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Title : Le Correspondant : revue mensuelle : religion, philosophie, politique... / directeur E. Wilson ; gérant V.-A. Waille

Publisher : (Paris)

Publication date : 1908

Contributor : Wilson, Edmond. Directeur de publication

Contributor : Waille, Victor-Amédée (1798-1876?). Directeur de publication

Contributor : Lenormant, Charles (1802-1859). Directeur de publication

Contributor : Champagny, Franz de (1804-1882). Rédacteur

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 187291

Description : 1908

Description : 1908 (NOUV SER,T195 = T231).

Description : Collection numérique : Arts de la marionnette

Description : Collection numérique : France-Japon

Description : Collection numérique : Bibliothèques d'Orient

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k414805h

Source : Bibliothèque nationale de France

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34416007p

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 08/10/2008

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LE

CORRESPONDANT PARAISSANT LE 10 ET LE 25 DE CHAQUE MOIS PARIS, DÉPARTEMENTS ET ÉTRANGER

UN AN, 35 FR. 6 MOIS, 18 FR. UN MJMÉHO, 2 FR. 50

QUATRE-VINGTIÈME ANNÉE

10 AVRIL 1OO8

Pages.

3. I. NOTES INÉDITES DE NAPOLÉON I".

40. Il. LA HOLLANDE POLITIQUE. LE RÔLE DES

CATHOLIQUES NÉERLANDAIS DEPUIS DIX

ANS PAUL VERSCHAVE,

72. 111. LETTRES ÉCRITES DE L'ORATOIRE. AVEC UN

AVANT-PROPOS DU CHANOINB Bl'UlCJ' des Vil-

ranne» ABBÉ PERREYVE.

88. IV. AU MAROC. RÉCIT D'UN TÉMOIN. II. FIN. PIERRE DELHAYE. US. V. LE CADET. roman. IV c. NISSON. 160. VI. LE CARDINAL RICHARD. SOUVENIRS PER-

SONNELS H. ODELIN,

Vicaire général de Parie.

160. VII. L'AMÉRIQUE DE DEMAIN. 1. j.e prodlèmb DES

7UHIGRANTS. QUELQUES MOYENS D'ÉDUCATION LES

HAUTES ÉCOLES DU SOIR, LES ÉCOLES D'ETÉ FÉLIX KLEIN,

188. VIII. REVUE DES SCIENCES HENRI DE PARVLLE. 198. IX. CHRONIQUE POLITIQUE. AUGUSTE BOUCHER. 208. X. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.

r PARIS

BUREAUX DU CORRESPONDANT 31 1UK 8AINT-GDILLA0HK, 7* mit1

RtproducHon il iradtuHon Interdites. L« mamuenu non logerai uo nom pas rondin.


L'ÉCONOMISTE FRANÇAIS Journal hebdomadaire paraissant le samedi.

RÉDACTEUR EN CHEF M. PAUL LEROY-BEAULIEU, MEMBRE DE L'INSTITUT SOMMAIRE DU NUMÉRO DU SAMEDI 21 MARS 1908.

pABTn ioowoMHjui Le problème dei retraites ouvrières le système balgg. Los variations de la valeur du sol en Angleterre an dix-neuvième siècle. Le commerce de l'Allemagne en 1907. La situation de notre Empire colonial UadagaBcar. Les établissements dangereux, insalubre», on incommodes la révision de la législation. Les droits sur lei alcools et la consommation moyenne par habitant dans les principales riilas. Le projet de loi tur le contrôle dana les Kucce-slonH >1«- <̃*&)• ni* < lepo-é-s à à l'étranger. Correspondance la situation commerciale de la Hollande; la projet d Niti>oéon II i -ii « letraiteaourrièret. Rivae économique) le mouvement du port de Saigon en 1907 les banques d'timiHntim h Allemagne lepnta 1883. Nouvelles d'outre-mer le Mexique.

Pabti* ommbiujialk Eevne générale – Sucree. alcools d'industrie. Prix courant dei môtanz sur la place de Paris. – ()orre**i«)(nian es ua- "tirvllèree Borrieanx, Lyon, Le Havre, Marseille.

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Dans le livre de cette année, M. Emile Gautier expose avec une maîtrise réelle tous let faits accomplis au cours de ces douze derniers mois.

Citons rapidement les principaux chapitres du nouveau volume La navigation aérienne; Les hydroplanes; Les progrès delaphototélégraphie; La télégraphie sans fil transocéanique; La téléphonie sans fil; Le problème du radium; L'or de la mer; La transmutation du cuivre; La question de l'azote; Le sang du chaufeur; L'identification des taches de sang; Cuti et ophtalmo-réaction L'étiologie du cancer cht% l'homme et chef les animaux; L'alimentation de Paris en eaux potables; Les messageries automobiles; L'éclairage des wagons de chemins de fer par l'acétylène; Le métropolitain de Taris; Le télémètre du commandant Gérard; L'identification obligatoire, etc., etc.

Infiniment varié, comme l'on voit, le nouveau volume de l'Année scientifique et industrielle ne le cède pas en intérêt à ses devanciers et mérite de tous points de figurer parmi les livres utiles que toute personne cultivée doit compter dans sa bibliothèque.


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LE

CORRESPONDANT

RELIGION PHILOSOPHIE POLITIQUE HISTOIRE SCIENCES ÉCONOMIE SOCIALE VOYAGES LITTÉRATURE BEAUX-ARTS

QUATRE-VINGTIÈME ANNÉE

TOME DEUX CENT TRENTE-ET-UNIÈME DS LA COLLECTION

NOUVELLE SÉRIE. TOME CEXT QLATIIE-VIA^T-QVI.XZIÈME

PARIS

BUREAUX DU CORRESPONDANT 31, RUE SAINT-GUILLAUME, 31

1908

Reproduction et traduction interdites.

\jM6«<JTHÉO0E i



LIVRAISON. 10 AVRIL 1908. 1

LE

CORRESPONDANT A'OTBS INÉDITES DE NAPOLÉON 1"

On connaît la Correspondance de Napoléon Ie-' en trente-deux volumes in-4°, publiée de 1858 à 1869, en vertu d'un décret de Napoléon III, daté de Boulogne, 7 septembre 1854. Deux commissions collaborèrent successivement à ce monument historique. La première, présidée par le maréchal Vaillant fut composée de sept membres baron Charles Dupin, comte Boulay de la Meurthe, Prosper Mérimée, général Aupick, Armand Lefèvre, Chabrier, Chassériau et Perron, auxquels vinrent s'adjoindre successivement Cucheval-Clarigny, le général Pelet, le comte de Flahaut, le comte Paul de Champagny. La seconde, instituée le 3 février 1864, sous la présidence du « bien-aimé cousin a le prince Napoléon, fut composée de cinq membres: le comte Valewski, Amédée Thierry, le comte de Laborde, Sainte-Beuve et le colonel Favé.

Dans la partie de la Correspondance publiée par cette seconde commission, on trouve un grand nombre de notes dictées par l'Empereur lui-même et que les éditeurs officiels ont considérées avec juste raison comme devant faire partie de cette correspondance. Ce sont, en «ffet, de véritables lettres, que ses secrétaires ont transcrites, sous sa dictée, en mettant seulement à la troisième personne le je impérial, et auxquelles il ne manque que les formules protocolaires de salutation. Napoléon Ier, qui ne se contentait pas de considérer les questions qu'il traitait par masses et par vues d'ensemble, mais qui aimait à connaître chaque chose par son côté le plus spécial et le plus technique, administrait autant qu'il gouvernait. Il ne craignait pas de descendre au rôle de chef de bureau quand il s'agissait de questions d'administration intérieure, et rien ne lui semblait indigne de ses préoccupations. Il avait institue plusieurs Conseils d'administration qu'il présidait en personne, où il se faisait rendre compte des affaires de la façon la plus détaillée, et où il dictait, sous forme de notes, ses observations et ses ordres. Il y avait un Conseil de la guerre, un Conseil des fortifications, un Conseil des finances, un Conseil de la marine, un Conseil


des ponts et chaussées, un Conseil de commerce et des manufactures. Ce dernier, composé de négociants, choisis par l'Empereur sur la présentation des Chambres du commerce des principales villes de France, quoique dépendant du ministère de l'intérieur, avait ses bureaux à part, à l'hôtel Chabrillant, rue de Grenelle-Saint-Germain. Le chef rapporteur titulaire des affaires de ce Conseil était le philosophe Gérando.

On sait que Napoléon Ier, détestable calligraphe, écrivait peu de sa main. Presque toutes les pièces 'de sa Correspondance ont été dictées à ses secrétaires, à ses aides-de-camp, à son chef d'état-major ou à ses ministres. C'est le plus souvent le Ministre secrétaire d'Etat, Maret, duc de Bassano, et ensuite le comte Daru, qui écrivait, sous la dictée de l'Empereur, les notes adressées par celui-ci aux diverses administrations de l'intérieur. Le secrétaire d'Etat faisait immédiatement exécuter trois ou quatre copies de son brouillon. Car l'Empereur demandait assez souvent communication de ces notes pour s'assurer qu'elles n'avaient pas été perdues de vue; et il fallait en avoir plusieurs exemplaires toujours prêts.

Un heureux hasard nous a permis de prendre connaissance de quelques-unes de ces copies réunies en cahier après coup et retrouvées dans les papiers d'un ancien commis du ministère de l'intérieur. Celles que nous publions sont inédites. Nous avons dû faire un choix dans le cahier d'où nous les avons extraites, laissant de côté plusieurs notes qui s'y trouvaient mêlées et qui ont déjà paru dans la Correspondance imprimée. Ce voisinage témoigne suffisamment de l'authenticité de celles dont nous donnons le texte plus loin. C'est d'ailleurs le même style, le même esprit; et la parfaite concordance de ces ordres impériaux avec les événements, suffit à lever toute incertitude au sujet de la source d'où elles proviennent.

La Commission présidée par le prince Napoléon a-t-elle eu sous les yeux les documents que nous éditons? Cela nous paraît peu probable. Il est certain qu'elle a éliminé de parti pris quelques pièces qu'elle ne pouvait pas ne pas considérer comme importantes, mais qui auraient pu être fort désagréables pour la famille de Napoléon III. Dans son rapport à l'Empereur, qui figure en tête du XVI' volume de la Correspondance, le prince Napoléon avoue lui-même que la Commission qu'il préside négligera de publier « certaines prescriptions particulières qui ne sont souvent que le développement d'une mesure générale. » Mais cette précaution oratoire avait pour but de justifier l'omission de certaines lettres, gênantes pour le prestige de la famille Bonaparte, dans le genre de celles que Napoléon I" expédiait de Paris à la date du 24 mars 1809, au mari de la reine Hortease, et qui ne figure pas dans la Correspondance imprimée en vertu du décret de 1854 t. H Voici cette lettre

« 24 mars 1809.

« Monsieur mon frère,

« En vous plaçant sur le trône de Hollande, je n'avais d'autre but que de vous faire concourir à l'accomplissement de mes desseins. Quel que soit ce titre de roi dont j'ai bien voulu vous honorer, vous ne deviez point oublier que j'étais le centre auquel toutes vos actions royales devaient se rapporter. J'apprends, cependant, qu'au mépris de mes volontés vous souffrez paisiblement que vos ports soient ouverts au commerce anglais,


Mais la Commission de 1864 n'avait aucune raison politique ou dynastique d'éliminer les notes que nous éditons et qui montrent Napoléon Ier très préoccupé de la prospérité de l'industrie française, en même temps qu'elles apportent une contribution sérieuse à l'histoire du blocus continental. La plupart de ces documents présentent, à ce point de vue, un intérêt égal à celui des notes de même nature que la Commission a cru devoir reproduire dans la Correspondance, et ne font nullement double emploi avec celles-ci. Il nous a paru, pour ce motif, utile de les tirer de l'oubli ils sont demeurés jusqu'à ce jour.

note SUR L'ORGANISATION DE l'uxiversité impériale [Paris], 21 mars 1808.

L'intention de Sa Majesté est que le grand-maître de l'Université entre en fonctions le plus tôt possible; beaucoup de choses sont encore à faire. Il est nécessaire que le conseiller d'Etat Fourcroy l se concerte avec le grand-maître2, afin de rédiger des décrets à présenter au Conseil pour l'exécution des diverses vues indiquées dans le décret d'organisation.

Un des premiers objets dont il convient de s'occuper, c'est le logement de l'Université impériale à Paris. Si les Archives sont déplacées3 et retirées du Corps législatif, ce local ne conviendrait-il pas pour le chef de l'Université? Dans la position que votre royaume soit leur entrepôt, et vos marchés les lieux où se débitent leurs marchandises. Si vous ne réprimez pas, sur-le-champ, un ordre de choses aussi contraire à mes intérêts, je serai contraint d'oublier que vous êtes mon frère et roi. Cette lettre n'étant à autre fin,je prie Dieu, etc. » On sait que l'Empereur faisait étroitement surveiller son « frère et roi » par un agent nommé Serrurier, qui lui envoyait personnellement des nouvelles et des renseignements sur ce qui se passait à la Haye et dans les Pays-Bas. (Lettre à M. de Champagny, duc de Cadore, ministre des relations extérieures, datée de Rambouillet, 17 juillet 1810. Correspondance, t. XX, p. 583).

1 Le chimiste Fourcroy, ancien conventionnel, conseiller d'Etat et directeur général de l'instruction publique.

2 Le grand-maitre de l'Université impériale, M. de Fontanes, était en même temps président du Corps législatif.

3 Le 2 mars 1808, Napoléon avait demandé à Maret, ministre-secrétaire d'Etat, de préparer une note sur l'organisation des Archives et de « faire connaître de quel département elles dépendaient, afin de régler définitivement ce service ». A ce moment les Archives de l'Empire, sous la direction de Daunou, étaient encore au palais du Corps législatif, cour Montesquieu et cour d'Aguesseau. La partie judiciaire se trouvait au Palais de Justice, cour de la Sainte-Chapelle.


L'Université impériale, créée par la loi du 10 mai 1806, ne devait être définitivement organisée, en vertu même de l'article 3 de cette loi, que dans le courant de l'année 1810. Cette besogne, à laquelle Fourcroy s'était presque exclusivement consacré depuis 1802, n'avançait guère. Avant la loi de 1806, il n'y avait pas eu moins de neuf rédactions différentes. Le 28 janvier 1808, Fourcroy avait présenté un nouveau rapport sur l'état du travail relatif à l'Université il avait donné lecture à l'Empereur de la dernière rédaction déliberée en Conseil d'Etat et présenté un nouveau projet réduit aux dispositions principales. Napoléon ne trouva pas que ce fût suffisant. Fourcroy fut invité a « s'occuper, sans délai, d'un travail qui offrirait, en projet, l'Université impériale, toute organisée, en y faisant entrer les éléments qui doivent la composer ». Cette fois les ordres de l'Empereur étaient formels. Fourcroy se hâta, et le 17 mars 1808 un décret était rendu portant organisation de l'Université impériale. Ce décret comportait 19 titres et 144 articles. Mais l'oeuvre n'était pas encore complète. Le règlement de l'Université ne fut achevé qu'au mois de septembre 1808, après un nouvel examen en Conseil d'Etat. Ce règlement comporte 30 articles et fait l'objet d'un décret daté du 17 septembre 1808.

actuelle de la société, il est probable que le président du Corps législatif sera un homme considérable qui aura son logement à Paris et qui ne voudra pas le quitter pour une année ainsi, les appartements du président et le local des Archives peuvent se trouver disponibles en même temps. L'inconvénient du projet, qui placerait ainsi le chef-lieu, serait peut-être de déplacer les pontset chaussées ces choses, sont à examiner. On peut, en attendant, considérer le logement de M. de Fontanes, qui est très convenable, comme l'établissement provisoire du chef-lieu de l'Université. Quelques personnes avaient proposé de prendre l'hôtel Boulainvillers, à l'Isle-Saint-Louis; cette proposition est encore à examiner; mais l'idée à laquelle on doit se fixer, c'est que le local qu'on choisira, tel qu'il puisse être, soit arrêté définitivement, afin que, sans faire de dépenses inutiles, on arrive à prendre un grand parti qui satisfasse à toutes les convenances. Il est donc indispensable que le ministre présente, le plus tôt qu'il pourra, un projet qui convienne à l'institution, et qui, une fois adopté, ne donne plus lieu à aucun changement.

Il est également nécessaire d'établir, dans un projet de décret pour la mise à exécution du règlement, de quelle manière on doit suppléer, dans la première organisation, aux différentes qualités qui manquent aux individus qui doivent composer pour la première fois le Conseil de l'Université 1.

Les lycées et les écoles secondaires sont aux frais des communes on à ceux du Trésor une partie des élèves des lycées sort des écoles secondaires; ces élèves sont pris, dans ces écoles, en conséquence des examens faits par les inspecteurs. Sa Majesté désire


que ces nominations ne soient plus soumises à son approbation et passent dès à présent au grand-maitre. Sa Majesté se réserve le choix des élèves dont la nomination est une récompense accordée aux services des parents. Les élèves ainsi nommés doivent être seuls à la charge du Trésor; les autres, c'est-à-dire ceux qui sortent des écoles secondaires en conséquence des examens, doivent être à la charge des communes. Il faut donc dire dans un projet de décret 1° qu'à dater du 1er juillet prochain les nominations aux bourses, demi-bourses ou quarts de bourses, en conséquence des examens des inspecteurs, seront faites par le grand-maître; 2° qu'à dater de la même époque, l'école secondaire de telle ville aura droit à tant de bourses, demi-bourses ou quarts de bourse, dans tel lycée; que la nomination à ces bourses sera faite par le grand-maître en conséquence des examens, et que les frais de ces bourses seront à la charge de telle commune c'est ainsi qu'on parviendra à réaliser l'économie qu'il est dans l'intention de Sa Majesté de faire en faveur du Trésor.

Il faut également, qu'à dater du 1er juillet prochain, les 400 000 francs de la dotation de l'ancien Prytanée passent entièrement à l'Université, et que, dès lors, le collège de Saint-Cyr soit administré sur la même masse que l'école militaire de Fontainebleau, et au compte de la Guerre.

L'Ecole de Fontainebleau rapporte beaucoup d'argent; elle a fait des constructions, la plupart inutiles; elle a bâti un manège qui a coûté 120 000 écus, tandis que l'ancien manège de la cour n'avait pas coûté plus de 15 à 20000 francs, et qu'un manège semblable eût été plus que suffisant pour l'Ecole. On ne peut donc considérer comme un bien l'aisance excessive de cet établissement. Cette aisance vient de ce que, la pension étant de 1200 francs, et les élèves ne coûtant guère que 6 ou 700 francs, il y a un bénéfice de près de 50 pour 100 sur un mouvement de 600 personnes. 11 serait à souhaiter que le commandant de Fontainebleau fût le chef de l'administration de Saint-Cyr; que Fontainebleau comptât de clerc à maître, et qu'il ne fût fait de nominations gratuites pour le Prytanée qu'autant que l'Ecole militaire pourrait en payer sur ses économies alors le collège de Saint-Cyr ne coûterait rien.

Ces observations conduisent à s'occuper de la translation de l'Ecole de Fontainebleau, et à examiner s'il ne conviendrait pas de placer l'Ecole militaire à Saint-Cyr et de mettre le collège de Saint-Cyr à la Flèche. Il faudrait faire un projet pour établir à la Flèche le Prytanée qui serait composé de 200 élèves du gouvernement et de 100 pensionnaires. Ce nombre doit paraître suffisant


si l'on considère celui des lycées qui existent en France. Il est hors de doute, qu'avec une administration comme celle de l'Université, les lycées vont gagner beaucoup de pensionnaires. Une des vues principales que l'on doit avoir dans la rédaction des projets de décrets pour l'exécution du règlement de l'Université, c'est de réprimer, le plus possible, les pensions particulières qui rivalisent avec les lycées. Si l'on parvient à ce but, on attirera un plus grand nombre de pensionnaires aux lycées, et l'on se mettra dans le cas de diminuer le nombre des bourses, de manière à concevoir l'espérance que, dès l'année prochaine, 1 million suffira pour les lycées.

Ce qui parait également pressant, c'est de fixer le sort des établissements actuels et de tous les individus qui se livrent à l'instruction; il convient donc que tous les professeurs, censeurs, proviseurs et autres agents de l'instruction soient tenus de faire connaître au grand-maître, par l'intermédiaire du chancelier, qu'ils sont dans l'intention de faire partie de l'Université et de contracter les obligations imposées à ses membres. Il faut donner à cet effet des modèles imprimés qui puissent présenter les notions dont il a besoin sur l'âge, les services, la situation des individus, etc. Il y aurait dans ces états, remis par les individus aux préfets, une colonne pour les notes des préfets; on demanderait aussi des notes aux évêques. Ce travail servirait aux nominations s du grand-maître. On pense que les demandes des agents de l'instruction, accompagnées de ces documents et de ces notes, devraient être parvenues au grand-maître pour le 1er septembre. Le tableau de l'organisation de l'Université doit être présenté à S. M. par le grand-maître en présence du ministre il convient que cette présentation ait lieu pour la première fois le 1er novembre prochain. Cette présentation ne sera pas une vaine cérémonie; S. M. a voulu avoir dans les mains les promotions ou changements, afin de pouvoir s'y opposer, si telle était sa volonté. On sent qu'il est nécessaire, surtout pour une première formation, qu'il ne se fasse rien que S. M. ne l'ait bien connu, pour qu'elle ne soit pas inquiétée, sur ce qui aurait été fait, par les nombreuses réclamations auxquelles ce travail donnera lieu.

Le grand-maître sera présenté au serment par l'archi-chancelier. L'intention de S. M. est que la prestation de serment ait lieu dans la chapelle, avec le même cérémonial que pour le serment des archevêques il convient de proposer une formule de serment particulière. Plus l'autorité que S. M. donne au grand-maitre est étendue, plus il est nécessaire que le serment contienne d'une manière ferme et précise toutes les obligations qu'il doit contracter.


Le ministre verra le grand-maître et les titulaires le plus souvent possible, et M. Fourcroy les verra chaque jour afin de lever tous les obstacles et de faire marcher sans frottement cette grande et belle machine.

En général, S. M. a organisé l'Université en un corps, parce qu'un corps ne meurt jamais, et parce qu'il y a transmission d'organisation, d'administration et d'esprit.

S. M. lui a donné la formation et la surveillance des écoles secondaires, des collèges et des lycées. C'est par les lycées que, dans l'état actuel, les autres établissements d'instruction tiennent à l'organisation générale, et S. M. considérant les lycées comme devant être à l'avenir aux frais des parents, elle a prévu le moment où cet objet ne serait plus pour elle d'un intérêt direct. Il fallait qu'un corps fût chargé de cette grande entreprise qui, aussitôt qu'elle cesserait d'être maintenue dans les sentiments et dans les voies d'une bonne organisation, se discréditerait rapidement. Dans la situation présente des choses, un particulier, homme de talent et de bonnes mœurs, établit-il une école, cette école a la vogue et le mérite; mais survient-il quelque malheur à ce particulier, l'instruction se trouve arrêtée sur-le-champ et au moment même où tout changement est funeslepour les jeunes gens. L'Université a l'entreprise de toutes les institutions publiques et doit tendre à ce qu'il y ait le moins d'entreprises particulières possible. S. M. espère que, bien avant trente ans, l'Université aura augmenté ses établissements de manière à satisfaire tous les besoins du public. Des directeurs, des professeurs de lycées, sont des magistrats importants; ils ne sont point comme des entrepreneurs de pensions, des maîtres-d'hôtel et des stipendiés; ils marchent le front levé avec les parents dont ils sont les égaux; ils n'ont point devant eux une contenance de salariés; ils n'assujétissent point leurs principes aux caprices de la mode; ils ne sont pas obligés de puériles et fâcheuses condescendances; ils peuvent faire tout le bien qu'ils sont appelés à produire. Enfin, S. M. a voulu réaliser dans un Etat de 40 millions d'individus ce qu'avaient fait Sparte et Athènes; ce que les ordres religieux avait tenté de nos jours et n'avaient fait qu'imparfaitement parce qu'ils n'étaient pas un.

S. M. veut un corps qui soit à l'abri des petites fièvres de la mode, qui marche toujours quand le gouvernement sommeille, dont l'administration et les statuts deviennent tellement nationaux qu'on ne puisse jamais se déterminer légèrement à y porter la main. Si ses espérances se réalisent, S. M. veut trouver dans ce corps même une garantie contre les théories pernicieuses et


subversives de l'ordre social, dans un sens ou dans un autre. Il y a toujours eu, dans les Etats bien organisés, un corps destiné à régler les principes de la morale et de la politique telle fut l'Université de Paris, et ensuite la Sorbonne; telles sont, en Italie, les universités de Pavie, de Pise et de Padoue; en Allemagne, celles de Gœttingue et d'Iéna; en Espagne, celle de Salamanque; en Angleterre, celle d'Oxford; chez les Turcs, le corps des Ulémas. Ces corps étant les premiers défenseurs de la cause morale et des principes de l'Etat donneront les premiers l'éveil et seront toujours prêts à résister aux théories dangereuses des esprits qui cherchent à se singulariser et qui, de période en période, renouvellent ces vaines discussions qui chez tous les peuples ont si fréquemment tourmenté l'opinion publique. Pour atteindre le nouveau but qui vient d'être indiqué, il faudra donner à l'établissement de l'Université impériale divers accroissements il .faudra faire des modifications dans quelques-unes de ses parties. Il est dans l'intention de S. M. de s'en occuper quand elle verra cet établissement formé et en situation de comprendre et d'exécuter ses vues.

S. M. désire que ce qu'il y a dans ces notes de plus propre à faire connaître l'esprit dans lequel elle entend que l'Université s'organise soit communiqué au grand-maitre. Elle approuverait aussi qu'on fit pour lui un extrait de ce qu'elle a dicté dans le temps à MM. de Champagny et Fourcroy ce n'est pas seulement dans des règlements que le grand-maître pourra trouver les diverses idées de S. M. et le développement de ses intentions. NOTE SUR IRE QUESTION DE PONTS

L'Empereur se préoccupait beaucoup de la question des ponts. Dans une note destinée au ministre de l'intérieur Crétet, et datée de Paris 17 février 1808, il dit « Il faut établir un système'que tout bac qui rend plus de 12 000 francs est susceptible d'être remplacé par un pont de bateaux, au moyen du sacrifice que ferait l'Etat du produit du bac. Un bac qui rend 12 000 francs en perçoit au moins 18 000, et doit même pouvoir en rapporter 24000 par l'augmentation qui résultera de la commodité du passage. »

A ce sujet, le général de division Lariboisière, commandant l'artillerie de la Garde Impériale, écrivait, le 23 mars 1808, au ministre de l'intérieur

u J'ai été le 19 à Bezons, pour connaître l'emplacement du pont que S. M. voudrait établir c'est au lieu même où se trouve le bac que le pont devrait être placé; les abords sont faciles, les communications sont toutes faites, la rivière n'y a qu'une largeur moyenne, son cours est direct, et l'on pourrait, dans le temps des glaces, mettre en sûreté


les bateaux dans le canal qui se trouve sur la rive gauche, un peu audessous de Bezons.

u Il y aurait certainement de l'économie et moins de gaspillage à faire construire les bateaux dans l'arsenal de la Fère, d'où ils descendraient l'Oise jusqu'à Pontoise; il faudrait, dans tous les cas, faire venir quelques charpentiers et calfats de nos compagnies de pontonniers pour diriger le travail; on en trouverait, je pense, au dépôt de Strasbourg.

« .II est difficile d'estimer ce que coûterait ce pont; tout dépend des moyens qu'on prendra pour sa construction. Si l'on s'adresse aux charpentiers de Paris, cela deviendra fort cher. En prenant des pontonniers et des ouvriers d'artillerie,je ne crois pas que le bateau doive coûter plus de 1200 francs, matière et main-d'œuvre comprises, et la totalité du pont plus de 60 000 francs. Le passage pourrait en rapporter 20000 francs par an; il faudrait entretenir une escouade de pontonniers pour les manœuvres et les réparations du pont. n En marge de cette lettre se trouve écrite l'apostille suivante de l'Empereur

Ainsi, pour un pont de GO 000 francs, on aurait un revenu de 20 000 francs; et, en supposant que ce pont coûtât un entretien de S ou 6000 francs, il resterait encore un revenu de 14 ou 15 000 francs; il y aurait aussi à payer l'intérêt de 60 000 fr., c'est-à-dire 3000 francs par an. Ces intérêts payés, le pont entretenu, on retrouverait toujours à peu près le revenu du bac; ce revenu même s'augmenterait à raison de la plus grande facilité du passage. L'avantage pour les passagers serait tel qu'on pourrait doubler l'octroi, et que le produit, au taux actuel calculé à 15 000 francs, serait de 30 000 francs par cette augmentation. Je désire avoir mercredi un projet de décret pour ordonner l'établissement du pont de bateaux et augmenter l'octroi. Le projet doit être fait de manière à ce que ce pont soit plus solide que les ponts de guerre.

On peut d'abord se servir d'ancres pour établir tout de suite le pont. Dans le temps des basses eaux, on plantera les piquets auxquels on amarrera les bateaux et qui serviront de brise-glaces; des bateliers de Paris, de Chatou et de Compiègne, construiront aussi bien ce pont que les ouvriers de La Fère. On peut aussi trouver une compagnie qui ferait cette construction par entreprise. Il faut porter à ceci beaucoup d'économie, et qu'un ingénieur soit spécialement chargé de ce travail, parce que je désire étendre cette idée. Ce pont établi, j'en ferai faire aussitôt un autre à Choisy. En tout état de cause, donnez l'ordre de réparer le chemin jusqu'au bac de Bezons, et faites aller le pavé jusque-là. Paris, ce 24 mars 1808. Napoléon.


>oil:s dictées da>s LES CONSEILS

[7!aM&OMt~], 9 juillet 1810. S. M. demande qu'au prochain conseil, on mette sous ses yeux les demandes de la Ville de Paris pour une nouvelle organisation qui ne peut être la même que celle de toutes les autres villes de l'empire. Elle doit en avoir une plus solide et une trésorerie plus fortement organisée dans ses formes et dans ses attributions, et ayant des rapports plus immédiats avec le Trésor. Le ministre examinera en même temps si l'entreprise des inhumations ne devrait pas devenir une entreprise municipale et être organisée de manière à donner un produit à ajouter aux recettes de la Ville. [Rambouillet], il juillet 1810. 1° On préparera, pour les licences à accorder aux villes de Dantzick, Hambourg, Brème et Lubeck, un décret qui ne devra pas être imprimé et dont les ministres procureront l'exécution par des circulaires où il ne sera pas cité. Chaque bâtiment sera expédié pour Dunkerque, Nantes ou Bordeaux; il sera numéroté et ses connaissements seront signés par notre directeur des douanes et notre consul à Hambourg. Le consul écrira sur les papiers du navire une phrase en chiffres et adressera la copie des connaissements au ministre des relations extérieures. Moyennant la licence, qui sera de 60 francs par tonneau, chaque bâtiment pourra, au lieu de venir directement en France, aller en Angleterre pour y décharger telle partie qu'il voudra de son chargement; il pourra de là venir en France, ou sur son lest, ou avec des bois, chanvres, goudrons, mâts, fers et autres marchandises du nord propres au service de la marine. Les navires qui voudront importer les mêmes objets directement en France auront une licence sans payement. Les lois relatives à l'embargo seront renouvelées dans les ports de Dantzick, Hambourg, Brème et Lubeck; aucun bâtiment ne pourra entrer ou sortir s'il n'est muni d'une licence.

2° Il résulte d'un rapport de M. Collin de Sussy qu'un convoi de denrées saisi, parti de Brème pour Cologne, a été attaqué. Plusieurs douaniers ont été blessés; les brigands ont été poursuivis par un poste voisin qui a repris toutes les voitures du convoi. Le ministre des finances rendra compte demain de la manière dont sont établies les lignes des douanes du nord et fera connaître les différents points qu'elles occupent.

H Le O Collin de Sussy, directeur général et ensuite ministre des douanes.


Palais de Saint-Cloud, le $1 août 1810- S. M. désire que M. le ministre des relations étrangères lui fasse, lundi prochain, un rapport sur l'acte du Congrès des Etats-Unis, qu'il apportera en original et en langue du pays, pour qu'il ne puisse y avoir aucune incertitude sur le sens des expressions. Le ministre examinera quels droits doivent résulter de cet acte pour la France; il fera connaître quelle sorte d'exécution a été donnée à cet acte, quels sont lés bâtiments français qui ont été confisqués par les Américains, quel a été le sort des cargaisons et des navires, etc., etc. Palais de Saint-Cloud, le 3 septembre 18 10. S. M. désire des explications sur la manière dont se fait le commerce de la France avec l'Italie. Les étoffes de coton et de laine de fabrique étrangère sont interdites en Italie. La France a donc le privilège exclusif d'approvisionner ce pays. Quelles mesures prend-on pour prévenir la fraude, pour empêcher, par exemple, qu'une marchandise de Suisse, introduite en France, ne soit pas expédiée en Italie avec des certificats d'origine français?

Le ministre de l'intérieur devrait avoir plusieurs agents en Suisse pour observer ce qui s'y passe et entrer dans le secret des spéculations qui s'y font. Il serait facile d'employer à cela quelques-uns des négociants français intéressés à ce que la fraude ne se fasse pas en Italie au détriment de leur fabrique. Il faut aussi exiger que le consul de S. M. à Milan fasse des recherches secrètes sur tout ce qui concerne l'introduction des marchandises dans le royaume d'Italie et qu'il en rende compte. 2° Plusieurs chambres de commerce maritime représentent que les armateurs et les aventuriers cesseront d'être encouragés parce que, par suite du tarif réglé par le décret du 5 août dernier, ils ne trouveront plus de bénéfices suffisants dans la vente des objets de prise ou d'importation; elles demandent que le tarif soit modifié en raison des différentes manières dont les denrées coloniales seraient introduites en France. Il faut répondre à ces chambres que, pour ce qui vient des colonies, on le règlera lorsqu'on s'occupera de la législation générale. En ce moment, on n'a pas d'autres colonies que l'ile de France et Batavia; on fera des avantages déterminés aux négociants qui feront pour ces colonies des expéditions d'aventuriers.

Quant aux corsaires, ils acquièrent la marchandise, quel que soit le tarif, sans autres frais que ceux de leur armement. Quant aux bâtiments étrangers, on n'admet que ceux des villes anséatiques, et ils n'importent des marchandises que pour la marine et qui ne paient pas de droits. Le tarif des douanes n'est


que pour les Français qui ne naviguent qu'autant que les Anglais le permettent. Or les Anglais ne leur permettraient pas d'aller en Amérique; c'est pourquoi on donne des permis aux Américains; c'est un commerce différent et parallèle. Les chambres de commerce peuvent être assurées que, dans les temps ordinaires, on mettra une grande différence entre le commerce français et le commerce étranger.

Quant aux bâtiments aventuriers qui ont été expédiés depuis ̃1808, en conséquence des mesures prises alors, s'il y en a qui restent encore à rentrer, on prendra, après examen de la situation de chacun d'eux, des mesures particulières relativement aux droits de douane. Le ministre de l'intérieur soumettra au prochain Conseil le projet de réponse aux chambres de commerce. Si les Amériques espagnoles maintiennent leur indépendance, mon intention est de donner de la facilité pour commercer avec elles; on pourra accorder à cet égard des licences particulières. Il serait même bon que les négociants français qui vont à Londres se missent en rapport avec Miranda et avec les autres hommes qui s'occupent des affaires de l'Amérique espagnole. On pourrait également donner, avec les précautions convenables, des licences pour des aventuriers qui voudraient traiter à Saint-Domingue avec les Noirs; on pourrait aussi en donner pour l'île de France et Batavia, en garantissant aux armateurs qu'ils ne seraient assujettis à leur retour qu'au tarif de douanes existant à leur départ. Le ministre de l'intérieur méditera ces divers objets et en rendra compte.

3° Le ministre de l'intérieur ayant rendu compte des essais faits dans le Var pour la culture de l'indigo, S. M. désire qu'on témoigne sa surprise aux préfets des Alpes-Maritimes, de Montenotte et des Apennins, de ce que des essais semblables n'ont pas été faits dans leurs départements.

Palais de Saint-Cloud, le 10 septembre 1810. i° S. M. prescrit au ministre de l'intérieur de demander aux négociants qui se présenteront pour faire des expéditions à l'île de France quelles marchandises ils se proposent d'exporter, de rapporter, sous quel pavillon ils feront leurs expéditions, quels avantages ils demandent. S. M. ne veut intervenir dans ces opérations que par le moyen d'une modération dans le droit à l'importation; on donnerait un permis d'un modèle particulier, et il faudrait prendre des mesures pour être certain que les bâtiments arrivent bien de l'île de France ou de Batavia, qu'ils y ont pris la totalité de leur chargement et rien à Londres.


2° Après avoir pris connaissance des réclamations des pêcheurs de Middelhauuis, dans l'île Oover-Flack, qui font la pêche sur le Doggersbanck (Hollande), S. M. ordonne au ministre de la marine de rédiger un projet de décret pour autoriser cette pêche et dans lequel il mettra les dispositions qu'il jugera le plus convenables. Ce décret restera secret. Le ministre enverra une ampliation au duc de Reggio en lui recommandant de ne pas le faire imprimer et il enverra en même temps des instructions détaillées; il faudra d'ailleurs faire venir de Hollande une députation des gens qui connaissent le mieux les différentes pèches. Il paraîtrait avantageux de mettre sur chaque bateau de pêche trois conscrits, hollandais ou français, payés, et, s'il le faut, nourris par la France, en s'assurant bien qu'ils seraient à bord en sus de l'équipage ordinaire des pêcheurs; cette disposition peut être étendue à toute la France. Si l'on plaçait un seul conscrit sur chacun des bateaux pêcheurs de nos côtes, et que le nombre total des bateaux pêcheurs fût de 10 000, on exercerait et on formerait ainsi 10 000 matelots. Le ministre de la marine apportera au prochain Conseil un rapport sur cet objet, avec l'indication du nombre des bateaux pêcheurs existant en France.

3° S. M. examine les observations qui lui sont présentées par le service des douanes au sujet de bâtiments étrangers provenant de prises faites par des corsaires français et qui seraient ainsi devenus propriétés françaises. S. M. ne trouve pas les explications suffisantes. Il faudra faire une enquête pour savoir si le capitaine et les deux tiers de l'équipage sont français, condition indispensable pour qu'un bâtiment soit reconnu français, même pour un bâtiment de construction française, ou nationalisé, s'il est de prise. 4° Le ministre de l'intérieur a présenté un rapport général sur les soies de France et d'Italie, et sur les matières colorantes exotiques employées à la teinture des soies. S. M. trouve que la question n'est pas assez approfondie et demande un nouveau rapport pour le prochain Conseil. Le tarif des douanes d'Italie est beaucoup inférieur au nôtre. Le but doit être de faire payer le même droit de sortie en Italie qu'en France; mais on ne peut y parvenir que progressivement. Ce serait déjà un grand désappointement pour les manufactures étrangères que de payer 4 ou 5 pour 100 de plus. Si on augmente le droit en France, il faudra l'augmenter dans la même proportion en Italie; mais cette augmentation doit être conduite de façon à ne pas décourager tout à coup les manufactures étrangères, car si celles de Suisse, de Prusse, de Russie venaient à se décourager, elles fermeraient leurs ateliers, et alors, ou bien les soies d'Italie seraient sans


débit, ou bien le cultivateur italien supporterait une forte partie du droit, à la décharge des manufacturiers étrangers. On dit que le prix de la soie est de 24 francs la livre; il pourrait arriver, par une augmentation brusque des droits, que cette augmentation fût prise sur la valeur intrinsèque de la soie, et que cette valeur fût réduite à 16 francs, résultat injuste. Il faudrait qu'au moment où le droit sera augmenté et où les fabricants étrangers se décourageront, il y ait une augmentation proportionnelle de fabrication en France. Il faut aussi se rappeler que l'Angleterre tire beaucoup de soie du Bengale, de la Chine et de la Perse; la connaissance du prix de ces soies à Londres est importante; car, si ce prix n'est pas très élevé, en augmentant trop brusquement les droits sur la sortie des soies de la France et de l'Italie, on donnerait une prime aux soies et on détruirait une production importante de l'Ilalie.

Quant aux droits à établir pour Lyon, cette ville ne tirera jamais de soie d'Italie, puisque la France, le Piémont, la Toscane produisent plus de soie que nous ne pouvons en consommer; Lyon sera donc avantagé par le mal qu'on fera aux fabriques de Suisse, bien plus que par le bénéfice qu'on lui donnerait sur le tarif de l'Italie.

En 1808, on trouve dans l'importation de la soie 2 300 000 francs venus d'Allemagne. Ce pays ne produisant pas de soie, celle qu'il a fournie à la France venait nécessairement d'Italie. Ces soies ont du entrer pour les manufactures du Nord, c'est-à-dire pour celle de Creveld, qui est la plus considérable; il faudrait donc donner à Creveld un intérêt à s'approvisionner par Lyon et sans avoir recours à l'Allemagne. M. le ministre de l'intérieur proposera des vues à cet égard et demandera à M. le comte de Sussy des renseignements sur les soies introduites en France. Palais de Saint-Cloud, le 17 septembre 1810. Dans la question des soies, il faut concilier deux intérêts opposés, ceux de l'agriculture et ceux des manufactures. Une loi est nuisible à l'un ou à l'autre de ces deux intérêts, suivant la récolte de l'année où elle existe. Il faut donc une législation variable comme pour les grains. Cette année, la récolte a été mauvaise et les manufactures manquent de soies. Dans les temps ordinaires, la France exporte pour 3 millions de soies et en importe pour 2 millions. On peut donc supposer que cette année elle a besoin d'un secours d'au moins 1 million de soies. S. M. peut, comme roi d'Italie, déclarer que la soie d'Italie importée en France par une seule douane, celle de Verceil par exemple, ne payera rien à la


r_ 10 AVRIL 1908. 2

sortie du royaume d'Italie. S. M. peut, en même temps, comme empereur, supprimer le droit d'entrée pour les soies qui seront exportées du royaume d'Italie pour la France par la douane de Verceil. Il résultera de cette double disposition que Lyon gagnera 1° le droit de 9 sols par livre que pa)e la soie à la sortie de l'Italie, d'après le décret du vice-roi, et 22 sols que la soie d'Italie payait à l'entrée en France; ainsi le manufacturier aura un avantage de 31 sols; mais il pourrait se faire que toute la soie d'Italie entrât en concurrence avec les soies du Piémont et de France. L'exportation du Piémont devrait alors être permise avec un droit qui pourrait être augmenté. Cette autorisation est nécessaire pour qu'on récolte en Piémont des qualités de soies inutiles en France et parce que, d'ailleurs, il ne faut pas faire fermer les fabriques étrangères. Ainsi, pour cette année, on permettrait la sortie des soies du Piémont, moyennant un droit de 2 francs pour celles qui sortiraient par Gênes et de 1 fr. 50 pour celles qui sortiraient par Ljon. On mettrait en même temps à l'exportation des soies d'Italie pour l'étranger un droit de 30 sols pour la soie organsinée et un droit proportionnel pour les autres qualités.

Le ministre de l'intérieur fera comprendre aux Lyonnais que ces dispositions (l'entrée en franchise des soies grèges et de l'organsin d'Italie) leur donnent des soies de qualités inférieures qui leur permettront de concurrencer la Suisse qui vend à leur détriment des étoffes de soie dans des qualités que Lyon ne fabrique pas. Il faudrait enfin proposer des mesures et établir même un fonds considérable pour encourager et secourir les fabriques d'Avignon et de Tours et les engager à fabriquer dans les mêmes genres que la Suisse elles petites fabriques d'AUeroagnequivendentavecavantage. Palais des Tuileries, le 2/ septembre 1810. Une commission, composée de M. le comte de Sussy et de M. le comte Lamberlenghi, s'occupera d'établir un tarif uniforme pour les douanes de France et d'Italie, sur la frontière qui sépare les deux Etats, afin qu'il n'y ait aucun intérêt à la contrebande de l'un à l'autre. La même opération aura lieu relativement au royaume de Naples; une commission sera demandée à cet effet au roi de Naples. Palais de Fontainebleau, le 1" octobre 1810. 1° A l'occasion d'une discussion sur les soies, l'Empereur charge le ministre de l'intérieur de trouver une étoffe, ou de soie, ou mélangée de lin et soie, dont le prix ne soit pas beaucoup plus considérable nue celui des toiles de coton peintes de la manufacture de Jouy,


pour remplacer les étoffes de cette dernière espèce qui sont employées à l'ameublement des officiers de la maison de l'Empereur dans ses résidences.

2° L'Empereur a pris connaissance de l'aperçu de la récolte de 1810. Il demande un projet de décret sur les mesures à prendre à l'égard des boulangers de Paris et sur l'établissement d'une caisse de garantie pour leur compte. Le pain ne doit jamais être à Paris au-dessous de douze sols les quatre livres. 3" Il y a des modifications très importantes à faire dans les parties les plus essentielles du régime des douanes. La commission, à qui a été renvoyé un projet du ministre de la police, composée des présidents de section, auxquels seront adjoints MM. Réal et Pelet, devra examiner le système général. Au lieu des tribunaux de 1re instance pour les affaires de douane, il faut des tribunaux spéciaux par frontière, composés de magistrats qui se règlent par l'intérêt de l'Etat, et non par des intérêts de localité. La contrebande est ma! définie. Les procès-verbaux ne constatent que l'acte physique de la contrebande et affirment quel est le manœuvre qui l'exerce; ils ne constatent rien contre les fauteurs, les assureurs et les intéressés qui sont les vrais contrebandiers. On se plaint des transactions; elles seront plus rares dès que les tribunaux seront plus sûrs; elles ont donné lieu à beaucoup d'abus; on les dit cependant nécessaires. La commission discutera cette question.

Palais de Fontainebleau, le 8 octobre 1810. M. le comte Collin de Sussy donnera ordre au sieur Laugier, inspecteur général des douanes, en mission à Trieste, de partir de cette ville dans les vingt-quatre heures, en apportant tous les papiers des bâtiments grecs-ottomans séquestrés, toutes les pièces relatives à cet objet, et enfin tous les documents propres à expliquer sa conduite. Il sera en même temps ordonné à son successeur de prendre tous les renseignements possibles sur les bâtiments qui seront probablement confisqués.

Palais de Fontainebleau, le 14 octobre 1810. 1° S. M. a pris connaissance du rapport de M. le comte de Sussy sur les dix navires grecs-ottomans venus de Patras et entrés dans le port de Trieste en avril et mai derniers, et sur un navire de même pavillon entré à Fium. S. M. ordonne les dispositions suivantes ces bâtiments sont dans le cas de la confiscation. Les cautions de ceux qui ont été remis sous caution seront tenus de payer dans les dix jours la valeur des cargaisons et des bâtiments, selon l'appré-


ciation qui en sera faite par le directeur général des douanes; à défaut de paiement, elles seront poursuivies dans leurs biens, meubles, immeubles, denrées et marchandises et dans leurs personnes. Le Directeur général des douanes enverra de Paris à Trieste un inspecteur qui sera porteur du décret, qui veillera à la rentrée des fonds et qui les rapportera au Trésor public, où ils seront portés en recette à l'extraordinaire des douanes.

2° Les propriétaires de navires grecs-ottomans séquestrés à Livourne, et dont la mainlevée a été accordée à la condition de réexporter une valeur en denrées ou marchandises françaises égale à la valeur de leurs cargaisons, demandent à accomplir cette condition en faisant sur d'autres bâtiments l'exportation exigée. S. M. décide que la condition sera exécutée sans modification. Palais de Fontainebleau, le 22 octobre 1810. A la suite d'une dépêche du général comte d'Erlon, sur ce qui se passe dans les ports et côtes de la Biscaye relativement aux douanes, S. M. ordonne que le directeur général des douanes enverra de Paris à Saint-Sébastien un directeur qui prendra les ordres du gouverneur et fera des recherches sur les malversations imputées à son prédécesseur. Le major général sera prévenu de l'envoi de ce directeur et autorisera le général Caffarelli à prendre à l'égard du sieur Burguet, chargé des douanes à Saint-Sébastien, les dispositions que l'examen des faits fera reconnaître convenables. 2° S. M. ordonne qu'on prenne des mesures pour que le consul français à Naples ne puisse, sur sa responsabilité, donner aucun certificat d'origine napolitain à des cotons qui seraient du Levant et qui ne proviendraient pas du crû de Naples. Ne pourrait-on pas faire connaître la récolte du royaume de Naples pour cette année et donner des permis d'introduction en France pour la partie qui serait reconnue disponible? Dire à l'ambassadeur de Naples à Paris que, s'il y avait la moindre faude, on retirerait les faveurs accordées aux cotons de Naples qui paieraient les mêmes droits que ceux du Levant.

Il est prouvé que le Levant, Rome et Naples peuvent fournir assez de coton pour la consommation de la France et que. le coton de Naples est propre à la fabrique des marchandises d'une qualité supérieure. Le coton d'Amérique n'est donc indispensable que pour fabriquer un petit nombre de marchandises trop chères pour intéresser la consommation du peuple. Beaucoup de personnes étaient d'avis de défendre les fabriques de coton, mais il fournit à bon marché des étoffes pour l'habillement et l'ameublement de la classe commune. D'après, cela, la seule question qui reste est de


savoir si on peut défendre la fabrication des marchandises qui exigent nécessairement du coton d'Amérique. Il faut d'abord désigner ces sortes de marchandises si cette désignation est possible et si la prohibition est jugée praticable, on défendra l'introduction des cotons d'Amérique et la fabrication des marchandises auxquelles ils sont emplojés. Cette défense aura lieu non seulement en France, mais dans tous les pays qui entrent dans notre système; on ne la prononcera pas d'une manière immédiate, mais on indiquera un délai passé lequel les cotons d'Amérique seront brûlés ainsi que les marchandises désignées qui seront toutes réputées marchandises anglaises. Le résultat de ces mesures consistera en restrictions dans la fabrication du coton, et conduira à connaître les genres de fabrication qu'il faut favoriser ou gêner. Les ministres de l'intérieur et des finances se concerteront pour proposer un rapport sur ce sujet.

Palais de Fontainebleau, le 99 octobre 1810 1° S. M. désire que le ministre de l'intérieur consulte les négociants et rédige ensuite un projet de décret d'après lequel, à dater du 1er janvier prochain, le coton du Levant ne sera plus admis à entrer en France par la frontière du Rhin et de la Suisse, ni par aucune autre frontière de terre. Ce coton ne sera plus reçu en France que par les ports de Marseille, de Gênes et de Livourne pour ceux qui seront importés sur bâtiments ottomans naviguant en vertu de permis ou licences; et que par les douanes de Verceil, du Pô et de Pietra-Mala pour ceux qui auront transité par le royaume d'Italie et par les provinces illyriennes. Le transit des cotons du Levant est permis par les provinces illyriennes et par le royaume d'Italie, sans aucun droit si ce n'est un droit de balance du commerce. Prévenir les gouvernements allemands que traversent actuellement les cotons du Levant achetés pour la France, pour que ces cotons ne payent aucun droit de transit et ne soient assujettis qu'à des acquils à caution qui seraient déchargés au bureau de Strasbourg. On pourra faire connaître que cela n'aura qu'un temps et ne durera que jusqu'à ce que les négociants soient prévenus.

La réexportation des denrées coloniales ne peut que servir de masque à la contrebande. Exporte-t-on des sucres et des cafés? Nous n'en avons pas trop. Des cotons? Nous en avons besoin. Le directeur général des douanes fera une circulaire pour défendre toute exportation de ces denrées et pour prescrire que toutes les ventes de denrées coloniales provenant soit de prises, soit de confiscations, soit de saisies, portent toujours l'obligation de la con-


sommation en France. Pour des objets déterminés, tels que les tabacs et le cacao, qui sont à Bayonne, et qu'on ne peut pas vendre, on demandera des permissions spéciales.

Palais de Fontainebleau, le 5 novembre 1810- S. M. dit que le rapport et les projets de décrets sur le commerce et le transit par les provinces illyriennes seront renvoyés à M. le comte de Sussy pour en modifier la rédaction conformément aux observations suivantes

Pour l'organisation des douanes, on ne mettra que les traits principaux. Quant aux entrepôts, des entrepôts réels ne sont nécessaires qu'à Trieste et à Fium et à l'embouchure de la Sare. Dans ce système on ne parle point des ports francs de Trieste et de Fium qui ne doivent être que des entrepôts réels. L'idée générale du règlement sur le commerce et le transit des provinces illyriennes n'a pas été assez bien saisie. Voici les bases du système

On a établi la comparaison des frais de 'transport des denrées du Levant par Vienne et par l'Illyrie, et on a trouvé à l'avantage de la voie de l'Illyrie un bénéfice considérable. Les douanes françaises touchent à la Turquie, puisque les douanes de l'Illyrie sont sous la même direction que celles de France. Les draps de Carcassonne et les autres marchandises françaises qui vont dans le Levant et qui traversent l'Illyrie, pour se rendre en Dalmatie, en Bosnie, et dans toute la Turquie d'Europe, arrivent à Gorice sans rien payer. Elles ne doivent rien payer de Gorice jusqu'à la frontière pour droit de transit, à moins que ce ne soit quelque chose de très peu considérable, dans le même intérêt que le droit de balance. Celle de ces denrées qui ne sont pas destinées à passer' en transit, mais à la consommation du pays, ne doivent payer qu'un léger droit de consommation pour la caisse du pays. Les cotons du Levant qui viennent par les provinces illyriennes doivent arriver à Verceil sans rien payer, comme si ce n'était que là qu'ils touchent la frontière; il doit en être de même des cotons qui arrivent à Trieste et qui transitent de Trieste par l'Illyrie et l'Italie. Quant aux cotons et marchandises du Levant qui arrivent à Ancône, ils doivent aller chercher l'embouchure du Pô et remonter ce fleuve jusqu'à Plaisance, également sans rien payer. Une autre partie plus composée de la question, c'est celle qui est relative à Trieste et à Fium comme ports de l'Autriche. Il faut ici régler le transit en accomplissant les deux conditions suivantes 1° l'exécution du traité de Vienne. Le ministre des relations extérieures communiquera au comte de Sussy le nou-


veau traité sur le transit de Fium pour le relater dans le décret et déterminer son exécution, lorsqu'il aura été ratifié par l'Autriche. 2° éviter la contrebande. Le transit pour l'Autriche est double, savoir celui de la Hongrie à la mer et de la mer à la Hongrie il convient d'en tirer le meilleur parti possible.

Quant au transit avec la Bavière, il faut y renoncer il n'y aurait plus de douanes si on l'établissait. Peut-on l'établir pour que la Bavière communique avec la France? Mais elle a une communication naturelle par l'Allemagne et sans passer les montagnes. C'est donc pour une chimère qu'on désorganiserait les douanes d'Italie.

En résumé, il faut avoir un transit pour la Turquie; un transit pour les marchandises de France en Illyrie comme si elles étaient en France; enfin un transit des marchandises propres à l'Illyrie en France, objet peu important, mais qui doit cependant être traité de la même manière. Il faut enfin faciliter de toutes les manières le transit des cotons dont nous avons un si grand besoin. L'Illyrie et l'Italie perdront quelque chose, nous le gagnerons ou par les droits ou par l'avantage que retireront nos manufactures du prix de la matière première.

Comme le dernier traité avec l'Autriche pour le transit de Fium n'a point encore été ratifié, on peut ne point s'arrêter aux conditions de ce traité. Déterminer ce qui convient sous les rapports de notre intérêt, en se conformant cependant exactement au traité de Vienne; cela pourra accélérer la ratification. Palais des Tuileries, le 19 novembre 1810. S. M. approuve les conclusions d'un rapport aux termes duquel la Prusse remettra, en déduction des contributions dues par elle, des denrées coloniales qu'elle a confisquées. Ces denrées seront prises aux prix courants et conduites en entrepôt en France dans les villes frontières, où elles seront vendues à la charge de payer les droits. Les marchandises anglaises qui se trouveraient dans les cargaisons cédées par la Prusse seront brûlées en présence d'un agent français sans que le gouvernement prussien soit en droit de prétendre aucune déduction sur les contributions pour la valeur de ces marchandises.

Paris, le 3 décembre 1810. 1° S. M. juge convenable que M. le duc de Cadore écrive au ministre de Suisse à Paris que le tableau des denrées coloniales séquestrées en Suisse à Paris a paru contraire à la vérité, n'a pu supporter la comparaison avec les déclarations faites par des négociants de Paris des denrées


coloniales qui leur appartiennent en Suisse que cela a discrédité les opérations des gouvernements cantonaux, qu'on sait, d'ailleurs, n'avoir pas été faites; que, quant aux cotons du Levant, on ne voit aucun inconvénient à les laisser entrer, pourvu qu'ils payent les droits et qu'on prenne les moyens nécessaires pour constater qu'ils sont réellement des cotons du Levant. On développera, à ce sujet, ce qui a été écrit à la Saxe; qu'enfin, quant aux marchandises qui ont été sequestrées dans le canton du Tésin et qui ont acquitté les droits, l'introduction en Italie pourra en être autorisée. 2° Le ministre de l'intérieur présentera au prochain Conseil un rapport sur les cotons de Naples. Ils sont à très bon marché, dit-on, à Naples, et se vendent 7 francs en France. Qui est-ce qui gagne la différence? Est-ce le commerce français? Les négociants français achètent-ils de première, de deuxième ou de troisième main? Si on augmentait le droit à l'entrée sur le coton de Naples, on pourrait en faire un fonds spécial de 2 millions ou de 2 500 000 fr., pour encourager la culture du coton à Gênes, en Toscane, à Rome et en Corse. Comment répartirait-on le produit de ce fonds spécial ? Que coûtent les primes actuellement accordées pour la culture du coton à Rome? Sur quels fonds ces primes sont-elles acquittées? Le ministre de l'intérieur examinera ces questions et proposera les dispositions qu'il conviendrait d'adopter. Palais des Tuileries le 17 décembre 1810. 1° M. le comte de Sussy écrira par l'estafette au directeur des douanes à Hambourg pour lui enjoindre de faire connaître tout ce qui s'est passé à l'égard des certificats ou passeports délivrés par le sieur Bourienne', et toutes les malversations de ce genre qui peuvent avoir eu lieu. Ce directeur sera prévenu que la déclaration doit être complète et d'une entière sincérité, s'il ne veut pas qu'on le considère comme ayant participé au désordre.

2° Le ministre des relations extérieures adressera une circulaire aux ministres de S. M. dans les Etats de la Confédération du Rhin et en Suisse où des denrées coloniales ont été séquestrées, pour leur demander de rechercher celles qui appartiennent à des négociants français, et de les diriger ensuite sous plomb et 1 L'ancien condisciple de Bonaparte à Brienne, et son secrétaire intime pendant le Consulat avait été, à la suite de malversations commises d'accord avec des fournisseurs, envoyé en disgrâce à Hambourg en qualité de « chargé d'affaires de France ». Il s'était mis d'accord avec le Sénat de Hambourg pour viser les faux certificats de douane visés par celui-ci. Bourrienne fut convaincu d'avoir gagné deux millions au trafic des certificats de Hambourg, et condamné à en rendre un. Il s'arrangea de façon à ne rendre rien du tout.


avec acquit à caution, sur les entrepôts de Kehl, de Cassel et de Wesel. Il ne faut pas comprendre dans ces dispositions les marchandises qui sont à Francfort, à Hambourg ou dans le Holstein, mais seulement celles qui ont été séquestrées dans les Etats de la Confédération. Parmi celles-ci, se trouveront les marchandises dont l'admission en France a été autorisée par le décret du 12 de ce mois. Ces marchandises entreront dans les entrepôts de la rive gauche, mais les autres attendront dans les entrepôts de la rive droite les ordres que S. M. donnera sur le rapport qui lui en sera fait par le directeur général des douanes en conseil de commerce. Au moyen de ces mesures, il n'y aura plus dans les Etats de la Confédération de marchandises coloniales appartenant à des Français elles seront toutes dans les entrepôts des douanes françaises, jusqu'à ce que S. M. ait statué sur ce qui sera jugé convenable. Comme S. M. veut être favorable à la Suisse, elle admettra en principe que toutes les denrées coloniales qui se trouvent en Suisse sont susceptibles d'entrer en France ou dans le royaume d'Italie. Le ministre des relations extérieures s'entendra à cet effet avec le directeur général des douanes et présentera l'état des quantités et des espèces de marchandises, des lieux où elles se trouvent, de l'endroit où il conviendra de les réunir, en faisant la distinction de celles qu'il serait convenable de faire entrer dans le royaume d'Italie au lieu de les admettre en France. Le ministre des relations extérieures peut assurer au landamman que le transit du coton du Levant sera autorisé par la Suisse; il écrira aux ministres de S. M. dans les Etats de la Confédération du Hhin qu'ils fassent connaître les quantités de denrées coloniales séquestrées et n'appartenant pas à des Français, qui resteront dans ces Etats, afin qu'on puisse prendre des mesures pour les y mettre en circulation et qu'elles s'y consomment.

3° S. M. prescrit au ministre des relations extérieures de préparer deux projets de lettres, l'une pour le grand-juge, comme ayant dans ses attributions le conseil des prises, l'autre pour le ministre des finances.

La lettre pour le grand-j uge sera rédigée sur les bases suivantes le ministre des relations extérieures ajant écrit le 5 du mois d'août au ministre plénipotentiaire des Etats-Unis à Paris que « les décrets de Berlin et de Milan sont révoqués, et qu'à partir du Ier novembre ils cesseront d'avoir leur effet, bien entendu que, en conséquence de cette déclaration, les Anglais révoqueront leurs arrêts du conseil et renonceront aux nouveaux principes du blocus qu'ils ont voulu établir, ou bien que les Etats-Unis feront respecter leurs droits par les Anglais ».


Et le président des Etats-Unis ayant déclaré, par une proclamation du 2 novembre, que « toutes les restrictions imposées par l'acte du Congrès en date du 1er mai doivent cesser à l'égard de la France et de ses dépendances », S M. a ordonné que toutes les causes qui seraient pendantes au conseil des prises pour des prises de bâtiments américains faites à dater du 1er novembre, ou celles qui y seraient portées à l'avenir, ne doivent plus être jugées d'après les principes des décrets de Berlin et de Milan; qu'elles demeureront en suspens et que les bâtiments pris ou saisis resteront sous le séquestre et les droits des propriétaires resteront réservés, afin que I'époquedu2févrierarrivantoù les Etats-Unis aurontcomplètementremplileur engagementde faire respecter leur pavillon, lesdites prises puissent être déclarées nulles par le conseil, et les bâtiments et leurs cargaisons remis aux propriétaires américains. La lettre pour le ministre des finances portera que « vu la lettre du ministre des relations extérieures du 5 août 1810 et d'après la proclamation faite le 2 novembre par le président des EtatsUnis, S. M. a ordonné que les bâtiments américains arrivés dans nos ports depuis le 1er novembre ou qui y arriveront à l'avenir ne seront plus confisqués, mais seront mis provisoirement en embargo, etc., etc. »

Cette manière de faire est la seule praticable en effet, si l'on déclarait aujourd'hui au conseil des prises qu'un bâtiment américain, qui est allé ou qui va à Londres et qui en revient, ne doit pas être condamné comme de bonne.prise, cette déclaration serait absurde S. M. ne renoncerait pas seulement à l'application de son décret aux bâtiments américains, mais elle renoncerait à tous ses principes. Il y a ici un cercle vicieux. S. M. n'a pas dit qu'elle rapporterait ses décrets, mais elle a dit qu'elle n'en ferait pas l'application aux Américains, s'ils se mettaient en guerre avec l'Angleterre ou renonçaient au commerce du monde. Il résulterait de cette situation des Américains avec les Anglais qu'aucun bâtiment américain ne pourrait aller à Londres, et que ceux qui y iraient pourraient être pris par nos corsaires, non parce qu'ils auraient été dénationalisés, mais parce qu'ils seraient en rébellion aux lois de leur gouvernement, et ne pourraient plus être considérés comme Américains, ni par l'Amérique, ni par la France. Si un Américain vient des Etats-Unis, qu'il soit pressé et vexé par les Anglais, qu'ils le mènent à Londres et le laissent ensuite reprendre la mer, cela demandera d'autres mesures. Mais il est évident que les choses ne pourront en rester là une fois que les Américains auront interdit le commerce avec l'Angleterre, les Anglais passeront outre; ils empêcheront le commerce des Amé-


ricains avec la France, et cela entraînera la guerre entre l'Amérique et l'Angleterre, à moins que les Anglais ne rapportent leurs arrêts du conseil; et, dans l'un et l'autre cas, il y aura encore d'autres mesures à prendre.

Il faut que les deux lettres qui seront rédigées par le ministre des relations extérieures soient aussi vagues que la lettre du o août à M. Armstrong.

Palais des Tuileries, le 24 décembre 1810. Les députés du commerce de Lyon ont fait connaître que si les commandes accordées par S. M. s'élevaient à 7 millions', elles mettraient en pleine activité, pendant les mois de janvier, février et mars, les métiers qui sont actuellement inactifs. S. M. dit que la commande de 7 millions sera accordée. Le garde-meuble de la couronne n'a pas de besoin, mais il trouvera à employer pour 1 ou 2 millions d'étoffes qui seront commandées par l'intendant général. Quant aux 5 ou 6 millions pour compléter la commande, il faudrait que cette commande eût pour objet des marchandises de l'espèce de celles qu'on envoie à Francfort, à Leipsick et aux Etats-Unis. Il conviendrait aussi que leur valeur fût réglée au prix de l'année dernière. En accordant des licences ou en autorisant l'admission de bâtiments étrangers à charge de réexportation, on leur imposera l'obligation d'exporter pour telle valeur de leur cargaison d'importation des marchandises du magasin de la commande qui aura été faite à Lyon; ils prendront ces marchandises au même prix auquel on les aura payées à Lyon, et il faut que ce prix ne soit pas plus cher que celui que les armateurs auraient payé s'ils avaient tiré les marchandises de Lyon directement; autrement, ce serait une nouvelle charge que l'on imposerait au commerce, et ce n'est pas l'intention de S. M. Elle désire que le ministre de l'intérieur prépare un projet de règlement sur toute cette affaire. Comme première, mesure d'exécution on accordera au navire américain le Friendskip, mis sous séquestre, l'autorisation de débarquer sa cargaison, à la condition de réexporter une valeur égale en produits du sol ou de l'industrie française, dont moitié en étoffes de soie.

1 Le mémoire de la chambre de commerce de Lyon avait été présenté le 19 décembre 1810. L'Empereur avait déjà décidé que pendant l'hiver, les jours de grande cérémonie, l'habit de velours serait obligatoire à la Cour. Les autres jours, les officiers de service devaient paraître <t vêtus d'étoffes de Lyon ». « On pourrait étendre ce règlement, avait-il ajouté, à la cour du gouverneur général de Turin, de la grande-duchesse de Toscane, du vice-roi d'Italie et du roi de Naples. »


Palais des Tuileries, le 31 décembre 1810. 1° Le nunHre de l'intérieur présentera un projet de décret pour modifier les conditions des licences et permis, dans ce sens qu'au lieu d'obliger à l'exportation d'une moitié du chargement en vins et eaux-devie, on obligera à exporter une moitié en étoffes de soie, les vins et eaux-de-vie pourront entrer dans l'autre moitié du chargement pour une valeur quelconque.

2° Le rapport du ministre des relations extérieures sur les passeports délivrés à Hambourg par M. Bourienne, ministre plénipotentiaire, est insuffisant. S. M. demande que l'enquête soit complétée. 3° En vue de favoriser la fabrique lyonnaise, S. M. ordonne le renvoi au Conseil d'Etat de la question de savoir de quelle manière on pourrait établir, pour les collèges électoraux et les cours de tribunaux de justice, l'usage des vêtements en soie. Palais des Tuileries, le 11 février 1811 S. M. dit qu'il y a de nouvelles plaintes sur la contrebande et qu'on observe que le brûlement des marchandises anglaises peut avoir ralenti le zèle des employés Il faudra, pour y remédier, condamner les individus saisis en faisant la contrebande, les négociants auxquels les marchandises seraient destinées et les assureurs, à une amende d'une quotité déterminée de la valeur des marchandises. Cette amende appartiendrait aux préposés saisissants.

Palais des Tuileries, le 4 mars 1811. 1° S. M. désire que le ministre de l'intérieur lui présente, sur la fabrication du sucre de betterave, un rapport qui fasse connaître quelles sont les personnes qui se sont livrées à cette fabrication, quel est le nombre actuel des fabriques, quels en ont été les produits et les encouragements qu'il conviendrait de donner aux fabricants. 2° M. le comte de Sussy a présenté à S. M. l'état de la balance des importations et exportations faites par les bâtiments français munis de licences. S. M. ordonne qu'il soit fait un dépouillement de cet état, série par série, port par port; que, dans le dépouillement, on distingue les bâtiments qui sont allés en Angleterre, dans le Levant et aux Etats-Unis; que les articles désignés dans l'état sous le titre d'objets divers soient détaillés article par article, et qu'il lui soit présenté un projet de décret pour statuer que les articles qui n'ont qu'une valeur de fantaisie, tels que les 4 Le 28 novembre 1810, Napoléon écrivait au prince Lebrun, lieutenantgénéral de l'Empereur en Hollande, â Amsterdam « Faites brûler sur-lechamp toutes les marchandises provenant de fabrique anglaise qui sont en Hollande, dans les entrepôts, magasins, etc. » (Corresp., t. TXI, p. 346).


tableaux, les dentelles, etc., ne soient admis pour aucune valeur dans la balance des exportations. Cette décision sera appliquée aux bâtiments qui seraient chargés ou en chargement. Palais des Tuileries, le 35 mars 1811. Les fabricants chargés du service de l'habillement et de l'équipement des troupes réclament le payement de ce qui leur reste dû par l'administration de la guerre sur les exercices 1808 et 1809, et par les corps sur les exercices 1807, 1808 et 1809. S. M. ordonne le renvoi de cette demande au ministre de l'administration de la guerre. 2° S. M. demande que M. le comte de Sussy fasse au prochain conseil un rapport sur la législation des ports de la Baltique. Il semble que rien ne devait sortir que sur des bâtiments à licences. Depuis; et lorsque la Suède déclara la guerre à l'Angleterre, on permit, dans un premier moment de satisfaction, la sortie des bâtiments suédois; mais la Suède n'a pas tenu ses engagements. Il convient de revenir actuellement sur la question tout entière, et de décider si on admettra dans nos ports des fers, des cuivres et autres denrées de la Suède. Si on les admet, il faudra au moins imposer l'obligation d'exporter la contre-valeur en soieries. Il faudra aussi établir qu'aucune denrée ou marchandise de Russie ne pourra être admise que contre une exportation de pareille valeur en soieries.

Dans son rapport, M. le comte de Sussy examinera s'il est certain qu'aucun bâtiment n'entre à Lubeck, Brème, Hambourg et Dantzick et n'est admis sans licence ou sans ordre de S. M. S'ils entrent autrement, et s'ils sont admis, comment procèdet-on à leur égard? Il est nécessaire de régler cette législation, à cause des Suédois qui vont naviguer avec des licences anglaises, et qui, par ce moyen, entreraient dans tous les ports du continent. Si on les oblige à prendre des licences françaises ou si on ne permet pas qu'ils entrent, ils seront dans la même situation que les Américains, et comme l'Angleterre a dans la Tamise 10 000 bâtiments qui ne peuvent être expédiés, il est évident qu'elle ne laissera pas naviguer les bâtiments suédois. Le rapport doit être conçu de manière qu'on ne paraisse pas avoir seulement la Suède en vue. On prendra le prétexte d'une grande force anglaise qui va paraitre dans la Baltique et du blocus de cette mer par les Anglais, pour établir un autre blocus, en vertu duquel aucun bâtiment ne sera admis sans licence. De cette façon, le commerce de la Baltique ne se fera en général que pour compte français et sur bâtiments français, sauf à accorder quelques privilèges aux Danois qui navigueront avec les licences


anglaises, mais qui ne pourront entrer dans les ports du continent qu'avec des licences françaises.

M. le comte de Sussy joindra à son rapport un compte-rendu de tout ce qui concerne les licences données aux villes anséatiques. Il n'y a que deux bâtiments porteurs de ces licences qui soient arrivés en France; il faut savoir ce que sont devenus les autres et faire une première sommation aux cautions. Sur l'état de recettes de l'extraordinaire des douanes qui lui a été dernièrement transmis par le directeur général. S. M. fait observer que cet état doit être plus clair à l'article d'Anvers, par exemple, il faut distinguer les cargaisons américaines séquestrées, les marchandises saisies en Hollande et conduites dans leport, etc. A l'article Cologne, on fait figurer des marchandises confisquées et on n'a rien confisqué à Cologne; les marchandises qui ont été vendues proviennent du Nord. Il faut donc mettre Marchandises confisquées dans le Nord, Marchandises du Rolstein, avec distinction d'exercices. Il faudra ensuite établir le montant des droits ordinaires des douanes que devront payer ces marchandises. En 1810, elles sont déjà dans le compte des douanes savoir pour 1811 ce qu'elles produiront.

Palais de Saint-Cloud, le 33 avril 1811. S. M. ordonne que l'on fasse un mémoire pour déterminer le droit qu'il faudrait mettre sur toutes les marchandises allant et venant pour l'approvisionnement de l'Allemagne, en supposant S. M. maîtresse de toutes les côtes jusqu'à la Baltique. Ainsi, en supposant la paix faite avec l'Angleterre, on établirait en France le droit de consommation comme on voudrait. Il s'agit de savoir quel droit de transit on établirait pour faire équilibre avec ce qui viendrait de Memel, de Constantinople et de la mer Noire. Il faut faire entrer dans les éléments de calculs les délais et les dangers d'une longue navigation. Il en résultera qu'on connaîtra l'avantage de la possession de Hambourg par le produit du droit qu'elle permettra d'établir sur ce qui viendra par les autres points.

S. M. ordonne de faire un mémoire pour connaître (en supposant les côtes de la Prusse libres de communiquer avec l'étranger) le droit à imposer sur les marchandises allant en Saxe, de manière que celles venant par Hambourg puissent soutenir la concurrence avec celles débarquées à Stettin.

Palais de Saint-Cloud, le 6 mai 1811. S. M. a lu la lettre du ministre des finances au directeur général des douanes sur le commerce de la France avec les Etats-Unis, qui porte qu'on


n'applique plus aux bâtiments de cette nation les décrets de Berlin et de Milan 1; elle a lu aussi la lettre du grand-juge sur le même objet au conseil des prises pour faire suspendre la saisie ou la main levée du séquestre mis sur les bâtiments américains. S. M. pense que, dans l'état des choses, il n'y a rien à faire ni aucune mesure à prendre. Mais le ministre des relations extérieures écrira au ministre de S. M. près les Etats-Unis, pour que celui-ci annonce à ce gouvernement qu'aussitôt qu'on a connu en France les nouvelles dispositions des Etats-Unis les bâtiments américains mis sous séquestre ont été relâchés, et on leur a donné la liberté de partir, en se conformant aux lois du pays, c'est-àdire en exportant des vins, des soieries et des produits des manufactures françaises. Désormais, tout bâtiment américain venant directement des ports des Etats-Unis sera reçu en France, pourvu qu'il n'ait touché ni en Angleterre, ni dans aucun port de la domination anglaise, et qu'il ne soit chargé que des marchandises du crû des Etats-Unis, à l'exception du sucre, du café et du cacao. Les bâtiments des Etats-Unis arrivant en France acquitteront les droits de douane et devront effectuer leur retour en exportant pour une valeur égale en vins de France, soieries et autres marchandises de manufactures françaises, dans les proportions déterminées par les règlements.

Le sucre, le café et le cacao ne sont point admis, parce qu'il n'est pas de l'intérêt de la France d'en recevoir. Cependant, les bâtiments qui seront arrivés avec des permis autorisant l'importation de ces marchandises, seront admis.

Quant au tabac, comme il est en régie en France, on ne peut pas en permettre l'introduction illimitée qui donnerait lieu à la contrebande; mais on pourra les recevoir en entrepôt réel et même en permettre le transit pour l'Allemagne et les autres Etats d'Europe où les négociants américains en trouveraient le débit. 1 Le décret de Berlin, du 21 novembre 1806, en réponse à la déclaration anglaise du 16 mai 1806, déclarait les lies britanniques en état de blocus et interdisait le commerce des marchandises anglaises. L'Angleterre ayant changé de système, et décidé que tout navire, pour être libre d'aller où il voudrait, devait d'abord passer dans un des ports du Royaume-Uni ou de ses colonies, Napoléon repondit par le décret de Milan, du 17 décembre 1807, i, ainsi conçu « Tout bâtiment qui aura souffert la visite d'un vaisseau anglais, ou se sera soumis à un voyage en Angleterre, ou aura payé une imposition quelconque au gouvernement anglais, sera déclaré dénationalisé, et sera déclaré de bonne prise. » Pour faciliter l'application de cette disposition, un règlement du Il janvier 1808 récompensait la délation, en attribuant le tiers du produit de la vente du navire et de la cargaison au dénonciateur.


Comme l'intention de l'empereur est de n'admettre que les marchandises du crû des Etats-Unis, elles devront avoir un certificat d'origine, dans lequel sera énoncée toute la cargaison du bâtiment il y aura dans ce certificat une ligne écrite en chiffre; ce chiffre sera fourni par le ministre des relations extérieures. Le consul qui délivrera le certificat d'origine remettra au capitaine du bâtiment une lettre cachetée cette lettre, adressée au ministre des relations extérieures, conti'endra le détail du chargement du navire; elle sera écrite en chiffre, et on aura soin de le varier, de manière qu'on ne puisse pas en trouver la clef. Quant aux bâtiments qui se trouvent séquestrés, comme ayant été pris par des corsaires français, et dont la main levée ou la saisie est restée en suspens, il faut éviter toute explication positive sur cet objet, de même que sur la question de savoir si les bâtiments des Etats-Unis peuvent aller en Angleterre, et si, dans ce cas, ils peuvent être saisis par des corsaires français. Cependant, on ne doit pas ignorer la manière dont cette question est considérée en France. Si le ministre de S. M. aux EtatsUnis était fortement pressé sur cet objet, il pourrait, en déclarant qu'il n'a à ce sujet aucune instruction, insinuer, comme de son chef, la possibilité d'un arrangement et laisser entrevoir un terme moyen. L'intention de S. M. est de conserver en séquestre les bâtiments pris par les corsaires, pour agir à leur égard de la même manière que le gouvernement anglais en agira à l'égard des bâtiments américains qui viendront en France.

Tous les bâtiments des Etats-Unis qui iront en Angleterre pourront être saisis, comme à l'ordinaire, par les corsaires français mais ils ne seront mis qu'en séquestre si les Anglais n'assujettissent pas les Américains au blocus; et s'ils laissent arriver librement les bâtiments des Etats-Unis, en France, tous les bâtiments séquestrés en France seront relâchés.

Si les Anglais arrêtent les bâtiments américains qui viennent en France, il est tout simple que ceux qui allaient en Angleterre soient retenus par les Français.

Cette retenue ne sera même qu'une juste indemnité, car les bâtiments américains qui viennent en France peuvent être considérés comme venant au profit de la France, comme faisant en tout ou en partie une propriété française, puisqu'enfin le commerce demande le concours de la France et de l'Amérique. Si donc les Américains se soumettent à voir prendre leurs bâtiments par les Anglais, ils ne font point respecter leur pavillon; alors les bâtiments qui seraient pris par les Français ne seraient qu'un équivalent et même qu'un faible dédommagement


pour une partie du tort que l'Angleterre aurait fait à la France. Mais, au reste, on ne veut point traiter cette question directement l'état actuel des choses relativement à l'acte d'intercourse ne peut être stable. Avant qu'on ait reçu à Paris la réponse du ministre de S. M. en Amérique, de nouveaux événements auront amené d'autres circonstances. Les Anglais ne peuvent pas laisser venir tous les bâtiments américains en France ni en laisser sortir librement ceux qui en partent chargés de marchandises françaises. Les Américains ne peuvent pas souffrir que leurs bâtiments soient arrêtés par les Anglais. Il doit donc résulter de cela un autre ordre de choses; si ce résultat est la guerre, tous les bâtiments séquestrés en France seront relâchés; si la guerre n'a pas lieu, on se règlera sur les nouvelles données; mais au fond cette question, très importante pour la France, n'est que secondaire pour les Etats-Unis.

Le nombre des bâtiments que la France peut prendre est peu de chose, à cause de l'infériorité actuelle de ses forces navales. L'essentiel, c'est l'arrivée des bâtiments américains dans les ports de France; on ne peut admettre que les bâtiments des Etats-Unis puissent aller librement en Angleterre et en revenir, et qu'ils ne puissent pas venir en France.

Le ministre des relations extérieures fera un rapport à S. M. sur cet objet et lui présentera le projet de lettre. Il lui remettra l'état des consuls qui seront autorisés à délivrer les certificats d'origine. Le chiffre de ces certificats à délivrer aux Américains devra être différent de celui qui est employé pour les permis. Palais de Saint-Cloud, le Si juin 1811. S. M. demande à M. le comte de Sussy un rapport sur les licences données dans les villes anséatiques. Les Anglais ont besoin de blé cette année. L'Allemagne et la Pologne en sont encombrées. Ne conviendraitil pas d'exporter les blés des villes anséatiques, de la Prusse, du Mecklembourg et de Dantzick, en établissant un droit fixe qui serait le profit de la France? Si les Anglais n'en tirent pas de la Baltique, ils en tireront d'Amérique; il serait d'ailleurs impossible d'empêcher la Prusse et la Pologne d'en exporter. Il faut donc permettre l'exportation du blé moyennant un droit qui aurait l'avantage d'imposer à l'Angleterre une contribution assez considérable au profit du continent. Il faut s'occuper de ce travail demain. Le droit à établir devra être étudié avec des personnes instruites dans cette matière et calculé sur ce que les Anglais peuvent gagner à tirer des blés de la Baltique plutôt que d'ailleurs. Quant au port de Dantzick, qui est dans une situation parti-


culière, l'exportation y sera permise comme dans les autres ports; mais on se réservera secrètement de l'arrêter toutes les fois qu'il n'y aura pas 300 000 quintaux de blé dans la ville. Alors le gouvernement mettra l'embargo sous des prétextes militaires. 2° S. M. porte son attention sur le commerce des denrées coloniales en Allemagne. Jusque dans ces derniers temps, la Saxe, la Westphalie et la Bavière ont mal compris le système. Ces gouvernements admettaient en circulation et en consommation toutes les marchandises coloniales qui arrivaient avec le certificat qu'elles avaient acquitté en Prusse le droit du tarif continental. Par là, elles enrichissaient la Prusse au détriment de la Confédération; la Prusse, qui sentait l'avantage dont on la laissait profiter, ne faisait payer le droit qu'en papier-monnaie, qui perdait 50 pour 100; elle se rendait facile sur le droit et donnait des certificats de paiement, quoiqu'il n'eût pas été acquitté; d'où il s'ensuivait que les denrées coloniales étaient à bon marché dans toute l'Allemagne. Aujourd'hui la Westphalie et la Saxe ne laissent plus entrer les denrées coloniales venant de la Prusse.

Toutes les denrées sont assujetties au droit, à moins qu'elles ne l'aient payé à la France. Toutes celles qui étaient à Leipsick ont été saisies; celles qui étaient munies de certificats prussiens ont acquitté le droit une seconde fois. Cela doit faire hausser considérablement les marchandises coloniales en Allemagne. Il faut examiner si on ne gagnerait pas suffisamment à faire vendre à Magdebourg les denrées coloniales qui s'y trouvent, et qui sont la propriété de S. M. on y percevrait le droit. Ce produit entrerait toujours dans le compte du droit extraordinaire, puisque les douanes de France n'ont rien à prétendre sur ce qui n'est pas consommé de la France. La question se réduit à savoir ce qu'on en trouverait avec la condition de payer le droit il convient d'écrire sur cela à il. Hermann.

En supposant que l'on donnât les marchandises pour rien, on se trouverait toujours avoir perçu le droit, sans faire entrer ces marchandises dans la consommation en France.

11 faut voir quelle est notre situation. Si nous avons besoin de marchandises coloniales, on peut en faire venir facilement, puisqu'il n'est question que d'ouvrir un canal, et alors, en les faisant entrer directement, on acquiert un droit sur la consommation, indépendamment de celui qu'on aura déjà perçu à Magdebourg. Une partie de ces marchandises est nécessaire pour l'Italie. Les permis de la Confédération ont accordé plus qu'on n'espérait ils admettent pour leur consommation ce qui a payé un'droit à la France. Cela n'est pas juste à la rigueur. Il faut voir s'il ne 10 AVRIL 1908. 3


serait pas convenable de leur accorder la moitié du droit, ce qui deviendrait un transit de 50 pour 100; alors ils comprendraient l'intérêt qu'ils ont à empêcher l'introduction de ces marchandises par la Prusse, l'Autriche et la Suisse. La barrière pour l'entrée des denrées coloniales par la frontière de ces trois puissances serait absolument fermée. Les Etats de la Confédération ne les recevraient que par Hambourg et par les frontières de France; ces denrées payeraient 25 pour 100 à la France et 25 pour 100 à ces Etats. La Bavière, par exemple, aurait le transit par le pays de Bade et le Wurtemberg, ou bien par la Saxe pour ce qui viendrait de Hambourg. Ce serait un droit imposé sur la consommation d'une population de 10 millions d'habitants. Il estimportant de calculer l'effet que cela aurait sur les marchandises qui sont aujourd'hui à Hambourg. Si ce système était une fois établi, on ferait un traité avec ces provinces, et il serait convenu qu'elles ne recevraient les denrées coloniales que de la France.

Ceci amène une autre question.

Les denrées coloniales qui avaient été saisies en Suisse et dans les pays de la Confédération du Rhin, appartenant à des Français ou à des étrangers, ont pu entrer moyennant l'exportation de leur valeur en soieries, etc.; aucun des propriétaires n'a rien importé; mais ils ont profité de la levée de l'embargo pour les remettre dans le commerce sans payer le droit. Il faut considérer cette permission d'entrer qui avait été donnée, non comme une faculté, mais comme une obligation d'introduire. En conséquence, le directeur général des douanes écrira à ces propriétaires, aura des conférences avec eux, et rendra compte des résultats de cette disposition. Le droit était dû les marchandises en ont été exemptées, parce qu'on a dit qu'elles le payeraient en France; d'ailleurs, l'importation n'a été accordée que sous la condition d'exporter des soieries et autres denrées françaises. On pourra cependant accorder quelque adoucissement aux propriétaires de coton qui auraient en France des fabriques d'étoffes de coton. Il faudrait fixer un délai pour l'importation, et, ce délai expiré, les préposés des douanes commenceraient les poursuites pour l'acquittement du droit.

Les fileurs français, qui ne trouvent pas en Italie et en France des débouchés"suffisants, demandent à pouvoir exporter en Allemagne et proposent qu'on leur rende le droit de rabat. Est-ce sérieux ou n'est-ce qu'un piège tendu à l'administration? Les douanes sont moins sévères en Allemagne, les matières premières à meilleur marché; rendre le droit de rabat, ce serait payer une prime d'exportation de cent pour cent.


Pour n'être pas dupe, il faudrait établir que le droit ne serait rendu que pour la somme des droits d'entrée en France acquittés par chaque fabricant, et distinguer les espèces de coton. Le fabricant n'a rien payé sur ceux du Brésil puisqu'ils étaient défendus; il a payé sur ceux du Levant, mais ils n'ont pas servi à la fabrication des étoffes qu'il exporte.

Si la question rigoureusement posée ainsi ne devait avoir aucun effet, elle ferait beaucoup de mal à la France, en ce qu'elle diminuerait la sévérité des gouvernements allemands sur la même matière, et que ces gouvernements, traitant leurs fabricants comme nous les nôtres, leur restitueraient le droit pour favoriser l'exportation.

l'alais de Saint-Cloud, le S juillet 1811 L'Empereur porte son attention sur les importations de laines; S. M. ordonne qu'au prochain conseil RI. le Directeur général des douanes présentera une note sur les laines importées, exercice par exercice, depuis 1807 jusqu'en 1811, en indiquant par quelles frontières elles ont été introduites. M. le ministre de l'intérieur présentera un rapport sur le prix de la laine et sur les pertes qui résultent pour l'agriculture du bas prix de cet article dans l'empire; ce rapport indiquera les mesures à prendre pour y remédier.

S. M. désire aussi qu'on lui fasse connaître combien de marchandises coloniales ont été importées depuis l'an VIII, par exercice et par espèce de marchandise.

Palais de Saint-Cloud, le 6 aozît 1811. S. M. demande qu'on lui présente le décret qui a été rendu pour autoriser le petit conseil d'Illyrie à prononcer sur l'admission des navires dans les ports d'Illyrie. Y aurait-il inconvénient à supprimer toutes les douanes dans la Dalmatie, Raguse et les bouches du Cattaro, et y laisser arriver le sucre, le café, le coton et toutes les denrées de cette nature, sans cependant l'autoriser ouvertement, afin que si l'abus était trop fort, on pût les confisquer, car on n'autorise pas l'entrée des marchandises anglaises?

Où appuierait-on la nouvelle ligne de douanes? Entre Zara et l'Istrie? La tracer de manière qu'il suffise de garder trois ou quatre cols.

Les provinces illyriennes seraient ainsi divisées en deux parties celles qui auraient la liberté entière du commerce, et celles de l'Istrie, la Carinthie et la Carniole, qui ont des débouchés avec la Hongrie, l'Allemagne et l'Italie. Ces dernières seules seraient sous le régime des douanes; elles recevraient par le cabotage de


la Dalmatie, comme de Naples, toutes les marchandises du pays et toutes les marchandises permises, bien entendu, sur des bâtiments français, dalmates ou illyriens, puisque le cabotagd n'est permis qu'à ces bâtiments.

Tous les bâtiments de Corfou et de la côte d'Albanie pourraient être admis à Trieste et à Fium comme caboteurs, pourvu qu'ils ne portassent que des marchandises du crû d'Albanie ou de Corfou avec des certificats d'origine. Le petit conseil pourrait décider l'admission de ces petits bâtiments et le déchargement sous caution. Le conseil de Paris aurait le temps de décider ultérieurement. On ferait connaître au gouverneur général qu'on donnerait des permis ottomans à ceux qui en demanderaient; moyennant ces mesures, les provinces illyriennes seraient dans le système général. Palais de Sainl-Cloud, le 19 août 1811. Après la lecture d'un rapport du ministre secrétaire d'Etat du royaume d'Italie sur l'état du commerce des soies en Italie, S. M. fait les observations et prescrit les dispositions suivantes

L'Italie a exporté cette année la moitié de ce qu'elle a exporté l'an passé; mais la récolte de 1810 n'a été que d'un dixième moindre que celle de 1809. C'est du moins ce qu'on dit pour porter S. M. à favoriser la sortie. Il faut établir quelle a été réellement pour l'Italie et pour la France la différence des récoltes de 1809 et de 1810. Toutefois on peut établir que l'exportation de 1811 a été beaucoup moindre qu'en 1810. A quoi l'attribuer? Le droit n'a pas été augmenté sur l'organsin, surtout lorsque les fabricants italiens ont voulu le faire passer par la France.

Le droit a été triplé ou quadruplé sur la soie brute; aussi en 1811 n'a-t-on presque point exporté, ni dans les derniersmois de 1810. On peut même dire que l'exportation a été absolument nulle, car on n'en a exporté qu'en France où on n'était pas soumis au droit. Dans les quatre derniers mois de 1810, où le tarif existait, on voit que l'exportation n'a été réellement considérable qu'en France.

On a exporté, en 1810, en France, la moitié de ce qu'on a exporté en soie brute dans les autres pays; il est donc probable que l'exportation dans les autres pays s'est faite par contrebande. En 1810, l'exportation de la soie brute a bien été de 150 000 kilos 75 000 l'ont été en France; il n'y en a donc eu que 40 000 en Helvétie et 35 000 en Allemagne.

Les manufactures de France, en 1811 et derniers mois de 1810, ne font guère que les deux cinquièmes de ce qu'elles


faisaient dans les premiers mois de 1810. Si toutes les manufactures de l'Allemagne et de la Suisse avaient éprouvé la même réduction dans leurs travaux, il s'ensuivrait que l'Italie ayant exporté la moitié de sa récolte, aurait exporté autant que le comporterait la diminution des affaires en soieries.

Ce qui intéresse l'agriculture, ce n'est pas la quantité, c'est le prix. Il faut suivre les variétés des prix dans les divers marchés de l'Europe, en 1810 et 1811, et faire connaître si l'agriculture est menacée en Italie, en Piémont et en France. Si elle l'était, la diminution du droit serait un faible remède. La masse des exportations se fait en organsin dont le droit n'a pas été fort augmenté; mais la communication interrompue avec l'Angleterre est surtout la véritable raison de la baisse des prix. L'Angleterre aime les soieries; elle en fournit ses colonies et une partie de l'Amérique espagnole qui en demandent.

Si nous n'arrivons plus à fournir à l'Amérique et à l'Angleterre autant de soie manufacturée que nous pouvons en fabriquer, il faudrait maintenir au moins notre agriculture, en donnant des permissions d'exporter en Angleterre pour des quantités déterminées on diminuerait ou on arrêterait cette exportation quand on voudrait.

Par exemple, au Havre, on pourrait permettre d'exporter tant de soie de Piémont, d'Italie, de France, en organsin; et, si on se refusait à laisser sortir l'organsin de France, on pourrait, du moins, laisser sortir celui d'Italie. On pourrait vendre cette permission d'exportation par le Havre; ce serait une imposition mise ainsi sur les manufactures anglaises. S'il est prouvé que nous avons grande abondance de soie, que le prix en est avili, l'unique moyen sera d'ouvrir un écoulement pour les manufactures anglaises. On s'occupera de ces questions dans le conseil de lundi. Ce serait une chose douloureuse que de donner à nos ennemis le moyen d'alimenter leurs manufactures. Mieux vaudrait accorder de très grands privilèges à nos manufacturiers de soie; par exemple, on n'admettrait les cotons du Levant, les laines de Saxe que contre l'exportation d'une pareille quantité de soies manufacturées. C'est déjà ce qu'on fait en partie pour les cotons d'Amérique; mais les fabriques de coton, de drap se plaindraient de ce privilège.

Les manufactures de coton ne peuvent prétendre lutter avec l'Angleterre dans les marchés du Levant; elles ne sauraient donc se plaindre; il n'y aurait donc plus que les fabricants de draps de Carcassonne qui fussent lésés; mais ils ont des débouchés en France, et la moitié de nos laines se tire actuellement de l'étranger.


Le Levant, qui nous fournit du coton, est un des pajs où l'on peut le plus débiter nos soies.

Trianon, le 26 août 1811. M. le ministre des relations extérieures propose de délivrer des certificats d'origine pour les cotons du Levant. Mais ces cotons n'ont pas besoin de certificat d'origine, puisqu'ils le portent avec eux; ce qui importe, c'est de s'assurer qu'ils n'appartiennent point au commerce anglais. Cela est si vrai que par terre on n'exige pas de certificats, parce que les Anglais ne peuvent rien gagner à les transporter par cette voie; il n'est donc pas besoin de certificats d'origine pour les cotons qui viennent par terre. Il n'en est pas de même pour ceux qui viennent par mer de Smyrne à Salonique un Anglais y a plus d'avantage qu'un Français. Alors il suffit d'être assuré que les cotons n'appartiennent pas aux Anglais. Le certificat pourrait être donné par les consuls de Smyrne et de Salonique, sauf la vérification des douanes. On ne veut pas s'assurer que le coton est du Levant, mais être sûr qu'il n'appartient pas aux Anglais. Tout ce qui vient à Ancône, Venise, Trieste, par Patras, vient de Malte. Les marchands de Tunis qui faisaient ce commerce ont été ruinés le jour où l'on a fait confisquer leurs bâtiments il faut les en dégoûter d'une manière absolue. Le ministre fera un rapport sur cet objet lundi prochain, et consultera les négociants sur les moyens d'acquérir la certitude que les Anglais n'ont aucun intérêt dans ce commerce. Compiègne, 16 septembre 1811 Il existe en Allemagne une quantité de soies appartenant à des négociants d'Italie; on ne présume pas qu'il y en ait appartenant aux Français, ni aux Piémontais il convient de s'en assurer.

Les Italiens, qui ont des soies sur un point quelconque du continent, devraient en faire la déclaration à leur gouvernement à Milan on leur donnerait des permis pour les exporter par Hambourg, ce qui empêcherait la stagnation de ces soies. Ces permis seraient admis dans toutes les licences qu'on donnerait à Hambourg. Voilà pour le passé.

Pour l'avenir, le seul point par lequel l'exportation des soies pour l'Angleterre serait permise serait Dunkerque; les négociants italiens seraient informés que, s'ils exportaient leurs soies par un autre port, elles seraient confisquées et considérées comme marchandises anglaises.

Les négociants italiens ou piémontais qui voudraient envoyer des soies en Angleterre en feraient la déclaration, savoir les pre-


miers à Milan, les seconds à Paris. Elles traverseraient la France en transit sans payer des droits. Les permis seraient délivrés pour une quantité fixe, par exemple 100 kilogrammes ou le poids d'une balle. Il aurait à payer un droit d'embarquement à Dunkerque. S. M. ordonne que le ministre de l'intérieur étudie la question et lui propose un projet de décret rédigé d'après les bases ci-dessus indiquées.

Palais de Saint-Cloud, le 35 novembre 1811. 1° Le Brésil doit encore 3 400 000 florins à des maisons hollandaises; il propose de s'acquitter en marchandises, telles que cuirs, sucre, café et coton. S. M. dit que l'idée de faire payer en sucre et en café est inadmissible. Le Brésil doit en argent; il est intéressé à payer. Il faut insinuer à ces négociants, sans leur écrire, qu'il serait possible qu'on permît l'introduction de quelques marchandises, mais à condition d'exporter des soieries et des vins. Dès ce moment, il ne devrait y avoir aucune difficulté. Le pavillon du Brésil étant libre, les soieries déposées aux entrepôts de l'Angleterre s'y embarqueraient pour le Brésil; il faut présenter cela comme une facilité.

2" S. M. ordonne au ministre de la marine de préparer un décret sur la pêche. Tout pêcheur sera tenu de partir d'un point donné; on établira sur les points désignés des prud'hommes assermentés obligés de déclarer tout ce qui vient à leur connaissance ce seraient de véritables surveillants qui ne coûteraient rien. Il faut désigner loin des rades les points d'où partiraient les bateaux; si on en faisait partir de Toulon, par exemple, ils sauraient qu'on y embarque des vivres, des hommes, etc. Pour rendre le système complet, autoriser l'amiral, le capitaine commandant une division, le général de brigade commandant un département à empêcher le départ et à mettre l'embargo sur les pêcheurs. [Paris], 9 décembre 1811. S. M. dit qu'on doit repousser toutes les réclamations des boulangers sur le prix du pain à Paris. Quand le sac de farine est à 73 francs, ils doivent vendre le pain à 15 sous. On leur offre de la farine à ce prix; ainsi ils n'ont rien à dire.


LA HOLLANDE POLITIQUE LE ROLE DES CATHOLIQUES NEERLANDAIS

DEPUIS DIX ANS

Dans cette contrée que l'aspect même de son sol a fait baptiser du nom de Pays-Bas, les catholiques, en majorité au moment de la guerre contre la domination espagnole, n'atteignent actuellement, malgré leurs progrès au cours du dix-neuvième siècle, que le chiffre de 1 800 000 sur une population nationale d'un peu plus de 5 millions Malgré cette infériorité numérique, ils ont cessé d'être opprimés; ils ont recouvré peu à peu, sous le régime de la Loi fondamentale du 3 novembre 1848, une liberté dont seraient jaloux leurs coreligionnaires d'autres pays, en apparence plus favorisés, et ils en sont arrivés à posséder une influence notable sur la direction des affaires publiques dans un Etat en majeure partie protestant.

Ce résultat ne s'est pas produit instantanément. Il est le fruit de cinquante années de lutte opiniâtre, d'organisation politique et sociale, d'alliances sages et durables, en un mot d'un demi- siècle d'efforts incessants, parfois héroïques, d'une minorité qui ne voulait pas laisser écraser ses droits sous la loi brutale du nombre. Au lendemain de la Constitution parlementaire de 1848, les catholiques hollandais constituaient une fraction presque négligeable. Sans expérience de la vie publique, sans cohésion et n'ayant pour tout programme que la tradition d'un effort continu vers la liberté religieuse, ils formaient à peine le cinquième de la population et ne comptaient au Parlement qu'une dizaine de députés sur les soixante-huit que comprenait la 2e Chambre 2. Ils Exactement, d'après le dernier recensement décennal de 1899, 1 790161 sur 5 104137 habitants. En 1853, les catholiques étaient au nombre de 1 180 000 et ils avaient fait déjà de grands progrès durant la première moitié du siècle.

2 Depuis la revision constitutionnelle de 1887, la 2" Chambre comprend 100 membres et la 1" 50.


ne pouvaient prétendre à d'autre rôle qu'à celui d'une sorte de monnaie politique d'appoint. Ils mêlèrent d'abord leurs voix à celle des libéraux qui, sous la conduite du grand ministre Thorbecke leur apparaissaient comme un parti de justice et de liberté et qui pavèrent leur appui fidèle par la reconnaissance de certains de leurs droits et par le rétablissement de la hiérarchie catholique aux Pays-Bas.

Mais bientôt, le libéralisme prit des allures doctrinaires et emprunta des procédés de plus en plus sectaires à mesure que sa victoire s'affirmait et que sa puissance augmentait dans le pays. Après la loi établissant la neutralité de l'école officielle et refusant aux établissements libres les faveurs de l'Etat, les catholiques furent obligés de rompre avec lui et de prendre position contre leurs anciens alliés. Alors commença la lutte pour « la libération de l'école » et pour l'égalité devant la loi de l'enseignement libre et de l'enseignement officiel, lutte héroïque où, malgré l'échec infligé à leurs revendications par la loi de 1878, les troupes catholiques ne se découragèrent pas un instant, où elles s'appliquèrent à regagner pied à pied le terrain perdu et où elles trouvèrent, enfin, l'alliance qui devait les mener à la victoire. A côté d'elles, en effet, sur ce même terrain de la liberté d'enseignement, combattait un groupe de protestants, calvinistes ardents et croyants, qui, fermement attachés à l'autorité de l'Evangile, s'élevaient avec force contre les principes rationalistes importés par la Révolution française. De là venait le nom d'antirévolutionnaires dont ils se paraient. Pour les rapprocher des catholiques que séparait d'eux le fossé profond des croyances, élargi par trois siècles d'hostilité religieuse, il fallait t'imminencedu danger, la certitude du but à atteindre et, par-dessus tout, de part et d'autre, des chefs au regard vaste et à la main sûre qui imprimeraient à cette manœuvre hardie la précision nécessaire. Chose curieuse, ces chefs se rencontrèrent en la personne d'un prêtre catholique et d'un pasteur protestant. L'un, Mgr Schaepman, est l'une des figures les plus attachantes de la Hollande contemporaine Néerlandais de pure race, à la stature puissante, au front large, aux yeux bleus d'une fixité étrange derrière des lunettes à branches d'or, à la lèvre toute lourde et bouffie d'éloquence, il répandait autour de lui une impression de force et de ténacité. La Hollande y reconnaissait son meilleur poète, son Jean-Rodolphe Thorbecke (14 janvier 1798-4 juin 1872) fut durant de longues années le chet du parti libéral hollandais. Ce fut lui qui précisa sa doctrine, définit son programme et le mena à son apogée. Trois fois ministre, il exerça une grande influence sur les destinées de la Holhnde.


meilleur orateur et l'un de ses premiers hommes politiques de la période moderne; le parti catholique y saluait son général et son stratège parlementaire1. L'autre, le docteur Kuyper, au profil antique de César romain, organisateur d'un rare mérite et écrivain d'une rare puissance, s'est révélé un manieur d'hommes et un conducteur de peuples. Rénovateur dans l'Eglise néerlandaise, il a groupé autour de lui les ultra-calvinistes. Dans le domaine politique, son génie créateur a tiré du néant son parti, lui a donné une organisation admirable et un programme complet, pendant que son activité inlassable formait de toutes pièces une puissante ligue ouvrière Patrimonium, fondait une université libre à Amsterdam, de nombreuses écoles protestantes un peu partout, et dictait, par surcroît, la ligne de conduite quotidienne dans le journal anti-révolutionnaire De Standaard*. Ces deux hommes étaient bien faits pour s'entendre tous deux avaient l'esprit large, le coup d'oeil sûr et ils comprenaient merveilleusement les nécessités de l'action politique dans un pays parlementaire. Ils apercevaient clairement les principes cachés qui dominent la lutte des partis. Ils se rendaient compte que le conflit n'était plus entre deux religions particulières, mais qu'il avait des racines plus profondes, que le combat véritable se livrait entre le matérialisme athée et le spiritualisme qui trouve sa seule base sérieuse dans le christianisme et que l'enjeu en était la destruction de l'ordre social ou son rétablissement sur 1 M. l'abbé Schaepman, né à Tubbergen le 2 mars 1844, ordonné prêtre en 1867, obtint le grade de docteur en théologie à Rome en 1870. Il était professeur au collège de Rijsenburg, lorsqu'en 1880, il fut élu député de Bréda. Il représenta ensuite Wyk-by-Duurstede et finalement Almelo. Il mourut à Rome le 23 janvier 1903, après avoir reçu, en 1901, du pape Léon XIII qui l'appelait « le plus fidèle de ses fils », le titre de prélat de la maison de Sa Sainteté. Comme poète, orateur, journaliste, homme politique, il tient une place unique dans l'histoire du parti catholique hollandais. 2 Le docteur Kuyper, né à Massluis le 29 octobre 1837, etudia la théologie et les lettres à Leyde où il obtint, en 1862, le grade de docteur en théologie. Successivement pasteur à Beesd, à Utrecht et à Amsterdam, il écrivit énormément sur les questions ecclésiastiques. Il accepta, en 1872, la rédaction du journal De Standaard. Elu député de Gouda, en 1874, il démissionna l'année suivante, préférant être chef de parti sans pénétrer à la Chambre. Il ne renonça à cette attitude qu'en 1894, pour briguer un mandat législatif à Sliedrecht où il fut réélu jusqu'en 1901, époque où il forma un ministère. Il eut la plus grande part dans la création de l'Université libre d'Amsterdam dont il fut le premier recteur et où il reste professeur. Il a multiplié les œuvres protestantes d'enseignement et sa volonté énergique, quelque peu autoritaire même, ne s'est jamais laissé arrêter par aucun obstacle. Depuis' les élections législatives de 1905, il s'est placé un peu en marge de la politique active.


des bases chrétiennes. Partant de cette idée, juste à peu près partout, et nulle part davantage qu'aux Pays-Bas où la théologie se retrouve constamment au fond de la politique, le docteur Schaepman et le docteur Kuyper rêvèrent le rapprochement pour une action commune des forces catholiques et anti-révolutionnaires qui, jusque-là, avaient opéré isolément sans pouvoir espérer le succès de leurs légitimes revendications.

