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Title : Le Correspondant : revue mensuelle : religion, philosophie, politique... / directeur E. Wilson ; gérant V.-A. Waille

Publisher : (Paris)

Publication date : 1913

Contributor : Wilson, Edmond. Directeur de publication

Contributor : Waille, Victor-Amédée (1798-1876?). Directeur de publication

Contributor : Lenormant, Charles (1802-1859). Directeur de publication

Contributor : Champagny, Franz de (1804-1882). Rédacteur

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 187291

Description : 1913

Description : 1913 (T214 = T250).

Description : Collection numérique : Arts de la marionnette

Description : Collection numérique : France-Japon

Description : Collection numérique : Bibliothèques d'Orient

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k415147r

Source : Bibliothèque nationale de France

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34416007p

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 16/10/2008

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LE

CORRESPONDANT PARAISSANT LE 10 ET LE 25 DE CHAQUE MOIS

PARIS, DÉPARTEMENTS ET ÉTRANGER

ON AN, 35 FR. 6 MOIS, 18 FR. UN NUMÉRO, 2 FR. 50

QUATRE-VINGT-CINQUIÈME ANNEE 10 JANVIER 1913

Pages.

3. 1. LA PENSÉE SOCIALE DE FRÉDÉRIC OZANAM. A

PROPOS DE SON PROCIIAIN CENTENAIRE. EUGÈNE DUTHCIT,

Professeur à l'Université

21. II. LES EXPLOSIONS SOUS-MARINES ET LES DRËAD- catholique de Lille. NOUGIITS MODEUNES. LE CANON SOUS-

MARIN. AVEC NEUF CROQUIS. E. DE GEOFFROY,

Ingénieur des constructions

42. III. UNE FAMILLE FRANÇAISE A TRAVERS LES AGES. navales. Il'APRÈS UNE RÉCENTE PUBLICATION. DE LANZAC DE LABORIE.

67. – IV. UNE LOI NOUVELLE. – L'I;TAT SURVEILLANT DE

LA BIENFAISANCE PRIVÉE FRANÇOIS DE WITT-GUIZOT. !)3. – V. DES ROSEAUX SOUS LE VENT. roman inédit,

TRADUIT DE I. 'il AMEN, PAR Marc Ilélj». Il. GRAZIA DELEDDA.

llii. VI. LES FOUILLES DE SUSE, D'APRÈS LES TRAVAUX DE LA

DÉLÉGATION EN PERSE R. P. LAGRANGE,

1,,1. \11. DE LA ~I.\(,'ËDOINE A L'ADRIATIQUE. NOTES DE Correspondant do l'Institut.

151. Vil. DE LA MACEDOINE A L'ADRIATIQUE. NOTES DE (:orrespondant de l'Inetltut. VOYAHE GABRIEL LOUIS-JARAY.

173. VIII. LES ÉTUDIANTS DANS L'INDE. MIMURS, STA-

TISTIQUES ET AVENIR AUGUSTE FORTIER.

187. IX. REVUE DES SCIENCES FRANCIS MARRE. 137.- X. CHRONIQUE POLITIQUE. BERNARD DE LACOMBE. 207. XI. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.

PARIS

31, RUE SAINT-GUILLAUME, VII»

.Reproduction et traduction interdit» Lu mamucrlts non Insérés ne sont pu rendu.

Sans fraii supplémentaires, les limisens du Corrtipondant sont fournies ngnttt lui abonnés I qui en font la demande. 1.. li'l'l'ai.~n. du CII""JH1IIdtUlt 10DI fourDi.. ,"# IOZ I


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LE

CORRESPONDANT

RELIGION PHILOSOPHIE – POLITIQUE

HISTOIRE SCIENCES ÉCONOMIE SOCIALE VOYAGES LITTÉRATURE – BEAUX-ARTS

QUATRE-VINGT-CINQUIÈME ANNÉE

TOME DEUX CENT CINQUANTIÈME

DE LA COLLECTION

NOUVELLE BBRIB. -TOME DEUX CENT QUATORZIÈME

PARIS

BUREAUX DU CORRESPONDANT 31, RUE SAINT- GUILLAUME, 31

1913

Reproduction et traduction interdites.



LE

CORRESPONDANT LA PENSÉE SOCIALE

DE FRÉDÉRIC OZANAM

Quelques mois à peine nous séparent du centenaire de Frédéric Ozanam, né le 23 avril 1813 à Milan, alors ville française où -sa famille s'était retirée après des revers de fortune.

De tous les laïques du dix-neuvième siècle, qui se dévouèrent au service de l'Eglise catholique, Frédéric Ozanam, s'il n'est pas lejplus illustre, est sans doute le plus aimé. Comment cette belle figure ne provoquerait-elle pas l'enthousiasme? Elle unit dans une admirable harmonie tant de vertus, tant de grandeur morale, tant de science, tant de dévouement actif pour la jeunesse et pour les pauvres, -tout cela dominé par une foi qui fut la règle inflexible de cette vie courte, mais si pleine!

S'il est le plus justement populaire parmi ses émules, les grands catholiques de la première moitié du siècle dernier, Frédéric Ozanam est aussi celui dont l'influence et les pensées dominantes se retrouvent davantage dans la vie religieuse et sociale des catholiques du temps présent.

Rien n'est plus actuel que le portrait si ressemblant qu'a tracé d'Ozanam le plus récent de ses biographes, le vénéré Mgr Baunard 1. N'est-ce pas un homme d'aujourd'hui, ayant pris conscience de toutes les tâ ches urgentes qui s'imposent aux hommes de notre temps, que ce croyant avide de science, fides quxrens intellectum, et convaincu aussi que la foi doit opérer par la .charité?

1 vol. in-8<>. (De Gigord.)


Y f

La brève existence de Frédéric Ozanam peut tenir en quelques traits. Sa vie et ses écrits, a-t-on dit, sont une même œuvre en deux exemplaires. Rien n'est plus vrai.

Dans une de ses lettres, il rend grâces à Dieu de l'avoir fait naître dans une de ces positions sur la limite de la gêne et de l'aisance, qui habituent aux privations sans laisser absolument ignorer les jouissances où l'on ne peut s'endormir dans l'assouvissement de tous ses désirs, mais l'on n'est pas distrait non plus par les sollicitations continuelles du besoin. Dieu sait, ajoute-t-il, avec la faiblesse naturelle de mon caractère, quels dangers aurait eus pour moi la mollesse des conditions riches ou l'abjection des classes indigentes. Je sens aussi que cet humble poste où je me trouve me met à portée de mieux servir mes semblables

Ozanam est tout entier dans cette confidence la préoccupation et le service du prochain, c'est toute sa vie.

Il est Lyonnais d'éducation. C'est à Lyon, berceau de sa famille, où ses parents revinrent dès 1816, que se déroulent son enfance et une partie de sa jeunesse; c'est là qu'étudiant parisien, il se retrouve au temps des vacances; c'est là qu'il débute dans l'enseignement et qu'il se marie. Aussi les traits caractéristiques du caractère lyonnais se retrouvent-ils en lui il unit la réflexion froide qui doit précéder le discours ou l'action à l'enthousiasme chaleureux qui donne à la parole sa force convaincante, à l'exemple sa puissance entraînante; il associe harmonieusement le goût des contemplations mystiques au sens pratique, au génie de l'organisation. Est-ce que ce ne sont pas là des habitudes trop souvent dissociées? L'âme lyonnaise fait la synthèse de toutes ces tendances qui semblent contradictoires. N'a-t-on pas dit que la fusion du Rhône impétueux et de la Saône tranquille était l'image du caractère lyonnais? On peut vérifier, chez Frédéric Ozanam, l'exactitude de la comparaison.

Les études supérieures l'attirent à Paris. L'heure est critique pour la jeunesse catholique. On est au lendemain de la révolution de Juillet, qui avait déchaîné les passions anti- religieuses c'est aussi le temps où le mouvement mennaisien, qui avait soulevé d'abord tant d'espérances, vient de dévier. Dans un milieu souvent hostile, Ozanam proclame sa foi, il la défend.

Nous étions alors, racontera-t-il plus tard 2, envahis par un déluge de doctrines philosophiques et hétérodoxes qui s'agitaient autour de nous, et nous éprouvions le désir et le besoin de fortifier notre foi au 1 Lettres, t. I", p. 215. (De Cigord.)

2 Discours à la conférence de Florence, 30 janvier 1853. Mélanges, II, 45.


milieu des assauts que lui livraient les systèmes divers de la fausse science. Quelques-uns de nos jeunes compagnons d'études étaient matérialistes; quelques-uns, saint-simoniens; d'autres, fouriéristes; d'autres encore, déistes. Lorsque nous, catholiques, nous nous efforcions de rappeler à ces frères égarés les merveilles du christianisme, ils nous disaient tous « Vous avez raison si vous parlez du passé le christianisme a fait autrefois des prodiges; mais aujourd'hui le christianisme est mort. Et, en effet, vous qui vous vantez d'être catholiques, que faites-vous? Où sont les œuvres qui démontrent votre foi et qui peuvent nous la faire respecter et admettre? » Ils avaient raison, ce reproche n'était que trop mérité. Eh! bien, à l'œuvre! Et que nos actes soient d'accord avec notre foi. Mais que faire? Que faire pour être vraiment catholiques, sinon ce qui plait le plus à Dieu? Secourons donc notre prochain, comme le faisait Jésus-Christ, et mettons nôtre foi sous la protection de la charité.

Ainsi, pour donner à l'affirmation de sa foi catholique une pleine valeur, il se fait, de concert avec ses amis, visiteur et serviteur des pauvres il devient missionnaire de la foi près de ses contemporains par les œuvres de charité. C'est sa manière à lui de rendre témoignage au Christ testis Christi.

Voilà pourquoi, encore étudiant, il fonde la première Conférence de Saint-Vincent de Paul. Cette initiative n'est pas tout d'abord unanimement approuvée; elle soulève des hostilités là même où Ozanam et ses amis ne devaient attendre que des encouragements. La Société, écrit-il, a rencontré des défiances partout. Les plus estimables ont été entraînes par la foule, et nous avons dû souffrir beaucoup de ceux mêmes qui nous aimaient. Au reste, nous n'avons pas à nous plaindre quand nous avons affaire à un monde où M. Lacordaire est anathématisé, M. de Ravignan déclaré inintelligible et l'abbé Cœur, suspect

Malgré ces contradictions douloureuses, Ozanam ira de l'avant, soutenu, d'ailleurs, et cela suffit, par l'autorité ecclésiastique. Ce sont des étudiants qui visitent le pauvre à son foyer quelles ressources apportent-ils? Le travail y pourvoit. Aux heures laissées libres par les cours et la préparation des examens, ils font des traductions, rédigent des articles pour la Tribune catholique et, avec la modeste rétribution de ce labeur supplémentaire, ils trouvent le mojen d'alimenter leur budget de charité. Secourir la misère matérielle est un devoir pour les chrétiens. Mais les intelligences? Ne faut-il pas aussi que la foi instruite vienne à leur secours? Ozanam s'inspire de cette pensée pour régler l'emploi principal de sa vie il veut être professeur et écrivain. C'est un ministère de charité intellectuelle. Mais, pour Lettres, I, p. 296.


enseigner et publier, une longue préparation est nécessaire Ozanam, qui tient à être à la hauteur de tous ses devoirs, travaille jusqu'à seize ou dix-huit heures par jour, avant d'aborder les soutenances de thèse et les concours qui vont glorifier dans sa personne la foi catholique.

Le voilà professeur. Il enseigne d'abord le droit à Lyon, dans une chaire municipale l'exposé du droit commercial lui donne l'occasion d'aborder la délicate question des rapports entre patrons et ouvriers; il le fait avec la clairvoyance d'un esprit droit qui a beaucoup observé et l'ardente conviction d'un chrétien soucieux de justice et de charité.

La parole obscure qui tombe de celte chaire, dit-il à son auditoire ému, n'est qu'une imperceptible semence qui, mùrie dans le secret de vos pensées, s'épanouira peut-être un jour en conceptions efficaces 1. Un champ beaucoup plus vaste va s'ouvrir bientôt à son apostolat intellectuel. En 1840, il n'a alors que vingt-sept ans, il obtient la première place au concours d'agrégation des lettres que vient d'instituer M. Cousin.

Dieu, dit modestement le vainqueur, m'avait fait la grâce d'apporter dans cette lutte une foi qui, même quand elle ne cherche pas à se produire au dehors, anime la pensée, maintient l'harmonie dans l'intelligence, la chaleur et la vie dans le discours.

Cette victoire conduit Ozanam à la Sorbonne il devient professeur de littérature étrangère. Parvenu à la pleine maîtrise de son savoir et de son talent, soutenu par l'enthousiasme d'un auditoire tout vibrant, il élève les sujets qu'il traite historien de la littérature, il est en même temps historien de la civilisation chrétienne. Commentateur de Dante, interprète convaincu de la philosophie thomiste, il remet en honneur, dans le monde intellectuel, les gloires et les traditions catholiques. Il prépare ses leçons avec la patience d'un bénédictin; il les prononce avec l'élan d'un orateur. Relisons ce que dit de sa méthode d'enseignement son ami, le P. Lacordaire

Défiant de lui-même, il se préparait à chacune de ses leçons avec une fatigue religieuse, amassant des matériaux sans nombre autour de sa pensée, les fécondant par ce regard prolongé de l'intelligence qui les met en ordre, et enfin leur donnant la vie dans ce colloque mystérieux de l'orateur qui se dit à lui-même ce qu'il dira demain, ce soir, tout à l'heure, à l'auditoire qui l'attend. Ainsi armé, tout pâle cependant et défait, Ozanam montait à sa chaire. Il n'avait rien de bien ferme, de bien accentué dans le débit; sa phrase était laborieuse, Mélanges. (Œuvres complètes, VIII, p. 382.)


son geste embarrassé, son regard mal assuré et craignant d'en rencontrer un autre; mais peu à peu, par l'entraînement que la parole se communique à elle-mème, par cette victoire d'une conviction forte sur l'esprit qui s'en fait l'organe, on voyait de moment en moment la victoire grandir, et lorsque l'auditoire lui-même était une fois sorti de ce premier et morne silence si accablant pour l'homme qui doit le soulever, alors l'abîme rompait ses digues et l'éloquence tombait à flots sur une terre émue et féconde f.

Ce qui anime cette grande parole, c'est l'amour ardent de la jeunesse qu'elle instruit. Aucun effort ne coûte à Ozanam au service de ses étudiants. Un jour où, malade, grelottant de fièvre, il s'est fait porter à sa chaire, il dit à son auditoire « Notre vie vous appartient, jusqu'au dernier souffle vous l'aurez. » Les événements de 1848 ne le surprennent pas. Longtemps avant, il avait noté que « la question qui agite aujourd'hui le monde n'est ni une question de personnes, ni une question de formes politiques, mais une question sociale. » Et, au lendemain des journées de juin, il tire la leçon des faits dans un article de Y are nouvelle adressé aux gens de bien

Le danger que vous vous félicitez de ne plus voir dans les rues s'est caché dans les greniers des maisons qui les bordent. Vous avez écrasé la révolte; il vous reste un ennemi que vous ne connaissez pas assez la misère 2.

Il conjure toutes les autorités sociales de s'employer activement à ta, défense des intérêts populaires. « Passons aux barbares », avait-il dit, avant même les journées de février. Et, à un ami que ce mot avait scandalisé, il explique qu'en disant passons aux barbares, il demande qu'on s'occupe du peuple

qui réclame des garanties pour le travail et contre la misère, qui a de mauvais chefs, mais faute d'en trouver de bons. Nous ne convertirons pas, ajoute-t-il, Attila et Genséric; mais, Dieu aidant, peut-être viendrons-nous à bout des Huns et des Vandales. Lisez le commencement de la Cité de Dieu, Salvien et Gildas, et vous verrez que, dès le cinquième siècle, beaucoup de saints avaient plus de goût pour les Goths, les Vandales, les Francs ariens et idolâtres que pour les catholiques amollis des villes romaines. Franchement n'y avait-il pas quelque indulgence à ne pas désespérer du salut de Clovis? Concluons donc qu'il nes'agit pas de ce parti détestable des Mazzini, des Ochsenbein et des Henri Heine, mais des peuples entiers, en y comprenant ceux des campagnes comme des villes. Et, s'il ne faut rien espérer de ces barbares-ci, nous sommes à la fin du monde et, par conséquent, de nos disputes 3.

1 Correspondant du 25 novembre 1855.

2 Mélanges. (OEuvres complètes, VII, p. 264 ) 3 Lettres, II, p. 224.


Ainsi F. Ozanam ne voit dans les événements que de nouveaux motifs pour un chrétien de se dépenser au service du prochain. Il redouble lui-même d'activité. A quarante ans, épuisé par le travail, il doit s'arracher, au prix des plus généreux sacrifices, à sa chaire, à sa popularité grandissante, à ses relations intellectuelles, à son ministère charitable, pour soigner sa santé compromise. Il va demander au pays du Cid, à celui des pèlerinages franciscains, une nouvelle vie. Elle lui est refusée. Il a le courage de répéter le cantique d'Ezéchiel « J'ai dit au milieu de mes jours j'irai aux portes de la mort » Et, dans son testament, il écrit Je meurs au sein de l'Eglise calholique, apostolique et romaine. J'ai connu les doutes du siècle présent, mais toute ma vie m'a convaincu qu'il n'y a de repos pour l'esprit et le cœur que dans l'Eglise et sous son autorité. Si j'attache quelque prix à mes longues études, c'est qu'elles me donnent le droit de supplier tous ceux que j'aime de rester fidèles à une religion où j'ai trouvé la lumière et la paix 3. Foi profonde, science, art de bien dire, courage dans l'affirmation, désintéressement absolu dans l'action, ce sont là autant de traits de caractère chez F. Ozanam. Ils marquent la personnalité de l'orateur, de l'artiste, de l'apologiste, de l'homme d'œuvres, car il fut tout cela, et aussi du précurseur. C'est sous ce dernier aspect, c'est comme initiateur dans l'ordre de la pensée sociale, que nous considérons maintenant cette noble et sainte figure. ?

Le comte Albert de Mun, dans le beau livre où il raconte sa propre vocation sociale, fait remarquer qu'Ozanam fut plus qu'un devancier « Il donna le signal de l'action populaire chrétienne. » C'est l'honneur d'Ozanam d'avoir bien vu quelle importance primordiale avait prise la question du travail, à un moment où d'autres préoccupations moins urgentes absorbaient les meilleurs esprits.

Cette question est de tous les temps. Toujours il a fallu régler comment les activités humaines s'organiseraient pour dominer la matière et lui arracher les trésors indispensables à l'entretien de la vie. Toujours il a fallu déterminer comment et dans quelle proportion les hommes auraient part aux richesses que leur activité suscite; les régimes du travail se sont succédé, justes ou oppresseurs, favorables aux forts ou prévoyants pour les faibles leur histoire est celle de l'humanité elle-même. Lettres, II, p. 569. a Ibid., II, p. 590.


Mais, si elle est aussi ancienne que le monde, la question du travail s'est présentée aux hommes du dix-neuvième siècle sous des aspects nouveaux. Pendant la première moitié de ce siècle, la grande industrie, favorisée par les progrès étonnants des sciences et de leurs applications, se constitue. Le régime du salariat englobe un nombre de plus en plus considérable d'individus. Une concurrence sans freins se déploie entre les producteurs et déborde les frontières. Au milieu de ces faits troublants, voici que les économistes, d'une part, et les socialistes, de l'autre, prétendent orienter l'action positive, les premiers vers une liberté de plus en plus grande, les seconds vers une contrainte qui leur paraît nécessaire.

D'un côté, fait remarquer Ozanam, l'ancienne école des économistes ne connaît pas de plus grand danger social qu'une production insuffisante pas d'autre salut que de la presser, de la multiplier par une concurrence illimitée pas d'autre loi du travail que celle de l'intérêt personnel, c'est-à-dire du plus insatiable des maîtres. D'un autre côté, l'école des socialistes modernes met tout le mal dans une distribution vicieuse, et croit avoir sauvé la société en supprimant la concurrence, en faisant de l'organisation du travail une prison qui nourrirait ses prisonniers, en apprenant aux peuples à échanger leur liberté contre la certitude du pain et la promesse du plaisir. Ces deux systèmes dont l'un réduit la destinée humaine à produire, l'autre à jouir, aboutissent par deux voies diverses au matérialisme 1.

Ces aspects nouveaux de la question sociale ne pouvaient laisser indifférents les catholiques, que leurs principes détournaient des voies du libéralisme comme de celles du socialisme. Leur religion n'exclut, en principe, aucun régime économique, comme elle n'exclut aucun régime politique, pourvu que la justice et le respect de la dignité humaine soient saufs. Mais, quel que soit le régime économique grande ou moyenne industrie, salariat ou coopération, concurrence ou monopole, la doctrine catholique formule certaines requêtes, parmi lesquelles on peut noter les suivantes que la personne du travailleur soit respectée; que sa vie de famille, avec les devoirs et les charges qu'elle entraîne, soit sauvegardée; qu'il puisse remplir tous les préceptes de la religion et spécialement observer le dimanche; que des garanties soient prises pour assurer l'hygiène physique et morale de l'atelier. En un mot il faut que, dans le régime de travail comme dans tous les domaines de l'activité humaine, Dieu règne et que sa volonté soit faite. Or Dieu ne règne que si sa créature est aimée et respectée il faut donc que les âmes soient assez pénétrées de chai Mélanges, Œuvres complètes, t. VII, p. 280.


rité pour reconnaître dans le prochain, et spécialement dans les travailleurs salariés, des créatures faites à l'image de Dieu, par conséquent des frères, non en un sens métaphorique, mais en toute réalité. C'est en cela que la question du travail, que la question sociale est une question morale, donc religieuse. Quand Ozanam parvient à la vie d'homme, le régime de la grande industrie n'a encore dessiné qu'incomplètement son évolution. Mais Ozanam pressent l'avenir. « Les questions qui vont occuper les esprits, écrit-il à son ami Foisset, sont les questions de travail, de salaire, d'industrie, d'économie. » Il sait aussi ce qui manque le plus à la société de son temps pour résoudre ces questions selon la justice et dans la paix. Ce qui manque? Ce n'est ni l'intelligence, ni le savoir technique, ni même une certaine bonne volonté. C'est une diffusion suffisante de la charité, de l'amour de Dieu et du prochain, ce qui est tout un. Nombreux sont ceux qui ont perdu de vue la préoccupation du prochain, le souci de ses droits et de ses intérêts. La charité, si elle n'est pas éteinte, s'est refroidie dans l'âme des dirigeants. Et pourquoi cette tiédeur ou cette indifférence?

D'abord le jansénisme avait glacé beaucoup d'âmes en interceptant la communication qui relie les cœurs humains par les sacrements au foyer de toute charité. S'éloigner de Celui qui a dit « Je suis venu allumer le feu sur la terre », n'est-ce pas se détacher aussi, par une conséquence logique, du prochain? '? Plus tard, presque toute la France cultivée du dix-huitième siècle est attirée par le faux mirage d'une philosophie séparée de l'Evangile. Dans les salons où fréquentent les beiux esprits, les littérateurs, les encyclopédistes, une certaine sensibilité est à la mode. Mais comme elle est éloignée de la vraie charité! Un coeur sensible est ému par le spectacle de la douleur phjsique, il compatit à la souffrance du prochain comme il compatirait à celle d'un animal un cœur charitable s'élève bien plus haut, jusqu'à la compréhension et l'intelligence d'un devoir, celui d'épargner au prochain toute souffrance évitable et de consoler toute misère qui prend au dépourvu la prévoyance fraternelle. Les philosophes exaltent « l'état de nature », l'état de liberté absolue. La Révolution française leur fait écho en proclamant et en essayant d'organiser juridiquement l'autonomie de la personne humaine. Dès lors, l'amour du prochain perd sa signification et son fondement; il devient un vague humanitarisme. Comme l'a fort bien dit un illustre orateur, « pour être uni il faut une souche commune les branches s'unissent dans le tronc, les grains dans la grappe, les hommes s'unissent par le sentiment d'une origine


commune, d'une loi commune de vie, d'une destinée commune1 ». Ainsi la fraternité humaine n'est-elle plus qu'un vain mot quand la paternité divine est méconnue. Peuvent-ils se traiter en frères ceux qui ne disent plus Notre Père? '?

Exaltation de l'individu, affirmation de son autonomie prétendue, progrès de l'incrédulité, tout cela devait forcément affaiblir dans le monde la précieuse réserve de charité que dix-huit siècles de christianisme avaient constituée. Mais ce trésor subsiste encore dans l'âme des vrais chrétiens. Ceux-ci disent « Notre Père » avec toute leur âme ils sont logiquement conduits à traiter les autres hommes en frères. Ils veulent aimer Dieu l'amour de Dieu ne se réalise-t-il pas pratiquement par l'amour du prochain? Toute la tradition catholique redit après saint Jean Si quelqu'un possède les biens de ce monde et que, voyant son frère dans la nécessité, il lui ferme ses entrailles, comment l'amour de Dieu demeure-t-il en lui? Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour est parfait en nous. Comment celui qui n'aime pas son frère qu'il voit peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas?1 Nourri de cette tradition qui prend sa source dans le Christ, qui passe par le moyen-âge, qui s'incarne au dix-septième siècle en saint Vincent de Paul, Frédéric Ozanam va consacrer sa vie à donner aux hommes de son temps la préoccupation constante, active, sanctifiante du prochain.

Oh! oui, mon ami, écrit-il dans une lettre datée de 183j, la foi, la charité des premiers siècles! Ce n'est pas trop pour notre âge. >'e sommes-nous pas, comme les chrétiens des premiers temps, jetés au milieu d'une civilisation corrompue et d'une société croulante? Jetons les yeux sur le monde qui nous environne. Les riches et les heureux valent-ils beaucoup mieux que ceux qui répondaient à saint Paul « Nous \ous entendrons une autre fois. » Et les pauvres et le peuple sont-ils beaucoup plus éclairés et jouissent-ils de plus de bien-être que ceux auxquels prèchaient les apôtres? Donc, à des maux égaux, il faut un égal remède; la terre s'est refroidie, c'est à nous, catholiques, de ranimer la chaleur vitale qui s'éteint 3.

L'idée inspiratrice des Conférences de Saint-Vincent de Paul est là tout entière. On aurait pu objecter à Ozanam et à ses amis « Vous êtes huit pauvres jeunes gens et vous avez la prétention de secourir les misères qui pullulent dans- une ville comme 1 Sertillanges, Semaine sociale de Saint-Etienne. La justice chrétienne, p. 91.

» Saint Iean, lre épître, ch. ni, v. 17 et 21; ch. iv, v. 20.

3 Lettres, t I", p 148.


Paris. » Ils auraient répondu, comme le faisait Ozanam dans l'intimité d'une lettre à un ami

Nous autres, nous sommes trop jeunes pour intervenir dans la lutte sociale. Resterons-nous donc inertes au milieu du monde qui souffre et qui gémit? Non; il nous est ouvert une voie préparatoire avant de faire le bien public, nous pouvons essayer de faire le bien de quelquesuns avant de régénérer la France, nous pouvons soulager quelquesuns de ses pauvres. Aussi je voudrais que tous les jeunes gens de tête et de cœur s'unissent pour quelque œmre charitable et qu'il se formât par tout le pays une vaste association généreuse pour le soulagement des classes populaires'.

Mais par quelle méthode la Société naissante, dont Ozanam et ses amis ont pris l'initiative, va-t-elle éveiller dans les âmes le souci du prochain et la préoccupation constante de ses besoins? Par la visite du pauvre à domicile, qui devient l'œuvre essentielle, la pratique fondamentale des conférences de Saint-Vincent de Paul. La visite, c'est-à-dire la conversation confiante et intime avec les pauvres, voilà ce qui importe, voilà l'oeuvre qui fait ressembler les jeunes confrères au bon Samaritain de l'Evangile. C'est le modèle que leur propose Ozanam

Nous sommes comme le Samaritain de l'Evangile nous avons au la société gisante hors de son chemin, dépouillée et meurtrie qu'elle avait été par les larrons de l'intelligence. Et le prêtre et le lévite qui passaient près d'elle n'ont point passé outre; ils se sont approchés avec amour, mais elle les a repoussés dans son délire, elle en a eu peur. Nous donc qu'elle ne connaît point, nous voudrions à notre tour nous approcher d'elle, nous incliner sur ses blessures et y verser, s'il se pouvait, l'huile et le baume; nous voudrions la relever de la fange et la reconduire calme el soulagée entre les mains de l'Eglise, cette divine hôtelière qui lui donnera le pain et lui montrera la route pour achever son pèlerinage vers l'immortalité 2.

Ainsi comprise, la visite à domicile doit êlre tout autre chose qu'une simple distribution de secours ne perd-elle pas, si elle ne tend qu'à la remise d'une aumône matérielle, une grande part de son utilité? Ce qui en fait le prix, c'est sa valeur éducative, surtout envisagée du côté du visiteur elle forme l'intelligence de celui-ci, qu'elle renseigne sur les causes de la misère, à qui elle apprend que dans la destinée de l'ouvrier tout dépend, vie morale, familiale, religieuse même, de l'organisation du travail; elle forme surtout le cœur du visiteur, en y éveillant le sentiment de la compassion, qui est, en quelque sorte, l'excitant de la 1 Ibid., t. 1", p. 12G. 2 Du propres par le christianisme. Mélanges. (Œuvres complets, t. VII, p. 115.)


charité; insensiblement elle l'amène à se donner, ce qui est le propre d'un véritable amour fraternel. Et ainsi le visiteur, instruit et sanctifié tout à la fois par la fréquentation du pauvre, se gardera bien de se considérer comme un bienfaiteur. C'est lui l'obligé. Nul n'en était plus convaincu qu'Ozanam Nous apprendrons, disait-il vers la fin de sa vie aux confrères de Florence, en visitant le pauvre, que nous y gagnons plus que lui, puisque le spectacle de sa misère servira à nous rendre meilleurs. Nous éprouverons alors pour ces infortunés un tel sentiment de reconnaissance que nous ne pourrons nous empêcher de les aimer. Oh! combien de fois moi-même, accablé de quelque peine intérieure, inquiet de ma santé mal raffermie, je suis entré plein de tristesse dans la demeure du pauvre confié à mes soins, et là, à la vue de tant d'infortunés plus à plaindre que moi, je me suis reproché mon découragement, je me suis senti plus fort contre la douleur, et j'ai rendu grâces à ce malheureux qui m'avait consolé et fortifié par l'aspect de ses propres misères 1 Et comment, dès lors, ne l'aurais-je pas d'autant plus aimé'? ? L'effet de la visite c'est ainsi l'accroissement de la charité qui, peu à peu, illumine l'âme et la réchauffe. Mais quand la charité a pris possession de l'âme, celle-ci est bien mieux disposée à comprendre et à pratiquer les devoirs multiples envers le prochain devoirs de justice d'une part, devoirs de bienfaisance ou de libéralité de l'autre. Elle rend à chacun ce qui lui est dû. Elle fait profiter les autres de ce qu'elle a. Nettement distincts quant à l'étendue des obligations et à la nature des sanctions qu'ils entraînent, ces deux devoirs découlent cependant de la même source de l'amour de Dieu et du prochain, de la charité, racine et mère de toutes les vertus, précepte universel et synthétique qui commande et oriente tous les autres. N'est-ce pas la charité qui règle et qui modère cet attachement désordonné aux richesses, lequel empêcherait la bienfaisance et même parfois la justice de s'exercer? Quelle notion donne, des devoirs de justice et des devoirs de bienfaisance, l'oeuvre de Frédéric Ozanam? C'est ce qui nous reste à dire. Il n'a pas cru que la bienfaisance pùt dispenser de la justice, ni que la justice pût rendre la bienfaisance inutile. Et ainsi montre-t-il, comme on l'a dit, « l'accord parfait de la justice et de la charité dans l'esprit et dans le cœur d'un catholique social2 ».

· M

La pensée d'Ozanam sur les devoirs de justice est traduite principalement dans les notes de la vingt- quatrième leçon du cours municipal de droit commercial, professé à Lyon en 1840. De Mélanges. (Œuvres complètes, t. VIII, p. 55 et suiv.)

Mgr Breton, « Ozanam social ». (Semaine sociale de Limoges, 191? )


cette leçon si remarquable, où le jeune maître devance Ketteler,le grand évêque sociologue, les éditeurs d'Ozanam ont eu la* bonne inspiration de donner deux versions, retrouvées l'une et l'autre dans les papiers du professeur. La seconde version est un spécimen du remaniement qu'Ozanam faisait subir à sa pensée après l'avoir une première fois exposée à son auditoire. Le rapprochement des textes fait voir avec quelle prudence, quelle délicatesse scrupuleuse, mais aussi quel souci de vérité il abordait la question épineuse des relations entre patrons et ouvriers. Il définit le travail « l'acte soutenu de la volonté de l'homme, appliquant ses facultés à la satisfaction de ses besoins ». C'est la loi primitive, universelle du monde, antérieure à l'arrêt qui lui imprime son caractère pénal. L'orgueil païen ne l'accepte pourtant pas et c'est l'impérissable honneur du christianisme d'avoir réhabilité le travail et les travailleurs, en faisant descendre parmi, eux « les dogmes consolateurs, les vertus civilisatrices, le sentiment de la dignité personnelle »; en appelant l'esclave à devenir cohéritier du Christ, ce qui devait tôt ou tard faire de lui une personne dans la vie sociale.

Il appartenait au christianisme de proclamer en même temps que le devoir de travailler devoir consacré par l'exemple du divin ouvrier de Nazareth le droit corrélatif à ce devoir celui de toucher le juste prix du travail.

Ozanam est ainsi amené à aborder de front la question du, salaire. Il le fait avec autant de force que de mesure. L'idée maîtresse est celle-ci ou bien l'ouvrier est regardé « comme un instrument dont il faut tirer le plus de service possible au moindre prix » ou bien il est considéré « commu un associé, comme un auxiliaire. »

Dans le premier cas, « c'est l'exploitation de l'homme par l'homme, c'est l'esclavage. L'ouvrier-machine n'est plus qu'une partie du capital, comme l'esclave des anciens; le service devient servitude ». Les conséquences? On est amené à faire pour l'ouvrier ce qui se fait pour la machine à chercher l'entretien le plus économique. L'emploi des tout jeunes enfants dans les manufactures, celui des femmes mariées n'a pas d'autre cause. L'élimination des besoins moraux et intellectuels chez les travailleurs devient une nécessité pratique comme aussi la suppression de la liberté religieuse par le travail du dimanche. La vie de famille devient impossible et les prédicateurs du mallhusianisme ♦ Toutes les citations de ce paragraphe sont extraites des Mélanges,. t VIII des Œuvres complètes d'Ozanam Notes d'un cours ds droit commercial, p. 577 à 590.


'trouvent un champ d'action tout préparé. Mais, dans l'autre cas, si l'ouvrier est traité, non comme un instrument de travail, mais comme un collaborateur humain, tout autres sont les conséquences. Alors le salaire doit payer les trois éléments que l'ouvrier met au service de l'industrie la bonne volonté courageuse, certaines connaissances, la force. Sa volonté courageuse lui donne droit aux frais d'existence, au nécessaire. Ses connaissances forment un capital vrai capital humain dont il mérite de toucher l'intérêt et l'amortissement; il faut donc qu'avec son salaire il puisse pourvoir aux frais d'éducation et d'instruction de ses enfants. Enfin sa force active est un capital qui doit tarir un jour. L'invalidité et la vieillesse viendront. L'ouvrier a donc droit à la retraite. Car, fait remarquer Ozanam, qui continue la comparaison entre la vie de l'ouvrier et un capital, si un travailleur ne trouvait pas dans son salaire les éléments de sa retraite, « il aurait placé sa vie à fonds perdus ». Tels sont les éléments essentiels de ce qu'Ozanam appelle « le salaire naturel » ils correspondent aux frais d'existence, à l'éducation des entants, à la retraite. A côté des conditions qu'il qualifie lui-même d' « absolues », existent les conditions « relatives »; Ozanam ne manque pas de les noter. Car le travail peut nécessiter plus ou moins de bonne volonté, plus ou moins de connaissances techniques et de dextérité; il comporte aussi plus ou moins de causes d'interruption or ne faut-il pas que l'ouvrier puisse vivre, quand le travail s'arrête sans qu'il y ait de sa faute? Le travail exige-t-il un courage et un savoir-faire plus qu'ordinaires? Il est juste qu'il y ait augmentation sur le nécessaire comme aussi sur l'intérêt et l'amortissement du capital humain engagé dans l'entreprise, autrement dit sur les frais d'éducation. Enfin, si le travail comporte des risques particuliers de chômage, de maladie, d'accident, il est juste qu'il y ait augmentation du côté des caisses d'assurance.

Entre ces exigences diverses du droit naturel et la réalité, il y a souvent une marge assez sensible. « Le taux réel du salaire, dit Ozanam, n'est pas toujours égal au taux naturel. De cette situation, il n'entend pas rendre les patrons seuls responsables, car il veut la justice pour eux comme pour les ouvriers il arrive que la vente du produit ne paye pas tous les frais de production; mais il arrive aussi, dit Ozanam, « que le prix de la vente est mal distribué entre les services producteurs, soit qu'il y ait excès dans la rente de la terre, dans le loyer du capital ou dans l'impôt, soit, enfin, qu'il y ait excès dans le profit de l'entrepreneur. » Le patron est loin d'être l'unique responsable. La situation n'en est


pas moins dangereuse. Le péril, c'est « la position hostile des maîtres et des ouvriers » ou, comme on dirait aujourd'hui, la « lutte des classes » d'une part, la force des richesses; de l'autre, « celle du nombre » et, comme conséquences, des violences matérielles ou l'exode des travailleurs. Puisque le danger existe, il faut y parer sans retard. Certes, la charité doit intervenir dans les crises. Mais « la charité, c'est le Samaritain qui verse l'huile dans les plaies du voyageur attaqué. C'est à la justice de prévenir les attaques »

Deux voies sont proposées, d'une part « l'intervention dictatoriale du gouvernement », de l'autre, « la liberté absolue ». Frédéric Ozanam ne veut ni de l'une ni de l'autre, ni de la première qui mènerait à la tyrannie politique et à la ruine de l'industrie, ni de la seconde qui met l'ouvrier à la merci de l'entrepreneur, car « l'ouvrier a moins d'épargne, moins de lumière, moins de liberté ». La solution est une via media, conciliant les deux principes d' « autorité et de liberté »; Ozanam fait appel à l'intervention du gouvernement, quand elle est nécessaire, mais il qualifie cette intervention d'o fficieuse; il voudrait surtout que, grâce aux modalités du salaire, les travailleurs fussent les quasi-associés de l'entreprise c'est là une préoccupation sur laquelle Ozanam revient à diverses reprises. Il invoque tour à tour des raisons d'équité et d'utilité. « Le salaire, dit-il, doit être proportionnel au profit règle de société. » Et il souscrit au jugement de Smith. « Une récompense libérale relèverait la classe laborieuse à ses propres yeux, augmenterait son activité, exciterait son industrie qui, semblable à toutes les qualités humaines, s'accroît par la valeur des encouragements qu'elle reçoit. Les ouvriers s'attacheraient à leur travail comme à leur propre chose. »

Les éditeurs d'Ozanam, qui commentent ces considérations si élevées et si généreuses, ont fait remarquer que « c'est un honneur pour la religion que ces paroles prévoyantes aient été, dès 1840, prononcées dans une chaire lyonnaise par un catholique, par un adversaire public du saint-simonisme ». Qu'Ozanam ait prévu les luttes douloureuses de l'avenir, qu'il ait décrit aussi quelques-uns des remèdes qui, aujourd'hui encore, sont proposés par les hommes de paix sociale et de bonne volonté, n'est-ce pas remarquable, surtout si l'on se reporte au temps où il parlait? Qui songeait alors au problème des retraites, à l'organisation de caisses d'assurance contre la maladie, l'invalidité, la vieillesse, le chômage? Aujourd'hui, on s'emploie partout à créer ces institutions. Qui songeait alors à la participation des ouvriers à la prospérilé des industries par le moyen des actions de travail? La


question est à l'ordre du jour n'est-ce pas un titro d'honneur d'avoir su la poser? Mais son principal mérite, dans l'ordre qui nous occupe, est d'avoir esquissé les solutions que les papes du temps présent, spécialement Léon XIII, dans l'Encyclique sur la condition des ouvriers, devaient préciser, mettre au point. L'analyse pénétrante que fait Ozanam des éléments du juste salaire, son appel discret, mais ferme, à l'intervention des pouvoirs publics, quand celle-ci est indispensable, ce sont là comme des travaux préparatoires qui devaient attirer plus tard la pensée du magistère suprême de l'Eglise.

Précurseur, Frédéric Ozanam a su éviter, et c'est ce qui fait sa force, les entraînements de la pensée, les violences de langage, qui tentent quelquefois les penseurs d'avant-garde. Il est modéré jusque dans ses hardiesses. Il se garde bien de généraliser mal à propos. Dans ses réquisitoires les plus énergiques, il fait les distinctions nécessaires. Ainsi, après avoir dépeint les conséquences désastreuses de l'exploitation de l'homme par l'homme, il ajoute Mais la condition des ouvriers, nos concitoyens (à Lyon), ne se reconnaît pas dans ce tableau. C'est sous d'autres cicux, en Angleterre, au nord de la France (en 1840), que se rencontre cette industrie casernée qui arrache le pauvre, sa femme, ses enfants, aux habitudes de la famille, pour les parquer dans des entrepôts malsains, dans de véritables prisons, ou tous les âges, tous les sexes sont condamnés à une dégradation systématique et progressive. Plus heureux, à Lyon, nous jouissons des bienfaits de l'industrie domestique. Le caractère moral de l'ouvrier se conserve dans la vie conjugale et paternelle. Il a ces deux choses qui font le citoyen le feu et le lieu. Il conserve le culte des traditions qu'il reçut de ses pères. Il connaît les joies du cœur. Il est vrai que la solitude a ses dangers, que les éeiits incendiaires, les maximes obscènes montent quelquefois de la rue aux laborieux greniers, que l'indigence a été exploitée au profit de la séduction et le travail vendu au poids de la honte. Mais l'énergie des gens de bien arrêtera la propagation de ces maux.

Ozanam est un optimiste il ne croit pas à l'impuissance des chrétiens vis-à-vis du mal social. Il a foi dans l'inépuisable vertu du christianisme.

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Ozanam, interprète savant et fidèle de toute la tradition catholique, se garde bien de ne faire appel qu'à la justice. L'aumône, a-t-il écrit, et par là il était loin d'entendre seulement l'aumône matérielle du bon de pain ou du secours en argent, « l'aumône


rétribue des services qui n'ont pas de salaire1 ». Comment, en effet, acquitter, si l'on refuse le don de soi-même, les dettes innombrables qu'on contracte dès la naissance vis-à-vis du prochain et qui s'accroissent à mesure qu'on avance dans la vie services qui n'ont pas e salaire et qui, pourtant, exigent une certaine réciprocité dans les bienfaits.

L'amour du prochain, qui commande avant tout d'être juste, est loin de s'arrêter aux limites de ce qui est dû. La charité va au delà de la justice. Elle provoque les dépouillements volontaires, les renoncements spontanés du riche pour le pauvre. Elle suscite des efforts pour le progrès social. Elle réalise enfin la paix entre les classes.

Dans ses lettres, dans ses discours, dans ses articles de l'Ere nouvelle, écrits au lendemain de la révolution de 1848, Ozanam insiste constamment sur ce triple bienfait de la charité. D'abord, le propre de la charité est de ne pas mesurer les sacrifices, quand la détresse d'autrui est réelle. Ozanam voudrait provoquer chez les favorisés de la fortune des élans généreux pour le soulagement des classes pauvres « Notre pensée, écrit-il en octobre 1848, est de commencer et d'entretenir parmi les chrétiens une agitation charitable. » Il s'étonne de la quiétude de tant d'honnêtes gens qui, « le lendemain des journées de Février, auraient de grand cœur abandonné le quart de leur fortune pour sauver le reste, et qui, venant à croire que la Providence les tient quittes, cette fois, commencent à mesurer moins généreusement leurs sacrifices ».

A une œuvre d'assistance il convie donc les favorisés de la fortune, mais à une œuvre d'assistance qui honore l'assisté, bien loin de l'humilier. Serait humiliante l'assistance qui prendrait l'homme par en bas, par les besoins terrestres seulement, qui ne s'attacherait qu'aux souffrances de la chair. Mais l'assistance honore quand elle prend l'homme par en haut. quand elle s'occupe premièrement de son âme, de son éducation religieuse, morale, politique, de tout ce qui l'affranchit des passions et d'une partie de ses besoins, de tout ce qui le rend libre, de tout ce qui peut le rendre grand 3.

N'est-ce pas le programme même des Conférences de SaintVincent de Paul qui est ici tracé de main de maitre? « Dieu ne fait pas de pauvres. c'est la liberté humaine qui fait les pauvres » Et Ozanam explique qu'elle fait des pnmrcs 1 Mélanges. (Œuvres complètes, t. 'VII,p. 298.) J Ibid., t. VII, p. 291. 3 Ibid VII, p. 293. – Ibid., VII, p. 283.


en tarissant les sources primitives de toute richesse l'intelligence et la volonté. La charité doit donc s'employer avant tout à instruire et à moraliser, à faire des hommes qui puissent se passer des secours de l'assistance matérielle.

On vous doit cette justice, dit-il aux prêtres, dans un appel éloquent que publie l'Ere nouvelle, que vous aimez les pauvres de vos paroisses, que vous accueillez charitablement l'indigent qui frappe à votre porte et que vous ne le faites pas attendre s'il vous appelle au chevet de son lit. Mais le temps est venu de vous occuper davantage des autres pauvres qui ne mendient pas, qui vivent ordinairement de leur travail, et auxquels on n'assurera jamais de telle sorte le droit au travail ni le droit à l'assistance qu'ils n'aient besoin de secours, de conseils et de consolations. Le temps est venu d'aller chercher ceux qui ne vous appellent pas, qui, relégués dans les quartiers mal famés, n'ont peutêtre jamais connu ni l'Eglise, ni le prêtre, ni le doux nom du Christ'. Hardie peut-être pour le temps où écrivait Ozanam, cette méthode d'apostolat n'est-elle pas celle qui a, de nos jours, toutes les faveurs du clergé de France?

C'est à une sorte de croisade charitable qu'Ozanam convie les prêtres, les riches, les représentants du peuple; à une croisade qui ne tende pas seulement au soulagement des misères individuelles, mais au progrès social. Nul n'a cru plus fermement que lui au progrès, comme à une suite logique, nécessaire du christianisme, « qui contient, dit-il, toutes les vérités des réformateurs modernes et rien de leurs illusions, seul capable de réaliser l'idéal de fraternité sans immmoler la liberté » C'est par le don généreux d'eux-mêmes que les chrétiens peuvent être les meilleurs artisans du progrès social.

y& demandons pas à Dieu de mauvais gouvernements, mais ne cherchons pas à nous en donner un qui nous décharge de nos devoirs, en se chargeant d'une mission que Dieu ne lui a pas donnée auprès des âmes de nos frères.

La valeur des âmes est la condition essentielle de tous les progrès auxquels peuvent concourir les pouvoirs publics or elle dépend surtout du prosélytisme personnel.

Agitation charitable, progrès social, Ozanam relie ces deux: anneaux à un troisième la paix entre les classes. Rapprocher malgré les inégalités de fortune, de situation, d'intelligence, malgré la distinction et même parfois l'opposition des intérêts, les membres du corps social, tel fut l'idéal constant d'Ozanam, que de Mélanges. (OEuvres complètes, t. "VII, p. 272 et 273.)

2 Mélanges (Les Origines du socialisme. Œuvres complètes, VII, p. 202.}


fois évoqué dans sa correspondance! Utopie, diront certains. Oui, utopie, dans une société qui ne serait pas chrétienne. Programme qu'il est possible de suivre avec succès, sinon de réaliser entièrement, dans une société qui garde en elle, malgré les apparences contraires, comme un ferment de christianisme. Ozanam a cru toute sa vie que la barricade ne saurait être, dans une nation formée en majorité de baptisés, le signe extérieur des rapports entre les classes. La barricade! Il l'avait vue se dresser dans les rues de Paris lors des sanglantes journées de 1848; mais il avait vu aussi l'Eglise, en la personne de l'Archevêque de Paris, aller courageusement vers ce rempart de guerre civile et montrer la Croix à ceux qui luttaient des deux côtés, comme gage de réconciliation et de paix. C'est à prévenir ces luttes fratricides qu'Ozanam voulut consacrer ce qui lui restait de vie. Au-dessus de la tombe d'Ozanam on a eu la touchante pensée de graver ces mots « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant? » C'est la destinée des précurseurs de se survivre ici-bas. N'a-t-il pas connu les préoccupations sociales qui nous tourmentent encore, nous que deux ou trois générations séparent de lui? Nos ambitions apostoliques, qui en fut plus que lui pénétré? Il est actuel. Le secret de son actualité, c'est sa fidélité à l'Eglise catholique, immortelle recommenceuse, présente à chaque tournant d'histoire, toujours prête, aux lendemains des Révolutions, à faire renaître, sur le vieux tronc de la civilisation, les fleurs et les fruits de la fraternité chrétienne.

Grand serviteur de l'Eglise, Ozanam ne s'est pas contenté de magnifier son rôle dans le passé, il l'a fait avec les ressources d'une science très informée et d'un talent qui s'élevait à la hauteur du sujet, il a voulu lui apporter dans le présent tout le concours de son activité personnelle. Nul ne fut plus qualifié pour inaugurer dans l'histoire religieuse du dix-neuvième siècle le rôle actif des laiques ajoutons qu'il le fit dans des conditions acceptables pour la hiérarchie ecclésiastique et toujours agréées par elle. L'apôtre complète admirablement l'apologiste, le sociologue. Frédéric Olanam ouvre une lignée, celle des membres agissants de l'Eglise enseignée. A lui et à sa descendance spirituelle ne peut-on pas appliquer ce mot que Louis Veuillot a dit de Montalembert « Il n'est que l'enfant de l'Eglise, mais c'est sur ce fils que la mère s'appuie! »

Eugène Duiiioit,

Professeur riimcrsitii catholique de Lille.


LES EXPLOSIONS SOUS-MARINES ET LES DREADNOUGHTS MODERNES

LE CANON SOUS-MARIN

II y a quelques années, l'opinion publique, égarée par de séduisants calculs, s'était exagéré la valeur militaire « de la poussière navale » torpilleurs et submersibles devaient, le jour du combat, avoir facilement raison des cuirassés mastodontes de l'avenir; la torpille l'emportait sur le canon. La politique d'alors, politique de défensive, principe du moindre effort et des ressources budgétaires détournées au profit de réformes sociales plus ou moins intéressées, ne voulait pas admettre, malgré les enseignements de l'histoire, que, dans la guerre, la maitrise de la mer était la première condition du succès final et qu'elle ne pouvait s'acquérir que par des escadres de haut bord. On ne voulait pas voir que déjà la France du dix-huitième siècle avait tenté l'expérience, que, malgré leurs prouesses, les petits croiseurs de commerce et les corsaires n'avaient pu venir à bout des escadres anglaises et que, maîtresse incontestée des mers, notre ennemie nous avait ravi nos colonies. Et la troisième république, précisément au moment où elle réalisait un magnifique empire colonial, était en train de rééditer l'erreur de Louis XV.

Aujourd'hui, heureusement, l'opinion publique parait se faire une idée plus exacte de la valeur incontestable des escadres de haute mer. Mais c'est le revirement complet le canon reprend la première place et la torpille passe au second plan. On suit d'un œil attentif les apparitions successives et solennelles de nos dreadnoughts; on escompte le nombre et le poids total de projectiles qu'ils seront capables de lancer dans une « bordée » et l'imagination est tellement hypnotisée par cette lutte tonnante, fantastique, à travers l'espace jusqu'aux confins de l'horizon, qu'elle oublie de se représenter le calme menaçant, plus impressionnant encore, avec lequel la torpille glisse silencieusement entre deux


eaux. Quant à la mine sous-marine, elle jouit de la défaveur la plus complète. On ne se souvient plus du tout qu'en 1904, devant Port-Arthur, des cuirassés de 12 000 tonnes ont disparu en quelques minutes, mais on reparlera de la bataille de Tsuschima où l'artillerie japonaise écrasa les cuirassés russes. Il y a quelques semaines, la perte du croiseur turc Hamidieh, coulé par les torpilles bulgares, passa presque inaperçue. Personne ne se demandera si un de ces cuirassés Paris qui fixèrent tant l'attention publique se trouve mieux protégé contre l'explosion sous-marine qu'un Petropavlowsk, qu'un Yashinaa ou même qu'un Hamidieh. Il convient donc de remettre ici à sa place l'arme sous-marine à côté du canon dont elle devient de plus en plus un rival dans l'art de la destruction. Il convient de la placer au rang que lui assignent les statistiques de la guerre russo-japonaise et qui sont là-dessus fort éloquentes.

En effet, si nous totalisons les tonnages des navires mis hors de combat aussi bien chez les Russes que chez les Japonais, nous arrivons à la constatation suivante; ils ont été

Pour 61 000 tonnes, avariés par le feu de l'artillerie; Pour 53 000 tonnes, atteints par les torpilles;

Pour 60 000 tonnes, détruits par les mines sous-marines. A première vue, nous remarquons que les deux tiers des pertes totales sont dus aux explosions sous-marines. A cela on pourrait objecter que quelques navires classés précédemment parmi les torpillés n'ont, en réalité, succombé aux torpilles qu'après avoir été décimés par le feu de l'artillerie. Il n'en est pas moins vrai que ces bâtiments, comme le Soutaroff, existeraient encore aujourd'hui, s'ils n'avaient pas eu à subir les attaques finales des torpilleurs. Dans tous les cas, si l'on veut tenir compte de cette correction, on peut dire que l'arme sous-marine s'est montrée dans la destruction au moins égale au canon. C'est donc bien comme une rivale de l'artillerie qu'il fallait déjà la considérer à cette époque. Or, depuis cette guerre, que de progrès il faut enregistrer en faveur de la torpille! L'histoire de son développement formidable montre que si elle continue ainsi son essor, on a tout à craindre d'elle dans l'avenir. La torpille n'aura mis qu'une quarantaine d'années au plus pour arriver aux portées de tir actuelles, que le canon n'a atteintes qu'au bout de plus d'un siècle de perfectionnements. Son invention date de 1864 et c'est en 1877 qu'on la voit apparailre pour la première fois dans le combat naval. C'était pendant la guerre russo-turque, et il fallait alors, pour la faire exploser contre la coque du navire ennemi, venir la porter soimême à l'extrémité d'une hampe. C'est de cette manière qu'un.


vaisseau turc fut coulé à BraTla par les lieutenants russes Tchestakoff et Doubassef. Le 21 août 1884, les deux torpilleurs français 45 et 46, et un canot porte-torpilles attaquèrent de la sorte et avarièrent gravement deux navires chinois dans la rivière Min, opération qui fut brillamment conduite par les lieutenants Latour, Douzans et de Lapeyrère (ce dernier commande aujourd'hui l'armée navale à Toulon). Le 16 février 1885, ce fut le tour du capitaine de frégate Gourdon et du lieutenant Duboc qui, avec deux canots porte-torpilles, coulèrent deux frégates chinoises à Sheïpoo.

La torpille d'alors portait 15 kilog. d'explosif. C'était suffisant contre des navires chinois; mais quand les coques sous-marines se firent plus résistantes, il fallut augmenter la charge de l'explosif pour les éventrer; quand le canon antitorpilleur apparut, comme il devenait de plus en plus difficile de s'approcher sans être vu, il fallut que la torpille allât d'elle-même porter la destruction. Dès lors elle devint automobile et ce fut un véritable petit navire sous-marin autonome avec sa machinerie, ses hélices et ses gouvernails verticaux et horizontaux. Elle se présente sous la forme d'un fuseau très allongé dont la partie conique de l'avant constitue ce qu'on appelle le « cône de charga » contenant l'explosif, dont le milieu, cylindrique, est un réservoir d'air comprimé, source d'énergie, et dont l'arrière, en cône encore plus allongé que l'avant, porte toute la machinerie

C'est sous cette apparence extérieure qu'elle n'a pas cessé de progresser avec une rapidité inouïe, subissant, elle aussi, cette loi d'accroissement des dimensions qui se fait sentir partout. D'abord à un diamètre de 331 millimètres, elle atteint 356 en 1887, avec un poids total de 310 kilog., puis elle passe à un calibre de 381 millimètres avec 423 kilog., et enfin, en 1892, son diamètre prend la valeur de 45 centimètres et son poids 530 kilog. Depuis ce moment, en France, le calibre n'a plus varié. Mais en Allemagne il atteint 500 millimètres, et en Angleterre, aux EtatsUnis et en Italie apparaît à l'heure actuelle la torpille de 533 millimètres de diamètre pesant 900 kilog. environ.

Quelles sont donc les raisons d'un développement aussi rapide? C'est d'abord de produire le maximum de destruction par l'augmentation du poids de l'explosif. Dès 1885, on passe de 15 kilog. à 40, et c'est avec cette charge que furent employées 1 Actuellement, afin que la résistance qu'elle éprouve à écarter les filets liquides dans fa progression en avant ne soit pas trop grande, ou lui donne des formes extérieures très effilées où la largeur est à la longueur dans le rapport de 1 à 15.


les torpilles japonaises, charge encore trop faible, puisque les navires russes atteints ne furent pas longtemps immobilisés et purent être rapidement réparés. On est passé ensuite, avec le calibre de 45 centimètres, à 93 kilog. d'explosif, et quelques expériences ont démontré, aussi bien en France qu'à l'étranger, qu'une charge voisine de 100 kilog. était plus que suffisante pour produire d'effrayants ravages dans les coques sousmarines actuelles. Malgré ce résultat, les marines étrangères veulent encore aller plus loin, et avec la torpille de 53 centimètres la charge passe à 113 kilog. et même à 120. Remarquons, en plus, que l'explosif utilisé est en général du coton-poudre humide, et qu'il est très possible, sans augmenter le poids de la charge, de la rendre plus efficace encore par l'emploi de fulmi-coton solide, de mélinite ou de crésylite. On voit que, sur cette question, on est encore loin de la limite.

La deuxième raison du développement des torpilles réside dans le fait d'un accroissement de puissance de la machine motrice. Pourquoi cet accroissement? Pour augmenter les chances d'atteindre le but, comme nous le verrons un peu plus loin. La source d'énergie employée jusqu'à présent à bord des torpilles a été l'air comprimé. Il est certain que la machine sera d'autant plus puissante que sera plus grande la pression de l'air comprimé dans les réservoirs. En effet, c'est l'écoulement de cet air à travers le moteur qui le met en mouvement, et sa pression est ici comme la différence de niveau d'une chute d'eau qui actionne une roue ou une turbine. Ici c'est une « chute d'air ». Plus cette différence, ou hauteur de chute, sera grande, c'est-àdire plus la pression sera élevée et plus l'énergie de la machine sera forte. Aussi, d'une pression de 100 kilogs par centimètre carré, est-on passé à 150 et même à 200. On aura une idée de cette force colossale quand on saura que 100 kilogs de pression équivalent au poids d'une colonne d'eau haute de 1 kilomètre et pesant sur un tout petit centimètre carré; une pression de 150 équivaut à 1 kilomètre et demi d'eau, et 200 à 2 kilomètres. Il faut évidemment, pour ne pas éclater sous une telle poussée, que les réservoirs d'air soient particulièrement solides. Ils sont donc faits en acier spécial extrêmement résistant, et comme de plus ils doivent être épais pour mieux résister, ils ont l'inconvénient d'être très lourds. C'est ainsi qu'un réservoir qui ne contient que 300 litres d'air comprimé à 150 kilogs de pression pèsera 300 kilogs à lui tout seul. On voit à quels poids impraticables on aurait été amené en augmentant la puissance de la machine, si on n'avait pu triompher de cette difficulté.


Pour cela on réchauffe l'air, et c'est ce réchauffage qui a été le point de départ d'une véritable révolution dans la tactique navale, car il a permis, ainsi que nous le verrons, d'accroître les vitesses de parcours et les distances de combat. Quand l'air s'écoule à travers la machine, il se détend, et sa détente est accompagnée d'un abaissement considérable de température. Si donc, à ce moment-là, on le réchauffe à 300 degrés, la dilatation qui en résulte va s'ajouter à l'accroissement de volume dû à la décompression, et l'énergie de la détente sera doublée. Notre hauteur de chute sera deux fois plus grande, et la puissance du moteur se trouvera considérablement augmentée. Autre avantage de ce réchauffage il empêche la formation de glace à l'intérieur de la torpille, formation qui tend à se produire lors de la décompression de l'air. Le combustible employé pour obtenir ce double gain est, suivant les cas, de l'alcool d'éthyle, de la benzine, du pétrole ou même de la « thermit », mélange intime d'aluminium et d'oxyde de fer finement pulvérisés. Ce combustible est injecté dans l'air qui se détend et y brûle; son allumage se fait, au moment du lancement de la torpille, par une amorce percutant. Mais une autre difficulté se présente. Si nous chauffons l'air à 300 degrés, cette température peut nuire au bon fonctionnement de la machine; les pièces vont se dilater inégalement, l'huile va s'évaporer, des grippements se produiront, puis ce sera l'échauffement des pièces qui frottent, enfin l'arrêt complet, s'il n'y a pas plus d'accidents. Il faut donc abaisser la température, mais sans diminuer le réchauffage; on le fait en injectant de l'eau avec le combustible qui brûle, ce qui la vaporise. Ce passage de l'eau de l'état liquide à l'état de vapeur a pour effet d'absorber la quantité de chaleur qui aurait nui au bon fonctionnement de la machine, pour la reporter un peu plus loin, où elle se libérera dans la détente de 'l'air, quand l'eau repassera de l'état de vapeur à l'état liquide. Cette réapparition, juste à l'instant d'une décompression, c'est-à-dire d'un refroidissement, aura pour effet de maintenir la température et d'empêcher la formation de glace. En somme, avec cette eau, on réchauffe l'air sans élever sa température, et on effectue la détente sans l'abaisser non plus. On retrouve, en fin de compte, la même énergie que si l'air était arrivé à 300 degrés sans injection d'eau. Rien n'empêche dès lors d'augmenter le réchauffage, qui ne sera plus nuisible, et d'obtenir une puissance encore plus forte. En résumé, nous nous trouvons en présence d'une combinaison de machine à vapeur et de machine à air comprimé.

L'accroissement de force motrice étant désormais réalisé, com-


ment va-t-on l'utiliser? En y trouvant le moyen d'augmenter les chances de toucher le but.

Pour cela, il faut d'abord chercher à avoir une trajectoire bien horizontale et bien rectiligne dans l'eau. Cette horizontalité, c'est-à-dire cette immersion à profondeur constante, peut être troublée par la présence des vagues, des remous et des courants. On la réalisera néanmoins avec l'aide de régulateurs agissant sur les gouvernails horizontaux, et dont l'action se manifestera d'autant plus aisément que la force motrice qui anime ces appareils est désormais plus grande'. Dès lors, la torpille sera bien moins facilement dérangée du niveau à laquelle elle doit se tenir. Il en sera de même pour la rectitude de la trajectoire dans le sens horizontal où cette même force motrice agrandie agira plus efficacement sur le gouvernail vertical à l'aide d'un appareil gyroscopique. Si vous tenez dans votre main la toupie-gyroscope qui amuse tant les enfants, si, une fois que vous lui avez imprimé un mouvement rapide de rotation, vous essayez de l'incliner dans l'espace, vous éprouvez, pour ébaucher ce geste, une résistance incroyable, qui sera d'autant plus considérable que la toupie tournera plus vite. Sa propriété est la suivante elle tend à conserver, durant toute la durée de sa rotation, l'axe autour duquel elle a été lancée dès le début. Dès lors, si vous orientez votre torpille dans la direction que vous visez, puis si vous mettez en marche son appareil gyroscopique, une fois arrivé au milieu de l'eau, le projectile ne déviera plus de la route rectiligne que vous lui avez indiquée par avance. Si une cause quelconque surgit, tendant à le jeter de côté, hors de son chemin, la résistance qu'éprouve le gyroscope à ce changement d'itinéraire se repercutera sur le gouvernail vertical, et le geste ébauché sera vite corrigé. Il le sera d'autant plus rapidement que la force motrice accumulée à bord sera plus puissante et imprimera au gyroscope un mouvement de rotation plus rapide; l'appareil autodirecteur sera, par ce fait, plus sensible au moindre écart, plus prompt dans son action sur le gouvernail vertical, et fonctionnera sur un plus long parcours. Ainsi, on est arrivé, en France, à être, pour une torpille de 45 centimètres, absolument sûr de la rectitude de sa trajectoire durant au moins 3000 mètres.

La plus grande partie de la force motrice qui reste sert à faire avancer la torpille au milieu de l'eau. Là, une grande difficulté se 1 Ces régulateurs se composent en principe d'un <r piston hydrostatique » qui se déplace sous l'influence d'une variation de la profondeur et d'un « pendule hydrostatique » qui s'incline en restant vertical quand la torpille a tendance à se cabrer ou à piquer du nez.


rencontre pour atteindre le but c'est que ce projectile sous-marin est très lent à se mouvoir, et que sa vitesse de marche est de l'ordre de celle du navire que l'on vise. Tandis qu'un obus acquiert, au sortir du canon, une vitesse dépassant 3000 kilomètres à l'heure, la torpille n'atteint, au plus, que 40 nœuds1, soit 74 kilomètres à l'heure, c'est-à-dire qu'elle va 43 fois moins vite que l'obus. C'est que son déplacement a lieu dans un milieu liquide beaucoup plus dense que l'air, et, par suite, beaucoup plus résistant à traverser; de plus, elle est portée par ce milieu et en subit, en quelque sorte, l'agitation continuelle, ce qui contribue à retarder encore sa marche, tandis que l'obus traverse l'air sans s'y appuyer. Il s'ensuit que si à 1000 mètres, avec une torpille de 40 nœuds, vous visez un bâtiment qui fait 20 nœuds par exemple, soit 37 kilomètres à l'heure, le but ne pourra être atteint qu'après 49 secondes. Or, pendant ce temps, le navire s'est déplacé de 500 mètres environ; il faudra donc que vous visiez au moins à un demi kilomètre en avant du but. On conçoit l'importance du pointage qui doit tenir compte, et de la vitesse du bâtiment, et de la direction de sa route, double cause d'erreur, impossible à apprécier si une manœu\ re inattendue est venue de plus modifier brusquement, après le départ de la torpille, l'allure du but. La double erreur que l'on peut ainsi commettre aura d'autant moins d'influence sur le résultat final que la vitesse du projectile sera plus grande; c'est ce qui se passe pour le canon qui n'offre pas toutes ces difficultés de pointage.

L'importance de cette question de visée est telle qu'on comprend, dès lors, pourquoi, au cours du dé\eloppement de la torpille durant les vingt dernières années, on s'est tant attaché à réaliser des vitesses de plus en plus grandes, et, par suite, à disposer à bord d'une force de plus en plus considérable.

Mais le problème se complique davantage si le navire visé se trouve de plus en plus éloigné, car, en outre de la vitesse, la question de portée intervient. Si nous laissons courir une torpille jusqu'à extinction complète de sa force motrice intérieure, elle ira de moins en moins vite. Durant le premier kilomètre, elle fera en moyenne 40 nœuds puis, sur le deuxième kilomètre, ce ne sera plus que 34; sur le troisième, 29; et enfin, au cinquième, elle fera à peine 24 nœuds. Il s'ensuit que la portée et la vitesse sont deux qualités contradictoires pour une torpille. Si on veut la faire aller très loin, il faut que, dès le début, elle ménage ses forces, que sa 1 Le nœud vaut 1852 mètres à l'heure. Donc 40 noeuds représentent 74 kilomètres à l'heure c'est-à-dire la vitesse d'un train express; 34 nœuds équivalent à 63 kilomètres à l'heure, 29 à54 kilomètres et 24 à 44 kilomètres.


vitesse moyenne durant tout le parcours soit d'autant plus faible que la distance à parcourir est plus grande. Il s'ensuit que les chances de touche diminuent quand le but s'éloigne. C'est alors que la question doit être envisagée sous deux faces, suivant le mode d'attaque.

Un torpilleur, dans une attaque nocturne, est perdu s'il est aperçu. Il doit donc choisir une nuit très obscure, opérer très vite, et il se trouve donc placé dans de très mauvaises conditions pour apprécier avec exactitude les éléments de pointage. Le sousmarin, dans une attaque de jour, ne sera pas plus favorisé, car il voit très mal, et ce n'est que par une petite image, parfois peu nette, se reflétant du périscope dans une lunette, que le commandant doit évaluer les éléments de visée. Dans l'un et dans l'autre cas, les circonstances sont défavorables et les chances d'erreur se trouvent multipliées. C'est donc une raison pour opérer de plus près et pour utiliser une torpille particulièrement rapide dont la vitesse, accrue du fait de ce rapprochement, permettra de corriger, dans une certaine mesure, les difficultés que l'on rencontre au pointage. C'est dans cette voie que s'est jusqu'à présent maintenue la France en utilisant la torpille de 45 centimètres, capable de faire du 40 nœuds sur un parcours de 1000 mètres. Et c'est à cette conception de la torpille que s'est arrêtée l'opinion publique on la considère comme une arme à courte portée, comme une arme de surprise.

Il est grand temps de lui faire envisager la seconde face du problème la question de la portée. Là le canon sous-marin apparaît et peu à peu devient un rival de l'artillerie. C'est un grave danger pour nos navires, car l'étranger est en train de se lancer dans cette voie beaucoup plus loin que nous. Les expériences qu'il entreprend dans ce but sont jalousement tenues secrètes, de sorte que nous risquons de nous trouver dépassés et il est très difficile ensuite de rattraper le temps perdu. La question qui se pose désormais est celle du « cuirassé-torpilleur ». Je ne sais pourquoi, jusqu'à présent, on s'est toujours refusé, en France, à vouloir considérer la torpille comme une arme de grande portée, de luttes d'escadres. Ce n'est que sous la poussée de l'étranger et comme à contre-cœur qu'on s'est décidé tout dernièrement à mettre quatre tubes lance-torpilles sur les JeanBart les bâtiments précédents, y compris notre première division de Danton dans la Méditerranée, n'avaient que deux tubes. Et encore ces tubes ne sont propres qu'à des torpilles de 45 centimètres de diamètre ne pouvant porter aussi loin que les torpilles de 50 en Allemagne et celles de 53 mises en


Angleterre sur le Lion et l'Orion, et aux Etats-Unis sur les Delaware, Arkansas et Texas.

Deux raisons s'opposaient, il est vrai, à l'emploi de la grande portée, la première d'ordre technique et la deuxième d'ordre tactique.

Il est certain que jusqu'au hout de la course, il est très difficile de maintenir la rectitude de la trajectoire. En effet, en profondeur, l'allègement produit par la consommation d'air oblige le gouvernail horizontal à un effort de plus en plus grand précisément au moment où la force motrice disponible à l'intérieur du projectile s'est éteinte peu à peu. Pour la direction, il en est de même, car le gyroscope a une tendance à tourner de moins en moins vite et le gouvernail vertical obéit plus paresseusement. Néanmoins le problème ne parait pas insoluble, puisque dans cette même marine française qui résiste tant à l'idée du combat sousmarin à grande distance, on trouve des torpilles de 45 centimètres, allongées, d'une régulation différente de machine, pouvant soutenir la vitesse de 30 nœuds et capables d'aller jusqu'à 6000 mètres. En Angleterre, il y a mieux. Il existe une torpille longue de ora,60 permettant d'atteindre déjà 7000 mètres à 30 nœuds de vitesse, pouvant d'ailleurs dépasser à l'occasion nos 40 nœuds aux courtes portées. La charge d'explosif est montée à 113 kilogs. Cette torpille, uniquement destinée aux cuirassés, est construite au « Royal Gun Factory » de Greenock. Mais les Anglais ne se déclarent pas encore satisfaits. Un officier ingénieur du nom de Hardcastle vient d'inventer une nouvelle torpille de 33 centimètres qui court, diton, durant 9000 mètres à 30 nœuds de vitesse; sa charge d'explosif s'est encore accrue jusqu'à 120 kilog.; de tels accroissements, impossibles avec de l'air comprimé, font penser qu'on se trouve en présence de torpilles à vapeur. En résumé, si l'on prend comme terme de comparaison notre torpille de 45 centimètres, arme des sous-marins et torpilleurs, on peut dire qu'il existe à l'étranger une torpille de 53 centimètres marquant un accroissement de puissance de 50 pour 100 en portée, 20 pour 100 en charge et 10 pour 100 en vitesse. Les Etats-Unis également essayent depuis 1908 une torpille de 53 centimètres et le Japon lui-même prétend posséder une torpille de 60 centimètres, mue par un moteur à explosion et pouvant aller jusqu'à 9 kilomètres en bonne trajectoire rectiligne. Quant à l'Allemagne, on ne sait rien, sinon qu'elle est la nation qui a toujours donné à ses cuirassés le plus puissant armement en torpilles 6 tubes par cuirassé. Il est donc grand temps qu'en France on s'occupe sérieusement de cette question du canon sous-marin. Il semble qu'on commence


à s'en inquiéter; c'est ainsi que la société anglaise de torpilles Whitehead, qui est installée à Fiume en Autriche, est en train de transporter à la Foux, dans le golfe de Saint-Tropez, une partie de ses usines où on envisage un champ d'expériences long de 10 kilomètres. Cette société, qui a fourni jusqu'à présent à la France un grand nombre de ses torpilles', essaje également à l'heure actuelle des torpilles de 33 centimètres; on peut donc supposer qu'elles ne vont pas tarder à faire leur première apparition dans notre pays. Mais ce n'est pas encore certain. La deuxième raison qu'invoquaient les adversaires du combat à longue portée est la suivante. Une torpille moderne progresse à peu près deux fois plus vite qu'un cuirassé. Pour l'atteindre à 8000 mètres, il faudra donc viser à 4000 mètres en avant, c'està-dire donner au tube lance-torpille une inclinaison de 4S° sur la marche du navire. Il s'ensuit que les chances de touche sont à peu près nulles.

D'accord, répondrons-nous, mais il ne s'agit plus ici de viser un navire isolé, mais une flotte entière, puisque ce genre de combat sous-marin n'aura lieu qu'entre escadres de haut bord. Dans ces conditions, les chances de touche s'accroissent considérablement. Un simple calcul de probabilités démontre que s'il s'agit de viser une escadre de 6 dreadnoughts en ligne de file, navires de 170 mètres de long en moyenne, on a 40 chances sur 100 de toucher le but s'ils ne sont séparés que par un intervalle de 300 mètres et 33 chances sur 100 si l'intervalle est de 400. Dans le premier cas, on voit se profiler à l'horizon une ligne longue de 2 kilomètres et demi et, dans le second cas, longue de 3 kilomètres a. C'est donc un but plutôt appréciable et ce raisonnement montre l'intérêt énorme qu'il y aurait à l'avenir à faire intervenir dans un combat, non pas uniquement l'artillerie, mais le « canon sous-marin ». Tandis que l'air serait sillonné de bruyants obus, l'eau le serait de silencieuses torpilles et la théorie de Clausewitz, qui guide l'esprit de nos adversaires futurs, se La marine s'approvisionne également à l'arsenal de Toulon et à la société Schneider.

2 Ce calcul de probabilités milite en faveur des gros déplacements des navires actuels. En effet, les dreadnoughts étant, par unité, de plus en plus puissants, une escadre en comprendra un nombre moindre. On peut donc dire que 6 dreadnoughts de 170 mètres de long équivalent à 12 cuirassés de seconde ligne de 125 mètres de long. Une escadre do 6 dreadnoughts a une longueur de 2 kilomètres et demi à 3 kilomètres, tandis qu'une escadre équivalente de 12 cuirassés de seconde ligne aura une longueur de 4 kilomètres et demi et sera, par conséquent, plus -vulnérable à la torpille. D'où l'utilité, à ce point de vue, des gros déplacements.


trouverait réalisée. « Le but de la guerre est la destruction, par tous les moyens possibles, des forces militaires de l'adversaire. » Mais tous ces moyens ne sont pas encore employés, puisque voilà que surgit une invention plus diabolique encore, la « torpillecanon » du commander Cleland Davis, de la marine des EtatsUnis. A la place du cône de charge de fulmi-coton, se trouve dans la torpille un gros canon capable de décharger sous le choc un obus de puissant explosif. Contre les obus aériens, nous avons des plaques de blindage qui descendent à 2 ou 3 mètres au-dessous de la flottaison, c'est-à-dire couvrant seulement le tiers de la carène sous-marine. Les deux autres tiers, même blindés, ne pourraient résister à la torpille. Ils sont donc à découvert et par suite très vulnérables et, comme nous le verrons plus loin, on limite la voie d'eau produite par l'explosion sous-marine en compartimentant intérieurement le navire par des cloisons étanches transversales et longitudinales. On n'a donc plus aucun moyen de défense contre cet obus sous-marin qui provient d'une torpille, car il traverse la coque et, par derrière elle, les cloisons étanches, absolument comme le ferait un obus aérien sur un navire non cuirassé; puis une fois au milieu du navire, il éclate contre les parties vitales avec le maximum de violence. Quelle vision d'enfer réserverait dans l'avenir un tel engin quand, arrivé dans une chaufferie, il ferait explosion, tuant les chauffeurs par ses éclats, tandis que la vapeur fuyant de partout les brûlerait vifs, et que l'eau arrivant ensuite les noierait?

Des essais officiels ont déjà été effectués devant une commission du gouvernement des Etats-Unis et ont démontré que l'obus traverse facilement deux tôles de 5 centimètres d'épaisseur chacune et deux autres cloisons de 1 centimètre d'épaisseur en moyenne. Une telle force de pénétration s'explique, puisqu'en somme c'est un obus tiré à bout portant. Il est vrai que dans un second essai un blindage épais de 7 centimètres 1/2 en acier spécial très résistant l'a arrêté, mais le choc fut tel que les joints voisins furent ébranlés et cédèrent, de sorte que l'eau envahit rapidement le caisson sous-marin qui servait à l'expérience et qui coula. En somme le résultat était le même. La torpille-canon essayée avait un diamètre de 457 millimètres; le tube du canon D avait lm,80 de long et ses parois avaient une épaisseur de 13 centimètres. Le calibre de la pièce était de 203 millimètres. Comme le montre la figure ci-après, la tringle de mise à feu A est maintenue en avant par le ressort B. Quand le choc se produit sur la pointe E, la tige est brusquement ramenée en arrière, agit sur la détente C et arme le percuteur F. Celui-ci, sous l'influence d'un ressort, retombe


sur l'étoupille du canon et enflamme la charge G qui se compose de 4 kilog. de poudre sans fumée. L'obus H sort du canon à la vitesse de 270 mètres à la seconde. Il contient une charge explosive M de 16 Kilog. et peut ainsi déchirer une épaisseur de 114 millimètres d'acier.

Nous pouvons nous faire une idée des effets de destruction des armes sous-marines en général, en nous reportant à la mine qui a fourni tant de preuves de son efficacité durant la guerre russojaponaise. Depuis cette époque, elle se perfectionne et son développement réside surtout dans l'extension de son emploi jusqu'en haute mer. Déjà dans toutes les marines, des navires spéciaux sont exercés dès le temps de paix au mouillage automatique de mines à contact partout où la hauteur des fonds le permet, mines qui s'ancrent d'elles-mêmes et qui s'établissent à une profondeur déterminée, à quelques mètres au-dessous de la surface. Mais il y a plus. Le problème des mines dérivantes. Le problème des mines dérivantes, automatiquement maintenues entre deux eaux, semble à peu près résolu, de sorte que ces engins nouveaux étendront à la pleine mer des risques jusqu'ici réservés au voisinage des côtes, répondant ainsi à cette idée exprimée rudement par le commander Murray Sueter « Le tacticien naval, homme de l'avenir, ne sera pas celui qui placera son escadre dans la position la plus avantageuse pour le feu du canon, mais celui qui forcera l'ennemi à passer sur un champ de mines artistement préparé. » Les Japonais, comme on va le voir, semblent avoir terriblement compris cette leçon. Leurs mines, en forme de cylindres, troncs de cône ou de sphères, étaient des mines à contact, de l'espèce éleclro- mécanique, c'est-à-dire que lorsqu'une carène de navire en passant dessus les heurtait, un lourd pendule se mettait à osciller à l'intérieur et fermait un circuit électrique qui faisait exploser la charge.


Le 12 et le 13 avril 1904 toute une escadrille' japonaise de torpilleurs, contre-torpilleurs et mouilleurs de mines se présenta devant Port-Arthur. Une fausse attaque fut exécutée afin de masquer les opérations de mouillage de mines juste sur le chemin ordinairement suivi par les navires sortant du port. Le lendemain, une escadre japonaise intentionnellement très faible se montra en haute mer, tandis que le gros des forces auxquelles elle appartenait restait hors de vue, mais en communication constante par la télégraphie sans fil. Les Russes se laissèrent prendre au piège; ils sortirent pour livrer la bataille et donnèrent la chasse à la faible escadre ennemie qui s'enfuit en prévenant l'amiral Togo. Celui-ci arriva rapidement avec le reste de ses forces. Alors l'amiral Makaroff, qui se trouvait sur le Petropavlow.sk, cuirassé de

H 000 tonnes, ne se sentant pas en force, commanda la retraite. Au même instant, un bruit sourd et fort se fit entendre, une énorme colonne d'eau s'éleva contre le navire accompagnée d'une épaisse fumée jaune noire; le cuirassé pencha brusquement sur tribord et s'engloutit en 10 minutes entraînant dans l'abîme GGO hommes dont l'amiral lui-même. Il y eut iO survivants. Les mines japonaises A et B étaient accouplées intentionnellement par un câble métallique, de sorte que le navire passant entre elles, comme l'indique la figure ci-contre, entraîna le câble et les rabattit avec

force contre sa coque. Le terrible choc de leur explosion éventra le cuirassé et fit sauter les munitions des soutes. Un instant après, en rentrant au port, le cuirassé Pobieda de 12670 tonnes heurta une mine de son étrave et fut très endommagé.

La flotte japonaise également eut à souffrir des mines et ce furent elles qui lui portèrent les coups les plus terribles. Le 15 mai suivant, le cuirassé Ralsuse de 15 000 tonnes heurta deux mines qui firent sauter une soute et le coulèrent également. Ce barrage explosif avait été adroitement mouillé par le transport russe Amour. Le mème jour, le Yashima, cuirassé de 12500 tonnes, heurta une mine devant Dalny et alla s'échouer sur un haut fond. Le 23 juin suivant, ce fut le tour du Sébastopol devant Port-


Arthur où se produisit une brèche énorme (A), comme le montrent les deux dessins par lesquels on peut se faire une idée des effets d'une explosion sous-marine. La deuxième figure, où le navire a été supposé ouvert afin de laisser voir l'intérieur et l'av arie, montre que la cloison longitudinale B a pu résister à l'explosion; elle

s'est simplement déformée et a sauvé ainsi le cuirassé d'une mort certaine. Malheureusement, il n'en est pas toujours ainsi et nous voici amenés à nous occuper de la protection sous-marine. En effet, de la progression formidable d'efficacité de la torpille durant ces trente dernières années, des leçons de la guerre russojaponaise sur l'emploi des mines et des courants d'idées qui se dessinent partout sur leur utilisation en haute mer dans un point


de vue offensif, il découle que logiquement on est en droit de se demander si les dreadnoughts modernes, si coûteux et si précieux, car ils portent une fraction de plus en plus importante de notre puissance navale, seraient capables de résister aux armes sousmarines. Ces navires seront encore en service dans une vingtaine d'années et, à cette époque, que seront devenues ces armes si meurtrières du train où elles se développent? C'est une grave question intéressant des budgets qui s'enflent de plus en plus. Malheureusement, la réponse est inquiétante, venant de la bouche d'hommes des plus autorisés. Dans un article paru il y a trois mois et qui, sous le titre « Navires trop grands », produisit une forte sensation, M. Bertin, membre de l'Institut, ancien directeur du génie maritime, s'exprime ainsi

Tous les navires sont vulnérables au canon. C'est leur destinée. Leur système défensif exclut le danger du coup mortel. La victoire est ainsi devenue le prix d'une lutte prolongée en vue de laquelle un équilibre est établi entre la défense et l'attaque. Le risque redoutable est celui de la torpille, celui de l'attaque du sous-marin. Considérons uniquement la bataille de haute mer à laquelle le grand cuirassé est en principe destiné. Là s'étale le domaine de la torpille automobile, dont la trajectoire est maintenant précise, et dont la portée, quand on se contente pour elle de la vitesse des croiseurs, atteint ou dépasse la limite du tir efficace de l'artil'ene. La torpille automobile est envoyée soit par le cuirassé luimême au cours de son duel d'artillerie, soit par le sous-marin qui se rit du canon. Une escadre de 12 cuirassés en ligne de file lui offre une cible de 6 kilomètres de long, dans laquelle les pleins, c'est-à-dire les carènes, sont aux vides dans la proportion de moitié. Si la protection reste limitée au hasard des coups manquant le but, alors le défaut d'équilibre entre les moyens de défense et la valeur des bâtiments exposés au risque, valeur égale à la fraction de puissance militaire totale qu'ils représentent, dément de plus en plus inacceptable à mesure que les dimensions augmentent. Il semble qu'en ce moment on compte uniquement sur l'éloignement des combattants d'artillerie et sur l'absence des sous-marins. L'éloignement n'est pas suffisant; Il suppose d'ailleurs le concours de deux volontés qui n'est rien moins que certain. La non participation des sousmarins au combat est également problématique.

A l'étranger aussi, on sent le péril. Le contre-amiral Bacon, personnalité approchant de près le premier lord de l'Amirauté anglaise, qui collabora à la création du système Dreadnought et inspecteur du service des armes sous-marines, dit 11 faut s'attendre à de nouveaux progrès dans les torpilles; il faut porter une sollicitude extrême aux mesures de protection contre cette arme, mesures qui ne suffisent plus guère dès aujourd'hui, ainsi que contre les mines.


Et, de son côté, le commander Murray Sueter ajoute Les plans des bâtiments de guerre modernes ont été conçus sur le principe suivant le navire est destiné à porter des canons, le cuirassement capable de protéger ces armes, ainsi que l'équipage appelé à les servir. Cependant si une seule torpille ou une seule mine mécanique vient à exploser dans le voisinage du navire le plus cuirassé, il sera mis hors de service pour un temps considérable, même s'il ne lui arrive rien de plus grave. De quelle utilité sont alors les plus longs et les plus puissants canons, ou les plus épais cuirassements? Dans des circonstances aussi désastreuses, les poids supplémentaires ont pour unique effet de faire couler le navire plus vite.

En effet, combien différemment se sont développés, au cours des vingt dernières années, les moyens de protection utilisés contre l'obus d'une part, contre l'arme sous-marine de l'autre! Tandis que, logiquement, l'artillerie et la cuirasse ont entre eux des rapports continuels et des plus étroits, que constructeurs de canons et fabricants de blindages les mettent constamment à l'épreuve l'une contre l'autre, pour les armes sous-marines, il en est tout autrement on développe à outrance la torpille et la mine et l'on ignore les mesures de protection correspondantes. A l'heure actuelle, plus de 30 pour 100 du déplacement des navires de guerre sont dépensés en protection contre les canons, tandis qu'une fraction minime, absolument insignifiante, est utilisée contre les explosions sous-marines1. 1.

Avant la guerre russo-japonaise, on se représentait, d'une manière très imprécise l'emploi et les effets des torpilles et des mines. Ces armes étaient considérées comme des armes d'occasion et un tel état d'esprit ne pouvait manquer de se refléter sur la question de protection sous-marine qui se voyait délaissée. On se contentait alors d'augmenter la rapidité de tir et la portée du canon anti- torpilleur et lorsque le navire était au mouillage, on l'entourait d'un filet protecteur métallique, dit filet Bullivant, qui, placé à une certaine distance de la coque, servait à arrêter les torpilles2. Taudis que la protection contre les armes sous-marines est purement passive, celle contre l'artillerie est à la fois active et passive, c'est-à-dire que le canon entre également en jeu pour résister à l'artillerie ennemie le meilleur moyen, en effet, de se protéger contre les obus n'est pas uniquement de cuirasser le navire, mais de chercher à réduire le feu ennemi au silence. Or, sur la Patrie, 25 pour 100 du déplacement entrent dans l'artillerie et sa protection de cuirasse; sur le Danton, 30 pour 100, et sur les cuirassés qu'on mettra en chantier en 1913, 36 pour 100.

2 Ce genre de filet est de nouveau appliqué sur les dreadnoughts modernes. Par contre, en Angleterre, on expérimente une découverte appelée « Cutter ». Il s'agit d'un appareil destiné à couper les filets et qui


Mais lorsqu'il était en marche, il n'avait plus pour se défendre que le cloisonnement intérieur plus efficace à empêcher l'envahissement de l'eau qu'à résister à l'expansion brutale des gaz de l'explosion. Ce cloisonnement se compose en général d'un ensemble de cloisons verticales, dont les unes transversales fractionnent le navire suivant sa longueur en un certain nombre de grands compartiments et dont les autres longitudinales ont pour but de créer en quelque sorte une deuxième coque à l'intérieur. Les dessins 1 et 2 donnent la demi-coupe des cuirassés anglais

Royal- Sovereign, de 1891 et liing Edward VU, 1903. Remarquons ici que les compartiments A et B déterminés par les cloisons longitudinales sont remplis de charbon formant matière encombrante, s'opposant à une entrée trop rapide de l'eau. (Remarquons également en P les ponts blindés et en R les cuirasses verticales qui doivent résister à l'artillerie. Cette remarque s'étend également aux autres dessins 3, i, 5.)

Avant la guerre russo-japonaise, la France fut la seule nation qui, sous l'impulsion de M. Bertin, essaya de faire mieux et tenta consiste en une masse explosive placée devant la tête de la torpille, masse qui, en éclatant, fait une brèche pour le passage du projectile.


une expérience directe. En 1896, on prit un caisson représentant le Ilenri IV (demi-coupe au dessin 3) et on fit exploser contre lui 100 kilog. de coton-poudre. Malheureusement, ce nouveau dispositif qui, de prime abord, paraissait bien supérieur à celui des navires anglais ne donna pas les résultats qu'on était en droit d'espérer. La cloison interne C, qui n'est autre que le pont blindé supérieur prolongé parallèlement à la coque, fut défoncée en deux endroits. Malgré cela et comme il n'existait rien de mieux, les Russes appliquèrent une idée analogue sur le Cesarewitch et sur les navires de la classe Borodino (dessin 4) où la cloison C recevait une épaisseur de il centimètres et était placée à 2 mètres de la coque.

Depuis la guerre russo-japonaise qui bouleversa toutes les idées qu'on avait jusqu'alors sur les armes sous-marines et qui démontra l'insuffisance notoire des systèmes précédents de protection contre elles, on se mit à l'étranger à faire des essais, car seule la méthode expérimentale, qui avait déjà réussi pour les obus et les blindages, pouvait conduire à un résultat. Mais ces expériences sont entourées du mystère le plus impénétrable, de sorte que chaque nation en est réduite à ne compter que sur elle. .La France, qui cependant avait été la première à indiquer la méthode, semble actuellement ne pas faire preuve de beaucoup d'esprit de suite. On recule effrayé devant la dépense à laquelle conduiraient ces expériences extrêmement coûteuses, et pour une mauvaise raison d'économie, nos bâtiments futurs courent de grands dangers. Il semble, cependant, qu'un pays qui est assez riche pour donner 40 millions pour apaiser des instituteurs révoltés pourrait en trouver autant quand il s'agit de défense nationale. Or on ne fait rien dans cette voie et on n'hésite pas, malgré cela, à engager de gros enjeux sur la même carte, à concentrer une fraction toujours plus grande de notre puissance navale sur des navires très coûteux. Il ne se trouve personne qui ne songe qu'en l'état actuel des choses, cette nécessité de limiter, tout au moins, les ravages

de l'arme sous-marine est aussi impérieuse, sinon plus, que celle du cuirassement destiné à protéger l'artillerie. Je sais bien qu'on va me répondre qu'en 1907 on a tenté une nouvelle expérience sur un caisson représentant la protection sous-marine du Danton, (dessin 3), notre premier dreadnought,etquelatorpillede45cen-


timètres qui a éclaté a également enfoncé la cloison de renfort C, qui pourtant avait 4 centimètres et demi d'épaisseur. D'accord, répondrai-je; mais une expérience isolée ne peut rien donner; le progrès ne s'acquiert qu'au prix de longs et pénibles efforts et une suite bien ordonnée d'essais permet seule de dégager des idées directrices de plus en plus nettes, que ne peut fournir un cas isolé. De plus, même cette expérience unique du Danton n'a pas servi à grand'chose, puisque, fait incroyable, sous prétexte d'alléger le poids de la coque, on a préféré ne rien faire du tout sur les JeanBart et à l'heure actuelle, voici des navires, encore en achèvement à flot, qui so?U condamnés par avance, car ils n'ont aucune espèce de protection sous-marine. Si la logique existe en France, ce n'est certainement pas dans cette question et s'il y a là-dedans de l'économie, elle est, en tout cas, bien mal placée. Mais, diton encore, on rétablit les filets Bullivant sur les derniers cuirassés. C'est, en effet, un rempart, quoique bien fragile et qui peut servir au moins, par son apparence de sécurité, à maintenir le moral de l'équipage. Mais veut-on alors me dire, pourquoi on n'en met pas sur les cuirassés précédents qui ne sont pas mieux protégés? La question est sans réponse possible.

Le problème de la défense sous-marine est, certes, très difficile à analyser. En eau libre, les effets d'une explosion se déterminent assez bien. On a d'abord l'effet direct produit par les gaz qui déplacent l'eau brusquement comme un projectile liquide; c'est le phénomène du choc qui se manifeste principalement vers le haut quand l'explosion est voisine de la surface, et dont l'énergie décroît très vite avec la distance au point d'explosion. Par contre, l'effet indirect qui est ressenti dans le voisinage de la zone ébranlée se propage à une distance considérable. Cet effet se manifeste sous l'apparence d'une onde de pression rayonnant alentour avec une vitesse énorme. C'est le premier effet, le choc du projectile liquide, qui est employé pour éventrer les coques des navires. Mais quand l'explosion se fait non plus en eau libre, mais contre la muraille d'un bâtiment, on ne sait plus trop bien ce qui se passe au juste. La paroi extérieure est toujours brisée, quelle que soit sa solidité, mais c'est de la manière dont elle se brise que va dépendre la destruction ou la résistance de la cloison longitudinale interne. En effet, au moment de l'explosion, les gaz naissants, qui sont brusquement à une pression formidable, cherchent une issue quelque part pour se détendre. Naturellement ils vont du côté qui leur résiste le moins et dans leur déchaînement instantané, rayonnant, ils ne trouvent de débouché que du côté de la coque qui cède, car de tous les autres côtés se trouve l'eau,


incompressible. Si le métal qui s'oppose à leur choc est cassant, l'ouverture se fera rapidement, trop rapidement pour qu'ils aient eu le temps de perdre de leur énergie. Les voilà donc qui débouchent violemment à l'intérieur du navire, ne trouvant plus comme résistance à leur envahissement que de l'air très compressible Cette boule de gaz qui entre brutalement se détend avec une vitesse énorme, accompagnée des éclats qu'elle a pu arracher à cette coque cassante elle se rue contre la cloison longitudinale qui se dresse devant elle et la défonce. Si le métal, au contraire, est plus élastique, il commencera par céder sans se déchirer, puis, la poussée croissant, il finira par s'entr'ouvrir, mais d'une façon plus lente. Les gaz qui auront mis ainsi un temps plus long à trouver l'issue auront perdu de leur force, et la cloison intérieure aura plus de chances de résister. Ces chances s'augmenteront si elle est loin de la coque, car l'espace ainsi offert à l'expansion sera plus grand. De plus, la grandeur et la forme du trou doit avoir de l'importance un trou net et grand offre moins de résistance à la détente des gaz qu'un trou petit et déchiqueté. Enfin, l'obliquité plus ou moins grande d'attaque de la torpille doit avoir également une influence. Autant d'hypothèses et aucune réponse ce problème si difficile ne peut être traité que par des essais. Néanmoins, par des indiscrétions, par des rapprochements de ce qui se fait à l'étranger, on peut déduire certaines conclusions. C'est ainsi que la cloison longitudinale employée déjà par la France et la Russie, avant 1904, a une valeur généralement reconnue ce qui reste à élucider, c'est la distance à laquelle il faut la placer de la coque. Tout ce qu'on peut dire avec certitude, c'est que jusqu'à présent elle en était trop près. Cet éloignement de la cloison est rendu plus facile par l'accroissement de tonnage des navires, car, la largeur augmentant, on dispose de plus de place à l'intérieur. Mais, répondra-t-on, si l'espace offert aux gaz est plus grand, la quantité d'eau entrée en cas d'avarie sera plus considérable. La réponse se fait d'elle-même on peut rapprocher davantage les cloisons transversales les unes des autres et diminuer ainsi les compartiments; en outre, plus un navire est large, plus il est stable, moins aisé à chavirer, moins sensible, en un mot, à la voie d'eau latérale. On voit donc que si le problème est difficile, les accroissements de tonnage actuels sont, dans un certain sens, favorables à sa solution. Raison de plus pour encourager les recherches. Il ne manque pas cependant d'idées ingénieuses à expérimenter. Partout, en France comme à l'étranger, il en surgit d'intéressantes les Américains, par exemple, n'ont-ils pas, ces temps derniers, muni leurs navires


de cheminées faisant communiquer à l'air libre l'espace compris entre la coque et la cloison longitudinale, dans l'espoir, disent-ils, que les gaz de l'explosion trouveront ainsi un dégagement facile, capable en tous cas de diminuer la violence de leur choc. Comment connaître la valeur d'un tel dispositif si on n'a pas le courage de le soumettre à l'épreuve?

Pourquoi donc ne pas faire, pour éclairer cette question si importante, des expériences analogues à celle faite pour l'artillerie sur ïléna qu'on a soumis à un tir de combat? Pourquoi ne pas se servir, pour des essais méthodiques, d'un de ces vieux garde-côtes qui encombrent plutôt notre marine et qui, en cas de guerre, seraient une proie trop facile pour l'ennemi? Ces invalides respectables auront au moins une fin glorieuse, au lieu d'aller firiir, honteusement, vendus à la ferraille. S'ils n'ont pas eu la gloire d'aller porter fièrement les trois couleurs au-dev ant de l'ennemi, saluer à coups de canon les projectiles dont ils sont accueillis, ils auront eu au moins celle d'avoir, pour l'avenir, contribué à sauver peut-être de précieux auxiliaires de la défense nationale et des milliers d'existences françaises.

E. DE Geûfiroy,

Ingénieur des Constructions navales.


UNE FAMILLE FRANÇAISE A TRAVERS LES AGES

D'APRÈS UNE RÉCENTE PUBLICATION <

Au soir d'une carrière qui n'a jamais connu ni la fatigue, ni l'oisiveté, M. le marquis de Vogué a entrepris de résumer pour ses enfants et petits-enfants l'histoire de leur famille, jusqu'au moment où le cyclone révolutionnaire l'a déracinée de la terre languedocienne. De ces pages consacrées aux ancêtres par un aïeul, illustrées çà et là des réminiscences des impressions personnelles et des croquis mêmes de l'auteur, l'inspiration dominante est la vertu qui jadis était passée en proverbe dans la vallée de l'Ardèche, probité de Vogué, et dont le chef actuel de la famille formule une définition si compréhensive et si haute « Elle ne vise pas seulement la vulgaire probité d'argent, naturelle aux âmes bien nées, mais la probité, souvent plus difficile, de l'esprit et du cœur, la probité intellectuelle, la probité scientifiqne, la probité politique, c'est-à-dire le souci réfléchi de la vérité et de la justice, qui soumet à un contrôle rigoureux les mouvements et les manifestations de la pensée, les actes de la vie privée et de la vie publique, les jugements portés sur autrui. » Dans l'étude de l'histoire générale, que côtoient et que compénètrent forcément les annales d'une famille si souvent et si longtemps 1 Une famille vivaroise, histoires d'autrefois racontées à ses enfants par le marquis de Vogué, de l'Académie française et de l'Académie des inscriptions et belles lettres. – 2 vol. in-8° écu de vn-378 et 370 pages, avec illustrations (Champion).

2 Mentionnons au moins en note un passage charmant, relégué lui aussi en note dans l'ou\rage, et où M. le marquis de Vogué rapporte l'ineffaçable souvenir qu'il a gardé de sa présentation, à l'âge de cinq ans, à son arrière-grand-tante, Mmo de Simiane, dont la grâce avait été célèbre sous Louis XVI.


en évidence, cette probité-là s'appelle l'impartialité elle est une des maîtresses qualités du biographe de Villars, qui ici encore, réfractaire aux préjugés comme aux préventions, parle avec autant de mesure que de justesse de la croisade contre les Albigeois, des guerres de religion, de l'obstination impolitique que le haut clergé du dix-huitième siècle mit à défendre ses privilèges pécuniaires contre les velléités réformatrices de Machault, et de bien d'autres questions demeurées brûlantes malgré les années écoulées. Quant à sa propre histoire domestique, le marquis de Vogué la traite avec un scrupule de conscience qui fut rare à toute époque, et qui commande le respect. Il dénonce lui-même comme suspecte une pièce entrée tardivement dans ses archives, et qui serait la preuve matérielle de la présence d'un de ses ancêtres à la troisième croisade « Ma sincérité scientifique m'interdit de faire usage de ce document. » Il récuse pareillement la généalogie que des complaisants fabriquèrent à son aleul Machault, quand celui-ci fut parvenu au faîte des honneurs. S'il rappelle que lui et les siens descendent d'une arrière-petite-fille de saint Louis, c'est pour ajouter incontinent qu'à un degré éloigné, les bons juges ont toujours fait peu de cas de la parenté féminine. Tout cela lui donne le droit de parler sans indulgence des acquéreurs de savonnettes ù vilains sous Louis XIV et Louis XV comme ailleurs il a raillé « la masse confuse et amorphe qui encombre de titres plus ou moins authentiques les livres d'adresses mondaines ». Infiniment précieux à ceux pour qui il avait été spécialement composé, ce mémorial n'a point laissé que d'exciter le très vif intérêt des quelques profanes qui en ont d'abord eu connaissance. Il leur a semblé qu'un tel modèle pourrait susciter d'heureuses imitations, et surtout que l'intelligence du passé national en était éclaircie. « Notre histoire, » avait pris soin de déclarer l'auteur dès son préambule, « n'a rien d'exceptionnel c'est celle de cent familles nées sur le sol des anciennes provinces, y grandissant par les voies normales, y collaborant modestement, avec des chances diverses, au long enfantement de la patrie française. » II y a là une part d'excessive modestie, mais une part de vérité aussi ce qui fait l'originalité des Vogué, c'est qu'ils ne connurent point ces coups de fortune ou de génie qui, en France comme ailleurs, ont arraché tant de familles à l'obscurité ou à la médiocrité pour les 1 « Il (le contrôleur général Pontchartrain) avait fait argent de toutes les vanités il avait réussi a créer une nouvelle noblesse, recrutée sans discernement dans la finance et le négoce, destinée à submerger la noblesse de race décimée et à lui faire partager l'impopularité de ses ridicules, de son âpreté à défendre des privilèges chèrement achetés. »


mettre soudain en évidence. Chez eux, c'est une insensible évolution, je dis mal, c'est la constante et patiente application des générations successives aux tâches quotidiennes, qui en a fait peu à peu des personnages de premier plan dans leur pays de Vivarais, puis dans leur province de Languedoc, puis à l'armée enfin et dans l'Etat. De même que le coq héraldique de Vogué, à peine modernisé par le maitre graveur Chaplain, symbolise, au revers de nos plus récentes monnaies d'or, les traditions de vaillance et de vigilance françaises, de même cette ascension lente et continue, cet effort collectif d'une maison à travers les siècles donne la clef de notre histoire sociale et nous livre le secret qui assurera dans l'avenir la restauration et le maintien de la grandeur nationale. Il y suffira, comme M. le marquis de Vogué le recommande encore à ses descendants, « d'appliquer aux circonstances présentes un sentiment qui est de tous les temps, la religion du dev oir public ou privé, fermement, simplement et chrétiennement accompli ».

