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Full notice

Title : La Revue hebdomadaire : romans, histoire, voyages

Publisher : (Paris)

Publisher : Librairie Plon (Paris)

Publication date : 1904-03

Contributor : Laudet, Fernand (1860-1933). Directeur de publication

Contributor : Le Grix, François (1881-1966). Éditeur scientifique

Contributor : Moulin, René (1880-1945). Directeur de publication

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : French

Format : Nombre total de vues : 449435

Description : mars 1904

Description : 1904/03 (A13,T4).

Description : Collection numérique : Arts de la marionnette

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k405620q

Source : Bibliothèque nationale de France

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34350607j

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

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N | 4 PRIX 50 CENTIMES La Revue hebdomadaire

TREIZIÈME ANNÉE

Rédacteur en chef RENÉ MOULIN

5 MARS 1904

SOMMAIRE

I. La Corée, par XXX 5 II. PetifPène(Sowvenirsd'unmioche) (suite), parJ.VmCR~T. r' 11

III. Lettres inédites de Léon XHi'(W'*}- '̃'̃ '̃ 23 IV. Les Bals de l'Opéra, par François-L. BRUEL. 42 V. Fileuses de lin, Fileuses d'amour, poésie, par Jean Nesmy 54

VI. L'Ambition de Richelieu avant son ministère, par L. Batiffoi 58

VII. Journal du voyage de M. et de Mme Gerrvais Courtellemont au Yunnan, par Gervais

C0URTEI.1.EM0NT (suite). 71

VIII. Les Miettes de la vie, par Bixiou 83 IX. Les Idées au théâtre, par Ch. Levif 86 X. L'Histoire au jour le jour. 95 XI. – Roman Faut-il aimer? par Georges Sauvin (suite). 99 XII. /fomun.-IiaFind'Atlantis.parJeanCARREREfsKjVe). uy Revue féminine Mme NELLY DE LACOSTE. la Vie parisienne Jean de Clèrës.

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Les billets sont valables 20 jours et la validité peut être proîong-ée une ou deux fois de 10 jours, moyennant 10 pour roo du prix du billet. Ils donnent droit à deux arrêts en cours de route, tant à l'aller qu'au retour. De Paris à Nice 1" classe, 182 fr. 60 2' classe, 131 fr. 50.


LES RENTES VIAGÈRES Les rentes viagères ont pris, depuis quelques années, un développement, considérable qui s'explique par l'avilissement progressif du loyer de l'argent.

Au moyen de la rente viagère, un vieillard peut assurer son indépendance pour la fin de ses jours. Deux époux sans enfants peuvent améliorer leur situation présente et avoir la certitude que le décès de l'un d'eux ne diminuera pas les ressources de l'autre. Un industriel, un commerçant, un simple particulier peut, gràce à un sacrifice une fois consenti, fournir à un ancien ouvrier, à un ancien commis, à un ancien serviteur, les moyens d'existence qui lui font défaut à l'âge où il n'a plus la force de travailler.

Les rentes viagères peuvent être servies par des particuliers, mais en général ce sont des sociétés qui en sont chargées; et. eneffet,ilya tout intérêt il s'adresser à elles. C'est ce qu'Edmond About a fait toucher du doigt dans un étincelant exposé de la théorie des rentes viagères Le jour même. a-t-il écrit, où le particulier encaisse le capital de son rentier, il se promet de ne pas servir longtemps la pension convenue. Un Volsque ou un Samnite n'a jamais été l'ennemi d'un Homain comme un rentier solide et bien vivant est l'ennemi du pauvre diable qui lui paye ses rentes. Remplacez le pauvre diable avide et nécessiteux par une Société de cent capitalistes aussitôt tout change de face; chacun des associés gagnera peu il la mort du vieillard. Enfin, et c'est le point capital, ils ne spéculent pas sur tel indivirlu, sur tel fait particulier ils opèrent sur des masses tous leurs calculs sont fondés sur une moyenne étudiée, connue, contrôlée par l'expérience. »

La plupart des Compagnies d'assurances sur la vie servent des rentes viagères, mais les capitaux vont de préférence à celles qui offrent les plus solides garanties. Or, la Nationale occupe, parmi les Sociétés similaires, une situation hors de pair; en effet, il ressort des comptes rendus publiés par les diverses Compagnies d'assurances sur la vie qu'aucune de ces Compagnies ne présente un excédent de garantie aussi considérable que celui de la Nationale.

Cette situation financière unique lui a valu la constitution d'un portefeuille de rentes viagères de premier ordre. LA NATIONALE

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LA REVUE HEBDOMADAIRE


TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C'% RUE GARANCIÈRE, 8


a Revue hebdomadaire TREIZIÈME ANNÉE

Rédacteur en chef RENÉ MOULIN

TomeIV. MARS 1904

LIBRAIRIE PLON

8, RUE GARANCIÈRE

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PARIS


̃ LA CORÉE

Nous continuons la série des études sur l'Extrême-Orient par la publication des quelques pages suivantes que nous venons de recevoir.

Écrites à Séoul, peu de jours avant l'ouverture des hostilités, elles intéresseront vivement nos lecteurs, par leur sincérité et la clairvoyance dont fait preuve leur auteur.

Séoul, janvier 1904.

Le nom de ce pays, déchiré par les rivalités brûlantes de la Russie et du Japon, signifie en langue indigène « calme du matin ». Son histoire et son aspect ne démentent pas moins cette étymologie respirant la douceur et la sérénité.

Lorsque, au douzième siècle, des émigrants chinois passèrent le Yalou « le fleuve du canard vert » pour peupler la péninsule coréenne, peut-être y trouvèrentils le calme, par contraste avec l'état social de la Chine à cette époque barbare. En tout cas, ce calme fut éphémère. Les luttes intestines; le renversement de la première dynastie, celle des Wang, par la dynastie actuelle issue de Mi-Tayo, soldat defortune; les invasions japonaises, les démêlés avec les Etats-Unis, la Chine et la France ont terriblement troublé la quiétude de la « nation ermite ». Longtemps elle s'est défendue contre l'envahissement des étrangers par une législation impitoyable punissant de mort toute tentative d'intrusion. Fin 1867, la compagnie de marins débarquée à Kang-Boa par l'amiral Rose pour amener le


gouvernement coréen à traiter avec celui de Napoléon III, fut accueillie par une fusillade meurtrière qui décima la colonne et la contraignit à battre en retraite. Depuis 1876, sous la poussée des événements, la Corée est entrée dans la voie des traités. La paix signée à Simonosaki le 17 avril 1895, entre la Chine et le Japon, a consacré son indépendance. Les habitants de Séoul, capitale de l'empire, se sont hâtés d'abattre l'ancienne porte de Chine pour y substituer un arc de triomphe destiné à immortaliser ce souvenir. Cet édifice, assez laid d'ailleurs, semble accentuer plutôt une ironie de l'histoire. A l'autre extrémité de Séoul, les Japonais ont élevé aussitôt un monument à la mémoire de leurs soldats tués pendant la guerre qui venait de finir une sorte de colossale baïonnette plantée dans un socle de pierre. Cet emblème symbolique domine Séoul comme une menace de conquête. En réalité, la Corée n'a secoué le joug nominal de la Chine que pour tomber sous la domination très effective du Japon qui la convoite secrètement.

Cette presqu'île montagneuse au sol rocailleux, aux sommets dénudés, aux rivières torrentueuses, n'a rien cependant d'une terre promise riante et féconde. L'intérieur est sauvage et peu habité-, si ce n'est par des fauves redoutables, des tigres notamment, dont la grande taille et la fourrure épaisse stupéfient le chasseur. A l'est, la côte s'élève inhospitalière et sombre. Au nord et à l'ouest, des milliers d'îles arides lui font une ceinture de rochers. A travers ces archipels stériles, dont beaucoup ont conservé les noms choisis par des Français, leurs premiers hydrographes, les navires, cinglant de Port-Arthur, gagnent l'embouchure de la « Rivière salée » et mouillent devant l'chemulpo, petite ville de 15,000 habitants, bâtie en étages avec des rues hautes et droites comme des échelles. Le chemin de fer qui relie Séoul à Tchemulpo traverse des


plaines marécageuses; côtoie des collines nues, rouges ou cendrées; franchit sur un pont immense les sables et les eaux grises du Han et s'arrête au pied d'une enceinte tartare.

La France a des intérêts importants à Séoul. Nos nationaux dirigent le service des postes; un magistrat français est conseiller légal du gouvernement et nos missionnaires exercent une influence considérable. La légation construite au-dessus de la gare domine la ville entière. En face, au premier plan, on aperçoit les légations étrangères, puis les murailles et les temples du palais impérial; au loin, à droite, la cathédrale catholique et à l'horizon un cirque de montagnes noires, aux pics aigus et décharnés. Une rue de 30 mètres de largeur traverse la ville, du nord-est au sud-ouest, dans toute son étendue. Cette voie, qu'un tramway électrique parcourt, n'est bordée que de maisons basses aux murs de terre, aux toits de tuiles lépreuses, à l'aspect minable. Un peuple uniformément vêtu de blanc sale, à la physionomie craintive, grouille dans les ruelles fétides de ce cloaque qui constitue la capitale de Sa Majesté King-li-Fin.

Le palais impérial lui-même n'a rien d'architectural, ni de majestueux. Si l'on y obtient audience, il ne faut pas s'attendre à un spectacle de luxe asiatique. Après avoir franchi le seuil gardé par des soldats équipés à la japonaise, on traverse une série de vestibules et de salles aux tapis criards. L'empereur, assis sur une modeste estrade, derrière une simple table, accueille ses visiteurs avec un sourire affable auquel s.a robe et son bonnet coréen ajoutent encore quelque bonhomie. Pauvre empereur, qui tremble au fond de son palais où les Japonais ont assassiné sa femme dont ils redoutaient le patriotisme; pauvre roi dont le trône chancelant, entre l'enclume et le marteau, croulera bientôt au milieu de l'incendie prêt à embraser l'Extrême


Orient! Son royaume est l'enjeu de la lutte sourde engagée entre l'empire du mikado et celui des tsars. La Russie enserre de tous côtés les frontières coréennes. Maîtresse à Dalny et à Port-Arthur, elle ne demande qu'à passer le Yalou pour ramifier jusqu'à l'extrémité de la péninsule le réseau gigantesque du Transsibérien.

De son côté, le Japon a depuis longtemps des vues sur la Corée qui fut sienne autrefois s'il faut en croire la légende de l'impératrice Zingo-Kougo. Aux temps des vieilles épopées, cette Sémiramis nippone conquit la Corée, et pendant trois années de combats héroïques garda dans son sein, par le pouvoir d'une magique amulette, l'enfant miraculeux qui fut plus tard Hachiman, le dieu de la Guerre! Cette légende, dont il ne faudrait pas sourire à Tokio, trahit au fond les aspirations du Japon. Ses traditions, ses intérêts politiques et ses besoins économiques le poussent impérieusement vers la Corée. Il faut un débouché, des terres nouvelles à ce peuple hardi et prolifique qui se sent à l'étroit dans ses îles, admirables sans doute, mais incapables de produire le riz nécessaire à leurs trop nombreux habitants. Cette population sans cesse multipliée s'accroît dans des proportions démesurées.. Elle atteint une densité de m habitants par kilomètre carré, alors qu'en Chine, où l'on a déjà tant de peine à ne pas mourir de faim, ce chiffre ne s'élève qu'à 103. Le problème ne semble pas pouvoir se résoudre par une émigration pacifique, ni même par une infiltration graduelle. Le Japon rajeuni, animé d'un patriotisme ardent, guerrier jusqu'aux moelles et fier de ses faciles succès sur la Chine, est trop impatient de franchir les digues opposées par les peuples d'Europe à son action extérieure. A force de sacrifices qui l'ont gravement obéré, il s'est créé une marine magnifique, une puissante armée. Les masses, qui ne raisonnent


pas plus en Orient qu'en Occident, ont une confiance aveugle dans le succès des armes du Japon. La souscription récemment ouverte pour couvrir les frais d'une expédition éventuelle a reçu l'obole des plus pauvres; la foule attend impatiente l'annonce d'une guerre contre la Russie. La crise est imminente. L'expansion pacifique de la Russie va se heurter à l'expansion belliqueuse du lapon. Depuis le commencement de janvier, l'anarchie fomentée par des émissaires nippons sème la terreur à Séoul les 8,000 hommes de l'armée coréenne se révoltent menaçants l'empereur King-li-Fin se prépare à fuir sa capitale les croiseurs étrangers réunis en rade de Tchemulpo ont débarqué des marins destinés à la garde des légations. Chacun sent que le conflit fatal approche. Qu'un coup de fusil éclate, et la Corée ne sera plus qu'un champ de bataille où Russes et Japonais s'entre-tueront.

Qui remportera la victoire?

Si l'on jette un coup d'oeil sur les flottes en présence (1), la balance des forces semble indécise. Les Japonais lutteront avec cette audace et ce mépris de la mort qui sont l'apanage de leur race mais les Russes, aussi braves et mieux entraînés, ont ce qui manque au Japon une base d'opérations terrestre absolument sûre et des ressources immenses. Il est probable qu'après la première grande action navale (1) Forces comparées de la Russie et du Japon en ExtrêmeOrient

RUSSIE JAPON

Grands cuirassés. 9 6 Petits cuirassés ou croi-

seurs cuirassés 5 8 Croiseurs. 16 ig Contre-torpilleurs. 31 i8 Total des gros canons. 874 904 Total du tonnage des

grands bâtiments 219.000 tonneaux. 208.000 tonneaux.


les avaries et les pertes se balanceront. Mais alors les armées du tsar, sans cesse renforcées par la voie du Transsibérien, viendront fatalement à bout de leur téméraire ennemi. Les soldats du mikado qui auront pris pied en Corée finiront par succomber sous le nombre, et seront rejetés à la mer. ·

Alors ce sera l'écroulement des rêves de grandeur dans lesquels le Japon se voit maître de l'ExtrêmeOrient, la ruine financière, la crise sociale, la réaction violente contre les idées modernes qu'on accusera des malheurs de la patrie. Et peut-être même, au pied du volcan éteint dont la cime neigeuse se dresse à l'horizon de Tokio, la révolution grondera-t-elle furieuse à l'assaut du trône sacré que ne protégera plus le chrysanthème mystérieux.

XXX.


PETIT PÈNE(I)

(SOUVENIRS D'UN MIOCHE) (Suite)

III

VOCATIONS

J'étais encore tout mioche, à peine d'aplomb sur mes courtes jambes à fossettes, quand s'éveillèrent en moi les premières velléités de vocation. De très bonne heure, je me plus à me représenter l'avenir, ou plutôt à me contempler moi-même, par avance, au cours de ma vie, dans les avatars les plus variés et surtout les plus glorieux; car je n'eus jamais que des ambitions très nobles, encore que maintes fois baroques. Elles avaient toutes un caractère commun d'être soudaines ainsi que certaines passions, et non moins éphémères. Vite épris d'un idéal nouveau, je ne m'attachais à aucune. L'essentiel était pour moi que chaque carrière convoitée m'offrît un poste éminent, où je fusse le point de mire de l'humanité très docile et très humble. D'abord, le képi tout lauré, tout flambant d'or, tout éclaboussé de rayons, le ruban rouge, la croix, les (i) Voir la Revue hebdomadaire, numéro 12.


étoiles et surtout le sabre arrogant du général LaBrière, vague cousin une fois entrevu chez nous, avaient certain jour laissé dans mes yeux une telle lumière que, pendant au moins une bonne semaine, le monde des bourgeois, des pékins, comme disait le général, des gens pâles sur qui rien ne scintille et dont le regard est mat, s'abolit pour moi, s'abîma dans une ombre effroyablement dense et noire.

Mais la vue d'un casque de sapeur-pompier m'avait fait, peu après, rêver d'une gloire à mon avis plus haute. La magique formule « commander' sous le feu » qui me faisait piaffer comme un cheval de bataille, me paraissait infiniment plus applicable à un capitaine de sapeurs-pompiers qu'à tout autre militaire. Être pompier, c'était être deux fois soldat. Je m'improvisai donc une âme de pompier; et, quelques jours durant, je cédai au charme de me mirer en des apothéoses où, parmi des nuages de fumée noire ou grise, fièrement flamboyait mon casque.

Puis, m'avait tout à fait séduit le métier fantastique de l'allumeur de réverbères, muet fantôme des crépuscules, au pas de velours, furtif et leste, toujours seul, menant de son sceptre immense, dont le bout piquait au long des rues et des quais une lueur dansante, la ronde des bêtes et des formes de la nuit papillons noirs, hiboux, chauves-souris, démons et croquemitaines.

Un beau dimanche, dans l'église de Saint-Pierre-laBourdigue, je demeurai fasciné par le geste du curé bénissant la foule, en la signant d'une vaste croix tracée dans l'air avec l'ostensoir. Et pendant bien des nuits car cette vocation fut plus solide que les autres mes sommeils furent enchantés par l'éblouissante vision des chasubles tissées d'or, des ciboires tout gemmés, et des chapes au dos desquelles, a milieu de rayons, reposait sur le livre des sept sceaux


le doux Agneau pascal. Et je faisais, moi aussi, tenant en main le Sacrement très auguste, le signe de la croix, tandis que dans une épaisse nuée d'encens que perçaient à peine les flammes des cierges, dans le rire argentin d'une sonnette, des foules s'effondraient devant moi, en des agenouillements d'adoration et de prière.

Une autre carrière particulièrement glorieuse à mes yeux dans ces temps lointains était celle de chef de musique militaire. Oh d'un coup de baguette magique déchaîner des orages, ou les brusquement apaiser; faire tour à tour mugir et murmurer les voix de l'orchestre; d'une main lancer le tonnerre dans la grosse caisse et la caisse roulante, comme un bon Dieu; tarabuster des clarinettes indolentes, rabattre la fatuité narquoise des bassons, manier à sa volonté tant d'éléments, les discipliner, les fondre, me semblait une des plus hautes gloires qu'une ambition humaine pût briguer.

Mais mon culte le plus fervent fut pour ces êtres plus qu'humains, masqués de noir, qui, dans l'étendue, parmi des champs, des prairies, des vignes, des landes, au fond de gouffres, sur des cimes, au bord de l'eau, dans la plaie béante d'une montagne, lancent à toute vitesse sur deux longs serpents qui s'étirent vers l'infini un formidable monstre d'Apocalypse, d'où sort en grondant une nuée de vapeur et dont les sifflements font envoler les hirondelles. Le monde me paraissait bien appartenir à ceux-là qui le parcourent, croyais-je, à leur fantaisie, plus vite que le cheval le plus agile, à ces tout-puissants dompteurs du colosse appelé locomotive.


IV

SOUS LES ORMEAUX DU PEYROU

La vieille promenade du Peyrou, lieu de rendezvous favori des tout petits bambins, des nounous, des bonnes et des soldats, me ravissait d'un triple charme il y avait d'abord ses arbres vénérables; puis, le marchands d'oublies; enfin, et surtout le groupe des très nobles vieillards paisibles retraités dont les embonpoints augustes flânaient au long des allées. Ah 1 ces arbres, les plus grands que j'aie jamais vus, et les plus beaux des troncs énormes, ridés très profondément, tout noirs à la base, en haut perdus dans du vert, mais dans un vert, maintenant disparu d'icibas, si tendre, si gras, si riche; dans du vert de plus qui chantait, oui, qui chantait, non pas avec des mots et des sons prolongés comme grand'mère, mais avec et de petits cris très courts et très perçants, infiniment drôles.

Le marchand d'oublies, lui, nous apportait le petit émoi du jeu de hasard, et le plaisir de satisfaire notre gourmandise. Nous ne manquions jamais de nous laisser prendre au catacla, catacla, cla, cla de l'instrument dont il se servait pour appeler les mioches. Et nous faisions tourner très fort, très fort, la manivelle. Puis, anxieux, penchés sur la caisse ronde, nous attendions l'arrêt du sort. Et l'on partait, en croquant la légère et croustillante friandise, non sans réserver leur part aux cygnes noirs du bassin.

Mais le charme suprême du Peyrou, c'étaient –glorieux, solennels, bedonnants les vieux très blancs, parés de superbe et de majesté anciens professeurs, anciens militaires, anciens magistrats, qui,


dans l'ombre fraiche et délicatement verdie des antiques ormeaux, quotidiennement péripatétisaient. Le plus souvent, ils allaient en bande de six. Et ce nous était un plaisir rare, à ma soeur et à moi, de les voir gravement déambuler, soit sous le couvert du feuillage, soit à l'air libre, tout près du socle de l'immense et poncif Louis XIV, moitié Roi-Soleil, moitié César, dont la statue équestre s'érigeait au milieu du jardin.

Parmi les personnages qui composaient ce digne sextuor, il en était deux que Marthe et moi connaissions particulièrement vieux amis de nos parents qui, presque chaque jour, avec les formules surannées d'une très archaïque politesse, avec des saluts très profonds, venaient « solliciter » de notre mère « l'honneur de lui présenter leurs hommages ». Très familiers, en revanche, avec nous, les enfants, tout à fait de plain-pied avec notre candeur. Aussi, dans l'intimité de notre foyer, ne nous inspiraient-ils pas l'ombre de respect; et, sans vergogne, nous grimpions sur leurs genoux, leur tirions le poil ou dérobions leurs lunettes.

Mais il n'en allait pas ainsi au Peyrou. Dans ce cadre grandiose, toute leur majesté rayonnait. A leur noble obésité il fallait le plein air, l'épaisse voûte verte; enfin ce plateau élevé d'où l'œil se perdait en des perspectives sans fin. Et vraiment, dans ce site, du reste incomparable, ils nous semblaient tout autres plus grands et plus graves. Aussi, c'en était-il fait de nos familiarités du logis, et n'osions-nous pas plus les aborder que leurs compagnons inconnus.

Comme les allées étaient larges, les six vieillards y pouvaient marcher de front. Ils allaient à pas très lents, échangeant entre eux des propos sans doute sublimes, mais que nous n'entendions point. Et leur ascendant était tel, leur prestige s'imposait si naturel-


lement aux habituels promeneurs du Peyrou, que tout le monde marmots et bobonnes, nounous et soldats s'effaçait devant eux, se coulait discrètement au bord des allées, quand ils venaient à passer. Il y avait dans leur démarche, dans leur façon de transporter leur obésité, quelque chose de religieux; ce qui faisait dire de l'un d'entre eux, dont on demandait un jour des nouvelles à mon grand cousin Larvey, le mot suivant dont je n'ai pu rire que plus tard « M. Lazagne? Bah! Comment voulez-vous qu'il se porte? Comme le saint.sacrement, parbleu! »

Mais le plus merveilleux, c'étaient les évolutions harmonieuses et savantes de leur promenade. J'avais presque l'impression quelquefois que tout cela devait avoir été appris et concerté d'avance, comme une danse difficile. Parfois, comme à un signal, pour nous invisible, le centre de la vénérable file s'arrêtait; les extrémités se rapprochaient, et tous, incurvés en C, appuyés sur leur canne, ou les mains croisées sur les reins, soudain très intéressés, très attentifs, suivaient sur le sol les dessins compliqués, les cabalistiques hiéroglyphes que traçait avec sa canne le plus vieux, le plus gros, le plus noble d'entre eux, barbiche blanche et rosette rouge. Puis, la canne se redressait, très haute, décrivant dans l'air des arabesques rapides et capricieuses. Et, comme si c'eût été un signal convenu, automatiquement les échines se redressaient, le cercle s'ouvrait et la rangée se reformait toute droite. Et dans leur glorieux sillage, à quinze pas, Marthe et moi, fascinés, nous allions, faute de canne, les mains croisées derrière le dos, nous arrêtant quand ils s'arrêtaient, marchant quand ils marchaient; suivant, nous aussi, le bâton magique; les regardant parfois se séparer par couples, se dédoubler en deux trios; enfin se rejoindre, toujours guidés par le jonc vainqueur. Cet homme, qui nous semblait conduire les cinq


autres, avait vite pris à nos yeux les proportions d'un être supérieur, d'une manière de héros, fait pour éveiller dans la pensée obscure des tout petits les premières velléités belliqueuses. A peine était-il homme par quelques traits de son être physique; encore y avait-il dans l'autorité de son geste, dans la beauté de son allure, dans l'éclat de son verbe sonore, quelque chose de plus qu'humain. Pour nous, il était revêtu d'une triple grandeur il tenait à la fois du dieu, du tambour-major et du maréchal de France.

Un peu de sa majesté s'épandait et rayonnait sur les autres.

Et tous ces vieux nous étaient infiniment chers. Aussi aspirais-je au temps, hélas! lointain, où, à mon tour, pourvu d'un ventre ovoïde, drapé dans la large houppelande à deux ailes, qui était le pardessus 'd'alors, les lèvres et le menton ornés de la crâne moustache et de la crâne barbiche blanches gravement je déambulerais sous les ormeaux du Peyrou, en compagnie d'autres ventres ovoïdes, d'autres larges houppelandes, d'autres barbiches blanches à mon tour vénéré, à mon tour admiré par les mômes aux mollets nus.

V

PREMIER JOUR DE VACANCES

Le jour où devait avoir lieu la distribution des prix l'école semblait, dès le matin, prendre la physionomie des êtres qui vont s'endormir. En bas, dans la cour, dans les études, dans la salle de fête, c'était encore le mouvement, la vie, même agitée. Mais, au premier étage et plus haut, déjà s'assoupissaient et classes et dortoirs. Ouf! c'était donc fini pour deux mois, l'ennuyeux labeur quotidien. Je me sentais émancipé,


délivré des impressions de lassitude que m'avaient laissées les derniers jours de l'an scolaire, et je savourais goulument la voluptueuse sensation que fait épa nouir dans l'âme des potaches l'aube suave des vacances.

Le soir, après les triomphes, après les couronnes, on s'en allait, le cœur léger, loin, très loin de la geôle maussade.

Et le lendemain, après une halte d'une nuit et d'une matinée à Montpellier, nous partions tous, sauf l'aïeule qui devait passer août et septembre chez notre oncle, le professeur Roumenc, pour le doux pays de Cadiargue.

Ah! ce départ de Montpellier! Et cette joie de penser qu'on allait tout de bon vivre le rêve de liberté en plein air, dans les romarins, dans les lavandes, dans les vignes aussi, aux longs bras retombants et lassés par les grappes, ce rêve constant et si doux des derniers mois de l'école

D'un faubourg où se trouvait remisée la voiture de grand-père, nous partions, au trot puissant et vite de Rubis et de Pégase que grand-père conduisait luimême. C'était le temps de demi-splendeur qui précéda les débâcles amenées par les maladies de la vigne. Et cette sensation de vitesse, la caresse de l'air violemment déplacé, le fracas mat des sabots sur la route dure et blanche, le cliquetis des mors, l'odeur même que dégageait la voiture quand, dans les moments où la course s'alentissait, le soleil dardait ses flèches de feu, la chanson de mon père, sans doute heureux de revenir au nid de son enfance, et d'y conduire sa nichée Combien de fois j'ai passé la rivière,

Pour préserver ton troupeau du loup,

tout cela, tout cela jaillit à la fois de ma mémoire, et ravive, malgré le temps, les couleurs jusque-là fanées


de ce jadis merveilleux où vagabonde ma pensée d'aujourd'hui.

Et c'était déjà quelque chose d'apaisant, de n'apercevoir plus les citadins, le mouvement des rues de Montpellier, et de renouveler connaissance avec la grand'route poudreuse et presque déserte où de loin en loin ballottait et clopinait quelque charrette indolente; où, dans une vapeur de poussière, roulaient les archaïques guimbardes qui conduisaient de Montpellier à Cadiargue, aux Gentelles ou à Saint-Roch-de-Laraussan, et dans lesquelles, derrière des vitres mouchetées de boue desséchée, roulaient, dodelinaient des têtes de citadins pour un jour émancipés, ou des rustiques venus de la ville et regagnant le mas ou le village. Sur le siège, rougeoyaient le nez du cocher et la face avenante et poupine du curé des Gentelles. Dans la marge de la route passaient aussi des chemineaux, chaussés d'espadrilles, casquettés de noir, et rythmant leur marche d'un mouvement régulier de leurs épaules houleuses.

Ah! cette poésie des grand'routes, surtout quand on est petit la poésie de l'étendue sans limites, de cette perspective qui fuit toujours là-bas, très loin devant nous, sans que jamais se rejoignent et se renferment les deux bords de la voie; la poésie de ceux qui passent, qui vont à leur dessein inconnu; la poésie des monts; la poésie des garrigues odorantes et pelées; la poésie même de la poussière vénérable de notre Midi, venue des lointains rochers qui s'effritent, des masures qui s'usent, des vieux clochers villageois dont s'ébrèchent les arêtes, sous le heurt de la faux jamais ébréchée dont le Temps blesse toutes choses A Saint-Roch, grand-père avait coutume d'arrêter ses chevaux pendant près d'une heure. Autour de l'église qui occupait à peu près le centre du bourg, les maisons se massaient, comme accroupies, les murs tout


noirs du côté où elles regardaient le nord, dorés sur la façade opposée. Elles étaient assez souvent séparées de la route ou de la rue par un mur peu élevé, et paré de profils et d'inscriptions au charbon ou à la craie. Leur entrée, à laquelle on parvenait par un escalier suspendu à la diable au flanc de la bâtisse et sans rampe, se trouvait en général à la hauteur d'un premier étage. Dans la cour de ces maisons, s'arrondissait ou s'étalait la ramure saupoudrée de blanc de figuiers rugueux et trapus.

Sur la place, en écho railleur aux parlotages féminins jaillissant de chaque porte, jasait une source fraîche où nous venions, chaque année, à la même heure et à peu près à la même date, pour ainsi dire rituellement, nous abreuver.

Et dans les ruisseaux, et sur laplacedeSaint-Roch, barbotaient ou déambulaient de concert canards, canes, canetons, caniches et galopins de l'endroit; ceux-ci mafflus, vigoureux, mâchurés et malpropres à souhait, haut retroussés nonobstant, le pan de leur chemise relevé jusqu'à la ceinture, selon l'usage au temps des raisins; sans vergogne affichant leur tutu replet, marqué d'une double fossette, et les trois plis grassouillets de leurs gaillardes petites cuisses. Plus loin, sur un banc, des retraités des champs, en leur patois, très gravement conciliabulaient. Clic! clac! Et l'on repartait, une fois les bêtes reposées, toujours dans le même tourbillon blanc, dans le fracas des sabots et le cliquetisdesgourmettes, dans les abois de tous les bassets de Saint-Roch. Mon Dieu! que ces toutous m'amusaient donc! Ils avaient une façon si plaisanté de trotter de cet impayable trot oblique des chiens, ou de galoper éperdument, à notre allure, tout crottés de la boue des ruisseaux, la langue hors, et se relayant pour les coups de gueule, par demi-choeurs. Messeigneurs, quel


vacarme Et, dans ce concert, toutes les voix les voix très hautes et rageuses des jeunes roquets plus féroces que les autres, plus obstinés, faisant en conscience leur apprentissage; les voix grondantes et convaincues des toutous d'expérience, qui, depuis des années, n'avaient pas laissé passer l'ombre du coche même le plus familier sans la saluer d'aboiements; et puis, les voix cassées, les voix lassées et rauques des vieux, très vieux caniches du pays qui continuaient d'aboyer chaque jour en trottinant, mais sans enthousiasme, comme de bons chiens-chiens un peu revenus de tout, plutôt par acquit de conscience, simplement pour montrer aux autres leur devoir.

.Et, tout d'un coup, l'on voyait se débander la meute. Quelques-uns, très rares, les plus petits en général, un moment continuaient encore le brouhaha; puis, bientôt, comme obéissant à une consigne, lâchaient pied et se taisaient à leur tour. Et tous les bassets alors, très calmes, complètement désintéressés de ce qui allait se passer hors de leur territoire, tout à fait apaisés, tournaient brusquement vers nous leur burlesque arrière-train, et regagnaient Saint-Roch, à l'allure tranquille de gens rentrant chez eux, une fois la tâche accomplie.

Le soleil, quand nous quittions Saint-Roch, était déjà très incliné sur l'horizon. Ce n'était pas encore le crépuscule, mais le prélude immédiat et calme infiniment d'une fin de journée d'été. La rumeur des cigales s'était tue; et les lentes sonnailles des brebis,' dans les lointains, discrètement tintinnabulaient, comme craignant de troubler la paix qui commençait d'envahir la campagne. La garrigue soufflait sur nous sa chère haleine de lavande et de thym.

Le .soleil baissait, baissait encore; et c'était l'enchantement du crépuscule.

Les montagnes se rapprochaient de nous, un peu


effrayantes avec leurs flancs à moitié noyés d'ombre. Un vent frais s'élevait; et tous trois, nous, les marmots, calmement nous nous blottissions dans les jupes maternelles.

Et c'était l'heure où parvenait soudain jusqu'à notre voiture, de la pénombre, là-bas, loin devant nous, l'ample symphonie qu'à chaque vesprée les crapauds du bassin de Cadiargue épandaient sur la plaine; symphonie très aimée, parce qu'elle était pour moi le premier appel de Cadiargue encore invisible. Et ce qu'il y a de rude et de rauque dans le chœur des batraciens, quand on les entend de près, ne se décelait pas encore. Toutes les voix nous paraissaient harmonieusement confondues; et nous ne percevions qu'une longue, longue note, renflée, puis adoucie, suivant un rythme très lent, jamais interrompue, et très grave aussi belle à coup sûr, au moins dans mon souvenir – aussi large, aussi solennelle que n'importe quelle autre voix du soir et de la nuit.

Habitué de très bonne heure à sentir pour moi tput seul, jalousement, je n'avais garde d'exprimer à mes frères que je pensais ne rien éprouver de tel, l'intime volupté que faisait doucement sourdre en moi la rumeur d'accueil des crapauds, enflant leur voix pour saluer cinq enfants de Cadiargue.

Ce premier soir à Cadiargue, tandis que partout commençaient à se fermer les yeux dans les vignes, dans les haies, en des creux de murs, j'entendais les grillons de leur grelot rythmer la berceuse qu'à la campagne entonne la nuit divine et douce à l'oreille de tous les êtres.

JOSÉ VINCENT.

(A suivre.)


LETTRES INÉDITES DE LÉON XIII (I> LETTRES DE PÉROUSE

(Suite)

A Sa Majesté le roi Victor-Emmanuel II, sur le mariage civil imposé par mesure d'exception aux populations de l'Ombrie. Sire, l'anomalie extraordinaire du mariage civil imposé comme loi aux populations de l'Ombrie, par un décret du commissaire sarde, en date du 31 octobre 1860 (série n° g2), n'a pas encore été jugée et appréciée selon toute sa portée et dans toutes ses conséquences. L'épiscopat de l'Ombrie, témoin depuis plus d'une année d'une série lamentable d'injustices et d'usurpations sacrilèges, trouve dans ce seul fait des motifs suffisants de gémir et de trembler sur le sort que réservent aux fidèles les tempêtes et les bouleversements actuels. Aussi les évêques n'ont-ils pas tardé à s'en plaindre. Dans leur protestation collective adressée au gouvernement au mois de décembre 1860, ils ont solennellement dénoncé cette (1) Voir la Revue hebdomadaire, 13e année, n01 4, 7 et io. (Histoire d'une famille romaine sous ^ancien État pontifical, d'après la correspondance inédite de Joachim Pecci, par Bover d'Agen. En préparation.) .)


mesure, comme ce qu'il y a de plus funeste parmi les innovations faites au détriment de la religion et des intérêts les plus sacrés de l'Église.

Les déplorables effets de cette malheureuse réforme ont déterminé les évoques, après plusieurs mois d'espérance, à publier naguère une Déclaration doctrinale où, soumettant cette réforme à un examen pratique, ils en dévoilent le caractère antireligieux, tout en faisant ressortir les points importants qui la mettent en désaccord avec l'enseignement catholique.

Que Votre Majesté me permette de lui faire tenir quelques exemplaires de cette déclaration. Il importe souverainement qu'elle voie dans son vrai jour une décision de cette gravité, portée par le caprice d'un gouverneur extraordinaire qui est venu, après l'invasion militaire, dicter des lois au nom de votre autorité royale. Ce fait toujours permanent jette le trouble dans les consciences et dans la morale publique et il réclame un prompt remède qui ne peut être appliqué que par le pouvoir lui-même d'où cette mesure émane. Un abus de pouvoir si manifeste n'eût pas été toléré en d'autres temps, et l'on n'eût point hésité à abroger une décision vraiment dictatoriale, en désaccord absolu avec ce que le gouvernement royal ordonnait pour les autres provinces. En faisant appel aux théories du droit appelé constitutionnel, on aurait remarqué que donner force de loi à un projet en délibération, en discussion et déjà combattu sur beaucoup de points; à un projet qui introduit des innovations dans le code civil, inflige des peines, change la nature des contrats, bouleverse les relations de l'Eglise et de l'État, porte atteinte à la religion dominante, place un seul pays dans des conditions sociales absolument différentes de celles des autres provinces, ne peut être le fait d'une promulgation pure et simple, ni celui d'un travail d'assimilation, non plus que l'exercice du pouvoir exé-


cutif. Si pour porter remède à l'énormité d'une semblable mesure on eût pesé tout cela, pourquoi n'agirait-on pas de même dans le cas présent, pour satisfaire aux justes réclamations de l'épiscopat ? ,Nul ne peut douter de la possibilité, de la facilité de remédier à cet état de choses, comme nous le demandons, après les exemples donnés par le gouvernement central luimême, lequel intervenant en matière de finances, d'enseignement. etc. n'eut pas de peine à modifier ou même à changer essentiellement par'des décrets postérieurs signés de Votre Majesté des décisions portées par le commissaire administrateur. Il ne s'agit d'ailleurs que d'exempter les diocèses de l'Ombrie,d'un projet qui n'eut jamais force de loi et ne fut jamais mis à exécution dans d'autres provinces. Il ne s'agit enfin que de justifier ce principe général, c'est que tout délégué a moins d'autorité que celui qui le délègue, et que ses arrêtés n'ont aucune valeur juridique. Daigne Votre Majesté rendre ce devoir de justice à la religion, la seule vraie, la seule reconnue et universellement professée dans toute l'Italie. Qu'on rende au mariage chrétien sa liberté religieuse et sa dignité surnaturelle. Qu'on fasse cesser cette exception malheureuse qui pèse si tristement sur les consciences de nos peuples; qu'on fasse disparaître cette institution hérétique qui, en sécularisant cet auguste sacrement, parvient à vicier le germe des relations domestiques et sociales et compromet la pureté de la morale et de la foi.

En attendant de Votre Majesté cet acte de répara- tion religieuse, j'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, etc.

Pérouse, 27 septembre 1861.


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A Monsieur l'Intendant Général de S. M. le roi Victor-Emmanuel II. En faisant la visite pastorale de mon diocèse, j'ai reçu la circulaire officielle du 23 septembre par laquelle vous m'annoncez l'application des sous-intendances royales aux provinces de l'Ombrie. En réponse à cette communication, il me paraît bon de faire les observations et les remontrances suivantes. Les nouvelles dispositions contenues dans les deux décrets du 26 septembre 1860 (n"43i4) et du 16 janvier 1861 (n° 4608), qui soumettent à l'arbitraire de l'Etat les revenus et les propriétés des bénéfices vacants, portent atteinte évidemment aux droits sacrés de l'Église. Comme elle a autant de droit à administrer son patrimoine qu'à le posséder à titre de propriétaire, jusqu'à présent, elle en réglait la gestion, dans ce diocèse, conformément aux principes du droit public ecclésiastique actuellement en vigueur ici comme dans tous les pays catholiques où ils n'ont pas été modifiés par des concordats; c'est-à-dire, .sous l'autorité d'une congrégation centrale résidant à Rome, qui se faisait représenter, dans les diocèses, par des administrateurs et des collecteurs spéciaux. Il faut citer parmi les constitutions du droit nouveau le Motu pr'oprio de Pie VI Catholicœ fidei du 19 juin 1817, qui attribue à la Propagation de la foi les revenus provenant des funérailles.

Aujourd'hui, par le nouveau système, on abroge d'un trait les règles canoniques qui régissent cette matière; on jette injustement sur l'Église une sorte d'interdit on met obstacle à la libre collation des bénéfices par le Placet royal, d'où il résulte que les intérêts religieux eux-mêmes peuvent être gravement lésés et


compromis. Et qu'on n'allègue pas, pour légitimer de si préjudiciables innovations, les anciens concordats entre le Saint-Siège et le royaume sarde, car ils ne peuvent évidemment s'appliquer aux provinces de l'Etat ecclésiastique soumises à l'occupation piémontaise ils n'ont ici aucune valeur juridique, d'autant plus que divers actes du gouvernement subalpin les ont essentiellement altérés sans le consentement du Saint-Siège. Il suffit de citer le décret du 1 1 mai 1852 et les deux autres du 21 et du 31 août 1853. Mais les règles fondamentales du droit civil luimême, promulgué en Ombrie à la suite de l'occupation sarde, s'opposent à l'esclavage qu'on voudrait imposer à l'Église, à l'aide des intendances. Car le code de Charles-Albert, après avoir sanctionné la librepropriété des biens ecclésiastiqùes dans les articles 418 et 433, reconnaît dans l'article 436 l'autorité du droit pontifical sur cette matière « Les biens de l'Église ne peuvent être administrés et aliénés si ce n'est dans la forme et selon les règles qui lui sont propres. » L'inviolabilité de ses biens et de ses droits est affirmée encore dans l'article 29 du statut « Toutes les propriétés, sans exception d'aucune sorte, sont inviolables. »

Cette institution des intendances est donc l'une des plus injustes ingérences de l'État, une des plus lourdes charges imposées à l'Église elle porte atteinte au principe des immunités religieuses, à la liberté de l'Église; elle tombe sous les anathèmes solennels du saint concile de Trente {Sessione xxn, cap. 2 de Reform.) et des constitutions apostoliques. C'est pourquoi j'ai le devoir de faire entendre au gouvernement du roi et à vous, monsieur l'intendant, mes doléances et mes vives protestations sur ce point, en ajoutant aussi que les obligations de ma charge épiscopale m'empêchent (comme c'est de toute évidence) de


prêter mon concours, de donner mon assentiment, de quelque façon que ce soit, à l'exécution de ces mesures.

Agréez l'assurance des sentiments de considération distinguée avec lesquels je suis, etc.

Pêrouse, 3 octobre 1861.

A Sa Majesté le roi Victor-Emmanuel II, sur la présidence du conservatoire Pie. Sire, l'inspecteur royal des études me communiquait naguère une décision du ministre de l'instruction publique, qui lui confiait la présidence du nouveau conservatoire Pie ouvert dans cette ville, en 1857, pour l'éducation des jeunes filles de la noblesse et de la bourgeoisie et pour l'instruction gratuite des pauvres filles. La loi de fondation de cet établissement en confiait l'administration à une commission composée de quatre citoyens nommés de concert par l'évêque et par la municipalité. Cette décision inattendue me cause une douloureuse surprise car elle a pour but d'attribuer à l'État et de transformer complètement un institut très important et qui est l'honneur de ce pays, un institut d'un caractère privé et qui appartient indubitablement à cette ville. Je n'ai pas tardé à adresser des remontrances sur ce point à M. l'inspecteur dans un exposé de motifs daté du 15 octobre, où j'avais soin de lui faire remarquer, que les lois en vigueur sur l'enseignement public garantissaient le statu quo et l'indépendance légale de notre institut. Bien que j'essaye de me persuader que mes observations et mes éclaircissements seront portés à la connaissance du ministère, qu'ils y seront appréciés et qu'ils ne resteront peut-être pas sans effet,


toutefois les devoirs particuliers de sollicitude que j'ai à remplir à l'égard de cette fondation, les liens étroits qui m'attachent à elle m'engagent à faire, sur ce sujet, un rapport que je recommande tout spécialement à Votre Majesté. Cet institut doit son origine à un don insigne de Pie VII à la demande de l'évèque et de la municipalité, le Pontife donna, en 1816, le patrimoine de deux monastères pour l'érection d'une école élémentaire gratuite et d'une maison d'éducation; il en confia la direction aux soins de quatre députés administrateurs.

L'école des filles s'ouvrit en 18 19; on souhaitait, mais en vain, depuis longtemps, l'ouverture de la maison, lorsque le Saint-Siège me chargea de l'administration du diocèse de Pérouse (1846). La pénurie des moyens, le manque absolu de local convenable et beaucoup d'autres difficultés y mettaient obstacle. La ville tout entière sait comment, en peu de mois, on vint à bout de cette entreprise après avoir aplani tous les obstacles et supprimé tout délai. En peu de temps on vit s'élever de terre un vaste et magnifique établissement placé dans le site le plus agréable, le mieux choisi il est si bien organisé et si beau qu'il peut soutenir la comparaison avec toutes les maisons de ce genre créées en province. Aidé du concours unanime et infatigable des quatre administrateurs, encouragé par les dons généreux du Souverain Pontife actuellement régnant (qui daigna même prendre l'institut sous sa protection toute spéciale), j'eus la joie de voir, dans le cours de l'année 1857, les désirs publics satisfaits et de doter le pays d'un établissement si avantageux et si désiré. Les religieuses du Sacré-Cœur furent chargées d'en régler la discipline et l'enseignement. Le nombre des enfants qui leur furent confiées, qui accoururent même des provinces voisines; l'excellente éducation des élèves, la satisfaction générale des parents et des


familles, attestaient l'heureux succès de cette fondation. Malgré la pénurie des moyens et les dépenses coûteuses des constructions nouvelles, le budget de l'administration fut parfaitement réglé et toujours en équilibre. C'est ainsi qu'après avoir obtenu rapidement l'ouverture d'un institut capable de recevoir un grand nombre de jeunes filles, on a eu l'insigne avantage de le voir s'enrichir de tout le mobilier nécessaire, sans que le patrimoine qui avait servi à sa dotation ait été diminué; c'est ainsi qu'avec une dotation annuelle bien déterminée et vraiment modique on a pu assurer le fonctionnement, le service régulier soit du pensionnat, soit de l'école élémentaire. On a fondé quinze demi-bourses pour les jeunes filles les moins aisées de la ville et, à l'aide de certaines économies, on songeait, après avoir payé les dépenses pour des constructions urgentes, à recevoir gratuitement dans le pensionnat des jeunes filles sans fortune. Un tel état de choses, une prospérité si satisfaisante, je ne le puis célerà Votre Majesté, courent grand risque d'être compromis par suite de la décision ministérielle qui m'a été communiquée. Quelle ingratitude, quelle injure ce serait pour tous ceux qui ont laborieusement contribué à cette érection tant désirée, au milieu de difficultés et d'obstacles de toute sorte! Sans qu'ils aient démérité, sans motif, on retirerait, on ravirait leur mandat et les droits afférents aux administrateurs élus à vie et chargés, aux termes mêmes de la fondation, non seulement de gérer, mais encore de diriger le conservatoire et l'école. Il ne faut point passer sous silence que la méthode de direction, soit du pensionnat, soit de l'école élémentaire, est non seulement justifiée par quatre années d'excellents résultats, mais encore qu'elle a été louée et recommandée par les inspecteurs eux-mêmes dans leurs visites enfin on n'a pu rien trouver en elle qui soit en opposi-


tion avec les règles générales suivies dans l'enseignement public. Il est bien évident que la qualité des maîtresses ne peut être alléguée pour justifier la transformation dont on nous menace, car il ne s'agit point ici d'une maison appartenant à la communauté du Sacré-Cœur et tombant ainsi sous le coup du décret royal du 25 août 1848.

Le conservatoire Pie de Pérouse n'appartient, en aucune façon, à la communauté susdite ni par achat, ni par fondation il est la propriété de la pieuse commission de particuliers créée par la donation pontificale de 1816. Les religieuses y ont été appelées à titre d'institutrices provisoires désignées par notre choix, et un séjour, plus que précaire, ne peut constituer pour elles un titre de véritable propriété. Ce fut là un des motifs pour lesquels le gouvernement les a maintenues et protégées en Savoie, même après le décret de 1848. A plus forte raison ne pourrait-on objecter la promulgation de ce décret, faite en Ombrie par ordre du commissaire royal, le ig septembre 1860, et contenant cette grave exception, c'est que toutes les maisons de ces dames devaient être frappées comme étant sous la dépendance de la Compagnie de Jésus. Or ni ces religieuses, ni notre nouvel établissement n'ont jamais eu aucun rapport avec la Compagnie. Voici les paroles du commissaire « Sont également interdites toutes les maisons qui, sous quelque nom que ce soit, dépendent de la Compagnie de Jésus. » (Art. 7 concernant les dames du Sacré-Cœur.) Puisque l'institut est florissant sous tous les rapports, puisqu'on ne trouve en lui rien qui soit en contravention avec les nouvelles lois, Votre. Majesté voit donc clairement qu'une transformation de cette nature serait absolument injustifiée, et qu'elle ne pourrait faire autrement (quoi qu'en pensent de leur côté les ennemis de tout bien religieux et social) que de susciter des mécontentements, des


réclamations, et même des contestations regrettables, tout en exposant une œuvre si prospère à une ruine presque certaine.

Pour tous ces motifs, que Votre Majesté me permette de placer directement cet institut sous sa haute protection, de demander qu'on le préserve de toute innovation, et aussi qu'on m'épargne l'amertume de voir tomber en ruine cette importante création si bien établie, si florissante, à laquelle j'eus tant de part et à laquelle je dois aussi pour de nombreux motifs porter le plus vif intérêt.

C'est la troisième fois que ma parole arrive jusqu'au trône de Votre Majesté, et j'ai la confiance qu'elle ne restera pas sans effet. Dans cette espérance, j'ai l'honneur de lui renouveler l'assurance de mon profond respect.

Pérouse, 13 novembre 1861.

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Au marquis Pepoli, préfet du roi en Ombrie. –Monsieur le marquis, votre estimable lettre du 19 courant ne m'enlève pas l'espoir de voir, grâce à votre concours autorisé, écarter le plus tôt possible le péril et le scandale lamentable dont nous menacent les conférences protestantes qu'on veut établir dans cette ville. Pour donner plus de poids à mes réclamations sur ce point, je crois bon de vous soumettre les réflexions suivantes inspirées parles lois actuellement en vigueur. L'article 1" du statut auquel vous vous référez amène, si je ne me trompe, à une conclusion qui est loin d'être favorable à la liberté de ces conférences au milieu d'une population complètement catholique comme la nôtre. Si la religioncatholique est la seuleacceptée et reconnue


par l'État, il est bien juste qu'elle soit défendue par l'autorité publique contre les outrages et les menées des révolutionnaires. La simple tolérance accordée par la loi aux autres cultes, loin de les placer sur le même rang, semble prendre à tâche de les mettre dans l'impossibilité de nuire impunément à l'intégrité et à la sûreté de l'Église.

Si vous êtes bien informé, monsieur le marquis, des faits et gestes des propagateurs du protestantisme réunis ici, vous ne tarderez pas à être convaincu que leur but n'est pas de faire appel à leurs propres coreligionnaires (heureusement il n'y en a point à Pérouse), mais de dresser des embûches à la foi, à la religion de tous; de tromper, d'induire en erreur ceux qui professent la religion de l'État. Les moyens mêmes auxquels ils ont recours ont leur signification ils n'agissent point dans un appartement privé, mais dans une vaste salle, d'une façon académique, en envoyant des billets d'entrée, des invitations, des sollicitations par l'intermédiaire d'un émissaire, apostat bien connu dans cette ville.

N'est-ce point là un acte de véritable propagande, un outrage public à la conscience catholique, un de ces faits expressément défendus par l'article 185 du Code pénal en vigueur; un acte de nature à o~enser la rela=gion, à exciter le mépris et à produire du scandale? Ce n'est pas tout les règles généralement suivies sur l'enseignement public s'opposent à cette propagande protestante. Car si l'instruction religieuse fait partie de l'enseignement, je ne m'explique point comment on peut autoriser ouvertement la diffusion de l'hérésie; comment on peut permettre d'enseigner à des hommes qui n'ont point de titres de capacité légale, ni droit de cité, non plus que la moralité requise, étant donné qu'ils sont dans l'hérésie.

L'article 375 de la loi générale sur l'instruction


publique (13 novembre 185g), en déclarant qu'elle ne change rien pour ce qui touche spécialement aux écoles des cultes tolérés, maintient la pleine observance des anciens règlementsdel'éditroyaldu2ojuin 1730. Or cet édit, si je ne me trompe, permettait aux Vaudois et aux .autres membres de confessions dissidentes, légalement domiciliés dans l'État, de choisir les instituteurs locaux parmi leurs coreligionnaires, mais avec la défense expresse d'admettre aucun enfant catholique dans ces écoles, et d'ouvrir ces mêmes écoles aux environs des quartiers habités par des catholiques, et cela sous peine d'amende et d'exil.

Les vives instances que je renouvelle, monsieur le marquis, pour obtenir que ces conférences soient interdites, me paraissent très raisonnables et très fondées (même en faisant abstraction des raisons d'un ordre plus élevé, des motifs d'ordre religieux); elles sont basées sur l'esprit et les dispositions de la loi actuelle. On peut en dire autant, ce me semble, de mes instances relatives aux images, photographies, imprimés qui outragent la religion et la moralité publique. Il existe une loi de sécurité publique qui, par les articles 43, 44, 52, 53, 62, place les marchands et les colporteurs de ces sortes de gravures et d'écrits sous la surveillance et dépendance absolue de l'autorité politique. Et les articles 17 et 18 de la loi sur la presse (26 mars 1848) déterminent des mesures répressives applicables à ceux qui portent ainsi atteinte à la religion et aux bonnes mœurs; or, si ces mesures, d'après les termes mêmes de l'article 56, sont applicables d'office, à plus forte raison peuvent-elles donner lieu à des dénonciations émanant des officiers de la sûreté publique, lorsque les délinquants refusent d'obéir à leurs avertissements.

Permettez-moi, monsieur le marquis, de faire encore appel à votre sagesse et à votre religion pourqu'il me soit


donné satisfaction sur deux points d'une grande importance religieuse je n'ai pas assez de paroles pour vous recommander cette double affaire comme elle le mérite. Recevez à cette occasion l'expression, etc.

Pérouse, 21 février 1863.

A Sa Sainteté Pie IX. Très Saint-Père, au milieu de la tempête furieuse et prolongée qui, de nos jours, bouleverse si violemment l'Église et remplit de tant d'anxiété le noble cœur de Votre Sainteté, nous, qui partageons votre sollicitude et vos peines, nous avons déploré et nous déplorons encore les efforts qu'on ne cesse de faire pour consommer la ruine spirituelle de nof peuples, pour les arrachér à votre gouvernement paternel et même pour les séparer du centre de l'unité catholique. Dans ce but, toute ruse, tout moyen de séduction est mis en œuvre. Après avoir aidé ou favorisé ouvertement l'irréligion et le libertinage en répandant à profusion les livres pestilentiels, les doctrines erronées et les enseignements hétérodoxes, on a recours à toute sorte d'excitations et de promesses flatteuses pour détacher le clergé de ses grands devoirs, de l'obéissance due aux évêques, et bientôt se servir de lui comme d'un instrument utile à de coupables desseins.

Et comme tous ces efforts ont trouvé dans le zèle ferme et unanime de l'épiscopat une insurmontable barrière, c'est contre l'épiscopat lui-même qu'on prétend diriger de nouvelles attaques après quelques tentatives infructueuses au moyen desquelles on a essayé d'ébranler la constance de tous nos vénérés collègues dans les provinces d'Italie où la révolution a pénétré; après les diffamations, les insultes, les


menaces, la confiscation des biens, l'emprisonnement, l'exil, on a été réduit (résultat ridicule!) à faireplaiderla cause de la révolution par la plume déloyale de prêtres prévaricateurs. Et puis, comme on a vu que ces apologies et ces déclamations ne produisaient aucun effet, on a résolu naguère d'ébranler la fidélité de l'épiscopat, au moyen d'un acte officiel qui nous a été directement adressé.

Cette circulaire ministérielle cherche à nous détacher de vous et de la cause du pontificat suprême renouvelant de vieilles accusations, elle essaye de nous amener à des actes d'approbation et d'adhésion à tout ce qui s'est accompli contre les lois inviolables de la justice et de la religion, au mépris des droits du SaintSiège.

On prétend ainsi faire accepter au clergé, en droit et en fait, le rétablissement d'une nationalité prônée par les partisans de la révolution et dans le sens où ils l'entendent, rétablissement qui doit être le résultat de la conspiration, de l'hypocrisie, de l'injustice et du sacrilège. On veut que le clergé, comme toute autre institution sociale, consente à se soumettre au pouvoir absolu de l'État dans l'exercice de sa mission religieuse, comme si le sacerdoce était une création du pouvoir politique, et qu'il eût reçu de l'État et non de Dieu lui-même la mission de prêcher la vérité et d'enseigner les na-ions.

On lui fait un crime de cette patience résignée avec laquelle il supporte les adversités, les humiliations, les oppressions de toute sorte, et l'on espère qu'il se fera U panégyriste et le collaborateur d'une politique que sa conscience condamne, et que la loi de Dieu réprouve. Pour le gagner, pour le séduire, on lui donne toute sorte d'assurances; on lui promet toute garantie pour le libre exercice de son ministère sacré, comme si la douloureuse série de tant de mesures hostiles prises


contre lui, et de tant d'usurpations consommées jusqu'à ce jour, ne démasquaient pas assez le caractère illusoire et la déloyauté de telles promesses. On lui propose enfin, comme base de conciliation, le système réprouvé et funeste de la séparation de l'Église et de l'État, lequel n'étant en définitive que le divorce de l'État et de l'Église, force la société catholique à s'affranchir de toute influence religieuse pour se jeter dans les pièges du protestantisme, ou dans les horreurs monstrueuses de l'athéisme. Que si ces excitations et ces promesses demeurent inefficaces on menace la religion et le clergé d'une guerre suivie de conséquences désastreuses, car on déclarera le clergé soumis aux répressions politiques, on le privera de toute garantie civile et on le livrera à la merci des partis. Le but de cette tentative n'est pas douteux. On fait ce calcul le clergé italien, foulant aux pieds tous ses devoirs, se séparera de ses pasteurs légitimes et.de vous principalement, Très Saint-Père, qui êtes son chef suprême et son souverain; il s'abaissera jusqu'à légitimer, sanctionner les faits accomplis par la révolution et ainsi il deviendra l'avocat et le complice de la spoliation du principat sacré de l'Église, principat dont on trame, dont on poursuit si violemment la destruction totale.

Nous qui voyons avec une profonde amertume les nombreux moyens, les artifices raffinés auxquels on a recours pour consommer ces desseins pervers, nous sentons le besoin de nous rappeler, pour les fortifier et les rendre plus étroits, nos rapports de soumission et d'union à Votre Sainteté et à la chaire apostolique. Voilà pourquoi, tandis que plusieurs de nos vénérables confrères dans l'épiscopat manifestent publiquement leur réprobation et leur mépris pour les excitations de cette circulaire ministérielle, nous, de notre côté, nous avons pensé qu'il était bon de suivre l'impulsion de


notre affection filiale en élevant vers vous notre regard et notre voix, nous voulons encore une fois, dans cette nouvelle épreuve, témoigner hautement de notre adhésion pleine et entière à vos enseignements, et à la résistance si glorieuse et si ferme que, depuis plus de deux ans, vous n'avez cessé de soutenir pour le triomphe de la religion, de la justice et des droits sacrés du Siège apostolique, malgré les amertumes et les contradictions nombreuses dont vous ont abreuvé vos enfants révoltés.

Cette déclaration publique de nos sentiments et de notre résolution, attestant que nous tenons à honneur d'être toujours avec vous et pour vous, sera une réponse éloquente et péremptoire à toutes les propositions flatteuses, à toutes les sollicitations, à toutes les menaces. Fidèle aux obligations que nous avons contractées en recevant la charge épiscopale, fidèle au serment prononcé le jour même de notre consécration, nous déclarons reconnaître en vous le successeur de saint Pierre; le vicaire de Jésus-Christ, le chef visible de l'Église; nous professons un respect inébranlable pour le centre de l'unité et de la foi catholique, pour le dépositaire et le maître infaillible de toutes les vérités révélées, qui se rattachent aux destinées surnaturelles et au salut éternel de l'humanité. Lasociété chrétienne emprunte à ce magistère divin sa lumière et sa forme. Et quand l'omnipotence du pouvoir séculier veut se substituer à ce magistère, quand elle a la prétention d'entrer dans le sanctuaire et d'imposer aux hommes une morale fausse et trompeuse, il est urgent qu'on nous entende répéter sans cesse « II vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes obedire oportet magis Deo quàm hominibus. »

Nous révérons en vous le régulateur suprême de la discipline ecclésiastique, de qui seul le corps de l'épiscopat et le clergé inférieur doivent dépendre, en tout


ce qui regarde l'exercice de leur mission et les rapports de l'Église avec la société civile. C'est pourquoi nous déplorons souverainement cette prétention de la politique moderne de soumettre à son arbitre toutes les fonctions ecclésiastiques, et l'aveuglement de ces prêtres qui, oublieux de leur auguste vocation, éblouis par les brillantes promesses du siècle, se sont laissé prendre à des flatteries perfides et ont déserté le bercail du Christ.

Et, en ce qui regarde la souveraineté et le domaine temporel du Saint-Siège, objet de tant d'attaques et de tant de conspirations, nos pensées et nos déclarations sont celles de l'Église elle-même, celles qui obtiennent chaque jour le suffrage unanime de l'épiscopat catholique, celles que nous avons nous-même exposées sur ce sujet dans nos lettres pastorales à nos diocésains et dans plusieurs adresses humblement déposées au pied du trône pontifical. Si, d'une part, nous reconnaissons, selon la teneur des définitions des conciles œcuméniques, l'inviolabilité des donations sacrées faites au Saint-Siège et des possessions de l'Église; d'autre part, nous considérons cette souveraineté sacrée comme l'effet d'une disposition spéciale de la divine Providence qu'aucun pouvoir humain ne saurait légitimement violer. Cette disposition a pour but d'assurer l'indépendance de l'Église et de garantir à son chef visible la pleine liberté qui lui est nécessaire pour exercer, comme il convient, l'autorité suprême que Dieu lui a confiée sur tout l'univers catholique. Et comment voir, sans indignation, l'incrédulité et l'ambition du siècle se coaliser ensemble pour contrarier les desseins d'en haut et pour détruire cette oeuvre admirable de la Providence? Et comment la chrétienté tout entière ne serait-elle pas émue et ne frémirait-elle pas lorsque l'inique spoliation de l'Église met en péril toute son économie et l'indépendance de son auguste


chef? Et comment pourrions-nous ne pas gémir sur l'illusion funeste de ceux qui, sous prétexte d'intérêts mondains, s'imaginent pouvoir concilier avec leurs sentiments catholiques un concours efficace prêté à l'inique et déloyale entreprise?

Nous désirons, avec l'aide de Dieu, demeurer toujours ferme dans la profession de ces principes et de ces convictions, dans notre fidélité au Saint-Siège apostolique et à votre auguste personne, quelles que soient les épreuves, quels que soient les dangers et les contradictions que nous ayons à supporter. Plus les périls augmentent, plus nous éprouverons le besoin de nous rapprocher de vous, Très Saint-Père, et de puiser dans votre invincible fermeté, dans la sérénité de votre âme, au milieu des tribulations qui vous assiègent de toutes parts, un encouragement et un accroissement de force pour remplir nos devoirs épiscopaux.

Très Saint-Père, nous nous estimons bien heureux de pouvoir déposer à vos pieds cet humble et respectueux hommage au jour anniversaire de cette mémorable solennité, au sein de laquelle votre parole infaillible confirma la foi des fidèles de l'Immaculée Conception de Marie, grand acte qui a fait descendre sur l'Église et sur vous-même de nouvelles bénédictions. C'est de cette divine Mère que nous attendons les secours nécessaires pour rester fidèles aux devoirs de notre ministère c'est de vous que nous voulons apprendre à porter avec calme et avec fermeté le poids de notre charge pastorale; mais c'est de Dieu seul que nous attendons la force et la récompense de nos luttes acharnées pour soutenir sa gloire et défendre son Église. Fasse la Reine des Apôtres que, groupés autour de vous, comme au jour où vous nous avez vus entourant votre trône pour acclamer, sur votre parole, le dogme de l'Immaculée Conception, nous puissions partager vos consolations et vos joies lorsque le prince


éternel des pasteurs donnera à son Église la paix après laquelle nous soupirons! Qu'elle couronne votre tête de la gloire dé ces triomphes qui, dans tous les siècles, au milieu de persécutions et de conflits de toute sorte, grandissent et fortifient de plus en plus l'Église. Consolés par cette douce espérance, nous implorons pour nous, et pour le troupeau confié à nos soins, la bénédiction apostolique

De Votre Sainteté.

Pérouse, le 8 décembre 1861.

(A suivre.)


LES BALS DE L'OPÉRA SOUS L'ANCIEN RÉGIME Au moment où les premières mesures de l'orchestre du « Moulin » entraînaient dans un boston échevelé la cohue bigarrée des masques, peut-être quelques-uns de ceux qui furent la « jeunesse dorée » de la fin du dernier siècle ont-ils éprouvé une confuse sensation de malaise et de regret? Au travers du tumulte assourdissant des instruments à vent et à cordes, des cris d'animaux, des quolibets échangés, n'ont-ils pas cru soudain percevoir l'écho de quelques accords lointains et discrets? Fermant les yeux, n'ont-ils pas entrevu l'escalier de Garnier, houleux d'habits noirs et de dominos, s'estompant falot dans un brume vaporeuse, bien loin des ailes rougeoyantes du « Moulin » ? Quelques sons de tambourins, de grelots et de castagnettes de moins en moins distincts, un dernier éclat de rire à peine perceptible, et ce fut tout les bals de l'Opéra ont vécu.

Avec eux c'est encore une fusée de vieille gaieté française qui disparaît. N'oublions pas non plus que ces bals, taxés d'immoraux, rendirent parfois à la cause de la moralité de réels services. Puisque le « père » de Francillon n'est plus, demandez plutôt à l'auteur du Talion comment s'y prendront désormais les jeunes épouses trompées afin de tirer honnêtement de leurs


maris une pseudo-revanche spirituelle et peu dangereuse à la fois? Où trouver aujourd'hui le clerc d'avoué assez aimable pour vous afficher, assez discret et réservé pour ne pas trop oser et pour se laisser offrir à souper dans quelque « Maison Dorée « ? Nous aurions une bien grande reconnaissance à M. Chirac de nous l'enseigner.

La lente agonie des bals de l'Opéra aura succédé à deux brillants siècles d'existence et leur oraison funèbre n'est pas sans intérêt. Nous voudrions en faire revivre les souvenirs les plus lointains, et nous avons pensé qu'une chronique sommaire des bals de l'Opéra sous l'ancien régime aurait peut-être pour certains quelque chose de cette saveur qui s'attache au passé des disparus.

Certes, le roi bigot qui leur permit de naître se doutait peu des conséquences deson trait de plumelorsque, approchant de la fin, il octroyait à son Académie de musique le privilège exclusif des bals masqués. S'ils les avaient pu prévoir, Mme de Maintenon et le P. Tellier s'en fussent donné la discipline. On voulait bonnement, au moyen d'un nouveau revenu, mettre l'Académie royale en mesure de solder l'achat d'un magasin de décors; on voulait aussi et surtout permettre au lieutenant de police d'avoir plus facilement l'oeil et la main sur un genre de passe-temps très répandu, et fertile en scandales de toute sorte. Il était permis de douter du résultat. Au chevalier de Bouillon appartenait cette ingénieuse idée il eu fut honnêtement récompensé par six mille livres de pension; le régent, de fort bonne grâce, confirma le privilège au lendemain de la mort de son oncle; il ne s'agissait donc plus que de l'installation de la salle de bal. Le clergé régulier, non moins bien vu du pouvoir séculier (ces temps sont loin!), se montrait alors plein de complaisantes attentions; un moine augustin spé-


cialement versé dans les sciences mécaniques, le P. Nicolas Bourgeois, inventale « cabestan élévatoire » qui guinderait le plancher du parterre à la hauteur de la scène. Un cabinet tout de glaces au fond, deux bandes de violons jouant aux deux extrémités, la salle de bal était prête elle s'ouvrit trois fois par semaine, jeudi, samedi, dimanche, de la Saint-Martin à la fin du carnaval, sauf une courte interruption pendant l'A vent: ainsi fonctionnèrent les bals de l'Opérapendant tout le dix-huitième siècle.

Dans les glaces qui doublaient en apparence les dimensions de cette scène construite pour Richelieu, combien se reflétèrent d'amusantes bouffonneries, d'aventures comiques tournant parfois en tragédies combien de ces petits scandales que se plaît à tracer la verve d'un Jean Duval, d'un Barbier ou d'un Bachaumont! 1

Après les orgies fameuses des « petits soupers », le régent, sans sortir du Palais-Royal, se rendait directement à sa loge, accompagné d'un cortège de roués et de filles, au milieu desquels son cardinal premier ministre ne se trouvait pas déplacé. Parfois, son rôle de spectateur ne lui suffisant plus, il se mêlait à la foule sous le secret du domino, et Dubois qui l'escortait, l'anecdote est bien connue, se plaisait à le déguiser, au delà de ses recommandations, à grands coups de pied dans le bas des reins.

Sa fille, l'arrogante duchesse de Berry, la Messaline d'alors, ainsi la qualifiait le jeune Arouet, n'eût voulu, pour rien au monde, manquer cette occasion de distractions équivoques. Un soir, un jeune fou mal inspiré, qui ne la reconnut point, l'ayant galamment complimentée sur l'opulence de sa poitrine, demanda s'il


était permis d'en vérifier l'authenticité. La duchesse miflattée, mi-fâchée, d'interroger « Vous ne m'avez donc pas reconnue ? Comment, si je vous ai reconnue? Qui suis-je donc? La plus grande du royaume. » On pense si la duchesse fut fière d'une réponse qui tombait si juste, et si le délinquant, prévenu à temps, disparut prestement. Une autre fois, il y avait décidément un sort sur elle, la fille du régent se vit accostée par un masque étranger de nation qui, ne la reconnaissant pas, « s'émancipa jusqu'à la prendre par le menton pour l'embrasser ». Le téméraire, cette fois, paya pour deux. La duchesse, 6tant son loup, ordonna de démasquer l'impudent, de le déshabiller complètement, et le fit exposer dans cette absence de tout costume aux rires et aux huées du public. Cette dernière aventure se passait le 18 janvier 1717, au bal de la Comédie. Dès ses débuts, le bal de l'Opéra eut en effet à craindre un rival qui s'annonçait dangereux les comédiens royaux obtinrent, eux aussi, la faculté de donner des bals masqués; mais le régent, fidèle à l'Opéra, leur retira bientôt leur privilège. Les affaires de l'État l'absorbaient tout le jour et les bals de l'Opéra toute la nuit; Jean Duval explique ainsi qu'un homme si occupé n'ait pu trouver moyen d'assister au service anniversaire de madame sa feue mère. On conçoit aisément qu'au Dies irœ Philippe préférât la musique sautillante d'une livon-lirette, d'une calotine, ou d'une quelconque des nouvelles danses alors créées pour attirer le public; et pourtant, à l'Opéra même, il subit d'assez désagréables déconvenues, conséquences de sa déplorable politique. -Il distingue, un soir de bal, un masque fort expert dans l'art de Terpsichore autour duquel on faisait cercle, et dont le bizarre accoutrement l'intrigue c'était une femme misérablement vêtue de haillons et de chiffons sales. Il s'approche et lui demande qui elle est « Je suis la dame


du royaume n, répond le masque; et le régent de se retirer, nous dit Duval, « jugeant bien par ces mots que c'était une allusion à la misère publique que causaient alors la rareté des espèces, le prix excessif des denrées et la cessation du commerce. »

La taxe d'entrée, qui ne fut jamais très élevée, étant alors de 5 livres, le public était fort mêlé, et ceci nous explique la mésaventure d'un de ces jeunes fats dont le dix-huitième siècle n'eut malheureusement pas le monopole. Celui-ci, fils de famille assez répandu à la cour, ayant fait au bal de l'Opéra la conquête d'une beauté aussi mystérieuse que distinguée, ne peut se tenir de vanter à tout venant sa bonne fortune. Un ami complaisant se charge de lui donner la leçon qu'il mérite; il le conduit quelques jours après, de grand matin, à l'angle de la rue Saint-Roch et Saint-Honoré, l'embusque sous une porte, et, quand six heures sonnent à Saint-Roch « Ouvre les yeux, lui dit-il; voici l'instant. » Et notre jeune gentilhomme, ahuri, confus, reconnaît sa déesse dans une tripière en tablier qui vient dresser son étal en plein vent.

On en rit beaucoup, et l'on eut raison. Mais ces galantes aventures finissaient parfois tristement; au rire succédaient les larmes. « Le mardi gras 1717, deux jeunes gens, ayant pris querelle au bal de l'Opéra, en sortirent pour se battre. L'un d'eux, qui était déguisé en femme, fut tué; sa maîtresse, qui l'avait suivi, le voyant par terre, prit son épée pour venger sa mort, et subit le même sort que son galant, et furent tous deux exposés à la morgue du Châtelet en cet état. » Mascarade macabre s'il en fut, que ce convoi de deux victimes à la fleur de leur âge, encore parées et travesties pour l'amour, la fête et le bal.


Il

Sous Louis XV, qui préferait à la clarté aveuglante des lustres et à la cohue de son peuple en liesse la douce pénombre et l'intimité de quelque boudoir, ou les fratches tonnelles de quelque Parc-aux-Cerfs, les bals de l'Opéra périclitèrent. Il n'y parut que fort rarement.

Le lundi gras 1737, soupant gaiement à Versailles en compagnie de huit jeunes seigneurs, il se décide, vêt une robe bleue, avec un domino couleur de rose,. frète un carrosse et débarque incognito devant l'Opéra. Comme les neuf masques n'étaient munis que de sept billets, on les arrête à l'entrée; ils donnent deux écus de six francs et pénètrent. Mais le roi, bien vite las de la fête et voulant suivre jusqu'au bout son programme d'incognito, quitte à pied l'Opéra, se faisant escorter jusque chez son premier écuyer par un de ces Savoyards qui, un bout de flambeau au poing, offraient leurs services aux gens trop misérables pour rouler carrosse. Une fois rendu, Louis XV se fait décrotter au coin d'une rue par son Savoyard, auquel il donne un écu de six livres, et éprouve un réel plaisir de surprendre au lit M. le Premier ne comprenant rien à cette visite nocturne.

Le roi fait encore une apparition au bal de l'Opéra en 173g, travesti en chauve-souris, toute sa compagnie en bergers et bergères; en 1745, il y danse endomino jaune; mais, les deux fois, l'horreur de la presse et de la bousculade le met en fuite.

En 1749, la direction de l'Opéra était endettée d'un million neuf cent mille livres; on la confia donc à la ville de Paris qui s'ingénia- sans grand succès à remédier au mal. On organisa des quadrilles de danseuses


les plus élégantes, avec des habillements très propres, nous dit Barbier, à exciter la curiosité; les bals reconquirent pour un temps quelque chose de leur ancienne vogue. L'infortuné Poinsinet, qui n'avait jamais l'heure de plaire à ces demoiselles des quadrilles, eut l'imprudence de paraître sans masque au bal du 5 février 1768. Il fut assailli par tout le corps de ballet, la Guimard en tête, et littéralement criblé de coups de poing. Comme l'innocentauteur d'Ernelinde implorait a Que vous ai-je fait? Pourquoi, lui répondaient ses séduisants bourreaux en le pinçant et le griffant de plus belle, pourquoi as-tu fait un méchant opéra » A grand'peine on l'arracha de leurs étreintes, en fort piteux état. On ne peut comparer le sort de ce malheureux qu'à celui du pauvre organiste qui, s'étant déguisé en moine au bal de l'Opéra le i"mars 1745, fut assez mal inspiré pour rencontrer surle minuit, rue Saint-Jacques, quatre abbés ayant un peu soupé. Le déguisement déplut aux abbés qui le battirent comme plâtre.