La manœuvre était audacieuse et, pour la faire réussir, il fallait aplanir des préventions tellement enracinées que les moins pessimistes la vouaient à un échec certain. Pourtant, du moment qu'on voulait déloger le libéralisme de ses positions, c'était la seule tactique qui fût possible et qui eût chance d'aboutir. Elle aboutit, en effet. La coalition des catholiques et des protestants anti-révolutionnaires que ses adversaires appelèrent het monsterverbond, « l'alliance monstrueuse », parvint lentement à se constituer à la faveur des événements. Après des années deluttes incessantes, elle amena le triomphe des alliés aux élections, de 1888, et le ministère « chrétien » du baron Mackay put enfin résoudre, par une loi de pacification (8 décembre 1889), le problème scolaire et établir l'égalité de principe entre les écoleslibres et les écoles officielles.

Seulement, la victoire avait été fatale aux partis « chrétiens ». Sur la question militaire, l'accord avait cessé, et le levain des vieilles haines ancestrales s'était remis à fermenter en eux. La réforme électorale qui venait de se poser, augmenta encore la confusion et multiplia les malentendus. Tant qu'elle ne fut pas résolue, c'est-à-dire six années durant, on assista à une étrange mêlée parlementaire où des majorités de rencontre, parfois de hasard, disposaient du sort des ministères et des propositions de loi. Au milieu des divisions et du désarroi des partis, la « coalition chrétienne » s'était dissoute et la conséquence immédiate en avait été le retour au pouvoir des libéraux. II fallut la solution de la question électorale suivie d'un événement imprévu pour la rappeler à la vie et changer une coopération temporaire et plus ou moins dissimulée en une entente solide, prête à regagner le terrain que les dissensions intestines lui avaient fait perdre. I. LA reconstitution DE l'alliance CHRÉTIENNE. LES ÉLECTIONS DE 1897. LE ministère Pierson.

A peine le vote de la loi électorale était-il acquis que, du haut de la tribune de la première Chambre, M. Van Houten, nouveau Gambetta, laissait tomber cette parole, inome jusqu'alors en


Hollande Alle liberalen in het gelid tegen het clericalisme! « Maintenant, tous les libéraux en ligne contre le cléricalisme! » Ce cri de guerre se répercuta longuement dans le pays. Sous son action magique, les situations apparurent précises, dans une lumière éblouissante, et les partis se cristallisèrent suivant leur ancienne forme et dans les mêmes combinaisons.

Pourtant, en cette période de six ans, troublée par les querelles de la loi militaire et les luttes fratricides de la réforme électorale, les partis avaient changé, évolué.

A droite, les catholiques restaient à peu près les mêmes, sauf qu'ils retrouvaient l'union qui, depuis longtemps, leur faisait défaut. Par contre, les anti-révolutionnaires s'étaient divisés en plusieurs groupes et la scission était trop complète pour qu'il fût possible de les refondre en un seul. Le plus grand nombre restait, il est vrai, sous la direction ferme et puissante du docteur Kuyper; mais, du bloc primitif, deux fragments s'étaient détachés. D'une part, les anti-révolutionnaires indépendants avaient secoué l'autorité impérieuse du chef. Presque tous étaient des hommes de haute valeur, à l'exemple de M. de Savornin-Lohman et de l'ancien ministre, M. Mackay, et ils se distinguaient des Kuypcrianen par un tempérament plus aristocratique, moins porté vers les réformes sociales. Toutefois, la rupture n'était pas complète ils se retrouvaient unis sur le terrain des principes calvinistes et, par-dessus la crevasse qui s'était formée au milieu des querelles de la loi électorale, ils jetaient un pont qui les reliait d'une façon continue. D'autre part, les « chrétiens- historiques » s'étaient séparés complètement du parti. Les prédicants orthodoxes qui marchaient à la suite du fougueux docteur Bronsveld avaient coupé les dernières communications et ils s'apprêtaient à faire campagne avec les libéraux.

A gauche, le « grand parti libéral » s'était décomposé en plusieurs fractions qui s'échelonnaient jusqu'aux confins du socialisme. La plus importante avait planté son drapeau à une égale distance du centre et de l'extrême gauche; elle était faite des progressistes de « l'Union libérale » qui réclamaient des mesures démocratiques. Les « Unionistes » étaient précédés, vers la « social-démocratie », du groupe bruyant, mais peu nombreux des radicaux, et laissaient derrière eux les retardataires du « vieux libéralisme » mitigé, qui cherchaient à se faire pardonner leur indolence en matière sociale par leur ardeur contre le « cléricalisme ». Telle était la situation politique au moment où la loi électorale Van Houten allait recevoir sa première application. En juin 1897, devait avoir lieu le renouvellement intégral de la 2° Chambre des


Etats-Généraux. De tous côtés, les partis se préparèrent à la lutte. Ils déployèrent leur programme et recherchèrent des alliances. Les anti-révolutionnaires des deux nuances firent ouvertement cause commune avec les catholiques. Pour la première fois, la « coalition chrétienne » se manifesta au grand jour, et elle s'affirma par une campagne énergique. Ses chefs le docteur Schaepman et le docteur Kuyper espéraient que cette réunion de deux forces importantes qui, sans perdre leur autonomie et leur caractère propre, dirigeaient leurs efforts vers un but commun, entraînerait la masse étcctorale à f< donner la majorité à la partie chrétienne de la nation ».

Leur espoir fut déçu. Après des avantages marqués au premier tour de scrutin, les partis « chrétiens » furent défaits au second par l'union de tous ceux qui portaient le nom générique de hbéraux, soutenus par les chrétiens-historiques du.pasteur Bronsveld et en certains endroits par les « social-démocrates )) parlementaires qui, laissant les socialistes-révolutionnaires de M. Domela Nieuwenhuis se renfermer dans un dédain boudeur, reparaissaient sur la scène politique, avec la résolution d'y jouer un rôle. La droite ne rapportait de la lutte que 44 mandats législatifs contre 56. L'ère libérale, un instant interrompue en 1888, continuait. Pour remplacer M. Van Houten qui, considérant sa tâche finie avec la réforme électorale, avait exprimé sa voionté de se retirer au lendemain des élections, il fallait un homme de talent qui incarnât la « concentration libérale triomphante et qui pût la réaliser dans son propre ministère, assez progressiste pour être soutenu par l'Union libérale et ne pas trop effaroucher les radicaux, assez attaché à la vieille doctrine pour ne pas s'aliéner les grâces des vieux-libéraux. On songea aussitôt à M. Pierson, économiste érudit et praticien expérimenté, qui avait précédemment détenu le portefeuille des finances dans le ministère Tak van Poortvliet. On savait qu'il passait pour radical aux yeux des libéraux de La Haye, tandis que les radicaux d'Amsterdam le tenaient pour un conservateur et on estimait que la vérité se trouvait à mi chemin de ces extrêmes.

Quoi qu'il en fût, M. Pierson accepta la mission de constituer un ministère et il le fit avec un art consommé. La « concentration libérale » y entrait tout entière la « Libérale Unie » avec son chef M. Goëman Borgesius à l'intérieur, M. Cort van der Linden à la justice, M. Cremers aux colonies, AI. Lély au waterstaat; les vieux-libéraux y étaient représentés par M. de Beaufort aux affaires étrangères et au-dessus d'eux planait le sourire conciliant du ministre des finances M. Pierson. Tout y était prévu pour éviter


des heurts et des froissements entre des hommes qui tous étaient de première valeur et d'une science politique incontestable. M. de Beaufort, de par la nature même de son portefeuille, pouvait regarder d'un œil indifférent le courant démocratique qui emportait vers les réformes sociales ses collègues de la gauche libérale et M. Pierson lui-même avait les coudées franches pour continuer l'oeuvre fiscale qu'il avait commencée jadis'. 1. Et pourtant, cet assemblage d'hommes éminents n'était, au fond, que le résultat passager de transactions habiles; il reposait sur une majorité instable dont les éléments hétérogènes n'avaient guère de commun qu'un programme négatif. Aussi le ministère ne put-il gouverner qu'à l'aide de compromissions incessantes, au milieu de difficultés continuelles.

A peine était-il constitué, que le député chrétien-historique, le docteur de Visser, lui refusa son appui et se rapprocha de la droite. En même temps, des élections partielles amenèrent de légères modifications dans la force des partis un « social-démocrate », M. Schaper, fut élu à Veendam et deux vieux-libéraux remplacèrent des progressistes. La majorité, qui n'était guère solide, le devint moins encore à la suite de cette évolution et de ces changements. D'ailleurs, il répugnait à M. Pierson de s'appuyer constamment sur les socialistes et de leur laisser prendre une influence trop grande dans la direction des affaires. Cependant, s'il voulait s'en tenir à une majorité de gauche, il fallait bien compter avec eux dans une situation dont ils étaient devenus les arbitres. Le ministre ne put se résoudre à en venir là et, en maintes circonstances, il prit dès appuis dans la droite, « afin depouvoirs'émanciperdes éléments turbulents d'extrême-gauchew; mais sa politique le conduisit logiquement à ne réunir que « des majorités de circonstance qui faisaient défaut dès qu'il s'agissait des questions de principe » et à ce résultat que « nul des partis ne le considérait comme le représentant de ses idées et le portevoix de ses aspirations a «

Dans ces conditions, une opposition forte et disciplinée avait Sous le ministère Tak van Poortvhet, M. Pierson avait présenté tout un plan de réforme fiscale dont il avait fait aboutir le point principal l'impôt sur le revenu, se divisant en deux taxes, l'une sur la fortune (vermogens belasting), impôt de superposition, à la fois proportionnel et progressif, l'autre sur la profession (bedryfsbelasting) remplaçant l'ancienne contribution des patentes et frappant d'une manière très large tous les revenus qui ne proviennent pas de la fortune. (Lois du 2t septembre 1892 et du 2 octobre <893.)

1 C'est le jugement porté par M. Macalester-Loup, ancien membre du Comité directeur de « l'Union libérale n, actuellement directeur de la


entre les mains la destinée du ministère; elle pouvait, quand elle le voulait, en provoquer la chute. Seulement, l'entente n'était pas encore absolument parfaite entre les partis chrétiens et leur alliance indissolublement scellée. Il subsistait des préjugés, des différences de vues et de tactique. Du reste, la droite ne tenait nullement à se livrer à ce jeu de massacre ministériel; car, ce qu'elle aurait détruit, elle ne pouvait le remplacer. Ses succès n'auraient abouti qu'à des crises stériles dont ne pouvait sortir un gouvernement chrétien à moins de courir l'aventure d'une dissolution immédiate de la Chambre. Sans sortir du rôle d'une opposition sérieuse, elle se contenta de prendre barre sur le ministère et d'exercer le plus possible sur ses actes un contrôle efficace. C'était l'attitude que ne cessait de lui conseiller M. de Savornin-Lohman dans son journal De Nederlander et il faut convenir que c'était la plus sage. Grâce à cet ensemble de circonstances et de considérations, le ministère Pierson poursuivit sa route, cahoté entre la droite et la gauche et ne se maintenant en équilibre que par des prodiges d'habileté.

Au cours de ses quatre années de gouvernement, il mena à bonne fin plusieurs réformes dont le service militaire personnel qui, en 1890, avait jeté le trouble dans la coalition chrétienne. Certaines furent accomplies avec le concours de la droite et eu portent la marque dans plusieurs de leurs parties telles les lois sur les accidents du travail, sur t'hygiène publique, sur les habitations ouvrières. Mais son œuvre principale fut l'obligation scolaire qu'il parvint à grand peine à introduire dans la législation, par suite de l'opposition des partis chrétiens qui y voyaient une atteinte à la liberté du père de famille d'organiser l'enseide ses enfants.

Ainsi s'écouta cette « législature tragique », comme la qualifiait le docteur Kuyper, où le ministère mécontenta fortement le patriotisme hottandais en prenant, au sein de la conférence de la Paix, une attitude fuyante à l'égard du Transvaal et de l'Etat d'Orange en conflit armé avec l'Angleterre, et où il eût, par contre, la gloire de présider aux fêtes splendides qui accompagnèrent -je couronnement de la reine Wilhelmine, parvenue à sa majorité. A l'approche des élections législatives, !t redoubla d'activité et déposa plusieurs projets de loi autour desquels il fit une réclame nabile, dans l'espoir de se concilier les faveurs populaires. Ces projets réglaient les appels en matière d'assurances contre les Banque d'assurances contra les accidents professionnels, dans la .Reut~ pohftque et parlementaire de septembre t90t.


accidents, avaient trait à l'assistance publique, à la règlementation du contrat de travail, aux retraites ouvrières et se clôturaient par un plan grandiose de desséchement du Zuyderzée. L'opposition ne se laissa pas attirer sur ce terrain, et dans son discours à l'assemblée générale des délégués du parti anti-révolutionnaire, le docteur Kuyper indiqua la plate-forme qu'elle choisissait « La lutte, spéeina-t-il, doit glisser à côté du cabinet; nous devons combattre sans nous inquiéter de lui comme s'il n'existait pas. Et l'unique question qui se posera devant le pays au mois de juin est la suivante la majorité aux Etats-Généraux appartiendra-t-elle à la partie chrétienne de la nation ou restera-telle à nos concitoyens qui, sans cesse dans leurs idées politiques, ont rompu avec le Christ »

De son côté, le docteur Schaepman ouvrit la campagne du parti catholique par un grand discours où, de toutes ses forces, il exhortait à « l'entente cordiale avec le parti calviniste pour mettre fin à la domination libérale x.

La « coalition chrétienne se nouait plus complète et plus solide que par le passé. L'union étroite avait été, d'ailleurs, admirablement préparée par une série d'articles du docteur Kuyper dans le Standaard, sur les principes communs à tous les « croyants ». Elle embrassait non seulement les catholiques et les anti-révolutionnaires, mais encore les indépendants, ainsi que beaucoup de chrétiens-historiques qui ne partageaient pas l'intransigeance du pasteur Bronsveld, et elle reprenait le cri de ralliement qu'elle avait poussé aux élections de 1897 « Pour Dieu! Pour l'Evangile! Contre l'esprit athée de la Révolution! » En même temps, pour rendre plus efficace l'effort des troupes alliées, le docteur Kuyper et le docteur Schaepman s'appliquaient à faire disparaître entre elles les compétitions et les divisions dont profitait trop souvent l'ennemi. Pour cela, ils établirent le « système de l'échange des voix » que leurs adversaires appelèrent un « système de trafic, un appât présenté aux convoitises des politiciens ». C'était simplement un conseil de discipline et de sagesse afin d'éviter les déperditions d'énergie. Il consistait essentiellement à répartir les circonscriptions libérales ou socialistes entre les différents partis chrétiens, à les attribuer à celui qui avait le plus de chances de l'emporter, de façon à présenter partout un candidat unique que soutiendraient tous les « croyants ». Il devait y avoir ainsi une sorte de représentation proportionnelle pour les Volharden by het Ideal. Openingswoord ter Deputatenvergadering van, i7 april i90t, p. 5.


groupes de droite qui, en échange du sacrifice de leur politique personnelle et de l'apport de leurs voix dans un district, recevraient l'avantage de voir leur candidat triompher ailleurs, grâce aux suffrages des alliés. Si l'autorité des chefs ne fut pas assez puissante pour faire adopter ce système dans tout le pays, et si les négociations entamées à cette fin ne furent pas couronnées d'un succès complet, elles aboutirent néanmoins à assurer dès le premier tour, ce qui ne s'était pas encore vu jusqu'alors, les voix des anti-révolutionnaires aux candidats catholiques, dans les circonscriptions où les calvinistes ne pouvaient en aucune façon escompter la victoire, notamment à Beverwijk. Dans la Frise, elles amenèrent le partage des sièges entre les différentes fractions protestantes, dont les chrétiens-historiques frisons; et là, du moins, elles mirent un terme aux rivalités jalouses qui servaient si bien la cause des libéraux. La coalition chrétienne s'était donc étendue en incorporant de nouveaux éléments à son aile gauche; elle s'était disciplinée et elle présentait une force redoutable. En face d'elle, les libéraux étaient divisés. Les dissentiments entre les libéraux conservateurs et les progressistes de l'Union libérale ne s'étaient pas apaisés, et voici qu'en outre la discorde s'était mise au sein de cette dernière. La question de l'urgence de la revision constitutionnelle en vue d'arriver au suffrage universel avait été soulevée par le comité directeur. Elle y avait déchaîné une telle tempête que les liens qui rattachaient les divers éléments s'étaient rompus et que les plus avancés s'étaient retirés à la suite des membres de la direction pour former, avec les groupes radicaux, le parti des démocrates-libéraux. La « Libérale Unie s'était reformée tant bien que mal, mais les divisions n'avaient pas disparu devant les nécessités é)ectora)es, et, en bien des endroits, les révisionnistes démocrates opposaientleurs candidats aux unionistes. Malgré ces causes de faiblesse, les libéraux ne se décourageaient pas. Ils conservaient le secret espoir que les choses se passeraient comme en 1897. Au premier tour, on assisterait de nouveau à une victoire partielle des <f chrétiens )) puis, au scrutin de ballottage, unie par l'imminence du « péril clérical », la gauche oublierait ses dissentiments, ferait face à l'ennemi et remporterait la victoire définitive, ou, du moins, réduirait tellement la majorité de droite, qu'il lui serait impossible de gouverner. Mais, cette fois, leur attente fut vaine. Le~ résultats de la première rencontre furent tels que le succès était assuré aux partis chrétiens, quelle que fût l'issue des ballottages. Du premier coup, ils s'étaient emparés de 47 sièges; et, parmi les 42 ballottages, plusieurs leur étaient acquis d'avance. Pour pallier leur défaite, <0 AYRii. 1908. '4 4


les libéraux eurent beau unir leurs forces et soutenir même les socialistes dans certains districts, ils sortirent de la lutte fort diminués en nombre et en prestige.

Le ministère Pierson ayant fait le total des voix de gauche et constaté qu'elles n'atteignaient plus qu'au chiffre de ~2, y compris celles des « social-démocrates », reconnut l'impossibilité où il était de se maintenir au pouvoir, et il démissionna sans tarder. Car c'est ainsi que les choses se passent en Hollande. Au lendemain des élections, si le gouvernement voit qu'il n'a plus ]a majorité, il se retire aussitôt sans se présenter devant les Chambres, sans attendre qu'un ordre de jour de défiance le force à la retraite. Cette façon d'agir amortit la chute et évite bien des froissements comme bien des rancoeurs.

II. LE ~IXtSTÈnE « CHRÉTtE~ )) DU DOCtt~R KtJYPER. Les élections générales des 14 et 27 juin 1901 avaient changé l'orientation de la politique. Le docteur Kuyper prit le pouvoir. Le nouveau ministère dans lequel il se réservait les affaires intérieures comprenait quatre anti-révolutionnaires, trois catholiques et un homme, l'amiral Kruys, qui n'appartenait à aucun parti politique.

Les anti-révolutionnaires qui se pressaient aux côtés du « premier » étaient M. Van Asch van W]jek aux colonies, M. de MarezOijens au Waterstaat~ et, aux affaires étrangères, le parfait gentilhomme, M. Melvil van Lynden.

Par leur valeur et par l'importance des portefeuilles qui leur étaient attribués, les membres catholiques faisaient, de leur côté, bonne figure dans le cabinet « chrétien ». Le général Bergansius, dont la compétence militaire était universellement reconnue, et qui avait déjà donné sa mesure en 1889 dans le ministère Mackay, reprenait la guerre; M. Harte van Tecklenburg, le chef du groupe protectionniste à la Chambre, recevait les finances; et, à la justice, un jeune jurisconsulte de talent, M. Loëff, complétait brillamment la série des huit hommes d'Etat qui prenaient en mains les destinées du pays. Le docteur Schaepman n'y figurait pas < M. de Marez-Oyens, tout comme l'amiral Kruys ne faisait pas parti du parlement, ce qui n'est~as rare en Hollande où, du reste, les membres des Etats-Généraux sont obligés de démissionner au moment où ils deviennent ministres. Le ministère du « Waterstaat » répond il notre ministère des travaux publics, mais il prend son nom spécial « d'état des eaux x du fait que tous les grands travaux en Hollande :.ont occasionnés par la lutte contre les eaux.


personnellement, mais il n'en était pas moins l'un des pivots de la combinaison. Seulement, la maladie qui le minait et qui devait l'emporter bientôt ne lui permit pas de jouer à nouveau le rôle de « ministre sans portefeuille » que son influence lui avait donné au temps du cabinet Mackay.

Le ministère s'appuyait sur une majorité de droite forte et résolue. A la 2~ Chambre, il disposait de 58 voix dont 25 de catholiques et 23 d'anti-ré~olutionnaires lui étaient complètement acquises. Par ailleurs, les huit indépendants qui se groupaient autour de M. de Savornin-Lohman et du baron Mackay lui accordaient une confiance de principe que des événements imprévus pouvaient seuls faire disparaitre; et il n'était pas jusqu'aux chrétiens-historiques MM. de Visser et Schokking qui ne fussent décidés à le soutenir. Le premier ministre pouvait donc, sans crainte, inaugurer la politique dontilavait tracé les grandes lignes alors qu'il était chef de parti.

Il est vrai qu'il y avait une ombre à ce tableau. La 1~ Chambre était restée en majorité libérale et pouvait se refuser systématiquement à voter toute loi qui lui paraîtrait aller trop fortement à l'encontre des principes en honneur jusqu'alors dans la législation du pays. Mais cet obstacle était plus apparent que réel; car, pour qui connaissait le docteur Kuyper, nul doute qu'il ne brisât la résistance opposée à sa politique le jour où il le jugerait nécessaire et une dissolution du Sénat devait changer fatalement la majorité libérale en une minorité impuissante. En définitive, rien ne pouvait arrêter sérieusement le nouveau ministère dans son action. Le troisième mardi de septembre, la reine Wilhelmine vint ouvrir la session des Etats-Généraux, accompagnée pour-la première fois du prince consort Henri de MecMembourg Dans le discours du trône, elle détailla le programme du gouvernement. Il recevait sa signification particulière de ce que, après quelques considérations générales sur la situation intérieure et extérieure du pays, il affirmait la nécessité d'améliorer la condition morale et matérielle du peuple hollandais, en s'appuyant pour cela « sur les bases chrétiennes de la vie nationale ». Puis, venait l'énumération des réformes proposées parmi lesquelles se remarquaient « la libération plus complète de l'enseignement », la révision de la loi sur le repos du dimanche, la répression des excès provenant du jeu et de l'ivresse, le perfectionnement de l'éducation professionnelle et la réglementation de l'apprentissage, la réforme de la législation sur le contrat de trai La reine Wilhelmine avait épousé le 7 février i90i, Henri-Ernest, duc de Necktembourgqui reçut, après te mariage, le titre de prince des Pays-Bas.


vail, l'introduction de l'assurance obligatoire contre les suites de la maladie, de l'invalidité et de la vieillesse, etc.

Comme ces réformes, la dernière surtout, devaient exiger de grandes ressources financières, il prévoyait, en même temps, l'augmentation des revenus de l'Etat, principalement par la revision, dans un sens protectionniste, des tarifs douaniers, avec cette compensation pour les moins fortunés d'une décharge dans leur contribution à l'assurance obligatoire, proportionnelle au préjudice qui pourrait indirectement résulter pour eux de cette élévation des droits de douane.

Ce langage était nouveau, surtout en ce qu')l posait en principe la vocation chrétienne du gouvernement, et il tirait une importance exceptionnelle des nombreuses réformes sociales qu'il promettait pour le bien-être matériel et moral de la nation. La presse libérale, sans lui épargner les critiques, constatait avec satisfaction que le programme n'était pas expressément une œuvra de réaction contre les lois votées par les ministères précédents et jugeait qu'il s'imposait à l'attention du pays. Le journal Het ~aM<~e~~<!</ se demandait avec une certaine inquiétude si ce n'était pas « une nouvelle période de l'histoire politique de la Hollande. qui commençait et le Nieuwe Rotterdamsche Courant, sans nier la valeur de cette première manifestation de la politique ministérielle, ajoutait avec une pointe de scepticisme « Ce ne sont pas les paroles qui importent, mais les faits. » Le ministère se mit aussitôt à la besogne avec une ardeur de néophyte et les faits ne tardèrent pas à confirmer les paroles. Habilement secondé par ses collègues et, en particulier, par M. Harte van TecMenburg, ministre des finances, et M. Loéff, ministre de la justice, le docteur Kuyper élabora et déposa toute une série de projets législatifs pour la mise en œuvre de son programme. Et le travail parlementaire commença, sérieux et digne, dépourvu, la plupart du temps, de cet apparat de façade qui cache mal, en France, le défaut de préparation de certaines lois faites hâtivement, « au petit bonheur ». Les Etats-Généraux procèdent d'autre façon et ont pour principe qu'il « ne s'agit pas de faire vite, mais de faire bien » »

Non pas qu'il n'y ait jamais de lois d'urgence, mais elles sont infiniment rares et les lois ordinaires subissent, d'autre part, une préparation très soignée. Elaborées dans les bureaux du ministère compétent, elles sont soumises au Conseil des ministres, puis présentées à la critique approfondie du Conseil d'Etat. Une fois sorties de ces manipulations, elles paraissent devant la Chambre qui les examine d'abord en commissions. La Chambre elte-méme se trouve répartie en 4 commissions de 25 membres chacune. Chaque commission nomme son rapporteur. La


L'activité du ministère fut si grande que, trois ans après sa constitution, le 21 novembre 1904, son chef, le docteur Kuyper, pouvait répondre à ceux qui se plaignaient de « la maigreur de la moisson législative par la liste des projets de loi déposés en application de son programme. II y en avait plus de 30; plusieurs avaient déjà régula consécration des Etats-Généraux d'autres qui. se trouvaient encore sur le chantier et qu'on espérait voir aboutir avant la fin de la législature revêtaient une importance particulière*. Cependant, l'œuvre gouvernementale ne s'était pas poursuivie sans de graves difficultés. Au mois de janvier 1903, le ministère avait eu, d'abord, à tenir tête à l'une des grèves générales les plus formidables qui se soient produites jusqu'ici en Europe celle des ouvriers de transport, employés de chemin de fer et dockers 2. Un instant surpris et obligé de céder, il avait su, par des mesures rapides et énergiques, enrayer une agitation que le docteur Kuyper qualifiait de « criminelle et qui, entretenue dans un but exclusivement politique, menaçait d'occasionner une perturbation générale dans le pa~s.

Puis, lorsqu'en juin 1904, il avait voulu réaliser une des parties essentielles de son plan d'action, celle qui touchait à l'enseignement, et en particulier à l'enseignement supérieur, il s'était heurté à l'opposition irréductible de la 1~ Chambre qui refusait tout spécialement d'octroyer aux Universités libres le droit de conférer les réunion des 4 rapporteurs forme la commission des rapporteurs dont le rôle est de condenser en un rapport les idées exprimées dans les commissions et de défendre ensuite les conclusions de leur rapport devant la Chambre. Il est à remarquer, en passant, que les échanges de vues entre les commissions et le gouvernement ont toujours lieu par écrit des « rapports préalables e sont suivis de « mémoires x en réponse, et cette méthode, si elle présente l'inconvénient d'accumuler la paperasserie et de prendre du temps, a, par contre, l'immense avantage de retenir l'attention et d'imposer un examen sévère. Enfin, viennent les discussions publiques en première et en seconde lecture.

< Parmi ceux-ci se trouvaieBt les projets réglementant l'enseignement à ses divers degrés et qui aboutirent, en effet; de même que ceux visant les retraites ouvrières et la revision des tarifs douaniers, dont les élections de 1905 empêchèrent la discussion. En sus de ces 30 projets, 27 autres avaient été déposés qui ne rentraient pas directement dans la mise en œuvre de la déclaration ministérielle de 190t et qui étaient nés sous l'action des circonstances. Ainsi en était-il des dispositions légales votées, lors de la grève des chemins de fer, sur la militarisation de ce service public et sur la protection de la liberté du travail.

2 D'après le rapport du « Parti-social-démocrate hollandais o au Congrès international d'Amsterdam (août 1904), rien que pour la ville d'Amsterdam, près de 30000 ouvriers y furent engagés, c'est-à-dire au moins )0000 de plus qu'à Bruxelles lors de la grande grève générale de 1902.


grades. Acculé à la démission ou à l'abandon de son programme, le docteur Kuyper, s'appuyant sur ce fait que le Sénat ne répondait plus, en fait, aux idées de ses commettants, les Etats provinciaux, avait, malgré les craintes et les objections de certains de ses partisans, provoqué la dissolution de la Chambre haute. De nouvelles élections y avaient introduit une majorité gouvernementale de 31 voix contre 19 et, de la sorte, il'avait pu achever sa réforme. Cette fois encore, l'énergie du premier ministre, fidèlement soutenu par la majonté « chrétienne », avait brisé l'obstacle. Mais, ce coup de force, comme les libéraux appelaient cet épisode unique de l'histoire parlementaire de la Hollande, accrut leur inimitié vis-à-vis de l'homme qui tenait dans ses fortes mains les rênes du gouvernement. Dès ce moment, ils nourrirent contre lui une hostilité qui ne reculait devant aucun moyen pour le combattre et lui nuire. L'approche des élections larenditplus farouche et plus implacable encore. L'opposition s'y prépara longuement, âprement, jouant le tout pour le tout, et imprimant à la lutte un caractère de violence inconnu jusqu'alors dans les élections hollandaises. A vrai dire, pour les libéraux, toute la législature n'avait été qu'une préparation à cette rencontre devant le pays et l'on eût dit qu'ils ne pouvaient pardonner au ministre « chrétien M sa victoire et, surtout, la politique nouvelle introduite dans la direction des affaires.

111. LES ÉLEC1IONS LEGISLATIVES DE 1905.

La campagne électorale s'ouvrit par la publication du programme d'action commune des unionistes et des démocrateslibéraux. Leurs divisions avaient, en 1901, admirablement servi la cause de leurs adversaires. Cette fois, ils s'y prenaient à temps pour supprimer toutes les dissensions possibles et, dès le 21 janvier 1905, ils contractaient union sur un terrain si large qu'ils espéraient y voir s'installer à côté d'eux les autres fractions degauche depuis les vieux-libéraux jusqu'aux « social-démocrates Leur programme très court et très habile se résumait ainsi « Développement de l'école publique; réformes sociales; réorganisation de l'armée en une armée nationale; économies dans les finances; établissement d'un système plus rationnel d'impôts directs; et surtout revision de la loi fondamentale. » Sur ce dernier point, le plus important, les chefs MM. Goëman Borgesius et Marchant avaient déployé toutes les ressources de leur esprit fertile pour ne blesser les aspirations de personne. Ce qu'ils voulaient, ce n'était pas la revision totale de la constitution, mais


uniquement celle de l'article 80 qui enfermait le droit de suffrage dans des limites que le législateur ne pouvait franchir'. J. Pour atteindre ce but, it fallait user de diplomatie car, la gauche était loin d'avoir une opinion uniforme sur le sens de cette revision partielle. Se déclarer pour le suffrage universel, c'était s'aliéner l'aile droite des troupes libérales; se prononcer pour le suffrage restreint, c'était renoncer à l'appui possible de l'extrême-gauche et, il n'était pas trop, pour vaincre, de toutes les forces et de tous les concours d'où qu'ils vinssent. Enfermés dans les deux bras de ce dilemme, MM. Go<'man Borgesius et Marchant s'en dégagèrent ingénieusement par une solution élégante. On demanderait une revision, mais on se garderait bien d'en indiquer le sens. On viserait exclusivement à rayer de l'article 80 les limites existantes et on laisserait au Parlement pleine liberté pour réglementer à son gré le droit de vote. De la sorte, la loi fondamentale elle-même tendrait au législateur ordinaire une page blanche sur laquelle il inscrirait ensuite ce qu'il voudrait. On espérait que chaque parti s'empresserait de réclamer cette page blanche, het blanco artikel, avec l'espoir d'y faire inscrire ses propres idées. Les démocrateslibéraux ne cachaient pas qu'à l'instar des socialistes, ils désiraient y voir figurer le suffrage universel, mais rien n'empêchait croyaiton, les libéraux plus conservateurs de prétendre y écrire autre chose. Néanmoins, cette solution, qui ne résolvait rien, ne produisit pas tous les résultats qu'on en attendait. Elle ne satisfit pas les démocrates-socialistes. Elle ne réussit même pas à endormir les méfiances et les obstinations des vieux-libéraux, très désireux, en somme, de conserver dans l'arsenal constitutionnel des armes, même usées, pour combattre des tendances qui les affolaient. C'est pourquoi, dans leur « manifeste aux électeurs libéraux » publié par le~V~Mtee TtoMer~HMc~ Courant, du 18 février 1905, tout en proclamant la nécessité de « faire front contre le gouvernement chrétien )' et leur désir de s'entendre pour l'action commune avec les groupes de souche plus ou moins libérale, ils exprimaient leur volonté d'aller à l'ennemi avec leur programme propre, et ils n'entendaient pas, en cet instant du moins, l'abandonner pour tendre la main jusqu'aux socialistes, leur cauchemar. En face de la concentration libérale qui se resserrait peu à L'article 80 de la loi fondamentale est ainsi rédigé « Les membres de la seconde Chambre sont élus directement par les régnicoles mâles, en même temps Néerlandais, qui possèdent les conditions d'aptitude et de bien-être social à déterminer par la loi électorale et qui ont atteint l'âge à fixer, lequel ne pourra être inférieur à vingt-trois ans. a


peu, la coalition chrétienne avait pris ses positions. Dans un discours retentissant, M. Kolkman qui avait recueilli la succession du docteur Schaepman à la tête du « RoomscheKatholicke Kamerc)ub H avait proclamé l'urgence d'une union étroite avec les anti-révolutionnaires pour parfaire le triomphe des idées chrétiennes, pour éviter le « malheur d'un Etat sans Dieu ». Et l'assemblée générale des Associations électorales catholiques avait décidé de présenter ses candidats avec ce simple programme « Maintien de la majorité gouvernementale chrétienne et loyale coopération à l'exécution plus complète du programme de gouvernement contenu dans le Discours du Trône de 1901. De son côté, la réunion des délégués des groupes anti-révolutionnaires se campait sur le même terrain et le docteur Bavinck à qui le docteur Kuyper avait passé la direction du parti, exprimait, en invitant les électeurs au « combat sacré », sa confiance dans la victoire. En effet, toutes les chances semblaient du côté de l'alliance chrétienne. Comme en 1901, ils s'étaient réparti les districts afin d'éviter les compétitions fâcheuses et la dispersion des efforts. Cet atlottissement politique s'était étendu aux nouveaux chrétienshistoriques de M. de Savornin-Lohman et du docteur de Visser et aux chrétiens-historiques frisons. Le pasteur Bronsveld, il est vrai, persistait dans son hostilité vis-à-vis du « monsterverbond »; mais son autorité était singulièrement affaiblie par suite de la défection du docteur de Visser 2, et ceux-là mêmes qui avaient autrefois combattu à ses côtés le docteur Kuyper, comme le pasteur Buitendijk, l'abandonnaient pour se rallier ouvertement à la politique « chrétienne H de la droite. Quant aux chrétiens-démocrates que M. Staalman, député du Helder, venait de détacher d'une manière plus ou moins sournoise du parti anti-révolutionnaire, ils étaient en très petit nombre et il n'y avait, estimait-on, qu'à ne pas s'occuper d'eux pour voir s'effondrer leur politique à double face et leurs prétentions exorbitantes.

La majorité de droite détenait cinquante-huit sièges dont bien peu se trouvaient sérieusement menacés. Il y avait tout lieu d'espérer pour elle, dès le premier tour, un triomphe facile. La bataille fut rude et elle atteignit un degré de violence C'est le groupe parlementaire des députés catholiques.

Le docteur de Visser avait été élu en 1897, avec le programme des Chrétiens-historiques (Bronsveldianen partisans du pasteur Bronsveld). Il n'avait pas tardé à se rallier à la droite. Au cours de la législature 19011904, il s'était détaché complètement de son ancien chef, et, de concert avec M. de Savornin-Lohman et les anti-révolutionnaires indépendants, il avait formé un nouveau parti qui prit le nom de Chrétien-historique dont les derniers partisans du docteur Bronsveld se trouvèrent ainsi dépossédés.


qu'aucune élection précédente n'avait connu. La tactique des libéraux consista à grouper tous les mécontentements et à en susciter de nouveaux. En même temps qu'ils s'élevaient contre le cléricalisme et contre « la politique de guerre religieuse H inaugurée, disaient-ils, par le gouvernement, ils s'appliquaient à réveiller le vieil antagonisme des protestants et des catholiques. Tandis que les uns menaient, avec M. Van Houten, une charge à fond de train contre « les Romains, les Ultramontains H qu'ils accusaient de vouloir détruire l'Eglise réformée, et cela, avec le concours de ses propres sectateurs, les autres faisaient ressortir habilement, trop habilement peut-être, les attaques dont les catholiques avaient été l'objet, dans le passé, de la part des anti-révolutionnaires et tous ensemble, ils assaillaient avec rage le docteur Kuyper qu'ils n'hésitaient pas à qualifier de « néau public, een ramp uooy het land ». Toutes les critiques, toutes les rancoeurs qu'ils avaient amassées contre cet homme qui représentait, à leurs yeux, une politique d'intransigeance dans les principes et de vigueur dans l'action se donnèrent libre cours, et, en ces jours tumultueux se déchaînèrent sur le pays en un courant de véritable haine qui prit le nom de « Kuyperhaat, la haine de Kuyper ». Dans ce courant, ils réunirent toutes les forces des mécontents, de ceux qui, à un degré et à un moment quelconque, avaient eu à se plaindre du réformateur religieux, du journaliste, de l'homme politique ou du ministre président. Ils parvinrent, de la sorte, à entraîner une masse confuse dont le seul cri de guerre était « Weg met Kuyper! A bas Kuyper »! et le seul programme commun « ~Vte/A'Myper/Tout, excepté Kuyper! » On en arriva ainsi au vendredi 16 juin 1905. Les résultats de cette journée déroutèrent toutes les prévisions. 44 candidats de droite seulement sortaient vainqueurs des urnes contre 16 libéraux. La partie décisive allait se jouer au deuxième tour. La lutte recommença donc, marquée par la fusion de tous les groupes de gauche en un « Bloc anticlérical ». Ces efforts désespérés joints à une fausse manœuvre des chrétiens-historiques frisons 1 et à je ne sais quel effet de mirage électoral amenèrent la défaite de l'alliance chrétienne. Les catholiques qui ne s'étaient pas nattés de retirer un profit personnel de la bataille retenaient leurs 25 mandats; mais à ce nombre ne s'ajoutaient que 15 anti-révoluSe rangeant au conseil d'un de leurs chefs, M. Wagenaar, ils refusèrent aux anti-révolutionnaires leur appui dans trois districts à Utrecht II, à Leyde et à Kampen. Cette attitude imprudente qui était un manque de discipline électorale fut très probablement cause de la perte pour la droite de ces trois sièges et, par suite, de la défaite de la politique ministérielle.


tionnaires, 7 chrétiens-historiques et 1 chrétien-historique frison. Le bloc de gauche avait 52 élus.

La presse libérale accueillit cette victoire avec les cris d'une joie délirante « Kuyper is ~M~e~My~~M eruiti Kuyperest tombé! Kuyper est à bas » tel était le refrain que poussaient ses organes à la suite du « Nieuwe Rotterdamsche Courant x et du « Handeisbiad)). Le journal socialiste « Het Volk » réclamait pour son parti l'honneur d'avoir abattu le géant et exécutait ~ur son cadavre une véritable danse du scalp. Les cafés s'en mêlaient A Amsterdam, et dans les rues des grandes villes retentissaient les couplets parfois grossiers, toujours informes, façonnés à la hâte ou mis en réserve pour célébrer la chute du docteur Kuyper. IV. LE MIMS1ÈRE LIBÉRAL DE MEESJ'ER.

La première ivresse du triomphe passée, il fallut songer à reprendre la tradition des ministères libéraux. Ce n'était pas facile. Le Bloc victorieux était composé d'éléments hétérogènes dont il était malaisé de tirer un gouvernement. Les libéraux de toutes nuances, depuis les conservateurs jusqu'aux démocrates, n'étaient pas en mesure de constituer un ministère de pure concentration. L'importance des modérés présentait bien l'avantage d'équilibrer parfaitement celle des avancés autour du pivot de l'Union hbérale; seulement, leurs forces réunies n'atteignaient ensemble qu'à 45 unités parlementaires. L'appoint des « socialdémocrates » était indispensable pour compléter cette majorité hétéroclite formée de 11 vieux-libéraux, 23 unionistes, 11 démocrates-libéraux, 6 démocrates socialistes, 1 socialiste indépendant. Le plus simple semblait être de prendre la gauche telle qu'elle était et de gouverner par la réunion de tous ses éléments, en y comprenant même les socialistes. Mais cette solution, quoique logique, soulevait de réelles difficultés. Le programme des vieuxlibéraux était en contradiction trop formelle avec celui des « socialdémocrates pour qu'une combinaison de ce genre pût mener autre chose qu'une politique « anticléricale M. Or, on savait que, dans un pays de liberté comme la Hollande, une telle politique ne tarderait pas à être réprouvée par la nation et que, du reste, toute tentative pour entrer dans cette voie se briserait devant l'attitude de la 1re Chambre où la majorité restait aux partis « chrétiens o. D'autre part, laisser les socialistes de côté et constituer un ministère libéral sans se soucier de l'extrême-gauche, c'était se mettre dans la nécessité d'inaugurer un système de bascule où,


contre la droite, le gouvernement s'appuierait sur les socialistes et compterait sur elle pour les combattre. Cette manière de procéder aboutirait probablement à la chute plus ou moins prochaine du cabinet constitué sur ces bases fragiles.

Pourtant, comme les membres du ministère Kuyper entendaient se retirer à la suite de leur chef et que par ailleurs, les invites des modérés de la concentration libérale à une union des centres, à une coalition des conservateurs contre les avancés ne trouvaient aucun écho dans la droite, qui ne voulait pas se laisser entraîner hors du terrain de l'alliance chrétienne et consentir à un déclassement même temporaire des partis, force fut de s'en tenir à une combinaison de cette sorte.

La reine Wilhelmine fit venir à son château « Het Loo », après M. Van Karnebeek et M. Pierson, le chef de la « Libérale Urne M. Goéman Borgesius. Régulièrement, se trouvant à la tête du groupe le plus nombreux de la gauche et au centre de la coalition victorieuse, il eût dû prendre en mains la formation d'un ministère mais sa personnalité était trop tranchée par une Chambre qui ne l'était pas assez. H ne pouvait être question d'aucun des hommes politiques qui s'étaient distingués au premier rang dans la lutte électorale; car tout faisait craindre qu'ils ne résisteraient pas à l'opposition implacable de la droite. Aussi, la reine résolutelle de s'en tenir à des personnalités de second ordre et elle confia à M. Goeman Borgesius la constitution d'un ministère dont il ne ferait pas partie. C'était la seconde fois que pareil procédé était mis en œuvre. Le précédent venait de Thorbecke, mais la presse chrétienne faisait remarquer qu'un mauvais précédent ne vaut rien et que, d'ailleurs, M. Borgesius n'était pas Thorbecke. Le chef de l'Union libérale ne tarda pas à découvrir pour la présidence M. de Meester qui avait été aux Indes et y avait acquis une certaine réputation de financier. Ce fonctionnaire, étranger aux rivalités des partis, et revenu dans la mère-patrie en 190~pour raison de santé, s'apprêtait à regagner les colonies quand il parut apte à diriger un ministère en même temps que le département des finances. Le plus difficile était fait pour son cabinet, M. Goéman Borgesius avait trouvé un « premier qui n'effarouchait pas trop, parce qu'il était sans passé politique. Dans son ensemble, ce ministère aux tonalités ternes était composé d'hommes politiques secondaires, destiné, dans la pensée de son fondateur, à rallier, tant bien que mal, sans grand bruit et sans grande réforme, la fin de la législature. Les journaux d'opposition le surnommèrent en riant het blanco-ministerie, le ministère en blanc chargé de faire « het &/<Meo-a~!)!:g/,


l'article en blanc ». Ce n'était pas à proprement parler un « ministère d'affaires », puisque, contrairement à ce que voulait M. Van Houten, il ne se renfermait pas dans la « zone neutre H et annonçait son intention de s'essayer à des réformes sociales. Il était libéral, il le disait et c'était entendu, mais obligé de louvoyer afin de se maintenir des appuis contradictoires, il était incapable de rien faire par ses propres forces et selon ses principes, ministère d'impuissance qui ne répondait pas aux conditions énoncées quelques années auparavant par son formateur, M. Goéman Borgesius; car « il ne possédait pas en lui même la force nécessaire pour donner au pays les grandes réformes que la majorité, sans distinction de parti et de tendance, paraissait désirer depuis longtemps 1

Tout cela apparut bien dans le discours du Trône du 19 septembre 1905 qui manifesta le programme du nouveau cabinet. D'une obscurité savante et d'une modération voulue, il annonçait que des réformes seraient enroulées sur le métier législatif revision de certaines parties du code pénal, du code de commerce, de la loi sur l'Assistance, confection du code de justice militaire, modifications dans le service exigé des jeunes Néerlandais pour les besoins de la défense nationale, etc., sans trop indiquer dans quel sens il voulait les réaliser. H ajoutait qu'il était nécessaire de renforcer les recettes du budget de l'Etat, mais il ne disait pas comment il s'y prendrait. En attendant, il reconnaissait que l'exécution des réformes sociales promises exigeait de l'argent et qu'elles étaient subordonnées à la condition d'en trouver. H exprimait l'intention du nouveau gouvernement de reprendre pour son compte les projets de l'ancien ministre Loèff en ce qui regardait le contrat de travail, la preuve ciute et la juridiction administrative et il terminait en s'expliquant sur la revision constitutionnelle, sur l'article 80, le fameux <~ article en blanc ». Ce dernier point était de beaucoup le plus important et le plus impatiemment attendu. On croyait qu'ici, du moins, la déclaration ministérielle serait nette et qu'elle reprendrait le mot d'ordre qui avait flotté au-dessus de la concentration libérale pendant la bataille électorale abolition urgente et prochaine des barrières imposées par l'article 80 par la Constitution au législateur ordinaire pour la réglementation du droit de sunrage. Mais, au lieu de s'en tenir à ce point précis, elle élargissait le cadre de la réforme et décidait comme mesure < Article de la revue Vragen des Tyds, avril 1897, sous le titte De Liberale Unie en den aanstaande verkiezingen.


préalable, la nomination d'une commission d'Etat « pour rechercher les autres modifications à apporter à la loi fondamentale », ce qui faisait d'une revision partielle une vague revision totale. Cette façon de procéder, qu'on disait inspirée par le chef ingénieux de l'Union libérale, était néanmoins très habile. Elle permettait de gagner du temps. On arriverait ainsi au terme de la législature, sans que les Etats-Généraux aient eu le loisir de mener la revision à bonne fin, et les élections suivantes se feraient encore sur la plate-forme de la réforme électorale. C'était réserver l'avenir; c'était aussi assurer le présent en calmant les appréhensions des vieux-libéraux. Seulement, il est difficile de contenter tout le monde, et l'impatience des démocrates, tant libéraux que socialistes, s'accommoda mal de ce qu'ils appelaient « une capitulation sur le point le plus important du programme ministériel ». Quant à l'opposition, elle accueillit le discours du Trône avec un sourire sceptique. Elle ne cachait pas ses regrets de voir retirer par le gouvernement le projet de retraites ouvrières élaboré par le mmistère Kuyper, et abandonner toute préoccupation des intérêts moraux des colonies et de la mère-patrie. Cependant, elle éprouvait une certaine satisfaction de constater que le nouveau ministère ne s'était pas laissé influencer par la presse libérale, qui réclamait une revision de la loi sur l'enseignemenl et des autres « lois de parti votées sous la précédente législature. Elle lui était reconnaissante des paroles d'apaisement prononcées et, tout en faisant ressortir le peu de consistance des mesures proposées, elle promettait son appui aussi longtemps qu'elle le pourrait donner sans manquer à ses principes.

La droite était donc loin de se renfermer dans une hostilité systématique. On le vit bien quand arriva devant la 2e Chambre la discussion du projet de loi sur le contrat de travail, seule œuvre tant soit peu remarquable que le ministère devait faire aboutir. Elle y coopéra loyalement et son aide décisive en assura le succès. Malgré cette collaboration à une réforme qui leur semblait nécessaire et qui, du reste, était une épave du programme de l'ancien ministre Loëff, les partis « chrétiens » ne cessaient pas de pratiquer une politique d'opposition. La ligne de démarcation entre la droite et la gauche restait intacte et tous les efforts avoués ou dissimulés pour la faire disparaître en rompant l'unité d'action des anciens soutiens du cabinet Kuyper demeuraient vains. La « coalition monstrueuse » survivait à la défaite électorale de son chef et l'on sentait qu'elle possédait pour le moment propice des réserves de force et d'activité. Le Bloc de gauche, au contraire, s'était quelque peu disloqué au cours du travail parel-


mentaire. Les socialistes s'en étaient détachés, et, à certains signes, on devinait que des fissures se préparaient. De l'aveu des plus optimistes, la situation du ministère n'était guère solide. Elle le devint moins encore à la suite de l'élection de Leyde où un chrétien-historique, le docteur de Visser, fut élu en remplacement du professeur vieux-libéral, Van der Vlugt. Cette situation précaire eût dû le rendre prudent et l'amener à sortir le moins possible de la région des affaires proprement dites. Il ne le comprit pas, et, poussé, dit-on, par M. Dorgesius, qui continuait à le diriger dans l'ombre, autant que par les démocrates-libéraux, il eut l'imprévoyance d'insérer dans le budget de '1907, par voie de suppression de crédits, la réforme militaire. Il faut savoir qu'en Hollande, les milices qui constituent l'armée sont soumises à un régime assez singulier. Depuis la loi militaire de 1901, les soldats appelés à faire partie du contingent annuel sont astreints, en principe, à huit mois et demi de service. Pendant le reste de l'année, trois mois et demi d'hiver, les casernes devraient être désertes, et eUes le seraient effectivement si les nécessités d'une mobilisation toujours possible, si les exigences de la formation des cadres, si le fonctionnement des services auxiliaires n'imposaient le maintien, sous les drapeaux, durant quatre mois, d'une partie des troupes que l'on appelle het /t;<'H~ ye(/e€/<c « le contingent permanent et qui ne peut être supérieure à 7500 hommes, répartis en 30 garnisons.

Depuis quelque temps déjà un groupe de gauche ne cessait de réclamer la suppression du contingent permanent, en vue « d'arriver progressivement à une armée nationale » een volksleger qui ne constituerait plus « un corps spécial M séparé du reste de la nation par des « idées militaristes par « un esprit à part een aparte geest, esprit de caste, de parade, vestige d'un autre âge et n'ayant plus sa raison d'être. C'était le groupe des I~s;MK!y-~Moc?'a/eM « des démocrates-libéraux », qui aspiraient ouvertement à « un tout harmonique et démocratique », qui serait « la nation entière travaillant d'une manière uniforme au maintien de l'indépendance de la patrie et au respect de son territoire a Ces théories, ils les avaient fait admettre dans le pacte d'union passé avec la « Libérale Unie »; elles figuraient dans le programme d'entente de la concentration libérale, et on soupçonnait fortement le gouvernement de s'y acheminer par voie détournée, Voy. le « Programme du travail x du Vryzinnig Democt'atische~ Bond des 11 juin 1902 et 28 mai 1904, art. 9 et l'étude du capitaine Thomson dans la brochure de propagande du Bloc libéral pour les élections de ~90~ CWatwHIen de vryzinnigen?p. 106 et suiv.).


eu supprimant une partie des crédits affectés au contingent permanent et en les employant à l'augmentation du contingent annuel; car, le ministre de la guerre, général Staal, avait déclaré, à l'encontre des paroles primitives de M. de Meester, qu'il n'agissait pas par économie et qu'il aurait besoin des sommes rendues disponibles pour un autre chapitre de son budget.

A la 2° Chambre, le vote du budget de la guerre ainsi dressé rencontra de grosses difficultés. On y savait, en effet, que toutes les autorités militaires désapprouvaient complètement le projet du général Staal, qu'elles jugeaient au moins insuffisamment préparé et, d'autre part, on y était très défavorablement impressionné par le procédé du ministre qui avait commencé à envoyer en congé une partie des hommes du contingent permanent, sans attendre la décision des Etats-Généraux. Cependant, sur la promesse arrachée au gouvernement par le chef des vieux-libéraux, M. Tydeman, que l'application de quelques mesures militaires serait ajournée au l~ avril, la Chambre, dans sa séance du 21 décembre 1906, lui maintint sa confiance.

Mais, il n'en fut pas de même à la l'" chambre qui se prononça contre l'opportunité de la réduction du contingent permanent et rejeta, par suite, le budget de la guerre.

Se solidarisant avec le général Staal, le ministère tout entier se retira, ouvrant ainsi, un peu à la légère, une crise difficile et laborieuse. Elle dura deux mois, et, devant le refus de la droite d'accepter le pouvoir, elle ne put se résoudre que par le retour aux affaires du cabinet De Meester, préalablement délesté du général Staal qu'à point nommé les Etats provinciaux de la Hollande septentrionale venaient d'envoyer siéger au Sénat, sans doute pour y contempler de plus près ceux qui avaient mis un terme si malencontreux à sa fortune ministérielle.

A ce moment, l'attention des milieux politiques se reporta tout entière sur les élections provinciales. Cette consultation prenait une importance extraordinaire du fait que les conseils provinciaux constituent les collèges électoraux pour la 1' Chambre, et l'on soupçonnait même un peu, à tort ou à raison, les libéraux d'avoir soulevé le problème de la diminution immédiate du contingent permanent pour s'en faire un tremplin au cours de ces élections. L'intérêt de la lutte se concentra dans la Hollande méridionale. Dans les autres provinces, en effet, la majorité semblait trop fermement assise dans un sens ou dans un autre pour qu'on pût se flatter de la changer Mais, dans la Hollande du sud, il n'en était D'ailleurs, les modifications qui, par hasard, auraient pu s'y produire étaient sans influence sur la physionomie de la première chambre. Ainsi,


pas de même. Jusqu'en 1901, cette province avait été soumise à la domination libérale, et maintenant encore 36 libéraux s'y rencontraient aux Etats provinciaux avec 46 « chrétiens Parmi les 41 conseillers qui voyaient leur mandat expirer en juin 1907, se trouvaient 17 membres de la gauche et 24 de la droite. Il suffisait donc à la « concentration libérale » d'un déplacement de 5 ou 6 voix pour y reprendre la majorité, pour reconquérir du même coup 10 sièges sénatoriaux, et pour en revenir, peut-être, avec une Chambre haute libérale, à un renouveau du libéralisme dans le pay s. Devant cet enjeu, le Bloc de gauche n'épargna rien pour enlever à la coalition chrétienne ses positions. Il s'était ressoudé pour la circonstance plus fortement que jamais. Un pacte d'union liait étroitement tous ceux qui portent le nom générique de libéraux vieux-libéraux, unionistes, vrijzinnig-democraten. En outre, il escomptait, au second tour, l'appoint décisif, en certains districts, des démocrates-socialistes. Le triumvirat Tydeman-BorgesiusMarchant, qui présidait à cette entente, avait nettement déterminé la portée du combat qui allait se livrer. Il ne cachait pas qu'il s'agissait d'achever l'œuvre commencée en 1905, que K la victoire remportée alors n'avait été qu'un demi-triomphe », qu'il fallait « atteindre, cette fois, la majorité confessionnelle qui, depuis le coup d'Etat de 1904, dominait au Sénat », et qu'il importait de donner au gouvernement libéral une I"' Chambre imprégnée de libéralisme pour qu'il pût mener à bien ses réformes De la sorte, les élections provinciales prirent les allures d'un appel politique au pays contre la dissolution de la 1~ Chambre en 1904, d'un assaut décisif contre le « monsterverbond » et ses partisans, ceux que l'on appelait « les hommes de l'antithèse~ H. Elles revêtirent, en somme, l'aspect d'une élection indirecte à la Chambre haute, d'une consultation à 2 degrés, assez semblable, en fait, à celle qui existe aux Etats-Unis pour la nomination du président de la république.

Sous la conduite de ses chefs, le Bloc fit preuve d'une activité incroyable qui aboutit, pourtant, au résultat le plus désastreux que les libéraux aient eu jamais à enregistrer. Dès la première rencontre, le 11 juin, loin d'emporter les sièges qu'ils convoitaient, les Etats d'Overyssel qui passèrent de gauche à droite d'une façon tout à fait inattendue ne nomment que deux sénateurs.

i H n'était pas douteux que si les libéraux l'emportaient au Conseil provincial de la Hollande méridionale, le gouvernement referait en sens inverse l'acte de Kuyper et provoquerait, au premier conflit, la dissolution du Sénat. De anti-thèse mannen, c'est-à-dire ceux qui soutenaient « l'antithèse de la conception chrétienne et de la conception moderne de la vie et du monde u, autrement dit les « chrétiens ».


ils perdaient, par surcroît, plusieurs de ceux qu'ils détenaient. De plus, « la coalition chrétienne qui, par son union et son organisation, était parvenue à repousser l'assaut furieux qu'on lui livrait, menaçait d'enlever au second tour la plupart des districts de Rotterdam dont elle avait fait plus particulièrement son objectif. La gauche n'obtenait, en définitive, que deux élus, tandis que, du premier coup, la droite en recueillait 23. C'était une déroute. Pour comble de malheur, deux jours après, les élections de la province d'Overyssel donnaient la majorité aux partis chrétiens et faisaient tomber entre leurs mains le Conseil provincial qui, jusqu'alors, avait été constamment libéral.

Le scrutin de ballottage ne vint pas adoucir l'amertume de ce désastre, bien au contraire. En Hollande méridionale, « l'alliance chrétienne H emportait de haute lutte la ville de Rotterdam, une des forteresses du libéralisme. Dans le 3° district, le candidat de droite, M. Kolkman, chef du groupe parlementaire des catholiques romains, triomphait du libéral sortant, M. van Dam; et, dans le 5e, un anti-révolutionnaire, M. van Asch van Wijck, battait M. Zimmerman, le jeune et bouillant bourgmestre de Rotterdam. D'un autre côté, dans la Frise, le résultat était tel que la majorité des Etats provinciaux, qui avait manqué de passer aux « croyants », tout en restant à la gauche, échappait aux libéraux. La représentation provinciale comprenait, à la suite des ballottages où les socialistes gagnaient 5 sièges 22 libéraux, 20 « chrétiens H et 8 « social-démocrates ». Ces derniers y devenaient, par suite, les arbitres de la situation. La droite n'avait certes pas lieu de s'en réjouir, car il était à prévoir que les socialistes en profiteraient pour forcer, dans un avenir plus ou moins rapproché, les portes de la 1re Chambre et réclamer aux libéraux, pour prix de leur concours, un ou plusieurs des 4 sénateurs que la Frise y envoie. Néanmoins, le fait caractérisait le recul des idées libérales qui s'était manifesté de façon inattendue par tout le pays, sauf à Amsterdam. La tentative suprême du libéralisme pour regagner à la Chambre haute le terrain perdu avait complètement échoué, et cet échec ne consolidait pas la situation branlante du ministère dont la politique se trouvait ainsi désavouée par le corps électoral. M. de Meester comprit-il que l'existence du gouvernement libéral était fortement compromise et voulut-il, avant de voir l'avenir lui échapper, poser tout au moins le problème de la réforme électorale, le point capital de son programme? Ou bien crut-il dissimuler, ce faisant, l'impuissance législative au milieu de laquelle il se débattait? Toujours est-il qu'à la rentrée des Etats-Généraux, le 17 septembre 1907, il jeta brusquement en 10 AVRIL t908. 5


discussion la revision constitutionnelle. Seulement, ce qu'il annonçait, ce n'était plus une revision générale, telle qu'elle résultait du rapport que la Commission d'Etat venait d'établir quelques mois auparavant, mais une revision partielle ne sortant des limites de l'article 80 que pour s'étendre à certaines modifications dans la composition et les droits de la 1re Chambre. L'étonnement fut universel; et, de tous côtés, même dans le camp libéral, on trouva que nommer une commission d'Etat pour élargir le cadre de la revision et le ramener ensuite presque au point de départ sans plus s'inquiéter des conclusions de cette commission que si elles n'existaient pas, était un spectacle frisant quelque peu l'incohérence. Malgré la hâte qu'il témoignait d'aborder la réforme ainsi restreinte dans son objet, leministère n'eut pas letemps d'en commencer l'examen. Les projets annoncés étaient à peine déposés qu'il tombait, sans grâce et sans gloire, au cours d'une discussion budgétaire. Depuis la retraite du général Staal, en effet, la question du contingent permanent était restée en suspens et la condition, mise par M. de Meester à la reprise du pouvoir, du dépôt rapide d'un texte législatif, semblait être restée lettre morte. Tout au plus, le nouveau ministre de la guerre, M. Van Rappard avait-il, le 12 juillet, envoyé une circulaire aux commandants de corps pour préparer le renvoi, au 1"' décembre, d'une partie du contingent permanent de l'infanterie. Mais, cette circulaire supposait que le problème serait résolu par les Etats-Généraux avant cette date, et il ne l'était pas.

Aussi, la discussion du budget de 1908 ramena-t-elle à l'ordre du jour de la deuxième Chambre cette grave question à laquelle vint s'ajouter celle, plus grave encore, de la situation de l'armée. De l'aveu unanime, cette situation était loin d'être satisfaisante. Des signes de découragement et de démoralisation s'y manifestaient partout. Pour faire cesser l'état de malaise qui y régnait depuis l'arrivée au pouvoir du ministère de Meester, il fallait à sa tête un homme d'une science militaire incontestée, qui apportât à sa réorganisation l'esprit de suite nécessaire pour arriver au résultat voulu et la vigueur indispensable pour inspirer la confiance. Or, le major Van Rappard n'était pas cet homme. Bon général, mais ministre déplorable, se laissant diriger au gré des événements, il semblait n'avoir ni but arrêté, ni conviction profonde. Depuis son entrée au ministère, il avait bien pris certaines dispositions secondaires, amélioré quelque peu le sort des soldats, mais sur tous les points d'importance capitale, il paraissait n'avoir pas d'opinion. Cependant, cette irrésolution de caractère qui lui faisait demander des avis à la Chambre au lieu de soumettre à son approbation


un plan mûrement réfléchi, n'était pas la seule cause des médiocres qualités qu'il déployait dans la direction de son département ministériel. M. Van Rappard était en même temps et surtout victime des difficultés créées par le Bloc de gauche. Aux élections de 1905, la « concentration libérale était allée au scrutin en inscrivant dans son programme ces deux points « Economies dans les dépenses militaires. Nation armée. » Elle avait fait croire qu'une fois victorieuse, elle apporterait une réforme rapide dans les troupes de terre et de mer et que, tout en allégeant les charges militaires, elle accroîtrait la valeur de l'armée. De la sorte, elle avait semé des espérances dans le peuple; et voici que les hommes de bonne volonté, étrangers pour partie au monde politique, sur qui les vainqueurs s'étaient déchargés de la réalisation de leurs promesses, infligeaient aux électeurs désillusion sur désillusion. D'économies militaires, il n'en était plus question; le budget de 1908 était en augmentation de 1 million sur celui de 1907 et on était loin d'être certain que ceux des années suivantes s'en tiendraient là. Quant à la nation armée M, elle apparaissait de plus en plus comme un fantôme insaisissable.

Ces états successifs d'attente, d'incertitude, de déception avaient déterminé un malaise dans le pays, une véritable crise dans l'armée. De nombreux orateurs le constatèrent, en cours de discussion, depuis M. Heemskerk, des anti-révolutionnaires, jusqu'à M. Troelstra, le « leader » socialiste; et le général Van Vlijmen, au nom des catholiques, en tira la conclusion que « les résultats militaires obtenus n'étaient pas proportionnés aux sacrifices pécuniaires que s'imposait la Hollande ». Il était évident que le ministre ne possédait plus la confiance du Parlement. La conséquence naturelle en fut le rejet du budget de la guerre, dans la séance du 21 décembre 1907.

Devant ce nouvel échec infligé à sa politique militaire, le ministère ne pouvait se contenter, cette fois, de se débarrasser du major Van Rappard, dont la Chambre ne voulait plus. En moins d'une année, il avait laissé sur le champ de bataille parlementaire deux ministres de la guerre, abattus l'un par l'hoshhté de la première Chambre, et l'autre par l'opposition de la deuxième, de sorte que la représentation nationale, dans son ensemble, avait condamné son attitude dans la réforme de l'armée. Si l'on ajoute que le ministre de la marine, M. Cohen Stuart, avait été, de son côté, contraint de se retirer dans l'intervalle, il est facile de comprendre que M. de Meester trouvât-il un homme qui voulût recueillir la lourde succession de M. Van Rappard, et c'était douteux, -n'avait plus l'autorité morale suffisante pour se maintenir


au pouvoir, et encore moins pour courir l'aventure d'une dissolution de la Chambre. Aflaibli outre mesure par deux années de gouvernement, ayant perdu à chaque rencontre un peu de sa force et de son prestige, le ministère libéral « mourait », ainsi que l'écrivait le journal neutre De Telegraa f, « des suites de la maladie des promesses électorales ». Il était forcé de reconnaître son impuissance à les réaliser et de laisser à d'autres la direction des affaires nationales. Il le fit sans trop tarder le 26 décembre 1907, il remit à la reine sa démission collective.

V. LE MIMMÊRE HEEMSKERK ET L'AVENIR DE LA

« COALITION CimtTIE~E ».

Malgré son désir de laisser les libéraux mettre à profit, comme ils l'entendaient, leur victoire de 1905, la droite ne pouvait plus se dérober, comme elle l'avait fait quelques mois auparavant, à la responsabilité du pouvoir, alors surtout que la concentration de gauche était manifestement impuissante à mettre sur pied un nouveau gouvernement. Ce fut M. IIeemskerk, fils de l'ancien ministre conservateur et président du « Club » des députés antirévolutionnaires au Parlement, qui reçut la mission de former un ministère. Il était tout désigné à ce choix par son intervention décisive dans la discussion du budget de la guerre et par ses hautes qualités politiques qui faisaient de lui un des hommes les plus en vue de la 2e Chambre.

Par quelques démarches rapidement couronnées de succès, M. Heemskerk s'adjoignit pour collaborateurs deux anti-révolutionnaires comme lui le docteur Talma, l'un des meilleurs et des plus brillants lieutenants du docteur Kuyper, à qui il confia le département de l'agriculture, du commerce, de l'industrie et du travail, et M. Idenburg, qui reprit les colonies qu'il avait administrées sagement avant l'arrivée au pouvoir de M. de Meester. En même temps, il s'adressa, parmi les catholiques, à M. Kolkmann, le chef du « Roomsch-Kathotieke Kamerclub » pour les finances; à un juriste distingué, M. Nelissen, pour la justice; à M. Bevers pour le Waterstaat, pendant qu'il appelait aux affaires étrangères M. Marees van Swinderen, ambassadeur à Washington, pour représenter, au sein du cabinet, les idées chrétiennes-historiques de M. de Savornin-Lohman.

Par la valeur de ses membres, le ministère dans lequel M. Heemskerk se réserva l'intérieur avec la présidence se révèle de premier ordre. Il reçoit, d'ailleurs, un éclat particulier de la


présence, à la tête de l'armée et de la marine, de deux militaires sans opinion politique, d'une science universellement reconnue, et très estimés dans les milieux techniques le général Sabron, chef de l'état-major néerlandais, qui, à la guerre, recueille la lourde tâche de réorganiser les forces de la défense nationale, et l'amiral Wentholt, qui avait remplacé, àlamarine, M. Cohen Stuart, et qui conserve son portefeuille dans la nouvelle combinaison. En un mot, le gouvernement que la « coalition chrétienne » vient de constituer permet les p!us grandes espérances. On craignait, un instant, que son premier acte ne dût être la dissolution de la 2" Chambre où une majorité de gauche, toute minime qu'elle soit, l'empêcherait d'accomplir ses projets et d'exécuter son programme. Des hommes sages étaient d'avis qu'il valait mieux dissoudre aussitôt la Chambre que de le faire après des mois d'administration incolore et stérile. Mais M. Ileemskerk en a jugé autrement. Il a jeté un regard rapide sur la situation parlementaire il a vu, à droite, les partis chrétiens disposés à le soutenir vaillamment, constaté qu'à gauche, un certain nombre d'hommes politiques sont convaincus que ni eux, ni leur parti n'ont de profit à retirer d'une attitude intransigeante dont une dissolution serait la suite funeste, et il en a conclu qu'il n'avait pas à redouter une opposition systématique, que, par suite, il était nécessaire, dans l'intérêt du pays, d'essayer de gouverner avec la Chambre actuelle, quitte à la renvoyer devant le corps électoral au premier conflit.

C'est la pensée qui inspire et qui domine la déclaration ministérielle faite, le 10 mars dernier, à la rentrée de la 2" Chambre. Avec l'intention visible d'écarter tout ce qui pourrait paraître aux libéraux une provocation directe et leur servir de prétexte à une hostilité aiguc, le ministre-président y évite les couleurs trop vives, les plans trop vastes, les points trop passionnément controversés. Pourtant, on ne peut s'y méprendre, il reprend bien le programme chrétien, tombé, en 1905, des mains du docteur Kuyper, mais il déclare aussitôt que « le cabinet apportera un esprit de conciliation aussi grand que possible dans l'application de ses principes », et il choisit, pour les proposer aux législateurs, les réformes les moins discutées de ce programme la répression pénale de l'immoralité publique et l'octroi de .subsides à l'enseignement secondaire libre, mesure qui doit compléter t'œuvre scolaire des ministères Mackay et Kuyper, et dont la justice est reconnue même de certains libéraux, comme le docteur Bos et l'ancien ministre Hink. H y ajoute l'amélioration des lois dont la pratique a révélé les défectuosités, principalement de


la loi sur les accidents du travail et de la loi municipale. En même temps, il se prononce contre la diminution du contingent permanent, en attendant une révision prochaine de la loi sur les milices pour remédier aux inconvénients de cette institution, reconnaît la nécessité de renforcer la défense des côtes, réserve, jusqu'à plus ample examen, la question de l'assèchement du Zuyderzée, et enfin, retire les projets déposés par M. de Meester pour la réforme constitutionnelle, les jugeant établis dans un esprit trop contraire à ses principes et persuadé que quinze mois de législature sont insuffisants pour aborder à fond ce grave problème. C'était à prévoir, car il n'était un mystère pour personne que les préférences de la droite allaient aux réformes sociales et qu'elle estimait, en général, que le travail de revision constitutionnelle, si désirable fût-il, n'était pas indispensable à leur accomplissement, qu'au contraire, il aurait pour effet de les ajourner indéfiniment et qu'il était bien préférable de réaliser sans tarder, une partie, au moins, du plan social du docteur Kuyper. Telle se manifeste aussi la préoccupation de M. Heemskerk qui, sans s'arrêter à certains projets d'assurance obligatoire contre les suites de la maladie, de l'infirmité et de la vieillesse, déconsidérés avant même d'avoir subi la discussion, se contente de promettra l'extension de l'inspection du travail et les retraites contre la vieillesse, comme préparation aux retraites plus générales contre l'invalidité. Savoir se borner est sage et tout le programme ministériel est imprégné de cette sagesse pratique qui préfère ce qui est immédiatement réalisable à des exposés pompeux et sonores, mais trop vastes et trop vagues pour aboutir à des résultats appréciables. Voilà ce qu'on est à peu près unanime à reconnaître, même à gauche, où, sauf quelques avancés, on commente favorablement les dispositions du ministère, son esprit d'opportunité et de conciliation, la netteté de ses déclarations et son désir de travailler d'une manière positive au bien du pays, au milieu des circonstances difficiles où il prend le pouvoir.

Du reste, ce n'est là, on le sait, et M. Heemskerk ne l'a pas caché, qu'un programme d'attente, permettant de gagner la fin de la législature, tout en accomplissant une besogne utile et bienfaisante. Et l'on croit, en général, qu'il y parviendra facilement, sans rencontrer à la 2° Chambre l'opposition de principe qui rendrait inévitable une dissolution. Certains vont encore plus loin et pronostiquent au ministère Heemskerk une carrière plus longue et plus brillante, après avoir doublé heureusement le cap des élections de 1909.

Quoi qu'il en soit, il semble bien, ainsi que le marquait déjà


d'une expression populaire l'organe libéral Het Fa~e~M~ au lendemain des élections provinciales, que les « atouts sont du côté » de la coalition chrétienne et que « l'avenir lui appartient ». A moins que la division ne s'y mette et que les partis alliés ne reprennent la parole donnée pour se livrer à une politique personnelle. Mais cela est infiniment peu probable. L'alliance repose trop fortement sur des principes nettement définis pour être à la merci des contingences passagères qui peuvent la secouer, et non l'ébranler. Elle a grandi peu à peu, et, à mesure de ses progrès, les obstacles qui avaient surgi sur son passage se sont effacés. Ce sont les libéraux eux-mêmes qui les ont enlevés par leurs soins, la question du service personnel, puis l'obligation scolaire ont reçu une solution, et leurs tentatives pour dissocier les éléments du « Monsterverbond » ont eu pour résultat de le resserrer davantage. Ils ne peuvent que le combattre en face et essa~ er d'en triompher en formant le bloc de gauche contre l'union de droite; mais, dans les circonstances actuelles, la coalition des partis de gauche a peu de chances de se reconstituer d'une manière durable. Il est donc à penser que « l'alliance chrétienne » continuera de subsister en vue de réformes précises, bien déterminées. Aussi longtemps que le programme chrétien-social commun ne sera pas réalisé, aussi longtemps que la question scolaire n'aura pas reçu sa solution complète, elle conservera sa raison d'être. Et alors seulement, quand la lutte aura quitté le terrain religieux, quand la vie de la société hollandaise moderne se sera épanouie à la lumière de l'Evangile, quand la législation sociale se sera élevée sur des bases chrétiennes, les partis pourront se déclasser et la citadelle se démanteler, comme la forteresse de Nimègue, autrefois presque imprenable, s'est dépouillée, lorsqu'elle n'a plus eu à craindre les guerres, de la ceinture austère de ses remparts pour s'entourer de larges boulevards et de superbes jardins. Tel est l'avis des hommes qui président à ses destinées. En attendant ce moment encore hypothétique, la « coalition chrétienne » reste plus ferme que jamais et le danger d'une rupture paraît peu à craindre; car les Hollandais sont gens fidèles, tenaces, prévoyants et qui, dans tout ce qu'ils font, comptent avec l'avenir. Paul VERSCHAVE.


~Y LETTRES )\Tn<T!)'<! DE t'~B!? PERREYVE LMIHM t~hum'ij Ut; LAt)t)t!t rfjHUMtLj Les lèches que je livre an public ont été écrites par l'abbé H. Perreyve, au moment où, quittant le monde, il entrait dans la congrégation de l'Oratoire, en 1854.

Elles sont adressées à une protestante, femme de grand coeur, de beaucoup d'esprit, profondément artiste et très Parisienne. Je me trouvais, en 1884, dans les mêmes relations que l'abbé Perreyve, quand il les écrivait trente ans plus tût. Je faisais mon droit à Paris et me préparais à entrer à Saint-Sulpice. La similitude de certaines circonstances rappela à M°" J. ces vieilles lettres, et elle me les communiqua avec l'autorisation de les copier.

Plus d'une t'ois, je l'entendis regretter de n'avoir osé les livrer aux éditeurs de son cher correspondant, mais une secrète pudeur l'avait toujours retenue il lui semblait peut-être que faire partager ces reliques serait les avoir moins à elle.

Aujourd'hui, elle est morte depuis quelques années, fidèle à sa religion, sans que jamais le plus léger doute soit venu effleurer son âme. Il me semble que je réponds à l'un de ses meilleurs désirs en tirant ces quelques pages de l'oubli, pour faire apprécier une fois de plus le talent, la piété, l'exquise délicatesse d'un prêtre éminent, trop tôt ravi à l'Eglise de France.

Chanoine BnuLEY DES VARA;sNEs.

Oratoire, 3 janvier 1854.

J'ai mesuré le temps, Madame, pour ne point répondre plus tôt à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, j'ai eu peur d'abuser d'abord d'une correspondance à laquelle je tiens beaucoup, et je me suis forcé à la discrétion et à l'économie. Cependant, comme il y a bientôt un mois que j'ai fait ce beau raisonnement, j'ai considéré que j'aurais peut-être le droit de me demander ce matin la permission de vous écrire et comme je l'ai obtenue, à ma grande satisfaction, je viens tout. de suite vous dire, Madame, que votre lettre m'a été bien agréable. Je l'ai relue souvent, c'est un avantage de notre vie qu'on ait le temps de relire ses lettres; quelques pages comme les vôtres, Madame,


équivalent donc, au bout d'un mois, à plusieurs heures de conversation et plus j'ai causé avec votre lettre, plus j'ai eu la joie de sentir qu'il y avait entre nous, sur le sujet même de la religion, une certaine conformité sinon complète, au moins commencée par le désir. Le bon Dieu prendra tout cela, et comme il n'aime qu'une chose dans nos âmes, qui est la bonne foi sans laquelle il n'y a ni conviction respectable, ni véritable amour, il ne faut pas douter qu'il ne fasse son œuvre en nous et n'y établisse son règne dans la vérité.

Vous me dites sur la vie religieuse les choses du monde les plus vraies et les mieux comprises. Je craignais de cette vie ce qui en est précisément le charme je veux dire la paix, le calme. J'avais très grande frayeur du calme je croyais aimer le mouvement, l'agitation, la dépense de soi au dehors, et la solitude m'avait apparue bien sombre. Mais que je m'étais trompé! Quel mot mal fait que celui de solitude, si l'on veut entendre l'isolement du cœur dans l'ennui! Je cherche autour de moi cet isolement, et je ne l'ai jamais trouvé. Ma petite cellule, dès que j'en ai fermé la porte, se peuple des souvenirs des meilleurs jours, des bonnes espérances, des promesses de l'avenir. NotreSeigneur ne me laisse pas à moi-même, il vient me parler, écouter mes demandes, me consoler si je crois être triste, augmenter ma joie si je suis heureux, souvent même il me surprend, pour ainsi dire, et vient sans que je l'aie appelé ce sont les heures d'un contentement intime qui est très doux et dont on ne saurait dire la cause ce sont les moments bien rares dans la vie du monde, plus fréquents dans la vie religieuse, mais toujours trop courts, le cœur semble vibrer et trembler de joie sous la main de Dieu qui le touche. Tout cela, Madame, peut bien remplir l'âme. A vrai dire, la solitude religieuse ne me paraît être que le dégagement en nos âmes de la présence de Dieu, et, de ce point de vue, c'est une des plus belles et des plus sages jouissances que l'on puisse désirer. Que n'ai-je le droit, Madame, d'aller plus loin et de permettre à mon cœur, devant vous, l'action de grâces dont il est plein pour le bonheur qu'il trouve dans une autre présence divine peut-être encore plus sensible et plus intime? C'est, pour le philosophe, une preuve de l'existence de Dieu que le sentiment fort et calme de sa présence métaphysique dans nos âmes. Ne serait-ce point une preuve, pour le catholique, pour vous et pour moi, que l'expérience toujours bienheureuse de l'union de nos âmes avec le Christ dans le sacrement de l'Eucharistie? Nous lui parlons alors nos cœurs battent comme devant toute présence aimée si nous sommes


privés de la communion, il y a en nous ce sentiment de vide et d'ennui qu'apportent Fabsence de la personne aimée, l'espoir trompé de sa venue. Cette privation m'a quelquefois été plus sensible que je ne saurais dire. Quand on a l'habitude de communier souvent, elle est terrible les jours de fête. C'est une punition tellement grave parmi nous, qu'on ne l'applique presque jamais. il y aurait de quoi désespérer une âme. Ou je n'entends rien aux sentiments de notre cœur, Madame, ou il y a là quelque chose de très significatif aimer quelqu'un, c'est démontrer son existence, voilà une preuve cent mille fois plus sûre que toutes les raisons mathématiques.

Je vous assure, Madame, que je me suis laissé entrainer, mais au fait, je renoncerais à vous parler, si je n'avais le droit d'être sincère, et ce serait un effort insupportable pour moi, même aussi pour vous, que de vous envoyer une pensée réduite et calculée.

Vous êtes bien bonne, Madame, de m'avoir remercié comme vous l'avez fait de ce peu de pages sur notre M. Ozanam. Est-il donc vrai que j'ai pu le faire un peu connaître? C'est le seul éloge auquel je veuille tenir. Je n'ai pas quitté le regret de sa mort, et son souvenir m'accompagne toujours. Il me semble que plus on avance dans la vie, plus on devrait aimer la pensée de la mort, car si l'on vit un peu de temps, les rangs aimés se dégarnissent, et c'est le ciel qui prend nos affections, qui se peuple de nos souvenirs. Pourquoi donc n'aimons-nous pas la mort? Je crois, Madame, que c'est inconcevable; et qu'à part les souffrances qui la précèdent ordinairement, il n'y a nulle raison de ne pas admettre que c'est vraiment la plus belle et la plus désirable des heures de la vie. Voilà, pour le coup, une pensée de moine. Hélas! le pauvre moine! Priez Dieu, Madame, de le soutenir, et il priera Dieu d'être avec vous. L'amitié que vous lui faites l'honneur de lui offrir lui est très sensible, et il la reçoit avec reconnaissance, si elle est dans la volonté de N. S. Il vous prie d'agréer aussi, Madame, l'expression d'un attachement qui est très dévoué, comme il est très respectueux.

P.-S. J'ai traversé hier votre rue, Madame, j'ai bien hésité avant d'aller ou de ne pas aller chez vous, mais j'ai pensé qu'il y avait sans doute beaucoup de monde dans votre salon, et que mon costume pourrait vous gêner. A tort ou à raison, la pensée de vous imposer un sacrifice en me recevant m'a fait arrêter, retourner, et revenir sur mes pas. Mais je n'ai pas voulu mettre ma carte. C'est elle que je vous envoie aujourd'hui.


Madame,

Je vous remercie des choses bonnes et indulgentes que vous m'avez écrites. vraiment, vous n'eussiez pas eu peur de moi si je fusse arrivé avec mon habit dans votre salon? Je ne puis vous dire combien cela me touche. Depuis que je porte ce saint habit, je n'ai guère éprouvé qu'un seul sentiment pénibte c'est quand je vois que je fais peur ou que je suis regardé durement. Cela me paraît toujours une si grande injustice! Vous savez, Madame, combien je suis philanthrope. J'ai toujours cru aux hommes et jusqu'ici je m'en suis bien trouvé mais voilà que les hommes ne veulent même plus être aimés de moi; c'est un malentendu dont je n'ai pas le secret. L'autre jour, une jolie petite fille de huit ans, que j'aimais beaucoup, m'ayant aperçu dans la rue, s'est élancée vers moi et s'est jetée dans ma grande robe, à l'étourdie, à la folle. il a fallu que je me baisse et que je l'embrasse. Croiriez-vous, Madame, que j'ai ressenti pour cette enfant comme de la reconnaissance? !) me semblait qu'elle avait fait une aumône, plus que cela, une action courageuse. Mais j'ai bien tort de trouver pénible l'étoignement des hommes vous aurez le droit de me juger indigne de porter la croix de Notre-Seigneur, qui a été méprisé et détesté. Pour ma justification, je vous dirai que cela ne me fait point peur et que j'espère ne pas perdre l'habitude que j'avais de regarder en face. ceux mêmes qui me regardent de travers; mais cela me fait de la peine. J'aurais bien accepté d'avoir le cou coupé mais non pas comme ennemi du genre humain et au nom de la liberté, que j'aime plus qu'eux! Tout ceci, Madame, me fait mieux sentir le prix et le charme de la retraite, de l'étude en silence et en paix. J'admire comme vous avez le sentiment de ces biens. C'est, il me semble, une faveur très extraordinaire de la Providence, au milieu du monde brillant et léger qui vous entoure. Ce doit être aussi, en même temps qu'une défense contre les dangers, une condition de bien juger les apparences. Quelle bonne leçon qu'un bal pour une âme qui a le don de rentrer en soi-même et de voir les choses à la lumière de la vérité! Vous devez observer très bien. mais j'ai tort de paraître deviner ce que je sais. Au moins, Madame, j'oserai vous demander de ne point garder pour vous seule ces précieux trésors et de les partager quelquefois avec quelques-unes de ces pauvres âmes qui s'agitent dans le continuel sommeil de leurs illusions. II me semble qu'une parole sérieuse, même religieuse, dite par une personne vivant, comme celles auxquelles elle parle,

Oratoire, le 11 février 1854.


dans le monde et dans les fêtes, doit avoir une grâce d'influence toute particulière. C'est une pensée si triste que celle de ces frivolités sans fin qui remplissent des vies entières, sans que jamais un avertissement, un souvenir plus grave ne viennent rappeler le vrai but de la vie! Il est dit dans l'Ecriture que le Seigneur a chargé chacun de nous du salut de son prochain. Les âmes les mieux douées en sont plus chargées que d'autres, voilà tout. Mais qu'on oublie cette sainte et douce parole!

Vous me demandez, Madame, si la vie que j'ai voulu embrasser m'a tenu ses promesses. Mais que lui demandais-je? Vous le savez, Madame le calme, le temps, l'étude, et les consolations de la présence de Dieu. Elle me les avait promis, et comment pouvait-elle ne me les pas donner? La vie régulière, par la symétrie pour ainsi dire extérieure de ses arrangements, donne naturellement ces grands biens. il ne faut plus y ajouter que les grâces extraordinaires et gratuites de Dieu. Vous voulez notre règlement, le voici nous nous levons à 4 h. 1/2. Une demiheure pour faire son ménage. De 5 à 6, il y a l'oraison (c'est la plus belle heure de la journée, j'y reviendrai); à 6 heures, la messe. De 6 h. 1/2 à 7 h. 1/2, une heure libre (j'en profite aujourd'hui pour vous écrire). A 7 h. 1/2, déjeuner. De 8 heures à midi, le travail, puis diner, récréation. Le soir, de 2 heures à 6 h. 1/2, travail, conférences, et une visite d'un quart d'heure au Saint-Sacrement; puis souper, récréation, et l'on se couche à 9 heures. J'oubliais qu'à 6 h. 1/2 du soir, nous nous réunissons tous pour causer ensemble soit de sujets de religion, soit des défauts qu'on a remarqués dans la vie générale de la communauté, soit des dangers qui la menacent. Nous ne sommes que douze; six prêtres et six jeunes gens. Je ne vous dis point que nous nous aimons. Cependant les misères humaines se glissent quelquefois dans les communautés. Jusqu'ici au moins, c'est la paix, la joie et la fraternité parfaites.

Je vous ai parlé de l'oraison. Ce n'est ni la prière proprement dite, ni la méditation, mais l'état d'une âme qui se réveille devant Dieu et s'ouvre entièrement à lui dans tout ce qu'elle pense, tout ce qu'elle sent et tout ce qu'elle veut. Pour cette douce communication avec Dieu il faut une grande simplicité, il faut regarder Dieu comme un père, comme un frère, selon le mot de saint Paul, et ne se rien défendre envers lui. On lui parle de ses chagrins, de ses désirs, de ses illusions, de ses mécomptes, de ses petites jalousies, de ses moindres sentiments, de ses moindres vanités, de tout, en un mot. et puis, Madame, Dieu répond; il suffit de faire silence, de bien consulter, de bien écouter pour


entendre; il ne répond pas toujours ce qu'on voudrait qu'il répondit, mais c'est encore une preuve que nous ne prenons pas pour le langage de Dieu nos propres et capricieuses pensées. L'heure de l'oraison est bien courte j'en avais très peur en entrant à l'Oratoire. Pauvres hommes! comme il nous est naturel d'avoir peur de Dieu! maintenant je commence à l'aimer. Pourquoi ne pas entretenir notre meilleur conseiller et notre meilleur ami des choses les plus secrètes, les plus intimes de notre cœur? On finit par se faire avec Dieu comme un langage o/C!~ d'où l'on ne sort point et qui ne veut plus rien dire. Il faut briser cette enveloppe et entretenir Notre-Seigneur avec une sainte liberté! J'oserai, Madame, vous recommander cette pensée. Si une heure pour Dieu est chose que la vie du monde ne saurait accorder, il suffit d'un quart d'heure, dix minutes pour la demande, et cinq minutes de profond silence pour entendre la réponse. Une réponse de Dieu tous les jours! vous avouerez, Madame, que cela vaut l'essai.

Demandez-lui ce que vous me demandiez, Madame, et ce à quoi je ne puis vous répondre; à savoir, si vous êtes dans la voie bonne et juste quant à la foi, et si vous apportez à cette grave questions de la différence des communions « de la paresse d'esprit et trop de tiédeur d'âme », ce sont vos paroles. Hélas! vous le savez, Madame, tout dépend de la bonne foi; mais il faut prendre garde n'est pas de bonne foi qui le veut. Un désir, un mouvement intérieur, un doute sérieux dans les meilleurs moments de la vie, par exemple un doute sérieux dans l'oraison, voità qui est d'une extrême gravité et qui peut imposer le devoir de s'éclairer davantage, de chercher des lumières nouvelles. Consultez Dieu lui-même avec un cœur simple et humilié; à quoi servirait-il de tenir tête à la vérité? la grande victoire! tenons-nous pour très petits et très ignorants et laissons notre maître éclairer nos âmes. Je vous prie d'agréer, Madame, l'assurance de mon attachement le plus profondément respectueux.

P.-S. Je vous serai reconnaissant, Madame, si vous allez quelquefois voir mes parents ils sont un peu seuls et tristes. Oratoire, 9 mars t85t. L

Madame,

J'accepte avec plaisir les assurances que vous me donnez sur la bonne impression que vous retirez de mes lettres. J'ai eu besoin d'un temps de réflexion pour le croire, mais enfin je l'ai


cru, puisque vous le disiez. La phrase qui m'arrêtait est celle-ci « Ce peu de mois a déjà acclimaté votre esprit à cette forme contenue, sage, un peu solennelle qui donne l'autorité, et comme je suis bien sûre que chez vous tout est sincère, je m'en réjouis. H Oui, il y a eu là un temps d'arrêt. Ceci m'a paru d'abord spirituel, dans un sens qui allait me faire beaucoup de peine, quand je me suis entraîné hors de mes réflexions et de mes doutes. Vous me pardonnerez cette petite hésitation, Madame; elle n'a pas été plus longue que celle dont le résultat a été de vous rendre bien sûre que je suis sincère.

Mais il est bien entendu que vous en êtes sûre, Madame? et que s'il m'arrivait encore de vous dire le bonheur que j'éprouve soit dans quelques méditations du matin, soit dans certaines communions, vous ne verriez pas là des paroles contenues et solennelles, c'est-à-dire à mon sens des mensonges dignes d'un coquin qui veut faire mine de dévotion et soutenir un rôle fameux d'une comédie de Molière? Evidemment, Madame, vous ne l'avez pas cru. vous n'auriez pas répondu à ma lettre. Alors c'est un mauvais nuage qui a passé, une grosse noirceur d'estompe sur laquelle j'ai bien vite passé la mie de pain.

Mais, au fait, Madame, serais-je déjà sermonneur? Dans une leçon de philosophie que je faisais dernièrement, mon auditoire m'a reproché le ton universitaire, cela m'a rappelé le solennel et contenu. Ah! qu'il faut y prendre garde! Tous les défauts sont déplaisants, mais j'ai horreur de celui-ci. Quelle marque de notre misère, Madame, que les choses dont nous avons le plus d'éloignement et que nous saisissons le plus vite dans les esprits des autres, soient précisément en nous et nous y soient invisibles! Combien nous devrions aimer à entendre la vérité sur nos faiblesses, puisque l'habitude de vivre avec nous-mêmes au lieu de nous éclairer sur notre état ne semble propre qu'à augmenter notre aveuglement et nos complaisances à notre endroit! mais voilà que la vérité nous blesse, et que le soin de nous défendre contre une juste remarque, nous fait trouver mille arguments pour nous tromper nous-mêmes. On a beau dire, on est ainsi fait. Je ne parle pas du monde qui, une fois pour toutes, en a fini avec la vérité, en sorte que les tromperies les plus audacieuses y semblent être le résultat d'une convention, mais même dans une vie réglée, révère, co~<cn!<e comme la notre, la vérité qui s'est promise vingt fois est encore mal à l'aise. Il faut toujours des préambules, des atténuations, des compensations ou éloges, en sorte que l'on prenne bien garde de ne pas blesser la vérité sans la guérir aussitôt. c'est une balance qu'il faudrait décharger; mais on ne


fait que transporter la charge d'un plateau à l'autre, et en fin de compte il y a toujours le même poids. Vous devez avoir fait à cet égard, Madame, de bonnes et solides observations dans le monde, parlez-m'en, s'il vous plait. Il est bon de se reconnaître faible et inconséquent, et si toutes les finesses de réflexion ne donnent pas enfin plus d'humilité devant les hommes, au moins disposent-elles à s'abaisser sérieusement devant Dieu et à déposer à ses pieds tout ce bagage extérieur qui n'est plus de mise devant lui.

Nous avons eu dernièrement des jours bien heureux et bien joyeux. Je vous parle des jours du carnaval. Vous savez, Madame, que, pendant ces jours où il y a toute licence pour tant de méchants et tant d'imbéciles, nous exposons aux regards des fidèles le Saint-Sacrement de l'Eucharistie, et nous ne le quittons pas, nous remplaçant les uns les autres selon des heures réglées, en sorte qu'il y a toujours devant lui au moins un cœur, une prière et une demande de pardon. Ce temps est, pour les communautés religieuses, un temps de pénitence. J'avais redouté d'y être triste. J'avais peur de certains souvenirs d'autrefois, d'une vie que je croyais joyeuse. Je ne puis vous exprimer, Madame, l'étonnement que j'ai ressenti à n'éprouver, au lieu de ces misérables regrets, qu'un bonheur si calme, si complet, si plein, que le profit de mon carnaval dure encore, ce qui, certainement, n'est arrivé à aucun des plus brillants amateurs de ces jours; il y a dans ce sentiment religieux, quand il est profond, une contradiction perpétuelle et fondamentale qui étonne d'abord et qui impatiente, mais dont on ne tarde pas à découvrir le divin secret. Quand l'Eglise appelle à des fêtes, on ne pense qu'à la joie et à la gaieté; on se pare, on va se réjouir. Mais voilà qu'au fond de ce sentiment joyeux, quelque chose de triste se fait sentir. Les fleurs de l'autel, l'encens, le son de l'orgue ne suffisent plus à voiler une très sérieuse et très profonde mélancolie, dont on ne peut plus se défendre, malgré qu'on fasse. J'ai remarqué très ordinairement combien je suis triste après toute fête; la pensée favorite est alors la pensée de la mort. Une fête est un appât quand on y est pris, il faut ensuite reguérir de sa blessure, qui est le désir d'un autre monde et de bien autres fêtes! Au contraire, il y a dans une solennité grave et triste un trésor caché de très vives joies. Singulière chose! On voudrait souffrir avec Dieu qui a souffert, et tout se transforme en douceurs; on voudrait pleurer de compassion, et, si l'on pleure, il semble que ce soit de joie. Que de choses on ignore dans le monde, que la retraite et la solitude révèlent! Je parlais bien fort jadis contre certaines mortifications; mais que penseraient les


délicats du monde, entourés de mollesse et d'ennui, s'ils apprenaient que ces choses sont les plus grands remèdes contre certaines tristesses, de véritables ressources de joie intérieure et d'énergie contre l'accablement et la pesanteur de certains jours i Cette contradiction est humainement inexplicable. Cependant, elle est d'expérience journalière. Mais, Madame, combien peu de choses se peuvent expliquer humainement! Dieu est la grande raison, et encore la raison de toutes nos raisons qui sont toujours bien courtes. Il est surtout la raison de notre vie, et c'est fort grave à penser. Je vous quitte, Madame, par force, pressé que je suis entre le temps et l'espace, les deux grands ennemis de tout ce que nous faisons sur la terre.

Oratoire, 18 avril 1854.

Voilà bien des jours écoulés, Madame, sans que j'aie pu trouver le temps de vous écrire. L'époque des grandes fêtes nous laisse très peu de loisirs, et toutes les meilleures intentions ne peuvent rien contre un article de règlement. Je profite donc de mes premières heures pour reprendre une correspondance à laquelle vous avez voulu me faire l'honneur de m'inviter. Comme vous pensez bien, Madame, il y aura de ma part dans cette correspondance une inévitable monotonie je passe ma vie à sentir les mêmes choses, et la parfaite régularité dans l'extérieur réagit audedans. Mais c'est une monotonie dont je ne me plains qu'à regret et avec honte, et seulement pour y déplorer mon ingratitude, ma faiblesse. car enfin si je me rappelle les tourbillons de sentiments et de pensées qui enveloppaient et emportaient mon cœur autrefois, je suis contraint de grandement estimer le calme d'aujourd hui. Quelquefois, ce calme me paraît pesant; de grands désirs d'actions, de combat, de don de so!-M!MHe, viennent m'assaillir; ma chambre me parait étroite et je voudrais des choses immenses, des choses indéfinies dont je ne me rends pas bien compte et qui m'attirent au dehors il faut alors que je rentre en moi-même, que je considère combien je suis incapable par mon âge et ma petitesse d'entreprendre maintenant quoi que ce soit, il faut que je me sente bien au-dessous de mes idées pour redevenir sage, moins révolté contre le calme de mes jours, plus ami de ma chambre, plus résigné à mon bonheur. Mais j'ai bien compDS, Madame, et vous le devez croire, ce que vous me marquiez dans votre dernière lettre sur le devoir qu'il y a de se donner aux hommes quand on s'est d'abord recueilli devant Dieu. Oui, je sens que je leur appartiens, j'espère dévouer ma vie à


cette jeunesse, « incrédule au bien, naturellement matérialiste », comme vous la définissez parfaitement, et trouver ainsi dans le sentiment du sacrifice ce qui manque à mon âme fatiguée de la paix.

Le travail que je voudrais faire sur moi-même, pendant ces jours préparatoires, et que tout chrétien doit chercher à accomplir, à différents degrés, ce serait d'affranchir et de développer en moi l'idée de Dieu jusqu'à en faire la pensée fondamentale de ma vie. Je ne sais, Madame, si vous éprouvez comme moi la nécessité d'une pensée fondamentale qui soit comme à la base, à la racine de l'âme, où toutes les autres viennent aboutir comme dans la circonférence tous les rayons, de quelque point qu'ils partent, convergent au centre. Pour moi, je ne puis vivre sans une semblable pensée. C'est, je crois, ce qu'on a appelé dans le monde une préoccupation, mot bien fait, que j'accepte, et dont je dis alors qu'il y a certaines âmes auxquelles il faut une préoccupation. Une vie serait bien belle qui se déroulerait tout entière autour d'une grande préoccupation; à peu près, Madame, comme dans une harmonie, toutes les richesses des accords, toutes les modulations des parties élevées ou du contre-point se viennent grouper autour d'une seule note qui domine toujours et qu'on appelle la basse fondamentale. Ke pourrait-on pas dire que dans la peinture, tout se ramène de même à une belle unité? Il y a des tableaux sans basse fondamentale, puisqu'il y a des artistes sans préoccupation. mais on dit d'un beau tableau qu'il est dans tel sentiment, c'est-à-dire que toutes ses parties, même les indifférentes, convergent à une même pensée, qui est une pensée fondamentale. N'est-ce pas une singulière chose, Madame, que les hommes soient si habiles à tout ordonner dans leurs arts sur un plan si sage et que bien peu le sachent faire pour leur vie? Mais je vais plus loin, et je crois que cette unité est si naturelle que presque tous, à notre insu, nous groupons notre vie autour d'une telle pensée. Seulement il faut avouer que c'est souvent une pauvre pensée. Que de vies, Madame, dans lesquelles toutes choses et chaque chose se rapporte à l'ambition, au désir de plaire, au plaisir, à l'élévation de la fortune! Il y a surtout une pensée fondamentale bien puissante et plus noble, c'est celle d'une grande affection. Comme les moindres détails des sentiments se groupent bien autour d'une personne aimée! Tout s'y rapporte, tout y converge, tout n'est que contre-point, que modulations autour d'elle. Eh bien, Madame, c'est ainsi que nous pourrions aimer Dieu. Je vous avoue que cette réflexion m'a depuis quelque temps fort occupé. Quelle plus belle unité à 10 AVRIL t908. 6


donner à sa vie que l'unité même de Dieu? Quelle plus féconde préoccupation que celle de lui plaire! Et cela est possible, cela est même facile. Je vois, Madame, combien on rétrécit à tort, dans le monde, le royaume de Dieu. C'est un des crimes du démon qui réussisse le plus communément. II semble que le service de Dieu se doive réserver pour l'église; au dehors, c'est une autre vie, conduite par d'autres principes; je suis très assuré que les choses ne sont pas ainsi; on pourrait être laborieux pour Dieu, aimer toute bonne et belle chose pour lui, se plaire aux arts pour lui, aimer les relations du monde pour lui et les transformer en lui, j'ose dire être aimable pour lui et jeter pour lui, dans le monde où l'on doit vivre, ce grain de sel, symbole de sagesse et de pureté, qui n'exclut ni l'épanouissement ni le bonheur. Ah! Madame, quand sera-ce que Dieu sera ainsi le fond de notre vie? Quand sera-t-il le fond de la vie qui nous entoure, de la vie française, de la vie du monde? Nous le demandons chaque jour et plusieurs fois le jour « Que votre règne arrive! » Que cette parole renferme de sens profond! Un prêtre est un misérable, si Dieu n'est pas la pensée fondamentale de sa vie; mais ne peut-on pas dire, Madame, qu'un chrétien est bien léger, bien frivole, qui ne place pas Dieu au centre de son âme et qui vit presque toujours sans lui? Je fais toujours des sermons en forme de lettres. Comment donc faire, Madame? Ma volonté n'y est pour rien, je vous assure. Peut-être pourriez-vous y voir une garantie de véritable vocation. Cependant, je vous promets de vrais efforts pour me corriger; car la pensée de Dieu n'exclut pas non plus le charme c~'MM bon style épistolaire, et c'est un déplaisant défaut que celui où je tombe. Pardonnez-moi, Madame, pour cette fois encore, et veuillez recevoir les assurances renouvelées de mes sentiments très profondément respectueux.

Oratoire, 20 mai 1851.

Madame,

Pardonnez-moi mes retards; tout ce mois a été fort occupé par nos études, et c'est à peine si je trouve une heure aujourd'hui. J'ai d'autant plus regretté de n'avoir pu vous répondre de suite, que votre dernière lettre m'a fait un véritable et sérieux plaisir, et cela, parce qu'elle contenait un reproche, un reproche que vous m'avez fait l'honneur de m'exprimer franchement, que j'ai trouvé juste et dont j'ai fait mon profit. Mais en même temps que je l'accepte pour l'occasion où il était fondé, je tiens à vous dire, Madame, que je crois le mériter rarement; que s'il est au monde une chose étrangère à mon cœur et contraire ù mes sentiments,


c'est l'exclusivisme, l'étroitesse, l'envie de voir les choses en mal, et de condamner quand Dieu pardonne. Je préfère avoir toutes les mauvaises dispositions que vous voudrez croire, et renier une lettre où, par hasard, elles m'auraient surpris, que de paraître un seul instant du parti de ceux qui repoussent au lieu d'attirer, et qui trouvent des bornes à la miséricorde divine. Non, sans doute, je ne condamne pas tout ce qui est dans le monde, et de quel droit, mon Dieu, le pourrais-je faire? Mais serait-ce trop dire, Madame, que de l'accuser au moins de niaiserie, et de déplorer une dépense inutile et vaine d'ardeurs très nobles, faites pour de plus grands sujets, de plus grandes causes? Ne parlons plus de tromperies et de mensonges volontaires; au moins le monde, s'il ne trompe pas, n'est-il pas trompé? Trompé par lui-même, par ses désirs, par ses habitudes frivoles? Par exemple, Madame, si je considère que Nôtre-Seigneur est mort sur la croix par amour pour nous, qu'il a mis entre nos mains, dans l'imitation de sa vie selon notre faiblesse, l'instrument de notre salut, qu'il nous a donné beaucoup de bien à faire, beaucoup de douleurs à guérir, beaucoup de misères à soulager, comment puis-je voir sans tristesse que nous correspondions si mal à de si grands desseins, et que nous allions perdre, dans l'adoration de la bagatelle, des forces destinées à purifier et à sauver le monde. Cette trahison, je la saisis souvent en moi. Comment donc ne la verrais-je pas dans la vie absolument frivole de ces jeunes hommes du monde, occupés de plaisirs, oublieux de leur but, étourdis par le grand bruit qui les entoure et par cette poussière des affaires mondaines qui aveugte les âmes jusqu'à leur persuader qu'une vie agitée est une vie active, et qu'on a fait quelque chose parce qu'on n'a pas eu dans tout un jour un seul moment à soi. Cela au moins, Madame, n'est-ce pas la vie du monde? Je le sais, pour bien des âmes, il y a en tout ceci plus de faiblesse, souvent plus de souffrance que de vraie frivo)ité: mais alors, s'il ne faut pas condamner on peut plaindre, et c'est ce que je me permets de faire du fond de mon cœur.

Ah! combien je bénis Dieu de m'avoir amené dans le silence et le calme, loin de ces jours que je croyais regretter et qui m'effraient maintenant! Mais surtout, Madame, combien je ressens avec impatience le désir de faire connaître ces grands biens à d'autres âmes; de les détourner, comme disaient nos anciens docteurs, de /'ea-<ë?':CMr au dedans et du dedans à Dieu, et de consoler quelques-unes de ces souffrances si terribles, mal inévitable des âmes nobles qui ont perdu le fil de l'éternité et qui errent pleines d'aspirations insatiables au milieu des biens du


monde. Si c'est là condamner le monde, je tiens qu'il le faut condamner, et ne pas laisser mourir de faim de belles âmes, pour ménager la paix des petits esprits qui se sont faits sans peine à sa petite mesure.

Vous avez bien raison de me dire, Madame, que t'œuvre la plus précieuse de mon ministère sera cette action douce, humble, consolante de mon âme, par la grâce de Dieu, sur quelque pauvre âme fatiguée, souffrante l'éclat de la parole est peu de chose auprès de cette grande œuvre. Elles sont si belles les alliances des âmes! Je vous avoue, Madame, qu'après le sacrement de l'Eucharistie, c'est la communication sainte des âmes qui est le fondement de mon espérance. Ce doit être une si grande joie d'arracher un homme à l'empire du mal, de voir cet homme peu à peu guéri, prenant chaque jour des forces pour le bien. il doit y avoir un intérêt si vif à suivre les progrès de cette convalescence morale où il y a des faiblesses aussi, et des rechutes. On doit ressentir enfin une telle surabondance de bonheur quand cet homme, qui était mort, ressuscite au monde de la foi, de l'amour, de la chasteté, des espérances certaines. Voilà de quoi remplir la plus ardente des vies et les ambitions les plus vastes de notre cœur.

C'est dans peu de jours, Madame, le samedi 10 juin, veille de la Trinité, que je ferai mon premier pas dans les ordres ecclésiastiques l'évêque fera tomber quelques cheveux de ma tête sous le fer du sacrifice. c'est le symbole du détachement du monde et du renoncement. Faites-moi la faveur, Madame, de faire ce jour-là une prière bien humble pour obtenir de Dieu ces grandes vertus que je n'ai point. Je vous promets en retour de demander à notre Maître qu'il vous accorde ce que vous désirez le plus. ou plutôt qu'il vous mette en la disposition de lui accorder tout ce qu'il désirera de vous.