De là des instances auxquelles l'auteur a eu la bonne grâce de ne point se dérober plus longtemps; delà une nouvelle édition, plus maniable, qui met à la portée du public les renseignements et les enseignements limités d'abord au cercle restreint de la famille. On nous saura peut-être gré d'en résumer ici les points essentiels, sans nous départir de cette indépendance de jugement que M. le marquis de Vogué revendique à bon droit, non point comme un mérite, mais comme la première et la plus essentielle obligation de l'historien.

+

La région naturelle comprise entre le Rhône et les contreforts des Cévennes, et traversée par le cours de l'Ardèche, portait lors de la conquête romaine le nom d'Helvie. Au cinquième siècle de notre ère, l'invasion vandale ravagea le pays et détruisit les cités de quelque importance l'évêque, dont l'autorité demeurait à peu près la seule debout, se réfugia sur les bords du Rhône, près d'un village de pêcheurs qui approvisionnaient de poisson les riches Gallo-Romains du voisinage; de là le nom de Vivarium, qui est devenu Viviers, et d'où la région tout entière s'est appelée Vivarais. Sous Charlemagne, le Vivarais fut érigé en comté; mais, par une exception à peu près unique en France, le comle laïque disparut, lors de l'organisation de la féodalité, et l'évêque de Viviers devint haut suzerain du Vivarais, à l'exemple des principautés ecclésiastiques du pays rhénan par une autre analogie, d'ailleurs, le Vivarais, quoique situé sur la rive droite du Rhône,


fut rattaché à l'empire germanique, et non au royaume de France, dans le démembrement de la puissance carolingienne. Cependant, sur la rive gauche de l'Ardèche, non loin du conuuent avec la Cluadègne, à un endroit on la falaise de rochers s'écarte quelque peu de la rhiere, une agglomération s'était fondée, dite I~oyoy:M! ou Vogorium, d'où Fo~Me; puis ~oy«~. Une famille seigneuriale y résidait, dont la première manifestation authentique est un acte de pieté ou tout au moins de munificence religieuse en 1084, Berlrand de Vogué et sa femme Bermonde gratifiaient d'importants domaines le nouveau prieuré des bénédictines de la Villedieu. Pareillement, les deux premiers membres notables de la famille, cent trente ou cent cinquante ans plus tard, sont deux personnages ecclésiastiques. L'un, Geoffroy de Vogué, chanoine du Puy, etensuitedeVi\iers, homme de confiance de l'actif et ambitieux évoque Burnon, finit par être appelé lui-même au petit siège épiscopal de Saint-Paul-trois-Châteaux, sur l'autre rive du Rhône. Il fut du nombre des prélats qui, forçant la main au pape Innocent III, exigèrent l'aggravation de la croisade contre les Albigeois et l'éviction du comte de Toulouse. Fidèle cependant au loyalisme traditionnel, il resserra les liens entre la région du Rhône et le jeune empereur Frédéric Il, en qui nul ne pressentait encore le futur ennemi de la papauté'. Au contraire, Arnaud de Vogué, investi quelques années plus tard de l'évêché de Viviers même, c'est-à-dire de « la plus haute situation que put exercer un gentilhomme du Vivarais », prit résolument parti contre l'empereur excommunié pour se rapprocher du roi de France, qui était alors saint Louis. Non seulement Arnaud fut le seul de son sang qui ait été évêque de Viviers, mais cinq cents ans devaient s'écouler avant que la dignité épiscopale échut à un autre Vogué, au terme de l'ancien régime. L'élection d'Arnaud au siège de Viviers n'en marque pas moins une étape décisive dans la marche ascensionnelle de la famille maintenant qu'un de ses membres avait été seigneur suzerain de sa petite province, sa place était marquée au premier rang des notabilités locales.

C'est vers cette époque qu'une série de transactions reconstitua le domaine de Vogué, en risque de s'émietter; c'est alors également que le seigneur de Vogué acquit, dans un site La grossière effigie de Geoffroy de Vogué figure sur un sceau épiscopal dont un exemplaire est conservé à MarseiMe; M. le marquis de Vogué dit à ce sujet '< C'est notre plus ancien portrait de famille. »


abrupt, le château de Rochecolombe, où il transporta sa résidence, où dix générations des siens reposent dans une petite église solitaire, car après le château, le village même a vu ses habitants émigrer vers la plaine et ses murs tomber en ruines. Dans une page où l'histoire triomphe de la poésie, sans que l'éloquence perde ses droits, leur descendant oppose à un moyen âge de convention et d'imagination l'existence réelle des châtelaines de ce temps lointain et de ce pays perdu, « femmes laborieuses et graves, menant, dans de rustiques logis, une vie austère et dure; occupées des soins du ménage et de l'administration du domaine; élevant de nombreux enfants dans la crainte de Dieu, la fidélité au roi et le respect de leur nom; sereines et vaillantes au milieu des soucis et des dangers d'une existence difficile et obscure ».

Dès le milieu du treizième siècle, Raymond de Vogué procédait à l'affranchissement de ses serfs. Au quinzième siècle, ses arrièreneveux favorisaient l'établissement d'un pont sur l'Ardèche, projet hardi, trop hardi pour l'époque, car il ne put être exécuté qu'à plus de trois cents ans de distance, en 1780. Entre temps, les seigneurs de Vogué avaient vaillamment lutté contre l'invasion anglaise. Mais c'est au début du seizième siècle seulement, dans ces guerres d'Italie qui signalent l'avènement des temps modernes, que Louis de Vogué inaugura la glorieuse liste de dix jeunes hommes de son nom, tués à l'ennemi ou mortellement blessés de 1512 à 1870. La famille devait fournir d'autre part neuf recrues à l'ordre militaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, dits communément plus tard chevaliers de Malte. Aux expéditions d'Italie succéda la période néfaste des guerresde religion. Le chef de la famille était alors Guillaume, personnage actif et original, sûrement doué d'une vive curiosité d'esprit, pourvu de cette culture littéraire rarement exempte alors de quelque pédantisme. Son testament, farci de citations latines et de mots savants, à la Ronsard, décèle pourtant une âme foncièrement, naïvement chrétienne. H avait voulu que trois d'entre ses nls portassent les noms attribués par la légende aux Mages de l'Evangile, et c'est ainsi que le vocable exotique de Afe/cAt'or fit son apparition dans la famille, où sa fortune devait être persistante.

Dans le conflit qui déchirait alors la France, et qui, dans la vallée du Rhône en particulier, prit trop souvent un caractère de férocité, Guillaume de Vogué se prononça résolument pour le catholicisme, plus encore, semble-t-il bien, par loyalisme monarchique que par ferveur religieuse c'est du moins l'obéissance au


roi qu'il invoquait en première ligne dans un document où il expliquait les motifs de son choix. Bien loin de s'associer aux excès commis dans les deux camps, Guillaume, investi en! 572 du commandement des forces royales dans le Bas-Vivarais, s'eiforça de joindre la modération à la fermeté, et de rétablir l'ordre sans faire régner la terreur. Il fut un des principaux instigateurs de cette <r~e<~M labourage, imparfaitement observée comme la tréve de DteM du moyen âge, mais qui n'en procura pas moins quelque répit aux populations agricoles et prévint la totale disette. Sans pousser la conciliation aussi loin que Montmorency-DamviMe, gouverneur du Languedoc, Guillaume fut des premiers à se rallier à Henri IV après l'assassinat de Henri III ses actives démarches contribuèrent à rapprocher les deux partis, et à procurer en 1594 la conclusion du traité de Viviers, par lequel le plus ardent des chefs catholiques locaux, Montréal, se soumettait à l'autorité royale.

Son fils aîné, Melchior, devenu chef de famille pendant la période de sécurité et de prospérité qu'assurait le gouvernement désormais incontesté de Henri IV, se conforma à la mode générale, et quitta le rocher difficilement accessible de Rochecolombe pour s'installer au château de Vogüé, remanié, agrandi, décoré à la moderne. Gratifié par le roi du collier de l'ordre de Saint~Michel, en reconnaissance surtout des services paternels, il 'I~it à cœur de justifier cette distinction par son dévouement personnel dans les jours troublés qui suivirent l'attentat de Ravaillac. Le premier de sa race, il fit le voyage de Paris, non point pour abandonner définitivement le pays natal et se muer en courtisan, mais pour assurer la régente de sa fidélité à l'époque des EtatsGénéraux il fut alors investi du gouvernement de la petite ville de Bagnols. Quand le réveil des guerres religieuses ensanglanta de nouveau le Languedoc, « M. de Rochecolombe », comme on l'appelait encore, fit vaillamment son devoir. 11 eut même son heure d'héroïsme, sous les murs du petit bourg de Vallon comme au début d'une charge son fils aîné tombait frappé d'une balle, et qu'il en résultait quelque flottement dans les rangs, Melchior cria au mourant « Pense à Dieu! mon fils. », et à ses soldats « Ce n'est qu'un homme mort. Vengeons-le! » Après la victoire seulement il trouva le temps de fondre en larmes. Cet homme de devoir, qui allait dix ans plus tard refuser de s'associer à la rébellion de son chef et compagnon d'armes Henri de Montmorency, était surtout un chrétien à la toi ardente et conséquente, tel que les multipliait alots, dans toutes les classes de la société française, l'admirable mouvement catholique decontre-


reforme. Un de ses fils, entré dans la Compagnie de Jésus, entreprit de renouveler dans les Géhennes le pénible et parfois dangereu\ apostolat d'un religieux qui l'avait précédé dans la maison d'Aubenas si Antoine-Hercule de Vogué n'a point été associé.aux honneurs posthumes de François Régis, il a du moins continué et parfois complété son oeuvre de moralisation chrétienne. Quant à Melchior, les termes de son testament, où il prohibe expressément toute pompe à ses obsèques et multiplie les dispositions charitables, forment un édifiant contraste avec l'étalage d'érudition et d'humanisme dont s'étaient encombrées les dernières volontés de son père Guillaume entre les deux documents et les deux hommes, on retrouve la différence de la génération de Montaigne à celle du cardinal de Bérulle.

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Dans une page d'ailleurs fort belle, M. le marquis de Vogué fait coïncider la mort du premier Melchior, en IGM, a~ec le terme de la période strictement provinciale des annales de la famille. Melchior avait pourtant paru à la cour; il avait, comme son père, exercé au nom du roi des commandements non sans importance. D'autre part, ses successeurs demeurèrent attachés non seulement n.- "oeur, mais de résidence, au cher fo~er vivarois.

Quoi qu'il en soit, Georges de Vogué, l'ainé des fils qui sunivaient à Melchior, affermit et grandit sa situation en acquérant la charge de grand bailli du Vivarais. qui lui donnait le droit permanent d'assister aux Etats particuliers comme commissaire du roi. Georges, mari d'une du Roure, fut aussi le premier de sa race à porter un titre nobiliaire. Comme son descendant nous l'explique, à cette époque où la Cour commençait à multiplier les octrois de titres par complaisance ou par intérêt fiscal, les gentilshommes de province, pour affirmer l'ancienneté de leur noblesse, pour ne point paraître céder le pas aux nouveau-venus, s'adjugeaient de leur autorité privée un de ces titres dont ils s'étaient peu souciés auparavant bien loin de constituer une arrogante usurpation, ce procédé était un acte de légitime défense contre l'invasion des bourgeois gentilshommes, acte ratifié non seulement par l'opinion publique, mais par l'autorité royale, si chatouilleuse pourtant en pareille matière. C'est ainsi que Georges de Vogué s'intitula comte, et fit baptiser son fils a!né sous le titre de Msr~MM les deux titres, par une anomalie qui se retrouve chez d'autres familles, notamment chez les Castellane, alternèrent d'une génération à l'autre jusqu'à la Révolution.


Georges de Vogué inaugura également un de ces livres de raison dont l'usage était fort répandu dans les maisons aisées des dix-septième etdix-huitit'mc siècles, moitié mémoriaux et moitié registres de comptes, où les événements de famille s'entremêlent aux actes d'administration, aux transactions financières et aux dépenses de 1669 à 1789, le Livre de Raison des Vogué, régulièrement tenu par le chef de famille ou par son épouse, fournit plus d'un détail instructif, non seulement sur le développement et la gestion de la fortune, mais sur les dispositions morales de ceux dont les réflexions s'y succèdent.

Ainsi que presque tous ceux de son nom, Georges de Vogué fut père d'une nombreuse postérité. Un de ses fils fut jésuite, comme à la génération précédente; deux autres, dont un chevalier de Malle, qui avait brillamment participé à la malheureuse expédition de Candie sous Beaufort, succombèrent aux fatigues de la guerre de Hollande. Quant au chef de famille, c'est dans sa province même qu'il out à faire face à l'une de ces séditions locales dont nous connaissons mal encore le détail, et qui, comme M. Lavisse en faisait naguère la remarque, forment la sombre et trop constante contrepartie des splendeurs du règne de Louis XIV. Les exigences du fisc, exagérées par les racontars de quelques malintentionnés et par la crédulité populaire, provoquèrent en 1C7Û une petite jacquerie vivaroisc, dirigée par un gentilhomme plus égaré que déclassé, sorte de précurseur des nobles admirateurs de Jean-Jacques au siècle suivant. Georges de Vogué, d'accord avec le marquis de Castries, qui commandait les troupes royales, s'interposa pour obtenir la soumission des révoltés mais après un premier succès, il fut désavoué en haut lieu, enlevé par les insurgés comme otage, et se trouva impuissant à prévenir une terrible répression, qui abattit jusqu'aux clochers des villages en même temps qu'elle décimait la population. Avant de mourir, Georges de Vogué avait transmis sa charge de grand-bailli à son fils aîné Melchior 11, marié en Auvergne à une demoiselle de Mottier de Champetières, d'une branche des Mottier de la Fa;ette. Ce premier marquis de Vogué avait hérité de la ferveur chrétienne de ses pères comme après quinze ans de mariage sa femme et lui n'avaient encore que des filles (huit à la vérité), ils firent vœu, si le ciel leur accordait un fils, de lui donner pour parrain et marraine les deux premiers mendiants qui demanderaient l'aumône à la porte du château après sa naissance, et d'en faire un tertiaire minime, en l'honneur de saint François de Paule, dont le culte, quelque peu négligé cte nos jours au profit de dévotions plus récentes, était florissant dans la


vieille France, depuis que le saint cénobite' avait assisté Louis XI à son lit de mort.

Melchior II commanda un de ces régiments de milice provinciale dont la formation par les soins de Louvois préludait au système moderne de la conscription. Le régiment de Vogue, levé en Vivarais avec quatre autres, s'acquitta pour ses débuts d'une pénible besogne, la répression dans les Cévennes des soulèvements protestants fomentés ou soudoyés par l'ennemi du dehors; il servit ensuite d'une façon très satisfaisante en Catalogne, où le duc de Noailles était chargé d'une diversion destinée à détourner des Pays-Bas les forces espagnoles. Les régiments de milice n'en furent pas moins supprimés par Barbezieux, fils de Louvois; malgré ses démarches personnelles à Paris et à Versailles, Melchior ne put obtenir d'être confirmé dans le grade de brigaeftef, qu'il avait temporairement rempli avec distinction. Sans jamais s'éloigner longtemps de la province natale, il se conformait à l'usage qui se généralisait, et se rendait de loin en loin à la capitale, pour soigner ses intérêts ou ceux de ses enfants. C'est au cours d'un de ces déplacements que la mort le surprit, à l'automne de 170H.

Il a~ait aussi, selon la mode des bonnes familles de province, inauguré pour ses fils l'éducation parisienne, alors que les générations précédentes s'étaient contentées du collège de Tournon. Une première fois, à la fin de 1C94, il s'était mis en route avec ses deux aînés, pour les conduire lui-même à Paris mais le mauvais temps rendit impraticables des chemins toujours médiocres, et au bout de quelques jours les voyageurs durent regagner le manoir familial. Les enfants repartirent seuls au printemps suivant, et commencèrent leurs études au collège des Quatre Nations la nourriture leur parut si défectueuse que l'ecclésiastique qui leur servait de Mentor crut devoir les transférer au collège d'Harcourt. A \ingt ans, l'aîné, déjà capitaine au régiment du roi, partit pour l'armée du maréchal de Tallard; ses parents l'équipèrent de leur mieux, en confiant au Livre de Raison ce vœu touchant et significatif « Le Seigneur le veuille bénir et nous donner occasion de payer tout ce que nous devons! » Quant au cadet, lc « chevalier », comme on l'appelait, il servit d'aidede-camp au maréchal de Villars pendant l'expédition contre les Camisards mais quoique cette protection lui présageât une brillante carrière militaire, un appel irrésistible le détermina à s'enrôler dans une autre milice, et à entrer au séminaire SaintSulpice. H put ainsi fermer les yeux à son père, auquel il ne devait guère survivre.


L'inflexible et presque despotique autorité de Melchior II retarda d'une génération f'a\onement de la famille aux grandes charges militaires et aux honneurs qui en étaient la conséquence. Le fils aîné qu'il avait tant désiré, Cerice-François, après s'être distingué dans les débuts de la guerre de Succession d'Espagne, faisait non moins brillante figure à Paris et à la cour. Son colonel, le marquis de Surville, qui en campagne avait eu pour lui des soins paternels, le prit un jour à part pour lui proposer la main de sa propre fille et le prochain commandement du régiment de Bourbon. En même temps, un oncle du jeune homme, le marquis d'Alègre, lieutenant général et futur maréchal de France, lui annonçait qu'appelé au commandement d'une armée, il l'avait fait nommer aide-major général auprès de lui. C'était la perspective de la vie à la cour et d'une belle carrière militaire des lettres venues du Vivarais firent crouler ce bel échafaudage. Le vieux Melchior trouvait insuffisante la dot de M"° de Surville; il se défiait d'ailleurs d'un mariage parisien, et avait négocié pour son héritier une alliance avantageuse à Montpellier; enfin, il a\ait toujours compté que pour cet héritier le métier militaire ne serait qu'un passe-temps de jeunesse, après lequel il viendrait l'assister et lui succéder dans la gestion du domaine familial. En fils soumis, Cerice-François partit incontinent pour Vogué, se réservant de ménager plus tard à ses fils l'avenir qui lui échappait à lui-même. En homme d'esprit, il tomba amoureux de la jeune fille que son père lui avait destinée.

Elle se nommait Lucrèce de Poussan, d'une bonne famille de robe. Elle ne donna pas à son mari moins de seize enfants, dont elle-même, en matrone romaine ou plutôt en femme forte, mentionnait naïvement la naissance au Livre de Raison « La nuit du 18 au 19 juin, le dimanche à minuit, le Seigneur nous tit la grâce de nous donner une huitième fille qui fut nommée MarieDauphine j'en ai accouché très heureusement et nous avons donné à la sage-femme 21 livres. » Malheureusement, cette belle fécondité était compensée par l'effroyable mortalité infantile qui sévissait communément alors chez les grands aussi bien que chez les petits, soit que des grossesses trop rapprochées amenassent l'épuisement chez les mères et l'anémie chez les enfants, soit encore qu'on ignorât tout de cette science salutaire que nous avons affublée du nom éminemment déplaisant de puériculture. Sur seize enfants, Lucrèce de Poussan, comtesse de Vogué, en vit dix succomber au berceau après quoi elle-même mourut de langueur.

Son mari désemparé se détermina à faire une retraite chez les~


jésuites d'Aubenas, pour étudier plus mùrement la disposition du reste de sa vie. Comme première résolution, les bons pères lui suggérèrent d'aller mettre ses deu\ fils ainés à Paris dans leur collège de Louis-le-Grand excellent conseil d'ailleurs, qui contribua à faire de ces adolescents des hommes de grand mérite. On donna à entendre aussi à Cerice-François que son devoir était de réorganiser son foyer. Après dix-neuf mois de veuvage, il épousait une compagne de couvent de sa fille ainéc, et, avec la foncière droiture de sa race, prenait le Livre de Raison pour confident de ses raisons d'agir ainsi « La tendresse que j'avais pour feu ma chère femme et pour mes enfants m'aurait engagé à donner ma vie pour eux, mais je n'ai pu me résoudre à la passer dans un ennui continuel, dans un état opposé à mon inclination et à mes habitudes et dans un grand danger pour mon salut. J'ai cru accorder mon amitié pour mes enfants et ce que je dois a leur chère mère, en prenant une demoiselle qui eut bien se contenter des conditions ordinaires des mariages, sans aucun autre avantage pour elle ni pour les enfants que nous pourrons avoir. Elle me parait d'ailleurs d'un si bon esprit que j'ai lieu d'espérer qu'elle regardera mes enfants comme les siens propres, et que nous passerons notre vie dans une union parfaite, s'il plait au Seigneur que nous tacherons de servir de notre mieux, et de procurer sa gloire, dans nos terres que j'aurais eu trop de peine à habiter tout seul et qui cependant ont grand besoin, aussi bien que les affaires de ma maison, que j'y fasse mon principal séjour. » Pour être écrit au lendemain de la mort de Philippe d'Orléans, ce document n'en est pas moins bien peu « Régence ». Plus jeune de vingt et un ans que son mari, Anne de Serre se mit vaillamment à la tâche, collaborant à la rédaction du Livre de Raison, a l'administration du domaine, à l'éducation des enfants, à l'accroissement même de la famille. Dix-huit mois après cette seconde union, Ccrice-François écrivait encore « Madame de Vogué a, Dieu merci, accouché heureusement hier d'une htte qui est ma treizième et mon dix-septième enfant, dont dix sont en paradis. Dieu veuille donner aux autres sa sainte bénédiction! »

Quelque surprenantes que puissent nous paraitre ces mœurs patriarcales en plein dix-huitième siècle, elles ne constituaient ni une exception, ni même un anachronisme c'est grâce à la persistance des vertus familiales sous ic vernis frctaté de Paris et de Versailles que la société française a pu traverser sans trop de dommage la terrible tourmente de la Révolution et des guerres napoléoniennes.


Demeuré ou redevenu gentilhomme de province un peu contre son gré, Cerice-Franrois en prit résolument son parti, et ne songea jamais à s'évader du cercle où l'avait confiné la volonté paternelle. Tout au plus, pour ne point se singulariser, fit-il avec les siens trois séjours à Lyon, l'austère métropole de la vallée du Rhône. De même, si à la litière qui jusque-là avait servi aux déplacements des dames de Vogué il suhstitua une berline achetée à Avignon, ce n'est point par souci de pure élégance, mais parce que, grâce aux efforts combinés des Etats du Languedoc et des intendants, tes chemins étaient désormais à peu près carrossables. L'originalité de Cerice-François de Vogué, son œuvre distincte dans la suite des chefs de la famille, fut de rendre prépondérante cette situation provinciale à laquelle il s'en tenait. Son coup de maitre consista à acheter au prince d'Harcourt, héritier de la puissante famille des Montior, la terre et le château d'Auhenas, où son fils devait transporter sa résidence. Devenu ainsi sans conteste, par l'acquisition de cinq mille hectares de terre, le plus important propriétaire du Vivarais, il compléta cette primauté et il acheva de s'affranchir de toute suzeraineté intermédiaire en se rendant également possesseur, dans des conditions avantageuses, de la seigneurie de Balazuc. Le riche héritage d'un cousin, en lui apportant en Berry des terres d'une vente facile, lui permit d'étendre ainsi, sans manquer à la prudence, ses domaines du Vivarais. Désormais titulaire de trois tours sur douze comme /«M'oH. de <oMr du Vivarais, il assistait fréquemment aux Etats Généraux du Languedoc. D'autre part, il inaugura l'exploitation industrielle de ses propriétés en organisant la vente a son profit des eaux minérales de Vals, dont les sources faisaient partie du domaine d'Aubenas.

Avec le marquis Charles, lieutenant-général, cordon bleu, commandant militaire d'une province, candidat au portefeuille de la guerre et au bâton de maréchal de France, la famille de Vogué atteignit dans l'armée et dans l'Etat le rang prédominant qu'elle avait précédemment acquis dans sa province. Elle n'en demeura pas moins fidèle aux traditions qui avaient fait la force des générations antérieures contrairement aux habitudes qui prévalaient au dix-huitième siècle dans la noblesse de cour, les Vogué conservèrent en Vivarais leur principale résidence; ils continuèrent à se marier dans l'aristocratie d'épée ou de robe, s'abstenant de ces alliances avec des filles de financiers ou de traitants, qui fournissaient à tant de grands seigneurs un moyen commode de


« fumer leurs terres »; ils servirent enfin le roi à leurs dépens, suivant la vieille mode, sans quémander ces pensions et ces sinécures dont l'octroi peut se justifier, je le sais, par de spécieux arguments, mais qui n'en furent pas moins pour l'entourage des princes et pour la monarchie elle-même une cause de croissante impopularité. Cette heureuse originalité tint pour une part aux influences ataviques, pour beaucoup aussi à la forte personnalité de Charles de Vogué.

Nous l'avons laissé élève des jésuites de Louis-le-Grand. Avec des principes religieux auquel il resta plus attaché que nombre de ses condisciples, il en garda une excellente culture littéraire et le goût de manier la plume sa phrase, facile, fluide, abondante en termes abstraits, forme un amusant contraste avec les périodes cahotées où s'embarrassait la prose paternelle. A dix-sept ans, mousquetaire du roi Louis XV, Charles de Vogué consacrait ses loisirs à analyser les grands historiens militaires, et aussi à disserter Des vertus que doit pratiquer et des défauts que doit éviter l'homme de ~Men'e sous la forme doctorale dont l'adolescence sérieuse a peine à se déprendre, il exaltait « la religion, la fidélité au prince, l'honneur et l'obéissance il stigmatisait « la présomption, l'avarice, le vin, le jeu et les femmes ». Comme pour montrer qu'il ne s'agissait point là dans sa pensée d'un vain exercice de rhétorique, le jeune sage, à peine pourvu d'un brevet de capitaine, épousa, avant d'avoir accompli sa dix-neuvième année, une de ses compatriotes du Haut-Vivarais.

En procédant à la bénédiction nuptiale, l'évoque de Valence avait dit à la nouvelle épousée « Cherchez votre gloire dans les ressources du travail et de la vertu la quenouille sied aussi bien entre les mains d'une jeune dame que l'épée entre celles d'un jeune héros. » Madeleine de Truchet était digne d'entendre cette recommandation tant soit peu désuète pendant un demi-siècle d'une union sans nuages, elle fut une compagne modèle, secondant son mari dans l'administration de la fortune familiale, le suppléant quand il était à l'armée, gardant fidèlement la nouvelle résidence d'Aubenas, pratiquant assidûment sinon la quenouille, du moins le Livre de Raison et les registres de comptes, pourvoyant aux besoins incessants que suscitait le service du roi, s'ingéniant à découvrir des ressources à mesure que les temps devenaient plus difficiles.

Charles de Vogué, qui s'était signalé dans la guerre de succession de Pologne, fut à vingt-deux ans nommé colonel-commandant du régiment d'Anjou Cavalerie. La « finance » coûtait cent mille francs, somme considérable pour l'époque, mais le vieux


Cerice-François, qui n'oubliait pas les déconvenues de sa propre jeunesse, consignait par écrit cette touchante réflexion « J'ai cru devoir tout sacrifier pour l'avancement d'un enfant qui m'est si cher et qui, de toutes façons, me donne de si grandes espérances, si Dieu veut continuer à le bénir. »

Selon la coutume du temps, les colonels n'étaient pas plus tenus à la résidence que les évêques. Charles de Vogüé, dont le régiment était cantonné en Lorraine, faisait de longs séjours à Aubenas mais fidèle à ses goûts studieux et réfléchis, il en consacrait une bonne partie à annoter les livres rapportés de Paris, à scruter ses cartcs de géographie, à résumer les récentes campagnes pour se mieux tenir en haleine « La dissipation ordinaire aux militaires, x écrivaiL-iI, « et quelques années de paix peuvent faire oublier ce qu'on a vu; aussi je crois qu'il est essentiel d'en faire soi-même le détail. »

La guerre de succession d'Autriche vint montrer que ce théoricien savait être un remarquable homme d'action il y concilia son métier d'officier supérieur de cavalerie avec le service d'étatmajor, auquel son caractère appliqué le rendait éminemment propre. Son cousin de Maillebois, commandant de l'armée d'Italie, lui fit confier les fonctions de maréchal des logis (chef d'état-major) de la cavalerie, avec le brevet de brigadier. Charles de Vogué assista en 1745 à la victoire de Bassignano; en 1746, il tenta vainement de faire écarter les piètres conceptions stratégiques de l'infant don Philippe, et fut transféré au commandement du régiment de dragons Dauphin, dont le colonel venait d'être tué sous Plaisance. Chargé un peu plus tard de protéger la retraite de l'armée, il en dégagea l'arrière-garde par une charge si brillante que c'est lui que Maillebois envoya à Versailles pour présenter au roi les étendards pris sur l'ennemi et fournir de vive voix des détails sur la campagne. Sa jeunesse, le peu de temps depuis lequel il était brigadier empêchèrent qu'on ne le nommât d'emblée maréchat-de-camp, comme eût désiré son chef. Cette promotion n'eut lieu qu'en 1748 le nouvel officier générât ne comptait pas trente-cinq ans d'âge.

La paix d'Aix la-Chapelle ne tarda point à le rendre à son administration rurale et à ses études d'Aubenas. Entre temps, il maria sa plus jeune sœur à un neveu de M" du Deffand le contrat, passé à Versailles, fut honoré de la signature du roi et des princes, au milieu d'une brillante assistance, qui attestait le rang social conquis par les Vogué à Paris comme à la cour. Rentré en Vivarais, Charles s'attacha cette fois moins à remémorer tes campagnes de la veille qu'à préparer celles qui s'an-


nonçaient prochaines. Le fameux « renversement des alliances )) donnait, en effet, à prévoir que la France allait avoir à combattre l'armée de Frédéric de Prusse, qui s'était révélée si redoutable, et la perspective avait de quoi préoccuper les esprits réfléchis. Sans se permettre de critiquer ni même de discuter le revirement politique de la cour de Versailles, Charles de Vogué s'attacha, dans un mémoire adressé au ministre de la guerre, à étudier le meilleur mo)en de triompher des troupes prussiennes. En attendant la restauration de la discipline, qui ne pouvait être qu'une oeuvre de longue haleine, il préconisait l'emploi presque constant de la tactique offensive, « si anatogue au génie de la nation », pour utiliser nos qualités héréditaires d'audace et de fougue. H ne cachait pas que plus tard, il conviendrait de réformer radicalement le régime de l'armée française en temps de paix, et s'en prenait aux abus qui semblaient les mieux enracinés « Un des plus grands vices qu'il y ait dans notre discipline, c'est le désir et l'habitude qu'ont les officiers d'aller passer les hivers chez eux. » Comme tous ses contemporains, Charles de Vogué éprouva cette disgrâce de la destinée, que la génération antérieure à la nôtre n'a que trop connue, de donner la pleine mesure de ses talents et de sa valeur dans une guerre malheureuse. Il s'agissait de cette lamentable guerre de Sept ans, où des trésors de aillance furent gaspillés par l'incohérence de la direction gouvernementale, l'impéritie des généraux de cour, t'égoisme et la jalousie de nos meilleurs chefs militaires.

Le marquis de Vogué fut d'abord (pour prendre les termes modernes) sous-chef d'état-major de l'armée de Hanovre, que commandait le maréchal d'Estrées, et dont le chef d'état-major était le comte de MaiHebois, fils du maréchal. A cette occasion, Charles de Vogué rédigea un mémoire sur le recrutement de l'état major, et ne manqua point de dénoncer les inconvénients que le favoritisme avait engendrés là comme ailleurs, plus qu'ailteurs « Les fonctions d'état-major embrassant les grandes parties du métier et étant celles qui forment les officiers destinés aux grands commandements, il est bon d'y faire passer les jeunes gens qui, par leur naissance, leur fortune et leurs relations, peuvent viser au grand; mais it est essentiel de tes choisit parmi ceux qui ont des connaissances que le crédit ne donne pas, le germe du talent, le goût du métier, l'activité et une bonne santé. » La plupart des propositions pratiques qu'il formulait furent adoptées, et )e service d'état-major organisé dans d'eacellentes conditions mais ce à quoi Charles de Vogué n pouvait remédier, c'était l'inexpérience des jeunes colonels promus pour leur nom


ou leurs alliances, le luxe démoralisateur et encombrant des princes et des généraux, les intrigues qui de Versailles entravaient le commandement.

On sait que le maréchal d'Estrées fut disgracié en pleine victoire et remplacé par Richelieu, qui fit dégénérer l'occupation du Hanovre en une vaste flibusterie. Vogué fut au nombre des rares officiers qui ne suivirent pas les contagieux exemples du Père la .Va;'aM</e/ avec sa coutumière austérité, il signalait un peu plus tard l'étendue et la gravité du mal « Le soldat est plus excusable de marauder qu'un officier général ne l'est en exigeant ce qui ne lui est pas dû. On avait, jusqu'à présent, regardé comme une infamie ce qui devient à présent commun on commence à regarder comme des dupes et des imbéciles ceux qui ne tirent point parti de leur autorité et des circonstances. » L'auteur de ces réHexions n'était pas homme à mettre ses actes en contradiction avec son langage pendant qu'autour de lui on se gorgeait des dépouilles du Hanovre, il était obligé, pour payer les brevets de ses fils, d'emprunter 16 000 livres à un juif de Carpentras~. Ce système d'exactions généralisées aboutit à ruiner tout à fait la discipline il fallut bientôt battre en retraite. Comme en Italie pendant la précédente guerre, Charles de Vogué fut investi du commandement de l'arrière-gardc « C'est un malheur attaché aux bons officiers, » lui écrivait le nouveau chef d'état-major, soir ami Monteyuard; « on les surcharge de travail et on les accable ». Quand il eut repassé la frontière, il dut s'acquitter d'une besogne supplémentaire et fort délicate, celle de l'inspection générale des régiments de dragons.

A la tin de 175S, Charles de Vogué recevait le grade de lieutenant-généra), presque en même temps que l'ainé de ses fus était promu colonel, et le second capitaine. Tous deux furent grièvement blessés sous ses eux à la funeste bataille de Minden, où la cavalerie française sauva du moins l'honneur des armes et où le marquis de Vogué commanda la quatrième et dernière charge. Malgré ses angoisses paternelles, il eut la présence d'esprit de couvrir avec les débris de ses escadrons la retraite de l'infanterie, et d'empêcher la défaite de tourner au désastre. Sa valeur, son sang-froid, sa science stratégique le recommandaient de plus en plus à la confiance de ses chefs. Pendant l'hiver de 1760 à 1761, Au lendemain de la bataille de IIastenbeck, Maillebois écrivait au ministre de la guerre « Vogué est un des meilleurs officiers généraux qu'il y ait ici; il vaut cent fois mieux que ceux que l'on veut faire valoir. » Notons que le fils d'Israel ne se comporta point en usurier, et prit seulement un intérêt de cinq pour cent.


il suppléa Soubise à la tête de l'armée; ensuite, il fut maréchal général des logis ou chef d'état-major général sous le commandement commun de Soubise et de d'Estrées, fournissant un travail minutieux et écrasant, sans parler des charges d'autre nature. Quand la paix fut signée, Soubise écrivait à Choiseul « C'est un officier dont le travail est sûr et déjà éprouvé dans le commandement. Il a beaucoup mérité pendant toute cette guerre. Cette campagne lui coûte considérablement il ne m'en a point parlé, mais je sais qu'il a dépensé plus de dix mille francs par mois. » Installée à Aubenas avec une procuration, la vaillante gardienne du patrimoine familial pourvoyait à tout, renouvelant les baux, vendant les récoltes, empruntant au besoin pour permettre à son mari et à ses fils de faire honneur à leur nom, à leur grade, aux vieilles traditions de service désintéressé.

La triste paix de 1763, comme le traité de Francfort un siècle plus tard, inaugurait pour la France une période de longue paix continentale. L'occasion manqua donc à Charles de Vogüé de se distinguer à nouveau devant l'ennemi, mais les honneurs et les emplois ne s'accumulèrent pas moins sur sa tête. Contraint par là même de résider souvent non seulement au siège de ses divers commandements, mais à Paris, où il avait fini par louer un petit hôtel rue d'Anjou, dans le faubourg Saint-Honoré, il ne négligeait point l'administration de ses domaines ruraux. Il avait indirectement hérité de la grandesse espagnole du maréchal de Villars (laquelle, grâce à la lenteur castillane et aux événements de la Révolution, ne fut officiellement reconnue à ses descendants qu'en 1825), et en même temps de forêts étendues en Nivernais. Pour en rendre l'exploitation plus lucrative, il eut l'idée d'y établir une verrerie il surgit ainsi artificiellement en plein bois une petite agglomération, qui est aujourd'hui un chef-lieu de canton du département de la Nièvre, et qui, longtemps après l'extinction des feux de la verrerie, porte encore le nom significatif de Fours.

Dès 1763, Charles de Vogué fut appelé au commandement d'une division à Strasbourg, avec la mission éventuelle d'exercer le commandement militaire de toute l'Alsace pendant les fréquentes absences du maréchal de Contades. Dans cette provincefrontière, il surveilla l'instruction et l'entretien des troupes avec un zèle qui lui valut à plusieurs reprises les éloges du ministre. En 1777, Louis XVI lui confia le commandement en chef de la Provence on sait qu'à la fin de l'ancien régime le titre de yoMfeyMeMy, conféré en général à des princes du sang, était devenu pratiquement honorifique, et que le commandant militaire était en fait


le personnage le plus important de chaque province. Avant même de s'être installé à Aix, Charles de Vogué reçut la plus enviée des distinctions de l'ancienne monarchie, le cordon bleu, équivalent français de la Toison d'Or, de la Jarretière et de l'Annonciade. L'ordre du Saint-Esprit, qui ne comportait qu'un grade et dont le roi était grand-maitre, « classait définitivement les familles qui en étaient honorées » et nécessitait d'ailleurs des preuves, non seulement de noblesse, mais de mérite. Le célèbre et scrupuleux généalogiste Chérin conclut son rapport en ces termes « Il y a peu de maisons dont l'ancienneté, les services, l'attachement constant à la religion et surtout la fidélité à ses souverains, dans les troubles dont le Vivarais a été agité, soient constatés par un aussi grand nombre de titres. » La population d'Aubenas considéra qu'elle faisait en quelque sorte partie de la famille de Vogué, et qu'il rejaillissait sur elle-même un peu du lustre de cette distinction à la première nouvelle, elle organisa une fête de nuit, avec illumination, souper, bal, sans attendre la solennelle prestation de serment du nouveau chevalier.

Un peu plus tard, lors de la crise ministérielle (le mot ici n'est point un anachronisme) provoquée par la démission peu spontanée du prince de Montbarrey, il fut sérieusement question d'attribuer à Charles de Vogué le portefeuille de la guerre'. L'exercice du pouvoir, dans des conditions que la faiblesse du roi et le déchaînement des intrigues rendaient difficiles, ne parait point l'avoir tenté. En revanche, il ne déguisa point sa déception d'être privé à la fin de sa carrière du grade suprême, de la dignité plutôt, qui formait le faite de la hiérarchie militaire. On lui préféra des compagnons d'armes mieux en crédit auprès des coteries dominantes. Se sentant mortellement atteint, il écrivit d'Aubenas au roi pour lui recommander son fils aine, en ajoutant avec la sincérité qui avait toujours fait le fond de son caractère « Je pouvais espérer, après cinquante-trois ans de services continuels et reconnus, un grade pour lequel j'avais travaillé toute ma vie; la divine Prov idence ne veut pas sans doute que j'y parvienne. » Quatre jours plus tard, il expirait. On assura que le « sensible » Louis XVI avait exprimé son regret d'être averti trop tard pour faire déposer le bâton de maréchal sur le cercueil de cet excellent serviteur de l'Etat.

Par un scrupule de réserve sans doute, M. le marquis de Vogué est muet à cet égard. Mais nous avons ici l'affirmation récente et précise du dernier historien du rc'sne de Louis XVI, M. le marquis de Ségur, particulièrement bien renseigné sur une crise qui se dénoua par la nomination de son propre quadrisaieu', le futur maréchal de Ségur.


Le frère qui suivait immédiatement Charles de Vogue, Félix, lui survécut de peu, et mourut sans postérité. Il avait relevé le titre de comte de Montlor, et fourni lui aussi une belle carrière militaire, couronnée par le grade de iieutenant-générat et le cordon rouge de commandeur de l'ordre de Saint-Louis. Charles de Vogué avait eu lui-même trois fils parvenus à l'âge adulte. Nous reparlerons plus loin de l'aîné. Le second, Florimond, annonçait également devoir réussir dans le métier des armes et était déjà mestre de camp, quand une épidémie l'emporta à quarante-cinq ans, du vivant de son père. Il laissait deux fUs, qui devinrent tous deux pairs de France sous la Restauration, et dont l'un fut )o grand-père de notre contemporain le vicomte Eugène-Metchior de Vogué, le célèbre critique, essayiste et romancier.

Quant au troisième fils de Charles de Vogué, Jaeques-JosephFrançois, il embrassa l'état ecclésmstique, mais divers indices donnent à penser que sa vocation fut moins spontanée que celles dont s'honoraient les générations antérieures. Le jour même de sa naissance, son père le désignait dans le Livre de Raison sous le surnom trop significatif de « petit abbé ». Dix-neuf ans plus tard, docile à sa destinée, le « petit abbé n étudiait à Saint-Sulpice, quand ses deux aînés furent grièvement blessés a la bataille de Minden au premier moment, les croyant perdus, Charles de Vogué écrivit à François de se tenir prêt à quitter ses livres et sa soutane pour venir prendre leur place à l'armée d'Allemagne résolution héroïque à coup sûr, mais qui ne laisse point que de déconcerter notre moderne et peut-être bourgeoise conception des carrières. La convalescence des deux officiers raffermit par contre-coup la vocation de leur cadet, qui fut agent général du clergé de France avec un futur martyr, l'abbé du Lau, puis évoque de Dijon à trente-six ans. Il mena sur le siège de saint Rénigne une existence très digne, mais imparfaitement apostolique, donnant la majeure partie de son temps à des séances de lecture ou de musique dans un petit cercle de compatriotes et d'amis. Cette figure de prélat du dix-huitième siècle manque à la galerie de portraits si heureusement formée par M. l'abbé Sieard. François de Vogué mourut jeune, deux ans avant la crise révolutionnaire, qu'il eut sûrement aurontée avec le même courage que ses collègues et ses proches.

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Quand éclata la Révolution, le chef de la famille était le fils aîné de Charles de Vogué, Cerice, qui était âgé de cinquante-sept


ans et revêtu du grade de maréchal-de-camp. Sans posséder les qualités exceptionnelles de son père, il s'appliqua à remettre en ordre une fortune embarrassée plutôt que compromise par tes lourdes dépenses de guerre du marquis Charles; plus encore peut-être que ce dernier, il aimait et pratiquait la résidence à Aubenas. Avec cela, Cerice de Vogué n'échappait point complètement aux fâcheuses tendances qui dominaient les gentilshommes de cette fin d'ancien régime. Il engagea une instance devant le parlement de Toulouse afin d'obtenir non pas pour lui, à qui nul ne le contestait, mais pour ses bailtis et représentants le droit de préséance dans les églises de ses domaines, ce qui eut pour résultat d'indisposer les officiers municipaux d'Aubenas. Il paya cent mille francs, en 1788, un château démuni de terres, dans le vague espoir de faire relever en sa faveur le titre historique de duc de Joyeuse. Ce grand seigneur, qui rêve d'un duché à la veille de la Révolution, fait penser au mot du bourgeois censitaire d'Emile Augier et de Jules Sandeau, ruminant ses plans ambitieux sous le ministère Guizot, et supputant ses chances de devenir « pair de France en 48 ».

Par une contradiction commune alors, Ceriee de Vogué s'associa au\ délirants enthousiasmes et aux manifestations très médiocrement légales qui précédèrent la convocation des Etats Généraux il prit notamment part en 1788 aux réunions quasi séditieuses que le fameux d'Antraigues organisa en Vivarais, à l'imitation de ce qui s'était passé sur la rive dauphinoise du Rhône. L'assemblée de la noblesse du Bas-Vivarais, convoquée à Villeneuve-de-Berg, choisit précisément pour ses députés aux Etats Généraux Cerice de Vogué et le comte d'Antraigues, tous deux partisans de l'abolition des privilèges fiscaux les opérations électorales furent signalées, comme dans beaucoup de provinces, par un échange de congratulations entre les trois ordres, qui semblaient unis pour réaliser un programme de réformes tempérées.

A Versailles et à Paris, Cerice de Vogué, déconcerté ainsi que tant d'autres par le ton des débats parlementaires, remplit consciencieusement et silencieusement son mandat, réglant ses votes, sinon son attitude, sur ceux de son collègue d'Antraigues, et suivant l'évolution qui de ce fougueux réformateur fit un des plus irréductibles champions de l'ancien régime. Mais le comte de Vogué n'était porté ni par son éducation, ni par ses goûts, à partager l'e\istenee de transcendante intrigue que mena d'Antraigues après la séparation de la Constituante. Sans retourner en Vivarais, où l'on avait colporté contre lui d'ineptes griefs et des propos incendiaires, Cerice se ti\a d'abord en Bourgogne, fit plusieurs


voyages en Angleterre et se décida définitivement à émigrer après le Dix Août.

C'était ce qu'attendaient avec impatience certaines convoitises locales l'ancien député fut aussitôt inscrit sur la fatale liste, ses biens confisques et vendus à l'encan. « En quelques semaines, tout fut dispersé le patrimoine laborieusement constitué par un effort de cinq siècles et la persévérante activité de quinze générations disparut sans retour. Bientôt, de cet ensemble territorial, il ne resta plus que des ruines, des tombeaux et des traditions. » Cerice prit part en 1792 à la désastreuse campagne dite de l'armée des princes, et à la vaiUante défense de Maëstricht. Mais il n'était plus d'âge à supporter les fatigues et les souffrances qu'allait endurer le corps de Condé. Une autre épreuve l'attendait à Lausanne, épreuve qui n'avait même point pour compensation le feu du combat ni les joies de la camaraderie militaire ce grand seigneur, cet opulent propriétaire connut la misère; il en fut réduit à attendre avec angoisse les rares envois d'un serviteur fidèle, à accepter les délicates libéralités d'un ami généreux. Pourchassé par les armées républicaines victorieuses, il s'enfuit jusque sur la rive hongroise de l'Adriatique, à Fiume, et ne respira qu'à l'avènement du Consulat, qui lui permit de revenir jouir en France des débris de sa fortune. Pour sauver une part de l'héritage de ses fils encore enfants, il avait pris le parti singulièrement hardi de les expédier en France dès la fin de 1792. Ce coup d'audace réussit hébergés et protégés par quelques-uns de ces subalternes dévoués qu'on rencontrait jadis dans l'entourage de toutes les familles nobles, les deux adolescents traversèrent sans encombre la Terreur en Bourgogne, et furent mis en possession des revenus de la fortune maternelle.

Veuf une première fois d'une be!fe-sœur de la future duchesse de Tourzel, Cerice de Vogué s'était remarié en Bourgogne, avec une jeune fille qui appartenait à la célèbre famille parlementaire des Bouhier'. De cette seconde union, il avait eu tardivement deux fils, dont l'un traina de longues années une existence maladive le cadet au contraire, nommé Charles comme son grandpère le marquis, en avait hérité la bonne mine et les heureuses dispositions. Le contre-coup de la crise révolutionnaire, le Il devait au retour de l'émigration, l'année même du mariage de son fils, convoler en troisièmes noces, âge de soixante-dix ans, avec une demoiselle de Divonne.


désarroi des fortunes, le besoin d'expansion avaient au début du dix-neuvième siècle, dans les milieux naguères les plus sévères, détendu les vieilles règles de l'étiquette familiale. A peine âgé de vingt ans, Charles de Vogue, toujours comme son aïeul, épousa une jeune fille du plus grand monde d'autrefois mais cette alliance si bien assortie fut un mariage d'amour, et c'est là que résidait la nouveauté, pour ne pas dire le scandale. Le comte Charles de Damas (duc sous la Restauration) et sa femme, née Langeron, eurent une situation importante dans la société de leur temps. J'oserai dire que leurs figures nous sont redevenues familières, grâce à la récente publication des souvenirs de leur cousin Norvins et de leur commensal Frénilly (sans parler du livre aimable et un peu trop révélateur que M"" la comtesse de Reinach-Foussemagne a consacré à la marquise de Laâge de Volude). Nous avons plaisir à en retrouver la silhouette dans le mémorial de famille de leur arrière-petit-flls le mari, frère aîné du paladin Roger de Damas, lui aussi chevaleresque, lo\al, dévoué, affable, mais gardant toute sa vie ce fond d'étourdcrie et d'exquise frivolité qui avait caractérisé la noblesse de Cour à la fin de l'ancien régime; la femme, caractère infiniment plus complexe, âme et intelligence d'envergure autrement large amie incomparable, mais volontiers impérieuse; poussant le goût et le besoin de l'activité jusqu'au degré que nous nommons aujourd'hui « agitation » ou « trépidation n; ardente en ses passions, et incapable de se taire par prudence; alliant à une curiosité d'esprit presque illimitée, à une vraie hardiesse de langage et de lecture, non seulement la pratique exemplaire des vertus domestiques, mais celle du prosélytisme chrétien, et cela dans un temps où les croyants avaient quelque mérite à afficher et à prêcher leur foi en face de l'inquisition révolutionnaire comme des clabauderies voltairiennes. Cette mauvaise langue de Frénilly, incomparable pour draper ceux qu'il a le mieux aimés, ne trouve guère à reprendre chez M"" de Damas que l'exaltation de son affection pour son gendre Vogué défaut trop exceptionnel, en vérité, pour qu'on puisse en faire sérieusement grief à sa mémoire!

Zéphyrine de Damas, comtesse de Vogué, puis de Chastellux, reproduisait les rares qualités maternelles, peut-être avec un degré de plus dans le charme et la bonne grâce. Son parent Norvins, séparé d'elle depuis un quart de siècle par i'odieuse politique, écrivait lors de sa mort « Elle a laissé d'inconsolables regrets à ses enfants des deux lits et à tous ceux qui ont pu, comme moi, apprécier dès son enfance l'étendue de ses connaissances, dont tout homme éclairé se serait enorgueilli, la variété, la finesse, la


promptitude et l'à-propos de son esprit, et l'élévation de son caractère ». De cette noblesse d'âme, elle donna la preuve peu après son mariage en écrivant' au Premier Consul pour prendre la défense de sa mère, qu'on avait voulu compromettre dans la conspiration de Cadoudal « A la douleur d'en être séparée, se joint l'indignation de la voir pour ainsi dire impliquée dans une affaire odieuse. Aussi, citoyen Premier Consul, ce n'est pas, j'ose le dire, une grâce que nous vous demandons, mais une justice que nous avons le droit d'attendre. L'examen le plus rigide ne peut que justifier pleinement ma mère. Quels que soient la rigueur de sa situation et l'état déplorable de sa santé, je ne sollicite sa liberté que comme le résultat de la conviction de son innocence. » Pour peu qu'on ait pratiqué les cartons des Archives nationales, et qu'on sache à quelles supplications de très grandes dames s'abaissaient pour fléchir l'hostilité d'un Fouché ou d'un Savary, on apprécie à sa valeur, c'est-à-dire très haut, la dignité du langage que M" Charles de Vogué osait tenir au dictateur omnipotent, à l'empereur de demain.

En effet, par son dévouement à accueillir et à cacher les suspects, par la trop grande liberté de ses propos aussi, M°"' de Damas avait attiré sur elle ces foudres policières qui demeureront dans l'histoire une des mesquineries, tranchons le mot, une des vilenies du gouvernement napoléonien, et dont nous aurons sous peu à reparler il propos de M"*° des Cars. Un trait mal connu de ces mesures arbitraires, c'est que le plus souvent la rudesse en était pratiquement adoucie tandis qu'une expulsion, une incarcération, un exil étaient publiquement annoncés, et recevaient un commencement d'exécution, tout se réduisait au bout de quelques semaines à une interdiction de séjourner à Paris. A ce dosage de rigueurs ostensibles et de secrètes atténuations, le gouvernement trouvait le double avantage d'intimider l'opinion publique et de prendre plus ou moins barre sur les intéressés. Il en fut ainsi pour M' de Damas après avoir faussement publié qu'elle était reconduite à la frontière par un gendarme, on ferma les yeux sur sa présence en Bourgogne, puis en Seine-et-Oise, puis à Paris même, sauf à l'arrêter de nouveau à la première alerte, et à prolonger ce système d'arbitraire dans la répression comme dans la tolérance.

Au printemps de 1807, M" de Damas et ses enfants firent à petites journées le chemin de Toulouse à Dijon, en remontant la vallée du Rhône. Tandis qu'ils longeaient incognito la rive vivaroise, l'écho populaire leur parvenait de la splendeur et surtout de la considération dont avaient naguère été entourés les Vogué.


La tendre belle-mère, au soir d'une de ces étapes, notait mélajtcoliquement « De la belle terre et du château d'Aubenas, de celui de Vogué, de quatre baronnies, de plus de cent mille livres de rente, il ne reste rien, absolument rien. La Révolution a dévoré cette fortune en entier. Mais ce qu'aucun genre de tyrannie ne peut détruire, c'est la vénération, l'amour que le Vivarais conserve pour te nom de Vogué. Nous avons été touchés de tout ce que des gens, qui ne nous connaissaient pas, nous ont témoigné de respect pour Messieurs de Vogué, de souvenir de leurs bienfaits, de regret de leur indigne dépouillement. H

Très sensible à ces émotions, Charles de Vogué n'en avait pas moins l'âme di)atée de son jeune bonheur, qu'une brutale catastrophe allait anéantir. Le 8 octobre 1807, selon la mode du temps, il assistait à cheval aux courses du Champ de Mars sa monture s'anima, s'emballa et le jeta contre une barrière, où il eut le crâne fracassé. H laissait un fils de deux ans, et sa femme était enceinte. Son vieux père mourut octogénaire cinq ans plus tard; avec lui prenaient fin les souvenirs proprement vivarois.

Les deux orphelins qui représentaient la branche ainée des Vogué, enfants ou adolescents à la Restauration, se virent exclus par leur âge des honneurs auxquels les eût normalement appelés leur double ascendance. A peine étaient-ils des hommes, que la monarchie légitime s'écroulait à nouveau. Raconter comment ils reconquirent par eux-mêmes, l'un en Berry et l'autre en Bourgogne, la situation hors ligne, le crédit indiscuté que leurs aïeux avaient possédé en Vivarais, c'est la nouvelle tâche que va s'assigner leur fils et neveu le monument familial ne tardera point à recevoir ainsi son couronnement; nous en avons pour gage la verte et laborieuse vieillesse de l'ouvrier, la fraîcheur de ses souvenirs. La période qui lui reste à évoquer, il en a vécu lui-même la majeure partie les exemples qu'ont laissés le marquis Léonce et le comte Charles de Vogué, leur successeur les a à leur suite appliqués, développés, commentés. II avait naguères ces exemples présents à la mémoire quand, avec une autorité sans égale, il détournait de rémigration à l'intérieur les jeunes représentants de l'aristocratie française « Les fonctions publiques leur sont fermées, l'armée reste leur carrière naturelle, mais elle ne suffit pas à toutes les aptitudes; bien d'autres champs s'ouvrent à leur activité généreuse les lettres, les sciences, l'agriculture, l'industrie, les œuvres charitables, les institutions de prévoyance


leur offrent l'occasion de se mêler à l'effort commun, de participer à la vie nationale, d'ajouter au patrimoine moral et matériel du pays, de contribuer à la défense de ses intérêts essentiels et de travailler utilement à l'apaisement social, dont il a un si grand besoin. Ils serviront leur pays autrement que t'ont servi leurs pères, mais en continuant leur véritable tradition » Nous sera-t-il permis d'ajouter qu'en retraçant ce passé d'hier, je veux dire du siècle dernier, M. le marquis de Vogué aura nécessairement à parler d'une autre famille encore, que les siens ont contribué à fonder et dont il est pareillement le chef actuel? De cette famitte, les ainés se sont appelés, à côté de Léonce et de Charles de Vogué, Charles de Montalembert, Alfred de Falloux, Augustin Cochin, Théophile Foisset, Albert de Broglie, Félix Dupanloup, Henri Lacordaire, Alphonse Gratry. Sur ces grands ancêtres du Correspondant, M. le marquis de Vogué est sans doute seul aujourd'hui à pouvoir apporter, avec l'écho des causeries et des confidences paternelles, ses propres souvenirs personnels. Après nous être intéressés et instruits à suivre, côte à côte avec les destinées de la vieille France, celles de la famille vivaroise, nous attendons avec une curiosité plus vh e encore, avec une curiosité mêlée d'émotion, les pages qui mettront sous nos yeux, en même temps que des modèles d'une application tout actuelle, les débuts mêmes de ce recueil, voué lui aussi à concilier le culte des traditions permanentes a~ec le souci des tâches et des nécessités de l'heure présente.

DE LANKAC DE LABORIE.

Lettre sur le Rôle de la noblesse, publiée dans le Figaro du "9 octobre 1908. 4


UNE LOI NOUVELLE

L'ÉTAT SURVEILLANT

DE LA BIENFAISANCE PRIVÉE

La Chambre des députés a terminé, le il juillet dernier, et le Sénat doit incessamment aborder l'examen du projet de loi sur « la surveillance des établissements de bienfaisance privée. S'il fallait en croire un communiqué d'allure officielle, « le projet est approuvé dans ses grandes lignes par les représentants de l'assistance publique et par ceux des oeuvres privées, et il importe qu'il soit examiné à bref détai. »

Durant la longue gestation parlementaire qui en a précédé l'enfantement, la presse ne semble pas s'en être beaucoup occupée lors de la dernière discussion, absorbée sans doute par la Représentation Proportionnelle, par les exigences du ténor à la mode et par les exploits de sinistres bandits, elle n'a guère accordé à des débats remarquables plus d'importance qu'au fait divers le plus mesquin; et cependant il y a là, dans huit pages de texte législatif, toute. une conception nouvelle des droits de l'Etat et des « droits de l'assisté », conception qui peut paraître singulière et que l'Eglise, en psychologue expérimentée, n'a, malgré le caractère impératif de ses commandements, jamais songé à faire sienne; on se plaît à y trouver, d'autre part, une tentative nouvelle, heureuse, bien que timide encore, de collaboration entre les représentants de l'Assistance publique et de la bienfaisance privée.


Mais qui nierait que, du point de vue philosophique et par définition même, il y a plus que l'apparence d'une antinomie paradoxale dans cette idée et dans ce fait de la réglementation civile et de la « surveillance » administrative de ce qui est bien par essence le plus libre au monde et le moins « réglementable », à savoir le don de soi et l'exercice de la charité? « La charité libre, dit M. Munsterberg, l'éminent président de la Direction générale de l'assistance publique à Berlin, est avant tout celle dont le nom exclut toute idée d'obligation », et il ajoute « Il faut chasser une idée qui se présente aisément aux esprits enclins à la théorie, l'idée de la centralisation, l'idée de verser dans le même moule toute la bienfaisance. Ceci serait tout simplement la mort de l'assistance libre. Il est de l'essence de celle-ci qu'elle veuille se mouvoir d'une façon libre et indépendante; la contrainte lui est insupportable, et cette contrainte est d'ailleurs inefficace puisque, quand la tâche ne convient plus à la charité privée, elle n'a qu'à se retirer sans autre forme de procès, ce qui n'est pas permis à l'assistance officielle. Elle n'est pas tenue d'assurer toutes les espèces de secours; elle n'est pas tenue d'assister chaque espèce de malheureux; elle restreint son action à un domaine déterminé, à une seule classe d'indigents ou même à une seule personne. Qu'on ait la prétention de l'obliger à remplir une fonction imposée, elle s'y refuse tout simplement*, » ))

Il faut assurément moins de courage électoral pour légiférer sur les détails de la vie quotidienne des établissements où les orphelins sont vêtus, nourris, instruits et formés à un métier, où les infirmes et les idiots sont entourés de respect et de tendresse, où les vieillards peuvent attendre la mort dans la paix, que pour restreindre de l'épaisseur d'un seul trait de lettre « la liberté » des cinq cent mille cabaretiers de France. Et c'est cependant dans « tous les locaux a affectés par la bienfaisance privée à l'hospitalisation de toutes les formes de l'infortune que « les fonctionnaires de l'inspection » auront le droit de pénétrer « à toute heure de jour et de nuit » et non pas dans les officines où, par l'alcool, par la littérature de bas étage et par les spectacles « sensationnels », le corps et le cœur de toute une race ont pleine licence de s'empoisonner! Dans ces mauvais lieux, il n'y a de place ni pour « la contrainte ni pour « l'obligation qui semblent constituer maintenant l'ossature de toutes nos lois « sociales ». La comparaison serait amere si l'on ne pouvait se L'Assistance, par Munsterberg, traduction R. Bompard, Masson, 1902.


reporter vers un phare plus lumineux et si l'on ne songeait que, quoi qu'il arrive, la bienfaisance privée, immortelle comme l'amour dont elle s'inspire, innombrable comme les battements des cœurs qui )a nourrissent de leur vie propre, infatigable et patiente comme tous ceux dont les yeux se sont ouverts à la souffrance, est, dans cette même France, assez féconde, assez souple, assez inlassablement maternelle pour recueillir dans ses établissements près de cent mille assistés, et pour consacrer à l'entretien annuel de tous les services nécessaires à l'armée des volontaires de la chanté un budget librement consenti, que l'on a pu évaluer à quatre cent millions environ.

A cela qui est, pour notre pays, un beau titre de gloire, des millions de Français collaborent tous les jours en silence, depuis la pite de la veuve recueillie par un curé de campagne dans le plus humble village, jusqu'au chèque souscrit dans son hôtel par un financier. Cela c'est la ~on/te France et cela ne passera pas.

Il n'est peut-être pas sans intérêt de raconter quelques-uns de ceux qui comptent dans les rangs de cette « bonne France a la genèse de la loi nouvelle et de leur dire comment, grâce à la persévérance d'une action jamais découragée, il a été possible de faire apporter au texte projeté quelques amendements utiles. f

Ce n'est pas la première fois que la question des rapports entre les deux formes d'assistance se pose dans notre pays et les. amateurs d'histoire pourront se reporter à la lamentable tentative d'organisation charitable de la Convention qui faisait cependant dire au lyrisme enflammé de Barrère qu'on « allait effacer enfin le nom de pauvre des annales de la République! »

Le projet actuel a des ambitions moins pompeuses et des origines assurément plus récentes, bien que déjà respectables par l'âge la date de sa conception et les signatures qui figurent au bas de son acte de naissance ne sont pas sans être significatives; à l'époque où se discutait la loi sur les associations et où commençait de se préparer la loi sur la séparation des Eglises et de l'Etat, M. Waldeck-Rousseau, comme tenant en ses mains les trois planches d'un triptyque issu d'une même inspiration, déposait le 9 juin 1900, au nom du gouvernement, un premier projet de loi sur la surveillance des établissements de bienfaisance privée; M. Bienvenu-Martin en fut, le 17 mai 1901, le rapporteur


favorable. H s'appuyait sur une étude du Conseil supérieur de l'assistance publique et sur un avis du Conseil d'Etat en date du 14 juin 1892 (c'est-à-dire antérieur à toute la législation contemporaine sur le travail, l'hygiène, les associations, etc.) et aux termes duquel, « dans l'état actuel de la législation, le gouvernement ne possédait de droits de police et de droits de contrôle que sur les établissements de bienfaisance privée fondés par des associations de plus de vingt personnes ou sur ceux auxquels s'applique une réglementation résultant de textes spéciaux ». Ce projet n'ayant pas été discuté, M. J.-L. Breton prit l'initiative d'une interpellation, le 16 octobre 1902, afin d'amener le nouveau président du Conseil, M. Combes, à l'adopter au nom du nouveau gouvernement. On peut penser que celui-ci ne se fit pas prier; dès le 21 octobre 1902, il faisait sien, dans des termes identiques, le projet de son prédécesseur; la question entrait ainsi d'une manière brûlante dans la politique où elle n'aurait jamais dû prendre place et de laquelle les avocats de la liberté de la bienfaisance se sont constamment efforcés dc la faire sortir; de même, ils ont constamment tenu à la distinguer des questions confessionnelles qui sont, dans leur principe, d'un ordre absolument différent; mais une fois de plus, la basse politique de lutte religieuse se montra malfaisante; elle n'eut pas de peine à tirer bruyamment parti de la triste affaire du Bon-Pasteur de Nancy, de la condamnation de celui-ci et de sa fermeture par décret (10 mars 1903). Sous cette impression et dès le 1" avril 1903, M. Bienvenu-Martin déposait à nouveau un rapport favorable au nom de la Commission d'assistance et de prévoyance sociale de la Chambre des députés. Et ainsi, d'interpellations en interpellations (1903, 1904, 190~), d'enquête extraordinaire en enquête extraordinaire (1905), le projet traversa diverses législatures et diverses sessions. Le 14 janvier 1907, la commission d'assurance et de prévoyance sociale en reprit l'étude, qui aboutit au rapport déposé par M. J.-L. Breton le 16 juillet 1909. C'était, à proprement parler, une philippique et un étranglement.

C'était une philippique, parce que le rapport, émanant d'un parlementaire qui évidemment, à l'heure où tl le rédigeait, connaissait insuffisamment la vie des œuvres et leur merveilleux développement, consacrait 77 pages sur 13~ à la seule affaire de Nancy. Par une méthode de généralisation assurément peu « scientifique », il semblait que chaque page eut comme épigraphe ab uno <~ee o~tHM! le lecteur en retirait l'impression d'ensemble, que les œuvres privées, étaient par définition classées suspectes, presque d'insalubrité publique, et qu'elles méritaient


d'être mises hors la loi commune, bien que l'on déclarât que, rendant des services dans l'état actuel des choses, « elles ne dussent pas encore disparaître ». Mais, enfin, on comprenait que, malgré quelques politesses qu'on leur faisait pour la forme, elles n'étaient pas dignes de sympathie puisqu'elles étaient constamment des foyers d'immoralité, de sévices, de tuberculose, d'exploitation. (Comme, un jour, un autre parlementaire, oubliant que pour comprendre Cicéron il n'est pas inutile d'avoir décliné « rosa, la rose », affirma que dans certains orphelinats on n'apprenait, de treize ans à vingt et un ans, rien d'autre qu'à faire des boutonnières!) C'était dépasser le but, mais on sait comment, au même moment, le théâtre, avec le Foyer, avec les Bagnes d'enfants et autres pièces analogues, se faisait, à bon compte, le vulgarisateur de ces mêmes calomnies.

Et c'était un étranglement parce que le projet aggravait encore les dispositions adoptées par les précédents rapporteurs. Il abaissait de sept à cinq le chiffre des « hospitalisés » dont le nombre devait constituer un « établissement de bienfaisance » tenu à la déclaration et soumis à la surveillance, « une surveillance permanente, étendue, complète H; lorsque, sur la demande de M. Vaillant, il ajoutait à cette déclaration (qui devait primitivement comprendre « le siège de F œuvre, son but, la personne responsable de sa direction n), non plus seulement « les conditions d'hygiène de l'installation », mais encore « ses ~eMOM/'CM », il faisait craindre l'organisation d'un contrôle financier menaçant pour la vie quotidienne des œuvres et plein de danger pour l'Etat lui-même. Il reprenait à son compte l'obligation de l'enseignement professionnel pour les établissements qui recueillent des mineurs, l'obligation de constituer, pour chaque mineur assisté, un pécule automatique qui pouvait atteindre trente centimes par jour, l'obligation de la délivrance d'un trousseau de plus de quatre vingts trancs; enfin et surtout la fermeture des établissements pouvait être prononcée par le préfet qui avait qualité pour définir, en ce cas, les conditions de leur réouverture. Il convient cependant de reconnaitre que, pour la première fois, le projet contenait l'ébauche de l'organisation d'un conseil départemental de l'assistance publique et privée sur lequel nous reviendrons plus loin.

Le conseil supérieMr de l'Assistance publique, favorable à la déclaration et à l'inspection, s'était déjà prononcé contre la fermeture administrative et avait demandé que l'intervention des tribunaux fût proclamée nécessaire, lorsque diverses organisations charitables reprirent en détail l'étude de la question.


Dès 1901, M. Brueyre, membre du consci) supérieur de l'Assistance publique, membre du conseil de l'Office central des œuvres de bienfaisance, philanthrope averti et pondéré, s'était déclaré adversaire résolu d'un projét qui « ressuscite avec plus de force, disait-il, un passé autoritaire qu'on devait croire disparu. l'inspection par le ministère de l'intérieur, c'est le cheval de Troie introduit dans la bienfaisance privée'

L'enquête faite à ce sujet en 1902 par l'Office central des œuvres de bienfaisance n'avait pas eu de collaboratcur plus efficace, de même qu'en 1908, au congrès d'assistance de Reims, il avait soutenu M. le comte d'Haussonvitte~, lorsque celui-ci avait combattu, avec son autorité et son éloquence habituelles, les conclusions du rapport par lequel M" II. Moniez, inspectrice générate de l'Assistance publique, avait préconisé, non sans certains tempéraments, l'obligation du pécule sans se prononcer sur le pécule, le congrès avait adopté le vœu déposé par M. J. Teutsch, que « Le contrôle ait seulement pour objet d'empêcher Ics abus ou de les dénoncer le cas échéant, mais sans intervenir autrement, d'une façon directe ou indirecte, dans la direction ou le fonctionnement des œuvres privées. »

« La. thcse que je soutiens est celle-ci, ajoutait M. Brueyre en 1901; <est que, dans la voie douloureuse que nous suivons, la première étape sera le vote du présent projet de loi; que ce vote aboutira à la subordination de la chanté privée à l'Assistance publique et que, comme conséquence finale sous l'impulsion véhémente des théoriciens de l'école socialiste, sous leurs objurgations et leurs revendications, nous arriverons peu A peu à remplacer les œuvres les plus importantes de la chanté privée par l'assistance étatiste. ainsi voici l'ordre et la marche de la campagne poursuivie i" étape, subordination de la charité privée à l'assistance publique par le moyen de la loi en préparation et qui sera certainement votée; 2" étape, suppression de la charité privée lorsqu'elle sera exercée par des associations de toutes confessions suivant le courant à la mode; enfin, triomphe de le doctrine étatiste plus de charité privée, toute l'assistance entre les mains de l'Etat qui, seul maître et seul juge, ne fera que ce qu'il voudra, dans la mesure où il lui plaira et en faveur de ceux-là seulement qu'il choisira ')

~M. le comte d'IlaussonviUe déclara. Où je commence à être très inquiet, c'est quand l'Etat prétend exercer un contrôle sur la nature de l'éducation donnée et sur le bénéfice laissé à l'enfant sur son travail et je me demande de quel droit il vient dire à une femme charitable « Vous « faites la charité? Vous ne la faites pas assez; vous devez donner plus « que vous ne donnez; je vous t'impose. Mais j'entends, moi, Etat, qui sais « tout, entrer dans le détail de l'éducation Je suis très effrayé de voir l'Etat mettre le doigt dans la bienfaisance privée, parce que quand l'Etat met son doigt quelque part, il en met bientôt quatre. »

La revue l'Enfant publia, au même moment, de judicieuses observations sur ce sujet. t.


En 1910, à la « Société internationale pour l'étude des questions d'assistance », MM. Louis et Albert Rivière s'étaient, également faits les défenseurs du principe de liberté qui avait trouvé dans M. Beaufreton un rapporteur un peu circonspect, et dans M. Atcindor un adversaire non déguisé.

C'est dans ces conditions que la commission d'assistance et de prévoyance sociale, qui siégeait à la Chambre des députés, sous la présidence de M. J.-L. Breton, voulut bien entendre des représentants des œuvres de bienfaisance privée. Elle reçut ainsi une délégation de la Société internationale pour l'étude des questions d'assistance, après avoir, deux reprises, accordé de longues audiences à la déiégation de l'Office central des oeuvres de bienfaisance qui comprenait le comte d'Hausson\i!le, M. Albert Rivière et le signataire de cet article. Les délégués de l'Office central avaient tenu à rappeler tout d'abord dans quel esprit ils se présentaient devant la commission à laquelle ils étaient très reconnaissants de son appel. Il était bien entendu que, à tours yeux, les œuvres doivent avoir une comptabilité aussi transparente et aussi constamment tenue à jour que celle d'un commerçant; car t'irréguiarité financière est là comme un larcin fait à l'infortune en même temps qu'à la confiance publique. En second lieu, ils proclamaient que la vie des assistés doit pouvoir se dérouler au grand jour sans que la loi ou la conscience puissent avoir rien à y redire, car il n'y a pas de cachotterie qui soit de mise dans un établissement charitable, ils disaient quelle doit être la prudence et quelles doivent être tes expériences préalables des fondateurs d'œuvres nouvelles; ils se déclaraient également résolus à aider à la répression de toute faute prouvée et commise soit dans les établissements privés, soit dans ceux de l'Assistance publique, et, se refusant à insister sur ce dernier point et à parler de procès récents, ils affirmaient que personne plus qu'eux ne désirait voir l'Assistance publique hautement respectée, richement dotée et universellement secondée; enfin ils reconnaissaient, dans le plein développement de l'enseignement professionnel et dans le pécule, un idéal indiscutable que tout établissement, tant public que privé, doit s'efforcer d'atteindre, qui était né de la libre initiative des œuvres et réalisé par un grand nombre d'entre elles. Mais, ceci posé, ils affirmaient que le projet de loi, dont ils étaient des adversaires résolus, était inutile et dangereux. Il était inutile et constituait une sorte de pléonasme législatif Inspecteur général adjoilt des services administratifs M ministère de l'Intérieur.


parce que, soit que dans l'établissement envisagé on donnât des soins, soit que l'on y lit travailler, soit que l'on y donnât l'enseignement (ce qui est, pour tout ou pour partie, le cas de chacun d'eux), un véritable arsenal de lois récentes, dont quelques-unes sont assurément outrancières, mais dont beaucoup sont l'honneur de notre temps, a donné a l'Etat un droit absolu et permanent de contrôle en matière d'hygiène, en matière d'enseignement, en matière de travail; et toutes ces lois sont d'une précision légitime et particulière lorsque l'enfant est en cause. Est-it rien de plus convaincant et de plus surprenant peut-être que l'énumération de l'armée de fonctionnaires qualifiés déjd pour exercer ce contrôle ?

Et c'est ainsi que, abordant à mon tour cette question après M. Albert Rivière, je fus amené à remettre aux membres de la commission un « Aperçu de quelques lois relatives à la protection de l'enfance assistée ». Cette simple énumération incomplète de dates et de titres de lois, à la préparation de laquelle MM. Vedie, P.-E. Lefébure et G. de llonicault avaient bien voulu collaborer, ne comportait pas moins de cinq pages in-quarto Et ces lois étaient presque toutes postérieures à l'avis du Conseil d'Etat de 1892, sur lequel le rapporteur continuait à s'appuyer! Le projet était inutile parce que les progrès qu'il prétendait réaliser sont déjà un fait dans tous ceux des établissements privés auxquels leur situation financière permet de faire face à l'ensemble de ces On sait quels pouvoirs l'article 10 du Code d'Instruction criminelle donne aux fonctionnaires de l'ordre juridique et même admimstratif.D'autre part, des inspections générales (dépendant de l'Administration centrale) et des inspections départementales sont assurées par les fonctionnaires suivants ou par leurs délégués, là )'on fait travailler et là où l'on instruit ces inspections donnent le droit d'entrée. Mmistres de l'Intérieur, du Commerce et de l'Instruction publique; préfets, secrétaires généraux et maires. Commissaires de police, procureurs généraux, procureurs de la République, substituts et juges d'instruction. Inspecteurs généraux de l'Instruction publique, recteurs et inspecteurs d'Académie. Inspecteurs de l'enseignement primaire; commissions départementales et déléguas cantonanx. Inspecteurs généraux et départementaux des écoles maternelles. Médecins départementaux et communaux; médecins requis par les inspecteurs du travail; inspecteurs de l'Assistance publique; Commissions d'hygiène, leurs architectes et leurs médecins. Inspecteurs du travail et commissions supérieures et départementales dont ils dépendent et qui ont la charge d'appliquer dix lois diverses (loi du 2 nov. 1892, mod. 30 mars 1900 sur le travail des enfants, filles mineures et femmes; loi du 9 avril 1898, mod. 30 juin 1899, 22 mars 1900, 31 mars 1903 sur la responsabilité des accidents du travail loi du 12 avril 1906 étendant la précédente à toutes les exploitations commerciales; loi du 29 dée. 1900


dépenses si lourdes ou a quelques-unes d'entre elles, et parce qu'il a une « obligation qu'il n'est au pouvoir d'aucune loi de décréter, qui est cette d'avoir de belles recettes!

Ainsi que je le démontrais avec le comte d'Ilaussonville, le projet était inutile si l'oeuvre était reconnue d'utilité publique et, par ce fait seul, soumise à toutes les déclarations, toutes les autorisations et toutes les inspections légales; inutile, pour des raisons analogues, si l'œu\re recevait une subvention de l'Etat; inutile encore, si elle était dirigée par une congrégation et par conséquent soumise pour tous ses établissements présents ou à venir au cortège de restrictions prévues par les lois, décrets et règlements de 1901; et même également inutile si l'oeuvre était une simple « Association déclarée » dont les membres reçoivent de la loi des droits précis qu'il ne tient qu'à eux d'exercer. Et le projet était dangereux, parce qu'il mettait les « établissements de bienfaisance », t/Mo facto, hors de la loi commune, comme en état de suspicion légale, et parce qu'il semblait oublier que les services désintéressés qu'elles rendent au corps social entier leur méritent bien quelque crédit. Il était dangereux, dès ses premiers articles, parce qu'il demandait aux œuvres des déclarations que, de la meilleure foi du monde, elles ne pouvaient pas faire régulières. Quel homme au courant de la vie des oeuvres croira jamais que saint Vincent de Paul, lorsqu'il créa les « Filles sur les conditions du travail des femmes; loi du 7 dec 1874 sur la protection des enfants, loi dn 13 juill. 190G sur le repos hebdomadaire, etc.) Voici une préfecture du Centre dans laquelle je trouve les bureaux suivants

1" Bureau de l'Assistance publique (chef de bureau, un inspecteur) enfants assistés et enfants secourus temporairement; service de la protection des enfants du premier âge; application du règlement départemental, règlements particuliers, etc. OEuvres privées d'assistance. Crèches et dispensaires; règlements et sur\ eiHanees

2° Protection des enfants placés en nourrice, en sevrage et en garde, de la naissance à deux ans. Comité départemental

3° Bureau de l'hygiène publique. Conseil départemental de l'hygiène et Commissions sanitaires;

4° Bureau chargé du régime des associations (sauf les congrégations), reconnaissance d'utilité publique

5" Etablissements communaux d'assistance. Enseignement privé, inspection médicale et hygiène scolaire. Congrégations religieuses; 6° Inspection départementale du travail dont les représentants peuvent pénétrer en tout temps, à toute heure, dans les usines, manufactures, fabriques, ateliers, chantiers de tous genres et leurs dépendances, etc. En 19)0, sur 887 établissements de bienfaisance visités et sur un personnel de 55.532 enfants soumis au travail, il n'a été dressé que 72 contraventions.


de Chante H ou « les Enfants trouvés », que M'"° de Miramion, torsqu'ette a conçu l'organisation de la congrégation de la SainteFamille, que l'admirable fondateur des Petites Sœurs des pauvres, que, de nos jours par exemple, Forganisalrice ingénieuse des « Petites familles », qui commença par recueillir dans son propre appartement de Paris un, puis deux, puis cinq enfants abandonnés ou sans appui, aient été les uns et les autres en mesure de faire connaître, « dans les AM!< jours », les conditions d'organisation et tes « ?'eMOKrcM » d'ccuvres qui n'en avaient alors aucune?

Le projet était dangereux, précisément par le caractère impératif des obligations qu'il créait et par les menaces, par la crainte des exécutions administratives qui planaient constamment sur elles comme une épée de Damoclès. Non content de rendre ainsi leur vie quotidienne matériellement précaire et moralement incertaine, il était encore dangereux par cette sorte de dénaturation dont le préfet pouvait devenir l'artisan en fixant les conditions de Sur ce point des déclarations, la Chambre des députés n'a apporté aucune modification au projet de ~f. J.-L. Breton. U serait indispensable que, pour toute oeuvre de fondation nouvelle, le délai de déclaration fût porté à trois ou six mois le délai le huit jours, déjà singulièrement court, pourrait alors ne s'appliquer qu'à. la maison secondaire d'une oeuvre déjà « déclarée ».

Quant aux « ressources », comment déclarer des ressources provenant de quêtes, dont l'essence est d'être variables? Quelles ressources » déclarera un particulier qui a pris la charge d'une œuvre? Le texte actuellement soumis au Sénat est donc le suivant Article pp'emter – Tous les établissements de bienfaisance, créés par des particuliers ou des associations soit laïques, soit religieuses, en vue d'hospitaliserdes mineurs, des indigents valides, des malades, des infirmes ou des vieillards, sont soumis aux disposition, de la présente loi. Est considéré comme ayant créé un établissement de bienfaisance, tout particulier ou toute association hospitalisant plus de cinq assistés. Article 2 Avant l'ouverture de 1 établissement ou, au plus tard, dans les huit jours qui suivent cette ouverture, le ou les fondateurs sont tenus d'en faire la déclaration à la mairie. Cette déclaration indique le siège de i'ceuvre, ses ressources, les conditions d'hygiène de son installation, son but, la personne responsable de sa direction. Le maire est tenu d'en donner récépissé. S'it s'agit d'une œuvre destinée à hospitaliser des mineurs, la déclaration spécifie, en outre, dans quelles conditions l'enseignement professionnel leur sera donné a).

Toute modification du siège, du but de t'œuvre ou de la nature de a~Paragr.tphe adopté fucc acceptation de la Commission sur amendement de M. Lerolle. Le texte présenté portait « S'il s'agit d'une œuvre consacrée à )'ccuei)in' des mineurs, la déclaration spécifie, en outre, ta nature de l'enseignement professionnel <[UL leur sera donné, a

Mdigré l'intervention de H. Denius, u ri pas été donné de définition du mot < hospitaliser


réouverture d'un établissement dont il aurait lui-même décrété la fermeture. Et avait-on songé que, à Paris seulement, aux termes de cet admirable dictionnaire de la compassion qui s'appelle « Paris-Charitable », c'étaient près de 6000 oeuvres qui seraient ainsi mises en tutelle'?

Si la délégation de l'Office central était heureuse de pouvoir ainsi apporter un modeste concours aux membres libéraux de la Commission d'assistance et de prévoyance sociale qui luttaient avec une persévérance sans défaillance, comme M. Bonnevay et M. Lerolle, ce m'est également un devoir très agréable à remplir de reconnaître avec quelle courtoise attention M. J.-L. Breton et ses collègues voulurent bien écouter les remarques qui leur furent soumises. Il est permis de supposer que la précision de certains renseignements les mettant à même d'acquérir une connaissance plus nette d'idées et de faits qui ne leur étaient pas particulièrement familiers ne fut pas sans avoir quelque influence sur leurs délibérations.

Quelles que puissent être par ailleurs les préventions, les opinions et les intentions de M. J.-L. Breton, lorsque le nouveau rapport qu'il avait signé et le nouveau projet parurent (21 mars 1911), on eut la joie de constater que ces efforts, pour incomplet que fût le résultat, n'avaient pas cependant été entièrement inutiles. Il y avait loin du même rapporteur « informé » à celui qui avait eu, du reste, la bonne foi de dire dix-huit mois auparavant « Je suis incompétent dans ces matières, je ne puis que m'instruire parmi vous2. » Nous lui en sommes reconnaissants. Le ton et les arguments s'étaient également modifiés et il n'était plus question de généralisations légères. Assurément le principe de la loi demeurait avec toutes les mêmes « déclarations »; l'obligation du pécule subsistait; mais au lieu d'un pécule automatique et invariable dans sa progression, c'était un pécule un peu assoupli, basé, conformément à l'avis de M" Moniez, sur le travail productif, sur un salaire supposé et fixé par le directeur de l'établissement~, d'après des barêmes de l'enseignement professionnel, toute désignation d'un nouveau directeur doit faire, dans le même délai de huitaine, l'objet d'une déclaration nouvelle. Le maire donne, dans les huit jours, avis au préfet des déclarations reçues par lui.

Il existe, dans le département de la Seine, 6931 tjecvres, sur lesquelles 5584 (soit plus des 4/5) sont entretenues par la bienfaisance privée et 1347 par l'Assistance publique, l'E'at, le département ou les communes. Revue philanthropique, n" 160, p. 443.

3 Texte voté par la Chambre des députes

Art. 7. Il est constitué par voie de prélèvement sur le produit du


maximum et de minimum que devait établir, pour chaque département, chaque profession et chaque âge, le nouveau conseil départemental d'assistance; les règles d'évaluation du trousseau étaient moins draconiennes; enfin et surtout, le droit de fermeture était heureusement enlevé au préfet; s'il n'était pas donné aux tribunaux de droit commun, comme on l'avait fréquemment demandé, n'était-ce pas cependant une fort heureuse conquête de le voir confié au conseil départemental d'assistance, dont les pouvoirs se précisaient ainsi insensiblement?

travail des mineurs hospitahsés à l'établissement un fonds commun et des pécules individuels.

A cet .effet, la valeur,du travail est évaluée suivant l'âge et la profession enseignée à un prix journalier dont le maximum et le minimum sont déterminés au règlement intérieur.

Les minima des salaires journaliers sont, pour chacune des professions enseignées, déterminés par le Conseil départemental de l'Assistance publique et privée prévu à l'article 16.

Le salaire journalier de chaque mineur est fixé par le directeur dans les limites prévues au § 2 du présent article.

Les deux dixièmes du salaire journalier ainsi fixés sont portés pour un dixième au fonds commun et pour un dixième au pécule individuel. Ces prélèvements ne sont obligatoires que pour les assistés de plus de quatorze ans, ayant plus d'un an,de présence dans l'établissement. Ils cessent d'être exigibles

1" En cas de maladie constatée par un certificat médical;

2" A l'égard des assistés idiots, épileptiques ou infirmes reconnus totalement impropres au travail, sur la production d'un certificat médical; 3" En cas de chômage dûment justifié.

Pour les assistés ne rentrant pas dans cette dernière catégorie, mais dont l'état de santé, constaté par certificat médical, ne permet pas un travail normal, ainsi que pour ceux qui se refuseraient à tout travail régulier, le salaire est déterminé individuellement par le directeur. Cette décision est communiquée au Préfet, qui peut la déférer au Conseil départemental prévu à l'article 16.

Art. 9. Le fonds commun est destiné à donner des primes ou gratifications aux assistes, en récompense de leur travail, à payer les frais de leur trousseau et à acquitter les cotisations mises à la charge de l'assuré par la loi du 5 avril 1910 sur les retraites ouvrières. Ces gratifications peuvent leur être remises directement, à la charge par le directeur d'en justifier la remise par ses livres.

Les sommes revenant au pécule sont versées tous les trimestres à une Caisse d'épargne, au nom de chaque assisté, et inscrites sur un livret individuel. Le montant ne peut leur en être remis que sur le visa de l'inspecteur départemental de l'assistance publique, à leur libération du service militaire, un an après leur majorité, ou en vue de favoriser leur établissement. Ils peuvent toutefois, en cas de circonstances exceptionnelles, obtenir des remboursements partiels dont l'inspecteur fixe la quotité. En cas de décès d'un assisté avant sa sortie, les sommes placées à son nom font retour à l'établissement pour être reversées au fonds commun. Chaque assisté a droit, en outre, à sa sortie, à un trousseau dont la


C'est dans ces conditions que la discussion s'est ouverte, le 11 juin dernier, à la Chambre des députés; elle se poursuivit le 26 juin et le il juillet. Pendant que M. le comte d'Haussonville publiait, dans le Temps', deux articles remarquables sur la question du pécule et sur celle de l'apprentissage, les représentants de l'Office central et ceux de « l'Union des Sociétés de patronages » s'efforçaient d'agir encore auprès du parlement et de l'opinion publique; et ce qui était plus efficace encore, à la tribune de la Chambre, M. Aynard, M. Joseph Denais, M. J. Piou, M. Lerolle et M. Beauregard apportaient à la défense de la même cause l'appui de leur expérience et de leur talent. Le rapporteur et la commission adoptèrent eux-mêmes plusieurs des amendements qui leur furent soumis. Ainsi M. Denais fit adopter une exception valeur ne peut être inférieure à autant de fois 2 francs que l'assisté compte de mois de présence à l'établissement depuis sa treizième année accomplie. Toutefois, la valeur de ce trousseau, qui, dans aucun cas, ne pourra être inférieure à. 25 francs, –pourra, être limitée à un maximum de 150 francs.

Toute convention contraire aux dispositions de l'article précédent et du présent article est nulle de plein droit.

Lorsqu'un enfant est retiré volontairement par ses parents a.vant sa majorité, le montant de son pécule est arrêté au jour de sa sortie, mais les sommes lui revenant ne lui sont versées que lorsqu'il a atteint sa majorité. Dans ce cas, les dispositions relatives au trousseau ne s'appliquent pas.

N" du 24 juin t912 et du 30 juin 1912.

Consulter sur ces détails le BttHetm de i'Of/tce central des ceuffes de bienfaisance février, mai et novembre 1911 et novembre 1912 et le Journal officiel des 12 juin, 27 juin, 12 juillet 19t2. Le beau discours de M. Lerolle se trouve dans l'0/?cte! du 12 juin et du 27 juia. Dans sa séance du 2 juillet 1912, présidée par M. le premier président Ballot-Beaupré, le Conseil central de l'Union des Sociétés de patronages -de France avait décidé, sur le rapport de MM. Louiche-Desfontaines, Jacques Teutsch. Paul Kahn, Eugène Prévost, etc., d'envoyer à tous les députés une pétition longuement motivée et qui se terminait par les trois vœux suivants

1*' Que les œuvres qui, pour l'ensemble ou pour partie de leurs assistés, se reconnaitront impuissantes à faire face aux nouvelles obligations imposées pour le pécule et le trousseau puissent spontanément en prévenir le préfet du département où elles ont leur siège.

2° Que, à partir de cet avis spontané, les nouvelles obligations imposées cesseront de courir à l'encontre de l'établissement qui l'aura notifié, et au regard de ceux des enfants dont il aura déclaré ne pouvoir conserver la charge.

3" Que, dans le délai de huit jours à partir de l'avis ainsi donne, le préfet devra prendre lesdits enfants en charge et les placer ainsi qu'il avisera.

(Voir Bulletin de l'Union des sociétés de patronages, 1912, n" 1 etn" 2).


à l'obligation de donner l'enseignement primaire lorsque les enfants sont munis du certificat d'études. M. Lerolle obtint que les directeurs aient à préciser, dans leur déclaration, non plus quelle sera « la nature de l'enseignement professionnel », mais seulement « dans quelles conditions l'enseignement sera donné ». M. Aynard fit décider que cet enseignement doit être simplement un enseignement « préparant aux professions ». Enfin, la Chambre adopta un article complémentaire essentiel que la commission avait fait sien, pour répondre aux préoccupations sus-mentionnées, et dont M. Piou avait été t'interprète « Le Conseil départemental d'assistance publique et privée pourra dispenser partiellement ou complètement des prélèvements du pécule les établissements qui justifieront que l'exiguïté de leurs ressources les met dans l'impossibilité d'y faire face. La même dispense sera accordée aux établissements dont le but exclusif est de former des apprentis et qui limitent à la durée de cet apprentissage, suivant les usages locaux de la profession, le temps de l'hospitalisation. » Il serait injuste de ne pas reconnaître que si la loi ainsi amendée n'a pas cessé d'être inutile et de pouvoir être dangereuse, elle n'est plus cependant une loi radicalement malfaisante, comme tout l'avait fait craindre. M n'est pas inutile de se défendre. Il n'est pas inutile qu'il y ait une opposition active, renseignée, au Parlement et dans les commissions parlementaires. Pour apporter un complément d'informations à la commission sénatoriale' (devant laquelle ses représentants ont été heureux de comparaître le 19 décembre 1912), l'Office Central des œuvres de bienfaisance a ouvert l'été dernier, auprès des couvres privées, une enquête relative aux répercussions que le texte de la loi, tel qu'il a été voté par la Chambre, aurait sur leur vie et les détails de leur organisation.

C'est en nous inspirant de ces réflexions antérieures et des observations nouvelles ainsi groupées que nous avons cru pouvoir insister auprès de la commission sénatoriale sur les idées et les faits que je résume ici comme en un simple catalogue d'expériences, d'arguments et d'amendements.

n

Si le principe du pécule-salaire obligatoire est reconnu par l'Etat, si l'Etat, par l'œuvre du législateur, déclare voir dans ce M. Bérenger, président; MM. Ferdinand Dreyfus, Strauss, Leygues, Lemarié, Ermant, Guillier, Ha)gaii, Blanc, membres.


« droit de l'enfant » une vérité; s'il établit des conditions strictes en dehors desquelles il ne sera plus possible à la bienfaisance privée de s'exercer, s'il dit « Vous n'aurez plus la liberté de recueillir, de nourtir, de soigner, de consoler, d'élever un enfant ni de lui mettre entre les mains un gagne-pain par l'enseignement professionnel, à moins que vous n'y ajoutiez un don légal en argent dont j'aurai, au préalable, déterminé l'importance »,-qu'il ait alors le courage de revendiquer une partie des charges qu'il fait ainsi retomber sur les œuvres. Et il y a pour lui deux manières bien simples de le faire lu première est de contribuer lui-même à la formation de ce pécule en organisant le système du pécule subsidié et en disant aux œuvres « Là où vous établirez le pécule conformément aux règles que je préconise (moi qui n'ai en vue que l'intérêt social), j'ajouterai, en échange, à vos versements une part proportionnelle. » Et la seconde, faite de logique et d'honnêteté, est de reconnaître que ce qui est ainsi défini une vérité légale, et c'est donc dire une obligation, à l'égard des enfants recueillis par la bienfaisance privée, est, au même titre, au même taux et suivant les mêmes règles, une vérité, et c'est donc dire une obligation identique, à l'égard de tous les enfants recueillis par l'Assistance publique. Puisqu'il ne s'agit là que de l'Enfant, considéré dans son avenir, sa dignité et sa sécurité, il ne peut pas y avoir deux poids et deux mesures. L'enfant « social » est le même, que ce soit une main charitable qui le guide ou que ce soit la collectivité qui lui ouvre un crédit anonyme bien plus, l'Etat n'a-t-il pas la responsabilité de l'exemple à donner? Le pécule obligatoire pour les seules oeuvres de bienfaisance privées, c'est un impôt établi sur une catégorie de citoyens au profit d'une catégorie d'assistés, c'est établir un privilège légal en faveur des seuls enfants recueillis par la charité privée. L'opinion publique ne comprendrait ni cet impôt, ni ce privilège dispendieux pécule subsidié, pécule généralisé, pécule identifié pour les deux grandes catégories d'enfants asststés, voilà, en toute justice, les conséquences fatales du pécule obligatoire. Ses partisans y ont-ils réfléchi? L'Etat n'a pas osé assumer pour lui-même cette charge. Or, si l'on estime que l'enfant qui sort d'un établissement d'assistance doit, en tout état de cause, avoir à sa disposition un petit capital (que ses parents ne lui auraient vraisemblablement pas constitué dans la vie familiale), peu importe qu'il ait été éle~é dans un orphelinat religieux ou dans un asile départemental il est intéressant, parce qu'il est jeune, parce qu'il a souffert et parce qu'il a à vivre et non pas parce qu'il a été recueilli par tel ou tel. Et, même alors, la partie 10 JANVIER 1913. 6


serait encore inégale pour les oeuvres privées qui ont des impôts à payer et des assurances à régler, toutes choses dont est dispensé l'Etat qui ne connaît pas cette catégorie de frais généraux et qui a pu constamment installer ses services d'assistance dans des bâtiments transmis par les siècles ou confisqués par lui. Or l'Etat ne donne pas, à proprement parler, de pécule aux 150 000 enfants qui dépendent de l'Assistance publique, ou il le donne d'une manière fantaisiste qui n'a rien à voir avec les précisions de la loi. « Dans les colonies pénitentiaires publiques, l'Administration, d'ailleurs limitée par les allocations budgétaires dont elle dispose, ne donne pas de pécule, ainsi que l'a explicitement déclaré M.,&chrameek, directeur de l'administration pénitentiaire, dans la communication qu'il a faite à la Société générale des prisons (7!cu. pén., 1910, p. 612). Il y a bien dans les établissements publics des récompenses en argent, mais elles sont très menues. Par exemple, à Doullens, les filles détenues peuvent ainsi avoir, B' leur sortie, une somme qui, étant en moyenne de 5 francs, peut se réduire à rien pour les indisciplinées, ou s'élever à 10 francs pour les meilleures ') et ce n'est jamais là que le système du bon point, de l'encouragement. L'administration pénitentiaire, plus expérimentée et plus sage que le législateur, n'admet pas, chez elle, dans les établissements de l'Etat, des salaires et ne donne que des ~e~H~en~M. Et elle a parfaitement raison parce que, si la discipline doit être rigoureuse dans ces établissements, chacun sait qu'avec de tels « hospitalisés », le système des punitions est vite usé. Pain sec? Cellule? Combien de temps cela peut-il durer et que vient-il après ? Je ne pense pas qu'on nous fasse l'apologie du système des coups.

En ce qui concerne les enfants placés par l'Assistance publique chez des patrons ou des paysans (qui ne sait que ces « mises en nourrice », très recherchées par les paysans qui y trouvent un bénéfice, sont dans les campagnes un puissant « argument » politique?), leur gain, s'ils en font, sert en partie ou en totalité à leur entretien et le reste (mais le reste seulement) est placé à la Caisse d'épargne

Bulletin de t'UnMM des MCte<es de pah'o?tage de France, 19t2, 1, page TO. L'Union e a comme président M. Ballot-Beaupré, premier président honoraire à la Cour de cassation.

Il est bien entendu que nous ne mettons pas en cause l'Assistance publique, qui fait ce qu'elle peut; mais voici, aux termes du rapport de M. Breton (page 78), le vague des dispositions réglementaires concernant les pupilles de la Seine, par exemple

« La question de constitution du pécule, pour les pupilles de l'Assistance publique, a été réglée par l'article 26 de la loi du 27 juin i904. Sui-


Enfin, dans certains établissements de réforme ou pénitenciers privés, l'indemnité quotidienne donnée par l'Etat pour les mineurs qu'il leur confie descend à 0 fr. 85 et même à 0 fr. 60; est-ce sur les reliquats de ces allocations qu'il serait possible de constituer un pécule?

H conviendrait donc (si l'on se place au point de vue des partisans du pécule obligatoire) de disjoindre la question du pécule du projet de loi sur la surveillance des établissements de bienfaisance privée elle en est absolument indépendante'; elle deviendrait ainsi une question d'organisation générale et mériterait une législation particulière, puisque la logique gouvernementale devrait alors vouloir que tout enfant abandonné ou orphelin, plus faible et plus à plaindre que celui qui a une famille, ait un viatique à l'entrée de sa vie, de même que le vieillard, incapable de suffire à son entretien, est assuré d'avoir son pain quotidien. Mais une autre considération intervient ici pour faire condamner la conception du pécule uniformément appliqué à toutes les catégories de mineurs assistés. Il n'est pas besoin d'être grand clerc en matière d'assistance pour savoir qu'il n'y a pas deux œuvres qui se ressemblent, même pas deux « maisons H nées de la même pensée et vivant côte à côte; cette adaptation constante, cette intelligence du besoin, cette variété dans le fond et dans la forme sont bien assurément parmi les plus beaux fruits de la charité privée elles lui ont permis d'être, en toutes matières d'assistance, une initiatrice. Du seul point de vue pédagogique, qui voudrait donner à tous les enfants le même travail à faire dans le même temps, et la même récompense pour le même travail? Voici, par exemple, les maisons de réforme, les œuvres de relèvement, les établissements pénitentiaires, véritables hôpitaux d'âmes, où l'on tente avant tout de rendre un peu d'équilibre moral à des prostituées, à des libérés, à de jeunes criminels, à des vicieux et des dégénérés; allez-vous traiter leurs pupilles du même pied et avec les mêmes procédés que vous traiterez ces vant cet article, tout pupille âgé de treize ans doit être pourvu d'un placement et une porhon de son salaire doit être versée à la Caisse d'épargne. « En ce qui concerne les pupilles de la Seine, les contrats de placement sont passés par les directeurs des agences régionales et les contrats déterminent notamment la répartition du salaire en trois éléments, à savoir une part pour l'argent de poche; une part pour la véture; une part pour la Caisse d'Epargne. La part affectée à la véture constitue d'ailleurs un maximum. »

Le projet de loi traite de trois questions distinctes 1<* Surveillance des Œuvres privées; 2° organisation du pécule; 3" organisation du Conseil départemental d'Assistance publique et privée.


petits orphelins au regard clair qui n'ont contre eux que d'être pauvres et sans parents? Là, il no peut pas et il ne doit pas être question pour les enfants d'un <fM qui serait une prime au manque de persévérance et au ~<a<M ~Mo moral. Là, le travail n'est rien d'autre qu'un procédé d'éducation, et cette éducation serait compromise avant même d'avoir été donnée si le mineur coupable était amené à croire que, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, il n'a qu'à se laisser vivre pour tirer une lettre de change sur la société qu'il a contribué à troubler. La réponse de toutes les femmes courageuses et de tous les hommes d'élite qui se consacrent au rude labeur qu'impliquent pour eux l'administration ou la direction de ces cliniques d'orthopédie morale est pour ainsi dire unanime; il n'y a là ni question confessionnelle, ni question politique catholiques, protestants, israélites, athées, procureurs généraux, professeurs éminents de nos Facultés de droit, conseillers aux Cours d'appel, juges, avocats, prêtres, pasteurs, sœurs de charité, diaconesses, femmes d'oeuvres sont d'accord au nom de l'expérience et de la raison. L'un dit « Le pécule obligatoire est une solution pitoyable »; l'autre « Cette idée est purement déraisonnable » un troisième « L'attribution, dans les maisons de réforme, d'un pécule dû par le fait de la présence et non gagné par l'assiduité au travail devient un véritable contre-sens o un quatrième « Le résultat certain sera de rendre mauvais les bons et pires les mauvais »; et encore « Si ce pécule et ce trousseau sont regardés comme un dû, on ne pourra plus faire façon de nos jeunes filles, qui sont déjà assez difficiles à diriger et à réformer et qui deviendraient insupportables », et ces citations pourraient se suivre durant des pages 1. Qui ne sait, du reste, quelles sont, dans la réalité pratique, les conséquences de règles uniformes, théoriques et strictes appliquées (sans tenir compte des conditions de milieu et de capacité) à des choses dont l'essence est de n'avoir pas de commune mesure? Sur la proposition de M" Avril de Sainte-Croix et de M°" d'Abbadie d'Arrast, le conseil central de l'Union des patronages a voté la résolution suivante que le Comité national des Femmes françaises~ a faite a) Bulletin de l'Union des sociétés de patronages, 1912, n°' 1 et 2. b) Articles divers.

c) Enquête ouverte par l'Office central des [ouvres de bienfaisance. Voir l'Action ~emtntne (octobre 1912). « La section de législation du Comité national des femmes françaises estime que l'obligation du prélèvement sur le pécule des mineurs hospitalisés et de la remise du trousseau, à la sortie de l'enfant, porterait un coup mortel aux petites œuvres qui pratiquement sont les meilleures, et, par voie de conséquence, paralyserait l'exécution de diverses lois protectrices de l'enfance, lois de 18S9, de 1898,


sienne dans des termes presque identiques « L'Union des patronages regrette que les exigences de la loi du 11 avril 1908 (sur les enfants mineurs de dix-huit ans qui se livrent à la prostitution et à la débauche), aggravées par les règlements d'administration publique, rendent très difficile et même en grande partie impossible le concours des œuvres d'assistance privée au relèvement des mineurs prostitués. » Et, de fait, il ne s'est, depuis lors, créé aucun établissement privé de réforme! Le législateur se croit-il au dessus de cette élite des professionnels de la bienfaisance ? Se croit-il au-dessus des faits d'expérience? Il vaudrait mieux reconnaître franchement qu'on a fait fausse route. Qui pourrait encore prétendre qu'il soit possible d'établir les mêmes limites de pécule pour plusieurs établissements, même situés dans le même département? En voici un qui recueille tous les « hospitalisés a gratuitement; un autre fait pay er aux sociétés ou aux particuliers qui les conlient une légère rétribution qui est loin de couvrir les frais de séjour; un troisième combine la gratuité et les demi-bourses et modifie leur proportion suivant ses ressources qui sont elles-mêmes variables. Ici, il y a dix enfants; là, il y en a cent; les frais généraux seront-ils les mêmes? En ce point, les orphelins sont recueillis dès l'âge de quatre ans (grevant ainsi l'établissement d'un poids considérable) et sont gardés jusqu'à leur majorité, ailleurs ils n'entrent qu'à treize ans et et sortent à seize ans, tandis que la maison voisine, attachée à un enseignement professionnel différent, les garde jusqu'à dix-huit ans. Tel établissement est agricole, tel autre, urbain; l'un n'admet pas de diversité dans l'enseignementprofessionnel l'autre, croyant préférable de suivre, dans la mesure du possible, les goûts de l'enfant, a dix ateliers différents et par conséquent dix organisations diverses et dix chefs d'atelier à rétribuer 1. Celui-ci hospitalise et instruit, celui-là hospitalise seulement et place comme externes de 1908, ainsi que la loi sur Ip. vagabondage, et enfin de la loi sur les tribunaux d'enfants.