Entre temps, le 6 avril 1763, le feu avait pris vers onze heures du matin à la salle du Palais-Royal. Pas la moindre goutte d'eau pour l'éteindre; personne, disait l'abbé Galiani, n'avait pu se douterque le feu prendrait dans cette glacière. Soufflot, en grande hâte, construisit aux Tuileries une salle assez médiocre où l'Académie de musique reprit ses représentations le 24 janvier 1764. Ce n'était qu'un établissement provisoire; Moreau, architecte de la ville, élevait pendant ce temps, sur l'emplacement du théâtre incendié, une délicieuse salle qui coûta 2,300,000 livres et fut prête le 2 janvier iyyo. C'est là que se joua la farce suivante. Le dimanche 2 février 1772 devait se faire la nomination de dix cordons bleus vacants. C'était jourde bal à l'Opéra. Quand il ouvrit, les dix futurs chevaliers de Saint-Louis attendaient encore l'agréable surprise onleuren offrit une qui l'était moins. Une troupe de dix masques se présenta,


ayant chacun un nez d'une longueur extraordinaire au bout duquel pendait un ruban bleu, et sur le nez était écrit « Chevalierdes ordres du roi. » Ce qui faisait, nous dit Bachaumont, une allusion ingénieuse au pied de nez qu'ont eu les aspirants à cette distinction, d'autant plus vraie que le roi s'était plu à flatter leur espoir jusqu'au dernier instant.

1 II

Devant l'insuccès de tous leurs efforts pour relever le bal de l'Opéra, les directeurs avaient démissionné, quand, sous les premières années du règne de Louis XVI, ayant vainement mis à prix la régie de l'Opéra à 5o,ooo livres, sans faire se présenter d'acquéreur, on conçut l'idée des « bals de santé ». Et pourquoi, direz-vous, bals de santé? Parce que « les malades, les cacochymes, les gens asservis à un régime ou n'aimant point à veiller pourraient jouir de ce plaisir sans s'incommoder. » En d'autres termes, pour forcer la recette on imaginait de donner à l'Opéra, à côté des bals de nuit, portés à quatre par semaine, des bals de jour, de cinq heures à minuit, « en sorte que la danse était sans interruption ». Ce nouveau régime ne fut jamais appliqué pourtant les bals de l'Opéra se relevèrent petit à petit, grâce à la faveur de la jeune reine qui, nous dit Bachaumont, « aimait force divertissement de son âge », et ne pouvait résister, au sortir d'un bal chez la duchesse de Chartres, au désir d'un tour au bal de l'Opéra. Imposante devait être ce soir-là sa coiffure « Ayant redoublé la hauteur de son panache, il avait fallu le baisser d'un étage pour qu'elle pût entrer dans son carrosse et le lui remettre quand elle en fut sortie. »

On se demande quelle figure aurait bien pu faire Louis XVI au bal de l'Opéra; il n'y alla qu'une fois. Le


comte d'Artois, son frère, se chargeait d'y aller pour lui, et, naturellement, s'y signalait par des excentricités du plus mauvais goût. L'exemple suivant suffira. Le 3 mars 1778, il y promenait une nouvelle conquête, la jolie Mme de Canillac, ancienne dame d'honneur de la duchesse de Bourbon. La duchesse, se défiant non sans raison, de la moralité de Mme de Canillac, et ayant cru surprendre entre elle et le duc son époux une intrigue coupable, l'avait mise à pied. Soudain, le futur Charles X, légèrement pris de boisson, avise, au bras du comte de Canillac, un masque féminin qui n'était autre que la duchesse de Bourbon elle-même. Une douce ébriété le rendant galant à l'égard d'une femme au point de se conduire avec une autre comme le dernier rustre il aborde le couple, et, pour plaire à sa maîtresse, se livre sur le compte de la duchesse à des allusions très déplacées.

Comme cette dernière, curieuse de connaître l'impertinent, lui soulève légèrement la barbe de son masque, le comte d'Artois, soudain furieux, lui arrache le sien et le lui casse brutalement en plein visage. L'affaire, qu'il ébruita lui-même, la trouvant à son honneur, se termina par un duel qu'il eut au bois de Boulogne avec le duc de Bourbon, et par de très plates excuses qu'on le força de faire à la duchesse.

Quittons ce personnage assez insipide pour revenir à sa jeune et par trop inconsciente belle-soeur. Laissons Bachaumont narrer lui-même l'aventure arrivée à la reine au bal du jeudi gras 1778 avec un masque fort extraordinnaire

« Ce masque étoit vêtu comme une poissarde, avec une coiffure déchirée sur la tête et le reste de l'habillement à proportion. Dès que la reine a paru, il est venu au bas de sa loge et l'a entreprise avec une familiarité singulière, l'appelant Antoinette et la gourmandant de n'être pas couchée auprès de son mari qui ronflait en


ce moment. Il ajsoutenu la conversation, que tout le monde entendoit, sur ce ton de liberté; il y a mis tant de gaieté et d'intérêt que Sa Majesté, pour mieux causer avec lui, se baissoit vers lui et lui faisoit presque toucher sa gorge. Cette farce a fini par l'honneur qu'a eu l'inconnu de baiser la main de la reine, familiarité qu'il a prise sans qu'elle s'en soit offensée. Le bruit général est que ce masque était le sieur Dugazon, de la Comédie-Françoise, mais on a peine à se le persuader. »

La bonne grâce de Marie-Antoinette, sesétourderies même et la faveur qu'elle témoigna toujours à l'Opéra l'y avaient rendue très populaire. Le 25 décembre 1778, le sieur Noverre, de l'Opéra, écrivantau Journal de Paris, annonçait que les camarades tant du chant que de la danse, en réjouissance de l'heureux accouchement de la reine, donnaient 30 louis de dot à la première fille pauvre à marier que leur désignerait le bureau de la ville. Ils payeraient en outre les frais de la noce et du banquet qui aurait lieu au Vaux-hall d'hiver. Pour compléter la fête, le banquet y serait suivi d'une représentation donnée par eux, et pour laquelle on pouvait déjà retenir des billets au prix d'un louis. Le montant de la recette serait attribué à la nourriture du premier enfant à naître du mariage. Une fatalité poursuivait l'Académie de musique. Le 8 juin 1781, nous rapporte Grimm, comme on pressait de danser le ballet de Coronis, le mattre du ballet, Daubernat, levant les yeux, aperçut des flammes dans les frises. La représentation touchait à sa fin. Le danseur acheva son pas avec le plus grand sang-froid et fit baisser le rideau de sorte que le public se retira sans se douter de ce qui arrivait. Une demi-heure après, la charpente s'écroulait et il ne restait plus rien de la salle de Moreau.

Une troisième fois, l'Académie de musique émigra.


L'architecte Lenoir construisit pour elle, en quatrevingt-six jours, le théâtre qui devint la Porte-SaintMartin et brûla en 1871. Mais, la reine répugnant à aller aux bals de l'Opéra dans la nouvelle salle des boulevards, ils eurent désormais lieu aux Tuileries, dans la salle de Soufflot où jouaient en temps ordinaire les comédiens du roi. C'est à un bal masqué des Tuileries que Marie-Antoinette, en ces temps de misère et de manque de pain, parut travestie en boulangère, promesse symbolique que la famine allait bientôt cesser. Lameth, rapporte-t-on, profita de l'occasion pour exprimer à la reine sa passion par ces vers de mirliton

Cette apparition de la reine en boulangère et ces refrains mi-galants, mi-frondeurs, fredonnés autour d'elle, nous rapprochent singulièrement des préliminaires de la Révolution. Quand, le 6 octobre 1789, la reine, le roi et le dauphin revinrent de Versailles au milieu des piques et des bonnets phrygiens, les bandes de Théroigne de Méricourt, reprenant la même allusion, hurlaient joyeusement à leurs oreilles « Nous ramenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron. »

Avec la tourmente révolutionnaire, les bals de l'Opéra disparurent pour un temps, faisant place aux « bals de victimes ». Le Consulat les restaura, mais jusqu'à ce qu'en 1840 l'audacieux Mira ait osé tenir tête au ministreThiers, ils furenttout ce qu'on voudra,

De tes pains, ma mignonne,

L'amour a toujours faim

Si tu ne les lui donnes,

Permets-en 101arcin.

Ne sois pas si sévère,

Ecoute enfin l'amour,

Et permets-moi, ma chère,

D'aller cuire à ton four.


sauf des bals masqués et dansants; seules, les femmes y paraissaient masquées, et personne n'y était costumé. A partir de 1840, aux sons entraînants des orchestres de Musard et de Strauss, les bals de l'Opéra redevinrent eux-mêmes; leur chronique, depuis cette époque jusqu'en 1904, ne rentre pas dans notre tâche; nous l'abandonnons à quelque « débardeur » plus autorisé. François-L. BRUEL.


POÉSIES

FILEUSES DE LIN, FILEUSES D'AMOUR I

LA VALSE DU FUSEAU

Comme Pan chaque nuit à la lune des bois, Tityre le berger laisse danser ses doigts

Sur sa flûte en roseau; le vent du soir qui passe Emporte avec lenteur sa chanson dans l'espace. A ces simples accords les bois ont des frissons Et des moires d'or clair courent sur les moissons. Les parfums de l'été flottent sur la campagne; Une chape d'azur vient draper la montagne; L'ostensoir du soleil bénit le jour mourant. Une étoile, tremblante ainsi qu'un ver luisant, Scintille dans le ciel empli de crépuscule, Où la lune bientôt, ronde comme une bulle, Montera lentement. La bergère Biblis,

Tandis que du jour clair meurent les derniers lis, Pour bien lisser son chanvre en filant sa quenouille, Porte son doigt agile à sa lèvre et le mouille. Biblis a le coeur gai; sur son aile d'amour Le vent vient lui porter la chanson du pastour. Son troupeau, dans le soir, fait une tache claire;


La brande est assoupie et l'étang solitaire Les monts sont violets, et le chant du crapaud Monte mélancolique ainsi qu'un soupir d'eau. Biblis a l'âme douce, et, dans le calme immense, Elle sent, en son cœur, s'éveiller la démence D'amour; ses jeunes seins se gonflent de désirs; La caresse du vent autour d'eux vient mourir En les enveloppant d'une dernière ivresse.

Biblis en elle sent bouillonner sa jeunesse;

C'est Tityre qu'elle aime, entre tous les bergers, Pour ses yeux d'ombre bleue et ses rythmes légers. Et le regard plus doux qu'une fleur de pensée, Le cœur baigné d'amour comme d'une rosée, Jusqu'à la nuit bien close, au son du chalumeau, Biblis, d'un doigt léger, fait valser son fuseau. II

AU PATIS

Depuis que grandit l'ombre elle est au pâturage; Elle y garde une chèvre, une vache et son veau; Elle file du lin cependant qu'au hameau

La chabrette à rubans fait son plus doux ramage. Le val est endormi dans la paix du dimanche; Les pigeons font la ronde au-dessus des blés noirs, Et la vapeur du soir en longue traîne blanche Glisse sur l'eau mousseuse et froide des lavoirs. Dans l'oeil clair de la vierge une flamme s'allume; Elle est humble pastoure et fille d'un bordier, Et, pauvre, elle a souvent le cœur voilé de brume Le chemin de la vie est pour elle un sentier.


Nul berger des entours ne l'a prise pour mie; Pourtant, gueuse d'écus, elle est riche d'amour Ah si Liné voulait lui faire un brin de cour! Et dans un songe bleu Lise s'est endormie.

L'âme de la petite, ainsi qu'un vieux rouet, Fredonne un air très doux d'amour et de tendresse Son coeur tinte, joyeux carillon de jeunesse, Comme un grelot de mule au claquement du fouet. Le soleil, en baisant la crête du coteau,

Drape d'un manteau d'or son onduleuse croupe; La quenouille a fléchi sous le poids de l'étoupe, Et des doigts indolents est tombé le fuseau.

Or, voici que Liné, qui passait d'aventure,

A vu le clair sourire aux lèvres de Lison;

Dans les cheveux bouclés le vent met un frisson; Les seins sont arrondis sous l'étoffe de bure. La pastoure est plaisante elle a la gorge fraîche, Des cils de blonde soie et de longs cheveux roux; Sa bouche est ferme et rouge ainsi qu'un fruit de houx Nulle n'est plus jolie au bourg de Luzetèche. L'ombre ouvre lentement son aile sur la cluse; i Et, le mufle tourné vers le frais abreuvoir,

La vache « Froment » rêve et meugle dans le soir, Où monte d'un moulin la chanson d'une écluse.


Une lueur encor; puis, c'est la nuit; peureuse, Une rainette chante en un pré d'alentour.

Alors, tout doucement courbé vers la fileuse, A Lisette Liné donne un baiser d'amour.

JEAN NESMY.


A TRAVERS LE PASSÉ

L'AMBITION DE RICHELIEU AVANT SON MINISTÈRE

II ne peut y avoir deux opinions -c'est entendu –sur le génie politique de Richelieu. Nul homme, de ceux qui ont gouverné les États, n'a montré une intelligence plus merveilleusement souple, aiguë, pénétrante, une activité plus précise, une fermeté plus suivie. Sous son front étroit surmontant cette fière tête d'aristocrate que terminait, en l'amincissant encore, la barbiche du temps, se sont agités et résolus les problèmes européens les plus graves, les questions concernant l'avenir de la France, les plus difficiles. Il a tout vu avec une clarté exceptionnelle, il a tout compris avec une lucidité sans égale et partout il a donné la solution la plus juste. Sa perspicacité infinie se porta sur les intérêts du royaume les moins apparents, les plus lointains. Il a fait sentir son action presque sur tous les continents, en tout cas chez tous les peuples civilisés d'alors, et on peut dire que l'universalité de cette action est telle qu'à aucune époque et dans aucun pays on n'a rencontré un manieur d'affaires d'État plus surprenant. Il était né pour ce « métier n ses


prédispositions fonctionnelles étaient tout entières concentrées sur cet emploi de qualités hors ligne il n'était rien que par elles et pour elles. Devenu ministre dirigeant et à même de faire usage de ces qualités, il se trouvait dans son élément nécessaire, donnait libre jeu à des rouages, enfin à leur emploi, et, pouremployer une image de Marie de Médicis, « le vent en poupe » voguait à pleines voiles et frémissant sur une mer immense tout ouverte à sa majestueuse course. Mais, ceci dit, l'histoire se doit à elle-même de ne pas entièrement s'aveugler. On peut professer pour un homme de l'admiration cette admiration est autorisée à aller jusqu'au culte; elle ne doit point pousser jusqu'à la superstition. Il y a superstition lorsqu'on met ce grand homme sur un piédestal si haut qu'on n'aperçoive plus que de grandes et belles lignes. Alors, nous le voyons mal. L'homme perd de son humanité pour se transformer en un demi-dieu plein de mystère. Il pense et agit autrement que nous. Ses idées, toutes compliquées, sont remarquablement habiles et absconses. Nous nous inquiétons parce que nous ne comprenons plus bien et nous nous effarouchons à bon droit parce que nous avons une vague prescience que les hommes, dans tous les temps, et quel que fût leur génie, ont toujours été des hommes, avec des faiblesses, des misères, une psychologie éparse et malléable permettant en un point quelconque de retrouver l'humanité; et que sans nous complaire à constater les petitesses d'un héros sous prétexte qu'il se rapproche de nous, en réalité par maligne jalousie tout de même nous préférons voir écrire son histoire plutôt d'une manière humaine qu'en forme de mythologie héroïque, le premier système étant plus curieux et plus vrai.

Or le cardinal de Richelieu a eu de petits côtés. Il faut qu'il en ait eu de terribles, car rarement grand


ministre a eu plus d'ennemis et a été moins populaire auprès des foules. On l'a violemment combattu et plus violemment menacé. Il s'est défendu. Non content de se défendre de son vivant par des moyens d'ailleurs énergiques, il a laissé des mémoires pour présenter sa cause devant l'histoire. Ces mémoires sont un plaidoyer et un réquisitoire. Le plaidoyer est décisif parce qu'il est contrôlé et prouvé au moyen d'actes assez éloquents d'eux-mêmes. Seulement la force du plaidoyer contribue à la puissance du réquisitoire et celui-ci est écrasant. Richelieu a mis plus bas que terre tous ceux qui l'ont gêné, contrarié, entravé, voire même retardé. Écrites avec une modération apparente, une sûreté d'information qui ébranle, une connaissance des caractères et des intentions qui en impose, ses articulations sont telles contre beaucoup de ses contemporains que ceux-ci ne s'en sont jamais relevés, et ne peuvent obtenir encore de l'impartiale histoire une revision réhabilitative de leur procès. Jusqu'ici les historiens ont suivi ces mémoires avec une confiance inaltérable. Cette fidélité a contribué, entre autres, à faire de Richelieu le « superhomme » impeccable, dépourvu de défauts, entouré d'ennemis uniquement méprisables, en venant à bout par le seul ascendant d'un esprit souverain. Son étoile semble être montée tout droit dans le ciel, d'elle-même, fatalement, sans secousse, sans émotion de la part de celui dont elle représente la destinée. Il s'en faut. Le dernier livre de M. Hanotaux, quin'apas pu, à notreavis, se dégager assez de la pression tendancieuse exercée par les mémoires du cardinal, va nous donner l'occasion de regarder de près la figure du grand homme d'État dans un moment critique, infiniment intéressant pour sa psychologie (i). (i) G. Hanotaux, Histoire du cardinal de Richelieu, tome II, deuxième partie (1617-1624). Paris, Firmin-Didot, 1903, in-8°. tt, denxi&me partie (iSt~-lS&t). Paris, Firmin-Didot, t$03, 'n-8".


Humble évêque de l'évèché « le plus crotté n de France, Richelieu a eu, dès le premier jour, l'ambition d'arriver au pouvoir. Il a vécu de cette ambition toute sa forte jeunesse; cette ambition a été ardente, impérieuse, desséchante; elle lui a brûlé le sang. Tant qu'il n'a pas été le maître, la soif de parvenir là où l'emploi de ses facultés l'appelait a inspiré ses moindres actes et déterminé tous ses sentiments. Il ne faut point médire de telles ambitions. Quand elles n'ont d'autre objet que le bien public et c'est ici le cas à un haut degré ce sont des vertus quand elles ne se proposent que la satisfaction de vanités puériles pour aboutir, en fait de service public, au néant, ce sont d'abominables vices. Richelieu a été ambitieux; c'était son droit; il l'a été à un degré maladif. Ajoutez qu'il n'était pas brave; que devant plus fort que lui ou devant qui lui pouvait être utile ou nuisible, volontiers, il se prosternait dans des formules de. soumission, de dévouement, de respect, excessives, et vous aurez les deux principaux traits de son caractère durant la période de sept ans qui sépare le moment où il tomba de son premier et très court ministère de celui où il devait remonter au siège, cette fois pour toujours.

Il faut se représenter ce jeune prélat entre trente-deux et trente-neuf ans mince, fluet, distingué. Sa démarche est réservée; son abord doux, poli, mais prudent. Il parle peu, écoute avec attention, vous regarde en voilant de sa paupière l'éclat du regard. Son allure souple, dépourvue de brusquerie, est celle d'un homme qui tâche de se faufiler sans trop se courber, assez pour faire croire à une inclination de respect, surtout suffisamment pour ne heurter ni rien ni personne. Il est froid. On a parlé de ses amours c'est une légende. Un homme concentré dans son intelligence ne se donne jamais aux bagatelles, n'ayant de sensibilité que juste celle qu'il faut pour aiguiser


davantage son esprit. Il est tout intelligence. Pas un contemporain ne l'approche qui n'ait cette sensation d'un cerveau étonnant par la perspicacité et l'ingéniosité. Il est l'homme supérieur, deviné, pressenti. Seulement, comme il est d'une réserve extrême et proteste toujours de ses excellentes intentions, les gens disent « Cet homme est faux, peut-être fourbe; défions-nous de lui, il est trop intelligent. » Voilà exactement ce qu'ont pensé ceux qu'il a tenus pour ses adversaires pendant ces sept années. Le pire est que sa conduite leur a, à peu près, donné raison. Tout au début, jeune évêque, il s'était fait présenter à la reine régente, Marie de Médicis, par la dame d'honneur de celle-ci, la marquise de Guercheville. Il plut. Il savait plaire. D'une politesse raffinée; d'un dévouement moitié apparent, moitié réel légèrement obséquieux; d'une habileté onduleuse à profiter des moindres circonstances, sans compromettre d'ailleurs sa dignité, il se poussa doucement. Un jour, enfin, grâce disons-le puisqu'on a trouvé des lettres rendues publiques, d'ailleurs, peu après, et qui l'ont couvert de confusion grâce à des bassesses à l'égard du favori tout puissant, Concini, il fut nommé secrétaire d'Etat. Malheureusement il s'était attelé au char d'un individu de rien; un étranger odieux, mortellement haï, méprisé au delà du possible, qui culbuta bientôt après. On sait comment eu lieu la culbute. Louis XII I, dans l'impossibilité où il était de faire entendre raison à sa mère Marie de Médicis se mettait en colère et lui fermait la porte au nez dans l'impossibilité de donner un ordre et de révoquer on le tenait en laisse-fit un coup d'État. Concini reçut trois balles et demeura sur le carreau. La débâcle de toutes ses créatures fut complète. On les enveloppa toutes dans la même haine furieuse. Richelieu eut beau s'en aller le long des murs du Louvre en répétant « C'était un


maraud! » On l'expédia comme les autres. Ce fut un des moments les plus rudes de sa vie. Il a beau, dans ses Mémoires, arranger les choses et se donner de l'impassibilité, il fut anéanti. Il s'écroulait, humilié, ravalé dans la plus malpropre des aventures. Que faire? Le roi ne pouvait pas le souffrir à titre de suivant de Concini. Il .restait Marie de Médicis. Le coup d'État avait été fait contre elle. Elle devait, elle aussi, s'en aller. Mais elle était la mère. Un jour viendrait où les sentiments filiaux feraient un devoir à Louis XI II de se réconcilier avec la reine. Richelieu prévit l'avenir et jetant son paquet sur le radeau de l'ex-régente s'accrocha à elle et la suivit à Blois, en exil.

Là, que fait-il? Il donne d'abord des conseils à la reine-mère, conseils de prudence, de calme, de douceur c'est excellent. Mais en même temps, et sous main, il engage une correspondance secrète avec un secrétaire familier de Louis XIII, M. Déageant, intime ami de M. de Luynes, l'homme influent du moment! Dans cette correspondance il rend compte des conseils qu'il donne à Marie de Médicis et informe de ce qui se passe à la petite cour de l'exilée, demandant des avis, protestant de sa fidélité au roi, pour un peu offrant ses services (i). Ne l'accablons pas. Son intention, au fond, si elle était pour lui de se réconcilier avec le roi et de revenir à Paris, était en fait de réconcilier la mère et le fils afin de ramener l'ordre dans la famille royale et dans l'État. L'idée apparente était pure, bien qu'elle coïncidât avec l'intérêt particulier du prélat (i) Cette correspondance est une des choses les plus curieuses et les plus neuves du livre de M. Hanotaux. M. Hanotaux n'a pas mis, à notre avis, assez en relief l'importance de Déageant auprès de Louis XIII dans les événements qui suivirent. Déageant a mené, par instants, « le cabinet ». Voir la correspondance si précise et si formelle du nonce Bentivoglio.


sagement combiné, et le but poursuivi avouable, quoique les moyens suspects. On finit à Paris par s'en aviser. Déageant, qui avait accepté la correspondance pour être informé, et qui au fond se moquait de Richelieu, finit par lui avouer crûment qu'on parlait dans l'entourage du roi de sa trahison à l'égard de Marie de Médicis. La vérité était qu'on s'imaginait à Paris qu'il espionnait l'entourage du roi comme il espionnait la cour de Blois. On avait de lui le plus méprisable sentiment. Le résultat fut que le roi et les siens, étant très mécontents de l'attitude que prenait la reine-mère exilée, attribuèrent cette attitude aux conseils sans doute doubles et faux du trop adroit évêque et résolurent d'écarter de l'ex-régente cet homme décidément dangereux.

Son départ de Blois fut l'effet d'un joli coup de police. Adroitement, on lui fit entendre de source sûre, par le canal de son propre frère, qu'il allait recevoir l'ordre de quitter la reine-mère pour aller se cacher dans quelque terre de province. Abasourdi, il jugea plus digne de prendre les devants que de recevoir l'affront. Il partit. Voilà Marie de Médicis hors d'elle. De Paris on l'informe que jamais cet ordre n'a été donné ce qui était rigoureusement vrai. La reine-mère alors, criant au malentendu, supplie Richelieu de revenir. Mais en même temps Richelieu recevait une lettre du roi, lequel lui disait d'un ton détaché qu'il avait appris avec plaisir la résolution du jeune évêque de retourner au milieu de ses ouailles, à Luçon, et qu'il le priait d'y rester jusqu'à nouvel ordre. Le coup était élégamment joué. Richelieu, navré, ne pouvait qu'obéir.

Il se rattrapa en écrivant. Il écrività à Louis XII des lettres de soumission humbles. A Luynes, qu'il traite dans ses Mémoires de haut en bas; qu'il accable, méprise, vilipende, il adressa des épftres « d'une plati-


tude » prosternée. A Déageant, que dans ses mêmes Mémoires il a l'air d'ignorer comme un individu de rien, un être quelconque, « infâme », il multiplia les démonstrations d'amitié, de confiance, de dévouement. En somme, sentant la tempête arriver sur ses épaules, il avait plié, se faisant petit, protestant de ses intentions. Puis, d'une voix plaintive, il supplia doucement, peu à peu, qu'on lui permît de revenir près de lareinemère et chargea celui-ci, celui-là, le P. Joseph, de s'entremettre. Mais à Paris on ne pouvait plus le sentir. On crut avoir la preuve que, pendant qu'il écrivait ses lettres soumises, il continuait, par derrière, à donner des conseils pernicieux à Marie de Médicis toujours le jeu prudent conforme à son propre intérêt, mais d'apparence louche et fourbe. De colère, on lui intima l'ordre de quitter Luçon, trop près de Blois, et de s'en aller en Avignon, terre du pape, terre étrangère. C'était un nouveau coup de tonnerre.

Il plia encore, obéit, espérant, à force de soumission résignée, calmer les irritations du maître. Au fond, il était désespéré. Ce fut une des heures les plus sombres de sa vie. Il se crut perdu. Il pensa à la mort. L'épisode est singulièrement émouvant. Cette âme, supérieure par l'intelligence et la volonté, a souffert ici comme la plus humble des créatures peut souffrir. Plus l'ambition avait été grande, plus l'habileté déployée pour la satisfaire avait été savamment calculée, plus la ruine totale était accablante. Richelieu fut profondément humilié et dans son orgueil et dans ses intérêts. On s'explique l'amas formidable de fiel qui se forma en lui contre ceux qu'il croyait cause de sa chute. Un miracle le sauva. Un beau matin, sans qu'il s'y attendît, une lettre du roi lui arriva, le priant d'aller rejoindre Marie de Médicis. Il n'y comprit rien, mais deux heures après il était en route. La raison était que la pauvre reine-mère était tombée entre les mains de


tristes gens, un plat et fat Italien, Ruccelaï, un grand seigneur pas très intelligent et calamiteux, le duc d'Épernon; que, sur leurs conseils, elle s'était sauvée de Blois, de nuit, par une fenêtre; qu'elle avait gagné Angoulême que la guerre civile était imminente. Le roi et les siens, irrités, après avoir tout tenté pour arranger les choses, avaient eu l'idée dernière de lâcher Richelieu sur le groupe qui entourait Marie de Médicis. Ils avaient pensé, avec raison, que Richelieu ne tarderait pas à être le maître, qu'il évincerait les brouillons, et qu'au moins, avec les dispositions d'entente pour ne pas dire un mot plus dur qu'il avait toujours manifestées, on pourrait peut-être résoudre les difficultés. Le projet réussit. Heureux et fier, Richelieu arriva à Angoulême, écarta les gens, retourna en un tour de main Marie de Médicis et lui fit signer la paix avec Louis XIII. Le miracle était complet.

De ce jour, la situation de l'évêque de Luçon est totalement modifiée. La cour qui l'a appelé près de la reine et a reçu de lui des services est moralement obligée de l'y laisser. Richelieu, lui, a son plan constituer de la reine-mère et des siens un parti dangereux avec lequel la cour devra compter peser progressivement de manière à exiger et obtenir de Paris une série de mesures qui achemineront notre homme vers le pouvoir premièrement, le chapeau de cardinal; un cardinal est personnage considérable que le roi appelle « mon cousin » on ne le manie pas et on ne l'envoie pas à Avignon comme un simple évêque; il a le pas sur beaucoup d'importants officiers du roi le titre est une garantie et une puissance secondement, faire revenir la reine à Paris, mais ne l'y faire revenir que lorsque son autorité retrouvée sera assez grande pour qu'elle puisse efficacement ménager le restant; et le restant, c'est troisièmement, que la reine-mère soit admise à assister à tous les conseils du gouvernement; quatriè-


mement enfin, que Richelieu entre derrière elle et devienne ministre. Une fois entré, Richelieu se chargeait du reste. L'avenir, qui devait voir se réaliser ce plan, allait montrer qu'en effet, dans la place, Richelieu était homme à se tirer promptement d'affaire. Ce programme savant, Richelieu l'a suivi lentement, prudemment, exposé qu'il était, à toute heure, à quelque bousculade irrémédiable. Ce qu'il lui a fallu de circonspection et de souplesse est surprenant. Il y a apporté cette fine nature de prélat silencieux qui ne perd jamais rien et chemine toujours. Suprêmement raisonnable au milieu de furieux et d'imbéciles, il a subir les sottises des autres sans se laisser atteindre, et par un art supérieur s'est même si bien appliqué à en profiter qu'on a pu croire et dire qu'il faisait agir les fous.

Après la paix de Louis XIII et de sa mère, il semblait que tout fût au mieux entre eux et que Marie de Médicis triomphante n'eût plus qu'à reprendre le chemin du palais du Louvre. Elle ne le prit pas. Richelieu la retint sur la Loire. Il ne jugeait pas l'heure venue et aimait mieux attendre, loin de Paris, en créant des difficultés. Il reprit sa correspondance secrète toujours avec le même Déagèant. Déageant, qui avait donné au roi les conseils les plus vigoureux contre Marie de Médicis, se doutait que si celle-ci retrouvait de l'influence, il payerait son attitude par la disgrâce. Il travailla donc avec Richelieu, en dessous, à tenir la mère et le fils séparés. On découvrit l'histoire: Déageant fut chassé. Mais que pensa Louis XIII des nouvelles intrigues louches auxquelles se livrait l'ancien exilé d'Avignon? M. Hanotaux a négligé cet épisode il explique beaucoup de choses.

Il explique que les rapports entre Marie de Médieis et Louis XIII s'étant de nouveau tendus, et tendus jusqu'à la rupture, jusqu'à la guerre civile, jusqu'à la


bataille des Ponts de Cé, la cour à Paris ait plus ou moins attribué les complicationsàl'astucieux conseiller de robe violette dont le ieu incertain et multiple mettait tout le monde en suspicion. La paix suivit encore. Marie de Médicis exigea pour prix, cette fois, de la réconciliation, le chapeau de cardinal en faveur de Richelieu c'était l'étape. Il y a même des raisons de croire qu'on fit suggérer à M. de Luynes l'idée, dans les négociations, de parler de ce chapeau désiré pour faciliter les affaires. Le procédé réussit. La cour demanda donc le fameux chapeau elle l'avait promis, il le fallait. Mais immédiatement, par une voie officieuse, elle déclara qu'elle voulait qu'on le refusât. Les mots de M. de Luynes dans sa conversation avec le nonce sont durs, mais décisifs « Le roi, lui dit-il, afin de plaire à la reine-mère a désigné l'évêque de Luçon pour le cardinalat. Mais il estime que c'est faire une action indigne de lui que d'acheter pour ainsi dire, de Luçon, avec cette dignité, la paix qui a été conclue entre Sa Majesté et sa mère. La reine est absolument dans la main de Luçon et celui-ci n'a mis toutes les affaires de la reine et du roi dans une inextricable confusion que pour pouvoir vendre l'accommodement entre eux au prix du chapeau de cardinal. Peu après, sortant d'une conversation avec le prince de Condé, le nonce écrivait à Rome « Je tiens du prince que Luçon est tenu pour auteur principal des conseils turbulents suivis par la reine-mère dans cette dernière révolution. n

Rome refusa le chapeau. Richelieu, qui s'était démené, avait multiplié ses visites au nonce, fait répéter au roi par Marie de Médicis de perpétuelles insistances, reçut ce nouvel affront la rage au cœur. 11 reprit sur de nouveaux frais. Il devait finir par avoir le dernier mot grâce à une persévérance inlassable et à la faveur continue de Marie de Médicis. Il aurait pu


dire comme ce prélat sceptique qu'on félicitait de sa nomination à un évêché « Ce n'a pas été sans peine! »

Chacun des deux autres degrés qui restaient à franchir pour arriver au pouvoir fut ainsi enlevé malgré des résistances vives, après des habiletés et des patiences infinies. « Je ne veux pas de lui », disait Louis XIII qui devait tant l'apprécier plus tard, et l'aimer, et qui, pour le moment, ne pouvait pas le voir; il a trop « l'esprit altier et dominateur »'! Peu à peu, il fallut céder. Le 29 avril 1624, Richelieu entrait au conseil du roi il ne devait plus en sortir.

Nous n'avons voulu qu'esquisser, par une brève ébauche, une partie de ces sept années d'ascension progressive vers le pouvoir, telle que les documents écrits au jour le jour et plus impartiaux que les mémoires nous le montrent. Le caractère de Richelieu n'y gagne pas. Ce cheminement par âpre travail souterrain, oeuvre d'une ambition concentrée qui se consume, hypnotisée devant le but à atteindre, a quelque chose de malsain qui froisse. La finesse coudoie trop la duplicité. L'égal dévouement à l'une et à l'autre partie appelle le mot de trahison. On aurait préféré plus de simplicité et sinon de loyauté-dans un certain sens, Richelieu a toujours été loyal au roi au moins de netteté. Il y a de la rouerie dans cette conduite et la rouerie a un parfum de malhonnêteté qui déplaît. Un proverbe à l'usage des hommes d'État assure que qui veut la fin veut les moyens. La fin était grande, si grande qu'aujourd'hui encore on pourrait appliquer à Richelieu le beau mot d'Henri IV « La France m'est bien obligée, car je travaille bien pour elle! » La France est obligée à Richelieu. L'importance de la tâche accomplie et le grand œuvre mené à bonne fin dissimulent les ombres pénibles de débuts qu'on eût voulu plus droits. Mais, en réalité, l'histoire n'a


pas à vouloir ou à ne pas vouloir. Elle constate. Son office précis est de déterminer ce qui a été, sans dénigrement et sans apologie, seulement soucieuse de savoir la vérité et de la dire. Contrairement à cet homme aimable qui, ayant un ami borgne, avouait ne le contempler que de profil, elle regarde en face ou du moins elle devrait toujours regarder ainsi. Par là, elle est certainement un peu plus exacte, et surtout plus attachante et instructive.

Louis BATIFFOL.


JOURNAL DU VOYAGE DE E

M. ET DE MME GERVAIS COURTELLEMONT AU YUNNAN

(Suite)

Au Yunnan, la foi pure des croyants s'est peu à peu transformée en une conception de devoirs moraux à remplir, plus encore envers la Société qu'envers le Créateur, et plus encore envers la communauté musulmane qu'envers la Société. La mosquée est devenue une école de morale, un établissement d'assistance publique et, enfin, une maison commune où se discutent les intérêts généraux et particuliers des coreligionnaires, une sorte de forum plutôt qu'un lieu saint. Les prières, récitées en une langue qu'on ne comprend pas, ne sont plus là, comme en pays arabe, pour affermir la foi et rendre plus étroite la communion d'âme de l'être humain avec son Dieu, mais bien des formules machinalement murmurées pour l'accomplissement d'un rite traditionnel et incompris, vagues expressions d'un respect superstitieux vis-à-vis d'un inconnu redoutable et inaccessible.

Et comment la religion de Mahomet aurait-elle pu


s'implanter dans cette Chine utilitaire et matérialiste, dans cette immense agglomération de foyers sans lien social, où la liberté individuelle des chefs de famille est plus incontestée qu'en aucune autre nation du globe; où, dans le but de défendre leurs intérêts communs, des groupements par profession se sont seuls formés? Humanité compliquée, hantée de superstitions, qui s'est toujours complu à forger des dieux à son image, dieux d'épouvante plus que d'amour, dont on craint les châtiments et les colères plus qu'on n'en espère de miséricorde et de bonté.

Ici, comme en tant d'autres contrées de l'univers, dès qu'ils ont cessé d'être les plus nombreux et les plus forts, les musulmans ont bien vite été submergés par les peuples plus actifs et plus utilitaires qu'ils avaient un instant dominés. Et, de leur apogée à leur irrémédiable décadence, les étapes ont été rapidement franchies.

Aujourd'hui, dans cette province de la Chine où ils furent tout-puissants, si l'on en croit Marco Polo, et, de nos jours, Huc, Anderson, Francis Garnier, Dupuis, etc., ils sont simplement une minorité, sans grandes ambitions, sans regrets du passé, vivant de la vie des autres Chinois, résignés comme le veut leur religion des faibles qui seront, de plus en plus, noyés dans la masse grouillante des Chinois.

Nous avons une vie mondaine en partie double. Tandis que j'enquête de mon côté, Mme Courtellemont, par ses relations avec les dames chinoises, apporte son tribut d'observations faites dans les gynécées qui me seraient fermés. En effet, la vie intime chinoise, aussi bien chez les bouddhistes que chez les mahométans, est rendue inaccessible aux hommes par la force incontestée d'usages millénaires. Un visiteur masculin n'a jamais accès dans « l'appartement intérieur » habité


par les femmes, fût-il l'ami le plus intime du mari. A plus forte raison, le voyageur étranger qui ne peut ainsi connaître des Chinoises que les femmes du peuple obligées à une vie extérieure par la dure nécessité de gagner leur riz quotidien.

Dans notre aimable petite maison, où nous sommes si bien installés avec tout notre personnel, c'est un continuel va-et-vient de visites, de cadeaux qu'on nous envoie en grande pompe, de serviteurs affairés venus pour s'entendre avec les nôtres au sujet de quelque grand dîner qu'on veut nous offrir ou de visites qu'on « prépare » Tous ces actes de la vie mondaine chinoise sont, en effet, préparés par les serviteurs des deux parties, et les maîtres ne se mettent en mouvement que lorsque le protocole en est bien réglé. Ainsi sont évitées les fausses manœuvres dans l'accomplissement des infinies et compliquées politesses qui sont la façade, jusqu'ici indestructible, de la société chinoise.

Quand Mme Courtellemont reçoit des visites féminines, je lui laisse le champ libre dans la maison, et c'est à son carnet de notes que j'emprunte le récit d'une visite de dame chinoise chez elle et ses impressions sur les musulmanes

« La cour retentit d'un grand fracas, elle se remplit d'une foule de gens affairés. C'est la femme du premier notable mahométan de la ville qui vient me rendre visite parentes pauvres et servantes venues en palanquin, serviteurs marchant à pied, toute une suite de personnages importants etd'ailleurs inutilesl'escortent. L'un, brandissant la grande carte de visite rouge, précède le cortège, annonçant l'arrivée de la visiteuse; d'autres portent des lanternes de papier pour le retour, des éventails. ou rien du tout, tous également pleins de leur importance, faisant les moindres choses d'un air comiquement mystérieux qui convient à des


gens chargés d'accompagner, transporter, protéger ou servir l'objet précieux, invisible aux yeux de la foule, qui est enfermé dans la chaise à porteurs close de tous côtés par de doubles rideaux.

« Enfin, la chaise est déposée très près de la porte où je l'attends, et l'étrange petite personne, brillante et parfumée, en sort comme d'un écrin. Elle est couverte de broderies, de pierreries, la figure crûment peinte de blanc et de rose, les sourcils nettement dessinés au pinceau la bouche traversée, verticalement, d'un trait rouge qui la fait paraître plus menue; les cheveux soigneusement collés et appliqués afin que nul ne dépasse l'ensemble, la figure bien débarrassée de tout duvet qui donnerait des apparences de bestialité (duvets poursuivis par la pince à épiler jusque dans les replis du nez, des yeux, des oreilles), les ongles démesurément longs protégés par des gaines d'or, tenant à la main un écran, contenance habituelle des belles mondaines en visite. En équilibre instable sur ses petits pieds chaussés de minuscules souliers de satin brodé aux vives couleurs, elle me fait aussitôt un de ces petits saluts ridicules et charmants, légère inclinaison de côté, les mains jointes saluts féminins, différents de ceux des hommes, qui ont un air pudique convenant aux femmes.

« Me conformantaux usages chinois, je la suis, m'appliquant à cette hospitalité empressée qui est de bon ton, échangeant sans compter les petits saluts, A la porte du logis, un salut final et plus solennel termine cette série de politesses, et tout le monde envahit la maison, examinant curieusement les objets d'origine européenne. Nos lits de camp, les objets de toilette, le linge, les vêtements, les livres, les appareils photographiques et scientifiques, les moindres choses sont l'objet de commentaires dont je perds beaucoup, l'interprète ne pouvant suffire à traduire tout ce caquetage.


Ce n'est pas une sinécure pour le mien de faire face à toutes ces curiosités qui s'empressent autour de lui, l'accablant de mille questions « A quoi sert ceci? Pour« quoi cela? les femmes d'Occident font-elles ceci ou « cela? » Très fier de moi quand il peut vanter mon courage parce que je fais tous les voyages à cheval, mon endurance parce que je ne suis jamais malade, il est moins satisfait de mes élégances. L'austérité de mon costume tailleur (le seul que je puis emporter dans ce voyage qui sera long et difficile) ne flatte pas sa vanité de serviteur. il éprouve le besoin de donner des explications sur la simplicité nécessaire de mon costume, expliquant que dans mon pays, comme toutes les Françaises, je porte de longues robes de soie ou de satin, couvertes de broderies et de pierreries, les épaules et les bras nus, allant dans des réunions où se trouvent ensemble les hommes et les femmes. Quand il me raconte qu'il fait à ces recluses un semblable tableau de nos coutumes, aussi extraordinaires pour elles que les leurs à nos yeux, qui doit les remplir d'horreur pour des mœurs aussi libres, je lui recommande de laisser dans l'ombre ses souvenirs de la vie européenne qu'il a entrevue à Hanoï.

« J'offre un goûter auquel je donne un attrait nouveau pour mes hôtes par les gâteaux et les bonbons d'Europe que j'ai ajoutés à l'habituel service chinois. Enfin, ma visiteuse trempe ses lèvres dans sa tasse de thé qu'elle n'a pas encore touchée. C'est le signal du départ, et c'est pour cela que ce geste ne doit pas être fait plus tôt. C'est, alors, un remue-ménage général; les porteurs de chaise sont appelés à grands cris; chacun s'agite, on ne saurait dire à quoi faire. Mais il est convenable que tout le monde soit en mouvement pour témoigner de l'importance des maîtres. Je reconduis la belle dame jusqu'à sa chaise à porteurs, échangeant encore d'interminables politesses et d'innombrables


saluts; la chaise est inclinée et l'idole rentre dans son tabernacle. Les doubles rideaux sont soigneusement clos, ses serviteurs et les miens échangent aussi de nombreuses politesses et congratulations, la chaise est soulevée par quatre vigoureux porteurs qui s'en vont au pas de parade, suivis de tout le personnel affairé et le cortège disparaît dans la nuit, à la lueur des lanternes de papier, par les tortueuses rues chinoises. « Peu de jours après, je vais rendre cette visite, ce qui me fournit l'occasion de voir un intérieur mahométan des plus intéressants. Le chef de cette famille est un descendant du célèbre général Ma-Ju-Lung; la maison où je suis reçue a été habitée par lui. « On sent bien, au luxe solide qui règne ici, que l'on est dans une vieille famille, dès longtemps accoutumée à la fortune et aux grandes situations. Selon la distribution invariable des maisons chinoises, trois cours se succèdent, séparées par des bâtiments et communiquant par des portes à deux battants. Au fond de la dernière cour se trouve l'appartement réservé aux femmes, où nul visiteur masculin n'est admis. Là m'attend la maîtresse de la maison, avec sa fille, sa bru, sa belle-mère, les parentes pauvres, veuves ou orphelines qui ont été recueillies par le chef de la famille, les enfants et les servantes. C'est un amusement pour toutes de voir l'Étrangère rendre visite. Je suis la première Européenne reçue dans cette maison, et c'est un petit événement dans la vie monotone qu'on y mène.

« On me présente tout d'abord à la belle-mère, vieille personne très digne, entourée du respect de tous. Avec l'âge, la femme chinoise trouve enfin la revanche de toute sa jeunesse passée dans l'esclavage. A son tour, elleest respectée et obéie, même par son fils qui oublie la femme pour ne voir que la mère. La vieillesse est l'objet d'un profond respect de la part de tous les Chi-


nois, et les vieillards, en quelque sorte portés par cet hommage général qui les entoure, ont la dignité et la bienveillance des gens qui connaissent l'art de vieillir. « La bonne dame me prend par la main et semble me couvrir de sa protection ses façons ont quelque chose de maternelle qui inspire la sympathie et la confiance.

« J'examine avec un vif intérêt cet intérieur et l'on se prête de la meilleure grâce à me tout montrer. De beaux meubles laqués, des coffres précieux, des bibelots, des tenturesbrodées, ornent des chambres. Le lit de la dame est très riche, laqué et doré; de même que tous les lits chinois, c'est une sorte de grande table carrée sur laquelle sontétendues des nattes et des couvertures de satin brodé. Les draps et la literie, tels que nous les comprenons, sont inconnus en Chine. Quatre colonnes élégantes soutiennent un ciel de lit de même dimension d'où tombe une moustiquaire de tulle rouge. «Quelques objets européens, fleurs artificielles, vases quelconques, flacons vides conservés précieusement, l'inévitable pendule, détonnent et me paraissent terriblement laids dans cet ensemble opulent. Je les ai déjà vus, trop souvent, horribles toujours, dans les intérieurs sordides des mandarins. Ces fonctionnaires, si élevée que soit leur situation, n'ont jamais un intérieur comparable à celui-ci; ils vivent dans une anxiété continuelle, craignant les enquêtes sur leur gestion quand leurs exactions ontprovoqué des plaintes, la disgrâce qui peut s'en suivre, et ils feignent volontiers la misère. On doit reconnaître, d'ailleurs, qu'ils ont de lourdes charge des pots-de-vin à payer pour être nommés, d'autres pour se maintenir, des déplacements onéreux à subir qui les entraînent aux quatre coins de la Chine immense; si bien que tout l'argent extorqué à leurs administrés s'évapore très vite.

« Mais ici, dans cette aristocratie musulmane, il y a


la durée et la stabilité. En tous les détails se retrouve un luxe de bon aloi, acquis par des générations successives. On nous sert un plantureux et fin goûter dans une admirable vaisselle ancienne, digne d'un musée. Tandis que je suis assise à table avec les femmes de cette famille mère, épouse, fille et bru, nous sommes entourées des parentes, des servantes et des enfants. Je puis à loisir examiner les physionomies et confirmer mes précédentes observations.

« Les femmes musulmanes ne se distinguent pas très sensiblement de la généralité des Chinoises. Leurs veux, seuls, me semblent caractéristiques, à peine obliques et bien ouverts, assez semblables aux nôtres ils me surprennent toujours dans ces visages qui ont conservé les autres caractères de la race jaune. Ils sont toujours noirs, de même que les cheveux; je n'ai pas souvenir d'avoir vu une Chinoise, mahométane ou autre, aux yeux bleus ou aux cheveux blonds. « Ces yeux, qui n'ont encore pu devenir obliques, sont la dernière trace des sangs arabe et turchmène infusés lors des migrations mahométanes. Ces migrations n'ont introduit en Chine que des hommes qui ont dû, nécessairement, s'allier à des femmes d'origine locale. Au Yunnan, c'étaient des Chinoises ou des femmes des tribus aborigènes, telles que les lolos. Il en est résulté un métissage qui, de génération en génération, a modifié et altéré les caractères originels. « L'élément féminin mahométan d'origine a fait totalement défaut, et ainsi semble s'expliquer l'absence de traditions dans les familles de cette religion. « C'est toujours au foyer, par la femme, que les traditions se transmettent; les mahométans de Chine ayant manqué de cet élément, c'est la femme chinoise installée à leur foyer qui, tout naturellement, y a établi, conservé, enraciné les coutumes chinoises. En sorte qu'il est très surprenant, pour qui connaît la vie de la


femme dans les pays de religion mahométane, dans tout l'Orient, chez les Arabes, de ne trouver ici aucune trace de ses coutumes ou de ses pratiques.. « Les femmes musulmanes de Chine ne voilent jamais leur visage; elles n'ont pas ces raffinements de toilette intime qui sont la grande affaire dans les harems d'Orient où la femme est surtout un objet de plaisir. Elles vivent, à très peu de choses près, comme les autres Chinoises. Si elles sont isolées de la société des hommes, c'est en conformité des usages chinois. Chinoises, elles le sont jusqu'aux petits pieds, inclusivement je leur vois, à toutes, ces pieds déformés que n'avait pas prévus le Coran.

« Elles ne pratiquent guère la religion, déjà passablement négligée par les hommes. Et, cependant, il leur reste, des origines lointaines, des caractères généraux encore bien intéressants. Ces femmes participent du caractère loyal et fier qu'on remarque chez les mahométans leur condition est meilleure que celle de la femme dans les familles bouddhistes elles ont certains droits et c'est une étape dans la voie du progrès. o De ces femmes qui m'entourent, aucune n'est instruite. Il n'existe même pas d'école de filles, tandis qu'elles sont nombreuses pour les garçons. Mais, si elles sont incultes, elles ne sont nullement inintelligentes; il est facile de s'en convaincre. Leur existence se passe loin du monde et de la vie active; elle se lèvent tard, flânent, ne s'occupent nullement de la maison que dirige une mère ou une belle-mère, jouent, fument, échangent des visites, font venir les comédiens. Et, malgré cette vie abêtissante, bien souvent un caractère se forme; avec les droits acquis par l'âge, une femme qui aura si peu vécu par elle-même deviendra le bon conseiller de l'homme, mari ou fils, qui agit au dehors, inspiré ou dirigé par elle. »


Deux écoles françaises sont ouvertes à Yunnan-Sen. Les places vacantes sont très sollicitées par les pères de famille qui rivalisent d'intrigues pour y faire admettre leurs enfants. Le directeur d'une de ces écoles, M. Courcelle, a obtenu des résultats magnifiques en quelques mois, grâce à des procédés ingénieux. Ancien directeur d'un pensionnat de sourdsmuets à Paris, il était particulièrement préparé à la situation qui lui était faite à son arrivée en Chine où, dans les débuts, il lui était fort difficile de se faire comprendre de ses élèves, véritables sourds-muets pour lui (i).

De l'autre école, récemment ouverte, je ne dirai rien, son jeune directeur n'ayant pas encore eu le temps de faire ses preuves, si ce n'est que, dès son ouverture, les places disponibles furent également très sollicitées.

Le fait doit être noté, car il est une preuve matérielle bien évidente du désir des Célestes de se livrer à (i) Pendant mon séjour à Yunnan-Sen, le vice-roi, en personne, est venu visiter son école et l'a publiquement félicité de son habileté et de sa patience. Les parents avaient pour lui la plus grande estime et, à la façon chinoise, la lui témoignaient en lui offrant des tentures rouges sur lesquelles, en grands caractères brodés, étaient énnmérés ses mérites et la reconnaissance de ses élèves. C'était un succès complet, sans réserve. Aussi, quelques semaines plus tard, était-il expulsé du Yunnan par le consul, puis révoqué par le gouvernement général de l'Indo-Chine, dont il dépendait, pour indiscipline envers le consul général (?) Quand on veut tuer son chien.

Dès son retour en France, M. Courcelle n'a pas eu de peine à démontrer la partialité dont il avait été victime. Réintégré dans les cadres par son chef suprême, le ministre des colonies, comme il avait parfaitement réussi chez les Chinois, qu'il commençait à connaître leur langue, il fut envoyé. à la côte occidentale d'Afrique, en attendant que les ministres des affaires étrangères et des colonies se soient mis d'accord sur le développement à donner à l'influence française au Yunnan.


l'étude des langues européennes. C'est évidemment un prélude à celle des sciences occidentales. Il est à signaler surtout à ceux qui persistent à croire que la Chine n'est pas engagée dans la voie d'une rénovation plus ou moins rapide, à l'instar du Japon qui lui a montré l'exemple à suivre, nation dont les progrès sont bien plus admirés en Chine qu'on ne le croit généralement.

Ici, ces jours derniers, dix jeunes gens, lauréats d'un concours spécial, ont été désignés pour aller en Europe étudier les sciences modernes aux frais du gouvernement et. c'est au Japon qu'on va les envoyer sous la conduite d'un mandarin qui, par aventure, se trouve être musulman.

Un dispensaire fonctionne sous la direction de deux docteurs militaires. Leurs consultations sont très suivies, sans prévention de la part des populations; des notables même viennent réclamer leurs soins. Un laboratoire d'analyses dirigé par un pharmacien.major de l'armée, choisi parmi les plus distingués en raison de ses antécédents coloniaux, a été créé à Yunnan-sen et un observatoire météorologique y a été adjoint.

Enfin, un bureau de poste du service indo-chinois est ouvert aux correspondances, aux mandats, voire même aux colis postaux. Les Chinois en ont bien vite apprécié les avantages; ils y portent souvent leurs lettres et prennent des mandats pour Canton ou les autres villes chinoises dans lesquelles se trouvent des bureaux correspondants. Dans ce pays où la question des transports d'argent est si grosse de difficultés, l'envoi de fonds par mandats-poste constitue un avantage inappréciable.

Toutes ces initiatives sont dues au gouvernement général de l'Indo-Chine, sous l'active et puissante


direction de M. Doumer. Elles doivent nous conduire au développement progressif de notre influence dans cette province excentrique qui se rattache si peu à l'Empire du Milieu et que les Chinois considèrent presque comme une colonie.

La création de notre voie ferrée la reliant au Tonkin la rendra de plus en plus tributaire de notre colonie dont elle est l'hinterland et le prolongement économique et dont elle sera un jour, il faut bien l'espérer, la citadelle et le sanatorium.

GERVAIS COURTELLEMONT.

(A suivre.)


LES MIETTES DE LA VIE Sait-on que les ballons captifs, qui rendent de si grands services aux armées de terre, sont utilisés avec succès par les escadres?

Les premières expériences sont de 1890. Elles furent faites à Toulon par le lieutenant Serpette, auquel le gouvernement donna mission de diriger une école d'aérostation maritime. Ces expériences, continuées par le lieutenant de vaisseau Rageot de Latouche et le lieutenant Tapissier, donnèrent des résultats tellement concluants qu'à l'heure actuelle notre marine possède au parc de Lagoubran un service d'aérostation maritime qui ne le cède en rien aux parcs des armées de terre.

Il est regrettable que nos amis les Russes, qui suivirent pour leurs armées de terre l'exemple de la France et se firent livrer par des constructeurs français des parcs aérostatiques parfaitement agencés, n'aient pas pensé à utiliser les ballons captifs pour leur lutte maritime avec le Japon.

A ceux qui s'étonnent de la lenteur de la concentration de l'armée russe, il est bon de rappeler le nombre


de bagages et de voitures qu'un corps d'armée est obligé de traîner après lui pour assurer ses ravitaillements en munitions et en subsistances.

Le train d'un régiment d'infanterie à trois bataillons comporte 39 voitures;

Soit, pour les huit régiments d'un corps d'armée, 3 [2 voitures.

La brigade de cavalerie du corps d'armée, 44 voitures.

L'artillerie du corps d'armée, 36 fourgons ou voitures.

Les différents états-majors du corps d'armée traînent 75 voitures au moins après eux.

Soit un total de 467 voitures pour les seuls bagages immédiats du corps d'armée, transportant seulement deux jours de vivres.

Mais ce n'est pas tout.

Un corps d'armée traîne après lui un convoi, dit en France convoi administratif, qui porte quatre jours de vivres et comporte 756 voitures!

Soit plus de 1,000 voitures rien que pour porter six jours de vivres pour un corps d'armée de 30,000 hommes

Ce simple exposé suffit à démontrer les difficultés matérielles que le ministre de la guerre russe doit surmonter pour organiser, à quinze jours de chemin de fer de la base initiale, les trains et convois d'une armée de 200,000 hommes.

.1(0

Le Retour de Jérusalem et Décadence ont plus que jamais mis à la mode la question juive. Chacun aime à citer un mot, une saillie philosémite ou antisémite. Ceci nous remet à la mémoire la très amusante riposte d'un rabbin à un évêque.


A la table préfectorale d'une de nos plus grandes villes maritimes du sud de la France, se trouvaient assis l'un près de l'autre les deux éminents représentants des deux cultes. L'évêque, au moment où l'on offrait du jambon au rabbin qui naturellement refusait cette viande proscrite par le Talmud, dit avec malice « Quand donc, monsieur le grand rabbin, vous déciderez-vous à manger du porc ? P

Mais, reprit celui-ci, le jour de votre mariage, monseigneur!

BIXIOU.


LES IDÉES AU THÉÂTRE « DÉCADENCE ET LA QUESTION JUIVE LE THÉÂTRE RÉALISTE

VAUDEVILLE Décadeuce, pièce en quatre actes de M. Gumov. Variétés Reprise de Monsieur Jtetzy, pièce en cinq actes de MM. Météni&r et Alexis.

Théâtre Victor-Hugo Les Pantins, pièce en trois actes de M. G. Gkillet.

Avant la représentation de Décadence, j'imaginais que si l'aimable opportunisme de M. Leygues s'était ému de cette pièce au point de lui valoir les honneurs de la censure, c'est que l'auteur y malmenait fort l'espèce des banquiers juifs catégorie d'individualités dont il semble difficile de nier les sympathiques et étroits rapports avec nos gouvernements successifs. Maintenant que j'ai eu le plaisir d'assister à la comédie de M. Guinon, des doutes me viennent sur les causes déterminantes de la sévérité de l'ancien ministre. Je me demande si un atavique respect de la noblesse française n'a pas beaucoup plus pesé sur sa décision qu'une politique courtoisie envers la race des grands financiers de l'époque. Après tout, M. Leygues porte assez élégamment ses doubles fonctions volontaires de cadet de Gascogne et d'habitué des coulisses de l'Opéra pour qu'on puisse lui supposer encore plus de secrètes préférences pour la vieille aristocratie fran-


çaise que de complaisances à l'égard de la nouvelle baronnie sémite, et, à l'audition de la pièce, il faut avouer que cette préférence semble la seule explication plausible de l'interdiction de Décadence. Certes, la pièce de M. Guinon n'est pas un plaidoyer en faveur de la société juive. Mais ce n'est pas non plus un acerbe réquisitoire contre ella. Dans l'exposé des caractères généraux et particuliers de la race sémite, dans la représentation de ses habituels procédés d'agir et de réussir M. Guinon a complaisamment mis en relief ses défauts, c'est certain; mais il s'est efforcé d'être impartial, ne lui refusant aucune de ses qualités et n'exagérant ni ses torts ni ses défaillances.

Que peut-on reprocher aux trois membres de la famille Strohmann, qu'il a chargés de synthétiser l'action juive dans la société moderne? Le goût des affaires, une dextérité merveilleuse à faire passer, le plus légalement du monde, l'argent des autres dans leur coffre-fort; le défaut de goût, le manque de tact, la vanité aveugle, le désir maladif de s'immiscer dans les rangs de la haute société française, dont ils ont accaparé la fortune et dont ils jalousent l'élégance et le ton, l'absence du point d'honneur gaulois, l'ignorancede la fierté française. Dire tout cela, ce n'est que de la médisance; et ces travers paraissent bien petits à côté des effroyables tares morales que M. Guinon a prêtées, sans atténuation, sans excuse, au duc de Barfleur, à son fils Enguerrand, à sa fille Jeannine, au marquis de Cherancé et à tous les épisodiques personnages chargés de nous représenter l'ensemble de l'aristocratie française au vingtième siècle

Le duc de Barfleur a été ruiné par les kracks financiers de la dernière période. Cela ne l'empêche point de ne comprendre l'existence à moins de 500,000 francs par an. Aussi, tout en représentant le duc d'Orléans


fonction aussi distinguée que peu lucrative tout en dirigeant la politique conservatrice et présidant l'un des cercles aristocratiques de Paris, reçoit-il des mensualités des restaurateurs à la mode et ne vit-il que d'emprunts frisant l'escroquerie. Arrivé à ce degré d'abolition du sens moral, lorsque Nathan Strohmann, acquéreur de la majorité de ses créances, vient le mettre cyniquement en demeure d'être exécuté ou de lui donner Jeannine en mariage, le duc n'hésite que pour la forme. Il vend sa fille, comme il a vendu toutes ses propriétés, plus alléché .encore par l'agréable carrière qui s'ouvre devant lui, celle de beau-père d'un prince de la finance, qu'épouvanté de l'imminence de sa ruine.

D'ailleurs, le duc de Barfleur n'est pas seul à excuser une telle conduite. Son fils Enguerrand, épris du seul idéal de se maintenir le parfait athlète, numéro sensationnel des représentations du cirque Molier, ne balance pas à conseiller à sa sœur le gros mariage. Et, ce qui nous devient immédiatement pénible, le marquis Cherancé, qu'on a vu plus fin, qu'on a espéré plus délicat, qu'on a deviné amoureux de Jeannine, n'a pas non plus une protestation même irréfléchie, même instinctive contre ce marché qui prostitue la femme qu'il aime. C'est à se demander s'il n'escompte pas lui aussi, dans sa perversité de gueux dépensier, les bénéfices de la profession d'amant d'une femme riche.

Quels sont les Strohmann? Le père, Abraham, de nationalité indéfinissable, a tenu des bazars à Salonique, a vendu des esclaves au sultan et, de métier en métier, de concussions en coups de Bourse, s'est installé, un beau jour, banquier sur le marché de Paris, dont il n'a pas tardé à devenir l'un des rois. Le fils, Nathan, est déterminé par la spirituelle définition qu'en donne le duc de Barfleur « C'est le juif qui a toujours


porté du linge blanc et a fait ses études à Condorcet. » Voilà les deux points de départ qui différencient, avec une remarquable justesse de touche, le caractère et les ambitions du père et du fils. L'un, d'une intellectualité bornée à la pratique des affaires, enfiévré de vanité mondaine; tout occupé, avec autant de maladresse que de persévérance, à oublier sa propre personnalité par la fréquentation de la noblesse; inconscient du ridicule de ses efforts et insensible aux affronts qu'ils lui valent. L'autre, aussi âpre aux affaires, mais assez averti pour ne pas donner dans d'aussi puériles travers et férocement ennemi d'une société au milieu {le laquelle il se sent toujours méprisé. Si Nathan a voulu épouser Jeannine; s'il l'a, en quelque sorte, achetée à son père, c'est qu'il l'aime d'une passion atroce, passion dont il comprend le danger et l'amertume, mais à laquelle il ne peut renoncer. Et c'est par là que le caractère de Nathan nous devient un peu sympathique. On lui pardonne volontiers son obstination aussi indifférente aux dédains et aux affronts qu'insensible à toute délicatesse, parce qu'on la sent au service d'un sentiment sincère et vrai. Pour conquérir Jeannine, il a employé une vilaine arme l'argent. Mais n'oublions pas que c'est la seule qu'il connaisse.

Seulement, pour une fois, Nathan Strohmann a été joliment volé. Jeannine s'est vendue, et, nous nous en apercevons bien vite, bien moins pour sauver sa famille de la ruine que pour continuer l'existence de luxe fou et de plaisirs à outrance dont elle a besoin. Elle hait son mari, ce qui s'explique mais elle apporte dans sa vie conjugale une aberration de sens moral qui déconcerte. Deux joies lui tiennent lieu de règle de conduite dépenser follement la fortune qui fut sa rançon et rendre son intérieur insupportable à son mari. Elle ne reçoit chez elle que ses amis, aussi nobles que décavés, qui tapent le père et le fils Stroh-


mann, boivent leur vin, fument leurs cigares, et s'autorisent de cela pour les cribler de sarcasmes, les plastronner d'impertinences et les accabler de leur mépris. Ah 1 par exemple, je me demande au nom de quoi tous ces mondains sans probité, sans dignité, sans honneur, peuvent mépriser ceux qui les ont peut-être volés, il y a quelques années, mais qui, présentement, les entretiennent

Chose plus grave. Jeannine s'est tout entière donnée aux émotions d'un flirt avéré avec le marquis de Cherancé. Avec un art méchamment pervers, elle s'affiche avec lui dans toutes les circonstances où cela peut le plus profondément blesser son mari. Aux représentations de celui-ci pourtant légitimes Jeannine ne répond que par des dédains cruels, des railleries cinglantes, puis par l'aveu cynique de son amour pour Cherancé. Elle choisit même un singulier endroit pour cette suprême confidence conjugale les coulisses du cirque Molier. Il faut dire tout de suite, d'ailleurs, que M. Guinon semble considérer le cirque Molier comme le pivot de l'existence mondaine c'est peutêtre exagéré! C'est là que le marquis de Cherancé obtient son premier rendez-vous de Jeannine. C'est là que son mari les surprend dans une attitude équivoque. C'est là qu'après avoir crié à Nathan sa haine et sa révolte, elle le quitte pour la garçonnière de son amant.

Le quatrième acte est peut-être celui où la caractéristique de l'esprit juif a été le plus puissamment mise en lumière par M. Guinon. Par contre, c'est en ces dernières scènes que Jeannine accuse une lâcheté de caractère, une telle soumission de fille à la puissance de l'argent, que nos sentiments d'indulgente pitié à l'égard d'une jolie femme malheureuse sont amèrement changés en dégoût.

Toute la nuit que Jeannine a passée dans les bras de


Cherancé, Nathan l'a passée à errer dans les rues, ivre de douleur. Au petit jour, ses idées lui sont revenues plus nettes avec le sens de la situation. Contrairement aux sensations impulsives d'un Aryen, l'amour de Nathan pour Jeannine n'est pas tué à jamais par l'idée qu'elle fut possédée par un autre. Il la veut toujours pour lui. Il vient donc chez Cherancé. Mais ce n'est pas à lui qu'il essaye de redemander sa femme. Il ne le provoque, ni ne l'insulte. Sa mentalité spéciale est étrangère à toute idée de provocation ou de vengeance de mâle. Mais il a découvert le véritable mobile de tous les sentiments de sa fetnme la soif du luxe, et il entend en user. Il s'installe donc dans l'antichambre jusqu'à ce que Jeannine consente à le recevoir pour s'en débarrasser, croit-elle. Lui, aussitôt en sa présence, va droit au fait. Ce n'est ni à son coeur, ni à son honneur, ni à sa probité qu'il s'adresse c'est à son besoin de luxe et d'argent. Froidement, il expose la situation Cherancé n'a plus de fortune; vivre avec lui c'est se vouer à la gêne, à l'obscurité, à l'ennui plus de fêtes, plus de plaisirs, plus de luxe rien que les satisfactions de l'amour.

Ah qu'on attendait là le cri libérateur de la femme rejetant dédaigneusement, bravement, toutes les considérations sociales et matérielles qui s'opposent à la liberté de son amour et secouant les chaînes qui la lient à son infâme métier de prostitution légale. On l'a attendu en vain. Un avenir sans toilettes, sans fêtes, sans plaisirs et quels plaisirs! c'est trop pour l'âme aveulie de Jeannine. Elle courbe le front. Entre le luxe et l'amour, son instinct n'hésite plus. Elle va à l'argent, elle rentre à la geôle conjugale.

Qu'on ne vienne pas nous dire après cela qu'une telle pièce expose la question juive. Elle esquisse très justement quelques traits saillants de l'âme sémite. Elle en raille quelques ridicules, elle en bafoue les côtés les


plus connus, s'ils n'en sont pas les plus vilains. C'est tout. Mais quant aux causes profondes et aux manifestations réelles de la lutte âpre et mauvaise des éléments sémites et aryens, elle les oublie ou les ignore. Ce n'est pas seulement pour la domestication de quelques aristocrates décavés, sans pudeur morale et sans autre valeur intelleçtuelle qu'une raillerie désenchantée, que la race juive est arrivée à marquer son empreinte sur la haute société moderne. De même, ce n'est plus seulement une lutte pour l'argent qui déchaîne la lutte sourde sociale où toutes les blessures sont complaisamment récites par les Aryens. Il y a un conflit d'idées autrement passionnant, autrement dangereux conflit dont on suit les péripéties dans le Retour de Jérusalem et qu'on cherche en vain dans Décadence. Quel drôle de sort, pourtant, les rigueurs de la censure valent à une pièce! Je ne parle pas seulement de la publicité. A force de rechercher les motifs qui nous privèrent d'entendre l'oeuvre de M. Guinon trois ans plus tôt, on admit qu'elle exposait d'une façon trop brutale, trop sévère et trop vraie le danger de la question juive. Et, naturellement, à sa représentation tant attendue, c'est une déception de s'apercevoir combien elle est loin de ce qu'on croyait. Diatribe passionnée contre les mœurs de l'aristocratie française; tableau acerbe de sa pourriture morale généralisation parfois exagérée, souvent injuste des fautes et de l'aberration d'un trop grand nombre de ses membres; et à côté, quelques études puissantes du caractère juif, tournant malheureusement à la caricature outrée dans le personnage du vieil Abraham Strohmann voilà tout ce qu'on trouve dans Décadence. Ce n'est pas une pièce sociale, encore moins une pièce à thèse. En compensation, c'est une pièce amusante et pleine d'esprit. Il serait injuste de ne pas souligner la très remarquable création que M. Lerand a faitede Nathan Stroh-


mann. De tact, de vérité, de simplicité, d'observation, il a été réellement parfait. Et si Mlle Cerny, par son charme et sa distinction, a rendu supportable le caractère de Jeannine, M. Lerand a droit à une part importante du succès récolté par l'œuvre de M. Guinon.

Comme il est loin, le temps où l'on s'emballait pour le théâtre réaliste! Dix ans! C'est un siècle, à notre époque. Nous avons fait beaucoup de chemin, depuis. Je ne me charge pas de dire si c'est en bien ou en mal. Toujours est-il que l'exposé des turpitudes morales et le contact par delà la rampe, une soirée durant, avec les plus malsains échantillons de la société contemporaine, n'excite plus notre curiosité. Peut-être nous en a-t-on trop montré, et serions-nous blasés; peut-être avonsnous insensiblement perdu ce goût morbide, et serionsnous en cela réactionnaires. Probablement il y a une part des deux choses dans l'évolution de nos préférences théâtrales.

La reprise de Monsieur Betzy a vigoureusement mis en lumière cette différence de nos goûts d'aujourd'hui et d'il y. a dix ans. La pièce de M. Méténier et Alexis avait eu un gros succès. Sa reprise a laissé le public indifférent. C'est tout ce qu'il y a lieu de constater sans s'y attarder davantage.

Le théâtre Victor-Hugo, continuant son intéressante campagne, nous a donné une pièce de M. Gustave Grillet, amusante par endroits, captivante en d'autres, et dont le sujet est assuré de rencontrer la plus vive sympathie du public, puisqu'il s'agit de comédiens et que rien ne vaut, aux yeux de la majorité


du public, tout ce qui touche de près au brillant mirage du théâtre. Donc, dans les Pantins, M. Grillet nous initie aux illusions, aux vicissitudes, aux espérances, aux chutes sans ressources de tout le monde, grand et petit, qui grouille en Cabotinville. Le tableau est volontairement réaliste, et tourne parfois au sinistre. Or, je viens de le dire, c'est déjà bien démodé. Si quelques scènes provoquent le rire, c'est presque toujours un rire malheureux, dont on a un peu honte après. La fin, par exemple, tourne vraiment trop au noir mélo. C'est l'agonie morale d'un malheureux comédien, incapable de jouer, désabusé, miséreux, perdu; qui voit sa femme guettée par la prostitution et sent sa raison envahie pas à pas par la folie. C'est atroce. Et il faut tout le remarquable talent de M. Baur pour faire supporter une scène aussi pénible. Je sais bien, parcontre, qu'elle ravira le clan des amateurs d'émotions fortes! Mais que vaut le jugement de ces dits amateurs d'émotions fortes comme critérium littéraire ?

CH. LEVIF.


L'HISTOIRE AU JOUR LE JOUR Dimanche 21 février. La journée dominicale est consacrée régulièrement, depuis quelques années, à des réunions de propagande politique. Ce jour-là, dans deux, dix, vingt centres populaires, à propos du centenaire de Machin, de la décoration de Chose ou de la réunion de la société des chasseurs de punaises en chambre, les orateurs de l'opposition ou les ministres tiennent des sortes d'assises populaires, et obtiennent de leurs auditeurs les ordres du jour les plus impératifs et les plus inutiles.

La journée d'aujourd'hui n'a pas fait exception à la règle. A Soissons, M. Méline, au cours de la réunion de la Fédération républicaine, a prononcé un violent réquisitoire contre le ministère, tandis qu'à Paris M. Combes détaillait complaisamment l'apologie de son propre ministère, à la séance annuelle de la Fédération de la mutualité.

A la même heure, MM. Cavaignac, à SaintÉtienne Syveton, à Nice; Piou, à Bordeaux; CopinAlbancelli, à Lisieux; de Saint-Pol, à Illiers j'en passe lançaient sur la politique du gouvernement les foudres de leur éloquence. Tout ça, c'est ce qu'on peut appeler la joie des électeurs.

Lundi 22 février. Voilà un mois qu'on se bat en Extrême Orient, aux portes de notre colonie d'IndoChine, et c'est seulement aujourd'hui que l'on vient de prendre, au ministère de la marine, la résolution d'augmenter les ressources de la défense navale de


nos possessions de Cochinchine et du Tonkin. Outre quatre contre-torpilleurs et le croiseur d'Assas, dont les armements prennent fin et qui vont partir, letrans port la Foudre a reçu l'ordre d'armer pour transporter deux sous-marins à Saigon. Voilà la plus précieuse des défenses qu'on pouvait envoyer là-bas. Le triste, c'est qu'il ait fallu une guerre si voisine pour suggérer à l'administration de la rue Royale cette élémentaire mesure de prudence et de sécurité.

Mardi 23 février. Un incident pénible éclate au grand séminaire de Dijon. Les séminaristes, dont l'ordination devait être faite samedi par S. G. Mgr Le Nordez, ont unanimement refusé de recevoir les ordres des mains de leur évêque. D'où renvoi immédiat de cinq d'entre eux et suppression de toutes les bourses ou demi-bourses par ordre de l'autorité diocésaine. Comme de vrais polytechniciens, les séminaristes se sont solidarisés avec leurs camarades frappés, et sont immédiatement rentrés dans leurs familles. Le général André, usant vis-à-vis d'eux des rigueurs dont il usa jadis envers ces mêmes polytechniciens, menace de les rappeler tous au régiment pour y accomplir les deux ans complémentaires de service.

Comme on a vite fait de commettre une bêtise, à vingt-cinq ans! Le motif de tout cela est l'accusation lancée contre Mgr Le Nordez d'être francmaçon, et dont les séminaristes trouvent que leur pasteur ne s'est pas suffisamment disculpé. Accusation sûrement invraisemblable, et qu'on a tort d'accueillir à la légère. Il est toujours pénible de voir un évêque discuté, surtout par le clergé de son diocèse. Mercredi 24 février. Deux dépêches de l'amiral Alexeïeff dans la nuit du 22 au 23, quatre vapeurs japonais chargés d'explosifs se sont dirigés, convoyés de torpilleurs, vers les passes de Port-Arthur, dans le but de couler en travers du chenal, afin d'immobiliser


la flotte russe réfugiée dans l'intérieur du port. Le feu violent des forts et du cuirassé Revitzan l'un des premiers torpillés a empêché cette audacieuse tentative de réussir. Les bateaux japonais ont bien été coulés, mais en pleine rade, et les torpilleurs ont du s'enfuir sans avoir accompli la moindre destruction. Le lendemain, la flotte japonaise s'est derechef avancée vers Port-Arthur. Trois croiseurs russes sont sortis à sa rencontre. Après échange de coups de canon, la division russe a regagné la rade, tandis que l'escadre japonaise, après un court bombardement des forts, mettait le cap sur la haute mer.

Beaucoup de poudre et d'obus pour rien. Encore une fois, les Japonais ont été tenus en échec.

Jeudi 25 février. Discussion, à la Chambre, du rapport Maujan sur la réforme du mode d'élection des conseillers municipaux de Paris. Pas de succès, ladite proposition. Les conseillers actuels, à quelque nuance qu'ils appartinssent, avaient trop d'intérêt au maintien du statu quo pour n'avoir pas pesé fortement sur la décision des députés. Les radicaux, par l'organe de MM. Lockroy et Chautemps, ont violemment protesté contre le remaniement des circonscriptions à la veille des élections. Aussi M. Combes, tout en vantant congrûment le projet, s'est-il prudemment dispensé de poser la question de confiance. Bien lui en a pris 300 voix, contre 255, renvoyaient aux calendes grecques le projet de M. Maujan.

Vendredi 26 février. Si l'administration de M. Pelletan, à la Marine, soulève les reproches et les attaques de ses ennemis politiques, elle suscite les inquiétudes de ses partisans. C'est un heureux résultat.