Je suis, Madame, dans le sentiment d'un profond respect, votre serviteur dévoué.

Oratoire, ~4 juin 1854.

Madame,

Je vous remercie du souvenir que vous avez eu de moi le jour de notre ordination je l'ai accepté avec reconnaissance ainsi que la promesse de vos prières, et je demande à Notre-Seigneur de vous rendre en bénédictions le secours que vous m'avez donné; il est très certain que je me suis senti soutenu, presque porté par certaines âmes chrétiennes dont la protection m'entourait, et c'est avec une vraie joie que je vous ai reconnue parmi elles.


C'est une des pensées sur lesquelles je repose le plus volontiers mon esprit que la sainte alliance établie par Dieu entre les âmes! Combien ce serait un beau spectacle, si nous savions le voir, que cette communion des âmes dont chacune en particulier est faible, malade, découragée, mais qui trouvent dans leur mutuelle assistance le secret de l'espérance et de l'énergie! H me semble que parmi les grâces de Dieu aux hommes, il n'y en a pas de plus délicates et de plus choisies que de cacher ainsi le secours divin sous le voile du secours fraternel, et tandis que toute notre force vient de lui, de nous la faire tenir en quelque façon les uns des autres.

J'ai fait, comme vous le dites, Madame, un premier pas dans la maison du Seigneur. J'ai reçu la tonsure, l'évoque a coupé quelques cheveux de ma tête, et pendant ce temps je prononçais, à ses pieds ces grandes paroles qui devaient me séparer du monde « Le Seigneur est ma part de l'héritage et ma part du calice; mon héritage, ô Dieu, c'est vous qui me le rendrez. » Il y a une idée profonde dans le don des cheveux; les anciens même en avaient fait le symbole de l'absolu sacrifice; il exprimait ~lans certains cultes détestables l'abandon de la virginité en l'honneur du dieu. Le christianisme, qui a tout renouvelé plutôt qu'il n'a détruit, a conservé ce symbole et lui a gardé même la signification. Les cheveux qui tombent expriment comme le cadeau des fiançailles sacerdotales, la première promesse, le premier gage de cet amour qui est enfin accompli et vainqueur au jour de la consécration sacerdotale, au jour des noces; cette consécration définitive devance même le temps où l'on sera prêtre, car le sousdiacre est déj'( et pour toujours engagé. deux d'entre nous ont eu ce bonheur de se donner irrévocablement cette fois, et ce que je puis vous dire avec vérité, Madame, c'est qu'en ce moment solennel où cette légion de jeunes gens s'est jetée sur le pavé du temple, pour passer du temps à l'éternité, si un sentiment agitait un cœur, c'était celui des désirs et des impatiences. Je sais que vous avez l'âme bien faite pour sentir ces choses, voilà pourquoi je vous les dis, tandis que le monde ne les comprend pas. mais ce que vous en pouvez comprendre, Madame, c'est la joie, l'émotion d'une famille de frères, comme la nôtre à l'Oratoire, pendant ces grands jours. H y a une retraite d'une semaine avant l'ordination, pendant laquelle on ne parle que de cette fête désirée, pendant laquelle surtout on se tient en silence devant Dieu. et puis, au retour de la consécration, il y a le baiser fraternel. C'est une joie mêlée de beaux souvenirs pour les prêtres qui ont blanchi dans le sacerdoce; c'est un orgueil, c'est une illumination


d'espérances pour nous, jeunes gens, qui commençons. Croyez, Madame, qu'il y a, là aussi, de généreux battements de coeurs et de belles larmes. en vérité, que regretterions-nous? H est bien vrai que la terre reparaît, que l'âme ne peut pas soutenir son vol, que la vie est ici comme partout

Mêlée de pluie et de soleil.

Mais en fin de compte il y a beaucoup de belles heures, beaucoup d'heures où Dieu brille, où l'âme est ailée, où elle aime. il me semble que ce sont là les biens dignes d'être ambitionnés dans ce monde.

Je crains toujours, Madame, en vous faisant connaître mes impressions, de paraitre exagérer ou de dire des choses que vous ne puissiez pas sentir, et cela serait tout simple, car Dieu fait des grâces très particulières, surtout à ceux qu'il appelle exclusivement à Lui. Moi-même je ne pensais pas sur beaucoup de points il y a un an comme je pense aujourd'hui! Dieu fait son œuvre intérieurement, il est le père de l'harmonie, et il dispose toutes choses selon le plan préconçu de sa volonté. Il fait donc en nous, insensiblement, des cœurs de prêtres, comme il change une âme de jeune fille en une âme de mère, comme il fait le fruit avec la fleur. Je m'étonne quelquefois des choses nouvelles que je découvre en moi et qui ne peuvent être faites que par Lui ainsi tandis qu'autrefois j'étais presque exclusivement frappé de la beauté des choses extérieures et du visage de la nature, je me sens porté maintenant au monde intérieur; rien ne m'émeut autant que la beauté des âmes. je l'éprouve malgré moi; quand une âme m'est apparue belle, ornée de vertus et de lumière, je reste quelquefois comme séduit intérieurement, il me semble qu'après Dieu il n'y a rien d'aussi beau. et puis venant à penser que cette âme n'est que le vestige d'elle-même, qu'elle n'est qu'une ruine, qu'elle est malade, qu'elle est blessée par le mal, qu'elle souffre, qu'elle est dévorée de la faim et de la soif de Dieu et qu'elle s'en va chercher Dieu à travers les déserts du monde, tandis qu'il est si près d'elle et en elle-même, venant à penser cela, je ressens dans mon cœur l'ardeur d'un si grand amour que dans ces moments aucun sacrifice ne me coûterait; il me semble que je me ferais fouetter et mettre en morceaux pour son bonheur et son salut. cela, certes, est une illusion, je suis infiniment plus lâche et plus égoïste que je ne crois, mais enfin à coté de cet égofsme naturel, il y a, vous le voyez, Madame, un petit grain d'amour qui commence à germer, et


plaise à Dieu qu'il envahisse et qu'il remplisse tout! Voilà l'oeuvre de Dieu. Aussi je m'habitue à penser qu'il y a des trésors ineffables d'émotions dans le ministère exclusif des âmes. Dieu récompense l'oubli de la paternité terrestre par les joies, les inquiétudes amoureuses, le dévouement, le sacrifice, enfin aussi les consolations et les triomphes de la paternité spirituelle, j'y crois et je ne veux point chercher ailleurs ma part de l'héritage, Madame! elles sont si belles, ces âmes! c'est un si beau monde que Notre-Seigneur nous a donné à cultiver. vous, qui êtes artiste, vous demeurez quelquefois en extase devant un trait d'une figure, devant le jeu d'un reflet de lumière ou la suavité d'une ligne, et vous avez bien raison. Quand vos regards plongent dans une vallée, il y a des moments où les grandes ombres qui descendent des montagnes font battre votre cœur; il faut arrêter votre travail, vous regardez et vous regardez encore, avec admiration, avec une sorte d'inquiétude, comme si ces grands effets de la terre étaient une énigme, les choses se transfigurent, leur sens divin se dégage. est-ce un tableau? est-ce une harmonie ? ou plutôt n'est-ce pas le chant même de Dieu? Si le visage de la terre jette certaines âmes en de si grandes extases, combien ce triste et beau visage des âmes ne doit-il pas émouvoir et transporter?. Comprenez, Madame, que ma part est bien belle, et avouez que je suis plus riche dans mon royaume que le plus riche des rois. et même qu'un artiste!

J'ai été trop long, Madame, vous ne me le direz pas, mais vous l'aurez trouvé, et puis mon travail en a souffert. Je m'arrêterai désormais à ma quatrième page. Voilà pour me faire pardonner aujourd'hui. Veuillez croire, Madame, aux sentiments très humbles et très respectueux de votre serviteur.

Henri Pt:MREYvc.


AU MAROC

RECIT D'UN TÉMOIN 1

IV

Au lendemain du bombardement et du débarquement de Casablanca, on se demandait avec angoisse quelle en serait la répercussion dans les autres ports.

A Rabat l'inquiétude était vive depuis trois ou quatre jours, les propos du peuple violents à l'égard des Français groupés autour de leur consul. M. Leriche n'obtenait qu'à force de fermeté calme la protection hésitante des autorités. Mais la population entendit le grondement lointain du bombardemeht du 7; lorsque, quelques heures après, les officiers du Condé descendirent à terre, i)~ furent salués respectueusement par ces mêmes autorités et par le peuple dans les rues.

A Mazagan, les Européens habitent un quartier ouvert, un faubourg en dehors de la ville arabe. Là, les cavaliers Doukhalas comme les paysans Chaouias à Casablanca avaient envahi la ville depuis quelques jours. Avides de piHage, ils se promenaient en maîtres tandis que les autorités paralysées par la peur ne sp montraient que sous la pression de notre consul. Un de nos croiseurs mouillait devant le port il parut un moment que la tragédie de Casablanca allait se renouveler. Cependant à force de sangfroid et de diplomatie, notre consul obtenait l'éloignement des Doukhalas à condition que nous n'occuperions pas la ville. Ce résultat était-il obtenu par la temporisation ou était-ce le bruit des canons de Casablanca, qui là aussi portait ses fruits? Il est bien difficile de le dire.

Cependant, quelques jours après, une grosse nouvelle se répandait. Venue de Mogador elle était bientôt confirmée de Safi et de Mazagan, les deux ports du Ilouz. On venait de proclamer un nouveau sultan dans la capitale du Sud. Cette nouvelle ne laissait incrédules que les esprits bien peu renseignés sur la situation Voy. le Correspondant du 25 mars 1908.


dans la régton. Il y avait longtemps que l'événement couvait; la première secousse devait le provoquer. Il suffit des nouvelles de Casablanca.

Le vendredi 16 août, à l'heure de la prière de midi, les grands caids, les notables et les oulémas réunis à la casbah de Marrakech décrétèrent indigne le sultan Abd-el-Aziz qui venait, après Oudjda, de vendre Casablanca aux Français. Ils proclamèrent en sa place leur maître Moulay-Hafid, frère et Khalife du sultan déchu. Dès le lendemain les principales autorités de la capitale étaient remplacées par les fauteurs du coup d'Etat et un gouvernement en tout analogue à celui d'Abd-el-Aziz, un second maghzen avec ses ministres, ses serviteurs, sa garde était formé autour du nouveau souverain tout cela fut fait avec ordre, sans troubles, sans effusion de sang.

On a résumé plus haut la situation dans cette région de Marrakech, partagée entre l'autorité de cinq grands seigneurs à peu près indépendants. Le coup d'Etat fut assuré par la coalition momentanée de trois d'entre eux. Si-el-Madani, caïd des Glaouas, Si-Abd.el-Malek, caid des Mtouggas et Si-Taib, caid du Goundafi. Le quatrième, le vénérable patriarche des Abdas, Si-Aissa-benOmar, allait, après une hésitation de quelques semaines, apporter lui aussi au sultan du sud le prestige de sa barbe blanche et l'appui de son innombrable famille. Comme l'âge l'a rendu habile aux parlers insinueux, son maître l'a nommé « vizir de la mer », ce qui est un joli nom pour désigner le ministre des affaires étrangères. Quant au cinquième seigneur, Ould-Anflous, nous le retrouverons à Mogador.

Moulay-Hafid était depuis plusieurs années khalifa de son frère à Marrakech. Fils de Moulay-Hassan et d'une esclave berbère, il est l'aîné de plusieurs années d'Abd-el-Aziz, à qui il donnait peu d'ombrage. On le savait d'humeur contemplative, fin lettré, amateur de vieilles traditions arabes, plus porté à la théologie qu'à la politique. On imprimait récemment de lui, au Caire, des commentaires de grammaire arabe. Tout permet d'affirmer que MoulayHafid craignait le pouvoir pendant l'été de 1906, le bouillant Glaoui, impatient de grandir son rôle, l'avait déjà pressé de se laisser proclamer. Hafid refusa. Cette fois, c'est encore le Glaoui qui a convaincu ses collègues, rassemblé les notables, terrorisé la ville et assuré, par son énergie indomptable, la réussite du coup d'Etat. Depuis, comme « allaf », ou ministre de la guerre, c'est lui qui s'efforce à la tâche ardue, quand le numéraire fait défaut, de rassembler une armée à son maître.

En tout cas, la proclamation de Moulay-Hafid, si elle exploitait


habilement les passions soulevées par l'aventure de Casablanca, était beaucoup plus un coup d'ambition des féodaux du Sud, et un complot de mécontents qu'un mouvement xénophobe caractérisé. Les protégés européens n'ont pas été molestés à Marrakech. Et il est incontestable que par des relations qui se sont maintenues quelque temps avec notre consul de Mazagan, Moulay-Hafid essaya de nouer conversation avec nous.

Les nouvelles de Marrakech, annoncées dans les mosquées de Mazagan et de Safi, amenèrent sans résistance la proclamation du nouveau souverain dans les deux ports. Un nom substitué à l'autre dans les prières rien de plus. Cela montre l'inconstance et le fond de scepticisme de ces populations des ports, dont le fanatisme est très superficiel. Quelques cavaliers des tribus venus de l'intérieur ou quelques askris venus par mer suffiront à faire acclamer tel ou tel sultan. Les fonctionnaires hafidiens se substituèrent sans douleur aux fonctionnaires aziziens, quelques-uns même changèrent simplement de cocarde. Ce qui ne changea rien, d'ailleurs, à leur inertie et à leur médiocre autorité.

Y i

Pendant tout le mois d'août et à la suite de ces complications imprévues, notre diplomatie ne chôma point. Ce fut l'époque où on avisa les chancelleries d'une occupation éventuelle des ports. Nous n'en parlons que pour mémoire, le livre jaune s'étant étendu sur ce point. Ce qu'il ne dit pas et qu'il faut ajouter, c'est que pendant cette période les difficultés et les frottements ne nous sont pas venus de la légation allemande à Tanger, mais du côté où l'on devait le moins s'y attendre, des représentants de l'Espagne. Si le livre jaune laisse dans l'ombre les raisons qui ont fait renoncer aux débarquements projetés, nous croyons que c'est de ce côté que l'on doit chercher. Faut-il regretter que cette occupation des ports n'ait pas eu lieu? Nous croyons, pour notre part, avec quelques-uns des plus autorisés parmi nos résidents au Maroc, que cette occupation militaire des ports n'aurait eu pour unique effet que de créer autant de « présides », de villes assiégées et coupées comme des ilôts de l'intérieur du Maroc. Il est par contre profondément regrettable que la police n'ait pas reçu un embryon d'organisation avant cette période de troubles. Mais en juillet les officiersde la policen'étaientmêmepasdésignés! Durant ces semaines angoissantes d'août, notre légation de Tanger, gérée par M. de Saint-Aulaire en l'absence de M. Regnault, déploya une activité fructueuse. On a dit qu'à ce détour encore, plusieurs voies s'ouvraient à notre politique fallait-il


donner notre appui au sultan menacé, dont nous n'avmns encore que motifs de plainte, ou négocier avec les deux frères ou tout au moins maintenir entre eux une neutralité impartiale? Nous croyons la réponse facile le choix de notre conduite n'était pas libre. D'abord, le traité d'Algésiras nous liait avec Abd-el-Aziz; mais notre ligne de conduite était en outre dictée par le choix que nous avons déjà exposé d'une politique de partie liée avec le maghzen. Jusqu'ici nous avions toujours, contre vents et marées, préconisé le renforcement du pouvoir d'Abd-el-Aziz; nous lui avions prêté appui sur notre frontière contre les prétendants de l'Est. Comment changer d'attitude aujourd'hui et, au mépris de toutes nos affirmations antérieures, reconnaître un prétendant du Sud, dont les prétentions sont issues d'une réaction contre notre intervention? Quelle que pût être la gravité d'un conflit avec le pouvoir naissant de Moulay-Hafid, nous étions prisonniers de nos engagements et de notre politique « maghzen H. Dès lors un danger était à craindre que l'ascendant de ce nouveau pouvoir, fatalement hostile à notre action, grandît en tratnée de poudre à travers le Maroc. Tous les efforts de notre diplomatie pendant la fin d'août et les premiers jours de septembre furent consacrés à détourner ce péril. Il s'agissait de secouer la mollesse bien connue d'Abd-el-Aziz, de galvaniser son maghzen; à Fez les nouvelles de Marrakech avaient provoqué l'affolement. Une des causes de désaffection des tribus à l'égard d'Abd-el-Aziz résidait dans sa manie sédentaire les sultans précédents vivaient sous la tente, toujours guerroyant parmi les tribus. On ignorait ce sultan fainéant, continuellement enfoui dans son palais. Le premier geste imposé à Abd-el-Aziz pour relever son prestige était de barrer au prétendant la route de Fez, en allant au-devant de lui.

Mais un déplacement de Sa Majesté chérifienne n'est pas une petite affaire. H faut que toute la cour le suive il faut une petite armée pour traverser décemment les tribus; enfin il faut au passage leur distribuer des dons qui se chiffrent par cent mille douros. Or, le trésor chérifien était à sec.

On a vu qu'au Maroc, en dehors d'une bande côtière et du voisinage des capitales, presque tout le pays est « bled es-shiba » territoire quasi-indépendant. La route de Marrakech à Fez a donc toujours passé le long de la côte, pour éviter ces tribus, et remonte au-dessus de Rabat la vallée de l'oued Sébou.

Rabat, résidence impériale elle aussi, marque la moitié à peu près de cette longue route. Après d'épineuses négociations, notre diplomatie put procurer à Abd-el-Aziz les moyens de s'y rendre.


Sur l'avance de un million qui lui fut consentie, il devait toucher la moitié à Fez et l'autre moitié à l'arrivée à Rabat. Le 10 septembre, Abd-el-Aiiz sortait de Fez avec son maghzen. Lui-même sentant l'heure grave avait donné l'exemple et laissé toutes ses femmes derrière lui; il comprenait que le destin du Maroc allait se jouer avec le sien dans cette ville au bord de l'Océan, mais pressentait-il la défection de sa capitale? Aujourd'hui, s'il rentre jamais dans ses chers jardins de Fez, y retrouvera-t-il la paix séculaire de la ville enclose, résistant farouchement derrière ses grands murs aux empiètements des roumis? V

Il n'était pas de noms plus redoutés par les marins caboteurs, à l'époque des pirateries barbaresques, que ceux de Rabat et de Salé. C'est dans les gestes de cette dernière ville que Robinson Crusoé, d'après le récit célèbre, gémit sept ans avant de s'évader vers sa merveilleuse aventure. Nous imaginons que les marins de nos croiseurs, qui ont été ballottés tout l'hiver devant la vieille ville, ont souvent évoqué le héros de Daniel de Foe pour les aider à prendre en patience leur ingrate faction.

Maintenant, il ne reste plus de souvenirs des corsaires à Rabat et à Salé. La rivière qui sépare les deux villes, l'oued bon R'grag, s'est ensablée et forme une barre qui est rarement franchissable pendant l'hiver. Les marins dolents et apathiques qui la passent dans de lourdes barcasses, les jours de beau temps, n'ont plus rien des farouches barbaresques, si ce n'est leurs atours voyants. Toute cette côte Atlantique du Maroc est battue, à partir de l'automne, par la grande houle profonde qui vient des lointains de l'Océan; le brisant ne cesse jamais de gronder au pied de la falaise. Les tempêtes d'Ouest sont rares, mais la côte, sans abri, reste inabordable. Tandis qu'en janvier la terre de Maghreb se couvre déjà de verdure, comme un paradis embaumé de l'haleine d'un printemps précoce, sur mer c'est encore l'alarme et le roulis sans repos pour les malheureux navigateurs retenus devant les ports. Quelques caboteurs sont seuls à les fréquenter; la compagnie Paquet, de Marseille, a réussi, à force de ténacité, à établir une ligne régulière; ses navires restent quelquefois vingt jours devant les barres pour débarquer, pendant quelques heures d'embellie, leur marchandise de luxe, sucre et thé. Peu de villes côtières et aucun pittoresque sur ce littoral uniforme. L'Arabe, qui ne craint pas la mer des sables, fuit cette désolation, devant laquelle se cabre son cheval. L'embouchure du


Bou R'grag est le seul paysage pittoresque dans ces 500 milles de rochers plats et de dunes. Larache au nord, Mogador au sud, présentent aux regards les murs noircis de leurs bastions portugais et l'entassement bleu de leurs masures juives. Mais Rabat a l'harmonie de ses deux villes et de leur double corset de pierre Salé, à gauche, guinde ses terrasses et ses minarets au-dessus des murs crénelés; à droite, derrière l'énorme donjon de sa casbah, Rabat étend ses maisons en amphithéâtre au bord du fleuve. Et entre tes deux villes, sur le fond de hautes falaises vertes, voilées par la brume du fleuve, la tour de Hassan dresse sa silhouette rose, sœur de la Giralda de Séville.

C'est par un temps de brouillard opaque, comme ceux d'Islande, que nous avons atterri pour la première fois à Rabat, au mois d'août. Nous avions navigué tout l'après-midi dans cette buée tiède et inquiétante, et l'on approchait, en tâtonnant, l'oreille tendue, au son de la cloche et des clairons d'un croiseur qui devait être au mouillage. Tout à coup, vers sept heures, nous avons vu émerger de la brume, qui était très basse sur la mer, des minarets et des tours mauresques, des fortifications féodales, de grands murs blancs aux reflets violets dans le couchant, des terrasses, toute une dentelle de ville suspendue sur le nuage comme dans un conte des Mille et une Nuits.

Rabat (et l'on y comprend toujours Salé, son faubourg aristocratique et farouche de l'autre rive), est une des quatre villes maures avec Fez, Mequinez et Tétuan, où habitent encore les vieilles familles jadis venues d'Andalousie. Elles y gardent, avec les vieilles traditions du faste et de la politesse arabes, la clef de leurs maisons de Grenade et de Cordoue. On aperçoit, audessus des vieux murs, la tête des cyprès, et l'on devine la symétrie apprêtée des jardins andalous.

C'est surtout à Salé que la vie musulmane se cache dans les vieilles demeures mystérieuses.

Rabat est une résidence chéritienne, Abd-el-Aziz y a été proclamé sultan. Au-dessus des quartiers populeux, de longues enceintes délabrées s'étendent, comme à Fez, mais moins majestueusement, autour des villas impériales et des vastes espaces nus où campe la garde.

Peu ou pas de commerce comment en existerait-il dans un port aussi difficilement praticable? Eu décembre dernier la barre n'a pas été navigable plus de trois ou quatre jours, et M. Regnault dut attendre douze jours une occasion propice pour se rembarquer. Dans l'intérieur des terres, les deux villes n'ont pas leurs coudées beaucoup plus franches les grandes confédérations


des Zaër et des Zemmours viennnent souvent battre leurs murs, ou exiger un tribut de leurs caïds. Les citadins ne peuvent cultiver en paix leurs vergers qu'entre les deux enceintes d'ailleurs fort étendues. Les jours de marché, les gens des tribus, armés pour la plupart de leurs grands fusils à pierre, amènent leurs troupeaux au champ de foires les Xaërs se reconnaissent aux deux mèches en accroche-cceur qui encadrent leurs joues et leur donnent un air rébarbatif. Aucun transit ne peut se faire hors des enceintes sans leur permission. Ces deux grandes confédérations des Zaërs et des Zemmours, les deux plus importantes peut-être du Maroc par leur masse, sont restées jusqu'ici favorables à Abd-el-Aziz et neutres à l'égard de nos troupes. Il n'y aurait pas de plus grave nouvelle que d'apprendre leur entrée en action contre nous. Ce seraient des adversaires autrement nombreux et belliqueux que les Chaouïas; il nous faudrait doubler du jour au lendemain l'effectif de notre corps expéditionnaire. A-t-on pris toutes les précautions pour ne pas inquiéter ces tribus au cours des raids un peu aventureux de nos troupes? Rabat vit toujours sous la crainte et les sommations de ces tribus. Toute l'industrie se borne à des tapis de haute laine, à quelques meubles en moucharabieh. Les rues ombreuses n'ont d'autre bruit que le cri des porteurs d'eau et des marchands de pastèques. Elles respirent le sommeil alangui de la vie maure qui décline lentement au rythme des cinq prières du jour, sous les chants des muezzins. Telle est la ville où est venue s'abriter, pour y agoniser peutêtre, la monarchie d'Abd-el-Aziz, et où allait se jouer un acte passionnant et touffu de la pièce marocaine.

La nouvelle que le sultan avait quitté Fez laissait les esprits sceptiques à Rabat. L'apathique souverain avait si souvent annoncé un déplacement sans donner suite à son projet que cette fois encore on restait incrédule. Les vieilles familles maures sont conservatrices, mais frondeuses. L'opinion dans les fondaks et dans les soukhs était plutôt favorable à Moulay-Hafid. Cependant on apprenait les étapes successives d'Abd-el-Aziz. Il voyageait lentement comme il sied à un sultan; les tentes doivent être dressées chaque jour pour midi et du temps ménagé pour faire ses dévotions aux lieux de pèlerinage que côtoie la route. D'ailleurs comme il marchait avec une petite armée, les tribus sur sa route lui rendaient hommage. A mesure qu'il approchait de Rabat l'évidence s'imposait de sa force encore vivace, et la ville s'apprêta à le recevoir sans mauvaise humeur.


Le dimanche 22 septembre, par une matinée calme, les hautes falaises rouges qui surplombent la mer au nord de Salé se couvrirent de cavaliers c'étaient les contingents du sultan. Cette horde mouvante d'Arabes amenant leurs chevaux au bord des rochers comme pour saluer la mer devait rappeler aux ruines séculaires perdues dans cette campagne l'apparition des premiers conquérants, l'époque où la vague du grand flot musulman vint se buter à l'autre mer, et où le khalife, arrêtant son cheval au bord de l'Atlantique, put se reposer de l'oeuvre accomplie. Dans la grande plaine de terre rouge, habituellement déserte, qui aboutit au mur de Salé, les cavaliers galopaient en tous sens; le camp s'installait autour de l' « Afrag » ou tente impériale surmontée de la boule d'or. A midi, les tentes étaient dressées, leurs points blancs couvraient presque tout l'horizon. Abd-el-Aziz entrerait le lendemain dans sa bonne ville de Rabat. Cette entrée fut une cohue joyeuse. Le souverain avait passé le Bou R'grag dans une barque rouge en amont de la ville. Toute la population était sortie à sa rencontre. Le cortège se déroulait sans pompe une bousculade de cavaliers dans un tourbillon de poussière, au milieu des cris assourdissants, des « You! you! » des femmes groupées sur les terrasses. Puis venaient les gardes noirs, les étendards verts et rouges, et le maître sur un cheval blanc, impassible comme le doit être un chérif, drapé dans un burnous immaculé, le capuchon ramené très bas sur le front. Les salves de nos croiseurs saluèrent cette entrée, et retentirent de nouveau le lendemain, quand, suivant la coutume, le sultan se rendit aux tombeaux des saints protecteurs de la ville, le long du rivage. C'étaient les premiers coups de canon pacifiques depuis le mois de juillet ils semblaient clore la période des violences. A Casablanca, si les tribus boycottaient toujours le marché, du moins, leurs attaques avaient cessé; leurs chefs avaient même entamé des pourparlers avec notre consul. On pouvait espérer de la force des choses le rétablissement de relations normales. Le moment paraissait propice à une détente générale que secondait la prudence réfléchie du général Drude. Quelques jours à peine après son arrivée à Rabat, Abd-el-Aziz faisait appeler notre consul et le priait de transmettre d'urgence au ministre de France l'invitation de venir à Rabat, pour conférer en ces graves conjonctures et régler avec lui tous les points en suspens. Cet appel du sultan constituait une revanche de la désinvolture avec laquelle, deux ans plus tôt, le maghzen recevait à Fez M. Saint-René-Taillandier et en renvoyait notre mission militaire. M. Regnault allait avoir beau jeu en arrivant à Rabat.


Le gouvernement français voulut donner une certaine solennité à cette mission, dont tout permettait d'attendre les plus grands fruits; il décida que le ministre de France débarquerait encadré du général Lyautey et de l'amiral Philibert. Notre ambassade ainsi constituée descendit à terre le 6 octobre, à l'heure de la prière de midi. Ce fut l'habituel déploiement des réceptions marocaines le maghzen avait sorti toutes ses troupes disponibles, les bataillons instruits tant bien que mal par les missions française et anglaise; et les vestes rouges du tabor français, les vestes vertes du tabor Mac-Lean s'alignèrent sur le passage de la mission. On était surtout peu habitué à Rabat aux uniformes de nos officiers ils firent grand effet sur la population.

Le sultan, montrant beaucoup d'empressement, reçut, dès le lendemain, nos représentants en audience officielle. Le quai d'Orsay avait imaginé, pour corser cette audience et relever le prestige atteint d'Abd-el-Aziz, de lui -faire remettre, par M. Regnault, la grand-croix de la Légion d'honneur. Dans tous les douars du Maroc, on racontait, quelques jours après, que le sultan, décidément renégat, s'était laissé baptiser par notre ministre. Le lendemain de l'audience officielle, Abd-el-Aziz, toujours bon enfant, fit rappeler auprès de lui M. Regnault et le général Lyautey pour causer plus familièrement.

Quels étaient les sentiments du sultan au début des négociations qui s'ouvraient? Que penser du jeune homme intimidé et distrait que M. Regnault trouve devant lui? Abd-el-Aziz n'est, certes, pas un fanatique; il se plaît, avec ses interlocuteurs, à railler l'esprit retardataire de ses sujets; en feuilletant un album de vues de Paris, dont il sait la topographie à fond, il confie ses regrets que les préjugés stupides de ses compatriotes lui interdisent les voyages. Un séjour à Paris serait son plus cher désir, et, sur ce point, du moins, il porte envie au bey de Tunis. Il s'assimile en un instant le fonctionnement d'un appareil photographique, les mécanismes d'une automobile, mais il n'a jamais pu se soumettre à un travail régulier et suivi. C'est une intelligence superficielle, sans consistance il a des saillies de gavroche et des timidités d'enfant. Il est très bon, d'ailleurs, d'une bonté touchante, n'ayant jamais pu résister à pardonner au serviteur coupable qui se jetait à ses pieds. En somme, une nature très séduisante, mais aussi peu apte que possible à dominer l'anarchie de son royaume.

Abd-el-Aziz était presque à bout de ressources pécuniaires;


1. i -7 10 AVRIL 1908. 7

les 500 000 francs qu'avait touchés son gouvernement en arrivant à Rabat avaient à peine suffi à la solde des troupes et aux dépenses courantes. S'il attendait avec impatience l'arrivée de notre mission, c'est dans l'espérance qu'elle ramènerait l'or dans ses coffres. Il avait une certaine conscience de la gravité de la crise par laquelle passait son pouvoir; tous ceux qui l'avaient connu de près le retrouvaient grave, préoccupé, très éloigné de sa légèreté de Fez. Mais sa bonne volonté réelle ne parvenait pas, même dans cette crise, à vaincre son inapplication aux affaires, et il restait si ignorant de la situation réelle de son pays Pour nous éclairer sur ses sentiments pendant cette période, nous avons les interviews très libres qu'il accorda à plusieurs correspondants anglais, à M. Harris entre autres. A l'un d'eux, il demande si réellement les soldats français ont montré quelque courage à Casablanca le bruit est si souvent parvenu jusqu'à lui des déroutes que leur infligent les Chaouias! Et quand le correspondant anglais s'efforce de lui prouver l'inanité de ces bruits et lui raconte la bravoure de nos hommes, dont il a été témoin oculaire, le sultan sourit avec un bon sourire « Je veux bien vous croire pour vous faire plaisir. » Un autre jour, on raconte au sultan que, dernièrement, des Chaouias, trouvant un obus sur le champ de bataille, l'ont emporté dans une mosquée là, on fit venir, pour l'ouvrir, le forgeron du village; au premier coup de marteau, l'obus éclata, tuant une vingtaine de spectateurs et effondrant le lieu saint. Le sultan en rit encore il a trouvé la farce très drôle. Singulière façon de comprendre le patriotisme! Tel est le jeune souverain que M. Regnault allait essayer de galvaniser et en qui nous avions mis tout l'espoir de notre politique. Il fut toujours courtois et empressé à l'égard de notre ministre mais, le lendemain du départ de la mission, il confia à des étrangers le « ouf » de satisfaction qu'il éprouva; comme un enfant délivré de cérémonie, il se sentait débarrassé de son tuteur. Dans son entourage, trouverons-nous des hommes plus qualifiés pour cette œuvre de réorganisation du Maroc qu'il était dans notre programme d'entreprendre? Dans les hauts postes du maghzen, il n'y a qu'un seul de ces hauts dignitaires qui commande l'estime et fasse figure d'homme d'Etat Abd-el-Kerimben-Sliman, le ministre des affaires étrangères. C'est un beau Maure, fortement teinté de sang noir, et légèrement solennel. Il lutte bravement pour sauver son pays, assez compréhensif pour céder aux réformes, mais leur disputant pied à pied le trésor des vieilles traditions. A côté de lui, le grand vizir, Si-Feddoul-Gharnit, est un petit vieillard spirituel et sceptique, faiseur de bons mots,


traversant avec le sourire et les pirouettes d'un Talleyrand lesrévolutions de son pays. La puissante famille des Tazi, dont trois frères occupent trois des plus hautes fonctions du gouvernement (Cheik Tazi, l'aîné, est ministre des finances, Mohammed Tazi est motasseb de Fez), est une famille de grands négociants qui ont fait passer dans la politique leur astuce égoïste de financiers. Ils sont honnis du peuple. Omar-Tazi, le troisième frère, le favori du sultan, est, comme son maître, un jeune homme d'esprit curieux, aussi dépourvu de fanatisme, mais sans valeur, si ce n'est pour faire à son souverain une amusante chronique des potins courants.

El Mokhri est un Maure de grande famille, froid et fermé, qui a conquis un ministère en amenant discrètement à son maître, quelques mois avant Algésiras, trois Circassiennes qu'il était allé chercher dans les harems de Stamboul. Il possède à Fez un somptueux palais où il aime à offrir aux Européens de passage d'opulents festins, dans une argenterie irréprochable. Il est plus disposé à jouir égoïstement de ses richesses qu'à faire preuve d'énergie pour aider son souverain.

Dans tout ce maghzen, on ne rencontre que mollesse, paresse et peur des responsabilités, cachées sous les dehors des grandes manières et d'une indolente philosophie. On voit à quelles inerties s'est heurté M. Regnault, quand il a voulu tirer de ce gouvernement des réponses précises ou des décisions promptes. Ses premières entrevues furent employées, avec la collaboration du général Lyautey, à mettre le maghzen au courant des questions pendantes sur la frontière d'Algérie comme l'a dit Abd-el-Aziz par la suite, il fut convaincu que ce terrible général n'allait pas manger le Maroc, comme on le lui avait fait craindre. Sur le programme théorique des négociations que M. Regnault avait pour mission d'entreprendre, ne tardèrent pas à se greffer les soucis qu'apportèrent les télégrammes de chaque jour. En novembre, la situation dans les ports du Sud prima toutes les autres préoccupations. L'acte d'Algésiras nous a chargé de la police et de la sécurité des Européens dans les ports de Mazagan, de Safi et de Mogador. Les deux premiers étaient au pouvoir de Moulay-Hafid. Puisqu'on venait de renoncer à les occuper militairement comme Casablanca, il fallait au moins essayer d'y instituer la police, et pour cela, il n'y avait pas d'autre moyen que d'aider Abd-el-Aziz à y restaurer d'abord son autorité. Quant à Mogador, le coup d'Elat de Marrakech y créait une situation curieuse. Ce port est séparé de l'intérieur par le territoire des Hahas, dont levieux caïd, Ould-Anflous, vit des péages qu'il prélève sur les voya-


^geurs sortant de Mogador. Quoiqu'il fùt connu pour un des anciens chefs les plus hostiles à notre pénétration, il suffit que son mortel ennemi le M'touggi, fût d'un côté, pour que le vieux renard se trouvât par opposition rangé du parti d'Abd-el-Aziz et de la civilisation européenne.

De là, cette situation paradoxale qui dure encore dans le grand port du sud et qui fait saisir sur le vif comment partout au Maroc les dissensions locales empiètent sur la politique générale, ce qui n'empêche pas la Chambre de voter cette belle formule «. résolue à appliquer l'acte d'Algésiras. sans intervention dans la politique intérieure de l'empire chéri fien » Commes'ily y avait un empire chérifien cohérent, comme si les articles d'Algésiras étaient autre chose qu'autantd'interventions danslapolitique intérieure du Maroc) En fait, dans les premiers jours de novembre, Moulay-Hafid dépêcha une méhalla pour prendre possession de Mogador. Anllous, se voyant menacé, demanda du secours à Abd-el-Aziz et à notre consul. Embarquer ce que l'on pouvait prendre de troupes chérifiennes à Rabat et à Tanger, les transporter sur des vapeurs affrétés avec notre garantie, faire envoyer à Mogador le pacha le plus énergique de la côte, Bel-Ghazi, tout cela fut l'œuvre de nos représentants. Il fallait pour chaque mesure secouer la torpeur du maghzen. Anflous réclamait un jour de l'argent, un jour des armes. Tout cela passait par nos croiseurs, ce sont nos armuriers qui réparaient les fusils, nos embarcations qui transportaient les soldats marocains, nos bâtiments de guerre qui leur donnaient asile. Enfin, lorsque le danger deunt plus pressant à Mogador, on réunit sur un bâtiment en rade trois cents hommes de nos ̃compagnies de débarquement; ils y sont restés plus d'un mois, prêts à descendre à terre au premier signal. Mais ni Moulay-Hafid ni Anflous ne tenaient à pousser les choses à bout. Ils se sont fait une de ces guerres d'escarmouches fréquentes au Maroc, où chaque parti ménage l'autre, pour tomber quelque jour ensemble sur l'étranger. Antlous recevant indirectement nos subsides et notre appui, barre encore la route aux méhallas d'Hafid. Mais il serait dangereux de se fier complètement à lui qu'on prenne garde de le trop grandir comme on l'a fait jadis pour Raissouli dans le Nord; une volte-face du vieux caid est une de ces éventualités avec laquelle nous pouvons toujours avoir à compter dans le sud marocain. A Mazagan nous venions d'avoir la preuve des difficultés de toute sorte que nous créait l'occupation hafidienne ce fut dans cette curieuse affaire des armes déposées à la douane. Le nouveau pacha recevait de Marrakech l'ordre de les envoyer à MoulayJlulîd. Abd-el-Aziz nous demandait de les' retenir en son nom.


Des cavaliers Doukhalas se présentaient arrogants pour enlever fusils et munitions. Allions-nous les laisser filer, ces armes précieuses, pour les voir disperser dans les tribus hostiles, puis se retourner contre nous? L'ordre fut d'abord donné au commandant du Condé de s'y opposer par la force, puis s'avisa-t-on que c'était bien là un cas dangereux d'intervention dans les affaires intérieures de l'empire? De nouvelles instructions prescrivirent à notre consul et au commandant de gagner du temps; il y eut un compromis qui sauva la face des parties les magistrats de la douane jurèrent que les armes ne bougeraient pas et elles s'acheminèrent nuitamment vers Marrakech. Cette affaire ne grandit pas notre prestige et convainquit M. Regnault de l'intérêt que présentait la reprise par Abd-el-Aziz des ports du sud. La manière dont eut lieu cette réoccupation de Mazagan fut bien curieuse et significative. M. Regnault y employa tous ses efforts auprès du Maghzen, dans les derniers jours de novembre. Il s'agissait de débarquer par surprise les soldats d'Abd-elAziz, la ville de Mazagan étant à peu près sans défense et le seul danger à craindre étant une intervention des tribus voisines. Mais le secret fut si bien gardé que M. Regnault négligea d'avertir l'amiral Philibert dont les bateaux étaient responsables de la sécurité des Européens à Mazagan. L'opération faillit ainsi être entreprise pendant une absence momentanée de notre croiseur stationnaire. Cependant ce fut la marine qui l'accomplit à peu près tout entière à Rabat le Gueydon embarquait quatre cents soldats marocains et les gardait trois jours à son bord; il affrétait les transports nécessaires et les mettait en route; à Mazagan le Condé réquisitionnait des chalands, prévenait la tribu voisine et favorable des Oulad-Faredj, assurait la mise à terre des contingents aziziens. L'opération faillit rater au dernier moment par une indiscrétion de la Dépêche marocaine; cependant, favorisé par une mer calme, aidé par une incursion des Ouled-Faredj, le débarquement des soldats aziziens eut lieu sans coup férir. La ville acclama Abd-el-Aziz sans insister. La nouvelle fut accueillie à Rabat comme une grande victoire, télégraphiée à Paris comme un succès important de notre diplomatie.

Si nous insistons sur cette histoire, c'est qu'elle présente l'exemple typique de nos interventions en faveur d'Abd-el-Aziz contre son frère. Nous ne faisions pas marcher directement nos soldats et nos marins, mais nous avons travaillé à mettre en mouvement, à transporter, à appuyer et à payer les soldats d'Abdel-Aziz. Cette affaire de Mazagan a eu de très grosses conséquences sur le développement des événements elle a fait jeter le masque


à Moulay-Hafid qui a été furieux de notre action elle a fait illusion à Abd-el-Aziz qui nous a vus l'aidant à reconquérir tout son royaume, elle a fait illusion à notre représentant lui-même qui, dans la facilité avec laquelle était tombé Mazagan, a cru voir s'effondrer le pouvoir du sultan du sud. Nous croyons que rien n'a été plus néfaste et plus mal compris que cette reprise de Mazagan. Cette coopération avec Abd-el-Aziz, dont les détails ont échappé à l'opinion, ne nous engageait-elle pas dans une politique qu'à Paris l'on n'était pas prêt à suivre?

Après le succès de Mazagan, M. Regnault voulut aussitôt et par les mêmes moyens amener le sultan à reprendre Safi. Mais cette nouvelle opération fut arrêtée par un événement imprévu. Le maghzen avait fait trois parts des troupes arrivées à Rabat avec Abd-el-Aziz une partie avait rejoint à Mogador les forces du caid Anflous, une partie venait de reprendre Mazagan, le reste avait été envoyé à la limite des territoires chaouïas, sous les ordres d'un chef énergique, Bouchta-ben-Bagdadi. Deux officiers et plusieurs sous-officiers algériens de notre mission militaire l'accompagnaient. Le but assigné à cette méhalla était ambitieux et se rattachait habilement à la procédure de notre évacuation future de Casablanca Bagdadi était chargé de pacifier les Chaouïas, de se mettre en liaison avec nos troupes et de recevoir d'elles au jour opportun la remise de la place et de son territoire. C'était le rêve d'Abd-el-Aziz et ce ne pouvait être que le but logique de notre politique de relever son prestige en lui remettant Casablanca. On comptait sans les Chaouias et sans la méhalla elle-même. Bagdadi se laissa surprendre; ses soldats ne firent aucune résistance, paralysés par la pensée de se battre contre des gens qui venaient d'acquérir tant de prestige en résistant aux roumis. La méhalla, qui avait mis un mois à gagner le lieu de la lutte, fut ramenée en une nuit camper sous les murs de Rabat. C'était Rabat même menacée avec le sultan et les ambassades française et espagnole; il y eut une heure de panique; il fallut rappeler eR hâte, pour la défense de la résidence impériale, une partie des détachements envoyés à Mazagan et à Mogador. L'opération sur Safi fut ajournée, on l'attend encore.

La défaite de Bagdadi dans les Chaouïas eut des conséquences nombreuses. Jusque-là on n'avait jamais songé à reprocher au général Drude son inaction. Elle servait les désirs de détente du gouvernement; et l'on ce peut blâmer le général d'avoir pensé qu'avec des colonnes de deux mille hommes au plus, sans cavalerie et sans moyens de transport, il ne parviendrait qu'à éreinter


'ses hommes et à exciter de proche en proche les tribus à la lutte. Mais quand Rabat fut menacée, on fit du général Drude le bouc émissaire pourquoi avait-il laissé écraser Bagdadi? C'est à ce moment, dès les premiers jours de décembre, nous pouvons le certifier, que fut mis en avant le projet d'occuper un point de l'intérieur, de préférence la Casbah Médiouna. Ce projet n'avait nullement pour but, comme il a été dit, d'infliger un châtiment tardif aux tribus chaouias; il était destiné à seconder le crédit d'Abd-el-Aziz, à contrebalancer dans les Chaouïas le mauvais effet de la retraite de ses troupes, à barrer la route aux méhallas hafidiennes qui approchaient. Il faut dire et répéter que l'occupation de la Casbah Médiouna, premier acte de toutes les opérations actuelles, était un mouvement nettement lié à notre politique d'intervention entre les deux frères. C'est dire que notre politique actuelle de raids incessants et de neutralité théorique est en contradiction formelle avec celle conçue en décembre, et n'a plus aucun sens. Seulement on n'a pas eu l'esprit de suite de continuer et de dire au Parlement ce qu'on avait voulu faire, si tant est qu'on l'ait bien su.

Nous pouvons ajouter qu'il était également question, dès les premiers jours de décembre, de la rentrée en France du général Drude. Celui-ci était nettement opposé à une marche en avant dans l'intérieur, probablement pour des raisons militaires, parce qu'il jugeait ses forces insuffisantes, probablement aussi pour des raisons politiques, parce qu'il en pressentait le danger. Il ne voulait pas en prendre la responsabilité; mais il aurait marché joyeusement devant un ordre formel, comme il le fit quand il prit possession, le 1er janvier, de la Casbah Médiouna. Mais en haut lieu, on n'aime pas être obligé de donner des ordres formels le retour du général Drude était dans l'air. Il existe une dépêche envoyée de Casablanca à M. Regnault avant son départ de Rabat, dans laquelle il était question, aux environs du 10 décembre, d'un retour du général Drude en France, « pour conférer avec le gouvernement au sujet de l'occupation de la Casbah Médiouna ». Quelques jours après, nouveau télégramme insistant « sur l'intérêt qu'il y aurait de permettre au général Drude de se reposer quelques semaines ». Huit jours après l'arrivée à Paris de M. Regnault, le général Drude était remplacé pour cause de santé. Dans les premiers jours de décembre, la situation d'Abd-elAziz, rétablie un moment par son voyage à Rabat, était de nouveau très compromise. La déroute de Bagdadi avait porté un grand coup à son prestige; comme il arrive en pareil cas au Maroc, la


désertion faisait fondre ses derniers bataillons. Contrairement à son espoir, la présence de notre mission n'avait pas rempli ses coffres. Contraste paradoxal au moment même où notre diplomatie nouait des relations si étroites avec Abd-el-Aziz et le compromettait définitivement dans notre politique de réformes, on nous voyait lui mesurer plus parcimonieusement que jamais tout secours pécuniaire. Ce n'est pas sans une impression pénible que pendant le séjour même de notre ambassade à Rabat aux frais du sultan on suivait Mohamed-Tazi courant Paris et Londres, pour mettre au mont-de-piété les bijoux du trésor chérifîen. M Regnault, très embarrassé des demandes d'argent et de secours dont on le harcelait, des promesses peut-être hasardeuses qu'il avait faites, ne rencontrant pas à Paris d'écho aux initiatives qu'il proposait, sentait le terrain brûlant sous ses pieds et avait hâte de se rembarquer. Mais les fantaisies de la houle, rendant la barre impraticable pendant dix jours, le retinrentjusqu'au 15 décembre à Rabat. Ces derniers jours furent employés à une œuvre fort utile, le seul résultat positif du séjour de notre ambassade la première organisation de la police. Notre ministre obtint enfin du Maghzen des ordres formels pour le recrutement de ses effectifs dans les ports. Nos officiers, qui avaient tous rallié leurs postes dans le courant de novembre, se mirent immédiatement à l'ouvrage. Le recrutement fut très laborieux à Tanger; nous y sommes chargés des faubourgs et banlieues, pendant que les Espagnols ont la police à l'intérieur de la ville. Les enrôlements faits récemment dans la région pour envoyer des soldats à Mazagan et Mogador, avaient fait le vide des pauvres diables toujours prêts à s'engager; ceux que l'on aurait encore pu trouver se cachaient, craignant d'être envoyés dans le sud. Malgré la réelle bonne volonté de El-Guebbas qui supplée et doit remplacer le vieux Torrès comme représentant chérifien à Tanger, nos officiers y obtiennent fort lentement des résultats et sont réduits à espérer qu'un hiver rigoureux leur amènera quelques recrues. Pour les ports du sud on a eu l'idée de constituer à Casablanca même, où nous sommes momentanément chez nous, les milices que l'on transporte ensuite toutes formées avec leurs cadres à Mazagan et à Mogador. A Safi, rien n'est commencé, naturellement. Ce port restant au pouvoir de Moulay-Hafid, nous n'y avons même pas envoyé encore d'officier instructeur. Safi est dans une situation anormale que nous laissons durer et qui présente plus d'inconvénients encore au point de vue de la contrebande.

La répression de la contrebande des armes a fait l'objet de quelques-unes des négociations de novembre, mais elle


n-'a pas fait un pas. L'on peut se demander pourquoi nous entretenons à grands frais tant de bateaux sur les côtes marocaines sans les employer à la seule besogne où ils pourraient faire œuvre utile un blocus sérieux contre l'introduction des armes et des munitions. N'oublions pas, afin de comprendre comment cette question est laissée dans l'ombre, que le commerce des armes est surtout entre les mains d'Espagnols qui en profitent largement. Un fusil Winchester vaut couramment 100 douros, une cartouche, 50 centimes. A Safi, en janvier, le commerce se faisait en plein jour et publiquement.

La situation du petit port d'Azemmour est également très eurieuse. Situé à quelques kilomètres seulement de Mazagan et sur la même baie, il n'est pas prévu parmi les ports surveillés d'après le protocole d'Algésiras. C'e st une vieille petite ville Maure, farouchement fermée aux Européens. Abd-el-Aziz devait en reprendre possession en même temps que de Mazagan. Mais les mêmes causes qui l'ont empêché de reprendre Safi ont arrêté tout mouvement de ses troupes contre Azemmour. Bien plus, le pacha qui y gouverne au nom d'Hafid menace continuellement Mazagan et le petit port est devenu un centre d'agitation. Malgré les stations de nos croiseurs impuissants, c'est encore un débouché pour là contrebande.

Cependant, le 15 décembre, M. Regnault s'embarquait à Rabat; il ne faisait que toucher à Tanger et se rendait directement à Paris pour y rendre compte de sa mission. Il laissait le sultan dans une situation peu brillante, mais avec l'engagement à peu près formel de notre part de lui procurer un emprunt. Notre ministre partait si persuadé d'obtenir promptement à Paris le règlement des importantes questions en suspens, qu'il laissait à Rabat une partie de sa mission pour en communiquer au maghzen les solutions. M. Regnault comptait sans l'état d'esprit qu'il allait rencontrer dans les milieux parlementaires.

Il laissait en partant de grands espoirs. On n'est pas encore revenu dans l'entourage d'A-bd- el-Aziz de la déception qui a suivi. VI

On arrivait aux environs du 1er janvier; les ressources du maghzen s'épuisaient rapidement, et il ne parvenait à Rabat aucune nouvelle du fameux emprunt dont M. Regnault devait être à Paris l'intermédiaire. Jusqu'à son départ, notre ministre avait couvert de la protection de la France le pouvoir branlant d'Abd-el-Aziz; notre ambassade partie, les tribus voisines s'agitèsent. L'inquiétude devint si vive à Rabat que notre consul


faisait demander au commandant de notre force navale de ne pas éloigner un seul jour les « frégates », comme on appelle là-bas nos navires. Cependant on apprenait, dans les derniers jours décembre, une nouvelle qui ne surprenait plus personne au Maroc le remplacement du général Drude. On présentait la mission de son successeur, le général d'Amade, comme ayant pour but d'occuper la casbah Médiouna.

Sur les routes, ou plutôt les pistes vaguement dessinées, qui relient au Maroc les centres importants, on rencontre d'étape en étape des enceintes de boue séchée qui sont décorées du nom de casbah; elles servent d'abri aux voyageurs; elles portent généralement le nom de la tribu qui vit alentour et elles servent dans les cas graves à remiser ses troupeaux. La casbah des Médiounas est un de ces gîtes d'étapes; éloignée à peine de 18 kilomètres de Casablanca, elle est à peu près déserte en tous temps. Le but que s'était proposé notre diplomatie en demandant l'occupation de ces vieux murs était d'aller en quelque sorte audevant des soldats d'Abd el-Aziz, de permeltre à Bagdadi de reprendre sa marche en avant, de lui remettre à bref délai la casbah et de rétablir ainsi l'autorité de son maître dans toute la région chaouia.

Le plan était excellent. II donnait un but aux opérations militaires dont la traversée du pays médiouna était le premier acte. Seulement il eût fallu que l'aclion politique et l'action militaire marchassent de pair. A l'heure où M. Regnault faisait tous ses efforts pour remettre sur pied le pouvoir d'Abd-el-Aziz, le général Drude se maintenait inactif dans Casablanca avec l'approbation du gouvernement. A l'heure où l'on donne au général d'Amade des instructions pour couvrir de ses colonnes le pays chaouia, on oublie le but politique de ces mouvements militaires. Il fallait donner à Abd-el-Aziz les moyens de pousser en avant ses méhallas, en même temps qu'avançaient nos colonnes c'est le moment qu'on va choisir pour l'abandonner. Ou bien il fallait maintenir nos troupes en paix sur la côte et renoncer à toute intervention dans l'intérieur jusqu'au dénouement de la lutte entre les deux frères.

Notre mission tout entière avait enfin reçu ordre de quitter Rabat; mais nous restions officieusement représentés auprès d'Abd-el-Aziz. En outre du commandant Fariau, qui continuait à diriger les efforts patriotiques de notre mission militaire, on laissait auprès du sultan notre ancien consul à Fez, M. Gaillard, le plus expérimenté de tous nos agents marocains. Le 28 décembre il notifiait à Ben-Sliman l'occupation imminente de la casbah


médiouna; en même temps, il faisait presser le général Drude de ne plus' différer l'opération projetée; le maghzen est incapable de garder un secret si on ne se hâtait, l'on risquait de ne plus surprendre les tribus prévenues. Le général Drude se rendit volontiers à ces raisons. Le 1" janvier il taisait occuper la casbah par nos troupes sans rencontrer de résistance.

C'est tout simplement dans ces avis venus de Rabat, qu'a pris motif l'incident qui amusa l'opinion le général d'Amade débarquait à Casablanca et trouvait exécutée l'opération qu'il avait mission d'assurer. Si le général eut un mouvement de dépit, il allait avoir l'occasion de se rattraper.

A la fin de cette première semaine de janvier, des « rekkas » ou courriers spéciaux apportaient à Rabat une grosse nouvelle Fez venait de proclamer la déchéance d'Abd-el-Aziz et d'envoyer son hommage à Moulay-Ilafid. 11 y eut panique à Rabat, affolement dans le maghzen. Tous les vizirs voyaient menacés leurs familles et leurs biens qu'ils avaient laissés derrière eux dans la capitale. On était à la veille de l'Aul-el-Kébir, la grande fête de l'Islam marocain pendant laquelle le sultan égorge solennellement un mouton devant son armée et les délégués des tribus. Les rues de Rabat étaient pleines de Zaers et de Zemmours, venus pour les fêtes. Leur présence contribuait à faire naître toutes les craintes. On voyait déjà la cérémonie du mouton troublée par une sédition militaire, le sultan destitué ou égorgé par ses propres troupes.

C'est dans ces circonstances qu'Abd el-Aziz se retourna vers le représentant de la France. M. Gaillard transmit en son nom, le 9 janvier, un appel suprême au gouvernement français. Dans cet appel, le sultan, après la défection de Fez, estimait profondément modifiée la situation sur laquelle il avait conféré avec M. Regnault, et lui demandait de re\emr à Rabat pour prendre en commun de nouvelles décisions. 11 faisait appel à l'amitié de la France et aux promesses qu'il \enait d'échanger avec son ministre. Le sultan, enfin, annonçait son intention, dans ces nouvelles conférences, de négocier avec la France un traité de protectorat et de demander que nos troupes d'Algérie marchent -ur Fez et l'occupent. En attendant, il demandait que le gouvernement français renforce l'effectif de son corps expéditionnaire et se tienne prêt à occuper militairement tous les ports où il a mission d'installer la police.

De leur côté, M. Gaillard, et notre consul à Rabat, M. Leriche, insistant sur le danger que couraient les Européens et sur l'impos-


sibilité de l'évacuation par mer, demandaient que nos troupes se rapprochent de Rabat. Comme décision immédiate, et à la demande même du maghzen, nos troupes occupaient Fédala, puis la casbah de Bouznika, située sur la côte, à peu près à mi-chemin de Casablanca.

A la même époque, les contingents hafidiens, campés du côté de Settat, remettaient en ébullition toute la région Chaouia. Moulay-Ilafid et son entourage ne s'étaient pas trompés sur le sens de notre avancée dans les Médiounas. Ils l'interprétaient comme un mouvement en faveur d'Abd-el-Aziz. Le prétendant était, à ce moment, occupé par une de ces querelles féodales, si fréquentes au Maroc, avec la tribu des Sraghna; jusque-là, il avait toujours hésité à entrer en conflit avec nous; cette fois, il s'empressa de régler à tout prix son conflit local et lâcha contre nous les éléments les plus turbulents de ses méhallas. Le général d'Amade crut devoir prévenir leurs mouvements en s'établissant à Ber-Réchid. A partir de ce moment, qu'on le veuille ou non, la guerre était entre nous et Moulay-Hafid, et les hostilités que nous avions voulu restreindre aux Chaouias risquaient de s'étendre à toutes les tribus de proche en proche. Cependant, à Rabat, la fête de l'Aid-el-Kébir se passait sans incident. Le phénomène sur lequel nous avons tant insisté de la prédominance des querelles locales sur la politique générale, agissait encore une fois. La défection de Fez avait moins de retentissement immédiat que l'on aurait pu s'y attendre. Malgré cette légère détente, le 14 janvier, le sullan insistait « pour demander le protectorat de la France et manifester son intention de poursuivre l'exécution des réformes avec la protection militaire et politique de notre gouvernement ». Il renouvelait sa demande que les troupes d'Algérie marchent sur Fez et « désirait savoir si le gouvernement français était disposé à entrer dans cette voie ». On connaît la réponse par les séances de la Chambre des 25-28 janvier. On comprendra maintenant la déception qui s'en est suivie dan> l'entourage d'Abd-el-Aziz, et comment Ben-Sliman a pu s'en faire l'écho auprès du représentant de l'Allemagne. D'ailleurs, avant les discussions de la Chambre, des instructions nouvelles étaient parvenues à M. Gaillard. Elles l'invitaient à faire comprendre au sultan que ses demandes étaient contraires à l'acte d'Algésiras et plus propres, d'ailleurs, à augmenter qu'à calmer l'agitation de son pays. Elles ajoutaient que la situation changée nous recommandait une grande circonspection et que nous continuerions à appuyer Abd-el-Aziz par les demi-moyens compatibles avec les circonstances.


Il est loin de notre pensée de reprocher au gouvernement d'avoir accueilli par une fin de non-recevoir, des offres dictées par la peur à un sultan impuissant, et qui étaient d'ailleurs en contradiction avec notre politique si souvent affirmée. Mais, nous nous demandons si l'on a mis toute l'élégance désirable à montrer à Abd-el-Aziz que sa cause, en même temps qu'elle perdait Fez, perdait ses meilleurs amis.

Le 1er janvier encore, les bulletins de nos journaux officieux affirmaient que Moulay-Hafid n'était qu'un prétendant sans crédit, avec lequel il serait honteux de tenir la balance égale. Quinze jours plus tard on s'avisait, avec une opportunité fâcheuse, des devoirs de neutralité qui s'imposaient à son égard. Peut-on s'étonner après cela de l'incident des communications de BenSliman à l'Allemagne?

Et c'est précisément au moment où notre attitude politique devenait prudente à l'excès, où les Chambres proclamaient « notre non -intervention- dans les affaires intérieures de l'empire chérifien », que le général d'Amade, appliquant un programme conçu en vue d'une autre politique, se lançait à 60 kilomètres de Casablanca. La première randonnée de nos colonnes à Settat se rattachait au plan que nous avons mentionné, d'interdire aux contingents liafidiens l'accès du territoire chaouïa le général lui-même l'a justifiée en disant qu'ayant appris la présence de ces forces près de Settat, il n'avait pas cru devoir négliger l'occasion de les surprendre. Partie de Ber-Récliid dans la nuit, notre colonne, après une série d'engagements qui durèrent toute la journée du 14 janvier, dut rentrer la nuit suivante à son point d'appui elle avait marché ou combattu pendant près de vingt-quatre heures, sans interruption. C'était un brillant exploit et une admirable preuve d'endurance, dont nos officiers rentraient justement fiers. Mais il est indéniable que le lendemain ce résultat était proclamé par les tribus comme une victoire, et que des feux de joie s'allumaient de montagne en montagne pour célébrer la retraite de nos troupes. On saisit ici sur le vif comment les deux interprétations données à l'affaire de Settat, et à quelques autres, se justifient selon le point de vue auquel on se place. Au point de vue militaire, nos troupes, restées maîtresses de leur action et de l'heure de la retraite, ayant subi d'ailleurs moins de pertes que l'ennemi, sont en droit de se dire victorieuses. Mais avec l'esprit hâbleur de KArabe marocain, il faut appuyer le talon deux fois pour les amener à s'avouer ou même à se reconnaitre vaincus chaque fois que nous occupons un point, il est nécessaire d'y rester assez


longtemps pour recevoir la soumission, l' « aman », d'une partie au moins des populations voisines. Sinon ils diront, comme à Settat, qu'ils nous ont chassés de nos positions le soir même. Et pour détruire cette impression désastreuse, nous sommes obligés de retourner deux ou trois fois sur le terrain du premier combat. Le général d'Amade est déjà allé trois fois à Settat, tant il a dû reconnaitre lui-même que la première démonstration était insuffisante. Au lendemain de l'affaire du 14 janvier, Moulay-Hafid décrétait officiellement la guerre sainte contre nous. Il la faisait proclamer par les oulémas dans les mosquées, annoncer par les crieurs publics dans les rues de Marrakech. Des émissaires se répandaient en son nom dans toutes les tribus pour y prêcher la prise d'armes. Dix jours après, la Chambre française terminait la discussion des affaires du Maroc par un ordre du jour qui assurait notre neutralité à Moulay-Hafid.

Les événements qui ont suivi pendant le mois de février (combats incessants et meurtriers, communication de l'Allemagne, questions de M. Jaurès, propositions de Moulay-Hafid) sont encore d'une actualité trop brûlante pour les discuter mais il s'en dégage, semble-t-il, la même leçon que des faits que nous avons déjà exposés.

Notre conclusion sera de résumer simplement la situation. Sa complexité est faite du désaccord entre ces trois termes politique de soutien d'Abd-el-Aziz, suivie jusqu'en décembre; temps d'arrêt imposé à cette politique par la Chambre en janvier; hostilités engagées depuis le 1" janvier contre un nombre toujours grandissant de tribus, et indirectement contre Moulay-Hafid. Le pouvoir d'Abd-el-Aziz reste plus affaibli que jamais. Il conserve les ports (sauf Safi et Azemmour) grâce aux canons de nos bâtiments de guerre; et il garde, à prix d'argent, quelques tribus fidèles. Mais cette ombre de pouvoir ira déclinant avec l'épuisement de ses derniers douros. La dernière chance d'un Maroc s'ouvrant spontanément aux réformes disparaitra avec lui, si nous ne le soutenons énergiquement.

Encore une fois, le choix n'est plus à faire. C'est avec Abd-elAziz et son maghzen que nous avions amorcé une politique de réformes; c'est avec lui que la conférence d'Algésiras nous a laissé un programme de collaboration. Depuis le mois de novembre et la mission de M. Regnault à Rabat, nous avons nettement pris le parti d'Abd-el-Aziz contre son frère; Moulay-Ilafid y a répondu par le cri de la guerre sainte, sans aucun égard à


l'ordre du jour par lequel la Chambre lui a bénévolement promisla neutralité, le 28 janvier dernier. Seulement cet ordre du jour, s'il n'a pas eu d'effet à Marrakech, en a eu à Rabat et dans tout le nord du Maroc. La désaffection des tribus à l'égard d'Abd-elAziz a été grandissante, et celui-ci a pu se plaindre que nous l'avions abandonné1.

Il est encore temps de réparer ce temps d'arrêt en reprenant le fil logique de notre politique. Sans doute le sultan du Sud est de son côté en proie à de graves embarras. Autour de lui, les grands seigneurs féodaux qui l'ont porté au pouvoir se déchirent en compétitions personnelles. Depuis longtemps, le Goundafi est rentré dans ses montagnes. Le Glaoui et Si-Aïssa-ben-Omar se disputent l'influence sur leur maître le premier, partisan d'une marche rapide sur Fez, et de la guerre ouverte avec les chrétiens; le second conseillant la temporisation. Les manifestations contradictoires de Moulay-Hafid reflètent ces variations d'influence. Le prétendant, campé avec sa cour un peu au sud de la limite des tribus chaouias, n'ose ni avancer pour se heurter à nos canons, ni rentrer dans Marrakech sans un bulletin de victoire. Il a encore moins d'argent que son frère à Rabat; et il n'a pas beaucoup plus- d'influence personnelle sur les tribus.

Comment ne pas s'alarmer, cependant, en reconnaissant à des signes certains que l'idée de la guerre sainte fait des progrès? Notre corps expéditionnaire, en dehors des garnisons permanentes des postes, disposait à peine de 5000 hommes pour faire colonne 2. 11 est à remarquer que dans les derniers combats apparaissent l'un après l'autre les noms de toutes les tribus qui entourent les Chaouias confédérations des Zaers et des Zemmours au nord, des Doukhalas au sud. Où s'arrêtera-t-on dans cette guerrefaite aux tribus et qui fait tache d'huile à mesure que s'étend le rayon d'action de nos colonnes? Nous luttons actuellement contre des groupements de population sans tête et sans cohésion, par suite insaisissables et grossis de proche en proche par de nouveaux croisés, à chaque défaite que nous leur infligeons. Il y aurait peut-être une solution plus rapide et moins coûteuse ce serait de marcher franchement contre le campement de Moulay-Hafid, qui est leur centre d'inspiration et de ralliement. Qu'on le veuille ou non, le sultan du Sud nous fait la guerre; et nous faisons son jeu en luttant, sans jamais le menacer lui-même, contre les bandes anonymes qu'il pousse en avant. Que l'on se rappelle les paroles si nettes qu'il prononçait récemment à un correspondant de l' « Opinion ».

2 Avant l'envoi des derniers renforts.


C'est sur la route de Marrakech qu'il faudrait chercher la soumission des Chaouïas et de leurs voisins. C'est dans le camp même du prétendant qu'il serait le plus facile de porter un coup au soulèvement en train de s'étendre à tout le Maroc. Sans doute, pour frapper vite et fort, il fallait augmenter l'effectif de notre corps expéditionnaire, surtout en moyens de transports. Mais il ne serait pas plus difficile d'aller jusqu'à l'oued Oumm-Rébia que jusqu'à Settat. Il faudrait aussi s'assurer l'assentiment de l'Europe. Il n'entre pas dans le programme de cet article de demander si l'état de nos relations extérieures est compatible avec cette attitude.

Reste la solution, qui pourrait se défendre également, de revenir à l'expectative prudente du général Drude. Il ne saurait être question d'évacuation; mais en attendant que nous puissions remettre Casablanca au pouvoir restauré d'Abd-el-Aziz, pourquoi ne pas nous borner à l'occupation dès districts soumis, ne pas ramener nos troupes autour de Médiouna et de Ber-Rechid, de Fedala et de Bouzmka et de quelques autres points judicieusement choisis, et là attendre de pied ferme des attaques qui ne se produiront vraisemblablement pas plus qu'en octobre et en novembre derniers? Au bout de quelques semaines, les populations apprendraient le chemin de nos garnisons, non plus pour les attaquer, mais pour chercher leur protection contre d'autres tribus ou demander les secours de nos postes médicaux. On pourrait alors parler de pacification l'essai du moins serait à tenter.

Il ne nous semble pas qu'il y ait de tierce solution raisonnable. Si nous n'attaquons pas résolument Mouley-Hafid, qui excite contre nous dcs populations fanatisées, pourquoi nous acharner contre ces malheureux Chaouias qui, pris entre nos colonnes et les bandes hafidiennes, ont suffisamment payé les meurtres du 30 juillet? Soutenons franchement Abd-el-Aziz et aidons-le, avec l'assentiment de l'Europe, à mettre fin à la rébellion anarchique de son frère; ou bien rentrons nettement dans le rôle modeste d'observation que la conférence d'Algésiras nous a tracé dans les ports. On peut pencher pour l'un ou l'autre de ces deux partis. Dans toute hypothèse, plus tôt l'on se dégagera de formules malheureuses et de la peur des mots, plus fréquente en France que le sens des réalités, plus tôt l'on mettra fin à la glorieuse dépense d'héroïsme et de vies humaines que nous prodiguons au Maroc. Pierre DELHATE.


LE CADET'

XI

A grands coups de pied contre un arbre, Jean fit tomber la terre grasse qui alourdissait ses bottes de chasseur, puis, s'adossant au tronc moussu, apaisant d'un geste les bonds joyeux de Stop, son fidèle compagnon, il examina son butin un gros lapin, une caille, un levraut de l'année, c'était très beau après un jour de pluie; il replaça le gibier dans sa carnassière, remonta son fusil d'un mouvement d'épaule, et se remit en marche; il avait un détour à faire avant de rentrer, il voulait voir un champ que l'on commençait déjà à ensemencer de blé. Depuis son retour, il s'était fait ce devoir de visiter chaque jour ses ouvriers, de suivre de près leur travail il les stimulait ainsi et s'instruisait à la fois dans cette science de la culture qui devait être la sienne désormais. Tout en marchant à grands pas dans les chemins de traverse, il songeait à sa vie nouvelle. Trois mois déjà écoulés depuis son retour à Mondastruc! Ce n'avait pas été, après tout, aussi dur qu'à l'avance, il se l'imaginait. Passé les premières semaines, où le regret de ce qu'il quittait l'obsédait trop vivement, il s'était vite fait à cette existence rurale et ne l'avait pas trouvée monotone. Il était arrivé au moment des forts travaux, les moissons, les vendanges, les regains dans les prés, et en avait goûté la saine poésie. Sans les étroits soucis d'argent à la maison et l'hostilité sourde de la population, il se serait trouvé heureux. Mais les paysans étaient retournés contre le château, et c'était Jean qui en portait la peine. Il avait dû faire taire sa fierté, aborder le premier ceux qui jadis s'empressaient vers lui, aller jusque dans leurs champs ou dans leurs maisons rechercher ses vieux ouvriers récalcitrants. Il en avait ainsi ramené quelques-uns, pas beaucoup, ce qui le gênait fort; mais plutôt que de faire venir des étrangers d'Albi ou de Lavaur, il ralentissait les travaux au détriment des récoltes. Ambroise le lui avait fait observer 1 Voy. le Correspondant des 25 février, 10 et 25 mars 1908.


Je ne comprends pas que Monsieur se porte préjudice pour ces gens, puisque eux-mêmes boudent contre leur ventre. Même ceux qui viennent travailler, semblent noub faire une grâce. Il ne manquerait pas d'ouvriers ailleurs qui seraient bien aises de venir chez nous. Il y aurait assez de place pour les loger dans les granges.

Mais Jean s'obstinait à rester fidèle au pays qui l'abandonnait. Ce n'était pas pour un gain personnel, ni une œuvre de joie qu'il avait sacrifié son métier militaire; il avait étroitement uni son devoir social à son devoir filial et il voulait de tout son effort tenter au moins de les remplir. M. le Curé l'assurait que déjà sa présence améliorait un peu l'esprit de la paroisse et le jeune homme aurait voulu le croire.

En tout cas, elle était pour Mme de Mondastruc une joie constante, une détente très douce, nécessaire même, car le printemps lui avait été trop rude. Quand, au mois d'août Jean lui était revenu, elle avait mis dans son premier baiser l'appréhension du prochain départ. Il l'avait rassurée en souriant. Non, ma mère, cette fois-ci je suis avec vous pour longtemps.

A son accent, tout de suite, elle avait compris.

Pour toujours! oh! mon petit, tu as fait cela?

A la façon dont elle lui caressait les mains, à la manière dont, tout émue, elle le regardait, avec de simples petits mots tendres, Jean devina combien elle attendait, en silence, cette décision. Il avait refoulé ses regrets et vaillamment caché sa peine. Peu à peu, avec un tact et des précautions infinies, il avait pris en main la direction de tout ou à peu près, car il restait encore des chapitres réservés, des comptes obscurs sur lesquels la vieille dame ne s'expliquait pas ses charités sans doute, et ses indulgences maternelles; la visite brusque de Sernin, par exemple, n'avait jamais été éclaircie. Le soir, quand sa mère était endormie, seul dans sa petite chambre au papier fané, il étudiait son mince budget, alignait les chiffres, supputait les dépenses, et ne parvenait pas à établir le difficile équilibre. Alors il recommençait, diminuait encore l'entretien de la maison, réduisait ses frais personnels et découragé jetait son crayon. « Il faudrait un changement radical dans notre genre de vie, pensait-il, jamais ma mèrô n'y consentira. » Et songeant à cette chère existence déclinante et fragile, il n'avait pas le courage de lui demander de nouveaux sacrifices.

Ainsi s'étaient écoulés les mois d'automne, et novembre s'achevait. Jean ne voyait pas arriver sans souci ce 10 décembre, date JO AvniL 1908. 8


précieuse entre toutes les traditions de sa famille et dans le pays tout entier, car jadis un 10 décembre, un Mondastruc, longtemps prisonnier des Turcs, était miraculeusement retenu de Terre Sainte; pour célébrer cet événement providentiel, depuis sept cents ans, chaque année, largesse était faite à Mondastruc aux miséreux du voisinage. Peu à peu, les libéralités, somptueuses au début, avaient été réduites. On n'accueillait plus indistinctement comme jadis tous les mendiants qui se présentaient, mais la charge était encore très lourde, de donner aux vingt-cinq premiers venus une paire de chaussures, un vêlement complet, un pain de six livres et un louis d'or. La dlslribution se faisait solennellement par les châtelains sur le seuil de leur maison plusieurs jours à l'avance, on voyait, le long des routes, des pauvres lointains s'acheminer vers Mondastruc. Dès la veille, ils étaient dans l'avenue endormis sur leur besace, pour défendre leur place. Ils y gagnaient le souper que la « bonne dame » leur faisait servir, et aussi des bottes de paille dans les granges pour y dormir.

Cette année-ci, Mme de Mondastruc trop souffrante ne pourrait présider à la distribution. Elle avait piié MarieJoscphe de la remplacer. La jeune fille avait donc accompagne Jean à Toulouse pour les emplettes nécessaires, et sous prétexte que les vêtements achetés tout faits étaient de mauvaise qualité, elle avait plusieurs semaines à l'avance taillé et cousu elle-même de fortes étoffes acquises en pièce à peu de frais. Jean avait essayé de la remercier, mais elle l'avait arrêté gaiement, en suçant son doigt labouré par l'aiguille

Cela m'amuse, Jean, je vous assure, de varier un peu mes ouvrages. Du crochet à perpétuité, ou même de la broderie, c'est fastidieux. Au moins pour les blouses et les pantalons, on voit le soir, le travail de la journée, c'est un plaisir d'aller si vite. Vous n'allez pas rester non plus à vous croiser les bras. Passezmoi les ciseaux, et épinglez cette manche. Nous allons collaborer. Mais lorsque Jean était parti, le sourire s'effaçait sur les lèvres de son amie. Elle refaisait elle aussi les calculs douloureux et se demandait anxieusement ce qui allait arriver. Le marquis s'en préoccupait et voyait l'avenir en noir.

C'est l'affaire de deux ans, tout au plus. C'était fatal, avec le caractère de Jean,'avec celui de ses frères aussi. Pauvre Jean! c'est le seul que j'aime de tous les fils de mon vieil ami, et j'ai un vrai chagrin de le voir ainsi courir à la misère.

Marie-Josèphe courbait la tête.

Si encore on savait que lui conseiller? poursuivait le mar-


quis. Mais je n'en sais rien et, du reste, pour le cas qu'il fait de mes avis L'avais-je assez prémuni contre Raymond, avant le partage ? Il n'a rien voulu entendre! Et cette année, suprême sottise, il donne sa démission, sans consulter personne! Il s'est arraché de la bouche son dernier morceau de pain. tu verras, tu verras qu'il le regrettera un jour, quand il sera obligé de vendre Mondastruc.

Oh! protestait la jeune fille, nous n'en sommes pourtant pas encore là.

Nous y arriverons plus vite que tu ne crois. A moins qu'il ne se sauve par un mariage. un riche mariage. ce n'est pas absolument impossible après tout. il est joli garçon, et le titre de châtelaine de Mondastruc peut encore tenter quelque héritière. Mais à vrai dire je ne crois guère à cette planche de salut pour Jean. Moi non plus, murmura Marie-Josèphe.

C'est bon pour Raymond, répliqua le marquis, la voix agressive.

Depuis plusieurs nuits Jean ne dormait pas celte date du 10 décembre, dont son enfance lui renvoyait le joyeux et émouvant souvenir, lui apparaissait comme le jour de son supplice. Il l'avait appréhendé pendant des mois et des semaines, et à mesure qu'approchait la fête inexorable, il sentait peser sur lui une nécessité inévitable. Pour l'écarter, il eût consenti à vivre une année entière de pain et d'eau. Il avait, avec quelle angoisse, cherché, par tous les moyens, à écarter la décision cruelle mais toujours la raison revenait l'imposer il était fou, dans sa situation tous les jours plus précaire, de vouloir continuer des largesses de grand seigneur. Jean savait que dans la contrée sa ruine n'était plus un mystère. Il avait souffert des regards compatissants, des demi phrases encourageantes, des délicatesses maladroites de ses anciens camarades, il avait supporté ces blessures d'amour-propre et porté haut sa fière misère. Mais de la voir s'étaler devant ces pauvres gens qui comptaient sur lui, de leur demander à eux, les vrais pauvres, grâce et pitié pour sa détresse, c'était au-dessus de ses forces.

Que leur dirait-il, mon Dieu? « Mes amis, je suis pauvre comme vous, le peu que j'ai, je vous le donne, ne m'en demandez pas davantage. Mais ils ne le croiraient pas ils lui répondraient ou pourraient lui répondre « Que parlez-vous de pauvreté, vous qui vous promenez toute la journée sur vos terres sans faire œuvre de vos dix doigts? » Jean ne pouvait pas leur expliquer pourtant les choses vraies qu'ils ne comprendraient pas. Alors, leur dire quoi? « Nous changeons de règne, changeons aussi de régime. » Cette


brutalité était plus impossible encore. Jean voulait bien être délaissé et rejeté par ses pairs, il ne voulait pas être méconnu par les malheureux, il ne voulait pas être jugé par eux avare et méchant. Et puis, dans le pays, on croirait à des représailles, et les ennemis de sa famille se réjouiraient de sa mauvaise action. Jean fuyait devant ses pensées comme une pauvre bête traquée, il ne savait où jeter sa souffrance, que chaque heure venait augmenter. La veille du jour fatal toute sa sagesse s'évanouit, il ne voulut songer ni aux pressants besoins du lendemain, ni à ce que serait l'année suivante. La coupe était trop amère, il se refusait à la boire. Il alla donc chez sa mère, résolu à se procurer, n'importe comment, l'argent nécessaire.

Très calme, les jambes enveloppées d'une lourde couverture, la vieille dame s'immobilisait dans son fauteuil. Elle-même aborda tout de suite le sujet brûlant.

Je crains que nous ayons la pluie demain triste temps pour ceux qui viennent vers nous. Enfin, ils ont le soleil dans le cœur, c'est ma dernière joie, mon cher fils, de faire encore un peu de bien. C'est notre suprême privilège, le seul qu'on ne nous disputera pas.

Jean secoua la tête; à quoi bon détruire cette illusion? Tout est prêt, n'est-ce pas? reprit la comtesse, les paquets sont dans la lingerie; Marie-Josèphe s'est donnée trop de peine, et, je ne veux pas le lui dire, mais les vêtements que j'achetais confectionnés valaient tout autant que les siens enfin c'est une petite manie de la jeunesse qui croit toujours mieux faire que les anciens. Elle viendra coucher ce soir, afin d'être ici demain matin pour la messe. Je ne pourrai pas non plus y assister à mon âge on ne compte plus les privations. J'aurai au moins la joie d'entendre bénir le nom de mon Jean. Je laisserai ma fenêtre ouverte et surveillerai de loin la distribution.

Une brusque crispation serra le cœur de Jean.

Maman, dit-il, je voudrais aller à Toulouse, j'ai quelques commissions à faire, et si vous vouliez me permettre de passer chez votre banquier, ce ne serait pas inutile, nous sommes à bout de ressources en ce.

A bout de ressources! Déjà, s'écria Mme de Mondastruc; mais, mon enfant, comme tu y vas, je t'ai remis cinq cents francs au 1er octobre, ne l'oublie pas, c'est une somme; tu te tromperais étrangement en croyant que je pourrais t'en fournir tous les mois autant. Et encore tu as vendu cinq barriques de vin qui te gênaient pour rentrer la vendange et une paire de bœufs! Au 25 décembre, on doit nous payer le blé. Non, mon enfant, ne va pas à Tou-


louse, nous n'avons pas besoin de grand'chose, il faut attendre patiemment jusqu'au 25. Ce n'est que deux semaines, après tout. Et en janvier j'aurai à toucher quelques coupons.

Elle ajouta avec un sourire

Il faut apprendre l'économie; quand on dirige une grosse propriété, c'est autre chose qu'un ménage de garçon. Il t'a déjà passé beaucoup d'argent entre les mains depuis ton retour. Oh! ce n'est pas un reproche. mais je dois te prévenir, te retenir, et, en somme, il n'y a pas eu de grosses dépenses ces temps derniers.

Jean essaya encore une défense

Les assurances, balbutia-t-il, le gage d'Ambroise. C'est vrai, avoua à demi-voix la comtesse, et j'étais un peu en retard avec lui. Tu as tout réglé, n'est-ce pas?

Jean fit signe que oui.

Il y eut entre eux un silence. ils n'osaient plus se regarder, ni dire une parole. Confusément Mme de Mondastruc sentait qu'elle était injuste et cruelle envers son fils elle l'aimait bien pourtant, son petit Jean, son dernier-né, l'enfant cher entre tous, et c'était lui le sacrifié.

Le jeune homme souffrait tant qu'il ne savait plus au juste d'où lui venait sa plus dure peine, du supplice du lendemain ou de l'inconscience barbare de sa mère. Il se disait « Je suis seul, seul au monde, je m'effondre dans la douleur, bientôt l'abîme se refermera sur moi. » Et cette image de mort se précisa soudain dans son esprit, lui fit envie comme la seule issue possible et désirable. Pourtant il se redressa, allongea la main pour prendre son chapeau, sans que sa pensée eût aucune part à ces gestes. Tu pars? tu t'en vas? demanda Mme de Mondastruc d'une voix humble qui fit mal au jeune homme. Tu comprends, mon enfant, je suis obligée d'être raisonnable pour deux, tu as si peu l'habitude de traiter les affaires. D'ailleurs, ce n'est qu'un moment à passer. Tu as ce qu'il faut pour demain, c'est l'essentiel. Comme Jean ne répondait pas, elle insista affirmative Tu as ce qu'il faut, je t'ai moi-même remis la somme en pièces d'or.

Oui, le 1er octobre, je sais, murmura Jean.

Je t'ai donné tout ce qu'il fallait.

Oui, ma mère, répéta-t-il, pris d'une indicible lassitude. Il effleura d'un baiser la main fiévreuse de la malade et sortit. Un irrésistible besoin d'air et de solitude l'entraînait au dehors, il lui fallait la campagne déserte, les longues routes délaissées, le brouillard d'hiver sur son front fiévreux. Mais, au bas de l'esca-


lier, la pensée de voir, en traversant la cour, ces pauvres qui, déjà, s'avançaient vers lui, et que le lendemain il allait frustrer dans leur légitime attente, l'effroi de leur salut et de leur sourire le fit reculer. Il ne pouvait pas affronter leurs regards, d'avance reconnaissants; il se sentait devant eux humble et petit, plus misérable qu'eux. Pourtant un physique besoin de fuir le poussait hors de la maison. Il était avide de solitude, d'éloignement. Ici, il était trop près de lui, trop près de son angoisse. Il s'enfonça dans le corps de logis presque abandonné depuis son retour, entra dans le grand salon sombre dont les volets restaient toujours fermés maintenant et, en tâtonnant, ouvrit une porte-fenêtre qui donnait sur le jardin. Il se glissa comme un voleur par la mince ouverture et, libre enfin, à travers les tristes pelouses, s'enfuit vers les champs endormis sous le voile traînant des brumes blanches. XII

Jean, la tête dans sa main, assistait à la messe. Il avait perdu la notion du temps, et ne savait plus bien à quoi il avait pensé pendant cette demi-heure. Une douleur sourde lui étreignait le cœur, une crispation qui lui mettait la sueur aux tempes et lui serrait la gorge. Il souffrait, mais comme dans un rêve, et après son horrible nuit surexcitée, il éprouvait une sorte de soulagement à laisser sa pensée aller à la dérive. Même elle lui avait présenté quelques images douces, quelques souvenirs de son enfance, alors qu'oublié dans quelque coin d'ombre, il écoutait, ravi, son père conter la glorieuse épopée familiale; puis Isaure souriante et mutine se dressait devant lui, il la voyait courir comme une folle dans la grande prairie au soir tombant, il entendait sa voix joyeuse « Oncle Jean, venez avec moi! », ou encore quelque scène de régiment ou d'école repassait devant ses yeux. Il se souvenait, après des années, d'un camarade boiteux et disgracié qui s'était, pour une bonne parole, attaché passionnément à lui, et il éprouva soudain une douceur inattendue, à ce lointain acte de bonté qui avait mis un peu de joie au cceur du pauvre infirme. Puis il pensa au Galibier couvert de fleurs, à une étroite maisonnette entrevue un jour dans quelque coin des Alpes, tapie dans la verdure, modeste et heureuse, il ressentit à nouveau l'impression fugitive il ferait bon vivre là. Et un confus enchaînement d'idées le ramena au legs de sa marraine, à sa petite fortune personnelle dont il n'osait réclamer la propriété, dont jamais sa mère ne faisait mention. Comme il avait hésité hier à y faire appel Une force secrète l'en avait empêché, et maintenant qu'il


était trop tard, Jean s'en voulait amèrement. Il maudissait sa sotte timidité en quoi sa légitime demande aurait-elle offensé sa mère? Rien n'était plus juste, plus naturel, après tout.

Il voulait s'en convaincre, et sentait pourtant que, ni aujourd'hui, ni jamais, il ne pourrait revendiquer ses droits. Un bruit de chaises et de sabots se fit dans la chapelle. A côté de lui, Marie-Josèphe se levait. Machinalement il l'imita, et tout à coup lui revint le sentiment aigu de sa situation immédiate. Dans quelques minutes, il serait honni et méprisé par ceux mêmes qui derrière lui le regardaient encore comme une Providence. Comment leur parlerait-il, comment serait accueilli son humble aveu d'impuissance?.

Maintenant, à genoux au pied de l'autel, le prêtre disait à haute voix « Prions pour vos bienfaiteurs, pour tous les membres vivants et décédés de la famille de Mondastruc. » Jean avait envie de lui crier « Arrêtez, ne leur demandez plus leurs prières, je ne puis plus les mériter, je ne suis plus que le dépositaire indigne des traditions, je vais trahir les pauvres. » Mais déjà s'élevaient en sourd bourdonnement les voix jeunes ou enrouées qui répondaient à l'Ave Maria. Puis un piétinement et une rumeur dans la cour. Marie-Josèphe se pencha vers lui

Sortons, dit-elle tout bas.

Il rencontra son regard ferme tout plein de compassion, et se sentit moins seul près de lui toujours, quoi qu'il advint, se tiendrait cette inébranlable amie. Comme un automate, il suivit la jeune fille, il traversa la peti te chapelle aux vitraux armoriés, pendant que le prêtre avec un petit signe amical disparaissait par l'étroite porte ogivale de la minuscule sacristie.

Dans la cour, les pauvres se pressaient maintenus en ligne par Ambroise; ils étaient bien plus des vingt-cinq privilégiés, car beaucoup avaient espéré trouver encore une place parmi les assistés, et aussi parce qu'après la distribution, on servait une soupe chaude et du vin à satiété sur les longues tables dressées à cet effet dans les granges.

Une autre table, au centre de la cour d'honneur, portait les vingt-cinq paquets de vêtements, les vingt-cinq pains de six livres. Suivant l'usage, le châtelain remettait le pain et la pièce d'or, puis avec un « Dieu vous bénisse », le vagabond recevait des mains de « la bonne Dame » le lourd paquet qui complétait l'offrande. Marie-Josèphe se plaça à la droite de Jean; derrière eux, la vieille Mélano leur tendait un à un les pains et les vêtements. Jean enveloppa d'un regard ce paysage familier, la longue avenue irrégulière et dépouillée, les vieux murs rouges qu'il


aimait, et le pavillon Renaissance, aux balcons ajourés, et la foule grouillante et animée, des jeunes hommes au teint brûlé, des vieillards se traînant sur leurs bâtons, des femmes proprement vêtues, toutes sèches et ratatinées avec des yeux superbes sous le fichu noué en pointe.

Qu'allait-il leur dire? car il fallait bien parler enfin et l'heure était venue. Oui, le plus digne, quoi qu'il lui en coulât, était d'avouer sa misère. Peut-être ces malheureux le comprendraientils ? Mais derrière lui, au premier étage, il entendit une petite toux sèche; il devina le cher vieux visage penché à la fenêtre et tout courage sombra en lui.

Il ouvrit la bouche et parla sans dire ce qu'il voulait. Sa voix tremblante, durcie bientôt par l'émotion réprimée, prononça des mots dont il ne se souvint pas. Il dit « Mes amis, c'est la première fois depuis mon enfance que je me trouve ici à cette date du 10 décembre. Je serai heureux de continuer autant qu'il me sera possible les traditions de ma famille. Ma plus grande peine est de ne pouvoir pas vous venir en aide à tous comme je le voudrais. »

Puis, en se raidissant pour ne rien voir et ne rien entendre, rapidement il mit dans la main du vieil homme déguenillé qui s'avançait vers lui le gros pain et la trop mince pièce d'or. Il avait songé d'abord à l'envelopper; de cette façon, on ne l'aurait pas vue tout de suite et Jean aurait peut-être évité un immédiat affront. Mais sa fierté avait aussitôt repoussé ce subterfuge, et il attendait, impassible en apparence et le cœur broyé d'angoisse, ce qui allait advenir. Pourtant, le chemineau avait, sans un geste, passé devant Marie-Josèphe et d'autres lui succédaient dans la rapide distribution. Jean, un peu rasséréné, voyait défiler devant lui des visages inconnus ou familiers, sans sourire, mais sans haine; le cinquième, pourtant, n'eut pas le naif remerciement d'usage; un autre lui succéda, la lèvre amère, et enfin se présenta le Gueux, un vagabond hardi et malfaisant bien connu dans le pays, a\ee sa barbe longue et ses yeux de braise. Il ouvrit la main, la referma, la rouvrit encore et lança, à la fois craintif et insolent

Y a pas le compte, c'est à vingt francs qu'on a droit. Il passa cependant, entraîné par Marie-Josèphe, et Jean parut n'avoir rien entendu.

Mais un autre était là, déjà, un homme jeune à la jambe de bois. II grogna à son tour

Si c'est pour ça qu'on nous fait faire trois jours de marche.


Une rumeur grondait dans toute la cour; Jean tenait bon, impassible et rigide d'un geste saccadé, il tendait toujours le pain et les dix francs.

Son supplice allait bientôt finir. Soudain, une voix de femme troua les sourds murmures, une voix enroué au fort accent Eh, taisez-vous, tas de vipères. Laissez-le donc, le pauvre! Il nous l'a bien dit qu'il avait de la peine! Depuis le temps que je le connais! Si je disais toutes les fois qu'il m'a aidée à ramasser le bois mort!

C'était fini enfin! Jean s'enfonça dans la porte ouverte, disparut dans la maison. Marie-Josèphe alla vers les tables, veilla au bon ordre du repas, caressa les enfants; elle aurait voulu suivre son ami, mais elle croyait lui donner une plus grande preuve de son attachement en demeurant ici, pour conjurer l'orage; et, en effet, devant la demoiselle, on n'osait se plaindre tout haut; même les mauvaises têtes ne parlaient qu'à voix sourde, en grommelant et la bouche sournoise. Le Gueux, au bout de la table, buvait coup sur coup le vin qu'Ambroise lui versait; il jetait à droite et à gauche des regards en dessous et guettait la porte. Mais d'autres l'entouraient et semblaient attendre de lui quelque mot d'ordre.

Marie-Josèphe ne le quittait pas des yeux si quelque tumulte se produisait, ce serait lui sûrement qui donnerait le signal. On chuchotait tout bas à ses côtés; d'une voix aigre, plus loin, la vieille femme qui avait tout à l'heure pris la défense de Jean bavardait avec les domestiques du château; elle s'informait sur un ton suraigu des nouvelles de Madame la comtesse, et de la petite demoiselle si gentille qui était venue l'année précédente. Peu à peu, les groupes se dissocièrent; le boiteux, au regard insolent, sortit le premier avec quelques compagnons; une détente se produisait et Marie-Josèphe, moins inquiète, songea qu'ailleurs peut-être, on avait besoin d'elle. Mme de Mondastruc était toujours près de la fenêtre, d'où, après avoir surveillé la distribution, elle voulait voir encore le départ de ses clients. A quelques pas d'elle, debout, Jean répondait avec effort à ses questions. Eh bien, tout s'est bien passé? ma chère enfant, demanda vivement la malade à Marie-Josèphe, vous avez eu l'obligeance de présider au déjeuner. Je grondais Jean de ne l'avoir pas fait. C'était sa place, il n'aurait pas dû quitter si tôt ces braves gens. Il n'est pas encore fait à son rôle de châtelain; je le voyais tout à l'heure, il a expédié sa distribution avec une hâte vraiment peu cordiale, sans un mot aux pauvres gens qui passaient devant lui; aussi ils n'avaient pas l'air content; je ne sais si vous l'avez vu,


mais moi je l'ai bien remarqué; ce n'est pas la belle joie des autres années, oh! ce n'est plus du tout cela; tu n'as pas su faire, mon fils, et moi, à présent, je suis trop vieille.

Marie-Josèphe parvint enfin à l'interrompre.

L'esprit du pays a bien changé, dit-elle. Vous savez que cette année on est très monté contre nous.

Jean lui jeta un regard reconnaissant.

Oui, reprit légèrement Mme de Mondastruc, ce Ferrassou est un bien mauvais homme, mais c'est égal, Jean, tu n'as pas su t'y prendre; c'était une occasion, au contraire, de ressaisir ta place ce n'est pas encore chez Ferrassou qu'iront les malheureux pour recevoir de pareilles aumônes.

Hélas! ma mère, murmura le jeune homme.

Jean leur a très bien parlé, Madame, assura Marie-Josèphe, il ne leur a dit que quelques mots simples et pleins de cœur, et il a été compris.

Vous croyez? Enfin, tant mieux! Je n'ai pas entendu, je craignais que les gens ne fussent pas contents.

Mais si, mais si, très contents, dit faiblement Mlle d'Arjac. Avez-vous déjeuné? demanda tout à coup la vieille dame. Jean fit un brusque mouvement.

Oh! c'est vrai, excusez moi, je n'y avais plus songé. Descendez vite, mes enfants. Ah! Jean, Jean, s'écria Mmc de Mondastruc, d'un ton de reproche.

Excusez-moi, répéta le jeune homme, en ouvrant la porte devant Marie-Josèphe.

Ils descendirent silencieusement l'étroit escalier en colimaçon; mais avant d'entrer à la salle à manger, Jean s'arrêta. Pardon, murmura-t-il sans regarder la jeune fille, pardon de vous avoir associée à cette. à ma.

Il hésitait, balbutiant, cherchant ses mots, sans voir qu'elle souffrait autant que lui.

Oh! Jean, n'est-ce pas mon droit de partager vos peines? Mes peines, pas mes hontes. Ah! je ne croyais pas que la pauvreté fût si dure.

Marie-Josèphe tressaillit à cette voix brisée. Aucun cri n'aurait pu l'émouvoir davanfage; pourtant, elle demeura immobile et muette. Elle eût voulu prendre toute cette douleur dans son cœur, dans ses bras; elle eût voulu envelopper Jean de son immense tendresse, le bercer comme son enfant, endormir sa souffrance. Mais tout élan extérieur lui était impossible les mots s'arrêtaient sur ses lèvres, son geste se glaçait, inachevé. Trop longtemps elle avait gardé au plus profond d'elle-même ses émotions


contenues, trop longtemps elle avait mesuré ses paroles et réglé son attitude; à présent, son cœur bouleversé se repliait invinciblement. Elle eût voulu au moins serrer la main de Jean. Et cela même, elle ne le put pas.

Elle répéta « Mon pauvre Jean », et, les yeux baissés, incapable même d'un regard qui eût laissé voir ses larmes, elle entra à la salle à manger.

Mais deux jours encore elle demeura à Mondastruc, auprès de la malade, accordant ainsi à son ami le seul bien qu'il pût désirer en ce moment, la liberté de souffrir sans contrainte. Puis la vie reprit lentement son cours. Comme rien n'entrave l'œuvre du temps, ni nos joies, ni nos douleurs, ni l'horreur du gouffre où l'on court, les semaines se succédèrent, l'hiver interminable s'effaça, le printemps s'enfuit à son tour. Jean continuait sa vie monolone que ne soutenait aucun espoir. Son seul but était de ménager jusqu'à la fin les illusions de sa mère. Elle s'affaiblissait chaque jour et ne se rendait plus très bien compte des terribles évidences des chiffres. Peu à peu, en se défendant, et toujours avec des réticences, elle avait bien dû céder à Jean même ses entrées chez l'homme d'affaires. Elle semblait, dans un candide optimisme, attendre d'une source mystérieuse un salut impossible. Pour le jeune homme, hélas! la vérité s'imposait et c'était la ruine totale, l'inévitable vente de ce Mondastruc auquel il aurait vainement sacrifié sa vie. Tous ses efforts tendaient à reculer cette échéance assez longtemps pour en épargner la douleur à sa mère.

Il se levait à l'aube, assistait au départ des ouvriers, visitait sans relâche les champs, les prairies et les bois; il avait appris à tailler les aibres, veillait aux soins de la vigne, inspectait chaque jour les étables et jusqu'au poulailler. Le soir, il faisait des comptes ou étudiait quelque livre agricole. Toute cette peine n'était pas complètement inutile, il pouvait constater une diminution de frais, une légère augmentation de rapport sur les années précédentes. Mais le résultat était si peu de chose en regard de l'effort. Jean ne voulait pas s'y arrêter et poursuivait bravement son rude chemin.

Ses seules joies étaient l'amitié fidèle du marquis d'Arjac, les constantes visites de Marie-Josèphe et, quelquefois, l'arrivée du facteur.

Léopold lui écrivait assez régulièrement de bonnes lettres affectueuses et cordialement égoistes dont sa carrière, sa femme, ses enfants, remplissaient les quatre pages. Mme de la Vrège


s'informait de leur mère et envoyait mille recettes et remèdes nouveaux. Mais surtout, de loin en loin, arrivait une lettre d'Isaure. De sa grande écriture irrégulière, elle contait avec fantaisie les événements de sa vie décousue. Elle y mettait trop d'esprit, trop de désinvolture, trop de finesse aussi dans les jugements, un précoce scepticisme, une amertume légère et souriante et ce détachement un peu affecté dont Jean, plus d'une fois, lui avait fait le reproche. Mais elle avait aussi, dans ses lettres, comme dans leurs causeries, ces mots sincères, ces jets de tendresse qui lui faisaient tout pardonner.

Ces jours-là, une lueur brillait dans les yeux du jeune homme, son pas ferme se ralentissait dans les étroits chemins abrités de haies, il sortait de sa poche les feuillets parfumés et les relisait encore dans la forêt tapissée de mousse. Cette forêt lui semblait le temple d'Isaure. Son image y flottait toujours pour lui. Il s'asseyait sur une pierre moussue cerclée de fortes et bizarres racines venues on ne sait d'où Isaure s'y était assise deux ans auparavant. Il plongeait, comme elle autrefois, ses deux mains dans la mousse épaisse, et cette fraîcheur apaisait sa fièvre. Il n'avait pas encore atteint cette extrême souffrance où la beauté des choses qu'on a le plus aimées devient un intolérable supplice, où l'on sent s'accroître sa peine de toute la joie éparse dans l'air, de tout cet insaisissable bonheur qui aurait pu être et ne sera jamais.

XIII

Un jour, Jean eut une conversation qui lui fit une impression profonde. Sait-on les mystérieux agents qui guident nos destinées et quelles inconscientes influences peuvent orienter une vie entière? Il revenait, un soir, d'une morne promenade à travers champs; les blés étaient, depuis huit jours, retirés dans les granges, et le pied écrasait d'un bruit sec les rudes tiges coupées au ras du sol. Le soleil s'enfuyait, caché déjà par les collines; il laissait trainer derrière lui, emplissant le ciel de lumière, son éblouissant manteau de rayons. L'air devenait plus doux, plus apaisant; la lutte pour la vie, subitement, semblait moins âpre, à cette heure crépusculaire; les voix qui, de loin, se hélaient, rappelant les troupeaux, perdaient l'aigreur de leur accent. Jean laissait respirer son âme plus largement. C'était sa seule joie, cette calme beauté des soirs; il s'y abandonnait avec les délices de son extrême lassitude. Comme d'un saut, il rejoignait la route, il vit devant lui la vieille Zénaïde, une octogénaire encore vigou-


reuse, qui s'escrimait vainement à grouper devant elle son troupeau d'oies au ventre traînant. L'une d'elles, cachée dans l'épaisseur de la haie, n'en voulait plus sortir, et la pauvre vieille, avec sa baguette, la fouaillait en vain. Le volatile s'agitait avec des cris rauques, mais sans sortir des taillis peut-être ne le pouvait-il pas, enserré par les branches. Zénaide l'exhortait à haute voix et gémissait verbeusement sur la mésaventure, avec cette candide confiance des gens du peuple qui, faute d'auditoire, racontent à la nature même leurs petits soucis.

Veux-tu sortir, mâtine? sortiras-tu? à la fin. Tu vas rester là jusqu'à demain; pourtant, faut que je mette cuire la soupe. Ah! 1 gredine, veux-tu bien?

Sur la route, le troupeau fidèle s'indignait en cris discordants. Jean s'approcha en quelques enjambées.

Laissez-moi faire, Zénaïde!

Repoussant la vieille femme, il écarta les branches à grands coups de canne, et plongeant résolument son bras dans la haie, il en retira l'oie effarée qui se débattait de tous ses membres. Voici la récalcitrante, dit-il, de bonne humeur; elle ne retardera pas plus longtemps votre souper, Zénaïde.

Merci, Monsieur Jean; sans vous, je n'en serais pas venue à bout. On sait bien que vous êtes du bon monde dans votre famille. Ça, on le sait bien.

Jean rougit en songeant aux affronts subis ces derniers mois; il sentit souffrir en lui sa rancune non apaisée.

Je crois qu'il n'y en a plus guère de votre avis, Zénaïde. La vieille le regarda avec une surprise bientôt dissipée. Ah c'est parce qu'ils n'ont pas voulu vous nommer conseiller municipal que vous croyez qu'on ne vous reconnaît plus, dit-elle avec une certaine condescendance. En voilà une affaire! On en a assez parlé dans le pays. Ce n'est pas qu'on vous en veuille, on sait bien que vous êtes du bon monde, comme le papa, comme le grand-père, comme tous les anciens. Seulement, vous ne pouvez pas. Ah on le voit bien, Monsieur Jean, allez, que ce n'est pas de votre faute si vous ne nous êtes plus rien dans le village. Seulement, vous aussi, vous devez comprendre; les gens sont bien obligés d'aller vers ceux qui ont l'argent. On n'en a pas, nous. Autrefois, du temps de la vieille, vieille grand-mère, on vivait tous sur votre famille dans le pays On n'était pas obligé d'aller gagner ailleurs. Vous ne pouvez pas savoir, vous êtes trop jeune. Je sais tout de même, parce qu'on m'a raconté. Oui? Eh bien, ma mère à moi et bien d'autres femmes, tous les hivers, elles filaient pour le château; l'oncle de mon pauvre


mari était tisserand il faisait tout le linge, et des draps, des draps que vous devez en avoir encore. Les jeunes filles allaient comme ouvrières au château, les garçons comme jardiniers et cochers, et tout ce monde qu'il fallait! Vous n'avez pas vu ça; personne n'était en peine. tant qu'on avait d'enfants; on se disait toujours « On trouvera bien à l'employer au château pour une chose ou une autre. » C'était du sable qu'il fallait aller chercher à 13. rivière pour les allées; c'étaient les bois qu'il fallait écorcer; c'étaient les troupeaux à garder, et tant d'autres choses encore. C'était le bon temps. Il n'y a pas plus de vingt ans, Monsieur Jean, que les filles de chez nous vont en place loin d'ici. Il ne faut pas vous faire de la peine, Monsieur Jean, on sait bien xjue vous ne pouvez pas; c'est un malheur pour le pays, voilà tout. C'est un malheur pour tous, Zénaide.

Seulement, faut comprendre qu'ils vont vers ceux qui ont, puisque le château ne nous est plus rien. Faut pas vous en faire du chagrin. On ne doit que ce qu'on peut, et le Bon Dieu ne nous demandera pas plus qu'il ne nous a donné.

La bonne femme parlait en patois avec cette abondance un peu proteclrice des vieilles gens pour qui ceux qu'ils ont vus petits restent toujours petits, ignorants et sans expérience. Et puis « Monsieur Jean » était ruiné, tout le monde le savait dans le pays, et il n'y a rien de tel pour favoriser l'égalité, que le nivellement des fortunes. Pour garder son prestige dans les masses, il ne faut pas être plaint, même avec tendresse. On aimait Jean à Mondastruc, mais avec commisération, et la vie lui devenait chaque jour plus difficile.

Un soir, Mme de Mondastruc fit venir Jean plus près de son lit, caressa longtemps ses cheveux, retint sa main entre les siennes, et, d'une voix altérée, lui donna les doux noms d'autrefois Mon tout petit, mon chéri à moi, j'aurais tant voulu te rendre heureux, et je partirai en ne te laissant que peine et souci. Tu sais que je t'aime, mon Jean, tu ne l'oublieras jamais. et que si je n'ai pas fait mieux, c'est que je ne pouvais pas. Mon pauvre petit. Si le Bon Dieu doit m'exaucer là-haut, je partirai tranquille. et tu auras encore une belle part.