Voici, par exemple, la colonie protestante de Sainte-Foy, où le péculerécompense existe depuis 1875 et où il est facilité par des fondations. comme à l'orphelinat de Saverdun; l'enseignement professionnel s'étend pour les 100 enfants à 11 corps de métiers. La colonie possède un beau domaine agricole. En 1909, les recettes des ateliers et les recettes agricoles se sont montées à 17 000 francs sur 95000 francs de recettes (M pour 100) et 95 000 francs de dépenses. En 1912, les bénéfices de l'atelier de cordonnerie et l'allocation donnée par l'Etat par tête d'enfant se sont montés pour chaque enfant à 413 francs. La dépense globale par enfant a été de 938 francs, d'où 525 francs de perte par tète. La dépense annuelle pour les bons points a été de 3000 francs.

Dans un autre établissement, il n'y a que 10 hospitalisés qui gagnent


chez les patrons les enfants auxquels ils se contente de donner un supplément d'enseignement professionnel. Et il faut ajouter que constamment, de droite et de gauche, puisqu'il n'y a pratiquement aucun moyen de retenir l'enfant jusqu'à la fin de sa formation professionnelle, il est retiré par ses parents ou par ses tuteurs dès qu'il peut paraitre leur rapporter quelque chose, ce qui cause un égal dommage à l'hospitalisé insuffisamment instruit et à l'oeuvre à laquelle il commençait à ne plus coûter. Enfin, il est bien rare que la « journée » de l'enfant hospitalise soit une journée de travail complète, une « journée de salaire ». Pour l'enfant normal lui-même, combien de « jours ouvrables a comprendra l'année? Qui les fixera et d'après quelles données? Si l'enfant est malade, ne coûtera-t-il pas plus cher à l'oeuvre que lorsqu'il est en bonne santé et ne serait-il pas équitable de dispenser l'établissement de verser l'allocation dont le pécule doit profiter, pendant un nombre de jours suffisant pour compenser ses frais? En dehors des enfants dont la maladie est constatée < par certificat médical », les œuvres ne sont-elles pas peuplées et surpeuplées par la légion des demi-malades, des demi-dégénérés qui ne fournissent jamais un « travail normal a? N'y a-t-il pas, en dehors de ceux qui « se refusent à tout travail régulier n, l'armée (toujours abondamment recrutée) des paresseux incorrigibles et des mauvaises têtes d'occasion? Les objections se pressent en foule.

Après un examen sérieux des résultats de l'enquête faite par l'Office central des œuvres de bienfaisance, je suis, encore une fois, confirmé dans cette opinion que, s'il a pu y avoir dans le passé quelques établissements, <K/MMMCMt rares, dont les uns ont commis des fautes que l'on a eu mille fois raison de signaler et de punir, dont les autres ont surtout manqué de prudence et d'expérience, l'établissement de bienfaisance qui fait MM ~e~/tce est une pure utopie; c'est un établissement-fantôme. Il faut être très ignorant des questions qui concernent l'enseignement professionnel pour ne pas savoir que cet enseignement est extrêmement dispendieux et que, dans aucun corps de métier, l'apprensur 36; dans un autre, il rentre pour 6000 francs d'ouvrage et les dépenses sont de 12 000 francs.

La Société des amis de l'enfance, rue Gaillon, à Paris. loge, nourrit les enfants, leur donne des cours complémentaires, et les place comme externes chez des patrons. Elle exige des patrons, qui autrefois nourrissaient les enfants et ne les payaient pas, et qui maintenant ne les nourrissent pas, une indemnité de nourriture de 1 fr. 50 par jour. Elle constitue un pécule sous forme de gratifications; elle est toujours en déficit en 1911, sans compter le logement, et déduction faite des sommes versées par les patrons, chaque enfant a coûté à la Société 670 francs par an.


tissage n'est donné gratuitement a fortiori, cet enseignement est-il plus dispendieux encore lorsqu'il se contente d'être un enseignement préparatoire au véritable enseignement professionnel et à l'apprentissage, et lorsque l'âge des enfants qui le reçoivent est plus bas le gain arrive plus vite lorsque l'enfant est plus âgé; plus les enfants sont jeunes, et plus élevées sont les dépenses de surveillance professionnelle et de gâchage de matériaux a. 11 n'y a pas un établissement de bienfaisance qui puisse vivre la moitié de l'année seulement sur le '< travail rémunérateur des assistés; c'est le libre don de la charité qui comble la différence. L'enfant qui a été gratuitement élevé, entretenu, et qui a reçu gratuitement les éléments d'un métier est un privilégié. Comme on l'a très justement fait remarquer, du point de vue juridique, il ne peut pas être question d'un pécule-salaire, car it n'y a pas de « salaire là où il n'y a pas de contrat de travail. Par ailleurs, songe-t-cn à MK~o~er la constitution d'un pécule au patron qui loge et qui forme trois ou quatre apprentis? Et faudrait-il l'imposer au père de famille?

De plus il serait singulièrement injuste de faire partir ce pécule de l'âge de quatorze ans; à quatorze ans, l'enfant ne peut avoir légalement, au maximum, qu'un apprentissage d'un an or il n'y a pas un métier où un enseignement professionnel d'un an permette un travail, et par conséquent un gain qui suffirait à la fois à la nourriture et à l'entretien. Dans certains métiers techniques, tout particulièrement intéressants parce qu'ils nécessitent des ouvriers d'élite particulièrement rétribués, l'élève ne devient un véritable apprenti qu'après un an de travail, c'est-à-dire à quatorze ans, et, à partir de cet âge, le véritable apprentissage durera encore trois ou quatre ans*.

L'mtérct évident de la société est d'aider ceux qui forment des ouvriers instruits, et non pas de simples manœuvres indéterminés. Or, dans la plupart des professions, l'enseignement professionnel dure un minimum de deux ans. Le devoir du législateur est de n'envisager la possibilité de la constitution du pécule qu'à partir de l'âge de seize ans, qui correspond à ce minimum de préparation, et encore convient-il de rappeler que cette limite ne saurait pas s'appliquer a l'enfant qui n'a que des facultés Pour un joaillier, l'enseignement professionnel dure quatre ans aucun joaillier resté dans sa famille au cours de son apprentissage n'aurait d'économies et il aurait coûté fort cher a ses parents; il en est de même de tous les ouvriers d'art. Les élèves des écoles professionnelles de la ville de Pans reviennent, par tête et par an, pour certaines professions, à plus de 2000 francs.


médiocres. Aux termes du premier rapport de M. Breton (n° 843, 1911, p. 111), le salaire minimum à prévoir pour l'enfant de seize ans serait de 0 fr. 70 si on en défalque les deux dixièmes prévus par le projet de loi pour la constitution du pécule, il resterait à ce tarif, pour subvenir aux frais de nourriture, d'entretien, d'enseignement, aux frais médicaux et aux frais généraux, une somme quotidienne de 0 fr. 56 par tête d'assisté de seize ans; personne ne dira que cela soit « le Pérou », et bien malin sera l'établissement qui « fera des bénéfices »!

Parmi les dangers que présenterait l'adoption du pécule obligatoire et unilatéral, il faut signaler la tentation très naturelle que ne manqueraient pas d'avoir des oeuvres peu soutenues, de transformer trop tôt l'enfant en producteur (au grand détriment de sa formation professionnelle morale et physique) et d'essayer ainsi de « se rattraper des obligations légales en prenant un caractère commercial cela irait précisément à l'encontre du but poursuivi. « Proposer aux établissements de bienfaisance un but de lucre, c'est les entrainer à tenter l'exploitation de l'enfance », ainsi que l'a très nettement expliqué M'"° d'Abbadie d'Arrast. Je crois, quant à moi, que les établissements pseudo-charitables, que l'opinion publique a raison de vouloir châtier rudement, sont, à l'encontre de la pensée du législateur, les seuls que la loi projetée n'atteindra pas dans leur vie, parce qu'ils sont justement ceux qui, s'abritant seulement sous le masque de la bienfaisance, ne connaissent pas ces frais énormes qui s'appellent de bonnes demeures, de bons soins et un bon enseignement ce sont « les bagnes de l'enfance » où je pense que l'on se soucie fort peu de ce genre de dépenses, et qui, étant les moins obérés de ce fait, auront le moins de peine à satisfaire au prélèvement du pécule; ce sont eux qui, n'étant pas « charitables », seront le plus ingénieux pour échapper aux prescriptions légales. Au contraire, on atteindrait la maison idéale où toutes les règles les plus modernes de l'hygiène, de la pédagogie, de la sociologie seraient scrupuleusement observées, et dont le budget de dépense est déjà le plus lourdement chargé, car cela coûte très cher d'être « très bien ».

Il y a d'autres moyens que le pécule obligatoire pour venir en aide à la pitoyable infortune des « souffre-douleurs » et des « enfants martyrs ».

D'autre part, qui pourrait, dans ces conditions, en vouloir aux œuvres qui restreindraient le nombre de leurs « hospitalisés », ou qui ne les garderaient pas au delà de l'âge à partir duquel la formation du pécule deviendrait obligatoire, ou qui modifieraient le caractère de gratuité, ou qui augmenteraient le prix de pension


(qui, pour un grand nombre d'entre elles, ne dépasse pas 300 fr.)? L'Etat est-il en mesure de se substituer à elles et de quels établissements dispose-t-il pour cela? Il n'en a pas. Faut-il souhaiter que, le nombre des places gratuites diminuant dans les orphelinats et les patronages (où l'enfant est, dans le détail de sa vie matérielle, morale, intellectuelle, religieuse, l'objet de soins individuels), l'Assistance publique ait à recueillir ce « trop plein » d'orphelins ainsi créé par la loi et auxquels elle ne peut pas donner le même genre d'assistance que celle assurée par la bienfaisance privée? Qui pourrait raisonnablement souhaiter d'augmenter encore de ce chef les dépenses de l'Assistance publique*? A-t-on pensé que, peut-être, un quart des œuvres seulement pourraient constituer le pécule sans modifier les conditions actuelles de leur fonctionnement, et que plus d'un tiers seraient obligées, pour ne pas mourir, de demander à en être exmeptées, conformément aux dispositions si heureuses du nouvel article 8? 'l

Entre autres renseignements de premier ordre récemment groupés par l'Office central des œuvres de bienfaisance, j'ai parcouru ceux qui proviennent de plus de trois cents orphelinats de filles, répartis sur l'ensemble du territoire, et soutenus par la charité privée 23 pour 100 de ces établissements donnent un pécule et un trousseau équivalents ou supérieurs aux prévisions du projet de loi; 40 pour 100 déclarent ne pouvoir faire face au système de l'obligation, tel qu'il est défini par ce projet, qu'en faisant au public un nouvel appel dont il est impossible de prévoir le résultat; 35 pour 100 se déclarent incapables d'y faire face en raison de l'exiguïté de leurs ressources. Parmi les premiers de ces établissements, qui constituent le pécule, j'ai été émerveillé de voir la souplesse et la variété des combinaisons imaginées; elles ne se ressemblent nulle part; c'est un prodige d'ingéniosité, réalisé par le tact et par la liberté. L'obligation apporterait là son uniformité et, par conséquent, ses déficits; elle diminuerait (si on se contentait de ses prescriptions) le montant des pécules librement constitués; elle supprimerait cette variété qui se plie à tous les cas. Et même, dans cette heureuse catégorie, combien d'établissements signalent que la constitution du pécule mentionné n'est possible pour eux que pour le MMM&K/ et que l'augmentation du prix de la vie va les amener à le restreindre pour les œuvres En 1834, les Bureaux de bienfaisance et l'Assistance publique secouraient 747 000 personnes; en Ï90R, IStSOOO. Soit, par 10000 habitants, MG en 1834 et 385 en d906. La valeur moyenne de chaque secours a plus que doublé dans la même période.


aussi, c'est la vie chère! Il est également extrêmement intéressant de remarquer que les établissements qui rentrent dans cette catégorie plus aisée sont ceux de Paris, des grandes villes, des départements riches; là il y a des protecteurs, des subsides, des fondations de bourses, de dots, de trousseaux' moins l'établissement est peuplé, plus il est éloigné d'un grand centre et plus il a de peine à constituer un pécule ce sont les établissements de petites bourgades, tes petits orphelinats de campagne et des régions pauvres, si intéressants par les services qu'ils rendent, qui seraient les plus rudement atteints par la loi. La géographie de la charité a ses enseignements, qui ne contredisent qu'en apparence ce que nous disions plus haut des maisons très modernes et très bien tenues.

H me semble donc indispensable que les établissements qui ont un petit nombre de pupilles (dix ou quinze par exemple) soient dispensés du pécule. Si, sur ce point spécial du pécule obligatoire, le Sénat n'a pas la sagesse de revenir sur les décisions malheureuses prises par la Chambre des députés, puisse-t-il au moins reconnaître la nécessité d'un autre procédé d'évaluation. Dans cette évaluation, il est logique de faire intervenir l'idée et le fait de « l'entretien », l'idée et le fait du coût de la vie. Le pécule, « le bas de laine », l'épargne, quel qu'en soit le nom, est la différence entre un ensemble de recettes et un ensemble de dépenses. Puisque le conseil départemental de l'assistance publique et privée aura la tâche singulièrement difficile, et à laquelle on peut bien dire que ses membres ne seront guère préparés, d'établir, pour chaque âge et pour chaque profession, un minimum et un maximum de salaire, on peut hardiment lui confier la mission plus aisée d'établir, pour chaque âge d'assisté, le coût moyen de la vie journalière dans le département la moitié de la différence entre le salaire journalier et l'entretien journalier ainsi déterminé serait portée pour un quart au fonds commun et pour un quart au pécule individuel. Par mesure d'ordre et de protection, il devrait être également stipulé que, au cas où l'enfant serait retiré prématurément par ses parents ou tuteurs, le montant du pécule à lui revenir serait, de ce fait, diminué de moitié.

Il faut reconnaître que sur ce point du pécule la Chambre des Par exemple, voici un orphelinat agricole de garçons où des élèves sortant à dix-huit aus, en 1911, avaient un avoir de plus de 400 francs constitué par 111 francs de pécule et plus de 300 francs de prix affectés par des donateurs à des travaux spéciaux ~labourtge, arboriculture, ëtaMe, etc.). ).


députés qui avait déjà adopté, sur la question de l'enseignement professionnel, une excellente proposition de M. A)nard, a adopté d'heureux amendements au projet primitif, lorsque, sur les avis de MM. Lerolle, J. Piou, J. Denais et non sans l'utile intervention « de l'Union des sociétés de patronage » et de « l'Office Central des œuvres de bienfaisance elle a dispen&é de l'obligation les écoles d'apprentissage proprement dites et les œuvres qui justifieraient de l'exigutté de leurs ressources. Celles-ci pourront présenter leurs requêtes aux conseils nouvellement créés sous le.nom de Conseils départementaux de l'assistance publique et privée qui donneront également leur avis sur les demandes de fermeture par le préfet. C'est là un immense progrès nous voilà loin de la fermeture par autorité administrative dont te projet primitif faisait cadeau aux préfets et tous ceux qui ont vécu en province au temps de la toute-puissance radicale savent ce que. veulent dire ces mots « Autorité préfectorale! » Les conseils départementaux comprendront onxe membres cinq nommés par le préfet, cinq élus par les établissements de bienfaisance situés dans le département; le onzième, faisant fonction de président, sera choisi par les dix autres, parmi eux ou en dehors d'eux. On ne pouvait mieux souhaiter, surtout si l'on songe que, pour la première fois, dix représentants des œuvres de bienfaisance seraient également admis au sein du Conseil supérieur de l'assistance publique qui comprendrait aussi une section permanente faisant fonction de tribunal d'appel. Cette disposition très hardie donne pour la première fois un état civit et un rang officiel à la bienfaisance privée elle est ainsi classée parmi les organismes professionnels et reconnue apte à prendre place dans une sorte de tribunal de prud'hommes. N'est-ce pas là une manifestation très curieuse et très juste des idées en cours sur la valeur des organisations professionnelles et des fonctions juridiques qu'elles sont aptes à exercer?

Tous ceux qui croient, et je me place parmi eux, que la bienfaisance a tout à gagner à « s'organiser a et qu'il y a une science de la bienfaisance que la complexité de la vie sociale rend chaque jour plus complexe elle-même et plus nécessaire à étudier si l'on veut vraiment bien faire; tous ceux qui estiment, et j'en suis, que l'Assistance publique et la bienfaisance privée, qui ont l'une et l'autre d'immenses progrès à réaliser, ont tout intérêt à se connaître l'une l'autre, à se fréquenter, à se soutenir, à se compléter dans des tâches dissemblables, à se considérer comme des collaboratrices dans une œuvre sans limites, pour laquelle ce n'est pas trop de l'ensemble de leurs ressources, de


leurs expériences, de leurs bonnes volontés et de leurs talents'; tous ceux-là (c'est-à-dire, je pense, tous les hommes de bonne foi) se réjouiront de penser que pour la première fois il sera permis à ces expériences, à ces bonnes volontés, à ces talents, de travailler ensemble pour le m:eu\ de ceux qui soutrrent. Je souhaite, quant à moi, que ces conseils départementaux, encore réduits à un rôle consultatif, soient assez efficaces dans leur action, assez sages dans l'exercice de leurs fonctions, pour qu'on en vienne à leur confier, un jour, tout naturellement, l'étude de toutes les questions concernant l'assistance dans l'étendue de leur ressort.

Pour le moment, je souhaile surtout que le Sénat, sans toucher à cette disposition heureuse, sans revenir sur ce que la Chambre a concédé, soit assez sage pour effacer de la loi les dispositions dangereuses qui lui sont signalées de toutes parts. Et enfin j'ose espérer que, rompant avec tes détestables errements du passé, les fonctionnaires auxquels il appartient de rédiger les règlements d'administration publique annoncés par le vingt-cinquième et dernier article du projet de loi, voudront bien se rappeler qu'ils n'ont pas charge d'aggraver la loi, mais que, « en déterminant les mesures nécessaires à son exécution », ils peuvent, au contraire, par la sagesse et par la modération de leurs décisions, être, eux aussi, jusque dans ce travail administratif, les collaborateurs de la bienfaisance privée, les soutiens de l'infortune et les artisans d'une « bonne œuvre

N'est-ce pas, vraiment, un beau compliment à mériter? François DE Wrrr-GutzoT.

Je veux signaler en passant la tentative trèi intéressante faite aux Pays-Bas pour assurer, par la hberté, la collaboration de l'Assistance publique et de la bienfaisance privée. (Travaux du Congrès international ti'.Assts<ance de Copenhague, 1911, 2'* volume, p. 621.)


DES ROSEAUX SOUS LE VENT 1 Dans la pauvre cabane des dames, ils étaient tous heureux, mais d'un bonheur grave.

– ![ me semble rêver, disait donna Ester en senant à souper à son neveu, pendant que donna Ruth le regardait, fixement, et qu'Efix, courbé et tirant d'un sac un petit baril de vin, se retournait pour sourire à ses maîtresses.

Giacinto mangeait, assis sur le siège en maçonnerie qui servait à la fois de table et de lit, et, lui aussi, il pensait rêver. L'accueil froid de Noémi lui avait fait sentir ce qu'il était réellement un étranger parmi des gens différents de lui-même. Mais il voyait maintenant ses tantes empressées à le servir, le domestique qui lui souriait comme à un enfant, les jeunes filles qui le regardaient avec des yeux tendres. Il entendait la chanson de l'accordéon, il distinguait des ombres dansantes à la clarté des étoiles, et il s'imaginait que sa vie allait s'écouler toujours ainsi, heureuse et fantastique.

Il faut s'accommoder aux choses, lui dit Efix en lui versant à boire. Regarde l'eau pourquoi dit-on qu'elle est sage? Parce qu'elle prend la forme du verre où on la verse.

Le vin aussi, il me semble?

Le vin aussi, oui. Mais le vin quelquefois mousse et s'échappe; l'eau, non.

L'eau s'échappe aussi si on la met sur le feu, dit Natolia. Alors Griscenda prit la servante par le bras et l'entraîna. Laisse-moi! Qu'y a-t-il?

Pourquoi manques-tu de respect à l'étranger?

Grisce! La tarentule t'a-t-elle piquée que tu deviens folle? Oui, et je voudrais danser!

Quelques femmes réunies autour du musicien se prirent par la main pour commencer le bal. Les boutons de leur corselet scintillaient leurs ombres s'entre croisaient sur la terre grise. Elles Voy. le Corfesponda?~ du 25 décembre 1912.


se mirent lentement en file, les mains entrelacées, et elles levèrent leurs pieds en marquant vigoureusement les premiers pas de la danse. Mais elles étaient raides, indécises, sans entrain. On voit bien que l'homme manque. Appelez au moins Efix 1 cria Natolia.

Et comme Griscenda lui pinçait le bras, elle ajouta

Ah! la guêpe te pique! Veux-tu aussi du respect pour lui? Mais Efix était apparu à son appel, et il s'avançait en frappant les pieds en cadence et en agitant les bras comme un danseur de profession, et il chantait

A la fête, à la fête je suis allé!

Arrivé près de Griscenda, il la prit par le bras, se mêla à la file des femmes, et sa présence anima tout de suite la danse. Les pieds furent plus agiles, les visages s'illuminèrent de plaisir. Et su! Et su!

Un courant magique passa à travers la file des danseuses qui se plia et lentement forma un cercle. De temps en temps, une femme s'avançait, séparait deux mains unies, les entrelaçait aux siennes, et la guirlande noire et rouge des danseuses s'allongeait, et les pieds se soulevaient de plus en plus légers, battant le sol, comme pour éveiller la terre de son immobilité. « Et su! Et su! » ») L'accordéon lui-même avait un son plus vif, et des voix mâles jetèrent des cris qui donnèrent à la danse une animation sauvage. « Uhi! Uhiahi! » Tous les pèlerins étaient accourus, et, à l'angle de la cour, Griscenda distingua les cheveux roux de Giacinto entre les mouchoirs blancs de ses tantes.

Compère Efix, faites danser votre garçon, dit Natolia. Celui-là est un boute-en-train, oui.

Mets-le à côté de l'église, et il aura l'air du campanile! Es-tu folle, Natolia, langue de feu!

Tes yeux parlent plus haut que ma langue, Grisce! Que le feu te mange les paupières!

– Vous êtes folles, femmes.' Dansez donc! a A la fête, à la fête je suis allé! »

Uhi! Uhiahi!

Le cri tremblait comme un hennissement, et les pieds courts, qui émergeaient de la bordure rouge et ondulante des jupes sombres, avaient quelque chose de dur et de sauvage. Don Giacinto, viens!

Et su! Et su!

Viens! Viens!

Toutes les femmes regardaient de son coté en souriant. Il lâcha ses deux tantes d'un bond; mais il avançait, incertain. Alors le


cercle des femmes s'ouvrit, la file se reforma et alla au-devant de l'étranger, comme dans un jeu, l'atteignit, l'enveloppa, le prit et se referma. Et si grand, entre Griscenda et Natolia, il semblait la perle de l'anneau. Il sentait la petite main de Griscenda inerte dans la sienne, mais celle de Natolia, grande et dure, serrait amoureusement ses doigts.

Le recteur était allé s'asseoir près des dames Pintor. Il tira sa tabatière d'argent, la secoua, l'ouvrifet la tendit d'abord à donna Ester, puis à donna Ruth, enfin à^Kallina elle-même. Beau garçon, donna Ester, mais' il faudra veiller sur lui. Et il remit la tabatière dans sa poche, et il redressa la pointe de son mouchoir bleu dont il rabattit les bouts sur sa poitrine. Donna Ester, mon âme, nous aussi nous avons dansé du temps que nous avions des ailes aux pieds. Et maintenant, comment vont Vos Seigneuries?

Donna Ester pleurait de joie, mais elle feignit d'éternuer. On dirait du poivre, votre tabac, abbé Paska

Le plus heureux de tous, c'était Efix. Il s'était assis sur un tas d'herbe, dans une des cabanes vides. Il croyait danser encore. Il admirait la figure de Giacinto, et il souriait au jeune homme comme lui souriaient les femmes.

Avant d'arriver à la fête, Giacinto et lui s'étaient arrêtés au petit domaine, tout rouge et solitaire dans le crépuscule; et Efix avait montré, d'un geste tendre, sa cabane tapie dans la verdure. Je suis ici toute l'année. Vous viendrez quand il y aura des légumes et des fruits à porter au village. Mais votre monture ne supporte pas les besaces, ajouta-t-il en clignant des yeux au scintillement de la bicyclette.

Moi, je vais à Nuoro, dit Giacinto en regardant le domaine de haut en bas comme on fait d'une persanne.

Vous viendrez quelquefois Avant qu'il fasse trop chaud et ensuite à l'automne. On est bien à l'ombre, là-haut! Et la nuit, donc! La lune vous tient compagnie et les pastèques là-dessous, dans le verger, ressemblent alors à des vases de cristal. Vous verrez. Nous bavarderons.

Oui, je viendrai quelquefois, promit le jeune homme en se jetant à bas de sa machine avec une légèreté d'oiseau. Et ils avaient fait le tour du petit domaine, en laissant le cheval brouter quelques rameaux de mûrier. Efix fit bien remarquer à son nouveau maître les rigoles qu'il avait construites un peu à la façon des troglodytes et le jeune homme considérait, étonné,


les pierres accumulées par ce petit homme, et il mesurait la grandeur du travail à la petitesse de celui qui l'avait exécuté. Tout seul ? Quelle force Tu devais être fort dans ta jeunesse! Efix rougit il lui semblait que l'autre le regardait drôlement. Oui, j'étais fort. Et le chemin, c'est moi qui l'ai fait aussi.. Le sentier serpentait vers la hauteur renforcé de petits murs; et les lisières du domaine étaient aussi fortifiées par des terrepleins œuvre patiente et solide qui rappelait celle des antiques pères constructeurs des muraghes

Les deux hommes montaient, et à chaque étage ils s'arrêtaient et se détournaient pour contempler le travail, l'un avec amour, l'autre avec de légers élans d'admiration et de curiosité enfantine. Qu'est cela? demandait le jeune homme en tirant à lui les rameaux des arbustes.

Il ne connaissait ni les plantes ni les herbes. Voici la platebande semée de pois chiches, tout pâles déjà dans leurs cosses pointues; voici les haies de lourdes tomates le long du sillon humide; voici un petit champ qui semble de narcisses, et qui est de pommes de terre; voici les oignons tremblant sous la brise comme des asphodèles. Des nuées de papillons blancs et jaunes se posaient sur les fleurs des petits pois et se confondaient avec elles. Les sauterelles s'éparpillaient et retombaient comme des feuilles abattues par le vent; les abeilles bourdonnaient le long des petits murs, encore dorées du pollen des fleurs où elles s'étaient posées. Une rangée de pavots se dressait sur le vert monotone du champ de fèves.

Le silence était profond et parfumé. II descendait avec l'ombre des petits murs, et tout était chaud et plein d'oubli dans ce coin du monde que les figuiers d'Inde défendaient comme une muraille végétale. L'étranger, arrivé devant la cabane, se jeta dans l'herbe où il aurait voulu dormir. Des nuages de mai légers passaient, blancs comme des voiles de femme, entre les feuillages d'or de la tonnelle. II regardait le ciel d'un bleu violent, et il lui semblait être étendu sur un beau lit et sous un baldaquin de soie. Mais Efix, qui avait ouvert la cabane, se retournait et lui faisait du doigt un signe malicieux. Il disparut et il reparut tenant quelque chose de caché sous l'épaule. Il vint s'agenouiller près de Giacinto et lui sourit. Le jeune homme, qui s'était soulevé et assis les bras autour de ses genoux, se fit un peu prier avant de prendre la gourde ornée d'arabesques et pleine de vin doré que l'autre lui tendait. Il but enfin le vin était doux et parfumé comme l'ambre; 1 Monuments antiques que l'on croit être des tombeaux.


et le boire ainsi, à l'étroit goulot de la gourde, vous donnait presque une sensation de volupté.

Agenouillé, Efix le regardait comme en adoration. Il but a son tour et il se sentit envie de pleurer. Des abeilles vinrent se poser sur la gourde. Giacinto cueillit un épi d'avoine entre ses jambes, et les yeux baissés, il demanda Comment vivent-elles, mes tantes?

Le moment des confidences était venu. Efix étendit sa main qui tenait la gourde à droite, a gauche, en avant, en arrière. Regardez, Votre Seigneurie jusqu'où va votre vue, la vallée appartenait à votre famille. C'étaient des gens puissants. Il ne reste que ce petit bien; mais il est comme le cœur qui bat mèjne dans la poitrine des vieillards. C'est de cela que vivent vos tantes. Quelle tète que mon grand-père! Il a ruiné sa famille. Sans lui, Votre Seigneurie ne serait pas née.

Giacinto leva et rebaissa aussitôt des yeux pleins de désespoir. Et pourquoi naître?

Belle question! Parce que Dieu le veut!

Giacinto ne répondit rien; il regardait par terre et ses paupières tressaillaient comme s'il allait pleurer. Efix lui offrit de nouveau la gourde et il but docilement, les yeux fermés. Le domestique s'assit, les jambes croisées, prit un de ses pieds dans ses mains, et tournant vers le jeune homme un regard suppliant N'êtes-vous pas content d'être venu, don Giaci? Pourquoi m'appeler ainsi? dit alors l'autre. Je ne suis pas noble, je ne suis rien! Si je suis content? Non. Je suis ici parce que. je ne savais pas où aller. là-bas, il y a tant de gens. 11 faut être mauvais pour faire fortune. Tu ne peux pas savoir. il y a tant de gens.

Il tendait la main vers l'horizon et agitait les doigts comme pour indiquer le mouvement de la foule, et Efix murmurait avec une tendre compassion

Ma belle âme

Il aurait voulu se pencher sur cet adolescent désolé et lui dire « Je suis là; il ne te manquera plus rien! » Mais il ne sut que lui offrir de nouveau la gourde, comme la mère offre le sein à l'enfant qui se plaint

Nous le savions bien que ce monde là-bas était mauvais! Ici, c'est autre chose on peut faire fortune. Je vous raconterai comment a fait Milese.

Mais le jeune homme écoutait, plus triste encore, la tète basse, la bouche un peu tordue dans une expression de dégoût. Il n'était pas Milese, lui! Il releva la tête, se jeta de nouveau sur l'herbe,


le coude appuyé sur le sol, et il se mit à mâcher l'épi d'avoine. Si tu savais. Mais que peux-tu savoir, toi Il y a à Rome un prince qui possède des terres grandes comme la Sardaigne, et un autre, venu de rien, qui, quand il y a quelque malheur national, donne plus que le roi.

En Sardaigne aussi, il y a un moine qui a trois cents écus de rente par jour, dit Efix humilié.

Et il reprit en haussant la voix

Je dis trois cents écus, entendez-vous, Votre Seigneurie? Sa Seigneurie ne parut pas étonnée, mais après un instant de silence demanda

Où est-il? Peut-on le connaître?

Il est à Galangianno, en Gallura.

C'était trop loin, et Giacinto, les yeux distraits, se reprit à parler des richesses fabuleuses des seigneurs du continent, de leurs vices, de leur dissipation.

Et sont-ils heureux? s'enquit Efix presque irrité. – Et nous, sommes-nous heureux?

Moi, oui, Votre Seigneurie! Buvez, buvez et prenez courage! 1 Giacinto but et Efix versa les dernières gouttes de la gourde sur l'herbe; les abeilles s'y posèrent et les entourèrent de leur bourdonnement.

Mais depuis son arrivée au Remède, le jeune homme semblait content. Il avait embrassé ses tantes et les autres femmes; il avait bien mangé et il avait dansé à la fête comme un berger. A présent, il dormait. Efix l'avait vu, un moment auparavant, étendu sur le petit lit, le long du mur, ses paupières bleuâtres entr'ouvertes, ses poings fermés, comme un enfant qu'il était encore. Il avait oublié par terre la lampe allumée. Efix se baissa pour l'éteindre en se disant que les Pintor avaient toujours été insouciants de l'économie et du danger. Et cela valait peut-être mieux ainsi. Efix s'étendit à son tour et ferma les poings. A travers les trous du toit, les étoiles scintillaient, semblant ne faire qu'un avec le trémolo incessant du grillon. On respirait l'odeur des aulnes et des pouliots. Tout était tombé dans un silence vibrant comme dans une eau courante. Efix se rappelait les soirs lointains, la danse, les chants nocturnes, donna Lia assise sur la pierre au coin de la cour, repliée sur elle-même et méditant sa fuite.

Le lendemain, à l'aube, il ramena le cheval au village el raconta à donna Noémi la joie du soir précédent. Elle paraissait


calme; seulement, quand il repartit pour les champs, elle courut après lui pour lui recommander de retourner dans les trois jours porter des provisions à ses sœurs.

Efix retourna le troisième jour. Mais, afin de ne pas avoir de cheval à payer, il chargea sa besace sur son épaule et s'en alla à pied. Le temps s'était rafraîchi. Des montagnes de Nuoro descendait le petit vent des bois qui courait, courait sur l'herbe, le long de la rivière, et avait l'air de vouloir descendre avec elle jusqu'à la mer. Efix s'arrêta au bout du petit domaine, sous l'aulne, à la lisière du champ des pastèques dont les tiges ressemblaient à des serpents sous les feuilles. Les plantes, caressées par le vent, avaient quelque chose de vivant, d'animal.

Don Prédu, fier et lourd, sur son gros cheval noir, passa derrière la haie et, chose inaccoutumée, à la vue d'Eflx, il s'arrêta Que faisons-nous de cette besace? dit-il. As-tu volé des fèves? Efix se leva respectueux

Ce sont des provisions pour mes dames. Et on allez vous? Don Prédu montait aussi là-haut. De sa besace fleurie s'échappait l'odeur douce d'un gâteau d'amandes, présent destiné au recteur qui devait être son hôte. Il prit Efix en croupe. Que fait ce vagabond de mon neveu? demanda don Prédu. Efix lui fit une grimace derrière le dos. Ah voilà donc pourquoi il l'attendait là!

Pourquoi vagabond? Il était employé.

Quel emploi avait-il? Il comptait les heures?

Un bon emploi, au contraire, dans les douanes. Mais bien sûr, pour vivre dans ces endroits-là, il faut beaucoup d'argent. Il y a là-bas des messieurs qui ont des terres autant que la Sardaigne est grande, et il y en a un, sorti de rien, qui fait plus d'aumônes que le roi.

Don Prédu se gonfla de rire, d'un rire silencieux et féroce. Ah! nous y voilà! Tu as déjà la tète pleine de vent! Pourquoi dites-vous cela, don Prédu? répondit Efix avec dignité. Le garçon est sincère et bon, il n'a pas de vices il ne fume pas, il ne boit pas, il n'aime pas les femmes. Il fera fortune. S'il le veut, il aura tout de suite un poste à Nuoro. Puis il a de l'argent dans une banque.

Tu l'as compté? Ah! Efix, par ma foi, on te ferait manger des canards pour du pain! Dis-moi combien te doivent à présent tes nobles maîtresses? '?

– Elles ne me doivent rien. C'est moi qui leur dois tout. Nigaud! Ne va pas te laisser tomber dans la rivière! Ecoutemoi. Maintenant, vous allez continuer à faire des dettes pour


entretenir ce garçon; vous emprunterez à Kallina, le diable l'emporte! Vous vendrez la terre qui vous reste. Souviens-toi que je la veux! Si tu ne m'avertis pas à temps, si vous faites comme les autres fois, et qu'au lieu de me vendre à moi, pour un prix juste, vous vendiez à moitié pri\ à d'autres, je t'avertis, Efix, que je te couperai la gorge. Te voilà pré\enu.

Efix soufflait, oppressé par un poids bien autrement lourd que celui dont Prédu avait voulu le débarrasser.

Seigneur Dieu! soupira-t-il, pourquoi parlez-vous ainsi, don Prédu, comme un ennemi de vos pauvres cousines? Au diable mes cousines et leur tête éventée! Ce sont elles qui m'ont toujours traité en ennemi. Ennemi, soit! Mais rappelletoi, Efix, leur terre, je la veu\!

Le martyre dura tout le trajet, jusqu'à ce qu'Eu*, plus las que s'il avait fait la route à pied, eût dégringolé de la croupe du cheval et tiré à lui sa besace.

En entrant dans l'enclos, il revit le tableau habituel ses dames assises sur le banc, les mains sur leurs genoux. Zia Kallina filait, les pieds nus dans des sandales à rubans; à l'intérieur des cabanes, les femmes, assises par terre, mangeaient, buvaient du café, berçaient les enfants; et, au sommet du behédère, se détachait sur le ciel bleu la silhouette noire de l'abbé Paskale qui saluait de son mouchoir les arrivées et les départs. On s'amuse? demanda Efix en déposant sa besace aux pieds de sa maîtresse. Et lui?

Ils dansent toujours, dit donna Ester.

Et donna Ruth se leva pour aller ramasser les provisions. L'usurière parla de Giacinto avec émotion.

Quel jeune homme affable! Il ne parle guère, mais il est doux comme le miel. Il s'amuse comme un enfant et vient de temps en temps manger un morceau de mon pain d'orge. Le voici qui revient de la fontaine avec Griscenda.

On les apercevait en effet au loin, entre la verdure des buissons, lui, grand et bleu, elle, petite et noire, portant tous deux à la main des seaux brillants qui se heurtaient de temps à autre, et dont l'eau mouvante se mêlait et débordait; et ils semblaient tous deux s'y complaire, car ils regardaient le jeu de l'eau, la tête basse, et ils riaient. Elix eut un pressentiment. Il monta trouver le prêtre à qui il devait remettre un petit panier de biscottes dont l'avait chargé une femme du village. Il vit de loin don Prédu, qui faisait boire son cheval à la fontaine, rejoindre Giacinto et Griscenda, et leur parler. Tous les trois rirent, la jeune fille le front penché, et Giacinto en caressant le cou du cheval.


Efix, dit le prêtre, en secouant le tabac tombé dans les plis de son mouchoir, voici don Prédu. Eh! bien, nous aurons un peu de médisance. Notre Giacinto est un brave garçon; il va à la messe et à la neuvaine. Bien élevé, affable. Mais faites attention à lui La servante de l'abbé Paskale courut au-devant de don Prédu pour l'aider à décharger ses besaces, pendant que toutes les autres femmes allongeaient leurs visages pâles aux petites portes, et que le chien, après avoir un peu aboyé, bondissait vers le cheval comme s'il eût voulu l'embrasser.

Doucement, femmes! dit don Prédu. Il y a dans les besaces quelque chose qui se casse à le toucher, comme vous. La foudre vous frappe, don l'ré! jeta Natolia.

Mais elle le regardait avec des yeux languissants, des yeux qui tentaient sa conquête. Ah! si elle pouvait réussir! Quelle belle vengeance sur Griscenda qui avait accaparé l'élranger. Mais Griscenda semblait à son tour excitée par l'arrivée de don Prédu. Celui-là, vois-tu, disait-elle à mi-voix à Giacinto en traversant la cour, celui-là, ton oncle, c'est un homme qui s'amuse a dépenser dans les fêtes. Il n'est pas mélancolique comme toi. S'il a cent lire, il dépense cent lire, voilà. Elle prit un peu d'eau au bout de ses doigts et la jeta sur son compagnon. Il lui sourit, les yeux doux et ardents, et il montrait des dents blanches et serrées entre des lèvres rouges. Qu'est-ce que cent lire? J'en ai dépensé mille en une seule nuit, et je ne me suis point amusé.

Griscenda posa le seau sur le banc, près de son jeune frère qui accordait son instrument de musique, et elle se jeta sur un petit enfant couché sur un sac. Elle baisait ses jambes, qu'il agitait en l'air, elle couvrait de baisers le petit corps, enfonçant ses lèvres dans la chair tendre où se creusaient des fossettes roses. Elle le leva en l'air, le fit rire aux éclats et l'emporta en continuant de l'embrasser.

Giacinto s'était assis sur une pierre, et il écoutiit Kallina qui l'invitait à manger avec elle des fèves au lait.

Donna Ruth se montra à la porte, tenant un quartier d'agneau tout blanc de graisse et des rognons violets, et elle dit à son neveu Il faut appeler Elix pour qu'il fasse une broche en bois. Griscenda courut chercher le domestique; elle lui tomba sur le dos comme une chatte, et lui tendit l'enfant à embrasser Que je suis contente, Zio Efix Ce soir, on dansera encore. Il la regardait avec tendresse, et il vit Giacinto lever des yeux remplis d'amour sur la jeune fille, et, dans son cœur, il bénit les jeunes gens


Oui, divertissez-vous, aimez-vous; c'est pour cela qu'on va à la fête, et la fête passe vite.

Il s'assit à l'ombre du mur et commença à tai!ler la broche. Les femmes autour de lui riaient. Giacinto, comme toujours, se taisait et semblait attentif à la voix de l'accordéon, qui remplissait la cour de plaintes et de cris. Mais Natolia survint

Mon maître et don Prédu invitent don Giacintino. Il se leva après avoir rabattu le bord de ses pantalons, et il suivit la servante. Donna Ester regarda longuement du côté du belvédère, comme attirée par l'éclat des verres et du plateau d'argent que Natolia agitait là-haut ainsi qu'un miroir; et l'idée que leur riche cousin faisait cas de leur pauvre neveu la remplit de joie. Les femmes chantaient en chœur les louanges de Giacinto, et l'usurière, tordant son fil entre le pouce et l'index et tournant son fuseau sur ses genoux, disait avec une tendresse inaccoutumée Un garçon si doux, je n'en ai jamais connu. II danse, et puis il ressemble au baron antique.

A qui? Au baron mort qui habite encore le château? Mais donna Ruth posa sur ses lèvres l'ongle violacé de son index il ne fallait pas parler des morts à la fête! Griscenda, appuyée au mur avec l'enfant qui, dans ses bras, mordillait les boutons de sa chemise, regardait le plateau éblouissant, en haut, sur le belvédère, et ses yeux paraissaient fascinés comme ceux de sa grand-mère quand, durant les nuits de lune, elle guettait le passage des follets, en bas, près du ruisseau.

Trois jours après, Efix revint; mais, cette fois, il n'était pas seul tous ceux qui étaient restés au village montaient à la fête, et les femmes portaient sur la tête des plateaux avec des tourtes, et des paniers remplis de poules attachées par des rubans rouges. De la besace des hommes émergeait le goulot violet d'une damejeanne remplie de vin. Tous les arbres étaient chargés de fruits acides, et on eût dit que la fête avait gagné la vallée tout entière. Derrière une double file de mendiants, sur la verdure, des groupes de chevaux et de poulains aux longues jambes ennoblissaient le paysage. Le son de l'accordéon arrivait jusque-là et on eût dit que les yeux des juments reflétaient une douceur nostalgique. Tantôt le chant sautillant et voluptueux de l'instrument invitait à la danse; tantôt il se changeait en une sorte de plainte, comme s'il pleurait le plaisir qui passe, et comme s'il gémissait sur la vanité de tout. Efix s'arrêta au milieu d'un groupe de paysans de Nuoro; les femmes étaient assises, alignées devant les cabanes, dans l'attente


de la messe chantée, et leurs corselets écarlates donnaient un ton rouge à l'ombre du mur.

Efix trouva la maisonnette déserte ses maîtresses étaient à l'église, et il alla les y chercher. Mais en route il fut pris entre don Prédu, Milese et Giacinto, devant un débit de vin, et trois verres jaunes entourèrent son visage

Bois, Babbée!

C'est trop tôt pour moi.

Il n'est jamais trop tôt pour un homme sain. Es-tu malade? Don Prédu lui frappa si fort sur l'épaule qu'il trébucha, et que le in se répandit sur lui. Il s'essuya de la main, but et, avec une surprise satisfaite, il vit Giacinto tirer son portefeuille et tendre au marchand un billet de cinquante lire. Dieu soit loué! le garçon avait vraiment de l'argent.

Et ce fut une journée de joie joie pure, tranquille, un peu mélancolique du côté des femmes pour qui les hommes, occupés à s'amuser bruyamment entre eux, témoignaient une certaine indifférence. Tout le jour durant, l'accordéon joua, accompagné par les cris des marchands, par les hurlements des joueurs de inorra, par les chœurs et par les vers des chanteurs improvisés. Réunis dans une cabane, assis par terre, les jambes croisées autour d'une dame-jeanne enguirlandée de bouteilles et de verres, comme une aïeule au milieu de ses enfants et petits-enfants, ils improvisaient des octaves pour ou contre la guerre de Libye. A l'ombre de l'église, Efix entendit d'autres groupes parler de l'Amérique et des émigrants.

L'Amérique? Qui n'en a pas goûté ne sait pas ce que c'est! De loin on dirait un agneau prêt à être tondu. Si tu t'en approches, elle te mord comme un chien.

Oui, chers frères, j'y suis allé, ma besace à moitié pleine je croyais bien la rapporter bondée. Je l'ai rapportée vide Un baronnais mince et noir comme un Arabe, invita Efix à boire et lui raconta des épisodes de la guerre dont il revenait à peine. Oui, disait-il en regardant ses mains, je lui ai empoigné le toupet, à un de ceux-là qui adorent le diable. J'avais fait vœu de le lui prendre tout entier, son toupet, peau et tout, et je l'ai pris; que je devienne aveugle si je mens! Je l'ai porté à mon capitaine en le tenant comme une grappe; le sang dégoûtait comme du jus de raisin noir. Le capitaine m'a dit « Bravo, Consimu! » Efix écoutait, une petite rose sauvage à la main. 11 fit le signe de la croix et dit

1 Habitant de la Baronnie, une partie de la Sardaigne.


Il faut t'en confesser, Consi. Tu as tué un homme! A la guerre, ce n'est pas péché. Ce n'était pas en cachette, n'est-ce pas?

Ils commencèrent à discuter et Efix regardait la fleur comme s'il lui eût parlé.

Tuer n'appartient qu'à Dieu.

Mais il dut interrompre la discussion parce que de loin donna Ester lui faisait signe d'approcher. C'était l'heure du repas. Giacinto était invité par l'abbé; et tous plus ou moins mangeaient en bonne compagnie. Des cabanes s'échappaient des fumce3 appétissantes de viandes rôties.

Le coin des dames était le plus tranquille. Assises dans leur cabane, elles mangèrent avec Eli\ le rôti d'agneau et parlèrent de Noémi absente et de Giacinto.

Les premiers jours dit donna Ruth en partageant une petite tarte en trois portions égales Giacinto parlait sans cesse de s'en aller à Nuoro où il disait avoir une place au moulin. Mais depuis deux jours il n'en parle plus.

Il est bien rai que pendant ces deux jours on ne l'a presque pas \u il est tout le temps avec Prédu ou d'autres compagnons. Laissez-le s'amuser, dit Efix.

Dehors, on volait Kallina assise sur sa pierre et, par extraordinaire, ne faisant rien, et Griscenda, l'enfant sur ses genoux, pâle et triste, les 3 eux fixés sur le belvédère. Giacinto s'amusait làhaut. Il l'oubliait. Efix sortit et lui dit

Pourquoi ne t'amuses-tu pas?

Elle arrangea sur le petit bonnet de l'enfant le ruban jaune qui protège du mauvais œil et elle gémit

Pour moi, tout est fini

D'une cabane ses parents l'appelèrent

– Griscenda, viens. Que dira ta grand-mère en te voyant si maigre? Que nous ne t'avons pas donné à manger.

– Elles ne pensent qu'à manger, dit Kallina à Efix qu'elle avait appelé d'un signe amical. Viens, Efix, je veux te donner à boire de la vernaccia. Sais-tu qui m'en a fait cadeau? Ton jeune maitre. Il est bon comme le pain, et aimable! Mais écoute, il faut lui dire que Griscenda n'est pas faite pour lui. Eh! laissez-les se divertir. Nous sommes à la fête! On vient ici pour faire pénitence et non pour pécher. Oui, les parentes de Griscenda lui donnent à manger, mais elles ne font pas attention qu'elle va tout le temps avec don Giacintino. Et mes maîtresses ne s'en aperçoivent-elles pas? Elles? Elles sont comme les saintes de bois dans les églises.


Elles regardent, mais elles ne soient pas. Ce sont des âmes innocentes, et le mal n'existe pas pour elles.

C'est vrai, approuva Efix.

Il but, mais il se sentit triste et alla s'étendre sous un lentisque dans la bruyère. De là il voyait les herbes hautes onduler comme obéissant au rythme monotone de l'accordéon; les chevaux, immobiles sous le soleil, paraissaient peints sur le bleu mat de l'horizon. Les voix se perdaient dans le silence; les figures s'évaporaient dans la lumière. L'une d'elles, longue, avec une amphore pompéienne, surgit d'un massif de verdure; une autre silhouette une silhouette d'homme, celle-là, forte et bleue, la rejoignit et elles ne furent plus qu'une seule ombre. Efix sentit un frisson courir le long de son dos; mais il cueillit une marguerite, en mâcha les pétales, et regarda sans envie Griscenda et Giacinlo. « Dieu les bénisse, pensa-t-il, et les garde toujours ainsi en\eloppés de soleil et de lumière. »

Dans l'après-midi, la fête fut encore plus animée. Les hommes se montrèrent plus expansifs auprès des femmes; ils les entraînaient à la danse; et le soleil oblique teignait de rose le paysage.

Au coucher du soleil, le peuple se réunit a l'église, et des milliers de voix montèrent en une seule, fondues ensemble, comme dehors, dans la vallée, se fondaient en un seul parfum les parfums des buissons et des fleurs. Une auréole d'or couronnait la petite église, qui bourdonnait comme une ruche. Efix, agenouillé dans un coin, s'abandonnait à son habituelle extase douloureuse,; et Griscenda, prosternée près de lui, aussi rigide qu'un ange de bois, chantait, gémissante d'amour. La lumière rouge du crépuscule, que, près de l'autel, chassait la clarté des cierges, pénétrait par la porte entr'ouverte et couvrait la foule d'un voile sanglant. Mais le voile s'assombrit peu à peu et ne fut plus éclairé que par l'or des cierges. La foule ne se décidait pas à sortir, bien que le prêtre eût achevé les actions de grâces, et elle continuait de chanter les litanies. On eût dit le murmure lointain de la mer, le bruissement des forêts le soir. C'était tout un peuple antique qui allait, allait en chantant les prières naïves des premiers chrétiens qui allait, allait par une route ténébreuse, ivre de douleur et d'espérance, vers un lieu de lumière lointaine.

Efix, la tête entre ses mains, chantait et pleurait. Griscenda regardait devant elle avec des yeux humides où se reflétaient les flammes des cierges et, elle aussi, elle pleurait et chantait. La peine de l'un était pareille à la peine de l'autre c'était celle de tout ce peuple qui se rappelait, comme le vieux domestique, un


passé de ténèbres, et qui espérait, comme la jeune fille, un avenir de lumière. Puis tout fut silence.

Zuanantoni, impatient de reprendre son accordéon, fut le premier à sauter dehors, le béret à la main. Mais, sur la porte, il s'arrêta et jeta un cri. Tout le peuple se précipita. La nouvelle lune venait d'apparaitre au-dessus du belvédère.

Après souper, les chants et les cris recommencèrent autour des feux. Don Préclu, lui-même, était entré en danse et faisait le bonheur de toutes les femmes qui espéraient l'épouser. Giacinto, seul, ne dansait pas. Assis près de l'usurière, il semblait fatigué et balançait ses mains entre ses genoux. Efix entendit des femmes discuter la question de savoir qui avait le plus dépensé pour se divertir

C'est don Prédu.

Non, c'est don Giacinto. Il a dépensé plus de cent lire. Mais il est riche. On dit qu'il a une mine d'argent. Il payait à boire même à ceux qu'il ne connaissait pas. Pourquoi?

Ah! ma belle, qui a dépense.

Efix éprouva un sentiment mêlé de satisfaction et d'inquiétude. Il vint s'asseoir près de Giacinto et lui demanda s'il s'était bien diverti; mais il vit sur son visage une expression de chagrin et, pour la dissiper, il lui rapporta les bavardages des femmes. Une mine d'argent? Oui, cela rapporte; mais pas autant qu'une mine de pétrole! Une dame, que je connais, avait rêvé qu'il y en avait une dans un terrain qui appartenait à un seigneur ruiné. Celui-ci était sur le point de se suicider de désespoir; mais il creusa à l'endroit que cette dame avait vu en rêve, et maintenant il est si riche qu'il donne douze mille lire par mois à sa femme. N'a-t-il pas épousé celle du rêve?. Mais peut-être était-elle déjà mariée, ajouta Efix pensif.

Les femmes dansaient. On voyait rire Griscenda, animée, toute rouge, la plus gaie dc la fête. Efix toucha légèrement le genou de Giacinto et murmura

– Votre Seigneurie. on dit. vous voyez. cette jeune fille est honnête, mais pauvre, et puis aussi orpheline. Je l'épouserai, dit Giacinto.

Mais il regardait par terre et semblait rêver.

Aux époques où les vivres sont chers, c'est-à-dire durant les semaines qui précèdent la récolte, quand les gens ont épuisé leur provision de grain et recourent à l'usure, la vieille Pottoi allait


pêcher des sangsues. Sa place favorite était la berge de la rivière, au-dessous de la colline des Colombes, près du petit domaine des dames Pintor. Elle restait là, assise pendant des heures et des heures, à l'ombre d'un aulne, les jambes nues dans l'eau transparente, verdâtre, striée d'or. D'une main, elle tenait solidement sur le sable une bouteille à moitié pleine d'eau; de l'autre, elle caressait son collier. De temps en temps, elle se baissait, regardait ses pieds onduler dans l'eau jaunâtre, soulevait l'un d'eux, et arrachait de sa jambe un gros pépin noir et luisant qui s'y était collé, et elle l'introduisait dans la bouteille en l'y poussant à l'aide d'un jonc. Le pépin s'allongeait, se crispait, prenait la forme d'un anneau noir c'était la sangsue.

Vers la mi-juin, elle monta jusqu'à la cabane d'Efix. Il faisait très chaud et la vallée jaunissait déjà tout entière sous le ciel d'un azur voilé. Efk tressait une natte sous la tonnelle touffue, mais ses doigts tremblaient un peu de malaria, et son esprit était voilé comme le ciel. La femme s'assit à ses pieds, la bouteille entre ses jambes, et, sans plus de préambules, elle lui dit Efix, tu es un homme de Dieu et tu peux me parler la conscience dans la main. Quelles sont les intentions de ton jeune maître? Il vient chez moi, s'assied, dit au garçon joue de l'accordéon (il lui en a même fait cadeau d'un). Puis il me dit « J'enverrai tante Ester te demander la main de Griscenda. » Mais je ne vois point venir donna Ester; et un jour que je suis allée chez elles, donna Noémi m'a attrapée vivante et m'a laissée morte de tout ce qu'elle m'a dit. De retour à la maison, Griscenda, à son tour, m'a manqué de respect parce qu'elle ne \eut pas que j'aille chez tes maîtresses. Je ne sais de quel côté me tourner, Efix. Ce n'est pas nous qui avons appelé le jeune homme, c'est lui qui est Aenu. Kallina me dit chasse-le. Mais est-ce qu'elle le chasse quand il va chez elle?

Efix sourit.

Il n'y va sûrement pas pour faire sa cour! l

Alors la vieille releva un visage irrité et son cou décharné parut s'allonger plus que d'habitude.

C'est un honnête garçon, entends-tu bien Il ne touche même pas la main de Griscenda, ils s'aiment tous deux comme de bons chrétiens qui attendent à se marier. Dis-moi, sur ta conscience, Efix, quelles sont ses intentions? Fais-moi cette charité par l'âme de ton maître!

Efix redevint pensif.

Un soir, à la fête, il m'a dit « Je l'épouserai. » Mais, en conscience, je crois qu'il ne peut pas.


Pourquoi? Il n'est pas noble.

Il ne peut pas, femme, dit Efi\ avec plus de force. Pour de l'argent, il en a, cela se voit. Il dépense sans compter, et ton défunt maître disait, je me rappelle, quand il venait, lui aussi, s'asseoir à la maison au temps qu'il était jeune et que vivait ma grand-mère « L'amour est ce qui lie l'homme à la femme, et l'argent ce qui lie la femme à t'homme. » Lui? il disait ccla? à qui?

A moi, es-tu sourd? Oui, à moi. Mais j'avais quinze ans et j'étais sans malice. Ma grand-mère chassa don Zance et me fit épouser Priamo Pirus, et mon Priamo était un homme vaillant. Il avait un aiguillon pointu et il me disait en me l'approchant des yeux « Tu vois ça? Je t'arrache la pupille toute vive si tu regardes don Zance quand il te regarde! » Et ainsi le temps passa. Mais les morts reviennent et quand don Giacintino est assis sur l'escabeau et Griscenda sur le pas de la p»rte, il me semble que c'est moi et le bienheureux mort.

Efix sentait la tête lui tourner, et il ne faisait pas grande attention au bavardage de la vieille femme.

Allcz en paix, lui dit-il, cherchez, vous aussi, un homme a\ec un bon aiguillon, bien pointu, pour votre petite-fille. La vieille se leva en s'appuyant d'une main sur sa bouteille. Il lui suffisait de savoir qu'un soir, à la fête, le jeune homme avait di^ « Je l'épouserai. » Efix resta seul en face de la lune qui montait toute rouge de la colline entre des vapeurs cendrées. Sur le tard, Giacinto, qui venait souvent chercher des légumes et des fruits que ses tantes \endaient en cachette comme du bien volé, apparut, au bout du sentier, en traînant comme un chien sa bicyclette poudreuse. Il remit un paquet au domestique et se jeta par terre à la place même où la vieille Pottoi s'était assise. Il s'essuyait le front et, à la clarté de la lune, Efix le vit pâle et nerveux, l'épaule gauche secouée d'un tremblement. Mais ils ne parlèrent ni l'un ni l'autre. Enfin Giacinto fit glisser d'un petit tube de verre dans la paume de sa main deux pilules de quinine. Il en avala une et tendit l'autre au domestique. Je suis fatigué, Efix! J'ai la fiè\re! Je l'ai prise, moi aussi. Efix avala la pilule a son tour et attendit que Giacinto reparlât de son projet d'aller à Nuoro s'enquérir d'une situation, peutêtre celle du moulin. Mais Giacinto tenait sa tête serrée entre ses mains, et répétait, comme en se parlant à lui-même Quel pays! On y meurt! Je n'ai jamais éprouvé pareille chaleur Au moins chez nous, nous nous baignons. Que lui dire pour le réconforter? Pourquoi n'était-il pas resté


là-bas? Elix se sentait envahi d'une grande pitié devant cet accablement, et il demanda à mi-\oix

Qu'avez-vous fait aujourd'hui?

Eh! que veux-tu que je fasse? Il n'y a rien à faire! Venir ici t'apporter le pain; retourner là-bas porter les légumes. Elles vivent comme trois momies! Mais tante Noémi, aujourd'hui, s'est un peu agitée, parce que tante Ester me disait qu'elle n'arrivait pas à mettre de côté l'argent des impôts. Cela se comprend elles dépensent pour moi et ne veulent rien de moi. J'ai dit à tante Ester de ne pas se préoccuper, que j'irais chez le receveur. Une furie, tante Noémi! Elle avait des yeux comme un chat sauvage. Je ne la croyais pas ainsi. « Eh! bien, m'a-t-elle dit, avec ton argent, si tu en as, achète un accordéon neuf à Griscenda. » Quel mal y a-t-il, Efix, à ce que j'aille chez cette jeune fille? aller? Zio l'ietro m'emmène dans les buvettes, et je n'aime pas le vin, tu le sais. Milese voudrait m'entrainer au jeu (c'est ainsi qu'il a fait fortune, lui), et je n'aime pas le jeu. Je vais chez cette jeune fille parce qu'elle est honnête et que la vieille .raconte des choses si amusantes Quel mal y a-t-il, je te le demande, Efix? Il le regardait de bas en haut, suppliant, les yeux doux sous la lune. Elix tenait entre ses mains le paquet de pain, et une tristesse mortelle l'élreignit.

– Il n'y a pas de mal. Mais la jeune fille, bien qu'honnête, n'est pas digne de toi.

L'amour ne connaît ni pauvreté ni noblesse. Combien de grands seigneurs ont épousé des filles pauvres? Qu'en sais-tu, Efix? Plus d'un lord d'Angleterre, plus d'un millionnaire d'Amérique ont épousé des servantes, des maîtresses d'école, des employées. Pourquoi? Parce qu'ils aimaient, et qu'ils étaient riches, les rois du pétrole, du cuivre, des conserves! Que suis-je, moi, en comparaison? Mais, de cela, que peux-tu savoir? Efix serrait entre ses doigts un morceau de pain, et il lui semblait qu'il étreignait son pauvre cœur, tourmenté de souvenirs. Il se taisait. Il protesta seulement lorsque Giacinto recommença à mal parler de ses tantes.

Elles disent qu'elles croient en Dieu! Pourquoi ne me laissent-elles pas épouser la femme que j'aime?

Tais-toi, Giacinto! Tu ne dois pas parler d'elles ainsi. Elles veulent ton bien.

Alors qu'elles ne m'empêchent pas de former une famille. J'amènerais Griscenda à la maison et elle les aiderait. Elles sont vieilles, à présent. Je travaillerais, j'irais à Nuoro, j'achèterais du fromage, du bétail, de la laine, du vin, peut-être du bois, oui,


parce que, maintenant, avec la guerre, tout cela a de la valeur. J'irais à Rome et j'offrirais les marchandises au ministère de la guerre. Sais-tu combien il y a à gagner? Enormément. Mais les capitaux?

N'y pense pas. Je les ai. Il suffit qu'elles me laissent tranquille, elles. Je ne suis pas venu pour les dépouiller ni pour vivre à leurs crochets. Ah ma tante Noémi est terrible.

Et il gémit, le visage enfoui dans ses mains.

Ah! Efix, que je suis aigri! Et puis, j'ai honte de les voir si misérables, et vendre en cachette des patates, des poires, des pommes, aux enfants qui entrent dans la cour tout doucement, un sou à la main, et qui demandent tout bas, comme s'il s'agissait de choses volées. J'ai honte, oui! Cela doit cesser. Elles redeviendront ce qu'elles étaient, pourvu qu'elles me laissent faire. Si tante Noémi savait le bien que je lui veux, elle ne serait pas ainsi! Giacinto, donne-moi la main, tu es un brave garçon, dit Efix. Ils se turent. Puis Giacinto recommença de parler d'une voix douce, qui vibrait dans le silence comme une voix enfantine. Efix, tu es bon. Je veux te raconter quelque chose qui est arrhé à un de mes amis. Il était employé à la douane. Un jour, un riche capitaine de port en retraite, un bon monsieur gras, mais naïf comme un enfant, vint pour faire un paiement. Mon ami lui dit « Laissez l'argent et revenez plus tard chercher le reçu, qui doit être signé du chef. » Le capitaine laissa l'argent; mon ami le prit, alla le jouer et le perdit. Et quand le capitaine revint, il dit qu'il n'avait rien reçu. Le capitaine protesta, s'adressa aux supérieurs mais il n'avait pas de reçu, et on lui rit au nez. Cependant mon ami fut remoyé de son poste. Oui, il a de cela quatre mois. Oui, je me rappelle, c'était pendant le carnaval. Il s'en alla danser; il chercha à s'étourdir. Il but, il n'avait plus un sou. En quittant le bal, il prit une pneumonie et se laissa tomber sur un des bancs du boulevard du port. On l'emporta à l'hôpital. Quand il en sortit, faible et amaigri, il n'avait plus ni gîte ni pain. Il dormait sous les arcades du port. Il toussait et faisait de mauvais rêves il rêvait tout le temps que le capitaine le poursuivait, comme dans les tableaux de cinématographe. Et voilà qu'un soir, le capitaine en personne vint le trouver sous les arcades du port. Mon ami croyait encore rêver, mais l'autre lui dit « Savez-vous qu'il y a un bon bout de temps que je vous cherche? Je sais que vous ave/ été renvoyé de votre place à cause de ce versement; mais je veux que vos chefs et tout le monde sachent la vérité. Et cela vaut mieux pour vous aussi. Sur votre conscience, vous ai-je versé l'argent ou non? » Mon ami répondit oui. Le capitaine dit


alors « Tâchons d'arranger les choses. Je ne veux pas votre perte. Venez chez moi voici mon adresse. Venez demain et nous irons ensemble trou\er vos chefs. » C'est bon! Mais le lendemain mon ami n'y alla pas. Il avait peur. Puis le temps était horrible et il ne bougea pas d'où il était. Il toussait et un porte-faix lui apportait de temps en temps un peu de lait chaud. Quel temps il faisait! Quel temps! répétait Giacinto.

Et il leva la tête:comme pour se convaincre que la nuit était belle. Efix écoutait, le coude appuyé sur son genou, le visage sur sa main.

Mais un jour je me décidai et j'y allai.

Silence. Le visage des deux hommes se couvrit d'ombre et tous deux ils baissèrent les yeux. L'épaule de Giacinto tremblait convulsivement, mais il la leva, la secoua pour se débarrasser de ce tremblement, et il reprit, la voix dure

Oui, c'était moi, tu l'avais compris. J'allai donc chez le capitaine. Il n'était pas à la maison, mais la femme de chambre, une fille pâle^qui parlait à mi-voix, me fit attendre dans le vestibule. II y faisait presque noir, mais je me rappelle que lorsqu'on ouvrait une porte, le pavage rouge luisait comme lavé de sang. J'attendis là des heures. A la fin, le capitaine rentra. Il était avec ba femme, grasse et bonne comme lui. Ils avaient l'air de deux enfants et ils riaient bruyamment. La dame ouvrit les portes toutes grandes pour bien me voir. Je toussais et je bâillais. Ils s'aperçurent que j'avais faim et ils m'invitèrent à entrer dans la salle à manger. Je me rappelle que je me levai, mais je retombai assis en donnant de la tête contre le dos en bois du banc. Quand je revins à moi, j'étais dans un lit, chez eux. La femme de chambre m'apportait une tasse de bouillon sur un plateau d'argent et me parlait avec respect. Je restai là plus d'un mois, Efix. Ils me soignèrent, ils s'efforcèrent de me trouver une autre place; mais c'était bien difficile, car on connaissait mon histoire. « D'ailleurs, moi-même je voulais m'en aller loin, par-delà la mer. Nul ne saura jamais tout ce que j'ai souffert pendant ce temps-là! Le capitaine, sa femme, la servante, je les revois toujours en rêve; et je les vois aussi dans la réalité, maintenant même, là, devant moi. Ils étaient bons, mais j'aimerais mieux m'engloutir dans la terre et ne plus les voir. Le pire, c'est que je ne pouvais plus les quitter. Je restais là, stupide, assis immobile à écouter la dame qui parlait, parlait, parlait, ou en compagnie de la servante qui se taisait; je m'asseyais à table avec eux. Je les entendais plaisanter, faire des projets à mon sujet comme si j'avais été leur fils, et tout me faisait souffrir, m'humiliait; et


pourtant je ne pouvais pas m'en aller. Enfin, un jour, la dame, me voyant complètement guéri, me demanda quelles étaient mes intentions. Je dis que je voulais venir ici, chez mes tantes, dont j'avais parlé comme de personnes à leur aise. Alors ils prirent mon billet et me firent cadeau de cette bicyclette. Je compris que le temps était venu de partir, et je partis. Je vins ici. Je ne puis te dire mon impression de délivrance. Mais à présent, chez mes tantes, je suis encore comme là.

Un cri qui avait quelque chose d'humain traversa le silence de la vallée. Giacinto sauta sur ses pieds épouvanté. Il vit une forme grise, longue, suivie d'une autre plus sombre et plus courte, bondir à traders les buissons derrière la cabane. Il se baissa pour ramasser une pierre, mais en se redressant il ne vit plus rien. Ce sont les loups, dit Efix troublé par l'histoire qu'il \enait d'entendre. Laisse-les courir, ils s'amusent.

Giacinto se rejeta par terre.

Ils ressemblent aussi à des follets, dit Efix qui s'était décidé à souper et qui pelait un oignon. As-tu vu comme ils étaient longs? Ils mangent le raisin vert comme des diables.

L'odeur de l'oignon se mêlait au parfum des herbes, de la vigne et de la salsepareille. Giacinto ne disait plus rien, et Efix ne pensait pas davantage à commenter l'histoire. Il parlait d'autre chose et enfin se tut lui aussi. Un peu plus tard, il secoua Giacinto. La fièvre monte, lui dit-il; entre à l'intérieur.

Mais l'autre restait immobile, étendu de tout son long sur la terre d'où il semblait ne plus vouloir et ne plus pouvoir s'arracher. Efix alla se coucher dans la cabane, réfléchit longuement, puis s'endormit d'un sommeil lourd et triste. Quand il se réveilla, il ne vit plus Giacinto et il lui parut que tout cela n'avait été qu'un rêve. Il a eu honte, voilà pourquoi il est parti, et moi, stupide, je ne lui ai rien dit. Il n'a pourtant pas commis de crime, lui; non! Giacinto ne revint ni le soir suivant, ni le jour d'après. Efix commença à s'inquiéter; et puis il y avait les légumes et les pommes qui s'amoncelaient à l'ombre de la cabane. Mais le soir, tandis que la colline noircissait déjà sous le ciel rouge, Efix vit entre les aulnes la figure de don Prédu à cheval. Le gros homme possédait beaucoup de terre au-delà de la colline, presque tous les jours il passait par là, et, plus d'une fois, il avait salué Efix en étendant le doigt vers le petit domaine et ensuite en se touchant la poitrine; et cela signifiait qu'il en attendait l'expropriation et la possession. Mais le domestique, habitué à cette mimique, répondait à son tour « non, non », en secouant son index dressé. « Si je lui confiais le panier de légumes? pensa


Efix. Nous sommes tous des chrétiens et nous devons nous rendre service l'un à l'autre. »

Don Prédu regardait du haut de son cheval, et jouait avec la chaiae d'or qui brillait sur sa bedaine.

Efix lui fit signe de s'arrêter et courut à la haie.

Don Prédu, dites-moi, avez-vous vu mon jeune maître? Il est venu ici l'autre soir et il avait la fièvre. Je suis inquiet. Prédu rit de son rire forcé, la bouche close et les joues gonflées. Je l'ai vu hier soir, qui jouait chez Milese et qui perdait. Il perdait! répéta Efix égaré.

Comme je le le dis. Voudrais-tu qu'il gagnât toujours? Il me disait qu'il ne jouait jamais.

Et tu l'as cru? Il ne dit jamais un mot de vérité, à moins qu'on ne l'éventre. Mais il n'est pas méchant et croit à ses mensonges, comme les enfants.

Oui, comme un enfant.

Mais un enfant qui a toutes ses dents et un fier appétit! Il mangera aussi votre bien. Efix, rappelle-toi je suis là, sinon gare les coups de bâton!

Efix le regardait d'en bas, sans peur, et le gros homme à cheval lui semblait, dans le crépuscule rouge, un oiseau de mauvais augure, un de ces monstres dont son imagination peuplait la nuit. Jésus, sauve-nous! Notre-Dame du Remède, pensez à nous! Don Prédu s'éloignait déjà quand Efix le rejoignit sur la route, tenant à deux mains le panier de légumes.

Don Prédu, voulez-vous envoyer cela demain par votre bonne à mes maîtresses? Je ne puis pas quitter les champs, et don Giacinto ne vient pas.

L'homme le considéra d'abord surpris, puis un sourire moqueur crispa sa lèvre charnue. Il souleva une de ses jambes et dit Regarde s'il y a de la place dans la besace.

Elix y fit entrer le panier, et don Prédu s'éloigna sans un mot. Le domestique remonta vers sa cabane, Il avait peur que ses maitresses ne fussent mécontentes; il était triste à cause de Giacinto; et pourtant il lui semblait avoir accompli un acte héroïque en confiant le panier à don Prédu; et il en éprouvait du contentement. Il attendit Giacinto jusqu'à la nuit. La lune pleine blanchissait la vallée et il faisait si clair qu'on distinguait l'ombre de chaque pierre. Les fantômes eux-mêmes, cette nuit-là, n'osaient pas sortir. Les esprits étaient en paix. Seul le domestique ne pouvait dormir. Il pensait à l'histoire de Giacinto.

Nous péchons tous plus ou moins en ce monde, maintenant, ou avant, ou après. Le capitaine n'avait-il pas pardonné? Pourquoi


les autres ne pardonneraient-ils pas aussi? Ah! si tous les hommes se pardonnaient réciproquement, le monde aurait le calme, tout y serait aussi clair et tranquille que cette nuit de juin 1 Il se leva et alla faire un tour par les champs. L'ombre des Heurs se dessinait sur les petites allées blanches; les feuilles des figuiers d'Inde avaient des épines dans l'ombre et dans l'eau du ruisseau on voyait les étoiles.

Mais derrière la haie une ombre se mouvait parmi les aulnes, l'ombre d'un animal difforme, noir, aux pieds d'argent. Il grinça a sur le sable et s'arrêta. Efix accourut.

Giacinto, est-ce toi? tu m'as fait peur!

Le jeune homme sauta de sa bicyclette et le suivit silencieux mais devant la cabane, il se laissa tomber par terre en gémissant. Efix! Efix! je n'en puis plus. Qu'as-tu fait? Qu'as-tu fait? Qu'ai-je fait?

Je ne le sais pas bien moi-même. La servante de don Prédu est venue apporter un panier, en disant que tu l'avais remis à son maître. Il y avait à la maison tante Ruth et tante Noémi, parce que tante Ester était à la neuvaine. Elles ont pris le panier et elles ont remercié la domestique; mais ensuite Noémi s'est évanouie et tante Ruth la croyait morte et a crié. On a couru chercher tante Ester. Elle était épouvantée, et, pour la première fois aussi, elle m'a regardé de travers et elle m'a dit que j'étais venu pour les faire mourir. Oh! Dieu! Je baignais de vinaigre le visage de tante Noémi, et je pleurais, je te le jure, sur la sainte mémoire de ma mère, je pleurais sans savoir pourquoi. Enfin, tante Noémi est revenue à elle, et elle m'a écarté de la main en disant « Mieux aurait valu que je fusse morte, avant de voir ce jour. » Je lui ai demandé pourquoi. « Pourquoi, tante Noémi, pourquoi ? » Mais elle m'a écarté d'une main en se cachant les yeux de l'autre. Quel chagrin! Pourquoi suis-je venu, Efix, pourquoi? Le domestique ne savait que répondre. Il lui semblait qu'il avait commis une grande faute en chargeant don Prédu du panier; il ne vojait pas comment la réparer, et il sentait une fois de plus peser sur lui tous les malheurs de ses maîtresses. Tiens-toi tranquille, dit-il enfin, j'irai demain au pajs et j'arrangerai les choses.

Et Giacinto reprit courage.

11 faut que tu dises aux tantes que ce n'est pas moi qui t'ai conseillé de donner le panier à l'oncle Pietro elles le croient. Elles croient, tante Noémi surtout, que je irecherche l'amitié de l'oncle Pietro pour les vexer. Moi, je suis ami de tout le monde; pourquoi ne le serais-je pas de l'oncle Pietro? Mais mes tantes


savent qu'il veut acheter leurs champs. Est-ce ma faute? Est-ce moi qui veux les vendre?

Personne ne veut les vendre, pourquoi parler de cela? Mais toi, mon âme, toi, l'autre soir, tu disais ceci, tu disais cela, tu promettais mer et montagne pour rendre tes tantes heureuses, et hier soir tu es allé jouer.

On gagne souvent au jeu. J'espérais gagner pour elles. Je ne veux plus leur être à charge. Mieux vaut mourir. Vois-tu, et il baissa la voix, après la scène d'aujourd'hui, il me semble être encore chez le capitaine.

Efix écoutait triste, presque effrayé.

Oh! soupira profondément Giacinto, je m'en irai certainement d'ici. Je n'attendrai pas qu'on me chasse. Mes tantes sont sans charité, Noémi surtout. Mais que m'importe? Elle n'a pas pardonné à ma mère, comment pourrait-elle me pardonner? Il baissa la tête et tira de sa sacoche une lettre chiffonnée. Vois, Efix; je sais tout. Si tante Noémi n'a pas pardonné à ma mère après cette lettre, quel cœur peut-elle avoir? Tu n'ignores pas ce qu'il y a dans cette lettre c'est toi qui l'as portée à mes tantes. Elle était sur le lit le jour de mon arrivée, j'en ai lu quelques lignes, je l'ai prise aujourd'hui dans l'armoire. Elle est à moi; elle est de ma mère.

Giacinto, rends-la-moi, dit Efix en tendant la main. Elle ne t'appartient pas. Rends-la-moi, je la remettrai à sa place. Mais Giacinto serrait la lettre dans sa main et secouait la tête. Efix chercha à la saisir; il le suppliait, il semblait implorer une aumône suprême.

Giacinto, donne-la-moi, je la remettrai dans l'armoire. Je leur parlerai, je rétablirai la paix. Attends-moi ici, mais donnemoi la lettre.

Giacinto le regarda. Son épaule tremblait, mais ses yeux restaient froids, presque cruels. Alors Efix bondit et il pesa de ses mains sur les épaules du jeune homme.

Voleur! lui souffla-t-il à l'oreille.

Et Giacinto eut l'impression d'être assailli par un vautour; ses mains s'ouvrirent et la lettre tomba.

x;r

A l'aube, Efix partit pour le village,.

Les rossignols chantaient et toute la vallée était couleur d'or, un or que le reflet du ciel lumineux teintait d'azur. Le long de la rivière, quelques silhouettes de pêcheurs se détachaient immo-


biles et comme peintes sur la verdure de la rive et sur le vert de l'eau stagnante, parmi les galets blancs.

Malgré l'heure matinale, en arrivant au village, Efix vit l'usurière qui filait déjà dans sa cour, au milieu des petits cochons gras; et il la salua en lui faisant signe qu'il repasserait plus tard. Elle répondit en agitant son fuseau elle n'était pas pressée, elle pouvait attendre.

Plus haut, il rencontra Zia Pottoi avec une cruche de lait pour le déjeuner de ses petits-enfants. La vieille commença à lui parler très haut, et, malgré lui, il dut s'arrêter pour l'écouter. Eh! bien, que t'ai-je fait? Parce que les jeunes s'aiment, est-ce une raison pour que les vieux se haïssent?

Je suis pressé, Zia Pottoi.

Je le sais ça va mal chez tes maîtresses. Mais ce n'est pas ma faute. C'est moi qui y perds. Ton jeune maître veut que Griscenda reste à la maison, qu'elle ne soit plus nu-pieds, qu'elle n'aille plus laver. C'est moi qui dois faire la servante; mais je le fais de bon cœur, puisqu'il s'agit de rendre les enfants heureux. Seigneur, aide-nous! soupira Efix. Laissez-moi, Zia Pottoi; priez le Christ, priez Notre-Dame du Remède!

Le remède est en vous, prononça la vieille en le laissant aller. Il faut avoir du cœur, rien de plus.

« Il faut avoir du cœur », se répétait Efix en entrant chez ses maîtresses. Tout était silence et soleil dans la cour les jasmins fleurissaient au-dessus du puits, et les os des morts luisaient, tout blancs, dans l'herbe du vieux cimetière à côté. La montagne coiffait la maison de son capuchon vert et blanc; un morceau de colonne sculptée était tombé du balcon au milieu des pots de fleurs. Efix entra et vit donna Ruth qui préparait le café. Le panier qu'il avait envoyé par don Prédu était presque vide sur le banc, signe que les légumes étaient déjà vendus. Il s'assit et demanda Où sont les autres dames? Qu'est-il arrivé?

Ester est à la messe et Noémi ln-haut.

Et elle ne dit rien de plus jusqu'à l'arrivée de ses sœurs donna Ester, le doigt dans l'entrecroisement de son châle, Noémi, très pâle et les paupières violettes.

Pendant que les trois dames prenaient place sur le banc, il se leva respectueusement et il s'aperçut que Noémi le regardait de l'air dont un juge regarde un accusé.

Efix, tu sais ce qui se passe?

C'est ma faute, mais je l'avais fait dans une bonne intention. ̃ Tu fais tout dans une bonne intention. Il ne manquerait plus que tu le fisses dans une mauvaise! Mais, en attendant.


– Eh! bien, après tout, ce n'est pas un ennemi, c'est un parent. Est-il parti? demanda donna Ester troublée.

Parti, don Prédu? Où?

Qui te parle de Prédu? Je parlais de ce malheureux. Efix regarda le panier.

Efix, nous parlons de Giacinto. Quand il a été question de le laisser venir, tu as dit « S'il se comporte mal, je me charge de le renvoyer. » L'as-tu dit? oui ou non.

Je l'ai dit.

Alors, tiens ta promesse. Giacinto est notre ruine. Efix baissa un instant la tête en entrelaçant ses doigts et il rougit. Puis-je dire un mot? Si j'ai tort, ce sera comme si je n'avais rien dit.

Parle donc.

Le garçon ne me semble pas mauvais; jusqu'à présent, il a été mal dirigé. Il a perdu ses parents à l'âge le plus dangereux, et il est resté seul comme un enfant à la rue, et il s'est égaré. Il faut le ramener dans la bonne voie. Ici, au village, il ne sait que faire; il a la fièvre, il s'ennuie c'est pourquoi il va jouer. Mais il a de bonnes idées, il est instruit. Vous a-t-il manqué de respect? Cela, non, affirma donna Ester, et donna Ruth approuva. Mais Noémi, d'une voix amère, dit en serrant lentement les poings et en les tendant vers Efix

– Depuis qu'il est ici, il n'a fait que nous manquer de respect. Il a commencé par arriver sans prévenir. A peine arrivé, il a noué des relations avec tous ceux qui nous dédaignent. Puis il s'est mis à courtiser une fille de la pire race de Galté, une de celles qui vont pieds nus à la rivière. Il n'a pas travaillé, il a \écu dans le vice, toi-même tu le reconnais! Si tout cela n'est pas un manque de respect envers nous, envers notre maison, qu'est-ce donc? Dis le sur ta conscience

C'est vrai, reconnut Efix; mais c'est un enfant, je le répète. Il faudrait l'aider, lui chercher une occupation. Et puis, je ^udrais vous dire encore autre chose.

Eh parle donc! dit Noémi, mais d'un ton de mépris tel qu'il se sentit glacer. Pourtant il osa

Je crois qu'il aimerait avoir une famille à lui. S'il aime vraiment cette jeune fille, pourquoi ne pas le laisser l'épouser? Xoémi bondit et, ses jambes tremblantes appuyées au banc T'a-t-il payé pour que tu parles ainsi?

Il eut alors le courage de la regarder dans les yeux. Une riposte « Je ne suis pas habitué à être payé », lui gonfla la gorge, lui remplit la bouche d'une salive amère; mais il l'avala. Il vit donna


Ester tirer Noémi par sa robe, il vit donna Ruth la regarder, pâle et suppliante; il comprit qu'elles devinaient toutes sa réponse; et il se sentit, lui, le maître, mais un maître plein d'affectueuse pitié. Donna Noémi, vous ne pensez pas ce que vous dites! Votre neveu n'a pas d'argent pour m'acheter; et quand il en aurait, cela ne lui suffirait pas encore!

Noémi se rassit et posa ses mains sur ses genoux pour en cacher le frémissement.

Quant à de l'argent, il en a. Pas de l'argent à lui, mais il en a. Et qui le lui donne?

Six jeux étonnés se fixèrent sur lui. Noémi eut un ricanement; mais donna Ester posa la main sur son épaule et doucement Il emprunte de l'argent à Kallina. Nous croyions que tu la savais. Il emprunte à Kallina à usure, et Prédu lui a signé des papiers parce qu'il espère nous enlever les champs. Comprends-tu? Sur le moment, Efix ne répondit rien. La tête baissée, les yeux fermés, livide, il ouvrait les poings et les fermait tour à tour, comme dans l'agonie. A la fin, ses yeux épouvantés s'ouvrirent Et vous avez cru que je le savais? Et comment? Et pourquoi? Oui, dit cruellement Noémi, et non seulement cela, mais aussi que tu lui servais de garantie près de ton amie Kallina. Mon amie! cria-t-il, et il vit rouge.

Il cria encore quelque chose, mais il ne s'entendit pas, il ne comprit pas ses paroles, et il s'enfuit en agitant son béret, comme pour aller éteindre un incendie.

11 se trouva dans la cour de l'usurière. Tout y était en paix, comme dans l'arche de Noé. Les colombes blanches, aux pattes de corail, roucoulaient, perchées sur l'architrave de la porte, sous un rameau de vigne. L'usurière filait, ses petits pieds nus dans des sandales raccommodées, le mouchoir plié sur la tête. La douleur d'Efix troubla ce calme

-Dis-moi tout de suite ce qui en est del'affaire de donGiacinto? Elle leva les sourcils et le regarda tranquillement Est-ce lui qui t'envoie?

-Le bourreau qui devrait te pendre m'envoie! Parle, et tout de suite

D'un geste qui menaçait, il arrêta le fuseau; elle eut grand'peur, mais ne le montra pas.

Tes dames t'envoient alors? Eh! bien, dis-leur de ne pas se tourmenter. Il a du temps pour payer. Je ne suis pas pressée. J'ai donné en tout quatre cents écus au garçon. Il a commencé à me demander de l'argent à la fête. Il voulait y faire belle figure. Il disait qu'il attendait de l'argent du continent. Il m'a laissé une


traite signée de don Prédu. Comment pouvais-je refuser? Il revint ensuite ici. Il me dit qu'il avait joué avec Milese l'argent du continent et qu'il l'avait perdu. Je lui ai dit de porter le papier à don Prédu; mais alors il a pris peur et m'en a apporté un autre signé de donna Ester et je lui ai donné d'autre argent. Comment aurais-je refusé? Tu n'en savais rien? conclut-elle paisiblement. Et elle profita del'ébahissement d'Efix pour recommencer à filer. Efix était anéanti. Mais, comme il se rappelait que donna Ester avait écrit en cachette à Giacinto de venir, il pensa qu'elle pouvait aussi avoir donné sa signature. Comment paierait-elle? Efix restait là, les mains inertes, la tête vide, les jambes lourdes de tout le sang qui y tombait. La femme filait, les colombes roucoulaient, les poules becquetaient les mouches sur le ventre rose des porcelets étendus au soleil; le monde entier était tranquille seul il souffrait.

Ah! tu ne le savais donc pas ? Je croyais que les dames avaient eu une partie de l'argent pour te payer. Je voulais même proposer à don Giacinto de déduire les dix écus que tu me dois, mais, ma foi, j'ai pensé que cela n'irait pas bien. Cependant, si en renouvelant la traite vous ne voulez qu'un seul compte. Il fit un effort pour remuer, arracha de nouveau son béret de dessus sa tête et commença à s'en frapper, fou de désespoir Ah! sois maudite! Ah! que le bourreau te pende! Ah! qu'as-tu fait?

Ce fut un tumulte dans la cour les colombes s'envolèrent sur le toit; les chats se perchèrent sur les murs. La femme se baissa pour se garer des coups et se défendit avec son fuseau; puis elle sauta en arrière en silence pour ne pas attirer les gens. Mais quand elle fut dans sa cuisine, elle prit dans un coin, à deux mains, une barre de fer, et se dressa contre le mur, terrible comme une Némésis.

Va-t'en, assassin, va-t'en!

Alors il rentra en lui-même, et, à son tour, elle le lit reculer. Va-t'en. Que veux-tu de moi? Suis-je allée te chercher? C'est vous qui venez à moi quand la faim ou les vices vous poussent. Ainsi don Zance est venu, ses lilles sont venues, son petit-fils est venu et tu es venu, toi aussi, assassin! Quand vous avez besoin de moi, vous êtes doux, et vous devenez ensuite féroces comme des loups affamés. Va-t'en!

Kallina, Kallina, gémit-il sur la porte.

Mais la femme était inexorable.

Et je dois te dire que je ne patienterai plus, puisque tu me traites ainsi. Ou vous me paierez à l'échéance, en septembre, ou


je fais protester les traites. Et si la signature est fausse, on mettra le garçon en prison. Va.

Il s'en alla, mais il ne retourna pas à la maison. Il erra sous le soleil, dans le village désert. Il trébuchait sur les pierres volcaniques, éparses çà et là. 11 lui semblait que le tremblement de terre dont la tradition parlait et qui avait causé la ruine du village s'était passé ce matin même. Il tournait dans les ruines. Il avait l'étrange impression qu'il devait fouiller pour retirer de ces décombres des trésors cachés, et qu'il ne pouvait rien, seul et faible et ignorant par où commencer les recherches. En passant devant la basilique, il vit qu'elle était ouverte. Il n'y avait personne dedans, sauf la gardienne qui balayait l'église, et on entendait le bruissement du balai dans le silence et la pénombre, comme si les châtelaines des anciens temps s'j promenaient dans leurs robes de brocart à traîne. Le Christ était caché sous le rideau sombre. Efix s'agenouilla sous la chaire, appuya sa tête contre la colonne et pria. Le sang avait recommencé à circuler dans ses veines, mais aussi lourd, aussi brûlant que de la lave; et la fièvre le secouait. Les rayons obliques de poussière argentée qui tombaient du toit en ruine lui semblaient des trous blancs dans le pavage noir, et les pâles figures qui se penchaient de leurs cadres pour regarder en bas paraissaient prêtes à se détacher et à tomber. Il ferma les yeux. Sa tête tremblait. Il revoyait encore le passé, toujours le passé. Sur une charrette, Lia était assise, cachée parmi des sacs d'écorce. La charrette disparaissait dans la nuit; mais au milieu du pont, sous la lune, don Zance gisait mort, étendu dans la poussière, pâle, avec une tache violette à la nuque. Efix s'agenouillait près du cadavre et le secouait « Don Zance, mon maître, debout, debout, vos filles vous attendent. » Mais don Zance restait immobile.

Efix sanglotait si fort que la gardienne pâle s'approcha de lui. Qu'as-lu, Efix? Te sens-tu mal?

Il ouvrit des yeux épouvantés, et il lui parut voir devant lui Kallina, avec sa barre de fer, qui lui criait « Assassin! » J'ai la fièvre. Il me semble que je vais mourir. Je voudrais me confesser.

Et tu viens ici pour cela? dit la femme en riant. A moins que tu ne te confesses au Christ.

Efix fit signe que oui. Il appuya de nouveau son front à la colonne et leva les yeux vers le Christ caché. Les larmeslinondaient son visage, couraient sur son menton, où elles se réunissaient, puis tombaient à terre goutte à goutte.


Giacinto, resté assis à la place d'Efix, l'attendait. A peine le vit-il venir, portant à la main le panier vide et qui semblait pourtant si lourd, qu'il comprit que le domestique savait tout. Tant mieux! il pourrait ainsi se libérer d'une partie du poids qui l'oppressait. Dis-moi tout, lui dit-il en se levant pour lui donner sa place. Efix s'assit sans lâcher le panier, et il dit tout. Puis il ajouta Maintenant, mes maîtresses ont confiance en moi, et je suis plus tranquille parce que j'ai promis de te renvoyer si tu ne changes pas de conduite. Elles croient que les traites sont réellement signées par don Prédu, et je n'ai pas eu le courage de leur dire la vérité. Comprends-tu? Il ne faut pas qu'elles sachent. Que vas-tu faire à présent? Iras-tu à Nuoro?

Giacinto, couché à sa place habituelle, aux pieds d'Efix, ne répondit pas. L'autre se pencha sur lui et lui parla à demi-voix Va! Je n'aurais pas voulu que tu partisses; mais si je te dis de t'en aller, c'est qu'il n'y a pas pour toi d'autre salut. Rappelletoi les belles choses que tu disais l'autre soir. Tu disais « Je veux que mes tantes soient à l'aise. Je veux que la maison ressuscite. » C'est ce que je pensais aussi quand tu as dû venir. Et au lieu de cela, si tu ne paies pas, l'usurière mettra les champs en vente, et te poursuivra pour les faux, et tu iras en prison, et elles devront demander l'aumône. Voilà ce que tu as fait. Je sais que tu ne l'as pas fait par méchanceté, toi qui promettais, l'autre soir, de si belles choses, toi!

L'épaule de Giacinto recommença à trembler. Une douleur infinie le traversait. Il leva le visage presque sous celui d'Efix, et ils se regardèrent tous deux, désespérés.

Non, je ne l'ai pas fait par méchanceté. Je voulais gagner de l'argent. Mais comment faire dans ce pays? Tu le sais bien, toi qui es resté si. si misérable. Tu le sais bien!

Eux le savait! Il cacha sa figure dans ses mains et soupira. Mes tantes ne paieront pas un sou. Oui, j'ai falsifié la signature de tante Ester, parce que l'usurière ne m'aurait pas fait crédit; mais je paierai, et si je ne paie pas, j'irai en prison. Nous ne te laisserons pas aller en prison, non, non, non. Giacinto alors espéra que le domestique avait de l'argent et paierait, et il se releva rasséréné et recommença à faire des projets. Mais ses illusions se dissipèrent bien vite lorsque Efix lui proposa de demander à l'usurière une autre centaine de livres pour le voyage de Nuoro.

Là tu trouveras du travail et tu pourras peu à peu payer ta dette, te relever, te sauver. L'important est de changer de route tout de suite, d'avoir de la conscience et de la bonne volonté.


Giacinto ne répondit rien. Replié sur lui-même, comme une bête malade, il entendait le vol des sauterelles crépiter parmi les feuilles sèches, et il suivait d'un regard stupide leurs ailes irisées. Deux bestioles lui tombèrent sur la main, vertes, dures comme un métal. Il tressaillit. Il pensa à Griscenda, il pensa que s'il partait il ne la reverrait plus; il se vit si pauvre de renoncer à une créature si pauvre aussi! Et il enfouit son visage dans l'herbe, en sanglotant sans larmes, les épaules secouées d'un frémissement convulsif.

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C'était le jeudi soir et l'usurière ne filait pas, par peur de la Giobiana, la femme du jeudi qui apparaît aux fileuses nocturnes et peut leur faire du mal. Elle priait, au contraire, assise sur le pas de sa porte. Elle était inquiète, et, quand elle levait les yeux en regardant autour de la petite cour ceinte de figuiers d'Inde, qui, à la lumière de la lune, ressemblaient à un mur effrité, il lui semblait voir, entre les feuilles, les yeux d'Efix, verts et scintillants de colère. Ce n'étaient que des lucioles Mais elle aussi croyait aux choses fantastiques, à la vie surnaturelle des êtres nocturnes, et elle se rappelait une aventure de sa jeunesse. Elle était pauvre en ce temps-là. Elle allait demander l'aumône et ramasser du bois mort sous les ruines du château. La faim et la malaria la pourchassaient comme des chiens enragés. Voilà qu'un jour, descendant parmi les cailloux pointus comme des couteaux, en face du soleil cramoisi et des collines violettes de Dorgali, elle avait été rejointe et touchée à l'épaule par un singulier personnage. C'était un scigneur vêtu de la couleur du soleil et des montagnes, et dont la figure ressemblait à celle d'un frère de don Prédu, mort jeune. Elle avait tout de suite reconnu le baron, un de ces antiques barons dont les esprits revenaient encore dans les ruines du château et dans les souterrains creusés sous la colline et qui allaient jusqu'à la mer.

Jeune fille, lui dit-il d'une voix étrange, cours chez la guérissense et prie-la de venir au château, car la baronne, ma femme, est malade. Cours pour sauver une âme. Garde le secret et prends ceci.

Kallina tremblait, et son fagot de bois, sous le soleil rouge, lui semblait un nuage noir. Elle ne put tendre la main, et les pièces d'or que le baron lui tendait roulèrent sur la terre. Il disparut. Elle jeta là le fagot, ramassa les monnaies, courut chez la vieille femme. Celle-ci lui cracha un peu sur la figure, en lui disant


C'est pour t'ùter la peur. Va, tu as la fièvre et le délire. La fillette lui montra les pièces de monnaie dans sa main brûlante. Tu les as trouvées? Si tu en trouves encore autour du château, apporte-les-moi. Je te les ferai fructifier.

Kallina les lui donna; elle n'en garda qu'une qui était percée, et elle se la suspendit au cou, enfilée à un cordon rouge, et les pièces de monnaie fructifièrent, comme les grenades qu'elle voyait làhaut, vertes et rouges, autour de la cour de don Prédu. Plus tard, un soir, elle avait ressenti, vieille comme elle était, la même impression de joie et de terreur qu'en ce jour lointain de sa jeunesse. Un jeune homme lui était apparu, pareil au baron. C'était don Giacintino, et, chaque fois qu'elle le voyait, elle éprouvait une impression de vertige, le souvenir confus d'une vie antérieure très ancienne, souterraine comme celle des barons dans le château ruiné.

Et justement il lui apparut, grand, noir, avec un visage tout blanc, sous la lune. Il entra et s'assit à côté d'elle sur le seuil. Zia Kallina, dit-il d'une voix étrangère, pourquoi avez-vous raconté mes affaires au domestique?

C'est lui qui m'y a forcée. Il m'a saisie et voulait me tuer. Vous tuer? Que d'histoires font cet homme et mes tantes pour une pareille misère, quand il y a là-bas des gens qui empruntent des millions! Et nul n'en sait rien!

Mais la vieille femme se souciait peu des gens de là-bas. J'ai du prendre une barre de fer pour me défendre, Votre Seigneurie. Le domestique est féroce; il ne faut pas s'y lier! Giacinto demeura un moment immobile à regarder ses mains sur lesquelles passait l'ombre tremblante d'un rameau de vigne; puis il tressaillit

Je ne m'y fierai pas et je veux partir. Je ne puis plus vivre ici. Je m'en irai. Je gagnerai. Dans quarante jours, je vous paierai jusqu'au dernier centime; mais, à présent, il me faut de l'argent pour mon voyage. Je vous donnerai une autre traite. Signée par qui?

Par moi, dit-il résolument. Ayez confiance Sauvez une âme. Vite, et gardez le secret.

Il la toucha à l'épaule, comme le baron. Elle se leva et alla chercher l'argent à l'intérieur de la maison. La lune pleuvait par la fenêtre étroite et envoyait un long ruban d'argent qui atteignait la poitrine osseuse de la vieille; et l'encolure ouverte de sa chemise laissait voir la monnaie d'or enfilée au cordon qui était devenu noir.

Elle prit d'abord deux billets de cinquante lire, les palpa, les


regarda à travers la lune, mais se dit qu'un seul suffirait pour le voyage de Giacinto; et elle ramassa l'autre.

Il ne fut pas satisfait. Qu'était cette mince petite feuille' de papier comparée au\ trésors des grands seigneurs continentaux? Mais, comme l'usurière lui disait qu'il n'avait pas besoin de signer un nouveau papier, il comprit qu'elle voulait lui faire la charité, et il en éprouva une angoisse insupportable. Il se revit dans l'antichambre du capitaine de port, immobile à l'attendre. – Alors je vous le rendrai demain, dit-il en s'éloignant. Oui, il fallait partir en quête de la fortune. Pour ne pas passer devant la maison de sa fiancée, qu'il fréquentait tous les soirs, il prit une ruelle, puis une autre, et traversa une place qui regardait les ruines d'une église pisane.

Derrière la ruine blanchissait la maison de don Prédu. Les palmiers et les grenadiers l'entouraient. Elle ressemblait à une maison mauresque, toute blanche, avec l'arche de sa porte, ses loggie, dans les murailles, ses fenêtres à demi-lunes. Dans la vaste cour claire luisaient de grands treillages de joncs où l'on mettait à sécher pendant le jour les légumes, maintenant couverts de nattes. En traversant la cour, Giacinto aperçut les figures de Milese et de don Prédu qui se détachaient sur le fond doré d'une chambre du rez-de-chaussée, dans le cadre d'une vieille porte, précédée d'un portique. Ils buvaient, assis à califourchon, un coude appuyé sur le coin de la table noire. Giacinto se rappela avoir vu d'autres fois ce même tableau sur le continent un homme gras et un homme maigre, tous les deux contents de vivre. Il entra. Bois donc! lui dirent les deux hommes.

Il repoussa les verres.

Es-tu malade que tu ne bois pas?

Je me sens mal, oui.

Mais il ne dit pas de quel mal il souffrait, car ces deux-là ne l'auraient pas compris. « Ouf! » pensa-t-il, en s'appuyant des deux coudes à la table et en se prenant la tête à deux mains. Son épaule gauche tremblait encore. Don Prédu la regarda, et son visage rouge et âpre pâlit un peu.

Sortons, allons chercher un peu de fraîcheur, dit-il en se levant et en frappant légèrement l'épaule tremblante de son neveu.

Leurs pas résonnaient dans le silence comme ceux d'une ronde de nuit. Après quelques tours, Giacinto fut pris de la gaieté un peu amère de ses compagnons.

Allons-nous au théâtre? dit-il. A cette heure-ci, dans les villes du continent, la vie commence. Devant les théâtres, les


voitures passent comme un fleuve noir, et on y voit des dames avec des petits chiens.

Milese rit à s'étrangler. Don Prédu fut plus réservé, mais son sourire était tranchant comme un couteau.

Retourne là-bas, alors! et emmène Griscenda en guise de petit chien.

Ah! que vous êtes stupides dans ce pays!

Mais pas autant que dans le tien!

Il se tut, mais un instant après il reprit

Pourquoi me trouvez-vous stupide? parce que j'ai bon cœur? parce que je voudrais passer gaîment ma jeunesse? Mais vous, que faites-vous? Votre vie est-elle une vie? Quelle est ta vie, à toi, Milese? Tu n'aimes pas même ta femme malade! et vous, oncle Pietro, quelle vie est la vôtre? Accumuler de l'argent, comme des fèves sur une natte, pour le donner ensuite aux porcs. Vous n'aimez personne, pas même vous.

Les deux hommes se sentirent blessés; mais ils sourirent. Tu es malade ce soir; c'est à la bourse que tu as mal. Ma bourse est mieux garnie que la vôtre, dit-il vivement, en rougissant dans l'ombre. Allons boire.

Ah! non! Tu n'as pas voulu boire avec nous. Je te verrais mourir que je n'accepterais pas ton vin.

Ils entrèrent cependant à la buvette. Deux hommes du pays y y jouaient en silence, et un troisième regardait tour à tour leurs cartes. Don Prédu commanda à boire, et Milese fit du doigt un signe à l'homme qui regardait les joueurs. Tous les quatre alors, l'homme et don Prédu, Milese et Giacinto, s'assirent autour d'une autre table. Le cabaretier, petit paysan qui avait l'air d'un juif de la Bible avec son justaucorps lacé sur des culottes à l'orientale, vint poser une lampe en fer au milieu de la table. Milese, la tête penchée à gauche, battit les cartes d'un air pensif, puis il regarda ses compagnons l'un après l'autre. Combien l'enjeu?

Cinquante lire, répondit Giacinto.

Il perdit.

Grazia DELEDDA.

Traduit de l'italien par Marc Hélys.

La suite prochainement.


LES FOUILLES DE SUSE D'APRES LES TRAVAUX DE LA DELEGATION EN PERSE L'émoi fut grand dans le monde savant, quand on apprit, au mois d'octobre dernier, que M. J. de Morgan avait remis à M. le ministre de l'Instruction publique sa démission de délégué général en Perse. 11 n'y a qu'une voix en effet pour constater les admirables résultats de sa mission. Cette admiration est toute joyeuse en France, puisque l'œuvre est française; elle n'est pas moins sincère dans les milieux étrangers, et la teinte de jalousie qu'elle revêt çà et ne rend que plus significatif l'hommage rendu à la maîtrise avec laquelle M. de Morgan a conduit la tache qui fut bien la sienne.

