tout simplement une idée sublime. àk Pourvu que personne n'attrape la mort dans un refroidissement! répondit-elle en hochant la tête d'un air soucieux. J'espère qu'ils auront tous l'escient de


venir prendre du vin chaud après avoir dansé mais nous aurons plus de chance que de mérite si nous en réchappons sans clocherie. Heureusement que le fœhn souffle ce soir.

Un vent sec et brûlant passait en effet à grandes bouffées, chassant l'humidité de la nuit. Sous ses violents coups d'aile, la flamme s'inclinait, puis se redressait plus brillante, tordant ses rouges spirales au-dessus des tisons.

Le caprice de ces lueurs voltigeantes éclairait soudainement tout un côté de la prairie on voyait paraître en pleine lumière une jeune fille et son danseur inclinés l'un vers l'autre mais ces deux figures, un instant entrevues, s'éloignaient en tournoyant et n'étaient bientôt plus que deux formes vagues et mouvantes dans un rayon de lune.

Charles regardait le lac dont les eaux limpides, quoique sombres, étaient d'un noir clair pareil à du jais; il s'y allumait parfois comme des éclairs d'épée, des reflets bleus et menaçants d'acier poli.

Votre lac, dit Charles, n'a pas une physionomie rassurante; je l'ai vu en plein soleil, avec un ciel de printemps au-dessus même alors il n'était pas gai. Ce n'est point un lac d'idylle il a quelque chose de tragique on dirait qu'il garde un secret terrible, dont le souvenir l'empêche de sourire. N'a-t-il pas d'histoire Si la légende authentique n'existe pas, on devrait l'inventer.

Pour inventer, je ne suis pas fort, dit Isaac Renaud; mais il y a l'histoire, telle qu'on se la passe chez nous de grand-père en petit-fils. C'est moi qui la raconterai aux marmots de Caroline quand je les tiendrai sur mes genoux.


En attendant, fit Charles, dites-la-moi. Ah voilà la valse finie.

Des verres commanda Mme Renaud en se penchant au-dessus de la chaudière où le vin mijotait avec un petit glouglou.

Elle s'arma, pour y puiser, d'une grande poche d'argent, tandis que Charles qui avait sauté lestement sur ses pieds lui présentait un plateau chargé de verres. Le chaud liquide fit monter dans l'air un fort arome d'épices la montagne de galettes fut démolie en un instant et des groupes se formèrent autour du feu. Les garçons apportèrent les châles de leurs danseuses et plus d'un bras profita de l'occasion pour s'attarder autour de quelque robuste corsage. Les plaisanteries et les rires se croisaient, chacun était joyeux, sauf. Joyeuse.

Etienne était arrivé cependant il s'était excusé de ̃ son retard et l'avait engagée pour la valse suivante. Mais son ton était froid, et Cécile devina que son visage était triste, quoique la clarté mobile du feu ne lui permît pas de le bien voir. Ah qu'il se dépêchât de parler, et tout s'expliquerait vite

Mais il restait silencieux. Quand le danseur de Cécile vint la chercher pour la polka, Etienne détourna la tête et ne sembla pas même voir qu'elle s'éloignait. Le cœur bien gros, elle fit un tour ou deux, puis se plaignit d'avoir mal au pied et vint s'asseoir sous l'égide de Mme Justine. Charles Plaisance, toujours juché sur sa borne, les pieds allongés devant les tisons, au risque de griller ses semelles, écoutait l'histoire du lac des Taillères, tout en suivant des yeux le tourbillon des danseurs, dont le cercle mouvant sortait de l'ombre et y rentrait tour à tour.


« Or donc, disait le fermier, c'était en l'an 1500 ou à peu près. Personne ne sait la date exacte, car tous les papiers relatifs à la chose ont été détruits dans un incendie des moulins. Figurez-vous qu'en face de nous, là où l'eau noire s'étend à présent, était une belle forêt, traversée par un de ces ruisseaux moitié naturels, moitié creusés de main, qu'on appelle chez nous des bieds. Le fond de la vallée était assez marécageux par endroits, mais de lac ou même d'étang, pas l'ombre.

» Un beau soir, le fils à Jeantet Calame, un des premiers colons de par ici et l'ancêtre de ma femme, se mit en route pour la pêche aux écrevisses, avec son filet et deux torches de résine. Il avait l'intention de battre le bied comme il faut et de passer à cette besogne une bonne partie de la nuit; puis de dormir jusqu'au matin dans une cabane que les chercheurs de poix avaient bâtie au milieu de la forêt. Il allait entrer dans le bois quand il s'entend appeler c'était une bergère qui courait après lui de toutes ses jambes et de tout son souffle. » Elle lui prend les mains et lui raconte qu'il y a de la sorcellerie dans le bois ou bien qu'un jugement de Dieu s'y prépare; que la terre se fend, qu'on entend par moments un drôle de bruit, comme un bouillonnement sourd; que toute la journée les vaches ont paru inquiètes, et qu'enfin le soir elles se sont sauvées en galopant comme des folles, la queue en l'air.

» Le fils à Jeantet n'était pas un capon; il se mit à rire en disant à la bergère que si ses vaches n'avaient pas d'escient et prenaient la fuite à propos de rien, il se garderait de les imiter qu'il camberait les fentes et que le bouillonnement de trente-six mille marmites ne lui faisait pas peur. Elle pleurait; il lui prit le menton en l'appelant petite folle.


» Il s'éloigna et avait déjà le pied dans le sentier du bois quand il entendit la bergère crier de nouveau, mais cette fois-ci elle l'appelait à son aide en poussant des gémissements un peu impatienté, il revint elle était toute pâle et des larmes coulaient quatre à quatre sur ses joues.

» Elle s'était heurté le pied, disait-elle, contre une pierre, et elle avait bien sûr quelque chose de cassé, car la cheville lui faisait grand mal, au point de l'empêcher de se tenir debout. Comment retournerait-elle à la maison, et ses vaches, qui les ramènerait ?

» Le fils à Jeantet, quoique un peu brusque, avait bon cœur. Il commença par la gronder de sa maladresse, puis la prit dans ses bras et la porta jusque chez elle, en poussant le troupeau devant lui.

» Dans ce temps, les maisons étaient clairsemées la bergère demeurait fort loin, et le fils à Jeantet dut se reposer plusieurs fois en chemin, bien qu'il fût un solide gaillard. Enfin ils arrivèrent; on lui fit grand accueil et remerciements il fut obligé pour contenter ces bonnes gens de prendre un verre de vin, peut-être deux. Bref, il se dit que les écrevisses pouvaient attendre, et prolongea si bien la veillée qu'on lui offrit un lit sur le foin, car il était trop tard pour retourner chez lui. » Le matin, il sortit de bonne heure et vint dans la cour. Il faut vous dire que la maison de la bergère était haut perchée sur la pente et dominait le fond du vallon. Le fils à Jeantet s'arrête, se frotte les yeux, crie au miracle.

» On arrive, et voilà toute une maisonnée de gens bien ébahis. A leurs pieds, là où les sapins se dressaient la veille, un lac, ou plutôt deux petits lacs jumeaux, séparés par une étroite bande, s'étendaient, tranquilles,


comme s'ils avaient toujours été là. Un affaissement des terrains, peut-être une secousse de tremblement de terre, avait ouvert ces terribles entonnoirs où la forêt s'était engloutie.

« Si j'avais passé la nuit dans la cabane des cher» cheurs de poix, se dit le fils à Jeantet, où serais-je à » présent ? »

» Et voici que la bergère s'avance, non pas clochant d'un pied comme on peut croire, mais aussi alerte qu'une petite chèvre.

» – Pardonnez-moi, dit-elle en se cachant derrière son tablier, si je vous ai donné la peine de me porter tout le long du chemin je n'avais pas plus d'entorse que sur la main, mais grand frayeur pour vous, et je n'ai trouvé que ce moyen pour vous empêcher d'aller au bois. » On dit que le fils à Jeantet fut un peu remué, mais il regretta tout de même ses écrevisses, car dans le bied des Taillères, elles étaient plus grosses que partout ailleurs. »

Ici le narrateur s'arrêta, et Charles se mit à rire de cette conclusion peu dramatique.

Et la bergère, s'il vous plaît ?

– L'histoire ne dit rien de plus. Vous me feriez inventer, avec vos questions

C'est décevant murmura Charles, mais l'imagination peut suppléer à ces lacunes de la tradition. Je vois d'ici la bergère recevant une médaille de sauvetage des mains du comité d'utilité publique.

Ce que vous pourriez voir, interrompit Isaac Renaud, c'est la cime des sapins au fond du lac, si vous arrêtiez votre bateau à un jet de pierre du bord, par un jour bien calme. Je les ai montrés l'autre jour à Joyeuse.


La jeune fille tressaillit en entendant son nom. Plaît-il? fit-elle en relevant la tête.

A quoi songes-tu donc, Cécile ? tu as l'air aussi endormie qu'une poule sur son perchoir, fit vivement Mme Justine. Pourquoi ne danses-tu pas ?

Je suis fatiguée, dit languissamment Joyeuse. Cependant l'orchestre commençait un air de valse. Etienne, qui s'était tenu jusqu'alors à l'écart, vint chercher Joyeuse pour la danse promise et fut frappé de son air abattu.

Si tu es fatiguée, j'attendrai la prochaine. Je ne suis pas fatiguée du tout, répliqua Cécile en se levant avec vivacité.

Elle prit le bras d'Etienne, tandis que Charles souriait et que Mme Justine hochait la tête.

Cette petite a je ne sais quoi de détraqué, dit-elle; elle ressemble à notre vieille horloge qui refuse un jour de sonner et qui frappe le lendemain septante-neuf coups à la file.

Charles pensait

« Ils se boudent, ce n'est pas le moyen d'en finir; je ferai bien de lancer ma dernière batterie. »

Et il se leva pour rejoindre les danseurs.

Charles Plaisance se trompait Etienne ne boudait pas, mais il avait un profond chagrin. Cécile se jouait de lui, croyait-il; elle prenait plaisir à l'attirer, puis elle lui glissait entre les mains. Que signifiait son émoi de la veille et cet embarras, cette crainte d'être surprise, ce refus de répondre par un oui ou un non catégorique ? Etienne aimait Joyeuse, mais il était fier et ne voulait point supplier. Il se tairait quelques mois encore. « L'espérance différée rend le cœur malade, » le jeune homme se sentait fort abattu et découragé.


Joyeuse ne disait mot sa gorge se gonflait par moments d'un gros soupir aussitôt réprimé; chaque fois qu'Etienne se tournait vers elle, son cœur battait trèsfort elle s'imaginait qu'il allait parler, et le mot que la veille elle lui avait refusé, palpitait maintenant sur ses lèvres.

Au lieu de se joindre à la colonne des danseurs, ils s'écartaient sans y prendre garde, et s'arrêtèrent au bord de l'eau.

Mais, fit Etienne en sortant de sa distraction, à quoi pensons-nous donc ? Excuse-moi, Joyeuse, tu vas croire que je cherchais un tête-à-tête.

Son ton était amer; elle garda le silence; qu'auraitelle pu répondre ?

Ils se détournèrent lentement, comme à regret ce petit coin de prairie où les herbes blanchies par la lune se balançaient mollement, cette clarté laiteuse qui les enveloppait tous deux et ce vague reflet sur l'eau tranquille plaisaient mieux à leur tristesse que la bruyante gaieté des danseurs.

« Oh pensa Cécile, le cœur serré par une subite alarme, il ne dira rien. Je l'ai lassé, à la fin Aujourd'hui il est trop tard »

Elle pencha la tête, et ses larmes longtemps retenues débordèrent.

Enfin je vous trouve s'écria Charles Plaisance. Vous ne dansez donc pas ? Cet endroit est charmant et fait tout exprès pour un bout d'entretien que je voudrais avoir avec vous, mademoiselle Joyeuse.

Cécile détourna la tête, essuyant ses pleurs à la hâte.

Il s'agit, poursuivit Charles qui n'y allait jamaispar quatre chemins, d'une proposition que j'ai faite à


Etienne, et qu'il refuse obstinément d'accepter. Il y trouverait son avantage pourtant. Aidez-moi donc à le persuader il vous écoutera mieux que moi.

Très surprise, Joyeuse leva ses yeux encore pleins de larmes.

Etienne les vit, ces larmes, et sans qu'il comprît la cause de ce chagrin subit, tout son ressentiment se fondit soudain en tendresse.

Je lui ai proposé, continua Charles, de m'accompagner en Italie, et d'y faire avec moi un long séjour. Mais il ne veut pas quitter son clocher natal. Mauvaise excuse, n'est-ce pas ? car vous n'avez pas même un clocher au Nid-du-Fol.

Joyeuse frémit et serra involontairement le bras d'Etienne. Elle crut que la terre se dérobait sous ses pieds. Partir lui mon Dieu comment se passerait-elle d'Etienne ? Et tout à coup un souvenir lui revint, elle vit .comme dans un éclair la figure charmante de cette Milanaise dont elle avait un jour trouvé le portrait sur la table de Juste.

« Il n'ira pas voir les Italiennes, » se dit-elle.

Et elle se dressa avec une résolution soudaine.

Etienne ne partira pas, monsieur, fit-elle en regardant Charles bien en face; c'est impossible, car nous sommes fiancés.

Il y eut un moment de silence.

Est-ce vrai cette fois, dis s'écria Etienne en la serrant dans ses bras par un mouvement presque violent.

Charles détourna la tête et parut observer très attentivement les deux colonnes de fumée qui montaient du ^campement vers le ciel.

Oui, c'est vrai, murmura Joyeuse qui riait et pleu-


rait à la fois. Je voulais te le dire hier déjà, mais la mauvaise chance s'en est mêlée.

Permettez-moi de vous féliciter, dit Charles qui crut pouvoir abandonner maintenant ses observations, enfin vous vous êtes entendus

Oui, mais il faut avouer, interrompit Joyeuse avec un léger mouvement de rancune, que vous avez bien fait votre possible pour nous en empêcher.

Charles la regarda un instant avec un singulier sourire, puis tourna sur ses talons et s'éloigna en sifflant. Juste Renaud le cherchait.

Tout le monde va rentrer, lui dit-il, la nuit fraîchit, les feux s'éteignent. Qui sont ces deux-là qui font bande à part ?

D'heureux fiancés, répondit Charles. Ils me doivent bien une petite fraction de leur bonheur; j'ai tout au moins hâté le dénouement qui traînait un peu. Mais c'est une besogne ingrate, poursuivit-il en prenant le bras de son ami. Je ne fais plus qu'un mariage, le mien, et puis je me retire des affaires.

Quand chacun est content, le moment est venu de se séparer. Ils sont tous heureux ce soir, c'est ainsi que je voudrais toujours laisser mes amis.

T. COMBE.


HERBERT SPENCER

ET SA PHILOSOPHIE

SECONDE ET DEKNIÈRE PARTIE' 1

Sociology. By Herbert Spencer. 1 vol. in-8. Londres, 1876.

Si, des hauteurs de la morale, on redescend, avec M. Spencer, aux faits matériels qui, selon lui, en sont la base, on rencontre, avant d'arriver aux sciences physiques, une science nouvelle, laquelle, par sa nature, comprend toutes les autres, la sociologie. Il n'y a pas bien des années que les faits sociaux sont envisagés par les philosophes comme des phénomènes naturels soumis à. des lois aussi inéluctables que celles qui régissent la matière. Il n'y a pas bien des années que l'idée entrevue par Bodin dans son traité De la république, à la fin du XVIe siècle, et développée par Montesquieu dans l'Esprit des lois, cent soixante-dix ans plus tard, à savoir que les sociétés se façonnent d'après des causes extrinsèques, causes dont les plus actives seraient la topographie du sol et les conditions climatériques, est entrée dans le domaine public et en fait définitivement 1 Pour la première partie, voir la livraison de juillet.


partie. C'est bien plus récemment encore qu'Auguste Comte a trouvé ou cru trouver la loi de développement régulier des sociétés enfin, c'est presque d'hier que Henri Thomas Buckle a formulé l'axiome essentiel des sciences politiques en proclamant qu'elles reposaient sur une base unique, la connaissance des phénomènes de la nature dans leurs rapports entre eux 1. Ce sont là des acquisitions de l'esprit philosophique toutes modernes et pour ainsi dire préliminaires. Mais cette succession d'idées, se développant dans une progression régulière, ne constituait pas encore une science. Une science n'est pas constituée tant qu'elle ne comprend que des observations, si bien liées qu'elles soient entre elles, et il en était, pour nous servir d'une comparaison dont M. Spencer s'est servi lui-même à propos de la morale, il en était des phénomènes connus de la société comme des phénomènes observés de la pesanteur, ils attendaient un Newton qui découvrît la loi à laquelle ils obéissent. M. Spencer aura-t-il été véritablement ce Newton? Assurément, personne n'était mieux fait pour l'être. Herbert Spencer est l'esprit le plus synthétique, le plus généralisateur qui ait paru dans notre siècle et dans tous les siècles Il a cherché à unifier les connaissances humaines autant qu'elles peuvent l'être en l'état où elles se trouvent son effort est, croyons-nous, le plus puissant qui ait été tenté. S'armant de la méthode inductive, qui est celle des positivistes, il a suivi l'enchaînement des faits naturels depuis le fait biologique primordial de la formation d'une membrane gélatineuse à la surface des eaux jusqu'aux phénomènes complexes de l'entendement humain et, de cet ensemble, il a, à son tour, déduit la loi qui, selon lui, préside au développement de 1 Voir sur Henri Thomas Buckle la livraison de décembre 1880.


la société. Cette loi, il n'est pas besoin de la nommer quand on parle de la philosophie spencérienne, c'est la loi de la transformation incessante et du perfectionnement indéfini des forces de la matière, c'est la grande loi de l'évolution.

Ce n'est pas la faute de M. Spencer si les sciences naturelles sont aujourd'hui tellement actives dans leurs recherches, qu'à peine le philosophe a-t-il construit un édifice qu'une pierre nouvelle lui est apportée dont il ne peut trouver la place. Heureux le vieux métaphysicien d'autrefois qui pouvait s'endormir à son aise dans le cocon filé de sa propre substance Ces heureux temps de la spéculation philosophique sont passés. Depuis que la philosophie entend n'être autre chose que l'abstraction de toutes les sciences, autrement dit, que la science par excellence, elle est soumise à toutes les fluctuations que lui impriment les découvertes des savants qui étudient la nature. Il faut donc aujourd'hui une grande hardiesse d'esprit, une grande passion de la synthèse pour oser édifier une philosophie et si des faits nouveaux viennent la contredire, il ne faut pas dédaigner pour cela de si méritoires et de si gigantesques efforts. Nous faisons ici cette remarque, parce qu'il nous semble qu'un jour pourrait venir où l'on serait porté à méconnaître la grandeur de la synthèse scientifique que M. Spencer a tenté d'appliquer aux phénomènes du développement des sociétés. Il nous semble, et il l'a senti lui-même, qu'il y a encore trop de faits inconnus dans la constitution primitive de l'homme et, partant, à l'origine de la société, pour que la science sociologique ne repose pas en partie sur des hypothèses. Or, qui dit hypothèse, dit une base instable qui, probablement, changera. Il ne faut pas oublier que la théorie de l'évolution n'est pas


encore prouvée, car l'instabilité des choses n'en est pas l'évolution. On a la preuve d'évolutions partielles dans les divers ordres de phénomènes le papillon accomplit la sienne elle s'appelle métamorphose les astres accomplissent la leur elle s'appelle révolution les sociétés en font de même, quoique d'une façon moins régulière, quand elles passent de la barbarie à la civilisation et de la civilisation à la ruine mais l'évolution générale de la nature, de l'homme et de la société marchant ensemble, en s'entr'aidant par des réactions mutuelles, vers la plénitude de la vie et du bonheur, cette idée radieuse que M. Spencer a fait luire dans le ciel de la philosophie et à laquelle la foi religieuse ne peut que sourire, cette idée n'est pas, il faut le dire, appuyée sur un ensemble de faits suffisamment connus, suffisamment prouvés. Nous souhaitons de tout notre cœur que la doctrine de M. Spencer soit vraie nous le souhaitons et nous ajouterons que nous voulons le croire, car c'est surtout en matière de philosophie que l'idée la plus grande et la plus excellente doit être celle qui s'approche lé plus de la vérité. Nous voulons croire, avec M. Spencer, à l'amélioration indéfinie des conditions au milieu desquelles l'être humain se développe, et à la perfectibilité sans bornes de cet être lui-même nous voulons croire au perfectionnement incessant de la société qui en est la conséquence nous croirons même, si l'on veut, au point de vue spéculatif (car au point de vue pratique la chose nous paraît suspecte), qu'un temps viendra où l'évidence fournie par la science pourra déterminer les actions des hommes aussi efficacement que les déterminent aujourd'hui les lois morales dont ils trouvent le témoignage dans leur conscience nous voulons le croire, parce qu'ainsi que le disait un archevêque de


Paris, tombé victime de nos guerres civiles, « quel bel hymne ce serait à la. louange du Créateur mais encore une fois, les preuves manquent dans plusieurs des sciences sur lesquelles s'appuie la belle synthèse de M. Spencer. Elles manquent dans le système darwinien de la transformation des espèces animales, ou du moins elles sont si minces que le darwinisme est encore une hypothèse; elles manquent dans l'histoire, parce que la plupart de ses monuments ont été anéantis elles manquent, par conséquent, plus encore dans la sociologie spencérienne, puisque nous ne savons pas ce qu'ont été les sociétés qui ont précédé la nôtre et les civilisations détruites. Il est possible que des révélations imprévues de la science viennent un jour mettre à néant cette théorie consolante du progrès qui est entrée dans nos esprits, ou, du moins, démontrer que c'est par d'autres voies que l'évolution de la matière que ce progrès s'accomplira. Et alors on sera peut-être ingrat envers Herbert Spencer, comme on l'a été envers tous les créateurs de systèmes philosophiques, depuis l'origine de cette civilisation européenne qui est la seule dont nous possédions aujourd'hui quelque chose de plus que le simple souvenir.

Nos craintes exprimées et nos réserves faites, indiquons d'une façon succincte les bases sur lesquelles M. Spencer asseoit le développement de la société. I

Il en est du système de M. Spencer, en matière de sociologie, comme de tous les systèmes. Si l'on concède le premier point, le point de départ, la logique se charge ensuite d'opérer l'enchaînement ininterrompu des faits.


D'après M. Spencer, le point de départ de la société est uniquement dans la nature et la constitution de l'homme primitif. Fort bien mais est-on sûr de connaître cette nature et cette constitution ? les analogies fournies par les sauvages qui existent aujourd'hui à la surface du globe ne sont rien moins que certaines. Le monde a vu des civilisations dont il subsiste à peine des traces et qui peut dire si les idées de ces sauvages sont des conceptions originales ou des souvenirs restés au fond de leur cerveau ? Le portrait que fait aujourd'hui M. Spencer de l'homme primitif nous paraît certainement moins fantaisiste que celui qu'en faisait il y a cent ans JeanJacques Rousseau mais dans cent ans, il le semblera peut-être davantage. Quoi qu'il en soit, voyons les traits de ce portrait.

L'homme primitif, à en juger par les Bushmen de l'Afrique centrale et par les indigènes de l'Australie, devait être plus petit et plus faible que l'homme civilisé. Il parvenait plus vite à la maturité, signe d'un développement cérébral moins grand. Ses mâchoires étaient t fortes et saillantes, parce qu'il était forcé, d'une part, de dévorer crue sa nourriture, de l'autre, de se servir de ses dents au lieu d'instruments, à la manière des castors. Le ventre était, comme il l'est encore aujourd'hui chez la plus grande partie des races inférieures, large et protubérant, indice de l'existence d'un appareil digestif fait pour emmagasiner au besoin une vaste quantité de nourriture et pour pouvoir de cette manière supporter l'irrégularité des repas aujourd'hui encore, les sauvages ont une puissance digestive extraordinaire, mais ils ont peu de puissance musculaire, et aussitôt qu'on essaie de les assujettir au travail, ils dépérissent rapidement. Le système nerveux n'était chez lui guère plus développé


que le système musculaire, puisque ce développement marche parallèlement avec celui de la civilisation. On le voit bien par l'exemple des habitants des deux pôles, des nègres et des océaniens sur qui le froid et le chaud, les coups et les blessures (ainsi que la parturition chez les femmes) produisent à peine des troubles fonctionnels appréciables. Les voyageurs, dans toutes les parties du monde, ont rendu témoignage de l'insensibilité physique des races inférieures et ce n'est, en effet, qu'à la condition d'avoir été insensible que l'homme a pu continuer d'exister dans les conditions primitives de son habitat.

Quel était l'état intellectuel qui pouvait accompaguer cet état physique ? L'homme a dû commencer par être, comme les animaux et comme les enfants, une créature purement impulsive, c'est-à-dire obéissant à son premier mouvement et incapable de réfléchir aux conséquences prochaines de ses actes, encore moins à leurs conséquences éloignées. Il y avait plusieurs raisons pour qu'il en fût ainsi. D'abord, la notion du temps est vague chez celui qui n'a d'autres moyens de le mesurer que le retour des nuits et des saisons ensuite, dans un genre de vie aussi uniforme que celui qui consiste à satisfaire les besoins naturels, les impressions étant toujours les mêmes, il n'en peut sortir de généralisations, puisque qui dit généralisation dit résultante de plusieurs faits comparés, différents entre eux et pourtant offrant un caractère commun. Mais, sans l'idée abstraite, l'idée concrète n'a pas non plus toute sa netteté; de sorte que la notion de vérité, de réalité, ne peut pas se dégager clairement. Or, quand n'existe pas l'idée de vérité, l'idée de non-vérité ne peut pas exister davantage. L'homme


primitif est donc, comme l'enfant, d'abord porté à suivre sa première impulsion, puis incapable de critique et disposé à tout croire.

Qui l'abusera ? ce ne seront pas ses semblables, puisque tous se trouvent dans le même état intellectuel que lui ce seront ses sens et son imagination. Et notez que cette imagination est d'abord purement rétrospective. Dans la période subséquente de son développement, l'homme peut créer des concepts, c'est-à-dire qu'il se construit des objets non réels, au moyen des images d'objets réels qu'il porte emmagasinés dans son cerveau, mais dans la première période, il ne voit, par les yeux de l'esprit, que ce qu'il a vu par les yeux du corps son imagination est mnémo-technique ce n'est que dans le passage de la première à la seconde période que l'esprit de l'homme cesse d'être purement passif, et devient inventif. Quel est le résultat de cette passivité? C'est que tout ce qu'il voit, ou croit voir, est accepté par lui comme réel, et qu'il ne conçoit rien au delà.

Cette remarque a, dans l'argumentation de M. Spencer, une très grande importance, parce que c'est le point de départ de ce qu'il appelle les superstitions humaines. Il est évident que, sans le dire, il est disposé à scinder l'histoire, non en trois ères, comme Auguste Comte, mais en deux l'ère des superstitions, autrement dit des croyances non fondées, et l'ère de la vérité scientifique. En tête de ces prétendues superstitions, il met, non pas la religion dans le sens générique du mot, laquelle planera toujours au-dessus de tout conteste, mais les religions; et au seuil de ces religions, il place un fait qui relève, selon lui, de la passivité intellectuelle de l'homme primitif et des illusions de ses sens. Nous allons citer,


en abrégeant, parce que l'idée a frappé tout le monde, non par sa force et sa valeur probante, car elle en a peu, mais par son originalité.

Il suffit, dit M. Spencer, de nous reporter à l'état de l'homme primitif pour voir qu'il ne peut avoir l'idée de conscience pas plus qu'il n'en a le mot. Il ne connaît que les choses concrètes et les actions matérielles. Une entité invisible, intangible comme l'esprit, est une abstraction inconcevable pour lui et que son vocabulaire ne saurait exprimer. Sans remonter à l'homme primitif, aujourd'hui encore les sauvages n'expriment que fort peu d'idées abstraites, et nos langues, à nous-mêmes, font foi que nous avons passé du concret à l'abstrait, quand nous disons, par exemple, qu'un argument est clair comme la lumière du jour, ou bien qu'une vérité est palpable, ou bien encore que nous saisissons une idée, etc., etc. (Principes de psychologie § 104) mais tant qu'on n'a pas conçu l'idée abstraite de l'esprit, on ne peut pas non plus concevoir de la même manière que nous la concevons son activité dans le rêve. Pour interpréter le rêve comme une action de l'esprit, il faut d'abord concevoir l'esprit. Puisque cette conception n'existe pas encore, que pourra penser l'homme primitif des visions qui pendant le sommeil ont hanté son cerveau? Il les croira des réalités. D'ailleurs, ces visions, chez lui, ont d'autant plus de force qu'il est souvent en proie à la faim. Il rêve qu'il poursuit une proie, qu'il la dévore au moment où il porte le premier morceau à la bouche, il s'éveille que se dirat-il ? il ne peut se dire j'ai rêvé; il se dira qu'il a été en chasse et si on lui assure qu'il n'a pas changé de place, il en conclura qu'il est double et qu'il y a en lui un autre moi qui peut courir, pendant que le premier moi reste immobile. De là, à acquérir la notion d'âme il n'y a qu'un pas.


C'est bien autre chose dans les cas de somnambulisme ces cas sont rares, mais quand ils se présentent, ils doivent confirmer fortement chez l'homme primitif l'idée de la dualité de son être. Il en est de même de ceux d'extase et de catalepsie. Le simple évanouissement donne également à ceux qui l'éprouvent et à ceux qui en sont témoins l'idée que le moi intérieur et caché peut se retirer et revenir. Ils savent que le corps est resté intact et vivant ils ont senti battre le pouls et le cœur et cependant il y a eu mort temporaire ils en concluent que l'autre moi qui anime ce corps s'est momentanément absenté; et nos langues ont conservé le souvenir de cette conception originelle de l'évanouissement quand nous disons d'une personne en syncope qu'elle se ranime. A mesure que ses expériences se multiplient, qu'il fait plus de rêves, qu'il voit plus d'évanouissements et de syncopes, accidents qui doivent être fréquents dans sa vie de violence et de misère, l'homme primitif en vient à concevoir la mort comme un accident de même nature, seulement plus prolongé. Dans la syncope, le mouvement t ne tarde pas à revenir dans l'apoplexie, il tarde davantage c'est que l'âme, pense-t-il, se promène loin du corps plus ou moins longtemps et si la vie ne revient pas du tout, si la décomposition cadavérique se produit, c'est sans doute que cette âme s'est absentée indéfiniment, c'est qu'elle a été habiter ailleurs. Un voyageur anglais, Mason, dit que, dans une tribu des îles de Fidji, il existe un usage très ancien qui veut que les gens qui ont assisté à des funérailles reviennent chez eux en portant à la main un bâton armé d'un crochet qu'ils traînent derrière eux comme s'il s'y trouvait un fardeau accroché, et en appelant continuellement leur âme, ainsi qu'ils le feraient d'une personne qui les sui-


vrait et cela dans le but d'empêcher que cette âme ne soit tentée de les abandonner pour rester avec celle du défunt. Voilà l'idée que l'homme primitif se fait de la mort, idée qui a persisté à travers les siècles chez ses descendants. Les sauvages sont tellement convaincus que le moi ne meurt pas, mais qu'il conserve au contraire dans l'autre vie les goûts, les besoins, les habitudes qu'il avait dans celle-ci, que presque tous déposent dans les tombeaux les objets nécessaires à la continuation de l'existence maïs, fruits, bière de grains, armes, animaux domestiques, etc. Et ce ne sont pas seulement les sauvages qui en usent ainsi, mais les peuples civilisés, comme par exemple les Péruviens, les Siamois, les anciens Egyptiens et une foule d'autres. Il n'est pas bien sûr que les libations des Grecs sur les tombeaux n'eussent pas la même signification.

Mais puisque l'âme peut s'absenter du corps, un peu de temps dans la syncope, plus longtemps dans l'apoplexie, et revenir ensuite animer ce même corps, elle peut aussi revenir à une époque indéfiniment éloignée. De là, l'idée de résurrection dernière.

Un autre phénomène se présente ce sont les mouvements désordonnés qui dans l'épilepsie, la folie, le délire, accompagnent quelquefois la perte du sentiment. Quelle est l'explication qu'en donne le sauvage ? C'est la plus rationnelle qui puisse s'offrir à son esprit. Puisque l'âme, se dit-il, peut entrer et sortir du corps, une autre âme peut prendre sa place. Un corps, abandonné par l'âme qui a coutume de l'habiter, peut recevoir une âme étrangère, et de cette association anormale naissent les convulsions qui l'agitent. De là l'idée d'esprits des ancêtres, l'idée de démons, l'idée de possession de là aussi le culte des ancêtres, et celui de


l'esprit malin, le premier que pratiquent les sauvages. A la suite de ce culte, fondé sur la crainte, viennent les exorcismes, les conjurations, la sorcellerie, l'inspiration, la divination, toutes choses pratiquées par les sauvages puis, les rassemblements d'hommes auxquels ces choses donnent lieu; par conséquent, il ne .tarde pas à avoir des endroits choisis pour ces rassemblements. Chez les Samoyèdes, c'est une butte de terre, que recouvrent des ossements de rennes chez les nations civilisées, c'est un temple chez tous, c'est surtout une pierre tombale sur laquelle on offre des sacrifices pour apaiser cet esprit méchant, dont l'idée est la première qui se soit offerte à la vue des épileptiques, esprit qui paraît se délecter dans la douleur et dans la mort. C'est ainsi que peu à peu l'homme passe de la première illusion qu'il s'est faite sur la nature du rêve à toutes les autres illusions, et de là, à la constitution du culte de l'Esprit mauvais quelques milliers d'années encore, et il concevra l'existence d'un Esprit bon, qui en est la contre-partie naturelle quelques milliers d'années encore, et une observation plus complète des choses lui montrera le triomphe continuel de la vie sur la mort, l'éternelle métamorphose de la matière en voie d'organisation. Alors il concevra Dieu avec ses attributs suprêmes de puissance et de bonté, alors les religions seront nées.

Toutefois il lui faut longtemps pour donner à cette conception toute sa pureté. L'anthropomorphisme est un fait général chez les sauvages, chez les simples, chez les enfants, même encore aujourd'hui chez certains paysans du midi de l'Europe. Le gondolier de Venise injurie sa madone, et le bandit calabrais frappe la sienne, absolument comme le sauvage jette son fétiche à l'eau dans sa


colère, ou comme l'homme civilisé blasphème dans la sienne. Moffat rapporte que, malgré les instructions des missionnaires, les Hottentots se figuraient Dieu comme un guerrier puissant, et Hunter recueillit un jour sur les lèvres d'un Santal cette objection contre le christianisme « Oui, mais si ce Dieu puissant me mange » Une légende quitchua, donnée par Bancroft, dit positivement Les dieux meurent comme les hommes. Les livres védiques, les mystères d'Egypte, la mythologie grecque, toutes les vieilles religions en un mot, reposent sur des légendes de dieux tellement semblables à des vies d'hommes, que l'idée de divinité, d'ancêtres, de rois et de héros demeure confuse au fond de l'histoire de tous les peuples et que la critique moderne ne parvient pas toujours à la débrouiller.

M. Spencer s'étend longuement ensuite sur l'origine du culte des animaux, des plantes, et sur celle du culte du soleil qu'il rapporte au culte des ancêtres. L'opinion, dit-il, que les esprits prennent la figure d'animaux, se retrouve chez tous les anciens peuples. Elle a persisté même chez les nations chrétiennes jusqu'au moyen âge où l'on a vu exorciser ou brûler, selon le cas, des cochons, des chats, des chèvres. La mythologie grecque reproduit incessamment cette idée. Il en est de même de la croyance que l'âme peut émigrer dans une plante nous en avons constamment la preuve dans la mythologie. Mais puisque les âmes sont des esprits, et les esprits des âmes, ce sont donc nos ancêtres dont le moi indestructible se recouvre de ces diverses apparences. Par la même raison, ces âmes peuvent habiter les astres, et en effet on voit, par la nomenclature des étoiles et des planètes, et par l'idée que s'en faisaient les anciens, que la lune, le soleil, les


HERBERT SPENCER ET SA PHILOSOPHIE.

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étoiles et les planètes étaient autant de personnes divines ayant été des personnes humaines par conséquent, autant d'aïeux pour les hommes. Quel a été, en effet, dans l'antiquité, le conquérant, le fondateur d'état, le victorieux qui ne se soit dit fils de celui des astres dont l'influence se fait le plus sentir sur la terre, fils du soleil ? Tous les rois incas étaient regardés comme enfants du soleil; et partout l'adoration de cet astre s'est confondue avec l'adoration des ancêtres.

Telle est, d'après M. Spencer, la théorie primitive des choses. Le phénomène du rêve conduit à l'idée de dualité l'idée de dualité, à celle d'esprit l'idée d'esprit, à celle d'immortalité et de présence continuelle des aïeux l'idée de cette présence et de cette immortalité à celle d'offrandes et de prières, c'est-à-dire à la constitution du culte culte qui s'adresse successivement aux tombeaux, aux animaux, aux plantes, aux astres, aux fleuves et aux fontaines, aux fétiches et aux images, en un mot à tous les objets sous lesquels l'homme s'imagine que peut se cacher l'âme de l'ancêtre, en attendant que, s'élevant par degrés du concrêt à l'abstrait, et généralisant tous les jours davantage, à mesure qu'il acquiert plus de connaissances, c'est-à-dire qu'il possède plus d'éléments de généralisations, il arrive à se former l'idée d'une âme universelle, pénétrant la matière universelle et lui imprimant le mouvement, autrement dit, d'un Dieu unique et omnipotent.

Or, M. Spencer voit dans la conception religieuse le premier (ou si l'on veut le second) agent de la formation des sociétés. Et en effet, toute société a été jusqu'à présent assise sur cette double base, l'élément civil et l'élément religieux, que M. Spencer, par une expression. originale, appelle la peur des vivants, et la peur des.


morts. Il rappelle combien le respect et la crainte des ancêtres a contribué à régler la vie des peuples dans cette vallée du Nil, qui semble avoir été l'un des premiers théâtres de la civilisation également sur le plateau des Andes, chez les anciens Péruviens; également encore, en Chine et en Cochinchine, où le culte des ancêtres constitue un des facteurs essentiels de l'organisation sociale et en terminant, il motive la longueur des préliminaires qu'il a empruntés à ses Principes de psychologie, sur la nécessité de bien établir quelle a dû être la marche des idées chez l'individu, afin de découvrir ce que cette marche a dû être également dans la société.

II

Nous voici enfin arrivés à la sociologie. Jusqu'à présent M. Spencer n'a fait qu'en élaborer la matière, lorsqu'il a cherché à découvrir la constitution originelle de l'homme et la marche de l'évolution mentale chez lui. Nous voici en face de la question initiale Qu'est-ce qu'une société ? A cette première question, M. Spencer, d'accord en cela avec tous les économistes politiques, répond que la société est un organisme analogue aux organismes vivants. Une société dans l'enfance, une tribu qui erre dans les bois, peut se comparer à un de ces êtres, placés au bas de l'échelle animale, qui n'existent que pour manger, c'est-à-dire pour reconstituer leur être aux dépens du milieu qui les entoure, et qui se multiplient par sissiparité. Cette tribu, comme celle des Boschimen dans l'Afrique australe, par exemple, se compose d'un petit nombre d'individus qui se séparent pour la moindre raison, se réunissent de même, ne connaissent presque point leurs enfants, lesquels sont abandonnés à l'ins-


tinct maternel de la femme jusqu'à l'âge où ils peuvent trouver eux-mêmes leur nourriture, puis tout à fait séparés de la famille. Au contraire, une société avancée ressemble à un être d'organisation supérieure, à un. homme par exemple. L'un et l'autre ont de nombreux organes un appareil de production un appareil régulateur un appareil de circulation. Le pays est sillonné, comme on dit, de grandes artères qui se subdivisent en artérioles et en capillaires; le mouvement et la vie sont ainsi constamment portés jusqu'aux extrémités du corps social. Il y a une armée dont l'unique fonction est d'as.surer la sécurité de ce corps, lequel, en retour, entretient l'armée; il y a un pouvoir exécutif, une administration, une magistrature, des corps représentatifs l'agriculture, le commerce, les industries sont de même spécialisées, et la division du travail est dans ce corps social, comme dans le corps humain, poussée à son dernier degré.

Cette analogie avait déjà frappé tout le monde, et le mot qui la consacre, le mot de corps social, est déjà fort ancien. Mais M. Spencer veut qu'il y ait plus qu'une ressemblance extérieure, il veut qu'il y ait parité intrinsèque entre l'évolution de l'individu et l'évolution sociale. Il veut qu'on ait présente à l'esprit cette vérité qu'on ne peut avoir en somme que ce qu'on met en addition, et que non seulement le corps social fonctionne comme le corps de l'homme, non seulement il se développe de la même manière, mais il est, pour ainsi dire, l'homme lui-même. C'est pourquoi il a, dans le premier volume de son grand ouvrage La sociologie, fait précéder l'entrée en matière de cinq cents pages d'études psychologiques, qui donnent à ce traité un aspect tout nouveau.


De même qu'il y a parmi les animaux des êtres qui restent excessivement ténus, des espèces microscopiques, et que ce sont le plus souvent ceux dont l'organisation est simple, il y a des sociétés qui, par la nature des choses, sont condamnées à ne jamais grandir. Ce sont celles qui n'habitent ni les bords de la mer, ni les contrées salubres et fertiles. Les tribus du centre de l'Afrique nous en fournissent un exemple. Au contraire, quand un pays est propre à l'agriculture, ou situé favorablement pour le commerce, l'évolution sociale commence, et s'il n'intervenait pas des causes extrinsèques qui l'arrêtent, elle serait indéfinie.

Cette évolution, ou développement, procède exactement dans la société comme dans le règne animal. Dans celui-ci, les êtres plus simples sont un tout petit agrégat de molécules vivantes, d'unités physiologiques puis, comme dans les éponges par exemple, ces petits agrégats forment une seconde agrégation. En ce cas, chaque individu, quoique uni aux autres, conserve sa vie propre et distincte; mais dans les types plus élevés, la distinction s'efface, et, passant par plusieurs degrés de l'échelle animale, on arrive aux vers de terre, chez lesquels chaque partie a bien sa vie propre, mais concorde tellement dans son action avec les autres, que l'animal ne forme plus qu'un seul et même individu. La société procède de même par la formation d'un premier agrégat et par l'agrégation des agrégats. D'abord la famille; puis la tribu; puis le groupement des tribus et plus ce groupement devient considérable, plus la société se perfectionne et s'élève. Parmi les tribus d'Afrique et d'Amérique, il surgit de temps en temps de petits Napoléons qui soumettent les tribus voisines et semblent sur le point de fonder des empires mais les


causes de désagrégation surviennent, la mort du conquérant arrive, et le corps social naissant retourne à l'état d'unités physiologiques dispersées. D'autres fois, les causes extrinsèques étant, au contraire, favorables, l'agrégation d'agrégats persiste, comme cela a eu lieu pour la Mésopotamie, la Grèce, Rome, et tous les états d'Europe et d'Asie. En ce cas, un autre facteur social vient s'ajouter au premier facteur, l'agrégation, et ce second facteur est, pour la société comme pour l'animal, la croissance interstitielle. En effet, les premiers groupes moléculaires par lesquels commence l'évolution organique ne sont pas seulement petits par le nombre d'unités qui les forment, mais ils sont aussi faibles en densité. Les êtres inférieurs, les mollusques, par exemple, occupent beaucoup d'espace relativement à la quantité de substance animale qu'ils contiennent il en est de même dans l'évolution superorganique les sociétés inférieures sont disséminées dans de vastes espaces. Dès qu'elles se développent, elles deviennent plus denses; le poisson a des tissus plus serrés que le mollusque, et le mammifère que le poisson le royaume d'Abyssinie est plus peuplé que les déserts d'Afrique, et la France que l'Abyssinie.

Maintenant, dans les sociétés comme dans les corps vivants, l'accroissement de la masse est accompagné du développement de la structure. Si le premier trait de l'évolution, chez les unes comme chez les autres, est le groupement des parties intégrantes, le second trait est la différenciation entre les composés. Sauf chez certaines espèces animales qui touchent aux végétales, les plus forts agrégats ont en général l'organisation la plus compliquée. Il y a des exceptions apparentes dues aux circonstances du milieu mais en somme, plus la masse


vivante est grande, plus elle a besoin d'organes divers pour se nourrir et se mouvoir. Il en est de même de la masse sociale. Quand elle est petite, elle est homogène à mesure qu'elle grandit, elle gagne tous les jours en hétérogénéité, et quand elle est arrivée à un haut degré de développement, elle est tout à fait hétérogène. Au début, il n'y a point de chef reconnu la force seule commande et gouverne, et avant qu'elle s'exerce d'homme à homme, elle commence par s'exercer d'homme à femme. Quand la tribu compte une centaine de membres, elle a déjà un ou plusieurs chefs qui exercent le pouvoir en vertu de la volonté de la tribu; quand elle devient plus nombreuse, une autorité plus forte est nécessaire alors le chef fait appel au surnaturel il se prétend revêtu du pouvoir par la volonté du Grand Esprit c'est la première manifestation de l'idée de droit divin. En même temps, les fonctions sociales se différencient. Au commencement, les plus intelligents sont à la fois prêtres, sorciers, médecins, chirurgiens, devins, exorcistes mais ensuite ces diverses professions se séparent. Il y a même deux classes de médecins, ceux qui guérissent par des charmes et ceux qui ne recourent qu'à des moyens naturels. Les prêtres se subdivisent, comme chez les Cafres, en hommes de prière pour tous les besoins de la vie et en intermédiaires spéciaux chargés d'obtenir la pluie. Chez les Chinois, il y a une catégorie de sorciers dont le seul emploi est de désigner à ceux qui veulent bâtir les endroits propices. Après la séparation des professions et celle des métiers vient la séparation des classes puis, enfin, celle des fonctions politiques finalement, celle des pouvoirs arrivées là, les sociétés ont atteint un haut degré de développement et jusqu'à présent elles n'ont pas été plus loin.


Tous ces changements se succèdent chez l'animal dans le même ordre et de la même manière que dans la société. D'abord, ce n'est qu'un seul et même organe, un organe d'assimilation des éléments nutritifs contenus dans l'eau puis l'organe se différencie en organe d'ingestion et organe d'excrétion. Plus haut dans la série des êtres, le mollusque présente un sac viscéral dont les ramifications portent la nourriture dans la périphérie. Montant encore, apparaissent des organes de circulation, d'ingurgitation, de locomotion, de sécrétion, etc., soutenus par des appareils nerveux, jusqu'à ce qu'on arrive au mammifère chez qui le nombre et la diversité des organes sont infinis. Au point où il y a chez l'animal grande variété de fonctions, il y a aussi parfaite unité de vie. De même, quand une société est parvenue à son développement par l'hétérogénéité croissante de sa masse, il y a centralisation.

Cette centralisation co-existe d'abord avec la forme militaire qu'affectent dans leur première période la plupart des sociétés. Sauf quelques tribus d'Esquimaux, de Samoyèdes ou de Lapons que la nature a mises dans des régions à peu près inabordables aux autres hommes, la première nécessité d'un peuple comme d'un individu est, après celle de se nourrir, celle de se défendre. Or, la centralisation du pouvoir est le premier trait de tout groupe formé en vue de combattre, que ce groupe soit composé de sauvages, de brigands ou de soldats. Parmi les premiers, il existe une tendance constante à ce que le chef militaire soit aussi le chef politique son unique compétiteur étant le médecin qui est aussi le sorcier et d'une certaine façon le prêtre. A mesure que la tribu s'agrandit, surtout si cet agrandissement a lieu aux dépens des tribus voisines, le chef conquérant devient.


roi despotique. Ceux d'entre les Cafres qui sont restés fidèles aux mœurs patriarcales ont des chefs dont les pouvoirs sont très bornés mais les Zoulous, qui se sont agrandis par la conquête, obéissent à un monarque absolu. Le gouvernement des Incas, modèle achevé du gouvernement despotique, s'était établi pendant la conquête. Il en a été de même partout, depuis le Japon jusqu'à l'Europe et partout aussi le gouvernement civil, si étroitement associé au gouvernement militaire, a été fait à l'image de ce dernier.

En effet, si le premier besoin qui se fait sentir dans une horde qui combat est celui d'une tête dirigeante, aussitôt que la horde grossit et devient armée, la seconde nécessité qui s'impose à elle est celle d'un commandement hiérarchisé. Chacun y est l'esclave de celui qui est au-dessus de lui et le maître de celui qui est audessous. La société reflète fidèlement cette organisation; elle est basée sur la hiérarchie hiérarchie de la famille d'abord, hiérarchie des classes ensuite, enfin hiérarchie politique. Au fond, la nation tout entière est une armée dont la moitié est sous les armes, l'autre moitié, au foyer, attendant son tour, et les deux moitiés sont gouvernées de même. Il n'est pas jusqu'à la religion qui n'affecte une forme identique à celle de l'armée et qui ne serve à consacrer la subordination. Son dieu s'appelle le dieu des batailles, et dans le sacerdoce, la hiérarchie est soigneusement observée. Il arrive même souvent, dans ces sociétés du type militaire, que lorsque l'empire est très étendu, le même homme est à la fois chef de l'armée, roi et pontife. C'est le beau idéal du gouvernement fort, comme beaucoup de gens le demandent encore aujourd'hui.

Toute société passe, plus ou moins longtemps, par cette


phase. Tant que celle-ci dure, non seulement la force y fait le droit, mais le caractère de l'homme reste cruel et barbare. La religion est sanguinaire, comme chez les Aztèques conquérants, où il y avait un mois de l'année consacré tout entier à l'écorchement des victimes humaines. Le code criminel est atroce, comme chez le peuple le plus militaire du monde, les anciens Normands, où l'on ouvrait le ventre aux condamnés, pour en tirer les entrailles, qu'on attachait à un arbre, puis on traînait autour le malheureux. Même dans un état de civilisation plus avancé, la société aime à verser le sang, à édicter des peines barbares, comme on le voit par la passion de la guerre, l'habitude du duel, la tyrannie du point d'honneur et l'usage des tortures judiciaires, toutes choses qui ont persisté dans le moyen âge et qui persistent même encore aujourd'hui dans les sociétés qui se rattachent au type militaire.

Un autre trait de ces sociétés, c'est l'immolation de l'individu aux intérêts de la communauté. De même que, dans une armée, la liberté du soldat n'existe pas et qu'il ne vit que pour la masse, la structure d'une société, organisée en vue de résister à d'autres sociétés ou de les soumettre, s'appuie sur cette croyance que l'individu n'est au monde que pour concourir au bien de tous. Chez les Lacédémoniens, qu'on pourrait comparer à une armée campée en permanence dans le Péloponèse, la loi ne reconnaissait aucun droit à l'individu il se devait tout entier à la patrie. Partout où le gouvernement militaire existe, le devoir patriotique a le pas sur tous les autres devoirs; la soumission absolue à l'autorité est la première des vertus la résistance, le plus grand des crimes. Parmi les sanguinaires habitants des îles Fidji, le sentiment de l'obéissance est si développé, que les condamnés


à mort vont d'eux-mêmes au-devant du supplice; la même chose existait et existe encore au Japon. Dans les sociétés européennes du moyen âge, le crime de haute trahison était considéré comme le plus grand de tous, et il en est encore ainsi aujourd'hui dans quelques-unes. Quant à la violation de la liberté individuelle par l'état, elle est comptée pour rien, et ce mépris de l'individu persiste tant que persistent les mœurs militaires. On peut s'en rendre aisément compte par les différences qu'on remarque sur ce point dans le passé et dans le présent entre l'Angleterre et la France. Dans le premier de ces deux pays, lequel incline vers le type industriel, l'habeas corpus est une loi ancienne et toujours respectée dans le second, que sa situation continentale oblige davantage à conserver les mœurs militaires, monarchie, empire, république, ont tous, les uns comme les autres, sacrifié l'intérêt et le droit de l'individu à ce qu'ils ont cru être la raison d'état.

Quand un pays est situé d'une manière favorable au commerce et qu'il n'a rien à redouter de la part de ses voisins, la société passe de la forme militaire à la forme industrielle. A partir de ce moment, elle se développe dans le sens de la liberté. L'initiative individuelle s'étend, les pouvoirs publics sont renfermés dans une sphère étroite, la religion elle-même change de caractère et devient le rapport libre, immédiat et spontané de chacun avec Dieu. Cela ne se fait pas en un jour, parce que beaucoup de causes combattent toujours la marche des métamorphoses sociales quelquefois l'alliage des mœurs militaires et des mœurs industrielles donne des produits singuliers à Tyr, le monarque était un despote marchand qui centralisait dans ses mains le commerce de la ville sous Louis XIV, Colbert faisait


des ordonnances pour régler la largeur et la longueur que les manufacturiers devaient donner aux pièces d'étoffe. Mais tout cela n'a qu'un temps relativement court le commerce et l'industrie ne vivent que de sécurité et d'initiative individuelle par conséquent toute société du type industriel tend vers la liberté, et elle y parvient en même temps qu'à la richesse. Quelquefois, sous la pression des circonstances extérieures, comme par exemple lorsque surgit un voisin agressif et redoutable, elle rétrograde vers la forme militaire, et par conséquent vers la barbarie.

M. Spencer, avec la logique inflexible qui est le propre des philosophes poursuivant un système, nous assure ici que c'est aujourd'hui le cas de l'Angleterre, que le voisinage des deux Napoléons d'abord, puis de la Russie dans ses colonies, a forcée, force et forcera de confisquer dans une certaine mesure la liberté des citoyens au profit du militarisme. Il reproche à son pays sa politique d'agrandissement qu'il appelle rudement la piraterie chrétienne, ou, plus clairement, la pratique de la piraterie par la chrétienté (the flibustering christianity). M. Spencer est, selon nous, plus heureux dans le choix de ses exemples, lorsqu'il cite, en preuve des promptes restrictions que le gouvernement militaire apporte à la liberté, les procédés de M. de Bismarck envers les pouvoirs ecclésiastiques, et la doctrine de M. de Moltke que le budget de l'armée ne devrait pas être soumis au vote des chambres.

En résumé, M. Spencer n'a rien dit de plus que les économistes politiques qui l'avaient précédé, quand il nous a montré par quelles phases passent les sociétés et le rapport qu'il établit entre le militarisme et la servitude, l'industrialisme et la liberté. Il en est de même de


l'analogie qu'il établit entre la vie animale et la vie sociale. Hobbes avait déjà comparé une république à un leviathan et avait tiré de cette comparaison le titre de son grand ouvrage. Mais les progrès de la biologie, de la physiologie, et la science si grande et si universelle de M. Spencer lui ont permis de détailler cette comparaison comme personne ne l'avait fait avant lui, et de la pousser jusqu'au bout de la façon la plus rigoureuse. Cela contribue à donner à ses premiers pas dans l'exposition de son système de sociologie, un air de sûreté qui charme et qui entraîne le lecteur. Quand nous serons arrivés au terme, nous nous apercevrons peut-être que cette sûreté est plus dans la méthode que dans la chose trouvée, et que, comme le dit le vulgaire, « comparaison n'est pas raison. »

Après avoir achevé de nous montrer l'analogie, en faisant remarquer que la société, arrivée à un certain degré de développement, cesse de croître, comme cesse de croître l'animal arrivé à l'âge adulte, ou comme se termine la chaîne des êtres au dernier anneau qui est l'homme, M. Spencer retire l'échafaudage dont il avait jusque-là étayé sa théorie de l'évolution sociale, et se prépare à tirer des faits exposés les déductions qu'ils comportent. Son premier volume est achevé. Il contient en deux parties importantes 1° les données de la sociologie 2° les inductions de la sociologie; et dans une troisième partie il traite des rapports domestiques. Les matériaux sont ainsi tout préparés pour l'édification du système.

III

Huit ans se sont écoulés, et M. Spencer ne nous a pas encore donné la suite de son grand ouvrage. A des tra-


vaux aussi vastes, aussi consciencieux, il ne faut pas marchander les années. Mais déjà notre curiosité peut trouver à se satisfaire déjà nous pouvons entrevoir quelques coins du pays où il a dessein de nous conduire. Ce qui caractérise avant tout M. Spencer, ce qui fait de lui un grand philosophe (sans du reste prouver qu'il ait trouvé la vérité), c'est sa parfaite unité de vues. Il a quelque part l déûni la science incomplète « les connaissances éparses, » et la science complète « les connaissances unifiées. » Personne plus que lui n'approche donc de la science complète. Or, il a publié, à différentes époques de sa vie, voire même dans sa première jeunesse, des essais de politique, de morale, de science et d'esthétique dans lesquels nous trouvons sur le gouvernement des vues que nous pouvons être certains d'avance de retrouver dans sa sociologie.

Ce que M. Spencer a demandé toute sa vie, c'est que l'ingérence administrative et gouvernementale disparaisse de la société c'est que les citoyens, éclairés par la science et guidés par l'intérêt personnel, soient laissés à leur responsabilité envers la société et envers euxmêmes et cela, sous la forme que la nature des choses a établie, les conséquences bonnes et mauvaises, c'està-dire agréables ou pénibles, de leurs actes. Cette idée, qui est la base de son traité d'éducation 2, se retrouvera certainement avec une force nouvelle dans son traité de sociologie. Déjà dans ses essais politiques 3, il a commencé à poursuivre d'une haine implacable les gouvernements qui gouvernent trop. La machine officielle, selon lui, est « lente, bête, incapable, prodigue. » Tout ce 1 First Principles. Londres, 1862.