Aussi ceux-ci, n'osant pas déchaîner un débat public sur un sujet aussi brûlant, ont-ils réuni une délégation des quatre groupes de la majorité pour examiner la conduite à tenir.


MM. Jaurès, Briand, Maujan, champions fougueux du ministère, ont demandé une simple explication entre amis M. Pelletan aurait tenu le crachoir devant quelques délégués de la majorité, en présence de M. Combes, et tout aurait été dit. Mais d'autres, M. Chaumet, d'une part, et M. Lockroy, de l'autre, ont formulé des accusations si précises et fait part d'inquiétudes si graves, qu'il a été résolu de laisser à la Commission du budget le soin de faire une enquête sur la situation de la marine. On ne sait pas quel a été le sentiment de M. Pelletan en apprenant cette décision. En tout cas, ne se sera-t-il pas écrié « Cette confiance m'honore! »

Samedi 27 lévrier. On publie un protocole signé entre la Corée et le Japon, par lequel les deux peuples contractent une étroite alliance. Le Japon, de par ce traité, a le droit de s'immiscer dans l'administration coréenne, d'occuper les places fortes nécessaires, etc. Bref, c'est l'emprise de l'empire du Matin par l'empire du Soleil Levant. Comment, diable, le bon empereur de Corée aurait-il pu refuser sa signature à un pareil accord, maintenant que son pays est occupé militairement par son « allié »


.FAUT-IL AIMER? (Suite)

III

A la grille du Petit Trianon, Gaston retrouva sa voiture; il se fit conduire à l'hôtel des Réservoirs pour chercher sa valise, puis à la gare; il monta dans le premier train et arriva rue Cambon pour déjeuner avec sa mère. Il agissait un peu en automate; ses vues et ses impressions du matin lui venaient à l'esprit, si rapides, si nombreuses et si confuses qu'il n'avait pas le temps de se reprendre, de diriger sa pensée. Il était imprégné d'une vague sensation d'infinie tendresse qui s'épandait sur tout autour de lui et se reflétait dans ses yeux plus doux. Il éprouvait cette joie intime que seul connaît l'être pour la première fois aimé et à peine venait-il d'y ajouter un grain de cette vanité que fait toujours naître chez l'homme la femme conquise. Cet état d'esprit ne put échapper complètement à la baronne de Tersac; à table, elle remarqua l'agitation de son fils, sa gaieté plus bruyante, moins franche qu'à l'ordinaire. Elle fut sur le point de l'interroger, d'exprimer les craintes que son regard surpris laissait deviner; mais sa prudence maternelle lui conseilla de ne rien dire; elle n'osait pas être la confidente de son fils, ne voulant pas lui faire faire un mensonge; puis, elle le voyait si bien portant, si heureux, le sentait si près.

Que penses-tu faire, par cette belle journée, Gaston ?

Cette question parut surprendre le jeune homme;


n'avait-il pas maintenant une occupation toute naturelle et très absorbante; cultiver son jardin discret? Mais rien, répondit-il.

Tu ne vas pas aux courses?

Je ne pense pas, à moins que Mercier ne vienne me chercher. Je vais lire et, vers cinq heures, je sortirai un peu.

Pour aller voir Mercier, dit en souriant Mme de Tersac.

La grande intimité de Gaston et de son ami Mercier était, pour la mère, l'occasion de plaisanteries affectueuses; elle savait les deux jeunes gens inséparables mais jugeait que Mercier, plus âgé de quelques annéeSj devait être pour Gaston un guide expérimenté et sûr.

Alors, si tu n'as pas besoin de la voiture, je vais la prendre pour faire des visites.

Comme tu voudras, mère.

Après déjeuner on se sépara. Gaston rentra dans son cabinet de travail et se jeta sur le grand divan turc qui occupait tout le fond de cette espèce de salon-fumoir. Là il avait déjà employé bien des heures à laisser son esprit errer à l'aventure, au gré des idées les plus fuyantes et les plus folles. Louise pouvaitelle déjà l'aimer?. Lui l'adorait, il n'y avait pas à en douter. Sans la moindre parure, comme elle était jolie ce matin! Elle ne lui avait jamais semblé si simple, si jeune fille, et quel charme avait cette légère hésitation dans son parles! Son teint devenait plus rose, son bras tremblait un peu. Comme il était facile de reconnaître les premiers pas de l'innocence dans le sentier du tendre, une âme toute neuve, un cœur tout vierge. a

L'imagination de Gaston, toujours prête à sentir plus fort, s'enthousiasmait. L'ivresse s'était dissipée, mais l'amoureux restait soumis à cet état vague et exquis ennemi du raisonnement. Il me lui vint même pas à l'esprit qu'un seul matin, Louise l'avait conduit bien loin. La brusque éclosion de cet amour lui paraissait naturelle. Est-ce qu'en un moment le bouton


ne s'épanouit pas en fleur? Chose curieuse, ce n'était pas la passion qui l'agitait; l'image de Louise était trop délicate pour évoquer en lui des sensations vulgaires, il la voyait comme une réalisation du type forgé par son illusion une beauté fine, une distinction parfaite, des idées élevées, un peu chimériques même. Gaston, toute la journée, ne quitta pas son sopha et, pour éviter, pendant le dîner, le regard de sa mère, qui le matin s'était posé sur lui plus profond qu'à l'ordinaire, il sortit et fit dire par son valet de chambre qu'il avait reçu un mot de Mercier et dînerait au restaurant. Par le parc Monceau et les grandes avenues, il se dirigea gaiement vers un de ces établissements d'été déjà ouverts, mais peu fréquentés en ce début de saison. Que Paris était beau! Tout frais, tout coquet, tout joyeux comme lui-même. Il s'arrêta pour regarder une belle paire de chevaux, et admira, dans ses plus jolis détails, son Paris qu'il n'avait jamais vu si séduisant, tant il est vrai que tout est plus plus rose pour les yeux d'un coeur heureux. Il prolongea sa promenade afin de gagner du temps, dîna lentement, seul, dans le coin d'une salle déserte et revint chez lui à petits pas, par les chemins les plus longs. Il jouissait profondément d'un charme inconnu, de cette solitude où un cœur peut, par le souvenir, vivre, tout près, en communication intime avec un autre cœur. Il rentra, et le lendemain, à son réveil, on lui porta la première lettre de Louise « Les Tilleuls, 24 mai. Soir.

«Mon cher ami,

« Ce matin, j'ai promis de vous écrire, et, ce soir, je ne sais que vous dire. Je suis nerveuse, j'ai la tête fatiguée. un peu honte aussi de ma faiblesse. J'ai surtout besoin de savoir ce que vous pensez. Vous pouvez m'écrire aussi souvent que vous voudrez, on ne s'occupe pas ici de ma correspondance.

«Louise.» <


Gaston répondit aussitôt, et, dans son enthousiasme de très jeune débutant, remplit de nombreux feuillets avec les protestations ordinaires; se livrant entier, dans la sincérité de son âme.

Dès ce jour, une correspondance régulière s'établit entre les deux jeunes gens. Gaston, aussitôt juillet, se rendit, suivant son habitude, aux bains de mer; puis, de là, à la campagne, emportant toujours avec lui les lettres de Louise. Il les lisait et les relisait, plein d'admiration pour ces longues pages d'un style parfois un peu convenu, un peu paré, couvertes de ces folies qui pour un indifférent semblent des niaiseries, mais si chaudes, si bonnes, pour un amoureux. A Tersac, les distractions manquaient, les jours étaient vides et Gaston s'absorba, de plus en plus, dans son idée dominante. Un matin, il reçut une lettre qui le troubla. Elle lui demandait un grand sacrifice et, avant de prendre une résolution, il se retira au fond du parc emportant avec lui son trésor. Il avait choisi, parmi les lettres de Louise, les suivantes, les plus importantes, et les relut, en pesant chaque phrase, revivant ainsi quatre mois de sensations nouvelles et délicieuses.

<i Les Tilleuls, 27 mai.

«Mon cher ami,

«Il m'a fallu une soirée pour vous lire, il me faudrait une semaine pour vous répondre. Quelle verve! Quel enthousiasme! On est obligé de vous croire sincère. Si c'est vraiment votre pensée, c'est bien beau, je vous assure. Je vais être obligée de vous calmer et ceci tout à fait entre nous sans en avoir trop envie. D'abord, un aveu comme vous j'ai trouvé bien belle notre matinée à Trianon, comme vous j'ai senti pour la première fois mon coeur s'ouvrir, comme vous j'ai compris que la vraie tendresse existait; comme vous, enfin, j'ai été bien proche du bonheur. Mais, aussitôt que l'épaisseur de la petite porte du pare nous a sé.parés, nous nous sommes tourné le dos et, tout natu-


rellement, nos pensées ont marché en sens contraire. Alors j'ai bien vu, bien constaté la supériorité de la femme, qui a fait si souvent l'objet de nos disputes. Tandis que votre faiblesse s'abandonnait au charme du moment passé, ma force résistait, se fâchait pre3que. Je me disais «Louise, tu as agi en petite folle, «en pensionnaire. Parce qu'un jeune homme te dit des « douceurs, tu es émue et toute prête à le croire, » Je me trouvais même ridicule et il me tardait de savoir votre impression à vous. Heureusement cela m'a servi à prendre une bonne résolution bien ferme, celle de ne pas recommencer, puisque je ne suis pas capable de me surveiller moi-même. Ainsi, cher ami, il ne faut pas m'en vouloir, je. ne puis vous rencontrer dans notre cher jardin. Que voulez-vous! l'amour y a un temple et y exerce une trop grosse influence. D'ailleurs, tout cela est trop nouveau pour moi, j'ai besoin d'y réfléchir et je ne veux pas me laisser influencer par un autre tête-à-tête. Après quelques jours, vous trouverez que j'ai raison.» x

« Les Tilleuls, 30 mai.

« Cher ami,

«Je vous croyais atteint seulement d'un malaise passager. Votre cœur serait-il réellement malade?. Je viens de relire votre lettre, j'y trouve des symptômes graves, elle est un ton plus haut que la première, et j'ai été obligée de la mettre de côté craignant que votre maladie ne fût contagieuse. Parlons sérieusement, comme autrefois. Auriez-vous envie de mettre en pratique vos belles théories? Ce serait exquis, mais je n'y crois guère; et mon doute, qui vous irrite, devrait vous paraître tout naturel. Comment, pendant des années, vous me voyez presque chaque semaine et vous me traitez en amie, je pourrais presque dire en grande sœur; vous me faites des confidences sur vos fredaines, et, les jours noirs, vous me laissez voir, selon votre expression, le vide de votre âme! Puis, un beau matin, cette même âme déborde, et en l'hon-


neur de qui? De moi, de pauvre moi. Vous profitez d'un moment où je découvre ma faiblesse pour me murmurer des choses, peut-être sans importance pour vous qui en avez l'habitude, mais extrêmement graves pour moi. Il ne faut pas jouer avec le cœur d'une femme, c'est trop fragile, trop facile à briser. Vous devez vous calmer ou, mieux, vous distraire; et comme, malgré tout, je reste votre meilleure amie, je vais essayer. Vos petites cousines sont dans la joie; Nini et Nana sont venues hier me sauter au cou en m'annonçant que le 30 juin nous partons pour la Suisse. Depuis si longtemps elles avaient envie de faire ce voyage, les chères petites. Nous devons suivre l'itinéraire classique et courir de sommet en sommet, d'hôtel en hôtel, pendant six semaines, peut-être deux mois. Je ne dirai pas que je suis enthousiaste de ce déplacement qui représente pour moi sept ou huit malles à faire et à défaire une cinquantaine de fois, mais ça changera un peu le cours de mes idées. Il y aura le nouveau, l'imprévu du voyage; on peut rencontrer des cosmopolites amusants et même des Tartarins. Je vais ouvrir mes yeux aussi largement que mes oreilles, accumuler des observations, c'est mon plaisir, vous savez. Hier, nous avons eu, pour l'après-midi et dîner, M. Colfavrot accompagné de sa digne épouse. Vous les connaissez. Ce couple savant est grotesque à Paris; eh bien, à la campagne, il dépasse les limites de l'absurde. Au soleil, la redingote de monsieur paraît plus longue, plus vieille mode, et la toilette de madame plus perroquet. J'ai eu bien de la peine à tenir les petites, Nini éclatait de rire à tous propos et Nana me faisait à l'oreille des remarques si drôles! Puis monsieur et madame s'extasiaient sur tout. C'est à croire qu'ils n'ont jamais vu des fleurs que dans des boutiques et des poulets que sur leur table. Le poney est guéri, nous allons pouvoir reprendre nos promenades. J'explique à mes élèves les classiques du grand siècle. Nous avons retrouvé pour le tennis notre ardeur de l'année dernière. Enfin dernière nouvelle, nos voisins sont arri-


vés cette semaine; il paraît qu'on dansera chez eux. plusieurs fois, pendant le mois de juin.

«Mille douces choses de votre amie. »

« Les Tilleuls, 4 juin.

« Pardon. Pardon. cher ami, je sens que ma lettre vous a fait de la peine et j'en suis toute triste aujourd'hui. Mais vous avez tort de m'accuser d'indifférence, de sécheresse et de frivolité. Je voudrais presque avoir ces défauts, ils me donneraient le calme de l'esprit. N'avez-vous donc pas compris? Je voulais me persuader à moi-même que votre tendresse était seulement passagère; je vous racontais de petites histoires, sans le moindre intérêt, non pour vous distraire, mais pour me tromper; je suis plus troublée que vous ne pensez et votre chagrin m'a émue. Cher ami, il ne faut pas vous plaindre de moi, je ne le mérite pas. Je suis dans une crise et je lutte voilà tout. A un autre jour, j'ai peur d'en trop dire.» n u Les Tilleuls, S juin.

« Cette fois, votre lettre était charmante et m'a fait du bien, j'en sais par cœur des passages. La joie vous est revenue et à moi aussi. Je ne serai jamais plus méchante, je vous le promets. Quant à nous revoir, au Petit Trianon?. II ne faut pas me demander ça, monsieur l'exigeant; c'est impossible. Je l'ai déjà avoué je ne suis pas capable de me surveiller. Mais j'ai une bonne idée hier, à table, on parlait de vous et même dans des termes qui m'ont été particulièrement agréables pourquoi ne pas venir voir vos cousins «aux Tilleuls»? On vous retiendrait certainement à dîner. Puisque vous ne les avez pas habitués à ces visites, il faudra trouver un prétexte. Inutile de vous recommander la plus extrême prudence. Il ne faut pas chercher un tête-à-tête. Surtout, ni mine allongée ni soupirs,. ça ne vous va pas. Il est convenu que nous serons très gais, et que, pour nous deux, chaque sou-


rire représentera un compliment, chaque mot joyeux une tendresse. Je promets de ne pas engendrer la mélancolie à la campagne, je crois ma réserve moins obligatoire. C'est entendu, n'est-ce pas? J'y compte, et plus tôt ce sera, plus vous ferez plaisir à votre amie Louise. f

ce Les Tilleuls, u juin.

«Vous venez de partir, cher Gaston, et avant de me coucher je veux vous donner une compensation; car j'ai bien compris, ayant eu, moi aussi, la même impression, combien cette comédie obligatoire vous était pénible. Il vous répugnait de me traiter en étrangère et de forcer vos sourires. J'espérais bien pouvoir vous dire quelques mots; vous avez vu, la chose était impossible. Nini et Nana m'aimaient trop aujourd'hui; depuis notre arrivée aux Tilleuls, elles ne m'ont pas quittée une minute. Malgré tout, c'était si bon de vous avoir ici à notre table, et j'ai bien senti que dans vos poignées de main de l'arrivée et du départ vous mettiez tout votre cœur. Mon pauvre cher ami, j'espère vous donner une autre fois votre revanche, qui sera aussi la mienne. Ecrivez-moi une longue lettre, demain. Est-ce que, ce soir, votre amie Louise était à votre goût?. Vous aviez dit, il y a bien longtemps, que le blanc était la couleur de la jeune fille. J'ai peur qu'avec mon teint pâle le tout ne soit un peu fade. Vous savez combien je suis peu coquette, mais ça me ferait tant de plaisir si vous me trouviez jolie! «Bonne nuit, je vais rêver à vous.» a

« Les Tilleuls, 17 juin.

« Seulement un mot, à la hâte. Il y a du nouveau. Nini a été subitement prise d'un affreux mal de gorge; on craint la diphtérie. Je ne la quitte pas, ne puis écrire et encore moins porter mes lettres à la poste. Prenez patience et écrivez-moi souvent, ne craignez pas de vous répéter. Votre chanson, je ne la connais-


sais pas; mais, venant de vous, plus je l'entends, plus elle me plaît.

«A bientôt, j'espère.» »

u Les Tilleuls, 24 juin.

«Quelle épouvantable semaine nous venons de passer pendant plusieurs jours Nini râlait. Le désespoir du père et de la mère était horrible à voir, et nous craignions tant pour Nana.. Enfin, ce matin, le docteur a déclaré que tout danger avait disparu, et on respire. Je veux tout vous dire pendant ces jours lugubres, j'avais honte de mon égoïsme, car, si je prenais une sincère et grande part au chagrin qui m'entourait, je ne pouvais pas être vraiment malheureuse j'avais vos chères lettres. J'ai eu du temps, bien du temps pour réfléchir, et maintenant je crois être certaine que vous m'aimez. Ce ne sont pas seulement vos protestations qui m'ont convaincue; mais vous me parlez si intimement des mille choses qui vous entourent, de votre bonne et' chère mère, des détails de votre existence journalière et cela avec l'abandon que peut seul donner une profonde tendresse. Tandis que ma petite malade était en danger, je n'aurais pas eu le courage de vous le dire; mais aujourd'hui, tout le monde est heureux, je veux l'être et l'être avec vous moi aussi. je vous aime. n Les Tilleuls, 29 juin.

«Mon cher Gaston,

«C'est bien difficile à faire un aveu; mais je n'ai aucun regret vous paraissez si heureux. Puis, je n'aurai plus besoin de garder mon secret; je pourrai répéter tout haut ce que je pense tout bas, vous dire ces mille choses dont mon cœur déborde, mes sentiments qui sont tous pour vous. Nous partons demain, le docteur a dit que rien n'était meilleur pour la petite qu'un changement d'air, et toute la journée, nous avons fait des paquets. Je n'ai pas grand'chose dans ma malle à moi et cependant j'emporte plus que tous les autres la certitude d'un amour sincère et


entier. Ce matin, je me suis levée de bonne heure pour faire un pèlerinage. J'ai remis la robe que j'avais le fameux jour et suis allée au Petit Trianon. Les enfants du garde, qui n'avaient pas goûté mes bonbons depuis plus d'un mois, m'ont fait fête. A peine avais-je passé la petite porte que l'émotion est venue, tant était vive l'impression ressentie. J'ai suivi les mêmes chemins, je me suis assise sur le même rocher. Le cadre qui m'entourait était le même, peut-être d'un vert un peu plus foncé, dans une atmosphère un peu plus chaude, mais chaque chose était à son immuable place et j'ai pu revivre, par les plus petits détails, le plus exquis de mes souvenirs. Nous reviendrons là souvent. Comment ne m'avez-vous pas trouvée sotte? je voulais vous paraître très forte, très sûre de moi, je ne l'étais pas du tout. Dans mon étalage de science, je crois même avoir commis de grosses fautes, mêlé les dates, les règnes et les personnages. J'étais bien contente que vous ne m'ayez pas écoutée. Quand serat-il possible de nous revoir? A vous de faire des projets moi, je m'abandonne, je ne sais plus qu'une chose c'est que je vous aime. Je trouve toujours dans vos lettres une teinte de tristesse, je vous en prie, effacez-la. Pourquoi seriez-vous triste? N'avonsnous pas ce que tant d'autres voudraient avoir, un seul cœur et devant nous un avenir que Dieu fera aussi long que nous le ferons beau?. Ce soir, je ne peux pas me décider à vous quitter, car demain, en allant vers la Suisse, je m'éloignerai; nos pensées resteront ensemble, n'est-ce pas?

«A bientôt. e

m Lucerne, 4 juillet.

«Nous sommes ici depuis deux jours, après un fort bon et agréable voyage; Nini reprend des forces. J'ai reçu vos deux lettres, merci, mon Gaston adoré; à mon avis on ne peut pas mieux penser, on ne peut pas mieux dire, peut-être parce que vous pensez et dites les mêmes choses que moi. Inutile de faire des excuses; plus vous conjuguerez le verbe aimer et mieux


je vous comprendrai. Je sais maintenant que rien n'est plus beau, que rien n'est meilleur que l'amour il nous fait voir tout plus grand et plus haut; il est le compagnon fidèle et précieux de tous les instants de nos jours, de tous les rêves de nos nuits. Je le possède et suis heureuse puisque c'est vous qui me l'avez donné. Vous le savez, le roman n'a jamais été ma lecture préférée, l'imagination n'étant pas mon fort, et je trouvais très forcés, un peu ridicules même, les exposés de sensations que j'ignorais. Eh bien, aujourd'hui, si je ne veux pas en lire c'est que je les juge très fades, au-dessous de la réalité. L'amour est un sentiment premier et simple que tout le monde possède en soi; pour que l'étincelle jaillisse et produise force et lumière, il suffit qu'un sentiment soit mis en contact avec un autre sentiment correspondant- C'est en somme comme le principe de l'électricité que j'enseigné à mes élèves. Vous allez encore m'accuser d'être trop savante. Mais non, j'ai inventé cette théorie en pensant à nous, à notre similitude.si parfaite de goûts et d'impressions. En somme psychologie et science à part, c'est délicieux d'aimer. J'ai oublié de vous dire qu'à Genève nous avons rencontré l'oncle Paul, le frère de votre cousine, et il s'est joint à nous. Jusqu'à présent je ne sais pas trop s'il rendra le voyage plus agréable. Bien qu'il soit le plus jeune conseiller d'Etat, c'est un vieux garçon un peu original. Nous repartons dans trois jours pour aller plus haut, il ne faut pas vous tourmenter, mes lettres seront moins fréquentes, je n'ai plus la même liberté qu'à la campagne.

«A vous.» a

« Righi-Kulm.

«Nous sommes à i,8oo mètres, nous ne devons pas monter davantage- Mon Dieu, que c'est beau! Ce matin réveillée par le cor des Alpes, je me suis vêtue à la hâte et j'ai couru au sommet de la montagne pour voir, selon le programme, le lever du soleil. Par extraordinaire, il n'y avait ni neige, ni pluie, ni


brouillard. Le jour naissait. De loin, vers l'est, arrive une lueur indécise où peu à peu se fondent les étoiles, puis elle se transforme en une bande d'or pâle qui découvre les neiges éternelles des pics qui nous entourent, les éclaire et les détache l'un après l'autre; l'horizon devient plus net, peignant des forêts, des collines, des lacs, des villes et des villages. Enfin, tout à coup, le soleil surgit de derrière la montagne, s'élance rapidement vers plus haut, embrasant tout de sa lumière resplendissante. Spectacle d'une beauté inoubliable. A ce moment, mon Gaston chéri, c'est à vous que je pensais, j'avais une très vive impression et il me semblait que vous la partageriez si vous étiez avec moi. Nous sommes bien haut et cependant, autour, les masses sont plus hautes encore et nous menacent de leur poids. Il faut regarder à ses pieds où les détails sont exquis près du vieux château de Habsbourg, le lac de Zug paraît,* un verre de montre au fond d'un trou; de très petits villages s'accrochent au rocher; on voit Zurich, dominée par sa cathédrale, le lac des Quatre-Cantons, Lucerne couronnée de créneaux et de tours, des rivières transformées en autant de fils d'argent et d'autres montagnes, d'autres lacs, d'autres forêts. On a pour les regards des heures de spectacle. Je suis restée là, tout le matin, assise près d'une roche. Le grand air, la vive lumière m'ont, après un long temps, obligée à fermer les yeux; je ne dormais pas et cependant j'ai fait un rêve triomphant que 'je veux vous conter. Vous et moi avions fui l'hôtel et, comme de nouveaux mariés de quelques jours, nous cherchions la solitude des coins ombreux. Vous me disiez ces tendres choses que vous savez si bien écrire et moi j'avais alors le droit de vous répondre et je vous répondais, mes lèvres exprimant les battements de mon cœur. Nos regards suivaient ensemble l'horizon et nous avions en même temps la même sensation. La beauté des choses environnantes nous causait une délicieuse émotion qui enlaçait nos mains et nous faisait répéter l'un à l'autre notre amour, notre cher amour. Dans


cette extase de nature et de sentiment, nous laissions passer les heures du bonheur que nous tenions prisonnier entre nous deux. J'ai ouvert les yeux et je me suis trouvée, non pas seule, puisque je sentais votre cœur auprès du mien, mais perdue dans une grande solitude. Je suis rentrée à l'hôtel; on me croyait disparue et on parlait d'aller à ma recherche. Je n'ai pas pu déjeuner, tant il me tardait de monter dans ma chambre pour vous écrire. Ce serait si bon d'être l'un près de l'autre. Oui, mon Gaston, je vous crois; vous êtes le modèle, l'idéal des amoureux; il faut vous aimer comme je vous aime, pour pouvoir apprécier les délicatesses de votre cœur.» n

« Righi-Kalbad.

« Nous passerons ici deux semaines. Hôtel très confortable, très amusant, le rendez-vous du plus élégant monde cosmopolite. Le soir, vos petites cousines vont se coucher de bonne heure et je reste avec les parents sur la terrasse; musique et spectacle varié, car il est très intéressant d'étudier ceux qui vous entourent. On cultive fort le «flirt», celui supposé américain, qui veut des femmes très parées, des hommes en cravate blanche, de grandes lumières, des rires bruyants, des historiettes grivoises se terminant par un mot murmuré à l'oreille et qui fait rougir. Ça n'est guère mon genre. Comme je préfère ces. très jeunes gens, des fiancés allemands ou suisses, je pense, qui aujourd'hui, après avoir dîné timidement l'un près de l'autre, ont traversé rapidement la cohue pour aller causer en tête à tête et dans l'ombre. Elle était blonde comme moi et j'étais jalouse. Ah! si vous aviez été ici, mon Gaston chéri, j'aurais si bien su vous dire comme je vous aime.»

« Righi-Kalbad.

«Oui c'est vrai, ami, ces temps-ci j'ai moins écrit; mais vous savez la vie que nous menons, il y a une difficulté matérielle à trouver un coin et un moment pour s'isoler et transcrire ses impressions. Quant au


reproche sur le fond même de mes lettres, est-il juste? Si j'abuse des paysages, c'est que je les trouve charmants toujours, grandioses parfois; si je parle moins des personnages, c'est qu'après vous et moi il n'y a personne. Le père, la mère, l'oncle, les enfants sont en parfaite santé; les autres sont indifférents, de simples accessoires du tableau. J'ai réfléchi et je crois très difficile de continuer longtemps notre correspondance. De mon côté cela pourrait toujours durer; mais du vôtre?. Je suis certaine que dans la solitude et l'ennui de la campagne vous relisez mes lettres et naturellement les plus vives font du tort aux autres. En amour, cher Gaston, il ne faut jamais comparer; mais jouir de l'impression du moment et éviter avec soin les subtilités psychologiques que peut suggérer un paquet de littérature amoureuse. Je veux vous soigner et tenter, dans votre intérêt, un remède qui sera en même temps la preuve de l'obéissance si souvent jurée. Dès que vous aurez reçu cette lettre, après l'avoir lue autant de fois que vous voudrez, vous la joindrez à toutes les antres, c'est bien compris, «toutes»; vous ferez un joli paquet, bien cacheté, et vous me l'expédierez. Il ne faut pas vous récrier; le rèmede est peutêtre violent, je ne doute pas qu'il soit efficace; d'ailleurs ces précieux documents ne seront pas perdus, nous les retrouverons plus tard. Vous verrez quel nouveau charme auront mes nouvelles lettres dans la fraîcheur de leur inédit et je serai aussi beaucoup plus libre d'ouvrir mon cœur sans avoir peur de me trop répéter. Le résultat sera excellent, j'en suis certaine, et n'oubliez pas que vous conformer à mon désir sera la plus grande preuve d'amour que vous puissiez me donner.

«Votre LOUISE.

«A propos, j'ai oublié de vous dire qu'en descendant du Righi, j'ai cru voir, dans le funiculaire montant, devinez qui?. votre cher Mercier.» t


IV

Cette correspondance amoureuse lue par un sentimental jeune, honnête, forcément un peu naïf, ne pouvait qu'exalter son imagination. Gaston voyait Louise, bonne, dévouée, tendre, ornée des plus belles qualités de la femme, et sur sa sincérité n'avait pas le moindre doute. Elle était là devant lui toute jolie et dans cette vision singulière il se complaisait délicieusement. Elle lui demandait ses lettres Le sacrifice était gros, bien pénible même, car les chères pages, tant de fois savourées, avaient fait naître ses pensées les plus secrètes, ses impressions les plus vives, les plus intimes félicités de son être. Elle ordonnait. pouvait-il refuser?

Lui, s'était volontairement abandonné à la douceur de ces mois d'amour, dans une complète inertie d'action et de volonté, jouissant de l'heure présente sans jamais penser au lendemain; et voici que tout à coup il se demandait s'il n'était pas coupable. Il la savait complètement digne et jamais il n'avait réfléchi à leur avenir à tous les deux.

Ce mot avenir plongea Gaston dans un douloureux inconnu et longtemps il songea.

Le mariage?.

Tout d'abord il repoussa cette idée comme impossible, absurde, folle. Sa famille, le monde s'y opposaient. Pouvait-il se marier à son âge, en dehors de toutes les règles, de toutes les convenances?. Enfin n'avait-il pas entendu souvent répéter autour de lui que l'amour mourait dans la vie conjugale. Mais alors, quoi? Vivre toujours loin, sans se voir?. Impossible. Transformer leur amour si beau, en une aventure, avec rendez-vous en cachette et conduite inavouable'?. Plus impossible encore. Renoncer l'un à l'autre?. Jamais. Sous l'effort du désir, Gaston se cabra devant l'obstacle et tout de suite les difficultés disparurent d'elles-mêmes. Le mariage! Après


tout. pourquoi pas? Etait-ce donc si absurde, si fou? Aux protestations de la famille et aux murmures des salons, il opposerait la volonté de son cœur; quant aux règles, aux habitudes, aux convenances, autant de barrières qui ne paraissaient hautes que de loin; et en pensant au danger que le mariage pouvait faire courir à son amour, Gaston se prit à sourire. le sien n'avait peur de rien. Mais oui, le mariage. Comment n'y avait-il pas pensé plus tôt Sa dignité et son amour propre pouvaient-ils supporter la situation subalterne et fausse de Louise?. Dans un mouvement de sa nature généreuse, la question fut vite résolue, et aussitôt Gaston, fit des projets d'amoureux.

« Nous aurons notre installation principale à Paris, pensa-t-il. Mais là une vie pleine et agitée séparant trop souvent le, mari de la femme, nous ferons des déplacements en hiver, nous suivrons le soleil' à Nice, en Algérie ou en Egypte; en été, nous chercherons la fraîcheur dans les montagnes de France, ou en Suisse; nous vivrons l'un près de l'autre passant notre temps à nous adorer. »

Gaston, pressé d'agir, décida qu'il écrirait de suite et donna l'ordre d'atteler. Il voulait aller à la petite ville voisine recommander lui-même à la poste le précieux paquet réclamé par Louise. A ce moment, des voisins de campagne arrivèrent et il fut obligé de jouer son rôle de maître de maison et de remettre au lendemain l'exécution de son projet. Tout le long du jour, il fut débordant d'entrain et de gaieté; tant il était heureux de la résolution prise. Les visiteurs partirent tard. Gaston alla se coucher et dormit d'un sommeil d'enfant; mais l'angélus du matin venait à peine de sonner qu'il était déjà assis à son bureau près de la fenêtre ouverte.

D'abord, il jeta ses yeux, distraits par ses penisées, sur le paysage étalé devant lui. En bas, la terrasse d'où partait une longue prairie d'un vert brûlé, descendant en pente rapide jusqu'à la rivière cachée sous des arbres feuillus. Au delà, une plaine large, déjà


claire-sous le soleil levé, semblable à une fantastique carte d'échantillons de toutes couleurs divisée par des rangées d'arbres; plusieurs églises semées au hasard, entourées de villages formant masse noire. Au loin, sur le coteau, un vieux château dessinant ses ruines suit un ciel pur.

Alors son attention se fixa.

Il vit déboucher d'un chemin creux des vaches bien rondes humant la terre de leurs museaux tout blancs. poussées au pâturage par une vieille qui marchait, à pas lents, en tricotant son bas; puis, le long de la haie, les gens de la ferme, le dos alourdi par leurs instruments de travail, se rendant au champ qu'ils devaient travailler ce matin-là. De cet ensemble se dégageait une impression de grand calme, de fraîcheur et de sévère beauté.

Gaston écrivit

«Ma Louise chérie,

«J'ai eu grand regret de ne pouvoir, dès hier, satisfaire votre désir; aussi, c'est à une heure invraisemblable du matin que je cause avec vous. Je veux aller à la ville, moi-même, avant déjeuner. Le paquet que vous recevrez contient toutes vos lettres. Vous voyez, j'obéis et cependant c'est dur. d'autant plus dur que votre remède violent me paraît fort inutile. Si je demande, chaque jour, un peu plus de vous, c'est seulement parce que, chaque jour, je vous aime davantage. Je regrette les doux reproches que m'ont fait faiTe vos descriptions, si jolies, mais ils voulaient dire « Parlez de vous; parlez de vous encore; la moina dre parcelle échappée de votre cœur est plus belle a pour moi. » Enfin Avant de me priver de ces morceaux de vous-même, comme vous le pensez, j'ai voulu tout relire, vous savourer, ma chère chérie. J'ai retrouvé encore plus nette et plus précise l'impression déjà ressentie notre âme est la même, nos sensations, nos troubles, nos émotions, les mêmes. J'ai fait de vous mon univers, et il est exquis, adorable. J'en suis


sûr, maintenant, ce n'est pas de Trianon que date notre amour, c'est de toujours. Jusqu'à présent, nous nous sommes contentés, l'un et l'autre, de tendresses échangées de loin, sans penser au lendemain; c'était peut-être naturel pour vous, mais, en tous cas, peu sage pour moi. L'avenir existe, il est là, et j'en suis responsable. J'ai réfléchi longuement et sérieusement, -oui, j'en suis capable parfois. Nous ne pouvons pas nous voir, ni continuer indéfiniment à nous aimer à distance et par lettres Louise, il faut nous marier. En ce moment, les mains jointes, je vous demande de consentir à être ma femme, et l'unique but de ma vie sera de vous rendre heureuse. Ah! je le sais bien, en sortant du domaine du rêve nous trouverons les difficultés de la vie. Que nous importe?. Appuyés l'un sur l'autre nous serons forts, nous saurons surmonter ou tourner les obstacles et le triomphe ne sera que plus grand. Je suis certain de votre affection et dès maintenant je veux vous appeler ma fiancée. Oui, chérie, vous êtes ma fiancée et vous serez ma femme; nous vivrons toujours l'un près de l'autre et l'un pour l'autre, respirant le même air, unissant nos regards, nos mains et nos tendresses. Certes! je suis bien heureux depuis quelque temps, mon présent est bien beau, mais je vois l'avenir plus beau encore. Répondez-moi vite, vite, ce oui tant désiré. Nous chercherons ensemble quel est le chemin le plus court à suivre, quels sont les meilleurs moyens à employer pour arriver à la réalisation de nos désirs et de nos espérances.

(A suivre.)

« Gaston. »

GEORGES SAUVIN.


LA FIN D'ATLANTIS (Suite)

SCÈNE III. AU PALAIS DE L'OR

Dans une somptueuse salle du Palais de l'Or, les amis de Guitché, réunis autour de lui, se concertent avec ardeur touchant l'assemblée des notables qui va s'ouvrir dans une heure.

Dehors, au-dessus d'eux, sur l'esplanade de la place de l'Empire, retentissent des rumeurs grandissantes; mais les Riches et les Gardiens de l'or n'y prêtent aucune attention, absorbés qu'ils sont par leurs projets passionnés.

C'est la cohue du peuple qui vient acclamer son héros Hellas, dit Barkas. Criez! criez! mes braves! nous verrons bien tout à l'heure qui vous acclamerez les derniers!

–7 Pourtant, fait Guitché, s'il a la foule avec lui? La foule? Exactement pareille à la mer, comme solidité et fidélité! Elle était, il y a trois ans, pour Melléna, elle était hier pour Hermos, elle est aujourd'hui pour Hellas. Elle est pour qui passe et brille. Donnons-leur de l'or et des fêtes, et tous ces braillards nous acclameront.

De l'or! des fêtes! crie Moussor, le tribun des marchands, voilà justement ce dont nous avons été avares, et c'est pour cela que la foule se détourne de nous. A te croire, Moussor, il faudrait nous ruiner pour plaire au peuple?

Nous ruiner, non, mais ne pas nous enrichir aux


dépens du trésor de l'Empire; ou tout au moins savoir de temps à autre jeter à la foule quelque superflu. L'avons-nous fait ?

Par le Sphinx, Moussor, fait Belkis, tu prends vraiment trop la défense des marchands, tes collègues! Chaque fois que l'on donne une fête au peuple, ou chaque fois que les riches font une distribution de poudre d'or, qui en bénéficie? Les marchands de la Cité basse, les vendeurs de la rade Et voilà pourquoi, à les entendre, il faudrait qu'Atlantis vécût dans une frairie perpétuelle! Eh! vrai, c'est bien la peine de chercher à s'emparer du pouvoir si c'est pour en faire profiter la seule foule. C'est pour nous, donc, et non pour le peuple, que nous voulons régner.

Soit. Mais encore ne peut-on rien faire sans le peuple.

Matière vile et inconsistante que nous pétrissons à notre guise

Si d'autres ne la pétrissent mieux que nous Que veux-tu dire, Moussor?

Je veux dire qu'il ne faut pas nous leurrer d'illusions, et que sinous voulons agir avec profit, il sied de considérer notre adversaire dans toute sa vigueur. Or, n'en doutons pas, nous avons à lutter contre des forces redoutables. Hellas est brave, il a de l'éloquence, du prestige, du génie même. Il revient couronné d'un nimbe de victoire. Il domine la foule qui subit son resplendissement. Et de plus, il est généreux et désintéressé.

Va donc l'acclamer! fait Belkis d'un ton gouailleur. Eh! tais-toi donc, Belkis. Je te laisse, à toi, le soin de flatter bassement Hellas ou Hermos quand tu es devant eux, et de les insulter à distance. Moi, je dis la vérité, loin d'eux, justement parce que je suis leur implacable ennemi, ou plutôt l'ennemi de leurs dangereux rêves. Je ne les hais pas. Je les combats. Et nul de vous, je l'espère, ne suspecte ma fidélité à notre parti.

Non, non, parle, Moussor!

Eh bien, je le répète, Hellas est puissant parce


qu'il est grand. Parfois, il effraye le peuple par les fulgurances de son génie dominateur; mais, malgré tout, chacun l'admire. Hermos, moins puissant, est l'idole de la jeunesse; et Knephao est terrible et fort comme un élément. Voilà nos adversaires. Et au-dessus d'eux, dans une sorte de mystère, trône leur maître Oréus, possesseur des mystérieux secrets. Or, pourquoi suis-je leur ennemi? Parce que j'estime qu'ils conduisent Atlantis à sa perte. C'est par esprit de L onservation que je combats ces novateurs inquiétants. Et c'est parce que Melléna et Guitché ont su réunir autour d'eux tous ceux qui, comme moi, voulaient arrêter les progrès d'une propagande funeste, que je suis venu, avec vous, dans le parti de Guitché. Oui, mes amis, notre but commun, notre raison d'être, c'est d'arracher le pouvoir à ces fous éloquents et rêveurs qui, ignorant les intérêts essentiels de notre ville, veulent civiliser le reste du monde, et enlever à l'unique Atlantis le foyer de splendeur qu'ont conquis nos pères, pour le répandre sur les races barbares et susciter là-bas des cités nouvelles qui, demain, seront les rivales de la Cité Reine! Ils ont déjà créé l'Egypte; voici qu'ils ont policé les côtes ligures et tyrrhéniennes, et maintenant ils vont fonder une nation pélasge Ah les insensés ils ne voient donc pas que le jour où les peuples blancs, jeunes, actifs, ardents, plus nombreux que le sable de la mer, s'élèveront comme nous à la connaissance des choses, ils commenceront par s'emparer d'Atlantis et finiront par se substituer à notre race dans la direction de l'Univers futur? Voilà pourquoi, amis, nous sommes tous d'accord pour lutter contre eux, et gloire soit à la grande Melléna qui, la première, a su nous réunir pour tenter de rendre à la race rouge l'unique science, l'unique force, l'unique jouissance des trésors divins Est-ce bien dans cette intention que nous sommes unis contre Hellas et ses partisans?

Tu dis vrai, Moussor.

Eh bien, puisque nous voulons lutter, luttons avec adresse et sans rien ignorer de nos propres fai-


blesses et des forces de nos ennemis, afin de réparer les unes et de parer aux autres. Nous savons donc ce qu'Hellas a pour lui son prestige, sa bravoure, l'admiration du peuple. Et nous, contre cela, qu'avonsnous ? La certitude d'avoir raison et le désir ardent de conquérir la direction des affaires publiques. Bien. Mais nos moyens pratiques? Où sont-ils? Le peuple est contre nous, voilà qui est clair. Comment le ramener? Laissons-le revenir, dit Barkas. Il est le flux et le reflux. Attendons le reflux.

Attendons! Toujours ce mot! Et savons-nous quand viendra ce reflux dont tu parles? Non. Nous devons mieux faire que d'attendre. Il faut agir. Or, nous tenons pour nous une force dont nous n'avons pas su user. Nous possédons l'or. Nous sommes, à quelques-uns, plus riches que la Cité tout entière. Toi, Guitché, tu es maître des mines. Toi, Barkas, tu diriges à ton gré les entreprises des monuments publics et ta fortune est considérable. Toi, Belkis, tu t'es enrichi dans le recrutement des matelots. Moi, je suis maître du commerce maritime; et vous tous, qui êtes ici, vous régnez sur une part quelconque de la richesse publique. Eh bien avec tous ces trésors dont nous sommes les maîtres, nous n'avons pas su conquérir l'affection d'un peuple si amoureux de plaisirs qu'il ne rêve que fêtes et voluptés? Ah je suis sûr qu'Hellas, bien que sa fortune n'égale pas la nôtre, n'hésitera pas, aujourd'hui, à faire distribuer aux pauvres le pain, le vin et les fruits qui satisferont leur ventre, tandis que des fanfares et des danses réjouiront, ce soir, toute cette tourbe amoureuse de gloire et de bruit.

Je t'ai laissé parler, Moussor, fait Barkas, parce que nous respectons tous ici ton caractère et ton mérite. Mais je vais, en peu de mots, rassurer tes inquiétudes. Hellas, ce soir, ne sera plus Prince de l'Empire. -Qu'en sais-tu ?

Oui, tu parles d'agir, marchand illustre. Maisagir pour toi, c'est acheter la faveur du peuple. Cœur naïf On s'impose au peuple, on ne l'achète ni le séduit. Or,


il n'y a,, qu'un secret d'être les maîtres, c'est de renverser ceux qui le sont. Et nous avons un moyen infaillible de faire tomber Hellas. Nous l'accuserons de trahison devant l'assemblée des notables.

Es-tu certain que la majorité de l'assemblée sera pour nous?

– Elle y viendra.

Comment?

Eh! le plus simplement du monde! Nous demanderons au vainqueur ce qu'il a fait de ses soldats? Comment est-il ici, seul, sans la flotte ligure? Il est parti, en cachette, et sous un déguisement, sans doute, pendant que ses marins étaient massacrés. Et si ce n'était pas vrai?

Qu'il prouve le contraire! Et qu'il nous dise comment il est venu.

Moussor, qui sait tout, va nous le dire lui-même! gouaille Belkis.

Peut-être! fait Moussor.

Mais, au même instant, on entend retentir au dehors un tel tumulte populaire, que le parti des riches en est troublé jusque dans ses secrètes délibérations.

SCÈNE IV. MELLÉNA

Écoutez, dit Guitché, on dirait que la foule acclame quelqu'un ou quelque chose?

Eh! par les dieux, fait Belkis, Hellas a dû paraître au balcon de son palais, et c'en est assez pour faire hurler tous ces énergumènes

Mais non, écoutez, le bruit semble rouler du haut en bas de la colline et se diriger vers la mer. Courons vers la terrasse!

Et tous de se lever et de se précipiter hors de la salle quand tout à coup, la porte s'ouvre et, furieuse, terrible, échevelée, les vêtements en désordre, une femme apparaît.

Melléna!

Enfin, te voilà!


En quelle tenue! fait Guitché. Vite, repose-toi. Que nous annonces-tu? Quel est ce bruit qui roule à travers la Cité ? Mais elle, ayant relevé sa chevelure trempée d'eau de mer, ayant ramené autour de sa taille un grossier manteau, s'arrête, les regarde, les toise, et, d'une voix dédaigneuse

Ah! vous délibérez?

Oui, belle reine, nous préparons l'assemblée des notables.

Il est temps, vraiment Et vous ne savez pas ce qui se passe dehors ?

Nous nous sommes enfermés loin des bruits de la foule.

-Toujours les mêmes Ils délibèrent Ils délibéreront toujours! Et savez-vous ce qu'elle crie, la foule? Tenez, écoutez

Et oile ouvre toute grande la porte par où arrive en rafale le bruit de la cité en mouvement.

Des cris dominent tous tes autres.

Gloire Gloire La flotte Vive la flotte La flotte ligure

La flotte d'Hellas

Vive Hellas!

Gloire à Atlantis

Et se tournant vers les hommes, atterras de surprise Vous entendez ? c'est sa flotte

Nous sommes perdus fait Belkis.

Ah! vous voilà bien, hommes que vous êtes! Perdus, tout de suite, au premier échec! Eh! mieux que vous, je le sais, c'est un désastre. Et puisque vous aimez à délibérer, délibérons.

Ce disant, Melléna avisant un siège commode, s'assied, et arrange le mieux qu'elle peut ses vêtements désordonnés.

– Oh! ces haillons, fait Guitché comment sontils sur tes épaules?

Heureusement pour moi. et pour vous, car sans eux je n'aurais jamais pu traverser la foule qui encombre les places et les carrefours.


Ils ne t'ont pas reconnue ? 7

Non, car ils chantaient contre moi des chansons infâmes. Ah lâche Cité! que tu mériterais ton sort, si ton sort n'entraînait toute la race rouge Mais, du calme Mon jour viendra. Donc, mes amis, il ne sied plus de disserter sur un fait incontestable. Nous ne renverseronspas Hellas ce matin. Saflotte est de retour. Èh tout de même, dit Barkas, si c'était une erreur Ne nous alarmons pas avant d'avoir vérifié le bruit populaire. Des vaisseaux quelconques peuvent entrer dans la rade, et la foule en délire s'imagine voir la flotte ligure.

Pas d'illusions c'est bien la flotte. J'ai vu moimême et dénombré les navires. J'ai passé en barque au milieu d'eux.

En barque! fait Guitché. D'où viens-tu donc? Ah d'où je viens? Et vous, que faites-vous, depuis hier soir? Vous avez délibéré, sans doute, et puis dormi, et puis délibéré encore? Eh bien moi, pendant que vous délibériez. j'agissais. Je viens de l'île d'Or, et j'ai dormi cette nuit à l'ile de Pourpre. Tout le monde est pour nous. Malgré le solennel Xanthès que retient je ne sais quel généreux scrupule envers Hellas et Hermos, les artistes de l'île de Pourpre sont prêts à nous acclamer quand nous nous proclamerons les maîtres, et tous ont promis d'assister à notre festin. Quant aux noirs de l'île d'Or, ils sont bien décidés à la révolte. Et cette nuit même, ils s'empareront du Palais de l'Empire à la faveur de la fête populaire. Ah si je n'avais été trahie par une sotte petite barbare qui m'a abandonnée seule en pleine mer, hier soir, au lieu de m'arrêter à l'île de Pourpre, je serais allée directement jusqu'à l'île d'Or, et c'est ce matin, quand toute la Cité dormait encore, que la troupe des noirs mineurs se serait précipitée sur Atlantis Mais ne nous attardons pas à d'inutiles regrets. Ce qui n'a pas été fait se fera. Tout peut être sauvé si nous apportons tous un énergique génie.

Hélas Hélas Et la flotte ligure ?

Ah! ne gémissons pas! Après tout, le destin


ne nous a pas complètement trahis. Dans notre infortune même, il nous a évité de plus grands malheurs. Ce que tout à l'heure encore, je déplorais comme un contretemps m'apparaît maintenant une heureuse chance. Oui, si hier soir j'avais pu aborder directement à l'île d'Or, au lieu d'être forcée par les circonstances de m'arrêter à l'île de Pourpre, j'eusse excité la cohorte des mineurs noirs à venir attaquer ce matin même les soldats de Knephao, sous prétexte de porter à Hellas le tribut de l'île d'Or. Eh bien? voyez ce qui serait advenu juste au même moment la flotte ligure serait arrivée, et notre plan eût échoué dans un définitif désastre.

Réussira-t-il mieux ce soir? fait Guitché j'en doute.

Tu doutes toujours, toi. Essayons tout de même. Voici donc le projet qu'il faut exécuter. La flotte va débarquer presque entière au milieu des jubilations du peuple. Bien. Nous la laisserons débarquer, et nous lui ferons le plus triomphal accueil. Au lieu d'accuser Hellas tout à l'heure, nous l'acclamerons au contraire, et nous nous soumettrons entièrement à son pouvoir. Nous lui donnerons à notre festin la place d'honneur, et ferons fête à ses amis. Ainsi, sans nul doute, nous assoupirons toute défiance.

Pendant ce temps, nos agents populaires prendront soin de traîner les hommes de la flotte de plaisirs en plaisirs, et de les rouler en un tel vertige d'ivresses déprimantes qu'ils soient, au cœur de la nuit, accablés de fatigue et dans l'impossibilité absolue de résister. Pour cela, rien à craindre. Le fol enthousiasme du peuple et la naïveté des grossiers barbares blancs nous garantissent combien le rôle de nos agents sera facilité par la foule même. Donc, à minuit, les matelots ligures et les nouveaux venus qu'ils ont amenés avec eux des pays pélasges seront aussi impuissants à toute résistance que des enfants emmaillotés dans leurs berceaux. Pendant ce temps, les marins aztèques s'empareront des vaisseaux d'Hellas et nous assureront l'empire de la mer. Restera donc à vaincre Knephao et


ses Egyptiens. Ce sera l'affaire des mineurs nubiens, leurs plus implacables ennemis. Ceux-ci viendront en grand nombre, ce soir, ainsi qu'il est coutume pour la Fête de l'Or. Ils viendront même plus nombreux que d'habitude. Nul n'y verra rien à reprendre, puisque ce jour leur est consacré. J'aurai soin qu'ils se maintiennent sobres et dispos. Et au signal convenu, au moment même où les marins aztèques s'empareront des vaisseaux ligures, les mineurs noirs entreront dans le Palais de l'Empire et chasseront les Egyptiens pris au dépourvu. Quant à vous, frères, vous savez quelle est votre mission. Vous vous trouverez prêts à escalader la terrasse du Sphinx. Les hiérophantes endormis seront à la merci de votre audace. Et les secrets seront à nous, demain, avec la gloire, avec l'Empire, avec la domination du monde. Et que la race rouge, par notre belle entreprise, règne à tout jamais sur l'Univers soumis!

Admirable!

Splendide!

Ah! Melléna, ton génie dépasse tous les nôtres ensemble

Vraiment, quand les femmes se mêlent de conduire les hommes, elles l'emportent en audace et en vigueur sur les plus fiers d'entre nous.

Eh bien, Moussor, le génie d'Hellas, dont tu parlais, qu'est-il à côté de ce génie que nous révèle notre Melléna?

Fort bien, dit Guitché; mais si quelque chose échoue, de ce beau plan, que devenons-nous? Ah! le maudit peureux! fait Belkis; toujours les craintes toujours la fuite! Eh! par tous les démons, si l'on supputait sans cesse un échec possible, on n'engagerait jamais de bataille

Oui, oui, parle héroïquement, Belkis; mais je te connais, mon brave. Au premier danger, tu seras le premier à nous abandonner.

Voyons, fait Barkas, ne nous fâchons pas. La partie nous semblait perdue tout à l'heure. Melléna vient de nous apporter un salut inespéré. Son plan


nous paraît, à tous, admirable. Il l'est vraiment. Pas infaillible, certes; mais l'infaillible n'est pas humain. Donc, pour ma part, je l'adopte.

Nous l'adoptons tous, s'écrient les conjurés. Mclléna, hautaine, les yeux ardents, la lèvre serrée, regarde tour à tour chacun des hommes présents; puis, en saccadant tous ses mots

La victoire est indubitable. Nul de vous ne peut nous trahir. Le chef des Noirs, Timou, est seul initié à tout l'ensemble du complot, et j'ai la certitude qu'il ne nous trahira pas. D'où pourrait donc venir la faute à commettre? Hellas, certes, ne peut soupçonner que je sois allée ce matin à l'île d'Or. Nul ne m'a vue partir, hier soir. Nul, ce matin, ne m'a reconnue. Knephao même, malgré sa vigilance, est passé tout à l'heure près de moi, sans soupçonner Melléna sousceshaillons de pauvre pêcheuse. Donc, rien à craindre. Lequel de vous, je le demande en toute franchise, s'oppose encore à mon projet?

Pardon, dit Moussor, qui s'est tu depuis l'entrée de Melléna, pardon je ne dis pas que je m'y oppose, mais une simple question c'est un coup d'Etat que nous allons accomplir?

Parfaitement, un coup d'Etat.

Nous allons renverser un pouvoir régulièrement constitué et sans aucune raison plausible?

Mais puisqu'il est impossible de faire autrement Je le regrette. Ce n'est pas pour un pareil acte que je suis devenu votre compagnon de lutte. A ces mots, une rumeur menaçante circule dans l'atmosphère de la salle.

Voyons, fait Barkas, n'as-tu pas, tout à l'heure, toi le premier, excité notre énergie à renverser le pouvoir d'Hellas? N'as-tu pas, avec éloquence, montré le danger de son génie et de son œuvre? Et c'est toi qui[~ maintenant, nous arrête ?

Voyons, Moussor, fait Melléna insinuante et caressante, Moussor, le meilleur d'entre nous, tu nous trahirais donc?

Moi? Que dis-tu? Vous trahir?


Nous quitter, en ce moment, n'est-ce pas une trahison? Eh quoi, Moussor, le plus clairvoyant d'entre nous, ne sais-tu pas que le triomphe d Hellas, c'est la montée vertigineuse de la race blanche? Ne sais-tu pas que ce grand fou compromet la suprématie future d'Atlantis? Et tu viens nous parler de ménagements nécessaires quand le sort de la race rouge même est en jeu? Ah! Moussor, que les malheurs d'Atlantis retombent sur toi, car c'est ton abandon qui sera notre perte!

Oui, Melléna, fait le marchand ébranlé par cet appel, tu séduirais par l'ardeur de ta volonté le plus hésitant des citadins débonnaires, et comment résister à ta voix persuasive? Mais, en vérité, ne nous grisons pas de projets de délire. Tout ton plan est superbe; nul n'en doute. Mais le résultat? Que ferons-nous demain?

Nous serons les maîtres

Bien. Et Hellas? Qu'aurons-nous fait de lui? Et les Egyptiens? Et les Ligures? Et tous les partisans s du Prince de l'Empire? Devons-nous donc, ce soir, ordonner un massacre de tous ces milliers d'hommes? Et pourquoi pas? s'écrie Belkis, farouche. Mais Melléna, qui devine les scrupules de Moussor et qui veut éviter une rupture, bondit devant Belkis Tais-toi, aboyeur des ténèbres Pourquoi t'acharnes-tu à irriter nos frères? Tu sais bien que nous ne voulons tuer personne! N'écoute pas Belkis, Moussor, il se fait un jeu d'exciter tes justes scrupules. Non, nous ne tuerons pas, car le sang appelle le sang. Nous serons maîtres du pouvoir, sans résistance aucune. Et nous nous contenterons, demain, de renvoyer les Ligures en Ligurie, les Egyptiens en Egypte, Hellas et ses amis en exil dans les îles.

Es-tu bien sûre qu'en jetant les noires brutes des mines sur un palais plein de richesses, nous n'éveillerons pas en eux les plus sanguinaires instincts? Nous veillerons.

Va donc veiller sur la tempête quand elle est déchaînée! Ah! Melléna, ah! vous tous, une fois de


plus, oubliez que j'ai été mêlé à vos complots comme je l'oublierai moi-même. Je mets à votre usage ma fortune entière, puisque c'est Atlantis que vous devez sauver. Mais laissez-moi me retirer dans ma demeure, et vous laisser une gloire que je n'ai plus assez d'audace pour partager avec vous!

Moussor! de grâce! reprends énergie! Songe à notre prochaine victoire!

Ah! laissez-moi. Je ne veux rien dire. Tout mot échappé de mes lèvres serait empreint de découragement. Et je n'ai plus même le droit de vous préserver des dangers possibles. Qui ne veut pas agir ne doit pas affaiblir la volonté des autres. Veuille le Sphinx écarter de vous les dangers que je redoute!

Et Moussor, d'un pas accablé, le front triste, fait mine de se diriger vers la porte.

Mais Belkis et quelques autres viennent se placer devant lui et, d'un ton menaçant

Halîe-là, l'ami. Tu ne sortiras pas. Qui n'est pas avec nous ne sera pas contre nous. ·

– Que voulez-vous dire? fait Moussor relevant la tête.

Que celui qui s'en va d'un complot est bien prêt d'aller en répandre le bruit.

Misérables, fait le marchand indigné, m'accuser de trahison!

-Non! non! dit Melléna en se précipitant. Moussor est loyal et juste. Laissez-le, vous autres. J'ai en lui pleine confiance. Et toi, Moussor, pardonne à leurs passions surexcitées. Le tourbillon des désastres subis rend injustes les meilleurs de nous. Tu t'en iras en paix, Moussor. Mais, de grâce, un dernier mot. Ce danger dont tu parles, quel est-il donc?

A toi seule, je puis le dire.

Soit donc, et suis-moi à l'écart.

JEAN CARRÈRE.

(A suivre.)

l'iilmiiiilraltut- gérant A. Chanteciair."*>*̃ "'̃ n.»K-««™»n si c". 5479.


CHRONIQUE FINANCIÈRE

II est de nouveau question d'un emprunt russe; il paraît qu'un groupe de banquiers français aurait soumis au gouvernement de Saint-Pétersbourg des propositions pour un emprunt d'un milliard. D'un autre côté, un banquier allemand serait venu à Paris pour s'entendre avec quelques-uns de nos grands établissements financiers au sujet de cet emprunt. Mais, pour le moment, la Russie a décliné toutes les offres qui lui ont été faites à cet égard. La situation du Trésor lui permet de faire face à toutes les exigences et les mesures nécessaires sont prises pour n'avoir point recours à l'emprunt.

Dans une interview prise par un de nos confrères du NewYork Herald auprès d'un personnage russe considérable, les réserves s'élèveraient à 150 millions immédiatement disponibles il y aurait en outre une somme de 110 millions, dans les caisses de la Banque d'Ktat, à la disposition du gouvernement. D'après les estimations officielles, il faut compter pour les frais de guerre une dépense de 2 millions par jour. Les fonds seront donc suffisants si la guerre dure trois mois. Si la guerre durait davantage, comme il est probable, le gouvernement émettrait 110 millions de billets de banque garantis par la réserve de la Banque, et, s'il fallait plus encore, la Russie pourrait émettre 450 autres millions à l'intérieur, conformément aux statuts de la Banque d'Etat. Il y aurait ainsi des fonds pour assurer les fraisde guerre pendant toute une année. Au bout de l'an, il n'est pas possible. que le Japon ne soit pas vaincu l'indemnité de guerre que recevra la Russie lui permettra de racheter tous les billets émis.

Ces mesures de trésorerie ne porteraient aucune atteinte au crédit de la Russie parce qu'elle dispose de gros stocks de métal à l'étranger et que rien, par suite, ne sera changé dans les conditions du commerce intérieur; et, comme l'émission de billets ne coûtera pas d'intérêts, il n'y aura pas de nouvelles charges pour le peuple russe. Enfin, à l'aide de ces mesures, le cours actuel du rouble sera maintenu à l'étranger pendant la guerre par l'or dont le gouvernement dispose.

Cependant, la panique qui affolait ces temps derniers, les marchés, et surtout le marché de Paris, produisait en Russie les mêmes effets, ce qui était plus naturel qu'en France. Le ministre des finances a adressé à la presse russe un communiqué pour enrayer la débâcle; avec raison, le ministre s'élève contre un telaffolement, et nouspouvons, en France, faire notre profit des avis qu'il donne aux Russes.

« II ne fait pas de doute, dit le ministre, que la cause principale de la tendance à la baisse des valeurs est l'état de panique


dans lequel vivent les porteurs et dont tirent parti les spéculateurs. On ne vend pas à cause d'un besoin d'argent comme en temps ordinaire, mais exclusivement par une sorte de crainte qui devient parfois de la panique, et ces ventes provoquent d'une façon artificielle la baisse et de grosses pertes. Abstraction faite des fonds d'Etatrusses, il est vraiment difficile d'indiquer la raison de la dépréciation des obligations hypothécaires. II est absolument évident que les événements d'ExtrêmeOrient ne peuvent en aucune façon diminuer la valeur des terres situées à l'intérieur de l'Empire et servant de gage aux hypothèques consenties par les banques.

« On peut citer un exemple plus caractéristique encore quelle raison peut-on assigner à la forte baisse des actions de diverses sociétés métallurgiques qui, en temps de guerre, bénéficient de commandes, lesquelles viennent stimuler leur production et augmenter leur rendement' Si la dépréciation de ces actions se justifie en temps de crise industrielle, lorsque les entreprises sont obligées de réduire leur production, elle est tout à fait illogique en temps d'hostilité, c'est-à-dire au moment où l'industrie métallurgique prend de l'animation. I-a chute des cours est la conséquence directe de l'épouvante des porteurs qui font le jeu des spéculateurs; ceux-ci ont tout intérêt à favoriser la baisse pour acheter des titres à bon compte, »

Et, plus loin, l'auteur du communiqué ajoute

« A l'heure actuelle, il se produit un phénomène analogue, et le ministère des finances croit devoir mettre en garde les porteurs contre les ventes faites à la légère, à leur propre préjudice et au profit d'une spéculation sans scrupule, qui sème le trouble pour réaliser un profit. Il faut être tranquille, avoir de la patience, comprendre d'une façon plus nette le rapport qu'ont les événements avec la situation en ExtrêmeOrient. La guerre ne peut provoquer que des difficultés temporaires, mais il va de soi qu'elle ne saurait ébranler la puissance économique de la Russie. »

On ne saurait vraiment mieux dire.

LA BOVE.

UNE PRIME A NOS LECTEURS Les portraits graphologiques de MM. Pierre Loti, Mistral, et de Mlle Calvé, que nous avons publiés, ont remporté un tel succès auprès de nos lecteurs que nous avons reçu de nombreuses lettres nous demandant s'il serait possible d'avoir des études personnelles du même genre. Nous nous sommes adresse à M»* FRA¥A,la célèbre graphologue, qui, pour nous être agréable,


a bien voulu se mettre à notre disposition. Il suffit donc d'envoyer à nos bureaux quelques lignes de l'écriture qu'on désire faire analyser, accompagnées d'un mandat-poste de trois francs, adressé au directeur ae « la Revue hebdontadaire a dans la huitaine, le portrait graphologique sera expédié. Il va sans dire que ces études n personnelles n contiennent des détails intimes sur la personne, qu'il n'est pas possible de mettre dans les portraits que nous publions ici.

REVUE FÉMININE

« Je demande que tout homme âgé de vingt-cinq ans, demeuré célibataire, ne soit pas électeur. » Ainsis'exprimait, à une dernière séance du Conseil général du Nord, un honorable conseiller, dont on a repoussé le vœu.

Ce n'est pas la première fois qu'apparaît dans les préoccupations de nos gouvernants le souci d'obvier aux progrès du célibat. Les uns ont proposé un impôt sur les vieux garçons; les autres ont requis une condamnation contre eux -et voici maintenant que le conseiller général de Lille veut leur enlever leur bulletin de vote.

Oserai-je avouer que toutes ces mesures coercitives ne changeront rien? On ne décrète pas l'amour et on ne légifère pas la vertu. En ces matières, toutes les assemblées délibérantes sont inutiles il n'y a que les mœurs pour modifier les mœurs, et l'influence lente, invisible, à peine sensible des femmes peut faire mille fois plus, en pareil cas, que toutes les décisions énergiques d'hommes graves, armés d'un mandat. Mais, si nous voulons rechercher attentivement les causes du mal, à qui la faute? N'est-ce pas à cette coupable anonyme qu'on appelle l'opinion publique N'est-ce pas à nous tous et toutes, qui formons par nos pensées eommunes les préjugés d'un siècle et d'un pays?

De tous ces préjugés, le plus répandu, et peut-être le plus absurde, est que le célibataire, pour employer une expression courante, est un heureux veinard. Il n'a pas de charges, il est libre comme l'air, et c'est pour son unique joie que le monde est créé. Si vous en doutez, lisez les romans en vogue ou prenez un billet pour les théâtres de genre le célibataire y apparaît couronné de roses tressées par l'amour même. Et cependant un mariage, même médiocre, est préférable au vide d'une existence de garçon, à cette fausse liberté du célibataire qui est l'esclave de tout le monde, sans s'en rendre compte. La fixité, la régularité et ladignité d'un foyer donnent à un homme, quelle que soit sa mission sociale, un levier autrement puissant que toutes les fantaisies de la vie au jour le jour. Quel romancier, quel dramaturge assez hardi osera


dire enfin toute la misère de la solitude, toute la plaie morale des « vieux garçons endurcis »? Voilà qui vaudrait mieux que la suppression d'un bulletin de vote.

« Libre comme le torrent chantaient les poètes romantiques. Parfaitement, acceptons l'image. En quoi le torrent est-il plus indépendant que le canal? Ses eaux, par un chemin marqué d'avance, quoique tortueux, n'en vont pas moins vers le fleuve et vers la mer, de chutesen cascades; cellesdu canal y vont également, mais plus lentement et, sur les nappes lumineuses, elles portent les richesses qui fécondent les cités. NELLY DE LACOSTF..

PHOSPHATINE' FALIÈRES, le meilleur aliment des enfants. LA VIE PARISIENNE La Société des Cavaliers de Paris a donné, samedi dernier, sa grande fête de fondation, dans les salons de la mairie du IVe arrondissement, sous la présidence de M. Gervais, député de la Seine de M. Fabre, maire du IVe arrondissement, et du colonel Derué.

Les discours, prononcés par M. Mulin, président des Cavaliers de Paris; par MM. Gervais et Fabre, ont résumé le but de la Société, démontré son utilité et sa nécessité; de chaleureux applaudissements ont prouvé aux orateurs que leurs idées étaient comprises et partagées.

Après une intéressante causerie, sur les origines de la cavalerie, faite par le capitaine Balausier, une scène fut rapidement improvisée sur l'estrade, pour permettre l'interprétation d'un charmant petit à-propos, dû à la plume de Mme de Buor, à la fin duquel l'Harmonie musicale du VIIIe et la Société chorale du XXe, la Cigale de Paris, ont su se faire apprécier en exécutant, sous l'habile direction de M Farjall, une marche chantée composée par lui, et créée spécialement pour les Cavaliers de Paris.

Le bal qui suivit fut des plus animés, et ne -prit fin qu'au matin.

Nous ne pouvons que féliciter tous les membres du Comité pour l'organisation parfaite de la fête et, en particulier, M. Mulin, président, M. de Buor, secrétaire général, et enfin M. d'Estrées, commissaire général des fêtes, qui sut, en se multipliant, faire observer un ordre parfait au milieu d'une affluence d'invités telle que beaucoup ne pouvaient trouver place dans la salle.

JEAN DE CLÈRES.


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N 1 5 PRIX 50 CENTImES La Revue hebdomadaire

TREIZIÈME ANNÉE

Rédacteur en chef RENÉ MOULIN

12 MARS 1904

SOMMAIRE

J. – L'Œuvre russe en Asie, par Paul Làbbê 129 II. Petit 'PèrL&fSouvenirs d'un mioche) fsKîY<?J,parJ. Vincent 146

III. Le Royal-Saintonge, par Tristan Doré 160 IV. – Quand l'été s'est enfui, poésie, par Guy DE MontGAILHARD 164.

V. Journal du voyage de M. et de Mme Gervais Courtellemont au Yunnan, par Gervais

COURTKLLEMONT (Sltite) l6S

VI. Lea Miettes de la vie, par Bixiou 133 VII. Le Salon des indépendants. L'Union des lemmes peintres et sculpteurs. L'Expo-

sition Reré Piot, par Pêi.adan 1S7

VIII. – Chronique musicale, par Jean Chantavoine. 197 IX. Les Livres H. Taine, par Jules Arren. 205 X. Revue des Revues, par François Loison 210 XI. – L'Histoire au jour le jour 217 XII. – Roman Faut-il aimer? parGeorg-esSAUviN (suite). 221 XIII. Roman: La Fin d'Atlantis, par JeanCAKRÈRE^sMt/ 238 Reoue féminine Mme NELLY DE Lacoste. La Vie parisienne jean DE Clères. •̃

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L'OEUVRE RUSSE EN ASIE i

CE QUI EST FAIT ET CE QU'ON VOULAIT FAIRE La plupart des journaux anglais et quelques journaux français ont pris bruyamment parti dans le conflit russo-japonais le plus souvent, les signataires des articles violents ignorent également la Russie et le Japon, et les opinions qu'ils émettent leur sont seulement dictées par des rancunes ou des préjugés. Si on les en croyait, la Russie serait avant tout le pays de l'ignorance et de l'obscurantisme, tandis que le Japon mériterait d'être pris pour modèle par tous les pays civilisés. Loin de moi l'idée de me laisser entraîner par un parti pris quelconque lorsqu'il s'agit de parler des Japonais ce petit peuple, non pas jeune, mais rajeuni, est à vrai dire un grand peuple qu'on le critique ou qu'on l'admire sans faire les réserves néces saires, on ne peut pas ne pas reconnaître l'activité énorme qu'il a déployée depuis trente ans; il a voulu tout faire et, partant, trop faire à la fois. Il a trop entrepris, il a manqué de suite dans les idées mais l'effort donné a été merveilleux et la somme de travail dépensée incomparable. Au moment d'une crise économique des plus graves, à l'heure où les caisses publiques étaient vides, il a su faire avec l'Europe, et peut-être plus brillamment qu'elle, la campagne de Chine, et organiser


à Paris une très artistique et très coûteuse exposition. Il continue à nous surprendre, et puisque sa situation financière n'est pas meilleure qu'auparavant on se demande d'où vient l'argent avec lequel il fait la guerre il est vrai que chacun s'en doute, si personne ne veut le dire.

Cela reconnu, il faut bien avouer qu'on nous donne aujourd'hui comme modèle un peuple qui s'est transformé, c'est incontestable (quoique le changement soit moins complet qu'on veut bien nous le dire), mais transformé en nous imitant, et qui nous a pris surtout ce que nous avions de moins bon il a assez maladroitement organisé ses administrations à la façon des nôtres, et il a surtout réussi dans son imitation quand il s'est agi pour lui de se faire une flotte et une armée capables d'imposer le respect aux nations européennes. Le caractère guerrier des Japonais servait à merveille leurs ambitions. Ils sont les derniers événements d'Extrême-Orient l'ont bien prouvé des marins remarquables nous verrons par la suite qu'ils sont aussi des soldats braves, endurants et courageux, et ils sauront à merveille se servir de leurs armes, armes que les blancs leur ont fournies, et que le sentiment populaire est tout disposé à diriger un jour contre eux. Les Japonais sont les premiers tireurs du monde, si j'en crois ce que me disait un attaché militaire européen en résidence à Tokio. Ils ont bien compris nos leçons; mais nous avons oublié de leur apprendre la reconnaissance.

Les ambitions des Japonais sontimmenses; elles ont été dirigées jusqu'ici par la fourberie de la diplomatie anglaise et par le parti du vieux Japon, conservateur et nationaliste à outrance, ennemi haineux des barbares, c'est-à-dire des Européens. Nous avons donc en France devant les yeux un bien singulier spectacle, puisque nous voyons le parti politique le plus avancé chanter


les louanges d'un pays aux mœurs quasi-féodales encore et dont les opinions politiques sont les plus contraires aux siens.

Bien des Japonais que nous avons connus en Europe aimables, séduisants, charmants, et qui, revenus à Tokio, ferment leurs portes même aux Européens qui les ont obligés, appartiennent à ce parti et ce sont peut-être les plus grands ennemis des Européens parce que leur amour-propre, le terrible amour-propre des Japonais, a été profondément blessé d'avoir constaté en Europe une supériorité sur l'Asie, en littérature, dans les sciences et dans les découvertes industrielles. Rendons-leur donc justice; mais n'admettons pas qu'on nous les donne en exemple, et n'oublions pas que, s'ils ont été peut-être légitimement inquiétés par la force dévorante d'expansion des Russes, ils manifestent, eux aussi librement, des tendances ambitieuses, et, quoi qu'ils en disent, l'indépendance de la Corée est leur moindre souci. Si jamais ils possèdent ce pays, ils ne borneront pas là leurs prétentions. Sachons bien que nous sommes pour eux des barbares et qu'ils n'ont pour nous que haine et mépris n'oublions pas qu'ils ont envoyé déjà trop de chargés de mission en Indo-Chine, sur laquelle ils se plaisent à jeter un œil d'envie, et que surtout on cesse désormais de nous les donner comme modèles.

Les admirateurs du Japon sont les détracteurs de la Russie, et ils se déclarent contre cette dernière en rééditant contre elle des reproches bien connus ambition, despotisme, ignorance, obscurantisme. Je ne discuterai pas sur ce point. Il est évident que la Russie est une monarchie absolue; qu'elle a, elle aussi, de grandes ambitions qu'elle sait que son avenir est en Asie et qu'elle veut devenir la grande puissance d'Extrême-Orient. Je sais aussi que l'ignorance du peuple russe est grande; mais, quand on veut parler d'un


pays, il ne faut pas seulement le critiquer, il faut aussi lui rendre la justice qu'il mérite. Croit-on que le peuple russe, qui a des qualités très solides, ne se développe pas, lui aussi ? Et pourquoi refuser à la Russie le droit d'avoir des idées civilisatrices et gouverner, quand elle a donné déjà la preuve du contraire?

Quelle est, en effet, la plus grande œuvre civilisatrice qui ait été faite en Asie? On peut affirmer que cette oeuvre est le Transsibérien.

A qui la doit-on? Qui l'a accomplie? La Russie. Les Japonais, certes, n'ont jamais rien fait de comparable. Cette grande œuvre avait été jugée folle et téméraire par bien des spécialistes européens; elle eut même en Russie des détracteurs, et bien des gens qui en revendiquent la paternité n'y voulaient pas croire autrefois. Quoiqu'il en soit, le travail entrepris par les Russes a été mené avec une incroyable rapidité et ce fut un travail qui transforma le monde. L'activité des ouvriers et des ingénieurs a été parfois un peu hâtive on a dit, non sans raison, que pour en finir plus tôt ils avaient parfois construit trop vite; des réparations urgentes se sont imposées dès que la ligne a été terminée et bien des années seront employées encore à parfaire la voie magistrale, pour lui donner le nom employé le plus souvent par les Russes. Une pareille oeuvre ne pouvait être parfaite du premier coup; il avait fallu construire très vite, plutôt que très bien, et les événements qui se sont succédé depuis quelques années ont bien prouvé que c'était la seule bonne manière de faire et que les ingénieurs avaient eu raison. Malgré toutes les critiques de détail, imméritées parfois, il faut reconnaître que les Russes ont étonné le monde par leur audace, par leur confiance dans le succès final et ils peuvent bien être justement fiers d'avoir si bien réussi. Quand la guerre sera terminée, cette guerre qui menace de durer si longtemps,


le vingtième siècle nous démontrera l'utilité de la voie civilisatrice ouverte par la Russie à travers les steppes et les forêts de la Sibérie.