Depuis la mission scientifique organisée par Bonaparte en Egypte, on n'en avait pas vu d'une pareille envergure. Au lieu de l'Egjpte, c'était la Perse entière qui s'ouvrait à toutes les recherches scientifiques. L'éclat des découvertes archéologiques a fait oublier au public que les efforts des savants n'étaient pas limités à l'étude du passé historique. Instruit par l'exemple des maîtres illustres qui accompagnèrent Bonaparte, M. de Morgan ne pouvait oublier non plus sa première formation personnelle qui était celle d'un ingénieur et d'un naturaliste. « Il fallait, dit-il en termes excellents, appuyer nos mémoires sur des notions très précises de géographie, de géologie, et, en général, d'histoire naturelle. Comment expliquer, en effet, la vie intime des peuples sans connaître l'ambiance dans laquelle ils vivaient jadis? Comment discuter les campagnes d'un conquérant sans posséder les cartes du pays, théâtre de ses hauts faits1? »

Ordinairement, l'historien s'appuie sur des cartes toutes faites. Ilistoire et travaux de la Délégation en Perse du ministère de l'Instruction publique, 1891-1905, par J. de Morgan, délégué général, Paris, Leroux, 1505, p. 18. C'est pour la même raison que M. Holleaux a fait précéder la description des fouilles de Délos d'une enquête très approfondie sur la nature du sol. Il paraîtraitque cette méthode n'estplus comprise


Ici, tout était à faire et ses scrupules d'historien permettaient au délégué général de développer, dans le sens d'une exploration complète et scientitique du pays, ce que la convention entre la France et la Perse disait des fouilles. 11 n'a eu garde de négliger cet avantage. Beaucoup trop incompétent pour discourir même en profane de ces recherches, je tiens, du moins, à mentionner ces travaux sur différents domaines géologie, paléontologie, entomologie, conchyliologie. Plusieurs mémoires ont déjà paru dans les diverses publications de la mission, mais la plupart des études sont sous presse ou en préparation. Des caisses en nombre considérable sont pleines d'objets destinés à enrichir nos musées d'Histoire naturelle.

A s'en tenir aux fouilles archéologiques, la convention francopersane offrait déjà à l'activité des savants français un champ immense. Tandis qu'en Turquie les fouilles sont surveillées par des commissaires ottomans qui ne permettent d'emporter aucun objet, qu'en Grèce l'application de ces principes est encore plus strictement assurée par des éphores, qu'en Italie on n'obtient même pas de faire des sondages sans d'inextricables difficultés, l'Egypte, plus libérale, accorde la moitié des objets à celui qui a consacré aux fouilles sa compétence, son temps et son argent. La Perse était encore plus encourageante pour nous, mais pour nous seuls, puisque la convention, définitivement ratifiée en 1900, accordait à la France le monopole exclusif et perpétuel de pratiquer des fouilles dans toute l'étendue de l'empire persan. Elle avait le droit de garder la totalité des objets découverts en Susiane et la moitié de ceux qu'on découvrirait ailleurs.

Aujourd'hui, depuis quinze ans que les travaux ont commencé et ont été poursuivis, avec quel succès, on le sait déjà, on peut se demander si les mots de « perpétuel » et d' « empire persan » n'ont pas fait illusion. Il y avait là une occasion unique d'opérer en grand et d'enrichir nos collections nationales, sans négliger de constituer en Perse un musée qui fit honneur aux deux pays, au moyen de ces pièces doubles qui sont si fréquentes dans ces sortes de recherches. On ne risquait rien, si les ressources financières étaient limitées, à faire attendre d'autres centres de culture antique, comme l'Afrique française qui ne nous échappera pas. Déjà l'anarchie, qui envahit certaines régions de la Perse, rend les travaux plus coûteux et plus périlleux, là même où ils ne sont pas devenus impossibles.

On assure que désormais la direction des recherches en Perse ne sera plus centralisée dans les mêmes mains. Mais, heureuseH Nous ferons plus loin une exception pour la carte des tells de Suse, par M. Babin, sous la direction de M. Dieulafoy.


ment, elles ne seront pas interrompues. Il faut se féliciter que les fouilles de la Susiane demeurent sous la direction du P. Scheil et de M. R. de Mecquenem. Le P. Scheil, qui aura bientôt fourni dix volumes sur quatorze à la collection des Mémoires, sera vraisemblablement chargé des publications futures. De son côté, M. Fossey se dispose à entreprendre une campagne à Ecbatane. M. de Morgan est sans doute le premier à souhaiter que d'autres réalisent son rêve. Mais, quoi qu'il en soit des découvertes réservées à l'avenir, son nom est désormais associé à la résurrection historique d'un grand empire. Sa compétence technique pour les travaux, son sens, exercé par de lointains et fréquents voyages, des mœurs et des capacités des diverses populations, son sentiment élevé du but à poursuivre, l'heureux choix de ses collaborateurs, tout en lui a révélé le chef, celui qui s'impose par son autorité personnelle autant que par sa situation officielle. Il était impossible de ne pas répéter, au moment où il disparaît de cette scène, où il fit honneur à son pays, ce que les lecteurs du Correspondant savaient déjà par l'article élégant et précis du très regretté M. de Lapparent'. 1.

C'était au temps où l'exposition du Grand Palais donnait aux premières découvertes la consécration d'un éclatant succès. Au lieu d'en exagérer l'importance sous l'impression de l'enthousiasme du premier moment, ceux qui ont parlé de ces monuments insignes, le cadastre de Manichtousou, la stèle de Narâm-Sin, le Code de Hammourabi, ont à peine rendu la sensation profonde qui allait s'étendre dans tout le monde savant.

Après dix ans, la signification du Code dans l'histoire de la civilisation et du droit est loin d'être épuisée. Ce qu'il faut dire aussi, c'est que ces dix années n'ont apporté aucun changement de quelque portée à l'interprétation que le P. Scheil en a donnée après quelques semaines d'étude.' Jamais peut-être autant de sûreté ne fut jointe à tant de célérité. Cela n'a pas empêché les philologues d'étudier tous les détails de cette langue déjà vieillie, et les jurisconsultes, les romanistes eux-mêmes, de chercher les rapports de ce droit déjà impérial avec les autres législations. Après les travaux d'ensemble, les monographies se succèdent. Et pendant que toute la presse se lamente sur la perte de la Joconde, dont le sourire ne sera jamais interprété, on ne sait pas qu'une des salles basses du Louvre s'est enrichie d'un bloc de diorite qui nous apprend ce que des hommes anciens pensaient du juste et de l'injuste. L'art lui-même éclate sur la partie haute de ce document si sévère d'aspect, où le conquérant Hammourabi est trans« Les fouilles de Suse.», 10 aoùt 1902.


formé en un penseur qui essaye de lire sur la face rayonnante de Chamach, révélateur du droit. Narâm-Sin, lui, n'est que conquérant. Mais quel élan l'entraine vers les cimes, la tête levée, dans l'orgueil du triomphe, suivi par ses piquiers, et foulant aux pieds ses ennemis vaincus! l

Après ces découvertes, il semblait qu'on pût tout attendre. L'opinion publique se flattait que l'inom deviendrait quotidien. Aussi s'est-elle un peu lassée. Et ne serait-ce pas qu'on a négligé de l'instruire? Entre un public frivole et le public savant, il y a un public sérieux qui suit très bien une étude même austère quand il peut discerner certains aspects généraux.

Or il y a précisément plusieurs problèmes, d'un intérêt largement humain, posés, hélas! plutôt que résolus, mais auxquels les fouilles de Suse apportent des éléments nouveaux. Sur ce tell où M. Dieulafoy avait reconnu les vestiges des époques achéménides, parthes, sassanides et arabes, M. de Morgan avait, dès les premiers jours, recueilli des silex. Ne pouvait-on pas espérer que ses couches représenteraient la suite de tous les progrès de la culture depuis les silex chélléens, à peine des outils, jusqu'aux splendeurs des palais achéménides, dont le Louvre offre une si brillante idée?

Parmi ces développements, le plus signalé est celui qui, non seulement fait époque dans l'histoire, mais qui vraiment crée l'histoire, l'invention de l'écriture. Depuis qu'on lit les hiéroglyphes et les caractères cunéiformes, on se demande si les deux systèmes ne procèdent pas d'une source commune, et, à regarder les hiéroglyphes comme une production propre à l'Egypte, l'origine des caractères cunéiformes est vivement controversée. On sait comment ce mode d'écriture cursive est sorti du dessin linéaire des objets par l'habitude d'écrire avec un poinçon et sur de l'argile, et les assyriologues distinguent ceux de ces signes qui ont une valeur idéale et ceux qui ne représentent qu'un son. Mais à l'origine, et sauf les compléments différentiels survenus au cours des âges, ils se sont sans doute tous prononcés d'après l'objet représenté, et la question se pose de savoir si les mots primitifs étaient ceux d'une langue sémitique, ou ceux d'une langue non sémitique. Dans la première hypothèse, ce sont les Sémites qui ont inventé l'écriture cunéiforme, dans la seconde ils l'ont empruntée. Ce point est vivement débattu, parfois même avec cette passion inévitable quand un amour-propre national est en jeu.

Si les Sémites ont emprunté leur écriture à des étrangers, ceux-là l'employaient donc pour écrire leur propre langue. Le plus grand nombre des assyriologues croit pouvoir les désigner.


Ce seraient les habitants du pays de Sumer (Choumér), ou BasseChaldée, d'où le nom de Sumériens, de langue et d'écriture sumériennes. Car on estime encore posséder des textes en langue sumérienne, excluant toute trace de sémitisme, te<tes que l'école opposée prendra naturellement pour une série d'idéogrammes. La difficulté pour les suméristes est de trouver des Sumériens non Sémites. On s'est efforcé de relever sur les monuments de la Basse-Clialdée les traces d'un art distinct, d'une race qui n'aurait pas les caractères de la physionomie sémitique. D'excellents juges, comme M. Pottier, estiment que l'illustre Edouard Meyer a échoué dans cette démonstration. Mais à supposer que les Sumériens soient des Sémites, il resterait la ressource de chercher ailleurs et l'espérance de trouver Suse le berceau de l'écriture et en même temps de l'histoire, du moins pour cette immense portion du monde civilisé. Bien plus, ce sont les origines de l'art lui-même qui sont en cause. En Chaldée et en Assyrie, il a fourni des chefs-d'œuvre, dont on peut admirer quelques échantillons au Louvre, et qui tapissent les longues galeries du British Muséum. Cet art est adulte, aussi loin qu'on remonte. Il ne paraît pas être une tradition égyptienne transplantée. Ne serait-il pas originaire de la Susiane? Il n'était pas téméraire d'attendre une réponse de cet amas de ruines qui paraissait aussi ancien que l'homme sur le sol de la planète.

On le voit, il y a un intérêt plus grave à interroger ces vieux débris qu'à recueillir un chef-d'œuvre de sculpture parmi tant d'autres ou à éclaircir quelque point demeuré obscur du droit grec. Cela soit dit sans médire des fouilles de Delphes et de Délos, si admirablement conduites et qui ont été, elles aussi, tout à l'honneur de la science française.

Dans l'exposé qui suit, je n'ai pas la prétention de résoudre tant de questions, ni même de donner une idée suffisante des résultats acquis. Mon but est bien plutôt d'appeler l'attention du public sur les travaux des explorateurs et de l'inviter à les lire, avant d'aller voir dans nos musées les monuments qu'ils ont rapportés. Aussi je me fais un devoir d'indiquer en note les principales sources d'information

1 Tous les objets recueillis sont réunis dans les musées de l'Etat. La double salle dite des Saints-Pères, où l'on accède par la place du Carrousel, l, aurait dû être consacrée exclusivement aux fouilles de Suse. On est 'étonné que la première chambre soit occupée par des monuments égyptiens. La seconde salle a été disposée avec beaucoup de goût. De grandes fresques de M. Bondoux montrent le tell de Suse avant et pendant les travaux. On peut admirer dans les vitrines les poteries des deux époques. Les principales pièces, Code de Hammourabi, stèle de Xarâm-Sin, etc., sont grou--


D'après le plan vraiment grandiose de M. de Morgan, les fouilles -de Suse ne devaient occuper la mission que durant l'hiver. Pendant l'été, quand le thermomètre marque jusqu'à 57 degrés centigrades à l'ombre, il restait la ressource d'explorer le nord de la Perse. Un voyage en France pour restaurer les forces des missionnaires n'était prévu qu'une année sur deux. Ce programme héroïque ne put être exactement rempli. Cependant, on doit à ces campagnes d'été des recherches intéressantes, spécialement celles du Tâlyche persan en 1901, par M. H. de Morgan, la mission de Téhéran, par MM. Pézard et Bondoux (d'août à décembre 1909), l'expédition dans le nord-ouest de la Perse, par MM. J. de Morgan et P. Toscanne. Cette dernière (1910) fut si pénible et si périlleuse, elle révéla une telle anarchie parmi les peuplades visitées .qu'on ne prévoit plus aujourd'hui de semblables aventures. Il ,pées dans la salle de Morgan, parmi les antiquités d'Asie, sous la colonnade du Louvre. Il faut espérer que, lorsque le ministère des Colonies aura été transporté ailleurs, ces admirables morceaux iront rejoindre les autres. On -objecterait en vain qu'ils appartiennent à l'art assyrien, puisque la salle de l'Elam contient bien l'osselet grec de l'Apollon didyméen. Enfin les bijoux sont au premier étage de la même aile, dans la salle dite de Sarzec. Les monnaies et médailles sont au cabinet des médailles. Les objets relatifs à la préhistoire, dont un grand nombre étaient la propriété personnelle de M. de Morgan, provenant de ses voyages antérieurs, sont au musée de Saint-Germain en Laye. Les collections zoologiques et les vertébré» fossiles sont au Muséum d'Histoire naturelle de Paris. Les Mémoires de la Délégation composent déjà 13 volumes in-4°. Le plus grand nombre, consacré aux textes, est l'oeuvre du P. Scheil. Les autres, consacrés à la description des fouilles ou à l'archéologie, ont pour auteurs MM. J. de Morgan, G. Lampre, G. Jéquier, R. de Mecquenem, B. IIaussoulier, P.L. Graadt van Roggen, Jouannin, Allotte de la Fuye, H. de Morgan, J.-E Gautier, P. Toscanne, le prince Soutzo, G. Pézard, G. Bondoux, M. Pézard, Ed Pottier. A consulter aussi Histoire et travaux de la Délégation en Perse du ministère de l'Instruction publique, 181)7-1905, par J. de Morgan, Paris, 1905, et le Bulletin de la Délégation en Perse, fascicule 1er, 1910; fascicule 2, 1911. Ces deux fascicules comprennent des indications sommaires sur les dernières fouilles et des études sur la Faune malacologique terrestre et fluviatile de l'Asie antérieure, commencées par M. J. de Morgan et continuées par M. Louis Germain. M. de Morgan a publié aussi dans la Revue archéologique (1912) un article sur l'évolution de l'écriture grecque dans l'empire perse sous les Arsacides, et dans la Revue de numismatique (1912), une étude sur les monnaies des premiers Arsacides. Il annonce encore dans la même revue deux études sur les ateliers monétaires des Sassanides et sur l'emploi dans les médailles de l'écriture araméenne et de ses dérivés depuis l'époque achéménide jusqu'à l'apparition de l'écriture arabe. MM. Pézard et Pottier publieront très prochainement un catalogue du musée de l'Elam, et le P. Scheil, le quatorzième volume des Mémoires, sur des textes élamiles-sémitiques. On prépare, en outre, des volumes d'Annales pour la faune entomologique de la Perse et Jes Papillons.


suffira de les avoir signalées. Il y a assez à dire de l'oeuvre principale de la Délégation, les Fouilles de Suse t.

Le tell de Suse offrait un champ de travail effrayant pour une ambition ordinaire.

Les Parisiens peuvent s'en rendre compte aisément en visitant la salle du Louvre consacrée aux découvertes de M. Dieulafoy. Au milieu des monuments, figure un plan en relief dressé par M. Babin, et dont M. de Morgan a reconnu la parfaite exactitude. On voit du premier coup d'oeil que le Tell ou monticule artificiel de Suse se compose de plusieurs monticules, dominés par un point plus élevé, auquel on a donné le nom d'Acropole. D'autres tells recourraient la ville royale et la ville des artisans. L'un d'eux était nommé Apadana, parce que M. Dieulafoy y avait découvert le palais d'Artaxerxès.

Une première exploration convainquit M. de Morgan qu'il fallait avant tout attaquer le Tell de l'Acropole, et les premiers sondages lui parurent si riches de promesses qu'il ne songea à rien moins qu'à transporter ailleurs, couffe par couffe, cette énorme masse de débris, pour voir ce qu'il y avait dedans. Dès le mois de janvier 1898, un travail régulier commença. Cette butte, d'une longueur moyenne de 3jO mètres, large de 2")0 mètres, domine la plaine à une hauteur maxima de 35 mètres. Elle a pour base une falaise naturelle en argile compacte élevée d'une dizaine de mètres au-dessus du Chaour, petite rivière qui coule à l'ouest des ruines et qui représente actuellement l'ancienne Kerkha.

Sans tenir compte de ce sol vierge dont l'existence et la nature ont été mieux étudiées depuis, M. de Morgan divisa l'Acropole en cinq niveaux, formés par des tranches de 5 mètres de hauteur. Il n'avait pas évidemment la prétention d'indiquer d'avance les strates des différentes civilisations. Mais cette partition permettait de repérer exactement tous les objets trouvés. Le but proposé était d'enlever l'une après l'autre toutes ces tranches. On comptait y employer une trentaine d'années, car il s'agissait de déplacer des millions de mètres cubes.

Il est dès aujourd'hui certain qu'un si grand effort ne sera pas nécessaire, parce qu'il ne serait pas fructueux. Les deux premiers niveaux à partir du sommet ont été complètement enlevés, 1 On tiendra compte, à l'occasion, des résultats obtenus par les fouilles de Tépé-Moussian en 1902. Entreprises par M. J.-Et. Gautier à ses frais, mais avec l'assistance éclairée de M. Lampre, elles ont prouvé que la ville ancienne, dont les ruines se nomment aujourd'hui Tépé-Moussian, à environ 100 kilomètres au nord-ouest de Suse, appartenait exactement à la même civilisation.


le troisième est assez attaqué pour qu'on puisse bien se rendre compte de ce qu'il renferme. De plus une très large tranchée a permis d'explorer le cinquième niveau. On croit qu'il ne fournirait pas grand'chose de plus que ce qu'on a trouvé et qui est admirable. En même temps, on reconnaissait que le quatrième niveau, avec une partie du cinquième et du troisième, répond à une époque de civilisation éteinte qui ne fournit que quelques objets grossiers. De plus, cette partie centrale du Tell est occupée par un massif considérable, édifié en briques crues et en terre pilée, où l'on ne peut espérer trouver grand'chose, à peine quelques débris de poterie relativement récente, jetés dans les puits de drainage.

Les fouilles de l'Acropole sont donc à peu près terminées. Dans la saison qui s'ouvre en ce moment, M. R. de Mecquenem, assisté de M. P. Toscanne, portera tous ses efforts sur la ville royale où 9 mètres environ de débris sassanides et achéménides l'empêchent d'atteindre le niveau élamite. A l'Acropole il se contentera d'examiner sommairement ce qui reste du troisième niveau. Le moment est venu de suivre l'histoire des habitants du Tell depuis les premières fondations jusqu'à nos jours.

En pareil cas, il y a naturellement bien des précautions à prendre. L'existence des nombreux puits de fondations prouverait à elle seule avec quelle prudence il faut procéder quand il s'agit d'attribuer à une époque donnée un objet trouvé dans un niveau donné. Théoriquement, les civilisations devraient se succéder étagées les unes au-dessus des autres comme les terrains d'une stratification géologique. Mais dans les ruines, la main de l'homme est intervenue et son action est moins réglée que celle de la nature. D'anciens dépôts de fondations ont pu être réemployés en construisant un nouveau sanctuaire, de très anciens objets ont pu être déposés dans un temple plus récent et, à l'inverse, des statues ont pu être arrachées de leur place et jetées dans des puits ou roulées le long des pentes.

Spécialement à Suse où la pierre manque, les constructions n'ont été faites, durant longtemps, qu'en briques crues; il est presque impossible de les discerner. Quand on employa la brique cuite, ce ne fut qu'avec parcimonie. Les relevés sont donc très difficiles à préciser.

Quoi qu'il en soit, nous savons que toutes les précautions ontété prises et que les méthodes les plus rigoureuses ont été observées. Nous pouvons donc accepter de confiance les résultats qu'on nous donne comme certains et notre confiance est accrue par la réserve des explorateurs, sur d'autres points, et par la sincérité qui n'a pas dissimulé même quelques désaccords entre leurs vues.


Le thème général est celui-ci1. Le premier niveau, au sommet du tell, comprend les périodes arabe, sassanide, parthe, séleucide, achéménide. Les Achéménides amorcent déjà le sommet du deuxième niveau. Au-dessous d'eux, la civilisation que les Assyriens nommaient du nom d'Élam et que les documents indigènes qualifient par le nom d'Anzan et Suse.

Ces princes étaient indépendants leurs constructions les plus anciennes sont appuyées sur le sommet du troisième niveau. La partie basse de ce niveau et le quatrième sont d'une époque plus féconde en vicissitudes.

Asservi aux Accadiens sous Narâm-Sin, l'Klam s'était affranchi et avait même imposé son joug à la Babylonie, affranchie à son tour par Hammourabi (vers 2050). Le règne de Narâm-Sin a une importance capitale; il serait heureux que sa date fût fixée. Par un hasard extraordinaire, elle a été calculée par Nabonide, contemporain de Cyrus, qui l'assigne à une date correspondant à 3730 avant Jésus-Christ. Mais plusieurs savants hésitent à suivre le monarque archéologue. M. Pottier a cru devoir préférer la chronologie courte, qui raccourcit cette période de mille ans. Le P. Scheil est moins convaincu que nous ayons le droit de contredire les anciens, sous prétexte que nous n'avons pas les moyens de remplir une si longue durée par des dynasties. Quoi qu'il en soit, entre la période qui va de Hammourabi à Narâm-Sin, caractérisée par la poterie dite de la deuxième classe et la période archaïque de la poterie fine, il y a cinq à huit mètres de débris qui n'ont guère fourni que de la poterie tout à fait grossière et de menus objets d'albâtre. Il est donc impossible d'évaluer l'époque de la première occupation par laquelle nous allons commencer l'histoire du tell dans l'ordre inverse du déblaiement. J'ai écrit histoire, car M. de Morgan se refuse à donner à ce temps reculé le qualificatif de préhistorique. Au cinquième niveau, assis sur le terrain vierge qui surplombe la rivière, on trouve du cuivre et une céramique peinte tellement perfectionnée que cet art suppose de longs siècles de civilisation. Donc point d'époque de silex taillés, ni même d'époque purement néolithique. Et il en est de même en Chaldée. Tandis que la Syrie offre dans ses déserts des silex chelléens et magdaléniens qui indiquent une époque plus haute, c'est tout au plus l'énéolithique qu'on re contre à Suse dans les couches inférieures. Et la raison en est qu'au V° millénaire avant notre ère « la basse Chaldée et l'Elam émergeaient à peine des eaux marines ». Les premiers hommes qui vinrent s'établir à Suse faisaient déjà du cuivre un Mémoires, t. XIII, introduction, par J. de Morgan.


ornement. Les silex qu'on rencontre à ce niveau, et plus haut sur le tell, sont donc l'indice d'une tradition, non la caractéristique d'une époque. M. de Morgan nous assure que même ces admirables silex du musée du Caire, montés sur or, n'ont pas été taillés avec plus de perfection; ce sont surtout des pointes de flèches. Mais la merveille des merveilles, c'est la céramique peinte, déjà reconnue par les sondages de 1897, mais dont la campagne de 1907-1908 a fourni plus de 2000 échantillons. L'habileté du délégué général le conduisit, en effet, au lieu occupé par la peuplade primitive, muni d'un mur d'enceinte, près duquel se trouvait la nécropole. On ne pouvait rien souhaiter de plus heureux, car ces antiques Susiens ont certainement consacré à leurs morts les plus beaux échantillons de leur art. Ce sont des vases sans anses, en forme de gobelets petits et grands ou de coupes semblables à des écuelles, et aussi de petits cratères. C'était donc le mobilier qui servait aux vivants pour boire et pour manger. Les sépultures de femmes contenaient, en outre, des miroirs en cuivre et de petits cornets probablement destinés à tenir du fard, avec quelques fragments de tissus d'une finesse étonnante. On ne peut contempler cette céramique au musée de l'Elam sans éprouver ce sentiment que fait naître l'aspect du beau. Sans doute, il s'agit d'objets assez humbles, mais avec quel goût ils ont été tournés, avec quel art consommé leurs parois ont été ornées de dessins en couleur, assez sobrement pour que l'ornement demeure ce qu'il doit être, une parure qui laisse à la forme tout son caractère!

Il appartenait à M. Pottier, un maitre, de décrire cette merveilleuse efflorescence, d'en rechercher dans le monde antique les points de raccord, de remonter, quand il se peut, jusqu'aux origines. Ce que je lui emprunte inspirera le désir de lire son admirable mémoire dans le dernier volume publié par la Délégation1.

Les vases sont façonnés d'une argile blanche très fine, soigneusement épurée. Ils n'ont pas été faits à la main seulement, mais avec l'aide du tour, pourvu qu'on entende par là un instrument moins développé que le tour des potiers modernes. Sur le fond blanc se détachent des ornements d'un noir lustré, couleur qui disparut ensuite du tell de Suse, mais qu'on retrouve en Crète et qui reparut en Grèce. Les dessins sont d'aspect géométrique, mais, à regarder de près, on s'aperçoit que les lignes représentent souvent des formes vivantes, ordinairement des formes animales stylisées. Et l'on ne saurait dire que si l'animal n'est pas plus reconnaisi Tome XIII.


sable, c'est que la maladresse de l'ouvrier a trahi son intention. Il n'avait pas du tout l'intention d'imiter la nature, quand il reproduisait, par exemple, un bouquetin dont les cornes, prodigieusement agrandies et recourbées, forment un cercle parfait audessus de l'animal. Si un décorateur moderne employait ce procédé, on dirait qu'il a voulu se divertir. Le plus souvent, l'objet représenté est plus difficile à reconnaitre. On dirait de simples combinaisons de lignes. Mais l'artiste n'avait pas perdu de vue leur sens primitif, et il nous le prouve quand il peint sur le même vase des oiseaux informes mais parfaitement reconnaissables, puis la moitié de ces formes, réduites enfin à de gros points. Comme le dit très bien M. Pottier, « c'est un immense domaine qui, après tant d'autres, s'ouvre à l'activité des archéologues, grâce aux belles découvertes de la mission de Morgan ». Les premières poteries susiennes, si évidemment d'un style géométrique, mais non moins évidemment d'un style géométrique dérivé, donnent la solution définitive d'un problème assez délicat sur les origines de cet art. D'après M. Salomon Reinach, ce sont les formes rectilignes ou courbes qui ont évolué vers la représentation animale « L'idée directrice est celle du développement interne des types, passant du géométrique à l'anthropomorphique par une série de progrès presque insensibles 2. »

M. Pottier, auquel j'emprunte cette citation, a montré que la céramique de Suse est fatale à cette théorie, non moins que les peintures et ciselures des cavernes préhistoriques où se révèle si clairement, dès le début de l'art, l'intention d'imiter la nature. Seulement, les premiers habitants de Suse avaient déjà franchi le stade de l'imitation directe et, copiant toujours les mêmes poncifs, ils étaient arrivés à ce point qu'on ne peut toujours savoir s'ils stylisaient encore ou s'ils n'employaient pas certains éléments linéaires, simplement parce que leur groupement était décoratif. Par exemple, nous ne saurions dire si, en dessinant des croix, ils pensaient à la réduction géométrique d'une roue ou d'un astre, ou s'ils n'étaient sensibles qu'à l'heureux effet de deux lignes qui se coupent, inscrites dans le cercle formé par un fond de gobelet ou d'écuelle Leur sens exquis de la décoration sans surcharge, en ménageant des blancs très nets, prouve en tout cas qu'ils se sont préoccupés d'orner, plutôt que d'accumuler des scènes dans un but plus ou moins superstitieux.

1 Mémoires, XIII, p. 96.

3 La sculpture en Europe, dans l'Anthropologie, 1894-1896, p. 44 et s. 3 Même incertitude sur la question de savoir si les chevrons représentent des serpents, comme le pense M. Toscanne, mais comme on serait porté à le nier après M. Pottier.


C'est sans doute à cause de ce penchant vers la décoration que l'art susien a évolué de l'imitation de la nature, surtout animale, aux formes rectilignes, sans exclure la création directe de certaines combinaisons de lignes qui ont pu se présenter comme d'elles-mêmes.

La céramique susienne, du moins par ses origines, se rattache donc à l'art des cavernes, qui a surtout les animaux pour thème. Pourquoi les animaux, et presque jamais l'homme, si ces représentations n'avaient pour but d'exercer sur eux une sorte de mainmise? On sait que des maîtres distingués en ont conclu que l'art fut d'abord guidé moins par le sentiment du beau que par l'attrait de l'utile. Par là on entend, pour le dire avec M. Pottier1, que les marques de propriété et les symboles religieux sont les deux sources de la pictographie primitive. A vrai dire, les marques de propriété n'exigent pas une reproduction fidèle, à moins qu'on n'ait entendu reproduire, par exemple, l'animal totem d'un clan. Mais il est assuré que les tatouages ont un but de préservation fétichiste et ce sont précisément les mêmes objets que les sauvages reproduisent sur eux-mêmes et autour d'eux. Il y a plus, M. R. de Mecquenem a bien voulu me dire que les tatouages actuels des femmes, non chez les Arabes, mais chez les Lours, descendants des anciens Persans, dessinent les mêmes animaux qu'on retrouve sur les poteries serpents, aigles, bouquetins. M. Toscanne a pu s'en assurer en obtenant des opérateurs spécialistes de les indiquer sur du papier, car on sait que les femmes persanes se croiraient déshonorées en révélant ce mystère. Au point où en étaient les fabricants de la poterie fine, le sentiment esthétique dominait assurément, mais ils n'avaient pas perdu le sens du caractère magique des sujets, puisque ce sont les mêmes que ceux des cachets qui sont sûrement magiques et prophylactiques. La réflexion est de M. Poltier; il ajoute avec beaucoup de tact que, « dans le décor céramique, l'origine fétichiste du motif s'est plus vite perdue de vue, la destination des vases étant très différente de celle des amulettes gravées et se rattachant moins directement aux idées religieuses ». Pourtant il en est dont le sens religieux ne s'est probablement jamais perdu. On peut citer surtout l'aigle aux ailes déployées, devenu l'aigle qui tient deux proies dans ses serres, thème postérieur qu'on retrouve à Suse et en Chaldée, et la lance au manche planté dans un socle carré qu'on prend pour un autel. Ce dernier thème est sur les bornes-limites l'emblème de Mardouk. L'objet sur lequel repose la lance est dessiné sur ces monuments avec 1 Mémoires, XIII, p. 51.

2 Loc. laud p. 55.


des variantes très sensibles; j'hésite à y voir un autel, mais le sens divin de la lance est d'autant moins douteux que, sur une écuelle susienne primitive, l'homme qui tient une lance dans chaque main a lui-même une tête de lance. C'est donc un dieu, et sans doute le même que le dieu suprême de Babylone. D'ailleurs, l'usage des sépultures, avec ce mobilier précieux, est une preuve de la foi de ces peuples à la survivance. Les idées religieuses sont encore représentées par une figurine en terre cuite, très grossière, qui ne me paraît pas sans analogie avec la déesse-oiseau des mycéniens. Une colombe en terre cuite était peut-être l'oiseau favori de la déesse, où l'on reconnaîtrait volontiers l'Astarté susienne, la Nana si chère aux Elamites.

Le point le plus ancien atteint à Suse est donc bien loin des origines de la civilisation. Pour le dire d'un mot avec M. de Morgan « Les premiers Susiens connaissaient le tour du potier, le tissage des étoffes au métier, la métallurgie du cuivre, la peinture céramique, la glyptique. Ils possédaient des idées religieuses et avaient déjà la plupart des notions d'où sortit la culture élatnite postérieure »

Mais, s'ils possédaient l'écriture, ils ne nous en ont pas laissé de trace; on peut seulement constater qu'ils employaient une sorte de pictographie qui pouvait facilement se transformer en écriture par l'interprétation des symboles en idéogrammes.

Il est évident que cette culture déjà fort avancée fut brutalement détruite, car on ne s'expliquerait pas sans cela l'absence de toute céramique fine dans les couches supérieures, toutes de 5 à 8 mètres. Il est vrai qu'on n'a pas eu la chance d'y trouver une nécropole, mais partout la poterie est grossière, et des fragments d'albâtre ne peuvent compenser la disparition d'un art aussi délicat. Il semblerait, au premier abord, que les maîtres qui ont exposé les résultats de la mission soient en désaccord sur un point important. L'opinion de M. Jéquier était qu'il y avait eu conquête et changement de civilisation. M. de Morgan avait d'abord incliné dans le même sens, que favorise encore M. R. de Mecqucnem. Au contraire, M. Pottier a insisté avec force sur l'unité de l'art susien, et l'on peut dire que sa démonstration est irréfragable. Mais lui-même nous autorise à adopter une solution moyenne, en concédant qu' « assurément de nouveaux envahisseurs ont pu venir détruire l'ancienne cité. mais ils n'ont pas modifié l'ancien fonds et ils représentent la même civilisation sous un aspect un peu modifié »

Personne, en effet, ne peut prouver que les anciens habitants Mémoires, XIII, p. 13.

3 Loc. laud., p, 42.


ont été remplacés par d'autres", ces exterminations radicales sont à peu près inconnues à l'histoire. Mais il y eut un temps où leur existence fut si profondément troublée que des discordes intestines ne seraient pas une explication suffisante. Il y eut un temps où Suse fut réduite à une existence chétive, probablement par le fait d'envahisseurs étrangers. Puis l'art reprit son cours, et selon les mêmes grandes lignes. Je viens de dire que M. Pottier l'a démontré en dressant la liste des ornements employés dans la poterie fine et dans celle de la seconde période, dont il nous reste à parler. Peut-être cependant, à mettre en relief les points théoriques de ressemblance, aurait-on l'impression d'une identité plus parfaite qu'elle ne fut en réalité. Ce qui manque le plus à la seconde poterie, c'est un impondérable qui n'est rien moins que la beauté.

M. Pottier ne nous l'a pas caché. Dans la céramique du second style, où le gobelet et la coupe ont disparu, l'argile est plus grossière, moins épurée, plus épaisse, la couleur moins solide et moins helle; le rouge, extrêmement rare dans la première période, est maintenant fréquent, mais le noir est moins lustré; surtout les formes sont moins élégantes.

Cependant, on ne saurait parler simplement de décadence. C'est plutôt un art qui recommence, c'est une Renaissance. Mais loin de s'inspirer seulement des anciens modèles, elle s'efforce de retourner à la nature. Les formes géométriques sont plus rares, les formes animales se groupent en tableaux. M. Pottier a noté avec une extrême pénétration que si la fabrication de la céramique est en décadence, cette céramique subit l'influence d'un art plus savant et plus fort, plus complexe aussi, qui s'exerça à sculpter les vases d'albâtre ou de bitume, en même temps qu'à la gravure des cylindres.

Donc, entre le IV8 et le III0 niveau, c'est une véritable efflorescence de l'art, accompagnée, nous le verrons, de l'usage de l'écriture.

Cet art, nous ne le connaissons pas seulement par la poterie, comme c'était le cas pour le V° niveau. On peut en admirer les œuvres dans trois salles du Louvre.

Si l'on excepte la salle des Saints-Pères, les deux autres sont voisines de celles où se trouvent les monuments de l'ancienne Lagach, aujourd'hui Tello, découverts par M. de Sarzec et parM. le commandant Cros. Ce voisinage rend particulièrement sensible un fait incontestable, l'unité, dans un sens large, de l'art susien et de l'art de la Basse-Chaldée qu'on peut appeler sumérien, sans rien préjuger sur la question de race. Cet art sumérien a fleuri deux fois. Ennatum et Entéména sont célèbres par la stèle des vautours


et le vase d'argent. Après un moment de dépression causée par la suprématie de Kich l'accadienne sous Narâm-Sin et Sargon l'ancien, l'art de Lagach reprend une nouvelle vigueur avec Goudéa. Mais c'est toujours le même, presque identique à celui de l'Elam. Sur la stèle des vautours et sur le vase d'argent parait l'aigle (à tête de lion), fixant ses serres sur deux lions ou sur des bouquetins et des cerfs, et ce motif se retrouve dans l'Elam sur un relief en bitume. Les statues de Goudéa ont la même attitude que celles du patési d'Achnounak ou de K'aribou-cha-Choucliinak, gouverneur de Suse. Du temps d'Entéména à Lagach comme sous Doungi d'Our, à Suse, on déposait dans les cachettes de fondation des femmes portant sur leur tète des tablettes commémoratives. Les petits bronzes qui représentent un roi fichant en terre un cône sont fréquents en Chaldée; le même personnage se retrouve à Suse en relief sur une pierre qui porte une inscription proto-élamite.

Le thème si particulier du roi qui arrose le pot de fleurs de la divinité a sa place dans les deux pays. Cette comparaison pourrait se poursuivre dans les détails les plus significatifs 2, mais de semblables rapprochements sans images seraient sans but. Une heure au musée du Louvre vaudrait mieux que des descriptions sans cette âme que le crayon seul peut leur donner.

D'autre part, quoique nous possédions très peu de monuments accadiens d'une ancienne époque, la stèle de Xaràm-Sin à elle seule prouverait que la Chaldée du nord ne le cédait pas à celle du sud. Entre ce double art ancien et l'art babylonien des cylindres archaïques et des monuments de IIammourabi, il n'y a pas non plus de ligne de démarcation bien nette L'art babylonien, plus récent, sera assez naturellement considéré comme dérivé, mais que penser des relations entre l'art sumérien et l'art susien? Tout d'abord, il faut rejeter l'hypothèse unique d'un transport par les armées victorieuses. La stèle de Narâm-Sin, le code de Ilammourabi, quelques autres pièces encore sont des trophées, mais ce cas est de beaucoup le plus rare.

Plusieurs objets, surtout de petit calibre, ont pu être exportés par le commerce; mais les statues de personnages chaldéens ou susiens ont dû être faites sur place, et cela prouve l'existence d'un art local aux deux endroits; il a dû s'étendre naturellement à toute la série des objets.

1 La tour de Goudéa et la tourdeChoutrouk.->"aklikhounte(HJOav. J.-G ) sont construites avec les mêmes briques et selon les mêmes procédés. 3 C'est l'opinion très arrêtée de M Pottier, certainement préférable à celle de M. Ed. Meyer, qui a prétendu que l'art sumérien représente une race différente de celle d'Accad.


D'où la question de savoir si l'art de la seconde époque est né à Suse ou en Chaldée. Le seul fait de la conquête de Suse par les Chaldéens, gens de Sumer ou gens d'Accad, n'est pas décisif, puisque nous savons que les Romains ont imité les arts grecs et les Francs les arts gallo-romains. Le problème serait résolu en faveur de la Chaldée s'il était vrai que l'art de Suse est inférieur. II ne serait pas absolument impossible, il serait toutefois étrange que les Chaldéens victorieux aient emprunté aux Elamites un art qu'ils auraient développé d'une façon supérieure. Or un juge aussi compétent que M. Pottier estime que les choses se sont passées « comme si l'art susien, dans sa rudesse un peu plus barbare, était un rameau détaché du même tronc que l'art sumérien de Lagash ». L'infériorité de Suse ne tient pas aux matériaux employés. Non, « ce sont deux arts congénères, l'un plus barbare, l'autre plus savant »; « une différence foncière de style et d'exécution, une barbarie plus lourde, des formes plus molles empêchent de croire que les sculptures trouvées à Suse soient simplement des objets dérobés en Chaldée1 ».

Tout s'explique donc au mieux si les sumériens ou les accadiens vainqueurs ont imposé aux vaincus leurs propres thèmes. Les Romains ont été séduits par la perfection des chefs-d'œuvre de la Grèce, dont la supériorité était éclatante, et un véritable envahissement de la beauté dans un pays vide d'objets d'art. Peut-on prêter ce sentiment aux conquérants chaldéens? Lorsque Doungi, roi d'Our, conquérant de Suse, bâtit un temple au dieu local, on comprend qu'il ait déposé dans les fondations des caryatides de bronze à la manière de son pays mais les vainqueurs auraient-ils transporté dans leur pays un usage religieux de Suse? La chronologie d'ailleurs semble appuyer l'ori-* gine chaldéenne. On ne peut dater les pièces élamites les plus anciennes, mais du moins on n'en connaît pas, au IV0 et au IIIe niveau,. q,uï soient antérieures à la conquête des Chaldéens, capables, dès le temps d'Entéména, vers 3000 av. J.-C., de ciseler son admirable vase d'argent.

On doit donc conclure sans trop d'hésitation que, au moment de la conquête chaldéenne, il y eut à Suse,, une sorte d'engouement pour l'art des vainqueurs, et que, sans renoncer aux anciens thèmes de la céramique, on fit une très large place à des thèmes nouveaux;. Mais le fait de l'adaptation comme celui de la continuité s'expliqueraient mieux encore si la race susienne du début 1 Loc. laud p. G3 et p. 65.


était en somme la même que celle de la Chaldée. Avant d'abordercette question, il faut revenir à la céramique primitive dont nous connaissons maintenant le développement, pour comparer tout cet art avec les autres céramiques du monde ancien. La comparaison a été faite avec beaucoup de soin par M. Pottier. Entraîné par un enthousiasme qui se comprend à merveille, M. de Morgan place à Suse le berceau de toute la céramique orientale et européenne. Il estime que l'art original de la peinture des vases n'est né qu'une fois et par conséquent en un seul lieu. A cette théorie, M. Pottier oppose le polygénisme de la peinture des vases, et il est difficile de ne pas lui donner raison. Avant même d'avoir lu son mémoire, j'avais été frappé de l'infériorité de la poterie égyptienne, même de cette belle poterie que M. de Morgan ne veut plus appeler préhistorique, mais qu'on peut toujours, semble-t-il, appeler pré-pharaonique, et dont les musées du Caire et les expositions de M. Flinders Petrie à Londres ont montré de si remarquables échantillons. Elle est certes très attirante par ses formes élégantes et son beau rouge tranchant sur le noir avec une crudité qui s'atténuait à la chaude lumière du soleil; mais elle est beaucoup plus grossière, moins svelte et moins élancée; et ni les motifs géométriques de Suse, ni son décor à scènes ne se retrouvent en Egypte. Les potiers de la vallée du Nil ont fait moins bien que leurs confrères de l'Elam et ne les ont même pas imités. Leur poterie peinte est leur œuvre exclusive.

Si cet art est né en Egypte comme dans l'Elam, n'a-t-il pas pu naître en Crète? La céramique crétoise, elle, peut rivaliser avec celle de Suse. Disons même sans hésiter qu'elle est encore plus belle. Or on en suit les développements depuis les origines. C'est d'abord l'humble poterie noire, dite baccchero nero, avec ses décors incisés remplis d'un pigment blanc, puis le fond clair domine et le décor peint remplace le décor incisé. Mais dès ses premiers pas, l'art crétois tend à l'imitation de la nature, avec une prédilection particulière pour le règne végétal. Lorsqu'il se sert de lignes, il préfère la ligne courbe, plus rapprochée de la vie. Enfin les anses apparaissent dès le début, même au néolithique, tandis qu'elles ont toujours été étrangères à l'Elam.

Il est donc tout à fait impossible de supposer que cet art dérive de l'Elam. Mais comment faire l'hypothèse contraire? La gloire légendaire de Minos suffit-elle à expliquer l'influence de l'île de Crète sur un empire d'Asie aussi éloigné? Le jeu de la chronologie permettrait-il une semblable combinaison? Le plus simple est assurément de supposer deux origines distinctes. D'autant que, s'il s'agit non plus de l'impression esthétique, mais du choix des sujets, la ressemblance est plus étroite entre les poteries de


-seconde époque qu'aux temps les plus anciens. En dépit de son principe intérieur d'originalité, qui réside dans le sentiment de la vie et de ses formes, l'art crétois a imité des motifs étrangers. On touche du doigt, au musée de Candie, les objets où l'imitation de l'Egypte est évidente. Aussitôt que les résultats des fouilles de Tépé-Moussian ont été publiés, on a noté dans la Revue biblique des rapprochements frappants entre l'Elam et la Crète1. Il paraît décidément plus probable que c'est l'Orient qui a prêté. Le plus sage est donc de conclure, avec M. Pottier, au polygénisme de l'art des vases peints avec adaptation, en Crète, de motifs orientaux, surtout de ceux qui sont communs à l'Elam et à la Chaldée.

Si j'ai surtout parlé naguère de l'Elam, c'est que la Chaldée a produit très peu de vases peints. Après tant de recherches, on n'en possède guère qu'un et quelques tessons, recueillis à Tello, plus une bouteille du sec ond style de Suse, probablement importée en Chaldée. Le vase peint est connu en Assyrie, mais il semble dériver de l'Elam.

Il est donc très vraisemblable que la céramique susienne n'a point ses origines en Chaldée. Sans doute, nous avons reconnu sur les vases de la seconde époque l'influence d'un art chaldéen, mais cet art n'a-t-il pas été d'abord influencé par l'art susien, ou plutôt le berceau même de l'art chaldéen n'est-il pas à Suse? C'est ce que M. Pottier est tenté de conclure pour des raisons assez précises. Si un motif paraît être vraiment chaldéen, c'est celui de l'aigle aux ailes déployées, qui est devenu comme un emblème héraldique à Tello, l'emblème du dieu Ninib. Or cet aigle volant se retro uve sur une écuelle susienne de la première époque, peint avec beaucoup plus de naturel. A Tello, il est stylisé et plante ses serres sur une double proie. Ne saisit-on pas ici l'évolution du motif devenu en même temps plus compliqué et plus artificiel?

On pourrait en dire autant du thème de la lance fichée sur un autel dont j'ai déjà parlé. Sur une coupe susienne antique, le dieu à tête de lance plante ses deux lances sur deux socles. Sur les bornes-limites, la tête de lance paraît seule, comme emblème du dieu; cette fois, le symbole est abrégé; mais il ne s'explique que par le thème primitif plus complet. D'autre part, Suse est plus rapprochée que la Ba sse-Chaldée de la région des montagnes, et les Revue biblique, 1907, p. 403, Rapprochement entre ces taureaux dans un champ semé de croix et tel protome crétois orné d'une croix; le type du minotaure se retrouve dans ces taureaux debout sur deux pieds qui ramènent sur leur poitrine des mains à trois doigt». (Cf. Lagrange, la Crète ancienne.)


sujets les plus familiers à la glyptique chaldéenne supposent plutôt un pays de montagnes qu'un terrain d'alluvions le bouquetin, l'auroch, le lion, le cyprès ou le cèdre; et c'est précisément un arbre conifère qui est le plus ordinairement le type de l'arbre de vie. N'est-ce pas ce que voulait dire la Genèse en faisant d'Elam le premier né de Sem (Gen., x, 22)?

Les premiers habitants de Suse étaient-ils donc des Sémites? L'art chaldéen est-il donc d'origine sémitique? Est-ce à des Sémites qu'appartient la gloire d'avoir créé un art aussi parfait? Le tell de Suse est évidemment le point de contact de deux races, qui s'y sont livré des combats furieux; la question est de savoir quels furent les premiers occupants. Si ce sont les Sémites, ils sont ensuite ou en même temps descendus en Chaldée. Mais nous trouvons, sur le tell, des Anzanites dès le temps de NarâmSin, et ce sont eux qui sont alors les indigènes vaincus par des envahisseurs accadiens, c'est-à-dire Sémites. Pourquoi ne seraientils pas les fils des artistes qui ont créé la céramique primitive? Des Anzanites on ferait aisément des Aryens. Il est avéré maintenant que les Aryens ont pénétré dans l'Asie occidentale beaucoup plus tôt qu'on ne le croyait il y a dix ans. Les découvertes de M. Wincliler à Bogha/keui les montrent au quatorzième siècle en Cappadoce et dans la haute Syrie. Le P. Dhorme regarde les princes Cassites, maîtres de Babylone et auteurs des borneslimites (Koudourrous), comme des Aryens. Rien n'empêche de supposer que des tribus de mêmes races aient été les premières à occuper le sol de Suse.

C'est l'opinion de M. de Morgan. A tout le moins, on sait que les Sémites ont eu peu de goût pour les arts. La céramique de la Crète et celle de Suse sont isolées comme les produits d'un sentiment esthétique supérieur. On aimerait les attribuer à la même race.

Mais décidément ce doit être un mirage. Rappelons encore une fois le caractère distinctif de la céramique élamite. Elle est rectiligne, et, comme l'a dit admirablement M. Pottier, « aucune courbe iantaisiste n'altère la rigidité voulue du système. Le végétal, fort peu abondant, est stylisé. Les êtres vivants se présentent aussi avec une structure qui n'admet que des lignes droites ou brisées2 ». Cela n'est-il pas caractéristique de ces Sémites dont l'imagination s'est complue au traité des Entrelacs? L'Islam est responsable de cette horreur de la nature animée. Mais n'a-til pas en cela répondu à un instinct profond de la race? Et c'est précisément ce que M. Strzygowski a remarqué de 4 Les Aryens avant Cyrus, dans les conférences de Saint-Etienne, 1911. 1. 2 Mémoires, t. XIII, p. 33.


l'art persan, même avant l'Islam 1 « Cet oeil des Grecs et des Chinois, grand ouvert sur la nature, manque aux Persans, c'està-dire dans le domaine situé entre la Syrie et l'Inde. On y voit tout décorativement et, surtout dans le nord, on est porté presque exclusivement à l'ornement. »

On doit donc rendre justice à l'efflorescence de l'art chaldéoassyrien et en particulier à l'ancienne céramique de l'Elam, mais on ne saurait la comparer, ni pour la reproduction des formes, ni surtout pour l'expression de la vie, ni pour la splendeur des couleurs, aux incomparables chefs-d'œuvre de la Crète C'est à cette condition qu'on sera autorisé à la rendre aux Sémites. Solution moyenne qui, sans doute, ne contentera personne, mais qui est du moins inspirée par l'équité. Dans l'antiquité, les femmes se servaient de tisons pour porter des braises à la voisine; souhaitons que les tisons de la Susiane ne rallument pas une guerre toujours prête à éclater entre les descendants des Sémites et leurs adversaires!

Aussi bien la céramique à elle seule est incapable de trancher une question aussi brûlante. M. Thureau-Dangin me disait, devant ces belles vitrines, qu'il donnerait bien des pots pour une ligne d'écriture. Quand l'écriture paraît, elle est contemporaine de la seconde époque de la poterie. Il vaut cependant la peine d'entendre son témoignage.

Malheureusement, il est un genre d'écriture qui n'a pas encore parlé clairement; c'est celle que le P. Scheil a nommée protoélamite. Ce n'est pas qu'il prétende expliquer par ce nom l'origine de cette écriture ni même de la langue qu'elle exprime. Protoélamite signitie seulement que les textes ne se rencontrent pas après Karibou-cha-Chouchinak, patési de Suse sous la suzeraineté des rois accadiens. On ne la trouve donc ni avant ni après la domination des Manichtousou, des Narâm-Sin et des Sargon. On a recueilli trois textes lapidaires et quelques centaines de tablettes. L'écriture proto-élamite contient plus de neuf cents signes qui, d'après Scheil, sont tous des idéogrammes. M. Franck a, cette année même, tenté un déchinrement en supposant une écriture syllabique et une langue anzanite, qui provoquera sans doute une reprise de la question par le P. Schen. Ce qui saute aux )eux, c'est que cette écriture a une certaine relation avec les ornements de la poterie fine. Le zigzag que M. Toscanne regarde Cité duns la .Reçue archeotn~uf, IV (XX), 1912, p. 298. On pourra en admirer quelques échantillons dans Lagrange, La Crète ancienne, p. 28 et s mais surtout dans les publications anglaises et italiennes, et encore plus au musée de Candie, où ont été groupés tous les objets exhumés à Cnossos et à PhsMtos.


comme l'image du serpent, les deux triangles affrontés en forme de double hache, le peigne (?) se reconnaissent aisément, ainsi que bien d'autres signes. Il y a donc lieu de croire que cette écriture est bien proto-susienne par ses origines. Elle se développa moins \ite que l'écriture babylonienne, qui eut peut-être une origine commune, et le moment vint où elle fut abandonnée. Comme l'a dit le P. Scheil dès le premier jour « Employée anciennement dans un milieu moins cultivé, et pour ainsi dire sur la périphérie du monde civilisé, l'écriture proto-étamite se sera schématisée plus lentement en écriture conventionnelle a De sorte que l'on se servit bientôt de préférence de l'écriture chaldécnne, qui était celle des conquérants. On s'en servit en tout cas très naturellement pour écrire en langue chaldéenne. Et, de fait, les inscriptions sémitiques n'ont pas manqué, textes que ic P. Schei! a déchiUrés et rendus avec son incomparable nîaestria et qui lui ont permis d'écrire d'une seule venue une histoire dont on ne savait pas un seul nom « Ici commence l'histoire du pays d'Etant ».

Mais on n'était pas au bout des découvertes. Un très grand nombre de ces textes, écrits avec des caractères familiers aux assyriologues, résistaient à l'interprétation. Scheil reconnut bien vite un idiome différent qu'il a nommé anzanite. Et s'il a pu lui donner ce nom, c'est que, avec une merveilleuse sagacité, s'aidant des idéogrammes dont le sens était le même dans les deux langues, des mots empruntés aux Sémites, des usages protocolaires de ces sortes d'inscriptions, ordinairement consacrées à commémorer des fondations pieuses, il est parvenu à traduire même ces inscriptions dues à des monarques qui prennent le nom de rois d'Anzan et de Suse; Suse n'est jamais nommée la première. A quel groupe de langues appartient l'anzanite? MM. Kluge et Hûsing ont cherché à le rattacher aux langues caucasiques. On ne peut qu'admirer de pareils efforts, mais il faut convenir qu'ils n'ont point donné de résultats certains.

Ce qui est sûr, c'est que l'anzanite n'est point du tout une langue sémitique. Il était parlé à Suse dans un temps où il n'était pas la langue des vainqueurs, qui étaient des Sémites. Les Anzanites sont-ils donc les descendants des premiers habitants du tell? Une découverte toute récente induirait d'abord à le penser. Tandis que, jusqu'à ces derniers temps, les textes anzanites émanaient de princes susiens non sémites et ne dataient que de 1MO ou de 1300 avant Jésus-Christ, le P. Scheil publiait naguère un texte de Narâm-Sin, dont l'écriture est chaldéenne, .Re~ue biblique, 1905, p. 372 et s., ou Mëmotres, V, p. 59 et s. 2 Introduction du 1"' \'oi. de textes élamites-sémitiques.


mais la langue anzanite, donc de 3700 ou 2700 (chronologie courte) avant Jésus-Christ. Or voici ce qu'il y a de plus étrange. Ce texte est totalement phonétique, sauf trois noms divins qu'on était trop habitué à désigner par des idéogrammes pour écrire leurs noms en détachant les s~Habes. Nul doute que l'écriture phonétique ne soit plus parfaite. Voilà donc des anzanites qui ont adopté l'écriture chaldéenne, mais en la perfectionnant, en l'épurant d'éléments traditionnels propres aux Sémites, car les conquérants sont des Accadiens, c'est-à-dire, de l'aveu universel, des Sémites.

D'après Scheil, dans ce document on pense reconnaître « une charte d'alliance entre les princes anzanites d'Elam etle roi d'Accad. Les noms des grands dieux anzanites et accadiens invoqués, les vaincus devenus vassaux jurent fidélité, maudissent les ennemis de Narâm-Sin devenus leurs ennemis, bénissent ses amis devenus leurs amis »

Or, en ce même temps, quand Narâm-Sin écrivait dans sa propre langue, les idéogrammes abondaient sous le poinçon de ses scrihes

Ne faut-il pas en conclure, avec l'interprète de tous ces textes, que si les Sémites sont demeurés fidèles aux idéogrammes, c'est qu'ils suivaient une routine traditionnelle à laquelle ils étaient attachés parce que cette écriture étai bien la leur, une écriture inventée par des Sémites?

Il ne s'agit encore que d'une hypothèse, mais d'une hypothèse qui explique assez bien les faits; c'est celle que le P. Scheil a toujours soutenue, des origines sémitiques de l'Elam et de toute la Chaldée.

Ces Sumériens, inventeurs de l'écriture et d'un art sumérien, ne sont, en effet, qu'une quantité perturbatrice, si l'on veut en faire une race à part, parlant une langue absolument différente des langues sémitiques.

En effet, si l'art accadicn est le même que l'art sumérien et si tous deux dérivent de l'art de Suse, l'individualité des Sumériens ne se dégage pas. Et quant à leur écriture spéciale, elle ne suffit pas à leur attribuer une langue absolument différente 2. A tout le moins, l'argument qu'on peut en tirer est-il fortement battu en brèche par l'identité de l'art.

Mais, dira-t-on, les Anzanites ne sera ent-ils pas ces Sumériens mystérieux sous un autre nom?

Mémoires, XI, p. t.

Le P. Scheil connalt un pommeau de Samsi-ilouna, prince eemite de la dynastie très sémitique de Hammourabi, qui est conçu dans le mode des inscriptions de Goudéa.


Non, car les princes d'Anzan ont conquis Suse, puisqu'ils la nomment au second rang, et ils ont adopté l'alphabet chaldécn. On doit, il est vrai, faire remonter leur conquête aux temps antérieurs à Narâm-Sin, mais n'est-ce pas cette conquête qui a interrompu sur le tell toute civilisation pendant une période qui correspond à plusieurs mètres de débris ?

De cette façon, tout est suffisamment clair.

La civilisation sémitique fleurit d'abord à Suse, venue des montagnes voisines avec les premiers habitants établis au bord de l'eau. C'est le temps de la poterie fine. Détruite par l'invasion anzanite, cette civilisation se perpétue en Chaldée et s'y développe. Les Susiens, possesseurs d'une écriture idéographique, la conservent et l'adaptent peut-être à l'anzanite.

Bientôt les rois de Lagach, puis de Kich, puis de nouveau de Lagach s'emparent de Suse'. C'est la renaissance de la poterie; c'est le moment où les Anzanites s'emparent de l'écriture chaldéenne, supérieure au proto-élamite, et la perfectionnent en la purgeant d'idéogrammes qui n'avaient pas de valeur spéciale pour eux. Puis un nouvel élan donné aux forces anzanites amène la création d'un royaume d'Elam, et, dans son premier essor, il déborde même sur la Cha)dée. Nous sommes dans la situation que reflète le célèbre chapitre quatorzième de la Genèse. On n'a point découvert jusqu'à présent le nom du grand monarque biblique Chodorlaomor qui traînait à sa sui(3 les princes chaldéens. On sait du moins que son nom est parfaitement élamite. Mais déjà Babylone avait conquis une situation prépondérante, Hammourabi l'affranchissait du joug de l'Elam, désormais le foyer d'une résistance acharnée aux Babyloniens et aux Assyriens. Nous continuons à dire Élam et Élamites pour nous conformer à l'usage assyro-bab~onien, mais il ne faut pas oublier que désormais cet Élam est au pouvoir des rois d'Anzan.

Ici, nous sommes en pleine période historique, grâce aux découvertes de la Délégation, et en même temps nous avons monté d'un niveau sur le tell de l'Acropole de Suse. A ce niveau, le II", on a enfin découvert des ruines qui ont permis de dessiner approximativement le plan des temples qui occupaient seuls, semble-t-il, ce sommet consacré aux dieux 2. Ce n'était pas évidemment la première fois qu'on y construisait des sanctuaires, et on a reconnu au niveau des conquérants chaldéens les traces d'une plate-forme artificielle qui était destinée à On remarquera l'invraisemblance de ces conquêtes alternées, M Lagach n'est pas sémitique à la différence de Kich, l'art étant toujours le même. ~Ves/iges de constructions élamites, par R. de Mecquenem, 1911. t. Tirage à part du Recueil de travaux, aimablement offert par l'auteur.


les soutenir; mais, établie au moyen de brique crue et de terre pilée, elle supportait probablement des temples bâtis avec les mêmes matériaux qui ont disparu. Les constructions en brique cuite ont seules laissé des traces importantes, mais on ne les employa qu'à partir du sommet du Ille niveau, à la période qu'il faudrait nommer anzanite plutôt qu'élamite.

Deux temples ont été relevés celui du dieu In-Chouchinak et celui de la déesse Kin-Khar-Chag. Ces temples étaient entourés d'enceintes et comprenaient eux-mêmes un sanctuaire plus sacré'. 1. Leur présence est signalée par des dépôts votifs déposés de façon à former des rectangles. Chacun d'eux se composait d'une statuette de bronze portant sur la tête un coussinet, et d'une tablette de pierre tendre avec l'inscription conséeratoire. Or ces tablettes portent le nom de l'antique Chaldéen Doungi. Elles ont donc été réemployées lorsque le roi élamite Chilkhak In-Chouchinak a rebâti le sanctuaire du dieu susien. A côté de ces temples, il y avait, sans doute, un bâtiment consacré aux trophées, car c'est dans le même endroit qu'on a trouvé ces dépouilles opimes des Elamites et de la science moderne, la stèle de Narâm-Sin, le cadastre de Manichtousou et le code de Hammourabi. M. de Mecquenem décrit ainsi l'aspect que devait offrir le sommet de l'Acropole au temps de sa splendeur « Ses flancs étaient garnis des habitations de gardiens et serviteurs du culte; à son sommet se détachaient plusieurs grands temples; auprès d'eux, de nombreux sanctuaires et mausolées étaient entourés de bosquets et de jardins irrigués à grands frais de canaux et de machines'. » On n'a pas identifié de demeure royale. L'Acropole de Suse avait donc l'aspect d'un haut lieu à la manière sémitique. Il est très probable que tel est le sens d'un monument en bronze d'un intérêt exceptionnel qui se trouve au Louvre (salle des Saints-Pères), et que M. J.-Et. Gautier, qui a eu la bonne fortune de le découvrir, a expliqué avec un tact parfait 3. Rien n'y manque de ce qui constituait un lieu de culte sémitique deux temples, une table d'offrandes à cupules ou peut-être étaient immolées les victimes; les stèles ou masseboth, les arbres ou achéras. Telle est l'impression produite par cette pièce, que le P. Vincent n'a pas hésité à la faire figurer dans son Canaan pour illustrer les cultes cananéens. Ainsi, ce que nous savons des constructions religieuses s'adapte bien à la conclusion déjà proposée, que la civilisation de Suse est sémitique par ses origines. Le temple du dieu a M"70 sur 8m,50; le sanctuaire, 8 mètres sur 4'10. Memoh'cs, XIJ, p. 78.

3 Mémoires, t. XI.

< P. 194.


Autant qu'on peut s'en rendre compte, son dieu principal, celui qu'on nomme In-Chouchinak, c'est-à-dire le dieu de Suse, est le pendant exact du Ninib chaldéen, et la déesse dont on a conservé de très nombreuses représentations en terre cuite est bien la déesse nue des Chatdéens et des Cananéens.

On ne saurait interpréter avec précision les mythes que les Susiens ont représentés sur leurs vases. Il serait prématuré d'; retrouver les traditions qui nous sont connues par la Bible. Mais la ressemblance des sujets avec ceux de la Chaldée, que nous avons constatée déjà, indique les mêmes idées religieuses. Si les rois étamites, en tranquille possession de Suse, ont relevé les temples anciens en y remettant les fondations de Doungi, c'est qu'ils n'ont pas essayé de convertir leurs sujets susiens à la religion anzanite; eux-mêmes ont plutôt rendu hommage aux dieux du pays, dans le même esprit de respect des religions locales qui inspira depuis Cyrus.

Après de longues alternatives de succès et de revers, une fois de plus la guerre s'engagea entre les Anzanites et les Sémites. Cette fois, elle fut atroce, inexpiable, car elle était conduite du côté des Sémites par les Assyriens, guerriers beaucoup plus féroces que les antiques Chaldéens. Leur esprit militaire, entraîné par Assourbanipal, l'emporta. Le conquérant ne fit pas seulement la guerre aux vivants; il s'acharna contre les mausolées « Je les ai renversés, je les ai détruits, je les ai brûlés au soleil. J'ai emmené leurs ossements au pa;s d'Assour, j'ai laissé leurs mânes sans refuge; je les priverai d'aliments et de libations. » Sacrilège atroce et qui devait être puni. Ce fut peu après qu'une immense vague se répandit sur l'Asie entière et menaça même l'Europe. Cyrus, Perse, fils de Perses, mais qui reprit le nom antique de roi d'Anzan, fondait la puissance aryenne et ses successeurs étalaient de splendides palais sur les tells de Suse, voisins de l'Acropole. M. de Mecquenem ~ient de repartir pour achever de déblayer l'immense palais de Darius et pour sonder la ville royale et la ville des artisans. L'époque des découvertes n'est pas encore close, mais il était juste de rendre hommage à ce qui a été fait jusqu'ù ce jour.

Fr. M.-J. 1 AGBAt~GE.


DE LA MACÉDOINE A L'ADRIATIQUE

NOTES DE VOYAGE

Quand on veut, de Macédoine ou de Vieille-Serbie, gagner l'Adriatique, près du Monténégro, Prizrend est la dernière étape en plaine avant les montagnes interdites de l'Albanie inconnue; c'est de là que l'on part pour pénétrer dans le long couloir du Drin qui conduit à Scutari. Cette voie était jadis très fréquentée et, avant la construction des chemins de fer dans le dernier quart du dix-neuvième siècle, les échanges d'Orient en Occident suivaient cette route; mais il n'en reste plus que le vestige; les courants commerciaux se sont déplacés, la politique d'isolement de l'Albanie et l'esprit d'indépendance et de rivalité des Albanais ont fait le reste; ce qui subsiste est une piste pénible et dangereuse que suivent seuls les hommes de l'intérieur.

C'est par là que les Serbes essayent de gagner la mer Adriatique au nord, en même temps qu'ils désirent l'atteindre plus au sud, vers Durazzo, par la route, bien plus aisée de Monastir et d'El-Bassam. Un concours d'heureuses circonstances m'a permis, il y a quelques mois, de traverser toute la chaîne des montagnes albanaises d'Uskub à Scutari, en obtenant la « bessa », c'est-àdire l'hospitalité des tribus albanaises musulmanes et catholiques. A l'heure où « la question albanaise H se pose avec une acuité extrême, il ne sera pas indifférent de connaître le pays qui en est la cause ou le prétexte, d'autant qu'il est demeuré, avec un soin jaloux, aussi fermé aux étrangers que les régions de l'Atlas marocain ou de l'arrière-pays tripolitain, comme elles dernière barrière qui arrête la poussée de la civilisation et de la conquête occidentale.


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Au départ de Prizrend, la piste carrossable longe des champs de maïs assez bien venus et traverse un affluent du Drin; bientôt au mats succèdent des champs de pierres éboulées et la route s'incurve pour toucher au Drin, en face du petit village albanais de Chalkin, situé sur l'autre rive un peu au-dessus du fleuve; de loin, son aspect est assez misérable et ses quelques maisons sont dominées par la « tour » d'un bey, qui n'est plus qu'une ruine. Nous rejoignons le Drin à l'endroit où il rentre dans sa vallée, d'abord ouverte et large, puis de plus en plus étroite et encaissée; il coule dans un lit assez profond et à une allure rapide, recueillant sur sa rive gauche une quantité de petits ruisseaux que nous passons presque sans nous en apercevoir; la route a cessé d'être carrossable et fait place à une piste muletière qui suit le cours du fleuve et ne présente aucune difficulté; la végétation se raréfie de plus en plus, surtout sur la rive sud que nous suivons; c'est un paysage de broussailles et de cailloux assez triste; de nombreuses sources jaillissent cependant presque au ras de la piste, pour se perdre aussitôt dans le Drin; çà et là, un gros arbre isolé met un point d'ombre dans le tableau. Mes souvarys (gendarmes à cheval), qui n'ont encore rien mangé, trompent leur faim en chantant, depuis une heure, sur un rythme funèbre, une mélopée lente et triste comme un Dies t~; nos petits chevaux, hauts comme des ânes, aux pieds sûrs comme des mulets, marchent au pas dans les cailloux qu'ils font rouler; nous ne rencontrons aucune des maisons marquées sur la carte, et du han (auberge) ancien, il ne reste qu'une hutte de feuillage, à peine utile pour servir d'abri quelques instants en cas d'orage.

Vers onze heures enfin, après cinq heures de route, à la grande joie des souvarys, le han montre ses planches mal jointes et sa clôture de piquets et de branches. Un vieil Albanais offre pour tout service une cruche d'eau fraîche, un peu de foin et de litière et la masure pour abriter hommes et bêtes.

Un peu moins de deux heures plus tard, nous atteignons la rivière de Liuma, que traverse un vieux pont de pierre sans parapet; l'arche unique forme un arc si marqué et une montée si rude, les pierres du pont sont si inégales et laissent entre elles tant de trous que tout le monde descend de cheval pour tirer la bête par la bride. C'est là, après avoir traversé le pont, que nous faisons halte à l'ombre de gros arbres et que je déjeune avec mon drogman. Cependant, j'envoie un de mes souvarys, qui est parent


du chef albanais à qui je demande l'hospitalité, en mission auprès de celui-ci. Il doit lui expliquer mes intentions et le prier d'accepter ma visite sous son toit.

Le village de Kuksa est situé à une demi-heure environ du pont. Au bout d'une grande heure, mon souvary revient, accompagné du frère de Soul-Ëlès-bey, c'est le nom du chef de ce village, et de deux hommes de la tribu. Ils viennent à la limite du territoire de celle-ci pour me faire accueil, m'apporter les souhaits de leur chef et me prévenir qu'on m'accorde l'hospitalité. Aussitôt, nous suivons en file indienne l'étroit sentier aménagé dans la broussaille qui conduit du pont de la Liuma au village de Kuksa.

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Kuksa est placé dans une situation merveilleuse sur un petit plateau élevé d'une centaine de mètres au-dessus du Drin, il paraît une île ou une forteresse dont les fossés seraient le Drin au nord, à l'ouest et au sud )e Drin noir, qui sort en cet endroit des montagnes, se jette non loin de là dans le Drin blanc et fait, au pied de Kuksa, un immense crochet dont la partie interne parait un lac desséché plein de ûaques d'eau qui miroitent au soleil; vers l'est, la Liuma, d'où nous venons, fermerait le quatrième côté; de ce monticule, on domine les trois vallées, celle du Drin à l'est et à l'ouest et celle du Drin noir au sud qui étale ses eaux en venant mourir près de Kuksa; trois hautes montagnes servent de fond de tableau au nord, les monts des Hasi, dont les cimes lointaines forment une ligne continue; au sud-ouest, le Maja Runs et les collines avoisinantes peu élevées, qui séparent le pays des Mirdites de celui de Liuma; au sud-est, enfin, la pyramide du Djalic, qui dresse à plus de 2500 mètres sa crête rocheuse, domine le pays et constitue comme le cœur du territoire liumiote. A la porte de son koulé, sur le terre-plein, autour duquel sont construites une douzaine de pauvres masures qui forment tout le village, Soul-Ëlès-bey m'attend, entouré de ses gens. Je sais, d'après les renseignements qu'on m'a donnés et qui me sont confirmés ici, que le bey n'est qu'un chef de village, paysan parmi des paysans, chef et égal de ceux-ci tout à la fois; ce n'est pas le bey, grand propriétaire, à qui tout le village appartient et qui le peuple de ses fermiers chaque famille a sa cabane, ses troupeaux et ses terres; mais Soul-Ëlès est le chef d'une famille ancienne à qui revient traditionnellement et héréditairement le commandement de cette tribu; il est assez riche en terres, sa famille est nombreuse, sa parenté étendue et son influence reconnue; comme bey de Kuksa, situé à un véritable point stratégique, à un confluent


de fleuves et de pistes, commandant les plus importantes voies d& communication naturelles de la région, Soul-Élès joue un rôle dans le pays et son appui n'est pas négligeable.

Il est là, un peu en avant d'une dizaine d'hommes, de beaux gaillards, les plus vieux aussi droits et aussi solides que les plus jeunes; le costume de plusieurs d'entre eux est différent de celui que portent les Albanais des villes de la plaine; le pantalon collant, de flanelle ou de laine, bordé de noir, devient bouffant, en toile blanche, arrêté à la cheville par des jambières; la chemise de laine est remplacée par un large vêtement de toile qui tombe jusqu'aux genoux; tous portent par-dessus ce vêtement un gilet ou boléro en étoffe plus ou moins grossière, mais plus ou moins brodée celui du chef est presque luxueux et un sautoir d'argent est jeté autour du cou; la coifie blanche, ronde, comme celle d'un enfant de chœur, ou plate comme un bonnet de voyage, reste l'invariable complément de cet habillement, ainsi que des sandales en peau brute et une large ceinture où chacun enfouit cartouches, armes, tabac, montre et même provisions; ajoutez à ce costume le fusil sur l'épaule, et vous vous figurerez l'aspect que présentent le bey et ses hommes, quand j'arrive devant eux.

A peine les paroles de bienvenue échangées, Soul-Élès-bey me fait entrer chez lui; dès l'instant où j'ai franchi le seuil, la bessa promise est en quelque sorte consacrée, je suis l'hôte, je suis sacré et tous les hommes de la tribu doivent, en toutes circonstances, me rendre les devoirs de l'hospitalité et le secours de leurs armes; j'entre donc aussitôt dans le koulé; c'est un carré de quatre murs de pierres épaisses aux fondements profonds dans le sol le rez-de-chaussée est un simple abri extérieur pour mettre du bois ou des instruments et ne communique pas avec le premier; on accède à cet étage par un escalier de bois qui est presque une échelle extérieure au bâtiment, que d'un simple coup de main on peut rejeter. L'étage n'est formé que d'une grande pièce carrée divisée en deux; d'un côté, l'on met les provisions, de l'autre, on reçoit les hôtes et l'on passe la nuit; pour tout meuble, on n'aperçoit que des tapis étendus de chaque côté d'une haute cheminée à bois; l'air et la lumière entrent par une petite porte surbaissée, où est retenu l'escalier, et par deux fenêtres, qui sont plutôt des meurtrières très élevées au-dessus du sol. Entre les tapis, les briques du plancher apparaissent et conduisent à l'âtre, où aussitôt on réveille la cendre et prépare le café. J'entre et je dois, selon l'usage, retirer mes bottines personne n& pénètre avec des chaussures dans cette pièce, dont les tapis servent de lits et de sièges à la maison albanaise. Chacun les.


quitte donc soigneusement et après les avoir placées dans un angle de la pièce, avec les armes, s'étend sur les tapis; le cafedji, domestique spécialement préposé au soin du café, prépare celui-ci, et m'en offre; entre temps, on est allé cueillir des poires et l'on m'en apporte qui sont petites, mais mûres et juteuses à souhait.

La conversation s'engage; je fais expliquer par mon drogman mes projets et ce que je leur demanderai je voudrais traverser le pays de Liuma pour rejoindre la.Mirditie par le sud; ce chemin n'a encore jamais été parcouru par un Européen, et je serais curieux de le reconnaître. Entre eux, ils délibèrent longuement; le bey, son frère et le plus àgé de la tribu, qui semblent former le conseil du village, discutent sur les chemins à prendre; la tribu entretient de mauvais rapports avec d'autres tribus voisines de Liumiotes, et il faut éviter le territoire de celles-ci pour ne passer qu'à travers des tribus amies et rejoindre une tribu mirdite qui, sur la recommandation de Soul-Elès, m'accordera sa bessa; la discussion se prolonge; je les vois un peu soucieux et inquiets; à la fin, le bey me dit que l'on me fera prendre le chemin de la montagne, qui est plus sûr en ce moment que celui de la vallée; il me donnera une escorte d'hommes de sa tribu, qui m'accompagneront jusqu'à la limite de leur territoire, et là me remettront aux mains d'une tribu amie, à qui la leur a rendu service. Je les interroge alors sur la situation de l'Albanie; le bey venait justement de recevoir de Prizrend la nouvelle que le Mutessarif réclamait le payement de la dime; je lui demande ses intentions; il me réplique «Nous ne l'avons jamais pa;ée, pourquoi commencerions-nous aujourd'hui? on ne nous donne rien, nous ne demandons rien, nous n'avons besoin de personne; pourquoi nous adresser des réclamations de ce genre? » Et, de fait, il est impossible de leur indiquer un service quelconque que l'Etat leur rende. Depuis des décades et sans doute des siècles, le pouvoir central n'existe pas pour eux; ils ne reconnaissent pas le gouvernement turc, mais seulement l'autorité religieuse du sultan en matière de foi musulmane. Hors cela, ces tribus sont entièrement indépendantes elles sont groupées traditionnellement en confédérations Liuma, Mirditia, IIasi, Malaisia, etc., sont les noms que l'on donne à celles-ci; mais, dans les montagnes du nord, chaque confédération ne reconnaît pas une autorité souveraine; c'est une agglomération de tribus dont le territoire est depuis longtemps déterminé et qui, chacune, se gouverne elle-même librement; dans les cas de dangers graves, les chefs de chaque tribu se réunissent et prennent des décisions en commun; ce sont


généralementdesexpéditionsguerrièresqui sont ainsi décidées, soit contre l'autorité turque, soit contre le chrétien, soit pour répondre à un appel de guerre sainte adressé par le sultan, soit même contre d'autres tribus. Dans leurs rapports, toutefois, elles obéissent à une loi commune; c'est une sorte de code traditionnel, comme la loi des francs-saliens ou celle des Wisigoths dans l'ancienne Gaule; c'est ici la loi dite de Ducagin. Entre ces tribus, des rivalités naissent à tout propos, des vendettas s'ensuivent, et le sang doit être payé par le sang; aussi, rien n'est plus incertain que la possibilité de passer d'une tribu à une autre; aujourd'hui amies, demain en lutte, elles n'ont entre elles que des rapports intermittents et variables. C'est ainsi qu'en ce moment, la tribu de Kuksa, où je suis, est en bons rapports avec des tribus voisines de la Confédération mirdite, alors qu'elle prétend avoir sujet de se plaindre d'autres tribus du pays de Liuma, dont elle-même fait partie.

Entre chefs de tribu ou beys voisins, les relations sont fréquentes et touchent presque toujours soit à des difficultés intérieures, des troupeaux égarés, des récoltes volées, etc., soit à des nouvelles extérieures récemment, par exemple, les tribus de Liuma apprirent que le consul d'Autriche-Hongrie de Prizrend et un voyageur hongrois pénétraient dans leur pays sans s'être mis en rapport avec elles; accompagnés d'une escorte de dix-huit gendarmes, ils voulaient parcourir la région et faire notamment l'ascension du Djatic, que je vois en face de moi; aussitôt la tribu où je passe et celles des alentours se concertèrent, et voici ce que mes hôtes me racontent la veille du jour où l'attaque se produisit, des délégués des tribus du pays avertirent le consul et son compagnon qu'ils ne pouvaient parcourir ainsi la région sans l'assentiment des beys qui y commandent; ils les priaient de retourner sur leurs pas, sinon ils devraient s'opposer à leur passage, même par la force les voyageurs ne voulurent rien entendre, et, avec leur escorte, continuèrent leur route; le lendemain, ils gravirent les hautes montagnes de Liuma, mais l'attente ne fut pas longue une centaine des nôtres s'étaient réunis, et à l'approche de la caravane, une salve de coups de feu retentit. On chercha aussitôt à parlementer, et les excursionnistes partirent plus vite qu'ils n'étaient venus, après avoir revêtu, selon le récit vrai ou faux qu'on me fait, les vêtements des gendarmes de l'escorte. La conversation roule ensuite sur leurs relations avec le Monténégro, sur les difficultés de l'heure présente et sur la Constitution. Ils ne savent trop ce que c'est que la Constitution. « On a raconté, leur dis-je, que vous aviez réclamé la Constitution; en


êtes-vous satisfaits? Nous ne savons pas ce que c'est que la Constitution, nous en avons entendu parler, mais nous ne la connaissons pas; ce que nous voulons, c'est le Cheriat. Mais croyez-vous que la Constitution soit conforme ou contraire au Cheriat? Nous ne savons pas, nous ne voulons que le Cheriat, le Cheriat comme autrefois. »

Le Cheriat, c'est la loi musulmane, et, pour eux, vouloir le Cheriat signifie reconnaître l'autorité religieuse du sultan, et, pour le surplus, rester indépendant. Je leur demande s'ils regrettent le sultan Hamid. Sans me répondre directement, ils disent « Nous étions autrefois tranquilles, nous ne demandions ni ne donnions rien aujourd'hui, il n'en est plus de même, on commence à nous adresser des réclamations; les Hasi se sont mis en guerre ce printemps à cause de cela; nous n'avons pas voulu les suivre, parce qu'on ne nous avait encore rien demandé, et que nous pensions que rien ne serait changé; nous voyons aujourd'hui notre erreur, mais nous avons toujours été libres et nous voulons le rester. » Le plus curieux, c'est que toute cette conversation se tient en présence de mes souvarys, et l'un d'eux est parent du bey; il écoute, et, sans rien dire, semble partager l'avis du chef. A cela, rien d'étonnant. L'Albanais, qui veut être libre chez lui, loue volontiers ses services et obéit alors aveuglément au chef qu'il s'est donné; aussi longtemps qu'il consent à se louer, il servira son maître, le défendra et fera le coup de feu, comme celui-ci l'ordonnera cela ne l'empêchera d'ailleurs pas de redevenir ensuite aussi bon Albanais que les gens de la tribu à laquelle il appartient et où il retournera quand il aura gagné un petit pécule. Le pays est très pauvre en terre arable et fait ivre difficilement ses habitants; aussi ceux-ci sentent-ils le besoin d'émigrer temporairement ou définitivement pour gagner leur vie ou quelquefois seulement pour acheter de belles armes, dont ils ont la fierté, de la poudre en abondance et des cartouches préparées, des fusils modernes ou des pistolets pour placer à l'arçon de leur cheval. Ils connaissent d'ailleurs parfaitement les armes les plus modernes, et s'ils n'en sont pas pourvus abondamment, en possèdent cependant et en désirent plus encore. Le plus vieux demande à mon drogman « Est-ce que le Franque a des fusils? » Sur la réponse négative, il ajoute « Dites-lui donc que quand il rentrera dans son pays, il nous causerait une grande joie s'il nous envoyait un mânniicher; ce serait le plus beau présent qu'il pourrait nous faire. » Comme le soleil va bientôt se coucher, on m'invite à sortir pour prendre le frais sur l'herbe en face du koulé. Les maisons du village nous abritent du soleil, qui dore les monts de Liuma;


Tious nous asseyons en cercle et la conversation reprend. Les hommes de la tribu rentrent les uns après les autres, après avoir fini les travaux des champs; ils sont maintenant une vingtaine réunis; j'entends le bruit des ustensiles de la cuisine ou de la ferme; ce sont les femmes qui préparent le grand repas du soir que le chef va offrir aux hôtes de passage; les femmes sont invisibles à peine, de temps à autre, une ombre voilée sort d'une des petites maisons basses, va chercher en hâte quelque objet et rentre. Je demande aux vieux de la tribu s'ils ont voyagé et quels pays ils ont vu; mais aucun d'eux n'a quitté le pays de Liuma, aucun n'est allé à Scutari ou au Monténégro aucun n'est même allé à El-Bassan, qu'on peut regarder comme le centre de l'Albanie; ils n'ont rien vu que leurs montagnes familières et leurs voisins ordinaires cependant, ils ont des relations avec ces pays. C'est ainsi que le chef, après s'être concerté avec les vieillards et mis en confiance, s'informe auprès de mon drogman pour savoir si je dois aller plus tard au Monténégro, et sur une réponse affirmative il lui remet une lettre destinée à un ami qui y habite, pour apprendre à celui-ci les nouvelles importantes du pays, sans doute l'attitude du gouvernement turc. Les messages ne parviennent, en effet, que par la voie des courriers et porteurs volontaires qui, selon les occasions, se les transmettent jusqu'à la plaine ou jusqu'à la côte; à l'intérieur, ni poste, ni télégraphe n'existe, et les nouvelles se colportent de bouche en bouche ou par communication personnelle.

Comme la nuit approche, mes hôtes veulent donner en mon honneur une preuve de leur adresse, et ils décident de me montrer leur habileté au tir; un oiseau est posé à 200 mètres; un vieux qui doit passer pour le tireur le plus sur prend son fusil, le bourre, vise longuement et tire; l'oiseau manqué s'enfuit à tire d'aile; aussitôt c'est comme une rumeur; je les sens tous honteux de la maladresse, blessés de l'insuccès, je devine un amourpropre intense et chatouilleux qu'exalte le moindre incident; la tribu ne peut rester sur cet échec; la nuit va venir; il faut se hâter; deux jeunes gens et le chef bourrent leur fusil; on attend qu'un but se présente; là-bas, très loin, on me montre un oiseau qui vient de se brancher; je l'aperçois à peine; un coup retentit, il tombe; de l'autre côté, des oiseaux passent; deux coups éclatent, ils portent; les visages se rassérènent; l'honneur de la tribu est sauf.

Le crépuscule descend; voici les dernières chèvres qu'on ramène .à )'étab)e; tous les hommes sont rentrés; c'est l'heure du repas. Tout le village est en branle-bas; à la lueur des chandelles, les


hommes, étendus sur les tapis ou assis à la turque, mangent les mets dans la salle du koulé, qui sert de selamlik; les femmes vont et viennent en bas, dans l'obscurité, font les derniers apprêts à la lueur d'une lanterne, arrangeant les plats, les passant à de jeunes garçons, qui les montent. Près du foyer, étendu sur les tapis, j'ai étalé mes serviettes et pris mon service de table; on me sert les plats, puis on les pose sur une immense table circulaire, haute de 25 centimètres, autour de laquelle chacun est rangé, assis sur lui-même. Deux des jeunes garçons de la tribu apportent un plat de cuivre et une aiguière; ils versent de l'eau sur les mains de chacun, qui se les passe sur les lèvres et s'essuie ensuite avec son foulard; le cafedji s'installe devant l'âtre, de son souffle il active les tisons qui flambent et fait bouillir l'eau pour le café; pour tout ustensile de table, on reçoit une cuiller de bois; car on n'use ici ni de la fourchette, ni du couteau, ni d'assiette, ni de serviette. Un grand plat d'étain de 1 mètre de diamètre, que deux serviteurs ont peine à porter, ouvre le diner c'est une soupe, la plus estimée du pays, que les femmes du village passent pour faire à la perfection; je cherche à analyser ses éléments, j'en trouve quelques-uns; on m'indique les autres, ce sont du lait caillé, du riz et des rognons de mouton mélangés, le tout bouilli dans l'huile et relevé avec des piments et du vinaigre. Le goût est assez étrange et ne me rappelle rien de connu. Quand j'ai mangé à loisir, chacun, de sa cuiller de bois, se sert à même le plat commun, et, cinq minutes après, celui-ci est enlevé à vide. On apporte ensuite, dans un plat plus grand encore, un amoncellement de viandes; mon drogman me dit à l'oreille qu'a mon arrivée, on a tué un mouton; le voici on l'a fait bouillir tout entier, puis on l'a découpé au petit bonheur, et ses morceaux sont là, en échafaudage, surmontés du crâne de la bête; l'hospitalité veut qu'un des hommes prenne ce crâne, le brise avec une pierre et m'offre la cervelle comme le morceau le plus délicat de l'animal; cette formalité accomplie, chacun met de côté sa cuiller de bois et, de ses deux mains comme fourchette, de ses dents comme couteau, taille, tire, coupe, déchiquette, mange et avale aussi longtemps qu'il reste sur le plat quelque morceau; pondant vingt minutes, on perçoit seulement le bruit des mâchoires; au bout de ce temps, la bête a disparu, chacun s'arrête, visiblement satisfait d'un repas royal servi seulement dans les occasions notables. Mes hôtes recommencent à parler et commentent les appréciations de chacun la qualité de la bête, la cuisson, les piments servent de sujet de conversation jusqu'à ce qu'on apporte la suite obligatoire de ces débauches carnées, l'urgurte, le fromaga


de lait caillé et aigrelet d'origine bulgare, qui est, pour l'estomac, comme le contrepoison de ces festins excessifs; les cuillers de bois sont plongées par deux fois dans le récipient d'étain, et le fromage qualifié d'excellent.

Enfin, le dessert apparait ce ne sont pas des fruits; on les mange hors repas; c'est un grand gâteau de pâte, cuit au four, fait de farine de mais et d'huile, lourd et épais à souhait. Le repas est fini, les .deux jeunes garçons repassent le p!at de cuivre et l'aiguière c'est alors qu'entre en fonction le cafedji assis ou agenouillé, le nez à la cheminée, tisonnant sans cesse les bûches, mettant ou enlevant du petit bois ou de la cendre, soufflant pour faire briller la flamme, quand le feu meurt, il fait vingt, trente, quarante fois les mêmes opérations. Autant de tasses de café, autant de fois il recommence et, comme chaque tasse a la contenance de trois à quatre cuillers à café, chacun en peut boire facilement quatre ou cinq dans sa soirée. Donc, le voici en votre présence, préparant votre café; le bois ne fume plus, le feu est vif; une longue cuiller d'étain, se terminant par un récipient de la grandeur de votre tasse, est placée sur le feu de bois; l'eau bout; dans une minuscule cafetière turque, de dimension à peine plus grande, le cafedji met la dose de poudre de café qui convient et un peu de sucre; sur ce mélange, il verse l'eau chaude; il laisse bouillir une seconde et verse le tout dans votre tasse. Puis il passe à une autre. J'avoue que c'est la seule chose du repas agréable à déguster sans arrière-pensée; celle-là est même délicieuse et, sans doute, Albanais et Turcs ont-ils raison, quand ils disent qu'on ne sait pas en Occ dent ce que c'est que faire du café. Les tasses de café se succèdent; la fumée des cigarettes emplit la pièce; la nuit est depuis longtemps complète et peu à peu la conversation tombe; chacun, tour à tour, s'enroule dans ses couvertures ou ses vêtements et s'endort'; le chef a envoyé un des hommes faire la ronde de nuit; le feu meurt peu à peu, la chandelle dans un coin est presque à sa' fin et c'est il peine si l'étroite meurtrière laisse filtrer un ra)on de lune, qui se réfléchit à la pierre brute du koulé.

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Sept heures de cheval environ séparent Kuksa de la frontière des Mirdites. C'est le pays de Liuma que nous traversons, en longeant du nord au sud sa frontière ouest et en escaladant la chaîne qui sépare les deux territoires.

Au petit jour, la caravane se prépare; trois jeunes Albanais du village ont été désignés par le chef pour me servir d'escorte pen-


dant le trajet en pays Liuma et demander pour moi au nom du bey la bessa chez les tribus mirdites; les Albanais à pied, habiUés de blanc, chaussés de leurs sandales de peau, le fusil armé, partent en avant pour assurer le chemin et donner le mot de passe, s'il y a lieu; par moment, je les vois se disperser comme des éclaireurs qui précéderaient un gros de troupes; ils ont aperçu des compatriotes et l'un deux va de leur côté indiquer que je voyage comme hute du bey; c'est mon laisser-passer; derrière eux, mon drogman, mon conducteur, mes chevaux et moi-même voyageons de conserve; enfin, l'escorte des souvarys ferme la marche. Au moment de partir, quand nous sommes déjà à cheval, SoulElès-bey s'approche de moi et me présente sur un plat d'étain la petite tasse de café traditionnel c'est à t'hâte qui part la façon de souhaiter bon voyage; l'hôte remercie, boit le café et, en déposant la tasse, met sur le plateau un peu d'or, en disant « J'offre ceci pour la prospérité de la maison et du village. » Soul-KIès-bey me répond tranquillement « Ils en ont bien besoin. » Au pied du village, nous traversons le Drin et suivons sa vallée, comme à l'arrivée, mais sur la rive nord; au bout d'une heure et demie de broussailles, de cailloux et de poussière, nous atteignons le fameux pont des vizirs. Il est célèbre dans toute la Turquie, comme un des ponts les plus grandioses et les plus fameux que jamais les Sultans construisirent; il montre une activité dans la conduite des travaux publics que la Sublime Porte a en ce siècle et dans le précédent singulièrement oubliée; tous les travaux d'art que j'ai aperçus, que rend nécessaires l'usage des voies de communication, sont des œuvres anciennes, qui, visiblement, ne sont plus entretenues depuis de nombreuses années et qui se détériorent, tombent en ruines et témoignent de l'incurie actuelle. Le pont des vizirs est célèbre par la grandeur du travail, it l'est aussi par i'utilit' qu'il présente; toutes les pistes, en effet, qui relient Scutari et l'Adriatique à Prizrend et au delà passent par le pont; jusqu'au pont en amont, des deux côtés du fleuve, soit au bas de la vallée, soit par la montagne, plusieurs sentiers conduisent aux mêmes destinations; à partir du pont des vizirs, la rive nord est si abrupte qu'aucun chemin n'y est pratiqué. Le pont sert aussi de limite aux deux vilayets de Kossovo et de Scutari dont la frontière, venant du Monténégro, suit longtemps le Drin, puis le coupe au pont des vizirs pour descendre droit vers le sud, épouser à peu près la frontière de la Liuma et de la Mirditia et s'incurver vers l'ouest, à la hauteur de Bissac, où se trouve le point de jonction des trois vilayets de Monastir, de Kossovo et de Scutari.


Par l'aspect, la grandeur et la solidité, le travail fait penser à ces aqueducs romains dont les ruines étonnent encore les constructeurs d'aujourd'hui; il se compose de cinq grandes arches, celle du milieu étant de colossale hauteur et les deux dernières construites sur les rives jusqu'à la montagne, de façon qu'aux plus hautes eaux les deux entrées soient assurées; un amas de pierre dans le lit du Drin et sur les rives montre ]a désagrégation causée par )'ocuvre du temps; le parapet de pierre est déjà en grande partie emporté; la chaussée bosselée fait alterner d'innombrables trous et des cailloux pointus qui rendent la marche des plus difficiles; l'arc des arches est si prononcé que celui qui monte la première ne peut voir celui qui est au bas de la seconde ou de la troisième le dos d'âne que fa)t le pont le lui cache complètement; on peut estimer à GOO mètres peut-être sa longueur totale; mais c'est moins la longueur qui donne à ce pont un aspect si caractéristique et si surprenant, que la prodigieuse hauteur où pointe, comme une sorte de voûte ogivale, l'arche médiane. Ce débris du passé mérite vraiment sa renommée, d'autant plus grande que l'accès en est presque interdit.

C'est au pont des vizirs que nous quittons la piste ordinairement suivie par les Albanais qui se rendent de Prizrend à Scutari; nous abandonnons la vallée pour piquer droit vers le sud et franchir l'épais bourrelet montagneux qui nous sépare de l'Adriatique. Après un instant d'arrêt de l'autre côté du pont, nous commençons l'ascension; une côte assez rude est suivie d'un sous-bois presque plat, où le chemin se perd; sans nos guides albanais, nous ne saurions où nous diriger; la promenade est charmante dans la fraîcheur du matin et le sol tendre formé d'une terre unie est élastique sous le pas du cheval; mais bientôt apparaissent de fortes pentes, la forêt cesse, le sol change; la terre meuble et grasse disparaît; ce ne sont plus que rochers énormes, éboulis de pierres dont les éclats coupants rendent la marche à pied très pénible; nos petits chevaux, au pied sûr comme des mulets et habitués à la montagne, avancent lentement, en tâtant le terrain à chaque instant; les cailloux roulent sous leur marche, la montée se fait par à-coup et tous les deux ou trois pas le cheval doit franchir une sorte de petit seuil; le paysage est désolé; entre les rochers, quelques broussailles grillées sont la seule végétation; nous montons ainsi de 200 mètres, altitude du pont des vizirs, à 1000 mètres environ; pendant quatre heures, la piste tantôt escalade les sommets, pour redescendre de l'autre côté, tantôt passe à fleur de coteau au hasard des possibilités; le pied des chevaux qui l'ont déjà foulée est le seul constructeur du chemin et celui-ci


'passe avec hardiesse le long de précipices rocheux sur des cailloux roulants où le pied n'a aucune sécurité; les Albanais, souples et agiles, s'accrochent aux roches autant avec les mains qu'avec leurs pieds gantés de sandales de peau; celles-ci sont visiblement la chaussure appropriée à ce pays, où l'homme doit grimper et dévaler comme une chèvre; à certains passages vraiment difficiles, pour traverser des éboulis rocheux aux pentes très accentuées, qui se prolongent au-dessous de nous de 5 ou 600 mètres, je passe à pied, accompagné d'un Albanais. Les chevaux abandonnés à eux-mêmes suivent avec fidélité le premier d'entre eux et toute la file descend cahin-caha, en choisissant avec lenteur les passages les moins glissants.

Nous atteignons enfin la plus haute montagne de notre route que les gens du pays appellent Kumta-Tepé et dont l'altitude est de 1425 mètres, d'après la carte autrichienne nous la contournons assez près du sommet; c'est la frontière entre Liuma et Mirditia. Celle-ci se trouvait autrefois en un point situé plus au nord et appelé Kalimage; elle a été ensuite reportée ici, au pied du versant sud c'est dans un creux de la montagne que nous devons trouver le premier établissement mirdite.

Près du sommet, je fais halte quelques instants pour contempler te cirque des montagnes; la vue est d'une rare beauté; on se trouve au centre d'un amphithéâtre de chaînes, dont'les plus élevées sont tes plus lointaines, et l'œil peut voir vers l'est et ie nord-est jusqu'à neuf plis montagneux successifs. Au nord et au nord-est, le massif albanique et monténégrin semble un immense chaos tourmenté et sans fin; c'est le fond du tableau dont le premier plan est formé par les collines que je viens de traverser elles montrent leur dos pelé et leur surface rocheuse; on n'y aperçoit ni une maison, ni un troupeau, ni un champ cultivê, ni une source, ni un être vivant c'est la nature inanimée; immédiatement a l'est, le Drin noir trace son lit profond, où l'on aperçoit au loin le sillage clair de l'eau qui scintille au soleil, et le dessin sombre des forêts qui tapissent le fond de la vallée. Au pied même du mont, les eaux qui y prennent leur source se divisent le Kumla, au nord, court vers le grand Drin; au sud le Fani serpente à travers la Mirditie pour se jeter dans l'Adriatique. Vers le sud-ouest une mer de collines semble couvrir la Mirditie ces collines basses sont tantôt rocheuses, tantôt boisées et, par-dessus leur étendue, t'œil découvre un grand vide couvert de brume c'est l'Adriatique! De ta, l'ttatie est u un jour de mer, et ici c'est l'inconnu, le pays interdit.

En suivant cette piste mouvementée, semée de mauvais pas,


on se rend compte de l'immense difficulté que tout envahisseur rencontrerait pour soumettre ce pays; deux tireurs habiles, et l'adresse des Albanais est proverbiale, suffiraient pour arrêter n'importe quelle troupe à l'un des passages difficiles, où le pied trouve à peine où se poser; et je compare mes souvarys, dont une partie, cependant, est d'origine albanaise, mais qui sont affublés de leur uniforme, chargés d'un dolman lourd et incommode et alourdis par des chaussures épaisses, avec ces Albanais, alertes dans leur costume léger et avec leurs sandales souples ils sautent de pierre en pierre au flanc des précipices avec l'agilité et la sûreté de pied d'un chamois; je les vois parfois descendre ou monter presque à pic; ils courent en s'agrippant des pieds et des mains, le fusil en bandoulière, et, s'il le fallait, ils seraient en quelques minutes au sommet de la montagne, prêts il viser, après avoir grimpé par des chemins où tout autre se serait rompu le cou. Nous descendons assez rapidement sur l'autre pente de la montagne; les bois réapparaissent, plusieurs sources jaillissent; au-dessus de nous, nous apercevons, pour la première fois, des troupeaux; aussi, nos Albanais se détachent-ils rapidement en avant et nous précèdent dans un petit groupe de maisons dont nous devinons les toits entre les arbres au fond d'un ravin. Quelques instants après, nous y arrivons à notre tour; nous venons de quitter le pays de Liuma et c'est le premier hameau mirdite isolé dans la forêt que nous atteignons.

Dans un bois de hêtres magnifiques, au creux d'un ravin où ruisselle un torrent dont nous avons aperçu la source à quelques centaines de mètres au-dessus, trois ou quatre bâtiments sont construits; on a défriché un carré de 50 mètres; tout autour, une maison, une cuisine, des remises, une scierie ont été élevées; c'est là que vit, à cinq heures de cheval de toute habitation, un riche Albanais mirdite et sa famille; il exploite les bois du pays et, pour les préparer, a installé ici même une scierie. J'arrive au moment où maîtres et serviteurs vont prendre tous ensemble le repas de midi; ils sont là une douzaine de personnes le chef de famille, sa femme, plusieurs enfants, des domestiques et des servantes. Le costume des hommes, la présence des femmes décèlent immédiatement la tribu mirdite. Tous catholiques et ardents catholiques, les Mirdites ne se distinguent des Albanais musulmans des montagnes du nord ni par le caractère, ni par le type physique, ni par le courage, l'adresse et le goût des armes, ni par l'esprit d'indépendance et la lutte opiniâtre pour défendre


leur autonomie contre le Turc. Mais, parce que catholiques, ils reconnaissent à leurs femmes une situation toute différente de celle que leur accordent les musulmans. Plus de haremlik distinct du selamlik, plus de vie séparée entre hommes et femmes, plus de visages voilés et de costumes cachant dans leurs replis noirs ou blancs le corps féminin. Je vois ici cinq ou six femmes en vêtements de paysannes leur mise diffère assez peu de celle. de nos femmes de la campagne; une jupe d'étoffé ou de grosse toile tombe courte sur les chevilles; une ceinture assez large entoure la taille, à l'instar de celles que portent les hommes; sur la tète, un fichu enroulé sert de coiffe, enserrant les cheveu\, la nuque et les oreilles et s'attachant autour du cou. Le vêtement des hommes se distingue de celui des autres Albanais par la veste et la coiffure; dans toute la Mirditie, la petite veste d'étoffe de couleur ou de tissu brodé est remplacée par un boléro noir garni souvent de fourrure noire; sans doute, il y a quelques exceptions à la campagne; mais ce vêtement est un véritable costume national mirdite, que tout homme porte, au moins au~c jours de fête. La tradition dit que les Mirdites ont adopté cette habitude depuis la mort de leur héros Scanderberg, pour porter désormais éternellement son deuil.

Quant à la coiffure, la coiffe blanche n'est pas abandonnée, mais à la campagne elle est souvent remplacée par un foulard blanc ou de couleur qui enserre la tête et se noue dans le cou, comme le portent les femmes mirdites.

A mon arrivée, l'Albanais, averti par mon escorte de Kuksa, me souhaite la bienvenue et s'engage à me faire accompagner jusqu'à Bissac, où nous devons coucher ce soir. Les Liumiotes pourront ainsi regagner leur village, sans quitter le pa~s de Liuma, selon leur désir et l'habitude commune; ils déjeuneront ici avec nous et repartiront aussitôt, ayant accompli leur mission et m'ayant transmis à la tribu voisine.

Les femmes apprêtent le déjeuner, et nous nous installons à l'ombre des grands hètres; mes couvertures sont étendues sur l'herbe près du torrent, à côté de troncs d'arbres qui serviront de tables naturelles. Chaque femme va surveiller à tour de rôle les plats et les apporte. On sert d'abord le café de bienvenue et, comme nous ne sommes plus en pays musulman, on offre en même temps des alcools distillés dans la maison et faits, semblet-il, avec du vin; un immense plat sort du four, couvert d'une croûte dorée; ce sont des œufs relevés avec du fromage et préparés comme une sorte de gâteau; du beurre parfumé accompagne ce plat disposé pour une vingtaine de convives; du fromage frais


ou de l'urgurte, selon les goûts, termine le repas; je remarqueque mes hôtes boivent volontiers un mélange d'eau fraîche et d'alcool, qui sert ainsi de vin concentré. Du gros pain noir de mais est servi abondamment et forme avec les œufs un mé)ang& assez agréable avec les autres mets, son goût spécial et sa pâtegrossière font regretter le pain de froment ou de seigle mais il est d'usage courant dans toute l'Albanie et dans une grande partie de la Turquie.