4 Education Intellectual, moral and physical. Londres, 1861. 3 Essays identifie, political and speculative. Londres, 1858-1863.


qui a été fait de bien et de bon en Angleterre et ailleurs l'a été par des particuliers. Elle entrave le mouvement et le progrès, au lieu de le servir. L'état n'est bon à rien qu'à grever la communauté. En Angleterre, il n'a pas même pu codifier ses propres lois il donne tous les jours des preuves de son impuissance et cependant le fétichisme politique se maintient.

« Voilà, dit plaisamment et spirituellement M. Spencer, voilà un Hindou qui, avant de commencer sa journée, fait ses invocations à un morceau de glaise avec lequel, en un tour de main, il s'est fabriqué un dieu à sa ressemblance un Européen ne fera qu'en rire. Nous éprouvons une surprise voisine du doute quand nous lisons des livres où il est parlé de culte à la mécanique et de prières qui tirent leur efficacité prétendue du mouvement que le vent donne à des papiers où elles sont écrites. Quand on nous parle de ces Asiatiques qui, mécontents de leurs dieux de bois, les jettent à bas et les battent, nous rions, nous nous étonnons.

» Nous nous étonnons? et de quel droit? Ailleurs, d'autres hommes offrent le spectacle de superstitions fort semblables, moins grossières à la vérité, mais identiques dans le fond. Il existe une idolâtrie qui ne fabrique pas ses dieux avec de la matière brute elle prend pour matière première l'humanité, et se figure qu'il suffit d'en couler une portion dans un certain moule pour lui conférer des puissances et des propriétés tout à fait différentes de celles qu'elle avait avant le moulage. De part et d'autre, on s'applique à déguiser la matière première. Le sauvage a recours à des artifices d'ornementation pour se persuader qu'il a devant lui quelque chose de mieux qu'un pieu et le citoyen, après avoir contribué à créer des pouvoirs politiques, les entoure d'un appareil imposant et les décore des noms les mieux faits pour exprimer la puissance, le tout afin de s'exciter à croire en leur action bienfaisante. Quelques rayons affaiblis de cette même « majesté divine qui « environne le roi » pénètrent la masse des gouvernants jusqu'aux rangs les plus humbles, tellement qu'aux yeux du peuple un simple policeman avec son uniforme est revêtu d'un pouvoir indéfinissable. Il n'est pas jusqu'aux symboles inertes du pouvoir qui n'éveillent le respect, bien qu'on sache à quoi s'en tenir


une formule légale semble avoir pour nous lier une force propre, et un timbre officiel a comme une efficacité surnaturelle. » Les deux idolâtries se ressemblent encore par un autre trait la foi survivant à de perpétuels désappointements. Comment se fait-il que des idoles, après avoir été étrillées pour refus d'exaucer leurs adorateurs, soient de nouveau entourées de respect, pressées de prières? Il n'est pas facile de le dire mais, après tout, nous avons de quoi calmer notre étonnement les idoles de notre panthéon politique n'ont-elles pas toutes été tour à tour châtiées pour avoir trompé les espérances qu'on mettait en elles? En est-on moins pressé de se tourner vers elles le lendemain, avec la confiance qu'elles répondront mieux dans l'avenir à nos prières? L'administration est stupide, basse, perverse, malhonnête une moitié à peu près des articles de fond de nos journaux a pour sujet quelque sotte bévue de l'administration, quelque lenteur irritante de l'administration, quelque grossière injustice de l'administration, quelque extravagance incroyable de l'administration on a besoin de ces exécutions pour décharger son désappointement mais cela n'empêche pas la foi de renaître. Les bienfaits qu'on n'a pas vus venir, on continue à les espérer, et l'on se met à en demander d'autres. La crédulité est inépuisable. C'est là-dessus que font leur compte les hommes d'état les plus expérimentés. Lord Palmerston, répliquant à une interpellation dans la chambre des communes, disait « Je suis convaincu absolument que nul » de ceux qui appartiennent au gouvernement, dans aucun mi» nistère, ni en haut ni en bas, ne serait capable d'un manque» ment à la bonne foi, en aucune des affaires à lui confiées. » Pour parler de ce ton, en face des faits que chaque jour nous révèle, il fallait que lord Palmerston sût bien avec quelle ténacité la foi aux choses officielles survit même à l'évidence. » Cette citation, un peu longue, a l'avantage de nous découvrir d'avance quelle sera la tendance la plus marquée du système de sociologie de M. Spencer. En effet, ce n'est pas là chez lui une simple boutade. M. Spencer est un anarchiste, au sens littéral du mot. Il estime que les gouvernements se mêlent toujours de trop de choses; que le progrès politique d'une nation peut se mesurer à l'absence, plus ou moins grande chez elle, de réglemen-


tation, et qu'on ne saurait trop travailler à faire sortir de l'esprit des hommes le respect de l'autorité, le « fétichisme politique. » Pour y arriver, il faut, selon lui, s'appliquer d'abord à réformer l'éducation de la jeunesse.

« Le fétichisme politique, dit-il, vivra aussi longtemps que nous serons privés de toute éducation scientifique et que nous bornerons nos regards aux causes prochaines, ignorant les causes plus éloignées et plus générales qui mettent les premières en jeu. Jusqu'au jour où ce je ne sais quoi, qu'on nomme aujourd'hui éducation, aura été détrôné par une éducation véritable qui se propose d'enseigner à l'homme la nature de ce monde où il vit, on verra en politique de nouvelles illusions fleurir sur les illusions mortes. Il existe déjà une élite, et il commence à se lever une élite plus nombreuse d'esprits qui seraient accessibles à l'action d'un livre propre à faire cette éducation c'est pour eux qu'il vaudrait la peine de l'écrire. » M. Spencer parlait ainsi en 1858 et avait déjà dit la même chose longtemps auparavant. En 1861, il a mis lui-même la main à l'œuvre dont il avait indiqué l'objet, par son livre de l'Education intellectuelle, morale et physique, dont le principe fondamental est de laisser l'éducation de l'enfant se faire pour ainsi dire d'ellemême. Point d'appel à l'autorité, mais seulement à la justice en certains cas et à l'expérience en tous. L'emploi du pouvoir doit être si rare qu'il n'y faut recourir que lorsqu'il y a danger de mort. Voici un petit enfant qui veut essayer de prendre dans ses doigts la flamme d'une bougie ou une barre de fer rouge dont l'éclat l'attire qu'il y touche, il n'en mourra pas Voici une- petite fille qui manque d'exactitude et de diligence elle n'est jamais habillée, jamais prête à l'heure de la promenade qu'on ne lui adresse aucun reproche et qu'on sorte sans elle Voici un enfant turbulent, bruyant ou malpropre qu'on l'exclue temporairement de la com-


pagnie de ses parents, en lui disant simplement qu'il se' rend gênant! En voici un qui brise ses jouets, déchire ses vêtements qu'on ne les remplace pas de longtemps et qu'il soit privé de jouer et de sortir, faute du nécessaire Que jamais, dans la première éducation, l'autorité paternelle ne se substitue à l'expérience personnelle de l'enfant qu'il apprenne à ses dépens quelles sont les conséquences prochaines de nos actes, en attendant' qu'avec l'âge il puisse apprendre à en connaître les conséquences éloignées

Ce principe, M. Spencer le poursuit dans toutes ses applications avec la minutie d'observations et de recherches qui est le propre de sa méthode. Son idéal est que la société soit laissée à elle-même; mais la société éclairée, la société devenue sage par l'instruction scientifique.

Si telles doivent être les conclusions du grand traité de sociologie dont Herbert Spencer nous a donné le premier volume, si ce doit être là le couronnement de l'édifice dont il a déjà construit le péristyle avec une si admirable patience, les objections sont d'avance prêtes. On pourra lui répondre que l'expérience des générations passées est à l'expérience personnelle ce que le capital du riche est au travail du pauvre, l'une étant l'accumulation de cette même expérience, comme l'autre est l'accumulation de ce même travail et que mieux vaut un capital formé qu'un capital à faire que l'autorité, qui a pour contre-partie la foi (cette foi aux fétiches dont se moque M. Spencer), est le véhicule par lequel ces richesses passent des pères aux fils, des riches aux pauvres que chaque génération vient au monde faible et nue, comme l'enfant, et qu'il n'est pas désirable que chacune d'elles touche à la barre rougie ou se brûle à la chandelle. Que-


d'ailleurs la science serait en effet le meilleur des guides, comme la médecine serait la plus sûre des défenses, si l'on pouvait les envisager l'une et l'autre d'une façon abstraite et s'en saisir sans intermédiaires. Mais l'expérience a montré que savants et médecins sont hommes, par conséquent faillibles dans leurs déductions, et que le plus grand des adeptes de la science n'est pas encore assuré d'être un bon guide. C'est pour cela que l'humanité a eu besoin pour se conduire d'une parole plus haute que la parole des philosophes, et de cette force que M. Spencer repousse avec tant d'énergie, une autorité. Ne nous hâtons pas toutefois de conclure contre le système sociologique d'Herbert Spencer avant que luimême ait donné ses conclusions. Ce grand génie, si puissant, si original, porte en lui la source des arguments nouveaux. Il faut donc s'attendre à ce que les derniers volumes de la Sociologie, fruit d'une longue vie de travail et de méditations, contiennent des idées auxquelles nous ne sommes point préparés. Cependant, il est inévitable que le point de départ influe sur le point d'arrivée; et comme ce point de départ est la perfection potentielle de l'homme, nous avons d'avance quelque sujet de nous défier. C'est le propre de ces nobles esprits philosophiques qui vivent, comme M. Spencer, sur les sommets de la science et de la pensée, de voir l'humanité à travers la grandeur de leur propre nature. Tous ont cru l'homme et la société prêts à obéir aux conseils de la raison, c'està-dire, selon eux, de l'intérêt bien entendu. Les socialistes français, Fourier, Considérant, Cabet et tant d'autres, ont tous tenté d'asseoir sur cette base leurs essais de sociétés. Nous ne prétendons pas arguer de leur insuccès contre la doctrine de M. Spencer il lui serait trop aisé de répondre nous voulons seulement faire remar-


quer que, chez tous les philosophes qui ont traité de la sociologie, on retrouve à un haut degré la disposition commune aux hommes à se refléter eux-mêmes dans leurs créations. C'est elle qui a donné naissance à tant de religions imparfaites et qu'on désigne par le nom d'anthropomorphisme. C'est elle qui a fait naître tant de beaux rêves, depuis celui de Thomas More, le père de tous les utopistes, jusqu'au système, à base et à forme scientifiques, d'Herbert Spencer.

Nous nous abstiendrons pour le moment de toute critique de détail sur la grande œuvre dont nous avons donné l'analyse sommaire. A chaque pas, les objections se présentent. Ainsi, par exemple, M. Spencer a subi la nécessité de bâtir les fondements de sa sociologie empirique (comme il appelle l'histoire) sur les témoignages qu'ont apporté les voyageurs au sujet des mœurs, des croyances et des idées des sauvages. Or, il n'est rien de plus difficile à un étranger, à un Européen surtout, que de pénétrer ces idées et ces croyances; aussi, ces témoignages varient-ils beaucoup entre eux. Il semblerait, d'après la doctrine du transformisme darwinien, dont M. Spencer a fait sa chose, qu'on pût reconnaître la marche de l'esprit humain en suivant celle de l'esprit d'un enfant qu'on soustrairait aux influences du dehors, et M. Spencer a souvent recours à ce moyen d'étude. Mais il y aurait contradiction visible entre la prétention de retrouver l'homme primitif dans l'enfant et la partie du système de Darwin qui fait reposer la transformation des espèces 10 sur l'adaptation aux milieux changeants; 2° sur la sélection naturelle des sujets 30 sur l'accumulation des influences héréditaires. Il est évident, malgré les analogies apparentes que présente le développement embryonnaire, qu'un homme transformé en un


autre homme par ces trois puissants facteurs ne peut plus, à aucune époque de sa vie, nous offrir le modèle de l'homme primitif. M. Spencer, si ennemi par principe des hypothèses, nage donc en pleine hypothèse quand il met à la base de l'évolution sociale un concept de l'homme primitif et de ses idées purement arbitraire. Et comme c'est uniquement dans le développement progressif de cet homme qu'il voit le développement de la société, nous ne sommes nullement sûr que son système, si bien établi en logique, le soit également en fait. Toutefois le temps n'est pas venu de rassembler contre la sociologie spencérienne la masse d'objections qu'elle soulève. Admirons plutôt la patience, la puissante lenteur avec lesquelles son créateur marche. Au fond, aucun système de sociologie ne menace sérieusement la société. Celle-ci les vanne tous de siècle en siècle comme le laboureur vanne les moissons que chaque année produit, et elle en garde toujours du bon grain.

LÉO QUESNEL.


EN ALGÉRIE ET EN TUNISIE Mai-juin 1883.

Je suis à Y Hôtel dti Sahara, un rez-de-chaussée avec une vingtaine de cellules assez propres, devant le jardin public, dans le village européen. Au fond d'une cour, sous un groupe de palmiers, languissent quelques gazelles. Deux ou trois Berbères en gandoura, le bonnet collé à l'occiput et répondant unanimement au nom d'Ali, constituent le personnel. Bref, on mange suffisamment, un peu moins, il est vrai, qu'on n'est mangé, je parle des mouches, et on dort, si la chaleur le permet. La température, en effet, a ceci de particulier qu'elle est, à cette époque de l'année, et c'est déjà le grand été, presque aussi élevée la nuit que le jour; elle oscille entre + 38° et + 45° il n'est même pas rare de voir le thermomètre monter encore jusqu'à onze heures du soir ou minuit volontiers il se maintient dans les chambres à + 37° ou + 38°. Hier, après un court repos, je suis sorti 1 Pour la première partie, voir la livraison de juillet.

EXCURSION

SECONDE PARTIE

4 juin.


au coucher du soleil. Absence presque complète de crépuscule la nuit succède brusquement au jour. La soirée était idéale, sans un souffle. Les palmiers baignaient leurs panaches luisants et immobiles, couronnés d'étoiles, dans la lumière de la lune, et vaguement indiquaient leurs stipes élégants dans une ombre transparente c'est vraiment une architecture sacrée et on sent une impression religieuse se dégager de ces profondeurs. A leurs pieds tombaient et roulaient de grosses boules blanches il neigeait des Arabes car c'étaient des Arabes qui s'installaient pour dormir. Bientôt le quartier européen s'agitait. Ici et là on voyait des lits sortir des maisons préparatifs de colons qui allaient coucher en plein air. A minuit, les rues ronflaient Aujourd'hui, dès l'aube, je prends une chaise, et assis devant l'hôtel, j'attends que le Biskra qui marche passe devant moi. Dans le vaste jardin public découpé de canaux, je vois se lever un à un, comme des statues tout à coup animées, les dormeurs de la veille, et les ablutions commencer, puis des spahis passer au grand galop, puis des groupes de Berbères se diriger vers les exploitations. Le féodal Arabe, lui, se repose de son repos par un autre repos. Voici des femmes au visage découvert; penchées en avant, la poitrine bombée comme une cuirasse, elles portent dans une sorte de tablier noué à la taille et replié sur le dos jusqu'aux aisselles les petits enfants endormis, la tête ballante, comme une figue trop mûre, croûteux et dévorés des mouches qui pendent en grappes aux deux yeux. Pauvres innocents ces mouches sont les principaux agents des plus tristes affections morbides. Le parti pris superstitieux des musulmans de ne se point livrer à l'examen de fond que nécessiterait le traitement de certaines maladies, enferme, malgré toutes les tentatives


des médecins européens à Biskra ce sont des médecins militaires bien des plaies dévorantes sous le burnous. Les mouches s'y empoisonnent et propagent surtout ces affreuses ophtalmies si fréquentes qu'il est rare de rencontrer un sujet vraiment indemne. La saleté invétérée où vit, dans sa maison sans air, l'Arabe de la classe pauvre, favorise et perpétue le mal que des drogues incendiaires viennent ensuite exciter et rendre incurable.

Dès que l'heure me parait assez avancée pour me permettre sans indiscrétion une visite, je vais porter une lettre de recommandation qui m'a été remise par un commun ami pour M. Colombo. M. Colombo, Colombo tout court, comme on dit aux Zibans, est sans contredit la figure la plus sympathique et la plus noble de la contrée, la personnification de la colonisation dans son sens le plus élevé, l'homme qui connaît le mieux l'oasis de Biskra. Simple sous-officier, il est arrivé là, il y a quelque quarante ans, avec les premières colonnes françaises. Quand on a voulu fonder une école arabe-française, son commandant lui a signifié qu'il était instituteur et il a ouvert, dirigé et fait fleurir l'école. Modèle du militaire, brave, sobre, homme du devoir, Colombo s'est trouvé bientôt professeur et pédagogue du premier mérite il a aimé l'indigène et s'est appliqué à l'instruire avec une persévérance, un dévouement, une intelligence des difficultés de la tâche qui lui ont fait les plus beaux succès. Colombo a l'âme, la volonté, la foi d'un apôtre. Son nom est connu dans tout le Sahara algérien, comme celui d'un marabout il est vénéré sous les palmiers et sous la tente. La révolte soulèverait les tribus des Zibans et balayerait, par impossible, la civilisation, que lui, il serait respecté. La dignité du caractère, l'esprit de jus-


tice, la sympathie ferme qui répand les services désintéressés, sans descendre à la faiblesse, si dangereuse au milieu de ces populations, l'autorité suprême des mœurs, l'absence de tout mobile sectaire de propagande religieuse, aussi bien que de ce scepticisme bas et brutal affiché trop souvent devant les musulmans, le respect au contraire des grands principes du monothéisme, font de cette personnalité, modeste jusqu'à la gêne quand elle se sent regardée, le type du colonisateur, du civilisateur. Les colons, du reste, le reconnaissent à leur tour. Oh Colombo vous disent-ils d'un ton qui signifie c'est une exception. Que la France serait bien servie si cette exception devenait la règle

Depuis de longues années Colombo, qui jouit aujourd'hui d'une petite retraite et a reçu tout récemment la décoration de la légion d'honneur, fait les observations météorologiques du bureau de Biskra. Après une bonne conversation, il me conduit vers ses instruments et quelques caisses où il étudie les mœurs de quelques animaux spéciaux à cette région du Sahara. Ce sont ces dangereux scorpions blancs ou noirs, dont la piqûre peut être mortelle, quoique ce cas extrême se présente très rarement ces vipères cornues aux écailles jaunes comme le sable du désert, à la morsure redoutable ces lézards de palmier, aussi inoffensifs que laids ces autres sauriens nommés ouranes dont la longueur atteint souvent un mètre, qui mordent cruellement et frappent de la queue, à la façon des crocodiles; enfin ces fennecs, tout petits renards, très gracieux en apparence, mais méchants et sales en réalité. Cette revue finie, M. Colombo se prépare à sortir avec moi pour me présenter à un jeune colon suisse établi depuis deux ans dans l'oasis, lorsqu'un enfant de 8 à 9 ans accourt nous offrir un


ourane superbe qu'il vient de capturer afin de l'empêcher de mordre, il lui a passé dans la bouche, comme un mors, un bâton fixé autour du cou par une ficelle de la main gauche il lui serre fortement la queue. Chemin faisant, nous visitons les écoles. Rien de plus singulier que de voir assis à côté des tout petits des adultes de trente, quarante ans et plus. Le maître fait lire à haute voix, épeler une dictée d'orthographe, résoudre quelques simples problèmes d'arithmétique de tout cela ce petit monde aux yeux de gazelle, pleins d'intelligence, mais aussi d'une expression indéfinissable, sauvage, ne se tire point mal. Un joli trait. Nous rencontrons un ancien élève de Colombo. Celui-ci, frappé de son air d'abattement, l'aborde et lui demande avec intérêt s'il est malade. « Ah je suis bien malheureux. Eh qu'as-tu donc ? Ma femme est morte » Et comme, touché de tant de tendresse, le maître ébauche quelques condoléances, notre veuf condense tous ses regrets dans cette exclamation désolée « Elle faisait la cuisine comme une Française »

Je viens de passer quelques heures délicieuses une bonne causerie à trois, Colombo, M. X. et moi. Les mœurs arabes, la colonisation, l'administration française ont fait le sujet d'une conversation bien nourrie. Le vœu des hommes les plus compétents, le vœu des vœux est la disparition du patronage accordé jusqu'à ce jour par l'administration française à la féodalité arabe des caïds. Ces tyrans au petit pied, chargés de la perception des impôts considérables des oasis, pressurent iniquement, parait-il, et dans un intérêt personnel, les populations sur lesquelles s'étend leur autorité. Le caïd de Sidi Okba est justement, après des années de concussions, sous les verrous. On a fermé les yeux tant qu'on


l'a pu mais il a bien fallu les ouvrir quand les malversations ont été trop publiques et trop audacieuses; il est de la puissante famille de Beni Ganah qui domine à Biskra. On attend avec impatience que les bienfaits de l'administration civile soient étendus jusqu'aux Zibans et remplacent la suprématie militaire trop indulgente aux grands chefs.

M. X. me donne pour guide un de ses Arabes et je m'enfonce au cœur de l'oasis. Ce n'est point un bouquet d'arbres c'est une splendide forêt elle compte 140 000 palmiers, et, outre le village européen, un village nègre et sept villages arabes, débris de la populeuse cité qui s'épanouissait autrefois dans leur rayon. L'eau, qui lui donne la vie, lui vient de l'oued Biskra, prolongement, au-delà des Aurès, de l'oued Kantra, surtout de sources jaillissant dans le lit énorme du torrent, à deux kilomètres en amont de l'oasis et recueillies par un barrage submersible qui les jette à son tour dans un canal d'un débit moyen de 250 litres par seconde. Tout un système d'irrigation par de petits fossés ou séguias et une règlementation minutieuse partagent équitablement l'eau aux palmiers. J'ai entendu exprimer un regret très légitime au sujet d'une dérivation considérable de cette eau si précieuse au profit du jardin d'agrément que l'administration a créé. Etait-ce bien le cas en effet de prélever ces gros jets sur une quantité à peine suffisante pour la culture, dans un pays où une goutte d'eau compte au trésor de la vie ?

La division de la propriété est marquée par une infinité de petits carrés entourés de murs de boue. Les chemins se creusent entre ces murs, et les séguias pleines d'eau courante les bordent sur l'un des côtés. Autour de chaque palmier est ménagée une rigole circulaire qui


se remplit à temps marqué car l'arbre veut avoir, selon le dicton arabe, « les pieds dans l'eau et la tête dans le feu. » On compte généralement cent palmiers par hectare, avec un rendement de 7200 kg. Le kilogramme de dattes de luxe vaut, à Biskra, 40 cent., ce qui donne un bénéfice moyen de 50 fr. par 100 kg. Un impôt de 1 fr. 25 cent. frappe chaque palmier.

On a opéré depuis quelques semaines la fécondation artificielle indispensable. Je vois encore les fleurs du palmier mâle suspendues dans les spathes femelles où on les a introduites et attachées; il s'en échappe des chapelets de grains blancs déjà gros comme des pois c'est là l'espoir de la population saharienne. La récolte manquée, c'est la faim, c'est l'épouvantable famine de 18671868 qui fit périr cinq cent mille indigènes. On comprend les légendes pieuses qui célèbrent la naissance du premier dattier, les cérémonies religieuses dont on entoure la plantation d'un jeune sujet, les soins donnés à son accroissement.

Mon excursion débute par une visite au village nègre. La population y parait heureuse et laborieuse dans la liberté elle s'impose à l'attention par ses formes herculéennes et puissamment modelées. La femme a une figure avenante et gracieuse elle porte avec des allures dégagées un jupon aux couleurs voyantes, et sa coiffure, formée d'une multitude de petites tresses, chef-d'œuvre de patience, lui donne quelque chose d'enfantin qui n'est pas sans charme.

Après avoir parcouru la belle propriété Landon, jardin d'essai qu'un riche Français a créé pour contribuer à la prospérité de l'oasis, les oreilles remplies de la musique que produit le froissement des bambous, les yeux émerveillés de la magnificence des ficus, dont les


misérables avortons ornent les salons de « chez nous, » je suis les bords de l'oued Biskra, lit immense et caillouteux auquel les palmiers ne rendent pas une goutte -de l'eau qu'ils lui ont dérobée en amont, mais qui se venge en emportant dans ses crues foudroyantes des lambeaux du précieux terrain, et je viens m'asseoir sur les nattes d'un café arabe, en face de la petite oasis de Filiach. A défaut d'eau, la rage du soleil roule, dans ce large espace raviné, les ondes d'un air incandescent. De l'autre côté, rongée à sa base, toute une masse de terrains suspendue, promontoire branlant sous une charge de maisons et de palmiers à demi effacés dans la poussière du jour, surplombe jusqu'à ce que les prochaines pluies de l'Aurès en emportent les débris. Encore solide, bien entamé pourtant, le tombeau d'un saint, un lieu consacré, un marabout, se dresse au milieu du lit de la rivière. Les Arabes qui m'entourent me paraissent, en ce moment, fort préoccupés de ce tombeau. El Hamel, mon guide, m'apprend qu'un malfaiteur va être conduit en cet endroit par le juge de Biskra il s'obstine dans un système de dénégations mais tout ce monde trouve l'idée du juge lumineuse et assure qu'auprès du Saint le coupable fera des aveux. A mon tour, je suis l'objet d'un examen complet. Mes souliers, ma cravate, mon casque sont étudiés à fond. Echange de bons procédés celui-ci me cède sa bonne place à l'ombre celui-là me passe son éventail tous me pressent de questions Comment est fait ton pays? où est-il ?. l'idée de grands djebels qui dépassent quatre fois la hauteur du djebel Hammar Kreddou, la montagne à la joue rose, les remplit de stupéfaction. Tandis que nous causons, j'aperçois tout près de moi quelques palmiers décapités et portant, attachés aux feuilles supérieures, des vases où dé-


gorgent des tronçons de roseau. Des essaims d'abeilles blondes tournoient autour du récipient. Je flaire le lakmi, le vin de palme, et charge El Hamel de m'en procurer. « Sidi désire-t-il « du doux ou de celui qui enivre? » Quoique n'ayant pas l'honneur de faire partie d'une société de tempérance, je me prononce pour le doux, c'est-à-dire pour le plus naturel. El Hamel se met en campagne et me tend, quelques minutes après, une sorte de gamelle en fer battu pleine d'un liquide grisâtre, un sirop doux et rafraîchissant.

On se laisserait facilement amollir par ce climat débilitant et le repos y paraît plus naturel que la marche. Il faut se lever cependant et s'enfoncer dans l'oasis, courir dans ces chemins creux, entre ces murs de boue que les colonnades des palmiers rayent tour à tour de bandes d'ombre et de bandes de lumière, à travers ces villages en briques jaunes séchées au soleil, aux apparences de ruines. Rendons leur salut à ces Arabes nonchalants, assis sous les passages couverts, qui se lèvent instantanément à notre passage; déchaussons-nous, et par cet escalier étranglé, bas et raide, vrai casse-cou, grimpons au minaret écroulé de cette mosquée. Ici, un instant la vue s'ouvre dans un déploiement magnifique. A mes pieds, des maisons, des terrasses, des cours intérieures, un tout-y-va, une agitation grouillante d'animaux domestiques, de femmes et d'enfants à quelques pas un vieux géant, un énorme cyprès arrondissant son cône pyramidal et sombre de plus de quarante mètres de hauteur; tout autour, comme un champ d'énormes épis serrés, dans le grand triomphe de la lumière, la masse légèrement bleuâtre des 140 000 palmiers de Biskra au-dessus le ciel, le ciel d'été du Sahara, point bleu dans le jour, mais chauffé à blanc, enfin, au delà, vers le


sud, un défi au regard! pas même un horizon la brume de lumière brouille tout.

Et de nouveau de chemin en chemin, de village en village Un regard furtif dans cet intérieur à l'ameublement composé de quelques nattes, de quelques ustensiles de cuisine, de quelques outres gonflées de cette eau qui court là dans les séguias. Les séguias! les enfants barbotant à loisir les têtes brunes laissant retomber sur les visages et puis dans les canaux cent ruisselets noirs les mousses vaseuses tapissant les parois Les séguias la bonne eau qu'on puise, qu'on laisse reposer dans les peaux de boucs suspendues par des cordons attachés aux quatre fourreaux des pattes l'eau qu'on boit. Voilà-t-il pas qu'El Hamel s'avise justement d'avoir soif; voilà-t-il pas qu'un kebir rentre chez lui et rapporte l'éternelle gamelle; que mes lèvres effleurent le liquide parfumé de terre et de goudron, que les personnes présentes boivent après moi, à la ronde, sans respirer dans le vase, selon l'usage; que mon guide se tournant vers moi, l'effronté, répète Fraîche bonne Et alors, oh alors, moi, je pense à mon eau du Rhône, que je trouve si affreusement chaude en été, monstre d'ingratitude que je suis Et dans un mirage intérieur je vois s'étaler avec ses irrésistibles séductions la grande nappe bleue du Léman.

N'y pensons pas trop le soleil baisse, rentrons par les ruines de l'ancien fort turc, domination maudite. Le spectacle indescriptible du couchant commence; il défie la plume et les pinceaux.

5 juin.

M. X. me propose une visite à l'un de ses kramès (fermiers). Accepté Nous allons manger le mechoui. En un clin d'œil un mouton est saisi, égorgé, la tête


presque séparée du tronc, gonflé, proprement écorché et vidé, intérieurement salé et poivré avec cette poudre de piment rouge que les Arabes nomment fel-fel. La tête et le ventre sont recousus et la bête attend, empalée de part en part avec un long pieu. Une grande animation règne. L'appât du festin inespéré surexcite les courages. Un grand gaillard superbement taillé sous sa gandoura, son unique vêtement, creuse un large trou dans le sable un autre fait voler en éclats une vieille souche morte de sécheresse. Fatma, la femme du kramès, pauvre créature à la figure exceptionnellement douce, à l'expression craintive, étend en guise de rideau et pour maintenir une cuisson uniforme, des nattes du côté du vent. Le feu est allumé, la braise est ardente. Aux deux extrémités du trou enflammé deux petits tas de terre supportent les extrémités de la perche; l'énorme broche est en place. Deux Arabes tournent lentement le gros rôti, et le kramès accroupi, plongèant un paquet d'étoupe dans une jatte de beurre, humecte, imbibe, au fur et à mesure, la chair qui se dore.

Entre temps, Fatma nous prépare et nous sert, sur une natte, des plats de sa façon, du blé vert grillé, une sorte de crêpe primitive que, accroupie sur ses genoux, elle vient de pétrir et de rôtir à sec.

Enfin, voici la pièce du repas. M. X. et moi sommes assis sur le sol. Deux Arabes ont soulevé le mouton et le tiennent chacun par un bout du pieu à notre portée il est tout grésillant je regarde mes doigts avec compassion. L'exercice auquel il faut se livrer n'est pas tout charme pour un novice. Il s'agit de transformer en crochet l'index et le médius, de les enfoncer hardiment dans la viande brûlante, de les recourber sur le pouce et de déchirer de longues lanières. En conscience, le morceau


mangé est gagné. Un Arabe a pitié de moi, et à coups de couteau balafre le filet de grandes estafilades qui facilitent ma tâche.

Nous sommes rassasiés. Un geste et le mechoui est enlevé. Dix minutes suffiront à notre gent pour le réduire à la carcasse. Mais pourquoi Fatma refuse-t-elle de manger ? Demandez-le à son maître et seigneur le kramès qui s'est éloigné pour quelques instants; elle ne touchera rien de rien avant lui.

7 juin.

Suis-je vivant ? On en a douté dans l'oasis jusqu'à ce matin. « A demain, m'avait dit en me quittant le 5 au soir M. X.; je vous conduirai à l'oasis d'Oumach; le cheik est de mes amis nous lui demanderons le couscous. Oumach est-elle loin ? Une vingtaine de kilomètres vous aurez un raccourci complet du Sahara, une région des chotts, une région des dunes. Voulez-vous un cheval ou préférez-vous que nous prenions ma carriole ? Peut-on aller en carriole ? Dans le désert, on va comme on veut, la route est grande. Va pour la carriole; mais ne venez pas trop tard; je vous attends à quatre heures du matin. Le thermomètre de Colomboa légèrement dépassé les 45°. -Entendu, à demain! –A demain »

Le 6, dès quatre heures, je suis prêt et j'attends. Cinq heures six heures sept heures Que fait mon homme? Un prêtre catholique va dire sa messe dans une chapelle que j'entrevois au milieu du jardin public. Singulière tache noire que la sienne au milieu des blancheurs arabes Quelques femmes ou filles d'employés, de militaires, de colons l'y ont suivi avec des effets burlesques de modes européennes, des gants, des poufs et des tournures. Et lui ?. huit heures Et lui ?. neuf heures Enfin.


J'en sais assez des pays chauds pour avoir un moment d'hésitation mais la carriole est là le brave garçon a été retenu par une affaire qu'il a bâclée pour me faire plaisir je crains de mal reconnaître sa complaisance. Sans doute, je me suis déjà aperçu qu'il manque du sens pratique cependant il a un ton assuré il est ici depuis deux ans il doit, après tout, savoir son Sahara mieux quemoi. El Hamel, mon guide de la veille, conduit. Soit! ç Fouette, El Hamel-ben-Brahim. Nous voilà partis. Nous atteignons en une heure les premières ondulations et j'assiste sur place à la formation des dunes. Le vent soulève le sable rougeâtre et le pousse contre la tige de quelques maigres graminées le tas s'élève la tige croît, arborant tant qu'elle peut son petit plumet et la vague du désert, immobile et mouvante à la fois, couvre l'espace indéfini. Tout modeste qu'il soit ici, le phénomène est complet.

A peine touchons-nous la lisière de la région sablonneuse que notre cheval donne quelques signes de révolte, fait encore quelques pas, s'arrête et refuse absolument d'avancer. Le vent souffle avec assez de violence pour recouvrir la piste que nous suivions d'une couche de- sable. Où allons-nous ? où est Oumach ? El Hamel avouequ'il l'ignore. M. X. s'impatiente, accuse son conducteur de mauvais vouloir, le menace, assure qu'il connaît bien la direction à prendre, demande à tous les horizons un chamelier quelconque, fait à pied quelques pas en avant et revient visiblement désappointé.

Il vaudrait mieux ne pas aller plus loin, m'avait timidement insinué El Hamel pendant que son maître s'était éloigné.

Voyons, dis-je à mon tour à M. X., si vous n& savez pas le chemin d'Oumach, retournons à Biskra.


Je suis sûr que c'est là, affirme mon compagnon en me montrant le sud soyez sans crainte, nous arriverons.

Il ordonne à El Hamel d'engager la carriole dans le lit desséché d'un oued sur ce terrain solide le cheval marchera sans doute, et par un détour il pourra atteindre le but; il nous y retrouvera. Pour nous, nous allons couper droit à pied M. X. m'invite à le suivre. Ce sont d'abord des dunes avec des plis moelleux, une lourde houle, où le pied ne trouve pas de résistance, une marche pénible dans des sables brûlants; ce sont ensuite des petits chotts, fonds de cuvette à croûte de sel craquant sous le soulier et le retenant, et de nouveau des dunes. Nous allons grand train, trois heures durant, en plein midi saharien, dans une incandescence aveuglante. Nul mot ne peut donner une idée de cette lumière douloureuse et surtout de l'angoisse qu'on éprouve dans le dénuement complet de végétation et d'abri. On est saisi d'un besoin furieux d'ombre; il vous prend des envies folles de creuser un trou et de vous y enfouir de secouer cette flamme qui vous envahit de tous côtés et vous pénètre par tous les pores. A notre droite, dans un effacement vaporeux et lointain, une oasis bleuit vaguement. Ne serait-ce pas Oumach ?

M. X. affirme que non. Oumach est là, toujours là, derrière ces dunes. Nous le verrons quand nous y toucherons. Peu lesté, n'ayant ni mangé ni bu depuis la veille, cinq heures n'ayant point pris d'eau, dans ma confiance et ma certitude d'une simple promenade, je commence à sentir la soif ma langue épaissie articule difficilement et je dois, de temps à autre, détacher avec effort la moustache qui se colle à mes lèvres. Enfin tout à coup, en face, comme surgissant du sol, se dessine,


dans un éblouissement et un tremblement lumineux, en plein ciel blanchâtre, un bel édifice carré sous une chevelure de palmiers. Je me retourne et demande s'il y a une garnison française à Oumach ? Non, m'est-il répondu mais c'est le village arabe; nous sommes arrivés! Quel soulagement Avec quel entrain je donne un dernier coup de jarret Le cheik peut préparer son couscous et ses outres, ses outres d'abord

Tout est effacé Une dune carrée, un peu plus grande que les autres, surmontée de cinq ou six touffes de drinn, folle graminée, c'est tout L'énorme mensonge de la lumière a fait le reste.

Il est une heure. Grimpés sur la dune, nous interrogeons l'étendue. M. X. ne comprend plus Oumach devrait être là il me propose d'attendre; il croit entrevoir son Arabe et le cheval; c'est une dune aussi. Je lui déclare que je n'irai pas plus loin. Biskra est encore saisissable comme une ombre derrière nous, et plus rapprochée, la petite oasis de Cora détachée comme une sentinelle de son groupe c'est là que je pointe. M. X. hésite, tourne et retourne, et quand je suis à cent mètres, se décide à me suivre. La chaleur augmente; le jour fait rage. A deux ou trois reprises, mon compagnon trébuche et je m'arrête; il se relève et je reprends ma course. Tout me dit que les minutes sont précieuses la transpiration a cessé je ne peux plus même supporter sur la tête mon casque, pourtant si léger; d'une main je le tiens élevé, tandis que de l'autre je cherche sur mes lèvres absolument sèches un peu de salive pour en rafraîchir ma nuque. Cora Cora j'avance l'oasis recule elle s'échappe dans l'étendue décevante tout trompe dans ces horizons tous les calculs des distances trahissent. Cependant j'approche; les palmiers se détachent; je puis


les compter même voici quelques gourbis un dernier élan.

Que s'est-il passé?.. Je me rappelle distinctement une grande angoisse, un reproche de ma conscience pour ma famille abandonnée, l'image rapide de soldats morts sous la charge du sac dans ces solitudes, un mouvement d'aigreur contre mon compagnon, aussitôt réprimé par la pensée qu'il n'est coupable que de complaisance, puis un tintèment insupportable dans les oreilles, une tension indéfinissable dans la tête, un éblouissement tel qu'il me semble que toute la lumière du désert s'engouffre en moi et que je nage en elle, la sensation que mes jambes sont étrangères à mon corps et vont indépendamment de lui, sans direction, enfin quelques pas comme dans un rêve et finalement une détente dans un bien-être profond. Allongé sur la dune, la tête sur mon bras M. X. me secoue violemment. « Levez-vous ou nous sommes perdus. » Un suprême coup de force de ma volonté me remet sur pied. J'atteins le premier palmier, l'ombre, la vie je comprends le palmier

Mon compagnon est allé tomber près des gourbis; il fait signe qu'il a soif et qu'un autre voyageur est là, tout près. Un Arabe vient à moi, silencieux, m'appelle d'un geste. Je suis déjà debout, ranimé par la fraîcheur relative de l'oasis. Je trouve M. X. allongé sur une natte, la face violette, sans mouvement, dans une torpeur inquiétante. Nous sommes bientôt entourés d'une vingtaine d'indigènes, graves, ne s'agitant point, mais agissant. Chouia chouia patience, doucement, me répètent-ils sans cesse. Vont-ils chercher de l'eau et me la présentent-ils ? Chouia Exquise cette fois l'eau des séguias Fais-je mine de sortir quelque argent en les priant de me procurer du café ? chouia chouia et l'argent est


refusé et le café arrive c'est aussi du lait aigre, délicieuse et rafraîchissante boisson par la chaleur, et des crêpes comme celles que Fatma nous avait préparées; tout cela offert avec une dignité simple, une grâce parfaite qui double le prix de l'hospitalité; elle est pauvre pourtant cette oasis, si pauvre qu'il est question de l'abandonner Je n'oublierai jamais ces bons Samaritains du désert.

Il était écrit que la journée serait complète et que le Sahara, aux portes de ses premières oasis, nous donnerait ses plus terrifiants spectacles et ses leçons les plus sévères. Une heure de plus et le siroco, qui prend si rarement à Biskra la forme d'un ouragan, nous enveloppait de sa tempête au milieu des sables. Depuis quelques minutes, un vent d'une chaleur suffocante mais d'abord d'une force modérée, nous envoie des bouffées telles que nous pourrions nous croire à la bouche d'un four subitement ouvert. Cependant rien, sauf ce souffle de fournaise, n'attire notre attention jusqu'au moment où un mouvement se produit dans le cercle de nos hôtes. De seconde en seconde, le souffle ardent augmente d'intensité; il nous brûle; nous respirons avec peine, les palmiers se tordent, les feuilles volent, les troncs gémissent. Les Arabes se sont couvert la tête de leur capuchon et jetés à terre l'un d'eux a étendu son burnous sur moi et m'a couché sur le sol. Maintenant le ciel est gris rougeâtre et opaque le soleil a perdu ses rayons et n'offre plus qu'un disque rouge; une longue colonne de sable jaune s'est élevée de la terre dans les airs et de l'horizon court à nous avec une rapidité foudroyante. Dans le ronflement du tourbillon, pareille à ces voix claires qui traversent le grondement des gros jeux d'un orgue, une singulière mélopée frappe mon oreille. Un mot revient


sans cesse très distinct semoun. Ce sont les Arabes qui modulent, par demandes et réponses, une invocation ou conjuration au terrible esprit qui passe. Peu à peu la rafale décroît; le vent brûlant persiste; mais il a épuisé son accès. Une main enlève le burnous qui me recouvre. Une voix me dit en français, le seul mot peutêtre qu'elle connaisse « Fini » Je regarde le ciel a repris son aspect. Je me secoue, le sable a pénétré tous mes vêtements. La tourmente a duré dix minutes M. X. est à peu près remis; nous pouvons regagner Biskra. Nous louons des mulets à nos hôtes, afin de les dédommager de leurs dépenses sans paraître les payer, et nous rentrons. Il paraît que, fort inquiet, M. Colombo est venu plusieurs fois chez nous demander si nous n'avions pas reparu. Je le reçois bientôt moi-même et écoute avec déférence l'affectueuse gronderie de cet excellent homme.

Et voici l'épilogue. Le pauvre El Hamel, empêtré dans les sables, mourant de soif, incapable de dételer le cheval et de se rendre à Oumach, s'était endormi à côté de sa carriole; mais plus heureux que nous, il a été accosté par un chamelier qui lui a donné de l'eau toute tiède qu'elle fût, il s'est trouvé suffisamment réconforté pour continuer sa route et arriver à Oumach vers les quatre heures. Là, étonné de ne pas nous voir, il a fait part au cheik de ses craintes. Le cheik a immédiatement lancé dans la direction où il nous supposait égarés, des cavaliers munis de peaux de bouc. A la nuit, ces cavaliers sont revenus sans avoir rencontré personne. naturellement. Sans perdre de temps, à la pointe du jour, le cheik a envoyé au caïd de Biskra un messager pour l'informer que nous avions dû nous perdre dans les sables et vraisemblablement y être morts d'insolation ou de soif; que


ses recherches étaient demeurées sans résultat il demandait des instructions. Le caïd, après avoir avisé le commandant supérieur, se disposait à envoyer d'autres cavaliers, pour retrouver au moins les cadavres, lorsque, avant cette dernière tentative, il a eu l'idée trop simple de faire prendre des renseignements chez M. X.-M. X. s'est présenté lui-même à l'envoyé.

Tout est bien qui finit bien. Il est des expériences pourtant qu'il vaudrait mieux ne pas commencer, et si je parle de celle-ci, c'est pour l'épargner à d'autres. Certes rien n'est plus facile que d'aller à Biskra, mais il ne faut jamais, en plein été et au gros du jour, sans précautions minutieuses, tenter le Sahara.

H. MAYSTRE.

(La suite prochainement.)


LE TROISIÈME CENTENAIRE DE L'UNIVERSITÉ D'EDIMBOURG

Notre siècle, en dépit de quelques recrudescences des préjugés nationaux, est essentiellement international. Cet internationalisme est de toute évidence en ce qui concerne les intérêts matériels on le constate aussi dans les choses de l'intelligence. Et en voici une manifestation on éprouve de plus en plus le besoin de convier les nations étrangères aux fêtes de la science, comme à celles de l'industrie et de l'art. Les jubilés des hautes écoles et des corporations savantes se sont multipliés depuis une dixaine d'années; pour divers motifs, auxquels la politique n'est point étrangère, quelques-uns n'ont été célébrés que par des solennités plus ou moins locales ou nationales mais les principaux, ceux de Leyde et d'Upsal, ont été cosmopolites et universels, et tel était aussi le récent Tercentenary d'Edimbourg. On a pu voir pendant quatre jours, du 15 au 18 avril, dans l'admirable cité qu'on a nommée l'Athènes du nord, des hôtes venus de tous les coins du monde, « d'une area, comme l'a dit le lord chancelier, « qui va de


Bologne à Saint-Pétersbourg, et de la Pensylvanie à Calcutta, Bombay, Madras des hôtes venus de Sydney et de Melbourne, de la Nouvelle-Zélande et du Japon, des universités du Canada comme de celles de Pesth et de Cracovie; d'Aberdeen et du cap de Bonne-Espérance, de la Scandinavie, de Santiago et de Rio de Janeiro. » Chez ces hommes très différents de race, de langue, de croyances, et aussi par les objets de leurs études, mais tous voués aux intérêts supérieurs, les traits communs l'emportaient sur les diversités et en les voyant, en conversant avec eux dans ces journées dont le souvenir ne saurait s'effacer, on se sentait affranchi des préoccupations mesquines, détaché des vulgarités du jour. Les commencements de l'université d'Edimbourg furent humbles et chétifs. Ce n'est même que grâce à une fiction qu'on peut lui donner trois cents ans d'existence. Tel est bien l'âge de l'école dont elle est sortie mais le nom même d'université, quoiqu'il ait été employé

plus tôt, ne lui appartient, selon nos idées actuelles, qu'à partir des premières années du dix-huitième siècle.

A l'époque de la réformation, l'Ecosse possédait trois universités, de création papale, Saint-André, Glasgow et Aberdeen. Elles étaient alors assez déchues et abandonnées. Les jeunes gens riches se rendaient volontiers aux écoles étrangères, de préférence à Paris, où les Ecossais furent toujours nombreux et considérés, depuis Adam Scot, Duns Scot et Richard de Saint-Victor. Beaucoup de gentilshommes vivaient d'ailleurs dans l'ignorance, lorsque John Knox inscrivit en son Livre de discipline ces articles mémorables


« Il ne doit pas être permis aux riches et aux puissants du pays de laisser, comme ils l'ont fait jusqu'à ce jour, leurs enfants grandir dans une vaine oisiveté. Ils seront exhortés et contraints, au moyen de censures ecclésiastiques, à consacrer leurs enfants, par une bonne éducation, à l'église et à la chose publique. Chaque paroisse aura une école latine et un collège, où l'on enseignera la logique, la rhétorique et les langues. » La ville d'Edimbourg put réaliser les vues élevées du réformateur. Des biens monastiques, situés dans le ressort municipal, lui avaient été donnés par la reine Marie pour être affectés au culte et aux pauvres. Jacques VI confirma la donation en 1582, et sans mentionner spécialement une école, permit aux autorités de la ville d'appliquer les fonds à l'instruction, d'acheter des maisons pour les maîtres, d'instituer ceux-ci et de les révoquer. Sir Alexander Grant, l'historiographe habile et consciencieux de l'université 1, pense que l'acte de 1582 avait été précédé d'un autre acte, maintenant perdu, par lequel le roi autorisait le conseil à fonder un collège. Quoi qu'il en soit, cette fondation est due au conseil dela ville, Town Council, et l'honneur en revient, pour une large part, à James Lawson, qui avait succédé à Knox dans la charge de premier pasteur. Dès le principe, et malgré son nom d'académie de Jacques VI, l'université d'Edimbourg fut un collège municipal, et tandis que l'université de Saint-André avait été constituée sur le modèle de Paris, et Glasgow à l'instar de Bologne, les baillis de la ville paraissent s'être inspirés de la constitution du collège de Genève. On sait que des liens étroits unissaient alors, comme plus tard, les calvinistes genevois et écossais.

1 The Story ofthe University of Edinburgh during its first three hundred yeara, by sir Alexander Grant, Bart. Londres, 1884. Sir Alexander est actuellement principal et vice-chancelier de l'université d'Edimbourg.


L'ouverture eut lieu dans l'automne de 1583, avec environ quatre-vingts élèves. C'étaient des internes. La règle était de coucher à deux dans un même lit. Les boursiers balayaient les escaliers et vestibules. L'office de portier était exercé par un étudiant bu un gradué, moyennant une modeste rétribution.

L'enseignement comprit, dans le principe, la philosophie, c'est-à-dire les arts ou humanités puis la théologie. Dès 1587, le collège était complètement organisé comme collège des arts et de théologie, sous quatre régents et un principal, qui faisait les leçons de théologie. Le premier régent fut aussi le premier principal c'était un prédicateur nommé Robert Rollock, caractère ferme, esprit solide et étroit, qui ne désirait nullement voir la médecine ou la jurisprudence s'introduire dans son collège, ni s'y former des mathématiciens comme Napier ou des humanistes comme Casaubon. Une véritable chaire de théologie, Divinity, ne fut fondée qu'en 1620; elle a été occupée par nombre d'ecclésiastiques distingués, dont le plus célèbre est le docteur Chalmers. La chaire de mathématiques, que devaient illustrer les Gregory, date aussi de 1620. Le collège conférait des degrés ce droit fut confirmé en 1621, et en 1707, par le traité d'union. Peu à peu, dans l'usage du conseil municipal, des assemblées générales, du parlement, les noms de Town College et d'Academia Jacobi Sexti firent place à celui à' université d'Edimbourg.

L'union de l'Ecosse avec l'Angleterre marque, pour Edimbourg, le commencement d'une ère nouvelle sous l'administration du principal William Carstares, qui avait les qualités d'un homme d'état et jouissait de la confiance royale, des chaires nouvelles furent fondées, la faculté de droit fut créée, la faculté de médecine,


qu'on fait dater de 1676, organisée, la faculté de philosophie complètement réformée. Les anciens régents furent remplacés par quatre professeurs, de grec, de logique et de métaphysique, de philosophie naturelle, de philosophie morale. Je mentionne ces chaires, parce que toutes ont possédé des titulaires de mérite celle de grec, André Dalziel celle de logique, William Hamilton celle de morale, Adam Ferguson, Dugald Stewart et un écrivain célèbre, John Wilson, le Christopher North du Blackwood's Magazine. Pour la philosophie naturelle, il faut nommer John Playfair et James-David Forbes. Mais c'est surtout la faculté de médecine, avec les cours préparatoires, qui a jeté sur Edimbourg un vif éclat, durant tout le dix-huitième siècle et dans le nôtre, et l'on a pu voir, aux fêtes jubilaires, que c'est la faculté maîtresse encore aujourd'hui. Qui n'a entendu parler des trois Monro, maîtres héréditaires de la chaire d'anatomie pendant cent vingt-six ans, et dont le digne successeur est aujourd'hui M. William Turner des Gregory, déjà nommés de William Cullen, de Joseph Black, des Christison, Thomson, Wyville Thompson, Simpson, Syme, Bell, de sir Joseph Lister ? Nombre de chaires ont été créées depuis cent cinquante ans dans toutes les facultés. Plusieurs sont des chaires royales ainsi celle de rhétorique et de belles-lettres, dont le premier titulaire, en 1762, fut Hugh Blair et qu'occupe actuellement un littérateur bien connu, M. David Masson. De grands progrès ont été réalisés, notamment sous l'administration de l'historien Robertson, qui fut principal durant plus de trente ans, de 1762 à 1793. L'université était à ce moment célèbre dans les deux mondes son influence s'exerçait en particulier en Amérique, on l'a rappelé dernièrement. Pourtant elle était,


comme au temps de Rollock, soumise au conseil de la ville, qui en était le maître absolu et nommait principal et professeurs. Cette situation fit naître des conflits, les rapports :s'aigrirent, on en vint même à des hostilités déclarées. Sir Alexander Grant retrace les péripéties de la « guerre de trente ans » entre le Town Council et l'université; cette guerre fut alimentée, entre autres, par les dissensions religieuses et la fondation de l'église libre.

La nécessité d'une réorganisation était évidente. L'Acte des universités écossaises, de 1858, a reconstitué l'université sur des bases nouvelles. Elle est désormais émancipée, autonome, comme les trois autres universités d'Ecosse. C'est maintenant une corporation, composée d'un chancelier, chef suprême nommé à vie, d'un recteur, qui représente les étudiants, d'un principal, de professeurs, de gradués, d'étudiants. Elle nomme un membre du parlement, conjointement avec l'université de Saint-André. Elle est gouvernée par le chancelier et par divers conseils, qui forment un ensemble assez compliqué, mais offrant des garanties sérieuses et dont on est satisfait. Le conseil général, qui élit le chancelier et le représentant au parlement, se compose non seulement des autorités universitaires, mais encore des gradués, et d'une quantité d'anciens étudiants remplissant certaines conditions et payant une cotisation d'une guinée il siège deux fois l'an et s'occupe de tout ce qui concerne la prospérité de l'université la liste des membres, pour cette année, contient un peu moins de cinq mille noms. Tous les professeurs et le principal forment le sénat académique, qui gouverne l'enseignement et la discipline et administre les propriétés et revenus. Il y a encore l'University court, collège supérieur de huit


membres, et sept curateurs, qui ont hérité d'une partie des attributions du Town Council ils nomment, entre autres, le principal, à vie. Le recteur est nommé par les étudiants, pour trois ans.

Le premier chancelier, élu en 1859, fut lord Brougham. Son successeur, le chancelier actuel, est le principal promoteur de la réforme universitaire, le très honorable John Inglis de Glencorse, lord-justice-général d'Ecosse. Le prédécesseur de sir Alexander Grant, principal et vice-chancelier, était le célèbre physicien sir David Brewster. Quant au recteur, c'est actuellement sir Stafford Northcote, l'habile leader des conservateurs à la chambre des communes il a succédé au comte de Rosebery. Thomas Carlyle fut lord-recteur de 1865 à 1868 M. Gladstone l'a été deux fois. Les étudiants ont le bon sens de faire choix alternativement d'un whig et d'un tory. Le représentant au parlement est sir Lyon Playfair, depuis 1868.

L'université est aujourd'hui plus florissante que jamais. Les étudiants, qui étaient au nombre de 1565 en 1868, étaient, il y a trois mois, 3408. D'après une statistique que j'emprunte à M. J. Kirkpatrick, doyen de la faculté de droit, on compte, sur 1000 étudiants, 622 Ecossais, 222 Anglais, 14 Irlandais, 122 Américains et habitants des colonies, 20 étrangers. Peut-être la proportion des étrangers était-elle plus forte à la fin du siècle dernier et au commencement du présent siècle. Plusieurs hommes connus d'Allemagne et de Suisse ont étudié alors à Edimbourg ainsi, l'historien Niebuhr, le naturaliste Boué et surtout de nombreux Genevois sans chercher beaucoup, j'en trouve plusieurs, médecins ou naturalistes, tels que Gaspard de la Rive, Marcet, L.-A.


Necker, De la Roche, L. Odier, De Carro, J.-F. Coindet, Jean Peschier, J.-L. Prevost.

Les ressources pécuniaires de l'université consistaient, au début, outre les droits payés par les étudiants, en un revenu de seize livres, treize shellings et quatre deniers. Si l'on pense aux dotations d'Oxford et de Cambridge, on trouvera modeste le chiffre du revenu en 1858, 8000 livres. Ce chiffre s'élève aujourd'hui à 35 000 livres, toujours sans compter les inscriptions. En outre, 90 000 livres sont affectées à des bourses pour des étudiants peu fortunés, et 142000 livres à des scholarships, c'est-à-dire à des dotations destinées à permettre à des jeunes gens qui se sont distingués durant ou après leurs études, de se perfectionner encore, afin de pouvoir rendre des services à la science.

On sait que l'Ecosse n'est pas riche, et que les carrières libérales s'y recrutent, dans une forte mesure, parmi les classes populaires. Il en résulte que la vie des étudiants d'Edimbourg est en général simple et sérieuse. Ils ne portent ni costume spécial ni insignes. Je crois que beaucoup d'entre eux ne se livrent guère aux ébats athlétiques des jeunes sportsmen de Cambridge et d'Oxford, et moins encore aux coûteux enfantillages en honneur dans certaines universités d'Allemagne. On les dit laborieux, rangés tout le monde a pu constater, durant les fêtes, leur gaieté expansive, toujours décente et aimable, ainsi que le savoir-faire de leur conseil représentatif. L'université d'Edimbourg a exercé et exerce une influence immense sur le développement intellectuel du peuple écossais, et particulièrement de ses couches moyennes ou inférieures.


Les fêtes jubilaires, que le temps a constamment favorisées, ont commencé officiellement le mardi 15 avril 1884, à huit heures du soir, par un raout où le lordprévôt et les magistrats d'Edimbourg avaient convié plus de 4000 personnes on s'est réuni dans les salles du musée des sciences et des arts, au son de la musique des Gordon Highlanders, qu'on a souvent entendue les jours suivants, de la musique de la police municipale et enfin des cornemuses de la ville on sait qu'en Ecosse les pipers sont de rigueur partout. Après le raout, huit cents étudiants ont formé un cortège aux flambeaux, qu'on a vu se dérouler comme un gigantesque serpent de feu, le long des vallées et sur les hauteurs qui font d'Edimbourg l'une des villes les plus pittoresques du monde la foule était énorme, aucun désordre ne s'est produit, aucun vol n'a été signalé.

