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Full notice

Title : Études : revue fondée en 1856 par des Pères de la Compagnie de Jésus

Author : Compagnie de Jésus. Auteur du texte

Publisher : [s.n.] (Paris)

Publication date : 1981-11

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 95704

Description : novembre 1981

Description : 1981/11 (T355,N5).

Description : Collection numérique : Arts de la marionnette

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k4419754

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, D-33939

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34416001m

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

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1981

novembre

Les Américains dans le Golfe

Pour l'histoire des sciences

Manipulation sur le cerveau

Qu'est-ce que l'Apocalypse ?

La catéchèse des handicapés


74 La Procure-Le Vieil Annecy, 3 rue JJ.Rousseau ANNECY 75 Notre Dame, 6 place du Parvis Notre Dame PARIS 4' St Jacques du Haut Pas, 252 rue St Jacques 5' Librairie St Michel Jussieu, 33 rue Linné

Librairie St Séverin, 4 rue des Prêtres St Séverin

Librairie St Michel Sorbonne, 20 rue de la Sorbonne Presses Universitaires de France, 489 bd St Michel Apostolat de la Presse, 46 rue du Four 6' Librairie de la Hune, 170 boulevard St Germain

St Germain des Prés, 3 place St Germain des Prés La Procure, 1 rue de Mézières

St Ignace, 33 rue de Sèvres

Librairie du Cerf, 29 bd de Latour-Maubourg 7' Librairie Gallimard, 15 boulevard Raspail

Librairie Julliard, 229 bd St Germain

Ste Clotilde, 25 rue Las Cases

St François Xavier, 12 place du Président Mithouard Librairie Stella Maris, 132 rue du Bac

La Madeleine, place de la Madeleine 8' St Philippe du Roule, place St Philippe du Roule

St Louis d'Antin, 63 rue Caumartin 9' St Esprit, 1 rue Cannebière 12< St Pierre, 82 avenue du Général Leclerc 14' St Lambert de Vaugirard, 2 rue Gerbert 15' St Léon, 6 rue Bartholdi

St Bernard, 34 avenue du Maine

Franklin, 12 rue Franklin 16' N.D. de Grâce, 4 rue de l'Assomption

Ste Jeanne de Chantal, 1 rue Lt Deport

N.D. d'Auteuil, 60 avenue Théophile Gautier

Librairie Pavillet, 50 avenue Victor Hugo

St Honoré d'Eylau, 69 rue Boissière

St Pierre de Chaillot, 26 rue de Chaillot

Librairie St François de Sales, 5 rue Brémontier 17' 76 Librairie Chevallier, 140 rue Beauvoisine ROUEN 78 Librairie Hellio, 37 rue de la Paroisse VERSAILLES 81 Librairie St Benoit en Calcat DOURGNE 85 S.Y.P.E., 58 rue Joffre LA ROCHE SUR YON 87 Résidence S.J., 10 rue J. Noirac LIMOGES 92 St Jean Baptiste, 1 rue de l'Eglise NEUILLY Kiosque St Jacques, 167 boulevard Bineau

St Pierre, 90 bis avenue du Roule

Stella Matutina, 71 avenue Foch ST CLOUD Ste Bathilde, 43 avenue du Plessis CHATENAY 94 Notre Dame, 82 rue Raymond du Temple YINCENNES 95 Haentzler, 36 rue du Général de Gaulle ENGHIEN BELGIQUE BRUXELLES U.O.P.C., 216 Chaussée du Wavre

Librairie Ste Marie, 187 rue Royale

Librairie Européenne, 224 rue de la Loi

OÙ TROUVER LES ÉTVDES ?

06 La Procure, 10 rue de Suisse NICE 10 Librairie Pialoux, 32 rue Georges Clemenceau TROYES 12 La Maison du Livre, Passage des Maçons RODEZ 13 Le Centurion, 47 boulevard Peytral MARSEILLE 14 Publica, 44 rue Saint-Jean CAEN Joie de Connaître, 24 place de la République LISIEUX 15 Malroux-Mazel, 4 place du Palais AURILLAC 21 Librairie de l'Université, 17 rue de la Liberté DIJON 22 La Procure Sofec, 1 rue St Pierre ST BRIEUC 25 Waltefaugle, 119 Grand'Rue BESANÇON 29 Dourmap, 11 rue du Général de Gaulle LESNEVEN 30 Biblica, 23 boulevard Courbet NIMES 31 Librairie Jouanaud, 8 rue des Arts TOULOUSE Librairie Sistac, 33 rue Croix-Baragnon

Eglise du Gesu, 22 rue des Fleurs

Librairie Privat, 14 rue des Arts

33 Les Bons Livres, 70 rue du P. Gallien BORDEAUX St Joseph de Tivoli, 16 avenue Félix-Faure

34 Librairie Chemins, 4 rue Massane MONTPELLIER 35 Librairie Béon, 6 rue Nationale RENNES Librairie Matinales, 9 rue de Bertrand

38 Librairie Notre-Dame, 10 pl. Notre-Dame GRENOBLE 40 Art et Livre, 9 rue de l'Evêché DAX 42 Librairie Plaine, 27, av. de la Libération ST ETIENNE 44 Librairie Lanoë, 2 rue de Verdun NANTES Centre d'Information Religieuse, 9 rue Dugommier

45 Librairie Blanchard, 15 rue Bannier ORLÉANS 49 Librairie Boisteau, 20 rue des Lices ANGERS 51 Librairie Notre-Dame, 23 rue Carnot REIMS 54 La Procure Le Vent, 28 rue Gambetta NANCY 58 Librairie Siloë, 17 av. du Général de Gaulle NEVERS 59 Librairie Déroulède, 39 rue Bonte Pollet LILLE Librairie Tirloy, 62 rue Esquermoise

Le Furet du Nord, 15 place du Général de Gaulle

60 Les Fontaines CHANTILLY 63 Librairie Religieuse, 1 pl. de la Treille CLERMONT-FD 67 Alsatia, 31 place de la Cathédrale STRASBOURG Librairie Friedel, 6 quai St Jean

68 Zugmeyer-Huffel, 2 place de la Cathédrale COLMAR Librairie de la Sinne, 1 rue de la Sinne MULHOUSE Librairie Sainte Marie, 13 rue du Couvent

69 Librairie St Paul, 8 place Bellecour LYON 2' Librairie des Editions Ouvrières, 9 rue Henri IV

Résidence S.J., 20 rue Sala

Librairie Decitre, 6 place Bellecour

71 Lib. Renaux, 5 rue du Mal Leclerc CHALON s. SAONE


ÉTVDES

REVUE MENSUELLE

fondée en 1856 par des Pères de la Compagnie de Jésus

'1

Directeur et Rédacteur en chef ANDRÉ MASSE

Rédacteur en chef adjoint et Service de presse HENRI PERROY Comité de rédaction M. GUERVEL E. LEPERS G. PETITDEMANGE CL. SALES M. SOUCHON A. DE TARLÉ

Administration, publicité JEAN-CLAUDE GUYOT

Secrétaire de Rédaction DOMINIQUE Geay-Hoyaux

ABONNEMENTS

FRANCE 180 F (dont 4 de T.V.A.)

ETRANGER 210 F, SUPPLÉMENT AVION

Afrique francophone 35 F Autres pays d'Afrique

et Amériques 65 F Extrême-Orient 90 F

C.C.P. "ETUDES" 155 55 N Paris

LE NUMÉRO 18 F F (ÉTR. 20 F)

15, RUE MONSIEUR 75007 PARIS TÉL. 734 74 77 ISSN 0014 1941


Hi 1 VJJËJ NOVEMBRE 1981 Teilhard de Chardin

437 Le colloque de l'Unesco F. Russo s.j.

Parmi les nombreuses manifestations qui ont marqué l'année du centenaire de la naissance de Pierre Teilhard de Chardin, le colloque international de l'Unesco (16-18 septembre 1981) mérite une attention particulière. Une conclusion « En dépit de certaines faiblesses, la pensée de Teilhard a une profondeur, une portée philosophique et religieuse que nous n'avions pas mesurées. »

Perspectives sur le monde

449 Défense américaine dans la région du Golfe P. RONDOT, ancien directeur du c.H.E.A.M.

Intervention directe dans la recherche d'un règlement du conflit arabo-israélien, déploiement d'une présence militaire toujours plus voyante en Egypte, en Arabie séoudite, dans l'océan Indien, affaire des AWACS, autant de signes d'un engagement croissant des Etats-Unis, depuis une douzaine d'années, dans la région du Golfe. Non sans risques de contradictions.

Situations et positions

465 A quoi sert l'histoire des sciences ? J. DHOMBRES, directeur de l'Institut de Recherches

dans l'Enseignement des Mathématiques (I.R.E.M.), Nantes

Un regain d'intérêt pour l'histoire des sciences dans le monde universitaire comme dans celui de l'édition amène à s'interroger sur son but véritable, qui ne peut être seulement de satisfaire la curiosité ou de servir la pédagogie des mathématiques. L'insertion de cette histoire dans l'Histoire générale est indispensable à une éducation adaptée au monde pénétré de techniques où nous vivons.

479 L'écologie politique O. VALLET

Depuis une dizaine d'années en France, au fil des différents scrutins locaux ou nationaux, la nébuleuse écologique a pris figure politique. Encore marginale et affaiblie par des divisions internes, cette force est-elle capable de jouer plus qu'un rôle d'arbitrage épisodique à l'heure des élections ? Le récent débat sur l'énergie nucléaire à l'Assemblée nationale n'a pu être ressenti par les écologistes que comme une amère défaite.


Recherche et avenir

Peut-on modifier le cerveau ? 489 J.-M. MORETTI S.j.

Des découvertes récentes concernant la constitution du cerveau et son fonctionnement (dont certaines viennent d'être couronnées par l'attribution du prix Nobel de médecine) permettent de prévoir une multiplication des possibilités d'intervention sur cet organe privilégié de l'être humain. Jusqu'où ira-t-on demain dans la manipulation, voire la modification, de notre cerveau ?

Art, formes et signes

La foudre lente de Julien Gracq 501 J. MAMBRINO S.j.

En lisant, en écrivant, de Julien Gracq (éd. José Corti, 1981).

Choix de films 509 J. COLLET, chargé de cours aux Universités de Paris-VII et Dijon conseiller des programmes à l'LN.A. O. MILLE

La fille offerte, de Helma Sanders-Brahms Garde à vue, de Claude Miller Agatha et les lectures illimitées, de Marguerite Duras.

Questions religieuses

L'Apocalypse n'est pas la fin du monde 515 A. PAUL, Ecole des Hautes Etudes, Paris

Une certaine conception de l'apocalypse, synonyme d'une fin catastrophique du monde, fait recette à l'écran et dans les devantures des librairies. Tout autre est l'Apocalypse de Jésus Christ, qui « dote la Bible chrétienne de son achèvement et de sa signature » si elle révèle la force du monde qui vient, elle décrit aussi les diverses pentecôtes qui rythment l'histoire des chrétiens.

La catéchèse des handicapés 525 B. DESCOULEURS

Partant de la conviction que la Parole de Dieu doit pouvoir rejoindre tout homme, même le plus « emmuré », une catéchèse spécialisée s'est développée en France au cours des dernières décennies. Forte de son organisation et de sa pédagogie propres, elle pourrait étendre encore davantage son rayonnement.

Chroniques

Pain rompu et partagé- G. JARCZYK 541 « Laborem exercens » P. VALLIN s.j. 546 Notes bibliographiques 551 P. BERTHIER G. JARCZYK

Lire le Moyen Age (cinq ouvrages) Dieu existe-t-il ?, de Hans Küng.

Revue des livres 555 Choix de disques 573 DANS LE PROCHAIN NUMÉRO

L'Irlande du Nord L'enseignement de lbistoire

L'école catholique


LES FONTAINES

Centre Culturel

L'ICÔNE ET SA PLACE DANS LA VIE

BERNARD FRINKING, iconographe et théologien orthodoxe

samedi 5 décembre 1981 dimanche 6

L'icône, témoin rayonnant du Royaume qui vient. L'icône et la vie de prière de chacun, l'icône et la transmission de la foi de l'Eglise, et surtout l'icône dans son contexte qui est le temps et l'espace de la célébration. Tels sont les thèmes proposés.

INITIATION À LA LECTURE DES PÈRES DE L'ÉGLISE (3 week-ends indépendants)

BERNARD Sesboué s.j., C.E.R.

samedi 12 décembre 1981 dimanche 13

Le Christ et l'Eglise chez Ignace d'Antioche (début du lIe siècle), à partir de ses lettres.

INITIATION À L'ANCIEN TESTAMENT

BRUNO DE GABORY s.j. MICHÈLE MORGEN, Institut Catholique de Paris samedi 12 décembre 1981 dimanche 13

Apprendre à lire l Ancien Testament en présentant son contexte (géographie, histoire, institutions, rédaction des textes).

Renseignements et inscriptions

Centre Culturel « Les Fontaines » B.P. 205 60500 Chantilly Tél. (4) 457 24 60


Teilhard de Chardin

Le Colloque de l'Unesco L'hommage rendu par l'Unesco à Pierre Teilhard de Chardin pour célébrer le centenaire de sa naissance ne s'est pas limité à la séance solennelle au cours de laquelle, le 18 septembre dernier, devant plus de mille personnes, prirent successivement la parole MM. Pierre Emmanuel, président du Comité du centenaire, Amadou-Mahtar M'Bow, directeur général de l'Unesco, et François Mitterrand, président de la République. Cette séance clôturait un colloque international qui a réuni, du 16 au 18 septembre, quarante participants de dix-huit pays (1), tous de niveau universitaire paléontologues, philosophes, théologiens, ethnologues et préhistoriens sans compter une cinquantaine d'auditeurs.

Par ce colloque, l'Unesco a apporté un couronnement intellectuel à toute une série de manifestations qui ont ponctué l'année du centenaire en de nombreux pays, notamment aux Etats-Unis, en Italie, en Belgique. En France, la presse a plus particulièrement fait écho à la soirée de l'Institut catholique de Paris, le 18 mai 1981 (2), ainsi qu'à l'inauguration d'une plaque sur la façade de la maison des jésuites du 15 rue Monsieur (3). D'autres réunions organisées à l'occasion


du centenaire (4), et tout spécialement une cérémonie à Notre-Dame de Paris, le 20 septembre (5), ont attiré un très nombreux public. Mais c'est le colloque de l'Unesco (6) qui mérite le plus de retenir notre attention, en raison non seulement de la qualité des interventions, mais aussi des circonstances et du cadre assez exceptionnels qui ont entouré cette réunion.

Le fait que l'Unesco ait son siège à Paris a évidemment facilité l'organisation, conjointement avec le ministère français de la Culture, d'un colloque consacré à une personnalité de notre pays. Mais il a fallu pour cela que la Conférence générale de l'Unesco, réunie à Belgrade en octobre 1980, demande au Directeur général, par une résolution proposée par la France et appuyée par la Chine et le Sénégal, qui a été votée à l'unanimité, de célébrer en 1981 le centenaire de Pierre Teilhard de Chardin, « théologien, philosophe et savant, dont la pensée et les travaux ont considérablement enrichi la réflexion religieuse, philosophique et scientifique en proposant les éléments d'une civilisation de l'universel », cela « en organisant des manifestations destinées à faire mieux connaître cette grande oeuvre, riche d'espérance, et à en éclairer le prolongement pour l'avenir de l'homme ». Certains, peu attirés par la lecture des œuvres du Père Teilhard ou ne les connaissant que superficiellement, furent surpris d'une telle initiative de l'Unesco, à un moment où l'on pouvait penser que, après une période d'engouement durant les dix années qui suivirent sa mort en 1955, l'influence du Père Teilhard était sur son déclin, que la « mode » Teilhard était passée. Les statistiques semblaient le confirmer la vente annuelle du Phénomène humain n'était-elle pas tombée de 25 000 exemplaires en 1965 à quelques centaines à la fin des années soixante-dix (7) ? De plus, on savait sans doute qu'il existait de nombreux « Groupes Teilhard ». Mais ne s'agissait-il pas plutôt de petites chapelles réunissant des adeptes inconditionnels; de niveau intellectuel assez moyen ?

Le rayonnement international de la pensée du Père Teilhard apparaissait pourtant dans toute son ampleur et son actualité. En effet, Le Phénomène humain et Le Milieu divin ont été traduits chacun en 15 langues, d'autres traductions

ACTUALITÉ DE TEILHARD ? <*

Compagnie (lettre publiée, ainsi que celle du cardinal Casaroli, dans la Documentation catholique du 15 juillet). Des « Journées Teilhard » eurent également lieu en septembre à Orcines, village natal du Père.

5. Après une conférence du Père Gustave Martelet sur « Les grandes intuitions chrétiennes de Teilhard », une messe fut célébrée par Mgr Lustiger, archevêque de Paris, qui prononça une allocution.

6. En marge du colloque, une exposition sur la vie et J'oeuvre de Teilhard a été organisée à l'Unesco par le Muséum d'histoire naturelle et la Fondation Teilhard de Chardin. Une exposition plus importante, organisée par la Ville de Paris et le Muséum, aura lieu du 15 février au 15 mars 1982 à la Mairie du 6' arrondissement de Paris, place Saint-Sulpice. Cette exposition sera présentée ensuite dans le hall de la bibliothèque centrale du Muséum d'histoire naturelle, du 1er avril au 1" octobre 1982, puis à Nice à partir du 18 octobre.

7. Statistiques aimablement fournies par les Editions du Seuil. Il faut pourtant veiller à leur interprétation. Cette baisse est due en large part à une saturation du marché et au fait que le P. Teilhard compte aujourd'hui beaucoup moins de lecteurs amateurs.

4. Mentionnons en parti-

culier un colloque d'une journée au Centre-Sèvres à Paris, dépendant de la Compagnie de Jésus, au début duquel le Père Henri Madelin, provincial de France des jésuites, donna lecture d'une longue et très belle lettre du Père Arrupe, préposé général de la

TEILHARD DE CHARDIN


8. D'après l'Index Trans-

lationum de l'Unesco, qui indique pour chaque année les traductions d'ouvrages dans tous les pays du monde, on comptait encore 12 traductions d'ouvrages de Teilhard en 1976 et 4 en 1977 (dernier volume paru).

9. Cf. nos « Orientations

bibliographiques dans Etudes, mai 1981, p. 597-605. 10. La responsabilité directe de l'organisation du colloque incombait à la Division de Philosophie de l'Unesco, dirigée par M. A. Sinaceur, marocain, agrégé de philosophie en France, et son plus actif artisan fut M. A. Bertels, professeur d'orientalisme à l'Université de Moscou.

11. Les textes de nombreuses communications n'ont pas été fournis aux participants, les intervenants ayant été prévenus à la dernière minute. On peut déplorer aussi une répartition insuffisamment équilibrée des temps de parole, ainsi que de trop brefs échanges de vue sur des questions majeures qui appelaient une discussion approfondie.

ont continué de paraître au cours des dernières années (8) et on n'a cessé de publier des livres et des articles consacrés à Teilhard plus de 3 000 depuis sa mort, mais dont quelques-uns seulement ont vraiment de la valeur (9). De plus, mieux informés sur l'activité des « Groupes Teilhard », on pouvait constater qu'ils étaient plus nombreux qu'on ne le pensait et réunissaient assez souvent des personnes fort compétentes et des esprits ouverts. C'est finalement le colloque de l'Unesco qui devait apporter la preuve la plus convaincante que la pensée de Teilhard retient toujours au plus haut point l'attention, et cela bien au-delà de notre pays, de la part d'hommes de haute culture, non seulement chrétiens, mais aussi croyants d'autres religions et même incroyants. On s'en rendra mieux compte lorsque les organisateurs du Colloque (10), dans un délai que l'on espère le plus bref possible, auront été en mesure d'en éditer les Actes, ce qui suppléera à certains défauts d'organisation (11) et fera apparaître que, en dépit des innombrables conférences, journées, sessions consacrées au Père Teilhard depuis sa mort, aucune ne semble avoir atteint la qualité, le sérieux, l'authenticité de celle-ci. Seule l'Unesco, institution internationale ouverte à toutes les convictions et exigeante dans le choix de ceux auxquels elle fait appel pour participer à de telles réunions, pouvait rassembler un tel aréopage de personnalités aussi qualifiées et venant d'horizons culturels aussi éloignés.

C'est autour du thème de la convergence d'approches diverses que nous voudrions regrouper nos impressions générales, avant d'aborder quelques questions majeures traitées au cours du colloque.

APPROCHES MULTIPLES

Nous a tout d'abord frappé le fait que des non-chrétiens et des incroyants puissent avoir de l'oeuvre du Père Teilhard une connaissance aussi sérieuse, opérant des rapprochements fort pertinents entre leur pensée et la sienne, tout en la critiquant souvent sur plusieurs points. A cet égard, il faut citer surtout les deux remarquables exposés de MM. Singh (Inde) et Zubov (U.R.S.S.).

La diversité des approches de Teilhard a également fait apparaître l'unité en même temps que la dissociabilité de sa pensée. Cette double manière d'aborder Teilhard, question présente à tout le colloque, procède d'un double état de fait. D'une part, Teilhard, tout en distinguant l'apport du Phéno-


12. Nous avons développé cette question dans notre communication au colloque du Centre-Sèvres, mentionné plus haut, sur Les langages de Teilhard ».

mène et l'apport de la Foi chrétienne, ne réalise la synthèse à laquelle vise toute sa pensée que par la conjonction de ces deux apports. D'autre part, nombre de non-chrétiens et de non-croyants portent un vif intérêt à Teilhard, mais en faisant abstraction de sa foi chrétienne. Son seul apport au plan de la « Phénoménologie » leur suffit. Plus précisément, ils n'acceptent pas que le Christ puisse être l'Omega, qu'il soit ce Christ universel en qui tout se récapitule, mais ils ont en commun avec Teilhard la reconnaissance de la loi de complexité-conscience, dont nous parlons plus loin, la foi en l'homme, l'insistance sur la « prise en main » de l'Humanité par elle-même et la portée de la planétisation. Telle est d'ailleurs à peu près la position de François Mitterrand dans son discours à la séance solennelle.

Finalement, la question, liée aux précédentes, de la pluralité des modes et des sources de la pensée de Teilhard (scientifiques, phénoménologiques, théojogiques, spirituels), en dehors d'un bref mais très pertinent exposé de Mme Barthélemy-Madaule sur Teilhard philosophe, n'a guère retenu l'attention du colloque (12). Mais on y a abordé la question méthodologique, rarement évoquée, de la conception de la vérité chez Teilhard. Ainsi que l'a fort bien noté M. Sinaceur, Teilhard est un homme qui voit plus qu'il ne démontre, et qui fonde la vérité de ses vues plus sur leur cohérence que sur la rigueur d'une théorie construite logiquement, et sur des concepts « travaillés », comme l'est aujourd'hui le concept d'évolution. Mais c'est à tort, selon nous, que M. Chattopadhayya (Inde) a soutenu que, pour Teilhard, la vérité est seulement « instrumentale ». On ne saurait en effet oublier nombre de déclarations qui vont dans le sens opposé, telle la formule bien connue « Savoir plus pour être plus ». En tout cas, plusieurs participants ont souligné la puissance, la profondeur et la pertinence en dépit de quelques imprudences des inductions de Teilhard. Rarement, de nos jours du moins, des compétences et des aptitudes aussi diverses science, philosophie, prospective, théologie, sens poétique, spiritualité, mystique ont été réunies chez le même homme. Nous avons eu confirmation que, devant une pensée aussi éminemment polyvalente, mais cependant aussi « une », les scientifiques, les philosophes, les théologiens, les poètes qui traitent de Teilhard ne sont vraiment excellents que dans leur propre discipline, mais

TEILHARD DE CHARDIN


13. D'ailleurs, ainsi que nous l'ont signalé le Pr Chauchard et le P. Biondi, auditeurs du Colloque, ce qu'ils avaient déclaré au colloque de Cordoue en évoquant l'apport de Teilhard à ce sujet n'a pas été reproduit dans les Actes de ce colloque édités chez Stock (cf. notre chronique sur ce Colloque, dans Etudes, mars 1981-, p. 411-412).

Dé nombreux participants, le plus explicite étant M. Zubov (U.R.S.S.), ont reconnu la justesse et la large originalité des grandes vues de Teilhard sur ces deux entités qui constituent chacune un tout la Biosphère et la Noosphère, ce dernier terme ayant été introduit par Teilhard et Edouard Leroy. Mais ce qui nous a peut-être le plus frappé, c'est l'unanimité avec laquelle il a été reconnu que c'est à Teilhard que nous devons, envisagée dans toute sa signification et sa portée, la loi fondamentale de la montée conjointe au cours de l'évolution de la complexité et de la conscience, celle-ci engendrant celle-là et réciproquement, ce que Teilhard a maintes fois souligné, en particulier dans ces deux formules du Phénomène humain rappelées par M. Zubov « L'Esprit vu de notre côté est essentiellement puissance de synthèse et d'organisation », « La conscience est un effet de la complexité ».

Plusieurs ont vu avec raison dans cette loi une authentique révolution de notre vision du monde. Elle introduit la bonne « centration » de l'homme dans l'Univers, alors que la centration géométrique du Monde aristotélicq-scolastique devait être ruinée par Copernic et Galilée avec l'abandon du géocentrisme. Et cette loi nous garde de la désespérance des deux infinis de Pascal, dont on ne se sauve que par une foi sans rapport aucun avec le Cosmos.

Il est d'ailleurs remarquable, ainsi que nous l'avons fait observer au colloque, qu'un Edgar Morin, un Alfred Koestler en viennent eux aussi à formuler cette loi et à la considérer comme fondamentale. Mais, étrangement, ils le font sans aucune référence à Teilhard (13).

Si intéressantes qu'aient été les interventions au sujet de la loi de complexité-conscience et de ses implications, nous avons été étonné de l'insensibilité de l'auditoire aux deux points suivants.

Tout d'abord, l'absence de distinction, qui se rencontre chez Teilhard lui-même, entre l'évolution de la vie sur Terre et l'évolution de l'Univers tout entier, nommée par Teilhard

qu'ils le sont moins lors de leurs incursions dans d'autres domaines, même quand elles sont claires, voire séduisantes.

QUELQUES THÈMES MAJEURS DE LA PENSÉE DE TEILHARD Venons-en maintenant à quatre questions importantes

traitées au cours du colloque.

L'Evolution et la loi de complexité-conscience


Cosmogénèse. Pour nous, et nous avons tenu à le dire nettement, cette distinction est essentielle. En effet, alors que la « lecture » faite par Teilhard de l'évolution de la vie sur Terre est assez profondément enracinée dans la Science, il en va tout autrement de la Cosmogénèse. Certes, s'agissant de la formation des éléments à partir de l'état indifférencié de la matière au moment initial du big-bang, aujourd'hui assez communément admis, la science cosmologique suggère une certaine complexification (14). Mais, où trouvons-nous une continuelle progression de la complexité, une véritable Cosmogénèse dans ce jeu des galaxies qui se heurtent et se brassent, des étoiles qui se font et se défont, dans cette évolution globale de l'Univers dont on ne sait pas bien à quoi elle aboutira expansion indéfinie ou condensation et retour à l'état primitif qui conduisent à un Univers oscillant ? C'est à se demander si, en définitive, à cette échelle, ce n'est pas Pascal qui aurait, du moins en large part, raison.

On aurait souhaité que le colloque reconnaisse plus explicitement que les vues de Teilhard sur la Cosmogénèse trouvent davantage leur source dans une certaine philosophie naturelle et une théologie « cosmique », d'ailleurs assez traditionnelle depuis saint Paul, que dans la science. Le deuxième point touche à l'Histoire des Sciences. Nous avons dit, au cours du colloque, notre regret de voir confondus dans plusieurs interventions deux processus distincts du développement de la science. D'une part, une première « historicisation » de la Nature non vraiment « complexifiante qui a commencé au cours du XVIIIe siècle, avec le premier Kant de 1756, puis avec la cosmogonie de Laplace (notamment au sujet de l'univers), et, en ce qui concerne la Terre, dans de vifs débats au début du XIXe siècle. D'autre part, la reconnaissance plus tardive de l'idée du progrès dans les degrés de l'organisation des êtres vivants, que l'on trouve déjà chez Lamarck, ainsi que le fit observer Mme Barthélemy-Madaule, mais qui ne s'est précisée que fort lentement et uniquement avec le développement de la théorie de l'évolution et la création de l'embryologie (15).

Le colloque devait aussi reconnaître la dette de la paléontologie envers Teilhard elle lui doit d'avoir saisi toute la spécificité et la portée de l'apparition de l'homme, de l'hominisation. Plus particulièrement, Mme Zolatareva (U.R.S.S.) a souligné combien Teilhard avait contribué à faire admet-

14. Cf. l'article du Père

Pierre-Noël Mayaud, « Une histoire de la matière », Etudes, juillet 1980, p. 5-21.

15. Aristote a déjà une vue

« génétique de la formation de chaque être vivant. Ainsi n'est-il pas aussi éloigné de Teilhard qu'on pourrait le croire.

TEILHARD DE CHARDIN


tre que, avec l'homme, on n'observe plus les divergences de l'évolution antérieure ou, du moins, que, comme le dit Teilhard, « les branches divergentes n'arrivent plus à se séparer ». Mme Zolatareva devait mettre heureusement en relief les conséquences de ce fait sur l'unité fondamentale de l'Humanité, incompatible avec les théories racistes.

Plusieurs participants, notamment M. Zubov et M. Danzin, exprimaient l'opinion que, en explicitant la pensée de Teilhard, l'on aboutit aux vues modernes sur les rapports entre complexité et information. Ayant, quelques années avant sa mort, correspondu avec Teilhard au sujet de la théorie naissante de l'information, nous avons tenu à dire qu'il ne fallait pas majorer sa pensée sur ce point. Mais il est vrai que l'on trouve chez lui plusieurs vues qui annoncent le concept moderne d'information. Ainsi dans ce texte du Phénomène humain cité par M. Zubov « Un aménagement extrêmement perfectionné peut n'exiger qu'un travail extrêmement faible. »

Par contre, la proposition de voir dans les conceptions de Prigogine sur la création de l'ordre à partir du désordre un prolongement de la pensée de Teilhard nous a paru peu convaincante et quelque peu facile.

Le spirituel et les religions

Tous les participants, hormis les non-croyants, ont constaté que l'un des plus grands mérites de Teilhard est d'avoir vu dans l'évolution une montée vers le spirituel et, par là, de l'avoir intégrée à une conception religieuse du monde. Parlèrent en particulier dans ce sens, en dehors des chrétiens, M. S. As-Saleh, de la Faculté des Lettres de l'Université libanaise de Beyrouth, et M. Singh (Inde).

M. M'Bow, dans son discours à la séance solennelle, allait dans le même sens et notait que, chez Teilhard, « la foi doit tout ensemble susciter et intégrer le savoir, et fait de la science une force spirituelle autant que matérielle ». Plus précisément, l'on devait reconnaître que, fondamentalement, Teilhard a inversé la conception matérialiste de l'évolution, jusque-là dominante. Pour lui, non seulement il n'y a pas opposition, comme le voulait Bergson, entre matière et esprit, mais, selon une de ses célèbres formules, plusieurs fois rappelée, l'évolution manifeste « la puissance spirituelle de la matière ».

Nombre d'interventions ont approfondi et développé les conséquences de cette conception signification spirituelle


16. Œuvres, t. XI, tA. du Seuil.

du monde profane et de son universalisation, animation de toute chose par le Christ universel (M. Cousins, professeur à l'Université Fordham, New York), possibilité d'une nouvelle apologétique (Père Dall'Olio s.j., Florence). Mais, sans pour autant perdre de vue cette spiritualisation du monde qui tient une si grande place chez Teilhard, le colloque fut aussi le lieu d'un échange de haute qualité sur la rencontre des religions.

Favorisée par la planétisation du monde, cette rencontre doit être bien entendue. Ainsi que l'ont fort bien dit les P.P. d'Armagnac, Jeannière, Martelet, elle ne saurait être conçue comme une simple juxtaposition ou une simple complémentarité ou un compromis, mais comme une convergence qui s'opère au plus intime de notre expérience religieuse dans sa tension vers la transcendance et dans le sens du mystère de Dieu. Elle n'implique aucun abandon de part et d'autre tout au contraire, elle ne sera authentique que dans la pleine « confessionalité » de chaque religion, ainsi que l'a particulièrement bien montré le P. Martelet.

Dans cette perspective, M. Singh a vu en Teilhard un homme qui n'a pas pu ne pas connaître une expérience spirituelle profonde rejoignant celle des religions de l'Inde. M. Singh, ainsi d'ailleurs que M. Chattopadhayya, a insisté notamment sur les similitudes étroites entre les vues de Teilhard et celles de Sri Aurobindo. En lui faisant cependant deux reproches son attachement au Christ historique affaiblit son concept de Christ universel en niant, surtout dans son fameux écrit La Route de l'Ouest (16), que l'amour ait vraiment sa place dans les religions orientales, il montre qu'il les connaît mal.

TEILHARD DE CHARDIN

L'avenir de l'Humanité

Les idées de Teilhard sur la planétisation et l'universalisa-

tion sans cesse accrue de l'Humanité rencontrèrent l'assenti-

ment de nombre de participants. En revanche, plusieurs ont

critiqué sa conception de l'avenir de l'Humanité. Ces criti-

ques méritent d'être notées, tout en regrettant que, faute de

temps, elles n'aient pu être clarifiées et, peut-être, atténuées

dans la discussion.

M. Chagas, biologiste (Brésil), président de l'Académie

pontificale des Sciences, reproche à Teilhard de parler de

l'homme en général, de l'uniformiser en quelque sorte, alors


17. Sur ce sujet, le travail 1 fondamental est l'ouvrage de Mme Barthélemy-Madaule, La personne et le drame < humain chez Teilhard (Seuil, 1967, 332 p.). j

que, selon la biologie moderne, les individus ont une singularité telle que l'on n'en saurait trouver deux génétiquement identiques, hors les vrais jumeaux. Sans douté Teilhard n'a pas connu ces progrès récents de la biologie, mais la fameuse formule, « l'union différencie », indique, avec quelle netteté, que le rassemblement convergent de l'Humanité ne conduit aucunement à l'uniformisation des individus, encore moins à la termitière totalitaire. Sur ce dernier point d'ailleurs, sans doute par discrétion, le colloque ne s'est pas attardé, mais on a rappelé la place que tient, chez Teilhard, la « personne » (17).

Par contre, c'est, croyons-nous, avec raison que M. Chagas et aussi l'abbé Braun, philosophe, directeur de la revue argentine Criterio, ont souligné que Teilhard visait le long terme et non le court terme, d'où son insuffisante attention aux « anomalies » du monde actuel, guerre, torture, sousdéveloppement sous ses différentes formes et, ce que nous nous permettons d'ajouter, dégradation morale. On aurait pu, d'ailleurs, aller plus loin encore, en montrant que, si Teilhard sous-estime ainsi le court terme, c'est qu'il prête trop peu d'intérêt à ces composantes essentielles de l'Humanité que sont l'Etat et la Nation. Or, il avait été pourtant en relation très étroite avec le Père Gaston Fessard, qui en avait perçu l'importance et en avait parlé avec tant de profondeur. Quant au long terme, en tout cas, si « visionnaires » que puissent paraître les conceptions de Teilhard, le colloque a reconnu qu'elles n'étaient pas pour autant pure utopie, optimisme facile. Comme l'a dit justement François Mitterrand à la séance solennelle, « la démarche de Teilhard n'a rien de béat. Le pari n'est pas gagné d'avance. L'épopée commencée il y a des millions d'années peut avorter. L'enthousiasme de Teilhard face aux conquêtes scientifiques et techniques se double d'une vigilance aiguë. La tentation prométhéenne guette le Progrès ».

Teilhard savant

Le but du colloque n'était pas de faire un examen appro-

fondi de l'oeuvre scientifique du Père Teilhard. Mais on y a

entendu à ce sujet des témoignages hautement autorisés. Ils

auraient rassuré ces nombreux chrétiens qui s'interrogent

souvent sur la valeur scientifique du Père Teilhard, dans la

crainte que, s'il n'a pas été un vrai savant, la valeur de son

apologétique en soit ruinée. Cette conception nous semble

assez étroite, même si la valeur scientifique de Teilhard n'est


18. Cf. Yves Coppens, « A la recherche des premiers hommes », Etudes, décembre 1977, p. 615-629.

19. Teilhard devait développer des vues semblables dans une conférence à Paris, «L'Afrique et les origines humaines » (Œuvres, t. II), lors de son dernier passage en France en 1954.

20. L'apport scientifique de Teilhard et les progrès accomplis en ce domaine en paléontologie animale depuis sa mort sont excellemment évoqués dans un article récent du Père E. Boné s.j., professeur à. l'Université de Louvain (Projet, juillet-août 1981).

TEILHARD DE CHARDIN

pas sans importance pour la réalité de ses « démonstrations » en faveur de la foi.

Retenons d'abord le bref mais si prenant témoignage de M. Piveteau, membre de l'Académie des Sciences, qui travailla pendant dix ans avec Teilhard sur les collections du Muséum. Puis, celui de deux Chinois, membres de l'Institut de Paléontologie des vertébrés et de Paléoanthropologie de Pékin (nombre de leurs plus anciens collègues ont été collaborateurs ou élèves de Teilhard). Ils devaient souligner l'ampleur et la qualité des travaux accomplis en Chine par Teilhard, non seulement en paléontologie humaine, mais aussi en géologie et paléontologie animale et en préhistoire. Le Père Pierre Leroy, qui fut de 1940 à 1946 le compagnon de travail du Père Teilhard en Chine, devait, dans une émouvante intervention, exprimer toute sa joie de voir poursuivies aujourd'hui par une équipe chinoise les recherches auxquelles Teilhard s'était tant attaché.

De son côté, M. Coppens, du laboratoire d'Anthropologie du Musée de l'Homme, dont on sait les importants travaux sur la paléontologie humaine en Afrique (18), rappela que, dans une conférence donnée à New York en 1954, Teilhard s'étonnait, de façon prémonitoire, que l'on n'ait pas encore prêté assez attention à tout ce que pouvait nous apporter l'Afrique sur les origines de l'homme (19). Quatre années plus tard commençait sur le continent africain ce que M. Coppens n'hésita pas à appeler la plus grande aventure paléontologique de tous les temps. Quinze ans de découvertes enrichirent considérablement nos connaissances sur les origines humaines, conduisant notamment à reculer de beaucoup la chronologie de Teilhard, situant à environ 4 millions d'années l'apparition des premiers hominiens, à 3 celle des premiers outils, à 2 celle des premiers habitats, et à 1,5 celle des premiers rites (20).

Caractérisant l'ensemble de l'oeuvre scientifique de Teilhard, M. Coppens, et M. de Lumley, professeur de paléontologie humaine au Muséum d'Histoire naturelle, soulignèrent que Tei hard fut un homme de terrain, qu'il fit preuve tout à la fois d'un sens aigu de l'observation et d'un remarquable esprit de synthèse. Ils devaient aussi noter qu'il a été en rapport avec tous les spécialistes de paléontologie de la première moitié de ce siècle, et que, en dépit des immenses progrès accomplis en paléontologie humaine depuis sa


mort, ses vues à ce sujet demeurent exactes dans leurs grandes lignes (21). ).

Nous ne pouvons malheureusement, faute de place, rendre compte de bien d'autres interventions notables. Il est encore deux sujets, cependant, que nous tenons à signaler, ne fût-ce que brièvement.

On a souvent parlé du « lyrisme » de Teilhard, en donnant au mot une valeur plutôt péjorative. Or, Pierre Emmanuel, à l'ouverture du colloque et dans son très beau discours de la séance solennelle de clôture, n'a pas hésité à saluer en Teilhard un vrai poète, le mettant aux côtés de Claudel et de Saint-John Perse.

Cet hommage si remarquable ne devrait pas nous conduire à voir en Teilhard surtout un poète. Poète, il le fut plutôt par surcroît, par excès. Mais son lyrisme n'affecta aucunement la fermeté de sa pensée, la qualité de sa réflexion, que l'on voit encore trop peu reconnue aujourd'hui, et que le colloque a particulièrement bien fait ressortir (22).

Tout en soulignant l'inaltérable fidélité de Teilhard à l'Eglise, on a fréquemment évoqué ses difficultés avec les autorités romaines. Mais ce fut sans s'y attarder et pas toujours de façon très exacte (23). Plusieurs intervenants, M, Chagas et le P. Martelet, par exemple, ont marqué l'influence de la pensée de Teilhard sur le concile Vatican Il. Nous conclurons par deux brèves notations. La première est que ce colloque si intéressant l'a bien montré la pensée de Teilhard jouit, beaucoup plus que ne le pensent bien des esprits souvent pourtant « avertis », d'une grande considération dans de nombreux pays et de la part de beaucoup de non-chrétiens et d'incroyants. Plus encore, en dépit de certaines faiblesses, cette pensée a une profondeur, une portée philosophique et religieuse que nous n'avions pas. assez mesurée. Sur de nombreux points, le colloque nous l'a fait comme toucher du doigt sans épuiser le sujet. Ce sera la tâche de l'avenir.

François Russo s.j.


revue mensuelle projet 159 novembre 1981

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n° 261, septembre-octobre 1981

Dossier

Prix du numéro 34 F.


Perspectives sur le monde

Défense américaine dans la région du Golfe

Depuis une douzaine d'années, les Etats-Unis s'engagent de plus en plus profondément en Orient et dans l'Asie du Sud-Ouest (1). D'une part, ils recherchent un règlement du conflit arabo-israélien. D'autre part, ils entendent assurer la défense de la région contre les menaces soviétiques. Ils multiplient donc les initiatives, accroissent et diversifient leurs enjeux. Destinées à nombre de partenaires différents, leurs démarches s'entrecroisent, et lacomplexité de ces entreprises augmente les risques de contradictions. La première initiative américaine de grande envergure pour le règlement du conflit arabo-israélien remonte à 1970 il s'agit du Plan Rogers, que l'Egypte nassérienne accepte avec l'assentiment de l'Union Soviétique. Cette même année 1970, les forces des Etats-Unis, sur la pressante demande du colonel Gaddhafi, évacuent, d'ailleurs de bonne grâce, leurs installations libyennes de Wheelus Field cette ultime emprise de forces occidentales sur le sol arabe était insupportable pour le nationalisme libyen, qui venait de s'affirmer avec la Révolution du 1er septembre 1969 (2). Wheelus Field et ses terrains annexes avaient désormais surtout, au profit de la marine et de l'aviation américaines, une fonction d'entraînement et de stockage. Leur utilité n'était plus très grande au point de vue de la défense occi-


3. Italie, Grèce, Turquie.

4. Après évacuation forcée

de sa population, circonstance qui est restée peu connue en Occident et n'y a guère troublé les consciences. 5. Cf. Etudes, février

1977, p. 160-161. Ce mouvement révolutionnaire, inauguré en juin 1965 dans cette province occidentale du sultanat d'Oman, avait été, à la demande de celui-ci, combattu dès novembre 1973 par les forces spéciales iraniennes.

DÉFENSE AMÉRICAINE

dentale en Méditerranée, appuyée sur le territoire et les moyens militaires des Etats riverains membres de l'O.T.A.N. (3), sur les bases britanniques de Chypre et sur la VIe Flotte des Etats-Unis.

A la même époque, la stratégie américaine disposait, auprès de l'Asie du Sud-Ouest, de moyens navals beaucoup plus modestes, qu'elle renforçait d'ailleurs peu à peu en fonction de la présence accrue de navires soviétiques dans l'Océan Indien. Prenant la suite des Britanniques, les Américains bénéficiaient à Bahrein et dans l'île de Masirah (Oman), c'est-à-dire dans le Golfe et auprès de son débouché, de facilités utilisées avec discrétion enfin, appréciant les avantages politiques d'une installation insulaire, ils se mettaient en mesure de créer une base aéronavale dans l'île de Diégo Garcia, retenue par la Grande-Bretagne lors de l'octroi de l'indépendance à Maurice, en 1968, et louée par elle au gouvernement de Washington (4).

Mais surtout le Pentagone se sentait entièrement rassuré, en ce qui concernait le Golfe et ses abords, par la formidable puissance militaire de l'Iran, qu'il avait contribué à bâtir et qu'il continuait à renforcer l'armée iranienne apparaissait non seulement comme le principal élément de la défense extérieure, mais encore, ainsi que le montrait, fin 1975, son rôle décisif dans l'écrasement du « maquis » du Dhofar (5), comme un puissant moyen d'action antirévolutionnaire dans la région.

LE PROBLÈME PALESTINIEN ET CAMP DAVID

Les Etats-Unis se sont réjouis de cette intervention iranienne dans la péninsule arabe. Ils souhaitent vivement, en effet, que disparaissent dans le Proche-Orient ces désordres politiques et sociaux, qui ne peuvent que faire le jeu de l'U.R.S.S. Assurés, dans ces premières années de la décennie 70, que le Proche-Orient est à l'abri des remous du dehors, et persuadés d'ailleurs que les Soviétiques ont déçu leurs clients arabes, égyptiens en particulier, ils vont s'efforcer de résoudre le conflit arabo-israélien, cause majeure des troubles intérieurs et de l'instabilité de la région.

Dès après la guerre d'octobre 1973 est inaugurée cette entreprise américaine de longue haleine, poursuivie depuis lors par toutes les administrations qui se sont succédé à Washington. Les méthodes employées ont pu être très diver-


ses, les tractations laborieuses et les résultats obtenus seulement partiels mais l'effort est soutenu, avec une remarquable persévérance, jusque durant les premiers mois de l'administration Reagan.

D'emblée, la diplomatie américaine renonce au grand débat international, organisé par la Conférence de Genève en décembre 1973, en vue d'un règlement global. Le secrétaire d'Etat de l'époque, M. Henry Kissinger, choisit, tout au contraire, de « faire du porte à porte » auprès des antagonistes orientaux grâce à cette politique des « petits pas », il obtient la conclusion d'accords « de désengagement » en janvier et septembre 1974 avec l'Egypte, en mai 1974 avec la Syrie. Si le gouvernement de Damas se refuse à poursuivre dans cette voie, celui du Caire, au contraire, a sauvegardé, puis considérablement développé, les contacts ainsi noués avec Israël.