Malgré ma très grande admiration pour le Transsibérien et la conviction que j'ai de sa valeur économique, colonisatrice et stratégique, je reconnais, par contre, que son importance est assez grande pour qu'on ne doive pas l'exagérer. Les Russes n'aiment pas que l'on fasse cette constatation mais pourtant il est évident que les marchandises d'Extrême-Orient destinées aux ports d'Europe et celles d'Europe fabriquées pour le Japon, la Chine ou l'extrême Sibérie ne sont pas expédiées par le Transsibérien les transports par voie ferrée coûtent très cher et un seul bateau peut contenir un chargement supérieur à celui de plusieurs trains. Les commerçants trouveront donc généralement une économie d'argent importante à confier leurs caisses aux compagnies maritimes et même une économie de temps, car un train de marchandises mettra de longues semaines pour aller de Vladivostok à Saint-Pétersbourg. N'oublions pas que la ligne n'a qu'une voie et que plus de dix mille kilomètres en séparent les points extrêmes.

L'oeuvre civilisatrice de la Russie n'avait pas commencé par le Transsibérien. Déjà une voie ferrée, le Transcaspien, partant de Krasnovodsk, sur la rive occidentale de la mer Caspienne, avait pénétré dans les territoires de Boukharie et du Turkestan ses stations principales étaient Askhabad, Merv, Boukhara, Samarkand et Tachkent d'où elle fut prolongée jusqu'à Kokan.

Sans vouloir s'arrêter dans son travail la Russie, qui avait eu l'intention de prolonger le Transsibérien le long 'du fleuve Amour jusqu'à Vladivostok, fit signer, en 1898, une convention par la Chine et la banque russo-chinoise qui donna à celle-ci le droit de


faire passer la ligne de Vladivostok sur les terres chinoises et d'en faire partir de Kharbine un embranchement sur Port-Arthur et Dalny le Transmandchourien complétait l'œuvre commencée. Aujourd'hui, il ne reste plus qu'à achever, en Mandchourie, la percée des monts Khinganes que l'on franchit par une série de voies provisoires en zigzag, et, en Sibérie, la ligne si difficile à achever qui contournera le lac Baïkal et qui coûtera plus de 600,000 francs la verste. En ce moment, on traverse, suivant la saison, en bateau ou en traîneau, ce lac, j'allais dire cette mer puisque son étendue est soixante-deux fois plus grande que celle du lac de Genève. Nous parlerons d'ailleurs du lac Baïkal et de la ligne qui le contournera dans la seconde partie de ce travail, qui sera uniquement consacrée au Transsibérien.

Il est curieux de lire aujourd'hui les œuvres publiées il y a seulement quarante ans sur la Sibérie par les savants et les voyageurs. Il n'y a pas de livres qui aient plus vieilli et qui fassent plus souvent sourire. Il n'y a peut-être pas de pays au monde qui se soit plus vite et plus radicalement transformé. Hier encore, l'Asie russe était une terre inconnue pour les Européens qui se la représentaient comme une succession de steppes immenses et incultes, de montagnes infranchissables, de toundras désolées, presque constamment couvertes de glaces. Aujourd'hui, on a déceuvert et exploité des mines nombreuses; les colons ont changé en champs fertiles des terrains que l'on croyait à jamais improductifs; on a fait violence à la nature et, peu à peu, le désert lui-même a livré ses secrets. Le Transsibérien a été vraiment l'artère bienfaisante qui a réveillé le pays en lui apportant le mouvement et la vie; mais la Russie ne voulait s'arrêter dans son œuvre elle tenait à la poursuivre, au contraire, avec une incomparable logique; et on ne sait ce qu'on


doit le plus admirer, ou ce qui déjà a été fait, ou ce qu'elle voulait faire dans la suite; travaux accomplis, projets annoncés, tout est formidable dans cette transformation de la Sibérie. La guerre va retarder sans doute la plupart de ces projets et arrêter l'ceuvre civilisatrice commencée.

On construit en ce moment un chemin de fer presque en ligne droite entre Saint-Pétersbourg et les monts Ourals, qui rejoindra le Transsibérien à Kourgane, réduisant le trajet actuel de cinq cents kilomètres l'oeuvre à accomplir est très simplifiée, car on pourra, en partie, se servir de lignes déjà en exploitation entre Viatka et Perm. Un pont nouveau sera jeté sur la Kama et la ligne traversera l'Oural presqu'à égale distance des deux autres voies ferrées existant actuellement. Le chemin de fer d'Orenbourg à Tachkent sera terminé dans dix-huit mois, avant peut-être, et l'on pourra se rendre de Saint-Pétersbourg directement à Tachkent cette ligne qui passe par le steppe kirghize de Tourgaï et non loin de la mer d'Aral est, au point de vue économique, commercial ̃et stratégique, d'une importance incomparable elle rendra plus de services que le Transcaspien, car on évitera, grâce à elle, les deux transbordements que nécessite la traversée de la mer Caspienne. Rapidement les soldats russes pourront être, en cas d'alerte, dirigés, sans transbordement, jusqu'à la frontière d'Afghanistan. Bien que la Russie tienne à conserver toutes ses ressources pour supporter les frais d'une guerre qui menace d'être ruineuse, il est probable qu'on terminera cette année la ligne d'OrenbourgàTachkent. Des complications dans la politique peuvent survenir et la Russie tient à ce que Pétersbourg soit le plus ,promptement possible en communication directe avec le Turkestan. L'Angleterre a vu avec grand déplaisir la Russie créer cette ligne qui peut l'inquiéter beau-


coup et dont l'importance est aussi stratégique que commerciale.

Puisque nous parlons ici de l'expansion russe en Extrême-Orient, il importe de noter quels étaient les autres projets décidés ou à l'étude au moment où la guerre a éclaté la Russie désirait former dans l'Asie un vaste réseau de voies ferrées. M. Vitte, l'ex-ministre des finances de Russie, avait, au mois d'août dernier, publié son rapport à l'empereur, à la suite de la mission qu'il avait accomplie en Extrême-Orient. On sait en effet que, depuis deux ans, inquiétés par les ambitions japonaises, les ministres de la justice, des voies et communications, des finances et de la guerre ont été faire tour à tour un voyage d'inspection en Asie. Le long rapport féal de M. Vitte restera un document unique en son genre, et le nom du ministre qui l'a signé en fait un véritable document historique, où les projets de la Russie sortent un peu de l'imprécision volontaire dans laquelle on les avait toujours tenus cachés, où des ambitions tenues secrètes jusqu'alors se dévoilent et où l'oeuvre russe apparaît aussi logique que formidable. Ce document n'est pas, à vrai dire, un rapport, mais bien plutôt le programme même de l'expansion russe en Asie.

On s'étonnera peut-être de me .voir donner tant d'importance à l'oeuvre d'un homme qui n'est plus au pouvoir aujourd'hui; on a dit que la nomination de M. Vitte à la présidence du comité des ministres avait été une disgrâce, et que la nomination de l'amiral Alexéiev au poste de lieutenant général de l'ExtrêmeOrient avait été pour le ministre un nouvel échec il est difficile de savoir la vérité; ce qui est sûr, c'est que les idées de M. Vitte lui survivent, et il est probable qu'au cours de la crise actuelle, et qui durera peut-être longtemps, nous reverrons M. Vitte jouer un rôle, un très grand rôle sur la scène politique de son pays.


Dans son rapport, M. Vitte réclamait la construction immédiate d'une voie ferrée entre Tachkent et le Transsibérien. Depuis longtemps on pensait à cette ligne et on lui donnait comme points de départ en Sibérie tantôt Omsk, tantôt Petrovavlovsk, et tantôt Taïga. Il semble naturel d'écarter le projet de Petrovavlovsk les deux autres sont beaucoup plus intéressants soit qu'elle parte d'Omsk; soit qu'elle passe, venant de Taïga, par la ville de Barnaoul et les terres si fertiles et si riches en mines, connues sous le nom de Terres du Cabinet Impérial, la nouvelle voie suivrait ensuite, à partir de Semipalatinsk, la route séculaire des caravanes, devenue aujourd'hui route postale, munie de fils télégraphiques, qui traverse tout entière l'immense province de Semiretché. Les villes principales qu'elle traverserait seraient Sergiopol qui n'est qu'un gros bourg situé en plein steppe et autour duquel se trouvent un grand nombre de campements nomades; Kopal, chef-lieu de district, ville plus grande que la précédente, dont le marché n'est pas sans importance Ili, sur la rivière du même nom, près des bords de laquelle vit, dit-on, Je tigre, et où passe la route de caravanes qui mène à Djarkent, à Kouldjà, et au Turkestan chinois Vierny, ville principale de la province, bâtie en partie par un Français, située, coquette et ombragée d'avenues superbes, dans un site merveilleux, peuplée de trente mille habitants, presque neuve puisqu'elle fut détruite entièrement il y a neuf ans par un tremblement de terre Pichpek où les Dounganes, les Kara-Kirghizes, les Tarantchis viennent vendre aux Russes et aux Sartes le produit de leurs troupeaux; Aouléiata, ville verdoyante du Turkestan; Tchmkent, et Tachkent point terminus de la ligne, la ville mi-européenne, mi-sarte, si souvent décrite, si belle et si pittoresque et dont la population croît si vite qu'elle est aujour-


d'hui une des plus grandes villes de l'Asie. La voie ferrée traverserait donc tous les steppes où les Kirghizes vivent nomades, steppes que l'on croyait déserts; où l'on a découvert des mines de fer, de cuivre, de plomb, d'argent, et de grands charbonnages, et où, partout où des travaux d'irrigation ont été exécutés, des oasis verdoyantes et fertiles se sont formées. On sait que les provinces de Semipalatinsk, d'Akmolinsk et surtout de Tomsk sont très productives mais il y ades années terribles où les séchereses épouvantables des étés sibériens brûlent, comme en igoi et 1902, les récoltes et ruinent les colonisateurs de l'Asie; ces années-là, des trains pleins de blé viennent de Russie, destinés aux malheureux colons que la famine décime. Le plus souvent, du moins dans la région dont nous parlons, la récolte est belle, et le blé vient en si grande quantité qu'on le donne aux bestiaux. La ligne de Sibérie n'a qu'une voie, les trains l'encombrent, et l'on a vu plusieurs fois des ballots de blé pourrir dans certaines stations de la ligne. Le chemin de fer réclamé par M. Vitte ouvrirait une vaste région nouvelle à la colonisation russe, ce qui nécessiterait sans doute un partage des terres entre les émigrants au préjudice des indigènes nomades; il assurerait aux marchés de l'Asie centrale et surtout du Turkestan du blé de Sibérie à très bon compte, ce qui permettrait aux paysans du Turkestan de restreindre peu à peu dans la région qu'ils habitent la culture des céréales et de se consacrer entièrement à celle du coton qui a déjà donné dans cette région de merveilleux résultats. Outre ce projet intéressant entre tous, la question de prolonger la ligne de Sibérie sur les terres sibériennes même, c'est-à-dire de construire sur la rive gauche du fleuve Amour une voie ferrée allant jusqu'à Khabarovsk, est toujours agitée et d'aucuns disent même entièrement élaborée. On sait que de Khaba-


rovsk part une ligne qui conduit à Vladivostok. Il n'est pas pourtant probable que la construction de la ligne Sretensk-Khabarovsk soit déjà mise officiellement et définitivement à l'étude, bien qu'elle ait fait l'objet des délibérations du conseil territorial de Khabarovsk. Tous les habitants de la région demandent la réalisation de cette ligne; l'ouverture du Transmandchourien leur a porté en effet un coup terrible; la navigation sur l'Amour, jadis active, a perdu beaucoup de sa vitalité et les maisons de commerce ont vu décroître rapidement le chiffre de leurs affaires. Les ingénieurs ont laissé espérer, il est vrai, aux habitants de la région du fleuve Amour qu'une voie secondaire pourrait être construite rapidement entre Blagovestchensk et le Transmandchourien une telle promesse ne pouvait plaire qu'à la ville de Blagovestchensk, qui se trouverait dans ce cas la seule favorisée il est vrai qu'elle est sur l'Amour la seule ville importante avec Khabarovsk. Décidé ou non l'andernier, ce projet sera retardé par la guerre et l'avenir seul pourra nous apprendre si les Russes se décideront à l'exécuter.

Enfin il est un autre projet dont on parlait déjà lorsque je me trouvais en Extrême-Orient en 1899, qui a pris corps dans la suite et dont on m'entretenait beaucoup au cours de mon dernier voyage en Mandchourie, en Mongolie, et dans les régions du Baïkal; ce projet était celui du Transmongolien. Les populations mongoles elles-mêmes s'en inquiétaient et en parlaient entre elles. On affirmait dans les milieux officiels que rien n'était encore décidé; mais, à vrai dire, les choses étaient déjà beaucoup plus avancées qu'il ne plaisait aux ingénieurs de l'avouer. Ç'aurait été un coup de maître pour la Russie que de créer une ligne entre Irkoutsk et Pékin, en suivant là aussi la route tracée par les caravanes qui apportent en Sibérie le blé et le riz chinois. La ligne aurait touché les trois villes


de Troitskosavsk, Kiakhta et Maïmatchène, villes se touchant pour ainsi dire, les deux premières russes, la troisième chinoise celle-ci séparée de la précédente par une large rue qui sert de frontière à la Mongolie et à la Sibérie. Une importante station aurait été au cœur même de la Mongolie, la ville d'Ourga où habite une des quatre célèbres incarnations vivantes de Bouddha, connues sous le nom de Bogdoguégen.

Complétant son œuvre, la Russie a créé en Sibérie un grand canal qui fait communiquer le bassin de deux grands fleuves, l'Ob et l'Iénissei. Enfin, depuis quelques années, les missions se sont succédé dans les steppes dans le but de mettre à l'étude l'irrigation rationnelle des grands déserts de l'Asie russe. D'importants travaux hydrotechniques ont déjà été commencés.

Tels étaient les principaux projets de la Russie à la veille de la guerre, projets énormes qui ne peuvent inspirer que le respect elle travaillait pour elle avant tout; mais je ne sache pas qu'on puisse reprocher à un pays de penser tout d'abord à luimême, et on doit reconnaître que l'effort colossal de la Russie a été bienfaisant pour tous puisqu'il a porté la vie partout où des voies ferrées ont été construites, et que rien qu'en cela il a été civilisateur au suprême degré.

La Russie voit aujourd'hui son œuvre compromise le sort des armes ne s'est pas prononcé pour elle jusqu'à ce jour, et il est malheureusement probable que bien des déceptions l'attendent encore avant qu'elle parvienne à dresser avec ses troupes une barrière infranchissable pour les Japonais. La lutte est plus difficile pour la Russie que pour le Japon au commencement de la campagne. L'hiver paralyse les efforts des Russes, et les Japonais, maîtres de la mer, peuvent déjà débarquer en Corée et ravitailler sans peine


leur armée. De toute façon, quelle que soit l'issue de la lutte, même victorieuse comme nous le pensons, comme nous souhaitons qu'elle le soit à la fin, elle aura bien des blessures à panser avant de pouvoir se remettre à la tâche, et d'ailleurs son œuvre en Asie, où elle a déjà englouti tant d'argent, nécessitera des dépenses considérables et après l'effort qu'elle donne et qu'elle va donner, il est bien probable que les caisses seront vides pendant quelque temps et que pendant quelque temps aussi les emprunts seront moins faciles à négocier qu'auparavant. Je ne voudrais pas revenir sur ce que j'ai dit il y a dix-huit mois dans la Revue hebdomadaire; mais il me semble qu'après l'alliance anglojaponaise j'avais malheureusement trop bien prévu les événements. Aujourd'hui comme alors, je crois que le Japon, mal conseillé, trompé par les Anglais qui, comme toujours, pensent beaucoup à eux et très peu à leurs alliés, a eu grand tort de ne pas s'entendre avec la Russie, ce qui aurait été possible plusieurs fois déjà et ce qui aurait été utile pour chacun des deux pays. Les terrains d'entente, question de Corée, question des pêcheries, ne manquaient pas, et la guerre qui vient d'éclater ne fait que le jeu de l'Angleterre dont les ennemis et les amis s'affaiblissent pour longtemps. Quand plus tard le Japon se reprendra et réfléchira, il verra avec regret combien était petite la part que l'Angleterre lui avait faite dans l'alliance anglo-japonaise. Et une fois de plus dans l'histoire l'Angleterre, fidèle à sa politique séculaire, aura fait tirer par une autre nation, et pour elle seule, les marrons du feu.

Avant d'aborder l'étude du Transsibérien, il est bon de donner ici quelques renseignements utiles sur les chemins de fer russes et leur administration.


Il y a dix ans à peine la Russie avait notablement moins de kilomètres de voies ferrées que chacun des autres grands pays d'Europe; elle tient aujourd'hui la tête, sur les derniers tableaux de statistique, avec l'Allemagne qui, on le sait, a construit un réseau de lignes de onze mille kilomètres supérieur à celui de la France.

A la fin du dix-neuvième siècle, la surveillance des chemins de fer russes était répartie entre trois institutions le département des chemins de fer pour les lignes privées, l'administration des chemins de fer de l'État pour les lignes construites par lui, et le comité du Transsibérien pour la grande voie d'Asie. A la tête du comité, se trouvaient et se trouvent encore M. Koulomzine, sous le patronage duquel fut organisée l'exposition du Transsibérien, en igoo, et, chef suprême, l'empereur, qui avait pris la présidence du comité étant encore prince héritier, pour montrer à tous l'importance que la famille impériale attachait au Transsibérien.

Depuis le i" juillet 1899 est instituée une administration de la construction des chemins de fer de l'empire. Le comité de cette administration est présidé par un directeur c'est une institution collective qui comprend les chefs adjoints et les gérants des divisions du ministère des voies et communications et les membres délégués du ministère des finances et du contrôle de l'empire. Pour qu'une délibération soit valable, il faut la présence des membres suivants le délégué des finances, celui du contrôle et trois représentants du ministère des voies et communications.

Les affaires que le comité a à examiner sont très nombreuses

1° Questions économiques et commerciales concernant les études et la construction des lignes et de leur exploitation provisoire


2° Affaires concernant la surveillance, au point de vue de la loi, des études et de la construction de chemins de fer, appartenant aux sociétés privées, aux compagnies et aux particuliers

3° Questions techniques concernant les études, constructions et exploitations provisoires, mentionnées ci-dessus

4* Questions de toute espèce soumises au comité par le ministère des voies et communications.

Malgré toutes les critiques que l'on a faites d'eux, trop justement parfois, les ingénieurs russes ont réussi à vaincre les difficultés qui s'opposaient à eux en Sibérie. Ainsi qu'on l'a vu, le prince héritier, devenu aujourd'hui l'empereur Nicolas, s'occupa lui-même du Transsibérien; c'est le I7 mars 1891 qu'un rescrit de l'empereur Alexandre lui confia la mission de prendre l'œuvre russe sous son patronage.

« Votre participation mémorable à l'inauguration de cette œuvre si véritablement nationale et que je suis fier d'avoir entreprise disait le rescrit-servira de nouveau témoignage de mon désir de faciliter les relations entre la Sibérie et les autres parties de l'empire et manifestera aussi à cette contrée ma vive sollicitude pour sa prospérité dans les voies pacifiques. »

Nous verrons dans un prochain article comment a travaillé le comité du Transsibérien et nous étudierons ce qu'a été et ce qu'est l'importance économique et stratégique du Transsibérien. Enfin, puisque le comité fut en outre, chargé en 1893 de l'œuvre si intéressante de la colonisation de la Sibérie, et que la direction du mouvement colonisateur lui fut confiée, nous étudierons la vie des colons volontaires et des exilés sibériens dans l'Asie russe, spécialement dans le bassin de l'Amour, c'est-à-dire dans les provinces voisines de la Mandchourie. Les émigrants se sont rendus en grand


nombre dans cette région qui est encore pourtant une des moins peuplées de la Sibérie. Au dernier recensement, en effet, sur les 8,188,368 habitants qui peuplaient la Sibérie, plus d'un tiers, 3, 367, 5 76, appartenait aux provinces occidentales de Tobolsk ou de Tomsk (cette dernière province surtout est préférée par les émigrants). La région du fleuve Amour, en y comprenant l'île de Sakhaline, n'a que ,031,364 habitants, parmi lesquels les femmes sont en grande minorité. Le dernier recensement date, il est vrai, de 1897, et presque chaque année depuis cette époque, les émigrants sont venus s'établir en Asie au nombre de 200,000 environ. Un nouveau recensement vient d'être fait on en ignore encore les résultats. On voit combien tout le monde en Russie, la famille impériale en tête, s'est occupé de la question du Transsibérien. Tous comprenaient parfaitement combien l'œuvre était à la fois grande et difficile. Les temps sont changés, même en Russie, quoi qu'on en dise, et les empereurs ne croient plus, comme au temps de Nicolas I", qu'une ligne de chemin de fer se crée sans qu'aucun plan soit nécessaire. L'anecdote qu'on répète à ce sujet vaut d'être contée.

On sait qu'en Russie d'Europe les voies en ligne droite sont assez nombreuses et, à ce propos,. on raconte l'histoire suivante. Lorsque fut décidée la création de la ligne dite « ligne de Nicolas » qui va de Pétersbourg à Moscou, les ingénieurs en étudièrent avec soin le plan. Ils voulaient la faire passer par les villes les plus importantes de la région, par Novgorodle-Grand, par exemple, et dans ce but ils étudièrent la possibilité de contourner les accidents de terrain. L'empereur Nicolas I", fatigué d'attendre les plans promis par les ingénieurs, se fâcha suivant sa coutume. Il fit venir l'ingénieur principal et lui dit « Je ne comprends pas pourquoi vous perdez tant de


temps à des bagatelles; quand donc commencerezvous à exécuter le travail dont je vous ai chargé? » L'ingénieur expliqua les difficultés des études entreprises, et voulut donner à l'empereur des raisons techniques. Nicolas 1", comme Louis XIV, n'aimait pas à attendre et voulait toujours avoir raison. Il prit un atlas, l'ouvrit et, appliquant une règle sous les noms de Pétersbourg et de Moscou, il traça d'une ville à l'autre une ligne droite à la plume

u Votre plan est fait, le voici, dit-il à l'ingénieur. Vous n'avez plus qu'à construire »

On ne dit pas ce que fut la stupéfaction de l'ingénieur mais les ingénieurs pouvaient tout faire sans doute quand Nicolas I" commandait, car en fait la ligne fut construite comme l'avait ordonné le souverain. L'anecdote est très populaire en Russie, et, quelque extraordinaire que cela paraisse, il est très possible qu'elle soit vraie.

PAUL LABBÉ.

(A suivre.)


PETIT PÈNE(I)

(SOUVENIRS D'UN MIOCHE) (Suite)

VI

SOIRS ET CHANSONS DE JADIS

Les souvenirs les plus chers de mon enfance sont^le plus souvent liés à des réminiscences musicales. Et tel bout de romance, telle chanson de naguère, doucement fredonnés, soudain les font sourdrede ma mémoire avec une précision merveilleuse, sans que rien s'évapore cependant de leur mystérieuse poésie. Quel amour je porte aux musiques surtout dont furent ravis les crépuscules de mes tout premiers ans pures mélodies si pathétiquement chantées par mon père, berceuses quasi chuchotées par ma mère, et particulièrement très vieux airs, très vieilles chansons à couplets si finement chevrotés par la bonne aïeule

Je nous vois, aux soirs d'été, touslestrois Ninette, Jean et moi, batifolant sur la terrasse, avant que ne fût venue l'heure du coucher, tandis que sur nos têtes, au bord du toit, les folles hirondelles, par douzaines, plus que jamais affairées à ce moment du jour qui se meurt, lançaient leurs cris, stridents presque comme des coups de sifflet. Quelques-unes, par moments, étrangement (i) Voit la Revue hebdomadaire, numéros 12 et 14.


prestes tout ensemble et précises dans leur vol, fondaient sur le nid, s'y arrêtaient net, s'y accrochaient, palpitant encore un peu des ailes; penchaient la tête en avant, la tournaient à droite, la tournaient à gauche, empressées, peut-être inquiètes, avec un air de donner, en un babillement fort animé, de sages conseils à la nichée; puis repartaient du même vol fou.

Et, par-dessus le toit du grenier d'en face, les tons du couchant lentement pâlissaient; et sur tout descendait peu à peu la grande paix du soir.

A ce moment, assise sur sa chaise basse, l'aïeule commençait de chantonner, tout en enroulant avec un soin minutieux le bas qu'elle avait tricoté jusqu'au jour tombant. Et tous les trois aussitôt de cesser nos jeux et de nous aller blottir dans son giron ou à ses pieds.

Alors commençait l'enchantement de presque tous les soirs d'été; alors s'égrenaient, une àune, les chansons du répertoire le plus attendrissant ou le plus drolatique. Et l'étrange, c'est que les plus baroques de ces très archaïques « fredons », nous ne les trouvions nullement plaisants. D'abord, sans doute, parce que les enfants n'ont pas le sens de certaines charges ou de certaines blagues et puis surtout, parce qu'il y avait dans la fragilité de la voix qui chantait, dans la solennité de l'heure, une sorte de charme mélancolique dont notre âme était comme envoûtée. Et notre attention demeurait tout le temps sérieuse, même recueillie, comme si, à cette minute un peu troublante du jour défaillant, initiés et guidés par l'aïeule, nous eussions accompli quelque auguste rite vespéral.

Cela berçait, cela enchantait, et cela faisait une petite peur délicieuse.

D'abord c'était, sur une cadence toujours dolente, toujours paresseuse, l'air des antiques amants du noble pays d'Arles


Le texte et la musique en étaient impayables de gaucherie et de drôlerie, ce quin'empêchait point ma petite âme de s'y prendre « comme à de la glu ». Sur la première syllabe du mot Arles, l'aïeule s'attardait en un point d'orgue étonnamment long, mais si frêle qu'on eût dit une pauvre voix presque évanouie, presque sans timbre, péniblement montée jusqu'à nous de l'immense abîme du passé. Et le mot s'achevait brusquement, très vite, d'un coup de glotte, comme un sanglot tout à fait navré

Et le même petit hoquet lamentable attristait le dernier vers du couplet.

Sans bien entendre le sens de la chanson, cédant au charme d'une pitié vague et douce, de bonne foi nous vénérions ces illustres exemplaires du parfait amour, dont l'aventure fut si sombre.

Le père, comme il arrive si souvent en pareil cas –inexorable condamnait la passion de sa fille Le père inflexible,

non loin de laquelle venait gémir et chanter l'inconsolable amant. De sa peine, toute notre âme était pénétrée

Ce « faut en profiter éveillait aussitôt en nous le frisson des pires épouvantes.

Jadis, auprès d'Arles,

Deux amants vivaient.

Chose rare en France,

Us étaient constants.

Ne voulant pas les épouser (sic),

Enferme sa fille

Dedans une tour,

Près d'la tour obscure

Ousq' la fill' jumit (gémit),

Passe une rivière

Faut en profiter.


Alors, l'amant, ivre de désespoir et d'amour, s'abîmait dans les flots, où ne manquait point de le rejoindre l'amante, fidèle jusqu'au trépas

Ne pouvant survivre

A un tel malheur,

Dans les flots la belle

Se jette soudain.

Et le poète glorieux, encore qu'anonyme, concluait son poème par ces quatre vers d'allure un peu mirlitonesque peut-être, mais si touchants et si fermes, malgré leur naïveté, dans lesquels était condensé un véhément anathème contre les volages dulcinées d'aujourd'hui

Exemple superbe,

Bien rare aujourd'hui..

J'connais plus d'une fille

Qui en ferait pas tant.

L'heure passait. Et cependant nous en voulions encore de cette chère et gauche musique, et de cette poésie primitive. Et vite, vite, si l'instant n'était pas encore venu du coucher, nous pressions la complaisante aïeule

Encore une, grand'mère. Chante donc Monsieur Reynaud.

Et grand'mère entonnait l'odyssée de défunt Reynaud, odyssée si comiquement lugubre et si lugubrement comique, monotone complainte sur la triste destinée d'un chevalier au temps du roi Louis VII. Dès le début de la croisade, M. Reynaud, blessé à mort, s'en revenait de Terre-Sainte; et depuis là-bas, le lointain pays où l'on adore Apollon, où l'on invoque Tervagant et Mahomet, à grand'peine il marchait; portant dans son manteau ses entrailles. Par on ne sait quel prodigieux effort de volonté, peut-être aussi par


un miracle de la grâce divine, il avait différé sa fin jusqu'au moment de revoir son foyer.

Tout dolent, il arrive au seuil du château, disant Je porte ici dans mon manteau

Aussitôt on lui prépare un beau lit blanc, et tout doucement Jean Reynaud rend l'esprit. Mais, au moment où il meurt, jaillit de sa bouche un cride douleur et d'adieu si perçant que l'écho en arrive aux oreilles de sa femme, pauvre accouchée dont les vagissements d'un marmot nouveau-né endorment et charment le chagrin causé par l'absence du preux. Le cri de Reynaud la réveille et l'effraie. Et elle demande à sa mère

Et la mère de répondre pour étouffer l'émoi de sa fille

Puis, un peu plus tard, poum, poum, poum, des bruits sourds de marteaux qui frappent, retentissent. Poum, poum, poum. On cloue dans fa bière défunt Jean Reynaud. Et la malade veut savoir la cause du funèbre vacarme

Mais dites-moi, mère, ma mie,

Pourquoi l'on frappe tant ici.

Ma fille, c'est le menuisier

Qui raccommode le plancher.

Clos le cercueil, les prêtres sont venus en chape noire et blanc surplis, qui, sur la dépouille de Jean Reynaud, psalmodient la liturgique mélopée dont on berce les trépassés en leur dernier somme. Tandis que,

Mes entrailles et mes boyaux.

Mais dites-moi, mère ma mie,

Ce que j'entends crier ici.

Ma fille, ce sont les enfants

Qui se plaignent du mal de dents.


pieux et graves, les hommes de Dieu clament, en nasillant un peu, les hymnes de la mort, entre les deux femmes se poursuit le colloque, avec toujours les mêmes réticences et les mêmes généreux mensonges de la mère

Mais dites-moi, mère, ma mie,

Pourquoi l'on chante tant ici.

Ma fille, c'est la procession

Qui fait le tour de la maison.

Et dans la flèche aiguë de la chapelle la cloche rythme le glas du preux. Et voilà qui vient encore effarer la malade

Mais dites-moi, mère, ma mie,

Pourquoi l'on sonne tant ici.

C'est la fête d'un si grand saint,

Qu'on sonne aujourd'hui pour demain.

Mais la pauvre mère est à bout de forces; ses yeux ne peuvent plus garder les larmes, et sa douleur, jusqu'ici contenue, maintenant éclate. C'est fini des pieuses ruses. Le masque est tombé. Et la veuve de Reynaud, devant cette détresse soudain révélée, éperdue, demande enfin

Mais dites-moi, mère, ma mie,

Pourquoi donc pleurez-vous ainsi P

Et la mère, décidément vaincue, de répondre Ma fille, je n' puis t' 1' cacher

C'est Jean Reynaud qu'est décédé.

Jean Reynaud mort! La veuve ne fait pas un cri. Et la chanson se termine, poignante, sans que la mélodie ni le rythme changent, monotones, dolents et tranquilles, comme pour mélancoliquement accompagner dans leur marche vers l'autre vie le tout petit, l'épouse et le paladin


Ma mère, dit's au fossoyeux

Qu'il fasse la fosse pour deux,

Et que l'espace soit si grand

Que l'on y mette aussi l'enfant.

Tous les trois, nous ne suivions pas toujours très bien faute de comprendre le fil de la funèbre histoire. Jean Reynaud ne tourmentait pas trop nos jeunes sensibilités. Nous trouvions même assez drôle ce singulier bonhomme qui portait dans ses mains ses entrailles, au lieu de les garder en dedans comme tout le monde. A peine une exquise petite angoisse nous venait-elle, non pas tant peut-être de la chanson que de la paix et du silence de la cour où s'était tu brusquement le sabbat des hirondelles, et de la douce torpeur où, lentement, s'assoupissaient les maisons voisines.

Puis, c'était la chanson de Marlborough, non pas le trivial mironton, mironton, mirontaine des nounous et des bonnes, mais un Marlborough bien plus épique, bien plus ample, peut-être celui-là même que chantaient les nourrices du duc, de Bourgogne, au temps du Roi-Soleil. Ou bien Nous n'irons plus au bois, ou bien la chanson du Pioupiou de Sébastopol, qui rime de tendres adieux à sa payse. Et bien d'autres. Mais souvent, hélas! au milieu de ce concert familier qui me laissait bouche bée et les yeux perdus très loin là-bas, dans le mystère et la pénombre de la nuit, de la terrasse, qui se trouvait juste au-dessus de la nôtre, nous arrivait indiscrète, insidieuse et douçâtre une voix de mégère

Madame Roumenc, madame Roumenc, je vous en prie, Louis dort.

Louis était le locataire du second, de son état juge de paix, et la mégère, son épouse. Oh la vieille fée, cauchemar de nos chères veillées, odieuse pimbêche


sans doute créée par le diable, pensais-je, pour horripiler les enfants. J'entends encore sa vilaine voix miel et vinaigre, plus vinaigre que miel. Oh! ce « Louis dort », que de fois il nous le fallut subir, déplorable refrain ajouté quasi quotidiennement aux couplets merveilleux que chantait l'aïeule.

Grand'mère, grand'mère, disait tout bas mon frère Jean, tant pis pour Louis. Chante toujours. Ça ne la regarde pas, cette vilaine femme. Ce n'est pas l'heure de dormir.

Et l'aïeule, parfois, risquait une chanson nouvelle du genre scie

II était un petit navire

Qui n'avait ja-ja.

Alors, la voix d'en haut reprenait

Madame Roumenc! madame Roumencl

jamais navigué.

Allons, grand'mère, insistait Jean qui sentait l'aïeule mollir.

Qui n'avait ja.

Pour le coup, la voix de la terrasse tournait tout à fait au vinaigre

Madame Roumenc, pour l'amour de Dieu! Louis dort.

Alors, tous. les trois, furieux, mais à voix basse, nous élevions une ultime protestation, essayant de corrompre l'aïeule par divers moyens imprécations, supplications, caresses. Après tout, que lui importait à ce Louis? 11 était abominablement sourd. Et la petite voix de l'aïeule ne devait pas beaucoup troubler ses prosaïques rêves.

Mais grand'mère capitulait- bientôt. « Son sein n'enfermait point un cœur qui fût de pierre. » 11 était accessible à la pitié qu'inspirent parfois les vieux


esseulés même revêches qui, comme nos deux voisins de jadis, prisent, toussotent et crachent le jour durant et la première heure de la nuit, en dialoguant avec leur perruche.

Alors, c'était la débandade. Grognants, nous rentrions tous les trois, et, cramponnés à la robe de l'aïeule, nous nous dirigions trotte-menu vers nos chambres. Et il fallait attendre jusqu'au lendemain pour savourer encore les mêmes chansons, ou d'autres non moins intéressantes la chanson de Simone, le vieil air de Biquet, et d'impayables ou de sentimentales chansons patoises, ou bien la chanson de la Belle au bois dormant, la pièce à notre avis la plus précieuse de tout ce délicieux répertoire.

Oh! celle-là, je la veux aujourd'hui rappeler en entier, parce que, mieux que nulle autre, elle me fait retrouver et le bon de l'existence n'est-il pas là? les heures douces où, trop jeune pour avoir un passé, c'est-à-dire les causes de chagrins que nous dénommons souvenirs, remords ou regrets, je pouvais, sans trop de crainte, me laisser bercer par la vie à cet instant encore bienveillante. Et puis, alors que les autres chansons de l'aïeule me charmaient sans troubler beaucoup ma jeune âme, celle-là ébranla très fort et tout de suite ma jeune sensibilité.

Pourtant, en soi, était-elle assez saugrenue Elle consistait en une incroyable mosaïque de vieux airs, les plus vulgaires parmi les vulgaires, les plus connus parmi les connus, auxquels on avait, tant bien que mal, adapté le conte de la Belle au bois dormant. On y trouvait le motif de Marlborough (mironton, mironton, mirontaine), Au Clair de la Lune, le Bon Roi Dagobert, et d'autres également rapportés, moins célèbres, mais toujours naïfs, voire absurdes. Et ce pot-pourri me paraissait tout simplement une merveille. Il éveillait en moi le trouble singulier, l'étrange malaise qui


souvent accompagne les rêves. D'abord, l'allure de ces motifs, à l'ordinaire sautillants et très vifs, était devenue, ainsi qu'il arrive souvent pour ceux dont on endort ou berce les gosses, mélancolique et traînante. Et puis, il y avait dans l'aventure, ou du moins mon imagination y trouvait, maint épisode navrant ou terrible qui me faisait longtemps et voluptueusement frémir.

L'histoire commençait à la naissance même de l'adorable enfant dont doit plus tard s'éprendre, non pas le fade et'traditionnel prince Charmant, mais un certain Gargouillada, ignoré du grand public, il est vrai, mais qui n'a jamais cessé d'être pour moi le véritable, unique et légitime amant de la belle. Je ne connus que plus tard Charmant; oncques ne le pris au sérieux. Sitôt que fut venue au jour la gente enfant, le père, désireux de lui préparer un bel avenir, décréta qu'il lui serait donné trois douzaines de marraines, et de marraines-fées. A chacune des fées du pays fut donc envoyée une lettre

Mais le facteur oublia, dit-on,

La fée Lé, la plus vieill' du canton.

qui jura de ne ne point subir cet affront sans ven geance.

A quelques jours de là, la naissance est célébrée dans un festin magnifique. Universelle liesse. Les fées sont présentes. Et le comte, maître de céans, pour se concilier les bonnes dispositions de ces dames, fait déborder les assitttes, assaisonne chaque mets de compliments et de sourires. Que voulez-vous? Les fées sont femmes.

A table table à table

Quel repas délectable!

Chacun sa serviette, son couvert;

L' potag', trois plats et puis l'dessert.


Bonne fée, un peu d'gib'Iote!

Bonne îée, nn peu d'mat'lote.

Bonne fée, un peu d' saucisse aux choux;

Mettez-vous à votre aise

Votre assiette sur vos genoux

Et les pieds su' vot' chaise.

Enfin, faites comme chez vous.

Eperdument l'on festoie. Sur les nez mignons, sur les joues fraîches, au bord des fines oreilles, rosissent des reflets de flambée. Gentiment le vin clapote au flanc des flacons, puis tombe en glougloutant dans les verres. Une langueur aimable, fille de la saucisse aux choux, insinue aux veines des convives une sourde volupté. Et chacun un moment fait halte avant d'aborder les savoureuses sucreries, les friandises crémeuses, onctueuses, fondantes par quoi se doit clore l'inoubliable banquet.

Les mains dévotieusement croisées sur la convexité de sa panse, le comte confiant en l'avenir rêve. Tout à coup l'on sonne.

Et voici qu'au brutal coup de sonnette s'envole toute la joie, la douce joie de tout à l'heure. Le prince dit.

Tantbt comte, tantôt prince, il n'importe.

Et, dès son entrée, l'horrible fée Lé (celle-là même) qu'oublia le facteur, profère contre la nouveau-née d'effrayantes malédictions

Le prince dit « Entrez. »

Mais tout l'mond' frissonne.

C'était. Qui P- D'vinez.

Sur une brouette

La vieille sapajou,

Traînée. c' n'est point chouette (!)

Par un vieux hibou.


Qu'la moutarde me monte au nez, da

A ces mots terribles, le comte affolé, la tète abîmée dans les débris d'un godiveau, exhale violemment sa douleur. Par bonheur, l'intervention des autres fées parvient, non sans peine, à pallier les effets de la sinistre prédiction.

Des années, des années ont passé depuis le mémorable et triste baptême. L'enfant s'est faite jeune fille. Et nul ne saurait dénombrer les pauvres coeurs qu'ont mis à mal son humeur douce et sa grâce à nulle autre seconde. Pour elle, heures et jours s'écoulent limpides comme un ruisseau de mai, si bien que le souvenir s'en est allé de l'horoscope ancien. Pourquoi faut-il que la destinée, elle, n'oublie point? Et voici que, certain soir, la petite comtesse, un peu lasse de sa félicité trop constante et trop unie, déserte le palais, et gagne dans un bâtiment tout proche un ténébreux galetas où file en contrebande, malgré la défense autrefois faite par le comte, une bonne femme très vieille. « Dieu! que c'est donc aimable à voir ce tableau d'humble intérieur, et que ce travail est charmant! » Et ce disant, d'un geste vif et maladroit, elle prend la quenouille pour filer à son tour, et s'en blesse la main.

Crrrac Elle baiss' la prunelle,

Patatil 1 patata

Vot1 moutarde verra.

Plus d' potage

Craignez ma rage

Patati! patata!

Vot' moutarde verra

Je n'ai plus qu'une dent;

Je la gard' cont' cette enfant.

Un fuseau sa main percera,

Et puis elle en mourra.

Ferme la bouche et s'endort.


Là, était pour moi l'épisode émouvant de l'histoire. Jusqu'alors, rien que de plaisant, ou du tragique pour rire. Mais, dans l'évocation de ce sommeil soudain, là-haut, là-haut, dans un grenier, en pleine pénombre d'un crépuscule où commençaient sans doute à voleter de blêmes fantômes, il y avait pour moi un tel charme, d'épouvantable magie, que ce fameux crrrac, par l'aïeule non plus chanté, mais parlé sur un ton d'angoisse, se répercutait jusqu'au plus profond de mon âme. Et pour moi, la scène se passait dans la pénible atmosphère, sous la lumière blond pâle et comme agonisante des cauchemars. Et puis, c'était si lugubre, ce long sommeil, de pleine inconscience, invincible et pesant, tel celui de la mort.

Alors, la chanson elle-même se faisait morne et lente, et s'assourdissait comme si elle eût dû à son tour tout à fait s'assoupir.

Dans le pays, l'endormement figeait tout la belle en son boudoir, la servante en son office, les poules au poulailler, les canards en leur mare, les chiens dans leur niche, et sur les toits, le dos bombé, la queue en demicercle ramenée devant ses pattes, le matou. Partout la torpeur; partout la triste, la muette, la froide victoire du pavot engourdisseur.

On entendait les trompettes

A vingt kilomètres de là.

Et je percevais très bien, àcette heure troublante où grand'mère les évoquait, la voix de ces trompettes puissantes venues on ne sait d'où et, sur l'aile du vent, amenant jusqu'au palais leur funèbre fanfare. Alors tous les trois, charmés et transis de peur, nous nous serrions plus fort dans les bras de l'aïeule. Par bonheur, aussitôt après cette chanson, en venaient d'autres, moins chargées de terreur et de


mélancolie Il pleut, il pleut, bergère, ou bien certaine chanson du plus pur dix-huitième siècle, un peu corsée, dont ni l'aïeule ni nous ne démêlions la finesse canaille; ou bien d'autres très naïves et très folles, celles-là, avec des tra la la, des larifla, des laridondaine, des diguedondaine ou de drolatiques onomatopées.

Et de tout cela émanait une séduction si intense et si continue qu'en nos sommeils souvent des voix inconnues venaient nous chanter les exquises rengaines.

Oh! comme il a dit excellemment, le doux Sully Prud'homme, le cher poète des sensibilités, un tout petit peu malades

0 musique, soleil du monde intérieur]

Oui, même en toi, musique enfantine, musique de rondes, interminables et cocasses complaintes, quelconques tradéridêra pour marmots, quel charme se trouve donc, pour que si l'on vient à t'évoquer la vie passée s'illumine toute? Un philtre est dans tes rythmes primitifs. Mieux que telle babiole, mieux que telle puérile relique jalousement conservée dans quelque tiroir, tu gardes l'âme et le parfum de jadis. Et puis, et puis là peut-être est le secret de ton prestige tu ne peux pas te réveiller en nous sans qu'en même temps reparaisse en notre souvenir fidèle le profil des mamans, le profil des aïeules qui t'ont fredonnée de leurs voix chères pour nous amuser ou nous endormir. José VINCENT.

(A suivre.)


LE ROYAL-SAINTONGE AUX

PAREMENTS FLEURDELISÉS

C'était le plus brillant des régiments de France et son colonel, le comte de Nieu, voulait que les hommes en fussent parfumés et poudrés.

Ils étaient douze cents, ne craignant rien, respectant l'honneur, admirés des femmes, jalousés des hommes. M. de Nieu leur distribuait rubans et dentelles mais c'est en campagne qu'ils se paraient le mieux, estimant que la bataille est un vrai champ de fête.

On les acclamait partout et tous les aimaient. Leur bravoure et leur folie étaient légendaires, bien que les vétérans mal peignés les traitassent de filles, non de soldats. Ils méprisaient cette insulte, y sentant l'envie et sachant que les actes prouvent mieux que les mots.

Leur galanterie et leur politesse étaient dignes de gentilshommes, tant ils savaient les usages de la cour. Aux parades de Versailles, leurs chevaux qui pointaient montraient l'élégance de leurs cavaliers aux pourpoints bleus et rouges frangés d'or.

Le roi Louis XV tenait M. de Nieu en haute amitié à cause de son esprit et de son dévouement; c'est


pourquoi il le gardait à la cour et ne lui permit de regagner le théâtre de la guerre que lorsque lui-même se rendit aux Pays-Bas où l'attendaient les maréchaux de Saxe et de Noailles.

Mais cette faveur fit parler les méchants Or, c'était au camp une senteur de musc et de benjoin des jabots chiffonnés traînaient dans les tentes; des miroirs y étaient suspendus aux hampes. Les hommes, coquets, fleuris, étaient rangés dehors et M. de Nieu, jouant d'une canne flexible qu'il tenait à la main, un à un les passait en revue. Soudain, il s'arrêta et, toussotant, leur dit « Messieurs, les envieux nous disent craintifs parce que nous n'entrons en campagne qu'aujourd'hui. C'était la volonté du roi. Montrons-leur qu'à notre premier jour nous savons mourir! »

Ils se découvrirent et se courbèrent tous devant leur colonel. Ils étaient prêts pour l'attaque l'heure venait d'ajouter un lustre nouveau à leur renom; ils frémissaient, sentant la gloire proche.

Le gros de l'armée se battait depuis deux heures contre les Autrichiens innombrables dont la victoire semblait certaine. Leur aile gauche les soutenait c'était la plus forte ils y avaient abrité les drapeaux pris à la France.

Elle était adossée à une colline aux rochers abrupts et ils ne supposaient point qu'il existât de Français assez téméraires pour l'attaquer par là. La Saar au cours bourbeux protégeait leur flanc.

M. de Nieu disposa ses hommes. Le clairon, vibrant dans l'air limpide, envoya le Royal-Saintonge à la gloire, à la mort, car ils avaient compris la pensée de leur chef.

Ils partirent au petit galop, rythmant leur refrain au son des sabots


Et la belle au gué, gué,

Où donc courez-vous i'

C'est au bal que je vais, vais,

Suivez-moi, mes bijoux

Dévalant de la hauteur, leur vitesse s'accrut; les ennemis étaient masqués par des bocquetaux, ils devaient les surprendre leur vitesse s'accrut. Les chevaux sautaient, culbutaient; leur course devint folle. Aux réserves massées sur les hauteurs en face, ils semblaient une trombe vivante, un ouragan formidable.

Ceux qui regardaient haletaient devant cette folle prouesse, et le vent soufflait en arrière d'eux un parfum de senteurs portait une fin de refrain vez-moi, mes. bijoux

Et leur élan fut tel que huit cents d'entre eux franchirent comme des boulets un dernier ravin. Ce fut alors une clameur sauvage, une clameur de détresse ils pénétraient les lignes ennemies, y portant une œuvre effroyable de mort. Les fers des chevaux broyaient les poitrines, faisaient éclater les crânes. Le sang jaillissait à flots. Les hommes renversés devenaient des loques molles sous le martellement furieux. La mêlée hurlante grandit, devint un carnage sans nom; puis ce fut la panique. Et la déroute, fantôme géant, apparut aux troupes d'Autriche.

Tous, fantassins bleus et chasseurs du Danube, quittant leur poste, jetant leurs fusils, couraient, fuyaient, se cachaient dans les bois, se jetaient à la nage dans la rivière des Vosges.

Un souffle de frayeur folle, un vent de lâcheté les dispersaient devant ces démons de France qu'ils croyaient une nuée, mais qui n'étaient qu'une poignée. La victoire changea de camp les nôtres reprirent,


assurèrent notre triomphe. Et, nimbés dans le soleil couchant, ils virent venir à leur rencontre cent dragons, cent héros, exténués, sanglants, aux blessures difformes, survivants du Royal-Saintonge.

Chacun d'eux portait un drapeau pris, rapportant à la France ses fleurs de lis dorées, et donnant encore une parcelle de gloire à l'éclat magnifique de son renom.

En souvenir de quoi le roi leur fit porter des parements fleurdelisés au pourpoint et voulut que, durant deux années, chaque soir, dans un roulement de tambour, en toutes les casernes du royaume, leur action fut rappelée comme exemple aux jeunes soldats.

C'est ainsi que fut gagnée la bataille de la Saar, pour confondre les langues venimeuses.

Tristan DORÉ.


POÉSIES

QUAND L'ÉTÉ S'EST ENFUI

Pareils au vent d'hiver qui roule par les plaines Les feuilles des grands bois mornes et dépouillés, Souvent nous remuons nos rêves effeuillés, Fleurs des anciens avrils dont nos âmes sont pleines. 0 les vieux souvenirs bien-aimés! Comme ils ont En leurs moindres replis la saveur effacée

D'un idéal jadis cher à notre pensée,

La langueur d'un soleil qui meurt à l'horizon! C'est la vie. On s'en va gaiement, et l'on s'enlace; On se parle d'amour; on se serre la main;

Et puis on ne se connait plus, le lendemain. Où donc s'est envolé le nuage qui passe?. Et qu'ils sont loin de nous, ces rêves de vingt ans Dont on a tant goûté l'insaisissable ivresse On change d'idéal ainsi que de maîtresse

L'Automne est là, partez, gais oiseaux du Printemps. L'Automne. On a toujours dans le cœur un automne, Ainsi que l'on a, même au jour le plus joyeux, Une larme d'hier qui brille dans les yeux. Toutchant d'amour renferme un refrain monotone.


L'Avenir. le Bonheur. l'Amour. Voilà les mots Qui nous ont fait marcher sans détourner la tête, Sans regarder jamais la route déjà faite,

Sans s'arrêter une heure à l'ombre des ormeaux. Ah! si Dieu nous laissait recommencer la vie; S'il nous disait « Allez! cela ne compte pas! Reprenez le chemin qui vous mène au trépas. » Comme l'on suivrait peu la route tant suivie! Comme on s'arrêterait au milieu des prés verts, Des bois majestueux, des plaines et des landes, Pour en cueillir les fleurs et faire des guirlandes Afin de parfumer nos douloureux hivers! Quand l'Été s'est enfui, ne vint-il pas l'Automne?. Le cœur n'a pas toujours avril, bourgeons et fleurs; Tout sourire joyeux peut finir dans les pleurs, Car le Temps, d'une main, reprend ce qu'il nous donne. Et l'on aime agiter le foyer qui s'éteint;

On trouve à la tristesse, à la désespérance

Des jours les plus amers une âpre jouissance Quand on jette un regard sur son passé lointain. On s'attarde au soleil d'automne de notre âme; Son sourire fardé n'est qu'une illusion,

Mais du bonheur enfin la seule vision

Fait passer en nos cœurs une nouvelle flamme. Plus encor que jadis son charme est pénétrant Un trouble cru nouveau derechef vient nous prendre, Et l'évocation est plus subtile et tendre

Que n'a jamais été le bonheur le plus grand.


Aussi, comme l'autan, qui roule par les plaines Les feuilles des grands bois mornes et dépouillés, Nous aimons remuer nos rêves effeuillés,

Fleurs des anciens avrils dont nos âmes sont pleines. Et voilà, cher amour, pourquoi je ne ris plus; C'est la raison qui rend mon pauvre cœur morose. Le rosier s'est paré de sa dernière rose,

Un deuil vêt ce jardin qui nous avait tant plu. Que veux-tu? c'est l'automne, et tout rêve a des [ombres.

Sur leur manteau verdi les monts n'ont plus de fleurs, Et le vent, dans les bois, hurle déjà des pleurs, En jetant aux vallons muets les feuilles sombres. Crois-tu qu'on a toujours le rire dans les yeux, Et sur la lèvre, ainsi que l'oiseau qui s'éveille, Un chant à fredonner, comme l'on fit la veille?. Laisse-moi te baiser sur tes cheveux soyeux. Le cœur, vois-tu, parfois, sent une ombre qui passe Comme un long voile noir entre la joie et lui. Alors, le rire meurt, et l'on pleure sans bruit, Désespéré d'aller seul à travers l'espace.

Et même lorsqu'on a dans sa main une main Qui vous aide à filer la trame de la vie,

On songe aux jours passés avec la même envie Et l'on tremble d'angoisse en pensant à demain. Demande à l'arbre où va cette feuille qui tombe; Dis-lui de te conter comment elle naquit

Et combien la berça gaiement ce zéphyr qui L'entraîne, maintenant, en lui cherchant sa tombe.


Tourne vers moi tes yeux. Donne-moi ton baiser. Vois-tu, j'ai peur qu'un jour, de ce même air de reine, Tu t'éloignes de moi, qu'un autre amant me prenne Ton cœur insouciant trop prompt à s'embraser. Oui, je doute et j'ai peur, comme a peur la nature. L'angoisse qui l'étreint étreint aussi mon front. L'ombre vient. Je voudrais du soleil. Que seront Les jours mystérieux de la saison future?. Nous nous sommes aimés et nous fûmes heureux. Pour nous, c'était aussi l'Été. Voici l'Automne. Et mon amour frémit, et mon âme frissonne En le sentant monter sur ton cœur amoureux. Je songe aux jours passés, et ces feuilles jaunies Qui valsent près de nous exaltent mon chagrin. Souris, ma belle aimée, et fais-moi voir l'écrin De tes lèvres, ces seules fleurs jamais ternies. M'aimeras-tu toujours?.

Vois ces œillets fanés,

Ces liserons flétris, ces roses qui se meurent. Dis, les heures d'amour, est-ce qu'elles demeurent Vivantes plus longtemps en nos cœurs fortunés?. Dieu! comme ce jour gris est lourd et monotone! Nous nous aimons. Pourquoi nous attrister ainsi?. Vivons l'heure qui sonne et puis disons merci. Les feuilles jauniront encore, l'autre automne. GUY DE MONTGAILHARD.


JOURNAL DU VOYAGE DE

M. ET DE MUE GERVAIS COURTELLEMONT AU YUNNAN

(Suite)

Demain, nous allons reprendre notre vie errante. Le consul de France m'a exprimé le désir de me voir quitter la capitale avant la fête nationale du 14 juillet. Depuis mon arrivée, il a voulu ignorer ma présence qu'il jugeait susceptible de porter ombrage aux mandarins, et il serait très ennuyé, m'a-t-il dit, de me voir joindre à la colonie française pour la réception officielle. Me voici donc proscrit. Ma bonne volonté, mon zèle à servir la cause française, mon désir d'apporter un peu de lumière sur tant de questions ignorées ou obscures, peut-être mon impartialité dans les jugements que je suis appelé à porter sur ce pays, m'ont rendu la bête noire de ce fonctionnaire irascible et ombrageux.

La fête, d'ailleurs, sera plutôt lugubre, la majorité des fonctionnaires souffrant de l'ostracisme et de l'humeur inégale du représentant de la France. En ce


qui me concerne, je n'ai eu jusqu'ici qu'à me plaindre de ses procédés. Dès mon entrée au Yunnan, il a manifesté la crainte de voir les autorités chinoises interpréter mon voyage d'études comme une tendance à pactiser avec l'élément mahométan contre leur domination.

Les faits lui ont donné tort et mes agissements n'ont provoqué aucune suspicion. Cependant, il a persisté dans ses appréhensions. En vain, lui ai-je objecté mon expérience des voyages, les preuves que j'en ai données dans des pays bien plus fermés, dans des circonstances bien plus difficiles et pour mener à bien des études autrement délicates. Il n'a rien voulu entendre. Les mandarins n'ont pas pris ombrage de moi? Eh bien, c'est qu'ils ont manqué de clairvoyance ou de vigilance, voilà tout.

Mais, était-ce le devoir d'un consul de France de prendre en main leurs propres intérêts et de s'en montrer plus soucieux qu'eux-mêmes? le Il a fait ainsi, cependant, et verbalement d'abord, par lettre officielle ensuite, sous prétexte de dégager sa responsabilité, il m'a signalé à la défiance des autorités provinciales.

Et que firent ces ombrageux mandarins, ce vice-roi si méfiant?

Ils se sont abstenus de toute démarche ou mesure gênante pour moi. Aucune prohibition ne m'a été opposée et on m'a donné un passeport et une escorte pour traverser le Yunnan et me rendre au Se-tchouen. Malgré cette dénonciation injustifiée qui nous prive par le fait de l'unique sauvegarde du voyageur européen en Chine la protection officielle de son gouvernement qui entretient les Célestes dans la crainte salutaire de la carte à payer en cas de dommages ou de violences nous partons très confiants et pleins d'espoir.


Très confiants dans les bonnes dispositions des Chinois à notre égard parce qu'ils connaîtront de proche en proche notre bonne réputation qui ne manquera pas de nous précéder pleins d'espoir, car, bien que M. François m'ait affirmé que « l'ère des explorations et des missions d'études est désormais close au Yunnan », nous sommes persuadés qu'il y a beaucoup à apprendre, beaucoup à faire encore pour nous et pour bien d'autres encore après nous, et nous avons la conviction que nos efforts ne seront pas stériles. On pourrait se demander, au récit de ces manifestations d'un invraisemblable parti-pris de la part d'un agent dont le devoir le plus strict serait précisément de faire le contraire, à quels mobiles il peut bien obéir.

La réponse est bien simple. Dès son arrivée au Yunnan, il se montra pessimiste. Puis, en igoo, à la suite^de sa trop mémorable retraite, M. François poussa un véritable cri d'alarme. Il afficha la prétention de sauver le pays de graves dangers où allait l'entraîner, d'après lui, une politique d'aventures. Depuis, il n'a cessé de fournir les rapports les plus défavorables sur la province placée sous sa juridiction: pays nul au point de vue agricole, aucune importance au point de vue commercial, richesses minières problématiques, densité de population extrêmement faible, hostilité de la nature et des habitants.

Cet agent avait-il, du moins, voyagé, parcouru le Yunnan, observé personnellement l'état de l'agriculture, du commerce, visité les principaux centres d'élevage ? 1

Non point. Il avait fait un premier voyage de Koui-tcheou à Yunnan-sen, puis parcouru à plusieurs reprises, mais dans quelles conditions (!) les onze étapes qui séparent la capitale provinciale de notre frontière tonkinoise.


Or, si l'on considère que le Yunnan est, à peu près, grand comme la France on se fera une idée de la brièveté de ces trajets par rapport à l'ensemble du pays en les comparant à ceux que fait un voyageur venu de la frontière italienne à Mâcon, puis de Mâcon, à plusieurs reprises, à Marseille et vice versa.

Et aujourd'hui, malgré l'évidence même, malgré les témoignages concordants de tous ceux qui, à différents titres, ont été appelés à fournir un avis motivé sur la valeur du Yunnan après l'avoir parcouru, étudié, il persiste dans son opinion pessimiste et manifeste son dépit vis-à-vis de quiconque ne la partage point.

Se sentant soutenu à Paris par un ministre que d'aucuns représentent comme animé d'une jalousie mesquine à l'égard de M. Doumer qui a en mains le gouvernement de l'Indo-Chine, il croit faire sa cour en molestant les agents de sa politique d'expansion, résolument pacifique, bien qu'on en dise, mais active et fière, voulant profiter des avantages de la situation de notre Tonkin vis-à-vis des provinces méridionales de la Chine, afin de pousser plus avant notre action économique et civilisatrice.

Il est un des fervents adeptes de la politique néfaste d'effacement et d'abstention que, depuis Fachoda, l'on nous fait suivre partout, politique négative dont les illusions ne dureront probablement pas longtemps mais qui affermit, en attendant, chez nos adversaires ou nos rivaux, cette conviction que nous sommes un peuple en pleine décadence, diminuant rapidement en nombre et en force comme en valeur morale, politique qu'ils interprètent, qu'on n'en doute pas, comme une preuve de faiblesse plus que comme une manifestation de bon vouloir.


14 juillet.

Un de nos mulets achetés à Mongtze est mort de la morve, et j'ai dû faire l'acquisition d'un cheval pour le remplacer; de taille moyenne pour le pays Im,35 environ- en bon état, cinq ans, les membres solides, je l'ai payé seulement 35 piastres. II est vrai qu'il a une vilaine robe.

Notre personnel est augmenté d'un cuisinier musulman et d'un satellite de même religion. J'ai déjà réuni des collections d'échantillons commerciaux pour l'exposition que je compte faire au retour ils chargent trois mulets, et notre caravane compte maintenant quatorze animaux de bât ou de selle conduits par trois mafous, les mêmes qui nous ont amenés de Mongtze, contents de nous comme nous le sommes d'eux, prêts à nous suivre partout où nous voudrons.

Au dernier moment, j'achète encore un fort mulet i™,40 de taille pour 60 taëls, soit environ 180 francs. Malheureusement il a peur des chariots et, dès le départ, comme je l'ai choisi pour monture, je vais en voir de cruelles avec lui.

Nous voici donc de nouveau en route. Une promenade, cette première étape, qui nous conduit àTa-panchiao, vingt kilomètres à peine à faire dans la plaine *d'abord, puis sur des mamelons maigrement boisés de résineux.

Nous croisons des convois de bûcherons qui portent à la ville de pesantes charges et, aussi, des bandes de porteurs pliant sous le faix de volumineux paniers remplis de volailles. Certains marchent depuis sept journées pour apporter à la capitale poulets ou canards qu'ils y vendront 100 sapèques, soit environ 25 centimes. A chaque étape, ils ont la précaution de donner quelques poignéef de graines aux malheureux volatiles


entassés dans leurs cages, épinettes improvisées qui les conduisent en bon état au marché.

Notre gîte d'étape est parfait, ce soir. Une auberge. peinte à neuf, dans un site charmant. Une pagode pittoresque se mire dans une source d'eau profonde qu'abritent de vieux arbres moussus. Nous y passons une heure délicieuse de rêverie et de charme. A présent, nous voici libres, sur la route libre, délivrés de toutes tracasseries, de tout espionnage; libres de faire notre devoir face à face avec nos consciences, sans tutelle hypocrite masquant un mauvais vouloir certain.

23 juillet.

De grands milans roux décrivent leurs orbes audessus du petit enclos qui entoure notre demeure. Ils poussent un cri plaintif ressemblant au hennissement lointain d'un jeune poulain.

Nous sommes depuis hier à Tong-tchouan-fou, et, grâce à l'amabilité du préfet, logés au Camp des lettrés, bâtiment destiné à abriter, à l'époque des examens, les examinateurs et leur suite. Dans ce vaste édifice, avec cours et jardins, notre petite tribu s'est installée très confortablement.

En attendant la visite du missionnaire, l'excellent Père Bonhomme, qui viendra me chercher pour me conduire successivement chez le sous-préfet et chez le préfet, je repasse mes notes de route griffonnées au crayon sur mon calepin.

Depuis Ta-pan-chiao, nous avons mis huit jours pour arriver à Tong-tchouan, par petites étapes, prenant bien notre temps pour tout observer.

Mes notes de calepin sont très laconiques; les observations spéciales faites aux étapes trouveraient mal leur place ici, qu'il s'agisse de botanique, d'entomologie et, d'une façon générale, d'histoire naturelle,


d'agriculture ou de commerce. Je vais donc transcrire mes seules notes de route; dans leur laconisme, elles suffiront à donner un aperçu des pays traversés. 15 juillet. Nous partons à six heures et demie. Les mamelons boisés continuent jusqu'au beau lac de Yang-line, au bord duquel s'élève la petite ville du même nom, bien placée à l'embranchement de plusieurs routes vers le Se-tchouen et le Koui-tcheou. Marché très animé, malgré la pluie qui commence à tomber quand nous y arrivons, vers quatre heures. Soixante lis de route aujourd'hui. Aux abords de la ville, nombreuses cultures de maïs et de pommes de terre. Campagnes peu peuplées.

16 juillet. Nous contournons le lac de Yangline. Nos montures enfoncent dans la boue grasse des digues. (Oh ces marches en plaine, pendant la saison des pluies !)

Admirablement cultivée, sillonnée de cours d'eau très poissonneux, cette belle plaine en bordure du lac. A chaque pas, des irrigations ingénieuses, norias pour élever l'eau dans les parties hautes, étangs artificiels sur les premières collines pour garder l'eau en réserve, caniveaux de drainage, etc.

Fréquentes averses dans la journée pluie torrentielle pendant la nuit, que nous passons à Yang-kaï, petit bourg où nous sommes arrivés de bonne heure, ayant couvert encore soixante lis aujourd'hui, depuis Yang-line.

A l'auberge, très spacieuse et relativement confortable, j'ai "voulu faire largesse à mes hommes; j'ai acheté et fait tuer un mouton mais nous ne sommes ni en Arabie, ni en Perse où l'on ferait bombance avec pareille aubaine. Mes Chinois, eux, ont fait la grimace; ils auraient préféré un petit cochon, naturellement Ce sera pour une autre fois.

La viande des moutons du Yunnan oriental est


exquise, et nous nous régalons d'un gigot bien rôti. Nous emporterons avec nous une bonne provision de viande fraîche, qui nous promet de succulentes côtelettes, des épaules braisées et des pilafs royaux pour les prochaines étapes.

7 juillet. Nous suivons une vallée non portée sur les cartes, assez peuplée. Le sarrasin y est cultivé exclusivement ses fleurs étendent leurs neiges sur le sol rouge. De nombreux troupeaux de bœufs et de moutons paissent sur les collines.

La vallée se resserre et le pays s'accidente quand nous approchons de Liou-shui-ho, pauvre village de bûcherons, où nous décidons de faire halte, après six heures et demie de marche, nous donnant à peu près 65 lis pour l'étape.

Dans les alentours du village, je remarque de beaux kakis (plaqueminiers) dont les fruits sont déjà de la grosseur d'une noix, des châtaigniers et des lataniers.

18 juillet. La région est très boisée, nous sommes à 2,120 mètres d'altitude; la vallée s'encaisse de plus en plus.

Sur le bord du chemin, des massifs de vigne vierge chargée de fruits, et des halliers de vigne sauvage. Des edelweiss partout. Le temps est très doux, 23° à neuf heures du matin. Nous traversons de nombreux hameaux de montagnards. Arrivés à Kon-chane à midi, nous nous arrêtons, ayant beaucoup à étudier au marché, qui paraît très fréquenté.

/<? juillet. Route très accidentée, nombreux ravins. Nous nous élevons sur la croupe d'une grande montagne, traversant les villages de Shiao-long-tan, aux enclos remplis de noyers, de châtaigniers, de poiriers et de pêchers. Les cultures d'avoine et de sarrasin se raréfient et deviennent plus maigres.

Dans les petits bois de sapins nous ramassons de


beaux cèpes. Nous faisons halte dans le hameau de Tichan, où, à défaut d'auberge, nous logerons comme nous pourrons chez le chef du village. Les braves gens qui nous accueillent font de leur mieux pour aménager le plus confortablement possible leur pauvre demeure.

Nous sommes au bon air, chez de bons paysans que pouvons-nous désirer de mieux? Le petit jardin, derrière la maison, nous rappelle à s'y méprendre, avec ses haies mal entretenues, ses enclos en ruines, le petit village de Brie où, après nos voyages, nous cherchons le calme et le repos. Et c'est un souvenir bien doux qu'évoquent en nous ces lieux agrestes. 20 juillet. Nous sommes dans le carboniférien; les mamelons d'argile rouge, recouvrant les pointements calcaires, s'érodent sous les pluies. Des affleurements de houille se distinguent à l'oeil nu, dans le fond des ravins éboulés.

Les cultures d'avoine et de sarrasin continuent. C'est l'unique récolte de cette région montueuse et pauvre. Les eaux pluviales ne sont pas retenues par les argiles grasses; la terre se dessèche et se crevasse pendant l'hiver. La population clairsemée n'a pas aménagé le sol en terrasses;les croupes sont déboisées par les incendies et ravinées par les pluies d'été. De nombreux troupeaux de moutons et de chèvres y paissent de maigres pâtures.

Traversé le village de Ta-sui-tan, étape ordinaire des voyageurs, gros hameau avec plusieurs auberges, siège d'une ancienne sous-préfecture dont les bâtiments abandonnés tombenten ruines.

Arrivés à La-hi-tou-po, après cinq heures de marche, soit environ 50 lis. Nous sommes à 2,000 mètres d'altitude.

21 juillet. Le pays est de moins en moins habité, les champs d'avoine et de sarrasin de plus en plus


rares. Nous nous élevons encore et franchissons un col à 3,000 mètres. Vue superbe sur le pays que nous dominons de tous côtés. C'est un enchevêtrement, un noeud de montagnes, ligne de partage des eaux de trois bassins fluviaux, une des parties les plus déshéritées du Yunnan, n'étaient les richesses minières de son sous-sol, peu connues mais pleines de promesses. Dans la contrée le cuivre abonde, mais l'absence de forêts pour la fabrication du charbon nécessaire à la réduction du minerai paraît avoir éloigné les Chinois de son exploitation.

Le col franchi, nous descendons rapidement sur un affluent du Yang-tze, dont le sentier suit le lit jusqu'à la plaine de Tong-tchouan-fou. Il disparaît parfois dans les calcaires pour sourdre plus bas de la montagne, en sources vauclusiennes très limpides.

On y pêche des truites exquises dont nous nous régalons ce soir à Tcha-ho-ki où nous couchons gros village, poste de soldats, lildn important, toute la lyre fiscale et mandarinale, araignées dans leurs toiles.

Soixante-quinze lis aujourd'hui.

22juillet. La rivière coule ici à 2,380 mètres au-dessus du niveau de la mer; nous suivons la vallée encaissée où elle se glisse, rapide et scintillante sur les galets. Le sol est couvert de jaunes œillets d'Inde en fleurs. De petits barrages s'échelonnent, détournant l'eau vers de minuscules vergers et d'étroites rizières.

Partis à sept heures de Tcha-ho-ki, nous débouchons à trois heures dans la belle plaine lacustre de Tongtchouan-fou, où nous arrivons après une étape d'environ 70 lis.

Je laisse la caravane à l'auberge et vais rendre visite au R. P. Bonhomme qui vit seul ici parmi ses chrétiens. Il se charge de faire prévenir les mandarins


de notre arrivée. Ceux-ci s'empressent de mettre le Camp des lettrés à notre disposition. Sans regrets, on le devine, nous évacuons l'auberge déjà envahie de curieux obsédants.

Le P. Bonhomme vient présider à notre installation. Quel plaisir pour ce brave missionnaire de revoir une compatriote! Depuis vingt-cinq ans qu'il est ici, il n'en a vu aucune, car aucune n'est venue jusqu'ici, et il en avait presque perdu le souvenir. En revanche, il n'a pas perdu son bel accent du Midi qui sonne clair à nos oreilles et nous réjouit le cœur. Ils sont si français, ces accents sonores des voix méridionales, et ils contrastent tant et si agréablement avec le nasillement chinois

Le P. Bonhomme nous accueille avec une cordialité touchante. Rares sont les Français qui sont venus lui rendre visite en son volontaire exil, admirer les beaux résultats de son magnifique apostolat, de son inépuisable charité. Ses chrétiens l'adorent, et cela est bien naturel, il est si bon et si généreux. Les autorités l'estiment et le respectent sa longue barbe a blanchi dans leur ville, et, jamais, ils n'ont eu le moindre grief à formuler contre lui ou sa chrétienté.

Il est resté à son poste pendant les événements (?) de igoo, et sa quiétude parfaite n'a pas été un seul instant troublée. Signe particulier il n'a pas la moindre arme de défense, pas de fusil, pas même un revolver. Il a mieux que cela il a sa foi, son espérance et sa bonté.

Depuis hier, c'est un va-et-vient continuel entre la mission et le Camp des lettrés. Le P. Bonhomme ne nous trouve jamais assez bien installés, il nous comble ses serviteurs s'empressent à aménager notre petite salle de réception, car il nous faudra recevoir des visites officielles et le missionnaire veut pouvoir être fier de ses compatriotes.


A Tong-tchouan, cesse' la consommation du sel blanc du Yunnan. Il est remplacé par le sel noir, provenant du Se-tchouen, dont les blocs ont des apparences de basaltes. Il s'en fait un grand commerce de détail dans la grande rue qui traverse longitudinalement la ville, de l'ouest à l'est, et dans laquelle se tient un gros marché quotidien.

La population de Tong-tchouan ne compte guère que ip,ooo âmes environ, mais les vallées et les montagnes voisines sont assez peuplées- J'ai pu m'en rendre compte au cours de quelques excursions, et, notamment, dans celle que je fis à Y-tche-ko, pour aller visiter une colonie musulmane dont les notables m'avaient rendu visite à Yunnan-sen.

Il est impossible d'imaginer aspect plus riant que celui de cette vallée de Y-tche-ko, de 40 kilomètres de longueur, au fond de laquelle coule une petite rivière sinueuse irriguant la plaine, verdoyante de rizières et de champs de maïs, coupée de villages et de hameaux qu'entourent de beaux vergers où les pommiers abondent.

Je compte onze blanches mosquées noyées dans la verdure. La plus importante, la grande mosquée qu'habite un jeune mufti, s'élève, ou plutôt tombe en ruine dans la bourgade principale. Elle croule de vétusté et de misère.

On peut voir là un exemple saisissant de ce qu'est actuellement le Yunnan. Agricolement parlant, cette vallée est aussi riche qu'on peut le désirer, riche à souhait, et ses habitants sont lamentablement pauvres et misérables. Les branches de leurs pommiers craquent sous le poids des fruits, la volaille pullule autour des maisons, les champs bien cultivés donnent deux récoltes par an, mais où et comment vendre tout cela? A la capitale? Après sept jours de marche, comme les bonnes gens que nous avons rencontrés, ils vendront


poulets et canards 25 centimes pièce et leurs jolies petites pommes roses, qui rappellent nos pommes d'api, quelques centimes le picul (i).

Quelle somme dérisoire le cultivateur peut-il retirer de cette maigre opération? Il faut cependant acheter fils et aiguilles, chaussures et vêtements, le sel indispensable, payer quelques impôts.

Tel est, à peu près, l'état général de la province, par suite de l'absence de voies de communication et de moyens de transport. Autour des agglomérations urbaines, les cultivateurs trouvent encore un écoulement pour leurs denrées que les fonctionnaires, les commerçants et les artisans leur achètent. Mais dans les campagnes, comment faire s'il est impossible de transporter à distance les produits et sous-produits de ^agriculture? C'est en cela que nos voies ferrées provoqueront une véritable révolution économique et apporteront la prospérité et le bien-être dans ces pays d'où l'abondance des richesses naturelles et la douceur d'un climat privilégié n'ont pas suffi à exclure la pénurie et la misère.

Un trait m'a frappé. Comme il était l'heure de dîner, les notables, à qui j'avais remis une somme d'argent pour la restauration de la mosquée, m'offrirent de faire tuer une chèvre. Je déclinai leur offre sans qu'ils insistassent, d'ailleurs, pour me la faire accepter. Un poulet fut alors tué et on me le servit avec quelques pommes et des galettes de froment. Comme je touchais à peine aux pommes, les assistants se les partagèrent et les dévorèrent avec avidité. Et, cependant, leurs pommiers croulaient sous les fruits. Mais ils se privent d'en manger parce que cette denrée est celle qu'ils vendent le mieux à Yunnan-Sen et qu'ils ont tant de difficulté à se procurer de l'argent qu'ils refrènent leur (t) 60 kilos.


gourmandise et même un peu leur faim. Ils se privent de tout, les pauvres gens, pour réaliser les quelques sapèques indispensables à leur misérable existence. 31 juillet.

Bien vite ont passé les quelques jours consacrés à l'étude de cette région de Tong-tchouan-fou, si intéressante à tant de points de vue et surtout à celui de son avenir minier. Du charbon, du fer, du cuivre, on en exploite un peu partout, mais par quels moyens! Le minerai et le combustible sont transportés à dos d'homme, dans des hottes.

Un riche Chinois, homme avisé, avait fait les frais d'une route praticable aux chariots de bois; il avait même fait construire une forte charrette que traînait une grosse mule et dans laquelle il transportait vingt charges à la fois. Mais la corporation des portefaix et les notables l'ont énergiquement mis en demeure de renoncer à- semblables pratiques, dont l'extension aurait ruiné les porteurs. La charrette fut remisée et la route laissée sans entretien; on la montre maintenant aux voyageurs comme une curiosité.