Dès le matin, d'ailleurs, beaucoup d'étrangers, anticipant sur le programme, avaient assisté à la cérémonie des promotions annuelles, qui revêtait par là même une importance plus grande que d'habitude. On a créé des docteurs ès sciences, des bacheliers ès lois, en théologie, en médecine, des maîtres en chirurgie et des maîtres ès arts. M. Calderwood, professeur de morale, a jeté, dans le discours d'usage, un coup d'œil sur l'histoire de l'université, surtout au point de vue des étudiants, et passant aux temps présents, il a signalé les dangers de l'exagération de la spécialité dans les études, thème excellent qu'on peut méditer utilement en tout pays. Mercredi 16 avril, à 10 heures du matin, le hall historique, si riche en souvenirs, de l'ancien parlement d'Ecosse, se remplissait d'une foule de personnages of-


ficiels, autorités de la ville et de l'université, grands seigneurs et fonctionnaires, délégués et invités, en costumes de toutes couleurs, depuis le beau jaune de quelques robes françaises jusqu'au vert éclatant de la vaste simarre de M. Pettenkofer, de Munich; les robes rouges dominaient, dans toutes les nuances, du pourpre à l'écarlate les habits noirs, peu nombreux, étaient généralement rehaussés par des cordons, des croix et des étoiles. Quand nous fûmes au complet, nous nous mîmes en marche processionnellement, deux par deux, dans l'ordre fixé par le programme et précédés du massjer de l'université, pour nous rendre à Saint-Gilles. Le clergé nous reçut à l'entrée de la vieille cathédrale, où a prêché Knox et où devait se célébrer le service solennel du jubilé. Rien de plus imposant, de plus émouvant que ce service, où officiaient le révérend Dr Lees et le révérend Taylor, professeur d'histoire ecclésiastique. La partie liturgique et les chants, composés ou arrangés pour la circonstance, étaient d'un grand effet. Le sermon, d'une longueur raisonnable, fut prononcé par lerévérend Dr Flint, professeur de Bivinity, sur Esaïe, XLVI, 9 « Souviens-toi des choses anciennes, car je suis Dieu, et il n'en est point d'autre je suis Dieu, et nul n'est égal à moi; » et sur l'épître aux Philippiens III, 13 et 14 « Oubliant les choses qui sont derrière moi, et me tournant vers les choses qui sont devant moi, je m'avance vers le but qui m'est proposé, vers le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ. » De l'église, on s'est rendu à la nouvelle école de médecine. Il s'agissait de l'inaugurer par un lunch somptueux, auquel nous invitaient les professeurs de la faculté et le principal. Six cent cinquante convivespurent s'asseoir à l'aise autour de treize grandes tables-


formant un multiple fer à cheval, dans la salle du musée anatomique. Sir Alexander Grant, principal et vice-chancelier, présidait de nombreux toasts furent portés par divers « princes de la science, » entre autres par M. Turner, sir James Paget, sir Joseph Lister et, selon la bonne vieille coutume, une chanson badine fort applaudie fut chantée avec le plus bel entrain par M. Maclagan, professeur de clinique et de médecine légale et l'un des vétérans du corps professoral. Jeudi, grand jour, marqué par deux solennités, d'égale importance le matin, séance dans le Synod Hall de l'église presbytérienne unie, pour la réception des délégués et la collation des degrés honorifiques le soir banquet à Drill Hall.

L'aspect du Synod Hall était, non plus beau, mais peut-être encore plus intéressant que ne l'était la veille celui de la cathédrale. La salle immense semblait plus remplie. L'intérêt de la double cérémonie était plus intense quantité de personnes y jouaient un rôle actif. Les délégués des universités et des corps savants avaient été placés dans un ordre complexe, à peu près alphabétique. Représentant Bruxelles, j'étais assis entre l'honorable Justice Raymond West, juge à la haute cour de Bombay et vice-chancelier de l'université de cette ville, et M. David Gill, astronome royal à l'observatoire du cap de Bonne Espérance; à côté de M. West, on voyait la noble et pâle figure du comte Aurelio Saffi, l'ancien triumvir de Rome, qui est aujourd'hui professeur à Bologne. Tout le monde, cela va sans dire, était en grande tenue officielle.

Soixante-quinze universités et cinquante-cinq acadé-


mies, instituts, musées, observatoires, sociétés savantes, avaient envoyé des délégués, dont la plupart étaient porteurs d'adresses de félicitation. La France était dignement représentée. L'Académie française avait délégué M. Caro, l'Académie des sciences M. Pasteur et M. d'Abbadie, l'Académie des inscriptions et belles-lettres M. Perrot, l'Académie des sciences morales et politiques M. Gréard, l'Académie de médecine M. Guéneau de Mussy, la Sorbonne M. Mézières, le Collège de France M. Guillaume Guizot, l'Ecole de médecine M. Bal]. On n'avait point négligé la province il y avait des délégués de Clermont, Douai, Lyon et Nancy. L'Allemagne aussi avait envoyé quelques savants éminents l'Académie de Berlin M. Virchow celle de Munich, ainsi que l'université de Munich, M. de Pettenkofer. Je mentionnerai encore M. Charles Elze, délégué de Halle, très connu en Angleterre par ses travaux sur Shakespeare, et M. Güterbock, professeur à Kœnigsberg, qui a l'un des premiers fait connaître un intéressant jurisconsulte anglais du moyen âge, Henri de Bracton. Il faut citer, parmi les délégués scandinaves, M. Ask, le célèbre professeur et opérateur de Lund; parmi les Russes, M. F. de Martens, l'excellent internationaliste de Saint-Pétersbourg, M. Kowalewsky, de Moscou, et le chimiste Mendeleeff; en fait de Hollandais le vénérable professeur Reets, d'Utrecht, théologien érudit, romancier et poète en fait de Belges, deux naturalistes distingués, M. Van Beneden, professeur à Louvain, et l'abbé Renard, et M. Emile de Laveleye. La députation italienne était remarquable c'était, outre le comte Saffi, le comte Nigra, ambassadeur d'Italie à Londres, qui dansait jadis le cotillon à la cour de l'empereur Napoléon III et jouit actuellement d'une


réputation scientifique méritée, le philosophe napolitain Vera, dont le nom est inséparable de celui de Hegel, le mathématicien Cremona, et M. Pascal Villari, l'historien de Savonarole et de Machiavel. Des diplomates représentaient le Brésil et le Chili. Le plus fêté des délégués des Etats-Unis était leur ministre près la cour de SaintJames, M. James Russell Lowell, qui représentait les universités de Cornell (Ithaca, New York) et Harvard (Cambridge, Massachusets), et l'institut smithsonien; poète et essayist renommé, pendant plusieurs années directeur de l'Atlantic Monthly et de la North American Review. Je nomme encore le Dr Billings, médecin militaire et bibliographe, dont Y Indeoc-Catalogue est célèbre chez les adeptes de la bibliothéconomie. J'ai déjà parlé du délégué de Bombay. Madras avait envoyé le révérend William Stevenson; Lahore, le principal du collège du gouvernement et du collège oriental, M. Leitner; l'université de Calcutta était représentée par son ancien vice-chancelier, M. Markby, ex-juge à la haute cour de Calcutta, actuellement professeur de droit hindou à Oxford. On regrettait, malgré le grand mérite de ces honorables délégués, de ne pas voir l'Hindoustan représenté par quelques brahmanes authentiques. L'université de Tokio avait envoyé un véritable Japonais, gradué en sciences.

La cérémonie commença et finit, comme toujours, par une prière, que prononça M. Charteris, professeur de critique et d'antiquités bibliques, porteur d'un nom intimement lié à l'histoire de l'université, car Henri Charteris, fils d'un imprimeur d'Edimbourg, fut le successeur de Rollock dans la charge de principal et fut aussi le second titulaire de la chaire de Divinity.

Les félicitations se sont faites fort simplement. Le


principal présentait chaque délégué au chancelier. On échangeait une poignée de mains et un murmure courtois. Le délégué remettait l'adresse, que le secrétaire de l'université déposait dans une corbeille. Deux délégués seulement ont tenu à faire un petit speech en bonne forme.

Après les félicitations, les promotions honoris causa en théologie et en droit.

Les grades de docteur en théologie, Doctor of Divinity, D. D., et de docteur ès lois, Doctor of laws, LL.D., ne sont conférés qu'à titre honorifique, jamais sur examen et comme on le verra tout à l'heure, il n'est pas besoin, au moins pour le dernier, de s'être distingué précisément dans la science qu'on est censé pouvoir désormais enseigner. Il ne faudrait pas croire cependant que ces grades soient prodigués. La liste des Doctors of Bivinity s'ouvre en 1709, et ne compte guère plus de trois cents noms, dont dix-sept datent du jubilé. La liste des docteurs ès lois ne comptait que sept noms en 1751; elle aussi en a aujourd'hui trois cents, dont 122 du jubilé. L'investiture corporelle est requisepour l'obtention des grades; on n'en dispense que très exceptionnellement, pour grand âge, maladie ou infirmités. Ainsi l'on a créé docteurs en théologie in absentia les professeurs Dorner, de Berlin, et Reuss, de Strasbourg, ainsi que le métropolitain de Nicomédie, Philothée Bryennios, qui a découvert divers anciens traités chrétiens et édité les épîtres aux Corinthiens de Clément d'Alexandrie. En fait de docteurs ès lois, on a dispensé de la présence réelle sir Bartle Frere, qui est mort depuis, lord Tennyson, M. Mancini, que ses fonctions autant ou plus que sa santé empêchaient de quitter l'Italie, le comte Mamiani, M. Zeller, le philosophe et historien


de Berlin, M. Bunsen, M. Bousingault, M. Ranke, qui est presque nonagénaire, M. Chevreul, qui est quasi centenaire.

La plupart des docteurs en théologie nouvellement créés sont de hauts dignitaires de l'église écossaise, anglaise, irlandaise ou américaine, ou des professeurs. Deux sont étrangers, M. Beets, et M. Edmond de Pressensé, que tous les lecteurs de la Bibliothèque universelle connaissent et qui était déjà docteur en théologie de l'université de Breslau et de la faculté de Montauban. Je n'ai garde d'énumérer les cent et quelques docteurs ès lois, parmi lesquels il y a des diplomates, tels que le comte Nigra, M.-Lowell, le baron de Penedo, ministre du Brésil à Londres, M. Martinez, ministre du Chili, sir Robert David Morier, ministre d'Angleterre à Madrid; des jurisconsultes, tels que sir James Fitz-James Stephen, juge à la haute cour de justice et auteur de nombreux ouvrages fort estimés, sir Henri Sumner Maine, l'auteur bien connu de l'Ancient Law, qu'on a nommé le Montesquieu de l'Angleterre, M. James Bryce, professeur à Oxford et membre du parlement, les professeurs Goldschmidt de Berlin, de Laveleye de Liège, de Martens de Saint-Pétersbourg, et un jeune jurisconsulte de talent, M. Ernest Nys, juge à Bruxelles des historiens, tels que M. Freeman, M. Seeley, M. Villari des érudits et archéologues, tels que M. Perrot, sir Henri Rawlinson, sir John Lubbock des philosophes, M. Vera, M. Caro; des littérateurs savants; M. Mézières, M. Elze des médecins célèbres, des naturalistes, des chimistes, des mathématiciens, MM. de Pettenkofer, Helmholz, Virchow, Pasteur, Mendeleeff, Cremona; un poète, M. Browning un musicien, sir Frédéric Ouseley un peintresculpteur, sir Frédéric Leighton plusieurs dignitaires


de l'église un militaire, le lieutenant-général sir Archibald Alison; M. de Lesseps, « promoteur du commerce international; » enfin le très honorable M. Harrison, lord-prévôt d'Edimbourg, qui exerce ou a exercé, si je ne me trompe, la profession de tailleur.

Cette collation des suprêmes honneurs de l'ordre juridique à des gens qui n'ont peut-être jamais vu de code, est un usage ancien en parcourant les promotions antérieures, je remarque, à côté des noms de lord Brougham, de lord Palmerston, de M. Disraëli, du comte de Derby, de M. Gladstone, ceux de M. Huxley, de M. Tyndall, de sir Roderick Murchison, de M. Van Beneden, de Y indianiste Aufrecht, de M. Max Müller, du vénérable Doellinger. Il y a là certainement une fiction qui prête à la critique. Pourtant cette coutume a son côté respectable comme je l'ai dit ailleurs, on aime à voir, à notre époque de division exagérée du travail, rendre ainsi hommage à l'étude considérée en elle-même, en dehors des démarcations usuelles et des compartiments traditionnels.

La cérémonie même de l'investiture n'est pas dépourvue d'intérêt. Les promovendi sont appelés successivement sur l'estrade. M. Kirkpatrick, doyen de la faculté de droit, les présente en rappelant en deux mots leurs qualités et leurs titres. Le chancelier pose un instant sur la tête inclinée du récipiendaire le large béret de velours noir que portaient les réformateurs, lui demande s'il accepte la dignité que le sénat lui confère, et prononce les paroles sacramentelles de l'investiture, tandis que le bedeau revêt le nouveau docteur du hood ou capuchon noir doublé de soie bleue, qui est l'insigne principal, évidemment d'origine monastique, du plus haut degré universitaire.


La séance s'est terminée par un excellent discours du chancelier, retraçant les principaux faits de l'histoire de l'université et nommant quelques-uns des hommes qui l'ont le plus honorée, et par quelques paroles chaleureuses du recteur, souhaitant la bienvenue, au nom des étudiants, aux hôtes de l'université.

Près de onze cents convives ont pris part au banquet. Le vaste local de Drill Hall était parfaitement décoré, aux couleurs de l'université, bleu et blanc partout les blasons, dont quelques-uns gigantesques, du RoyaumeUni, de l'Ecosse, de la ville d'Edimbourg, de l'université, de la royale maison des Stuarts des médaillons ou panneaux portant les noms de nombreuses célébrités universitaires, de Lawson à Brewster; des fleurs, de la verdure à profusion. Avant pendant et après le dîner, fort bien servi, suffisamment arrosé, et où n'a manqué ni le haggis national ni le whisky indispensable pour le faire passer, concert charmant où l'on n'a pas oublié non plus les airs nationaux. Au dessert, quatre cents dames en grande toilette ont pris place aux galeries, et les toasts ont commencé. Ils ont duré quatre heures d'horloge et ont été fort applaudis; plusieurs étaient d'un réel intérêt. On a entendu le chancelier, le comte de Rosebery, le lord-prévôt, le docteur Lightfoot, évêque de Durham, sir Stafford Northcote, sir Lyon Playfair, M. Jowett, l'éminent vice-chancelier d'Oxford, lord Napier et Ettrick, le comte de Wemmys, sir Frédéric Leighton, sir John Lubbock, sir Robert Morier, sir James Fitz-James Stephen en fait d'étrangers, le baron de Penedo, qui représentait l'empereur du Brésil, M. Pasteur, MM. le comte Saffi, Elze, Virchow, Helmholz, qui tous quatre se sont exprimés en anglais, M. Lowell


et M. de Lesseps. On s'est retiré après minuit, un peu fatigué, aux sons de la vieille mélodie de Auld langsyne et du naïf chant de Burns, entonné par une partie de l'assistance

Should auld acquaintance be forgot,

And never brought to mind,

Should auld acquaintance be forgot,

And days o' auld langsyne ?

And we' 11 tak' a cup o' kindness yet

For auld langsyne.

Une troisième et dernière réunion avait été organisée, pour le lendemain matin, par les étudiants. Le lordrecteur la présidait. Elle représentait la contribution la plus sérieuse de la jeunesse académique à la célébration du jubilé. La jeunesse y dominait, heureuse, impressionnable, enthousiaste; tandis qu'on attendait l'ouverture, les refrains joyeux, les francs éclats de rire partaient sans cesse comme des fusées. Les personnages de marque étaient libéralement acclamés au fur et à mesure qu'ils paraissaient sur la platform. Une véritable ovation fut faite au poète Browning, et des applaudissements frénétiques saluèrent l'entrée de sir Stafford Northcote et de sir Alexander Grant, accompagnés de la crème des invités. Le but de la réunion était d'entendre quelques-uns des plus notables parmi les hommes de science qui se trouvaient réunis à Edimbourg. Nous avons eu ainsi une dixaine de discours, dont certains étaient plutôt des conférences, et qui ont résumé en quelque sorte, pour cet auditoire sympathique, la morale du jubilé.


M. Lowell a parlé du cortège de l'avant-veille en moraliste et en poète il a rappelé les torches des éphèbes d'Athènes et les flambeaux de vie du poète Inque brevi spatio mutantur ssecla animantum,

Et, quasi cursores, vitai lampada tradunt.

M. Beets, malgré ses soixante-dix ans, a déployé une verve charmante dans un discours en anglais tout rempli de faits littéraires et historiques, de citations poétiques, d'aperçus originaux, d'allusions plaisantes et de conseils sérieux.

M. de Lesseps, avec force détails, dates et chiffres, a parlé de lui-même, de sa famille, qu'il a déclarée écossaise, au grand étonnement de l'assemblée, du canal de Suez, et naturellement de celui de Panama.

M. Virchow a exposé sa situation personnelle à l'égard de la théorie de Darwin. « Je n'ai jamais, a-t-il dit, été hostile à Darwin, je n'ai jamais affirmé que sa théorie fût impossible. Mais le développement qu'on a donné au darwinisme en Allemagne me paraît excessif et arbitraire. » Le savant orateur a insisté sur la nécessité de distinguer ce qui est avéré de ce qui est simplement possible, de ne jamais confondre la constatation avec la spéculation. Quant à la descendance de l'homme, en particulier, il rappelle que jusqu'aujourd'hui l'on n'a jamais trouvé ni proanthrope ni fragment de proanthrope aucun des crânes ou morceaux de crânes connus ne peut être considéré comme ayant appartenu au prétendu « homme primitif » de tous les crânes, des races les plus diverses et même de sauvages, que M. Virchow a étudiés depuis une quinzaine d'années, il n'en est pas un qui diffère dans ses caractères essentiels du type humain


général. Si donc le professeur d'anthropologie parle de « l'homme primitif, » ce ne peut être que comme d'un sujet de recherches spéculatives. Mais il faut se méfier de la spéculation. Goethe l'a dit

Ein Kerl der speculirt,

Ist wie ein Thier auf oeder Heide,

Vom boesen Geist herumgeführt.

M. Virchow a conclu en rappelant le mot de Liebig « La science naturelle est modeste. »

M. Helmholz a raconté en anglais, non sans humour, comment il fut amené jadis à l'étude de la physiologie il a montré que la physiologie a transformé la médecine en en chassant le faux rationalisme qui longtemps y avait été en honneur, comme en d'autres sciences. M. Pasteur, après avoir rappelé l'étymologie du mot enthousiasme, qui désigne le Dieu intérieur, Svdeos, et répété aux jeunes Ecossais les conseils de Victor Cousin « Quelle que soit la carrière que vous embrassiez, proposez-vous un but élevé. Ayez le culte des grands hommes et des grandes choses, » a continué en précisant

« Efforcez-vous d'apporter dans tout ce que vous entreprendrez l'esprit de méthode scientifique, fondé sur les œuvres immortelles des Galilée, des Descartes et des Newton. Vous surtout, étudiants en médecine, inspirez-vous de la méthode expérimentale. C'est à ces principes que l'Ecosse doit les Brewster, les Thomson et les Lister. »

C'est aussi par des exhortations que M. de Laveleye a clos son discours, prononcé en partie en anglais et très applaudi. Qu'on l'avoue ou non, la question sociale, aujourd'hui, s'impose. Comment résoudre le terrible problème ?


« Ouvrez d'un côté, à gauche, les économistes, Adam Smith, Stuart Mill, mais de l'autre côté, à droite, ouvrez l'Evangile. Rappelez-vous cette admirable et profonde parole de Jésus, qui mettrait fin à nos maux et à nos discordes si elle était écoutée Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. »

Le comte Saffi a déclaré que le trait grand, noble, inspirateur qui l'a surtout frappé dans les solennités jubilaires, c'est cette alliance du patriotisme, de la science et de la religion, qui a présidé à tous les actes de ces solennités.

Lord Reay, que plus d'un de nos lecteurs a connu comme baron Mackay, a fait un vrai speech anglais, plein d'humour autant que d'habileté et de sentiments nobles et justes. En remerciant chacun des orateurs étrangers et en les chargeant de messages pour leurs patries, il a su souligner certains passages de leurs allocutions et tirer de toute cette séance, sous une forme enjouée, des enseignements très sérieux.

Après quelques paroles que l'assemblée a exigées de M. Browning, lequel s'est exécuté de bonne grâce, un discours de clôture de sir Stafford et la bénédiction dite par M. Charteris, la séance a été levée; elle avait duré trois heures, et personne, je pense, ne l'avait trouvée longue.

A toutes ces solennités, dont je n'ai pu donner qu'une idée bien imparfaite, il faudrait ajouter une foule de réjouissances accessoires, mondaines et artistiques, gastronomiques, bachiques même, qui se sont succédé sans relâche durant toute la semaine les unes particulières, dans le sein des meilleures familles édimbourgeoises, qui offraient aux invités étrangers la plus large et la


plus charmante hospitalité possible dans ce pays dont les mœurs hospitalières sont passées en proverbe d'autres, plus ou moins publiques, offertes et arrangées par les organisateurs du Tercentenary ou par les divers clubs, cercles, corporations et sociétés, dont le nombre est grand en Ecosse comme en Angleterre.

Le principal et les professeurs ont donné un raout dans les salles de la bibliothèque universitaire (Library Hall), transformées en jardin d'hiver et en musée. Le collège dés médecins a donné un lunch et le collège des chirurgiens un breakfast aux médical gentlemen et à quelques-uns de leurs congénères. La faculté des avocats a inauguré l'ouverture de salles nouvelles dans sa splendide bibliothèque, la plus riche des trois royaumes après le British Museum et la Bodléienne, par une brillante réception, dont les honneurs étaient faits fort gracieusement par le doyen, M. Macdonald, grand avocat qui est aussi l'un des principaux officiers des milices volontaires. Une autre réception, non moins brillante, a eu lieu au musée de peinture, par l'académie royale d'Ecosse. Il y a eu au moins deux concerts, grâce au professeur de théorie de la musique, sir Herbert Oakeley, et à la société universitaire dont il est le président. La chaire que sir Herbert occupe depuis une vingtaine d'années a été créée en vertu des dernières volontés d'un brave général, grand amateur de flûte, auquel on doit aussi la fondation d'un concert annuel destiné à perpétuer la connaissance et le goût de la musique ancienne, telle qu'on en exécutait vers le milieu du siècle dernier. A Music Hall, le 18 avril, une large part a été faite avec raison à la musique nationale, soit aux vieilles mélodies populaires, soit aux compositions d'artistes anglais et écossais, de Bishop, de sir Frédéric Ouseley, et de sir Herbert lui-


même. Le soir du même jour, il y avait illumination et feu d'artifice à qui connaît Edimbourg, la plus pittoresque des capitales, ses points de vue uniques, son atmosphère souvent brumeuse, je n'ai pas besoin d'affirmer que c'était un admirable et prodigieux spectacle. On nageait en pleine féerie.

Tandis que les feux de Bengale s'éteignaient graduelment en laissant dans la brume des teintes d'une infinie délicatesse, les étudiants, qui avaient donné une représentation dramatique et un bal, célébraient à Drill Hall l'acte final des fêtes par un symposium que présidait sir Stafford, en ce moment le plus populaire des baronnets. Deux mille personnes y assistaient; il y régnait un aimable laisser-aller, et la note plaisante dominait dans les propos et discours. Ici encore il s'est dit des choses excellentes. Sir Stafford a loué et remercié les étudiants, ses « friends and constituents, » de leur bonne tenue et conduite durant les fêtes. On s'est séparé tard. Deux jours après j'étais à Oxford, goûtant la vie quasi monastique, mais élégante et plantureuse, des fellows d'All Souls. Le contraste entre l'université écossaise, démocratique de naissance et restée telle dans sa moderne opulence, et ces vieilles écoles anglaises qui forment aux carrières publiques les fils de la noblesse et de la gentry, et maintiennent dans les classes dirigeantes la tradition nationale, honneur et force de l'Angleterre, ne m'est jamais apparu plus nettement qu'alors, dans le grand calme du collège de l'archevêque Chichele, retraite merveilleuse pour recueillir les souvenirs et les impressions d'une semaine de fêtes et de festins jamais non plus je n'ai mieux admiré, malgré les défaillances momentanées de


sa politique, la Grande Bretagne et son génie, et cette race complexe, si fortement trempée, si féconde, qui domine sur la septième partie de la surface terrestre et dont la langue sera parlée dans un siècle par un milliard d'êtres humains.

Comme Edimbourg en 1858, l'université d'Oxford a subi récemment une réorganisation qui promet d'être salutaire. Mais son caractère fondamental n'a pas changé. Oxford garde le type aristocratique, comme Edimbourg sa physionomie populaire et municipale. Puissent ces deux hautes et nobles écoles, fermes comme le roc dans le désarroi du temps présent, continuer à prospérer et à se développer chacune selon son caractère propre, pour la gloire du Royaume-Uni et le plus grand bien de la science.

1 ALPHONSE Rivier.


VARIETES

A PROPOS D'UNE COLLECTION D'AUTOGRAPHES SECONDE PARTIE

Catalogue de la précieuse collection d'autographes composant le cabinet de M. Alfred Bovet. 2 beaux volumes iu-4». (Séries 1-VI). Paris, Etienne Charavay, 1884.

En lisant le catalogue de la collection Bovet, j'ai senti plus vivement que jamais le prix de cette vertu qui s'appelle la persévérance n'a-t-il pas fallu même plus que de la persévérance, une sorte d'obstination fanatique, pour recueillir dans le vaste champ des siècles et dans les deux mondes tant de riches trésors? Une pareille entreprise suppose, non seulement une culture variée, un esprit doué d'un intelligent éclectisme, mais surtout cette volonté passionnée qui brave les obstacles et qui les surmonte. Pour le comprendre, il suffit de feuilleter, comme nous l'allons faire, ce magnifique volume, souvenir d'une collection aujourd'hui dispersée au gré d'une vente publique.

J'en ai déjà indiqué la distribution générale, dans un premier article dont celui-ci n'est que la suite et le complément 1. Le second fascicule contient deux séries Savants et explorateurs, Poètes et prosateurs, qui ont été vendues à Paris les 19, 20 et 21 juin. Imprimé comme le premier avec une sobre élégance, 1 Livraison d'avril 1884.


il fait grand honneur à ceux qui ont présidé à sa publication, à l'imprimeur Motteroz, au peintre Fernand Calmettes, qui a dirigé en artiste la très délicate opération de la mise en pages, au savant M. Charavay, un maître en matière d'autographes, qui a enrichi ce volume de fac-similés nombreux, de cachets, et qui a joint à tant de luxe, le luxe, plus rare peut-être, d'une exactitude minutieuse pour les dates et les indications biographiques. C'est, en un mot, un beau livre, d'une valeur sérieuse de forme et de fond, et qui fera à ce double titre la joie des lettrés et des bibliophiles.

I

Si ce catalogue nous enseigne le prix de la persévérance, je crains qu'il ne nous apprenne pas la modestie: les Suisses tiennent une trop belle place dans la série des savants pour n'en pas concevoir quelque orgueil. Mais la fierté nationale est permise, surtout aux petits. Je ne fais donc aucune difficulté de reconnaître que j'ai été flatté en trouvant en tête de la liste des savants illustres, c'est-à-dire en tête du volume, un Suisse, Paracelse, d'Einsiedeln. Cet autographe du XVIe siècle est une rareté rarissime. Tycho-Brahé, Galilée, Kepler, Newton, Réaumur, Swedenborg, Buffon, Mesmer, Parmentier, La Pérouse, Cuvier, Humboldt, Arago, Darwin, Livingstone, Pasteur, sont gens qui m'intéressent mais les noms de Bernoulli, le mathématicien bâlois, ami de Leibniz, de Albert de Haller, le savant poète, du docteur Tronchin, qui soignait les maux réels ou imaginaires de Voltaire, de Charles Bonnet, l'auteur de la Palingénésie, me touchent de plus près.

Arrêtons-nous auprès de Bonnet; recueillons ces paroles graves et sensées, qu'il adresse à Haller « C'est une terrible chose que les mouvements des républiques mais ces mouvements mêmes indiquent qu'il y a beaucoup de vie dans cette sorte de gouvernement il y a certainement bien moins de vie dans la monarchie, et dans le despotisme il n'y a qu'un homme qui respire. Il est vrai que le trop grand mouvement des répu-


bliques y conduit quelquefois à la destruction des membres. Mais ces sortes de corps reviennent de boutures, et les plaies qu'on leur fait et qu'ils réparent si facilement ne servent souvent qu'à les rendre plus sains et plus vigoureux. » Sur quoi cette réflexion d'une philosophie résignée « Après tout, souvenezvous de ne point chercher dans les gouvernements une perfection que nous ne trouvons point dans l'humanité. Le meilleur gouvernement est le moins mauvais. »

Quand j'aurai cité le célèbre médecin vaudois Tissot, le savant de Saussure, l'horloger Breguet, le botaniste de Candolle, le voyageur lausannois Burckhardt, un des premiers explorateurs de l'Afrique, le physicien Auguste de la Rive, Agassiz, j'en aurais vingt autres à citer, vous conviendrez que M. Bovet a fait à son pays une belle place dans sa collection, ou, si vous aimez mieux, que notre pays s'est fait une belle place dans l'histoire de la science moderne.

Cette série est attachante non seulement par la réunion de tant de gens illustres, mais par la valeur des documents qu'ils ont signés l'astronome Arago écrit à Alexandre de Humboldt, qu'il tutoie, sur la mort de son frère, le grand homme d'état; Geoffroy Saint-Hilaire félicite Lamennais de ses « magnifiques Paroles d'un croyant »; M. de Brazza exprime cette belle et profonde pensée « L'Afrique, dans sa fécondité primitive, rendra au centuple ce qui y sera semé, le bien comme le mal. » La collection Bovet emprunte beaucoup de son prix à ce choix heureux et sévère des documents autographes le signataire y apparaît presque toujours avec quelque trait caractéristique et souvent le destinataire de la lettre n'est pas moins célèbre que celui qui l'écrit et la signe. Cela m'a frappé plus encore dans la série VI, Poètes et prosateurs.

II

Elle s'ouvre par les autographes fort peu communs de Charles d'Orléans, de Philippe de Commynes, d'Amyot, par une lettre non moins précieuse de Ronsard à un confrère en poésie. Mon


œil ravi s'arrête sur une lettre de Malherbe à Racan, où je trouve un intéressant témoignage des relations qui unissaient le maître et le disciple. Comme on le sait, Malherbe avait pris sur Racan un très grand empire, auquel le poète des Bergeries un fantaisiste tâchait parfois de se soustraire. Dans ces lignes, Malherbe le traite de rêveur, ce qu'il était en effet, pour le moins autant que la Fontaine il lui reproche, en un style semé de métaphores, de déserter le Parnasse, et il lui en demande la cause est-ce le métier des armes? est-ce son récent mariage? C'est qu'en effet Racan commandait une compagnie au siège de la Rochelle et venait de se marier. Cette allusion au mariage de Racan met à néant l'assertion de certains biographes, qui ont prétendu qu'en disciple soumis Racan n'avait pas osé se marier avant la mort de son maître, survenue en octobre 1528.

Après avoir salué François de Sales, l'auteur gracieux et fleuri de l'Introduction à la vie dévote, nous admirons une superbe lettre de Descartes au père Mersenne le philosophe parle de Galilée et de ceux qui l'ont fait condamner tout ce morceau est d'autant plus intéressant que l'auteur du Discours de la méthode partageait « l'hérésie » du mouvement de la terre. Cette lettre provenait des archives de l'Institut, où elle est rentrée par les soins de M. Bovet.

Nous tombons ensuite en pleine société de l'hôtel de Rambouillet. Voici les habitués les plus illustres Chapelain, l'auteur je ne dis pas le poète de la Pucelle; Voiture, l'ornement de la chambre bleue, qui, écrivant au comte d'Avaux, lui donne des nouvelles de la marquise de Sablé et de Julie d'Angennes, la future Mme de Montausier, l'héroïne de la Guirlande de Julie. Ne reconnaît-on pas Voiture à ce compliment si ingénieusement alambiqué « Depuis que vous estes hors d'ici je n'ai point trouvé de potage qui ne fut trop salé, ni d'homme qui ne le fut trop peu. » Cette lettre, j'ai eu la curiosité de la rechercher telle qu'elle est imprimée dans les éditions de Voiture, à la date du 13 décembre 1643 elle diffère sensiblement du texte original fourni par le catalogue de M. Bovet.


Balzac, le grand épistolier, avait sa place marquée à côté de Voiture. Dans une lettre à Mlle de Scudéry, il fait l'éloge de son frère, Georges de Scudéry, le poète fanfaron, auteur à'Alaric, qui fut pendant un temps le rival téméraire de Corneille. Cet éloge, sous la plume de Balzac, ne me surprend pas n'est-ce pas, en effet, ce même Balzac, qui écrivait à Chapelain que depuis qu'il avait lu l'Amour tyrannique, tragi-comédie de Scudéry, le Cid « ne faisait plus ses délices. »

Quant aux Scudéry, nous les trouvons ici tous deux, le frère avec sa haute et fière signature, la sœur, qui écrit en style précieux à Huet, le savant évêque d'Avranches, dévot lecteur du Grand Cyrus. Puis Conrart, le prudent; puis Ménage, qui posa pourVadius; Sarrasin, homme d'un grand talent, qui se contenta de n'être qu'un bel esprit; Pélisson, l'homme, dit-on, le plus laid de son siècle, le défenseur de Fouquet et l'amant platonique de Mlle de Scudéry; Scarron, dont un fac-similé nous fait connaître la grande écriture élégante; enfin Corneille.

La signature du grand tragique figure avec celle de Racan, de Furetière et de plusieurs autres membres de l'Académie, au pied d'un document très important, relatif à la fondation du prix d'éloquence par Balzac. L'académie française, qui a acquis de la vente Bovet nombre de pièces intéressant son histoire, a laissé échapper celle-ci, qui a été achetée pour le prix de 1785 francs par M. Charavay.

Vous voyez combien le monde des salons et des lettres au temps de Louis XIII est brillamment représenté. Les « solitaires, » Port-royal et les jansénistes n'ont pas été oubliés non plus ces messieurs y sont presque au complet Saint-Cyran écrit à Richelieu, alors évêque de Luçon, une lettre où il est question de Jansénius puis c'est Arnauld d'Andilly, le traducteur des Confessions de saint Augustin le doux Nicole, l'auteur de ce traité de la Paix avec les hommes dont Mme de Sévigné eût voulu « faire un bouillon et l'avaler » Lemaistre de Sacy, traducteur de la Bible. Je signale surtout une lettre, d'une valeur historique, écrite par le grand Arnauld, au fort des discussions sur la grâce, au moment des Provinciales, et où


l'illustre théologien réfute les accusations d'hérésie portées contre lui.

La Rochefoucauld nous ramène dans le monde il adresse à Mlle de Scudéry une lettre pleine de déférence, dont l'écriture porte un cachet d'aristocratique abandon qui saute à l'œil, tandis que dans celle de son amie, Mme de la Fayette, écriture fluide et serpentine, on trouve la femme d'apparence indolente, habile diplomate au fond, qui servait avec zèle les vues politiques de Louvois sur le Piémont, comme l'ont prouvé les lettres retrouvées aux archives [de Turin et publiées par M. Perrero. Si l'on en croit encore la graphologie l'écriture du cardinal de Retz serait celle d'un brouillon et d'un intrigant.

Place au petit groupe des épicuriens et des sceptiques La Fare, homme au talent paresseux Saint-Evremont qui s'informe de Ninon de Lenclos et parle avec complaisance des promesses de la vendange; Bussy-Rabutin, le galant et perfide cousin de Mme de Sévigné, qu'il a traîtreusement mise dans son Histoire amoureuse des Gaules. Mme de Sévigné elle-même apparaît, avec son écriture inclinée et rapide elle est tout près de La Fontaine, qui ne se prend guère au sérieux, comme intendant des eaux et forêts de Château-Thierry, que lorsqu'il s'agit, comme ici, de signer le reçu de son traitement.

Les autographes de Molière sont exceptionnellement rares le document qui porte sa signature, une'.des meilleures pièces de la collection, est un acte où Molière est intervenu comme garant de son élève et ami Baron le créancier, qui a signé après Molière, n'est autre que ce fameux procureur Rolet que Boileau malmène à diverses reprises, notamment dans sa première satire

J'appelle un chat un chat et Rolet un fripon,

et qui fut aussi, dit-on, peint en charge par Furetière, sous le nom de Volichon, dans le Roman bourgeois. Les amateurs se sont naturellement disputé cette pièce, enviée de tous les molièristes et qui s'est vendue 2500 francs l'acquéreur n'est autre que M. Alexandre Dumas, qui paraissait fort heureux, en


quittant l'hôtel de la rue Drouot, d'emporter sous son bras la signature du patron de la comédie française.

Pour moi, la lettre de Bossuet au savant abbé Renaudot ne m'eût pas moins séduit; l'évêque de Meaux «conjure» l'abbé de faire avec lui « le pèlerinage d'Auteuil, pour aller entendre de la bouche inspirée de M. Despréaux l'hymne céleste de l'amour divin. » Le billet est de 1695; il s'agit évidemment de l'épître Xll de Boileau, sur l'Amour divin, composée dans cette annéelà, et qui, coïncidence à noter, est dédiée précisément à l'abbé Renaudot. Boileau lui-même a deux pièces, d'une écriture droite et sèche, une lettre d'affaires, signée N. Boileau, et un billet à M. de Lamoignon, signé Despréaux. Il y parle de Racine, qui est tout occupé à finir une pièce (la date manque malheureusement), et il invite son correspondant à le venir voir à Auteuil, mais à y venir par le beau temps, « avec un soleil digne du mois de juin. » C'est à Lamoignon, rappelons-le, que Boileau adressa son épitre VI, sur la campagne, qui renferme une riante- description d'Auteuil, semée de traits pittoresques et de quelques accents vraiment émus. La pièce de Racine dont il parle dans sa lettre ne serait-elle point tout simplement Phèdre,. jouée en 1677, année même où fut écrite l'épître VI? La réception de Boileau à l'Académie nous est racontée par celui-là même qui devait engager avec lui, dans cette grave enceinte, la lutte mémorable des anciens et des modernes, par Perrault, l'auteur des Contes de fées. Cette lettre de Perrault est instructive et charmante elle porte la date de 1684 et fut écrite ainsi trois ans avant la déclaration de guerre. Un autre esprit, non moins indépendant que Perrault, mais singulièrement plus profond, Bayle, annonce dans une lettre de 1692 son projet de Dictionnaire critique, qui parut sept ans plus tard « J'ai quelque espèce d'envie de m'ériger en faiseur de dictionnaire. »

Fénelon, Regnard, Massillon, Fontenelle font la transition au XVIIIe siècle. Rollin, « que même en robe on écoutait, » nous dit qu'il a écrit son Histoire ancienne dans le désir « de travailler utilement pour la jeunesse, » La lettre de Le Sage, l'auteur


de Gil-Blas, qui s'est vendue 1010 fr., est fort belle et gaillardement amusante. Nous voyons défiler ensuite Crébillon; SaintSimon, qui signe en homme entêté de sa noblesse Le Duc de Saint-Simon Destouches, qui a laissé tant de vers proverbes dignes d'être couramment attribués à Boileau Marivaux; Montesquieu, qui écrit une gaie et piquante épître au chevalier d'Aydie. Louis Racine décline l'honneur du de, qu'un graveur a mis au bas de son portrait et que le modeste fils de Jean Racine n'entend point s'attribuer.

Voltaire est représenté par cinq pièces, dont plusieurs, je crois, sont inédites; une lettre en style de parodie, signée frère Voltaire, et adressée de Berlin à la margrave de Bayreuth; une autre, cordiale, à Diderot une troisième, datée de Prangins, où se trouve cette amusante boutade (contre le style du jour) dont nous aurons assez d'esprit pour ne pas nous fâcher « Est-il possible qu'on soit tombé si vite du siècle de Louis XIV dans le siècle des Ostrogoths? Me voilà en Suisse, et presque tout ce qu'on m'envoie de Paris me paraît fait dans les Treize Cantons. » Notons enfin une petite pièce de vers, qui ne doit pas avoir été jamais publiée, et un document bizarre portant les signatures de Mme Denis, de Voltaire et de sa protégée Mlle Corneille.

Voltaire nous a introduits dans le camp des philosophes. Et ici quelles richesses encore Duclos écrit à Voltaire au nom de l'Académie, à propos du mariage de Mlle Corneille Diderot l'entretient de sa Lettre sur les aveugles et fait une vraie profession de foi « Je crois en Dieu, quoique je vive très bien avec les athées. » L'abbé Raynal raconte qu'il a élevé dans le lac de Lucerne un monument en l'honneur des trois Suisses du Grûtli1. Je ne fais que citer les noms de Condillac, Helvetius, 1 L'abbé Raynal, voyageant en Suisse en 1783, demanda au gouvernement d'Uri la permission d'élever sur la prairie du Grütli ce monument, qui devait coûter 100 louis. Le gouvernement d'Uri refusa, attendu que le souvenir des trois Suisses était encore vivant dans les cœurs. Raynal érigea alors son monument sur un ilôt, dans la baie de Kussnacht. Mais la foudre le détruisit peu de temps après on assure qu'il était en granit d'opéra. C'était une colonne de


d'Alembert Sedaine, Marmontel, Grimm, d'Holbach je m'incline en passant devant Vauvenargues; j'ai un sourire confraternel pour Fréron, un critique qu'on relit, à mon gré, trop peu, et qui avait à la fois beaucoup de talent et beaucoup de courage voici Beaumarchais, puis Palissot, celui qui faisait marcher Rousseau à quatre pattes dans sa comédie des Philosophes Rousseau lui-même, qui adresse de Môtiers à d'Escherny cette phrase amusante « J'espérais toujours vous reporter votre musique, mais, malade et distrait, je n'ai pas le temps d'y jeter les yeux. M. de Montmollin a jugé à propos de m'occuper ici d'autres chansons bien moins amusantes. Il a voulu me faire chanter ma gamme et s'est fait un peu chanter la sienne. »

Le disciple après le maître Bernardin de Saint-Pierre écrit une lettre passionnée. à sa femme, qu'il appelle « muse desirée, » et adresse un billet à Legouvé, l'auteur du vers célèbre dont on a souri si souvent

Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère

Plus loin, Mercier, l'auteur du Tableau de Paris qui séjourna à Neuchâtel, écrit de cette ville à un éditeur et lui recommande de brûler sa lettre « Vous savez qu'on imprime tout après la mort d'un auteur. » Beaumarchais eût appelé cela la précaution inutile.

La réaction contre la philosophie du XVIIIe siècle revit dans les quelques lettres de Joseph de Maistre et de M. de Bonald, ces « prophètes du passé. » Le second ne se peint-il pas, avec son âpreté de style et de pensée, dans ce mot « L'Europe tombe en dissolution et les hommes d'état y sont d'une bêtise à faire trembler. »

Les poètes nous reposent de ces coups de boutoir Fontanes prédit à Ducis, dont on vient de jouer Macbeth, qu'il opèrera « la résurrection des morts. » Andrieux parle en termes touquarante pieds de haut (d'autres disent vingt-six pieds), ornée de quatre inscriptions latines. (Voir Coxe, Voyage en Suisse; de Mayer, idem; Meissner, Lettres sur la Suisse.)


chants de la mort de sa femme André Chénier écrit de Londres, où il s'ennuyait tant en 1789, une tendre lettre à son père Marie-Joseph s'exprime sévèrement sur l'abbé Delille dans une lettre à Mme de Staël.

De celle-ci, nous avons trois superbes lettres, où elle expose ses idées sur la République, et où elle parle de son projet d'écrire un livre sur l'Allemagne. Quant à Chateaubriand, le fac-similé d'une lettre adressée par lui au comte de Maistre nous offre un spécimen frappant de son écriture redressée et bâtonnée, qui indique l'homme au cœur sec, tout d'imagination et d'intuition. Plus loin, je lis une bien singulière lettre à Fontanes, où se trouve ce passage au moins étrange « J'arrive de Vaucluse; je vous dirai ce que c'est. Cela vaut sa réputation. Quant à Laure la bégueule et Pétrarque le bel esprit, ils m'ont gâté la fontaine. » Cette lettre n'est point inédite Sainte-Beuve l'a malignement rapprochée de cet autre passage, relatif à la même visite à Vaucluse, qui se peut lire dans les Mémoires d'outre-tombe « On entendait dans le lointain les sons du luth de Pétrarque une canzone solitaire, échappée de la tombe, continuait à charmer Vaucluse d'une immortelle mélancolie. » Voilà les deux Chateaubriand, celui qui parle dans l'intimité et celui qui pose pour la galerie

Il convient de mentionner encore une lettre de Chateaubriand à Lamartine, et annotée par Silvio Pellico, comme le sont plusieurs autres pièces qui provenaient de la collection de Barol j'ajoute à regret que les annotations de l'auteur de Mie prigioni sont d'une remarquable niaiserie.

Parmi les autographes de Béranger, il faut noter la lettre à Mérimée, à propos de son Essai sur la guerre sociale. Le chansonnier lance cette amusante boutade contre ce qu'il appelle la canaille romaine « Quels gredins c'étaient que vos romains Je répète toujours qu'ils n'ont été que des portefaix dont la Providence s'est servie pour porter les lumières de la Grèce dans tout le monde ancien. Quel horrible peuple]! quand cessera-t-on de le recommander à l'admiration des petits enfants et des vieux imbéciles » Quelques pages plus loin,


Thiers remercie Mérimée de ce même ouvrage « J'aime l'histoire romaine par-dessus toutes les autres. »

Ailleurs, Lamartine offre un asile à Ch. Nodier fuyant ses créanciers, Mignet célèbre son ami Thiers, Eugène Sue annonce à Mérimée qu'il va « se débarrasser du penchant à la grosse horreur » Sainte-Beuve adresse des vers à Hugo et recommande Brizeux à Lamennais; Jules Janin annonce son mariage à Chateaubriand, Victor Hugo annonce le sien à Lamennais. Cette lettre que M. Alexandre Dumas a payée 310 fr., est séduisante par une qualité devenue rare chez le grand poète, l'abandon, la simplicité « Je vais me marier. Je vous ai dit plusieurs fois que s'il y avait quelque dignité et quelque chasteté dans ma vie, ce n'était pas à moi que je le devais. » Lamennais répondit à cette page exquise par une lettre intime et douce qu'on trouve citée dans le livre curieux de M. Biré, Victor Hugo avant i 830* Outre les lettres de Hugo à George Sand, à Villemain, à Lamartine, le catalogue contient deux fac-similés de dessins, l'un représentant une cathédrale, l'autre une vue du pont couvert de Lucerne, avec cette légende « Ce que je vois de ma fenêtre. Pour ma Didine. V. H. » Didine, c'est Léopoldine, devenue la femme de Charles Vacquerie et morte tragiquement à Caudebec peu après son mariage.

Les révélations du catalogue ne sont pas toujours aussi charmantes. Que penser, par exemple, de Quinet, qui enjoint à son éditeur de supprimer la dédicace d'un de ses ouvrages à M. Cousin, « connaissant aujourd'hui ce drôle pour ce qu'il est » Il n'y a que les collectionneurs pour dénicher de ces jolis billets-là Je passe Proudhon et sa dissertation pleine de verve sur le mariage; Musset et sa Ballade à la lune, illustrée d'un croquis représentant la lune et le clocher, le point sur un i; Théophile Gautier et son écriture en quelque sorte ciselée Veuillot, qui injurie son siècle, « le plus méprisable de l'histoire » Baudelaire, qui fait sa cour à Vigny en vue de l'Académie, et Vigny qui le décourage poliment Flaubert, le mangeur de philistins, qui déclare qu'il faut « saler les bourgeois; » Murger, qui parle des Burgraves et de sa misère Renan, qui


rêve de se faire moine au Mont Cassin, comme s'il n'avait pas du bénédictin tout ce qu'il en faut avoir Alexandre Dumas fils qui, en 1870, reconnaît le droit des Prussiens « jusqu'à Sedan, » et annonce « la revanche dans dix ans; » le père Hyacinthe, qui écrit à Dupanloup pour justifier sa conduite Sarcey, qui dit le fond de sa pensée sur Sardou Marc-Monnier, l'heureux optimiste, qu'on retrouve dans ce mot typique « La vie est une comédie qui finit toujours bien » Zola, qui parle d'écrire pour le théâtre, car la farce permet tout. Ils sont là tous, chacun avec son tour d'esprit, ses faiblesses, ses toquades c'est comme un piquant commentaire des œuvres des contemporains, une histoire en miniature des lettres françaises.

III

M. Bovet a voué un soin curieux à sa série allemande, qui comprend des lettres de Reuchlin, Luther, Hutten, Leibniz, Kant, etc. Ici encore l'intérêt des pièces est considérable Schiller, Gœthe, leurs parents, leurs familles, ont des dossiers très riches, qui ont excité l'attention des amateurs allemands. Il semble que, pour les deux derniers siècles, M. Bovet ait malicieusement rassemblé des pièces où ces bons Allemands font l'éloge de la France et des Français il y a entre autres une lettre de Tieck qui est un vrai dithyrambe en l'honneur de l'immortelle révolution.

L'Angleterre a fourni aussi sa brillante lignée d'écrivains et de penseurs, depuis Bacon jusqu'à Dickens. Dans la partie italienne, figure un livre annoté en marge par le Tasse; puis viennent l'Espagne, les Pays-Bas (avec une lettre capitale d'Erasme), tous les états de l'Europe, et les Etats-Unis; j'ai sauté la Suisse, mais pour pour y revenir et y terminer ma course. Zwingli ouvre la marche avec une remarquable lettre. Viret et Casaubon le suivent de près. Dans les temps plus modernes, nous rencontrons Rousseau, qui écrit à Voltaire, en 1750, une lettre bizarre, à la fois flatteuse et fière; le juriste neuchâtelois Vatel, auteur du Droit des gens, de Saussure, Lavater et Pesta-


lozzi, Bonstetten qui écrit à Sismondi, Mallet du Pan, Jean de Muller, qui parle de Haller et de Ch. Bonnet, Mme de Montolieu, qui invite Bernardin de Saint-Pierre, le bon doyen Bridel, Salis jSeewis, qui fait des dames de Lausanne, en 1787, un éloge que celles de 1884 n'ont pas cessé de mériter. Le père Girard réfute, dans une fort belle lettre, les accusations portées contre son école par Pévêque de Lausanne. Sismondi parle de Mme de Staël, qui se rend en Allemagne « L'Allemagne n'est plus qu'une province de France, et je ne vois pas ce qu'elle y gagnerait. » Elle y gagna l'Allemagne. Bitzius se déclare pasteur avant tout Louis Vulliemin adresse à M. Rambert une lettre touchante de modestie et de patriotisme; Vinet apparaît sous ses deux faces il parle de Hugo et de Lamartine en critique toujours bienveillant, et du christianisme en chrétien. L'économiste Cherbuliez exprime à M. Charles Berthoud le sentiment « d'un devoir sacré à remplir envers notre Suisse romane, d'une lutte à soutenir contre l'invasion du germanisme, du positivisme, de l'indifférentisme, et de tous les autres ennemis en isme. » Tœpffer adresse à Charles Vogt 'une lettre ravissante sur le romantisme de la science et parle avec humour de son origine allemande et de sa profonde ignorance de la langue de Jean-Paul. Ecoutez encore cet autre Suisse romand s'indignant contre la centralisation « La Suisse romande est submergée. Les aveugles qui effacent tout ce qui est suisse. Alors il ne restera plus de Suisse, c'est clair. Pour nous autres romands, Adié Hans! La politique, quelle trompeuse folie! Mon cher ami, il n'y a que l'amitié, la famille, la nature et Dieu. » Ainsi parle notre cher poète, Juste Olivier.

Que je voudrais pouvoir citer aussi la vigoureuse peinture de certaine dévotion étroite et formaliste, par Mme de Gasparin; les ingénieuses réflexions de Charles Secrétan sur la guerre de 1870 ce morceau sur « l'ineffable vanité de la vie individuelle, ombre d'un rêve, ondulation d'une vapeur, courbe d'un zéphyr, simulacre d'une apparence. » N'est-ce pas de l'Amiel tout pur? Et la lettre, jolie entre toutes, où Félix Bovet raconte comment il a retrouvé à Paris la vraie maison de Rousseau! Et le


bleu Léman chanté par Rambert dans des vers devenus pour nous classiques, à peine éclos. Et les confidences si attachantes de A. Bachelin sur son remarquable roman de JeanLouis

La série suisse se termine par une lettre d'Alice de Chambrier, et nous laisse une dernière impression à la fois d'orgueil et de mélancolie.

Avais-je tort de dire que cette collection est riche, non seulement par le nombre des pièces, mais par la valeur du contenu ? Il n'y a presque pas un de ces documents qui ne peigne l'auteur par son côté essentiel et ne mette en relief quelque trait caractéristique; un billet insignifiant est une rare exception chaque lettre porte. Cela suppose chez l'amateur un savoir étendu, un tact très sûr, une judicieuse sévérité dans les choix, et, je le répète, une persévérance peu commune.

Faut-il après cela s'étonner du grand succès de la vente Bovet? J'ai déjà indiqué les prix atteints par diverses pièces; je note encore les chiffres suivants, qui ont leur éloquence Luther 1000; Reuchlin 1200; Lessing 700; Burns 800; Hume 400 (acheté par le célèbre amateur Morrisson); Galilée 690 Ronsard 330; Bossuet 200; Diderot 245; Vauvenargues (fort rare) 390; Mme de Staël 360. Les autographes d'écrivains contemporains ont été particulièrement recherchés Proudhon 500; Musset 245; Coppée 115. Et les Suisses? Albert de Haller 100, comme Buffon; Ch. Bonnet 60; de Saussure 50, comme Darwin; Viret 200; Rousseau 310; Tœpffer 100; Bitzius 61 Vinet 30; Petit-Senn 10; Félix Bovet 26. un franc de plus que Casaubon. Il est bon de noter enfin que cette partie du catalogue a été rédigée par M. Bovet lui-même il a fait son travail avec amour, en Suisse fidèle, en bon fils.

PHILIPPE GODET.


CHRONIQUE PARISIENNE

Les trembleurs. L'intelligence et le sentiment du devoir chez les animaux. L'histoire officielle chez les Chinois. Un écrivain chinois le colonel Tcheng-ki-Tong. Livres nouveaux et réimpressions.

Au moment où nous écrivons, Paris se porte parfaitement bien, malgré les poltrons qui passent le temps à se tâter et à avaler des drogues préventives. Il faut qu'il y ait des tempéraments bien réfractaires au choléra pour ne pas succomber aux effets combinés de la peur et des précautions. Les uns collectionnent tous les remèdes également infaillibles annoncés à la quatrième page des journaux et se les appliquent tous à la fois pour plus de sûreté. D'autres soumettent leur estomac à un régime incendiaire, ne mangent et ne boivent que des choses fortes. Les plus exposés de tous sont les trembleurs, qui ont pris une figure de circonstance, une conversation de circonstance, une pâleur de circonstance et qu'on reconnaît à leur air lugubre. Expliquezleur que le meilleur préservatif est la gaieté, ils vous regarderont de travers d'un air indigné comment a-t-on le cœur d'être gai quand on sera peut-être malade demain ? Parlez-leur, s'ils sont pieux, de résignation aux volontés de la Providence, ils vous laisseront entendre, par leur mine abattue, que la résignation ne donne pas le courage. Fi la vilaine race 1

Les lecteurs de la revue seront tous contents d'apprendre des traits d'intelligence et de sentiment du devoir dus à des animaux. La Revue scientifique, depuis quelque temps, a pris à tâche de prouver que les bêtes ont plus d'esprit et de moralité qu'on ne le pense, et c'est à divers de ses articles que sont empruntés les exemples suivants.

Un jour, en Abyssinie, une troupe de babouins, attaquée par


des chiens, dut prendre la fuite. Elle le fit dignement, les plus vieux mâles se chargeant de couvrir la retraite. Un jeune babouin d'environ six mois ne put courir assez vite et resta en arrière des siens. Il s'était réfugié sur un rocher, d'où il appelait au secours. Alors un des plus grands mâles, obéissant au sentiment du devoir, revint sur ses pas, en bravant l'ennemi, jusqu'au jeune, qu'il rassura et emmena tranquillement, en tenant toujours les agresseurs en respect.

Un observateur a vu des corbeaux indiens nourrir deux de leurs compagnons, devenus aveugles. Un autre a vu des serins nourrir, pendant plusieurs années, une vieille serine impotente, leur aïeule lointaine.

Certaines espèces de singes reconnaissent ce que représentent les images. Un mandrill s'amusait un jour à feuilleter un livre de voyages. Il tomba tout à coup sur un dessin d'holothurie, ou cornichon de mer. Il fit un saut d'un pied, ses cheveux se hérissèrent et tout son corps trembla.

Un autre singe (un rhésus) assistait chez son maître au dressage d'un furet, à qui l'on faisait mordre des rats pour l'habituer à mordre les lapins. Cet exercice barbare excitait la compassion du rhésus. Il devenait furieux, tirait le furet par la queue et le mordait même pour tâcher de sauver le rat.