Vainement, Jean s'efforçait de la calmer, de la rassurer Non, laisse-moi parler; tu es brave, mon Jean, mais je vois tout de même que ta vie n'est pas heureuse. Hélas plus tard, tu penseras peut-être que j'aurais pu faire autrement; mais non, vois-tu, dis-toi bien que je ne pouvais pas, dis-toi que je t'aime tant, que toujours tu as été mon petit, mon plus chéri, et juste-


ment. je te sentais tellement à moi. Tu comprendras, n'est-ce pas? Quoique ces paroles entrecoupées emplissent Jean de trouble et d'inquiétude, il ne posa pas une question, uniquement soucieux d'apaiser l'angoisse qu'il lisait dans les pauvres yeux fixés sur lui. Cette tendresse douloureuse lui déchirait le cœur et précisait toutes ses craintes.

Elles n'étaient que trop fondées. Cinq jours après cette causerie, une nouvelle attaque emportait Mme de Mondastruc presque subitement.

Pendant quelques semaines, Jean étourdi par la brusque douleur d'un coup qu'il prévoyait pourtant, par des embarras matériels immédiats, par la présence de ses frères, par les démarches indispensables, et l'entrainement irrésistible des événements, pressé, poussé, acculé, par les choses et les hommes, aux hâtives déterminations, prit à peine conscience de l'impasse où il se trouvait.

Enfin tout était terminé, sa misère était complète; mais il pouvait, pour la première fois, souffrir librement sa douleur et regarder en face sa situation, nette au moins dans son désastre. Il en éprouvait presque un soulagement.

Ses frères étaient partis, emportant les lambeaux de son mince héritage. Ainsi que l'avait, dans un bon but, certes, souhaité Mm6 de Mondastrue dans son testament, elle laissait sa part entière de la propriété à Jean à charge de désintéresser ses frères et sœurs avec sa petite fortune personnelle. Des quelques capitaux qu'elle-même avait conservés lors du partage, trois ans auparavant, il n'était pas question et il ne restait plus trace. Pour obéir au désir de sa mère, Jean céda jusqu'à son dernier sou. Il ne garda rien la charge lourde d'une propriété sur laquelle il lui fallait encore servir des intérêts fut toute sa fortune. Raymond crut se montrer généreux en ne réclamant pas de suite le mobilier que, par égard pour sa mère, il avait laissé lors du premier déménagement. Sernin, sa part touchée, repartit aussitôt. Mme de la Vrège invita Jean à passer chez elle une partie de l'hiver. Adhémar promit ses prières et Solange dans une longue lettre fit entrevoir que les tristesses de l'heure présente, en lui rendant malgré elle sa liberté, pourraient peut-être la ramener bientôt à la maison paternelle où elle aiderait son frère à perpétuer leurs traditions de famille. Léopold seul parut comprendre l'embarras où se trouvait Jean, et avec une franche cordialité offrit de lui prêter la moitié d'un petit héritage que venait de faire Nora.


Tu nous rendras ça quand tu pourras, dit-il. Cela vaut même mieux pour nous, tu nous le conserveras.

Mais Jean refusa comment pourrait-il jamais rendre? A présent que la vieille maison était rentrée dans le silence, dans le lourd silence que creusent la mort et l'abandon, Jean se recueillait. Le moment était venu où, libre de tout contrôle et de tout obstacle, il allait prendre enfin les résolutions nécessaires. Souvent il les avait envisagées de loin et maintenant qu'il ne tenait qu'à lui de les préciser, d'en fixer l'exécution immédiate, il se troublait et ne savait plus. Depuis la mort de Mme de Mondastruc, Marie-Josèphe venait chaque jour passer une heure auprès de Jean; elle l'aidait à mettre de l'ordre dans la maison, surtout elle l'écoutait et son silence impuissant, mais plein de tendresse, adoucissait l'amère solitude du jeune homme.

Quelquefois, lorsque la fièvre l'avait tenu toute la nuit éveillé, c'était lui qui, dès le matin, venait à Arjac chercher un peu de calme auprès de son amie. Elle le retenait à déjeuner, ils causaient du sombre avenir, ébauchaient dans tous les sens d'irréalisables projets et peu à peu épuisés d'incertitude, s'élevaient à des idées générales, à des causeries très douces qui influaient lentement sur leurs esprits et les amenaient pas à pas à des résolutions encore inconnues.

Jean, dit un jour Marie-Josèphe, le plus sage, le plus simple serait de remettre la propriété en plein rapport et pour cela d'emprunter.

Le jeune homme vivement lui coupa la parole.

Hypothéquer Mondastruc? jamais ce serait une honte sans profit, ma pauvre amie; quand pourrais-je me libérer? Vendre pour vendre, j'aime mieux le faire moi-même et librement. D'ailleurs qui donc voudrait risquer ses fonds sur moi? insista-t-il, comme pour se défendre d'avoir deviné la secrète pensée de Marie-Josèphe. Ma ruine est bien connue, et franchement j'aime mieux cela, quoique j'en aie cruellement souffert. C'est mon excuse et, si l'on ne me considère plus, du moins on ne me hait pas. Je ne suis plus rien pour personne, comme dit Zénaïde, voilà tout.

Avec un sourire dont il s'efforçait de cacher l'amertume, il raconta sa conversation avec la vieille femme, celle plus ancienne qu'il avait eue avez le curé et dont l'impression ne s'était point effacée.

Voilà où j'en suis, j'ai brisé ma vie et ma carrière pour maintenir des traditions familiales et je les laisse s'effondrer


misérablement. C'est mot, moi qui jugeais mes frères, qui consomme définitivement la ruine de Mondastruc. J'ai failli à toutes mes tâches. comme à toutes mes aspirations.

Mais, reprit-il, en passant la main sur son front, comme pour en chasser les inutiles regrets, cela c'est le passé, et je dois songer à l'avenir.

A côté de lui, Marie-Josèphe se taisait le cœur brisé de chagrin. Ce lui était un intolérable supplice de voir Jean souffrir et se débattre sans pouvoir le secourir, alors qu'elle en avait entre les mains le misérable et indispensable moyen.

Je travaillerai, dit lentement le jeune homme.

Oui, mais comment? pensait tout bas Marie-Josèphe. Pour l'encourager, cependant, elle répondit à haute voix Libre et seul comme vous l'êtes à présent, ce vous sera beaucoup plus facile.

Je ne suis ni seul, ni libre, répliqua le jeune homme, mes frères, mon nom, mes souvenirs, et, si vous voulez, mes préjugés traditionnels limitent étrangement mon champ d'action. Voyons, pratiquement, que puis-je faire? et même de quoi suis-je capable? Je ne puis pas, à mon âge, sans préparation aucune, devenir ingénieur ou avocat? Et je ne puis pas davantage quêter une place subalterne dans une maison de commerce ou d'industrie quelconque. Je ne puis être ni charron, ni commis-voyageur; j'ai tâché d'être laboureur, j'ai mis, vous le savez, presque la main à la charrue, et vous voyez ce que j'ai obtenu.

Il marcha plus vite et la route résonna sous son pas nerveux. Et pourtant, il faut faire quelque chose. et sans tarder. Il la regardait, attendant d'elle un conseil, un encouragement, mais elle ne trouvait rien à lui dire parce que sans cesse montaient de son cœur des paroles impossibles à prononcer. Vous ne pourriez pas rentrer dans l'armée? risqua-t-elle enfin sans conviction.

Comme simple soldat alors? J'ai perdu mon grade en donnant ma démission.

Et dans les chemins de fer?. Il s'y rencontre des gens bien élevés.

J'y ai songé; avec des protections, je pourrais obtenir une place d'homme d'équipe.

Vous n'y pensez pas, Jeau 1

A être homme d'équipe? Non, dit-il en souriant, pas en France du moins.

Il y a tant de choses à faire pourtant, reprit anxieusement Marie-Josèphe, tant d'occupations diverses!

10 AVRIL i908. 9


Oui, mais pas pour moi. Que voulez-vous, mon amie, nous sommes des isolés, nous n'avons plus notre place dans la société actuelle. Notre tour est passé.

Ces heures d'intimité qui étaient un apaisement pour Jean bouleversaient Marie-Josèphe. La détresse de son ami s'enfonçait dans son âme comme un remords. Elle s'irritait contre elle-même, se blessait, se broyait, elle s'appelait cœur lâche, incapable d'aimer, cœur froid et insensible qui ne peut jamais se livrer tout entier, s'abandonner, se fondre. Ah Dieu! pourquoi ne trouvaitelle pas dans son amour pour Jean le courage de tout oser? Pourquoi, toujours, en dépit de sa tendresse, de sa pitié, se sentait-elle distincte de lui, isolée et droite en son âme solitaire, qui s'entr'ouvrait parfois, mais ne se livrait jamais? Pourquoi n'étaitelle pas emportée, elle aussi, par le souffle de passion qui abolit, qui emporte tout à l'abîme bienheureux de l'amour? Alors, oui, dans ces élans irrépressibles, où rien ne compte, où rien n'est plus que l'amour même, elle eût pu sauver Jean, elle se fût acquis tous les droits. Qu'importent alors ces mesquines questions d'argent 1 Il ne s'agit plus d'offrir ou d'accepter, tout est commun à ceux qui ne sont plus qu'un. Marie-Josèphe s'arrachait le cœur de n'éprouver pas Cet amour tout-puissant. Elle aimait Jean plus que tout au monde, mais un rempart invincible la murait en ellemême, 4'immobilisait dans sa solitude. Elle aimait Jean, mais elle ne pâlissait pas sous son regard, mais quand il s'attardait près d'elle, à la nuit tombante, aucun trouble mystérieux ne la faisait défaillir; si sa voix s'altérait en lui répondant, si ses yeux s'embuaient de larmes, c'était de pitié, non de passion. Alors elle se révoltait contre les conventions mondaines, contre ces « principes » qui défendent à l'amie ce que l'épouse seule peut oser. Elle s'essayait à s'en affranchir, elle s'imaginait disant à Jean tout simplement, comme une chose très naturelle vous avez besoin d'argent voici le mien; en l'acceptant vous m'enlevez mon plus cruel tourment.

Elle s'efforçait vers cette franche simplicité et savait bien que ni elle, ni Jean n'y atteindraient jamais.

Elle savait aussi que Jean n'eût pas été malheureux auprès d'elle, et que jamais, jamais il ne lui offrirait, lui, pauvre et dédaigné, de partager sa vie. Et pourtant elle gardait fermés ses mains pleines et son cœur!


Quelles que fussent ses hésitations et ses difficultés, Jean s'était promis en tout cas de ne pas repasser à Mondastruc cette fête du dix décembre qui lui avait été si pénible l'année précédente. Il ne se sentait pas la force d'affronter une confusion plus complète encore, puisque sa détresse était plus grande, et la seule pensée que les pauvres du pays pussent d'eux-mêmes rompre la tradition lui était insupportable. Il était donc parfaitement décidé à être ailleurs, à cette époque, et pour lui ailleurs représentait une'position quelconque, probablement à l'étranger. Il avait bien dû venir, malgré sa répugnance, à cette idée d'éloignement. Continuer à vivre à Mondastruc était impossible, chercher aux environs un travail modeste l'était plus encore. Il avait tout tenté cependant. Il avait accepté l'appui et les recommandations du marquis d'Arjac et de quelques amis fidèles. Mais il s'était heurté à des difficultés de toute nature et bien vite il avait compris que, dans ce pays où il était apparenté à la plus haute aristocratie, presque toutes les situations lucratives lui étaient interdites. C'est ainsi qu'après avoir entamé quelques pourparlers avec un grand architecte de Toulouse, il s'était vu gauchement refuser la place presque promise, parce que, il l'avait compris plus tard, il aurait déplu au marquis de Lurces-Quitrec, fort client de la maison, d'y rencontrer son jeune cousin parmi les employés. De même, après bien des hésitations, un riche fabricant de poteries n'avait osé le prendre comme secrétaire, et Jean, après deux mois d'efforts et de sacrifices d'amour-propre, se trouvait aussi embarrassé qu'à la mort de sa mère. Le temps pressait pourtant déjà il avait dû vendre un bout de prairie détachée, il est vrai, de la propriété. Mais ce premier abandon, qui lui en présageait d'autres, sonnait comme un glas funèbre à ses oreilles. En vain Marie-Josèphe et son père l'entouraient de leur constante affection, il se sentait couler bas, les bras liés, sans même pouvoir se débattre. L'inutilité de ses efforts les lui rendaient tous les jours plus arides et plus lourds chaque matin, en se levant, il lui fallait une énergie plus grande pour reprendre le fardeau, visiter encore les champs et les labours, décider des travaux auxquels il ne parvenait plus à s'intéresser. « Qui sait, pensait-il, si ce blé que je sème, je le récolterai, si cette terre que je retourne me donnera sa récolte; à qui, dans un an, seront ces vignes et ces champs?. » La pensée de sa mère, de son père surtout, lui devenait une souffrance, il en arrivait à l'écarter le plus possible, en

XIV


même temps que de sa lassitude germait une idée d'abdication et d'éloignement. Il n'en parlait pas encore et la rejetait comme une tentation mauvaise une lettre d'Isaure l'y poussa brusquement en lui faisant comprendre, dans une douleur aiguë, ce que jusqu'ici il n'avait jamais voulu s'avouer. Sans se méprendre au ton léger de ces pages, il en éprouva une irritation et une amertume désespérées.

« Eh bien, ça y est, écrivait Isaure, je suis fiancée je n'ai pas besoin de vous dire avec qui, vous vous en doutez. Cela devait finir par là, je le savais bien et que rien ni personne ne viendrait m'y soustraire. D'ailleurs, lui ou un autre, qu'importe il est d'une belle taille assortie à la mienne; grâce à la gymnastique suédoise, au massage arabe et à l'institut de beauté, il s'est constitué un physique fort présentable; il tire au vol, sans en manquer un seul, tous les pigeons de la Grande-Jatte, fait monter les enchères aux ventes artistiques et, par surcroît, se meurt d'amour pour moi. Si je ne suis pas heureuse avec tout ça Ah! et j'oubliais l'essentiel. Le grand-père Chenilleau, pour l'honneur d'une telle alliance, nous assure une fortune princière. Hubert des Goblettes est très occupé à se confectionner des armoiries pour les accoler aux miennes sur nos voitures et au fond de nos assiettes; maman, subitement guérie, court de bijoutier en joaillier, papa pose sur moi des regards attendris et mes frères m'honorent d'une considération toute nouvelle. Généralement, on me félicite avec juste assez d'aigreur pour que je me sente enviée le coup d'épingle porte presque toujours sur le nom. « Ça vous amusera de vous appeler des Goblettes? Comtesse des Goblettes ou vicomtesse.

« Et moi je réponds

« Non, c'est trop court, ça n'a pas l'air vrai, je reprendrai le nom patronymique, je serai Mme Chenilleau des Goblettes, j'aime mieux cela.

« Maman, pâle de colère, me fait des yeux terribles. Et vous aussi, peut-être! J'entends d'ici le respect, la soumission, les convenances. Oh! non, pas de sermon aujourd'hui, oncle Jean. Vous voyez bien que rien. A propos, il paraît que j'ai le cœur sec. C'est possible, le saviez-vous? Depuis que j'ai dit le fameux oui, maman me reproche sans cesse de n'être pas sentimentale, de manquer d'idéal. Et elle raconte à qui veut l'entendre qu'Hubert et moi nous nous aimons depuis l'enfance « Tout un roman, ma chère. » Pour m'entraîner par l'exemple, maman a pris avec papa des airs penchés tout à fait drôles; elle rappelle avec des soupirs les douces joies de leurs fiançailles. Papa a la mémoire moins


fidèle, ce qui amène des quiproquos bien amusants. Quand je vous dis que c'est très gai. Et penser que dans vingt ans je raconterai, moi aussi, à mes Chenilleaux et à mes Chenillettes des histoires aussi véridiques!

« Adieu, mon oncle Jean, l'annonce de si grandes nouvelles m'autorise bien à vous embrasser, je pense. « ISAURE. » Après trois jours de trouble et de perplexité, Jean s'était décidé à montrer ces pages à son amie il voulait se faire confirmer sa propre opinion et entendit avec un soulagement la jeune fille déclarer

Ce mariage ne se fera pas.

Jean soutint le contraire, malgré sa joie intime.

Pourquoi donc? C'est un parti magnifique, au contraire. En admettant qu'Isaure ne sache pas l'apprécier, croyez bien que sa mère ne le laissera pas échapper. C'est préparé depuis des années! Une fortune pareille, mais songez-y, Marie-Josèphe, c'est un tabouret à la cour, dans notre siècle d'argent. Allez, le pauvre oncle misérable n'a plus qu'à disparaître. J'ai envie de lui laisser Mondastruc en cadeau de noce, un joli cadeau, ma foi, et de filer en Amérique.

Malgré sa profonde souffrance, Mlle d'Arjac ne protesta pas elle aimait Jean plus qu'elle-même.

En Amérique, répéta-t-elle faiblement, oui, peut-être. Qu'y feriez-vous?

Il eut un geste d'insouciance.

Oh! n'importe quoi. Je garderai des bœufs s'il le faut, ou je déchargerai des paquets, j'ai de bons bras, et là-bas, il n'y a pas de préjugés. Cela m'est égal, ce que je ferai. Il cacha sa tête dans ses mains et resta immobile. Le triste jour d'automne tombait dans le petit salon, moins triste pourtant que ce silence plein d'aveux. La jeune fille ne trouvait pas un mot pour consoler cette douleur. Toujours, hélas! elle avait été l'assistante silencieuse des pires détresses de son ami. Elle se l'était tant reproché, mais aujourd'hui, à l'éclair de cette souffrance nouvelle, Marie-Josèphe comprenait son humble rôle et qu'elle n'en pourrait avoir un autre. Une contrainte plus rigide lui étreignait le cœur davantage et élevait toujours plus haut le mur qui la séparait de tout.

Jean se leva et lui tendit les deux mains, comme jamais encore il ne l'avait fait.

Adieu, Marie-Josèphe, ma chère, ma douce, mon unique amie.


Elle se leva toute pâle les lèvres tremblantes, bouleversée d'une émotion trop forte.

Pourtant, sans un mot elle lui rendit son étreinte, gardant dans son cœur, comme une blessure, la caresse de ses paroles. XV

Jean s'imaginait que sa résolution une fois prise, il pourrait l'exécuter promptement. Il n'avait pas prévu les innombrables entraves qui l'arrêtaient à chaque pas. Il ne pouvait ni abandonner Mondastruc sans assurer le sort de la propriété, ni partir pour l'Amérique sans un projet déterminé.

Discrètement averti par Marie-Josèphe, le marquis d'Arjac ne s'était pas élevé contre la détermination de Jean, mais il tenait à lui en faire observer dans le tête-à-tête les difficultés de détail et ne voulait pas lui laisser prendre à. la légère un parti si grave et en somme définitif.

Je suis, tu le sais, entièrement à ta disposition, mon enfant, et t'aiderai de grand cœur de tout mon pouvoir. et de toutes façons, ajouta-t-il sans s'arrêter au geste de protestation du jeune homme. Dispose donc de moi, je t'ai parlé de mes quelques relations à l'étranger, j'écrirai quand tu le voudras. Mais avant de partir et de t'engager d'une façon formelle, il faut avertir tes frères, Léopold surtout, puisque ses intérêts sont liés aux tiens, ici.

Je lui abandonnerai entièrement les revenus de Mondastruc, dit Jean. Aussi bien la propriété lui reviendra plus tard. Par exemple, protesta le vieux gentilhomme, tu ne feras pas cela! Tu dois, au contraire, régler tes affaires d'une façon stricte qui ne laisse place à aucun doute, ni à aucune discussion. Il me semble, mon pauvre Jean, que tu devrais être guéri de ces excès de générosité.

Je suis las de cette lutte impossible, s'écria Jean, las de mes efforts vains, las de cette lente et constante déchéance, las de manquer à tout ce que j'avais voulu maintenir. Je suis las à n'en plus pouvoir. Je donnerais le peu qui me reste pour être un chemineau perdu, seul dans le vaste monde. J'aurais au moins la droit de coucher sur la route, de gagner mon pain en coupant du bois, de traîner partout mon insouciante misère. J'aurais la droit d'être malheureux I

Mon pauvre enfant!

C'est pour cela que je veux partir, que je veux fuir, que je veux m'oublier moi-même. Ah! pardonnez-moi mon ingratitude;


avec des amis tels que vous, je ne devrais pas parler comme je viens de le faire; mais je ne puis plus, réellement je ne puis plus continuer cette vie.

Je te comprends, dit lentement le marquis, tu as besoin d'un changement radical. Ce n'est pas le courage qui te manque, on a abusé de tes forces. Elles renaîtront dans une autre atmosphère, loin des charges écrasantes que tu rencontres ici. Il est plus facile de bâtir une maisonnette que de soutenir un édifice ébranlé; tu as de tout ton pouvoir retardé la chute, tu as rempli tout ton devoir, et au delà, il faut te faire une autre vie, maintenant, et marcher devant toi sans regarder en arrière. Tu seras toujours, quoi que tu fasses, le digne fils de ton père on porte sa dignité en soi, elle est indépendante de l'humble ou somptueux emploi de nos journées. C'est pour ne pas l'avoir compris à temps que nos familles déclinent et disparaissent. Tu vas trouver une autre conception.

Il parlait pour laisser à Jean le temps de se remettre. Pour que le jeune homme, toujours maître de lui, eût jeté subitement son cri de douleur, il fallait qu'une souffrance nouvelle, plus aiguë et plus poignante que les autres, eût vraiment ravagé son âme. Et M. d'Arjac se demandait à son tour si le mariage d'Isaure ne déterminait pas cette crise. Il dissertait doucement, généralisant les questions, comme il aimait à le faire, attendant, pour revenir aux points pratiques qu'il voulait traiter, que Jean eût repris possession de lui-même.

Le marquis regrettait un peu d'avoir éloigné Marie-Josèphe, qui aurait peut-être mieux que lui trouvé en cet instant les paroles qu'il eût fallu dire. Mais comme il s'était proposé d'offrir un appui matériel à Jean, il avait voulu le voir seul. Au premier mot qu'il avait glissé, à sa discrète allusion, il avait senti se cabrer la fierté du jeune homme. Le moment n'était pas propice le vieux gentilhomme, avec toute son expérience, tout son long usage de la vie, se sentait intimidé par la souffrance ombrageuse de Jean. Vous avez raison, dit tout à coup le jeune homme, je dois d'abord annoncer ma décision à Léopold; le mieux serait que je puisse lui apprendre en même temps que tout est arrangé pour l'exploitation de Mondastruc.

Tu voudrais louer? tu ne trouveras pas.

J'essaierai. en morcelant. en donnant une vigne à l'un, un champ à l'autre. de quoi payer Léopold. le reste sera en friche.

Une seconde fois, le marquis tressaillit de pitié; ce découragement, cet abandon, trahissaient chez Jean un excès de souf-


france. Sa voix était lasse et brisée; on sentait que, vraiment, comme il l'avait dit, il n'en pouvait plus.

Eh bien, essaie, mon enfant, conclut le père de MarieJosèphe je chercherai aussi de mon côté. et, si je puis t'être utile. tu sais.

Je sais, merci.

Jean rentra chez lui découragé et brûlant de fièvre; les paroles de son vieil ami, sans lui apprendre rien de nouveau, l'avaient mis aux prises avec les difficultés pratiques qu'il eût voulu balayer à n'importe quel prix. Il comprenait qu'à moins de vendre Mondastruc, il ne pouvait, même par un renoncement, en déposer le fardeau. D'ailleurs, en y songeant de plus près, Jean ne se sentait pas le courage cruel de décider cette mise en vente, d'en ordonner l'annonce dans les journaux, l'affichage en grosses lettres sur les murs des mairies voisines. Non, non, cela, il ne le pouvait pas. Une seule solution l'attirait, celle à laquelle, de suite, il avait songé offrir Mondastruc à Isaure. Sans Léopold, Jean n'eût pas hésité un instant, et il serait parti, pauvre comme un mendiant, mais allégé et consolé de laisser sa chère vieille maison à celle qui, seule, l'avait aimée comme lui. Il eût trouvé une douceur à se rappeler ainsi constamment à son souvenir en la replaçant lui-même dans ce cadre où ils avaient vécu ensemble de si douces journées. Mais il n'était pas seul maître de Mondastruc. Les jours suivants se passèrent pour le jeune homme en fatigantes et inutiles démarches; il cherchait à louer par morceaux la propriété, car les grands fermages ne sont pas dans les usages du pays. Mais la plupart des paysans avaient quelques terres et ne cherchaient point à agrandir leur champ de travail. Ils préféraient envoyer leurs enfants à l'usine de Ferrassou. C'était plus sûr que le bénéfice aléatoire des récoltes, et puis il y avait des avantages à être bien avec Ferrassou, un homme habile et puissant qui serait maire et député aux prochaines élections. Ils expliquèrent longuement ces choses à Jean en s'excusant de ne point accepter ses offres. A grand peine, le jeune homme parvint à louer les vignes et dans des conditions déplorables. On le voyait pressé d'en finir et on abusait de lui.

-Que voulez-vous? c'est nature!, reconnaissait Jean lui-même, pour calmer l'indignation d'Àmbroise. Ils n'en voulaient pas de ces vignes, c'est presque pour me rendre service qu'ils les ont prises, je ne pouvais en exiger une bien forte location. Et puis nous savons ce que coûte la culture!

Pour Monsieur, oui, qui est obligé de payer des ouvriers, mais pour eux qui travaillent eux-mêmes. De si belles vignes qui rap-


portent bien, les bonnes années, dans les dent cinquante hectolitres.

Une fois en dix ans, mon pauvre Ambroise.

Ça arrive, Monsieur, ça arrive, je l'ai même vu bien souvent, n'est-ce pas Mélano?

Depuis la mort de Mme de Mondastruc, une sorte d'intimité s'était établie entre Jean et ses deux vieux serviteurs. Ils n'ignoraient rien de la ruine de leur maître, et s'efforçaient de l'aider selon leur pouvoir Ambroise souffrait cruellement dans son orgueil des humiliations de la situation et tenait tête obstinément à tous les méchants racontars qui avaient cours dans le village. Pour lui Mondastruc restait toujours et quand même « le château » et Jean, le seigneur du pays. « Mondastruc est plus vieux qu'Arjac », répétait-il quelquefois pour l'avoir entendu dire à son défunt maître. Mélano mettait son dévouement dans la plus stricte économie domestique; elle lavait le linge, repassait, raccommodait, cuisinait avec une inlassable activité.

Tu as trop d'ouvrage, ma pauvre vieille, disait Jean, qui la tutoyait depuis l'enfance. Tu ne te reposes jamais! Ce n'est pas le travail qui me peine, répondait-elle, c'est de n'en pas savoir faire davantage.

L'annonce du départ de Jean fut un coup de foudre pour tous les deux; ils ne voulurent pas y croire d'abord, puis protestèrent, prièrent, pleurèrent même. Ambroise se rendit le premier, mais dans le tête-à-tête, Mélano essaya de quelques observations A quoi est-ce que cela vous servira, Monsieur Jean, de partir si loin s'il ne s'agit que de vivre sans rien plus, vous vivrez assez ici. Ce qui vous chagrine, je le vois bien, c'est de ne plus faire du bien à tout le pays comme du temps de M. le Comte. Est-ce que vous en ferez davantage quand vous serez à des milliers de lieues? Bien au contraire, vous laissez la place à ce Ferrassou et à tous ces intrigants qui veulent tout bouleverser par ici. Vous ne pouvez plus faire beaucoup, bien sûr, mais vous y êtes quand même et, on a beau faire, le Monsieur c'est vous. C'est un mauvais moment comme ça, à passer, ensuite ça ira mieux. Qu'il y ait seulement quelques bonnes années. Il ne faut pas secouer la tête, Monsieur Jean, il ne faut pas se décourager, croyez-moi. Et puis même, si les bonnes années ne venaient pas, faites-le ici, ce que vous voulez faire là-bas je sais bien que ce n'est pas partout pareil, mais enfin les hommes sont toujours les hommes, et l'argent ne pousse nulle part tout seul. C'est encore ici que vous valez le plus, à cause de votre nom, de votre famille; vous avez été officier.


Mais c'est justement, Mélano, ce qui m'empêche de faire ici <;e que je ferai là-bas?

Et quoi donc? grand Dieu Vous n'allez tout de même pas vous faire brigand?

Non, mais je garderai peut-être de grands troupeaux dans les pâturages, des centaines de chevaux, des milliers de bœufs. Ici, il n'y a que des troupeaux d'oies et de canards, murmura rêveusement Mélano.

Mais tout à coup, se frappant le front, le visage illuminé, elle s'écria

C'est cela, voilà ce qu'il faut. Oh! Monsieur Jean, mon petit Jean, si.

Elle s'interrompit, subitement gênée elle-même de la vulgarité de son idée. Le jeune homme, pour ne pas lui faire de peine, feignit de s'intéresser à ses projets.

Si.? interrogea-t-il.

Les mains jointes, la vieille femme déclara bravement Si nous faisions des pâtés de canard!

La joie anxieuse du vieux visage ridé était si touchante que Jean parvint à ne pas rire.

Mais oui, poursuivit Mélano, maintenant libérée de sa brève confusion, Mme la comtesse disait que je les faisais mieux que Tivollier, et on les vend cher à Toulouse. On achèterait des canards; avec une propriété comme celle-ci, et de l'eau, du grain, ça ne coûterait presque rien pour les nourrir, je sais faire, et nous expédierions des caisses de pâtés dans les grands restaurants. J'ai justement un neveu qui est garçon au buffet de la gare à Toulouse. Il en connaît du monde des restaurants, il nous trouverait des pratiques!

Ma bonne Mélano, dit Jean avec un sourire, me vois-tu conduisant une bande de canards dans les champs, ou, en tablier blanc, pilant des foies sous ta haute direction.

Les canards valent bien les bœufs, et puis ce n'est pas vous qui feriez ça.

Alors, qu'est-ce que je ferais, moi? demanda-t-il amusé. Eh bien, les comptes, pardi! Il faut bien toujours quelqu'un pour faire les comptes dans les maisons de commerce. Mondastruc, maison de commerce, avec une couronne de comte sur nos terrines!

Il y a bien des couronnes de prince sur des bouteilles, et du duc d'Aumale encore. Monsieur en avait autrefois. Vous verrez, monsieur Jean, en y pensant, mon idée ne vous semblera plus si mauvaise. Vous comptiez bien les gerbes et les litres


de vin, vous compterez les pâtés, voilà tout. C'est encore la même chose.

Jean fut toute la nuit dans un état de demi-cauchemar, ce qui lui arrivait souvent depuis quelque temps. Les soucis l'empêchaient de dormir sans lui laisser une lucidité complète. Il était poursuivi par de grandes affiches blanches et vertes sur lesquelles était écrit en gros caractères A vendre par adjudication en un ou plusieurs lots, propriété de 200 hectares sise en la commune de Mondastruc, comprenant château, dépendances, communs, vignes, terrain de culture, bois, prairies naturelles et artificielles, etc. Mise à prix

Là, sa vue se troublait; il ne pouvait pas fixer une mise à prix, jamais il ne le pourrait les vignes et les champs, oui, cela pouvait s'évaluer, mais le reste, ce qui n'était rien pour les autres, ce qui était tout pour lui, la vieille maison, les souvenirs, les traditions, les prières envolées, les larmes, les joies éteintes, tout ce qui, depuis des siècles, imprégnait ces vieux murs, cette atmosphère faite des vies effacées, ce que personne ne voyait, mais ce qui le tenait, lui, ce qui l'emprisonnait, l'attachait par tout l'être Et la chapelle, et les tombes précieuses si près des vivants qu'elles semblaient n'être point retirées de leur vie, il cèderait tout cela à des étrangers, à des indifférents Un Ferrassou ou d'autres pourraient, pour quelques milliers de francs, abattre, changer, détruire, jeter au vent les chères reliques du passé, l'âme puissante et confuse des Mondastruc 1

Comment, un jour, avait-il pu croire cela possible? Il souffrirait, il vivrait comme un paysan, poussant lui-même sa charrue, il ne serait plus qu'un pauvre parmi les pauvres; il mourrait à la peine, mais il serait jusqu'au bout la sentinelle abandonnée, le veilleur solitaire qui protège le trésor sacré. II ne permettrait pas qu'un étranger se dressât en face du Pavillon de la Reine, du Pavillon d'Isaure, et un jour, quand il serait très vieux, il lui dirait que pour elle il avait voulu partir, que pour elle il était resté.

Vers le matin, il s'endormit et quand, deux heures plus tard, il se réveilla, une douleur profonde, mais sereine et forte comme sa décision nouvelle, avait succédé à l'angoisse inquiète des jours précédents. C.

C. Nisson.

La fin prochainement.


LE CARDINAL RICHARD

SOUVENIRS

Le 8 mai 1888, lorsque Mgr Richard me manda auprès de lui pour me proposer les délicates fonctions de promoteur, voyant mes hésitations, il me dit « C'est moi qui prends les décisions et les responsabilités. »

Le Cardinal est tout entier dans cette parole; elle explique sa manière de gouverner il se déclarait seul responsable; c'était avant tout une conscience. Lorsqu'il fallait prendre un parti, il pesait les raisons pour et contre, les examinait devant Dieu, les passait au crible de la science canonique et théologique; et lorsque, après bien des hésitations, sa conscience lui dictait une solution, cette solution devenait une résolution inébranlable rien ne pouvait le faire reculer; le Breton apparaissait sous son doux entêtement. Lorsqu'il examinait une question ou traitait une affaire, le Cardinal trouvait de suite le principe de la décision dans sa science canonique et théologique. Mais comme il était essentiellement consciencieux, il voulait s'assurer qu'il ne se trompait pas. Il allait à sa bibliothèque, prenait sur le rayon le volume où la question était traitée, l'ouvrait en disant « C'est à droite ou à gauche, à tel endroit de la page. » Il ne se trompait jamais. Il avait une merveilleuse mémoire, fidèle, impeccable. Il se souvenait des choses les plus lointaines avec une précision de détails qui étonnait.

En administration, il avait ses idées à lui, et, bien qu'il consultât toujours son Conseil, la plupart du temps, il s'y tenait, non pas par amour-propre, mais parce que sa conscience lui donnait raison. Lorsque, après avoir discuté des nominations, le Conseil n'aboutissait pas, il arrivait au Cardinal de dire en souriant « Messieurs, je crois que le Saint-Esprit ne nous inspire pas aujourd'hui pour cette nomination passons à autre chose; nous reprendrons cette question à notre prochaine séance. » Quand le Conseil était divisé d'opinions, il disait « Messieurs, nous remettrons cette question à une autre fois; d'ici là, je vais bien prier le Saint-Esprit pour qu'il m'éclaire. »


Précisément parce qu'il était une conscience, il ne s'en rapportait qu'à lui-même. Toutes les affaires sans exception lui passaient par les mains; il descendait dans les plus petits détails. Après une visite pastorale, remonté en voiture, il se rappelle qu'il n'a pas regardé les confessionnaux. M. Bureau, archidiacre, lui dit « Eminence, je vais aller voir si tout est en règle. » Le Cardinal descend de voiture et va lui-même les visiter.

Il prenait tout son temps pour examiner les affaires et n'était jamais pressé. Il lisait toutes les pièces, lentement, attentivement, sans rien passer. Il dominait les affaires et ne se laissait jamais dominer par elles. Un jour, à l'époque où j'étais promoteur, je m'empressais de mettre sous ses yeux plusieurs dossiers. « Pas si vite, me dit-il avec calme, les affaires l'une après l'autre. » Il avait pour principe, à l'exemple de saint François de Sales, qu'aller lentement, c'est aller vite, que prendre son temps, c'est gagner du temps.

Son principe de gouvernement n'était pas gouverner, c'est prévoir. Il laissait aux événements le soin de lui manifester la volonté de la Providence. En général, il n'était pas l'homme des initiatives hardies. Il avait fait sienne la maxime de saint Vincent de Paul « N'enjambons pas sur la Providence. » Certes, il n'enjambait jamais; il ne se pressait pas de prendre une décision: il était essentiellement temporisateur. Sa seule préoccupation était de faire en toute chose la volonté de Dieu, et pour cela de la découvrir dans les événements, dans un mouvement d'opinion des fidèles, dans ce qu'il appelait une.indication de la Providence. Le Cardinal était, dans toute la force du terme, un homme d'Eglise; par toute sa manière d'être, il appartenait à la lignée des évêques d'autrefois. Il avait la distinction de race. Il possédait à fond la science de son état. Me Barboux, ayant dû se mettre en rapport avec lui, à propos du legs Bernay intéressant les fabriques du diocèse, me disait « On m'avait représenté le Cardinal comme un ascète ignorant les choses de ce monde il connaît et traite les affaires comme personne et sait le droit civil-ecclésiastique comme un jurisconsulte. » C'est ce qui faisait dire à M. Icard, supérieur général de Saint-Sulpice et vicaire général « De tous les évêques de France, le Cardinal Richard est celui qui connaît le mieux son métier. »

Pour ceux qui ont vécu dans son intimité, la vie du Cardinal était une continuelle édification. Il était resté fidèle à la règle du séminaire. Levé à S heures, il faisait une heure de méditation, sa préparation à la messe qu'il disait à 7 heures. Après l'action de grâces, le petit déjeuner, la lecture d'Ecriture sainte, les petites


heures. A H heures 3/4, l'examen particulier. A midi, le repas suivi de Y Angélus et d'une visite au Saint-Sacrement. A 5 heures, l'office, la visite au Saint-Sacrement. Après le souper, chapelet en commun, causerie, lecture des journaux. A 9 heures, prière en commun à la chapelle avec toute sa.maison, ecclésiastiques et domestiques. A 10 heures, coucher.

Il était très mortifié, sans en rien laisser paraître. Il ne prenait jamais de récréation, même après le repas de midi. Il ne sortait dans le jardin que l'été, vers 5 heures, pour dire son bréviaire. Il ne demandait jamais rien pour lui c'était toujours assez bien, quand il s'agissait de sa personne. Il observa le jeûne et l'abstinence jusqu'à la fin, bien que son âge l'en dispensât. Il avait une régularité très grande dans ses habitudes, prenait toujours la même quantité de nourriture, la même quantité de sommeil. Il ne travaillait jamais après le repas du soir. En voyage, il ne changeait rien à son règlement; ayant un compartiment réservé, cela lui était facile. Il faisait sa visite au SaintSacrement, en se mettant à genoux sur la banquette et en appuyant son front sur la barre de fer du filet. Il adorait le Dieu du Tabernacle de loin, dans les églises dont on apercevait le clocher. Sa modestie rappelait celle de saint Philippe de Néri. Son chirurgien, les soeurs gardes-malades, son valet de chambre, pourraient dire jusqu'à quelle scrupuleuse délicatesse il la poussait. Sa piété était douce, aimable, comme celle de saint François de Sales, son patron et son modèle. Sa vie était une prière continuelle, une union à Dieu ininterrompue. Quand on ne le trouvait pas dans son cabinet de travail, on était sûr de le trouver à la chapelle à genoux, récitant son office ou priant devant le SaintSacrement. Il mettait toute sa confiance dans la prière. Aussi faisait-il prier constamment à ses intentions les communautés religieuses, et y invitait-il souvent les fidèles par des triduums, des neuvaines de réparation, des consécrations au Sacré-Cœur et à la sainte Vierge.

Il priait avec la foi que le Sauveur demandait à ses disciples pour être exaucés, une foi à transporter les montagnes. Un mardi de septembre 1900, je lui apportai deux chèques de 100000 francs et un chèque de 30 000 francs, en tout 230 000 francs, qui m'avaient été remis pour les œuvres du diocèse de la manière la plus inattendue. Le Cardinal reçut cette bonne nouvelle le plus tranquillement du monde. « C'est bien, dit-il, sans être autrement ému ni surpris; ce sera pour faciliter la construction de l'église Saint-Jean de Montmartre. J'avais fait, à cette intention, une première neuvaine à saint Joseph; j'en


commençais une seconde, saint Joseph m'a exaucé. Avez-vous autre chose à dire? »

Que d'affaires il a ainsi traitées avec Dieu! Que de grâces il a obtenues! Il répétait souvent « Prions! prions! » Il aimait les cérémonies, les offices et ne les trouvait jamais assez longs. A la basilique de Montmartre, le jour de la fête du Sacré-Cœur, il officiait le matin et l'après-midi, présidait la procession; à six heures du soir, quand tout était terminé, il ne ressentait aucune fatigue et se déclarait prêt à recommencer. Là encore il était homme d'Eglise.

Je ne lui ai jamais connu que des vues surnaturelles. Il pouvait se tromper dans certains choix, dans certaines mesures il le reconnaissait avec une humilité touchante. Mais il n'agissait qu'avec des intentions droites et désintéressées. Il ne cherchait et ne voulait que le bien et la justice. Un jour avant le conseil, Mgr d'Hulst nous dit « Aujourd'hui nous allons parler de telle cure à pourvoir. Il faut proposer au Cardinal son ami, M. X. Il a tellement peur de paraître favoriser ses amis qu'il les traite plus mal que les autres et qu'il oublierait celui-là. » En effet, ce ne fut pas sans de grandes hésitations que le Cardinal accepta le nom proposé « C'est précisément parce que je suis son ami, que je crains de ne pas être impartial. Aussi je ne m'en rapporte pas à moi, mais à mon Conseil. »

Il était d'une humilité qui contrastait avec sa dignité de prince de l'Eglise. Il ne porta jamais son nom « de Lavergne », se contentant de celui de Richard, bien qu'il fût d'une noblesse remontant à Henri IV. Comme le cardinal Guibert, il refusa toujours d'avoir un équipage à deux chevaux, sauf à Rome où le protocole l'exige. Dans une circonstance solennelle, il fit demander à M. Félix Faure s'il pouvait se présenter à l'Elysée avec son coupé à un cheval; le Président fit répondre que le Cardinal pouvait venir dans son équipage ordinaire. Il recevait de temps en temps, et d'un peu partout, des demandes de secours de Nantais, ou soi-disant tels, qui s'appelaient Richard et se réclamaient de sa parenté. Le bon Cardinal disait en souriant « Je crois bien que je ne rougirais pas d'avoir des parents pauvres; mais j'ai beau chercher dans ma mémoire, je n'ai plus de parents qui s'appellent Richard; il n'y en a plus à Nantes. » Son humilité le portait à s'effacer « Je ne suis pas le cardinal Guibert, me disait-il un jour. Je ne puis prendre la tête de l'Episcopat comme lui. » Mais le jour où sa conscience lui enjoignit de parler et d'agir comme le représentant de l'Eglise de France, ce jour-là sa conscience eut raison de son humilité.


Lorsque j'étais reçu en audience par Pie X dans les pèlerinages que je conduisais à Rome, le Saint-Père me chargeait toujours des choses les plus aimables pour le Cardinal Richard. « Dites-lui que le Pape lui commande de vivre et lui défend de mourir. Vous porterez au Cardinal, pour lequel je professe tant d'affection, tant de vénération, vous lui porterez le cœur du Pape. » Le 22 juillet 1907, Pie X s'entretenait en ces termes, avec un catholique éminent, de l'archevêque de Paris « Dites-lui surtout que je vis avec lui, que je prie, que je respire avec lui, qu'il est constamment auprès de moi, que je crois qu'il me parle. » Ces témoignages d'amitié du Saint-Père remplissent son cœur de joie, mais en même temps mettaient son humilité à l'épreuve. « Je n'y comprends rien, disait-il; je ne sais pas ce que j'ai fait pour que le bon Pape me traite ainsi. » Il ajoutait « Il est vrai que je l'aime tant. » Le Cardinal réalisait complètement ce que le dix-septième siècle appelait l'honnête homme. Il était profondément honnête, vrai, sincère. « Je n'ai jamais vu de malade plus honnête, disait son médecin. Il se rend très bien compte de ce qu'il éprouve, ne cherche pas à se faire illusion et garde un moral parfait. » Il était d'ailleurs fils de médecin. Il ne donnait pas facilement sa confiance; mais une fois qu'il l'avait donnée, il ne la retirait plus. II aimait la modération, la mesure, avait une répulsion instinctive pour l'exagération, l'outrance. Ces qualités se retrouvaient dans son style. Son mémoire relatif à l'histoire et au culte de Françoise d'Amboise, était rédigé avec une telle modération dans 'l'éloge, une telle honnêteté, qu'il fit une grande impression sur les membres de la Congrégation des Rites et contribua singulièrement au succès de la cause de sa béatification.

Sa sagesse dans les conseils, sa prudence dans les jugements venaient de la même source conscience, honnêteté. La précipitation dans les jugements sur autrui n'était pas son fait; la chanté sans doute lui inspirait cette réserve, mais aussi sa conscience scrupuleuse.

Il avait une extraordinaire puissance de travail et aussi une très grande facilité qui avait frappé le cardinal Guibert. Le voyage annuel à Rome était sa seule distraction; il y retrouvait les souvenirs de sa jeunesse sacerdotale. Encore n'était-ce pas pour lui un véritable repos, car il donnait beaucoup de son temps aux affaires. Le cardinal Gotti me disait un jour cc Le cardinal Richard fait notre admiration. Il va dans les Congrégations avec ses dossiers et traite lui-même toutes les affaires, comme un jeune évèque. » Il répétait souvent à son entourage « Travaillons, travaillons ». La correspondance, les travaux pour les Congrégations romaines,


l'examen minutieux de toutes les affaires diocésaines absorbaient tout son temps. Sa santé n'en souffrait pas; elle semblait même trouver dans ce labeur opiniâtre une nouvelle jeunesse. Au fond sa constitution était plus vigoureuse qu'elle ne le paraissait. Il avait un organisme à combustion lente; son grand calme, la possession de lui-même lui donnaient des réserves de forces qu'il dépensait à propos et sans excès. Ce vieillard, presque nonagénaire, n'avait aucun signe de sénilité. A quatre-vingt-neuf ans, on lui faisait encore la tonsure toutes les semaines, comme au séminaire. Sa charité était saintement prodigue. Il dépensait, en aumônes, de 70 à 80 000 francs par an; ses générosités dépassaient même les limites du diocèse. Certains pauvres lui adressaient des lettres qu'ils n'affranchissaient pas, en l'appelant sur l'enveloppe « Sa Majesté le Cardinal. » La poste reconnaissait, à l'écriture et à l'orthographe, un client du Cardinal et ne surtaxait pas la lettre; c'était une manière délicate de s'associer aux charités du saint Archevêque. A un prêtre retraité, qui se plaignait à lui d'être à court, il remettait sur sa cassette un supplément de pension; et, comme celui-ci le remerciait, il l'arrêta par ces mots « Je vous défends de le dire et de me remercier. »

Il était plein de charité pour ses prêtres. Avec quelle paternelle bonté il leur tendait la main dans les moments difficiles! « Lorsqu'on avance dans la vie, me disait-il un jour, on ne se fait plus la même idée de la vertu que lorsqu'on était plus jeune. » II entourait les rigueurs nécessaires de la justice, des ménagements de la charité. Souvent, après avoir fait passer la justice, il faisait intervenir la miséricorde.

Le Cardinal aimait beaucoup la famille. Il la considérait comme la réserve des vertus chrétiennes dans notre pays. Dans des difficultés ou des conflits amenés par une vocation, il s'arrêtait ordinairement devant l'autorité des parents et conseillait d'attendre. Chaque année, il se rendait en Vendée, à son château de Lavergne ou de l'Echasserie, et réunissait sous son toit et autour de sa table ses neveux et petits-neveux. Lorsque la famille s'augmentait d'un arrière petit-neveu, il ne manquait jamais de faire le voyage pour le baptiser.

C'était comme pour faire revivre la famille absente, que, chaque mardi après le conseil, il réunissait à sa table les membres de l'administration archiépiscopale, souriant avec bonté à la gaieté des jeunes, aux saillies des Parisiens, heureux de voir la conversation animée et tout le monde plein d'entrain. Le mardi 14 janvier, il prit plaisir à rompre des lances avec un de ses archidiacres qui posait des cas de conscience liturgiques. Lorsque nous lui iO AYIUL <908. i0


présentions nos souhaits de fête ou de bonne année, le Cardinal ne manquait pas de nous dire « Ce qui est pour moi une joie et une consolation, c'est que nous ne formons qu'une seule et même famille, parfaitement unie. »

Pendant ses vingt-deux ans de gouvernement, la mort lui enleva onze vicaires généraux MM. Gindre, Petit, de Courcy, Icard, Legrand, d'Hulst, Bieil, Bureau, Caron, Captier, Lebas. H annonçait leur mort à son clergé par une lettre où l'éloge discret s'alliait aux regrets exprimés avec une affectueuse délicatesse. Le Cardinal était très fin un mot lui suffisait pour deviner la pensée de son interlocuteur et démêler, sous la banalité des phrases, les mobiles intéressés. Tout en écoutant et en faisant glisser son anneau pastoral le long de son annulaire, il se rendait compte de ce qu'on voulait de lui; son habitude des affaires, sa connaissance des hommes, le mettaient sur ses gardes; on ne le trompait pas facilement, excepté lorsqu'on s'adressait à sa charité. Il savait aussi dire finement les choses et sans avoir l'air d'y toucher. Après la mort du cardinal Guibert, qui exigeait peu de son secrétaire l'abbé Reulet, il fit venir celui-ci et lui offrit de continuer les mêmes fonctions auprès de lui; il ajouta en souriant K Seulement, ce ne sera pas la même chose. »

Le Cardinal était d'humeur égale et toujours aimable. Il avait quelquefois le mot pour rire. En 1890, il se rendit à Belley pour les fêtes de la béatification du bienheureux Pierre Chanel. Durant le voyage, il relisait le sermon qu'il devait prononcer; et, comme cela lui arrivait fréquemment, il sommeillait. Tout à coup il se réveille, et dit à son secrétaire, qui était alors M. Thomas « Vous venez de voir une chose que vous ne verrez pas souvent dans votre vie un prédicateur qui dort à son propre sermon. » Chaque année, à l'époque des vacances, il ne voyait pas sans regret les vides se multiplier autour de lui, la table du mardi se rétrécir et la famille se réduire à sa plus simple expression. 11 répétait alors avec son bon sourire « De mon temps, à Nantes, on ne prenait pas de vacances. Maintenant elles sont devenues une véritable institution. Toutes les autres institutions peuvent changer, celle-là ne changera jamais. »

Lorsque nous fêtâmes ses quatre-vingts ans, le 1er mars 1899, il nous dit « Lorsque j'étais jeune, je ne pensais pas arriver à un âge avancé; soixante-dix ans me paraissaient une limite extrême que je n'atteindrais jamais. Maintenant que j'en ai quatrevingts, je trouve cela tout naturel. »

Il avait eu dans sa jeunesse une forte culture classique. On s'en apercevait à certaines échappées. En février 1893, je l'accom-


pagnais à Rome pour le jubilé pontifical de Léon XIII; nous nous arrêtâmes à Nice, chez le comte de Chambrun. Au déjeuner, le Cardinal eut la conversation qui convenait à un homme du monde comme son hôte. H parla de nos grands auteurs, entre autres de Bossuet « auquel il préférait saint Augustin, qui montrait plus de cœur ». Il ajoutait « Saint Augustin ayant eu un échange de lettres avec saint Paulin de Noie, celui-ci, qui était de grande famille, lui était supérieur, non par le génie, mais par la distinction du style. » Le comte de Chambrun était sous le charme et me disait « Je ne savais pas mon Cardinal si intéressant. » Pendant ses trente-trois ans d'épiscopat à Paris, il a suivi le mouvement imprimé par le cardinal Guibert et a donné un grand développement aux ceuvres. Il a fondé et organisé l'Institut catholique avec Mgr d'Hulst l'enseignement supérieur lui doit beaucoup. Il a créé avec Mgr d'Hulst l'œuvre des catéchismes, il a créé celles des missionnaires diocésains et des chapelles de secours. II a réorganisé et développé l'asile de Notre-Dame de Bon-Secours; et poursuivi, à travers bien des difficultés, l'achèvement de la basilique de Montmartre.

11 a encouragé par sa présence, sa parole, les œuvres si nombreuses qui se succédaient dans le grand salon de l'ancien archevêché. Avec quelle paternelle bonté il présidait leur assemblée annuelle! Il écoutait le rapport, tout en somnolant doucement la lecture du rapport terminée, il se réveillait, et, au grand étonnement de tous, il posait des questions précises, pratiques sur la situation morale et matérielle de l'œuvre; il aimait à descendre dans les détails, à faire des remarques sur certains points spéciaux et des comparaisons avec la situation de l'année précédente. Il adressait ensuite quelques mots d'encouragement; il aimait à répéter la parole de saint Vincent de Paul « Que chacun fasse son petit devoir et tout ira bien »; celle de saint François de Sales « Le bien ne fait pas de bruit, le bruit ne fait pas de bien. » Il développait la parole de saint Paul, qui est devenue la devise de Pie X 7Ms<sM?-a!?-<' omMM in Christo. Il rappelait que les œuvres doivent commencer petitement et ressembler au grain de sénevé de l'Evangile. Il donnait comme exemple les Conférences de Saint-Vincent de Paul. II disait « Tout est détruit par la franc-maçonnerie la famille, la religion, la patrie, la société; il faut restaurer tout en Jésus-Christ. Mais, pour cela, que chacun commence par être chrétien pour son compte et s'y mette tout de suite, aujourd'hui, sans attendre à demain. » Sa dernière parole était toujours une parole de courage, d'espérance, de confiance en Dieu. Il la faisait entendre encore aux déléga-


tions des œuvres, à la réception du 5 janvier, à l'hôtel de Condé. On appelait le cardinal Guibert le grand Cardinal, et le Cardinal Richard, le saint Cardinal. Mgr de Ségur disait « Le cardinal Guibert est un saint homme, son coadjuteur est un saint. )' L'abbé Legrand, vicaire général, répétait « Le cardinal Guibert avait pour devise Suaviter et fortiter. H a emporté avec lui le fortiter, et a laissé à son successeur le suaviter. » Lorsqu'on étudiera de plus près la vie du Cardinal Richard, on verra que, par certains côtés ignorés du public, il a été grand et qu'il a uni la force à la douceur.

Le cardinal Guibert, scrutant de son regard profond les hommes et les événements, avait prévu et prédit tout ce qui est arrivé. Dans une de ses conversations avec M. Thiers, il lui dit que les temps viendraient où le Concordat serait rompu. « Cela n'est pas possible », répondit de sa petite voix M. Thiers. « Ni vous ni moi ne verrons cela; mais c'est dans la logique des choses, » Il assista à la laïcisation des écoles, des hôpitaux.

En 1886, le cardinal Richard avait recueilli, avec l'héritage du cardinal Guibert, ses vues sur l'avenir. Il ne s'en est jamais départi. La politique pour lui était très simple. Le cléricalisme maçonnique, voilà l'ennemi. Nous ne sommes pas en République, nous sommes en franc-maçonnerie, suivant l'heureuse formule de Mgr Gouthe-Soulard. Depuis 1879, le plan maçonnique s'est développé lentement mais sûrement les francs-maçons pement s'arrêter devant les révoltes momentanées de l'opinion, bientôt ils reprennent leur marche en avant, ils ne reculent jamais. La franc-maçonnerie, congrégation à vœux solennels d'un genre spécial et non autorisée, expulse les congrégations catholiques même autorisées. Secte athée et matérialiste, elle travaille à supprimer l'Eglise catholique, toute église, et même toute croyance. Oligarchie occulte, elle est devenue un rouage du gouvernement de la République, une sorte de Conseil d'Etat qui, chaque année, au mois de septembre, élabore le programme légistatif dans le convent du Grand-Orient. Elle est non seulement un Etat dans l'Etat, mais elle tend à s'identifier avec lui.

Voilà ce que le Cardinal voyait avec la clarté de l'évidence. La politique, comme telle, lui était étrangère; il ne s'intéressait pas à la lutte des partis. H planait bien au-dessus il ne voyait dans la politique que la religion, l'Eglise, le pays. Aux yeux des politiciens, c'était sa faiblesse; en réalité, c'était sa force. Il ne connaissait que la politique de principes; il ignorait la politique d'expédients, tout en tenant compte des contingences et des possibilités.


Né sous la Restauration, d'une vieille famille vendéenne, demeuré fidèle à ses traditions, il avait connu dans sa jeunesse les survivants de la grande guerre. Il se rappelait l'échec de la duchesse de Berry en Vendée en 1832; puis, au moment où l'on croyait la religion disparue avec les Bourbons, la renaissance catholique commencée avec Lamennais, dont il avait entendu parler par son frère le saint abbé Jean-Marie de Lamennais; continuée avec Ozanam, le fondateur de la Société de SaintVincent de Paul et le promoteur des conférences de Notre-Dame; avec Montalembert, défenseur de la liberté d'enseignement obtenue en 1850 après vingt ans de lutte; avec Lacordaire, l'apôtre des temps nouveaux. Il avait vu des trônes s'écrouler, des gouvernements s'effondrer en vingt-quatre heures. Après tant de révolutions, il ne restait qu'une puissance debout l'Eglise. Il croyait sage de la tenir au-dessus des fluctuations de la politique. En 1889, au plus fort du boulangisme, il se montrait défiant « Ce n'est pas encore Boulanger qui sauvera la France », disait-il. En mars 1891, après le toast du Cardinal Lavigerie, il écrivit une courte brochure, longuement méditée, qui rappelait la manière du cardinal Guibert. Elle avait pour titre Réponse de Son Eminence le Cay~Ma~ycAe~~KC de Paris aux catholiques qui l'ont consulté sur leur devoir social.

Appela par notre ministère, disait-il, à nous tenir en dehors et audessus des compétitions politiques, nous avons mission de rappeler que l'Eglise ne condamne aucune des formes diverses de gouvernement, de même qu'elle ne s'asservit à aucun parti. D'ailleurs, la question qui s'agite aujourd'hui est beaucoup plus haute que toutes les questions politiques. Il s'agit, en effet, de savoir si !a France restera chrétienne ou si elle cessera été l'êlre. Au fond, la lutte a toujours été entre la France chrétienne, qui défend la liberté de sa foi, et les sectes antichrétiennes, personnifiées dans la franc-maçonnerie. Aujourd'hui, l'illusion n'est plus possible. Le pays a besoin de stabilité gouvernementale et de liberté religieuse. Ces deux mots résument, croyons-nous, la disposition générale des esprits. Apportons un loyal concours aux affaires publiques, mais demandons (les catholiques en ont le droit) que les sectes antichrétiennes n'aient pas la prétention d'identifier avec elles le gouvernement républicain, et de faire d'un ensemble de lois antireligieuses la constitution essentielle de la République. Que les catholiques se placent nettement sur ce terrain qui leur appartient, et qu'ils ne craignent pas d'affirmer leurs revendications. Nous ne voudrions pas de dénomination de parti. Pour nous, c'est la France chrétienne qui, sans renier aucun des progrès légitimes de notre siècle, s'unit pour détendre sa foi, ses traditions et ses gloires nationales, contre les hommes qui voudraient la déchristianiser. Au fond, c'était sous une forme modérée qui ne ressemblait pas à la forme bruyante adoptée par le cardinal Lavigerie, ce qu'on a


appelé le ralliement, avant la lettre encyclique de février 1892, où Léon XIII, voulant dégager l'Eglise immuable des formes changeantes de gouvernement, distinguait entre pouvoirs constitués et législation, et concluait « Acceptez loyalement la République et combattez les mauvaises lois. »

Le cardinal avait fondé l'Union de la France chrétienne, pour réunir sur le terrain religieux et légal les catholiques divisés par la politique. L'état-major se composait forcément des hommes les plus en vue des anciens partis, qui étaient, il faut bien le reconnaltre, les catholiques les plus militants. Le gouvernement, qui admettait bien que les catholiques acceptassent la République, mais ne leur permettait pas de combattre les lois maçonniques, en prit ombrage et en fit demander la dissolution au Vatican Le cardinal, qui tenait à se conformer aux vues du Pape, se rendit immédiatement aux désirs de Léon XIII. H demeura convaincu qu'il n'y avait pas d'autre politique à faire que celle de l'union de tous les catholiques, pour la défense de la religion dans la soumission aux directions pontificales. Aussi vit-il avec satisfaction, à la fin de sa vie, se dessiner un commencement d'organisation des catholiques. C'était ta réalisation de leur union sur le terrain religieux, qu'il avait tentée en 1891, et qui fait la force des catholiques belges, allemands, italiens, autrichiens, hongrois. Tant il est vrai que les hommes de Dieu finissent toujours par avoir raison 1 La grande force du Cardinal, pendant ces longues années de persécution légale, hypocrite ou brutale, fut la résistance passive, ce qu'on pourrait appeler la résistance bretonne. Il l'opposa au décret des fabriques et au décret sur le droit d'accroissement pour les congrégations. En juillet 1894, le ministère des cultes lui ayant refusé un vicaire général pour des raisons politiques, il maintint sa candidature pendant dix-huit mois, et aurait continué la résistance, si ce vicaire général ne l'eût instamment prié d'accepter sa démission. Lorsqu'il recevait de la direction des cultes ces lettres où, sous une forme volontairement discourtoise, on annonçait de nouvelles atteintes à la liberté de l'Eglise, le Cardinal, en faisant part à son conseil, ajoutait ces seuls mots « Je mets cette lettre de côté; je prendrai mon temps pour y répondre. » Lorsque la situation s'aggravait, le cardinal disait à son Conseil M. Lefebvre de Béhaine, ambassadeur de France auprès du Vatican, m'a dit à moi-même, en mars <M3 « Le Cardinal nous causait des embarras avec son Union de la France chrétienne. Les catholiques n'ont qu'à se tenir tranquilles en ne disant rien, ils obtiendront davantage. » M. Constans, étant ministre, tenait un langage bien différent au cardinal Bourret « En politique, on ne tient compte que de ce qui résiste. »


« J'ai attendu, j'ai réfléchi, j'ai prié; je ne puis me taire davantage, mon devoir est de parler; je vais écrire une lettre au président de la République. » Il ne se faisait aucune illusion sur le sort de ses lettres; mais, à ses yeux, c'était plus qu'un écrit, c'était un acte. Il lui semblait que le silence, dans ces circonstances, eût pu passer pour de la complicité; il tenait à libérer sa conscience, et lui, le représentant de l'épiscopat, à parler au chef de l'Etat le langage à la fois ferme et modéré de la justice. D'une fermeté inébranlable quand il s'agissait de défendre les droits de l'Eglise, le cardinal était d'une condescendance, d'une charité tout épiscopale pour les personnes.

Un mardi de novembre 1894, pendant le diner du Conseil, M. Denys Cochin vint annoncer que M. Burdeau, président de la Chambre, était au plus mal. Le cardinal se rappela que M. Burdeau, d'une famille de canuts de Lyon, avait été élevé par les frères des écoles chrétiennes; que, cette même année, il s'était uni aux prières de l'archevêque de Lyon, au pied du lit où M. Carnot expirait, en ajoutant « Monseigneur, vous venez de nous donner un grand exemple. » Il me pria.de me rendre au Palais-Bourbon et de proposer à sa famille d'apporter lui-même au président les consolations de la religion. L'offre fut acceptée; mais le malade reposant, on craignit de le réveiller. Le Cardinal avait tout disposé pour se rendre au Palais-Bourbon, la nuit, s'il était appelé. Le lendemain matin, j'y courus à la première heure; M. Burdeau venait de rendre le dernier soupir.

En 1883, Mgr Richard, étant coadjuteur, avait eu une entrevue avec M. Waldeck-Rousseau, ministre de l'intérieur, à propos de la laïcisation des hôpitaux; il avait été reçu froidement. Lorsque Waldeck-Rousseau revint aux Affaires, en juillet 1899, le cardinal eut une nouvelle entrevue avec lui. 11 avait été l'ami de son père; il l'avait connu enfant, élève brillant de l'externat des Enfants nantais, et l'avait bien des fois couronné. Waldeck-Rousseau, président du Conseil, reçut le cardinal Richard comme un étranger, correctement, mais avec sa froideur glaciale et hautaine, sans faire la moindre allusion au passé. Le cardinal en fut plus peiné que surpris. Dans une entrevue subséquente, WaldeckRousseau voulut bien oublier un moment le président du Conseil, voir devant lui l'ancien vicaire général de Nantes et mettre en commun leurs souvenirs. Le Cardinal se montra plein de bonté pour l'ancien élève des Enfants nantais et le fils de l'avocat catholique de Nantes, dans une épreuve de famille et dans la crise qui faillit l'emporter lui-même trois mois avant sa mort. Waldeck-Rousseau y fut très sensible et chargea son beau-fils,


M. Jacques Liouville, de lui porter de vive voix ses remerciements, « avant de les porter à qui que ce soit ».

Dans ses rapports avec les chefs de l'Etat et les présidents du Conseil, le cardinal était aimable, digne et courtois; mais il remplissait toujours son devoir en disant la vérité. Il ne manquait pas d'aller rendre visite au Président de la République au Jour de l'an, comme avant et après tes voyages à Rome. Il vit M. Félix Faure une demi-heure avant qu'il fut frappé mortellement. Son allocution au président Carnot, en juin 1889, pour la remise de la barrette cardinalice, contenait une allusion très délicate à la dignité de sa vie familiale. Les quelques paroles qu'il prononça à Notre-Dame devant sa dépouille funèbre, en juillet 1894, furent pleines de tact et d'à propos. Il se montrait ainsi, simplement et sans effort, à la hauteur de sa tâche, et quand les circonstances le demandaient, il se comportait vis-à-vis des pouvoirs publics en prince de l'Eglise et en archevêque de Paris. En octobre 1893, il reçut à l'archevêché l'amiral Avellane et les officiers de la marine russe et fit chanter le Te Deum à la basilique de Montmartre. En octobre 1896, il rendit visite au tsar Nicolas, à l'ambassade de Russie; il le reçut, ainsi que la tsarine, à Notre-Dame, entouré de ses vicaires généraux et de son chapitre, et leur fit les honneurs de la vieille cathédrale, où il fit chanter le Te Deum. Il tint même à assister au diner officiel donné à l'Elysée en leur honneur. En 1891, sur les indications de M. de Laboulaye, notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, il avait offert à Alexandre !II les bannières saintes prises à Sébastopol et placées à Notre-Dame. 1

En juillet 1898, il me chargea de recevoir en son nom, à la cathédrale, les envoyés de Ménétick, accompagnés par M. Lagarde, consul de France en Abyssinie, qui venaient vénérer les retiques insignes de la Passion.

Le mercredi 31 mai 1905, il recevait à Notre-Dame le roi d'Espagne, Alphonse XIII, et lui rappelait que ses ancêtres et saint Louis y avaient prié. Le jeune roi s'y agenouillait comme eux et soutenait les pas chancelants du vieil archevêque pendant la visite. Le Cardinal présida les obsèques du maréchal de Mac-Mahon aux Invalides; il se rendit auprès du maréchal Canrobert mourant; et assista, à leurs derniers moments, le général Faidherbe, grandchancelier de la Légion d'honneur, et le général Dessirier, gouverneur de Paris. Comme il le répétait souvent, il associait dans un même amour l'Eglise et la France.

Il prenait pait aux malheurs publics comme aux joies nationales. Lorsqu'une catastrophe mettait en deuil la cité parisienne, comme


Fineendie de l'Opéra-Comique, en 1887, du Bazar de la Charité, en 1897; l'accident du chemin de fer de Saint-Mandé, en 1893, du Métropolitain, en 1903, le cardinal écrivait des lettres touchantes, pleines de foi, d'espérance chrétienne et de consolation pour la douleur des familles atteintes.

On lui a reproché de s'être montré trop réservé vis-à-vis du monde politique. Mais le cardinal Richard a traversé ces temps difficiles, sans recevoir une éclaboussure sur sa pourpre. Par sa grande dignité, par sa sagesse et sa prudence, il a gardé l'honneur qu'il était si facile de compromettre; il a inspiré à tous, même aux adversaires, l'estime et le respect.

A plusieurs reprises, des intrigues se nouèrent à Paris et à Rome contre lui. Le gouvernement, et même certains prélats, le dénoncèrent comme plus religieux que politique, comme n'étant pas à sa place à Paris, où il fallait un archevêque moins retiré, plus répandu, plus moderne. Le cardinal eut vent de ces intrigues. Ne voulant pas être un obstacle au bien, il offrit deux fois sa démission à Léon XIII dans ses voyages annuels à Rome. Léon XIII la refusa nettement et lui fit une obligation de conscience de rester à son poste. Le cardinal obéit. Dans des conjonctures graves, il gardait la pleine possession de lui-même et sa volonté calme; et lui qui paraissait d'ordinaire hésitant dans ses déterminations, il trouvait la solution juste et se montrait ferme et décidé dans ses résolutions.

Au mois d'octobre 1899, une grève de terrassiers éclata sur les chantiers de l'Exposition prochaine. Les choses prenaient une tournure inquiétante; de nombreux régiments de cavalerie furent dirigés sur Paris pour maintenir l'ordre. On redoutait un conflit entre les ouvriers et la troupe. Des hommes graves pressaient le cardinal d'intervenir, comme l'avait fait naguère si heureusement le cardinal Manning, lors de la grève des dockers de Londres. Il ne repoussa pas tout d'abord cette idée; mais, selon son habitude, il fit une enquête personnelle sur les causes de la grève. Il manda des hommes très au courant de ces questions et les interrogea. Il acquit ainsi la certitude que cette grève avait un caractère exclusivement politique. Il me dit un soir « Après avoir bien réfléchi, bien consulté et bien prié, j'ai acquis la conviction que cette grève n'est pas sociale, mais politique. Je n'ai donc pas à intervenir, mais à laisser aller les choses. Si elles tournent mal et qu'on se batte dans les rues, alors je ferai comme Mgr Affre, j'irai. » En disant cela simplement, avec force, il tenait dans sa main droite sa croix pectorale, celle que portait Mgr Affre, lorsqu'il tomba martyr de sa charité, et qui lui venait de


Mgr Jaquemet. Il se tenait droit, dans une attitude énergique. Ce soir-là, dans son cabinet de travail éclairé par une petite lampe, le cardinal Richard me paret vraiment grand. Au mois de janvier 1900, les Pères de l'Assomption furent expulsés. Le Cardinal se rendit à leur couvent de la rue François-F' pour leur apporter une parole de consolation; sur l'mvitation des Pères, il donna le salut dans la chapelle. Le gouvernement voulut voir dans cette démarche du pasteur un acte politique et faire envoyer de Rome un blâme à l'archevêque. Léon XIII lui fit parvenir, non pas un blâme, mais un avis accompagné d'éloge. Le saint prélat le reçut avec une humilité admirable, en disant « Lorsqu'à Rome on saura la vérité, on m'approuvera certainement. C'est ce qui arriva.

Les Dominicains expulsés avaient reçu de M. Waldeck-Rousseau et de M. Combes l'assurance que, s'ils se transformaient en Missionnaires de France sécularisés, ils seraient autorisés; mais, pour cela, il fallait que le Cardinal approuvât les nouveaux statuts. On insista, à deux reprises, auprès de lui pour avoir sa signature. Il la refusa en disant « Je ne signerai pas la déchéance de l'ordre de Saint-Dominique, ramené en France par le P. Lacordaire. » Le mercredi 31 janvier 1906, les catholiques de la Madeleine intervinrent pour s'opposer à l'inventaire. Le gouvernement appelait les inventaires une mesure conservatoire; les catholiques clairvoyants les considéraient comme la préface de la spoliation; les événements leur ont donné raison. Le curé de la Madeleine, M. Chesnelong, vint trouver le Cardinal pour le mettre au courani de ce qui venait de se passer. Le Cardinal était au lit; il lut répondit « En protestant comme vous l'avez fait, en vous conformant aux instructions de votre archevêque, vous avez fait votre devoir; quant aux fidèles, en protestant comme ils l'ont fait, ils ont également fait leur devoir. Dieu soit loué! »

Le lendemain, jeudi 1** février, le gouvernement viola la loi qu'il avait faite, en faisant appuyer la première réquisition de l'agent du fisc par la force armée, alors que, trouvant une résistance, celui-ci devait se retirer. De là, le sac de l'église SainteClotilde, suivi, le lendemain, du sac de l'église Saint-Pierre du Gros-Caillou. Plusieurs catholiques considérables vinrent trouver le Cardinal et lui demandèrent d'intervenir personnellement, pour mettre fin à la résistance. Il leur répondit « Je ne puis blâmer les catholiques d'avoir défendu leurs églises. Je dois, au contraire, les féliciter de leur zèle, tout en leur recommandant le calme et l'obéissance à leurs pasteurs. » C'est ce qu'il fit, le mercredi 7 février, à la réunion du Cas de Conscience à Saint-Roch.


La loi de séparation révéla les grandes qualités du Cardinal. Dès le premier moment, il eut la vue très nette de ce qu'on préparait il en trouva le premier la formule « La loi, telle qu'elle est, c'est la constitution laïque de l'Eglise de France. » II ne connaissait pas la mobilité des impressions ni des idées il ignorait les opinions successives. Lorsque sa conscience lui avait fait adopter une idée, elle ne devenait pas une idée fixe, mais elle était fixée et comme plantée dans son cerveau elle n'en sortait plus. Il n'avait rien du roseau agité par les vents; il ressemblait plutôt à un menhir du pays breton. Par sa nature même, c'était un résistant. La force d'un homme, c'est de concentrer toutes ses puissances sur une idée. Le Cardinal, bien que, par la pente de son esprit, il fut plutôt porté aux détails qu'à la synthèse, ne perdit pas de vue un instant la position qu'il fallait défendre sans rien céder; il vit clair tout de suite dans le jeu de l'ennemi « Ce qu'ils veulent, disait-il, c'est laïciser l'Eglise, c'est la destruction de la religion; c'est le plan que poursuivent les sectes antichrétiennes ». C'est ainsi qu'il désignait la franc-maçonnerie. A la demande du Saint-Père, dans le courant de 1906, des commissions de jurisconsultes et de canonistes distingués, furent réunies à l'Archevêché, pour étudier si l'on pouvait établir des associations cultuelles qui fussent à la fois canoniques et légales. Le Cardinal émerveillait les jurisconsultes par sa science juridique et les canonistes par sa science canonique. Après de longues discussions, il concluait toujours de même « Si la loi n'est pas modifiée, nous ne pouvons l'accepter, parce que c'est une constitution laïque de l'Eglise. »

Mais ce n'était pas une séparation loyale qu'on poursuivait, c'était une rupture brutale on voulait faire la séparation contre l'Eglise. Cette loi organique de l'Eglise de France, élaborée par des francs-maçons et des protestants, on l'avait faite sans consulter les évoques, sans appeler les intéressés devant les commissions de la Chambre et du Séaat. On avait bien spécifié dans l'article 4 que les associations cultuelles devraient être conformes aux règles de l'organisation générale du culte; mais il fallait ajouter ces trois mots « et à la hiérarchie », pour rendre la loi acceptable il fallait, en outre, répéter cette phrase dans l'article 8, qui rendait le Conseil d'Etat juge de l'orthodoxie des associations cultuelles. Au Sénat, la loi fut enregistrée sans aucune modification. On déclarait la loi intangible. Or, depuis, nous avons vu faire trois lois pour compléter, corriger, interpréter la loi du 9 décembre 1905, et nous ne sommes pas au bout.

De même, si l'on n'avait pas voulu spolier l'Eglise, on n'aurait


pas eu recours à la théorie des biens vacants, artifice légal introduit dans la loi de 1903 pour les biens ecclésiastiques, comme il l'avait été pour les biens de congrégations dans la loi de 1901 sur les associations, oeuvre de Waldeck-Rousseau.

On ne voulait pas de séparation amiable et loyale avec une liquidation honnête. On poursuivait sournoisement la destruction de l'Eglise; on avait même escompté un schisme dont on se disait assuré, et on lançait, pour le faire aboutir, des comparses qu'on désavouait ensuite après leur échec piteux.

Le Cardinal suivait tous ces mouvements de l'ennemi, comme un vieux général sur un champ de bataille; pas un moment il ne fut dupe pas un moment il ne dévia de la ligne que, dans sa conscience, il s'était tracée. On avait tendu un piège il évita d'y tomber. Il apparut alors comme le vrai chef de l'Eglise de France, lui qui n'avait jamais consenti à remplir ce rôle. Les évêques, dans les assemblées de l'épiscopat, le reconnurent comme tel. « Il était le lien entre nous tous, m'écrivait un évêque le lendemain de sa mort, il faisait l'unité. Il occupait une grande place, bien plus grande que son effacement apparent ne le laissait croire. » Tous s'inclinaient devant sa haute sagesse, son expérience consommée, sa science canonique éminente et surtout, comme le disait le cardinal Lécot, le jour de ses obsèques, devant ses lumières surnaturelles « II était le guide de l'épiscopat français, non seulement par l'éclat de ses incomparables vertus, mais encore grâce à cette claire vue qu'il devait aussi à sa sainteté, à cette lumière qui lui venait d'en haut, pour le conduire au milieu des obscurités de l'heure présente. »

Devant le pouvoir civil, il garda jusqu'au bout sa dignité d'évêque. Le samedi 1S décembre 1906, le commissaire de police des Champs-Elysées se présenta au Cardinal Monseigneur, lui dit-il très ému, je viens vous faire une communication de M. le préfet de police. » Le Cardinal se leva dans sa grande taille à la prière du coadjuteur, il se rassit. « Vous me mettez à la porte, dit-il au commissaire. Je proteste contre la violation des droits de l'Eglise. Je ne sortirai que par la contrainte. Est-ce la contrainte? Oui, répondit le commissaire, une contrainte courtoise. Je ne suis pas prêt pour'aujourd'hui, répliqua le cardinal; je partirai lundi. » On serappelle la manifestation grandiose du 17 décembre. Au mois de janvier 1906, le cardinal avait profité de la liberté que lui laissait la loi de séparation, pour se choisir un coadjuteur. Il le fit avec les vues surnaturelles et élevées qu'il apportait à toutes ses déterminations. Ce fut pour son cœur d'évêque une grande sécurité de voir l'avenir de l'Eglise de Paris assuré après


lui. Il se retira petit à petit du mouvement extérieur, et vécut plus encore dans le recueillement et la prière, sans se désintéresser des affaires du diocèse qu'il suivit jusqu'à la fin. Le mardi 21 janvier dernier, il présidait encore la séance du Conseil. Dès le mois de décembre 1906, au milieu des ruines produites par le refus de la loi de séparation, le vieil archevêque, à l'exemple de Zorobabel rebâtissant le temple de Jérusalem, se mit à l'oeuvre et créa de nouvelles paroisses. Il voulait rendre les secours religieux plus accessibles à la population toujours croissante, comme le bon Pasteur qui se préoccupe d'assurer la vie surnaturelle à ses brebis. Un des derniers actes de son administration a été inspiré par le zèle des âmes et l'amour du pays. Au mois de janvier dernier, il a préparé et facilité l'adjonction de cinq franciscains français aux franciscains espagnols auxquels est confié le vicariat apostolique du Maroc, afin d'assurer à nos soldats le service religieux par des prêtres de leur nationalité, à défaut d'aumôniers militaires attachés à notre corps expéditionnaire. Au mois de septembre 1907, à la retraite pastorale prêehée à Issy par Mgr de Ligonnès, évêque de Rodez, il vint présider une conférence. Il adressa la parole à son clergé avec une énergie qui étonna ses auditeurs; il fut profondément touché, lorsque, à sa sortie de la chapelle, ses prêtres entonnèrent le Do~M:MKs con~e~t~ eum et vivi ficet eMm, et le conduisirent à sa voiture en l'acclamant.

Le 2 janvier dernier, à l'hôtel de Condé, mis à sa disposition par la générosité d'un grand chrétien, il reçut les vœux de son clergé auxquels il répondit avec toute sa présence d'esprit et d'une voix forte « C'est la grande consolation de ma longue vie, d'avoir cherché à faire ce que Dieu veut. Et quand je regarde en arrière, m'en rappelant toutes les circonstances, je n'ai qu'à remercier Dieu de m'avoir toujours récompensé d'avoir cherché à faire sa seule volonté. Je le remercie particulièrement d'avoir couronné tant de bienfaits, en m'accordant pour ma vieillesse ce bon coadjuteur, dont vous appréciez comme moi les hautes qualités de l'intelligence et le grand cœur. »

Dans ces quelques paroles si simples, il livrait le secret de sa vie si parfaite, disons le mot, de sa sainteté.

Le dimanche 5 janvier, il vit défiler devant lui les délégations des principales œuvres, environ 2000 personnes. Il semblait passer une dernière fois en revue les forces du bien dans son grand diocèse et les remettre entre les mains de son coadjuteur. Cependant le Cardinal sentait ses forces diminuer. Il s'appliquait cette réflexion du cardinal Guibert « Lorsqu'on arrive à la


vieillesse, on ressemble à un homme qui descend un escalier. On peut bien descendre, on s'arrête encore sur le palier; mais on n'a plus la force de remonter. » Une de ses cousines germaines, tante à la mode de Bretagne, mourut en 1907, âgée de cent cinq ans. Nous lui souhaitions l'âge de sa tante. il répondait en souriant « Comme saint Martin, non recuso laborem; mais je ne veux faire que la volonté de Dieu. J'ai les infirmités de la vieillesse; la machine est usée je sens bien que la vie s'en va. » Depuis trois ou quatre ans, il répétait « C'est ma dernière année. » Il sentait sa fin prochaine et disait à ses prêtres, dans sa lettre du 15 août dernier « Nous vous demandons de vous souvenir au saint autel de votre vieil Archevêque, quand Dieu l'aura rappelé à Lui. » H renouvelait cette recommandation à son clergé, à la réception du 2 janvier.

Le mercredi 15 janvier, les sœurs Augustines devaient quitter l'Hôtel-Dieu où saint Landry les avaient établies, treize siècles auparavant la fureur de la laïcisation avait été plus forte que leurs longs services. Ce fut au dernier moment, au déjeuner de midi, que le Cardinal se décida à se rendre à l'asile de Notre-Dame de Bon-Secours pour les recevoir à leur arrivée. Ce fut le dernier acte public de son épiscopat, acte de protestation contre une injustice criante, acte de consolation pour les innocentes victimes. Lorsqu'il parut, ayant à ses côtés son coadjuteur et un vicaire général, entouré de son clergé, des sœurs et des malades, le vieil Archevêque, tout courbé par l'âge, semblait résumer dans sa personne seize siècles d'épiscopat et représenter les cent dix évêques et les dix-huit archevêques qui l'avaient précédé sur le siège de saint Denis; nouveau Landry, refaire l'Hôtel-Dieu à Bon-Secours et transmettre son héritage à son successeur; nouveau Gozlin, mais un Gozlin pacifique, défendre la vieille cité parisienne contre l'invasion des modernes barbares, destructeurs de la civilisation chrétienne.

Nous ne savons s'il contracta ce jour-là le germe du mal qui devait l'emporter. Le mercredi 22, il en ressentit les premières atteintes et célébra la messe pour la dernière fois. Le samedi 25, son état s'aggravait, puis s'améliorait le dimanche 26, si bien que, tout danger paraissant écarté, on ne lui donnait pas les derniers sacrements qu'il avait demandés la veille. Dans la soirée, une aggravation subite se produisit. Le Coadjuteur proposa au vénéré malade l'Extrême-Onction. « Non, répondit-il; ce matin, les médecins ne l'ont pas voulu; je ne suis pas assez malade. Le docteur, s'approchant, lui dit que, « depuis le matin, son état s'était aggravé et qu'il pouvait faire ce soir ce qu'il avait


voulu faire le matin. » « Bien, dit le Cardinal, je désire voir mon confesseur ». Il se confessa et dit tranquillement « Je demande dix minutes pour me préparer. » Au bout d'un quart d'heure, il redemande son confesseur et lui dit « Je suis prêt. » Il reçoit l'extrême-onction des mains de Mgr Amette entouré de la famille archiépiscopale, répond à toutes tes prières et prononce des paroles d'adieu et de bénédiction grandes dans leur simplicité. Il ne demande pas le saint Viatique, bien qu'il dût lui en coûter de ne pas le recevoir, parce qu'il ne pouvait pas avaler. Ainsi, comme l'a fait remarquer M. le curé de Sainte-Clotilde, jusqu'au dernier moment il se montre homme d'Eglise; l'extrême-onction a été sa dernière fonction; il a rempli la fonction de la mort Defunetiis. Le lundi matin 27, un mieux inespéré se produit. De son lit, il entend la messe célébrée par son secrétaire particulier et la suit dans son missel. A 9 heures, il dit son bréviaire; le médecin arrive, il le prie d'attendre qu'il ait terminé son oraison, et reprend son bréviaire après sa visite. A 11 h. 3/4, il demande son Nouveau Testament et son livre d'examen particulier. L'après-midi, il reçoit deux curés de Paris. Il demande à M. l'abbé Thomas, vicaire général, son légataire universel, de lui relire son testament. Toute la journée, il prie, dit son office, son rosaire. AU heures du soir, arrivent ses neveux de Bretagne. Il les reçoit un instant, leur dit qu'il est heureux de les voir et qu'il les recevra le lendemain après la messe.

Le mardi 28, veille de la fête de saint François de Sales, son patron, à 4 h. 1/2 du matin, il dit à la sœur de l'Espérance qui le veillait « Je ne vois plus mon crucifix ni mon chapelet, et cependant je les tiens toujours. » A 5 heures, Mgr Amette arrive et récite les prières des agonisants. Le Cardinal répond à tout. A un moment donné, il dit « Je ne suis pas si malade, je vais me lever pour prier à genoux. » A 6 h. 1/2, sans agonie, son âme montait au ciel avec sa dernière prière. Il avait été doux envers la mort, réalisant ainsi cette parole qu'il adressait à son confesseur, quinze jours auparavant « Je crains de ne pas avoir assez peur de la mort. »

Telle a été l'admirable unité de sa vie. Pie X l'a proclamé « modèle inoubliable de vie sacerdotale et de pasteur fidèle ». Jusqu'à la fin, le cardinal Richard a été l'homme d'Eglise, l'homme de Dieu, l'homme du devoir, et, pour lui appliquer, en les modifiant un peu, les paroles de son cantique à la bienheureuse Françoise d'Amboise « Prêtre, évêque et Breton toujours. H. ÛDEL1K, v. g.


L'AMÉRIQUE DE DEMAIN I. LE PROBLEME DES IMMIGRAKTS. II. QUELQUES MOTE~.S D'ÉDUCATION LES HAUTES ÉCOLES DU SOIR, LES ÉCOLES D'ÉTÉ.

A un Américain qui lui était présenté, certaine grande dame posait, dit-on, la question suivante « Vous êtes des Etats-Unis? Habitez-vous New-York ou la campagne? » Cette gracieuse ignorance devient de plus en plus rare, et je ne pense pas que beaucoup de lecteurs me demandent pourquoi, ayant déjà vu l'Amérique et écrit sur elle, il m'est venu à l'esprit d'y faire un second voyage et de le raconter. Après avoir, il y a quatre ans, visité New-York et même les gros villages de cinq cent mille habitants ou de deux millions, qui bordent le Potomac et la Delaware, les Grands-Lacs et le Mississipi, il me restait encore beaucoup de « campagne » à voir; et il y en a de fort intéressante, par exemple au sommet des Montagnes Rocheuses, sur les côtes de Californie, dans les déserts de l'Arizona, sur les plateaux du Nouveau-Mexique. Mon plan primitif, qui a été modifié, mais non raccourci, comportait environ 12 000 kilomètres en pays nouvéau. Et pourtant ce n'est pas l'idée de visiter, si intéressantes fussent-elles, des régions pour moi inconnues, qui m'a poussé le plus fortement à reprendre le chemin des Etats-Unis et à y faire un séjour deux fois plus long que le premier. Ce n'est pas même le désir, pourtant vif, de revoir les amis que j'y avais laissés les amis d'Amérique, tous les deux ans, on les retrouve à Paris. En parcourant, cette fois, les Etats-Unis de long en large, et c'est long! et c'est large! j'ai voulu me renseigner, autant qu'il était possible, sur les questions, fussent-elles insolubles, qui se posent actuellement pour les Américains euxmêmes touchant l'avenir immédiat de leur pays. De là le titre d'Amérique de demain que porteront ces notes de voyage. A ceux qui les jugeraient par trop ambitieuses de prendre un tel nom, je répondrai qu'elles le seraient, en effet, si elles s'appe-


laient Amérique ~'ajo~M-~M!a!H et si elles prétendaient, comme elles ne le font pas, s'occùper d'un avenir lointain. J'ajouterai que sur l'Amérique de demain elle-même, elles se proposent seulement de rechercher quels problèmes s'annoncent, quelles craintes et quelles espérances, quelles menaces ou bien quelles promesses. Bref, ce qu'on pense ù donner ici, ce n'est point du tout la réponse de l'oracle, mais les termes heulement de la demande qui lui est soumise. J'ose croire, du reste, que ces termes, à eux seuls et par eux-mêmes, méritent tout à fait de retenir l'attention; et s'il est vrai, comme le répétait Brunetière, que les Etats-Unis constituent le plus beau champ d'expérience qui se soit jamais offert à l'humanité, on comprendra, on partagera peut-être la curiosité qui nous a poussé à le parcourir de nouveau, et l'on aimera de savoir quelles combinaisons se trouvent à l'étude en ce gigantesque laboratoire.

Qu'on se rassure, du reste, l'on n'a point affaire ici à un savant de profession, mais à un touriste qui traite les questions, du moins en apparence, au hasard des rencontres; je dis « en apparence » par un reste de scrupule, obligé que je suis de convenir que mon voyage était, le plus souvent, dirigé avec intention où je savais que les problèmes avaient le plus de chance de se bien poser.

Mais toutes ces explications tournent à la préface, et voici'que j'entends plus d'un lecteur impatienté « Commencez donc, de grâce! Si votre récit est intéressant, nous le verrons bien; s'il ne l'est pas, vous perdez votre temps à soutenir le contraire. » t

Je pars, cette fois, de BouIogne-sur-Mer et par la ligne hollandaise. Elle n'est point des plus rapides, mettant dix jours à passer l'Atlantique; mais c'est un avantage lorsqu'on a du temps et que la mer est douce, comme elle l'est d'habitude en juin dans les traversées lentes on glisse sans secousse et l'on se repose mieux que nulle part au monde. De plus, le Français qui fait un voyage d'étude peut, ici, le commencer à bord; il n'y rencontre pas de compatriotes et les Américains qu'il y observe sont, comme on le verra, de l'espèce la moins connue.

Du pont du remorqueur Holland, qui doit nous mener au transatlantique Noordam, nous voyons déjà se dessiner, en quelque sorte matériellement, l'une des plus graves difficultés que rencontrent les Etats-Unis, celle d'éle\er et de s'assimiler les immigrants de toute race et de tout pays qui leur arrivent main iO AVRIL 1908. U


tenant chaque année, par foules de plus d'un million. Sur le quai manœuvre un troupeau d'êtres humains conduits par un chef, qui leur fait des signes avec un bâton. Ils avancent, ils reculent; ils suivent, sans chercher à comprendre, les injonctions contradictoires qui leur sont données; quatre ou cinq fois, suivant les ordres de la police et du commissaire du bord, transmis par le chef, ils vont, ils viennent, aussi dociles que des choses, et nous avons tout le temps de les considérer.

Quelles figures étranges et sauvages; mais, en la plupart, quelle stoque énergie! Leurs traits portent la fatigue des longs jours, des longues nuits, passés en chemin de fer, depuis )e sud et l'orient de l'Europe. Aux costumes et aux visages, on reconnaît des Italiens, des Russes, des Turcs, des Juifs hongrois et roumains. Leurs vêtements sont pauvres et à peine propres; presque aucun n'a de chaussettes. Les hommes sont en tenue de travail et portent la casquette ou un bonnet fourré. Les femmes sont en cheveux ou coiffées de vagues mantilles; elles sont vêtues de robes et de corsages à couleurs criardes. Il en est qui tiennent des bébés dans leurs bras; le contraste est pénible entre ces enfants dépenaillés et la riche poupée que berce, auprès de moi, une fillette américaine. Un souvenir, heureusement, détourne mon esprit de cette comparaison je pense qu'il y a un peu plus de soixante ans, deux pauvres petits venaient en Amérique dans des conditions semblables, l'un d'Irlande et l'autre d'Ecosse, deux pauvres petits qui avaient nom John Ireland, Andrew Carnegie. Les plus intéressants de la bande sont les garçons et les jeunes hommes de quinze à trente ans, à l'air confiant et décidé. J'aime l'initiative que prennent deux d'entre eux comme on paraît enlever lentement et difficilement la passerelle qui joint le quai au pont, ils sortent des rangs sans être appelés et viennent spontanément donner un coup de main aux matelots. Ceux-là feront des Américains! L'humanité ne progresse que par ceux qui s'offrent d'eux-mêmes quand ils voient qu'un acte est à faire, une parole à dire, une initiative à prendre, et qui ne songent à se demander ni ce qui leur en reviendra, ni pourquoi eux plutôt que les autres. Les passagers proprement dits étant montés tous, on appelle les émigrants un par un. Ils s'embarquent, chargés de valises en carton, de paniers, de gros sacs de toile, d'invraisemblables couvertures. Ils gardent avec eux leur bagage entier. Moi aussi, du reste, mais j'ai laissé quelque chose à la maison; eux emportent tout, sauf la terre des ancêtres, et ils l'oublieront. Peut-être ils l'oublient déjà. On ne lit rien sur leur visage. Ils s'abandonnent à l'inconnu, à l'incompréhensible, à la destinée.


Notre steamer quitte enfin le port, et nous voguons vers le Noordam, qui nous attend en pleine mer, mollement balancé sur ses ancres. De cette France qui se dit antireligieuse, les derniers traits qui persistent à l'horizon sont le dôme noir d'une basilique et un grand Christ sur la falaise.

Les côtes de France ont disparu. Nous sommes à l'étranger, complètement à l'étranger. Les gens du bord parlent entre eux hollandais, et anglais avec nous. Des 74 passagers de première, tous sont Américains, sauf quelques Hollandais et quelques Allemands. Dans les 24S passagers de seconde, ces deux derniers peuples sont plus largement représentés. Quant aux 1209 passagers de troisième, ils ne comptent parmi eux que 14 Américains; les autres sont des émigrants de tous pays. Leur provenance ne laisse pas que d'être instructive 40 viennent de Hollande, 45 d'Allemagne, 48 d'Italie, 93 d'Autriche, 186 de Hongrie, 2 de Bulgarie, 14 de Roumanie, 51 de Grèce, 131 de Turquie, 383 de Russie. Presque tous les Russes et tous les Hongrois sont Juifs. Israel a donc envoyé la moitié de cette foule! En 1907, il a fourni, lui seul, aux Etats-Unis, 149 182 immigrants, dont 93 397 sont restés dans l'Etat de New-York. La cité elle-même en renferme déjà dans les 800 000. Et ils commencent à tenir beaucoup de place. D'abord confinés dans un faubourg pauvre, ils envahissaient, au temps de mon premier voyage, les rues commerçantes maintenant vient le tour des quartiers riches. C'est à New-York en premier lieu que se posera, si elle se pose, la question juive. Déjà l'on peut observer, comme il était inévitable, une certaine jalousie des commerçants et des hommes d'affaires. Si la politique et la religion s'en mêlent, gare l'antisémitisme 11 ne faudrait pas, pour le développer, beaucoup de démarches provocantes comme celles qu'ont faites certains Juifs, à la fin de 1907, auprès du bureau de l'instruction publique de New-York. Ils demandaient qu'on supprimât dans les écoles publiques les hymnes qui s') chantent, la veille de Nod, pour fêter la naissance du Christ; il a m(''me semblé un moment qu'ils l'avaient obtenu. Devant la protestation énergique des chrétiens, le bureau de l'instruction a déclaré que rien ne serait changé aux usages traditionnels; mais l'émotion soulevée a montré que les Juifs auraient pu pa~er cher le succès de leur tentative. Qu'ils sachent, au contraire, se tenir a leur place, et ils auront, pour la première fois de l'histoire, l'occasion de montrer, s'ils peuvent, oui ou non, dans un pays qui ne les aura jamais traités mal, se fondre avec les autres citoyens. L'expérience est intéressante. Ils sont, aux Etats-Unis, assez libres et assez nombreux, bien près


de 2 millions, pour montrer de quoi ils sont capables, sous le régime d'une vraie tolérance. S'il existe contre eux des préjugés sociaux, nul du moins ne songe à les exclure du droit commun La question juive n'est qu'un aspect du problème plus vaste de l'immigration. Alors que de 1776 à 1820, environ 250 000 étrangers seulement sont venus s'établir aux Etats-Unis, il n'en est pas arrivé, de 1820 à 1907, moins de 25 318 067. Ils n'atteignaient pas, au début du dix-neuvième siècle, le chiffre annuel de 10 000; ils dépassent de beaucoup maintenant le chiffre d'un million, ayant été, par exemple, 1100 733 en 1906, et 1 285 349 en 1907 Or l'augmentation suit un cours régulier; elle s'interrompt, et il y a même fléchissement dans les périodes de crise financière, comme celles qui suivirent les années 1854,1873, 1882,1892. tl est certain que la crise actuelle amènera, une fois de plus,, le travail baissant, pareille décroissance de l'immigration; mais nul doute, non plus, qu'il y ait ensuite relèvement.

Ce n'est pas, toutefois, !e nombre qui est inquiétant; ni la place, ni ordinairement le travail ne manquent. La difficulté naît de la provenance même, de l'origine des immigrants actuels. En très grande majorité ils étaient autrefois de même race que les premiers colons ou de races similaires; ils venaient d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande, dos pays scandinaves, d'Allemagne ou bien de France, peu différents, en somme, des Américains par le caractère, les habitudes, l'idéal, et faciles à assimiler rapidement. En 1906. 67 pour 100 appartenaient aux races qui occupent le sud et l'est de l'Europe, même l'Asie-Mineure. Tandis que les Italiens du sud représentaient, dans ce total, 22 pour 100, et les Juifs, presque tous de Russie, H pour 100, le pourcentage des allemands Ces préjugés sociaux sont, à la vérité, plus vifs aux Etats-Unis que dans l'occident de l'Europe. Les Juifs sont exclus de la plupart des cercles mondains, et mal vus, très souvent, dans les pensionnats riches ou même dans les hôtels. On m'a raconté qu'un israélite très riche, ami de l'ancien président Cleveland, voulant se loger avec sa famille dans un élégant hôtel de ville d'eaux, se vit répondre qu'on n'admettait pas les personnes de sa race No Jews taken. Il acheta, juste en face, une propriété vacante, y fit bâtir uu hôtel splendide avec des prix modérés et cette inscription No Jews tahen. L'ancien hôtel, à demi ruiné et obligé de prendre qui se présentait, fut bientôt rempli des Juifs refusés dans le nouveau. II faut, toutefois, tenir compte de ce que, cette même aanée )907, 310 000 étrangers environ, dont les deux tiers d'émigrants, ont quitté les Etats-Unis. L'accroissement par immigration est ramené de ce chef à 1 0'!5 000. Par 1907, nous entendons, ici et ailleurs, l'année fiscale qui va du )"- juillet i906 au 30 juin 1907.


était tombé à 8, celui des Scandinaves à S, celui des Anglais, Ecossais et Irlandais réunis à 9,3.

Et non seulement l'immigration se recrute surtout, aujourd'hui, en pays inférieurs; elle prend, en ces pays mêmes, des éléments peu désirables. Jadis le Nord et l'Ouest de l'Europe envoyaient aux Etats-Unis une élite ambitieuse, jalouse de plus de progrès et de plus de liberté le Sud et l'Est leur envoient maintenant, pour une bonne partie, des ignorants, des mécontents et des malheureux qui ne savent quoi devenir et dont la plupart sont enrôlés comme des troupeaux par les agences de transports. Sans doute le gouvernement de Washington a ordonné aux compagnies de navigation d'afficher dans leurs bureaux les lois sur les immigrants en même temps qu'il leur a interdit toute autre réclame que l'annonce des départs et les conditions du passage; sans doute encore le Congrès, dans le nouvel acte sur l'immigration, du 20 février 1907, a renforcé les mesures qui excluaient les étrangers attirés par des contrats de travail plus ou moins explicitement arrangés avant leur départ, et il a étendu cette exclusion à tous ceux dont le voyage serait payé par une association quelconque, une municipalité ou un gouvernement toutes ces mesures restent insuffisantes, et l'on songe dès maintenant, pour les rendre efficaces, soit à augmenter les amendes contre les Compagnies délinquantes, soit à établir des inspecteurs américains dans tous les ports d'embarquement, soit à convoquer, en vue d'autres remèdes, une conférence internationale. En attendant, l'on examine les nouveaux venus aussi sérieusement que possible. Mais que faire devant des foules qui, souvent, dépassent 5000 par jour? On a vu parfois 20 000 immigrants qui attendaient en même temps l'examen médical. Les refusés n'ont pas été, l'an dernier, moins de 13 064, et tous ces infirmes d'esprit ou de corps ont dû être, en principe, rapatriés aux frais des Compagnies qui les avaient amenés. Mais nombre d'entre eux, rejetés de NewYork, ont essayé de s'introduire par les immenses frontières du Canada ou du Mexique, moins faciles à surveiller, la seconde surtout, que ne sont les ports de mer.

Encore si cette foule d'étrangers se répartissait de façon normale, le service qu'ils rendraient à certaines régions compenserait les périls qu'ils font courir à l'ensemble. Mais les Etats du Sud et ceux de l'Ouest, qui manquent de travailleurs, ne reçoivent chacun que 4 pour 100 de l'immigration totale; 22 pour 100 se rendent au centre et 68 pour 100 restent le long de l'Atlantique nord, dont la moitié dans l'Etat presque surpeuplé de New-York. Ces proportions sont celles de 1906. En 1907, 386244 immigrants


ont donné pour destination l'Etat de New-York 230 906, la Pensylvanie; 104156, l'Illinois 85 583, le Massachusetts et 70 665, le Ne~-Jersey. C'est d'une répartition aussi anormale que dérive le plus gros inconvénient de l'immigration, à savoir la « congestion » de l'élément étranger dans les plus grandes villes, comme NewYork, Chicago, Boston et Philadelphie, et son isolement en certains quartiers où il forme des sortes de colonies difficilement pénétrables à l'influence américaine.

Comment assimiler de pareilles multitudes, et les Etats-Unis ne vont-ils pas, sous cette invasion de barbares, compromettre leur civilisation, tout au moins perdre leur caractère propre! C'est une des premières questions que je pose aux Américains du bord. Ils n'en paraissent guère émus.

« Il faut encore de la main-d'œuvre, répondent-ils, surtout dans le Sud et l'Ouest, et il reste de la place pour les nouveaux venus. Nous devons à l'immigration seule d'être devenue la nation la plus populeuse après la Chine et la Russie, sans les comparer à nous! Réduits même maintenant à nos propres forces, nous verrions grandir plus vite que nous et à nos dépens le Canada, l'Argentine, le Brésil et notre développement industriel, commercial, agricole se ferait avec une lenteur qui équivaudrait à une déchéance. S'il est vrai que beaucoup d'immigrants ne parviennent pas à se fondre avec nous, tous leurs enfants y réussissent, au moins leurs petits-enfants; l'influence principalement de nos écoles, très patriotiques, et aussi l'influence des églises a bien vite fait de les américaniser. Nous observons, d'autre part, que le croisement entre races blanches est très favorable au progrès de l'espèce les enfants sont plus grands, plus forts, plus intelligents que leurs pères et mères! ils forment une sorte de race neuve et qui réunit les qualités de toutes. » Et la voie est ouverte à une apologie enthousiaste des Etats-Unis.

Je crois bien qu'en effet, le danger n'est pas tel qu'on le pourrait croire. Si forte que soit l'émigration annuelle, elle constitue seulement la quatre-vingtième partie de la population totale et ceux qui sont nés à l'étranger, les foreign &o~K, ne sont, à l'égard des native &oy'M, que dans la proportion d'un contre six. Bien peu ont dépassé, quand ils arrivent, l'âge où l'on sait prendre de nouvelles habitudes, et un bon nombre, la huitième partie, se compose d'enfants au-dessous de quatorze ans qui ne retiendront presque rien de leur origine. Enfin, là comme partout, se manifeste l'optimisme invincible des Américains si l'immigration augmente trop et devient réellement dangereuse, on pourra toujours la restreindre, au besoin l'arrêter.


De ce problème et de plusieurs autres, je parle très librement avec mes compagnons de route. Au bout de deux ou trois jours un bon esprit de camaraderie est établi entre passagers, je dirais presque un esprit de famille. Rien ici de la lourdeur allemande ni de la raideur anglaise; rien de l'esprit de classe qui règne toujours un peu dans les groupes français. Rien de la morgue, non plus, ni du magnifique spleen des gens trop riches du nouveau-monde. Ils dédaigneraient la ~o~/sM~iwMrMQi Line elle ne laisse rien à désirer comme confortable ni comme agrément, mais, voilà, elle ne fait pas de réclame à ses passagers, elle ne met pas leurs noms dans le A~ York Herald. Pour avoir le dollar facile (et l'on s'en aperçoit à la quête du concert pour les sauveteurs. maritimes), les passagers du Noordam n'en préfèrent pas moins le solide au brillant. C'est ici une Amérique de très bonne moyenne, fort peu connue et par là même plus instructive. On y constate avec plaisir, ce dont on pourrait se douter, mais qui ne parait guère à travers les livres, que tous les Américains ne sont pas agités, excentriques, ni même milliardaires.

H y a là de fort braves gens qui sont allés en Europe prendre quelques vacances et qui ne cachent pas leur joie de rentrer chez eux. J'y vois des familles dont les membres ne se traitent pas en étrangers, des enfants qui viennent le soir embrasser leur père, des jeunes filles qui parlent à maman. J'y vois un groupe très touchant de quatre grandes sœurs entre vingt et trente-cinq ans, d'un frère de trente, d'une mère de soixante, tous les six presque inséparables. Le père est mort il y a un an sa veuve, ne pouvant surmonter le chagrin, fut envoyée par le médecin en Europe. Elle a passé l'hiver à Florence avec ses quatre filles; au mois de mai, le fils, architecte, a quitté Paris pour les rejoindre; ils ont visité ensemble Rome, Venise, les lacs; ils rentrent chez eux très émus, et les enfants se demandent avec anxiété quelle sera l'impression de la mère en retrouvant la maison du deuil. Ils lui parlent du frère marié resté à la maison et de sa petite famille, qu'il fera si bon revoir.

A table, j'ai à ma droite une habitante de Sioux-City, que sa santé a obligée de venir en Europe un déplacement pour les Américains moindre que, pour nous, le voyage de Nice. Cette excellente dame, qui a passé l'hiver à Dresde, ne parle que de son mari et de musique allemande, ce qui ne rend pas, du reste, ses conversations palpitantes.