Après le retentissant voyage du président Anouar as Sadat à Jérusalem (19-20 novembre 1977) se multiplient les rencontres égypto-israéliennes au sommet elles sont favorisées par la diplomatie américaine, qui bientôt participe activement aux négociations, ainsi devenues tripartites. Lorsque, néanmoins, MM. Bégin et Sadat en sont réduits à constater un désaccord apparemment insurmontable, le président Carter les convie à longuement dialoguer en tête à tête avec lui. De cette initiative sort l'accord de Camp David (18 septembre 1978) qui permet d'envisager, à la fois, la fin du conflit entre l'Egypte et Israël et l'autonomie pour les habitants de la Cisjordanie et de Gaza.

Les textes signés sous l'égide du président Carter le 26 septembre 1979 comprennent, en effet, un traité de paix entre l'Egypte et Israël (6), et un ensemble de lettres concernant, en particulier, les liens entre ce traité et les négociations qui se poursuivront au sujet de la Cisjordanie et de Gaza.

A Washington, on se réjouit à juste titre de voir l'Egypte, désormais séparée de la coalition arabe comme le souhaitait Israël, rejoindre celui-ci, et l'Arabie Séoudite, dans le groupe des pays orientaux favorables aux Etats-Unis. Mais, au Caire, on doit bien se résigner à reconnaître que les arrangements conclus avec Israël n'esquissent nullement, bien au contraire, l'évolution tout d'abord espérée vers un règlement oriental global. On constate également, très vite, que le partenaire israélien entend concéder seulement quelques libertés aux habitants de la Cisjordanie et de Gaza, mais conserver le contrôle total du territoire et de ses ressources en


7. A l'exception du Sou-

dan et du Sultanat d'Oman. 8. A la suite d'une confir-

mation retentissante, par Israël, de l'inclusion de Jérusalem dans cet Etat.

9. Non seulement elle ne s'est pas heurtée à l'armée, mais encore elle a obtenu le concours de quelques éléments de celle-ci.

sorte que cette conception de l'autonomie, qui soulève d'ailleurs les protestations des intéressés, ne saurait en aucune manière préparer la création d'une entité palestinienne indépendante.

D'autre part, si M. Anouar as Sadat se donne pour l'avocat de la cause palestinienne, l'ensemble du monde arabe (7) lui dénie violemment cette qualité. Et, si le président Jimmy Carter entend « résoudre le problème palestinien sous tous ses aspects », il professe que l'O.L.P., au demeurant considérée avec blâme comme organisation terroriste, ne saurait être partie aux négociations, puisqu'elle ne reconnaît ni Israël, ni la Résolution 242 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, laquelle confirme le droit de cet Etat à l'existence.

La normalisation des relations égypto-israéliennes reste, au gré d'Israël, beaucoup trop lente. Mais, selon l'Egypte, les progrès des conversations sur l'autonomie sont négligeables, et le président Sadat, après les avoir interrompues en août 1980 (8), ne s'y prête plus guère que par égard pour le président Carter. Cependant, il devient évident, avant même la fin du mandat de celui-ci, et plus nettement encore sous l'administration Reagan, que les préoccupations essentielles des Etats-Unis sont désormais ailleurs.

DÉFENSE AMÉRICAINE

Durant l'année 1979, la situation se dégrade dans l'Asie du Sud-Ouest la Révolution islamique l'emporte en Iran le 15 février (9), et les forces soviétiques pénètrent en Afghanistan le 27 décembre.

Aux Etats-Unis on ressent, dès lors, la nécessité et l'urgence de mesures de précaution. D'aucuns soulignent même qu'il eût fallu réagir plus tôt. En Iran, de judicieux conseils n'auraient-ils pu modérer la mégalomanie du chah et les tendances répressives du gouvernement impérial ? Et les positions occidentales n'étaient-elles pas déjà perdues en Afghanistan depuis que, en 1973, les Etats-Unis s'étaient abstenus de réagir au renversement de la monarchie, voire depuis que, en 1964, ils avaient éludé une requête afghane d'assistance militaire ?

Certains observateurs internationaux estiment, d'ailleurs, que l'obstination avec laquelle les Etats-Unis ont écarté l'Union Soviétique du règlement des problèmes orientaux a

LA FORCE DE DÉPLOIEMENT RAPIDE J~––-J- J-–- 11 A


pu contribuer à pousser Moscou à des actions de force. C'est ainsi que l'ancien président du Congrès juif mondial, M. Nahum Goldmann, rappelant que les Etats-Unis, sous pression sioniste, étaient revenus sur un arrangement conclu avec l'Union Soviétique en 1977 en vue de la convocation d'une nouvelle conférence de la paix à Genève, assure avoir « toute raison de croire que l'invasion russe en Afghanistan, qui a bien d'autres causes, résulte, en partie du moins, de cette annulation » qui semblait déceler une volonté « d'exclure (les Soviétiques) du règlement des problèmes internationaux » (10).

En tout cas, dès après l'entrée des forces soviétiques à Kaboul, l'administration américaine estime urgent de signifier que, dans cette région où les intérêts occidentaux sont si importants, les Etats-Unis ne toléreront plus d'empiètement, ni de manœuvres subversives. Dès janvier 1980, le président Carter formule sa doctrine « Toute tentative d'une force extérieure pour prendre le contrôle de la région du Golfe persique sera regardée comme une attaque contre les intérêts vitaux des Etats-Unis d'Amérique, et une telle attaque sera repoussée par tous les moyens nécessaires, y compris la force militaire. »

Dès lors, les études menées aux Etats-Unis, surtout dans un cadre universitaire, au début des années 70, en vue d'évaluer les possibilités d'envoi rapide d'une force d'intervention dans les champs de pétrole orientaux, sont reprises, cette fois par des organismes officiels, de façon plus discrète et plus efficace. Elles aboutissent, dès mars 1980, à la création de la Rapid Deployment Force. Cette formation comporte un commandement permanent, stationné à Fort Mc Dill, en Floride, et est en mesure de constituer d'urgence, en vue de missions lointaines, de grandes unités temporaires. A cette fin sont initialement désignées deux divisions de milices de l'armée, une division de Marines, quatre groupes d'aviation de combat et trois porte-avions, dont les effectifs s'entraînent et se tiennent prêts à un éventuel détachement sur très court préavis. Trois cents avions à réaction et cinq cents turbo-propulsés, auxquels s'ajouteront bientôt huit navires rapides de transport de troupes et de matériel, sont disponibles en vue de l'acheminement des unités.

D'autre part, les aménagements de l'île de Diégo Garcia sont accrus et perfectionnés. Et, à partir de fin juillet 1980, stationnent dans les parages de l'Ile sept navires-magasins contenant l'équipement, l'armement et l'approvisionnement nécessaires à une brigade mécanisée de 12 000 hommes,


11. En particulier le 25 octobre 1980, devant le Council of Foreign Relations de Denver.

12. A 450 kilomètres au sud du Caire.

13. Sur la côte de la mer Rouge, non loin de la frontière du Soudan.

dont le personnel serait acheminé, le moment venu, par avion. Il est prévu que ces dispositions de stockage devront permettre, dans l'avenir, d'équiper non plus une, mais trois brigades.

Le conseiller du président Carter pour la Sécurité nationale, M. Zbigniew Brzezinski, justifie et commente publiquement, à diverses reprises (11), la politique de défense que, dans le Golfe et les régions voisines, les Etats-Unis entendent mener. Ils ne peuvent, en raison des conditions locales, songer à installer dans cette zone une réplique de l'O.T.A.N. et leur intention « n'est pas d'y faire stationner des forces terrestres américaines, ni d'y construire de grandes bases américaines ». Mais, outre que la création d'une Force de Déploiement Rapide et le stockage de matériel auprès de Diégo Garcia constituent un commencement de solution, un effort est accompli, et sera poursuivi, pour accroître les capacités locales de défense particulièrement en Israël, mais aussi en Arabie Séoudite, Egypte, Jordanie et Yemen du Nord. « Autant que possible, nous préférons aider les Etats de la région à se défendre eux-mêmes telle est aussi leur préférence, et nous l'encourageons. » M. Brzezinski conclut « Tout en agissant comme nous l'avons fait en vue de contenir une possible poussée soviétique dans l'Asie du Sud-Ouest, nous nous mettons en situation de travailler à l'établissement de relations plus constructives et plus positives avec l'Union Soviétique elle-même [.] Nous ne cherchons pas à ranimer la guerre froide en portant la confrontation dans une nouvelle région. »

ESSAIS, CRITIQUES, CONTRE-PROJETS

DÉFENSE AMÉRICAINE

Durant l'année 1980, la coopération militaire égyptoaméricaine entre dans les faits.

En avril, les avions américains de transport C.130, qui participent à la tentative de libération des otages détenus à Téhéran, font discrètement escale sur le terrain de Kéna (12). Quelques semaines plus tard, l'état-major égyptien et le Pentagone étudient l'aménagement du terrain de Ras Banas (13), destiné à servir de relais aux forces américaines dépêchées vers l'Asie du Sud-Ouest sa piste, prolongée jusqu'à 4 000 mètres, pourrait accueillir les bombardiers B.52 et les avions de ravitaillement en vol K.C.135 à proximité serait aménagé un camp permettant d'héberger une division américaine de 16 000 hommes.


En vue d'accoutumer le personnel américain aux conditions de vol en Orient, et d'entraîner les pilotes égyptiens, une escadrille américaine de douze Phantom F.4 stationne, du 10 juillet au 2 octobre, sur un terrain proche du Caire. Une première mise à l'épreuve de la Force de Déploiement Rapide est tentée, avec l'opération Bright Star (Etoile Brillante), qui se déroule, du 11 au 23 novembre, dans l'Ouadi Natroun (14). Non seulement les 1 450 militaires qui participent à ces manœuvres, leur armement et leur matériel, mais encore l'essence avion et auto, et l'eau, sont acheminés par pont aérien. Conjointement avec des détachements égyptiens sont ainsi engagés un bataillon américain aéroporté muni de ses armes légères, de missiles anti-chars, de 125 camions et de 36 hélicoptères, et un groupe de huit avions d'appui tactique A.7.

Selon le porte-parole du ministère égyptien de la Défense, l'opération Bright Star a pour but « de familiariser les militaires américains avec le terrain désertique et les conditions atmosphériques prévalant dans la région du Golfe [elle constitue] une préparation pour les Américains, au cas où ils seraient appelés à intervenir dans la péninsule arabique ». Un magazine américain estime qu'il s'est agi « non seulement d'un exercice militaire, mais aussi d'un message politique important, adressé au monde arabe et à l'Union Soviétique », en vue de montrer que les Etats-Unis entendent protéger la production pétrolière de la région (15). L'opération Bright Star a coûté 25 millions de dollars. De plus, au cours des exercices effectués en 1980 en Egypte, deux avions se sont écrasés à l'atterrissage, peut-être en raison de la méconnaissance des conditions atmosphériques locales il y a eu quinze victimes. Et, selon la presse américaine, de sérieuses insuffisances logistiques ont été constatées, malgré l'importance du matériel acheminé. D'autre part, si les effectifs réduits mis en oeuvre par Bright Star ont pu être transportés en trois jours de pont aérien, il en faudrait vingt et un pour déployer auprès du Golfe les 35 000 hommes que représenteraient une division aéroportée et une division de Marines.

Enfin, Bright Star excluait l'emploi de chars. Mais, d'ores et déjà, les Soviétiques ont introduit dans la région des chars lourds, tel le T.72. Il est indispensable de disposer, sur place, de matériels comparables, mais leur transport par voie aérienne pose des problèmes considérables. Un C.5, en effet, ne peut charger que deux chars lourds X.M.l. de 60


tonnes et, son heure de vol revenant à 11 051 dollars, il en coûterait 221 010 dollars pour amener deux de ces engins à proximité du Golfe (16).

Le « déploiement rapide » d'unités nécessairement légères ne constitue donc pas une solution complète et, comme le laissait entendre M. Brzezinski dès l'automne 1980 (17), c'est à un ensemble de mesures différentes que l'administration du président Carter envisage déjà de recourir. D'une part, on songe à la construction d'un nouvel avion de transport géant, le CX, et de navires de charge très rapides d'autre part, on envisage le stockage, et donc la garde et la gestion, de matériel lourd sur le territoire de pays orientaux amis, qui seraient ainsi amenés à étendre les « facilités » qu'ils consentent enfin, ces mêmes pays seront conviés à assumer eux-mêmes un rôle important dans la défense de la région, et, par conséquent, à accroître leurs armements ceux-ci pourront être acquis auprès des Etats-Unis ou de leurs alliés européens, et en partie fabriqués par les pays utilisateurs eux-mêmes, avec des concours financiers et techniques américains (18).

Quelques Etats orientaux, comme l'Egypte, Oman, le Soudan, offrent largement leur coopération leurs dirigeants se font valoir au détriment de gouvernements plus circonspects. « Si l'Arabie Séoudite, déclare le président Anouar as Sadat, a besoin de l'aide américaine, mais craint l'installation des Américains sur son territoire, je propose que tout ce dont elle a besoin soit amené en Egypte, et que les Américains défendent l'Arabie Séoudite à partir de l'Egypte. L'Egypte est en effet prête à jouer un rôle important dans toute éventuelle opération américaine » (19). Mais, dans son ensemble, le monde arabe affiche des préférences neutralistes. Le secrétaire général de la Ligue Arabe, M. Chedli Klibi, commente favorablement la « doctrine de paix et de sécurité dans la région du Golfe », exposée le 10 décembre, à la Nouvelle Delhi, par M. Léonide Brejnev, et excluant en particulier toute installation de bases militaires étrangères tout en demandant que les pays arabes soient tenus à l'écart des interventions étrangères, il opine que les Etats du Golfe peuvent constituer un front, en matière de développement comme de défense (20). Le ministre séoudite de la Défense, l'émir Sultan ibn Abdelaziz, déclare de son côté que non seulement les Etats

16. Selon M. George C. Wilson, International Herald Tribune, 29 novembre 1980.

17. Voir ci-dessus, extraits de la conférence de Denver.

18. L'Egypte reçoit, dès fin 1980, des blindés M.113 et des chars M.60 elle obtient un important concours financier et technique pour la production d'obus pour chars, de blindés M.113, de canons de 203, etc. elle espère même être mise en mesure de fabriquer des avions F.S. 5.

19. Allocution du président Anouar as Sadat aux cadres du Parti National Démocrate, le 1" octobre 1980.

20. Conférence de presse, à Aden, le 16 octobre 1980. Aucune allusion n'est faite à la guerre iraqo-iranienne, qui se poursuit depuis trois mois.

DÉFENSE AMÉRICAINE


22. Interview de M. Wil-

liam van Cleave, U.S. News and World Report, 24 novembre 1980.

23. Le 6 novembre 1980.

24. M. Reagan confirme

qu'il tient l'O.L.P. pour une organisation terroriste, et que sans rien imposer il fera son possible en faveur de la paix en Orient.

25. Auditions des 6 et 9

21. Déclaration à la presse, Riadh, 10 décembre 1980.

L'ADMINISTRATION REAGAN

POUR UNE PRÉSENCE MILITAIRE ACCRUE

du Golfe, mais tous les pays arabes, doivent établir une stratégie défensive commune, l'Arabie se tenant prête à coopérer, à cette fin, avec chacun d'entre eux (21). ).

L'administration Carter a évité d'employer le terme, honni dans le monde arabe, de « bases ». L'équipe de M. Ronald Reagan aura moins de scrupules un des conseillers de la Défense du président élu, interrogé sur la nécessité de « bases permanentes » dans la région du Golfe, répond « Il y a là un besoin urgent de bases pour réaliser une présence américaine consistante. Mais il doit s'agir de bases navales et aériennes, plutôt que de grandes concentrations de forces terrestres. Nous devrions nous intéresser aux deux bases aériennes du Sinaï, que l'Egypte doit récupérer auprès d'Israël en 1982. Israël lui-même est un atout stratégique pour les Etats-Unis, et il nous faut des bases près du Golfe persique » (22).

On notera cependant que, au moment de l'élection de M. Ronald Reagan, ni la défense de l'Asie du Sud-Ouest et de l'Orient, ni la solution du conflit arabo-israélien, ne semblent au premier plan des préoccupations des citoyens des Etats-Unis. Ceux-ci, comme il est naturel, s'inquiètent du sort des otages détenus à Téhéran M. Ronald Reagan, au cours de sa première conférence de presse comme président élu (23), est interrogé trois fois à ce sujet mais le cas de l'Afghanistan n'est pas mentionné, et c'est seulement la trente et unième des trente-quatre questions posées qui concerne Camp David et l'Organisation de Libération de la Palestine (24).

Dès avant son entrée en fonctions, M. Caspar Weinberger, désigné comme secrétaire d'Etat à la Défense, doit exposer ses vues devant les Sénateurs. Il critique l'engagement pris par le président Carter, un an plus tôt, d'intervenir dans le Golfe Persique, au besoin par la force, pour la défense des intérêts américains vitaux, car il estime qu'une consultation régionale préalable aurait dû être effectuée, et que, d'autre part, les Etats-Unis ne disposent pas encore des moyens militaires d'une telle action, moyens qu'il juge à propos de mettre en place avec l'accord des pays intéressés (25). Quant au nouveau secrétaire d'Etat, le général Alexander Haig, il confirme bientôt que l'administration républicaine continue d'endosser les accords de Camp David mais il ne


trouve pas d'urgence à la reprise de négociations tripartites concernant l'autonomie palestinienne (26). Le porte-parole du Département d'Etat, invité par un journaliste à préciser si l'expression « procédure de paix ». se réfère aux accords de Camp David et à leurs suites, répond qu'il s'agit de « quelque chose de plus général, la recherche d'une paix stable et durable dans le Moyen-Orient » (27).

Début février, le président Reagan s'explique sur la « présence américaine » qu'il désire en Orient « J'entends par présence le fait que nous ayons des effectifs suffisants pour que les Soviétiques sachent que, s'ils tentaient un mouvement inconsidéré, ils risqueraient un conflit avec les EtatsUnis [.] C'est ce que nous faisons déjà avec la marine dans l'Océan Indien. Mais je crois que nous avons besoin aussi d'une présence au sol » (28).

Encouragés par l'attitude résolue des Etats-Unis, les dirigeants séoudites souhaitent que leur pays joue, pour son propre compte, un rôle actif dans la surveillance et l'éventuelle défense du Golfe. Ils confirment auprès de l'administration républicaine, et complètent, des requêtes déjà en partie formulées auprès de l'administration démocrate. Ils demandent, tout d'abord, que les soixante chasseurs-bombardiers F.15, dont la cession a été promise dès 1978, soient dotés de réservoirs supplémentaires, qui augmenteraient leur rayon d'action, et armés de missiles air-air. D'autre part, appréciant les services rendus par les avions américains AWACS (29) de surveillance électronique, dont ils ont autorisé, depuis la guerre iraqo-iranienne, le stationnement sur leur sol, ils sollicitent l'acquisition de cinq appareils de ce genre.

L'Exécutif américain est tout à fait favorable à ces requêtes M. Caspar Weinberger déclare que les F.15 destinés aux Séoudites « doivent être aussi efficaces que possible » (30). Mais l'opinion républicaine, comme démocrate, s'émeut. Si la requête séoudite était agréée, l'armée de l'air séoudite ne serait-elle pas en mesure d'utiliser, éventuellement, ces engins en vue d'une surveillance serrée d'Israël, voire d'une action offensive à son encontre ? Enfin, ne serait-il pas imprudent d'aventurer ainsi, hors d'une surveillance américaine immédiate, un matériel perfectionné et très secret, qui risquerait de tomber entre les mains des Soviétiques ou de leurs alliés ?

26. Conférence de presse du 28 janvier 1981.

27. M. William Dyen, le 27 janvier 1981.

28. Entretien présidentiel avec cinq journalistes, 2 février 1981.

29. Airborne Warning and Control System.

30. Conférence de presse du 3 février 1981.

DÉFENSE AMÉRICAINE


31. Devant le Comité pour

les Affaires étrangères de la Chambre des Représentants, 18 mars 1981.

L'administration américaine, cependant, croit pouvoir définir une stratégie qui, tout en réglant l'ensemble des rapports des Etats-Unis avec leurs divers alliés, permettrait de répondre aux objectifs ainsi soulevés par le réarmement de l'un d'entre eux.

CONCEPTION ET DIFFICULTÉS D'UNE STRATÉGIE INTÉGRÉE

C'est à un haut fonctionnaire, M. Richard Burt, directeur du Bureau des Affaires politico-militaires, que le Département d'Etat confie le soin de décrire en détail (31) « la stratégie intégrée et-cohérente » élaborée en vue de la défense des intérêts américains dans le Moyen-Orient et le Golfe. Les Etats-Unis, expose M. Burt, devront se montrer capables de combattre l'influence de l'U.R.S.S. et de ses alliés, de garantir l'accès des Occidentaux, dans de bonnes conditions, aux pétroles du Golfe, d'assurer l'existence et la force de leurs amis dans la région, et de continuer à œuvrer pour la paix entre Israël et ses voisins car « c'est seulement si les Etats locaux ont confiance dans les Etats-Unis et se sentent assurés contre les menaces soviétiques qu'ils accepteront de prendre les risques nécessaires pour la paix ».

Il sera donc important « de traiter la question araboisraélienne et les autres conflits régionaux dans un cadre stratégique tenant compte de la menace majeure de l'expansionnisme soviétique et y répondant ». La stratégie américaine favorisera la sécurité des Etats de la région, maintiendra sur place une présence militaire, déploiera en cas de besoin des forces supplémentaires, encouragera les efforts des Etats locaux, et recherchera l'appui des alliés européens et asiatiques.

En perfectionnant les « facilités » déjà obtenues à Oman, au Kenya, en Somalie, en Egypte, à Diégo Garcia, de manière à réaliser un meilleur accès à la région et une présence militaire accrue en temps de paix, il faudra être sensible aux problèmes politiques qu'engendrera une présence permanente. Et, si importante que soit cette présence, la capacité de défense continuera de dépendre des possibilités de renforcement rapide des contingents déjà sur place. « Les Etats locaux ont des contributions essentielles à apporter à la sécurité régionale » ils doivent pouvoir compter sur leurs amis occidentaux, et « nous devons démontrer que cela paie d'être un ami des Américains ». Enfin, les Etats-Unis ne sauraient porter seuls la responsabilité de la région, leurs alliés occidentaux doivent y contri-


32. Devant un sous-Comité de la Chambre des Représentants, 23 mars 1981.

buer de diverses manières, entre autres en aidant les Etats locaux à augmenter leurs capacités défensives et en offrant des facilités pour le déploiement des forces américaines « les forces que certains Etats européens entretiennent dans l'Asie du Sud-Ouest peuvent être renforcées, et coordonnées avec les activités militaires américaines dans la région ». Pour sa part, le secrétaire d'Etat, M. Alexander Haig, se réserve de traiter les difficiles problèmes concrets que pose l'application de cette stratégie intégrée, lorsqu'il s'agit de concilier les impératifs de la sécurité d'Israël et les nécessités de réarmement d'un Etat arabe comme le Royaume Séoudite.

Pourtant, M. Haig estime que paix intérieure en Orient et défense de la région contre les menaces du dehors sont non seulement compatibles, mais même logiquement associées. Notant qu'Israël et Egypte seront, en Orient, en 1982, les principaux bénéficiaires du programme américain d'aide à la sécurité, M. Haig ajoute (32) que les Etats-Unis n'entendent pas seulement qu'Israël soit en mesure de résister à toute menace, mais reconnaissent que cet Etat constitue dans la région un important facteur de dissuasion et peut jouer un rôle majeur pour faire face au danger soviétique. D'autre part, dit-il, « il n'y a pas d'alternative à une Egypte forte, tournée vers l'Occident. D'adéquates capacités de défense pour Israël, l'Egypte et les autres Etats arabes responsables ne nous aideront pas seulement à faire face aux pressions du dehors, mais aussi à obtenir une paix durable dans le Moyen-Orient ».

L'Exécutif, cependant, éprouve de grandes difficultés à faire partager au Législatif ses vues concernant le réarmement de l'Arabie Séoudite.

A la suite d'un discours très critique du sénateur Edward Kennedy, huit sénateurs adressent, dès le 20 février, une lettre au président Ronald Reagan, exprimant la vive inquiétude que leur inspire l'éventuel accroissement des capacités offensives des avions F.15 cédés à l'Arabie Séoudite. Tout en annonçant au Congrès, le 18 mars, qu'il pourrait y avoir une participation américaine à la Force internationale stationnée dans le Sinaï après son évacuation par Israël, M. Alexander Haig donne l'assurance que la fourniture d'équipements supplémentaires pour les F.15 cédés à l'Arabie Séoudite est « dans l'intérêt national des Etats-Unis Il

DÉFENSE AMÉRICAINE


33. Les Séoudites pourront

donc acquérir, pour les 60 F. 15 déjà promis, des réservoirs supplémentaires et des missiles air-air AIM-9L Sidewinder 5 Boeing E3-A AWACS 6 avions ravitailleurs en vol K.C. 707.

34. En 1978, l'administra-

tion avait dû, à la demande du Sénat, spécifier que les F.15 commandés par l'Arabie Séoudite ne comporteraient pas les équipements jugés menaçants pour Israël.

35. Cette transaction ne

pourrait avoir lieu si elle était désapprouvée par les deux Chambres du Congrès.

UN ÉVENTAIL ÉLARGI D'APPUIS ET DALLIANCES

ajoute que seront également cédés à l'Arabie Séoudite des avions de surveillance aérienne, dont elle a particulièrement besoin à cause « du caractère pétrolier vital de la région, de la guerre entre Iraq et Iran, de la situation dans les deux Yemen et des menaces dans la Corne de l'Afrique » (33). Vingt sénateurs, tant républicains que démocrates, expriment, le 24 mars, leur opposition à la cession d'équipements supplémentaires pour les F.15. M. Haig précise devant le Sénat, le 26, que « la marge de supériorité qualitative d'Israël sera maintenue » mais, en fonction des circonstances stratégiques actuelles (34), l'existence et l'indépendance de l'Arabie Séoudite sont d'un grand prix pour les EtatsUnis. Certains sénateurs opinent qu'en échange des F.15, l'Arabie Séoudite pourrait être conviée à se joindre à la procédure de Camp David.

En dépit des plaidoyers que, durant le printemps et l'été, multiplie l'Exécutif, l'opposition du Législatif ne fait que s'affirmer. 54 Sénateurs et 225 Représentants déclarent prendre position contre la transaction projetée avec l'Arabie Séoudite (35).

Le président Reagan souhaite, avant de formuler sa doctrine sur le Moyen-Orient, se donner un délai d'information et de réflexion, et, en particulier, s'entretenir avec le Président égyptien et le Premier Ministre israélien, attendus début août et début septembre à la Maison Blanche. Les événements du printemps et de l'été lui apporteront quelques nouveaux sujets de réflexion, en l'amenant parfois d'ailleurs à prendre diverses initiatives et décisions.

Les troubles qui, dès la fin de mars, reprennent au Liban, et risquent d'opposer violemment Israël et la Syrie, motivent, à partir du début de mai, trois voyages d'un envoyé spécial du Président, M. Philip Habib, qui s'emploie efficacement à l'apaisement. La destruction par l'aviation israélienne, le 7 juin, du réacteur atomique iraquien de Tammouz amène le président Reagan à interrompre l'envoi à Israël des chasseurs bombardiers en cours de livraison aggravé après le bombardement israélien de Beyrouth, le 17 juillet, cet embargo est levé le 7 août. Entre-temps, M. Philip Habib fait accepter, le 24 juillet, au Liban, un cessez-lefeu auquel l'Arabie Séoudite a grandement contribué, en servant d'intermédiaire auprès de l'O.L.P. Mais, en dépit de ce que l'on a pu appeler une « reconnaissance de facto de


36. Editorial du Monde, 26 juillet.

37. Il réunit Arabie Séoudite, Bahrein, Emirats Arabes Unis, Koweït, Oman et Qatar.

38. On souligne qu'initialement il s'agira de matériel médical.

l'O.L.P. » (36), le président Sadat ne pourra obtenir que celle-ci cesse d'être l'objet d'un total ostracisme américain le Chef de l'Etat égyptien confirme d'ailleurs, vigoureusement, ses offres de coopération stratégique avec les EtatsUnis.

Esquissé en février, et organisé le 26 mai à Abou Dhabi, le Conseil de Coopération du Golfe (37) ajoute à sa vocation économique primordiale un net souci de réarmement concerté en vue d'une sécurité autonome il émet le vœu que disparaissent de la région flottes et bases étrangères, ce qui constitue un conseil de modération donné au sultan Qabous, et confirme que les dirigeants séoudites tiennent à posséder les outils de leur défense.

Par la voix de l'émir Fahd, l'Arabie Séoudite lance, le 7 août, un appel pour un règlement oriental « juste et global », comportant en particulier l'évacuation totale des territoires occupés par Israël, la création d'un Etat palestinien ayant Jérusalem comme capitale, et la possibilité de coexistence pacifique de tous les Etats de la région.

Le traité d'amitié et de coopération conclu le 19 août, à Aden, entre la Libye, l'Ethiopie et le Yemen du Sud, tous trois considérés comme « proches » de l'Union Soviétique, accroît les inquiétudes des pays amis des Etats-Unis, et en particulier de l'Arabie Séoudite et d'Oman.

En se rendant, le 29 septembre, à Washington, M. Menahem Bégin s'attache à faire considérer comme occasionnelles les difficultés des mois précédents, et à souligner l'importance et la pérennité des liens américano-israéliens il suggère d'établir, entre les deux Etats, une « coopération stratégique ». Cette idée est retenue, mais on note du côté américain qu'une telle coopération n'est pas nouvelle, ne doit donc pas susciter d'inquiétude chez les Etats arabes modérés, et visera, au moyen d'exercices et de planification en commun, ou de stockage de matériel (38), à faire face aux menaces soviétiques directes ou indirectes.

Les pourparlers engagés depuis le début de 1981 avec le Pakistan aboutissent, début septembre, à une promesse américaine de fourniture rapide de quarante chasseurs-bombardiers F.16, dont une partie sera prélevée, avec l'accord de la Belgique et des Pays-Bas, sur les livraisons prochainement attendues par ces pays. Il est spécifié, du côté américain, que cet armement devra dissuader l'U.R.S.S. d'inquié-

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39. Le prix total de ces fournitures sera de huit milliards et demi de dollars.

ter le Pakistan, sans que pour autant soit modifié l'équilibre militaire du subcontinent, établi en faveur de l'Inde. La persistance des revendications palestiniennes, même de la part des gouvernements arabes « modérés », confirme à l'Exécutif américain combien restera difficile la recherche d'une solution au conflit arabo-israélien. Le président Reagan insiste, du moins, pour que reprennent les négociations égypto-israéliennes sur l'autonomie palestinienne, ce qui sera le cas à partir du 21 septembre. Mais on peut aussi relever, à Washington, quelques facteurs favorables à la stratégie américaine Egypte, Israël, Pakistan offrent une précieuse coopération.

LA TRANSACTION SÉOUDITE EN SUSPENS

L'administration américaine ne négligera nullement, pour autant, l'Arabie Séoudite, bien que celle-ci, d'une part reste intransigeante au sujet de la Palestine, d'autre part se montre beaucoup moins empressée à héberger des installations américaines qu'à acquérir armes et engins pour son propre compte. Mais la situation du Royaume Séoudite fait de lui un allié très précieux.

Maison Blanche, Département d'Etat et Pentagone livrent donc bataille, avec un acharnement croissant, pour que soient fournis à l'Arabie Séoudite AWACS et équipements supplémentaires destinés aux F.15 (39). Dès la fin du printemps, il apparaît que la majorité de la Chambre des Représentants est hostile à l'opération le 24 juin, cinquantequatre sénateurs font savoir au Président qu'ils adoptent la même position mais l'Exécutif espère persuader quelquesuns d'entre eux, et éviter que, durant le délai légal, entre le 9 septembre et le 30 octobre, intervienne un vote négatif du Sénat, qui obligerait d'annuler la vente. M. Richard V. Allen, conseiller présidentiel pour les affaires de Sécurité, coordonne les efforts de l'administration en vue d'obtenir l'approbation du Congrès MM. Haig et Weinberger, en particulier, s'emploient activement dans ce but.

La vente projetée est décrite comme un élément essentiel de la stratégie régionale d'ensemble des Etats-Unis. Elle doit aider l'Arabie Séoudite à protéger sa production pétrolière, faciliter un éventuel déploiement des forces américaines dans la région, stimuler la coopération défensive avec l'Arabie Séoudite et entre celle-ci et les Etats du Golfe, accroître la confiance à l'égard des Etats-Unis en tant que partenaire sûr. Il est inexact que les Etats-Unis ne tireraient de l'opéra-


tion aucun bénéfice politique l'importance diplomatique et militaire de l'Arabie Séoudite, qui vient de jouer un si grand rôle pour le cessez-le-feu au Liban, est considérable. D'autre part, Israël ne serait nullement menacé par les AWACS non armés et employés loin des frontières mais ces appareils permettraient, en cas d'attaque aérienne à basse altitude contre les champs de pétrole, de donner l'alerte suffisamment tôt pour que les intercepteurs puissent intervenir. Enfin, même si l'équipement des AWACS tombait entre les mains des Soviétiques, ceux-ci ne seraient pas en mesure d'en tirer parti.

Annonçant, début octobre, qu'il saisit officiellement le Congrès, le président Reagan, sensible sans doute aux objections de certains amis d'Israël, insiste sur l'intérêt politique de la vente projetée celle-ci, « donnant confiance dans les Etats-Unis en tant que sûr partenaire de sécurité, accroîtra grandement nos chances de travailler de façon constructive avec l'Arabie Séoudite et d'autres Etats du Moyen-Orient, en vue de notre but commun, une paix juste et durable. Elle ne constitue aucune menace, actuelle ou future, pour Israël. En vérité, contribuant à la sécurité et à la stabilité de la région, elle sert les intérêts à long terme d'Israël. Ce n'est pas aux autres nations à faire la politique étrangère américaine. Une évaluation objective des intérêts nationaux des Etats-Unis doit favoriser la vente proposée je dis cela, car je crois fermement que, tout à la fois, un Etat d'Israël en sécurité et une paix stable au Moyen-Orient sont essentiels à nos intérêts nationaux » (40).

Si le projet était mis en échec par un vote défavorable, cet événement ne compromettrait sans doute pas de façon irrémédiable l'armement de l'Arabie Séoudite (41), et celle-ci continuerait de coopérer à la défense régionale mais les Etats-Unis, qui de la sorte se seraient montrés incapables de satisfaire aux besoins de sécurité d'un pays ami, s'en trouveraient gravement déconsidérés l'Exécutif américain estime qu'ils ne pourraient plus jouer efficacement le rôle qu'ils s'étaient assignés, tant pour le maintien de la sécurité, face à des menaces extérieures croissantes, dans l'Asie du SudOuest, que pour l'établissement de la paix en Orient. On peut donc mesurer l'importance de l'enjeu (42). Pierre RONDOT

40. Conférence de presse

télévisée du 1" octobre 1981. 41. Des matériels analogues

pourraient être fournis, par la Grande-Bretagne pour la détection, par la France pour l'interception.

42. II n'a pu être tenu

compte, dans ce texte, de la disparition tragique du président Sadat, survenue le 6 octobre. Bien que, selon toute apparence, la ligne politique de l'Egypte doive demeurer inchangée, l'importance de l'Arabie Séoudite et de sa dynastie se trouvera, pour les Etats-Unis, considérablement accrue.

DÉFENSE AMÉRICAINE


Situations et positions

A quoi sert

l'histoire des sciences ?

S il FALLAIT en juger d'après la place actuellement accordée en France à l'histoire des sciences tant dans l'enseignement généraliste secondaire que dans l'enseignement spécialisé et élitiste des Grandes Ecoles, ou encore dans l'enseignement universitaire, la réponse à la question posée dans le titre de cet article serait bien simple l'histoire des sciences et des techniques ne sert à peu près à rien. Elle se réduirait, dans la mémoire collective, à un Archimède courant tout nu en criant un mot grec, à un Newton asticoté dans ses méditations par la chute d'une pomme, à un Bernard Palissy, incorrigible brûleur de meubles, à un Pasteur anxieux après les piqûres injectées au jeune alsacien Joseph malencontreusement mordu par un chien. et à la belle tête échevelée et chenue d'Albert Einstein tirant la langue aux photographes

Telle est, à peine caricaturée, la situation eri France aujourd'hui, de l'histoire des sciences. Et cette situation pourtant diagnostiquée (1), réprouvée, et amendée sans succès par des propositions variées, perdure depuis si longtemps. depuis au moins Auguste Comte, en passant par Paul Tannery et Paul Langevin.


2. S.F.H.S.T. (siège 12

rue Colbert, Paris 2e). Cette société édite, tous les trimestres environ, un Bulletin et organise des colloques. Les deux premiers ont porté sur l'enseignement de l'histoire des sciences aux scientifiques et aux historiens, le suivant s'adressera aux philosophes.

À QUOI SERT L'HISTOIRE DES SCIENCES ?

Or, à nouveau, depuis quelques mois, à l'occasion de diverses commissions pédagogiques employées à repenser des programmes secondaires, notamment pour les classes dites littéraires et aussi bien en histoire qu'en mathématiques, un intérêt soutenu pour l'histoire des sciences et des techniques semble refaire surface et même pouvoir bénéficier d'une intégration officielle, sans laquelle rien ne bouge dans le monde éducatif français. Par ailleurs, en aval, dans les deux premières années des Facultés des Sciences, presque partout en France, une option histoire des sciences, agrémentée d'une coloration épistémologique, est très largement suivie par les étudiants depuis cinq à six ans. En outre, la création récente, au début de 1980, de la Société Française d'Histoire des Sciences et des Techniques (2) a pu donner une assise et une audience plus larges à des groupements plus anciens. Sans parler de la vitalité des groupes scientifiques spécialisés pour développer l'histoire de leur propre discipline. Bref, l'histoire des sciences est dans l'air du temps, ce que consacrera sans doute le Musée des Sciences dont l'édification grandiose est prévue sur l'emplacement des abattoirs de la Villette.

L'HISTOIRE DES SCIENCES ET DES TECHNIQUES COMME ÉVOCATION DU PASSÉ

Le point de vue le plus simple consiste à rappeler que, depuis plusieurs siècles, la science fait partie en Europe de l'horizon commun de l'homme cultivé, la technique ayant littéralement bouleversé de fond en comble le cadre de vie depuis le milieu du XVIIIe siècle. Mais, phénomène récent, la démarche scientifique s'est séparée des grands systèmes philosophiques qui ourlent le déroulement des temps. Dans ce contexte, l'utilité de l'histoire des sciences pourrait très exactement être celle de toute évocation du passé. Après constat des succès de librairie du Louis XI de Paul M. Kendall, du Montaillou, village occitan d'E. Le Roy Ladurie, après lecture des annonces alléchantes d'une vie de Chilpéric, « mon frère », voire du roman historique Louisiane de Maurice Denuzière, on pourrait croire que l'histoire des sciences n'attendrait qu'un auteur, judicieux et brillant vulgarisateur, pour connaître elle aussi un fulgurant développement éditorial


Il y aura certainement multiplication d'ici à quelques années et je m'en réjouis d'avance des ouvrages historiques pour grand public et à fort caractère scientifique, comme il y a dès aujourd'hui d'extraordinaires rétrospectives imagées sur les techniques nobles telles que l'aviation, le chemin de fer, la marine à vapeur, etc. En un sens, le signal est déjà donné par le livre récent de Françoise Giroud sur Marie Curie, Une femme honorable (3). Mais, au fond, cette éventuelle floraison n'attribuerait d'autre utilité à l'histoire des sciences que la satisfaction d'une légitime curiosité, assez spécialisée d'ailleurs. Or, l'évocation du passé, à juste titre dans la riche tradition de l'historiographie française, se veut aussi globale que possible. L'utilité purement historique de l'histoire des sciences doit donc se situer d'abord au niveau du professionnel de l'histoire, de l'historien, dont nous attendons, nous autres lecteurs, qu'il interprète et rassemble intelligemment et honnêtement les données si diverses, si éparses, de l'histoire des sciences et des techniques, dans la description du déroulement d'une époque, dans le tableau d'un cadre de vie, dans le suivi méticuleux d'une biographie, dans son enquête, aussi nourrie soit-elle de séries statistiques, sur les mentalités. En résumé, sous cet angle, l'utilité même de l'histoire des sciences se mesure à son intégration dans le matériau de travail de l'historien. Mais la situation présente est très décevante et, je le crains, moins encourageante encore qu'au début de ce siècle. Quelques exemples donneront peut-être à réfléchir. Je les ai volontairement choisis chez des auteurs qui savent consacrer une place à l'évolution des idées. Ainsi un ouvrage classique sur la Restauration (4), gros volume de 506 pages pour aller de 1814 à 1830, ne mentionne que peu les faits scientifiques, un peu plus les innovations techniques, privilégiant celles qui ont une finalité économique comme le percement de canaux, la création de manufactures, etc. Or, à cette époque, Paris est sans conteste la capitale scientifique du monde. L'auteur le dit tout de même, mais il ne consacre que six pages, incluant la géographie, à donner au galop un aperçu des développements scientifiques. Ce n'est plus de l'histoire, mais une enfilade de noms. A.L. Cauchy est le seul mathématicien honoré d'une mention, car ses travaux « fondèrent pratiquement le calcul infinitésimal » (5). Absent cet Abel, norvégien mais alors parisien, dont la classification des intégrales maintenant qualifiées d'abéliennes débuta brillamment dans un manuscrit de 1826 Quant aux physiciens, poursuit le texte, « c'est plus de vingt noms qu'il


faudrait citer avec ceux de Joseph Fournier (6), de Laplace, de Gay-Lussac, d'Arago, de Poisson, de Biot, de Girard ». Mais citer ces noms est-il suffisant ? Voire, de traiter en quelques lignes l'œuvre maîtresse de Fresnel, celle de Carnot, sans parler de l'environnement, des polémiques, des tenants et des aboutissants ? Ce qui est frappant, c'est précisément le silence sur ces controverses scientifiques, mis à part le célèbre antagonisme de Cuvier et de Geoffroy SaintHilaire, et l'absence de tout exposé sur les problématiques scientifiques.

Un autre ouvrage, plus ancien, sur Napoléon (7), ne fait même pas mention de la Société d'Arcueil dans le cadre de laquelle, dès 1807 et jusqu'après 1814, Laplace et Berthollet (leurs maisons se jouxtaient à Arcueil) organisaient des réunions régulières, poussaient les jeunes espoirs scientifiques et quelques savants confirmés, dans une grande atmosphère d'émulation. Pourtant, y fut discuté tout ce qui compta en physique et en chimie. Et encore l'ouvrage signale-t-il brièvement ici ou là tel fait touchant aux sciences, mais pourquoi, dans son analyse politique, n'insiste-t-il pas sur le rôle des scientifiques à l'ombre du pouvoir ? Celui, par exemple, d'un Laplace, d'un Lagrange, d'un Chaptal, d'un Fourcroy ou d'un Monge, pour ne citer que les plus grands noms. Madame de Staël et Chateaubriand ne s'y trompèrent pas, qui dénoncèrent ce « lobby ». Le premier ne fut-il pas ministre de l'Intérieur au lendemain de Brumaire, puis sénateur et chancelier du Sénat jusqu'à l'abdication le second sénateur le troisième ministre de l'Intérieur de 1800 à 1804 le quatrième conseiller d'Etat, grand responsable jusqu'en 1808 des établissements d'enseignement, et dont l'éviction par Fontanes comme Grand Maître de l'Université impériale marque un tournant antiscientifique de l'Empire le dernier, enfin, sénateur et constamment proche de l'Empereur ? Imaginons un instant que Napoléon se soit entouré d'hommes de lettres, de juristes ou encore qu'il ait peuplé les Ministères et les organes législatifs de capitaines et de généraux on aurait, dans tout manuel d'histoire, des développements sans fin sur ces castes favorisées.

Ces lacunes dans les ouvrages classiques illustrent un paradoxe les Anglo-Saxons'(8) sont aujourd'hui les meilleurs spécialistes d'une des périodes les plus productives de la science française.

À QUOI SERT L'HISTOIRE DES SCIENCES ?

6. Sic. Il s'agit de J.-B. Fourier. Pas un mot de la théorie analytique de la chaleur dont l'exposé fondamental parut en 1822 et' devait marquer si profondément la physique mathématique par la manipulation des séries dites de Fourier,- évoquées dès les classes terminales pour la propagation du son par exemple.

7. G. Lefebvre, Napoléon, 1" éd. 1936 6' éd. 1969, P.U.F.

8. On peut ainsi citer quelques autorités comme Maurice Crosland, The Society of Arcueil. A View of French Science at tbe Time of Napoleon I, Cambridge University Press, 1967. Du même, GayLussac, Scientist and Bourgeois, Cambridge University Press, 1978. 1. GrattanGuinness, J.R. Ravetz, Joseph Fourier 1768-1830, Cambridge University Press, 1972. Charles Coulson Gillispie, Probability and Politics Laplace, Condorcet and Turgot. Proc. Amer. Phil. Soc. 116 (1972), p. 1-20.