Un Allemand, M. Fischer, a étudié le langage des singes, et il croit pouvoir affirmer que les singes possèdent réellement une langue ou, plutôt, plusieurs familles de langues, selon les espèces. Les espèces très différentes finissent par se comprendre entre elles, mais à la longue seulement, quelquefois au bout de plusieurs années; on peut dire (c'est M. Fischer qui parle) qu'elles arrivent à apprendre un nouvel idiome ou une nouvelle langue simienne.

Des paysans albanais faisaient traverser un fleuve, à la nage, à un troupeau de chevaux. Une vieille jument fut entraînée par le courant et on la crut perdue. Son poulain était arrivé sur l'autre rive et la cherchait en cabriolant. Il finit par revenir sur la berge, élevée à cet endroit de 4 à 5 m. au-dessus du niveau de l'eau. « Un instant, raconte M. Briot, ingénieur en chef de la province de Scutari, qui a assisté à la scène, il resta immobile, l'œil en feu, les naseaux fumants. Tout à coup, il poussa un hennissement strident, indescriptible il venait d'apercevoir sa


mère, que le courant avait déjà entraînée à plus de 300 m. au delà, et qui ne faisait même plus un effort pour se sauver. » Par un bond prodigieux, le poulain s'était précipité dans le fleuve. Un instant, il disparut puis on le revit, nageant vigoureusement dans la direction où il avait aperçu sa mère. Les vagues l'empêchant de voir devant lui, il s'élançait par bonds, en hennissant, le cou tendu, la moitié du corps hors de l'eau, lui qu'on avait eu tant de peine à faire entrer dans le fleuve un instant auparavant, quand on y avait poussé tout le troupeau. La mère avait relevé la tête elle répondait par des râles entrecoupés aux hennissements de son petit.

» Le poulain avait rejoint la jument; sur son épaule il soutenait la tête de sa mère, et l'entrainait vers la rive elle était sauvée.

» Sur la berge les cabrioles recommencèrent et le poulain tournait autour de sa mère en lui envoyant de grandes ruades dans le ventre. Il parait que c'est ainsi que les poulains témoignent de leur attachement envers leurs parents. » J'ai sous les yeux des gravures chinoises sur l'expédition française au Tonkin. Chaque gravure représente une grande victoire chinoise. On voit les soldats français marcher au feu la tête basse, le dos voûté et l'air penaud. Les Chinois fondent sur eux en gambadant, le nez au vent et l'air vainqueur. En apercevant ces foudres de guerre, nos pioupious tombent par terre de frayeur, ou se sauvent à toutes jambes, officiers en tête. Ici, sept Chinois mettent en déroute un régiment d'infanterie, un régiment de cavalerie et une batterie d'artillerie. Là, toute notre armée fuit grand train devant trois Chinois, deux simples soldats et le célèbre général Chou, qui court après nous à cheval, un grand sabre dans chaque main. Dans un coin, un bout de mer vide. Une légende chinoise nous apprend que la flotte française était là, mais qu'on ne peut plus la voir, puisque l'illustre général Liou l'a coulée bas. Nos pioupious ont beau courir, il n'en réchappera pas un seul il ne reste plus un seul bateau pour les emmener.

La collection des gravures représente le récit officiel de l'expédition, tel qu'il a été répandu parmi le peuple par les soins de son gouvernement. La presse n'existant pas dans le céleste empire, les historiographes de Pékin peuvent donner carrière à


leur imagination la population ne met pas en doute l'exactitude de leur récit et le gouvernement s'évite ainsi des commentaires désobligeants et inutiles.

La méthode a du bon. Elle empêche le mécontentement et les paniques. Si Toulon était en Chine, pas une âme ne se douterait, à deux lieues de la ville, que le choléra a éclaté. Il y a quatre ans, une revue anglaise publia une Histoire de la nation zouloute, par le roi Cetywayo, le même qui fut quelque temps prisonnier des Anglais. L'ouvrage de Cetywayo était un des plus grands suggesteurs (le mot est dans le dictionnaire de Littré) qu'on puisse imaginer. Il suggérait, sur l'art de gouverner et d'administrer les peuples, une foule d'idées instructives. Cetywayo, tout noir qu'il était, avait un système politique raisonné, fondé sur des principes légués par ses prédécesseurs. L'ensemble du système reposait sur une règle fondamentale, dont jamais roi zoulou ne s'est écarté, et qui a d'étroits rapports avec la règle chinoise sur la même matière. Dans le pays des Zoulous, dit cette sage règle, le souverain est l'unique dépositaire de la tradition nationale. Lui seul a qualité pour instruire le peuple de l'histoire de son règne et des règnes précédents. De la sorte on assure la paix publique, car il n'y a pas à craindre que le roi souffle à ses sujets un esprit de malveillance et de révolte envers les institutions existantes. Malgré ces précautions, tel est le tempérament excitable des Zoulous, que les règnes s'y terminent d'ordinaire par des révolutions et qu'un roi mourant de mort naturelle est une exception au Zoulouland. On juge der ce que ce serait avec la liberté de l'enseignement.

L'empereur de la Chine ne prend pas moins de soin que ses confrères du sud de l'Afrique d'expurger la tradition nationale de tout germe malsain. Dans un volume que vient de publier le baron G. de Contenson, ancien attaché militaire à Pékin, on lit qu'après la guerre de 1860, faite en commun par la France et l'Angleterre, le gouvernement chinois fit répandre le bruit que les indemnités exigées par les alliés ne leur avaient été accordées que pour acheter leur soumission et le départ de leurs troupes. De même, lors des invasions de barbares dans le basempire, leurs hordes recevaient de l'or pour se retirer. En 1884, grâce au glorieux Chou et à l'illustre Liou, les barbares ont étéi Chine et extrême Orient. 1 vol. in-12. Pion et Nourrit.


jetés à la mer sans que le souverain du céleste empire ait eu besoin de bourse délier.

Il serait curieux de connaître l'opinion du colonel Tcheng-kiTong sur les gravures décrites tout à l'heure. On la devine un peu. Cet homme d'esprit, qui amuse Paris depuis deux mois par sa réhabilitation humoristique de la Chine aux dépens de l'Europe, ne descend pas un seul instant de son dada. Il est, ou il feint d'être profondément convaincu de la supériorité de son pays jusque dans les derniers détails. Tout est mieux en Chine. Le peuple chinois est plus éclairé, plus instruit, plus civilisé, plus moral que nos peuples de l'occident. Le colonel le prouve par une satire si fine de nos mœurs, qu'on s'est demandé s'il était possible qu'un Asiatique fût entré aussi profondément dans l'esprit de notre nation et si Tcheng-ki-Tong n'avait pas un collaborateur masqué. Le doute était encore fortifié par la pureté avec laquelle le colonel écrit le français et par sa familiarité avec les littératures anciennes et modernes de l'Europe. Ses amis ont pris soin de démentir ces bruits. Ils ont affirmé que Tcheng-kiTong n'avait nul besoin de se faire aider et qu'il était bien capable de trouver tout seul toutes les jolies choses qu'il dit. Ses articles viennent d'être réunis en volume sous ce titre Les Chinois peints par eux-mêmes (Calmann Lévy). Nous avons dit que c'était une apothéose de la patrie de l'auteur. L'organisation de la presse est précisément une de celles qu'il admire le plus chez lui, et elle mérite en effet, par sa simplicité, d'être admirée. Son objet est d'empêcher qu'il n'y ait une presse, et elle a si bien rempli son objet, qu'il ne vient plus à l'esprit d'aucun être chinois dans son bon sens de fonder un journal. On chercherait vainement en Chine, écrit Tcheng-ki-Tong, un journal ayant quelque analogie avec un journal européen. C'est une liberté qui ne fleurit pas dans l'empire du milieu. La Gazette officielle n'est généralement reçue que dans les cercles officiels. Le peuple ignore complètement ce qui se passe dans l'ordre des faits politiques. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu des tentatives dans ce sens mais elles n'ont pas réussi. Depuis que les ports, en effet, ont été ouverts au commerce international, les étrangers ont fondé des journaux chinois rédigés par des Chinois sur le modèle des journaux européens.

1 Le colonel est attaché militaire de Chine à Paris.


L'exemple est contagieux, le bon comme le mauvais et il s'est rencontré des Chinois qui ont essayé de faire paraître des journaux dans les provinces. Ces entreprises se sont heurtées contre les délits de presse, ce poison du journalisme, dont les gouvernements usent assez fréquemment lorsque la liberté d'écrire dépasse la mesure permise par les lois existantes. » Ce journalisme local est donc mort de mort violente, et personne ne songe à le ressusciter. »

Il n'est pas davantage permis de publier des livres sur l'histoire contemporaine. Le soin d'écrire celle-ci est confié à la vigilance éclairée d'un conseil de mandarins dont les travaux ne sont pas publiés. On ne renonce pas pour cela à diriger l'opinion publique on l'éclaire au moyen de l'imagerie populaire, dont Tcheng-ki-Tong se garde bien de parler; il est trop malin pour cela.

Il y a un point, un seul, sur lequel il reconnaît que l'Europe a l'avantage sur l'Asie. Le colonel adore la conversation des femmes et l'on sait que, dans son pays, les femmes sont exclues de la société des hommes. Elles se voient entre elles et peuvent recevoir leurs parents, mais là se bornent pour elles les relations sociales. Les hommes se réunissent entre eux, s'amusent entre eux, ou, s'ils invitent des femmes, ce sont les musiciennes des bateaux de fleurs. Le colonel commence par déclarer qu'il est très sage de tenir le beau sexe à l'écart, parce que c'est le seul moyen d'obtenir la pureté des mœurs et la tranquillité de la famille. «Les institutions de la Chine, ajoute-t-il, n'ont qu'un but l'organisation de la paix sociale, et pour en assurer la réalisation, le seul principe qui ait paru souverain a été. la fuite des occasions. Cela est très pratique. Ce n'est peut-être pas d'une bravoure chevaleresque; mais, parmi les braves, combien succombent à la tentation ? Etant ainsi convenu et constaté, pour l'amour du principe, que les Chinois ont raison de ne pas voir les Chinoises, le colonel Tcheng-ki-Tong confesse combien il lui est délicieux de voir les Parisiennes et combien il serait attrapé si nous adoptions tout d'un coup l'habitude orientale d'exclure les femmes des salons.

« Quelle merveilleuse chose, écrit-il, que l'esprit de la femme 1 Cela est indéfinissable c'est à la fois léger et profond; c'est vraiment délicieux, et lorsque deux jolis yeux scintillent au milieu,


des éclats de rire de ce lutin qui ne se pose nulle part et qui voltige partout, semblable au papillon dans un rayon de soleil, c'est une perfection qui laisse bien loin dans l'oubli les habits noirs et leurs prétentions. Ma profession de foi est bien facile à faire elle a pour idéal l'esprit de la femme. Ne me demandez pas lequel ? Il n'y a pas de type à fixer; je l'ai quelquefois rencontré et ce fut un éclair d'éblouissement. »

Suit une description des salons parisiens. Dans l'un, il a entendu un professeur « très admiré improviser des définitions. « C'était son cours en miniature; après ses réponses, les invités semblaient se recueillir un instant, et les « Très bien 1 » s'unissaient aux « C'est très juste 1 1 Un soir, on demanda, je m'en souviens, au célèbre académicien, la définition de la modestie. Il répondit qu'elle naissait du sentiment que nous avions de notre exacte valeur. Nous avons tous admiré la justesse et la profondeur de cette pensée. »

Les lecteurs auront reconnu M. Caro. Le colonel s'était trouvé ce soir-là dans un salon peuplé de Carolines; c'est ainsi qu'on désigne à Paris la nation innombrable des admiratrices de l'illustre professeur. Les lignes suivantes ne sont pas moins transparentes. Elles désignent un acteur merveilleux, incomparable dans les Scapin et qui dédaigne, au nom du génie, la vertu définie tout à l'heure par M. Caro. Ce n'est pourtant pas le sentiment de sa valeur qui lui manque, en sorte qu'il fait mentir la définition.

i Il y avait aussi, dans ce salon, un comédien qui représentait l'esprit des autres avec une immense assurance. J'ai été étonné que ce personnage occupât la place d'honneur, et que des gentilshommes et des académiciens fussent relégués aux autres rangs. Nous observons en Chine une rigoureuse étiquette à l'égard des distinctions sociales acquises. On m'a dit que l'étiquette n'était plus de mise en France je l'ai cru sans peine. » Une chose dont Tcheng-ki-Tong ne peut pas prendre son parti, c'est de trouver en Europe tant de braves gens persuadés que ses compatriotes donnent leurs enfants à manger aux cochons. Il est très malheureux de l'existence des œuvres de bienfaisance destinées à racheter les petits Chinois. On voit, bien qu'il ne nomme jamais personne, qu'il ne peut penser sans amertume à M. Sarcey, qui s'est fait une spécialité de prêcher dans les jour-


naux en faveur des petits Chinois, et il restera outré jusqu'à son dernier soupir contre une vieille dame qu'il a entendue, à Paris, dire en le désignant c Voilà un Chinois 1 Qui sait si ce ne sont pas mes sous qui l'ont acheté En voilà une à qui il n'a pas trouvé d'esprit

Les lecteurs prendront grand plaisir au volume du colonel, à condition qu'ils ne comptent pas trop y trouver un ouvrage sur la Chine; c'est nous-mêmes qu'il y faut chercher.

Le Christianisme du Christ (1 vol. in-8., Fischbacher), par M. Henri Meyer, est un important ouvrage, fruit de dix ans de recherches et de travail. L'auteur a voulu montrer que l'enseignement de Jésus découle de sa conscience religieuse et qu'il est dominé par la pensée de la Rédemption. Il a tiré ses données d'un seul évangile, l'évangile selon saint Matthieu, afin de leur assurer une précision plus rigoureuse. « Qui veut explorer un champ trop vaste, dit M. Meyer, risque de le mal explorer. A puiser tour à tour indistinctement dans quatre documents très différents, on s'expose à grouper d'une manière plus ou moins arbitraire les données qu'ils fournissent, à imprimer à son travail un caractère trop subjectif, à couler dans les moules de sa propre pensée la pensée de Jésus-Christ. » Ayant ainsi limité sa tâche, M. Meyer l'a exécutée de façon que son livre est, en un sens, une œuvre définitive. Le travail est aussi complet que consciencieux. L'idée qui se dégage de l'ensemble est celle-ci tout l'enseignement de Jésus suppose que, dans le monde comme au-dessus du monde, la liberté est la plus réelle des réalités. Je me récuse devant le gros volume (près de 1000 pages gr. in-8") intitulé La mission des Juifs, par l'auteur de la Mission des souverains (Calmann Lévy).

L'ouvrage est tellement au-dessus de ma portée, que j'ai eu peur de devenir fou si j'essayais de le lire. Les personnes assez heureuses pour avoir des idées sur les trois Pouvoirs Arbitraux de la Synarchie et sur la Synthèse de la Loi du Taureau, pourront le lire sans danger; elles sont au point où l'on ne risque plus rien. Les autres feront sagement d'imiter ma prudence. Les deux derniers volumes de la Bibliothèque de philosophie contemporaine (ancienne librairie Germer Baillière, Félix Alcan successeur) sont également intéressants, chacun dans leur


genre. Les Eléments de physiologie générale, de M. Preyer, ont été traduits de l'allemand par M. Jules Soury. C'est une espèce de manuel très simple et très clair des théories physiologiques aujourd'hui universellement admises par la science. L'exposé des théories est précédé d'une courte histoire de la science de la physiologie.

La liberté et le déterminisme, par M. Alfred Fouillée, est une réédition, refondue et très augmentée, d'un ouvrage qui passionna le monde philosophique il y a dix ans. Nous rappellerons que l'auteur y examine jusqu'à quel point le déterminisme scientifique est conciliable avec l'idée que nous nous faisons de notre liberté et qu'il conclut que Prométhée lui-même, sur son rocher, est libre.

Le dernier volume paru de la réimpression des œuvres de M. Emile Montégut s'appelle Nos morts contemporains, 2' série (Hachette). On y retrouvera de vieux amis très chers, entre autres les études sur Maurice et Eugénie de Guérin. On m'accusera si l'on veut de rabâcher, mais je répète que M. Emile Montégut est un écrivain exquis.

Mm. Henry Gréville, dont bon nombre de nos lecteurs ont eu, il n'y a pas longtemps, le plaisir de faire la connaissance personnelle, vient de publier un nouveau roman Un crime. (Plon et Nourrit.) C'est un récit passionné et tragique, qui laisse une impression triste. Il s'agit d'une petite servante séduite par son maître et entraînée par sa faute à assassiner sa maitresse, qu'elle adorait.

Le roman de Dostoievsky que M. Humbert vient de traduire sous ce titre Humiliés et offensés (Plon et Nourrit), est une des belles œuvres de la littérature russe. Les compatriotes de Dostoievsky le placent à côté de Tourguenief; quelques-uns le placent au-dessus. Sans entrer dans une discussion qui n'est pas de mon domaine, je dirai seulement que les deux écrivains ont le droit de se disputer la première place. Dostoievsky possède une vigueur d'imagination, une puissance d'analyse psychologique qui le classent parmi les maîtres. Humiliés et offensés est un livre tout à fait remarquable.

Encore deux romans russes, plus ou moins authentiques ceux-là. Le pseudonyme de Rouslane (Kira, une jeune fille


russe, 1 vol., Plon et Nourrit) cache pourtant une femme dont le mari au moins est russe. Quant à la comtesse Mourenine, l'auteur de La comtesse Natalia (Plon et Nourrit), c'est la première fois que son nom me tombe sous les yeux.

Voici un livre qui devrait être dédié à la Société psychique dont votre chroniqueur anglais racontait le mois dernier les travaux. Il a pour titre Souvenirs d'un magnétiseur (Plon et Nourrit), par le comte de Maricourt, et pour objet d'établir qu'en fait de spiritisme et de magnétisme, il faut tout croire. Jamais on ne croira assez à la lucidité des somnambules, à l'existence des esprits et à la possibilité de communiquer avec eux, aux tables parlantes, à la triple nature animique, fluidique et corporelle de l'homme, au périsprit qui sert de trait d'union entre le corps et l'âme, à la foi de Dante à la théorie fluidique, à la lumière argentée qui procède du cerveau, à la faculté d'envoyer un coup de pistolet, par l'influence du périsprit, à une personne absente, à la guérison des tumeurs et, en général, de tous les maux par le magnétisme, à la pénétration de la pensée, à la prévision de l'avenir, à l'action non seulement puységurique, mais aussi potétique du comte de Maricourt, et à une infinité d'autres choses également belles, raisonnables et évidentes.

A ce propos, maintenant que Cumberland est parti et qu'il n'y a plus à craindre de faire tort à son petit commerce, on peut révéler que la famille Alexandre Dumas a été sa roche tarpéienne. Dès qu'il a été dans cette famille néfaste, il n'a plus rien trouvé que ce qu'on lui faisait trouver par politesse. Alexandre Dumas l'a promené par la main pendant une demiheure sans résultat. Une cousine de la maison, ennuyée de ne pas parvenir à lui faire découvrir un éventail caché dans une chaise à porteurs, a pris le parti de l'amener devant la chaise et de lui presser la main. Même insuccès et même tricherie pour lui faire trouver une épingle cachée dans le corsage d'une dame. Quant au livre qu'il aurait deviné et découvert au fond d'un tiroir, l'histoire est apocryphe, disent ces terribles Dumas, les plus sceptiques des Parisiens décidément, puisque tous nos boulevardiers avaient cru en Cumberland.


CHRONIQUE ITALIENNE

Alessandro Poerio et sa mère. L'Inde et M. Mantegazza. Venise et les machines à vapeur. Spiritisme? Le dernier pape. Le saint Janvier de la Solfatare.

Aujourd'hui les livres abondent. L'un des plus importants est celui que M. Vittorio Imbriani vient de consacrer à son oncle Alessandro Poerio 1. C'est là encore un de ces hommes trop peu connus qu'il est bon de remettre en lumière. Alexandre Poerio fut poète, patriote et soldat. Dès 1821, encore adolescent, il avait suivi le général Pepe dans les Abruzzes; pour ce crime, il suivit plus tard en Autriche son père Joseph Poerio à la fois prisonnier et proscrit. Dans l'exil, Alexandre devint philologue et philosophe. A peine relâché, il vécut à Florence, puis à Paris, où il revint au catholicisme. Ce fut Tommaseo qui le convertit. Alexandre retourna ensuite à Naples. Il avait appris l'Italie, il put l'enseigner aux jeunes hommes de son pays. Il fut de cette cohorte sérieuse, intelligente et résolue qui combattit dans le Progresso, revue remarquable et remarquée, fondée à Naples par Giuseppe Ricciardi. Là se formaient des hommes dont quelques-uns se sont fait un nom Dragonetti, Liberatore, de Cesare, de Augustinis, Baldacchini, Blanch, Imbriani, de Virgilii nous en passons sans doute, bien involontairement. Ce journal donnait des articles copieux et solides qui devaient déplaire au gouvernement. Le directeur, Giuseppe Ricciardi, fut exilé, la feuille tomba dans les mains de M. Bianchini (depuis ministre de la police). Elle fut appelée dès lors le Regresso (le recul). Alexandre Poerio écrivait là quelquefois. Il avait une érudition particulière qui était plutôt un don du ciel, le don des langues. Il les apprenait en se jouant, avec une facilité de commis voyageur. Il les savait toutes. Aussi aurait-il pu servir non seulement de dictionnaire polyglotte aux lettrés, mais d'inter1 Alessandro Poerto a Venezia. Lettere e douumenti del 1848, illustrati da Vittorio Imbriani. Naples, Domenico Morano, 1884.


prête universel aux gens du peuple, car il entendait les patois aussi bien que les idiomes et eût été homme à répondre dans leurs mille et un dialectes aux Italiens ou aux Allemands qui l'auraient abordé.

De plus, il fut poète, poète dans ses vers recueillis par l'éditeur Félix le Monnier, un Français de Verdun qui était devenu l'éditeur le plus heureux de l'Italie, et qui vient de mourir. Le Risorgimento d'Alexandre Poerio fat ;le cri national de 1848, quand le sol italien tout entier était une secousse de guerre 1 » Poète surtout dans sa vie. Sa personne, ses habitudes, ses moindres gestes étaient ceux d'une âme ardente qui ne tenait à la vie que par des rêves et des affections. II. poussait l'insouciance jusqu'à la manie et la sensibilité jusqu'à la fureur. A toute impression de peine ou de joie, il éclatait en sanglots comme un enfant et vivait dans le pays des chimères. Sa poésie n'était pas une exaltation exceptionnelle, intermittente, qui l'aurait pris par instants pour le rendre ensuite au calme sensé de la vie commune. C'était son état normal et son humeur de chaque jour.

Tel il se montre à nous dans ses poésies et dans ses actions Italien, catholique, exécrant l'oppression et surtout l'oppression étrangère, opiniâtre dans sa haine, dans son culte et dans sa foi. Cette pertinacité fut le trait dominant de son caractère. Il s'acharnait à son rêve, qui ne resta pas à l'état de rêve, mais devint une oeuvre; il ne fut pas seulement le poète de sa cause, il en fut d'abord le prophète, puis l'apôtre, enfin le martyr. En 1848, son illusion parut se réaliser il eut ce qu'il voulait, la liberté, la guerre 1

On lui offrit une ambassade à Turin, on lui offrit un grade dans l'armée, il refusa tout; il prit le fusil sur l'épaule et suivit Pepe comme simple soldat il fut de l'héroïque défense de Venise, et toujours le premier au feu. Enfin un jour, à Mestre, il marcha devant tous au combat avec tant de fureur, qu'il se trouva seul au milieu des Autrichiens. Le tambour battait la retraite, mais il ne pouvait l'entendre il avait perdu l'ouïe, à ce qu'on dit, dans les souterrains de Saint-Elme.

Il fut assassiné par ces hommes qui étaient cent contre lui. Mais il ne resta pas mort dans leurs mains. Il eut encore d'hor.ribles douleurs à endurer cinq jours d'atroce agonie; mais il


expira au bon moment, au bon endroit, dans un temps d'héroïsme et de liberté, sur une terre héroïque et libre. Les femmes de Venise lui élevèrent une simple tombe, et l'Italie entière porta son deuil.

Voici la lettre qu'après sa mort son général écrivit à Charles Poerio. C'est une page éloquente et peu connue, elle veut être gardée.

c A toi, ami Charles Poerio,

Il n'était pas mon frère, il n'était pas mon fils, mais le plus brave, le plus désintéressé de mes compatriotes. Il était pour moi une amitié douce et fidèle; il connaissait toutes les étranges infortunes de ma vie et il savait les raconter. Encore tout jeune, par amour de la liberté, il me suivait dans les camps de Rieti, et nos désastres ne refroidissaient pas son âme ardente. De Paris, en 1821, il m'accompagna à Marseille dans l'illusion de débarquer quelque part sur les côtes de l'Italie et de prendre un sabre contre l'envahisseur du nord qui allait asservir les légations. Au mois de mai dernier, refusant une charge honorable et lucrative, il voulut me suivre en simple volontaire, les yeux fixés au delà du Pô, sans s'épouvanter de la constante adversité de ma destinée. Dans le combat de Mestre, fabuleux par la hardiesse qu'y montrèrent les défenseurs de la Vénétie, il les domina tous par sa bravoure, par ce qu'il a souffert, par ce qu'il a dit de magnanime et de patriotique au milieu des douleurs de l'amputation. Il semble, mon cher ami, que la fortune eût décidé de répandre une immense amertume sur cette faveur que, contre son habitude, elle me voulut accorder au bord des lagunes.

» Tu exhorteras la mère qu'il adorait, et dont il parlait en agonisant, à être une mère italienne. Si l'excellence, la sainteté de la cause pour laquelle il a cessé de vivre il y a peu d'instants, si la haute vertu que sa fin lui a donné l'occasion de faire éclater, si l'exemple de tant de patriotisme qui ne sera pas sans fruit pour la patrie malheureuse; si rien de tout cela ne console, qu'est-ce donc qui pourra jamais consoler ? Le confesseur qu'il -avait appelé, lui demandant ce matin si d'aventure il avait haï -quelqu'un, sa voix affaiblie répondit « Personne, excepté les ennemis de l'Italie 1 Je ne puis tenir plus longtemps la plume,


je n'entre pas aujourd'hui dans les détails. Quelle perte nous avons faite L'Italie pleure un grand fils.

» G. Pepe. »

Cette mère dont parlait Alexandre, Caroline Sossisergio, fut tout simplement une femme sublime. Elle avait partagé la mauvaise fortune de Giuseppe Poerio, son mari. Elle lui survécut pour souffrir plus cruellement avec ses fils elle leur donna le conseil et l'exemple du courage elle vit partir l'ainé pour la guerre sainte, elle le sentit mourir et lui survécut pour souffrir plus encore; elle vit partir l'autre (Charles Poerio) pour le bagne, les fers aux pieds, et sur le dos, la veste des assassins et des voleurs. Il devait y rester vingt-quatre ans, elle ne pouvait songer à vivre jusqu'à l'expiration de cette longue et dure peine; Italienne, épouse et mère, elle avait connu toutes les angoisses et tous les tourments; il ne lui restait plus ni bonheur à espérer, ni malheur à craindre, la coupe était vidée, elle mourut. A la mort de son fils Alexandre, les ministres napolitains, déjà infidèles à l'Italie, vinrent lui présenter leurs condoléances. Elle les accueillit par une phrase sanglante « Eh bien! leur dit-elle, vous voilà satisfaits »

Elle écrivit au général Pepe, le 23 février 1850

« Mon cher Alexandre est mort pour la cause qu'il avait embrassée. Dans la douleur que j'éprouve souvent, je pense à ce qu'aurait souffert cette âme généreuse dans l'abjection de son pays, et je me dis à moi-même Ce ne fut pas le hasard, mais une disposition de la Providence qui l'appela au ciel avant les disgrâces et les deuils de l'Italie. Je devrais être déjà poussière, mais l'idée que mon fils a pensé de moi que j'étais forte et le besoin d'assister mon autre fils me donnent du courage. Pour moi, cher général, toute femme de Venise est une idole que j'adore. J'espère du ciel qu'il me donnera assez de vie pour aller sur cette terre où reposent les cendres de mon fils et témoigner aux chères filles de l'Adriatique toute ma gratitude comme mère et comme femme. Si vous voyez jamais Lamartine, diteslui que je suis toujours la même. A ceux des Napolitains qui sont à Paris, qui me connaissent et se souviennent de moi, dites qu'ils plaignent la terre natale. »

Et dans une autre lettre du 13 mai, elle écrivit au général


e Votre excès d'amour vous donnera trop de partialité pour lui (pour Alexandre). Dans votre histoire des dernières vicissitudes de l'Italie, mettez-vous en garde, cher général, contre votre cœur une louange non méritée à celui qui ne fit rien de grand, si ce n'est de se sacrifier à la cause qu'il avait épousée, vous .ferait accuser d'exagération. »

Telles étaient les mères en Italie. Lorsque son fils Charles fut soumis à un procès politique (la plus grosse iniquité des Bourbons) qui l'envoya au bagne et pouvait l'envoyer à l'échafaud, Caroline Sossisergio lui écrivit

« Mon très cher fils, j'espère que ce matin tu seras appelé à subir ton interrogatoire qui, sans doute, sera celui d'un homme d'honneur, comme doit être le fils de Joseph Poerio et le mien. » En ce temps de peur où nous vivons (peur des épidémies, peur des chiens enragés, peur des socialistes, peur même des Chinois), M. Vittorio Imbriani a eu raison de faire vibrer cette corde héroïque.

Je vous ai parlé du voyage de M. Paul Mantegazza dans l'Inde; l'illustre savant, qui est aussi un écrivain de bonne qualité, commence à le raconter dans un livre dont nous recevons le premier volume'. Ce sont des notes prises au jour le jour, très vivantes et très pittoresques. Il n'est aucun de nous qui, dès l'enfance, n'ait rêvé de l'Inde les mille et une nuits, Golconde, les nababs, les bayadères, les éléphants, font partie de la poésie populaire et nous apparaissent dans les songes mystérieux de la nuit. « Nous trouvons quelque chose de l'Inde en notre cerveau, même avant qu'il soit né à la vie extérieure nous en trouvons des fragments dans nos dictionnaires, dans notre peau, dans nos paroles, partout. Le bambin lombard dit « Va à Calicut 1 » l'homme du peuple a une chemise de madapolam nos belles dames couvrent leurs épaules de cachemires, un saphir étincelle à leur corsage ou elles portent au doigt un morceau de ciel fait avec les turquoises du Thibet. Les mots avec lesquels nous exprimons nos sentiments ont leur racine là-bas, sur cette terre lointaine aux parfums enivrants, au soleil de feu. Pourquoi n'avons-nous pas la même sympathie pour l'Amérique ? Elle possède pourtant des forêts vierges et profondes, elle se vante 1 Paolo Mantegazza, India. Milan, Treves, 1884.


aussi des fleuves les plus gigantesques, les parfums et les fleurs ne lui manquent pas, et si elle n'a pas Golconde, ne montret-elle pas des écrins de pierres précieuses encore plus éclatantes dans le plumage de ses cent mille oolibris ? Java même est plus belle que l'Inde, l'Afrique aussi a des mystères esthétiques et les séductions fatales de l'inconnu. Mais l'Amérique, Java, l'Afrique ne sont pas l'Inde; l'Inde est la patrie d'où nous sommes venus, l'Inde nous a donné le sang, la langue et la religion, le pain de la vie quotidienne et cet autre pain d'or, plus nécessaire peut-être, qui est l'idéal. L'Inde exerce sur nous une fascination que ne peut avoir aucune autre terre c'est que nous en sommes tous des fragments. En aucune occasion, nous ne sentons davantage la prépotence de l'atavisme. Moi aussi, dès l'enfance, dans la jeunesse, j'ai rêvé de l'Inde, comme vous tous, et quand, devenu homme, je me vouai tout entier à l'étude de l'homme, comme médecin, comme étudiant en pathologie et en anthropologie, je sentais que c'était pour moi un devoir de visiter ce pays tout hérissé de problèmes. J'y suis donc allé, et j'en suis heureux comme on l'est d'un devoir accompli, d'un désir satisfait après l'avoir couvé longuement avec patience et avec ardeur. Le philologue peut être un profond indianiste, l'historien peut trouver de grandes solutions sans aller ;dans l'Inde, l'anthropologiste y doit aller.

• Autrefois, il y a un demi-siècle, Jacquemont employa huit mois pour voyager de France à Calcutta: aujourd'hui, le même temps suffit pour l'aller, le retour et un séjour de six mois pendant lequel vous aurez parcouru la contrée entière.

» Deux cent cinquante-deux millions d'hommes, tous les climats du monde, toutes les couleurs de la peau humaine, le bouddhisme, le brahmanisme, le mahométisme, et toutes les formes de la religion du Christ, avec le fétichisme le plus sauvage Bouddha, Brahma, le Christ et le soleil. Tous les matériaux nécessaire pour résoudre les grandes questions de l'anthropologie et de l'ethnologie 1. »

M. Mantegazza annonce quatre mémoires scientifiques sur les races de l'Inde qui formeront un volume illustré de photographies originales, faites par lui-même, sur les lieux. Ce sera pour les savants; le volume que nous annonçons est pour tout le monde. Seulement, pour l'écrire, l'auteur aurait voulu être musicien.


La musique, à son avis, est le seul art qui puisse exprimer, on à peu près, l'indéfini, l'immensité des sensations que l'Inde suscite, l'entrelacement des pensées hautes, grandes, multiformes où nous sommes portés en visitant cette patrie du choléra et des éléphants, des plus belles orchidées et du tigre. Le trop est la note qui prévaut dans l'Inde trop d'hommes et trop d'animaux, trop de chaleur, des montagnes trop hautes, trop de richesse et trop de pauvreté, trop de vieillesse et trop d'enfance, trop de couleurs et trop d'odeurs, trop de fièvres et trop d'amours, trop de mort et trop de vie. Nous autres pauvres hommes tièdes et petits de la zone tempérée, nous nous sentons surmenés, inondés de trop de sensations nous restons étourdis, éblouis, accablés de fatigue. On sue continuellement en dedans et au dehors. « La tempérance, la modestie, la pudeur, l'économie, sont autant de plantes exotiques sur cette terre de feu, nous y sommes à chaque instant poussés à envier les indigènes. Je devrais donc écrire une symphonie en trop majeur, puis j'y voudrais mettre des temples sombres et horribles avec des vaches, des paons, des prêtres qui sont des mendiants, des éléphants couverts d'argent et d'or, des princes portant sur leurs habits des millions en pierreries, des coolis qui vivent avec quatre francs par mois, des gens noirs, nus, toujours luisants d'huile de coco ou de sueur. puis des vêtements polychromes qui voilent, couvrent mais ne cachent pas le corps humain, parlent et sentent avec l'homme qui les porte, puis le grotesque dans le religieux et le cyclopéen dans le bouffon des singes entretenus par l'état et adorés par le peuple, des saints qui pendant trente années ne font pas un mouvement, des hôpitaux pour les chats, pour les chiens, les corbeaux, les serpents, les éléphants; des crocodiles, des rhinocéros, des buffles qui s'ébattent sur des terres malsaines des bambous hauts comme des tours, des forêts de magnolias, des rhododendrons grands comme des châtaigniers, des bayadères qui semblent épileptiques, des figures stupéfiées par l'opium, de dents rongées par le bétel, des bouches qui ont l'air de cracher du sang, des montagnes les plus hautes de la terre, des boutiques plus petites qu'une armoire; c'est un pandémonium et un dithyrambe de choses luisantes, de choses grotesques, de petitesses et d'énormités, on dirait une colossale mascarade rêvée par un Victor Hugo en délire. »


CHRONIQUE ITALIENNE.

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M. Mantegazza nous a pris de la place les autres en souffriront un peu. Au retour de l'Inde, comment suivre avec passion M. Camillo Boito qui nous mène à Berlin et à Munich 1. Il est vrai que l'artiste voyageur a mieux que Berlin et mieux que Munich à nous montrer sa chère Venise à laquelle il consacre deux chapitres. Il regrette un peu l'ancienne ville qui s'en va, les îlots dévastés par des machines à vapeur, cette horrible civilisation qui finira par combler les lagunes. Nous serons tous morts en ce temps-là, je l'espère bien.

M. Luigi Capuana, le charmant humoriste que nos lecteurs connaissent depuis longtemps, se demande s'il faut croire au spiritisme Son livre commence et finit par le point d'interrogation imprimé sur le titre. IL dit oui et non, je crois et je ne crois pas. Mais chemin faisant l'auteur qui discute avec son ami Salvatore Farina signale tant de faits lus dans les livres ou vus de ses yeux, qu'il nous apprend beaucoup de choses. Tous ceux que cette question intéressent écouteront avec plaisir l'écrivain pensif qui en parait inquiété ou intrigué.

Voici encore un joli petit livre que nous envoie la maison Sommaruga de Rome. C'est intitulé La bataille d Armagedon 3. L'auteur, M. Castellazzo, est un prophète, il prédit les dernières luttes où périra définitivement la papauté. Il y a beaucoup d'audace et d'entrain dans ce drame à venir que le rêveur voit trop prochain peut-être. La pièce, en cinq actes ou en cinq nuits, se termine par ce cri fatidique Vive Pierre II, dernier pape de Rome 1 » Quantité de personnages vivants y jouent un rôle, notamment l'impératrice Eugénie, la reine d'Albanie, la princesse Clotilde, etc., etc.

Nous avons gardé pour la fin le saint Janvier de M. Peter 4. Les lecteurs de la Revue ont souvent apprécié cet observateur amusant et amusé (J. Gianpietro), qui connait si bien Naples et les Napolitains, cet esprit studieux servi par une plume aimable. On pressent déjà que M. Peter ne croit pas beaucoup à son saint, 1 Camillo Boito, Gite di un artista. Milan, Ulric Hœpli, 1884.

2 Luigi Capuana, Spiritismo? Catane, Niccolô Giannotta, 1884.

3 L. Castellazzo, La battaglia di Armagedon, nuits vaticanes. Rome, Sommaruga & O\ 1884.

4 La légende de saint Janvier, par John Peter. Lausanne, G. Bridel, 1881.


en raconte la légende en souriant et cherche à reconstituer le saint Janvier historique. Il nous mène à la Solfatare où existe une église de San Gennaro qui possède de précieuses reliques enfermées dans deux armoires qu'un bon moine, le fra Giusto, n'ouvrait jamais sans émotion. La première armoire renferme le bassin de trachyte où fut recueilli le sang du martyr; la seconde contient un buste de saint Janvier en marbre blanc assez bien travaillé. « Les yeux sont de marbre noir, mais la paupière est blanche. Ce buste avait fait et faisait encore, au dire de fra Giusto, des miracles incroyables, aussi était-il convaincu que il molto reverendo priore ne le troquerait pas contre les ampoules de la cathédrale de Naples. Ces mécréants de Sarrasins, qui désolèrent si longtemps les côtes d'Italie, débarquèrent un jour à Pouzzoles. Ils enfoncèrent la porte d'une petite chapelle située au bord de la mer le buste s'y trouvait. Ces fils du diable s'amusèrent à le frapper de leurs cimeterres, ébréchèrent son front, cassèrent son nez; l'un d'eux ramassa ce précieux fragment et le jeta dans la mer.

« Les Sarrasins partis, la chapelle fut rendue au culte. Saint Janvier vit revenir à lui ses adorateurs, mais le pauvre martyr n'avait plus de nez; cela le rendait de mauvaise humeur, il n'était plus généreux comme par le passé fort heureusement le saint rentra en possession de son nez, ce qui lui rendit toute sa générosité et sa bienveillance. Des pêcheurs de Baïa, l'année qui suivit l'incursion des Sarrasins, avaient jeté le grand filet à la mer. Ils eurent une peine extrême à le retirer, on aurait dit qu'un poulpe gigantesque étendant ses longs bras dans les mailles, le retenait dans les profondeurs. Chose étrange, le filet amené sur le rivage ne contenait qu'un petit morceau de marbre blanc. Un pêcheur fit, d'un tour de bras, ricocher sur l'eau ce joli caillou et le filet fut jeté de nouveau. On le retira plus péniblement, le petit morceau de marbre s'y trouvait encore. Les gens impatientés le lancèrent, aussi loin que possible, dans la mer. 0 prodige le filet retiré pour la troisième fois, avec une difficulté plus grande encore, rapportait le petit morceau de marbre. » Les marins s'étonnèrent et s'effrayèrent. Ils soumirent le cas au plus vieux prêtre du pays, respecté pour sa piété. Ce digne homme se mit en prières; il fut au bout d'une heure illuminé par le Saint-Esprit et s'écria t Vous avez trouvé le nez de saint


» Janvier, rapportez-le lui; il en aura grand plaisir et vous pourrez compter sur sa reconnaissance. Nos gens, sans plus tarder, prirent le chemin de Pouzzoles; sur la route ils racontaient aux passants pourquoi ils s'étaient mis en voyage. Aussi quelle foule les entourait lorsqu'ils arrivèrent à la chapelle Un vieil homme tenant à la main le morceau de marbre entra le premier. Et savez-vous ce qui arriva ? s'écriait à ce moment de sa narration fra Giusto transporté, le nez, enlevé de la main du vieillard par une force irrésistible, fut se mettre en place avec une telle violence qu'il a toujours dès lors penché de côté. Ah! ce buste, disait fra Giusto en s'animant toujours plus, que de vertus il possède Pouzzoles, grâce à lui, fut délivré de la peste, il y a tout juste mille ans. La contrée souffrait cruellement, les gens mouraient comme des mouches, des familles entières étaient anéanties. Que faire ? on le comprit bien vite saint Janvier fut porté en procession de la Solfatare à l'amphithéâtre. Ceux qui l'accompagnaient avaient à la main des cierges gros comme le bras. On s'était à peine mis en marche qu'une tache ronde et jaunâtre apparut sur le cou du saint. Cette tache grandit et s'enfla à mesure qu'on descendit; elle était, à mi-chemin, de la grosseur d'une noisette; à l'amphithéâtre, comme une pêche de vigne. Dès qu'on y fut entré, elle se recroquevilla; on l'entendit crépiter comme une étoffe qui brûle; il s'en exhala une odeur de roussi, un peu de fumée en sortit. Puis, le bubon s'aplatit et il n'en resta qu'une petite tache jaune pâle, encore visible aujourd'hui. Tous les malades qui regardaient le buste sur le passage de la procession furent immédiatement guéris. Quelques jours après, la peste disparut de Pouzzoles, elle n'y revint jamais. En racontant cette histoire la figure de fra Giusto s'illuminait, le brave homme croyait vraiment que cela était arrivé. »


CHRONIQUE ALLEMANDE

Un Allemand et le chauvinisme. La critique de moeurs dans le roman. L'expédition du major Schill. Albert Durer et son œuvre.

On voudrait pouvoir nier que l'aversion des Français contre les Allemands se soit augmentée dans ces dernières années. Et malheureusement cette aversion ne fait que trop les affaires du militarisme dans notre pays. Il faut ajouter cependant à l'honneur de l'Allemagne que les provocations y sont généralement accueillies avec sang-froid et dignité. Plusieurs de nos compatriotes habitant Paris en jugent avec l'équité, voire même avec l'indulgence d'arbitres impartiaux. Ainsi a fait M. Otto Roese dans des esquisses parisiennes qu'il a publiées sous le titre de Revanche. N'est-il pas curieux qu'on imprime aujourd'hui à Berlin des choses comme celles-ci

« Si provoquant que puisse nous paraître le cri sauvage de revanche, il est certain qu'en France il a eu des effets qui paraissent dignes d'émulation. Le chauvinisme est un mensonge, soit 1 mais il a créé une poésie et un art infiniment plus féconds en belles œuvres que ne l'a fait pour nous la gloire de nos victoires. Nos monuments, nos statues, nos portraits, nos tableaux, des gravures et des livres déjà oubliés, voire la Germania du Niederwald, rien de tout cela n'a agi puissamment sur l'imagination et le cœur de la nation. Certes le chauvinisme français entend la mise en scène beaucoup mieux que le nôtre. Il sait que les illusions de la poésie et des arts exercent sur le peuple un effet bien autrement profond que les recherches consciencieuses des érudits et les récits exacts des historiens. » » Le Français a toujours eu la maladie de la gloire. Or, depuis la dernière guerre ce mal est rentré, a gâté sa belle humeur et l'a rendu maussade et sombre. Il reste aimable et généreux quand même, mais sous le rapport anti-prussien il est un malade aux accès bizarres et farouches. Le temps seul l'en guérira.


En attendant, tâchons de ne pas oublier ses mérites, ce sera notre revanche, à nous, la plus sûre et la meilleure de toutes. » L'équité envers nos ennemis doit marcher de pair avec une certaine sévérité pour nous-mêmes. Preuve en soit un roman nouveau de Conrad Telmann qui porte le titre un peu obscur de Gœtter vnd Gœtzen (dieux et idoles). Les dieux, ce sont la vérité, la vertu, l'idéal; les idoles, le vice, le mensonge et le matérialisme. Exprimé ainsi, cela peut paraltre passablement pédant, mais le roman de l'habile conteur n'en est pas moins plein de vie et d'intérêt.

Ce romancier, que je présente pour la première fois aux lecteurs de la chronique, a une qualité qui frappe tout d'abord d'autant plus qu'elle est plus rare chez nos écrivains il sait faire un récit attachant et bien conduit. A ceci se joint un autre talent non moins remarquable, celui de décrire les caractères et la société avec vivacité et d'une façon piquante. Enfin, M. Telmann possède assez de fond pour pouvoir tirer de la seule observation de son entourage un roman de mœurs réellement original, ce qui à mes yeux vaut beaucoup mieux que toutes les tentatives récentes de refaire l'histoire de l'antiquité et du moyen âge dans le cadre de la fiction.

Qui est M. Telmann? je n'en sais malheureusement que fort peu de chose. Il a publié déjà une demi-douzaine de volumes. Actuellement, il soigne sa santé à Menton ou à Naples, et s'appelle de son vrai nom Zitelmann. Otez de ce nom la première syllabe, qui lui donne une saveurquelque peu boutiquiére, et vous aurez son nom de guerre qui sonne beaucoup mieux, rappelant de loin Guillaume Tell. Mais revenons au livre il a la forme du Ichroman, mot assez barbare qui veut dire le romanmoi, parce que c'est le héros lui-même qui raconte l'histoire. Celle-ci commence par la description d'une maison bourgeoise de Berlin située sur le boulevard des Tilleuls ( Unter den Linden). Sans m'arrêter à l'excellente tante Babette, ni au brocanteur juif du rez-de-chaussée, je monte tout droit au premier, appelé chez nous die Beletage (bel étage), et je frappe à la porte du Geheimer Rcgierungsrath von Schœîl, puis je laissera parole au conteur

< A mes yeux d'enfant, M. le conseiller intime était un géant. De plus, ce géant m'imposait par sa tête ovale aux traits immo-


biles et impassibles, par ses cheveux courts, rebelles, blanchis par l'âge; il était toujours rasé de frais, et portait de ces faux cols majestueux que nous appelons des parricides (Vatermôrder). Ses longs doigts jaune cire maniaient sans trêve une petite tabatière artistement ciselée. A travers ses lunettes d'or, on voyait des yeux bleu clair au regard distrait et préoccupé. Jamais il n'ouvrait la bouche, et il paraissait constamment préoccupé des affaires de l'état. Madame, au contraire, femme très grande et très maigre, causait toujours et très vite. Sous ce rapport, elle dépêchait chaque jour plus de besogne que la moyenne de deux époux ordinaires. Elle traduisait en un torrent de mots et en une avalanche de phrases les froncements de sourcils, les signes de tête, et le mouvement de rotation plus ou moins accéléré de la tabatière de son mari. Comme elle parlait excessivement vite, sans appuyer sur l'accent et sans scander les phrases, ses enfants ne faisaient plus la moindre attention à ce qu'elle disait. Pour eux, ce n'était qu'un vain bruit, le tic-tac monotone d'un moulin. Ces enfants étaient au nombre de trois deux filles jumelles, Theodora et Alexandra, et un fils nommé Kraft; trois géants en germe, taillés sur le modèle de leurs parents.

La plus stricte économie régnait dans ce ménage. A diner, il y avait toujours sur la table une bouteille avec une élégante; étiquette, mais je la soupçonnais d'être invariablement la même. A cette bouteille mirifique se rattachait un dialogue répété jour par jour dans les mêmes termes « Te verserai-je un doigt de vin, Clotilde? Tu es tr.pp bon, cher Guido, mais aujourd'hui je ne prendrai pas de vin. J'ai mes congestions. Ce qu'il me faut, c'est un verre d'eau. » Alors le papa adressait la même question à ses filles. Celles-ci répétaient invariablement t Merci, papa 1 Tu sais que nous détestons les spiritueux. » –Le fils refusait à son tour, avec cette formule sacramentelle « J'ai formé le dessein de m'endurcir par l'usage de l'eau. » Ces préambules achevés, monsieur se versait un doigt de vin avec beaucoup d'eau.

» Mêmes principes d'abstention par rapport aux viandes. On mangeait très peu, mais on se rattrapait en parlant beaucoup du vice dégoûtant de la gourmandise, et en faisant l'éloge de cette frugalité qui prolonge la vie. Quand j'étais invité chez eux, madame me pressait toujours de me servir sans gêne, mais il y


avait si peu dans le plat 1 En revanche, invitas chez ma tante, ces enfants philosophes oubliaient du coup leurs sages et belles maximes, ne se faisaient faute de spiritueux et mangeaient comme quatre.

Une seule fois chaque année M. de Schœll donnait à ses collègues et supérieurs un diner solennel. Il y venait même deux ou trois assesseurs et référendaires lorsqu'il n'y avait pas moyen de les laisser de côté. Ce diner était le grand événement de l'année. Des mois et des mois durant on en discutait le menu; des semaines après on vivait sur ses restes en repassant en mémoire tous les incidents de la mémorable soirée. Les préparatifs étaient considérables. On commençait par vider l'étude de monsieur on louait plusieurs domestiques de place pour servir en habit noir et en cravate blanche, c'est-à-dire dans le costume même que portaient les convives et leur amphytrion. Dans la petite cuisine commandait alors un cuisinier d'hôtel, qui se chamaillait régulièrement avec la cuisinière en titre et affichait un souverain mépris pour ce trou et ses appareils mesquins. Le diner lui-même offrait une abondance de viandes et de vins fins qui menaçait fortement la longévité des plus robustes convives, et jetait un cruel démenti au système Suhœll sur les spiritueux. Les dîners rendus par les collègues fournissaient les desserts du dimanche à la famille du Geheimrath, car le digne conseiller en revenait toujours les poches pleines de bonbons fulminants, de pralines et d'oranges.

» Le dimanche, on allait à l'église, on ne se promenait jamais, et dans l'après-midi monsieur fumait son seul cigare de la semaine. On ne voyait jamais ni parents ni amis. Les sociétés et les visites ruinent le système nerveux, disait-on.

Kraft, le fils, était un élève modèle; ses camarades l'appelaient « le jeune conseiller intime; on le craignait, car il était trop bien avec ses professeurs et trahissait ses camarades à l'occasion. »

Le jeune homme entre à l'armée, fait la campagne de 1870, vole des billets de banque à un fermier français dont il essayé de tromper la fille, s'endette au retour et finit par se sauver en Amérique. A la fin du roman, sa sœur, devenue une aventurière, vit à Monaco. Seul, le héros du roman, Gerhard Randolf, finit bien pour n'avoir jamais sacrifié aux idoles et aux faux dieux du siècle.


La Rundschau a publié les souvenirs d'un colonel mort octogénaire, au sujet de l'affaire de ce major Schill, qui quitta Berlin au printemps de 1809, à la tête de ses hussards, dans le but d'insurger l'Allemagne contre les Français, et qui périt tristement dans les murs de Stralsund. J'y relève un détail curieux chemin faisant, Schill avait enrôlé des vagabonds portant pour toute arme de longues piques. « Ces gaillards, dit le témoin, étaient de véritables sans-culottes avides de pillage. Comme j'étais du nombre des officiers mecklembourgeois que les chasseurs de Schill avaient faits prisonniers, je fus complètement détroussé de tout objet de valeur par ces francs-tireurs à piques. L'un d'eux vint à notre table, vida nos verres, se régala d'un grand morceau de rôti, en nous disant avec la désinvolture d'un jacobin « Le major ne peut nous fournir ni argent, ni vivres, ni uniformes, et il faut bien que nous nous servions nous» mêmes »

Le dénouement de cette aventure romanesque est raconté comme suit par le témoin « Nous étions à la fenêtre de notre logis, à Stralsund, quand nous vimes dans la rue les derniers hommes du major se sauvant devant les soldats hollandais et danois qui entraient dans la ville en vainqueurs. « Voilà Schill! » s'écria mon camarade en montrant le major qui passait au triple galop, suivi d'un seul hussard, chancelant déjà sur sa selle par l'effet de plusieurs blessures, mais brandissant encore son sabre en forcené. Les deux cavaliers disparurent comme un tourbillon. J'appris peu après qu'en arrivant sur la place du marché, le major s'était jeté comme un désespéré sur l'état-major français, abattant d'un grand coup de sabre un officier supérieur tout en lui criant « Canaille, va me préparer mon logement. » Une minute après il était abattu par les coups de feu tirés sur lui de toutes parts. On lui coupa la tête pour l'envoyer à Cassel, à la cour du roi Jérôme; elle devint ensuite la propriété d'un Hollandais, mais elle fut rachetée plus tard par ceux qui érigèrent à Brunswick un monument à l'honneur de l'héroïque aventurier. »

Le témoin donne la physionomie du major de Schill en ces termes c Grandeur moyenne; corps trapu et bien proportionné; traits agréables l'œil noir et plein de feu chevelure et barbe châtain foncé. Il avait le teint un peu trop fleuri, mais cet


homme de trente-quatre ans pouvait encore passer pour très bien. Son abord était ouvert et affable. Une dévorante activité le tenait constamment en haleine. »

Hermann Grimm, que je vous ai déjà signalé comme l'un de nos premiers essayistes, a écrit un bel article sur Albert Durer, le dessinateur allemand du seizième siècle. Mais il faut dire qu'on vient de commencer à Berlin la publication d'un ouvrage monumental qui embrassera l'œuvre entière du célèbre artiste de Nuremberg. Grimm relève à ce propos une différence capitale entre les dessins de la Renaissance. Raphaël ne dessinait qu'en vue de ses tableaux; jamais il n'a fait au crayon de portraits finis. Ce qu'il crayonne, ce sont de simples esquisses, destinées à charmer par la couleur, à éblouir sur la toile. Les dessins de Michel-Ange sont les études d'un savant anatomiste, préoccupé de science autant que d'art. Léonard de Vinci, enfin, inférieur à Raphaël comme peintre, à Michel-Ange comme statuaire, les dépasse tous deux par l'universalité de son génie. Ses dessins offrent des énigmes dont le maître lui-même semble chercher le dernier mot. Tous les trois planent à une si grande hauteur audessus de leur temps et de leur pays, qu'il est difficile de voir dans leur œuvre l'expression du génie national de l'Italie. Albert Durer, au contraire, est avant tout un homme de son pays et de son siècle. Le milieu où il vivait devait le rendre tel. A l'étroit dans les murs de sa petite ville, entravé par les habitudes très bourgeoises des boutiquiers et merciers de Nuremberg, Durer n'a jamais pu jouir d'une large et grande existence, il n'a jamais participé aux enivrements de la renaissance italienne ni jamais connu la joie de vivre. Ses séjours en Italie et dans les Pays-Bas passèrent comme de laborieux épisodes, le laissant à peu près tel qu'il était, un Allemand du seizième siècle, peintre par commande et dessinateur par vocation. Mais si Durer n'a jamais réussi à s'émanciper de son milieu, s'il est demeuré en quelque sorte mineur, sous tutelle, en revanche il est l'expression la plus fidèle de la pensée allemande pendant la réformation. Avant tout, il est méthodique, chacun de ses dessins est arrondi, achevé. En lui se montre le génie épique de son peuple et de son entourage ses dessins parlent l'artiste est un vrai conteur le crayon à la main. Toute son activité s'emploie à la copie infatigable de ce qu'il a sous les yeux.


Autre différence capitale à l'égard des trois grands Italiens tous les dessins de Raphaël, de Michel-Ange et de Léonard fussent-ils perdus, qu'aucun aspect essentiel de leur individualité, aucune face importante de leur génie ne serait sacrifiée; tandis que, essayer de connaltre Durer sans étudier ses dessins, serait tout simplement impossible. L'histoire de Durer vis-à-vis de la postérité en est une preuve éclatante, et cette histoire est des plus curieuses.

Pendant deux siècles, le nom de Durer a été oublié pour deux raisons ses dessins avaient disparu dans des collections d'amateurs, dispersés un peu partout, et ce qui était resté à la portée du public cessa d'être compris par une société trop artificielle pour se plaire aux naïvetés du bon vieux temps. Ainsi le nom d'un artiste fort apprécié de ses contemporains s'éteignait oublié. Gœthe, qui « d'instinct préparait les matériaux de notre civilisation, » pressentit le premier le génie de Durer et le ramena au grand jour. Gœthe était enthousiaste de Raphaël et de Durer, mais presque indifférent pour Michel-Ange et Léonard. Après Goethe vint Tieck qui popularisa le nom de Durer par une de ses nouvelles. La célébration du centenaire de 1828 et le monument élevé au peintre à Nuremberg ajoutèrent quelques lueurs à l'auréole renaissante de l'artiste. En 1860 parut sa biographie par Eye, récit intéressant et rondement conduit. Thausing écrivit une seconde biographie, publiée en 1876, plus savante mais moins littéraire. Cet écrivain est directeur de l'Albertina de Vienne; il avait à sa disposition tout un trésor de dessins. Mais, chose étrange, il ne se douta pas que la valeur de l'artiste fût ailleurs que dans les gravures sur bois et sur cuivre.