A ma gauche est un vieux lawyer de Detroit qui va tous les ans prendre ses vacances en Hollande. Je lui demande s'il y est né ou s'il y a de la famille. Il me répond que non, mais que c'est


un si bon repos, cette double traversée avec trois semaines de séjour dans le calme néerlandais. J'ai honte, auprès de lui, de ne pas connaître la Hollande et d'en avoir fait le tour sans y entrer; je lui promets de réparer cette lacune. Ils ont l'air, en effet, si bons et si tranquilles, nos officiers, marins et servants, du Noordam! Je me rappelle cette charge où l'on voit, dans un canal de la Haye, un malheureux qui se noie en hurlant Au secours! je ne sais pas nager! » Un passant, sur le quai, lui répond placidement « Eh bien, moi non plus je ne sais pas nager, mais je ne le crie pas sur les toits. »

Mon brave lawyer apporte à chaque repas un numéro du Detroit News et le lit avec le même soin que s'il venait de paraître. Je ne manque jamais de lui demander quelles sont les dernières nouvelles. A cette question, toujours la même, il rit toujours de très bon coeur et me montre quelques passages intéressants. Il insiste, par exemple, sur telle extravagance dans le genre de celle-ci « Le plus grand édifice du monde. Une église qui va éclipser toutes celles de l'Europe ou bien « Le plus vaste hospice du monde. Un legs colossal. » Et le premier titre correspond au projet qu'a l'évêque anglican Satterlee de bâtir à Washington une cathédrale qui coûtera 2 millions de dollars et pourra contenir quatre mille fidèles; I& second parle d'un legs de 300 000 dollars pour fonder près de Detroit un hospice de cent lits. « Ces fellows reporters n'ont jamais voyagé, dit mon voisin sentencieusement. Ils exagèrent tout. Ils gâtent l'opinion chez nous et y cultu'ent un sot orgueil. »

II a de la religion et fait partie de la vestry ou fabrique de son église épiscopalienne. Il reconnaît spontanément que l'Eglise catholique paraît être la meilleure. « Mais je reste, ajoute-t-il, où Dieu m'a placé. D'ailleurs, le monde est difficile à expliquer; faisons de notre mieux et laissons l'avenir s'arranger M~/4-e the best of to day, <mt/ let the /M<M~ <aAe care of itself. » Mon lawyer n'est cependant pas le citoyen ~yoe'/M~M/t~ du bord. Ce n'est pas non plus son ami, un autre beau vieillard de Detroit, qu'à cause de sa mine martiale je me risque à appeler colonel et qui reçoit fort sérieusement ce titre. Je su)s bien tombé il porte la médaill;) ou plutôt « le bouton x de la Grande Armée. Tout mon regret est de ne pas l'avoir traité de général mais j'en étais à ma première nomination.

Nos citoyens proéminents sont le vieux docteur H. W. et le pasteur X, tous les deux de New-York. Ce sont eux que l'on invitera, le 4 juillet, à prendre li parole pour la fête de l'Indépendance.


Le pasteur X. voyage avec sa femme, un peu maladive, et ses trois filles très bien portantes je n'ai presque jamais vu un pasteur voyager sans ses trois filles; je suppose qu'il laisse trois garçons au collège. Notre révérend est un homme des plus distingués, un grand et bel Américain, toujours affable et heureux de vivre. !i est moins porté pour le dogme que pour la morale, et moins pour les théories que pour les bonnes œuvres. Sa bienveillance est grande envers le catholicisme, et il serait assez empêché de dire pourquoi il est épiscopalien. Rome, d'où il vient, l'a vivement intéressé. Pie X lui a semblé très vénérable et un pape à idées larges.

Le docteur H. W. est une autre espèce d'homme. Né de parents irlandais, il a, comme tout bon Celte, la parole facile. Des heures et des heures, sept à huit par jour sans exagérer, tout le temps qu'on ne passe pas à manger ou dormir, il pérore, au fumoir, devant trois jeunes médecins et le clergyman. Tout y passe politique, plaisanteries, religion, et le reste. Je fréquente beaucoup ce petit cercle, qui est pour moi une excellente Berlitz School. Le docteur H. W. est fervent catholique, « catholique enragé », me dit-il en notre langue, qu'il parle fort bien. Je laisse à penser s'il bat le clergyman en théologie et en histoire de l'Eglise. Un des trois jeunes médecins, qui est matérialiste et assez naïvement, se fait, chaque fois qu'il sort ses idées, remettre à sa place de la bonne façon. Quand le vieux docteur a réduit au silence tous ses autres adversaires, il tombe sur moi, qu'il traite d'hérétique, et je l'appelle Torquemada. N'empêche qu'il m'aime bien, et qu'il m'offre des rafraichissements pour éteindre ses autodafés 1.

L'Amérique, dont le seul nom fait battre son coeur et illumine ses regards, n'est pas traitée, en paroles, plus doucement que nous « Les affaires vont trop bien, dit-il, comme s'il pressentait la crise qui allait éclater moins de quatre mois plus tard; la prospérité continue de notre pays devient un obstacle à son développement moral. L'homme qui se porte splendidement et à qui tout réussit, n'a que faire de penser à un monde supérieur et à la vie future ce monde-ci et la vie présente comblent tous ses vœux. Mais arrivent le malheur, la ruine, les maladtes, la mort des proches; et il commence à réfléchir, à comprendre l'insuffisance et la fragilité des choses humaines; il pense à Dieu et à l'au-delà. Ainsi des Etats-Unis. Il leur faudrait une bonne épreuve pour les élever au-dessus de leurs préoccupations matérielles et de leur orgueil. » Je n'entends pas dire, évidemment, que tous les pasteurs et tous les médecins d'Amérique ressemblent aux deux que je viens de décrire!


Je me hasarde à suggérer, d'un ton moitié sérieux, moitié badin, que peut-être le Japon leur rendra ce service. Comme je le pense, et non pas uniquement pour atténuer l'effet plutôt fâcheux de ma réflexion, je dis que sans nul doute les Nippons seraient en définitive battus, s'ils faisaient la folie de s'attaquer à l'Amérique, mais enfin qu'ils pourraient gagner la première manche; et, grâce à un récent article du Corrcspondant sur la marine des deux pays, je soutiens cette thèse avec une compétence qui m'étonne moimême. Elle n'en reçoit pas un meilleur accueil. Good ~<!<OM!/ les Etats-Unis, même provisoirement, vaincus par le petit Japon! Mais à quoi est-ce que je pense? Les Etats-Unis avec leurs immenses ressources, avec leur patriotisme, avec l'énergie qu'ils mettraient à fabriquer navires, canons, et le reste! Pauvres petits Japs! Et pauvre petit moi, pour avoir énoncé, même d'un ton souriant, une pareille supposition!

Avec l'idée que j'ai prise en Europe d'un conflit probable et peut-être prochain entre l'Est et l'Ouest du Pacifique, idée qu'affaiblira le séjour aux Etats-Unis et la vue du peu de place qu'y tient cette préoccupation, si forte dans le vieux monde, je ne constate pas sans inquiétude la présomption de mes amis américains. Au repas suivant, je m'en ouvre au grave lawyer de Detroit, qui ne fréquente pas notre Berlitz School, et il me donne Une opinion qui sera confirmée presque en tout par ce que j'entendrai de plus sage durant mon séjour. « La guerre, dit-il à peu près, serait trop absurde; un gouvernement aussi pondéré que celui du Japon, des hommes aussi consciencieux que Roosevelt et Taft ne laisseront jamais les deux pays s'engager dans cette fohe meurtrière et sans avantage. Les Japonais ont devant eux la Corée et la Mandchourie; c'est assez pour leur expansion, et ils n'ont pas besoin d'envoyer leurs ouvriers en Amérique. Ils comprendront que les Etats-Unis ne peuvent pas raisonnablement admettre la concurrence de gens qui travaillent à si bas prix; ce serait la ruine matérielle et l'abaissement moral du monde ouvrier. » Ces dernières considérations, qui ne sont pas toutes évidentes, m'empêchent d'être complètement rassuré. Je considère l'orgueil des deux peuples, et je me demande lequel des deux serait capable de supporter une insulte, même apparente, même accidentelle, à son pavillon. Or, avec la cause permanente de conflits que suscite la présence des Japonais en Californie, qui peut dire qu'un tel accident n'arrivera jamais à San-Francisco, ni par contre coup, à Yokohama'?

D'autres rencontres nous donneront l'occasion de traiter de nouveau et plus amplement la question japonaise.


Le drapeau américain insulté, quelque part que ce soit au monde, mais ce serait la nation debout, frémissante et inapaisable! L'avons-nous assez exalté, ce glorieux emblème, le matin du 4 juillet, en la fête anniversaire de l'Indépendance! A dix heures, par un temps radieux et un calme absolu, les 1S28 passagers étant assemblés avec l'équipage sur le large pont des troisièmes classes, la fanfare attaque le Star Spangled Banner et, parmi nos applaudissements, nos acclamations, le drapeau étoilé se hisse majestueusement au sommet du grand mât. Quand on le voit planer dans l'azur, l'émotion touche presque au délire, et le Révérend X., qui a mission de le célébrer, doit longtemps attendre que le calme soit revenu. Il parle enfin, et sa belle voix, qui vainct aisément le murmure très léger des flots, redit les gloires nationales et surtout celles de la guerre de l'Indépendance. II rappelle la bonté de Dieu pour les Etats-Unis, il le prie de leur continuer sa protection dans l'avenir, et de leur susciter toujours d'aussi grands chefs que Washington, Lincoln, Théodore Rooseveit~. L'enthousiasme s'accroît encore, et quand il a fini de parler, les applaudissements couvrent presque l'hymne ~e~M dont les notes imposantes sont jetées au vent par la fanfare. Le silence rétabli, le docteur Il. W. gravit à son tour la plateforme et, de sa haute stature comme de sa voix sonore, dominant la foule et la mer, il prononce le « discours du jour ». On l'écoute, on l'entend comme dans une église, et sa grande barbe de prophète, ses citations bibliques achèvent l'impression religieuse. Il cite Moise et la sortie d'Egypte; il montre aux émigrants, là-bas, du côté de l'ouest, la terre promise vers laquelle s'avance notre navire et où ils deviendront, eux aussi, le peuple élu. Un moment même, il parle spécialement aux Israélites, si nombreux parmi nous, et il leur rappelle, en hébreu, les promesses de Jahvé; mais ordinairement, il s'adresse aux peuples de toute origine qui sont là représentés, et il glorifie devant eux « la race supérieure, faite de la moelle de toutes les autres, puissante synthèse des énergies humaines, où leur place est maintenant marquée, la neuve et bienfaisante patrie qui leur ouvre ses bras, la grande nation, la première du monde, qui les fera ses citoyens ». Quelques-uns comprennent le sens des paroles, tous comprennent le sens de la voix et du geste et des rayons d'espoir, des éclairs de fierté illuminent les fronts attentifs, les regards Ce dernier nom ne soulevait pas les mêmes discussions que maintenant.


passionnés de ces opprimés, de ces misérables, qui croient à la fin de leurs maux. Quand cesse le vibrant discours, ce sont eux, cette fois, qui applaudissent le plus fort, qui tendent leurs bras avec plus d'élan vers le drapeau de la République, flottant tout seul dans le ciel, au-dessus de l'océao vide, le drapeau des hommes libres, flag og the free

Flag of the free, aH hail <o theel

Floating the fairest on ocean or shore,

Loud ring the cry, ne'er let il dte

<f Union and Lt&er~, now evermore x

Après cette démonstration, la plus solennelle du jour, les passagers reprirent leurs différentes classes. Remontés sur le pont, nous entendîmes encore de belles voix de femmes chanter les hymnes nationaux; après quoi, sauf des compliments réciproques sur les drapeaux ou les écharpes que chacun avait arborés à sa boutonnière ou à son corsage, il ne fut plus question de la fête jusqu'au milieu de l'après-midi. Mais alors commencèrent les jeux, les sauts et les courses amusantes, que les jeunes gens et les jeunes filles avaient organisés. Un comité avait poussé tout spontanément, qui avait pris nom « l'Association athlétique du milieu de l'Océan », Ilid-Ocean athletic association. On avait demandé des prix aux dames et vendu des programmes aux hommes. On avait recueilli des noms de concurrents. J'avais dû m'inscrire pour plusieurs numéros, sans trop savoir ce qu'ils comportaient. Mais comment résister? « Mon Père, je mets votre nom, n'est-ce pas, pour la course à trois pieds? pour celle des pommes de terre? pour dessiner l'mil du cochon? pour la course en sacs? Mais, Mademoiselle. -Toutle monde s'inscrit! Et'~y body in the world. Inscrivons-nous donc! » On eut la bonne grâce de ne pas me faire tenir tou~ mes engagements. Le three legged race, en particulier, m'eût assez gêné. Pour tout dire, je fus de ceux qui essayèrent, les yeux bandés, de marquer, à la craie, l'œit du gros animal qu'on avait tracé sur le pont. Je ne gagnai pas le prix, ayant placé t'oeit au milieu de l'épaule; mais je ne fus pas non plus dernier, et quelqu'un le mit beaucoup plus mal. Bref, la gaieté fut grande, et un passager obtint du succès en proposant comme distraction supplémentaire a little drive, une petite promenade en voiture. Le soir, grandissime dîner, illuminations et bal.

Drapeau des libres, salut à toi! Sur l'Oeéan ou le rivage tu flottes, le plus beau de tous. Elevons très haut le cri qui ne doit point finir « Union et liberté, maintenant pour jamais 1


Décidément, le 4 juillet se célèbre mieux en mer que sur le continent, où il est la terreur des citoyens paisibles. Les coups de canon, les coups de fusil, les pièces d'artifice ne font pas qu'y couvrir les discours patriotiques; ils sont causes de tant d'accidents, que les Américains d'aujourd'hui ont l'air de .se venger sur eux-mêmes de leurs ennemis de jadis, et que, suivant certains calculs, la conquête de l'indépendance coûta moins de vies humaines que n'en a coûté, depuis vingt ans, sa commémoration. C'est ce que me raconte, avec horreur, une dame de Chicago, qui s'est abstenue seule de prendre part à nos réjouissances. Je lui demande honnêtement si elle est malade. Elle me répond que non, mais que toutes ces sottises lui déplaisent et qu'elle est inconsolable de quitter Paris, ses musées, ses théâtres et ses magasins. Heureusement, dit-elle, qu'on peut emporter de quoi lire, et elle me montre un stock de romans. Elle gémit sur la grossièreté de ses compatriotes, sur le malheur des âmes d'élite perdues en un milieu qui ne les peut comprendre. Elle est heureuse de trouver un Français avec qui parler, et elle m'entreprend sur nos arts, notre littérature, nos divertissements. Mais je ne me sens pas de force; je ne connais rien de ce qu'elle connaît, ni elle de ce que j'ai appris ou vu. Je cède alors à la tentation de me moquer d'elle; elle ne s'en aperçoit même pas. De guerre lasse, je lui dis, en termes clairs et bien scandés, que j'aime beaucoup l'Amérique; puis je vais à mon BerIHz School, où le docteur H. W. raconte au Révérend X., poliment résigné, l'histoire vraie de l'Inquisition. Il

Le voyage que j'entreprends représente 10 à 12 milliers de kilomètres, sur les grands chemins du nouveau-monde. Cette perspective impressionne le restant de séminariste qui survit en moi et que je m'amuse de temps en temps à épouvanter. Je regretterais qu'il disparût complètement. Il ajoute du piquant à certaines expériences, et il en est que je ne pourrais faire sans lui. Combien il m'est utile, par exemple, quand je veux, au matin du débarquement, imaginer l'inquiétude qui doit saisir quelques nouveaux venus! Le jour est à peine levé. Je viens de dire adieu aux compagnons de traversée; me voilà seul dans la grande salle parmi les douaniers, devant mon petit bagage ouvert, sans amis, hésitant même sur l'adresse à donner. Que sera ce voyage de quatre longs mois, quelles heures de spleen, de fatigue, de regret, de maladie peut-être, loin des miens, loin de tout? La tristesse monte, monte. Que doit-ce donc être pour


rémigrant définitif qui ne sait où il ira ni s'il gagnera sa vie, et qui revoit, en un éclair, toutes les certitudes, toutes les affections qu'il a laissées pour l'inconnu vide!

On fait ce qu'on veut de l'imagination enfant, j'ai versé de vraies larmes .en jouant avec d'autres les orphelins perdus; et nous quittions, tout à fait navrés, les arbustes du jardin qui nous avaient servi de forêt sauvage. Voilà qu'il en va de même et que mon « séminariste H se sent défaillir. Je le secoue avec brusquerie, mais ne réussis pas à la faire taire aussi vite que je le souhaiterais. Le long des rues à peine éveillées de New-York, et jusqu'à ma chambre isolée d'hôtel, il continue d'égrener en moi des idées timides et de couleur noirâtre. Je sais maintenant ce que ,le voulais savoir et combien il est dur de débarquer seul en pays lointain. Mais c'est un petit jeu que je ne recommencerai pas. Plus de mélancolie! Je viens d'arriver chez les Paulistes, aux bureaux du « Catholic Worid », où m'attendaient déjà plusieurs lettres et qui me doit servir de quartier général. On me reconnait, on me fait fête; le P. John Burke m'embrasse « Quelle chambre avez-vous? Je nomme mon hôtel, et cela me vaut de belles injures fallait il donc me redire que j'étais chez moi à SaintPaul ? Et justement, on vient prendre l'ami Burke pour une course pressée en automobile. Il m'emmène à l'hôtel pour tout dégager « Voilà bien, lui dis-je, comme on fait fortune en votre pays. Débarqué misérable à six heures du matin, à neuf heures et demie, je roule en auto. »

J'étais, peu après, sommairement installé dans les meubles, si j'ose dire, d'un Pauliste en mission, et j'allais voir le P. Searle, supérieur général. Le P. Deshon est mort, et j'étais arrivé bien juste, il y a quatre ans, pour saluer le dernier survivant des fondateurs de la Société. Pauvre P. Deshon, si vénérable, si doux, si paternel! C'est un précieux souvenir que d'avoir reçu l'une de ses suprêmes bénédictions. Son successeur n'est pas moins bon, pas moins facile à aimer, avec sa belle âme simple de grand savant et de pieux apôtre. A lui aussi, pour peu que j'eusse trentecinq ans de moins, je monterais volontiers sur les genoux en disant grand-père. Ce qu'on va être bien, dans cette atmosphère familiale, pour respirer quelques jours avant le grand voyage! Et la joie augmente quand, au déjeuner, je me retrouve en pays connu. Voilà le P. John J. Hughes, assistant du supérieur et recteur de la paroisse, le confesseur préféré des prêtres de New-York, avec son grave et attachant sourire; voilà le P. Pow ers, à l'air froid et timide, mais la bonté, la complaisance même, et que le P. Searle veut me donner pour guide, afin, peut-être, de le


dégourdir; voilà le P. Yunnan, cItoyen de l'univers, né en Egypte ou en Hmdoustan, parlant bien toutes les langues et gagnant toutes les âmes. En voilà de jeunes, pétillants de malice et d'intelligence, qui s'appliquent, parfois sans succès, à réprimer leurs traits d'esprit; en voilà d'âgés, à l'air indulgent, saint, désintéressé, qui vivent sur terre par simple habitude et ne pensent guère qu'au ciel. La plupart, toutefois, comme le P. Daly, le P. Conw ay, et combien d'autres sont dans la force de l'âge et de l'activité, unissant en un rare mélange la douceur et la force, le recueillement intérieur et l'allure dégagée vrais religieux, mais de New-York; vrais Yankees, mais du monastère. Et tous si francs, si droits, si détachés! tous dans l'équipement de confiance et d'optimisme que recommande l'Evangile aux conquérants d'âmes, sans bâton ni besace, comptant sur l'EspritSaint et la nature humaine, exempts, je vous l'assure, de soupçons, d'inquiétudes et de préjugés. Et tels je les retrouverai partout, à Washington, au lac George, à Chicago, à San-Francisco les plus beaux types que je connaisse de foi et de sens pratique, de vie surnaturelle et de qualités humaines, l'énergie de l'Américain dans la suavité du catholicisme, le zèle apostolique avec le respect souverain des consciences humaines. Vive le vieux tronc de l'Eglise qui pousse, après deux mille ans, des rejetons si verts et si élancés!

Au lecteur, plus heureux que moi, j'épargnerai la visite de New-York par ces chaleurs du début de juillet. New-York a fait partie du premier voyage, et, du reste, nous y reviendrons. Peu vous importe, n'est-ce pas, que j'y aie étouffe quatre jours, le temps de revoir des amis et d'organiser le départ pour l'Ecole de Chautauqua, qui m'a demandé une conférence?

Chautauqua (n'avouez pas que vous ignorez ce nom si familier aux Américains), c'est la campagne, c'est deux degrés de plus au nord, c'est une petite altitude, c'est le rivage d'un lac, autant de motifs d'espérer la fraicheur, et cela me console d'avoir à y parler, à y parler en anglais. Impatient de partir, j'ai pris, à l'Erie, un billet vendredi à midi pour lundi matin. Vendredi soir, le P. Me Millan que je n'ai pas revu encore, parce qu'il était en retraite, le P. Me Millan entre dans ma chambre, me secoue les mains, me grogne ses souhaits de bienvenue, me demande mes projets, et y substitue les siens. Il veut que je voie l'école catholique d'été avant la protestante, que je parte le samedi matin pour


Ctiff Haven, où se font les cours, au nord du lac Champlam, près du Canada; que je redescende le lundi à la maison de campagne des Paulistes, sur le lac George; que je remonte à Buffalo le mercredi, que j'arrive à Chautauqua le jeudi soir pour y parler le vendredi; que j'en reparte le même soir pour atteindre Chicago le samedi et y prêcher le dimanche devant l'Université. Pour quatre mois de vie américaine, c'est une assez belle entrée de jeu! Au grand émoi de mon séminariste, j'accepte cette bousculade et les 800 kilomètres de surplus. Le P. Me Millan trouve cela très simple, et ne me félicite même pas. Je croîs, du reste, que j'aurais perdu mon temps si j'avais tenté de résister. On ne résiste pas au P. Me Millan, quand il s'est mis en tête de faire du bien ou de rendre service. H faut connaître cet Irlandais tout rond, même au sens moral, et sa façon tranquille d'arranger les choses comme il sait qu'elles seront mieux. C'est l'homme qui vous apporte les documents, qui vous donne les introductions, qui vous dit les heures, les adresses, les personnes à voir, les démarches à faire, qui vous prend en mains et vous roule avec lui quatre jours sans arrêt, de train en train, de bateau en bateau, de maison en maison, vous montrant, vous expliquant tout, d'un air à moitié bourru, à moitié souriant, dans un anglais qu'on entend à peine, avec des bouts de français prononcés à la diable; au demeurant, le plus dévoué, le plus gai, le plus pittoresque des compagnons de voyage.

On suppose bien qu'un pareil homme est connu partout. J'en fais l'heureuse expérience dans le train même qui nous emmène au lac Champlain, en longeant d'abord les rives pittoresques de l'Hudson. Ravissante vue à gauche sur ce Rhin des Etats-Unis; mais les bons sièges sont tous occupés. On sait qu'une longue allée partage les Pulmans dans toute leur longueur, et que de chaque côté s'alignent des canapés à deux places. Le P. Me Millan avise une enfant de sa .SMK</ay School ou école du dimanche, l'équivalent, ou presque, de ce que nous appelons, moins heureusement peut-être, catéchisme de persévérance. Il nous nomme l'un à l'aulre, et miss Marjorie Ellis va me servir de guide, en me cédant sa place, malgré mes refus, toutes les fois que le paysage en vaudra la peine. Elle a seize ans; c'est une jeune fille, mais encore enfant, candide et raisonnable, sans nulle prétention ni soupçon de coquetterie, qui va droit son chemin et déjà sûre d'ellemême. Son père est inspecteur de logements à New-York, une charge modeste. Elle va passer un mois chez des parents à Albany. C'est un excellent type du peuple qui s'élève. Elle aime l'étude, et elle a en mains un livre de diction avec des morceaux


choisis. Elle a été à l'école primaire catholique de sept à douze ans, à une école publique de douze à quatorze, et il y a deux ans qu'elle suit la High School où elle restera jusqu'à dix-huit. Elle trouve dans cette High School des programmes aussi avancés que ceux de nos meilleurs pensionnats. Elle y a fait, la première année, de l'angtai- du latin, de l'algèbre, de la botanique, de la biologie, de la musique, du dessin et de la peinture; la seconde année, de l'anglais, du latin, du français, de l'histoire, de la géométrie et les arts déjà indiqués. Les deux autres années, elle approfondira les mêmes matières et y ajoutera la chimie. Elle aurait pu choisir, au lieu du latin, le grec, et au lieu du français, l'allemand. Elle a déjà une sérieuse teinture des deux langues qu'elle apprend, assez pour observer qu'on trouve « beaucoup de mots français dans le latin ». Je l'amuse fort en lui montrant que c'est plutôt le contraire.

L'enseignement de ces High Schools pour filles est complètement gratuit; on y entre avec un grade des écotes publiques ou en passant un examen. La principale de New-York compte 3000 élèves et un annexe en reçoit 2000. I) va sans dire que les garçons ne sont pas moins favorisés. Et c'est ainsi dans toutes les villes. En somme la gratuité de l'enseignement secondaire, qui nous parait une utopie, est de pratique commune aux Etats-Unis. « Seulement, dis-je au P..Me Millan, qui nous a suivis avec intérêt, tout cela est excellent pour la jeunesse qui a du temps libre. Comment fait celle qui est obligée de travailler pour gagner son pain? Nous avons pour celle-là des High Schools du soir. Si cela vous intéresse, nous allons voir celui qui dirige la plus importante, le docteur Nicholson. Avec plaisir. Où et quand cela? Mais tout de suite, dans le train. Est-ce qu'on attend, en Amérique? »

Après cette leçon de poésie, le P. Me Millan me conduit chez le docteur Nicholson. Nous le trouvons dans un fumoir turc, en compagnie de quatre ou cinq autres New-Yorkais. Tout le monde présenté, comme si nous étions en ville, on nous offre cigares et bière, et la conversation, après quelques allées et venues, se fixe comme naturellement sur les écoles supérieures du soir. Je dis l'intérêt qu'elles offrent pour moi, tout spécialement préoccupé de saisir comment l'Amérique assimile, élève, civilise le million de barbares qui lui arrivent chaque année. Le docteur Nicholson, voyant que c'est sérieux, me donne immédiatement des informations et m'invite à voir son école en octobre quand 10 AVRIL 1908. 12


je retraverserai New-York. Je n'y ai pas manqué; et, si on me le permet, sacrifiant l'ordre chronologique à celui des idées, j'utiliserai dès maintenant ce que j'ai appris dans cette enquête. Rien ne m'a placé plus directement en face du pouvoir éducateur des Etats-Unis. Et il faut entendre cela montré, expliqué sur place, rapidement, sobrement,par cette quintessence d'espritnetet de volonté sûre, par cet homme surmené et calme, serviable et pressé, par cet Américain à la dixième puissance qu'est le docteur John T. Nicholson, principal de la Harlem Eveninq High School. New-York a quatorze écoles supérieures du soir. La plupart sont ouvertes aux deux sexes. Celle du docteur Nicholson ne comprend que des hommes. Elle est la plus importante de toutes, et réunit 3000 étudiants au fort de l'année scolaire, laquelle dure du 1~ septembre au 1~ mai, à raison de quatre soirs par semaine. Le 2 octobre, jour de ma visite, il y a déjà 2000 inscrits. Le Principal me conduit dans chaque classe; je n'en vois pas qui ne soit presque pleine, et d'étudiants on ne peut plus attentifs. Tous sont des employés ou des ouvriers, mais en habits que nous dirions du dimanche, ceux que chacun revêt, le soir venu, chez les peuples d'habitudes anglaises, comme pour s'élever quelque temps au-dessus des préoccupations de l'ordre matériel. Il n'y a pour l'admission à l'école qu'une limite d'âge minimum quatorze ans. On y voit des hommes. faits et même des hommes mûrs; t'âge moyen, toutefois, évolue autour de vingt et un ans. I! suffit, pour entrer, d'avoir son grade des classes élémentaires ou un certificat équivalent. Les matières enseignées sont assez nombreuses et diverses pour que chacun y trouve ce qui convient le mieux à ses aptitudes, aux besoins de sa profession, aux ambitions qu'il nourrit. Dans les deux classes d'une heure qu'il peut suivre, de 7 h. 30 à 8 h. 30 et de 8 h. 30 à 9 h. 30, les lundis, mardis, mercredis et jeudis de chaque semaine, l'étudiant apprend à son choix, et suivant des degrés qui correspondent à son avancement, l'anglais, le français, l'allemand, l'espagnol, le latin, les mathématiques (arithmétique, algèbre et géométrie), la chimie, l'électricité, la physique, l'histoire et l'économie politique, la tenue des livres, le droit commercial, la sténographie et la dactylographie, le dessin, la mécanique, l'architecture. C'est la ville qui fait tous les frais, paie les professeurs, procure l'usage gratuit des laboratoires et autres instruments de travail. Les meilleurs élèves reçoivent des récompenses, qui sont généreusement données par les professeurs. Détail extraordinaire et que je ne puis pas omettre de noter après les visites des classes, je demande à M. Nicholson quelle est la composition ethnique et


religieuse de son immense école; il cherche, avec ses collègues, et tout surpris lui-même de la proportion, il me déclare que 75 pour 100 sont des Israélites. Nous avons vu, dans le chapitre précédent, qu'ils atteignent à New-York le chiffre unique au monde d'environ 800 000. Leur présence dans cette High School atteste éloquemment leur désir de s'élever et fournit l'explication de leurs succès. Quand je me rappelle l'aspect misérable des Juifs orientaux qu'amenait notre navire et quand je pense que leurs enfants ressembleront à la studieuse et élégante jeunesse de cette grande école, il me semble que je vois fonctionner, presque automatiquement, le phénomène d'assimilation. Mais que deviennent, dira-t-on, les adultes trop ignorants pour être admis en de telles écoles, et cependant désireux de s'instruire ? Ils ont les écoles primaires du soir, semblables à celles de nos pays, avec cette différence que la plupart sont entretenues par des fondations privées. Elles s'ouvraient au moment de mon retour à New-York, le 30 septembre et les soirs suivants, au nombre de 84. Tous les journaux en donnaient la liste, avec les adresses. Ces MSMmy e~MMn<sry scltools sont suivies, en particulier, par les immigrants de tout âge, et dont beaucoup ont surtout à y apprendre l'anglais. Il peut s'en trouver, dans la masse, qui ne profitent guère, comme cette vieille négresse, dont parlait un journal, à Boston, et qui apprenait à lire chaque hiver, l'oubliant chaque été; mais la plupart en tirent grand avantage et y acquièrent des connaissances qui leur permettent de mieux gagner leur vie ou même de suivre les High Schools. J'ai parlé de Boston, où les écoles primaires du soir s'ouvrirent pendant mon séjour, la troisième semaine d'octobre; elles commençaient avec 20 000 élèves, contre 17000 l'année précédente, et de tout sexe, de tout âge, de toute nationalité, de toute race, jusqu'à des Grecs, des Russes, des Polonais, des Turcs, des Chinos et des nègres. Il fait encore clair quand nous arrivons à Plattsburg, un clair de soirée limpide, où le lac et les bois prodiguent fraîcheur et parfums. Quelle joie de s'en imprégner, après New-York torride, pendant qu'une voiture légère nous emmène à « l'école catholique d'été d'Amérique c'est-à-dire au groupe élégant et simple de chalets, de tentes, de pensions familiales, de salles de conférence, sans omettre la chapelle, qui, pour deux mois de belle saison, réunit dans le délassement, l'étude et la prière, plusieurs milliers de catholiques venus de tous les Etats, principalement de l'Est et parfois même de l'étranger.

L'idéal village domine la rive ouest du grand lac Champlain,


au delà duquel s'aperçoivent les collines verdoyantes de l'Etat de Vermont, tandis qu'en se retournant l'on découvre les monts gris des Adirondacks. Une longue avenue sablée partage en deux les groupes de maisons; des planches de bois blanc s'en écartent pour conduire, parmi les gazons finement tondus, aux diverses demeures. Les chalets sont de telle sorte entretenus qu'on les croirait tous peints à neuf. La pluie et la boue ne peuvent rien contre une telle organisation; et quant à la poussière, le lac, les prairies, les bois en interdisent l'approche. L'intérieur des maisons et la tenue des gens n'étalent pas une moindre netteté, ainsi que je le constate aux visites qu'on me fait faire dès le soir de mon arrivée; partout, dans la mise et dans le mobilier, même simplicité, même sobre élégance, et l'on peut dire qu'on n'aperçoit le signe d'aucune différence sociale. Je ne sais si je m'illusionne, mais il me semble que l'atmosphère morale brille également pure et comme transparente. Chacun vit sous les yeux de tous, et rien n'est à cacher. Aux messes du dimanche matin, où ne manque personne, on prie avec recueillement et beaucoup font la communion. Une gaieté tranquille se reflète sur les visages, signe des mœurs simples et droites. La sécurité est telle que l'église et la sacristie restent ouvertes, sans gardien, même la nuit. Evidemment c'est ici une sorte d'élite qui ne pense à rien d'autre qu'à un repos honnête, à son instruction, à son avancement moral, ou plutôt qui travaille à tout ce progrès sans même y penser, ce qui n'en est pas la moins bonne manière. Je n'assisterai pas aux cours puisque, arrivé le samedi soir, il me faudra partir le lundi matin. Je recueille cependant assez d'informations pour attester que c'est pure plaisanterie de dire qu'en cette « école d'été H l'on aperçoit aisément l'été, mais l'écote plus difficilement. Le programme de cette année annonce plusieurs conférences du Rév. Talbot Smith, président de l'institution, sur la première, la deuxième et la troisième République française; du Rév. James J. Fox, de l'Université de Washington, sur les relations entre l'Eglise et l'Etat telles qu'elles étaient à l'origine et telles qu'elles sont maintenant aux Etats-Unis; du Rév. John J. Driscoll, sur la reconstitution de l'Eglise en France après la Révolution; du P. Me Millan sur le progrès des écoles paroissiales. J'y note encore des leçons d'astronomie, des cours sur l'histoire de l'éducation, sur la langue et la littérature celtiques, sur la doctrine de l'évolution et sur son histoire, sur la compatibilité du commerce et de la culture intellectuelle, sur l'ancienne et la nouvelle philosophie de la vie, sur l'histoire de France, sur l'histoire et le caractère des Volontaires Américains, sur le rêve


égalitaire. Il faut ajouter à cette liste des classes pour enfants, des cours de musique, même des leçons de danses celtiques, enfin, j'allais dire surtout, parce que c'est ce que les circonstances m'ont fait voir le mieux, des soirées mi-instructives, mi-comiques, où presque toute la colonie se rassemble et fraternise. Après notre installation dans le chalet du président Talbot Smith, nos visites à plusieurs familles et clubs, notre diner au commun restaurant, nous assistons à l'une de ces séances. Celle de demain sera moins amusante, puisque j'y parlerai; celle de ce soir est franchement gaie. Des amateurs, la plupart excellents artistes, nous jouent une sorte de vaudeville naif et cocasse, intitulé Who is M~o? <f Qui est qui? » Un papa loufoque attend le prétendant de sa fille et un domestique; il ne leur laisse pas le temps de s'expliquer et les prend l'un pour l'autre. Une confusion parallèle s'établit entre la fille de la maison et la chambrière. Mais l'amour, moins aveugle qu'on ne dit, rectifie les situations, en dirigeant les cœurs où ils doivent aller; et quand, à la fin, le papa furieux expulse tout le monde, le faux domestique parce qu'il veut épouser sa fille, le faux prétendant parce qu'il veut épouser sa bonne, il suffit que )e premier, en demandant à être remboursé de ses frais de voyage, se fasse connaître comme le domestique réel, pour que tout rentre dans l'ordre et que chacun se marie comme il doit. Toute la drô)erie de )a pièce vient de l'ahurissement que manifestent le serviteur à être traité avec tant d'égards, )e fiancé à être obligé de cirer les bottes de Monsieur. Peut-être faut-il, pour jouir dé ces facéties, n'être pas trop b!asé sur l'art du théâtre; l'auditoire, en tout cas, s'en amuse beaucoup, et aussi mon « séminariste

Le dimanche, après )a messe, visite au College Camp, où des garçons entre la treizième et la vingtième année vivent ensemble sous des tentes, comme des soldats, et mènent la vie au grand air, se livrant à des sports de toute sorte. Le régime est simple, et l'installation primitive; mais l'hygiène bien préservée. La toile de la tente est imperméable, et un parquet en recouvre le sol; des chemins de planche, pour les jours de pluie, relient ici les tentes comme ailleurs les chalets. Le camp se dresse en plein bois, sur une falaise qui domine le lac (d'où le nom de C/ Haven, port de la falaise). Les jeunes gens paraissent tous bien portants et heureux. On me présente des collégiens qui demeurent trop loin pour retourner chez eux durantles vacances, notamment des Américains du Sud, et même deux de ces jeunes Filippinos que le gouvernement des Etats-Unis fait élever à ses frais pour qu'ils l'aident plus tard à assimiler sa lointaine conquête.


La vie sous la tente, le camping, se développe beaucoup en Amérique, et non pas seulement pour la jeunesse. Des familles, des groupes d'amis vont volontiers passer quelques semaines de la belle saison dans les bois ou dans les montagnes, à reprendre ainsi l'existence primitive des prédécesseurs Indiens. Rien, paraîtil, de plus agréable ni de plus fortifiant. Mais c'est pour les jeunes garçons surtout que ce sport est considéré à la fois comme le plaisir suprême et un excellent mo3en de formation; ils y reprennent des goûts simples et ils y acquièrent la vigueur physique, deux avantages également précieux dans une civilisation surchauffée qui exagère les appétits et diminue les forces. Il faut entendre le P. Talbot Smith, excellent prêtre pourtant et plutôt d'apparence austère, vanter les bienfaits des sports et surtout du base ball, ce grand jeu national qui passe peut-être, chez les Américains, avant toute autre espèce de préoccupation. Le base ball, me dit en revenant du camp le président de l'école d'été, favorise, rien de plus évident, le développement physique; mais il développe aussi les habitudes sociales par le fait qu'il se joue devant le grand public', l'instinct de solidarité, par la répartition des joueurs entre deux équipes; la discipline, le sentiment de l'honneur et la loyauté, parce que tout s'y passe dans les justes règles. « Le base ball, ajoute-t-il, est un instrument efficace d'assimilation. Vous voyez ce jeune Filippino? Il est regardé comme bon Américain, parce qu'il joue parfaitement le base ball. »

L'Ecole catholique d'été ne manque point d'espace pour ses sports, tennis, jeux de boules, courses, golf, natation, canotage. Les bois, les montagnes, un lac de 45 lieues de long, et large, parfois, de 18 kilomètres, s'ouvrent devant ses heureux hôtes, et elle possède, en propre, 500 acres de terrain. A ce propos, le Français pensera qu'avec un tel fonds et tous ses immeubles, elle doit payer de fameux impôts. Pas un dollar, pas un cent! N'est-ce pas une œuvre d'éducation, et, à ce titre, ne sert-elle pas au bien public? L'ensemble est exempt comme « extension universitaire », et les chalets comme dormitories, dortoirs, logis d'étudiants. Mais les pouvoirs publics ne se contentent pas d'exempter d'impôts cette œuvre catholique; ils poussent le cléricalisme où, tout au moins, l'aveuglement jusqu'à l'encourager de leurs sympathies visibles parmi ses visiteurs, l'Ecole d'été a inscrit les noms du président Mac-Kinley, de plusieurs vice-présidents, et de Th. Roosevelt quand il était gouverneur de l'Etat de New-York. La même bienveillance favorise, du reste, toutes les œuvres analogues, et par exemple l'Institution protestante de Chautauqua, où nous


allons maintenant nous rendre, sans qu'il soit nécessaire, je pense, de raconter le trajet.

Le nom de Chautauqua désigne premièrement un lac et secondement une institution.

Le lac est bien, des deux, le plus facile à comprendre! C'est une gracieuse nappe d'eau de 18 milles de long et de 2 milles de large, dépassant de 430 mètres le niveau de la mer, et de 240 celui du lac Erié, qui en est à 3 lieues seulement. Entouré de collines, de bois et de villas, il constitue un des plus agréables séjours d'été de l'Est et du Centre, et l'on n'y vient pas seulement de Buffalo, toute voisine, mais de Chicago et de New-York, lesquelles n'en sont pas à moins de 1SO lieues.

L'institution, c'est une école qui reçoit, l'été, des milliers d'étudiants de tout âge et qui continue de loin, le reste de l'année, à instruire, soit par des lectures dirigées, soit par des cours ambulants, son immense clientèle. Le succès qu'elle a obtenu a suscité de toutes parts des imitations, qu'elle suit avec intérêt sans les absorber et qui ont fait de son nom l'appellation commune de tout un système d'o&uvres similaires. L'Amérique est maintenant, chaque été, couverte, par centaines, de « Chautauquas » petits ou grands, et le Summer Afee/!My du lac Champlain, décrit au chapitre précédent, est, si l'on veut, un Chautauqua catholique. L'institution mère est toutefois restée, de beaucoup, la plus importante. Elle fut fondée en août 1874, par Lewis Miller, mort en 1899, et par John H. Vincent, évêque méthodiste, né en 1832, qui en est le chancelier aujourd'hui encore; son fils, George E. Vincent, remplit avec maîtrise les fonctions de président. Elle ne se proposait d'abord que de former à leur délicate mission ceux qui se dévouent aux écoles du dimanche; mais elle ne tarda pas à étendre ses desseins et à embrasser presque tous les ordres d'enseignement. C'est, dans un genre spécialement populaire et souple, une sorte d'université, où près de cent professeurs, chaque année, donnent les leçons les plus diverses, depuis des cours vraiment supérieurs pour personnes instruites, jusqu'à des cours élémentaires pour petits enfants. La session, qui, primitivement, n'était que de douze jours, en dure aujourd'hui cinquante. Le budget annuel de dépenses va au delà de cent dix mille dollars; le budget des recettes, au delà de cent seize mille Les biens, meubles et immeubles, valent sept cent mille dollars. Les dotations n'entrent encore dans cette somme que pour 61413, mais elles ne peuvent manquer de progresser, et l'institution


avancera toujours dans la voie où elle est entrée, de dépenser pour ses « étudiants » plus qu'ils ne lui donnent. C'est le cas aux Etats-Unis, dans presque toutes les grandes écoles, et cela, en général, sans subventions des pouvoirs publics. Chautauqua, du reste, n'a rien d'une affaire, et, si le travail y est rétribué, le capital ne l'est pas. Toutes les recettes servent à réaliser de mieux en mieux les fins supérieures de t'œuvre. Il y fallait des maîtres on a fait venir, des universités et collèges d'Amérique, parfois de plus loin, les compétences nécessaires. Il y fallait des bâtiments scolaires on en a construit, de toutes les dimensions, mais sans manquer à l'élégance ni à l'économie. H y fallait une propriété stable, grande, plaisante et saine on en a acheté une de 259 acres, couverte d'arbres et de gazons, qui en forment un parc naturel. Un hôtel s'est élevé, qui peut loger 300 personnes; 60 chalets et pensions sont autorisés par l'institution à recevoir les autres habitants. La population varie de 10 000, en été, à 500, pendant l'hiver.

L'ensemble forme une cité absolument indépendante, avec les services ordinaires de voirie, les eaux, le gaz, l'électricité, les messageries, la poste, le télégraphe, le téléphone, une imprimerie, un journal scolaire tous les avantages de la vie urbaine dans le cadre de la vie rurale. Il y manque des cabarets, des théâtres, des bals publics, des jeux de hasard, des mendiants, des camelots, des politiciens, des ivrognes, et un certain nombre d'autres raffinements; mais l'administration ne les tolère pas, et rien ne se fait, dans cette moderne Salente, sans sa permission. Ce n'est pas ici, en effet, une communauté socialiste ni un phalanstère, c'est un établissement d'éducation, enregistré comme tel par l'Etat de New-York, une « corporation x ou association reconnue, arec le but spécial « de promouvoir le bien intellectuel, social, physique, moral et religieux du peuple ». Les trustees et le bureau qu'ils élisent sont maitres de faire tout ce qu'ils jugent propre à servir cette cause. L'Etat, loin de les troubler, ne connaît leur œuvre que pour la récompenser de ses services en l'exemptant des impôts communs. Quant aux habitants, qu'ils soient jeunes ou vieux, seuls ou en famille, ils sont traités comme des étudiants; ils doivent cesser tout bruit après que les cloches ont sonné le couvre-feu. Ils ne pénètrent à l'intérieur de la barrière, très sévèrement close, qu'en montrant leur carte d'admission; et, ce qui parait d'abord étrange, Ils ne peuvent sortir sans exeat, ou bien ils sont obligés de payer de nouveau le droit d'entrée. Il n'y a d'exception que pour raisons très sérieuses et, régulièrement, le dimanche, pour aller au service religieux de sa « dénomination u


quand elle n'est pas représentée à Chautauqua. Les visiteurs ne sont pas plus facilement admis que dans un collège à la française. Tant de précautions ont leur raison d'être. Chautauqua n'est pas une ville d'eaux. Les simples curieux en doivent être bannis. Ceux-là seulement qui veulent en profiter sont des hôtes « désirables »; et ils n'ont pas, eux, à se plaindre. Aucun divertissement honnête ne leur fait défaut. Base ball, canotage, natation, tennis, jeux de boules, courses et jeux athlétiques, tous les sports sont représentés. Il ne manque ni soirées musicales, ni séances dramatiques, ni fêtes publiques, ni excursions (il en existe de régulières pour le Niagara). Mais l'instruction elle-même fait le plus grand attrait de la vie sans être jamais imposée, elle s'offre à tous, partout et toujours, sous les formes les plus variées et les plus séduisantes. Chacun peut apprendre ce qui lui plait; et, s'il se rencontre quelqu'un ~qui vraiment rien ne plaise dans les deux cents cours qui sont distribués, depuis les matières d'enseignement supérieur jusqu'aux travaux manuels pour enfants, il est à présumer que ce mortel difficile, ou plutôt inintelligent, quittera volontiers Chaulauqua pour une plage à la mode ou quelque bruyante villégiature.

Quoi qu'on désire de légitime, on trouve un arrangement qui y correspond ou, tout au moins, des compagnons pour l'organiser. Il existe des clubs pour hommes, pour femmes, pour jeunes gens, pour jeunes filles, pour enfants, et je dirai pour beaucoup d'autres », en ce sens que les mêmes personnes se regroupent et s'entregroupent, indéfiniment, par pays, par profession, par goûts, au besoin même par âge, puisqu'il existe un club des octogénaires, dont les membres varient de 6 à 12.

On se groupe encore par cultes, si l'on eut. Il y a un quartier des denominational houses ou maisons confessionnelles, qui ne comprend pas moins de 9 établissements divers. Des services particuliers s'y célèbrent chaque dimanche matin, à 10 heures. Des offices communs ont lieu, le même jour, ail et 5 heures, dans le grand amphithéâtre qui peut contenir 5200 personnes. Une chapelle proprement dite, qui est aussi commune, sert, pendant la semaine, à la prière du matin et à des enseignements d'ordre religieux. Les catholiques, assez peu nombreux, vont entendre la messe au dehors faute d'un clergé suffisant, l'évêque de Buffalo, sollicité d'accorder un prêtre, n'a pu y consentir que deux ou trois fois. L'institution, bien que fondée par un évêque méthodiste, traite toutes les confessions, jusqu'aux Unitariens, avec le même respect et la même tolérance. Elle n'est pas undenominational, mais a//t/eMOM!!Ma<!OM< elle n'est pas en dehors des dénominations,


elle les admet toutes. Les incrédules seuls, sans être l'objet d'une inquisition, se trouveraient mal à l'aise dans cette atmosphère sincèrement religieuse; et je pense qu'ils s'en écartent d'euxmêmes. Le fondateur, John H. Vincent, analysant les principes de l'institution, déclare que Chautauqua repose en premier lieu sur l'idée que l'éducation est l'œuvre de toute la vie; et il ajoute immédiatement « Le vrai fondement de l'éducation est religieux. La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse. Il faut avant tout admettre l'existence de Dieu et ses droits sur nous comme êtres moraux; l'unité et la fraternité de la race, avec tout ce qui en découle; l'harmonie entre nous et ce qu'est Dieu, prise comme idéal de la vie pour le temps et l'éternité; la poursuite et le bon usage de toute science capable de nous développer; l'accroissement d'un amour respectueux envers Dieu et de la disposition à se sacrifier à travailler de bon coeur pour le bien-être de l'humanité. » Or, il ne s'agit point là de cette abstraction, de ce rêve qu'on appelle religion naturelle. Ce qui est enseigné et pratiqué à Chautauqua, c'est la religion révélée de la Bible et de l'Evangile, ce sont les vérités communes à tous les chrétiens; et sans doute les catholiques trouveront cet enseignement incomplet, mais nul ne s'opposera à ce que, par eux-mêmes, ils le complètent dans leur culte et dans l'expression de leurs croyances.

Une salle particulière, normal hall, est consacrée à étudier la Bible et à préparer les maîtres des écoles du dimanche, ce qui était l'enseignement primitif et demeure l'enseignement essentiel, « normal de l'Institution. Pour le rendre plus facile, on avait même, dans les premières années, arrangé un « modèle de la Palestine », une reproduction topographique de la Terre Sainte. Cette miniature en pierre et en sable n'avait pas moins de 100 mètres de longueur et marquait assez bien les montagnes, les villes, le lac de Tibériade, le torrent du Cédron, la mer Morte, tous les paysages sacrés. On ne l'a pas entretenue, et elle est remplacée avantageusement par un bel édifice de style grec, appelé Aula CA~t, la maison du Christ, dont l'architecte, Paul J. Petz, est le même qui a construit la fameuse Bibliothèque du Congrès, à Washington. Une nef centrale de 70 pieds se termine par une plate-forme au fond de laquelle une grande arche attend la statue du Christ; ce sera probablement, et il faut le souhaiter, une copie du chef-d'œuvre de Thorwaldsen. On ne fera point de cérémonies proprement cultuelles dans Aula Christi; on y tiendra toutes les réunions scientifiques, morales, artistiques, on y donnera tous les discours, leçons ou concerts dont l'objet sera de faire connaître et aimer la vie, les paroles, les actes, l'esprit,


l'influence permanente du Maître Divin. Dans une des deux ailes latérales, seront rassemblés tous les travaux sur la vie de Jésus. Les œuvres d'art qui le rappellent et le glorifient orneront le reste de l'édifice. Les vitraux retraceront les scènes évangéliques « Là, dit John H. Vincent, chacun pourra, tous les jours, à toute heure, s'instruire de ce que le Christ a dit et fait. Ce sera l'édifice central de Chautauqua, et il symbolisera devant le monde ce qui sert d'inspiration et de force à tout ce que nous tâchons d'accomplir. »

Faire pénétrer l'idéal religieux dans toute la conduite, dans les actes même les plus humbles, instruire pour enseigner à vivre, et cela sans distinction d'âge, de profession, ni de fortune, tel est, en effet, le but élevé que poursuit l'école de Chautauqua, et dont l'on ne saurait dire qu'elle se soit jamais écartée. Quel meilleur idéal pouvait-elle, dès lors, proposer à ses foules d'adhérents, que la personne et les œuvres parfaites de Celui qui est venu, a-t-il dit lui-même, pour que les hommes possèdent la vie, et toujours plus de vie?

Le succès de Chautauqua et des œuvres similaires est un des faits qui honorent le peuple d'Amérique. Que, chaque été, une population de 10 000 personnes, et qui se renouvelle, vienne librement s'adonner à une discipline si haute; que l'année durant, par centaines de mille, des gens de toute profession, sur toute la surface du pays, se tiennent en rapports avec l'institution pour apprendre d'elle quels ouvrages lire et, s'il est possible, quels maîtres écouter; que cette œuvre, en même temps, reste désintéressée malgré le budget qu'il lui faut manier, et qu'elle garde une inspiration religieuse tout en pratiquant la plus parfaite tolérance; qu'elle s'impose, par une telle conduite, à l'admiration et aux encouragements de ce que la nation compte d'hommes éminents dans tous les domaines de l'action ou de la pensée, rien ne fait mieux ressortir la valeur morale et intellectuelle, la soif d'instruction et de vrai progrès qui caractérise, aux EtatsUnis, la portion moyenne, la portion ascendante du peuple, celle qui sert d'épine dorsale, de back bone comme on dit là-bas, à cette grande démocratie et qui la maintient haute et droite, malgré tout, entre les périls également redoutables d'une grossière démagogie et d'une ploutocratie sans entrailles ni lois. Félix KLEiK.

La suite prochainement.


REVUE DES SCIENCES Découvertes et inventions A la Sorbonne. Nouveau genre de photographie. La photographie intégrale de M. G. Lippmann. Plus d'appareil. La plaque sensible porte avec elle la chambre noire et l'objectif. Epreuves reproduisant la réalité. Vues en grandeur naturelle. Le relief. Les promesses du laboratoire. Chimie La neige d'hélium. Solidification du gaz, hélium à Leyde. Anthropologie Découverte d'une grotte à fresques. La grotte de Pradel dans l'Ariège. Quarante peintures. Profils d'homme. Chevaux et bisons. Expéditions polaires Une répétition au Lauteret. Les nouveaux traîneaux automobiles Essais en montagne. Aerostation Le nouveau ballon mixte Santos-Dumont. Ballon aviateur. Système métrique Notre pièce de 25 centimes en nickel. Condamnation par l'Académie des sciences. Variétés Le pouvoir filtrant des sables de la mer.

C'est bien joli, et si ce que nous allons dire passe du laboratoire dans la pratique, vraiment M. Lippmann aura fait une des plus belles et des plus fines inventions de ce siècle. Du reste, déjà nous devons à M. G. Lippmann, de l'Institut, la photographie directe des couleurs.

Il s'agit d'une véritable révolution dans nos procédés photographiques et dans la photographie elle-même. En comparaison de ce que M. Lippmann nous révèle, on pourrait presque dire que nous n'avons pas su faire jusqu'ici de photographie. La photographie naturelle n'est qu'un petit épisode de la photographie Lippmann. Il est incontestable, en effet, que la plus parfaite de nos épreuves photographiques ne montre que l'un des aspects de la réalité; elle se réduit à une image unique, fixée dans un plan, comme le serait un dessin ou une peinture. Nous nous contentons de ce résultat par habitude, depuis les premières épreuves du daguerréotype. Mais la vue directe de la réalité est tout autre et offre bien plus de variétés. Nous voyons les objets dans l'espace en vraie grandeur et en relief et non dans un plan. En outre leur aspect change avec la position de l'observateur, la perspective se modifie, les parties cachées ne restent pas toujours les mêmes. Enfin, si le


spectateur regarde le monde extérieur par une fenêtre il est maitre de voir les diverses parties d'un paysage venir s'encadrer successivement entre les bords de l'ouverture, si bien que, dans ce cas, ce sont des objets différents qui lui apparaissent successivement. Nous sommes bien loin de compte aujourd'hui entre la réalité et l'illusion photographique.

Ce qu'il faudrait, ce serait évidemment d'arriver à reproduire le monde extérieur dans toute sa réalité, d'obtenir un paysage s'encadrant en apparence entre les bords de l'épreuve, comme si ces bords étaient ceux d'une fenêtre ouverte sur la réalité. Ou encore, en d'autres termes, obtenir une épreuve telle qu'en l'examinant par transparence, l'œil perçoive tout ce qu'il verrait en fait s'il regardait la réalité limitée par les contours de l'épreuve. Voici un bois, un fleuve, un château, deux personnes au premier plan que vous distinguez de votre fenêtre, est-il possible de les fixer à tout jamais sur une plaque, de façon qu'en regardant ensuite cette plaque, vous éprouviez absolument l'impression que vous aviez précédemment en observant la nature à travers la fenêtre dimensions naturelles, relief, grandeurs relatives, et même qu'en vous déplaçant vous voyiez les choses comme vous les distinguez dans la réalité. !1 semble bien de prime abord qu'un pareil résultat soit impossible à obtenir. et c'est précisément pourtant ce que M. Lippmann a pu réaliser. La photographie Lippmann n'est plus du tout la photographie ordinaire. On peut demander à ce genre de photographie beaucoup plus qu'à la main de l'homme.

La solution trouvée par M. Lippmann est d'une simplicité géniale et peut être cependant délicate à faire saisir à simple lecture sans dessin explicatif. Avec un peu de réflexion, on comprendra le secret du nouveau système. M. Lippmann prend une plaque de verre ou mieux, pour les essais, une pellicule transparente de celluloïd ou de collodion enduite sur l'une de ses faces d'une émulsion sensible à la lumière. Avant le dépôt de cette couche sensible, on a pressé la pellicule à chaud dans une machine à gaufrer, de façon à produire sur chacune de ses faces un très grand nombre de petites saillies en forme de segments sphériques. Chacune de ses saillies de la face antérieure de la pellicule est destinée à faire office de lentille convergente. Chacune des saillies de la face postérieure, celle qui a été sensibilisée, est destinée à recevoir l'image produite par une des petites lentilles de la face antérieure.

Ainsi on a préparé une série d'objectifs minuscules groupés sur la plaque et derrière une série de plaques sensibles corres-


pondantes; si l'on veut, on a constitué des milliers de petits appareils photographiques juxtaposés et qui se trouvent au point en raison de leurs formes et de la distance un peu éloignée relativement des objets à photographier. On pourrait dire que si chaque cellule simule un œil simple, leur réunion rappelle complètement l'ceil composé des insectes.

Il est évident que la première propriété d'un pareil s) sterne est de donner des images photographiques sans intervention d'une chambre noire ordinaire. Chaque petit objectif microscopique voit pour son compte et dessine l'image sur la face sensible. Il suffit donc de présenter la pellicule en pleine lumière devant les objets à représenter. Bien entendu, on a conservé cette pellicule dans une boite étanche à la lumière et on ne l'ouvre que pendant le temps nécessaire à la pose. On referme la boîte, on développe et l'on fixe dans l'obscurité comme d'habitude. Ainsi, dans ce système, une boîte fermée que l'on ouvre; aucun appareil spécial. Il y a, à l'intérieur, des milliers d'objectifs qui ont fixé des milliers d'images.

Chaque objectif élémentaire a travaillé et il existe au verso de la pellicule toute une collection d'images. Observées du côté de la couche sensible ces images ne peuvent être distinguées à l'œil nu et donnent l'impression d'une couche grise uniforme. Au contraire, regardons la pellicule par la face opposée en éclairant par transparence. Alors, l'imagination est confondue. C'est merveilleux. L'œil voit à la place du système des petites images une seule image résultante projetée dans l'espace en vraie yMM~Mr. Si l'œil se déplace, il voit l'objet sous ses différents aspects; si l'on fixe l'image avec les deux yeux, le relief des objets apparaît nettement dans l'espace. En sorte que l'on a bien cette fois devant soi paysages, habitations, personnes en vraie grandeur et en relief. C'est tout à fait étonnant. On se demande aussitôt comment toutes les petites images marquées sur la pellicule ont disparu pour donner naissance à cette image unique, représentation fidèle de la réalité.

C'est fatal et il ne saurait en être autrement. Quand nous regardons l'épreuve du côté des petites lentilles microscopiques, un point quelconque de l'image photographiée derrière vient frapper notre œil qui le voit par transparence projeté dans l'espace. L'image vue est la résultante de la sommation d'éléments empruntés à l'une des images photographiées sur le fond des cellules. L'image perçue est continue, mais à la condition que les cellules ou petites chambres noires soient suffisamment rapprochées. Du leste, il survient ici ce que l'on remarque dans une


chambre noire ordinaire, quand on a remis dans le châssis le cliché qu'elle a permis de faire. Un point quelconque de l'espace est venu imprimer son point symétrique sur la plaque. Eclairons ce point sur le cliché, les rayons émergents iront converger dans l'espace juste au point générateur. Il y a reversibilité. De même notre œil doit voir nécessairement dans l'espace l'image qui est venue s'imprimer au fond des petites cellules.

Nous voyons ici en relief, puisque nos deux yeux bénéficient des positions différentes, et perçoivent des perspectives correspondantes, comme dans les appareils stéréoscopiques. Enfin, si nous nous déplaçons devant l'épreuve, il est clair que notre œil sera frappé par d'autres points des cellules et nous apercevrons d'autres régions des paysages ou des portraits.

En somme, tout ce singulier système photographique peut se résumer en quelques lignes. Préparer des pellicules sensibles sur lesquelles on a juxtaposé un grand nombre de petites chambres noires. Ces petites chambres impriment des milliers d'images qui ensuite vues simultanément par transparence à travers la pellicule donnent une impression unique se projetant dans l'espace en nous montrant les objets mêmes qui les ont produits. C'est extrêmement ingénieux.

Ces épreuves sont des négatifs, il est facile de les transformer en positifs. Les premiers essais ont été réalisés avec un gaufrage des pellicules tout à fait rudimentaire; malgré cela les résultats ont déjà été très satisfaisants. On a remplacé ensuite le gaufrage avec le collodion par de petites globules de verre sphérique de 0 millimètre 22 rangés sur une plaque photographique ordinaire. La tentative a été aussi réussie. Evidemment la mise au point du procédé va exiger, pendant quelque temps des recherches et des efforts laborieux. Mais il n'est pas douteux qu'un physicien aussi habile que M. Lippmann ne triomphe de ces difficultés de la première heure. Nous posséderons alors une méthode incomparable de reproduction des objets, résultat capital que nous n'aurions jamais osé espérer.

Le gaz helium vient d'être solidifié, le 29 février, par le professeur Kamerlingh Onnes, de l'Université de Leyde, en présence des professeurs Lorentz et Kuenen. M. Becquerel, ami particulier de M. Onnes, en reçut la nouvelle qu'il communiqua à l'Académie des sciences de Paris. Un télégramme en avait averti aussi hl. Dewar, de la Société navale de Londres, auquel on devait bien la primeur de la nouvelle, car c'est grâce à son procédé de séparation de l'helium des gaz rares de l'air et des eaux thermales


par le charbon, que l'on put se procurer les quantités d'hélium nécessaires à l'expérience. Il eût mieux valu se servir de la méthode de M. Moureu qui retire entièrement l'helium du griffon des sources d'eau de Bourbon-Lancy. Nous avons déjà dit que cette source débitait 10 000 litres d'helium par an. On vient de séparer cet helium des autres gaz rares, auxquels il est associé, aux usines de M. de Laire, à Issy près Paris. Quoi qu'il en soit, M. Onnes a comprimé 7 litres d'helium à la pression de 100 atmosphères et a refroidi le gaz à la température de 2S9", au moyen de l'hydrogène liquide bouillant dans le vide. Puis, par détente dans le vide, il a observé la formation d'un nuage qui se transforme en une neige floconneuse. Cette neige a mis 20 secondes à se vaporiser. C'était bien de l'helium solidifié. On avait calculé préalablement que le point critique de l'hélium était voisin dé 267°. La température atteinte au laboratoire de M. Onnes doit être inférieure à celle du point critique. En tout cas, elle n'est pas éloignée du zéro absolu 270". Cette température de solidification de l'helium est la plus basse de celles que l'on ait pu produire jusqu'ici et la détermination du professeur de Leyde offre un vif intérêt par les physiciens. Nous devons à M. René Jeannel une découverte qui augmente nos connaissances sur l'art préhistorique. Le 6 mars dernier, avec M. J. Fauveau, inspecteur-adjoint des forêts à Foix, il visita la grotte de Portel, encore appelée « grotte de Crampagna », qui s'ouvre à 420 mètres d'altitude environ sur la crête du Plantaurel, commune de Loubens, canton de Varilhes (Ariège). On savait déjà que cette caverne était riche en débris d'ossements. Son entrée fait face au nord-est. On y pénètre par un étroit boyau en descente rapide qui conduit à différents couloirs rectilignes. Cette grotte avait, d'après M. Cartailhac, été fouillée autrefois par M. Noulet qui y avait recueilli des restes quaternaires de l'industrie humaine et des ossements humains. Aussi est-ce avec une véritable surprise que M. R. Jeannel releva sur les parois des galeries 40 peintures à fresque représentant des animaux et des silhouettes humaines. On n'a pas trouvé de dessins gravés, mais uniquement des peintures en noir ou en rouge, au trait ou en teinte plate. Toutes les peintures sauf une sont monochromes. Les stalagmites des parois quelquefois humides recouvrent et masquent partiellement un certain nombre de sujets.

Le véritable intérêt de ces peintures qui remontent aux temps patéohthiques se porte surtout sur deux d'entre elles qui repré-


sentent des profils d'hommes en pied. Tous deux sont peints en rouge, mais un peu effacés. L'un est remarquable par son crâne très dolichocéphale, à front très fuyant, à angle facial très fermé, évidemment un type d'homme inférieur. L'autre est saisissant par son attitude simiesque, son dos arrondi, ses bras battant en avant. A Altamira, à Marsoulas, on avait rencontré comme dans les cavernes de Font de Gaumes et de Combarelles des profils d'hommes gravés, mais point encore que je sache, des figures humaines peintes.

Nous espérons bien que l'on en publiera bientôt des reproductions exactes.

Les nombreux animaux figurés dans la grotte sont des bisons, des chevaux, des sangliers, avec une forte prédominance de chevaux. La grotte du Portel est, comme le dit M. Jeannel, la grotte des chevaux, comme Nioux, qu'étudie en ce moment M. Cartailhac, est celle des bisons. Quelques chevaux courent au galop; un sanglier est représenté accroupi. Ces dessins de chevaux ne sont pas bons. les jambes sont disproportionnées. Aucune bête ne présente la perfection artistique que l'on rencontre dans les peintures au trait noir d'Altamira ou de Nioux. Toutefois, M. Jeannel signale au fond de la caverne un cheval au trait noir très réussi, un grand bison, un grand cheval polychrome rouge cerné de noir, etc., qui sont d'un dessin agréable et correct. Aucune bête n'est représentée percée de flèches.

Cette grotte, encore mal explorée, réserve-t-elle de nouvelles surprises? C'est ce que nous saurons dans quelque temps. Au milieu du mois de mars, rendez-vous, au milieu des neiges du Lautaret, route de Briançon à La Grave, des traîneaux polaires. On compte gagner beaucoup de temps avec ces traîneaux automobiles pour franchir les glaces et les régions neigeuses antarctiques.

M. le Dr Charcot, qui est bientôt prêt à repartir pour sa seconde exploration du pôle Sud, emporte cette fois des traineaux automobiles. Les anciens traîneaux étaient remorqués par des chiens. II fallut emmener à bord du Discovery 22 chiens, il n'en revint que trois ou quatre, les autres furent tués ou emportés par la maladie. M. Charcot a tenu à essayer le type de voiture qu'il a fait construire, sur les glaces du Lautaret. Il s'y rencontrait avec le capitaine de vaisseau Scott, commandant le croiseur cuirassé Essex, promu officier de la Légion d'honneur à la suite de sa mémorable campagne antarctique de 1901-1904, au cours de laquelle il atteignit 82°17' de latitude australe, le record du genre. 10 AvmL 1908. 13


M. Scott a voulu aussi emporter dans sa prochaine exploration des traîneaux mécaniques.

Les essais du Lautaret ont donné de bons résultats. Le traîneau du docteur Charcot se compose d'un chassis de traîneau norwégien, en queue d'un groupe moteur entièrement protégé contre l'envahissement des neiges, comprennant un moteur de 3 chevaux à deux vitesses, 4 et 8 kilomètres à l'heure, enfin du propulseur. Ce propulseur est formé par une roue à deux jantes. reliées par des raquettes montées sur le même moyeu, à une distance de 30 centimètres l'une de l'autre. Chacune des jantes est garnie de grappins, sortes de petites palettes destinées à mordre dans la neige et dans la glace. Cette roue, entrainée par le moteur à pétrole, possède assez de jeu pour suivre exactement les sinuosités du terrain; elle est armée d'un frein qui ne lui permet pas de dépasser une certaine vitesse dans les descentes. Ce traîneau, qui sort de chez MM. de Dion et Bouton, a transporté au Lautaret, sur de mauvais chemins en pente ou dénudés, des vivres, des munitions et des appareils de toutes sortes, comme il est appelé à le faire au pôle.

Pendant ce temps, opéraient à côté le commandant Scott, son lieutenant M. Barne, et M. Courrier, ingénieur de l'usine de DionBouton. L'auto-traîneau pèse ici 900 kilogr., au lieu de 210 kilogr. du traîneau Charcot. Il a une machine plus forte de 8 chevaux. Le propulseur consiste en palettes métalliques qui prennent point d'appui sur la neige. Le lieutenant Barne essayait simultanément un autre traîneau un peu plus léger, avec roues dentées en bois et moteur de 10 chevaux. Poids 800 kilogr. Ces différents engins ont bien travaillé, et après quelques légères modifications, ils prendront place dans le matériel de chaque expédition polaire antarctique.

Nouveau ballon, le n° 16 de M. Santos-Dumont. Il était abrité dans son hangar, boulevard de la Seine, devant l'île de Puteaux. On l'a conduit à Bagatelle, sur la grande pelouse, pour voir comment il se comporterait à l'air libre; après une série d'expériences, il a été de nouveau réintégré sous son hangar jusqu'à sa prochaine sortie.

Ce dernier ballon Santos-Dumont offre un certain intérêt. Le jeune inventeur a voulu réaliser un ballon aviateur, c'est-à-dire un système mixte dans lequel la force ascensionnelle serait obtenue par l'aérostat et l'équilibre de marche par les ailes ou plans ordinaires aviateurs. En somme, le n° 16 est un long cigare de 113 mètres cubes en soie vernie contenant un ballonnet com-


pensateur de 4 mètres cubes, qu'un ventilateur remplit d'air pour maintenir la forme rigide. Deux hélices en aluminium sont placées à gauche et à droite de la nacelle. Chacune de ces hélices est actionnée par un moteur Dutheil et Chalmers de S chevaux à deux cylindres. A l'arrière et à l'avant de la nacelle sont des plans qui forment aéroplane.

Quand Santos-Dumont est à bord, l'ensemble est seulement de 25 kilos plus lourd que l'air. Il est évident que dans la pensée de l'auteur, on s'est proposé de constituer un aéroplane sans poids, pour ainsi dire, dont toute l'énergie de traction serait utilisée à la progression et non plus à la sustentation. L'événement nous dira ce qu'il faut en penser, mais du premier abord le système ne nous paraît pas théoriquement lancé dans une voie logique. Le ballon, si réduit qu'il soit, constituera toujours une résistance qui absorbera une grande partie de l'énergie produite et gênera l'évolution du système dans l'air. Attendons les leçons de l'expérience.

Elle vient d'être vivement attaquée par le Bureau des longitudes et par l'Académie des sciences, notre petite pièce de 25 centimes en nickel, qui remonte à 1903. Elle n'a, du reste, jamais été bien vue du public, qui l'a accueillie sans enthousiasme. Elle a été attaquée, non pas parce qu'elle est en nickel, mais parce qu'elle représente 25 centimes et que 25 centimes n'appartiennent pas à notre système métrique. Le Bureau des longitudes avait éprit à ce propos au ministre de l'instruction publique en novembre 1907. « Ayant appris qu'il était de nouveau question de créer et d'émettre une monnaie de nickel comprenant des pièces de 5, 10 et 20 centimes, émet le vœu que le gouvernement s'attache à respecter les règles qui avaient été posées par les fondateurs du système métrique et qui accordaient à chaque unité effective seulement son double et sa moitié. La pièce actuelle de 25 centimes a été émise en désaccord avec ces règles. » Cette lettre fut transmise par le Bureau à l'Académie des sciences le 30 novembre. L'Académie saisie nomma une commission dont le rapporteur, M. Violle, a fait connaître les conclusions ces jours derniers.

C'est sur la loi du 18 germinal an III qu'a été fondé tout le système métrique. L'unité des monnaies prendra le nom de franc. Lorsqu'on voudra exprimer les dixièmes ou les centièmes de francs, on se servira des mots décime et centime. Chacune des mesures décimales aura seulement son double et sa moitié. On peut voir encore en conformité de la loi au Musée des monnaies, des pièces


de 5 décimes, 2 décimes, 1 décime, respectivement frappées en l'an 11, en l'an IV, etc.

La loi est la loi; on aurait pu s'imaginer qu'à partir de cette époque, on ne frappa plus que des pièces conformes. Il fallait compter avec les vieilles habitudes; Tin fit encore usage de la toise de 2 mètres, de l'aune de 120 centimètres. On conserva les anciens sous et les pièces de 6 liards. On se servit à la fois des pièces de 20 et de 25 centimes. Il faut attendre le décret du 3 mai 1848 pour voir ramener la fabrication des monnaies au système décimal et faire prévaloir la loi fondamentale du 18 germinal an III. Et encore de 1837 à 1842, on eut beaucoup de peine à s'entendre sur cette question des monnaies. Sur un rapport de Dumas et de Colmont, le ministre des finances déposa à la Chambre, le 7 mars 1847, un projet de loi, « les unités du système monétaire sont le centime, le décime et le franc. La pièce de 1 décime sera frappée en bronze, la pièce de 2 décimes devra être substituée à celle de 1/4 de franc qui doit disparaître d'un système rigoureusement décimal. » La Chambre repoussa le projet et la question ne revint que devant une nouvelle Chambre, en 1843. Gay-Lussac, rapporteur, fit accepter la pièce de 25 centimes en argent, jusqu'à ce qu'un décret du gouvernement provisoire du 3 mai 1848 l'ait fait enfin supprimer, pour la remplacer par la pièce de 20 centimes.

Et la pièce de 25 centimes, très vivace, comme on voit, nous est revenue, malgré tout, en 1903, en nickel. Naturellement, le Bureau des longitudes et l'Académie trouvèrent que cette fois >s c'était trop. Ce n'est pas à la France qui a fondé le système métrique à donner le mauvais exemple. M. Violle a rappelé le principe. Nous ne devons pas sortir de la loi fondamentale. Le franc et ses multiples par 10, le franc et ses sous-multiples par 10 décime et centime. La pièce de 25 centimes est absolument condamnée.

Encore une légende qui s'en va. Elle n'était pas bien gênante, mais enfin elle trompait, au mois de septembre, les touristes qui fréquentent les bords de la mer.

Depuis longtemps on prétend que pour dessaler l'eau de mer, il suffit de lui faire traverser une couche de sable ou de terre. Les hydrographes du dix-septième et du dix-huitième siècle admettaient qu'un vase de terre vide bouché avec de la cire, immergé dans de l'eau de mer était remonté rempli d'eau douce. Marsigli fit passer en 1725 de l'eau de mer à travers de la terre de jardin ou du sable dans une série de quinze vases ouverts et disposés


en cascade les uns au-dessous des autres. Il crut constater au moyen de l'aréomètre et en pesant des volumes égaux une diminution de densité et de goût salé. Cette croyance a persisté, puisque, sur les rives de l'Océan ou de la Manche, les pêcheurs affirment encore que l'on purifie l'eau de mer de son sel en lui faisant traverser du sable.

Il existe même au pied des falaises d'Etretat, de Dieppe, de Puy, de Criel, etc., noyées dans les sables du rivage, de petites sources d'eau bien visibles à marée basse. Cette eau est sensiblement douce. C'est en effet de l'eau douce provenant des fissures de la craie. Mais, pour les gens du pays, l'eau est de l'eau de mer dessalée par son passage à travers les sables de la plage. M. Thoulet, professeur de géologie à l'Université de Nancy, bien connu par ses recherches d'océanographie, a voulu à son tour savoir exactement à quoi s'en tenir sur ces opinions populaires. Il a empli en partie un tube de verre de 1 mètre de sable des dunes d'Arcachon et il a fait passer de l'eau de mer sur ce filtre improvisé par portions successives, enfin il a analysé ces trois prises d'essai. Résultats densités sensiblement les mêmes, variations de compositions insensibles.

Le phénomène se réduit à la fixation par attraction moléculaire des sels divers en solution dans un liquide au contact d'un corps solide quelconque chimique et inerte. L'expérience est défavorable à la légende.

M. Thoulet rappelle à ce propos que l'on connaît des exemples d'équipages naufragés sur certains attels du Pacifique diserts, dénués de végétations et élevés à peine de quelques décimètres au-dessus des flots, qui ont trouvé de l'eau suffisamment douce pour être buvable en creusant quelques trous très peu profonds à travers le sable coraillien. Une observation un peu attentive montre que cette eau n'est pas de l'eau de mer dessalée par les sables. C'est de l'eau de pluie protégée contre son mélange avec la mer par les sables environnants. C'est, sous une forme un peu différente, l'eau des sources des plages à grande falaise ou encore des puits à marées du littoral.

Henri DE Pahville.

a


CHRONIQUE POLITIQUE II semble que notre pays subisse, en ce moment, par la faute de son régime, une crise de dissolution morale. Les scandales se multiplient, de tous côtés, en quelques jours. C'est, à Paris, l'emprisonnement d'un financier qui avait des protecteurs, des auxiliaires, des espions, dans les bureaux de plusieurs ministères, et qui s'était choisi pour « avocat-conseil » un des vice-présidents de la Chambre, avec une grasse rémunération; c'est, dans le Nord, un sénateur radical, notaire par profession, qui mange l'argent de sa clientèle et qui s'enfuit tranquillement, sous le regard des magistrats, avec l'aide de ses amis politiques; c'est, dans le Midi, une municipalité fameuse, qui, pour la troisième ou quatrième fois, découvre, parmi ses membres, des concussionnaires c'est, à l'Est, une bande de bouchers qui empoisonnent de leurs viandes avariées la nourriture de nos soldats. Et, dans chaque scandale, il reste un mystère qui inquiète la curiosité défiante de la foule. On devine d'autres hontes. On cite des fortunes faites sur les bas-fonds du Parlement. On croit apercevoir dans le monde gouvernemental, autant que dans le monde des affaires, nombre de corrompus que la justice pourrait, sans son indifférence ou son impuissance, mettre sur la sellette, aussi bien que les agioteurs ou les tripoteurs arrêtés dans certaines coulisses. Politiciens tarés qui se mêlent aux financiers véreux les mêmes qui enjôlent par leurs programmes fallacieux les électeurs naïfs, gogos toujours renaissants de la démocratie utopique; les mêmes qui dupent le peuple, dans les faillites du Parlement, comme les autres, dans les « krachs » de la Bourse. Sans doute, le Parlement peut toujours, du haut de sa tribune, donner le change, par la sévérité de ses discours, à ceux qui suspectent son austérité. Dans une séance de la Chambre où cette même majorité qui a si impudemment augmenté son salaire législatif et qui gruge notre budget, a eu trois heures de vertu, on a entendu M. Ceccaldi se plaindre que la justice ferme les yeux sur les émissions frauduleuses de certaines compagnies, et M. Briand a bien voulu reconnaître « l'insuffisance des garanties données à la petite épargne ». Mais, ces satisfactions oratoires si bénévolement four-


nies à l'honnêteté publique, que valent-elles? Depuis quelque vingt ans, pas une grande escroquerie n'a été sérieusement punie. Le peuple le sait. Quelle confiance accordera-t-il à ce Parlement qui ne veut pas même édicter une loi contre la fraude électorale? Quelle confiance, à cette Chambre et à ce ministère qui, en préparant le rachat du chemin de fer de l'Ouest, favorisent une spéculation dont la trame est déjà connue? Et, si la démoralisation continue dans ce pays où les lois ne s'efforcent qu'à détruire le pouvoir moralisateur de la religion, quelle autorité morale le gouvernement garde-t-il lui-même, quand il accepte une loi qui réhabilite 400 000 faillis, pour les convertir en électeurs, et quand il propose une loi qui amnistie, grâce à la surenchère électorale de la Chambre, non pas seulement « toutes les infractions » commises dans les troubles du Midi, en 1907, mais presque tous les délits et contraventions ordinaires, si bien que l'amnistie, déjà devenue un acte de pardon périodique, annule la justice, tous les deux ans?

Le gouvernement a sa manière de rivaliser avec les traitants qui frustrent le public, avec les bandits qui dépouillent les particuliers. Sans souci de paraitre un malhonnête homme, il retire aux créanciers de l'Etat la sûreté que l'Etat leur avait offerte dans la loi de vendémiaire an VII, en leur promettant de n'exercer jamais aucune retenue sur la rente française. Quatorze fois, cette promesse avait été renouvelée depuis cette époque, dans la bonne et dans la mauvaise fortune de la France. « Défense expresse d'imposer la rente », s'écriait M. Thiers, à l'heure où il faisait l'emprunt presque sacré qui devait libérer notre territoire. Cet engagement de l'Etat, M. Caillaux le rompt par sa loi sur le revenu. M. Briand, de son côté, se rend coupable d'un attentat, par sa loi sur la dévolution des biens ecclésiastiques. Avec M. Caillaux, l'Etat renie sa parole; avec M. Briand, il manque de probité les fondations pieuses qu'il confisque, il en spolie les héritiers; il vole les morts, il vole les vivants. Tandis que, là, les publicains, les prévaricateurs risquent un châtiment judiciaire, 1 Etat accapare, ici, les biens des catholiques, juridiquement, en supprimant la justice, de par la loi exceptionnelle et circonstancielle de M. Briand c'est l'impunité légale. Il dépouille les propriétaires, sous le prétexte que leurs biens ne servent qu'à un usage pieux et que, par-dessus leurs têtes, il n'y a que Dieu à qui il ait affaire. Et le Sénat est en train de sanctionner la loi de M. Briand. Tout a été dit, dans la discussion générale, pour convaincre le Sénat que, fût-ce par une raison d'Etat anticléricale et antireligieuse, aucun gouvernement ne peut, sans forfait, s'approprier le bien d'autrui. M. de Las Cases a démontré, avec une éloquence tantôt savante et tantôt pathétique, que la loi viole le droit civil, le droit public et le droit naturel. M. de Lamarzelle, dans un discours qui honorait la


tribune française par la puissance de la dialectique et la véhémence courtoise de l'élocution, a mis en contradiction la loi que M. Briand forge aujourd'hui avec la loi de 1905. M. de Ramel a cité des exemples stupéfiants de l'iniquité que cette loi va autoriser. M. Jenouvrier a fait voir comment le litige était à régler, non dans le Parlement, entre l'Etat et l'Eglise, mais dans les tribunaux, entre l'Etat et des citoyens qui défendent une propriété individuelle. M. Boivin-Champeaux a rappelé la jurisprudence même des assemblées parlementaires qui, cinq fois depuis 1889, ont décidé que la substitution créait spécialement, en faveur des héritiers, un droit de retour. M. Halgan, M. Le Provost de Launay, ont invoqué contre la loi l'opinion du pays. Vainement. Il a suffi à M. Maxime Lecomte, à M. Bienvenu-Martin, d'exciper du droit régalien de l'Etat il est toujours libre, ont-ils déclaré, de prendre un bien ecclésiastique, quand il le croit « juste et utile »; ce bien est « sous sa dépendance », à toute heure. M. Briand avait énoncé cette thèse, à la Chambre. Il lui a paru que cet absolutisme pourrait, dans le langage d'un ministre, effaroucher un peu la pudeur libérale du Sénat. Il a mieux aimé enflammer la passion politique de la majorité. Impuissant à émettre en l'honneur de sa loi le moindre argument juridique, il a réédité le réquisitoire, historique prétendument, où, devant la Chambre, il avait accusé le Pape de l'avoir forcé à la spoliation d'aujourd'hui, en repoussant les bienfaits que la loi de 1905 lui prodiguait. C'était une diversion sophistique, qui changeait la question et le débat. Mais le Sénat ne voulait, pour son vote, qu'une excuse artificieuse il a voté. Donc l'Etat pourra, dans la dévolution de ces biens pies qui valent plus de 34. millions, déchirer les contrats et garder l'argent; et rien, logiquement, ne devra l'empêcher, demain, de recourir au même procédé, pour accaparer tel ou tel bien laique également convoitable. D'avance, un des socialistes les plus hardis de la Chambre, M. Paul Constans, avait célébré cette loi qui semble inaugurer la législation même du socialisme. Il s'était écrié « C'est une expropriation partielle d'une propriété privée au profit d'une collectivité. On ne viendra plus nous dire que les collectivistes sont des utopistes. Ce que nous réclamons tous les jours, Messieurs les radicaux, vous le faites aujourd'hui. » Ce jugement de M. Paul Constans, pourquoi ne serait-ce pas le mot de l'avenir?

Le mois d'avril, à consulter les présages des premiers jours, sera un temps de crise économique. Si la grève générale proclamée en Italie, après la bagarre qui a ensanglanté une des rues de Rome, n'a pas même duré une semaine, les 300 000 ouvriers du bâtiment, en Allemagne, s'apprêtent à cette grève, pendant qu'en France, les entrepreneurs se voient obligés de la prévenir par l'arrêt du travail, le « lock-out ». Les ouvriers du bâtiment, à Paris, demandent le repos complet du dimanche, toute l'année; ils


veulent que, dans toute saison, la journée de travail soit réduite à neuf heures; ils réclament une augmentation de salaires qui les élèverait, en moyenne, à 30 pour 100 des prix actuels. Les entrepreneurs consentent à augmenter les salaires, dans la proportion de 20 pour 100; ils accordent cinquante-deux jours de repos, par an; ils proposent que la journée de travail soit de dix heures, pendant les huit mois de la belle saison, et de neuf heures en novembre et février, de huit en décembre et janvier. L'accord n'a pas pu s'établir. Aucune transaction ne s'est opérée la Confédération du Travail ne l'a pas permis; doctrinalement, elle inflige, aux ouvriers comme aux patrons, la journée de huit heures. Encore les conditions ainsi débattues n'étaientelles pas, dans ce conflit, le pire problème. C'est la désorganisation continue des chantiers qni épouvantait le plus les entrepreneurs, avertis que, désormais, le « sabotage » qui y règne, depuis un an, y sévirait plus violemment encore. Ces chantiers de ruine, ils ont décidé de les fermer. « Si pénible que soit pour nousmêmes et pour tous cette mesure, ont-ils dit, par un Manifeste, à la population parisienne, nous arrêtons le travail, parce que nous ne pouvons plus longtemps assujettir notre industrie à la direction occulte de personnalités sans responsabilités. Nous fermons, parce que, autrement, ce serait accepter notre déchéance par veulerie et par inconscience. Nous fermons, parce que ne pas résister aux meneurs, c'est entraîner à la misère tous ceux qui vivent de l'industrie et notamment ceux dont les exigences non fondées ne peuvent aboutir qu'à détruire ce qui est leur gagne-pain. » Oh le « lock-out » est une bien dure extrémité! Evidemment, le droit des syndicats patronaux égale celui des syndicats ouvriers la loi de 1884 garantit aux uns autant qu'aux autres la liberté de la grève. Il faut déplorer, toutefois, que la légalité puisse être si peu chrétienne, dans une situation où il suffirait que, des deux côtés, les hommes de bonne volonté fussent les plus nombreux. Mais la faute principale en est imputable à la tyrannie qu'exercent les syndicats sur les ouvriers et qu'exerce la Confédération générale sur ces syndicats. Elle est immorale, cette tyrannie qui commande à l'ouvrier de travailler seulement pour détruire soit l'outil, soit la machine du patron, et alors le travail, c'est le brigandage, ou à feindre de travailler, sans produire, et alors le travail, c'est le vol. Elle est cruelle aussi, cette tyrannie, quand elle contraint l'ouvrier à choisir entre la servitude et l'ostracisme le syndicat des maçons ne prétend-il pas que les patrons évincent les travailleurs libres ou bien qu'on les emploie seulement dans des chantiers spéciaux, en les y parquant? Plus avisés, les ouvriers compareraient cette tyrannie syndicale à ce qu'ils appellent la « tyrannie patronale » et ils concluraient. Mais l'espérance révolutionnaire que la Confédération du Travail éveille en eux les illusionne sur leur propre sort et, de plus en plus, cette Confédération leur


donne de sa force une idée plus haute. Elle a 3300 affiliés, parmi les ouvriers des postes et des télégraphes. Dans les ateliers de la guerre et de la marine, elle en compte déjà 20 400 et, de plus, la « Fédération nationale » des inscrits maritimes groupe autour d'elle ses 100 000 membres. La menace que la Confédération du Travail, avec tous ses moyens d'intimidation, dresse contre l'Etat est, on le voit, plus terrible encore que celle qu'elle dirige contre tous les autres patrons, puisque, lui, c'est la patrie elle-même qu'il couvre de son patronage. Mais, dans l'espèce d'interpellation mutuelle où M. Jaurès et M. Clémenceau se sont reproché l'un à l'autre l'inanité de leurs programmes et de leurs réformes, M. Clémenceau, tout en jurant d'intervenir équitablement entre les ouvriers et les patrons, s'est bien gardé de proférer un mot qui condamnât le rôle néfaste de cette Confédération dont l'organisation même n'est pas légale.

Il n'y a pas de Confédération du Travail, en Angleterre. Les ouvriers anglais ont, autant que les nôtres, l'amour de l'association ils n'ont pas notre passion de l'unité leurs syndicats sont, au contraire, jaloux de garder, avec leur liberté, leur autonomie, D'ailleurs, les classes ouvrières des deux pays diffèrent profondément par leur esprit, par leurs habitudes et leurs moeurs, autant que par le tempérament de la race. L'ouvrier anglais, plus robuste, est plus apte à une longue tâche; mais il est plus lourd et plus lent. L'ouvrier français, plus sobre, plus nerveux, plus agile, mais plus vite las. De celui-ci on peut dire qu'il possède toutes les aptitudes; de celui-là, qu'il est moins capable d'une œuvre que d'une autre, parce que, s'il a la vigueur, il n'a pas le goût. A l'un le sens industriel; à l'autre le sens industrieux. L'Anglais fabrique, ajuste; le Français façonne et orne. L'Anglais se montre peu curieux de la perfection, dans le détail. Il s'acquitte de sa besogne, sans avoir besoin qu'on l'y encourage ou qu'on l'en récompense. Le Français a la main plus soigneuse et, doué d'une intelligence plus inventive, il s'ingénie toujours à trouver un mode de simplifier son travail et d'embellir son ouvrage son patron et lui s'uniront fraternellement pour réaliser l'oeuvre nouvelle ou le chef-d'œuvre qu'ils rêvent ensemble; tous deux, sensibles également à la louange. Mais les qualités de l'ouvrier français se gâtent de plus en plus, sous l'influence de la démagogie socialiste qui lui apprend à ne plus considérer dans le maître qu'un ennemi et dans le travail qu'une corvée. Tandis qu'en Angleterre, les grèves laissent dans le même état les relations de l'ouvrier, toujours respectueux, et du patron, toujours froid, chaque grève, en France, rend l'ouvrier plus hostile et le patron plus ombrageux. Il y a des lois économiques dont l'ouvrier anglais a la notion; il est calculateur, prudent et patient; il sait percevoir nettement ses intérêts; les devises sonores ne l'entraînent pas plus que les théories vagues ne le captivent. Le nôtre étudie moins; il est


excitable et délire facilement, quand il s'enthousiasme pour un système, pour une devise; plus épris de l'avenir que soucieux du présent; docile, comme un jouet, à l'empire de ses politiciens. Si le syndicat fleurit en France, c'est la Mutualité qui prospère parmi le peuple anglais. Les sociétés de secours mutuels du Royaume-Uni comptent plus de 5 millions 700 000 membres nombreuses celles qui, comme l'Ordre loyal des anciens bergers, ou comme l'Ordre des vieux camarades, en ont 230 103 ou 382 128; l'Ancien Ordre des forestiers en range 921 083 sous sa bannière. Ces sociétés sont déjà riches de 188 millions. La « Manchester Unie des vieux camarades », dont le capital s'élève à 83 millions 564 000 francs, a distribué, en 1907, à son groupe de 1 026 509 membres, une somme de 6 millions 708 000 francs. L'ouvrier anglais sent que l'association améliore vraiment son existence, sans qu'il lui faille une révolution « humanitaire ». Il n'éprouve en rien le besoin d'être internationaliste. Le Labour Party, quelque démocrate qu'il soit, a refusé de s'intituler « socialiste ». Non moins énergiquement refuse-t-il de se proclamer irréligieux. Il a répudié toute solidarité avec le socialiste M. Blatchford qui l'invitait à dire comme lui « Je ne crois pas en Dieu. Je nie l'efficacité de la prière. » Le Labour Party a même voulu attester, par une démonstration solennelle, son respect de la foi chrétienne. Dans son congrès annuel, en janvier 1908, à Hull, ses six cents délégués ont voté, sans débat et unanimement, une motion qui affirme leur attachement à la famille et leur culte de l'idée religieuse. C'est un des chefs les plus populaires du Labour Party, M. Henderson, qui s'écriait naguère, dans une conférence où il parlait du christianisme et des problèmes économiques des temps modernes « Les organisations religieuses et ouvrières, en combinant leurs efforts, peuvent arriver, un jour, à rendre la vie plus sainte, plus pure, plus belle. » Il y a, là, plus d'un exemple*que l'ouvrier français utiliserait honorablement. Et quelles leçons pour ces tribuns et même ces ministres qui s'évertuent à lui persuader que, sans la guerre sociale, aucun progrès n'est possible, dans les institutions du travail, et que, seule, l'impiété matérialiste procure à la famille ouvrière la vraie félicité! 1 Notre gouvernement n'avait pas assez, ce semble, de nos complications sociales et de ses embarras politiques. Par une offense toute gratuite, il a provoqué la colère de Paris et de la nation, en sollicitant de la Chambre un crédit extraordinaire de 35 000 francs, « pour la translation des cendres d'Emile Zola au Panthéon ». Puisque, selon la légende officielle, le Panthéon n'a été repris à Dieu que pour devenir le temple des « grands hommes » qui ont mérité par leur gloire la reconnaissance de « la patrie », on devait se demander de quoi la patrie pouvait être reconnaissante à Zola. Comme M. Maurice Barrès l'a dit,


dans un discours éloquemment sarcastique, Zola ne représentera, dans le Panthéon, que le triomphe de ce dreyfusisme dont il a été, avec son pamphlet J'accuse, l'apologiste le plus forcené. Il n'a pas mérité autrement la fière gratitude de la patrie. Et, l'humanité, que lui doit-elle? M. Anatole France, dans un temps où il était encore sincère, avait déclaré que « jamais homme n'avait fait un tel effort pour avilir l'humanité. » Il y a plus Zola enseignait à cette humanité, « avilie » dans tous ses types, la désespérance même de l'honnêteté, sous toutes ses formes. Quant à la France, il en a été le calomniateur, devant l'étranger il n'est pas une classe de la société française qu'il n'ait dénigrée ignoblement, sans épargner l'ouvrier plus que le bourgeois, le soldat plus que le paysan. Veut-on que, demain, l'étranger vienne constater, au Panthéon, que la France a, par un acte d'admiration immortelle, divinisé l'oeuvre de Zola, non seulement comme celle d'un de ses écrivains les plus célèbres, mais comme celle de son peintre le plus fidèle? Sa littérature n'est qu'une photographie grossissante de la crapule. Il s'est plu à ne décrire que l'immonde, comme si, l'immonde, c'était tout l'homme et comme si, l'immondice, c'était toute la France. Parmi les personnages que dessine brutalement son naturalisme et qui ont si peu la réalité de ceux dont Balzac fut le créateur puissant, pas un qui ait non seulement quelque chose d'un héros ou d'un saint, mais de l'homme médiocrement vertueux et médiocrement pervers, du coupable qui se relève et qui se purifie, de l'êlre faible et malheureux dont le repentir nous apitoyé. Jamais un mot tant soit peu noble, un cri généreux, un propos attendrissant, un conseil salutaire, une pensée qui excite le cœur au bien ou qui élève l'âme vers le beau. Aucune exception dans l'uniformité des vices que sa cynique imagination aime à reproduire et à entasser. Toujours un cloaque; toujours la fange. 11 y a eu des pornographes .plus obscènes que lui. En aucun temps, chez aucun peuple, un romancier n'a fait, avec une aussi laborieuse conception de l'immoral et de l'odieux, un tel commerce littéraire de l'ignominie. Et, cet homme a exploité une des plus douloureuses infortunes de sa patrie, pour la diffamer. Son livre la Débâcle, qui n'est qu'une élucubration de l'antipatriotisme romanesque, nous présente de l'armée vaincue, à Sedan, une caricature hideuse cette armée n'aurait été, selon la fiction de Zola, qu'un ramassis d'efféminés, d'ivrognes, de pillards, de poltrons, de déserteurs, de fuyards, commandés par les chefs les plus misérables qu'on pût voir en Europe. Et, si traître qu'il ait été ainsi à notre histoire, on veut que Zola reçoive du patriotisme français une consécration quasi sublime, dans le Panthéon. On décide même que l'armée défilera devant son cercueil. Il l'avait souillée, cette armée; on exige qu'elle le salue. En vérité, c'était outrer la honte jusqu'au burlesque. Le pays s'est indigné. Le Conseil municipal de Paris a


senti, parmi le peuple lui-même, cette réprobation il a indéfiniment ajourné le choix de la place où devait s'élever une statue de Zola. Déjà M. Clémenceau, connaissant, lui aussi, le dégoût public, avait reporté, du 2 avril au 4 juin, la date de « la cérémonie » du Panthéon. Peut-être M. Clemenceau aura-t-il ménagé les restes de Zola avec une sollicitude prévoyante, s'il les oublie pour toujours, au cimetière de Montparnasse, dans la paix universelle des tombes. Ce Panthéon a ses révolutions. La gloire, pas plus que la mort, n'y assure le repos éternel. Ne sont-ce pas deux décrets de la Convention elle-même qui en ont expulsé les restes de Mirabeau et ceux de Marat, tour à tour?

La Chambre, moins le parti socialiste, et le Sénat, à l'unanimité, ont voté les crédits supplémentaires nécessités par les expéditions duMaroc. Les opérations coûtaient déjà 16 121423 fr., le lor janvier 1908. A la date du 8 mars, nos troupes comptaient 99 tués et 311 blessés. Le général Drude avait, vers la fin d'août, 4000 hommes sous ses ordres; vers la fin de décembre, 6300. Le général d'Amade commande aujourd'hui à 14 000 hommes, munis de 16 canons de campagne, de 6 canons de montagne et de 20 mitrailleuses. Telle a été, d'après le rapport de M. Doumer, la progression de nos frais, de nos pertes, de nos renforts. Le débat a été, certes, dominé par le sentiment de l'honneur national. La Chambre a voulu rendre à l'héroïsme de nos soldats un hommage d'autant plus éclatant que M. Jaurès, le harangueur antimilitariste de Nancy, le déclamateur antipatriote de Stuttgart, les accusait d'avoir montré, le 17 mars, la plus atroce inhumanité, en massacrant des femmes et des enfants, dans un douar inoffensif. C'était sur la foi d'un récit mensonger colporté par les journaux allemands que M. Jaurès évoquait contre notre armée cette tuerie imaginaire. Il était vraiment, en cette circonstance, le disciple du Zola qu'il a tant louangé son discours ressemblait à un chapitre de la Débâcle. Ce démagogue de l' « humanitarisme » mettait tout son zèle, tout son amour-propre à prouver que nos soldats avaient été suffisamment cruels pour déshonorer la France. Et, alors que les huées de la Chambre l'interrompaient, il répliquait que M. Clémenceau avait été, pour un grief analogue, un accusateur tout aussi irulent de l'armée, pendant la guerre du Tonkin. Comme si c'était se justifier que d'imiter M. Clémenceau Mais il y avait, dans le débat, une question plus haute que de décider lequel, de M. Jaurès ou de M. Clémenceau, mérite le plus d'être regardé comme un mauvais Français. Voilà huit mois que nous occupons Casablanca et que nous nous battons dans la Chaouia. « Cette opération dure bien longtemps », a dit mélancoliquement M. Ribot; et nul ne sait si les sacrifices que le rapport de M. Doumer a énumérés auront une compensation. M. Doumer estime que ces sacrifices nous créent « une créance sur le Maroc », en accrois-


sant nos « droits antérieurs et permanents ». Soit. Mais, pour les puissances signataires de l'Acte d'Algésiras, cette créance est purement morale. Comment la préciser, positivement? Et quand nous sera-t-elle payée, sous une espèce réellement tangible ? L'incertitude ne s'est-pas plus dissipée après cette discussion qu'après toutes celles de ces derniers mois. Presque dans la même journée, M. de Bùlow et M. de Schoen prononçaient chacun un grand discours sur l'affaire du Maroc. Si l'attitude de l'Allemagne est moins agressive qu'autrefois, elle n'est guère moins hautaine. C'est toujours le même soin de témoigner qu'elle nous surveille; qu'elle ne nous accorde sa neutralité qu'avec la secrète réserve d'en tirer un profit tout spécial, tôt ou tard, et sous la formelle condition que nous observerons strictement, selon sa propre glose, l'Acte d'Algésiras; enfin, qu'elle peut, d'un jour à l'autre, reprendre sa liberté, si elle juge que son intérêt « particulier », selon le mot de M. de Schœn, n'est pas servi à son gré dans l'intérêt international, ou si un incident similaire à celui de Casablanca lui impose une intervention directe, sur le modèle de la nôtre. La France reste donc, avec sa diplomatie et avec son action militaire, dans l'inconnu, au Maroc; et, vraiment, quand M. Pichon affirme, devant la Chambre, que le grand avantage que nous pouvons retirer de nos sacrifices, c'est « le bénéfice d'avoir accompli notre devoir », ce verbiage pompeux et naïf ne suffit ni à nous consoler de l'affaire, ni à nous rassurer sur l'aventure.

Depuis quelques années, on a beaucoup fait la guerre, dans le voisinage de la France, à la langue française. Cette guerre, le gouvernement allemand la lui déclare aujourd'hui, en même temps qu'à la langue polonaise, par sa loi sur le droit de réunion. M. de Bùlow a voulu que l'Alsace-Lorraine et la Pologne cessassent l'usage de leur langue nationale d'autrefois, dans leurs réunions publiques. Comme la Pologne, l'Alsace-Lorraine a résisté. Sa Délégation avait déjà demandé que le français fût enseigné dans toutes les écoles, non seulement secondaires, mais primaires. « Le français, disait M. Kubler, est indispensable dans un paysfrontière comme l'Alsace-Lorraine »; et M. Ricklin, après avoir certifié que le français était toujours « cher à l'âme du peuple », s'écriait « Nous avons un droit historique à l'emploi de la langue française; elle fait partie du domaine de notre civilisation ». Le gouvernement impérial n'a pas cédé à la Délégation. Cependant la Commission du Reichstag, qui avait à examiner la loi de M. de Biilow, l'a jugée trop rigoureuse elle l'a corrigée par deux atténuations. L'allemand sera la langue obligatoire dans toutes les réunions publiques, sauf les réunions électorales et les congrès internationaux. Mais « la langue étrangère » sera tolérée, durant une période de vingt ans, « dans les pays-frontières » où l'élément « non-allemand » a une supériorité numérique qui


équivaut à 60 pour 100. Par l'application de cette loi, la Pologne perd, dans 49 circonscriptions, le droit de se servir de sa langue héréditaire; la Lorraine ne le conserve que dans une seule, celle de Château-Salins; l'Alsace, qui se rappelle le libéralisme avec lequel le gouvernement français traitait chez elle, en 1870 encore, la langue allemande, subira l'interdit sur son territoire tout entier. La Délégation a exprimé, alors, l'espoir que le gouvernement daignerait « épargner » à l'Alsace « cette mesure sévère et injustifiée ». Ce n'est qu'un vœu dont le gouvernement impérial pourra toutefois tenir compte, si sa politique de « germanisation » veut bien se tempérer, ici ou là car l'Alsace-Lorraine est, on le sait, sous l'unique dépendance du chancelier et du Conseil fédéral. Quoi qu'il en soit, le Reichstag a voté la loi, telle que le compromis de sa commission l'avait modifiée. L'Alsace-Lorraine a bien reçu du ministre de l'intérieur, M. de Bethmann-Holwey, la promesse qu'on lui « accordera des exceptions », pourvu qu'elle les mérite par son loyalisme. Tristement et justement, M. l'abbé Delsor a répondu que l'Alsace-Lorraine ne pouvait se fier à une « bienveillance » si arbitraire. M. de Biilow procédera, en Alsace-Lorraine, avec la même inflexibilité qu'en Pologne, dès qu'il lui plaira. Il a raison, indubitablement, de croire que, détruire la langue d'un peuple, c'est le plus sûr moyen d'affaiblir sa nationalité, pour la changer. Mais il se trompe sur les destinées de la langue française et sur la fidélité qu'elle peut attendre des populations de l'Alsace-Lorraine. Elle a été, par la seule vertu de son génie, la langue la plus conquérante de l'Europe. Sans la présence de notre drapeau, elle règne à Genève et à Bruxelles; malgré la police allemande, elle continuera d'être, à Metz, la langue bien aimée et, à Strasbourg, la langue préférée. L'Alsace-Lorraine la parlera encore en ses foyers, quand ce ne sera plus dans les lieux publics, et, l'oreille plus que jamais attentive, elle l'entendra dans l'écho perpétuel de sa frontière, chaque jour traversée par le souffle de l'esprit français et partout visitée par le souvenir de l'ancienne patrie.

Auguste Boucher.


Oraison funèbre de S. E. le Cardinal Richard, par S. E. le Cardinal Luçon, archevêque de Reims, brochure in-8«, avec un portrait. (Lethielleux.) La vie du regretté Cardinal est résumée en trois chapitres d'un relief saisissant Le prêtre, modèle de vertu et de zèle sacerdotal. L'Evêque exemplaire. Le Cardinal, défenseur intrépide de la cause de l'Eglise.

Tous ceux qui ne purent assister à la cérémonie de Notre Dame le 31 mars, et qui s'intéressent aux plus importantes des questions actuelles, voudront méditer ces enseignements.

L'assurance patronale contre la grève, par Pierre Saint Giroju. 1 vol. in-8» (Larose et Ténin).

Nos lecteurs se souviennent des deux curieux et importants articles publiés ici même sur l'assurance patronale contre la greve en Allemagne. L'auteur a, repris la question ex professo dans un ouvrage d'ensemble, le premier sur la matière, qu'on ne saurait trop recommander à l'attention. Considérations générales sur l'institution en ellemême exemples tirés des divers pays; revue des essais faits en France, et, en appendice, statuts de quelques sociétés, ce volume est un véritable traité toujours lucide, plein de bon sens, animé d'un sincère esprit de justice autant enversles ouvriers qu'envers les patrons s et qui, en montrant la voie, l'éclairé. Discours de mariage, par l'abbé Félix KLEIN. Un vol. m-16. (Pion ) Dans ce genre où la rhétorique prend d'ordinaire tant de place, M. klein a su la réduire a la portion congrue. H parle en prêtre. Avec son style élégant et toujours agréable même dans les sujets les plus sévères, il fait un excellent cours de morale chrétienne. Et, à ces discours de mariage, l'auteur ajoute quelques belles pages sur le sacerdoce, qui se trouvent être comme la conclusion du livre. Ce n'est point un contraste cherché, c'est un complément naturel les deux principales manières de servir le Seigneur sont ainsi décrites, afin que l'attrait de l'une ne fasse pas oublier la grandeur de l'autre. Manuel d'archéologie préhistorique, celtique et gallo-romaine, par Joseph Dhchelette, conservateur du musée de Roanne. 1. Archéologie préhistorique. Un vol. in-8«. (Picard.) Ce gros volume, abondamment illus-

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tré, écrit de la façon la plus attachante et la plus instructive, même pour les profanes, est consacré tout entier aux monuments préhistoriques du pays qui devait devenir la France. C est une science toute récente que celle qui étudie un passé si reculé. M. Déchelette nous apprend à connaître, à comprendre les vestiges laissés par ces ancêtres ou plutôt par ces devanciers lointains dont nous ignorons presque tout encore. Pensées et conseils de dom Mabillon. Prières liturgiques de dom Mabillon. 2 broch. in-32. (Oudin.) Edités à l'occabion du deuxième centenaire du grand Bénédictin, ces deux volumes donnent, fort opportunément, quelques-unes des plus belles pages de Mabillon. L'incendie de Samt-Germain des-Prés et les bouleversements de la Révolution ont détruit une partie de ses travaux, Il n'en restera pas moins le plus lettré religieux du siècle de Louis XIV, celui qui fit naître le fameux proverbe « Savant comme un bénédictin. »

L'éducation du caractère, par M. Gillet, xir-302 p. in-16. (Desclée.) L'auteur s'adresse à la jeunesse. Il explique comment se forme le caractère, quel concours lui donnent les habitudes morales, intellectuelles et surnaturelles. Dans une éloquente préface, Mgr Hebbelinck, recteur de l'université de Louvain, recommande vivement ce livre aux étudiants catholiques. Des Monts de Bohême au Golfe Persique, par René HeNRY, avec préface de M. Anatole Lhroy-Beauiieu, de l'Institut, xxn-566 pages in-16, avec cartes et schémas. (Pion )

C'est une série d'enquêtes, faites sur place, et consacrées, pour la plupart, aux questions austro-hongroises et balkaniques, que le public français connaît d'ordinaire si mai. Il dépend de lui de remédier à cette ignorance en ouvrant le livre de M. René Henry.