Venons-en maintenant aux manuels, reflets à plus d'un titre des préoccupations de l'école historique du moment. Prenons un texte d'un cours de seconde (9). Le tableau chronologique est assez remarquable par sa richesse événementielle, notamment pour la science et la technique (Abel y est mentionné). Un chapitre a même pour titre « L'évolution des idées dans la première moitié du XIX' siècle, les progrès scientifiques ». Et l'on y voit des portraits de Laplace, de Monge, de Carnot le jeune, de Faraday et d'Ampère, agrémentés de courtes notices, encore que beaucoup moins riches que celles qui ornaient les vénérables classiques de Malet et Isaac. Mais le chapitre est dévotement culturel, donc, il n'est pas question de mentionner un autre rôle de Monge (pourtant ministre de la Marine sous la Révolution en 1793) ou du grand Carnot. Dans le texte, on nous assure que « les mathématiques firent de grands progrès », mais on ne dit pas, par exemple, ce qu'est la géométrie descriptive de Monge, que les élèves pourraient étudier dans la classe voisine de mathématiques, ou la géométrie projective de Poncelet, dont certains éléments figurent au programme. On ne commente même pas le prodigieux bond en avant des probabilités avec Laplace et Gauss, dont les résultats sont pourtant utilisés par les élèves, et d'une importance cruciale pour la philosophie du déterminisme. Que dire de ce « Cauchy et Abel étudièrent de nouvelles fonctions » Ou de cet E. Gallois (10), « qui rédigeait fébrilement, la veille de sa mort, une méthode générale de résolution des équations appelée à un grand avenir » ? Les élèves auxquels le manuel s'adresse en savent apparemment plus que les auteurs, puisqu'ils ont entendu parler d'équations polynômiales et connaissent la structure de groupe

Mais on serait contraint de vanter la richesse de ce manuel si on le comparait au texte,"pourtant issu de la même collection et dû à un concours important d'auteurs, destiné aux classes terminales, c'est-à-dire à des élèves dont les connaissances scientifiques sont plus élaborées (11). Cette fois, une demi-page suffit pour expédier le développement des sciences au XIXe siècle, comme fait de la civilisation occidentale, sans qu'une description de la méthodologie scientifique soit même esquissée, ne serait-ce que pour préciser le rôle du langage mathématique ou la spécialisation de la recherche. Ce n'est plus de l'histoire, même événementielle, c'est de la nomenclature. Autre manuel, cette fois plus récent (12). Dans les repères biographiques, aucune mention d'Albert Einstein, d'Henri Poincaré ou de Robert Oppenheimer


13.Ces pages sont réunies à d'autres textes dans Ecrits sur l'histoire, Flammarion, 1969. 14. Réédité en format de poche dans la collection L'Evolution de l'Humanité », n° 9, Albin Michel.

15. En Ontario, un temps, les mathématiques furent laissées en option tout au long du secondaire et selon un programme très éclectique. Il y eut une très forte diminution du nombre des élèves dans les cours de mathématiques. et des difficultés à l'entrée des universités.

À QUOI SERT L'HISTOIRE DES SCIENCES ?

Une page, sur un ouvrage qui en compte 448, est consacrée à la révolution scientifique et technique et il s'agit d'une description du XX. siècle. Seule une citation explicite, mais en petits caractères, de F. Joliot-Curie, permettra, peut-être, aux élèves de faire un lien avec leurs connaissances scientifiques.

Bref, la misère. On se prend alors à rêver en reprenant des lignes de F. Braudel publiées vers 1949 en préface à La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe 11 (13) « J'espère aussi que l'on ne me reprochera pas mes trop larges ambitions, mon désir et mon besoin de voir grand. L'histoire n'est peut-être pas condamnée à n'étudier que des jardins bien clos de murs. » On attend donc encore l'érudition alerte, globalisante, décapante, d'un Lucien Febvre, dont le Rabelais et le problème de l'incroyance au XVI' siècle (14) pourrait servir de modèle à la réalisation d'un travail d'historien, par exemple, entre tant d'autres possibles, sur Condorcet et le problème du progrès de l'Encyclopédie au positivisme. Sans de tels ouvrages, rien ne passera dans les manuels ou dans les cours d'histoire. Et c'est regrettable

L'UTILITARISME À TOUT CRIN

Chez les scientifiques, une attitude utilitariste est en grand développement et fait recours à l'histoire des sciences à des fins essentiellement pédagogiques. Il est symptomatique que ce recours soit le fait de professeurs impliqués dans des systèmes pédagogiques assez différents. Ce sont sans doute, parmi les enseignants scientifiques, les mathématiciens qui marquent la volonté la plus grande d'utiliser la voie historique, aussi bien en France, dont on connaît la raideur formaliste dans l'enseignement secondaire, qu'en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, où l'aspect « ludique », par opposition au théorique, fut privilégié dans l'apprentissage des mathématiques. Pour la plupart des enseignants de mathématiques, ce recours à l'histoire des sciences ne se justifie pas par le goût ou l'intérêt de cette discipline, encore moins par un souci culturel, mais parce que ces enseignants sont confrontés à des réactions négatives d'une part, l'apathie des élèves tant devant l'axiomatique (cas français) que face à des activités où n'intervient plus un enchaînement de démonstrations (15) et, d'autre part, le refus des collègues d'enseigner


une mathématique intemporelle, une structure ne vivant que d'elle-même et apparemment par elle-même.

Chez certains enseignants la motivation devient encore plus radicale. Le recours à l'histoire sert à déstabiliser une vision trop aisément qualifiée de « bourbakiste » en mathématiques, c'est-à-dire procédant par déroulement nécessaire des propriétés d'une structure à partir d'un petit nombre d'axiomes. L'histoire permet au contraire d'indiquer que l'axiomatisation ne constitue pas l'essence de l'activité mathématique, mais en jalonne tout au plus certaines époques, ainsi celle d'Euclide au IIIe siècle avant notre ère, ou celle d'Hilbert au tournant du XXe siècle. L'histoire signale et éclaire l'osmose enrichissante qui infuse de la physique, de la mécanique, de l'astronomie, des statistiques, voire de la biologie aux mathématiques, afin de constituer le fonds des faits mathématiques enfin abstraits. Ainsi, l'histoire irrigue les développements mathématiques par la vitalité scientifique générale, leur donne comme des points de contact avec la réalité et comme un ancrage. On saisit ce que cela a de bénéfique.

Toutefois, pour l'organisation de la pratique éducative, quelques conséquences de cet utilitarisme pédagogique méritent d'être soulignées, car les problèmes soulevés ne sont pas aisés à résoudre.

D'abord, ce faisant, le mathématicien déborde son cadre traditionnel et touche aux autres sciences dans son enseignement même. Des choix s'imposent alors, afin, d'une part, de tenir explicitement compte des connaissances des élèves en physique ou en chimie, ce qui implique une sélection sévère de textes originaux commentés, et, d'autre part, de ne pas imposer dans toute démarche scientifique une tendance mathématisante prédominante. La mathématisation, par modélisation d'un phénomène physique, pour brillante et efficace qu'elle soit, en plusieurs aspects, ne constitue pas le fond même de la démarche du physicien, du biologiste, du géologue ou du chimiste. Ainsi le mathématicien en optique, et dans le cadre de l'approximation de Gauss des systèmes centrés, aura-t-il tendance à privilégier le caractère homographique de la correspondance entre un objet lumineux et son image. Il y a pourtant bien d'autres aspects physiques. Une autre conséquence est que le mathématicien, le scientifique plus généralement, empiète sur le territoire de l'historien. Et il y a là un problème sérieux. D'abord de méthodologie et d'exactitude, comme nous le développerons plus loin. Mais le risque le plus grand est d'inciter à la


16. Il n'en reste pas moins qu'il faudra situer historiquement Hippocrate ou Mariotte, Laplace, Euler ou Poincaré. Que l'origine des systèmes des nombres, avant ou après l'alphabet, excite la curiosité Que la division sexagésimale du système horaire intrigue Que la fixation de la longueur de l'équateur terrestre à un peu plus de 40 000 km soulève des questions Culture et curiosité vont de pair et on ne court guère de risques à demander, tant à l'historien qu'au scientifique, de développer l'une par l'autre.

À QUOI SERT L'HISTOIRE DES SCIENCES ?

paresse l'enseignant historien lui-même, sinon de le décourager. Ce n'est pas en faisant ce qui devrait constituer une part du travail du collègue historien que le professeur de sciences améliorera les choses (16). Car la réussite d'une éventuelle insertion de l'histoire des sciences dans les programmes exige d'abord qu'une telle démarche soit acceptée par les différentes catégories de professeurs. Cet accord, dans le passé, ne fut jamais obtenu. L'absence de ce consensus minimal, respectueux certes des modalités propres à chaque discipline, élimine progressivement tout recours à l'histoire des sciences en invoquant comme faciles excuses la structure même de la science (« ne pas se préoccuper des tâtonnements par lesquels a passé la science »), et cela même dans les disciplines comme la biologie, où la tradition historique semblait la plus riche, ou encore la géologie, domaine où le sens du déplacement des temps devrait être le plus sensible. On donne encore comme excuses les programmes (maladie sempiternelle de l'enseignement), la non-pertinence de l'histoire des sciences quant au développement culturel et historique et l'absence de maîtrise des concepts scientifiques de base.

La situation de l'histoire des techniques est tout aussi ambiguë. Une fois de plus s'applique la maxime maoïste assurant que le problème de l'enseignement, c'est d'abord l'enseignant Donc, en particulier, sa formation. On ne modifiera rien en profondeur par des simples refontes de programmes, que d'autres annuleront par la suite, si la formation même de l'enseignant, tant mathématicien que physicien, historien ou philosophe, ne comporte pas un travail sérieux sur l'histoire des sciences et des techniques. L'institutionnalisation d'une telle formation à un stade ou un autre de la formation des milliers d'enseignants est condition sine qua non de l'utilisation convenable de l'histoire des sciences dans les classes, donc une tâche urgente des universitaires responsables. Mais les universitaires peuvent-ils vraiment se sentir responsables, aujourd'hui, après tant d'atermoiements sur la création de centres de formation des maîtres, après les expériences assez douloureuses de travail dans les écoles normales d'instituteurs, quand tous les choix, toutes les décisions, et tous les financements, leur échappent ? On voudrait croire que la rentrée de 1981, sinon celle de 1982, apportera les changements espérés.


17. J. Rekveld Relativité

(Pour un enseignement rénové des sciences, O.C.D.E., Paris).

18. Nous ne pouvons déve-

lopper ici la discussion de tous les problèmes pratiques d'insertion de l'histoire des sciences dans l'enseignement, du primaire au supérieur. On peut toutefois renvoyer le lecteur aux Actes du Colloque, Enseignement de l'histoire des sciences aux scientifiques, qui réunissent à Nantes, les 9, 10 et 11 octobre 1980, environ deux cents participants. Ces Actes sont disponibles à l'IREM de Nantes, Université de Nantes (2, chemin de la Houssinière, 44072 Nantes Cedex).

ET L'EXACTITUDE HISTORIQUE ? <*

Une autre conséquence d'une démarche historique systématique pour l'enseignement des sciences est de soulever, par elle-même, des difficultés de compréhension qui risquent de compliquer sérieusement et quelquefois inutilement la tâche d'apprentissage de l'élève. T. Rekveld signale à juste titre que l'étude de la théorie de la relativité n'est guère facilitée par l'analyse « préalable des efforts qui ont conduit à la théorie d'Einstein. La compréhension des questions relatives à l'hypothèse d'un éther imprégnant toute substance est en soi une entreprise difficile » (17). On pourrait en dire autant de la mécanique aristotélicienne face à la dynamique newtonienne ou de la notion de convergence telle qu'Euler la concevait, voire Gauss, dans son travail fameux sur la série hypergéométrique, face à la conceptualisation de Cauchy et de Weierstrass telle que nous l'enseignons aujourd'hui. En d'autres termes, on ne saurait oublier que la démarche scientifique est régie par une méthodologie très structurée. Et que se plonger dans un moment scientifique du passé n'est en rien plus facile que de développer l'approche contemporaine (18). Il faut en prendre conscience. On conçoit toutefois plus aisément le parti qui peut être tiré, selon une perspective historique, de descriptions de l'instrumentation scientifique en physique et en chimie. Il y a tout un fond d'histoire des techniques qui reste à développer dans un but éducatif, notamment en utilisant des moyens audiovisuels.

En résumé, l'histoire des sciences ne saurait être employée systématiquement par l'utilitarisme pédagogique. Il s'agit d'être logique avec le but poursuivi, une meilleure assimilation des méthodes scientifiques, et ainsi d'adopter la remarque de Paul Langevin « On fait trop souvent apprendre et non comprendre. A cette conception statique, il faut substituer une conception dynamique s'appuyant sur l'histoire. »

Ayant mesuré tout l'intérêt de cet utilitarisme pédagogique, il faut en analyser aussi les dangers d'abord le risque de remettre l'histoire des sciences entre les mains des seuls scientifiques, avec la distorsipn possible d'un refus de la perspective épistémologique ou idéologique. Nous avons déjà évoqué ce risque et signalé l'évidente nécessité d'intégrer simultanément l'histoire des sciences dans plusieurs disciplines, dont la philosophie qui reste enseignée dans le secondaire. Mais deux autres écueils, à la longue, guettent cet utilitarisme.


À QUOI SERT L'HISTOIRE DES SCIENCES ?

Le premier est une déformation insidieuse de la vérité par un recours pédagogique à la thérapeutique de l'historiette, de ces historiettes mathématiques qui polluent bien des manuels. Car l'anecdote peut être dépourvue de tout fondement historique. Et quelques pédagogues d'objecter aussitôt que cela n'a guère d'importance dans la mesure où l'anecdote a une portée didactique. Précisément, c'est cette portée didactique qui, le plus souvent, explique la persistance de l'historiette. Certes, la pomme de Newton n'engage à rien. ni, non plus, le sexe des anges Mais la déontologie de l'enseignement consiste à ne pas faire passer pour vrai ce qui n'est qu'un artifice de présentation. Faire apparaître Galilée, après une anecdote sur le mouvement pendulaire des lustres de la cathédrale de Pise, comme le promoteur d'une démarche expérimentale aboutissant à l'établissement des lois de la mécanique, par exemple du principe d'inertie, est à la fois une erreur historique et une source d'illusion. Source d'illusion quelquefois grave, notamment pour ceux qui se contentent ou se délectent d'une lecture de l'histoire humaine conçue comme une opposition romantique entre les Anciens, toujours réactionnaires, et les Modernes, toujours dans le vrai. Il ne s'agit plus là d'une simplification, pédagogiquement positive, mais de l'intrusion inutile d'une idéologie du progrès, laquelle donne bonne conscience puisque l'on est toujours du côté de celui qui a raison Il est clair que le mathématicien pédagogue doit ici être épaulé par l'historien.

Un second écueil, lui aussi produit par le condiment pédagogique, consiste en une multiplication d'anecdotes d'animation, certes exactes, mais sans aucun lien de causalité avec le sujet scientifique débattu. L'insignifiance même de l'anecdote, l'abus de telles liaisons inopportunes, a conduit certains mathématiciens ou physiciens à bannir toute considération historique de leurs cours. Car on peut en arriver très vite, avec ces anecdotes certes tirées du vécu, à concevoir le développement de façon tellement chaotique que la méthodologie scientifique elle-même en soit niée. Chateaubriand, pour citer un auteur ancien, excelle dans ce dénigrement, lorsqu'il considère que les découvertes, aussi bien en géométrie transcendante qu'en chimie, sont toujours inattendues celles qui « assurent notre supériorité sont « plutôt dues à des événements fortuits qu'à la raison perfection-


née », voire « accordées aux jeux de l'ignorance » plutôt qu'« aux spéculations du génie ».

Il me semble que l'on peut se garder de ces deux écueils en utilisant systématiquement des textes originaux. Ces textes, publications scientifiques originales, sont les documents primaires, à distinguer des sources secondaires consistant en biographies, critiques des oeuvres, récits recomposés de découvertes. Bien entendu, un enseignant ne peut nourrir sa réflexion que de sources primaires les synthèses de ses devanciers lui sont des aides indispensables. Toutefois, ne jamais aller au texte original est une cause de graves erreurs d'interprétation et, au fond, une faute contre la démarche scientifique.

Mais une objection sérieuse se présente, surtout valable pour l'enseignement français. Comment recourir au texte original lorsque les bibliothèques des lycées, voire des Universités, sont pauvres en ouvrages anciens ? L'édition française a des lacunes sérieuses. Un exemple entre mille les éditions du Discours de la Méthode pullulent, mais son illustration essentielle aux yeux de Descartes, sa splendide Géométrie, est introuvable en librairie aujourd'hui. Du moins en France, car les Anglo-Saxons disposent, en livre de poche, d'un fac-similé de ce texte, avec traduction et commentaires. en anglais. Actuellement, à propos des mathématiques, et pour les besoins des classes littéraires, on tend à réunir après une sévère sélection une collection de textes originaux, mais lisibles par des élèves sous la direction d'un maître. Il faut souhaiter que de telles anthologies paraissent rapidement, avec quelques repères critiques, et dans d'autres disciplines que les mathématiques (19). Il faut aussi promouvoir la réédition de textes anciens, avec un apparat critique allégé, juste le nécessaire pour l'enseignant non familiarisé avec les problèmes historiques. Ce qui se fait depuis quelques années dans le domaine des sciences sociales (je pense à la réédition des Lois de l'imitation de G. Tarde, pour citer un exemple entre tant d'autres) devrait pouvoir se faire aussi dans les sciences exactes. Nos devanciers de la fin du XIX° siècle étaient beaucoup plus audacieux et rééditaient les grands textes scientifiques, aussi bien en mathématiques qu'en physique, chimie ou sciences naturelles. Ce ne serait donc pas un travail de bénédictin que de mettre à la disposition d'un large public ces grands textes, aujourd'hui introuvables.


20. L'analyse non-standard, initialement conçue par le logicien Abraham Robinson vers 1965, construit un ensemble plus grand que celui des nombres usuels, comme 3, VI ou ÏÏ, ensemble dans lequel les règles classiques du calcul infinitésimal deviennent des règles opératoires aussi simples que celles de l'addition ou de la division. Leibniz pensait-il à ce sur-corps en fondant le calcul vers 1670 ? Les erreurs fameuses de Cauchy pourraient-elles s'expliquer de même ? I. Lakatos, dans Mathematics, science and epistemology (Cambridge, University Press, 1978), fait une brillante réécriture de l'histoire à partir d'une découverte contemporaine {chap. 3).

21. Dans son Etude sur l'évolution d'un problème de physique, Vrin, 1928.

À QUOI SERT L'HISTOIRE DES SCIENCES ?

L'utilitarisme pédagogique connaît aussi une insidieuse conséquence que tentent de combattre tous les historiens des sciences. Il s'agit du choix, presque inconscient, dans les textes du passé, de tout ce qui paraît être à la racine des conceptions actuelles, et au contraire du rejet, par oubli, de tous les développements qui leur semblent étrangers.

L'histoire des sciences est certes une mine particulièrement riche, car elle permet de visualiser des tâtonnements, des cheminements, des erreurs, le rôle des préjugés idéologiques, l'importance d'un vocabulaire précis, le poids des bonnes notations, des symboles, mais aussi la fulgurance de certaines intuitions, la force comprimée de certaines démonstrations livrées telles quelles, sans fard, la beauté de synthèses puissantes. On peut y suivre la difficile germination des concepts les plus simples, ceux que précisément l'on trouve au début de toute théorisation scientifique énergie, entropie, chaleur, équilibre chimique, vitesse ou accélération, opérateurs, etc. Comme mémoire des difficultés, l'histoire des sciences est pédagogiquement très riche, sans qu'il soit besoin de recourir aux remarques, souvent pertinentes, d'épistémologie génétique de Piaget et de ses continuateurs, ou à la loi de récapitulation de Haeckel, selon laquelle l'individu, dans son développement, passe par toutes les étapes de l'espèce. Mais de quelle histoire s'agit-il ?

Une histoire qui ne juge que négativement ou positivement les résultats et les efforts du passé en fonction des connaissances actuelles ? Une histoire qui, du passé, gomme tout ce qui ne conduit pas à la situation présente, pourtant elle-même précaire dans le déroulement des temps ? Une histoire qui doit se plier aux exigences d'une énonciation moderne de la science dont elle devient un simple fairevaloir ? On tendrait alors à faire passer pour démarche historique vraie ce qui, au mieux, n'est qu'une sélection de certains aspects du passé, aspects mesurés à l'aune de la connaissance contemporaine. Cette histoire-là, au fond, ne fait que de la science. On pourrait en donner des exemples très concrets je pense ainsi à l'histoire usuelle du calcul infinitésimal, histoire bouleversée depuis l'avènement de l'analyse non-standard, selon les remarques pertinentes de I. Lakatos (20), à l'histoire de la thermodynamique et du calorique dont G. Bachelard nous a appris à nous méfier (21), etc.

L'HISTOIRE DES SCIENCES COMME DISCIPLINE


L'histoire des sciences comporte donc, presque ab ovo, une opposition conflictuelle entre un point de vue scientifique actuel, c'est-à-dire une épistémologie contemporaine que corrobore un utilitarisme pédagogique et la rigueur constitutive de l'histoire des sciences comme discipline en soi. Il faut effectivement prendre conscience que l'histoire des sciences et des techniques est une discipline autonome pour ceux qui considèrent que la science est d'abord un formidable legs du passé, certes en perpétuel mouvement, un héritage dont la genèse mérite un méticuleux inventaire, au même titre, et avec la même rigueur critique, que les institutions politiques, ou les styles artistiques et littéraires. La réalisation de cet inventaire inouï exige une méthode spécifique, tant dans le champ historique que dans le champ scientifique (22). D'une part, pour pénétrer vraiment la pensée d'un auteur scientifique d'hier et en repérer la structure, il faut d'abord abolir certains concepts modernes, s'écarter donc du chemin, devenir hérétique en quelque sorte. D'autre part, il ne faut pas oublier que le rythme des acquisitions scientifiques, cette étrange pulsation de la praxis et de l'intellect humains, ne bat pas à l'unisson de l'histoire politique.

Cela dit des difficultés du métier d'historien des sciences, de la tension originelle inhérente à son travail, il faut ajoutes aussitôt qu'il y a des réussites admirables dont scientifiques et historiens devraient se nourrir. Mais nous avons déjà déploré que ces exemples restent inutilisés dans les classes.

L'histoire des sciences est utile dans l'exposé de certaines parties de la science, à condition que l'enseignant ait nourri sa réflexion, mesuré les choix effectués, dispose en somme d'une stratégie de présentation. Il faut le souligner, c'est alors l'aspect scientifique qui prédomine et qui organise la filiation historique. A l'enseignant de respecter la vérité, ou de marquer les simplifications opérées dans le développement qu'il suggère. Mais cette histoire n'appartient pas au seul scientifique et son insertion dans l'histoire plus générale paraît indispensable à une éducation adaptée au monde pénétré de techniques où nous vivons. Le détail des controverses scientifiques du passé, simplifié par le tamis du temps, est d'autant plus enrichissant qu'il aide à juger. A juger de certains choix technologiques, le choix nucléaire


À QUOI SERT L'HISTOIRE DES SCIENCES ?

par exemple, le choix de la génétique industrielle encore. Et

peut-on accepter, sans un sentiment de démission, que, sur

des choix aussi fondamentaux, seul le scientifique ait à dire

la norme ?

JEAN DHOMBRES

LUMIÈRE ET VIE

juillet-août-septembre 1981

n° 153/154

AU COMMENCEMENT ÉTAIENT

LES ACTES DES APÔTRES

Ecrire les actes pour entrer dans l'histoire Inscrire la nouvelle voie dans le monde antique Relire aujourd'hui l'écriture des origines Recommencer l'histoire en accomplissant les actes.

Chronique d'Ancien Testament

Lumière et Vie

2, place Gailleton F 69002 Lyon Tél. (7) 842 66 83 C.C.P. Lyon 3038.78 a

France Etranger

Abonnement 100 F 120 F Le numéro 25 F 27 F Le (double) 50 F 55 F


L'écologie politique

L émergence de l'écologie dans la vie politique fran-

çaise est désormais suffisamment nette pour qu'elle

constitue l'une des données de chaque consultation natio-

nale ou locale.

En effet, depuis 1971, avec des succès divers, les écologis-

tes ont été présents à tous les scrutins si l'on excepte les élec-

tions sénatoriales et cantonales (à part quelques candidatu-

res marginales pour ces dernières) trop marquées par

l'importance des notables pour leur convenir.

Après quelques timides essais lors des législatives de 1973

ou d'élections partielles, l'entrée en politique des écologistes

date véritablement des présidentielles de 1974 avec la candi-

dature de René Dumont. Les modalités de présentation de

cette candidature sont d'ailleurs significatives des militants

écologistes dispersés, quelques organisations, dont les Amis

de la Terre (avec Brice Lalonde), et des journalistes de l'envi-

ronnement sont allés chercher cet agronome déjà réputé

pour qu'il se présente comme le porte-parole d'une sensibi-

lité vive mais diffuse, comme le symbole d'un combat pour

des idées. René Dumont n'était pas le chef d'un mouvement

(comme presque tous les autres candidats), mais le témoin

fidèle de la nébuleuse écologique.


Les résultats (337 800 voix, soit 1,32 des suffrages exprimés) plaçaient René Dumont dans la première moitié du peloton des candidats et, aussi modestes fussent-ils, ne pouvaient être tenus pour négligeables dans une élection qui allait se jouer au second tour à 425 000 voix près. Dès lors, l'écologie politique tenait un rôle séduisant, celui d'une marginalité décisive.

Les élections municipales de 1977 n'amélioraient pas beaucoup ce score en valeur absolue (environ 500 000 voix), car les écologistes ne présentaient de listes que dans les grandes villes. Mais, en valeur relative, les résultats furent spectaculaires à Paris (plus de 10 des suffrages exprimés); où les écologistes de toute tendance s'étaient réunis sous la bannière Paris-Ecologie. En banlieue, dans les villes de province, les résultats furent souvent assez bons, encore que l'on ait parfois vu deux listes écologistes se faire concurrence dans la même commune (1). Ces divisions s'accentuèrent aux législatives de 1978. Les écologistes « apolitiques » se présentaient sous l'étiquette Ecologie 78, alors que des écologistes de gauche constituèrent avec le P.S.U. et le M.A.N. (Mouvement pour une alternative non violente) un Front autogestionnaire. Le ministère de l'Intérieur recensa 621 100 voix écologistes, soit 2,14 des suffrages exprimés (2). C'était un progrès en valeur absolue et un déclin en valeur relative (3). Certains en conclurent que les écologistes étaient plus appréciés dans les scrutins locaux que dans les élections nationales, où l'écologie doit laisser le premier plan aux grands choix de politique intérieure et de stratégie internationale.

Les élections européennes de 1979 semblaient assez bien adaptées aux thèmes écologistes dans la mesure où elles estompaient les clivages gauche-droite et où le phénomène de vote utile est moins important dans un scrutin relativement dépassionné (4). Mais les écologistes hésitèrent à s'engager sans réserve. Finalement, une liste Europeécologie, conduite par Solange Fernex, fut constituée et recueillit 888 134 voix, soit 4,39 des suffrages exprimés. C'était un remarquable succès, d'autant que les candidats avaient dû financer eux-mêmes l'impression des bulletins de vote, des affiches et des professions de foi, sans possibilité

UN PEU PLUS DE VOIX À CHAQUE SCRUTIN

1. La concurrence de deux

listes ou de deux candidats écologistes, devenue relativement fréquente, permet d'accroître le score total, mais accentue les divisions du mouvement écologiste.

2. Cette statistique

concerne Ecologie 78 et quelques candidats isolés, mais pas le Front autogestionnaire. 3. D'autant que l'abaisse-

ment de la majorité électorale de 21 à 18 ans aurait dû favoriser davantage les écologistes.

4. Le vote écologiste appa-

rait en outre à certains politologues comme un "voterefuge traduisant un refus de choisir entre les grands courants nationaux.

L'ÉCOLOGIE POLITIQUE


5. Le parrainage des can-

didats par 500 élus, parlementaires, conseillers généraux ou conseillers de Paris, qui devaient être choisis dans trente départements différents, sans que plus de 50 d'entre eux fussent issus du même département.

6. Les autres élus n'étaient

pas inscrits à un parti politique. Ces élus sans étiquette, comme la grande majorité des personnalités locales, étaient plutôt des « modérés de centre ou de droite.

7. L'échec des autres can-

didatures écologistes montre bien les inconvénients pratiques des divisions chroniques des écologistes.

8. Les quatre grands

étaient Valéry Giscard d'Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac et Geor- ges Marchais, les cinq petits Michel Crépeau, Arlette Laguiller, Michel Debré, Marie-France Garaud et Huguette Bouchardeau.

LE SUCCÈS DES PRÉSIDENTIELLES

de remboursement (faute d'avoir franchi la barre des 5 %). Si tous les écologistes s'étaient unis, les 5 auraient sans doute été atteints, ce qui eût permis l'obtention de quelques sièges.

Les présidentielles de 1981 ont été préparées dès le printemps 1980. Des « primaires furent organisées, au terme desquelles Brice Lalonde, membre des Amis de la Terre, l'emporta sur Philippe Lebreton, animateur du Mouvement d'écologie politique. Le choix a favorisé un Parisien, habile politicien, passant bien à la télévision et dans les media, contre un militant provincial, estimé, dévoué, mais rigide. Toutefois, d'autres écologistes souhaitaient la candidature du commandant Cousteau, personnalité incontestable, connue de tous les Français, mais très éloignée de la vie politique française. Enfin, Jean-Claude Delarue, alors proche des Giscardiens, se présenta comme candidat « autodésigné », tandis que Roger Garaudy exprimait lui aussi des vues écologistes liées aux problèmes économiques et culturels du tiers monde.

Les divisions demeurèrent jusqu'en mars 1981. Mais les nouvelles exigences de la loi électorale (5) se chargèrent de départager les rivaux après que le commandant Cousteau se fût sagement retiré au profit de Brice Lalonde. Celui-ci obtint plus de 580 parrainages d'élus (dont 15 R.P.R., 18 P.R., 43 C.D.S., 12 Radicaux, 3 M.R.G., 20 P.S., 4 P.C., 3 extrême gauche (6). La classe politique française avait estimé que Brice Lalonde était le seul à pouvoir figurer honorablement dans la compétition présidentielle (7). Compromise jusqu'à un mois du scrutin par les divisions des écologistes, sauvée in extremis par le soutien des élus et par le travail d'une petite équipe de collaborateurs, la candidature de Brice Lalonde fut largement servie par une bonne campagne télévisée visant à convaincre les électeurs désireux de sortir du jeu politique traditionnel de la « bande des quatre ». Avec 1 126 000 voix (3,88 des suffrages exprimés), les résultats furent généralement considérés comme très satisfaisants, plaçant le candidat écologique dans une position intermédiaire entre les quatre grands candidats et les cinq petits (8).

Comme lors des scrutins précédents, les écologistes ne donnèrent pas de consigne de vote pour le second tour, mais demandèrent aux deux candidats de se prononcer sur douze


9. Voir notamment les

études de l'auteur dans Projet, juillet-août 1974, avril 1977, février 1978, septembreoctobre 1980, décembre 1980, juillet-août 1981 ainsi que Daniel Boy, « L'électorat écologiste 1978 », Elisabeth Dupoirier et Jérôme Jaffré, « Le vote écologiste », ad instar manuscripti, Association française de Science politique, 27, rue St-Guillaume, 75007 Paris.

L'ÉCOLOGIE POLITIQUE

questions considérées par eux comme prioritaires. Les résul-

tats confus du premier tour semblaient faire des écologistes

des arbitres (parmi d'autres) du résultat final.

La victoire de François Mitterrand avec 52 des suffra-

ges exprimés est sans doute due pour une partie aux voix

écologistes, mais l'ampleur de son succès a semblé reléguer

un peu au second plan cet apport de suffrages. Le deuxième

tour des présidentielles a donc été ressenti par de nombreux

écologistes comme ayant un résultat trop massif pour ne pas

entamer leur position d'arbitre.

Après les présidentielles, les écologistes étaient en prati-

que obligés de présenter des candidats aux législatives, afin

de ne pas être exclus, même provisoirement, du débat politi-

que et pour éviter que leur absence ne permette à des écolo-

gistes « sous-marins » des grands partis de prendre la place.

Mais, comme toutes les petites formations, les écologistes

n'avaient ni les moyens financiers, ni le potentiel militant

exigés par la succession des deux campagnes. Avec 82 can-

didats seulement sur 491 circonscriptions, le résultat ne

pouvait être significatif en valeur absolue. En valeur rela-

tive, les candidats d'« Aujourd'hui écologie » recueillirent

3,57 des suffrages exprimés dans des circonscriptions où,

en moyenne, le score de Brice Lalonde avait atteint 4,64

et celui des candidats d'Ecologie 78, 5,66 Les écologistes

ont subi, comme les autres partis, les effets de la « vague

rose ».

UN ÉLECTORAT DIVERSIFIÉ

Cet historique électoral exige une brève analyse de l'électorat écologiste. Celui-ci est relativement mal connu, en raison de sa faiblesse numérique qui le rend difficile à isoler sur un échantillon de 1 000 personnes interrogées pour un sondage, la présence d'une trentaine d'écologistes ne peut être considérée comme une donnée très sûre, en raison de la grande marge d'erreur relative. De même, l'analyse des transferts de voix entre les deux tours est beaucoup plus aléatoire que pour une grande formation comme le R.P.R. et le P.C.

Toutefois, les études réalisées permettent .de repérer à la fois des constantes et des évolutions (9). Ainsi, jusqu'en 1979, l'électorat écologiste apparaissait comme essentiellement petit- ou moyen-bourgeois, intellectuel, habitant une


ville universitaire située de préférence au nord de la Loire. Les meilleurs scores de René Dumont avaient été obtenus dans les 5e et 6e arrondissements de Paris, ainsi qu'à Strasbourg et Grenoble. Les zones les moins écologistes étaient les régions rurales (sauf en Alsace) et les banlieues ouvrières les moins bons résultats de René Dumont étaient observés en Corse, dans le Cantal, en Corrèze, voire à Aubervilliers. Par ailleurs, jusqu'en 1979, l'écart entre circonscriptions faiblement et fortement écologistes était considérable (de 1 à 7 en 1974). Comme toute idée nouvelle, l'écologie s'implantait facilement dans les milieux universitaires, mais la grande masse de la « France profonde » était longue à convaincre.

La sociologie électorale de l'écologie a été bouleversée en 1981, à l'exception d'une constante les régions où doit être implantée une centrale nucléaire (sauf le Cotentin) ne votent pas plus pour les écologistes que la moyenne. Mais l'électorat écologiste est désormais en partie rural les cinq meilleurs départements pour Brice Lalonde (supérieurs à 5 %) ont été le Haut-Rhin, les Yvelines, l'Essonne, mais aussi la Haute-Savoie et les Hautes-Alpes. L'électorat écologiste s'est aussi démocratisé le score a été meilleur à Aubervilliers (3,54 %) qu'à Neuilly (3,14 %), dans le 20e arrondissement de Paris (4,3 %) que dans le 7e (3,60 %). De plus, l'écart entre les cinq meilleurs départements et les cinq moins bons (Corse exceptée) s'est considérablement réduit, passant de 1974 à 1981 d'environ 5 à 2,1 il n'y a plus désormais ni de très bonnes ni de très mauvaises circonscriptions, évolution qui est un signe de maturité politique. Pour autant qu'on puisse la mesurer, on notera toutefois une constante l'électorat écologiste est nettement plus jeune que la moyenne, moins de trente ans contre quarante-cinq.

Cet électorat se situe-t-il à gauche ou à droite ? Les diverses études précitées donnent des résultats contradictoires. Notons cependant une estimation de l'I.F.O.P. au lendemain du second tour 46 des écologistes auraient voté pour François Mitterrand, 24 pour Valéry Giscard d'Estaing, et 30 se seraient abstenus. Dans une assez large mesure, il semble que le vote écologiste morde donc assez nettement sur la gauche au premier tour, mais il lui restitue ces voix au second, d'autant que les électeurs ayant pu manifester leur préférence personnelle lors du premier scrutin acceptent plus volontiers de se rallier à un grand candidat lors du second.


10. Sur environ 8 000 associations nouvelles déclarées chaque année, les associations de défense de l'environnement représentent à peine 3 (et les associations de consommateurs moins de 1 %), contre 25 pour les associations sportives et 9 pour les clubs du 3' âge.

11. Voir A. Nicolon, La défense de l'environnement et du cadre de vie dans les oppositions locales à des projets d'équipement », Association française de Science politique.

12. Sur les thèmes écologistes dans l'opinion, voir Françoise Bonnal, « L'évolution de l'opinion publique à l'égard de l'écologie, au travers des sondages », Association française de Science politique.

L'ÉCOLOGIE POLITIQUE

Ces données sociologiques amènent à se demander pourquoi les écologistes français, à l'instar de leurs homologues allemands mais à l'inverse des Anglais, ont choisi le terrain électoral. On peut avancer plusieurs réponses. D'abord, les élections présidentielles (mais elles seules) offrent des facilités exceptionnelles d'accès à la télévision et tous les frais de propagande sont pris en charge par l'Etat. Le coût d'une telle publicité peut être estimé à plus de 30 millions par candidat.

Ensuite, le mouvement écologique souffre d'une assez grande faiblesse numérique, de même que les associations de défense de l'environnement sortant du cadre communal et ayant une réelle existence sont assez peu nombreux environ un millier (10) pour toute la France. L'action sur le terrain n'a donc qu'une audience limitée. Et quand des associations se regroupent pour interpeller les candidats à la Présidence de la République, elles sont obligées de payer des encarts publicitaires dans les journaux pour qu'ils publient les réponses.

De plus, il faut établir une distinction entre les associations de défense qui agissent comme des groupes de pression en vue de la prise en considération d'un aspect particulier de l'environnement (esthétique, faune, flore, silence, etc.) (11) et l'écologie politique qui vise à une transformation globale de la société en posant les grands problèmes de civilisation devant l'opinion publique lors des consultations nationales.

DES IDÉES LIBERTAIRES, MAIS PAS FORCÉMENT DE GAUCHE

L'étude des thèmes de l'écologie politique au travers des programmes de René Dumont et de Brice Lalonde montre à ce sujet quelques grandes constantes et certaines évolutions. Ainsi en est-il de 18 questions posées par René Dumont aux candidats du second tour et des 12 mesures d'urgence réclamées par Brice Lalonde (12).

René Dumont demande un plus large accès à l'O.R.T.F., Brice Lalonde la fin du monopole de la radio et de la télévision. Les deux se prononcent contre l'extension du camp du Larzac. Le premier demande la fin des explosions nucléaires dans le Pacifique, le second l'abandon de la force de frappe. René Dumont exige la consultation des populations sur la construction des centrales nucléaires, Brice Lalonde l'arrêt de l'industrie nucléaire.


Les cinq axes du programme de Brice Lalonde (protéger la vie, briser la solitude, domestiquer l'économie, développer la solidarité mondiale, l'Etat minimum) traduisent une même continuité sur quelques grands choix de civilisation préserver les ressources naturelles, partager le travail et les richesses, changer nos rapports avec le tiers monde, inventer un nouveau type de relations entre le citoyen et les pouvoirs publics.

Les évolutions sont dues pour partie aux changements législatifs et politiques le vote d'une loi sur l'interruption de grossesse ou la reconversion des usines fabriquant Concorde n'était plus d'actualité en mai 1981. Mais l'évolution la plus nette est caractérisée par une approche plus globale des problèmes (il est vrai qu'en 1981, à la différence de 1974, les écologistes avaient eu le temps de réfléchir aux thèmes de leur campagne) et une volonté de se présenter comme un mouvement proposant des solutions à toutes les difficultés de la société française. En 1974, le programme écologiste avait encore un aspect anecdotique, incluant le mode de chauffage des bâtiments publics. En 1981, il cherche à inclure tous les problèmes fondamentaux, y compris ceux sur lesquels les écologistes sont habituellement peu à l'aise politique étrangère et défense.

La variété des thèmes écologiques dépasse donc de loin la seule protection de la nature. C'est bien ce que déplorent les écologistes « apolitiques » l'écologie n'est plus une fin en soi, mais le point de départ d'une réflexion en vue de l'élaboration d'un projet de société plus détendue, spontanée, conviviale, à l'échelle humaine mais à la mesure de la planète (13).

Il est difficile de situer ces thèmes sur l'axe gauche-droite. Brice Lalonde pense que l'écologie peut réunir à la fois les « authentiques libéraux et les vrais autogestionnaires ». Elle pourrait être une version moderne des courants anarchistes ou libertaires, mais dans un contexte plus pacifique. Elle est en partie l'héritière du gauchisme de mai 68 (par plusieurs de ses animateurs), mais sans absolutisme ni violence. Il y a tout un itinéraire psychologique et social de la prise de la Sorbonne à la « vague verte ». Et si l'écologie penche en définitive plus à gauche qu'à droite, c'est sans doute en raison du très jeune âge de ses militants. Mais ses électeurs, un peu plus mûrs, gardent une modération d'idées qui oblige les animateurs du mouvement à éviter l'outrance. Toutefois, la principale question à laquelle les écologistes ont semblé donner une réponse extrême est celle de l'énergie nucléaire.


14. Toutefois, à la fin de l'été 1981, les rapports se sont de nouveau tendus entre le gouvernement et les écologistes, ceux-ci lui reprochant de ne pas tenir ses promesses électorales sur la modération du nucléaire.

L'ÉCOLOGIE POLITIQUE

Ce thème a en effet rencontré un écho profond chez les militants et sympathisants dont l'idéologie se situe au confluent de l'écologie, de la non-violence et d'un spiritualisme de l'antimatière. La lutte contre le nucléaire a radicalisé l'écologie par l'importance et la violence de certaines manifestations (Creys-Malville, Plogoff, Fessenheim) qui revêtent une ampleur encore plus grande en Allemagne. Mais la lutte contre les centrales nucléaires ne peut plus être le principal thème écologiste. En effet, le nouveau gouvernement s'est engagé (au moins devant l'opinion publique) dans la voie d'une relative modération du nucléaire (abandon du projet de Plogoff, accent mis sur les économies d'énergie autant que sur la construction des centrales) et coupe ainsi l'herbe sous le pied des écologistes (14). De plus, le nucléaire est souvent perçu par l'opinion comme un mal nécessaire, non comme un danger évitable.

D'une manière générale, François Mitterrand et le gouvernement de Pierre Mauroy ont d'ailleurs largement satisfait certaines revendications écologistes qui figuraient à leur propre programme abandon du projet d'extension du camp militaire du Larzac, suppression de la Cour de sûreté de l'Etat, concertation européenne pour la réduction du temps de travail, projet d'élection des assemblées régionales au suffrage universel, réduction du rôle des préfets, etc. Les écologistes pourraient certes essayer de déborder sur sa gauche le nouveau pouvoir. Mais la place est déjà prise par l'extrême gauche et cette évolution priverait l'écologie de son important courant centriste de militants et surtout d'électeurs. Dans ces conditions, les écologistes sont appelés prochainement à opérer une révision complète de leur stratégie et de leur logistique.

VERS UNE FÉDÉRATION ÉCOLOGISTE ?

Le premier et le plus important facteur de transformation est le régime électoral. Dans un scrutin de type majoritaire, les écologistes n'ont aucune chance d'enlever un siège au sein d'une assemblée, même locale (à moins de figurer en bas d'une liste d'un grand parti pour une élection municipale). Le « vote utile les relègue donc à un rôle secondaire. En contrepartie, ils captent les suffrages de nombreux électeurs qui se situent, ou souhaitent se situer, en marge de la société de production et de rentabilité.


Dans un scrutin proportionnel, les écologistes pourraient obtenir un nombre non négligeable de sièges. Ainsi, les 1 126 000 voix de Brice Lalonde équivalaient à 19 sièges de députés (15). Des résultats encore plus probants pourraient sans doute être obtenus aux élections municipales ou régionales. A condition, évidemment, qu'une barre assez élevée (10% des suffrages exprimés dans une proposition de loi socialiste relative à l'élection des députés au scrutin proportionnel) ne soit dressée pour empêcher les petites formations d'avoir des élus.

En somme, un scrutin proportionnel permettrait aux écologistes de participer à la gestion des affaires publiques, tandis qu'un scrutin majoritaire les oriente plutôt vers une attitude de contestation. Mais l'arrivée des écologistes au pouvoir dépend aussi de leur capacité à s'organiser. En effet, les divisions internes entre écologistes (16), l'opposition entre écologie politique et protection de la nature « apolitique », la préférence donnée par les écologistes à la spontanéité sur la discipline et à l'autonomie des groupes, voire des individus, sur la rationalité des structures sont autant d'obstacles à une participation au pouvoir. Car les grands partis se méfient des écologistes dont la représentativité n'est jamais certaine (17). A côté d'écologistes se réclamant d'un label national, prolifèrent les écologistes dissidents ou les écologistes « sous-marins » de divers partis aux législatives de 1981, les candidats écologistes se récla.mant d'« Aujourd'hui écologie » étaient moins nombreux que ceux ne s'en réclamant pas.

De plus, chaque élection exige la création laborieuse d'une nouvelle structure Ecologie 78, Europe-Ecologie, Aujourd'hui écologie, etc. Beaucoup d'efforts se perdent dans l'élaboration d'une nouvelle plate-forme électorale, dans la recherche d'une cohésion interne provisoire, au détriment d'un militantisme missionnaire et d'une action sur le terrain.

C'est pour améliorer le fonctionnement des structures de l'écologie politique (18.) dans l'union entre toutes ses composantes et en liaison avec les associations de protection de la nature qu'est lancé cet automne le projet d'une Fédération écologiste. Cette fédération constituerait une organisation souple, une sorte de réunion des diverses associations écologistes, qui garderaient leur autonomie. Elle apporterait au mouvement écologique une structure permanente (et plus seulement liée à la durée d'une campagne électorale) et une antenne parisienne nécessaires aussi bien pour la prépara-


L'ÉCOLOGIE POLITIQUE

tion des divers scrutins, même locaux (les élections municipales et cantonales se jouent de plus en plus sur des thèmes nationaux), que pour les contacts avec les principaux media ou l'élaboration des dossiers avec les experts du mouvement.

Ce projet rencontre cependant quelques réticences, notamment en Normandie et en Midi-Pyrénées, venant de groupes très soucieux de leur indépendance. Un comité d'initiative pour une fédération écologiste est en train de mieux préciser ce que pourrait être ce rassemblement qui s'inscrit dans l'optique des futures élections régionales, cantonales et municipales. L'avenir de l'écologie politique passe probablement par la réussite ou l'échec de ce projet autant que par la transformation ou le maintien des modes de scrutin actuels.

ODON VALLET


Recherche et avenir

Peut-on modifier le cerveau ?

MALGRÉ les lumières de plus en plus vives que projette

la science dans tous les domaines du savoir, para-

doxalement l'outil indispensable à toute connaissance reste,

aujourd'hui encore, dans l'obscurité. Certes, depuis quel-

ques décennies, le voile qui recouvre le cerveau commence à

se soulever. Biochimistes, biophysiciens, psychologues, chi-

rurgiens abordent, chacun à sa manière, ce mystérieux ins-

trument. En termes de cybernétique, on dit qu'il reçoit des

« informations » fournies par les organes des sens, qu'il les

traite, les enregistre dans une « mémoire », les intègre puis

donne des « ordres ». Mais comment fonctionne ce super-

ordinateur ? Quel rapport a-t-il avec nos pensées, nos sou-

venirs, nos décisions, nos sentiments, nos rêves ? Comment,

grâce à lui, prenons-nous conscience de notre personnalité ?