Il fallut un Français pour ouvrir les yeux de nos compatriotes. Un collaborateur de la Gazette des Beaux-Arts, M. Ephrussi, nous a vraiment révélé l'artiste allemand dans son beau livre Albert Durer et ses dessins, Paris, 1882. Au dire de M. Grimm, ce livre sera toujours le point de départ de toute étude nouvelle qu'on entreprendra sur Albert Durer. Un autre Français, M. Armand Durand, a publié les gravures de Durer. Ainsi c'est la France qui nous a révélé un de nos propres artistes. Mais l'Allemagne, il faut l'ajouter, s'est empressée de réparer ses torts. M. Lippmann, directeur du cabinet impérial des gravures, a entrepris une superbe publication qui offrira, une fois


terminée, une base solide et complète aux études ultérieures des historiens de l'art allemand. A l'heure qu'il est, le premier volume seul a paru; il se borne à reproduire la collection Hulot, achetée à Paris pour le musée de Berlin. D'une exécution magnifique, il donne, en 99 feuilles, toute la carrière de Durer résumée à grands traits. L'ensemble de l'ouvrage constituera un monument national, comme l'édition des œuvres de Luther par notre académie nationale. La première feuille du volume porte la date de 1485 petite madone aux traits conventionnels, copiée par l'apprenti de quatorze ans d'après un original médiocre et inconnu. La seconde, de 1489, représente trois lansquenets allemands (Durer en a tant vu qu'il en a mis un peu partout). La quatrième est un paysage colorié. Viennent ensuite la phase italienne à partir de 1500, puis les preuves vigoureuses d'une maturité éclose dans la grande vie de l'école d'Anvers et sous l'influence du mouvement de la Réforme. L'artiste a abandonné les couleurs vives, les madones et les saints, il s'est jeté tout entier dans le dessin sévère et hautement original.

CHRONIQUE ANGLAISE

Les lois sanitaires de Londres. La correspondance de la princesse Alice, grande-duchesse de Hesse, avec la reine Victoria.

Le manuel dont nous allons parler a été publié il y a quelques mois, avant qu'il fût question de choléra en Europe. Le comité par les soins duquel la publication a eu lieu, l'avait faite sans l'objet immédiat d'une épidémie, et les circonstances actuelles lui donnent un à-propos imprévu. Il a pour titre Ce qu'il faut faire et comment s'y prendre (Londres, Kegan Paul) et pour sujet l'exécution des lois et règlements qui pourvoient à la salubrité de la ville de Londres. Subsidiairement, le manuel explique en quoi consistent les lois et règlements et quelles sont les conditions d'insalubrité contre lesquelles la vigilance pu-


blique doit surtout être en éveil. L'ouvrage est précédé d'une introduction où l'auteur se défend d'avoir voulu faire œuvre de jurisconsulte, la confusion et la complication de la législation anglaise interdisant une telle audace aux personnes qui ne sont pas du métier. L'auteur a seulement voulu indiquer les principaux buts à atteindre et les démarches à faire pour remédier aux nuisances.

D'abord, qu'est-ce qu'une nuisance ? Le dictionnaire répond « Acte ou objet par lequel on nuit à la salubrité, à la propreté, à la commodité et à la sûreté de la voie publique, ou par lequel on incommode le voisin. Le manuel a trouvé la définition trop vague, et il consacre sept paragraphes spéciaux à déterminer les nuisances qui, d'après les lois sanitaires les plus récentes, sont de nature à affecter la santé publique. Six de ces paragraphes visent des inconvénients communs à toutes les grandes villes l'encombrement, la malpropreté, le mauvais aérage, les égouts défectueux, etc. Le septième vise les inconvénients particuliers à la ville de Londres. Il est ainsi conçu

Est une nuisance « Toute cheminée ou fourneau qui ne consume pas dans les limites du possible la fumée produite par le combustible employé dans cette cheminée ou ce fourneau. et qui émet de la fumée noire en quantité suffisante pour incommoder.. »

Les cheminées des maisons sont exceptées de la définition. Ces préliminaires établis, le manuel examine les conditions hygiéniques actuelles des quartiers populaires de Londres et décrit quelques logements de pauvres d'après une enquête récente. Dans une maison, « ce qui porte le nom de fenêtre est à moitié bouché avec des chiffons et des bouts de planches, pour garantir de la pluie et du vent. La moitié où il reste des vitres est tellement noircie, que c'est à peine s'il entre un peu de jour et si, de l'intérieur, on peut distinguer quelque chose au dehors. » Chaque pièce de ces maisons pourries et suintantes contient une famille, souvent deux. Un inspecteur sanitaire a trouvé dans une cave le père, la mère, trois enfants et quatre cochons. Dans une autre pièce, un homme est malade de la petite vérole sa femme relève de couches pour la huitième fois et les enfants sont à moitié nus et couverts de saleté. Plus loin, sept personnes vivent dans une cuisine en sous-sol, à côté du cadavre d'un petit


enfant. Plus loin encore, une pauvre veuve et ses trois enfants habitent une chambre où attend depuis treize jours le cadavre d'un quatrième enfant. »

Nous passons sur la saleté effroyable de ces logements, les amas d'ordures et les eaux croupissantes dans les cours, les odeurs nauséabondes qui vous saisissent à la gorge dès la porte d'entrée. Nous avons déjà traité ce s.ujet dans une précédente chronique, à propos des logements pauvres à Londres. Nous citerons seulement un cas d'encombrement.

Dans une maison garnie, les chambres sont installées en dortoirs. Les pièces sont grandes; le loueur a voulu en profiter. « Des rangées de lits sont alignées des deux côtés le long du mur; il y en a jusqu'à 60 et 80 par chambre. Le plus souvent, on laisse les deux sexes ensemble, au mépris de la décence la plus vulgaire. Il y a encore un degré plus bas. Des centaines d'individus, ne pouvant pas se procurer les quatre sous exigés pour avoir le privilège de coucher dans le dortoir, passent la nuit sur l'escalier et sur les paliers. Le matin, de bonne heure, on en trouve souvent six ou huit couchés par terre. » Une seule maison de ce genre fournit, en cas d'épidémie, un foyer assez puissant pour infecter tout un quartier. Après avoir signalé les mauvaises conditions hygiéniques de la ville, le manuel passe aux moyens de défense que possède la population. Il énumère les principaux acts dont tout habitant peut requérir l'application et il indique les individus et les corps constitués qui ont le droit d'intervenir pour faire appliquer la loi. Les lois sanitaires sont ici très nombreuses. En ne remontant qu'à trente ans en arrière, il y a l'act de 1855, ceux de 1860, 1862, 1866, 1874, 1875, 1879, 1882 et la liste n'est pas complète. Les dispositions prescrites par ces différentes lois sont de deux sortes les unes sont permanentes et il est censé qu'on les applique régulièrement; les autres sont facultatives et appliquées sur la réquisition des autorités. Le règlement sur les logements en sous-sol appartient à la première classe. Il date de 1862 et il a eu l'excellent effet de supprimer presque complètement les logements en sous-sol, auxquels il imposait des conditions d'air et de lumière très difficiles à obtenir dans une cave. A la deuxième classe appartiennent les dispositions suivantes, qui forment l'article 35 de l'act de 1866.


Un des principaux secrétaires d'état pourra, sur la demande de l'autorité locale de la métropole, déclarer, par un avis inséré dans la Gazette, la clause suivante en vigueur, la dite insertion conférant à l'autorité locale le droit de faire des règlements à l'effet

1° De fixer le nombre de personnes qui peuvent occuper une maison ou partie de maison louée en logements ou occupée par les membres de plus d'une famille.

» 2° D'enregistrer les maisons ainsi louées et occupées. » 3° De pourvoir à leur inspection et à leur entretien dans un état de propreté et de salubrité.

» 4° D'imposer l'existence, dans ces maisons, de lieux d'aisances et autres installations et moyens de propreté, en proportion du nombre des locataires et occupants, ainsi que le nettoyage et la ventilation des passages communs et des escaliers. 5° D'exiger que les habitations précitées soient nettoyées et blanchies à la chaux à des époques déterminées.

» 6° De pourvoir à la ventilation des chambres, au pavage et au drainage des locaux, à la séparation des sexes, à ce qu'il soit donné avis et à ce que des précautions soient prises dans les cas de maladies infectieuses ou contagieuses.

L'infraction aux règlements ci-dessus pourra être punie d'une peine n'excédant pas 50 fr. d'amende et 25 fr. par jour de retard j usqu'à l'exécution du règlement.

Lorsqu'il y aura eu deux condamnations en trois mois pour le même local, l'autorité sanitaire pourra demander aux magistrats le pouvoir de faire fermer le local aussi longtemps qu'elle le jugera nécessaire, ou de le fermer définitivement et sans qu'aucuns dommages-intérêts soient exigibles. »

Une épidémie de choléra ferait mettre immédiatement en vigueur les dispositions facultatives. En outre, la loi pourvoit spécialement, dans le plus grand détail, aux cas de maladies infectieuses. Elle indique les mesures à prendre et édicte des pénalités contre les personnes qui les négligeront. En première ligne viennent les désinfections et les nettoyages, que l'autorité devra faire exécuter à ses frais lorsque les gens ne seront pas en état d'en supporter la dépense. Puis viennent les dispositions de détail

« Toute personne atteinte d'un mal contagieux de nature grave,


qui s'exposera volontairement au contact avec le public, sans avoir pris les précautions convenables contre la propagation du dit mal, dans toute rue, place publique ou moyen de transport public; toute personne ayant la charge d'un malade de cette nature qui l'exposera au contact avec le public; tout propriétaire ou conducteur d'un moyen de transport public qui ne pourvoira pas immédiatement à la désinfection de sa voiture après avoir transporté sciemment un malade de la dite nature et toute personne qui, sans avoir préalablement procédé à une désinfection, donnera, prêtera, vendra, transmettra ou exposera tous objets de literie, vêtements, chiffons ou autres objets quelconques qui ont été exposés à l'infection par les maladies de la nature qui a été dite, seront passibles d'une peine qui n'excédera pas 125 fr. d'amende. »

Les maisons garnies où on loue des lits à la nuit sont l'objet de mesures spéciales. On a vu plus haut qu'en temps ordinaire les autorités de Londres montrent une grande faiblesse dans l'application des lois sanitaires. Leur zèle se réveille en temps d'épidémie, mais on conçoit qu'il n'est pas facile de rendre tout d'un coup propre et aérée une ville de plusieurs millions d'âmes. Non seulement il y a des habitudes prises, mais on ne peut pas reconstruire à neuf, en quinze jours, les quartiers pauvres. On ne peut pas davantage supprimer par une loi les effets de la misère physiologique ou donner aux gens le moyen de louer plusieurs pièces pour loger leur famille lorsqu'ils ont à peine de quoi en payer une. C'est pourquoi notre arsenal de lois en faveur de l'hygiène publique ne produit guère d'autre effet que de satisfaire la conscience de nos législateurs. La tache serait trop facile si le mal accumulé par plusieurs siècles d'incurie et de misère s'abrogeait au moyen d'un vote, comme un tarif de douane.

Il resterait à indiquer les divers personnages, corps constitués et sociétés auxquels un habitant de Londres peut s'adresser pour requérir l'application des lois sanitaires. L'énumération en serait fastidieuse pour les lecteurs de la revue. Nous résumons une portion de Londres est dans de détestables conditions hygiéniques la ville est parfaitement bien armée par la loi contre les dangers d'épidémie; enfin, la négligence habituelle des règlements rend leur application presque impossible en cas d'épidémie.


La princesse Alice, grande-duchesse de Hesse, était le troisième enfant et la seconde fille de la reine Victoria. Née en 1843 et mariée à dix-neuf ans, elle mourut en 1878 de la diphtérie, qu'elle avait prise en soignant son mari et ses enfants. Sa mort causa des regrets universels en Angleterre. Bonne et douce, la princesse Alice s'était fait aimer de toutes les classes de la nation. Sa correspondance avec sa mère vient d'être publiée par les soins de la famille 1. Le ton en est simple et familier. Ce sont des lettres comme toute jeune femme de la classe moyenne peut en écrire. La princesse donne des nouvelles de son intérieur et raconte à quoi elle s'occupe. Rarement elle aborde des questions générales. A deux reprises pourtant, pendant la guerre austroallemande et pendant la guerre franco-allemande, la princesse est entraînée à parler d'autre chose que des menus intérêts de son cercle intime; mais ce ne sont point les parties de sa correspondance que nous préférons. Ce qui plait, dans ces lettres si naturelles, c'est d'assister à une vie de famille tout aimable et toute simple. Dans les extraits qui vont suivre, nous citerons de préférence les passages qui font connaître l'existence modeste et le ton bourgeois des petites cours allemandes.

Au moment où la princesse Alice épousa le prince Louis de Hesse, celui-ci n'était pas grand-duc. Ce n'est qu'en 1877, dixhuit mois avant de devenir veuf, que le prince Louis succéda à son oncle Louis III. La situation de fortune du jeune ménage fut au début peu brillante pour un ménage princier, obligé de représenter. La princesse apportait une dot de 750 000 fr. et une rente annuelle de 150 000 fr. On ne dit pas ce que son époux apportait, mais il ne semble pas que ce fût considérable. En arrivant d'Angleterre, le couple s'établit dans une maison sans apparence et si exiguë, que la nécessité d'en construire une autre fut vite évidente. Dès sa première lettre de Darmstadt, la princesse raconte à la reine Victoria combien son appartement est petit. Les réceptions officielles terminées, elle organise ses journées.

20 juillet 1862.

« Nous nous levons ordinairement à 7 heures '/< ou 7 heures'!2, A 8 nous prenons du café et ensuite nous sortons jusqu'à 10, 1 1 vol. John Murray.


à moins que nous ne restions à la maison. De 10 heures à midi, j'écris et j'arrange ce que j'ai à faire.

A 1 heure, en revenant de déjeuner nous lisons ordinairement ensemble. J'ai encore beaucoup de personnes à voir et on arrive habituellement à 2 heures.

» A 4 heures on dine, et à 5 heures Va nous sommes rentrés chez nous, où nous nous occupons jusqu'à 6 ou 7. Nous sortons alors en voiture pour aller prendre le thé quelque part, nous faisons un tour de promenade à pied et nous sommes de retour à 10 heures et'/4 ou 10 heures l^. Nous ne perdons pas notre temps, je vous assure, et Louis a beaucoup à faire en ce moment..

La lettre suivante est très intime. C'est le tableau du bonheur des deux nouveaux mariés et de leur amour mutuel. Le livre lu en commun est pour le moment Westward Ho, par Charles Kingsley, le romancier philanthrope et théologien. Westicard Ho plut, malgré ses attaques violentes contre l'église romaine, et peu après nous voyons qu'il a eu pour successeur un autre roman de Charles Kingsley, Hypatia, dont le fond est aussi une critique de la société moderne.

23 octobre 1862.

« Nous continuons à lire ensemble et nous avons lu Hypatia, un très beau livre, très intéressant, très savant et très bien fait, qui exige une grande attention. J'ai la corvée de lire tous les jours les journaux; j'y suis forcée. Je reçois le docteur Becker 2 de 11 heures à midi, puis j'ai à écrire et j'ai constamment des gens à voir, de sorte que je n'ai presque pas le temps de jouer du piano ou de dessiner. Je lis aussi, toute seule, des livres sérieux. »

La princesse et son mari passèrent tout l'hiver de 1862-63, le printemps et l'automne suivants en Angleterre, tandis qu'on leur bâtissait un palais à Darmstadt. Lorsqu'ils revinrent en Hesse, ils avaient leur premier enfant, la princesse Victoria. Les naissances se succéderont désormais avec rapidité à Darmstadt, et les nouvelles de la nursery occuperont une place d'honneur dans la correspondance. Nous citons au hasard.

1 Dans les premiers temps, ils prenaient leurs repas dans la famille du prince Louis.

2 Son secrétaire particulier.


16 janvier 1864.

« Bébé dit papa, maman, et hier elle a dit plusieurs fois Louis. Elle imite tous les bruits et tous les sons qu'elle entend. Elle se relève en se tenant aux fauteuils et elle est à l'autre bout de la chambre avant qu'on ait eu le temps de se retourner. Son adoration pour Louis est touchante. Depuis l'été dernier, elle a l'habitude de rester seule avec nous dans notre chambre, de sorte qu'elle ne pleure pas pour avoir sa bonne et qu'elle est très contente par terre, avec ses joujoux. C'est un bien gentil bébé. Elle fait beaucoup de progrès en tout et est toujours aussi grasse. C'est si intéressant de suivre les progrès et le développement d'un petit être comme cela, et bébé a tant de vivacité d'expression quand elle n'est pas contente, elle fait une figure, et quand elle est contente, elle rit de si bon cœur. Elle a l'air d'une enfant de deux ans. »

Une grande part du temps de la princesse était consacrée aux œuvres de bienfaisance. La lettre suivante la montre dans son rôle de dame de charité.

5 mars 1864.

« Je vais vous raconter ce que j'ai fait l'autre jour, mais, je vous en prie, ne le dites à personne ici, pas une âme ne le sait, excepté Louis et les dames de ma maison. Je suis patronnesse de la Heidenreich Stiftung, à qui vous avez fait un beau présent au commencement. Les dames qui en font partie vont porter du linge aux accouchées pauvres qui réclament leur assistance. Elles leur portent aussi à manger en un mot, elles les secourent. On me rend compte de tous les cas. L'autre jour, je suis allée incognito avec Christa dans le vieux quartier de la ville, et nous avons eu une peine à trouver la maison 1 A la fin, en traversant une cour sale et en montant un petit escalier tout noir, nous sommes arrivées à une petite chambre où la pauvre femme et son bébé étaient dans un lit il y avait dans la chambre deux autres lits, pour le mari et les quatre autres enfants, et un poêle. Mais ça ne sentait pas mauvais et ce n'était pas sale. J'envoyai Christa en bas avec les enfants, puis je cuisinai quelque chose, avec l'aide du mari, pour la mère j'arrangeai un peu son lit, je lui tins son bébé, je lavai les yeux du bébé pauvre petit! ils étaient si malades et je rendis toutes sortes de petits services


à la femme. J'y suis allée deux fois. Ces gens-là ne me connaissaient pas, et ils étaient si gentils, si bons, si attachés l'un à l'autre. Le mari était sans ouvrage, les enfants trop jeunes pour aller à l'école et il n'y avait que quatre kreutzers dans la maison quand la femme est accouchée. Songez quelle misère 1 » Si l'on ne voit jamais les pauvres et qu'on vive toujours dans le cercle froid des gens de cour, les bons sentiments se dessèchent. Je sens le besoin de sortir un peu de mon cercle et de faire le peu de bien qui est en mon pouvoir. Je suis sûre que vous comprendrez cela. »

En politique, la princesse Alice avait hérité des idées de son père le prince Albert. Elle était pour l'unité allemande. Pendant la guerre du Schleswig, elle écrit

« Ces pauvres gens du Schleswig-Holstein font ce qu'ils peuvent pour se délivrer du joug danois et pour regagner leur souverain légitime Fritz 4. Et pourquoi est-ie que l'Angleterre, qui prend parti pour la liberté des nations, qui, en Italie, où il y avait moins de raisons (de s'intéresser), a fait ce qu'elle a pu pour délivrer le pays de ses souverains légitimes, fait-elle tout son possible pour empêcher le Schleswig-Holstein de se délivrer d'un roi qui n'a aucun droit sur lui, simplement parce que ce sont de bonnes pâtes d'Allemands, qui se laissent opprimer ? » En 1866, son cœur fut naturellement partagé. Son mari se battait avec les Hessois contre la Prusse. Dans une lettre du 27 juillet, où elle dépeint la misère de Darmstadt et des environs, ses inquiétudes pour les siens, sa fatigue et son découragement, on lit ces lignes qui n'exprimaient pas moins ses propres idées que celles de son mari.

t Louis blâme les différents gouvernements 2 de ne pas céder maintenant à la Prusse et il me prie d'employer mon influence pour amener l'oncle Louis 3 à accepter les conditions de la Prusse afin d'arrêter l'effusion du sang.

Au commencement de 1870 se place la liaison avec Strauss 4, qui causa tant d'émotion dans la famille royale d'Angleterre. L'idée qu'une fille de la reine Victoria versait dans la libre1 Son beau-frère, le prince royal de Prusse.

2 Des états d'Allemagne alliés contre la Prusse.

3 Le grand-duc d'alors.

4 L'auteur de la Vie de Jésus.


pensée produisait une grande impression à Windsor. La princesse Alice subit en effet l'influence philosophique de Strauss, au moins pour un temps. Sur la fin de sa vie, elle revint, assurent les siens, à des idées religieuses. Au surplus, nous ne connaissons ces points délicats que par les notes qui relient les lettres. Si la correspondance de la princesse avec sa mère contient la trace des préoccupations des jours de doute, les passages où ces préoccupations se font jour ont été supprimés. La guerre franco-allemande la trouva allemande jusqu'au bout des ongles. On a vu qu'elle n'avait pas eu de peine à le devenir. « Il y a dans ce pays, écrit-elle le 26 juillet 1870, un sentiment d'unité et de solidarité qui rend fier du nom d'Allemand. Toutes les querelles de parti sont oubliées. Toutes les femmes auraient honte de se plaindre quand les pères, les maris et les fils partent, et un si grand nombre d'entre eux comme volontaires. On sent que la guerre est nationale et qu'il ne restait pas au roi d'autre parti honorable.

» Combien je suis de cœur avec vous en ce moment, car je sais combien sincèrement vous êtes de cœur avec l'Allemagne et tout le monde' sait que tout ce que l'Angleterre fait de bon pour l'Allemagne, tout ce qu'elle lui évite de mal, l'Allemagne le doit à votre sagesse, à votre expérience et à vos sentiments de loyauté et de justice. Vous seriez contente, j'en suis sûre, de savoir combien cela est universellement reconnu et apprécié.

» Qu'aurait pensé mon papa chéri de cette guerre ? l'unité de l'Allemagne, qu'elle a produite, lui aurait plu, mais non les horribles moyens »

Le trait le plus saillant de la correspondance est peut-être la tendresse passionnée de la princesse pour son époux. On sait que le prince a pensé, depuis la mort de sa femme, à épouser sa belle-sœur la princesse Béatrix, et que le projet a échoué, le parlement anglais ayant refusé, malgré l'intervention personnelle du prince de Galles, d'adopter la loi autorisant les mariages entre beaux-frères et belles-soeurs. Plus récemment, le mariage morganatique du prince avec M™6 de Kolémine et le divorce qui a suivi immédiatement ont fait un bruit qui n'est pas encore assoupi.

1 Souligné dans l'original


CHRONIQUE SUISSE

Philosophie Le Principe de la morale, par Charles Secrétan. Le Monde invisible, par Aug. Glardon.

Vous ne craignez pas, lecteur, de faire aujourd'hui un peu de philosophie vous le craindrez d'autant moins que ce n'est pas moi qui vous le propose, mais un de nos esprits les plus vigoureux et les plus originaux, M. Charles Secrétan. L'éminent professeur de Lausanne vient de publier un volume nouveau, le Principe de la morale', qui mérite une meilleure fortune que. d'être examiné et annoncé par moi. Je ne suis point philosophe, ou s'il m'arrive de faire de la philosophie, c'est à la façon de tout le monde, à la façon de M. Jourdain faisant de la prose sans le savoir. J'ai lu néanmoins l'ouvrage du penseur vaudois avec un véritable intérêt je ne dis pas qu'il soit aisé de le comprendre, de s'en assimiler la substance, d'embrasser l'ensemble de cette pensée fortement nourrie par la méditation, parfois revêtue d'une langue abstraite et curieusement travaillée, qui semble vouloir défier le lecteur ordinaire et lui faire lâcher prise. Mais il suffit de lire sérieusement et attentivement ce livre pour sentir l'importance des problèmes qu'il aborde et. qu'il tend à résoudre, pour rendre hommage au profond esprit qui l'a conçu, à la richesse de sa pensée, à la souplesse de sa dialectique, à l'énergie souvent pittoresque de son style. M. Secrétan, dans sa préface, s'écrie avec un légitime orgueil « Je suis resté fidèle aux croyances de ma jeunesse. Je lis toujours dans le christianisme le secret du monde. Posant en principe le caractère absolu de la loi morale, nous cherchions alors comme aujourd'hui une conception des choses qui fasse rentrer le fait existant dans l'ordre moral. Je consulte à la fois la conscience et l'expérience pour découvrir la vérité morale 1 Le Principe de la morale, par Charles Secrétan, membre correspondant de l'Institut de France. Lausanne, Imer, 1884. In-80.


concrète et pour conclure enfin, s'il se peut, de la vérité morale à la vérité théologique.

En langue courante, que signifie cela? Que M. Secrétan a essayé autrefois, dans son livre de la Philosophie de la liberté, de reconstruire philosophiquement le christianisme et qu'il n'a point renoncé à croire au succès de cette tentative; aujourd'hui encore, il persiste à chercher, ce sont ses termes mêmes, « une manière de comprendre les choses où les besoins de la piété se concilient avec les exigences nécessaires de la raison scientifique. » Car ce qui lui importe avant tout, c'est i d'établir les thèses indispensables à la religion la religion est à ses yeux < la fonction centrale de l'esprit, et la philosophie n'est que « le travail de l'esprit qui cherche à comprendre sa religion. »

La base du système dont ce livre nous offre un exposé nouveau, c'est le devoir, l'obligation, qui suppose la liberté Un idéal moral flotte devant l'esprit des hommes. » c Sans libre arbitre, il n'y a pas de morale possible. » II y a donc, au point de départ de cette construction philosophique, un acte de foi M. Secrétan, en disciple de Kant, affirme la conscience, cette conscience qui nous dit que la réalité suprême, c'est le bien. Le témoignage de la conscience est absolument décisif et « ceux qui auraient totalement perdu la faculté de l'entendre auraient cessé par là même d'appartenir à l'humanité. > Ainsi s'exprime dans son livre M. Secrétan, qui, un jour, s'écriait avec la liberté familière de l'improvisation « Ceux qui nient la conscience, je n'ai rien à leur dire ce sont des canailles. Ce n'est pas pour ceux-là qu'il fait de la philosophie sa pensée s'adresse aux honnêtes gens, c'est-à-dire à tous ceux qui ont le parti pris de croire au devoir. Ecoutez « Le devoir existe, il est le devoir, il est sacré, nul n'y saurait porter la main sans crime, nul n'est admis à le révoquer en doute, car le suspecter, c'est manifestement s'en affranchir. Expliquez à votre loisir l'élaboration de la loi morale dans la conscience, mais sachez bien que si vos constructions ou vos analysès ont pour effet d'en ébranler l'autorité, cela seul motivera leur condamnation, sans autre examen. » e Nulle explication ne sera reçue comme valable à moins de satisfaire à cette condition. » Voilà qui est clair M. Secrétan n'entre pas en discussion avec qui lui refuse cette base néces-


saire. Mais à qui l'admet, il promet tout il le conduira « à la théologie par induction, en partant de la conscience. » Vous avez ainsi quelque idée de la méthode de notre écrivain. J'aime la franchise audacieuse avec laquelle il s'écrie, en ce temps d'expérience et de vérification scientifiques « Il faut, bon gré, mal gré, s'élever au-dessus de l'expérience et des vérifications possibles. Il faut risquer des affirmations transcendantes il faut statuer la réalité de ce monde spirituel auquel nous tenons par la conscience. »

C'est là ce qui explique le jugement d'Amiel, qui, dans le Journal intime, dit que la lecture des livres de M. Secrétan laisse une impression de parti pris, et y voit une philosophie « plus ou moins arbitraire et factice. « Non seulement, ajoute Amiel, il est dogmatique, mais il dogmatise en faveur d'une religion positive qui le domine et le soumet. » S'il suffit d'affirmer la liberté et l'obligation pour être dogmatique, il est sûr que M. Secrétan acceptera sans murmurer l'épithète. Sur cette base, le philosophe reconstruit le cher édifice de ses croyances, et, bien plus sûrement que Descartes, qui, parti de son fameux Je pense, donc je suis, arrive à Dieu par une sorte d'ingénieux syllogisme qui charme l'intelligence sans s'emparer de l'âme et du cœur, M. Secrétan prouve Dieu par la loi morale, c'est-à-dire en faisant appel à ce qu'il y a en nous de plus haut et de plus incontestable « Pour l'homme qui croit à sa conscience et qui, par conséquent, attribue à l'idée morale un droit absolu sur lui-même, l'unique moyen de s'expliquer une croyance où reposent sa dignité, son honneur et tout son être, c'est d'attribuer à l'idée morale une suprématie effective dans l'univers. En d'autres termes, croire au devoir, c'est croire en Dieu. Dieu s'atteste en nous par la conscience morale. En bégayant ce nom auguste, nous attestons notre foi dans la sainteté de l'ordre moral, nous disons que cet ordre possédant seul à nos yeux une valeur absolue, nous devons nécessairement le mettre à la racine et au fond de tout. »

En voilà assez sans doute pour indiquer l'esprit de cette philosophie de la liberté, qui a survécu chez M. Secrétan à toutes les objections et à l'action souvent dissolvante du temps et de la vie. Il n'est point dans ma pensée de le suivre pas à pas et d'étudier chapitre après chapitre ce livre qui trouvera de plus


dignes analystes que moi. Je me borne à indiquer certaines pages qui m'ont particulièrement frappé; tels sont, dans l'Introduction, l'éloquente critique de la propagande matérialiste actuelle et ce morceau, si digne d'attention, où l'auteur montre que le vrai moyen de combattre le cléricalisme doit être cherché dans un réveil de la religion intime; telle encore sa réfutation du positivisme et de sa doctrine des trois états. Dans la seconde partie de l'ouvrage, où l'auteur, sous le titre d'In férences, déduit les conséquences des principes exposés dans la première, j'ai remarqué une ingénieuse et spirituelle réhabilitation de la casuistique.

Je rencontre en revanche quelques pages sur ce qu'il appelle « la vulgaire conception du surnaturel, qui ne satisferont pas tous les lecteurs. Le miracle, tel que le comprend notre orthodoxie, parait inacceptable à l'auteur, qui s'exprime ainsi c Le miracle, au sens d'une dérogation apportée après coup aux lois naturelles, ne trouve pas de place dans une conception rationnelle de l'univers. La pensée religieuse elle-même en serait atteinte. » Lorsqu'il tente d'expliquer ce qu'il entend effectivement par miracle, est-ce la faute de mon esprit obtus? seraitce plutôt l'effet de quelque indécision dans la propre pensée de l'auteur? je n'arrive pas à saisir exactement son point de vue; mais je crois comprendre que le miracle se réduirait pour lui à l'exaucement de la prière, la prière, dont il parle d'ailleurs en quelques pages d'une véritable éloquence.

Quelle est enfin l'âme sérieuse qui ne saluerait avec joie dans ce livre la conception si vivante de la religion, cette « fonction de l'âme humaine » ? Le morceau suivant vaut d'être cité « Quelles que soient nos appréciations personnelles, nos préférences, nos augures, nous ne parviendrons pas à diminuer sensiblement la place que la religion tient dans l'histoire. Quels savants, quels politiques, quels capitaines ont exercé sur la suite des événements une influence comparable à celle de Paul de Tarse ou de Martin Luther ? On n'y met rien du sien, on laisse la porte ouverte à toutes les explications, on s'en tient au fait apparent, matériel, on reste volontairement dans le plus commun des lieux communs lorsqu'on dit qu'il n'y a pas de noms dans l'histoire aussi grands que ceux de Jésus et de Mahomet, aussi grands de fait, c'est-à-dire aussi éclatants, aussi retentis-


sants, aussi souvent répétés. Et si l'on parcourt du regard la face de notre petit globe, si l'on voit quels sont les peuples dominants dans l'histoire contemporaine et quelle place occupe la religion dans ces peuples, on s'avouera que Jésus, qui n'a pas écrit, qui n'a pas commandé de troupes, l'emporte encore sur Mahomet. Que Jésus soit l'incarnation de Dieu le Fils, comme le veut l'église, qu'il soit un scélérat, ainsi que le fait entendre Auguste Comte, l'homme tel qu'il doit être d'après la définition de M. Naville, un fou, comme le déclare M. Soury, un spirituel jeune homme, ami des loisirs et des joies innocentes, vivant aux dépens des dames de la Galilée éprises de sa beauté, suivant la version de M. Renan, il reste le plus grand des phénomènes historiques. Pour en venir à bout, il faudrait rejeter entièrement son nom dans le mythe ou dans la légende, il faudrait oser dire que le héros des évangiles n'a jamais vécu. Un critique illustre l'avait compris; mais sa tentative mémorable, féconde en résultats, ne parait pas avoir abouti.

A la prendre dans les classes illettrées, la religion se résout peut-être dans un reste d'habitudes sans influence sur la vie, tandis qu'un peu plus haut nous ne trouverions qu'un détritus de notions incohérentes. En remontant aux époques de foi collective et de fanatisme universel, nous ne verrions peut-être pas la croyance incontestée exercer une action beaucoup plus intense ni plus profonde; mais cet ensemble de pratiques et d'opinions n'est que l'effet produit par la religion personnelle d'un petit nombre sur le grand nombre qui n'en a pas. Pour comprendre l'effet il faut remonter à sa cause, il faut saisir la religion dans l'âme vraiment religieuse, et là nous constatons qu'elle n'est ni une opinion ni un sentiment, mais une vie, une concentration de toutes les forces de l'être pour s'unir à son principe par la pensée, par le sentiment et par la volonté, et pour manifester cette union par la conduite. C'est une forme d'existence particulière, dont la spécialité consiste précisément dans la pénétration de toutes les puissances qui prédominent et se réalisent chacune à son tour dans les autres formes d'activité. Tel est le résultat d'une observation impartiale du fait vivant. Il explique le phénomène historique incontestable que la religion est la source commune des lois, des arts, des sciences même, de toutes les œuvres de l'espèce qui n'ont pas immédiatement pour objet


la conservation de son existence physique, bref, de tout ce qui est humain dans l'humanité.

Voici un autre livre qui nous retient dans les hautes sphères de la philosophie. M. A. Glardon vient de publier dans la Petite bibliothèque du chercheur une courte étude sur le monde invisible', qui a été publiée pour la première fois ici même. L'auteur constate un fait patent c'est que le matérialisme et le spiritualisme ne sont pas d'accord et ne paraissent pas près de s'accorder. Pourquoi ? Parce que la foi au monde invisible ne se prouve pas. On croit à l'invisible, ou on n'y croit pas c'est un sens qu'on possède ou qu'on ne possède pas. Donc, il est parfaitement inutile « de raisonner ou plutôt de déraisonner sur ce sujet. » – Cela n'est peut-être pas très consolant pour ceux qui croient avancer les choses par la discussion. Il est vrai que M. Glardon nous rassure par plusieurs anecdotes on a vu des incrédules passer des ténèbres à la lumière; l'approche de la mort est très salutaire à cet effet. M. Littré, qu'il cite, « n'était pas aussi aveugle qu'il voulait bien le dire ». Cela tendrait à rendre suspecte la bonne foi de M. Littré. M. Glardon la met-il en doute ? j'en serais d'autant plus surpris qu'au début de son exposé, il repousse vivement le reproche de mauvaise foi adressé aux matérialistes. Mais alors ? il faut convenir que Littré était aveugle bel et bien et que le sixième sens lui manquait.

La conclusion ,de l'auteur, c'est qu'en tout état de cause, il faut se comporter comme si le monde invisible existait, et si l'on n'y croit pas, faire comme si l'on y croyait; je me figure que M. Secrétan approuvera ce langage-ci: « Le sentiment de l'obligation ne s'explique que par l'existence d'un être suprême, auteur de la loi du devoir. Pour la raison ce n'est qu'une hypothèse, mais une hypothèse logique, nécessaire, attendu qu'il n'est pas dans l'ordre des choses qu'on soit obligé envers une idée ou envers rien du tout. Quoi dès lors de plus scientifique que d'agir comme si cette hypothèse était l'expression de la vérité ? t Quoi de plus scientifique que de pratiquer la justice et la charité, dans l'hypothèse que ce sont des lois édictées par un Etre souverain, qui est lui-même justice et charité. Nous croyons qu'il suffit de faire cette expérience sérieusement, pour entrer dans le 1 « Petite bibliothèque du chercheur. » Le monde invisible, par A. Glardon. In-32. Lausanne, Imer, 1884.


domaine des choses invisibles et se trouver soumis à l'action des lois qui le régissent. Alors les prétendues chimères deviennent des vérités d'évidence, devant lesquelles l'esprit humain, qui est fait pour elles et qui les reconnait, s'incline avec bonheur. » C'est l'essai loyal proposé aux incrédules sérieux. Ces idées sont développées avec chaleur et en un langage populaire. Qu'en diront les chercheurs vraiment tourmentés ? Je ne sais s'ils useront du moyen et si la conviction leur viendra. Mais les convaincus au moins seront raffermis dans leur conviction. N'est-ce rien ? i

CHRONIQUE SCIENTIFIQUE

L'électricité extraite de la houille. Chemin de fer monorail Lartigue. Nouveau tramway électrique. Cables téléphoniques. Epuisement des arbres à gutta-percha. Le Bosphore de Suez. Rails en acier et rails longs. Réforme de l'imprimerie. Mortiers Gruson. Canon à dynamite. Acide carbonique dans les houillères. Le photorévolver. M. Arthur Wilke, le savant électricien que j'ai déjà présenté au lecteur, vient de publier, dans une revue spéciale de Vienne, une étude que je demanderai la permission de résumer, car elle touche à un problème de la plus haute importance. Il s'agit des causes du temps d'arrêt que subissent actuellement les applications de l'électricité.

Dans ces applications, il faut distinguer deux choses la production du fluide électrique et son emploi dans l'éclairage, le transport de la force, la réduction des métaux. Tout ce qui a trait à cet emploi s'est développé en quelques années de la façon la plus surprenante, et l'on peut avancer que les machines ̃dynamo-électriques, les conducteurs, les appareils de sûreté et de contrôle, les lampes électriques enfin, sont arrivées à une perfection qu'on n'eût guère atteinte autrefois qu'en un demisiècle. En revanche, la production de l'électricité est demeurée en arrière, elle est encore pour ainsi dire dans l'enfance, et cet


état de chose constitue un obstacle des plus sérieux au développement des applications du fluide. Sur le papier, en théorie, rien n'est plus aisé que de tirer des forces que la nature a mises à notre disposition de quoi éclairer le monde entier et trans;porter tous les wagons du globe. Dans la pratique, malheuxeusoment, tout cloche encore et, à part quelques tentatives dignes de tous éloges, en Suisse et en Irlande, les fleuves, les marées, les vents sont encore aussi peu asservis aux besoins de .la science électrique qu'il y a un siècle. Pour produire le fluide qui doit modifier tôt ou tard toutes nos conditions d'existence, il faut en somme toujours brûler du charbon dans une machine à vapeur ou du gaz de houille dans un moteur à gaz, c'est-à-dire, pour transformer le calorique en électricité, user de l'intermédiaire le plus dispendieux et le plus impratique. C'est, en effet, tout au plus si la machine à vapeur rend 10 °/0 du calorique emmagasiné dans le charbon, et à cette perte énorme vient s'ajouter celle, infiniment moins grande il est vrai, qu'entraîne l'usage de la machine dynamo-électrique.

Comment remédier à cet état de choses qui menace sérieuse.ment le progrès des applications de l'électricité? M. Wilke n'est malheureusement, pas plus qu'un autre, en mesure d'indiquer les procédés à appliquer dans ce but, mais il a du moins le mérite de montrer la marche à suivre et de marquer clairement la voie dans laquelle auront à s'engager les physiciens à la recherche de cette nouvelle pierre philosophale.

Cette marche est des plus simples en théorie, hérissée de difficultés dans la pratique. Il faudrait, pour résoudre le problème, construire une série d'appareils transformant en électricité le calorique emmagasiné dans le charbon. Les gaz, à température élevée encore, sortant du premier appareil après avoir fait leur devoir, passeraient dans un second où ils produiraient également ,du fluide électrique, mais en moindre quantité, puis dans un /troisième, et ainsi de suite, jusqu'à leur presque entier refroidissement. De la sorte, pense M. Wilke, on utiliserait, au lieu du 5-10 °/o du calorique renfermé dans la houille, peut-être 60-70 %• Ces appareils rendraient probablement les moteurs actuels à peu près inutiles le prix de l'électricité serait réduit des deux tiers pour le moins, et cette réduction suffirait à tuer la machine ;à vapeur d'une part, le gaz d'éclairage de l'autre, et cela d'au-


tant plus facilement que l'électricité est sous tous les rapports infiniment préférable à toutes les forces connues aujourd'hui, ainsi qu'aux illuminants dont nous nous contentons encore. La production directe de l'électricité au moyen du charbon, sans intermédiaire coûteux et encombrant, aurait pour effet, en outre, de réduire dans des proportions considérables la consommation de ce combustible, un kilogramme de houille ayant alors six à sept fois plus d'effet utile qu'actuellement. Nous pourrions donc attendre sans trop d'impatience le jour où l'utilisation des forces hydrauliques viendra relever de faction la houille elle-même.

M. Edison se préoccupe du reste beaucoup aussi de la solution de ce problème. Mais il va beaucoup plus loin que M. Wilke. A l'entendre, on tirerait une force de six chevaux d'une livre de charbon, alors qu'aujourd'hui il en faut trois livres pour obtenir un cheval-vapeur. Le célèbre inventeur de la lampe à incandescence se mettra-t-il à la recherche de cette solution dès que la question de l'éclairage lui donnera quelque répit ? C'est ce qu'il annonce aux reporters qui font irruption dans son domicile. Espérons que M. Wilke le devancera et que l'Europe aura la gloire de la transformation directe du calorique en électricité par une autre voie que celle des piles électriques, qui est fort coûteuse. Je ne sais si j'ai parlé de l'intéressant chemin de fer monorail de M. Lartigue. Ce chemin destiné particulièrement au transport des produits agricoles, et dont il a été fait d'heureuses applications en Algérie, se compose d'un rail supporté par des colonnes de fonte. Sur le rail repose, par l'intermédiaire de roues en fer, un cacolet pouvant recevoir toute charge divisable, et auquel on a attelé jusqu'ici des bêtes de somme. Dernièrement, M. Lartigue a appliqué à sa voie légère la traction électrique, suivant ainsi l'exemple du professeur Jenkin, dont j'ai mentionné le telphérage. Avec une force de trois chevaux, on a fait mouvoir, à 11 km. à l'heure, cinq cacolets d'un poids total de 1160 kg. C'est la maison Siemens qui a fait cette installation parfaitement réussie.

Nous devons à la même maison le tramway électrique qui relie depuis quelques semaines Francfort à Offenbach. Ce tram- way est du type Charlottenbourg-Westend, c'est-à-dire que le courant est transmis aux wagons par un conducteur électrique


installé sur des poteaux le long de la voie. Ce conducteur est tubulaire. Il renferme le petit chariot qui le relie à la voiture. Par conséquent ce chariot n'est point sujet au déraillement. C'est un progrès sensible.

La maison Felten et Guillaume, de Cologne, qui a construit la majeure partie des câbles souterrains de l'Allemagne, vient d'obtenir un brevet de nature à simplifier singulièrement l'installation des réseaux téléphoniques. Aux conducteurs actuels, qui ne se distinguent en rien des fils télégraphiques aériens. MM. Felten et Guillaume veulent substituer des câbles, aériens aussi, de faibles diamètres, très flexibles et pourtant assez forts pour supporter les tensions parfois considérables auxquelles sont soumises les lignes téléphoniques. Les nouveaux câbles renferment vingt-cinq conducteurs et sont entourés d'une enveloppe de plomb ou de tout autre métal. Au besoin, rien n'empêche de les placer sous terre ou dans l'eau. La compagnie des téléphones de Copenhague les a déjà adoptés.

A propos de conducteurs électriques, je dois dire que le gouvernement français, obtempérant au vœu formé par le premier congrès des électriciens, se préoccupe sérieusement de la culture artificielle des arbres qui fournissent la gutta-percha. Ensuite de l'exploitation imprévoyante et barbare de ces arbres par les indigènes de Sumatra et des iles voisines, et aussi des demandes croissantes sur le marché, le prix de la gutta-percha a triplé en peu de temps, sans compter qu'on s'est mis à falsifier, de la façon la plus impudente, ce produit indispensable à la télégraphie. M. Seligmann-Lui, qui a étudié la question pour le compte du gouvernement français, propose d'établir, comme on l'a fait pour le quinquina, des plantations de la variété d'arbres à gutta-percha qui donne le meilleur produit. Les colonies françaises, anglaises et hollandaises en Asie, trouveraient dans cette exploitation une source assurée de revenus considérables. Vous savez que le canal de Suez commence à ne plus suffire pour le passage de tous les vaisseaux, et qu'il a été fortement question de creuser un second canal. Une maison anglaise, MM. Clark et Standfield de Londres propose autre chose. Forte des travaux préparatoires de l'Américain Eads, qui voudrait faire franchir aux navires l'isthme de Tehuantepec, non pas au


moyen d'un canal, mais à l'aide d'un chemin de fer ad hoc et de wagons monstres capables de porter les plus grands bâtiments, cette maison songe à construire un ship-railway à travers l'isthme de Suez. Les vaisseaux passeraient, de docks du système Clark et Standfield, sur un wagon supporté par treize rails, et la locomotive ferait le reste. Il n'est guère douteux qu'on ne puisse transporter de la sorte des navires de tonnage moyen, sans les endommager, et que, par conséquent, l'idée ne soit viable au point de vue purement technique, d'autant plus que l'isthme ne présente aucune difficulté de terrain. Mais les millions répondront-ils à l'appel que comptent leur adresser MM. Clark et Standfield ? Je n'oserais me prononcer pour l'affirtive et pense que M. de Lesseps trouvera plus facilement les capitaux nécessaires à l'élargissement de son canal.

A propos de ce travail, dont nul ne méconnaît plus l'urgence, le Génie civil de Paris vient de publier un mémoire, dont je voudrais, si le lecteur y consent, résumer les données. La navigation du canal de Suez est entravée en première ligne par la défense de le parcourir de nuit, de sorte que le trajet prend deux jours, et par l'impossibilité des croisements hors des ports de garage. A ces obstacles viennent s'ajouter les échouages accidentels et les courants de marée du côté de Suez. La vitesse des navires ne devant pas dépasser 8 km. à l'heure, vitesse à laquelle les navires sont à peine encore gouvernables, la moindre brise, le moindre courant les font dévier de la ligne droite, et ils vont échouer sur les berges. La circulation est alors interrompue, jusqu'à ce qu'on ait dégagé le bâtiment en détresse, ce qui ne peut se faire souvent qu'en déchargeant une partie de la cargaison. Les sinuosités inutiles du canal sont une autre cause d'échouage. Enfin, l'évaporation des Lacs amers et la marée déterminent, dans la partie située entre ces lacs et Suez, un courant parfois si violent que les vaisseaux sont réduits à attendre le reflux. Dès lors, une perte de temps très appréciable* Comment remédier à cet état de choses ? Les inconvénients actuels se reproduiraient exactement dans un canal parallèle de mêmes dimensions, sauf pour les croisements. Donc il faut élargir le canal actuel, de façon que ces croisements soient partout possibles, que les navires transitants puissent être animés d'une vitesse supérieure, sans endommager les berges, et que par


conséquent ils demeurent gouvernables. De la sorte, le canal sera franchi en un jour, et les échouages ne se présenteront plus. La voie élargie aurait 68 mètres au plafond, 116 à la ligne de flottaison. Les bâtiments qui se croisent, auraient donc entre eux une distance de 52 mètres, qui exclut tout danger d'abordage. Quant aux frais d'entretien, ils consistent principalement dans les réparations des berges. Donc un canal parallèle les doublerait» tandis qu'un canal élargi ne les augmenterait pas d'une façon sensible, d'autant moins que l'onde y serait moins destructive. Enfin, l'élargissement est plus facile à exécuter qu'un second canal, la voie actuelle assurant une communication facile entre les chantiers, et les dragues pourraient commencer l'agrandissement dans chacun des garages, sans gêner le moins du monde la navigation.

En Allemagne, en Belgique, et plus récemment en France, il est sérieusement question de substituer aux rails en fer actuels, les rails en acier, plus coûteux, il est vrai, mais infiniment plus durables. Sur ce sujet, M. Couard, ingénieur du Paris-LyonMéditerranée, vient de publier dans la Revue des chemins de fer, un travail fort étendu, dont il se dégage quelques faits de nature à intéresser le public. En moyenne, l'usure des rails en acier est d'un millimètre pour 110 000 trains, soit onze fois moins grande que celle des rails en fer. En conséquence, la voie en acier durerait 46 ans sur la section du réseau Paris- YilleneuveSaint-Georges, parcourue annuellement par 24000 trains, et 210 ans sur celle de Moret-Nevers, dont la circulation n'est que de 5300 trains. Il va sans dire que ces chiffres ne sont applicables qu'à la voie libre. Partout où l'on fait usage des freins, c'est-àdire aux abords des stations, puis dans les tunnels, où l'oxydation est considérable, l'usure est bien plus forte. Celle-ci ne se produit du reste pas d'une manière régulière. Elle est assez rapide au début, presque inappréciable plus tard, peut-être sous l'influence du martelage, que le passage des trains fait subir à la voie.

A ce propos, j'ajouterai qu'en Belgique et en Angleterre, puis en Allemagne, on se préoccupe de la question de savoir s'il ne serait pas praticable de substituer aux rails actuels de six mètres des rails beaucoup plus longs, et de diminuer d'autant, de la sorte, le nombre des chocs produits par les joints. Ce sont


ces chocs qui usent principalement le matériel roulant, sans compter qu'ils fatiguent beaucoup les voyageurs. On a posé, à l'essai, sur un pont près de Hanovre, des rails de 28 mètres de longueur, et cet essai a parfaitement réussi.

S'il est une invention qui, à première vue, semble défier tout progrès ultérieur, c'est celle de Gutenberg. Néanmoins, depuis une cinquantaine d'années, aux Etats-Unis et dans la patrie même du père de l'imprimerie, nombre de chercheurs se préoccupent de supplanter les caractères mobiles, et prétendent revenir, en quelque façon, à l'un des procédés usités chez les Romains pour fixer la pensée. Depuis surtout que la plus grande partie de la composition est stéréotypée au préalable, ensuite de l'extension qu'ont prise les presses rotatives et pour d'autres causes, on se demande, non sans raison, s'il ne serait pas possible de supprimer la composition elle-même, de se passer des caractères mobiles, qui constituent un matériel encombrant et fort coûteux, de produire directement les matrices qui, recouvertes de métal fondu, donnent les clichés destinés aux presses. Ce problème, autant que j'en puis juger par un examen attentif, un ingénieur allemand, M. H. Hagemann, parait l'avoir à peu près résolu, et peut-être la révolution espérée ne dépendra-t-elle que du prix de revient des stéréotypeuses {Matrizen-StanzMaschinen) de cet inventeur.

Figurez-vous un cadran semblable à celui des anciens télégraphes, et portant à sa circonférence les alphabets courants. Sur ce cadran se meut à la main un levier. Si l'on place ce levier sur la lettre A, par exemple, une estampille en acier, portant en relief la même lettre, vient s'incruster dans un morceau de carton de la grandeur d'une page, tandis qu'une autre estampille s'encre et se reproduit, mais pas en creux, sur un cylindre portant une feuille de papier. Aussitôt après cette feuille et le carton avancent du diamètre d'un caractère. La seconde reproduction sert d'épreuve. Les corrections inévitables faites sur cette épreuve, on les reporte sur la feuille de carton, en collant un morceau de papier à la place de la lettre ou du mot faux, et la première estampille poinçonne dans le carton la lettre ou le mot juste. Il ne reste plus qu'à procéder, avec ce carton, comme pour la stéréotypie, et l'on obtient un cliché parfaitement clair et net, l'estampille d'acier ne s'usant presque pas. L'impression


avec des têtes de clous disparait pour toujours, et les livres, ainsi que les journaux, ne sont plus imprimés qu'en caractères neufs. Toute chose a malheureusement son revers en ce monde, et l'admirable machine IIagemann, que le premier venu fait fonctionner, n'en est point exempte. Il est assez difficile d'obtenir une composition qui satisfasse entièrement l'œil, les intervalles entre les caractères n'étant pas absolument égaux, parce que les estampilles ont le même diamètre, alors que ce n'est pas le cas pour les lettres de l'alphabet. Mais cette difficulté, on parviendra à la vaincre. Un obstacle beaucoup plus sérieux, c'est la nécessité de composer des lignes d'égale longueur. Aussi, sauf pour les vers, M. Hagemann est-il obligé de reproduire au préalable tout le manuscrit, la copie dans le jargon des journalistes, au moyen de la machine à écrire, sur un papier ligné, qui permet à l'ouvrier de s'arranger de telle sorte que la ligne finisse sur un mot ou une syllabe, dans l'alignement exact des précédentes. Ce travail de copie, outre qu'il renchérit et complique la composition, enlève à la machine Hagemann un tiers de ses avantages, s'il est exact qu'avec cet appareil on puisse faire le travail de trois compositeurs, et en admettant que le copiste travaille, à sa machine à [écrire, aussi vite qu'un compositeur. En revanche on économise la mise en casse, besogne fastidieuse qui consiste à remettre dans leurs casiers les caractères qui ont servi à la composition.

Cette grosse difficulté, M. H. Dement, de New-York, la tourna de la façon suivante. Il i,mprime ses estampilles, non plus dans une feuille de carton, mais sur une bande de papier mâché qui rappelle les bandes du télégraphe-imprimeur Hughes. Ces bandes, on les coupe à la longueur des lignes et on forme ainsi des pages, opération facilitée, pour l'anglais, par le fait qu'au delà du Canal et de l'Atlantique, on ne se préoccupe guère de diviser les mots par syllabes. Le système Dement facilite aussi la correction des épreuves et présente l'avantage qu'on peut s'en servir pour autographier. Il suffit pour cela de légères modifications. Ne l'ayant pas vu fonctionner, je ne puis du reste vous dire si l'inventeur a bien tenu toutes les promesses de son brevet.

J'ai à vous entretenir aujourd'hui de deux inventions qui ont trait à l'art de faire passer son semblable de vie à trépas. La,


première, nous la devons à l'infatigable rival de Krupp, M. H. Gruson, de Magdebourg. C'est un mortier absolument sphérique, un fromage de Hollande colossal. En temps ordinaire, ce mortier repose sur une colonne qui se meut sur son axe et constitue en même temps le plafond de la tour cuirassée qui le renferme. Cette tour étant pourvue d'un orifice que le mortier en place remplit exactement. Mais on peut s'en servir aussi à découvert, sur les remparts d'une place forte, après l'avoir convenablement calé. Veut-on le changer de place, on le roule simplement vers sa nouvelle destination.

Le seconde invention nous vient d'Amérique. C'est un canon à dynamite (dynamite gun) de quarante pieds de long, sur quatre pouces seulement de diamètre, et supporté par un piédestal, qui lui donne un faux air de télescope. La dénomination que lui donne l'inventeur, M. Winsor, de New-York, est du reste inexacte. Elle porte à croire que c'est la dynamite qui chasse le boulet, alors que cet agent explosif sert uniquement à faire éclater le projectile, qui ressemble à un trait d'arbalète. La force de projection de cet engin est la même que dans les fusils à vent. C'est l'air fortement comprimé dans un appareil ad hoc. Le canon Winsor offre donc l'avantage de ne trahir sa présence par aucun bruit, de sorte qu'on ignore absolument, de nuit surtout, d'où peut venir le projectile.

Dans les essais tentés aux Etats-Unis, on a atteint un but éloigné de 2000 m. avec une pression de 420 livres par pouce carré, soit environ vingt et un kilogramme par centimètre carré. Mais M. Winsor construit de nouveaux canons supportant une pression de 2000 livres. Il espère alors lancer ses projectiles à trois milles anglais (4800 m.), ce qui serait déjà bien joli. Son canon est spécialement destiné à la chasse aux torpilleurs. A propos de matières explosives, je signalerai le brevet de M. Th. Kleinsorgen, de Gelsenkirchen. Partant de l'idée fort juste que l'abattage actuel de la houille à l'aide de la poudre à canon ou de la dynamite détermine fréquemment des explosions de grisou, l'inventeur voudrait lui substituer l'abattage au moyen d'acide carbonique comprimé, c'est-à-dire d'une substance dont la force d'expansion est énorme et se produit sans flamme. Grâce à MM. Raydt et Kunheim, on peut aujourd'hui se procurer cet acide dans de fortes bouteilles en fer, et


aussi facilement qu'on fait venir du champagne. Il n'est donc aucun obstacle à l'application du procécé Kleinsorgen dans les mines grisouteuses.

A plusieurs reprises je vous ai parlé des fusils photographiques destinés à fixer le vol des oiseaux ou des insectes, les mouvements d'un cheval au galop. Ces fusils sont, ce me semble, beaucoup dépassés par le photorévolver de M. Enjalbert, de Paris. Figurez-vous un appareil photographique affectant la forme d'un révolver, avec son canon, sa crosse et son chien. Le canon renferme un objectif, et la crosse de petits clichés photographiques de quatre centimètres de superficie. Quand on presse la détente, ces clichés viennent tour à tour se présenter devant l'objectif et l'on obtient, en f/so de seconde, une reproduction de l'objet visé, qu'on peut ensuite agrandir à loisir dans son atelier ou faire agrandir par un photographe quelconque. Le seul inconvénient du photorévolver, c'est que les personnes visées croient avoir affaire à un malandrin qui leur demande la bourse ou la vie. Mais il est facile d'y remédier en recouvrant l'appareil d'un mouchoir qui en dissimule l'aspect terrifiant.