Notre halte se prolonge de midi jusqu'à deux heures. Nous partons alors chacun de notre côté, les Liumiotes retournant à Kuksa, et nous, accompagnés de l'Albanais et d'un serviteur, continuant notre route au sud vers Bissac. Nous l'atteignons vers le soir et y passons la nuit à la belle étoile. Dès l'aube, nous repartons pour gagner la cure catholique assez éloignée.

Le curé est pris d'un extrême étonnement en voyant déboucher devant son presbytère notre petite caravane; c'est un homme de quarante à quarante-cinq ans et il nous explique qu'il est seul à la tête de cette paroisse depuis une quin/aine d'années; depuis ce temps, il n'a pas une seule fois quitté son pays et n'a vu ni un étranger, ni un Turc, ni un gendarme régulier; aussi est-il curieux de savoir qui je suis, d'où je viens, comment je m'y suis pris pour conduire jusqu'ici mes souvarys; il me dit en riant « Eh! s'ils n'étaient pas avec vous, on ne les aurait pas laissés passer jusqu'à Bissac. » Son accueil devient tout à fait chaleureux, quand il connaît ma nationalité « franque H et ma religion « chrétienne » et il me reproche vivement de n'être pas venu jusqu'à sa cure lui demander l'hospitalité; il nous retient le plus qu'il peut, nous offre du café, des boissons aromatisées et alcooliques fabriquées par sa vieille servante et par une jeune servante qui tient emmailloté son petit enfant de quelques mois. Il insiste pour que je photographie sa maison, ses gens et les quelques Albanais les plus proches qui, à notre arrivée, sont accourus; deux ou trois d'entre eux vont nous guider jusqu'à Orosch, pour relayer les Albanais de KumIa-Tepé, qui sont déjà à six ou sept heures de chez eux. Ceux-ci, d'ailleurs, se réjouissent d'avoir profité de notre passage pour faire une petite visite, qui ne se renouvelle pas très souvent, au curé de leur paroisse; après la messe, ils regagneront leur ravin solitaire. De notre côté, nous partons pour Orosch, dont nous séparent 4 heures de marche.

Orosch est un des principaux centres de la grande tribu catholique des Albanais mirditcs. Sur une pente entourée d'un cirque-


de montagnes, des fermes s'étagent depuis la vallée jusqu'à un redressement brusque de la colline; à l'un de ces paliers, une grande maison blanche précédée d'une terrasse est le koulé du prince des Mirdites, jadis exilé par les Vieux Turcs et aujourd'hui rappelé, mais surveillé, par les Jeunes Turcs; à 500 mètres plus haut, sur un éperon rocheux qui s'avance dans la direction de l'Adriatique et tombe à pic dans la vallée, l'abbé mitré d'Orosch a fait élever son palais d'été; de l'autre côté des fermes et séparée d'elles par un ravin, l'église de la paroisse et d'importants bâtiments, qui servent d'écoles, de presbytère et de lieu de réunion, ont été construits sur un petit plateau à mi-hauteur de la montagne. C'est de celle-ci que je descends pour atteindre l'église à travers une forêt de sapins où des sentiers bien aménagés révèlent, pour la première fois depuis Prizrend, une organisation véritable. Le capitaine d'Orosch, le vicaire et de nombreux serviteurs et Albanais guettent notre arrivée. Sur une grande pelouse devant l'église, ils sont réunis et, dès que le premier de nos chevaux profile sa silhouette dans le lointain, la fête de l'accueil commence; de tous les fusils chargés à poudre, les coups partent et se répercutent dans la montagne par un écho formidable au loin, d'autres décharges répondent comme un son qui se propage; les chevaux se cabrent, les détonations redoublent et notre caravane se met de la partie; Albanais et souvarys sont en joie, car la poudre parle. Devant le grand portail, le capitaine d'Orosch nous souhaite la bienvenue; à côté de lui, un officier turc me dit que, par ordre du gouverneur général de Scutari, il est venu à ma rencontre avec une escorte. Un jeune vicaire me fait part de l'absence du curé et, aux lieu et place de celui-ci, sera mon hôte au presbytère; il est déjà plus d'une heure, le soleil est torride et nous entrons avec un plaisir infini dans une vaste salle à manger fraîche, où l'on nous sert, à l'européenne, un déjeuner parfaitement apprêté.

Les journées que je passe à Orosch sont vraiment des journées de repos complet et de bien-être; avec le vicaire, le capitaine, l'officier et quelques serviteurs, nous faisons aux environs des promenades à cheval qui nous font connaître le pays et les gens. Un après-midi, nous poussons jusqu'au koulé du capitaine d'Orosch, vraie forteresse, jadis détruite par le canon turc et depuis lors reconstruite; à côté de la maison actuelle, d'énormes blocs gisent encore comme pour rappeler la lutte. Devant la nouvelle construction, une terrasse domine la vallée et communique facilement par signaux avec l'église d'Orosch, situéeàuneheure d'ici. Marl\o Djoni, qu'on no mme communément le capitaine d'Orosch,


est le chef du village c'est un des membres de la grande famille des Djenak, dont est issu le prince des Mirdites. Ses riches domaines couvrent une partie de ce pays; mais l'intérieur de son habitation est aussi simple que les maisons albanaises que j'ai déjà visitées; il se distingue toutefois de tous par son costume, car il a adopté le vêtement européen, sauf le chapeau; n'était le fez qu'il porte, on le pourrait prendre pour un paysan occidental visiblement riche, commandant à un monde de cultivateurs. C'est un homme d'une quarantaine d'années, de belle prestance, qui, seul de tous les Albanais d'ici, circule avec une simple canne, qu'il utilise comme signe de commandement.

En parcourant le pays, on se rend compte que ces tribus sont dans un état d'organisation plus avancé que les autres tribus du nord la civilisation tout proche se fait sentir à plus d'un signe. Sur tout le territoire de la Mirditie, l'ordre est assuré et partout sont reconnues deux autorités, qui, dans les autres tribus de l'Albanie du nord, n'existent pas. Ces deux autorités sont l'une civile, représentée par le prince et les chefs de famille héréditaires placés sous ses ordres, l'autre religieuse, qui repose dans les mains de l'ahbe mitré d'Orosch et des curés des paroisses. Le prince est le chef de l'illustre famille des Djenak, dont le berceau est à Orosch et dont les origines, d'après la tradition, remontent jusqu'au chef Leca Ducagin qui, au quinzième siècle, commandait le nord de l'Albanie et légua son nom à la loi coutumière, que les tribus continuent à reconnaître comme leur règle commune. Prenk-Pacha a vécu longtemps en exil à l'étranger et en Asie-Mineure, où Abdul-Ilamid le relégua, par crainte de son influence. Durant ses heures de solitude forcée, il cultiva son esprit et c'est aujourd'hui un connaisseur accompli de la langue et de la littérature françaises; de son contact avec les choses d'Europe, il a conservé une largeur d'esprit que d'aucuns qualifieraient de scepticisme, mais qu'il concilie parfaitement avec une piété expressive, qui l'a jeté aux genoux du pape, quand il fut à Rome. De haute taille, un peu fort, mais alerte, ayant dépassé la quarantaine, mais portant beau, la figure ovale et grasse, la moustache et les cheveux bruns, la peau fine et claire, les ~eux foncés très mobiles et brillants, il est d'un aspect où domine la prestance; son accueil est cordial et presque familier; causeur plein de verve, il saute d'un sujet a l'autre, fertile en anecdotes et infatigable interlocuteur; ce n'est que mouvement et vie, expression d'une nature forte et riche en sensations; je le vois encore après le repas, accoudé sur le bras d'un canapé, les jambes allongées, fumant et buvant avec un évident plaisir, intarissable en propos


et en récits qu'il anime d'un geste toujours en action; c'est le plus charmant des hôtes et le plus vivant des conteurs de souvenirs. C'est peut-être un homme d'affaires avisé et un adroit diplomate, mais il donne bien plutôt l'impression d'un homme bout-entrain dans le privé; dans la vie publique, plein d'autorité, de véhémence et de prestige-

Son palais de Scutari, très simple du dehors, est garni de riches tentures d'Orient, de tapis d'Asie-Mineure, de meubles incrustés et d'armes rares. C'est là qu'il demeure presque toujours les Jeunes Turcs l'ont rappelé d'exil, sous la pression de la population, mais ne sont pas disposés à le laisser parcourir à sa guise le pays et en devenir le véritable gouverneur. C'est cependant ce que réclament sans trêve les Mirdites; quand la révolution éclata et que la Constitution fut proclamée, les tribus du vilayet de Scutari crurent que c'était leur autonomie assurée et vinrent remercier le vali; les Mirdites s'abstinrent seuls et dirent au gouverneur général a Notre prince n'est pas de retour; quand il sera parmi nous, nous viendrons vous apporter nos remerciements. n Ce n'est qu'à l'arrivée de Prcnk-Pacha que toutes les tribus mirdites envoyèrent leurs délégués à une réunion considérable tenue à Spali ou Spach (Saint-Paul). On y fêta le prince plus que la Constitution et celui-ci y fit entendre une parole de pacification il demanda l'union de toutes les tribus et la cessation du brigandage. Sa parole fut entendue la paix et l'ordre règnent en Mirditie; la population est satisfaite de la venue du prince, mais demande qu'il gouverne effectivement et officiellement le pays; le sultan suzerain et Prenk-Pacha, chef des Mirdites, telles sont ses exigences. Mais le pouvoir, plein de méfiance, laisse ou même fait intervenir le prince, quand il croit y avoir intérêt, mais ne se résout pas à le reconnaître comme gouverneur héréditaire de la Mirditie. Les Mirdites n'ont aucun désir de séparatisme; mais leur autonomie leur est plus chère que tout et, sous la suzeraineté turque, ils prétendent se gouverner eux-mêmes selon leurs coutumes.

D'après leurs traditions, le pouvoir civil est exercé par le prince assisté de chefs de bannières et de vieillards; les chefs de bannières sont au nombre de cinq et sont à la fois chefs de guerre et chefs de village en temps de paix; ils sont désignés par l'hérédité, depuis les temps reculés où leurs ancêtres se désignèrent eux-mêmes par leur valeur sur les champs de bataille; leur nom signifie exactement porte-drapeau, Bairak-dar, et montre l'origine guerrière de leurs pouvoirs. A côté d'eux, un conseil de vingt vieillards, plec, décide des questions d'adminis-


tration et c'est également l'hérédité qui détermine les familles dont les plus âgés forment le conseil. Ainsi le pouvoir civil traditionnel chez les Mirdites est un pouvoir héréditaire en tous ses éléments et nulle part la population ne semble éprouver le moindre goût de changement et le désir d'élire ses chefs. En temps de paix, les décisions sont prises par le prince, entouré des chefs de bannières et des vieillards, et jamais il ne doit se passer des délibérations de cette sorte de sénat. En temps de guerre, les vieillards ne se réunissent plus et, seuls, les chefs de bannières conservent leur double rôle de conseillers obligatoires du prince et de chefs de guerre.

Ces hommes sont à la fois administrateurs, juges, collecteurs d'impôts, mais, dans la vie courante, vivent sur un pied de complète égalité avec les autres Albanais on peut dire de chacun d'eux qu'il est ~onMtM~ tM~are~ et, malgré cela, leurs décisions font loi pour la tribu ou le village.

Ce sont eux qui prélèvent la dime en Mirditie, les Albanais consentent, dans certains cas, à la payer; la souveraineté turque n'est donc pas complètement inexistante, mais en fait, pourtant, fort limitée théoriquement, l'impôt est de 2 piastres 1/2 par maison; mais, comme me le disent ceux que j'interroge, « on la paie ou on ne la paie pas, et, quand les chefs de bannières la prélèvent, tantôt ils la versent au gouvernement et tantôt la gardent pour le pays; des vali nous réclament la dîme, d'autres se taisent ». Ce signe de domination reste donc parfois dans le domaine de la théorie.

A côté de l'autorité civile, les Mirdites reconnaissent une autorité religieuse, dont la hiérarchie leur est spéciale l'abbé mitré d'Orosch a pouvoir d'archevêque et n'est plus sulïragant du siège de Scutari; il dépend directement de Rome et a sous ses ordres toutes les paroisses des Mirdites. C'est depuis son retour d'exil que cette transformation s'est accomplie Mgr Primo-Dochi, abbé de Saint-Alexandre des Mirdites, comme le portent ses cartes, demeure le plus souvent dans sa maison d'hiver de Scutari; celle-ci est loin d'offrir au visiteur l'aspect opulent des salons du prince et peu de figures sont plus dissemblables que celles de ces deux hommes. L'abbé mitré est plein d'onction et de savoir-faire; il cause avec prudence et sa cordialité est toute diplomatique; son adresse s'étend au-delà de la conquête des pouvoirs archiépiscopaux sa physionomie, que l'on n'oublie pas, révèle la nature de l'homme dans une tête ronde, au front dénudé et aux joues grasses, on ne voit que deux yeux vifs et toujours en action qui se cachent en vain derrière de lourdes lunettes et sur lesquels s'abais-


sent, par instants, des paupières épaisses, comme pour éteindre le feu trop vif du regard; celui-ci se pose sur l'interlocuteur, le tâte, le scrute, puis se clôt cet homme donne l'apparence d'un rude jouteur et d'un négociateur retors, également apte à débattre une aCaire et à user de moyens énergiques.

Il est très réservé sur la situation actuelle et reste sur l'expectative. La critique principale qu'il adresse à la politique jeuneturque est de tendre à l' « osmanlisation » de l'Albanie. Celle-ci est, d'après lui, comme une Suisse composée de quatre ou cinq cantons fédérés au nord, l'un d'eux a pour centre Diakovo, et se compose surtout de musulmans, vivant en bonne intelligence avec les catholiques. Au nord-ouest, un autre canton comprend la Mirditie, Scutari et ses environs on peut le délimiter par le fleuve Mat ou Mati au sud à l'est par les montagnes de Selita et de Luria, et, après un coude brusque, par celles du Fani et celles de Beriscsa; au delà du coude du Drin, par le pays de Ne-Kai ou Nikay et celui de Chala ou Sala; au nord, enfin, par la frontière monténégrine; cette région ne compte aucun orthodoxe, et les catholiques sont très nombreux; la Mirditie même est habitée exclusivement par eux. Le centre de l'Albanie pourrait constituer un ou deux cantons avec Dibra, Monastir, El-Bassan, Kroia, Durazzo, Bérat et Valona les musulmans y sont en majorité, mais les orthodoxes y sont déjà très nombreux. Enfin, le sud, autour de Janina, est tout entier orthodoxe Mgr Dochi évalue à 200 000 le nombre des Albanais catholiques, à 600 000 celui des orthodoxes et à 1 200 000 celui des musulmans la nation albanaise pourrait être évaluée, d'après lui, à 2 millions d'âmes environ. Seize heures de cheval environ séparent Orosch de Scutari, ou nous nous rendons. Le contraste est aussi grand que possible entre la première et la seconde partie du chemin. Pendant dix à douze heures, la piste franchit tour à tour les plis montagneux qui séparent Orosch de la plaine de Scutari; les montagnes albanaises se dégradent ici en collines qui ne dépassent guère de 600 à 700 mètres de hauteur et qui sont presque toutes allongées à peu près du nord au sud; la route la plus directe se dirige de l'est à l'ouest et franchit d'abord des chaînes de collines pour redescendre dans les vallées; puis, près de Kalivaci, on atteint un petit affluent du Drin dont on descend le cours, en remontant vers le nord, jusqu'à la plaine de Scutari. Toute cette partie de la Mirditie est couverte de bois ou de forêts; les cimes proches et surtout les sommets les plus éloignés sont seuls dénudés ou


cachés sous une végétation de broussailles et d'arbustes rabougris partout ailleurs, ce sont des arbres superbes, de toute essence, sapins, chênes, hêtres, châtaigniers, frênes; des arbres de haute futaie couvrent d'ailleurs une grande partie des plaines ou des vallées entre le Drin et l'Arzeu et les essences qui y dominent sont le frêne et le chêne rouvre; deei delà, on aperçoit aussi quelques beaux noyers, et des plants superbes de bruyère complètent la série des produits forestiers exploitables. Avec les Albanais, serviteurs du prince, et le reste de ma caravane, nous partons dès l'aube, pour gagner, s'il est possible, Scutari avant midi. Au bout de quelques heures, nous débouchons dans le Delta du Drin en face de nous, une colline isolée marque l'emplacement de Scutari; on ne distingue de la ville qu'une masse verte comme une oasis dans le désert de la plaine; celle-ci, que limitent à l'est et au nord-est les montagnes d'Albanie, est constituée par un amas de rochers et de cailloux incultes; la marche est difficile et même au soleil elle devient pénible; les eaux du Drin, du Kiri, de la Boyana et du Drinasa y tracent un 1 majuscule aux limites variables; lors des hautes eaux, la plaine est envahie; le fond devient un véritable lac, qui se transforme bientôt en marécage; à la fin de l'été, comme maintenant, nous traversons à sec plusieurs lits secondaires qui reçoivent au printemps le trop-plein du lit principal; cependant, même en cette saison, le Drinasa qui relie le Drin au lac de Scutari et à la Boyana, surtout après son confluent avec le Kiri, est un fleuve dont le volume d'eau est considérable et dont la masse, roulant avec force, corrode ses rives sablonneuses; le rempart de ses eaux et de celles du Kiri est même pour Scutari, du côté de la terre, une défense aussi précieuse que celle de sa vieille citadelle. A mesure que nous avançons, les lointains se précisent; les bâtiments des vieilles casernes, les remparts et les tours d'autrefois profilent devant nous leur lourde silhouette sur le plateau tabulaire de la colline de Scutari; ils semblent la terminaison naturelle de ce cône pierreux et blanchâtre; les premières maisons apparaissent; de petites caravanes de montagnards se hâtent vers la ville; enfin nous touchons au pied de la colline; le fleuve y coule avec fracas nous traversons le pont de Baktchetik, si frêle que les eaux paraissent devoir t'emporter; avec la cohue des villageois et des Albanais, nous pénétrons en ville; nous sommes arrivés au terme de cette partie de notre voyage c'est Scutari; c'est la porte de l'Albanie sur l'Adriatique. Gabriel Louis-jARAY.


LES ÉTUDIANTS DANS L'INDE 1 Calcutta, la grande cité hindoue, la ville lumière de l'Inde, a son Quartier Latin, tout comme Paris. Mais l'aspect du quartier des écoles des bords du Gange est bien différent de celui de Paris. On a beau parcourir, même le soir, les alentours des grandes maisons d'éducation de Calcutta, on ne voit pas, comme sur la rive gauche de la Seine, des jeunes gens bras dessus, bras dessous, discutant avec animation sur une récente découverte en médecine ou en chimie, ou sur la prochaine thèse qu'il faudra soutenir, tout en s'acheminant vers le restaurant habituel ou vers le café favori. Chel les Asiatiques, le mot d'étudiant n'est pas, comme en France, associé à toute une série de joyeuses farces. !1 évoque plutôt un personnage sévère et rigide. Les Hindous et les musulmans s'abstiennent de toute boisson alcoolique, non pas par principe, ni par économie, mais parce que c'est chez eux une coutume immémoriale qui fait partie du caractère national. Y déroger, c'est se mettre au ban de la race; de sorte que les étudiants dans la péninsule indostane sont plus que tous autres enclins à étudier tranquillement leurs auteurs et à éviter ces démêlés avec la police qui défraient parfois la chronique des villes universitaires. De plus, en vertu des coutumes hindoues et musulmanes, la plupart des étudiants se marient au sortir de l'enfance. 18 pour 100 sont mariés à quinze ans, 39 pour 100 à dix-neuf ans et S5 pour 100 à vingt-deux ans. Il s'en suit qu'ils ne sont point exposés à cette multitude de séductions que rencontrent à chaque pas leurs camarades des grandes villes d'Occident.

Autrefois, c'est-à-dire avant l'établissement définitif des Anglais dans l'Inde, en 1857, –l'étudiant au pays de Bouddha étaitun ascète, un apprenti moine, si l'on veut. H ne vivait que d'aumônes, Nos lecteurs se souviennent de la lumineuse étude que nous avons publiée sur l'Inde dans nos hvraisons des 25 mai et 10 juin ~908. Le présent article met à jour un des points qui y étaient traités, et auxquels le récent attentat contre le vice-roi des Indes donne une nouvelle importance. (ff. n. L. n.)


avait renoncé aux plaisirs du monde et a toute ambition, n'étudiant rien autre chose que la religion et la philosophie. L'Ilindou, de sa nature, est mystique; nul pays, plus que le sien, n'a produit de profonds philosophes. Comme emblème de son état, l'étudiant portait un long bambou, une gourde ide, suspendue à son coté, et une peau d'antilope sous son bras. Il était placé au-dessus de tout préjugé de caste, il habitait la même chaumière que son gorou ou maitre. Il servait ce dernier, veillait à ses besoins; et, en retour, il recelait des principes religieux et philosophiques qu'il suivait aveuglément. Il se couvrait de cendre, prenait un seul repas par jour et ne mâchait pas de bétel, comme le font presque tous les Hindous, hommes, femmes et enfants, ce qu'il considérait comme sa plus grande privation. Sa présence était censée chasser les mauvais désirs. Continuellement, il se mettait en communication avec l'Etre suprême. Quelques-uns étaient réputés avoir des visions célestes et posséder le pouvoir de faire des miracles. Rien n'est plus dinétent que l'étudiant d'alors et celui d'aujourd'hui. Autrefois, l'Hindou étudiait pour la science en ellemême, maintenant, il n'étudie que pour acquérir un mo~en de gagner sa vie. Ses parents l'envoient à l'Université passer un ou deux examens afin qu'il puisse, dans la suite, obtenir un salaire en conséquence. Sous la domination anglaise, te jeune homme de l'Inde est devenu calculateur; il comprend qu'il lui faut à tout prix acquérir cette science des Occidentaux, sans laquelle il ne peut espérer aucun poste convenable dans l'administration de son pays.

L'étudiant de l'Inde, cependant, a conservé à traders les âges des habitudes excessivement régulières, et il mène encore une vie très simple. C'est un rangé, un studieux, un « bûcheur ». La bohème n'existe pas aux pays d'Orient. Le caractère asiatique s'accommoderait mal du genre de vie que menaient les héros de Murger. La jeunesse hindoue est plus pratique. Elle s'occupe à se faire un avenir et elle travaille pour conserver à l'Inde un fragment au moins de son ancienne splendeur, qu'elle est chaque jour menacée de perdre. Elle aime mieux remplir ainsi la journée d'études que de passer trois ou quatre ans à faire la niche aux propriétaires et à déménager à la cloche de bois. H est vrai que ces exploits seraient plus difficiles, car les propriétaires, dans l'Inde, à Calcutta comme à Bombay, a Madras comme a Lahore, sont des financiers qui exigent qu'on les paie d'avance, et si les héros de la bohème de naguère d'ailleurs beaucoup plus rares aujourd'hui venaient leur faire les farces qu'ils faisaient a Paris, il y a soixante ans, ils risqueraient fort d'être mis entre les mains de la police.


Les endroits sont rares où l'étudiant dépense aussi peu que dans l'Inde. Dans ce pays, il n'a pas les besoins qu'il aurait en Europe ou en Amérique. Il se donne le nécessaire, mais pas un M<a de luxe. Ses vêtements sont tout ce qu'il y a de moins compliqué, et se composent essentiellement d'un morceau de toile, enroule autour du corps, de manière à former une sorte de large pantalon à la zonage nommé </Ao~. Par dessus, il met une chemise quelquefois, quand arrive la saison un peu froide, il endosse un paletot ou s'enveloppe dans un châle. Il porte des savates, et si c'est un a~Mf/y, un gommcux, un rafGné, il s'offrira une paire de bas. La plupart vont tête nue cependant les musulmans, et certains Hindous, se coiffent d'un turban, d'un fez, ou d'un petit bonnet. II loge avec d'autres étudiants de sa caste, et le groupe engage un cuisinier et un boy pour s'occuper de la maison. Comme ces jeunes gens ne peuvent pas exercer une surveillance efficace, ils se font d'ailleurs souvent voler, et doivent t-e contenter des mets adultérés qu'on leur prépare. On sait combien les castes sont nombreuses dans l'Inde et combien diverses sont leurs coutumes. Les membres de l'une sont végétariens; d'autres mangent du poisson, mais pas de viande; d'autres encore mangent de la viande, excepté celle du porc. Comment des gens de mœurs si dissemblables pourraient-ils faire chambre commune?

S'ils n'habitent pas tous ensemble, ils n'en ont pas moins adopté le même régime de vie, et voici quelle est la journée ordinaire d'un étudiant hindou Son lever a lieu vers 6 heures. Après avoir fait sa toilette, ce qui est une opération très sommaire, il se met à l'étude. Entre 6 et 10 heures du matin, si vous pénétrez dans une chambre d'étudiants, vous en verrez trois ou quatre, étendue sur de grands lits bas, un doigt dans chaque oreille, afin de ne pas entendre ce que les voisins disent, et apprenant, à haute voix et par cœur, leurs auteurs. A 10 heures, l'étudiant prend un peu de nourriture, puis il se rend à l'Université pour assister à quatre ou cinq heures de cours. A 3 heures, il retourne chez lui; à ce moment de sa journée, il commence à sentir la fatigue; alors il prend une tasse de thé, marche dans la chambre, discute avec ses camarades, ou s'il a la bonne fortune d'avoir un journal, il le lit à haute voix. Vers heures, comme le soleil baisse à l'horizon, les étudiants sortent pour aller respirer un peu d'air. Ils s'informent des nouvelles du jour et parlent des cours et des examens. A voir ces groupes de jeunes gens, vêtus à l'orientale, drapés dans leurs étoffes blanches et flottantes, on se croirait transporté aux jours de l'ancienne Rome. A la brune, l'étudiant rentre chez lui, reprend ses notes, ses auteurs, et vers


8 heures, il suspend ses études pour absorber son repas du soir. H se met au lit ordinairement entre 10 et 11 heures; cependant, à la veille des examens, il prolonge son travail fort avant dans la nuit. Voici en moyenne ce qu'il dépense dans une année

Nourriture et serviteurs, d2 mois à 23 francs. 276 fr. Logement, d2 mois à 6 fr.SO. 78 Vêtements 30 Livres et papier. 140 Divers, 12moisà à francs. 60 Coût de l'enseignement 120 Total. 704 fr.

Les chambres où habitent les étudiants, entassés les uns sur les autres, sont en général des endroits malsains et nuisibles à la santé. Les maisons sont malpropres, sombres, d'un aspect triste et insuffisamment aérées. Aussi la phtisie fait-elle des progrès alarmants chez les Hindous et musulmans instruits. Le AfecHeoSurgical Journal, de Calcutta, disait récemment que, dans l'Inde, GO pour 100 de la classe des lettrés commençaient à montrer des signes de décrépitude entre trente et quarante ans. Plusieurs sont dyspeptiques, et 15 pour 100 soutirent de diabète. La vie sociale n'existe pas chez eux. Ils ne connaissent pas ces réunions mondaines qui 'charment et embellissent l'existence des étudiants d'Occident. A différentes reprises, des clubs, des cercles, des sociétés d'amusement ont été fondés dans les principaux centres universitaires de la péninsule, afin de stimuler les relations entre jeunes gens suivant les cours des mêmes universités, mais ces efforts n'ont produit aucun résultat appréciable.

La superstition, qui règne en maîtresse dans certaines parties de l'Inde, n'a pu être bannie complètement des divers milieux d'étudiants. Ces jeunes gens ont des jours fatidiques ce sont ces jourslà seulement que plusieurs commencent à apprendre une matière nouvelle, ou un auteur nouveau. D'autres encore donnent volontiers l'hospitalité à un sadhu, c'est-à-dire un moine bouddhiste mendiant, et le nourrissent à leurs frais, dans le but d'être agréables aux mânes du grand bouddha, qui ne manquera pas de répandre ses faveurs sur ceux qui prennent soin d'un de ses disciples. L'étudiant hindou mêle la religion à tout ce qu'il fait. Les fêtes et les jours de congé sont nombreux dans son existence. Souvent il est tiré de ses Études par le son du tambour; on le réclame pour prendre part à une réjouissance publique. Quand vient la fin de novembre, c'est pour célébrer le Pouja qu'on l'arrache à ses livres. Cette fête dure plusieurs jours et fut institué&


en l'honneur d'une déesse hindoue. Elle correspond au Jour de l'an des Français ou au Christmas des Anglais, mais par ses processions dans les rues, elle ressemble plutôt à notre Mi-Carême. Pendant cinq ou six jours consécutifs, les bureaux, les boutiques, les magasins sont fermés, et aux accords retentissants des musiques hindoues, on promène des statues de Bouddha et des divinités chères aux adeptes de l'illustre philosophe.

Au cours de ces réjouissances nationales, comme au milieu du travail quotidien, souvent le climat trop chaud de l'Inde affaiblit l'étudiant, lui enlève une partie de son énergie et le plonge dans une quasi-apathie. Il faut avouer néanmoins qu'il fait preuve d'un grand zèle pendant ses années d'études, quoiqu'il n'ait pas devant lui ces vastes horizons qui font battre le cœur et stimulent l'ambition de tout étudiant d'Occident. Sous la domination anglaise, on ne peut pas dire que l'Hindou ou le musulman ait dans sa sacoche son bâton de maréchal. Les hauts grades dans l'armée lui sont refusés, et dans certaines carrières civiles, il ne peut aspirer qu'à un rang secondaire.

Dans les universités et les grandes maisons d'éducation, l'Hindou réussit mieux que le musulman. Par un sentiment d'intolérance religieuse, ce dernier refuse quelquefois de reconnaître la nécessité d'acquérir les connaissances venant d'Occident. Chez lui, les enseignements de la mosquée précèdent ceux de l'école. I) n'en est pas de même chez l'étudiant hindou celui-ci n'a qu'une ambition, c'est de recevoir une instruction qui le mette en état d'exercer une profession ou de solliciter un bon emploi. Avant, au contraire, que le jeune musulman puisse tourner sa pensée et ses efforts de ce coté, il doit avoir passé quelques années à suivre un cours religieux. Il s'en suit qu'il entre à l'école plus tard que l'Hindou et, règle générale, il quitte l'école plus vite. D'ailleurs le disciple de Mahomet est ordinairement plus pauvre que l'Hindou et ne peut faire les mêmes études. En outre, les parents musulmans choisissent souvent pour leurs enfants un genre d'instruction qui leur assurera une place honorable parmi les savants de leur communauté plutôt qu'une carrière dans une profession ou dans une administration. Les années que l'étudiant hindou consacre à l'étude de l'anglais et des mathématiques dans une école publique, l'étudiant musulman les passera dans un de ces établissements appelés madrasah, à étudier l'arabe, ainsi que les lois et la théologie de l'Islam. De telles études font du musulman plutôt un savant religieux qu'un avocat, qu'un médecin ou qu'un homme de bureau.

S'ils ont de la gratitude pour l'instruction largement répandue par la Grande-Bretagne, ni les étudiants hindous ni les étudiants


musulmans ne semblent professer des sentiments d'affection à l'égard des conquérants. D'après un article publié par le B/a<t(;oo< ~/aya~m.e de Londres, ce serait même souvent une véritable haine contre les Anglais qui se ferait jour dans toutes les cesses de la jeunesse hindoue ou musulmane. Le magazine attribue ces sentiments à l'influence de l'instruction et aux écrits pernicieux qui circulent dans le pays. Un journal d'Angleterre disait formellement, il n'y a pas longtemps, que les Hindous sont fatigués de la Grande-Bretagne et qu'ils veulent en finir une bonne fois pour toutes. On a fait observer que les auteurs classiques anglais de la fin du dix-huitième siècle, que l'on met entre les mains des étudiants dans l'Inde, sont remplis de principes politiques capables d'influencer ces jeunes gens. Les auteurs dont on se plaint sont des écrivains tels que Burke, Shéridan, Fox, Francis et Milton. !1 se trouve qu'ils ont écrit sur l'Inde ellemême, que parfois ils n'enseignent rien moins que la résistance à l'autorité, ou laissent les lecteurs sous l'impression que les doctrines des gouvernements sont fatalement oppressives et arbitraires. Les étudiants, lisant les invectives de Milton, de Burkc, en déduisent que les Anglais sont actuellement vis-à-vis des populations de l'Inde ce que les Stuarts et George II étaient vis-à-vis du peuple d'Angleterre à cette époque. L'histoire de quelques crimes horriMes, qui ont contribué à l'établissement de la domination anglaise au pays de Bouddha, est regardée comme authentique par les auteurs que nous venons de nommer. Tous les jours les étudiants lisent ou entendent lire le récit de fourberies commises par ceux qui furent les fondateurs de la puissance britannique dans l'Inde. C'est en grande partie parce qu'ils se souviennent des larmes répandues par leurs pères que ces étudiants sont toujours demeurés rebelles aux religions d'Occident. Nulle nation n'a résisté davantage, malgré sa tolérance, aux tentatives des missionnaires chrétiens. Qnand il va étudier en Angleterre, l'Hindou étonne les Anglais et les Ecossais par sa ténacité à garder ses croyances et ses mœurs, à rester ce qu'il est né, au milieu même de la grande métropole du Royaume-Uni. La colonie indienne à l'université d'Oxford est d'à peu près une quarantaine d'étudiants. Ils suivent les cours de droit, de médecine, de philosophie, de sciences, ou encore, se préparent à passer certains examens spéciaux. Un de ces étudiants, du nom de Sen, écrivait dernièrement à un ami de Calcutta « Nous nous sentons nerveux parmi les étrangers. Les gens croient que nous sommes des boudeurs et nous laissent tranquilles. » Cette réserve, cette manière de se tenir à l'écart est un trait bien distinctif du caractère hindou.. Les jeunes gens de l'Inde arrivent


souvent en Angleterre avec des lettres de recommandation pour des familles haut placées. Ils vont !)es voir une fois, deux Ma, peut-être trois, puis les visites cessent. L'étudiant hindou n'est nullement un admirateur enthousiaste des mœurs non plus que des institutions de Londres. Il \a étudier de préférence dans les universités d'Ecosse, à Edimbourg, par exemple; là il se sent mieux chez lui; il sympathise davantage avec les Ecossais. Au point de vue de l'intelligence, les étudiants de l'Inde ne sont nullement inférieurs à ceux d'Europe, mais pour les manières, le côté social, ils ont besoin d'être soigneusement « stylés », car ils sont loin d'être des hommes de salon.

Leur grand cri de ralliement, à l'étranger comme chez eux, est jS<Mc~ mataram, « Salut, ô toi, mère A ces mots, le véritable étudiant hindou doit tout oublier pour ne penser qu'à sa patrie. Si tous ces jeunes gens, mettant de côté les préjugés de castes, se groupaient autour du même étendard, on ne peut se dissimuler qu'ils constitueraient une puissance redoutable. C'est sur eux que les peuples de l'Inde ont les yeux uxés. A plus d'un titre, leurs espérances ont été réalisées. Plusieurs mouvements, qui ont amené des réformes ou arrêté des abus, ont eu leur origine au sein de groupes d'étudiants ou d'anciens étudiants, et les publications (livres ou périodiques) lancées par eux, ou auxquelles ils collaborent, sont assez nombreuses. Dans les deux dernières années, plus de six mille ouvrages ont été publiés. Sur ce nombre, les étudiants peuvent en revendiquer une certaine quantité. En ce qui concerne les journaux ou revues, je cite les suivants parmi ceux de langue anglaise, qui ont des étudiants comme dirigeants ou comme principaux collaborateurs Calcutta Review, ~MC~M Spiritttal Magazine, Indian World, Calcutta PMt!'e~:<y Maga~!H.e, tous les quatre paraissant à Calcutta; East and M~Mf, de Bombay; ~M~MK Review, de Madras; Afoo~~ .Re~etf et Hindustani Review, publiées toutes deux àAMahabad; .M<zM~ <?Ma~er/y -Re~teiu, paraissant dans le sud-ouest de l'Inde; et le ~<M</eM<~ CAroMte/e, de Serampore, qui porte sur sa couverture les écussons des universités de Calcutta, de Bombay, de Madras, d'Allahabad et de Lahore. Parmi les revues et journaux auxquels collaborent les étudiants, surtout si l'on considère les publications en dialectes indigènes, un certain nombre montrent des tendances anarchistes. C'est pourquoi le gouvernement insiste pour que, dans les universités du pays, on s'efforce d'inculquer aux jeunes gens des principes anti-anarchistes. !I veut à tout prix que les étudiants soient tenus loin de la tourmente politique, mais c'est là une tâche extrêmement difficile. L'honorable juge Johnstone, de la Cour suprême du Punjab, s'adressant en mars dernier aux étudiants de la ville de


Lahore, leur disait « Ne vous occupez pas de politique, pendant que vous êtes étudiants. Vous avex besoin de toute votre attention pour poursuivre vos études. Le gouvernement de ce pa~s s peut ne pas être parfait; mais que feriez-vous à un homme qui, naviguant avec vous sur une mer profonde et orageuse, proposerait de fa're couler le bateau, d'endommager ses machines et de jeter le capitaine et l'équipage par-dessus bord, tout cela parce que cet homme jugerait que le bateau n'est pas commandé d'une manière parfaite? Cet homme, sans doute, vous le saisiriez, le garroteriez, et feriez en sorte que non seulement il ne se détruise pas lui-même, mais qu'il ne détruise pas non plus les autres passagers par une action insensée. Le gouvernement de l'Inde peut avoir des défauts, mais je ne vois nulle raison pour faire couler le bateau de l'Etat et périr avec lui. » D'un autre côté, le vice-chancelier de l'université de Calcutta, sir Ashutosh Muherjee, qui est, lui aussi, juge de la cour suprême dans l'Inde, a également appuyé sur l'absolue nécessité qu'il y a de tenir, non seulement les étudiants, mais aussi les professeurs loin de l'arène politique. Parlant de certains attentats anarchistes auxquels cnt été mêlés des étudiants, il expliquait que ces jeunes gens avaient été égarés par de mauvaises lectures ou de mauvais compagnons, ou encore qu'ils avaient été les victimes de leur inexpérience, mais qu'ils ne représentaient pas le corps des étudiants de l'Inde. La plupart de ceux qui paraissent à la barre du tribunal, impliqués dans des crimes d'anarchie, sont des jeunes gens instruits, qui ont fait une partie de leurs études, mais qui ont dû y renoncer à cause du manque d'argent ou parce qu'ils ont échoué aux examens. Un violent dégoût s'empare d'eux. Ils prennent en haine la société et le gouvernement anglais et ne tardent pas à tomber dans la catégorie des anarchistes. D'autres commettent des crimes simplement parce qu'ils détestent l'autorité britannique, tel ce Karve, condamné à mort le 29 mars 1910, pour avoir assassiné, près de Bombay, un fonctionnaire anglais nommé Jackson. Karve était dans une situation assez enviable. Il poursuivait avec succès ses études de droit à l'université de Bombay. Le seul motif de son crime fut sa violente antipathie pour les gouvernants et fonctionnaires anglais. Pourtant il est des étudiants malheureux qui préfèœnt la mort au crime. C'est ainsi que, le matin du 17 mars 1910, un étudiant s'empoisonnait volontairement à Calcutta. Il était venu pour subir des examens à l'université il s'était même rendu à la salle où les candidats étaient réunis; mais, a) ant constaté que les questions étaient trop difficiles pour lui, il avait quitté la salle et avalé une forte dose d'opium, qui a\ait amené la mort.


C'est une utopie que de prétendre éioigner de la politique cette jeunesse ardente. Les étudiants se tiennent au courant des événements d'intérêt public; et, s'ils n'ont pas la faculté d'exprimer ouvertement leurs opinions, personne ne saurait les empecljer de les cultiver tacitement. Aux jours où ont eu lieu des exécutions de condamnés politiques, on a vu des bandes d'étudiants se rendre à leurs cours pieds nus et portant des insignes de deuil. Aux anniversaires de certains grands événements nationaux, ils parcourent les rues, attachés les uns aux autres par le bras, avec un ruban jaune, signifiant par là qu'i)s sont tous unis comme un seul homme. Le gouvernement anglais tolère ces manifestations. En voulant les empêcher, it mettrait !e feu aux poudres. Cependant, pour avoir permis à des étudiants d~assister aux cours pieds nus et avec leurs insignes de deuil, le directeur d'une importante maison d'éducation, située à Jamalporc et affiliée à l'université de Calcutta, a été forcé, il y a peu de temps, de résigner ses fonctions.

Ce ne fut que dans la dernière période de l'administration de la East /M6~s Company que le développement de l'instruction chez les Ilindous commença à être considéré comme un devoir des gouvernants. Le premier collège de l'Inde fut fondé par le gouverneur Warren Hastings, en 1782. Aujourd'hui, il existe cinq grandes universités. Celle de Calcutta, celle de Bombay et celle de Madras furent établies en 1837, une autre fut ouverte en 1882, à Lahore, pour les habitants du Punjab; elle s'est fait une spécialité des langues orientales. L'année 1887 vit l'ouverture de l'université d'Allahabad, pour les populations des provinces du NordOuest du pa~s. Une sixième université sera sans doute établie sous peu à Rangoon pour les habitants de la Birmanie. On agite, en outre, la question de fonder une université essentiellement musulmane, qui contribuerait à augmenter le loyalisme des cro)ants de l'Inde. Les constitutions de ces étabhsscments sont semblables à celle de l'université de Londres. Chacune a un chancelier, un vice-chancelier, un sénat et un corps gouvernant. Ce sont les universités qui examinent les étudiants, et elles contrôlent ainsi le cours des études dans les collèges qui leur sont affiliés, c'est-à-dire dans presque toute l'Inde. Les examens sont les suivants 10 examens pour être admis à suivre les cours de l'Université, pour obtenir le diplôme de « bachelier ès art et celui de « maitre ès art »; 2° examens pour le « baccalauréat en loi », et pour le « doctorat en loi »; 3° examens pour le génie civil 4° examens pour le diplôme de « bachelier en médecine », puis de « docteur en médecine'). La durée du cours de médecine est de six ans, et cinq pour cent seu-


lement en moyenne réussissent aux examens. Pendant longtemps, les étudiants musulmans ont refusé de disséquer des cadavres, cette pratique étant contraire aux principes du Coran. Il fallait avoir recours à des pièces anatomiques, ce qui amenait une série de difficultés que l'on est à la fin parvenu à faire disparaitre. Dans ces différentes branches de l'instruction, ceux qui passent les examens les plus difficiles peuvent seuls espérer conquérir une place avantageuse dans le pays. Sur 18 000 étudiants, on n'en compte guère que 1900 qui parviennent à obtenir le diplôme de bachelier ès art, et, pour en arriver là, un jeune homme doit assister à un minimum de onze cent vingt cours ou leçons. On a constaté que dans une maison d'éducation de l'Inde, les étudiants avaient jusqu'à 33 heures de cours par semaine; cet exemple est d'ailleurs considéré comme un record. Dans la période de cinq années se terminant au 31 décembre 1911, environ 46946 candidats ont passé avec succès l'examen d'entrée dans les universités. Sur ce nombre, 764 parviennent ordinairement à obtenir le diplôme de maitre ès art. En 1911, 19816 candidats se sont présentés aux examens pour les arts, les sciences, la loi, la médecine et le génie civil. Environ 10 pour cent ont réussi. Le 12 mars 1912, l'université de Calcutta a conféré les diplômes suivants docteur en philosophie, 3; maître ès art, 9; bachelier ès art, 260; bachelier ès sciences, 45; docteur en médecine, 1; bachelier en médecine, 7; licencié en médecine et en chirurgie, 39. Trois diplômes furent conférés à des jeunes filles celui du baccalauréat ès art à une indigène bengalie; celui du baccalauréat en médecine à une jeune Anglaise, et celui de la licence en médecine et chirurgie à une jeune fille irlandaise.

Tous les examens ont lieu en langue anglaise. Depuis 1857, cette langue est devenue prépondérante dans les villes de l'Inde, et les Hindous, aussi bien que les musulmans, sont obligés de la faire apprendre à leurs enfants, s'ils veulent les voir arriver à quelque chose. La différence considérable qui existe entre les dialectes d'Asie et la langue anglaise, notamment en ce qui concerne l'écriture, a semblé pendant quelque temps élever une barrière presque infranchissable entre les conquérants et les conquis. Mais l'obstacle fut bientôt surmonté par les hindous et par les musulmans, et aujourd'hui les dialectes de l'Inde, sans être complètement abandonnés, ont été mis au second rang dans les études.

Certains établissements d'éducation pourvoient aux besoins des étudiants en dehors des heures d'études. Un règlement universitaire veut que l'étudiant dont la famille n'habite pas la ville dans laquelle est située l'université élise domicile dans une hôtellerie


reconnue par l'université, ou qu'il réside chez un gardien autorisé. Pendant ces dernières années, ce règlement n'a pas été suivi à la lettre; mais à la suite de certains attentats criminels, auxquels ont été mêlés des étudiants, on a résolu de le faire observer strictement. Plusieurs pensions ou hôtelleries existent auprès des principaux établissements d'éducation. Le prix de la nourriture et du logement varie entre 16 et 25 francs par mois. Ces hôtelleries constituent un grand av antage pour les étudiants, pourvu qu'on mette à la tête un directeur compétent. Il y a cependant deux obstacles à leur développement 10 Ces maisons ne rapportent généralement rien. L'étudiant dans l'Inde n'est pas riche. On ne peut exiger de lui qu'une somme à peine suffisante pour payer l'achat des vivres, les frais d'entretien et les réparations annuelles. 2° La religion et les préjugés sociaux tiennent les classes éloignées les unes des autres. Non seulement l'Hindou refuse de manger a\ec le musulman, mais il se tient à l'écart de certains de ses propres coreligionnaires, pour des raisons de caste. C'est comme si, à Paris, l'étudiant breton ou vendéen refusait de manger avec l'étudiant auvergnat ou savoyard. Hâtons-nous de dire que, sous la poussée de l'instruction et de l'éducation, cet état de choses commence à disparaître. On a exprimé la crainte que ces hôtelleries ne deviennent des foyers de sédition et d'anarchie, mais jusqu'à présent cette crainte semble avoir été sans fondement. Ces maisons sont très recherchées. Dernièrement, à Allahabad, l' « Oxford and Cambridge Hôtel a a reçu cent quatre-vingts demandes d'admission pour vingt places disponibles. Une des plus importantes hôtelleries de ce genre se trouve à Aligarh, petite ville du centre de l'Indre. Il y existe un grand collège pour les musulmans. Plus de sept cents étudiants habitent dans des baraques construites a cet endroit. Le collège d'Aiigarh fait l'orgueil des musulmans. Une grande partie de l'enseignement est consacré à la religion. On attache beaucoup d'importance au genre de vie qu'y mènent les jeunes gens. Ceux-ci doivent assister aux cérémonies qui ont lieu dans la mosquée de l'institution, et on s'attend à ce que, sauf une raison grave, tous les étudiants jeûnent entre le lever et le coucher du soleil pendant le mois de Ramadan. L'enseignement technique est encore dans son enfance; néanmoins, il se propage peu à peu. On a ouvert quelques écoles où l'on forme des tisserands ainsi que des ouvriers qui pourront occuper des postes enviables dans les fabriques de cotonnades, de soieries et de tissus. On fait des démarches pour établir une autre de ces écoles à Caronpour, dans le Punjab, qui est le grand centre où sont manufacturées chaque année des quantités considérables d'étoffés de toutes qualités.


Ceux des Hindous ou des musulmans qui se sentent des dispositions pour l'art vétérinaire peuvent poursuivre leurs études au « DelgachiaVeterinary College », ouvert à cet effet, à Belgachia, dans la banlieue de Calcutta, et dirigé par un colonel de l'armée anglaise. A la fin de 1910, il comptait un nombre de 132 étudiants, comprenant 79 Hindous, ~5 musulmans, 5 chrétiens et 3 bouddhistes. On y confère également le diplôme de maréchal-ferrant. Lord Curzon, alors vice-roi de l'Inde, a fondé, vers 1903, des établissements où l'on peut étudier tout ce qui a trait aux mines, à la chimie, à l'agriculture et au terrible fléau hindou, la peste. En outre, il existe dcu< instituts Pasteurs, l'un à Kasauli, dans le nord du pays, et un autre dans le sud. On en ouvrira d'autres incessamment. L'an dernier, les étudiants de l'institut de Kasauli ont eu à traiter plus de GOO cas. Dans quelques provinces, on a o~ertdes écoles pour l'étude des beaux-arts; peu d'élèves se sont inscrits, et l'utilité de ces écoles d'art est très contestée. Les étudiants qui fréquentent, ces universités et institutions sont, en général, loin d'être riches. La classe supérieure, chez les Hindous et chez les musulmans, sauf un petit nombre d'exceptions, croupit dans une ignorance déplorable. Beaucoup, dans la haute société, même parmi ceux qui ont rejeté les préjugés de race, se tiennent éloignés de l'instruction occidentale, parce qu'elle leur semble de nature à détruire leur caractère national et leur dignité sociale; ils craignent de contaminer leur caste. Les Rajahs et les Nababs ont été rarement instruits, rester ignorants, même à l'époque actuelle, ne constitue pas un déshonneur pour ces princes. Afin de remédier à cet état de choses, des maisons d'éducation ont été ouvertes, une à Ajmir et une autre à Indore, deux villes de l'Etat indépendant de Rajpatana, pour les familles nobles de ces endroits, une troisième à Lahore, dans le Punjab, et une quatrième à Rajko!, dans le Gujerate. N'y sont admis que les enfants des princes indiens. On y enseigne l'anglais, les langues orientales, les mathématiques, l'histoire et la géographie. On ne veut pas faire de grands savants de ces étudiants, mais seulement leur donner des rudiments d'instruction et un peu de '< manières n. En 1902, lord Curzon a établi pour ces jeunes gens un corps de cadets, et ils peuvent obtenir le grade de lieutenant. Les sports ne sont guère en honneur chez les étudiants hindous ou musulmans. Dernièrement, l'on demandait à l'un d'eux pourquoi il manifestait une aussi grande apathie pour ces jeux que les Anglais aiment tant, il répondit en montrant un numéro de la Lancet de Londres. Ce célèbre journal de médecine disait que, en 1910, pendant la saison du sport, 30 personnes avaient été tuées en jouant au foot-ball aux Etats-Unis d'Amérique. 8 étaient des étu-


diants des grandes universités, 20, des é[c\es du High School, et 2 appartenaient à des clubs at!))é)iques. Et pourtant, la saison du sport dure à peine trois mois. « Ah! oui, ajouta l'étudiant hindou, je suis entièrement de l'avis du shah de Perse qui consentait bien à introduire ces jeux anglais ou américains dans son empire, mais à la condition qu'il n'y aurait que les criminels dangereux, les récidivistes qui y prendraient part. » Les étudiants hindous ont d'ailleurs leur jeux nationaux qui, comme ils le difent euxmêmes, ne sont pas dangereux et ne coûtent pas cher. Notons pourtant qu'ils disparaissent peu à peu pour faire place à ceux. des Anglais.

L'instruction des femmes est dans l'Inde une idée toute nouvelle aussi les jeunes filles étudiantes sont-elles en nombre insignifiant, et ce sont surtout les femmes Parsies des environs de Bombay qui le constituent. Quant aux écoles ordinaires, elles comptaient, il y a cinq ans, 318300 tilles; en janvier 1911 le nombre s'était accru à 5~)900. La plupart de ces élèves bornent leurs prétentions à une instruction élémentaire, mais quelques-unes vont plus loin, et deviennent infhmières ou institutrices. D'autres même conquièrent un diplôme, un titre, comme nous l'avons vu plus haut à propos de l'université de Calcutta.Sous l'influence de lady Dufferin, alors que son mari était viceroi dans l'Inde, en 1890, s'est établie une association pour former des infirmières, dans le but spécial d'assister les femmes hindoues et musulmanes, qui refusent les services des médecins hommes. Douze mois après, on comptait 20i étudiantes infirmières, et en 1910, il y avait parmi les femmes indigènes du pa~s 47 doctoresses en médecine, 98 assistantes et 862 étudiantes en médecine. En février 19H, 17 jeunes GHes,ia plupart Parties, ont subi avec succès l'examen d'entrée n l'université de Bombay. L'étudiant hindou ou musulman aime à avoir une compagne un peu instruite, une épouse qui le comprenne, avec qui il puisse causer, et maintenant, quand l'on parle d'une jeune fille à marier, beaucoup de jeunes gens demandent « A-t-elle reçu de l'instruction ? » Mais, dans l'Inde, les jeunes filles se marient si jeunes que leur instruction doit se borner nécessairement aux premiers éléments; les quatre règles, écrire même avec beaucoup de fautes dans sa langue maternelle, puis coudre et tricoter, tel est habituellement leur bagage. Et la jeune fille, si elle n'a pas été mariée dès sa plus tendre enfance, comme c'est la coutume dans plusieurs castes, ne manque jamais de demander, elle non plus. quand elle voit surgir un prétendant Combien d'examens a-t-il passés? » Quant à celle qui a été mariée ~crs l'âge de huit ou neuf ans, elle n'oublie pas de faire une moue, qui se term'ne en


une grimace, chaque fois qu'on lui dit que son mari ne possède aucun certificat d'études.

Telle est la \ie des étudiants et étudiantes dans l'Inde. Ils ont un grand rôle à jouer et ils le savent. Le but vers lequel convergent leurs idées est d'être en état de lutter avec les Anglais et d'aspirer à des postes qui, il y a trente ans, ne pouvaient être remplis que par des jeunes gens venus d'Angleterre. Devant tant d'instruction répandue à flots, devant des maîtres aussi savants et des étudiants aussi bien doués et aussi âpres à l'étude, on se demande quel avenir est réservé aux populations de l'Inde. Le gouvernement anglais s'efforce de chasser de l'esprit des étudiants toute idée de sédition et d'anarchie. Mais les changements qui ont eu lieu en Turquie ont beaucoup affecté les classes instruites de l'Indc, surtout les étudiants, et leur donnent grandement à penser. Ils n'ont pas, eux, un parti de Jeunes-Turcs, mais ils ont un parti nationaliste, fruit de l'instruction et de l'éducation. Eux aussi soupirent après une réforme sociale. Ils savent qu'elle est impossible tant qu'ils n'auront pas conquis leur liberté politique, c'est-àdire leur part de responsabilité dans le gouvernement de leur pays. Les races jaunes sont capables de grandes choses. Elles possèdent une force de résistance et accomplissent des actes qui étonnent les Occidentaux. Les peuples blancs doivent abandonner cette idée que le globe leur est destiné à eux seuls et à leurs gouvernements. 11 ne faut pas oublier ce que les races jaunes ont fait jadis. Une invasion mongole, analogue à celle du treizième siècle, n'est sans doute pas à craindre. Mais en examinant ce qui se passe en Extrême-Orient, on ne peut s'empêcher de penser que, selon toutes les prohabilités, les Chinois, dans un avenir assez rapproché, auront une armée formidable et constitueront un grand danger politique. Comment les 300 millions d'Hindous et de musulmans se conduiront-ils quand ils verront leurs voisins, certainement ni mieux doués ni plus intelligents qu'eux, devenir complètement indépendants de tout pouvoir étranger? Consentiront-ils ù rester sous la tutelle d'un peuple qu'ils n'aiment pas? Souffriront-ils qu'on leur envoie d'Angleterre des gouvernants qui n'ont ni leur religion, ni leurs mœurs, alors surtout qu'ils verront parmi eux des gens de leur propre race, et qu'ils leur croiront toutes les capacités voulues pour être a la tête du pa~s? Auguste FoR-nm.

Calcutta, décembre <'J12.


REVUE DES SCIENCES HvGiÈNE Les propriétés antiseptiques de la fumée du tabac elle détruit en quelques secondes les bacilles du choléra; constatations faites à ce sujet par le professeur 'Wencke, de Berlin. SÉmciccLTURE Une innovation au pays de Mireille l'élevage « à la turque des vers à soie un danger possible pour l'industrie séricicole française. A(mofOMrE Un modèle de bilan agricole influence très favorable exercée par la fumure des prairies sur le rendement en lait des vaches qu'elles nourrissent. Les engrais radioactifs. VARIÉTÉS Le hog-motor faut-il faire travailler les porcs à l'engrais?

Le tabac est en butte aux attaques d'ennemis acharnés qui l'accusent à l'envi des pires méfaits et qui, parlant avec autorité au nom de l'hygiène, en dénoncent l'abus comme redoutable, le simple usage comme dangereux. Volontiers ils s'en vont répétant le mot de Balzac « Le tabac détruit le corps, attaque l'intelligence, hébète les nations »; sans hésiter, ils font de lui un véritable Héau social, t'accusant de ruiner à la fois la mémoire, la compréhension, la sensibilité, le goût, la vue et l'odorat. Parfois les fumeurs se sentent envahis par une vague inquiétude lorsqu'ils entendent, chez leurs proches, l'écho de ces diatribes sévères; mais il faut avouer que, le plus souvent, leur inquiétude est passagère, puisque le nombre des gens qui fument ne fait que croître, pour le plus grand profit, d'ailleurs, du budget national. H est bien certain que le tabac est un poison il appartient, du reste, à la famille botanique des solanacées, qui comprend plusieurs espèces toxiques. Mais, pour vénéneux qu'il puisse être, il n'est pas nécessairement nuisible en toutes circonstances; l'important est de savoir se servir de lui avec discernement. La médecine l'emploie à de nombreux usages l'art vétérinaire Les cataplasmes de feuilles de tabac ont été préconises contre la goutte, les névralgies, les douleurs rhumatismales; la décoction concentrée de feuilles fraîches, appliquée en badigeonnages, donne de bons résultats dans le traitement de la teigne et des dartres; largement diluée, elle eut son


considère sa décoction comme capable de guérir plusieurs affections cutanées' du bétail; l'agriculture, enfin, utilise les jus de tabac pour détruire les parasites qui ravagent les vergers et les jardins. H n'en faudrait pas davantage pour permettre de classer « l'herbe de Jean Nicot a parmi les plantes utiles et pour rendre detous points légitime l'étude méthodique de ses diverses propriétés. C'est ce que plusieurs savants se sont attachés à faire depuis quelques années, en ce qui concerne notamment son action antiseptique il est établi maintenant, à la suite des recherches de Tassinari d'une part, de M. Molisch ensuite~, que ceUo action est réelle, et qu'elle ne s'exerce pas seulement sur les vertébrés, mais encore sur les animaux inférieurs. La fumée de tabac suffit en effet à retarder, et parfois même a annihiler, le développement de certaines bactéries pathogènes. Des spirilles, des amibes, des infusoires ciliés, tels que, par exemple, les vorticelles, meurent rapidement dans la toute petite cage de verre qui sert aux observations microscopiques, et dans laquelle on fait, au préalable, passer une seule fois de la fumée de tabac. Dans tous ces cas, la fumée de tabac parait agir sur les micro-organismes a la façon d'un ancsthé&ique elle se comporte absolument comme le taraient les vapeurs d'éther ou de chloroforme.

Les végétaux supérieurs, vesces, pois, haricots, n'échappent pas à cette action ils restent rabougris si on les fait vivre dans une atmosphère chargée de fumée de tabac, mais il est à peu près démontré que la gêne organique dont ils souffrent n'est pas le moins du monde due à la nicotine les bases pyridiques, l'acide hydrosulfureux et l'oxyde de carbone contenus dans la fumée sont, au contraire, les agents responsables du phénomène. Toutefois il faut bien dire que cette action antiseptique et microbicide qui caractérise la fumée de tabac est encore loin d'être pleinement élucidée. Mais, d'après, ce que l'on sait d'elle, il est hors de doute qu'elle présente un intérêt réel, au double point de vue de l'hygiène et de la pratique médicale. heure de vog~e comme spécifique externe de la paresse intestinale; les fumigations de tabac, pratiquées dans la dernicre partie du tuhe ]ntestina), ont. été le remède héroque qui rappelait les noyés a la vie, au temps où les tractions rythmées de la langue n'étaient pas encore en fav eur, etc., etc. A ce propos, il n'est pas inutile de rappeler que M. Moussu, professeur à l'Ecole vp.ténnaire d'A)fbrt, a conseillé, il y a quelques années, de ne pas se servir, dans ce but, des jus dilués que l'on trouve dans le commerce et dont on ignore la dose exacte de principe actif; il leur préfère les décoctioos de taba: ordinaire, préparées raison de 20 grammes de tabac par litre d'eau, et appliquées iocatement à la surface du corps. Cf. Ctoiogica, i5 septembre 1911.


Les travaux de Cavallaro' ont mis en évidence le pouvoir bactéricide du tabac. Le besoin impérieux qu'éprouvent les fumeurs de satisfaire à leur passion, disons plutôt à leur habitude, dès la fin de leurs repas, peut être expliqué physiologiquement par l'excitation que la fumée fait subir aux glandes sain aires dont elle augmente la sécrétion éminemment utile à la digestion des matières amylacées. A ce point de vue, )e tabac serait donc bienfaisant. Mais Cavallaro a constaté, par surcroît, qu'il stérilise ta salive, et ce fait est d'une importance certaine, en raison des infections possibles, dont la cause réside dans les aliments euxmêmes. Quant au noircissement des dents que la fumée a été souvent accusée de produire, il ne l'a jamais constaté. que chez les personnes ne professant pas pour l'hygiène buccale un respect suffisant. C'est à tort également, affirme-t-il, que l'on a cru devoir rapporter au tabac les inflammations des gencives et de la muqueuse qui tapisse la bouche, ainsi que ces tumeurs épiUiéliales de la tangue et des lèvres auxquelles on donne souvent le nom de cancer des fumeurs en réalité, la fumée n'en est que la cause déterminante, la « circonstance », pourrait-on dire, qui fait naître une inflammation, latente ou manifeste, dont les causes sont multiples, mais en tous cas étrangères au tabac lui-même. Quand cette opinion de Cavallaro, appuyée sur toute une série d'expériences cliniques, fut connue et publiée, elle suscita dans la presse des controverses nombreuses, mais, d'une façon générale, elle ne fut pas tenue pour définitive, non plus que pour scientifiquement acquise. Elle vient cependant de recevoir une éclatante confirmation à la suite des travaux poursuivis par le professeur Wencke, de l'Institut impérial de Berlin3, lors de la dernière épidémie de choléra qui sévit à Hambourg. Frappé de ce fait qu'aucun des ouvriers travaillant dans les manufactures de cigares de la ville n'avait été atteint par le fléau, bien que la plupart d'entre eux vécussent dans des immeubles où des cas de contagion avaient été observés, il eut l'idée de s'assurer si cette curieuse immunité n'était pas due au tabac lui-même. Ses recherches lui montrèrent que l'eau employée dans l'une de ces manufactures était souiilée d'un nombre extrêmement considérable de vibrions septiques, alors qu'à la sortie des ateliers, on ne retrouvait plus un seul de ces vibrions sur les cigares. Il fit alors pratiquer de copieux arrosages des feuilles mises en œuvre, au moyen d'une eau contenant 1 .'j00 000 bacilles-virgules par centiLa Stomatologia, Milan, 1910.

Cf. Yaris Afed:ca:, 31 décembre t9H.

3 Gazette des 77apt<au.v, septembre 1912.


mètre cube; au bout de vingt-quatre heures, il ne retrouva plus un seul bacille vivant sur ces feuilles volontairement infectées. Le doute n'était plus permis, et te fut moins encore quand il eut été constaté que de la salive placée sur une plaque de verre et ensemencée des mêmes bacilles devenait stérile après une exposition de cinq minutes n la fumée de tabac. La même fumée détruisit en 25 à 30 secondes les germes en pleine virulence contenus dans les déjections de cholériques gravement atteints*. H est impossible de s'en tenir a cette étude intéressante, mais incomplète, puisqu'elle n'a porté que sur des microgermes d'une seule espèce. Des études analogues s'imposent, dans le but d'établir si le tabac agit de même sur tous les infiniment petits dont la prolifération dans notre organisme engendre les maladies contagieuses. Tout permet de croire qu'elles conduiront à des résultats comparables à ceux que le professeur WcncLe a obtenus. Ites lors, peut-être faut-il nous attendre à ce que, dans un av enir assez proche, les médecins modifient, en ce qui concerne le tabac, leur manière de voir actuellement assez peu sympathique. Il est vrai que la ressource leur restera de nous dire ne fumez pas, parce qu'il est scientifiquement démontré que l'intoxication tabagique est souvent fort grave. mais fume? cependant pour activer votre digestion d'abord et pour éviter ensuite d'être la victime des maladies épidémiques.. Les disciples d'Esculape nous ont habitués à bien d'autres divergences d'opinions, depuis le jour fameux où, pour la première fois, IIippocrate ayant dit oui, Catien crut devoir formuler immédiatement une opinion négative. Les~uédecins~d'aiMeurs, n'ont pas le monopole de ces changements d'opinions qui font déclarer excellent un beau jour ce quela veille on proclamait détestable dans toutes les sciences, dans. tous les arts, dans toutes les industries, les vérités démontrées se succèdent, sans se ressembler toujours. C'est ce qui se produit depuis quelques mois dans les régions françaises adonnées la sériciculture, où l'on est en train de modifier du tout au tout la récolte traditionnelle des feuilles de mûrier destinées à la nourriture des vers à soie.

Naguère, des femmes cueillaient avec précaution ces feuilles an\ branches, c'était grande fête dans les villages provençaux quand venait l'époque de dépouilter les rameaux. Désormais, la plaintive romance de Afaya/: n'accompagnera plus ce travail gracieux des hommes viendront, armés de hachettes, qui, brutaleDes résultats identiques furent obtenus &<eede9 tabacs cteprovenances très diverses Brésil, Havane, Sumatfa~ Algérie, Perse, etc.


ment, mutileront les arbres, pour que, dans les magnaneries, on puisse réaliser « ('élevage à la turque ». La Société d'agriculture d'Alais et le Comice agricole du Vigan mènent, depuis quelque temps, une active campagne en faveur de ce mode d'élevage, nouveau dans nos pa~s, mais universellement adopté en AsieMmeure et dans l'Extrême-Orient. Il consiste essentiellement en ceci, qu'au lieu de ramasser les feuilles de mùrier, de les faire sécher à l'air et de les poser à même sur les claies où grouillent les ~ers à soie, c'est la branche elle-même qu'on arrache de l'arbre et qu'on apporte entière, avec ses feuilles, à la magnanerie. Evidemment ce système présente un avantage certain, celui de permettre une économie de main-d'oeuvre et de temps en outre, il supprime la pollution des feuilles par les déjections des vers a soie, facilite leur aération et rend difficile leur échauScment; enfin, il accroît de façon considérable la surface offerte aux mouvements des vers, ce qui permet d'en élever un plus grand nombre dans un local de dimensions données. Des expériences ont été poursuivies à ce sujet, dont les résultats viennent d'être publiés: elles démontrent que lerendementd'un semblable élevage est notablement supérieur à celui de l'élevage sur claies le plus soigneusement conduit.

Il n'en faut pas davantage pour séduire les sériciculteurs français et pour leur faire escompter l'apparition prochaine d'une ère de prospérité capable de rendre aux éleveurs de vers a soie les bénéfices qu'ils ont connus naguère~. Malheureusement, il n'est pas certain que la médaille n'ait pas un fâcheux revers. Couper les branches d'un mûrier est à la fois plus simple et moins long qu'en effeuiller un à un les rameaux; cependant les agronomes ne sont pas sans appréhensions à ce sujet sous les climats chauds et secs de l'Orient, disent-ils, les arbres ainsi mutilés cicatrisent très vite leurs plaies, dont il ne résulte pour eu~ aucun dommage durable. Mais notre Midi connaît des automnes pluvieux, et rien ne prouve que les mûriers ébranchés à la hache ne succomberont pas. Cette opinion pessimiste est probablement très sage. 11 est nécessaire, en tout cas, de lui accorder la plus grande attention. Toute blessure faite à un arbre en pleine sève est en réalité une porte largement ouverte à toutes les infections ne faut-il pas craindre que l'adoption trop rapide d'une technique Depuis cinquante ans, le nombre des sériciculteurs français a diminué dans la proportion inquiétante de 2G pour 100, et les quantites de « graines par eux mises chaque année en incubation ne représentent guère que 30 pour 400 de celles que faisaient éclore leurs pères au milieu du siècle dernier.


nouvelle ait pour résultat la maladie et la mort de nombreux arbres, c'est-à-dire, en dernière anal; se, la ruine définitive de la sériciculture française?

Toute innovation, en effet, ne constitue pas nécessairement un progrès, et la prudence la plus élémentaire commande, avant de la généraliser, d'en bien examiner toutes les conséquences possibles. En toute action humaine, il faut savoir considérer la fin. La chose n'est pas toujours facile, tout au moins dans le domaine des sciences agricoles. Aussi faut-il tenir pour utiles et fécondes les enquêtes poursuivies à propos des méthodes culturales nouvelles, toutes les fois que ces enquêtes ont été conduites de façon vraiment scientifique. C'est le cas pour celle dont un Anglais, M. F. Wawerfey, vient de communiquer les résultats à la Société royale d'agriculture, et qui lui a permis de donner une réponse précise a cette question souvent posée « Est-il avantageux de fumer les prairies d'élevage? »

D'ordinaire, on fonde les raisonnements et les calculs que celte question réclame pour être résolue sur l'appréciation des poids de fourrage récoltés et des poids vifs atteints par les animaux vivant sur ces pâturages. Mais le poids n'est pas tout dans la valeur brute d'une récolte fourragère la qualité nutritive est plus importante que lui; d'autre part, le poids vif des animaux ne fournit pas, à lui seul, des indications décisives. M. F. ~Va~erfey a procédé de façon différente, et apprécié comparativement les productions en lait d'une parcelle fumée et d'une parcelle toute voisine, servant de témoin, toutes deux ayant le même sol formé d'une argile compacte. Quatre vaches, de même âge, de même race, de même taille et donnant chaque jour la même quantité de lait, furent choisies et divisées en deux groupes; puis, pour supprimer aussi complètement que possible les différences individuelles, chaque groupe de deux feme!les fut mis alternativement pendant quinze jours sur l'une et sur l'autre des parcelles en expérience. De cette manière, la certitude fut acquise que la comparaison porterait bien sur les laits produits, dans des temps et des circonstances identiques, par la récolte de deu\ sols voisins, de même superficie' et de même constitution géologique. L'une des parcelles reçut, en avril 1909, du superphosphate, du sulfate de potasse et de la chaux en poudre, aux doses respectives de .00 kilogr., G2 kilogr. et ')250 kilogr. à l'hectare.

1 hectare Gt ares, dans l'expérience.


En raison de l'amélioration résultant de la fumure, on dut, en cours d'expérience, mettre une vache de plus sur la parcelle fertilisée'. 1.

En 1909, l'éenrt de production laitière fut, à l'hectare, de 9 H litres en faveur du lot fumé; il fut de 9GG titres en 1910, et tomba à 911 litres en 1911 °; soit, au total, une surproduction laitière de 2821 litres à l'hectare, lesquels, au prix moyen de 0 fr. 137 le litre, représentent une valeur de 389 francs. Si on défalque )e prix de revient de la fumure, 90 francs, il reste 299 francs pour représenter le bénéfice net de l'opération, en supposant ce qui est évidemment contraire à la réalité que toute la plus-value résultant de l'apport d'engrais ait été réalisée en trois ans. Le bénénce moyen a donc été de 299 3 = 99 francs environ par hectare et par an.

La façon très logique dont ce bilan a été conçu mérite de fixer l'attention des éleveurs et des propriétaires de prairies. Son intérêt pratique apparait de façon nette si on lui compare un autre bilan, établi en évaluant d'après des données purement empiriques à 3 fr. 75 par vache et par semaine, soit à 7S fr. 75 pour la saison entière, la valeur en argent de la nourriture prise par chaque vache sur l'une et l'autre des parcelles en expérience. Pour la première, ayant supporté 3 vaches, la valeur du foin ressort à 3 )~ 73,75 = 227 francs environ, soit, à l'hectare, 110 francs environ, chaque parcelle considérée ayant 16 ares. Pourla seconde, non fumée, un calcul analogue fait ressortir à 94 francs la valeur du fourrage à l'hectare. La différence, pour une saison, est donc de 140–9~=~6 francs. La plus-value, étendue aux trois années, aurait donc été de 4G X 3 ==138 francs, desquels, pour avoir le bénéfice net, il faut défalquer les 90 francs qui représentent le coût de la fumure, ce qui ramène à 138 -90 = 48 francs seulement le bénéfice net réalisé par hectare en trois ans. Il est clair que le premier mode d'évaluation est beaucoup plus logique et beaucoup plus précis que le second, puisqu'il repose à la fois sur des chiffres d'achat et de vente, au lieu de reposer uniquement sur une estimation toute empirique de la valeur marchande qui peut être attribuée à la nourriture d'un animal au pâturage. C'est là une notion qui doit guider les agriculteurs en tous les cas semblables.

BuHeiin de i'/ftsittut m/er):. (!'A<tC., Rome, Y, 19)2, p. 1178. Cet abaissement de production, en 1911, résulte vraisemblablement des conditions météorologiques défavorables de cette année, dont la sécheresse fut anormale, plutôt que du moindre effet des engrais partiellement consommés pendant les années précédentes.


Par surcroit, il leur com ient de noter également que, pour des soins sensiblement égaux, le bétail nourri sur une parcelle fumée donne plus de lait que celui nourri sur une parcelle n'ayant pas reçu d'engrais cette surproduction laitière est exactement payée par le prix des engrais, augmenté de la dépense rendue nécessaire par leur manutation et leur épandage.

Enfin, l'expérience très méthodique de M. F. Wawerley autorise à formuler cette conclusion importante que fumer les prairies c'est faire acte de cultivateur avisé, puisque c'est accroître leur rendement net dans des proportions très appréciables. A l'heure actuelle, cette fumure doit être choisie suivant les données courantes de la science agronomique, et composée des substances que l'usage a montrées les plus propres à accroître la végétation. Mais il est fort possible, sinon même fort probable, qu'à ce point de vue spécial l'avenir nous réserve des surprises. Pour employer une expression à la mode, on peut dire, en effet, que les engrais radioactifs sont « à l'ordre du jour ». Rien ne permet encore d'affirmer qu'ils s'imposeront; toutefois des expériences systématiques poursuivies tout récemment en Angleterre, sur l'instigation du Hoa~ of Agriculture, ont conduit, en ce qui les concerne, à de curieuses constatations.

On a formé deux lots avec dfs betteraves et des carottes fourragères mises en terre forte, limoneuse et reposant sur un soussol argileux; ces deux lots ont reçu la même fumure, composée de sulfate de potasse, de nitrate de soude et de poudre d'os dégraissés; mais à celle de l'un d'eux on a incorporé, au moment même de l'épandage, 2 pour 100 d'un mélange radioactif contenant des traces d'uranium La radioactivité était de 0,C3 pour 100 dans le mélange ajouté; elle était par conséquent cinquante fois plus faible dans le total de l'engrais épandu.

On a formé d'autre part, et suivant les mêmes principes, deux lots de navets, dans la fumure desquels on avait ajouté du superphosphate. L'ensemencement fut fait, pour tous les lots, de façon identique, en lignes ouvertes immédiatement hersées. La récolte a atteint, par hectare, SU,55 quintaux pour les betteraves sur les parcelles a fumure radioactive, contre 741,6S quintaux sur les autres. La différence en faveur des premières dépasse donc 100 quintaux par hectare. Pour les navets, semés le 1"' juin I.a composition de ce mélange était la suivante silice, 80 pour 100, matières organiques et humidité, 10 pour 100; acide phosphorique soluble, oxydes de fer et d'alumine, 5 pour 100; sulfates solubles, 5 pour 100; ura. nium, traces mdosa~es.


et récoltés le 9 novembre, on a recueilli par hectare 390,87 quintaux dans les parcelles ayant reçu de la matière radioactive, et 324,32 quintaux dans les autres.

Il est évidemment interdit de tirer des conclusions définitives et catégoriques d'une seule série d'expériences, fussent-elles aussi nettement concluantes que celles dont le résultat vient d'être relaté'; toutefois ce résultat mérite à tous égards d'être enregistré, en attendant que d'autres essais viennent lui apporter les confirmations nécessaires. Mais les constatations auxquelles les observateurs anglais ont été conduits marquent peut-être le début d'une chimie agricole nouvelle qui, utilisant les données scientifiques les plus récentes, permettra de recourir, pour la fertilisation du sol, à des moyens inconnus jusqu'à ce jour.

Que l'agriculture parvienne à accroître ainsi le rendement du sol, et, une fois de plus, ceux qui vivent de la terre auront, en assurant leur propre richesse, augmenté la prospérité générale du pays. C'est ce qui a lieu toutes les fois que se développe une production nouvelle.

Quelque optimiste qu'on puisse être, il faut avouer cependant qu'il est peu probable de voir jamais réussir d'une façon éclatante le hog-motor, littéralement « le moteur à cochons », récemment étudié en Amérique par la station expérimentale de SouthDakota Pour le construire, on s'est inspiré des roues à tambour dans lesquelles chemine inlassablement un écureuil, ou plutôt de de celles qu'actionne un chien dressé à cet office et dont les couteliers de Thiers se sont longtemps servis pour produire une minime force motrice il comprend essentiellement deux broyeurs que, au moyen d'un système de cylindres mobilisés par leurs pattes, les porcs à l'engrais doivent mettre en mouvement toutes les fois qu'ils veulent accéder à la farine de mais constituant leur provende. Le dispositif est ingénieux, puisqu'il a pour résultat immédiat de supprimer la dépense afférente au broyage des grains de mais, en faisant effectuer ce broyage au fur et à mesure des besoins et par les animaux eux-mêmes. Mais on peut se demander a priori s'il est rationnel d'exiger un travail mécanique des porcs soumis à l'engraissement l'opinion courante est, en effet, qu'il faut dans ce cas augmenter le plus possible l'alimentation et diminuer les dépenses d'énergie.

Cependant l'étude systématique de l'invention a été faite offiCf. Bull. Inst. int. Agric. Rome, 1912, p. 1155.

a Bulletin L3<! de la station expérimentale de South-Dakota, 1912.


ciellement par les ingénieurs de Souih-Dakota. Sans entrer dans de grands détails techniques, il suffit de donner les résultats des expériences instituées sur deux lots de porcs, dont l'un était laissé au repos, tandis que l'autre était soumis au travail du hogmolor. Les dépenses en mais furent de 988 kilog. pour le premier, et de 927 kilog. seulement pour le second, qui ne gaspilla que très peu de farine. Par contre, l'augmentation de poids vif fut de 173 kilog. dans le premier groupe de porcs, contre 1GG kilog. dans le second. Par conséquent, un excédent de consommation de 61 kilog. de grains de mais a eu pour conséquence un gain de 7 kilog. de poids vif, lesquels ont coûté le prix d'achat de 61 lulog. de grains, augmenté du prix de revient de leur mouture. Si on ramène ces chiffres à la dépense exigée pour l'augmenlation de 1 kilog. de poids vif, on constate qu'il a fallu, pour l'obtenir, 5 kilog. 72 de niais pour les animaux du lot-témoin et seulement 5 kilog. 63 pour ceux du lot soumis au travail moteur. En exprimant ces résultats sous une autre forme, on peut dire que 100 kilog. de mais ont produit il kilog. 73 de viande chez les uns, et 17 hilog. "il seulement chez les autres.

En tenant compte du prix de la mouture pour la farine distribuée au premier lot et, d'autre part, de ce que le hog-motor, pouvant fonctionner sans usure appréciable pendant plusieurs années, est un appareil de prix très abordable, le professeur Wilson James, qui a dirigé ces curieuses expériences, estime que le moteur à cochons doit s'imposer à l'attention des éleveurs.

En tout cas, les résultats obtenus montrent bien qu'il faut éviter les opinions trop absolues sur les principes zootechniques généralement admis, notamment sur celui qui affirme indispensable l'immoliilité presque complète pour les animaux à l'engrais. Tout de même, faire moudre par les porcs la farine dont ils se nourrissent peut être, à bon droit, considéré comme une idée qui ne pouvait venir qu'à des Américains.

Francis MARRE.


CHRONIQUE POLITIQUE Comme, le soir du jour de l'an, au palais de Saint-James, les délégués du gouvernement ottoman à la Conférence de la paix, comprenant enfin qu'à continuer la mauvaise farce des manœuvres dilatoires, leur pays risquerait d'en être le premier dindon, se décidèrent à devenir sérieux comme ils opposèrent des contrepropositions, qui n'étaient plus ridicules, aux propositions des Balkaniques, les optimistes s'empressèrent d'assurer, une fois de plus, que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. 1913, à les en croire, commençait aussi bien qu'avait malfinil912; la signature dutraité depaixn'élait plus qu'une question d'heures elle serait l'étrenne de l'Europe. Hélas! ils ont dû vite déchanter. Ce n'est pas que le nouveau langage de Rechid pacha n'ait marqué un progrès. Après avoir jusque-là joué, jeu dangereu\, aux propos interrompus, les plénipotentiaires ottomans avaient vraiment, le l™ janvier, engagé la conversation avec les plénipotentiaires des alliés. Les négociations avaient été amenées sur un terrain où elles pouvaient se poursuivre et aboutir; et la crise balkanique, qui est aussi une crise européenne, était entrée, par suite, dans une phase meilleure. Mais la confiance sans réserve était prématurée les difficultés diplomatiques ne s'arrangent jamais en un instant. Avant que tous les problèmes soulevés par la guerre des Balkans fussent résolus, il n'était pas possible qu'il ne fallût encore passer par bien des atermoiements, bien des discussions, bien des changements de température; le nouvel imbroglio, qui a provoqué, non pas une rupture, mais une « suspension » la nuance a son prix des travaux de la Conférence, en est la preuve.

Reprenons les faits c'est le seul moyen d'y voir un peu clair. Nous en étions restés à l'avant-veille de Noël. Les représentants des quatre Etats coalisés, par l'organe de M. Novakovitch, chef de la délégation serbe, venaient de notifier en commun à Rechid pacha leurs prétentions. Elles étaient dures. Elles comportaient la cession complète, par la Turquie, de toutes ses possessions d'Europe, îles comprises, à l'exception de deux presqu'îles, celle


de Constantinople, riveraine du Bosphore, et celle de Gallipoli, riveraine des Dardanelles par une sage précaution, les vainqueurs, reconnaissant que, aux Dardanelles et au Bosphore, nul ne saurait toucher sans émouvoir les grandes puissances, les écartaient ainsi, tout de suite, du débat; il est d'ailleurs utile d'ajouter que ces deux suprêmes lambeaux de l'empire ottoman étaient euxmêmes séparés, dans le plan des Balkaniques, par une bande de terre qui devait leur permettre d'accéder, par le port de Rodosto, à la mer de Marmara. Les alliés ne se faisaient pas sans doute beaucoup d'illusion sur l'accueil réservé à leur demande. Mais il s'agissait pour eux de poser le principe. En émettant tout d'abord des exigences excessives, ils se conservaient la possibilité de consentir ensuite, sans trop de regrets, des concessions appréciables. Les Turcs, après quelques jours de réflexion, répondirent. Des territoires leur étaient réclamés, ils offrirent des réformes. Comme ils auraient pu le faire, il y a trois mois, avant la bataille et avant la défaite, négligeant les réalités de la guerre, leur déroute de Kirk-Kilissé, leur échec de Lulle-Bourgas, et leur perte d'Uskub, de Monastir, de Salonique, et l'occupation de toutes leurs provinces par les armées ennemies, sous prétexte que Constantinople était à l'abri, derrière les lignes de Tchataldja, et qu'Andrinople, Scutari et Janina n'avaient point capitulé, ils rappelèrent simplement, en se disant prêts à s'y soumettre, les termes de l'ultimatum balkanique qui déchaîna les hostilités maintien du statu quo territorial au reste, insinuaient les Turcs, les puissances ne le déclaraient-elles pas naguère intangible ? et, sous la suzeraineté du sultan, autonomie de l'Albanie et de la Macédoine. Rien de plus. Quand on connut cette réponse, il y eut un moment de stupeur. Si les propositions balkaniques avaient paru à certains exagérées, les contre-propositions turques parurent à tous inouïes. La Porte se moquait du monde. Allait-ce donc être la rupture des pourparlers et la reprise des hostilités cette reprise des hostilités dont M. Poincaré n'avait pas dissimulé, dans son dernier discours, qu' « elle risquerait cette fois, peut-être plus que jamais, d'élargir le champ de la conflagration »? Mais les diplomates balkaniques, en cela bien inspirés, se refusèrent à prendre au tragique la communication de Rechid pacha; ils lui firent tout bonnement entendre qu'elle n'était pas sérieuse, et ils l'invitèrent à solliciter de son gouvernement d'autres instructions. Rechid pacha, qui n'avait pas, paraît-il, cessé de sourire, replia son papier et s'empressa d'accepter. Tel fut le premier acte. Deux jours s'écoulent. Les négociateurs sont de nouveau assemblés au palais de Saint-James. La parole est donnée au


plénipotentiaire turc. Mais il s'excuse. Le télégraphe, dit-il, a brouillé les chiffres de la dépêche qu'il a reçue; des phrases sont incompréhensibles. Néanmoins, il ajoute que, d'après ce qu'il en a saisi, la Porte ne repousse plus a priori toute cession territoriale. Elle souhaiterait seulement que le tribunal européen, la conférence des ambassadeurs, qui siège à côté, en fût le juge l'Europe déciderait et réglerait le remaniement des Balkans, elle aurait en particulier à fixer les limites de l'Albanie; et il n'y aurait plus que les « rectifications de la frontière » turco-bulgare, dans le vilayet d'Andrinople, que les délégués des belligérants devraient examiner seuls à seuls. Mais M. Daneff, M. Venizelos et leurs collègues écartèrent résolument la suggestion. Ils eurent raison. Evoquer devant l'Europe le litige balkanique, ce pouvait être favorable à la Turquie l'Europe, vraisemblablement, lui serait moins sévère que ses vainqueurs, et, d'autre part, pour les régions qu'il serait contraint de céder, le gouvernement de Kiamil pacha aurait la ressource de dire aux exaltés de Constantinople qui rêvent de la guerre à outrance et le menacent, pour commencer, d'une révolution, qu'il ne s'inclinait que sous la pression des grandes puissances. Mais ce ne pouvait être que défavorable aux alliés. Les Turcs, cependant, n'insistèrent pas. Et il y eut encore un ajournement. Rechid pacha n'avait-il pas d'ailleurs obtenu jusqu'à un certain point ce que voulait Kiamil pacha gagner du temps, gagner du temps dans l'espoir, heureusement chimérique, de désunir ses adversaires, et, du même coup, afin de sonder l'opinion européenne, qui eut le bon sens d'être unanime pour conseiller à la Porte de ne pas s'obstiner gagner aussi du temps, peut-être, avec l'idée qu'Andrinople affamée serait, dans l'intervalle, forcée de capituler, ce qui en rendrait moins pénible l'abandon, ou qu'un conflit austro-serbe créerait une diversion ? Rechid pacha promit de revenir à la Conférence, le 1" janvier, et d'apporter des précisions. Il tint parole. Ce fut donc le 1er janvier qu'après avoir renouvelé ses déclarations et ses propositions précédentes, le délégué ottoman entra dans la voie douloureuse des sacrifices. Il fit savoir que la Sublime Porte, acceptant enfin de perdre des territoires, était disposée non seulement à reconnaitre l'autonomie de l'Albanie, pounu que ses frontières et son statut fussent « soumis à la décision des grandes puissances », mais encore à livrer aux alliés tout le pays à l'ouest du vilayet d'Andrinople, c'est-à-dire l'Epire et la Macédoine elle abandonnait de la sorte cinq sur sept de ses provinces d'Europe; et elle ne défendait plus, en mettant dans son accent, il est vrai, quelque chose d'irréductible, que son vilayet d'Andrinople et ses


îles de la mer Egée. JJien entendu, les alliés n'ont pas été satisfaits. Ils ne le pouvaient pas. La Grèce a maintenu ses prétentions sur les îles, la Bulgarie sur Andrinople, et, pas plus qu'elles deux, la Serbie et le Monténégro ne se sont contentés de la promesse d'autonomie sous réserve de l'Albanie s'en rapporter aux grandes puissances seules, pour la délimiter, n'était-ce pas courir le risque que les bornes du nouvel Etat fussent trop étendues et leurs conquêtes à eux-mêmes, en conséquence, trop rétrécies? N'importe; un pas était fait s'avouant vaincue, la Turquie admettait qu'elle avait à payer le prix de sa défaite. Dans la séance suivanle, elle alla plus loin elle notifia que la rectification de la frontière turco-bulgare pourrait comporter une amputation de la Thrace, qu'elle se désistait, entre les mains des puissances, de ses droils sur la Crète. Etait-ce son dernier mot? Les alliés, énervés par tous ces atermoiements et tous ces marchandages, ont fait mine de le croire brusquement, dans un geste d'humeur, ils ont alors formulé un ultimatum revendiquant la cession sans conditions des îles et d'Andrinople, la renonciation pure et simple de la Turquie à ses droits sur la Crète; et l'horizon, qui s'était éclairci, se rembrunit. On a été assez déconcerté par le soudain changement d'attitude des coalisés. Pourquoi tant d'impatience après tant de patience? Il était évident qu'après les concessions déjà obtenues, ils n'avaient pas intérêt, non plus que les Turcs, à une rupture des négociations qui entraînerait une reprise des hostilités. Ni les uns ni les autres n'ont envie de recommencer la guerre ils sont, les uns et les autres, à bout de ressources. En outre, l'avantage spécial des Balkaniques était, en ce qui concerne les villes qu'ils assiègent et qui n'ont pas capitulé, de ne pas précipiter les événements. Le temps travaille pour eux. Andrinople, en particulier, qui n'avait, d'après le témoignage même des gens de Constantinople, que quatre mois de uvres au début de l'investissement, et qui n'a pas reçu de secours depuis trois mois, Andrinople, dont M. Danell", au milieu de décembre, proclamait qu'elle n'était pas capable détenir plus de vingt jours, est probablement sur le point de succomber; et, quand le pavillon bulgare flollera sur ses murailles, comme l'armée ottomane ne peut se flatter d'aller la délivrer, -de même, semble-til, que les armées alliées ne peuvent se flatter d'enfoncer la barrière de Tchataldja, la question sera, par le fait, résolue. Quant aux îles de l'Egée, certaines d'entre elles intéressent trop vivement l'Europe pour que les Grecs et leurs amis émettent la prétention d'en disposer seuls. Tout donc devait inciter le bloc balkanique à ne pas couper les ponts, du haut desquels il risquait de retomber dans l'inconnu et dans l'incertain.


L'irréparable, heureusement, n'a pas été consommé. Rechid pacha, pour déférer aux voeux que lui exprimaient, de façon pressante, les ambassadeurs de Londres, a d'abord demandé un délai supplémentaire de quarante-huit heures, qui lui a été accordé. En même temps, les alliés ont spécifié que, si les pourparlers étaient rompus, les hostilités ne reprendraient que quatre jours après quatre jours, pendant lesquels, même en mettant les choses au pire, beaucoup de démarches calmantes pourraient encore refroidir les ardeurs belliqueuses Les puissances ont profité de ce répit pour agir d'un côté aussi bien que de l'autre. Elles ont réussi à obtenir quelques concessions complémentaires et importantes des Turcs, et des alliés, qui les ont de nouveau rejetées comme insuffisantes, le remplacement du mot rupture par le mot suspension. Suspendre .n'est pas rompre! Des négociations suspendues, mats non rompues, sont toutes prêtes à se rouvrir. Quand? A la question, les Balkaniques n'ont pas répondu ils sont partis rapidement pour célébrer entre eux la Noël orthodoxe, dont les fêtes commencent aujourd'hui même, et qui pourrait bien comcider avec la chute d'Andrinople. Avant la prochaine réunion, les puissances ont, en tout cas, le loisir de s'entremettre, et on assure qu'elles y sont décidées.

D'après les bruits qui courent, les ambassadeurs de Londres auraient une combinaison pour les iles de l'Egée, dont le nom eau propriétaire aurait à prendre l'engagement qu'il ne les utiliserait pas comme bases navales, ou dont les plus voisines des Dardanelles pourraient devenir autonomes pendant que leurs sœurs deviendraient grecques; et une autre pour Andrinople à laquelle les Ottomans tiennent plus par des raisons de sentiment que par des motifs de stratégie Andrinople fut, en effet, avant Constantinople, la première capitale de l'empire, à l'époque de la conquête, puis elle partagea avec elle la primauté, et c'est encore dans ses murs que se dresse la mosquée, une des plus vénérées de tout l'Islam, du sultan Sélim. Mais il semble qu'il y ait moyen, les Bulgares s'y installant effectivement et définitivement, que les Turcs y conservent quelques vagues prérogatives provisoires. De telles solutions auraient évidemment l'inconvénient de n'être pas simples, de ne rien régler tout à fait, de laisser, pour l'avenir, la porte ouverte aux controverses; mais elles auraient l'avantage d'éteindre, pour le présent, le fojer d'incendie. Et ce serait bien quelque chose! Quoi qu'il en soit, il est certain que le moment est arrivé pour l'Europe de jouer ce rôle conciliateur et pacificateur, dont a parlé, l'autre jour, à la Chambre, M. Poincaré. Sans aller jusqu'à une médiation, qu'elle devrait imposer puisqu'elle ne lui est


pas demandée, son action modératrice n'a jamais eu plus de chances d'être efficace. Qu'elle profite de la « suspension »! Le gomernement de Kiamil pacha, qui craint de paraître, devant les JeunesTurcs, céder à ceux qu'ils affectent d'appeler « les rayas », n'aspire les invites répétées qu'a faites Rechid paeha pour mêler l'Europe au règlement des affaires balkaniques en est la preuve, qu'à avoir la main forcée par les -puissances. Et, d'autre part, les Balkaniques, qui sentent leur situation précaire, d'autant plus que vient de se greffer sur les autres, assez inquiétante au moins pour la Bulgarie, une question roumaine, oseraient-ils, en passant outre à des conseils de sagesse, s'aliéner l'opinion internationale qu'ils ont cu l'habileté de conquérir, et dont ils ont besoin? Ainsi que le disait, la semaine dernière, un des délégués de la Ligue « La parole est à l'Europe! » Les grandes puissances, qui n'ont pas su empêcher les hostilités de commencer, sont en mesure, à présent, de les empêcher de recommencer. Elles sont d'accord pour le vouloir. Et voilà pourquoi, bien qu'il il soit nécessaire de rester sur le qui-vive, il nous parait permis d'espérer que la lueur favorable qui brille à l'horizon n'est pas seulement, cette fois, un feu follet.

D'autant mieux que, si les dispositions pacifiques de tous les chefs de gouvernements ne s'affirment jusqu'ici qu'en discours, il devient visible qu'aucun n'a envie de faire courir à son paas les aventures de la guerre. Ne parlons pas de la France, ni de l'Angleterre, ni de l'Italie. Mais la Russie, où les embarras intérieurs absorbent les préoccupations mais l'Allemagne, dont un ministre, M. de Kiderten-Waechter, qui fut souvent brutal et maladroit, a succombé, hier, à l'improviste et, dit-on, àla peine, à l'heure où sa politique, à laquelle l'influence de Guillaume II, ce qui donne à penser qu'elle lui survivra sous son successeur, M. de Jagow, qui passe pour être personnellement modéré et pondéré, n'était évidemment pas étrangère, visait à la réconciliation avec l'Angleterre et à la détente avec la France; mais même l'Autriche, qui, si elle n'a pas remis au fourreau son grand sabre, a l'air de commencer à en être assez embarrassée, souhaitent, tout le démontre, un peu de tranquillité. Cela ne signifie évidemment pas que la situation ne demeure toujours confuse et obscure, grosse d'un inconnu où de nouvelles alertes sont inévitables. Mais tout de même, les optimistes, cette fois, qui disent qu'elle tend à s'améliorer, n'ont peut-être pas tout à fait tort.

La trêve des confiseurs, qui n'a pas été celle des diplomates, n'aura pas été non plus celle des politiciens. Autour de l'élection


à la présidence de la République, tous les groupes et sous-groupes parlementaires du petit monde radical et radical-socialiste n'ont pas, un seul instant, cessé de se démener. Spectacle qui ne laisserait pas d'être assez amusant, quoiqu'il ne soit qu'une vieille reprise, si les circonstances extérieures étaient moins préoccupantes. Il s'agit, comme on sait, que le président de la République soit le féal du parti qu'il soit à son image et, surtout, à son service. A cet égard, pas de désaccord. Les lumières radicales, dans les consultations, d'où le ridicule, bien entendu, n'est pas absent, qu'elles ont données à la presse, sont unanimes. Il nous faut, a déclaré un des oracles, un président « représentatif », ce qui fait qu'un pince-sans-rire, M. Marcel Sembat si je ne me trompe, a suggéré les noms de M. Bouffandeau et de M. Mascuraud, qui incarnent, en effet, assez bien le « grand parti ». Un autre a réclamé un président avant tout « laïque » et « social » et chacun a dit son mot qui était souvent une sottise. Pendant ce temps-là, à propos de la fameuse réunion plénière où doit être désigné le candidat des gauches, les Diafoirus du combisme, fidèles à la tradition des grands ancêtres jacobins qui épuraient afin dc mieux confisquer, puis de mieux profiter, prononçaient gravement le dignus est intrare. Pour les socialistes, la porte, non sans hésitation, a été entr'ouverte, et aussi, mais avec plus de peine, pour les membres de l'Union républicaine; en revanche, elle a été fermée au nez des progressistes. Car ne saurait plus être républicain qui le veut et qui le dit il y a la manière! Et celle de M. Aynard et de ses amis qui, tout en ayant jadis suivi Waldeck-Rousseau, n'ont jamais été des sectaires n'est pas la bonne. On discuta pour savoir si quelques-uns, pourtant, à titre individuel, ne pourraient pas être invités. Mais laissons ces scènes de carnaval. Est-ce pour y couper court que M. Poincaré, sentant combien elles étaient lamentables devant l'Europe moqueuse, a tout à coup, un beau matin, annoncé crânement qu'il serait candidat? Certains ont prétendu que le président du conseil, fatigué et découragé, a plutôt cherché un moyen d'échapper à une charge où sa bonne volonté et son talent s'usent en vains efforts. Les deux hypothèses, du reste, ne s'excluent pas. Toujours est-il que son acte, auquel M. Ribot est venu joindre le sien en proposant à son tour son nom au Congrès de Versailles, a eu le mérite de faire sortir la question des arrière-boutiques radicales et de la poser, au grand jour, devant le pays. Quoi qu'on ait pu d'abord penser, l'élection du 17 janvier ne ressemblera pas tout à fait aux précédentes. L'opinion s'est réveillée. Pour la première fois, depuis 1881, quand sa pres-


sion fit écarter par le Congrès Jules Fern, elle manifeste qu'elle existe. Non pas qu'elle se passionne pour un homme, mais elle exprime un désir; elle veut, les feuilles les plus radicales elles-mêmes sont obligées d'en convenir, un président de République qui ne soit pas seulement, à l'exemple de M. Loubet et de M. Fallières, un soliveau, roi des grenouilles du Parlement qui l'auront élu; mais qui soit, vraiment, un chef d'Elat. Et ce n'est pas là, détail à noter, le résultat d'une campagne qui pourrait être bruyante et factice, c'est le fait d'une sorte de concert tacite, et, par cela même, d'autant plus réel, d'autant plus profond. Lepa\s en a assez des présidents fainéants, enfermés dans leur Elysée pour y mener une existence de vieux petits rentiers indifférents à tout ce qui n'est pas leurs affaires personnelles il en réclame un qui s'intéresse aux affaires nationales. La prem e en est que, dans la presse, les organes de toutes les nuances insistent à qui mieux mieux sur les droits que la Constitution reconnait au président de la République droit de correspondre avec les Chambres par des messages, droit de prendre des initiatives législatives, de demander une seconde délibération pour des projets importants et inquiétants, droit au besoin de s'entendre avec le Sénat pour dissoudre la Chambre, droit, surtout, d'influer sur la conduite de la politique extérieure et de la surveiller, droit de s'occuper de près des armées de terre et de mer. En un mot, le pays, par une réaction plus ou moins consciente contre la dictature changeante des majorités mobiles, qui s'arrogeaient le pouvoir de toucher à tout, de tout brouiller et de tout gâter, attend confusément celui qui se rendrait assez indépendant des coteries parlementaires pour assurer, en dehors d'elles et malgré elles, la continuité de la vie nationale. Les sénateurs et les députés, en votant le 17 janvier, tiendront-ils compte de cette aspiration du pajs? Pour représenter l'Etat, désigneront-ils un homme ou un mannequin? C'est une autre question. Avec le système actuel, les intérêts des partis risquent fort d'étouffer encore les souhaits de la nation. Mais, quoi qu'il arrive, tous les commentaires qui auront entouré l'élection présidentielle n'en seront pas moins un signe des temps le signe qu'il y a, en France, quelque chose qui change. Dans le trouble des préoccupations balkaniques, quelques événements importants se sont produits, qui ont passé presque inaperçus. L'un d'eux est la discussion du Home Rule irlandais par la Chambre des communes. Il est vrai que, sauf un incident auquel nous avons, sur le moment, fait allusion lorsque l'opposition conservatrice mit un soir, par un vote de surprise, le cabinet


Asquitli en minorité toute la controverse se déroule dans le calme avant que le bill soit soumis au Parlement, les partis ont tellement jeté feu et flamme que l'incendie de leurs passions est à présent comme éteint. A cela se joint que, pour restreindre Je débat et accélérer les votes, le ministère radical ne recule devant aucun expédient. Une critique se prolonge-t-elle? La « guillotine » fonctionne et les articles de la loi, grâce au « kangouroo », franchissent d'un bond tous les amendements. La plupart ont déjà été admis par une majorité qui n'a pas faibli.

Le Home Rule de 1912 est un acte de transaction. Fort complexe et assez obscur, il est plein de réticences et de restrictions; bien qu'il constitue un évident progrès pour l'Irlande, il parait souvent lui reprendre de la main gauche ce qu'il vient de lui accorder de la main droite'. Essayons, non pas d'en faire le résumé, ce qui serait trop long et trop difficile, mais d'en donner une idée. L'Irlande possédera un Parlement formé de deux Chambres. Dans la première, les Communes, siégeront 104 députés, nommés pour cinq ans, à raison d'un représentant pour 27 000 habitants, par les circonscriptions actuelles et par les mêmes électeurs. La seconde, le Sénat, se composera de 10 membres, choisis d'abord par le gouvernement impérial, et qui seront ensuite élus d'après un système proportionnel qui permettra à la minorité protestante de l'ile d'en désigner quelques-uns. En cas de conflit, les deux Chambres devront délibérer et voter ensemble. Quant au pouvoir exécutif, il sera exercé par un lord lieutenant, délégué de Sa Majesté le roi, et par un ministère, dont les membres seront pris parmi les députés et les sénateurs, et qui sera responsable devant les Communes. Le Parlement irlandais, dit le Home Rule bill, est investi du droit de faire des lois « pour la paix, le bon ordre et le bon gouvernement du pays »; mais, ajoute-t-il, l'autorité « sur les personnes et sur les choses » reste au Parlement impérial. Il s'ensuit que l'action du premier a presque partout, tant au point de vue législatif qu'au point de vue administratif et financier, des bornes étroites les unes provisoires, les autres définitives. C'est ainsi que doit lui échapper, pendant plus ou moins d'années, ce qui concerne les retraites ouvrières, l'assurance nationale, les bourses du travail, les caisses d'épargne, les sociétés de secours mutuels, etc., et, à jamais, ce qui se rapporte aux affaires étrangères, aux questions militaires, au commerce international, aux douanes, aux postes et télégraphes, etc. Pour ses finances, comme l'écrivait M. Jacques Bardoux, l'Irlande est soumise au régime du « conseil judiciaire ». Ses ressources, aussi bien que ses dépenses, demeureront momentanément sous


la surveillance et sous la dépendance du gouvernement impérial, qui consent d'ailleurs, afin d'équilibrer le budget pauvre d'Erin, un sacrifice considérable, lequel coûtera environ 50 millions de francs par an au trésor anglais. Mais il est entendu que ces mesures de précaution, si l'Irlande se montre fidèle et prudente, pourront peu à peu se relâcher, que, par étapes, elle sera autorisée à s'émanciper davantage. Et enfin, pour maintenir les liens moraux entre les deux iles sœurs, une quarantaine de députés irlandais siégeront au Parlement de Westminster.