Mais ceci est déjà de l'histoire ancienne et, demain, des initiatives nouvelles ne se heurteront plus à pareilles routines. Un vent de progrès commence à souffler, brise hésitante au début, souffle impétueux demain, ouragan peut-être plus tard, il faut s'y attendre et, pourquoi ne pas le dire, l'espérer même, car c'est la loi humaine d'évolution et de progrès. Aux hommes clairvoyants d'orienter leur ligne de conduite pour mettre à profit ces forces invincibles et ne pas se laisser entraîner ou briser par elles. Les jours ont vite passé et voici l'heure des adieux. « Je vais pleurer comme une bête quand vous serez partis », nous dit le P. Bonhomme avec son bel accent. Nous aussi, nous quitterons le cœur serré ce


brave et digne homme, laissant à son poste d'avantgarde cette sentinelle perdue.

Les mandarins d'ici se sont fort bien conduits à mon égard. Pendant tout mon séjour, ils m'ont prodigué les marques d'estime et de respect. Aujourd'hui, ils me proposent de m'accompagner pompeusement en dehors des portes où le préfet d'abord, le sous-préfet, un peu plus loin, veulent m'offrir successivement des repas d'adieux. C'est le maximum des politesses que l'on peut attendre d'eux. Je les décline, prétextant la p!uie et je tiens bon, malgré leur insistance.

Ils se confondent en congratulations pour nos bons procédés, me félicitant tout particulièrement d'avoir adopté le costume chinois qui m'évitera bien des curiosités de la part des populations, origine de bien des bagarres, me disent-ils; ils m'assurent que la bonne impression que nous laissons ici effacera, dans l'esprit des habitants, la fâcheuse réputation laissée par de précédents voyageurs européens et surtout par les gens de leur suite.

GERVAIS COURTELLEMONT.

(A suivre.)


LES MIETTES DE LA VIE Sans vouloir médire de Wagner et de ses admirateurs, il est peut-être permis de trouver ces derniers parfois exagérés.

Hors leur idole, pour eux le modèle infaillible, le musicien unique du présent et de l'avenir, ils ne trouvent aucun compositeur digne d'éloges.

Rappelons, à ce propos, une spirituelle satire improvisée dans la seconde moitié du siècle dernier, et transcrite dans le Ménestrel. Elle a pour titre les Commandements des musiciens de l'avenir.

Le dieu Wagner adoreras

Et aimeras parfaitement.

2° Sa musique seule joueras

En t'inclinant profondément.

3° Ses détracteurs tu châtieras

Et sans aucun ménagement.

4. Le voyage de Bayreuth feras

A tout le moins une fois l'an.

Le vieil Haydn tu railleras-,

L'emperruqué Mozart également.

De Beethoven n'accepteras

Que peu de chose. en bien cherchant.

Mendelssohn, tu l'affirmeras,

N'est qu'un élève de talent.

8Q Schumann et Brahms admireras

Les dissonances seulement.

9° Thomas, Gounod, tu blagueras,

Avec dédain, très fortement.


io° Dans les journaux éreinteras

Tous les Français pareillement.

ii° Avec amour tu reviendras

A nos amis les Allemands.

12° Et, cela fait, tu passeras

Dans le monde, pour un savant.

Veuillent les admirateurs du dieu Wagner ne pas m'arracher les yeux pour avoir rappelé avec autant d'irrévérence cet ironique duodécalogue

*•*

a~ x

II n'est peut-être pas sans intérêt de rapporter ici l'origine des noms donnés à quelques-unes des nombreuses divisions des États-Unis.

Le Delaware, par exemple, tire son nom de Thomas Ivert, lord de La Ware, gouverneur de la Virginie. La Géorgie doit le sien au roi George 1 1

La Louisiane fut ainsi appelée par Cavelier de la Salle, en l'honneur de Louis XIV. Comme la NouvelleOrléans rappelle le régent duc d'Orléans.

Le New-York prit cette désignation à cause du duc d'York et d'Albany, frère de Charles II, à qui le territoire avait été concédé.

Le New-Jersey a reçu son nom de sir George Carteret, ancien gouverneur de l'île de Jersey et l'un de ses premiers propriétaires.

La Caroline fut ainsi appelée à cause de Charles IX, roi de France. Une colonie française, chassée plus tard par les Espagnols, s'était établie dans cette région en 1562.

La Virginie fut ainsi nommée en l'honneur de la reine vierge Élisabeth.

Le Maryland rappelle Henriette-Marie de France, la femme du malheureux Charles I".

Le Rhode-Island a pris son nom d'une île de la baie


de Narrogansett qui présente une certaine analogie avec l'île méditerranéenne de Rhodes.

La Pensylvanie rappelle le chef des quakers, William Pensy.

Terminons cette énumération par un nom gracieux, celui de la Floride. Cette presqu'île fut découverte par un Espagnol, Juan Ponse de Léon, le dimanche des Rameaux (en espagnol Pascua florida) Pâques fleuries) de l'année 1572.

C'est vers le dixième siècle que s'introduisit en France l'usage des surnoms tirés, pour la plupart, de qualités physiques ou morales ou de professions exercées. Rappelons, à ce propos, les surnoms des ducs de France Robert le Fort, Hugues le Blanc, Hugues l'Abbé, Hugues Capet.

Dans les correspondances diplomatiques, on se servait autrefois de quantité de sobriquets.

En voici quelques-uns qu'Henri IV et le maréchal de Villeroy, son ministre, employaient volontiers dans les missives échangées avec le président Jeannin, ambassadeur de France en Hollande

Le roi de France y est désigné par des surnoms multiples tels que le maître de bouton, le sergent, le mari de la rose, le père de l'œillet, le maître de l'espérance, etc., etc.

M. de Villeroy, secrétaire d'État des affaires étrangères, y reçoit le joli surnom d'espérance.

Les Français s'appellent les gens du bouton. Le président Jeannin y est surnommé le sycomore.

Le prince de Condé s'appelle le Vert.

L'empereur d'Allemagne, le krase.

Les princes allemands, les gens du pourpoint; l'empire d'Allemagne, le bal.


Le roi d'Espagne, le mari de l'étalon, le poulain; l'infante d'Espagne, le grand cheval; les ministres d'Espagne, les gens de la jument; les archiducs, la Buglose.

Les Anglais sont nommés les asperges; le roi d'Angleterre, le fruit, le père de la poire, le verger; le prince de Galles, la poire.

Le duc de Savoie reçoit la dénomination peu flatteuse de serpent.

Citons seulement, en respectant l'orthographe de l'époque, cette phrase d'une dépêche adressée par Villeroy au président Jeannin

« Je vous prie d'y penser, estant certain, si la Buglose voulait nous croire, que nous la rendrions jouissante bientost d'un repos très assuré et n'aurait cause de redouter les coups de pied de la jument; mais elle est trop craintive et engagée au poulain pour franchir le saut. Néanmoins, il faut penser à tout, car, certes, je n'espère pas que le mari de l'estalon change de propos. »

L'usage des surnoms passa rapidement du langage des diplomates à celui des salons.

Le Français, né malin, s'en servit souvent et s'en sert encore parfois avec une ironie cinglante.

a~ a~

Les grâces félines de la femme française n'ont pas toujours eu d'attrait pour nos a amis et alliés » d'aujourd'hui, les Russes. Témoin, ce mot cruel et malheureusement trop juste du tsar Pierre le Grand. On lui demandait, au retour de son voyage dans notre pays, son opinion sur les femmes françaises « Je ne m'y connais pas en peinture », répondit-il. BIXIOU.


LE

SALON DES INDÉPENDANTS Le peintre qui ne saurait payer roo francs par jour, ou qui ne dispose pas d'influences considérables dans le syndicat Carolus Duran ou le syndicat Bouguereau, ne peut exposer qu'aux Indépendants. Ce Salon, le seul abordable pour les jeunes artistes, représente donc une utilité indéniable. On reçoit tout, oui; et il y a des envois d'après lesquels les médecins aliénistes signeraient un bon d'internement, sans hésiter. Après les fous, il y a les malades très nombreux; un clinicien d'ophtalmologie ne perdrait pas son temps. Les maladies de la vision ont ici leurs surprenants reflets. L'un ne perçoit pas les demi-teintes, et l'autre réduit sa palette à des tons purs qui vibrent comme ceux des devantures chez les marchands de couleurs. Ces cas s'appellent gravement des théories; il y a des maîtres et des disciples pour la dissociation des tons et l'abolition des couches d'air. On trouve toujours le tableau pour rire aux Indépendants mais il y a aussi le bon tableau, tel qu'on le fait de nos jours, le paysage bien vu, rendu avec justesse, et auquel il ne manque que le style.

Le visiteur ne s'explique pas la présence de certaines insanités, faute de connaître le caractère de l'espèce peintre, qui a pour instinct majeur l'injustice. Rien d'effroyable comme le libre propos d'un artiste sur ses confrères c'est le chant du scalp autour du poteau de torture. La suppression du jury constitue le


prestige des Indépendants car un jury, en réalité, représente un syndicat d'intérêts.

Je me demande pourquoi on donne à l'Union des femmes le Grand Palais, tandis que les Indépendants se morfondent dans une serre humide, au jour blafard. Il y a cependant plus de talent chez ces derniers, et s'ils sont baroques souvent, ils ne présentent pas la même stupidité de sempiternelle fleuriste. Si un novateur doit surgir, il paraîtra dans cette cohue où le visiteur aisément se donne la joie de faire le connaisseur s'indignant aux choses caricaturales, approuvant ici et là, sans être gêné par une cimaise de peintres patentés, tous également incontestables.

Tels numéros de l'Union artistique ne dépareraient pas le côté horrifique de ce salon le Maréchal Vénitien de M. Roybet, la Poupée de M. Bonnat tiendraient leur place grotesque même aux Indépendants. On peut rire, sans doute, mais sans exagération, car bien des augures, en très hauts lieux, donnent aussi sujet à une hilarité légitime.

La Sainte Famille de M. Matisse, d'une tonalité somptueuse, produit beaucoup d'effet. En approchant, on ne trouve pas que le saint Joseph ni la Vierge correspondent à la notion chrétienne, et il y a quelque confusion dans les figures; mais il ne faut pas s'arrêter à ces détails. D'un diapason singulièrement élevé pour le lieu, mais un peu bas pour le sujet consacré à travers les siècles par tant de chefs-d'œuvre, ce tableau reste un des meilleurs du lieu et le seul qui prétende à un caractère religieux.

On dirait que l'atelier ne lit plus. Cherchez parmi les cartons un Musset, un Lamartine, vous ne le trouverez pas. A l'époque romantique, le poète était l'ami du peintre; aujourd'hui, la musique remplace la lecture et je n'en vois pas d'heureux résultats. Wagner n'a inspiré que deux hommes Fortuny et Eguzquiza. Quant à l'oeuvre allemande, elle s'incarne en M. Thomas. Celui-là, dessinateur ordinaire de Vahnfried, nous réconcilierait même avec la. Poupée de M. Bonnat. Peut-être sommes-nous en présence de gens sem-


blables à Mürger. On sait que ce mince écrivain ne lisait pas pour conserver son originalité. Le temps n'est pas favorable aux lyriques on oublie le centenaire d'un Decamps. En parle-t-on, les restrictions abondent comme si nous possédions une légion de maîtres et qu'il nous fût permis de faire les renchéris. Quel vivant serait capable d'une Bataille des Cimbres ou de V Histoire de Samson?

Je croyais trouver ici deux oeuvres qui auraient singulièrement haussé l'exposition les Sacrements de Dalbanne et le Saint François d'Assise de Vulliaud. Ces deux jeunes artistes, de l'école lyonnaise à laquelle nous devons Chenavard, Jamot, Puvis de Chavannes, continuent la noble tradition rhodonienne. Leur art ne saurait plaire au même public qui admire les impressionnistes, mais il s'impose par une exécution scrupuleuse. Ceux qui s'autorisent de l'excellence des idées pour mal exécuter déconsidèrent l'idéalisme. Rien ne supplée à l'exécution, et plus l'oeuvre s'élève dans le domaine de la conception plus il faut qu'une technique exemplaire se manifeste. Les Sacrements de Dalbanne sont des compositions au trait à la fois plastique et symbolique, d'une ligne sûre, heureuse, souvent magistrale et le Saint François de Vulliaud donne une noble version du frère séraphique. On verra sans doute ces œuvres aux Salons du printemps leur mysticité plaira comme un rafraîchissement. Les peintres ne se doutent pas de l'ennui qu'on éprouve à retrouver la vulgarité du tous les jours dans l'œuvre d'art. Vraiment, on ne va pas voir de la peinture pour retrouver la face, la loge et l'atmosphère de son concierge, et combien ne nous montrent pas autre chose et s'étonnent de ne pas plaire!

M. Jeaneau continue ses études de femmes complexes et cherche des expressions troublantes. Il les trouve, ce qui est un point mais il s'arrête au masque et ne creuse pas les traits par des modelés intentionnels. Son type de femme fatale gagnerait à être circonstancié par un travail minutieux d'épithètes, de ponctuation, de soulignement. Au cadre qui réunit


deux femmes décolletées, les formes manquent d'épaisseur et de densité ce sont d'attachantes apparitions et non des êtres réalisés. Cet artiste parfaitement doué et dont l'orientation est noble doit faire un effort encore pour atteindre le point de sa véritable puissance. Ses créatures de rêve, poétiquement conçues, gagneront en intensité le jour où d'un pinceau plus minutieux il décrira leurs singularités. Il faut noter un progrès sur l'an dernier les fonds restent à leur plan et n'usurpent point en valeur sur les figures d'où résulte un style plus artistique parce qu'il est moins peintre.

Les visages de femmes de M. Darbour ne sont pas jolis, mais singulièrement vivants et curieusement construits. Il y a tel sourire sans autre grâce que sa réalité qui arrête l'attention, par l'accent réel et bien pris sur le vif. Pourquoi n'avoir pas choisi des minois plus agréables ? En peinture, au moins, une femme doit être jolie, et si le modèle n'offre pas cette joliesse littéralement, l'artiste doit la créer par harmonisation intentionnelle.

Brunelleschi Quel nom formidable. On le lit au bas d'un panneau en hauteur où se pressent deux jeunes Florentins d'un accent à l'Alma Tadema, moins la sûreté de construction.

Entrez dans n'importe quel musée; les œuvres d'une époque ont un air de famille qui l'emporte sur la différence des sujets. On est en présence d'une école, c'est-à-dire d'une génération qui a étudié selon certains principes, et le médiocre reste supportable; le poncif joue le rôle de la grâce suffisante. Aujourd'hui, et surtout aux Indépendants, on dirait l'assemblée des peuples et même des peuplades et que la Polynésie expose à côté de l'Académie Jullion. L'individualisme règne, soit! Mais aux meilleurs temps de l'art, les individualités étaient rares, et la masse des producteurs humblement s'appliquait à suivre une méthode. Le contemporain veut tout créer, sa vision, sa ligne, sa couleur, sa touche et à force d'éviter de faire comme on a déjà fait, il fait comme


on ne devrait jamais faire. Il marche sur les mains et se mouche avec son pied procédés incommodes et qui constituent une douteuse originalité. Mieux vaut ressembler à un ancêtre que de ne ressembler à rien.

Le nu, qui est le thème essentiel des arts du dessin, a peu d'interprètes, et ceux qui s'y adonnent n'ont point d'autre souci que de reproduire l'éclairage de leur atelier. Au lieu de voir dans un corps un prétexte à des lignes pures ou caractéristiques etàune coloration harmonieuse, ils n'y cherchent que des reflets de hasard, insignifiants et instables.

On doit, avant toute chose, fixer le contour d'une forme; et ni M. Hanriot, ni M. Gueroult ne s'assujettissent à cette règle.

M. Petit-Jean et M. Druard ne témoignent d'aucune recherche plastique. La crainte de tomber dans le poncif entraîne le peintre à une réalité assommante et plusieurs font laid pour éviter la fadeur ou le déjà vu, et parlent nègre par effroi des lieux communs. La Fillette en chemise de M. Chateignon, timide esquisse à peine galante, n'évoque point le souvenir de Greuze.

M. de Cramer s'efforce de refléter de l'âme sur ses traits de femme; mais il choisit mal ses traits. La tête de femme de Desgenetais peut passer pour tête d'expression, encore qu'indécise et d'une tendance plus musicale que pathétique.

M. Erdès a réalisé une jolie étude de blonde; les yeux sont traités avec un sentiment de douceur suave.

Sur un oreiller se détache une tête juvénile de M. Mouclier, qui fait penser à un personnage romantique.

M. Valton est sympathique et sage parmi ses dévergondages extrêmes. Ses Saisons, sans accent personnel, sont estimables, surtout quand on voit tout auprès V Alchimiste de je ne sais qui, déplorable toile où un vieux cabot nu jusqu'à la ceinture à la façon des boulangers sourit stupidement au visiteur.


M. Bonnefoy consacre un triptyque au vieux thème de l'Enfant prodigue. Au premier panneau, la scène se passe bêtement dans un restaurant de nuit mais le second offre quelque intérêt la distinction du prodigue gardant les pourceaux. Ce qui reste en lui du joli homme n'est pas mal rendu, et le mouvement effondré du retour pénitent ne me déplaît pas.

Ailleurs, on se lasse des artistes tranquilles ici, au contraire, on les apprécie en voyant M. Cariot lutter contre le soleil et faire vibrer les couleurs, comme par gageure, à notre déplaisir. Les pochades de M. Misnat, d'une verve brutale, évoquent des gesticulations de music-hall ce sont des ébauches d'esquisses. M. Denys Valerand a bien saisi l'heure où on casse la croûte aux champs; et ses deux paysans du Midi ont un accent de terroir.

Les Bretons de M. Chapuis, d'une bonne mimique gauche et grave, évoquent cette race si différente de toutes les autres et qui va s'éteindre.

Les paysannes de M. Korockansy satisfont au goût de littéralité. Pourquoi se plaît-on à représenter le plus bas étiage de l'espèce ? On sait aujourd'hui, et le réalisme a rendu au moins ce service, que l'homme de la plèbe occupe moralement une place intermédiaire entre l'homme et l'animal, et que le paysan honnête, poétique, moral, est une imposture insigne. M. Raust n'a pas toujours pointillé même sous cette touche singulière, les trois jeunes filles qui vont au bois gardent leur ligne nette, la grâce du visage et de l'accoutrement. Au moins, ces demoiselles sont jolies et ne descendent pas de Montmartre. L'ombre de vulgarité projetée par la célèbre butte commence à se dissiper et c'est un soulagement.

M. Camouin expose une tête de femme assez difficile à commenter, mais qui prouve, comme l'étude de M. Gigoult, que la sexualité inspire encore de la recherche et qu'il faut accepter cette dixième Muse, à défaut d'une des neuf, à moins qu'on ne veuille donner à Erato ce que les Allemands ont lourdement appelé « la volonté de l'espèce ».


Les expressions féminines de M. Germagne intéressent elles ne vont pas jusqu'à la poésie, mais elles conviendraient au roman.

N'est-ce pas étrange qu'au moment où la science se spiritualise par le cours de ses découvertes, le matérialisme s'empare du domaine artistique et y règne, morne, laid, infécond?

Ce qui vaut aux Indépendants, c'est le paysage. J'ai déjà signalé le talent de M. Maglin; les effets de soir, de M. Ch. Lemaire; les aquarelles de Bièvre, de M. Casse; les sites, de M. Delahague; les effets de nuit, de Mlle Alice Pléla; d'autres paysages encore de M. Mennegay et de M. Gazay; les notations très vibrantes de M. S. Frère, un délicat notateur des impressions vespérales. J'en pourrais citer d'autres, également méritants, mais sans les différencier. Ils voient bien sans être des voyants; ils rendent avec justesse sans mattrise. Ce serait excessif de les louer et injuste de ne pas les signaler. La bonne moyenne deviendra de jour en jour la formule de l'époque. Un niveau se produit parmi les talents, conséquence d'une production énorme et où la vocation ne joue aucun rôle.

M. Prunier a des dessins de chantier tout à fait remarquables, d'une bonne perspective linéaire. Par vingt fois j'ai éprouvé l'impression qu'on a, au passage d'un séminaire, des gars qui se font prêtres pour devenir des messieurs. Ici, ce sont des gars qui se sont faits peintres pour une raison aussi esthétique.

Les Indépendants pourraient accroître l'intérêt de leur exposition en groupant les ouvrages par catégories, réunissant les pointillistes, rassemblant les empâteurs, séparant les impressionnistes des autres. Cette distribution en chapelles aurait divers avantages, et d'abord d'éviter à beaucoup l'espèce d'ahurissement que produit la juxtaposition d'une chose à la Bouguereau et d'une autre à la Signac. La Chambre a une gauche, une droite et un centre, et même une extrême gauche et une extrême droite. Ces divisions parmi les


artistes ne nuiraient à aucun le visiteur irait selon sa préférence aux modérés ou aux anarchistes. Quant au Barco-Keba, au fils de l'Etoile, qui doit donner une direction à l'école française, il se montrera peut-être l'an prochain. Actuellement, je certifie qu'il n'a point paru.

L'UNION DES FEMMES

PEINTRES ET SCULPTEURS

Jusqu'à nos temps, la femme artiste était une exception elle s'appelait Rosa Bonheur; on lui donnait pour aïeules Mme Vigée-Lebrun, Rosalba Carriera, Angelica Kauffmann et Elisabeth Simoni.

Aujourd'hui, elle a son Salon.

L'homme artiste est venu à produire des choses si faciles, si petites, si quelconques, que femmes, filles, sœurs, des maisonnées entières ont saisi le pinceau. La nécessité et le désœuvrement expliquent les autres vocations.

Prudent et sec, le contemporain redoute également les charges d'un ménage et les suites d'une passion. L'époque manque d'épouseurs et même d'amoureux, et l'art s'enrichit de cette double pénurie. Le niveau esthétique ne s'est pas élevé, mais le niveau amoureux s'est abaissé.

Le génie artistique blasonné par l'androgyne syn thèse des formes se compose de facultés mâles l'ordonnance, le style et la ligne; et de facultés féminines l'impression, le pittoresque et la touche. Du jour où les hommes ne montrèrent plus que les secondes, les femmes pouvaient venir. Elles se sont élevées, dit-on; non pas. Les hommes ont baissé.

Des fleurs, des fleurs sans nombre font de la cimaise un parterre à peine interrompu par des envois de marées et autres natures mortes. Pas un sujet, ni chrétien, ni païen, ni romanesque; pas un souvenir de lecture, à ces murs les plus prosaïques de l'année pic-


turale si peu lyrique; pas même une recherche dans ce qu'on appelle l'art décoratif. Des portraits et des paysages, et quelques curieux effets d'intérieurs dans ce dernier genre tout intime, il faut citer Mme Blottière, qui a le sens des choses vivifiées par l'habitude et qui rend bien l'atmosphère morale dans son coin d'atelier. Ses deux autres envois de même sentiment méritent l'attention par des qualités de rendu.

Parmi les paysagistes, Mme José Pillon se distingue sa touche vigoureuse et juste nous représente un coin sauvage de Bretagne, le Soa'r à Creach' A ndéro et la Crique de Bertole, avec de l'intensité. L'impression juste s'exprime par une touche large et sûre et les cadres de cette valeur ne sont légion ici.

Mme Darmsteter, Mme Huillard poussent le portrait de femme vers l'expression; mais la meilleure étude, une tête effarée et jolie, porte le nom peu connu de Burgkan; la tonalité originale, la recherche de ligne, témoignent d'un véritable tempérament. Louons encore les deux blondes dans un paysage de Mlle Sauger, qui semblent le morceau supérieur d'un bon tableau et puis, soyons silencieux, afin de satisfaire à la justice. Il y a tant de choses qui se valent entre elles, sans rechercher ce qu'elles valent isolément, qu'il faudrait citer cent noms, sans autre motif qu'une partialité gratuite ou le hasard de la mémoire.

Si la variété féminine se sustente de cette idée: que beaucoup des présentes œuvrçs ne détonneraient pas aux grands Salons, on l'accorde. Mais si l'Union des femmes peintres et sculpteurs prétend représenter autre chose qu'une production moyenne, à peu près honnête; si ces dames secroient desartistes, il faut alors prendre à témoins toutes fleurs, et Dieu sait s'il y en a à ces murs, et, en murmurant le proverbe persan, reprendre le chemin de ses affaires ou de ses plaisirs, qui ne sont pas plus quelconques ni misérables que ces travaux sans âme, ces ouvrages de l'œil et de la main.


L'EXPOSITION RENÉ PIOT

(CHEZ GEORGES PETIT)

II convient de signaler parmi les expositions individuelles celle de M. René Piot à la Galerie Petit, car elle caractérise la double tendance contemporaine, le souvenir des maîtres et la recherche d'un procédé nouveau. tlève de Gustave Moreau,et par conséquent d'une haute esthétique, M. Piot est aussi d'un modernisme ardent.

Son exposition, dureste, oppose des études vibrantes où la couleur règne comme une favorite et des copies de primitifs faites avec une véritable piété. Personne n'a mieux étudié la chapelle des Espagnols que M. Piot, et cependant il subit les influences contemporaines. Mystique au cloître vert, il est tout moderne à Paris. Tel quel, c'est une des plus intéressantes individualités de l'art contemporain.

PÉLADAN.


CHRONIQUE MUSICALE LE PAPE ET LA MUSIQUE RELIGIEUSE Le pape Pie X a donné récemment, sur la musique religieuse, une instruction fort importante et non moins raisonnable, qui a suscité de vives polémiques. Je voudrais examiner ici les dispositions principales de ce document et, sans jouer au prophète, chercher ce qu'on en peut attendre. La musique religieuse est encore une province considérable de l'art musical, et lorsqu'on se rappelle le rôle prépondérant des papes Marcel II et Pie IV sur la renaissance palestrinienne, on ne saurait, quelque croyance que l'on partage ou qu'on ne partage pas, regarder comme négligeable une consultation, touchant les mêmes matières, donnée par leur successeur actuel.

Je dis à dessein une consultation, car la musique religieuse est bien malade, et Pie X, avant de proposer des remèdes, commence par dénoncer le mal, par en mesurer l'étendue; par en déterminer les caractères, la riature, les causes. Ce mal, pour la musique proprement liturgique, c'est l'altération progressive du chant grégorien, et l'oubli de la polyphonie vocale palestrinienne. Et c'est, pour la musique plus libre, l'envahissement de l'église par le théâtre ou le concert. Il n'est pas à Paris de mariage, d'enterrement, de cérémonie tant soit peu distinguée qui ne dégénère en une inter-


minable audition musicale dont le répertoire extravagant dénote chez -les curés, chez les maîtres de chapelle et chez les clients le plus inconvenant mauvais goût. Pas de grand mariage sans la méditation de Thaïs. Or, j'aime à croire que les jeunes fiancées de notre honnête bourgeoisie, au moment de voir bénir leur union, ne sont pas hantées par les réflexions qui étreignaient la courtisane Thaïs alors que, repentante et vieillie, elle cédait à la grâce surnaturelle de Paphnuce. Combien de fois n'avez-vous pas entendu chanter Pie Jesn sur le duo de Samson et Dalila dont les paroles originales sont

Réponds à ma tendresse,

Ah verse-moi l'ivresse.

De même, j'ai eu naguère l'occasion d'entendre, à Saint-Germain-l'Auxerrois, une marche funèbre faite avec le finale du premier acte d'Henri VIII, en sorte que, malgré moi, je revoyais parmi les tentures noires lamées d'argent M. Delmas faisant la cour à Mme Héglon, tandis que se désespérait Mlle Bréval aux prises avec un ut récalcitrant. Bref, les églises tendent à devenir l' « opéra du pauvre », et telle n'est pas assurément leur destination. Il n'est pas mauvais que le pape ait signalé et stigmatisé ce sacrilège. 11 arrive du reste que le sacrilège se produise, si je puis dire, dans l'autre sens je me rappelle avoir entendu, à SaintSulpice, un Agnus Dei plaqué sur l'andante du cinquième quatuor de Beethoven. La chose était, cette fois, beaucoup plus désobligeante pour Beethoven que pour le bon Dieu. Le pape n'a pas envisagé cet aspect de la question, mais ce n'est pas le contredire, tout au contraire, que de signaler cet autre abus.

Tel étant le mal, quels remèdes propose Pie X? En premier lieu, la musique n'est pas l'essentiel des cérémonies religieuses, mais seulement un accessoire. Au


lieu de noyer la liturgie, elle doit rester la servante de celle-ci, et ne pas retarder outre mesure l'ordre des offices. Songez en effet à cette grossière absurdité qu'un Dieu doive attendre, pour s'incarner sur l'autel, qu'un organiste prolixe ou un violoniste filandreux ait bien voulu se taire. Donc il faut peu de musique, mais quelle? Nous distinguerons, avec le pape, entre la musique liturgique et la musique figurée ou libre. La première s'applique aux textes rituels et doit s'imposer pour premier devoir de ne pas les altérer, et surtout de ne pas répéter les paroles au mépris du sens. Or, beaucoup de compositeurs, en écrivant un morceau de musique « sacrée », traitent la prose latine comme Offenbach faisait dans la Belle Hélène

Ce roi barbu qui s'avance,

Bu qui s'avance.

Respectueux du texte liturgique, le chant doit seulement lui donner un accent plus pénétrant, plus profond. De plus, la musique liturgique doit être, autant que possible, universelle, ce qui est synonyme de « catholique». L'Église possède, ou a possédé, un art traditionnel dont la convenance à son objet est parfaite c'est le plain-chant grégorien. Aussi le pape veut-il qu'on en revienne, pour la majeure partie du culte, aux mélodies grégoriennes. Il faut d'abord en multiplier et en répandre les éditions fidèles et correctes, comme celles des bénédictins de Solesmes il faut leur rendre leur place éminente dans les cérémonies publiques, et les rapprendre au peuple, afin que de nouveau il joigne sa voix multiple à celle de l'officiant, puisque l'église est le lieu de la prière en commun. On ne peut rien imaginer de plus raisonnable, de plus sensé, de plus juste, que cet avis dupape toutefois, s'il faut dire ici ma pensée tout entière, je suis convaincu que son instruction, sur ce point, restera


lettre morte, et en voici la raison. L'altération des textes grégoriens n'est pas due seulement à la négligence, à l'ignorance, ni même peut-être à l'affaiblissement de la foi populaire elle tient à une inévitable transformation dans l'instinct musical. Notre langue, notre costume, nos arts ne sont plus les mêmes qu'il y a quinze siècles; la musique a subi une transformation aussi complète et aussi fatale. Les modes grégoriens, les vocalises amorphes du plain-chant sont aujourd'hui, pour l'oreille du peuple, tombés dans une irrévocable désuétude. La musique actuelle, la seule que le peuple puisse apprendre, retenir et chanter, la seule qui soit conforme à des habitudes depuis longtemps héréditaires et devenues instinctives, c'est la musique tonale et mesurée, deux caractères qui sont étrangers aux monodies grégoriennes. Je crois que rien, pas même un désir du chef suprême du catholicisme, ne pourra prévaloir contre cet état de choses. Il en irait de même si les ministres de l'instruction publique des divers pays mettaient au programme des écoles primaires, pour les ressusciter dans la bouche du peuple, le texte authentique de la Chanson de Roland, de la Nibelungensaga ou autres poèmes primitifs. Les scrupules archaïques sont l'honneur de l'érudition ils échappent forcément au peuple, qui n'y comprend rien, et ils ne peuvent avoir sur lui la moindre action. Les bénédictins, la vaillante Schola Cantorum, quelques maîtrises bien recrutées et bien dirigées pourront exécuter des chants grégoriens avec une irréprochable et magnifique pureté quitte à les chanter autrement dix ans après, si les progrès de l'exégèse ont fixé un autre canon rétrospectif; des amateurs, et (tranchons le mot) des dilettantes, où les snobs ne manqueront pas, les écouteront avec respect, avec émotion, avec admiration. Mais jamais plus la masse des fidèles ne collaborera spontanément à ces reconstitutions


savantes. Il faut en prendre son parti, les temps sont passés et c'est un courant qu'on ne remontera pas. Je peux le déplorer; rien ne m'empêchera de le constater, et c'est en quoi je me distingue de ceux qui, sans rendre justice plus entière que je ne fais à Pie X, ont affecté d'espérer pour sa parole une efficacité rédemptrice et évangélique.

En dehors du rituel grégorien, le pape préconise l'exécution des œuvres vocales polyphoniques du seizième siècle, et notamment de Palestrina. Cet excellent conseil ne peut s'adresser, cela va de soi, qu'à un très petit nombre de basiliques et de cathédrales. Dans cette mesure, rien, sinon la routine ou la résistance des fonctionnaires, ne s'oppose à ce qu'il soit suivi. Quant à la musique moderne, d'un caractère moins strictement liturgique, le pape ne la proscrit pas il en règle seulement l'usage avec le plus heureux mélange d'indulgence et de tact. Rien, ni dans la forme, ni dans le rythme, ni dans la mélodie, ne doit rappeler le théâtre. Pas de ces Ave Maria qui ressemblent à des cavatines amoureuses, de ces Sanctus qui sont des airs de bravoure. Surtout pas d'airs d'opéra démarqués, où, sous le texte sacré qu'on y applique, nous continuons malgré nous à entendre leur texte profane original. Voilà Thaïs bannie de l'Église, même de la Madeleine où elle avait si bien l'air d'être chez elle. La musique vocale d'église doit être chorale et cela est fort bien vu, ce genre étant le seul qui convienne à un culte en commun. Le solo, sans être absolument exclu, ne doit pas dépasser des limites modestes. Enfin les voix de femmes sont proscrites les parties de soprano et de contralto doivent être confiées à des enfants. Si rien, dans les canons de l'Église ne s'oppose d'une façon définitive, à cette exclusion, j'avoue qu'elle me paraît un peu retardataire. Mais ce sont là des matières si spéciales et si délicates qu'on


ose à peine y risquer un avis qui ne soit pas conforme à celui d'un pontife infaillible.

Si la musique d'église est vocale, le pape n'interdit pas l'usage des instruments destinés à soutenir et à renforcer la voix. Mais leur rôle n'est que d'accompagner un solo d'instrument ne convient pas au culte puisqu'il ne s'appuie sur aucun texte. Cette défense ne s'applique pas, j'en suis sûr, à certains soli fort brefs et où un instrument, loin de jouer une pièce de virtuosité, se dégage momentanément de l'ensemble orchestral, comme dans le Benedictus de Beethoven. Les instruments à percussion demeurent en dehors de l'église non point, j'imagine, qu'ils éveillent des idées impies, mais parce que leur sonorité un peu brutale choque avec une violence désagréable les murs nus d'une église. Enfin, l'entrée du sanctuaire est interdite aux fanfares, qu'on s'étonne seulement qui aient pu y pénétrer. En tout cela, Pie X ne prétend pas donner un catéchisme de musique religieuse, décider avec une inflexible rigueur quid /as quid nef as il se borne à mettre le goût des compositeurs en garde contre les tentations et les entraînements_profanes qui, peut-être, ne les abandonnent pas toujours au seuil du saint lieu. On n'y pouvait procéder avec une plus ferme modération, et un libéralisme plus éclairé. Seulement, si tout à l'heure je craignais qu'une restauration grégorienne ne put avoir le caractère populaire voulu par le pape, je crains à présent que ses indications relatives à la musique libre n'aient pas plus de succès auprès de ceux à qui elles s'adressent, maîtres de chapelle, organistes et compositeurs. Chacun respectera les instructions du pape, ou croira les respecter, ce qui ne sera pas tout à fait la même chose. Qui donc, en effet, avouerait qu'il a le goût mauvais ou seulement incertain ? Tel brave homme de musicien mettra toute sa foi à composer un


chef-d'œuvre d'effusion pieuse, et ne donnera qu'une fade romance. Et quant au contrôle des prêtres, il restera souvent inefficace par un défaut de compétence qu'on peut reconnaître sans les outrager. Bref, la parole du pape est ici dépourvue de sanction. C'en est assez pour que, tout en étant écoutée, elle ne soit pas entendue. Il n'y aura de pires sourds que les musiciens.

Mais, direz-vous, l'instruction du pape va au-devant de cette objection. Aux musiciens dont l'inspiration ne serait pas assez géniale pour renouveler les formes de la musique religieuse sans en altérer l'esprit, elle montre des modèles le chant grégorien et la polyphonie palestrinienne. A défaut de trouvailles personnelles, voilà des exemples qu'on pourra imiter sans courir le risque de tomber dans le mauvais goût. Peutêtre, mais l'imitation a toujours été un précepte d'art stérile et faux des pastiches grégoriens ou palestriniens (il s'en fabrique) seront dépourvus de sentiment religieux au même point que la plus doucereuse romance. Ils ressembleront à leurs modèles comme Sainte-Clotilde ressemble à la cathédrale de Strasbourg. Ce sera de la musique dévote, soit; ce ne sera pas de la musique vraiment pieuse et religieuse. Telles sont les principales dispositions de l'instruction pontificale. Il y faut voir une manifestation extrêmement opportune, mais dont l'influence sera probablement fort médiocre. Elle a été accueillie en France avec une diversité de sentiments assez curieuse tout ce qui, de près ou de loin, tient à la Schola Cantorum, a exulté. Je comprends l'orgueil légitime de ces messieurs à sentir avec eux l'autorité suprême de la religion catholique; mais je ne saurais partager leur joie sans quelque scepticisme. En face, les maîtrises mondaines, les éditeurs, les fabricants de musique pseudoreligieuse ont crié bien haut que les critiques de


Pie X s'adressaient aux églises d'Italie et non point à celles de France. C'est l'éternelle histoire de M. Josse. Que doivent penser, entre ces deux factions adverses, les gens impartiaux? En premier lieu, qu'avant de crier victoire il faut attendre les effets de l'instruction de Pie X. S'ils sont plus réels que je n'ose jusqu'ici l'espérer, nous devrons alors souhaiter que le pape fasse entendre des conseils analogues aux peintres et aux sculpteurs (si j'ose m'exprimer ainsi) dont on voit dans le quartier Saint-Sulpice et dans toutes les églises les horripilants « Sacré-Cœur », les écœurantes « Assomptions », et les Saint Joseph et les Saint Antoine de Padoue en plâtre peinturluré; ensuite Pie X pourra donner des instructions non moins utiles pour éviter les « gaffes dans les allocutions matrimoniales, et enfin nous devrons demander au Parle.ment un ministre des beaux-arts qui témoigne pour son département de la même sollicitude, de la même compétence et de la même sagesse que le pape de Rome.

JEAN CHANTA VOINE._


LES LIVRES

H. TAINE. Sa vie et sa correspondance, t. II. Le Critique et le Philosophe ( i S5J-/S70 ). Paris, Hachette, igo4.

On est d'abord déçu par la lecture de ce livre. Les lettres qui y sont contenues rebutent par leur sécheresse, leur froideur, leur terre-à-terre. Ni l'homme ni le philosophe ne s'y livrent jamais. On sait que Taine a toujours pris un soin extrême de dérober au public sa vie intime. « Les seules lettres ou correspondances qui pourront être publiées, dit-il dans son testament, sont celles qui traitent de matières purement générales ou spéculatives, par exemple de philosophie, d'histoire, d'esthétique, d'art, de psychologie encore devrat-on retrancher tous les passages qui de près ou de loin touchent à la vie privée. o Même en tenant compte des suppressions qui ont été opérées, le caractère qui se révèle est singulièrement froid, ennemi de l'effusion et de la confidence la vie sentimentale est étouffée par la vie intellectuelle. A ce point de vue encore, on se figurait autrement la correspondance d'un écrivain pendant les années où il donne au public les Essais de critique et d'histoire, les Philosophes du dix-neuvième siècle, la Littérature anglaise, et enfin l'Intelligence. Certes on rencontre, dans ces lettres, des aperçus originaux, des observations intéressantes; de temps en temps, pour répondre à une critique, Taine précise un 'point de vue, ou


résume une théorie. Souvent il indique à un ami l'objet de ses recherches, le plan d'un livre projeté. Mais on chercherait en vain un complément de l'œuvre philosophique, un commentaire qui éclairât la pensée de Taine. Pour beaucoup de philosophes, les lettres sont le trop-plein on y retrouve pêle-mêle les inspirations passagères, les ébauches, les développements, les exagérations même qui n'ont pu trouver place dans l'oeuvre définitive, réfléchie et mesurée. Cet enthousiaste à froid qu'était Hippolyte Taine ne sentait pas le besoin de s'épancher. Quand il avait conçu un travail, méthodiquement il l'exécutait avec ardeur mais avec calme. Sa besogne faite vite et bien il la portait à un éditeur.

Car le côté pratique de la production littéraire apparaît à chaque instant dans ses lettres et on ne peut en savoir mauvais gré à quelqu'un qui dut trouver dans le métier d'écrivain un gagne-pain. Mais sans cesse Taine renvoie ses correspondants à ses livres, à ses articles, s'ils veulent savoir ce qu'il pense, ce qu'il devient. Cet esprit pratique n'allait pas prodiguer dans des lettres privées une « copie » qui pouvait arriver aussi bien à son adresse après avoir rapporté des droits d'auteur.

Lorsqu'on pose ce volume après l'avoir lu, on garde cependant dans l'esprit une image assez nette. On a devant soi un jeune homme fort intelligent et, en plus, « intellectuel », comme on dit aujourd'hui. Il renonce, à vingt-cinq ans, au professorat qui était sa carrière, et vient à Paris pour le conquérir mais c'est un Rastignac de bibliothèque.

Le « monde » n'est pas le terrain où va lutter Taine. Il regarde avec une sorte de terreur qui n'est pas exempte d'envie Edmond About « qui va quelquefois dans trois soirées le même jour ». Toujours il verra d'un mauvais œil les beaux gilets blancs de Prévost-Paradol.

Enfermé dans sa petite chambre de la rue Mazarine, il aligne sur son papier « des lignes noires extraites de sa cervelle pour gagner son pain ». Ces lignes


deviennent des pages, et les pages des articles et des livres. Taine les porte alors aux éditeurs, aux revues, aux journaux. De la Revue de l'Instruction publique il s'élève péniblement à la Revue des Deux Mondes et au Journal des Débats. Il connaît toutes les avanies du métier littéraire articles indéfiniment arrêtés, puis refusés; objections ridicules, échecs et mécomptes de tout genre. Taine les supporte avec la même résignation, la même docilité qu'il avait montrées dans sa carrière universitaire. Il ne s'indigne pas lorsque Hachette lui demande de récrire son essai sur Tite-Live dans le même style que le Voyage aux Pyrénées; il songe même un instant à le faire. Il lui semble que les choses doivent être comme elles sont, et tout de suite il se place au même point de vue commercial que ses employeurs. Le Roi des Montagnes d'About devient pour lui « un ouvrage sur la Grèce à cent francs la feuille ». Il n'est plus question que de lignes, de pages, d'articles à livrer. Obligé dans les premiers temps de son séjour à Paris de donner des leçons particulières, il se surmène. La « bête proteste, la « machine » se détraque torturé par de perpétuelles migraines, Taine est forcé de renoncer à travailler c'est à peine s'il se plaint, s'il éprouve un découragement passager. Quelquefois cependant il a des doutes « Peut-être nous sommes-nous trompés, écrit-il à M. de Suckau peut-être la vraie vie était-elle d'avoir une jolie maison de campagne, de chercher une femme à peu près douce et sensée, de mettre les pieds sur les chenets paternellement et conjugalement, le soir, en robe de chambre.

Mais ce sont des passages. Vite Taine reprend courage, parce qu'il est soutenu par une idée « Ferait-on le métier que je fais si l'on ne croyait son idée vraie ? Non, cent fois non. Mieux vaudrait mille fois être banquier, épicier; au moins on gagnerait de l'argent; on aurait une maison, une famille, le teint frais, et le plaisir de digérer pacifiquement au désert. Nous n'avons qu'une seule compensation, la croyance intime que nous sommes tombés sur quelque idée générale très


puissante qui d'ici à un siècle gouvernera une province entière des études et des connaissances humaines, n C'est l'ardeur de cette conviction qui lui fait endurer tous les mécomptes. C'est cet idéalisme qui relève à nos yeux la trivialité des préoccupations habituelles de Taine. Sa correspondance qui n'est que le journal, souvent sec comme des annales, de sa marche lente et patiente vers l'indépendance matérielle, vers la réputation, nous lasserait si on n'y trouvait un souffle généreux, un véritable amour désintéressé de la science. Dès les premiers moments Taine sait ce qu'il veut tout son travail consiste à « creuser dans un trou toujours à la même place et à s'obstiner à faire ce trou » Dans toute son œuvre on retrouve la même théorie, « l'assimilation des recherches historiques et psychologiques aux recherches physiologiques et chimiques; » la conviction que « tous les sentiments, toutes les idées, tous les états de l'âme humaine sont des produits ayant leurs causes et leurs lois et que tout l'avenir de l'histoire consiste dans la recherche de ces causes et de ces lois ». Lorsque la Littérature anglaise et ï Intelligence ont fait de Taine un homme célèbre et un chef d'école, il doit sortir de son cabinet de travail et aller un peu dans le monde qu'il n'aime guère parce qu'on n'y parle pas « d'idées générales ». Mais il y porte les mêmes préoccupations. Il va observer, analyser, travailler dans les salons, et même dans les casinos et les bals publics. Il se révèle excellent observateur dans quelques notes, annexées par les éditeurs à sa correspondance. Il nous montre Flaubert « un grand vigoureux homme, un peu carré, à grosses moustaches, l'air assez lourd, l'apparence d'un capitaine de cavalerie déjà fatigué, qui aurait pris des petits verres ». Sainte-Beuve « parle doucement, bas, avec insinuation et nuances, avalant certaines syllabes trop franches. Il a quelque chose d'un chanoine ou d'un gros chat méticuleux, prudent. Une tète irrégulière, blafarde, un peu chinoise, crâne nu avec de petits yeux malins et un sourire doucereux, fin. Positivement, il a un fonds ecclésiastique, homme du monde. »


Taine rencontre les Goncourt, et il nous en laisse un portrait qui leur eût été tout particulièrement désagréable « Tous deux sans brillant, un peu empâtés. ils ont été frottés aux artistes. » Mais les Goncourtont remarqué aussi Taine et il est de bonne guerre de rapprocher ce qu'ils en ont dit dans leur journal « Un monsieur arrive, mince, maigre, rêche, la barbe pauvre, l'oeil dissimulé sous ses lunettes; mais sa figure s'anime en parlant et son regard reprend de la grâce en vous écoutant. Il a une parole amène tombant d'une bouche aux dents longues de vieille Anglaise. C'est Taine, l'incarnation en chair et en os de la critique moderne, critique à la fois très savante, très ingénieuse et très souvent fausse au delà de ce qu'on peut imaginer. Il persiste chez lui un restant de professeur faisant sa classe. On ne se défroque pas de cela mais le côté universitaire est sauvé par une grande simplicité, une remarquable douceur de rapports, une attention d'homme bien élevé et se donnant poliment aux autres. »

Ces lignes ont été écrites en 1863 et, sous leur forme un peu satirique, elles correspondent bien à l'impression que laisse au lecteur le second volume de la correspondance. Taine n'a pas encore pris contact avec la vie extérieure. La Commune n'a pas encore éveillé en lui le citoyen et l'historien. Celui qui est « l'incarnation de la critique moderne mène une vie purement spéculative.

Il vit pour les idées générales et il sait les trouver partout où il les cherche; mais il ne les a cherchées encore que dans les individus. Il étudie « l'homme ». Les hommes vont le troubler dans son sommeil critique.

Le portrait de cet intellectuel de génie est tracé en traits profonds dans les pages que nous venons d'analyser. C'est lui qui en fait l'intérêt plus encore que les idées que Taine y exprime.

JULES ARREN.


REVUE DES REVUES LA REVUE DES DEUX Mondes.

La Grande Mademoiselle, par M. Arvède Barine. La Grande Mademoiselle, lasse des plaisirs fatigants de la cour, avait obtenu, par décision du roi et contre le gré de sa belle-mère, la vieille Madame, un appartement dans le palais du Luxembourg. Elle s'y créa un salon, une manière de cour, ce qui était pour Louis XIV chose tout à fait inconvenante.

Dans son salon, il était interdit de jouer aux cartes. Mlles d'Orléans, d'Alençon et de Valois y fréquentaient assidûment, délaissant volontiers leur mère, la vieille Madame, n'ayant qu'à passer d'une partie du palais dans l'autre et y jouissant d'une liberté inconnue auprès de leur mère. On dansait « aux chansons », non pas que les violons manquassent, mais on les faisait taire. Pendant que la jeunesse dansait, les grandes personnes causaient et quels causeurs La Rochefoucauld, Segrais, Mme de Lafayette, Mme de Sévigné, Mademoiselle elle-même, qui menait les idées un peu tambour battant, comme elle menait tout, mais aussi, avec le même imprévu. »

La Grande Mademoiselle faisait profession de a mépriser l'amour et le mariage », bien .que ne songeant qu'à se mettre en un « esclavage » régulier, mais ne réussissant à réaliser les divers projets qu'elle caressa.

Louis XIV se mit en tête de marier la Grande Mademoiselle. Elle avait alors dans les environs de


trente-sept ans. Il s'agissait du roi de Portugal, « gros petit tonneau, à moitié paralysé d'une jambe, goulu et malpropre, presque toujours ivre », et M. de Turenne reçut commission de porter l'antienne. Refus, colère du roi et exil à Saint-Fargeau, puis à Eu sur la demande de l'exilée. Le roi, persistant dans son projet, lui tint rigueur deux années; il finit cependant par y renoncer et lui accorda son pardon sur une lettre fort soumise dans laquelle la Grande Mademoiselle témoignait la joie qu'elle avait de la grossesse de la reine, et qui lui valut la permission « non seulement d'aller faire un tour à Paris, mais aussi d'y demeurer ou de choisir tel autre séjour »

La fille aînée de Mgr le duc d'Orléans l'avait échappé belle, car il n'était pas dans les habitudes du grand roi de renoncer à ses projets ni non plus de pardonner une désobéissance.

LA RENAISSANCE LATINE.

Essai de psychologie alsacienne, par M. Carlos Fischer.

Pour avoir vu une fille d'auberge rousse, un voyageur anglais, d'esprit trop généralisateur, écrivait gravement que dans ce pays-là toutes les femmes étaient rousses. Sont également proches parents de ce voyageur ceux qui affirment que les Alsaciens sont germanisés parce qu'ils ont vu les enseignes en langue allemande, ou bien qu'ils ont la haine du vainqueur pour avoir entendu des habitants de la frontière converser en une autre langue que la langue allemande la police peut interdire les autres enseignes, et le patois ou le français être préféré à l'allemand qui d'ailleurs n'est pas su par tous les habitants des provinces annexées.

M. Carlos Fischer a cherché à comprendre l'âme alsacienne sans s'arrêter aux côtés extérieurs et sans borner son étude à un seul interlocuteur. L'Alsacien


n'aime ni le bruit, ni l'éclat, et la pose encore moins. Il adore sa tranquillité, et des manifestations d'opinion pourraient la troubler. Mais il est réfléchi; il a des préférences, voire même des convictions.

Avant 1887, l'ensemble était protestataire. Depuis, le pays est entré « dans la période de jésistance légale. Avec le temps, par les yeux et par les oreilles, par l'école, le gymnase, le lycée, l'université et le volontariat militaire, par la nécessité de défendre ses intérêts, les nouvelles générations, dit M. Fischer, se sont désaccoutumées de la France, au point de vue national. »

Le protestantisme et aussi les nouveaux chefs allemands du clergé catholique ont aidé à ce revirement. L'Alsacien ne réclamerait actuellement que l'autonomie de sa province; il voudrait surtout avoir les mêmes droits que tous les Allemands de l'empire et pouvoir devenir gros fonctionnaire.

Mais si, depuis qu'ils ont cru comprendre que la France renonçait à toute pensée de revanche, les Alsaciens ont cessé d'être protestataires, ils n'ont cependant pas perdu le pieux souvenir de la douce France, et M. Fischer, d'une plume émue, nous dit que, dans plusieurs familles, où il a fréquenté, aux repas d'anniversaire on épingle encore, devant chaque couvert, « un pelit nœud de ruban aux trois couleurs » Il suffit d'un peu d'eau pour l'épanouissement de la rose de Jéricho d'apparence desséchée et morte; que faudrait-il pour ranimer en Alsace l'amour vivace de la France? Un peu plus de confiance de l'Alsace dans la France.

LA REVUE BLEUE.

Michelet en 1842, d'après son journal inédit, par M. Gabriel Monod, de l'Institut.

D'après les documents qu'il a compulsés et l'étude qu'il a faite du célèbre historien, Michelet aurait été


rien moins qu'un croyant, qu'un chrétien et même qu'un catholique. Néanmoins, M. Gabriel Monod est bien forcé de reconnaître qu'il y avait « en Michelet un fond de mysticisme, un besoin insatiable de percer les mystères de l'au-delà et d'y chercher l'union avec Dieu n.

Comment peut-on admettre que Michelet n'était ni un chrétien, ni même un catholique quand on se rappelle l'hommage ému qu'il rendait au moyen âge, à ces siècles de foi, et de foi agissante, si pleins d'enseignement qui s'écoulèrent de la chute de l'empire romain à la prise de Constantinople, et sa vénération pour l'Evangile. Il ne pouvait être un ennemi de la religion celui qui sut, comme le reconnaît M. Gabriel Monod, a parler de Jeanne d'Arc avec un attendrissement mystique, avec une âme à la fois héroïque, chaste et douce ». Non pas que nous contestions que cette nature poétique, vibrante et mobile aussi, ait eu des aspects déconcertants. Surtout aux environs de 1840, le grand historien traversa une crise d'immense tristesse, de profond découragement, et, naturellement, son jugement et sa claire et saine vision des choses et des hommes s'en trouvèrent affectés. Mais c'est l'ensemble de la vie d'un homme, et non un côté de sa vie, surtout quand il fut incontestablement maladif, qu'il faut voir, et, de cette vue large, il résulte que Michelet fut plutôt un croyant.

LE MAGASIN PITTORESQUE.

Le Lundi des harengs, par M. Ernest Beauguitte. M. Ernest Beauguitte est un chercheur et un érudit, et il narre à ravir. Aujourd'hui il nous conte les démêlés qu'eut l'abbaye de Saint-Hubert, qui existait jadis à Cons-la-Granville, en Meurthe-et-Moselle, à propos de la harouille. On appelait harouille la distribution de harengs que faisaient les moines, au nom de Monsieur Saint-Hubert, le lundi de Carême prenant, à tous les pauvres qui se présentaient, et il en


venait de loin. La distribution fut reçue d'abord avec reconnaissance; puis elle fut considérée comme chose due et les créanciers se montrèrent insolents. Effrayés par les licences que prenaient les milliers de pauvres qui, ce jour-là, prenaient pour ainsi dire d'assaut l'abbaye, les moines obtinrent, le n juin 1613, du duc Henri de Lorraine un décret faisant défense d'entrer au prieuré et d'y commettre des insolences. Pendant quelques années, la distribution ne donna lieu à aucun désordre; mais en 1627 les licences de la multitude reprirent de plus belle et, sur la demande du prieur, l'archevêque de Trèves supprima purement et simplement la harouille. Ce fut alors au baron et haut justicier de Cons de se plaindre ce seigneur saisit le parlement de Saint-Mihiel, soutenant qu'on n'avait pu sans son consentement abroger une obligation contractée par le monastère envers ses prédécesseurs, et un arrêt de 1729 rétablit la harouille, mais exclusivement en faveur des villages de la baronnie de Cons. De guerre lasse, l'abbé négocia avec le baron, et la fameuse distribution de harengs fut convertie en une distribution de trente mesures de méteil aux pauvres à désigner par ce seigneur. Cette transaction fut exécutée jusqu'en 1649; cette année-là, les moines crurent pouvoir supprimer la distribution de méteil, mais au cri de la harouille! la foule envahit l'abbaye et la saccagea. Les moines intentèrent alors au baron un procès qui dura sept années et qu'ils perdirent après quoi, ils se soumirent, et pendant près d'un siècle et demi, jusqu'à la Révolution, ils firent désormais régulièrement les distributions de méteil qui avaient remplacé la primitive harouille.

LA CHRONIQUE DES LIVRES.

La Censure théâtrale à travers les dges, par M. Maurice Duhamel.

Intéressante étude et venant à son heure, puisque la censure a vu récemment plusieurs de ses interdits


levés par le ministère de l'instruction publique et plusieurs de ses autorisations vivement critiquées. La liberté absolue du théâtre et au théâtre ne va pas sans inconvénients. En Grèce on fut obligé d'irtterdire aux auteurs de mettre de simples citoyens en scène et même de critiquer le gouvernement. A Rome, nous rappelle M. Duhamel, chaque pièce devait être soumise à une commission de cinq magistrats. En France, la censure, instituée par Charles VII, fut supprimée par Louis XII, puis rétablie par François I", et confiée, un peu plus tard, au lieutenant de police, et sous Louis XIV à des censeurs spéciaux qui avaient généralement l'esprit assez large. Sous la Révolution, la censure est supprimée en droit; mais, en fait, elle existe, du moins au point de vue politique, et le tribunal révolutionnaire avait la main un peu dure. En 1 800, le Consulat réorganise la censure « préventive et légale », et, depuis, elle n'a pas cessé d'exister, ayant à contenter le pouvoir, le public et les auteurs rôle ingrat qui l'expose à faire généralement un mécontent.

LA Réforme SOCIALE.

Origines historiques des jardins ouvriers. La terre et l'artisan sous l'ancien régime, par M. Louis Rivière.

Rien n'attache plus l'ouvrier que la possession d'un jardin attenant à son habitation. Cette observation, nous dit M. Louis Rivière, n'avait pas échappé à l'ancien régime.

La charte de 1182, concédée à la ville de Beaumonten-Argonne, prévoit que le forain, reçu bourgeois, recevra un terrain pour sa maison avec un jardin. Cette charte, qui assura la prospérité de Beaumont, fut sollicitée et obtenue par un très grand nombre de localités. Nos rois facilitèrent aussi l'exercice de l'industrie à la campagne, où la maison confine à la terre, en


dispensant les fabriques rurales de l'observation des règlements généraux sur les jurandes, et, notamment en Picardie, de simples villages deviennent plus riches que certaines grandes villes. La noblesse aida à cette évolution, particulièrement le marquis de Caulaincourt, le marquis d'Hervilly, la duchesse de Choiseul-Goutfier, la comtesse de Lamotte, le marquis de La Fayette. Aujourd'hui l'ouvrier, parqué dans les grandes villes, a perdu de vue la terre et rien ne le retient plus au sol. Il faudrait le fixer.

François LOISON.


L'HISTOIRE AU JOUR LE JOUR Dimanche 28 février. Bien que les ardeurs de la canicule semblent encore infiniment lointaines en ce dimanche ouaté de neige et gercé de froid, M. Gerville-Réache a présidé, à l'hôtel Continental, une cérémonie qu'on a coutume de voir coïncider avec les rares journées de chaleur de l'année une distribution de prix

Seulement, tous les mioches et les mominettes qui montaient timides et guindés sur l'estrade, hérissée d'habits noirs, pour chercher livres dorés et couronnes de papier vert, n'étaient récompensés ni de leurs aptitudes en calcul, ni de leur zèle en analyse, ni de leur réussite en histoire. C'étaient des.enfants sauveteurs que l'on couronnait!

Parfaitement, des enfants sauveteurs; les plus âgés ont à peine quinze ans. La plus jeune, Marcelle Chauveau, en a sept!! Celle-ci fut blessée récemment, à Clichy, en se jetant au-devant d'une voiture qui allait écraser son petit frère sauvé par cet acte de dévouement intelligent et énergique

On ne leur donne pas de médailles, à ces petits héros obscurs. Ils ont risqué crânement leur vie en se jetant à l'eau, en traversant les flammes, en maîtrisant un cheval emballé pour secourir un des leurs ou parfois même un passant ça leur vaut un livre et on leur récite un discours. Il paraît qu'ils sont trop jeunes pour porter un ruban tricolore, Il n'y a que pour les


palmes qu'on ne connaisse pas de limite d'âge inférieure

Lundi 29 février. A la Chambre, malgré les objurgations du groupe progressiste et même de quelquesuns des amis de son groupe, M. Firmin Faure dépose une demande d'interpellation sur la marine. Bien entendu, cette interpellation, étant désagréable au ministère, n'a pas été discutée. On l'a renvoyée à la suite des deux mille autres qui ne sortiront jamais. Mais les quelques paroles échangées sur la fixation de la date ont donné lieu à une assez inattendue et menaçante intervention de M. Doumer, président de la commission du budget. Au nom de ladite commission, M. Doumer a déclaré que, si le gouvernement ne déposait pas une demande de crédits qui lui permît d'examiner à fond la situation de notre marine, la commission du budget demanderait à la Chambre les pouvoirs nécessaires pour se rendre compte, de visu, de l'état de notre flotte. Ce coup droit dirigé contre M. Pelletan, n'ayant pas été prévu, n'a pu être paré, malgré que M. Combes se soit fait, à la tribune, le zélé défenseur de son collègue. Si bien qu'après avoir affirmé n'avoir aucun crédit à réclamer pour la marine, le gouvernement s'est décidé, dans la soirée, à déposer une demande d'ouverture et d'annulation de crédits, pour ce ministère, à la commission du budget. Mardi l" mars. Malgré les dépêches contradictoires et fantaisistes des agences américaines et des journaux anglais, il appert que la situation des belligérants ne s'est en rien modifiée pendant cette dernière semaine en Extrême-Orient. La flotte japonaise, sans doute plus durement éprouvée qu'elle ne l'avoue, a disparu des eaux de Port-Arthur. Il est probable qu'elle se répare en quelque port militaire du Japon. Quant aux opérations en Corée, elles sont encore, et pour longtemps, dans la période préparatoire. Les Russes ache-


vent méthodiquement leur concentration sur le Yalou. Pour ce qui est des mouvements de l'armée japonaise, on en est réduit aux conjectures. Il est même difficile de donner le chiffre des troupes occupant la Corée. D'aucuns les réduisent à vingt mille hommes, d'autres les enflent à près de cent mille! Le plus franc est d'avouer qu'on n'en sait rien

Mercredi 2 mars. Pour une fois, sais tu? on est agité à Bruxelles. On continue de plaider, au colossal palais de justice, le procès intenté au roi des Belges par la princesse Stéphanie, sa fille, remariée au comte Lonyay, et, pour ce, privée par son père de sa rente annuelle de 50,000 francs.

La parole est à M" Janson, l'avocat de la princesse, et l'éminent maitre en profite pour en dire de sévères à son souverain, à la grande émotion des dames de la ville accourues en foule à l'audience!

Beaucoup des plus intimes conseillers du roi l'avaient supplié d'accorder une transaction à la princesse Stéphanie, pour éviter des débats où l'autorité royale n'a rien à gagner en prestige. Mais Léopold est têtu. Il préfère la chicane judiciaire aux arrangements de famille. Et puis, qu'est-ce que cela lui fait qu'on dise plus ou moins de mal de lui en Belgique? Il n'y est jamais

Jeudi 3 mars. A la Cour de cassation, ouverture de l'instance en revision du procès Dreyfus. Lecture du rapport du conseiller Boyer; aux jours suivants le réquisitoire de M. Baudouin et la plaidoirie de M* Mornard.

Il n'est pas douteux que les débats de la Cour de cassation aboutissent à l'admission de l'instance en revision. Et ce qui est encore beaucoup moins douteux, c'est l'indifférence profonde et générale au milieu de laquelle se déroulent les nouveaux débats du procès qui fut L'AFFAIRE. Il n'y a pas à le nier on ne


vibre plus, on ne s'emballe plus, on ne s'agite plus. On bâille à la lecture des comptes rendus; on sourit de l'ardeur des orateurs, soit avec complaisance, soit avec mépris, suivant une opinion déjà faite et que plus rien ne changera, et on pense à autre chose.

Vendredi 4 mars. Ouverture de l'Exposition agricole et du concours d'animaux gras. La Galerie des Machines est pleine de a veaux, vaches, cochons, couvées » pleine aussi de professionnels de l'agriculture en blouse, en redingote ancien modèle ou en veston modern-style, tous affairés à soupeser des oies grasses, à palper des cochons adipeux, à caresser des bœufs obèses, ou à contempler amoureusement des bataillons de navets géants et des cohortes de citrouilles mafflues. Plus loin, c'est un amoncellement d'effrayantes machines de guerre, enchevêtrement de ferrailles et de poutres où l'on croit distinguer des mangonneaux, des catapultes, des béliers et ce qu'on prend noblement pour le parc de siège d'une armée carthaginoise, ce n'est qu'une pacifique exposition des plus récentes machines agricoles.

Samedi 5 mars. Mort du feld-maréchal de Waldersee à Hanovre. Bien que la carrière militaire du maréchal ait été des plus brillantes, il était plus connu en France par son commandement en chef des troupes internationales pendant la guerre de Chine de igoo commandement beaucoup plus nominal qu'effectif que par les considérables services qu'il rendit à l'armée allemande. Après avoir été l'ad latus du maréchal de Moltke, il porta brillamment le lourd fardeau de sa succession. Anomalies du destin ce chef, dont toute la vie se passa à préparer l'hypothèse d'une guerre contre la France, fut sauvé lors de l'incendie de Pékin par un petit soldat français!


FAUT-IL AIMER? (Suite)

Louise était arrivée «aux Tilleuls » depuis la veille, lorsqu'on lui remit cette lettre. En voyant le paquet qui l'accompagnait, ses yeux brillèrent d'une lueur de triomphe. Elle monta vite dans sa chambre, plaça le précieux envoi dans un petit meuble dont elle portait toujours la clef sur elle. et s'installa dans un grand fauteuil. Elle parcourut la lettre de Gaston rapidement, l'écriture lui était si familière, et des larmes lui vinrent aux yeux. a Trop tard, mon pauvre ami», dit-elle à mi-voix. Cette demande en mariage qu'elle avait si ardemment souhaitée pendant des mois, qui avait été le but de ses plus intimes désirs, le grand mobile de toutes ses actions, venait l'attrister. «Pauvre Gaston, murmurait-elle! Il m'aime, sa sincérité est absolue. et il va souffrir. »

Louise n'était pas femme à s'abandonner longtemps à la pitié; elle avait accumulé trop d'amertume, trop d'humiliations, trop d'ambition inassouvie. L'indifférence du monde l'avait rendue égoïste, égoïste jusqu'à la cruauté, et, avec un grand sangfroid elle se préparait à piétiner sur un cœur saignant «II va souffrir, pensait-elle. Oui, c'est possible. quelques jours; puis, ça passera. Il' est jeune, ardent, plein d'enthousiasme; il fait sur moi sa première expérience, il fera sa seconde sur une autre.» Il lui vint même un sourire en revoyant ce duo d'amour romanesque chanté si consciencieusement, alors qu'il était si peu dans ses moyens, si contraire


à sa nature. « Au fond, continuait-elle à penser, n'est-ce pas de sa part à lui, comme de ma part à moi, une exagération de gestes, d'attitudes et de mots?. Avec cette seule différence qu'il ne s'en est pas rendu compte aussi vite. D'ailleurs, c'est bêtise de vivre toujours dans le rêve; une heure arrive où il faut descendre à la réalité. Certainement, épouser Gaston était un mariage fort convenable. lorsque je n'avais rien de mieux en perspective. Et cependant, épouser un homme si jeune, si faible de caractère, n'ayant aucune situation personnelle, parfaitement incapable de se rendre indépendant, de rompre les préjugés de sa famille et du monde, n'était-ce pas s'exposer à bien des dangers, pour ne pas dire à bien des déboires?. En somme, ce sont les circonstances qui ont tout changé; après une longue attente, elles me sont devenues favorables. Le vent a tourné; je dois en profiter, et n'ayant plus rien à craindre d'une amourette qui s'envolera avec la fumée de mes lettres brûlées, le plus sage est de prendre son courage à deux mains et de rompre le plus tôt possible, » Pendant le voyage de Suisse, un événement imprévu avait, en effet, grandement modifié la situation de Louise.

L'oncle de ses élèves, arrivé à cet âge critique où on se sent vieillir, à ce tournant de vie où tant de vieux garçons ayant la religion du célibat abjurent leurs croyances, s'était laissé aller à l'influence du désœuvrement des vacances, à l'impression pénible d'un commencement de maladie d'estomac, et, dans la solitude des hauts sommets, avait regardé l'avenir. Il l'avait vu teinté de couleurs sombres et avait pressenti le plaisir de reposer ses yeux vieillis sur la tendresse d'un frais visage. A la suite de sérieuses réflexions, il s'était rendu compte qu'une jeune fille de son monde accepterait difficilement de soigner ses cinquante ans; C'est alors qu'il avait pensé à Louise. Ses douces prévenances de jolie blonde, son regard vert et enfantin avaient ranimé les ardeurs du con-


seiller d'Etat, qui la jugea, bien vite, une femme de tête et de cœur, prête à se dévouer, par reconnaissance, à l'homme lui donnant son nom. Un soir, au Righi, sur la terrasse, l'oncle Paul avait laissé percer ses intentions et tout de suite Louise, voyant la chance qui lui tendait les bras, avait mis en oeuvre tous ses charmes, toutes ses séductions. C'était son ambition réalisée, le mari pouvant lui donner la fortune et une belle situation sociale;, les choses n'avaient pas traîné en longueur. Mme de Neuville, mise au courant par son frère, s'était vite résignée et Louise toujours prudente, combinant tout avec ce merveilleux sens pratique qui la dirigeait, avait inventé un prétexte pour réclamer ses lettres à Gaston. Elle se réservait de lui notifier, sous un autre prétexte, la rupture définitive, bien décidée à laisser le temps et le hasard apprendre au sacrifié la vérité.

Lorsque Gaston eût expédié sa lettre, il se sentit tranquille, heureux, même un peu fier. Il n'avait pas un doute sur la réponse et joyeusement se laissa aller au plaisir d'édifier projets sur projets, tous en intime harmonie avec les effusions de son coeur. Les jours se succédaient clairs et brillants; au matin, il prenait son fusil, sifflait son chien, et, par les sentiers étroits, tracés à travers les terres labourées, il se dirigeait vers le bois. Du gibier il n'avait cure; il cherchait l'ombre d'une haie, une couche d'herbe moelleuse, s'étendait là les yeux perdus dans le bleu du ciel et, libre, isolé sur la terre, s'abandonnait à ses rêves faits de douces pensées errantes, au milieu d'un délicieux univers de sensations nouvelles qu'exhalaient sa jeunesse, sa confiance, son ignorance du monde et son amour. Ou, parfois, il faisait des calculs sa lettre devait parvenir «aux Tilleuls» deux ou trois jours avant les voyageurs; en imagination, il voyait Louise lisant avec une tendre émotion; elle n'aurait peut-être pas le temps matériel ou seulement l'esprit assez libre pour répondre de suite et ne pourrait peut-être pas aller, elle-même, le lendemain à la poste; la pré-


cieuse enveloppe resterait quarante-huit heures en route et parviendrait à Tersac le mardi suivant. Il refit ses calculs, oui ce serait certainement mardi. Ah! le délice de ces heures d'attente lorsqu'on ne doute pas! La joie prévue est très loin et cependant on en distingue nettement les formes et les détails; elle vient vers nous et, par avance, on en savoure les charmes, on jouit de l'impression qu'elle produira, elle apparaît et déjà vers elle on tend les bras; mais les heures dernières sont plus longues, plus lourdes à porter, on additionne les minutes qui restent à passer; on cherche à distraire son esprit par autre chose, à employer le temps; puis une impatience un peu fébrile s'empare de vous et naît l'anxiété.

Le mardi vint et passa sans porter aucune réponse de Louise. Gaston ressentit une violente déception, mais toujours plein de confiance il se raisonna, ce serait pour le jour suivant. Le lendemain vint et passa, puis d'autres lendemains. Maintenant, chaque matin, Gaston dirigeait sa promenade vers le village à la rencontre du facteur, son agitation devenait plus profonde et plus large. «Peut-être Louise n'a-t-elle pas reçu ma lettre, pensait-il, ce sont toujours les plus importantes qui se perdent, ou au moins ont des retards. » Il cherchait à se rappeler des histoires de lettres égarées. Il avait bien eu l'idée d'écrire de nouveau, mais il hésitait à retracer ces pages que sa mémoire avait conservées; sa délicatesse se refusait à recopier ce témoignage d'amour sorti chaud de son cœur. Louise pourrait aussi recevoir les deux et cela ne manquerait pas de heurter sa sensibilité. Mieux valait avoir de la patience.

Il dut prendre une résolution il attendrait jusqu'au courrier du .vendredi et, ce jour-là, porterait, lui-même, un mot à la poste et le ferait recommander. Dès ce moment arrivèrent en foule les affres de l'incertain, de l'inconnu. Gaston souffrait de ne pouvoir répondre à la question qu'il se posait à lui-même «Pourquoi Louise n'écrivait^elle pas? ». Il lui vint à l'esprit mille explications qu'il repoussait aussitôt


comme impossibles. Cette angoisse ne manqua pas d'agir sur sa santé, et Mme de Tersac commençait à s'inquiéter de voir son Gaston pâle et triste. Mais elle le savait bien portant et accusait la campagne, la solitude et l'ennui.

Enfin, le fatal vendredi arriva et, à cette limite dernière, le facteur, rencontré pan Gaston sur la grande route, lui remit plusieurs lettres. L'une d'elles était de Louise. Tout en marchant, le jeune homme l'ouvrit sans trembler et la dévora des yeux. Elle disait

Les Tilleuls.

a J'ai hésité, ami, à vous répondre, car je ne puis me décider à vous faire de la peine et je suis profondément touchée des sentiments que je vous inspire. Vous voulez m'épouser?. Mais ce serait folie pour vous et pour moi! Je vous l'assure, la plus grande preuve d'amitié que je puisse vous donner est de répondre non. Pensez à votre âge! Après peu d'années je serai vieille pour vous. Pensez à votre mère! Elle est trop sage pour jamais donner son consentement, et vous devez bien comprendre que ma dignité m'empêcherait d'entrer dans sa famille malgré elle. Pensez au monde! Il dirait «C'est une folie de jeu«nesse, c'est ridicule à vingt-cinq ans on n'épouse pas «une institutrice. On serait capable de prononcer le mot «régularisation», et nous aurions à compter avec toutes les difficultés de la vie. Vous croyez que nous serions assez forts pour les surmonter?. J'ai un doute. Il est beaucoup plus certain que vous seriez malheureux et que j'en serais la cause. Mon ami, non. Dans votre intérêt même, je ne puis pas. Mon passé m'a donné de l'expérience le mariage* est une sainte chose, et les saintes choses il faut les considérer avec calme et les approcher avec respect. et prudence. Le jour où vous serez mûr pour fonder une famille, vous comprendrez mes raisons d'aujourd'hui. Pour le moment, il ne faut pas m'en vouloir, je reste votre amie sincère et. raisonnable. «LOUISE.» D


Tout d'abord, Gaston ne comprit pas la lettre était si courte, le ton était si différent de celles qu'il avait l'habitude de recevoir. Son cœur battait fort et il fut obligé de s'appuyer à un arbre pour la relire. Il passa, plusieurs fois, la main sur son front; il avait un éblouissement; il croyait qu'il allait tomber, que tout tournait autour de lui, que tout s'écroulait. L'impression était si forte qu'il sentait le besoin de penser, de réfléchir et ne pouvait pas. Il rentra précipitamment au château, monta dans sa chambre et plongea dans l'eau froide sa tête brûlante. La réaction se produisit; il tomba sur une chaise et pleura. L'homme jeune sent plus fort le chagrin, et Gaston malheureux, au fond de l'âme, souffrait cruellement. Il relut une troisième fois ce que son imagination était bien près de considérer comme sa condamnation à mort; il comprit que le «non» de Louise était formel, mais il ne voulait pas croire qu'il fût définitif. Il.lui écrirait, irait à Paris, la voir, lui expliquer, la supplier. Gaston ne doutait pas encore. «Elle veut se sacrifier, pensait-il, elle a peur que l'avenir fasse naître des regrets pauvre adorée, je ne t'en aime que davantage, car tu dois souffrir comme je souffre. D

Dans son trouble, Gaston n'avait pas encore ouvert une lettre qui lui avait été remise en. même temps que celle de Louise. Elle était de Mercier, qui annonçait son arrivée pour le lendemain matin. Il voulait, disait-il gaiement, passer quelques jours à la campagne et accomplir un exploit tuer le lièvre unique dont parlent les chasseurs des bords de la Garonne et qu'ils n'ont jamais vu.