CHRONIQUE POLITIQUE

Le choléra. Suisse et Italie. Politique fédérale. Recours bâlois. –Fin du Kulturkampf, Les salutistes. Votations cantonales.

Depuis notre dernière chronique, il s'est produit un fait important qui a absorbé du coup toutes les questions et préoccupations politiques le choléra a fait son apparition en Europe. Bien que l'origine du fléau paraisse incertaine, si l'on en croit les démentis officiels, il n'en semble pas moins établi qu'elle provient des arrivages de Cochinchine. Le navire la Sarthe, revenant du Tonkin, aurait apporté à Toulon le germe du mal. Caché d'abord avec soin, ce qui est toujours un tort, le fléau se


serait propagé de l'hôpital maritime dans la population de la ville. Quoi qu'il en soit d'une origine plus ou moins contestée, le mal est là. Heureusement, il ne s'est pas jusqu'ici très étendu, et on peut l'envisager pour le moment comme circonscrit aux agglomérations de Toulon et Marseille, bien que quelques cas se soient produits dans plusieurs villes voisines. Dans son foyer, il est. favorisé par des conditions hygiéniques tout à fait fâcheuses, en ce qui concerne les égouts ou le manque d'égouts en particulier. Et pourtant même ainsi il n'a pas été très meurtrier, la moyenne des décès cholériques n'ayant pas atteint une centaine par jour sur une population totale d'un demi million d'habitants. L'épidémie a donc un caractère bénin, et si elle peut être limitée aux deux villes, elle fera en somme moins de victimes qu'une épidémie typhoïde ordinaire.

Elle n'en a pas moins suscité une panique presque aussi fâcheuse que le fléau lui-même. Non seulement les habitants des villes infectées prennent la fuite, ce qui est assez naturel et de nature à enlever des aliments au mal, mais dans un grand nombre de villes, il en est résulté un affollement aussi ridicule que dangereux. L'épidémie a son bon côté, il faut le dire. Partout où l'on en comprend la nature, elle a provoqué des mesures hygiéniques excellentes redoublement de propreté, éloignement de sources diverses d'insalubrité, désinfection des égouts et des lieux où des agglomérations humaines se produisent, genre de vie très régulier, etc. Rien de mieux que ces précautions, qui devraient être l'état normal. Mais qu'on aille jusqu'à soumettre voyageurs et marchandises à des fumigations reconnues comme parfaitement inutiles ou à des quarantaines plus dangereuses que protectrices, cela dénote chez les peuples et leurs gouvernements une nervosité inquiétante, car elle constitue précisément l'état le plus favorable à l'extension et aux ravages de l'épidémie. Ce sont ceux qui gardent leur sang froid qui auront réellement des chances d'y échapper si elle se propage, et elle se propagera surtout par la peur.

L'apparition du choléra a du reste provoqué une polémique intéressante entre les maitres de la science. Tandis que l'ancienne école soutenait que la chaleur extrême favorise le développement de l'épidémie, le D' Koch de Berlin, qui avec un très


grand dévouement a étudié le mal soit aux Indes, soit à Marseille et à Toulon, prétend que les germes ont au contraire besoin d'humidité et que l'air à lui seul ne peut leur servir de véhicule. Nous n'avons pas la prétention de trancher le différend, mais de la discussion on peut retenir deux points essentiels 1° On n'a découvert jusqu'ici aucun spécifique contre le mal. 2° Les précautions hygiéniques, un bon régime et la sérénité d'humeur sont les meilleurs préservatifs connus et les seuls efficaces.

L'Italie, nous le constatons avec regret, figure au premier rang des pays qui se sont distingués par leur affollement et par le ridicule des mesures prises. Elle a ordonné à ses frontières une quarantaine de cinq jours, qu'elle fait observer par un cordon militaire. Il semble que le gouvernement de ce pays ne soit pas maître de ses nerfs, ou qu'il ne réussisse pas à calmer ceux de ses administrés. Que de pareilles mesures aient été prises à Vintimille, dans le voisinage immédiat de Marseille et de Toulon, passe encore cela peut à la rigueur se comprendre. Mais les étendre au mont Cenis, et plus encore à la Suisse, a eu un caractère presque offensant. Actuellement notre frontière méridionale est gardée par des troupes italiennes qui ne laissent passer ni voyageurs ni marchandises. La poste aux lettres elle-même a été suspendue. Et les passages autrichiens restent libresl Le Gothard est fermé, le Brenner ne l'est pas. Quel est le but que poursuit l'Italie? on est en droit de se le demander. Une vive irritation règne en Suisse, surtout dans la Suisse allemande et dans le Tessin qui sont particulièrement atteints par ces mesures on s'y plaint hautement de la violation du traité de commerce et de la convention pour l'exploitation de la ligne du Gothard. Le ministre de Suisse en Italie, M. Bavier, qui se trouvait en congé à Malans, dans les Grisons, a été invité à retourner immédiatement à son poste. Que résultera-t-il des négociations engagées ? on ne saurait encore le prévoir. Mais à Berne on parait fermement décidé à ne pas laisser l'Italie faire arbitrairement contre la Suisse tout ce qu'elle voudra. Le droit des gens a ses règles, qu'il ne sera pas difficile de rappeler au gouvernement italien lorsqu'il parait les oublier, vis-à-vis de la Suisse, tandis qu'il sait très bien s'en souvenir lorsqu'il s'agit de l'Autriche.


La politique fédérale ne fait plus guère parler d'elle. Les vacances d'un côté, le choléra de l'autre, ont écarté ce genre de préoccupations. Il ne parait pas qu'il doive y avoir demande de referendum contre le nouveau tarif des péages, car voici plus d'un mois qu'il est publié, sans que personne se soit agité à ce sujet. Personne n'en est satisfait, il est vrai; mais qu'obtiendraiton par le rejet ? Pour les partisans des traités de commerce, une situation difficile; pour les protectionnistes, la perte des légères augmentations qui leur ont été accordées. Il ne vaut réellement pas la peine de s'agiter à ce sujet.

Quant aux autres lois votées dans la dernière session, taxes postales, enseignement professionnel, encouragements à l'agriculture, elles ne paraissent pas non plus menacées. De revision fédérale, on ne s'occupe guère, de sorte qu'on s'achemine vers les élections générales d'octobre prochain sans qu'aucune question de nature à les influencer soit sur le tapis. Peut-être vaudrait-il mieux ne pas attendre au dernier moment pour s'y préparer.

Le conseil fédéral a pris récemment une décision qui a provoqué les réclamations d'une partie des catholiques. Il s'agit du recours venu de Bâle contre la décision du peuple de ce canton qui interdit aux personnes appartenant à des ordres religieux de tenir des écoles publiques ou privées. Le conseil fédéral, on s'en souvient, avait écarté ce recours pour cause d'incompétence. C'était aux premiers jours de juin. L'arrêté bâlois doit être exécuté au mois de septembre. Or les catholiques bâlois ont laissé s'écouler le mois de juin sans porter leur recours devant l'assemblée fédérale, sans même annoncer qu'ils l'interjetteraient, et aussitôt la session close, ils ont demandé au conseil fédéral de suspendre l'exécution de l'arrêté, attendu qu'ils se proposent de recourir à l'assemblée fédérale en décembre Cela a été évidemment une tactique peu droite et au fond peu adroite. Ils auraient pu demander immédiatement l'effet suspensif à l'assemblée fédérale, qui aurait statué avant de se séparer. Ils ne l'ont pas fait le conseil fédéral, qui a déjà reconnu son incompétence, ne pouvait, dans ces conditions, prendre sur lui d'arrêter l'exécution d'une décision cantonale souveraine.

Que cette solution ne soit pas arbitraire, et que le conseil


fédéral soit résolu à ne pas continuer le Kulturkampf pour ce qui le concerne, c'est ce que prouve son attitude dans la question diocésaine de Bâle et du Tessin. Afin d'aider autant que possible les catholiques suisses à rentrer dans une situation régulière, au point de vue de la direction épiscopale, il vient de décider d'entrer à ce sujet en négociations directes avec la curie romaine. Il a délégué à ce propos M. Aeppli, ministre suisse à Vienne, et Peterelli, député des Grisons au conseil des états. Les négociations auront lieu en Suisse. Nous y reviendrons. La question de l'Armée du salut semble aussi s'avancer vers une solution. Après plusieurs réunions tenues sous les auspices du département fédéral de justice et police, les conseillers d'état chefs des directions de police de Berne, Vaud et Neuchâtel ont signé un protocole duquel il résulte que les réunions privées des salutistes sont de nouveau permises et seront protégées, il aurait toujours dû en être ainsi, et que les réunions publiques ou ayant un caractère public ne seront plus interdites qu'à titre provisoire. Il faut espérer que le provisoire ne durera pas trop longtemps. Si les populations avaient accueilli avec plus de calme des manifestations extravagantes, si surtout les autorités avaient fait leur devoir dès le début, on ne parlerait probablement plus en Suisse d'illuminés dont l'organisation et les allures sont tout à fait antipathiques à notre caractère national depuis longtemps l'indifférence générale les aurait rendus sans doute absolument inoffensifs, comme le sont les anabaptistes. Enfin, mieux vaut tard que jamais.

Les votations cantonales dont nous parlions dans notre dernière chronique ont eu le résultat qui était assez généralement prévu.

A Neuchâtel, le rachat du chemin de fer du Jura-industriel a été décidé à une majorité de 2500 voix. On ne peut rien dire encore sur la portée de ce vote au point de vue économique et politique. Les questions d'exploitation de la ligne ne se résoudront pas sans difficulté. La campagne du rachat s'est faite sans distinction de parti; elle a opéré le rapprochement d'hommes de camps différents; ce rapprochement se maintiendra-t-il? amènera-t-il un changement dans la direction générale des affaires? Un avenir prochain le montrera sans doute.


A Genève, la construction du Vollandes-Annemasse a été votée également avec 4000 voix de majorité. Est-ce une solution définitive ? ne devra-t-on pas effectuer prochainement le raccordement avec la gare actuelle ? qu'en coûtera-t-il alors ? Le peuple genevois s'est certainement posé ces questions, que les chefs des divers groupes ont cherché à élucider avant la votation. Il nous semble que le raccordement complet du réseau suisse avec celui de la Haute-Savoie s'imposera prochainement comme une nécessité, et il faut espérer qu'il pourra s'effectuer dans des conditions pas trop onéreuses pour les finances genevoises. Dans le canton de Vaud, l'emprunt de deux millions proposé par le grand conseil a été voté avec peu d'empressement. A peine le quart des électeurs a pris part au scrutin. De ce quart, les deux tiers ont voté oui contre un tiers qui a dit non. L'opposition, qui conseillait de répondre négativement, était partagée. Un petit nombre seulement de ses représentants au grand conseil avait refusé l'emprunt. La question de confiance dans le gouvernement, la seule qui pût réellement être soulevée, n'a pas été posée ou ne l'a été qu'incidemment, ce qui explique l'énorme abstention des électeurs. Il n'y a eu d'enthousiasme et de conviction ni dans l'attaque ni dans la défense. La votation a bien exprimé l'état de doute dans lequel se trouve le pays, doute qui devait naturellement profiter au gouvernement. Ce n'est pas seulement le choléra qui est arrivé du Tonkin. Les Français y ont eu une alerte assez chaude. Lang-son était une des villes que la Chine s'était engagée à évacuer immédiatement. Le général Millot, prenant ce mot un peu trop à la lettre, ce qui n'est pas dans les usages diplomatiques, se mit en marche pour prendre possession. Il parait avoir préparé et conduit cette expédition avec un laisser-aller incroyable, avec un nombre de troupes très insuffisant et sans prendre les précautions nécessaires. Le résultat en a été qu'il est allé se heurter à une armée chinoise, qu'une bataille s'est engagée et que les Français y ont fait des pertes assez sérieuses. Le ministère Ferry a immédiatement agi avec énergie en posant à la cour de Pekin un ultimatum qui a fait craindre un moment que la guerre n'éclatât. Tout semble s'arranger maintenant, et l'on dit que le seul point sur


lequel il y ait encore litige est celui du chiffre de l'indemnité de guerre. La France réclamait deux cent cinquante millions. Que faut-il conclure de ceci ? Que lorsqu'on a affaire avec les Orientaux, on n'est jamais sûr de rien et que des difficultés plus ou moins sérieuses peuvent surgir constamment et de là où on les attendait le moins. Si l'affaire de Lang-son est arrangée, ce sera d'autant plus heureux qu'en cas de guerre avec la Chine la France aurait certainement trouvé sur son chemin d'autres obstacles que les armées chinoises. L'Angleterre et les EtatsUnis d'Amérique, qui ont des intérêts considérables dans le Céleste empire, n'auraient pas supporté patiemment une guerre et un blocus. Puis un nouveau facteur vient de surgir dans les affaires coloniales. A propos d'un crédit demandé pour subventionner des lignes de paquebots allemands vers l'extrême Orient, le prince Bismarck a prononcé un discours qui a fait connaître très clairement sa volonté d'intervenir désormais activement dans les questions coloniales. L'Allemagne ne veut pas de colonies. Elle se sent écrasée déjà par les charges militaires, et ne se soucie pas d'augmenter ses sacrifices en hommes et en argent pour fonder et soutenir un empire colonial, qui serait d'ailleurs difficile à découvrir maintenant, les bonnes places étant prises depuis longtemps. Le prince Bismarck ne voit probablement pas sans regret ces dispositions, qu'il comprend néanmoins, l'Allemagne n'étant pas outillée pour avoir des possessions lointaines, et n'ayant pas en particulier une marine suffisante. Mais il a décidé de défendre partout les intérêts et les ressortissants allemands, et si ces derniers fondent des colonies, il est prêt à les prendre sous la protection de l'empire allemand. Il a même prononcé à ce sujet quelques paroles comminatoires qui ont dû donner à penser à Londres et surtout à Paris, car il a annoncé que les Allemands placés sous la juridiction coloniale française pouvaient être défendus de Metz. Comme les Allemands sont établis un peu partout, soit à titre de commerçants, soit autrement, il est clair que le prince Bismark pourra, grâce à eux et sans se donner les embarras de colonies, dire son mot dans toutes les questions qui surgiront, et qu'il n'y aurait pas manqué si la guerre avait éclaté entre la France et la Chine.

Déjà son influence se fera sentir dans les affaires d'Egypte, qui


CHRONIQUE POLITIQUE.

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se discutent actuellement dans la conférence réunie à Londres par l'initiative du gouvernement anglais. Il sera intéressant de connaître dans quel sens. Jusqu'ici on ne peut encore prévoir à quoi l'on aboutira. Les propositions financières de l'Angleterre ont été assez fortement battues en brèche par les représentants financiers de la France. Sous la question d'Egypte, il en est d'autres, de politique ^générale, qui ne demeureront pas sans effet. M. de Bismarck n'a aucune tendresse pour M. Gladstone et son ministère, il verrait avec plaisir les tories arriver au pouvoir. Il serait donc plutôt porté à appuyer les revendications de de la France, qui pour une raison analogue doit avoir crainte d'être trop appuyée et de demander des choses qui rendraient le cabinet Gladstone impossible.

'En attendant, le premier ministre anglais a essuyé un échec très senti dans sa politique intérieure. Son bill de réforme électorale, qui augmente considérablement le nombre des électeurs, après avoir été accepté par les communes, a été repoussée par les lords, à très juste titre, croyons-nous. En effet, la réforme n'est pas complète; il doit s'y joindre une distribution nouvelle des collèges électoraux qui donnera à la réforme son vrai sens et seule permettra de se rendre compte en une certaine mesure de ses conséquences. Les lords se montraient prêts à adopter le bill avec la clause qu'il ne serait exécutoire que lorsqu'il serait complet; ils n'ont pas voulu le laisser passer autrement. Naturellement M. Gladstone et le parti radical sont furieux; on menace la chambre des lords, plus ou moins ouvertement, soit d'extinction totale, soit tout au moins d'une revision qui changerait complètement son caractère. Mais les lords n'en ont pas moins agi d'une manière parfaitement constitutionnelle. Leur vote (équivaut au fond à notre referendum en Suisse. Le parti ministériel prétend que le pays veut la réforme. Soit 1 disent les lords, consultez-le, et s'il vous donne raison, nous cesserons toute opposition, mais dans une réforme aussi grave, le pays doit être appelé à prononcer. Or, le pays ne peut se prononcer (que par les élections. Il ne serait donc pas impossible que le refus des lords entraînât la dissolution de la chambre des communes et de nouvelles élections générales qui se feraient sur la question du bill de réforme, peut-être aussi, selon


le cas, sur la politique étrangère du cabinet, particulièrement en Egypte.

Les dernières élections de Belgique sont faites peut-être pour donner quelques doutes sur le succès du ministère anglais devant les électeurs, en cas de dissolution. Là aussi, le parti au pouvoir se croyait parfaitement assuré de l'emporter. Il a été vaincu en un moment, et les élections du sénat qui viennent d'avoir lieu ont confirmé d'une manière complète le grand changement qui s'est fait dans les dispositions du pays, bien que le corps électoral de Bruxelles, dont la défection a été la défaite des libéraux, se soit repenti cette fois, et après un premier tour de scrutin sans résultat, ait élu des libéraux dans le scrutin de ballottage, ce qui n'a pas modifié l'issue générale, car le gouvernement de M. Malou comptera au sénat une majorité relativement considérable.


BULLETIN LITTÉRAIRE ET BIBLIOGRAPHIQUE

LES CAMPAGNES D'ALEXANDRE, par le vice-amiral Jurien de la Gravière. II. L'Asie sans maître; III. L'héritage de Darius; IV. La conquête de l'Inde; V. Le démembrement de l'empire. 4 vol. in-18. Paris, Plon, 1884.

Nous avons rendu compte, en son temps, du premier volume des campagnes d'Alexandre le Drame macédonien. Il s'arrêtait à la bataille d'Arbèles. Dans le second volume, l'auteur nous mène à la suite de son héros de Babylone à Suse, de Suse aux Pyles persiques et à Persépolis, de Persépolis à Ecbatane et enfin d'Ecbatane aux lieux où se place le meurtre de Darius. A partir de ce moment l'héritage du grand roi est ouvert et Alexandre s'occupe à en recueillir les débris. C'est le sujet du troisième volume. Le quatrième raconte la conquête de l'Inde et le voyage de Néarque, le cinquième nous fait assister au démembrement de cet immense empire que dix années de campagnes glorieuses avaient fait surgir comme par enchantement. L'auteur se défend d'avoir voulu faire une œuvre d'érudition dans le récit de ces campagnes. Le tableau très vivant et très coloré qu'il nous en présente a surtout, à ses yeux, un intérêt d'actualité. Dans les champs où jadis combattaient les Macédoniens et les Perses, deux nations modernes se sont fatalement donné, dans un délai prochain, un périlleux et menaçant rendezvous. L'Angleterre et la Russie se rapprochent lentement mais incessamment l'une de l'autre, et l'ancienne Hyrcanie, aujourd'hui le Ghilan et le Mazandéran, les terres du Pendjab et du Sind verront peut-être bientôt des luttes non moins sanglantes,


des compétitions non moins acharnées que celles dont elles ont été le théâtre autrefois.

Ce rapprochement incessant des événements anciens et des éventualités prochaines est la pensée maltresse de l'ouvrage du savant amiral. C'est elle qui lui donne cette animation surprenante, ce coloris, cette vie, mais c'est elle aussi, il faut le dire, qui en rend parfois la lecture singulièrement ardue et difficile. En racontant l'épopée guerrière du grand Alexandre, l'auteur a entrepris de nous faire connaître par le détail les pays qui l'ont vue se dérouler. De là un luxe de descriptions, de récits de voyages, d'épisodes de tout genre qui enveloppent d'un inextricable réseau l'exposé principal des faits. Si l'on y ajoute le choc tumultueux des noms anciens et des noms modernes, les ressouvenirs des propres campagnes de l'amiral, les comparaisons et les rapprochements qui jaillissent en foule de sa mémoire, on comprendra qu'il soit quelquefois malaisé de se reconnaitre en un milieu aussi exubérant. Il est tel chapitre où les marches d'Alexandre dans la Perside et celles de l'armée anglaise dans l'Afghanistan, les citations de l'adjudant-général Ferrier et celles de Diodore de Sicile, les exploits de Nadir-shah et les voyages du lieutenant Heudde, tout se confond tant et si bien que, même avec le secours des excellentes cartes qui accompagnent chacun des volumes, on ne parvient pas à mettre de l'ordre dans ce chaos. L'attention qu'exige l'étude d'un tel ouvrage devient très vite de la fatigue; il est fâcheux que M. Jurien de la Gravière ne l'ait pas plus souvent évitée à ses lecteurs.

Quoi qu'il en soit de ces défauts, qui sont plutôt des défauts de surface, ces Campagnes d Alexandre peuvent être hautement recommandées à l'attention de toutes les personnes que ne laissent pas indifférentes les grandes questions qui s'agitent en Orient. G. R. ROME. Etudes de littérature et d'art par Albert Bournet. – 1 vol. in-12. Paris, Pion, 1883.

Edmond About raconte que le pape Grégoire XVI, qui était un vieillard spirituel, accordait volontiers des audiences aux étrangers. Il leur demandait régulièrement depuis combien de temps ils étaient à Rome. Lorsqu'on lui répondait « Depuis trois


semaines, il souriait finement et disait Allons adieu. Mais si le voyageur avait passé trois ou quatre mois dans la ville, le Saint-Père lui disait c Au revoir 1 « M. Bournet est de ceux qui ne se lassent pas de retourner dans la ville éternelle, et il a eu la très heureuse idée de compléter les guides par des extraits des ouvrages des écrivains et artistes qui ont visité Rome. Comme il le dit, le souvenir de leur séjour, les belles pages que la ville éternelle leur a dictées, sont très utiles à consulter, pour quiconque veut voir et bien voir.

C'est ainsi qu'il nous est donné de relire les voyages de Rabelais, de Montaigne, de du Bellay, de Balzac, de Voiture, d'Addison, de Buffon, de Montesquieu, de de Brosses, etc., pour ne parler que des siècles passés. Il faut avouer qu'ils ne montrent ni les uns ni les autres un grand enthousiasme pour la nature et les beautés de la campagne romaine. Goethe même, à la fin du 'siècle dernier, avoue qu'il n'a été ni à Tivoli ni à Albano, et qu'il n'a presque pas vu la contrée autour de Rome. Winkelmann, Raphaël Mengs, et Paul-Louis Courier sont, comme Goethe, épris surtout des richesses artistiques de Rome. PaulLouis Courier parle pourtant de ce pays admirable, de la nature des ruines. Mais c'est à Chateaubriand qu'on peut décerner le titre de poète de Rome. Avant l'auteur de la lettre à Fontanes, tous les voyageurs n'avaient vu dans la campagne romaine que ce qu'ils appelaient son horreur et sa nudité. Leurs âmes n'avaient été nullement bouleversées à l'aspect de « cette Rome qui a recueilli deux fois la succession du monde, comme héritière de Saturne et de Jacob, elles n'avaient pas senti cette incroyable grandeur des lignes de Rome. »

Après Chateaubriand, Mme de Staël; mais ce qu'elle dit de Rome est plus pensé que vu, comme le remarquait finement Ampère. Il appartenait à un Suisse, de Bonstetten, de précéder Chateaubriand lui-même dans cette découverte, si l'on peut s'exprimer ainsi, des beautés de la campagne romaine et de la poésie de la ville éternelle. A son retour d'Italie, il lut à Coppet des fragments de son Voyage dans le Latium, où l'on trouve ces lignes Rome ne présente partout que l'image de la destruction et des vicissitudes humaines. Elle ne parait grande que pour faire apercevoir l'immensité de l'empire de la mort.

Il est regrettable que M. Bournet n'ait pas fait mention dans


son livre d'un autre do nos compatriotes, savant illustre, que ses découvertes en physique ont immortalisé, Auguste de la Rive. Se trouvant à Rome en 1857, il résumait ainsi ses impressions « L'homme vit presque toujours dans l'avenir ou dans le passé, rarement dans le présent; la première partie de sa vie se passe en espérances, la seconde en souvenirs. Aussi Rome n'a-t-elle tant de charme que pour celui dont l'âme, déjà mûrie par les années, se trouve en harmonie avec les ruines qui lui rappellent tout un monde passé. Mais au milieu de la mélancolie qui nait du sentiment de toute cette grandeur déchue, un autre sentiment, et celui-là de joie, remplit le cœur du chrétien qui voit briller, au déclin du monde ancien, l'étoile du monde éternel. Rome chrétienne s'élevant à côté de Rome païenne qui disparaît, c'est la vie victorieuse de la mort, c'est l'espérance venant à son tour remplacer le souvenir, c'est l'immortalité sortant du tombeau. » La seconde partie du livre de M. Bournet est consacrée à l'histoire des peintres de l'école française à Rome, de Nicolas Poussin à Léopold Robert et Henri Regnault. L'auteur a réuni là une foule d'anecdotes et de faits intéressants il faut lire en particulier ce qui concerne les Vernet, les Ingres et tout particulièrement le peintre des Moissonneurs. Rien évidemment n'y est bien nouveau, mais la prétention de M. Bournet n'est pas de nous donner de l'inédit. Il a cherché à réunir des documents et il a fait un travail intéressant et utile, dont tous les amis de Rome, et ils sont nombreux, lui sauront gré. A. B. THÉOPHRASTE RENAUDOT, d'après des documents inédits, par M. G. Gilles de la Tourette. vol. in-8. Paris, Plon, 1884.

L'ouvrage de M. Gilles de la Tourette, qui est un bon livre, en tout cas un livre bien fait tire de l'oubli la carrière utile mais mal récompensée d'un philanthrope du XVIIe siècle, esprit pratique, très en avant de son siècle, homme à idées dont la postérité a accepté le legs tout en laissant son nom dans l'ombre. Théophraste Renaudot, né à Loudun, en 1586, de parents huguenots, fit à la faculté de Montpellier d'excellentes études médicales, prit ses degrés et voyagea longtemps. De retour à Loudun, le jeune médecin, en relations avec Urbain Grandier et


Scévole Sainte-Marthe, ne tarda pas à y être connu et apprécié par le père Joseph, l'Eminence grise, et présenté par lui à l'évêque de Luçon, le futur cardinal de Richelieu. De la protection de ces deux personnages, du dernier surtout, data la notoriété de Renaudot et le commencement de son œuvre.

Les guerres de religion avaient ruiné la France la misère y était affreuse, le soulagement difficile. Le mécanisme de la bienfaisance, la centralisation des aumônes, les moyens d'enquête et d'information, les intermédiaires faisaient défaut. C'est alors que Renaudot, venu à Paris, médecin de Louis XIII, ému de ces souffrances, conçut l'idée et obtint du roi privilège de fonder des bureaux d'adresse et de rencontre, offices participant à la fois de l'agence de publicité et du bureau de charité, centre d'aboutissement de l'offre et de la demande, dispensaire aussi, ouvert aux détresses urgentes. Ce rouage nouveau, bientôt inestimable, commença à fonctionner en Ifjl2, rue de la Calandre. De ce siège devaient rayonner, se ramifier, comme branches issues d'un même tronc, d'autres inventions ou imitations, nouvelles pour la France, développements ou résultats de l'œuvre maîtresse de Renaudot le mont-de-piété, la Gazette, les « consultations charitables et un essai de Faculté libre.

La Gazette, le journal au sens actuel du mot, fut sa création la plus retentissante. Frappé de la diffusion des Nouvelles à la main, feuilles volantes, intermittentes, vendues sous le manteau, défrayées le plus souvent par la chronique scandaleuse, Renaudot songea à une publication plus avouable, régulière, qui réunirait un résumé des nouvelles locales et étrangères avec les annonces dont son « bureau d'adresse ne pouvait se passer. Patronnée par le grand cardinal, orientée par lui, la Gazette eut longtemps la collaboration, anonyme naturellement, mais assidue, de Louis XIII. Le journalisme officiel était fondé. Le biographe du médecin journaliste, plaçant l'homme au sein de son époque, a fait une part large à l'histoire du temps. C'est ainsi qu'à propos d'un grand bienfait à l'humanité, les consultations charitables, inaugurées avec tant de succès par le philanthrope, on pourra lire des détails curieux sur l'âpre intolérance, le ménage intérieur de la faculté de Paris et le monopole jaloux qu'elle exerçait au milieu du XVIIe siècle. L'auteur n'est pas sorti de son sujet. Fanatique de la théorie humorale,


de la thérapeutique scolastique, hostile à la méthode expérimentale, proscrivant l'antimoine et les remèdes chimiques étudiés ou préconisés par Montpellier, sa rivale détestée, la faculté de Paris vit son immobilisme menacé par les innovations de Renaudot et les cures de son école. A la barbe de Louis XIII et de Richelieu, forte de l'appui du parlement, de sa propre cohésion, de ses alliances spirituelles, elle commença contre le médecin indépendant et ses deux fils une guerre, d'abord sourde, de chicanes, d'affronts, de vexations, de procès, puis à la mort de ses protecteurs, ouvertement déchaînée et odieuse. Renaudot une fois condamné en parlement, la faculté s'assimila ses consultations charitables qui sont devenues les consultations externes et gratuites des hôpitaux de Paris, telles qu'elles existent de nos jours. Battu pour un temps (le temps devait le venger), le philanthrope se consacra à la Gazette que, pendant la Fronde, il alla imprimer à Saint-Germain où il suivit la cour. Après s'être vu retirer sa pension de commissaire-général des pauvres, refuser communication des nouvelles officielles, en butte à mille tracasseries, aux rancunes mesquines, infatigable pourtant et serein malgré tout, Théophraste Renaudot termina en 1653 son active carrière dans un état voisin de l'indigence, « gueux comme un peintre, disaient méchamment ses ennemis. C. R. VIE DE VOLTAIRE, par M. Georges Renard. 1 vol. in-16. Paris, Charavay, 1883.

Ce volume illustré fait partie de la Bibliothèque d'Education éditée par la maison Charavay, ce n'est cependant à aucun degré un livre d'enfant. Bien que l'auteur ne dissimule pas ses sympathies pour l'œuvre d'émancipation de la pensée accomplie par le grand écrivain, il a apporté dans ses jugements le souci de l'impartialité. « Montrer Voltaire tel qu'il fut, dit M. Renard, parler de lui sans haine et sans superstition, l'expliquer enfin sans le rabaisser et sans l'exalter, est aujourd'hui une tâche à la fois tentante et possible. » Dans la division de son sujet, l'auteur a suivi les étapes principales de la vie du terrible rieur qui fournissent, un de ses devanciers l'a remarqué, un cadre en quelque sorte imposé. Presque à chaque chapitre de la biographie proprement dite succède une étude concise destinée à replacer Arouet


dans la perspective historique, à faire juger de l'atmosphère intellectuelle et du milieu social au sein desquels il a vécu» M. Renard y a fait œuvre de critique désintéressé et montré la volonté de ne négliger aucun élément essentiel d'information, c'est ainsi qu'on pourra lire quelques pages très nettes sur le rôle littéraire de la Suisse au XVIIIe siècle, rôle assez important, hommage rendu sans effort à la vérité. S'adressant à un public plus étendu que l'ouvrage de M. Desnoiresterres, le petit livre de M. Renard est un résumé rapide que la préoccupation de la justice pénètre et que la vivacité du style entraîne agréablement à lire. L'auteur est resté fidèle au point de vue qu'il résume en ces termes « Un homme si grand qu'il puisse être n'échappe pas à la loi commune, et pour l'apprécier il faut toujours mettre en balance le bien et le mal; le jugement s'obtient par soustraction et non par addition. » C. R. CHEZ LES ATCHÉS, par M. Brau de Saint-Pol Lias, avec cartes et illustrations. 1 vol. in-18. Paris, Plon, 1884. L'auteur est un partisan convaincu de la politique d'expansion coloniale récemment inaugurée par la France. II croit qu'il est utile à un grand pays de voir ses nationaux fonder des établissements coloniaux, agricoles, industriels, commerciaux, fût-ce même dans des colonies étrangères. C'est dans cette persuasion, avec le désir de rapporter au pays des informations pratiques, que M. Brau de Saint-Pol a beaucoup couru le monde et visité en particulier le pays d'Atchin, au nord de l'ile de Sumatra. Bien accueilli des autorités militaires hollandaises, recommandé à quelques rajas de la contrée, le voyageur français a eu avec les indigènes le courage de la confiance et s'en est bien trouvé. Vivant pendant des semaines, seul Européen sous leur toit, non seulement sa sécurité n'a pas été menacée, mais il a été reçu avec cette courtoisie raffinée de l'Orient qui embarrasse parfois les Occidentaux, comblé d'attentions, encouragé à venir s'établir dans le pays, un des plus beaux et des plus fertiles du globe. C'est ce séjour, curieux à plus d'un titre, que raconte M. Brau de Saint-Pol. Cérémonies, traits de mœurs, genre de vie, chasses périlleuses, incidents quotidiens, sont reproduits avec un grand luxe de minuscules détails sous


lesquels le fil de la narration va parfois s'égarer et se perdre. A ce défaut près, les descriptions ont de la couleur, ne manquent pas de pittoresque, et portent le cachet de la bonne foi. G. R.

ESSAI SUR LES ORIGINES DES PARTIS SADUCÉEN ET PHARISIEN, et leur histoire jusqu'à la naissance de Jésus-Christ, par Edouard Montet. 1 vol. in-8°. Paris, Fischbacher, 1883. Le savant ouvrage qui a valu à M. Ed. Montet le grade de docteur en théologie est assez spécial. Il traite un point de l'histoire d'Israël que peu de personnes sont préparées à étudier, les unes parce qu'elles ne lisent guère la Bible, les autres parce qu'elles n'y cherchent pas des problèmes historiques. Les noms de Saducéen et surtout de Pharisien sont généralement connus, mais ce dernier a pris un sens tout moral et un peu conventionnel, qui le fait à peu près synonyme de tartufe.

M. Montet, continuant les travaux d'autre théologiens, cherche à définir ces deux termes en retraçant l'histoire des tendances qui se sont disputé l'influence au milieu du peuple juif après l'exil. Pour lui l'opposition qui existe entre pharisien et saducéen est celle qui sépare le prêtre patriote et éclairé du scribe dévot et littéraliste. La partie la plus originale et peut-être aussi la plus contestable de son livre est celle où il rattache les Maccabées non pas au parti religieux desChasidim ou Assidéens,maisà celui des hellénistes qui ne voyaient de chance d'avenir pour leur patrie que dans l'acceptation de la culture grecque.

M. Montet défend ces thèses avec une connaissance très étendue des sources antiques et de la littérature contemporaine. M.


LES IDEES DRAMATIQUES EN FRANCE

AYANT LA GRANDE ÉCLOSION ROMANTIQUE (1816-1826) Je voudrais montrer comment, au lendemain de ses grands désastres du commencement de ce siècle, la France, revenue avec ardeur aux querelles littéraires, chercha une voie nouvelle à l'expression de son génie tragique comment les idées, plus ou moins flottantes dans l'esprit des écrivains français depuis un demi-siècle qu'ils possédaient une traduction de Shakespeare, se condensèrent dans une lutte prolongée entre la tradition classique et le romantisme issu du moyen âge et comment pendant une période de dix ans, sous l'influence d'un admirable renouvellement des études historiques, les théories, les discussions et les tentatives préparèrent l'avènement du drame romantique, les premières œuvres théâtrales de Victor Hugo.

I

Ce n'est pas un livre facile à trouver que YAntiromantique du vicomte de Saint-Chamans. Publié à Paris en 1816, il est plus malaisé à saisir que bien des incu-


nables de la Renaissance. J'ai vainement fouillé pour l'obtenir toutes les grandes bibliothèques de Paris, et j'ai dû lui donner la chasse, de bouquiniste en bouquiniste, tout le long des quais érudits. Enfin, je mis la main dessus et j'éprouvai une joie profonde, que la lecture ne tarda pas à calmer. Pourtant je n'avais pas à regretter mes peines, je pouvais parler au lecteur en connaissance de cause d'un livre que les historiens littéraires citent, qu'ils bafouent volontiers, mais qu'ils. n'ont évidemment pas lu. Dans l'Antiromantique, pour la première fois, un représentant de la tradition classique française oppose une protestation en règle aux idées du romantisme germanique, qui n'avaient excité jusque-là que des colères isolées. Du resté, il n'y a pas encore de théâtre romantique français, à part quelques essais prématurés bien vite écrasés par la critique, et sur lesquels nous aurons à revenir les sujets de Shakespeare euxmêmes ont été accommodés par Ducis selon les recettes classiques. Mais si le vicomte de Saint-Chamans n'a encore à pourfendre que des théories, il le fait avec d'au• tant plus de vivacité qu'il veut décourager par avance les œuvres romantiques françaises déjà pressenties par lui.

Après avoir offert au lecteur son portrait, à savoir une petite queue poudrée, un nez très long et la croix de Saint-Louis, le vicomte de Saint-Chamans s'excuse en vrai chevalier, sans métaphore, d'avoir à combattre une dame, Mme de Staël « Si dans la mêlée ma lance discourtoise frappait une illustre amazone, qu'on ne m'accuse pas de cruauté, qu'on ne s'alarme point pour elle. Son armure, plus éprouvée que la mienne et déjà faussée en quelques endroits, prouve qu'elle a dès longtemps signalé sa valeur dans les combats et son bras


plus aguerri répond que c'est moins pour elle que pour son ennemi qu'il faudrait trembler. Mais ma dame, c'est la France, et je sens mes forces doublées quand il s'agit de faire confesser à tous venants qu'elle est la plus belle. »

Le voilà donc parti en guerre, le vicomte de SaintChamans et s'il est étourdi, superficiel, s'il se mêle de raisonner ou de déraisonner sur la philosophie allemande qui n'est point son affaire, en revanche, sur le terrain de la pure théorie littéraire, il pointe assez malicieusement sa « lance vers le défaut de cuirasse de ses adversaires. Les romantiques, en effet, ont toujours eu un point faible, celui des définitions. Qu'est-ce que le romantisme ? En quoi une œuvre romantique diffèret-elle de l'œuvre classique qu'on peut lui comparer? Quel drapeau nettement coloré, quelle devise précise peut arborer l'école nouvelle qui se qualifie de romantique ? Terrain bien choisi pour l'agression, car le romantisme est une chose facile à sentir, difficile à analyser, impossible à définir. Saint-Chamans interroge Mme de Staël, et l'illustre amazone répond, en substance, dans quelques pages célèbres de son livre sur l'Allemagne que la poésie classique est antique ou imitée de l'antique, païenne, simple et extérieure, que la poésie romantique est chrétienne, rattachée aux traditions chevaleresques, variée et intérieure, exprimant toutes les tendances diverses, tous les déchirements de la conscience humaine. Voilà qui est bien, dit Saint-Chamans de la sorte Polyeucte de Corneille, Zaïre et Tancrède de Voltaire, sont des drames romantiques, puisque les sujets sont chrétiens ou chevaleresques, et aussi la Phèdre de Racine, puisqu'elle exprime les tourments de la conscience. En revanche, le Jules César de Shakespeare est une tra-


gédie classique, puisqu'elle roule sur un sujet ancien et que les sentiments chrétiens en sont absents. Saint-Chamans ne se gausse pas moins des essais de définition risqués par Sismondi et par Schlegel le grand théoricien germanique ayant fait remonter les origines du drame romantique aux mystères du moyen âge, le railleur français se réjouit de le voir rendre hommage au théâtre essentiellement français et parisien des compagnons qui jouaient ces mystères.

Schlegel, Staël ou Necker, Sismondi, tous noms étrangers ou naturalisés qui offraient prise au patriotisme littéraire de Saint-Chamans. Le bon chevalier chevauche contre eux pour « sa dame qui est la France. » Il défend contre les théâtres allemand, anglais, espagnol, qu'il critique un peu à tort et à travers, la « Melpomène française » (formule obligatoire de la polémique classique) et ses unités de temps, de lieu et d'action. Par exemple, il défend Voltaire, lequel, après avoir imité Shakespeare, avait fini par l'attaquer violemment et par devenir le chef des classiques. Il le défend contre Sismondi, excellent historien, critique littéraire parfois contestable, qui avait dirigé une attaque assez singulière contre la struc- ture de la tragédie à'Œdipe, et proposé le canevas d'un drame romantique sur le même sujet. La tragédie de Voltaire tout entière, dans le plan de Sismondi, n'aurait formé que le cinquième acte. Les quatre autres auraient été Œdipe quittant sa patrie, rencontre avec Laïus, victoire sur le sphinx, Œdipe devenant roi. Le vicomte classique n'a pas de peine à montrer que, dans les quatre premiers actes de ce drame, le poète n'aura pas grand'chose à dire, que ce sera une série de décors, de marches militaires, de trucs dont le plus réussi serait un joli sphinx gambadant sur la scène.


Poursuivant sa plaisanterie, qui ne manque pas de bon sens, Saint-Chamans propose qu'on renonce en cette occasion à la vieille division classique en cinq actes, qu'on inaugure le drame en sept actes, un chiffre nouveau, grande joie sans doute pour le romantisme. Dans le premier de ces deux actes ajoutés, on assisterait à la naissance d'Œdipe, que le soldat reçoit l'ordre d'aller tuer. Dans le second acte, on verrait le soldat, attendri par la pitié, renonçant à tuer l'enfant qui crie, et se bornant à le pendre par les pieds à une branche d'arbre un passant, encore plus sensible, détacherait le pauvre petit. U Antiromantique, léger, superficiel, mais parfois spirituel et embarrassant, reçut un accueil enthousiaste de l'académicien qui tenait au Journal des Débats « le sceptre de la critique, » l'abbé de Féletz. Il alla jusqu'à comparer Saint-Chamans à Pascal. Les choses profondes n'en restaient pas moins les choses profondes, et nous devons, avant d'aller plus loin dans cette étude, rappeler les passages de Schlegel et de Mme de Staël, que toutes les attaques ne faisaient que mieux briller d'une lumière invincible « Les Grecs, dit Schlegel, voyaient l'idéal de la nature humaine dans l'heureuse proportion des facultés et dans leur accord harmonieux. Les modernes, au contraire, ont le sentiment profond d'une désunion intérieure, d'une double nature dans l'homme, qui rend cet idéal impossible à réaliser. La contemplation de l'infini a révélé le néant de tout ce qui a des bornes. C'est ainsi que la poésie des anciens était celle de la jouissance (?) et que la nôtre est celle du désir. » Et quant au mélange des genres, voici ce que disait Schlegel longtemps avant la préface de Cromwell: « L'art et la poésie antiques n'admettent jamais (?) le mélange des genres hétérogènes l'esprit romantique, au con-


traire, se plaît dans un rapprochement continuel des choses les plus opposées. La nature et l'art, la poésie et la prose, le sérieux et la plaisanterie, les idées abstraites et les sensations vives, ce qui est divin et ce qui est terrestre, la vie et la mort se réunissent et se confondent de la manière la plus intime dans le genre ro- mantique. »

Malgré des formules trop absolues sur les anciens, (ne trouve-t-on pas dans Aristophane par exemple le mélange du comique et du sérieux ?) Schlegel est admirablement dans le vrai, et Mme de Staël y est aussi « Je considère, dit-elle, la poésie classique comme celle des anciens, et la poésie romantique comme celle qui tient de quelque manière aux traditions chevaleresques. Il y a dans les poèmes épiques et les tragédies des anciens un genre de simplicité qui tient à ce que l'homme, réfléchissant peu, portait toujours l'action de son âme au dehors la conscience elle-même était figurée par des objets extérieurs, et les flambeaux des furies secouaient les remords sur la tête des coupables. L'événement, c'était tout dans l'antiquité le caractère tient plus de place dans les temps modernes et cette réflexion inquiète, qui nous dévore comme le vautour de Prométhée, n'eût semblé que de la folie au milieu des rapports clairs et prononcés qui existaient dans l'état social et civil des anciens. Les anciens avaient pour ainsi dire une âme corporelle dont tous les mouvements étaient forts, directs et conséquents il n'en est pas de même du cœur humain développé par le christianisme les modernes ont puisé dans le repentir chrétien l'habitude de se replier constamment sur eux-mêmes.

» Mais, pour manifester cette existence tout intérieure, il faut qu'une grande variété dans les faits pré-


sente, sous toutes les formes, les nuances infinies de ce qui se passe dans l'âme. Si de nos jours les beaux-arts étaient astreints à la simplicité des anciens, nous n'atteindrions pas à la force primitive qui les distingue, et nous perdrions les émotions intimes et multipliées dont notre âme est susceptible. La simplicité de l'art, chez les modernes, tournerait facilement à la froideur et à l'abstraction, tandis que celle des anciens était pleine de vie. L'honneur et l'amour, la bravoure et la pitié sont les sentiments qui signalent le christianisme chevaleresque et ces dispositions de l'âme ne peuvent se faire voir que dans les dangers, les exploits, les amours, les malheurs, l'intérêt romantique enfin, qui varie sans cesse les tableaux. »

De cette doctrine, il résulte nécessairement que l'auteur conclut en faveur du romantisme dans les conseils qu'elle donne à ses contemporains « La littérature classique, dit en effet Mme de Staël, est chez les modernes une littérature transplantée la littérature romantique ou chevaleresque est chez nous indigène, et c'est notre religion et nos institutions qui l'ont fait éclore. La littérature romantique est la seule qui soit susceptible encore d'être perfectionnée, parce qu'ayant ses racines dans notre propre sol, elle est la seule qui puisse croître et se vivifier de nouveau elle exprime notre religion elle rappelle notre histoire. »

Dans ce tournoi entre un vicomte et une baronne, l'un défendant le genre classique comme le genre français, l'autre revendiquant le romantisme comme chrétien et français, c'est la baronne qui a pour elle le courant le plus fort dans la haute société. Saint-Chamans, lorsqu'il se porte le champion de Voltaire contre Shakespeare, des trois unités théâtrales contre la liberté, de la distinc-


tion sévère des genres contre le mélange du gai et du triste, de l'allure vive et robuste de la poésie française contre la mélancolie venue d'outre-mer ou d'outre-Rhin, Saint-Chamans ne reste pas isolé dans son monde, mais il reste en minorité. Dans la noblesse revenue de l'émigration, ou dans cette bourgeoisie lettrée attachée à la royauté dont Charles Nodier serait le type, la plupart des hommes et presque toutes les femmes sont d'avance pour le romantisme français, pour les poètes qui leur donneront, avec la musique du vers, les impressions mélancoliques que la prose merveilleuse de Chateaubriand n'a pas complètement réalisées. Singulière transformation les pères et les mères de ces personnes, ou ellesmêmes si elles ont assez vécu pour connaître l'ancien régime, avaient une éducation littéraire toute contraire. Ignorance à peu près complète du moyen âge, malgré Zaïre et Tancrède de Voltaire, qui s'était montré parfois novateur dans le choix de ses sujets, ignorance et dédain des langues et des littératures étrangères prédilection pour les formes vives et tranchantes du dixhuitième siècle, ou pour les formes pures et solennelles de l'art d'écrire au dix-septième siècle respect traditionnel des règles antiques exagérées par les professeurs de rhétorique tel était l'ensemble des dispositions littéraires de ces hommes et de ces femmes avant la révolution.

Mais la tempête est venue ils ont voyagé et ils ont souffert. Ayant voyagé dans les pays germaniques, en Allemagne ou en Angleterre, ils ont reçu peu à peu des notions poétiques nouvelles. Ayant souffert, ils se sont, comme Mme de Staël, repliés sur eux-mêmes, et la tendresse mélancolique leur a paru préférable à la vivacité nette et spirituelle. D'ailleurs la politique et la religion,


sans qu'ils s'en rendent bien compte, les rangent dans le camp romantique. Contre les forces modernes qui les menacent, leur instinct appelle à leur secours des poètes qui chantent le culte mélancolique du passé, les ruines des châteaux, « la gigantesque armure d'Amaury comte de Montfort, » et les sentiments chevaleresques unis à la contemplation émue de la nature, du lac plein de souvenirs et des feuilles jaunies par l'automne. Contre l'incrédulité voltairienne le même instinct, fortifié chez beaucoup d'entre eux par une piété individuelle sincère, appelle à leur secours des poètes qui chantent la foi vendéenne, la souffrance du roi ou de l'enfant martyr, la prière, le crucifix. Et voilà comment les premières Méditations sont acclamées dans les salons et dans les châteaux avant d'être livrées à l'imprimeur, comment au premier rang des amis de Lamartine et de Victor Hugo se trouvent ces noms célèbres par les dédicaces qui accompagnent leurs jeunes chefs-d'œuvre, le duc de Rohan et le marquis de la Maisonfort.

II

Ce courant si entraînant, si enthousiaste, si triomphant dans la poésie lyrique dès les années 1818 à 1820, a beaucoup plus de peine à se frayer une voie dans la scène tragique, dominée par une puissante tradition. Un poète exilé, Arnault, l'ancien ministre des cent jours, fait représenter son Germanicus, après que ses amis ont triomphé des résistances de la censure. Les censeurs de la restauration avaient leurs alternatives de tolérance et de sévérité dont ils riaient sans doute eux-mêmes, hommes d'esprit qu'ils étaient. Ainsi l'auteur d'une tragédie sur la démence de Charles VI se vit longtemps


refuser la permission de la jouer, dans la crainte que la faiblesse de tête de Charles VI ne parût une allusion à la faiblesse des jambes de Louis XVIII. Ainsi encore, dans une comédie, l'un des personnages disant « Vous offrirai-je un peu de cette salade de barbe de capucin? » la censure écrivit en marge « choisir une autre salade. » Genre d'ennuis et de délais dont nous devions dire un mot en passant pour expliquer bien des retards et bien des confusions de dates dans l'histoire dramatique de ce temps-là; résistances dont on venait d'ailleurs presque toujours à bout quand on s'adressait à la royauté, plus libérale et plus confiante que ses agents inférieurs. Germanicus, œuvre d'un exilé, fut représenté au milieu d'une lutte très sérieuse qui conserva le nom de bataille de cannes. Mais c'était une lutte entre deux partis politiques et non point entre deux partis dramatiques, comme le sera douze ans plus tard la bataille A'Hernani. La salle tout entière se serait retrouvée d'accord pour siffler une nouveauté quelconque, comme elle avait sifflé naguère le vaisseau risqué sur la scène par Lemercier dans son Christophe Colomb. Rien de pareil n'était à craindre d'Arnault sa tragédie exagérait, au lieu de l'adoucir, la rigueur des règles classiques. Sans aucun scrupule, il leur immolait la vérité et la vraisemblance historiques l'auteur s'en explique dans sa préface avec une sorte de candeur « Comment accommoder pour le théâtre une action de cette nature, une action commencée dans les Gaules, continuée à Rome, dénouée en Orient? comment la réduire aux proportions voulues par les règles?. cela était impossible sans le concours de Séjan. Aussi n'est-ce qu'après avoir eu l'idée d'employer ce personnage que M. Arnault s'est regardé comme maître de son sujet. Cette conception fait disparaitre les


obstacles de temps et de lieux. » Ainsi, voilà qui est clair. Le sujet de Germanicus ne peut pas être traité d'une manière sérieusement historique avec les unités de temps et de lieu. Eh bien envoyons Séjan auprès de Germanicus en Orient périsse l'histoire plutôt que les principes

Les mêmes règles sont encore sévèrement observées par deux poètes qui en 1819 commencent à se disputer la faveur du public Delavigne et Ancelot, tous deux enfants du Havre, classiques tous deux, du moins alors, débutants tous deux, tous deux âgés de vingt-six ans. Ces jeunes inséparables, que distinguaient seulement leurs opinions politiques, et qui devaient être opposés l'un à l'autre toute leur vie, faisaient jouer en même temps deux tragédies sur les deux théâtres français, avec un succès égal, l'un auprès de la jeunesse libérale, l'autre auprès de la société royaliste. Toutes deux, les Vêpres siciliennes comme Louis IX, étaient fidèlement moulées sur le modèle racinien les confidents n'y manquaient pas plus que les trois unités.

Et pourtant elles présentent déjà quelque chose de nouveau, une certaine préoccupation de l'histoire nationale, de l'histoire du moyen-âge. Ce qui chez quelques auteurs du dix-huitième siècle avait été une velléité accidentelle et généreuse, l'idée d'intéresser les Français à leur propre histoire sur la scène tragique, devient une sorte de besoin général, même chez les adversaires du drame shakespearien. On sent que les études historiques commencent à se rajeunir le moyen âge, longtemps négligé, est devenu l'objet d'une passion. Le saint Louis d'Ancelot parle à son fils, en beaux vers modernes, un langage qui fait voir que le poète a lu les chroniques de Joinville. Dans sa préoccupation historique, il dépasse


même la mesure, lorsque le roi croisé annonce les résultats des expéditions chrétiennes pour l'avenir des arts et de la civilisation l'auteur a un peu trop lu les récentes histoires de Heeren et de Michaud. Ancelot aura toujours ce défaut, et quelquefois Delavigne aussi, de prêter à ses personnages de jadis le langage d'un moderne professeur d'histoire. Mais c'est un défaut nouveau, qui annonce une ère nouvelle, et Delavigne arrive même en plus d'un endroit des Vêpres siciliennes à cette « couleur locale » qui est déjà, qui surtout deviendra l'un des drapeaux du romantisme au théâtre.

Pour le moment il n'est pas prudent d'aller plus loin, du moins sur la scène. L'auteur de Marie Stuart, essai fort remarquable et fort prudent d'adaptation de Schiller à la Melpomène française, Pierre Lebrun ne tarde pas à s'en apercevoir. Il n'obtient qu'un succès contesté, et conjure difficilement de graves menaces. Le troisième acte, le plus beau, se passe dans le parc de Fotheringay, comme la force des choses et le modèle allemand l'exigeaient. Le public s'y résigne encore, non sans murmurer, mais le lendemain le critique des Débats, l'intraitable classique et libéral Etienne Béquet, déclare que passer d'un appartement dans un parc, ou même passer d'une chambre dans une autre, c'est violer entièrement les principes! Voilà pour la mise en scène, et quant au style, voici une hardiesse que se permettait Marie Stuart, parlant à sa suivante

Prends ce don, ce mouchoir, ce gage de tendresse

Que pour toi de ses mains a brodé ta maîtresse.

On supplia l'auteur à mains jointes, dit-il lui-même, de faire disparaître ce double scandale mouchoir, brodé, deux familiarités à faire tomber la tragédie. Lebrun dut corriger ainsi


Prends ce don, ce tissu, ce gage de tendresse,

Qu'a pour toi de ses mains embelli ta maîtresse.

Tissu au lieu de mouchoir, embelli au lieu de brodé, la dignité de Melpomène était sauvée

Ainsi allaient les choses en cette grande année 1820, qui renouvela tant de branches de la littérature française. Mais ce qui était impossible sur la scène était déjà possible dans les théories et dans les essais non destinés à la représentation. Un enfant de quinze ans qui va devenir célèbre, Victor Hugo se rencontre avec un gentilhomme d'âge mûr, gouverneur d'un château royal, le comte de Gain-Montagnac; Victor Hugo qui, à l'âge de treize ans avait noirci ses cahiers d'écolier d'une tragédie rigoureusement classique, se lance dès 1817 dans un essai de drame en prose qu'il intitule Inès de Castro. Le dialogue, très court du reste, n'est pas bien remarquable, mais voici une indication de décor qui est déjà caractéristique « Le théâtre représente une vaste salle tendue de draperies noires semées de têtes de morts et de larmes blanches éclairées par des cierges. Au fond est un tribunal également tendu de noir; à droite, un trône pour le roi, à gauche un échafaud noir surmonté d'un catafalque et sur lequel on voit briller une hache. Le devant de la scène est occupé par les gardes vêtus de noir et de rouge, et les bourreaux couverts de robes de pénitents noirs et portant des torches. » Ne croirait-on pas lire une indication du dramaturge de 1827 à 1839 ? C'est déjà cette recherche de l'antithèse violente, des effets heurtés, blanc, noir, rouge, un trône, un échafaud, qui devait conduire le théâtre de Victor Hugo, tantôt à des bizarreries regrettables, tantôt à des effets puissants.

Le comte de Gain-Montagnac publie en 1820 des dra-


mes historiques en prose, précédés d'un manifeste qui attire l'attention d'un jeune critique à ses débuts, l'illustre Charles de Rémusat. Il croit, comme son critique du reste, qu'une révolution est nécessaire au théâtre, que la tragédie doit devenir chose moderne et française. Il se réclame de quelques précurseurs, du président Hénault surtout, l'auteur d'une pièce en prose intitulée François II et il arrive d'un bond au dernier degré du radicalisme dramatique, à la suppression du vers, considéré comme nuisant à l'illusion « Familiarisés avec des révolutions terribles, quelle émotion irons-nous chercher au théâtre tel qu'il existe ? que peuvent maintenant nous apprendre des poèmes écrits dans un langage conventionnel, nous offrant des personnages qui portent plus souvent un masque habilement colorié qu'une figure vivante? Le langage magnifiquement vague de la tragédie en vers, sa froide pompe et ses narrations épiques ont usé, en France, tout leur effet. Il n'est pas aujourd'hui, je l'ose croire, d'homme doué de quelque talent qui, au moment où il va prendre la plume pour faire parler en vers alexandrins les Médicis ou les Guises, Henri IV ou Richelieu, n'éprouve de l'embarras et ne sente une pudeur secrète, qui lui reproche un artifice devenu puéril. »

III

Hardies ou timides, théoriques ou risquées sur la scène, les tentatives théâtrales du romantisme manquaient d'ensemble. Ce qui leur a donné une grande et large attitude agressive, ce sont les traductions des dramaturges étrangers dirigées en 1821 par deux chefs du parti doctrinaire, M. Guizot pour Shakespeare, M. de Barante pour Schiller.