Telle est, dans ses grandes lignes, la physionomie du Home Rule bill de 1912, œuvre de transaction, disions-nous, et aus^i de transition. Sa discussion par les Communes n'a soulevé jusqu'ici, dans l'opinion, ni enthousiasme, ni indignation. Au Parlement, il n'est pas l'objet, vraiment, d'une bataille. L'effort des conservateurs pour le combattre étant faible, les ministériels, dont les chefs les plus notoires ne sont pas encore intervenus, le soutiennent et défendent sans grand effort. Rien ne rappelle la célèbre controverse de 1893, où M. Balfour encore jeune et Gladstone vieilli déployèrent en face l'un de l'autre, également ardents à l'attaque et à la riposte, tant d'ingéniosité et de ténacité. Les députés irlandais eux-mêmes, qui suivent M. Redmond, se contiennent; il n'y a que le chef de la minorité protestante, sir Edward Carson, qui se laisse, par occasions, entraîner à quelques sorties fougueuses. « Je hais votre loi, s'est-il écrié l'autre jour, je la hais de toutes mes forces. Je la combattrai dans le Parlement et hors du Parlement. Je la combattrai tant qu'elle ne sera pas votée et, si vous réussissez à en salir le Statut, je la combattrai encore! » Mais ses paroles violentes ne semblent pas avoir trouvé beaucoup d'écho. L'Ulster, menaçant l'été dernier, est maintenant comme résigné et comme indifférent. Se prépare-t-il en sourdine à la révolte? Ou bien, désarmé par les concessions de M. Asquith, par toutes les précautions que le ministre a multipliées pour que la liberté de conscience et de culte de ses protestants soit à l'abri de toute vexation, a-t-il pris son parti de l'état de choses nouveau? Nous le verrons bientôt à moins que la Chambre des lords, qui ne saurait cependant plus guère prétendre que la constitution irlandaise soit inquiétante pour l'unité britannique, ne veuille user de son veto suspensif. Nous le verrons, quand le Home Rule entrera en vigueur. Bernard DE LajCûmbe.

8 janvier 1913.


BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

Ageuda-almanach de la Société française de secours aux blessés militaires. 1 vol m-8°, cartonné, 0 fr. 60. (2t, rue François I'r.)

Voici un heureux début, après tant d'eicellentes œuvres accomplies par la plus ancienne et la pins nombreuse des trois Sociétés qui constituent actuellement la Crois-Rouge française. Apres un calendrier-memento et un agenda journalier, viennent les notions essentielles et précises sur les premières années de sur la préparation à une guerre nationale, sur la participation aux guerres coloniales et étrangères, sur les œuvres d'assistance en temps de paix, enfin sur les calamités publiques où la Société se rendit si utile. Tout cela devrait etre connu de tout le monde. Et rien ne sera désormais plus facile, car à ces pages didactiques sont mêlées, en grand nombre, des nouvelles, des anecdotes, des récits dus à la plume de nos écrivains les plus célèbres. oilà de quoi assurer à la fois le succès du livre et l'éducation nécessaire du public.

Histoire du peuple anglais au XIX» siècle, par Elle HALÉVY, professeur à l'Ecole hbre des sciences politiques I. L'Angleterre en 1815. vin-620 pages gr. in-8°. (Hachette ) Ce n'est point en quelques lignes que l'on peut rendre compte d'un volume aussi plein de pages et de choses. Contentons nous donc de signaler ce début d'une œuvre qui s'annonce comme considérable. L'auteur a décrit minutieusement, d après les sources les plus sûres, l'Angleterre oligarchique, bourgeoise, protectionniste, intolérante qui venait de triompher de Napoléon, avant d'entamer le récit de la transformation, encore inachevée aujourd'hui, qui a fait de la Grande-Bretagne un empire démocratique, passionnément attaché h la liberté de conscience et (temporairement du moins) au libre-échange. Aux pays balkaniques, par A. Muzet. 1 vol. in-8° écu. 26 photogr. et 1 carte. (Pierre Roger.)

Au mérite de l'actualité, cet agréable volume joint celui d'être rédigé par un auteur très au courant de l'état de ces contrées, où il a longuement séjourné. Le Monténégro, la Serbie et la Bulgarie sont successivement étudiées, dans leur situation économique et sociale, dans leurs mœurs et leurs aspects divers, et aussi dans leurs aspirations et leurs efforts de développement; l'évolution de la Bulgarie et son avenir y sont particulièrement bien traités.

Victime pour Dieu, pour la France. Le P. Michel Fabre, par le R. P. Dank. 1 vol. in-8», illustré, (impr. franciscaine, 15, route de Clamart, Vanves.)

Cette biographie d'un héroïque, franciscain, aumônier militaire au Marocque nous suivons depuis sa pieuse enfance,] usqu'a sa mort, dans le massacre du 17 avril 1912, à Fez, est une grande leçon de foi et de patriotisme. Dans une celle préface, le comte de Mun en a dégagé la sigmfication et il a montré de quels merveilleux serviteurs la France s'est privée en laissant expulser ces admirables religieux, toujours prêts cependant à se sacnfier pour elle. Les sociétés primitives de l'Afrique équatoriale, par le Dr Ad. Curbad. 1 fort voL in-8* écu, 2 flg., 18 pl., 1 carte. (Colin.)

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Les oasis, par Charles Clehc. 1 vol. in18. (Lemerre.)

Vers d'amour délicats et souples, pastels anciens, croquis en demi-teintes, poèmes philosophiques d'une inspiration élevée et idéaliste, ce charmant recueil plaira par son aimable variété, par sa forme d'une pureté et d'une harmonie délicieuses 11 était digne du prix SullyPrud'homme qui l'a distingué et Je maître des Vaines tendresses, auquel il est dédié pieusement, eût aime son fidèle disciple.

Pour tontes les Françaises, par E. Asgot. 1 vol. in-16. (Emile-Paul.) Dans ces chapitres, courts, alertes et vivants, où sont abordées de nombreuses questions relatives à l'éducation de l'entance, à l'enseignement secondaire féminin, au féminisme et au rôle social des femmes, il y a beaucoup a glaner et beaucoup à retenir Facile et agréable à lire, ce volume plaira certainement aux lectrices et ne déplaira pas à beaucoup de lecteurs; il sera souvent utile aux uns et aux autres.


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On sait que le D' Grasset ne se borne pas à être un savant, mais que sa science même et sa pratique de l'art médical l'incitent sans cesse à des réflexions qui les dépassent et dont la portée sociale est consiiérable. Notons particulièrement une étude sur la responsabilité atténuée où il défend et complète sa théorie bien connue de la responsabilité, la conférence, qui a fait quelque bruit, où il analyse le cas d'Auguste Comte (un demi-fou de génie), et surtout les pages, qui forment comme le centre de son livre, où il dresse la morale de l'Evangile en face de la prétendue morale scientifique.

Les aspirations autonomistes en Europe Leçons faites à I Ecole des Hautes Etudes sociales. 1 vol. in-8°, cart. (Alcan.)

Ces conférences, dues à des écrivains d'une compétence reconnue, étudient les divers pays européens où la population aspire à secouer le joug d'un gouvernement étranger à sa race et souvent vesateur. C est un recueil de documents, nettement exposés et mis au point, qui rendra des services aux hommes d'études comme au grand public, Sur les neuf chapitres qui composent le volume, quatre se trouvent particulièrement d'actualité ce sont ceux relatifs à l'Albanie, aux serbocroates, à la Macédoine et aux îles grecques.

Anglais et Français du XVII' siècle, par Ch BASTIDE (Hachette ) Les relations entre Paris et Londres sont un des sujets les plus importants et les moins connus de l'histoire moderne. Dans le présent recueil d'articles, l'auteur aborde ce vaste sujet par quelques-uns de ses aspects les plus curieux. Citons,en particulier, les beaux chapitres sur l'influence des huguenots en Angleterre Ceux qui aiment les minores de la littérature liront aussi avec plaisir le chapitre consacré à Thémiseul de Slint-Hyacintbe, le fameux auteur du Chef-d'œuvre dun inconnu et le premier traducteur de Robinson Crusoé.

Tout ce qui concerne la Rédaction de la Revue doit être adressé à M. Edouard Trogan, Directeur du Correspondant, 31, rue SaintGuillaume, à Paris, VII8.

Procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc, raconté et traduit d'apres les textes latins officiels. suivi de Jeanne et le peuple de France, par Joseph Fabre. 2 vol in-16 de xi\-360 et 415 piges. (Hachette )

M. Joseph Fabre est cet ancien sénateur qui, en se plaçant à l'unique point de vue du patriotisme, s'était fait le promoteur d'une fêle nationale de Jeanne d'Arc. A la traduction des pièces les plus importantes du procès de réhabilitation, il a joint un intéressant appendice, dont plusieurs pages témoignent sans doute de prévention antireligieuse, mais qui stigmatise, d'autre part, l'opposition de la franc maçonnerie à la glorification de Jeanne d'Arc. Le Christ et l'Eglise dans la question sociale. 1 vol. in-16. (Bloud.) Visions du Brésil, 1 \ol. in-16 (Billaud, Alves et C'e), parle P. Gaffrl. Les lecteurs français seront aises d'avoir le texte des conférences sur la question sociale, données récemment au Brésil et dans lesquelles le prédicateur bien connu des auditoires « parisiens » s'est efforcé de répondre aux thèses soutenues avant lui par de célèbres conférenciers laïques. Elles ont eu, parait il, le plus grand succès, et les journaux locaux se sont faits les échos empressés de l'enthousiasme public. Ds son voyage, le P. Gaffre a rapporté, outre ces témoignages de sympathie, de pittoresques impressions, qui, au ménte de la couleur et de la spontanéité, joignent une valeur de documentation prise sur le vif.

Pour avoir une marine de guerre, par Henri Berxa\. 1 vol. in-12. (Bibl. de l'Opiaion. Pierre Roger.)

Excellent volume, dicté par un souci très patriotique, écrit avec netteté et par un homme compétent. La crise dont notre manne a souffert, surtout entre 1903 et 1901, et dont elle commence à se relever, y est étudiée d'une façon précise, et les progrès qui sont encore à réaliserdans le matériel, le personnel ou l'organtsation, heureusement exposés. Il est souhaitable que ce travail contribue à intéresser le grand public à une question vitale pour notre pays.

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L'ÉCONOMISTE FRANÇAIS Journal hebdomadaire paraissant le samedi. RÉDACTEUR EN CHEF M. PAUL LEROY-BEAULIEU, MEMBRE DE L'INSTITUT L' Economiste français traite toutes les questions qui se rattachent à l'administration générale, aux finances, aux impôts, au régime industriel, aux travaux publics, à l'éducation et au mouvement social.

La partie financière de Y Economiste français est l'objet d'un soin tout particulier et jouit d'une autorité considérable. Dans un temps où il n'existe guère de journaux financiers qui ne soient sous la dépendance de quelque maison de banque, Y Economiste français, gràCd à SOU prix élevé, à la compétence et à l'impartialité de ses rédacteurs, offre presque seul aux capitalistes des renseignements complets et sincères qui soient de nature à leur servir de guides. Ainsi l' Economiste français s'est efforcé, dès le début, d'attirer l'attention sur la situation financière réelle de la Compagnie de Panama. (Voir les leading articles de Y Economiste français des 8 et 10 août i8S5, des 19 et 26 juin 1886, des 16 rt 23 juillet 18S7; 38 janvier et 4 février 18SS). On peut citer également les articles de l'Economiste français sur le Syndicat des cuivres, sur les Valeurs argentines et brésiliennes, sur les Chemins de fer Portugais et les Chemins de fer Espagnols, ainsi que sur les Fonds d'Etat de Y Espagne, du Portugal, de l'Amérique dit Sud, sur les obligations et les actions des Chemins de fer américains et sur les diverses valeurs américaines, sur les Mines d'or, sur les placements e les dépôts de titres ou de fonds à l'étranger, etc., et sur bien d'autres questions où se sont manifestées avec éclat l'indépendance et la perspicacité de cet organe. Dans ces dernières années Y Economiste français a particulièrement attiré l'attention sur les valeurs du Canada, dont l'essor a confirmé ses prévisions. II mettait récemment ses lecteurs en garde contre les Campagnes spéculatives d'été. Avant l'ouverture des hostilités dans la péninsule des Balkani, il publiait, sous le titre Conjectures sur l'issue de la crise balkanique » des prévisions que les événements ont pleinement justifiées.

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M. Diiuphiii Meunier. I. MARQUIS DE MIRABEAU. 280. IV. GENÈVE ET L'AMITIÉ FRANCO-SUISSE. A l'RO-

l'OS DU HACHAT DE LA CONCESSION FRAN-

ÇAISE. AVEC UNE CARTE. J- BERGE.

237. V. NOS ÉGLISES ET NOS DÉI'UTÉS. OU EST LA

1 RAIK SOLUTION FERNAND ENGERAND,

Député du Calvados.

309. VI. DES ROSEAUX SOLS LE \ENT. ROMAN INÉDIT,

TR4DUIT Iie ÙMUI9, PAR Marc IIiIjb. – III.. GRAZIA DELEDDA.

336. \1J. LA FÉDÉRATION CIURITUSLE DES CATHOLIQUES

ALLEMANDS El LA SEMAINE CHARITABLE DE

ME'U LOUIS RIVIÈRE.

356. VIII. LE CKN'IENAIKE DUN POETE MECONMJ.

MCTOR DE LAl'UADE PIERRE HERVELIN.

379. IX.. NOTES ET APERÇUS. 1. si LA goerre éclatait demain.

NOS CAMIONS MILITAIRES SANS PETROLE.

H. LA \FlLLlilï OBS URNES. LA PRÉPARATION « PLÉNltftE »

n'UNE (.Nl1llJAruRE PNLSJlJEN1I1!:LLE. ALEXANDRE LEFAS,

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III. LES JOURNAL DU LIURAIliE IIARDV NOËL DE CLAZAN.

390. X LES OEUVRES ET LES HOMMES. chronique do

̃ONDE, UES LETTRES, DES ARTS ET LU TUÉATRE. LOUIS JOUBERTi

405. M. CHRONIQUE POLITIQUE. BERNARD DE LACOMBE. 41S. XII. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.

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Les travaux qu'il m'a été permis de donner au Corresponlant sur l'état social de l'Italie, soit dans les provinces du nord, soit dans celles du sud, ont été favorablement accueillis par les journaux et les revues de la Péninsule. L'Econo;nista italiano, tout en reconnaissant avec beaucoup de bienveillance ce que ces enquêtes menées sur place avaient de sincère et de consciencieux, exprimait toutefois un regret. L'auteur, disait-il, ne s'était point assez souvenu qu'entre le nord et le midi du royaume, si différents à tant de points de vue, se trouve le centre et que cette région intermédiaire sert, entre les deux autres régions, de « trait d'union efficace ». Ces derniers mots étaient ainsi insérés en français dans le texte italien.

Qu'il y eût un centre et que ses caractères, soit ethniques, soit économiques, dussent être à égale distance des deux extrêmes, je ne pouvais guère ne pas m'en douter. Seulement, il est difficile d'étudier tout à la fois. L'étude du nord et celle du midi m'avaient demandé plusieurs voyages successifs. J'étais prêt à en faire un nouveau et à combler la lacune regrettée. Ce sont donc les résultats d'une troisième enquête que je résume aujourd'hui.

Les régions centrales de l'Italie, c'est-à-dire l'Ombrie et le Latium, ne connaissent ni les plaines unies et fertiles des rives du Pô, ni les fondrières et les recoins escarpés de la Calabre. Elles ne doivent présenter, chacun est prêt à le supposer et même à l'affirmer a priori, ni l'esprit d'entreprise et les méthodes réfléchies des populations lombardes et piémontaises, ni les chaudes et vives passions du pays napolitain. Mais il ne 2e LIVRAISON. 25 JANVIER 1913. 14

ETUDES SOCIALES SUR L'ITALIE

L'OMBRIE


s'agit pas seulement ici de nuances à observer dans la lumièredes paysages et dans les mobiles physionomies qu'elle illumine. Il s'agit de voir dans quelle mesure les provinces centrales servent, comme on me l'a dit, de « trait d'union efficace ». Les institutions et les mœurs du nord, ses créations économiques et sociales, ses associations et ses ligues, ses coopérations pratiques et populaires, ses unions de propagande, tout cela fait-il ici comme un stage? Y reçoit-il une préparation lui permettant de se faire mieux agréer de provinces jusque-là trop difficiles à entamer? Ou bien est-ce ici un milieu que le mouvement venu d'ailleurs ne peut guère traverser sans s'y amortir? C'est là une question analogue à celle qui se pose dans une assemblée où le centre peut aider la droite et la gauche à mieux s'entendre, comme il peut au contraire les empêcher de communiquer l'une avec l'autre. Mais ne présumons rien et observons. Des pays qui ont une si longue histoire, de si émouvants souvenirs et de si beaux sites méritent bien d'ailleurs d'être étudiés sais parti-pris.

En style administratif, l'Ombrie est généralement appelée en Italie province de Pérouse. On se demande d'où vient ce quasi abandon du vocable antique, alors que le royaume cherche en tant d'occasions à raviver tous ses souvenirs et entend, par exemple, nommer, non pas Tripolitaine, mais Libye, la portion d'Afrique qu'il vient de conquérir. Sans doute, l'antique Pérouse, urbs antiqua Périmas (elle était déjà qualifiée ainsi par les historiens latins), devenue actuellement le chef-lieu de la province, est une ville très intéressante; mais sa situation à l'extrême limite occidentale, non loin du lac Transimène et surtout ses vieilles traditions, ses édifices et ses portes monumentales aux masses sévères et indestructibles en font une ville plus étrusque qu'ombrienne. Or, dans le cours des siècles, Etrusques et Ombriens ne paraissent pas avoir éprouvé entre eux une bien grande affinité. Peu nous importerait d'ailleurs, si une très ancienne tradition, datant d'un historien latin d'origine gauloise, n'attribuait aux Gaulois et aux Ombriens une origine commune. Cette parenté, il paraît que certaines analogies relevées par les philologues la rendent vraisemblable. A-t-elle été compromise ou raffermie par les incursions et les pillages des compatriotes de Brennus, quand ceux-ci allèrent des Alpes au Capitole et errèrent quelque temps sur les flancs des Apennins? Après tant de siècles écoulés, il ne vaut guère plus la peine de se le demander. Mais la


curiosité ainsi endormie se réveille lorsqu'on arrive à l'immortel héros ombrien, à saint François d'Assise. Sa mère était-elle vraiment Provençale? Les contemporains l'ont affirmé ils devaient avoir de bonnes raisons pour le croire et pour le dire. Il est certain, d'autre part, que son père fréquentait beaucoup la France, l'aimait beaucoup, et que c'est précisément cette sympathie qui, à la suite d'un de ses voyages, lui fit changer le prénom de Jean, donné d'abord à son fils, pour le prénom de François, jusqu'alors inconnu en Italie. Ceci n'est plus une tradition, ni une légende; c'est un fait prouvé.

Que l'esprit vif, chevaleresque, aimable, enthousiaste et poétique de notre France aux approches du grand treizième siècle ait ainsi pénétré dans la province centrale de la Péninsule, il ne nous est pas défendu de le croire; il ne nous est pas non plus défendu de penser qu'une pareille greffe n'était pas inutile à l'arbre rustique. Une grande revue italienne publiait, il y a dix ans', un article où se lisaient les lignes suivantes « L'Ombrie eut une période militaire ou soldatesque. Sur quatre-vingts condottieri marquants, elle peut en revendiquer cinquante; mais ce qui lui manque, c'est un but assez noble pour justifier l'effusion de sang et les massacres. » Très certainement, saint François d'Assise a beaucoup plus donné à sa province natale qu'il n'en a reçu. On peut dire, sans ombre de paradoxe, qu'il en a embelli la vue même, par les images que son souvenir nous fait mélanger partout aux impressions qu'en reçoivent nos eux. Elle a certes de beaux horizons, et ses paysages sont à bon droit célèbres pour la sérénité de leurs grandes ligues, que la lumière du ciel d'Italie adoucit sans rien leur enlever de leur noblesse. Mais ils sont quelquefois bien secs, et les forêts qui recouvrent la plupart de leurs montagnes inspirent plutôt le respect que la gaieté. Or saint François d'Assise était gai ou, pour mieux dire, joyeux, au milieu même de ses plus dures austérités. Il était gracieux, spirituel, ami de la fantaisie et de l'imprévu2. Tel il avait été sous les brillants habits de sa folle 1 Rassegna nazionale, décembre 1902.

2 A tous les amis du saint qui souffrent du si grand nombre d'images prodigieusement enlaidies où l'on a la prétention de le figurer, j'en signale une dont l'authenticité mériterait bien d'être étudiée de près. Dans un portail de la cathédrale de Burgos est une petite niche enfermant une tête attrayante, d'une physionomie encore assez jeune, ouverte, où se lit quelque chose comme l'aisance d'un bourgeois élégant, lettré et spirituel. On vous dit à Burgos que c'est là une sorte d'instantané de saint François d'Assise. Se rendant au Maroc, il s'était arrêté à Burgos et contemplait les progrès de la cathédrale en construction. Un sculpteur, occupé à son travail, le \it, le remarqua et reproduisit aussitôt ses traits.


jeunesse, quand, à la tête de ses compagnons, son bâton de commandement à la main, il faisait nuitamment retentir les rues d'Assise de ses chansons françaises. Tel il était quand, pour bien montrer qu'il renonçait à tout avantage temporel, il se présenta nu devant son père et devant les témoins de sa conversion. Tel il fut, enfin, sous le cilice et sous le froc du frère mendiant, comme dans les élans lyriques dont il faisait retentir ses grottes et ses cellules. Si l'imagination des pèlerins de l'art et de la piété revient toujours si pénétrée du charme ombrien, certes, le pays y est pour beaucoup; mais les souvenirs du Séraphique y sont pour bien plus encore. Lorsque, du haut de la montagne d'Assise, vous contemplez le soleil se couchant sur cette église de SainteMarie des Anges encadrant la Portioncule, on vous rappelle immédiatement, si vous n'y songiez vous-même, cet embrasement légendaire du ciel au jour où les religieux assistaient, à une distance respectueuse, au dernier repas commun, ou plutôt à la dernière entrevue de saint François et de sainte Claire. Autrement, que vaudraient ce hameau si plat et cette gare incommode, qui est venue en aggraver la banalité? Cela est si vrai que ceux qui passent là pour la seconde fois s'étonnent de la vulgarité des lieux. A une première visite, ils n'avaient, pour ainsi dire, eu d'yeux que pour le passé, dont ils apportaient avec eux tant de souvenirs, et de souvenirs encore avides de ressusciter leurs objets tels que l'enthousiasme se les figure. C'est une illusion à laquelle on voudrait céder encore davantage quand, aux fêtes solennelles, dans le pré indiqué par la légende, sont allumés de grands feux, pour rappeler la lumière miraculeuse. Lorsque, des constructions, si intelligemment conservées pauvres et rustiques, de SaintDamien, vous plongez dans ces champs d'oliviers qui descendent et remontent en des ondulations indéfinies, le moine qui vous accompagne ne manque pas de vous dire « Vous êtes ici sur l'étroite terrasse d'où la douce cloîtrée, dans les intervalles de ses prières, aimait, elle aussi, à contempler cette largo nature. » Tout de suite, le charme de la voyante s'empare de vous, sans que vous puissiez bien démêler ce que le paysage vous donne de lui-même et ce qu'il vous renvoie de ces émouvants souvenirs. Par des chemins ou plutôt des pistes qui ne sont accessibles qu'à des pieds d'excursionnistes ou à des bœufs, à travers des pierres et des rochers qui donnent parfois l'image du chaos, vous montez, je suppose, à ces Carceri trop peu visités, vous finissez par avoir devant vous, au milieu même de cette désolation, un immense précipice d'admirable verdure, fermé au nord, mais pleinement ouvert à la splendeur du midi. Comment le saint y


pénétrait-il, alors que, sans doute, nul semblant de chemin n'y donnait accès? Comment y vivait-il? On raconte qu'il dormait, soit dans un lit de pierre, une sorte de sépulcre, avec un oreiller de bois soit simplement dans le creux d'un rocher. Mais, ici, les rochers sont tous enveloppés d'arbres magnifiques, et ces arbres complaisants se laissent attribuer des âges qui les rapprochent des temps où les oiseaux y écoutaient les prédications de leur saint ami. Des écriteaux disséminés avertissent que tout essai de chasse est interdit dans ces parages. Est-ce simplement pour constituer une réserve de gibier à celui qui a voulu soustraire ces lieux à la confiscation et les a rachetés de ses deniers, tout en y logeant par pitié deux ou trois Frères? Serait-ce plutôt un hommage rendu à la mémoire de celui qui ne voulait voir tuer aucune bête? On aimerait que cette seconde hypothèse fût la vraie. On n'en aurait que plus de bonheur encore à chercher les traces de ce contemplatif qui, si dur pour lui-même, tenait cependant à ses yeux, au point de forcer, en quelque sorte, la Providence à lui donner tout d'un coup les moyens d'offrir un « bon déjeuner » au médecin qui venait les lui soigner. Sans doute, il ne se fut pas facilement résigné à perdre complètement de vue ce soleil qu'il chantait si bien et ces espaces où il laissait autant de liberté à son esprit qu'il donnait peu d'aisance à son corps épuisé.

Mais voici qui, dans ce mélange de beautés naturelles et de souvenirs humains plus captivants encore, nous donne de nouveau à réfléchir et à nous demander du personnage et du paysage, quel est celui des deux qui doit le plus à l'autre? Dans vos promenades champêtres, n'essayez de rapporter aucun bouquet, vous seriez déçu. Un savant bénédictin, perdu avec trois autres Pères dans l'ampleur dénudée d'un monastère construit pour abriter cinquante religieux, me fait la révélation suivante « Dans toute l'étendue de cette Ombrie si poétique ou si poétisée, vous chercheriez vainement une fleur qui ait du parfum, vous n'en trouveriez pas. Quoi! Si près de Sainte Marie de la fleur de Florence et dans le pays même des fioretti? » Eh! bien, oui et nous voici ramenés à ce qui, tout à l'heure, pouvait sembler un paradoxe ce n'est pas la nature ombrienne qui a donné les fioretti, les « petites fleurs », au saint d'Assise et aux poètes franciscains que sa mémoire a inspirés; c'est leur poésie à eux qui a fleuri et embaumé les montagnes de leur patrie. Celle-ci leur donnait assurément les lignes et la lumière, ce qui, à vrai dire, est 1 On vient souvent y coucher les enfants malades ou estropiés.


>déjà beaucoup; mais. ce sont eux qui Lui ont donné le charme et le parfum.

.Aussi l'Ombrie n'a-t-elle été vantée ni par Montaigne, ni par le président de Brosses, ni par Goethe, ni par Stendhal, qui l'ont traversée dédaigneusement, sans la faire aimer; pour y amener des .admirateurs, il a fallu des Ozanam et des Ruskin.

L'inspirateur de Giotto, de Benozzo Gozzoli et de tant d'autres artistes devait-il davantage aux hommes de son pays natal, à ses compatriotes? La descente ou plutôt la chute est ici infiniment plus grave.

Un savant professeur de préhistoire à l'université de Pérouse me dit, et je transcris mot à mot « L'Ombrie justifie encore point par point ce qu'en ont dit les auteurs latins, en particulier ,Horace. »

A mon retour, j'appelle à mon aide bibliothécaires et érudits. Ils entassent devant moi les tables analytiques, les apparatus, les dictionnaires. Sur les hommes du temps et sur leur caractère je ne trouve pas grand'chose. Horace parle bien du villicus ou fermier ombrien qui, pour faire à son patron quelque cadeau, achète tout simplement à Rome même ce que son pays ne lui donne pas. Ce pays n'est noté que pour ses forêts et pour leurs hôtes. C'est qu'Horace adresse certains gourmets « Tu y trouveras, dit-il, le sanglier nourri de glands d'yeuse, qui fait plier la table sous sa chair pesante et qui plaît à ceux qui fuient une chair insipide. » C'était donc un pays de chasse, et les poètes postérieurs à Horace, comme Martial, parlent beaucoup, à leur tour, des chiens ombriens, très renommés pour la poursuite du cerf. « On les loue pour leur flair, qui fait oublier leur laideur », dit l'un d'eux. « Ce qui les recommande, dit un autre, c'est leur fidélité et leur adresse; mais ils sont sans feu et sans courage, car dès qu'ils ont dépisté la bête fauve, ils la fuient. »

Puisque dans l'antiquité je ne trouve rien de bien explicite que sur les bêtes, je cherche sur les gens des jugements contemporains. J'ouvre l'Enquête de la Société des agriculteurs italiens (Rome, 1902, p. 92) et, à propos de l'Ombrie, je lis ceci « Nos paysans, paresseux par nature et mal dirigés par des>propriétaires ignorants, négligents, sans capital à employer pour l'amélioration des terres, sont accablés de dettes qui les démoralisent de plus en plus. »


Au cours des dix dernières années, l'Italie, dans son ensemble, arfait des progrès qui ne sont pas niables. Il serait étrange qu'une province située comme l'est l'Ombrie n'y eût point participé. Y a-t-elle participé de manière à la relever aujourd'hui d'un jugement si sévère? J'avoue que ce jugement, je ne l'ai guère entendu contredire avec résolution. Parmi les hommes de toute opinion et de toute profession que je consulte, je distingue ceux qui me renseignent oralement et ceux qui me répondent par écrit. Les premiers ont des sourires et des gestes significatifs quand ils parlent de l'apathie et de la routine de leurs concitoyens. Les seconds y mettent quelques ménagements et cherchent des synonymes moins rudes ou bien apportent quelques timides restrictions. Ils remplacent, par exemple, le mot de paresse par celui d'indolence et celui d'apathie par 'ceux de douceur et de tranquillité au lieu de routine on parle d'esprit traditionnaliste, et ainsi de suite. La race est-elle saine et vigoureuse? Oui, répond-on en général, carie pays est très salubre. Est-elle intelligente? Modérément; tel est le mot qui revient avec la plus grande régularité. Seulement, quelques-uns ajoutent « Somme toute, plutôt inférieure à la moyenne. » On insiste sur ce que, dans ses rapports sociaux, la race apporte d'humeur paisible, de bonhomie, de douceur et de résignation, de résignation presque satisfaite chez les travailleurs de la campagne, plutôt triste chez les artisans dont la situation ne fait qu'empirer tous les jours. Le socialisme y fait-il des progrès? Aucun; mais, d'autre part, l'esprit religieux s'y maintient-il?

Ici encore beaucoup louent très volontiers les bonnes dispositions du paysan, très fidèle aux habitudes ancestrales. On ne peut cependant dissimuler que, depuis saint François d'Assise, il s'est passé bien des choses. La domination temporelle des papes n'a point laissé les meilleurs souvenirs. Au siège de la plus importante Union catholique d'Italie, on me dit délibérément « C'est dans les anciens Etats de l'Eglise que l'esprit catholique a le plus souffert, et dans les plus anciens sanctuaires il a perdu encore plus qu'ailleurs. Il n'y a pas de plus mauvaises populations que celle de Lorette. » Au secrétaire si peu optimiste qui me renseigne, je dis « Mais vous agissez beaucoup pour régénérer ces populations une organisation telle que la vôtre ne peut que faire beaucoup de bien. » 11 me répond « Oui, nous faisons des manifestations, mais il n'en sort pas grand'chose. » En veine de sincérité ou en un moment de légère acrimonie contre ceux qui ne le secondent pas assez, il finit par s'écrier « Nous jetons de la poudre aux yeux, polvere ail' occhi. » Sa franchise m'étonna tout


d'abord un peu 1 mais j'ai toujours à l'esprit cette phrase caractéristique d'une grande revue italienne' résumant une discussion engagée en 1911 sur une question des plus préoccupantes pour le royaume Dopo lunga, academica e inconcluente discussione. En Ombrie même, on reconnaît en partie la ténacité des mauvais souvenirs et on m'en parle avec précision. Ce dont le peuple souffrait le plus, ce qu'il ne voudrait voir revenir à aucun prix, c'est la bureaucratie sous l'aspect clérical, on répète même avec affectation le mot en français. Quand on constate, comme on ne peut pas ne pas le faire, à quel point le clergé italien est inférieur au clergé français, au clergé belge, on devine ce qu'il devait apporter de peu recommandable, à plus d'un point de vue, dans l'exercice de ces fonctions, toujours ingrates d'ailleurs et toujours redoutées du pauvre peuple. L'impression en est restée profondément gravée dans les esprits. C'est même par là que l'évêque de Gubbio, prélat jeune, actif et très instruit, m'expliquait lui-même en grande partie la défiance obstinément opposée par la majorité de ses diocésains aux meilleures tentatives du jeune clergé en matière d'œuvres sociales. « Ils ont toujours peur, me disait-il en souriant, de voir reparaître, dans le vicaire qui les convoque, quelque nouveau collecteur d'impôts pontificaux. C'est une idée qu'on ne peut pas leur ôter de l'esprit. » Assurément, dans cette région réputée pour la multiplicité de ses églises, les lieux sacrés sont en honneur, et les souvenirs de tant de saints n'ont pas cessé d'être populaires. C'est à eux, du reste, que le peuple doit tous ces petits gains qui confinent à la mendicité. Dans Assise, tous les enfants (et toutes les vieilles gens) veulent à l'envi vous conduire à San-Francesco, comme les petits Siennois tourbillonnent autour de vous pour vous mener à Santa-Catarina. A célébrer les grands anniversaires, tout le monde se prête, et en septembre dernier on pouvait lire, non pas séparément, mais à la suite l'une de l'autre, sur la longueur d'une même affiche, les annonces suivantes « En l'honneur de sainte Claire et de saint François d'Assise, triduum à Saint-Damien, office solennel, bénédiction, illuminations, foire au bétail et représentation de Rigoletto.

1 Je mis peut-être obligé de dire, pour donner à tout jugement sa vraie valeur, que celui-ci m'est fourni dans la ville d'Italie qui pèche le moins par excès de complaisance, d'optimisme et, disent les autres populations, de bienveillance. On connaît l'épigramme qui, au moment où la capitale se transportait successivement du Nord au Sud, disait « Turin voit partir son roi et pleure, Rome le voit arriver et lui sourit. Quant à Florence, peu lui chaut que le roi lui vienne ou la quitte, a

2 Rassegna naziona/e.


Ces hommes, d'une intelligence et d'une activité modérées, passent néanmoins pour réussir assez bien hors de chez eux, soit dans les carrières administratives, soit dans les fonctions ecclésiastiques. D'après les registres de l'état civil qu'on peut consulter à Rome, c'est surtout en Ombrie que se recrutent les nouveaux groupes de la population de la capitale. En dix ans, de 1891 à 1901, ce recrutement spécial a exactement doublé il a passé de 12 247 à 2i liS. Sur les feuilles qu'on veut bien me laisser examiner et où sont inscrites les arrivées des trimestres les plus récents, je remarque cependant qu'il n'est venu de la province de Pérouse aucun homme de profession libérale et savante, très peu de gens voués à des métiers où il faut au moins quelque initiative personnelle; j'y vois principalement des travailleurs de chemins de fer, des domestiques, des employés, soit au service de l'État, soit surtout au service des particuliers, enfin des hommes et des femmes inscrits sous la rubrique profession inconnue.

La première catégorie qui représente une élite sociale ne peut évidemment fournir des immigrés aussi souvent que la seconde, toujours plus nombreuse et toujours prête à accourir en se donnant telle qu'elle est. Toutes les deux ont pourtant, d'après les juges compétents, un certain nombre de traits communs. En leur langage habituel, les ecclésiastiques de leurs cités disent « Ils ont tous beaucoup de respect humain, c'est pour nous le plus grand obstacle. » Ils n'entendent pas seulement parler là d'obstacles à la pratique religieuse. Celle-ci, sans doute, est de plus en plus compromise dans la ville d'Assise où l'école laïque, installée dans les locaux confisqués du grand couvent, fait une propagande antichrétienne très dangereuse; mais dans les campagnes elle est généralement conservée; là, ce que le paysan redouterait serait de paraître moins bon catholique que la masse de la population. Au lieu de les éloigner de l'église, la crainte de l'opinion les y retient car le même sentiment produit des effets contraires, suivant l'état du milieu où ils veulent se mettre quand même à l'unisson des autres. Cette crainte de se faire remarquer en faisant bande à part explique la difficulté qu'on éprouve à les faire sortir les uns ou les autres de la routine et à grouper même les minorités dont on voudrait obtenir un effort en vue du mieux, individuel ou social. Quand ils sortent de leur pays natal, les originaires de l'Ombrie ont donc surtout la faculté de se plier, de s'ajuster à l'esprit de


ceux qui les encadrent. Chez eux, ils résistaient aux novateurs, parce que les novateurs étaient des exceptions. Hors de chez eux, ils se font aux habitudes, quelles qu'elles soient, de ceux qui, à tort ou à raison, leur apparaissent comme formant la majorité. Le tout, avec une certaine aptitude à « arriver », mais sans noblesse de caractère. Telles sont les expressions que je retrouve textuellement dans les notes de mes enquêtes. C'est précisément par là que ceux de leurs compatriotes qui les apprécient avec clairvoyance trouvent le secret de bon nombre de ces succès qu'on les voit obtenir dans l'administration et dans la politique. +

Mais revenons au pays même. Plus de la moitié de la superficie de l'Ombrie est classée comme terrains de montagnes, 5 488 000 mètres carrés sur 9 677 000. Il y a quelques années, un recueil italien la comparait à la Castille, pour sa configuration et pour ses mœurs il avait même intitulé l'article « Une Castille italienne. » L'Ombrie est peut-être aussi accidentée, mais elle a toujours été et elle est demeurée beaucoup plus verte. Entrecoupée de montagnes, dont beaucoup sont encore boisées, et de vallées cultivées, elle offre un état moyen qui ne se prête pas aux uniformes et vastes cultures des latifundia, mais favorise les propriétés où il y a un peu de tout et où, grâce aux compensations que ménage la diversité, on voit rarement se succéder des années très riches et des années très pauvres. Si beaucoup de montagnes ont vu, malheureusement, leurs forêts trop mises à contribution pour les traverses des chemins de fer, et si le régime des eaux n'a pu qu'en souffrir, il reste encore que la province est une des plus riches en forces motrices hydrauliques elles sont de peu d'usage, quant à présent, sauf à Terni, mais elles peuvent donner beaucoup d'espérances pour l'avenir.

Le blé, le mais, la vigne et l'olivier font, de temps immémorial, le fond de la \ie agricole de la province, et avec une énorme prépondérance. Comme partout, et même plus qu'ailleurs, la culture du chanvre et du lin a diminué. Il faut en dire autant de la production des cocons de soie, de celle de l'huile d'olives et aussi de la production du vin et de celle même du mais (qui n'a gardé ses anciens développements que dans l'Emilie, le Latium et la Campanic). Comme dans l'ensemble du royaume, la production du froment oscille avec des progrès réels, mais légers. Quant à la production des fourrages, à l'accroissement de laquelle on tend partout, elle est en progrès assez régulier, puisque dans les


années 1909, 1910, 1911, la statistique régionale enregistre successivement 5012, G124, 7168 quintaux par hectare. L'élevage du bétail ne pouvait pas ne pas s'en ressentir. Si quelques espèces d'animaux domestiques et de boucherie s'y raréfient, comme les moutons qui, par rapport à 1881, ont donné 10, au lieu de 29 pour 100 dans l'ensemble du royaume, les bœufs s'y sont accrus de 33,6 au lieu de 29,9. Pour les chevaux, en comparaison avec 1875, on enregistre une diminution de 7,9 au lieu d'une augmentation de 45,4 qui résume le progrès total de l'Italie; cette diminution n'est pas précisément compensée par l'augmentation du nombre des animaux plus rustiques et moins coûteux (ânes et mulets) qui ne paraît révéler une grande transformation ni dans l'agriculture familiale, ni dans la production des animaux de luxe, ni dans l'état des voies de communication. La diminution du nombre des chèvres ne peut être, à tout prendre, un meilleur symptôme; mais alors que l'Italie entière a gagné 115,5 pour 100 sur le nombre des porcs, si précieux pour l'alimentation des campagnes et pour certaines branches d'exportation, l'Ombrie n'a gagné là que 25,2.

En résumé, la province bénéficie à coup sûr de ces perfectionnements agricoles dont les procédés nouveaux pénètrent partout et dont le bienfait lui arrive par les chaires ambulantes dont la dotent les pouvoirs publics; mais elle reçoit l'impulsion sans y coopérer elle-même beaucoup et surtout sans l'activer par les efforts de ses habitants.

Depuis 1886, néanmoins, dans l'arrondissement de Terni, et depuis 1896, dans l'arrondissement de Foligno, s'est introduite la culture de la betterave. Elle y a progressé, puisqu'ayant débuté fort modestement elle est arrivée à occuper 1200 hectares d'un côté, 700 hectares de l'autre, et qu'elle alimente ainsi deux fabriques de sucre faisant travailler chacune environ trois cents ouvriers. Cette innovation, comme celle de la culture plus restreinte du tabac, est due à des sociétés et aussi, comme par hasard, à un très gros propriétaire foncier, plus entreprenant et plus novateur que les autres qui ne le sont guère. Toutes les fois qu'en Italie, ainsi qu'en beaucoup d'autres pays sans doute, on remarque un progrès inattendu, sortant d'études préliminaires et succédant à des efforts maladroits, donc infructueux et plutôt décourageants, c'est invariablement à une semblable intervention d'une association capitaliste qu'elle est due.

A ces exceptions près, l'Ombrie n'est pas un pays de grande propriété. Là où celle-ci se maintient, c'est avec le sjslème de fermage qui pousse à l'absentéisme du patron et assure l'enri-


chissement du fermier. La petite propriété est loin d'être rare; l'industrie individuelle, la simplicité de vie des gens encore plus lui conservent quelques sources de gains on peut même dire qu'en somme elle s'étend un peu grâce aux achats des émigrants revenus au pays. Au recensement de 1901, la proportion des propriétaires de terrains et de bâtiments par 100 habitants y est de 11,2 au lieu de 12,7 dans la totalité des provinces (et, par kilomètre carré, de 5,9 au lieu de 11,5). La moyenne propriété, enfin, tient solidement à la pratique traditionnelle du métayage. Le système qui le régit est celui du partage à moitié, sauf pour l'olive et pour le \in, où le métayer ne garde que les 2/5. Les paysans se trouvent, à ce régime, suffisamment heureux, car ils se contentent de peu. On me cite des familles qui, depuis cinq ou six cents ans, se perpétuent dans le même métayage bel exemple de ce que Le Play nommait la stabilité des engagements. Les contrats ne se modifient que légèrement, par transactions locales et individuelles, sous l'empire de conditions de même nature. Il en résulte que la famille, elle aussi, est amie et coutumière de la stabilité. La main-d'œuvre à la journée chez des propriétaires ou des métayers différenls y est très rare, parce qu'elle est très peu demandée, sauf au moment de la cueillette des olives. La province est une des trois du rojaume où il y a le moins de migrations intérieures d'ouvriers agricoles. Elle en compte 4000, alors que la Lombardie en a 60 000 et les Pouilles 104 000, sans que la différence de population, si grande qu'elle soit, suffise à expliquer un tel écart. C'est dire que l'Onibrie se suffit à elle-même, à bien peu de chose près. On en a, du reste, une autre preuve dans le recensement général de la population présente de fait. Sur 01 000 étrangers que l'Italie comptait ainsi dans sa dernière statistique, la province qui nous occupe n'en avait chez elle que 199.

Nous voyons déjà se dessiner cette réaction mutuelle du pays sur la race et de la race sur le pays; pays pittoresque, accidenté, plein d'horizons variés, offrant soment de ces beautés que les habitants doivent payer par de dures fatigues, peuplé de vieux monuments si solides qu'ils semblent faire corps avec la montagne qu'ils couronnent et qu'ils devaient défendre jadis, race qui réussit à se maintenir dans cet état moyen où rien ne se 1 Si nous prenons les provinces •\oisine?, no >s ne trouvons qu i 0.3 dans les Muches et 8,5 en Toscane.


modifie qu'avec une extrême lenteur, si quelque action exceptionnelle ne vient y apporter, soit une poésie désormais attachée aux lieux et à leurs hôtes par des souvenirs ineffaçables, soit certaines innovations dont l'idée, dont les moyens d'action, dont les progrès viennent d'ailleurs.

Ce caractère moyen se retrouve sous toutes sortes de formes. Une supériorité faible, mais réelle, se manifeste dans le nombre des mariages sur 1000 habitants, 8,3 au lieu de 7,9. Elle ne se retrouve pas dans la natalité, où elle n'est que de 29,3 au lieu de 30,3. Ce qui semble même aggraver ce dernier symptôme, c'est que la proportion des enfants illégitimes et des abandonnés est de 9,6 au lieu de 3,1. Il est bien vrai que dans des publications officielles on a allégué que beaucoup d'habitants, cédant encore aux habitudes contractées sous le gouvernement pontifical, se marient simplement à l'église et ne paraissent pas devant l'officier ministériel. La statistique civile, qui n'a point enregistré leur union, compte leurs enfants comme nés hors mariage. Je ne sais ce que cette explication, donnée il y a une dizaine d'années environ, vaut encore aujourd'hui.

La mortalité de la province n'a rien d'excessif. Si la pellagre, la fièvre typhoïde et les maladies de cœur y paient un tribut un peu plus élevé, la rareté relative de la tuberculose et de la malaria tendent, au contraire, à améliorer la mojenne. On est un peu plus surpris de voir le nombre des fous présenter un excédent assez notable, 77 au lieu de 59. La cause en est-elle dans l'élévation des cas de pellagre ou plutôt dans certaines habitudes d'ivrognerie, les morts par alcoolisme chronique dépassant, eux aussi, le niveau général? L'ensemble des habitants toutefois demeure capable de fournir à l'Etat une proportion de jeunes conscrits reconnus aptes au service qui atteint 62,9 pour 100 au lieu de 61,4.

Ce caractère moyen se retrouve encore dans la vie sociale et politique. Sur 100 habitants, l'Italie compte 10,3 électeurs. L'Ombrie en a 9,4. Sur 100 de ces électeurs, en Ombrie, on n'en trouve guère plus de la moitié qui votent, 51,1 contre ,77,1. Tels sont du moins les chiffres que donnent à comparer les élections communales de 1905. Ces chiffres ont été un peu plus élevés aux dernières élections législatives de 1909; mais la différence du coefficient spécial de l'Ombrie et du coefficient général du pays est demeurée la même.

On sait qu'en Italie le droit de suffrage est, quant à présent (et en attendant l'application prochaine d'une loi nouvelle), refusé aux analfabeeli'. Le nombre de ceux-ci ne diminue que lentement.


De 1872 à 1901, il s'est cependant abaissé à peu près partout, un* peu moins dans l'Ombrie que dans la généralité de la péninsule ut de manière à y être encore de plus de moitié chez les hommes, de plus des deux tiers chez les femmes. Les causes de la lenteur de ce progrès sont ici à peu près les mêmes que dans le reste de l'Etat. Il n'en est pas moins utile de relever celles que donnaient encore, en 1910, les documents particuliers imprimés dans la province le peu de locaux adaptés aux exigences scolaires les plus impérieuses, la difficulté de recruter des maîtres capables, les maigres résultats donnés par ceux dont on est obligé de se contenter, les trop grandes distances qui séparent très souvent l'école des habitations de beaucoup de familles, toutes causes ne permettant pas de triompher facilement de l'indifférence que manifestent, à l'endroit de l'instruction proprement dite, ces populations très rurales.

Voici pourtant des compensations assez sérieuses et dont il est juste de leur faire honneur. Très rurales, elles ont au moins une vie de famille qui les tient à égale distance de l'individualisme et du socialisme. J'ai parlé de la fidélité des familles de métayers à une même propriété patronale. Or ces familles groupent souvent dans un même métayage vingt, vingt-cinq membres travaillant ensemble et s'allégeant ainsi mutuellement le poids de l'existence. C'est surtout par là qu'on m'explique leur bonne humeur et leur habituelle satisfaction.

Je n'ai point manqué de demander, en maint endroit et à plus d'une autorité, si le grand nombre des enfants n'amenait pas dans les partages un excès de division et de morcellement; ou si le père de famille n'était pas conduit, pour maintenir le fonds héréditaire, à quelques-uns de ces moyens détournés qu'on m'avait exposés dans le Piémont. De deux côtés très différents, chez des universitaires positivistes et radicaux de Pérouse et dans les rangs des ecclésiastiques les plus instruits, on m'affirme, avec une remarquable unanimité, qu'en Ombrie l'esprit de famille, l'amour de sa propre famille, l'attachement aux traditions, le respect des anciens et surtout le respect du père suffisent à lever les difficultés. Il n'y a d'ailleurs aucun paradoxe a dire que si deux enfants céderont plus volontiers à la tentation de réclamer chacun leur part et à vivre chacun à leur guise, six ou sept enfants s'habituent plus aisément à l'idée que le partage ne vaut pas la peine d'être tenté, surtout sur une propriété de peu d'étendue. Ce qu'ailleurs le propriétaire, jaloux de la perpétuité de son bien, prétend s'assurer en n'ayant qu'un enfant, le paysan d'ici se l'assure donc précisément par le grand nombre de ceux qu'il


groupe et qu'il habitue à vivre ensemble autour de lui. Les petits propriétaires eux-mêmes, quelles que soient leurs difficultés, aggravées ,par le lourd fardeau des impôts, réussissent à maintenir presque toujours la fixité réclamée par les mœurs. Le père reste chef et maître jusqu'au bout. Il ne s'avise pas de ruiner, de son vivant, l'unité de son petit domaine, en en détachant de quoi doter et établir séparément un fils ou une fille. Il y aura toujours, m'affirme-t-on, un fils plus actif et plus économe qui trouvera le moyen de garder le fonds à son propre compte. Le petit crédit, le crédit populaire, bien qu'il ne soit pas aussi florissant dans le Centre que dans le Nord, vient y aider. L'émigration y aide également, de plus d'une manière. Enfin la prédominance du métayage contribue encore à simplifier le problème et à en faciliter la solution. Si la petite propriété vient à faiblir, ce sera sous la charge des impôts que l'accroissement de la force productrice ne parvient pas à compenser. Elle paie aujourd'hui en un trimestre ce qu'elle payait autrefois en une année, me dit-on à l'Université de Pérouse or il est bien certain que la richesse agricole n'a pas quadruplé.

On a lu plus haut un jugement peu bienveillant, quoique émané d'un groupe italien, sur l'insuffisance de la classe qui devrait s'attacher à entraîner et à diriger ses inférieurs. Ce jugement, inscrit dans l'enquête de 1902, personne, au bout de ces dix ans écoulés, ne s'avise de le contredire, et beaucoup, qui peut-être ne l'ont pas lu, n'hésitent pas à faire des déclarations identiques. Ni « l'aristocratie », sauf de bien rares exceptions, ni les classes moyennes, bien voisines des classes populaires, ne donnent ici l'exemple de l'initiative. Ceux qui veulent absolument nous en faire connaître quelques cas se rabattent sur la générosité de quelques dames fondant ici ou là quelque ouvroir pour y propager la fabrication de la dentelle ou de la broderie. Suivant un mot bien connu en d'autres pays, dont le nôtre, les gens passant pour riches ou aisés en comparaison des autres « ne font pas travailler », c'est-à-dire ne donnent par leurs commandes qu'un aliment rare et maigre. C'est sur l'étranger, sur le touriste et le pèlerin que les petits commerçants et les petits industriels doivent compter.

Il faut, toutefois, établir quelques distinctions. Il est deux parties de la province qui font, à cet égard, exception. Le cheflieu, d'abord, cela va sans dire, avec une population plus choisie, avec ses administrations centrales et leurs fonctionnaires,


avec ses hôtels, avec les vieilles demeures de ces familles riches que réclament en vain les domaines ruraux, avec ses richesses artistiques enfin, rappelle, au point de vue économique, la vie ordinaire de bien des chefs-lieux. Du côté nord-est sud-ouest de la province, le chemin de fer qui va d'Ancône à Rome a provoqué un certain nombre d'industries importantes; mais celles-ci sont des implantations du dehors beaucoup plus que des créations spontanées de la vie régionale ou locale.

C'est d'abord, à Terni, l'industrie métallurgique, rendue d'ailleurs facile par les fameuses cascades des rivières Nera et Velino, qui tombent d'une hauteur de 135 mètres et assurent une production d'énergie électrique considérable 81 757 chevaux dynamiques étaient utilisés au 31 décembre 1908. Les cours d'eau Nera et Velino, à eux deux, en donnaient 76 596, le Velino se jetant dans la Nera pour former avec elle les cascades dites delle Marmore. Dans les siècles précédents, notamment au dix-huitième, sous le pontificat de Paul IV, avaient été essayés là quelques commencements d'industries mécaniques et métallurgiques. La suite qu'ils avaient eue conservait l'aspect modeste des vieilles industries locales, lorsqu'en 1871, le gouvernement italien proposa au parlement d'établir une fabrique d'armes à Terni. Le projet fut réalisé en 1878, avec la création d'une fabrique d'armes à feu portatives, occupant présentement, sous la direction d'un colonel, 430 employés et ouvriers dont le salaire va de 2 fr. 50 à 8 francs.

Cette création ne tarda pas à en provoquer d'autres, destinées à la compléter. En premier lieu, il faut citer la Société des hauts fourneaux, fonderies et aciéries de Terni, établie sur un terrain de 30 hectares, où 9000 chevaux dynamiques, dérivés des cascades voisines, activent 443 machines et donnent du travail à 3093 ouvriers, sans compter 46 femmes. C'est le Creusot de l'Italie. On y fabrique tout ce qui intéresse l'art militaire de terre ou de mer, cuirasses, canons et boulets. Les superbes chutes avaient encore de quoi parer largement à l'éclairage électrique. Il est même resté de quoi faire fonctionner, un peu plus loin, à Narni, une fabrique de carbure de calcium où travaillent 1G0 ouvriers, gagnant de 1 fr. 50 à 4 francs par jour. N'oublions pas que ce même centre de Narni a vu s'établir, en 1899, une filature de laine occupant 150 hommes et i-00 femmes; c'est une succursale d'une grande entreprise dont le siège ett en Toscane, et les noms de ses chefs (Kœssler Maycr et Klingcr) en disent assez clairement l'origine. Profitent enfin de l'inépuisable houille blanche quelques usines spéciales et de moindre envergure, occu-


pant çà et là 10, 15, 20 ouvriers ces derniers établissements donnent à peu près le type de ce qui peut se retrouver disséminé dans la province, en vue de besoins particuliers et locaux. Une autre cité industrielle, placée sur la même ligne de communication, est Foligno. Ici aussi, ce sont des administrations publiques, celle de la guerre et celle des chemins de fer, qui, depuis vingt ans, ont apporté, implanté, développé les procédés nouveaux. C'est ici, en effet, que sont installées des fabriques de pains militaires, donnant environ dix mille pains par jour, puis des fabriques de conserves pour l'armée. L'administration des chemins de fer a établi également à Foligno d'assez importants ateliers. Si nous ajoutons quelques entreprises de moyenne grandeur pour la construction des machines agricoles, des moulins à huile,-la plus grande occupe quatre-vingts ouvriers, on aura une idée d'ensemble de la vie industrielle de ces deux villes où le travail moderne a pris un aspect que le reste de TOmbrie ne connaît guère.

Entre les deux, s'élève Spolète, découronnée de son titre de chef-lieu qu'elle détenait sous le gouvernement papal, mais toujours pleine de souvenirs antiques, remontant jusqu'au temps des guerres d'IIannibal. Foligno que, sur la foi de la Madone de Raphael portant son nom, beaucoup de voyageurs s'attendent à trouver charmante, étale, dans une plaine tour à tour poudreuse et boueuse, l'activité de ses quartiers vulgaires. Spolète, au contraire, se dresse sur sa colline surmontée de l'indestructible Rocca. La ville haute demeure elle-même avec l'aspect sévère et compliqué de ses constructions archaïques où l'on ne voulait rien détruire, avec ses hautes maisons serrées les unes contre les autres ou qui, bien que situées sur des côtés opposés de l'étroite rue, se rejoignent par des portiques aériens. Singulier contraste avec le voisinage bruyant de la gare, où la ville basse s'improvise comme elle peut! II est vrai qu'à l'ouest se trouve un quartier où les deux cités, la nouvelle et l'ancienne, semblent avoir voulu tout concilier promenades élégantes, d'où s'aperçoivent des hôpitaux et des maisons de bienfaisance élevées, à des époques relativement rapprochées, par une aristocratie encore généreuse, vieilles églises à la façade romane du dixième siècle, le tout surmontant une vallée verte et profonde, où des chemins rampant aux pieds de la ville vont rejoindre à l'est les flancs abrupts de la citadelle. Malgré tout ce qu'elle a ainsi de traditionnel et d'archaïque, la ville de Spolète a ressenti chez elle le contre-coup de la secousse industrielle de ses voisines. De là un mouvement où les habitants se plaisent à voir de belles promesses et même un germe d'avenir


déjà passablement vigoureux. « Toutes ces nouvelles industries, grandes et petites, se rattachent plus ou moins à l'initiative hardie prise, alors qu'il était encore temps, par h municipalité de Spolète, pour doter la cité d'une forte réserve d'énergie électrique. » Ainsi s'exprime un document local. Il ne s'agissait d'abord que de donner la lumière électrique à la ville et à des communes peu éloignées. En 1906, commençait de s'édifier une usine cotonnière, qui marche depuis 1908 avec un capital de 2 millions et emploie quatre cents ouvriers ou ouvrières. A peu de distance on remarque une filature de laine qui en occupe trente. Puis, la distance n'étant pas très grande entre Spolète et Terni, ce dernier centre s'est intéressé à plusieurs exploitations, comme des mines de lignite et une usine préparant des matériaux de construction. En résumé, l'industrie ombrienne est concentrée à peu près tout entière sur le court espace qui comprend Terni, Spolète et Foligno. Elle est due par-dessus tout, il faut le reconnaître, à une intervention publique qui a su mesurer l'importance de chutes d'eau de premier ordre. L'activité privée n'est venue qu'après pour travailler sur les lieux mêmes où les plus puissants moyens d'action lui étaient fournis tout préparés. Dans le reste de la province, l'industrie proprement dite n'est représentée que par des entreprises minuscules.

Elle trouve cependant, quand elle le veut, une aide d'un autre genre dans ce groupement et cet aménagement de forces collectives qui est si bien dans les traditions italiennes, à savoir l'organisation du crédit et des banques. Cette organisation n'a pas toujours été très heureuse. Le développement même des affaires, les espérances souvent téméraires qu'il excitait, l'impuissance où étaient les banquiers d'ancien système de juger exactement ce que les nouvelles expériences méritaient ou non de crédit eurent les mêmes résultats que ceux qu'on a signalés en bien des pays. A Spolète notamment, cinq banques privées, plus ou moins reliées entre elles, avaient attiré dans leurs caisses 4 millions d'épargnes locales. Un beau jour, on éleva contre elles un certain nombre de griefs qui, paraît-il, n'étaient point imaginaires. Elles étaient administrées par des hommes qui ne connaissaient que les vieux usages restreints et limités de la petite industrie; elles n'avaient donc renouvelé ni leur système de renseignements, ni leur comptabilité elles se laissaient détourner par des calculs politiques et cédaient à des influences électorales; enfin elles hasardaient imprudemment des capitaux dans des entreprises improvisées de Terni où les fortunes s'élevaient et s'écroulaient avec une rapidité déconcertante. Bientôt toutes ces banques firent à la fois


faillite. Ce fut une véritable catastrophe où les procès achevèrent de dévorer ce qui avait échappé au premier désastre. Pendant quelques années tout fut arrêté le peu d'épargne qui1 se. reconstituait se réfugiait dans les caisses d'épargne postales où, bien entendu, elle ne profitait guère aux intérêts de la région. C'est vers 1893 que fut enfin créée la Banque coopérative populaire, avec un capital de réserve de 400 000 lires et un ensemble de dépôts de 4 millions; elle a quatre succursales dans la province. S'est également fondé, il y a dix ans, le Crédit ombrien avec ses onze agences. Il a rendu de très grands services à la municipalité de Spolète, lors de la transformation des usines hydro-électriques; ces services ne furent pas perdus l'institution en reçut à son tour un surcroît de force et de popularité.

Ces créations, évidemment solidaires des grandes entreprises industrielles, ne suffisent pas à donner une idée complète de la vie économique dans la grande majorité de la population ombrienne, laquelle est essentiellement agricole. C'est par les caisses d'épargne que celle-ci doit surtout se juger, puisque, dans le régime italien de la décentralisation et pour ainsi dire de la dissémination du crédit foncier, c'est sur elles que comptent les petites institutions locales, les petites améliorations à introduire ici et là dans les irrigations, dans les plantations, dans les agrandissements des exploitations rurales, dans l'installation des petits ateliers. Sous ce rapport même, la part de. la province est plutôt restreinte. Au 31 décembre 1907, l'ensemble des dépôts des caisses d'épargne italiennes, caisses postales comprises, était de 113,30 par habitant. Pour l'Ombrie, malgré l'essor exceptionnel des caisses de Foligno et de Terni qui bénéficient de la richesse industrielle de la région, la proportion n'était que de 53,63 dont environ 3G pour les caisses d'épargne ordinaires'. Il est vrai que la caisse d'épargne de Pérousc n'était pas encore fondée. Mais, établie seulement en 1909, elle ne peut présenter encore un bien grand développement d'ailleurs les si longs délais qu'elle a pris pour s'organiser ne laissent pas d'être assez significatifs.

On s'explique dès lors le jugement peu favorable émané de l'enquête générale de la Société des agriculteurs italiens. On se l'explique d'autant mieux que d'autres institutions, les caisses rurales, spécialement établies pour prêter à l'agriculture, ne figurent guère dans les statistiques particulières de l'Ombrie qu'à 1 De 1906 à 1909 inclusivement, le progrès était marqué de part et d'autre par les étapes suivantes le royaume, 92,39 102 107,13 113,30. L'Ombrie, 40,57 48,30 51, 80 53,G3. En France, au 31 décembre 1909, la moyenne était, pour l'ensemble des caisses d'épargne, de 139.


tilre d'échantillons ou d'essais. Sans doute il faut tenir compte du chiffre peu élevé de la population. Il est bien évident que la Lombardie, qui a six fois et demie plus d'habitants, doit avoir, ici comme ailleurs, une supériorité très marquée. Mais dans l'ordre de faits que nous signalons en ce moment, la supériorité n'est pas de 6 ou 7, elle est de 182 contre 3. Les Marches, plus voisines, et qui n'ont même pas tout à fait le double de population, arrivent au chiffre de 40. Des provinces qu'on est habitué à considérer comme très arriérées, les Abruzzes, la Calabre, ont simplement le double de population, et aux trois caisses rurales de l'Ombrie elles peuvent en opposer, la première 17, la seconde 22. La Sicile enfin en compte 184, alors que sa population n'est que trois fois et demie plus forte.

De ces trois caisses rurales une seule, faut-il encore ajouter, avait, au 30 juin 1910, fait connaître sa situation financière. Elle avait un patrimoine social de 150 francs et sa caisse possédait en numéraire 404 francs, alors que la triste Calabre en présentait plus de 253 000. Le reste est à l'avenant.

Aussi lit-on sans étonnement dans les journaux les plus récents les plaintes et les appels des publicistes qui exposent comment des créations de caisses rurales sont attendues en Ombrie avec une véritable « anxiété ». A défaut des initiatives locales si lentes, si ombrageuses, si paresseuses, ils réclament celle d'une société mère qui en enfanterait d'autres et les disséminerait. Encore ces vœux sont-ils troublés quelquefois par la crainte naïvement exprimée de voir cette institution centrale prendre avant tout son propre intérêt plutôt que celui des petites caisses fédérées. C'est dire que l'Ombrie n'est pas encore guérie du mal de l'individualisme et de la défiance systématique, dont pour leur bien se se sont débarrassées tant d'autres provinces. Cette différence se retrouve dans l'intéressant chapitre des Sociétés agricoles d'achat. Dans l'Italie tout entière, elles sont au nombre de 420, avec 123 000 membres appuyés sur un capital global de 9 700 000 lires et 4 000 000 de fonds de réserve. Les documents officiels font avec précision la part des différentes provinces, celle de la province de Mantoue, qui est de beaucoup la plus forte, puis celles de la Lombardie, de l'Emilie, du Piémont, des Pouilles. L'Ombrie ne brille là que par son absence complète.

Jusqu'ici, donc, il semble bien que l'idée de présenter cette partie centrale de l'Ilalic comme un lieu de stage, où les progrès économiques doivent prendre un certain essor pour pénétrer de la région septentrionale dans celle du Midi, soit une idée théorique plutôt préconçue et légèrement aventurée. Il est, en tout cas, on


le voit, bien des faits et bien des chiffres qui sont de nature à la contredire.

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N'y a-t-il donc rien qui vienne remuer ces populations et les entrainer, fût-ce au prix de certaines agitations dont les effets ne pourraient, du reste, être chez elles que plus légers et plus passagers qu'ailleurs?

La petite bande de territoire où sont installées les industries dont j'ai parlé fait naturellement exception. Aussi les ligues ouvrières y font-elles quelque figure on en compte 43, tandis que le nombre des ligues agraires ne se monte qu'à 13. De Chambres de travail, il n'y en a jamais eu que 2, dont une a, depuis peu, disparu. Ne manquons pas d'observer qu'il n'existe, dans toute la province, aucune ligue catholique d'aucune espèce, ni industrielle, ni agricole, alors que l'ensemble des autres provinces du royaume en compte 697.

Ce n'est pas à dire que les meneurs socialistes aient trouvé, quant à eux, dans le pays, un terrain mieux préparé. C'est encore le clergé qui aurait le plus de chances d'exercer une certaine action. Là où sa jeunesse s'adresse à la jeunesse laique et le fait sans choquer les habitudes ni éveiller certains soupçons, elle réussit à opérer certains groupements. Mais l'effort est tout récent, et l'on ne fait qu'entrevoir les résultats heureux que ceux qui le poursuivent en espèrent dans l'ordre social. On aimerait pourtant à se dire que, dans le pays de saint François d'Assise et de ses compagnons, les successeurs de ces religieux si secourables aux pauvres gens étudient les conditions nouvelles de la vie rurale pour continuer à son profit la lutte que saint Bernardin de Sienne, par exemple, avait entreprise contre l'usure, grâce à l'organisation d'un crédit raisonnable. Mais l'antique famille religieuse est toujours divisée entre conventuels et observants les premiers, plus intellectuels, plus studieux, plus intérieurs, préposés surtout à la garde de cette grande église où la piété filiale des successeurs a fait, en quelque sorte, violence à l'humilité du fondateur; les seconds, affectant des allures plus populaires. Les habitants sont toujours aussi habitués aux uns et aux autres; mais on ne voit ni les uns ni les autres travailler autant qu'on le souhaiterait à l'amélioration de la condition ou morale ou économique de leurs concilojens. Ceux-ci, d'ailleurs, accepteraient-ils partout le conseil et l'exempte d'un certain renouvellement? Quelques prêtres instruits et actifs, au courant des exigences de leur temps, quelques évêques cherchant les occasions de les seconder, cela,


on le trouve. La ville de Foligno menaçait d'être entraînée par la brusquerie même de son essor industriel et commerçant vers un matérialisme sectaire. Un ou deux hommes, un surtout, ont réagi avec vigueur et, semble-t-il, avec succès. Présentement l'esprit de la ville de Foligno est plus conservateur que celui de Spolète que celui même d'Assise. Loin d'en souffrir, sa prospérité n'a fait qu'y gagner. Mais ces deux zélés ont fort à faire; car, si j'en crois un numéro du journal fondé par l'un d'eux, les lecteurs de la feuille réparatrice veulent bien recevoir le journal, ils ne veulent pas le payer. Après des instances réitérées, le directeur devait menacer les récalcitrants de publier leurs noms en tête d'un des prochains numéros.

Pour que l'Eglise eût plus d'action et une action plus heureuse, il faudrait qu'elle fut munie d'une autorité moins affaiblie par le morcellement des diocèses. Quatorze évêchés, dont quelquesuns de 9 ou 10 000 âmes, dans une province de 700 000 habitants, c'est là, pour le prestige du pouvoir spirituel, une condition peu favorable, d'autant qu'elle frappe d'anémie et d'impuissance Ics séminaires disséminés. Ici, comme dans le Sud, PieX travaille activement à la réforme, puisqu'on élève en ce moment même à Assise le grand séminaire où les quatorze qui existent encore se trouveront désormais concentrés. Mais la réforme du nombre des diocèses sera beaucoup plus difficile et, par conséquent, beaucoup plus longue. Jusqu'à ce qu'elles soient toutes les deux bien assises, l'action sociale du clergé ne peut guère se composer que de palliatifs et d'expédients.

Dans ces dernières années parut se dessiner ce qu'on appelle un mouvement agraire. Le fait était jugé surprenant pour qui connaissait les mœurs patriarcales, simples et tranquilles de l'Ombrie; signalé à l'envi par les journaux de toute opinion, il eut l'air de vouloir prendre les allures d'nn événement national. Il en fut de cette agitation comme de certaines crises internationales, où le sujet apparent du conflit est soit un misérable port de pêcheurs, soit un pauvre village composé de quelques bicoques. Ce qui envenime la querelle, c'est la situation topographique du territoire convoité, c'est surtout la perpétuelle rivalité des puissances qui se le disputent en vue d'une pénétration plus étendue. On a pu reprendre à Foligno la tradition des processions de la FêteI)ieu. On ne le pourrait pas à Spolète. Dans cette dernière ville, le maître d'hôtel, homme « important », m'avait dit « Oh! ici les gens sont très tranquilles et très catholiques. » J'ai su un peu plus tard qu'il n'avait pu me le dire qu'avec une nuance marquée de mépris. A ses jeux, pour peu qu'on ait encore de religion, on en a toujours beaucoup trop


Ici, le champ clos des catholiques et des socialistes fut la petite ville de Gubbio, grossie de ses alentours. Les grands journaux eurent la joie de pouvoir inscrire sur leurs manchettes, en beaux caractères Grève de 6000 paysans les cléricaux pour les travailleurs, les socialistes pour les propriétaires.

C'étaient cependant les socialistes qui, dans les débuts, en 1903, avaient poussé les paysans et les avaient un instant organisés, mais organisés en vue de quoi? En vue d'obtenir que la semence de mais et celle des fourrages ne fussent plus payées par le métayer seul, mais le fussent moitié par le métayer, moitié par le propriétaire. Une grève s'en suivit et des pourparlers s'engagèrent qui durèrent longtemps. A force de discuter, on aboutit à un nouveau système de pacte. Les propriétaires accordaient la moitié de la semence, mais ils exigeaient en retour un intérêt de 3 ou i pour 100 sur la moitié de la valeur du bétail qu'ils mettaient à la disposition des métayers. Après quoi, l'association des propriétaires s'était dissoute et la ligue des paysans avait, de son côté, donné congé aux socialistes. Mais un peu plus tard, cette ligue se réorganisait sous les auspices de cléricaux. Au bout de quelque temps, les propriétaires, à leur tour, essayèrent de se soustraire à leurs nouvelles obligations. Plusieurs d'entre eux avaient même réclamé de leurs métayers des prestations de travail extraordinaires et gratuites. C'est alors que, selon la grande presse italienne, les « cléricaux » entrent résolument en scène, soutiennent les prétentions des paysans et encouragent leur résistance aux prétentions des propriétaires. Ceux-ci consentirent bien à promettre que chez eux tous le paiement par moitié des frais de semence serait désormais la loi intangible; mais ils voulaient garder l'intérêt prélevé par eux sur la valeur du bétail, tout en abaissant cet intérêt à 2 pour 100. Les paysans refusèrent, les propriétaires s'obstinèrent, et, irrités de voir l'évêque se poser comme intermédiaire entre eux et leurs gens, mais à l'avantage de ces derniers, ils le dénoncèrent au Vatican.

En 1911, nouvelle menace de grève et, par dessus tout, nouveaux soupçons de partialité élevés par les propriétaires contre le clergé et son premier pasteur. Ceux-ci déclarent qu'ils s'abstiennent complètement, et conseillent d'ajourner tout débat à l'issue des vendanges. Abandonnés à leur propre inspiration, les paysans n'en proclament pas moins la grève. « L'impression produite est énorme », impriment les journaux les plus sérieux. Qui, en effet, se serait jamais attendu à voir se ranger en bataille sur ce coin perdu de l'Ombrie six mille grévistes organisés sans compter ceux qui n'étaient point organisés? Les chefs du parti


catholique s'abouchèrent alors de nouveau avec les grévistes dont ils approuvaient hautement les réclamations modérées. Les socialistes, de leur côté, gardaient rancune aux paysans qui, après avoir écouté leurs suggestions dans ce qu'elles avaient de pratique, avaient ensuite refusé d'engager la lutte sous leur direction et sous leur drapeau. En même temps, la municipalité de Gubbio, détenue par ce que les Italiens appellent les partis populaires (lesquels, comme nos radicaux, voisinent avec les socialistes), avait établi une taxe du pain qui lésait les intérêts de la campagne. Celle-ci tint donc plus que jamais à se séparer des socialistes sur quoi ces derniers, pour se venger, firent cause commune avec les propriétaires et soutinrent ostensiblement leurs prétentions (pareil fait avait déjà été relevé dans une grève du nord de l'Italie). Des conseils de prudence venaient de haut. L'évêque de Gubbio y faisait droit en prêchant la concorde et la paix, mais il donnait raison au publiciste bien connu dont la propagande, très remarquée, avait été nettement à l'avantage des paysans. Aujourd'hui, tout est calme. Les familles de métayers, qui ont finalement obtenu gain de cause, ont repris leur vie habituelle, et les familles aristocratiques ou bourgeoises se contentent de réduire leurs dépenses personnelles comme leurs avances à la terre. La petite ville de Gubbio conserve, plus intacte que jamais, la physionomie qui en fait une des villes les plus curieuses, quoique les moins visitées, de l'Italie.

Ces vieilles cités, dont Assise et Gubbio sont les types les plus imposants, sont certainement bien déchues. Assise avait, dit-on, 30 000 habitants du temps de saint François son étendue actuelle et le nombre de ses maisons lui permettraient d'en loger 10 000 c'est à peine si elle en a la moitié. Gubbio n'est pas moins tombée. L'une et l'autre, comme un certain nombre de leurs émules d'autrefois, vivent donc surtout du passé. Elles possèdent encore ici des murs cyclopéens, là quelque temple païen dont la façade au moins est admirablement conservée, si l'intérieur en a été transformé en une église vulgaire. Elles montrent les constructions superposées de leurs églises conventuelles datant des huitième, dixième, douzième et seizième siècles et ces palais des consuls qui gardent leurs masses féodales, mais dessinées avec un mélange de majesté et d'élégance, première annonce d'un art s'entr'ouvrant de lui-même à la Renaissance. Elles encastrent encore dans leurs murs des pierres couvertes d'inscriptions datant d'Auguste ou des temps reculés de la vieille race ombrienne. La solidité de leur base naturelle ne suffisait sans doute pas à rassurer les longs espoirs de leurs cons-


tructeurs; car aux édifices religieux et sociaux de la civilisation nouvelle, il fallait assurer une indestructibilité digne des fameux travaux de la ville éternelle. Le sommet de la montagne a donc été comme encerclé dans d'immenses arcades qui protègent à la fois son propre sol et le monument qui la couronne et la haute tour qui, aux heures où elle allonge son ombre sur la verdure de la vallée, communique au paysage un mélange captivant de charme et de noblesse. On n'apprend rien à personne en ajoutant que l'intérieur de ces cités offre à chaque pas le spectacle mélancolique de maisons devenues trop grandes, de palais déserts, de rues solitaires et d'églises désaffectées qu'il faut se faire ouvrir pour y étudier en passant, au milieu de débris de toute espèce, quelque fresque endommagée.

Ce qui manque le plus, c'est l'industrie locale de jadis, pour laquelle le temps ne comptait pas, qui, sur place, avec ses procédés à elle, sous sa libre inspiration, mais avec l'intelligence exercée des convenances de son milieu, travaillait à loisir pour les nobles, pour les bourgeois, pour les églises fréquentées de tout le monde. L'histoire même de saint François d'Assise ne nous dit-elle pas la richesse de son père le marchand de draps, qui venait échanger ses produits jusque dans les foires de la Champagne ? Gubbio ne fut-il pas un centre de fabrication de majoliques et de faïences artistiques?

De plus en plus, tout ce qui est moderne est vulgaire. Les pèlerins et les touristes viennent encore en grand nombre dans les principaux sanctuaires de la piété ou de l'art; mais l'habitude des voyages rapides et le désir de voir en peu de temps tout ce dont on a retenu l'éloge et la description font qu'on néglige les souvenirs épars dans bien des villes détrônées et dans des villages où il faudrait les aller chercher par des moyens démodés. Quant à la population jusqu'à présent si patriarcale et si amie de ses traditions, elle commence à émigrer son émigration va même croissant. Ce fait réclame de nous une attention particulière. Ce sera, d'ailleurs une occasion de compléter assez utilement quelques-uns des documents que j'ai groupés ailleurs sur l'émigration de l'Italie contemporaine.

Première circonstance à noter, l'Ombrie a été longtemps la province de l'Italie qui avait le chiffre d'émigration le plus faible du royaume. En 1876, on lui comptait officiellement trente-deux émigrants en tout. Les publicistes italiens ont voulu expliquer


par le menu cet exceptionnel attachement au sol natal dans le passé ils ont fait valoir différentes raisons. Un très savant et très attentif professeur de statistique de l'université de Pavie, M. Francesco Coletti, explique que l'Ombrie est très encastrée dans les terres et sans beaucoup de moyens de communications. A cet égard cependant, elle est beaucoup moins mal partagée que la Calabre ou que la Basilicate où, d'ailleurs, ce sont précisément ces mêmes conditions qui, aggravant la pauvreté des gens et la rendant plus difficile à supporter, les poussent à partir en masse. Le distingué professeur ajoute que la province a été longtemps sans connaître cet entraînement contagieux des imaginations habituées à entendre parler de l'émigration comme d'une solution aisée et toujours prête. Ceci devait évidemment être exact au temps où l'émigration était plutôt une rareté, mais a cessé peu à peu de l'être. On termine par cette considération, que les gens à qui l'agriculture de la campagne ombrienne ne suffit pas sont sûrs de trouver des débouchés, soit dans l'industrie de Terni, soit à Rome où ils trouvent des parents, des amis, des connaissances.

J'ai moi-même relaté plus haut l'accroissement de ces émigrations intérieures qui amènent à Rome des originaires de l'Ombrie, et j'ai indiqué pareillement l'extension prise par les usines nationales de Terni. Mais il m'a paru intéressant de rechercher si ces déracinements, suivis d'une sorte de transplantation à brève distance, ont pour effet d'arrêter ou au contraire d'encourager les émigrations plus lointaines, en accoutumant les travailleurs à l'idée du changement de milieu et de la variabilité des professions, en les habituant aussi à discuter davantage le taux de leurs salaires et à les comparer à ce qui leur est dit des salaires étrangers. Or, d'après des statistiques partielles et régionales, je vois qu'en Ombrie tout au moins la seconde hypothèse n'est pas sans s'appuyer sur de sérieuses vraisemblances.

Un peu partout, il est vrai, les personnes consultées répondent de confiance « Qui émigré? Mais les pauvres paysans! Mais les membres d'une famille trop nombreuse à qui ne suffit plus le petit coin de terre! Mais les montagnards surtout! » D'autres témoignages plus réfléchis, puis les chiffres que j'ai sous les yeux, et qui se rapportent aux années 1906 et 1907, restreignent sérieusement la portée de ces réponses. Un des hommes les plus autorisés de beaucoup parmi ceux que j'ai consultés m'écrit que, selon lui, la cause essentielle de l'émigration est l'insuffisante rétribution de la main-d'oeuvre, de la main-d'œuvre, bien! entendu, qui ne peut compter que sur elle-même et sur son


salaire en argent, sans avoir à sa portée les petits moyens d'existence de. la culture. Cette réponse me vient de Foligno. A Assise, on me dit aussi, avec non moins de compétence, que parmi les émigrants sont « quelques agriculteurs et beaucoup d'ouvriers manuels ».

Venons aux statistiques les plus précises. De 1906 à 1907,. c'est dans l'arrondissement de Terni, l'un des plus industriels, non seulement de la province, mais du royaume, que l'émigration à l'étranger (et c'est bien de celle-là que nous parlons maintenant) a le plus augmenté. Elle a passé de 1429 à 1833. Dans la commune même de Terni, elle a monté de 182 à 452. En même temps, les départs diminuaient dans certaines communes de montagne, comme Acquasparta, comme Montrecastritli; comme Ostiscoli, comme Cesi, où elle descendait respectivement, de 110 à 79, de 230 à 1S5, de 11 à 10, de 181 à 140. Je cherche les chiffres spéciaux de ces autres centres où l'industrie de Terni a rayonné. A Narni se sont fondées une industrie chimique qui emploie 172 ouvriers et une fabrique de linoleum qui en a environ 110; on y voit aussi deux typographies, industrie assez peu répandue en Ombrie. L'émigration y a cependant monté de 150 à 2Si. Elle a monté de 216 à 27G dans le chef-lieu de l'arrondissement, malgré les sucreries qui donnent du travail à plus de 700 ouvriers. Elle a diminué, au contraire, dans l'ensemble de l'arrondissement de Spolète, où la baisse est surtout due à de petites communes de la montagne; feraient plutôt exception les villes les plus rapprochées du centre industriel de Terni. A une autre extrémité de la province est une petite ville, Citta di Castello, dont la population, plus remuante que beaucoup d'autres, a essayé d'un certain nombre d'industries son nom revient souvent dans les nomenclatures des grèves ou des tentatives de grève. Là aussi, l'émigration s'est accrue, s'avançant de 1152 à'1213. De même, les occupations multiples et variées du cheflieu, Pérouse, ne réussissaient pas à retenir plus d'habitants il en partait 1SO de plus. II n'en était pas de même dans la commune montagneuse et rurale de Gubbio, où elle tombait de 8S1 à 602. A coup sûr, il ne faut pas songer à retourner complètement l'opinion la plus répandue, à dire, ni surtout à ériger en loi, que c'est l'industrie qui chasse les habitants, tandis que c'est l'agriculture qui les retient. Une assertion si absolue serait un paradoxe dont l'ensemble des chiffres aurait vite raison. Ce qui est certain, c'est que, dans ces pays si foncièrement agricoles de l'Italie,) le développement de l'industrie ne semble pas être, à beaucoup près, contre l'épidémie d'émigration qui s'y développe, la panacée


dont certains rêvent. Les améliorations agricoles réussiraient peut-être mieux auprès de ces populations si attachées à la terre. On verra tout à l'heure qu'il est d'autres rapprochements de nature à nous confirmer dans cette idée.

Quoi qu'il en soit, les quelques proportions qu'on vient de mesurer montrent combien l'émigration générale a augmenté dans cette province traditionnelle et tranquille. Elle ne cède point aussi vite que d'autres au mouvement. Dans le même laps de temps, où l'émigration de l'ensemble du royaume a quadruplé, celle de l'Ombrie n'a fait que tripler; mais enfin elle a triplé. Sur une population totale d'environ 700 000 habitants, elle en a vu partir 12964 en 1906. Elle était alors bien loin, comme on le voit, des 32 émigrants de 1876. L'année suivante, le chiffre allait à 14 370. En l'année 1908, il est vrai, il a baissé; car c'est l'année de la crise américaine. On ne le retrouve plus qu'à 10210, mais aussitôt après, il remonte à 10643 en 1909, à 12000 en 1910. L'année 1911 a vu se prolonger la rupture diplomatique de la République Argentine et de l'Italie, la seconde prétendant arrêter toute émigration pour la première. De ce fait devaient résulter des oscillations et des troubles dans la mesure du phénomène migratoire. Sur le papier, les statistiques officielles signalent dans rémigration en Amérique une diminution que ne suffit pas à compenser, il s'en faut, l'accroissement de rémigration en Europe et dans le bassin de la Méditerranée. En effet, tandis que l'émigration pour la Plata baissait, dans les dénombrements officiels, de 57 583, l'émigration pour l'Europe et la Méditerranée n'augmentait que de 22 769. Il était apparemment diflicile de trouver des débouchés là où on n'avait pas pris l'habitude d'en chercher. Mais nul ne doute en Italie que les départs pour la République Argentine se soient encore soutenus, malgré les interdictions officielles, grâce aux départs clandestins ou systématiquement ignorés des administrations publiques. Croire que l'émigration italienne doit aller, comme beaucoup le disent, en reculant, et que cette régression même est déjà un fait acquis, c'est là une opinion à tout le moins prématurée.

Revenons à la monographie de l'émigration ombrienne et essayons de décomposer les directions où elle s'engage. Sur les 10643 émigrants de 1909, elle en envoyait 7216 en Europe et en Afrique (en Afrique, cela veut dire en Algérie et en Tunisie), 2773 aux Etats-Unis, 462 en Argentine, 107 au Brésil et 25 en divers pays. Ce qui paraît d'abord ressortir de ces chiffres, c'est que la grosse majorité de ces partants n'aime pas beaucoup les pays de grande industrie et qu'elle n'aime pas non plus beaucoup les pays lointains.


Il faut dire, au surplus, que les conditions de l'entrée et celles du séjour dans les Etats-Unis de l'Amérique du Nord ne sont pas, pour les Italiens dont nous parlons en ce moment, d'une facilité croissante. Les Etats-Unis sont d'une exigence de plus en plus sévère dans l'examen des qualités physiques et morales, puis des premiers moyens d'existence des étrangers qui leur arrivent. Ceci, on le sait, n'est aucunement une question de puritanisme, mais une question de salaires et de « protectionnisme ouvrier ». Les Américains du Nord veulent bien accueillir des travailleurs qui améliorent chez eux les conditions générales de la vie ou y introduisent des industries demeurées encore trop exclusivement européennes; ils ne veulent pas d'un afflux qui ferait baisser le prix de la main-d'œuvre. En cela, la démocratie d'outre-mer n'est pas libre-échangiste. Les émigrants venus des provinces septentrionales de 1 Italie surmontent les difficultés qu'on leur oppose beaucoup mieux que leurs compatriotes du Midi. Car les statistiques italiennes, là où elles étudient particulièrement le phénomène de l'émigration, ont l'habitude de compter l'Ombrie parmi les provinces méridionales. Or un recueil spécial, la Tïe~Me coloniale italienne, en son numéro du 10 août 1912, croyait pouvoir décomposer ainsi les ressources des principaux groupes d'émigrants admis dans les Etats-Unis de l'Amérique du Nord. « L'Anglais, disait-il, y arrive avec une moyenne individuelle de près de 60 francs, l'Allemand avec 34,60, 1 Irlandais avec i2,50, -l'Italien du Nord n'en apporte que S~ et l'Italien du Sud, un peu moins de 25. » La part de l'Ombrien doit être, en effet, assez mince; car dans un de mes questionnaires j'avais demandé avec quel argent il partait. L'une des autorités que j'ai consultées parut surprise de ma question, car sa réponse était celle-ci « Mais naturellement ces hommes n'ont point d'argent, puisqu'ils émigrent précisément (o~MH~o) pour pouvoir s'en procurer. » Sans doute; mais, aujourd'hui, en avoir au moins un peu est assez nécessaire pour en gagner suffisamment. Il en revient cependant de ces émigrants, et même ces retours sont plus fréquents qu'autrefois. J'ai précédemment expliqué comment les facilités des communications rapides, l'élévation du prix de la main-d'œuvre en Amérique et le zèle des agents d'émigration permettent à des milliers d'Italiens d'aller travailler outremer pendant toute une saison, d'en revenir, de repartir, et ainsi de suite. Mais, à coté de ceux-là, il y a ceux qui restent de 6 à 10 ans, quelquefois plus, et qui tiennent ainsi une situation intermédiaire entre les émigrants saisonniers et ceux qui se fixent définitivement à l'étranger. De la période 1901-1902 à la période


1905-1906, la proportion des émigrants ombriens rapatriés a 'passé de 25 à un peu plus de 30 .pour 100.

Il nous est encore difficile de savoir ce que ces rapatriés ont passé de temps à l'étranger, quel emploi ils ont pu y faire de leur bonne volonté, dans quel état moral et avec quelles ressources économiques ils sont revenus. Si attentive que soit la statistique italienne, elle ne peut pas satisfaire avec précision tant de curiosité. A défaut de chiffres alignés, il y a l'expérience courante des hommes du pays et les impressions qu'on peut recueillir soi-même. J'attendais dans une rue de Pérouse le départ du courrier-automobile qui devait me conduire à Gubbio (en franchissant le Tibre supérieur et en escaladant les rampes desséchées des Apennins), quand un homme d'à peu près quarante ans m'aborda il avait la charitable idée de me faire prendre patience, et, sur un mot de moi, il m'entama son histoire, me promenant avec lui à travers le monde, dans l'espace de quelques minutes. Il avait d'abord passé cinq ans en France et dans divers États de l'Europe, changeant très souvent de travail et de chantier. Au bout de ces cinq ans, il n'avait pu faire un sou d'économie. Il s'était alors embarqué pour les Etats-Unis où il avait également passé cinq années, en partie dans les mines H en avait rapporté cette fois 5 ou 6000 francs, et maintenant il exerçait le métier de chauffeur, heureux d'avoir ,pu reprendre ses habitudes de vie en plein air, de bonne humeur, d'insouciance et de loquacité Si je n'avais jamais eu que ce témoignage, je me garderais d'en généraliser la portée; mais j'en ai tant vu venir à moi de semblables que je puis donner celui-ci comme caractéristique. L'Economista italiano estime que les émigrants du nord du royaume restent aux Etats-Unis plus longtemps que les autres et que ceux mêmes d'entre eux qui reviennent ne reviennent qu'après un séjour sensiblement plus long. Ce qui est probable c'est qu'ils étaient entrés dans des professions plus stables et plus lucratives où la supériorité de leur petit apport comme leur instruction moins rudimentaire leur avaient donné accès et où l'intérêt les retenait. Plus on descend dans la Péninsule, plus les hommes qui ne savent ni lire ni écrire deviennent nombreux. La Revue coloniale italienne estime que la moitié des émigrés méridionaux sont On a pu croire quelquefois que les émigrants du Nord restaient plus longtemps parce qu'ils partaient plus souvent en famtlle. On s'appuyait sur ce fait, que l'Émigration de la femme est beaucoup plus fréquente au Nord qu'au Centre et au Midi. Mais la raison de ce dernier fait est simplement que, dans les provinces du Nord, beaucoup de jeunes filles et de iemmes seules émigrent pour exercer quelque profession féminine.


dans ce cas. Aussi ne peuvent-ils, une fois en Amérique, qu'entrer ou bien dans les usines qui ont vite fait d'épuiser leur constitution, privée de ce soleil dont ils se grisaient dans la mèrepatrie, ou bien dans les métiers Mo ~ecta~zs~t où ils ne trouvent aucune association capable de les encadrer et de soutenir leurs intérêts.

H va sans dire que la majorité de ces émigrés conserve avec la famille restée au foyer les rapports bien connus, envois de secours en argent, non seulement à la femme et aux enfants, mais quelquefois au curé du village ils aiment à venir périodiquement pour une fête traditionnelle. Mais lorsqu'enfin ils reviennent définitivement, comment reviennent-ils? Ce qui s'observe en Ombrie confirme absolument ce qui s'observe et se dit partout ailleurs. Le résultat économique de la longue absence parait bon, et on se plait à le proclamer tel. Du résultat moral, on ne se loue nulle part. Le rapatrié ombrien, comme les autres, revient plus fatigué que stimulé par son contact avec une civilisation s; affairée, si àpre, si tendue, en un mot, si différente de celle qui l'avait formé. Il est d'autant plus désireux de repos que, suivant le mot du très social et très actif évêque de Gubbio, il est revenu « méconnaissable B au physique et au moral, atteint dans sa santé, atteint non moins gravement dans sa foi, et dans ses mœurs. Il reprend vite néanmoins les habitudes courantes, c'est-à-dire cette familiarité superficielle avec les choses religieuses où nul Italien ne se contraint beaucoup en quoi que ce soit; il s'abandonne à une routine dont la facilité du climat retrouvé et les petites ressources rapportées ne lui font plus une nécessité de sortir à tout prix.

Ce caractère mo)en de la population ombrienne, plus rapproché toutefois du caractère du Midi que de celui du Nord, se retrouve dans la criminalité de la région.

Le chiffre des suicides y est exactement égal à la moyenne de la nation 8,6 par 100 000 habitants. t) en est à peu près de même pour les attentats contre les mœurs. Sa participation au crime d'infanticide (scusabile jo<M' c~MM ~'oKo?'e, dit le vocabulaire judiciaire de l'Italie) figure par 0,24 contre 0,35. Population agricole, elle est surtout mal placée pour les vols d'animaux et de plantes, vols de bois et de produits du sol. Pour la' violence, le mépris de la vie humaine, elle se rapproche plus du Midi que du Nord; elle s'en rapproche beaucoup plus que la Toscane, que


l'Emilie, que les Marches. Les violences privées et les menaces par le fait des femmes y sont, par exemple, de 4,28 contre 5,33 dans le compte général de l'Etat, alors que, pour les trois provinces qui viennent de lui être opposées, elles ne sont respectivement que de 1,74, 1,S6 et 2,88.

Et maintenant, que conclure? L'Italie nous invitait à voir dans ses provinces centrales un « trait d'union efficace » entre les deux autres parties, si dissemblables, de la monarchie. En réalité, nous y trouvons bien un état statique à peu près également distant des deux extrêmes, quoique plus rapproché de l'état du Midi. Mais le mot d' « efficace i) semblait promettre une sorte de dynamisme social travaillant à opérer le rapprochement en acclimatant peu à peu chez soi des institutions et des mœurs destinées à franchir la zone intermédiaire. Or c'est là ce qui est plus difficile à reconnaître. Ni la reforme de l'agriculture, ni la lutte contre l'ignorance, ni la rupture avec l'esprit d'individualisme et de défiance par l'organisation d'une action coopérative digne des leçons de Milan, de Bergame et de Brescia, ni la pratique d'une religion comprise avec plus d'intelligence et de conscience ne font là de stage particulièrement bienfaisant. Les expressions d'indolence, de routine et d'apathie, que prononcent les juges les plus sévcres, peuvent être souvent, remplacées par celles de douceur et d'attachement aux traditions. Mais ce n'est point là, encore une fois, un milieu actif et fécond dans lequel l'impulsion souhaitée gagne beaucoup de forces nouvelles.

En est-il autrement dans cette autre partie plus fameuse qui constitue le Latium avec Rome et la campagne romaine? C'est ce que nous nous proposons d'examiner.

Henri JoLY.


LES DERNIÈRES ANNÉES

DU MARQUIS DE MIRABEAU

AVANT-PROPOS

A SA CORRESPONDANCE INÉDITE DEi787Al789

En 1787, le marquis de Mirabeau avait passé soixante-dix ans; son dernier lustre était déjà fort entamé, et il n'en devait point voir la fin. Rien pourtant, ni les sommations de l'âge, de la maladie et du malheur, ni la disparition des amis et témoins de son temps, ni la prescience d'une imminente et formidable catastrophe, ni les sages conseils ou les instances alarmées de ses proches, rien ne le persuadait encore de la nécessité de mettre au plus vite, entre sa vie et sa mort, quelque intervalle do repos et de recueillement. C'était ce que lui reprochait en vain et depuis longtemps son frère cadet, le bailli, qui partageait paisiblement son reste de forces et de soins entre le fief paternel de Mirabeau et sa grasse commanderie de Sainte-Eulalie en Rouergue, la seconde de France par le revenu « Repose-toit 1 lui disait ce bon frère La Providence, en te soutenant dans tes plus grands revers, t'a cependant borné dans tes ambitions les plus légitimes; les tracas qu'elle ne cesse de t'envoyer te montrent que ta mission est finie. Abandonne l'aris à !a vile canaille par qui les bienfaiteurs de l'humanité ont toujours été tourmentés. Paris est à la France ce qu'est un polype au coeur. Tout me confirme dans l'idée que les courtisans et monopoleurs que tu as si bien dépeints dans tes ouvrages ont fomenté et soutenu, d'accord avec la race perverse du Palais, les infâmes créatures qui t'ont tarabusté si cruellement. Ce n'est pas comme à un habitant de Pans qu'on t'écrit, qu'on s'adresse à toi; c'est comme à l'Ami des Hommes, et tu seras tel partout. Il faut toujours suivre le chemin opposé à celui que prend la tourbe. C'était quand tous habitaient leurs châteaux qu'il fallait être à Paris; depuis que tous sont à Paris, il faut être chez soi. Retiens dans ta province tu seras respecté, où ta santé sera meilleure, où tu vivras à moins de frais.


Tu étais fait pour être à la tête d'une grande machine. Au lieu de cela. tu as eu la tête d'une petite que tu as v oulu mener en grand. Mais un homme juste mène plus facilement un Etat qu'une maison, parce que, dans un Etat, il choisit ses outils. Un roi peut changer de premier ministre, un mari ne peut pas changer de femme, et quiconque en a une destructrice travaillera en vain à faire une maison. Or, depuis la création du monde. on ne vit pas une femme de l'espèce de celle que Dieu te donna, ni de:) enfants de l'espèce des tiens. A quoi diable veux-tu donc travailler? Songe a toi t

Mais pour bien des raisons, les unes d'honneur ou d'intérêt, et les autres de sentiment ou de vanité, le marquis répugnait à l'idée de fixer sa tombe auprès de son berceau. Quitter Paris et se retirer dans sa province, c'eût été, selon lui, abdiquer, s'arracher le coeur, déserter son devoir. L'Ami des Hommes n'être plus qu'un obscur et pauvre marquis d'Aix ou de Pertuis, sous les eux de compatriotes narquois qui n'avaient point voulu de lui pour prophète alors qu'il était au fort de sa réputation ou de son crédit? Impossible. D'ailleurs, le gouvernement de la chose publique, dont il s'était occupé toute sa vie, lui paraissait requérir plus que jamais sa présence, ses soins et ses directions. Ses doctrines économiques éprouvaient un semblant de retour de faveur. Un de ses disciples, Dupont, était le conseiller intime de Calonne; et Calonne, prêt à essayer de tous les remèdes, en était revenu à cew de Turgot réforme des impôts, diminution des privilèges, extension des libertés de l'agriculture et du commerce, assemblées provinciales, assemblée des notables. Or le marquis de Mirabeau regardait tout cela « comme père », l'ayant préconisé dans tous ses ouvrages depuis trente ans; et Dupont lui disait qu'en effet, les ministres ne faisaient plus d'autres lectures, et qu'on vo3ait ses livres sur leurs tables cornés en vingt endroits. Enfin, parmi les hommes que l'opinion publique désignait comme les ministres du lendemain, Loménie de Brienne, l'abbé de Bernis, le due de Nivernois, Malesherbes, le marquis de Mirabeau comptait de très anciens amis ou sectateurs. Il croyait ainsi voir approcher l'heure où, nouveau Moïse, on l'appellerait, lui aussi, à descendre des hautes solitudes de sa science pour donner au pauvre peuple en délire et imposer aux princes en désarroi les tables de sa loi infaillible. Il devait se tenir en réserve. Mais un lien encore plus fort et plus doux l'empêchait d'aller partager la retraite de son frère en Provence, à savoir son affection, vieille de trente ans, pour une « certaine dame » que le bailli ne pomait pas souttrir, M" de Pailly.

Correspondance générale inédite du marquis et du bailli de Mirabeau. passim.


Le bailli ne pardonnait pas à cette intruse, supérieurement douée, de l'a\oir dépossédé de toute influence sur son frère qui ne le consultait plus qu'après décisions arrêtées et choses faites. II observait ponctuellement le Décalogue, il le citait volontiers, et il n'y voyait point de prescriptions de respect ou de ménagements pour une concubine. Et certes, en usurpant au foyer de l'Ami des Hommes les rôles sacrés de l'épouse et de la mère, M' de Pailly n'avait pas peu contribué à diviser cet intérieur contre lui-même, à exaspérer la marquise de Mirabeau jusqu'à la folie et aux pires désordres, à liguer sans cesse avec cette furieuse femme ses deux enfants les plus fougueux et les mieux armés pour la lutte le comte, son fils aîné, et sa fille cadette, la marquise de Cabris, dite ~OH~e~e. Mais le bailli n'était-il pas redevable à M" de Pailly de plus d'un service essentiel? Elle s'était toujours, et de parti-pris, louée de lui; elle l'avait jadis obligé de sa bourse, protégé même, du temps qu'elle hantait le cercle de M" de Pompadour et du marquis de Marigny. Eux aussi, avant de la honnir publiquement, Mirabeau et M' de Cabris avaient souvent réclamé son intercession auprès de leur père courroucé. Et les autres enfants du marquis, la marquise du Saillant, le chevalier Boniface, la religieuse même, qui vivait à demi-folle dans un couvent de Montargis, mais ne déraisonnait que par accès, tous s'étaient docilement prêtés aux directions de M* de Pailly. De tels « arrangements » étaient si communs alors On en voyait peu d'aussi discrètement établis, d'aussi bien consolidés par le temps et par les épremes, de mieux assurés, dans le monde, de l'estime et de l'approbation des « honnêtes gens ». En sorte que l'ingratitude et l'inimitié du bailli soulevaient le cœur de l'Ami des Hommes comme une noirceur et une hypocrisie. Plus on faisait d'efforts pour le séparer de sa compagne, plus il se serrait auprès d'elle. En venté, M"° de Pailly restait la dernière et la seule à l'aimer sans calcul, à l'entretenir d'une illusion de gloire et d'aisance, à lui en garder au moins l'apparence, source de crédit.

J'ai oui raconter que Nietzsche, devenu ataxique, aphasique, s'avançait un soir sur la terrasse de sa villa, soutenu par sa fidèle sœur, et que là, s'arrêtant soudain, comme pour confronter sa propre déchéance au déclin magnifique d'un jour qui ne s'éteignait que pour renaître, à ce spectacle, il se prit à pleurer et à défaillir, sans paroles. Mais sa tendre sœur, le devinant, n'eut pour le redresser et sécher ses yeux qu'à lui dire « Va, tu es toujours le grand Nietzsche! » Ainsi, ou à peu près, ce me semble, il sied de voir l'Ami des Hommes descendant au bras de M'"° de Pailly l'escalier désert de son tombeau. De ses mains prévenantes,


elle lui en ornait les derniers degrés; de sa douce et adroite parole, elle lui en enchantait le silence; de sa belle personne interposée, elle lui en cachait l'issue fatale et toute proche. Unique familier, confident, secrétaire et factotum de ce couple irrégulier, un vieux serviteur en livrée, lc sieur Garçon, de l'âge même du marquis, secondait auprès de lui M" de Pailly, tel qu'une branche sèche dans une main décharnée.

La nombreuse maisonnée de M. et M""= du Saillant, qui vivait à demeure chez le marquis, ne faisait guère autour de lui que bruit, remue-ménage ou figuration de famille. Quant au chevalier Boniface, il se tenait à son régiment de Touraine, dont il était le colonel en second, c'est-à-dire le commandant véritable; le colonel en titre, à qui ce régiment appartenait, ne paraissait à sa tête qu'aux jours de parade. Ces enfants aimaient leur père d'un cœur banal et intéressé. Ils exploitaient son faible pour eux avec un cynisme enjoué, un air bonasse et déférent, qui, leur étant devenu une habitude, les trompait peut-être, mais ne trompait plus qu'eux. Au reste, ils en étaient réduits aux expédients non seulement pour subsister, mais pour échapper à la faillite et à des décrets de prise au corps pour dettes.