Cette visite imprévue était la meilleure des diversions, car les deux jeunes gens s'aimaient beaucoup bien qu'ils ne fussent jamais de la même opinion. Mme de Tersac reçut aussi cette nouvelle avec grand plaisir. Aussitôt après dîner, Gaston déclara qu'il avait mal à la tête et allait se coucher devant se lever de très bonne heure pour prendre Mercier à la gare. Cette nuit-là, le sommeil ne vint pas. Vingt fois Gas-


ton relut la lettre de Louise, vingt fois la douleur transformée en étau lui serra le cœur. Louise. sa Louise adorée disait «non». et par dévouement pour lui. Quelle folie! voulait-elle donc sacrifier son amour et deux vies à d'infimes préjugés. Cependant, en se levant, Gaston était plus calme; il ne pouvait plus admettre ce refus comme définitif, c'était un premier obstacle à vaincre et voilà tout. Le rapide s'arrête à Marmande à peine une minute Mercier sauta du train, déposa sa valise et sa couverture sur l'asphalte du quai et tendit affectueusement la main à Gaston; mais, à ce moment, il fut frappé de la mine défaite de son ami.

Ah mon Dieu, dit Mercier, mais qu'est-ce que tu as?. Tu es malade?.

Non, dit Gaston s'efforçant de sourire, j'ai eu la migraine hier au soir, et j'ai mal dormi. Ça n'est rien. Et toi, as-tu fait bon voyage?

Parfait, répondit Mercier un peu inquiet. Je regrette que tu sois venu; tu aurais dû rester couché. Au contraire, ça m'a fait du bien.

La victoria, qui attendait dans la cour de la gare, emmena les deux jeunes gens; on avait une assez longue route à faire et la conversation courut à bâtons rompus sur tous les amis, sur toutes les historiettes du jour. Mercier portait des nouvelles, qu'il contait bien, d'un ton joyeux mêlé d'un peu d'ironie. Il parla beaucoup, mais sans cesser d'examiner Gaston à la dérobée. Arrivé sur le bord de la rivière, 'à un kilomètre environ du château, il proposa de descendre de voiture et de finir la route à pied. «Il était assis depuis quinze heures, disait-il, et avait besoin de se dégourdir les jambes, Aussitôt, loin de l'oreille indiscrète du cocher, Mercier se posant en face de Gaston, les yeux dans les yeux, lui dit

Je crois que je suis arrivé juste au bon moment. Qu'est-ce que tu as? L'histoire de la migraine, tu peux raconter ça aux autres, mais elle ne me suffit pas, à moi; je te connais trop bien, c'est le moral qui ne


va pas. Voyons, ne suis-je pas là, dis-moi ton chagrin il n'est peut-être pas aussi grand qu'il en a l'ain?

Chagrin! Non, dit Gaston tristement, ça n'est pas ça. Un ennui, une difficulté; tu sais, j'amplifie toujours. D'ailleurs j'ai trouvé la solution. Diable, dit Mercier presque sérieusement, il faut que ça soit grave; c'est une histoire de femme bien entendu, et, pour la première fois, tu me refuses tes confidences.

Je t'en prie, n'insiste pas.

Bon, bon, dit Mercier, comme tu voudras, mais je t'engagé fortement à prendre une autre mine, si tu ne veux pas effrayer ta mère pâle, les traits tirés, les yeux vagues, tu ressembles à un aveugle qui aurait perdu son chien.

Tu es toujours l'homme des expressions justes, dit Gaston en souriant, ma mère sait que je ne suis pas très bien.

Les deux jeunes gens étaient arrivés au pied de la côte, ils prirent un raccourci en suivant un sentier très raide et marchèrent l'un derrière l'autre sans parler. «Qu'est-ce que ça peut bien être? se demanda Mercier. Je suis sûr que Gaston s'est mis dans une mauvaise affaire, peut-être un peu compliquée; et avec son stock de superbes sentiments, de chevaleresques exagérations, il est parfaitement incapable de s'en tirer; enfin, heureusement, je suis là et je ne vais pas laisser son brave cœur dans l'embarras. »

Ils arrivèrent au château et aperçurent Mme de Tersac à sa fenêtre, demandant au cocher où étaient les voyageurs.

Ah! vous voilà, dit-elle affectueusement en voyant les jeunes gens à travers les branches, avezvous fait un bon voyage, Henry? Je suis contente de vous avoir ici, mais quelle idée de monter la côte à pied. Gaston, conduis ton ami dans sa chambre. Comment es-tu ce matin?

Comme ça, j'ai eu la migraine toute la nuit. Mais je ne suis pas bien malade, ne te tourmente pas.


Les deux jeunes gens allaient passer la porte du château quand Mme de Tersac les rappela.

A propos* Gaston, une grande et extraordinaire nouvelle notre cousine de Neuville m'écrit que son frère se décide à se marier, et tu ne devinerais jamais avec qui. avec Mlle Louise, l'institutrice des enfants.

Ah! ah! exclama Gaston.

Mais à ce moment il devint d'une pâleur de cire et fut obligé de s'accrocher à la porte. Mercier le saisit par le bras pour le soutenir. il avait tout compris.

Mon pauvre ami, murmura-t-il'; mais attention, du courage, il ne faut pas que ta mère se doute. Tout en parlant il entraînait Gaston vers la chambre qu'il connaissait déjà bien, celle qu'il occupait pendant ses séjours à Tersac. Il ouvrit vivement sa valise, en tira un petit flacon de cognac et le passa à Gaston qui s'était effondré sur une chaise. Allons, allons, dit Mercier un peu rudement, tu ne vas pas faire l'enfant et te trouver mal pour une femme qui te lâche, ça serait trop ridicule. Tu as raison, murmura Gaston, parfaitement raison, c'est ridicule; mais que veux-tu, la surprise. Comment? tu n'en savais rien.

Rien. et il y a un instant encore j'étais persuadé.

Pardon, interrompit Mercier, ça n'est pas le moment de raconter ton histoire, je suis ici pour plusieurs jours tu auras le temps d'en parler tant que tu voudras, ça nous donnera même l'occasion de reprendre nos discussions favorites; mais, avant tout, je te répète que si tu te laisses aller à ton immense désespoir, comme disaient nos classiques, tu vas effrayer ta mère. On dirait que tu relèves d'une maladie, que tu reviens de l'autre monde.

Au moins d'un autre monde, répondit Gaston avec un pâle sourire; je m'étais perdu dans le bleu et l'idéal, et me voici rejeté violemment sur notre planète. Oui, je connais la théorie; mais j'espère que tes


habitants du bleu et de l'idéal n'ont pas tous des têtes aussi ravagées, et puis, en somme, tu devrais y être habitué, à te transporter de la planète dont tu parles dans la nôtre.

Non, dit Gaston tristement, je n'y suis pas habitué. mais tu as raison, il faut un peu d'énergie; d'ailleurs, maintenant que l'événement s'est produit, je me sens mieux, c'est peut-être moins pénible que l'incertitude dans laquelle je vivais depuis hier. La blessure reste ouverte, mais j'aurai le courage de dissimuler.

A la bonne heure, dit Mercier, comme soulagé d'un poids. Dissimule, nous la soignerons ta blessure. Va te préparer pour déjeuner; nous nous retrouverons, dans un moment, en bas.

V

Tout l'après-midi, installés au grand air de la terrasse, les deux jeunes gens causèrent longuement. Gaston soulagea son âme noyée de tristesse et de larmes en racontant l'âpre roman qu'il avait vécu depuis des mois. Il pouvait parler sans trahir; Louise, au tribunal du monde, n'était coupable d'aucune faute, elle avait menti seulement. Encore sous l'impression des faits à peine paisses, des sensations ressenties, Gaston d'une voix lente, d'un accent convaincu redit son histoire entière avec les plus minuscules détails. Mercier, attentif et profondément intéressé par ce document humain, écoutait. parfois un regret lui venait aux yeux, parfois un sourire d'ironie bridait ses lèvres. Vint un moment où Gaston se tut, fatigué par cette confession si vraie et si douloureuse par ces faiblesses exposées nues et les deux jeunes gens restèrent silencieux les yeux errant sur le passé. Mercier retrouva bien vite la réalité des choses. En somme, dit-il, ton histoire, très intéressante d'ailleurs par l'art que tu sais déployer en la racon-


tant, prouve seulement que si tu es malheureux c'est bien de ta faute.

Comment! dit Gaston.

-Résumons. Tu es en relations journalières avec une institutrice jeune et jolie, tu en tombes amoureux c'est dans l'ordre, et inévitable à ton âge. un peu trop inexpérimenté peut-être. Elle, dont les joies sont limitées, trouve la chose intéressante, et le monsieur à son goût. Quelle devait être la conséquence logique de cette situation? Un «flirt» plus ou moins accentué selon les occasions et le tempérament de la jeune personne; rien de plus. Malheureusement, tu as une imagination débordante qui te fait voir les choses, non comme elles sont, mais comme tu voudrais qu'elles fussent; tu te poses en don Quichotte, en homme à grands principes, tu prends tout au sérieux et elle, intelligente et femme, c'est-à-dire rouée, pense immédiatement à profiter de l'occasion. C'est très simple, très naturel. Elle comprend qu'au lieu de vieillir institutrice d'enfants bourgeois et riches, elle a une chance de devenir Mme la baronne Gaston de Tersac avec tous les privilèges attachés à la charge. Entre deux eaux claires elle aperçoit le gros poisson qu'elle ne cherchait probablement pas et immédiatement prépare sa pêche. D'abord, elle reste sérieuse, froide et un peu loin de toi, pour te donner confiance et avoir le temps de te bien étudier; puis, tout à coup, elle jette le filet et le poisson est pris. Il: faut d'ailleurs avouer qu'elle a procédé avec une habileté remarquable ceci soit dit pour consoler ton amourpropre de vaincu. Le matin de mai, le Petit Trianon c'est une trouvaille, et le baiser de la première entrevue, mis comme un cachet au bas d'un contrat, c'est merveilleux. En somme, à ce moment-là, elle était peut-être de bonne foi et amoureuse; on a vu des actrices s'identifier à ce point avec le personnage qu'el les représentent, et chez la femme toutes les complications passionnelles sont admissibles; ça ne pouvait pas durer. Je continue à résumer après Trianon se revoir était dangereux, vous aviez été, trop vite,


à l'extrême limite permise. Alors, mademoiselle a mis en œuvre le talent que lui avait donné son instruction supérieure, et en avant la littérature amoureuse; tout cela pour te mener doucement au mariage. Par bonheur, tu es poète, tu t'es attardé aux charmes de la route et de ses épîtres incendiaires. Pendant ce temps le hasard, parfois aimable, conduit aux pieds de ton héroïne un autre prétendant c'est le cas de dire qu'un bonheur n'arrive jamais seul; elle l'étudie, le trouve beaucoup plus avantageux et se décide à te liquider gentiment, au moyen de ce qu'on appelle aujourd'hui une rosserie permise. En ne profitant que des occasions qui se sont offertes, elle fait une très bonne affaire. Franchement, Gaston, peut-on l'en blâmer? Lorsque tu seras plus calme, et verras la chose de plus loin, tu comprendras que ton héroïne a agi exactement comme auraient agi toutes les autres héroïnes; que tu as provoqué toi-même, par tes exagérations sentimentales, ce qui est arrivé et, enfin, que si tu es malheureux c'est bien de ta faute. «Ce qu'il fallait démontrer comme disait autrefois notre professeur de mathématiques.

En vérité, Henry, je ne te comprends pas, répondit Gaston tristement et en paraissant réfléchir, comment peux-tu ainsi toujours mettre tout en prose, cela te suffit donc, à toi, le scepticisme?

Je ne suis pas un sceptique, je crois à une foule de choses, mais non à ton institutrice amoureuse et désintéressée. Je ne dis pas que dans les temps anciens, à l'époque primitive qui a précédé notre naissance, il n'ait pas existé un ou deux échantillons de ce type extraordinaire; mais maintenant, il est démodé, complètement démodé.

Cependant, dit Gaston d'une voix ferme, je ne peux pas croire que Louise jouait une comédie dont le plan avait été composé à l'avance. Elle s'est laissée tenter par une proposition de mariage brillante, c'est vrai; mais il faut remarquer que je ne lui avais pas alors demandé à l'épouser. Et le souci de son avenir. Henry, je t'assure, sa passion était vraie


quand elle me parlait, sincère quand elle m'écrivait. Si je pouvais te faire lire certaines lettres datées du Righi Non, impossible, on n'invente pas ces choseslà et pour les rendre il faut les sentir et les concevoir.

A la grande surprise de Gaston, Mercier fut pris d'un fou rire.

Ah, dit-il, les lettres du Righi, parlons-en Mon pauvre Gaston, tu nages dans l'erreur. Méfie-toi, ta vanité d'homme aimé va recevoir un fameux choc. Je ne comprends pas?.

Oui, car c'est précisément au Righi que Louise a préparé sa jolie trahison.

Comment le sais-tu?

Par déduction. tu te souviens que moi aussi je suis allé au Righi cet été et suis descendu dans l'hôtel que venaient de quitter, le matin même, tes cousins. Or, tu connais les hôtels de Suisse on n'a rien à faire; on regarde ses voisins, on potine, on cherche les scandales, ou au moins l'historiette amusante. J'ai retrouvé là des connaissances de Paris, on me savait en relations avec les de Neuville et, dès le jour de mon arrivée, on me racontait que l'institutrice des petites avait jeté son dévolu sur le vieil oncle, l'attirait, le soir, dans les coins sombres du parc, et que ledit vieil oncle ne quittait pas des yeux ladite institutrice, lui défendait de danser. Enfin, on en disait même beaucoup plus qu'il n'y en avait, je crois. Ah! soupira Gaston.

Alors, je me rends très bien compte pourquoi les lettres du Righi étaient si chaudes. Après avoir exécuté les manœuvres les plus coquettes et les plus compliquées pour provoquer les déclarations du vieux, lorsqu'elle rentrait dans sa chambre pour t'écrire, elle avait une sorte de remords qu'elle étouffait en forçant la note de la missive amoureuse qu'elle confectionnait à ton intention. Comme elle ne pensait qu'une partie de ce qu'elle disait je dis une partie pour te faire une concession tu peux être certain que ces œuvres littéraires qui t'enthousias-


maient demandaient à la pauvre enfant un grand travail et plusieurs brouillons.

Tu es peut-être logique, dit Gaston tristement, peut-être même vrai; mais, au fond, tu as peut-être aussi tort de vouloir m'enlever mes illusions. En somme, je me suis trompé, c'est possible, je l'avoue même si tu veux, ça ne m'empêchera pas de croire que l'amour existe. J'avais le droit de le chercher, car rien n'est plus doux, rien n'est plus beau en ce monde. Oui. l'amour existe, c'est évident; on peut le constater par les dégâts qu'il produit; quant à être doux et beau, c'est une autre question. Pour moi l'amour est une maladie qu'il faut combattre parce qu'elle fait souffrir, parce qu'elle est dangereuse. – Allons donc, une maladie!

– Certainement et tout homme raisonnable doit s'en préserver. Elle est de la famille de l'influenza, peu grave en elle-même, mais souvent terrible dans les catastrophes qu'elle produit. Est-ce que tous les jours l'amour ne conduit pas au crime et à la folie? D'ailleurs, à notre époque on en a reconnu assez généralement le danger; aussi a-t-il peu de prise sur notre génération.

Tu es heureux et fier de ça, toi? dit Gaston avec énergie. l'amour est le plus sublime des mobiles, il a fait naître des actes héroïques, il a. Ah nous y voici à tes actes héroïques, interrompit Mercier. D'abord, ces actes-là, je m'en méfie. Généralement on les appelle héroïques parce qu'ils se sont produits dans un passé très lointain et qu'on les juge avec les idées modernes. Je vais t'en citer un les croisades. En a-t-on assez parlé des actes héroïques des croisés? Eh bien, moi, je crois qu'on exagère. Les habitudes n'étaient pas les mêmes, voilà tout. Un noble chevalier laissait sa famille pour aller à Jérusalem parce qu'il s'était laissé emballer par un prédicateur, espérait conquérir de la gloire, ou souvent parce qu'il voulait prendre un peu d'air. Nos ancêtres appréciaient comme nojis la villégiature, mais ils ne pouvaient pas dire à leurs femmes «J'ai une


petite affaire à Trouville, je reviendrai dans huit jours, Au moyen âge, aller en Terre-Sainte était chose aussi naturelle que pour nous aller de Paris à Nice en automobile. Vois-tu, les actes héroïques vus de près, ça perd.

Henry, fais attention, selon ton habitude tu veux trop prouver et tu dérailles. Après réflexion, je répète ce que j'ai dit rien n'est plus doux, rien n'est plus beau que l'amour. Sans lui la vie est fade et terne, misérable et animale. Tu vois, je suis bien malheureux j'ai aimé et j'en souffre plus que tu ne peux le comprendre; cependant si un plus jeune venait me demander aujourd'hui aFaut-il aimer? Je lui répondrais «Oui, cent fois oui. Il faut aimer parce que dans l'amour il y a la foi en l'avenir, la croyance au beau et au bien; parce que l'amour agite ces nobles aspirations, ces beaux mouvements qui dorment dans tant d'âmes humaines; la pitié, l'indulgence, le dévouement, l'abnégation de soi-même; parce que l'amour ouvre à la jeunesse des horizons plus vastes et plus élevés, éloigne des bassesses et des turpitudes de la foule; parce que l'amour rend beau et charitable; parce que l'amour enfin fait battre le cœur et que le cœur nous rapproche de la divinité. «

Bravo, magnifique! dit Mercier railleur. A la fin du quatrième acte d'une pièce à thèse, la tirade, bien lancée, provoquerait des applaudissements unanimes, le public s'enthousiasmant surtout aux sentiments qu'il ne partage pas. Seulement, une oeuvre de cette importance comporte un cinquième acte et si tu permets, je vais m'en charger.

J'entre en scène.

« Jeune homme,, on vient de vous dire en un très beau langage des choses superbes et vos applaudissements sont justifiés. On vous a raconté qu'il faut suivre les élans de votre cœur; que la foi, le dévouement, le patriotisme, le courage, la charité, etc. étaient des vertus; c'est vrai. Et même ceux qui en usent sont si peu nombreux que de braves gens ont institué des prix pour les récompenser. Donc si vous


voulez être parmi les élus, faites-vous domestique, brossez honnêtement les chaussures de votre maître et grâce à M. de Montyon et à l'Académie on vous donnera, après trente ans, une prime de trois cents francs et vous' aurez la satisfaction d'être un homme vertueux.

«Mais si votre ambition est moins grande; si vous vous rendez compte que cet immense honneur est réservé aux seules natures d'élite, que presque tout le monde est obligé de se réveiller et de vivre la vie telle qu'elle est, sans pouvoir la changer, alors veillez sur votre cœur. Dans le cas où vous auriez un tropplein d'émotions à dépenser, lisez des poésies, des romans fleuris; écoutez chanter les petits oiseaux, ou murmurer les ruisseaux sur les cailloux blancs, mais gardez-vous de l'amour. Aimer, c'est abjurer sa raison, perdre ses illusions, pleurer, souffrir; renoncer à la gloire, aux honneurs, à l'argent; aimer, c'est mépriser les lois de la société et se condamner à être malheureux à faire mille bêtises. et plus encore. Jeune homme, on peut être honnête, utile, heureux sans cette imagination du cœur qu'on appelle amour. Cherchez à avoir un esprit bien équilibré servi par une bonne santé, conduisez-vous selon les principes de la morale élargis par ceux du code; étudiez vos forces et vos capacités pour les employer toutes dans un but pratique, pas trop lointain afin de l'atteindre plus sûrement et sans trop de fatigue. N'oubliez pas que l'argent est la plus grande force de notre époque, mais que pour en bien jouir il faut l'acquérir par des moyens honnêtes. Usez du féminin* autant que vous voudrez, c'est une distraction nécessaire, mais usez-en. comme distraction. Lorsque l'âge viendra et avec lui le besoin de vous reposer, d'assurer l'avenir, mariez-vous après avoir fait un choix judicieux qui vous permettra d'arriver doucement et sans encombre à la porte de sortie de ce monde.»

Henry, dit affectueusement Gaston, je crois fermement que tu as tort, tu es mon meilleur ami et je te souhaite d'aimer.


Grand merci! Ton expérience me suffit. D'ailleurs, nous sommes partis à travers la vie sur deux routes bien différentes. Pour le moment tu patauges dans la boue, tu te perds dans les fondrières tandis que je chemine gaiement sur la grande route. Et le pire est que tu continueras à faire des folies; tu n'as pas besoin de protester, ton aventure avec Louise ne te guérira pas, c'est une question de tempérament. – Que veux-tu, répondit Gaston sérieusement, j'ai foi dans l'amour et l'expérience aidant.

Les deux jeunes gens restèrent un long moment sans parler. Ils étaient assis sur un banc adossé à un arbre et faisant face à la plaine. Le soir était venu, le soleil baissait derrière le château et le sombre s'épandait sur la gracieuse colonnade de la terrasse fonçant les teintes des grands chênes, des feuillages colorés et des fleurs. La poésie de l'art et de la nature semblait revêtir le deuil avant de se perdre dans le triste inconnu.

Regarde, dit affectueusement Mercier, tu as passé une belle journée sans en jouir et maintenant elle est finie, la nuit est arrivée. Ne va pas perdre ainsi ta vie.

Mais un dernier rayon de soleil filtrant à travers les arbres vient, par un caprice des nuages se concentrer sur un village lointain, éclairant les détails et les couleurs qui ressortent brillament sur le fond sombre du tableau. Cet effet de lumière produit un étrange contraste devant lequel Gaston reste comme hypnotisé. Il veut voir dans cette clarté, oubliée à travers la plaine par le soleil couchant, la promesse de quelque beau jour.

GEORGES SAUVIN.

(A suivre.)


LA FIN D'ATLANTIS (Suite)

SCÈNE V. LE SECRET DE MOUSSOR

Melléna et Moussor se retirent dans un vestibule écarté, donnant par une large baie sur la ville et sur la mer, séparé par un long corridor de la grande salle où sont assemblés leurs amis.

Tu peux, ici, parler sans crainte, Moussor, dit Melléna. Oréus lui-même, avec sa prétendue science secrète, ne saurait nous découvrir et nous entendre. Ne raille pas les secrets d'Oréus, Melléna, aujourd'hui moins que jamais.

Quoi, toi aussi, Moussor, tu as peur, comme Guitché, comme les autres?

Peur, non, mais conscience du danger.

Parle donc

Où étais-tu, l'autre jour, à l'heure où, sur la Terrasse Sacrée, les Apôtres acclamaient leur prince? J'étais au Palais de l'Empire, espérant en toute confiance votre succès, et loin de m'attendre à l'élévation inattendue d'Hermos.

Bien. As-tu vu, par aventure, ce qui se passait dans le ciel?

Je n'ai rien vu que du soleil et de l'azur. N'as-tu pas remarqué un oiseau fantastique dont les ailes s'ouvraient aussi larges que celles du Sphinx?

Ah! ce fameux monstre des airs qui vous a tous


épouvantés! Vraiment, c'est chose à ne pas rappeler, Moussor. Votre frayeur ne fut pas héroïque. Qui t'a parlé de cette frayeur, si frayeur il y eut? Quelque Apôtre, malgré les serments, a donc raconté les actes accomplis sur la Terrasse?

Ah naïf Moussor, tu crois à un serment tenu par trois cents affiliés? Mais tout le monde sait ce qui se passe sur votre Terrasse Sainte! Et dire que l'initiation est interdite aux femmes parce que vous craignez leurs bavardages! Ah! mon pauvre ami, nous gardons mieux nos secrets que vous

Alors, tu sais?

Tout.

Moussur, un peu confus, visiblement vexé, garde le silence et semble décidé à ne plus rien dire quand Melléna, se faisant caressante

Ou plutôt non, Moussor, je ne sais que les bribes de secrets échappées à quelques an,is bavards. Je sais que, tout à coup dans les airs, est apparu, dit-on, un monstre aux larges ailes, et vous êtes tous tombés à genoux comme des enfants Ah! nous avons bien ri, mes amies et moi, quand nous avons connu votre pusillanimité. Eh! mon bon Moussor, c'était quelque fantasmagorie inventée par Oréus. De ces mystères-là, je le crois bien capable, en effet. Il a, du fond de son île, suscité dans le ciel quelque reflet magique, pour nous épouvanter, d'accord sans doute avec Ilermos. Et vous vous v êtes laissé prendre! Toi aussi, vraiment? Je te croyais plus de cervelle, mon ami.

Ce n'était pas un reflet, Melléna, c'était une réalité. J'en suis sûr.

Sans doute, alors, un essai d'Oréus cherchant à diriger dans les airs cette machine impossible à laquelle tant de savants, dit-on, travaillent vainement depuis des siècles. Soit, donc. Je veux bien. Mais votre terreur n'est- pas moins folle. Vous savez bien que ce secret ne sera jamais trouvé. Ce serait déjà fait si c'était réalisable. Barkas a déclaré que c'était une absurdité.

Barkas est un faux savant, ou tout au moins un


savant qui se trompe. Le monstre est trouvé. Le chemin des airs est ouvert aux hommes ou du moins à quelques hommes, car Oréus et Hellas seuls en ont jusqu'à ce jour profité.

Tu parles sérieusement, Moussor

Très sérieusement et j'ai des preuves.

-Ah! je voudrais bien les connaître. Non que je doute de ta sincérité, Moussor; mais on a sans doute abusé de ta bonne foi.

Raille donc, si tu veux-, mais écoute. Sais-tu qui était monté dans cet oiseau géant?

Oréus, sans doute, s'il est vrai que quelqu'un ait tenté cet essai.

Oui, Oréus, mais avec lui quelqu'un venait de loin, ce qui prouve que la route des cieux est grande ouverte. C'était Hellas 1

Hellas que dis-tu ? Est-ce possible ? Au fait, comment est-il venu ici? En vérité, Moussor, tu commences à m'intéresser. Si c'était vrai?

Oui, c'était Hellas, j'en suis sûr. Un hasard m'a révélé son arrivée. Une de nos barques, contenant des pêcheurs de pourpre, lesquels s'en revenaient du pays des Guanchos, rentrait à la hâte, dans la nuit d'avanthier, afin d'assister hier à la fête des Eaux. Comme ils voulaient profiter d'une nuit de fête pour débarquer leurs produits en une rade obscure, tandis que les douaniers aztèques se donnaient du bon temps, ils n'avaient pas allumé les fanaux du navire, et leur petit vaisseau roulait sous les étoiles, sombre sur les eaux sombres, pareil à une vague plus haute parmi les vagues de la mer montante. Tout à coup, dans le ciel, ils entendirent un bruit étrange et continu. On eût dit une roue qui tournait dans le vide. Ils regardèrent, il leur sembla voir une ombre immense flotter sous les étoiles. C'étaient comme devastesailes qui battaientles airs. On était justement autour de l'île Verte. L'ombre dont les contours se précisaient à chaque mouvement paraissait louvoyer au-dessus de l'île, descendait lentement le bruit des roues s'arrêtait brusquement, et nos hommes virent une corde jetée du monstre aérien


vers la terre, par laquelle deux ombres qui paraissaient deux ombres d'hommes, descendireut jusqu'au sol. Puis le monstre sembla fermer les ailes, et, attiré par la corde, il disparut dans une forêt d'eucalyptus. Connaissant les légendes fantastiques dont l'île d'Oréus est entourée, nos matelots ne furent pas trop surpris mais, pris d'une frayeur légitime, ils ramèrent à la hâte vers la ville, si bien que surpris, sans fanaux, par des douaniers, ils furent soupçonnés du larcin dont j'eusse été la victime; car tu penses bien qu'ils m'auraient compté, à moi, le prix d'entrée de la pourpre introduite en fraude dans Atlantis. Et comme, justement je les grondais hier à ce sujet, leur chef me prit à part et me conta pour son excuse, que s'il n'avait pas éclairé les lanternes du bateau, c'était par peur. Et il me narra l'aventure nocturne. Alors, je rapprochai le récit de mes matelots de la vision que nous avions tous eue sur la Terrasse Sainte. Et donnant ordre à mes hommes de ne rien dire, je gardai précieusement le secret pour le révéler au moment voulu. Fort bien, Moussor. Il se peut en effet que votre monstre aérien et l'objet entrevu par les matelots soient la même chose. Mais je ne vois pas Hellas en cette affaire.

Attends. Deux hommes, t'ai-je dit, étaient descendus de la nef aérienne à l'île Verte. Or, sais-tu d'où venait Hellas, hier soir? De l'île Verte même. Comment?

Il avait été conduit, déguisé en matelot, par une petite Barbare ligure, une chanteuse de carrefours. La chanteuse ligure? fait Melléna d'un ton effrayé.

Elle-même. La connais-tu donc?

Oui, ou plutôt non. Mais continue ton récit. Je comprends, maintenant, bien des choses.

La Ligure était sur une petite barque avec Hellas. C'est elle qui l'a conduit jusqu'auprès du vaisseau impérial, à travers la flotte aztèque. Des marchands l'ont vue. Or, la petite Ligure venait de l'île Verte. Elle était la veille au soir, à l'île de Pourpre,


d'où elle s'est échappée le matin dans la direction d'Oréus. Voilà tout ce que mon enquête a recueilli, et dont je te garantis la certitude. Qu'est cette petite Ligure par rapport à Hellas et à Oréus? Je l'ignore. Nous l'interrogerons si possible.

Je crois, dit Melléna, que ce sera difficile. Qu'importe, du reste? Ce qui nous intéresse, c'est Hellas. Or, Hellas était à l'île Verte. Comment y est-il arrivé? Par l'oiseau géant. D'où venait cet oiseau géant? De très loin, du pays des Pélasges, ou tout au moins du détroit de Gadès. Voilà la terrible vérité le chemin des airs est donc trouvé; et ce sont nos ennemis qui le possèdent.

Et après?

Après, Melléna, tu me le demandes? Comment, toi, si lucide, tu ne le vois pas? Eh malheureuse, c'est notre ruine définitive, c'est la mise à néant de notre flotte aztèque, c'est le triomphe indiscutable d'Hellas, c'tst tout ce que nous redoutons, enfin, et tu n'es pas inquiète? 7

Pas encore. En quoi ce secret rend-il Hellas maître du monde?

Vraiment, tu ne le vois pas? Avec quoi lutteronsnous contre lui? Avec la flotte rouge? Eh! Meiléna,du haut du ciel, par leurs armes foudroyantes, Oréus et Hellas peuvent, en un seul jour, anéantir les mille bateaux qui rôdent autour de nos ports! Que sommesnous, sans flotte? Dans la Cité, Knephao est invincible. Le peuple? Il est incapable de la moindre lutte; et d'ailleurs, il est contre nous. Et plus encore le serat-il quand il saura nos ennemis tout puissants. Et c'est en ce moment que tu parles de tenter contre Hellas vainqueur un coup d'état illégitime? Outre la répugnance que tu me connais pour tout acte injuste, la seule terreur d'une inévitable défaite suffirait à devoir nous retenir. Et voilà pourquoi je me retire loin de vos projets. Voilà pourquoi je te préviens, seule, pour que ton influence arrête tes amis dans une lutte d'avance perdue.

Melléna, silencieuse, méditative, le front courbé


vers la terre, s'assied sur un banc de marbre; puis soudain, secouant la tête, se relève

C'est bien, Moussor, dit-elle aigrement. Je te remercie. Va-t'en donc. Il y a du danger, tu te retires. C'est parfait. Moi, je vais retrouver mes amis et nous allons agir.

Que dis-tu, Melléna? Agir par quoi, avec quoi, avec qui?

Que t'importe? Tu n'es plus des nôtres. Il y a du danger. Pars.

Mais c'est folie pure. Je t'ai prévenue par affection pour toi-même, et tu persistes dans une action insensée? Et tu m'accuses de lâcheté, moi? Je te le répète, si Hellas avait failli contre Atlantis, je serais de ceux qui, malgré tout, s'opposeraient à sa tyrannie. Mais son pouvoir est sans reproche. 11 revient vainqueur du pays des Pélasges. Sa flotte est là-bas tout entière. Quel droit avons-nous de le renverser? Et pour comble, nous marchons à une perte certaine. Quel droit nous avons, Moussor, tu le demandes? Mais ne viens-tu pas de le dire toi-même? Ne sont-ils pas formidablement criminels, Oréus et lui, et plus terribles que tous les Barbares? N'est-il pas de notre devoir, nous, fidèles Atlantes, de les supprimer? Eh quoi! Ils ont trouvé un secret qui peut bouleverser la marche du monde, et au lieu de le livrer à Atlantis, leur patrie, au lieu de le communiquer aux Apôtres, leurs frères, ils le gardent pour eux seuls? Leur trahison n'est-elle pas flagrante? N'est-il pas vrai qu'ils veulent soumettre Atlantis par la terreur? Et tu parles de droit? Ah! Moussor, avoue-le donc, tu as peur, car tu sais bien que, cette fois, la justice est de notre côté.

Moussor, ébranlé, hésitant, ne sait que répondre. Melléna, alors, voyant que sa première attaque a porté juste

Moussor, dit-elle, se faisant caressante et lui prenant les mains, Moussor, mon ami, reste avec nous, lutte avec nous. Nous combattons pour conserver à Atlantis sa puissance et sa richesse. Nous voulons la


sauver des rêveurs dangereux et coupables. Aide-nous, tu le dois.

Eh bien, soit, que veux-tu faire?

Briser Oréus et Hellas dès ce soir même. Il le faut. Si nous succombons, nous serons perdus. Mais nous serons perdus quand même si nous renonçons à la lutte. Crois-tu qu'ils nous ménageront, maintenant? Profitons donc de notre suprême chance. Aujourd'hui, toute la Cité retentira d'un bruit de fête. Nous tromperons Hellas et ses amis par J'apparence de notre sécurité. Et, ce soir, au plus beau du festin, pendant que tout Atlantis roulera dans un vertige de fête, nous ferons arrêter Hellas. Pendant ce temps quelques Aztèques et quelques noirs intrépides seront envoyés à l'île Verte, et essaieront de surprendre Oréus dans son sommeil. Lesecret de ces deux hommes est encore entre eux deux. Nous raconterons demain au peuple pour quelles raisons supérieures nous aurons été forcés d'agir ainsi. Et notre pouvoir sera légitime. Es-tu rassuré, maintenant?

Presque.

Enfin! Et de plus, qui sait? nous nous emparerons peut-être de l'oiseau géant, et en découvrirons les rouages. Et nous serons alors les maîtres, les vrais maîtres de l'Univers Ah quelle fête perpétuelle dans Atlantis écrasant le monde entier, et pouvant, comme un sphinx vivant, ouvrir ses ailes sur les peuples terrifiés

Viens donc, Melléna. Allons rejoindre nos amis. Mais soyons prudents. Ne leur parlons pas du secret que je t'ai confié. Ils perdraient courage.

Et si d'autres en parlent? Car enfin, des rumeurs courent touchant la nef aérienne entrevue l'autre soir. Nous aurons l'air de nous en moquer. Nous affecterons de n'y pas croire. J'ai fait ainsi avec mes matelots.

A merveille, Moussor. Ne quittons pas cette attitude. C'est le seul moyen de rassurer Hellas et de lui laisser toute ignorance sur nos projets.


SCÈNE VI. L'AUTRE SECRET

Comme ils se dirigent vers la salle où tout à l'heure délibéraient Guitché et ses amis, Melléna et Moussor entendent une rumeur inaccoutumée. Plus de cent hommes parlent tous à la fois. Des voix de femmes éclatent en appels stridents. Une grande animation remplit le palais.

Juste au moment où ils arrivent devant la porte, Belkis, tout agité, sort

Ah vous arrivez bien Venez entendre la nouvelle imprévue, inouïe, fantastique! Eh quoi, Moussor, tu nous reviens?

Oui, il est des nôtres. Je l'ai converti à nos projets.

Ah! il est bien temps de parler projets Sais-tu comment Hellas est venu de la mer Tyrrhénienneà à l'île Verte ? î

Non. Est-ce à la nage ou sur un nuage ? Raille! raille, Melléna! Il est venu par les airs! 1 Melléna regarde Moussor à la dérobée, rapidement; puis éclatant de rire

Non, vraiment, ce Belkis, il croit pareilles balivernes ?

Balivernes, dis.tu? Viens donc écouter nos amis qui arrivent de l'île de Pourpre, et qui ont vu, ce matin même, les Barbares

Et ouvrant toute grande la porte, Belkis introduit Melléna et Moussor dans la salle maintenant remplie, où l'on parle haut, avec ardeur.

Salut à Melléna!

Salut à Moussor! disent les nouveaux hôtes. Melléna, viens ouïr la nouvelle.

Imprévue, fantastique. Oui, je sais. Belkis vient de me l'annoncer. C'est un rêve de cerveaux troubles. Un rêve? En vérité tu mets en doute nos paroles? Mais la ville entière est pleine de cette rumeur. Les Barbares, à nous-mêmes, ont raconté qu' Hellas, près du


détroit de Gadès, au moment où son vaisseau marchait à une demi-journée d'avance, s'est vu attaquer par une flotte immense. Il eût sûrement succombé si un immense oiseau n'était apparu dans le ciel, n'avait dispersé de terreur la flotte ennemie et n'avait enlevé Hellas dans les airs.

Lâches d'Arrnor! murmure Melléna.

Puis, tout haut

Et vous avez cru ce conte de vieilles femmes? Tous les Barbares le disent.

Quels Barbares? Les Ligures? Ceux d'Hellas euxmêmes ? Vous ne voyez donc pas que c'est un complot préparé d'avance? P

Pour quel motif?

Par le Sphinx! pour vouseffrayer, trembleurs que vous êtes? En laissant croire qu'Hellas, s'il le veut, peut s'élever dans les airs et dominer la ville et le monde, qui donc restera pour s'opposer son ambition? Le peuple lui obéira aveuglément, et ses ennemis ramperont à ses pieds. Ah! c'est bien joué! Et les plus subtils eux-mêmes s'y laissent prendre!

Mais, en vérité, Melléna, dit Guitché, comment douter du récit des Barbares ? N'est-il pas conforme à la vision que de nos propres yeux nous avons contemplée sur la Terrasse Sainte?

Jouet inventé par votre terreur, et fait pour corroborer le récit des Barbares. Ah certes, il a le droit de rire de vous, Oréus, qui sait susciter-dans les airs de fantasmagoriques apparences, et épouvanter avec rien les maîtres de l'Empire!

Pourtant nous avons vu, bien vu.

Vous n'avez rien vu qu'un reflet! N'est-ce pas, Moussor?

Ce dernier, interpellé, fait un geste d'acquiescement. Et Melléna, craignant qu'il n'hésite dans sa réponse, s'empresse d'ajouter

D'ailleurs, ne nous attardonspas à ces niaiseries. L'heure de l'assemblée des notables approche. Partez. Nous resterons ici, nous autres femmes, ou plutôt nous irons dans mes jardins préparer le festin de ce jour.


N'oubliez pas, tous, que votre attitude à l'assemblée des notables doit être respectueuse et soumise. Hellas est notre maître. Il l'est justement. Tout ce qu'il a fait sera approuvé. Vous pouvez même, si cela peut lui faire plaisir, célébrer ses prouesses aériennes. Alors, tu persistes à n'y pas croire?

– Absolument. Et j'ai des raisons péremptoires pour refuser ma créance à ces contes noirs. Puis, se tournant vers Berkas

Voyons, toi, Berkas, si habile en mécanique et qui n'ignores rien des secrets de la science, n'est-il pas vrai qu'il est impossible de trouver l'art de conduire d'aériennes nefs? N'as-tu pas toujours dit que cette découverte nous était interdite? Et, si elle était possible à l'homme, n'est-ce pas toi qui l'aurais trouvée?

Berkas, interpellé, opine de la tête et reconnaît, en effet, que Melléna parle juste.

Et vous autres, jeunes artistes et savants de l'île de Pourpre, auriez-vous laissé à un vieillard fourbu la gloire d'une révélation pareille si le pouvoir en était réservé aux mortels?

C'est vrai C'est vrai font les savants de l'île de Pourpre.

--En vérité, fait Palmoussos, qui, le premier, a porté la nouvelle, il se peut bien qu'on nous ait trompés. Stàs-en certain, dit Melléna.

Et tous s'en vont, un peu confus, remis déjà de leur impression première, et répandant autour d'eux le doute sur le récit des Barbares blancs.

Pourtant, Olbios, le sculpteur, reste un peu en arrière des autres, et, prenant Melléna à part Tu crois, toi, à la science infaillible de Barkas? Cette opinion lui est si agréable! dit Melléna. Bien mais, entre nous, je n'y crois guère. Qu'Oréus ait trouvé ou non le secret de la navigation aérienne, il est, en tous les cas, intéressant de connaître quelqu'un qui, au moment voulu, pourrait lutter contre le Mage de l'île Verte, et, au besoin, manier comme lui des forces obscures.


Certes. Et tu connais ce quelqu'un?

Me promets-tu le secret?

J'y suis trop intéressée moi-même.

Eh bien, c'est un noir.

De l'île d'Or?

Oui.

Son nom?

C'est le chef, Timou.

Timou? Je le connais. Je.

Elle allait dire « Je l'ai vu ce matin »; mais elle s'arrête, effrayée elle-même de l'imprudence qui allait lui échapper. Et elle ajoute

Je le verrai sans doute ce soir. Il pourrait bien venir à Atlantis en ce jour de la fête de l'Or, le seul où la Cité Reine soit ouverte aux esclaves nubiens.

Alors, écoute, Melléna. Si tu as besoin des services de Timou, va à lui et dis-lui simplement ce mot « Olôô! » Il comprendra. Et, sans plus d'explications, demande-lui ce que tu désires. C'est, dit-on, un sorcier terrible, maître des secrets que gardent les prêtres de Saba. Il fut amené esclave en Egypte, et d'Egypte en Atlantis. Par des moyens que j'ignore, il peut fabriquer des boules de feu et les lancer à des distances lointaines. A lui seul, il aurait le pouvoir d'enflammer une cité tout entière. Une flotte de cent vaisseaux serait, par ses sorcelleries, réduite à néant en quelques heures. 11 pourrait même lancer ses flammes vers le ciel et détruire en germe l'invention d'Oréus, si elle existe.

Je te remercie, Olbios, mais comment sais-tu de telles choses?

J'ai vécu en Egypte, quand on bâtissait On-duSud. J'ai connu Timou esclave. Je l'ai revu souvent, depuis, à l'île d'Or.

Dis-moi donc pourquoi, maître d'une telle force, il consent à rester aux mines d'or.

Parce qu'il lui manque le nécessaire.

Et quel est ce nécessaire?

Un élément précieux, qu'il n'a pas et qui est


gardé par les hiérophantes dans le temple du Sphinx. Qu'il puisse simplement se procurer cette matière, et il est maître d'Atlantis. Et qui pourra l'aider sera maître avec lui:

Grand merci, Olbios, je ne tiens pas à avoir un noir pour maître.

Soit donc. Mais je t'ai dit ce que j'avais à dire. Si tu n'en veux rien faire, suppose que je n'ai pas parlé.

Quelle raison as-tu de te mêler ainsi à nos querelles ? dit Melléna d'un ton empreint de quelque mépris.

Une raison à moi. Que t'importe ?

Mais encore ?

Tu hais Oréus, et Hellas et Hermos, moi aussi. Je ne les hais pas. Je les combats, car je les crois néfastes.

Tout beau. Phrases pour d'autres Tu les hais par ambition. Et moi je les hais par envie. Je leur en veux de briller quand je suis obscur, comme tu leur en veux d'être maîtres du peuple et de l'Empire quand tu rêves de l'être à ton tour. Ah ah n'est-ce pas vrai? Chacun son genre de haine.

Adieu, Olbios, tu m'écœures

Soit soit Mais je dis ce que je pense. Et c'est ma vertu Toi donc, n'oublie pas le mot « Olôô », et tu pourras lutter contre tes ennemis. Adieu, Melléna, ne me remercie pas- Cela m'est égal

Et Olbios, en ricanant, quitte la salle du palais de l'Or, laissant Melléna toute surprise, honteuse et pleine de dégoût.

Le peuple m'injurie, se dit-elle, et les lâches croient mon âme vile comme la leur! Ah que mon ambition me coûte cher!

Mais elle secoue vite ce flot de rancoeur qui monte en elle, et, souriante, vive, va rejoindre le groupe des femmes grossissant de minute en minute.

Eh bien, mes amies, dit-elle, c'est notre fête aujourd'hui. A quoi bon gémir sur les vicissitudes d'une lutte où nous avons provisoirement été vaincues ? Le


temps est long, et les événements sont rapides. Nous aurons notre tour d'empire, croyez-moi. Par ce jour, vivons en allégresse. Montrons dans la splendeur du festin que les femmes, malgré tout, sont les véritables reines d'Atlantis.

Gloire à toi, Melléna, la vaillante

Suivez-moi dans mes jardins durant que les hommes échangent des propos creux.

Hellas viendra-t-il au banquet? demandent plusieurs jeunes femmes

Assurément. Nous ne sommes pas ennemis. Nous sommes rivaux Et la lutte terminée, on se réconcilie. Hellas présidera notre fête.

Ah tant mieux!

Et Melléna, tout bas, murmure

Qu'ont-elles donc toutes à rêver d'Hellas? Sexe stupide! Rien à faire avec elles! Mais les hommes sont aussi lâches Ah que ne suis-je puissante comme un dieu

Et tandis que l'essaim bruyant des jeunes femmes descend par un large escalier vers le portique éclatant de soleil, Melléna, belle, hautaine, la démarche lente, s'en va toute seule, murmurant, comme dans un rêve, ce mot étrange « Olôô Olôô »

SCÈNE VII. AU PALAIS DES EAUX

Par tous les crocodiles du Nil Par toutes les sorcières de Nubie! Massacre et tempête! Pourquoi ne m'a-t-on pas éveillé plus tôt? vocifère Knephao en secouant ses bras redoutables.

Tu dormais si bien, mon bon Knephao, et Hellas m'avait tant recommandé de te laisser reposer tout ton saoul, que nous aurions cru commettre un crime de déranger ton repos précieux.

Amonou, mon fils, c'est très mal. Me prends-tu pour une femmelette à qui le sommeil est indispensable ?

Indispensable ou non, il était bien solide, en tous


les cas, car toutes les trompettes des Barbares ont vibré sur la place des Eaux sans que tu aies daigné sortir de tes rêves.

Les Barbares? Quels Barbares?

La flotte ligure, celle d'Hellasl

La flotte est arrivée! s'écrie Knephao si joyeux que le bond qu'il fait secoue les murailles de sa chambre. Et je n'étais pas là!

Bah! elle est arrivée tout de même, et sans rien perdre de son fracas!

Mais, par le Sphinx, quelle heure est-il donc? Le soleil est dans tout son éclat? La journée doit être bien avancée.

Sois sans crainte. Le banquet ne s'ouvrira que dans deux heures. Tu peux encore te reposer. Et l'assemblée des notables?

Simple formalité maintenant, la flotte étant venue. Nul ne discutera la puissance d' Hellas, ,et ton bras, si vaillant soit-il, n'en sera pas moins inutile. Hellas triomphe pleinement.

Maintenant, oui mais ce soir, il nous faudra veiller sans relâche. Plus Melléna est vaincue, et plus je la crains Son escapade d'hier me fait tout redouter. Mais j'y songe. Et dans tout ce tumulte, qu'est devenue Glania?

Un chant joyeux, pareil à un gazouillis d'oiseau chanteur, arrive de la chambre voisine.

Tu l'entends? on dirait qu'elle veut te répondre elle-même.

Guérie?

Complètement.

Miracle, en vérité. Cet Ophir est un ressusciteur de morts. Quels remèdes lui a-t-il donc donnés? Un élixir généreux et fort qui a ranimé le sang de la jeune Ligure. Mais le meilleur élixir, ç'a été la joie.

Ah! oui! l'arrivée de la flotte! Elle a été heureuse de revoir ses frères?

Ses frères? Elle y a pensé à peine. Sa joie avait une autre cause. Tu ne devines pas?


Relias!

Naturellement. Oh! si tu avais vu ses petites mains battre quand a sonné la trompette attendue. Elle somnolait dans une douce lassitude quand tout à coup elle s'est levée, ses yeux étaient vifs, son teint blanc coloré de pourpre, sa lèvre en fleur, et elle disait « La flotte! la flotte! Il n'a plus rien à craindre! Il est le maître, à présent! »

Tu es resté à veiller près d'elle?

Elle est si douce et si tendre. Tu ne saurais entendre sans émoi les mots charmants qui s'échappent de ses lèvres. Elle me remercie avec tant d'effusion. On dirait qu'elle m'aime fraternellement, non pas de l'avoir sauvée, mais d'admirer et de servir Hellas. Et moi je sens que je passerais ma vie à écouter le chant de sa voix et à regarder la flamme de ses yeux, sans lui demander rien que d'être son ami et d'accueillir ses confidences naïves.

Brave Amonou! dit Knephao cachant son émotion, et songeant à un autre amour semblableàceluidu jeune homme.

Mais, en parlant, il a terminé sa rapide toilette. Ses brodequins sont assujettis à ses jambes. Sa cuirasse est bouclée. Il couvre son front du casque au panache rutilant, et prenant sa voix la moins rude

Glania, dit-il, en s'approchant de la muraille, veux-tu venir dire adieu à ton vieil ami le soldat? 11 va trouver Hellas.

Bondissante, légère, vêtue d'une robe courte, ses cheveux clairs en boucles sur son cou, la Ligure paraît, et saluant Knephao d'un éclat de rire perlé Eh bien, géant? C'est moi qui suis malade et c'est toi qui dors?

Puis, riant de la confusion du guerrier, elle ajoute Un officier égyptien est là depuis une heure qui attend le réveil de ta grandeur. Il vient du palais. Veux-tu l'entendre?

Du palais? Qu'il entre vite.

Et Glania appelle l'Egyptien.

Tu viens de la part d'Hellas?


Oui, grand chef.

Que t'a-t-il dit?

D'attendre ton réveil, aussi longtemps qu'il serait nécessaire. Puis de te dire ceci monte dès que tu le pourras au Palais.

J'y serai dans quelques instants. Et tu n'as pas d'autres mandats?

Pour Amonou, dit l'officier. Est-ce toi? dit-il s'adressant au jeune homme?

C'est lui-même, dit Knephao.

Le Prince te fait dire de n'aller le rejoindre qu'au moment du festin. L'assemblée des notables se passera sans encombre. Jusqu'à l'heure postméridienne où l'on devra se rendre aux jardins de Melléna, il te prie de rester auprès de la jeune Ligure.

Il a pensé à moi? s'écrie Glania tout heureuse. Patience donc, fait Knephao, moitié riant, moitié grondant. Est-ce que nous n'y pensons pas tous? Donc, ajoute l'officier, il prie Amonou de rester auprès de la jeune fille, et, si elle est guérie, de l'accompagner lui-même, au soleil, à travers les rues en fête. Que les chars, les chevaux et les mules du Palais des Eaux soient à l'entière disposition des deux jeunes gens. A la troisième heure après midi, avant le festin de Melléna, seulement, ils iront rejoindre Hellas au Palais, à moins qu'il ne leur plaise de rentrer plus tôt. Ah! quel bonheur, Amonou, fait Glania, nous allons monter au Palais de l'Empire!

Merci, mon ami, dit Knephao. Je te suis. As-tu deux chevaux sellés?

Oui, grand chef.

Bien, partons sans retard. Au revoir, mes chers enfants. Que le Sphinx vous soit propice

Et, leste comme un adolescent, le géant bardé de bronze et d'or se dirige vers la porte ensoleillée; puis s'apprête à bondir sur son cheval qui piaffe, quand tout à coup il s'arrête, rentre précipitamment dans le vestibule du palais, laisse retomber sur la porte les tentures de pourpre, et, se tournant vers Amonou et Glania qui l'ont suivi jusqu'au seuil


Lequel de vous, dit-il, connaît de vue Timou, le chef des noirs, le maître des mineurs qui fouillent la terre dans les îles d Or? i fcs n% Moi, dit Amonou. Je l'ai vu longtemps dans une promenade que j'ai faite aux îles.scii' Le reconnaîtrais-tu?

Sans nul doute.

Regarde donc, et dis-moi si tu le vois.

Amonou entr'ouvre la tenture de pourpre qui garantit contre le soleil le vestibule du Palais des Eaux. Là-bas, à l'entrée de la rade, plusieurs barques chargées d'hommes noirs, simplement vêtus d'un pagne grossier et le torse nu, sont amarrées contre le quai. Debout à l'arrière de l'une de ces barques, un homme de taille gigantesque semble ordonner la manœuvre. C'est bien lui, dit Amonou; je reconnais ses larges épaules et son visage impérieux.

– Je ne me suis donc pas trompé; c'est lui. Regarde toujours. Que fait-il?

Tous les noirs viennent de descendre sur les quais. 11 leur parle. Les voilà qui marchent vers la ville.

Et lui?

11 reste en barque avec deux rameurs. Voici que sa barque quitte le quai. Elle 9e dirige vers le sud. Elle disparaît. Je ne vois plus rien.

Bien, dit Knephao; il est temps que je sorte et que je monte vers le Palais de l'Empire.

Eh quoi, Knephao, qu'a donc ce Nubien qui te puisse inquiéter? N'est-ce pas le jour où les noirs viennent assister,à la fête de l'Or, leur fête? Timou n'y est jamais venu. Il hait Atlantis. Il a juré qu'il ne viendrait ici que le jour où il pourrait se venger contre les Atlantes.

Tu le connais donc ?

II est des terres de Nubie, proche l'Egypte. C'est mon père qui le fit prisonnier. Il était, dit-on, de race sacerdotale ou royale. Ses aïeux avaient gouverné jadis le royaume de Saba. Il voua aux Rouges une éternelle haine, qu'il dissimule depuis de nombreuses


années. J'ai toujours dit à Hellas de ne pas lui laisser la direction des mines. Son influence sur ses frères noirs est formidable. Il peut les soulever d'un seul mot.

Que crains-tu? N'as-tu pas les Egyptiens qui veillent?

Aussi vais-je veiller, pendant qu'Atlantis est en fête. Je bénis les dieux de m'avoir tenu assez longtemps en sommeil pour que j'aie pu, de loin, voir arriver Timou. Sûrement, il ne 5e croyait pas dans le rayon de mon regard. Félicitons-nous donc, puisque je peux prévoir un danger possible.

Bah! j'ai confiance, dit Amonou; avec toi, Atlantis n'a rien à craindre.

Mais Knephao est déjà sur son cheval, et le reflet de son casque disparaît au détour de la place. Le soleil est en plem azur. La mer limpide reflète la lumière en nappes vermeilles d'où jaillissent parfois des flèches de lumière. Les barques, en déchirant la nappe d'eau, semblent soulever du métal translucide, et l'on dirait que dans leur sillage bout et écume de l'or en fusion. Sur la place, la têle à l'ombre, dorment des rameurs et des portefaix indifférents. De toute la Cité monte un frisson caressant de paresse heureuse sur chaque terrasse, à l'ombre des palmiers, éclatent des sons de harpe et des rires de femmes là-haut, sur la place de l'Empire, les trompettes des soldats vibrent en fanfares joyeuses les coupoles étincelantes flamboient sous le ciel enflammé, l'immense Atlantis brille et sourit dans une atmosphère de fête, et quelque chose d'éternel et de divin semble planer sur la Reine des Eaux.

Oh! l.i belle journée! dit Glania.

Oui, vraiment, quel enchantement de vivre! fait Amonou.

Tout Atlantis chante, dans les carrefours. Allons nous mêler à la fête! Hellas le veut.

Mais pas en char, sans chevaux ni mules A pied, veux-tu, comme des inconnus qui visitent la Cité?


Oui, oui, à pied, dit Glania tout allègre. Et nous nous arrêterons dans les jardins en fleurs.

Et leur jeunesse débordante, oubliant tout de suite les craintes de Knephao et les menaces de Melléna, s'en va, légère et curieuse, à travers les rues pleines de soleil.

JEAN CARRÈRE.

(A suivre.)

L'idmiMiilraUir-jéiinl A. Chantkclair. nui. Tm. pi^-Nom-rim i>. 5508.


CHRONIQUE FINANCIÈRE

La crise heureusement momentanée que traverse le marché mondial devait avoir sa répercussion sur la place de Paris. Pour douloureuse qu'ait été l'épreuve, elle a été parfaitement supportée. On a exploité le mot panique. Les Mangins de la baisse ont clamé « Vendez! vendez vos crayons ne vaudront plus un sou demain. » Inutile d'ajouter que lesdits crayons, pieusement recueillis, ont pris place dans les portefeuilles, sans que leur solidité ait eu à souffrir du voyage. Au contraire. L'opération « transmutatoire i>, qui fait avec l'or un platine premier titre, n'était pas à la portée des vieux alchimistes. Mais nous sommes au temps du radium, et les préparations savantes de la banque produiront, à la première victoire des Russes, une plus-value facile à prévoir. Les malins ont fait une jolie cueillette de 3 pour 100 et de Ville de Paris. Il est rare (ce cas ne se présente pas tous les dix ans) qu'il soit possible d'entrer et de rester dans la valeur à des cours aussi rémunérateurs. Le groupe spécial des valeurs de la ville de Paris jouit, il est vrai, de la cote à terme. Mais c'est toujours au comptant qu'on opère, c'est-à-dire en dénouant les cordons de sa bourse.

Comme le pour 100, les titres de la ville de Paris sont le refuge de la petite épargne. Le mot est d'un économiste que je ne crains pas de qualifier de distingué, bien que le spirituel M. Harduinnous ait affirmé qu'il n'existait pas, à sa connaissance,' d'économiste dépourvu de distinction, en tant qu'économiste.

On prétend que c'est le P.-L.-M. qui deviendrait, toutes discussions closes, le locataire des Chemins algériens. Si cette combinaison se réalisait, les porteurs de titres ne seraient pas à plaindre. Je signale cela à titre de simple renseignement. La puissante Compagnie, outillée à merveille pour exploiter en deçà Marseille, serait tout à fait dans son rôle; pt je ne verrais passans satisfaction Biskra devenir le terminus du réseau. D'autre part, les craintes nées de la politique extérieure et de nos rapports avec l'étranger au point de vue d'un conflit paraissent absolument écartées. La politique étrangère est actuellement sagement dirigée. Toutes les informations nouvelles "le démontrent.

11 faut donc se garer des marchands de panique; l'affolement systématiquement provoqué est le plus clair de leurs bénéfices.

LA BOVE.

A4


UNE PRIME A NOS LECTEURS Les portraits graphologiques de MM. Pierre Loti, Mistral, et de Mlle Calvé, que nous avons publiés, ont remporté un tel succès auprès de nos lecteurs que nous avons reçu de nombreuses lettres nous demandant s'il serait possible d'avoir des études personnelles du même genre. Nous nous sommes adressé à M™ FRAYA, la célèbre graphologue, qui, pour nous être agréable, a bien voulu se mettre à notre disposition. Il suffit donc d'envoyer à nos bureaux quelques lignes de l'écriture qu'on désire faire analyser, accompagnées d'un mandat-poste de trois francs, adressé au directeur de a la Revue hebdomadaire » dans la huitaine, le portrait graphologique sera expédié. 11 va sans dire que ces études « personnelles contiennent des détails intimes sur la personne, qu'il n'est pas possible de mettre dans les portraits que nous publions ici.

REVUE FÉMININE

On vient de restaurer, à Meudon, la maison qu'habitait la femme de Molière, la célèbre Armande Béjart. Armande Béjart! Célimène! que d'évocations en ces deux mots, l'un venu de la vie réelle, l'autre du théâtre mais si bien confondus ensemble qu'il est impossiblede les séparer! N'estce pas la femme même de Molière qui inspira à notre grand génie comique ce type immortel de la coquette, si complet, si vivant, si définitif qu'il a pris place, dans la légende humaine, à côté de son frère don Juan? Vraiment, si la trop aimable Armande Béjart a donné quelque sujet d'amertume à notre grand Molière, ne devons-nous pas la remercier d'avoir semé d'aussi fécondes douleurs? Du reste, à ne prendre que la figure même de Célimène la plus achevée qu'ait produite la comédie de tous les temps il est impossible de hair cette délicieuse perfide- qui trompe tout le monde « avec des mots si doux. ».

Ainsi devait être Armande Béjart, et ainsi nous apparaissent éternellement celles que nos romanciers modernes appellent les « charmeuses n et qui sont, en réalité, avec une inconscience parfaite, de véritables fléaux pour leur foyer, etsouvent pour les foyers voisins. Oui, charmantes; oui, tendres; oui, parfois mêmeinnocentes! Mais, autourd'elles, que de temps perdu, que de vanités triomphantes! Cette impossibilité de vivre sans un cercle d'admirateurs, sans un tourbillon de papotages puérils! Vous êtes-vous demandé, parfois, ce qu'était l'intérieur d'une maison où régnait une Célimène? Pauvre mari, pauvres enfants! Et la vieillesse d'une charmeuse »? Pauvre femme!


On a prétendu que Célimène était l'image de la Française. Ah non! par exemple. L'incarnation de la vraie femme de France, c'est encore Molière qui l'a donnée elle est simple et fine à la fois, elle w a des clartés de tout »; son idéal de vie pratique, c'est « un mari, des enfants, un ménage ». Mais elle est avisée de ce qui se passe dans le monde; elle a l'esprit vif, le jugement sain, la langue prompte, la répartie alerte, et sonclair bon sens a vite raison des paillettes factices des Célimènes, des Philamintes, des Armandes. Molière n'a pu l'épouser, mais il en a fait sa fille chérie, et elle s'appelle Henriette.

Nblly DE LACOSTE.

Petite correspondance. On s'aperçoit au faubourg SaintAntoine que Paris est rentré dans ses murs. Chaque jour une foule d'équipages sillonnent cette voie populaire; l'explication de cette élégante affluence est simple c'est que la célèbre maison Mercier frères a organisé, dans ses somptueux salons, une exposition de ces meubles de style et d'art nouveau dont elle possède une collection qui est un véritable musée du meuble ancien et nouveau et porte si haut sa réputation. Une visite s'impose en ce moment à cette grande maison.

N. DE L.

HENRY, à la Pensée

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On y voit toutd'abord les malheurs de Flon-Flon, l'opérette française, malade et découragée, que veulent sournoisement étouffer ses rivales anglaises et américaines.

Flon-Flon, c'est Liane de Pougy, plus belle etplus gracieuse que jamais, aux côtés de laquelle évolue la toute charmante Mlle de Leka.

Anna Tariol, la diva des Variétés, conduit toute la seconde partie, et son succès est sans pareil dans ses couplets sur Offenbach, et surtout dans l'Evohé qu'elle enlève avec un brio superbe.

Ajoutons que Sulbac reste toujoursdésopîlant; que Reschal, Jacquet, Lejal sont encore plus drôles, si possible, et que les Cocktails nous apparaissent plus souriantes et plus mignonnes que jamais.

La soirée débute par un défilé de numéros sensationnels, au milieu desquels se fait remarquer lord Vansart, le richissime Anglais qui s'est créé une célébrité spéciale en paraissant sur les planches pour son seul plaisir.

Au concert du Journal de dimanche dernier, on a beaucoup goûté deux mélodies d'un jeune compositeur de talent. M. Francis Sauvage, dont les débuts sontd'un brillant augure pour l'avenir. Ses œuvres étaient interprétées par Mlle.Argens, la charmante artiste de l'Opéra-Comique, qui les a détaillées avec tout le talent et l'exquise diction qui la caractérisent. L'air de Louise fut l'occasion d'un succès triomphal pour la grande artiste, qui s'y est montrée absolument remarquable.

Le Concert Européen tient un succès de folle gaieté avec les Amours de Zisi-Pompon.

Précédée d'une partie de concert qui ne comporte pas moins de vingt numéros, l'amusante folie-vaudeville de MM. Verdellet et Moreau termine joyeusement le spectacle du Concert Européen.

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1 6 jyy JTjh f PR|X 50 CENTIMES La Revue hebdomadaire

TREIZIÈME ANNÉE

Rédacteur en chef RENÉ MOULIN

19 MARS 1904

SOMMAIRE

I, L'Œuvre russe en Asie (suite), par Paul Lacoé. 257 II. L'Aventure du prince Miza, par Jacques LÉLON. 2S2 III. 'Petit'PBne(Souvenirsd'untnioche) (suite), par j. Vin-

CKNT 2Q0

IV. Crouy-Sauvé-des-Eaux, par Fmi'.e Hinzelin. 304 V. Le Puits de Grenelle, par J. Lecornu 31Ô VI. Journal du voyage de M. et de Mme Ger-

vais Courtellemont au Yunnan (suite), par

Gervais Courte li.emont 333

VII. Les Miettes de la vie, par Bixiou 343 VIII. Les Idées au théâtre, par Ch. Levif 346 IX. L'Histoire au jour le jour 35' X. Roman Faut-il aimer? (suite) par Georges SAUVIN. 355 XI. Roman. LtA Fin d'Atlantisrs«î^,JtparJeanCÀRRÈRB. 371 Revue féminine Mme Nelly DE Lacoste. La Vie parisienne Jean DE Clsres.

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~e déclare m'abonner à LA REVUE HEBDOMADAIRE pour.mois, à dater </M.7p0 pour la somme .?-~Kfj, queje vous envoie en (1) m .«. -.1 rut .mn-m"M' "u, ,pn'M. ,n "mm"M'M'M.H' ,} "000' ai~a.temext "n. -0' 'T- A. 16000" 7po

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PETITE CORRESPONDANCE

Bronza, à Oran. La gendarmerie des prévôtés ne peut être employée au service d'estafettes que dans le cas de la plus absolue nécessité.

Elle ne peut non plus fournir d'ordonnances aux officiers, quel que soit leur grade.

Ph. Soccharin, Cayenne. Cette loi porte institution du jury dans les colonies de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Réunion.

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Dans vingt-cinq ans, se dit volontiers le père de famille, j'aurai à peu prés atteint t'age du repos. Mes enfants seront élevés et établis ou à la veille de l'être. Ils pourront subvenir eux-mêmes à leurs besoins. Il ne sera donc pas indispensable qu'à ce moment un capital de protection, d'indemnité, repose sur ma tête. Au surplus, il ne me déplairait pas de réunir alors entre mes mains les épargnes que j'aurai pu faire et d'en jouir moi-même jusqu'à mon décès. Il m'est bien permis de prendre souci de ma propre sécurité, et si aujourd'hui j'ai le devoir de protéger ma jeune femme et mes petits enfants contre l'éventualité de ma disparition, je dois aussi songer à garantir de toute insécurité la vieillesse de ma compagne et la mienne propre. »

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L'OEUVRE RUSSE EN ASIE (Suite)

LE TRANSSIBÉRIEN

II

DE MOSCOU A L'OURAL

Le train rapide de Sibérie quitte Moscou trois fois par semaine, et, sur quatre trains de ce genre, trois sont absolument russes, le quatrième appartient à la Compagnie des wagons-lits tous ces trains sont confortables et plus célèbres encore que confortables; la plupart des Européens préfèrent le train international, qui est le plus proprement tenu; mais les Russes l'appellent le train étranger et le critiquent presque toujours injustement ils ne s'y trouvent pas chez eux, et ils se sentent, au contraire, plus à l'aise dans le train russe qui est, à vrai dire, beaucoup plus pittoresque et que pour cette raison je prends volontiers. On a vu à l'Exposition de igoo un modèle de rapide transsibérien dont les compartiments étaient somptueusement décorés. C'était là un exemplaire d'exposition, qui ne devait servir que de réclame habile pour séduire les voyageurs d'Extrême-Orient et leur faire préférer la voie ferrée russe aux bateaux des grandes compagnies de navigation.

Sur le quai même de la gare de Moscou, en quelques secondes, le train change d'aspect les voyageurs


transforment leurs compartiments, les emplissent de sacs, de valises et de paquets; chacun a ses draps et ses coussins. Dès que le train s'ébranle, on ouvre les sacs, on défait les paquets; on en tire des livres, des provisions, une théière, un samovar parfois; la couverture contient du linge ou des fruits les oreillers même sont autant de boîtes à surprises d'où sortent des cigarettes, du sucre et des bonbons on prépare le thé; des groupes se forment; on se rend des visites au bout de quelques heures, tout le monde se connaît; le Russe est pour l'étranger un compagnon de voyage aussi aimable que complaisant.

Même dans les trains-omnibus de Sibérie, les wagons sont confortables, et, chaque fois qu'un Russe vient en France, il prend un malin plaisir à critiquer les wagons français il est parfaitement en droit de le faire et ses critiques sont fondées. Nos wagons nouveaux sont pourtant bons; mais il est évident qu'il doit sembler horrible à un étranger de voyager, surtout s'il prend la seconde classe, dans les affreuses boîtes que la Compagnie de l'Ouest, pour ne nommer qu'elle, met à la disposition des Parisiens. Le confort en Russie est beaucoup plus grand les wagons, même ceux de troisième classe, sont munis de lavabos et de water-closets, et les buffets sont très supérieurs aux nôtres. Cela dit, ne prenons pas pourtant à la lettre tous les éloges que se font les Russes si l'on trouve par hasard chez nous quelques puces oubliées dans un wagon par un voyageur peu soigneux, les punaises y sont inconnues on n'en saurait dire autant de certains compartiments russes, où les entomologistes ont la joie d'en admirer de toutes tailles et de toutes nuances, et de découvrir parfois des espèces inconnues.

Le train rapide, quittant Moscou, traverse, à allure modérée, les provinces de Toula, de Riazan, de Penza; les paysages se suivent et se ressemblent partout la


même tristesse, la même monotonie. Les gares sont construites la plupart sur le même modèle, et le voyageur qui s'endort pendant un arrêt peut croire, en se réveillant à la station suivante, que le train n'a pas bougé pendant son sommeil il semble, en effet, que ce soient les mêmes gens que l'on revoit à chaque station, officiers et fonctionnaires, soldats et moujiks, mendiants et quêteuses; dans les gouvernements de Penza et de Samara, des types nouveaux apparaissent on aperçoit des Mordves, des Tchouvaches, des Juifs et des Arméniens, ces derniers venus dans la région pour vendre leurs marchandises en volant le plus possible les paysans.

Dans les grands buffets, le plus souvent une bibliothèque, avec quelques livres français partout les mêmes auteurs, Maupassant, Zola, Gyp, Ohnet, Theuriet et Marcel Prévost, et quelques petits volumes à titres alléchants, avec un dessin prometteur sur la couverture, pleins d'insanités et sans nom d'auteur le plus souvent; littérature française frelatée, destinée aux étrangers qui la prennent malheureusement au sérieux et nous jugent d'après elle.

Le train atteint la Volga et la traverse lentement sur un pont admirable, long d'un kilomètre et demi. De gros vapeurs et d'interminables chalands glissent sur le grand fleuve. On atteint enfin la grande ville de Samara, bâtie en bois, qui doit son importance à sa situation sur la Volga et sur la ligne de Sibérie. Elle est ennuyeuse comme tant de villes provinciales de Russie; dans les environs sont de nombreuses stations où les malades et les poitrinaires viennent faire leur cure de koumys, lait de jument fermenté.

Après Samara, on traverse des pays toujours monotones il y a pourtant des villages d'aspect nouveau. Les maisons sont d'un gris foncé; elles entourent de petites mosquées en bois, dont les minarets pointus,


grossièrement faits de planches disjointes, semblent de loin élégants et jolis, et donnent un certain caractère au paysage. Ces villages sont hahités par les Tatars, et dans les gares on aperçoit, hautains et méprisants, de riches marchands de cette race, que suivent à petits pas leurs femmes, énormes boules de graisse, presque incapables de se mouvoir.

On pénètre alors dans le pays peuplé par les Bachkirs, qui jadis vivaient nomades dans la vaste steppe aux pieds des monts Ourals et qui, depuis l'arrivée des colons russes, sont devenus sédentaires. Les maladies les déciment peu à peu. Soumis à l'obligation militaire, ils n'apprennent même pas la langue russe pendant leur séjour au régiment, mais ils y contractent l'habitude de boire, et en reviennent moins bons et moins bien portants. J'ai longtemps vécu avec eux chez les prêtres qui les fanatisaient ceux-ci m'accordaient aimablement l'hospitalité et refusaient même le plus souvent l'argent que je leur offrais pour les remercier des services qu'ils m'avaient rendus. Après Oufa, ville pittoresquement bâtie en amphithéâtre sur les bords de la Biélaïa, voici, dans une gorge charmante, Miniard et sa rivière bleue qui coule capricieusement entre des îles verdoyantes, et enfin Zlataoust, avec sa grande fabrique d'armes et son admirable panorama qui s'étend à nos pieds, maisons blanches, toits verts, clochers bleus et dorés, groupés joliment pour le plaisir des yeux, dans les méandres de la rivière, entre de grands lacs, dont les eaux rayonnent éblouissantes sous les rayons du soleil. La voie monte encore jusqu'à Miass; puis redescend le versant opposé. Nous sommes dans la région minière par excellence; les monts Ourals renferment des mines de toutes natures, qui sont d'une richesse inépuisable. Malheureusement pour le voyageur avide de pittoresque, ils sont trop vite franchis, et le train entre en


Asie devant lui s'étend, infinie, l'immense steppe qui cache, sous sa mystérieuse et monotone étendue, tant de richesses encore insoupçonnées mines de fer, carrières de marbre, charbonnages, sables aurifères, pierres précieuses, dont l'exploitation difficile sera l'œuvre victorieuse des générations futures, bien qu'elle ait ruiné déjà les spéculateurs trop pressés. La Sibérie est le pays de l'avenir elle n'est pas encore le pays du présent.

III

DE L'OURAL A L'OB

La première ville importante est située au pied des monts Ourals, Tchaliabinsk, dont les larges rues se coupent à angle droit, abîmes de boue ou de poussière selon la saison. C'est là que se rendent tous les émigrants de Russie qui vont tenter fortune en Sibérie. Nous en reparlerons dans la troisième partie de ce travail, consacrée à la colonisation russe en Asie. Rien n'est plus monotone que le voyage par le Transsibérien depuis les monts Ourals jusqu'au fleuve Ob le train traverse lentement un désert sans fin. L'hiver, c'est une succession ininterrompue de plaines de neige l'été, l'herbe est rare, jaunie et brûlée par le terrible soleil des étés sibériens, Le printemps ne dure que quelques jours et couvre la steppe de fleurs éphémères iris mauves et tulipes jaunes.

Sauf aux stations, très éloignées les unes des autres et où l'on voit des êtres humains, la vie semble absente dans la steppe rarement on aperçoit des tentes de nomades ou des campements d'émigrants. Des chevaux à demi sauvages, des lièvres effrayés par le bruit s'enfuient, tandis que, paresseusement perchés sur les poteaux télégraphiques qui bordent la


voie, des aigles et des vautours regardent bravement le train passer. Quelquefois, pourtant, sur une route mauvaise ou défoncée, on aperçoit une voiture de paysans ou un groupe de cavaliers kirghizes, qui lancent leurs chevaux au grandgalop, luttent de vitesse avec la locomotive, la dépassent; mais, peu à peu, la machine, poursuivant sa marche lente et régulière, rejoint lès chevaux épuisés par l'effort, et les cavaliers s'arrêtent avec dépit, humiliés d'avoir été vaincus. La steppe lasse le voyageur pressé par le temps et qui passe sans vouloir descendre du train elle n'est pour lui qu'une succession de plaines sablonneuses, entrecoupées de marais salés et arrosées par quelques rivières stagnantes qui se perdent dans les sables. Les Russes, pourtant, adorent la steppe; ils en ressentent profondément le charme mystérieux et imprécis. J'avoue que je ne connais rien de plus troublant que la steppe d'Asie, et de plus varié dans sa monotonie majestueuse. Les lacs y prennent des teintes extraordinaires les uns ont la pâleur du soufre, et d'autres la blancheur du lait les sels et les métaux leur donnent parfois des couleurs plus inattendues encore du train même, on peut en voir qui sont verts comme l'émeraude, bleus comme la turquoise. Une ceinture de mousse blanche entoure chacun d'eux et le plus joli de tous est celui d'Ekibastouz dont les eaux roses ne gèlent que rarement, et qui produit un effet féerique, l'été dans la steppe jaunie, l'hiver au milieu des neiges qui l'entourent.

Rien ne saurait décrire la splendeur infinie d'un coucher de soleil dans la steppe; c'est pendant un moment un décor fantastique, l'horizon tout entier semble en feu, le paysage se pare d'une mosaïque de couleur; peu à peu une tranquillité majestueuse succède à ce fantastique rayonnement. La lune se lève alors, et sous ses rayons incertains encore la steppe prend un aspect


nouveau, mystérieux, étrangement troublant tous ceux qui campent près des lacs ou dans les plaines, Kirghizes nomades, voyageurs attardés, tous se sentent soudain gagnés par une vague mélancolie dont la sensation est exquise, mais dont le charme n'exclut pas la tristesse. Le silence de la nuit tombée est alors complet; pourtant, de temps à autre, on perçoit le cri d'une bête effrayée, des loups rôdent près du campement, et dans les airs des hibous en chasse s'envolent en battant lourdement des ailes.