On peut être surpris de voir le nom si grave de M. Guizot sur un essai de critique dramatique. Mais lorsqu'on lit la belle étude intitulée Shakespeare et son temps, lorsqu'on voit avec quelle hauteur de vues, et aussi avec quelle grâce charmante, est tracé le portrait de la société anglaise au temps d'Elisabeth, alors la surprise cesse la main de l'historien est là, et de l'historien philosophe. Il est vrai qu'on ne sort de ce premier étonnement que pour tomber dans un autre. Si jamais esprit a pu paraître le défenseur né du système classique, c'est bien un esprit net, sévèrement ordonné, cherchant et trouvant la grandeur simple, comme l'esprit de M. Guizot. Eh bien, loin de là, il prend parti de la façon la plus décidée pour le drame romantique, comme le fait en même temps M. de Barante. Les doctrinaires sont romantiques, fait très peu surprenant en réalité lorsqu'on connaît les prédilections des doctrinaires pour les études historiques. L'esprit de M. Guizot, comme l'esprit de Shakespeare, cherche dans le théâtre une représentation vivante de l'histoire, et comme lui, par suite, cherche dans le drame quelque chose de national.

Ce n'est pas qu'un esprit aussi supérieur et aussi juste se livre à des attaques ridicules contre Racine et ses complices, à ces injures, à ces dénigrements dont les romantiques militants deviendront coutumiers, et qui leur retomberont cruellement sur la tête. Non, il admire cet art magnifique, qui a été en rapport avec la société polie du dix-septième siècle, qui en a pris les formes tout aristocratiques, et qui présentera toujours un faisceau de chefs-d'œuvre, mais il ne croit pas que cet art puisse être encore rajeuni et acquérir une force de production nouvelle « Près des monuments des siècles écoulés, dit M. Guizot, commencent maintenant à s'élever les monu-


ments d'un autre âge. Quelle en sera la forme, je l'ignore, mais le terrain où peuvent s'asseoir leurs fondements se laisse déjà découvrir. Ce terrain n'est pas celui de Corneille et de Racine, ce n'est pas celui de Shakespeare, c'est le nôtre; mais le système de Shakespeare peut fournir, ce me semble, les plans d'après lesquels le génie peut maintenant travailler. Seul, ce système embrasse toutes les conditions sociales, tous ces sentiments, généraux ou divers, dont le rapprochement et l'activité simultanée forment aujourd'hui pour nous le spectacle des choses humaines. » On reconnaît là les tendances de Mme de Staël et de Gain-Montagnac, mais l'historien de profession se révèle lorsqu'il s'agit d'expliquer la réunion du comique et du tragique chez les Anglais, et en particulier dans Shakespeare. Cette pénétration réciproque, que les classiques appellent confusion, il l'attribue à deux causes. L'une est le christianisme, l'autre est la participation active de toutes les classes de la société anglaise, si peu démocratique pourtant, à une vie nationale longtemps agitée « Comment, dit-il, la tragédie et la comédie se seraient-elles présentées et formées isolément dans la littérature, lorsque dans la réalité 'elles étaient sans cesse en contact, enlacées dans les mêmes faits, entremêlées dans les mêmes actions, si bien qu'à peine quelquefois apercevait-on, de l'une à l'autre, le moment du passage? Asile des moeurs comme des libertés germaines, l'Angleterre suivit le cours irrégulier, mais naturel, de la civilisation qu'elles devaient enfanter. Elle en retint le désordre comme l'énergie. Quand le théâtre anglais voulut reproduire l'image poétique du monde, la tragédie et la comédie ne s'y séparèrent point. Les représentations religieuses, origine du théâtre européen, n'avaient point échappé à ce mélange. Le christianisme


-est une religion populaire c'est dans l'abîme des misères terrestres que son divin fondateur est venu chercher les hommes pour les attirer à lui; sa première histoire est celle des pauvres, des malades, des faibles il a vécu d'abord longtemps dans l'obscurité, ensuite au milieu des persécutions, tour à tour méprisé et proscrit, en proie à toutes les vicissitudes, à tous les efforts d'une destinée humble et violente. Les premiers mystères amenèrent en même temps sur la scène les émotions de la terreur et de la tendresse religieuses et les bonhomeries d'un comique vulgaire; et ainsi, dans le berceau même de la poésie dramatique, la tragédie et la comédie contractèrent alliance. » Voilà une question d'origine supérieurement traitée, et ce qui ne l'est pas moins, c'est la loi de l'art shakespearien. Car il y a pour M. Guizot un art shakespearien, et non pas seulement un génie bizarre se manifestant par quelques scènes sublimes, comme les critiques classiques aimaient à se le figurer. Shakespeare a un art tout aussi accompli, une loi d'unités aussi déterminée, quoique moins sensible, que l'art et la loi d'unités des plus grands classiques anciens ou modernes. Tâchons de résumer avec précision cette partie capitale de la belle étude de M. Guizot. L'art de Shakespeare a son objet dans le cœur de l'homme. L'unité qu'il recherche et qu'il observe, c'est l'unité d'impressions du spectateur. Les faits pour lui sont secondaires, ils ne sont que des moyens. L'essentiel, c'est ce qui se passe dans l'âme de Macbeth, du roi Lear, et aussi ce qui se passera dans l'âme de nous autres, spectateurs effrayés de la perversité croissante de l'usurpateur écossais, spectateurs attendris de l'infortune et de la démence grandissante du vieux roi. Voilà Shakespeare, un poète intérieur, et pour employer un langage


qui n'est pas celui de M. Guizot mais qui rend bien sa pensée, un poète subjectif. Il évite les récits épiques, plutôt que dramatiques, tels que le récit de Théramène (c'est l'accusation que lancera la préface de Cromwell contre les narrations de Racine, d'être épiques et non dramatiques). Le récit de Théramène n'est pas dramatique, parce que Thésée, une fois instruit de la mort de son fils, n'est plus capable de prêter son attention à tous ces détails. La pluie au contraire est dramatique,. lorsqu'elle tombe sur la tête chauve du vieux roi Lear, parce que ses compagnons, ayant le cœur déchiré à la vue de cette profonde misère, nous transmettent des impressions de pitié. Ces personnages nombreux ou ces ressorts surnaturels, ces spectres par exemple, dont se sert le poète anglais, ne sont pas dramatiques d'une façon vulgaire et tout extérieure, ils remplissent un rôle de transmission entre l'âme des grands personnages et la nôtre. Par exemple, lorsque lady Macbeth a sa fameuse scène de somnambulisme, où tous les parfums d'Arabie ne peuvent effacer la trace de sang sur la main criminelle, le médecin et la femme de chambre qui en sont les témoins effrayés nous transmettent les impressions terribles qu'ils en reçoivent. Le peuple romain, dans Jules César, est aussi un puissant ressort d'intérêt, et le peuple de Jérusalem, si Racine l'avait employé dans Athalie, ferait haïr davantage la tyrannie et Athalie elle-même. Il n'y a tant de ressorts extérieurs que pour rendre plus fortes les impressions intérieures. On pourrait dire l'impression, car Shakespeare atteint, selon M. Guizot, à l'unité d'impression, ce but essentiel de l'art dramatique, sans avoir besoin pour cela des unités artificielles de temps et de lieu. Il y a au fond plus d'unité dans Macbeth, avec cette multitude de faits et


d'endroits différents, que dans Andromaque, pièce admirable, mais où se rencontrent deux actions différentes, celle dont Andromaque est le centre, celle dont Hermione est le centre. Le spectateur ne songe tout le temps qu'à la scélératesse de Macbeth, qui va toujours grandissant et qui se développe de crime en crime. Telles sont les principales idées de M. Guizot; celles de M. de Barante, dans l'étude qui servait de préface à la traduction de Schiller, ne sont pas très différentes, elles sont seulement moins développées et présentées avec moins de maestria. En revanche, elles sont plus bienveillantes pour Racine, que nous venons de voir attaqué sur plus d'un point par M. Guizot, critique épris du génie de Shakespeare, et qui parmi les Français préférait de beaucoup Corneille. Le génie moins saisissant de Schiller a laissé à M. de Barante des dispositions plus clémentes envers Racine, envers la tragédie qui nous montre surtout la passion, la passion éloquente, et qui est bien française à ce double titre passion, éloquence. « La tragédie française, dit M. de Barante, se renferma dans la peinture d'une situation et des passions qui s'y rapportent. Tout fut dirigé en ce sens, tout fut destiné à accroître l'impression qui devait résulter du but unique. « Quand une fois le poignard est dans la » plaie, disait Voltaire, enfoncez-le, retournez-le, ne le » lâchez plus. » Pour renfermer le drame dans les limites empruntées à l'art des Grecs, il fallait attribuer aux passions une extrême influence, et les montrer comme pouvant agir sur la raison et la volonté presque comme la fatalité antique. Notre tragédie française se trouve à l'étroit, elle accumule les impossibilités, son ton est factice, dès qu'elle veut parcourir la carrière du récit et de l'histoire. Au contraire elle est harmonieuse, vraie,


pénétrante, quand elle met le cœur humain aux prises avec un seul événement. » La conclusion pratique de M. de Barante est du reste celle de Mme de Staël, celle du comte de Gain-Montagnac et de M. de Rémusat, celle de M. Guizot, à savoir qu'après les trente ans de grands spectacles historiques auxquels les spectateurs viennent d'assister dans la vie réelle, il faut, ou bien une réforme de la tragédie, ou bien une nouvelle forme dramatique. C'est aussi l'opinion de Stendhal dans le petit livre, ou plutôt dans la série de boutades qu'il intitule Racine et Shakespeare. Stendhal n'est pas encore le romancier merveilleux et énigmatique qu'il sera un jour c'est un gros jeune homme joufflu et remuant, pétillant d'esprit et de saillies imprévues, qui roule de salon en salon pour faire feu contre les classiques. Ses idées dramatiques ressemblent à celles de MM. Guizot et de Barante, autant que la fantaisie peut ressembler à la gravité. Il est seulement plus radical, il atteint, s'il ne le dépasse, le radicalisme de Gain-Montagnac, la suppression du vers il ne veut plus sur la scène que de l'histoire nationale en action et en prose. « Rien ne ressemble moins que nous aux marquis couverts d'habits brodés et de grandes perruques noires qui jugèrent, vers 1670, les pièces de Racine et de Molière. Je prétends qu'il faut faire désormais des tragédies pour nous, jeunes gens raisonneurs, sérieux et un peu envieux, de l'an de grâce 1823. Ces tragédies-là doivent être en prose. De nos jours, le vers alexandrin n'est le plus souvent qu'un cache-sottise. » Stendhal déclare même la guerre aux beaux vers, précisément parce que ce sont de beaux vers plus ils sont beaux, plus ils faussent l'illusion dramatique, parce qu'on est tout à l'admiration du vers, au lieu d'être tout à l'émotion de la situation.


L'idéal de l'illusion, pour Stendhal, c'est un fait qui vient de se passer en 1822 au théâtre de Baltimore, en Amérique. On jouait Othello; au moment où le terrible jaloux va étouffer Desdémone, le soldat de faction tira son coup de fusil sur l'acteur et lui cassa le bras, ne pouvant supporter, dit-il, qu'un vilain nègre tue une femme blanche. L'état d'esprit de ce soldat esclavagiste, lorsqu'il a tiré son coup de fusil, c'est ce que Stendhal appelle l'illusion complète il croyait parfaitement à la réalité de ce qu'il voyait. Le critique déclare, avec raison je crois, que jamais spectateur d'une tragédie française n'arrivera à ce degré d'illusion seulement on pourrait lui répondre que le drame le plus brutal et le plus médiocre produira le même effet d'illusion complète que le chef-d'œuvre de Shakespeare sur un spectateur peu cultivé et d'une imagination ardente. Aux yeux du critique humoristique, l'excellence d'un art dramatique dépend du plus ou moins de fréquence de ces moments d'illusion complète, et du plus ou moins d'émotion du public dans les intervalles de ces moments-là. Les beaux vers français ne feront jamais tirer le soldat de Baltimore, ils ne peuvent servir qu'à diminuer l'émotion continue et qu'à supprimer les moments d'émotion complète.

Les vers de Racine sont donc trop beaux, parce qu'ils dérangent. Et ici Stendhal fait un singulier compliment à M. Lebrun, qui est pour lui un demi-romantique: sa Marie Stuart, croit-il, intéresse plus que Bajazet, et pour que cela arrive avec des vers aussi faibles que ceux de M. Lebrun, il faut bien que le romantisme ait raison. Du reste, il ne fait aucun reproche à Racine, pas plus qu'il ne reproche à Jules César ne n'avoir pas employé la poudre à canon dans ses campagnes. Jules César n'en


reste pas moins un grand général, et Racine un grand poète tragique seulement, si Jules César revenait au monde, il emploierait la poudre à canon, et si Racine revenait au monde, il emploierait les procédés romantiques. Il ne ferait pas comme ses admirateurs acharnés et attardés, qui donnent encore à applaudir les vers épiques, et non pas dramatiques, du Paria et de Rêgulus. Non, Racine a eu parfaitement raison de faire plaisir aux marquis de Louis XIV, et Sophocle aussi de faire plaisir aux Athéniens de Périclès. On peut même dire, ici la boutade devient un peu forte, que Racine et Sophocle ont été des romantiques, car le romantisme consiste à faire plaisir à ses contemporains, et le classicisme consiste à faire plaisir aux gens morts depuis quelques siècles.

Naturellement la règle des unités de temps et de lieu ne pèse pas lourd dans la main de Stendhal. Il la combat en poussant les choses à l'extrême, et en arrivant à l'absurde. Ainsi les classiques disent nous renfermons notre action en une durée de vingt-quatre heures, trentesix heures au plus, parce qu'une action qui durerait plusieurs mois, comme celle de Macbeth, est sans aucune proportion avec la durée d'une représentation qui est de quelques heures. Stendhal leur répond qu'eux-mêmes n'arrivent pas à une correspondance exacte de la scène et de la réalité le spectateur d'Iphigénie qui à sept heures précises, voit Agamemnon réveiller Arcas, qui ensuite voit plusieurs événements se succéder, et qui regardant sa montre, au moment de la dispute d'Achille avec Agamemnon, constate qu'il est huit heures et quart, sait bien que tout cela n'a pu se passer en cinq quarts d'heure. Les classiques sont donc eux-mêmes dans la fiction. D'ailleurs peu importe! les grands


.sujets de notre histoire nationale, les Armagnacs et les Bourguignons, l'assassinat du pont de Montereau, les Etats de Blois, la mort de Henri III, tous ces sujets dignes d'un Shakespeare ont besoin de quelques mois ils ont besoin d'un grand nombre de lieux différents. Pour Henri III, par exemple, il faut le Louvre, le cloître des Jacobins, Saint-Cloud. Et Stendhal aboutit à cette formule Une tragédie romantique est écrite en prose, la succession des événements dure plusieurs mois, et ils se passent en des lieux différents.

IV

A toutes ces théories en faveur du romantisme, les auteurs, la presse et le public opposent une triple résistance dès qu'elles veulent franchir la barrière qui les sépare de la pratique, c'est-à-dire de la représentation théâtrale. Si les traductions des tragiques étrangers se répandent avec succès dans une partie du monde littéraire, un mouvement très vif se dessine en faveur du patriotisme classique, mouvement de sympathie pour les tragiques nationaux et leurs disciples contemporains, mouvement d'antipathie violente contre leurs concurrents d'outre-mer. Des acteurs anglais se figurent que le moment est favorable pour jouer les drames de Shakespeare devant le public parisien. Sept ans après Waterloo, c'était courir grand risque. Le pauvre Othello, le pauvre Jago ne tardent pas à s'en apercevoir; la pauvre Desdémone encore plus, car les scrupules classiques des assistants s'effarouchent des hardiesses de la mise en scène, quand même ils ne comprennent pas un mot d'anglais, ce qui est le cas de la plupart. La troupe insulaire reçoit, en guise d'applaudissements, des pom-


mes cuites, des fourneaux de pipes, des croûtes de pain, voire même un gros sou qui produit une blessure et un évanouissement.

Cette réaction anti-shakespearienne est tellement forte que trois ans plus tard, en 1825, le Cid cl' Andalousie de M. Lebrun, une tragédie française à moitié classique sur un sujet espagnol, échouera. Pourquoi ? A cause d'une certaine familiarité dans le style, mais surtout à cause d'une scène qui se passe dans un jardin au clair de lune don Sanche et dona Estrelle, assis sur un banc à l'abri des orangers embaumés, s'abandonnent à une douce rêverie. Le public trouva que ces personnages perdaient leur temps à la façon de Desdémone et de son charmant bavardage, que l'action n'avançait pas, que le poignard dont parle Voltaire languissait inutile et la tragédie tomba pour n'avoir pas respecté le précepte d'Horace Hâte-toi toujours vers le dénouement, semper ad eventum festina.

D'ailleurs Stendhal se plaint de ne trouver d'appui dans aucun journal, d'aucune opinion. En effet, les grands journaux libéraux, comme le puissant Constitutionnel, sont peu favorables à tout romantisme, et les journaux royalistes, favorables au romantisme lyrique, se défient du romantisme théâtral, qui risque de bouleverser les habitudes et de soulever du tapage. De sorte que les novateurs dans la tragédie sont assurés de voir se former contre eux une redoutable coalition. Les auteurs se le tiennent pour dit, et ils n'y ont nulle peine, la plupart étant classiques de tendance, et par la nature de leur talent. Lucien Arnault, fils de l'auteur de Germanicus lui-même rentré en France, donne Régulus, tragédie classique. Casimir Delavigne donne le Paria, tragédie classique. De Jouy, un troisième libéral, pres-


que rival de Paul-Louis Courier comme pamphlétaire, donne Sylla, tragédie classique, pendant que le royaliste Ancelot donne le Maire du palais, tragédie classique. Et pour jouer toutes ces tragédies, Talma, plus grand que jamais, est toujours là.

La préface du Sylla de Jouy est à quelques égards un manifeste classique et patriotique elle n'est point injurieuse pour Shakespeare, mais elle l'apprécie comme un génie anglais, qu'il faut laisser à l'Angleterre. Les grands tragiques français sont ce qui convient à la France, et ce que les Français doivent continuer à imiter. Et en faisant cela ils ne seront pas fidèles seulement à leur tempérament national, ils seront fidèles à la règle absolue du beau. Voici du reste le langage même de l'auteur « Demandez à l'homme des bords de la Tamise la définition du beau idéal dans les jeux de la scène, il vous répondra variété, mouvement, succession rapide de situations tendres, fortes, nobles ou vulgaires contrastes philosophiques résultant du conflit des caractères de toute espèce, des caprices de la fortune, des bizarreries du cœur humain. A l'aspect de ce chaos, l'homme des bords de la Seine sourit avec dédain. Pour lui, la beauté dramatique est simple et régulière une action claire, unique, toujours croissante, une habile distribution des parties, un art profond dans la conduite de l'ouvrage, un intérêt progressif, un style constamment noble et châtié, telles sont parmi nous les conditions inséparables du beau dans l'art dramatique. Instruit à l'école des Corneille, des Molière, des Voltaire et des Racine, j'indique et je ne mesure pas l'immense intervalle qui les sépare, à mes yeux, des adversaires que les Anglais, les Allemands et même les Espagnols voudraient en vain leur opposer. »


Ainsi rien ne semble manquer à la réaction classique de 1822 à 1826, ni la presse, ni les acteurs, ni les auteurs, ni le public. Mais leur résolution est plus apparente que réelle, excepté chez les critiques du journalisme. Auteurs, public, tragédiens, sont moins classiques qu'eux-mêmes ne le croient, ils vont nous en fournir la triple démonstration.

V

D'abord le Paria, Sylla, Regulus, le Maire du palais, ont plus d'actualité et de nouveauté qu'on ne le croirait au premier coup d'œil. Je ne fais pas allusion aux très beaux chœurs du Paria, car le modèle de ces chœurs est dans Racine mais bien à certaines hardiesses de Jouy. Le dictateur romain a un songe qu'il ne raconte pas, comme Athalie raconte le sien, un songe auquel nous assistons pendant qu'il est endormi sur la scène, ni plus ni moins que Richard III dans Shakespeare. Le peuple romain répond collectivement aux paroles du dictateur, ni plus ni moins que le peuple romain dans Jules César de Shakespeare. Aussi de Jouy se plaint-il d'avoir été traité de romantique par certains forcenés.

Quelque chose de plus important, c'est le besoin qu'éprouvent Delavigne, Arnaut et de Jouy de renouveler l'intérêt de leur tragédie et de tenir leur public en éveil par des allusions politiques nationales, tandis qu'Ancelot, moins porté à l'allusion, continue à profiter du merveilleux progrès des études historiques. Le Paria est accueilli comme une protestation des idées égalitaires modernes contre la division en castes des vieilles sociétés. Sylla et Regulus ne sont guère que des masques


transparents de Napoléon. Les allusions de Regulus mettent en mouvement les ciseaux de la censure, qui, pour cette fois, ne se trompe pas Regulus captif en Afrique, Carthage qui insulte notre aigle, le demi-dieu qui commence quand le héros finit, le jeune Publius Regulus exhorté à venger son père, autant d'échos frémissants de Sainte-Hélène. Lorsque la tragédie se termine par les imprécations de Regulus contre Carthage, lorsque tout le peuple répète A Carthage, à Carthage il n'est personne qui ne comprenne qu'il s'agit de Napoléon et de l'Angleterre, et qui n'applaudisse dans cet esprit. Personne ne s'y trompait non plus lorsque Talma, j ouant Sylla, faisait son entrée. Lui, qui avait personnellement connu l'empereur, il reproduisait sa démarche, ses traits, son regard, avec une vérité saisissante ce n'était pas le dictateur romain au milieu des sénateurs romains et des ambassadeurs des rois d'Asie qui attendent son réveil c'était l'empereur français au milieu de ses généraux et des ambassadeurs des puissances européennes vaincues. L'affiche et les costumes disaient Sylla, Rome, art classique, antiquité; Talma, Jouy et leurs auditeurs pensaient France, Napoléon, art presque nouveau, histoire contemporaine.

Les purs classiques entrent donc dans les voies nouvelles plus qu'on ne le croirait mais ils ne sont plus les seuls1 à occuper la scène, ils ont à côté d'eux l'école semi-romantique des Toulousains, de Soumet et de Guiraud, et d'un troisième méridional, Pichald. Venus d'un pays qui ne passe pas pour goûter les opinions modérées, ces Languedociens représentent une sorte de transition entre les deux écoles. Déjà célèbres comme poètes élégiaques, Soumet, l'auteur de la Pauvre Fille, Guiraud, l'auteur du Petit Savoyard, quittent leur royauté


des jeux floraux, s'établissent à Paris, occupent souvent la scène tragique de 1822 à 1825, et y obtiennent de tels succès que tous deux, très jeunes, entrent à l'Académie française. Ils sont liés avec Victor Hugo, mais au théâtre ils ne sont romantiques qu'à moitié. Des deux alternatives posées par M. de Barante, ou réforme de la tragédie ou forme dramatique nouvelle, Hugo choisira bientôt la seconde, eux choisissent la première.

Ils prennent d'assez grandes libertés dans la mise en scène, ils placent sous les yeux du spectateur le bûcher de Jeanne d'Arc, devant lui ils font jaillir des flammes du tombeau de Samuel. S'ils l'appellent à contempler le dévouement de Léonidas aux Thermopyles, ils lui montreront successivement le camp des Spartiates et le camp de Xerxès, chacun avec la couleur que l'étude de l'histoire permet de supposer. Le choix des sujets est varié; le sujet est en général nouveau avec une tendance patriotique et de plus religieuse, car Soumet et Guiraud sont essentiellement des poètes religieux, ce qui a contribué avec leurs grandes qualités littéraires à leur concilier l'attention sympathique de Vinet. Tous deux, l'un par son Saül, l'autre par ses Machabées, transportent sur la scène française, comme Racine, mais avec plus de liberté dramatique, la poésie d'Israël. L'un dans sa Jeanne d'Arc, l'autre dans son Comte Julien, associent le patriotisme aux sentiments chrétiens. Noble théâtre, trop oublié et qui a duré trop peu Fortune singulière que celle des deux Toulousains, si facilement adoptés par Paris, académiciens si jeunes, et quelques années plus tard, au moins comme poètes tragiques, si complètement délaissés Répondant aux besoins transitoires d'un moment, personnellement aimables et habiles, tout le monde les accueille. Comme


romantiques, comme royalistes, comme catholiques, ils sont bien reçus d'un côté; et de l'autre côté on leur pardonne leur piété comme leurs hardiesses scéniques à raison de leur profond respect pour les grands modèles, et du caractère purement classique de leur versification. Situation mixte, qui cause à la fois l'éclat de leur succès et la fragilité de leur succès. Novateurs timides, ils ne vont pas jusqu'à l'art nouveau qu'ils ont préparé et qui ne tardera pas à les déborder.

Déjà d'autres idées dramatiques commencent à poindre derrière celles des classiques, plus modifiés eux-mêmes qu'ils ne le pensent, derrière celles des semi-romantiques. Soumet témoignait à son ami Hugo quelque inquiétude au sujet d'un vers de sa Clytemnestre

Quelle hospitalité funeste je te rends 1

« Eh bien? demande l'enfant sublime. N'êtes-vous pas effrayé de cette épithète qui enjambe la césure? Je leur ferai faire bien d'autres enjambées. » Ne nous demandons pas si le grand poète n'a pas un peu trop tenu parole, mais rappelons un autre épisode significatif. Soumet et Victor Hugo avaient formé le projet d'écrire à eux deux une tragédie tirée du Kenilworth de Walter Scott, qu'ils intituleraient Amy Robsart. Soumet se chargeait des trois premiers actes, Hugo des deux derniers. Tous deux se mirent à la besogne, mais quand les deux tronçons furent réunis bout à bout, il se trouva qu'on obtenait, au lieu d'un corps organisé, un monstre. Les deux romantiques ne se faisaient pas la même idée du romantisme les trois premiers actes restaient des morceaux de tragédie racinienne un peu hardie, les deux derniers actes étaient des morceaux de drame shakespearien un peu modéré. Chacun des auteurs reprit donc


son tronçon, l'emporta sous son bras, et la collaboration fut rompue.

Le même Hugo avait composé une partie de son Cromwell lorsqu'il dîna avec des gens de lettres et avec Talma dans l'été de 1826. Le grand tragédien, malade mais indomptablement énergique, perfectionnait son art jusque sur son lit de mort. Il venait de se surpasser dans le rôle de Charles VI, d'une tragédie médiocre de Laville de Mirmont. Cette déplorable personnalité d'un vieux roi malade de corps et d'esprit, il la rendait d'une vérité déchirante lorsque le vieillard délaissé criait « Du pain, je demande du pain, » tous les spectateurs frissonnaient. Talma mettait héroïquement à profit les crises de sa propre maladie pour en observer et en reproduire plus tard les manifestations « Je me promis, disait-il à Mirmont, si les mêmes accidents se renouvelaient, de me cramponner en quelque sorte à cette situation, afin de bien graver dans mon souvenir toutes les phases par où j'aurais passé. En effet, le troisième jour, les mêmes signes m'avertirent que la crise allait arriver; alors je recueillis toute ma puissance pour ne rien perdre d'une pareille scène. Fort de ma volonté, j'assistai à toutes mes sensations, à toutes mes douleurs je me regardai m'évanouir, et je perdis connaissance en cherchant toujours à me souvenir. J'ai réussi, mon ami Je me rappelle tout, tout est là, dans ma mémoire, et quand je rejouerai Charles VI, on verra bien autre chose que ce qu'on a vu jusqu'à ce jour. »

Dans cette recherche ardente de la réalité, il n'est pas étonnant que le vieux tragédien ait désiré un renouvellement décisif de son art, et que lui, le soutien et le succès assuré des classiques purs et des semi-romantiques, il ait rêvé une forme dramatique nouvelle, celle même que


nous avons vu réclamer par tant d'éminents esprits. Aussi, dans son entretien avec Victor Hugo, se déclaret-il fatigué du genre trop tendu qu'il a représenté toute sa vie, et comme le poète parle d'un Cromwell, il se montre tout désireux de jouer Cromwell. Hugo lui récitele fameux discours de Milton au Protecteur. Talma trouve que c'est encore trop une tirade, mais il est enchanté de ces vers du grand régicide parlant à Davenant

Vous avez un chapeau de forme singulière.

Excusez ma façon peut-être familière,

Vous plairait-il, monsieur, l'échanger pour le mien? « Bravo! dit Talma, c'est ainsi qu'on parle dépêchezvous de finir votre drame. » Il ne devait jouer désormais ni ce drame ni aucun autre, mais les dispositions dramatiques de Talma mourant terminent utilement cette étude. Elles constatent d'une façon décisive le courant d'idées dont nous avons essayé de reconstituer l'histoire. Cette histoire peut se résumer ainsi irrésistible force d'éclosion du romantisme tragique à la veille de son grand manifeste, la préface de Cromwell.

EDOUARD SAYOUS.


LE GRAND FRÈRE

NOUVELLE

Sur Paris s'étendait un brouillard jaune, affreux à voir, un brouillard pénétrant et glacé. La foule qui se précipitait hors de la gare du Nord, se pressait tous ces voyageurs avaient hâte de se trouver auprès d'un bon feu, d'entendre des voix connues et aimées qui leur feraient oublier le triste voyage à travers la campagne dénudée. Quelques-uns avaient des voitures qui les attendaient, et souvent, de la voiture, venait une voix d'enfant qui criait « Papa » D'autres couraient vite retenir, qui un fiacre, qui un petit omnibus tous semblaient aller quelque part où il devait faire bon personne ne s'occupait de son voisin.

Deux enfants, ahuris, la main dans la main, se trouvaient au milieu de la foule descendue des compartiments de troisièmes ils allaient où on les poussait, et sem blaient perdus, abasourdis; il fallut leur dire à deux reprises de donner leurs billets en sortant, et le plus grand des deux faillit se fâcher quand l'employé de la douane, en faction à la grande porte, leur demanda ce


que contenait une vieille valise, qui semblait être leur unique bagage.

J'ai froid, fit le petit qui n'avait guère plus de cinq à six ans.

Son grand frère le regarda, mais sans répondre; les lèvres serrées, le front plissé, il ruminait en lui-même. Le problème n'était pas facile à résoudre. Où iraient-ils? qu'allaient-ils faire ?.

Ils venaient de perdre leur mère, les pauvres enfants, et ils étaient seuls au monde. Il y avait bien quelque part un père, mais plusieurs années auparavant, quand Henri n'était qu'un bébé, ce père les avait abandonnés et la maman avait travaillé pour les élever. Maintenant elle était morte. Henri ne comprenait pas bien ce que cela voulait dire, mais son grand frère Georges le savait bien, lui. Il avait tenu la main de sa maman, pendant qu'elle souffrait, c'est tout ce qu'il avait su faire pour la soulager, et il avait écouté ses dernières paroles Tu es raisonnable, mon Georges, tu travailleras pour Henri, tu lui serviras de père. Vous irez à Paris trouver l'oncle Bernard; il n'est guère tendre, l'oncle, il m'en veut toujours. Mais quand il vous verra tous deux seuls, tout à fait seuls dans la grande ville, il aura pitié il te trouvera de l'ouvrage. Tu as treize ans et tu es grand et fort, tu. Oh! mon Dieu, mon Dieu! vous auriez bien pu me laisser encore quelques années. ce ne sont que des enfants, que vont-ils faire sans moi! Il avait encore ce cri de désespoir dans l'oreille, ce pauvre petit homme de treize ans. Pour la consoler, il s'était fait plus brave encore qu'il ne l'était. Il avait juré de veiller sur son frère. Puis était venu le moment terrible de la mort.

Il n'avait presque pas eu le temps de pleurer cette


maman qu'il aimait si tendrement. Il lui avait fallu s'occuper de mille choses pénibles. Quand tout fut fait, il se trouva qu'il restait un billet de cinquante francs. Alors, pour obéir à sa mère, il avait quitté la petite ville où quelques personnes auraient pu s'intéresser à eux, et prenant Henri par la main, il était parti pour la grande ville.

Et maintenant qu'ils s'y trouvaient, qu'allaient-ils faire ?

La courte journée de novembre touchait déjà à sa fin. Les enfants se virent bientôt hors de la gare, sur une grande place bordée de maisons qui leur semblaient extraordinairement hautes, et que le brouillard jaune rendait vagues et mystérieuses. Autour d'eux, des voitures, de lourdes charrettes, des gens affairés qui les bousculaient en jurant, de la boue glissante sous les pieds, et sur toutes choses, cet affreux brouillard qui devenait de plus en plus épais.

Il n'y avait pas à songer à trouver l'oncle Bernard ce jour-là. Il était employé dans une grande maison de cristaux et sa journée devait, pensait l'enfant, finir de bonne heure. Ce qui pressait, c'était de trouver un logement quelconque. Fallait-il tourner à droite ou à gauche? La plupart des belles voitures allaient à droite de ce côtélà probablement les gens riches habitaient il tourna à gauche, et Henri, en le suivant, glissait sur la boue gluante, et répétait d'un ton d'enfant fatigué

J'ai froid, Georges, j'ai bien froid

Ils suivaient une rue très longue où stationnaient des voitures sur des rails on voyait courir des tramways, et le cocher, tout en conduisant ses chevaux, faisait un bruit de cor de chasse qui intriguait beaucoup Henri comme on ne voyait aucun instrument et que les deux mains du


cocher étaient occupées à tenir les guides et le fouet, cet homme lui sembla un être surnaturel et il le considéra avec un respect mêlé de crainte. Cela l'intéressa tellement qu'il oublia de se plaindre.

Les passants étaient moins nombreux dans cette rue qu'aux alentours de la gare ce n'était pas un quartier riche on voyait de petites boutiques de brocanteurs, d'humbles crèmeries et des marchands de vin où l'on mangeait. Cependant les maisons étaient toujours très hautes, Georges regardait chaque grande porte, en se demandant s'il trouverait là un asile mais timide, effarouché, il passait toujours, traînant après lui son petit frère. Une fois il s'arrêta à demi hésitant, craintif. Un sergent de ville, qui depuis quelques instants examinait les gamins, leur cria

Eh bien les mioches Qu'est-ce que vous cherchez ?

Georges eut peur; un sergent de ville représente l'autorité, et dans le peuple on se méfie toujours de l'autorité. Cependant, comme cet homme n'avait pas du tout l'air farouche, il se hasarda à dire

Monsieur. nous ne faisons pas de mal. Nous sommes arrivés par le train et je cherche un logement. Et les hôtels. qu'en faites-vous, monsieur le voyageur ?

Nous n'avons pas beaucoup d'argent.

Sans domicile, sans argent Sais-tu bien qu'on pourrait vous coffrer comme vagabonds ?

Georges fut tellement saisi qu'il chancela à moitié. Je suis un honnête garçon. je viens chercher du travail. Maman est morte l'autre semaine, et je lui ai promis d'élever le petit. Ne me faites pas .de mal, monsieur, ne me faites pas de mal!


Alors tout le beau courage du pauvre enfant l'abandonna, et il éclata en sanglots Henri pleurait aussi, et faisait des petites caresses à son frère, comme pour le consoler.

Voyons, voyons, ce n'était qu'une plaisanterie On ne coffre pas les gens comme ça. Mais tout de même c'est étrange, deux moutards comme vous, seuls à Paris Après tout, c'est pas mon affaire, n'est-ce pas ? Et pour te prouver que je suis moins méchant que je n'en ai l'air, venez avec moi, tous deux. Je vais peut-être vous trouver votre affaire.

Le sergent de ville prit, à droite, une petite rue à demi bâtie, et s'arrêta à une des premières maisons.

la mère Pichon. Hé! Voilà deux locataires que je vous amène.

Mrae Pichon, concierge de son état, grosse femme à la figure rougeaude, examina les deux « locataires. » Est-ce que je loge les vagabonds, moi ?

Nous ne sommes pas des vagabonds, dit Georges fièrement. Nous pouvons payer.

Voyons un peu ça. Payez-moi la semaine en avance, et puis nous en causerons. J'ai justement un petit garni vacant, un amour de garni

Le sergent de ville, qui n'avait pas le droit de quitter son poste, s'esquiva dès qu'il eut présenté les enfants à la « mère Pichon. »

Celle-ci se fit payer deux fois le prix ordinaire d'une location et alors daigna montrer « l'amour de garni. » C'était une mansarde au sixième, maigrement meublée d'un lit, d'une commode et d'une chaise. Mais c'était assez propre, et Georges se sentit tout heureux d'être chez lui. La concierge, qui se faisait un joli petit revenu en louant ainsi des garnis, ce dont le propriétaire


n'était pas informé, devint presque aimable après avoir palpé les pièces blanches, et trouva même un lit d'enfant pour Henri.

Ils allaient donc commencer leur vie nouvelle. Georges était très grave, il se rendait compte qu'il était bien faible pour porter ainsi tout seul le fardeau de deux existences. Henri n'était qu'un petit enfant, tandis que lui se sentait presque un homme, et les soucis de la vie lui mettaient une sorte de sévérité sur le visage.

Ecoute-moi, Henriot, dit-il au petit tout en le déshabillant, il faudra que tu sois bien sage. Tu sais ce que notre pauvre maman te disait.

Où qu'elle est donc, maman je veux maman gémit l'enfant.

Elle est partie bien loin, très loin. Il faut que tu m'obéisses maintenant, comme tu lui obéissais. Tu n'as plus que moi. Veux-tu me le promettre ?

Oui, répondit Henri très sérieusement. Alors une idée lui passant par la tête, il ajouta vite Seulement tu me borderas dans mon lit comme maman.

C'était son idéal de luxe et de bonheur, d'être bien chaudement bordé dans son petit lit de sentir des mains douces et soigneuses l'envelopper, puis lui ôter les cheveux des yeux, que sa mère fermait ensuite avec deux baisers.

Georges se rappela tous ces détails il borda les couvertures, caressa l'enfant déjà à moitié endormi, lui ferma les yeux de deux baisers, écouta la respiration devenir toute régulière. Alors seulement, lui, le grand, s'assit sur la chaise unique et se mit à réfléchir. La nuit était venue tout à fait par économie il éteignit la lumière, et se tint tout tranquille dans la froide obscurité, n'ayant même pas le courage de se déshabiller et de se mettre au


lit. Il avait beau se raisonner, il se sentait maintenant faible et petit, et impuissant devant les terribles nécessités de la vie. Et là, dans la nuit, le pauvre enfant pleura pendant des heures entières, étouffant ses sanglots de peur de réveiller le petit, et répétant à voix basse « Maman, maman. ma chère petite maman » Le jour apporte avec lui non seulement la lumière, mais le courage, l'énergie, la vie. Georges qui, malgré son chagrin, avait fini par très bien dormir, se leva fier et plein de bonnes résolutions.

Le vilain brouillard de la veille s'était dispersé; il y avait un peu de soleil tout semblait renaitre; et les enfants, s'en allant vers le grand établissement où travaillait l'oncle Bernard, s'amusaient de tout ce qu'ils voyaient. Georges s'était fait bien expliquer par où il fallait prendre pour aller rue du Paradis-Poissonnière. Ce n'était pas loin, et ce que les gamins virent de Paris en y allant leur sembla merveilleusement beau; Henri voulait s'arrêter devant toutes les boutiques. A mesure qu'il se rapprochait du but, Georges tremblait et devenait silencieux. Et si cet oncle, qui avait été dur pour leur mère, se refusait à leur venir en aide, comment ferait-il pour trouver cet ouvrage dont leur pain de tous les jours allait dépendre ?

Monsieur Bernard, s'il vous plaît ?

C'était un petit monde que cet établissement; des caisses étaient entassées partout on était en train d'emballer des cristaux tout le monde était affairé. Les gamins avaient traversé une grande cour et se trouvaient dans une immense salle vitrée un bel escalier montait à l'étage supérieur mais le travail avait l'air de se faire surtout en bas. On voyait dans des bureaux, vitrés aussi, des commis qui écrivaient sur de grands registres.


Georges répéta plusieurs fois sa timide question avant de trouver quelqu'un qui daignât y répondre personne ne semblait avoir le temps de faire attention à lui. Enfin un employé lui dit, tout en courant

Là-bas, à gauche, la troisième porte.

Georges frappa à la troisième porte, et une voix rude cria Entrez

Il lui fallut deux secondes avant de pouvoir tourner le bouton.

Est-ce que vous aurez bientôt fini de tourmenter ce bouton ? Puisque je vous ai dit d'entrer

Non, décidément, il n'était pas aimable tous les jours, l'oncle Bernard!

C'était un homme à l'air important, gros, rouge ses petits yeux vifs étaient à demi cachés par des sourcils en broussailles. Il donnait des ordres à quelques employés, tout en examinant des verres, légers comme des bulles de savon, rangés sur une énorme table. Quand il vit deux enfants entrer, il leur cria Que voulez-vous donc, vous autres ? Il n'y a pas ici de place pour des gamins. allons, filez, et un peu plus vite que ça

Allons-nous-en, Georges j'ai peur, dit Henri en tirant son frère par la main.

Mais Georges sentait son courage grandir; tout dépendait pour eux de cette entrevue, et au moins il ferait ce qui était en son pouvoir afin qu'elle réussît.

Nous sommes vos neveux, monsieur. Maman, en mourant, m'a dit de venir vous trouver, non pas pour mendier, mais pour vous demander de l'ouvrage. Je sais déjà travailler, et il faut que je gagne notre pain à tous deux.

Les employés le regardaient on avait cessé, dans le


bureau de l'oncle Bernard, de travailler, chose qui ne s'étaitjamais vue. Il avait l'air si fier, ce petit bonhomme qui dévisageait le terrible Bernard, qu'on le plaignait d'avance de la violence qui serait certes le prix de son audace. Un monsieur qui venait d'entrer avait écouté attentivement, et maintenant examinait, non sans curiosité, la figure empourprée de l'oncle.

Et moi je vous dis, cria celui-ci dès que la surprise lui laissa la parole libre, que je ne vous connais pas filez, vous dis-je, vagabonds Je n'ai pas de neveux et je ne veux pas en avoir. Allons avez-vous compris ? Alors, s'écria Georges tout pâle, il faut que nous mourions de faim. Qui me donnera de l'ouvrage, si vous m'en refusez ?

Moi, mon enfant, dit d'un ton très calme le monsieur qui vint lui mettre la main sur l'épaule. Tu es un brave garçon, et je suis sûr d'avance que tu feras un excellent ouvrier.

Oh monsieur Devaux, vous voulez donc ruiner la maison en y introduisant des va-nu-pieds ?

Mais l'oncle Bernard -parlait d'un ton plus doux, et ôta sa casquette en ébauchant un salut.

Voyons, Bernard, si tout le monde traitait les siens comme vous traitez vos neveux, que ferions-nous donc de la voix du sang ?

D'abord, qui me dit qu'ils soient mes neveux ? Je ne les connais pas. J'avais une nièce, mais je ne sais pas ce qu'elle est devenue elle a voulu épouser un vaurien, qui faisait le monsieur et qui a fini par la battre, si bien qu'elle l'a quitté et qu'elle est allée Dieu sait où. Qui me prouvera que ces mioches sont à elle ?

Avant de mourir, elle vous a écrit cette lettre; monsieur.


L'oncle Bernard prit la lettre, la parcourut, puis la froissant, la jeta au feu. Georges s'élança et tira du poêle le papier qui déjà noircissait.

Vous êtes un méchant homme s'écria l'enfant frémissant de colère.

L'oncle Bernard se retourna vers lui, mais au lieu. de lui répondre comme on s'y attendait, il le considéra avec plus d'attention qu'il ne lui en avait encore accordé. Puis il se remit au travail comme si rien ne s'était passé.

Voyons, mon garçon, que sais-tu faire? dit M. Devaux en attirant Georges de son côté.

C'était un jeune homme, au regard franc et bon. Depuis un an déjà j'étais garçon de peine dans un magasin de notre endroit. Je balayais la boutique, je faisais les courses on était content de moi mais je gagnais si peu que cela n'aurait pas suffi pour deux. Et d'un regard il montra Henri, qui se cramponnait à lui ne comprenant rien à ce qui se passait.

Et vous êtes tout seuls, ici à Paris

Oui, monsieur.

Que feras-tu du petit pendant que tu travailleras ? J'ai pensé à cela, monsieur. Il allait à l'école là bas, il pourra faire de même ici. Il apprendra pendant que je serai à l'ouvrage. Il est très intelligent, Henri, maman le disait souvent, elle avait espéré lui faire faire ses classes. Il sait déjà lire, et écrire aussi un peu. Il apprend bien plus facilement que moi

Et tu voudrais en faire un homme instruit. Eh ï mais, et toi-même?

Moi, monsieur, je ne serai jamais qu'un ouvrier, mais si vous voulez bien m'aider, me donner une toute petite place pour commencer, j'espère bien devenir un


bon ouvrier. Oh monsieur, je vous jure bien que je ferai de mon mieux

Georges avait les larmes aux yeux, il était pâle d'émotion.

Viens, nous allons arranger ta petite affaire, dit le jeune homme avec bonté. Mon père est un des associés de la maison à nous deux nous te trouverons bien un coin. Seulement, fit-il non sans malice, je crois que je ne te mettrai pas sous les ordres de ton grand-oncle. Celui-ci, tout en travaillant, avait parfaitement entendu ce qui se passait. Mais il se contenta de jeter un regard oblique aux deux enfants. Georges hésita un instant, puis fit un pas en avant et dit

Mon oncle, j'ai eu tort de me mettre en colère. Voulez-vous me donner la main ?

Au grand ébahissement de ses subalternes, le gros Bernard, sans pour cela se déranger, tendit sa main à l'enfant.

Tu sais, ce n'est pas parce que tu es mon petit neveu, c'est parce que tu as l'air assez brave. J'aime les gens qui n'ont pas peur. Seulement ne compte pas làdessus pour la moindre faveur

Tout ce que je vous demande, c'est d'être juste et de ne pas dire de mal de maman. qui est morte. C'est bon, c'est bon et il lui tourna le dos. Un quart d'heure plus tard les frères quittaient l'établissement, aussi joyeux qu'ils y étaient entrés tristes et craintifs. Le lendemain Georges devait être de la maison il ne gagnerait pas grand'chose, mais encore pourrait-il mettre Henri demi-pensionnaire à l'école, et payer son loyer à la mère Pichon. Par exemple, on ne pourrait pas faire de folies

Quand elle apprit la bonne nouvelle, Mme Pichon se


découvrit un grand faible pour ses petits locataires elle leur mit une seconde chaise dans leur chambrette et même une table.

Georges trouva la journée trop courte pour tout ce qu'il avait à faire il fallait conclure les arrangements pour la pension, acheter les livres que le maitre lui indiqua. M. Devaux lui avait glissé une belle pièce de vingt francs dans la main, et cette pièce l'aida à tout organiser pour leur nouvelle vie. Il se sentait très fier et très heureux.

Cependant tout ne devait pas être couleur de rose dans cette nouvelle vie. Georges avait beaucoup à apprendre le moindre gamin de Paris avait mille avantages sur ce petit provincial honnête et un peu naïf. Les ouvriers s'amusaient à lui raconter sérieusement des choses invraisemblables qu'il acceptait tout simplement alors, les quolibets, les moqueries ne tarissaient plus Georges souvent sentait la colère gronder en lui, il aurait voulu se battre, donner des coups, quitte à en recevoir deux pour un. Il se contenait en songeant au petit et s'éloignait de ses tourmenteurs quand il le pouvait.

Peu à peu son éducation se fit on se moqua moins de lui, il devenait plus malin, comme l'on disait autour de lui, et ne se livrait pas mais aussi sa bonne franchise d'enfant en souffrait. Se méfier toujours lui était singulièrement pénible il se sentait triste et seul, et bientôt on le surnomma le « taciturne. » Mais il devenait bon ouvrier. D'abord il avait été le domestique de tout le monde, il courait de l'un à l'autre, donnait un coup de main ici, balayait ou aidait les emballeurs, selon les besoins du moment. Quand on le vit toujours alerte, ne demandant qu'à travailler, on le fit entrer à l'atelier des


emballages; il eut sa tâche de tous les jours et il s'en tira fort bien. Son protecteur, le jeune M. Devaux, lui donnait de temps en temps une parole d'encouragement qui rendait Georges heureux pendant toute une journée. Mais il était souvent absent et presque aussi souvent à la fabrique située au fond de la Lorraine qu'à Paris. Georges ne voyait que rarement son oncle Bernard, qui n'allait guère dans le département où travaillait l'enfant. Quelquefois cependant ils se rencontraient dans le grand atelier vitré, où le remue-ménage ne cessait jamais, et alors Georges avait soin de lui dire «Bonjour, mon oncle » et « mon oncle » répondait par un grognement qui, à volonté, pouvait être, ou une salutation manquée, ou un signe de mauvaise humeur. Cependant, s'il ne faisait rien pour venir en aide à son petit neveu, il ne faisait rien non plus pour lui nuire.

Aussitôt qu'on lui rendait sa liberté, Georges courait de toute la vitesse de ses jambes à la pension du petit frère. La classe était toujours finie, et Henri tout seul attendait avec impatience l'heure de la délivrance. Dès qu'il apercevait Georges, il se précipitait à sa rencontre et se jetait à son cou, avec le double élan d'une nature très aimante et aussi de l'impatience d'un petit prisonnier enfin délivré. C'était le moment vraiment heureux de la journée; Henri avait tant de choses à raconter; il avait été le premier de sa classe, ou bien un vilain garçon, plus âgé que lui, s'était pris de querelle avec lui, et c'était lui, Henri, qui lui avait donné une tripotée, mais une tripotée Dans ses récits, il était toujours le héros, car il gardait un silence prudent sur toutes ses mésaventures de fait, il n'est guère agréable de dire du mal de soi: les autres se chargent bien de ce soin. Alors, tout joyeux, les gamins achetaient leur souper;


ce n'était en général qu'un peu de charcuterie, avec un gros morceau de pain. Mais le pain de Paris, c'est du vrai gâteau Puis, quand on mangeait cela de bon appétit ensemble, dans la chambrette, en se racontant tous les gros événements de la journée, ça prenait des airs de fête, de dînette.

Ensuite Georges faisait répéter ses leçons au petit il était tout fier de ses progrès Henri était remarquablement doué, apprenait avec facilité, et généralement se trouvait être parmi les premiers de la classe. Le maître était très content de lui. Un soir qu'ils repassaient ainsi les leçons du lendemain, Henri, à brûlepourpoint, fit une question à son frère, qui ne put y répondre

Comment, tu ne sais pas, toi, un grand? Georges dormit mal cette nuit-là. L'exclamation d'Henri lui sonnait dans l'oreille. Il venait de comprendre ce que son dévouement allait lui coûter. Bientôt son petit frère l'aurait dépassé. Il avait été à l'école primaire, savait bien lire, écrire, compter mais il avait fallu de bonne heure quitter la classe pour venir en aide à la maman. De plus il avait l'esprit un peu lent; il n'était pas doué comme le petit. Bientôt il ne pourrait plus aider Henri, qui en saurait plus que lui. Il avait dit courageusement à M. Devaux qu'il ne serait jamais qu'un ouvrier et que toute son ambition était pour son frère. Mais il n'avait pas bien compris alors la grandeur du sacrifice. Il se voyait dans l'avenir en blouse, les mains calleuses, le parler vulgaire, et à côté de lui un monsieur, très beau, car Henri était un enfant superbe, les mains fines, le protégeant du haut de la science qu'il aurait acquise, grâce à des sacrifices dont, peut-être, il ne comprendrait jamais l'étendue.


Henri était très affectueux, câlin et gentil, mais aussi il avait la mémoire du cœur un peu courte il pensait à son propre plaisir d'abord, puis à celui des autres. Il avait toujours été si mignon, que tout le monde l'avait gâté un peu.

Les soldats les plus braves ne sont pas toujours ceux qui vont au feu avec l'insouciance du danger; ce sont plutôt ceux qui comprennent bien ce danger, qui estiment la vie qu'ils exposent, mais qui malgré tout marchent d'un pas ferme, quand l'ordre de marcher vient. Georges se leva au matin, un peu pâle et plus sérieux encore que d'habitude. Mais il habilla le petit, le fit manger, le conduisit à l'école comme à l'ordinaire, et l'embrassa avec un peu plus d'effusion en le quittant. Je t'aime bien, tu sais, Georges lui cria le petit en le voyant partir tout triste.

Outre les gros chagrins, il y avait de petits tracas dans cette vie des deux enfants.

Un jour Henri revint de la pension avec un énorme accroc à son petit pantalon.

Que faire ? Il n'avait pas deux culottes, le pauvre enfant il n'avait pas songé à cela en se jetant dans la bagarre, son vêtement indispensable en était sorti avec une terrible blessure Il en était tout penaud, le petiot Tenir une aiguille était chose nouvelle pour Georges, mais enfin il fallait bien essayer s'il s'adressait à un tailleur ou même à la mère Pichon, il faudrait payer; et dans son budget, ces dépenses-là n'avaient pas été prévues. Il se procura des aiguilles, du fil, coucha Henri pour qu'il n'eût pas froid, et se mit au travail. Il avait laissé sa porte ouverte sans y faire attention, car ce soir-là il ne faisait pas froid. Il était au milieu de son travail, se piquant les doigts, tenant son ouvrage à re-


bours du bon sens, quand un grand éclat de rire le fit tressauter.

En v'là-t-y pas un tailleur d'un nouveau genre Une grosse femme, à la figure réjouie, entra sans. façon, et prit la petite culotte des mains du maladroit garçon.

Donne-moi ça, mon gars. Les accrocs, ça me connait Et entre voisins, vois-tu, faut s'aider, surtout quand on n'est pas riche Car je suis vot' voisine, la porte en face, -seulement je rentre d'ordinaire si tard, que vous dormez tous deux comme des petits anges que vous êtes Mais aujourd'hui le théâtre fait relâche. Je suis ouvreuse, ouvreuse du paradis, malheureusement, un saint Pierre en jupons, quoi Ah! si je pouvais monter en grade en descendant l'escalier jusqu'aux premières Après tout, je ne me plains pas trop. Je travaille pour une maison de chaussures le jour. Pas beaucoup, vous comprenez; quand on se couche à une heure du matin, on ne se lève pas de bien bonne heure, n'est-ce pas ? Enfin, on fait ce qu'on peut, et je pourrais bien aussi mettre à la caisse d'épargne tout comme une autre, mais j'ai un faible. Quand la bourse se remplit, crac il me faut un bon dîner du poulet, s'il vous plaît, et du vin cacheté, on n'est pas parfait, et puis, comme on ne vit qu'une fois

Tout en bavardant avec une rapidité vertigineuse, l'ouvreuse faisait une reprise savante qui émerveillait Georges. Il se confondait en remerciements que la brave femme écoutait à peine, car la voix qu'elle aimait surtout à entendre, c'était la sienne. Elle continuait à bavarder. Les enfants ne comprenaient pas à beaucoup près tout ce qu'elle leur racontait, mais ils riaient, et le petit Henri, soulevé sur son coude, s'amusait follement. L'ou-


vreuse se prit d'une passion pour le joli enfant, l'appelant chérubin, jouant avec ses cheveux dorés qui bouclaient autour de sa tête. Elle finit par apporter son dîner qu'elle ajouta au souper plus modeste des deux garçons.

Ce fut une véritable fête pour les petits, qui n'avaient pas souvent l'occasion de s'amuser, et quand enfin l'ouvreuse, qui s'appelait de son nom Mme Miroton, les quitta, ils avaient une amie de plus dans le monde. Les semaines suivaient les semaines, et Paris maintenant était en fête. Le jour de l'an approchait ce jour où les enfants heureux sont plus heureux encore, et où les enfants abandonnés se sentent d'autant plus seuls et tristes. Georges, qui était très raisonnable, avait déjà connu les fêtes lugubres mais le petit avait toujours eu son cadeau la maman et l'aîné faisaient des prodiges d'économie pour lui procurer un peu de joie. Maintenant tout était changé, ce qu'il fallait se procurer, c'était le pain; et souvent ce n'était que du pain tout sec il ne restait rien pour le superflu.

Mais Henri ne comprenait pas il était si petit C'était un enfant qui avait besoin de bonheur, de gâteries. Georges avait beau le raisonner, le gronder même, l'enfant, avec l'obstination de désir qui lui était propre, ne répondait aux observations fraternelles que ces mots, toujours les mêmes

Mais il me faut mes étrennes, à moi

Au moins il obtint un soir que Georges le menât voir les boulevards.

Il faisait beau, pas trop froid, et la foule envahissait les trottoirs. Henri adorait le bruit, les lumières. La vue des baraques, chacune avec ses acheteurs, pressés les uns contre les autres, le remplissait de joie. Il vou-


lait tout examiner. Les superbes magasins, étincelants de gaz; leurs objets de luxe étalés avec goût pour tenter les acheteurs riches l'intéressaient beaucoup moins que les étalages de pacotille, leurs jouets pour les bourses modestes.

Un fusil, Georges, rien qu'un petit fusil, mais tout petit, tu sais

Allons-nous-en, répondit Georges presque rudement, puisque tu ne veux pas être sage.

Mon petit frère. fit Henri tout câlin.

Georges souffrait réellement. Des idées folles lui passaient par la tête il irait trouver l'oncle Bernard, il lui demanderait de lui avancer quarante sous. Déjà il voyait la colère de l'oncle quand il faudrait lui avouer que les quarante sous devaient servir à acheter un fusil pour Henri. car Georges ne savait pas mentir, et, interrogé, il aurait tout avoué. Il pensait aussi à M. Devaux, mais son protecteur était absent, on ne savait pas quand il reviendrait.