A la veille de solliciter sa promotion comme colonel en premier, Boniface ne pouvait plus même se montrer, ni à son régiment, dont il avait endetté la caisse, ni à Paris, où le traquaient ses créanciers. Il leur devait plus de 130 000 libres, et ils lui en réclamaient le double. D'autre part, il était cité au tribunal des maréchaux de France, le tribunal du point d'honneur, pour quelque vilain règlement. Et par quel bout le repêcher? Il appelait au secours d'une voix de stentor; mais s'il voulait bien qu'on le sauvât, il n'entendait ni à conseils ni à reproches. Au premier mot de contrition qu'on lui demandait, il se rebéquait, accusait père, famille, amis et gouvernement de sa déconfiture, menaçait de mettre le monde à feu et à sang, ou bien, changeant de délire, il tombait dans « un noir affreux », armait ses pistolets et rédigeait son testament. Apoplexie ou suicide. Le calmait-on enfin, pleine confiance en son étoile lui revenait; il formait des plans merveilleux pour une vie nouvelle, toute d'honneur et de gloire, de sagesse et de tempérance; ou bien, ces billevesées romanesques tombant à leur tour à plat, il proposait, moyennant absolution et quittance générales, de souscrire à tout ce qu'on exigerait de lui, interdiction, démission, expatriation, célibat perpétuel ou mariage, quitte à tourner les talons à l'instant de signer l'un ou l'autre contrat. I! n'en faisait, au total, qu'à sa tête, et quelle tête! l'outre d'EoIc, pleine à éclater de vents contraires. Le ménage du Saillant n'était pas en meilleur point. M. du Saillant


s'était ruiné dans les tripots et sentines du Palais-Royal; et Mme du Saillant était l'ignavie en personne, toujours suiv ant le courant le plus fort et ne se souciant pas plus qu'un jonc de prévoir où cela les menait, elle, son mari, son fils unique et ses six GDcs. La plupart des bonnes maisons affichaient d'ailleurs ce désouci, ce relâchement, cette espèce de consentement anticipé à la banqueroute universelle. Il n'y avait plus même à s'en préoccuper. L'Ami des Hommes en était cependant outré comme d'une faillite du vieil honneur français et des vieilles mœurs, dont il ne voulait point se défaire. « Mais, mon père, lui disait M°"' du Saillant, tout n'est que fumée, aujourd'hui, tout consiste à la souffler sur autrui! » Suffoqué par cette bouffée, il repartait faiblement « Nul ne souftte qu'il n'aspire. » On riait de sa remarque. On avait les poumons jeunes, élastiques, actifs, faits à respirer cela comme à l'e\haler. Seul il songeait, lui, que « cette haleine était un poison moral ». Et puis ces du Saillant étaient « tout ventre ». Quoique mangeant comme des goinfres, en un temps où les denrées étaient d'une cherté excessive, ils ne payaient pension au marquis de Mirabeau qu'au même pri\ dont ils avaient convenu dix-huit ans auparavant, et pour la campagne seulement, où presque tout était pour rien. Ah! cette campagne elle-même! cette belle terre du Bignon-en-Gâtinais, où le marquis avait englouti son bien pour la transformer, d'une grenouillère que c'était, en un délicieux « panier de verdure Les du Saillant la lui avaient achetée, ne la lui payaient point, et, non contents, la mettaient au pillage, en cessaient l'entretien, en sorte qu'ouvriers et fermiers la désertaient. L'Ami des Hommes essayait de la leur reprendre; mais M. du Saillant y rechignait, contestait sur tout, et, au lieu d'un règlement à l'amiable, dans le tête à tête, il obligeait son beau-père à ne traiter avec lui que par procureurs et t avocats; l'un et l'autre en se levant de la table commune (où, par convention expresse, ce sujet n'était jamais abordé et régnait une gaieté futile et contrainte) allaient échanger du papier marqué! En vérité, les meilleurs des enfants de l'Ami des Hommes, les seuls dont il put se louer, n'étaient-ce pas justement la religieuse, sa fille ainée, Marie, la demi-démente, qu'il tenait pour nulle et non avenue depuis son enfance? et son fils ainé, le comte, tant persécuté et honni jadis? et sa fille cadette, la marquise de Cabris, qu'il avait, elle aussi, emprisonnée sous lettre de cachet, publiquement flétrie, à demi-ruinée? Marie ne faisait, du moins, enrager que ses compagnes; le comte parcourait les Pays-Bas et l'Allemagne à s'instruire et à se relever; la marquise de Cabris travaillait à reconquérir l'estime et la fortune, et elle soutenait avec autant de dignité extérieure que de ~rai mérite son nouveau


rôle de mère vigilante et d'épouse modèle, associée à un mari malade, authentiquement fou et, comme tel, interdit. Mais la valeur, l'orgueil et l'intrigue de ces derniers, qui se croyaient d'une essence supérieure, pour qui l'humanité était faite, continuaient de porter ombrage à l'Ami des Hommes il ne pouvait souffrir dans sa famille des talents qui ne dépendissent pas des siens, qui ne lui fussent pas subordonnés. Aussi les du Saillant et Boniface affectaient-ils cette dépendance, disant qu'ils n'étaient rien, ne pouvaient rien ni ne voulaient rien être que par leur père; ils ne lui demandaient services et protection qu'avec déférence, caresses et prosternations; moyennant quoi, « ils auront ma moelle », disait-il.

C'était donc pour ceux-ci, et pour Boniface surtout, que ce vieillard, solitaire et délabré au milieu des ruines immenses de sa maison, en reprenait à pied d'œu\re l'édification et prétendait vivre assez pour la revoir debout et indestructible « Repose-toi! » lui criait le bailli; mais le marquis écoutait de préférence le conseil de feu Vauvenargues, son ami de jeunesse « La pensée de la mort nous trompe, car elle nous fait oublier de vivre. » Il n'avait jamais eu d'autres mobiles que sa j9o'~?'o??M;«e ou désir de se perpétuer, que la passion de vivre, non pour vivre, mais pour agir et pour « être quelqu'un », que la foi profonde en ses principes, et que le goût, fait de superbe et de confiance en soi, de ramer contre le flot, de tenir tête, de braver l'injustice des hommes et de dédaigner leur ingratitude; et de son penchant inné à suivre ces mobiles-là lui étaient venues les seules joies qu'il eût goûtées à plein dans son existence tourmentée. 11 s'en fallait que ces joies fussent près de lui manquer. Rien ne lui avait réussi? ch! bien, tout était à recommencer. II recommençait donc, simplement. « Je ne vois pas, expliquait-il au bailli, que la fortune de nos pères soit empreinte d'aucune tache ou vert-de-gris de rapine qui ait décrété l'e\tinetion de leur race. » Il marierait Boniface; il le tirerait des griffes de ses créanciers; il emprunterait de quoi lui payer son régiment; et pour emprunter, il s'en irait, lui, à soixante-douze ans, pour la première fois de sa vie, chez l'usurier, trop heureux s'il retrouvait une postérité de son nom et si ses petits-fils faisaient oublier, en les réparant, les folies de leur père. Si l'on ne mariait point les fols, l'herbe croîtrait sur le pavé de Paris. Mieux que cela le marquis ferait concourir sa femme, « ce délire empoisonné », dont il vivait séparé depuis trente ans, à l'établissement de son monstrueux cadet. La marquise de Mirabeau n'avait pas encore dévoré tout son héritage il lui restait des biens libres et elle pouvait nommer Boniface à la substitution des autres « II est des


moments de jeu, écrivait à ce sujet l'Ami des Hommes, où deux cents louis la décideraient peut-être, comme aussi des temps d'engouement pour quelque croquant qui, étant gagné, la ferait signer j'ai otfert ces choses. » Mieux encore il doterait luimême Boniface, « cet homme plus qu'à demi-enfant »; il y mettrait du sien le plus possible. Du sien? Mais il n'en avait plus; les subsides du bailli et les prêts de M" de Pailly étaient le plus clair de ses ressources. Du sien! Bah! il s'en croyait. Le fouillis inextricable de son actif et de son passif ne laissait pas d'avoir des avantages et même de flatter l'œil, puisqu'il eût été impossible au plus madré homme d'affaires d'y distinguer nettement le doit de l'avoir.

Pathétique exemple de l'optimisme commun à tous les hommes de ce temps, aux triomphants comme aux morfondus, aux utopistes comme aux désenchantés, au\ sceptiques comme aux misanthropes. Optimiste était un Jean-Jacques ainsi qu'un Voltaire, un Chamfort ainsi qu'un Bernardin de Saint-Pierre; et l'on a dit de la Révolution elle-même qu'elle avait été « une convulsion d'optimisme A cette dernière définition, il faudrait ajouter seulement « Et un coup de sang, la crise d'un excès de santé. Le cadre social était vermoulu mais le corps de la nation, de la tête aux pieds, était pléthorique. A soixante-douze ans, l'Ami des Hommes se sentait la tête aussi lumineuse, entreprenante et féconde qu'en sa jeunesse. Si vieillir, c'est mourir à demi, ce n'était mourir, selon lui, que de la moitié qui nous est à charge, notre corps. Son âme, désormais, traînerait sa guenille au lieu de se laisser traîner par elle. Comme Fontenelle centenaire, il trouvait le repos de son estomac à dîner en ville; et il fatiguait ses visiteurs à se tenir debout, à l'exemple du maréchal de Belle-Isle qu'on n'avait jamais vu s'asseoir en compagnie, car, disait-il, « cette attitude est fatigante; c'est celle du travail, non du délassement. » « Est-ce donc qu'on chancelle à mon âge? écrivait le marquis en février 1787, à un sien cousin en peine de sa santé. Je suis corrigé de me faire du mal, et la nature ne sait point nous en faire. » Et au bailli, quelques mois plus tard (30 octobre) « Pauvre cher frère, tu me précités tranquillité, tandis que je suis au plus fort trémoussoir des affaires! » Cette vigueur, cet esprit, ce feu des hommes restés ingambes et actifs dans l'âge de la caducité lui avaient de tout temps paru être « une des preuves physiques de l'immortalité de l'Orne a. Tout son souhait était de finir sa vie comme Confucius a~ait commencé la sienne, par un trait de décision, de confiance et de dévouement. Il aimait à conter cette anecdote « Confucius, âgé de quatre ans, badinait avec d'autres bambins auprès d'un grand vase, à chercher des poissons


rouges; un d'iccu\ se pencha trop, tomba et s'allait noyer; et les cris, et les vains efforts, et la fuite de tous les autres. Confucius seul chercha le plus gros caillou qu'il pùt porter, et tant tapa contre le vase qu'il le rompit et sauva son camarade. » Le principe de cet optimisme généra) n'était pas sans doute purement physique; toute la nation était un peu folle et illuminée, ainsi que ses grands hommes et ses boutefeux. Mais, chez l'Ami des Hommes, l'optimisme avait pour principe un ëgoisme supérieur à l'idée qu'on s'en fait vulgatrement, un égoisme tel qu'à cette hauteur, il devient en tout temps et en tout pays une qualité éminente, non un vice. Celui qui ne rapporte tout à soi que pour tout consacrer à sa famille, à sa patrie, à l'humanité, est exposé sans doute à mal gérer ce dépôt, à en retenir plus que l'indispensable pour son usage; et coulage, gaspillage, mauvaise administration lui sont reprochés comme autant d'abus de confiance et de détournements. Le marquis de Mirabeau a éprouvé plus qu'aucun autre la sévérité de ces imputations hâtives et sommaires. Ce parangon de la famille y prêtait assurément par une gestion déplorable de son patrimoine et de celui de sa femme, par le contraste immoral et choquant des facilités qu'il s'accordait dans sa vie privée et qu'il refusait intraitablement à autrui au nom de ses principes, ainsi que par un exercice immodéré de la puissance tant conjugale que paternelle. Mais n'oublions pas qu'en si délicate matière, le public n'est jamais bon juge, faute d'impartialité et d'informations, et qu'à ses yeux, il n'est pire coupable que l'accusé qui dédaigne de se justifier devant lui. C'était bien autant par son attitude que par ses actes que l'Ami des Hommes bravait l'opinion et l'indisposait contre lui. Peut-être aujourd'hui serait-il encore impossible de ramener cette opinion à plus de justice ou d'indulgence; aussi bien, ne s'agit-il pas de l'entreprendre ici; mais au moins devons-nous tâcher de montrer un jugement sans passion et de voir l'homme véritable derrière ses apparences disgracieuses et violentes. Or même le despotisme domestique de /?m des Hommes bourreau des siens, antithèse qui s'imposait a des critiques superficiels, avait sa grandeur, sa beauté, sa vérité. Il se croyait un père de droit divin. M n'avait que le tort grave de le croire en un temps où toute espèce d'autorités, et celles-là surtout qui se réclamaient de ce caractère, étaient bafouées, subverties, dissoutes. Il disait sensément « Les générations devant se succéder et se reproduire, qu'y a-t-il dans le monde social pour y maintenir l'ordre et la continuité, si ce n'est l'autorité paternelle? Pater. Dieu lui-même ne prend pas de titre au-dessus. » Il voyait dans ce patriarcat « le seul modèle d'une société juste et durable ». I)


tirait enfin toute la conséquence d'un tel principe; il prêchait d'exemple non pas l'anéantissement de l'individu dans la collectivité, mais le dévouement absolu de l'homme à ses semblables, du citoyen à la nation, du seigneur à ses vassaux et du paterfamilias, enfin, à sa maison. If résumait ccla d'un mot lumineux, qui éclaire sa vie « J'ai été famille. » Son égoisme était donc celui d'un chef de maison responsable devant ses morts et devant sa postérité, qui ne croit posséder rien en propre, qui se regarde tout au plus comme usufruitier et ndéi-commissaire. H n'avait rien de cet égoisme du jouisseur qui prétend « à vivre sa vie et qui, se bornant à soi même, rétrécit l'aire de son activité et renie le milieu qui le soutient. Le jouisseur veut « ]a vie large », tandis qu'un égofsie de l'espèce du marquis de Mirabeau ne veut que « la vie élargie », élargie de toutes parts, en tous sens, jusqu'aux confins de ses possibilités; bien loin de se disperser et de s'anéantir dans un champ d'action trop vaste pour lui, il est amené à se cultiver en profondeur comme en surface, à se mettre en valeur tout entier, à étendre sa tâche aussi loin qu'il peut l'accomplir. Aussi le dix-huitième siècle, si fécond en hommes singuliers, a-t-il produit peu de personnages plus originaux que ce père romain dont le premier et principal objectif était « de faire d'une maison en Provence une maison en France » et qui ne se dérangeait qu'à force de courir après l'ordre.

En vérité, « être famille » de la sorte, quel épanouissement, quel prolongement merveilleux de notre éphémère et borné individu Etre famille, et l'être bien sans cette mégalomanie d'un marquis de Mirabeau qui identifie le salut de sa case à celui de l'Etat, c'est d'abord se connaître tout entier, avec toutes ses dettes envers le passé, tout son acquis présent et toute sa puissance d'expansion dans l'avenir. C'est ensuite participer à la durée illimitée et aux mérites accumulés de sa race, n'avoir plus de commencement ni de fin qu'en elle, et ne jamais éprouver le sentiment décourageant de son inutilité absolue; car ne fut-on qu'un anneau du plus vit métal dans la chaine précieuse des générations, encore y est-on nécessaire pour en assurer la continuité. C'est se multiplier par le nombre de ses morts et de ses descendants, débiteur passager des uns, créancier perpétuel des autres. C'est accomplir tout son destin.

Dans cette compréhension et cette pratique de ses devoirs, si la bonne foi et la persévérance du marquis de Mirabeau nous sont démontrées par sa correspondance, dontnous allons lire de notables extraits, qui n'en approuvera la publication, comme d'une opportune leçon d'énergie et de discipline? Et l'intérêt historique, l'intérêt littéraire n'en sont pas moindres que l'intérêt moral. Les


doctrines du marquis de Mirabeau ne sont pas toutes des idées mortes, des principes désuets. Il les appelait « sa science »; et cette science était plutôt chez lui un dogme qu'un système, attendu que, d'une part, il en confondait les fondements a\ec ceux de la morale et de la religion catholiques (ainsi font certains de nos chrétiens démocrates et de nos positivistes, disciples d'Auguste Comte); et, d'autre part, il croyait à toutes ses déductions comme à des articles de foi, à la façon d'un prophète messianique plutôt que d'un législateur et d'un savant. !I n'en raisonnait pas bien; et pour s'éviter l'embarras de la discussion, il eût volontiers appliqué sa recette infaillible de bonheur par la voie d'autorité, de préférence à celle d'examen et de persuasion. Mais il n'en possédait pas moins de si vives clartés de son sujet, et de si perçantes même, qu'à leur lumière, quarante ans avant la Révolution, il en avait démêlé toutes les causes profondes et prédit les phases et les conséquences principales avec des précisions et une justesse fort ressemblantes à de la seconde vue. De 1787 à 1789, ses « prophéties x se réalisaient quotidiennement. Il vécut juste assez pour s'assurer que la suite ne démentirait pas ce début. Au lendemain de sa mort, la Bastille tombait. Il convient de lui tenir compte également de son influence dans la formation politique de ses deux fils, les coryphées des partis opposés. Ses lettres vont en témoigner, cette influence fut considérable et permanente. Les idées subversives du comte de Mirabeau et les idées rétrogrades du vicomte n'étaient que des rameaux divisés de la puissante souche paternelle. L'Ami des Hommes conciliait en lui, sans effort et sans contorsion, ces contraires. Il avait imaginé un plan de société future ou la monarchie et le peuple renouvelaient leur antique pacte d'alliance et retrouvaient ensemble la prospérité moyennant quelques profondes réformes, plutôt financières que constitutionnelles, effectuées aux dépens des privilégiés, des fermiers généraux et des traitants intermédiaires. Ce plan n'avait rien de chimérique. Il s'agissait d'abord d'accorder à la nation une voix pour faire connaître directement au prince ses doléances, ses besoins et ses ressources; non pas un parlement unique, mais des conseils régionaux où les nobles n'eussent député eux-mêmes qu'au titre de possédants, tout comme les bourgeois et puis, de restaurer les vieilles coutumes d'égalité sociale, qui avant Louis XIV ouvraient l'aristocratie aux plus méritants de toutes les classes, honoraient le travail sous toutes ses formes et faisaient de la Maison de France l'asile et la sauvegarde du peuple foulé, pressuré par les grands; enfin, d'instituer la liberté économique. Tout cela ne rénovait que le gouvernement des intérêts. Pour le couvernement des mœurs et des grandes


affaires politiques, le marquis ne touchait presque à rien et répugnait même au changement. Il mettait le roi hors de cause. Il fortifiait la noblesse (non comme noblesse, à la vérité, mais comme élite méritante, distinguée extérieurement par des titres), et lui réservait l'exercice à peu près exclusif du pouvoir. H faisait le bonheur du peuple sans le consulter que pour la forme, et tout au plus; mais ce bonheur devait être, suivant lui, la préoccupation et le but unique de tous, princes et seigneurs, prêtres et philosophes. « Je me suis toujours dit l'homme du Tiers », déclarait-il pour conclure et se résumer. Cette déclaration était si sincère que, finalement, il prit plus d'estime pour le rôle de son fils aine, le maudit, que pour celui de son cadet, le préféré. Cette évolution dernière de ses sympathies est curieuse et instructive à suivre au long de la correspondance que nous publions.

L'Ami des Hommes avait pris l'essentiel de ses idées eu politique dans une étude approfondie et continuelle du passé national de ce passé dont la connaissance faisait dire à Mme de Stacl qu'en France, c'était le despotisme qui était récent et la liberté qui était ancienne. Il n'avait jamais cessé d'extraire de nos vieux auteurs dans tous les genres, chroniqueurs, fabulistes, moralistes, juristes, -l'histoire de nos origines, traditions, mœurs, coutumes et lois. Et sauf en sa jeunesse qu'Horace, disaitil, avait « débarbarisée », et où, se croyant poète, il imitait en belles et bonnes strophes Callimaque, il avait dédaigné les lectures purement littéraires. Même la Bible, Homère et Plutarque lui plaisaient surtout dans les traductions un peu gothiques du temps d'Amyot et d'Henri Estienne. Il ignorait Rabelais et Marot, mais ne se lassait pas de fréquenter Montaigne et Mathurin Régnier. Ainsi, le fond de ses idées et le fond de son vocabulaire s'étaient composés en même temps; et cette formation avait correspondu à celle de son génie à la fois novateur et conservateur, primesautier et discipliné. De ces quatorzième, quinzième et seizième siècles, qu'il visitait et interrogeait sans cesse comme ses pénates, il retenait frotté d'un archatsme auquel il restituait, en se l'assimilant, la vie, la saveur, la conformité aux besoins nouveaux, l'air actuel; la langue encore fruste des préclassiques lui était comme natale; son style, naturellement chargé de vieux mots fleurant leur verdeur première, était avivé de tournures brusques et gaillardes, semé de barbarismes énergiques, farci d'anciens dictons pleins de malice et de sagesse, ~ul soin, nulle recherche, nulle étude de la correction, de la pureté, de l'ordonnance et de l'harmonie verbales. Il poussait sa phrase dure à travers sa pensée broussailleuse et surabondante, comme une charrue à travers une friche; ou bien sa pensée, tout à coup dégagée, bril-


lait, éclatait dans la confusion de ses phrases, comme un éclair dans les nuages. Il se travaillait pourtant quelquefois, et tombait aussitôt dans le phébus ou dans le précieux. Mais il ne laissait pas à autrui l'avantage de s'en apercevoir; il se raillait tout le premier du peu de honheur de son effort; il en revenait bientôt à sa manière libre, cursive, spontanée, sans prétention, et qu'on ne saurait mieux définir que lui-même, dans cette phrase « Quand l'habitude d'écrire est prise, et tout le monde l'a aujourd'hui, c'est le sentiment qui fait le style. » Le sentiment, -autrement dit, ce qu'il y a en nous d'irraisonné, de spontané et d'inaccessible à l'influence d'autrui, la nappe profonde et jaillissante de nousmêmes, la source de toute poésie et de toute éloquence vraies. Avec cela, on atteint rarement au « grand style », et l'on ne saurait s'y soutenir; mais on a toujours le style de la chose, du moment et de soi; et toutes les règles, toutes les conventions ne produisent rien qui vaille cette convenance. Dans le genre épistolaire en particulier, c'est la convenance même. Elle rend tout plaisant et tout familier, jusqu'au trivial, jusqu'au sublime. Rare unité que celle de l'homme, de ses idées et de son langage Peu s'en est fallu qu'elle ne fut. incomparable en l'Ami des Hommes. Au fond, il n'y a\ait rien de désaccordé en lui parce qu'il alliait le jugement d'un Sancho Pança aux gestes d'un Don Quichotte, ni rien d'inhumain parce qu'il sacrifiait parfois des membres de sa propre famille à cette famille elle-même, son idole. Il n'était intraitable et outré que la plume à la main. Sa dure cuirasse d'orgueil, de sévérité et d'honneur triplex ressemblait à cette épaule d'ivoire que Jupiter mit à Pélops à la place de celle que Cérès lui avait mangée. Elle cachait l'horrible cicatrice des morsures de sa femme et de ses enfants rebelles; elle recouvrait un fond de timidité incurable et native qui lui ôtait toute défense contre cette famille dévorante, dès qu'elle parvenait à l'approcher et à lui embrasser les genoux. Et dans un temps où chacun affichait le débraillé des moeurs et de la tenue, elle était l'insigne, j'espère que nos lecteursenjugerontainsi,–du plus méritoire courage civique.

DALPH[N MEUKtER.


LETTRES INÉDITES

DU MARQUIS DE MIRABEAU (1787-1789)

~M~ÏC~KMLOM~O'.

De Paris, le Hfévrier 1787.

Mon cher ami, dévoré de chagrins continus qui écraseraient toute autre âme moins exercée, quant à mes affaires privées, et en quelque sorte fatigué de trop prévoir, quant aux affaires publiques, je saisis enfin des moments d'intervalle pour me délasser dans le sein de l'amitié intelligente.

Je ne sais quand vous recevrez mon [commentairej sur l'Esprit des lois. Je ne doute pas que Voltaire, toujours dévoré du doux sentiment qui porta Commode à couper la tête de toutes les idoles, n'ait su trouver des erreurs de citation, etc. Quant à moi, s'il eût été question de mon sentiment pendant ce travail, il eut plutôt penché vers celui du Cimbre député pour tuer Cams Marius. On voit dans ce grand ouvrage et dans l'auteur quelques défauts et des misères de prétention. Où n'y en a-t-il pas d'unes et d'autres? Mais jamais de vices, et souvent, et presque toujours, une dominante vertu, l'humanité. (juelle différence d'avec son vil et inhumain critique [Voltaire], couvert de défauts, mais pétri de vices, rongé des serpents de l'envie dont les morsures ulcéreuses se montrent, lors même qu'abjurant l'habituelle plaisanterie, il veut Le marquis Longo, professeur d'économie politique et premier bibliothécaire de la bibliothèque Breva, à Mitan, entré en relations avec le marquis de Mirabeau en 177j, était resté, depuis lors, le plus fréquent de ses correspondants et devenu à la locgue le plus intime, au point que l'Ami des Hommes l'avait rendu dépositaire de la totalité de ses manuscrits, lui disant « Je ne sais en vérite à qui les laisser en France, tout est en l'air; et je ne puis les laisser dans ma famille, dont la partie same ne sait pas lire, et le reste sont des fols à qui 1 on ne saurait confier leur propre bonnet. »


étaler quelques oripeaux de vertu. En un mot, mon cher, je n'ai été qu'économiste et je ne pouvais être que cela; j'ai désigné tes erreurs en ce genre, je n'ai cherché que celles-là; je n'ai point eu d'aide, ne lisant jamais de critiques et n'ayant guère le temps de lire. Mon objet dans ces analyses fut de ramener les vérités économiques sous une autre forme, mais je n'ai pas, à beaucoup près, tout dit. Pourvu que rien ne soit gauche et contradictoire à nos principes, c'est tout.

Vous lirez les Mémoires de la vie de Turgot, par Dupont, vous en serez plus content. Vous définissez fort bien Turgot, qui avait une bonne âme, mais pédant de la première classe, mais gâté par les femmes et par cette bande de sangsues philosophiques, les plus propres de tous les hommes à faire oxtravaguer quiconque surtout a reçu de la nature un cœur à droite et un esprit à gauche; gens infatuant leurs élèves de ce grand mot la gloire qui est la pierre-ponce de toute vertu vraie et simple, la gloire dont ils font un petit cercle pour leurs adeptes, un vaste pour leurs dupes, un commode pour eux. La portion indélébile de caractère d'enfant qui réside dans le bon Malesherbes, homme sonore, simple et incapable de toute administration comme un chat, l'a garanti des plus dangereux écueils de cette infatuation et il n'y a recueilli que des ridicules académiques. Ils voulurent le fourrer dans le gouvernement au moment ou la patience des renards de cour prêtait le terrain aux gaucheries opiniâtres de l'extatique Turgot. Il y a toujours du profit pour les habiles gens à laisser ces vertueux objets de l'infatuation populaire se perdre d'eux-mêmes et se discréditer eux et leur espèce auprès d'un jeune prince. Ce genre d'expérience fait place a l'axiome favori du pays qui dit que les Ao/tH~M ~M ne sont bons, par malheur, H !pM, et cela est très certain au pays des malhonnêtes choses. Sans doute, la grande loi de l'accord social doit être la même partout; c'est celle qui ordonne la bonne foi respective, qui démasque le vice et la vertu, celle en un mot qui part de la conscience. Mais il est d'autres lois qui dérivent de l'intellect et de la raison. Ces lois du second ordre sont indispensables à la société comme loi et varient selon les lieux et les circonstances. ,Vous verrez quelques aperçus sur cela dans mon Montesquieu, qui ne vous apprendront rien, sinon que j'ai cavé la chose. Quant a ce qui est de brûler tous les codes passés et de bâtir à neuf, c'est ce que font ou tâchent de faire tous les jours nos coiffeuses. Il y a ~eaMcoM~ à a~'c/XKH' et beaucoup à dire contre, disait sagement le chevalier Oldfield. Mais je n'ai plus de place, et je vous aime bien. Il n'y a rien à dire contre cela.


~M bailli de J7tfa6eaM.

De Paris, IeGma.r9 1787.

Je ne doute pas, cher frère, de la sorte d'incurie du chevalier 1 Boniface sur les inconvénients futurs; c'est un préservatif de tempérament contre l'abattement absolu et le noir on il serait enclin à tomber par nature et dès son adolescence. Comme il fut toujours débonnaire à la douceur, mais impossible à dompter aucunement par la rigueur, quand il voit néanmoins qu'il n'y a plus de défense à faire, ne voulant surtout pas s'affecter, il a pris l'habitude de secouer la perspective, ne fût-ce que pour une semaine, un jour, une heure; il secoue les mains, hausse la tête et devient plus gaillard que jamais telle fut son habitude d'enfance, d'adolescence et de jeunesse; mais il se forme maintenant, il est au bout et il le voit, et sait qu'il touche à la catastrophe, et sa méthode passée est à bout de corde.

On ne lui dispute rien sur son métier, on avoue même qu'il est au mieux à cet égard. Mais je sais de science certaine qu'i) est perdu pour ce métier même et très perdu, si d'ici à sK mois au plus tard, il ne trouve le moyen d'apaiser ses plus pressants créanciers et de traiter même avec les autres. C'est ce qui me fait penser qu'une commanderie ne le tirerait pas d'affaire, car it faudrait donc qu'il pactisât a~ ec quelque usurier qui lui prit sa commanderie en nantissement et courût le hasard de sa vie dont sa corpulence ne donne pas bonne opinion au premier coup d'ceil or ces choses-là se payent cher en un temps comme celui-ci, supposé qu'elles se trouvent.

Je pense, comme toi, que mieux vaudrait, à moyens même fort inégaux, un établissement en Provence qu'ici, et qu'on y gardât sa femme; ce que j'offre ici 1" serait fort en l'air, car il tiendrait à ma durée, à moins que la Providence ne lui accordât une de ces femmes qui font quelque chose de rien 2° plus je vieillis, plus mes rapports s'émincent; 3° en plein militaire, cet homme sera toujours assuré de sa fortune et de sa considération; ici, il n'y faudrait être que comme carabin piquant Versailles. Or, si tu veux te rappeler ce que je t'ai dit dans les différents temps des qualités qu'a montrées cet homme, son humanité rare et touchante, son intrépidité vraiment héroque, son ardeur à obliger, une intelligence créatrice et motrice, de la modestie dans les occasions, il nous a toujours craints et respectés à sa manière, et comme néanmoins on ne peut que ce qu'on peut, il est simple que l'idée


d'un mariage pour lui tienne en moi plus encore à l'idée de le sauver qu'à la postéromanie.

C'est bien pour le coup que tu me diras que toute ma lettre est du chevalier. Mais, au fond, c'est notre dernière affaire capitale, et le dénouement, enfin, ne peut être retardé. Tu ne te trompes pas du tout ni n'es trompé en pensant qu'au fond, toute femme lui est à peu près égale, non pas quant à la judiciaire, car il en juge fort bien, mais quant à l'affection hystérique.

Adieu, cher frère, les tiens t'assurent de leurs respects. ~:< bailli de Mirabeau.

De Paris, le 19 mars ~87.

Tandis, cher frère, qu'on disait ce Mr. [le comte] en cage [à la Bastille], il était allé à Orléans faire imprimer une brochure (car tout ce qu'il appelle un livre n'est que cela) qui le fait reparaître avec plus de son détestable genre de splendeur que jamais. Comme pour affliger, ravager et tarabuster, il a une activité et des ressources du diable, son livre court et se vend avec une impunité et publicité (quoique ce soit 9 I. une centaine de pages) qui prouve que le desservant actuel [Calonnel a un bon ami dans le ministre du département de Paris. Cet écrit est une réclamation ou dénonciation au roi de l'agiotage'. Tu sais que depuis qu'il imprime son nom prostitué, il prend le ton de hauteur et de dignité insolente, et la redingote d'un honnête homme et d'un cito)cn. C'est à faire vomir, rire ou pleurer, ou bailler, ou admirer, ou lever les épaules, et jeter par la fenêtre tous les livres et livriers, selon le sentiment, les notions ou la position du liseur, de voir avec quelle impudence il mâtiné l'art de la parole. On m'en a lu des bribes. H commence par une courte lettre au roi qui a le ton noble et exalté, un envoi aux notables qui finit en disant que l'espèce et la personne d'un homme qui met son nom à un pareil ouvrage méritent l'attention. Dans une épigraphe de deux vers de Voltaire, il fait entendre clairement qu'on l'eût voulu gagner, et cet on est le contrôleurgénéral, mais qu'il préfère sa patrie, tandis que le lâche, pa;é jadis, qui eût voulu l'être en arrivant, et qu'on a apparemment ('conduit, mais doucement, selon la manière de tous ceux qui se 'MnonctaHot de !'aq:o<age ait roi et à ~'Assem~ee des )t0<a6!es, par le comte de Mirabeau. 1787, in-8° de 143 pages.

r/pi~raphe Pensais-tu qu'nn instant ma YCrt~ dumentie

Mettrai dans la hatance un homme et la ;)atrie?

[VOLTUftE, Brutus.)


sont une fois compromis, ne se déchaîne que parce qu'il voit que c'est le vent qui court. I[ dit tout a~ec beaucoup de feu et d'éloquence et fait un portrait du ministre à sa manière, qui tourne précisément contre lui toutes les qualités qu'on ne peut lui refuser. D'ailleurs, il déchire et nomme tout le monde, et toujours avec une pompe de langage qui décore l'instinct du tigre.

11 est aisé de voir dans notre histoire que la plume adroite détruisit les grands vassaux, ruina depuis et dégrada les hauts barons, chassa la noblesse des tribunaux et de toute juridiction, la hannit de la connaissance des affaires publiques et ramena ainsi la monarchie à la république formaliste et à la prédomination citadine, ~an~ arma <o~. Aujourd'hui, la plume est dans les mains des fols; cet homme en affiche le sceptre; on le lui accordait avant qu'il eût. ni talent, ni connaissance, comme il arrive communément de toute prétention bien décidée; et comme les choses sont, à bien des égards, à peu près à leur terme, le voilà devenu comme l'arbitre des événements. Il donnera bien de l'occupation au dieu qu'on dit être pour les fols, et en attendant, je suis obligé de le renier à toute heure et de répondre à une multitude de billets que je ne connais ni l'ouvrage ni l'auteur. M. le chevalier me marque être pris à la mâchoire. Je fus averti trop tard, en 17C2, que le serein d'Aix était pernicieux pour les dents, et je fus obligé d'en laisser deux che/ un rude arracheur de Marseitte; quoiqu'il tut bien vêtu, il pesait autant qu'un maréchal.

Je viens d'apprendre une anecdote qui te montrera ce Mr. [le comte toujours tel que nous l'avons ~u. Son livre [sur l'agio, est bien fait et d'une grande force, sauf les personnalités, inouïes partout ailleurs qu'en Angleterre. Il fit porter son manuscrit à M. de Calonne par l'abbé de Périgord un sien ami intrigant. Le ministre répondit Son M:sKM!cn~ est bien fait, ï/y a de ~OK~M tAo~e~, t/y en « ~M't/ faut ~'e/ra~e/t~ ~Vo:M savons le secret; il a besoin <c;'yen</ voilà un billet de 3600 livres ~~r Af. Augeard, qu'il ar~/e/ L'abbé arrive et le trouve parti pour Orléans pour faire imprimer son morceau, sur ce qu'il n'avait pas reçu réponse tout de suite, fait courir après, mais en vain; et pour se venger de cette prétendue injure, il y joint l'épigraphe et la tirade que je t'ai dit. Voilà le genre de vérité pectorale du susdit, qui est absolument distinct de sa folie, sans laquelle il ne serait encore qu'un vil scorpion.

< Le futur Talleyrand.


-4M marquis Longo.

DeParis,le24niarst7ST.

On me fait grâce, ou aux E~re~e~M af'MM Prince', en ne les diminuant que d'un volume; mon frère les réduisait de deux. Je ne crois pas tout à fait cela; mais j'avoue qu'en ôtant les résumés qui ne sont là que pour ceux qui ne veulent pas lire l'ouvrage, il y aurait bien encore sur le reste de quoi beaucoup retrancher, et le tout ensemble ferait plus d'un volume. Je prends condamnation sur le chapitre de la féodalité. Quant à l'autre article, je n'ai rien trouvé qui pût motiver votre anathème, en vous supposant raisonnable.

Posons d'abord, mon cher, que nous sommes tous sujets à croire que <MMo il MM/M~ è la casa nostra. Cela me ressemble à bien des égards, mais non pas dans le sens que je veux dire. On ne va plus à l'église, vous disent les tristes et les gaillards et les perroquets et moi qui y vais tout juste pour ne scandaliser nul d'entre les petits, je trouve qu'on m'y bat autant et plus qu'il y a cinquante ans; et l'embarras de Saint-Sulpice, à jours non notés, le soir, sans que je puisse deviner le saint ni la chose, me barre plus que celui de la foire qui en est voisine. M y eut des processions de jubilé en 1776 plus suivies que jamais; et les d'Alembert ébahis et consternés disaient ~VoM~ croyions le peuple plus avancé que ec/a; et ce peuple était des maréchaux de France et notables in /<o~Mt en ce pays-ci, de manière que moi qui ne vois jamais les foules, quand on me les dit à ce point, je crus que c'était en haine de Turgot qu'on poussait alors. Tout cela ne t'ait rien à la chose; je n'écris pas pour être loué ni blâmé des Athéniens, mais on ne peut trouver mauvais 1" qu'un homme qui élève un prince lui parle de sa religion, qui toujours est bonne; 2° qu'on regarde ce genre d'opinion comme fondamental de toute société repue, c'est-à-dire qui a dine; or les princes ont toujours diné; 3° qu'on le rende noblement religieux, afin que cette portion invincible de résistance n'échappe pas à son pouvoir et à l'unité d'icelui. Quand Louis XIV, à la fleur de l'âge, plaça trois prières publiques par jour pour les équipages armés, dans son ordonnance Cet ouvrage du marquis de Mirabeau était, comme son titre l'iudique, une instruction complète en matière de gouvernement à l'uMge des pasteurs de peuples. L'Ami des Hommes ne cessa jamais de regarder plusieurs de ceux-ci comme ses élèves, notamment le grand-duc de Toscane Léopold, depuis empereur, qui, son tour, convertit an~ principes des économistes le fils et héritier de la Grande Catherine, plus tard l'au) 1~


pour la marine, pensez-vous que ce fut par révérence pour le chapelet? Vous me direz que les flibustiers qui ne priaient pas furent plus invincibles que ses escadres; oui, mais voyez la fin de chacune de leurs expéditions. ·

En un mot, mes chers aristarques, je ne vois à reprendre, selon vous-mêmes, mieux instruits, dans mes chapitres, que la sortie un peu vive, mais passagère, sur nos turbulents réformateurs; je la leur devais comme aux plus intolérants, durs, secs, intrigants, de tous les hommes qui révoltent ici le bon sens général et universel. Cela est purement local; cependant leurs ouvrages percent et percèrent au moins autrefois jusques à vous. Or comment se fait-il que vous n'ayez pas vomi cent fois sur toutes les ordures et grossièretés qu'a publiées leur prêtre Jean de la Montagne ? Il faut que le régime clérical ait chez vous bien des inconvénients dont les formes, les tribunaux et les lumières publiques ont purgé dès longtemps et garanti nos climats. Mais en tout état de cause, la saine politique doit se dire qu'elle n'a pas de plus dangereuse ennemie que la superstition qui saisira toujours l'homme dans le malheur, suite nécessaire du désordre, et que la superstition, le fanatisme, la bigoterie, la crédulité et tout leur cortège ne craignent que la religion qui seule est pour elles la tête de Méduse.

L'assemblée des notables n'est point un changement chez nous, mais une rénovation. La nécessité amène ces sortes de météores et s y trompe d'ordinaire comme à tous ses autres expédients. Il résultera toujours de celui-ci de l'instruction des deux parts, et c'est beaucoup. Jamais on ne parla tant à Versailles d'avances primitives, foncières, etc. Au reste, le t;!Nfeo proboque est de tous les temps, âges et occasions.

Votre ambition n'est pas grande d'être M!:eM.r qu'en France avec tous ses parlements. Depuis qu'on a multiplié ces charges par des créations sans nombre, expédients du siècle passé, qu'on les a avilies par l'espèce des candidats financiers, qu'on a surchargé à l'excès, par des droits fiscaux sans pudeur, les frais de la justice, on déserte le Palais, et ce qui ne peut s'en sauver est jugé sans règle et sans miséricorde, e~e~o crede Ro&e~o. A la vérité, peu d'hommes ont été victimes du préjugé et de l'impudence à cet égard comme moi, mais nul ne s'en plaint moins que moi, pensant que c'est un grand délit que de répandre le scandale sur des tribunaux qu'on n'est pas le maître de changer, et que le moutoti qui entre sans crainte à la boucherie a meilleur marché qu'un lièvre que la chute d'une feuille sèche fait trembler. Je me rappelle un M. Reddi, revenant d'Espagne au temps du


règne précédent, qui me disait que Ferdinand rétablissait à vue d'œil l'Espagne en ne faisant absolument autre chose que de poser ses pieds sur les deux mêmes carreaux de son plancher a ~Mg~ retiro chaque matin, revenant de la messe, et s'asseyant pour donner sa main à baiser. L'empreinte de ses deux pieds était marquée sur ces deux carreaux usés, comme celle du pied de l'Archange au Mont Saint-MicheL Et Reddi me disait « Monsieur, si ce règne pouvait durer trente ans, l'Espagne deviendrait formidable. » Quant à moi et quant au présent, je parodierais la chanson qui dit Nous ~OM!M!M bien, etc., et dirais Nous sommes mal, tenons-nous-y!

Adieu, mon bon ami.

Celle-ci, cher frère, est hors du courant, parce que j'ai reçu ta lettre du 3, qui me détaille la mort de ton valet de chambre. Je te suis bien obligé de m'avoir écrit cette lettre, car le chevalier [Bonifacej me marquait, ton accident en homme fort frappé et qui te croyait dévorant une douleur intérieure qui pouvait te faire mal. Je suis fort éioigné de penser ni de sentir que ce ne soit rien que de perdre un domestique; ne fùt-ce que l'habitude, à nos âges mais, outre cela, dans l'ordre des devoirs, je mets les domestiques après les proches, gradation d'incommodités obligatoires; et autant je blùme les gens et l'usage des pays gaspilleurs où l'on veut honorer son inventaire par des étoiïes en pièces, et son codicille par des legs aux domestiques qui les tirent de l'état où on les a pris, autant je crois de devoir de leur assurer au bout de vingt ans leurs gages en pension, et en recommençant après si nos moyens le comportent. Quant à leur personne, je les désirerais aussi bien soignés en maladie que moi, si c'était leur fantaisie. Ma plume coulerait volontiers, et l'hebdomadaire souffrirait d'autant, ou ma vieille toux. Ainsi, je te quitte.

Un vieux rhume qui n'était que graillonnage depuis la lin de novembre a été reDgrcgé par les sorties indispensables de la

Peut-être ailleurs serons nous pis.

Au bailli de A~'r~eNM.

De Paris, le 12 avril 1787.

Jt< &S!t de jM~M!M.

De Paris, le 17 avril 1787.


semaine passée et me fatigue souvent les nuits. En tout, la prohibition de marcher me détériore visiblement; toute ma force était dans les jambes. On trouve encore que je lasse les gens à être debout, mais je décline visiblement. Les vapeurs viennent sans motifs, à plus forte raison quand on s'est bourré d'encombres. Or, si ce sont vapeurs que l'état de délaissement et le sentiment de non-valeur de soi, physique et morale, ce serait une maladie très dangereuse. Les bons médecins m'ont dit souvent qu'un des meilleurs symptômes en maladie et de ceux qui les trompent le plus, eux et leurs pronostics, c'est l'opiniâtreté à ne vouloir pas mourir. Le .Ce~'tcAoM, au contraire, quand il dit Je m'abandonne, et se fourre dans sa grange, la tête la première, n'y demeure pas vingt-quatre heures qu'il ne soit mort. Il est pourtant temps que je demeure persuadé de la sottise de donner une direction majeure quelconque à la génération qui nous suit. Mon père disait parfois jPaMure~ eM/aM~, dans <yMe/ <eM~M je vous laisse! Nous l'avons trouvé prou bon pour nous, ainsi feront ceux qui viennent après, qui en trouveront de pires, selon le bon sens. Si M. le Chevalier désire postérité, qu'il se marie, nous lui avons l'un et l'autre montré la bonne volonté possible, et à trente-trois ans, on n'en est plus à papa ~anMM. En sus, munis-le des instructions relatives à la pêche d'une commanderie, qui vaut une dot.

Ce que tu me dis de la manière dont tu l'as tenu à l'auberge pendant son séjour me paraît horriblement cher, et l'on te fait payer en grand seigneur, cette ville fût-elle aussi chère que celleci où l'on a tellement doublé les droits et entrées que le beurre ici vaut 40 sols la livre, les œufs, 8 livres le cent, et ainsi des herbes, des fruits, et la viande, 12 sols la livre. Juge de la manière dont m'écrasent ceux qui sont ici [les du Saillant], qui sont treize, dont à la vérité je ne nourris pas les valets, mais le linge, la lumière, etc. et les enfants ne me payent que 50 livres par mois, marché autrefois fait pour le Bignon et dont on m'a dévoré ici. Aussi n'y puisje plus tenir, chose dont je me plains depuis des mois entiers, et d'être à la veille chaque jour des dettes criardes, chose que j'eus en horreur toute ma vie, sans que je puisse les faire démarrer pour aller à leurs affaires très pressantes, laissant les leurs ici en mains de quelqu'un qui ait poids et règle.

Dans toute ma progéniture, infatuée d'un recoin marqué d'imbéciHité merlée d'esprit chez tous, mais tournée au vice et au crime chez les uns, et à une sorte de bonasserie, pourtant insidieuse, chez les autres, ces derniers ont une étoile ou un talent qui séduit en divers genres; chacun le sien. La du Saillant, entourée de ses


enfants, timorés et dociles comme des moutons, qui les mènecommunier avec elle, qui va à pied, en fiacre, en belle voiture, comme on eut, qui lit et écrit toutes tes lettres de son mari, etc., passe pour une femme rare, tandis qu'elle laisse tout aller, achète et vit sans payer an jour t& jour, prenant le bon temps journalier à la volée; et elle verra et coopérera à abîmer sous elle une des meilleures maisons de gentilhommes qu'il y eût en France, et des plus solidement étoffées, et si son étoile ne la sauve, sera mal à sa <in. Le chevalier, tel que tu le vois, a tellement engoué le militaire que, tandis que Saint-Paul (! commis à la guerre crie et gémit sur sa conscience du déni de justice à ses créanciers, il dit en même temps que s'il vaquait ua régiment à son tour, il prêterait plutôt l'urgent que de le laisser passer. Je ne dis pas qu'il n'entre de son dévouement pour moi dans cela, mais beaucoup aussi de l'opinion qu'il leur a inspirée. Ce sont ces choses, jointes au penchant habituel, qai m'ont fait suivre si longtemps l'idée de t'établir: car les tètes fêlées sont si communes que sans elles le monde finirait. Je pensai en dernier lieu qu'une jeune fille sensée, dans une maison raisonnable et sous tes yeux, moi le bridant en tout par le contrat de mariage, pourrait en tirer race et un jour honneur. A faute de cela, néanmoins qu'il saute sur une commanderie, car il en est du dérangement comme du scorbut, on a beau l'oublier, il ne nous oublie pas, et l'un de ces jours, il n'aura pas même de quoi faire un trou à la lune; mais c'est allonger bêtement ma lettre. Adieu, cher frère, les tiens t'assurent de leur respect.

ÂM //<M/A' de Mft'a~MM.

De Paris, le 29 m:u 1787.

Ma lille m'a montré un article de lettre du chevalier [BonifaceJ où il lui dit que le bruit court que M. de Salis (qui est son inspecteur) est nommé généralissime des troupes de Naples, et la charge de me sonder sur l'idée de se faire employer sous lui dans ce pays-là~ Antécédemment, j'en avais reçu. une courte lettre sur un pareil bruit qui courait, dit-il, que M. de La Fayette allait généra) aux Indes, et il me parlait de l'idée de l'y suivre. J'en induisis seulement que ses créanciers ou des lettres du bureau le forçaient dans les retranchements de son désouci. Comme sa lettre contenait aussi le désabusement de toute idée de guerre longue ou courte, d'après les nouvelles circonstances publiques de la nation, je répondis en détail à cette lettre, le ramenant aux idées de


maison, etc..SM~o~e clel /aoMtHo a bien toujours été )na devise avec ces messieurs. A l'égard de cette attaque-ci, comme à force <le contourner, ils instruiront à la fin ma jeunesse, j'ai répondu simplement que je ne pensais pas qu'il y eût autre chose a faire à Naples que ventre e~e macaroni, régime qui le rendrait bouffe; 'que s'il voulait faire la cane devant ses créanciers, je lui conseillais d'écrire au duc de Crillon, grand d'Espagne de la première classe, capitaine. général et vice-roi du royaume de Valence, aventurier d'estoc et de taille, qu'il a appris de son père qu'il avait l'honneur de lui appartenir, qu'il est bon colonel, de quoi il peut s'informer, qu'il ne peut se contenir en France dans son emploi et le prie de le patronner et de vouloir bien lui faire obtenir l'équivalent en Espagne, et j'ai ainsi éconduit ia mission. Mais j'admire la Providence qui m'a donné les enfants de Crillon et a donné à Grillon les miens.

Voilà cette assemblée [des notables], unique en son espèce, toutes les autres n'ayant été que des repaires de ~~e~6o, finie la vraie besogne va commencer.

~iK bailli </e A/ra&e<!M.

De Paris, le 5 juin 1787.

J'ai reçu une lettre du chevalier qui m'a fait plaisir; il me parait -que son jugement se forme, sa tête s'ouvre et que le cœur n'en souffre pas. Je lui parlais de l'état de sa famille, il me dit J'espère que ses deux joM<teH: seront /OM~CM/)s son o~OM!; ?M le physique ni le NMrs/ n'ont vieilli ni chez vous ni chez nzon oncle, et la Pfo~'t'</e?!ee. (il aime à espérer). Quant M moH. /'t~M, ~"uHsyMM qu'avec <~e l'esprit, des ~eM~ et de l'activité, OM. se tire de partout et que, lorsque /'e~?~'UMceMCe d'une jeuMesse prolongée ~ra passée, il est très possible qu'il yoMf un grand f~/6 dans le MM~cfe.

Il me parle aussi de l'affaire de Salis, dont je t'ai entretenu dans ma précédente, mais dans un autre sens que celui où je l'avais prise, et relativement à une idée que j'eus de tout temps pour mes enfants encore en bas-âge, en les supposant portés pour ce métier c'est d'aller prendre des grades moins multipliés et plus faciles dans le service étranger, qui ne risque pas de devenir ennemi, pour les réaliser ensuite dans sa patrie. Je lui répondrai sur cela avec plus d'accord, car il faut natter ses idées militaires, 1° parce que c'est son métier et celui de son état, son attrait et son talent; 2" parce qu'il pèserait à lui et aux autres s'il n'avait


emploi de son caractère, qui ne connaît pas de milieu entre l'inertie dévorante et l'activité fructueuse; 3° parce que la justesse d'esprit qui lui est naturelle l'arrêtera d'elle-même sur l'excès en ce genre, quand il aura d'autres devoirs.

Nouveau livre [du comte] sur les juifs*, mais celui-là, dit-on, a de la profondeur, car M. le comte a de tout dans sa boutique. On parle aussi d'un livre très considérable sur la Pologne, la Prusse et la Russie; celui-là sonne le tocsin et est, dit-on, un grand ouvrage. C'est sans doute celui dont il parle dans sa première lettre sur Necker, et qu'il avoue lui-même qu'il ne paraîtra probablement que trop tôt. Quelque prostituée et vénale et folle que soit l'éponge, on ne saurait qu'être étonné de la furibonde facilité de cet homme, de son acharnement au travail et de l'activité et célérité de ses ressources. Tous ceux qui veulent crier contre quelque abus qui les pince le mettent à l'enchère et demandent où il est; et ce sera le foudre de l'Europe que ce plat fol-là. J'ai dit dans les .EM~'e~e/M <MM prince que l'imprimerie, après avoir changé le monde ihéologique, bouleverserait le monde politique; je ne pouvais prévoir que tout s'acheminât à l'accomplissement de cette prédiction avec la rapidité que j'ai sous les veux, ni que les causes secondes y concourussent avec une telle débandade. Toutefois je sais bien que si j'avais une fille à donner au chevalier, je le regarderais comme très assuré d'être seigneur de Mirabeau avant de longues années, car il est impossible que cet homme-là n'aille le contraire de sano et ne fasse une prompte fin.

Tu me demandes avec raison comment je me laisse ronger par gens plus riches que moi [les du Saillant]; mais ils sont plus pauvres par leur peu de tête; et comme me disait le marquis de Lasteyrie, homme de mérite, leur proche, et de même maison, à qui ils ne s'en ouvrent pas, quoiqu'il leur eut, sous ma dictée, écrit une lettre très forte ce sujet, ils sont dans des <~<oM~M ~:<e le temps seul débrouillera. Toutefois il est temps et de devoir de trancher dans le vif; je leur laisse encore le mois de juin pour suivre leurs affaires; mais après l'avoir tant signifié, dès le mois de juillet arrivé, je ferme ma maison et ôte les clés, sauf de leur appartement. Encore aurai-je tort.

J'ai lu le livre de ce monsieur qui a pour titre Sur la ~/byM:e ~o/!<ty?<c des JM! On m'avait parlé de la préface comme d'une chose de la plus haute exaltation. Il y prend en efict son poste de promoteur de la liberté en tout et partout, traite du haut de sa *'Suf.MosesAfen(!e!ssohn, sur la fe/orme po!t<t()uec!M Juifs, etc., par le comte de Mirabeau. Londres, 1787, in-8" de 130 pages.


grandeur les calomnies. On dirait de voir ressuscités et combinés Voltaire, Diderot et le marquis d'Argens; un farrago fatigant de littérature germanique; )a robe philosophique affichée, mais toujours le sceptre. Cette longue préface finit en effet par un morceau très exalté et très éloquent. Lf livre est bien; on y voit même que ce drole-là a non seulement bien acquis l'exercice de l'outil de la parole, mais encore qu'il a saisi celui de la pensée, chose dont je ne le cro;ais pas capable; et sauf un fond totalement irréligieux, qui se montre par des détails qui ne lui étaient pas nécessaires, l'ouvrage serait bon. Le voilà qui accapare les Juifs. Sa marche impudente n'est folle que dans les détails; en grand, elle ne laisse pas d'avoir son adresse; et comme me disait sa soeur, pour nous qui pouvions craindre et attendre de lui le pis, ce qui veut dire le comble de l'abjection finale, c'est encore un moins mauvais marché.

Azi bailli de .l/M'e~eaM.

De Paris, le t2 juin 1787.

Le Caraman vient d'être nommé au commandement de Provence.

Je réponds, cher frère, à ta lettre du 23 mai. Sauf son nonécrire (dont encore je minore l'anathème d'après mon opinion de mon trop en ce genre), je t'avoue que je suis, à bien des égards, plus que tolérant pour le chevalier. De près et inactif, comme nous l'avons vu l'un et l'autre, il est maussade et lourd, a\ec ses poches de braies pendantes que j'appelais le cimier de ses armes parlantes; mais il n'en est pas de même sitôt qu'il a des motifs d'action. En tout, celui-là m'a pesé au moins autant qu'un autre et m'a joué quelques tours qui auraient bien pu lui nuire à jamais mais il n'eut jamais mauvais cœur ni l'esprit de travers, et il ne manque ni de l'un ni de l'autre. A tout prendre, it n'est pas même du commun.

Ce que tu dis du million d'hommes dev enus foncièrement sbires et ne pouvant être vrais guerriers, ce qu'on ne saurait être que par l'habitude des périls et des fatigues, est très vrai. Désormais, courtes parades de guerre. Mais il y a une certaine débandade dans les esprits et les opinions, qui, partout, est contradictoire aux principes constitutifs de toute société et qui, partout, fera résolution et crises passagères où les troupes soit nationales, soit des ayants-cause auront à faire. On ne parle aujourd'hui que finance, où chacun a peur pour le sien; peur bien gratuite, car


on ne Mit vivre que sur le fait d'autrui. Jamais l'argent, à qui seul chacun demande de produire du revenu, ne fut plus embarrassé de sa personne; les banqueroutes successives, et qui ne parlent que par millions, poursuivent tout le monde; et je tiens des Parisiens même qu'ils abonneraient à a\oir placé leur argent à 1 pour 100, ce qui, au fond et selon l'ordre naturel des choses, serait le seul taux d'intérêt solide. Il n'en faudrait pas tant pour faire hausser les fonds de terre. Mais le déficit, l'impGt territorial et, plus encore, la crainte des méthodes, etc. constipent tout le monde. Eh! bien, si tout à coup il y avait un bruit de guerre ou de chamaillis, on ne parlerait non plus finance, réformes, etc. que de l'entrée de Jean de Wert en France. Drôle de nation. Au fait, dans l'Europe entière, on a voulu regarder le commerce comme unique principe de richesses, et la philosophie du présent fait qu'il faut jouir. De là, la folie universelle d'avoir la volonté frénétique de faire fortune, tout en la mangeant, et d'allier les entreprises et le luxe, la paresse et l'appétit de toute sorte d'affaires à la fois. Puis, quand de simples et tranquilles trésoriers, multipliant à l'infini leur papier, sont devenus des colosses de crédit prétendu et se noient. le trésor ro~a! les soutient un temps, pendant lequel les afMés retirent leurs fonds et se font rembourser. Ensuite, on retient le secours, le colosse tombe, le fisc arrive, et comme le roi ne perd rien, le marc la livre même est soustrait aux pauvres créanciers. Dans le fait, non seulement les superfluités, mais les commodités et aisances de la vie sont refusées à notre espèce par la nature telle est la loi de son auteur. La sueur du front est la sauce du pain, et quiconque ne vit pas d'économie ravit le pain de son prochain. Cela est écrit en meilleurs termes sur ma porte du Bignon.

Je reçois ta lettre du 2S qui vaut bien une réponse- Quant à présent, je me bornerai à te renouveler la recommandation d'allonger ton écriture, par clémence pour mes yeux, au lieu de la laisser rapetisser comme cela vient de soi-même en vieillissant. En outre de ce, non seulement la ronde, comme disait M. Patin, devient à la mode, mais les pieds de mouche, et l'on a rejeté la grande écriture parce que nos pères écrivaient ainsi; les femmes surtout écrivent de manière que les points se mesurent avec les i; mais mes yeux sont du vieux temps.

A propos du vieux temps, comment trouves-tu le Ni\ernois qui Le duc de Nivernois (iTlG-1798) avait occupé sous Louis X.V diverses ambassades, et il a~Mt été question de lui pour le département des affaires étrangères :t l'avènement de Louis XVI. La cour de 'Vienne l'emprcha plus tard de succéder à ~faurepas. Et finalement, cet homme d'Etat en


-entre au Conseil et commence sa carrière à soixante et onle ans, et le Malesherbes qui, ayant quitté un département a~ec l'aveu que lui et les affaires ne s'entendaient pas, reprend la pantoufle. Le Conseil deviendra académique; et je suis persuadé que le petit homme se flatte que cette accolade remp)ira le vœu publie. Quant à ce que tu me demandes pour la nomenclature conjugale du chevalier, je te l'ai marqué tout dans le détail cet hiver, et tu le retrouveras, mais je ne pense pas qu'il faille se mettre à nu de la sorte dans de premières propositions et même jusques au contrat. Tu peut donc dire en générai Le père est e~ de lui assurer francs de rente après lui, et si son /'fM'e, brouillé et ~e/M!?'c <M~e /eM?He de <reK~c/i'/ <MM, meurt sans enfants yMM'?, les ~M6~<~M<tOM~ t~e sa maison le )'e~ar~?t~. Quant à lui, 77 K'eM a ~Me 8000, yco~MjorM~apeMMO~ du roi, etc. LejOM'e, en 'OK~re, /e<, tMMyrtra et ~oye~'N <t Paris yMa?M! ils y seront. J/ ~< placé, prisé dans M~ M!c<te?', en état et volonté de faire M~t grand chemin. D'ailleurs, j'y suis et mon frère aussi, et nous ?t'a!<~H~ pa~ d'atttres enfants et <<M<t' famille que la leur. Adieu, cher frère, respect des tiens.

-1« bailli de -UM's~e~M.

De Paris, le 1'J juin 1787.

Je réponds, cher frère, à ta lettre du 28 mai. En Angleterre comme en France, c'est-à-dire dans l'opposé diamétral par nature, on a toujours attaqué les rois en la personne de leurs favoris et de leurs ministres la tète de Stafford fut l'avant-garde de celle de Charles son maître. Dans la moindre maison, on s'en prendra toujours à la personne pour qui le maître montre de la confiance; ~t, dans le fait, il devrait se dire que c'est à lui, sans le savoir même, qu'on en veut. On n'aime pas plus le joug en France qu'en Angleterre, et je crois tout dire; mais on y est infiniment plus impropre à indépendance. On y aime l'aventure, la nouveauté, l'attroupement, le spectacle; et je les voyais tout prêts l'autre jour, en bâillant à l'incendie du pavillon des Tuileries qui donne sur le pont Royal, tout prêts à crier Vive le roi t~M/ca!K/ Dans le fait, cher frère, les gens à principes ne font autre chose pendant toute leur vie active que ramer contre le flot; c'est ce qui les essoufle et les met de bonne heure sous la remise. perspective n'a laJsse de titre à la postérité que celui d'acadenttCten ~!<M~ste.


Dans tous les temps (sauf la portion accordée à l'étoile et sousentendue par ce mot est-il heureux!) on n'a réussi à un plan politique durable qu'en suivant le fil de l'eau. Le cardinal de Richelieu lui-même, ce génie indomptable et prodigieux tracassier, ne réussit en grand que parce qu'il reprit le système de rabaissement de l'Espagne qui tombait d'elle-même. Henri IV et Sully n'auraient rien fait si le premier eût été à la place du roi de Nav arre, son père. La Ligue était comme toutes les ligues du monde; les colloques, tes consistoires sombres et comprimés, voilà ce qui était vraiment à craindre. Le fruit dans sa verdeur tient ferme et résiste à l'orage; brillant et fort dans sa maturité, il tombe de lui-même, voità ce que doit voir la politique, ce que doit savoir la morale pour juger quelle sorte d'influence elle peut et veut avoir sur les révolutions.

Le germe de celles-ci est toujours actif, toujours fermentant et vivant à des )eux éclairés; mais on ne le reconnaît qu'à des époques historiques; car l'homme a de tout temps été fort curieux qu'on lui fit des contes'pourvu qu'ils fussent merveilleux, et à l'égard des jugements, il leur fut très permis d'être ou nuls ou purement hypothétiques. Le commun des hommes est fort étonné quand on leur dit qu'ils font l'histoire future et même qu'on ajoute avec vérité que peu de siècles ont été plus féconds en révolutions étranges que celui-ci. En même temps que la mérité du fait les frappe, le dégoût des acteurs les porte à une sorte de désabusement hébété. Ou je me trompe fort, ou la fin du siècle vaudra bien le commencement pour les révolutions. Nous aurons à peu près vu l'un et l'autre, avec la différence que nos pères, qui ne se mêlaient ni de politique, ni de finance, poussant chacun pour son petit fait à la roue, ne s'apercevaient pas que l'Espagne, l'Italie, la France, l'Angleterre, l'Allemagne et la Russie changeaient ou de maîtres, ou de constitutions, ou de rôle théâtral, et attendirent d'être frappés en leur propre patrimoine par la banqueroute générale pour trouver que tout ce qui se faisait était bien neuf; et qu'aujourd'hui chacun en sait plus qu'il n'en veut apprendre, que tous prévoient, sans se le dire, et concluent à peu prè~ de même, en conformité du proverbe qui dit -AM dernier vivant la jooM~e dinde!

Je réponds seulement à l'article du chevalier qui, comme il faut qu'il soit partout, a été voir les réjouissances et insurrections brabançonnes. II prétend qu'il rassemble des idées, sans beaucoup compter sur ses aperçus et moins encore sur ses résultats actuels, mais dans la vue uniquement de parvenir à mûrir ses idées. !I est de fait que cette tête qui est grosse et large de conte\ture,


indépendamment du soin qu'il a pris d'étoffer extérieurement la hure, a des choses et capacités particulières, ne fût-ce que celle de sentir à son âge qu'il n'est pas mûr. It tient, du reste, au culte des occasions, pour lesquelles tu sais qu'il eut dès l'enfance une vénération particulière.

Au bailli de ~!?'a~e<ZM.

De Paris, le 3 juillet 1787.

A l'égard du chevalier, tu as raison. Il a le cœur banal; il l'a même très bon et toujours en avant; mais cette faculté ne dominera jamais ni sa tête ni sa poitrine, et ne l'empêchera pas de voir clair et d'aller droit à son intérêt. Cet homme a de grandes qualités, mais que je crois parfaitement déplacées pour son siècle. tl me fait concevoir comme quoi les hommes bruyants n'ont point eu de suite. Il y a longtemps que j'ai écrit que la famille la plus politique que nous montre l'histoire fut la maison de France. On prend ses premiers rois pour des sots. Louis le Gros, que la flatterie différencie d'avec Louis le Grand, le valait bien; c'est de lui le proverbe St~MMe~c savait. Son petit-fils, qui mérita le nom d'Auguste, ne voulait pas accepter le testament d'Alphonse, comte de Toulouse, et disait « Mon fils a peu de santé; ces longs voyages ultramontains le feront périr jeune; la famille tombera en minorité et sera ruinée. » L'esprit de famille ne pouvait prévoir une reine Blanche. Louis VIII mourut, en effet, en Auvergne, en revenant du Languedoc. C'est ainsi que l'esprit de famille contraste avec les talents d'explosion.

On avait dit et statué, quant aux notables, dès l'entrée et lorsqu'il s'agit de régler les rangs, qu'ils n'étaient qu'ampliation du Conseil. Ils n'étaient, en effet, que cela, n'ayant ni le vœu ni la députation de personne ad /<oe. Toutefois, on n'a peu, ou, pour mieux dire, point vu de ces sortes d'assemblées, ni même de celles d'Etats, dans les temps modernes, être plus contradictoirement admises à l'examen et discussion des affaires; ils n'ont rien renvo)é au parlement. On s'est détail de cette assemblée le plus tôt et le plus poliment qu'il a été possible, sitôt que le fol instigateur [Galonné] a été parti; et quoique tous ces placements et déplacements ressemblent assez à un homme qui change de plume parce qu'il ne sait pas écrire, nous aurons a ce hourvari l'obligation de ces assemblées provinciales qui, un jour ou l'autre, établiront la correspondance des propriétaires avec le gouvernement, intéresseront et emploieront nombre


d'iceux et varieront peu ou prou l'attitude de régner sur un cimetière.

Au reste, tout va ni plus ni moins son train comme à l'ordinaire, le pont de Louis XVI devant l'hôtel de Condé avec une dépense énorme, le désencombrement et réfection de tous les ponts ci-devant chargés de maisons, les murs dela ville ornés de palais à chaque barrière et dont la dépense passe déj~ 9 millions. On dit que Saint-Cloud et Rambouillet sont plus hâtés que jamais; mais ce qu'on voit est une ville immense de palais au-delà des boulevards, tout le haut faubourg en rues et hôtels jusqu'à la rue de Seine, et le bas, où étaient ces chantiers, se couvre de palais le Patais-Ro;aI, huit spectacles, les pensions doublées et créées pour les gens de lettres, leurs jetons même douhlés, et le déficit, et d'énormes impôts par la nécessité de faire la balance, tandis que des écrits dans toutes les mains montrent, d'après les comptes publiés en 1775, 1781 et à présent, les revenus du roi accrus dans ce règne-ei de 133 millions. Tout cela marche ensemble, et le siècle éclairé s'empresse de vivre, assez philosophe pour savoir désormais que dans peu il aura vécu.

Au Mzay~MM ~onyo.

De Paris, le 8 jmllet J7S7.

Je vois que vous êtes bien à la suite de nos tracas de colinmaillard et de la sorte de révolution qui se prépare chez nous et qui se cuit. Ce que vous en résumerez de plus constant, c'est que, sans remonter plus haut que l'institution de la place amphibie qu'on appelle contrôte général, sur soixante environ qui en ont été titulaires, aucun n'a vraiment connu ni la quotité des revenus ni le montant des dépenses. S'il en est un qui se soit fait blanc de son épée et qui ait dit fièrement Vous <:Mr!c-: KM bras OM la ~e à bas ~M'<!M moyen de mon OM~M~Mt, je M'CM ~OMCMt'at! comme de cela, c'est assurément le brave Necker. Eh! bien, prenez 1° son compte bleu, 2" son gros rituel œcuménique, 3" son livre vert récriminatif contre Calonne, rapprochez-les les uns des autres, et vous trouverez trois données diverses, avec d'énormes différences dans l'état même des revenus. Et cc certain déficit, tête de Méduse avec laquelle ce fol de Calonne crut pétrifier la noble assemblée! combien de variantes vous le coye;, poM~ ne le coy~M. Aussi, l'un de ces jours, l'arrêté du Parlement interpellé pour le timbre demande-t-il un état du déficit 'ytt'oM a cru apercevoir. Cette expression heureuse m'a paru un sarcasme; ne


dirait-on pas de la découverte de quelque nouvelle planète? C'est ainsi que ~a le monde, mon cher; et le résultat des siècles soidisant éclairés, comme s'il y en eut jamais un qui se crût borgne, est la philosophie du présent, le calcul du jour, la jouissance du quart d'heure, l'éternité de la matière. En vérité, il a a plaisir et profit à éclairer les hommes.

Calonne fut un danseur qu'on chargea pour un temps du rote de roi de théâtre. Quant il fut à bout d'haleine, quelqu'un auprès de lui lui suggéra le bon système qu'il saisit avec la sagesse que Nature a placée dans son occiput. Dupont me mandait que je serais édifié de voir sur tous les bureaux du ministre à Paris et à Versailles mes ouvrages épars et cornés de sa main en trente endroits à chaque volume; je lui répondis que ce charme était académique, mais que, quant à moi, j'aurais voulu qu'un ministre eût fait d'avance ses études. Quand je vis cette rénovation inattendue d'assemblée de notables, tout en les vouant à saintNicolas, je dis à icelui [Dupont] que je leur recommandais surtout de ne pas parler de remplacement, de se contenter d'inaugurer les assemblées provinciales, d'annoncer les soulagements comme une volonté fixe du 'souverain qui le forçait à appeler la nation à partager le poids du courant, comme n'ayant jamais manqué de zèle et de concours; la radiation des privilèges fonciers et l'égalité des répartitions devaient naître de ces assemblées mêmes où il était plus que facile d'élever des réclamations contre des votants inégaux, etc. Ce fut ainsi que Charles-Quint mit tout à l'égal en Flandre, et nous avons l'Artois, le Hainaut et la Flandre flamingante où le clergé et la noblesse n'ont aucuns privilèges de territoire. Présenté de la sorte, son plan l'eût couvert de gloire et appuyé du vœu public. Il en avait besoin pour achever cette grande besogne. Au lieu de cela, un niais qui n'a connu que le placebo de cour ou de bureau d'intendance leur a jeté au nez un déficit qu'il ne savait pas, comme s'il avait besoin d'amasser des pierres pour le lapider. Il n'a pas imaginé qu'on pût demander A qui la faute? Il a demandé des impôts nouveaux et inoms, sans borne; il a proposé des suppressions dont lui-même ignorait la méthode; il a tâtonné, varié, balbutié sur tous les points. Tout était préparé, annoncé pour un changement subit; tous les corps avaient ordre d'avance de s'assembler au 15 avril, tandis que dans le fait rien n'était encore conclu ni délibère en juin. Enfin les petites-maisons ouvertes, ou le bel esprit et les heaux-arts en place, c'est tout un.


Le chevalier vient d'avoir le contrepied de la quiétude; on assemble un camp et l'on joue une armée à Givet, c'est-à-dire à sa porte; il y vient des troupes de loin, et le brave régiment de Touraine si complet, si expérimenté, ayant 42 officiers et 800 soldats qui ont fait la guerre n'en est pas tu sens bien que c'est le cas ou jamais de se récrier contre le mauvais goût du siècle, etc. Oh! dame, alors, il ne plaint pas les lettres, la tête lui tourne, Bonifacc milicien lui parait une monstruosité. Je lui ai mandé qu'à quator/e ans, j'aurais eu comme lui une attaque de ce mal, qu'à vingt-sept, âge où j'ai quitté et où j'étais vétéran, je savais qu'au fait et au prendre, on ne laissait pas en arrière un bon officier quand c'était tout de bon, qu'il n'y aurait pas plus de guerre là, et moins, qu'au presbytère du curé voisin; je lui ai détaillé qui et quoi c'était qui poussait cela, qu'il se pourrait bien que ceux qui le maintiennent, sachant son état, eussent voulu lui épargner une dépense inutile.

La folie est générale. J'imagine que tu vois assez de papiers publics pour en juger. Tu sais que les mœurs de déprédation en sont le plus assuré et général symptôme. Il est impossible de te dire par les détails à quel point elles sont, au milieu de la prétendue strangurie qu'on affiche publiquement, mais je veux te dire seulement un fait, d'une lettre d'hier arrivée à mes filles qui sont voisines du camp projeté de Givet. Je t'ai dit que là-haut même, ils pensent que ce n'est que parade. Tu vois le temps qu'il y a d'ici à la récolte, tu sais le terrain qu'il faut à une armée et à des évolutions de cavalerie, et ce que c'est que les blés de Flandre. Eh! bien, ordre arrivé d'estimer les récoltes et de les faucher, tandis que rien peut-être ne sera arrivé avant la moisson. A l'égard du Nivernois, dès qu'il n'a pas répondu à ton autre lettre, je croirais plus qu'inutile de lui écrire à l'occasion de son admission au Conseil qui, à son âge, est une bêtise qui l'a mis en évidence et lui a fait gaspiller toutes ses petites épargnes de considération les brocards et couplets tombent sur lui comme sur bien d'autres, mais dans son genre particulier. de A~'efHOM ~'N'~M~<< a la reine t~'K~ /o~ ~t'eetCM.c et aea~Mt'/Me Je vais vous comparer aux grâces,

Adieu, cher frère.

~M bailli de ~VtM&eaM.

De Paris, le 17 juillet H87.

Madame, je n'en sais pas plus;

Vous n'estimez pas mes grimaces,

Le goût n'aime pas les rébus, etc.


Depuis ma lettre écrite, j'ai vu une demi-heure cette lettre [du comte] au roi de Prusse'. Ce n'est point du tout ce que le bruit général en disait; je te détaillerai le tout, ou ce que j'en ai vu. Au bailli de A/C~MM.

De Paris, le 24 juillet 1787.

Je t'ai marqué en apostille dans ma précédente que j'avais vu le nouvel écrit de cet Erostrate moderne. Comme, en général, on n'avait guère vu ici son écrit sur la querelle de l'Escaut~, et qu'il n'avait point alors la réputation qu'on lui a faite depuis, on a été étonné de le voir traiter l'empereur d'~e~Mnef, en propres termes. En se mettant au niveau de ce qu'on en disait, du nom de l'homme et de ce dont il est capable, j'ai trouvé le morceau 'tout autre. Il commence très noblement, et le début, et même tout ce que j'en ai lu est bien écrit. Le morceau de l'empereur y est renfermé; mais quoique le mot ci-dessus ) soit, et un portrait en prédiction on ne peut pas plus insolent et calqué, cela est, en quatre lignes, dit en passant sans le nommer. Il y en a cependant assez et plus qu'il ne faudrait pour que l'empereur, qui peut avoir de l'humeur pour d'autres causes, ordonnât qu'on le débarrassât de cette chenille. Cela se faisait du moins de la sorte autrefois mais comme tu dis, la politique tourne comme les planètes. Quant à ce Mr, tout ce qui le tire du genre vil doit être pa nous pris en bénéfice, en quelque sorte. !) posait dans sa 1'° lettre à Necker qu'il était encore incertain de savoir si l'audace n'était pas la craie prudence dans le fait. Passant à Mons, lors de son premier voyage en Prusse, il entendit dire à des officiers, sur son livre de l'Escaut, que si l'on tenait l'auteur, il passerait mal son temps; et sur cela, de son ton impératif, il demanda hautement des chevaux pour le comte de Mirabeau, et passa. Quant à ce qui est de la folie", indépendamment des vices de caractère et d'habitude, il ne faut pas s'attendre qu'il en guérisse. Il y a pourtant un exemple de famille, la religieuse, qui a 42 ans, Lettre remise à Prëdeftc-Gttt~aunte roi t-c~na~t de Prusse, le jour de son avènement, par le comte de Mirabeau. Berhn, 1787. Il s'agit des Doutes SMt- la h6eWe de l'Escaut, réclamée par !H)Kpet'eur, etc., brochure écrite et publiée par Mirabeau, à Londres, en 1784. On ignore généralement que Clavière fut l'instigateur de cet ouvrage auquel des préoccupations récentes ont rendu beaucoup d'Intérêt. 3 La folie était une tare héréditaire des Mirabeau. La religieuse dont il est question plus bas était la fille aînée du marquis de Mirabeau, Marie, du couvent des Dames dominicaines de Montargis.


et depuis près de deux ans n'a plus eu de rechute et est dans~ l'état absoiument naturel; mais celle-là, dans ses intervalles, était bonne et même souffre-douleur plutôt qu~orgueHIeuse; elle est maintenant fort bien, à ce qu'on dit.

Le roi Guillaume pensait comme toi que les Anglais n'étaient tenaces qu'autant qu'ils avaient leur rosbif dans le ventre. Pourmoi, je tiens que tout homme est battant et querelleur, et je ne vois troupe d'écoliers dans le monde qu'on puisse faire rencontrer avec celle d'une autre pension quelle ne connaît pas, sans qu'aussitôt bataille et point d'honneur ne s'ensuivent. Tous les législateurs et administrateurs féroces, tels que Lycurgue, Romulus, Odin, Mahomet et autres jusqu'à Cromwell, ont eu beau jeu pour faire révolution et se placer dans la mémoire des hommes. Mais les pacifiques et fondateurs ou sectateurs de la norale douce, tels que Brahma, Confucius, Mancocapac et autres furent vraiment les élèves de la nature et les bienfaiteurs de l'humanité, entre lesquels François Quesnay' tiendra un jour un rang plus qu'honorable pour avoir réduit en éléments mis à la portée de tout le monde et soumis au calcul les règles immuables de l'ordre social. Entre ces deux sortes d'instituteurs, il s'en est intercalé trois autres, plus ou moins favorables ou dangereux selon la nécessité des temps et leur plus ou moins de pente à tourner aux abus. Les Hercule, les Thésée, etc. furent les instituteurs des pourfendeurs de géants, en un mot, les braves destructeurs des brigands et, par suite, les chefs de sociétés qui ne demandaient qu'à se réunir. Les Bacchus, les Osiris, Sésostris et autres subséquents, promoteurs des arts, de l'allégresse et des jouissances, d'où dérivent tous les patrons des beaux siècles prétendus; c'en est la dégénération et la perte; mais ce moyen de civiliser les hommes, appuyé d'une puissance bien employée, moyen qui entra dans la vaste tête d'Alexandre au terme de la fougue des conquêtes, a fait autrefois de grands biens et, par" suite, de grands maux. Le régime sacerdotal enfin, que les anciens Egyptiens portèrent à un grand point de perfection et d'utilité, que Moise concentra et chargea peut-être de trop de rites, que Rome eût bien voulu embrasser et établir, en attendant le Paraguay. Après ce tour du monde que notre tête peut faire aisément dans l'histoire, on revient bien fatigué, bien las, aux pieds de notre divin instituteur, et l'on le trouve bien grand dans sa morale, son objet et ses exemples. En raison de ce qu'on s'en Le docteur Quesnay, médecin de M" de Pompadour, fut le fondateur de l'école des physiocrates et l'initiateur du marquis de Mirabeau dans cette science nenve de l'économie pohtique (16'J4-iT!4).


rapproche, on s'éblouit; en raison de ce qu'on s'en éteigne, on s'aveugle, et nous ne voyons aujourd'hui que cela.

.4 M bailli de .l~tra~MM.

De Paris, le 7 août 1787.

Nul ne peut, par prudence et prévoyance, jongler paix ou guerre, puisque ce sont les reptiles qui en décident, mais il n'y a point d'apparence qu'elle vienne d'après ces brouilleries bataves. Il s'en prépare de plus fortes ou, du moins, de plus concluantes ici, souviens-toi de ce que je te dis. Des corps [les parlements] qui réunissent le pouvoir du veto à celui de juger les particuliers font un contrepoids plus qu'anglais, une fois qu'ils sentent leur force et sentent qu'elle consiste à mettre derrière soi un peuple inquiet, accablé et désorienté. Ce qu'il y a de particulier, c'est que je crois prévoir que les trois puissances qui ont accablé l'Europe de troupes soudoyées sont précisément celles qui risquent de faire voir dans peu qu'on ne peut rien que par le peuple, ni contre le peuple l'empereur reculera en partie ou rebouquera en tout; le roi de Prusse donne de lui une opinion on ne peut moins militaire; et je crois que la constitution fiscale en France, qui depuis longtemps y est tout, va subir une révolution totale. Qui eût dit, il y a six mois, que le parlement (de Paris surtout) demanderait à grands cris et pluralité, en s'embrassant de joie quand les voix l'emportent, et en présence des princes et pairs, les Etats Généraux? Si le mot de Cromwell est vrai, qu'on ne va jamais si loin que quand on ne sait où l'on va, l'on pourrait prédire à tous ces gens-ci un long voyage; mais je prévois qu'il aboutira à ce que je t'ai dit.

Une particularité ai-je apprise seulement ces jours-ci et tout d~ suite vérifiée, qui te fera juger à quoi tiennent les choses c'est que le ressort du parlement de Normandie n'a jamais payé le troisième vingtième. Ce parlement menaçait de faire pendre le premier qui le lèverait et on se le tint pour dit de part et d'autre. Je vois le bon bailli se redresser et dire qu'il saurait bien mettre à leur place ces jaquettes; mais il faut une tête pour cela et c'est chose rare; en outre, le déficit actuel en ce genre comme dans l'autre se prépare depuis longtemps, et les circonstances ne sont plus du tout les mêmes que tu les as vues. Si Henri IV et Sully fussent venus vingt ans plus tôt, ils n'auraient fait que de l'eau claire.

L'esprit de famille peut bien n'être qu'une personnalité pro-


longée; mais la sagesse et la vertu ne sont aussi qu'une personnalité bien entendue; la saine politique n'a d'outils que la personnalité, qu'elle tourne au bien général et particulier. J'ai quelquefois gémi sur notre frivolité en pensant que, même il y a deux cents ans, et, par conséquent depuis, on a vainement tenté d'émouvoir par le sujet d'Antigone qui, du temps de Sophocle, faisait venir des torrents de larmes à toute la Grèce; il s'y agit uniquement de la sépulture de ses frères qui s'étaient tués sous les murs de Thèbes, et Créon voulait les priver de la sépulture; Antigone se sacrifie pour remplir cet acte de piété; et nous, que la religion rappelle à la résurrection en chair et en os, nous remuons les cimetières, etc. Mais, avant cela, et au temps des épitaphes et honneurs funéraires, nos auteurs n'ont jamais pu intéresi-er pour ce sujet, quoique fanfreluché d'accessoires. Toute piété tient à la personnalité, et la société entière n'a d'autre écrou; tournons-la dans le bon sens, elle resserre, en sens contraire, elle relâche. Au reste, je ne prétends point défendre par intérêt l'esprit de famille, ni me faire arracher ce que la Providence m'ordonne de lâcher. Tu ne m'aimerais pas tant si tu ne me connaissais équitable. Mais je ne puis renoncer au soin des restes de mon existence civile. Le parlement de Paris n'a point fait de difScultés sur les assemblées provinciales. Il y a déjà tout lieu de douter qu'il en soit de même des autres, qui sont tout autrement éclairés sur ces choses et délicotés que celui-ci.

Au bailli de Af~'o&eaM.

De Paris, le 4 septembre 178V.

Si tu y prends garde, ces compagnies [les parlements] que, comme toi, je trouve trop redoutables pour la monarchie viennent de prononcer et s'acharnent à confirmer le grand mot [d'Etats Généraux] qui, dans les mains d'un sage gouvernement, les rendrait à jamais utiles selon leur constitution primitive, et inhabiles à se mêler de la constitution politique. Ce serait leur réintégration aussi dans leur véritable lustre et office d'appoin<eM?'~ de débats. Les voilà qui se déclarent à jamais sans droit à connaître des questions de l'impôt et à en valider aucun. Si l'on sait mettre le cran à cet effet de l'enthousiasme qui leur a fait prononcer une vérité frappante de sa nature et démontrée par l'abus choquant qu'on a fait du contraire, la monarchie et le trône sont sauvés de la rapacité des courtisans et sous-ordres; et la nécessité d'une constitution fixe quant à cet article la fera bien


trouver. Mais les hommes savent-ils jamais s'arrêter au juste milieu? C'est l'impossible. Vivons et nous verrons.

A l'égard des Etats Généraux, la Cour des aides qui a dit préalablement à tout imp6t a dit le vrai mot et celui où il faut se tenir; car outre que les connaissances et les têtes ne sont pas assez mùres, il s'en faut bien, que feraient des Etats Généraux en les supposant les mieux composés de gens éclairés et allant de concert au bien général, rêve de Nicée? Ces assemblées sont bonnes à voter par enthousiasme dans des cas majeurs, ou à solenniser des résolutions et lois capitales, étant guidées et inspirées par un gouvernement habile et supérieur. Je veux néanmoins qu'aujourd'hui elles vissent le mal et convinssent du remède, d'un changement, il faut enfin qu'elles se séparent. Nommeront-elles des ministres pour exécuter, des sous-ordres pour les bien servir? Tout le mal d'un Etat qui s'ébranle en temps calme est l'effet d'une maladie chronique qui se guérit par le régime et non autrement; or ce régime est l'administration, et quand elle est gâtée depuis plusieurs générations, a beau p~c/iet' qui n'a cœMf de bien faire.

Cependant, comme il n'en faut venir à ce remède que le plus tard qu'on peut, il suffit de dire point de nouvel impôt sans les Etats Généraux. Cette opinion n'est pas fort périmée, puisque Louis XIV le pensait encore ainsi en 1710. On l'avait fait horriblement charger son peuple pendant son règne, d'abord en déclarant domaniaux tous les droits inusités dans lesquels on transforma presque tout l'impôt, ensuite par des emprunts, créations de charges, etc.; mais aujourd'hui l'on est éclairé sur ce point, et l'on sait que tout cela revient ruineusement à impôts, l'on ne s'y prendra plus, et l'on n'y reviendra que par des moutages. Adieu, cher frère, tous les tiens t'assurent de leurs respects. Ils sont tous rassemblés avec de bonnes dents, et M. Garçon m'avertit avant-hier que j'avais 8 livres en tout dans la maison, avec 2000 livres pressantes à payer pour les du Saillant d'ici au 1" octobre où je toucherai quelques loyers, et pour mon courant; et voilà comme je passe ma vie.

Au MMf~MM Longo.

De Paris, le tO septembre 1787.

Depuis que je me développe devant vous, vous n'en êtes pas à voir que je suis d'une drôle de pâte. Le chi fajoM/to va sano est pour moi du haut allemand; ma devise serait plutôt une cascade.


J'avais un ami qui se pâmait et s'arrachait pour une virgule déplacée dans une édition. H m'assurait que Bossuet, Racine et tous nos grands maitres faisaient de même, et je disais rsM< pis jooM)' eux. Il me disait que Robert Estienne donnait un louis par faute remarquée dans ses éditions; j'admirais, mais je disais C'est autre chose, c'est un copiste, MM truchement, et la fidélité est avant tout. Mais je n'ai jamais voulu participer à ce genre de délicatesse. J'ai essuyé des contre-sens effroyables et d'autant plus capitaux que mon style étant amphibologico-gothico-familier et noué, un quiproquo fait un amphigouri de deux pages et met souvent une platitude prophétique à la place d'une pensée énergique. Pardon, mon cher maître, mais ne me prenez pas pour fol si je vous dis que j'en ai ri bien souvent en supposant quelque pauvre lecteur opiniâtre (car qui n'en a pas quelqu'un?) à bout de voie et devinant le sens sublime d'une centurie de hasard. L'abbé de la Ville, premier commis distingué des affaires étrangères, étant un soir à Paris dans un cercle de conversation où j'étais, un tiers madré lui demanda Est-il vrai que la ~MM:e se soit jointe à la Triple Alliance? Je vois d'ici l'abbé qui avait la vue basse et le sourcil noir, mais gaillard d'ailleurs, se retourner et lui répondre Mr, est-ce là votre M~cTucye de tirer les vers du nez? Votre Seigneurie lombarde, quoique médiocrement épaisse, m'en a fait souvenir par cette phrase Je vous prie de me mander ce que vous ~e?MM de l'archevêque de ToM~KMe 1. Mon ami, je m'explique rarement sur les gens en place, et voici pourquoi. Dans le courant, s'ils ont tort, le principal est celui de s'être mis en place à vouloir contenter tout le monde; s'ils ont raison, nous ne le savons pas. En outre, la poste est le secret de la comédie; quant à cet article, il ne m'a jamais fait peur, n'ayant jamais eu ni talent, ni volonté de me mêler d'aucune sorte d'intrigue, et, par conséquent, nul droit à devenir suspect; mais, par Saint-Jean, la brusquerie de votre question me montre que vous connaissez aussi bien que moi mon caractère. Le père prieur, donc, si Dieu lui prête vie, a toujours voulu être, puisqu'il est là. Il me paraît avoir fort bien saisi la circonstance pour y arriver. En son temps, comme il est vif et actif, il a eu bien des contradicteurs qui le prévoyaient, sans doute; mais on s'en louait beau1 Loménie de Rrienne, archevêque de Toulouse, venait d'être, en remplacement de Calonne, nommé chef du conseil des finances. Il s'était beaucoup réclamé, et surtout vers 1775-1776, des doctrines et du parti des économistes; alors au pouvoir pour cette raison, il donnait de grandes espérances au marquis de Mirabeau, qui le revendiquait pour son disciple et était personnellement lié avec lui.


coup dans son diocèse, où il s'est montré noble, généreux et facile, et ainsi dans sa province, son domestique, ses entours. Dans des commissions régulières, on le disait tranchant et despote; mais ce sont affaires de monachisme, où je n'entends rien, et je serais partial, attendu que j'aime fort, politiquement parlant, toutes ces institutions; et cependant je vous aime, vous qui les détestez. A l'égard de ses principes, il prisait Turgot, mais il prise Necker, et cela fait un margouillis. Il peut être supérieur à tout cela, c'est ce que je lui souhaite et que nous verrons dans peu; mais dans tous les cas, il est sûr qu'il ne voudra point faire de mal, qu'il est au-dessus de toutes grivèleries et même des misères qui nous ont tant ravalés, comme aussi qu'il nous est très nécessaire de voir enfin une volonté réussir et cesser ce long régime que me disait, il y a trente ans, l'évêque d'Orléans à Versailles Nous sommes ici MK~M: rois.

Quant à nos remontrances et autres distiques sonores qui vous ont charmé, Verba et voces et prxterea nihil. Nous sommes admirables en ce genre de vaudevilles, soit en prose, soit en vers, soit en pathos, soit en airs; mais nous avons besoin d'un gouvernement raisonnable et tous les peuples sont ainsi. Les petits ne veulent que patience, disait Commines; je ne l'ai point oublié; et quand je vois les peuples (et qui est plus peuple que les parlements ?) faire ronfler la grosse corde, je dis Combat à mort làhaut. Quant à ce qui est de juger les Brabançons, c'est trop loin de moi, et je ne dirais que de tranquilles et doctes bêtises; mais ce que j'ai sous les yeux, je le vois.

Quant aux mayeurs qui se complaisent à brusquer et blesser l'opinion jusques dans les minuties, ils s'exposent infailliblement à voir leurs meilleures intentions méconnues, barrées et réprouvées. Le peuple, une fois ému, extravague. C'est le délit de celui [Galonné] qui a imprudemment ébranlé et remué le chapeau qui réunissait tant de têtes à divers sens et folies. Le précepte de faire à temps et à contre-temps est bon pour les apôtres et pernicieux pour ceux qui tiennent le gouvernail, omnia ~ew/MM habent. La patience éclairée et attentive est la vraie médecine des Etats comme des corps. Vous me prendrez pour un sot avec mes axiomes; cela peut être et l'on se ressemble de plus loin; mais que voulez-vous? Je suis ennmé du rôle de Cassandre, et de juger et suivre la marche des choses humaines qu'on peut, à deux pas de distance près, toutes attendre au même but. C'est comme à la Comédie, toujours un mariage au bout.

La suite prochainement.


G EN EVE

ET L'AMITIÉ FRANCO-SUISSE A PROPOS DU RACHAT DE LA CONCESSION FRAKCAtSE

Si Genève est, sans contredit, pour tous ceux qui vo;agent, l'une des plus belles et des plus agréables villes du monde, à plus forte raison est-elle, pour sa grande voisine la France, attrayante et captivante à l'extrême, puisqu'elle est un rayon de son influence, l'un des témoignages les plus puissants de la force d'expansion de son esprit, l'un des produits les plus précieux, au-delà des frontières, de sa civilisation et de sa culture.

Lorsque nous allons par les rues, les places et les quais de Genève, ou sur les eaux transparentes de son grand lac et du Rhône, lorsque nous admirons tour à tour ses belles artères, coupées ici et là de promenades fleuries, avec les monuments plusieurs fois séculaires qui attestent son passé, ou les vastes édifices d'aujourd'hui, preuves de sa vitalité et de sa volonté ambitieuse, lorsque nous portons successivement les yeux sur ses perspectives étrangement variées, tantôt familières et pleines de poésie, avec la grâce des maisons anciennes et des fontaines en bouquets, tantôt majestueuses et sublimes, avec l'horizon du mont Blanc brillant sous un soleil rarement absent, tout le paysage se reflétant sur la nappe du Léman où glissent les grands cygnes, nous sentons bien que l'urne de notre pays a dû avec plaisir se reposer là. Nous n'essayons point de résister au charme qui nous envahit nous le goûtons avec joie, faisant renaître en imagination la vieille cité allobroge qui est sortie de ce sol et dont les remparts surmontaient ces collines; et nous revoyons en esprit les luttes vigoureuses qui ont eu pour théâtre ce cadre enchanteur, dans une histoire parfois m&lée à la nôtre, luttes qui ont légué aux descendants des Genevois, à travers les siècles, !'orgueil d'une grande race et d'un grand nom.

Par le fait même de sa position géographique et de ses origines,


Genève a joué et joue encore un double rôle dans tes relations de la France avec les Cantons unis d'une part, elle porte au cœur de la République helvétique le rayonnement de l'idée française, faisant ainsi la contre-partie des influences rivales qui s'exercent sur la Suisse, au nord, au sud et à l'est, et, d'autre part, en prolongeant sur notre territoire la pointe du Léman, elle est, sans même qu'elle le veuille, un poste avancé dc l'étranger sur notre pays.

C'est là un fait qui domine toute l'histoire des relations de Genève avec la France, et il est impossible de l'oublier si l'on veut s'expliquer pourquoi les questions qui s'agitent aujourd'hui sont des plus complexes. L'amitié la plus chère, et telle est celle que nous avons pour Genève, a besoin parfois d'être rassurée. C'est précisément parce qu'elle est instinctive que notre affection pour la seconde capitale suisse a aussi besoin d'être réuéchie, car rien ne pourrait être plus dangereux pour certains de nos intérêts les plus essentiels, et même pour l'amitié francosuisse, que l'oubli du problème historique qui rend si délicat le contact de Genève et de )a Savoie.

Il n'a pas dépendu de la capitale romande que bien des ennemis communs à elle et à la France ne soient venus, à l'abri de ses murs, tramer leurs complots. Son union définitive avec le bloc helvétique, rendue plus intime après les vicissitudes de l'Empire et consacrée en i81~! par la création du canton qui porte son nom, a créé une situation spéciale qui n'a fait depuis cent ans que se préciser et s'affirmer davantage Genève n'est plus la république indépendante qui pouvait autrefois disposer d'elle à son gré, elle est la ville la plus industrieuse d'une puissance européenne dont les intérêts peuvent quelquefois être contraires aux nôtres. Et c'est pourquoi, tout en ne cachant pas notre prédilection pour Genève, nous devons la considérer en même temps comme le lien le plus précieux de l'amitié franco-suisse, mais aussi comme une forteresse étrangère surla frontière de l'Est, comme l'outil d'une entente toujours plus étroite entre les deux républiques sœurs, mais aussi comme un foyer de dtfticultés, ranimées aussitôt si notre attention n'était toujours en éveil suivant le point de vue auquel on se place et les solutions qu'un intérêt simultané doit essayer de trouver, toutes les questions qui s'agitent entre Genève et la France peuvent tout aussi bien rapprocher la capitale romande de sa grande voisine ou l'en séparer.

La situation est d'autant plus délicate que nous ne sommes pas, quand nous parlons des provinces françaises voisines, sur un terrain des plus sûrs.


Genève ne s'est créé une banlieue qu'en empiétant peu à peu sur le patrimoine de la Savoie et les inconvénients provenant des besoins irrésistibles de cette expansion s'accroissent ici du fait qu'un régime économique et politique tout spécial affecte certaines régions françaises que les traditions suisses n'ont jamais cessé de revendiquer ces régions sont le Chablais, le Faucigny, le Genevois et le pays de Ge\.

De là une source de graves malentendus entre Genève et la France à propos de leurs voies ferrées, malentendus où sombrerait l'amitié franco-suisse si~ par le jeu d'une bonne votonté réciproque, on n'y apportait à bref délai un remède décisif. Montrons d'abord le péril, nous indiquerons après le moyen de le conjurer.

<~

Dans l'histoire des Allobroges, puis dans celle de la Savoie, Genève a fait corps pendant des siècles avec une partie d'un territoire aujourd'hui français. Cette région qui entoure Genève et forme le sud du Léman, la Confédération helvétique l'a énergiquement réclamée en 1860, par la voix de son ministre Kern, appuyant ses démarches devant l'Europe par un mémoire fameux attribué à ce ministre; ce mémoire reste encore la base de prétentions secrètes, et de désirs mal éteints qui se rallument de loin en loin dans la presse suisse*.

L'union fraternelle de Genève et de la France leur impose l'obligation de faire « classer H à tout jamais cette polémique, et d'empêcher aujourd'hui, en particulier, qu'au cours des questions de chemin de fer qui les intéressent, on ne suscite entre les deux républiques voisines un conflit qu'une des voies proposées rendrait perpétuel.

La Savoie du Nord accepte d'être alliée économiquement à Genève, si elle conserve la pleine indépendance et la liberté de ses mouvements vers Paris. Mais ce qu'elle redoute par dessus tout, c'est la faute irréparable qui serait commise si la voie ferrée attendue depuis si longtemps et destinée à relier notre joyau du Léman au cœur de la France devait être coupée en deux par la ville suisse. Mettre Genève entre la Savoie du Nord et la Capitale serait le contre-sens historique le plus lamentable, et la négation même d'une politique qui a attaché avec enthousiasme à notre pays le moindre coin de la province annexée.

Introduction à La Suisse et la Savoie, du docteur A. de Gorzembach.


Si, au milieu d'une indifférence regrettable, on unissait de force à la Suisse le Léman français par le système de la Faucille, en cédant par lassitude à la pression d'intérêts étrangers, si on permettait que la Suisse pût embrasser ainsi jusqu'à l'étouffer la Savoie du Nord, on ferait, sous couleur de rapprochement francosuisse, l'oeuvre la plus détestable pour l'amitié « des deux républiques sœurs ?. Une telle situation créée par surprise, et dont l'énormité apparaitrait tout à coup, alors qu'il serait trop tard, mettrait le poison dans les rapports de deux peuples, et créerait le conflit latent de deux rivaux dont l'un a été douloureusement meurtri.

L'Histoire se répète tous les jours. On s'est étonné de l'importance prise tout à coup par cette convention de « Cornavin » actuellement soumise aux Chambres, et qui règle les rapports de nos Compagnies avec les chemins de fer fédéraux, après le rachat de notre concession dans le canton suisse. C'est qu'on touchait là à la rivalité séculaire de Genève et de la Savoie, on heurtait l'impatiente réserve des représentants de la Savoie du Nord, et de l'Ain, menacé aussi; on rouvrait la crise franco-suisse de 1860 en reparlant de la Faucille. L'atmosphère au milieu de laquelle la Convention s'était conclue prenait plus d'importance que la Convention elle-même; on voulait à tout prix être rassuré. Le Chablais et le Faucigny s'enfoncent comme un coin dans le territoire suisse, entre le canton puissant de Genève et la riche vallée supérieure du Rhône. C'est la situation réciproque de celle qu'occupe Genève entre le pays de Gex et notre Savoie, mais avec une sensible différence au point de vue des hypothèses à craindre. La région française, en effet, est déjà incorporée économiquement dans la région suisse voisine par le système des zones, et nos douanes ne s'exercent qu'à la sortie. En outre, la neutralité helvétique, on le sait, a été étendue sur la Savoie du Nord par certaines stipulations des traités de 1815, stipulations que la Suisse déclare avoir été maintenues dans toute leur force après l'annexion.

Au milieu de la procédure récente qui a précédé le rachat de la concession française, les Suisses les plus autorisés ont proclamé qu'ils avaient un droit d'occupation militaire en cas de guerre sur ces provinces françaises et, suivant une conception absurde, certains vont jusqu'à nier le droit que nous aurions de les défendre nous-mêmes contre l'étranger.

De là à reprendre, à la première occasion favorable, les prétentions d'autrefois, il n'y a pas loin.

Quand ils réclamaient la Savoie du Nord et le pays de Gex


en 1860, nos voisins définissaient cette région comme « un pays qui fait partie, par sa configuration, de la Suisse ». « qui n'a et ne peut avoir de relations habituelles qu'avec la Suisse s. dont la possession par la Suisse est « d'un intérêt vital ». Et ils ajoutaient « Les droits de la Suisse, mais toute l'organisation politique de l'Europe, fondée elle aussi sur la configuration géographique, tout ce qui s'est passé récemment et tout ce qui reste à prévoir dans l'avenir les proclament plus hautement que nous ne saurions le faire. »

Ce n'est donc point Genève qui est menacée par le régime économique et politique de sa grande voisine, puisque non seulement elle n'a rien abdiqué de la pleine souveraineté helvétique, mais encore elle se trouve aidée d'une manière incontestable dans la lente infiltration qu'elle fait subir aux régions françaises voisines, par l'extension à ces régions d'un régime suisse.

Lorsqu'en 181S le royaume sarde avait demandé de lui-même pour la Savoie la protection de la Suisse et la paya de 17 communes qui forment à Genève sa banlieue d'aujourd'hui, il avait semblé que les cantons acceptaient seulement comme une charge une stipulation qui devint subitement, en 1860, la raison d'être de leur demande à l'Europe et la base d'un système. Il s'en fallut de bien peu, d'ailleurs, qu'ils ne fussent écoutés même par la France. A la fin de janvier 1860, la promesse du Chablais et du Faucigny, en cas d'annexion de la Savoie à la France, avait été faite par Thouvenel au ministre Kern. Notre chargé d'affaires à Berne l'avait confirmée. Turin et Londres en avaient été avisés. L'excès de la propagande suisse entreprise pour brusquer le partage, et le vrai soulèvement qui se produisit en Savoie, dont une délégation de notables vint à Paris, furent les deux raisons qui permirent à Thouvenel, le 13 mars 1860, de retirer la parole imprudemment donnée par Napoléon III. Nous ne rappellerons point ici toutes les polémiques qui suivirent, ni les incidents de la guerre franco-allemande, lorsque l'armistice arrêta le projet suisse d'intervention en Savoie, ni la réclamation de notre voisine en 1883 contre certaines de nos manœuvres militaires, ni toutes les allusions relevées dans la presse suisse de 1901 à 1909, au cours des discussions sur les voies d'accès au Simplon. Ce que l'on peut affirmer, c'est que la république amie n'abandonnera pas de si tôt le système politique qui lui accorde une part d'influence dans la Savoie. Certains de nos compatriotes ont bien fait entendre à la Suisse que le moment serait peut-être propice pour liquider cette question déticatc, qui, dans les situations respectives des deux Etats,


faisait un paradoxe évident de la protection accordée autrefois au royaume sarde.

Mais sur la foi des traités de 1815, la Suisse fait une question générale de ce conflit qu'il serait temps de régler. Le député Rutishauser ne déclarait-il pas, le 12 janvier 1910, au Grand Conspil de Genève, qu'il « était nécessaire de dire que les traités de 1815 étaient viables, et n'avaient pas été conclus seulement entre la France et la Suisse »? « C'est l'Europe entière, ajoutait-il, qui les a élaborés et signés, et qui a chargé la Suisse de droits et d'obligations. »

C'est dire om ertement que la Suisse se réserve de faire appel à l'Europe le jour où une clairvoyance tardive nous amènerait à vouloir réparer un instant d'oubli.