Les habitants de la steppe sont les Kirghizes, qui vivent l'hiver dans des huttes misérables faites d'un horrible mélange de terre, d'herbes et de crottes séchées, et qui l'été mènent encore la grande vie nomade; ils vont, entourés de leurs troupeaux, de plaine en plaine chaque famille a dans le désert des puits qui lui appartiennent, et elle recommence chaque année le même voyage circulaire, de générations en générations. J'ai raconté jadis aux lecteurs de la Revue hebdomadaire les plaisirs d'une telle existence, car j'ai passé tout un été avec les nomades de l'Asie. Le sultan Tchermanov, qui fut mon hôte, vit encore, et il m'a écrit récemment pour m'annoncer la mort de son frère Bélial. Celui-là était généreux entre tous; dès que j'admirais quelque chose chez lui, il me l'offrait; il est vrai de dire que le lendemain, quand il venait à son tour sous ma tente, il admirait lui aussi un des objets qui m'appartenaient, s'attendant à la réciproque. Un jour il refusa un objet d'argent que je voulais lui offrir, et timidement il m'avoua qu'il n'osait pas me dire ce qu'il désirait. Je l'encourageai et il me montra du doigt un de mes thermomètres.

Sais-tu lire sur le thermomètre? lui demandai-je. Non, mais il y en a un comme cela chez mon frère, me répondit-il, c'est très amusant, tu vois on met le doigt là et il me montra la cuvette de mer-


cure et puis ça monte; on lève le doigt, et puis ça descend!

J'offris mon thermomètre au nomade qui l'emporta enthousiasmé, et toute la journée les gens du campement venaient contempler le jouet mystérieux avec des yeux ronds de stupéfaction. Bélial gravement mettait et levait le doigt sur la cuvette de mercure, et puis, selon son expression, ça montait et ça descendait à sa fantaisie! L'un des sauvages me demanda alors, non sans un vague effroi

Est-ce que vous êtes tous sorciers dans ton pays ?

Il n'y a pas que des nomades dans la partie de la steppe de la Sibérie occidentale. On y trouve des Tatars, musulmans eux aussi; des Russes, commerçants ou colons, et des Cosaques. Ceux-ci ont été les conquérants, et on peut dire qu'ils le sont restés. Les Cosaques aiment à traiter leurs voisins en vaincus et les lieux où ils se trouvent en pays conquis,. Une partie du pays leur appartient en propre. Une ligne de défense nationale partant du gouvernement d'Orenbourg, large de 25 à 30 verstes (1), longue de 572, et se continuant ensuite le long de l'Irtyche, leur a été concédée ils y vivent, s'occupant de pêche, de chasse et même de jardinage. Ils affectent pour les marchands et les paysans russes le plus profond mépris, et considèrent les nomades comme malléables et corvéables à merci. lis sont toute leur vie soldats et doivent toujours être prêts à montera cheval et à partir en guerre. Ils ont toutes les qualités du soldat poussées à l'extrême limite, braves à l'excès, mais pillards avec enthousiasme. Pour ma part, si j'ai conservé le meilleur souvenir de mon séjour chez les Cosaques de l'Oural, je ne puis dire que j'ai gardé une aussi bonne (1) Une verste, 1,067 mètres.


impression des Cosaques de Sibérie on m'a vanté leurs qualités en temps de guerre; je leur ai trouvé en temps de paix un très grand défaut ils sont incroyablement menteurs; ils mentent par vantardise, par paresse, par habitude; ils mentent pour mentir. Quand je leur demandais un renseignement, s'ils pouvaient me répondre, ils ne répondaient pas, et s'ils ne savaient pas, ils me racontaient le plus souvent un mensonge. Nous parlerons plus loin des paysans. Les commerçants et les Tatars habitent dans les villes. Cellesci se ressemblent toutes grandes rues larges, se coupant à angles droits. Kourgane, à ce point de vue, ressemble à Petropavlovsk, qui est semblable à Omsk. Ce sont là les trois plus grandes villes; la dernière est la plus importante. Elles sont toutes trois assez loin des gares, et il faut pour s'y rendre traverser, dans d'horribles fiacres, des terrains désolés ou des routes où les lourds chariots chargés de marchandises forment chaque jour des ornières nouvelles à côté de celles qui existaient déjà. Près de Kourgane et de Petropavlovsk se sont établies de grandes et florissantes beurreries. Les Danois ont eu les premiers l'idée d'exploiter ces grands pays dont l'élevage est la richesse. Leurs tentatives ont été couronnée.- de succès, et d'autres maisons furent ensuite fondées par des Russes et par des étrangers les Français ont manqué à l'appel. D'ailleurs, la Sibérie ne semble pas attirer le commerce français; c'est pourtant là un marthé immense qui s'ouvre à tous, et les Allemands et les Danois d'abord, puis les Américains et les Anglais ensuite s'y sont rendus en foule, et les Français qui vont maintenant en Sibérie s'étonnent de trouver tant de places prises. Les beurreries de Sibérie occidentale sont déjà une source de très gros profits pour le Transsibérien. A Petropavlovsk se trouvent quelques belles mosquées, et l'étranger peut y pénétrer facilement tous


les Tatars de la ville s'y rendent ainsi que quelques malheureux Kirghizes trop pauvres pour vivre en nomades et qui campent près de la ville. L'un de ces derniers m'invita un jour à l'accompagner jusque chez lui pour photographier ses femmes et ses filles. Cellesci se rangèrent devant leur tente; devant elles se trouvait une oie que je voulus chasser

Non, me dit naïvement le Kirghize, laissez-la; elle m'appartient, et de cette façon vous pourrez photographier toute la famille à la fois

Omsk que l'on aperçoit de loin, sur le large Irtyche qui est une rivière navigable de premier ordre, est le lieu de résidence du gouverneur général de la steppe. C'est une des plus anciennes villes de Sibérie, et elle se développera rapidement encore, grâce à son heureuse situation géographique. Elle n'offre rien d'intéressant au touriste, et les hôtels y sont très mauvais. Je suis peut-être un ingrat en parlant ainsi, car j'y ai vu à mon dernier passage combien étaient attentives, nuit et jour, l'hospitalité et la cordialité russes. J'avais été réveillé la nuit par mon voisin de chambre, qui, vers trois heures, se mit à qjianter à tue-tête et à rouler les meubles et les fauteuils. Très fatigué par un long voyage, je parvins à me rendormir. La nuit suivante, à trois heures, même concert. Je sautai de mon lit et m'approchai de la porte à deux battants qui pouvait, au besoin, faire communiquer nos deux chambres; j'interpellai mon voisin, qui me répondit qu'il était capitaine d'état-major et qu'il faisait ce que bon lui semblait. La discussion devint plus vive, et le capitaine d'état-major, d'une forte poussée, ouvrit les deux battants il était en caleçon et tenait une bougie; ma tenue était plus simple encore. Nous continuions à nous quereller, quand le capitaine s'écria

Mais à votre accent, je reconnais que vous êtes Français; mais j'aime la France, monsieur! Vive la


France, monsieur Garçon garçon apporte du champagne

11 me serra la main, m'embrassa, et courut à la sonnette pour appeler le garçon.

Qu'on dise après cela que l'alliance franco-russe n'existe pas

Après Omsk, on traverse le pays marécageux qui s'étend entre l'Irtyche et l'Ob; l'eau qu'on y trouve est amère, salée, et des armées da taons envahissent les wagons. On atteint enfin Krivotschokovo, village situé sur la rive gauche de ce grand fleuve sibérien, que l'on nomme l'Ob, que le train traverse sur un admirable pont, long de 782 mètres et formé de sept travées monumentales c'est un ouvrage d'art merveilleux. IV

DE L'OB AU LAC BAÏKAL

L'Ob forme avec ses afliue-nts, l'Irtyche et la Tome, le plus important réseau de navigation fluviale de l'Asie russe. Un canal fait en outre communiquer son bassin avec celui de l'Iénisséi, de telle façon que des marchandises parties de In 'I'ransbafkalie passent par la Sélenga, le lac Baïkal, l'Angara et l'Iénisséi, pour se diriger vers l'Ob et laSibéiie occidentale. La navigation est donc très active sur l'Ob et ses affluents, et de gros et bons bateaux font le service entre Tobolsk, Omsk et Sémipalatinsk, Tomsk et Barnaoul, pour ne nommer que les villes principales. Comme toujours, en Sibérie, on trouve partout affichés des horaires; mais on peut être sûr que les heures indiquées sont les seules auxquelles ne partiront ni n'arriveront les bateaux; en Sibérie plus qu'en tout autre pays du monde, les compagnies ne sont pas faites pour les


voyageurs, mais les voyageurs pour les compagnies. Les capitaines sont le plus souvent de joyeux buveurs et d'ardents joueurs de cartes ils dirigent avec insouciance leurs bateaux, et les bancs de sable sont nombreux dans les fleuves sibériens, les voyages sont souvent agrémentés d'échouage.

En face de Krivostchokovo, sur la rive droite de l'Ob, le Transsibérien a fait naître une ville nouvelle, Novo Nikolaievsk, qui se développe avec une prodigieuse rapidité et où des étrangers se sont établis en assez grand nombre. Les'environs de la ville sont célèbres en Sibérie il est peu d'endroits où les vagabonds et les voleurs soient plus dangereux. La province de Tomsk, que traverse le Transsibérien,. est riche entre toutes elle possède les meilleures terres de Sibérie, et les récoltes y sont le plus souvent excellentes; ses forêts sont gigantesques, et on y exploite des mines d'or, d'argent, de plomb et de fer le Transsibérien y côtoie un grand bassin houiller, et l'extraction du sel dans les lacs de la province devient de jour en jour plus importante.

Le paysage change tout à coup, et le voyageur, fatigué de la steppe, s'en réjouit ce ne sont plus de grandes plaines désertes que le train parcourt. On voyage à travers les forêts, et le paysage devient très vite monotone. Les locomotives chauffées au bois laissent derrière elles une longue traînée d'étincelles, et les incendies sont fréquents; des hectares entiers de pins résineux brûlent, et sont détruits chaque année; les trains passent dans des forêts en flammes; les arbres près de la voie sont calcinés; des troncs de sapins, de mélèzes ou de bouleaux restent debout, transformés par l'incendie en gigantesques morceaux de charbon, dans lesquels le feu couve parfois encore. De temps en temps, on traverse de vertes clairières où des paysans travaillent et


scient du bois, le visage recouvert d'un voile noir, car les moustiques sont aussi terribles que nombreux sur la lisière de la taïga c'est ainsi qu'on appelle la haute futaie sibérienne. Des fleurs éphémères poussent hâtivement; leurs couleurs sont très vives et inattendues, pervenches roses et marguerites bleues. Les incendies des forêts sibériennes, dus le plus souvent l'incurie et à l'imprévoyance, détruisent dans la région de l'Altaï une dizaine de milliers d'hectares ils mettent en quelque sorte les sables à nu, et par suite de cette destruction le climat sibérien devient plus mauvais et les disettes plus fréquentes. La plus grande ville de la région n'est pas située sur la ligne du Transsibérien, et l'on a dû construire une voie secondaire entre la station de Taïga et la ville de Tomsk. Choisie entre plusieurs cités rivales pour être dotée de la première université sibérienne, la seule d'ailleurs qui existe encore aujourd'hui, Tomsk devint la capitale intellectuelle de la Sibérie dont elle se vantait, non sans raisons, d'être la première ville commerçante. Malheureusement, on fit passer le Transsibérien à 87 kilomètres au sud de la ville. Les Sibériens prétendent que les ingénieurs avaient des exigences que les habitants de Tomsk n'ont pas voulu satisfaire. Il ne faut pas approfondir trop longtemps cette histoire; mais on peut regretter que la ville ait été maladroitement écartée du Transsibérien. Le commerce de Tomsk ne se développe pas comme on l'avait espéré et son éloignement de la « ligne magistrale » en est la raison.

Tomsk a cependant l'air d'une ville et d'une grande ville, avec ses larges rues bordées de vastes et somptueux magasins, ses bons hôtels, son marché très achalandé, ses immenses places, sa lourde cathédrale, son charmant jardin public, son quartier musulman si grouillant, et son université entourée d'un parc superbe


au bas duquel coule la Tome très large et très majestueuse, sillonnée par de grands bateaux.

Les étudiants de l'université de Tomsk sont pauvres entre tous; l'un d'eux, avec lequel j'ai travaillé quelques semaines pour la pratique de la langue russe, me dit un jour son histoire c'était celle de tous ses camarades. Il était arrivé sans argent de Russie, gagnant de ville en ville la somme nécessaire à son voyage il ne trouva pas, à son arrivée, de place dans la maison où l'université tient pour une somme très modique un lit, un repas et du thé à la disposition des étudiants. Comme il savait chanter les psaumes, il se fit engager dans le chœur de la cathédrale pour une somme de onze roubles par mois vingt-neuf francs soixantedix centimes formaient donc son budget mensuel, et beaucoup de ses camarades, me disait-il, étaient plus malheureux que lui!

Après la station de Taïga, les mêmes paysages se succèdent monotones. Une exploration rationnelle des forêts est à l'étude on voudrait avoir un plan exact des richesses forestières sibériennes afin de les mieux protéger contre les incendies; de l'économie forestière dépend, en effet, l'avenir de la Sibérie. On cherche en outre à déterminer l'étendue des clairières et des terrains qui pourraient servir à l'établissement immédiat des émigrants, ou qu'il serait bon d'approprier à cet effet, soit par le travail des émigrants euxmêmes, soit aux frais du gouvernement russe. La ligne du Transsibérien, qui dans les steppes de la Sibérie occidentale avait été construite toute droite, prend un autre caractère en Sibérie centrale les courbes sont nombreuses et très hardies, et les déraillements, dus presque toujours à l'imprudence de mécaniciens ivres, sont relativement assez nombreux. Les journaux ne font que les mentionner, et même dans les accidents les plus épouvantables on se refuse à avouer


qu'il y a eu des blessés. Atchinsk et Marinsk sont de petites villes encore sans grande importance et Krasnoïarsk ressemble à un gros village. Décrire une ville de Sibérie, c'est les décrire toutes, et, pour savoir ce qu'est Krasnoïarsk, il n'y a qu'à se reporter à ce qui a été dit sur les villes précédentes. Tomsk, Irkoutsk et Vladivostok sont les seules qui méritent une description particulière. Il y a à Krasnoïarsk quelques maisons avec de vastes magasins, un monastère intéressant, un joli jardin, et surtout une admirable vue sur l'Iénisséi.

Le pont sur lequel on traverse le fleuve est le plus grand de Sibérie, et la vue sur Krasnoïarsk est charmante. Trop souvent les villes sibériennes semblent jolies de loin; mais quand on y pénètre, elles ne réservent que désillusions.

Jusqu'à Irkoutsk, la ligne traverse des forêts toujours monotones mais çà et là, dans les régions un peu montagneuses, on voit de jolis paysages. Si l'on en croit les statistiques, les habitants de la province d'Irkoutsk devraient vivre heureux et riches; mais il n'y a rien de si trompeur qu'une statistique, surtout quand elle a été dressée en Sibérie où chaque gouverneur tient à prouver que même dans les années les plus mauvaises, tout va pour le mieux dans sa province. Les habitants les plus curieux et les plus nombreux aussi de la province d'Irkoutsk sont les Bouriates, peuple mongol très intéressant que l'on peut partager en deux grands groupes le premier vivant en Transbaïkalie, encore nomade et soumis à la religion bouddhique; le second qui est devenu sédentaire et qui, depuis l'arrivée des Russes dans la province d'Irkoutsk, s'occupe d'agriculture. Convertis à la religion russe pour la forme, ils sont restés païens de cœur et pratiquent encore le culte des esprits leurs prêtres, médecins et sorciers, s'appellent chamanes, d'où le nom de


chamanisme donné à leur religion. Le premier chamane envoyé aux hommes par les bons esprits pour les aider à lutter contre les mauvais fut un aigle c'est pourquoi aigles, vautours et milans sont restés des oiseaux sacrés. De l'aigle chamane et d'une femme bouriate naquit le second chamane, et ne peut être prêtre aujourd'hui que celui qui peut se vanter d'être leur descendant. Il est vrai de dire que tout homme ou toute femme qui a eu un parent frappé par la foudre, c'està-dire purifié par Dieu, peut devenir prêtre à son tour. Un arrêt, au milieu des forêts et des steppes habitées par les Bouriates, avec lesquels j'ai vécu plus de cinq mois, est toujours intéressant et l'on peut assister aux grandes cérémonies et aux sacrifices religieux faits en l'honneur des esprits. Dans le plus important de tous, on immole quarante juments sauvages et soixante-dix brebis.

Avant d'arriver à Irkoutsk, on passe par Tchéremkhovo, où se trouvent de grands charbonnages qui ont rendu les plus grands services au moment où l'on construisait la ligne.

Lorsqu'on arrive par un beau jour d'été à Irkoutsk, on est séduit par l'aspect de la ville située sur la rive opposée. L'Angara qui l'arrose est une admirable rivière très large et très rapide. La ville est bâtie entre des collines très élevées, elle comprend de grands monuments en pierres ses nombreuses églises, aux formes et aux couleurs variées, brillent joliment sous le soleil son théâtre apparaît énorme, et son musée semble être un monument très élégant. A l'intérieur de la ville on est surpris de voir beaucoup de très beaux magasins et des étalages dressés non sans goût aux devantures. Les rues sont mauvaises, et les trottoirs sont pour la plupart faits de planches disjointes qui s'enfoncent quelquefois, pourries, sous les pieds des passants. La population de la ville n'est pas sym-


pathique comme celle des villes de Sibérie occidentale les cochers, les domestiques sont souvent d'anciens forçats ingrats et malfaisants. On vole beaucoup à Irkoutsk, on y assassine souvent et des incendies sont très fréquents et sont allumés la nuit par vengeance. Dans un hôtel, les voyageurs furent dévalisés pendant la nuit le patron était un individu assez acariâtre je puis affirmer que je ne l'ai vu joyeux que ce jour-là. Il riait aux éclats en racontant la mésaventure arrivée à ses clients; elle lui paraissait tout à fait drôle et il ne le cachait pas.

La ville devrait être cependant charmante à habiter, et les legs considérables qu'elle a encaissés pourraient servir à l'embellir; mais le conseil municipal d'Irkoutsk, me disait un habitant, s'en soucie peu. Quoi qu'il en soit, le commerce est très actif dans la ville; elle est le centre du commerce des fourrures et le grand dépôt des marchandises de Chine. Il y a d'ailleurs des magasins chinois dans la ville, dont l'importance deviendra plus grande encore si on peut mettre en exécution les projets formés et réunir par une voie ferrée Irkoutsk avec Pékin.

D'Irkoutsk au lac Baïkal, la voie suit l'Angara et le paysage est toujours charmant. Elle aboutit au lac qui s'étend immense et majestueux, à l'endroit même où, dans une gorge grandiose, l'Angara s'en échappe avec la rapidité d'un gigantesque torrent.

V

LE LAC BAÏKAL

Le lac Baïkal a une superficie de 34,180 kilomètres carrés. Le mot de Baïkal semble une altération du mot tatar Bay-Koul, le lac riche. Les Mongols et les pay-


sans sibériens l'appellent la mer. Il est très craint pour ses tempêtes et plus d'un bateau est resté <le longues heures et parfois des jours entiers sans pouvoi aborder à son port d'attache. Soixante-deux toi* plus grand que le lac de Genève, il est mal étudié encore; mais des explorations scientifiques y ont trouvé des profondeurs de 2,000 mètres et en ont fait connaître un peu la faune et la flore.

Le lac est entouré presque complètement de mon tagnes couvertes de pins, de sapins, de mélèzes, au milieu desquels les bouleaux argentés et les sorbiers rouges jettent leurs tons éclatants. La distance d'une rive à l'autre est trop grande pour qu'on puisse les distinguer toutes deux à la fois; les montagnes de la rive orientale ont à l'horizon des formes imprécises des vapeurs sombres et violettes les enveloppent la pointe extrême des glaciers apparaît cependant au-dessus d'elles et brille étrangement sous le soleil. Un Sibérien me disait en me les montrant

Voyez, chez nous, en plein jour, dans le ciel, on aperçoit des étoiles d'argent

La traversée du lac Baïkal cause le plus grand retard au transport des marchandises, et, au moment de la guerre, il est facile de prévoir qu'il sera une entrave au ravitaillement et à la mobilisation. On traverse en effet le lac en traîneau pendant l'hiver, en bateau pendant l'été. Le lac est pris par les glaces assez tard, en janvier seulement, alors que tous les fleuves de Sibérie offrent déjà de bonnes routes au traînage; on peut encore le traverser sans danger en traîneau au mois de mai. On peut donc s'imaginer quels retards les Russes devront craindre en ce moment. Il est matériellement impossible de faire traverser à pied le lac par les hommes il faudrait deux jours; on ne saurait où coucher les soldats qui devraient dormir sur la neige, et mourir gelés peut-


être pendant la nuit. On essaie pour cette raison, afin d'éviter les transbordements, d'établir une voie provisoire sur la glace même et les dépêches prétendent qu'on y a réussi. Il y a bien un bateau brise-glace mais ce bateau fait pour l'hiver ne peut guère marcher qu'en été armé d'un fort éperon, il peut casser un mètre cinquante de glace or la couche de glace sur le lac a une épaisseur moyenne de cinq mètres. L'intérieur du bateau brise-glace ressemble à une gare de chemin de fer; à l'extrémité de la voie, sur la rive même du lac, un pont s'abaisse et réunit la ligne du Transsibérien au bateau le pont et le plancher, à l'intérieur du bateau, sont munis de rails et des ouvriers poussent un par un les wagons dans le bateau qui les doit transporter. Il y a souvent un encombrement de wagons. Le bateau ne peut faire en effet qu'une traversée et demie par jour et ne transporte que vingt-sept wagons au plus, c'est-à-dire, comme moyenne quotidienne, quarante wagons. Les tempêtes et les brouillards, en outre, occasionnent de grands retards. On voit que le transport des troupes ne peut être, dans ces conditions, très rapide. Il est vrai que le brise-glace peut faire la traversée en remorquant de grandes barques, mais pendant les jours d'orage ces barques causent des accidents II y a encore sur le lac un autre bateau, assez petit; il est vrai aussi que le gouvernement russe pourra réquisitionner les quelques bateaux privés qui font le service sur le lac; mais le Transsibérien n'a qu'une voie, et les trains partis pour la Mandchourie doivent revenir en Sibérie, car le matériel de transport ferait vite défaut sur la rive orientale du lac Baïkal. Ce sont ces inconvénients qui avaient décidé M. Vitte à la construction d'une voie ferrée autour du lac dans sa partie méridionale la dépense est énorme, les travaux d'art coûteux, les obstacles à


vaincre innombrables, mais la guerre d'aujourd'hui prouve que l'ex-ministre des finances avait raison de tout prévoir. Ceux qui s'opposaient à la construction de la ligne nouvelle disaient qu'avec beaucoup moins d'argent on pourrait construire plusieurs nouveaux bateaux mais ils ne supprimaient pas les obstacles que met au transport le climat si dur de la Sibérie. A la prise et à la débâcle des glaces sur le lac Baïkal, toute circulation est impossible. L'arrêt de circulation a été de dix-huit jours pendant l'hiver igoo à 1901, de vingtneuf au printemps 1901, de quatre seulement pendant l'hiver 1901-1902, et de huit le printemps suivant les Russes doivent être très inquiets à la pensée qu'au printemps prochain l'arrêt de la circulation peut être de vingt-neuf jours comme en 1901. Notons en outre que cet arrêt concerne seulement les voyageurs, qui peuvent passer souvent avant que l'on n'ose encore transporter les marchandises.

La ligne qui contourne le lac ne devait être prête qu'à la fin de l'année, et nous n'avons guère de renseignements sur son état actuel et sur la façon dont sont poussés les travaux il est probable que les ouvriers qui y travaillaient ont tous été réquisitionnés pour établir la voie provisoire sur la glace à travers le lac. Quels services pourra rendre cette ligne? Ne sera-t-il pas dangereux de s'y confier? Et pendant les tempêtes d'hiver, si fréquentes sur le lac, ne sera-t-elle pas recouverte par les neiges? Autant de questions graves qui peuvent préoccuper tous ceux qui s'intéressent aux succès de la Russie.

Le bateau aborde en été à Myssovaïa, dans la province de Transbaïkalie. Lorsque j'y débarquai, à mon dernier voyage, la montagne qui dominait la ville était en feu, une forêt de sapins brûlait le soleil nous apparaissait tout rouge à travers l'épaisse fumée qui nous entourait.


IV

EN TRANSBAÏKAL1E E

La ligne jusqu'à la Sélenga est pittoresque de temps à autre, on a de très belles échappées sur l'admirable lac; elle traverse la Sélenga, très large, sur un grand pont de fer et bientôt la ville de Verkhné-Oudinsk apparaît, très pittoresque, bâtie en amphithéâtre, dominée par une grande prison toute blanche. Verkhné-Oudinsk est une ville assez importante chaque année une grande foire y a lieu où les échanges dépassent cinq millions. C'est à Verkhné-Oudinsk qu'aboutit la route de Mongolie, qui passe par la ville-frontière de Kiakhta où sont établies toutes les grandes maisons de thé sibériennes. Elle passe près des grands monastères de Bouddha où vivent les moines bouriates ou lamas. Ces temples, souvent très beaux, sont entourés de maisons de bois où chaque lama vit avec ses élèves. l.e principal lama, qui est venu à Paris pendant l'Exposition, est le chef de la religion bouddhique en Sibérie. J'ai vécu avec lui pendant de longues semaines et, quand je lui ai demandé ce que je pouvais lui offrir pour prix de son hospitalité, il m'a demandé de lui faire obtenir, dès mon retour à Paris. les palmes académiques. Et Iroltouev le Khambo-Lama bouriate, a été nommé officier de l'instruction publique au 14 juillet dernier.

La Transbaïkalie est un pays très montagneux que les monts Stanovoï séparent en deux parties. La région est très pittoresque, la ligne suit les rivières, mais les ingénieurs ont souvent construit trop vite et le voyage n'est pas toujours sans danger on a fait des travaux insuffisants de contreforts et de soubassements, et après de grandes pluies et surtout au moment de la


fonte des neiges, les avalanches tombent sur la voie, entrainant des terres, des pierres et des arbres même. On passe, à certains endroits, sous des rochers qui semblent suspendus au-dessus du train. Un jour, je prenais le thé avec un ingénieur dans le wagonFalon qui se trouve à la queue du train un choc formidable fit passer le samovar par-dessus nos têtes, jetant à terre les verres et les soucoupes. Deux arbres étaient tombés sur la voie, entraînant avec leurs énormes racines des blocs de terre et un petit rocher. Un employé du train, blessé, pansait au bord de l'eau son front ensanglanté. On déblaya comme on put; nous repartîmes, mais la nuit suivante nous ne dormions que d'un œil, dans l'attente d'un nouveau danger. Selon la coutume en Sibérie, le mécanicien était ivre, et le chauffeur avait fait comme le mécanicien il n'est pas rare de voir les autres employés du train suivre ce très mauvais exemple. « Nous payons mal nos hommes, me disait un ingénieur, et nous prenons ce que nous trouvons »

Les arrêts principaux sont Petrovski Zaivod, où se trouve une grande mine de fer, Tchita, la capitale de la province qui n'est qu'un immense village, très laid et très ennuyeux, avec un joli petit temple bouddhique qui sert de musée du culte de lama, et un musée d'histoire naturelle.

A quelques heures de Tchita, la ligne se scinde en deux embranchements l'un passe par Nertchinsk et va aboutir à Srétensk sur la Chilka, à l'endroit où commence la grande navigation du fleuve Amour et d'où devait partir la ligne du Transsibérien qui devait aboutir Khabarovsk. Tout ce pays est riche en mines, et c'est dans le district de Nertchinsk que se trouvent les mines si célèbres où travaillaient les forçats. Le froid dans toute la région est excessif; la moyenne de la température atteint en janvier 35 degrés de froid.


L'autre ligne, qui a été construite lorsque le Transmandchourien fut décidé, se dirige vers le sud; les ouvrages d'art y sont nombreux et la hardiesse des courbes osées par les ingénieurs surprend et effraie un peu. On traverse un pays bouddhiste peuplé par les Bouriates. On a malheureusement rectifié le nom des stations, et c'est tant pis pour la couleur locale il y avait pourtant déjà assez de Pétrovski, de Mikhaïlovski, de Troïtski sur la ligne du Transsibérien. A quelques kilomètres de la ligne s'élèvent deux grands temples dans lesquels j'ai longtemps vécu celui d'Aga, très riche en Bouddahs d'or, de bronze et d'argent, et celui de Tsougalsk, dans lequel vit un jeune enfant qu'on regarde comme l'incarnation vivante de Bouddah. J'ai vécu dans son intimité, et le jeune dieu vivant m'a annoncé sa venue à Paris; il veut voir cette ville dont lui a tant parlé le grand lama, et l'avenir me réserve peut-être de guider un dieu dans Paris et de le promener sur les grands boulevards; mais, hélas! à à l'époque actuelle où les dieux eux-mêmes se modernisent, je crains que le jeune Bouddah ne me demande tout d'abord de le conduire aux Folies-Bergère La station de Mandchouria est à la frontière même qui sépare la Mandchourie des provinces sibériennes c'est là que commence le Transmandchourien, et que finit le Transsibérien.

On voit ce qu'a été l'oeuvre russe les contemporains y ont relevé des imperfections et ont formulé des critiques; mais, comme l'a dit M. Vitte, le jugement des conlemporains est rarement le jugement de l'histoire. Les sacrifices faits par la Russie, les emprunts contractés par elle, ont été énormes. Si l'on tient compte des travaux et des frais de construction de la ligne autour du Baïkal, on voit que la Russie a dépensé plus d'un milliard de roubles, c'est-à-dire deux milliards sept cents millions de francs! Avais-je


raison de dire, dans mon précédent article, quel'ceuvre entreprise par les Russes était civilisatrice au suprême degré? Grâce à elle, le commerce sibérien a pris une importance inespérée, les industries les plus diverses ont apparu, des mines ont été découvertes et mises en exploitation, et les explorations activement conduites sont loin d'être aujourd'hui terminées.

Parallèlement à la construction du chemin de fer, il a fallu s'imposer d'autres dépenses auxiliaires, augmenter le personnel administratif et les forces armées; entreprendre des travaux d'art, de dessèchement, d'irrigation, et surtout faciliter la colonisation. La dépense totale de la ligne en construction autour du Baïkal est estimée à 53,625,745 roubles, soit, par verste, 217,777 roubles, c'est-à-dire près de 600,000 francs par verste. Aucune des autres sections du réseau d'Asie n'a coûté aussi cher.

LIGNE TOTAL PAR VERSTE

Sibérie occidentale 38. 487 roubles. Sibérie centrale. 59 ̃ r73

Taïga à Tomsk. 28.912

Irkoutsk au Baïkal 49-5^5

Baïkal à Sretensk 77. 1 70

Karymski à la frontière 97.421

Les ponts ont coûté très cher, et on peut les ranger parmi les ouvrages d'art les plus importants du Transsibérien les plus grands sont les suivants MÈTRES TRAVÉES

Pont sur la Tobal à Kourgane 402 6 l'Ichime à Pétropavlovak.. 293 3

l'Irtyche à Omsk. 676 6

l'Ob à Krivostchokovo. 782 7

la Tome à Potomochmaïa 504 6

la Kia, après Marinsk 315 4

le Tchouline Atchinsk 273 2

l'Iénisséi à Krasnoiarsk 912 6

la Kane. 252 3

la Selenga. 400


Nous savons qu'il y a en Mandchourie des ouvrages d'art et des ponts comparables à ceux-là. Les deux plus grands ponts construits par les Russes sont celui de la Volga (1,485 mètres) et celui sur l'Amou-Daria, au Turkestan, qui a plus de 2 kilomètres.

PAUL LABBÉ.

(A suivre.)


L'AVENTURE DU PRINCE MIZA Les histoires extraordinaires ne s'accommodent plus du cadre pittoresque que leur ménageaient les anciens auteurs, ni des acteurs fantastiques qu'ils mettaient en scène. Il faut remiser à jamais les antiques laboratoires meublés de cornues bizarres, de crocodiles empaillés, de vilains oiseaux juchés sur l'appui d'une lucarne. Il faut jeter au magasin d'accessoires les longues robes broilées de signes cabalistiques et les bonnets pointus. Les héros des récits les plus incroyables sont aujourd'hui des gens vêtus comme vous et moi ils travaillent dans de vastes salles bien éclairées, bienaérées leur besogne terminée, ils sortent en redingote et en chapeau haut de forme.

Ne vous étonnez donc pas si l'histoire que je veux vous conter se passe en plein boulevard, et si mes acteurs n'empruntent rien au fantastique ni dans leur personne, ni dans leur langage, ni dans leurs habitudes.

Lorsque, le lundi 20 juin 1898, je reçus la dépêche qu'on va lire, je demeurai stupéfait. Je me crus le jouet d'une illusion. Je me demandai si le signataire n'était pas un autre prince Miza, mis au courant de mes relations avec le véritable et désirant faire ma connaissance. Je lus et je relus cent fois l'invraisemblable télégramme


« Venez déjeuner avec moi au Grand-Hôtel, à midi. Pas d'excuses. Je vous attends et me réjouis de vous revoir.

« Miza. »

Comment! le prince Miza vivait encore. Il était à Paris et se préparait à diner comme un prince, ou un homme ordinaire, lui qui. C'était incroyable; c'était l'ébranlement de toutes mes certitudes; c'était comme si l'on m'eût dit « Le soleil se couchera à midi aujourd'hui. Venez déjeuner au Grand-Hôtel; vous assisterez à ce spectacle tout en mangeant une côtelette. »

J'avais été mis en relations avec le prince vers 1895. A cette époque, je n'avais pas de situation; je venais de sortir de l'Ecole des chartes et, comme beaucoup de mes jeunes collègues, je cherchais quelque travail qui me permît d'attendre. Ma bourse était plate, quoique mon appétit fût des plus florissants.

Le prince Miza, grand seigneur persan, venait d'arriver à Paris; il apportait avec lui toute une bibliothèque de paperasses relatives à sa famille. Il voulait trier et faire traduire ces vieilles archives, et avait demandé à l'École un jeune homme capable de mener à bien ce labeur. Je fus désigné, présenté, accepté. Libre de mes heures et de travailler à ma guise, largement rétribué, je n'avais qu'une seule obligation, une obligation formelle mais qui me fut très agréable celle de diner tous les jours avec le prince. Le reste du temps m'appartenait.

A la vérité, seul je dînais. Je dînais pour deux. Assis en face de moi, tandis que l'on me servait un copieux et succulent repas, Miza buvait lentement une tasse de lait, rien de plus. Malgré le délabrement de sa santé il était un causeur agréable, montrait une gaieté fine et railleuse, avec un esprit aiguisé, bienveil-


lant par scepticisme universel un renanisme très précieux et fortement documenté.

Miza avait fait ses études à Paris, puis était retourné en Perse où il avait, pendant quelques années, rempli une des grandes charges de l'État. Sa santé de plus en plus1 précaire l'avait contraint à quitter ses fonctions et il revenait en France soit pour se soigner, soit plutôt pour vivre agréablement ses derniers jours. Il ne se faisait aucune illusion et parlait de sa mort prochaine avec une conviction et une sérénité parfaites. Qu'avaitil ? Il était maigre, exsangue, transparent. Il toussait, souffrait de palpitations douloureuses qui ne lui permettaient guère de marcher. Il se nourrissait presque exclusivement de lait. Était-il phtisique, cardiaque, cancéreux, paludéen, dyspeptique, hépatique, ou ceci, ou cela? Voyez, si vous êtes médecin, ce que toutes ces choses signifient; moi, je ne l'ai jamais su.

Il demeura un mois environ à Paris; puis il retourna dans sa patrie et prit congé de moi en Romain de la République. « Mon cher Lélon, me dit-il, je conserverai -pas longtenps, mais jusqu'à la fin le souvenir de nos bonnes relations. Je vous écrirai. Vous voudrez bien me répondre. Quand vous ne recevrez plus de lettres de moi, je serai mort. Adieu. »

C'est ainsi que je le quittai lorsqu'il partit, couché dans un wagon-salon qui devait le ramener à Téhéran sans qu'il changeât de voiture.

Je reçus quelques lettres. Les dernières n'étaient pas de sa main. « Mon pauvre ami, me faisait-il savoir, je ne peux plus tenir une plume. Quoi de neuf dans la capitale?. Je vais plus mal. c'est la fin. » Puis, le silence, un silence de mort, que rien n'était venu interrompre depuis un an passé.

Et c'était le prince Miza qui m'invitait à déjeuner! Avouez que le fait était étrange.


̃s

#

J'arrivai à midi au Grand- Hôtel, palpitant de curiosité, d'émotion, et je fus introduit dans le salon du prince.

Je repassais dans ma mémoire les lugubres tableaux de nos dernières entrevues. Une porte s'ouvrit presque aussitôt. Miza, souriant, alerte, les joues pleines, le teint fleuri, vint à moi en me tendant les mains. Je dus présenter une singulière figure, car il éclata de rire et pirouetta sur ses talons.

Regardez, me dit-il, par devant, par derrière, à droite, à gauche; c'est bien moi, en chairet en os. Ah! mon bon, mon excellent ami, que je suis aise de vous revoir! Nous allons d'abord déjeuner; j'ai une faim de chien. Avez-vousconservé votre belappétit? Nous causeronsplustard,entrelapoireet le fromage. Vousvoyez, Lélon, que je n'ai pas oublié le français tel qu'on le pai le. Et d'abord, permettez-moi de vous présenter. Un homme d'une quarantaine d'années, long, maigre, un peu voûté, vêtu de noir à la mode persane, venait d'entrer dans le salon.

Mon cher Lélon, fit le prince, je vous présente mon ami et mon sauveur, le docteur Klob. Docteur, voici M. Lélon dont je vous ai si souvent parlé. Vous savez combien je l'aime.

Nous nous serrâmes la main. Le maître d'hôtel ouvrit les portes et nous passâmes dans la salle à manger.

Installez-vous ici, me dit le prince en s'asseyant; ce sera votre place désormais. Je n'ai plus barre sur vous comme autrefois et je ne peux plus exiger que vous mangiez tous les jours à ma table, mais votre couvert sera toujours mis. A bon entendeur, salut! Je m'attarde, je rapporte avec trop de complaisance


cette conversation j'étais stupéfait, je n'en pouvais croire mes yeux ni mes oreilles. Mon étonnement devait croître encore, lorsque je vis le prince manger et boire comme un alpiniste. A la fin du repas, intrigué, énervé, je demandai à Miza de me raconter sa cure et je lui avouai que je ne le reconnaissais pas. Parbleu! s'écria-t-il, ce n'est pas étonnant je ne suis plus le même. Dites-lui, Klob, dites à ce Parisien que je ne suis plus le même. Ce pauvre Lélon, il ouvre des yeux grands comme une fenêtre il y va perdre son latin. Vite, vite, docteur, sauvons ce qui eu reste; il peut en avoir besoin. Vous avez la parole. Le docteur Klob ne s'était guère montré loquace pendant le repas. Il avait mangé soigneusement, sans excès, bu modérément. Sa face était expressive; le front large, haut et bien dessiné, les yeux très enfoncés dans l'orbite et voilés par d'épais sourcils noirs. Un nez mince, un peu crochu, la bouche cachée sous une forte moustache; tout cela assez ordinaire. Seul, le menton large, carré, proéminent, pouvait sembler caractéristique. On dit que ces puissants mentons sont l'indice d'une volonté inébranlable. Quand on fait un effort de volonté, on serre les mâchoires de là à conclure qu'un homme doué d'une forte mâchoire veut puissamment, il n'y a qu'un pas. Mais faut-il le franchir ? 7

Monsieur, commença le docteur Klob, si vous voyez le prince Miza bien portant, avec des organes robustes et sains, c'est que je lui ai remplacé son corps débile par un autre.

Je ne pus m'empêcher de pousser un « oh! » qui mit de nouveau Miza en gaieté.

Oui, monsieur, poursuivit Klob, de l'ancien prince Miza il ne subsiste que la tête c'est d'ailleurs le principal. Tout le reste appartenait naguère à Sadi Mammoud, jeune brigand qui remplit la Perse de ses


exploits jusqu'au jour où il fut pris, condamné à mort et exécuté.

Je voulus parler. Miza me posa la main sur l'épaule, et murmura

Ne l'interrompez donc pas, mon cher. Il va vous exposer les détails de l'opération. Écoutez-le. .J',

J'ai remplacé le corps du prince Miza par celui de Sadi Mammoud. Cette opération, assez minutieuse, ex'ge un certain nombre de conditions difficiles à réunir. Il s'agissait de décapiter le prince ainsi que Mammoud, et de placer la tête,du premier sur le corps du second. Voici, en peu de mots, comment j'ai procédé J'avais tenté de nombreuses transpositions de ce genre sur les animaux, avant d'oser entreprendre l'opération sur l'homme. J'étais arrivé à la presque certitude du succès lorsque je fus appelé auprès du prince. Il était agonisant; mais, comme son cerveau n'était pas malade et seulement irrigué par un sang déplorable, sa pensée demeurait nette et ferme. Il savait qu'il ne lui restait que quelques jours à vivre. Il me le dit, et ajouta « Faites de moi ce que vous voudrez. n

Je mis Son Excellence au courant de mes travaux. Je lui proposai la substitution d'un corps sain à son corps. Justement le brigand Mammoud était sous les verrous; c'était un superbe garçon de vingt-cinq ans, solide comme un chêne. Il était condamné. Sa tête devait tomber pourquoi son corps ne survivrait-il pas ? Le bandit me fut livré par le shah. Je disposai tout pour le lendemain.

Vous comprenez, monsieur, que si on décolle un homme par les procédés ordinaires de M. Ueibler fils, les parties séparées seront tellement broyées et contuses que l'on ne pourra plus les utiliser. La moelle, les


vertèbres, les vaisseaux, les nerfs, à la suite de cette attrition, ne seraient plus aptes à des sutures nouvelles. J'ai donc procédé autrement. J'ai exécuté Mammoud parélectrocution, et, immédiatement après, jel'aidécapité, au bistouri, minutieusement, en chirurgien. J'avais au préalable établi la respiration artificielle en ouvrant la tranchée de Mammoud, dès le choc électrique; je mis ses vaisseaux en rapport avec ceux d'un grand singe préparé pour ce dessein, et le sang de notre brigand ne se coagula pas; il circula, par l'impulsion du cœur du singe, pendant que j'opérais le prince luimême.

Je décapitai ce dernier sous le chloroforme, et je plaçai avec soin sa tête sur les épaules du bandit. Je ne vous cacherai pas que cette partie de l'opération est la plus délicate. Pour suturer la moelle, les nerfs, les artères, les veines, les lymphatiques, la trachée, l'œsophage, les os, les muscles et la peau, on ne peut avancer qu'avec circonspection. Il faut plusieurs heures. On est très gêné par le manque de place, par les jours qu'on doit ménager, puis refermer, par la nécessité d'une asepsie complète, par la difficulté d'empêcher l'air de pénétrer dans les veines, et par d'autres raisons qu'il serait trop long de vous exposer. Mais on peut venir à bout de ces obstacles avec beaucoup de patience.

Et votre habileté, fit le prince.

Voyez-vous, monsieur, le point capital est la suture de la moelle. Tout est là. Le reste est secondaire et a été fait par tous les chirurgiens du monde, à propos d'opérations courantes. Mais la moelle, pourvu qu'on lui en laisse le temps, se recolle très bien par un procédé qui m'est personnel.

J'ai maintenu la respiration artificielle pendant quatre jours. Le cœur de Mammoud, d'abord arrêté, s'était remis à battre, sous l'excitation du sang du singe qui


le traversait, et sous l'influence de l'aération pulmonaire qui n'avait pas été interrompue; si bien que, quatre jours après la double décollation, c'était le bulbe du prince qui présidait aux actes des poumons du brigand sa moelle, ses pneumogastriques, aux mouvements du nouveau cœur. Quant au foie, à la rate, aux reins, au système digestif, ce sont des esclaves de second ordre qui obéissent, pourvu que le sang rouge ne leur fasse pas défaut.

Tels sont, monsieur, les détails élémentaires de l'opération que j'ai tentée et qui a parfaitement réussi. A ce moment Miza détacha son col et sa cravate, et me montra un sillon cicatriciel qui faisait le tour de son cou, ainsi qu'une ligne marquée au-dessous' du larynx, et qui d'après le récit qui précède devait être la cicatrice de la trachéotomie pratiquée sur Mammoud, avant la décollation.

Quoi de vrai dans tout cela?

Le docteur parlait d'abondance, le prince acquiesçait de la tète. Moi, j'étais incapable de juger. Cette épouvantable substitution avait-elle été réellement pratiquée, ou bien Klob en avait-il fait le simple simulacre, et la suggestion toute-puissante d'une rénovation avaitelle guéri le malade, anémié par d'anciens excès, mais indemne de lésions organiques? Qui sait?

Je ne surpris aucune hésitation, aucune gêne dans la parole du médecin. Je songeai que, quoi qu'il fût advenu, cet homme était extraordinaire très fort s'il avait opéré, plus fort peut-être s'il avait fait croire à l'opération sans la faire.

JACQUES LÉLON.


PETIT PÈNE(1)

(SOUVENIRS D'UN MIOCHE) (Suite)

VII

PORTRAIT

Si j'en crois les souvenirs des miens et une très ancienne photographie, j'étais moins haut et plus gros que ne sont en général les enfants. Ma tête surtout beaucoup trop forte et beaucoup trop lourde, éperdument éprise des planchers, faisait le désespoir de mon oncle Roumenc, professeur de mécanique à la Faculté des sciences « Ce mioche, avait-il coutume de dire, est très mal suspendu base de sustentation dérisoire; on n'a jamais vu de pieds à ce point minuscules. centre de gravité beaucoup trop haut. Ce môme-là ne sera jamais dans un état d'équilibre stable. » Pauvre oncle Tu ne croyais pas si bien dire! Mes cheveux étaient très noirs, nullement frisés, ni même vaguement ondulés, désespérément durs et raides, tels ceux, dans David Copperfield, qui soulevaient le fermoir du médaillon dans lequel la tendre amie de Traddles à la rude chevelure les avait (l) Voir la Revue hebdomadaire, numéros 12, 14, 15.


enfermés. Mes yeux pareillement noirs, avec cette large prunelle qui donne aux yeux des enfants leur expression de curiosité toujours interrogative. Ma bouche était petite, mes joues à peine rosées et patinées de brun par notre soleil du Midi.

Mon caractère?. Baroque. Affreusement enclin à l'ennui. Je ne sus jamais m'amuser seul ou avec d'autres enfants. Ces frais d'hétéroclites et merveilleuses inventions que font les bambins pour passer les heures, j'ignorais l'art de les faire. Je ne voulus jamais de poupées, ni même de pantins à ficelle. Un certain jour, ma sœur me voulut présenter une fort belle fille en porcelaine, qui disait à ravir « papa ». A la vue de ce personnage qui parlait sans ouvrir la bouche rien qu'avec son ventre je poussai de si sauvages ululements qu'on éloigna pour jamais de mes yeux la poupée ventriloque.

Tous les joujoux m'importunaient le plaisir qu'ils apportaient était toujours si obstinément le même, que le dégoût m'en venait vite. Les chèvres qui marchent toutes seules sur quatre roues, les pompes minuscules d'où gicle un filet d'eau, les bébés qui nagent, les éléphants qui branlent du chef et balancent leur trompe les bonshommes pansus et sans jambes la grande vogue d'alors qui dodelinent gaudichement de la tête et roulent sur leur ventre avec un mouvement semblable au flottement ballotté des bouées; les cubes pour édifices enfantins, les dominos pour châteaux ou forteresses, les puérils instruments de musique violons de bois blanc peints en rouge dont les cordes sont des fils pianos lilliputiens à quatre notes rendant un son court, chevrotant et cristallin, petites flûtes, les billes, les cordes à sauter, les cerceaux, les toupies; tout cela, tout cela qui fait la joie des heures d'enfance, tout cela qui permet aux moutards, suivant la charmante expression de Kipling, de se « donner à eux-mêmes de


petites fêtes intimes », tout cela m'indifférait absolument. C'était toujours la même chose. La chèvre roulante décrivait toujours le même arc de cercle, jamais plus long, jamais plus court; le cheval à mécanique s'entêtait à ne point hennir, malgré mes cris et mes coups de fouet; les toupies ronflaient, les violons grinçaient, les pianos chevrotaient, les flûtes sifflaient toujours, toujours de même; les cuirassiers de plomb n'écartaient jamais leurs jambes splendidement bottées pour vider les étriers et descendre tout seuls de leur monture.

Aussi, tout au fond de ma pensée se formulait sou-.vent, en manière de protestation contre le triste sort départi à l'enfance, la plainte suivante a Mon Dieu que les petits enfants sont à plaindre Comme ils s'ennuient, les pauvres! » Et j'ajoutais, avec un imjnense espoir en l'avenir « Au moins, quand on est grand »

Pauvre Pène, tu ne savais encore pas que quand on est grand, cela ne change guère.

Encore, tous ces jouets que je viens de rappeler n'étaient-ils qu'ennuyeux, ils n'étaient point hostiles comme certains autres. Oh ceux-là! Quel véhément appel il me fallait faire à mon solide amour filial pour que je consentisse à seulement les toucher. II fallait maman, et encore! Je supposais physiquement hideux et moralement ignobles les monstres qui les avaient inventés à coup sûr exprès pour faire enrager les tout petits.

C'était d'abord, dans une boîte de carton, hypocritement coloriée de bleu de ciel, vingt-cinq signes cabalistiques dénommés Alphabet amusant pour le premier âge, en petits carrés de bois sur une face desquels se trouvait une lettre majuscule, et sur l'autre la même lettre, minuscule. Et tous ces signes grotesques, niais, plus obscurs qu'hiéroglyphes, s'emmêlaient, s'enche-


vêtraient dans ma pauvre tête, sans parvenir à se débrouiller, ni à se classer.

Il y avait aussi une certaine table de multiplication dite « récréative ». C'était un de ces jouets dont nous inonda, pendant un certain temps l'Allemagne, fleurant le plus pur et le plus délicat esprit germanique. Ça vous avait un affreux relent d'outre-Rhin, et ça n'enseignait rien du tout. Quelque barbare à poil roux avait sans doute pensé que l'ombre du fameux Pythagore, qui jadis écrivit les Vers dorés, ne serait pas insensible à un essai de table de multiplication versifiée, « vermiculée », disait mon père. Car elle était en vers, cette table Et l'on lisait des distiques dans le goût de celui-ci

Cinq fois six trente,

Mon oncle n'est pas ma tante.

ou de cet autre

Six fois huit quarante-huit

Voilà où mène l'inconduite.

Dans ma petite jugeotte de gamin, je trouvais cela idiot, et je n'apprenais rien, au désespoir de notre mère qui, un certain soir, écœurée de ma passivité, finit par me demander sur un ton d'incoercible mécontentement « Mais enfin, affreux polisson, tu ne veux donc rien savoir? Tu préfères devenir un petit âne? » Ce soir-là, ma mère manqua son effet la pensée qu'un jour il pourrait m'arriver de me muer en un quadrupède semblable au baudet de cette très vieille Gautarèle qui nous venait quotidiennement vendre ses légumes, m'était moins amère que la perspective de longues années de labeur intellectuel. Et j'optai résolument pour la moins glorieuse, mais la plus paisible destinée, et, sur un ton tout à fait convaincu, des larmes plein les yeux, je m'exclamai « Oh oui! maman, j'aime mieux être un petit âne. o


Combien je préférais à ces rudes séances où ma mère tentait de m'inculquer l'austère et rébarbatif alphabet les doux tête-à-tête avec la bonne aïeule, toujours prête à trouver dans son souvenir ou dans un livre quelque doux conte bleu. Que de fois, dans les moments de demi-nirvana où se complaisait ma native indolence, laissai-je ma pensée s'abîmer dans la contemplation intime et muette des beaux pays dans lesquels me transportaient ces adorables récits Là était mon vrai domaine, bien plus que dans la fade réalité un monde exquisement faux, où je voyais tour à tour apparaître des anges où des fées, des saints ou des enchanteurs plus grands, plus beaux et infiniment meilleurs qu'on n'est dans la vie.

Et je cédais de tout mon cœur à cet instinct qui pousse les enfants à croire aux contes bleu. Ils sont gobeurs, les mioches, mais gobeurs moins inconscients qu'on ne pense. Il est très certain, sans doute, que leur raison ne sait pas faire dans ce que l'on leur raconte le départ entre le vrai et le faux. Mais il y a aussi chez eux je l'ai si bien constaté chez moimême un réel parti pris de croire quand même, sans discuter, parce que ça les amuse, ou que ça leur fait peur, et leur donne ce doux frisson qu'ils viennent si câlinement calmer aux plis d'une jupe.

Voilà pourquoi sur mon imagination altérée de rêves, la seule formule « II était une fois » exerçait un magique sortilège. Elle me donnait soudain la savoureuse nostalgie de ces temps infiniment lointains, de ces temps infiniment beaux, où les princesses couchaient « sur des broderies d'or et d'argent, dans des chambres toutes dorées », se coiffaient d'élégantes « cornettes à deux rangs », et soulignaient la blancheur de leur teint à l'aide des « mouches de la bonne faiseuse » Oh! ces princesses mettant au monde des enfants ayant nom le Jour et l'Aurore! Et puis, et puis


encore les gigantesques ribotes d'alors, et tout particulièrement dans Riquet à la Houppe, les préparatifs formidables de la matrimoniale bombance, faits par « vingt ou trente rôtisseurs IJ qui « la lardoire à la main » et a la queue de renard sur l'oreille » mettaient à mal tant d'innocents et délicieux volatiles. Aussi était-il rare que je vécusse en pensée au temps présent et dans les lieux où vivotait ma pauvre a guenille » charnelle. Mon imagination retardait assez volontiers de deux cents ans par rapport à l'almanach. Et je vivais peu sur la terre. Ma planète d'élection, c'était la lune; j'avais toujours l'air d'en débarquer. Voilà pourquoi d'aucuns ont pu me sacrer niais. Enfin, je dois noter, pour compléter cette plutôt fâcheuse psychologie d'enfant, une folle impressionnabilité et une remarquable instabilité dans les états d'âme.

Heureusement, il y avait le cœur « Excellent, j'ose le dire », s'il m'est permis d'emprunter au Mémorial de Tarascon cette fière formule.

VIII

EN VISITE

Ninette se plaisait surtout au jeu des visites, jeu de son invention, quelquefois un peu niais, souvent très cocasse, qu'elle organisait de la façon suivante sur la terrasse, elle disposait son petit fauteuil et le mien, puis allait prendre à la cuisine une vieille chaise basse aux trois quarts dépaillée, et rangeait le tout autour d'une petite table d'enfant. Ainsi se constituait la pièce de luxe, que les gens du cru dénomment en se rengorgeant « salon de compagnie ».

Jean devait figurer la maîtresse de maison; Ninette


et moi, deux visiteurs, l'un féminin, l'autre masculin.

Imperturbable, comme le sont toujours les enfants quand ils règlent les scenarios de telles pièces par eux improvisées, et qu'avec tant de plaisir ils jouent en se regardant jouer, Ninette donnait à Jean des instructions

Tu comprends, tu es une dame, Mme Climamaron une de mes amies, et Pène et moi nous sommes M. et Mme Boulebor (où diable allait-elle chercher ces noms là?), et nous venons te faire une visite, tu comprends ?. Quand nous aurons sonné, tu viendras vers nous, les mains croisées au-dessous de la ceinture comme ça. -Tu pinceras ta bouche comme à Paris et tu diras « Mon Dieu! madame, que vous êtes gentille de venir me voir, et comme vous êtes ravissante aujourd'hui » Puis, tu nous diras « Asseyezvous, » et nous causerons.

Ces instructions reçues, Jean déclarait avoir compris, croisait les mains sur son nombril et faisait la bouche en cœur, mais d'une façon si bouffonne que Ninette, avec les ménagements dont elle usait habituellement dans ses rapports avec nous, lui disait Jean! Franchement, tu as l'air bête!

Quelquefois, l'observation était mal accueillie, et cela finissait tragiquement entre Mme Climamaron et le couple Boulebor.

Quand l'affaire ne se gâtait pas, une fois réglés les détails de mise en scène et le thème du dialogue, Ninette et moi quittions la terrasse où nous laissions Jean se préparer à nous recevoir.

Un drelin, drelin argentin de Ninette annonçait notre arrivée.

Et la petite comédie commençait


SCÈNE PREMIÈRE

Mme CLIMAMARON (Jean), sur la scène. M. et Mme BOULEBOR (Ninette et Pêne), dans la coulisse.

MADAME CLIMAMARON, d'une voix flutée. –Entrez

NlNETTE. Mais non! Mais non! C'est pas ça! Envoie ta bonne pour nous ouvrir.

JEAN. Mais j'en ai pas de bonne.

Ninette. Fais la bonne toi-même.

JEAN. Mais je suis madame Climamaron. NINETTE. Tu agaces! Tu es madame Climamaron et sa bonne. Na!

JEAN. Ah! (Ici, Jean faisait d'une main les mouvements avec lesquels on ouvre une porte fermée à double tour et, les dents serrées, prononçait un crrrcrrr qui figurait le bruit d'une serrure où joue une clé. )

SCÈNE II

Mme CLIMAMARON, entrant sur la scène. M. BOULEBOR, personnage à peu près muet, armé d'une énorme canne et tenant, entre sa lèvre retroussée et son nez, un chiffon de papier figurant une moustache, et Mme BOULEBOR, attifée d'un tapis jaune et portant la vieille ombrelle de l'aïeule. La Bonne, personnage également joué par Jean.

MADAME 13OULEBOR. Madame Climamaron estelle chez elle?

LA bonne. Oui.

NINETTE. Non.

JEAN. Comment, non?

NINETTE. – Enfin, tu n'en sais rien. Va voir dans la maison.

LA BONNE. Je vais voir, madame!


SCÈNE III

Mme BOULEBOR, M. BOULEBOR.

MADAME BOULEBOR. -Cette fille est sotLe. Elle ne comprend rien. Si j'étais sa maîtresse, pour sûr que je lui donnerais des claques!

SCÈNE IV

Mme BOULEBOR, M. BOULEBOR, Mme CLIMAMARON (celle-ci, entrant les mains croisées, la bouche en cœur.)

MADAME Climamaron. Mon Dieu! que vous êtes gentille de venir me voir, et comme vous êtes ravissante aujourd'hui!

MADAME BOULEBOR. – Voici mon mari. (Donnant une claque dans le ventre de M. Boulebor qui perd du coup sa contenance et sa moustache.) Salue, nigaud! (Boulebor, muet et penaud, ramasse sa moustache, la remet et salue.)

MADAME CLIMAMARON. Votre mari?. Tiens! Mais on m'avait dit qu'il était mort hier.

MADAME BOULEBOR. Oui, c'est vrai! Mais j'en ai pris un autre pour faire mes commissions. MADAME Climamaron. Ah! (Un temps.) MADAME Boulebor. Oui, ma bonne les faisait très mal. Êtes-vous contente de la vôtre?

Madame CLIMAMARON. Assez. (D'un air entendu.) Elle est très fidèle; et puis, elle achète très bien le légume.

MADAME BOULEBOR, cyniquement. Dommage qu'elle ait l'air un peu niais. (Grimace inquiétante de Mme Climamaron. Mme Boulebor, prudente, change de thème.) Êtes-vous allée souvent au bal, cet hiver?


MADAME CLIMAMARON, rogue. Non; j'avais mal à la jambe.

MADAME BOULEBOR, compatissante. Oh! comme c'est ennuyeux

MADAME CLIMAMARON, radoucie. Oui, j'ai très mal. Un accident de chemin de fer. Mais vous allez voir. (Découvrant son genou et montrant du doigt une invisible plaie.) C'est là. Vous voyez?

MADAME Boulebor, faisant le geste de braquer un face à maaiz sur t'a blessure, tandis que Nl. Boulebor, très intéressé, se penche. Oui, je vois. Oh! mais, c'est que ça m'a l'air d'être très grave. Tu ne crois pas, Adolphe, qu'il faudrait couper tout ça? (Involontaire sursaut de Mme Climamaron.)

M. BOULEBOR, avec une moue d'hésitation. –Meuh

MADAME BOULEBOR. Le docteur Batala fait ça très bien. L'autrejour, y avait comme ça une dame qui avait des engelures il lui a coupé tous les doigts. Depuis, elle porte des mitaines. et elle n'a plus mal. MADAME CLIMAMARON, tout de même un peu émue. Oh! moi, je me guéris avec une tisane.

MADAME BOULEBOR, avec un air d'être très intéressée. Quelle tisane?

MADAME Climamaron. La tisane de queues de cerises.

MADAME BOULEBOR, très entendue. Oh! c'est très bon pour les « mal aux jambes ». Moi, j'ai beaucoup de migraines.

MADAME Climamaron, ingénument. Qu'est-ce que c'est que ça?

NlNETTE. – Tu es bête. Fais comme si tu savais. MADAME CLIMAMARON, résolue. Oh! ça fait très mal.

MADAME BOULEBOR. Très mal. (La conversation commence à traîner.)


MADAME CL.IMA.MARON, un peu à court. Il fait chaud.

MADAME Boulebor. Très chaud.

M. BOULEBOR, prenant brusquement la parole. Et puis, on s'embête.

MADAME BOULEBOR. Comme tu es grossier, Adolphe

PÊNE. Non, non, j'en ai assez. C'est trop bête ce que nous faisons.

JEAN. Oh oui Pas vrai, Ninette?

JEAN, PÈNE et NINETTE. Changeons de jeu! IX

EN ATTENDANT LE MESSIE

Un soir de décembre, Ninette et moi, tout seuls dans la salle à manger, devant la cheminée, à droite et à gauche du foyer où rosissait une admirable braise, tous deux confortablement assis, Ninette dans sa petite chaise de bois laqué noir orné d'un filet doré, moi dans mon petit fauteuil de bois clair au dossier très cambré, nous causions. Nous causions ainsi que d'intimes amis, selon notre habitude d'alors de nous communiquer l'un à l'autre, avec un abandon tout à fait confiant, nos joies ou nos peines, et aussi nos idées, d'ailleurs sommaires, sur les sujets les plus variés.

Ce soir-là, Marthe me fit part d'une nouvelle considérable Noël, à ce qu'elle me dit, Noël était tout proche; Noël la fête douce qui allumait par miracle, sous la main d'anges que je cherchais partout dans la maison, de la cour intérieure à la rue, sans les pouvoir joindre, l'arbre prodigieux feuillage, lumières, bonbons et joujoux, l'arbre, raciné dans le paradis, et


je ne savais comment transporté sur le marbre de la grande table du salon. J'étais assez grand déjà pour me rappeler un ou deux Noëls antérieurs, et le charme délicieux dont ils m'avaient enjôlé. Et je revis soudain ce rêve, le plus doux de tous ceux que caresse la pensée des enfants, le rêve de cette fête divine des petits, Jésus de toutes les mamans.

Aucune autre fête ne mit jamais en moi un plus complet bonheur, ne me baigna plus profondément dans un abîme tout fleuri, dans un abîme lumineux de surnaturel et de mystère. Et des très authentiques événements qu'a transmis l'histoire, et des poétiques mensonges que broda autour du récit de l'Évangile la candide imagination des peuples chrétiens dans leur jeunesse, j'acceptais tout, d'une foi robuste et spontanée, sans contrôle admettant aussi bien la venue de Jésus par la cheminée de ma chambre que sa naissance dans la pauvre étable.

Pour moi, dans ces jours de liesse religieuse et familiale, les moindres coins de notre appartement étaient remplis de vols d'anges. Et je n'eusse point été surpris, ni effrayé sans doute, tant le merveilleux est chose normale pour l'enfance, de voir une vapeur d'encens s'effilocher à une branche du lustre dans le salon, ou de sentir sur ma joue le frôlement d'une aile. Et pendant une minute de silence je me laissai bercer par tous ces beaux songes de la Nativité. Puis, je dis à Marthe

Alors, bien sûr, c'est bientôt Noël?

Mais oui, Pène, dans huit jours.

Qui sait, repris-je, ce que nous trouverons dans nos souliers, le matin de Noël? Moi, j'ai un peu peur cette année j'ai mordu Jean l'autre jour, et ce matin je t'ai battue.

Bah pas très fort, dit la bonne Ninette. Elle se tut un moment, parut se recueillir; puis à


mi-voix, pour que personne ne pût nous entendre, elle me proposa d'élucider avec elle un mystère dont certainement personne chez nous ne nous aurait donné la clé.

Dis, Pène, est-ce que tu crois, toi, que le Jésus vient lui même par le trou de la cheminée ? Bien sûr, que je le crois.

Et au moment même la question de Ninette avait éveillé en moi un vague doute qu'aussitôt je chassai parce qu'il ne me paraissait pas convenable de contester le témoignage de ma mère qui m'avait maintes fois certifié le fait, et puis parce qu'il me plaisait davantage que la chose se passât comme on la raconte aux mioches de génération en génération.

Cependant, Pène, pourquoi par la cheminée qui est noire et sale, et si petite, et non pas par notre porte, quand Marie l'ouvre le matin ?

Par la porte de chez nous, dis, Ninette? Mais tu n'y penses pas. Par la porte de toutle monde ? Par la porte où passent Pons le charbonnier, et Eudoxie la vieille lingère ? 7

Oh et la cheminée par où passent les affreux ramoneurs? objecta Ninette.

Oui, mais la cheminée, c'est très haut, c'est plus près du ciel, et ça communique sans doute avec. Oh moi, je ne suis pas sûre tout de même. Pourquoi!

Papa et maman doivent y être pour quelque chose, vois-tu? Tu comprends bien que le Jésus ne va pas au Bazar.

La vision du petit Jésus payant à la grosse caissière du Bazar de la grand'rue une armoire à glace de poupée, un polichinelle articulé, ou un tir au pistolet, ébranla quelque peu ma conviction.

Alors? demandai-je.

Alors, sans doute que le petit Jésus décide ce


qu'il nous faut un joujou, si nous avons été sages; des verges, si nous avons été méchants. Mais c'est papa et maman qui font la commission.

Tu crois ?

Oui, je crois comme ça.

Puis cessa notre causerie, quelqu'un étant survenu. Et je demeurai perplexe, un moment même désolé que le Jésus ne fît pas lui-même ses achats, et ne portât point à domicile, avec une radieuse escorte d'angelots joufflus et bouclés une tête et des ailes, sans corps, la récompense annuelle de mes petites vertus.

Pendant deux jours, en moi-même, j'agitai le problème troublant. Enfin, l'imagination se trouva la plus forte, et ma jeune raison assagie et docile finit par conclure que l'explication de Ninette était bien vulgaire, et que la très vieille légende devait être vraie puisqu'elle était plus belle et plus consolante. José VINCENT.

(A suivre.)


CROUY-SAUVÉ-DES-EAUX Le village de Crouy-la-Cète avait subi une brusque et terrible inondation. Au-dessus de Crouy, un vaste étang alimentait un canal la digue se rompit soudain. Rapides comme un cheval augalop, les eaux se ruèrent, brisant les arbres, renversant les maisons, emportant ou enfouissant les êtres. Quelques minutes après, la plus grande partie du village n'était qu'une lamentable ruine, enduite de cette boue spéciale à toute inondation et dont l'odeur fade semble indélébile. Mais déjà, au soleil du printemps, les herbes ployées relevaient leurs pointes. La nature se ressaisit plus vite que l'homme. Les journaux montrèrent une sincère émotion. Comme à l'ordinaire, ils déclarèrent cette catastrophe sans précédent. Ils publièrent la liste des victimes, contèrent des anecdotes poignantes, recherchèrent d'accablantes responsabilités; puis, par nécessité, s'occupèrent d'autre chose. Or, à ce moment-là, se fondait un grand journal parisien qui s'appelait modestement la Vie. Son rédacteur en chef, Gaston Plasparja, ancien reporter de grand mérite, l'animait de son extraordinaire ardeur. S'il est vrai que vivre c'est vouloir vivre, le rédacteur en chef de la Vie avait tout ce qu'il fallait pour justifier un pareil titre. Il entendait que toute nouveauté lui payât tribut. Le temps est loin où la formule « Une idée par jour paraissait ambitieuse. Il faut maintenant plusieurs idées par minute, sans compter les idées de derrière la tête.


Un procès appela de nouveau l'attention publique sur la catastrophe de Crouy. Trait de lumière pour le rédacteur en chef de la Vie Plus rapide que les eaux de la digue rompue, la bienveillance de Gaston Plasparja fondit sur le village lointain. La Vie se mit à la tête d'une retentissante souscription. Elle lança des articles où les sous-titres carillonnaient Un village à reconstruire. Des foyers à rallumer. Des berceaux à relever. Une belle action bienfrançaise. « La Vie » à Crouy. Le Livre d'or de « la Vie ». Pendant des mois, Plasparja multiplia les appels à la charité en faveur de l'infortuné village. Pendant des mois, la Vie inséra en caractères énormes cette rubrique Réfection immédiate de Crouy.

Certes, le journal profitait de cette explosion d'altruisme. Il quêtait dans une grosse caisse. Mais quoi la charité est chose si divine qu'elle ne saurait se dégrader, même en étant un peu trop utile à celui qui la provoque.

Pour la « réfection immédiate de Crouy », il y eut, en octobre, une immense fête aux Tuileries, où les chrysanthèmes sans nombre laissèrent une odeur presque aussi inoubliable que celle de l'inondation. Pour la « réfection de Crouy », en novembre, une tragédienne chargée d'années et de gloire consentit à jouer le rôle de Dorine du Tartufe. Pour la « réfection de Crouy », en décembre, une chanteuse qui avait été illustre sous Napoléon III exhuma en public des chansons vieilles comme le demi-monde. Le i" janvier parut, sous le titre Crouy et « la Vie », un large fascicule illustré. La première page symbolisa la catastrophe des maisons naufragées dressaient au-dessus des eaux leurs poutres en détresse, et, vers un groupe de malheureux tendant les bras, descendait une blanche vision au vol angélique. Cette vision, c'était la Vie rédacteur en chef, Gaston Plasparja.


Au bout d'un an d'efforts tumultueux, Plasparja avait réuni une somme assez importante. On sait pourtant ce que coûtent les efforts tumultueux, et, aux fêtes de bienfaisance, ce qui se perd d'argent dans le sable des avenues ou dans les fleurs des corbeilles, dans les coulisses et dans les couloirs des théâtres.

Un soir de mai, Plasparja prit le train qui devait l'amener à Crouy à la première heure du jour il apportait au village infortuné 25,242 francs.

Sa bonne action lui donnait quelque bonne humeur. A demi étendu au coin d'un wagon solitaire, il songeait sans trop de déplaisir. La glace lui renvoyait l'image d'un petit homme maigre et pâle, aux moustaches noires et pendantes, aux cheveux rares, aux yeux vifs qui souriaient. Il se disait alors « Tu peux sourire, ami Gaston Plasparja Tu apportes à de pauvres diables un peu de la tranquillité dont tu as si grand besoin toimême » La tranquillité, c'était peut-être la seule chose que le rédacteur en chef de la Vie n'avait jamais connue. « Ma biographie, ajoutait-il, c'est un conte de fée auquel toutes les bonnes fées ont manqué jusqu'à présent. Fils de braves paysans venus à Paris pour chercher fortune et qui n'ont trouvé que misère dignes et honnêtes imprudents! je vous bénis du fond de ce wagon qui me véhicule vers Crouy-sauvédes-eaux J'ai fait de fortes études, lesquelles m'ont conduit aux portes de l'École polytechnique; mais, hélas! pas plus loin. L'École polytechnique mène à tout, à condition qu'on n'y entre pas. Je me frappai donc le front (contre le mur), en me disant a Toi aussi, tu « es journaliste » J'entrai dans un journal de province comme caissier, dans un autre comme secrétaire de rédaction, dans dix autres comme rédacteur en chef. Entre temps (les entre-temps sont souvent des contretemps), j'exerçai des métiers plus ou moins divers j'enseignai les mathématiques et l'histoire, je conduisis


des automobiles, je plaçai même des machines à coudre. Mais Paris me réclamait. Je ne lui résistai point. Je créai un genre de reportage dont le moins que je puisse dire ici, c'est qu'il était bien moderne. Enfin la Vie parut, et je fus le rédacteur en chef de la Vie. Ah soit dit en confidence, rude, rude métier Qued'ennuis,d'embarras, de difficultés! « Comment est-il avec le boulan« ger? » demandait-on jadis du publiciste. On demande aujourd'hui « Comment est-il avec son marchand de « papier » ? Laquestion ordinaire de tous les quotidiens, c'est a Pourra-t-on paraître demain? » D'ailleurs, il y a des expédients auxquels je ne veux pas avoir recours. Ami Plasparja, tes mains sontsouvent vides, mais elles sont toujours nettes. Hé! vraiment, il te sied bien, en ce moment, de parler de mains vides tes mains sont pleines d'or. Tu arrives comme la Vision enchantée, et tu vas tirer de l'abîme le village de Crouy-la-Vie. »

a~ ae

A quelque distance de la voie ferrée, le journaliste aperçut, aux premiers feux de l'aurore, un petit village blanc aux toits roses, si doux et si gai au milieu des champs en fleurs qu'il ne put s'empêcher de dire « Faire halte ici et y oublier tout, même la Vie! » Mais il arrivait àla station qu'on luiavait indiquée comme la plus prochaine de son but. Il descendit en hâte, un peu u étourdi par la fatigue et la rêverie. Il demanda à l'employé de la gare de quel côté était Crouy.

Monsieur, dit l'employé, vous pouvez le voir d'ici.

Plasparja écarquillait les yeux. Ne découvrant t aucune ruine dans les environs, il insista C'est Crouy-la-Côte, le Crouy de la catastrophe, que je cherche.

Eh bien! répondit l'employé, voilà votre Crouy.


« Votre Crouy, » c'était le village blanc, aux toits roses, que Plasparja avait aperçu tout à l'heure, village si doux et si gai sous les fumées blanches qui annonçaient le déjeuner matinal. Plasparja secoua la tête

Vous avez vu la catastrophe, n'est-ce pas? Non, monsieur.

-Comment, non?

Je ne suis ici que depuis six mois et Crouy était déjà rebâti.

Déjà rebâti! De la catastrophe, il ne restait plus qu'une seule trace vers la rivière, à travers les saules, une sorte de trouée se dessinait encore dans la verdure neuve c'était la « passée » de l'eau en fureur. Le journaliste se mit en marche vers Crouy. Il avait la mine attrapée du bienfaiteur dont le bienfait a fait long feu. A Crouy, on lui désigna la maison du maire. Le maire, M. François Fresson, était devant sa .porte. Face rasée et large, lèvres épaisses et sentencieuses, tout rempli de ses fonctions, il prêta poliment l'oreille au visiteur. Mais, dès les premiers mots « La Vie. grand quotidien parisien. », il interrompit du geste Je ne veux pas m'abonner. Ce n'est pas la peine de m'envoyer votre journal.

Plasparja se crut revesu aux jours d'épreuve où il plaçait des machines à coudre. Tant bien que mal, il fit comprendre à quel point le maire se trompait. Mais le maire ne comprit tout à fait bien qu'en voyant les liasses de billets de banque alignées sur sa table. Ah monsieur le rédacteur en chef, disait-il, je ne pouvais vraiment pas me douter de l'objet de votre démarche.

Il a raison, pensait Plasparja en regardant les 25,242 francs l'objet de ma démarche n'est pas ordinaire.

Père, remercie monsieur et toutes les personnes


qui ont donné tant d'argent, murmura une voix féminine.

La fille du maire venait de pénétrer dans la salle. C'était une petite personne brune, aux yeux d'un bleu vert, qui regardait le visiteur avecun beau sourirede confiance, Claire Fresson, tout enfant, avait perdu sa mère. Alerte, ingénieuse, dévouée, elle menait la maison du maire et le maire lui-même. Quelques mots échangés avec son père, à voix très basse, sans remuer les lèvres, sans tourner les yeux, les mettaient toujours merveilleusement d'accord. François Fresson remercia donc le rédacteur en chef de la Vie; il le pria de transmettre à qui de droit l'expression de sa reconnaissance. « Mais, ajoutait-il, la commune de Crouy n'a plus du tout besoin de ce secours. »

A la campagne, les bonnes gens s'entr'aident sur l'heure. Carrières et forêts avaient été mises à la disposition des habitants. Les bras amis s'étaient offerts à la besogne. Le mal était grand, mais il fut vite réparé par la bonne volonté de tous. Aussi bien, en cette occasion, le gouvernement avait accompli ses devoirs de justice, et le département ses devoirs de solidarité.