Le lieutenant de Trémazan (Un officier de l'Est), par Pierre d'AiilNOYE. Un vol. in-16. (Pernn.)

11 nous suffira de signaler la mise en volume de ce roman que nos lecteurs ont apprécié ici même, pour qu'ils se souviennent de l'intensité de vie qui en fait le mérite et de l'idéalisme fervent et fécond où s'alimente l'âme du héros.

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Una famille dans las transes.

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,u.Mt) 145 20 98 10 63 90 24 20 16 35 10 65 29 60 23 05 16 20 Rosendael (mu «. im-i-Mn). 207 60 140 10 91 50 34 60 23 35 15 95 39 20 30 35 22 90 Saint-Amand 159 90 108 » 70 50 26 65 18 11 75 32 20 24 65 17 75 5 Saint-Aroand-Thermal..163 20 110 10 72 » 27 20 18 35 12 » 32 80 24 95 18 10 Saint-Valéry-sur-Somme 131 10 88 50 57 60 21 85 14 75 9 60 27 15 21 35 14 75 Serqueux(Forges-l"-Eaux) 98 70 66 60 43 50 16 45 '1 10 7 25 21 50 16 70 11 25 Wimillle-Wimereux. 174 60 117 90 76 80 29 10 19 65 12 80 34 55 26 10 19 30 Zuydcoote-Nord-Plage. 211 80 142 80 93 » 35 30 23 80 15 50 39 80 30 95 23 25

(1) Les billets de saison de famille sont nominatifs et collectifs, ils ne peuvent servir qu'aui personnes d'une même famille ainsi qu'aux personnes (précepteurs, serviteurs, etc.), attachées à la famille. La validité peut être prolongée une ou plusieurs fois d'une période do 15 jours moyennant un supplément de 10 0/0 du prix total du billet. Les titulaires d'un billet collectif sont tenus de voyager ensemble.

(5) Valables du vendredi au mardi ou de i'avant-veiil(3 au surlendemain des fêtes légales. Des carnets comportant cinq billets d'aller et retour sont délivrés dans toutes les gares et stations du réseau à destination des stations balnéaires et thermales ci-dessus, le voyageur qui prendra un carnet pourra utiliser les coupons dont Il se compose à une date quelconque dans le délai de 33 jours, non compris le jour de distribution. Note Importante. Pour les heures de départ et <farrivée,\ainsi que pouf les autres billets spéciaux 1 de bains de mer, consulter les affiches.


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DU "CORRESPONDANT" DE 1874 A 1900 ·

Par M. Albert ISNA.RD

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A l'occasion des fêtes de Pâques, les coupons de retour des billets d'aller et retour délivrés à partir du 9 avril 1908, seront valables jusqu'aux derniers trains de la journée du 30 avril. La même mesure s'étend aux billets d'aller et retour collectifs délivrés aux familles d'au moins quatre personnes.

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Retour Au gré des voyageurs, dans un délai de trois semaines, c'est-à-dire jusqu'au 6 mai inclus au départ de Rome et 7 mai au départ de Modane, par tous les trains ordinaires comportant des voitures de la classe du billet, à l'exception toutefois des trains 26, 30 et 32 partant respectivement de Rome à 8 heures, 20 h. 40 et 21 h. 10 (heure italienne) et du train 8 partant de Turin à 23 h. 35 (heure italienne).

Pour plus amples renseignements, voir les affiches publiées par la Compagnie.

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entre toutes les gares des réseaux d'Orléans et de Lyon En vue de faciliter les relations des voyageurs entre les réseaux d'Orléans et du P.-L.-M., les Administrations de ces deux Compagnies viennent de se mettre d'accord en vue de la délivrance de billets d'aller et retour communs, de toute gare à toute gare. 1 En outre, pour favoriser les relations de Paris avec les gares de la section deJuvisy à Corbeil, ces deux Compagnies se sont entendues pour proposer la création de billets d'aller et retour entre Paris, d'une part, Ris-Orangis et Evry-Petit-Bourg, d'autre part, valables à volonté pour toute voie P.-L.-M. ou par voie mixte P.-L.-M. P.-O. vià Juvisy.

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QUATRE-VINGTIÈME ANNÉE

*ê5 AVRIL 19O§

Pages

J09.I. SI LA GUERRE ÉCLATAIT DEMAIN. LES transports.

LE PAIX. LA VIANDE. LA POUDRE FRANCIS MARRE.

237. Il. LA HOLLANDE SOCIALE HENRI JOLY, 'le l'Institut.

212. III. UN MÉDECIN COURTISAN AU DIX-SEPTIÈME

SIÈCLE. BOURDELOT. d'après DES documents

INÉDITS J. LEMOINE

ET A. LICHTENBERQER.

298. IV. LA FAILLITE DU DIVORCE JOSEPH BIGENWALD. lia. V. LE CADET. roman. – V. fin c. NISSON. 339. VI. LES HÔPITAUX PARISIENS ET LA LAÏCISATION AMBROISE RENDU. Conseiller munIcipal le Paris.

3«î, Vit, T.-A. EJMSO», INVENTEUR J. ARREN.

376. VIII. LE PROBLÈME MACÉDONIEN. DEUX ÉLÉMENTS

DE LA SOLUTION D'AVENIR. – avec UNE CARTE. RENÉ HENRY.

386. – IX. POESIE. NATURE OLIVIERCALEMARD DE LA FAYETTE.

388. X. LES OEUVRES ET LES HOMMES, CHRONIQUE MENSUELLE

DU MONDE, DES LCTTRES, DES ARTS ET DU THEATRE.. ÉDOUARD TROGAN.

106.– XI. CHRONIQUE POLITIQUE. AUGUSTEBOUCHER. 416. XII. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.

PARIS

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Repredwtitn et traduction interdites. Las muraacrlts non Insérés na sont pue rendnr.


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Bj^H Tl 1 I ij': <\U~L'e~ t"(f€OK CHEZ LES PRINCIPAUX COMMERÇANTS WÈsSJëwÈBj J ÙLJS&' 1- i > ^^Rî^ CHEMIN DE FER D'ORLÉANS Pfe^ï'Mi P. Çl5Uy\<ia^I> ® La Compagnie d'Orléans a organisé dans le B^f^ ?i?^' y'- grand hall de la gare de Paris-Quai d'Orsay une ^ÙIiGRJG f{lÇHG Exposition permanente d'environ 1600 vues WMÊSJÊSmSfi^ï:È~-l C"^g^rr^? artistiques (peintures, eaux-fortes, lithograP^Pi^S^jgjilP, jhies, photographias), représentant les sites, BlpiklggpTjl) CP*f~ "T> i monuments et villes, des régions desservies par ~S~)~?~~C' son réseau.


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CHEMIN DE FER D'ORLÉANS

AVIS

Afin de permettre aux touristes ainsi qu'aux familles de s'installer sur une des plages de Bretagne et de rayonner de là sur les autres localités de cette région si variée et si intéressante, la Compagnie d'Orléans, d'accord avec celle de l'Ouest, délivre du jeudi qui précède la fête des Rameaux, au 31 octobre inclus, au départ de toute gare, station ou halte des deux réseaux (lignes de banlieue du réseau de l'Ouest exceptées}, des abonnements individuels et de famille de 1" et 1' classes pour les côtes Sud et Nord de Bretagne (Gares des lignes du Croisic et de Guérande à, Brest et de Brest à Granville par Lamballe, Dol et Folligny et des lignes d'embranchement vers la mer).

Ces abonnements comportent, en outre du trajet d'aller et retour à ces côtes avec arrêts inter.médiaires facultatifs, la faculté de circuler à volonté sur les lignes des côtes Sud et Nord de Bretagne, ils sont valables 33 jours avtc faculté de prolongation d'un ou deux mois moyennant supplément de 25 0/0 du prix initial, sans que la validité puisse, en aucun cas, dépasser le 15 novembre

Le prix des cartes d'abonnement est de 95 francs en 2e classe et de 130 francs en 1" classe, lorsque la distance pour les parcours (aller et retour) n'excède pas 1000 kilomètres en dehors des points de libre circulation. Au-dflà de 1000 kilomètres, le prix est augmenté de 0 fr. 045 tt t de 0 fr. 06G [en 2* et 1" classe) par kilomètre en sus. « » bes réductions allant jusqu'à 50 0/0 sont consenties en faveur des membres d'une même famille.

CHEMINS DE FER DE PARIS A LYON ET A LA MÉDITERRANÉE l ––––––

VOYAGES INTERNATIONAUX A ITINÉRAIRES FACULTATIFS Toutes les gares des grands réseaux français et certaines agences de voyages délivrent, toute l'année, des livrets de voyages internationaux à itinéraires établis au gré des voyageurs et pouvant comporter à la fois des parcours ,a) Sur les lignes des grands réseaux français, des réseaux algériens et tunisiens et du réseau corse;

b) Sur certaines lignes maritimes;

c) Sur les lignes des chemins de fer de l'Europe 1 l'exclusion des chemins de fer anglais, espagnols, portugais et russes.

L'itinéraire des voyages commencés en France, en Algérie, en Tunisie, en Corse ou en Italie, doit comporter obligatoirement des parcours étrangers. L'itinéraire doit, dans tous les cas, ramener le voyageur à son point de départ.

Parcours minimum taxé 600 kilomètres. Validité 60 jours jusqu'à 3000 kilomètres; 90 jours de 3001 à 5000 kilomètres; et t20 jours au-dessus de 5000 kilomètres Les livrets donnent aux voyageurs la faculté de s'arrêter à toutes les gares situées su, l'itinéraire.

Les demandes de livrets internationaux sont satisfaites le jour même aux gares de Paris et de Nice et dans les agences de voyages, lorsqu'elles arrivent à ces gares et agences avant midi. Pour r toutes les autres gares, les demandes doivent être faites au moins quatre jours à l'avance. Les livrets commandés en Algérie, en Tunisie et en Corse étant établis en France, le delai de quatre ours est augmenté des délais de transmission.

'ABI3. I. DE SOTB HT r!LS, lUriUUSCBS. Wb EOÏ DES BOSSES SAIHT JkCQVU jij


2* livraison. 25 AVRIL 1908. \i

SI LA GUERRE ÉCLATAIT DEMAIN En France, on laisse toujours en repos ceux qui

mettent le feu, pour ne persécuter que ceux qui sonnent

le toscin. (Ch imfort.)

C'est le système qui est en cause, le système,

effroyable en matière militaire, de l'irresponsabilité et

de l'indifférence générales.

(Général de LA Rooue; Enquête du Sénat sur

la catastrophe de £'léna, t. Ill, p. 93.)

Si la guerre éclatait demain, qu'arriverait-il? Il peut être utile de s'en faire une opinion en examinant les faits, tels qu'ils sont présentés au public, avec le souci constant de demeurer dans les strictes limites que la logique impose au bon sens

1

Mettons tout au mieux. La mobilisation a pu être préparée, et nos troupes sont, de longue date, prêtes à soutenir le choc. Au Palais-Bourbon comme au Luxembourg, toutes les rivalités mesquines ont disparu; l'opposition s'est fondue dans la majorité, et toutes les opinions se sont tues pour laisser parler seule la 1 Les enquêtes se sont multipliées depuis quelques années sur tous les sujets qui touchent à la défense nationale. Elles ont eu pour auteurs des hommes de compétences très diverses l'un de ceux-ci, qui fut nfficier et vécut quelque temps dans l'entourage d'un ministre âprement ditcuté, a formulé en un livre récent son appréciation pessimiste de militaire indigné; un autre, au retour d'un voyage à la frontière, a lancé, en journaliste d'opposition, un cri d'alarme retentissant; d'autres enfin, parlementaires, publicistes, soldats, ont fait connaître à la tribune ou dans la presse leur sentiment, plus ou moins solidement étayé tur des faits, et crié leur enthousiasme, leur confiance, leur doute ou leur tristesse. Le débat pourrait donc être clos, et ces lignes auraient mérité de n'être pas écrites si elles ne devaient pas apporter autre chose que l'écho lointain de tout ce qui fut dit mais elles ont l'ambition, sinon de poser un nouveau problème, du moins d'examiner un côté différent de la question.


grande voix de la patrie menacée. Dans le pals, pas une discussion, pas un mot discordant, pas un cri de haine; nulle part on n'hésite, nulle part on ne se souvient que l'Internationale a pu jadis être chantée.

Toutes les prévisions minutieuses de l'état-major général se réalisent, et les armées se concentrent rapidement sur les points indiqués pour leur rassemblement. Les voici dans la main des généraux; les opérations de guerre commencent; les premiers engagements sont heureux, le chef suprême de l'armée apprend ses premiers succès. Quels prophètes de mauvais augure avaient donc parlé naguère des difficultés sans nombre avec lesquelles le Gouvernement de la République pourrait se trouver aux prises Pour si invraisemblable que la chose puisse paraitre au premier abord, il est à peu près impossible de savoir avec exactitude quel est le chef suprême de l'armée française. Aux termes de la Constitution, c'est le Président de la République qui, exerçant les droits du souverain, commande aux troupes de terre et à la marine; mais les juristes affirmentque, dans notre régime républicain, ce commandement nominal, et pour ainsi dire théorique, ne peut lui conférer aucune autorité effective, parce que, par définition, un chef ne peut pas être irresponsable L'armée aurait, dans ce cas, à sa tête les deux ministres de la défense nationale qui, tous les deux, doivent compte de leurs actes au Parlement. Dans les milieux militaires et navals, on s'accorde cependant à estimer que les ministres, personnages purement politiques et qui ne sont pas toujours des tacticiens professionnels, n'ont, pas plus que le Pré.-idpnt de la République, qualité pour dicter en cas de mobilisation le plan de campagne auquel devraient obéir à la fois les généraux et les amiraux. Pour eux, l'armée a, en réalité, deux chefs le généralissime et l'amirahssime, qui sont désignés dès le temps de paix, et elle est commandée, dans son ensemble, par le Conseil supérieur de la défense nationale: mais, à propos de cet organisme de création récente, il ne faut pas oublier de citer cette phrase ecrite par le Rapporteur du budget de la guerre « à condition que le Conseil (de la défense nationale) se réunisse, et que les affaires les plus importantes, au moins lui soient soumises; mais il ne semble pas que, depuis un an, les séantes du Conseil aient été nombreuses Elles ont eu lieu les 6 et 31 décembre 1906 et le 6 février 1907 depuis plus de neuf mois, contrairement au t«xte même du décret constitutif, le Conseil ne s'ebt pas réuni. Quant au secrétariat permanent qui devait, à nos yeux, avoir un rôle de coordination très important, il n'a pas été formé autrement que sur le papier. (Rapport de M. Messimy sur le budget de la guerre pour 1908; p. 216). »

Il est, par suite, un fait certain, c'est que l'armée française, qui est un organisme complexe comprenant à la fois les troupes de terre et la flotte, n'est, en réalité, pas commandée dans son ensemble, contrairement à la volonté formelle du Parlement manifestée par un décret Il est indiscutablement logique que ce dualisme persistant est infiniment dangereux. Comment, et par qui, la mobilisation a-t-elle pu être préparée dans ses grandes lignes de telle sorte que l'armée de terre et la marine puissent se prêter un mutuel appui?


avant même le début des hostilités? Comme il s'était lourdement trompé, ce professeur de l'Ecole supérieure de guerre qui prétendait, dans un de ses cours, qu'en certains centres populeux, une partie notable de la garnison aurait à jouer un rôle policier difficile pour assurer la simple mise en route des réservistes. Pourtant, quelles catastrophes épouvantables se seraient produites si tout ne s'était pas passé avec le calme le plus grand et la précision la plus parfaite. Supposons qu'éclate un jour à Paris ce coup de tonnerre, l'annonce d'une invasion subite du territoire, et que retentisse, comme un glas de désastre, cette terrifiante nouvelle que les troupes allemandes, luttant à trois contre un, ont repoussé la division de fer, contraint le 20e corps à se replier, et occupé Nancy1. Qui peut affirmer que la Chambre saurait garder le calme et le sang-froid nécessaires, qu'elle n'accuserait pas sans tarder le Gouvernement d'imprévoyance coupable et n'irait pas compliquer dangereusement la situation en ouvrant une crise ministérielle? C'est en pensant à ces éventualités redoutables que l'on se prend à souhaiter la nomination de quelques chefs militaires choisis pour leur seul mérite en dehors de toute considération étrangère, qui seraient maîtres absolus des troupes sous leurs ordres, n'auraient pas d'autre rôle que préparer la nation à la guerre, et qui, puissants de la confiance du pays, demeureraient intangibles au milieu des orages politiques.

II

Les faits veulent maintenant être serrés de plus près. D'autres diront, s'ils le jugent convenable, à quelles inextricables complications il faudrait trouver un remède immédiat si quelqu'un des trains militaires déraillait en route, obstruant, pour de longues heures, une voie souvent unique; ils examineront ce qui surviendrait si quelque aiguille d'embranchement venait, par suite d'un accident ou d'un crime, à ne pas fonctionner au moment voulu 2; ils étudieront comparativement le rendement de 1 L'hypothèse est absolument vraisemblable tous nos écrivains mili. taires sont d'accord pour la formuler et pour ne pas envisager au nombre des choses possibles, une résistance définitive sur la rive dronp de la Meurthe. a On pourrait citer, par exemple un point de la région qui avoisine immédiatement Paris et où, en service normal, quatre-vingt seize trains franchissent journellement une seule aiguille; 2° plusieurs autres points où près de cent cinquante trains auraient à passer par jour sur une seule voie, en cas de mobilisation. Il vaudrait mieux une grande bataille perdue que la présence dans ces postes d'un homme résolu, pour employer l'expression du jour, à « saboter la mobilisation ».


nos lignes dirigées vers la frontière et celui du réseau qui leur correspond en Allemagne'; ils déduiront enfin toutes les conséquences naturelles des règlements qui ont organisé notre service de garde des voies ferrées. Puis, ces constatations une fois faites, ils concluront, au gré de leur esprit optimiste ou chagrin, que tout est parfait ou que tout e*t détestable.

Mais leur enquête ne pourra jamais porter que sur des probabilités ni se fonder que sur des analogies, puisque le plan exact du transport de nos troupes est jalousement tenu secret par l'état-major général de l'armée. C'est, d'ailleurs, faire œuvre toujours discutable que de raisonner sur des faits mal connus il est plus rationnel et plus significatif, au contraire, de borner son effort à apprécier des données absolument certaines. C'est ainsi que, en lisant simplement le budget de la guerre et les nombreuses circulaires parues au Bulletin Officiel, on se rend compte que, si LA GUERRE ÉCLATAIT DEMAiis, il manquerait à la fois tant de choses à nos troupes, qu'elles se trouveraient placées dans un état invraisemblable de faiblesse et d'infériorité sur les troupes allemandes.

On dira que c'est là une affirmation d'un pessimisme outré, que les approvisionnements de toute sorte abondent maintenant dans nos arsenaux, dans nos manutentions et dans nos forts, que toutes les places de l'intérieur ont leurs magasins au complet et que, pour ravitailler tous les jours le front de combat, des camions H II existe pour deux corps d'armée allemands une ligne ferrée spéciale, à deux voies, indépendante sur toute sa longueur; soit, au total, dix grandes lignes doubles qui, rayonnant en éventail sur tout le territoire de l'empire, viennent en quelque sorte conoerqer devant Nancy, à moins d'une étap« de la frontière leur front de débarquement est marqué par la ligne ferrée transversale Mulhouse, Colmar, Schlestadt, Saverne, Sarrebourg, Metz, à laquelle aboutissent toutes les lignes de transport qui sillonnent l'Allemagne. Le rendement utile total de celles-ci s'élève à près de 500 trains par vingt-quatre heures. Si l'on veut bien calculer que le transport d'un corps d'armée à trois divisions exige environ 130 trains, le transport de l'armée d'invasion (Feld-Armée) exigerait 2500 trains et pourrait être assuré en cinq jours et demi.

D'autre part, les Allemands appellent tous leurs réservistes le premier jour de la mobilisation, les équipent dans la nuit, et les mettent en route dès le lendemain de leur arrivée sous les drapeaux. Par suite, l'armée d'invasion peut être réunie au point de rassemblement le neuvième jour après celui de la mobilisation; elle peut avoir franchi la frontière le dixième jour, entrer en campagne le onzième, et avoir ainsi un jour d'avance sur l'armée française qui n'est totalement rassemblée qu'au douzième jour.


automobiles seront à la disposition du train des équipages, qui permettront toujours de le faire avec rapidité.

Beaucoup d'excellents esprits s'accordent à croire que l'automobilisme est appelé à transformer drins un délai très bref les conditions matérielles de la guerre moderne. A ce sujet, voici, en substance, ce qu'écrivait récemment un homme d'une compétence certaine, M. Pédoya, ancien commandant en chef du 16e corps Un général ne pr ut régler son action qu'en tenant compte de la marche de ses convois or, la capacité de mouvement de ceux-ci, qu'ils soient administratifs ou régimentaires, est très limitée, puisqu'elle dépend des chevaux, auxquels on ne peut imposer une course supérieure à 40 kilomètres par jour il en résulte, suivant une expression pittoresque, « que les armées sont pour ainsi dire, tenues en laisse par ce cordon nourricier qui les relie à leur ligne de communieaiion et assure en même temps leur subsistance ». Si, d'autre part, on se souvient que le ravitaillement d'un corps d'armée pendant huit jours exige un convoi de 1378 voitures, 2400 hommes et 3500 chevaux, couvrant, en file indienne, au moins 13 kilomètres de route (à la condition qu'il ne se produira dans sa marche ni désordre, ni retard, ni accident d'aucune sorte), on se rendra facilement compte de la nécessité dans laquelle se trouve un général de lier les mouvements de son armée aux voies ferrées, ce qui lui enlève la liberté d'allures nécessaire pour développer s^s conceptions tactiques. Aussi l'armée suit-elle avec un vif intérêt les expériences relatives au remplacement de la traction animale par la traction mécanique « dont l'adoption bouleversera l'organisation actuelle des transports militaires ».

En Allemagne, le problème est considéré comme pratiquement résolu, et le grand état-major de Berlin, qui a organisé depuis plusieurs années déjà tout un corps d'automobilistes volontaires, étudie en ce moment le projet de construire une route militaire qui relierait la ligne du Mein à l'Alsace-Lorraine, et dont l'importance stratégique serait évidemment cons-idérable. D'autre part, les dernières grandes manœuvres allemandes n'ont donné lieu à aucune critique concernant le service des camions automobiles aussi leur adoption générale est-elle décidée en principe « Elle permettra, pour le ravitaillement d'une armée de quatre corps, de remplacer 5200 voitures attelées par 800 automobiles, 10 400 chevaux par 320 tracteurs, et 5200 conducteurs par 2400 chauffeurs seulement. »

Comme opposition à ce qui se passe chez nos voisins d'outreRhin, le général Pédoya expose ensuite ce qui se passe chez nous.


En France, dit-il, la question de la traction des poids lourds a été, depuis dix ans, l'objet d'études qui se sont poursuivies sans relâche. Nous avons eu les trains Scott, qui permettaient d'assurer le ravitaillement des troupes et même de transporter des pièces de gros calibre; mais ils avaient une vitesse trop réduite, et, de plus, ne pouvaient être employés que dans les places-fortes, en raison des difficultés qu'ils éprouvaient au tournant des routes. Durant les manœuvres de forteresse de 1906, dans l'Est, nous avons fait usagp des camions Mors, qui ont quatre cylindres, sont de la force de 28 HP, et ont transporté un poids utile de 3000 à 3500 kilogrammes, avec une vitesse suffisante et une grande souplesse d'allure, même dans les virages les plus courts; le résultat obtenu avec eux fut satisfaisant. Mais, de tous les systèmes expérimentés jusqu'ici, « c'est celui du colonel Renard qui semble répondre le mieux à tous les desiderata militaires et avoir donné la véritable solution du problème des transports sur routes». En pleine charge, le train Renard conserve habituellement une allure de 12 kilomètres à l'heure, la puissance de son moteur est telle qu'un train a pu gravir le grand Saint-Bernard, et ceux qui ont fait cette ascension savent qu'entre le village de Saint-Pierre et l'Hospice les pentes sont si raides que les voitures légères peuvent seules faire la montée. Enfin, avantage inappréciable, l'inventeur est parvenu à donner à chaque voiture entrant dans la composition du train une force de traction propre, ce qui peut la faire considérer comme indépendante des voitures d'avant et d'arrière et permet d'accomplir des virages très courts. Aux manœuvres du Sud-Ouest (automne 1907), une expérience nouvelle et non moins concluante fut tentée. Le ministre de la guerre avait fait un large appel à l'industrie privée et admis tous les modèles de camions Le nombre de voitures présentées a été de 34; elles furent divisées en sections, dont chacune pouvait emporter les vivres de toute nature (pain, sucre, café, viande de conserve, avoine) nécessaires à un corps d'armée pendant une journée. Chaque jour, une section partait de Bordeaux, se dirigeant vers les points de stationnement des troupes un télégramme du commandant du corps d'armée faisait connaître au commandement de la section les points de contact avec l'armée. Les convois attelés étaient dirigés sur ces points et placés de manière qu'à leur arrivée les véhicules automobiles n'avaient qu'à s'accoter aux voitures à chevaux pour permettre d'effectuer très rapidement le transbordement des denrées. Les divers points 1 Une indemnité fixe de 0 fr. 86 par HP-jour était allouée, le combustible, l'huile et la graisse étaient fournis par l'administration militaire.


furent choisis de telle sorte que les autos n'aient à parcourir qu'une distance variant entre 100 et 140 kilomètres dans la journée, et les voitures attelées une trentaine de kilomètres environ.

« Dans son ensemble, conclut le général Pédoya, ce service a été parfaitement réglé, a admirablement fonctionné, et les avantages du ravitaillement par automobiles à poids lourds furent clairement démontrés. »

A cette opinion très nette d'un de nos commandants de corps d'armée, on peut, pour plus de précision encore, joindre celle que formule M. Messimy, député, dans le rapport du budget de la guerre pour 1908.

L'honorable rapporteur écrit en substance (rapport, p. 507 et sq) « L'emploi de la traction automobile, sous la forme de trains sur route, permettrait de réaliser des économies sérieuses en personnel et en chevaux; en outre, le corps d'armée ne serait plus suivi immédiatement par les sections du convoi administratif. Celui-ci, qui est presque exclusivement attelé par des chevaux de réquisition, aurait à fournir parfois 60 à 70 kilomètres en deux journées séparées par une nuit de marche ce serait là un dur labeur. »

Plus loin, M. Messimy écrit (rapport, p. 510 et- sq) « En résumé, avec l'emploi de la traction automobile dans les divers et principaux services d'un corps d'armée actuellement attelés et conduits par le Train des Equipages, les économies réalisées en personnel et en chevaux de trait seraient au total de 862 hommes et 2215 chevaux2.

1 Pour ravitailler en un jour de vivres les trains régimentaires d'un corps d'armée, la section ravitailleuse d'un convoi administratif aura à parcourir, tant pour se rendre sur le lieu de ravitaillement que pour gagner ensuite ses cantonnements l'étape (20 à 30 kilomètres) commune à tous les éléments du corps d'armée; une seconde étape (20 à 30 kilomètres), effectuée pendant la nuit, et qui lui permettra de se trouver le lendemain, dans la matinée, au lieu de ravitaillement des convois régimentaires une petite étape supplémentaire (10 à 15 kilomètres), effectuée après le ravitaillement et ayant pour but de ramener la section ravitailleuse à son nouveau cantonnement. Il ne faut pas perdre de vue que la section ravitailleuse, comme le convoi administratif, comporte à peu près exclusivement des attelages et des voitures de réquisition conduits par des hommes à pied.

1 Ces économies se répartissent ainsi 1" Personnel Service de Santé, 34 hommes; Service des Subsistances, 616; Boulangerie et'son convoi, 212 hommes; Chevaux d'attelage Service de Santé, 300 chevaux;. Service de la Trésorerie et des Postes, 23; Service des Subsistances, 1488; Boulangerie et son convoi, 504.


En multipliant tous ces nombres par 20, nombre des corps d'armée, nous aurions une idée très approximative du nombre de voitures et de trains automobiles nécessaires à l'ensemble du territoire, ainsi que du chiffre élevé des économies en personnel et en chevaux, par suite de l'emploi de la traction automobile dans ces divers services.

Plus loin encore (p. SU), il fait une déclaration importante « Dès maintenant, on peut affirmer que la réquisition serait en mesure de fournir au Service de Santé, les voitures automobiles pour le transport des blessés assis ou couchés; au service de la Trésorerie et des Postes, les voitures automobiles pour porter ou recueillir les dépêches et la correspondince; au service des Subsistances, un certain nombre de trains automobiles ou de voitures automobiles pour poids lourd, capable d'assurer le service de ravitaillement. »

Sa conclusion est la suivante « Ce qui nous amène à dire, en terminant, que, pour généraliser de plus en plus l'emploi de la traction automobile et afin que la réquisition puisse procurer à l'armée les voitures appropriées à ses besoins, on ne saurait trop encourager les particuliers et les sociétés qui s'occupent de l'intéressante question du transport des poids lourds au moyen de la traction automobile. »

Dans ses grandes lignes, la question peut donc être considérée comme très nettement posée par les opinions qui viennent d'être rapportées. Un général en chef, d'une part, le rapporteur du budget de la guerre, de l'autre, affirment que la transformation du train des équipages s'impose et que la substitution des camions automobiles aux camions attelés est une nécessité militaire indiscutable et urgente, qui assurera à nos troupes plus de mobilité, en même temps qu'elle permettra aux chefs de concevoir et de développer avec plus d'ampleur leurs thèmes de tactique offensive.

L'adoption des autos par l'armée est, d'ailleurs, chose faite, et, à l'heure actuelle, la voiture et le camion mécaniques ont officiellement droit de cité dans nos troupes. Les deux buts auxquels les unes et les autres sont destinés sont très différents les premières devant être appliquées au transport rapide des personnes, tandis que les seconds doivent assurer les divers services de l'intendance.

D'après lès circulaires diverses émanées de l'état-major général, d'après la doctrine professée à l'école supérieure de guerre ainsi qu'à l'école d'intendance, et d'après les documents officiels du


Parlement, il est admis aujourd'hui que le transport des personnes peut être « largement assuré aux manœuvres et à la guerre, grâce au nombre sans cesse croissant des voitures particulières que l'on pourra réquisitionner sans qu'il soit besoin de pourvoir d'automobiles les officiers généraux en temps ordinaire' ». Pendant quatre ans, en effet, il a été voté, par les Chambres, 28 000 francs par an pour l'achat de voitures automobiles destinées aux généraux (neuf voitures jusqu'en 19062). En 1907, il n'a été fait aucune acquisition, mais les dépenses d'entretien et de réparation des voitures en service se sont élevées à la somme de 20000 francs. Aussi la Chambre, trouvant qu'il en coûterait trop cher pour doter dès le temps de paix tous les généraux de voitures appartenant à l'Etat, a décidé, en votant le budget pour 1907, de renoncer à l'achat de ces voitures et de s'en procurer uniquement par voie de location au moment des besoins. Elle a persisté dans cette décision, en votant le budget pour 1908, et accordé une somme aonuelle de S0 000 francs pour louer des automobiles en temps de paix, comptant uniquement sur la réquisition pour trouver celles qui seront nécessaires pendant la période des manoeuvres ou au moment de la mobilisation. En ce qui concerne donc le transport des personnes, la thèse adoptée est celle de la réquisition; elle doit être entendue dans un sens très large, puisque toutes les voitures automobiles circulant en France (les autobus y compris) seront mises, en cas de guerre, à la disposition des généraux, des intendants et des divers chefs de- service, dont elles permettront d'assurer le transport rapide aux points où leur présence est nécessaire. Quant aux autobus, le service de santé a prévu leur utilisation pour l'évacuation des blessés assis et pour le transport accéléré du personnel et du matériel des formations sanitaires de première ligne3. Le commandement, lui aussi, compte bien se servir d'omnibus automobiles pour amener par exemple de petites unités tactiques aux points qu'elles doivent défendre, ou pour conduire rapidement des sapeurs du génie à proximité des ouvrages d'art Rapport de M. Messimy sur le budget de la guerre pour 1908, p. 203. 2 Les dernières voitures acquises sont un landaulet, destiné au ministre de la guerre, au prix de 15 443 fr. 75 (acheté le 19 juillet 1906) une voiture pour le général Bailloud, alors commandant en chef du 20° corps (achetée le 3 avril 1906) une petite voiture pour la Direction de l'artillerie de Vincennes (service des achats, courses chez les fournisseurs), achetée 4800 francs le 20 décembre 1906.

3 Conférences aux médecins majors de l'armée active, et diverses con. férences de garnison (1907).


dont ils auraient à effectuer la défense ou la destruction Quant à ce qui est des camions automobiles, il a été acheté jusqu'ici par le département de la guerre onze véhicules lourds 2. Une somme de 350000 francs est inscrite au budget de 1908 3 pour continuer ces achats, et, de cette somme, une centaine de mille francs doit être distraite pour solder divers frais d'études et d'expériences5. Quant au reste des camions nécessaires, le système adopté pour assurer leur possession en cas de paix est celui de la location, et en cas de mobilisation partielle ou totale, celui de la réquisition.

La situation est donc exactement celle-ci l'armée ne possède en propre qu'un nombre infime de véhicules automobiles, neuf voitures et onze camions en cas de mobilisation, et d'après les documents officiels les plus récents, il faudrait environ cinq mille véhicules de toute sorte, que la réquisition lui fournira sans peine4. Seulement, ces véhicules ne lui rendront pour ainsi dire aucun service, car ils ne fonctionneront pas, faute du combustible nécessaire pour les alimenter, puisque les services compétents de l'armée ont simplement oublié de prévoir où, comment et par quels moyens pourrait, en temps de guerre, être trouvée l'essence de pétrole nécessaire aux moteurs à explosion des voitures automobiles. Ainsi, le singe de Florian avait oublié d'éclairer sa lanterne.

Il ne faut pas perdre de vue, en effet, que ces cinq mille véhicules obtenus par réquisition seront, en immense majorité, du type industriel courant, c'est-à-dire animés par des moteurs à explosion fonctionnant à l'essence. Si l'on admet que chacun 1 Cf. Cours de l'Ecole de Versailles (1907).

2 Trois, en 1905, pour le service de l'artillerie, et, en 1907, cinq pour l'intendance et trois pour le service de santé.

3 Budget de la guerre, chapitre xxs.iv.

4 Rapport de M. Messimy, p. 208.

5 Adaptation sur des châssis commerciaux de carrosseries destinées au transport de denrées spéciales (voitures à viande); aménagement des voitures existantes pour certains transports (pain, évacuation de blessés), remplacement des carrosseries d'autobus par des carrosseries-camions, choix de bandages robustes et durables, études de châssis, concours vers, etc.

6 Sept à huit cents camions par armée de quatre corps (rapport de M. Messimy, p. 207), soit, pour l'ensemble des troupes françaises qui seront réparties en cinq armées, quatre mille au bas mot. Il faut y ajouter les deux cents voitures des généraux, et les camions qui doivent être mis "en réserve disponible.


d'eux exige par jour 25 litres de combustible liquide c'est 1250 hectolitres d'essence qui seront quotidiennement nécessaires 2, soit 37 500 hectolitres par mois et 225 000 hectolitres pour une campagne de six mois 3. Il faut, du reste, ajouter à cela bien autre chose pour avoir le total approximatif de l'essence réclamée par les besoins de la défense nationale.

L'armée de terre emploie des moteurs fixes pour les tracteurs de l'artillerie de siège, pour certaines locomotives des voies stratégiques, pour les monte-charges des arsenaux et des forts, pour les groupes éleclrogènes des projecteurs, pour ceux qui actionnent les dynamos motrices et les dynamos d'éclairage dans les places de guerre, etc. D'après le cours d'intendance et d'après celui de fortificalion professés à l'Ecole de guerre4, tous ces moteurs sont du type à explosion et fonctionnent normalement à l'essence. Ils sont au nombre minimum de 1200 pour l'ensemble de l'armée et consomment ensemble 200 hectolitres par jour, soit 6000 par mois, et 36 000 hectolitres pour une campagne de six mois. C'est, de ce chef, 36 000 hectolitres à ajouter aux 225 000 rendus nécessaires pour les transports automobiles généralisés. Il vient ainsi, pour l'armée de terre seulement, 261 000 hectolitres indispensables pour l'approvisionnement. Il faut en ajouter 90 000 au moins 5 pour les vedettes, les torpilleurs et les moteurs divers de la marine, et l'on se trouve en présence d'un total formidable de 350 000 hectolitres, qu'il est indispensable d'avoir en réserve si l'on veut pouvoir utiliser, pendant six mois de guerre seulement, les divers moteurs à explosion sur l'emploi desquels comptent les divers services de la défense nationale.

Cette réserve n'existe nulle part. On ne trouve pas trace de sa Ce qui est une moyenne basée sur les récents concours de poids lourds.

2 II est sage de prévoir l'approvisionnement des véhicules de réserve et de calculer largement, même pour les voitures légères.

3 Les tacticiens calculent toujours sur une campagne devant durer un an et demi on ne trouvera pas exagéré une évaluation qui n'est que le tiers de l'évaluation officielle.

4 Ces cours n'ont aucun caractère confidentiel ils sont suivis par tous les élèves, les stagiaires étrangers y compris; les renseignements ciindiqués, et qui sont extraits de ces cours, ont été publiés à diverses reprises dans des revues scientifiques, tant en France qu'à l'étranger. 5 En instituant pour la marine un calcul analogue à celui qui vient d'être fait pour l'armée de terre, calcul puisant ses éléments dans les documents officiels (Budget de la marine et circulaires ministérielles, passim), on arriverait, pour un approvisionnement de six mois, au total de 114 000 hectolitres.


constitution dans les budgets votés depuis dix ans. Elle ne peut pas avoir été rassemblée secrètement, puisque le chapitre 56 du budget de la guerre n'est riche que de 530 000 francs par an. L'armée française n'a donc PAS DE pétrole EX réserve. Quand on signale cette situation dangereuse à quelqu'un (les hommes auxquels incombe la redoutable mission de diriger l'armée, il prend volontiers la pose d'Harpocrate, dieu du silence, mais quand on le presse de questions, il laisse entendre qu'il existe dans les entrepôts du commerce un stock important de pétrole et d'essence et que ce stock pourra être facilement réquisitionné.

Il y a dans cette réponse une part minime de vérité et une part énorme d'inexactitude. D'après les statistiques des douanes, le stock de pétrole disponible est de 150 000 hectolitres environ. En admettant donc que, dès le lendemain de la mobilisation, on supprime totalement aux particuliers la consommation de pétrole sur l'ensemble du territoire de la République, les voitures de l'armée pourront rouler pendant deux mois et les moteurs fixes qu'elle emploie pourront fonctionner pendant un temps égal. Après cela, plus rien, l'inconnu, le désarroi, le désastre, la débâcle peut-être, car le stock de pétrole et d'essence existant en France au jour de la mobilisation ne pourra pas être renouvelé. Notre pays ne produit pas de pétrole1, et toute l'énorme quantité qui en est importée provient de l'étranger, du Caucase, de la Roumanie et surtout de l'Amérique. Un dilemme se pose évidemment au sujet de cette importation. Elle ne pourra continuer à être assurée que si notre flotte nous donne la maîtrise de la mer, mais, dans ce cas, nos navires de guerre, exclusivement employés à escorter et à protéger des vaisseaux pétroliers, seront inutilisables pour le combat. Une phrase résume donc la situation tout entière pas de marine ou pas de moteurs à explosion 2.

Pourtant, nous aurions pu ne pas nous trouver acculés à cette nécessité. Il eût suffi pour cela, par exemple3, que les automo1 Les gisements de Gabian (Hérault) sont inexploités, à cause de leur rendement trop faible.

2 Le pétrole est, au premier chef, une marchandise que le droit international peut qualifier « contrebande de guerre ». Par suite, les vaisseaux neutres eux-mêmes ne pourront en faire l'importation chez nous qu'à la double condition de ne pas rencontrer sur leur route une escadre ennemie qui les confisquerait, et de naviguer sou» une protection militaire suffisante pour repousser toute attaque de vive torce.

3 La solution par l'alcool-moteur n'est pas la seule qui puisse être pro-


biles françaises fussent encouragées officiellement et d'une façon efficace à adopter l'alcool comme combustible moteur. Lorsque, il y a quelques années déjà, la question de l'alcool-moteur fut posée devant l'opinion comme une question primordiale au point de vue français, elle le fut, par ses défenseurs les plus autorisés, d'une façon parfaitement insuffisante, puisqu'ils se bornèrent à rester sur le terrain économique et agricole au lieu de dire avec netteté quel péril militaire l'alcool industriel pouvait supprimer. Il semble cependant que l'on se soit aperçu, dès l'abord, qu'une faute grave était commise.

Depuis 1900, la commission militaire des automobiles et le service de l'artillerie ont, à plusieurs reprises, préconisé l'adoption de l'alcool à la place de l'essence; en 1902, le département de la guerre a été représenté au congrès de l'alcool par le colonel Mangin, alors chef d'escadron d'artillerie, et le congrès de novembre 1907 a compris comme membres plusieurs officiers1. Enfin, depuis 1901, tous les programmes d'achat, établis par la commission militaire des automobiles, et toutes les commandes adressées par elle aux constructeurs, ont exigé l'utilisation de l'alcool à l'exclusion de l'essence.

Mais tout cela n'a pas grande valeur au point de vue technique, et, en fait, ne signifie pas grand chose, sinon que les services directeurs de l'armée s'intéressent aux emplois de l'alcool-moteur. Il est permis de dire cependant qu'ils s'y intéressent d'une façon lamentablement platonique.

Si la question de l'alcool industriel avait été posée devant le Parlement comme une question primordiale et vitale au point de vue de la défense nationale, le Parlement aurait su favoriser l'emploi de l'alcool et, s'il l'avait fallu, combattre même celui du pétrole.

Il faut, en tous cas, se bien souvenir de ceci la possibilité d'employer à la guerre les moteurs à explosion ne peut être qu'un corollaire de ces trois mots Quel combustible employer? et, à l'interrogation ainsi formulée, il est à l'heure actuelle interdit d'apporter une réponse qui soit pratiquement sérieuse au point de vue militaire2.

posée l'emploi des huiles de schiste comme combustible pour les moteurs tonnants pourrait donner aussi des résultats satisfaisants.

Les capitaines Enaux, Borschnek, Ballut, le commandant PVrrus, le colonel Goigoux, chef du 4« bureau, et l'iugénieur naval Petithomme. 2 Le fait indiscutable et qu'il faut retenir est le suivant les voitures que l'armée po^ède en propre (elles sont au nombre de onze en tout), peuvent fonctionner à l'alcool pur; sur les 5000 qu'elle compte réquisitionner, une centaine environ peuvent également fonctionner à l'alcool


III

Le grave problème de l'alimentation de nos troupes en temps de guerre n'est pas moins angoissant que celui de nos transports militaires. En l'étudiant avec quelque précision, on se rend compte qu'il n'a été résolu jusqu'ici que d'une façon à peine approximative. Tous les physiologistes et tous les hygiénistes sont d'accord pour affirmer qu'un homme qui se livre à un travail physique fatigant comme l'est celui du soldat en campagne, doit recevoir une ration notablement supérieure à celle d'un homme soumis à un travail modéré. Les décisions ministérielles des 19 mai et 17 octobre 1890 puis du 11 janvier 1893 ont fixé les quantités de vivres divers qui doivent être alloués quotidiennement aux troupes ces décisions n'ont fait, en somme, que codifier et qu'appliquer les résultats de travaux scientifiques de la plus haute valeur elles peuvent être considérées comme excellentes et approuvées à peu près sans réserves. Le soldat français est donc, théoriquement tout au moins, nourri en campagne d'une façon très satisfaisante, et reçoit les aliments convenables pour réparer amplement ses forces perdues, mais il est pénible de constater que, dans la pratique, il pourrait bien ne pas en être de même.

Vouloir s'attacher à discuter ce que l'on pourrait appeler « les détails du problème alimentaire », c'est-à-dire, par exemple, rechercher si les proportions relatives de chaque substance ont été scientifiquement établies, si ces substances elles-mêmes ont été heureusement choisies, et si les procédés culinaires recompur, 200 environ à l'alcool carburé, toutes les autres ne peuvent brûler que de l'essence, et l'essence n'existe pas en France en quantités suffisantes pour être admise au rang des combustibles utilisables à la mobilisation. Ne comptons donc en aucune façon sur les automobiles militaires, et considérons comme un simple bluff tout ce qui peut être dit des services qu'elles rendront chez nous à l'intendance et au commandement. Il est nécessaire de savoir, au contraire, qu'en Allemagne, la protection intelligente accordée par l'Etat à l'alcool dénaturé a suffi pour que celui-ci, maintenu à des prix raisonnables, devienne le combustible de choix des moteurs tonnants le matériel du corps des automobilistes militaires (qui est exclusivement composé de volontaires, tous propriétaires de leurs voitures) ne comporte que des autos fonctionnant à l'alcool. La mobilisation ne trouvera donc pas nos voisins d'outre-Rhin dépourvus de combustible pour les autocamions de leur train des équipages et pour leurs militarmotorwagen.

1 Cf. Journal officiel, 1895, p. 355 Ration des troupes faisant partie de la division expéditionnaire de Madagascar.

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̃mandés ou ordonnés sont judicieux, ce serait faire œuvre trop spéciale il y a mieux à tenter, et le seul examen des grandes lignes de la question fournira des éléments d'appréeiition après lesquels il sera sans doute inutile de pousser plus loin des investigations déjà concluantes. Il suffit pour cela de se demander si nos soldats auront, en temps de guerre, du pain et de la viande en quantité et en qualité suffisantes.

Le pain constitue un élément très important de la ration militaire française, et le biscuit, grâce à la facilité avec laquelle il peut être conservé, est appelé à jouer en campagne un rôle peutêtre plus considérable encore. L'un et l'autre se différencient surtout par ce fait que le pain est fabriqué peu avant le moment où il est consommé, tandis que le biscuit doit être classé dans la catégorie des vivres de réserve tous deux doivent exclusivement provenir du travail convenable d'un mélange de farines de blé tendre et de blé dur, répondant à des conditions bien déterminées de composition chimique et de bonne conservation. L'administration militaire est obligée d'entretenir dans les places de guerre et dans les manutentions de grandes provisions de blé qui ne peuvent être préservées des altérations que grâce à des précautions minutieuses 2.

« Le blé doit être placé, dit M. Laveran, dans des locaux bien secs et bien aérés, sans quoi il s'échauffe et il germe; un des meilleurs moyens de le protéger contre les insectes, est de le remuer souvent (pelletage); dans certaines manutentions, on fait circuler le blé d'un étage à l'autre au moyen d'appareils assez compliqués (greniers Huart). Le sulfure de carbone est un excellent parasiticide il suffit de mettre dans un tas de blé une bouteille non bouchée renfermant du sulfure de carbone pour le 1 Règlement sur le service des subsistances militaires (ap. Journal milit. off., 1872; 597-638, etc.) Formulaire pharmaceutique des hôpitaux militaires (1884, 329 et sq.), etc.

2 Un grand nombre de parasites s'attaquent au blé ce sont le charançon (calandra granaria), petit coléoptère qui se multiplie avec une rapidité prodigieuse et dont lps larves dévorent les grains de blé; l'alucite ou fausse teigne (sitotroga cerealella), petit papillon nocturne dont la larve produit dans les grains de blé les mêmes ravages que le charançon; enfin la teigne (tinea granella); les tas de blé attaqués par la teigne se recouvrent d'une sorte de toile, et on trouve de nombreuses larves entre les grains agglutinés (Laveran, Hygiène militaire, p. 165.) La cadelle du Midi (trogosita mauritanica), très commune dans le Midi de la" France, est, contrairement à l'opinion vulgaire, un insecte utile, car il mange les larve* des teignes et des charançons (Railliet, Zoologie méd. et agric., p. 900).


protéger contre les insectes; malheureusement, les vapeurs de sulfure de carbone sont très inflammables et l'emploi de ce procédé expose, par suite, à des accidents (incendie, explosions). » Ces lignes par lesquelles le professeur Laveran résumait, dans son traité d'hygiène militaire, les procédés à employer pour la conservation des grains, étaient exactes quand elles ont été écrites en 1896; elles ont vieilli cependant depuis que l'industrie frigorifique a fait des progrès tels qu'elle est en train de révolutionner toute l'agriculture et tout le commerce des denrées agricoles. En plaçant simplement les graines dans des chambres refroidies à + 2 ou + i, on assure leur conservation à peu près indéfinie, et on les met complètement à l'abri de toutes les causes de détérioration et de destruction. C'est le système employé en Angleterre et surtout en Allemagne, où chaque région militaire possède un entrepôt frigorifique dans lequel sont accumulés les grains et les pains biscuités nécessaires pour assurer aux troupes une réserve d'un an de rations. Chez nous, rien de pareil; et, dans une conférence de garnison faite par un de nos intendants les plus distingués, l'aération, le pelletage et le renouvellement fréquent des blés et des avoines destinés à l'alimentation des hommes et des chevaux en cas de guerre étaient présentés, l'année dernière encore, comme les seuls procédés en usage dans l'armée. Pourtant, en cherchant bien, on trouverait dans les cartons verts de la rue Saint-Dominique toute une série de rapports émanant d'officiers du service des subsistances et signalant au ministre le fâcheux état de nos approvisionnements en céréales. Quelques-uns de ces rapports ont été publiés, au moins partiellement, dans la Revue de Intendance et même à l'étranger; ils n'en sont pas moins demeurés lettre morte. Soimes-nous surs D'AVOIR DL blé BIEN CONSERVÉ SI LA GUERRE ÉCLATAIT DEMAIN?

La même question peut être faite en ce qui concerne la farine et le pain biscuité1. Quand on est obligé de nourrir pendant longtemps des soldats ou des marins avec du biscuit, on voit souvent apparaître, au bout d'un certain temps, des troubles Les principaux parasites du biscuit sont au nombre de trois Epheslia clutella, Ephestia interpunctata, Asopia farinalis. (Decaux, Arch. de méd. milit., t. XX, p. 8t ) Les biscuits, surtout quand ils ont été emmagasinés dans des locaux humides, sont souvent envahis par les moisissures. On comprend quels ravages peuvent produire les insectes et les moisissures dans les approvisionnements quand on songe que les magasins de la guerre contiennent 100 U00 quintaux de biscuit, et que le biscuit n'est consommé que quatorze mois (au minimum) après sa fabrication (Trouessart, les Farasiles des habitations humaines et des denrées alimenlaires, p. 153).


gastro-intestinaux chez un certain nombre d'hommes; la diarrhée est si commune dans ces conditions qu'on lui a donné le nom de diarrhée du biscuit (Laveran). Ces accidents se produisent surtout quand les biscuits sont altérés, et ils peuvent prendre, lorsque ces altérations sont profondes, les allures de véritables intoxications (Laveran). L'autorité militaire le sait bien; elle en est même si intimement persuadée, qu'elle a fait étudier les moyens d'y obvier. Mais tandis que la solution simple et parfaite, qui est la conservation du biscuit en chambres froides, a été adoptée en Allemagne, nous en sommes encore, en France, à employer des moyens de fortune, qui masquent le mal sans le détruire. Quand on n'a à sa disposition que du biscuit altéré, il est indiqué de le passer au four avant de le consommer, afin de tuer les parasites qu'il renferme (Kéraudren); cependant, on ne remédie ainsi que partiellement au mal, car les cadavres des parasites, leurs déjections, les altérations chimiques subies par le biscuit expliquent les troubles graves qui se produisent (Fonssagrives, article Biscuit du Dict. encycl. des Sc. méd.)

Que se passera-t-il, en temps de guerre, si nos soldats sont nourris avec du biscuit avarié dont l'ingestion est toujours dangereuse ? Pourquoi ne pas avoir résolument adopté chez nous comme on l'a fait en Allemagne la conservation des céréales, de la farine et du pain biscuité dans des chambres froides où pourraient être accumulées sans inconvénient aucun les réserves indispensables' pour une campagne de dix-huit mois? IV

Cependant, il ne faut jamais être absolument pessimiste, ni croire au mal nécessaire quand on peut se borner à penser au mal possible. A ce titre, on peut espérer peut être et souhaiter en tout cas l'inanité totale des cramtes qui viennent d'être formulées Mais il est impossible, par contre, d'en faire de même quand on se demande comment serait assuré, au jour de la mobilisation générale, le ravitaillement des troupes en viande fraîche. Les faits scandaleux qui viennent d'être découverts en de nom1 Tous ceux de nos lecteurs qui ont été soldats savent que, pour renouveler peu à peu les approvisionnements de campagne, on donne aux troupes dès le temps de paix des rations de biscuit remplaçant partiellement les rations de pain. Ils savent aussi que ces biscuits, presque toujours vermineux et immangeables, sont régulièrement refusés par les hommes. Perte d'argent évitable par la création d'entrepôts frigorifiques où la vie des parasites est impossible.


breuses garnisons et que la presse quotidienne a justement stigmatisés, ont montré qu'il existe en France tou'e une catégorie de fournisseurs malhonnêtes dont le métier paraît être d'empoisonner les soldats sous couleur de les nourrir. Les tribunaux répressifs vont certainement intervenir pour infliger aux coupables le châtiment qu'ils méritent; un cerlain nombre d'individus sans scrupules seront condamnés à la prison et à de fortes amendes, puis exclus à vie des adjudications et des marchés de l'Etat; le Gouvernement fera à la tribune les déclarations patriotiques qu'il convient, le Parlement les sanctionnera par le vote d'un ordre du jour sévère, et. personne ne sait ce qui adviendra dans l'avenir. Une seule chose est certaine, c'est que, jusqu'ici, on s'est toujours payé de mots en ce qui concerne la qualité de la viande distribuée aux soldats. Cette viande ne peut pas être bonne, étant donné les allocations ridicules qui ont offertes pour la payer t pour que la troupe soit nourrie comme il est nécessaire qu'elle le soit, il est indispensable que les prix consentis par l'Etat soient résolument relevés c'est une nécessité à laquelle il faudra bien que le ministre de la guerre se soumette.

Mais si, dès le temps de paix, les ordinaires de l'armée reçoivent des viandes immangeables, est-il logique de supposer qu'en temps de guerre il n'en sera pas de même? M le sous-secrétaire d'Etat, Henri Chéron, vient de prendre un arrêté, que toute la presse a reproduit avec grands éloges, et qui prescrit toute une série de mesures et de précautions pour l'inspection préalable et la réception des viandes. Grâce à un nombre important de vérifications successives, dont chacune est attestée par l'apposition d'un cachet spécial, la viande qui nourrira les soldats sera, paraîtil, irréprochable désormais. Mais tous les cachets seront-ils apposés en temps de guerre?

En réalité, voici comment les choses se passeront au lendemain dela mobilisation. Les quelques approvisionnements locaux seront vite épuisés, et les régions du territoire qui avoisinent la frontière verront rapidement leurs ressources taries, car les passages de troupes affecteront surtout certaines artères bien déterminées et y acquerront une intensité considérable. Dès lors, comme on 1 Dans une garnison voisine de Paris, où des viandes suspectes ont été saisies le 8 avril dernier, le régiment d'infanterie à qui ces viandes étaient destinées, payait au boucher adjudicataire 1 fr. 02 le kilogramme, tandis que les cours du jour étaient, d'après la mercuriale officielle, de 1 fr. 45 à 1 fr. 50 le kilogramme. Le fournisseur ne pouvait évidemment faire autrement que livrer de la marchandise de mauvaise qualité, afin de ne pas se ruiner à exécuter un traité onéreux pour lui.


ne pourrait pas, sans imprudence grave, toucher aux approvisionnements en viandes de conserves qui constituent la dotation normale des places fortes, il faudra faire venir de l'intérieur d'immenses troupeaux d'animaux sur pied Ceux-ci ne voyageront pas, le plus souvent, par voie ferrée, n'en dép'aise au 4e bureau qui a prévu la circulation des trains de bestiaux dans tous ses graphiques de mobilisation, parce que la pénurie des wagons 2 dont souffrent à l'heure actuelle tous nos réseaux ne permettrait pas de distraire une seule voiture pour d'autres transports que ceux des troupes, du matériel, des munitions et des fourrages 3. Les troupeaux voyageront donc par étapes, et les convois qui s'en allongeront sur les routes, cheminant à 30 kilomètres au plus par jour, immobiliseront de nombreux conducteurs appartenant aux services auxiliaires, consommeront des quantités énormes de fourrages 4, causeront des encombrements fréquents, et vicieront souvent les sources par leurs déjections 5. En admet̃• Un troupeau de 1000 boeufs exige un parc d'une superficie de près d'un hectare, pour que le bétail soit dans des conditions satisfaisantes. 2 Un wagon à marchandises du type bien connu hommes, 32; chevaux (en long) 8, peut contenir au maximum 12 bœufs.

3 Toutes les fois qu'un wagon a servi au transport de bestiaux, il doit être desinfecté avec soin avant de servir à nouveau il existe une série de circulaires ministérielles indiquant que les wagons arrivant à vide à la frontière devront être désinfectés avec soin et recevoir, dans leur voyage de retour, un chargement de malades et de blessés à évacuer. Il est inutile d'insister sur la complication matériel'e que cette mesure implique, non plus que sur les dangers qu'elle présente au point de vue de l'hygiène. 4 II taut pour 100 000 rations 222 bœufs, 333 vaches et 2220 moutons. (Instruction sur le service des approvisionnements).

5 La fourniture de viande fraîche pendant une campagne est assurée par du bétail sur pied et à l'entreprise, avec cette restriction que l'abatage des animaux et leur distribution sont confiés à la gestion directe, c'est-àdire à des agents militaires L'entrepreneur entretient 1° à deux journées de marche en arrière de l'armée, c'est-à-dire aux têtes d'étapes de route et de guerre, un parc d'armée de deux jours 2° en arrière de ce parc, le long de la voie ferrée ou de la ligne d'étapes routières, des entrepôts de bétail de quatre jours pour l'ensemble de l'armée 3" à une journée de marche en arrière de chaque corps d'armée, un parc de corpp d'armée de quatre jours. Ces divers troupeaux, conduits par l'entrepreneur, restent sa propriété, mais leur surveillance, ainsi que la détermination de leur emplacement, sont du ressort du service des étapes. D'autre part, à chaque convoi administratif est rattaché un troupeau de deux jours, livré à l'administration et conduit par ses agents un jour, il marche avec le convoi administratif en tête; souvent on le fera marcher en queue des convois régimentaires l'autre jour, dit « jour de distribution a il cheminera avec un groupe d'ouvriers bouchers (groupe d'ouvriers du troupeau) et une voiture de boucherie après l'avant-gai de le bétail sera abattu et distribué au cantonnement.


tant même que tout se passe avec une régularité, une méthode, une propreté et un ordre parfaits, n'est-ce pas une conception illogique que celle de vouloir, par l'emploi systématisé des camions automobiles, hâler la marche des convois, sans tenir aucun compte de ce fait indiscutable qu'ils seront toujours retardés par l'allure lente des troupeaux? D'autre part, la présence d'animaux au milieu des troupes (troupeau divisionnaire et troupeau de distribution) ne peut manquer d'être une cause de désordre, et cependant il faut qu'il en soit ainsi, pour que la viande puisse être abattue île bonne heure et distribuée en temps utile. De quelle qualité, cependant, sera la viande ainsi obtenue? Les animaux de boucherie dépérissent nécessairement pendant les marches t, leur chair perd une grande partie de ses qualités nutritives les épizooties les plus graves sont à redouter 2 dont les 1 Dans l'état actuel des choses, douze jours au moins de bétail doivent marcher avec les troupes ou à leur suite, et ce bétail se déverse de proche en proche, depuis les entrepôts d'armée sur le parc d'armée, le parc de corps d'armée et les troupeaux divisionnaires (M. Peyrolle, Alimentation des troupes en campagne).

2 Le 3 avril 1867, le maréchal Davout écrivait « Il règne dans nos cantonnements une épizootie qui enlève une grande quantité de bêtes à cornes; d'après un rapport fait au général Priant, sur 56 bêtes qui étaient à son parc, il en est mort 49 en 24 heures ».

A l'armée de l'Est, en 1870, on amena à grands frais de superbes bœufs provenant de la Beauce et de la Sologne. La neige, le froid, l'insuffisance des fourrages et le manque d'herbe, les marches forcées et la fatigue avaient, à la fin de la campagne, fait de nos troupeaux des espèces de squelettes ambulants qui ne valaient pas mieux pour la consommation que les chevaux étiques du sIège de Metz (G. Marchai, les Viandes de boucherie).

Pour subvenir à l'alimentation des armées en campagne, il n'existe pas d'autre moyen que celui-ci ne prendre de viande vivante que ce que l'on peut se procurer directement sur place le transport du bétail sur pied par les voies ferrées doit être absolument abandonné. Ce système a un avantage évident, c'e^t de réduire, dans une proportion considérable, la tâche qui incombe aux chemins de fer. Transporter vivant un boeuf de 1000 livres, c'est transporter au moins 500 livres d'os, de cuir, de cornes, de sabots et d'entrailles. Ces parties sont loin d'être dénuées de valeur, mais en campagne elles n'auront jamais, malgré les mesures prises par l'administration, que peu ou point de prix. A ces inconvénients, viennent s'en ajouter d'autres, tels que le transport des fourrages, l'entretien des conducteurs, la difficulté de charger et de décharger de lourdes masses vivantes (général Lewal, Eludes de guerre, tactique des ravitaillements).

Préserver les troupeaux contre les épizooties, assurer la propreté absolue des tueries, enfouir avec soin tous les abat6. ces trois nécessités qui sont primordiales mettront souvent à une rude épreuve l'habileté technique et l'ingéniosité des vétérinaires, des médecins, des intendants et des chefs (Billet, Etudes sur le ravitaillement en campagne).


soldats, nourris de viande fatiguée, fiévreuse et parfois malsaine, ressentiront fatalement le terrible contre-coup. Il semble que ce soit là un état de choses impossible à éviter, et pour tout dire en un mot, que la présence des troupeaux aux armées soit un mal nécessaire.

C'est un mal cependant auquel les Allemands ont remédié d'une façon radicale'. Pour cela, le gouvernement de Berlin a simplement favorisé et encouragé par tous les moyens possibles (subventions, remises d'impôt, primes en argent, distinctions honorifiques, exemption de charges diverses) la création d'abattoirs frigorifiques dans toutes les grandes villes de l'empire; il est arrivé à faire installer aujourd'hui, dans 267 villes, des chambres refroidies à 5 où la viande d'abord congelée à 12 (congélation à cœur) est conservée en entrepôt pendant quelques jours avant d'être livrée à la consommation. Dans leur ensemble, ces entrepôts contiennent 75 millions de kilogrammes de viande. Si la guerre éclatait demain, il y aurait là de quoi nourrir toute l'armée allemande pendant quatorze mois. Tous ces entrepôts possèdent des wagons frigorifiques pour l'emport de la viande congelée un train de SO wagons qui peut cheminer à 30 kilomètres à l'heure contient 1 300 000 rations de viande immédiatement utilisable2. Grâce à ces réserves formidables en viande congelée, le grand état-major allemand ne prévoit plus la viande sur pied dans l'alimentation des troupes en campagne et compte pouvoir se passer à peu près totalement des conserves de viande qui répugnent toujours plus ou moins aux soldats. Il ne maintient les usines pour la fabrication de l'eiserne-portion que dans le seul but de donner à l'opinion publique une satisfaction toute platonique et « de garder la possibilité de pourvoir 4 Les Allemands ont constitué dans les magasins de l'armée ce que leur état-major appelle « l'approvisionnement inviolable » et qui assurera vingt jours de viande de conserve pour 750 000 hommes; de plus, le jour même de la mobilisation, vingt usines qui appartiennent à l'Etat et qui -sont toujours prêtes à entreprendre en une heure une fabrication intensive commenceront à fabriquer les vivres en boites (eiserne portion) destinés à remplacer ceux qui seront quotidiennement envoyés au Iront. Nous avons, d'ailleurs, en France, une organisation analogue quoique moins parfaite et moins complète, et le ravitaillement en viande de conserve serait convenablement assuré chez nous.

2 Un wagon frigorifique normal, d'une contenance égale à celle de nos « hommes 32-chevaux (en long) 8 » peut transporter, dans d'excellentes conditions, 67 bœufs, ou 350 porcs, ou 694 moutons, soit une moyenne de 30 à 32000 rations. Une voiture régimentaire à un cheval transporte 1500 rations, soit 4 bœufs, 15 porcs ou 35 moutons. Une voiture à deux chevaux transporte 2500 rations, soit 6 bœufs, 30 porcs ou 60 moutons.


de vivres en cas -les petites unités ayant exceptionnellement à marcher isolées ». (Discussion du budget de la guerre de l'empire, 1907, doc. du Reichstag.)

En France, l'industrie de la conservation des viandes par le froid est à peine naissante, et son utilisation par les services de l'armée n'existe pas. Ceci peut être dit sans exagération, puisque nous avons chez nous, en tout et pour tout, à l'heure actuelle, les installations frigorifiques suivantes à Paris, au marché de la Villette, un entrepôt construit par les soins du ministère de la guerre, pouvant contenir environ 1 million de kilogrammes de viande, mais totalement inutilisé par l'armée en temps de paix, et, à la Bourse du commerce, des chambres froides qui pourraient contenir au plus 200000 kilogrammes de viande; à Lyon, de 16 à 1800 mètres cubes 2 (chambres froides du Skating-Ring); à Marseille (installation privée de la Chambre syndicale de la charcuterie) 750 à 800 mètres cubes; à Dijon (frigorifique municipal) 500 mètres cubes; à Nantes, quelques cases refroidies au marché de Feltre; à Chambéry et dans quelques autres villes, de petits entrepôts employés par le commerce local. Il faut avoir le courage de dire que là se bornent, au jour où ces lignes sont écrites, les installations frigorifiques existant en France 3. Pourtant, les gens bien informés parlent du frigorifique militaire de Verdun, qui fut installé en 1894-95 et livré dès cette époque au service des subsistances. Malheureusement, il fut élevé à proximité de la Meuse, en un point si malencontreusement choisi et bâti de façon si maladroite, sans fondations suffisantes, que les infiltrations du fleuve en ont compromis très vite la solidité depuis 1901, il ne fonctionne plus, bien que 4000 francs aient été votés tous les ans (Budget de la guerre, chap. 42), sous la rubrique « Fonctionnement de l'usine frigorifique de Verdun »; de 1901 à 1906, les services compétents ont étudié à qui en incomberait la restauration; en 1906, 100 000 francs furent enfin mis à la disposition de l'Intendance qui fit elle-même les travaux de réfection totale, lesquels ne sont pas encore complètement terminés aujourd'hui. A Epinal, à Belfort et à Toul, des frigori1 Le frigorifique de la Villette est loué à un particulier qui le sous-loue ou l'exploite à son gré, mais doit, quarante-huit heures après la mobilisation, le remettre vide et en bon état au délégué du ministre de la guerre il contient d'ordinaire du beurre, des œufs, du poisson, etc., mais pas de viande réquisitionnable.

2 On peut loger 5 à 600 kilogrammes de viande congelée par mètre cube. 3 Plusieurs usines génératrices de froid sont en construction à l'heure actuelle d'autres sont en voie d'achèvement, mais si la guerre éclatait demain aucune d'elles ne pourrait servir.


fiques militaires sont en construction certains spécialistes affirment qu'ils seront des modèles du genre, d'autres affirment le contraire et, malheureusement, ils semblent avoir raison'. 1. Quoi qu'il en soit, le système adopté chez nous est exactement le contraire du système allemand. Tandis que nos voisins constituent dès le temps de paix leurs approvisionnements en viande frigorifiée, nous ne constituerons les nôtres qu'après le début de la mobilisation 2, et nous sommes obligés de prévoir encore, comme une regrettable certitude, la présence de bétail vivant aux armées.

Dans quelques mois, un certain nombre de places fortes auront leurs frigorifiques où, dès les débuts de la guerre, seront mis en réserve des rations en nombre relativement élevé qui assureront leur ravitaillement. Mais ces places sont toutes situées à la frontière, à la merci d'une armée ennemie victorieuse. En Allemagne, au contraire, les villes de l'intérieur ont leurs frigorifiques, où se concentre l'approvisionnement de viande nécessaire à l'armée, lequel est toujours prêt à être envoyé au front par les nombreux wagons spécialement aménagés pour le transport des denrées périssables 3.

Pour nous mettre en état de lutter à armes égales avec nos rivaux d'outre-Rhin, il faudrait adopter résolument leur système, aider à la création de nombreux frigorifiques au centre même des régions d'élevage et à proximité des voies ferrées, veiller à ce qu'ils soient toujours remplis de viande et compter sur eux pour supprimer d'abord, dès le temps de paix, le scandale de la viande à soldats, pour supprimer ensuite, en temps de guerre les multiples dangers qui résultent de la présence des troupeaux à proximité des troupes combattantes.

Il y a là une question de la plus haute importance qui peut 1 Pour agglomérer le liège constituant la muraille isolante des chambres froides construites dans une de ces trois places, on a employé une substance qui fut fournie par le fils d'un homme d'Etat spirituel et bien connu; mais cette substance se décomposa très vite et son remplacement par une substance mieux choisie fut nécessaire, à cause de l'odeur forte qui s'en dégageait et qui aurait rendu le frigorifique inemployable pour la conservation de la viande.

3 II est impossible de considérer comme un approvisionnement sérieux les quelque cent mille de kilogrammes de viande congelée importés de l'Amérique du Sud et conservés à Pantin.

3 Nous avons, en France, au plus 100 wagons frigorifiques eacellents, et 400 environ dont la valeur pratique est plus que discutable. « La place de Verdun possède une usine frigorifique récemment remise en état et les autres places de l'Est en posséderont bientôt d'analogues. Nous avons déjà émis l'année dernière l'idée de les faire fonctionner


être résumée en quelques mots. Le jour où, par tout le territoire, se seront élevées des usines frigorifiques et où tous les abattoirs auront des chambres froides permettant de conserver la viande pendant quelques jours avant de la livrer à la consommation, trois graves problèmes se trouveront résolus d'un coup le transport des rations de viande jusqu'aux armées mobilisées, l'hygiène alimentaire des troupes, aussi bien en temps de paix qu'en temps de guerre, l'approvisionnement en viande fraîche enfin pour toute la durée d'une longue campagne'.

N'est-on pas en droit, dès lors, de s'étonner que l'armée française n'ait pas encore à sa disposition les entrepôts frigorifiques nombreux, dans lesquels pourraient être conservées à son usage ou dans lesquels, plus simplement, elle serait assurée de troudès le temps de paix il semble qu'il n'y aurait à cette manière de faire que des avantages, puisqu'on est obligé de mettre les machines en marche « à blanc tous les quinze jours. En maintenant toujours dans l'usine un approvisionnement, on pourrait réduire dans une certaine mesure, faible à la vérité, la masse des approvisionnements de viande de conserve dans les places et, par voie de conséquence, le temps pendant lequel on la garde en magasin avant consommation. » (Budget de la guerre, p. 1908; rapp. Messimy, p. 400.)

1 Les services directeurs de l'armée ont sur la viande frigorifiée une opimon qui est la suivante la viande frigorifiée ne diffère de la viande ordinaire qu'en ce que l'eau de constitution y est à l'état solide et que les couches superficielles sont un peu asséchées par l'effet de la ventilation active qui est pratiquée dans les chambres frigorifiques. Elle contient moins d'eau que la viande ordinaire, circonstance qui ne diminue pas et qui augmente même ses propriétés nutritives.

La viande frigorifiée se dégèle en effet avec une lenteur qui facilite beaucoup sa conservation. On peut admettre qu'à l'air libre et à la température normale, la viande congelée se dégèle à peu près dans le même laps de temps que celui qu'elle exige pour se congeler, c'est-à-dire en trois jours; mais la moindre précaution pour entraver le libre accès de l'air autour des morceaux augmente beaucoup la durée de ce dégel et la porte facilement à cinq, six ou huit jours. Si on veut alimenter avec de la viande frigorifiée des troupes opérant à quelque distance de l'usine, on n'exigera pas d'autre précaution que de protéger cette viande des souillures par une enveloppe de toile soigneusement lavée puis de l'expédier en vrac dans des voitures couvertes de bâches. Le tas de viande ainsi formé doit être, autant que possible, entouré d'un matelas de paille qui a pour effet de la protéger contre les chocs et contre l'action réchauffante de l'atmosphère. Les fourgons régimentaires conviennent parfaitement au transport des viandes, et chaque fourgon peut contenir 500 kilogrammes de viande nette emballée comme il vient d'être dit. Naturellement on ne doit jamais, en cours de route, toucher au chargement il faut éviter que la pluie ne pénètre dans les voitures et n'atteigne les viandes, et que les voitures ne séjournent au soleil ou dans les endroits humides.

Signé Général André, Paris, 13 juillet 1900 (Notice sur la viande frigorifiée et sur son emploi).


ver les abondantes réserves de vivres dont elle aura besoin, dès le lendemain de la mobilisation? N'est-on pas en droit de s'étonner que nous nous trouvions, à cet égard, dans un état d'infériorité manifeste vis-à-vis des Allemands?

V

Mais l'étonnement n'est peut-être pas un sentiment suffisant quand on se demande pourquoi nos poudres de guerre ne sont pas, elles aussi, conservées partout en chambres froides Les poudres anciennes (poudres noires) étaient très stables en raison même de ce qu'elles provenaient du mélange de substances inertes leur conservation était, par suite, très facile, pourvu qu'on les mit à l'abri de l'humidité. Mais les perfectionnements continus de l'armement ont conduit à chercher et à trouver des explosifs plus énergiques et d'une nature spéciale, permettant d'assurer un tir plus rapide et des vitesses initiales plus grandes. Actuellement, ces explosifs sont, à peu près tou«, à base de nitrocellulose, dont l'action vive et trop brisante doit être atténuée par l'adjonction de dissolvants appropriés (alcools, éthers) qui sont toujours éminemment volatils et qui tendent à se libérer, laissant A propos de nos poudres de guerre, il faut faire cette constatation vraiment navrante que la France est tributaire de l'étranger pour leur fabrication. A l'heure actuelle, nous recevons encore d'Angleterre tout le coton-poudre dont nos manufactures nationales ont besoin, et dont la fabrication est interdite chez nous En signalant ce fait, le rapporteur du budget de la guerre pour 1908 ajoute « Nous ne pouvons que répéter ce que nous avons déjà dit il est indispensable de permettre a l'industrie privée la fabrication du coton-poudre en temps de paix, dans certaines conditions à déterminer. » (Rapport Messimy, ch. xxxix, p. 393-394 ) 2 Dans la pratique, on procède comme suit le coton-poudre est melangé au dissolvant, de manière à obtenir une pâte qui est façonnée en baguettes ou en tubes, et on laisse le dissolvant s'évaporer à l'air libre, quelquefois même à l'étuve, jusqu'à amener une sorte d'équilibre apparent, mais toujours nécessairement instable.

En effet, continuellement, le corps volatil tend, en vertu de lois physiques rigoureuses et bien connues, à saturer l'air ambiant de ses vapeurs dont la tension est strictement correlative à la température mathématiquement, à l'air libre, dans un temps plus ou moins long, tout le corps volatil doit disparaître dans l'atmosphère, puisque celle-ci ne sera jamais saturée des vapeurs du liquide volatil considéré c'est ainsi qu'une soucoupe sur laquelle on ver=e de l'alcool se dessèche entièrement, l'atmosphère ne pouvant jamais arriver à être saturé de vapeurs d'alcool, même à faible tension Par contre, si la soucoupe est remplie d'eau, et si l'atmosphère est très humide, et voisine du point de saturation, aucune évaporation ne peut se produire. De même, dans un vase absolument clos, la


la nitrocellulose à l'état sec, et modifiant d'une façon profonde les qualités balistiques de la poudre. La catastrophe de l'Iéna et les volatilisation s'arrête dès que la tension relative à la température régnante y est atteinte. Or les soutes ne pouvant, et bien loin de là, être considérées comme des vases clos, la volatilisation s'y effectue comme à l'air libre (on sait, du reste, que les corps volatils se vaporisent dans un gaz exactement comme dans le vide). Il résulte de ce qui précède que, quoi qu'on fasse, les dissolvants volatils émettront continuellement des vapeurs, que ces vapeurs auront une tension qui sera en corrélation stricte avec la température ambiante, que, par conséquent, on ne pourra que retarder plus ou moins leur volatilisation totale, mais qu'indubitablement, plus la température sera élevée et plus cette volatilisation sera rapide. On la retarde cependant, dans une certaine mesure tout au moins, en modelant la pâte de nitrocellulose dissoute suivant diverses formes on arrive ainsi à retarder la disparition des dissolvants, l'évaporation ayant lieu par la périphérie et la matière elle-même formant à la fois protection et obstacle à la propagation de la chaleur volatilisante. Mais ce ne sont là que des palliatifs momentanés, et les inconvénients du phénomène chimique qui vient d'être signalé sont toujours des plus graves. D'abord, la perte du dissolvant change du tout au tout le potentiel balistique de l'explosif. C'est à ce point que, plus les poudres sont vieilles, et plus la nitrocellulose asséchée devient brisante, plus les pressions augmentent dans l'âme des pièces, plus enfin les vitesses initiales grandissent, ce qui dérègle le tir en dépit de toutes les corrections possibles. En second lieu, si l'assèchement, au lieu de se produire d'une façon progressive, se produit brusquement par suite d'une forte variation de température, les dangers les plus effroyables sont à redouter. C'est ainsi que la chaleur décompose la poudre et que l'humidité, fixant à l'état d'acide nitreux les produits de la désintégration accroissent notablement celle-ci or, à toute chute de température correspond une condensation d'eau. Par suite, s'il ne règne pas dans les soutes une température à la fois fixe et basse, on est nécessairement exposé 10 au déréglage du tir et à la mise rapide hors de service des bouches à feu, le départ du dissolvant restituant à l'explosif les propriétés brisantes du coton-poudre (l'élimination du dissolvant correspond environ à un accroissement de 15 pour 100 dans la vivacité de la poudre et à une augmentation de 3,5 à 4 pour 100 sur les vitesses initiales); 2° pour chaque variation de température, à une condensation d'eau accélérant la décomposition de la poudre. Mais, en même temps, un autre danger grave provient de ce que les réactions chimiques exaltées produisent parfois des inflammations spontanées. Pour que'les poudres B détériorées s'enflamment spontanément, il faut, et il peut suffire, que leur température atteigne + 180 à + 190. Pareille élévation de temperature peut être produite non seulement par la chaleur dégagée au sein des réactions décomposantes elles-mêmes, mais par des phénomènes obscurs d'oxydation résultant de la mise en contact de certains produits libérés avec certains des constituants organiques de l'explosif. Ces inflammations spontanées peuvent donc se produire même en partant de températures ordinaires et dans les conditions usuelle» de conservation où la masse de la poudre intervient par son action isolante et empêche la chaleur produite de se dissiper par rayonnement ou par conductibilité. En un mot, les nécessités du tir moderne exigent absolument l'emploi


enquêtes officielles qui l'ont suivie ont révélé que la poudre ne peut être conservée sans danger qu'à basse température et, grâce à une ventilation en cycle fermé opérée par le frigorifère lui-même, empêchant toute déperdition de gaz, et réduisant à son minimum la volatilisation du dissolvant.

D'après l'opinion de tous les techniciens, il faut donc, de toute nécessité, pour éviter des accidents redoutables, réfrigérer jusqu'à une température bien choisie, tout en aérant le moins possible. C'est ce qui n'est fait dans les soutes D'AUCUN de nos cuirassés, mais le sera sans doute d'ici peu de mois si les installations actuellement à l'étude sont réalisées, ainsi qu'il faut le souhaiter ardemment.

Dans les poudrières, dans les casemates et dans les forts, où les munitions sont tenues en réserve pour le service de l'artillerie, on ne trouve nulle part d'installation frigorifique proprement dite; mais partout cependant la précaution est prise de tenir les poudres nitrocellulosiques dans des réduits enterrés et dans des caves fraîches. Cela suffit à rendre moins grands les dangers de déflagration spontanée, mais ne suffit pas à les supprimer d'une façon absolue. En tous cas, le refroidissement naturel ainsi réalisé ne s'accompagne peut-être pas partout de précautions suffisantes en ce qui concerne l'aération restreinte du milieu dans lequel les poudres séjournent. Il en résulte qu'une partie du dissolvant volatil qu'elles contiennent s'évapore, qu'elles deviennent plus sensibles qu'il ne conviendrait, 'qu'elles se désintègrent plus ou moins et se détériorent, et qu'enfin, pour éviter dans leur structure chimique des modifications fâcheuses et des ruptures d'équilibre, il est indispensable de les « radouber » de temps en temps. Cette opération du radoubage consiste en la réfection partielle des poudres altérées elle est délicate et coûteuse, ce qui est un inconvénient, et en même temps qu'insuffisante parfois, ce qui est un défaut d'une gravité certaine. Le radoubage renouvelle le dissolvant dans lequel la nitrocellulose est incluse, mais ne refait pas la cellulose nitrée elle-même qui de matières explosives dont les précieuses qualités balistiques ne persistent qu'à la condition stricte de conserver les poudres dans l'état d'imbibition pour lesquelles les tables de tir ont été établies.

Quelques mois avant la catastrophe de l'Iéna, te général de la Roque, directeur de l'artillerie au ministère de la marine, écrivait, dans une lettre officielle adressée au ministre, la phrase suivante qui doit être méditée avec tristesse « Votre responsabilité est gravement engagée, un désastre est certain si on n'arrive paa à abaisser la température des soutes. H s'agit, non d'une possibilité, ni d'une probabilité, mais d'une certitude. » (Enquête du Sénat sur la catastrophe de l'.fetM; rapport de M. Monis, t.,III, p. 92.)


se décompose toujours plus ou moins à la longue, quand elle est mamtenue à une température supérieure +2 ou-)-S. Cette tempe'ature basse, les caves les plus fraîches sont insuffisantes à la lui assurer d'une façon permanente l'emploi du frigorifère est donc indispensable pour assurer aux poudres nitrées une conservation parfaite et indéfinie.

C'est une notion chimique qu'il suffit de rappeler pour avoir le droit de manifester quelque regret à la pensée que nos poudrières sont TOUTES dépourvues de chambre frigorifique.

VI

Après avoir formulé, au cours de ces pages, bien des doutes anxieux, il est superflu de se demander si l'on a fait œuvre utile ou néfaste en cherchant la vérité et en la disant avec précision Dans un pays comme le nôtre où tout doit être soumis au contrôle des Chambres, et où le Parlement apparait comme le modérateur suprême et comme le maître absolu de toute la vie pubhque il ne peut pas être mauvais d'avoir lu avec quelque attention des documents officiet'. Ce que nos honorables ordonnent dans la plénitude de leur souveraineté éphémère appartient à la libre discussion de tout homme qui réunit en soi les trois titres de Français, d'électeur et de contribuable.

Les malfaçons et les imperfections graves qui ont été signalées disparaîtront elles bientôt pour le plus grand bien de notre armée nationale? C'est au Parlement seul qu']t appartient de formuler une réponse.

Peut-être, conscient pour un jour de ses devoirs, voudra-t-it se ressaisir et s'occuper enfin des intérêts primordiaux de la France. H comprend, certes, des hommes de bonne, volonté* et d'action énergique; ceux-là voudront faire quelque chose, mais le pourront-ils? Ce n'est pas d'aujourd'hui que date la boutade classique Senalores boni viri, SCHa~M aM<CM: mala bestia2. Francis MAXRn.

On pourrait peut-être invoquer à ce sujet l'autorité d'un homme dont notre ministre actuel de la guerre ne niera sans doute ni le patriotisme éclairé m la compétence, ni la valeur mihtaire et qui a écrit « C'est un devoir civique que de proclamer bien haut ce que l'on sait être vrai. et le pire malheur qui puisse menacer un pays, c'est de ne pas savoir. » (Georges Picquart, lieutenant-colonel en réforme; ap. l'Aurore). ~Cteéron (~erWnes).


LA HOLLANDE SOCIALE

On connaît l'aspect général qu'offre le paysage hollandais. On y aperçoit sans doute des diversités intéressantes. La partie méridionale du royaume est comme un fragment artificiellement séparé de la Belgique et particulièrement de cette Belgique flamande qu'on appelle la Campine terres maigres où pousse, et, quand la culture faiblit, repousse indéfiniment la bruyère, forêts de sapins et de bouleaux, manufactures relativement nombreuses étabhes là sans autre raison que l'abondance et par conséquent le bon marché de la main-d'œuvre résultant eUe-m~me d'une très forte natalité. L'Ouest est le pays des canaux, canaux agricoles et d'irrigation, canaux de dessèchement, canaux rivalisant avec les fleuves pour le service des transports. C'est là que sont les grandes villes de Rotterdam, de La Haye, d'Amsterdam, comme les industries de luxe de Delft et de Schiedam et les riches cultures de Heurs organisées par de puissantes compagnies. Plus encore que le reste du pays, les provinces septentrionales sont par excellence la région des prairies, prairies inimitées où l'œil cherche les hommes et n'aperçoit le plus souvent que le paisible bétail. La partie orientale semble un peu plus variée on y distingue un plus grand nombre de cultures et des industries récentes, déjà dit-on, plus progressives. Cependant.te voyageur qui va là de ville en ville doit faire parfois quelque effort pour bien retrouver les traits particuliers de chaque cité. Dans les unes comme dans les autres est un noyau intérieur fait de la vieille ville aux rues encore étroites, aux quartiers pauvres, aux monuments archaïques une place centrale plus ou moins régulière tourne autour de l'antique église dont le seizième siècle a fait un temple calviniste, et là, à certaines heures du jour, s'ébattent gaiement, mais sans effronterie et sans violence, de nombreux enfants, presque tous vêtus de laine et de laine foncée, même en été. Tout autour de ce noyau est une ville nouvelle, remplie d'habitations brillantes, de villas confortables et quelquefois coquettes, aux jardins soignés. Entre les deux sont presque toujours les fossés d'autrefois transformés


en un petit lac aux eaux dormantes et ou se reflète l'ombre des beaux arbres sous lesquels serpentent et s'allongent des promenades calmes et bien tenues. Le centre du royaume, où se trouvent les villes si connues dans notre histoire d'Utrecht et de Nimègue, est composé, comme tout centre, d'éléments empruntés aux différentes extrémités avec lesquelles il est en contact. Mais enfin ce qui domine à peu près partout, c'est la prairie coupée de canaux. La proportion des prairies aux terres arables est d'environ 58 pour 100 dans l'ensemble du royaume; et encore cette moyenne est-elle affaiblie par les provinces méridionales qui font contraste avec le reste du pays. La proportion s'élève à 68 pour 100 dans l'0verys<.el, province de l'Est, à près de 83 pour 100 dans les provinces septentrionales, comme la Frise. L'eau et la verdure, l'eau qui ne tarit pas et la verdure qui ne se dessèche pas, voilà bien le caractère de ces terres qui ont cessé d'être la boue primitive pour s'embellir sous les mains de travailleurs patients. Le lait et le beurre sont vraiment les produits nationaux, et on comprend que parmi les contraventions dont les statistiques enregistrent les poursuites, figure largement le boterwett c'est l'équivalent de ce qu'est la fraude des vins dans une si grande partie de notre France. Dans ce pays d'apparence assez uniforme, se remarquent cependant des nuances nombreuses, et, d'abord, au point de vue de la criminalité.

On ne se fait d'idée nette de la criminalité d'une nation qu'en la comparant à celle de quelques autres. A la vérité, les statistiques officielles de la Hollande ne rendent pas cette comparaison très facile ou ne permettent pas de la rendre très sûre. Elles ont une lacune considérable et fâcheuse à plus d'un point de vue. Elles n'enregistrent que les infractions punies elles ne s'appliquent pas à relever toutes les infractions réellement commises et à compter, comme le font, par exemple, la France et la Belgique, les plaintes, dénonciations et procès-verbaux. On sait que les crimes ou délits certains, mais dont les auteurs, inconnus ou non, restent impunis, grossissent partout dans d'énormes proportions. De ceux-ci, les pouvoirs publics de la Hollande ne nous apprennent rien. Prenons cependant pour vraisemblable que ces infractions non condamnées ne doivent pas être plus nombreuses dans les Pays-Bas que dans les deux pays que nous venons de citer, et tenons-nous-en à la comparaison des chiffres des condamnés. En France, en 190S, on arrivait, tout compte fait, à S 10 condamnés par 100000 habitants. En 1904, la Hollande n'en avait que 267.


S'il est nécessaire de comparer un Etat à ses voisins, il est non moins nécessaire, et encore plus sûr, de le comparer à lui-même. La criminalité augmente-t-elle ou diminue-t elle dans celui que nous étudions? Voilà surtout la donnée qui demande à être éclaircie pour devenir utilement le point de départ des recherches à faire sur les influences à noter, sur les courants à suivre, sur les nouveautés à l'égard desquelles il y a lieu de conseiller la défiance ou d'encourager la faveur du public. Prenons donc la période contemporaine. En 1894, le nombre des condamnés était d'environ 17 500. Il était, en 1897, de 16 096. Le total en est tombé à 1S 000, puis à 14 000. En 1904, il a remonté de quelques centaines, mais il est encore inférieur à 15000 (exactement 14 975). Ce qui accentue la valeur de cette diminution des chiffres bruts, c'est que, pendant ce laps de temps," la population totale du royaume augmentait de près de 800 000 habitants. A suivre le mouvement d'après ce mode de calcul, évidemment le seul exact, on constate que, par 100 000 habitants, on trouve successivement 378 condamnés, puis 374 et finalement les 267 que nous avons déjà signalés. L'amélioration n'est pas niable, et, cette fois, nous voilà bien en présence d'une nation qui a su diminuer sa criminalité. Le nombre des actes punissables n'est pas tout la nature de ces actes demande à être analysée. Or, si on totalise l'ensemble des condamnations prononcées en France, soit en cour d'assises, soit en police correctionnelle, pour attentats contre la propriété, on arrive à 148 par 100 000 habitants. La même add)tton, faite en Hollande, s'arrête à 85. Si l'on groupe les « morts violentes par délits », suivant la formule de la statistique de la Hollande, on ne trouve dans ce dernier pays que 0,9 pour 100 000 habitants (en chiffres absolus, 46, au cours de 1904). Nous constatons chez nous 1,88, soit plus du double. Si, d'autre part, on compte les attentats de toute nature contre les mœurs, l'écart diminue un peu. Il n'est plus que de 5,37 contre 6,29.

S'il faut décomposer les genres de crimes, il faut aussi analyser les principaux groupes de criminels, voir la part des sexes, celle des âges. Les proportions du groupe féminin tendent généralement à s'affaiblir chez les nations civilisées. Ce fait a été mainte fois constaté, mais il a deux aspects. La civilisation contemporaine affine beaucoup la femme; elle n'est pas sans la corrompre à sa manière, et elle remplace souvent en elle l'esprit de lutte ouverte et de violence par une adresse habile à obtenir qu'on se compromette pour elle. En France, il n'y a aujourd'hui que 13 femmes sur 100 prévenues ou accusées on en comptait 14 il y a vingt ans. En Belgique, où les mœurs ont quelque chose de plus rude et où la femme participe beaucoup trop à des travaux


industriels qui la retiennent loin de son milieu naturel, sa part est de 18. En Hollande, où elle n'était déjà plus que de 10,4 en 1896 elle oscille, depuis 1900, entre 8 et 9. Cette proportion doit être jugée ici comme un bon indice, car il est certain que le pays ne connaît que modérément ce monde de la galanterie ou de la prostitution qui commet bien quelques crimes, mais qui en suggère et en provoque bien davantage, tout en sachant se mettre, pour son compte, à l'abri des poursuites légales. L'adoucissement des mœurs féminines y conserve donc une signification favorable. A un certain point de vue, beaucoup se félicitent de voir que le crime, se concentrant, pour ainsi dire', dans un groupe de professionnels plus connus, plus faciles, croit-on, à reconnaître et à combattre, laisse le reste de la population plus indemne; autrement dit, que )e nombre des primaires diminue, tandis que celui des récidivistes s'accroît. Mais, je l'ai observé à plus d'une reprise, ce dernier accroissement ne montre-t-il pas que cette société, tenue pour indemne, ne fait pas tout ce qu'eue aurait le devoir de faire pour l'assainissement de son milieu? Or, une telle défaillance ne peut être sans péril ni pour ce qu'on peut appeler sa tenue morale, ni pour sa sécurité. Un récidiviste est toujours plus menaçant qu'un primaire, et c'est une grande illusion de croire qu'un homme habitué à risquer sa liberté, sinon sa vie, dans sa lutte contre l'ordre social, ne devient pas promptement habile à dépister les recherches de la police.

Or, dans le royaume qui nous occupe, il est certain que, tout en restant moins forte qu'en France et qu'en Allemagne, la proportion des récidives au nombre total des condamnés a augmenté. Elle s'est surtout beaucoup accrue de 1897 à 1899. Mais l'ascension a continué. De 1900 à 1904, elle a été successivement de 36,5, à 38, à 40,8, à 41,8, à 40,3 et à 42. En chiffres absolu. le nombre même des récidivistes a positivement augmenté. En 1894, il était de 6092. En 1904, nous le trouvons à 6556. Il est impossible qu'une statistique s'abstienne aujourd'hui de rechercher la part de l'ivresse et celle de l'alcoolisme dans la progression du délit. D'après les documents néerlandais, cette part n'est pas la même chez les primaires et chez les récidivistes. Si l'on fait porter indistinctement les recherches sur la masse des condamnés, on trouve parmi eux 12 ou 1300 sujets « adonnés à l'alcool », et on en compte près de 25 000 qui, au moment du délit, étaient « sous l'influence de la boisson ». Dans les récidivistes, la proportion, et on le comprend aisément, est renversée 69 pour 100 d'entre eux sont des buveurs.

Si l'alcoolisme influe fortement sur la récidive, les professions semblent avoir aussi sur elle une certaine action. moins


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forte, moins irrésistible surtout, cela va de soi! Je n'insiste pas sur des pourcentages qu'on retrouve partout les mêmes car qui ne s'attendrait à rencontrer plus de déclassés dans les professions ambulantes, et chez les ouvriers cc sans profession spéciale », que chez les ouvriers bien encadrés, fût-ce dans une usine? Disons seulement que, dans les Pays-Bas, une des professions les moins entamées est celle des domestiques ils ne comptent pas plus de condamnés que les fonctionnaires, et ceci est tout à l'éloge de la vie familiale des Hollandais.

La Hollande, si elle n'est pas plus exempte que d'autres de la contagion criminelle, y résiste donc mieux que bien d'autres. Pour achever de nous en assurer, voyons comment se manifeste à nous sa vie nationale, là où le Code ne pénètre pas directement. Estelle entendue de manière à diminuer ou de manière à fortifier l'efficacité de la résistance?

Allons tout de suite à l'institution fondamentale, à la famille et cherchons comment elle y est pratiquée. A l'état sain, la vitalité de la famille se traduit naturellement par une forte natalité. Quant à l'état maladif, il se révèle d'abord par le symptôme contraire, puis par ces crises qu'on appelle les divorces et enfin par les suicides qui en sont si souvent la conséquence car les données les plus sûres établissent de plus en plus que le premier de ces deux derniers faits n'augmente pas sans que le second multiplie, dans les mêmes proportions, ses ravages. A ces divers points de vue, la Hollande n'est vraiment pas mal partagée. Assurément, la natalité y diminue comme elle diminue actuellement chez tous les peuples où l'amour du bien-être va s'accroissant en même temps et plus encore que le bien-être même. En 1876, on y relevait 37 naissances par 1000 habitants. On n'en comptait plus que 32 en 1900 et 30,95 en 1905. Mais, dans les dernières statistiques, la Belgique est tombée à 27,33 et la France à 22.

Ce qui rend la comparaison plus honorable encore pour le royaume, c'est que les naissances illégitimes sont en décroissance régulière, tandis que l'abaissement de la natalité légitime semble rencontrer plus de résistance. Les chiffres des naissances légitimes de 1904 et de 1905 sont les plus élevés de la période décennale qui s'y termine, tandis que ceux des naissances naturelles y sont les plus bas et que, finalement, l'ensemble des naissances est plus élevé (mais ici nous devons faire la part de l'augmentation réalisée dans la population générale). Quelle est la


proportion des naissances illégitimes au nombre total des naissances ? De 189S à 1905, sans soubresauts, sans menaces sérieuses de recul, elle est descendue de 3,14 à 2,23 sur 100. La mortalité qui, cependant, en tout pays, frappe surtout les familles Nombreuses et aux naissances trop rapprochées, n'a cessé de baisser. De 1880 à 1890, elle dépassait 20 décès par 1000 âmes. Dans les années 1903, 1904, 1905, elle est à peine supérieure à 15. Aussi l'excédent, des naissances sur les décès y a-t-il, dans ce même laps de temps, monté de 12,7 à 15,SO. On peut donc s'attendre à constater que le mariage est en honneur. En effet, le nombre des mariages par 1000 âmes s'est élevé de 13,9 à 14,4, après avoir, il est vrai, atteint et même dépassé légèrement 15 en 1900, i901 et 1902. Je sais bien qu'il est des pays où les mariages augmentent plutôt, tandis que les naissances diminuent effroyablement. On explique ces deux phénomènes l'un par l'autre et il est bien à craindre que le paradoxe ne soit qu'apparent. Les gens, dit-on, hésitent moins à se marier parce qu'ils se disent que la mode n'est plus aux nombreux enfants, et que si les charges diverses de la famille fondée semblent encore trop lourdes, le divorce est là pour les alléger. Alors pourquoi tant hésiter? Aucune de ces deux explications ne vaut pour la Hollande. Disons d'abord que les statistiques judiciaires n'enregistrent aucune condamnation pour adultère. Le fait est bien visé par le Code, mais il ne peut être poursuivi que sur la plainte de la partie lésée, et il paraît que ces plaintes ne se produisent jamais. Les chefs de la statistique me disent, il est vrai, avec prudence et modestie, qu'un étranger ne doit pas en tirer de conclusions trop absolues et trop optimistes; mais enfin, entre le grand nombre des naissances et le petit nombre des divorces, c'est là un fait qui tient sa place, heureusement, ce me semble. Je reviens donc au divorce. Sans doute, il est difficile à une nation d'aujourd'hui d'échapper complètement à la contagion de l'exemple et à la diffusion des idées malsaines que nulle douane n'a la vertu d'arrêter. En dix ans, de 1895 à 1905, le nombre des divorces par 1000 mariages s'est élevé, mais de peu; il a monté de 0,61 à 0,75. (En chiffres absolus, les statistiques donnent 561 en 1900 et 749 en 1905.) Comparons maintenant la Hollande à la France. Si les deux pays n'étaient pas plus atteints l'un que l'autre, le second, eu égard à sa population, devrait compter 4838 divorces, et c'est là un total qu'il dépasse de beaucoup, puisqu'il s'approche de 11000. La différence vaut, hélas! la peine d'être soulignée. Le divorce trouve donc dans les mœurs hollandaises beaucoup Moins de complaisance que dans celles de maint autre pays, et il est une autre comparaison qui achève de le prouver. La


proportion des jeunes filles épousant des veufs ou des divorcés va régulièrement en s'atfaiblissant. Par 100 mariages, elle était de 9,6 en 1887. De 1895 à 1900, elle oscillait entre 8,1 et 8,7. Depuis lors elle s'est abaissée à 6,6, à 6,5, à 6,4, à 6,3 et à 6,1. Ce maintien des mœurs familiales a naturellement sa répercussion dans le nombre des suicides; et ici la comparaison est encore plus favorable au royaume.

Il ne nous laisse compter, en 1904, que 482 cas. Si nous remontons aux périodes précédentes, assurément nous trouvons que ces cas vont en augmentant, comme les divorces; mais, somme toute, l'augmentation est peu considérable, eu égard, ici aussi, à l'accroissement de la population générale En 1905, la Hollande n'avait pas plus de 8 à 9 suicides par 100 000 habitants, tandis que la France en comptait 22.

La science qui veut se rendre compte exactement de la valeur morale des institutions et des usages, s'aperçoit de plus en plus d'une chose c'est que certaines forces peuvent également, suivant la manière dont on les dirige et dont on en use, travailler à la consolidation ou à l'affdiblissement de l'énergie nationale. Telles sont, à n'en plus douter, l'instruction, la liberté politique, l'action industrielle, la richesse, l'ardeur militaire et la passion pour les nouveautés aussi bien que l'obstination conservatrice. Les vieilles coutumes et les vieux usages sont-ils vraiment plus en honneur dans la Hollande que dans les autres pays de l'Europe et que, par exemple, en Belgique? Incontestablement, ils résistent, nous devrions plutôt dire, ils ont résisté davantage, bien que, d'un voyage à l'autre, l'étranger déplore la disparition de plus d'un élément original et pittoresque dans les constructions, dans les habillements, dans les parures. L'individualité de chaque demeure, qui faisait encore, il y a vingt ans, le charme de la plupart des quartiers de La Haye, s'évanouit de plus en plus devant les entreprises créant d'un seul coup dix rues pareilles. Les vitrines des magasins de toilette comme les étalages des librairies se ressemblent, à bien peu de chose près, à Lille, à Bruxelles et à La Haye- Si vous avez laissé à Paris un jouet faisant fureur, si laid soit-il, vous êtes sûr de le retrouver partout. Quant aux costumes archaïques, vous les verrez dans les Cartes postales beaucoup plus que dans la réalité.

Le peuple hollandais est un peuple prudent, pratique, évitant de se presser, réfléchissant sérieusement; et s'il a laissé tomber plus d'une vieille coutume patriarcale, il a laissé aussi tomber Sans amélioration ni aggravation de l'état moral, l'accroissement de lapopulation Mr<ut du, de t900 à 1905, donner 37 suicides de plus. En réalité, on en constate 68 de plus.


les vieilles haines et les passions sectaires. Aussi, dans sa lutte contre le mal et pour l'affermissement de la paix sociale, a-t-it jusqu'ici plutôt gagné que perdu.

L'alliance antirévotutionuaire conclue entre le cahiniste Ku)per et feu le docteur Schaepmann, professeur au grand séminaire d'Utrecht, donne encore la caractéristique de l'heure présente. On peut s'étonner au premier abord qu'une telle alliance ait été conclue en pays calviniste, car la confession luthérienne ou anglicane, par exemple, a fait subir au dogme catholique, semblet-il, un moins grand nombre de retranchements. Oui, sur le papier et dans les manifestes, me répondent les prêtres hollandais; mais, en réalité, ajoutent-ils, le tuthérianisme s'achemine vers le naturalisme, tandis que nos calvinistes, ceux du moins avec qui nous faisons alliance sur le terrain politique, tiennent fermement à un ensemble de trois croyances dont ils font la règle de leur vie, la croyance à la divinité du Christ, la croyance à la Rédemption, la croyance à la nécessité de la foi. C'est sur cette base que, sans aucun sacrifice de part ni d'autre, l'alliance antirévolutionnaire s'est faite. Malgré des résistances qui furent d'abord assez vives, elle a conquis, peut-on dire, la majorité et je crois que son œuvre durera. Ceux qui, dans la vie individuelle, se laissent aller à l'indifférence et à l'abstention de toute pratique religieuse, sentent bien qu'à eux seuls ils lutteraient difficilement contre les excès du socialisme. Quant à ces derniers, nous allons voir ce que cette situation leur impose de sagesse relative. Nulle part ils ne font appel à l'irréligion, nulle part ils ne la favorisent ouvertement ils affectent même de déctarer que la religion est affaire privée dont ils n'ont pas à s'occuper. Si ces déclarations ne sont pas prises très au sérieux par les esprits réfléchis, elles n'en contribuent pas moins à calmer les querelles et à maintenir dans la paix des populations profondément attachées à l'Evangile. Catvinistes et catholiques rivalisent en effet d'esprit reHgieux, et les premiers ne sont pas très éloignés de dire que les seconds ne sont pas suffisamment chrétiens. Toute la Hollande sait comment le docteur Kuyper, arrivé à la présidence du conseil, refusa de conduire ses filles au bal de la reine, parce que les toilettes devaient y être trop peu décentes et comment la reine, pour honorer ce scrupule, s'empressa d'offrir à la famille et aux amis de son premier ministre une autre soirée moins décolletée. Toute la Hollande sait aussi que la loi sur la vaccination obligatoire est tenue en échec par le zèle rigoriste de ceux qui voient là une lutte


téméraire contre les volontés de la Providence. Chaque année, enfin, les rédacteurs apparemment calvinistes de la statistique criminelle intentent à la moralité des populations catholiques un procès de tendance dont nous aurons bientôt à nous occuper. Cette émulation, quels que soient les sentiments intimes qu'elle laisse subsister, a fait tomber plus d'une barrière. Il n'est pas rare de voir un protestant croyant fréquenter l'église catholique, s'il se trouve par hasard hors de chez lui et dans un lieu où il n'y a pas de temple de sa confession. Les jansénistes d'Utrecht en font autant ils iront même, à l'occasion, jusqu'à demander les sacrements à un curé catholique romain, dans l'idée que la séparation n'est qu'un malentendu superficiel entre l'un et l'autre clergé. Au fond cependant il n'y a ni d'un côté ni de l'autre aucune tentative de fusion, aucun sacrifice de doctrine. Il est même remarquable que la sincérité de l'alliance politique aille de pair avec un resserrement défensif dans l'ordre proprement religieux chez chacun des deux principaux groupes alliés. Il semble bien que plus les catholiques s'offrent à un concert loyal, plus ils prennent de précautions pour que ce concert ne puisse altérer en rien l'intégrité de leurs croyances. Les mariages mixtes ont été un instant assez nombreux. Les évêques font actuellement tout ce qu'ils peuvent pour enrayer ce mouvement, et on me dit qu'ils y réussissent. Ils poussent également à l'abandon, par les catholiques, des œuvres libérales ou neutres mais cette séparation, à son tour, laisse subsister certains rapports que notre consul d'Amsterdam m'exposait. « Ce qui m'a le plus frappé, me disait-il, à mon arrivée ici, c'est l'existence d'une œuvre qui a pour but de rechercher les abandonnés et les isolés malheureux, exclusivement pour remettre chacun d'eux à la charité de la confession dont il relève. » A l'un de mes questionnaires, un des plus distingués pasteurs de l'Eglise wallonne, un Français et très imprégné de l'esprit « libéral », me faisait la réponse suivante « Catholiques et protestants orthodoxes pratiquent respectivement leur culte avec zèle. Ces cultes s'ignorent; mais dans les élections, protestants orthodoxes et catholiques marchent ensemble. » H ajoutait « II y avait, il y a cinquante ans, plus de tolérance qu'aujourd'hui. Prêtres catholiques et pasteurs protestants se rencontraient souvent et se rendaient visite. Cela ne se voit plus aujourd'hui. » Est-ce bien la tolérance qui a diminué? Ou n'est-ce pas une sorte d'indifférence et de tiédeur, comme celle qui poussait aux mariages mixtes? En tout cas, n'est-il pas singulièrement intéressant, cet exemple d'une Eglise d'autant plus jalouse de ne pas se laisser entamer dans son intégrité spirituelle qu'elle est plus prête aux accommodements sur le terrain social et politique?