On comprend, dès lors, qu'il ait paru insupportable aux populations de l'Ain et de la Savoie que notre départ de Genève ait été décidé par surprise, comme on l'affirme aujourd'hui, à la faveur d'un complot où la ligne de la Faucille a servi de butin promis. Si le rachat de notre gare de Genève, et la convention qui l'a suivi, ont causé en France une émotion si légitime, malgré que l'accord de 1909 eût déjà prévu l'un et l'autre, c'est que bien des documents ont été révélés depuis; et cette vérité est apparue tout à coup le rachat de notre gare de Genève a été proposé par nos représentants en Suisse à l'instigation de certains partisans de la Faucille, et comme à l'improviste, pour rallier à ce projet de ligne l'administration de Berne et les C. F. F. (chemins de fer fédéraux). Notre gouvernement, saisi trop tard du programme imaginé par nos diplomates, mais justement ému d'un texte aussi surprenant, ne put revenir qu'en partie sur un protocole déjà signé. Ainsi ce fut une pure manœuvre de syndicats qui nous coûta notre concession de Genève, c'est-à-dire le moyen d'influence le plus efficace que nous puissions avoir dans la république amie.

On a dit, il est vrai, que le rachat était prévu dans la concession elle-même, et pouvait être exercé soit par la Confédération, suivant l'arrêté fédéral du 2 février 18*>3, soit par Genève ellemême, suivant le cahier des charges du 20 juillet 1854. Nous répondrons aujourd'hui, en connaissance de cause, que jamais la Suisse n'aurait racheté la gare de Genève sans l'acquiescement formel de nos gouvernants. Pour n'en donner qu'une preuve, signalons que, le 13 octobre 1893, Genève avait déjà obtenu de nos Compagnies leur signature à une convention de rachat, que toutes les formalités suisses avaient été remplies notamment par un arrêté législatif du Grand Conseil de Genève


du 25 novembre 1893, et par un message du Conseil fédéral à l'Assemblée fédérale, le 14 décembre suivant il suffit, à ce moment-là, d'un désir exprimé par notre ministre, pour que toutes ces procédures fussent annulées et la concession conservée à nos Compagnies.

Ce n'est donc point à la Suisse qu'il faut s'en prendre si nous perdons notre situation à Genève, alors que les Allemands s'installent à Bâle en pays conquis. La République voisine possède à un tel point la volonté de vivre amicalement avec tout le monde que le rachat de notre concession de Genève ne pouvait, en aucune façon, nous être imposé, pour peu qu'il parût inamical à nos gouvernants. Il fut offert par nos représentants eux-mêmes, complices involontaires d'une attristante manœuvre où fut sacrifié l'intérêt français.

Si Genève n'a pas répondu plus tôt par cette vérité, qu'elle connaît mieux que tout autre, aux attaques dont elle est aujourd'hui l'objet, c'est qu'elle eût porté un coup sensible par cela même à ceux qui se sont liés à elle pour ses projets. Ce sont ceux-là qui assument, devant leurs compatriotes, la véritable, 1a seule responsabilité de notre expulsion.

Dans les négociations qui ont précédé l'accord de 1912, la politique malheureuse de la Faucille présida encore, sous une autre forme, à la procédure. M. Emile Favre, rapporteur du projet de loi portant ratification de la convention, a longuement établi, par le texte des lettres échangées entre la Confédération et Genève, que celle-ci n'a accepté la substitution des chemins de fer fédéraux à nos Compagnies qu'à la condition de se voir accorder, en échange, par le gouvernement central, les mesures propres à augmenter, dans un avenir prochain, les chances du projet de voie ferrée qu'elle désirait.

Dans ces longues lettres produites au grand jour, il n'est question, entre Genève et la Confédération, que de la Faucille. L'œuvre de 1909 était encore incomplète, puisque, revenant sur un imprudent protocole, la France avait refusé de prendre parti pour la voie d'accès à créer, ce que la presse genevoise avait considéré comme un « grave échec ». Comme le mode de rachat par Genève pouvait être exercé en tout temps et sur les bases financières les plus favorables, au lieu que le gouvernement fédéral ne pouvait racheter que tous les quinze ans et en remboursant le coût de la concession, Genève, en usant de son droit, faisait économiser plusieurs millions à la Suisse, et avançait de six ans l'opération désirée par les C. F. F. Mais pour prix de son courtage, elle obtient du gouvernement de Berne qu'il


prenne en mains le raccordement de Genève-Cornavin à GenèveEaux-Vives, parce que ce raccordement, dit-elle, « est l'amorce de la Faucille », et qu'ainsi « la Confédération aura le moyen d'atténuer les fâcheux effets du refus du gouvernement français ». Ainsi, dans les conceptions de 1911, il semblait encore à Genève que la Faucille verrait augmenter ses chances, si l'on montrait à la France qu'elle pourrait ainsi desservir, à travers fa Suisse, la Savoie du Nord et une partie de l'Ain!

Heureusement pour Genève et pour la France, la solution dà conflit est des plus faciles, et de nature à contenter tous les intérêts. Genève, que l'explosion des protestations françaises a rendue plus sage, comprend maintenant combien il fut aventureux et impolitique de lier la question de la Faucille au rachat de notre gare et d'expulser, en quelque sorte, les intérêts français pour augmenter les chances d'un projet dont la seule hypothèse soulevait déjà la quasi-unanimité de notre pays.

Son seul tort fut de ne pas comprendre tout ce qu'avait de superficiel la coûteuse campagne entreprise par elle depuis quinze ans. Nos voisins s'en rendent compte aujourd'hui, et l'on peut observer maintenant un prudent mouvement de recul dans la question de la Faucille, les Genevois se montrant enfin disposés à laisser le gouvernement français libre d'exécuter à son gré la voie d'accès à Genève et à la Savoie.

Un coup d'œil sur la carte montre que cette voie d'accès doit être la voie purement française du Saint-Amour-Bellegarde, que toute la Savoie a demandée comme un lien nouveau et indispensable entre elle et la mère-patrie, et qui a précisément été présentée en 1901 par nos Compagnies comme raccourci idéal entre Genève et Paris.

Le raccourci doit jouer, en effet, le triple rôle 1° De voie d'accès à Genève;

De voie d'accès à l'Ain et à la Haute-Savoie, et en particulier au Léman français et aux Alpes;

3° De voie d'accès nouvelle vers l'Italie (Ligne du Simplon, projets du Mont-Blanc et du Petit Saint-Bernard).

La préférence en faveur de la voie purement française est indiscutable, quand on examine la question sous ces aspects différents, puisque nous allons voir qu'au point de vue du raccourci obtenu dans chaque hypothèse les deux projets présentés sont sensi-


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observer, en effet, que la ligne de Dijon à Saint-Amour, que parcourent déjà les rapides, se prête à des vitesses beaucoup plus grandes que celle de Dijon à Lons-le-Saulnier, et que, de même, le profil du Saint-Amour-Bellegarde « est sensiblement moins accidenté que celui de la Faucille ».

Cette constatation de l'égalité de « temps » entre les parcours est d'autant plus claire aujourd'hui que la Faucille ne peut plus se prévaloir du raccourci relatif de 40 kilomètres qu'elle présentait autrefois par rapport à la voie française. Aujourd'hui, les chiffres kilométriques eux-mêmes se sont sensiblement rapprochés, et le seul avantage de la Faucille, celui de la plus courte distance, a sensiblement diminué, au lieu que les objections de tout ordre qui s'élèvent contre elle n'ont fait qu'augmenter.

Si l'on compare, en effet, les deux nouveaux projets à rampes de 15mnl qui ont vu le jour en 1911 et qui sont actuellement proposés pour la Faucille et le Saint-Amour-Bellegarde, on s'aperçoit que la ligne de la Faucille a été allongée de 7 kilomètres, pour en diminuer les difficultés, et que le Saint-Amour-Bellcgarde, par contre, a été diminué d'autant, soit déjà un gain relatif de 14 kilomètres pour la voie française. En outre, nos Compagnies ont mis en avant le raccourci Dijon-Seurre qui ferait gagner 7 nouveaux kilomètres entre Dijon et Saint-Amour, ce qui porte à 21 kilomètres le déplacement en faveur du projet français dans la comparaison des deux lignes.

Le projet Dijon-Seurre fait déjà partie, d'ailleurs, du programme de réforme de l'artère Londres-Paris-Turin-Brindisi par leMontCenis, route de la malle des Indes.

Ajoutons qu'il est envisagé une variante du Saint- Amour-Bellegarde faisant gagner quelques kilomètres dans la direction de Genève, du Léman français et des Alpes franco-italiennes. C'est ce que l'on a appelé le Saint-Amour- Valleiry (rapport Jacquier à la Commission des voies d'accès au Simplon de 1901, ligne 2 bis, voir la carte). De plus, comme une nouvelle gare de Genève est prévue à 8 kilomètres de Saint-Julien, nous allons voir certainement tracer enfin la ligne directe Saint-Julien- Genève qui est en projet depuis cinquante ans, et qui n'attend pour sa réalisation que le raccordement de Cornavin aux Eaux-Vives. Les distances entre Paris et Genève pourraient ainsi se compter par le Saint-Amour- Valleiry et Saint-Julien, ce qui donnerait très sensiblement le même nombre de kilomètres que la Faucille et un « temps » beaucoup plus court.

C'est cette ligne de Saint-Julien que préconisait, en 1852, notre chargé d'affaires en Suisse, M. de Fénelon, comme s'il prévoyait


l'annexion de 1860, et il ajoutait en parlant du désir qu'avait déjà Genève d'être l'arbitre des relations de la France et de la Savoie « Je ne comprends pas quel intérêt nous pouvons avoir à faire de Genève l'entrepôt de notre commerce, et à lui donner une si grande importance au détriment de nos chemins de fer avec lesquels ceux de la Suisse sont en concurrence 1. »

Le gain kilométrique entre Paris et Genève par le SaintAmour-Bellegarde pur et simple serait de 75 kilomètres par rapport à la ligne actuelle (530 kilomètres au lieu de 605). Ce gain serait porté à 82, kilomètres par le raccourci Dijon-Seurre et à plus de 90 kilomètres par le projet de Saint-Julien.

Le raccourci kilométrique indiqué par le Comité de la Faucille pour son projet serait de 105 kilomètres. En admettant ce chiffre comme exact, malgré la prudence que nous conseilleraient toutes les erreurs de la Faucille, dont MM. Berthelot, Brunhes et Pinon firent autrefois justice, nous rappellerons encore une fois que pour le trafic voyageurs les « temps » obtenus seraient les mêmes et que, d'autre part,, l'un comme l'autre, les deux projets produisent entre Paris et Genève « l'itinéraire court » par lequel les marchandises seraient taxées.

Une fuis cette égalité d'effets reconnue entre les deux tracés, signalons deux objections secondaires qui militent contre la Faucille dans ce premier rôle de simple voie d'accès à la ville suisse le Saint-Amour-Bellegarde est une voie nationale qui ne nécessite aucun nouvel accord avec nos voisins, au. lieu que le traité à -conclure pour l'exercice de la Faucille serait un nouveau sujet de difficultés. En outre, avant même les révélations du tunnel du Mont-d'Or, qui fait eauide toutes parts, on évaluait le coût de la Faucille à soixante millions, de plus que celui de la voie purement française. Aujourd'hui que l'on est renseigné par l'expérience sur les masses- d'eau, souterraines du Jura, on peut être à peu près certain que l'opération de la Faucille tournerait en, désastre, malgré la difficulté qu'éprouvent à en convenir ceux qui ont fait les premiers rapports géologiques à la demande de Genève. Si nous considérons ces objections comme secondaires, c'est par rapport aux obstacles politiques insurmontables qui vont se heurter à la Faucille dans les deux autres rôles de la voie ferrée. projetée1.

II. Comme voie d'accès en Haute-Savoie, remarquons que l'égalité d'effets reconnue pour les deux projets dans- le premier rôle va tourner à l'avantage du projet français.

Archives de Turin, de Launay au ministre des Affaires étrangères sarde, lettres des-l&2Q et 25 novembre 1852. (S. F. 3).


Nous savons, à l'heure actuelle, que les intérêts de la banlieue de Genève ont naturellement primé, dans le système de la Faucille, les intérêts des au-delà de la ville suisse. Le raccord direct sous Genève, qui devait relier par un tronçon de 3 à 4 kilomètres Genève-Cornavin à Genève-Eaux- Vives, est remplacé par une voie de ceinture imposant un parcours de 11 kilomètres entre les deux gares!

Nous savons aujourd'hui que les trains venant de Paris en Haute-Savoie par la Faucille s'arrêteraient à quatre gares avant d'atteindre le territoire français les gares de Cornavin, de Plainpalais-Lancy, de Carouge et des Eaux-Vives (message fédéral du 3 juin 1912). Quand on se glorifiait naguère de gagner par la Faucille une petite demi-heure entre Paris et Annemasse par rapport au Saint-Amour, on ne se doutait guère que la seule traversée du canton de Genève sur 10 780 mètres se joindrait à un allongement relatif de 21 kilomètres, entre Dijon et Genève, pour donner incontestablement l'avantage à la voie française. Et sur ce point également, la perte relative subie par le système de la Faucille est augmentée par le fait que la voie prolongeant Saint-Amour-Bellegarde jusqu'au Léman, tout le long de la Savoie, va être améliorée par le doublement, et peut-être rectifiée. L'opération a été prévue et organisée, quant aux correspondances avec le réseau suisse, par la convention de 1909. Elle sera la juste conséquence et la contre-partie immédiate de la convention de Cornavin consécutive au rachat. Il est temps, en effet, que nous utilisions, nous aussi, les articles de l'accord franco-suisse qui sont en faveur de nos intérêts.

Mais la supériorité de la Faucille, au point de vue de la rapidité des relations entre Paris et la Savoie, eut-elle été écrasante, au lieu d'être nulle, que nous nous serions heurtés ici au côté le plus délicat du problème, à l'obstacle infranchissable que forme l'inquiétude patriotique de la Savoie.

Le système de la Faucille prendrait, en effet, comme dans une souricière les territoires litigieux sur lesquels ne s'est pas éteinte toute convoitise.

MM. Folliet et César Duval ont porté les premiers cette question primordiale à la tribune française en des termes décisifs. Sous peine de trahir les traditions les plus chères, leurs successeurs en Savoie devaient continuer la lutte et dénoncer, comme ils l'ont fait, au pays, l'espèce de complot qui se préparait. Ainsi, dans une protestation unanime, la Savoie du Nord demande à ne pas dépendre de la Suisse pour ses rapports avec la mère-patrie. M. Folliet, en 1874, fit déjà échouer le projet de jonction de la


Haute-Savoie au réseau français à travers Genève, dont une convention du 24 novembre 1SG9 avait réglé les détails. Il demanda et obtint, au contraire, la ligne actuelle de Bellegarde au Léman français, « ligne destinée, disait-il, à relier à la mère-patrie les trois arrondissements de Thonon, de Bonneville et de Saint-Julien, aujourd'hui enclavés en territoire suisse ».

Un autre représentant de la Savoie à l'Assemblée nationale, M. Chardon, parla à la tribune dans le même sens. Le ministre des travaux publics d'alors rassura la Haute-Savoie Nous comprenons, dit-il, le 2i mars 1874, à FAs^emblée nationale, le grai»d intérêt qu'il y a à ce que les habitants de la liauteSavoie ne soient pas obligés d'emprunter les chemins de fer suisses et nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour qu'ils puissent marcher toujours sur In TERRE FRANÇAISE. Ce jour-là même, la ligne de Bellegarde au Léman français était votée par l'Assemblée.

Au moment des discussions qui ont précédé l'accord de 1909, l'unanimité de la représentation de la Haute-Savoie et de l'Ain signala au gouvernement, par une lettre pressante, combien il serait fatal de rendre les populations voisines de Genève irrémédiablement tributaires de la Suisse par la Faucille. Plus récemment encore, M. le sénateur Duval, le 13 février 1908, et M. Fernand David, le 7 décembre 1909, ont prononcé, au nom des populations de la Haute-Savoie, les paroles les plus énergiques, demandant au gouvernement de ne jamais permettre que dans cette partie de la France, la dernière annexée, les intérêts matériels viennent miner sournoisement le patriotisme. Il serait difficile à une Chambre française de passer outre. Une objection supplémentaire, qui consiste à dire avec raison que la Faucille servirait le tourisme du Léman suisse, soit vers Nyon, soit vers Genève, dans des conditions bien meilleures que celui de notre Savoie, vient donner encore plus de poids aux raisons d'ordre politique déjà données. Elle est, comme ces dernières, de l'intérêt national le plus évident.

III. Ces raisons politiques, nous allons les retrouver sous une autre forme en examinant le dernier rôle que la voie d'accès à Genève devra remplir, celui de voie d'accès aux Alpes et à l'Italie. Au point de vue technique, comme les deux sj sternes d'accès en Italie sont communs à partir d'Annemasse, tout ce que nous venons de dire à propos des vitesses respectives du parcours Paris-Annemassc pour le trafic voyageurs, par la voie française ou par la Faucille, se reproduit ici intégralement.

Pour le trafic marchandises, les partisans dp la Faucille pour-


raient déclarer que les distances kilométriques vont avoir à jouer leur rôle, puisque le trafic marchandises franco-italien doit prendre nécessairement « l'itinéraire court ». La voie nouvelle d'accès en Italie devant, en effet, faire concurrence aux voies suisses et allemandes, il pourrait suffire d'un raccourci d'un kilomètre pour créer sur notre territoire un nouveau courant.

Il est vrai que, pendant dix ans, le comité de la Faucille, sans souci des distances kilométriques parce qu'elles donnaient tort à son système, a combattu la ligne du Frasne-Vallorbe, plus courte de 40 kilomètres, avec la théorie des distances virtuelles. C'est donc que le trafic marchandises franco-italien, qui devait passer par là, n'avait, à ses yeux, aucune importance. Mais aujourd'hui que la ligne de la Faucille lutte contre un projet plus court en durée mais légèrement plus long en distance kilométrique, on essaye de faire entendre que la Faucille seule pourra créer entre Paris et Milan une route d' « itinéraire court », capable de ramener sur notre territoire un courant qui nous échappait! Hélas cette espérance ne nous est plus permise depuis la convention de Berne de 1909. L' « itinéraire court », allant de Paris, du Nord de la France, de l'Angleterre et de te Belgique sur Milan, appartient, à mesure que l'on s'élève, au Frasne-Vallorbe-Simplon, au Moutiers-Granges-Loetschberg-Simplon, puis au Gothard. Le percement du Mont-Blanc n'y changerait rien et n'aurait, par conséquent, aucune influence au point de vue de ce trafic marchandises, puisque, même avant l'allongement de 7 kilomètres du projet de la Faucille et la solution si défavorable adoptée pour le raccordement des gares de Genève, le trajet Paris-Milan par la Faucille-Mont-Blanc était plus long de 6 kilomètres que le trajet Paris-Milan par le Frasne-Vallorbe-Simplon, comme le montrèrent nos Compagnies à la conférence de Rome de 1910 (825 kilomètres contre 819). Laissons donc au projet du Mont-Blanc son vrai caractère, qui est celui d'être, en concurrence avec le projet du Petit-Saint-Bernard, une grande artère franco-italienne directe pour les voyageurs. Nous avons vu qu'en ce qui concerne Milan, tout le trafic international de Paris et du Nord de la France appartiendrait, de toute manière, au Simplon; et, quant au trafic du Midi et du Centre, il appartient incontestablement au Cenis. Nous n'aurions eu, d'ailleurs, aucun avantage à détourner par le Mont-Blanc ce trafic spécial du Cenis, puisqu'il perdrait, par là, 100 kilomètres de parcours sur rails français pour allonger d'autant le parcours sur rails italiens.

Tout au plus, la nouvelle ligne à créer aurait-elle une influence pour le trafic marchandises de la région du Jura. Or, pour ce seul


trafic qui pourrait être en question, le système de la Faucille se trouve présenter encore un désavantage

En effet l'article 17 de la convention de Berne de 1909 déclare que « le trafic marchandises franco-italien dans les deux sens, dont l'itinéraire court s'établira par la Faucille et le Simplon, sera partagé par moitié entre les lignes de la rive droite (suisse) et de la rive gauche (française) du Léman ». Ainsi le trafic de la région du Jura sur l'Italie, serait, jusqu'à Saint-Gingolph, un trafic purement français s'il prenait le Saint-Amour-Bellegarde et la ligne de Thonon; si, au contraire, il prenait la Faucille, il serait considéré comme un trafic suisse non seulement sur la totalité du parcours dans le canton de Genève, mais encore sur la moitié des 60 kilomètres de notre ligne du Léman

Le même article 17 spécifie que, par dérogation au principe de l'itinéraire court, le raccordement des deux gares ne pourra pas profiter à la France en ce qui concerne le nouveau trafic de Genève sur le Simplon qui devrait être dirigé par Thonon! 1 Quant aux directions du Mont-Blanc et du Petit-Saint-Bernard dont nous parlions tout à l'heure, elles ne paraissent compatibles qu'avec un raccourci préliminaire purement français. Techniquement, il ne peut être prévu qu'une voie d'accès pour le Petit-SaintBernard c'est la ligne de Saint-Amour. Pour le Mont-Blanc, la Faucille et le Saint-Amour ont été mis en concurrence, mais le trajet par la voie française étant, comme nous l'avons dit, plus rapide, la Faucille n'aurait d'autre rôle que de mettre à nouveau la Suisse entre la France .et l'Italie, hypothèse que les groupes parlementaires français et italiens s'occupant des voies transalpines ont rejetée à l'unanimité (Lettre du groupe parlementaire français du 29 décembre 1909. Discours de M. Rattone au Parlement italien, le 12 mars 1912).

Il est permis d'affirmer que le passage obligatoire par Genève de la route du Mont-Blanc consacrerait la mainmise définitive de la Suisse sur toutes les voies internationales de l'Europe centrale; ce serait le couronnement de l'habile politique qui a dirigé les échanges de l'Europe à travers l'Arlberg, le Gothard, le Simplon et le Loetschberg, demain le Splùgen ou la Greina. On dit bien, il est vrai, que Genève nous ferait donner par traités mille garanties. Mais ces traités ne sont pas éternels et le sort de nos voies ferrées ne peut pas être aléatoire, surtout s'il a fallu jlSO ou 200 millions pour les mettre en œuvre. Peut-être le système du Mont-Blanc pourrait-il un jour nous permettre de concurrencer le Simplon pour les marchandises, en dénonçant l'accord international de l' « itinéraire court ». Le


Loetschberg, en effet, va porter de plus en plus vers l'Est, au détriment de la France, notre transit d'autrefois. Or la lutte ne serait possible que si nous n'avons pas. donné un gage définitif à la Suisse en mettant chez elle le nœud de la voie nouvelle. Nous ne pouvons espérer organiser toujours à notre gré par la Suisse une' voie franco-italienne qui, Genève mise à part, sera directement contraire aux intérêts des Cantons. Aucune promesse, si solennelle soit-elle, n'équivaudrait à la certitude, obtenue « en restant maîtres chez nous, complètement maîtres chez nous » (Discours de M. Alexandre Bérard du 24 décembre 1909).

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La conclusion est facile à tirer. Genève, seule des grandes villes suisses, souffre du manque de relations rapides avecl'étranger. Pendant que Bâle devenait chaque jour davantage la plaque tournante des grands courants de l'Europe" que Lucerne et Zurich profitaient du Gothard et s'enrichissaient, que Lausanne, par le Frasne-Vallorbe, devenait la clef du Simplon, et que Berne,, enfin, pour se mettre en communication avec ce dernier tunnel suisse et la porte française de Delle, faisait accomplir l'effort prodigieux du Loetschberg et du Moutiers-Granges, Genève, elle, prenait un faux départ en voulant à tout prix obtenir de la France une voie qui avait un caractère antinational.

Le moment est venu pour elle de renoncer à ces vues, et de chercher dans un accord amical avec les provinces françaises voisines la solution d'un isolement qui lui est fatal. Par la, convention de Cornavin, Genève est assurée que nos compagnies conserveront dans sai gare centrale un point d'attache important pour lequel elles lui paieront annuellement un demimillion. ·

Que peut-elle exiger de plus que ce qu'on lui offre? La Faucille et le Saint-Amour-Bellegarde seraient deux voies également rapides entre Genève et Paris. Qu'importe à la ville suisse, si elle est sincère, que les au-delà de Genève, Savoie et Italie, soient desservies sans la traversée de ses quatre gares, puisque ses propres relations avec la Savoie et l'Italie seront identiquement les mêmes, quelle que soit la voie d'accès que nous choisissions ? 1

Les Genevois avaient-ils l'intention de s'embarqur autre part qu'à Genève dans la direction du Mont-Blanc? Ne voient-ils pas que, selon toute évidence, les voitures venant de Genève vers le Mont-Blanc seraient attelées à Annemasse, sans que les voyageurs


s'en aperçoivent, aux express français venant du Saint-AmourBellegarde, comme elles auraient été attelées à Genève-Cornavin ou Genève -Eaux-Vives, si les trains français avaient pris la ligne de la Faucille?

Et ne voyons-nous pas dans la convention de 1909 elle-même, et dans celle du 7 mai 1912 entre Genène et la Confédération, que la Suisse exploitera le raccordement jusqu'à Annemasse, qui sera dès lors comme une cinquième gare de Genève en territoire français ?

Si Genève a une préférence, malgré l'égalité technique des voies d'accès projetées, si elle offre officiellement 20 millions pour la Faucille et seulement pour ce projet qui lui est si cher, c'est qu'il renferme des avantages d'un autre ordre, qui tous sacrifient l'intérèt français.

Les 20 millions de Genève sont à l'appui du projet qui mettrait la ville romande entre la Savoie du Nord et la Capitale, mais nous pouvons répondre qu'aucune Chambre française n'accepterait de livrer pour 20 millions à la Suisse la plus petite parcelle de l'indépendance économique ou politique du Chablais ou du Faucigny, ni de permettre à ce prix, soit une atteinte de plus au tourisme français à l'avantage du tourisme suisse, soit la mainmise anticipée de la Confédération helvétique sur la nouvelle voie francoitalienne que l'on aurait à tracer.

L'amitié franco-suisse est précieuse à plus d'un titre, précieuse pour l'équilibre de l'Europe centrale, précieuse pour l'équilibre intérieur des Confédérés. Il dépend de Genève que cette amitié devienne tous les jours plus intime et que, par sa réconciliation totale avec les régions françaises voisines, elle crée un renouveau dont les deux républiques sœurs se réjouiront. Les quinze ans de lutte stérile passés à vouloir, coûte que coûte, imposer à la France un projet qui heurte son patriotismo n'ont pas été perdus pour des rivaux attentifs.

Si Genève est reliée à Paris par le Saint-Amour- Bellegarde, à la Haute-Savoie par le lien nouveau de Carouge à Saint-Julien et à Annecy au Simplon par le raccordement de ses gares et le doublement de la ligne du Léman français continué jusqu'à Saint-Maurice, à Turin et à Milan par le Petit Saint-Bernard ou par le MontBlanc, que pourrait elle vraiment désirer de plus? Or ce programme dépend de sa voisine la France. Que Genève et la Savoie, se donnant enfin la main, collaborent fraternellement dans ce but, en chassant toute arrière-pensée et toute équivoque. L'amitié franco-suisse y fera un pas de géant.

J. BERGE.


NOS ÉGLISES ET NOS DÉPUTÉS

Maurice Barrès vient à nouveau d'appeler les Français, ou plus exactement, et ce qui n'est pas toujours la même chose, leurs représentants au Parlement, au secours des églises de France. C'est la seconde étape d'une campagne utile entre toutes. Repérons le chemin parcouru, le point d'où l'on est parti, celui oit nous sommes actuellement.

Il y a bientôt un siècle que le jeune Hugo dénoncait les méfaits de « la bande noire » et insurgeait l'opinion contre le vandalisme Comme une gloire dérobée

Comptons chaque pierre tombée!

Montalembert répondait à son appel; de Caumont levait des légions d'archéologues et de savants. Ensemble ils soulevèrent un grand mouvement en faveur des vieux monuments ils firent reculer les barbares.

Ces imprécations de Victor Hugo et de Montalembert, l'enthousiasme romantique pour les ruines, le développement des études archéologiques, le prestige d'admirations illustres furent longtemps pour les églises la meilleure des sauvegardes; on pouvait les croire hors des atteintes du vandalisme destructeur et n'avoir plus à les protéger que contre celles du vandalisme embellisseur. Il n'en était rien, et ces temps derniers nous avons constaté un retour offensif de ce méchant sentiment.

Les églises sont redevenues le point de mire de haines historiques réveillées. On les abat brutalement, on prépare savamment leur ruine, on les dépouille de leurs trésors, on fait sauter des clochers à la dynamite. Ce clocher domine trop les autres maisons, il attire la foudre d'en haut et les jalousies envieuses d'en bas; près de cette église il y a la mare stagnante celle-ci conspire contre celle-là.

Victor Hugo avait déjà dit quelles étaient, de son temps, les rai-


sons de ces agressions contre les vieux édifices « Une église, c'est le fanatisme! un donjon, c'est la féodalité! on dénonce un monument, on massacre un tas de pierres, on septembrise des ruines! » C'était le temps où la municipalité de Laon accusait de carlisme l'un de ses membres qui s'opposait à la destruction de la tour de Louis d'Outremer, et où celle de Dijon se refusait à entretenir un monument édifié par saint Bernard, parce que ledit saint Bernard avait maintenu les populations dans la stagnation féodale et qu'après tout « il n'avait rien fait pour la ville' de Dijon » (sic). Nous sourions; sommes-nous beaucoup plus policés et l'instruction généralisée a-t-elle aboli ce fanatisme rudimentaire? De la collection que Maurice Barrès a faite de ces actes contemporains d'inepte sauvagerie, je détache cette lettre d'un maire d'une commune du sud-est à un artiste qui lui demandait la grâce d'une vieille chapelle romane « Les dispositions sont prises pour faire s'effondrer la vieille chapelle avec quatre cartouches de dynamite. Elle est, comme vous le dites, un patrimoine de nos ancêtres, mais elle nous rappelle des époques où nos pères ont dû subir le joug d'un clergé autoritaire et cruel. » Celui-là assurément doit descendre des vandales dénoncés par Victor Hugo.

L'inquiétant c'est qu'il n'est pas seul de son espèce. Il y a ainsi, dans bien des villages, un solitaire qui rêve la destruction de l'église, et ce maniaque peut très bien s'emparer du pouvoir local. Le péril est certain. Peut-être même est-il plus sérieux qu'au début du dix-neuvième siècle alors on abattait les édifices religieux parce qu'il y en avait trop, aujourd'hui on poursuit leur ruine pour qu'il n'y en ait plus assez.

L'action directe n'est pourtant pas le plus grave danger pour nos églises plus que la démolition brutale, elles ont à redouter le refus ou le défaut d'entretien.

L'église, en tant qu'édifice, réclame un soin strict et particulier. Elle est un défi aux lois de la pesanteur, une abdication des servitudes matérielles, une exaltation de la terre vers le ciel. La ligne verticale y prédomine sur les lignes horizontales et parallèles à la terre, et cette hardiesse s'appuie sur une science très grande, sur un calcul éminent. Pas un fragment d'architecture qui n'ait sa raison d'être, pas une pierre qui ne tende au but général. Le beau y dérobe l'utile ce clocheton léger qui termine le contrefort semble un motif d'élégance, il est en réalité la charge du contrefort s'il tombe, ce contrefort périclite, l'arc-boutant ne résiste plus à la poussée des voûtes, le mur s'écarte, la voûte s'etfondre, l'édifice meurt.

Il y a comme une conspiration incessante de la matière contre


la domination que lui imposèrent les maitres de ces œuvres religieuses. L'église a moins d'éléments de force et de durée que les édifices civils elle exige plus d'entretien et une surveillance incessante.

Aittsi cette question de l'entretien des églises fut-elle toujours, au point de vue administratif, une grande affaire.

Sous le Concordat, la propriété de l'église appartenait aux communes, la fabrique en avait l'usage indéfini, avec obligation de veiller à son entretien et à sa conservation, les communes n'étant tenues des grosses réparations qu'en cas d'insuffisance des ressources fabriciènnes. L'entretien des églises était donc assuré au même titre que celui des autres édifices publics, la loi municipale en avait fait une obligation.

Et cela contrariait et choquait fort M. Homais.

M. Homais, chacun le sait, n'aime pas les églises; par principe, il n'y entre jamais, même aux enterrements, le sien excepté. Et M. Homais pensait, et M. Homais déclarait que le culte doit être payé par ceux qui en usent et l'église entretenue par ceux qui y vont. Pour beaucoup, d'ailleurs, la Séparation, c'était cela. –Pour M. Homais, c'était plus encore. Il avait ses idées sur la destination à donner aux églises; il en voulait à l'occupant plus qu'à l'édifice, et il eût très bien toléré l'église, mais sans le prêtre. Il se pique, en effet, de n'être point insensible aux choses de l'art, il est même arrivé à admettre le gothique. Il acceptait donc l'église en tant que monument, il lui voulait seulement une autre affectation et qu'elle devint une salle de bal, un musée, un lieu de conférences pour combattre le fanatisme et prêcher la foi laique. M. Homais attendait cette satisfaction de la loi de Séparation. M. Briand lui causa quelque déception. La loi de Séparation, la première, celle du 9 décembre 1905, retirait aux communes la propriété des édifices religieux et la remettait, avec les fonds des fabriques, aux associations cultuelles. Ces associations ne se firent pas, et la question de propriété des églises fut à nouveau posée. La loi du 2 janvier 1907 la donna aux établissements communaux d'assistance et de bienfaisance; celle du 13 avril 1908 sur la dévolution des biens ecclésiastiques, et ce fut cette loi, on ne saurait trop y insister, qui a fait tout le mal dont se sont préoccupés Maurice Barrès et les artistes, la leur retira pour la rendre aux communes, mais avec cette servitude que ces églises resteraient exclusivement et gratuitement à la disposition du culte en vue duquel elles avaient été édifiées, et ce jusqu'à désaffectation.

Ce fut pour M. Homais un rude coup. La loi, sa loi, renversait toutes ses espérances; l'église devait être aux prêtres ou ne pas


être. M. Homais préféra qu'elle ne fût pas et il en prit les moyens. Il étudia les textes et il finit par trouver dans la législation l'arme sournoise qu'il cherchait.

Dans le conflit de la Séparation, l'entretien des églises donna lieu au débat le plus serré.

Qui prendrait en charge les 40 ou 50 000 églises de France? Charge colossale si l'on veut une précision et un chiffre, dans la seule ville de Caen, l'entretien des seules églises classées, et pourtant l'objet de restaurations ininterrompues, se règle par un devis de 700 000 francs. Il se pourrait très bien que ce fût là une des raisons pour lesquelles Rome a renoncé aux biens des fabriques, pensant qu'après cette lourde responsabilité on ne manquerait pas de lui attribuer l'entretien des cathédrales et des monuments classés.

En laissant cette charge à l'Etat, elle le mit dans un grand embarras. La principale préoccupation de M. Briand avait toujours été qu'on ne touchât pas aux églises, les incidents des inventaires ayant montré qu'à porter sur elles une main sacrilège, on eût déchaîné la guerre civile; l'Etat, en laissant ces églises tomber en ruines, ne se rendrait-il pas aussi odieux aux populations? Mais s'il les entretenait au titre d'édifices publics, il rétablissait directement une subvention en faveur du culte, et du culte catholique seul, les autres religions, par le fait de la formation d'associations cultuelles, étant les seules propriétaires de leurs temples. Comment sortir de là? Par la loi de dévolution, l'Elat passa la main aux communes, qui ne pouvaient rien dire on leur donna la propriété des églises avec les biens des fabriques. Le 4 novembre 1907, au cours de la discussion de cette loi de dévolution, je signalai à la Chambre l'inévitable danger qui résulterait de la remise de l'entretien des églises aux communes sans les moyens pour celles-ci d'y pourvoir, et je proposai d'affecter à ces charges d'entretien les fonds dévolus des réserves fabriciennes. Ma proposition fut vivement combattue par M. Briand, qui dévoila alors la pensée du gouvernement il affirma que les dépenses de cet entretien devaient incomber aux fidèles. Cette déclaration un peu osée était faite au moment précis où l'on prenait aux catholiques les fonds qu'ils avaient amassés à cette intention. M. Denys Cochin en fit la remarque avec véhémence. Peut-être seulement M. Briand espérait-il faire peur à Rome, les sommes énormes que les catholiques eussent consacrées à cette œuvre devant nécessairement être retirées à d'autres. Ma proposition fut rejetée par 317 voix; 170 députés seulement la votèrent.


La loi de dévolution dit seulement que l'entretien des églises ( pourrait être assuré par les communes, bénéficiaires des fonds des fabriques. Mais de ces fonds-là ces communes n'ont pas la libre disposition; ils lui sont arrivés diminués du montant des revendications exercées, et elles sont tenues de les affecter aux seuls établissements de bienfaisance. En fait, les communes ont la charge de l'entretien des églises sans pouvoir disposer des sommes amassées à cet effet.

La commune peut engager ces dépenses, les fidèles peuvent y participer, mais comme il n'y a pas de mise en demeure possible, comme les intentions gouvernementales, encore imprécises, sont aussi mobiles que la plume au vent, et enfin parce que l'expérience d'hier n'a rien d'encourageant, tout le monde peut marcher et personne ne bouge.

Personne, sauf M. Homais, qui poursuit son plan.

La désaffectation d'une église peut être prononcée si le culte y a cessé pendant six mois consécutifs. D'autre part, le maire a le droit d'interdire l'accès d'un monument qui menace la sécurité publique. Alors c'est bien simple. Une église se détériore, un maire mal intentionné se refuse à faire les réparations utiles; le mal s'aggrave, le maire prend prétexte de l'insécurité de l'édifice pour en interdire l'accès, et au bout de six mois, si des offres de concours n'ont pas été faites, il obtiendra la désaffectation. Que si les fidèles font ces offres, il peut les refuser ou en exiger d'impossibles, comme ce maire d'une commune du Var qui réclamait aux catholiques, non seulement la forte somme pour restaurer l'église, mais une seconde encore pour édifier un hôtel des postes. Ce chantage constitue assurément un abus de pouvoir, mais alors il faut aller devant le Conseil d'Etat, qui dira le droit, mais qui le dit lentement. l'église a tout le temps de crouler. Si une municipalité veut assumer ces charges d'entretien et qu'elle en porte les frais à son budget, le préfet, qui a le droit d'apprécier souverainement l'opportunité de ces travaux, a aussi le pouvoir d'annuler cette délibération et de ce pouvoir il en est qui ont usé.

Et c'est ainsi que l'existence des églises est, en fait, entre les mains de l'administration, et comme en France il n'y a pas d'administration générale, mais seulement des préfets, l'entretien de ces églises peut devenir, s'il ne l'est déjà, un moyen de gouvernement, une occasion de pression politique.

M. Homais tient les églises à sa merci.

Voilà le point où Maurice Barrès prit cette question des églises quand il prononça le 16 janvier 1911, dans la discussion du


budget de l'Intérieur, ce discours mémorable qui allait être le cri d'une nouvelle croisade contre le vandalisme.

Comment allez-vous protéger nos églises contre les saisons, contre la pauvreté, contre les sectaires? demanda-t-il à M. Briand, et il cita quelques-unes de ces basses entreprises trop connues. « Je vous demande la sauvegarde pour toutes les églises et pour celles-là mêmes qui n'ont pour elles que d'être des lieux de vie spirituelle; la loi ne donne pas de solution, quelle est celle du gouvernement?' »

Ces paroles étaient dites à une majorité vivement anticléricale, toute chaude encore de la bataille de la Séparation et qui témoignait une défiance incoercible à tous ceux qu'elle avait eus contre elle dans cette affaire. Ceux-là n'avaient pas la permission d'avoir raison; tout ce qu'ils proposaient était écarté sans examen, on soupçonnait un piège dans chacune de leurs offres. La préoccupation de Maurice Barrès fut de s'établir nettement sur le terrain « laïque », d'envisager le sujet en philosophe autant et plus qu'en artiste et d'appuyer sa défense sur une argumentation qui ne pût être suspectée d'aucune arrière-pensée confessionnelle « Vous dites qu'un homme a droit à l'épanouissement de toutes ses facultés. Vous admettez qu'il y a dans l'âme une part que les sciences ne rassasient pas c'est cette conscience obscure qui a voulu et qui veut les églises. Ces églises de village une fois par terre, avec quoi donnerez-vous satisfaction à toutes ces aspirations? Si elles disparaissaient, il y aurait beaucoup d'inattendu au point de vue de l'ordre social, car elles ont assaini le sol où elles furent plantées ce sont les seuls édifices idéologiques qu'ait le peuple. Respectez donc ces pierres nécessaires au plein épanouissement de l'indhidu. »

Cette thèse ne répondait pas du tout aux dispositions d'esprit de la majorité et choquait ses sentiments les plus déclarés c'était le renversement de toute la philosophie de M. Homais, et M. Homais alors était partout, au fauteuil du président, au banc du gouvernement, sur les sièges de trois cents députés. Aussi, malgré sa considération pour les hommes célèbres, ne put-il pas ne pas s'interdire de conspuer une pareille argumentation. Par la voix de M. Jacques-Louis Dumesnil, que, dit-on, les congréganistes éduquèrent, M. Homais traita Maurice Barrès de « Romain », et de « moderniste » par celle de M. François Fournier qui honora la profession de maréehal-ferrant; par la bouche de M. Léon Perrier qui professa la zoologie, il lui reprocha saint Expédit, et saint Antoine de Padoue par l'organe de M. César Trouin qui fut instituteur adjoint et qui est resté officier d'académie. Maïs c'est en M. Charles Beauquier, député du Doubs, que


M. Homais s'était plus spécialement incarné. Il faut un instant s'arrêter devant ce vénérable vieillard et par son exemple montrer aux jeunes gens les ravages que peut exercer sur une intelligence au-dessus du commun la frénésie de l'athéisme, jusqu'où peut mener le vertige de l'irréligion.

Car M. Beauquier, dans le privé un très brave homme, est un esprit cultivé, il a des lettres, il est archiviste-paléographe, il aime les paysages et veut protéger les beaux sites, mais il déraille quand on prononce devant lui le nom de Dieu, ou qu'on lui parle d'église et de curé. Il serait intéressant de rechercher l'origine de cette lésion, nous ne pouvons que noter l'effet que produisirent sur lui les paroles de Maurice Barrès. Elles le mirent en fureur et il donna les signes de cette « folie raisonnante » si connue des praticiens « Si Dieu est tout-puissant, 'dit-il, il peut empêcher ses églises de s'écrouler; donc, si Dieu existe, les églises n'ont pas besoin d'être entretenues. »

Ce syllogisme très simple enchanta les gauches; beaucoup riaient largement, d'autres souriaient plus discrètement et du bout des lèvres, mais personne ne protesta.

Sans doute M. Briand ne souriait pas, mais il comptait ceux qui souriaient, et par ce calcul se rendait compte des sentiments de la majorité. Comme il a tout de même un peu peur de M. Homais, il se mit au niveau du plus grand nombre de ses auditeurs, et il réédita son idée de 1907 passer la main, pour l'entretien de leurs églises, aux catholiques précédemment dépouillés de leurs biens. Il était trop averti pour ne pas comprendre l'obligation, au moins morale, pour les communes bénéficiaires du budget des cultes et des biens des fabriques, d'avoir à entretenir ces églises, qui étaient leur propriété cela il le pouvait dire dans les couloirs, mais pas à la tribune. Car il voyait près de lui, comme rapporteur de son budget, un lutin du nom de Malvy qui lui faisait toutes les misères et dressait sous ses pas toutes sortes d'embûches; puis il avait sur le cœur les cultuelles refusées par le Pape, qui l'avait mis dans la position d'un auteur persuadé d'avoir fait un chef-d'œuvre et ne trouvant pas de directeur pour le jouer. M. Briand déplora une fois de plus le manque d'associations catholiques, il fit appel à la dignité des fidèles, qui ne pouvaient décemment pas demander à un Etat détesté l'entretien de leurs temples, et qui devaient en conscience en faire eux-mêmes les frais.

La tribune parlementaire est le plus fort des porte-voix les idées qui n'y rencontrent pas l'adhésion n'en prennent pas moins une très grande force du seul fait d'y avoir été exposées et jetées aux quatre vents de l'opinion.


Le discours de Maurice Barrès avait été écouté par la majorité avec une politesse un peu forcée et impatiente; il fut entendu par le pays et il y trouva un écho prolongé. Un vaste pétitionnement s'organisa les hommes les plus illustres des lettres, des sciences et des arts demandèrent aux pouvoirs publics de protéger l'ensemble des églises, de sauvegarder la physionomie architecturale, la figure physique et morale de la terre française. Ainsi il y avait des électeurs, et peut-être en masse, autour des églises. Dix-huit mois se passèrent. Les événements avaient imposé à cette majorité radicale si mal accueillante de 1911 un sérieux examen de conscience. Le réveil du sentiment national, le retour de l'opinion aux idées de modération, la désaffection de la masse votante, l'abandon, puis l'hostilité active de ses soutiens révolutionnaires avaient abattu la fierté radicale et calmé les grands élans anticléricaux. Délaissés par leur extrême-gauche, il fallait à ces radicaux des électeurs de rechange. En novembre dernier, quand il reporta la question devant la Chambre, Maurice Barrès trouva des concours étonnants, et sur son projet de résolution demandant au gouvernement d'assurer par des voies légales la préservation et la conservation de l'ensemble de nos monuments d'architecture religieuse se posèrent des signatures inattendues, comme celles de MM. Louis Barthou et Henry Chéron, qui faisaient partie du gouvernement de la loi de dévolution, de M. Raynaud, qui rapporta cette loi funeste, et même, pendant quelques heures, celle de M. Rabier, qui pourchassa les congrégations. La Lanterne s'émut.

Cette séance du 25 novembre 1912 fut curieuse. On l'a jugée d'après le vote négatif qui la clôtura c'est une complète erreur d'optique. Sans doute le projet de résolution de Maurice Barrès ne fut pas voté, mais un projet de résolution est une simple démonstration sans valeur légale; la Chambre en vote des douzaines sur chaque budget et qui n'obligent en rien le gouvernement. Et à le bien prendre, son rejet est peut-être préférable l'opinion se satisfait facilement et ce vote eût risqué de rendre le statu quo plus tolérable; au contraire, les critiques qui ont assailli les défaillants peuvent amener, mieux qu'une simple résolution parlementaire, le gouvernement à proposer ces mesures légales, dont la nécessité est clairement apparue.

L'important, c'est la modification des sentiments de la majorité le vote final déjà en donna l'indication, mais elle est surtout dans ces mouvements de l'assemblée, que l'Officiel ne note pas, dans ce que nos yeux ont vu.

Maurice Barrès reprit son thème de 1911 et le développa avec le même éclat. Il proposa une solution le classement en bloc de


toutes les églises antérieures à 1800 et des subventions de l'Etat aux dépenses d'entretien proportionnelles aux sacrifices consentis par les communes ou les particuliers, non sans indiquer que ce n'était là qu'un provisoire; « plus tard, bientôt, ajouta-t-il, quand la poussière de la bataille en retombant laissera mieux voir à des esprits mieux reposés les nécessités de la vie française, un gouvernement causera avec Rome pour un règlement d'ensemble de la situation religieuse ».

Si l'on eût dit cela, il y a deux ans, quel tremblement! Cette fois, la majorité ne broncha pas, elle écoutait même avec une secrète complaisance. Quand un de ses membres cria « Canossa! » un autre, M. François Deloncle, répliqua avec une insistance troublante « On n'aurait pas dû cesser de causer avec Rome; tout le monde en convient, même le gouvernement; personne n'ose le dire! » Et, quoi que prétende l'Officiel, il n'y eut pas de « protestations à gauche ».

Cela, nous l'avons vu, ce 25 novembre 1912, comme nous vîmes le calme déférent de ceux qui, hier, pour faire plaisir aux instituteurs, troublaient la parole de Maurice Barrès et lui criaient « Aliboron! » Ceux-là écoutèrent sans scandale l'épigramme à l'épicier de Bornel, qui est pourtant le président de leurs comités, et l'ironique réclame au Café du commerce, lieu ordinaire de leurs réunions; et ils battirent joyeusement des mains quand Marcel Sembat, sur le ton de Gavroche, signifia au « père Beauquier » que ses idées « avaient fait leur temps » et proposa son classement sur la liste des monuments archaïques.

Ce pauvre M. Beauquier! Quand il surgit de son banc comme un diable de sa boîte pour répéter son défi à Dieu d'avoir à réparer ses églises, ses amis le bafouèrent; quand il développa son projet de « cohabitation des cultes », l'église louée successivement aux catholiques, aux protestants, aux juifs, aux assemblées philosophiques, aux cinémas, ils lui fermèrent la bouche comme s'il avait dit une indécence, et dans les couloirs ils s'écartaient de lui par crainte d'être éclaboussés de ridicule.

Les députés étaient prêts à marcher même derrière Maurice Barrès, mais à cette condition que le gouvernement commandât marche! Sincèrement ils voulaient qu'on mît fin aux niches stupides de M. Homais, ils auraient admis le classement global de toutes les églises antérieures à 1800, même celles de style jésuite! M. Steeg n'a pas la souplesse de M. Briand ni sa facilité dans l'art de s'adapter. Il ne possède pas non plus la psychologie des assemblées il avait apprêté un discours pour la majorité de 1911, il la débita à celle de 1912; ce fut une pluie glaciale, et M. Briand, près de lui, dut se dire le maladroit! Au lieu de


rassurer, il alarma la majorité si nous rendons obligatoires les réparations d'églises et, à plus forte raison, si nous, Etat, nous réparons, n'est-ce pas dire que les églises sont des organes d'un,service public et national, n'est-ce pas donner un démenti formel à la loi de Séparation ?

La majorité, ainsi abandonnée à elle-même, fut effrayée de son audace, épouvantée de se trouver si loin de ses positions ordinaires. Ces députés virent alors leurs instituteurs courroucés, l'épicier de Bornel vexé, le Café du Commerce amer. « Vous êtes allés à Canossa! » L'un des plus considérables d'entre les signataires s'en vint demander à Maurice Barres, « comme un service personnel », de retirer son projet de résolution « Comme service personnel, lui répondit Barrès, on donne des pièces de cent sous, mais pas des églises! » Et alors les pauvres gens s'aperçurent que M. de Mua était assis auprès de Maurice Barrès, et que MTGroussau souriait. Ce fut la fin, la fuite éperdue d'un volier de moineaux.

Les défaillants donnèrent à leur recul des couleurs diverses. On avait plaidé sur le dos de ta cliente mais ils étaient tout disposés à voter avec Maurice Barrès quand il descendit de la tribune. Ils n'avaient pas voulu toucher à la loi de Séparation ils avaient plutôt eu peur de paraître se compromettre pour le curé, car pour leur clientèle la Séparation, c'était le moyen de « tenir les curés », et, si on ne pouvait plus les tenir par l'église, la Séparation perdait beaucoup de ses attraits.

Malgré tout, si le gouvernement l'eût voulu, cette crainte, la majorité l'eût bravée; peut-être même eût-elle donné satisfaction à Maurice Barrés, s'il eût laissé à un autre, dont l'orthodoxie anticléricale fût bien établie, le soin de cautionner l'affaire. M. Gheusi, courageusement, s'offrit. A ia réflexion, il était vexant d'accorder à Maurice Barrès le salut des églises et de reconnaître ainsi qu'il avait raison; l'intérêt politique commandait que les. églises fussent sauvées par un autre que par lui, car il eût été d'un très mauvais exemple de donner à l'opinion cette preuve du pouvoir d'un député de la minorité

Maurice Barrès maintenant naturellement son projet, on se réfugia dans l'équivoque lâcheté de l'ordre du jour pur et simple, qui ne groupa que 29i voix, soit 70 de moins que le contingent habituel.

Et, maintenant, que va-t-on faire pour les églises? Car la situation reste la même M. Homais n'est toujours pas bridé; il faudraune loi pour cela.

Les députés, qui se défilèrent le 25 novembre, proposent une-


-solution dont ils demandent l'insertion dans la prochaine loi de finanaes on créerait', en les investissant de la personnalité civile, une caisse des monuments historiques et une autre caisse nationale de participation à l'entretien des édifices et monuments non classés, cette dernière alimentée par les dons, legs et les souscriptions individuelles ou collectives et ayant pour objet de faciliter, par des subventions, les-travaux d'entretien et les grosses réparations, on n'ose pas dire des églises, « de tous les édifices ou monu>ments non protégés par la loi du 30 mars 1887 et appartenant à l'Etat, aux départements, aux communes ou aux établissements publics ».

Le geste se ramène à ceci on présente un coffre-fort aux catholiques et on les invite à y mettre de l'argent pour leurs églises, argent dont une commission composée, pour plus de moitié, de fonctionnaires ferait la répartition. Il faudrait avoir un optimisme voisin de la naïveté pour croire que les catholiques, à peine ̃dépossédés des fonds des fabriques, vont s'amuser à en amasser d'autres, sur lesquels, demain, le gouvernement de M. Combes pourrait avoir la haute main.

Il est vraisemblable que le Parlement votera ce trompe-l'œil pour avoir l'air d'avoir fait quelque chose cela ne changera rien, la ruine des églises n'en sera pas arrêtée.

Plus sérieusement M. Joseph Reinach a proposé d'étendre le classement des églises, et M. Sembat a accepté d'y comprendre, comme Maurice Barrès le souhaitait, toutes les églises antérieures à 1800. C'est fort bien; miis le classement serait une duperie si l'Etat' n'entretenait pas les édifices classés il faudrait alors doter en conséquence le budget des monuments historiques. Il La solution légale de cette difficulté est ailleurs. Le paragraphe 12 de l'article 136 de la loi municipale du .5 avril 1884 a déclaré obligatoires pour les communes les dépenses •concernant les « grosses réparations aux édifices communaux, sauf, lorsqu'ils sont consacrés aux cultes, l'application préalable •des revenus et ressources disponibles des fabriques à ces réparations ». Cette disposition de la loi municipale fut abrogée par l'article 44 de la loi de Séparation, qui retirait aux communes la propriété de ces édifices pour la donner aux associations cultuelles. Mais la loi de dévolution a rendu aux communes la propriété des églises catholiques; de ce seul fait l'abrogation du paragraphe 12 de l'article 136 de la loi municipale aurait dû tomber, et l'entretien des églises être rendu non pas facultatif, mais obligatoire. Il le devait d'autant mieux être que ces communes ont eu les fonds des fabriques précisément destinés à cet entretien et qu'elles ont en outre bénéficié du partage du budget


des cultes. Assurément, la loi a assigné à ces fonds cultuels une aflectation maladroitement et dangereusement spécialisée; il n'est pas moins certain que cet argent est allé aux communes et que celles-ci doivent, en conscience, lui donner un emploi conforme aux intentions des donateurs.

Toutefois il ne faut pas perdre de vue que ces fonds des fabriques n'ont pas été dévolus dans leur intégrité, mais diminués du montant des revendications que les catholiques ont pu exercer. Il parait équitable, dans ces conditions, que les catholiques viennent enaide aux communes. L'offre de concours n'a jamais été repoussée a priori, le tout est d'en tracer loyalement les limites. C'est un contrat bilatéral pour le bien établir, il faut que les deux parties s'abouchent et l'Etat se trouve mis fatalement en face du Chef des catholiques. Il ne faudrait pas renouveler la faute de la Séparation toute mesure unilatérale serait vaine, puisqu'il suffirait du veto de la partie dédaignée pour la rendre caduque. Cette solution a pour elle le droit et la logique, mais elle se heurte à de redoutables contingences politiques et électorales. Les communes, trompées d'abord, grevées ensuite, peuvent montrer une mauvaise humeur qu'un gouvernement oserait difficilement affronter.

Resterait alors le moyen proposé par Maurice Barrès mettre sur l'Etat, responsable en fait de la situation actuelle des églises, la charge de leur entretien, avec le concours des communes et des catholiques.

Dans ce cas, il faudrait retirer aux édifices religieux ce caractère de propriété communale que leur donna la loi de dévolution pour leur conférer celui de propriété nationale. Et pour réglementer l'offre de concours, on se retrouve toujours devant le même interlocuteur le Pape.

Hors d'un règlement d'ensemble avec Rome de la situation religieuse et à moins que l'Etat ne veuille ou laisser périr les églises ou faire à lui seul les frais de leur entretien, on ne voit guère de solution ferme.

On ne pourra évidemment se tirer de cette difficulté comme de bien d'autres qu'en causant avec le Pape. Le plus tôt ne serait-il pas le mieux?

Fernand Enger&kd,

Député du Cahados.


DES ROSEAUX SOUS LE VENT 1 Un soir de juillet, Noémi cousait, assise à sa place habituelle dans la cour. La journée avait été très chaude, et le ciel, d'un bleu grisâtre, semblait encore poudreux des cendres d'un incendie dont les dernières flammes se mouraient à l'horizon. Les figuiers d'Inde étaient déjà fleuris autour des jardins, et là-haut, derrière la tour de l'église, d'un rouge de cuivre dans le crépuscule, les grenadiers de don Prédu semblaient teints de sang. Le malaise de Noémi n'avait pas cessé avec la venue de l'été. Elle éprouvait le même désir infini de solitude, le besoin instinctif de se cacher pour s'abandonner à ses pensées. Ce jour-là elle était seule; donna Ester et donna Ruth s'étaient rendues à une invitation du recteur. On avait réuni à l'église plusieurs femmes du pays pour former un comité de fête. Giacinto était allé à Olieno acheter du vin pour le compte de Milese. Il était réduit au rôle de domestique d'un ancien colporteur. Noémi d'ordinaire en public montrait du mépris pour son neveu. Mais quand elle était seule, elle le revoyait penché sur elle et lui baignant la figure de vinaigre. Elle revoyait ses larmes, et il lui semblait en goûter la saveur amère. Elle entendait sa voix tremblante, ses paroles Matante Noémi, pourquoi? Qu'avez-vous?

Et les yeux ardents et tristes du jeune homme ne lui sortaient plus de l'esprit. Elle pensait toujours à lui lorsqu'elle était seule. L'image de ce garçon sombre, avili, taciturne, contre qui on ne pouvait lutter, parce qu'il donnait l'impression d'un rocher tombé de la montagne sur la maison, et d'un rocher que personne ne pouvait déplacer, cette image s'évanouissait et laissait place à une autre image celle d'un jeune homme bon, ému, sensible; et alors, par moments, une bourrasque de tendresse passionnée secouait Noémi, comme le vent qui passe et dépouille l'arbre de toutes ses feuilles mortes.

Un coup frappé à la porte la tira de sa rêverie. Elle alla ouvrir, H Voy. le Correspondant des 25 décembre 1912 et 10 janvier 1913.


croyant que c'étaient peut-être ses sœurs ou Giacinto. A la vue de Zia Pottoi, elle repoussa instinctivement la porte; mais la vieille s'y opposa.

– Vous voulez me chasser comme une araignée, donna Noé. Je ne viens pas pour vous faire mal.

Que voulez-vous?

Je veux parler à Votre Seigneurie, mais avec calme, comme de chrétienne à chrétienne.

Noémi, qui avait gardé son ouvrage à la main, essaya de continuer à coudre debout près de la porte. La vieille arrangeait ses pendeloques de corail sur son cou brûlé. Elle tremblait, décharnée et triste comme un squelette.

Donna Noémi, regardez-moi! Ne baissez pas les yeux! Je suis venue vous demander secours.

A moi?

Oui, à vous. Il y a trois mois que vous ne me laissez plus mettre les pieds ici. Vous avez raison. Mais, cette nuit, j'ai rêvé de donna Maria Cristina. Je l'ai vue près de mon lit, comme le jour où l'on m'avait donné l'extrême-onction. Elle était belle, donna Maria Cristina; elle avait un fichu blanc comme des fleurs de lys. « Va trouver Noémi, me dit-elle, Noémi a mon cœur, parce que le cœur des morts reste aux vivants. Va, Pottoi, me dit-elle. Tu verras que Noémi t'aidera. » Elle m'a dit ces propres paroles.

Noémi cousait, la tête baissée sur la toile qui reflétait la couleur rouge du ciel au-dessus du mont.

Eh! bien, que voulez-vous?

Je vais vous le dire. Vous savez tout. Les jeunes gens s'aiment. Puisqu'ils s'aiment, pourquoi les empêcher? Nous autres, jeunes, n'avons-nous pas aimé? Mais le temps passe, Votre Seigneurie, et le garçon dev ient bizarre. Ma Griscenda n'est plus qu'un fil. Il ne veut pas qu'elle sorte de la maison, ni qu'elle aille travailler; et s'il la trouve sur la porte, il la fait rentrer; et si Griscenda se plaint, il lui dit « A cause de toi, je fais mourir mes tantes de chagrin, tante Noémi surtout. » Il ne dit rien de plus parce qu'il est bien élevé et bon; mais ses paroles sont comme le poison qui brûle sans faire crier.

Elle poussa un gros soupir et prit un coin du tablier de Noémi, qu'elle se mit à rouler entre ses doigts noirs.

Donna Noémi, Votre Seigneurie, vous avez le cœur de votre mère. A vous, je puis vous le dire. Quand mon père m'avertit « Si tu regardes encore don Zance, je t'arrache les yeux, » je fermai les yeux, et don Zance, de ce moment, fut mort pour moi. Mais


Griscenda n'est pas ainsi. Griscenda ne peut pas fermer les yeux. Malgré elle, Noémi se troublait. La vieille femme, qui tortillait comme un enfant le coin de son tablier, lui faisait de la peine. C'est votre faute, dit-elle gravement. Vieille comme vous l'êtes, vous devez savoir comment ces choses-là finissent. Nous savons. nous savons. et nous ne savons jamais rien, Seigneurie. Le cœur n'est jamais vieux.

– Gela est vrai, reconnut Noémi, mais d'une voix qui semblait sortir malgré elle de sa bouche.

Elle fronça les sourcils et leva ses yeux froids.

Enfin, que voulez-vous de moi?

Que vous parliez à don Giacinto. Oui, que vous lui disiez « Laisse Griscenda en paix ou épouse-la. »

Je dois lui dire cela! et pourquoi moi? demanda Noémi qui, après avoir souri d'un air moqueur, regarda au fond des yeux la vieille femme qui la regarda aussi. Alors elle éprouva une sensation mystérieuse il lui parut que Zia Pottoi savait.

Je ne dirai rien à Giacinto, dit-elle âprement, en se remettant à coudre.

Si, Votre Seigneurie! Vous me ferez cette charité! Ce n'est pas du pain que je vous demande, c'est plus que du pain le salut d'une femme, et le garçon vous écoutera, parce qu'il est bon et qu'il dit « Ce qui me fait le plus de peine, c'est que tante Noémi souffre à cause de moi. » Eh! bien, je vous le dis il parle toujours de Votre Seigneurie et vous aime. Il vous aime tant que Griscenda en est jalouse!

Alors, Noémi se mit à rire, mais elle sentait ses genoux trembler. La vieille la regardait, et dans ses yeux vitreux la malice brillait, comme le collier juvénile sur son cou de squelette. Que répon dez-vous, donna Noémi ? M'ea irai-je plus tranquille? Allez donc. Je parlerai à Giacinto.

Mais la vieille ne s'en allait pas et s'abîmait en humbles actions de grâces.

Notre misérable maison a toujours été à côté de la vôtre, comme la servante près de sa maîtresse. Notre inimitié ne pouvait durer. Zuanantoni pleure toutes les fois qu'il revient du jardin; il pleure et dit: « Pourquoi les dames m'ont-elles renvoyé? » et il prend son accordéon et vient en jouer ici, derrière le mur. Il dit qu'il donne la sérénade à donna Noémi. L'avez-vous entendu? Et maintenant, tout ira bien.

Espérons-le, dit Noémi.

Mais elle ne savait pas ce qui devait bien aller. Elle sentait en elle un amour subit pour le monde entier.


Dites à Zuanantoni de venir ce soir. Je lui donnerai des poires rouges.

La vieille lui prit la main, la baisa et s'éloigna en pleurant. Noémi retourna à sa place. Elle s'obstinait à coudre, mais elle ne voyait ni la toile, ni l'aiguille, seulement cette grande clarté, ce mirage sans limites, profond, infini. Il lui semblait entendre la sérénade du jeune garçon; des vers d'amour passaient dans l'air ardent du crépuscule. Elle se revoyait de nouveau sur le belvédère du prêtre, là-bas, à l'église du Remède; dans la cour, brûlait le feu de joie et la fête battait son plein; et elle descendait, elle se mêlait à la chaîne des femmes qui dansaient. Elle prenait part enfin » à la fête. Elle était la plus folle de toutes elle était comme Gris> cendaetNatoliaenscmble;ellescntait dans son coeur toute l'ardeur, toute la douceur, toute la passion de toutes ces femmes réunies. Mais, peu à peu, elle se réveilla. Il lui parut que du feu la brûlait et que le sang avait cessé de battre violemment dans ses veines. Elle eut honte de ses rêves. Elle se rappela sa promesse à la vieille, « tout ira bien ». Alors elle chercha les mots qu'il faudrait dire à son neveu pour le convaincre d'épouser Griscenda. Qu'ils soient heureux Elle les aimait tous deux maintenant. Qu'ils soient heureux dans leur pauvreté et dans leur amour, dans leur voyage vers laterre promise! Elle les aimait aussi parce qu'elle se sentait entre eux partie d'eux-mêmes, unieàl'bomme parsatendresse, à la femme par sa douleur. Elle les bénissait comme une vieille mère. Et comme les enfants et les vieillards, elle se mit à pleurer sans savoir pourquoi, d'une douleur qui était de la joie, d'une joie qui était de la douleur.

On frappa de nouveau à la grande porte. Elle s'essuya les yeux avec son ouvrage et alla ouvrir. Un homme entra. C'était l'huissier du pays, un bourgeois maigre, avec un visage noir d'une barbe qui n'était pas rasée depuis plusieurs jours. Il tenait à la main un long papier plié en deux. Il leva son chapeau dur et verdâtre et il regarda Noémi comme s'il hésitait à parler.

Donna Ester n'est pas là?

Non.

J'aurais. j'aurais à lui remettre ceci. Mais je puis vous le remettre à vous, ajoula-t-il vivement, en traçant quelques lignes au crayon au bas du papier et en épelant les mots qu'il écrivait « re-mis en mains de sa sœur, la noble da-me No-é-mi Pin-tor ». Elle regardait, rigide et tremblant en elle-même. Cent questions montèrent à ses lèvres, mais elle ne voulait pas se montrer


curieuse et faible devant cet homme que tout le pays craignait et méprisait.

L'huissier hésita encore avant de lui remettre le papier; il la regarda de nouveau et s'en alla rapidement.

Son ouvrage de couture sur le bras, elle commença à lire avec ses yeux encore humides de larmes

« Au nom de Sa Majesté le Roi. »

Ce papier avait quelque chose de mystérieux et de terrible. Il semblait envoyé par une puissance maléfique. Lentement, à mesure qu'elle comprenait, Noémi croyait rêver. Elle revint s'asseoir et lut mieux. Caterina Carta, profession domestique, réclamait à la noble dame Ester Pintor, dans les cinq jours à compter de la notification dudit acte, la restitution de deux mille sept "cents livres, y compris les frais de l'effet signé par ladite noble dame, Ester Pintor.

D'abord, Noémi crut, comme l'avait fait Efix, à un acte imprudent d'Ester. Une rapide rougeur lui vint au front. Quelque chose de mystérieux, comme une llamme qui brille un instant dans la nuit sombre ets'éleint au loin, monta des profondeurs de son âme la conscience qu'elle aussi aurait pu, quelques instants auparavant, commettre une folie pour Giacinto. Mais Ester! Ester ne pouvait pas avoir ruiné la famille pour l'amour de cet aventurier. La vérité lui apparut alors, fulgurante; elle bondit, courut de tous côtés en trébuchant, comme sous l'assaut d'un mal physique. C'est ainsi que ses sœurs la trouvèrent.

Donna Ester prit le papier, la main hors de son châle, et donna Ruth alluma la lampe; car il faisait nuit.

Elles s'assirent toutes les trois sur le banc et Noémi, redevenue calme et cruelle, relut à voix haute la notification de l'huissier. Les visages des deux autres, penchés sur la feuille, luisaient d'une sueur d'angoisse. Mais Noémi releva la tête et dit Si tu n'as rien signé, Ester, nous n'avons rien à payer, c'est clair. Pourquoi nous désoler?

Il ira en prison.

Tant pis pour lui.

Est-ce toi, Noémi, qui parles ainsi? Peut-on envoyer un chrétien en prison?

Que voulez-vous donc faire?

Payer.

Et aller ensuite demander l'aumône?

Jésus lui-même a demandé l'aumône.

Mais Jésus châtie aussi les pécheurs, les voleurs, les faussaires.


Dans l'autre monde.

Donna Ruth se taisait pendant que ses sœurs discutaient, mais elle était mouillée de sueur, appuyée au dossier du siège, les mains tombantes, comme mortes. Pour la première fois de«sa vie, elle éprouvait un sentiment étrange le désir de se remuer, de faire quelque chose pour aider la famille.

Ah dit donna Ester en se levant et en croisant son châle sur sa poitrine, il faut de la patience et de la prudence. Je vais chez Kallina et la prierai de patienter.

-Toi, ma sœur? toi, chez cette usurière ? toi, donna Ester Pintor? Noémi la tirait par son châle; mais donna Ester, bien que prêchant la patience et la prudence, eut un éclat

Le besoin, tu le sais, ma sœur, nous fait tous égaux. Et elle s'éloigna.

Alors Noémi se sentit emportée dans un torrent d'humiliations. La figure d'Efix passa devant elle, comme celle des victimes résignées au sacrifice; et elle courut dans la cour et sortit sur la porte, dans l'espoir que quelqu'un passerait et qu'elle pourrait le prier d'aller chercher le domestique.

« C'est lui qui est cause de tout! Il avait promis de le surveiller et de nous protéger contre lui. »

Mais personne ne passait; tout était silencieux, et à l'intérieur de la maison, donna Ruth paraissait morte. Noémi n'oublia jamais cette attente dans le crépuscule qui lui paraissait le crépuscule même de sa vie. Droite sur les pierres rongées du seuil, elle se penchait en avant, comme si elle attendait un être mystérieux, tout à la fois le sauveur et le vengeur.

Un pas résonna, un peu lent, un peu lourd, et une forme apparut, plus bas dans la rue. Elle montait, grandissait, se campa gigantesque sur le fond incolore de l'horizon. C'était don Prédu. Quand il fut devant Noémi, il s'aperçut de son agitation et s'arrêta. Noémi appuya sa main ouverte sur le mur pour ne pas tomber, tant le désir et en même temps l'horreur de recourir à ce passant la troublaient. Mais il demanda

Noémi, qu'y a-t-il?

Et elle sentit son cœur se fondre et demander secours. Prédu, rends-moi un service. Cherche quelqu'un qui aille appeler Efix aux champs.

J'irai moi-même, Noémi.

Toi? toi? toi? non.

Pourquoi non? dit-il d'une voix stridente; as-tu peur que je te vole des citrouilles?

Ile continuait de balbutier inconsciemment


Toi, non; toi, non; toi, non.

Don Prédu devinait ou peut-être savait déjà le drame qui se déroulait là. Depuis quelque temps, depuis le soir où il avait apporté le panier, depuis le soir où Giacinto lui avait dit « Tu accumules ton argent comme tes fèves, pour les donner aux porcs », il sentait un vide en lui, comme si l'étranger lui avait communiqué son propre mal; et, en pensant à ses cousines, il éprouvait une pitié tout à fait inaccoutumée.

Il vit que Noémi tremblait et il appuya aussi sa main près de la sienne. Leurs visages étaient proches; le sien, à lui, exhalait une odeur de sueur, de peau brûlée par le soleil, de vin et de tabac; le sien à elle, sentait le renfermé, les épices et les larmes. Noémi, dit-il, rouge et timide, en soulevant, puis en remettant son chapeau, si vous avez besoin de moi, dis-le moi. Qu'est-il arrivé?

Noémi ne répondit pas; elle ne pouvait pas parler. Qu'est-il arrivé? répéta-t-il plus fort.

Nous sommes ruinées, Prédu, dit-elle alors (et elle parlait contre sa volonté), nous sommes perdues. Giacinto a falsifié la signature d'Ester, et l'usurière a protesté la traite. Ah! bourreau! cria don Prédu en donnant un coup de poing sur le mur.

Ce cri effraya Noémi, et le sentiment du décorum la rappela à elle. Il lui parut que tout le village s'approchait pour entendre sa misère.

Entre, Prédu, je te raconterai tout.

Ils entrèrent. Depuis vingt ans, don Prédu n'avait pas franchi ce seuil.

La lampe brûlait sur le vieux'banc, et l'on eût dit que sa petite flamme tenait pieusement compagnie à donna Ruth encore assise immobile et les mains toujours pendantes. La moitié de sa figure était éclairée et cireuse; l'autre moitié restait dans l'ombre, toute noire. Ses yeux entr'ouverts regardaient encore en haut, et louchaient, comme dans un effort pour fixer un point éloigné. A peine l'eut-il vue, que don Prédu tressaillit et s'arrêta. Son mouvement fit comprendre la vérité à Noémi. Elle le regarda épouvantée; elle regarda sa sœur et courut la secouer. Ruth! Ruth! appela-t-elle à mi-voix, penchée sur elle et lui étreignant les épaules.

La tête de donna Ruth pencha d'un côté, puis d'un autre, et tout son corps parut se porter en avant comme pour écouler une voix souterraine, comme pour retourner à la terre qui l'appelait. La plainte de l'accordéon de Zuanantoni arriva au fond du


chaos de douleur de Noémi comme une lumière lointaine. Le garçon chantait en s'accompagnant, et sa voix acide, d'une inexprimable mélancolie, remplissait la nuit de douceur et de clarté. Noémi, encore agenouillée près du banc où le cadavre de donna Ruth était étendu, releva la tête et regarda autour d'elle. Elle était seule, car don Prédu avait couru chercher donna Ester. Noémi se rappela les paroles de la vieille « Zuanantoni vient vous donner la sérénade »; et un gémissement prolongé s'échappa de ses lèvres verdâtres. Ses cris, ses plaintes se confondaient avec les notes de l'instrument et avec le chant du jeune garçon, comme le râle du blessé abandonné dans un bois se mêle aux roulades du rossignol.

Tout à coup, elle se tut; on entendait des pas; des voix résonnaient la cour se remplit de monde. Noémi vit près d'elle l'adolescent, pâle et les yeux agrandis d'épouvanté, qui serrait contre lui son accordéon; et elle lui dit à l'oreille

Cours, va chercher Efix.

Donna Ruth était partie; et la maison était de nouveau enveloppée d'ombre et de silence.

Efix, assis sur les marches, un brin de jasmin à la main et la tête appuyée au mur, attendait le retour de Giacinto avec un vague sentiment de peur.

Giacinto ne revenait pas. Il avait sans doute appris le malheur, et, à son tour, il avait peur de revenir. Où était-il allé? Etait-il encore à Olieno, était-il à Nuoro, était-il plus loin? Efix cherchait à rassembler ses idées, les souvenirs, les impressions de ces trois jours de terreur. Il lui semblait être encore assis devant sa cabane à écouter le rossignol qui chantait là-bas dans les aulnes. Il attendait Giacinto. Il imaginait Giacinto arrivant porteur de nouvelles fantastiques il avait trouvé une place; il avait tenu ses promesses; il était le consolateur de ses tantes; et don Prédu avait demandé Noémi en mariage. Mais au lieu de Giacinto, ce fut Zuanantoni ui se montra, avec quelque cliosade noir dans les bras, comme un vautour mort. De ce moment, Efix eut l'impression d'être tombé sous un coup de fièvre délirante. Quel cauchemar que la route blanchâtre dans la nuit et la voix de l'accordéon qui Lisait taire celle du rossignol Les follets s'étaient réveillés et dansaient dans l'ombre autour du domestique. Giacinto avait pris aussi un aspect monstrueux, comme si les esprits nocturnes l'avaient emporté dans leur royaume mystérieux et qu'il


en fût revenu horriblement déformé. Mieux valait peut-être qu'il ne reparût jamais.

Une lumière jaune sortait de la cuisine et illuminait une partie de la cour; on y entendait quelques pas, une timide rumeur. Noémi et donna Ester se mouvaient, mais elles semblaient avoir peur, elles aussi, peur qu'on les entendit vivre.

Quelqu'un frappa à la porte, et tous les trois, les dames et le domestique, sursautèrent comme s'ils s'éveillaient de ce songe de mort. C'était encore la vieille Pottoi.

Elle s'avança pareille à une ombre; elle semblait avoir laissé quelqu'un dehors, car elle se retourna pour regarder Efix qui refermait la porte. Elle venait demander des nouvelles de Giacinto. A sa vue, les dames s'étaient retirées, elle resta seule dans la cour avec Efix.

Il est absent depuis cinq jours, disait-elle, et on ne sait pas .où il est. Si tu le sais, dis-le moi, mon âme.

Comment puis-je vous le dire, puisque je l'ignore aussi? Dis-le moi, dis-le moi, insista-t-elle en se penchant vers lui, les mains à son collier comme si elle eût voulu l'cnle\er et le lui offrir. Vous l'avez chassé; donna Noémi l'a chassé. Dis-le moi; tu le sais. Ma Griscenda en meurt.

Elle se courbait de plus en plus, et, au-dessus de son profil noir, comme sur celui de la montagne, Efix voyait briller une étoile. Que puis-je te donner, mon âme?

Mais rien, vieille, répondit-il à voix haute. Je te jure que j'ignore où il est. Dès que je saurai quelque chose, je t'en avertirai. Tu es bon, Efix, Dieu te le rendra. Viens dehors. Console-la. Elle lui prit la main et l'entraîna dehors. Griscenda, appuyée au mur, pleurait, comme si ce mur était celui d'une prison qui renfermait tout son bonheur.

Eh! bien, qu'y a-t-il donc? Il reviendra sûrement. Tu l'entends, mon âme? dit la vieille, en arrachant la jeune lille du mur. Il reviendra. Il n'est pas parti pour toujours, non 1 Il reviendra, oui, jeune fille!

Griscenda prit la main du domestique et la baisa en pleurant. Il sentit ses lèvres mouillées de larmes, qui laissaient sur sa main une empreinte do fleur humide de rosée. Il tressaillit et il lui parut que le cauchemar où il vivait depuis trois jours se dissipait. 11 reviendra, répéta-t-il à voix haute, et tout ira bien. 11 deviendra raisonnable, il se repentira; vous serez heureux. Les deux femmes s'éloignèrent réconfortées. Efix rentra et vit Noémi se dresser devant lui comme une ombre noire massue et palpable.


Efix, j'ai entendu. Efix, ne te mets pas dans l'esprit de nousfaire mourir aussi, nous. Giacinto ne doit pas rentrer dans cettemaison.

Efix tenait encore le brin de jasmin à la main, et la petite fleur trembla dans l'obscurité, comme si elle souffrait.

Vous faire mourir, moi? pourquoi?

Efix, j'ai entendu, répéta-t-elle d'une voix monotone. Et, soudain, elle se dressa, son ombre grandit et devint menaçante.

Efix, as-tu compris? Il ne doit plus rentrer ici, et même pas au pays. Tu es,cause de tout. C'est toi qui)'as laissé venir. Tudisais que tu nous aurais défendues contre lui, tu. Il enleva son béret comme un pénitent.

Donna Noémi, pardon! Je croyais bien faire. Je pensais « Quand je n'y serai plus, elles auront au moins quelquiun pour les défendre. »

Toi? toi? Tu es un domestique, et c'est tout! Tu ne nous pardonnespas d'être nobles et tu voudrais inous voir aller demanderl'aumône avec ta besace.. Mais les corbeaux te dévoreront les }eux auparavant. Tu as vu dcux.de nous s'en .aller d'ici, tu me verras pas les deux autres, et tu seras toujours le domestique, et nous les maîtresses.

Il fit le signe de la croix comme devant une possédée, et il alla prendre sa besace pour s'enfuir. Mais donna Ester le prit par la main, et Noémi, qoi .l'avait suivi, tomba sur Je 'banc comme donna Ruth, les yeux fermés, la figure violette.

Il retourna dehors, sur l'escalier, et il y resta toute la nuit immobile, le visage dans ses mains.

Avant l'aube, il partit à la recherche de Giacinto. Il grimpa sur des chemins d'abord gris, puis blancs, puis rouges. L'aurore montait de la vallée comme une fumée vermeille et inondait les cimes fantastiques de l'horizon. Monte Corresi, Monte Ude, Bella l'isia, la Bardia, Monte Voce surgissaient de la conque lumineuse comme les pétales d'une fleur immense qui s'ouvrait au matin. Et le ciel même semblait descendre, ému et pâle, sur tant de beauté.

Efix allait, les yeux voilés de fièvre. Par instants, il éprouvait vaguement un tressaillement de révolte. Il s'arrêtait alors et s'asseyait au bord du chemin qui s'élevait de la vallée à lia montagne, où quelques oliviers pâles et des buissons épineux de figuiers d'Inde surgissaient entre les roches. Cette route lui semblait un calvaire, mais qui le conduisait au delà du châtiment de ses péohés.


Giacinto était à Olieno. Il savait que la traite avait été protestée, «t il connaissait la mort de donna Ruth. Il n'osait pas revenir. Il ne savait que faire. Il avait expédié le vin acheté pour Milese, et ne possédait que les quelques lires gagnées dans cette affaire. Il s'était logé chez une femme du village, veuve d'un continental, qui parlait bien italien et lui demandait des nouvelles du pays de là-bas, pays qu'elle connaissait à travers les récits de son défunt mari.

Il éprouvait du soulagement à vivre là, dans une petite chambre qui ouvrait sur une cour en pente, et dont la lucarne montrait, comme dans un songe, la grande vallée d'Ipocosile, et, au sommet, la cathédrale de Nuoro en sentinelle entre deux crêtes. Il était là, comme dans un refuge pendant une tempête. Il sortait, rentrait, sortait encore. Le pays blanc brûlait comme une carrière de chaux; mais, de temps en temps, il était comme lavé par des vagues de vent frais et parfumé. Les montagnes se dressaient au-dessus du village, blanches et bleues, tristes et gaies, comme faites de marbre et d'air.

Giacinto, avec quelques amis d'occasion, allait s'enivrer de soleil devant la porte de l'église où les femmes entraient, petites et dures, la tête couverte de grands mouchoirs à fleurs, et leurs pieds nus de chevrettes sortant des sandales orientales. Les jours de fête, à travers la porte entr'ouverte, la foule des femmes accroupies sur le sol, avec leurs corselets rouges, leurs fichus brodés et de couleurs vives, donnait l'impression d'un champ de fleurs.

Un saint Michel tout doré flamboyait sur l'autel, l'épée à la main. Mille rubans byzantins voltigeaient autour de la Madone de la mi-août; d'autres petits saints, avec des yeux de perles dans un visage noir, rigides dans leurs niches de bois, faisaient penser aux images de bronze trouvées dans les campagnes environnantes. Après les cérémonies religieuses, les hommes s'en allaient boire et Giacinto retournait tristement à son refuge, en passant devant une église en ruine et un vieux cimetière qui lui rappelait celui de leur pays. Des nids d'hirondelles qui, avec le temps, avaient pris la couleur des pierres, couraient, comme une décoration, sur la grossière corniche de la maisonnette de la veuve. Les hirondelles allongeaient de petites têtes pareilles à des castagnettes, et s'envolaient, ivres de joie mélancolique. Giacinto s'était assis en haut des marches de la porte et surveillait leur vol, pendant que son hôtesse filait, adossée au mur, quand Efix entra.

Giacinto comprit. Il ne bougea pas, mais il releva les yeux, et


son regard, épouvanté et suppliant, transperça le cœur d'Efix comme un cri de douleur.

Mais le domestique était résolu à accomplir son devoir. II ne parla pas, car il pouvait à peine ouvrir la bouche; il secoua la tête du côté de la route et fit signe à Giacinto de l'y suivre. Et Giacinto le suivit. Ils allèrent dans l'église et s'adossèrent au mur en ruine, devant le grand pa\sage plein de lumière. Eh! bien? interrogea Efîx d'une voix tremblante. Ce mot fit rire Giacinto sans qu'il sût pourquoi; mais, devant la misère du domestique, il se sentait tout à coup fort et mauvais. Tu me demandes « Eh! bien? » C'est à moi de te le demander. Qu'y a-t-il de nouveau qui t'ait chassé jusqu'ici? Es-tu venu acheter du vin pour les noces de tante Noémi? respecte tes tantes! Tu ne les reverras plus donna ltulh est morte.

Giacinto ne répondit pas et baissa les yeux.

Tu vois, tu n'as pas même une parole de douleur, pas même une larme! Mais elle est morte par toi, misérable! Elle est morte de chagrin à cause de toi!

L'épaule de Giacinto commença à trembler; sa lèvre inférieure trembla aussi, mais il la mordit rageusement, et il serra ses poings à plusieurs reprises, comme s'il se préparait à renverser quelque chose.

Qu'ai-je fait? demanda-t-il avec insolence.

Efix le regarda de bas en haut avec douleur et mépris. Tu me le demandes? Et pourquoi donc es-tu encore ici, si tu ne sais pas ce que tu as fait? Je ne te dis rien, je ne^te demande rien, parce que tu n'as rien. Tu n'as pas même de cœur. Je ne suis venu que pour te dire que tu ne dois plus remettre les pieds chez elles.

Giacinto se taisait et son silence commençait à irriter Efix. Tu ne réponds pas? Dis-moi au moins ce que tu comptes faire? Tu les a réduites à mendier, tes malheureuses tantes! Que veu\-tu faire maintenant?

Je paierai tout.

Toi? Oui, toujours de belles promesses! C'est assez! Tu ne tromperas plus personne! Il est temps d'en finir. Inutile déjouer la comédie, car nous n'avons plus rien à te donner. As-tu compris, vaurien?

Giacinto le regarda à son tour de bas en haut, puis il leva les bras et parut se lever de terre, et il se jeta tout contre Efix comme un vautour sur sa proie. Ses yeux et ses dents luisaient dans le crépuscule, et son visage avait quelque chose de rapace.


25 JANVIER 1913. v 21

Dis, n'as-tu pas honte? demanda-t-il à mi-voix en saisissant le bras d'Efix et en plongeant ses yeux dans les siens. Efix eut l'impression que ce regard lui brùlait les pupilles; un éclat de tonnerre résonna dans son:oreille

N'as-tu pas honte? C'est toi le vaurien! J'ai commis une erreur, soit, mais je suis jeune et je puis la réparer. Mais toi! Mais toi! Tu ne réponds pas maintenant. Tremble. assassin! Va! j'ai honte de t'avoir touché!

Il le repoussa et se détourna pour s'en aller. EQx courut après lui et lui saisit la main.

Attends

Ils restèrent un moment silencieux, comme s'ils écoutaient une voix lointaine.

Giacinto, rien qu'un mot Je te parle comme un mourant, Giaci, dis-le-moi, par l'âme de ta mère. comment l'as-tu su? Que t'importe?

Dis-le-moi, Giaci, par l'âme de ta mère!

Giacinto n'oublia jamais les yeux d'Efix en ce moment c'étaient des yeux qui semblaient implorer des profondeurs d'un abîme, et il n'oublia jamais la main qui le tirait vers la terre pendant que le corps du domestique se courbait et tombait lentement. Mais il se tut.

Efix làcha sa main; il tomba replié sur lui-même et baisa la terre. Son visage était noir, décomposé.

Giacinto crut qu'il allait mourir. Il le prit à bras le corps, l'appuya le dos au mur, et se releva pour le regarder de haut. Dis-le-moi, râlait Efix en levant ses mains tremblantes. Est-ce ta mère? Dis-moi au moins que ce n'est pas elle! Giacinto fit signe que non. Alors Efix parut se calmer. C'est vrai, dit-il à mi-voix; je l'ai tué, moi, ton grand-père. Mille fois j'aurais confessé mon crime, dans la rue, à l'église; mais je ne l'ai pas fait à cause d'elles. Si je leur manquais, qui les aiderait? Mais ce n'a été qu'un malheur, Giaci, je te le jure! Je savais que ta mère voulait s'enfuir, et je la plaignais parce que. parce que je l'aimais. Cela a été mon premier crime. J'ai levé les yeux jusqu'à elle, moi, ver de terre, moi, misérable. Alors elle a profité de mon amour, et s'est servie de moi pour s'enfuir. Et lui, le père, il devina tout. Et un soir qu'il voulait me tuer, je me suis défendu, et avec une pierre, je lui fendis la tête. 11 tourna sur lui-même comme une toupie, la main sur la nuque, et tomba, loin de l'endroit où il m'avait attaqué. Je croyais qu'il le faisait exprès et j'attendis, j'attendis qu'il se relevât. Puis je commençai à suer et je ne pouvais pas remuer. Je croyais toujours


que ce n'était qu'une feinte. Je regardai. Il se passa ainsi longtemps. A la fin, je m'approchai. Giaci! Giaci! répéta deux fois Efix d'une voix basse et haletante, comme s'il eût encore appelé sa victime. Je l'appelai, il ne répondait pas. Et je n'osai pas-le toucher. J'essayai à trois reprises. Je ne pus jamais le toucher j'avais peur. Je m'enfuis sans me retourner.

Giacinto écoutait. Son épaule tremblait, et Efix, d'en bas, croyait voir trembler tout l'horizon. Mais, brusquement, Giacinto s'éloigna sans rien dire, et Efix vit devant lui l'espace libre, la vallée rose, pointillée d'ombre jusqu'aux collines de Nuoro, noires devant l'occident. <v,«iàJ Un silence infini régnait. Seuls des cris d'hirondelles sortaient des murs en ruine. Le trot d'un cheval résonna au loin. « C'est Giacinto, pensa Efix. Il a pris un cheval et il va là-bas tout révéler à ses tantes et peut-être leur faire mal. »

Il écouta. Il lui semblait que les pas de ce cheval résonnaient sur le mur, sur lui, sur son corps, sur son coeur. « Il est parti sans un mot. mais moi, quand il m'a raconté son histoire avec le capitaine, n'en ai-je pas fait autant? »

D'un effort, il se releva, secoua la poussière de ses vêtements et s'en alla en courant, poussé par la pensée que Giacinto était retourné chez ses tantes et les maltrailait. Mais quand il arriva, la maison était retombée dans sa paix funèbre.

Donna Ester lavait du grain avant de l'envoyer au moulin. Il était poussiéreux et mêlé de petites pierres, car c'était le fond du dernier sac qui leur restait. Mais Efix fut surtout impressionné de voir donna Noémi, un fichu blanc de donna Ruth sur la tête en signe de deuil. Elle lui parut vieillie, et son visage était blanc comme le drap usé qu'elle raccommodait encore.

Il s'assit devant elles, sur le banc. Tous les trois semblaient tranquilles comme si rien ne s'était passé. Il dit comment il avait trouvé Giacinto.

S'en va-t-il ou non ?

Il s'en ira, promit Efix. r .) Noémi le regarda fixement; mais elle le-vit si gris, si décharné, qu'elle en eut pitié et se tut.

Et pendant huit jours ils vécurent tous les trois dans une attente pleine d'angoisse que Giacinto revint réparer le mal qu'il vait fait, ou qu'il disparût et ne se montrât plus jamais.

Un jour de l'automne, Efix alla chez don Prédu. Il n'y avait à la maison que les deux servantes. Efix dut attendre, assis dans


une salle du rez-de-chaussée. Par la porte entr'ouverte, on vojait la vaste cour couverte de treillages id'osier sur lesquels séchaient au soleil les figues vertes et noires,, le jai&in violet et les tomates rouges poudrées de sel.

Comme tu as maigri, dit la vieille servante à ERx. As-tu les fièvres? '?

Elles me rongent les os, elles me dévorent; que ce soit pour l'amour de Dieu! soupira-t-il en regardant ses mains noires qui tremblaient.

Tes maîtresses vont bien? On ne les., voit pas même à l'église.

Elles ne sortent .pas depuis le malheur.

Et don Giacintino ne revient donc pas?

Il ne revient pas, il a une place à Nuoro.

Oui, mon maître l'y a vu dernièrement. Il paraît que ce n'est pas une place de luxe.

Il suffit de vivre, Stefana, murmura Efix sans lever la tête. Il suffit de vivre sans pécher.

C'est difficile, mon âme! Comment traverser la rivière sans se mouiller?

En passant sur le pont, dit l'autre domestique, courbée dans la cour à décortiquer des amandes.

Puis elle demanda

Et Griscenda? Porte-t-elle aussi le deuil, qu'elle ne sort plus? Efix ne répondit rien.

Don Prédu va donc chez vous, maintenant?

Je n'en sais rien je suis toujours aux champs.

Les femmes brûlaient de curiosité parce que, depuis quelque temps, leur maître envoyait des cadeaux à ses cousines, et tout en se moquant d'elles, il ne permettait à personne de parler légèrement sur leur compte. Muis Efix n'était pas disposé aux confidences. Don Prédu l'avait fait appeler et il était là pour l'attendre, non pour bavarder. La fièvre et 1a faiblesse lui donnaient des bourdonnements dans les oreilles et il entendait comme le murmure de la rivière dans la nuit, comme des voix lointaines. Il ait dans la tète un monde à lui où il vivait isolé du monde réel. Rien ne lui importait plus, ni Giacinto, ni Griscenda, ni presque ses maîtresses. Tout lui semblait s'éloigner comme s'il était embarqué sur un navire et que, de la mer grise et morne, il vit disparaître peu à peu la terre à l'horizon.

Mais don Prédu rentrait. Il avait un peu maigri. Efix se leva et ne voulut plus se rasseoir.

– Il faut que je m'en aille.


Et il faisait le geste d'indiquer une longue route.

Tu as donc tant à faire? Ou te rends-tu à la fête? L'ironie du gros noble ne piquait plus Efix; mais l'allusion à la fête le secoua.

Oui, je veux aller à la fête des saints Côme et Damien. Eh! bien, vas-y! Mais je suppose que tu ne pars pas tout de suite? Assieds-toi; j'ai quelque chose à te dire.

Il fit apporter du vin, mais Efix repoussa le verre avec horreur. C'était fini de boire! Depuis deux mois il jeûnait, et soment, quand il avait soif, kl se privait même d'eau par pénitence. Il s'assit résigné, les yeux de nouveau fixés sur ses mains et don Prédu, tout en regardant du côté de la cour pour s'assurer que les servantes n'écoutaient pas, lui demanda à mi-voix Dis-moi, comment vont les affaires de mes cousines? Efix leva, puis baissa les yeux; une sombre rougeur colora son visage qui parut brûlant, décharné, n'ayant plus rien que la peau collée sur les os saillants.

Mes maîtresses n'ont plus confiance en moi et ne me disent plus toutes leurs affaires. C'est juste; pourquoi me les diraientelles ? Je ne suis que leur domestique.

Mais te payer? De cette affaire-là au moins elles pourraient t'entretenir! Combien te doivent-elles?

Ne parlons pas de cela, don Prédu! Ne me mortifiez pas. Mortifie-toi donc, Babbée. Eh! bien, écoute, je vais, moi aussi, quelquefois chez elles; mais il est impossible de rien tirer de ces femmes-là! Ester parlerait peut-être, mais Noémi est dure comme une pierre. Le soir du malheur, seulement, elle s'est montrée confiante. Pardieu! c'était l'heure du désespoir. Mais après elle est redevenue hostile. Quand j'y vais, elle me reçoit bien, mais, par moments, elle me regarde de travers comme si j'étais la cause de leurs ennuis, et, si Ester ouvre la bouche pour parler, elle la regarde d'un air qui lui fait rentrer les mots dans la gorge. C'est la même chose pour moi, dit Efix.

Et il se sentit presque soulagé, parce que le souvenir des eux de Noémi le poursuivait encore plus que ses anciens remords. Comme je voyais que je ne pouvais rien tirer d'elle, j'ai interrogé Kallina; mais, elle aussi, le diable la pende! elle se tait, elle sait faire ses affaires, cette damnée! Elle feint de croire qu'Ester a réellement signé la traite de Giacinto, et elle me répond « qu'elle moud son blé elle-même ». Je sais qu'Ester et toi vous êtes allés chez elle pour tâcher d'arranger les choses, et que Kallina a renouvelé pour trois mois la traite, grossie des frais do protêt et d'intérêts plus forts; et qu'elle a pris, une hypothèque sur les


champs et sur la maison, que la fumée l'étouffe! Oui, ça va bien pour le moment; mais à l'échéance comment ferez-vous? Je l'ignore. On ne me dit rien.

Je sais qu'Ester cherche de l'argent; mais elle a beau chercher, ses dernières dents tomberont avant qu'elle en trouve. Je sais aussi qu'elle serait disposée à vendre, mais pas à moi. Efix regardait toujours ses mains et se taisait; mais don Prédu, irrité par cette indifférence, lui frappa le genou.

Eh! bien, que penses-tu, saint de bois? Parle donc. Eh! bien, je pense que don Giacinto arrivera à payer. Don Prédu se renversa sur son siège en riant aux éclats, la poitrine gonflée, les dents éclatantes entre ses lèvres charnues. Tout en lui, jusqu'à ses doigts entrecroisés dans sa chaîne d'or, paraissait rire. Efix le regardait, les yeux pleins d'une angoisse de bête blessée

Mais je sais qu'il meurt de faim. Je l'ai vu l'autre jour, il a l'air d'un gueux avec ses souliers percés. Il a vendu jusqu'à sa bicyclette, je ne t'en dis pas davantage.

Ne dites rien. A-t-il volé?

Volé, es-tu fou? voilà que tu le calomnies à présent. Et voler quoi? Il n'en est même pas capable.

Et que dit-il? Il reviendra?

S'il lui passe une idée pareille dans l'esprit, je lui romps les jarrets, dit don Prédu le visage assombri.

Efix eut tout à coup l'impression que ses malheureuses maîtresses avaient enfin trouvé un appui, un défenseur plus solide que lui-même

Ah! que Dieu soit loué! il n'abandonne pas ses créatures. Alors ses espérances anciennes refleurirent soudain et illuminèrent son âme que don Prédu épousât Noémi et que la maison des Pintor ressuscitât de ses ruines. Mais, aussi vite qu'elle était venue, sa joie s'évanouit, et il se retrouva dans son désert, dans son océan, dans son voyage mystérieux et terrible vers le châtiment divin. Toutes les grandeurs de la terre, et même, fût-il roi, le pouvoir de rendre tous les hommes heureux ne, suffiraient pas à effacer son crime, à le sauver, lui, de l'enfer. Comment donc oser se réjouir?

Don Prédu reprit

Giacinto ne reviendra pas et paiera encore moins, je te le garantis. Mais rappelle-toi ce que je t'ai dit cent fois je veux les champs; je paierai tout, même si la somme à payer dépasse la valeur du bien. Ainsi la maison vous restera. Tâche de les convaincre, ces têtes de bois, et je te garderai à mon service.


Pourquoi Votre Seigneurie 'ne leur parle-t-elle pas directement ? Elles ne m'écoutent point.

M'écouteraient-elles mieux? J'ai essayé de leur parler, -maisautant s'adresser au mur. C'est toi qui dois les convaincre, dit-il avec force, en frappant de nouveau le genou d'Efix. Si tu leur veux du bien, c'est là leur unique chance de salut. Ton devoir est de leur ouvrir les yeux à ces aveugles. Tu le dois, me comprends-tu, ou non? As-tu les oreilles bouchées?

Car Efix, en effet, avait pris une physionomie ifermée de sourd. Tu le dois! Don Prédu menaçait-il? Don Prédu savait-il quelquechose ? Mais il ne le craignait point il n'avait peur que de l'enfer. Cependant il pensait que don Prédu avait raison.

Comment faire?

Il faut te montrer une bonne fois! Tu leur diras que, si elles ne veulent pas te payer en argent, elles te paient au moins en ̃reconnaissance. Si les champs passent à un autre maître, tu seras chassé comme un chien. Et alors, ami, tu iras aux ;fèles, mais avec les mendiants!

Efix tressaillit c'était là son rêve de pénitence. Il se leva et dit

Je ferai de mon mieux; mais la seule chose.

La seule chose? demanda don 'Prédu en le retenant par la manche. Eh! assieds-toi, diable, et bois. La seule chose? Efix se laissa retomber sur le siège; il tremblait, tout mouillé de sueur.

Ce serait que Votre Seigneurie épousât Noémi.

Don Prédu se gonfla encore de rire; et, en riant, il tenait solidement Efix à deux mains et l'empêchait de s'en aller. Que tu es divertissant! "Ma parole! Je veux te garder près de moi toute la vie pour m'égayer quand je serai de mauvaise humeur. Je te marierai avec Stefana. Elle est un peu dodue pour toi, mais c'est une femme de tout repos, car elle a dépassé la. trentaine depuis un bout de temps. Stefana Stefana! se mit-il à crier, sans lâcher Efix et en tournant son visage épanoui de gaîté du côté de la porte.

Stefana! écoute voici un prétendant.

La servante se montra à la porte, noire, ronde, le visage sévère. Efix lui jeta un regard suppliant.

Don Prédu veut rire.

Mauvais signe quand il veut rire; d'autres devront pleurer, dit la femme défiant son maître des yeux.

Je te dis, Stefana, que tu épouseras Efix. Qu'y a-t-il là de risible?


Mais la vieille servante avait trop de dignité pour continuer la plaisanterie. Elle retourna s'asseoir sous le grenadier; et, quand Efix et don Prédu furent sortis ensemble, l'autre bonne se rapprocha et elles commencèrent à. parler des cousines du maître.

Quand j'y vais avec un cadeau dans mon panier, elles me reçoivent comme si j'allais leur demander l'aumône; et je l'apporte au contraire! Ne vois-tu pas quelle mine affamée a Efix? Depuis vingt ans elles ne le paient pas, et maintenant elles ne lui donnent même pas à manger. Et puis as-tu remarqué comme notre maître se met en colère quand on fait allusion à ses cousines? Les temps changent, les poulains vieillissent, prononça Stefana.

Mais elles sentaient toutes les deux que quelque chose de grave était suspendu sur leur destinée de servantes sans maîtresse. Pendant ce temps, don Prédu descendait avec Efix le sentier lavé par les dernières pluies. L'herbe renaissait le long des murs des maisons détruites. Un silence doux et profond enveloppait les choses; des nuages jaunes se montraient sur le mont un peu humide, et, du haut du village, devant la grande porte des dames, on voyait la plaine couverte de roseaux dorés et la rivière verte entre des îles de sable blanc. Le silence était tel qu'on entendait les femmes battre leur linge en bas, sous le pin qui se dressait solitaire au bord de l'eau. Zia Pottoi était sur son seuil et regardait, une main appuyée au mur et l'autre sur les yeux. Ses doigts tremblaient. En quelques semaines, elle était devenue décrépite, toute rabougrie, avec ses bijoux qui paraissaient encore plus éclatants et plus lugubres sur son corps de squelette. Que faites-vous là? lui demanda don Prédu.

J'attends ma Griscenda qui est allée à la rivière. Je ne voulais pas qu'elle y allât parce que le garçon, le neveu de Votre Seigneurie, le lui a défendu, et il se fâchera s'il vient à le savoir. Mais ma Griscenda n'en tait qu'à sa tête.

Giacinto vous a-t-il écrit?

Jamais il n'a écrit. On ne sait rien de lui. Mais il reviendra sûrement, puisqu'il l'a promis.

Vous dites aussi que les morts reviennent.

La vieille se tourna vers Efix qui restait la tête baissée à regarder le sol pierreux.

Ne t'a-t-il pas dit qu'il l'épousera? Dis s'il te l'a dit ou non?

Efix la regarda un instant comme il avait regardé Stefana, et ne répondit rien.


Ce qui me fait de la peine, c'est la rancune de ces dames, continua la vieille. Elles nous chassent. Zuanantoni seul peut entrer quelquefois dans leur maison, plus close que le château au temps des barons. Elles ont pardonné à Kallina la peste la sèche! mais pas à nous. Notre-Dame du Remède leur vienne en aide. Quand le jeune homme sera de retour, tout ira bien. Les deux hommes s'éloignèrent, mais la vieille rappela don Prédu et lui dit à mi-voix

Ne pourriez-vous m'accorder une faveur? Dites à Griscenda de ne plus aller à la rivière. Ce n'est pas convenable pour elle qui doit épouser un Monsieur.

Don Prédu ouvrit ses grosses lèvres pour lâcher une de ses insolences habituelles; mais il baissa les yeux sur la vieille, il regarda son collier et ses boucles d'oreilles qui oscillaient, et il toucha sa propre chaîne d'or, et son visage s'assombrit comme le soir où il avait vu les épaules de