Sur tous ces points, le mystère est encore très épais.

Longtemps considéré en Occident comme le siège de

l'âme, le cerveau était un organe quasi sacré on n'osait pas

y toucher. Mais, pour tenter de sauver de grands blessés de

la tête, ou pour guérir certaines maladies mentales, le méde-

cin s'est vu contraint d'opérer. Depuis près d'un siècle, on

ose intervenir, par la chirurgie, les électrochocs, les drogues.

Qu'a-t-on obtenu déjà par ces méthodes ? Jusqu'où ira-t-on

demain dans la manipulation du cerveau et, par elle, de

l'être humain ? Telles sont les questions que chacun se pose,

à bon droit.


PEUT-ON MODIFIER LE CERVEAU ?

Pour y répondre, il est nécessaire de rappeler d'abord, au

moins de façon sommaire, les découvertes récentes concer-

nant la constitution du cerveau et son fonctionnement.

Nous serons alors plus à même de juger si l'on peut espérer

le modifier et pourquoi pas ? l'améliorer.

LE CER VEA U ET L'INFL UX NER VE UX

Le contenu de la boîte crânienne, l'encéphale, comprend

le cerveau, le cervelet et le tronc cérébral, qui se prolonge

hors du crâne par la moelle épinière. L'ensemble pèse envi-

ron 1 500 grammes.

Vu du dessus et de l'avant, le cerveau, on le sait, apparaît

formé de deux parties ou lobes, les hémisphères cérébraux.

Leur surface présente de nombreux replis ce sont les cir-

convolutions du cortex. Chez l'homme, les deux tiers de la

surface du cortex cérébral sont cachés dans la profondeur

des sillons si on l'étalait, le cortex couvrirait une surface

d'un quart de mètre carré. Au-dessous, à l'intérieur des

hémisphères, se trouvent diverses structures de substance

grise, comme le thalamus, le corps calleux, l'amygdale céré-

belleuse, etc.

Comme tous les tissus organiques, le cerveau est formé de

cellules parmi elles, les neurones, ou cellules nerveuses, en

constituent l'élément essentiel.

Les neurones

Ce sont des cellules très particulières, tant par leur nom-

bre que par leur forme. Leur nombre exact n'est pas connu

selon les auteurs, il varie de 10 à 100 milliards. Leur forme

est également très spéciale. Tout neurone comporte un

corps cellulaire, qui contient le noyau et la machinerie

nécessaire à la vie de la cellule hérissé de ramifications

fibreuses, les dendrites, il ressemble à un végétal aux nom-

breuses racines et radicelles. Son diamètre varie de 5 à 100

microns (millièmes de millimètre). En sort une longue fibre,

l'axone, qui se termine elle-même par de nombreuses ramifi-

cations, les terminaisons axonales. Si la majorité des axones

est courte, certains mesurent plusieurs décimètres de lon-

gueur.

Par les dendrites, le neurone reçoit des informations sous

forme d'influx nerveux il les traite, les synthétise, puis les

expédie à son tour par l'axone. On peut ainsi distinguer des


1. Pour la Science, novem-

bre 1979, p. 53. Ce numéro spécial sur le cerveau contient une dizaine d'articles de grande valeur que nous avons beaucoup utilisés.

neurones sensitifs, qui transmettent les informations des organes des sens jusqu'au cerveau, et les neurones moteurs, qui, du cerveau, vont jusqu'aux muscles pour commander leurs mouvements. « Mais la majorité des neurones de l'encéphale ne sont ni sensitifs ni moteurs, ils sont intercalés entre le côté sensoriel et le côté purement moteur de ce système organisé ce sont les composants d'un gigantesque centre de calcul (1).

Les synapses

La complexité du cerveau résulte, en partie, du fait que les neurones ne sont pas isolés de leur environnement, comme un fil électrique qui relie une borne A à une borne B, mais sont, au contraire, réunis les uns aux autres par de multiples interconnexions. Le point de jonction entre deux neurones se nomme synapse. L'information passe d'un neurone à l'autre par ce point de jonction. La microscopie électronique révèle qu'un neurone peut avoir 1 000 à 10 000 synapses il peut recevoir des informations provenant de quelque 1 000 autres neurones. On estime à 1014 le nombre des synapses d'un cerveau humain, soit cent mille milliards. Comment se constituent ces interconnexions ?

Depuis quelques années, on étudie comment se forment les neurones dans l'embryon, puis comment ils se dirigent jusqu'à leur emplacement définitif. On sait maintenant qu'ils proviennent des cellules de la « plaque neurale », petite surface qui, dans l'embryon, se referme pour donner le « tube neural ». Admettons que les dix milliards de neurones du cerveau du nouveau-né se constituent en huit mois. Un calcul simple montre que leurs précurseurs se multiplient à la vitesse moyenne de 30 000 par minute. En fait, cette vitesse n'est pas constante. Chez le fœtus, entre la 10e et la 20e semaine, elle est dix fois plus grande, puis elle décroît jusqu'à la naissance. Les neurones perdent ensuite le pouvoir de se reproduire. Dix mille neurones meurent chaque jour, et ne sont pas remplacés. Une fois formés, ils se déplacent comme des amibes, en poussant des prolongements vers l'avant, puis en retirant le cytoplasme resté à l'arrière. Le problème est de savoir comment ils sont guidés vers leur destination. On pense que des molécules spécifiques, situées sur la membrane du neurone et génétiquement codées, servent de signaux de reconnaissance. Grâce à ces repères, des neurones se reconnaissent, s'associent en paquets, s'orientent au sein du tissu nerveux. A l'extrémité des ramifications


2. Ibid., p. 107.

3. lbid., p. 30.

de l'axone se trouve un « cône de croissance qui doit, lui aussi, porter un code pour repérer la cible vers laquelle il progresse durant sa genèse. Quant aux interconnexions, aux synapses dont la situation est d'une précision extraordinaire, elles ne peuvent être le résultat du hasard des migrations. Tout porte à croire que certaines sont programmées les autres se constituent au cours des apprentissages et de l'éducation.

En fait, la structure définitive du réseau n'est pas atteinte d'emblée. Dans un premier stade, beaucoup de neurones se forment, avec leurs dendrites et leurs connexions dans un second stade, des neurones disparaissent, d'autres perdent des dendrites. Un ajustement intervient assez vite. Tout se passe comme si la structure définitive émergeait progressivement d'un réseau primitif quelque peu amorphe (2).

Même si un jour la science met complètement en évidence le mécanisme de cette genèse, on ne pourra qu'admirer davantage le résultat final.

PEUT-ON MODIFIER LE CERVEAU ?

Transmission de l'influx nerveux

Le processus n'est pas le même selon que l'on considère un axone isolé ou le passage d'un neurone à un autre. Le long de l'axone, la propagation de l'influx nerveux est un phénomène électrique demeuré longtemps mystérieux. L'axone est entouré d'une membrane lipidique qui sépare ainsi deux milieux le milieu extra-cellulaire, qui est environ dix fois plus riche en ions sodium qu'en ions potassium, et le milieu intra-cellulaire dans lequel ce rapport est inversé. Insérées dans la membrane, des protéines très particulières fonctionnent les unes comme des pompes, les autres comme des portes ou des canaux, qui laissent passer sélectivement tel ou tel ion. (Dans la membrane axonale, la densité des canaux peut atteindre 1 000 par micromètre carré !)

Au repos, c'est-à-dire en l'absence d'influx, les canaux sont fermés, la pompe refoule le sodium à l'extérieur, aspire le potassium, ce qui crée une différence de potentiel entre les deux faces de la membrane. L'arrivée d'un influx nerveux ouvre les canaux qui laissent entrer le sodium, puis ceux qui laissent sortir le potassium, ce qui, de proche en proche, modifie la différence de potentiel (3) (de 70 millivolts, elle passe à + 50 millivolts). La première inversion de potentiel commande les canaux adjacents, et ainsi de suite. Cette suc-


cession de phénomènes s'effectue en quelques millisecondes c'est pourquoi l'influx nerveux se propage si rapidement un dixième de seconde de la tête au bout du pied. Le détail de ces mécanismes faut-il le dire ? est infiniment plus complexe. On ne peut que suggérer en quelques lignes une série d'événements que la biophysique et la biochimie commencent seulement à mieux analyser, grâce à des techniques très sophistiquées.

Les neuro-médiateurs

D'un neurone à l'autre, le processus est différent la transmission de l'influx nerveux se fait à travers les synapses. Elles peuvent être situées sur le corps cellulaire du neurone émetteur, sur le tronc des dendrites ou sur l'axone. A cet effet, l'extrémité du neurone émetteur celui qui envoie l'influx se renfle en forme de bulbe c'est le bouton synaptique, en face duquel se trouve la paroi du neurone récepteur (dite post-synaptique). Entre les deux, l'intervalle est de 0,2 millième de millimètre. Le franchissement va s'opérer par voie chimique. Dans le bouton synaptique se trouvent des vésicules pouvant contenir jusqu'à 1 000 molécules d'une substance chimique particulière. Lorsque l'influx atteint le bouton, il provoque l'éclatement de ces vésicules, ce qui libère dans l'espace synaptique les molécules du neuro-transmetteur qu'elles contenaient. Aussitôt, ces molécules sont captées par des récepteurs spécifiques situés sur la membrane post-synaptique qu'ils modifient et, de ce fait, déclenchent dans le neurone récepteur un effet électrique ou chimique. Ainsi se transmet l'influx nerveux.

On appelle neuro-transmetteurs ou neuro-médiateurs ces substances grâce auxquelles l'influx nerveux passe d'un neurone à l'autre à travers une synapse. Dans les années soixante, on en connaissait sept ou huit (comme l'acétylcholine, la noradrénaline, la dopamine, la sérotonine). Leur isolement a permis de comprendre la cause de certaines maladies, parfois de les traiter.

La chorée de Huntington, maladie congénitale, se traduit par des mouvements désordonnés de tous les membres. Chez le sujet normal, des neurones inhibiteurs contrôlent ces mouvements. Chez le malade, les neurones ne peuvent transmettre leur influx, parce qu'ils manquent du médiateur qui leur est propre (ici l'acide gamma-amino-butyrique). ).

La maladie de Parkinson se manifeste par une rigidité musculaire et des tremblements caractéristiques. Le médiateur qui permet le contrôle de ces mouvements est la dopamine. On sait maintenant


i

4. La Recherche a consa-

s cré plusieurs articles aux neuromédiateurs. Voir en parti? culier le numéro de mai 1981.

PEUT-ON MODIFIER LE CERVEAU ?

que la maladie est due à la dégénérescence des fibres dopaminergi-

ques du corps strié (proche du thalamus).

A l'inverse, un excès de dopamine serait la cause de la schizo-

phrénie. L'abus de drogues, comme les amphétamines, qui stimu-

lent la production et la libération de dopamine, déclenche des hal-

lucinations et un délire tout comme dans la schizophrénie. Pour

remédier à cet état, on administre des substances qui se fixent sur

les récepteurs de la dopamine et les bloquent sans les activer.

Les neuro-peptides

Ces dernières années, on a découvert une autre famille de substances qui jouent, entre autres, le rôle de neurotransmetteur. Chimiquement, ce sont des peptides, enchaînement de molécules élémentaires, les acides aminés.

Certains neurones ont la propriété de fixer des substances étrangères, par exemple la morphine leur membrane doit donc présenter des récepteurs adaptés à ce dérivé de l'opium, ce qui parut étrange à une équipe de chercheurs. En 1975, ils isolèrent du cerveau deux peptides de 5 acides aminés, qu'ils appelèrent enképhalines ceux-ci se lient étroitement aux récepteurs de la morphine et ont la même action sur le sommeil et la douleur (4).

L'année suivante, on isolait également du cerveau une autre substance plus active que la morphine, un peptide de 31 acides aminés, nommé béta-endorphine.

La plupart des neuropeptides ainsi découverts sont localisés aux extrémités de certains neurones, qui les libèrent dans les synapses on pense qu'ils seraient, eux aussi, des neuromédiateurs. Mais ils auraient aussi des rôles particuliers, par exemple dans la transmission des messages douloureux, dans la perception du plaisir ou de la douleur, dans le comportement sexuel, etc. Ces découvertes récentes ouvrent la porte d'un immense domaine de recherches, dans lequel on vient seulement de pénétrer.

LOCALISATION DES FONCTIONS

Si, chez l'animal, les deux hémisphères cérébraux remplissent les mêmes fonctions, il n'en va pas de même chez l'homme. Plusieurs procédés permettent de l'établir. On le constate d'abord chez les malades qui souffrent de lésions localisées sur un des deux hémisphères. Mais il existe aussi des moyens de « déconnecter les deux lobes, normalement reliés par un faisceau de fibres nerveuses. On peut être


5. Vadim Deglin, dans Le

Courrier de l'Unesco, janvier 1976, p. 4-14.

conduit à couper ces fibres chaque hémisphère fonctionne alors séparément. On peut aussi « endormir » momentanément une moitié du cerveau, en injectant un soporifique dans l'artère carotide qui l'irrigue. Enfin, l'électrochoc est un dernier procédé on fixe des électrodes sur une moitié du crâne le courant inactive » l'hémisphère correspondant, alors que l'autre demeure éveillé.

Des expériences réalisées à l'aide de ce dernier procédé ont donné des résultats intéressants, que l'on peut ainsi résumer. On bloque d'abord l'hémisphère droit. Monsieur « Hémisphère gauche parle, aisément son vocabulaire est riche, varié. En revanche, sa voix est devenue monotone, monocorde. Il entend très bien, même mieux qu'avant, mais il ne perçoit pas les intonations il ne peut dire si la phrase entendue est interrogative ou coléreuse. Il ne reconnaît plus les airs de musique et, s'il fredonne, il chante faux. La perception des images visuelles s'est aussi dégradée. Si on lui présente un dessin inachevé, il ne peut dire ce qui manque. Il conserve la mémoire des mots, des idées abstraites, mais non celle des figures, des images, des lieux.

Et voici maintenant Monsieur « Hémisphère droit ». Il parle peu, son vocabulaire est pauvre. Il sait à quoi sert tel objet, mais il ne retrouve pas son nom. Sa voix n'a pas changé il identifie les airs musicaux, fredonne des chansons. Pourtant, il entend moins bien. Si la perception verbale a diminué, à l'inverse celle des images est améliorée. Il en garde le souvenir, alors qu'il a perdu la mémoire des noms. Son psychisme est altéré, il devient sombre, morose (5).

De ces expériences, on conclut avec certitude à l'asymétrie du cerveau humain. L'hémisphère gauche gouverne la pensée logique et abstraite, le calcul et l'écriture l'hémisphère droit commande la pensée concrète, le sens artistique, la perception de l'espace. Chacun a son type de mémoire et de langage. Dans toute activité humaine, les deux parties interviennent, plus ou moins selon leur spécialité.

Peut-on localiser des fonctions ?

Peut-on aller plus loin, attribuer un rôle particulier à telle partie du cerveau ?

Au cours de l'évolution des espèces, le cerveau s'est évidemment modifié. Sa partie la plus ancienne, dite reptilienne elle remonte à plus de 200 millions d'années est


6. Maya Pines, Transformer le cerveau, BuchetChastel, 1975, p. 62.

PEUT-ON MODIFIER LE CERVEAU ?

pratiquement limitée au tronc cérébral. Chez les mammifè-

res inférieurs actuels, elle est recouverte d'une sorte de

calotte qui s'étale autour du tronc cérébral c'est le système

limbique. Chez tous les mammifères, l'homme y compris, il

continue d'assurer le fonctionnement du goût et de l'odorat.

Au centre du cerveau se trouve l'hypothalamus. Il

commande nos tendances élémentaires faim, peur, colère,

joie. Les circuits de la douleur et du plaisir passent dans son

voisinage.

La partie la plus « récente » et la plus développée du cer-

veau humain est le cortex, avec ses circonvolutions multi-

ples. A peine visible chez la grenouille, plus net chez le rat,

encore plus chez le chat, le cortex se développe à mesure

qu'on s'élève dans l'échelle des animaux. Chez l'homme, il

occupe les cinq sixièmes du volume de l'encéphale. Dans le

cortex se situent des aires sensorielles et motrices. Elles

reçoivent les informations fournies par les organes des sens,

elles commandent les muscles volontaires. Ainsi, à l'arrière

du cerveau se trouve le cortex visuel dans les lobes tempo-

raux se situent les aires auditives le sens olfactif est concen-

tré dans une zone sous les lobes frontaux, etc.

Mais il serait faux de croire que telle zone du cerveau

constitue à elle seule le centre ou le siège de telle activité. Les

interconnections des neurones sont si nombreuses et si

complexes qu'elles interdisent pareille affirmation. Cette

zone fait partie de circuits compliqués dont dépend telle

activité c'est tout ce qu'on peut dire sans risque de se

tromper.

Plaisir et douleur

Des expériences sur l'animal ont semblé, un certain temps, contredire cette position prudente. Durant les années cinquante, des chercheurs américains implantaient dans le cerveau de rats de fines électrodes permettant de stimuler des régions très précises de l'hypothalamus. Les rats pouvaient eux-mêmes actionner la pédale qui déclenchait la décharge électrique.

Les résultats de l'expérience dépassèrent toute prévision. Les rats furent immédiatement atteints d'une frénésie d'autostimulation. Ils actionnaient la pédale sans interruption, jusqu'à S 000 fois par heure, et semblaient insatiables. Ils répétaient cette opération durant 24 heures d'affilée, sans s'arrêter pour se nourrir ou dormir, jusqu'à en tomber de fatigue puis, quelques minutes plus tard, ils se lançaient dans une nouvelle orgie (6).


7. Ibid., p. 65.

8. Georges Ungar, A la

recherche de la mémoire, Fayard, 1976, p. 43.

9. M. Meulders et N. Boi-

sacq-Schepens, Neurophysiologie. 2. Comportement. Masson, 1978, p. 135.

Même résultat chez le chat et le singe. Très proches l'un de l'autre se trouvent des « centres » du plaisir et de la douleur. Mais, quelques années plus tard, l'auteur de ces découvertes déclarait

Nous sommes sûrs que la plupart des centres que nous localisons ne sont pas les centres importants. En fait, il n'existe pas de centres cérébraux. Cette région du cerveau est traversée par un paquet de fibres qui transmettent tous les messages possibles relatifs aux émotions de l'animal. C'est un peu comme si nous étions branchés sur un central téléphonique, où l'on entend toutes les communications en même temps (7).

La mémoire

L'idée d'un siège d'une activité particulière du cerveau représente une simplification excessive, à cause de la richesse des connexions du système nerveux dans lequel pratiquement tout est connecté avec tout le reste. [.] En ce qui concerne la mémoire, il serait vain ~n eA'crc~er /? M~c. Le p/M! ~M'oM pMtMC Mpe~r Mt ~eee/~)' /M d'en chercher le siège. Le plus qu'on puisse espérer est de déceler les parties du cerveau dont la présence est nécessaire pour la fixation de l'information, pour la conservation et pour son évocation (8). On peut distinguer deux sortes de mémoire à court terme et à long terme. Ce matin, à la campagne, j'ai contemplé le lever du soleil, j'ai respiré le parfum d'une rose, j'ai entendu chanter un oiseau. De tout cela je me souviens encore. Mais je risque d'oublier ces informations fournies par mes sens, sans l'intervention d'une étape dite de consolidation de la mémoire. Pour une école de théoriciens, une information sensorielle qui pénètre dans le système nerveux central y circulerait un certain temps dans des circuits de neurones organisés en boucles, les circuits réverbérants (9). Mais je me souviens aussi des Fables de La Fontaine et des déclinaisons latines apprises dans mon enfance. Cette mémoire à long terme suppose des modifications permanentes au niveau des neurones impliqués dans ces circuits. Après une analyse de l'information, la consolidation du souvenir se poursuit probablement au cours du sommeil profond (dit paradoxal). La mémoire à court terme est effacée par un électrochoc, elle serait d'ordre électrique. La mémoire à long terme reste intacte après un électrochoc elle serait d'une autre nature, probablement chimique. Il existe, bien sûr, des expériences et des arguments pour étayer ces théories, mais ils sont controversés. Mieux vaut reconnaître que nous ignorons encore la majeure partie des mécanismes par lesquels nous stockons nos informations.


10. Egmont R. Koch, L'homme modifié, Denoël, 1978.

PEUT-ON MODIFIER LE CERVEAU ?

Le cerveau un câblage extrêmement compliqué de mil-

liards de filaments. Les neurones à la fois centrale électri-

que et usine chimique. Ainsi se révèle peu à peu la pièce

centrale de notre comportement. Peut-on déjà oser y tou-

cher alors qu'elle est encore si mal connue ?

INTERVENTIONS SUR LE CERVEAU

Cette audace, des médecins l'ont eue. Pour soigner des malades mentaux, en 1891, Burckardt, médecin suisse, détache une partie de leur cortex cérébral. A sa suite, entre 1920 et 1930, des chercheurs expérimentent sur le singe et sur le chat ils recherchent le fragment qu'il faut enlever pour supprimer l'agressivité de ces animaux. La psychochirurgie naît vraiment en 1935, avec les travaux de Antonio de Egas Moniz, qui fait pratiquer chez une vingtaine de malades une « lobectomie frontale bilatérale ». L'expérience acquise en soignant les blessés de guerre avait, en effet, révélé « le rôle privilégié du lobe frontal dans la vie psychique » (10).

De 1935 à 1950, dans de nombreux pays d'Europe et d'Amérique, les interventions se multiplient. Si, dans certains cas, leur effet est bénéfique, dans beaucoup d'autres, c'est un désastre. Des fous furieux sont transformés en loques humaines. Combien de malades furent ainsi mutilés, condamnés à l'apathie totale ? Certains avancent le chiffre de 50 000, d'autres celui de plusieurs centaines de mille. Peu à peu, dans certains pays, comme l'U.R.S.S. en 1950, la psychochirurgie est interdite.

Pourtant, dans les années suivantes, elle retrouve des partisans, grâce à l'emploi d'une technique plus précise. Jusqu'ici, on intervenait à l'aveuglette. En 1947, deux neurochirurgiens américains mettent au point un appareil qu'on fixe solidement sur le crâne du patient et qui permet ainsi un repérage très précis de l'intérieur du cerveau, grâce à un système de coordonnées à trois dimensions c'est le repérage stéréotaxique. Avant d'opérer, on détermine par des radiographies et des électro-encéphalogrammes la place exacte de la zone que l'on veut détruire. La nécrose s'effectue par le courant électrique à l'aide de fines électrodes, ou par le rayonnement de substances radioactives ou encore avec de l'azote liquide. Grâce à ce perfectionnement technique on travaille au millimètre près la psychochirurgie


améliore l'état de malades souffrant notamment de psychose obsessionnelle, d'agressivité et de violence, de perversions sexuelles.

Que penser de ces interventions ? Le professeur Jean Talairach, spécialiste de neurochirurgie, qui a longuement pratiqué la stéréotaxie, se montre extrêmement réservé. Il est très difficile d'apprécier les résultats obtenus, car les statistiques publiées ne donnent pas les renseignements nécessaires pour les exploiter. Malgré cela, « on ne peut nier l'incidence parfois bénéfique de la psychochirurgie, au moins dans un nombre limité d'affections psychiatriques graves » (11). Les bases scientifiques sur lesquelles reposent ces interventions sont encore insuffisantes et incertaines on ne sait pas pourquoi telle destruction de telle zone du cerveau produit tel résultat heureux ou malheureux. Aux Etats-Unis, en Allemagne, au Japon, on traite encore des malades par cette chirurgie du cerveau. En France, on procède à des interventions seulement quand on a épuisé toutes les autres ressources thérapeutiques et quand le cas est vraiment désespéré.

L'électrochoc est un autre moyen d'intervenir sur le cerveau. Il provoque une crise d'épilepsie passagère qui ne laisse pas de lésion. Ici encore, on ne sait pas comment le courant électrique modifie le comportement des malades, mais, dans les états dépressifs en particulier, l'électrochoc provoque souvent une amélioration si l'on compare l'état du malade avant et après l'intervention, le bilan est positif, ce qui, aux yeux des praticiens, justifie le traitement. Les drogues. Mais le procédé le plus sûr et le plus utilisé pour modifier le psychisme est certainement l'emploi de produits chimiques. Leur liste déjà impressionnante s'allonge chaque jour. Pour un oui ou pour un non, on prescrit leur emploi. Si l'on en croit J.M. Rogers, de San Francisco, « le nombre d'ordonnances prescrivant des médicaments qui agissent sur le psychisme a dépassé en Amérique en 1975 le nombre des habitants de ce pays » (12).

A partir de 1950, les tranquillisants ont permis à de nombreux malades (agités psychotiques, schizophrènes) de quitter l'hôpital où ils vivaient reclus. Puis vinrent les antidépresseurs, qui, eux aussi, rendirent une vie quasi normale à des millions d'individus. Aujourd'hui, la découverte de neuropeptides et neuromédiateurs vient d'ouvrir des perspectives entièrement nouvelles à la thérapeutique. On commence enfin à comprendre où et comment agit un remède. Mais


l'abus de ces produits reste toujours à redouter même les drogues les plus douces ne sont pas sans danger (13).

Il est certain que, dans les très prochaines années, notre connaissance du cerveau sera sans comparaison avec les acquisitions actuelles. Un saut qualitatif et quantitatif s'effectue sous nos yeux. Grâce à la radioactivité par exemple (molécules marquées par un isotope radioactif), on peut suivre un produit chimique, repérer son cheminement dans l'organisme, préciser les récepteurs qui le fixent. La chimie du cerveau nous aidera à mieux comprendre le fonctionnement de ce « central » si particulier.

Comme toute découverte, cette meilleure connaissance du cerveau confère à l'homme des pouvoirs nouveaux. Comment les utilisera-t-il ? Depuis longtemps déjà les chirurgiens ont posé la question de la moralité de certaines interventions qui modifient la personnalité du sujet. Mais la psychochirurgie actuelle est un outil encore trop grossier pour permettre de transformer les hommes en robots. La chimie présente un danger plus réel, car elle est capable de changer le comportement, sinon la personnalité, de façon très subtile. C'est elle, n'en doutons pas, qui fournira les moyens d'intervenir les plus sophistiqués (14). Une fois encore, ce ne sont pas les progrès de la science qui relèvent de l'éthique, mais bien l'usage que l'homme en fait, pour son bien ou pour son mal. Le sujet que nous avons abordé soulève d'immenses problèmes, tant philosophiques que moraux. Leur étude sort du cadre de cet article, qui visait simplement à les mieux poser.

PEUT-ON MODIFIER LE CERVEAU ?

JEAN-MARIE MORETTI S.j.

13. Une drogue modifie un comportement normal. Un médicament modifie un comportement anormal.

14. Je tiens à remercier

vivement M. le Professeur Talairach, qui a bien voulu me guider dans ce domaine si délicat.


La foudre lente de Julien Gracq

Uun ART de lire, bien sûr, se déploie irrésistiblement dans ces pages somptueuses, à la manière de certaines plantes tropicales qui s'ouvrent avec une brusque douceur, plus enivrante encore que leur parfum (*). C'est donc qu'il s'agit en même temps d'un art d'écrire, la lecture se transformant sous nos yeux en création par la vertu d'un langage proprement incantatoire. On pourrait dire encore que l'écriture ici se fait pensée, ou que la méditation, passée au feu du langage, unit avec une aisance souveraine la concentration et la liberté. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il s'agit d'un livre initiatique où se concocte à chaque page une préparation mystérieuse réservée aux adeptes (aux happy few !). Mais voici les allusions qui déjà fourmillent et contradictoires. Derrière l'ombre légère de Stendhal que je viens d'évoquer, se profile en effet, paradoxalement, celle de Breton, puisque la première formule est la définition du mot Arcane.

Julien Gracq, En lisant, en écrivant, José Corti, 1981, 306 pages.

Art, formes et signes

Ce que j'attends seulement de votre entretien critique, c'est l'inflexion de voix juste qui me fera sentir que vous êtes amoureux, et amoureux de la même manière que moi.

J.G.


« M'imaginer les soirées, les matinées de Breton chez lui, de Breton seul, la lampe allumée, la porte close, le rideau tiré sur le théâtre de mes amis et moi. » Tel est bien le lieu secret d'où part chaque fragment de ce livre, blocs de pensée radiante nés de la solitude, un lieu de fermentation, loin du parisianisme, de la prétendue modernité, des petits écrans frémissants d'images et de rumeurs, toute la littérature à l'estomac. Nous sommes à la fois dans l'intimité du créateur en train de lire, et tenus dehors. On nous laisse entrevoir ce retrait fécond pour mieux nous détourner des pièges de la vie privée et nous porter vers des grandeurs méconnues.

JULIEN GRACQ

Je parlais de blocs de pensée radiante, et certes c'est bien là l'expérience fondamentale non seulement d'ensembles sans faille, d'une densité si forte qu'il est impossible d'en faire sauter un mot, mais encore si chargés d'une sorte de magnétisme interne qu'on a l'impression d'une substance presque dangereuse à manier. A leur approche, en vérité, toutes les fausses valeurs littéraires se désintègrent silencieusement sans laisser la moindre trace, la plus légère odeur.

Il y a ici des contradictions merveilleuses dont je ne me lasse point. Ainsi la gravité, l'intensité sombre de chaque phrase n'oblitère pas le goût du bonheur qui les imprègne également, qui crépite alentour comme des étincelles bleues inépuisables. Ou disons autrement on perçoit toujours chez Gracq le goût, le poids du souvenir, le sens de la pesanteur et du fléchissement des fruits, tel qu'il l'exprime dans une page superbe sur la poésie baudelairienne « Aucun vers n'est aussi lourd que le vers de Baudelaire, lourd de cette pesanteur spécifique du fruit mûr sur le point de se détacher de la branche qu'il fait plier. » Et en même temps éclate sans cesse son ravissement devant le rythme pur, la vivacité endiablée, le staccato de Stendhal, « ce staccato grêle et un peu sec qui n'est qu'à lui, mais au rythme duquel la vie se remet irrésistiblement à danser ».


Poussons plus loin et reprenons encore. Ce qui compte avant tout pour Gracq, c'est la littérature des « profondeurs divinatoires », un certain romantisme profond qui est né avec Goethe, Chateaubriand et Beethoven et s'étend à peu près jusqu'en 1880, jusqu'à Mallarmé et Wagner (prolongé vers Proust), en passant par Novalis, Hugo, Shelley, Poe, Baudelaire, Rimbaud. Et pourtant c'est en Stendhalie qu'il respire et se meut avec le plus bondissant bonheur. Là « le souci tombe des épaules, la nécessité se met en congé, le poids du monde s'allège, tout est différent la saveur de l'air, les lignes du paysage, l'appétit, la légèreté de vivre, le salut même, l'abord des gens ». Là « l'air est plus sec, plus tonifiant [.] la vie coule plus désinvolte et plus fraîche ». On entre dans « un Eden des passions en liberté, irrigué par le bonheur de vivre, où rien en définitive ne peut se passer très mal, où l'amour renaît de ses cendres, où même le malheur vrai se transforme en regret souriant ». Revoici soudain Baudelaire. Admirable renversement.

Ai-je vraiment parlé de gravité, pesanteur, incantation ? Un humour insolent, une ironie à la fois libre et surveillée, une perpétuelle transposition des images hors du champ noble de la littérature nous prennent de court et nous ravissent. Méditant sur De l'Amour, non relu depuis l'âge de vingt ans, Gracq s'aperçoit qu'il avait interprété à sa manière transmuté à vrai dire la théorie de la cristallisation. Celle-ci évoquait pour lui le « choc infime qui fait cristalliser instantanément une solution sursaturée ». Au lieu du symbole de « la sédimentation embellissante de l'amour » (le « rameau de Salzbourg peu à peu recouvert de gemmes »), elle était devenue dans son esprit l'image d'une disposition si universelle à aimer (une disposition toute montée) que n'importe quelle femme pouvait la déclencher. Et il conclut de façon inimitable « Image inauthentique, mais tout aussi vraie en soi ou nullement plus fausse que celle de Stendhal exemple piquant du fonctionnement sans accroc d'un possible service d'échange après vente, chez les fournisseurs classiques des profondes vérités du cœur. »

La richesse de ce livre est si grande qu'on ne sait où donner de la tête, et pourtant nul besoin de se presser, les portes sont closes, les chefs-d'oeuvre à portée de la main, l'actualité bourdonne au


dehors. On a le temps de penser, d'écouter la musique profonde. Lire, écrire, c'est ralentir la durée. Et de ce repos naît l'éclair de l'illumination. Mais n'y a-t-il pas, là encore, une féconde contradiction ? Car la foudre qui nous touche ici nous immobilise à l'instant qu'elle nous transperce de part en part alors que la musique, verbale et mentale, de Julien Gracq (complexe, sinueuse, chargée d'idées et de sensations, se ramifiant de toutes parts bien qu'unifiée par un mouvement irrésistible) nous emporte sans cesse dans un andante si vertigineux qu'il semble éterniser la durée.

JULIEN GRACQ


sement, comme le Méphisto de la légende. Mais Gracq note qu'au contact de la littérature, et comme aspirée dans son sillage, la peinture depuis le XIXe siècle a perdu son humilité et est devenue superbement faustienne en fixant son attention sur le cœur des choses.

Je ne vais pas selon un ordre. Je ne tente pas de mettre en ordre la démarche capricieuse, impérieuse d'un grand écrivain laissant sa griffe en marge des livres qu'il aime et qui le fécondent moins peut-être qu'ils ne le défient. Je le rejoins ici ou là, je partage son plaisir, je ne comptabilise pas. Je tente à mon tour le lecteur. Sans risque de signaler l'éphémère, car précisément Gracq en prend toujours le contre-pied. Il cite Gide « J'appelle journalisme tout ce qui sera moins intéressant demain qu'aujourd'hui. » Autant dire qu'on ne s'embarrasse pas ici d'informer. Plutôt d'introduire à un réseau d'ondes à l'intérieur duquel le lecteur devient créateur à son tour.

Pour beaucoup, la lecture n'est que le transvasement d'un complexe organisé d'idées et d'images, ou au mieux l'activité de l'esprit sur une collection de signes qu'il doit réanimer à sa manière de bout en bout. Mais Gracq note que tout au long de cette visite réglée de façon inexorable, et dont il est impossible de changer un détail, nous pouvons être sensibles à une présence, l'accueil au lecteur de quelqu'un, « le concepteur et le constructeur, devenu le nu-propriétaire, qui vous fait du début à la fin les honneurs de son domaine, et de la compagnie duquel il n'est pas question de se libérer ». Cette notion d'accueil me paraît si riche qu'elle pourrait servir de test à la qualite d'une œuvre littéraire, et introduire des nuances très subtiles dans notre jugement. Car il ne suffit pas que le monument soit imposant. Qui d'entre nous n'est pas sensible avant tout à la qualité humaine et spirituelle du guide qui nous y introduit ? Et si c'est l'architecte lui-même ? Quel frémissement cela n'ajoute-t-il pas à l'oeuvre d'art Quelle chaleur, quelle aura secrète et pénétrante Quel plaisir touchant notre âme au centre de l'esprit

A la suite de Gracq, mais chacun selon son être secret, nous pouvons passer en revue les plus grands, même admirés, même attirants, en mettant à jour leur accueil. « L'accueil d'un Hugo, par exemple, au seuil d'un de ses livres, dédaigne superbement ma chétive personne et s'adresse, plutôt qu'à l'ami lecteur, à un collec-


JULIEN GRACQ

tif respectueux de touristes passant intimidés le seuil d'un haut lieu historique. Celui de Malraux, qui immanquablement me met mal à l'aise, semble toujours agacé et comme impatient de s'adresser à quelqu'un de si peu intelligent que vous. Le compagnonnage amusant, piquant, inépuisable de Stendhal est celui de quelqu'un avec qui on ne s'ennuiera pas une seconde, mais qui ne vous laissera pas l'occasion de placer un mot. »

Une dimension nouvelle s'ouvre ainsi à la lecture, et bien troublante si nous prenons soudain conscience de l'accueil, par exemple, de Racine ou de René Char, de Marivaux ou de Bernanos, de Tolstoï ou de La Fontaine. Il y a tant de solennels, de convertisseurs, de gardiens, de zélés, les vaticinateurs, les sentencieux, les frénétiques, les rusés (j'omets les noms !). Il y aurait sûrement des surprises, les professionnels de la hauteur d'âme faisant montre d'une dureté remarquable, et le prophète du Gai Savoir se révélant aussi gravement doux et courtois qu'avec le petit peuple de Gênes qui murmure à son passage « il piccolo santo » De même nous apprivoise le charme de Nerval (malgré ses visions brûlantes, ses poèmes d'or et de nuit), « une gentillesse d'accueil simple et cordiale, une sorte d'alacrité vagabonde et discrètement fraternelle, qui jamais n'insiste et semble toujours prête si vous le voulez à se laisser oublier

Apprendre la douceur impérieuse du r dans le parler de la langue française, et combien cette consonne originale consolide ses accents et les prolonge. La rumeur des phrases remplit alors irrésistiblement l'esprit où le sens résonne comme dans une conque sonore. Découvrir que le roman, pauvre en images si on le compare au cinéma, relève au fond des méthodes de l'acupuncture. Au lieu de saturer instantanément les moyens de perception, il tâche seulement « d'alerter avec précision les quelques centres névralgiques capables d'irradier, de dynamiser toutes les zones inertes intermédiaires ». Sentir à quel point l'écriture comme la lecture est mouvement et que le son, même dans la prose, résiste et entraîne le sens. Du moins chez un véritable écrivain. Le poids dont le mot est doté « peut l'entraîner légitimement, à l'occasion, dans de singulières excursions centrifuges ». Ainsi le maître de la langue nous fait penser pendant qu'il nous charme, il fascine et réveille notre esprit, nous jette de tous côtés en des étonnements sans fin.


Le roman dans ses profondeurs est un consommateur d'énergie et, contrairement au poème, si la langue guide l'aventure romanesque, elle n'est jamais à son origine. « II y faut un certain état de manque, une insatisfaction urgente et radicale. » Ce qui alimente le moteur romanesque est « quelque chose d'aussi précis et exigeant qu'un nom oublié à retrouver, mais qui n'aurait jamais existé, et qui sera le livre ». Puissant est le courant qui aspire le récit dans un clair-obscur trompeur, à travers un réseau de rencontres et de rêveries minutieusement prévu, mais à chaque instant découvert.

La poésie, en revanche, est fille de mémoire et le poème ne prend toute sa puissance « que lorsqu'il remonte à la conscience porté par la voix, même pas murmurante, même pas silencieusement mimée par la gorge, mais abstraite et comme dépouillée de toute sujétion charnelle du seul souvenir ». Ce que j'arrache ainsi péniblement des pages les plus parfaites est une véritable trahison, car il y manque toutes les nuances, les affluents de la pensée (dans cette ultime notation, la comparaison avec le plaisir que nous donnent la peinture et la musique), l'élan maîtrisé d'une prose tout ensemble chantante et réfléchie, chaque trouvaille allant jusqu'au bout d'elle-même, le fruit au comble de sa maturité nous offrant encore au-delà de sa voluptueuse pesanteur un parfum presque comestible qu'on ne se lasse pas de respirer. (Je retrouve donc au terme cette sensation baudelairienne.) « Ils sont fortunés les livres dont on sent que, derrière l'agitation, même frénétique, qui peut à l'occasion les habiter, ils ont été écrits de bout en bout comme dans la poussière d'or et dans la paix souriante et regrettante d'une fin de journée d'été. »

Ainsi le plaisir de lire, le bonheur d'écrire ont-ils à notre insu peu à peu envahi et recréé toutes les régions de notre esprit. Et même peut-être au-delà.

JEAN MAMBRINO


Extraits

de

RECHERCHES

DE SCIENCE RELIGIEUSE LA PAROLE DE GRACE Etudes lucaniennes

à la mémoire d'AuGUSTIN GEORGE

éditées par

J. DELORME et J. DUPLACY

Analyse des principaux thèmes théologiques du troisième évangile

et du livre des Actes

L'état des recherches

sur plusieurs points controversés

d'histoire et de critique textuelle

Un panorama de l'exégèse néotestamentaire contemporaine de langue franfaise

Un volume broché de 320 pages 1 981 Prix environ 78 F

ISBN 2-901 801-28-5


Choix de films

La fille offerte

de Helma Sanders-Brahms

Disons-le tout de suite. La fille offerte (die Berührte) est un film

manqué. J'essaierai d'expliquer pourquoi. C'est aussi un film

atroce, qui ne peut laisser indifférent. La souffrance qu'il expose,

jusqu'à l'horreur, n'est pas de celles dont on se débarrasse en quit-

tant la projection. C'est un film qui vous hante, qui vous marque.

Quelque chose d'accablant. A cet égard, c'est un film qui va

jusqu'au bout. Bien au-delà de son propos avoué. Eclairant du

même coup tout un pan de cinéma. Et plus que du cinéma, cette

vieille histoire des hommes et des femmes, ce qui les sépare,

aujourd'hui plus que jamais. En définitive, je crois que c'est un film

important. Pas un grand film, encore moins une œuvre d'art, mais

un révélateur, un symptôme.

Helma Sanders, l'auteur de l'admirable « Deutschland, bleiche

Mutter » (Allemagne, mère blafarde), s'inspire de lettres d'une schi-

zophrène, Rita G. Celle-ci lui avait écrit « Fais un film de mon

histoire. » D'histoire il n'y en avait pas. Des bribes de biographie,

nous dit Helma Sanders, « décousue et embrouillée, bien qu'elle

contînt des passages d'une grande précision et d'une grande

clarté ». Une fille offerte donc, au cinéma, au spectateur. Ouverte,

déchirée, dévastée.

Helma Sanders, qui fut speakerine de télévision avant de devenir

cinéaste (offerte au regard avant de regarder les autres), a entendu

cette demande. Son film se veut ouvert, éclaté, redoublant la bles-

sure originelle pas de scénario, pas de récit. Une suite de scènes

sans souci de construction. Veronika Christoph (c'est le nom de

Rita G. dans le film) rencontre des hommes, des vieux, des jeunes,

turcs, nègres, paumés comme elle dans l'hiver berlinois. Rencontres

sans lendemain. Le sexe, toujours le sexe, le désir des hommes,

vite, vite. Parfois une bouffée de tendresse, le temps s'arrête, et tout


1. Certes, il faudrait nuancer tout cela, donner des exemples, analyser l'un après l'autre les films d'Agnès Varda, Chantal Akerman, Marta Meszaros. Vaste programme.

2. Hypothèse la société industrielle nous conduirait fatalement vers une civilisation homosexuelle. Reproduction à l'infini du même. Uniforme, unisexe (voir la mode). On ne chercherait, on n'aimerait que son semblable, son double. Si Dieu est mort (le tout-Autre), quelle place reste-t-il pour l'étranger, l'autre sexe ?

CHOIX DE FILMS

repart. Illusion, abandon, solitude. Le ciel blafard de Berlin, marcher dans les rues, le silence et le bruit, la neige, le mur de Berlin, les visages absents, les lits sordides, tous les chemins qui mènent à l'hôpital psychiatrique. La piqûre qui précipite les images, vite, trop vite. Ne rien retenir, rien comprendre. Etreintes vides. Ecoulements sans fin (on saigne beaucoup dans ce film). Le corps se vide. Fille offerte, fille défaite.

Là est précisément la limite du film, son échec exemplaire ? Comment construire une œuvre sur ce mouvement de défaite radicale ? Helma Sanders a beau se défendre de comprendre, expliquer, elle ne peut abandonner tout à fait ses images à l'élan dévastateur qui emporte le personnage. Peut-on filmer la folie de l'intérieur ? Tel est le propos avoué d'Helma Sanders.

Non, bien sûr. Il faut bien mettre en scène. Représenter, par exemple, les parents de Veronika, dans leur grande maison cossue et triste, où la radio débite, comme par hasard, les cotations en bourse, tandis qu'on s'affronte en silence. Il faut tenter d'illustrer les délires de Veronika « Je crus aussi éprouver la crucifixion de mon père, dehors, devant la fenêtre. »

On a ainsi un film qui flotte (dans les pires moments) entre la thèse militante (schizophrénie-capitalisme, même combat) et le surréalisme de patronage (le crucifix en flammes, à travers la fenêtre de l'asile).

D'où vient que, malgré ces faiblesses incontestables, le film reste si percutant ?

Peut-être parce qu'il radicalise il va jusqu'à la racine ce qu'il faut bien appeler « le cinéma des femmes ». Je sais bien, cette expression est provocante (a-t-on jamais parlé d'un « cinéma des hommes » ?). Pourtant, depuis que je vois des films de femmes cinéastes, je découvre avec stupeur un dénominateur commun l'homme y est toujours en procès. Pitoyable ou cruel, enfant ou bourreau, il est obstacle ou menace (1). J'ai cherché en vain un film de femme qui serait un film d'amour amour de l'homme. La plupart des films de femmes tendent à exclure l'homme. Ils témoignent d'une homosexualité latente ou déclarée (2). Allemagne, mère blafarde n'échappe pas à la règle. On y voit une mère et sa fille (née sous les bombes pendant la dernière guerre) tenter de survivre. Autrement dit, échapper à la violence meurtrière de l'homme. A la fin, l'enfant arrache sa mère au suicide la boucle est bouclée. La petite fille rend la vie à celle qui l'a enfantée. Peut-on concevoir image plus terrible d'un monde sans pères ?

Dans La fille offerte, l'héroïne est déflorée par un homme âgé, dans une chambre d'hôpital sordide. Elle suit cet homme et s'abandonne à lui sans plaisir et sans amour, on s'en doute persuadée que Dieu exige cela d'elle. Il y a toujours des crucifix dans les chambres de Veronika qui « s'offre » au désir des hommes parce


qu'elle croit voir en eux le désir de Dieu. Le film s'achève dans un hôpital où elle contemple son père crucifié. Anita G. écrivait « Désormais, Jésus, moi-même, mon père et tous ceux qui se réclamaient de lui subiraient un tourment éternel. » Helma Sanders conclut son chapelet de fantasmes par le mot « début ». Il n'y a plus personne sur la croix qui brûle. Personne dans le lit. Début de quoi ? Pour qui ? Ce que le film proclame, c'est le vide, l'appel du vide. Femme ouverte. Le sexe féminin, gouffre vertigineux où triomphe l'ange exterminateur.