Le peuple hollandais est d'ailleurs, il faut bien le répéter, un peuple pratique, et le zèle confessionnel dont les différentes Eglises sont animées s'exerce en dedans plus qu'en dehors, et cela autant par goût que par nécessité. Les instituteurs sont nommés par les municipalités. Dans les communes catholiques, l'instituteur sera donc le bras droit du curé dans les communes protestantes il sera le bras droit du pasteur. Là où le curé a sa majorité, il faut que l'on compte avec lui à peu près en tout; mais c'est accepté. Quand la majorité est protestante et que la situation est retournée, le curé, suivant un mot que j'ai recueilli, a « la modestie du vaincu » il n'est jamais combatif, sa méthode est réaliste, il fera toujours tout ce qu'il jugera possible, mais jamais davantage. Pour opérer des conversions, il compte sur les occasions qui font tomber quelques-uns des nombreux préjugés répandus contre le catholicisme.

Je viens de parler de la situation de l'instituteur. Le caractère religieux de l'enseignement primaire est aussi bien assuré, peut-on dire, par l'autorité que par la liberté. Depuis le ministère Kuyper, les écoles libres qui remplissent certaines conditions (maîtres pourvus de leurs diplômes, nombre minimum d'élèves, acceptation de l'inspection) reçoivent des subventions proportionnées au nombre des enfants. Or, ceci ne reste pas lettre morte; les subventions aux écoles particulières qui, en 1895, n'étaient que de 921 400 francs, atteignaient, en 1904, la somme de 2 085 300 francs. De tous les chapitres des dépenses d'Etat relatives à l'instruction primaire, c'est celui-là qui, dans le cours de ces dix années, a présenté la plus forte augmentation. Quant aux subsides des communes, ils se sont élevés de 3 259 300 francs à 5101800 francs.

Les résultats de ces sacrifices sont loin d'être négligeables. En 1863, on comptait que, parmi les hommes compris dans le contingent des mihces, 18,2 pour 100 ne savaient ni lire ni écrire. En 1905, la proportion était tombée à 2,0j., alors que, dans cette même année, chez les jeunes Français maintenus aux listes du tirage au sort, on en inscrivait 3,80. C'est que, dans la première des deux nations, les dirigeants ont bien compris que l'argent dépensé n'est pas tout. Ils font en sorte que l'obligation soit prise absolument au sérieux. On peut même trouver que leurs statistiques poussent ici bien loin l'analyse, en réservant des colonnes distinctes aux absences autorisées et aux absences non autorisées, aux absences ayant eu pour cause ou pour excuse, soit l'éloignement, soit le mauvais temps, soit la maladie, soit l'accompbssement des devoirs religieux, soit une fête de famille. Et on ne manque pas de dénombrer ceux qui, à la iin de l'année


scolaire, n'ont pas .tiré de l'enseignement le profit attendu. L'instruction primaire et ce que nous appelons l'instruction primaire supérieure (où l'on apprend le français) sont donc très développées et très soignées. En retour, cette instruction ne porte pas ua très grand nombre de jeunes gens vers des études d'un ordre plus élevé. En ce qui touche l'industrie, notamment, le royaume fait assez peu de recrues chez lui la plupart du temps, il doit avoir recours à l'étranger. N'empêche que le Supérieur français d'un séminaire nouveau recevant Belges et Hollandais estime que le jeune BeJge qui lui vient a déjà un grand sens pratique, avec l'habitude et le goût de l'association, mais qu'il est plus rude, plus ignorant, plus méprisant des règles de sa propre langue et met une sorte d'affectation à dédaigner certains soins dont ne sauraient se passer ses voisins du Nord. L'impartiale direction se dit très frappée de voir que, généralement, ses recrues hollandaises sont plus instruites, mieux élevées, plus civilisées, plus aimables.

Voilà donc une nation où l'instruction populaire et la religion sont également en honneur, on peut ajouter florissantes. Eh bien, cette nation D'à dans son gouvernement ni ministre de l'instruction publique ni ministre des cultes.

Le privilège dont jouissent là les Hollandais n'est pas sans avoir une influence heureuse sur d'autres branches de la vie nationale. Voici, par exemple, l'exercice de la bienfaisance et de l'assistance (on sait que l'usage a prévalu de réserver le premier de ces deux mots à l'action privée et le second à l'action gouvernementale). De 1894 à 1903, le nombre des bureaux de bienfaisance, bureaux municipaux et institutions mixtes pour les secours à domicile est tombé de 12t2 à 1000. Les ateliers de bienfaisance et autres institutions donnant à travailler aux indigents ont diminué, ainsi que les comités officiels pour distribuer des vivres en hiver. En revanche, le nombre des institutions privées, des institutions religieuses de bienfaisance n'a cessé de s'élever. Aussi le nombre des secourus et celui des sommes distribuées ont-ils augmenté. Les subsides des départements et des provinces sont bien venus grossir les produits des quêtes a domicile et ceux des rentes fixes des fondations, mais dans des proportions inégales. Voici du reste la comparaison très suggestive que donne le dernier annuaire du royaume. Sur 1000 florins dépensés en secours, venaient des subsides, 31,1 en 1899; 28,4 en i903; des collectes, 35,7 en 1899; 30,5 en 1903; des revenus propres des institutions, 33,2 en 1899; 41,1 en 1903. Mieux respectées dans leurs propriétés et dans leurs droits, les fondations suffisent de mieux en mieux à leurs charges et soulagent


d'autant les particuliers et l'Etat. Somme toute, dans la dernière période, la bienfaisance privée a monté, l'assistance publique a baissé, ce qui n'a pas empêché le total des secours de s'élever. Telle est la caractéristique générale'. 1.

Ici comme ailleurs, ce genre de lutte contre la pauvreté et la misère n'est pas du goût de tout le monde et le socialisme ne pouvait manquer d'y opposer ses projets de refonte complète de la, société. Ces projets, cependant, ne sont pas parfaitement concordants. Les partis socialistes de la Hollande me paraissent avoir délimité eux-mêmes les frontières de leurs groupes respectifs au fameux congrès d'Amsterdam où fut discutée, il y a trois ans, l'idée de la grève générale. Sur les trois groupes qu'enveloppe une même dénomination, un seul adoptait la grève générale comme prélude obligé de la révolution sociale avec exclusion de toute combinaison politique. Les autres étaient défavorables à l'idée, car ils se défient beaucoup des miséreux se donnant comme anarchistes et de ceux qui composent le mot et l'idée sont à retenir « le sous-prolétariat ». Ils le craignent comme trop facile à acheter par le pouvoir; ils le craignent comme trop porté à des actes que nul parti sérieux ne peut se di-penser de qualifier de crimes ou de délits. A ces tentatives violentes et incohérentes, ils opposent la discipline démocratique et l'organisation syndicale reposant sur des efforts qui exigent eux-mêmes des individus.des sacrifices persévérants.

Ce dernier langage m'a été surtout tenu dans des milieux uniEn Hollande. une « fondation a déclarée demeure indéfiniment la propriété de celui qui t'a établie et de ceux qui la représentent dans la suite des générations. C'est une vraie mainmorte. Ces fondations sont tolérées chez les cathohques parce que les protestants tiennent fort à celles qu'its ont, et ils en ont beaucoup. Quelques-unes offrent des caractères d'une certaine naïveté. H y a, par exemple, à Groningue, un orphelinat (on l'appelle l'orphelinat rouge) où les enfants ne peuvent être admis que dans les conditions suivantes. Il faut que les parents, avant leur mariage, n'étant encore que fiancés, aient déclaré que s'ils venaient à mourir l'un et l'autre avant d'avoir pu élever eux-mêmes leurs enfants, ils désiraient que ceuxci fussent admis dans cette maison. Parmi les observations variées qu'ont suscitées ces conditions, il en est qui ne sont pas moins à noter que l'idée même du fondateur. Quelques-unes louent cette idée, parce que, disent ils, elle est une invitation à la prévoyance. D'autres, s'inspirant de la pudicité caractéristique de leurs concitoyens, trouvent peu séant que le fiancé et la fiancée parlent ainsi, avant leur mariage, des enfants qu'ils pensent mettre au monde. En tout cas, on comprend qu'avec de pareilles exigences, le recrutement soit difficile. Et, en effet, « l'orphelinat rouge qui pourrait recevoir au moins cent enfants, n'en avait que quatre en juillet 1907.1) les logeait, mais les envoyait à l'école publique. Aussi, l'université ayant été partiellement détruite par un incendie, put-elle prêter ses locaux à la faculté de droit, et c'est là que j'ai eu l'honneur de la voir.


versitaires où règne le protestantisme libéral. En d'autres régions, chez les hommes plus mêlés à la vie active et aux affaires, 00 prend un peu moins au sérieux toutes ces subdivisions et tous ces programmes. Tout cela, me dit-on, est du domaine parlementaire, autrement dit, c'est une question électorale. L'esprit d'opposition qui, au fond, n'est ici que l'esprit antichrétien, prend successivement des noms nouveaux et accuse des sentiments de plus en plus novateurs en apparence. Puis il y a le grand nombre de ceux qui se disent qu'en appuyant ceux qui demandent trop, on aura peut-être à peu près assez. C'est ainsi que le libéral est devenu radical et que le radical est devenu socialiste. On ajoute (ce qui pouvait se deviner d'avance) qu'à un moment donné les mêmescandidats, dits socialistes, pourront recueillir en même temps les voix des travailleurs mécontents de la résistance des classes moyennes et les voix de certains membres de ces mêmes classes qui choisissent le plus opposant, car elles sont mécontentes de se voir trop peu défendues, trop chargées d'impôts et d'obligations dites sociales qui diminuent d'année en année leurs bénéfices. Malgré tout, le socialisme n'a point dans le royaume, jusqu'ici du moins, de racines bien profondes. H ne peut compter, il l'avoue, sur les classes agricoles. Les ouvriers industriels ne sont qu'une petite minorité. Ses recrues lui viennent à peu près toutes des travailleurs des ports et du personnel des chemins de fer; on l'a vu tout récemment par la grève de Rotterdam. Encore là était-ce bien le socialisme qui était engagé? Les ouvriers de Rotterdam s'opposaient à l'introduction des élévateurs qui leur prenaient, disaient-ils, leur ouvrage. Des socialistes de Suède et de Norvège venaient cependant de leur dire, au nom de la dignité du parti « Comment vous obstinez-vous à faire de vos propres mains un travail de bêtes de somme et de machines? Aucun de nos socialistes ne voudrait s'en charger dans notre pays. » Le mouvement dit socialiste prendrait sans doute un développement beaucoup plus grand si ceux qui l'activent pouvaient faire accepter, sur preuves sérieuses, qu'ils ne travaillent pas contre la religion. Il se développerait encore plus, cela va sans dire, si le peuple n'avait plus que la préoccupation des choses terrestres et des jouissances matérielles. Mais le peuple hollandais n'en est pas là, et les détenteurs du pouvoir ont le ~oin, toujours nécessaire, de le ménager en montrant qu'ils ne méprisent pas les revendications légitimes. A)ant laissé beaucoup à la libre initiative, comme on l'a vu pour l'enseignement, pour Lt bienfaisance, ils peuvent sans péril accorder plus de droits aux fonctionnaires de l'Etat; c'est ce qu'ils ont fait ces mois derniers. Ils ne craignent pas de demander beaucoup à l'impôt. Dire que


ces charges sont acceptées gaiement serait excessif; mais M les supporte moins mal parce qu'on sait que l'Etat n'en use pas pour servir les passions des uns contre la liberté des autres. Quant aux classes encore dirigeantes, elles n'ont pas été sans profiter des leçons des événements.

On pouvait s'étonner que la province où le socialisme avait enfoncé ses premières racines fût la province si agricole de la Frise. De divers côtés on accuse la propagande de pasteurs et d'instituteurs imbus d'idées germaniques. Mais à ces germes, venus du dehors, il fallait un terrain propice, autrement dit une population suffisamment mécontente. Après la guerre franco-allemande de 1870, tout le monde avait fait de très bonnes affaires par l'effet des circonstances et sans que les habitudes routinières des habitants en eussent été modifiées. Des temps moins heureux survinrent, et la souffrance, qui parut alors chose nouvelle, fut mal supportée. On s'avisa dès lors que les grands propriétaires, c'est dans la Frise qu'il y en ale plus, ne résidaient point dans le pays, ne contribuaient ni par leurs dépenses ni même en partie par tes impôts (dont la plupart se paient au lieu du domicile) à aHéger les charges de la province. Or ces charges sont aggravées par les frais de la défense des digues, qui sont très lourds. Les centimes additionnels vont là jusqu'à 93 pour 100, alors que dans d'autres parties du territoire ils ne dépa&sent pas 2 pour 100. De là une irritation qui se traduisit par l'élection du socialiste Troelstra. Mais depuis !ors, le deuxième des neuf fils s d'un très riche châtetain vint s'installer dans le domaine paternel. Il y résida, il y rendit tous les services que peut rendre un gros agriculteur sincèrement attaché à la terre et au sort de ceux qui la travaillent. Troelstra dut bientôt chercher une autre circonscription. Le jeune seigneur ne voulut point cependant se laisser porter. H contribua à faire passer un protestant clérical, c'està-dire antirévo)H<ionnaire chrétien. H serait cependant élu, m'affirme-t-on, s'il prenait la résolution de se présenter. Telle m'a apparu, dans son ensemble, ce que nous appellerons, si l'on veut, la psychologie du peuple holtandais. Mais les diversités locales, et surtout les causes de ces diversités, demandent à être distinguées. Elles ne le demandent pas seulement au nom de l'exactitude descriptive et de la vérité historique. Elles le demandent plus encore dans }'intérét des leçons morales à tirer de ces comparaisons. Seuls, les ma(éria!istes et les fatalistes peuvent se contenter d'un bloc d'effets et Je considérer comme provenant d'un bloc d'inftuences indissolubles, auxquelles rien ne peut résister, que rien même ne peut essayer, n'a ]e droit d'essayer de modifier. C'est pour nous rendre compte une fois de


plus de la fragilité de cette conception que nous demandons au lecteur de vouloir bien nous suivre dans l'étude sommaire des différentes provinces du pays.

Nous avons pris notre point de départ dans la criminalité légale. Si l'on s'en tient aux données brutes, les trois provinces les plus chargées de la Hollande, celles qui doivent être teintées le plus en noir sur une carte, sont ordinairement les provinces méridionales de Brabant, de Limbourg et d'Utrecht, trois provinces catholiques, les deux premières surtout. Les plus blanches sont les deux provinces de Sud-Hollande, de Nord-Hollande, de Frise et d'Overyssel, toutes à majorité protestante, toutes les quatre baignées par la mer, soit par la mer du Nord, soit par le Zuyderzée. Un peu moins nette est la Zélande. Les blanches teintes vont en perdant plus encore dans la Gueldre, dans la province de Groningue, enfin et surtout dans la Drenthe qui, d'après certains calculs, se rapproche très sensiblement de la province d'Utrecht Toutes ces différences, je dois le rappeler, sont uniquement fondées sur les nombres respectits des condamnés. Elles donnent lieu, dans le pays même, à des polémiques périodiques et certainement intéressantes. Les honorables et obligeants rédacteurs des statistiques, qui sont, en général, des protestants, n'ont pas manqué d'établir entre les sectateurs des divers cultes des pourcentages permettant de les classer. Les populations les moins chargées de délits sont les populations juives. Viennent ensuite les populations protestantes appartenant à « l'église réformée néerlandaise ». En troisième lieu, sont les catholiques. On peut négliger les « autres cultes » ou les « sans culte », dont la statistique semble assez incertaine et tottante. Notons cependant, pour être précis, que, d'après un tableau récapitulatif (Annuaire de la 7/o//<M6~, 1903, p. 118), les condamnés comptés avaient été sur 10 000 israélites, 22; –sur 10000 calvinistes, 27,50; sur 10000 catholiques, 37,50; sur les autres cultes ou les sans-culte, 67.

Que la criminalité des protestants apparaisse comme inférieure à celle des catholiques, les autorités de La Haye ne s'en étonnent pas. A leurs yeux, il va de soi qu'un calviniste soit plus sérieux, plus sévère, plus tempérant, plus instruit, plus prudent J'ajoute que, dans les quatre dernières années, la. situation morale du Brabant s'est améliorée, mais qu'U n'en est pas de même du Limbourg et encore moins d'Utrecht et de la Drenthe. Le Sud-Hollande a aussi perdu quelque peu de la supériorité que lui attribuent les statistiques.


aussi, sachant mieux se mettre à l'abri des périls de la pauvreté. Ils admettent moins facilement la supériorité apparente des Juifs et là ils trouvent à faire des restrictions contre leurs propres documents « Ne connaissez-vous pas, vous disent-ils en souriant, l'astutie de la race? » Le problème est assez important pour être examiné avec la plus grande attention.

Pour expliquer le nombre relativement faible des condamnés juifs, il n'est que juste de mettre en avant 1° qu'ils sont, en généra), peu enclins à la boisson; or, dans tes pays où domine la criminalité moyenne et où c'est l'ivresse qui amène le plus de crimes non prémédités, il y a là de quoi leur assurer une supériorité marquée; 2" que, si l'on excepte un certain nombre d'ouvriers diamantaires, les Juifs de Hollande ont une ~ie de famille à laquelle les plus hautes autorités religieuses rendent volontiers justice. Mais, ceci reconnu, il faut ajouter que la population juive, ramassée dans ses quartiers à elle, a le plus grand soin de ne pas donner prise aux récriminations et aux poursuites des chrétiens. Le rabbin fait office de juge de paix et arrête un très grand nombre d'affaires. Un homme d'expérience et de sagacité, qui a été pendant sept ans commissaire de police à Amsterdam, me dit « Le samedi, je voyais venir à moi beaucoup de plaignants israélites; mais à peine mes procèsverbaux étaient-ils rédigés ou même simplement commencés, que les parties venaient me prier de n'y pas donner suite. Elles s'étaient arrangées entre elles ou le rabbin les avait conciliées pour prévenir l'intervention du juge ordinaire. "Or, du moment où celui ci n'a pas eu à prononcer de condamnation, les faits accomplis ne figurent pas dans les statistiques.

J'arrive à la comparaison entre la criminalité des protestants et la cnminatité des catholiques. Les autorités les plus diverses sont d'accord pour reconnaître que, soit en raison d'une ancienne défiance, dont les effets tout au moins persistent, soit en raison de la proximité de la frontière terrestre, les provinces sont très inégalement surveillées. La maréchaussée (équivalent de notre gendarmerie) a quatre centres à Bois-leDuc (pour la Zélande et le Brabant), à Maestricht (pour le Limbourg et la Gueldre), à Zwolle (pour l'Overyssel), à Leunarden (pour Groningue et la Drenthe). Le Nord.Hottande et le SudHollande sont totalement exemptes. Ces deux dernières provinces ont, il est vrai, dans leurs grandes villes, des agents d'une autre nature; mais, de l'aveu général, ce sont des agents moins actifs, moins viguants, moins à cheval sur le règlement et sur le Code que la maréchaussée, relevant du ministère de la guerre. H est un second fait qui, par un côté, se rattache à cetui-Ià.


Il est avéré que les tribunaux des deux provinces données comme si blanches et, en paiticulier, les tribunaux de leurs deux capitales, Amsterdam et La Haye, sont surchargés d'affaires civiles, qu'ils ont peine à en venir à bout et que, n'étant point dégagés comme les nôtres par l'institution d'une cour d'assises et d'un jury, forcément ils se résignent à laisser sans suite un grand nombre d'affaires. Ils laissent de côté des quantités de ces coups et blessures et de ces violences accidentelles qui font les trois quarts de la criminalité, bel et bien punie dans les populations flamandes. Il est encore plus avoué et en quelque sorte officiellement consacré qu'ils laissent complètement de coté toutes les affaires de vagabondage et mendicité, ce qui fait que tous les délits connexes de vagabondage passent aisément par les mailles déjà bien élargies du filet. Les vagabonds qui tiennent, en Hollande comme en Belgique, à comparaître de temps à autre pour être envo;és dans la colonie où ils ont pris l'habitude de se reposer de leurs fatigues, sont obligés de se déplacer et d'aller se faire arrêter ailleurs (en premier lieu à Utrecht et en second lieu à Bois-le-Duc). Malgré celte simplification assez abusive, au mois de juin 1907, le tribunal d'Amsterdam adressait à la reine une requête où il exposait qu'il avait, dans l'année, jugé 1300 affaires, mais que, faute de temps et de personnel, il en laissait impoursuivies un beaucoup plus grand nombre. Or, la statistique n'enregistrant que les condamnations, on voit comment celles-ci ne peuvent absolument pas donner une idée exacte de la criminalité des deux provinces essentiellement protestantes que le système adopté ménage au delà de toute équité. Malgré ces obscurités ou à cause d'elles, il n'en pèse pas moins sur les provinces méridionales une suspicion persistante, et on comprend que les catholiques zélés du royaume ne soient pas satisfaits de cet état de choses. Sans s'arrêter, comme ils le pourraient et, à mon sens, le devraient, aux vices de la méthode adoptée par la statistique de leur gouvernement, ils tiennent humblement pour acquise une certaine infériorité de leurs fidèles sur le terrain de l'honnêteté légale. Ils en cherchent les raisons avec une subtilité parfois naïve, mais méritoire. Ils s'en prennent surtout à l'alcoolisme et, depuis quelques années, ils poursuivent contre ce vice une campagne très vigoureuse'.

A quoi donc faut-il s'en prendre? On allègue que les populations catholiques sont plus pauvres, et plus pauvres par le plus grand nombre de leurs enfants, peut-on dire en dépit de certaines Parmi les promoteurs de cette croisade est le docteur Ariens, curé dans la Gueldre, dont une brochure très commentée a été publiée par les soins de la société Sabrietas, de Maestricht.


affirmations inexactes. On ajoute que dans les Pays-Bas elles ont manqué de laiques voulant bien exercer chez elle un apostolat pratique. En même temps, on les dépeint comme plus amies de la joie collective et de la bonne humeur. Mais, jusqu'où faut-il remonter pour que ces différences aient à leur tour une explication satisfaisante? Quand la Réforme éclata, ses chefs se recrutèrent de deux côtés chez ceux qui avaient été sincèrement scandalisés des abus de cette renaissance du paganisme dont t'Dahe avait été le foyer et chezc eux qui aspiraient à se créer des dignités, de la puissance et des richesses avec les débris de la féodalité catholique mais ces derniers, pour cimenter l'union, avaient besoin de justifier leurs prétentions par une sévérité de mœurs au moins apparente De là un mouvement convergent vers une affectation de decorum et vers une sorte de raideur qui devinrent traditionnelles. Tenant beaucoup à maintenir et à améliorer leur fortune temporelle, ils restreignent beaucoup le nombre de leurs enfants. En tout cas, voici textuellement ce que je recueille de la bouche d'un de leurs pasteurs du Sud-Hollande « Les personnes cultivées et riches comprennent que, dans le régime de concurrence où nous vivons, on ne peut maintenir sa situation avec des familles nombreuses. » Ce calcul même parait favoriser une supériorité croissante d'aisance et de correction où, à côté de ce qui est condamnable, il y a bien quelque chose de bon. I) est certain, par exemple, que dans la propagande antialcoolique, les pasteurs ont le plus souvent devancé nos curés, et c'est ce qui explique que les meneurs socialistes, tous protestants, se soient associés à ce mouvement.

Mais enfin, les provinces catholiques de la Hollande consomment-elles plus d'alcool que les autres? !1 faudrait trancher cette question par des faits bien établis. Si l'on entend par alcool les boissons distillées, il ne le semble pas. D'après des tableaux dressés avec soin pour les années allant de 1882 à 1996, et qui malheureusement n'ont plus été mis à jour, la moyenne du royaume, pour les litres d'eau-de-vie consommés par tête d'habitant, était tombée de 9,46 à 8,80. Dans le Brabant, elle avait oscilté entre 6,75 et 7,22 le Limbourg était à peu près au même niveau. Dans ces deux provinces, cependant, !e nombre des cabarets atteignait le maximum, tandis que les deux Hollandes, Utrecht, Overyssel, qui avaient peu de cabarets, accusaient une consommation plus forte. C'est même là un exemple dont on s'est beaucoup servi pour essayer d'établir que la diminution des cabarets ne serait pas suivie nécessairement d'une diminution correspondante de la consommation. Les Hollandais eux-mêmes distinguent ainsi, j'en ai eu la confirmation dans plus d'une


réponse à mes questionnaires, entre la consommation au cabaret et la consommation à domicile'. Il faut donc croire que les provinces protestantes que j'ai citées ont une préférence marquée pour la consommation à domicile, et que les provinces méridionales gardent une faiblesse caractéristique pour la vie de cabaret. Ils y boivent surtout beaucoup de bière. Ainsi les consommations se renouvellent et le temps passé ensemble est plus long, mais finalement il est possible qu'ils absorbent ainsi la même quantité d'alcool, et que bientôt les disputes et les colères succèdent aux accès d'hilarité confraternelle. De là ces entrainements subits et inconsidérés vers des actes de violence, qui donnent, ici comme en Belgique, la plus grande partie des affaires portées devant les tribunaux.

Et cependant, l'ensemble de ces habitudes ne parait pas altérer le vigueur de la race; car ces deux provinces, que les autres semblent considérer avec une pointe de mépris, ont beau être les plus prolifiques et les plus pauvres, ce sont celles qui ont le moins d'absences signalées à l'école primaire et le moins de conscrits réformés pour infirmités ou maladies.

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Pour accuser ou justifier une population, comme pour accuser ou justifier un individu, il faut entrer dans beaucoup de nuances. Qu'on m'excuse donc d'examiner d'abord séparément le Limbourg et le Brabant ce sont deux, provinces sœurs, mais les sœurs ne se ressemblent pas toujours de tous points. Le Limbourg est comme une presqu'île très étroite, continant à la frontière terrestre par trois côtés. Elle est donc sans cesse traversée par des étrangers, d'autant plus qu'elle possède les seules mines de houille du territoire et que pour ce genre de main-d'œuvre elle fait appel à des travailleurs du dehors; or ces derniers n'étaient vraisemhlablement pas de l'élite de leur pays, car s'ils eussent été de bons sujets, il y eussent trouvé du travail en abondance. Enfin, ta ville de Maestricht, le chef-lieu, est une ville de grande industrie. Sur 31 000 habitants, elle compte bien 10 000 ouvriers, répartis en majorité dans des fabriques de faïence. Une seule de ces usines occupe 3i00 ouvriers, dont t2t2 femmes &u filles.

Il ne faut pas s'étonner si une telle agglomération entraîne des misères que la vie rurale des autres provinces ne connait pas, du < Plusieurs trouvent moins dangereuse la consommation à domicile faite, disent-ils, sous les yeux et la surveillance de la maîtresse du ménage. Mais si cette dernière s'y associe ?


Heureusement, l'abandon de la fille séduite est très rare.

moins au même degré. Bien qu'il y ait contre le travail des femmes à la manufacture un mouvement sérieux (auquel une des deux fabriques citées s'est associée), l'habitude d'envoyer les femmes hors de chez elles et dans la promiscuité des ateliers subsiste encore. Il en résulte tout ce qui doit en résu)ter rapprochements trop fréquents et trop libres, rapports précoces, mariages rendus nécessaires', tenue des ménages absolument insuffisante et défectueuse, maris dépensant communément au cabaret 25 et quelquefois 50 pour 100 de leurs salaires, lesquels ne dépassent guère 4 francs ou 4 fr. 50. Ici, comme dans les Flandres belges, le brasseur regagne en grande partie ce qu'a perdu le distillateur. H ouvre ou fait ouvrir des cabarets qu'il commandite. On m'en cite un qui en soutient ainsi quatre-vingts. On achève à peine de bâtir une fabrique nouvelle, que le cabaret est déjà là tout prêt. !) est vrai que les capacités des buveurs s'y prêtent. On me parle de braves gens, c'est le mot qu'on leur applique, qui boiront quarante bocks en une soirée de cabaret. Les directeurs d'ûsine, généralement Belges ou Allemands, m'ont paru assez bien placés pour donner sur leurs ouvriers des renseignements impartiaux. D'après eux, et les renseignements que j'ai recueillis au Volksbund de la ville concordent parfaitement, -les délits qu'on peut reprocher le plus à cette population, sont les suites variées des beuveries et aussi les vols à l'usine, qui ont pour cause la sensualité et la coquetterie beaucoup plus que la misère. J'ai tenu surtout à savoir, n'est-ce pas là ce qu'il y a de plus intéressant? quelles étaient les diNérences des générations qui se succèdent et dans quel sens allait la transformation, si transformation il y avait. Les réponses ont été nettes et décisives. La jeune génération est inférieure à celle qui l'a précédée. Les ouvriers de dix-huit à vingt-deux ans donnent demauvais éléments, à tout point de vue. Mais ceux de douze à seize ans valent déjà beaucoup mieux, grâce aux patronages et grâce à l'action religieuse, qui a été peut-être lente à se mettre en marche, mais qui va de l'avant avec méthode et résolution. Partout où j'ai demandé si le clergé paroissial faisait son devoir contre l'alcoolisme et l'intempérance, on m'a répondu invariablement « Depuis deux ou trois ans il le fait très bien. » Compliment et aveu, compliment pour le présent et aveu pour le passé sont également à retenir. Si cette génération d'adolescents, mieux préparée, apporte aux syndicats catholiques qui se forment des recrues honnêtes et vaillantes, l'amélioration si désirée et enfin signalée s'accentuera. Pareille amélioration est encore souhaitable dans la partie


rurale de la province. Là, la population, très laborieuse, un peu grossière, très parcimonieuse en temps ordinaire, est périodiquement très amie des manifestations à la flamande, excursions, fêtes, concours, auxquelles une fanfare n'ira pas sans avoir entendu la messe de très grand matin, mais dont elle ne reviendra pas sans avoir pris une très large part aux réjouissances de cabaret. Le curé permet les danses; mais il veut qu'elles finissent à neuf heures ou neuf heures et demie du soir; et si je dis qu'il le veut, c'est que son pouvoir est aussi respecté qu'il est étendu. Ceci même est observable dans certaines parties plus mouvementées, comme le sont les villes de Venloo et des alentours, d'où les habitants vont en Allemagne et en reviennent dans la même journée, pour la vente de leurs légumes. Les migrateurs, les mendiants, les instables sont signalés et en assez grand nombre. Bref, le Limbourg est une province plus hétérogène, mais dont les habitudes sont comme la reproduction, un peu effacée, dans le bien comme dans le mal, de certaines provinces orientales de la Belgique.

C'est la Belgique occidentale, c'est la vieille Flandre, laborieuse, prolifique, facile à discipliner, très religieuse, que nous retrouvons dans le Brabant hollandais. Ici, le caractère le plus saillant, c'est la domination quasi absolue du curé, maintenant les vieilles mœurs avec la foi et avec la fidélité aux pratiques du culte. Dans presque tous les villages, bourgmestre, instituteur, médecin lui obéissent, ou plutôt ils marchent d'accord avec lui la population le veut ainsi, et on m'affirme, par exemple, qu'un médecin qui ne serait pas bien avec son curé ne pourrait pas rester quarante-huit heures. En général, les rapports de chacun avec tous sont excellents, pleins de familiarité et de bonhomie. Les pauvres sont sans rancune, sans jalousie, sans aigreur. Si par hasard il y a des fâcheries, des brouilles, il /aM< que les ennemis se réconcilient s'ils tardent à le faire, le prône du dimanche leur lancera des allusions si bien comprises, qu'ils sortiront de l'église la tête basse et ne rentreront pas chez eux sans s'être exécutés, de bonne ou de mauvaise grâce.

A l'office du dimanche donc, tout le village est présent. Ici, me dit un de ceux que je questionne, tout le monde, sans exception, fait son devoir pascal. A quelque distance, dans un bourg de 3000 âmes, le député de la circonscription, M. le général Yan Vlijmen (qui l'habite), me dit qu'il n'y a qu'un seul homme qui s'en abstienne, mais que tous, cet homme-là compris, vont réguOn me montre un petit séminaire, institution à la vieille mode, externat dont les élèves sont en subsistance dans les familles du pays. Deux prêtres suCEsent à tout. On me dit qu'ils fument même en faisant la classe. 25 AvniL d908. 17


liers à la grand-messe. Dans de pareilles conditions, le curé est un vrai seigneur, vivant dans un beau, dans un très beau presbytère, regardant quelquefois d'un peu haut, avec un air protecteur, les pauvres religieux français exilés, vivant sur un assez grand pied, fumant du soir au matin ses gros cigares. H permet le cabaret, tout en essayant, depuis peu, d'en limiter les abus; mais il ne permet pas les danses, et it aggrave encore les scrupules déjà très forts qu'ont ses paroissiens pour tout ce qui touche au souci méticuleux de la décence. I! défend les bains hors de chez soi, et on me cite un vicaire qui fut un jour cruellement embarrassé un de ses frères s'étant noyé dans une baignade en rivière, il se demandait s'il ne pécherait pas lui-même en se rendant aux obsèques. Dans la vie rurale du Brabant, il y a grande persistance des anciennes coutumes. En ce qui touche à l'héritage, c'est le Code Napoléon qui fait loi. Mais les paysans brabançonnais s'ingénient souvent, comme les Basques, à tourner la difficulté pour éviter tes inconvénients des partages forcés et du morcellement qui en résulte. Celui, des 'enfants qui a la meilleure volonté de continuer l'exploitation paternelle rachète les parcelles. Le plus souvent, le père défunt a facilité l'opération par l'usage qu'il a fait de la quotité disponible les frais de ce genre de rachat sont beaucoup plus modiques que les frais de partage proprement dit, et, de son côté, l'acquéreur trouve des facilités dans le bon état de la culture, qui est prospère, et dont les propriétés sont peu hypothéquées. Enfin, l'attachement à la tradition fait trouver des combinaisons originales. En un village important, on me parle de deux frères qm, célibataires t'un et l'autre, quoique n'étant plus déjà très jeunes, avaient longtemps vécu ensemble sur le fond commun. S'avisant un jour qu'il fallait assurer la perpétuité du bien de famille, ils firent la convention suivante ils allaient tous les deux chercher femme le premier qui réussirait à se marier prendrait la propriété et l'autre resterait vieux garçon, ce qui eut tien. Ces familles fécondes n'élèvent pas leurs nombreux enfants sans peines et sans privations. (La petite propriété est surtout établie dans les terres sablonneuses du Centre et de l'Est de la province, et les argileuses de la partie occidentale appartiennent presque toutes à la grande propriété.) Elles devaient donc accepter avec un certain empressement les industries qui sont venues s'établir au milieu d'elles. Elles ont de quoi suffire au travail de la terre et au travail de l'atelier. Leurs ofTres pour l'un et pour l'autre sont même assez nombreuses pour que leurs salaires restent bas. Je vois travailler des maçons ils sont au chantier treize heures par jour, avec deux heures d'interruption par fragments. Ils gagnent 0 fr. 20 par heure. Dans les tllatures de Tilbourg (ville


de 46 000 habitants, dont 12000 ouvriers), le salaire des hommes est d'environ 20 francs et celui des femmes de 8 francs par semaine. (En général, ces dernières sont des Oies; une fois mariées, elles ne restent point à l'usine.) Les gros industriels qui me donnent ces chiffres n'en louent pas moins la probité de ces pauvres gens. S'ils n'écoutaient pas autant les paroles des nouveaux meneurs qui leur apprennent peu à peu tout ce qu'on peut essayer d'imposer aux patrons, ceux-ci les trouveraient à peu près parfaits, ne leur connaissant, à l'endroit du code, d'autres faiblesses que celles de la dispute et de quelques actes de violence, sans malice, après boire.

Lorsqu'on entend ces éloges répétés et désintéressés, on se persuade de plus en plus que les inductions tirées du nombre des condamnés de cette province ont quelque chose de factice. Les déclarations des magistrats du tribunal et de la cour de Bois-leDuc le confirment. Enfin l'existence de certains foyers localisés de délit achève de montrer que pour bien juger l'ensemble de la province, il faut plutôt s'en rapporter aux témoignages de ceux qui vivent chez elle qu'aux chiffres incomplets et aux proportions boiteuses de la statistique rédigée dans la capitale. Un ancien inspecteur général des prisons, aujourd'hui professeur à l'université de Groningue, M. Simon van der Aa, me disait que, d'après les impressions que lui avaient laissées ses tournées, il voyait dans les Pays-Bas deux points criminels par excellence, Mutendam dans laprovince de Groningue etOsch, en Brabant, près de Bois-le-Duc. Dans ce dernier endroit est une grosse fabrique de margarine, qui n'a pas bonne réputation, pas plus que les fabriques de cigares de la frontière; mais le rayonnement de ces petits foyers est très faible et le reste de la population ne s'en ressent pas beaucoup dans ses mœurs. Il se ressent encore moins de l'action de ces autres îlots assez curieux où se confinent et se perpétuent, en se mariant entre elles, certaines familles réfractaires. Tel est, près de Schyndel, le hameau de Wybosch, où presque tout le monde porte le même nom. Là vivent à part une vingtaine de ménages dont l'origine remonte à des nobles déchus, venus d'ailleurs. Leurs descendants s'obstinent à ne rien faire que du mal, ils ont toujours quelques-uns des leurs en prison et nul n'a de prise sur eux; mais cet îlot demeure moralement bien isolé et n'exerce pas plus d'action sur la population d'alentour qu'il ne consent à en recevoir lui-même aucune influence. On en disait autant jusqu'ici d'un hameau d'Oosterhout, dont les habitants passent pour descendre d'une ancienne colonie de bohémiens qui, jadis, s'est arrêtée et fixée là. La plupart de ces hommes vont travailler en Allemagne, comme terrassiers, pendant l'été. Pendant l'hiver,


ils reviennent vivre de leurs économies, tout en les accroissant par le braconnage dans les bois et par la maraude, gens débraillés et sauvages, ne respectant que le prêtre. Pendant longtemps les personnes du bourg, qui d'ailleurs les méprisaient profondément, ne s'aventuraient pas chez eux un jour qu'elles voulurent y assister à une procession, ils y furent reçus à coups de pierre. Peu à peu, cependant, la religion a fait son œuvre. L'été dernier je voyais s'y élever une belle église, en partie aux frais d'un jeune prêtre qui va y devenir curé. On croit que lorsqu'il y aura, en plus, des écoles, avec des frères et des sœurs, les traces de la sauvagerie héréditaire seront enfin effacées.

Il y a donc quelques changements qui s'opèrent ou qui se préparent dans ce milieu si traditionnel, et replié d'autant plus volontiers sur lui-même que, politiquement séparé du reste des Flandres dont il fait partie ethniquement et religieusement, il est assez peu considéré du reste du royaume. Que vont être ces changements? Une chose est certaine; c'est que, dans l'industrie, les patrons ont abusé de leur situation. Ils ont tenu les salaires très bas et ont bénéficié longtemps des abus aggravés de ce qu'on appelait le truck system, c'est-à-dire du paiement eu nature par des objets de consommation majorés et que l'ouvrier était obligé de prendre ou chez le patron lui-même ou chez les membres de sa famille. Cet usage a enfin disparu devant une résistance qui fut toute spontanée, sans mot d'ordre des socialistes et sans violences. Les journaux catholiques et le clergé l'ont soutenue. De ces souvenirs et des réflexions provoquées de jour en jour par les échanges, devenus si faciles, de comparaisons variées, naît toutefois un état d'esprit dont les patrons s'inquiètent et se plaignent, disant que bientôt ils ne seront plus maîtres chez eux. Généralement les curés sont plutôt avec eux; les vicaires sont ouvertement avec les ouvriers qu'ils n'ont aucune peine à faire venir à des messes supplémentaires et à conduire en pèlerinage en temps de grève. Si les prêtres anciens comptent surtout sur les congrégations pieuses, sur les confréries de la Sainte-Famille, de Sainte-Elisabeth, etc., les jeunes prêtres s'appliquent à multiplier les syndicats où ils sont toujours acceptés comme conseillers (ou a~MMMM); mais, somme toute, les uns et les autres font bon ménage et travaillent également à la paix sociale. Le nouveau clergé saura-t-il conserver son ascendant? H lui faudra sans doute se départir un peu de la hauteur de ses devanciers. J'ai tenu à consulter quelques religieux français exilés; ils m'ont paru avoir étudié le milieu où ils vivent avec une sympathie qui n'altère pas la liberté de leur esprit. L'un, plus rapproché du Limbourg, lequel a beaucoup à gagner, me dit « Il me semble


que tout reste dans le ~Œ<M quo, avec une tendance à mieux encore, grâce à l'esprit d'organisation et de prévoyance qui caractérise les chefs ecclésiastiques et laiques de notre population catholique. M Un autre, vivant en plein Brahant (où il y a plus à perdre), m'écrit « Le socialiste est ici en horreur, surtout à cause de son irréligion, mais si ses autres principes étaient connus, ils seraient aisément acceptés », et il poursuit « On sent que la simplicité s'en va et que bientôt, dans vingt ans peut-être, le respect pour le clergé, pour le patron auront disparu; les familles seront moins unies, la population sera moins stable. » A ces deux opinions s'en ajoute, à la vérité, une troisième qui montre comment ce qui se passe en France à l'heure actuelle se retrouve en des pays bien différents. Je transcris encore le jugement tel qu'on me le donne « La propagande du bien et celle du mal devenant plus étendues et plus intenses, les bons et les mauvais deviennent plus conscients, les uns de leur bonté et les autres de leur malice. M

Qui aura tort? Qui aura raison? Sans doute une transformation est inévitable; mais l'accord du peuple et de son clergé peut encore la régulariser, Il peut diminuer !a pauvreté ou l'adoucir, il peut éclairer les esprits sur leurs droits et leur donner un usage moins simpliste de leur liberté, sans toutefois les laisser tomber dans des erreurs ou ils n'useraient de leurs ressources nouvelles que pour le mal. Rarement la liberté de l'action humaine m'a paru plus évidente, quoique plus évidemment sollicitée par des séries d'influences où tout s'enchaine, où tout se tient, où tout écart détermine un péril qui se prolonge, mais où tout effort heureux détermine aussi la naissance d'une force saine qui accroit les chances de salut.

En sortant des deux provinces méridionales et toutes catholiques de Limbourg et de Brabant, nous remontons vers le vrai pays de Hollande où une minorité de catholiques et une majorité de protestants vivent côte à côte, s'observant mutuellement, s'alliant', depuis quelques années, sur le terrain politique et rivalisant de zèle dans tout ce qui intéresse la prospérité de la nation. L'opinion générale est que là, en face d'une rivalité mesurée, mais attentive et active, le clergé catholique et ses fidèles travaillent davantage et avec plus d'efficacité à leur propre amélioration. Tout ce qu'on a lu plus haut sur le fort et le faible des mœurs Sous cette réserve qu'on a vue que c'est un% fraction seulement du protestantisme qui s'allie aux catholiques.


hollandaises s'y justifie de ville en ville: mais il y a d~s nuances qui demandent à être précisées; c'est dans les diversités, même légères, qu'on surprend le mieux la nature des causes et la ju~te étendue des responsabilités.

La province de Zélande comprend deux parties, la partie continentale et la partie insulaire. L'une et l'autre passent pour avoir conservé une forte dose de sang espagnol avec toutes tes tendances qui devaient, dit-on, en découler pour la promptitude dans la violence et pour la liberté dans les mœurs. Pour la \Tolence, est-ce exact? H faut dire d'abord que la partie continentale est certainement plus mélangée, que la grande propriété, qui y domine, y est surtout entre les mains de Belges et de Français, que la nature artificielle de la frontière y rend plus faciles les échanges, les fraudes, les passages de mendiants et de chemineaux. Les villégiatures de mer y ajoutent quelques éléments mêlés de plus. Si l'alcoolisme proprement dit y diminue, comme dans tout le reste du royaume, par l'effet de la législation et par l'action de la propagande, la consommation de la bière et la fréquentation du cabaret y sont plutôt en augmentation. C'est dire que la moralité n'y gagne pas. Cependant si l'ensemble de la Zélande paraît compter proportionnellement plus de violations de domicile, plus de rébellions individuelles ou collectives, plus de coups et blessures volontaires que le Sud-HotIande ou que la Frise, elle ne compte pas plus d'attentats contre les mœurs et les excitations à la débauche y sont inconnues.

Les deux provinces de Sud et de Nord-Hollande sont celles qui possèdent les grandes villes de Rotterdam, La Haye, Amsterdam. A Rotterdam, ville à population très mêlée, l'action d'une richesse croissante et d'intelligences plus ouvertes aux expériences du dehors élèvent graduellement les plus actifs et les mieux doués. De nouveaux emplois les attirent, de nouveaux groupements leur donnent des moyens d'action et de préservation perfectionnés. Ainsi, les jeunes filles qui, il y a vingt ans, se faisaient servantes, sont devenues demoiselles de magasin, employées de bureau. C'est une classe inférieure qui fournit maintenant les domestiques. On me dit cependant que cette amélioration des privilégiés ne profite pas à tout le monde, que les classes sont. absolument séparées, sans aucune fusion, que, par conséquent, l'ignorance et la grossièreté de ceux d'en bas sont dIfficiles à guéfir. La nature des travaux propres à la cité maritime fait d'ailleurs qu'ils doivent être continuellement sur les quais ou dans la rue, dans l'attente des appels intermittents d'une occupation lucrative et. toujours sous le coup des appels continus du cabaret. Les opérations de chargement et de déchargement


des navires provoquent aussi bien des vols, et le nombre de ces vols favorise l'industrie des recéleurs. Ces derniers, à leur tour, poussent au vol beaucoup d'enfants et il parait que les enquêtes de la société pro ~'MMH~M~ sont loin d'avoir mis hors de cause les expéditeurs eux-mêmes.

Dans les dépositions que j'ai recueillies à la ville même, t'afËrmation que les différentes classes n'avaient entre elles aucune relation m'a surpris. Rien de pareil ne m'avait été signalé, loin de là, dans les provinces catholiques. Est-ce donc là un trait de la société protestante? Il est certain que les catholiques, si riches en œuvres et en congrégations, très actives, dans lesquelles toutes les âmes sont également appelées aux mêmes espérances, facilitent beaucoup plus le contact des uns et des autres. L'enfant des écoles est convié aux patronages; du patronage on l'invite à entrer, vers dix-huit ans, dans les Saintes-Familles. De là il passe dans le Volksbnnd ou dans la Hanze ou, s'il est à ta campagne, dans le Bœrenbund; s'il en a besoin, il a l'aide des sociétés de Saint-Vincent de Paul, qui ne mettent pas seulement leurs aumônes (elles sont riches), mais leurs visites au service des indigents. Ce ne sont pas uniquement les ordres que j'appellerai voyageurs, comme tes Rédemptoristes ou les Dominicains, qui vont ainsi au peuple. Le clergé proprement dit a, dans chaque diocèse, une organisation puissante gouvernée par deux principes excellents, décentrafisation de t'action et centralisation des conseils. C'est du centre, autrement dit, c'est du grand séminaire de Warmond (près Leyde), sorte de capitale catholique, qu'on envoie les questionnaires c'est ia qu'on chorsit les conférenciers et les sujets des conférence c'est là qu'on a commencé à préparer les congrès antialcooliques et les « semaines sociales », car on n'a pas laissé tomber l'exemple de nos vaillants initiateurs. Bref, là est un atelier de travail intense, minutieusement informé des choses scientifiques, religieuses, sociales de la France, comme de celles des provinces nationales.

Il va sans dire que, tout en rayonnant le plus loin possible, cette action doit être surtout efficace à son fo;er. Je ne serais même pas surpris que cette méthoda des catholiques du Nord ait contribué à élever te niveau général de !e'urs provmces plus encore que le niveau des popatations plus exclusivement catholiques. Dans ces dernières, te clergé, jouissant avec complaisance du sentiment de sa suprématie indiscutée, demande peot-etre à ses ouailles plus d'obéissance et de respect que d'effort sur euxmêmes. Là où la lutte, là où tout au moins l'émulation est plus vive, l'action vraiment réformatrice J'est également de proche


en proche fout le monde, y compris les dissidents, y subit à son insu l'heureuse influence.

La classe qui parait s'y prêter le mieux est ici la classe rurale. L'ouvrier, là où commence à se développer une certaine industrie, comme dans le canton de Zaandan, a pour caractéristique l'imprévoyance. L'esprit de mutualité, l'esprit d'association, l'esprit d'épargne sont plus familiers à l'habitant des pâturages, comme aussi aux petits commerçants et aux gens des petits métiers individuels. La richesse agricole eUe-même risque parfois, nous le voyons dans notre Normandie, de gâter beaucoup ceux qu'elle combte de trop de faveurs. S'il n'en est pas de même ici, c'est que la nature a beaucoup moins fait que le travail. Non seulement les habitants doivent défendre leur sol après l'avoir conquis; mais c'est l'association qui a fondé chez eux ces belles compagnies florales toujours en progrès et qui répandent de plus en plus l'aisance autour d'elles.

La Haye est une ville très élégante, quoique malheureusement de plus en plus uniforme. Les manières y sont plus polies, les rues moins agitées, la population moins grouillante qu'à Amsterdam, et les pauvres apparents y sont beaucoup plus rares. Et cependant, rien de plus affirmatif ni de plus concordant que les témoignages dont voici en peu de mots le résumé. La population d'Amsterdam gagne davantage parce qu'elle travaille davantage. Si elle semble plus pauvre, c'est qu'elle a beaucoup ptus d'enfants, mais elle supporte courageusement ses charges, avec plus de bonhomie, plus de bonne humeur elle a le cœur sur la main, un peu plus prompte peut-être à se monter la tête pour un instant et à se disputer, même avec la police, mais le tout sans méchanceté et sans obstination, finalement plus obéissante à l'égard des autorités et plus facile à conduire. La population de La Haye, me disent des fonctionnaires qui ont été successivement dans les deux villes, est pleine de gens qui veulent occuper deux ou trois échelons au-dessus de celui que leurs moyens leur permettent; elle est plus mécontente, plus dissimulée, plus traîtresse, faisant par des moyens détournés une opposition plus systématique. C'est à Amsterdam que juifs, catholiques et protestants, tout en tenant de plus en plus à garder leur indépendance et à organiser leurs œuvres particulières, se rendent le mieux justice, je dirai même se louent le plus cordialement les uns les autres. « C'est la ville où les catholiques se trouvent le mieux », me dit un jésuite marquant, qui me fait aussi l'étoge des juifs qu'il coudoie. Le quartier de ceux-ci est-il aussi sale qu'on le répète? Non, bien qu'on voie s'y éta)er tous les commerces, que les femmes y aient des vêtements peu renouvelés et que les enfants


y soient, à certaines heures du jour. presque aussi nombreux que les pavés de la rue. Non moins pauvre, non moins peuplé est dans une autre partie de la ville le quartier célèbre de la Wilhemstrasse et de ses environs, avec ses petites cités remplies de logettes habitées par des gens de métiers ambulants, joueurs d'orgue et autres. La reine ne manque jamais de venir y passer une après-midi et elle y reçoit toujours des ovations enthousiastes on lui élève des estrades, on lui offre des fleurs, on lui chante des airs patriotiques et les enfants des écoles viennent lui réciter des compliments.

Ce qui ferait tache sur ce fond intéressant, ce sont d'abord les ouvriers diamantaires, les plus riches et les moins rangés des ouvriers. En général, me dit l'inspecteur de police qui m'a très utilement conduit dans un certain nombre de quartiers, ces hommes ne donnent pas à leurs femmes plus de 10 florins par semaine ils dépensent le reste hors de chez eux. H y a quinze ans, la disproportion était absolument scandaleuse, car ils gagnaient 80 florins, c'est-à-dire plus de d60 francs par semaine. Actuellement, ils sont réduits à 40. Si j'en crois le secrétariat du Volksbund, leur conduite a gagné à peu près ce que leurs salaires ont perdu. Ils n'en sont pas moins socialistes, quoique non anarchistes. Ils réclament surtout le suffrage universel pur et l'impôt progressif sur le revenu. Un instant ils ont demandé, et 90 pour 100 d'entre eux ont obtenu le contrat collectif de travail. Mais le contrat fixait un certain taux de salaire pour une durée déterminée à la première occasion, les ouvriers, dédaigneux de leurs propres engagements, rompirent le contrat.

De tous ces faits groupés, il ne faut pas conclure que la ville d'Amsterdam soit indemne. Nous ne devons pas nous étonner si la plupart des enfants des maisons de correction viennent des rues de la grande ville et de la partie nécessairement la plus agitée de sa population, si on nous apprend que le quartier des étudiants n'est pas renommé pour ses bonnes moeurs, si enfin ce centre commercial est pour beaucoup dans le nombre de faux, de détournements, de recels, d'excitations de mineurs à la débauche, qui caractérise la criminalité de la province et qui occupe assez les magistrats pour assurer trop d'impunité aux menus délits si sévèrement punis ailleurs. Mais enfin comparons entre elles les trois grandes villes, dont deux au moins se ressemblent par la nature de leur industrie commerciale et navale. Amsterdam est, en somme, la plus favorisée des trois. La Haye, qui compte pour 4,12 dans l'ensemble de la population, a 2,74 des condamnés elle est ici au-dessous de ce qu'elle aurait, pour ainsi dire, le droit d'avoir, elle y est de 1,38. Mais Rotterdam


est au-dessous, dans la proportion de 1,1~, et Amsterdam dans la proportion de 3,67. Telles sont, du moins, les proportions de l'une des dernières années, et pour les « condamnés », il n'est pas superflu de le rappeler'. Si la statistique adoptée était plus sûre, on en tirerait plus délibérément cette conclusion, pourtant probable, que la pauvreté qui s'accepte et ne recule pas devant ses charges porte moins au délit que l'ambition impatiente et que le désir de briller.

Quand on passe à l'est du Zuyderzée, on trouve un groupe de quatre provinces, Frise, Groningue, Overyssel et Gueldre, que rapproche une ressemblance fâcheuse c'est chez eUes que la proportion des condamnés mineurs est la plus forte; elle est plus forte que dans le Limbourg et dans le Brabant, dans les deux Hollandes. Selon toute vraisemblance, il pourrait bien y avoir là un péril pour un avenir assez prochain.

En attendant, il ~st à constater que la Frise perd beaucoup et de ses vieux usages et de sa réputation d'intégrité morale. Dans les rangs élevés de la population, sans doute, les dehors sont irréprochables mais il semble bien qu'il y ait là des germes nombreux de trouble social. Là, on l'a vu, est comme le premier berceau du socialisme hollandais, né de mécontentements divers. Pourquoi les pasteurs protestants l'ont-ils favorisé? Parce qu'ils étaient imbus, me dit-on, des théories des universités allemandes et que le naturalisme a, parmi eux, plus de partisans que parmi leurs confrères des autres provinces. Les catholiques s'éloignent comme mstiuctivement d)i socialisme, parce qu'ils y sentent un affaiblissement de ta religion. Et cependant ce sont peut-être eux qui ont les plus vifs sujets de mécontentement, puisqu'ils appartiennent en majorité aux classes moyennes. A Leuwarden même, ils ne sont pas assez riches pour construire comme ils le voudraient des écoles de leur confession. Ils n'ont pas moins édifié à leurs frais la belle église de Saint-Boniface et le non moins bel hôpital où sont accueillis indistinctement les malades qui se présentent. En aucun endroit du royaume, je n'ai entendu plus de plaintes sur les impôts, sur le taux trop bas des salaires 2, sur la décadence de la petite pêche, que supplantent les vapeurs allemands, sur les primes à payer pour les accidents et sur l'aggravation de ces frais par les déplacements des inspecteurs chargés i Ce sont les communes de 20 000 à 100 000 habitants qui paraissent, en Hollande, les plus chargées de condamnations.

Mon maitre d'hôtel m'affirme que les domestiques de fermes ne gagnent que 4 florins (8 francs) par semaine. « Mais ils sont nourris », lui dis-je. R me r&pond « Pas du tout, il faut, la-dessus, qu'ils se nourrissent <t s'habiHent.


de venir fixer les indemnités en cas de conflit, etc. Cependant les vols ne paraissent être le fait que d'enfants mal surveillés auxquels il faut ajouter quelques enfants trop bien stylés par des parents buveurs. Il y a peu de temps, un certain nombre d'écoliers s-'étaient formes en bandes, avec un chef et un sous-chef ils opéraient après les classes et Le chef gardait pour lui 75 pour 100 des produits. Le retour des familles riches à la terre pourra seul améliorer l'état des mœurs et rendre de tout point à la province sa vieille renommée.

Groningue est à la fois une ville d'université et une ville de commerce. Mais l'agglomération savante qui en fait l'honneur aux yeux de l'étranger parait n'avoir que peu d'influence sur les moeurs des habitants. Le caractère de ces derniers, plus raffinés que les purs herbagers de la Frise, est une réserve assez marquée. Un homme d'origine étrangère, maih fixé depuis de longues années à. Groningue et qui ebt à même de bien cannaitre son monde, m'en donne le portrait suivant bonnes têtes et pas beaucoup de cœur, ne confiant jamais leur secret complet, peu irritables et même froids, économes et prévoyants, avec. une tendance à l'avarice, opiniâtres et hautains. ce n'est pas un peuple aimable. La. campagne connaît mieux l'esprit d'association que la ville. Dans celles-ci, les classes moyennes sont moins regardantes, plus mêlées aux bonnes couvres que la majorité des gens riches. Si je consulte des hommes de vieilles familles locales, ils s'accordent d'une manière remarquable, à regretter, eux aussi, que la femme, assez bonne ménagère, soit médiocre éducatric& et se décharge trop complètement sur l'école. Ils croient la moralité stationnaire, avec une légère amélioration, disent-ils, en ce qui concerne l'alcoolisme. Le premier témoin pronostique, au contraire, une génération nouvelle qui ne vaudra pas la précédente, qui sera, dans tous les sens du mot, plus prétentieuse, où les parents auront perdu de leur autorité, où les enfants seront plus pervers. H estime que, pour prévenir ces dangers, le patronage ne fait pas son devoir suffisamment et qu'il ne faut trop compter sur l'école, où agit l'influence du pasteur, beaucoup plus socialiste ici que dans les parties orientale et méridionale du territoire. L'industrie, qui est déjà représentée dans la province de Groningue, se développe beaucoup plus encore dans celle d'Overyssel. Les filatures de coton y sont nombreuses, comme les filatures de laine dans le Brabant. Ceux qui dirigent ce mouvement s'en félicitent. Ils se vantent d'être plus libéraux, mieux outiUés, plus novateurs que leurs confrères du Midi. La suppression du protectionnisme (que le Midi regrette toujours) date de 1874. Alors, me dit-on en Overyssel, les petites maisons se sont


écroulées, les plus fortes ont grandi. Finalement, l'industrie s'est développée et a demandé des bras nouveaux. Comme elle n'en avait pas autant qu'elle en voulait, elle a enrôlé sur place beaucoup d'ouvriers qui demeurent ruraux et petits cultivateurs elle obtient d'eux, cependant, onze heures de travail par jour. On trouve, dans le pays, que ce n'est pas trop, parce que, le samedi, le travail cesse à trois heures de t'aprës-midi. Cependant, ce gros travail et la promiscuité des deux sexes dans les usines n'ont pas amélioré les familles, et la race paraît bien s'en ressentir; car la province est celle qui a la plus forte proportion de conscrits réformés. Dans les rangs les plus élevés, on me signale des subdivisions assez nombreuses de sectes protestantes, sans que l'ardeur de la foi y gagne; la plupart inclinent plutôt aux négations et la majorité des instituteurs de l'Etat est libre-penseuse en même temps que socialiste. C'est ici te même son de cloche que dans Groningue et dans la Frise. Somme toute, cependant, la criminalité y est encore assez faible, sauf dans les villages de la frontière. Une élite tend à se former dans les classes laborieuses. Il y a comme une lutte entre la résistance de l'esprit religieux et de l'esprit de famille d'un côté et, d'autre part, un affaiblissement du respect chez les enfants, devenus « plus licencieux et plus brutaux ». Rien n'indique, quant à présent, quelle est la tendance en mesure de vaincre.

li y a également plus d'un conflit dans la Gueldre, bien qu'aucun d'eux ne se fasse sentir avec âpreté. C'est une région où dominent la moyenne industrie et la moyenne agriculture. La campagne ne parait ni très riche ni très civilisée, car c'est celle où le royaume compte le plus d'habitations surpeuplées. Beaucoup d'habitants vont travailler en Allemagne par émigrations temporaires ils en rapportent des habitudes plus marquées d'alcoolisme. Dans cette province, pourtant, comme dans l'Overyssel et dans la Drenthe, les kermesses et les foires n'existent pour ainsi dire pas. Les auberges de village sont inoffensives. Celles des villes le sont beaucoup moins, et on me dit que c'est là un piège pour les jeunes gens, trop nombreux, qui quittent la campagne. Si on compare la Gueldre au Brabant, on constate que la Gueldre a moins de condamnations pour menaces, pour coups et blessures volontaires, pour rébellions, pour provocations publiques à des faits punissables, mais qu'elle a plus de condamnations pour vols simples ou qualifiés, pour maraudage et pour détournements. La lutte contre les difficultés de l'existence y est cependant bien engagée. A la campagne, où l'action du clergé pousse efficacement à la mutualité, il n'y a, pour ainsi dire, point de misère. Dans les villes, on ne connaît pas~de ces groupes de familles


qui ailleurs fournissent à elles seules la majorité des réfractaires. Dans cette population de moralité moyenne et, à quelques égards, indécise, voit-on du moins dans quel sens se prépare le mouvement de demain? Deux hommes appartenant, l'un au clergé régulier, l'autre au clergé séculier', et qui mènent ensemble une vive campagne contre les agents de criminalité, me résument sur ce point leur opinion. Le premier, vivant présentement plus retiré, me dit « L'état d'esprit devient pire chez une partie où la foi s'est éteinte, mais il s'améliore dans une autre, grâce surtout à l'action sociale chrétienne, où la rudesse des moeurs diminue en même temps que l'alcoolisme. » Le second, qui vit de plus en plus dans le courant de l'apostolat, m'écrit « Il y a un changement en plus mal plus de légèreté, plus d'esprit critique, moi)Ts de solidité dans le commerce, moins de simplicité dans les mœurs et moins de moralité, surtout chez les jeunes. » Parmi les provinces de l'Est de la Hollande, j'ai laissé de côté la Drenthe. Lorsque, dans l'étude des dernières statistiques de 1904, on prend pour critérium le nombre des condamnés (mendicité et vagabondage exclus), la Drenthe est au onzième et dernier rang elle est également au onzième ou tout au plus au dixième pour la proportion des récidives au nombre total des condamnations, pour les absences des enfants à l'école primaire et pour la faiblesse de l'épargne. Il ne faut certainement pas lui faire un grief d'être une des plus pauvres, c'est-à-dire une des deu\ où le produit des impôts directs par habitant est le plus bas; mais il faut la plaindre davantage d'être une des deux qui souffrent le plus du surpeuplement des maisons. On peut même regretter pour elle qu'elle ait la plus faible proportion d'écoles libres pour garçons.

Le nombre des catholiques y est très minime. Le chef-lieu de la province, Assen, véritable ville à la campagne (mais dans une campagne soignée), a 600 catholiques contre 12 000 protestants. Ce qui -domine chez ces derniers, c'est la neutrali'é, le libéralisme et finalement l'indifférence. Nulle part, cependant, on ne m'a autant signalé la propagande socialiste des instituteurs publics qui « sont presque tous dans cette secte ». Mais la population comprend assez peu la nature et la portée de leur prédication. Somme toute, au témoignage d'un avocat distingué, président du comité de l'alliance française et membre du conseil de surveillance de la prison, la plupart des détenus qu'il doit visiter viennent de la frontière allemande. Là sont des tourbières et de petites industries dont les ouvriers sont les plus habiles et les La Gueldre compte 225 000 catholiques sur 620 000 habitants.


mieux payés, mais aussi les plus violents et les plus « bruts » de la province. Concluons, sans beaucoup de crainte de nous tromper, que si la Drenthe est mal placée sur l'échelle de la statistique criminelle, ce n'est pas à la pauvreté de la majeure partie de ses habitants qu'elle le doit. Là, comme en tant d'autres endroits, c'est l'enrichissement relatif qui fait naître le péril. Ce péril, une élite dévouée peut le conjurer et le faire tourner en avantage. Si elle ne s'y applique pas avec méthode, c'est parfaitement là qu'est la cause de la démoralisation signalée.

Nous arrivons au terme de nos analyses avec la province centrale d'Utrecht. Sa réputation morale serait bien gravement compromise si on regardait simplement au nombre des mendiants et des vagabonds, des récidivistes, des buveurs, qui viennent y grossir démesurément le nombre des condamnés. Nous savons que ces gens-là lui viennent d'ailleurs en très grande majorité et qu'elle n'est pas responsable de l'attrait qui les amène, puisque cet attrait, c'est une belle route à travers un beau pays et la certitude d'être envoyés à la colonie de Veenuizen. JI y a un contraste curieux entre cette population ambulante, presque irrémédiablement misérable, et la population de la ville et des environs d'Utrecht où le monde universitaire et savant vit à coté d'une aristocratie riche, fastueuse et fermée et où la petite église janséniste se flatte de perpétuer la sévérité que l'on connait. Entre une basse classe qui touche à l'abjection et une haute classe qui n'exerce pas beaucoup d'action parce qu'elle ne tient pas à s'en donner la peine, que devient et que fait la classe moyenne? Elle se subdivise d'un côté sont des oisifs chez lesquels on trouve que la moralité familiale ne gagne guère ni à l'augmentation exceptionnelle des divorces ni au colportage des récits croissants sur les infidélités conjugales. D'un autre côté sont des hommes actifs et dévoués, mais qui ne sont pas asse~ secondés pour pouvoir diminuer, comme ils le voudraient, la misère. Il y en a une en effet. Un avocat marquant me dit que la cause en est dans le manque de travail. Mais d'où vient à son tour ce manque de travail? Un autre homme d'œuvres me dit « D'une trop grande affluence de ruraux à la ville, sous les mêmes mobiles que partout. )i

La ville de Nimègue, ville aux trois quarts catholique, est, comme ses environs, un pays où il y a de tout et de tout assez mêlé. Nous revenons ici à la collaboration, un peu oubliée dans l'est, des catholiques et des protestants. Je vois un Jésuite très influent qui me dit avoir un pasteur pour principal allié dans ses œuvres. C'est qu'il croit qu'il y a beaucoup à faire. A ses yeux la fréquentation du cabaret ne diminue pas et il n'est pas sur


que l'alcoolisme soit en baisse. Les ligues et les sociétés de tempérance sont surtout peuplées de gens qui étaient déjà très suffisamment tempérants. L'amour des jouissances augmente et compromet plus d'un caractère que ni l'abnégation très imparfaite des parents ni la neutralité menteuse des écoles publiques (malgré les améliorations dues au ministère Kuyper) n'ont assez fortement trempés. Heureusement des sociétés commencent à se tormer, et « la prévoyance est plus le fait des associations que des individus ». Les classes moyennes, malgré leurs ambitions et leur « turbulence s'y emploient mieux que les classes riches mais le peuple se défie encore trop de ce qui se fait pratiquement pour lui, et périodiquement il prête l'oreille aux promesses des socialistes.

Ce peuple pacifique, sage et jaloux de sa liberté, contient donc en lui, comme tous les autres, des éléments très divers, entre lesquels les individus et les groupes ont à choisir à presque tous les moments de leur existence. Parler d'un courant général, irrésistible et uniforme, calmant ou surexcitant, dans un sens arrêté d'avance, les principaux facteurs de la criminalité, serait absolument faux, ici comme ailleurs. On ne peut s'initier à la vie du pays, on ne peut consulter ceux qui la surveillent et la dirigent, sans voir à chaque instant des forces qui s'essaient, d'autres qui s'endorment, d'autres qui s'égarent. On se confirme dans la conviction que nul effort pour le bien, comme nul effort pour le mal n'est perdu. On aime à constater le bien considérable dû à deux ou trois progrès, très réfléchis, très voulus la facilité laissée aux œuvres pour travailler, avec les moyens nécessaires, contre les causes de démoralisation et de désordre, la pacification religieuse et la liberté de l'enseignement.

Henri JOLY.


UN MÉDECIN COURTISAN AU XVIIe SIÈCLE

BOURDELOT1

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Le 11 septembre 1633, Gassendi annonçait un visiteur à l'humaniste Peirese. « C'est un jeune homme que vous trouverez bien honnête et bien sage et qui a très bon esprit. H Ce visiteur était le jeune Pierre Michon, plus connu sous le nom de « l'abbé Bourdelot ». Médecin des princes de Condé et de la reine Christine, savant, poète, philosophe, musicien, bouffon, homme à la mode, diplomate à l'occasion, toujours cocasse, surtout quand il ne croyait pas l'être, M. Bourdelot, dans son siècle, manqua d'être une manière de grand homme. Cet original qui, après luimême et l'argent, n'aima peut-être rien tant que la science, eut une carrière d'étonnante fécondité, où il rencontra quelques-unes des plus grandes figures du dix-septième siècle.

M. Bour<Mot appartient à l'histoire anecdotique du dix-septième siècle. Son nom revient souvent dans les mémoires et les correspondances du temps, dans les souvenirs de Huet, évêque d'Avranches, dans les lettres de Gui Patin, de Bussy-Rabutin et de Mme de Sévigné. De son temps même, Linages de Vaucienne et au dix-huitième siècle Arckenholtz exposèrent, non sans malice et sans fortes exagérations, le rôle qu'il aurait joué à la cour de la reine Christine de Suède. De nos jours, M. le duc d'Aumale, dans son Histoire des Princes de la ma:son. de Condé, Mme Arvède Rarine, dans sa curieuse étude sur la reine Christine, Tamizey de Larroque, dans ses notices sur les correspondants de Peirec, le P. Cbérot, dans son ouvrage intitulé Trois éducations princières au dtx-sep<tême siècle, et M. Allaire, dans sa magistrale étude sur La Bruyère dans la maison de Condé, l'ont mentionné à l'occasion des rapports qu'il entretint avec plusieurs des plus grands personnages de son temps.

Si après tant d'autres nous nous sommes décidés à parler nous aussi de


Pierre Michon naquit à Sens le 1" février 1610. Il était fils de Maximilien Michon, chirurgien, et d'Anne Bourdelot. Son grandpère était « en grande réputation de chirurgien à Sens » et, de plus, très bien vu dans la maison de Condé. L'un de ses oncles, Edme, étai< médecin ordinaire du roi. Un autre, Jean Bourdelot, était un humaniste distingué. Le jeune homme débuta comme compagnon d'apothicaire et de chirurgien; la connaissance pratique qu'il acquit de son métier l'inclina au dédain de la spéculation et l'orienta vers les voies expérimentales. II fit ensuite ses études de médecine à la Faeuité de Paris, puis obtint des lettres du grand sceau qui, selon le désir de ses oncles, lui permirent de porter le nom de Bourdelot. Tout en prenant ses grades, il développait d'utiles relations. Pour ses débuts dans les lettres, il édita un savant ouvrage médical et il dédia son travail au « héros très courageux, au seigneur très illustre, François, comte de Noailles », dont il était, la même année, c'est-à-dire en 1634, nommé le médecin. Il allait rejoindre son poste à Rome, où M. de Noailles était ambassadeur auprès du pape Urbain VIII c'est sur son chemin qu'il s'arrêta à Aix, chez Peiresc.

Peiresc le trouva « un très brave jeune homme et grandement curieux ». Il eut plaisir de « l'ouir si judicieusement discourir de toutes choses et surtout de sa profession, comme s'il y avait vaqué des cinquantaines d'années, expliquant fort noblement et à point nommé les propres paroles du texte de son Hippocrate qu'il sait tout par cœur », et Gassendi, venu de Digne pour voir son ami, fut du même avis. M. Bourdelot partit pour Rome muni de lettres de recommandation chaleureuses, fort disposé à s'en servir, M. Bourdelot, c'est non seulement parce qu'aucune étude d ensemble, vraiment sérieuse, n'a été jusqu'ici entrepnse de son personnage, mais aussi parce qu'il nous a été donné de pouvoir utiliser toute une série de documents encore inconnus ou à peine consultés avant nous. Parmi ces documents figurent au premier plan la correspondance diplomatique de Mazarin et de Chanut sur] es affaines de Suède en 1653, la correspondance de Bourdelot avec Saumaise pendant son séjour à Stockholm de 1651 à 1653, et surtout les innombrables lettres (plus de 800), que pendant près d'un demi-siècle, Bourdelot adressa aux divers princes de la maison de Condé qu'il eut l'honneur de servir et surtout au vainqueur de Rocroi et de Seneffe Nous tenons à exprimer à M. Macon, l'aimable et savant conservateur du musée Condé, à Chanttlly, nos plus vifs remerciements pour l'extrême obligeance avec laquelle il a bien voulu, non seulement nous donner communication de ses lettres, mais aussi nous autoriser à utiliser de nombreux documents déjà réunis par lui sur M. Bourdelot. 25 AVRIL 1908. 18


et, comme l'événement le montrera, capable d'y faire honneur. A cette époque, les savants et tes gens de lettres de l'Europe, souvent dépourvus d'instruments de travail et de moyens personnels d'investigation, apportaient au développement de leurs eon~ naissances un zèle parfois naif, souvent malheureux, ef qui toujours a quelque chose de touchant. La confraternité suppléait aux lacunes d'e l'information. De savant à savant, il s'échangeait des correspondances volumineuses qu'on se communiquait, et qui tenaient lieu à la fois de journal et de revue, suppléaient aux: lacunes des bibliothèques e~des collections. Rome était un centre artistique de premier ordre. Un jeune homme intelligent établi dans cette ville n'était pas rm correspondant à dédaigner. M. Bourd'elot écrivit et on lui répondit.

A Rome, M. Bourdelot fut bientôt comme chez lui. Médecin de l'ambassadeur de France, ami de Peiresc et de Gassendi, il fut accueilli avec « de grandes caresses ». Pour « s'accommod'er à l'air du pays », if s'affubla de l'a soutane et du long manteau. Médecin, lettré ou naturaliste, il eut ses entrées dans toutes les maisons. Le cardinal Barberini, neveu du Pape, le prit en affection. Tout ce qu'il y avait de considérable à Rome lui était connu. On lui adressait les voyageurs français et M. Bourdelot savait se rendre utile. Pendant que l'ambassadeur prenait médecine, il lui recommandait ses protégés, il acceptait les messages, se chargeait d'acheter des estampes, des livres, des manuscrits, des objetsd'art, des curiosités magnifiques, des plantes rares. On fui trouvait du goût et de la connaissance. fI était capable de choisir des «pièces fort curieuses et dignes d'être conservées Sa correspondance était ponctuelle et rédigée avec « des surérogations d'honnêteté les plus extraordinaires ». Il savait parler de tout des veines lactées et de la comédie espagnole, l'a philosophie de Campanella et des faits divers de la ville. Le sacré et le profane, l'art et la médecine, tout était de son domaine. Il décrivait les~ plaisirs du carnaval et les parties de chasse des cardinaux avec 1& même entrain que les phénomènes de la vision i « II y avait vingt des plus belles dames de Rome, autant de zerbins,, bonne comédie. Le cardinal! Bar&enni a tué trois sangliers de sa main'; le cardinal Antoine d'oit faire une autre befle chasse dans peu de jours, mais le carnaval serât froid, les sbires ayant cassé tous les œufs chez les marchands, de peur qu'on m'en jetât; et même' tient-on qu'on ne masquera point. Je crois que c'est crainte q'u'iL n'arrive désordre entre tes Colonnes et Caettans; en récompense~ les gentilshommes e6 les Français ont fort bien passé leur temps.,à jeter de la neige par les fenêtres aux passant~ »


Curieux. complaisant, actif, habile à nouer .des jala.tio.ns et à Mes taire valoir, M. Bourdelot af&riBe déjà quelques traits .essen4t&ts de son .caractère..Signal&ns-~n deux autres qui ,ne se démentiront pas. Tout d'abord, une grande répugnance à risquer sa peau. 11 y eut à Rome une épidémie maligne. M. Bourdelot montra une telle prudence, que le bruit en vint jusqu'au bon Peiresc qui .dut -écrire « Pour M. Bourdelot, j.e jugeai bien, par les termes de sa dernière lettre, tjtl'il a~ait pris un peu plus d'appréhension que je n'eusse cru d'un 'homme de sa profession. H Mais, avec son ordinaire bienveillance, l'érudit attribuait ce sontimen.t à l'exemple général ou .au désir de ne ,pas exposer son hôte.à la contagion. D'autre part, M. Bourdelot, qui tenait à la vie, la 'voulait confortable et ne se montrait point 'indiHérent aux questions d'intérêt. Lorsqu'on le chargeait de commissions, il attendait, jpour ~'en acquitter, d'avoir en main l'argent '< qui, disait-il, est le premier moteur de toute chose M. Quand il eut quitté Rome., il dut à son tour recourir aux amis qu'il y laissait, pour quelques emplettes,; il n.e montra jpas la même promptitude à payer d'avance.

Un grand nombre d'anaécs plus tar.d, M. Bourdelot prélendit avoir ;eté médecin ,du pape Urbain VIII et avoir de lui une butte « qui lui permettait de tenir des Iténéu&es ». Il aurait même ajouté a\0)r e-fueuré le .cardinaJat. Sans d~ute n'y eut-il là de sa part que quelques hâbleries exagérées par 'ses ennemis. En 1&38, M. Bourdelot revint en France avec M. de Noailles. Sa destinée se Sxa .rapidement. Presque aussitôt nous le voyons attaché à la ,perso!me du prince de Condé., père idt) grand Condé. G&uverneur de Bourgogne, le .prince ,de Condé aimait à s'entourer de Bourguignons. Un des médecins de sa maison, au -commencement du .dix-se.ptie.me siècle, avait été Guillaume Sibylle, .de Sens, compatriote par .conséquent de M- Bourdeiot. En .163.8, 'Guénaut, le premier médecin du prince, 'étant âgé, imcapable.d.e le suivre en camjMgne, et la santé du prince exigeant beaucoup de soins, M. Bourdelot fui agréé, et appointé à 300 livres par mois. Il partit sur-le-champ pour la Guyemne, le prince ~co.mmajidait tl'at'mée chargée .d'opérer contre les EspagnoLs, 'ei bientôt, suivant son maitpe,, M. Bourdelot alla camper sosies murs dB FantaraJtie. Il ,donna alors de ses nouvel!es.à ~a .parenté par J'intarmédiaire de sBa cousin le géné&logistie d'Hozier « F~ntarabie est .une viJle, la plus meurtrière qui ait été aseiÉgée ,depuis toutes les guerres. La ville .est Inès forte et ceux qui Ja .défandent très bons soldais. L'evémememt j.usttifia. ~es craintes. ~'armBe&'aneaisefut Nfise en déroute. Tandis que.M. Bourdelot,


à l'entendre, se couvrait d'honneur, son oncle Jean Bourdelot mourut. Et ce fut pour notre héros l'occasion d'un mécompte que bien des années plus tard il consignait encore douloureusement dans son testament.

11 est à propos que j'explique ici un secret de famille, Feu mon oncle, Edme Bourdelot, qui avait une 'bibliothèque, me laissa son héritier par testament. Mon oncle, Jean Bourdelot. prit le testament et me dit qu'il était inutile que je l'eusse et qu'il me voulait faire son seul héritier, ce qu'il fit. Mais, comme j'étais en Guyenne, au service de feu M. le prince Henri de Condé, Jean Bourdelot mourut; son testament fut pris et, dit-on, brûlé, de sorte que je me vis privé d'un bien qui me devait revenir légitimement. Je fis une transaction avec mes parents par laquelle, pour éviter procès, ils me laissèrent la bibliothèque. Je fus contraint d'y consentir, ayant peu d'argent pour plaider et désirant pousser mes études et ma fortune, comme J'ai fait depuis. Quand M. Bourdelot parle de « pousser sa fortune », nous pouvons l'en croire. H n'était pas homme à l'attendre au lit. Non content de prodiguer au prince malade des soins de plus en plus appréciés, il savait profiter des occasions de se rendre utile. Le due d'Enghien tomba malade au début de 1641. Il avait sa maison et ses médecins; mais le mal était inquiétant. M. Bourdelot fut appelé à la rescousse. C'était une sorte de fièvre bizarre qui affectait le moral autant que le physique. Le prince était noyé dans une mélancolie noire, refusait les médecins, présentait des symptômes de folie. Pendant six semaines on fut inquiet. Suivit une longue convalescence au cours de laquelle persistèrent des symptômes anormaux. M. Bourdelot, qui avait soigné le .jeune homme pendant la crise, eut la mission de tenir )e prince de Condé, son père, au courant de la convalescence. Il s'acquitta de ce soin avec ponctualité et précision. Enfin, le 4 avril, le duc allait beaucoup mieux. Il ne niait plus avoir été malade, dormait tranquillement et s'éveillait « avec gaieté et couleur agréable répandue par tout le visage"; il se levait quelques heures dans l'après-midi. Un seul symptôme restait alarmant; c'était, comme disait M. Bourdelot, un « appétit dénaturé qui, outre le vide des parties, est entretenu par quelque dégorgement de rate. » Le 17, les nouvelles du duc deviennent meilleures encore. « Tout ce qu'il boit et qu'il mange lui profite si visiblement qu'à l'heure présente il a le visage plus plein qu'il n'avait un mois devant sa maladie. Tous les mouvements de l'âme sont plus réglés il ne se met presque plus en colère et s'il dit quelque parole avec chaleur, c'est en choses justes, et cela ne dure qu'un moment. Mais l'appétit était toujours excessif et deux « signes mélancoliques » demeuraient à noter. Chose incroyable, M. le duc n'éprouvait aucun plaisir à


voir ses médecins et, en particulier, M. Bourdelot. Et d'autre part, il affectait un goût immodéré des romans, s'en faisant lire « dès les six heures du matin jusqu'à huit heures du soir », soit pour se donner une excuse de ne pas parler, soit « qu'effectivement il eût de la passion pour ces sortes de livres qui lui donnaient matière de rêver profondément ». Mais M. Bourdelot, à force de tisanes laxatives et autres remèdes propres à débrouiller la rate, triompha le 24 avril; son malade, « comme par miracle, rentra entièrement dans son naturel, demanda compagnie avec laquelle il causa plus de trois heures et railla avec la même grâce qu'il avait devant sa maladie H. Son appétit était redevenu normal, il n'avait plus d'idées noires et même il ne se les rappelait pas, « non plus que les rêveries qu'il a eues pendant sa matadie et qu'il prend plaisir à se faire raconter ».

Derrière le malade, M. Bourdelot a peint l'homme et lui-même le devinait. Les bouderies et les brusqueries du fiévreux n'étaient que des exagérations, sous l'effet de la maladie, de ce quelque chose de « renfermé », de décidé, d'impétueux que le médecin discernait avec quelque intimidation chez le jeune homme. M. Bourdelot venait de soigner le futur vainqueur de Rocroy. Ses bulletins de santé en esquissent une psychologie.

L'une des convictions les mieux établies de M. Bourdelot était que le moral est uni au physique par d'intimes liens, et que la bonne disposition d'esprit tient aux conditions de la santé. Et c'est pourquoi, autant qu'à soigner le prince, M. Bourdelot s'ingénia à le distraire. A son intention, il collectionnait les nouvelles, les anecdotes, les primeurs tittéraires, les documents curieux, s'empressant, quand il était loin, de les lui soumettre avec des lettres circonstanciées. Mais surtout, à l'imitation de Conrart, qui venait quelques années plus tôt de convier les gens de lettres à des réunions d'où sortit l'Académie française, M. Bourdelot eut l'idée de réunir périodiquement, dans l'hôtel de Condé, des savants de tout ordre qui sous sa présidence examinaient les questions les plus intéressantes de la science et de la philosophie. Telle fut l'origine de l'Académie de M. Bourdelot, une des entreprises les plus célèbres de sa vie. A peine instituée, elle fit du bruit. On y étudiait les inventions nouvelles, M. Bourdelot en signalait les auteurs à son maître. Il écrivait à l'un d'eux Je parlai hier à Son Altesse, qui m'a témoigné impatience de vous voir avec votre roue pascale si vous prenez la peine de venir à dix heures du matin, je crois que ce sera celte qui lui est le plus commode. Cette lettre était destinée à Blaise Pascal.


Ainsi, par'toutes ~les voies licites, M. Bourdelot « 'poussait'sa fortune')'. Maisile'prince de Condé mourait le 26 décembre t'646. M. BoarMot M habillé de aeuil.aut frais .du défunt 8t garda ses fonctions auprès'de'sa'votive. 'Mais c'était au jeune maître qu'il s'agissait de plaire. Ecrivant 'a son ami Saumaise au sujet des satisfactions'qui lui-restaient « du siècle passé "M. Bourdelot se tdemandait ruélancoliquemeu't « Je ne sais si 'l'aube me sera plus 'heureuse 'que le crépuscule. M ~C'est que le duc d'Enghien, devenu maintenait prince de Condé, avait'toujours'inspiré une certaine appréhensions M. Bourdelot, qui le trouvait « un 'homme ~fort caché )) eft sans doute 'croyait distinguer chez lui quelque reste de cette antipathie pour les médecins qui lui avait paru naguère un symptôme 'morbide si alarmant. 'M. Bourdelot essaya sur lui d'autres moyens de séduction que la médecine. Au lendemain de la victoire de Lens, il écrivait 'un sonnet dont voici le début Jj'invincible ~CûndÉ vient d'achever la gneue,

Je l'ai vu combattant dans les ptames de Lens;

.Ses yeux;, dans sa fureur, étaient étincelants,

Son bras était un foudre et sa voix un tonnerre

Le grand Condé 'oublia de rémunérer une telle inspiration. M. Bourdelot revint 'à son rôle de médecin. 'Coudé avait un fils depuis le 29 juillet d643. M.'Bourdelot dut veiller sur la santé de l'enfant et, par intermittence, sur son éducation. Une ~partie 'des bulletins qu'il envoyait au'pore .nous ont été conservés. Ils donnent bonne opinion 'de leur auteur. Le 'médecin s'y montre scrupuleux, plus tporté à user de remèdes 'bénins 'que 'de drogues. La purge, administrée souvent « par précaution H, revient avec quelque cMës; mais 'le petit prince ne s'en fût pas tiré à si bon compte avec nombre des confrères de M. Bourdelot. Et tout ce qui concernait son physique était étudié avec un soin minutieux. S'agitait 'de lui couper les cheveux pour le préparer à porter perruque, long rapport de M. 'Bourdelot, et la chute prochaine de ses dents'dc'iait en inspire un autre solennel, et'd'ailleurs plein de bon sens. 'Quant aux -études du jeune due, les lettres latines, selon la coutume .du temps, y tenaient la ptus grande place. L'enfant ne s'en tirait pas mal, et bien qu'il oubliât parfois les règles de la'grammaire,'le précepteur pouvait soumettre, au'père ses thèmes non corrigés. On lui enseignait également l'histoire et l'allemand, .matières 'beaucoup plus négligées alors. Tout cela est.à l'honneur de M..Bourdelot. Et nous le louerons davantage de ses méthodes. La princesse douairière, nous dit Lenet, « prenait plaisir à voir instruire~le'duc par Bourdelot qui avait'mille ~petites


manières agréables' pour le faire. étudier avec moins. diversion, que n'en ont ordinairement, les enfants de son âge M. H tenait à* un élève bien, portant, plus qu'à un enfant prodigp.. Même' an' mora), tadâche était facile. « Pour lui faire aimer la vertu,, écrivait-il au! prince de Condé, je ne. cherche point d'exempte hors: de sa maisow. »

M. Bourdelot n'était, pas brave. Les débuts de lar Fronde,, qui obligèrent la maison de Condé à quitter Paris, le troublèrent. d'autant plus que sa propre santé le préoccupait aussi. II. écrivait à Saumaise, le 16 février 1649 « Le démon qui agite l'Etat a commencé sur ma personne; depuis huit moi?, j'ai failli, mourir trois fois. J'ai eu deux grandes, maladies et. une artère coupée par une mauvaise saignée qui m'a tenu deux mois au )it.et trois autres mois le bras en écharpe. Dans ces temps sont! venus. les barricades et nos déJogements imprévus. Nous avons campé quelque temps. » M. Bourdelot est eifrayé du poison « qui infecte le genre humain,, mais principalement, ceux qui nous gouvernent et des' folies de qui, nous pâtissons ?.

Vous voyez l'état où nous sommes, dans la plus grande confusion du monde, dans une guerre civile, laquelle je ne sais comme elle a. commencé, je ne sais non plus quand elle Unira, et le m!it est que les autres en savent moins que moi. Tout te monde dit que c'est un aatrequi domine sur toute l'Europe et. qui anime les peuples. Il ne faut point aller chercher les principes de ces mouvements dans le ciel Ils sont en nous-mêmes.

Si Dieu l'y met la main, concluait-il mélancoliquement, je ne sais si il y aura sûreté et repos dans tout l'Etat- Je voudrais a.' présent être auprès de vous, et' si l'honneur ne m'attachait, de suivre oeunqtie ja. sers, je donneraia ordre qu'on mît le feu en ma maison et m'en irais! en Hollande.

La rupture des princes et de Mazarin, puis l'emprisonnement de Condé augmentèrent l'angoisse de M. Bourdelot.. Jadis~i) il avait plaisanté le cardinal qu'il appelait « l'homme aux glands ». Maintenant, la tristesse de Chantilly l'inquiétait. H écnivait mélancoliquement, le 1~ mars 16SO « Je ferai mon carnaval avec M. de' la Hodde, qui ne fait ses débauches qu'avec de l'eau bénite. » Ce fut bien pire quand on quitta Chantilly, d'abord pour Montrond, et ensuite pour Bordeaux. La reine, pour avoir un otage,.avait proposé d'élever le petit duc d'Enghien aux côtés du jeune roi. M. Bourdelot ne trouvait point « que cette proposition fût si horrible et si captieuse qu'on l'a voulu faire passer Et il estimait beaucoup plus dangereux d'envoyer fe petit duc « aux pays étrangers », comme c'était l'avis de queiques-uns. Mais. ses vœux


de conciliation ne furent pas écoutés. Au milieu de la nuit, M"" la princesse partit précipitamment, emmenant son fils. M. Bourdelot monta dans son carrosse et dut faire bon visage à mauvaise fortune. Mais les épreuves se multipliaient. Des personnes mal intentionnées écrivaient au prince que M. Bourdelot n'avait à Bordeaux « aucune assiduité auprès de M. le duc » pourtant, disait-il, « il n'y a pas eu de barbet plus attaché que moi ». Et puis, il eut des clous qui le firent beaucoup souffrir. M. Bourdelot touchait maintenant 300 livres par mois, mais estimait cette somme fort inférieure à son mérite. Avant de suivre son élève, M. Bourdelot, avec un grand sens de l'opportunité, avait mis des conditions à sa fidélité. La princesse douairière tenait à ce qu'il accompagnât son petit-fils; pour le décider à partir, elle lui fit espérer « quelque grâce considérable ». Il demanda un bénéfice. Pourquoi ne serait-il pas abbé? On lui fit des promesses, du moins, c'est lui qui nous l'affirme. A peine à Bordeaux, il en réclama l'exécution. Mais on le desservit, on représenta ses demandes, si légitimes cependant, « pour intéressées et licencieuses ». On lui reprocha calomnieusement de nourrir son élève K de ragoûts et de confitures », d'être impérieux avec lui. M. Bourdelot se récria « Depuis huit mois, il n'a pleuré ni il n'y a eu disputes à la chambre; nous sommes heureux à la chambre, nous sommes heureux. » M. Bourdelot se déclarait chéri de son élève, et prêt à le suivre aux Indes, « s'il faut aller aux Indes ».

M. Bourdelot ne fut pas mis à nouvelle épreuve. De Bordeaux, les difficultés aplanies, on reprit le chemin du retour vers la Bourgogne. Alors, de toutes les étapes, de Coutras, de Milly, de Saintes, de Poitiers, Bourdelot réclama son bénéfice. Il crut le tenir, le vit s'échapper encore une fois. Enfin, on atteignit Montrond. Il allait être plus facile de se faire entendre. Une nouvelle inattendue vint tout bouleverser. M" la princesse douairière mourut le 2 décembre )630. De tous côtés, les serviteurs et les clients rivalisent de protestations émues. M. Bourdelot envoya de brèves condoléances et de longues récriminations Si Son Altesse eût vécu, elle n'eût pas laissé ma fortune en l'état. où elle est; elle l'a dit à trop de monde pour en douter; et, outre l'estime qu'elle témoignait avoir pour moi, je peux dire qu'il y avait de ]a justice. Je ne sais si elle a lait coucher sur son état sa dernière résolution pour mes gages. En partant de Chantilly, elle m'offrit 1000 écus;je lui dis qu'aux pertes que je faisais de mes pratiques de Paris, sans être relevé d'aucun bienfait de la maison, que je ne me pouvais pas contenter de cela; elle me dit que je serais satisfait et que je partisse sur sa parole.


Et M. Bourdelot écrivait à droite, à gauche, pour se faire appuyer. Son désappointement fut cruel. La princesse lui laissait « mille livres une fois payées ». Il jeta les hauts cris, mais non par esprit de lucre, bien entendu « Je meurs de peur que ce testament ne s'imprime et qu'on ne voie l'état que l'on faisait de moi par le legs que l'on me fait; comme je suis connu, cela ferait le plus mauvais effet du monde pour la maison dont on ne pourra pas louer la gratitude en ma personne. » A coup sûr, Madame la princesse aurait dû lui laisser au moins 16000 livres de capital; elle avait promis de porter ses appointements à GOOO; mais tout cela était insuffisant encore « pour le temps passé et perdu, lequel je ne peux ôter de ma mémoire et qui doit inquiéter l'âme des défunts dans l'autre monde; je me suis reposé sur leurs promesses et ai été frustré de mes espérances. Si ceux qui restent veulent leur repos, ils doivent tenir la main que mes services soient reconnus ».

Bourdelot ne reçut rien. De plus, l'emprisonnement des princes se prolongeait. En leur absence, ce n'était pas le temps des largesses. Puis, quand il recouvra la liberté, Condé eut d'autres soucis que les intérêts de M. Bourdelot. Celui-ci ne jugea pas opportun de poursuivre des aventures périlleuses pour un maitre qui le méconnaissait. ne consulta désormais que ses intérêts. A Paris, il y avait des malveillants pour le traiter de « courtisan à yeux enfoncés », de « valet d'apothicaire )), de « menteur effroyable, joueur et pipeur ». Ailleurs, on avait de Ini une opinion plus exacte. Au moment où tous les serviteurs de Condé s'empressaient à partager ses dangers, M. Bourdelot quitta l'ingrate maison où il était depuis treize ans. Le 21 octobre 16Hi, l'officieuse Gazette de France annonçait en ces termes le changement de sa destinée

Le 19 du courant, le sieur BourJelot, docteur en médecine de la Faculté de cette ville, est parti pour aller servir la reine de Suède en la charge de son premier médecin, dont cette judicieuse personne l'a voulu honorer, en faveur de l'estime qu'elle fait des personnes de lettres, et notamment de la réputation que ledit sieur Bourdelot s'est acquise dans sa profession pendant quinze ou vingt années qu'il l'a exercée auprès des princes et des plus grands seigneurs de France et d'Italie.

C'était au célèbre Saumaise, jadis l'ami de son oncle, que Bourdelot devait cette bonne fortune. Avant qu'il quittât la Suède, la reine Christine, qui l'aimait fort, lui avait demandé de lui indi-


~}uer an médecin. I) avait d'abord pensé à Gui Patin, son compatriote, qui refusa. Alors il ~'adressa à M. 'Bourdelot qui accepta. "La reine Christine écrivit de sa 'propre main une lettre « 'd'une amabilité démesur&B !M.~Bourdëlot se mit en route. De grosses émotions marquèrent le début de son voyage. ~1 'tenait à voir Saumaise, d'ahera, pour lui exprimer-sa reconnaissance « Un'mot ue-votre 'bouche 'pettt donner du 'tustre, ëeriva!t-iL, à 'la personne du monde !)a plus inconnue. C'est quasi (notons ce quasi) l'état où j'étais, et'celtM où vous ~m''avez mis est 'plein-de gloire. » Et de plus il fallait apprendre de lui comment 'se comporter dans un pays plein d'embûches. Saumaise revenait de Suède au 'moment où N. 'Bourdelot s'y 'rendait. Ils îaitlirent se manquer. Ils finirent 'heureusement 'par se rejoindre à 'Ham'bourg. M. Bourdelot remercia, se renseigna et lit son entrée à Stockholm, muni de toutes les 'instructions nécessaires. On sait t'étrange spectacle qu'offrait, à cette époque, la cour de Suède, arrachée brusquement, par une reine de vingt-cinq 'ans, à un état de demi-barbarie, pour apparaître comme une sorte d'Athènes du Nord infiniment bruyante, brillante et'tumu)tuense. 'Fille et successeur de Gustave-Adotphe,'Christine de Suède faisait ~Fétonnement du monde et te désespoir de ses sujets par tfs bizarreries de son humeur, ptus singulière encore que son physique. Cette 'souveraine, – qui ressemblait à une gamine conlrefaite, jurait comme un charretier, ne se lavait guère et se peignait tous les quinze jours, était passionnée pour 'les choses de l'esprit, discourait en latin depuis l'enfance, écrivait huit tangues, dormait cinq 'heures par nuit, -vivait dans le cutte exalté des lettres et des sciences. Ses émissaires parcouraient l'Europe, achetant 'pour elle des livres, des manuscrits, des statues, des médailles. Elle correspondait avec tes hommes de mérite de,tous tes pays. On la loua)t en toutes langues. Plus de cent panégyriques et plus de mille éloges la célébrèrent. Les Mtes les plus illustres se pressaient à sa cour. Descartes y était mort, Saumaise était parti. J) y restait Grotius, Heinsius, Vassius. Surtout elle était 'engouée des Français 'qui encombraient toutes les charges, et ainsi encouraient l'animosité générale. Elle pensionnait vingt savants français. On annonçait Naudé, chargé de mettre en ordre sa bibliothèque. Bochart, l'orientaliste, des artistes de toute espèce.

Comment M. Bourdelot fit-il sa place au milieu de tant d'ambitifms ennemies? M. Bourdelot débuta par un coup de maître. Victime d'une santé'médiocre, d'un mauvais régime'devient d'un surmenage désordonné, la Terne souffrait d'un ébranlement


générât, des, nerfs, et d'une, fièvre lente qui s'exaspérait par accès. La'faculté de'Stockholm, représentée par trois, médecins dont un d'Arras (il y en avait bien trois autres dans le reste du pays) Ia~ soignait a lai suédoise. on~ la bourrait de mets, échauCants. et on luii administrait) quattdMMiementf nm. demi-verre! d'eam de vie. avec du poivre bien pilé au fond

M.. Bourdelot, dit un. témoin oculaire" ay,ant examiné tout cela, se mit' traiter la reine t'ont'différemment. il'Iili ordbnna des bouillons avec des poulet's et du veau', !a faisait Baigner tous les jours et Ih.' ra.fraïchissait'-toujpurs. Les médecine de'Ih oouret'IeïHgra'n'db erareDt la reine,morte,.lui voyant. prendre de tels cernedes~ mais on vit, dans; un mois, umsi grand changement dans sa santé, qu'on en* fut surpris. La fièvre la. quitta, elle recouvra l'appétit, et se porta aussi bien qu'elle l'eû~ jamais tait.

Il m'en'fallait pas davantage pour jeter les- bases, de !a fortune de' M. Bourdelot.. Il sut pousser ses avantages. Bientôt circulèrent à travers l'Europe les bruHs' les plus extraordinaires' s.m: ses exploits~ Le personuaga! de la reine Christine! atimuiait les curiosités. Les colères' que souleva' son médecin) enCammèrent les imaginations. On inventa des faux, Bourdelot. On publia de& letttes qufil n'avait jamais écrites. Au, dix-huitième si~ele, un historien suédois, imbu; die la haine' de. la Frajtee. et. du, catholicieme, Auckenholtz, empila méthodiquement tous ces racontars, et em ajouta d'autres.. C'est ainsit qu'ili s~ constitua une sorte de légende de M. Bourdelot. L'histoire teDa.qu'eUe Bessor~des< correspondances inédites. du temps, partieulienement des lettres qu'il adressa à Saumaise et des, missives,diplomatiques deChanut, est assez pittoresque pour se passer d'enjolivures, suspectes. Saumaise était l'auteur de la fortune de M. Bourdelot. M. Bourdelot entretint avec lui un commerce de retires qui nous témoigne de sa reconnaissance. Il se fit, en. Suède, le champion des intérêts de son protecteur, soumettait ses épitres à la reine" suiv ait ses affaires, s'efforçait, tâche difficile, de lui ibire. payer sa pension. « Je suis âcre pour mes amis, lui écrivait-il, et' considère vos intérêts comme une dette à laquelle je suis obligé. ». Tant qu'il ne fut pas entièrement sûr de l'esprit, de la reine,, il pressa Saumaise de revenir à Stockholm, et même il lui prescrivit un régime pour supporter la traversée. Mais I& terrible M"" Saumaise était jalouse de la reine Christine qui venait voir son mari au lit. EU<t. ne pensait qu'à, rentrer en.Franoa et rêvait de. la Bourgogne: et des environs de Paris, qui. pourtant,, disait Bourdelot, « ne sont pas à. prêtant.les. plus~ beaux du monde».. En, fin de compte, Saumaiee ne vio~pas,.et les deux compères n'eurent pas,


comme le projetait plaisamment le médecin, à faire campagne aux côtés de la souveraine, l'un en carrosse et l'autre en litière. M. Bourdelot, étant assez fort pour n'avoir plus besoin de personne, se consola et se borna à tenir son protecteur au courant des faits divers de la cour et de toutes les rivalités qui s'y agitaient. H avait largement de quoi alimenter une correspondance. Saumaise, en s'en allant, était à peu près brouillé avec la plupart des savants en us qui se disputaient avec lui la faveur de Christine. M. Bourdelot se présentant comme sa créature hérita de toutes ses brouilles, et ne prit aucun souci de les apaiser. On peut imaginer au contraire à quel point elles s'exaspérèrent quand on vit le médecin français, au nom de l'intérêt de la santé de la reine, lui ôter ses livres, déclarer qu'il y allait de sa vie si elle persistait à étudier et l'incliner vers les goûts tes plus frivoles. « Il affectait, dit Huet, le futur évêque d'Avranches, de lui rappeler le ridicule dont les belles dames de la cour de France frappaient les personnes du sexe qui se piquaient de science; il l'égayait de plus par des plaisanteries et des bons mots. Par là, il prit peu à peu un tel ascendant sur l'esprit de la jeune reine qu'il la dégoûta presque de ses doctes études. »

A chaque courrier venant de France, il déballait de « gros paquets de toutes les galanteries qui se débitent dans les ruelles ». Il lui donnait le goût des odes et des sonnets. 11 rimait en son honneur, recueillait ses bons mots, organisait un ballet pour son anniversaire, faisait venir des artistes, des peintres, des sculpteurs. M. Bourdelot avait toujours eu le surmenage en horreur; comment ne l'eùt-il pas spécialement interdit à sa cliente quand son propre intérêt l'y engageait si naturellement?

Bourdelot, dit Arckenholtz, s'étant insinué dans les bonnes grâces de Christine par ses étourderies, par des bons mots et des traits satiriques qu'il savait licher à propos, fit. sa principale étude, dès son entrée à la cour, de connaître à fond 1 humeur et le caractère de la reine. II n'y avait ni ruses ni souplesse qu'il ne mît en œuvre pour se mettre seul dans la conliance auprès d'elle, et il employa si bien ses tours de charlatan, que Christine s'en infatua et qu passa dans son esprit pour un homme universel tel que Saumaise le lui avait dépeint. Il savait chanter de petits airs, il jouait de la guitare, il s'entendait à toutes sortes de parfums; il n'ignorait même pas a cuisine. Mais, pour ce qui était des belles-lettres et de sciencels solides, il n'en avait presque point de teinture.

Ce portrait est l'ceuvre d'un ennemi. Mais il est amusant d'en approcher le passage d'une lettre à Saumaise où M. Bourdelot répondit aux sarcasmes qu'un « homme de Paris », l'austère hisloriographe Adrien Valois, avait lancés contre le médecin de la reine.


Il est vrai que je m'applique tout à la servir et que je ne pense pas qu'elle me trouve en faute. Je prends souci de sa santé, et, dans la conversation, j'ai toutes les complaisances et cherche tous les agréments possibles. Si l'homme de Paris appelle cela hâblerie, je l'ai. J'ai surtout étudié le monde par les livres. L'éternité qu'on acquiert parladoctrine est une belle chose, mais savoir vivre est encore une assez belle chose; et, après tout, pour la doctrine, chacun a ses petits talents. (8 juin 1652.)

M. Bourdelot avait ses petits talents et, osons le dire, la manière de s'en servir. L'un après l'autre, les savants succombaient devant l'astucieux médecin. Vossius fit la meilleure résistance, mais vainement. La reine lui avait confié les plus hautes missions scientifiques. Il faisait grande figure à la cour. Qu'on juge de son courroux de se voir évincé! Les épitres qu'il adressait en latin à ses amis débordaient de rage. Des honneurs inouis, un logement princier, quatre mille écus d'honoraires, des indemnités de voyage extravagantes et, pour comble d'amertume, les meilleurs plats de la cuisine royale, tout cela était pour le nouveau venu. Ce n'était pas encore assez. Pour des raisons d'intérêt, Vossius se brouilla avec Saumaise. M. Bourdelot embrassa avec une ardeur exceptionnelle les intérêts de son protecteur. Christine interdit à Vossius de reparaître à la cour avant que Saumaise lui-même demandât sa grâce.

Les autres n'étaient pas plus heureux. Bourdelot mandait à Saumaise les progrès de ses intrigues en termes mystérieux 96 est ruiné tout à fait. Il est tel que 9 me l'écrit. 32 tiendra bien sa place; par hasard, ^7 a vu ce que vous m'écrivez pour mon séjour. Il se brouillerait ici cruellement avec les deux fils de 21. Il fera taire 14 et le ruinera. Je sais tout ce que vous dites de 25, mais je ne puis faire autrement que ce que je fais; ayez patience. J'ai été, pour ma santé, plus en peine que vous; mais 30, je commence à me bien mettre avec la 61 de ce qu'il avait conjuré avec force gens par 54. Si je puis gagner 5(j, laissez-moi faire. Il n'y a pas huit jours que je suis bien a\ec 23. Je suis toujours dissimulé; 22 me fait caresses, et 20 m'aime fort et 88. Paris n'a pas été fait en un jour. 97 me doit écrire le reste. (19 avril 1652.)