Henri bouda toute la soirée, refusa d'embrasser son frère qui le bordait dans son lit, et enfin s'endormit entre deux sanglots. Son chagrin de bébé était un vrai chagrin. Georges ne dormit qu'au petit matin, sa tâche lui semblait bien dure. Il aurait tant voulu donner un peu de bonheur au petit.

Le lendemain, la voisine Mme Miroton arrêta les frères au moment où ils passaient devant sa porte elle était en bonnet de nuit, et Henri se mit à rire, la voyant si drôle.

Ah petit polisson, je t'apprendrai à te moquer des gens En un mot, mes agneaux, comme je vois que vous êtes pressés, voici de quoi il s'agit. Un des enfants du premier tableau de notre féerie est malade. Les


beaux enfants, ça ne se trouve pas à tous les coins de rues, et il faut que celui-là soit vraiment beau. Quand j'ai dit que je connaissais un petit chérubin, une vraie tête d'ange, on m'a prié de l'amener vite, vite En dix minutes Henri aura appris à se tenir il n'y a que ça à faire, et ça l'amènerait à gagner ses vingt sous et à voir des fées. n'est-ce pas, mon petit homme? Henri battit des mains, ses yeux brillaient, et sans oublier sa grande préoccupation, il s'écria

Et je m'achèterai mon petit fusil

Ce fut une vraie bataille à livrer. Georges refusa avec toute son énergie de permettre que son petit frère fît ce qu'exigeait Mme Miroton. Henri eut un accès de rage, se roula par terre, cria, ameuta tous les voisins l'ouvreuse cria, elle aussi, traitant Georges de tyran. Il fallut que le pauvre garçon prit Henri de force pour le conduire à l'école. Pour la première fois les deux frères étaient sérieusement brouillés Henri ne pleurait plus, mais il avait un petit air méchant et rageur, que Georges ne lui connaissait pas encore. A la porte de l'école le grand dit au petit

Voyons, Henriot, soyons amis. Embrasse-moi. Je ne veux pas être amis; je ne t'aime plus; tu es méchant pour moi.

Georges s'en alla très malheureux il fit sa besogne tout de travers; on le gronda. Il était découragé, triste, et se disait que rien ne lui réussissait, et que Henri ne l'aimait pas, et qu'il était bien seul dans ce vilain monde. A l'école, on lui apprit que Jacques était déjà parti, qu'une dame était venue le chercher et qu'elle avait laissé un petit mot pour lui.

Mme Miroton lui faisait savoir qu'elle avait enlevé Henri de force, puisqu'il ne voulait pas le donner de


gré, et qu'il faisait maintenant partie de la troupe artistique de la Porte-Saint-Martin. Elle ajoutait qu'il n'avait qu'à se trouver à l'entrée des artistes vers dix heures et qu'Henri, qui ne figurait pas dans les derniers tableaux, lui serait rendu.

Georges s'en alla il se sentait tout hébété. Une fois dans sa chambre, lui, si brave, il se jeta sur son lit et sanglota.

« Il m'avait pourtant promis de m'obéir! se disait-il.

Cependant, à dix heures, il se trouvait à la petite porte de côté. Bientôt Henri sortit et courut vers lui. Georges lui prit la main sans dire un mot, et les frères s'en allèrent lentement.

Je veux bien être amis. insinua le petit bientôt, car il avait un besoin extrême de parler.

Tu m'as fait bien de la peine, répondit Georges. Il n'avait plus la force de gronder. Puis, à quoi bon, puisque la chose était faite ?

Henri était bien un peu penaud; mais en même temps tellement surexcité qu'il fit taire sa conscience et se mit à décrire ce qu'il avait vu. Oh! c'était beau, beau. mais Georges ne pouvait pas se figurer combien c'était beau C'était comme les contes de fées que racontait la maman de l'or, des bijoux, des diamants puis des fées, de vraies fées, il croyait bien. elles étaient si belles quand elles marchaient, elles avaient l'air de faire de la lumière. Il était resté bien tranquille, et il n'avait pas eu peur, on lui avait mis sur le corps des vêtements qui brillaient, et un monsieur lui avait caressé la joue en lui disant qu'il était joli comme un petit ange. Puis il lui avait donné une pièce de vingt sous. Alors, revenant à son idée avec l'obstination des enfants


Encore vingt sous, et j'achèterai mon fusil, n'estce pas, Georges ? Tu veux pas être amis, dis, mon petit frère ?

Quand il disait « petit frère de sa voix câline, il n'y avait pas à résister.

Mais tout ce que Georges put obtenir de Mme Miroton, qui riait de tout cela comme d'une bonne farce, ce fut qu'aussitôt que l'enfant à remplacer serait guéri Henri lui serait rendu, et qu'il ne serait plus jamais question pour lui de figurer dans les apothéoses de féeries. C'était la ruine des enfants, comme santé et autrement aussi comment voulait-on qu'un garçon qui rêve toute la nuit de ce qu'il a vu le soir, qui y pense toute la journée, apprenne des leçons et garde son rang dans la classe ? Heureusement, c'était le moment des vacances. Georges avait obtenu d'amener son petit frère au magasin les jours de congé, et Henri restait tout sage dans un coin, un livre à la main. Quand on envoyait Georges en haut faire une commission, l'enfant le suivait, et alors c'était un émerveillement presque religieux. Les immenses salles étaient remplies de jolis objets en cristal tout était bien en ordre, il n'y avait pas de bruit, et les acheteurs glissaient doucement sur le parquet bien ciré, formant des groupes presque perdus dans cette immensité. Une lumière blanche et crue venait d'en haut et faisait scintiller les services en verre mousseline, les merveilleux vases en cristal gravé, les coffrets à bijoux, toutes les mille fantaisies que le goût parisien a su former de cette jolie matière fragile.

C'est comme le palais en cristal de la féerie, disait Henri à voix basse. Tout à l'heure, les fées vont sortir de partout

Mais comme les fées restaient dans leurs cachettes,


Henri s'en consolait en examinant respectueusement toutes les merveilles étalées. Ce qui l'intriguait, c'était dans les services de voir une quantité de verres de tailles différentes rangés en ordre. Il en conclut que c'étaient des verres pour toute une famille, le plus grand pour le père, puis alors pour tous les enfants jusqu'au bébé. Mais alors, quand il n'y en avait que deux, comme chez eux ?

Un employé qui l'entendit lui expliqua en riant que tous ces verres étaient pour une seule personne. Mais quand on n'a qu'une bouche, dit l'enfant en ouvrant de grands yeux, pourquoi qu'on aurait tant de verres ?

On s'amusait de tout ce qu'il disait. Là aussi, comme partout, on le gâtait, parce qu'il était joli, et qu'il avait de gentilles petites façons. Georges redoutait un peu les jours de congé, parce que le petit était toujours plus difficile après. Il lui permit une ou deux fois de rester avec Mme Miroton mais alors c'était encore pire

Cependant, les jours de congé sont après tout assez rares, et la pension est un endroit où on ne gâte pas les enfants parce qu'ils ont des cheveux dorés et de beaux yeux bleus. Au lieu de le gâter, à vrai dire, on le gronda; car le petit Henri si sage dans les commencements, n'eut bientôt plus que des places médiocres ou mauvaises. Georges se désolait et avait bien envie de retirer son frère du théâtre, coûte que coûte. Mais au premier mot, c'étaient des désespoirs et des révoltes Georges n'avait au monde que son petit frère à aimer, et il ne pouvait se passer de ses caresses il céda.

L'appétit vient en mangeant, dit-on aussi Henri ne se contentait-il plus de ce qu'il voyait de la féerie son ambition était d'en voir la fin. Pour lui, les per-


sonnages peints et bariolés qui se démenaient à qui mieux mieux sur la scène ne jouaient pas une farce invraisemblable. Il prenait au sérieux les amours de la divine princesse et du prince charmant, frémissait de terreur à la vue du magicien qui contrariait ces amours, et aurait de bon cœur imploré la protection de la fée scintillante qui distribuait les bienfaits au courant de la pièce. Etre forcé à dix heures sonnantes de revêtir ses habits prosaïques et d'aller retrouver un frère qui avait froid en l'attendant et qui battait la semelle pour ne pas s'engourdir, c'était dur Que faisait la belle princesse pendant que lui, pauvre exilé, s'en retournait tristement à sa mansarde ? Dans ses rêves, il continuait l'histoire, qui se terminait tantôt d'une façon, tantôt de l'autre. Quelquefois il se réveillait pour trouver son petit oreiller trempé de larmes. Son imagination était tellement surexcitée, qu'il ne vivait plus que dans ce monde fantastique, où, pour son malheur, il était entré. Aussi, n'était-il point étonnant que la grammaire française et le calcul en souffrissent, et que les places du petit élève, qui avait si bien commencé, fussent de plus en plus mauvaises

Outre son inquiétude pour son frère, Georges avait d'autres soucis. Le travail qu'il faisait maintenant était un peu au-dessus de ses forces; c'était pourtant un avancement, et il l'avait accepté avec joie, car il était mieux payé que pendant les premiers temps. S'il avait pu dormir d'un bon somme toute la nuit, il aurait gaillardement supporté le surcroît de fatigue, mais il fallait aller chercher le petit au théâtre il était toujours bien onze heures quand on se couchait, et comme il fallait se lever avant le jour, Georges était souvent aussi fatigué à six


heures du matin qu'il l'avait été la veille à onze. De plus, il faisait très froid, et cette attente de tous les soirs, les pieds dans la neige, lui était très pénible. Mais, allez donc faire comprendre toutes ces choses à un marmot qui ne vit en imagination qu'avec des princesses, des magiciens et de belles fées qui se promènent dans un rayon de lumière électrique

Un soir, Georges se trouvait en faction il avait hâte que le petit vint, car il se sentait la tête lourde et de vagues douleurs lui couraient dans tous les membres. Le dégel était venu subitement, et la neige à moitié fondue, qu'on n'avait pas encore eu le temps d'enlever, pénétrait dans les souliers usés du pauvre garçon. Malgré le dégel, il faisait encore bien froid à dix heures du soir, et un vent aigre soufflait par rafales. Georges eut beau marcher de long en large, souffler dans ses pauvres doigts transis, il grelottait. Dix heures avaient sonné depuis quelque temps déjà, et Henri n'arrivait pas. « On l'aura retenu un peu, » se dit l'aîné en reprenant sa marche.

Il n'en pouvait plus il tombait de fatigue et la tête lui faisait grand mal. Cependant il attendait toujours. Il lui semblait que de temps en temps on entendait sonner l'heure, mais il ne se rendait pas bien compte de ce qui se passait. Il avait fini par s'asseoir sur la marche de la petite porte des artistes il n'avait plus qu'un désir dormir. L'inquiétude que lui causait le retard d'Henri était passée à l'état de cauchemar des idées insensées lui traversaient l'esprit, pour être chassées par d'autres idées plus insensées encore.

L'intelligence chez lui était trop engourdie pour qu'il songeât à aller réclamer Henri. On l'aurait bien laissé


passer s'il avait pu expliquer son cas. Mais à cela il ne pensait même pas. Il devait attendre l'enfant, et il l'attendait tout bonnement.

Enfin, il eut conscience que la rue s'animait on sortait du théâtre, et bientôt il sentit deux petits bras qui lui entouraient le cou.

Ne gronde pas, Georges, ne gronde pas C'était plus fort que moi J'ai vu un monsieur ouvrir une porte qui donnait dans la salle, et je me suis glissé après lui il ne m'a même pas vu J'ai couru jusqu'en haut, ce que Mme Miroton appelle le paradis. tu sais? Et elle m'a embrassé. elle ne m'a pas grondé du tout. Au contraire, elle m'a trouvé une place au premier rang. Et si tu savais comme c'est beau Ça ne finit pas comme je croyais. Le magicien est battu à la fin. On entend boum et il descend par un trou. Où c'qu'il va. en enfer ? Et la princesse, tu sais, celle qui aime le prince elle l'épouse, et la fée monte au ciel dans un char de diamants Dis, mon petit frère, tu n'es pas fâché ?

Georges entendait tout cela comme dans un mauvais rêve; cependant il finit par répondre

Fâché? non, pourquoi fâché? J'ai froid, j'ai mal, viens 1

Henri, qui s'attendait à être mal reçu, poussa un soupir de soulagement. Il avait vu la féerie de la salle et il n'avait pas été grondé Il vit bien que le grand frère avait beaucoup de peine à se mettre sur ses pieds, et qu'il vacillait comme s'il était ivre. Mais il était si plein de l'émerveillement de cette soirée extraordinaire, qu'il continuait à bavarder, à raconter, ne s'inquiétant pas des réponses que Georges bredouillait avec effort seulement c'était le petit qui conduisait le grand, qui le garait des voitures.


Ce ne fut que lorsque les enfants se trouvèrent dans leur mansarde qu'Henri vit à la lueur de la chandelle que Georges avait un air étrange, que les yeux lui sortaient de la tête, qu'il grelottait tantôt et tantôt était brûlant. Henri ne bavardait plus, il avait peur. Sans bien comprendre ce qui arrivait, il lui vint à l'idée, qu'en l'attendant, Georges avait eu froid. Il fit de son mieux, pauvre enfant ôta les souliers de son ainé, lui frotta les pieds qui étaient glacés, le fit coucher et chercha à le border, comme lui-même avait si souvent été bordé. Ses menottes étaient bien impuissantes, mais il faisait ce qu'il pouvait. Georges parlait tout le temps maintenant, disait des choses incohérentes, appelait « maman, chère petite maman » se levait subitement comme s'il avait une grande frayeur, ou se mettait à rire. De temps en temps, il demandait à boire, et Henri, qui tremblait de peur, lui tendait un verre dont le contenu se répandait sur le lit, grâce à leurs deux maladresses. Mais Henri tombait de fatigue, et il finit par se blottir dans son petit lit et par dormir, malgré les divagations du malade.

Georges avait des intervalles de lucidité. Alors il se soulevait et regardait autour de lui la chandelle, que le petit n'avait pas éteinte, brûlait encore et Georges vit que son frère ne s'était pas déshabillé. Une fois il voulut se lever pour lui ôter ses vêtements, mais il retomba lourdement sur son oreiller. Alors il comprit ce que signifiaient cet effroyable mal de tête, ces mains brûlantes, ces douleurs par tout le corps. Il était malade, très malade. Mais alors. qui travaillerait pour Henri? Il y eut chez cet enfant de treize ans un désespoir effroyable, il se raidissait contre le malheur qui le frappait et qui atteignait le petit et lui-même tout à la


fois. Il ne pouvait pas être malade, il ne pouvait pas mourir! Alors, se rappelant les prières que sa mère faisait en pleurant, il joignit ses mains et dit tout haut, pour que le bon Dieu l'entendit mieux

Ayez pitié de nous, mon Dieu, nous sommes seuls en ce monde, Henri n'a que moi, je ne peux pas mourir, je ne le peux pas

Et, lui aussi, il pleurait.

Mais bientôt des idées étranges se mêlèrent à ses pensées. Il voyait dans la chambrette des êtres informes qui grimaçaient il avait peur. Sa fièvre le reprenait avec une violence terrible, il parlait vite, plus vite encore, se débattait avec des ennemis imaginaires. Et toujours l'idée d'Henri restait fixe dans son esprit toujours il lui fallait le défendre il avait bien du mal à le faire, le pauvre garçon

Vaincu par sa fatigue d'enfant qui a trop veillé, Henri dormait toujours, n'entendait rien.

Au matin, la voisine, réveillée par la voix de Georges, entra dans la chambre des enfants. Sa conscience n'était pas tout à fait rassurée, quoique l'ouvreuse eût cet organe fait en caoutchouc. Si Henri se fût un peu moins amusé, elle l'eût peut-être renvoyé avant la fin du spectacle, rejoindre son frère. Mais quoi ses yeux brillaient d'un tel plaisir, il amusait tant ses voisins par ses exclamations naïves, qu'elle n'avait pas eu le courage de l'arracher à son ravissement. Le grand pouvait bien attendre, pour une fois d'autant plus que l'enfant que Jacques remplaçait était guéri et qu'on n'avait plus besoin de lui. C'était donc sa dernière chance.

Mais quand Mme Miroton vit l'état se trouvait le grand, elle eut très peur. Georges ne la reconnaissait pas, et il parlait sans cesser un instant, tournant et retour-


nant la tête comme s'il cherchait un repos qu'il ne trouvait jamais. Elle courut vite chercher un médecin, qui avait été dans le temps médecin de service au théâtre. Maintenant il était bien posé, avait une belle clientèle, mais elle n'hésita pas elle n'avait confiance qu'en lui. Le docteur montait dans son coupé au moment où l'ouvreuse, essoufflée, arrivait. Elle lui conta la chose, insista, s'accusa elle-même, fit si bien que le docteur, tout pressé qu'il fût, consentit à aller voir son petit protégé mais il avait des visites urgentes à faire d'abord. Et pour couper court à un entretien qui menaçait d'être long, il jeta une adresse à son cocher, et déplia avec ostentation le journal qu'il lisait en courant d'un malade à un autre.

Il arriva dans la mansarde, au sixième, un peu avant midi, et examina avec soin son nouveau client. Il n'y a qu'une chose à faire, l'envoyer à l'hôpital. C'est une fluxion de poitrine des plus graves s'il reste ici, dans cette petite chambre froide, et où l'air manque, son affaire est sûre.

Henri ne comprit qu'un mot, « l'hôpital il avait entendu dire une fois que l'hôpital était un endroit où l'on envoyait mourir les pauvres, et il lui vint une terreur folle.

Je ne veux pas, je ne veux pas Georges, dis, Georges, tu ne partiras pas on veut te prendre. Qu'est-ce que je ferais donc, moi, si tu n'étais pas là ? $

Georges, sans comprendre, entendit la voix du petit et cessa un instant de parler. Il resta immobile comme s'il cherchait à démêler le sens des mots, et alors presqu'aussitôt le mouvement machinal de la tête reprit de plus belle.

Le docteur n'avait pas le temps de se laisser émouvoir


par des cris d'enfant, d'autant plus que l'ouvreuse, qui avait bon cœur, jura qu'elle soignerait le petit elle-même. Il prit son portefeuille et un crayon.

Voyons, vite. Le nom de l'enfant, je le ferai admettre d'urgence.

Georges Bertrand.

C'est bien. Voyons, mon petit homme, fit-il en prenant Henri sur ses genoux, je ne veux pas faire de mal à ton frère, je veux le guérir bien vite, pour qu'il puisse jouer avec toi. Vous n'avez pas de parents ?

Non répondit l'enfant entre deux sanglots. Maman est morte Georges travaillait, il gagnait de l'argent pour nous deux. J'allais en classe.

Un médecin voit de près les tristesses de la vie les tristesses des riches, et les tristesses bien plus navrantes encore des pauvres; et à les voir toujours il s'endurcit un peu. Mais avant de quitter la mansarde, le docteur hésita un instant. Deux enfants seuls au monde, et bientôt, sans doute, un seul enfant, un tout petit, laissé sans ressources, sans affections. C'était affreux

Allez donc, dit-il à l'ouvreuse, au magasin où travaillait ce garçon il y avait peut-être un ami, quelqu'un qui s'intéressait à lui. Je le recommanderai au médecin en chef de l'hôpital, mais entre nous, je crains bien qu'il ne soit perdu.

Quelques jours plus tard, deux hommes se tenaient silencieux auprès d'un enfant qui se mourait dans un lit d'hôpital.

Georges n'avait plus le délire, mais il souffrait, il était d'une faiblesse extrême il savait qu'il allait mourir. Sa main tenait la main du petit Henri. L'enfant avait un peu peur, il ne semblait pas être absolument sûr que ce


malade, si pâle, dont le souffle était un râle, était bien son grand frère.

Un des hommes, M. Devaux, assis auprès de Georges, lui parlait de temps à autre, mais très doucement, de peur de le fatiguer. Un peu en arrière, l'oncle Bernard, étonné de se trouver là, se tenait raide et gauche.

Vous comprenez bien, mon petit Georges, n'est-ce pas? Henri ne manquera de rien nous en ferons ce que vous vouliez en faire. C'est bien vous qu'il remerciera plus tard, car c'est à cause de vous, c'est parce que nous vous avons vu à l'œuvre que nous ne voulons pas, mon père et moi, que vous ayez lutté et travaillé en vain. Henri sera peut-être un jour un homme remarquable, et c'est à son grand frère qu'il le devra. Tu entends, Henriot? Embrasse ton aîné quand tu seras tenté de mal faire, dis-toi « Georges aurait eu de la peine, » et tu resteras sage.

Mon grand frère, dit Henri mettant sa joue contre la joue du mourant, je serai sage, bien sage. Mais guéris vite, pour que nous soyons ensemble. Je ne te ferai plus de peine, jamais, jamais.

Il ne sait donc pas que je vais mourir ? souffla le grand, ses yeux effarés fixés sur les yeux de M. Devaux. On ne lui répondit pas, et les larmes tombèrent sur la tête blonde d'Henri. Mais le petit s'éloigna un peu il aimait bien Georges, seulement il ne comprenait qu'à demi le médecin de service venait d'entrer, et s'étant arrêté au lit d'un autre malade à qui il tâtait le pouls, Henri l'examinait avec curiosité.

L'oncle Bernard, qui s'était tenu à l'écart, s'avança maintenant et dit d'une voix rauque

Ne crains rien, Georges. J'ai été dur peut-être,


mais j'aime le courage; je te l'ai déjà dit et je saurai le prouver.

Et il posa sa rude main d'ouvrier sur la tête du petit Henri.

Alors le jeune M. Devaux qui regardait attentivement la figure de Georges y vit un changement. Les yeux disaient merci; on y lisait un immense soulagement. Georges était presque heureux. Et pourtant à ce soulagement se mêlait un autre sentiment. Il y eut sur cette petite figure de mourant une tristesse navrée, et le jeune homme qui se penchait entendit ce murmure qui se perdait dans un sanglot.

Il n'a plus besoin de moi.

Et, comme lassé, il tourna la face au mur.

Quand le médecin vint à passer, Georges était mort. JEANNE MAIRET.


EN ALGÉRIE ET EN TUNISIE Mai-juin 1883.

Bône Le chemin de fer de Batna à Constantine bifurque à 15 km. de cette ville, au Kroub, jette un embranchement à gauche vers Sétif, un autre à droite vers Bône, par les vallées de l'oued Bou Hamdan et de la Seïbouse. Tout près de la jolie petite ville de Guelma jaillissent les sources abondantes et célèbres d'Hammam Meskhroutin. Ces eaux thermales, appréciées déjà des Romains qui les appelaient Aquœ Tibilitanae, ont une température de 95° et un débit de 1000 litres à la minute elles donnent à la région, par leurs déplacements successifs, un caractère spécial et de la plus grande originalité chargées de matières incrustantes, elles ont boursouflé le sol sur une étendue de plusieurs kilomètres. Leurs dépôts calcaires se sont élevés en une multitude de cratères, ou ont déroulé de superbes cascades pétrifiées d'un blanc très pur; c'est une des curiosités de l'Algérie et. je regrette de n'avoir pu m'y arrêter que quelques heures. 1 Pour les deux premières parties, voir les livraisons de juillet et août.

EXCURSION

TROISIÈME PARTIE1 1

10 juin.


La vallée de la Seïbouse où s'engage ensuite la voie est boisée d'oliviers. La rivière cache son lit sous un fouillis de végétation impénétrable. Les bords en sont fiévreux; mais la colonisation y porte ses efforts et la culture tend à les assainir. C'est surtout la vigne qui, dans le voisinage de Bône, s'empare du sol. Les plantations, jeunes encore, se déroulent à perte de vue et quoique jusqu'à présent elles n'aient donné qu'un vin médiocre, on en espère beaucoup dans l'avenir. Du reste, ce coin de terre m'a paru béni. Est-ce le contraste de ce ciel d'un bleu si intense, de cette activité, de ces champs, de ces villas, de cette civilisation retrouvée enfin, avec le ciel brûlant, le silence de mort, le sol désolé du Sahara, qui me dispose favorablement ? Il y a cela sans doute mais il y a autre chose.

Bône est une ville charmante, dans une situation fort pittoresque elle est bâtie sur le penchant d'une colline, contrefort de l'Eddour qui l'abrite des mauvais vents d'ouest (c'est l'orientation de tous les ports de la côte) et qui jette dans la mer un éperon de rocher assez semblable au lion de Saint-Raphaël en Provence. La chaîne de montagnes s'arrondit ensuite en retrait dans les terres, encadrant une ravissante plaine ouverte seulement au sud, par la riche vallée de la Seïbouse. En face, au sud-est, un autre groupe de collines cultivées et boisées se prolonge en promontoire et ferme l'amphithéâtre. Le golfe est gracieux et vaste. Le port est un des plus prospères et des plus animés de l'Algérie. On y aborde à quai, ce qui est une exception il n'est même plus suffisant pour le mouvement commercial de la ville, et il est question d'y exécuter do nouveaux travaux. La cité européenne développe en plaine la plupart de ses belles rues et de ses promenades. La cité arabe, avec ses mai-


sons moresques revêtues de briques émaillées blanches et bleues, s'échelonne sur les pentes de la colline jusqu'à la Casbah qui la domine au nord. De cette citadelle, où l'on s'élève, soit par une belle route en corniche audessus de la Méditerranée, soit par des sentiers courant sous un bois de pins, de cactus et d'aloès, la vue s'élargit de tous les côtés et embrasse la mer jusqu'aux plus lointains horizons.

Cette nature souriante et heureuse est appréciée, semble-t-il, des oiseaux comme des voyageurs. Si les rues appartiennent aux hommes, les toits sont aux cigognes; elles sont innombrables. De gros nids de broussailles surmontent les tours, les minarets, les cheminées sans feu, tout ce qui dépasse le niveau des maisons. Les petits sont cachés là, et père et mère, tout fiers sur leurs longues pattes, profilent leur long bec, leur long corps noir et blanc, leurs longs fils de jambes sur un fond d'azur d'une pureté admirable. Rien ne saurait mieux symboliser la méditation immobile et sereine. De temps en temps, lentement, comme s'il leur était pénible de se détacher de leur contemplation, ces oiseaux abaissent doucement leur cou vers leur famille et, tendrement, distribuent par-ci par-là quelques caresses.

Tous les ménages ne sont pas aussi harmonieux que ceux des cigognes et ne regardent pas d'aussi haut. J'ai assisté, en pleine rue, à un démêlé conjugal fort bruyant. Une grande moresque voilée accablait son mari des plus violents reproches et l'assignait auprès du cadi; elle allait, disait-elle, « déchirer la carte. » On sait comment se font les mariages arabes; c'est un marché. « Combien veux-tu de ta fille, » demande le prétendant au père? La réponse varie et le prix ne dépasse guère, pour les meilleurs partis, le chiffre de 700 fr.


Le débat est long, comme entre fins marchands. « Je t'en donne tant. J'en veux tant. Allons j'ajoute un bœuf, un mouton. » Si le marché est conclu, c'est devant le cadi que l'acte est passé. Le cadi est un officier indigène de l'ordre judiciaire agréé par l'administration française; il donne aux époux, comme acte de mariage, une carte. Demander que la carte soit déchirée, c'est réclamer le divorce; il se passe alors, paraît-il, des scènes curieuses. Comme le mari doit perdre une partie de son argent, il met en mouvement toutes les influences dont il peut disposer auprès du cadi. C'est celui-ci, en effet, qui va prononcer sur la valeur actuelle de la femme, comme sur un objet dont le temps a diminué la qualité. « Tu ne vaux plus, lui dit-il, que deux cents, que cent, que cinquante francs » et la malheureuse s'en va battue et démonétisée.

Bône est l'ancienne Hippone déplacée de deux kilomètres au nord. La route de Constantine, puis, sur la gauche, des chemins ombragés d'oliviers, de jujubiers, bordés de cactus énormes et de vergers d'orangers, conduisent, en quelques minutes, aux ruines ce sont d'abord quelques tronçons de tours croulantes sous des chevelures de ronces, plus loin, mis à découvert par des fouilles récentes, des gradins disjoints, des canaux éventrés, des débris amoncelés. Il faut chercher quelque temps, par des sentiers raboteux, pour découvrir, au pied d'une colline, le seul monument encore reconnaissable, le vaste réservoir voûté qui distribuait les eaux potables amenées de l'Eddour. De gros piliers tout récemment élevés, au fur et à mesure du déblaiement, soutiennent les gigantesques arceaux. Partout ailleurs les Vandales et les Arabes ont consommé leur œuvre. La nature a eu plus de pitié qu'eux elle a recouvert d'une belle végétation


les aspérités de ce sol bouleversé, suspendu des festons aux pans rougeâtres des murailles, et précipité des rameaux dans les crevasses béantes des citernes dont la tradition a fait le tombeau de saint Augustin.

Elle a eu, cette tradition, pour ce grand génie chrétien, plus de respect que la dévotion contemporaine c'était une suprême délicatesse que de donner à la dépouille de ce mort illustre la plus vaste des ruines de sa chère cité. La dévotion contemporaine lui a consacré tout à côté, au point culminant d'Hippone, un monument mesquin et presque niais. Sur un piédestal à gradins, elle a placé un petit bronze revêtu d'habits sacerdotaux, coiffé de la mitre, insignifiant et vulgaire des pieds à la tête. Et quel triomphe du symbolisme, s'il vous plaît Dans la main droite la statue tient un livre la gauche se replie vers le volume et présente un cœur flambant Les pèlerins, achevant l'œuvre, ont transformé les marches en cascade où ruissellent les stalactites des cierges. Avec quelle hâte on tourne le dos à cette œuvre ridicule, pour contempler un spectacle mieux en harmonie avec les proportions du génie du fils de Monique Le golfe de Bône semble encore plus beau, contemplé de ce belvédère. La ville moderne contribue à l'effet en étageant ses maisons sur les pentes du nord. Le rivage dessine une courbe d'une pureté de lignes et d'une suavité de contours incomparables. Au loin la mer se déploie étincelante. A cette nappe lumineuse succède, en se rapprochant des côtes, une large bande d'un bleu de plus en plus intense, frangée d'argent sur le bord par l'écume de la vague. 12 juin.

Les travaux des grandes voies de communication sont poussés très activement dans la colonie. Dans quelques


années, dans quelques mois peut-être, on ira en chemin de fer d'Oran à Tunis. Il ne reste que des tronçons à établir l'un formant la ceinture de la Kabylie, de Menerville, près Alger, à Bordj-bou-Arreridj, en avant de Sétif l'autre de Souk-Ahrras à Ghardimaou, sur la frontière tunisienne.

Renseignements pris je me décide à traverser le massif montagneux qui sépare la vallée de la Seïbouse et de ses affluents de celle de la Medjerda. Passer d'Algérie en Tunisie par terre à travers le territoire des tribus auxquelles on a étendu le nom de Khroumirs, était hier encore une entreprise hasardée et périlleuse; aujourd'hui, on ne risque guère qu'un effondrement dans quelque ravin.

La ligne de Bône à Souk-Ahrras se détache à Duvivier de celle de Bône-Guelma, et de ce point se dirige au S.-E. Le terrain, très accidenté, en fait un chemin fort pittoresque, qui atteint déjà au-dessus de Duvivier, c'est-à-dire à une soixantaine de kilomètres de son point de départ, une altitude de 703m; elle s'engage ensuite dans la vallée de l'oued Melah, affluent de la Seïbouse, et enroule sur le flanc des montagnes ses lacets sans fin. Les pentes sont ondulées et herbeuses comme les prés du Jura. Les crêtes sont ombrées de belles forêts d'oliviers, de chênesliège, de frênes, de figuiers, de lentisques, de myrtes, et les bas-fonds sont fleuris de lauriers roses. Malheureusement pour la compagnie Bône-Guelma, le terrain est peu sûr; il glisse par plaques et la voie, en maint endroit, est suspendue sur des pilotis. Les villages sont rares et exploitent les pâturages ou les forêts de chênes-liège. Aux approches du hameau de la Verdure, le panorama est splendide. En bas, la voie que nous venons de parcourir plonge à 600m à l'horizon ondule la grande houle


des sommets. Le couchant déploie toutes ses magnificences. Un fil de lune met son arc mince dans l'azur. L'intensité des tons décroît fondant le rouge dans l'orangé; l'orangé dans le jaune, le jaune dans le vert, le vert dans le bleu. Les vagues successives que forme le dos des chaînes de montagnes prennent des teintes délicieuses. Au loin, c'est un bleu très léger, vaporeux, assoupi plus près, une ligne d'un bleu accusé enfin, sur les crêtes les plus rapprochées et bordant les pâturages veloutés, une bande de forêts sombres. Tandis que le jour baisse et que l'air devient de plus en plus vif, des douars allument, sur toutes les hauteurs, leurs feux qui piquent l'ombre comme des étoiles.

Après avoir atteint au 100e kilomètre une altitude de 778m, nous descendons à Souk-Ahrras. La ligne a un développement total de 107 kilomètres.

Souk-Ahrras est une petite ville de 3000 habitants située sur un plateau commandant les vallées de la Seïbouse, de la Medjerda et de la Mellaïa c'est l'ancienne Tagaste, établissement romain considérable, berceau de saint Augustin. On est agréablement surpris de l'activité qui y règne. Le commerce des bestiaux, des bois, du liège, des grains, la fertilité d'une contrée bien arrosée, sa situation au carrefour des routes de Tunis et de Tebessa à Bône lui promettent un rapide développement c'est un de ces points prédestinés, à qui l'ouverture de débouchés par les chemins de fer révèle leur richesse et communique les premiers symptômes d'une prospérité prochaine. Ajoutons que les environs sont charmants, pleins de l'imprévu des gorges profondes et vertes, et semés des trésors archéologiques de l'époque romaine.


Ghardimaou, 14 juin.

Passe-t-on? On passe. Telle était la question et telle la réponse que nous échangions hier, mon hôtelier et moi, à Souk-Ahrras et en effet nous avons passé. Il s'agissait de franchir la distance de 69 à 70 kilomètres qui nous séparait de Ghardimaou, de suivre le sillon de la Medjerda dans le massif montagneux qui confine à la légendaire Khroumirie, pas aussi légendaire que je le croyais, et cahin-caha, d'atteindre la tête de ligne du chemin de fer qui traverse la Tunisie de l'occident à l'orient. C'étaient, il y a quelques mois, des sentiers impraticables, où seul, l'anaya, le passe-port hospitalier des tribus à la fois maraudeuses et chevaleresques qui dominaient dans ces régions, pouvait protéger l'aventureux voyageur. Ce sont encore des sentiers, mais élargis par les compagnies disciplinaires, peuplés de chantiers en pleine activité, et si la poudre y parle encore, elle n'attaque plus que les rochers. Le chemin de fer devancera, cette fois, toute route on peut le considérer comme construit. L'Algérie et la Tunisie ne font plus qu'un. La ligne douanière elle-même n'existe plus que pour la forme.

Pourtant ce pays, vierge encore il y a quelques jours à peine, garde, malgré les escouades d'ouvriers qui s'y échelonnent, un cachet de grandeur sauvage. Son caractère s'harmonise bien avec celui des quelque vingt mille montagnards qui, de ravins en ravins, de nids d'aigles en nids d'aigles, promènent leur indépendance et leur fierté; c'est toujours la race berbère, et le nom de Khroumirs n'est qu'une appellation générale et arbitraire sous laquelle on englobe tous les Kabyles vivant entre la Calle et Bizerte. Les vrais Khroumirs ne forment guère, parait-il, qu'une petite tribu des environs de la Calle.


Un char à bancs faisant le service des postes pour les baraquements de la compagnie Bône-Guelma, s'aventure chaque jour dans les couloirs étroits où la Medjerda roule ses eaux jaunes. On parle de le remplacer par une diligence. Où passera-t-elle ? N'est-ce pas merveille que notre véhicule ne se soit pas cent fois disloqué ? Notre cocher est un homme sûr mais il est impossible d'échapper au frisson instinctif du gouffre. Déjà aux portes de Souk-Ahrras, nous raclons d'un côté les parois des rochers à peine échancrés, et des roues de droite nous rasons l'abime. L'horizontale est une position inconnue. Trop heureux sommes-nous quand nous sommes assurés de ne verser que contre la montagne Avec.cela cette diabolique manie des voyageurs de ne raconter, aux endroits périlleux, que des histoires lugubres C'est avec un vrai soulagement que, roulés et roulant, de culbute en culbute, nous atteignons le lit de la rivière. L'épreuve de la dislocation n'est pas finie, soit, mais, au moins, ne risquons-nous plus que quelque bain forcé. Quand le passage sur les bords nous est coupé par quelque angle du roc ou quelque fourré, nous empruntons tout simplement les cailloux de la Medjerda. Les chevaux ont souvent de l'eau jusqu'au poitrail et nous soulevons nos pieds, croyant la voir couler dans notre char. Pour si cruelles qu'elles soient, les misères de notre locomotion ne nous rendent cependant pas insensibles aux beautés du paysage. A gauche, à droite, s'ouvrent des gorges inexplorées, où s'écroulent, avec toutes les séductions du mystère, des prodigalités inouïes de verdure. Ailleurs, dans un enchevêtrement de lianes, des bois d'oliviers, que nulle main n'a touchés depuis des siècles, font miroiter au soleil leur feuillage poli et vert au-dessus, argenté au revers Plus loin, les cactus arbo-


rescents haussent à 4 ou 5 mètres, sur de vrais troncs, leurs feuilles charnues. Parfois, un arrêt nous permet de nous perdre parmi les plus beaux lauriers roses que j'aie vus. Je fauche des fleurs à pleine brassée et les rapporte à la carriole. Le cocher les regarde d'un air méprisant. « Ça, dit-il, où ça pousse, c'est la fièvre et ça fait l'eau amère. Ne buvez pas à la Medjerda. » Tout en avançant, nous distribuons le courrier. Aux approches de chaque baraquement, notre homme embouche une trompe et sonne trois fois. A son appel, un employé descend la pente et vient prendre les lettres et les paquets.

Les indigènes sont rares. Nous rencontrons cependant quelques groupes à àne, à mulet, à pied, cheminant lentement. Le costume diffère peu de celui des Arabes du désert; le turban est plus haut. Notre conducteur, moins ordurier que ceux de Batna, est malheureusement aussi brutal. Au brusque tournant d'un rocher, nos chevaux s'arrêtent subitement et se cabrent. Sept ou huit Khroumirs étendus sous un olivier dorment au seul passage possible. Sourd à nos ordres, notre postillon tempête et injurie « Ah! fainéants, fils de Mohamed, »' crie-t-il et il menace de son fouet le plus rapproché. Celui-ci est debout, tout ce qu'un regard peut exprimer de colère et de haine passe dans le sien. La douleur, la honte de l'impuissance se trahissent chez lui par la sueur qui ruisselle sur son front. Ses compagnons l'entourent. Un instant nous craignons que l'aventure ne tourne au tragique mais la répression de ces populations est encore trop récente pour que ces pauvres gens n'en gardent pas une suffisante contrainte. Officiellement désarmés par l'autorité militaire française, bon nombre d'entre eux ont certainement des armes enfouies en terre. Le mo-


ment ne leur paraît pas venu de les reprendre. Qu'elles y dorment toujours; mais que les cochers disparaissent Le trajet s'achève sans encombre. Pas même la plus petite trace de panthère, quoique ce soit, paraît-il, dans ces parages que se trouvent les derniers et de plus en plus rares représentants de l'espèce, et nous débouchons enfin, vers cinq heures, dans la grande et riche vallée de la Medjerda.

Ghardimaou n'est pas une ville, pas même un village c'est un poste militaire, un fort, une caserne, autour desquels se groupent une gare et quelques baraques en planches. Un boulanger italien a cependant bâti une maison et un four, et offre le souper et le gîte aux rares passants. Le chef de gare, qui nous fait le meilleur accueil, nous offre bien un wagon pour la nuit mais j'ai retenu la seule chambre disponible de l'auberge. Les portes et les fenêtres ne ferment point. Les chacals commencent leur lamentable concert. Je prends possession d'un matelas étendu sur le sol, et moulu, j'essaie de dormir.

15 juin.

Le chemin de fer de Ghardimaou à Tunis parcourt toute la vallée de la Medjerda sur un développement de 189 km. Les remparts des montagnes fuient à gauche et à droite, et la plaine immense s'étale librement, presque déserte, merveilleuse de promesses. Ah que nous sommes loin des plateaux de l'Aurès Ici l'eau abonde. Il ne reste qu'à la diriger et à l'utiliser. L'alluvion forme une couche d'une profondeur telle que la coupure du fleuve n'en atteint pas la limite. Aujourd'hui, à peine quelques orges, quelques troupeaux, quelques bergers. Les villages sont rares, et sauf l'exception de Tebourba, pour trouver des villes il faut appuyer vers les monta-


gnes, soit à droite, à 50 km. sud, sur El Kef, soit à gauche, à 12 km. nord, sur Beja, qui surveille avec une forte garnison française les tribus berbères et en particulier les Khroumirs.

Leur résistance à la conquête française n'a pas été, à en juger par les traces qu'elle a laissées, une plaisanterie, et ceux qui cherchent le Khroumir n'ont qu'à prendre le train de Tunis à Ghardimaou. A côté de toutes les stations neuves, aménagées comme de petites forteresses, avec leurs râteliers garnis de fusils et leurs équipes militairement organisées, se dressent les murs calcinés et criblés de balles des anciennes constructions. On ne rencontre pas une maisonnette qui n'ait été éventrée et mise à sac. A l'Oued Zerga, une croix indique la place où ont été ensevelis les restes du chef de gare brûlé par les indigènes et des employés massacrés. Ici, deux chaînons, détachés des montagnes, s'avancent en face l'un de l'autre et forment les pittoresques gorges de la Medjerda. A mesure que nous approchons de Tunis, l'Orient se laisse de plus en plus pressentir. Les derniers villages, ou les bourgs, comme Tebourba, serrent leurs maisons en terrasses, d'un blanc cru, le long d'étroites ruelles. Voici, tout au travers de la plaine, comme une dentelle, l'aqueduc romain qui conduisait l'eau de Zarouan à Carthage. Nous avançons et le colosse grandit. Le train passe sous ses arceaux. On rencontre partout des débris de la domination romaine et il est temps qu'une administration honnête et intelligente renoue la chaîne des siècles de fertilité. La sécurité rétablie, il est impossible que ce sol trompe les efforts d'une colonisation sérieuse.


17 juin.

Tunis la blanche Jamais surnom ne fut mieux mérité. C'est un étonnement de tout l'être. Pour l'éprouver, il suffit de monter sur la première terrasse venue, ou plutôt, de se faire conduire sur une colline appelée le Belvédère. Taillez une multitude de cubes dans une immense carrière de craie et vous avez l'effet général. En vain le regard se détournerait-il pour essayer d'échapper à l'obsession de la blancheur. Sur les sommets, tout autour, il rencontrerait les gros blocs, blanc d'Espagne, des forts, dont l'éclat est encore relevé par la ponctuation des canons noirs; au loin, les masses, lait de chaux, des palais, des maisons de campagne du bey et des gros personnages de la régence; enfin, toutes les modulations du blanc toujours immaculé, mais produisant sur l'œil la sensation molle de la ouate plutôt qu'une blessure cruelle et cuisante puis le lac, la Goulette, du blanc encore, un glacis de plâtre, dans le milieu calme des jours d'été, quand les frémissements de la brise que le soir ramène n'en ont pas encore azuré la surface.

Ce soir, du haut de la terrasse d'une maison européenne à quatre étages, c'est-à-dire assez élevée pour dominer Tunis, j'ai eu cette féerie, un coucher de soleil sur une ville orientale. Tout près, un minaret se dresse en plein or du ciel. Comme un essaim de moucherons autour d'une gigantesque bougie, des milliers d'hirondelles font tournoyer leurs virgules noires et rapides dans la poudre lumineuse. La ville endort ses crudités du jour dans une demi-ombre transparente. Le muezzin parait sur la galerie qui court autour du minaret et chante, sur une note claire, son appel aux quatre points cardinaux.


L'émotion gagne; c'est un de ces spectacles qu'on emporte avec soi pour la vie.

18 juin.

Certes, l'intérieur de Tunis ne répond pas à l'apparence. Cependant il ne faudrait pas exagérer sa réputation de saleté. Elle n'est ni plus ni moins négligée qu'une foule de villes du sud de l'Europe. Les quartiers maltais et israélite sont décidément malpropres mais le quartier arabe, le centre de la ville, les rues couvertes des souks si animés, si pittoresques, si riches, si bigarrés, si fourmillants de marchandises et de marchands empressés, sont propres, vraiment propres, toujours balayés comme le pavé d'une maison. Le quartier européen, la promenade de la marine, est une longue et large artère neuve. La ligne des cafés est interrompue par de larges intervalles déserts, terrains vagues qui atteignent dès aujourd'hui des prix insensés c'est le rendez-vous, le soir, de la fashion tunisienne. C'est là que jouent les musiques militaires françaises, tout près de l'hôtel du ministre résident. Quelques grosses prétentions européennes s'y pavanent et y font la roue, tournant en voiture, une centaine de fois, dans l'espace de ces deux ou trois cents mètres de boulevard La jeunesse more et israélite y étale ses costumes, si délicats, si frais et si variés de couleurs, qu'on croirait voir une corbeille de fleurs mouvantes. Beaux types, du reste, mais efféminés, des amis du plaisir, de tous les plaisirs, dit-on. Les juives y passent avec leur costume étrange et bien connu, cornet sur la tête, blouse, maillot collant et guêtres aux jambes, léger burnous sur les épaules, le tout brodé d'or ou d'argent et brillant sur un embonpoint fortement accusé qui dépasse les limites de la fraîcheur. Ce sont encore les Maltaises brunes aux traits adoucis sous


l'ombre de la faldetta, coiffure formée d'un tablier arrondi comme gonflé par le vent, avec la fronçure sur le côté des cavaliers arabes aux chevaux fins ou aux belles mules de race, superbement harnachées, et les marchands ambulants, criant en arabe des appels poétiques, comme celui des vendeurs d'allumettes « Allah a fait le feu » et les mendiants, les uns prophétisant, débitant avec une volubilité merveilleuse d'interminables chapelets de versets du Coran, d'autres remuant les tas de débris de cuisine déposés dans les rues pour y découvrir une arête de poisson ou une feuille de chou à se mettre, séance tenante, sous la dent.

La nuit tombée, on ne sort plus guère. L'état de désorganisation entretenu par le maintien des capitulations est à son comble. Dans les rues passent quelques groupes précédés d'un valet qui porte gravement et à pas comptés une énorme lanterne tunisienne. Cette population si douce et qui se plie avec tant de bonne grâce à la domination française, est en ce moment sous la terreur. On se transmet même, dans le tuyau de l'oreille, le nom de tel gros personnage, point tunisien, qui protégerait l'organisation du vol et en tirerait profit. La police beylicale fait ce qu'elle peut mais que peut-elle ? Les potentats qui règnent sur la place de la marine la réduisent à l'impuissance. Chaque consulat a sa police, son tribunal, juge ses ressortissants d'après ses lois ou ses intérêts. La situation est intolérable. La France a les responsabilités, et son action est partout entravée elle est maîtresse et ne peut donner un ordre sans craindre de choquer l'Angleterre, l'Allemagne, la Grèce, ou Lilliput; il n'y a pas jusqu'à l'administration des postes qui ne soit double. Si vous ne trouvez pas vos lettres au bureau français, il faut aller les demander aux postes.italiennes.


Au milieu du mouvement des gardes spéciaux des consulats, l'armée française exerce, autant qu'elle le peut, sans toucher aux privilèges des polices particulières, une protection générale. De nombreuses patrouilles circulent, commandées, pro forma, par un officier tunisien, le sabre au fourreau, et effectivement par un sous-officier de la compagnie, l'arme au bras. L'armée du bey mérite, à tous égards, la réputation de bonhomie et de laisser-aller qu'elle s'est acquise. Un officier qui entre dans un poste quelconque embrasse tendrement ses soldats, puis il s'assied en plein air et égrène son chapelet, tandis que la sentinelle, le fusil au pied, debout sur un petit tabouret rond de la dimension d'un fond de bordelaise, tricote, et que ses compagnons, dans l'ombre du corps-de-garde, brodent de belles babouches, des ceintures brillantes ou d'autres pièces du costume féminin. C'est, du reste, le plus net de leur solde.

24 juin.

Quelque activité qu'on mette à s'informer, à visiter, à courir les groupes des clients des consulats, à passer des tribunaux aux écoles, des écoles aux casernes, il est impossible de se former en peu de jours une opinion bien nette sur la Tunisie. Ce que je peux dire pourtant, c'est que l'impression est des plus favorables et qu'on se sent devant un pays d'avenir. Les terres excellentes abondent; et les contrats n'étant plus sujets aux caprices des hauts fonctionnaires tunisiens et à l'arbitraire des appétits politiques étrangers, elles seront une source de richesse inépuisable sauf les montagnards du nord, les habitants, surtout ceux des villes, sont paisibles et actifs. L'administration française a beaucoup à faire, mais dès


qu'elle aura les mains libres elle trouvera partout les éléments de la prospérité.

27 juin.

Muni de la recommandation du docteur Nachtigal qui représente l'Allemagne et à qui les intérêts des Suisses sont confiés, j'ai consacré les trois derniers jours aux environs de Tunis. J'ai vu le Bardo et j'aurais pu mieux employer mon temps. Cet énorme bloc enfariné, vieux symbole du despotisme oriental soupçonneux, étonne par sa masse, mais ne renferme rien qui mérite de fixer l'attention. C'est à la fois une forteresse, une prison, une caserne, une friperie. Des murs énormes, des fenêtres grillées, des escaliers sans grâce et sans autre grandeur que celle de leurs dimensions, des salons très vastes et bizarrement ornés, comme celui où douze consoles supportent douze pendules identiques, des peintures enfantines, une salle dite du trône où le siège du maître est un fauteuil doré, des tapis venus d'Aubusson quand il s'en fabrique de si magnifiques à Tunis, les portraits en pied de Louis-Philippe et de Napoléon III, un colonel en gandoura qui vous accompagne et reçoit une bonne main, comme un concierge, deux pauvres sentinelles qui, dissimulant en hâte leurs aiguilles et leurs tricots, vous saluent avec leurs fusils à piston, des canons dignes d'un musée archéologique, un cercle d'échoppes de fournisseurs, un pont-levis. et nous voilà dehors. La réputation de la fameuse cour aux lions est l'œuvre de mauvais plaisants. N'en parlons plus. A Carthage C'est le chemin de fer italien de Tunis à la Goulette qui conduit à la Malga, station de Saint-Louis. Une voie suit le lac jusqu'au port, une autre fait un angle vers la Marsa, résidence seigneuriale, où les consuls n'ont^qu'à


lever le doigt pour faire arrêter le train devant leur maison, et vous rend à la Malga. On grimpe à Saint-Louis. Un collège catholique et la chapelle, avec la médiocre statue de Louis IX, surmontent la hauteur mais ce sommet est Byrsa. Le cadre est superbe. Au nord, des collines vertes et rouges avec des villages blancs, BouSaïd, entre autres; au nord-ouest, la Marsa et ses jardins; à l'est, la mer bleue, avec une bordure de palais blancs au sud, la Goulette et le lac au sud-ouest, Tunis à l'ouest, la plaine jaune partout, sous les pieds, devant les yeux, tout autour, des monceaux de ruines, la ruine de la ruine. L'impression, je me permets le mot, est toute subjective. Il faut, pour voir Carthage, l'apporter soi-même dans ses souvenirs historiques. L'ombre du vieux Caton doit être contente, car la dévastation a passé et repassé, et broyé et pulvérisé. C'est à croire que la haine de Rome ait soufflé encore dans le cœur des Vandales, des Byzantins, des Sarrasins et qu'elle inspire même jusqu'aux Africains d'aujourd'hui. Les beaux débris de Carthage, les blocs de ses marbres dont on peut ramasser sous les pas des éclats de cent variétés, tous d'une richesse et d'une finesse extrêmes, sont dans les murs de Tunis et jusque dans ceux de Constantine. C'est donc ici, sur ce plateau rectangulaire de soixantetrois mètres d'altitude et de mille quatre cents mètres de pourtour, tout crevassé de canaux, tout croulant d'informes pans de murs, tout résonnant de cavités que, huit siècles avant notre ère, les Phéniciens ont apporté le feu sacré, et c'est là, en face, abrités de l'ouest, que les quais de la marine se développaient sur trois kilomètres. On voit encore leurs fondations tracer sous l'eau des lignes noires et des murs énormes avancer


comme des caps mais le port militaire et le port marchand qu'on distinguait encore, parait-il, il y a quelques années, où sont-ils ? C'est un Moustapha, c'est un khérédine qui les ont supprimés pour y bâtir leurs maisons de campagne Un tronçon de colonne, à moitié engagé dans le sable et perpétuellement lavé par la vague, reste encore, unique témoin de la dévastation. Les premières habitations de Carthage se pressèrent autour de Byrsa; mais, peu à peu, elles descendirent dans la plaine. Le riche quartier de Mégara s'étendait, au nord-ouest, dans les champs où blanchissent maintenant, au milieu de la verdure, les princières maisons du bey et des consuls. En se prolongeant vers le nord, il finit par glisser et nouer la ceinture de ses palais autour de Bou-Saïd, comme un bras qui voudrait enlacer une taille.

Dans cette même direction, à gauche, toujours en prenant Byrsa pour point de départ et faisant face à la mer, on rencontre, à quelques centaines de mètres, les vestiges du cirque, un ovale de murs écroulés. Si, au contraire, tournant le dos à la mer, on regarde à l'ouest, ce sont d'abord au loin les restes de l'aqueduc, et, plus près, tout l'appareil hydraulique carthaginois et romain. Le village de la Malga ou Malka est en grande partie logé dans d'immenses citernes. Quelques fils de fumée s'échappent des voûtes percées et il faut veiller à ses pas pour ne pas s'enfoncer dans les trous de ce sol artificiel, crevassé en cent endroits. Plus près encore ce sont, presque intactes et défendues par une tour, les belles citernes d'Auguste, le seul monument de Carthage respecté des démolisseurs. Du dehors, on dirait une série de gigantesques cylindres posés les uns


à côté des autres. Dix-huit bassins ovales, de 30 mètres de long sur 7m50 de large et 9 mètres de profondeur étaient alimentés par un vaste canal central. Une galerie court autour des réservoirs. C'est effrayant de grandeur. On ose à peine se pencher. Une eau verte dort dans les profondeurs, les parois sont cimentées de ce dur enduit glacé dont les Romains revêtaient les conduits de leurs aqueducs, et s'il y glissait, un pauvre solitaire, comme moi, aurait beau crier, il n'en sortirait pas. Et voilà tout. Dans ce sol on creuse un chemin. J'ai vu couper des tranchées de 5 à 6 mètres et c'étaient encore des débris de maçonneries qu'on remuait. Assurément il n'y a pour l'archéologue, pour la science, ou pour les recherches positives de l'art presque rien à recueillir; mais il est des grandeurs passées qui ne perdent rien, pour l'impression produite, à s'écrouler tout entières. Les malheurs de Carthage n'ont de terme que son anéantissement. Il semble que cette poussière soit devenue d'autant plus glorieuse et plus sacrée que l'acharnement des ennemis a mieux pris le caractère d'une fatalité et mieux atteint, si ce n'est dépassé, le but. Sur des terrasses formées par les éboulis, les habitants de la Malka dépiquent l'orge récoltée dans ce sol de ruines. Les Berbères, vêtus de la gandoura et d'une pièce d'étoffe, d'un pagne descendant de la ceinture aux genoux, coiffés de la chechia, debout sur ces sortes de grands patins dont on se sert en Grèce, tournent sur les gerbes au trot des chevaux, dont ils tiennent les rênes en main.

Tandis que j'errais sur le rivage, une musique arabe, éclatant à la porte de la villa Youssouf, attira mon attention, et tout à coup deux voitures aux proportions


d'omnibus, aux formes rococo, carrosses de gala d'il y a deux siècles, ont passé au galop de leurs quatre chevaux montés de deux postillons et suivis d'un escadron de spahis enlevés dans un nuage de poussière. Ceux-ci se sont arrêtés à l'entrée. Les carrosses se sont engouffrés dans une vaste cour. J'interroge un officier; il m'apprend que ce sont les femmes du bey, en visite chez les femmes de Youssouf. C'est alors un grand mouvement de nègres, de nains difformes. La voix glapissante du chef de ces eunuques, un grand noir richement vêtu, a retenti les portes se sont fermées. Dix minutes, et les voilà rouvertes mais les carrosses sont vides et des piaillements confus, s'envolant des fenêtres grillées, annoncent que les nobles visiteuses ont gros à raconter à leurs amies. H. MAYSTRE.

(La fin prochainement.)


DES NOMS DE FAMILLE Dans les sociétés modernes, le respect du nom est une seconde religion. Le nom n'est pas seulement le lien de la famille, il est la partie la plus précieuse de l'héritage. Bien des hommes, au cœur noble, refuseraient d'échanger leur nom, si obscur qu'il puisse être, contre une fortune; et quand il est illustre, ils y tiennent plus qu'à la vie. Aimer le nom de son père est une vertu le quitter est le plus grand des sacrifices, quand ce n'est pas la plus grande des hontes. C'est pourquoi, lorsque l'héritier d'un nom aristocratique près de s'éteindre désire le transmettre, par voie d'adoption légale, à quelqu'un de sa classe, il rencontre, en France, beaucoup de difficultés. Il y a quelques anné