Film révélateur, me semble-t-il. De la violence des femmes. Violence symétrique à celle des hommes. Œil pour oeil, dent pour dent. Sexe contre sexe. Mimant la soumission, l'offrande, l'ouverture, pour mieux anéantir toute différence, toute altérité. Filmpiège qui condense jusqu'au désespoir absolu tous les pièges du féminisme. Film du refoulement radical, film de l'absence et du froid (oh, cette neige omniprésente). Degré zéro du désir et de l'amour. Descente au néant. Il fallait oser aller jusque-là

Garde à vue

de Claude Miller

On craignait le pire. Claude Miller (La meilleure façon de marcher, Dites-lui que je l'aime) avait engagé Michel Audiard pour les dialogues, Lino Ventura en tête d'affiche. Il avouait « C'est un sujet que l'on m'a proposé », et corrigeait aussitôt « mais il m'a terriblement séduit ». A mon tour, je l'avoue. Le film m'a séduit. Exercice de style. Une nuit de la Saint-Sylvestre, dans une petite ville au bord de la Manche il pleut, climat de brume et de poisse Maître Jérôme Martinaud, notaire, est gardé à vue au commissariat par un inspecteur convaincu qu'il a violé et tué deux fillettes. Un lieu clos. Deux acteurs prodigieux, Michel Serrault (le notaire), Lino Ventura (le policier), s'affrontent, jouent au chat et à la souris. Peur que le spectateur entre dans l'arène, un troisième larron compte les points. Guy Marchand, policier fruste, écrasé par son patron, tape à la machine, rongeant son frein en silence, cognant avec fureur dès que son inspecteur lui laisse les mains libres.

Michel Audiard aime les dialogues qui claquent, le ping-pong théâtral sans relâche, une sorte de pugilat impitoyable, affrontement primitif et cruel où l'un des deux adversaires doit être sacrifié. Devant un tel « cirque », la seule question est où se place le spectateur ? Du côté de la puissance ? Du côté de la victime ? Pas facile de répondre. Là est à mes yeux la beauté et l'énigme véritable du film, comme si le pouvoir basculait sans cesse, se retournait, glissait entre les mains de celui qui croit prendre. Michel Serrault est bouleversant d'intelligence, de patience et d'ambiguïté. Jamais pitoyable, jamais désarmé, il fait face, déplace le jeu sans cesse, use son agresseur avec une ténacité inflexible.


1. Agatha, Editions de

Minuit.

CHOIX DE FILMS

J'aime le cinéma de chambre, un peu bergmanien, un peu hitchcockien, frôlant le théâtre et optant délibérément pour une écriture télévisuelle (gros plans systématiques). Il y a quelque chose d'abstrait, de liturgique dans ce duel filmé. Miller ose refuser avec une belle témérité tout ce qui pourrait faire réaliste. Le commissariat est propre, net, impeccable comme une clinique.

Ailleurs, dans la nuit, hors de la lumière, presque hors du film, la femme. L'épouse du notaire, Romy Schneider, droite, dure, tragédienne. Ailleurs, dans le souvenir d'une nuit de Noël, la femmeenfant, fantôme de Lolita, le désir et la culpabilité. On dirait que Claude Miller brûle les dialogues de Michel Audiard, occupe l'écran par un feu d'artifice étourdissant pour mieux cacher un secret qui ronge les images comme la nuit mouillée. Spectacle miné. Le jeu du pouvoir et de l'aveu occupe la scène pour interdire toute confession véritable. A chaque seconde, la vérité semble venir au bord des lèvres. Le visage de Michel Serrault se referme douloureusement sur son mystère. On ne peut dire que le pouvoir. Pas le désir.

JEAN COLLET

Agatha et les lectures illimitées

de Marguerite Duras

C'est un dialogue entre Elle et Lui. Ils se sont retrouvés à la villa « Agatha ». Ils se connaissent sûrement depuis longtemps. Qui sont-ils exactement ? « Ils ont trente ans. On dirait qu'ils se ressemblent », dit le texte. Mais sa voix à Elle nous surprend à l'entendre, on la croirait plus âgée. De quoi parlent-ils ? De départ, de mer, d'enfance. D'une enfance qu'ils ont partagée, nous ne savons pas encore très bien comment, d'une mer qui semble dormir et qui était déjà là dans cette enfance lointaine, d'un départ dont il a toujours été question entre eux. La caméra hante des lieux déserts un grand salon, un couloir, une plage. Pas de personnages. Pas encore.

Qu'en est-il alors d'Agatha ? Tout de suite, nous nous heurtons à cette ambivalence d'un nom qui désigne à la fois un film, un livre (1), une maison, une femme, ambivalence sur laquelle prend appui la multiplicité de l'oeuvre. Avec cet exemple magistral d'œuvre ouverte, Marguerite Duras, sinon inaugure, du moins perfectionne un type d'écriture plurielle qui confond les genres et se plonge avec délice dans l'alchimie du médium. Agatha n'est pas seulement un texte ou un film, c'est un grand livre illustré d'images, de mouvement, de voix, de musique.

S'il fallait raconter « l'histoire », on pourrait révéler que les deux protagonistes sont en réalité frère et sœur, et amants de surcroît. Ils


se sont aimés par une après-midi d'été admirable elle avait dixhuit ans, lui guère plus la différence entre eux était minime et elle a brusquement disparu dans la nécessaire fusion de leurs corps. Disons-le, cette « histoire » prend sa source dans un inceste, dénomination plutôt clinique qui ne rend compte en rien du vertige poétique qu'engendre ce qu'elle désigne si platement, pas plus qu'elle ne le faisait pour le dernier film de Jacques Doillon (2), étrangement analogue, en bien des points, à Agatha. Faut-il voir dans l'émergence répétée de ce « thème quelque symptôme d'un monde malade où la séduction devient suspecte et où la soif de l'amour est lentement remplacée par celle du pouvoir ? Sans doute, même si le pourquoi et le comment du processus nous échappent encore.

En tout cas, ce que le film de Marguerite Duras touche en nous est bien trop fondamental et douloureux pour que nous puissions le décrire et l'analyser seule la médiation de J'oeuvre d'art nous permet d'y accéder, et non sans souffrance. Par contre, la forme de l'œuvre, elle, demande un regard un peu plus attentif. Le point de départ réside peut-être dans l'imbrication du livre et du film, de la présence réciproque de l'un dans l'autre.

Le premier, en effet, est presque écrit comme un scénario il met brièvement en place le décor (« C'est un salon dans une maison inhabitée. Il y a un divan. ») et les personnages (« Il y a là un homme et une femme. Ils se taisent.»). Ensuite vient le texte du dialogue, sans autre commentaire que de courtes indications « scéniques » (Temps, Silence, Ils marchent.). Le tout forme une oeuvre tout à fait autonome où la place laissée à l'imagination du lecteur est immense, mais où le cinéma est constamment présent sans pourtant avoir besoin de se manifester.

De son côté, le film commence par nous montrer la première page du livre, puis à nous en laisser voir des fragments de temps à autre, non pas comme référence à une œuvre littéraire antérieure, mais comme une sorte d'énigme, comme marque d'une dimension supplémentaire ajoute au cinéma. Tout cela est accentué par le fait que les deux acteurs que nous voyons sont muets, qu'ils ne jouent pas le dialogue que nous entendons éloignement, toujours, de la forme habituelle de récit cinématographique, qui place ici au premier plan non seulement les mots mais aussi la voix. Il en résulte un indicible mouvement, dû aux balancements conjugués des images, de l'histoire que raconte ce dialogue si dépouillé, et de ces deux voix qu'aucun bruit ne trouble, sauf à de rares moments, le murmure des vagues alternant avec quelques mesures d'une valse de Brahms. A travers des lieux déserts, les personnages muets s'animent d'une vie étrange et profonde que nous créons nous-mêmes au fil des mots, peuplant la plage, la maison, les rues de rires, de gestes, de souvenirs qui ne nous appartiennent pas, mais que nous sentons au plus profond de nous-mêmes.

OLIVIER MILLE


DES

COMMUNAUTÉS

POUR L'ÉGLISE

Jean RIGAL, directeur du Centre

mtioral des vocations, Kt théolo-

gien et enseigne à N nstitut catho-

lique de Toulouse.

Cet ouvrage est un plaidoyer

pour le peuple de Dieu la

communauté chrétienne est

première par rapport à tou-

tes les fonctions et les cha-

rismes.

Il situe la place respective des

prêtres et des laies au service

de cette communauté.

Il situe les Eglises locales par

rapport à l'Eglise universelle.

Coll. tDossien Libres Cerf»- 134p.

MICHEL SCOUARNEC

DIS-MOI CE QUE TU CHANTES

L 'acte de chanter ensemble

vise à relier les croyants au

Dieu qu 'Us pient et leur per-

met d'exprimer qui est Dieu

pour eux et qui est l'homme

pour Dieu.

Textes et musiques sont tou-

jours marquis par leur cul-

ture vocabulaire, langage

musical, qui disent le rap-

port que les croyants enten.

dent établir avec la culture

ambiante.

Les répertoires de chant li-

turgique sont ainsi les deux

d'observation intéressants,

par les polémiques, les négo-

ciations, les déplacements qu'

ib manifestent aujourd'hui

comme hier. 220p.

Coll. «Ri! a el Symbolei n.ll» f*£^

Cejf-

1)

FRANZ MUSSNER

TRAITÉ

SUR

LES JUIFS

B s'agit là d'un livre TRES

IMPORTANT. Son titre mê-

me marque un tournant, a-

morçé depuis quelque temps

et consacré à Vatican Il,

mais qui est loin d'avoir été

pris par toute l'Eglise et en-

core moins plr l'opinion pu-

blique. Ce «traité sur les Juifs»

s'oppose par son titre même

aux traités classiques «con-

tre» les juifs.

L'auteur, tout au long d'une

exégèse minutieuse de l'An-

cien et du Nouveau Testa-

ment montre que le rôle

d'Israël n'est pas aboli par h

venue de Jésus, et que FEgli-

se selon les mots même de

Paul est «greffée» sur le peu-

ple juif et ne se comprend

pas sans lui.

Par son honnêteté, sa rigueur

scientifique et sa profondeur

théologique, ce livre s'impo-

se désormais comme le livre

de référence sur la question.

Il va très au-delà des autres

livres concernant les rapports

entre juifs et chrétiens. En

coupant méthodiquement les

racines théologiques de l'an-

tisémitisme il mérite une très

large discussion.

CoU. cTh«olo(i( et Scteoce» itUptutm

Coputio Fidci m. 109»


Questions religieuses

L'Apocalypse

n'est pas la fin du monde

PAR « APOCALYPSE », on désigne couramment un cataclysme qui préfigure la fin du monde ou d'une partie du monde.

L'arme nucléaire a tendance à s'affirmer aujourd'hui comme la raison majeure des appréhensions « apocalyptiques ». Il est d'ailleurs. piquant que l'usage cinématographique de la guerre moderne dans le film Apocalypse now (1980) ait fait écho sans le savoir à la grande oeuvre d'apocalypse découverte à Quoumrân, la Règle de la guerre.

En fait, l'apocalypse n'est pas la fin du monde, c'est même le contraire. Le mot grec apokalypsis, le premier du dernier livre de la Bible chrétienne, signifie « mise à nu » ou révélation plus exactement, révélation du monde nouveau qui va sortir de la crise totale du monde présent. Le travestissement du mot, dans son acception courante, élimine d'emblée l'objet même qu'il devrait désigner.

L'apocalypse, c'est d'abord de l'écriture, et pas autre chose mais une écriture de temps d'épreuve. C'est comme telle qu'elle a été déterminante dans la naissance et la constitution du christianisme. C'est même ce dernier qui a donné à l'écriture apocalyptique, née chez les Juifs après l'Exil à Babylone, sa forme et sa force optimales. C'est donc comme chrétienne que l'on doit perti-


L'APOCALYPSE

nemment la comprendre, après l'avoir située comme juive. Départie de ses dommageables et trop exploitables dérives, elle n'apparaîtra plus alors comme l'annonce sinistre de la fin souvent fascinante du monde et de l'histoire, mais bien comme l'instauration résolue des conditions et des chances ultimes de toute vie personnelle, sociale et cosmique.

DE L'EXIL À UNE DIASPORA LITTÉRAIRE

Ce que l'on appelle « apocalypse », le mot comme la chose, est un bien chrétien dont les racines lointaines sont juives. C'est un produit original d'écriture qui trouva sa forme exemplaire dans le livre de Daniel au IIe s. av. J.C., et son appellation technique définitive avec l'Apocalypse de Jean. En fait, il s'agit d'abord d'une écriture de crise, dont il faut chercher l'origine dès la chute du premier Etat d'Israël, au VIe s. av. J.C.

Les raisons d'une renaissance culturelle

L'Exil fut déclaré dans son accomplissement total en 587 av. J.C. par la destruction du Temple de Jérusalem. Comme tel, il devait durer un demi-siècle, jusqu'au fameux Edit de Cyrus qui sonna l'heure du retour en 538. Il n'était cependant que le terme et la conclusion d'un long développement historique commencé durant la seconde moitié du VIIIe s. avec la reprise de l'avance assyrienne sous Téglat-Phalasar III (746-727). Ce monarque s'était engagé dans la conquête des petits Etats dont il tenait à faire des provinces assyriennes après en avoir déporté les populations. Les deux moments qui balisent cette longue et douloureuse période sont l'un, la chute de la Galilée et de Galaad en 732, puis de Samarie en 722 l'autre, la prise de la capitale judéenne, Jérusalem, et la destruction du Temple, en 587. Ce siècle et demi d'insécurité grandissante et d'angoisse nationale généralisée avait ébranlé les fondations mêmes de la vie. Mais, parallèlement, cette situation détermina un effort étonnant en vue de remédier au malaise croissant de l'organisme social. Cette très longue crise fut d'une exceptionnelle importance pour Israël et son destin elle fut un test, une « épreuve du feu », a-t-on écrit, pour sa vitalité spirituelle et, partant, pour son être même de nation. Bien plus, s'il partagea le sort désastreux des autres peuples syro-palestiniens, seul Israël, désormais représenté exclusivement par Juda, conserva fidèlement ses lois et ses croyances ce phénomène est unique


dans l'histoire. Et ainsi, de l'annihilation politique sortit une véritable renaissance, culturelle et religieuse.

Considéré dans sa phase de préparation et de constitution, au long du VIle s. av. J.C. et jusqu'en 587, puis dans sa phase déclarée, de 587 à l'Edit de Cyrus, l'Exil manifesta positivement les traits accusés d'une vraie renaissance. Ce qui a défini et affirmé cette dernière c'est, d'une part, le maintien de l'essentiel éthique et culturel d'une religion, celle de Moïse, aussi pure que possible, d'autre part, la réinterprétation d'un tel héritage par le retour archaïsant de ce qui est très ancien tant des traditions nationales que des cultures voisines. Charnière historique et culturelle, l'Exil fut ainsi pour Israël un lieu unique de migration, voire de réhabilitation de cultures, et un creuset de refonte des mythes orientaux anciens, et cela sous l'impact particulier des documents cananéens ou phéniciens. On a même écrit ceci, avec pertinence « Par le truchement de la Bible, tout le monde civilisé a hérité de l'art littéraire phénicien. »

La fin de la royauté et l'innovation du livre

Ce vaste engouement pour l'antiquité, repérable jusque dans le vocabulaire employé, n'était pas limité à Israël, loin de là il reflétait une tendance générale. Car la longue période couverte par l'Exil et sa préparation lente fut dans le Moyen-Orient celle des restaurations et des renaissances, des retours aux sources lointaines et, partant, des croisements culturels. On sait comment, en Egypte, durant la seconde moitié du VIle s., après la dure période de troubles, de guerres civiles et d'invasions, et pour répondre à un grand besoin d'idéal, les rois saïtes de la vingt-sixième dynastie (663-525) restaurèrent l'esprit national et rendirent son indépendance au pays réunifié ils s'employèrent à faire revivre les figures, coutumes, dieux, arts et écrits de la grande dix-huitième dynastie. Des phénomènes semblables se rencontrent en Assyrie et en Babylonie ainsi, les inscriptions de Sargon II (722-705) sont imprégnées des épopées nationales de la vieille Babylonie la plus importante bibliothèque de l'Ancien Orient fut réunie par Assourbanipal (668-626), sous lequel l'empire assyrien atteignit son apogée et jusqu'à Nabonide (556-539), qui, gagné par la passion pour les biens antiques, et au prix de l'impopularité, tenta de restaurer les anciens cultes à travers tout son empire finissant. En tant qu'il est aussi et même surtout biblique, ce fait presque universel de renaissance culturelle aux VII' et VIe s. est lié plus spécialement aux changements intervenus chez les voisins septentrionaux d'Israël. La venue des Assyriens à la fin du VIlle s. et au début du VIIe avait signifié la fin des ambitions territoriales et


L'APOCALYPSE

marchandes des Phéniciens. Or, cette cassure correspondait à un vif regain d'intérêt pour l'acquis mythologique du passé cananéen. Ce fut très probablement l'instant d'une renaissance littéraire, qui atteignit son sommet au VIe s. av. J.C., chez les Juifs et ailleurs. Ce qui frappe dans la littérature hébraïque dite exilique, c'est le lien presque systématique entre, d'un côté, un réinvestissement mythique très soutenu jusque dans la forme et, de l'autre, l'usage fréquent d'archaïsmes bibliques. Les exemples significatifs de ce processus de remythisation archaïsante au service du monothéisme sont divers et nombreux, mais ils s'articulent tous dans le contexte original et suffisamment homogène de l'écriture biblique contemporaine.

L'Exil fut le temps de la transformation profonde de la prophétie, et Ezéchiel en est le premier et le plus éminent témoin. Si elle est très nettement marquée par l'afflux de formules et de thèmes mythiques résurgents, cette prophétie s'établit d'abord sur la base nouvelle qu'était pour elle la perte de sa relation institutionnelle à la royauté il y avait aussi, comme autre effet politique déterminant, la disparition du Temple de Jérusalem. Qu'est devenue la prophétie en Israël lorsqu'il n'y eut plus de roi, ni de Temple ? C'est là une grave question à laquelle dut être apportée aussi, à sa place adéquate, une réponse littéraire. Pour l'essentiel des grandes œuvres ou des grands corps d'écrits qui la composent, la Bible s'est en effet formée autour de l'Exil. Le fait spécifique du livre est en quelque sorte nouveau il commence comme tel avec Jérémie, pour s'affirmer davantage ensuite et devenir institution véritable chez Ezéchiel, à qui un livre est donné à manger (3,3) et les deux ensembles organiques que sont le Document sacerdotal (qui va du livre de la Genèse au livre des Nombres) et la collection dite du Deutéronomiste (avec le livre du Deutéronome et la série qui va de Josué au Second livre des Rois) donnent résolument aux textes regroupés les traits décisifs d'un dépôt qui s'affirmera plus tard et définitivement sous le nom et avec le titre de Bible. Avec l'Exil et à l'instar encore des peuples environnants, un conservatoire national de lois, d'histoires, de sagesses, de poésie et de fiction se constitue au sein de ce qui devient la nation juive. Le livre apparut et s'imposa alors comme institution, et comme tel il prit le relais de l'oracle. En bref, si la grande renaissance bibliqué s'effectue au VIle déjà, mais surtout au VIe s. av. J.C., par le maintien de ce qu'il y avait de plus fondamental dans la religion d'Israël et par sa réinterprétation en langage mythique restauré, ce fut aussi conjointement par l'affirmation résolue d'un monothéisme


éthique intimement lié à l'histoire. C'est ce que manifestent, entre autres, les grandes synthèses du Deutéronomiste, d'Ezéchiel et, une génération plus tard, du Deutéro-Isaïe. D'une certaine façon on peut dire que l'apparition de ces produits inédits d'écriture « prophétique » manifestait la réponse efficace à la faillite politique déclarée par l'Exil. Une telle réponse était une riposte positive son effet premier fut de transformer en diaspora littéraire l'exil politique et, dès lors, de fournir un instrument de choix qui transformât l'Etat d'Israël défunt en une nation juive vivante nation désormais « dispersée » ou « disséminée », selon les deux acceptions complémentaires du mot grec diaspora. C'est dans cette situation que germèrent, non seulement cette forme d'écriture prophétique qui, quelques siècles plus tard chez les chrétiens, fut appelée « apocalypse », mais aussi déjà les éléments de ce que l'on peut nommer un « proto-christianisme ».

VACANCE POLITIQUE ET SUBSTITUT SCRIPTURAIRE Le passage définitif de l'oracle au livre

Corrélativement à la transformation définitive de la prophétie, qui d'oracle devint livre, et pour les mêmes raisons de vacance politique, une croyance nouvelle s'instaura progressivement chez les Juifs d'après l'Exil. Comme dans l'ensemble des écrits du Nouveau Testament et particulièrement des évangiles, cette croyance reposait sur un système de représentations mythiques dont la fonction demeure centrale dans l'articulation et pour la signification du discours biblique global.

Au fur et à mesure que la diaspora juive s'affirmait amplement comme institution légitime, et tandis que l'échéance de la restauration des structures politiques d'antan fuyait sans rémission, les Cieux furent déclarés « fermés » ce qui impliquait que l'Esprit saint ne puisse plus « descendre » sur la terre pour y être le principe de la marche de l'histoire. Sous la royauté, quand les conditions politiques se maintenaient fastes, les mêmes Cieux étaient par contre proclamés « ouverts », et les prophètes censés proférer leurs oracles par l'effet de l'Esprit saint. Tout cela était à présent bien fini, comme l'exprime avec nostalgie ce cri post-exilique « Ah si tu déchirais les Cieux, et descendais » (Isaïe 63,19). Une telle situation signifiait donc qu'« il n'y avait plus de prophète en Israël », comme c'est dit expressément en plusieurs endroits de la Bible (Psaume 74,9 et 1 Macchabées 9,27). Lors de la venue du Messie, à la fin des temps, les Cieux se réouvriraient le Prophète des temps nouveaux, unique cette fois, recevrait alors l'Esprit saint tout comme autrefois. C'est ce qui est décrit comme réalisé


L'APOCALYPSE

dans les récits du Baptême de Jésus et annoncé dans les « visions » de plusieurs apocalypses juives contemporaines. Or, selon cette logique, l'histoire elle-même aurait dû obligatoirement stopper sa marche. Et, dès lors, cette décisive question se posait à l'homme biblique entre le moment de la « fermeture » des Cieux et celui de leur « réouverture » autrement dit, entre la déclaration de la faillite politique du peuple dit de Dieu et la décision divine de la restauration ultime du monde qu'en était-il de l'histoire ? A la vérité, tout y était sauf, mais l'ordre des relations et des choses y était changé. Malgré la cassure politique et en dépit de la suspension prophétique que celle-ci marquait, des personnalités d'un type nouveau, auteurs de « révélations et non plus émetteurs d'« oracles », étaient néanmoins déclarées prophètes. Mais à présent ces « prophètes » écrivaient, des « révélations » ou des « visions ». Les Cieux étant fermés, ils étaient décrits comme « enlevés aux Cieux », résolument « fermés », pour y écrire sous l'inspiration de l'Esprit. Ainsi la crise radicale de l'histoire que l'échec politique d'Israël signifiait se trouvait-elle d'emblée et infailliblement déjouée un équilibre nouveau des médiations et relations entre Dieu et sa Création avait pris le relais de l'équilibre ancien celui-ci avait en effet perdu ses conditions et ses effets politiques, la royauté et l'oracle. Le prophète « charismatique » avait laissé la place au prophète « inspiré » c'était là un changement irréversible. De son interprétation dépend pour une part la compréhension d'ensemble des textes du Nouveau Testament. La signature comme fonction apocalyptique

Le prophète écrivain « révélait » l'histoire. Par son acte et son produit d'écriture, autrement dit par sa signature, on peut dire qu'il faisait même l'histoire. Car la caractéristique majeure de cette production littéraire qui n'est autre que la production apocalyptique était d'être signée, et la signature y était d'importance essentielle. Mais le signataire « prophétique » n'était pas l'écrivain, lequel demeurait anonyme et même inconnu. Il était tout autre. Tantôt c'était tel héros fondateur, tel ténor du peuple ou de la nation dite élue Moïse (dans le Testament de Moïse), Abraham (dans le Testament d'Abraham), Elie (dans l'Apocalypse d'Elie), les douze fils de Jacob (dans les Testaments des Douze Patriarches) tantôt tel ancêtre de la première humanité, par exemple Hénoch (dans le Livre d'Hénoch) et même Adam (dans le Testament d'Adam), etc. L'usage de ces pseudonymes vénérables


n'était ni arbitraire ni neutre. Ces personnages étaient mis en scène par les apocalypticiens, non plus comme grands agents de l'histoire passée histoire nationale, mais aussi, en deçà, histoire de l'homme et des hommes mais, ici et maintenant, comme « auteurs » véritables de l'histoire actuelle et actualisée du monde. C'est ainsi qu'est née l'écriture que l'on appellera apocalyptique. Entre le IIIe s. av. J.C. et le lIe s. chrétien, sans omettre ses racines ou antécédents bien plus anciens (avec Ezéchiel, etc.), elle donna naissance à une prolifération exceptionnellement dense de produits structurés, présentés comme les Livres, les Testaments puis les Apocalypses des éminentes et nécessaires figures qui jalonnaient l'histoire tant d'Israël que de l'humanité tout entière. C'étaient là des œuvres littéraires où étaient organiquement liées ces deux choses d'un côté, la récapitulation systématisée et parfois chiffrée de l'histoire, des origines à l'heure présente en quelque sorte la généalogie exhaustive de ce que l'on appelait ce monde-ci de l'autre, la description ou « révélation » de la fin des temps ou plus exactement de ce que l'on montrait comme le monde qui vient. La signature (fictive) de tous ces livres il s'agissait bien de livres s'affirmait pour ainsi dire comme un rite magique, le sacrement scripturaire qui marquait le monde en crise et l'homme en péril d'une trace indélébile de vie.

La plupart des apocalypses avaient la structure d'un testament. Or, tout testament suppose la mort imminente du testataire son auteur, et il énonce l'existence légitime de la postérité légale que l'on a désignée il assure et garantit la succession. Dans le cas des Testaments apocalyptiques, cette succession est celle de l'homme, dans l'histoire du monde.

Les Juifs ont connu un processus historique qui les a menés vers un second et irrémissible désastre politique, en 70 ap. J.C. avec la destruction de leur second Temple. Comme malgré eux et dans l'anonymat des institutions, des lieux et des personnes, ils ont alors fait naître de leur terre en perdition l'assurance écrite, non pas de leur propre histoire nationale, mais de l'histoire tout court ce fut la production apocalyptique. Héritière des prophètes du VIe s. av. J.C., cette production instaurait, cette fois pour tout homme ou pour l'homme, les conditions et les critères de la vie même conditions et critères dont les dimensions étaient historiques et non plus politiques, autrement dit situées hors de toute contrainte de temps (l'histoire d'un peuple privilégié) et de toute limite d'espace (une terre nationale dite promise). Selon cette visée, il n'y avait plus dès lors d'homme possible que dans une diaspora, et le monde lui-même ne pouvait plus être qu'une unique et totale diaspora. On forçait la « porte des Cieux en


L'APOCALYPSE

« ouvrant » cette fois le monde. L'écriture apocalyptique signait cette ouverture, dont elle « révélait » les effets sur la relation entre Dieu et l'homme, entre le monde et l'histoire.

Inventeurs de l'apocalyptique, les Juifs ont eux-mêmes préparé, ce faisant, les représentations, les schèmes et même les concepts autour desquels se construira rapidement le discours originel du christianisme. Si l'apparition du mot « apocalypse », dans son sens littéraire, se repère d'abord chez les chrétiens vers la fin du Ier siècle « résurrection », par exemple, est plus que tout autre terme de nature apocalyptique il en va de même de la croyance précoce en la conception virginale de Jésus « par le fait de l'Esprit saint », croyance difficilement intelligible en dehors d'une approche par l'écriture apocalyptique. D'ailleurs, ce qu'on appelle « littérature apocalyptique est constitué par une masse étonnante de textes que les Juifs ont très vite rejetés elle ne dut son salut qu'au large usage que les chrétiens des premiers siècles en ont su faire. La dénomination de « proto-christianisme » semble ainsi d'autant plus adéquate (sa pertinence peut s'établir et se vérifier largement en dehors de l'apocalyptique elle-même).

L'APOCALYPSE DE JÉSUS CHRIST

Dans l'éventail très large des apocalypses, l'une d'elles se distingue par ses traits d'apocalypse parfaite ou, mieux, d'hyper-apocalypse c'est la Bible chrétienne. La récapitulation de ce monde-ci et la monstration du monde qui vient y sont admirablement articulées. La généalogie exhaustive, qui va du récit de la Création à celui du Baptême du Christ, se retrouve sous la forme d'un concentré chiffré dans le premier chapitre de l'évangile selon Matthieu. Quant à la signature, elle est contenue dans le dernier écrit, l'Apocalypse dite de Jean. En fait, à l'instar de tout livre d'apocalypse, il faudrait parler en toute rigueur de l'Apocalypse de Jésus Christ c'est en effet par ces mots que commence cette oeuvre apocalyptiquement signée de clôture, dont le signataire est bien Jésus Christ, « enlevé aux Cieux » et donc toujours vivant, comme nombre d'autres qu'il imite, mais en même temps supplante. L'Apocalypse de Jésus Christ appelons-la ainsi dote la Bible chrétienne de son achèvement et de sa signature ce faisant, elle lui impute l'empreinte de son signataire unique, Jésus Christ. Si l'on a peut-être raison de dire que Jésus n'a rien écrit, il est par contre très juste d'affirmer que la Bible chrétienne est le Livre de Jésus Christ. Et donc, vu sur cette face, celle de l'écriture, et en


reprenant les formules des représentations mythiques contemporaines, il convient d'affirmer que le christianisme s'est constitué et manifesté comme communauté et doctrine des « Cieux fermés » il est bien apocalyptique, dans le sens premier où son fondateur « signe » et « révèle » (rappelons que « apocalypse » signifie « révélation »), par l'acte et par le fait d'écriture, la force du monde qui vient.

Mais, par ailleurs, l'apocalypse qu'est la Bible chrétienne décrit sans ambages et à plusieurs reprises l'ouverture des Cieux, cela en vue du « don » de l'Esprit saint au moment du Baptême du Christ et des diverses Pentecôtes qui balisent le livre des Actes des Apôtres (on pourrait ajouter le « don » du pain, si cher à l'évangéliste Luc). Il y a là un trait fortement contradictoire, mais qui définit très bien l'originalité du christianisme. Apocalyptique de par sa préhistoire, sa fondation et son écriture, il s'est en même temps constitué et manifesté comme prophétique, c'est-à-dire comme communauté et doctrine des « Cieux ouverts ». En fait, il se définit par sa disposition à des ouvertures indéfinies des Cieux en lui sont comme programmées des Pentecôtes sans fin. L'enlèvement de Jésus aux Cieux désigne les Cieux comme définitivement fermés, mais cette présence céleste du Christ ressuscité détermine la possibilité d'autant d'ouvertures des Cieux, suivies d'actes prophétiques vrais, que se produiront d'ouvertures du monde, avec leurs effets apocalyptiques réels. C'est par cette articulation, par toutes Pentecôtes nouvelles, que l'instauration de toute parcelle du monde qui vient est rendue possible. En bref, apocalyptique et prophétique, le christianisme a la capacité d'instituer et de signifier le fait unique d'une diaspora cosmique il est, dans l'histoire, une force illimitée de « dissémination ».

Sur cette double dimension, apocalyptique et prophétique, le christianisme peut fonder avec sûreté ses qualités propres et ses exigences essentielles. Ce qui désigne chez lui un axe théologal et un axe éthique.

D'une part, en effet, à la différence de toute autre oeuvre d'apocalypse, Jésus Christ est vivant autrement que par et dans l'écriture la relation de sa signature à l'histoire est doublée d'une autre relation, celle de sa vie même à la vie des hommes et du monde. Pour le chrétien, le signataire apocalyptique est ce mort que l'on a « vu » vivant (selon l'évangile de Luc, 24). Et, en somme, dans le christianisme, la personne du signataire et l'objet de sa signature sont identiques ce qui entraîne que tout chrétien, homme qui « voit » le Christ vivant, est pour sa part sujet et auteur d'une « révélation » il fait lui-même acte apocalyptique.


L'APOCALYPSE

Par ailleurs, comme par un écho lointain mais sûr du judaïsme

exilique qui définit un « monothéisme éthique intimement lié à

l'histoire dès le Nouveau Testament le discours chrétien énonça

une doctrine morale dont les critères fondamentaux ne sont

qu'apocalyptiques, c'est-à-dire relatifs à l'existence même du

« monde qui vient ». L'éthique chrétienne apparaît ici dans toute

sa nécessité avec elle, et elle seule, la diaspora cosmique peut être

instituée dans l'histoire, et d'abord dans l'histoire politique et

sociale.

André PAUL

la

revue « numéro spécial nouvelle n 10, octobre 1981 HANDICAPÉS PARMI NOUS

Des jambes pour marcher Je-tu-il est handicapé Aperçu de la législation belge en faveur des handicapés Les handicapés, des travailleurs comme les autres ? La gestion des ateliers protégés entre l'économie et le social Ce qui doit changer Les institutions d'hébergement pour personnes handicapées Vivre chez soi (?) La Cité de l'amitié ou comment l'esprit vient aux briques Le Bercail de l'hébergement à l'intégration sociale Handicapés dur, dur la sexualité Au fil des jours Sortir de sa coquille S'adapter à la situation de handicap Communiquer le handicap, c'est aussi les autres « Mieux vaut être riche et bien portant que pauvre et mal fichu » Quelques adresses utiles.

Livres Pour comprendre l'idéologie belge.

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La catéchèse des handicapés Au cours du dernier quart de siècle, un secteur extrê-

mement vivant s'est développé au sein du mouve-

ment catéchétique français. Il concerne la proposition de la

foi aux enfants, aux jeunes et aux adultes handicapés.

Ces initiatives pédagogiques et institutionnelles de la pas-

torale catéchétique ont correspondu au développement, au

sein de la société française, de tout un secteur marginalisé de

l'enfance et de la jeunesse. Phénomène complexe qui est

apparu avec une certaine acuité au cours de la seconde

guerre mondiale et qui s'est accentué par suite de l'industria-

lisation et de l'urbanisation galopante qui l'ont suivie. « Les

statistiques montrent, écrivait René Lenoir en 1974, qu'un

Français sur dix, si on se limite à l'inadaptation sociale, et

un sur cinq, si on y ajoute la débilité physique ou mentale,

fait partie de cette "autre France", et que cette frange, dou-

1 René Lenoir, Les blement inquiétante par sa mesure et son volume, loin de 1. René Lenoir, Les ,,>

Exclus, Seuil, 1974, p. io. décroître, ne cesse de s étendre » (1).


2. Jean Maris, « Considérations sur l'évolution de la notion d'aide à l'enfant en difficulté en France, du début du siècle à nos jours », Les Cahiers de l'Enfance Inadaptée, 228, janvier 1979, p. 2429.

La collectivité nationale, et très particulièrement les pouvoirs publics, ont été conduits à se préoccuper des enfants et adolescents difficiles pour des motifs divers.

La sécurité tout d'abord. Le « vagabondage » et la délinquance qui apparaissent avec une plus grande fréquence dans les périodes troublées, guerres ou révolutions, ont fait l'objet de mesures législatives ou réglementaires dès la Révolution de 1789. Depuis lors, et jusqu'aux dispositions récentes de la loi « Sécurité et Liberté », les mesures ont oscillé entre la répression et la protection. La capacité des parents à éduquer et « corriger » leurs enfants a aussi été prise en compte, que l'on ait renforcé ou allégé les mesures de correction paternelle (Décrets-lois de 1935) ou que l'on ait prévu, dans des circonstances définies, la déchéance des droits de puissance paternelle (loi de 1889).

L'enseignement et l'éducation. La mise en place d'une instruction publique obligatoire et gratuite pour tous les enfants a mis en évidence, pour un certain nombre d'entre eux, le phénomène de l'échec scolaire. Le retard accumulé fut interprété comme symptôme d'« arriération mentale ». « Il y avait suspicion d'arriération mentale après un double échec au cours préparatoire. L'échec étant consacré par la non-acquisition de la lecture » (2). La loi du 15 avril 1909 prit en compte l'existence d'un pourcentage significativement élevé d'échecs scolaires en organisant un ensemble de classes et d'écoles spécialisées pour enfants arriérés et en essayant de concevoir et de déterminer une pédagogie adaptée.

La santé physique et mentale. La lutte contre la mortalité infantile, la prévention et le dépistage des maladies, la lutte contre la tuberculose en particulier, ont provoqué le développement de la recherche médicale et suscité la mise en place de tout un dispositif de soins et de dépistage (Offices publics d'hygiène sociale, par exemple). La fin de la seconde guerre mondiale a fait apparaître la détresse physique d'une grande partie de la population enfantine, victime à la fois de malnutrition et de traumatismes psychiques ou affectifs répétés.

Dans chacune de ces trois directions, les initiatives de l'Etat et celles des œuvres privées ont contribué à mettre en place des équipements et des personnels en vue de corriger,

DE L'ENFANCE INADAPTÉE À L'ENFANCE HANDICAPÉE

LA CATÉCHÈSE DES HANDICAPÉS


soigner, rééduquer cette partie de l'enfance et de la jeunesse « qui va mal ». Trois ministères au moins se sont traditionnellement partagés, sous nos différentes Républiques, le contrôle et la gestion de ces initiatives Justice et parfois Intérieur, Instruction publique ou Education nationale, Santé. Enfance coupable, enfance irrégulière, enfance malheureuse, enfance déficiente, enfance en danger moral, enfance arriérée éducable ou inéducable les vocables employés soulignaient bien l'approche particulière des administrations ou institutions qui tentaient de la prendre en charge.

C'est sous le gouvernement de Vichy, dans le cadre du « Conseil technique de l'enfance déficiente et en danger moral », créé par arrêté du 25 juillet 1943, que le concept unificateur d'enfance « inadaptée voit le jour (3). Il s'est pratiquement imposé jusqu'à la publication de la loi du 30 juin 1975 qui lui a officiellement substitué le concept d'« handicapé Cette officialisation concerne uniquement les handicapés physiques, sensoriels ou mentaux. Elle a cependant favorisé son extension. En effet, l'emploi du terme « handicapés sociaux » s'est répandu depuis lors (4). Le développement des équipements et des personnels, notamment celui des éducateurs spécialisés, dans le secteur de l'Enfance inadaptée, a été considérable de 1960 à 1975, très particulièrement au cours des Ve et VIe Plans. Il convient de noter le rôle prépondérant qu'ont joué à cet effet les Associations de handicapés et les Associations de parents d'enfants inadaptés. Les premières Associations de parents d'enfants handicapés mentaux se sont constituées en 1948, elles sont à l'origine de l'Union nationale des associations de parents d'enfants inadaptés (U.N.A.P.E.L), qui regroupe aujourd'hui 65 000 familles, fédère 600 Associations, gère 1 200 établissements ou services, offrant 50 000 places. Actuellement, près de 400 000 enfants et adolescents sont accueillis dans des classes d'éducation spéciale, dont 240 000 dans des établissements relevant du ministère de l'Education nationale et 144 000 dans les établissements relevant du ministère de la Santé (5). Enfin, losque la famille fait défaut ou lorsqu'elle se révèle incapable au plan matériel, moral ou éducatif de satisfaire les besoins des enfants, c'est la collectivité qui intervient par l'intermédiaire de l'Aide sociale à l'enfance 600 000 enfants sont pris en charge par ses services.

Tel est, brièvement situé, le cadre juridique et institutionnel dans lequel s'inscrit la prise en charge de plus d'un mil-


LA CATÉCHÈSE DES HANDICAPÉS

lion de jeunes « inadaptés » ou « handicapés ». C'est au regard de cette situation qu'il nous appartient d'évaluer la pastorale catéchétique de l'Eglise dans ce secteur.

VERS UNE CATÉCHÈSE SPÉCIALISÉE

C'est au début des années cinquante, époque de la création des Instituts médico-pédagogiques (I.M.P.), que sont apparues les premières expériences de catéchèse pour handicapés mentaux.

Jusqu'alors, l'action de l'Eglise dans le secteur de l'enfance inadaptée se déployait dans deux directions principales. Dans le secteur privé, l'Eglise était surtout présente par ses institutions. Cette présence était considérable congrégations hospitalières, congrégations spécialisées dans la prise en charge des handicapés sensoriels ou dans celle des « caractériels-délinquants » comme les Prados, les Refuges ou les Bons Pasteurs. Enfin, sans s'être pour autant spécialisées, malheureusement, bien des congrégations religieuses avaient en charge des orphelinats. Quant au secteur public, l'Eglise y avait des relations instituées par ses aumôneries, comme celle de l'Education surveillée. Enfin, les mouvements d'éducation, notamment le scoutisme, s'étaient ouverts à l'accueil des handicapés par la création d'une « branche extension ».

C'est au moment où le mouvement catéchétique français prenait son essor que ses responsables, dans une remarquable intuition des enjeux, ont favorisé la recherche et la mise en place d'un dispositif pour la catéchèse des inadaptés. Dès la création de l'Institut supérieur catéchétique, son directeur, l'abbé Coudreau, fit appel à la collaboration de l'abbé Bissonnier. Celui-ci venait d'entreprendre une expérience de catéchèse d'arriérés mentaux à la Fondation Vallée. Ancien aumônier de la « branche extension » du guidisme, il enseignait dans une Ecole d'éducatrices spécialisées. Ainsi se créa, à l'intérieur de ce centre de formation qui allait devenir l'Institut supérieur de pastorale catéchétique (I.S.P.C.), une chaire de « psychopathologie pastorale », une « école d'application » avec le stage de Bicêtre, un « groupe d'études » s'élaborèrent les premières orientations d'une catéchèse pour « arriérés mentaux ». Centre de formation des responsables de l'enseignement religieux qui a formé la plupart des directeurs diocésains, l'I.S.P.C. a pu sensibiliser un


grand nombre d'entre eux aux problèmes particuliers de la catéchèse des jeunes en difficulté.

Dans le même temps, le chanoine Collomb, nommé directeur du Centre national de l'enseignement religieux (C.N.E.R.), allait donner une impulsion décisive au mouvement catéchétique en instaurant un dispositif pour la formation des personnels développement des écoles de catéchistes, création de stages de formation appelés « sessions intensives » à travers l'ensemble du territoire, les récents diplômés de l'I.S.P.C. étant appelés à encadrer ces stages. Dès qu'il lança les « sessions intensives », le chanoine Collomb demanda à l'abbé Bissonnier de prévoir des sessions particulières pour les catéchistes de l'enfance inadaptée. Une première session eut lieu en septembre 1956 à Montanay, près de Lyon. Elle réunit une quarantaine de personnes aumôniers, religieuses d'institutions spécialisées, éducatrices spécialisées, parents d'enfants inadaptés. Ce premier rassemblement était significatif du publi concerné par cette entreprise.

Au fur et à mesure que le système organisationnel de l'enseignement religieux se constituait, la « catéchèse des inadaptés y y trouvait place. Ainsi, parmi les sous-commissions dépendant de la Commission nationale de l'enseignement religieux, fut créée une sous-commission de la catéchèse des inadaptés. Elle changea rapidement de titre pour devenir sous-commission de pédagogie catéchétique spécialisée. Quelques années plus tard, en 1959, fut créé, au Centre national de l'enseignement religieux, le Service de pédagogie catéchétique spécialisée (S.P.C.S.).

La mise en place rapide de ces diverses instances allait offrir de précieux avantages. Elle allait permettre à la catéchèse spécialisée d'être en prise directe sur le mouvement catéchétique, de bénéficier de son dynamisme et de ses compétences, de sensibiliser ses diverses instances aux problèmes particuliers d'une partie de l'enfance et de la jeunesse et d'infléchir en conséquence certaines de leurs orientations. En même temps, des travaux de recherche allaient pouvoir se développer à partir d'expériences privilégiées. Cette organisation assez technocratique, qui sera mise en question par la suite, a certainement permis à l'Eglise de France de se doter en peu de temps d'un équipement catéchétique de qualité pour répondre à la demande qui allait nécessairement surgir du développement rapide de ce secteur de la jeunesse. Avec la création et la multiplication des I.M.P., I.M.Pro., C.A.T. (6) d'une part, des classes de per-


LA CATÉCHÈSE DES HANDICAPÉS

fectionnement et sections d'éducation spécialisée d'autre part, les demandes des diocèses affluèrent vers les instances nationales. En l'espace de dix ans, des orientations, des programmes de catéchèse, des plans de formation du personnel, des stages virent le jour. Après vingt-cinq années, il faudrait des études approfondies pour évaluer avec pertinence le chemin parcouru.

Ce développement de la catéchèse spécialisée a certainement permis à l'Eglise de France une mutation profonde de son mode de présence à l'enfance inadaptée. En effet, alors qu'un certain nombre d'institutions chrétiennes s'effritaient, puis s'effondraient, en raison du vieillissement des personnels en place, de l'absence de recrutement des congrégations religieuses ou de leur incapacité à opérer les révisions institutionnelles et pédagogiques qu'imposait l'évolution socioculturelle, un nombre relativement important de laïcs, de religieux, de religieuses et de prêtres avaient déjà pris une autre place dans le secteur et y menaient une action pastorale de qualité. Cette autre forme de présence ne va pas toutefois sans poser un certain nombre de questions, que nous aborderons brièvement à la fin de cet article.

Certains diocèses n'avaient pas attendu la constitution d'un équipement national pour prendre en compte ces questions. A Lyon, le chanoine Collomb avait favorisé les catéchismes pour les enfants déficients et soutenu les premières recherches de l'abbé Mesny. A Paris, le chanoine Dock, alors directeur de l'enseignement religieux, avait créé dès 1956 un poste de catéchiste professionnel à plein temps pour l'enfance inadaptée. Ce poste fut occupé tout d'abord par Anne-Yvonne Bouts, éducatrice spécialisée, qui venait de fonder un établissement pour enfants déficients mentaux. Dès son entrée en fonction, elle organisa le catéchisme interparoissial de la rue de Varenne, qui devint rapidement un lieu d'expérimentation, de recherche et de formation pour des stagiaires de l'I.S.P.C. et de certaines écoles d'éducateurs. Assez rapidement, d'autres diocèses engagèrent les dépenses nécessaires, et pour certains ce fut un choix significatif des priorités pastorales, pour se doter d'un permanent à plein temps pour la catéchèse spécialisée.