Il constatait triomphalement un autre jour cc La santé que je lui ai rendue (à la reine) m'a donné par toute l'Europe une réputation incroyable. Le bien ne me peut manquer et la reine m'en promet. »

Au cours de l'année 1652, quelques nouveaux visages étaient apparus a la cour. C'étaient Bochart, l'orientaliste, « appelé en Suède avec autant d'insistance que s'il eût été un homme de


l'autre monde »; Naudé, homme' dons et modeste1,, ehargé demettre en ordre fa bibliothèque de Mazarin, que la reine avait achetée dans les troubles de la Fronde;. et Huet, alors tout jeune, quii venait pour copier un manuscrit d'Qrigèue. C'élaienti des compatriotes. Bochart était en mauvais termes. avec Vossius. M'. Bourd'elot devait, semble-t-il, l'es ménager,, d'autant que Saumaise était en relations avec eux. M. Bourdelot ne pouvait les décrier ouvertement auprès de lui. Mais, jusque dans Les lettres à son protecteur,, perce à leur égard une ironie maligne et suffisante. D'un trait de plumeT; note Bochart tout le jour « rembûché dans la bibliothèque », les mélancolies de NaudéT les mésaventures de Huet « II a été malheureux ici, if s'est toujours rompu quelques jambes. » A L'occasion, 11. Bourdelot y avait peut-être bien aidé. Soixante ans plus tard, Huet,, écrivant ses mémoires, traçait encore un portrait plein de rancunede ce bouffon dépourvu d'érudition et qui avait plus pratiqué l'art de courtisan que celui de médecin.

M. Bourdelot alla-t-il jusqu'aux farces déplorables qui lui ont été reprochées?. Se permit-il effectivement de purger la reine Christine le matin même où M. Bochart devait lui lire son Phaleg? Eut-il, L'effronterie de lui suggérer de contraindre le pauvre Naudé et le savant helléniste Meibomius à danser et chanter les airs grecs qu'ils pensaient avoir restitués? Et reçut-il,, à la suite de cet exploit, du fougueux Meibomius, une volée de coups de poings largement méritée? Nous n'oserions en jurer. Toujours est-il que les savants étaient loin de rencontrer l'accueil auquel ils s'étaient attendus et savaient à qui s'en prendre. M. Bochart' ne rencontrait aucun égard. M. Bourdelot montait dans les carrosses qui lui' étaient destinés. Calviniste et quinquagénaire,, il en était réduit à jouer au volant avec la reine pour avoir une occasion de l'entretenir, ce qui, au dire d'un contemporain, « était une chose belle à voir ». Et Naudé adressait à Saumaise, confident universel, des épîtres pleines de mélancolie.

La reine va mieux, disait-il, grâce « aux soins qu'en prend M. Bourddol qui ne la perd. guère de vue, et qui,. à mon avis, a tout pouvoir auprès d'èJle. Pour nous autres, c'est-à-dire MM. Boehart, du Fresne et moi, nous la voyons quelquelbis S dîner ou incontinent après, mais avec tant de retenue pour tout ce qui est1 de lui' parler d'aucune affaire1,, que le plus hardi de nous ne l'oserait entreprendre crainte de rebuffade. C'est pourquoi nos discours ne sont que de choses plaisantes et le plus; souvent légères auxquelles, Sa Majesté oorre&pondi suivant l'humeur, qu'elle est. Autrefois, elle nous envoyait quérir d'elle-même; maintenant, les nouveaux venus d'Italie ont leur tour et contribuent', autant, et plus que nous, au divertissement de Sa Majesté.


Encore les autres avaient-ils à la fin réussi à se faire entendre, de sorte que, concluait amèrement Naudé, « il n'y a plus que moi qui ne Toi point encore particulièrement entretenue de ses livres auxquels je ae me lasse pas de travailler tons lespaure trois ou quatre heures ».

L'excellent bibliothécaire, comme Boenart lui-même, voulait bien d'abord s'en prendre à l'humeur de la reine encore plus qu'à M. Bourdelot qui, disait-il" « quoiqu'il ait plus de force sur son esprit que personne que je connaisse, ne la mène pas toujours à sa fantaisie ». Il dutûnir par dépouiller ses bienveillantesillusions. M. Bourdelot, tant qu'il amusait Ja reine, était sûr de la situation. Mais si, par esprit de contradiction, elle retournait à l',étude? M. Bourdelot, tandis qu'il faisait fermer la porte à tous les érudits de la cour de Suède, les remplaçait tant par lui-même que par .d'autres hommes que leur é'iojgnemenit rendait inoffensifs. Sous les auspices de M. Bourdelot, Pascal offrait, Christine la « macliiine arithmétique », et c'était le médecin lui-même qui lui transmettait les félicitations de la soureraiae.

Monsieur, lui mandait-il, tous écrivez merveilleusement bien pour m n philosophe et pour un homme qui voit que îe courrier va partir. llîatft un esprit comme le vôtre et qne rien n'êtoune. Sa Majesté a lu votre lettre. Vous vouliez bien que je la lui montrasse puisqu'elle parlait tant d'elle. La reine se trouve bien louée de ce que vous avez écrit •flui la regarde, et moi je me trouve trop loué. Je ne suis pas d'une si haute .exallali on que vous dites, l'amitié que vous avez ;pour moi doit avoir a'Iléré vos sentiments; les miens seront pour vous éternellement 'les mêmes. Je les fais «avoir à la reine et toute la terre ̃ ien sera instruite. Vous êtes l'esprit le ptae net et le plus pénétrant que j'aie jamais ivu; .a^ac l'assiduité que vous savez au travail, vous passez également les anciens et les modernes. Vous êtes J'ennemi déclaré de la vaine gloire, du galimatias et des énigmes. Tous êtes un de ces génies que la reine cherche. Elle sera trfes aise de ^oir votre machine et votre discours. N'y mêlez aucun faux éogme; & l'estime qu'elle a poux vous, elle serait .pour le croire; mais fat peur «l'une chose qui ne j>eait arriver. Vous êtes l'infaillible.

M. Bourdelot n'avait pas oublié les l»ns offices de Gassendi. Il engageait le philosophe à écrire à la reine, et celle-ci lui répondait .en personne

Vous êtes si généralement 'honoré et estime (le tout ce qui se trouve i&e 'personnes raisonnables dans te ,monde, at l'on parle de vous avec tant de vénérant/ion que l'an ne peut, sans se faire tort, vous estimer médiocrement; ne vous élannez donc pas s'il se trouve, au bout du monde, une personne qui se croitlntéressée à vous estimer infiniment, *st ne trouvez pas étrange qu'elle ait suborne vos propres amis pour vous faire oonnîrttre qu'elle ne is'éloigne pas des sentiments de toutle


genre humain lorsqu'il est question de donner à votre mérite une estime commune. Je reste infiniment obligée à celui qui vous a fait connaître une partie des sentiments d'estime que j'ai pour vous, et je le suis d'autant plus puisque ce bon office est un surcroît des autres services qu'il m'a rendus, et encore que je confesse de lui devoir la restitution de ma santé et de ma vie. Je confesse que l'obligation de m'avoir procuré des assurances de votre estime, égale tous les autres dont je lui ai été redevable.

Eclipsés sous de tels noms, oubliés dans leur bibliothèque, tenus loin de la reine, bernés et bafoués de mille manières, on se figure les sentiments des malheureux savants français. Saumaise, écrivant à Naudé, osait appeler Bourdelot « notre ami commun ». Naudé ne put y tenir et s'épancha

Si je vous ai écrit qu'il était tout-puissant envers Sa Majesté, c'est parce qu'en effet il est tel et encore plus que je ne vous l'ai dit, de façon qu'il accrédite et discrédite qui bon lui semble; et quoiqu'il lui soit survenu des affaires assez fâcheuses, il semble toutefois que ce soit un redoublement à la reine pour se déclarer en sa faveur et pour maltraiter ceux qu'elle croit lui être contraires, ce qui n'a pas toutefois empêché qu'étant las de souffrir tant de mauvais offices qu'il m'a rendus contre les obligations qu'il avait, par la dél'érence que je lui ai portée et la bonne intelligence en laquelle j'ai tâché de croire avec lui, je lui ai déclaré hautement que je ne me souciais plus de lui, La reine, assurait Naudé, est entièrement circonvenue par lui « Le moindre soupçon qu'il peut avoir qu'un autre s'en peut approcher, cela l'oblige à y remédier par une infinité de stratagèmes desquels je crois que le meilleur est indigne d'un honnête homme » (26 avril 1653). Le pauvre Naudé se préparait donc à faire ses paquets. Mais la crainte que lui inspirait le médecin était telle qu'il suppliait Saumaise de garder pour lui ses confidences Il a des émissaires partout! »

Si tel était le langage du paisible bibliothécaire de Mazarin, qu'on juge de la fureur des autres. Une tempête d'imprécations s'élevait de toutes parts contre l'intrigant. Les épithètes les plus extravagantes à son adresse emplissaient les longues lettres qui s'échangeaient entre gens doctes, d'un bout à l'autre de l'Europe. C'était un chœur d'indignation sur « ses folies, son ignorance, son orgueil ». On le traitait de bouffon, de charlatan, d'histrion, d'idole, de fourbe, de coquin, de gredin, d'aventurier et d'une foule de mots latins malhonnêtes à traduire. On gémissait sur « le renvoi sauvage de Vossius », sur « l'impudence gauloise », sur « les artifices bourdelotiens ». On lui reprochait d'enseigner à la reine l'athéisme et même de lui apprendre à jurer. Les ennemis


de Christine allaient jusqu'à dire qu'il était auprès d'elle pour lui donner « des moyens de supprimer les effets de ses lascivités ». Des années après, les rancunes tenaces s'exhalaient encore contre le « tiracleur prélat », (le prélat marchand de thériaque) et le « vendeur de mithridate », qui à la cour de Suède s'était cru l'égal de Jupiter, avait nié qu'il y eût des dieux et avait disposé des faveurs royales.

Si tout cela fût demeuré querelles de savants, M. Bourdelot eût pu s'en tirer moyennant quelques épigrammes et peut-être de temps en temps un coup de poing. Mais peu à peu sa faveur en venait à lui susciter d'autres ennemis.

Dans cette cour, dont selon son propre aveu « le péché originel était faute d'argent », et où vivait « la noblesse la plus orgueilleuse de l'Europe », l'insolence fastueuse du favori étranger devenait intolérable; M. Bourdelot avait table ouverte, menait un train égal à celui des magnats, se tenait derrière la chaise de la reine dans les réceptions, la suivait dans son cabinet, y avait ses entrées à toute heure, disposait des grâces. C'était une insulte à la nation. Les colères grandirent. Les médecins l'accusèrent d'avoir tué les sénateurs qu'il soignait. Sa réputation d'athéisme inquiétait la foi protestante. On prêcha en chaire contre lui. Les nobles supplièrent la reine de l'éloigner. La reine, non contente de dédaigner leur plainte, s'attacha davantage à lui. Pour ne pas perdre les bonnes grâces royales, les ennemis de M. Bourdelot durent lui offrir des présents magnifiques au nouvel an. Cela devenait intolérable. La reine-mère intervint en personne contre lui et fit des remontrances à sa fille. Christine la reçut fort mal, lui interdit de se mêler de telles affaires, proféra des menaces contre les inspirateurs de cette démarche et sortit en la laissant sangloter pendant plusieurs heures. Grièvement offensée, la veuve de Gustave-Adolphe se retira à Nicoping. Une émeute populaire faillit jeter M. Bourdelot à la rivière. Un complot se forma parmi les grands pour l'assassiner. Très ému des colères qu'il soulevait, M. Bourdelot s'alita. La reine vint le visiter elle-même, resta une heure avec lui, promit de le défendre contre tous. M. Bourdelot apparut plus puissant que jamais « On pouvait dire que c'était lui qui gouvernait. » Il porta ombrage jusqu'au comte Magnus de la Gardie, l'un des plus hauts dignitaires du royaume et le favori de la reine avant l'arrivée de l'étranger. Le comte se plaignit des bavardages du médecin et le menaça de coups de bâton. Bourdelot se défendit. La reine lui donna raison après une enquête. Le comte de la Gardie parla de quitter Stockholm. A l'instigation du favori, la reine le lui défendit. En vain les ennemis se multi25 AVRIL 1908. 19


̃pliaient j M. Bourdelot « ise vantait «d'être plus en 'état de leur nuire qu'eux de llui 'faire du mal" ».

Toutefois, iquoi qu'il en eût, ces actes d'hostilité donnèrent à penser à notre héros. Il dut envisager .l'hypothèse d'un retour dans sa 'patrie. Comment y serait-fil accueilli?

Il était prudent «de làter le terrain.

Donc, au mois de mars 1653, on vit M. Bourdelot se présenter ,cbez M. Piques, résident français en l'absenceifle notre ambassadeur Chanut. 11 'était porteur des félicitations 'de la reine à l'occasion du établissement du .cardinal Mazarin. fit, peu après, Christine confiait à M. Piques une autre requête. Elle désirait *que les 'bons eoins'de -son médecin fussent officiellement reconnus, *t 'demandait pour lui, au cardinal, 'un bénéfice ecclésiastique de quelque honnête revenu. M. Bourdelot n'était pas abbé., mais il medemandait qu'à'le devenir., pourvu que<ce 'fût -avec quelque profit. Mazarin, depuis quelques semaines déjà, suivait de l'œil les .̃agissements 'de M. Bourdelot. Piques at les Français qui étaient en Suède l'accablaient de leurs Uoléauces, représentaient à.l'envi M. Bourdeloticomme l'homme «qui, Il'an passé, avait fait du 'prince tde Condé « 'le héros » de la reine Christine. Mazarin voulut en avoir 'le cœur net. iDepuis plusieurs 'mois, '.Chanut, l'un des mcilleurs diplomates de !la 'jeunesse de Couis 51 V, était à Litbeck, «essayant inutilement d'y négocier 'une paix ^profitable 'entre la îSuède et la Pologne. ill se préparait à regagner la France, avait même -vendu lune partie de ssa 'vaisselle d'argerit ipour couvrir Iles îfrais 'de son voyage, quand il jreput de son 'ministre l'ordre de partir pour Stockholm afin d'y rétablir le prestige 'de Qa France et -d'y trancher « 'le cas Bourdelot ».

•Dhanut était itaien 'préparé à'cetle miasioa. 'Pendant tout (Hhi ver, il avait surveillé, de loin, les agitations de la cour de Suède. 31. iBourdelot, qui ,connaissait J'estimeque loi avait vouée >la reine •Ghrislina, le comblait de lettres «toutes d'esprit et de gentillesse » et de toutes sortes « de vers, de proses et de galanteries ». Chanut xemereiait, mais restait sur la réserve et ne manquait pas de relever son impertinence quand 11 se 'hasardait « dans 'son genre lil'éerire 'demi-burlesque » à lancer quelque trait en faveur du ,prince et contre le 'Cardinal.

STous ces dermers détails sont empruntés à un auteur 3u temps, 'Linage .de Nauciennes, qui, en 1676, publia de prétendus imémoires de iSuàfle, rédigé^, dit-il, d'après les documents du temps. Une ipartie ide ces alléjgations 'peuvent être vérifiées d'aulres d'ontjas d'autre fondement mais l'impression d'ensemble, la haine quetfouleva l'arrogance de M Bourdelot sont incontestâbles.


Lorsque les lettres dh ministre' lui, annoncèrent le changement* de dispositions da' la reine Christine1 à l'égard de' la France, iL n'hésita pns; à> l'attriltaer pour, une bonne' part. « aux batteriesassidues du1 sieur Bburdelofc». » Raillant, versifiant et rencontrant d'ailleurs assez heureusement à' liau conservation de sa santé, il a-,< disait! l'ambus&adeur, pris un très grand crédit auprès d'elle.,» » Au surplus,, ajoutait-il, ceux qui sont en Suède disent qu'il est fort souple, plein d'artifices et qu'il attache sa toile de tous côtés, comme une araignée, qu'il tient comme un empire sur tous les Français de' cette cour et que, n'ayant jamais pu être bien dans l'esprit de M. le prince" quoique Mme la douairière, sa mère, le. favorisât', il tâcue maintenant d'acquérir crédit de cet ancien maître, en le servanb à. Stockholm. Et peut-être- fail-il' diligence d'une autres part pour faire' croire qu'il est serviteur du r,oi" et pour s'introduire de. tous aètës: (22.mars 1653).

En diplomate de l'école de Mazarin, Chanut, d'ailleurs, neprenait pas les1 choses au tragique, réservant son jugement définitif jusqu'à ce' qu'il fût' sur les lieux. Il concluait « Il s'est pu' dire' beaucoup de choses à Stockholm dont' on ne- se souviendra plus aujourd'hui. » L'intérêt bien' entendu, du roi pourrait être de ne pas- s'en souvenir davantage.

Chanut partit donc, pour la- Suède.. Dès le lendemain de son retour, la reine le recevait et, à peine quelques mots échangés, le sondait pour voir, disait-il, « si j'étais prévenu de l'aversion qu'elle voit avec déplaisir quasi générale, contre le sieur Bourdelot. Chanut afficha l'indifférence, revit la reine, reçut des confidences, reprit la faveur- dont jadis il avait joui auprès d'elle,, et au bout de peu de jours avait son siège1 fàit. Elle l'entretenait de' ses affaires les plus secrètes « au delà de ce qu'en sait le sieur Bourdelot ». Elle luii confiait qu'elle savait « le fort et le faible de son médecin, qu'elle1 n'était pas femme à s'infatuer des personnes- non plus que des clioses, » qu'elle distinguait biem ses défauts, entre autres « l'estime qu'il se donne de lui-même ». M"ais elle appréciait chez lui « une philosophie sans pédanterie, un parlernet et poli et.1 une granda suffisance en sa profession de médecin ». Elle' estimail lui devoir la vie, et la haine dont elle le. voyait l'objet l'engageait à' affirmer encore son amitié pour lui. D'autre part, le loyalisme- de M. Bourdelot. avait pu chanceler. «t Mais dès. lors. que las. affaires» du roi ont été rétablies., il a changé de discours..» Il faisaib du zèle, lâchant de, se « purger » des accusations dont on l'avait noirci., Chanut opinait pour l'indulgence « Il est croyable: que ses ennemis n'ont pas eu de charité en l'interprétation de ses! paroles. »• IL y voyait clair. La reine


allait abdiquer. La pai\ était rétablie en France. M. Bourdelot n'avait plus qu'un désir qui était de s'en aller pourvu que ce ne fût pas les mains vides et qu'il n'eût rien à craindre. Le 24 mai arrivaient à Stockholm deux lettres de Mazarin datées du 25 avril. L'une témoignait à la reine son regret d'être obligée de reculer jusqu'à une prochaine occasion l'octroi du bénéfice sollicité. L'autre, adressée à Chanut, attestait combien l'ambassadeur connaissait à fond les méthodes politiques de son ministre.

Pour ce qui est de la peinture que vous m'avez envoyée de l'humeur de M. Bourdelot, sans rechercher si elle est naturelle ou non, il faut tâcher d'en profiter et cultiver la bonne disposition où il paraît être pour la France. Pourvu qu'il ait dans les veines une goutte de sang français, il aura pu perdre l'inclination qu'il avait pour un homme qui est armé et qui combat à force ouverte contre son prince et sa patrie. Vous voudrez donc confirmer ledit Bourdelot dans la bonne volonté qu'il fait paraître par les assurances que vous lui donnerez de la reconnaissance qu'il trouvera de la part du roi pour les soins qu'il prendra de rallumer dans l'esprit de la reine de Suède ce qui s'y pourrait être refroidi de l'affection qu'elle avait pour nous.

Chanut transmit à la reine et à M. Bourdelot les assurances qu'il recevait. Christine se déclara satisfaite et M. Bourdelot écrivit sur-le-champ à Mazarin la belle lettre qui suit Monseigneur, les assurances que M. l'ambassadeur m'a données de la part du roi et de Votre Excellence pour la grâce que la reine a demandée en ma faveur m'obligent à lui en faire mes remerciements très humbles. Je ne doute point que M. l'ambassadeur qui s'est éolairci de toutes choses n'ait fait voir clairement que je ne me suis pas rendu indigne en cette cour, mais au voyage que la reine m'a commandé de faire en France, avec l'esprit de reconnaissance que j'y porte, je donnerai des preuves que je les désire mériter pour mes services. Je m'estimerais le plus heureux des hommes du monde si j'en pouvais donner de très particulières à votre Eminence de la passion démesurée que j'ai de me pouvoir rendre digne de la qualité,

Monseigneur, de votre très humble, très obéissant et très zélé serviteur, BOURDELOT. M. Bourdelot quitta la Suède dans les premiers jours de juin. « Force pptits meneurs, écrivait-il à Saumaise, avaient cabalé contre ma fortune et ma réputation, mais ils en seront les dupes sur ma parole. » II se déclarait enchanté de Chanut « Il a désabusé la cour de l'impression qu'on lui avait donnée de deçà que j'étais Espagnol »; enchanté de la reine qui se montrait pour lui d'une « générosité extraordinaire »; enchanté même de ses anciens ennemis suédois, y compris le comle de la Gardie avec lesquels, à l'en croire, il partait réconcilié.


Le mérite de M. Bourdelot était-il aussi reconnu, lui-même aussi satisfait qu'il voulait le dire? Un doute est permis. Lorsqu'il partit, dit un contemporain, « tout le monde généralement en avait une si grande joie qu'il serait bien difficile de l'exprimer et, n'eût été la crainte de déplaire à la reine, ils auraient fait des feux de joie pour cet éloignement qui semblait leur toucher plus le cœur que si la reine eût conquis deux provinces ». Au fond, cela importait peu à M. Bourdelot. Il avait acquis de l'argent comptant et de la réputation. On lui promettait un bénéfice. Les assurances de Chanut et les négociations qu'il avait à traiter au nom de la reine lui garantissaient en France un accueil inespéré quelques semaines auparavant.

Quelles étaient ces choses cc si belles et avantageuses », s'il faut l'en croire, dont M. Bourdelot était chargé? La reine de Suède, résolue à abdiquer, cherchait à se créer des ressources. Moyennant une rente viagère accordée par le roi de France, elle offrait de faire abandon de certaines sommes dues par la France à la Suède et d'une portion de sa flotte. Telles étaient les propositions qu'apportait à Paris M. Bourdelot, confident de ses desseins, même son inspirateur. Il existe aux archives des Affaires étrangères un mémoire écrit de sa main, en sont discutés les détails.

La proposition fut sérieusement examinée. M. Bourdelot fit un premier rapport et Chanut lui-même rédigea un Mémoire de ce qui est à faire en exécution de la proposition apportée de Suède, par JI. Bourdelot. Le cardinal se montra bien disposé. Mais l'affaire était épineuse et surtout le négociateur ne lui inspirait qu'une confiance médiocre. « Il semble, écrivait-il, que le sieur Bourdelot va bien vite et qu'en proposant, comme il fait, des choses impraticables, il veuille diminuer en quelque façon le prix et le mérite de celles qu'on fait pour la reine de Suède quoiqu'elles soient extraordinaires » (25 septembre). A lutter avec Mazarin, M. Bourdelot n'était pas de force. Après Chanut, Silhol, autre agent du cardinal, eut vite fait de prendre sa mesure. Mazarin désirait savoir « ce que Pimentel (l'ambassadeur d'Espagne en Suède), peut avoir traité en Suède pour son maitre ». Silhol se fit fort d'obtenir le renseignement du médecin diplomate. Si votre Eminence me faisait l'honneur de m'écrire un article dans lequel elle me commandât de savoir de la part de lui s'il avait quelque notion de cela (non pour douter de ses sentiments loyaux), mais qu'ayant tant d'esprit de lumière et de pénétration comme il avait, l'on ne lui dira en ceci rien qui lui lui soit incroyable et dont il ne soit persuadé, et ayant d'ailleurs tant d'accès et rendu tant d'assiduité à


la reine de1 Suède,, il, était impossible qji'on aibpu rieni tenter auprès d'elle donti il n'ait eu quelque notîon, par ce moyen, nous pourrions peut-être découvrir ce que nous cherchons et M. Btturdelbt pourrait peut-être donner dans ae panneau,. car ilm'est pas toujours trop enfin, ce que jlaü pu connaitre..

De. fait.la grandeur de M. Bourdelot tirait sur son, déclin. Em vain, il tâchait à s'enfler.. H avait cessé d'être pris au* sérieux par la reine de Suède elle-même.. Chanut, écrivait', le 11, décembce 1653,. de Hollande où il s'était, arrêté « Le sieur Bourdelot, est en très, grand. mépris et aversion à la reine de Suède. Il n'y aurait pas de quoi s'étonner si, elle ne lui avait point confié son secreb (son dessein d'abdiquer) ». Toujours prudent, iL ajoutait « Je pense qu'il vaudrait mieux entretenir cet homme on. L'opinion que sa maitresse. feint de l'avoir oublié pour satisfaire le comte' Magaus^ afin. qu'il espère toujours et ne s'emporte1 pas jusqu'à. découvrir ce qu/il sait. » Ainsi fit-on. A. la fin de l'année 1653,, on, accorda à M:. Bourdelot lîabbaye de Massay, en Berry,; qui pouvait valoir 3 à 6> 000 livres de rentes C'était de quoi lui fermer lsbouche. A cette nouvelle, la reine montra une parfaite indiffeV rence. On assura même qu'elle trouvait la présent exagéré. Et elle se moqua de lui, quand il prétendit relater. une longue conférence qu'il aurait eue avec Mazarin sur le sujet de son abdication. M. Bourdelot avait cessé d'être intéressant. La vente des. vaisseaux trainait en longueur et finalement n'aboutissait pas. L'abdication de' Christine devenait officielle.. Il, ne pouvait, plus êtue indiscret. Le. bonhomme était vidé et l'incident clos. A, l'automne de 1654, les yeux du cardinal s'arrêtèrent encore un instant sur lui. Il le soupçonna d'être allé retrouver la reine en, Flandre, dans, le. but de ménager, un, rapprochement entre: elle et le prince, de Condé. Chanutj.à qui Mazarin s'en, ouvrit,,déclarait l'en, croire-bien capable, mais, le disculga avec quelque dédain « Si elle luL avait donné, quelque charge pour cela, il; n'est pas si couvert qui n'en fût échappé quelques indices- en ses paroles et en ses actions. » (12 octobre 1634).

Mazarin. fut, satisfait et accorda l'expédition du brevet pour' le'bénéfice', que jusque-là il avaib retardée et ne pensa plus à; M. Bourdelot, devenu,, de. par la bienveillance d6 la, reine d& Suède, l'abbé Bourdelot.

Comment se comporta M1. Bourdelof rendu à la vie privée? Son' premier souci fut d'éblouir. Il fallait qu'on sût qu'il avait « garni


«es mains en Suède ». La Gazette de Loret célëhra le retour de Bonrdelot, Esculape insigne,

Que cette reine a (trouvé digne

'Des bienfaits de Sa Majesté,

Mais en si grande quantité,

Qu'en or, joyaux, meubles et livres,

Ils font près de cent 'mille, livres.

,11 déclarait, qui voulait l'entendre « avoir fait des miracles en Suède »" avait la bouche pleine .de ses succès et du .haut emploi diplomatique qui lui était confié, donnant entendre « qu'il avait .refusé un évêché que le.Mazarin lui avait voulu donner »“ « jouait de grand .ministre iet l'homme ,d'Etat ». On ne le rencontrait qu'en carrosse ou en chaise, .accoutré, disait Guy Patin « en très .révérendissime prélat, grands et longs habits à'longue queue »,, suivi de trois ou quatre estafiers, dignes « officiers de sa basse-cour », ajoutait le haineux confrère.

Quand la reine Christine vint en France, en 1656,M..Bourdelot alla à sa rencontre jusqu'à Ljon et se montra partout à ses .côtés. Il écrivit au comte de Noailles, le 28 septembre 1656 J'ai accompagne cette reine par toute la Bourgogne, à Paris et à la Cour, et comme je savais ses intérêts et les personnes qui'l'honorent, j'étais toujours près de sa personne pour lui {présenter ceux qui lui venaient faire la révérence la foule était si extraordinaire 'pour voir la reine à Paris et à la Cour que je n'ai pas eu un seul moment de repos. J'ai pris congé d'elle à une journée de Paris où je suis revenu avec ordre de l'aller trouver à Rome ce printemps.

'On juge si .M. Bourdelot sut tirer parti d'une telle amitié. Cependant, au milieu de la magnifieenee dont il voulait paraître entouré, nous soupçonnons qu'il ne fut pas 'sans éprouver certaines amertumes. Parmi ceux qu'il avait molestes >en 'Suède, beaucoup étaient de retour à Paris. Les allures glorieuses de M. 'Bourdelot n'étaient pas faites pour désarmer la 'malveillance. On raillait son ostentation, son amourdes remèdes nouveaux. En bien des ilieux, il était tenu pour un extravagant, « un charlatan canonisé par la Fortune », comme le disait 'Gui Patin. Et il apparait, ce qui sans doute le toucha davantage, que cette ̃canonisation «fut moins complète qu'il ne voulait le faire croire. A -faire étalage de sa splendeur récente, M.'Bourdelot eut'bientôt épuisé ses ressources. Dès 1655, à peine ten possession de son abbaye, il dut 'la mettre en coupe réglée pour en tirer argent, d'où naquirent avec 'les moines une série de contestations 'judiciaires qui mirent en joie ses ennemis.


M. Bourdelot, écrivait Gui Patin, est toujours en son abbaye de Massay en Berry, où il plaide fort contre ses moines et les moines contre lui. Ila eu peur de l'imposition de leurs mains et, afin d'obvier à ce malheur qui pourrait arriver une autre fois, il va se faire prêtre, afin que, s'il vient à être battu et bien frotté, il puisse faire faire le procès à ces gens-là comme à des batteurs de prêtres.

De fait, ils lui reprochaient « d'entretenir le difforme (sic) dans l'abbaye » en excitant les moines les uns contre les autres, et de les ruiner en leur refusant le nécessaire et en dévastant par des coupes déréglées les forêts qui constituaient le meilleur de leur r"evenu. « Il devrait, disait leur factum, être honteux de se voir poursuivi par ses religieux pour avoir leur vie, ne leur donnant que du pain et du vin et du sel, et deux jours seulement l'année leur pitance, pendant qu'il a carrosse et grand train, avec équipage de chasse pour son plaisir, sans se mettre en peine que ces pauvres religieux languissent de faim. »

Ils demandaient qu'il y eût une répartition nettement établie des revenus et des charges de l'abbaye entre l'abbé et les religieux.

M. Bourdelot se défendait énergiquement et prenait l'offensive contre ceux qui menaient la campagne. A l'en croire, ils n'étaient que des débauchés. Et il poursuivait le plus scandaleux devant l'officialité de Bourges.

Il y eut quatre années de luttes judiciaires. M. Bourdelot dut finir par céder et consentir à un partage qui le privait d'une notable partie de ses revenus.

On se figure que de tels soucis minaient sa belle humeur. Gui Patin, qui le vit en 1638, le trouvait « décharné, tout atrabilaire et fondu », et pronostiquait, d'ailleurs sans aucune compassion « Il doit craindre l'hiver prochain. »

A l'encontre de ces prévisions, l'année 1659 devait lui être favorable. Un grand événement allait, pour lui, mettre un terme aux vicissitudes du sort. Au seuil de la cinquantaine, M. Bourdelot vit s'ouvrir devant lui les perspectives d'un avenir à la fois brillant, paisible et assuré, auxquelles, au tournant de l'âge, il était trop heureux de borner ses espérances.

M. Bourdelot, au moment du péril, avait quitlé la maison de Condé. Mais il n'y avait jamais eu rupture. Il s'était présenté en Suède sous les auspices du prince, et y avait défendu ses intérêts Depuis son retour, il avait donné à ses anciens mailres toutes les marques de respect et de dévouement qui se conciliaient avec le loyalisme qu'il devait au cardinal. Ne doutons pas qu'elles se multiplièrent dès que, le traité des Pyrénées signé, on vit


se préparer l'accommodement de M. le prince. Condé était déjà précocement atteint par la maladie. Il avait appris l'indulgence. Il se rappelait les qualités réelles de M. Bourdelot, le voyait en possession de la renommée. L'année même où le prince rentra en France, Bourdelot rentra dans sa maison, et la lettre qu'il écrivit à cette occasion est si belle qu'on nous permettra de la reproduire

Je témoignerai assez à Votre Altesse Sérénissime la joie que j'ai de son traité et l'impatience de son rappel dans le royaume, quand je lui dirai qu'ayant fait une fortune qui m'attire l'envie de beaucoup de monde jusqu'à déchaîner force écrivains qui m'ont voulu déshonorer et d'autres personnes qui de violence et par procès ont tâché de me perdre, je me trouve ici sans support, ma bienfaitrice qui en est éloignée n'y ayant pas le crédit que je souhaiterais, je ne vis que dans l'attente du retour de Votre Altesse Sérénissime. L'honneur de sa protection me donnera la jouissance des biens et de la vie, car, depuis les persécutions que j'ai supportées, je n'ai fait que languir, et n'ai vu de jour au recouvrement de ma santé que depuis l'instant que je sus qu'on lui allait donner toute satisfaction. Je ne puis expliquer les mouvements que cette nouvelle fit en mon corps et en mon esprit. Ce fut un transport que l'intérêt seul ne peut opérer et une véritable joie au coeur qui me donna des forces et me fit renouveler mille vœux pour le service de Votre Altesse Sérénissime. n est vrai que celui que je lui peux rendre est de petite considération, mais on ne saurait avoir plus d'ardeur que j'en ai pour sa grandeur et pour sa gloire. Elle a paru en tous les temps et en tous les lieux. C'est un sentiment naturel à ma personne qui a pris naissance et qui a été nourri dans la maison de Votre Altesse Sérénissime. Aussi je m'aperçois bien qu'il s'augmente tous les jours et qu'il n'est point de moments qu'il ne me demande des preuves qui représentent mon zèle.

C'est ainsi que M. Bourdelot rentra dans la maison de Condé, et que, libéré des soucis d'argent en même temps que des ambitions démesurées, il put se consacrer à ses illustres clients, à la science, à la philosophie, à bien d'autres tâches encore, auxquelles, selon son avis, le rendait propre son incomparable génie et où il nous sera profitable de le suivre.

Jean Lemoiive. André Lichieisberger.

La fin prochainement.


LA FAILLITE DU DIVORCE Le divorce a franchi au' commencement du mois dernier une nouvelle étape1. Le Sénat a voté à une forte majorité' la conversion obligatoire d'e la séparation de corps en divorce, au bout de trois ans, sur la demande d'un, seul des conjoints séparés. Désormais le& époux, désunis,, mais respectueux tout au moins du lien sacramentel qui les lie, sont à' la merci l'un de l'autre'. Le coupable, celui contre qui le tribunal a prononcé, peut, à son gré, transformer en rupture définitive et absolue la séparation déjà regrettable et douloureuse mais toujours réparable, qui a divisé son foyer et dont il porte seul la responsabilité. Il1 infligera par là une sorte de châtiment à son conjoint innocent. Il obtient le droit de tirer une vengeance légale de celui ou de celle qu'il a, par son caractère ou ses vices, privé des douceurs de la famille. Son absence de scrupules religieux lui vaut une prime, tandis que la délicatesse de conscience de' l'autre est punie par l'affront de se voir divorcé malgré soi. C'est, comme l'a fort bien dit M. de Lamarzelle, la suppression de la séparation de corps remplacée par le divorce à terme. Après vingt-quatre ans d'essai, nous voilà arrivés à la réalisation complète de l'a proposition de M. Naquet telle que la Chambre l'avait votée en 1882 et que le Sénat l'aurait également adoptée en' 1884, s'il ne s'était heureusement repris en deuxième lecture. L'expérience faite justifîe-t-elle du moins, cette extension? La question' mérite d'être envisagée.

Les effets de la loi du 27 juillet 1884 se sont manifestés avec une rapidité et une netteté que les auteurs de la réforme euxmêmes n'attendaient pas sans doute et la statistique les a enregistrés avec précision. En rapprochant ces résultats des promesses faites parM. Naquet, on établira le bilan du divorce et il sera facile de voir s'il a fait faillite ou non.

Tous les inventeurs de réformes promettent monts et merveilles. Il le faut bien, d'ailleurs, chacun vante sa marchandise et les procédés de la réclame moderne ont été depuis longtemps appli-


qués aux ichoses de la 'politique. 'Mais jamais, <peut-ê1re, 'Je ̃bluff ''ne fut aussi'hardi que pour le divorce. M. Naquet iqni avait appris par ses premiers échecs les difficultés qu'il avait'à craindre, avait fort habilement présenté son projet.

« La loi libérale que je réclame, écrivait- il ida-ns l'ouvrage qu"il consacra à ce sujet aura des effets moralisateurs. ̃» La raison en était bien simple. « C'est une règle, 'ajoutait-il 2,, qu'en général les ̃mœurs se relâchent quand la loi devient trop sévère, tandis que les mœurs 'se fortifient quand la loi se détend. Cette règle, plus que partout ailleurs, a ici son application. »

Partant de ce principe, M. Naquet exposait d'abord que le rétablissement du divorce n'entamerait »pas l'institution sacrée de 'la famille. «Si la réforme que nous proposons, disait-il à la Chambre, devait avoir un résultat, 'ce résultat consisterait plutôt, j'en ai la persuasion, à diminuer les cas de désunion qu'à les acoroître 3. » Sans doute on prévoyait bien que, pendant la ou les premières années, le nombre des ménages dissociés augmenterait momentanément, dl s'opérerait >une liquidation des situations arriérées; les époux en idiscorde qui ne voulaient pas demander la séparation parce qu'elle leur semblait insuffisante, s'empresseraient dès que la loi nouvelle entrerait en vigueur, d'en (réclamer !le bénéfice. Mais cet arriéré une fois liquidé, on ne tarderait pas à constater que la crainte d'une rupture aussi 'complète resserrerait les liens conjugaux en France. Et M Naquet, qui se déclarait hautement antireligieux, n'hésitait pas à dire que la religion catholique 'servirait de frein aux époux impatients du joug matrimonial « La France étant un pays de tradition et d'ëducation catholique, c'est une garanlie >ponr ceux qui veulent rétablir le divorce et 'qui, partant de ce principe, peuvent être certains qu'on n'en usera jamais chez nous comme on en use dans 'les pays protestants, >en Danemark et en Suède, par exemple 4. »

'Quant aux époux divorcés, il ne doutait pas qu'fls auraient une conduite beaucoup plus morale que les époux 'simplement sëparés. « Vous leur défendez d'aimer légalement, s'écriait-il en parlant de oes derniers 5, de se reconstituer une famille légitime; eh bien! ils aimeront illégalement et se constitueront une famille Le Divorce, ipar Alfred Naquet, >p. 53.

2 Op. cil., p. 56.

3 Discours de M. Naquet à la Chambre des députés le 7 février 1881. Journal officiel, p. 1 79, colonne2.

•• Discours de M. Naquet au Sénat le 26 mai 1884.

5 Le Divorce, p. 55.


adultérine. En rendant ainsi obligatoires pour tous des prescriptions qui dérivent d'une simple conception métaphysique, vous n'aurez obtenu d'autre résultat que de mettre hors la loi des hommes et des femmes qui désireraient demeurer les observateurs de la loi, et de remplacer par des unions clandestines et inavouables nombre de ménages réguliers dont la société aurait pu s'enrichir. » Toute la question était de savoir, disait-il encore avec plus d'énergie, « s'il ne vaut pas mieux permettre à ces unions immorales qui sont un levain de corruption pour la société, de se légitimer, de s'épurer, de se transformer en mariages honorables et au grand jour » Enfin l'espoir d'un nouveau mariage ferait éviter à la femme les écarts de conduite qui l'en rendraient indigne. Aussi concluait-il que « le divorce est une véritable soupape de sûreté qui consolide le mariage et fortifie la société 2 ». Un autre résultat de sa réforme devait être d'augmenter la population de la France tout en diminuant le nombre des naissances illégitimes. La population de l'Allemagne double en quarante-cinq ans, constatait M. Naquet 3, la population française ne double qu'en cent quatre-vingt-dix-huit ans. Encore cette progression, si faible qu'elle soit, ne semble-t-elle pas devoir se maintenir, et l'augmentation est-elle déjà remplacée par une diminution dans une grande partie de nos départements. C'est là pour l'avenir de la nation la menace la plus redoutable, et l'on ne saurait concevoir dès lors que, suivant une heureuse expression de Treilhart, « le pays s'appauvrisse systématiquement chaque année d'un grand nombre de familles dont il aurait pu s'enrichir ». Et il disait dans l'exposé des motifs de sa première proposition de loi, déposée le 6 juin 1876 « Si le divorce existait et s'il était très facile à obtenir, l'adultère deviendrait plus rare encore que les unions libres entre gens non mariés, le nombre des liaisons clandestines irait en diminuant et avec elles diminuerait aussi le nombre des enfants que cette clandestinité prive de toute garantie. » Enfin cette loi moralisatrice qui devait être un bienfait pour la société devait en être un aussi pour les individus pour les conjoints auxquels elle rendait le bonheur avec la liberté, pour les enfants même à qui elle donnait une nouvelle famille indispensable à leur bonne éducation.

Ces illusions, dont nous ne contesterons pas la sincérité, étaient 1 Discours de M. Naquet au Sénat le 26 mai 1884.

2 Discours de M. Naquet à la Chambre le 7 février 1881.

3 Le Divorce, p. 184 et 185.


partagées par toute la gauche et la plus grande partie du centre des deux Chambres. Des radicaux et des républicains bon teint élevèrent cependant la voix pour combattre la proposition de Naquet. Jules Simon prononça un très beau discours au Sénat en faveur de l'indissolubilité du mariage. Au Palais-Bourbon, le défenseur le plus influent de ce principe fut, sans conteste, M. Brisson, l'actuel président de la Chambre.

Il est piquant de rappeler aujourd'hui, par quels arguments prévoyants, et souvent très durs, M. Brisson combattit ce que le général André devait appeler, vingt ans plus tard, une loi fondamentale et intangible de la République, et ce que son collègue M. Naquet présentait alors sous de si séduisants dehors. « Cette faculté du divorce, disait-il exercera une certaine séduction sur l'imagination des époux; pourquoi donc voulez-vous précisément offrir comme prime aux mauvais ménages la possibilité d'un second mariage, et pourquoi voulez-vous risquer ainsi d'en augmenter le nombre?. »

« Au point de vue social, je pense que le mariage, notre institution maîtresse, Messieurs, la véritable molécule sociale de ce pays-ci, le seul élément. solide autour duquel vous puissiez grouper vos autres institutions, tellement que je l'appellerai l'embryon de la République, en demeurera ébranlé. »

II ne croyait pas que cette réforme rendrait le bonheur aux époux mal assortis « Je soupçonne, je pense, je suis convaincu dans le fond de mon être, disait-il, que le divorce sera un piège tendu à la plus noble, à la plus faible des deux créatures unies par le mariage. » Et, prévoyant déjà obscurément M. Bourget, il ajoutait « Il est même possible, si vous établissez le divorce, que les dramaturges ou les littérateurs de l'avenir se retournent contre vous. Les dramaturges et les littérateurs de l'avenir n'auraient pas de peine à peindre des femmes malheureuses, et des femmes malheureuses par le divorce, comme ils représentent aujourd'hui des femmes malheureuses par la séparation de corps et par le mariage. »

II prévoyait que le divorce, une fois introduit dans le Code civil, s'y ferait une place de plus en plus grande. « Ce que M. Naquet se propose, je n'ai pas l'indiscrétion de le lui demander; je me rappelle ce qu'il avait en vue dans une proposition relativement 1 Discours de M. Brisson à la Chambre des députés, le 8 février 4881, Journal officiel.


récente, puisqu'elle n'a,pas .cinq années de date, -et dont vous avez pris lecture; ce qu'il avait ten toc, 'c'était de parier au mariage l'atteinte la plus considérable, en autorisant le .divorce sur la demande plus ou moins persiatantade l'un des deux 'époux, ice.qui, ,en aomme, ne différerait pas sensiblement de la [liberté à pou près absolue des unions. Ainsi, Messieurs, il.faut se demander >d'abord s'il n'y a pas, dans .telle proposition de iloi, une ,attei»1e portée au mariage, >atteinteiqueiles uns veulent limiter, mais;que les.autres, lorsqu'une première étape.aura été parcourue,, -peuvent se proposer de poursuivre ,plus loin et de prolonger. » (Dénâffations â,gœuche, itrès bien! ttrès bien! sur .plusieurs èanos tau 'centre.) Il terminait son discours par oes mots « J'obéis an sentiment du péril que la,bonne renommée déjà République peut >courir par .l'adoption .dïune pareille proposition de 'lai. iC'est un<daDger non pas ipour l'existenoe, mais pour la solidité 'socialle de la République elle-même. •» Les événements ontidonné raison à M. Brissan contre M. Naquet. Sur toute la ligne, le<di.vorce aifait faillite aux promesses de ses promoteurs.

Les premiers aréeultats parurent 'Conformes aux pne.visio.ns des auteurs de la,lai. Après «une augmentation «ensable des ruptures entre époux pendant les deux premières .années, il semhla que le nombre ,en ,allait diminuer.. Celte .sagesse dut très momentanée. Chaque année, depuis (plus de wngt ans, mous voyons grossir le total des mariages irompus. En d885, on ien comptait 2950.; en 1890, 345.7.; en 1895, 6731; en d900, 7157. Pendant d&s dernières années du dix-neuvième siècle la prognessiion avait cessé, mais dès le début du vingtième, le monstre remonte à l'assaut des jnénages plus furieusement que gainais,, il en idemolit 8919 en ,1903, 9860 en 1904, 100,19 .en 1905 et ,enfin, –.dernier chiffre iconnu, 10 573 en 1906. En même tamips de nombre des séparations prononcées par la justice augmente d'année en année, alors qu'un des effets annoncés .de la loi de 1884 devait être de les ramener à leur minimum. Naus ivoilà loin des 2870 séparations de corps sur lesquelles M. Naquet se lamentait à la tribune du Sénat. Ce ne sont plus 3600 épaux séparés « jetés chaque année .dans la (circulation », mais plus de 21'000 ,qui, après avoir détruit leur propre foyer, menacent la (tranquillité des .autres..

il est vrai ,que depuis ivingt-quatre ans le législateur is'est évertué à diminuer l'influence de cette religion catholique qui devait servir de frein. Bien loin de l'appeler comme correctif de la loi, nos représentants l'évincent à tout prix de la législation, au


nom même, de 1» laïcité, de TEtafc. « Est-il possible, demandait M. Vallèau Sénat le 21 février dernier,, qu'alors que vous avez fait la séparation des Eglises et de l'Etat, alors que vous avez proclamé" dans; l'article 1er de cette loi, que l'Etat reconnaissait toutes les religions, mais qu'il entendait, rester neutre à l'égard de chacune d'elles,, est-ih possible qu'il subsiste dans- no», lois un texte qui s'inspire d'uni dogme1 religieux Or l'article 310< actuel d'après le* déclarations de- Mi. Bérenger,, repose sur. un dogme- et. il n'a> pas d'autre objet »

Sur un point seulementM. Naquet ne s.'était pas trompé. Il s'était vanté de faire une réforme démocratique, et, en effet, lai désagrégation sociale que nous venons de constater, fait des progrès constants dianS' les classes ouvrières et rurales. Le divorce n'est pas un luxe bourgeois. L'assistance judiciaire l'a mis à la. portée des plus petites bourses comme un objet de première nécessité. Les ouvriers, qui n'ont pas, encore obtenu, avec les retraites ouvrières, la sécurité de leur foyer pour les vieux jours,, ont déjà reçu de la faveur de1 l'Etat, la possibilité de le démolir gratuitement.

On a depuis longtemps fait observer que la jurisprudence a aggravé les effets, de la loi, de 188i par l'interprétation, abusivement large qu'elle donne au motif de l'injure,, par la tolérance volontairement aveugle qu.'elle étend sur les faux délits d'adultère, sur les correspondances apocryphes», sur toutes les supercheries qui servent aux époux fatigués l'un de, l'autre à se séparer légalement, parla, légèreté enfin avec laquelle les affaires sont expédiées-. C'est un fait remarquable et bien suggestif que les pires lois de notre époque ont été poussées par leurs exécuteurs bien au delà des limites auxquelles leurs auteurs avaient tout d'abord promis de, s'arrêter. M.. Combes dépasse de bien loin M. Waldeek-Rousseauv et l'âpreté des liquidateurs laisse encore derrière elle la fanatisme de M. Combes. Quand M. Briand applique la loi sue la Séparation des Eglises et de l'Etat, de libéral ih devient spoliateur et de notables protestants qui l'applaudissaient rapporteur de la loi, le conjurent de s'arrêter quand il s'em fait l'exécuteur. Il en a été de même pour le* divorce.. Comme les statues, que l'on inaugure" on. l'a caché aux 1 L'article 310, qui vient d'être modifié, soumettait à l'appréciation des tribunaux la demande de conversion de la séparation de corps en divorce faite par l'un des conjoints séparés. Les tribunaux pouvaient la rejeter. L» conversion se fera désormais automatiquement!.


yeux du public jusqu'à ce qu'il fût bien solide sur son piédestal, et maintenant qu'il a repris sa place dans le Code civil, la loi moralisatrice que l'on nous annonçait, trouve dans l'opinion publique et dans la magistrature des complices plus ou moins conscients qui la transforment en instrument de perversion sociale. Chaque fois qu'une de ces prétendues réformes est à l'ordre du jour, elle trouve des défenseurs d'apparence modérée qui rassurent le pays effrayé par le cynisme d'une certaine presse libre-penseuse. On se garde bien dans la rédaction des articles, dans les rapports et dans les discours ministériels de tout ce qui semblerait trop manifestement concédé à la passion; la loi est votée telle que la voulaient les sages de la majorité, quand elle est exécutée, elle est telle que la voulaient les fous; les vaines assurances disparaissent et les craintes les plus alarmées se réalisent.

Est-ce ruse? Oui, pour une part, mais ce n'est pas seulement ruse, à notre avis. Le peuple démoralisé et fanatisé emporte ses législateurs plus loin qu'ils ne le prévoyaient. La brèche est élargie par le torrent qui y passe. Nos mœurs sont plus mauvaises encore que nos lois.

Ce résultat primordial, – l'augmentation des désunions, –étant diamétralement contraire aux prévisions officielles, il en résulte que tous les autres, qui n'en sont, en quelque sorte, que les conséquences, démentent également ces prévisions. La population, au lieu d'augmenter, est restée quasi-stationnaire, avec une tendance de plus en plus marquée à diminuer. Au moment où M. Naquet jetait son cri d'alarme, en 1883, le nombre des naissances était de 937 944. En 1906 il s'est réduit à 806 847. Il serait, sans doute, injuste de faire du divorce' l'unique responsable de l'affaiblissement progressif de notre natalité. Mais il est bien permis de constater qu'en cette matière encore il a fait faillite aux promesses données en son nom. On ose même croire que la faillite est frauduleuse, et que le divorce, au lieu de travailler à repeupler le pays, conspire secrètement à le dépeupler. Enfin les bénéficiaires de cette grande réforme ne semblent pas du tout en avoir tiré le profit qu'ils y cherchent, ni comme moralité, ni comme bonheur. La statistique enregistre parallèlement à l'augmentation des divorces, un accroissement très sensible des délits d'adultère et des suicides. M. Naquet s'était laissé attendrir par le triste sort des époux séparés à qui le remariage est interdit, il s'écriait « Ils doivent dire adieu à toutes les joies de la famille et de l'amour en dehors desquelles il n'y a pour


l'homme et pour la femme non seulement aucun bonheur, mais encore aucune existence tolérable 1. » Or voilà que les divorcés désespérés d'une vie plus intolérable que jamais, l'abrègent de leurs propres mains.

L'excès du mal produit aujourd'hui une réaction. Le roman, le théâtre, comme l'avait prévu M Brisson, la presse même et pas la moins dégagée de tout « préjugé religieux » se sont émus des ravages causés par le divorce. Chacun s'est placé à son point de vue particulier, le romancier sociologue a envisagé les droits de la conscience et les intérêts de la société; le journaliste s'est apitoyé sur le sort des enfants. C'est l'argument qui a le plus touché le public. N'est-ce pas, d'ailleurs, le plus fort?

Il y a en ce monde deux catégories de malheureux à qui doit aller une particulière pitié; une sorte de fatalité pèse sur eux dès le berceau pour les uns, dès l'enfance tout au moins pour les autres, ils semblent marqués d'une seconde tache originelle que le monde n'oublie pas, celle-là, ce sont les enfants nés hors mariage et les enfants de divorcés. Trouvera-t-on le rapprochement odieux? Quelque chatouilleux partisan du divorce nous reprochera-t-il de faire une injure à ceux qui rompent leurs liens matrimoniaux, en classant leurs enfants à côté de ceux qui n'ont point de père? Je ne veux ici faire injure à personne, même pas à ces derniers; les uns et les autres ne méritent qu'une grande commisération. Je ne compare que leurs malheurs.

II y a longtemps, d'ailleurs, que le rapprochement a été fait. « La situation matérielle, morale et sociale des enfants d'époux divorcés, disait, il y a plus de quatre ans déjà, un collaborateur de la Grande Revue, est inférieure à celle des enfants vivant dans une famille unie; elle est également inférieure à celle des orphelins de père ou de mère, parfois même à celle des enfants naturels. Ceci ne peut faire de doute pour personne 2. » S'ils avaient perdu un de leurs parents, le défunt ne les disputerait pas au survivant; mais ici celui qui les a, pour ainsi dire, légalement perdus, les dispute à celui qui en a la garde. C'est le chevalet écartelant, c'est l'enfant écartelé qui grandit dans la pire souffrance, parce qu'elle est la plus intime et parce qu'elle le prive de l'élément le plus indispensable à sa formation morale. Secrètement poussé par l'un, poussé par l'autre, il arrive à 1 Le Divorce, p. 55.

2 Grande Revue, i™ novembre 1903. Les Enfants d'époux divorcés, par Renée Pingrenon.


n'aimer ni son père ni sa mère, heureux quand il ne les hait pas, plus heureux encore quand il ne les méprise pas.

L'enfant de divorcés comme l'enfant né hors mariage a le sentiment que l'un de ses auteurs a commis à son égard une lâcheté, s'est dérobé à ses devoirs par égoïsme et très souvent par vice. L'un et l'autre rencontrent dans la vie une méfiance presqu'invincible. Il a manqué à leur éducation quelque chose d^essentiel sans quoi on est très difficilement un homme. A moins qu'ils n'aient des qualités exceptionnelles, ils n'entrent point par le mariage dans des familles où l'union règne, les uns parce qu'ils portent une tache inavouable; les autres parce que l'on craint en eux l'hérédité des vices ou du caractère du parent coupable. La tristesse déprimante qui pèse sur eux, l'atmosphère de lâche individualisme qu'ils respirent, l'absence des affections nécessaires, le mépris qu'ils conçoivent pour ceux qu'ils devraient pouvoir aimer, les défiances qu'ils rencontrent, tout cela les conduit trop souvent à l'armée du crime. « Pour les personnes tant soit peu au courant du mouvement intellectuel des enfants, il semblera probable que le résultat définitif de cette situation anormale (celle des enfants d'époux divorcés) risque beaucoup d'être mauvais et ce n'est pas une contre-vérité d'annoncer que chez l'enfant la démoralisation est l'antichambre de la criminalité1 ». Or, non seulement les auteurs de la loi sur le divorce n'avaient pas prévu que leur réforme allait créer toute une classe d'êtres aussi malheureux que les enfants illégitimes, mais ils avaient prédit, nous l'avons vu plus haut, qu'elle aurait pour résultat de diminuer le nombre de ceux-ci.

Le raisonnement était spécieux. Puisque le mariage, déjà si facile à contracter, est devenu si facile à résilier, puisque la porte de sortie est aussi grande que la porte d'entrée, puisque les obligations qu'il impose sont si légères, il ne devrait plus faire reculer personne. Pourquoi se passer d'une formalité si peu coûteuse? Pourquoi éviter des liens qui ne sont plus une chaîne ni un joug et qui assurent aux enfants des avantages moraux et légaux considérables ? Remarquez, d'ailleurs, que M. Naquet ne vo)ait dans le divorce qu'une mesure de miséricorde pour des malheureux qui souffrent, « qui désireraient demeurer observateurs de la loi », qui ne sont sortis de la légalité que par la contrainte d'une législation inhumaine et qui vont y rentrer dès qu'on leur en ouvrira les portes.

1 L'Enfance criminelle à Paris, Louis Aubanel et D* Legras.


M. Legrand avait prévenu M. Naquet de l'illusion qu'il se faisait 1 et lui avait montré que dans les pays où le mariage n'est pas indissoluble le nombre des enfants illégitimes allait en augmentant à mesure que les facilités du divorce s'accroissent. Mais M. Naquet n'en avait rien cru; en s'appuyant sur les statistiques de la Bavière, de l'Italie, de la Hongrie, de l'Angleterre, de la Suisse, de la Roumanie même et d'autres pays encore, car il était très érudit, il avait prétendu démontrer le contraire.

L'expérience des vingt-quatre années écoulées lui donne encore tort. Les naissances hors mariage n'ont point diminué en France depuis que le titre sixième du Code civil a été remis en vigueur. Si l'on examine le dernier tableau du dénombrement de la population en 1906 publié par le Journal officiel, on s'apercevra, au contraire, que la loi que M. Legrand avait essayé d'établir pour les pays étrangers, se vérifie actuellement pour la France c'est dans les départements où il y a le plus de divorces, qu'il nait le plus d'enfants hors mariage. Les tableaux ci-après 2 que nous avons dressés d'après ces chiffres officiels le démontrent péremptoirement, et ce fait a sa place dans le bilan du divorce. 4 Journal officiel. Chambre des députés, séance des 6 et 7 février 1881. 2 Note explicative des tableaux. La proportion moyenne des divorces en France est de 26,9 pour 100 000 habitants. Mais ce chiffre est très élevé; vingt-trois départements seulement le dépassent. Il tient à ce que certains départements très populeux ont une proportion très considérable de divorces Seine (62,751, Rhône (41,40), Seine-et-Oise (42,30), Aisne (52,6), Bouches- du- Rhône (32). Aussi avons-nous cru préférable de prendre, pour délimiter nos deux classifications, le chiffre, d'ailleurs commode, de 20 divorces pour 100 000 habitants. Dans le premier tableau, la classification est faite en partant du nombre le plus fort jusqu'au plus faible. Dans le second, au contraire, les départements sont classés en partant de celui qui a la plus petite proportion de divorces (3,90) et en, allant vers le nombre 20. En regard nous avons mis la proportion de naissances illégitimes pour 100 000 habitants, et dans la colonne suivante la proportion de celles-là par rapport à la natalité générale dans le département. Par exemple, on verra que la Seine a 464 illégitimes pour 100000 habitants et 23,79 pour 100 naissances, tandis que l'Ardéche a 45,70 illégitimes pour 100 000 habitants et 2 seulement pour 100 naissances. Enfin, dans une 4e colonne, afin de rendre notre démonstration plus saisissable pour ceux qui voudraient s'en servir, nous avons mis le numéro que chaque département occupe dans une classification unique, faite non plus d'après le nombre des divorces, mais d'après celui des naissances naturelles, en partant de celui 'qui en a le plus pour aboutir à celui qui en a le moins la Seine à un bout, l'Ardèche à l'autre. On se rendra compte ainsi très facilement que les départements qui ont le moins de divorces se trouvent, sauf quelques exceptions, groupés parmi ceux qui ont le moins d'enfants naturels..


Nom du Département. habitants. habitants. 100 naissances. 307). Seine. 62,75 464,00 23,79 (1) Eure. 55,5 169.60 8,8i (.19) Aisne. 52,6 252,00 11,45 (8) Aube. 51 187.00 10,75 (11) Oise. 49,70 187,30 8,96 (18) Marne. 43,40 204,00 9.64 (14) Seine-et.Oise. 43,30 161,00 8,53 (24) Rhône 41,40 232,00 13,65 (3) Seine-Inférieure 41,25 317 9 (17) Calvados. 39,60 ^232 11.00 (7) Somme. 38,85 304 15,30 (2) Vaucluse. 33,90 108 5,70 (45) Sarthe. 33,50 164 8,33 (25) Lot-et-Garonne. 32,50 61,60 4,20 (67) Ardennes. 32,2 151 7,50 (31) Bouches-du-Rhône 32 291 13,50 (4) Nord. 32 273 11,40 (9) Seine-et-Marne. 31,60 117 î 6,20 (38) Gironde. 30,70 189 11,69 (6) Eure-et-Loir. 29,30 140 7,05 5 (32) Var. 28,70 153,50 7,97 (29) Doubs. 27,20 192 8,53 (23) Alpes-Maritimes 27 293 13,20 5) Loire 26,60 94,40 4.69 60 Meurthe-et-Moselle. 26,30 251 10,68 (12 Côte-d'Or 26,ï 144,50 8,80 2 Meuse. 26,04 110,60 5.97 42) Yonne 25,70 101 6.53 35) Indre-et-Loire. 25,50 161.5 927 15) Charente-Inférieure 25,2 90 30 4,92 56) Nièvre 24,60 75,80 4,49 63) Isère 24,20 99,50 5,50 (48) Pas-de-Calais. 24,20 295,40 10,33 (13) Loiret. 23,90 153 8,10 (26) Jura. 23,00 106,60 5,25 (51) Belfort. 23,00 253,00 11 10) Haute- Saône 22,40 177,00 8,54 22) Saône-et-Loire. 21.30 97,60 4,77 (58) Charente. 21,00 102,00 5,54 (47) Aiq .• 20,80 114 5,93 (43) Vosges. 20,75 205,50 8,70 21) Orne. 20,60 88,30 4,95 (55) Moyenne pour les 42 dépar-

tements ci-dessus. 180,095 8,82

Nombre Naissances Proportion

de divorces illégitimes des naissances (Voir

pour pour illégitimes la note

100.000 100.000 pour page

DÉPARTEMENTS QUI ONT LE PLUS DE DIVORCES


Nombre Naissances Proportion

de divorces Illégitimes des naissances (Voir

pour pour illégitimes la nota

100.000 100.000 pour page

Nom du Département. habitants. habitants. 100 naissances. 307). Lozère 3,90 128,00 4 16 (68) Vendée. 5,20 72,40 3,47 (75) Morbihan. 5,41 122,40 4,66 (61) Landes 5,80 106,90 5,14 (53) Finistère. 5,90 73,00 2,43 (851 Hautes-Pyrénées. 6,22 95,20 5,44 (49) Côtes-du-Nord. 6,38 80,00 3,08 (79 Basses-Alpes 700 58,60 2,88 (82) Basses-Pyrénées 7,04 137,90 6,19 (39) Aveyron. 7,15 65,00 2,86 (83) Corse. 8,25 173,00 8,10 (27) Lot 8,80 39,40 2,40 (86) Haute-Savoie 9,22 109,00 4,99 (54) Anège 9,26 56,10 3,20 (76) Haute-Loire. 9,54 77,50 3,45 (74) Corrèze. 9 79 82,40 3,84 70 Ardèche 9 80 45,70 2 00 (87) Ille-et-Vilaine 10 45 101,00 4,70 (59) Savoie. 10,80 1'0,00 5,65 46) Indre 11 38 129,00 6,70 34) Tarn-et-Garonne 12,75 47,80 2,94 (81) Cher. 13.2 145,00 7,80 30) Haute-Vienne 13,24 142,80 6,15 (40) Deux-Sèvres. 13,29 70,20 3,66 (73) Vienne. 13,50 88,60 3,015 80 Tarn. 13,62 49,60 2,65 (84 Puy-de-Dôme. 13,60 73,20 4,44 (64 Creuse. 13,85 110,00 6,10 (41 Cantal. 14,9 123.00 5,85 44 4 Mayenne. 14,10 78,70 3,72 72 Hautes-Alpes 15,00 68,20 3,20 77 Aude. 15,9 79,50 4,24 66 Loir-et-Cher 15,58 156,00 8,02 28) Pyrénées-Orientales. 15,92 85,40 3,76 71) Manche. 16,00 140,00 6,84 (33) Maine-et-Loire 16,16 111,50 6,22 (37) Allier.17 92,00 5,42 (50) Hérault 17,25 98,00 5,20 (52) Haute-Garonne 18 30 146,00 9,00 (16) Dordogne. 18,60 85,40 4,04 (69) Gers. 19,00 73,30 4,84 (57) Haute-Marne 19 113,50 6,H6 36 Drôme 19,50 78,20 4,38 (65) Loire-Inférieure 19,20 89,60 4,62 (62) Gard 19,92 59,00 3,12 (78) Moyenne pour les 45 dépar-

tements ci-dessus. 95,015 4,68

DÉPARTEMENTS QUI ONT LE MOINS DE DIVORCES


Il ne faut cependant pas exagérer les conclusions à tirer de ces tableaux. JI n'existe pas de rapport constant entre le nombre des divorces et celui des naissances illégitimes par département. Pareille régularité serait un phénomène inconnu en cet ordre de choses. La moralité d'un département tient à des causes très diverses et produit des effets très divers également ses causes sont le climat, la religion ou l'absence de religion, les coutumes, l'importance des agglomérations, la race, les antécédents historiques. Les effets varient également suivant la diffusion plus ou moins grande des pratiques malthusiennes et le genre des vices répandus. Et il faut bien rappeler ici encore que nos départements sont des circonscriptions administratives découpées en dépit de l'ethnographie.

Ce que nos tableaux établissent péremptoirement c'est que, d'une façon générale, les départements qui ont proportionnellement le plus de divorces, sont ceux qui ont également le plus d'enfants sans famille. A cette règle il y a des exceptions qui s'expliquent suffisamment par l'extrême diversité des situations climatériques et des coutumes. La Corse, par exemple, qui a une faible proportion de divorces, a une forte proportion d'enfants illégitimes, mais personne ne s'étonnera qu'elle puisse difficilement entrer en comparaison, sur ce point, avec nos autres départements. Quelles que soient les exceptions que l'on remarque dans l'un et l'autre tableau, le résultat final est aussi concluant que possible. Les 42 départements où l'usage du divorce est le plus développé ont une moyenne de 180,09 enfants illégitimes pour 100000 habitants, contre 95,015 pour les 45 départements où le mariage est resté le plus à l'abri de ce virus. Si l'on compare le rapport moyen des naissances illégitimes à la natalité générale, le résultat est le même 8,82 pour 100 dans la première catégorie, contre 4,68 pour 100 seulement dans la seconde.

Faut-il rendre le divorce responsable de tant d'êtres nés sans famille, tous menacés d'une existence inférieure, et beaucoup voués en même temps à la criminalité^ Faut-il croire que les époux divorcés ne sont pas si désireux que le prétendait leur apostolique défenseur de rentrer dans l'observation de la loi, et que l'expérience du mariage les en a dégoûtés définitivement? Si cela n'est pas vrai de tous, ce l'est pour beaucoup. Combien de femmes, privées à la fois de foyer et de ressources, n'ayant plus de parents ou repoussées par eux à cause de la charge inopportune qu'elles leur imposeraient, tombent dans la prostitution! Quelle que soit, néanmoins, la part du divorce dans ce triste bilan, elle est


impossible à déterminer. Il nous suffit d'avoir démontré qu'il existe entre ces deux phénomènes sociaux un rapport à peu près constant de concomittance et que leurs progrès sont parallèles. On peut en conclure qu'ils dérivent d'une source commune cette source, c'est l'égoisme de l'individu qui recherche des jouissances personnelles, sans souci des conséquences de ses actes; c'est l'oubli des responsabilités, c'est l'individualisme animal. Une grande partie des liaisons illicites sont des fautes de jeunesse le divorce est la faute de l'âge mûr. Une même méconnaissance du devoir des parents vis-à-vis des êtres qu'ils appellent à la vie caractérise celle-ci aussi bien que celles-là. Mais, si dans les erreurs de la jeunesse l'oubli de ce devoir est plus radical, plus absolu, grâce d'ailleurs à la complicité de la loi, il a certaines circonstances atténuantes que l'on ne peut invoquer dans le second cas.

Qui croira que cette multitude de divorces est due à l'impossibilité de concilier des caractères incompatibles? Si pareille assertion était soutenable, il faudrait en conclure que certains départements produisent une race de bien méchante qualité! Non, la vraie cause est celle que nous avons déjà dite l'égoïsme de l'individu qui ne veut obéir qu'à son caprice, qui vit pour lui et pour lui seul, qui n'entend rien sacrifier de ses jouissances personnelles à une postérité que bien souvent, en constituant un foyer, il aurait voulu éviter et qu'it regrette. Comme nos vignes, nos familles ont leur phylloxera qui s'attaque à leurs racines le voilà!

Or, ce bonheur que l'individu recherche si âprement pour lui seul est la source des plus poignants malheurs. Ces égoïstes sèment autour d'eux une multitude d'êtres voués par eux aux plus désespérantes cruautés de la vie. Et quand on relii les tirades de M. Naquet demandant le rétablissement du divorce pour la félicité de cette portion d'humanité qu'est la France, on sent la navrante ironie de ce fait que les contrées qui ont le plus avidement mis à profit sa malsaine réforme sont celles qui continuent à faire le plus de malheureux.

Tel est le bilan du divorce un bilan de faillite. Des prédictions de M. Naquet, aucune ne s'est réalisée.

Le divorce devait, en inspirant aux époux une crainte salutaire, diminuer le nombre des désunions; il l'a quadruplé et nous ne sommes certainement pas au faite de cette progression. Il devait repeupler la France la France se dépeuple de plus en plus.


Il devait moraliser le pays; -les délits de moeurs se multiplient. Il devait délivrer les conjoints mal assortis des horreurs d'un intolérable enfer; si une partie de ceux-ci semblent en profiter avec une frénésie de courte durée, les autres tombent dans un désespoir fatal.

Aux enfants mêmes, il devait, avait-on prédit, assurer une condition meilleure que celle des enfants d'époux séparés de corps; et voilà que, à les voir dans un si noir malheur, les publicistes jettent un cri de profonde pitié. Bien mieux, on s'aperçoit que c'est dans les contrées où le divorce est le plus répandu que les « sans famille » sont le plus nombreux ceux à qui leurs parents n'ont jamais eu la conscience de donner une famille et ceux qui en avaient une, mais que leurs parents en ont privés après coup, par égoïsme, sans souci de leur avenir.

Le divorce n'a, en somme, satisfait qu'un individualisme féroce dans ses conséquences.

Et cependant, c'est au moment où les chiffres que nous avons cités sont connus, où les résultats sont palpables, que le Sénat, avec l'appui de M. le Garde des sceaux, ouvre encore la brèche plus grande au torrent qui cause déjà tant de ravages. C'est que, sans doute, si le divorce a fait faillite aux promesses publiques données en son nom, il n'a pas fait faillite aux secrets désirs que l'on n'osait avouer.

Joseph BIGENWALD.


LE CADET'

XVI

Pas un instant, Mélano ne douta que ce fût elle qui eût décidé Jean à rester, et elle n'avait pas tout à fait tort. En quoi elle se trompait, c'est en attribuant un tel succès à son ingénieuse idée commerciale. Le jeune homme, amusé et touché à la fois du zèle de la vieille cuisinière, ne s'était pas attardé à ce projet ridicule d'un Mondastruc fabricant de pâtés. Il n'en avait même pas parlé à Marie-Josèphe, dans ses visites quotidiennes, en lui racontant l'évolution nouvelle qui le déterminait à ne pas quitter le pays.

Ce fut Mélano elle-même qui se chargea d'en informer M"« d'Arjac en sollicitant son approbation et ses encouragements. Le sourire étonné de la jeune fille ne l'avait pas déconcertée, pas plus que l'indignation véhémente d'Ambroise.

Chaque jour, la vieille femme y revenait en servant à Jean son bol de lait matinal; cela tournait à l'obsession. Si bien que malgré lui l'idée faisait peu à peu son chemin l'idée saugrenue, l'idée mauvaise qui, à la longue, aux heures éperdues où l'imagination s'affole, prenait presque des airs de tentation. Car, enfin, en se plaçant à un point de vue réaliste, positif, les arguments de Mélano étaient justes après tout. Evidemment, la déchéance, si déchéance il y avait, était la même de fabriquer des conserves de porc à Chicago ou des pâtés de canard à Mondastruc. Evidemment, sa dignité morale ne serait pas plus diminuée en vendant des terrines que des sacs de blé. Evidemment, la différence sociale entre un propriétaire de bœufs et un propriétaire de canards n'était basée sur rien de raisonnable. Mais, à quoi bon? Il y a autre chose que cette logique terre à terre; il y a, pour dominer et régler la vie, des lois insaisissables et informulées plus souveraines que tous les codes, des lois dont il est impossible de s'affranchir sans cesser, en apparence, d'être soi-même, et Jean le sentait bien. Il se résignait à vivre de pain noir, et à ̃* Voy. le Correspondant des 25 février, 10 et 25 mars et avril 1908.


courir en sabots dans les champs dès cinq heures du matin, mais à devenir marchand de comestibles, non, il ne le pouvait pas. Et vraiment, il le regrettait presque, car Mélano avait raison. Cette modeste industrie serait d'un rapport sûr et facile; elle n'exigerait pas de frais préliminaires et s'élargirait au fur et à mesure, sans effort ni difficulté; elle ne demandait ni installation coûteuse, ni outillage spécial, une ou deux femmes pour aider la bonne vieille, voilà tout. En ayant des prix légèrement inférieurs à ceux du grand fabricant toulousain, on trouverait assez facilement des débouchés.

« Mais je ne puis pourtant pas me faire commis-voyageur en foies de canard », se disait brusquement le jeune homme coupant court à l'entraînement de ses réflexions.

Si encore il s'agissait d'une industrie « sérieuse ». D'autres qui le valaient avaient monté de. laiteries modèles, de productifs élevages, à plus forte raison des fabriques ou des usines. Jean se surprenait à chercher des noms, à se faire une liste de gentilshommes authentiques demandant au commerce leurs moyens d'existence, et il ressentait comme une petite joie à chaque nouvel exemple. Ce n'était pas un encouragement, encore moins une autorisation, mais, tout de même, il constatait avec un certain plaisir que, dans son monde, on travaillait bien plus qu'il ne l'aurait cru. Seulement si les producteurs agricoles, les ingénieurs mdustriels, les fabricants d'automobiles, les filateurs, les grands minotiers, les usiniers du fer ou de la soie se multipliaient chaque jour, Jean n'avait pas encore découvert un seul cas analogue au sien. Non, décidément, il n'y avait pas à y songer, autant vaudrait se faire épicier dans son village! « Si je pouvais monter une grande affaire, envoyer chaque année deux cent mille terrines en Amérique sur des bateaux à moi, l'importance d'un tel cummerce le rendrait acceptable. mais vendre péniblement dans mon propre pays quelques douzaines de pâtés serait une déchéance! C'est stupide, mais c'est ainsi. Le raisonnement n'a pas grande part dans les jugements du monde! » Et Jean ne se sentait pas de taille à les affronter.

Pourtant, après quinze jours de ces perpétuelles argumentations avec lui-même, Jean s'aperçut soudain que l'opinion publique ne lui paraissait plus un arbitre aussi indiscutable. Peut-être même, après tout, s'en exagérait-il la rigueur. A force de retourner sans cesse les mêmes idées, on perd la notion juste des choses. Pour en avoir le cœur net, il voulut en parlera ses amis d'Arjac. Le marquis en rit d'abord sans y attacher d'importance, et MarieJosèphe raconta gaiement les ouvertures de Mélano.


N'est-ce pas, c'est ridicule, inadmissible, insista Jean; tout le pays rirait de moi!

Mais, à son accent, on devinait que, déjà, l'idée lui paraissait moins extravagante.

Le fait est que ce serait au moins inattendu et peu traditionnel. Oh! les traditions, murmura Jean; j'en suis loin, hélas! et, de toute façon, il me faut bien y renoncer.

M. d'Arjac le regarda, surpris de l'entendre parler ainsi. Depuis quelque temps, un Jean nouveau lui apparaissait qui l'étonnait beaucoup.

Et je me demande, continua le jeune homme, si vraiment l'on a raison de s'attacher servilement aux traditions, au lieu d'en dégager le sens et d'en modifier l'expression.

Ah! tu y viens enfin, s'écria le marquis; que te disais-je autrefois?

Oui, vous aviez raison; je ne le croyais pas alors, et maintenant, je vais plus loin que vous. Je me demande si nous ne trahissons pas la pensée de nos ancêtres en perpétuant obstinément leurs gestes, si, en voulant faire aujourd'hui ce qu'ils faisaient il y a cinq cents ans, nous n'allons pas à l'encontre de leur véritable effort.

Je l'ai pensé quelquefois, dit Marie-Josèphe.

Depuis deux ans, tant de choses, tant de paroles sont venues secouer mes vieilles idées toutes faites, tant de choses m'ont forcé à prendre douloureusement conscience de ce qu'il y avait d'exagéré, de suranné, de faux dans mes préjugés les plus tenaces. J'y tiens encore, par faiblesse, par respect humain, par atavisme; mais, au fond de l'âme, je les ai jugés, et je n'y crois plus! Il s'était levé, et la voix vibrante, la tête haute, se dressait svelte et droit, comme un homme nouveau.

Mais je crois, je crois plus que jamais à l'essence même de nos traditions et de nos devoirs. Pour arriver au même but, nous n'avons plus les mêmes moyens, il faut en chercher d'autres. Ah! si vous saviez combien de fois les paroles de la vieille Zénaide, je vous les ai dites, Marie-Josèphe, ont tinté à mes oreilles.

« Autrefois, nous étions, au moral comme au matériel, la vie même du pays. C'est un leurre de vouloir séparer l'un de l'autre. Ils ont besoin de vivre, ces gens-là volontairement ou non, pour eux, nous avons déserté notre rôle. Quel bien puis-je faire à leur esprit, si je ne les nourris plus, s'ils sont obligés d'aller chercher ailleurs l'indispensable travail, le travail que je n'offre plus? Par quoi irais-je vers eux, par quoi les lierais-je à moi? Je les aimais.


Dieu le sait, et ils ne me haïssent point. Pourtant tout est rompu entre nous. « Je ne leur suis plus rien », comme dit Zénaide. Elle a raison. Eh bien, croyez-vous que je manquerais aux traditions si, « pour leur être quelque chose », je bravais les usages, si je travaillais avec eux pour qu'ils travaillent avec moi? Ah! je le sais, la besogne n'est pas élégante, tout frémit encore et se révolte en moi quand s'en précisent les détails. Et cependant. Ah! mes amis, où est-elle la vraie tradition? Est-elle dans mon instinctive répugnance? Est-elle dans cette hardiesse nouvelle que je ne connaissais pas? J'ai fait tout au monde pour remplir la tâche que j'avais acceptée. J'ai misérablement échoué. Je n'ai même pas le courage de mettre fin d'un coup à cette agonie lamentable de notre passé. Alors?.

Alors, mon garçon, déclara gravement le marquis, va jusqu'au bout; sois conséquent avec toi-même. Tu as raison peut-être! Je vais ameuter l'opinion, je serai l'objet de tous les sarcasmes, mes frères ne me pardonneront pas, je deviendrai la risée du pay«, j'aurai tout le monde contre moi.

Pas tous, interrompit doucement Marie-Josèphe. Il la remercia du regard.

Et pourtant, oui, je crois que je suivrai le conseil de Mélano; je crois que c'est là non seulement l'avenir, mais le devoir. C'est vrai, concéda le marquis qui s'efforçait de ne pas le décourager.

Il admirait la vaillance soudaine qui vibrait dans la voix de Jean, sa pensée claire, la netteté hardie de sa parole. Alors, pour moi, pour les autres, pour le passé et pour l'avenir, je crois qu'il me faut braver l'opinion.

Changeant de ton, il se retourna vers Mlle d'Arjac Pardonnerez-vous, Marie-Josèphe, à votre ami de n'être qu'un marchand?

Pour toute réponse, elle lui tendit les deux mains. Ses yeux étaient remplis de larmes; elle vivait, en cet instant, toutes les luttes, toutes les révoltes, toutes les résistances dont avait chèrement triomphé le jeune homme. Il lui apparaissait soudain grandi par son loyal sacrifice, plus généreux, plus fort, plus noble dans l'humble rôle vaillamment choisi, qu'il ne l'avait jamais été aux jours brillants de sa courte carrière.

XVII

Très vite les choses s'étaient organisées. Ambroise avait dû faire plier son orgueil et acheter aux marchés de Lavaur quelques


douzaines de canards. Puis, prenant résolument son parti, Jean lui-même était allé à Toulouse voir les marchands de comestibles et leur présenter des échantillons. Sans trop de peine, il était parvenu à assurer une vente modeste qui l'encouragea. Il s'adressa alors à Paris, à Bordeaux, à Marseille; puis, voyant peu à peu s'étendre sa clientèle, il songea à diminuer ses frais de transport les terrines étaient trop lourdes, il les remplaça par des boites de fer-blanc qu'il soudait mi-même. Marie-Josèphe venait le rejoindre dans l'ancien jardin d'hiver, transformé en atelier. Il avait fallu quelque temps à Mlle d'Arjac pour surmonter sa gêne à voir Jean dans un tel emploi mais à présent elle avait pris son parti et lui offrait même ses services, que Jean déclinait en riant.

Non, ma pauvre amie, laissez cela, c'est déjà bien assez de me le voir faire.

Je pourrais au moins coller les étiquettes.

Non, non, c'est mon travail du soir.

Un jour pourtant elle-le fit, et depuis, souvent, elle aida le jeune homme.

Comme il l'avait prévu, la décision de Jean avait soulevé un tolle général les la Vrège surtout avaient protesté avec indignation contre cette honte de famille; Léopold n'avait pu cacher une surprise un peu peinée, et Raymond avait écrit sèchement à son frère « Quoique chef de famille, je ne prétends pas diriger ta conduite; tu peux te faire négociant, si cela te plaît, mais je ne comprends pas que tu aies jugé bon de transformer le château de Mondastruc en maison de commerce! »

Jean aurait eu long à lui répondre et il l'eût fait, sans doute, sans un petit mot d'Isaure: « Bravo, mon oncle Jean, écrivait-elle, c'est très crâne ce que vous faites là, très chic, très courageux; vous avez raison de vous moquer du monde, il ne vaut pas qu'on se gêne pour lui. Ah comme j'aimerais, auprès de vous, m'initier aux mystères gastronomiques dont Mélano est la prêtresse. Cher oncle Jean, je vous envie!

« Mon mariage est remis au mois de mai; maman voulait le faire pendant le Carême; avant c'était trop tôt à cause de notre deuil; mais j'ai déclaré net que je ne me marierai jamais en temps prohibé par l'Eglise. J'ai des principes!

« Vos affaires, à défaut d'autre chose, ne vous attireront-elles pas à Paris? »

La tentation était grande pour le jeune homme d'accourir à cet appel mal déguisé. Mais une double raison le retint l'ambiguïté de l'accueil qu'il recevrait chez Raymond, et aussi les frais du


voyage. Il n'en était pas encore à se relâcher de sa stricte économie, et il lui fallait payer par des mois d'austérité la grande joie fière qu'il s'était accordée en maintenant, au 10 décembre, la distribution traditionnelle.

Dans le village même, l'opinion, hésitante d'abord, lui devenait, de jour en jour, plus favorable; on entrevoyait vaguement un intérêt général dans cette affaire qu'il montait. La vente des canards serait assurée, et Mélano, en s'adjoignant une fille du pays, en réclamant quelques concours transitoires les jours de presse, encourageait les espérances.

Déjà plusieurs femmes s'étaient approchées de Jean, lorsqu'elles le rencontraient dans la campagne, et gauchement avaient offert leurs services « Si vous aviez besoin de quelqu'un pour aider Mélano, Monsieur Jean, j'ai ma fille que j'aimerais mieux voir au château qu'à l'usine. Ce n'est pas qu'elle y soit mal, mais c'est tout de même pas la même chose. Ne m'oubliez pas, Monsieur Jean. » Peu à peu, le pays semblait revenir à lui. Au printemps, ayant reçu d'une grande épicerie lyonnaise une forte commande, Jean prit deux jeunes garçons pour l'exploitation de son industrie. Il apporta de nouvelles améliorations dans son matériel, et s'étant décidé à doubler ses caissettes de fer-blanc d'une mince boîte de verre, il se décida à en faire la commande à la verrerie ouvrière. Ce fut un événement sensationnel dans toute la région, et très diversement apprécié.

Jean se lance! disait le marquis d'Arjac à sa fille, il se lance même tellement qu'il commence à m'inquiéter. Laissez-le faire, répliquait Marie-Josèphe; dans la voie où il est entré, il faut marcher hardiment et avec assurance. Le curé, qu'une démarche aussi démocratique, pour ne pas dire socialiste, avait fort effaré, dut pourtant en reconnaître l'habileté le jour où il entendit pour la première fois jeter le nom de Jean, en opposition à celui de Ferrassou, à propos du conseil municipal. Mais Jean déclara ne point vouloir, pour le moment du moins, se mêler de politique, fût-elle locale.

Pourtant ce succès inespéré, quoique encore bien modeste, ne dissipait pas la tristesse de Jean. Le soir, seul dans sa chambre, après une journée de travail acharné, il pensait à Isaure, avec une douloureuse anxiété. Depuis plus d'un mois il ne savait rien d'elle. Le jour fixé pour le mariage approchait cependant et Jean s'étonnait de n'en pas recevoir une annonce plus formelle. Peut-être, après tout, Raymond dédaignait-il de lui écrire, et Isaure, sans doute, était trop occupée. Peut-être aussi lui en voulait-elle de n'avoir pas répondu à ses appels mal déguisés.


Cette après-midi de mai, obsédé par sa pensée trop forte, Jean relut encore une fois la dernière lettre de la jeune fille. « Je suis en pénitence, oncle Jean, consignée dans ma chambre comme une petite fille. Imaginez-vous chose semblable? Il paraît que j'ai fait une énorme sottise, presque un crime, et, dame, je commence à le croire, tant maman a été indignée, tant papa a paru consterné. Je n'imaginais pas pourtant qu'un seul geste pût déchaîner de pareilles tempêtes. Je voudrais savoir ce que vous en pensez, vous Il faut d'abord vous dire que, pour mieux faire éclater la magnificence de son amour, Hubert m'a offert trois bagues de fiançailles; j'hésitais entre un rubis, un brillant et une émeraude, il m'a tout donné, prétendant que ces trois couleurs étaient le symbole de nos futures joies; je croyais plutôt y trouver l'emblème des vertus surnaturelles qui me seront sans doute nécessaires. Enfin, cette après-midi, mes trois bagues gonflant mes gants à me faire mal, je traversais la Concorde avec Miss Gâne, lorsque je rencontre une ancienne compagne de cours, toute gentille et modeste, que j'aimais beaucoup autrefois. Nous nous sommes perdues de vue depuis deux ans, à cause de la différence des situations, maman ne supportant ni que je la reçoive ni que j'aille chez elle. Nous causons, nous cheminons ensemble (elle était seule), elle me raconte qu'elle est fiancée à un jeune architecte, qu'ils sont très pauvres et très heureux. Ils s'adorent. ils habiteront chez ses parents à lui par économie. Depuis un mois elle travaille huit heures par jour avec une ouvrière pour faire ses robes et son trousseau. Elle était gentille comme tout en me racontant sa petite histoire. Quand elle disait « mon fiancé », ses yeux rayonnaient, ses lèvres se gonflaient comme pleines de baisers; sous son air candide et recueilli, elle semblait consacrée par le bonheur. Elle m'a fait envie, avec ses doigts piqués par l'aiguille. Elle m'a montré sa bague, un tout petit saphir entre deux demi-perles. « C'est mon seul regret, « avoua-t-elle, je ne tiens ni aux toilettes, ni aux bijoux, pourtant « j'aurais aimé, pour mes fiançailles, une belle émeraude couleur « d'espérance. »

« Que voulez-vous, oncle Jean? ça s'est fait tout seul, je n'avais pas eu le temps de penser, que mon émeraude était à son doigt et que nous protestions à qui mieux mieux, elle pour que je la reprenne, moi pour qu'elle la garde. C'est moi qui l'ai emporté, bien entendu. Et j'étais si contente de lui avoir enlevé son seul regret. Mais ce soir, quand, à table, maman s'est aperçu de la chose, ça n'a pas marché! C'est même allé très, très mal, et le calme n'est revenu, le calme de la consternation, que lorsque j'ai parlé


de rendre à Hubert le rubis et le brillant, s'il n'était pas content que j'aie disposé de l'émeraude. Alors papa est intervenu, a promis de tout réparer, en achetant une bague pareille à l'autre et m'a finalement envoyée dans ma chambre. M'y voici et comme j'y suis avec vous, Jean, cette orageuse soirée comptera encore parmi mes meilleures.

« Je suis triste, pourtant; comment est-il donc cet architecte dont le nom seul met au visage de ma petite amie un tel rayonnement d'amour?

« La forlune est une horrible chose, je la déteste! et j'adore ceux qui n'en ont pas.

« ISAURE, »

Jean se reprit à scruter le sens caché de cette lettre dont tant de fois déjà il avait paraphrasé le moindre mot.

Il discutait avec lui-même en arpentant la large avenue par où était partie Isaure, par où s'en étaient allées une à une toutes ses affections. Les rayons obliques du soleil doraient encore les fraiches prairies et coloraient au ciel d'étranges nuages jaunes, des nuages amincis. Une joie légère, une vague espérance flottait dans l'air lumineux. Jean se répéta une fois de plus les arguments auxquels, depuis des semaines, il tentait de résister « Puisque je dois aller à Bordeaux, pourquoi ne pas aller aussi à Paris? Avec un billet circulaire, les frais ne seraient pas énormes. Raisonnablement, même en ne songeant qu'à mes intérêts matériels, je dois fairece voyage. Et je verrai au moins une fois Isaure. » Au fond, il savait bien que toute la question, pour lui, était là. Mais il voulait se justifier à ses propres yeux plus encore qu'à ceux des autres, il voulait pouvoir expliquer l'évidente nécessité de cette brusque décision, il voulait que le marquis, MarieJosèphe, et même la fidèle Mélano la trouvassent toute naturelle. A présent que sa résolution était prise, le calme lui revenait. Il rentra à la maison, plein d'ardeur pour le surcroît de besogne qui devait lui assurer quelques jours de liberté. II était absorbé par son travail quand la porte de son burean s'entr'ouvrit Monsieur, c'est Mademoiselle qui vient d'arriver, dit la voix agitée d'Ambroise.

Mademoiselle? Quelle Mademoiselle? s'écria Jean. Une voix fraîche lui répondit

Moi, oncle Jean, moi, Isaure! Vous ne m'attendiez pas? Ah! non, par exemple, d'où venez-vous? Qu'y a-t-il? Qui vous a amenée?

Un homme d'équipe.


Et comme Jean, stupéfait, debout, pâle, demeurait tout saisi devant elle, elle s'approcha les mains tendues.

Eh bien, c'est tout ce que vous me dites? Vous n'êtes donc pas content de me voir?

Si, oh! si, mais je m'attendais si peu. je ne comprends pas. comment êtes-vous ici. toute seule. Et votre mariage? Elle eut un geste tranchant de la main.

Rompu, cassé, et pour de bon cette fois, j'espère. Alors vous vous réfugiez chez moi, dit Jean la voix haletante. Je me réfugie à la maison, rectifia-t-elle très doucement, et aussi un peu vers vous, oui, Jean, un peu vers vous. Me le reprochez-vous?

Trop ému, il ne répondait pas. Elle le regarda, puis s'assit, comprenant qu'elle ne devait pas s'offenser d'un tel silence. J'ai passé de mauvais mois, Jean; ce mariage était un cauchemar; dès le jour où j'y ai consenti, je n'ai plus pensé qu'à le rompre. Mais tout le monde m'y poussait, Hubert était d'une impardonnable patience, toutes mes sottises passaient pour des gentillesses, toutes mes impertinences pour une aimable coquetterie il était décidé à tout me passer, quoi que je fisse; maman me grondait, mais réparait infatigablement toutes mes gaffes volontaires. Papa avait des airs peinés qui m'empêchaient de lui crier tuez-moi plutôt, mais épargnez-moi ce mariage. et personne ne voulait me comprendre! Enfin hier a éclaté la crise de délivrance. On avait fixé le jour du mariage, j'étais d'une humeur exécrable. On est venu à parler de vous, Jean, de votre industrie et figurez-vous que Hubert imagine de vous critiquer, de prétendre que vous auriez dû au moins changer de nom pour vous livrer à ce travail. Ah! ç'a été plus fort que moi « Monsieur Chenilleau, lui ai-je dit, renoncer à son nom pour en prendre un autre n'est pas dans le goût de tout le monde! » Il y avait vingt personnes au salon; un silence de mort a accueilli ma déclaration. Je me suis levée et je suis sortie. Maman m'a suivie, absolument hors d'elle. Je n'ai pas osé regarder papa. Après la scène que vous pouvez imaginer, je me suis enfermée dans ma chambre, et ce matin, de grand matin, je suis partie.

– Qu'avez-vous fait? murmura le jeune homme consterné. Elle leva vers lui des yeux pleins de larmes.

Où vouliez-vous que j'aille, sinon vers vous? demanda-t-elle. – Oh! ma petite Isaure, qu'avez-vous fait? répétait-il, toujours debout devant elle.

Oui, c'est vrai, avoua-t-elle, j'aurais pu demander asile à ma tanteNora, je n'y ai même pas pensé. Je n'ai pensé qu'à vous, Jean. 25 AVIIIL 1908. 21


Ils se turent tous les deux, comme accablés. Jean ne pouvait proférer une parole, il était trop troublé et se dominait de tout son effort pour ne pas prendre dans ses bras l'enfant malheureuse qui venait à lui. Elle, tremblante, brisée enfin par la tension nerveuse de ces vingt-quatre heures, pleurait silencieusement, la tête entre ses mains.

Il restait près de la cheminée, n'osant s'approcher, trop peu maître de lui encore.

Vos parents savent-ils où vous êtes? demanda-t-il enfin. Elle fit signe que non sans découvrir ses yeux.

Et vous arrivez ainsi chez moi, toute seule, murmura Jean. Je ne vous gênerai pas, dit-elle très bas.

Ah! il ne s'agit pas de cela. Vous êtes une enfant, vous ne comprenez pas, Isaure.

Il hésitait, la voix sèche se brisant dans sa gorge. Qu'est-ce que je ne comprends pas, dites? demanda-t-elle avec douceur.

Qu'il ne fallait pas, à votre âge, venir ainsi chez moi; je ne suis pas encore un grand-père présentable, balbutia-t-il, s'efforçant de sourire. Mais vous êtes une enfant, vous ne savez pas. Elle se leva et s'approchant du jeune homme

Si, je sais, Jean, répliqua-t-elle d'une voix chaude, je comprends, je sais, je sais. ce que vous savez aussi. Ah! mon Jean. D'un élan irrésistible, le jeune homme avait ouvert les bras Isaure!

Déjà confus de son geste, il voulait la repousser. Mais, blottie contre lui, elle murmura de sa voix enfantine d'autrefois Gardez-moi, Jean, gardez-moi toujours.

La première, Isaure s'arracha à ce rêve.

Maintenant, dit-elle, qu'allons-nous faire?

Jean fronça les sourcils, soucieux.

Il faut télégraphier à vos parents, d'abord, ils ne seront pas fort satisfaits.

Ces vingt-quatre heures d'inquiétude les disposeront peutêtre à l'indulgence.

Si je vous reconduisais vers eux.

Jamais! je ne bouge plus d'ici.

Il sourit, heureux malgré luidecettefoliequ'illuifallaitcombattre. Vous en bougerez tout de suite, au contraire, je vais de ce pas vous conduire à Marie-Josèphe.

Vous me chassez, c'est abominable! Vous accueilleriez mieux une mendiante. Mais je ferai ce que vous voudrez! avec vous, je suis toujours docile. Vous seul, Jean, savez manier mes


qualités et mes défauts. Il y a longtemps que je m'en doute. Voyez-vous, ajouta-t-elle en riant, c'est pour mon perfectionnement moral que je veux vous épouser. Ce n'est qu'entre vos mains que je puis devenir une femme passable. Jean, je suis heureuse! Isaure, je n'ose pas l'être.

Il faut vouloir son bonheur, il faut le saisir de vive force, il ne faut pas trembler. Moi, je n'ai pas peur. J'ai rompu ma chaîne, je saurai bien m'en forger une autre.

Jean plongeait ses yeux dans les yeux ardents d'Isaure. Sa raison, en cet instant, se laissait convaincre, il fortifiait son cœur à cette voix résolue.

S'il le faut, reprit la jeune fille, j'entrerai dans un couvent! Vous briseriez toutes les clôtures

Pour courir à vous? Cela se pourrait.

Ils se regardèrent muets, les mains unies, écrasés par ce bonheur trop grand.

Je suis heureuse, murmura Isaure la voix défaillante. Mais lui, déjà ressaisi, la repoussa doucement.

Non, non, je ne puis vous garder ici, il ne faut pas, je ne dois pas.

Elle s'entêta tendrement.

Si, Jean, vous me garderez. Vous voyez bien que je n'en puis plus; demain nous ferons ce que vous voudrez, mais aujourd'hui je reste près de vous. Ah! mon Jean, il y a si longtemps que je voulais cette heure, ne me la gâtez pas. A présent j'ai tout brisé, je n'ai plus que vous, je ne veux plus avoir que vous. Pourquoi toujours penser à de vilaines choses raisonnables? La sagesse, c'est d'être heureux, ce n'est pas d'être riche, ce n'est pas d'avoir l'approbation du monde. ce n'est pas de tout sacrifier aux usages. Oui, je sais, j'ai manqué de correction, on me grondera plus tard, et ce sera très bien; mais je voulais être heureuse, et je le suis, Jean, oh! je le suis. Vous vous taisez. vous voudriez être sévère, vous m'en voulez un peu. je lis tout cela dans vos yeux. et aussi que vous avez peur de papa, ah 1 n'y pensons pas. moi je n'ai peur de rien puisque je suis avec vous. Vous m'aimez, Jean, c'est tout ce que je veux savoir.

Oui, je vous aime! je.

N'ajoutez rien. Laissez-moi me noyer dans la joie. Vous verrez. tout s'arrangera. Demain j'écrirai à papa. à Hubert aussi. S'il m'aime, il comprendra! Et s'il ne m'aime pas, Il sera vite consolé. Vous voyez comme c'est simple. On n'ose pas être heureux, c'est pour cela qu'on ne l'est pas, voilà tout. Mais nous, nous oserons.


Peu à peu les paroles d'Isaure se ralentissaient, sa tête lasse s'appuya à l'épaule de son ami. Mais Jean se dégagea. Elle s'excusa, ne comprenant pas ce recul soudain. 11 fallait bien que je vienne, puisque vous ne veniez pas. Et vous m'aimiez pourtant. Et vous me laissiez aller à mon malheur sans même tenter de me retenir.

Le pouvais-je? Isaure, reprit-il tristement, je me reproche déjà ces minutes de joie; je vous serai éternellement reconnaissant de ce que vous m'avez dit, de ce que vous vouliez faire, mais je ne puis pas l'accepter, je ne le dois pas. Vos parents ne consentiront jamais et ils auront raison.

Oh!

Il prit entre les siennes les petites mains rebelles qui protestaient. Taisez-vous, laissez-moi parler. Il faut bien pourtant que je vous dise quelle est ma vie, la vie obligatoire que s'imposerait quiconque s'attacherait à moi.

-Je sais. nous n'irions pas au bal et nous ferions des pâtés! 1 Oui, reprit gravement Jean, tous les jours, tous les mois, toutes les années nous resterions à Mondastruc, sans visites, sans réunions, sans jamais exhiber vos jolies toilettes, sans théâtre, sans concert, sans voyage.

Ça m'est égal! Et puis vous exagérez un peu, Jean, vous noircissez à plaisir pour voir si je suis brave. Eh bien, oui, nous vivrons à Mondastruc, nous nous promènerons dans les bois comme autrefois toute la journée. Le soir, c'est entendu, nous travaillerons; vous ferez vos comptes et je collerai des étiquettes. Puis nous achèterons un automobile, et nous partirons tous les deux, nous volerons à travers le monde, semant sur notre route notre joie et nos terrines. Vous verrez, Jean, quelle gentille vendeuse je ferai, je doublerai votre clientèle. Je me charge des vieilles douairières. Et d'abord, pour nous concilier tout le monde, conclut-elle triomphalement, nous enverrons à toutes nos connaissances, en guise de lettre de faire part, un superbe pâté. C'est alors qu'on bénira ma rupture avec des Goblettes. Que dites-vous de mon idée, Jean?

Je dis que vous êtes une chère petite folle, répliqua Jean d'une voix lassée. Allons, enfant, venez, je vous emmène à Arjac. J'y suis attendu pour dîner.

Elle eut un geste de prière, ouvrit les lèvres pour protester et pourtant se leva docile à la volonté de Jean.

Puisque vous le voulez, murmura-t-elle.

Et malgré l'émotion, malgré la fatigue, ils s'en allèrent tous deux à travers les bois fleuris de muguets, dans le doux crépuscule.


XVIII

Cette nuit-là Jean ne se coucha pas. Il erra dans la campagne, cherchant tour à tour et fuyant sa pensée. Isaure, exténuée de fatigue, était restée à Arjac.

Elle me plait, cette petite, avait déclaré le marquis en reconduisant Jean à la porte du parc; certes son escapade n'est pas un exemple à citer dans les familles, mais au fond je l'absous. Et, tu sais, il y autre chose que tu ne dis pas, et que j'approuve aussi. Oh! inutile de protester. Elle ne sait pas dissimuler cette enfant, son regard fixé sur toi est le plus clair des aveux. Je comprends, tu ne peux rien me dire encore, et je n'insiste pas, mais sache bien, mon garçon, que ton vieil ami serait profondément heureux si la vie te souriait enfin. Le jeune homme avait refait en sens inverse le chemin parcouru à deux quelques heures auparavant. Mais déjà le charme se dissipait, l'ivresse fugitive tombait au cœur de Jean. Il comprenait l'inanité du rêve entrevu, la folie délicieuse des minutes enfuies. Non, certes, il ne pouvait accueillir l'élan qui jetait Isaure entre ses bras. Toujours il lui serait reconnaissant de ce don généreux qu'elle avait voulu lui faire. Il ne l'accepterait pas. Isaure s'ignorait elle-même, elle ne savait pas, à vingt ans, combien lui serait longue cette obscure existence de médiocres soucis, sans les joies brillantes qu'elle aimait, sans éclat, sans plaisirs, sans toilettes, sans succès. Son amour s'éteindrait dans la monotonie des jours moroses, et quelle douleur, alors, devant ses regrets inavoués! Non, mieux valait la faire pleurer maintenant, pleurer avec elle le beau rêve impossible, et suivre chacun sa route avec un souvenir intact au fond du cœur.

Il se disait ces choses sages. Mais, surtout, lui qui, stoïquement, avait tout supporté de son rude destin, il se sentait faible devant la joie, devant l'amour il s'était préparé à une vie de sacrifice, et à présent que le bonheur s'offrait, Jean s'y dérobait avec effroi. Il n'avait plus, ainsi que l'avait dit Isaure, le courage ni la force de vouloir être heureux. Un instant, pourtant, il songea qu'avec lui il condamnait la jeune fille, qu'il ne suffit pas de souffrir soimême pour avoir le droit de faire souffrir ceux qui vous aiment, que les actes négatifs peuvent, comme les autres, entraîner des conséquences et des responsabilités, qu'il pouvait se tromper, après tout, que l'on ne peut, même dans la recherche du bien, substituer sa sagesse et sa volonté à la volonté et à la décision d'un autre.

Mais ces pensées étaient trop nouvelles, il les repoussa comme


des tentations. Tout son passé veillait sur lui, son respect de la tradition, sa déférence pour l'ainé, son culte de la famille. Il tenta de s'imaginer Isaure comme pendant trente ans il avait vu sa mère, en robe de laine sombre, veillant aux soins du ménage, visitant les pauvres, soignant les malades, préoccupée de la lessive et des confitures, partageant ses journées entre la lingerie, le jardin et la chapelle, humble, dévouée, modeste, impersonnelle. Mais il n'y parvint pas. C'était le doux visage de Marie-Josèphe qui se plaçait obstinément dans le cadre familier.

Et Jean comprit tout à coup qu'en acceptant Mondastruc, il s'était donné à lui plus encore qu'il ne le croyait, qu'il s'était voué à son idéal sévère et que rien jamais ne l'en pourrait détourner. C'était à la vieille demeure qu'il avait consacré tout son cœur, comme toutes ses forces, comme toute sa vie. C'était elle, elle seule, l'arbitre de sa destinée.

De bonne heure, dans la matinée, Jean retourna à Arjac. Le soleil maintenant brillait haut dans le ciel d'un bleu éclatant. Il dorait la forêt épaisse, embrasait la verte prairie, et le jeune homme se souvenait des chères promenades, des courses folles d'autrefois qui ne reviendraient plus jamais. Il entendait Isaure lui crier de sa voix joyeuse « Oncle Jean, venez avec moi. » Il se raidit, ferma rigidement son cœur aux pensées douces, se força à marcher plus vite. Il n'apportait pourtant que de la peine à celle qui confiante l'attendait. Mais il sentait qu'il lui devait au moins une explication loyale et sincère, que ce serait lâche de s'y dérober, de se retrancher derrière l'inévitable refus de Raymond. Ce fut pourtant avec un réel soulagement que Jean trouva d'abord Marie-Josèphe seule dans le petit salon.

Eh bien? demanda-t-il hâtivement.

C'est à vous que je pose la question, répliqua-t-elle. Isaure vous a tout raconté? Alors vous comprenez que je ne puis pas, je ne puis pas.

Mlle d'Arjac le regarda tristement, longuement, tandis qu'une souffrance assombrissait ses yeux gris.

Vous l'aimez, et elle vous aime, articula-t-elle lentement. Eh bien, épousez-la.

Mais vous savez bien que c'est impossible, s'écria le jeune homme, que jamais, jamais, ses parents n'y consentiront, que je ne puis pas me marier, moi, voyons.

Comme elle ne répondait pas, il s'assit auprès d'elle, et lui saisissant la main pour mieux forcer son attention Voyons, Marie-Josèphe, vous qui ne m'avez jamais manqué,


vous me comprenez bien, n'est-ce pas? Je ne puis pas prendre cette enfant. Elle serait malheureuse. Comment voulez-vous que je l'enferme ici, dans ma vieille maison peuplée seulement de rudes devoirs et d'austères souvenirs, elle si jeune, si gaie, si brillante.

Si riche. acheva Marie-Josèphe comme un reproche. Ah! Jean, c'est votre orgueil qui parle en ce moment.

C'est ma dignité. Voulez-vous, après tout ce que j'ai souffert, m'entendre accuser d'avoir capté une fortune? On le dirait, n'en doutez pas, et Raymond lui-même me le jetterait à la face. Il y verrait une revanche, et quelle revanche! faire de sa fille, sa fierté et son seul amour, la pauvre femme d'un infime commerçant. Jean!