Vers la fin des années soixante, les régions apostoliques étaient suffisamment équipées pour assumer par ellesmêmes la formation des catéchistes et pour susciter et ani-


mer des groupes de recherche. Au cours de la dernière décennie, certaines de ces équipes régionales ont fourni des productions de qualité, dont quelques-unes sont citées en référence dans cet article.

LES INTUITIONS FONDAMENTALES

La catéchèse spécialisée s'est constituée et organisée à par-

tir d'intuitions fondamentales qui ont été vérifiées sur le terrain. Elles composent en quelque sorte le « modèle théorique qui sert encore de référence implicite aux élaborations actuelles.

Si l'on observe la composition des premières équipes, il est

sans doute possible d'expliquer pourquoi et comment un tel modèle s'est constitué. En effet, elles furent composées principalement de catéchètes formés à la théologie kérygmatique dont le Père Liégé fut, en France, l'un des plus actifs porte-parole et à la pédagogie nouvelle, d'éducateurs spécialisés, de psychologues praticiens ou cliniciens. Ils avaient des références communes les uns et les autres avaient lu Claparède, Decroly, Piaget, Montessori ou Freinet. De ce fait, ils étaient attentifs au processus du développement de l'enfant, à ses modes particuliers d'appréhension du réel, de représentation et de communication. Cette fréquentation leur avait aussi donné l'exigence de l'observation et de la vérification. La catéchèse spécialisée ne s'est donc pas élaborée en chambre, mais sur le terrain de la pratique, dans la rencontre régulière avec les enfants. La Fondation Vallée à Bicêtre, le Vinatier à Lyon, le Catéchisme interparoissial de la rue de Varenne à Paris, l'Institut Théophile Roussel à Montesson ont été, parmi d'autres, des lieux privilégiés d'élaboration de cette catéchèse.

La foi en l'homme

Une double conviction animait ces premières équipes.

Tout d'abord, la conviction que ces enfants ou adolescents handicapés « avaient droit comme les autres » à la vie en Eglise, c'est-à-dire à la catéchèse et aux sacrements. Cette conviction sous-tendait toutes les initiatives et s'exprimait souvent sous forme de revendication. C'est l'époque où le Bureau international catholique de l'enfance militait pour la reconnaissance des droits de l'enfant à l'O.N.U. et faisait paraître une Déclaration sur les droits de l'enfant inadapté à son congrès de Beyrouth en 1963. D'autre part, la conviction que l'enfant, quel que soit son handicap, porte en lui


7. Les remarques de H. Bissonnier, à la suite de la bibliographie qu'il fournissait à la fin de son ouvrage Pédagogie catéchétique des enfants arriérés (Fleurus, 1959), sont significatives «. Tels ou tels ont une notion assez unilatérale et rudimentaire de la déficience mentale. Peu d'ouvrages font valoir les ressources de l'enfant arriéré » (p. 237).

8. Jean Mesny, Marguerite Orban, Guide. Principes de psychologie, méthode de catéchèse, APERI, La Chardonnière-Francheville-le- Haut, p. 55.

9. J. Mesny et coll., Vivante Lumière, Solaro. Pont de Beauvoisin, p. 22, 23. 10. Repères sur la route, Document réalisé par un groupe d'étude du Centre national d'enseignement religieux (C.N.E.R.), Service Pastorale catéchétique spécialisée (P.C.S.), 6 avenue Vavin, 75006 Paris (Dossier « Témoigner de Jésus Christ », p. 14).

LA CATÉCHÈSE DES HANDICAPÉS

des potentialités susceptibles de se développer, pourvu que l'éducateur sache les découvrir et aide l'enfant à les exploiter. A une époque où l'approche psychiatrique du handicap mental se bornait à en souligner les déficits, cette conviction relevait davantage de l'acte de foi que de la connaissance scientifique (7).

Cette « foi » en l'enfant s'alimentait aux sources de la philosophie personnaliste. Celle-ci informait en effet la théologie des catéchètes et certains enseignements des écoles d'éducateurs d'obédience catholique. L'influence d'Emmanuel Mounier était prépondérante, son épreuve familiale, une fille handicapée, conférant un caractère d'authenticité à sa méditation philosophique sur le mystère de la personne humaine. Mais la référence philosophique se renforçait d'une affirmation théologique « L'enfant déficient mental est capable de Dieu, capax Dei. » Cette parole, chère à Henri Bissonnier, qui scandait les enseignements des premières sessions, a redonné l'espérance à beaucoup de parents elle a aussi fondé et légitimé en quelque sorte l'entreprise de la catéchèse spécialisée.

Enfin, les catéchètes, pour renforcer leur argumentation et peut-être se rassurer eux-mêmes, faisaient appel à tout l'« équipement » surnaturel dont les enfants se trouvaient dotés par le sacrement de baptême. « Si démuni qu'il nous paraisse car, en cela, il n'y a pas de "normaux" et d"'inadaptés" l'enfant déficient est équipé pour répondre à l'appel tout particulier que Dieu attend de lui. Lui aussi peut devenir un saint » (8).

Cette « foi en l'enfant » est une composante majeure du modèle théorique de la catéchèse spécialisée. Elle lui a permis de prendre d'emblée de l'altitude et d'échapper à certains des pièges que pouvait lui tendre le handicap, notamment celui du dolorisme. Regard de foi du pédagogue qui fait confiance à l'enfant et, ce faisant, le révèle à lui-même, lui permettant de s'affirmer comme sujet de sa propre existence. Regard de foi du croyant qui reconnaît dans l'enfant l'icône de la Trinité à savoir qu'il vient de Dieu et qu'il va à Dieu et veut lui révéler sa dignité fondamentale (9). « Etre catéchiste, c'est reconnaître que toute personne est créée à l'image de Dieu » (10). Mais « l'amour ne suffit pas », a écrit Bettelheim. Très tôt, les catéchistes de l'enfance inadaptée ont dû réaliser que l'amour vrai passe


12. Vivre pour mourir Mourir pour vivre, Document réalisé par un groupe d'étude du C.N.E.R./P.C.S., p. 6567.

11. Henri Bissonnier, Péda-

gogie de Résurrection, Fleurus, 1959, p. 20-21.

13. J. Mesny-Orban, op. cit., p. 29-44 « Connaître l'enfant déficient mental ».

La volonté de communiquer

d'abord par l'estime et le respect de la personne handicapée, et qu'un tel amour implique une remise en cause personnelle et un apprentissage (11).

En définitive, la rencontre des adultes handicapés, la fréquentation des parents et des professionnels ont conduit la catéchèse spécialisée à un approfondissement. Il est donc plus exact de dire que c'est la « foi en l'homme » qui constitue une composante majeure de son modèle théorique. Mais la foi en l'enfant continue à la marquer en lui conférant une tonalité optimiste, sans doute parce que l'enfant est toujours riche d'un avenir et que, chez lui, la rencontre du handicap peut ne pas apparaître comme une fatalité, mais comme un défi.

La rencontre de l'homme blessé, diminué, défiguré, a confronté les catéchistes aux questions fondamentales que pose la condition humaine. Elle les a provoqués à regarder au-delà du handicap pour retrouver les traits authentiques du visage de l'homme. La théologie kérygmatique les a centrés sur la victoire que Jésus a définitivement remportée sur la mort dans sa résurrection. Elle leur a appris à miser sur les forces de vie et à déjouer les forces de mort « qui enferment l'homme dans un monde clos, le possèdent, l'aliènent, que ce soit la maladie, la lettre de la loi érigée en absolu, le culte de l'argent, la mort même » (12).

La foi en l'homme rend l'avenir possible. De cette première donnée découle la seconde quel que soit le handicap, qu'il soit physique, mental ou sensoriel, la communication doit être possible, il suffit d'en trouver les moyens. La Parole de Dieu doit pouvoir rejoindre même le plus « emmuré ». Cette conviction a suscité une grande créativité. Dans une première période, les catéchistes se mettent à l'écoute de l'enfant handicapé pour découvrir ses modes de communication privilégiés. En ce qui concerne le handicap mental, en accord avec la nosographie psychiatrique de l'époque, on insiste sur les déficits et l'on recherche ce qui demeure intact. On relève les capacités de connaissance par intuition, les capacités à communiquer par le langage symbolique, l'importance de l'ambiance et du climat affectif (13). Il en résulte un travail pédagogique considérable. Quelque peu traumatisés par les condamnations de 1957 visant le « catéchisme progressif », les catéchètes élaborent des programmes d'une grande rigueur doctrinale, où le souci


de respecter la synthèse du donné de la foi est manifeste. La communication va du catéchiste à l'enfant chaque séance comporte un contenu doctrinal dont le catéchiste se nourrit, qu'il est appelé à méditer. C'est cet aspect du mystère de foi qu'il présentera ensuite aux enfants à travers un cheminement pédagogique qui fera appel aux symboles, mais aussi au langage verbal par des formules simples, concises et précises. Toutes les activités d'expression, chant (14), expression corporelle, expression picturale ou modelage, sont au service de cette transmission adaptée du message. La seconde période, qui coïncide avec la fin des années soixante, est marquée par de profonds changements. L'approche psychanalytique qui s'impose progressivement dans les équipes médico-psycho-pédagogiques provoque une évolution considérable de la nosographie en psychiatrie de l'enfant. Le déficit n'est plus la donnée première et immuable, il n'est plus qu'un symptôme dont le sens est à rechercher dans l'histoire de l'enfant. Les notions de conflit psychique et de régression prennent une place essentielle dans la description et l'explication des troubles des enfants. En même temps se trouve posée la question de l'investissement névrotique du déficit. Enfin, les recherches concernant la structuration de la personnalité permettent de mieux repérer le processus destructeur pouvant conduire à une rupture de la personnalité. Dans cette perspective, l'enfant est rendu à sa propre histoire et à sa dynamique (15). Peu à peu, le recrutement des I.M.P. et I.M.Pro. évolue et les catéchistes découvrent de nouvelles populations d'enfants et d'adolescents souffrant principalement de troubles de la personnalité.

Si ces changements ont déconcerté certains catéchistes, ils en ont stimulé d'autres. Des groupes d'études se sont constitués à l'échelon régional ou national, composés de catéchètes, d'éducateurs, de psychologues, de psychiatres et de psychanalystes. Leur objectif fut d'abord de faire le point des nouvelles approches en psychologie et en psychopathologie de l'enfant, afin de favoriser une meilleure écoute chez les catéchistes et, par là même, une meilleure communication avec l'enfant (16). Sous ce nouvel éclairage, la volonté de communiquer se trouve profondément modifiée dans sa démarche. Il ne s'agit pas tant d'adapter son langage à l'enfant que d'écouter ce que l'enfant « veut dire » à travers

LA CATÉCHÈSE DES HANDICAPÉS

14. Beaucoup de chants religieux pour enfants sont nés dans ces expériences de catéchèse pour handicapés. Cf. RecueilJoie pour Dieu ( A.Y. Bouts), Flcurus. Disques Comme un Oiseau, Viens parmi nous (Christiane Gaud, UNIDISC), Appelés à Vivre (Georges Plaisantin, SM).

15. Le domaine est si vaste qu'il est impossible de fournir ici une bibliographie même succincte.

16. Cf. Etre un enfant, Document publié par un groupe de travail du Service de catéchèse spécialisée du C.N.E.R., Centurion, 1979.


18. Des documents de qualité ont été publiés récemment dans ce sens Avec Jésus vers le Père (Groupe régional de l'Est, P.C.S., septembre 1979, ADERN, Nancy) Un jour. un jour enfin. rendre l'Eglise possible avec les jeunes dits psychotiques (C.E.R.P., 8 rue de La Ville-l'Evêque, Paris).

19. Le rôle de la communauté ecclésiale est d'abord de transmettre, non un enseignement, mais une relation d'amour vécue. La vie de l'Eglise précède son enseignement. La tradition de l'Esprit précède la tradition de la Parole: Dans cette perspective, le premier sacrement c'est la communauté croyante elle-même, signe efficace qui transmet un amour libérateur. » Marie Simone Fonteneau, est vivant L'Histoire d'une communauté 19651975, p. 14. Service diocésain de la catéchèse, 35 bd Carnot, 62000 Arras.

17. Dieu, ma joie, 1er degré, nouvelle éd. entièrement revue et augmentée, Les Ed. du Paroi (77116 Ury).

son mutisme, son agressivité, sa violence ou son comportement étrange. Les programmes s'en sont trouvés relativisés. Certains font alors une large place aux notes psycho-pédagogiques (17). Mais les équipes de responsables s'attachent surtout à former les catéchistes à rencontrer les jeunes pour écouter leurs questions profondes et élaborer peu à peu une parole avec eux (18).

La communauté, lieu de la communication de la foi

La troisième intuition fondamentale concerne la communauté. Dès les premières années, les catéchistes ont pu vérifier que le groupe de catéchèse était un lieu de vie essentiel à la communication de la foi. Cela se fondait, pour une part, sur des constatations d'ordre pédagogique tout d'abord, la capacité d'un certain nombre d'enfants à entrer en relation et à percevoir la qualité d'une ambiance facilitait la constitution d'une vie de groupe ensuite, l'effet stimulant, pour l'évolution de chaque enfant, de ces rencontres de groupe était reconnu ici comme il l'est en éducation spécialisée enfin, la proportion relativement importante des adultes, en raison des nécessités pédagogiques, donnait à ces groupes une configuration particulière favorisant les échanges adultes-enfants et facilitant la constitution d'une communauté. D'autre part, des constatations d'ordre catéchétique tendaient à mettre en lumière que la vie de l'Eglise précède son enseignement (19).

La rencontre des handicapés dans les groupes de catéchèse a certainement conduit les catéchètes à privilégier la praxis, à donner plus d'importance au dynamisme de la Parole de Dieu qu'aux connaissances apprises. Il est en effet une réalité du message qui ne peut advenir à l'état de parole que si elle est d'abord vécue avant de devenir message, la résurrection est donnée dans une expérience. Il en va de même de l'annonce de la dignité de l'homme. Plus l'homme est blessé, plus la réalité semble contredire le message, plus il devient impérieux de changer cette réalité pour que le message prenne sens. Témoigner estime et respect, aider un homme à se remettre debout en lui révélant sa dignité fondamentale, cela passe par des gestes très concrets qui engagent et compromettent. C'est le lavement des pieds.

Cela explique l'insistance très particulière des documents sur l'ambiance, le climat, l'atmosphère des lieux et des rencontres. Conseils pédagogiques difficiles à formuler, car ils pourraient tourner facilement à la recette et pervertir du


même coup le sens de la démarche (20). Cela peut expliquer aussi la tonalité des discours. On y perçoit parfois une certaine qualité de joie qui s'apparente au rire de Sara ou, dans un autre registre, à ce que Lacan appelait « l'assomption jubilatoire », joie de l'homme qui reconnaît dans le miroir du groupe les traits de son visage et accède par là à la reconnaissance de son identité.

Car le groupe de catéchèse veut être un lieu de vie où s'accomplissent des gestes significatifs qui ont la valeur d'événements, c'est-à-dire qu'ils font bouger le cours des choses, qu'ils viennent modifier l'histoire des participants. La joie qui peut alors surgir n'est pas béate, c'est celle d'une naissance, c'est celle d'un enfantement. Elle laisse quelque part un tombeau vide.

QM; M~e~/o~-MOt~ De~eMMM Jo~t /a ~Ct</te~b~a~Mn- Qui rassemblons-nous ? Des jeunes dont la difficulté fondamentale est de ne pouvoir entrer en relation avec d'autres sans mettre en péril leur propre recherche d'identité. Avoir des rencontres avec « l'autre » ou « des autres », c'est pour eux vivre une situation dangereuse, angoissante. En nous rassemblant, nous lançons un pari aux jeunes et aux adultes celui de nous construire ensemble, les uns par les autres, les uns avec les autres, et non de nous détruire (21).

Ainsi le groupe de catéchèse est un lieu de révélation. Au fil des semaines, des mois et des années, car il compte avec le temps, il atteste la Présence qui le rassemble et le constitue. A travers les documents, nous relevons la place essentielle de la célébration liturgique. La louange, l'action de grâces, la profession de foi en sont les dominantes. La célébration liturgique est certainement un temps fort de structuration dans la foi. Le groupe de catéchèse est donc un lieu de vie ecclésiale, « une des cellules élémentaires à partir desquelles continue à se développer le corps ecclésial, en même temps que s'y engendrent de nouveaux types de croyants » (22). Comme on le voit, la catéchèse spécialisée a anticipé sur les vues développées par le Texte de référence (23) qui insiste sur l'importance du « lieu catéchétique », « lieu d'accueil qui signifie l'Eglise ».

LA CATÉCHÈSE DES HANDICAPÉS

20. Cf. Mesny et coll., op. cit., p. 51-74. « Dieu, ma joie », op. cit., p. 23-63. « Repères sur la route op. cit. Dossiers « le lieu » et « le groupe ».

21. Un jour. un jour enfin. rendre l'Eglise possible avec des jeunes dits psychotiques (p. 44).

22. René Marié, Une nouvelle étape de la catéchèse française », Etudes, octobre 1980.

23. « Texte de référence. Normes pour l'initiation chrétienne des enfants de 8-12 ans », Catéchèse 79, Desclée De Brouwer, mai 1980, p. 49.


24. Les documents Vivre et Vivante Lumière se réfèrent principalement à l'école jungienne. D'autres documents, La Paternité ou le problème des images parentales (C.N.E.R.-P.C.S.), Avec Jésus vers le Père (Région Est, P.C.S.), Etre un enfant (Centurion), se réfèrent plutôt aux théories de la psychanalyse freudienne.

DES QUESTIONS QUI DEMEURENT OUVERTES Un autre modèle est-il possible ?

Comme nous l'avons souligné, la catéchèse spécialisée est née de la rencontre de la pédagogie nouvelle et de la théologie kérigmatique. Elle a été, par la suite, fortement marquée par l'apport de la psychologie et de certains courants psychanalytiques (24). Le modèle théorique sous-jacent est un modèle de communication, marqué dans un premier temps par le souci pédagogique de l'adaptation du langage et des autres moyens d'expression aux capacités particulières du handicapé, dans un second temps par le souci de l'écoute de la parole du handicapé en vue d'élaborer avec lui une parole de foi. Ce modèle de communication s'est construit à partir de la rencontre des handicapés mentaux. C'est avec eux que se sont développées les recherches les plus originales.

En revanche, le secteur de l'inadaptation sociale a moins profondément marqué la catéchèse spécialisée. Plusieurs éléments peuvent l'expliquer. Tout d'abord, le problème de l'inadaptation sociale a surgi essentiellement à partir des institutions religieuses ou des aumôneries qui eurent à faire face aux difficultés de la catéchèse des « jeunes cas sociaux ». Mais il aurait fallu être inséré dans le milieu social inadapté pour que les catéchistes puissent aborder de façon suffisamment précise les questions fondamentales posées par le « handicap social ». Ensuite, le secteur luimême a évolué. L'organisation et le développement des services d'action éducative en milieu ouvert et des équipes de prévention ont correspondu à des choix politiques importants et ont modifié profondément la conception de l'action sociale.

Il ne semble pas que la catéchèse ait véritablement pris la mesure de cette évolution. Il faut reconnaître .qu'elle est peu équipée pour le faire. En effet, la composition sociologique des communautés catholiques est telle, en France, que les populations concernées par l'action sociale ont fort peu d'occasions « naturelles » de les rencontrer. Mais, de plus, s'il existe ici ou là des expériences novatrices, les catéchètes ne disposent pas des instruments théoriques qui leur permettraient d'acquérir une connaissance suffisante des dimensions véritables du champ de leur action. Faute de modèle théorique adapté, les pionniers travaillent actuellement dans le brouillard.


25. J.M. Dutrenit, • Réflexions sur la formation des travailleurs sociaux », Informations sociales, spécial, 1978.

26. Voir notamment le programme du Diplôme supérieur en travail social, en annexe à l'Arrêté ministériel du 14-11-78, et circulaire n° 32 du 16-06-80, ministère de la Santé et de la Famille.

LA CATÉCHÈSE DES HANDICAPÉS

Sur ce point, il faut reconnaître que les travailleurs sociaux ne sont pas mieux lotis. Les sciences psychologiques leur fournissent des moyens qui peuvent être précieux pour le travail en relation duelle ou en petits groupes. Elles s'avèrent par contre inopérantes pour une analyse du champ social et de ses dysfonctionnements. Le champ social et le champ psychopathologique ne se recouvrent pas cette donnée, qui paraît évidente, semble avoir échappé à de nombreux acteurs du travail social. Cela peut expliquer, pour une part, le malaise profond qu'ils éprouvent à conduire une action exclusivement réparatrice des dégâts individuels provoqués par une société qui tend à se confondre pour eux avec le tonneau des Danaïdes.

Les catéchètes risquent de se laisser prendre, comme bon nombre de travailleurs sociaux, par l'illusion de la transparence des rapports sociaux, « c'est-à-dire la croyance qu'il est possible de comprendre le fonctionnement et le développement de la société, des groupes sociaux et des individus qui les composent en se contentant de vivre au milieu d'eux et de leur parler ». Croire cela, c'est méconnaître l'existence des déterminismes sociaux. C'est aussi « méconnaître la nécessité de la démarche intellectuelle et de la construction du modèle (avec ses méthodes et ses connaissances spécifiques) qui s'ensuit, seuls moyens qui permettent d'avoir une attitude opératrice à l'égard du réel » (25). Une formation pluridisciplinaire permettant d'analyser les dimensions historique, économique, politique, organisationnelle de cette réalité complexe s'avère indispensable. Les formations supérieures en travail social commencent à en tenir compte, trop timidement à notre avis, la dimension gestionnaire ayant eu tendance à surclasser toutes les autres dans la politique sociale depuis 1974 (26).

Il semble que des responsables de la catéchèse spécialisée aient intérêt à acquérir une compétence en ce domaine. Peut-être pourraient-ils élaborer un autre modèle théorique, qui semble indispensable pour une action en profondeur dans le secteur de l'inadaptation sociale.

Une influence limitée hors du mouvement catéchétique Il est sans doute trop tôt pour évaluer l'influence de la catéchèse spécialisée sur l'ensemble du mouvement catéchétique français. Mais, d'ores et déjà, sa place y est reconnue


et, semble-t-il, appréciée. Des communautés catéchétiques se sont constituées, certaines évoluant vers le style « communauté de base », déjà riches de toute une histoire. C'est une dimension fort importante de la catéchèse spécialisée dont nous n'avons pu rendre compte ici, faute d'éléments suffisants d'information. Par contre, l'influence de la catéchèse spécialisée nous semble très limitée dans deux domaines celui des parents d'enfants inadaptés et celui des professionnels, animateurs des I.M.P., I.M.Pro., etc. En ce qui concerne les parents, si des contacts profonds ont pu s'établir parfois à l'intérieur des communautés catéchétiques, ces expériences n'ont jamais été ressaisies dans une réflexion d'ensemble en vue d'un projet d'action commun (27). De ce fait, les catéchistes sont peu préparés à rencontrer les parents d'enfants handicapés. Des obstacles importants d'ordre psychologique s'interposent ici, que les catéchistes ne sont pas toujours à même d'analyser. Il en résulte souvent chez les parents le sentiment de ne pas être accueillis ou compris. En ce domaine, le manque de formation des catéchistes n'a pas permis d'élaborer avec les parents des expériences qui soient à la hauteur de celles qui se réalisaient avec les enfants (28).

En ce qui concerne les professionnels, la communication passe encore plus difficilement. Ils ignorent pratiquement les productions de la catéchèse spécialisée, ainsi que ses objectifs, ses méthodes pédagogiques, ses analyses. Une telle situation fait d'autant plus question que l'on pourrait s'attendre à ce qu'un consensus s'établisse sur un certain nombre de points essentiels (29). Il est vrai que si les catéchistes veulent sortir de leur domaine réservé pour rencontrer les différents partenaires de l'éducation spécialisée ou du travail social, ils se trouvent confrontés à des attitudes pratiques et à des positions idéologiques qui peuvept s'apparenter au scientisme, à l'agnosticisme ou au marxisme, dont le point commun est de concevoir la désaliénation de l'homme hors de toute référence à la foi chrétienne, suspectée même d'avoir contribué à cette aliénation. Des catéchistes peu préparés à ce genre de confrontation risquent à coup sûr de se trouver en difficulté. Toutefois, ce n'est pas en se retirant sur des positions défensives, ni en réduisant le débat à une lutte d'influence ou à un conflit de pouvoirs, que les catéchistes parviendront à faire reconnaître leur spécificité. Une telle stratégie peut d'ailleurs paraître dépassée après Vatican II.


La catéchèse spécialisée a le privilège de déployer son action en un domaine où les questions fondamentales de l'existence sont mises à jour. Elle ne peut s'acquitter de sa mission qu'en les prenant totalement en compte, sans en occulter aucune. Cela suppose qu'elle s'en donne les moyens (de ce point de vue, la réduction actuelle des équipes de responsables permanents pose une sérieuse question). Au cours des vingt-cinq années dont nous avons retracé brièvement l'histoire, la catéchèse spécialisée a fait la démonstration de sa capacité à intégrer certaines données des sciences humaines dans son travail de communication avec les jeunes handicapés pour une proposition cohérente de la foi. Cette compétence l'autorise à entamer un véritable dialogue avec les différents partenaires de l'action sociale dans ce domaine. Un dialogue qui peut être une chance pour tous.

ÉDITIONS FLEURUS collection Pédagogie psycho-sociale HENRI BISSONNIER

L'ENGAGEMENT CHRÉTIEN DU JEUNE INADAPTÉ

INITIATION CHRÉTIENNE DES DÉBILES PROFONDS

LA CATÉCHÈSE DES HANDICAPÉS

BERNARD DESCOULEURS

PÉDAGOGIE DE RÉSURRECTION

L'ADULTE HANDICAPÉ MENTAL

E. PAULHUS J. MESNY

Denise-Delphine Rouquès

31, rue de Fleurus 75006 Paris


1. Parmi les 200 participants de ce Symposium, venus du monde entier des évêques, des théologiens, des spécialistes d'autres sciences, enfin des représentants de mouvements ou d'organismes laïcs.

Chroniques

Pain rompu et partagé

Le récent Symposium international de Toulouse, qui eut pour thème « Responsabilité, Partage, Eucharistie », précédait de peu, on s'en souvient, le Congrès eucharistique international à Lourdes, dont le sujet, « Jésus-Christ, pain rompu pour un monde nouveau », manifestait dès l'abord la continuité organique de ces deux événements. En des contextes disciplinaires différents et cependant avec une convergence hautement significative, les travaux du Symposium se nouèrent autour d'une perspective devenue centrale la « nouveauté » d'un monde qui proviendrait d'une certaine « rupture du pain allant jusqu'à déterminer la manière de vivre et de s'engager du croyant (1). ).

LA CULTURE CONTOURNÉE

Convergence qui apparut avec force tout d'abord à travers les témoignages aussi divers que peuvent l'être en leur histoire des Africains ou Latino-Américains. Ici et là, le thème « mord » littéralement dans la réalité mondaine que sont la culture, l'économie et la société. N'aurait-on pas affaire, alors, à une sorte de dérapage théologique ? A moins qu'il ne s'agisse là d'une prise de conscience, ancienne déjà, nouvelle pourtant quant à son acuité, de l'insuffisance d'une « conception purement privée et intimiste de l'eucharistie ». Car la grande interrogation qui semble sous-tendre les analyses proposées à Toulouse puis à Lourdes pourrait bien se résumer de la sorte comment bâtir l'unité de la foi sur la diversité réelle et acceptée de ses expressions vécues ? Une telle question renvoie immanquablement à une réflexion concernant la distance de fait entre « sacramentalisation » et « évangélisation », entre l'accès aux rites et l'accueil transformant de la Bonne Nouvelle une réflexion qui porterait aussi bien sur les conséquences de ce phénomène que sur les raisons qui en décidèrent. On est frappé de voir combien ces témoignages, provenant de contextes bien définis tels que l'Afrique, l'Amérique latine et l'Inde, illustrent les questions qui traversent aussi le tissu ecclésial en nos pays, mais pour le déchiffrement desquelles une certaine lucidité nous ferait défaut.


Un constat s'impose, qu'il concerne l'Afrique ou l'Amérique latine. « On ne dira pas assez, écrit pour sa part Pierrette Attouo, économiste ivoirienne, que la mission, puis notre clergé, ont sacramentalisé les communautés chrétiennes, mythifié les célébrations eucharistiques plus qu'ils n'ont évangélisé. » « L'exclusivisme de la culture européenne et méditerranéenne, dira à son tour le Père Marcello de Carvalho Azevedo, jésuite brésilien, exclusivisme qui a essayé de bâtir l'unité de l'Eglise sur l'uniformité des rites, de l'éducation du clergé et de la jeunesse, et par voie juridique et canonique, nous a apporté une perspective limitée de l'eucharistie. » Cet état de choses, qui tient en son fond à la distance, allant souvent jusqu'à une rupture, entre sacramentalisation et évangélisation, est dominé, on le voit, par l'impératif de l'unité, auquel la culture semble opposer la première résistance. Car la réponse quasi spontanée à pareille difficulté fut justement de privilégier la sacramentalisation, en conférant au rite un caractère absolu et universel, à l'abri en quelque sorte de l'emprise culturelle et de ses exigences. La culture contournée, le rite est sauf mais des distorsions apparaissent alors dans le « champ eucharistique » lui-même, si l'on peut dire, pour autant qu'il postule de façon contraignante un symbolisme qui concerne la convivialité du croyant dans son rapport au monde. « La vie eucharistique se réduit à la consommation d'un aliment surnaturel, et la vie chrétienne à la célébration de la messe, aux groupes de prière, à la distribution des sacrements », affirme encore Pierrette Attouo. Et Mgr Sanon, évêque de Bobo Dioulasso (Haute-Volta) « La communion est donnée aux jeunes Eglises, mais ce n'est pas encore le partage eucharistique » (2). En dissociant de la sorte l'accès aux rites et l'accueil de la Bonne Nouvelle, n'en est-on pas venu à oublier la finalité véritable du premier, le réduisant à n'être qu'une initiation à des gestes ponctuels qui risquent de développer et de renforcer en l'homme la pente idolâtre, plutôt que de l'amener à une vie réelle selon l'Esprit ? Qui plus est, les questions laissées alors de côté concernant la culture dans son rapport vital avec l'Evangile ne tardent pas à resurgir sous la forme de mimétismes fragiles, ou même d'absence pure et simple de cette dimension évangélique que telle culture eût pu faire sienne. Cette préoccupation de la réalité culturelle et sociale qui hante les décisions les plus quotidiennes de nos communautés qu'il s'agisse de catéchèse, de catéchuménat, ou même de formation des clercs est vue parfois comme une déviation par rapport à l'annonce de la Bonne Nouvelle selon toute la dureté de ses exigences, alors qu'elle est l'expression première d'une prise de conscience de ce qu'il n'est pas possible de séparer Evangile et culture. Une « non-séparabilité » qui, de façon apparemment paradoxale, postule qu'ait été opérée une distinction préalable entre ce qui dans la Révélation ressortit au Message comme tel et ce qui

2. L'intervention de Mgr Sanon a été reproduite dans la Documentation Catholique du 9 août 1981. Dans le même numéro, on trouvera la conférence du P. Azevedo, ainsi que les principaux textes qui ont marqué les journées de Lourdes.

PAIN ROMPU ET PARTAGÉ


3. Propos de J.M. Ela, cités par Pierrette Attouo.

4. Bureau international du travail.

tient à la culture où il s'est donné à connaître. Car c'est seulement à partir de là qu'est possible une rencontre saine avec la culture ambiante, qu'il ne s'agira pas alors de défaire ou de refaire, mais bien de connaître et d'assumer. « Voici que s'ouvre aux communautés chrétiennes d'Afrique le temps où elles retrouvent leur mémoire vive, leur initiative et leur imagination, pour réinventer l'Eglise dans une confrontation avec elles-mêmes, à travers le passé, le présent, et dans l'indétermination de l'avenir qui nous provoque » (3).

UN LIEU DE PARTAGE

Depuis nombre d'années déjà, la communauté ecclésiale de base, telle que peu à peu elle s'est imposée au Brésil par exemple, apporte une réponse décisive à cette exigence d'enracinement culturel qu'implique la communion eucharistique. Mais la réalité « communautaire » comme telle déborde en quelque sorte ces lieux d'enracinement, d'ailleurs irremplaçables, et concernerait, ainsi que l'a montré le Père Azevedo, d'autres « niveaux de participation et de responsabilité, de communion et de partage ». Ce qui s'imposerait en premier ressort et il s'agit là toujours du thème traité Eucharistie, Responsabilité et Partage c'est donc une redécouverte de la diversité des vocations dans l'Eglise, assez vigoureuse pour que soit édifiée une communauté « vraiment caractérisée par le partage des responsabilités entre le clergé et les laïcs, d'après la nature même de leur vocation et de leur compétence propres ». La prise en compte d'un partage réel irait jusque-là. C'est alors qu'une confiance réciproque créerait l'« espace indispensable pour une autonomie relative des laïcs au sein de l'Eglise et une autonomie plus développée par rapport à leur action de partage et de responsabilité au niveau de leurs qualifications professionnelles et de leur présence au monde ».

J'y verrais pour ma part l'un de ces moments où se ferait le départ entre ce que l'on appellera l'intrusion indue du politique et de l'économique dans la dimension religieuse et l'assomption de la réalité humaine en sa totalité à travers le symbolisme, précisément, de la fraction du pain, symbolisme de mort et de vie parce que aussi symbolisme multirelationnel. Il n'est donc absolument pas question d'une insertion oblique, dans la visée eucharistique, du politique et de l'économique, mais bien plutôt d'un phénomène de saisie et de reconnaissance globale de l'homme comme individu et être social. Telles sont les conséquences métaphysiques et concrètes d'un « pain rompu pour un monde nouveau ». Sans oublier que c'est au nom même de sa foi que le croyant se sait invité à intervenir activement dans la configuration sociale. Ce qui, nous le savons, ne date pas d'hier, mais des tout premiers débuts de l'aventure chrétienne. Pour le meilleur, comme pour le pire. Car, pour en revenir à l'eucharistie, on « oublie souvent, affirme Albert Tevoedjre, beninois et directeur général du B.I.T. (4), qu'elle ne s'arrête pas. à la Cène. Le Christ, après avoir partagé le repas avec ses disciples, a


PAIN ROMPU ET PARTAGÉ

tenu à une manifestation particulièrement symbolique le lavement des pieds. Ainsi les structures du partage et d'un autre développement étaient vraiment préfigurées ».

Les « questions » qui traversent la conscience ecclésiale témoignent à leur tour de ce que le partage, avec ses implications politiques et économiques, n'est plus réservé à la réflexion des spécialistes il est passé dans la mentalité des croyants, sans qu'il s'agisse ici des seuls militants, comme inséparable d'une interrogation portant sur la société-Eglise. Car, s'il nous faut veiller à ce que la visée universelle ne se confonde pas avec une volonté totalitaire, il nous faut être pareillement attentifs à ce qu'une prudence de circonstance ne nous fasse nier dans les faits ce que nous proclamons au niveau des principes. Ce qui est là en cause, ce n'est pas quelque désir de mainmise du religieux sur le politique, l'économique ou le social, mais bien de consentir, au nom du pain rompu et partagé, à l'incidence politique de certaine façon de comprendre l'homme. Toutes les dimensions de la vie humaine se trouvent réinterrogées à la lumière de l'eucharistie, s'il est vrai que ce « message qui porte sur les choses essentielles des hommes se doit de les rejoindre jusque dans l'élan fondamental qui les porte vers leur destin », ainsi que l'affirme L. Hurbon, cité par Pierrette Attouo.

UNE MANIÈRE D'ÊTRE AU MONDE

En regard du Symposium, le Congrès de Lourdes pourrait être compris comme des sortes de « travaux pratiques », au sens le plus noble et signifiant du terme. Ce n'est pas seulement par ce qui y fut dit que cet événement restera un témoin important de la vie de l'Eglise, mais aussi par le consensus qui s'y est fait jour concernant les implications réelles de la foi en l'eucharistie. Perspective œcuménique, interrogation née de décisions d'ordre juridique et disciplinaire portant, par exemple, sur l'admission à l'Eucharistie des divorcés remariés, trouvèrent place tout naturellement à côté des conséquences économiques et politiques précédemment tirées de la notion de partage. Par ailleurs, ce dernier n'apparut pas tant comme une réalité de convenance, face à la conjoncture mondiale et dans la ligne de la responsabilité qui incombe au croyant, mais comme véritablement tributaire de la réalité eucharistique en tant que telle. Car le combat contre la faim dans le monde, et plus largement encore contre toute injustice, se révéla à Lourdes, à travers les questions pressantes et exigeantes des participants, comme le lieu privilégié d'une vie eucharistique cohérente, en même temps qu'il en illustre un élément fondateur le partage. « Nous ne pouvons offrir légitimement le pain de l'offrande à Dieu pour qu'il devienne le corps-aliment surnaturel du Christ, lit-on sous la plume d'Albert Tevoedjre, que si nous nous offrons nous-mêmes en nourriture aux hommes il faut consentir à 'être mangés' par les hommes du


monde entier pour être en cohérence avec notre alimentation eucharistique. »

Comment mieux dire que, lors du Symposium de Toulouse puis du Congrès de Lourdes, a été dépassée une simple mise en rapport extérieure du mystère eucharistique avec des situations humaines à entendre comme autant d'appels au partage et à l'équité ? En somme, il s'agissait d'autre chose que d'une convenance d'ordre éthique, ou même d'un traitement spirituel d'une donnée politique, économique ou sociale. L'eucharistie, je dirais volontiers la « géoeucharistie », s'est montrée comme le lieu où toute relation atteint à sa dimension profonde de don, c'est-à-dire de mort et de résurrection. Est-ce trop que de prétendre qu'un aspect essentiel s'est imposé là avec une vigueur inédite ? Mais les événements marquants qu'ont été le Symposium de Toulouse et le Congrès de Lourdes n'atteindront leur impact véritable que s'ils suscitent dans un très proche avenir plus que des questions concernant tel problème ou telle situation il devrait s'agir de travaux qui engageraient des groupes, et qui porteraient sur la théologie proprement dite de l'eucharistie.

Un tel impératif s'enracinerait dans ce que je n'hésite pas à qualifier de « pressentiment collectif » au sein du peuple chrétien, un pressentiment dû à sa réelle maturation spirituelle. L'un des premiers signes n'en est-il pas justement l'exigence d'une traduction dans les faits, à quelque niveau qu'ils appartiennent, de la foi vivante en l'eucharistie ? Encore une fois, il ne s'agit pas de prétendre, au nom du message évangélique, refaire l'ordre du monde, et surtout pas de s'arroger le droit de prononcer quelque diktat en se réclamant d'une loi universelle. Sans doute vaut-il mieux que l'Eglise, écrit encore Albert Tevoedjre, « ne soit pas continuellement à parler idéalement, et qu'elle agisse, qu'elle fasse quelque chose, même de très modeste, mais de concret, qui soit significatif d'une prise de position et d'un engagement. Car c'est l'heure où les chrétiens doivent annoncer, par leur manière d'être au monde, d'autres modes possibles de vivre en société ».

GWENDOLINE JARCZYK


La publication en 1891 de l'encyclique Rerum Novarum a été L plusieurs fois célébrée dans l'Eglise catholique par des documents pontificaux se référant à l'acte inaugural de Léon XIII. En 1931, Pie XI publiait une ample synthèse d'enseignement social, Quadragesimo Anno en 1971, par contre, pour le quatrevingtième anniversaire, Paul VI choisissait la forme plus simple d'une lettre au cardinal Roy, alors chargé de suivre, au nom du Pape, les questions de justice sociale. On pouvait alors se demander si le temps était fini des grands documents de type synthétique ( 1 ) il n'en était rien, et nous recevons maintenant Laborem exercens, qui revêt la forme d'un large exposé systématique. Après une Intro- duction, Jean-Paul II décrit successivement « le travail et l'homme », « le conflit actuel entre le travail et le capital dans la phase actuelle de l'Histoire » les « droits des travailleurs » et propose des « éléments pour une spiritualité du travail ».

II n'y a pas lieu de s'étonner d'un tel retour à une forme systématique (2). Bien que le Pape veuille se tenir à un niveau très général, il se montre conscient des limites inhérentes à un enseignement social à visée universelle. Il se garde en effet, non seulement de décrire des solutions techniques, mais encore de donner des consignes d'action aux catholiques eux-mêmes. Nous pouvons dire, sous une autre forme, qu'il ne se propose pas de structurer la pensée collective d'une école ou d'un groupe, mais plutôt de promouvoir, à partir de ce texte, un échange ou une communication entre les diverses écoles, les divers groupements, qui acceptent de se référer, dans leur façon de réfléchir sur les questions économiques et sociales quelle que soit d'ailleurs la nature de cette référence, qu'y domine l'attachement croyant ou au contraire le simple intérêt d'une sympathie de fait à la voix du premier pasteur des fidèles de l'Eglise romaine.

« Laborem exercens »

1. Je renvoie le lecteur aux réflexions que j'ai présentées sur l'histoire de l'enseignement social de l'Eglise, dans les Cahiers de l'actualité religieuse et sociale, nos 190 et 191, l"et 15 octobre 1979.

2. En conclusion des articles cités en note 1 j'écrivais Le monde, dans lequel l'Eglise vit, a pris une figure plus tragique [.) Il est vraisemblable que l'Eglise sentira le devoir de faire entendre plus fortement sa voix propre, de société internationale, ce qui impliquerait la référence de nouveau plus explicite à un enseignement cohérent, du type de la 'doctrine sociale' ».

UNE APPROCHE SYSTÉMATIQUE


Un autre sentiment s'impose à la lecture du texte. L'orientation systématique ou doctrinale semble s'accompagner d'une volonté de prendre des distances par rapport aux aspects tragiques de la situation mondiale. Pour s'en tenir au seul thème du travail, le texte n'est-il pas bien optimiste ? Les résignations, les dégoûts que manifestent nombre de ceux qui sont obligés d'entrer dans les activités professionnelles modernes ne sont guère mentionnés. Le texte parle d'une ère post-industrielle dans laquelle nous serions entrés, mais ne consacre pas de développement à la question de la protection des richesses naturelles. Il mentionne le risque d'une destruction nucléaire, mais n'analyse pas le processus, déjà présent, de détournement des instruments de production au service d'une société militarisée, processus sans doute plus avancé dans le cas de l'U.R.S.S. et des pays tombés sous son influence, mais bien réel aussi ailleurs. La concentration des maîtrises technologiques n'est pas mise en rapport avec les déséquilibres perçus au niveau mondial ni, en général, avec la dégradation des conditions de travail chez les exécutants de base. Enfin, lorsque l'encyclique propose une spiritualité du travail, elle fait écho au second concile du Vatican, mais ne semble pas avoir entendu les interrogations plus récentes portant sur la validité des spiritualités occidentales de domination de la nature (3).

Il faut vraisemblablement ne pas se laisser enfermer dans cette impression d'ensemble Jean-Paul II n'a-t-il pas voulu laisser s'exprimer ce que l'on peut appeler la force sereine de sa personnalité humaine et spirituelle ? Ne voulait-il pas éviter, parlant du travail, d'encourager des chrétiens à se complaire de façon morose dans la nostalgie d'un passé imaginaire où le travail aurait été plus humain ?

Les problèmes évoqués plus haut concernant le travail sont cependant réels. Peut-on les retrouver à partir de la synthèse d'ensemble que le texte pontifical propose ? La question renvoie à une autre comment caractériser cette synthèse et sa nouveauté relative par rapport aux enseignements antérieurs des documents pontificaux ? Sur ce dernier point, je me bornerai ici à regrouper des indices, ceux que l'on peut rattacher à l'introduction dans le texte de trois notions générales qui n'étaient pas familières en « doctrine sociale de l'Eglise ». La première, celle d'employeur indirect, n'est pas non plus d'un usage courant dans les discussions ou publications actuelles sur les problèmes sociaux. La seconde, celle de travail au sens subjectif, est développée de façon privilégiée par rapport à celle de travail au sens objectif. L'opposition comme telle n'est pas inédite Pie XII, par exemple, disait volontiers que l'homme doit être le sujet et non l'objet de la vie économique nouveau cependant est l'usage insistant de cette formule. Enfin, bien qu'il occupe dans le texte moins de place, il faut noter l'usage du mot économisme pour caractériser ce qui, de la pratique et de la théorie capitalistes, a été retenu de façon non critiquée dans l'idéologie de tradition marxiste.


4. Je m'inspire, en rédigeant ces lignes, de ce que C. Castoriadis écrivait à ce sujet vers 1965 et qui est reproduit maintenant dans la première partie de son ouvrage L'Institution imaginaire de la société (Seuil, 1974). Un des aspects de l'économisme critiqué par Castoriadis consiste à postuler que l'homme a des besoins économiques, comme si ce n'était pas aussi une création humaine que ces « besoins » qu'une « économie » satisfait. Sur ce point, une analyse avait déjà été proposée par J.-Y. Calvez et J. Perrin dans leur ouvrage Eglise et société économique (Aubier, 1959, p. 230-248).

5. Pour le dire en passant,

dans cette perspective du travail au sens subjectif, c'est l'opposition même entre temps de travail et temps de loisir qui pourrait être soumise à une analyse critique, la création humaine le travail étant toujours rapport entre ce que l'homme fait et ce que l'homme vit.

« LABOREM EXERCENS »

Nous pouvons partir de cette dernière innovation pour évoquer la démarche globale que jalonnent les autres changements de vocabulaire.

ÉCONOMISAI E ET TRAVAIL AU SENS SUBJECTIF

L'EMPLOYEUR INDIRECT

L'usage par l'encyclique du concept d'employeur indirect peut s'éclairer dans la perspective précédente. Le texte l'utilise (et semble l'avoir forgé) pour résumer sous un seul terme l'ensemble des interventions qui entrent aujourd'hui dans la formation des contrats de travail, au-delà du rapport contractuel immédiat entre le travailleur

Le reproche d'économisme ne constitue pas une nouveauté du document par rapport aux réflexions actuelles. Il serait même possible de dire qu'il recueille un acquis de la réflexion contemporaine sur la dépendance du marxisme par rapport au capitalisme. C'est celui-ci qui a fait émerger une instance économique séparable du reste de la société le marxisme transforme ce processus en loi ontologique selon laquelle une instance économique serait finalement déterminante, y compris pour le triomphe des travailleurs sur l'oppression du capital. Ne faudrait-il pas au contraire montrer comment, en théorie et en pratique, la position de l'économie en instance séparée et apparemment dominante peut être critiquée, relativisée, surmontée (4) ?

C'est évidemment à une réflexion de ce type que correspond l'insistance sur le travail au sens subjectif. Il y a bien un aspect sous lequel le travail acquiert le sens objectif d'un monde technique et économique, mais l'analyse doit retrouver sous l'apparence de cette objectivité externe le travail au sens subjectif, comme activité créatrice des sujets (5). Il en va de même pour ce que l'encyclique dit à propos du capital. Spontanément, nous pensons au capital comme à un patrimoine. A un niveau plus réflexif, nous risquons encore de considérer le capital productif selon l'analogie des choses ou ressources trouvées à l'extérieur de nous dans la nature le capital est alors perçu comme un ensemble d'objets, de biens, de choses. Là encore, la critique de l'économisme et l'insistance sur le travail au sens subjectif provoquent à une conversion du regard et des pratiques en soi, le capital productif ne se réduit jamais à des objets productifs (ni même rendus productifs par le travail), il est toujours processus, création active des sujets au travail, création humaine collective. A l'intérieur de ce processus même, notons-le immédiatement, il faut reconnaître les effets de domination, ceux en particulier qui sont liés à l'appropriation de l'information ou à celle des maîtrises technologiques, indépendamment des effets induits par le statut juridique des biens productifs comme choses ou objets.


et son employeur direct. Le terme fonctionne dès lors dans le texte pour lui permettre de parler avec plus d'insistance de ces formes d'intervention et de souligner l'importance qu'il leur attache. Pourquoi cette insistance ? On peut la comprendre en fonction de l'analyse qui refuse de définir le capital comme un ensemble de biens ou d'objets. Dans la logique de ce refus, l'employeur ne peut être à son tour considéré uniquement comme celui qui a la disposition des choses ou objets entrant dans le capital que les travailleurs rendront productifs. De même encore, on ne peut considérer comme décisif en droit la situation juridique selon laquelle des biens ou objets de production sont appropriés, que l'appropriation d'ailleurs soit individuelle ou collective. Que le propriétaire ou l'employeur direct ait un rôle, c'est évident, mais celui-ci ne devrait pas être considéré en théorie et en pratique comme le plus décisif, y compris dans les relations conflictuelles ou contractuelles à entretenir avec les employés ou travailleurs. Le capital étant de soi un processus social de production, c'est la société qui entre toujours de droit, comme employeur indirect dira le texte, dans la formation de tout « contrat » de mise en rapport des travailleurs avec le capital. Une telle analyse va évidemment dans le sens des réflexions actuelles sur la portée réelle des mesures concernant le statut de la propriété des biens de production. Une propriété collective, on le sait bien, peut laisser apparaître une division de classes entre les gérants collectifs et les travailleurs, comparable à celle qui existait auparavant entre les propriétaires privés et les salariés. L'encyclique est du même coup favorable, semble-t-il, aux recherches que l'on regroupe habituellement sous le terme de projet autogestionnaire. Il reste pourtant que son insistance est plus vive sur les interventions qu'elle attribue à l'employeur indirect, et qui sortent du cadre de l'entreprise, qu'elle soit en propriété privée ou collective. Sur ce point, l'explication réside sans doute dans le fait que le texte garde toujours une perspective mondiale, celle d'un monde du travail où l'entreprise de type moderne n'est pas, finalement, la forme la plus répandue. L'employeur indirect qu'a en vue l'encyclique, c'est alors tout aussi bien les conventions internationales, l'évolution des échanges commerciaux sous l'impact d'une volonté politique mondiale et les luttes des travailleurs qui, pour la plus grande part, sont en dehors du cadre des entreprises modernes, en particulier les luttes des pays du tiers monde.

Nous rejoignons ainsi la proposition faite dans le texte de donner une extension nouvelle à la notion de prolétariat. Sans entrer directement dans l'évocation des problèmes qui naissent, pour les analyses marxistes, de la relation à envisager entre les luttes paysannes et celle de l'avant-garde ouvrière, le texte prend nettement position pour une notion élargie de prolétariat, de même que, après avoir parlé des syndicats dans la tradition du mouvement ouvrier, il


mentionne les associations de paysans et la liberté dont elles doivent bénéficier. C'est évidemment une allusion à la situation en Pologne, mais cela confirme également que le texte, tout en restant enraciné dans la tradition de la « question sociale » née dans la société capitaliste du siècle dernier, s'oriente vers le problème mondial des travailleurs appartenant à la masse paysanne affamée. On peut remarquer d'ailleurs que l'un des passages où le ton de l'encyclique s'élève à une certaine violence concerne la « faim de terre », là où la terre est entre les mains de quelques puissants. Arrivés à ce point, et nous retournant vers les problèmes nouveaux du travail dont nous disions que l'encyclique ne parlait guère, devrons-nous conclure que le Pape nous invite à oublier nos problèmes de riches pour nous tourner vers ceux de la pauvreté effective, plus éloignés de nous ? Ce n'est pas évident. Ne pourraiton en effet montrer comment nos problèmes de riches sont intrinsèquement liés à ceux de la pauvreté mondiale ? Comment les luttes doivent se joindre, sans rester prisonnières des problématiques d'hier en nos pays occidentaux ? Sans doute le texte ne fait-il pas explicitement une analyse de ces rapports complexes et divers. Du moins nous invite-t-il à imaginer, en théorie et en pratique, ce que peut être une solidarité mondiale.

« LABOREM EXERCENS

PIERRE VALLIN S.j.


Notes bibliographiques

LIRE LE MOYEN AGE

Récits et poèmes celtiques Domaine brittonique (VI'-XV' siècles). Textes traduits et présentés par Léon Fleuriot, Jean-Claude Lozac'hmeur et Louis Prat. Préface de Pierre-Jakez Helias. Stock, coll. « Stock Plus/Moyen Age », 1 980, 256 pages.

Fabliaux et Contes Edition présentée et établie par Robert Guiette. Stock, même coll., 1981, 240 pages.

ROBERT DE Boron Le Roman du Graal Manuscrit de Modène. Texte établi et présenté par Bernard Cerquiglini, U. G. E., coll. « 10/18 », série « Bibliothèque médiévale », 1981, 320 pages.

MICHEL MANOLL Tristan et Yseult Ed. Jean Picollec (48, rue de Laborde 75008 Paris), 1980, 228 pages.

Ossian [James MACPHERSON] Poèmes dramatiques Traduits par Eliane Foucher. Préface de Jean-Pierre Foucher. Stock, coll. « Stock Plus », 1981, 292 pages.

A plusieurs reprises déjà depuis plus d'un an, d'intéressantes publications nous avaient indiqué l'importance du problème comment faire lire la littérature médiévale à l'homme moderne non spécialiste (*) ? Grâce à tout un groupe de parutions récentes, une mise au point s'avère possible et utile.

L'édition du Roman du Graal supervisée par le médiéviste Paul Zumthor pour « 10/18 » représente un des extrêmes possibles Bernard Cerquiglini a basé l'établissement de son texte sur la consultation directe d'un manuscrit italien, et il publie l'oeuvre telle quelle, dans la langue romane de la fin du XII* siècle. Un glossaire de plusieurs pages, en fin de volume, sert de dictionnaire permanent de plus, les passages vraiment incompréhensibles sont traduits entre crochets au fil du texte. Le résultat n'est supportable que pour un familier du sérail qu'on en juge (il s'agit d'un morceau pris p. 244)

Adont cevauca molt dolans et molt pensis, et tant que il vit le pumel d'une tor [le sommet d'une tour] aparoir entre deus mons par dejoste le forest u il avoit hui main passé. Et quant il le vit, si en ot moltgrant joie et

Voir dans Etudes nos comptes rendus de l'Anthologie des troubadours (mai 1980, p. 698), des oeuvres de René d'Anjou et Pierre Michault (octobre 1980, p. 417), du roman La Manekine (février 1981, p. 269).


NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

cevauca cele part, et dont se repenti molt durement de çou que il avoit le roi maldit, et neporquant ne savoit il qui il estoit. Ensi cevauca tant que il vint a le forterece, et vit le riviere qui entour le castel courait si riche et si bele com a devise [belle à souhait], et les loges de la sale molt bien assises [les galeries autour de la pièce principale fort bien disposées]. Et quant il le vit si pensa que preudom i conversoit [qu'un homme de bien y résidait] et miels li samble estre castiaus a roi que a pescheor, et que plus l'aprocha et miels li sist. Et vint a le porte, si le trova desfermé et le pont abaissié, et vint ens et descendi au perron devant le sale.

A l'autre extrême, une option « scandaleuse », mais d'une séduction certaine lorsque le talent est au rendez-vous réécrire complètement la légende. C'est ce qu'a choisi de faire, en français moderne, le romancier Michel Manoll. Son Tristan et Yseult prend pour base le recueil de Francisque Michel The Poetical Romances of Tristan et les poèmes médiévaux de Thomas et Béroul d'une part, Gotfrid de Strasbourg de l'autre. Mais il a gommé les contradictions qui opposaient l'une à l'autre ses sources, supprimé ou atténué les innombrables répétitions, allégé la part des discours il en sort un roman nerveux, fortement évocateur, auquel on se laisse prendre. Bellement écrit, sans manières ni anachronismes. que vouloir d'autre, si le but recherché est de faire aimer à un lecteur français un des plus riches de nos mythes celtiques, et de lui faire découvrir, peut-être, que ce n'est pas Wagner qui a inventé Tristan. ?

Entre cette science hautaine et cette chaleureuse re-création, reste une large voie ouverte aux traducteurs scrupuleux c'est celle qu'empruntent les équipiers de la remarquable collection créée en 1979 par Stock. Le travail, classique mais serré, de Robert Guiette sur les Fabliaux ne pose guère de problèmes et n'est pas nouveau dans le genre il se heurte notamment à la concurrence d'un autre recueil de Fabliaux publié par Gilbert Rouger dans la collection « Folio » en 1978. Mais Rouger, s'il offrait un choix de textes plus étendu, et agrémenté d'une bonne annotation, avait opté pour la traduction en prose, alors que Robert Guiette a réussi à respecter très souplement l'octosyllabe d'origine et ses rythmes allègres (dommage, pour l'œil, que la mise en page soit si médiocre).

Rien à dire non plus de bien original sur l'excellent choix de textes d'Ossian proposé par Eliane et Jean-Paul Foucher. Ce n'est là du médiéval que par habile fabrication, on le sait depuis longtemps, mais les Foucher nous montrent dans une préface consistante et variée que nous ignorons encore beaucoup de choses sur Macpherson, d'une part, et que d'autre part c'était loin d'être un fumiste. Une fois traduits en français moderne, ses textes ne se distinguent plus en rien de ceux, authentiques, proposés par une équipe d'universitaires rennais dans l'étonnante anthologie brittonique à laquelle doit revenir, ce me semble, la place d'honneur de la présente « note ».

Il s'agit d'un choix thématique de textes nés en Bretagne, en Cornouailles, au Pays de Galles entre les VIe et XVe siècles. Ecrits en langues celtes ou, parfois, en latin tardif, ils nous sont souvent parvenus par des copies,


avec les altérations inévitables qu'entraînent erreurs de lecture, gloses, évolution de la langue mais les textes rudes, d'une austère pauvreté, des bardes gallois du VIe siècle sonnent encore à nos oreilles comme les chants d'un autre monde. Par comparaison, les textes du cycle arthurien ont déjà l'air « romanesques » au sens moderne du terme. Où, me semble-t-il, les traducteurs-présentateurs ont particulièrement bien visé, c'est en donnant à la fois leurs sources précises pour chaque texte, et des indications beaucoup plus élémentaires, historiques et géographiques notamment, permettant au profane de plonger au coeur des textes dans les meilleures conditions. Il convient de faire remarquer qu'une grande partie des textes, non seulement de Galles et de Cornouailles, mais même de « notre » Bretagne, n'étaient pas encore traduits en français, et qu'il s'agit donc là, dans une collection de poche, d'une première réellement méritoire. En terminant leur anthologie par quelques textes du folklore moderne (dont un recueilli oralement en 1975 près de Gouarec), Jean-Claude Lozac'hmeur, Léon Fleuriot et Louis Prat nous rappellent opportunément que le terreau médiéval continue obscurément de nourrir notre culture, et qu'il nous est donc précieux de pouvoir lire le plus possible de beaux textes de notre passé. à condition de pouvoir, en effet, matériellement les lire et les comprendre.

PATRICK BERTHIER

DIEU EXISTE-T-IL ?

HANS Kung Dieu existe-t-il ? Réponse à la question de Dieu dans les temps modernes Traduit de l'allemand par Jean-Louis Schlegel et Justus Walther. Editions du Seuil 1981, 924 pages.

Tant de croyants qui se posent des questions sur l'existence même de Dieu, tant d'incroyants pour qui la négation ne va pas de soi. Aux uns et aux autres, Hans Küng, dans cette nouvelle « somme » qui fait suite à Etre chrétien, propose avec grande honnêteté les pièces de ce dossier historique et spéculatif. Avec une option fondamentale, en harmonie avec la réflexion la plus traditionnelle impossible de séparer la question concernant l'existence de Dieu de l'approche de sa nature car nul ne saurait dire s'il est sans dire peu ou prou qui il est.

On distinguera comme deux versants dans cet ouvrage volumineux, dont le style prolixe atténue un peu la sévérité. D'abord ce que l'on pourrait appeler un historique des « confessions » de Dieu, positives ou négatives, telles qu'elles ont marqué nos quatre derniers siècles, depuis Descartes jusqu'à la modernité ensuite une sorte de reconstruction personnelle, qui amène jusqu'à une prise de position que l'auteur veut fondée en raison « Même pour l'homme d'aujourd'hui, ébranlé et rongé par le doute, la réponse appropriée ne peut être que celle énoncée par des hommes croyants de toutes les générations et de toutes les époques, même les plus reculées. »


NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

A vrai dire, cette conviction personnelle s'exprime jusque dans le traitement du dossier historique. Sa présentation, en effet, n'est pas strictement chronologique, mais obéit à un souci de systématicité. Il s'agit d'abord d'asseoir une certaine convergence entre l'exercice de la raison et l'affirmation de Dieu Descartes et Pascal sont évoqués, mais également, sans coup férir, les tenants de la rationalité moderne que sont Wittgenstein, Carnap, Popper.

Vient ensuite celui qui, pour Hans Küng, a introduit dans la pensée une révolution en deçà de laquelle on ne saurait revenir Hegel. Avec lui, la question de la liberté et de son fondement absolu se trouve posée au coeur même de la contingence et de l'histoire. Tentative si déterminante que, contre cette « mondanité » de Dieu, le xix* siècle, que ce soit sous les formes de l'athéisme, avec Feuerbach, Marx et Freud, ou du nihilisme, avec Nietzsche, ne parvint à aucun renversement de tendance profonde. Sur cet horizon historique et spéculatif se détache ensuite le cheminement personnel de Hans Küng. Selon trois étapes, qui, un peu à la façon de Blondel, tendent à une précision toujours plus grande dans l'acquiescement donné oui à la réalité, oui à Dieu, oui à Dieu chrétien. Au passage, l'auteur éclairera à nouveau, par des notations historiques, tel problème de doctrine Kant à propos des « preuves » de l'existence de Dieu, Heidegger en ce qui regarde le « silence et l'« attente ». Dans la dernière étape, le Dieu de la Bible et de Jésus-Christ se dégage, si l'on peut dire, à partir d'une considération première des religions non chrétiennes. Tel quel, l'ensemble est considérable. Le philosophe spécialiste de telle ou telle période trouvera sans doute à redire lorsque lui seront proposés des survols qui estompent les nuances. Il reconnaîtra pourtant aussi que le dessin est globalement juste. Et si l'on peut légitimement regretter qu'une place plus grande ne soit pas faite à ce qu'il y a de spécifique dans certaines formes d'incroyance actuelles, et que la réponse tout à fait traditionnelle qui est prononcée par l'auteur se fasse parfois au détriment des remises en cause nécessaires et déjà engagées par beaucoup, l'intérêt de cette « somme » demeure une approche globale, prise dans une cohérence certaine, que l'on pourra consulter comme une mine susceptible de bien des développements.

GWENDOLINE JARCZYK


REVUE

DES

LIVRES

ROMANS

LITTÉRATURE

Patrick WHITE

Une ceinture de feuilles

Roman, traduit de l'anglais par Jean Lambert. Gallimard, 1981, 428 pages.

Cette histoire, qui se passe en

Australie au XIXe siècle, nous concerne de près comme on pouvait s'y attendre avec le grand Patrick White. Ellen Roxburgh, fille de paysans misérables de Cornouailles, a vécu une enfance souffrante mais enracinée dans les réalités de la terre, avant d'épouser un homme de trente ans son aîné, intellectuel raffiné et toujours malade (dans son âme plus encore que dans son corps), soumis à sa mère comme un enfant. Le mariage fut la seule porte de sortie, en apparence inespérée, de la pauvre petite paysanne, où dormaient pourtant les immenses réserves de la vie, violentes et sacrées. Austin Roxburgh « éduque » sa jeune femme, c'est-àdire la rend conforme aux idées de la bonne bourgeoisie anglaise de 1830. (II est intéressant de voir tout ce qui en demeure parmi nous.). ).

Au cours d'un voyage en Tasmanie

avec son mari, elle fait la découverte de sa sensualité profonde, toujours refoulée jusqu'ici, par une brève aventure avec son beau-frère. Puis, lors du voyage de retour, le navire fait naufrage, les passagers dérivent

pendant des semaines sur l'océan, dans deux barques qui deviennent vite des lieux de torture où s'effritent les écailles de la civilisation. Abordant enfin, tous sont massacrés par les sauvages, sauf Ellen, qui devient l'esclave de ces esclaves que sont les femmes indigènes de ces populations primitives. Totalement dépouillée (au propre comme au figuré) de tout ce qui avait constitué jusqu'ici son apparence, elle survit dans des conditions terribles grâce, précisément, à son hérédité paysanne et à la foncière santé de sa nature. Après des mois d'épreuve, elle sera sauvée par un forçat évadé, être fruste et authentique avec lequel elle connaîtra, au milieu de la nature impitoyable, un amour d'une brûlante et sauvage douceur. Son retour final à la civilisation sera semblable à la mort.

Une méditation court sans cesse

sous les pages de ce livre puissant et grave. Qu'est-ce que l'âme ? et le corps ? Y a-t-il un Dieu qui se vengerait de ses créatures à cause de leurs faiblesses ? Quel est le lien de la morale et de la civilisation ? Quelles sont les sources et les conditions de l'amour ? Mes réponses sont mes questions, disait le fou d'Othello.

Jean Mambrino

Josane DURANTEAU

Les Confidences vénitiennes

Stock, 1981, 200 pages.

Quel beau livre, si amer et si ten-

dre Surprenant de vérité, je veux dire tout entier emprunté au réel (on le sent), et plus extraordinaire, bouleversant, que toute histoire inventée. L'aventure amoureuse qu'il relate, brûlante, délicate, dérisoire, rayonnante, désespérée, nous jette dans des étonnements sans fin. L'âme humaine nous est bien connue, territoire parcouru en tous sens, balisé, répertorié, du moins nous le croyions. Il reste à découvrir comment le grotesque peut être sublime, l'anormal naturel, le sordide plein de raffinement et de douceur. Plus mystérieuses que jamais nous apparaissent ici les sources du désir, le brasier de l'âme alimentant les folies de l'amour fou. Et une Venise inconnue, baignée d'une brume d'outre-monde, derrière le


rideau des larmes mariant la pluie et la lagune, surgit de ces pages d'une écriture parfaite, légère et tremblée comme les battements d'un cœur qui n'arrête pas de se souvenir. Et soudain le rire, l'irruption de la jeunesse insaisissable, de la fantaisie sans âge, plus folle et sage que la folie ellemême, éclaire le paysage de ce récit comme la lumière de Venise qui enchante d'un seul coup les eaux et les pierres d'une transparence presque sacrée.

Jean Mambrino

Laurence CossÉ

Les Chambres du sud

Gallimard, 1981, 252 pages.

La fin de l'enfance. Initiation. Ado-

lescents qui se trouvent un refuge pour jouer à retarder l'entrée dans le monde des adultes. Un inconnu, de passage comme un ange bon ou mauvais ? qui force la jeune âme féminine à passer la frontière. On a envie de dire ouf Et que cette histoire de Brune, inséparable de Beau son frère, on connaît. C'est vrai. Mais ce qu'on ignorait c'est ce talent nouveau. Dans la pluie automnale des romans, il faut se méfier des épithètes. Les meilleures, en l'occurrence, ne seraient pas d'habitude. Ne retenons que lumineux et musical. De cette tranche de vie, banale dans la réalité et rebattue dans la fiction, l'auteur tire en effet une lumière qui lui est propre et une musique qui doit à la fois à l'agencement des mots et à la construction d'un récit sous forme de cantate avec ses traits rapides, ses respirations, ses chœurs. On s'attache à la Grande Maison où les déjàplus-enfants naissent à une autre vie. L'histoire qui pourraît être traînante sur chemin souvent fréquenté résonne d'un ton nouveau, séduit. Dire ce que tout le monde pense et que quelques-uns écrivent autrement que tout le monde et quelques-uns, cela seul justifie le romancier. Voyez, par exemple, comment Laurence Çossé, en vingt lignes, brosse le tableau de Brune entraînant Beau

REVUE DES LIVRES

dans une écurie pour qu'il aperçoive une fille de ferme nue sous un galant. Quel verbiage possible à ce propos, que de complaisance tirant à la ligne Ici, point. C'est dit, montré, écrit dans la simplicité qui fait la force. Ainsi de tout le livre. Un grand.

Pierre-Robert Leclercq

Camille BOURNIQUEL

L'Empire Sarkis

Julliard, 1981, 378 pages.

Curieux et séduisant reportage que

ce voyage auquel nous invite Camille Bourniquel. Roman,'pour l'art de la progression des événements et l'analyse de l'âme de l'. empereur » Sarkis reportage, pour la découverte que nous faisons des milieux d'affaires multinationales où le pétrole brûle aussi les destins. Notre guide est d'ailleurs un journaliste, témoin de l'attentat manqué contre Sarkis et fasciné par le personnage. Miarménien, mi-anglais, Sarkis règne sur un empire qui s'étend d'Europe en Amérique il est la cible du terrorisme international et, pour y échapper mai aussi à son univers il se retire dans un coin perdu de Floride. Sarkis n'y trouve pas tout à fait la paix, mais au moins le temps du retour sur lui-même et ses ancêtres, comme ce grand-oncle qui est à l'origine de l'Empire. C'est aussi l'occasion d'une longue réflexion sur la violence en général et celle dont souffre toujours le peuple arménien. Tout cela est assez fort, souvent surprenant. Un beau récit des conflits venus de la puissance au cœur desquels l'homme ne peut échapper à son âme. Pierre-Robert Leclercq

Geneviève SERREAU

Un enfer très convenable

Gallimard, 19.81, 180 pages.

D'abord, on pense à Dhôtel et au

Delteil de Jésus II, mais la personnalité de l'auteur l'emporte et l'on est


séduit par son enfer très convenable

titre venu de Claudel. Au-delà de

la frontière est un pays inconnu nul

n'en sait que les on-dit qui le dépei-

gnent comme une espèce de paradis.

Quatre personnes décident de fran-

chir la ligne, mais, aussitôt passées,

elles se séparent la police est là. De

ces quatre, deux sont des récitants,

Tibulle (en style très classique) et La

Grelue (qui n'a pas peur d'une phrase

de cinq pages). Ces voyages, où

s'impose le « chacun sa route », sont

des quêtes. L'hypothétique paradis

n'est autre que le pays de soi-même

où se cherchent dans la même

angoisse la connaissance de l'être et la

liberté. Sur un tel sujet, qui expose au

risque du didactisme, Geneviève Ser-

reau a composé un séduisant contre-

point, un exercice de style dont ne

reste, très heureusement, que le style

pour une réflexion qui est aussi une

histoire, un conte philosophique sans

un moment d'ennui. Dans le genre,

une évidente réussite. N'hésitez pas à

entrer dans cet enfer vous y aurez

souvent l'impression d'errer en pays

de connaissance.

Pierre-Robert Leclercq

Guyette LYR

Un trou dans le soleil

Roman. Mercure de France, 1981,

272 pages.

La voix qui nous disait Adèle

Ripois (voir Etudes, janvier 1980,

p. 121) a gagné en force et s'impose

comme celle d'un écrivain véritable

je parle moins du style que de cette

prise d'une main sur votre épaule, dès

les premières pages, qui vous assure

qu'on parlera de l'essentiel. Du coeur

enfoui des pudiques et des maltraités,

du coeur étoile des enfants, de tout ce

qui n'est jamais dit. La manière dont

Guyette Lyr peint « la petite », narra-

trice de douze ans, arpentant la vie

entre son père déménageur et le

déroutant Hongrois Dyùlà, montre

bien que l'anecdote la. gêne presque,

ne lui sert qu'à parler du destin

même. Ne craignez pas pour autant

un récit invertébré ni maniérisme,

ni abstraction. Le style est souvent

fort drôle, proche, en certaines tour-

nures, de celui du Momo de La vie

devant soi. Et c'est bien notre monde

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déchiré, éventré qui est là, avec le trou béant des Halles autour duquel s'organisent tous les épisodes essentiels. Bien réel aussi, le petit camion des voyages et des fugues, à bord duquel, au bout du compte, le père et sa fille repartiront à l'aube, discrets et palpitants, mordus d'aventure comme Meaulnes, éperdus d'absolu comme lui, mais comme lui incertains à jamais, errants, créateurs.

Patrick Berthier

Claude FARAGGI

Le Passage de l'Ombre

Textes-Flammarion, 1981, 146 pages. Si vous plaisent les romans d'une

chevalerie intemporelle, vous aimerez vous perdre dans cette généalogie imaginaire et vous franchirez siècles et miroirs, en enfilant l'armure du héros. Il s'agit d'une quête qui, abolissant la frontière dedans-dehors, mène le héros au-delà de ses songes. L'écriture baroque, tout comme le décor, favorise l'envoûtement et l'illusion multipliée.

Christine-Claire Radulescu

Ferdinando CAMON

Apothéose

Roman traduit de l'italien par JeanPaul Manganaro et Pierre Lespine. Gallimard, coll. Du Monde Entier, 1981, 146 pages.

Il est temps, si ce n'est déjà fait, de

lire l'ultime volet du Cycle des derniers de Ferdinando Camon. Après Figure humaine et La vie éternelle, Camon, qui s'est éloigné de ses origines en rentrant dans l'univers des mots, retrouve dans ce roman, à l'occasion de la mort de sa mère, le caractère sacré de la civilisation paysanne. Admirable de simplicité authentique, celle des paysans italiens d'avant les années soixante, cette apothéose est un « autel de paroles » élevé en hommage à la mère, humble prolongement à l'autel de pierre construit par le père. Quel

REVUE DES LIVRES

bonheur de sentir clair à travers tous

les signes d'une pauvreté quoti-

dienne Quand ils le veulent bien, les

mots peuvent donner, eux aussi, une

leçon de spiritualité et rendre évi-

dente la grandeur du dénuement.

Christine-Claire Radulescu

Hugo VON HOFMANNSTHAL

Lettre de Lord Chandos et autres essais Traduit de l'allemand par Albert

Kohn et Jean-Claude Schneider. Gal-

limard, 1980, 454 pages.

Il est certes bien juste que ce livre

d'un des grands poètes de notre siè-

cle, malgré la richesse foisonnante de

son contenu, porte comme titre la

mystérieuse Lettre de Lord Chandos.

Presque tous les essais d'Hofmann-

sthal sont ici rassemblés, et la musi-

que y tient autant de place que la lit-

térature et la politique. Les analyses

les plus fines donnent la main à

d'admirables rêveries sur la poésie

symboliste allemande où tous les

amoureux du langage trouveront à

glaner. Mais encore divers voyages,

en France, en Italie, en Grèce, per-

mettent d'immenses coups d'ailes qui

parfois nous frappent de terreur et de

béatitude, comme lorsqu'il transmet

l'instant d'extase qui le saisit en

contemplant quelques statues de

déesses archaïques du musée de

l'Acropole. Et Le voyage d'été n'est

tout entier qu'un somptueux poème

en prose, une démarche initiatique

menant le Pèlerin presque chérubini-

que de la Montagne numineuse à une

plaine issue des légendes, où les

palais de marbre naissent parmi les

vignes et les oliviers des dieux, sous

un ciel d'or, inaccessible au Temps.

Au terme, le concert champêtre de

Giorgione semble l'incarnation évi-

dente de cette splendeur surhumaine.

Mais les quelques pages de ce Lord

Chandos (contemporain imaginaire

de Shakespeare), si terribles dans la

simplicité inexplicable de leur expé-

rience, demeurent au creux du livre

comme le témoignage même du

désespoir de l'écriture ce recul de

l'eau murmurante devant mes lèvres

assoiffées »), transpercé de quelques


éclairs où l'inspiration se fait bonheur, blessure, révélation ineffable, et, au contact des plus pauvres réalités de la terre, surgissement d'une langue inconnue.

Jean Mambrino

Madeleine LAZARD

Le théâtre en France au XVIe siècle Essai. Presses Universitaires de France, 1980, 256 pages.

Professoral mais aussi peu pédant

que possible, enrichi d'une bibliographie étendue, cet ouvrage panoramique répond fort bien au désir de son utilisateur potentiel principalement l'étudiant ou l'enseignant il s'agissait pour Madeleine Lazard de montrer que le théâtre classique du XVIIe siècle n'est pas sorti du néant, et de redonner consistance aux vagues souvenirs que nous avions pu conserver du nom de tel ou tel précurseur. Elle y réussit parfaitement, en traitant d'abord des survivances médiévales mystères, soties, farce (que Molière saisira au vol, encore vivante), théâtre latin et notamment dans les collèges jésuites puis en montrant que la renaissance de la tragédie et de la comédie fut un phénomène discret et très élitaire enfin, en incorporant à ce mélange des nouveautés comme la commedia dell'arte ou la tragi-comédie. La place très généreuse accordée aux Juives et à Bradamante, de Robert Garnier, provient du fait que ces deux pièces étaient au programme de l'agrégation pendant que Madeleine Lazard rédigeait son livre mais il a paru après, et n'en est pas moins bon.

Patrick Berthier

Marcel ARLAND

Mais enfin qui êtes-vous ?

Gallimard, 1981, 250 pages.

Une question à mi-voix monte du

fond obscur de celui qui se parle à luimême, interroge le lecteur, le visage du monde, le masque de la mort. Une question où l'angoisse se fait prière, où le chaos devient chant, le souvenir

sourire émerveillé, le vieillissement douceur de la nuit. Sur le calepin de l'âme nous voyons quelques traits légers surgir d'une main invisible, des visages à demi effacés, aux teintes de sépia, le tremblement d'une colline ou d'un jeune corps, des sentiers perdus dans les campagnes profondes ô Morvan, Auvergne millénaire, si chers au petit garçon qui retrouve en eux la couleur de son enfance De longs horizons, nuancés par les rêves des hommes autant que par l'ombre des nuages, protègent toujours de leur immensité ondulante quelque chapelle romane habitée par le silence. Des dialogues étrangement simples, où se concentrent le plus pur, le plus douloureux, le plus tendre d'une vie éphémère, s'échangent au bord de la fontaine du village, avec la grandeur des tragédies antiques. Un regard bleui par le temps (par les larmes ?), un peu usé, un peu las, se pose comme une bénédiction sur les inconnus, les amants, les errants de passage, inconnus à tous et peut-être à eux-mêmes. L'écriture est si calme, si calme et si humble, qu'il semble par instants que la nature elle-même est en train de se faire entendre, les yeux fermés. Jean Mambrino

Herman MELVILLE

Poèmes de guerre

Traduits de l'anglais et présentés par Pierre Leyris, édition bilingue, suivis d'un Supplément traduit de l'anglais et présenté par Philippe Jaworski. Gallimard, 1981, 136 pages.

Quel lecteur français sait qu'après

l'échec définitif de Moby Dick, Melville pendant trente années se consacra uniquement à la poésie, avant d'écrire, au seuil de la mort, le brûlant Billy Budd ? Pierre Leyris nous livre ici quelques-uns des premiers poèmes inspirés par la guerre de Sécession, à laquelle Melville (à l'inverse de Whitman) ne prit aucune part. Et à leur suite vient un texte remarquable d'intelligence politique, d'équilibre et de hauteur, où l'on voit comment un poète peut dépasser non seulement les fanatiques, mais les habiles de son temps.


Ces poèmes sont écrits dans une

langue chatoyante, d'une extraordinaire vigueur et économie, à la fois chantante et parlée, noueuse et incantatoire, prosaïque et somptueuse. Les poètes d'aujourd'hui prendraient de la graine à son contact. Une langue essentiellement virile (comme il convient à des poèmes de guerre), mais traversée d'accents d'une tendresse poignante (comme dans Parqué en prison ou l'admirable Shiloh). On dirait parfois qu'un journaliste a trempé sa plume dans l'encrier d'Ezéchiel, et sur la page soudain un peu de la poudre d'or d'Edgar Poe. Calviniste athée, nul ne décrit mieux que lui cette nouvelle chute de l'Homme au milieu du Silence du Ciel. Mais ce qui me frappe par-dessus tout, et qui est presque impossible à rendre dans le français polysyllabique (signalons pourtant la superbe réussite du Martyr), c'est le rassemblement inouï des mots les plus nus, les plus précis, autour d'une passion centrale qui les galvanise et les crucifie. Et de cette violence naît la paix dans la mort. « Tant de prières spontanées D'ennemis mourants emmêlés Ennemis le matin, amis le soir. » Foemen at morn, but friends at eve.

Jean Mambrino

HISTOIRE

Moses I. FINLEY

Mythe, mémoire, histoire

Les usages du passé. Textes traduits de l'anglais par Jeannie Carlier et Yvonne Llavador. Entretien de François Hartog avec Moses 1. Finley. Flammarion, coll. Nouvelle Bibliothèque Scientifique, 1981, 272 pages.

Si j'écris « les pensées neuves sont

méconnues », la phrase relève-t-elle du mythe, de l'histoire, ou d'une liturgie sacrificielle ? Elle résume en tout cas un genre littéraire qui fait l'unité des études rassemblées pour cette traduction. Les historiens de l'Antiquité classique se seraient mon-

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trés incapables de développer les intuitions novatrices concernant leur domaine. Le travail des historiens en général n'aurait guère d'impact sur les représentations du passé qu'utilise la politique militante ou la théorie politique. Cela est dit avec toute la culture et l'intelligence de l'éminent scholar, mais l'on peut préférer tout de même les passages où il présente ses propres vues ou hypothèses ce qu'il écrit sur l'esclavage, la liberté, la cité, retient particulièrement l'attention.

La traduction française est d'une

lecture fort agréable. L'Entretien final revient sur la situation actuelle de l'histoire ancienne.

Pierre Vallin

Georges DETHAN

Mazarin

Imprimerie Nationale, coll. « Personnages », 1981, 418 pages.

Le cardinal Mazarin a depuis tou-

jours suscité des controverses. De son vivant, il a eu des admirateurs et des amis, au premier rang desquels étaient la Régente Anne d'Autriche et le jeune Louis XIV à qui il a appris son métier de roi. Il a compté aussi beaucoup de détracteurs et d'ennemis qui ont intrigué contre lui.et, dans les terribles « Mazarinades », l'ont couvert de lazzi et d'injures. Parus après sa mort, les Mémoires de Retz ne sont pas tendres pour lui. Et les historiens l'ont diversement jugé. Dans cet ouvrage, publié au terme d'une longue étude, G. Delhan veut lui rendre justice. En interrogeant surtout la correspondance publiée ou inédite, il cherche à cerner la personnalité de cet Italien successeur de Richelieu. L'homme apparaît ici comme ambitieux certes, mais dévoué et fidèle, à la fois avide et généreux, diplomate habile, souple, mesuré et tenace, intelligent et réaliste, travaillant au bien de la France et déjà Européen, s'efforçant en même temps de faire face aux événements immédiats et de prévoir l'avenir, conduisant la guerre


jusqu'à la nourrir de ses propres deniers et cherchant la paix. Bref, un portrait nuancé et finalement sympathique, mais qu'on dirait peint. par Mazarin lui-même L'ouvrage bénéficie d'une présentation soignée et d'une iconographie qui reproduit des gravures et des documents d'époque. Pierre Frison

Robert MUCHEMBLED

Martine Desmons

Les Derniers Bûchers

Un village de Flandre et ses sorcières sous Louis XIV. Ramsay, 1981, 280 pages.

Martine Desmons avait consacré

un Mémoire de maîtrise à l'étude du procès et du supplice de quatre paysannes de Bouvignies (au nord-est de Douai), en 1679. R. Muchcmbled reprend le sujet et l'élargit à une présentation d'ensemble du village, pour montrer comment la crise correspond à-des tensions sociales et mentales. La violence est latente dans une telle société elle éclate parfois, en particulier autour des bandes de « jeunesse », dont les rixes aboutissent à des meurtres. Les femmes représentent plus fortement une culture ancienne, insensible à l'alphabétisation, alors que des privilégiés sont déjà tournés vers une modernisation culturelle et religieuse. Il ya donc une genèse locale des accusations de sorcellerie, même si les autorités de Douai, qui ne vacillent pas dans l'assurance de leur bon droit en ces matières, portent la responsabilité d'avoir conduit- les procès à leur conclusion.

Pourquoi ces bûchers sont-ils les

derniers (ou presque) ? La relative sympathie que les accusées recueillent auprès de capucins voisins montre que ceux-ci restent proches de la religiosité populaire, plutôt qu'elle ne relève chez eux d'une attitude critique vis-à-vis des procédures de répression, comme ce pourrait être le cas ailleurs chez des représentants de l'autorité spirituelle ou judiciaire. Le livre n'éclaire donc que très indirectement le problème de la fin des bûchers.

Pierre Vallin

Serge CHASSAGNE

Une femme d'affaires au XVIIIe siècle La correspondance de Madame de Maraise, collaboratrice d'Oberkampf.

Maurice GRESSET

Une famille nombreuse au XVIII' siècle Le livre de raison d'AntoineAlexandre Barbier, notaire et vigneron bisontin (1762-1776). Privat, Toulouse, 1981, 160 et 182 pages.

Dirigée par François Lebrun, la

collection « Résurgences » se propose d'éditer des textes anciens, témoins de la vie quotidienne de nos ancêtres. Une femme d'affaires avisée, un pauvre homme accablé de soucis financiers et familiaux. les deux premiers volumes nous présentent des personnalités sortant des conventions, et auxquelles l'attention du lecteur s'attache. Les introductions de S. Chassagne et M. Gresset aident très efficacement à comprendre l'apport des textes publiés en les replaçant dans leur contexte social.

Pierre Vallin

Jacques LÉONARD

La Médecine

entre les savoirs et les pouvoirs

Histoire intellectuelle et politique de la médecine française au XIX' siècle. Aubier-Montaigne, 1981, 386 pages. Pour la profession médicale, la

révolution française s'ouvre avec une mutation radicale l'édifice hiérarchique de l'ancien régime, complexe et vermoulu, s'effondre au profit du « libre exercice de l'art de guérir » dont peuvent bénéficier à égalité pauvres et riches. En fait, ce fut l'anarchie et une loi de 1803 dut fixer les diplômes requis pour l'exercice de la profession, distinguant les docteurs en médecine et les officiers de santé. On pensait ainsi fermer la porte au charlatanisme tout en assurant le droit de tous à la santé. Pourtant, une loi de 1892 dut, après de longues tractations, réorganiser la profession non seulement en supprimant les officiers de santé, mais en assurant aux


médecins un réel monopole corporatif.

La présente étude de J. Léonard

analyse les facteurs principaux qui, entre ces deux dates, ont transformé la profession médicale. C'est d'abord un progrès considérable des connaissances et de l'efficacité des techniques que le corps médical va pouvoir mettre au service de son influence, grâce à l'emprise de la presse et au pouvoir que prestige et aisance financière lui ouvrent. A la fin du siècle, forts d'un savoir plus efficace et solidement organisés, les médecins peuvent partir « à l'assaut du nouveau régime » et l'amener à prendre d'importantes décisions concernant le droit à la santé pour tous, en même temps qu'ils structurent pour longtemps leur monopole légal. Sur l'histoire de la médecine et des médecins en France au XIXe siècle, un vide est désormais comblé.

Jean-Claude Guy

Roger CARATINI

Histoire de la Corse

Bordas, 1981, 136 pages.

Pierre LAFFONT

L'Algérie des Français

Bordas, 1981, 128 pages.

Ces deux ouvrages inaugurent une

collection dont le dessein est, semblet-il, de faire voir l'histoire. Les documents qui y sont reproduits, cartes, aquarelles, gravures, photographies, ont été bien choisis et occupent une place importante. Les textes ont le caractère d'essais plus que d'études. Ils cherchent à présenter une vue d'ensemble.

Pour la Corse, R. Caratini se

contente de rappeler les étapes et quelques événements d'un passé qui reste encore assez mal connu malgré les travaux récents d'Arrighi, Sédillot, Grégori, Antonetti. Il donne, par contre, de bons aperçus sur l'évolution de la démographie, de la culture, des institutions, des structures sociales dans l'île de Beauté et il signale les problèmes posés.

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Pour l'Algérie, P. Laffont, qui fut

directeur de LEcho d'Oran fondé par un de ses ancêtres et qui a déjà publié sur le sujet (Plon 1980), retrace les grands moments de la présence française, depuis la conquête en 1830 jusqu'aux accords d'Evian en 1962. Il mêle au récit ses réflexions de journaliste éclairé.

La lecture de ces deux ouvrages est

agréable et leur présentation très soignée leur donne un air d'albums.

Pierre Frison

Anthony Cave BROWN

La Guerre secrète

Le rempart des mensonges. 1. Origine des moyens spéciaux et premières victoires alliées. 2. Le jour « J » et la fin du III' Reich, Pygmalion, Gérard Watelet, 1981, 450 et 470 pages.

Qui a gagné la seconde guerre

mondiale ? Si vous répondez tout de suite Eisenhower et les armées alliées, vous n'obtiendrez pas la bonne note attendue. La réponse satisfaisante était les Services secrets des puissances belligérantes, de 1939 à 1945. Du moins à la lecture de ce millier de pages, explosives en « révélations » fraîches sur le conditionnement des hommes politiques, des généralissimes et des stratégies des batailles les plus décisives.

Oui, les incertitudes et l'issue cer-

taine du gigantesque conflit mondial avaient leur secret dans d'époustouflants plans d'induction en erreur, sortis de l'arsenal hautement sophistiqué des « moyens spéciaux », ceux que la morale politique ou individuelle réprouve L'apothéose est créée avec « Fortitude » (Nord et Sud) visant à immobiliser les armées d'Hitler sur leurs bases de départ en Europe, afin d'accroître les chances d'un débarquement en Normandie, lui-même objet d'un plan d'espionnage « Neptune ».

Dans le tourbillon d'un récit hale-

tant, fertile en détails journalistiques, péripéties rocambolesques et rebondissements sensationnels, dans ce monde de la réalité invraisemblable


des agents doubles ou triples qui jouent avec les codes brisés et les radios truquées avec une innocence démoniaque, on vous met au défi de savoir, à la fin, qui intoxique qui.

Tout de même. Viennent des

doutes moins à cause de l'absence de notes que ne supplée point une copieuse bibliographie, ni même de quelques grandes « affaires » par ailleurs connues, que des rôles distribués par l'auteur à chaque puissance pour jouer cette super-partie de scrabble. Churchill et les services anglais apparaissent comme des esprits supérieurs au contact desquels les Américains s'efforceront de se dégrossir un peu. Leur partenaire privilégié aurait été la « résistance » allemande Schwarze Kapelle avec l'énigmatique amiral Canaris, chef de l'Abwehr, qui, dans ce livre, « trahit » Hitler, dès le début et sans complexe. Aux Français sont réservées les pages les plus succulentes sur fond d'insurrection générale, prévue par les génies anglais à l'heure du débarquement, la Résistance, faite de gens peu recommandables à cause de leur anarchie latente, aurait trouvé sa place au combat non pas à cause de de Gaulle, « général intrigant » dont tout le monde se méfiait, mais bien par suite de son encadrement par les équipes « spéciales » angloaméricaines Jedburghs

Histoire ou roman « historique » ?

C'est si bien mené que tout lecteur peu informé de cette période risque d'être, à son tour, induit en erreur.

Bernard Plongeron

David KAHN

La Guerre des codes secrets

des hiéroglyphes à l'ordinateur

Traduit de l'anglais (1967), adapté et mis à jour par P. Baud et J. Jedrusek. Préface de Max Gallo. InterEditions, 1980, 432 pages.

Hors quelques rares publications,

la cryptographie et son histoire ont jusqu'ici peu retenu l'attention du grand public. Or, cette technique est d'un grand intérêt mathématique et linguistique. Elle a joué dans le cours de l'Histoire un rôle que l'ouvrage évite de majorer la cryptographie, déclare l'auteur, peut aider à abréger

les guerres, mais celles-ci se gagnent

sur les champs de bataille grâce aux

hommes et à leur courage mais

qui n'a certainement pas été suffisam-

ment reconnu, qu'il s'agisse de l'échec

de la conspiration de Marie Stuart,

de l'entrée en guerre des Etats-Unis

en 1917, de l'incroyable réussite de

Pearl Harbor, ou enfin du rôle joué

dans la Deuxième Guerre mondiale

par le déchiffrement du code de la

machine allemande Enigma. Il

n'existe pas à notre connaissance sur

ce sujet de livre aussi complet, intelli-

gent, aussi abondamment et sûre-

ment informé. Il est, en même temps,

passionnant.

François Russo

NORD SUD 1

Eduardo GALEANO

Les Veines ouvertes de l'Amérique latine Traduit de l'espagnol par Claude

Couffon. Plon, coll. Terre Humaine,

1981, 436 pages (avec 41 photogra-

phies hors-texte et 3 cartes).

René DUMONT, Marie-France Mottin Le Mal-Développement en Amérique latine Seuil, 1981, 288 pages.

Noam CHOMSKY, Edward S. HERMAN Economie politique des droits de l'homme 1. La « Washington Connection » et

le Fascisme dans le Tiers Monde.

Traduit de l'américain par Denis

Authier, Vesna Bernard, Marie-

Thérèse Juge. J.-E. Hallier/Albin

Michel, 1981, 476 pages.

C'est d'abord l'Amérique latine,

son visage défiguré, qui suggère une

certaine parenté entre ces trois livres.

Le premier, œuvre d'un Uruguayen

exilé en Espagne, excellemment tra-

duit, la parcourt en tous sens et dans

toute l'épaisseur tragique de son his-

toire, depuis Christophe Colomb

jusqu'à la mainmise des multinatio-

nales. Paru en espagnol en 1971,

immédiatement traduit en anglais et

en d'autres langues, il a bénéficié

d'une remise à jour pour sa version

française. Sa problématique, celle de


l'exploitation des matières premières engendrant l'exploitation des hommes, n'en reste pas moins un peu trop datée. Le second ouvrage, moins ambitieux, ne parcourt que le Mexique, la Colombie et le Brésil (sans cartes géographiques, malheureusement), mais son actualité est des plus brûlantes la famine des paysans, l'échec de toutes les réformes agraires, même celle du « révolutionnaire Cardenas. Le troisième dévoile la complicité du gouvernement des Etats-Unis, de l'establishment industriel et financier, et des grands media américains dans la répression et l'institutionnalisation de la torture qui sont la marque de maints pays du tiers monde, parmi lesquels figurent, à côté du Sud-Vietnam, de la Corée du Sud, des Philippines ou de l'Iran impérial, la plupart des pays d'Amérique latine. Celle-ci est en effet, aux yeux des auteurs, un exemple particulièrement éloquent de la « prolifération du sous-fascisme » inoculé par Washington et les premières décisions de l'administration Reagan en ont apporté depuis (l'édition américaine de ce livre, longtemps contrariée, date de 1979) des preuves supplémentaires.

Ces trois livres ont ensuite en commun, non seulement d'être des réquisitoires, mais d'avoir pour auteurs des célébrités de la littérature, Galeano, de l'agronomie, Dumont, de la linguistique, Chomsky, que le choc des événements la montée des régimes prétoriens en Amérique latine, les symptômes d'une apocalypse écologique toujours imminente dans le tiers monde, la guerre américaine au Vietnam a transformés en écrivains engagés, en procureurs investis d'une mission, celle de démonter les rouages économiques, politiques, idéologiques de l'exploitation de l'homme par l'homme, des peuples par les Etats, des individus par tous les systèmes et institutions, qu'ils soient de droite ou de gauche. Car un trait commun de nos auteurs, c'est aussi leur rattachement à une tradition libertaire dont la logique extrême les pousse à récuser toute forme de compromission avec l'action des gouver-

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nements, des organisations interna-

tionales, des milieux d'affaires, voire

des partis, des syndicats, des media

ayant pignon sur rue. Il est significa-

tif que R. Dumont ou N. Chomsky,

par exemple, quand ils évoquent, en

passant, l'existence de l'Eglise,

l'appréhendent avec sympathie sous

les seuls traits de ces forces de contes-

tation non (encore) institutionnelles

que sont les communautés de base

brésiliennes.

Ces trois livres de dénonciation,

aussi longuement argumentés soient-

ils et le troisième aura une suite

Après le cataclysme. La reconstruc-

tion de l'idéologie impériale lais-

sent en somme peu de place à l'espoir

et à toute autre possibilité d'action

que la dénonciation elle-même. Une

dénonciation qui s'alimente aux sour-

ces inépuisables de l'histoire, passée

et présente, des relations Nord-Sud,

mais en s'interdisant d'en modifier le

cours tragique autrement que par la

puissance décapante du verbe.

Henri Perroy

La Politique de Mars

Les processus politiques dans les par-

tis militaires contemporains. Textes

réunis et présentés par Alain Rou-

quié. Le Sycomore, 1981, 224 pages.

Les armées sont devenues au-

jourd'hui, en de nombreux pays, des

acteurs importants et durables de la

vie publique. Dans un tel contexte,

on ne peut plus se contenter d'abor-

der les rapports des militaires avec le

pouvoir sous l'angle de la révolte

contre les autorités constitutionnel-

les, ou du groupe de pression tel qu'il

peut fonctionner à l'intérieur d'une

démocratie occidentale. La nécessité

de nouvelles approches s'avère indis-

pensable.

Cet ouvrage collectif s'y emploie à

partir d'un certain nombre de cas qui,

malgré la singularité de chacun, pré-

sentent un trait commun ce sont des

régimes prétoriens se réclamant

d'options réformistes, révolutionnai-

res, voire marxistes, en Europe (Por-

tugal), Asie Mineure (Turquie) et


Afrique (Ouganda, Soudan, Ethiopie, Bénin), ainsi qu'au MoyenOrient (Syrie) et dans l'Océan Indien (Madagascar). Autant d'études centrées sur des expériences nationales, et dont l'intérêt n'est pas seulement de mettre en lumière les mécanismes souvent ignorés du fonctionnement politique des forces armées, mais aussi de manifester la spécificité maintenue de l'institution militaire au sein même de ses engagements dans le gouvernement de la société.

Louis de Vaucelles

Olivier CARRÉ

Septembre Noir

Refus arabe de la Résistance palestinienne. Editions Complexe, Bruxelles, 1980, 154 pages.

La violente réaction du roi Hus-

sein, en septembre 1970, contre les éléments armés de la Résistance palestinienne stationnés en Jordanie est considérée par Olivier Carré comme le début d'un règlement de comptes entre les Etats arabes et une Résistance non étatique qui les gênait, voire comme la première manifestation d'une contradiction entre les Palestiniens dispersés et les peuples arabes (p. 116-117). Peutêtre aurait-il fallu indiquer plus nettement que, si à l'origine immédiate du choc se trouvent les détournements aériens massifs opérés par le Front Populaire de Libération de la Palestine, son origine lointaine réside dans la contradiction entre un gouvernement commençant de traiter avec Israël et un Mouvement qui, dès lors, professe que l'élimination de ce pouvoir réactionnaire constituera le premier pas vers la libération (p. 58-59). Les événements de septembre 1970 marquent, conclut O. Carré, le début du retournement de la résistance palestinienne, qui devient intérieure, diffuse et populaire. Dans quelle mesure la « Résistance modérée » at-elle alors voulu et préparé cela (p. 122) ? Cette lecture parfois difficile introduit à merveille dans la complexité des problèmes orientaux:

Pierre Rondot

Nelson Eurico CABRAL

Le Moulin et le Pilon

Les îles du Cap-Vert. L'Harmattan-

ACCT, 1980, 192 pages.

Une dizaine d'îles volcaniques (la

moitié de la Corse en superficie), à

450 km de la côte sénégalaise, peu-

plées de 300 000 habitants qui vivent

pour la plupart de l'agriculture, alors

que 10 du sol sont cultivables,

telle est la République du Cap-Vert,

indépendante depuis le 5 juillet 1975.

Le 30 juin, par référendum, la popu-

lation avait décidé de lier son sort à

celui de la Guinée-Bissau, dont le

libérateur, Amilcar Cabral, était cap-

verdien. Mais cette union n'est tou-

jours pas réalisée. L'ouvrage de

N.E. Cabral, le premier de cette im-

portance en français, mérite d'être lu.

Il étudie sereinement le passé et tous

les aspects de la vie familiale et publi-

que du pays. De ce pays très pauvre,

dont la pauvreté rend l'avenir incer-

tain et oblige nombre de ses habitants

à s'expatrier.

Michel Guervel

Simone et Joseph FORAY y

Louis-Paul Aujoulat

Association internationale des amis

du Dr Aujoulat, 1981, 160 pages.

Il n'est pas facile de se situer entre

deux mondes qui bougent et d'être un

initiateur des nouvelles relations qui

doivent s'instaurer entre eux. Le

Dr Aujoulat s'y est essayé avec cou-

rage, lucidité et bonheur. Né en Afri-

que du Nord, mais de souche ardé-

choise, il a porté en lui ses deux héré-

dités et a cherché dans son action à en

faire une synthèse vécue, inspirée par

une foi chrétienne qui se voulait

absolue dans ses convictions intimes

et respectueuse des autres. 11 pressent

le rôle que peut jouer un laïcat mis-

sionnaire. Il fonde un hôpital au

Cameroun et Ad Lucem. Il passe à la

politique. 11 devient député, sous-

secrétaire d'Etat, ministre du Travail

et de la Santé. Puis il œuvre dans des

organismes internationaux. L'ou-

vrage de S. et J. Foray, qui furent ses

collaborateurs, retrace cette carrière

hors du commun où apparaît la pas-


sion de servir avec un esprit à la fois

serein et dynamique. Il regroupe des

documents qui témoignent de la qua-

lité et de l'ampleur de son action, et

cite les noms de ceux avec qui il a tra-

vaillé et qui furent ses amis parmi

eux, le cardinal Liénart, le Dr

Schweitzer, Pierre Mendès France,

Jean Masselot, Jacques Parisot,

Etienne Gilson, Léopold Sedar Seng-

hor, Barthélemy Boganda. Le Dr

Aujoulat, pour qui une stèle a été

dressée à Bobo-Dioulasso en 1978,

méritait que ses fidèles évoquent sa

mémoire et rappellent le médecin, le

missionnaire, le politique africain et

chrétien qu'il fut.

Pierre Frison

ACCULTURATION

ÉDUCATION

Selim Abou

L'Identité culturelle

Relations inter-ethniques et pro-

blèmes d'acculturation. Editions

Anthropos, 1981, 240 pages.

Pas plus que le destin d'une langue,

celui d'une culture n'est réductible au

pur et simple fonctionnement d'un

système. L'histoire des sociétés

humaines intervient sans cesse elle

porte le poids de leurs rencontres

hostiles ou amicales, épisodiques ou

durables, partielles ou profondes. Au

Liban, en Argentine, au Canada et en

Europe, Selim Abou a longuement

enquêté sur les enjeux (collectifs) et

les épreuves (individuelles) de telles

rencontres. D'où certaines analyses

exemplaires, telles que Le bilin-

guisme arabe-français au Liban

(P.U.F., 1962 Etudes, mai 1962,

p. 761), ou bien Liban déraciné.

Immigrés dans l'autre Amérique

(Plon, collection « terre humaine »,

1978 Etudes, fév. 1973, p. 314).

L'ouvrage aujourd'hui publié pose,

dans son ampleur générale, la ques-

tion des relations inter-ethniques ou

internationales. Celles-ci ne vont pas

sans problèmes d'acculturation, sans

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politiques langagières, sans idéologies et mythes concomitants dans chacun de ces trois domaines, l'auteur nous conduit de main de maître, prolongeant des analyses et une réflexion qui se réfèrent (et sont dédiées) à Roger Bastide.

D'emblée, l'avant-propos dénonce

vigoureusement l'apathie d'un certain relativisme occidental, enclin à mélanger des remords ambigus et un égoïsme en quête de légitimation. Or, c'est à partir du moment où la différence ne laisse plus indifférent que « la rencontre du même et de l'autre » peut s'opérer avec lucidité. D'une telle lucidité, à base de sympathie, ce livre fournit le témoignage.

Claude Pairault

Jeanne FAVRET-SAADA

Josée CONTRERAS

Corps pour corps

enquête sur la sorcellerie dans le Bocage Gallimard, coll. Témoins, 1981, 368 pages.

Pour écrire son premier ouvrage,

Les mots, la mort, les sorts, étude renommée de la sorcellerie dans le bocage mayennais (Etudes, juin 1979, p. 852), Jeanne Favret-Saada s'est appuyée sur les notes qu'elle avait prises au jour le jour en poursuivant son enquête. Ce sont les extraits les plus significatifs à ses yeux de 1 600 pages dactylographiées qu'elle publie cette fois, avec l'aide d'une lectrice, Josée Contreras. Ce dernier livre n'est pas une annexe du premier mais une suite, bien qu'il ait matériellement existé avant lui. Une suite, parce qu'il conduit le regard du lecteur vers la personnalité de l'auteur qui, dans le premier ouvrage, apparaissait, disparaissait, insaisissable mais combien attirante. Qu'est-ce qui nous fascine dans l'enquête menée en Mayenne par une ethnologue analyste revenue d'Afrique du Nord ? Sans doute son caractère exemplaire, ou plutôt sa banalité. Elle décrit la rencontre d'un autre (le paysan ou la paysanne de la Mayenne) comme autre et cependant si semblable à soi (l'ethnologue « bas-


cule », entre sans parodie aucune dans le circuit du désenvoûtement). Par son souci de nous livrer honnêtement (et habilement) ses pensées et ses émotions, l'auteur nous rend accessibles de si étranges pratiques sorcières et fait presque de nous ses complices. Pris nous-mêmes dans un mécanisme qui est celui de toute rencontre de l'autre, de l'étrange, nous en oublions que le phénomène de la sorcellerie, même s'il est à la mode, n'est aujourd'hui qu'un phénomène marginal de la société française, à la différence de l'Afrique où il reste un élément moteur de la vie sociale. Eric de Rosny

François DE Vaulx DE FOLETIER Les Bohémiens en France au 19' siècle J.-C. Lattès, 1981, 250 pages.

Gitans, Bohémiens, un peuple sans

histoire écrite. L'ignorance et les préjugés nourrissent encore les réactions de beaucoup de nos contemporains. L'ouvrage de François de Vaulx de Foletier est un combat contre cette ignorance et le racisme primaire dont se satisfait le sédentaire. Aux schèmes folkloriques, il substitue une tranche d'histoire au 19' siècle, en France, l'histoire d'un peuple voyageur que le monde sédentaire méprise le plus souvent, incapable de saisir le « voyage » comme dimension de la liberté. A l'heure où la rencontre des cultures se vit quotidiennement dans les villes et villages d'Europe, ce livre soutiendra la réflexion et l'action de ceux qui oeuvrent pour des sociétés démocratiques pluralistes en ne se méprenant pas sur la difficulté de la tâche.

René Bernard

Jacques Prévôt

L'Utopie éducative

Coménius. Postface de Jean Piaget. Belin, call. Fondateurs de l'éducation, 1981, 288 pages.

Un auteur peu connu en France et

qui gagnerait à l'être, car ce Tchèque est d'une modernité et d'une universalité étonnantes. Ce n'est pas seule-

COLLOQUE

INTERNATIONAL

A L'ABBAYE

DE SENANQUE

LA LIBERTÉ

RELIGIEUSE

DANS

LE JUDAÏSME,

LE CHRISTIANISME ET L'ISLAM

Préface de Claude GEFFRÉ

La question des droits de l'hom-

me est d'une brûlante actualité

dans le monde d'aujourd'hui. La

liberté religieuse est un de ces

droits fondamentaux.

Qu'en est-il concrètement de

l'exercice de la liberté religieuse

à l'intérieur du judaisme, du

christianisme et de l'Islam?

Ce livre est un événement parce

qu'il est la trace durable d'un

dialogue trop rare entre juifs,

chrétiens et musulmans sur les

incidences concrètes les plus ac-

tuelles de nos trois traditions

religieuses. Il témoigne qu'au-

cune fatalité historique ne sau-

rait entraver le long chemin de

la tolérance et de la vérité des

hommes de bonne volonté.

Coll. Théologie et sciences religieuses/

Cogitatio Fidei n.110 0

280p.

rf


ment parce qu'il souhaitait une « réforme universelle » au temps de la Réforme, ni « un gouvernement universel », mais parce qu'il prévoit, pour les mettre en oeuvre,des moyens pédagogiques et institutionnels efficaces, encore que nous ne puissions pas ne pas les considérer comme « utopiques ». Il voudrait des livres universels, en une langue également universelle et accessible à tous. Les « livres de poche » ne réalisent-ils pas en partie ce voeu ? Il voudrait une éducation qui guide l'enfant par périodes de développement correspondant à sa croissance physique et mentale. N'est-ce pas l'objectif de notre pédagogie génétique ? Il rêve d'une méthode, d'une « didactique », assez solide et expérimentée pour assurer le succès aux moins doués comme aux plus capables. Il veut surtout que le maître ne se contente pas de faire appel à des recettes, ni même à un enseignement bien ordonné, mais « apprenne à ses élèves à connaître et observer les choses directement et par eux-mêmes ». ce qui est le principe même de l'école et des méthodes actives. La postface de Jean Piaget montre bien que Coménius a conçu la pédagogie comme une « science de l'éducation » et a fait de la « didactique » une discipline autonome. C'est beaucoup et ce fut une conquête durable.

Pierre Faure

Jacques PRÉVOT

La Première Institutrice de France Madame de Maintenon

Préface de Dominique Desanti. Belin, coll. Fondateurs de l'éducation, 1981, 288 pages.

Une excellente présentation du

caractère, de l'influence et de l'oeuvre de la fondatrice des Dames de SaintLouis, entièrement données à l'éducation des jeunes filles, sans être pour cela religieuses, ce qui est une grande nouveauté à l'époque, mais tout à fait du goût de Louis XIV. Le trait dominant de cette éducation, bien en accord avec les idées du règne, est

REVUE DES LIVRES

que les jeunes personnes doivent être en tout formées à « la raison ». « Il faut parler à une fille de sept ans aussi raisonnablement qu'à une de vingt ans. » Rien, cependant, de triste et de compassé dans cette éducation qui fut, sans conteste, un succès beaucoup de psychologie, un souci de chaque enfant et aussi bien de sa santé, de son alimentation, de ses distractions que de lui assurer des bases solides intellectuelles et morales. L'auteur fait très heureusement et largement appel à des documents d'époque, cités dans leur ordre chronologique, ce qui rend la présentation vivante et informe avec plus de précision que des commentaires. De l'ensemble se dégage une conviction cette éducation solide assurait des bases à la société, aux familles, à la religion. C'est bien ce qu'avait très explicitement voulu Mme de Maintenon en créant Saint-Cyr et en dirigeant de près la formation de ses maîtresses les Dames de Saint-Louis. Leçon toujours actuelle de l'histoire. • Pierre Faure

Thierry GIN ESTE

Victor de l'Aveyron

Dernier enfant sauvage, premier enfant fou. Le Sycomore, 1981, 346 pages.

L'enfant trouvé en Aveyron au

début de 1800, âgé de dix ans environ, et qui devait mourir en 1828 sans avoir pu accéder au langage, ne cesse d'exercer une fascination. Quelle avait été son histoire ? Où se situait le handicap qu'il ne put surmonter ? Comment évaluer la pertinence des soins pédagogiques dont il fut l'objet ? Harlan Lane, dans un ouvrage dont la traduction française parue chez Payot en 1979 a fait l'objet d'un compte rendu (L'enfant sauvage de l'Aveyron, cf. Etudes, juillet 1979, p. 132), replaçait le cas dans l'évolution des conceptions et techniques concernant la rééducation des enfants privés de la parole. L'ouvrage de Gineste s'efforce de définir plus largement la nouveauté


des comportements qui ont entouré

l'enfant, ceux en particulier de son

principal éducateur, le docteur Itard.

C'est celui-ci qui nous fascinerait

encore, par la complexité de son atti-

tude. Itard prend Victor pour un

homme semblable à lui, et cependant

pour un homme dont l'humanité se

dérobe, ne peut être atteinte mais

n'est-ce pas pour cette fuite même,

pour cette soustraction à ses prises,

qu'Itard reconnaît en Victor son sem-

blable ?

L'interprétation est présentée en

trois brefs chapitres le reste du livre

est consacré à une édition soigneuse

de tous les documents concernant

l'affaire, dont un certain nombre

d'inédits retrouvés par l'auteur.

• Pierre Vallin

Jeanne ANCELET-HUSTACHE

Lycéenne en 1905

Aubier-Montaigne, coll. Notre

Passé, 1981, 194 pages.

Les livres de Françoise Mayeur sur

L'Enseignement secondaire des jeu-

nes filles sous la Troisième Républi-

que (1977) et sur L'Education des fil-

les en France au XIX' siècle (1979)

ont suggéré à Mme Ancelet-Hustache

de nous proposer la description

rétrospective de ses trois années au

lycée de Dijon, de 1905 à 1908. Ecrit

avec vivacité et précision, l'ouvrage

donne une image attachante et

complexe d'un monde désormais

éloigné. Ce milieu éducatif est fort

protégé et discipliné, mais il apparaît

aussi comme ayant pu être favorable

à un développement personnel relati-

vement autonome. Les programmes

n'étant pas tyranniques, les ensei-

gnantes savaient parfois faire preuve

d'imagination pédagogique. Les élè-

ves avaient accès directement aux

oeuvres majeures, un accès limité et

partiel sans doute, mais que pouvait

rendre fructueux une méditation per-

sonnelle et prolongée.

L'ouvrage évoque aussi les diffi-

cultés qu'il fallait surmonter pour

sortir de cet enseignement féminin

spécialisé et parvenir, comme le fit

l'auteur, à une compétence de type

universitaire compétitive de celle des

hommes. Les lecteurs qui ont profité

des nombreux travaux de l'histo-

^B I ilnlilli Baron ^M MEMOIRE I I I v

Vie et oeuvre

de

JOUSSE Préface d'André Astous

Postface de Jean Sulivan

«Jousse est un explorateur des grands fonds, que peuvent suivre ceux qui n'ont pas tout investi dans les idéologies et qui cherchent autre chose qu'une logique un contact pour exister aujourd'hui en même temps près du corps et de l'Esprit». (Jean Sulivan)

312 pages

La parole prenante

et fraternelle du Père Varillon

François VARILLON

JOIE DE CROIRE,

JOIE DE VIVRE

Conférences sur les points majeurs de la foi chrétienne recueillies par Bernard Housset, préface de René Rémond.

I 308 pages

le Centurion

17. RUE DE BABYLONE 75007 PARIS


rienne et de la traductrice aimeront la retrouver dans cette évocation pleine d'intérêt, comme aussi à suivre l'invitation (p. 177, en note) de reprendre Le livre de Jacqueline (1930), celui « auquel je tiens le plus », nous dit la mère de Jacqueline.

Pierre Vallin

QUESTIONS

RELIGIEUSES

Jean de BEER

L'Aventure chrétienne

Trois siècles sans pouvoir face au pouvoir. Récit. Stock, 1981, 420 pages.

L'aventure chrétienne, c'est ici

l'histoire des trois premiers siècles de l'Eglise, jusqu'à la paix constantinienne, que l'auteur raconte en paraphrasant la grande « Histoire ecclésiastique » qu'au début du IV' siècle compila Eusèbe de Césarée. Le récit qui en est proposé, l'auteur le reconnaît volontiers, n'est pas neutre il cherche à en tirer une « leçon pour aujourd'hui ». Usant de l'abondance du style oral, il interpelle souvent son lecteur et, en conclusion, l'invite à rompre avec le « cryptomanichéisme » d'Augustin, relayé par S. Thomas, pour revenir à la conception du monde des premiers siècles et d'Eusèbe (et aujourd'hui de Teilhard de Chardin, qui ne serait sans doute guère flatté de l'amalgame.). Chacun a droit à sa lecture du passé encore faut-il qu'il la fasse sur la base d'une documentation sérieuse. Et pour les trois premiers siècles, l'Histoire d'Eusèbe n'est pas suffisante non seulement Eusèbe lui-même n'est pas « neutre » et sa documentation, si riche soit-elle, est sélective et insuffisante à nous donner la mesure de ces siècles mais aussi, contrairement à ce qu'affirme l'auteur, bien d'autres sources sont encore accessibles, et elles sont d'ailleurs utilisées par tous les historiens de l'Eglise.

Jean-Claude Guy

REVUE DES LIVRES

Michel CLEVENOT

Les Hommes de la Fraternité

Fernand Nathan, 1981, 232 pages.

Approche originale de la première

expansion du christianisme à partir, pour l'essentiel, du livre des Actes des Apôtres. Dans une série de séquences, l'auteur fait d'abord revivre devant nous les visages différenciés de l'Empire romain à côté des personnalités illustres de la Rome impériale et de ses alliés dociles, voici ressuscitées l'existence, les préoccupations des petites gens du monde méditerranéen, depuis un charpentier naval de Ravenne jusqu'à la vie d'une famille pauvre d'Egypte, en passant par l'évocation d'une révolte africaine, le sort d'un centurion des légions de Varus, ou encore l'état d'esprit des juifs de Palestine dont le destin, d'Hérode le Grand à la chute de Jérusalem, est fidèlement restitué. Sur cette toile de fond, appuyée sur

une érudition solide et bien maîtrisée, viennent s'inscrire les grandes étapes de la prédication évangélique d'Antioche à Rome. Autant de tableaux d'une grande vivacité permettant de saisir, à travers « l'appel à se lever pour marcher à la suite de Jésus », les causes de l'impact d'un message émancipateur comme les raisons de l'hostilité du pouvoir à l'égard d'un groupe religieux amené par ses pratiques de libération et de fraternité, voire ses écrits (cf. l'Apocalypse), à dévoiler les failles du système existant.

Ouvrage de qualité, d'une grande

vigueur d'expression et qui laisse bien augurer des autres volumes de cette nouvelle collection consacrée à l'histoire du christianisme.

Louis de Vaucelles

Palladius

Les Moines du désert

Histoire lausiaque. D.D.B., coll. Les Pères dans la foi, 1981, 166 pages.

L'. Histoire lausiaque » est un des

documents importants nous renseignant sur la vie des premiers pères du


désert au IVe siècle. Il est donc heureux que cette collection (dont plusieurs volumes ont déjà été présentés ici cf. Etudes, mars 1981, p. 428) l'ait inscrite à son programme. La traduction nouvelle, réalisée par les carmélites de Mazille, prend avantageusement le relais de l'ancienne traduction française par A. Lucot (1912), d'ailleurs difficilement accessible. Elle est réalisée sur la base du texte grec publié jadis par Dom Butler, et qui demeure fiable malgré les critiques dont il a fait l'objet.

• Jean-Claude Guy

François PETIT

Norbert et l'origine des Prémontrés Cerf, 1981, 324 pages.

Depuis plus de cinquante ans, le

Père Petit, en des publications remarquées, a beaucoup contribué à faire connaître saint Norbert (1080-1134) et l'Ordre de chanoines réguliers les Prémontrés dont il est le fondateur. Quand on sait le rôle important tenu par cet Ordre religieux dans la vie de l'Eglise, on apprécie le service considérable rendu par ces publications. Le présent ouvrage reprend en une vision d'ensemble la vie de saint Norbert et les premiers développements de son Ordre on sent que chaque page repose sur des recherches minutieuses. Par là même, il fait le point de toutes les études antérieures c'est dire le service qu'il rendra aux historiens de la vie religieuse dans l'Eglise. • Jean-Claude Guy

Emmanuel RENAULT

L'idéal apostolique des carmélites selon Thérèse d'Avila

D.D.B., « Présence du Carmel », 1981, 180 pages.

« Teresa a vécu l'unité des deux

commandements de l'amour selon un itinéraire qu'on pourrait dire typiquement contemplatif elle a découvert le bien du prochain à partir du Bien de Dieu. Mais, par un mouvement

TEXTES DOSSIERS

DOCUMENTS 4

LA PASSION

DES JONGLEURS

d'après Geufroi de Paris

EDITION CRITIQUE

NOTES GLOSSAIRE

par ANNE JOUBERT AMARI PERRY Un beau livre dans lequel l'auteur a mis tant de lui-même enthousiasme, verve, appétit de savoir, clarté, précision remis à l'éditeur au moment où sa vie est brutalement coupée à 28 ans dans un accident de voiture. Le texte d'Anne Perry a été reproduit tel qu'elle l'a laissé. Il nous fait revivre la simplicité et la pureté du théâtre médiéval français.

256 pages 4 planches couleurs 90 FF THÉOLOGIE HISTORIQUE

59 60 61 62

L'HOMME ANTIQUE ET CHRÉTIEN L'anthropologie de Lactance

par MICHEL PERRIN

Préface de Jacques Fontaine

-0-

UN SIÈCLE DE CATÉCHÈSE

EN FRANCE

Histoire Déplacements Enjeux

par G. ADLER et G. VOGELEISEN

LES ÉGLISES APRÈS VATICAN II

Dynamisme et Prospective

ACTES DU COLLOQUE INTERNATIONAL DE BOLOGNE 1980

Edités par GIUSEPPE ALBERIGO

-0-

LECTURES DE JEAN DE LA CROIX Essai d'anthropologie mystique

par MAX HUOT de LONGCHAMP Préface d'Albert Deblaere, s.j.

291 FF 216 FF 234 FF 57 FF

Prix export et en nos magasins

BEAUCHESNE

72 rue des Saints-Pères, 75007 Paris


inverse, elle a expérimenté aussi que la pratique de l'amour du prochain faisait pénétrer plus avant dans les profondeurs de l'amour de Dieu ». Banalités ? Peut-être pas pour qui croirait encore que le Carmel, lieu typique pour beaucoup de la contemplation pure, est exempt de toute visée apostolique, de tout souci d'une « œuvre » service, témoignage, préoccupation des Eglises.

A qui voudra passer par-dessus l'aspect suranné d'un style par trop emphatique, ce petit livre, qui vaut surtout par l'abondance des citations, montrera heureusement comment Thérèse, dans sa vie d'abord, dans sa doctrine ensuite, s'est bien voulue en charge des « grandes nécessités de l'Eglise ». « Mettant le zèle apostolique au premier plan de l'idéal des carmélites, Teresa a eu le grand mérite d'expliciter de manière formelle la mission apostolique de l'Ordre, et la dimension missionnaire de toute vie contemplative ».

Pierre-Jean Labarrière

Clément GUILLON

En tout la volonté de Dieu

Saint Jean Eudes à travers ses lettres Ed. du Cerf, 1981, 168 pages.

Sous ce titre, le P. Guillon publie

un ensemble de cinquante lettres de S. Jean Eudes (1601-1680), extrait des tomes 10 et 11 des Œuvres complètes, difficilement accessibles. Le présent recueil ne fait pas double emploi avec celui publié en 1958 dans la collection Les écrits des saints par le P. Berthelot du Chesnay. Ici, la sélection a été faite autour du thème, si central chez S. Jean Eudes, de la recherche en tout de la volonté de Dieu en outre, chaque lettre est située dans la vie et l'activité de son auteur, et des notes assez détaillées en facilitent la compréhension. Bref, ce petit volume est une excellente introduction concrète à un des maîtres importants de l'école française de spiritualité.

Jean-Claude Guy

REVUE DES LIVRES

Laurent BOISVERT

La Pauvreté religieuse

Cerf, coll. Problèmes de vie religieuse, 1981, 118 pages.

Des réflexions simples proposées

dans un style facilement accessible cette recherche du P. Boisvert rendra grand service aux religieux et religieuses qui aujourd'hui s'interrogent sur le sens et la portée concrète de leur voeu de pauvreté. Par une heureuse typologie, l'auteur aide à distinguer différents registres de la pauvreté d'abord celle inhérente à tout homme du fait de sa finitude (la « pauvreté-identité »), puis celle que beaucoup de nos contemporains doivent subir et dont ils essaient de se libérer (la « pauvreté-mal »), enfin celle dans laquelle certains sont invités à s'engager et dont ils font l'objet d'un vœu (la « pauvreté-voie »), qui n'est en soi ni bonne ni mauvaise, mais « relative ». Des propositions d'interrogation plus concrète aideront celles et ceux qui, dans la vie religieuse, se sont engagés sur ce chemin à vivre leur pauvreté comme révélation de l'Amour du Père.

• Jean-Claude Guy

J.M.R. TILLARD

Dans le monde, pas du monde

La « vie religieuse apostolique » Ed. Lumen Vitae, Bruxelles, 1981, 198 pages.

Religieux et religieuses seront heu-

reux de trouver, regroupées en ce volume, les récentes études publiées par le P. Tillard dans diverses revues: Vie consacrée, Vocations, Repsa. Elles concernent toutes la vie religieuse dite apostolique », soit pour en reprendre des perspectives générales, soit pour en éclairer quelques aspects plus difficiles aujourd'hui (vie professionnelle, activité dans le monde de la santé, etc.). Ce recueil est donc, en quelque sorte, un prolongement des grandes études du P. Tillard sur la vie religieuse.

• Jean-Claude Guy


CHOIX

DE

DISQUES

SCARLATTI

L'Œuvre pour clavecin,

volume 3 70 Sonates

Luciano Sgrizzi, clavecins Jean Bas

(1737) et Anthony Sidey. Erato ERA

9232, en offre spéciale.

Lors de la parution des deux pre-

miers volumes de cette première inté-

grale des 555 sonates de Scarlatti, j'ai

émis des doutes sur l'utilité de ce

monument discographique. Ce troi-

sième volume m'a convaincu du

contraire, tant il déborde, ruisselle de vie et de variété. A l'intérieur d'une

forme apparemment restreinte, qui

n'a pas encore reçu le développement

propre de la sonate classique, le

Napolitain déploie les trésors d'une imagination infatigable modula-

tions surprenantes, rapprochements

de tonalités opposées, dissonances

dynamiques, rythmes en perpétuel

changement. Ces trouvailles qui sur-

gissent inopinément, Luciano Sgrizzi

nous les livre avec une fidélité qui

paraît exemplaire, tant le talent se

fait oublier. Bref, que l'on achète l'un

ou l'autre coffret à défaut de pouvoir

se procurer le tout n'a aucune impor-

tance. 11 était sans doute impossible

de disposer chronologiquement ou

thématiquement un tel nombre de

pièces, il suffit d'en goûter ici et là le

charme et la vigueur.

• Michel Corbin

ALBINONI

Douze Sonates pour violon

et basse continue

P. Toso (violon), E. Farina (clavecin et orgue), S. Moses (violoncelle). Erato STU 71300, 2 x 30 cm, en offre spéciale.

Albinoni, ce n'est pas le fameux

« adagio » fabriqué par Giozotto, mais ce sont ces oeuvres ravissantes qui coulent de source dans leurs mouvements vifs ou lents avec ces adagios d'une profonde mélancolie et d'un goût toujours sûr. On est proche de Vivaldi et pourquoi pas de Handel Le violon de P. Toso sonne admirablement avec sa chaleureuse sonorité il se meut avec aisance dans le ravissement de ces pages. Mais que l'on ne se méprenne pas derrière la facilité apparente, la technique des doigts et des rythmes est redoutable, elle est ici parfaitement dominée. Farina au clavecin (pour les sonates galantes) ou à l'orgue (pour les sonates plus graves) et Moses au violoncelle font une oeuvre d'accompagnement fort intelligente. Un enchantement sonore pour l'oreille et pour le cœur.

Claude Ollivier

BACH

Trois Sonates et Trois Partitas

pour violon BWV 1001-1006

Gidon Kremer. Philips 6769 053, 3 x 30 cm, en offre spéciale.

C'est bien dans ces oeuvres pour

violon seul que l'on peut juger en vérité un violoniste, et les meilleurs n'ont abordé ces œuvres de Bach qu'après une longue maturité (Menuhin, Oïstrakh, Milstein, etc.). Kremer, à son tour, nous livre une extraordinaire leçon de musique qui laisse l'auditeur littéralement subjugué par tant de qualités musicales. La technique est éblouissante, jamais prise en défaut elle est surtout dominée par un style violonistique qui le rapproche singulièrement de son maître David Oïstrakh. Le frémissement de l'archet, la respiration, la chaleureuse sonorité et la courbe mélodique, tout y est pour nous livrer une version d'une rare limpidité et


qui se hisse au niveau des meilleurs. Notons que le coffret comporte une partition en fac-similé de l'écriture de J.S. Bach une excellente initiative. • Claude Ollivier

BACH

Suites pour les Anglais

Kenneth Gilbert, clavecin Couchet-

Taskin (1778). Harmonia Mundi

HM 1074/75, en offre spéciale.

Toute musique exige apprivoise-

ment de l'oreille et patiente approche,

mais les Suites anglaises plus que

d'autres. Ecrites sans doute à Weimar

vers les années 1715 et n'ayant

d'anglais que le nom, elles sont

comme le creuset où se forme le style

propre du Cantor à partir des multi-

ples influences, française et italienne

surtout, qu'il a subies. Il reprend le

cadre de la suite française et sa suc-

cession de danses, mais remplace la

passacaille par une gigue au contre-

point très strict et rétablit la symétrie

en « mesurant » le prélude. Voici

donc, après celles d'Alan Curtis,

d'Huguette Dreyfus et de Glen

Gould, la quatrième intégrale dispo-

nible de ces pièces. Elle nous vient

d'un Canadien qui les aborde pour la

première fois après un long parcours

dans la musique française (d'Angle-

bert, Couperin, Rameau.). Cela

nous vaut de splendides Sarabandes,

beaucoup de grâce dans les Cou-

rantes et les Bourrées, une rythmique

sans heurt ni basse trop appuyée dans

les Gigues. Immobile mobilité qui est

image de l'éternité sans cesse nou-

velle.

Michel Corbin

BACH

Quatre Motets BWV 225, 226, 228, 229 Hungarian Radio and Television

Chorus, dir. Ferenc Sapszon, Conti-

nuo Gabor Lehotka. Hungaroton

SLPX 12104.

J.S. Bach a écrit quatre Motets

pour double choeur ils datent de la

CHOIX DE DISQUES

période de Leipzig. La version qui nous est présentée ici utilise un accompagnement instrumental limité à un continuo à l'orgue et un hautbois qui double avec discrétion le thème choral cet accompagnement contribue à l'homogénéité et à la plasticité de la musique. On sait que cette option est légitime et dans l'esprit du compositeur, même si elle n'est pas obligatoire. La beauté de ces Motets n'a pas échappé à Mozart qui, ayant entendu le quatrième, Singet dem Herrn, se lança dans une étude passionnée des trois autres. Œuvres très savantes, complexes dans leur écriture, secrètes dans leur inspiration, elles demandent une longue fréquentation. Il y a là une source inépuisable de beautés qui s'offrent à ceux qui sont patients. L'interprétation est magistrale elle s'impose non seulement par la qualité vocale du chœur, mais par la lisibilité du texte musical. La complexité du tissu contrapuntique est ici rendue intelligible, pour notre joie.

Philippe Charru

HAYDN

Les Saisons

Edith Mathis, Dietrich FischerDieskau, Siegfried Jerusalem. Chorus et Academy of St-Martin-in-theFields, dir. Neville Marriner. Philips 6769 068, 3 x 30 cm, en offre spéciale.

Face à une discographie de haut niveau (Karajan, Dorati, Jordan, entre autres), Marriner nous livre une version forte et originale d'une belle facture sonore. D'emblée, dès les premiers sillons, on est séduit par la vivacité et la rapidité du trait Marriner, sans précipiter, veut pour ainsi dire dégraisser la partition, l'alléger et la clarifier. Cela donne des Saisons bondissantes et très poétiques. Rien de superficiel, mais un travail en profondeur qui ne laisse rien au hasard pour rendre limpides des pages d'une grande modernité. Les solistes, d'une qualité exceptionnelle on ne peut rêver meilleure distribution


rehaussent cette version incisive et

heureuse. Un grand moment de mu-

sique.

Claude Ollivier

MOZART T

Don Giovanni

John Brownlee, Ina Souez, Luise Hel-

letsgruber, Salvatore Baccaloni,

Koloman von ,Pataky, David Fran-

klin, Audrey Wilmay, Roy Hender-

son. Orch. et Choeurs du Festival de

Glyndebourne, dir. Fritz Busch. EMI

C 151 43057/9, 3 x 30 cm, en offre

spéciale.

Dans sa collection « Références »,

Pathé remet sur le marché cette

immense version de Busch enregistrée

à Glyndebourne en « mono » en

1936, dans son étonnante prise. de

son, déjà exceptionnelle pour l'épo-

que. L'interprétation est admirable

d'équilibre entre la vivacité exigée par

la scène et les résonances graves du

drame et du mystère qui le sous-

tend c'est tout le dessein de Mozart

qui se révèle dans cette version

intense qui reste pour tout mozartien

la version historique de référence.

Claude Ollivier

SCHUBERT

Symphonie n° 5 5

SCHUMANN

Symphonie n° 4

Orchestre Philharmonique de

Vienne, dir. Kart Boehm. DG 2531

279.

Ce disque propose deux oeuvres

attachantes, que magnifie l'admirable

interprétation de Karl Boehm. C'est

avec une grande rigueur qu'il aborde

ces deux symphonies. Une lecture

précise du texte rend parfaitement

claires les articulations de leur struc-

ture comme la netteté des lignes. Il

n'en rajoute pas, ni dans le gonfle-

ment de la sonorité, ni dans l'évolu-

tion des temps. On pense au mot de

Debussy « Combien il faut d'abord

trouver, puis supprimer, pour arriver

à la chair nue de l'émotion. » C'est en

effet dans la transparence de cette

musique rendue à elle-même que

chantent ses voix multiples. La

beauté du phrasé, l'aisance de la res-

piration sont autant de traits caracté-

ristiques d'un style qui s'impose dans

ce répertoire.

• Philippe Charru

SCHUBERT

Sonate en la majeur op. 120

Impromptus op. 90

Claudio Arrau, piano. Philips 9500

641.

Ces pages de Schubert sont vrai-

ment des « classiques pour tous »

quel jeune pianiste n'a pas joué ces

fameux Impromptus Plus que la

Sonate en la majeur, encore raide

dans ses schèmes classiques, les qua-

tre Impromptus de l'opus 90 témoi-

gnent d'une liberté d'invention for-

melle et mélodique qui fait tout leur

charme. Claudio Arrau est vraiment

chez lui dans cette musique. Le

velouté des couleurs pianistiques, la

douceur des attaques, la très belle

homogénéité des résonances convien-

nent à cette musique intime. Je souli-

gnerai particulièrement l'option de

tempo pour les deux Impromptus en

Mib et en Lab Claudio Arrau, ici,

ne cède pas, comme la plupart des

pianistes, à la tentation d'un tempo

très rapide. Renonçant à cette vaine

virtuosité, il retient le mouvement,

articule la ligne et rend ainsi sensible

tout l'esprit et toute l'émotion de ces

souples arabesques.

(Mon exemplaire présente quel-

ques défauts de gravure et quelque

saturation dans les forte à la fin de la

seconde face.)

• Philippe Charru

CHOPIN

Sonate n° 2 en si bémol majeur

Sonate n° 3 en si mineur

Au piano, Henri Barda. CAL 1680.

Les plus grands s'y sont mesurés.

Mais, en regard de cette interpréta-

tion nouvelle de Henri Barda, je n'ai

eu loisir d'entendre à nouveau que la


version de Rubinstein. Contraste

Celle-ci, liée en même temps que dis-

tincte, déployait en grande unité ses

harmonies feutrées. Chez Barda,

avant tout, c'est l'extrême diversité

intérieure qui frappe, et les mille

nuances d'un horizon de moire, aux

reflets délicats et changeants. Sur un

Steinway somptueux, c'est bien le

monde de Chopin qui s'éploie à tout

le moins une lecture fort originale,

pleinement légitime, de cet univers

aux multiples facettes. Pesanteur de

la « marche funèbre », exquis rubato

du scherzo qui la précède, torrent sur

le lisse des galets dans le presto fluide

qui clôt cette Sonate il y a du Cortot

et du Pollini là-dedans. Quant à la

dernière Sonate, écrite à Nohant en

1844, elle ruisselle de tendresse et de

grâce légère Barda sait pourtant, et

c'est heureux, lui conserver certaine

rigueur qui cohère ces espaces dis-

joints nocturne d'ombre et chevau-

chée de feu.

Après ses interprétations de Liszt et

de Ravel, Barda, décidément, fait ici

la preuve qu'il est un vrai poète. Ce

qui le qualifie pour poser à son tour

les « questions » dont cette musique

est habitée.

FAURÉ

Thème et variations op. 73. Premier, sixième, septième, douzième, treizième Nocturnes op. 22 n° 1, 63, 74, 107 et 119. Deuxième et cinquième Impromptus op. 31 et 102

Yvonne Lefébure, piano. FY 088.

C'est un disque-témoignage, car

cette Grande Dame du piano qu'est

Yvonne Lefébure reste l'un des rares

témoins et amis directs de Gabriel

Fauré On retrouve bien dans son

Le directeur de la publication A. MASSE Dépôt légal 4' trimestre 1981

C.P.P.A.P. n° 27 968

L'Œuvre d'orgue

Pierre-Jean Labarrière

CHOIX DE DISQUES

jeu son tempérament exceptionnel si

proche de celui de Fauré une musi-

cienne de caractère, convaincue et

passionnément jeune qui retrouve la

véritable beauté de ces pages si rare-

ment enregistrées La pochette du

disque a été entièrement rédigée par

la pianiste, qui nous donne une

grande leçon de fidélité musicale

« Quand toutes les maîtrises sont

atteintes et, par delà les maîtrises,

atteinte la sagesse, l'œuvre d'art

devient le langage de l'Esprit. »

• Claude Ollivier

DURUFLÉ

Philippe Lefebvre aux grandes orgues

de la cathédrale de Chartres. FY 100,

2 x 30 cm, en offre spéciale.

Ce coffret répare un impardonna-

ble oubli de nos catalogues. Maurice

Duruflé a peu écrit six pièces seu-

lement et cinq reconstitutions d'im-

provisations de son maître Tourne-

mirc et, sur ce peu, nous ne dispo-

sions que de l'éblouissante Toccata

qui couronne sa Suite. Voici donc

l'intégrale des oeuvres que le compo-

siteur a déjà publiées, la possibilité de

goûter la perfection jaillissante du

Scherzo de 1926, l'élan irrésistible et

presque incantatoire du Prélude et

Fugue sur le nom d'Alain, et beau-

coup d'autres merveilles de sensibilité

et d'écriture. Je me demande seule-

ment si le Gonzalez de Chartres était

l'instrument idéal s'il a de très belles

couleurs dans le Prélude sur l'introït

de l'Epiphanie (1961), il sonne mal à

la fin de la Toccata ou dans le Te

Deum. Cette réserve mise à part,

voici une grande leçon d'orgue.

• Michel Corbin

Imprimerie Saint-Paul

5S000 BAR-LE-DUC

Photocomposition ÉTUDES N° 10-81-752


les éditions ouvrières E 12 avenue 13

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DESCLEElde sa' destinée.

I I^CO^^LEC i de sa destinée.

1

BOURGEOIS 1-"™fcA

aussi à quiconque