Le journaliste assistait à la catastrophe de l'admirable article sur lequel il comptait tant Un village sauvé-des-eaux! Gloire à la féerique Charité parisienne! «La Vie»à à Crouy. Cet article était emporté vers la rivière, comme par la trouée des eaux. Mais l'argent Plasparja, décemment, ne pouvait pas le remporter. D'abord, quel ridicule Et puis, à qui le rendre?

Réunissez le conseil municipal et demandez-lui son avis.

Soit Mais pas avant la semaine prochaine. Une semaine à attendre! C'en était trop. Plasparja rappela ses esprits. Il se remua comme il savait le


faire, de façon à remuer le monde. Il se fit un ami de l'adjoint, un allié de l'instituteur et un complice de l'aubergiste. Le jour même de son arrivée, les conseillers municipaux, les notables et tous les propriétaires qui avaient fait quelque perte, les « sinistrés », comme disait M. le maire, se rendirent à la maison commune.

A la prière de Plasparja, maintes propositions furent émises refaire la maison commune; ajouter une flèche à l'église; construire un lavoir; jeter un nouveau pont sur la rivière; créer une ferme-modèle, avec des machines agricoles perfectionnées. Chacune de ces propositions souleva maintes objections. Plasparja se pencha vers le maire et lui dit à mi-voix

On devrait peut-être commencer par donner une partie de la somme aux pauvres.

Aux pauvres? Quels pauvres?

La commune de Crouy ne connaissait, en fait de pauvres, que quelques mendiants venus du dehors et qui, le dimanche, faisaient bourdonner une litanie aux portes. A Crouy, tout le monde avait un coin de terre, faisait pousser du blé, se défendait. L'expression « se défendait transporta de joie l'âme de Gaston Plasparja. C'était, par excellence, le mot de la Vie. Il observait cette commune si éprouvée et si courageuse, où il n'y avait pas de pauvres.

A la fin, le plus ancien des conseillers se leva. C'était un petit vieillard cassé en deux. Imberbe, ridé et rose, son visage riait de toute sa bouche sans dents. Il expliqua que, dans tout ce qu'on avait dit, il y avait du bon que, certainement, on trouverait encore de bonnes choses à dire; que, par conséquent, on acceptait les 25,242 francs et on remerciait les gens de Paris. « D'ailleurs, conclut-il, pour s'entendre mieux on pourrait, puisqu'on a tant d'argent, faire demain u:i déjeuner, un bon déjeuner en commun. »


Cette proposition fut acclamée. Le vieux conseiller se tourna vers Plasparja

Monsieur, ici présent, nous fera l'honneur. N'en doutez pas.

Plasparja revint à la maison du maire. Mlle Claire lui avait préparé une chambre qu'il sut plus tard être sa chambre, à elle. Dans une fine et fraîche odeur de réséda et de lavande, le journaliste reposa comme un sage. Il se sentait aimé de ses hôtes. Fils et petit-fils de campagnards, il s'intéressait volontiers aux détails de la culture tous les pays qu'il parcourait, il savait les voir aussi avec des yeux de paysan. Ses entretiens avec M. Fresson abondaient en découvertes de sympathie mutuelle, où les yeux de Claire devenaient plus charmants.

Le déjeuner communal eut lieu le lendemain, en un vaste hangar improvisé. Au milieu des feuillages et des fleurs, les convives avaient l'air d'être les hôtes du mois de Mai en personne.

Vieillards, hommes et enfants firent honneur aux viandes et au vin. Quel vin? Tout le vin des vignes voisines. Quelles viandes? Toutes les viandes du village. Le bœuf, dont on savourait les tranches succulentes, ruminait hier encore béatement dans l'étable proche, et les basses-cours du voisinage, caquetantes et coquetantes encore ce matin, étaient métamorphosées en lèchefrites.

Suivant la syntaxe culinaire en honneur dans les campagnes, des inversions bizarres plaçaient les entrées près du dessert. Il y eut des accumulations de rôtis, coupées par des parenthèses de charcuteries. Avec surprise, Plasparja, qui aimait les repas idylliques, remarqua l'absence complète de légumes. Son voisin lui fit remarquer qu'on n'était pas venu ici pour en manger.


Les femmes inlassables qui avaient tout préparé ne prirent pas place à la table elles faisaient circuler les mets, échangeaient quelques propos d'eutrapélie, acceptaient un verre de vin galamment offert à leur santé et retournaient aux cuisines flamboyantes.

M. François Fresson était un maire heureux. Ses lèvres sentencieuses exprimaient sans cesse des opinions moyennes, mais non pas médiocrement honnêtes, et tous les braves gens s'y délectaient. Des toasts furent portés à M. le maire par le plus ancien conseiller, à M. Gaston Plasparja par M. le maire, à Mlle Claire Fresson par M. Plasparja. Ce dernier toast toucha jusqu'au cœur l'excellent M. Fresson. Tout en parlant, Plasparja crut apercevoir, au fond de la salle, les yeux de Claire, beaux yeux limpides comme l'eau d'une source forestière sous la reine-des-prés et la menthe.

Puis vinrent les chansons. Les lentes mélopées rustiques imprégnées d'ancestrale mélancolie alternaient avec les refrains de café-concert qui exhalaient l'odeur du tabac de cantine.

Vaguement étourdi, Plasparja s'était retiré dans le jardin de M. Fresson. Assis sur un poirier abattu qui servait de banc, il contemplait au loin la plaine verdoyante, le lacet blanc des sentiers, les noyers en boule, les peupliers en quenouille, le ciel pommelé de délicats nuages, toute cette grande paix. Il appela Mlle Claire qui passait. Elle vint s'asseoir près de lui Vous pensez sans doute à votre Paris, dit-elle, et vous trouvez le temps long.

Je ne trouve pas le temps long. Je faisais réflexion qu'à Paris on prend toujours la place de quelqu'un, tandis qu'à la campagne il y a place pour tout le monde.

Tout à coup, la voix noble de M. Fresson se fit entendre


Venez, monsieur Plasparja on a besoin de vos lumières.

La question des 25,242 francs avait été mise sur le tapis, ou plutôt sur la nappe. Elle se discutait devant toute la commune, conformément aux anciennes traditions des démocraties. On était à l'agora.

« L'agora a bien déjeuné! » se disait Plasparja. Le débat sera long.,

II se trompait. Le bon sens français est la chose la plus droite du monde. On avait exprimé l'idée de partager la somme. « Ce qu'il en reste, du moins », dit prudemment le maire.

Ce qu'il en restait! On supputa les frais du repas. Restaient 24,510 francs, c'est-à-dire à peu près tout. Ce n'est pas si facile que l'on croit de manger beaucoup d'argent d'un coup.

-r- Eh bien, cette somme, partageons-la entre nous tous.

En proportion des dommages éprouvés, dit une voix.

Le calcul des proportions est terriblement compliqué pour les âmes simples. D'ailleurs, les résultats de ce calcul pouvaient-ils être exacts? Comment faire entrer les morts en ligne de compte? De plus, déclara le maire, si tout le monde, Dieu merci! n'a pas souffert de la catastrophe, tout le monde a fait des sacrifices pour la réparer.

Cette réflexion rayonnait d'équité. Plasparja s'inclina avec admiration.

Faisons donc le partage comme pour une succes sion, par spuches, par « trochées. ».

Pourquoi tant d'affaires? C'est quelque chose qui nous tombe du ciel (ô vision angélique de LA VIE, tu devenais une réalité!). Il faut que chacun ait sa part. Nous sommes 114 habitants. Cela fait par habitant 215 francs. Voilà!


Voilà! répondit joyeusement Plasparja. Et puis, ajouta-t-il en indulgent sociologue, si les plus riches veulent donner leur part à quelques concitoyens moins favorisés du sort, rien ne les en empêche.

L'assemblée commençait à applaudir. Le maire étendit la main

Excusez-moi, dit-il, si je vous contredis. Mais il vaut mieux que tous, plus ou moins riches, gardent pour eux la part qui leur est attribuée. Ils en feront ce qu'ils voudront. De cette façon, le partage aura lieu en bonne égalité et chacun en conservera un bon souvenir.

Mon cher hôte, s'écria Plasparja, vous venez de juger comme Salomon en personne.

Il dit, et il serra le maire sur sa poitrine. Ce fut comme un signal attendu. Un souffle d'allègre tendresse passa sur l'assistance. Le doyen du conseil municipal, qui avait quatre-vingt-dix ans pour le moins, murmurait a Si seulement mon pauvre père était ici » Une fois encore, au fond de la salle, Plasparja distingua les yeux de Claire, plus beaux que jamais, car leur pureté de source avait une suavité de larmes.

Est-il besoin de rien ajouter? Plasparja fut témoin du partage. II vit défiler tous les habitants et tous lui plurent. Devant leur travail si normal, si assidu, si probe, par contraste revenait à sa pensée, élancement aigu et cruel, ce qu'il devait au plus vite retrouver à Paris tracas et tractations de toute espèce. Il baissait la tête et il répétait les trois petits mots les plus amers aux lèvres humaines « A quoi bon? Le blé qui poussait tout autour du village et dont il croyait respirer le parfum lui semblait désormais la seule chose sérieuse. Il ne croyait plus qu'au pain quotidien; il devenait injuste pour le journal quotidien. En son âme, il écoutait la voix de ses aïeux qui n'avaient connu et aimé


que la terre. Il écoutait aussi, à côté de lui, la voix de Claire la bien nommée Claire aux clairs regards, au clair bon sens, au cœur clair!

On devine comment finit l'aventure. Plasparja avait rêvé de rendre Crouy à la vie. Ce fut en quelque sorte le contraire qui arriva Crouy enleva Plasparja à son journal.

ÉMILE HINZELIN.


LE PUITS DE GRENELLE La démolition du monument de la place Breteuil attire de nouveau l'attention publique sur le puits de Grenelle, qui fut le premier puits artésien creusé à Paris.

Nous avons pensé qu'il serait intéressant de profiter de cette occasion pour retracer en quelques pages l'histoire de ce puits artésien, dont l'exécution pas sionna le public pendant toute la durée des travaux, c'est-à-dire depuis la fin de l'année 1833 jusqu'au 30 novembre 1842, date à laquelle prit fin ce sondage qui coûta à la ville de Paris plus de 360,000 francs! Le récit de ce travail gigantesque est d'autant plus instructif que tous les incidents qui peuvent survenir au cours du forage d'un puits artésien, tous les accidents qui peuvent entraver la marche d'un travail de ce genre, se sont produits pendant l'opération dont nous allonsfaire un historique sommaire.

Pour bien se faire une idée des difficultés que rencontra le creusement du puits de Grenelle, et comprendre le récit des travaux qui y furent exécutés, il est nécessaire de dire quelques mots sur les puits artésiens en général, et sur le matériel employé pour les forer.

La théorie des puits artésiens repose sur un principe de physique élémentaire bien connu, celui des vases communiquants. Tout le monde sait en effet que lorsque l'on verse de l'eau dans un vase ou récipient


quelconque communiquant par la partie inférieure avec un autre vase, l'eau monte dans ce second vase à mesure qu'on la verse dans le premier, et qu'à chaque instant le niveau de l'eau est le même dans les deux vases; ceci est vrai quelle que soit la distance qui sépare les deux vases l'un de l'autre, à condition toutefois, lorsque cette distance est grande, qu'un temps suffisamment long se soit écoulé pour que l'équilibre du liquide ait pu s'établir.

Il en résulte que si nous avions à Marseille, par exemple, un réservoir contenant de l'eau à 10 mètres au-dessus du niveau de la mer, et que nous puissions réunir ce réservoir par une immense conduite à un autre réservoir existant au Havre, l'eau monterait dans ce second réservoir jusqu'à ce que son niveau atteigne également 3 o mètres au-dessus du niveau de la mer.

Imaginons maintenant qu'au lieu d'avoir, ainsi que nous venons de le supposer, deux réservoirs à une même altitude, nous ayons un réservoir plein d'eau aux environs de Troyes en Champagne, à quelque 200 mètres d'altitude, et qu'une conduite souterraine, partant de ce réservoir, vienne jusque sous le sol de Paris qui se trouve, lui, à 30 mètres seulement à peu près au-dessus du niveau de la mer. Il est bien évident que si, par un procédé quelconque, nous percions le sol et que nous établissions à travers le terrain une communication avec la conduite souterraine venant du réservoir de Troyes, l'eau de ce réservoir, remontant à la surface par le chemin que nous lui aurions ouvert, viendrait, en vertu du principe des vases communiquants, jaillir fortement au-dessus du sol de la capitale. Nous aurions ainsi constitué un véritable puits artésien.

Un puits artésien n'est donc pas autre chose qu'une communication établie à travers les couches terrestres


entre le sol et une nappe d'eau souterraine existant à une certaine profondeur, et alimentée par un réservoir naturel, ou tout au moins par des infiltrations d'eau se produisant à une distance parfois très grande, mais dans un endroit d'altitude plus élevée que le point où l'on crée le puits artésien.

Reste à nous rendre compte comment une pareille nappe d'eau souterraine peut exister, et comment, dans la nature, s'établit cette conduite souterraine amenant l'eau des hauts plateaux comme la Champagne, dans le sous-sol d'une région plus basse comme celle de la ville de Paris.

Un peu de géologie va nous renseigner complètement. Sans entrer dans des développements qui seraient tout à fait en dehors de cette courte notice, nous rappellerons simplement que l'écorce terrestre est composée d'un certain nombre de terrains se distinguant les uns des autres par des caractères bien déterminés qui les différencient facilement.

L'observateur le plus superficiel, pourvu qu'il regarde un peu autour de lui, ne peut manquer de remarquer que les terrains, si variés qu'ils soient, se présentent toujours sous l'un ou l'autre de deux aspects bien nettement tranchés ou bien ils constituent de grandes masses disposées d'une façon irrégulière, ou bien, au contraire, ils forment des couches assez régulières s'étendant sur de grandes surfaces on dit alors qu'ils sont stratifiés. Ce sont ces terrains stratifiés qui seuls nous intéressent pour la question qui nous occupe.

Ces terrains stratifiés ont une origine bien différente des terrains de la première catégorie ceux-ci ont une origine ignée ou volcanique ceux-là, au contraire, ont une origine aqueuse et proviennent uniquement de matières transportées par les eaux et déposées par couches successives et primitivement horizontales.


Mais, par suite de mouvements du sol, de tremblements de terre, des soulèvements datant des premiers âges du monde, des dislocations se sont produites-qui ont transformé, en certains endroits, les couches horizontales des terrains stratifiés en couches plus ou moins inclinées, et ont formé, sur la surface du globe, de vastes bassins, sortes de cuvettes gigantesques à bords relevés et à fond plat. Il importe en outre de comprendre que des déchirements du sol :se sont forcément produits par places, et principalement vers les bords de la cuvette, du fait même de leur redressement. Il en est résulté que des couches primitivement cachées sous les couches déposées postérieurement sur elles, sont venues affleurer le sol sur les flancs des collines formant les bords du bassin. Or, comme parmi ces couches successives les unes sont imperméables et retiennent l'eau, tandis que les autres sont perméables et se laissent pénétrer par les eaux de pluie et de rivière, on conçoit aisément que s'il se trouve en un point quelconque d'un plateau élevé un affleurement d'une couche perméable entre deux couches imperméables, l'eau superficielle qui pénétrera dans la couche perméable pourra former un amas d'eau considérable dans tout le fond du bassin celui-ci constituera donc une sorte de réservoir souterrain communiquant avec les réservoirs naturels existant sur les hauts plateaux qui l'entourent, par une conduite naturelle, constituée par les couches perméables du bassin.

Si donc on vient à forer un puits vertical à travers les couches imperméables au fond même du bassin, aussitôt que le forage rencontrera la couche perméable, l'eau s'élèvera par le chemin qui lui sera ouvert et viendra jaillir à la surface on aura créé en ce point un puits artésien.

Or, le bassin dont Paris occupe le centre, remplit


exactement les conditions théoriques que nous venons d'exposer il repose sur la craie et s'étend jusqu'à Beauvais, Compiègne, Laon, Épernay, Montmirail, Montereau, et la couche perméable qui l'alimente est constituée par une couche de sables verts qui vient affleurer dans les environs de Troyes.

Il suffit donc, pour obtenir à Paris un puitsartésien, de creuser un puits jusqu'à cette couche de sables verts cela suffit, mais cela est nécessaire, et ce n'est pas un mince travail que de mener la sonde jusqu'à ces sables verts. Il faut, en effet, pour atteindre cette couche à Grenelle, traverser successivement les couches suivantes, dont nous donnons en même temps les épaisseurs approximatives

Terrains rapportés (sable et gravier) 1 mètres Argile plastique Craie blanche avec rognons de silex noir. 195 –Craie blanche, silex et bancs de dolomie. 55 Craie grise 145 –Craie bleue argileuse et sableuse 50 –Argile avec pyrites de fer et phosphate de chaux. 25 –Argile et sables verdâtres. 20Total. 545 mètres

Cinq cent quarante-cinq mètres de terrains à traverser Se figure-t-on cet outil gigantesque formé d'une sonde fixée à l'extrémité d'un manche de 55o mètres, et manœuvré à l'orifice d'un puits de oW45 de diamètre à l'orifice, mais n'ayant plus, à la partie inférieure, que o"i8 de diamètre

Pour nous rendre compte des difficultés que présente la manœuvre d'une sonde de pareilles dimensions, il nous faut maintenant décrire rapidement l'outillage du sondeur.

Cet outillage est extrêmement varié, et, pour nous y reconnaître, nous devons établir une sorte de classification.


Tout d'abord, une première division s'impose à l'esprit d'une part les tiges de sonde, et d'autre part les outils proprement dits fixés à l'extrémité des tiges. Les tiges de sonde sont généralement des barres de fer carrées ou cylindriques de 2 mètres de longueur et terminées d'un côté par une partie filetée, et de l'autre par une douille creuse taraudée; on comprend que cette disposition a pour but de permettre de visser les tiges les unes sur les autres, de façon à allonger le manche de l'outil au fur et à mesure de l'avancement des travaux.

Les outils, que l'on fixe à l'extrémité de la tige, peuvent se ramener à quatre classes bien différentes suivant l'usage auquel ils sont employés. Ces quatre classes sont i° les outils de perforation; 2° les outils de nettoyage ou de vidange; 30 les outils d'alésage; et 4° les outils de raccrochage.

Les outils de perforation sont les appareils destinés à creuser le sol, soit qu'ils agissent par percussion en frappant la roche pour la pulvériser, soit qu'ils agissent par rotation en rodant les terrains peu consistants. Les premiers sont les outils percuteurs (trépans simples, trépans bonnet de prêtre, trépans à double oreille, etc.) les seconds sont les outils rodeurs (tarières, langues américaines, mèches anglaises, etc.). Après un certain temps de travail, le fond du puits se trouve obstrué par des débris de roches, des boues vaseuses, des détritus de toutes sortes provenant de la manœuvre des outils de perforation. Il faut alors nettoyer le trou de sonde, et l'on emploie pour cela les outils de nettoyage et de vidange dont les principaux sont les cuillers à clapet, à soupape, à boulet, etc., et qui ramassent au fond du puits pour les ramener au jour, tous les débris dont nous avons parlé.

Enfin, il arrive souvent, trop souvent même au gré des entrepreneurs de sondages, que des instruments


se brisent au fond du puits, que des tiges cassent en remontant au jour, que des outils tombent par l'orifice de la fouille; et il faut alors, par des prodiges de patience et d'habileté, aller saisir, dans les profondeurs de la terre, l'outil perdu ou la tige cassée. Le sondeur emploie pour cela les outils de la quatrième classe, que nous avons appelés outils raccrocheurs. Ils sont naturellement très variés suivant la nature de l'instrument à raccrocher au fond du puits. Parfois même, l'ingénieur sondeur doit-il imaginer un outil nouveau pour arriver à saisir l'objet perdu. Les outils courants pour ces travaux de sauvetage sont la cloche à vis dont on coiffe l'extrémité de la tige brisée, et qu'on s'efforce de visser sur cette tige pour la remonter au jour; les caracoles, sortes de crochets de formes variables qui ont pour but de coincer dans leur griffe l'objet à saisir les hameçons qui servent pour les cordes ou les chiffons, les vêtements quelquefois qui sont tombés dans le puits; les gueules de brochet, les pinces à encliquetage, etc., etc.; enfin les arrache-tuyaux et les coupetuyaux qui servent à retirer le tubage d'un puits lorsque les tuyaux qui le forment refusent de descendre et qu'on est obligé de les remplacer par des tuyaux d'un plus petit diamètre.

Ces notions sommaires sur l'art du sondeur étaient indispensables pour suivre avec fruit l'histoire du percement du puits de Grenelle, que nous allons raconter maintenant.

La Ville de Paris avait décidé, en 1832, de créer trois puits artésiens l'un au Gros-Caillou, le second près de la Madeleine, et le troisième dans le faubourg Saint-Antoine, et elle avait attribué à chacun de ces puits un crédit de 6.000 francs; mais, avec une somme si modique, on ne pouvait espérer atteindre que la première nappe artésienne, et l'on reconnut bientôt que le débit en serait insignifiant. Un ingénieur qui s'était


déjà fait un nom dans cet art si difficile, M. Mulot, démontra alors qu'on ne pouvait obtenir de sérieux résultats qu'à la condition de traverser tout le massif crayeux et d'aller retrouver la couche aquifère des sables verts qui existe sous ce massif. Cet avis d'un praticien émérite fut approuvé par un ingénieur de l'Etat, M. Héricart de Thury, qui présenta un projet en ce sens et le fit adopter par le conseil municipal. M. de Rambuteau, alors préfet de la Seine, décida donc qu'un seul puits serait foré et choisit les abattoirs de Grenelle comme emplacement de ce puits. L'exécution du travail fut confiée à M. Mulot qui s'engagea, par traité, à forer un trou de 400 mètres de profondeur pour le prix de 126,000 francs. On pensât alors que cette profondeur de 400 mètres était amplement suffisante pour rencontrer les sables verts aquifères. M. Mulot installa son chantier à Grenelle le 29 novembre 1833, et un mois après, le 30 décembre, le premier coup de sonde était donné.

On commença par percer un puits de om,5i de diamètre, sur 9 mètres de profondeur, et l'on garnit ce premier échelon d'une colonne de garantie destinée à soutenir les terres puis un puits de 21 mètres fut creusé à la suite et garni d'un tubage de om,45. Le forage continua sans difficulté et, à 42 mètres, on rencontra la craie mélangée de gros rognons de silex noir ce terrain présentant peu de solidité, il fallut descendre une troisième colonne de garantie qui eut om,4o de diamètre intérieur.

Quatre mois après le début des opérations, le forage atteignait 74 mètres, quand des éboulements de marnes argileuses se produisirent qui comblèrent le trou sur une longueur de 30™, 65. Pour prévenir de nouveaux éboulements, dès que ces déblais furent retirés, on descendit une quatrième colonne de garantie de om,35 de diamètre et 56 mètres de longueur.


L'opération devenait plus difficile, et bientôt les accidents allaient se multiplier le 17 juin 1834, la tarière, qui creusait la craie friable à 115 mètres de profondeur, fut noyée soudain dans un éboulement et, malgré tous les efforts du personnel, on ne put la retirer; il fallut se résigner à percer un trou latéralement pour retirer les terres éboulées et dégager la tarière. En même temps on parvint à faire descendre, jusqu'à 72 mètres, la colonne de garantie. Mais quelques jours après, le 26 septembre, nouvel accident la tige de la sonde se brisa en quatre tronçons, à 1 27 mètres de profondeur, et quelques jours se perdirent à les retirer de la fouille. Le 1 1 mars 1835, pour parer à de nouveaux éboulements que l'on redoutait, on descendit une cinquième colonne de garantie qui n'avait plus que o",3i de diamètre intérieur cette colonne fut descendue jusqu'à 148 mètres au-dessous du sol.

Le terrain devint alors beaucoup plus dur la craie renfermait de véritables bancs de silex qu'il fallait broyer au trépan; cependant, le 30 juillet, le forage atteignait déjà 229 mètres, quand la tige se rompit en sept morceaux. Cet accident interrompit les travaux jusqu'au i novembre, et encore ce n'est qu'au mois de mars 1836 qu'un bout de sonde, qui avait échappé aux efforts faits pour l'extraire, put être saisi et ramené au jour.

Jusque-là on avait pu, suivant les besoins de la nature du terrain traversé, se servir soit des outils de rodage, soit des outils de percussion; mais, arrivé à 340 mètres, l'outil qu'il s'agissait de manœuvrer à l'extrémité d'une pareille tige pesait, avec celle-ci, le poids fantastique de 8,000 kilogrammes et il devenait impossible d'agir par percussion sans fausser la tige et courir le risque d'accidents irréparables; il fallut donc abandonner les trépans et se contenter des tarières. Deux


manèges à chevaux avaient été installés pour manœuvrer la sonde, et l'un de ces manèges était uniquement employé à descendre et monter l'instrument, l'autre servant à le faire tourner au fond de la fouille. Le 10 février 1837, M. Mulot touchait au terme des travaux pour lesquels il avait traité avec la Ville de Paris, puisque le sondage atteignait alors 393 mètres de profondeur, lorsqu'en remontant la sonde 320 rnètres de tiges, au bout desquelles était fixée une cuiller à soupape, retombèrent au fond du puits, d'une hauteur de 75 mètres. Il fallut quinze jours d'efforts et de tâtonnements pour ressortir toutes ces tiges qui s'étaient tordues dans la chute.

Enfin, sans nouvel accident, le 21 mars 1837, après quatre ans et demi de travaux, les 400 mètres prévus au marché étaient creusés; le travail confié à l'entrepreneur était donc exécuté, mais l'eau n'était pas encore trouvée.

Un nouveau traité fut préparé, et, sans attendre l'échange des signatures, M. Mulot poursuivit le forage. D'ailleurs, le nouveau marché fut conclu et signé le 1" septembre 1837, et l'entrepreneur s'engageait à creuser à ioo mètres supplémentaires pour 52,000 francs. Entre temps, un grave accident était venu entraver le travail le 25 mars 1837, 320 mètres de tiges tombèrent de 80 mètres de haut, avec la cuiller à soupape, au fond du puits qui était alors à la profondeur de 407 mètres. La secousse produite par la chute de ces 8 tonnes de barres de fer fut telle, et le bruit si violent, que l'on crut dans Grenelle à un tremblement de terre. Il n'en était rien, heureusement; mais cet accident n'en était pas moins extrêmement grave, car il fallut quatorze mois pour retirer les débris de l'appareil.

Cet accident fut le plus important qui survint au cours de l'entreprise, et nous allons entrer, à son sujet,


dans quelques détails qui donneront une idée des opérations si délicates que nécessite le repêchage d'un matériel de sondeur à ces énormes profondeurs. Tout d'abord, il faut bien se faire une idée de l'outil qui vient de tomber au fond du puits il se compose d'une cuiller à soupape, long cylindre de 9™, 43 fixé au bout de barres de fer vissées les unes à l'extrémité des autres, sur 320 mètres de longueur en tombant, la cuiller est entrée profondément dans le sol, et les tiges faussées et tordues se sont coincées le long des parois du puits.

L'extraction de ces tiges ne présenta cependant pas de difficultés extraordinaires, et quelques jours suffirent avec l'aide de caracoles pour les ramener au jour; mais il n'en fut pas de même pour la cuiller. On ne put retirer que 2", 30 de cet outil, dont 7™, 13 restaient par conséquent dans le sondage. Après des efforts infructueux pour le saisir, on se décida à le prendre au moyen d'une cloche à vis; malheureusement le puits n'avait plus en cet endroit que om,i3 de diamètre, et la cloche à vis en avait environ 15. Il fallut alors aléser le puits à o",i6 avant de reprendre les travaux de sauvetage, et ce travail préparatoire d'alésage demanda neuf mois. Pour comble de malheur, pendant que l'on élargissait ainsi le puits, un nouvel accident vint encore compliquer la situation la tige ayant encore rompu, les barres, l'alésoir et une pièce de fer coudée servant à retenir la sonde pendant la descente furent précipicés dans le forage. Il y avait de quoi décourager les plus patients; mais M. Mulot avait une dose d'énergie qu'une longue pratique de son métier avait développée au plus haut point, et ce nouvel accident ne fit que stimuler son ardeur.

A l'aide de la cloche à vis, il retira tout d'abord les tiges sans trop de mal; mais l'alésoir lui donna un mal


énorme, et tout l'outillage employé en pareil cas fut mis à contribution pour le sortir on le saisit d'abord avec la caracole, puis avec un taraud et, après des efforts inouïs contrariés par la présence du morceau de fer coudé qui faisait coin dans le puits, on parvint enfin à l'extraire.

Restait cette malheureuse barre de fer coudée qui n'offrait aucune prise aux instruments. A force de s'acharner dessus, on ne parvint qu'à la pousser sur la cuiller qui depuis des mois gisait au fond du puits. Pour achever d'empirer la situation, de gros galets, tombés d'en haut, s'accumulèrent par-dessus le tout, et il devint impossible de poursuivre l'extraction de la cuiller. Il n'y avait plus qu'un parti à prendre pulvériser les galets, la barre de fer et la cuiller, et puisqu'on ne pouvait retirer les instruments entiers, les extraire par fragments. Des outils spéciaux furent fabriqués, et on se mit courageusement à l'œuvre. Mais, pour se garantir des éboulements, on descendit jusqu'à 350 mètres de profondeur une sixième colonne de garantie de om,z65 de diamètre, qui fut mise en place le 14 juin 1838 elle pesait 6,478 kilogrammes. Enfin, le i"août 1838, la cuiller, oudu moins ce qui en restait, put être définitivement extraite du puits on n'en ramena que 3 mètres, tout le reste, c'est-àdire 4m,i3, avait été broyé et pulvérisé par les outils de forage.

Les travaux furent alors repris normalement et le puits avança assez rapidement, malgré quelques accidents moins graves que celui que nous venons de raconter. Cependant la fréquence de ces accidents amena M. Mulot à décider la pose d'une septième colonne de garantie qui fut descendue le 28 janvier 1839; elle avait un diamètre de o",2t et 340 mètres de longueur elle atteignit la profondeur de 4oo",6o.


Cependant, au commencement de l'année 1840, la profondeur de 500 mètres était atteinte et l'eau manquait encore. Passionné pour son œuvre, M. Mulot décida de consacrer 40,000 francs de sa propre fortune à l'achèvement du forage.

Touchée de sa courageuse persévérance, la Ville de Paris signa alors un nouveau marché pour 100 mètres de forage supplémentaire moyennant un prix à forfait de 84,000 francs.

A 505 mètres, la sonde rencontra une argile brune assez compacte contenant des pyrites de fer et du phosphate de chaux puis, à 515 mètres, cette argile devint tellement coulante qu'on reconnut l'impossibilité d'aller plus loin sans un nouveau tubage provisoire. Mais il fallait pour cela aléser le forage de o'D,i3 à Om,20 à travers tout le banc de craie, opération fort difficile à cause de la dureté du terrain. On se mit à l'œuvre cependant; mais arrivée à 475 mètres, la tige se rompit encore une fois, et l'alésoir tomba au fond. Il fallut plus de quatre mois pour la retirer, et, au cours de ces travaux de sauvetage, la sonde se rompit vingt-deux fois

Le.8 septembre 1840, on posa la huitième colonne sur :2g mètres de longueur et o",i85 de diamètre elle descendit à travers l'argile jusqu'à la profondeur de 514 mètres, et, à mesure de l'avancement du travail, on put la faire descendre jusqu'à 538 mètres; mais elle refusa d'aller plus loin, et il fallut descendre une neuvième colonne de 60 mètres de longueur et onl,i7 de diamètre. Le forage atteignait 545 mètres, et l'argile remontée devenait de plus en plus compacte. La sonde ramenait des débris de coquilles fossiles et de gros grains de quartz empâtés dans l'argile verdâtre. Dans une opération, la cuiller à soupape enfonça de o™,28 et revint pleine de sable vert argileux. L'eau n'était pas loin, et l'on pense si tout le personnel était


haletant. Encore quelques coups de sonde et on allait voir enfin jaillir l'eau si ardemment désirée. Le 26 février 1841, dès le point du jour, tout le monde était à son poste on remonta la cuiller à soupape, opération qui demanda trois heures quarantecinq minutes elle était chargée de sables verts. On avait donc enfin atteint la nappe aquifère, et le succès était certain; une dernière fois la cuiller fut descendue elle mit deux heures à atteindre le fond, et elle pénétra d'un seul coup de près de om,6o. On essaya alors de la faire tourner, et malgré l'effort de six vigoureux chevaux agissant sur le manège, la sonde résistait Enfin une secouse violente ébranla toute la charpente et le manège se mit à tourner.

Il y eut un moment d'angoisse a La sonde est cassée » s'écria quelqu'un. Il n'en était rien heureusement et bientôt un sifflement se fit entendre dans le puits, sifflement bien connu des sondeurs et qui fit battre joyeusement tous les cœurs l'eau montait impétueusement- dans le trou, gravissait les 548 mètres de forage et bientôt jaillissait tumultueusement au-dessus du sol au milieu des joyeux vivats de l'assistance Il était deux heures et demie de l'après-midi. Il y avait sept ans et trois mois que le forage était commencé!

Mais le travail était loin d'être terminé, et le 29 juin on commença la pose de la colonne d'ascension définitive. On avait décidé de conserver comme colonne définitive le dernier tubage posé, qui avait 0°, 17 de diamètre, et l'on convint de le prolonger jusqu'au sol par une colonne de cuivre rouge de 3 millimètres d'épaisseur et d'un diamètre de om,i8 au fond, de o",22 au milieu et de 0',25 à la partie supérieure; cette colonne de cuivre pesait environ 10,000 kilogrammes. L'opération, qui commença tout d'abord normalement, fut bientôt entravée par divers accidents;


lorsque tout fut en place, on constata que l'eau ne venait plus un engorgement s'était produit dans le fond, et il fut reconnu que le seul remède à la situation consistait à retirer le tubage pour nettoyer le puits.

On avait déjà remonté une cinquantaine de mètres de tuyaux lorsque l'eau revint avec force, charriant du sable et de l'argile en quantités considérables. Après avoir examiné la situation, il fut décidé que pour parer à toute infiltration ultérieure provenant de l'espace annulaire entre la colonne définitive et les colonnes provisoires de garantie, infiltration qui avait pour effet d'entraîner de l'argile et de troubler l'eau, on ferait un tubage d'une seule pièce jusqu'àlaprofondeur totale de 548 mètres. Il fallait alors quece tubage définitif pût passer dans la colonne de o", 1 existant au fond du puits.

On commença donc la pose de cette tuyauterie, sans retirer ce qui restait de la première; mais bientôt on fut arrêté de nouveau les premiers tuyaux posés n'avaient pas une résistance suffisante pour résister à la poussée énorme de l'eau qui s'était introduite dans l'espace annulaire, et ils s'éiaient aplatis purement et simplement. Il fallut les ressortir entièrement il en restait 358 mètres, et l'opération fut extrêmement difficile.

Sur l'avis d'une commission chargée d'étudier la question, le préfet de la Seine décida alors qu'au lieu d'un tubage en cuivre on placerait une colonne d'ascension en tôle galvanisée de 5 millimètres d'épaisseur et capable de résister à une pression de 7o kilos par centimètre carré. Cette colonne pesait le poids respectable de 12,000 kilogrammes et sa descente s'opéra sans difficulté; seulement, on ne put la mener jusqu'au fond du puits, le tube de fer de o", 17 centimètres existant au fond s'étant malheureusement cintré. La


colonne de tôle galvanisée ne put donc descendre au delà de 408 mètres.

Comme il se produisait encore des infiltrations dans l'espace annulaire, on combla le vide existant avec de la chaux" hydraulique et du sable fin, et le 30 novembre 1842, neuf ans exactement après le commencement de l'organisation du chantier, le puits de Grenelle était complètement terminé.

Avec le coût des tuyauteries, il revenait au prix total de 362,432 francs.

Une conduite captant l'eau à la sortie du puits amena celle-ci à un réservoir situé à 34 mètres audessus du sol, d'où elle fut distribuée dans les quartiers environnants.

Le puits versa dès lors très régulièrement dans son réservoir à peu près un mètre cube par minute d'une eau très pure et très saine, ne contenant pas trace de sulfate de chaux.

L'habile ingénieur qui avait mené à bien ce travail si délicat, M. Mulot, reçut de la Ville de Paris une rente viagère de 3,000 francs, en reconnaissance de l'habileté, de la persévérance et du dévouement dont il avait fait preuve pendant ces neuf années. Enfin, pour perpétuer le souvenir de l'exécution du premier puits artésien creusé à Paris, l'architecte M. Delaperche éleva au milieu de la place Breteuil le curieux monument en fonte que tous les Parisiens connaissent, et qui devait rappeler à nos arrièrepetits-enfants le gigantesque travail que nous venons de raconter. Il y a soixante-quatre ans qu'il existe, et le voilà qui disparaît. Qui est-ce qui, dans vingt ans, connaîtra encore le puits de Grenelle? Sic transit o eloria mundi!

Nous serions trop heureux si, à défaut du monument de Delaperche, cette modeste notice pouvait servir à ne pas laisser tomber complètement dans l'oubli le


nom de l'ingénieur Mulot et le souvenir d'un travail dont le succès fut dû autant à la science et à l'habileté de celui qui l'entreprit qu'aux qualités morales qu'il possédait au plus haut point et sans lesquelles on ne fait œuvre durable la persévérance que rien ne lasse, l'énergie que n'abat aucun obstacle.

J. LECORNU,

Ingénieur des Arts et Manufactures.


JOURNAL DU VOYAGE DE

M. ET DE IF GERVAIS COURTELLEMONT AU YUN.NAN

(Suite)

Nous partons dans la direction de Tchao-toung-fou, par une petite pluie fine et froide nous traversons la plaine pendant six kilomètres pour, ensuite, gravir un col dans les calcaires. La région rappelle très sensiblement celle connue en Dalmatie sous le nom de « Kars » si caractéristique. Nous suivons ensuite une petite rivière, affluent du Kiang-ti, jusqu'à Hong-che-gaï où nous coucherons ce soir, après six heures et demie de marche sous la pluie, par des sentiers glissants sur lesquels nos montures et nos bêtes de somme ont avancé péniblement.

Aussi, apprécions-nous le hangar qui nous sert de dortoir, où nous pouvons nous sécher à la flamme claire des fagots. ·

août. Départ de Hong-che-gaï à sept heures. Nos chevaux passent à gué, presque à la nage, la rivière grossie par les pluies, et nous gravissons les lignes de faîte qui nous séparent d'un autre affluent


du Kiang-ti. Très boisées et peu peuplées, ces croupes de terre rouge. Quelques troupeaux de moutons et de chèvres y broutent une herbe fine, mais rare. Nous nous arrêtons au petit village de Shan-houshou, après trois heures et demie de marche seulement. Mais il est intéressant d'observer les mœurs et les coutumes de ces montagnards. Pas d'auberge, bien entendu, dans ce hameau. Nous nous gîtons dans une sorte de tanière qui brille par l'absence de fenêtres mais aussi de vermine, ce qui est fort appréciable. Les paysans nous font un excellent accueil; ils nous apportent du lait, du miel, des poires; sont hospitaliers et prévenants. Nos hommes se régalent de pommes de terre cuites sous la cendre et d'épis de maïs grillés. 2 août. Comme hier, le temps est limpide; le ciel d'un bleu turquoise est à son maximum de pureté. Pas un nuage, pas le plus petit cirrus, un ciel de Provence. A six heures cinquante, nous nous mettons en route. C'est un résultat, de partir aussi matin tous les jours; il est obtenu grâce à la discipline imposée à notre petit monde. Chaque jour, invariablement, chacun aura la même besogne et, grâce à cette régularité, tout se fait sans bruit, sans jurons, sans colère.

Nous suivons les lignes de crête, tantôt grimpant, tantôt dévalant, entre des petits bois de sapins, sur de monotones étendues de terres rouges incultes et.inhabitées.

A dix heures, nous passons à Tching-kou, par 2,950 mètres d'altitude, et non sur la rivière, comme le portent nos cartes. Beau village, nombreuses auberges; puis, c est la descente dans la belle vallée de I-tchi-sung qui s'ouvre à nos pieds et dans laquelle nous cheminons jusqu'à onze heures.

I-tchi-sung est un gros village, situé sur une colline que couronne une pagode. Une petite rivière coule au pied du village; hommes et bêtes vont s'y baigner, pro-


fitant de ce bel après-midi de repos, par ce temps radieux.

La plaine est riche et bien cultivée; le marché bien approvisionné de viandes, légumes et fruits. Nos gens font bombance et les servantes de l'auberge nous ont tout l'air, par exception, d'être très hospitalières ̃ On cultive beaucoup d'arbres à cire dans cette région si, toutefois, cette dénomination d'arbre à cire est bien applicable à l'arbre qui a pour fonction d'entretenir des insectes producteurs. De petites poches, affectant la forme de pseudo-cocons delagiosseur d'un pois, contiennent les œufs de ces insectes. Recueillis sur les arbrisseaux où ils ont été déposés, ces cocons pleins d'œufs sont placés dans des sachets de paille, entre les branches maîtresses des arbres où l'on veut faire déposer la cire. Ce sont des espèces de troènes (ligustrumlucidum) Sur les branches, grosses et petites, les insectes, dès leur éclosion, se propagent et les mâles secrètent une matière grasse destinée à protéger les nouvelles générations. C'est la cire végétale. Elle recouvre les ramures d'unblancduvetfloconneux que les Chinois recueillent par un grattage, au moyen d'un couteau, et fondent au bain-marie en pains ronds d'une blancheur éclatante. Le produit a l'aspect et la légèreté du blanc de baleine. Il est très estimé pour la fabrication des cierges et des bougies. 3 août. Même limpidité absolue de l'atmosphère. Décidément, cette saison des pluies dont on parle tant est bien bénigne pour nous le ciel se montre clément et nous favorise.

Départ à six heures. Nombreux villages, rizières, champs d'indigo. Nous descendons la vallée qui nous conduit presque en ligne droite, par une pente insensible, vers le Kiang-ti dont le cours encaissé sera un obstacle très sérieux au passage d'une voie ferrée vers le Se-tchouen qui devrait, fatalement, le traverser à un


point quelconque. Il coule devant le village de Kiang-ti où nous arrivons après sept heures de marche, à 1,500 mètres d'altitude. Aussi, trouvons-nous, brusquement, dans ce fond, une chaleur tropicale 35° à l'ombre, contrastant péniblement avec notre moyenne de 25* des jours précédents.

La rivière roule avec fracas ses eaux limoneuses au pied de l'auberge dans laquelle nous sommes descendus. Elle coule sur des blocs de basaltes noirs rendus brûlants par l'ardent soleil. Nous prenons un bain délicieux sur de petits bancs de sable, entre les rochers.

Je fais une collection d'échantillons minéralogiques et une belle chasse d'insectes. La nuit est chaude le thermomètre ne descend pas au-dessous de 30°. 4 août. A dix heures et demie, en avant pour la grimpette qui nous attend Il nous faut gravir à pic la rive droite du Kiang-ti; nous nous élevons de trois cents mètres en trente minutes et l'ascension continue. Mille mètres à monter sur une croupe argileuse. L'aspect du pays est tourmenté et sauvage; çà et là, sur le chemin, quelques huttes entourées de noyers. Après quatre heures d'ascension, nous voici au hameau de Ta-choui-tchi, auprès d'une jolie source, en plein dans les mines de charbon, pour l'instant abandonnées. Nous logeons en dehors du village, dans une petite maison isolée où des aborigènes très accueillants nous donnent l'hospitalité. De type plutôt indo-européen mitigé de thibétain, les femmes sont avenantes, bien bâties, joyeuses. Ce sont des a lou-ten », nous disent les soldats. Le pays est très giboyeux sangliers, loups, panthères, cerfs, chevreuils -plume et poil abondent mais j'ai trop de sérieuses occupations pour songer à la chasse.

Avec l'altitude, la fraîcheur est revenue. Nous n'avons que 190 ce soir.


5 août. Au réveil, une brume opaque masque toutes choses. Comme elle ne se lève pas, à huit heures nous partons quand même. Notre caravane s'ébranle, lugubre, dans le brouillard. Sur le bord du sentier, des amoncellements de scories témoignent d'une grande activité métallurgique, aujourd'hui morte. C'est tout ce qui reste d'une industrie minière autrefois très prospère.

Le brouillard se lève lentement nous descendons maintenant vers les plaines lacustres de Tchao-tungfou.

Tiens, voici des noisetiers et avec des noisettes mûres, encore! Nos hommes ne savent pas ce que c'est et s'étonnent de nous voir cueillir et manger ces fruits sauvages.

A dix heures, nous sommes au village musulman de Ta-lo-bo. Une grande animation y règne à l'occasion d'un enterrement. Je remarque la civière, sorte de cercueil à brancards qui servira à porter le corps. Celui-ci, enveloppé seulement d'un linceul, sera enseveli à même la terre ou, plus exactement, dans une fosse doublée de pierres plates, selon la coutume musulmane.

Les' villageois nous regardent passer avec étonnement, sans hostilité comme sans sympathie, Je fais la même constatation au village de Tao-yuen où nous arrivons à une heure. C'est un village essentiellement musulman et je suis frappé de rencontrer certains types sémites très caractérisés. Les notables me disent que leurs ancêtres seraient venus par Canton vers le deuxième ou le troisième siècle de l'Hégire. Navigateurs ou pirates devenus commerçants au Quang-toung et qui, peu à peu, se seraient avancés jusqu'ici. La chose n'a rien d'invraisemblable.

Ils ont été très éprouvés pendant la guerre, ce qui ne ferait que confirmer la vraisemblance de leur origine


arabe. Aujourd'hui, ils vivent pauvres dans ce pays d'abondance, misérables dans ces plaines grasses et fertiles, faute de pouvoir rien écouler au dehors, pas plus leurs moutons que leurs céréales, leurs légumes ou leurs fruits. L'obstacle à l'exportation des moutons hors de cette contrée où il s'en élève tant, glt dans la difficulté, l'impossibilité même de faire voyager les troupeaux. En effet, pendant l'été, les torrents grossis et les rivières sans gué sont autant d'obstacles infranchissables et l'hiver, quand tous ces cours d'eau sont à sec ou guéables, les pâturages font totalement défaut pour alimenter les troupeaux en marche. Les notables me disent qu'il y a plus de vingt mille moutons dans la plaine de Tchao-toung-fou et que la région vers Pisieh et Lou-lang-tcheou en compte des centaines de mille. Et je me remémore les affirmations pessimistes du consul de Yunnan-sen qui m'a assuré récemment que les moutons du Yunnan étaient encore une de ces légendes formées par les optimistes; que les moutons abattus dans les boucheries de la capitale provenaient de Se-tchouen et que, depuis des mois, il était à la recherche d'un troupeau de moutons pour le photographier.

Il est vrai que, du Yunnan, ce fonctionnaire connaît si peu de chose qu'il devrait en parler avec circonspection. Au contraire, il affirme un peu à tort et à travers, quitte à se voir donner de cruels démentis par la réalité des faits. J'engagerais volontiers ceux qui ajoutent encore quelque créance à ses rapports, à venir voir par ici si les moutons sont ou non mythiques ou si, au contraire, leurs gigots et leurs côtelettes sont d'apétissantes réalités.

Quant à moi, je demeure convaincu que l'élevage du mouton sera une des grandes ressources du Yunnan lorsque, après l'ouverture des voies ferrées, des animaux en parfait état pourront être transportés en deux


jours vers le Tonkin et les mers de Chine où le ravitaillement en viande de boucherie est toujours si difficile et où un débouché considérable sera de plus en plus assuré, tant pour les garnisons européennes que pour les équipages des marines de guerre et du commerce.

Ici, un mouton ordinaire vaut une piastre (2 fr. 10). Au Tonkin, il vaut onze fois plus. Il y a de la marge, on le voit.

6 août. De Tao-yuen à Tchao-toung-fou, c'est une promenade de six heures à travers un jardin rizières, potagers et vergers se succèdent. Nous remarquons quelques châtaigniers.

La ville apparaît de loin, étalée sur une petite éminence, au milieu de la grande plaine. Un long faubourg en précède l'entrée et, en dehors des remparts, sur une longueur de 300 mètres, ce faubourg a l'importance d'une ville très animée, que dis-je, grouillante de vie.

Nous nous frayons péniblement un passage à travers la foule compacte, pour atteindre la Mission catholique. Le P. Le Garrec, qui vit seul dans ce poste avancé, est occupé à surveiller la construction de son église et, bien que notre arrivée lui ait été annoncée par son confrère de Tong-tchouan, il pâlit d'émotion. C'est qu'il ne voit pas souvent, lui non plus, des Français dans sa bonne ville de Tchao-toung.

Tchao-toung-fou, 20 août.

Les mandarins étaient ici sous l'impression fâcheuse laissée par le passage d'un voyageur français dont les gens s'étaient, paraît-il, fort mal conduits. Aussi se sont-ils tenus, tout d'abord, dans une certaine réserve à notre égard et nous ont-ils laissés descendre dans une auberge que le P. Le Garrec avait bien voulu


retenir pour nous; c'était précisément la même (la seule convenable, d'ailleurs) où le voyageur en question avait habité. A notre arrivée, le propriétaire et son caissier prirent la fuite, terrorisés à l'idée de nous héberger. Qu'avait-il donc pu se passer pendant le séjour de notre compatriote?

Le sous-préfet et le préfet sont venus me rendre visite le jour même de mon arrivée et m'inviter à dîner pour le lendemain et le surlendemain.

Le P. Le Garrec voulut bien accepter de m'accompagner à ces réceptions qui, grâce à lui, furent très intéressantes et très instructives. Puis, sont venues d'autres invitations à des repas offerts par des notables, par les musulmans de la mosquée, par des chrétiens de la banlieue; puis encore de nouvelles et fréquentes invitations chez le préfet, qui est un excellent homme, et chez le sous-préfet. Bref, pendant tout notre séjour, ce fut une série ininterrompue d'échanges de politesses, de cadeaux, de visites, pour Mme Courtellemont et pour moi.

Notre aubergiste était vite revenu à son poste, flanqué de son caissier, et les mandarins me firent leurs excuses de ne pas nous avoir offert, dès notre arrivée, une des belles pagodes de la ville où nous aurions été fort bien. Ils avaient craint, me dirent-ils, le renouvellement des ennuis créés précédemment par notre compatriote. Nous aurons, nous du moins, la grande satisfaction de penser, en partant d'ici, que d'autres voyageurs français pourront venir après nous, certains de trouver une tout autre atmosphère.

Tchao-toung-fou peut compter 25 à 30,000 habitants, si l'on peut formuler une évaluation approximative des populations chinoises. C'est une ville très commerciale et très industrielle. A citer particulièrement des ateliers de fondeurs où se prépare d'excellent acier, dans des fours à puddler de dimensions très


exiguës, recevant l'air d'oxydation d'une pompe de compression en bois. Trois hommes suffisent à servir chaque fourneau. L'un active la soufflerie; un autre, le maître ouvrier, agite la masse ignée avec un pieu de bois vert et en surveille la transformation; le troisième, qui aide au rechargement de la fonte et du charbon de bois mêlés, frappe devant, le moment venu, avec le maître ouvrier, les blocs de métal sortant du four. Ils le façonnent en lingots cylindriques de quatre à cinq kilogrammes.

D'autres fondeurs opèrent dans des moufles de petites dimensions la fusion du fer brut pour en couler des socs de charrues, des marmites ou différents outils en fonte.

A signaler aussi des chaudronniers en cuivre qui, eux aussi, traitent le métal brut et le façonnent en ustensiles de ménage, cuvettes, plats, brûle-parfums, crachoirs, samovars, théières, bouilloires, marmites à cuire le riz, cuillers, etc.

Une rue entière est occupée par les fourreurs et les peaussiers. Cette industrie est exclusivement entre les mains des mahométans. Ceux-ci sont au nombre de 20,000 dans l'arrondissement relevant du sous-préfet de Tchao-toung-fou. D'origine mongole, ils ont apporté de leur pays les habitudes pastorales et les industries qui en découlent.

J'ai compté cinquante-cinq ateliers et dans chaque atelier une moyenne de six ouvriers mettant en œuvre des pelleteries diverses renards, panthères, lynx, civettes, mais surtout des moutons, agneaux et chèvres. Ils confectionnent par milliers (j'ai compté environ cinq mille peaux en travail) les vestes fourrées chinoises (makoua) portées durant tout l'hiver au Yunnan et au Se-tchouen. Sur cette dernière province, ils exportent une quantité considérable de fourrures de peaux de moutons et de chèvres. Ces articles sont à


vil prix. Une veste qui, éployée, a la forme d'une croix grecque d'un mètre cinquante environ de largeur sur une longueur égale, en belle peau blanche ou noire, vaut trois francs, non doublée.

Et ces peaux ont été assouplies, passées à la chaux, coupées en morceaux, rassemblés par des coutures bien ajustées et tendues à la « planche par des procédés identiques à ceux de nos peaussiers.

Les peaux de panthère ou de renard sont traitées de la même façon pour confectionner également des makouas; les chats-civettes sont plutôt réservés à la confection de tapis rappelant par leur dimension nos couvertures de voyage.

Les vestes des enfants sont souvent faites en peaux d'agneaux découpées en dessins noirs sur blanc ou inversement, très soignés et non dépourvus d'élégance.

GERVAIS COURTELLEMONT.

(A suivre.)


LES MIETTES DE LA VIE Au moment où les Cosaques vont tant faire parler d'eux, il n'est peut-être pas sans intérêt de rappeler l'origine de ces farouches guerriers.

L'origine du mot Cosaque a donné lieu à bien des controverses.

Il vient, suivant quelques-uns, du mot russe kosak, qui veut dire brigand; suivant d'autres, du mot tatar kosak, qui signifie un guerrier armé à la légère. Il est plus probable encore qu'il vient du nom de leur première patrie, la Kabardie, qui, au moyen âge, est appelée Kascheh par les historiens. Les Tscherkess et les Cosaques auraient ainsi une origine commune.

Quant à ce peuple lui-même, on s'accorde assez généralement à croire qu'il descend des Komans, nation établie sur les rives de la Volga et qui fut, elle aussi, emportée par la grande invasion tartare. Ses débris recomposèrent plusieurs hordes comme les Cosaques de l'Ukraine, du Don et du Jaïk. L'existence des Cosaques de l'Ukraine ne remonte pas au delà du quatorzième siècle; on les voit apparaître pour la première fois vers 1 320.

Ils étaient alors établis près des cataractes du Dnieper, et se composaient en majeure partie de réfugiés étrangers.

La nation se répandit bientôt dans toute l'Ukraine


elle emprunta aux Grecs leur religion et, aux Slaves, leur langue.

Les Cosaques durent lutter souvent contre leurs redoutables voisins les Russes, les Tartares et les Turcs. Ils établirent près de l'embouchure du Borysthène une sorte de colonie militaire qui eut pour mission de défendre leur frontière.

Telle est l'origine de ces fameux Cosaques zaporogues que leurs exploits rendirent depuis si célèbres. Pendant longtemps, ils ont personnifié à nos yeux la barbarie. Ils ont fait trembler l'Europe; puissent-ils maintenant inspirer une terreur salutaire aux habitants de l'empire du Levant! (

Quelques particularités sur les noms de femmes. et de villes

Sait-on que les Espagnoles ne prennent pas le nom de leurs maris ?

En Angleterre, ce serait commettre une inconvenance que d'appeler une demoiselle « miss » sans y joindre son nom de famille ou son prénom.

Jusqu'au dix-huitième siècle, chez nous, les bourgeoises étaient appelées « mademoiselle ».

La plupart des villes dans l'antiquité avaient deux noms, dont l'un, tenu secret pour la plupart des personnes, n'était que rarement proféré en public. C'était alors une croyance assez généralement répandue que les invocations des ennemis contre une ville n'avaient de force et d'efficacité que si son véritable nom était prononcé. Le nom secret de Rome, par exemple, était Valentia, mot latin qui signifie force, comme le mot grec Roma.


Alexandre Dumas déjeunait dans un restaurant de Madrid entouré de jeunes Espagnols assez infatués de leur propre mérite, et, par extension, de ceux de leur ville natale. Ils se moquaient tant et plus de l'étroitesse de la Seine à Paris. « Ce n'est pas un fleuve, disaient-ils, ce n'est qu'un ruisseau. »

Or, chacun sait que notre fleuve parisien, malgré la légitime terreur que nous inspire la qualité de ses eaux, est une mer comparée au fleuve de la capitale espagnole, à peu près toujours à sec.

Dumas écoutait sans mot dire les plaisanteries plus ou moins fines de ses voisins, et il en faisait son profit.

« Donnez-moi un verre d'eau n, demanda-t-il tout à coup au garçon du restaurant.

L'eau apportée, Dumas en but à peine quelques gorgées, et tendant le verre au garçon « Portez le reste au Mançanarez », dit-il.

BIXIOU. ·


LES IDÉES AU THÉATRE LES IDÉES ET LES TYPES

THÉATRE ANTOINE Oiseaux de passage, pièce de quatre actes de MM. DONNAY et DESCAVES.

Quand le rideau se lève sur le décor du premier acte des Oiseaux de passage, le spectateur dont l'imagination est assez puissante pour faire abstraction des voisins de la salle, des feux de la rampe et de l'or éraillé des portants, jouit vraiment de la sensation de plein air, de bien-être, de gaieté et de flemme de vacance qu'il goûterait doucement en quelque station choisie de la Suisse. Ce n'est pas seulement que la toile du fond rappelle, par une heureuse perspective et une étonnante variété de couleur, les paysages gracieusement découpés de la terre classique du tourisme, ni qu'une méticuleuse mise en scène offre le cadre sincère du salon banal et confortable d'une pension de famille. C'est surtout qu'après quelques mots et répliques des personnages en scène nous avons reconnu la famille parisienne, père, mère, oncle, cousin et cousines, qui goûte le doux farniente de la villégiature. tous ces personnages qui se dessinent d'un mot, s'esquissent d'un geste, se caractérisent par leur entrain ou leur silence, nous les retrouvons. Ils sont eux-mêmes et ils sont tout le monde. Les traits généraux ont été si bien assemblés pour façonner leur être


que nous remarquons tout de suite des types bien observés, sans parti pris ni sans indulgence, de la bourgeoisie française contemporaine. Et c'est pourquoi, dès les premières scènes, ils nous deviennent plus que sympathiques, familiers, et pourquoi aussi un véritable intérêt commerce a priori à nous étreindre. Je ne saurais trop louer MM. Donnay et Descaves de chercher de plus en plus, dans une nouvelle formule théâtrale, à faire de chacun des personnages un type. Un type ne signifie pas forcément quelqu'un d'original ou d'extraordinaire. Au contraire On crée aussi bien un type avec un être de relief restreint et d'une intellectualité commune qu'avec un héros ou un gredin. Les héros sont rares. Les gredins s'ignorent ou se fuient. Le type que nous connaissons le mieux, c'est, sous ses divers aspects, M. Tout-le-monde. A le peindre, il y a un mérite intelligent, d'abord parce qu'il faut pour cela beaucoup d'observation et de tact; ensuite, parce que c'est la meilleure manière de donner un aspect de réalité aux protagonistes de l'action que de leur prêter des comparses assez vraisemblables pour nous paraître un portrait commun de nos relations. A côté de ces types simples et connus vont se détacher bientôt d'autres types, plus étranges parce qu'ils sont en dehors de nos cercles habituels de l'existence, et qui donnent la mesure de l'originalité de la pièce. D'abord ceux des jeunes femmes nihilistes Taliana et Vera, celle-là âpre fille du peuple, fanatiquement vouée aux chimères sociales dont elle a fait son intangible credo; celle-ci plus raffinée, parce que mieux née, et partant ataviquement plus ouverte aux conceptions générales de la vie humaine, et plus poétiquement éprise du grand rêve de liberté, d'égalité et de bonheur; puis la silhouette de Grégoriew, l'apôtre placide et robuste de l'anarchie, le doux contempteur de l'ordre, le révolutionnaire rêveur et doctrinaire, cons-


cient de son rôle et inconscient de son œuvre, ne distinguant pas plus le sophisme de la sagesse, que le scepticisme de la naïveté. Tous très slaves, empreints de cette mentalité particulière du peuple russe, si différente de la nôtre, éprise de besoins que nous ne ressentons plus, avide de conquêtes dont nous sommes las et enclins aux moyens sournois et sanglants qui nous révoltent.

Il a fallu aux deux auteurs, à côté d'un patient et perspicace travail de divination et d'assimilation, un rare tact pour ne pas tomber dans le vieux jeu des rodomontades sociales à l'énoncé de toutes les théories humanitaires, de tous les aphorismes anarchistes qu'il fallait nécessairement prêter à Taliana, à Vera, et surtout à Grégoriew. Car, si Oiseaux de passage nous présente des types, il nous présente encore plus d'idées toutes ces idées de justice, d'équité, de parité dans les conditions et dans les charges dont bouillonne encore plus peut-être que les démocraties mi-énervées, mi-satisfaites, l'empire russe encore fermé à cette évolution sociale qu'on a surnommée le progrès. Rien n'est plus difficile que de discuter des idées au théâtre sans tomber dans le pédantisme, la déclamation à faux, l'emphase inutile ou risible. Quand on songe aux plaidoiries filandreuses et indigestes qu'un Brieux aurait tirées d'un pareil sujet, on frémit d'horreur et on bénit MM. Descaves et Donnay de l'avoir si bien tràité qu'il semble maintenant épuisé.

J'ai dit que la famille française avec qui nous faisons connaissance au lever du rideau est un type de la famille bourgeoise moderne. C'est dire que tout en étant férocement attachée à ses habitudes, à ses manières, à ses privilèges car tous les privilèges ne sont pas abolis elle se pique d'admettre les idées les plus nouvelles, de ne point s'effaroucher desplus révolutionnaires propos et d'admettre sans discuter que le


progrès n'existe que par l'abolition brutale du passé. A part l'oncle Auguste qu'un atavique bon sens dispose assez fraîchement à l'endroit de la panacée universelle prêchée par Grégoriew et ceux de son espèce, tous sont un peu enclins à la pâmoison devant les grands mots, et surtout Julien, dont les vingt-cinq ans n'ont pas tardé à remarquer la grâce et le charme de Vera, la voisine mystérieuse de la pension de famille.

Je n'entreprendrai point de raconter comment l'attrait irrésistible de l'étrangère énigmatique, à l'âme si lointaine et si autre, amène Julien à lui demander son amitié, à l'introduire dans sa famille, auprès de sa mère aveugle? comment ces braves bourgeois, non contents de s'enticher de Vera qui les charme, s'engouent de Grégoriew qui les ahurit de ses discours et les tape consciencieusement pour « la cause ». Il y a là un ensemble de riens qui forme un tout trop compact pour qu'on ne le déforme pas à l'analyse, et c'est sûrement le meilleur côté de la pièce.

L'attrait de Julien pour Vera s'est changé rapidement en un amour ardent, passionné, oublieux des distances qui séparent leurs âmes. Vera s'est laissée aller aux charmes d'une passion si juvénile, d'un avenir si paisible, et elle, la dédaigneuse des lois de l'existence sociale, qui fit un mariage « blanc jadis avec un prince nihiliste, pour s'affranchir de l'autorité paternelle et verser sa fortune à la cause; elle qui a cru faire fi du lot commun du bonheur des femmes, la voilà prête à la plus prosaïque et mesquine destinée bourgeoise.

Malheureusement pour ces projets et sans doute heureusement pour l'avenir de Julien Taliana, la fanatique amie de la jeune femme, se révolte à l'idée de la voir déserter la cause. Entre deux actes, elle a trouvé le moyen d'aller en Sibérie, d'apprendre que le premier mari et quel mari! -de Vera, qu'on croyait


mort de parle récit intéressé d'un faux frère, n'est pas encore défunt et agonise au bagne de Sakalien, et elle s'empresse de revenir annoncer tout cela à son amie huit jours avant le mariage. C'est ce qu'on peut appeler un joli cadeau de noce.

Cette révélation fait de Vera une autre femme. Son bonheur de demain, l'amour de Julien; la douce cage capitonnée qui l'attend, et où, pauvre oiseau errant, elle pourra reposer ses ailes lasses, tout cela disparaît à ses yeux devant la vision de celui qui souffre et meurt au loin, pour « la cause». Elle abandonne Julien elle quitte sa famille d'adoption elle part là-bas, vers les camarades qui expient leur rêve, vers ceux qui souffrent et avec qui elle veut aussi souffrir. JI me .semble que le caractère de Vera aurait gagné en grandeur farouche, en folie mystique si l'on veut, mais en tout cas en générosité et en force, si cette suprême résolution avait été prise pour Ja foule anonyme de ses camarades d'idées et de luttes, et non pour celui dont elle porte le nom. Je veux bien qu'elle ne soit sa femme que devant la loi et que cela compte peu pour elle qui fait fi de tout ordre social. Mais la révélation de l'existence de son mari ne lui laisse de ressources que le concubinage ou le sacrifice. Une femme n'a pas besoin d'être russe ou nihiliste pour choisir le second parti! Mais, à part cette restriction presque instinctive, j'ai été trop frappé de la vérité et du relief des types dessinés par MM. Descaves et Donnay; j'ai trop admiré la sobriété avec laquelle ils ont su formuler les idées si complexes qui sont le ressort de l'action, pour chercher plus longtemps à critiquer une pièce digne d'un très durable succès. CH.LEVIF.


L'HISTOIRE AU JOUR LE JOUR Dimanche 6 mars. Un grand jour pour les escrimeurs c'est le duel tant attendu du chevalier Pini et du baron Athos de San Malato.

Voilà plus d'un mois qu'on parlait de cette rencontre. Les journaux ne désemplissaient pas des lettres des témoins aux adversaires, des adversaires aux témoins; de procès-verbaux, d'informations, de pronostics. Bref, ce combat, devenu ainsi un événement sportif et mondain, s'est déroulé à l'établissement Chéri-Halbronn, au bois de Boulogne.

Après deux heures d'une lutte ardente et serrée, M. di San Malato s'étant foulé le poignet sur la garde de son épée, le combat a été interrompu. Les adversaires se sont réconciliés, et l'excellent docteur Doyen, venu sur le terrain pour recoudre les blessés, a remmené déjeuner chez lui adversaires et témoins. Gageons qu'avant de partir le docteur avait eu soin de faire mettre le couvert!

Lundi 7 mars- A la Chambre, où se continue la discussion de la loi sur la suppression de l'enseignement congréganiste autorisé, quelques beaux discours sont prononcés par MM. Raiberti, Ribot et Leygues. Au nom des principes de liberté, qu'ils considèrent comme les bases intangibles du système républicain, les orateurs ont vivement combattu le projet gouvernemental. M. Combes a riposté avec l'ardeur agressive qui lui est propre, très soutenu par les applaudis


sements de la majorité, dont le siège est fait. On entendra sans doute encore quelques beaux morceaux d'éloquence; mais il semble probable que rien n'empêchera le vole attendu par le président du conseil. C'est le cas de répéter le mot de ce vieux routier parlementaire « Un beau discours m'a souvent fait changer d'opinion, mais ne m'a jamais fait changer mon bulletin de vote. »

Mardi 8 mars. Des dépêches officielles nous apportent la nouvelle du bombardement de Vladivos- tok par l'escadre de l'amiral Kamimura. Les navires japonais sont restés prudemment en dehors de la portée des forts qui défendent la rade, et c'est par un tir indirect qu'ils ont essayé d'agir. Le résultat a été médiocre. Aucun édifice ni aucune maison n'ont été atteints, pas plus que les fortifications. Deux soldats russes et une vieille femme ont été tués. Trois victimes pour douze cents coups de canon! Il serait à souhaiter que la proportion fût la même dans toutes les batailles! Inutile d'ajouter, n'est-ce pas, que la presse anglaise et la presse américaine essaient de transformer cette puérile canonnade en une victoire japonaise?

Mercredi 9 mars. Une grave affaire d'espionnage vient d'être découverte au ministère de la marine. Un fourrier de la flotte, le nommé Martin, employé au troisième bureau de l'état-major de la flotte, celui où l'on s'occupe précisément de la préparation à la guerre, aurait livré d'importants documents à l'attaché naval d'une puissance étrangère le bruit court que ce dernier serait l'attaché naval japonais. Le prévenu a été mis en état d'arrestation et, sa femme étant soupçonnée de complicité, il est traduit devant la juridiction civile au lieu de passer en conseil de guerre. Au ministère de la marine, on a d'abord essayé d'étouffer l'affaire. M. Pelletan se trouve en butte à


trop d'attaques personnelles pour ne pas se soucier d'avoir à défendre son administration par-dessus le marché. On a raconté je ne sais quelle histoire de paris aux courses, de mise en liberté du prévenu, de punitions disciplinaires; puis il a fallu avouer la vérité et, maintenant, tout le monde s'inquiète des résultats d'une enquête qui peut révéler de graves faits de trahison.

Jeudi 10 mars. Ah pour un beau temps, les cavalcades de la mi-carême peuvent se vanter d'avoir joui d'un beau temps! Du vent, de la pluie et un froid Enfin, il parait que les figurants et figurantes se sont amusés tout de même, puisqu'ils ont tenu bon, et que la cohue costumée a défilé le long des boulevards de la rive droite et de la rive gauche.

A signaler qu'il y avait, cette fois, deux reines des reines une pour chaque rive. Ça a coûté un bijou de plus à M. Loubet,chacune d'elles ayant été protocolairement lui rendre visite et recevoir de sa part un joli écrin.

Par-dessus le marché quelques milliers d'enragés, trouvant que la pluie ne suffisait pas à fouetter la figure des passants, se sont amusés à inonder les héroïques arpenteurs de l'asphalte boulevardière de confetti détrempés. Enfin notons, pour finir, que plus de quatre cents apaches ont été pincés par les sergots en train de fouiller les poches des badauds ou de prendre des privautés singulières vis-à-vis des braves légitimes desdits badauds.

N'y a-t-il pas, dans tout cela, de quoi faire la joie du peuple le plus spirituel de la terre

Vendredi f mars. Deux dépêches de l'amiral Alexeïeff apportent le récit d'un nouveau combat naval livré à Port-Arthur. Cette fois, les torpilleurs russes qu'on n'avait encore jamais vus entrer en action à tel point que Drumont avait méchamment dit que les


Russes semblaient plus habiles à poser un emprunt qu'à poser une torpille ont eu leur part dans le combat. Les deux flottilles des petits bateaux destructeurs russes et japonais se sont abordées avec fureur. Un torpilleur japonais a été coulé et un contre-torpilleur russe atteint dans sa machine a été capturé par ses ennemis. Après quoi, les gros navires de l'amiral Togo sont entrés en scène et ont recommencé un quatrième bombardement de Port-Arthur, sans plus de résultat appréciable que précédemment.

Samedi 12 mars. C'est toujours du nouveau combat naval de Port-Arthur qu'on s'occupe, cette fois sur les données officielles japonaises d'après le rapport de l'amiral Togo.

Naturellement et suivant sa louable habitude, le grand manitou de la marine japonaise nie effrontément avoir subi la moindre perte, mais s'étend complaisamment sur celles infligées par lui aux Russes. Mais son récit fantaisiste sur les effets éprouvés par suite du bombardement dans la ville et sur les remparts doit être tenu à caution, car il semble qu'à quelques kilomètres du rivage et sous le feu des forts l'amiral japonais a été assez mal placé pour juger de l'effet de ses explosifs


FAUT-IL AIMER?

(Suite)

DEUXIÈME ÉPOQUE

I

Deux années s'étaient écoulées et le temps qui ne s'arrête jamais et travaille toujours avait fait son œuvre Gaston, au physique et au moral, s'était épanoui. Ce n'était plus l'homme très jeune, un peu faible, ignorant ses entours, soumis aux multiples impressions irraisonnées du moment ses épaules s'étaient élargies, sa tête se dressait plus haute, il était devenu ce que les femmes appellent un beau garçon, il avait acquis une certaine expérience des hommes et des choses. Il paraissait calme, pondéré, ayant trouvé dans la fréquentation de la meilleure société cette réserve de gestes et d'expressions qui caractérise l'homme du monde; mais le changement était plus superficiel que profond, car le scepticisme n'avait pas eu prise sur lui et son cœur dominait toujours sa raison. Gaston eût pu mener l'existence si vide des jeunes gens élégants de Paris, il la côtoyait seulement. On le voyait, souvent, à l'allée des Acacias, conduisant son phaéton, aux courses et dans les réunions mondaines les plus a sélect»; mais il' quittait le club peu après minuit, ne se montrait pas dans les baignoires des petits théâtres en joyeuse compagnie et trouvait moyen de consacrer, chaque jour, plusieurs heures à


lire. Il avait l'esprit ouvert à toutes les beautés de l'art et de la littérature, s'occupait de diverses sociétés, d'études géographiques, sociales, religieuses et politiques dont il était un membre actif.

Bien souvent encore, Gaston pensait à son premier roman qu'il appelait maintenant son péché de jeunesse. Parfois même, en des jours vides, il se com^plaisait à en repasser les détails et sa blessure, comme celles qui ont déchiré les chairs, se rouvrait, et lui faisait du mal, sans qu'il pût bien se rendre compte pourquoi. S'il avait été un psychologue, s'il avait pu s'étudier lui-même, il eût compris qu'il souffrait non d'une trahison ou, d'une illusion perdue, mais de n'avoir pas trouvé l'amour enfanté par son rêve, et qui avait fui lorsque déjà il croyait le tenir. Car Gaston avec son cœur généreux, son âme haute, ses trésors de tendresse, aimait l'amour lui-même. Non le triste et tourmenté, celui qui s'observe, celui qui, sous prétexte de raffinement, cherche des jouissances nouvelles, cette passion malsaine enfin exploitée par les écrivains du jour; mais le simple, le grand qui ouvre deux coeurs, les fait battre ensemble, celui expliqué à Mercier sur la terrasse de Tersac. En réalité, par sa triste aventure avec Louise, Gaston avait développé ses sentiments affectifs.

Il se plaisait dans le monde, avait ses entrées partout mais, comme tous les jeunes gens, il se fatigua vite des bals blancs et des cotillons de jeunes filles du boulevard Malesherbes et du faubourg SaintGermairi et commença à fréquenter volontiers ce groupe, difficile à cataloguer dans ce mélange social, que forme le Paris intelligent, cette société hétérogène où se coudoient et vivent en fort bonne intelligence l'art, la littérature, la politique, la banque et même la bohéme internationale la plus riche, celle campée sur les hauteurs de l'Arc de Triomphe. Dans ce milieu bizarre, toujours intéressant, souvent gai, Mercier avait été l'initiateur et le guide de Gaston. Guide de première classe d'ailleurs, car personne ne connaissait mieux ce qu'on appelait autre-


fois «le tout Parisi. Il y jouait même un rôle assez en évidence, sachant se faire apprécier, se rendre utile chez Mme Grandjean, celle qui publie de si jolis romans sous un pseudonyme polonais, il était idéaliste; chez les Riquier, ceux de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, il passait pour savant; chez les de Mallion, dont le fils dirige un grand journal conservateur, il jouait au royaliste; chez Mme Stanway, la richissime Américaine, il organisait les fêtes et recrutait les invités titrés.

Tu n'as jamais été chez la princesse Bernard? dit un jour Mercier à Gaston.

La princesse Bernard?. Qu'est-ce que ça peut bien être? Une rasta?

Rasta! mais pas du tout. C'est ce qu'il y a de plus correct et de plus régulier. Une femme charmante, la protectrice attitrée de la musique moderne. Son salon est remarquablement bien composé. On y trouve même des douairières authentiques. Si tu veux, je t'y mènerai; tu verras toi-même.

Avec plaisir; mais je ne serai pas fâché de connaître un peu le terrain.

Tu as bien entendu parler, dit Mercier, d'Hector Bernard, «Bernard, le meilleur biscuit. s Certes, il faut bien, ses affiches sont partout. Il y a quelques années, une nuit, on est venu en coller une sur la terrasse de Tersac.

Eh bien, Bernard, en 1870, était très jeune et petit fabricant de biscuits dans quelque faubourg lointain. Pour amalgamer sa marchandise, il avait fait une invraisemblable provision d'œufs. Arrive le siège; Bernard, né malin, arrête son usine, noie ses œufs dans de la chaux et va dormir. Après deux mois, les œufs qu'il avait payés un sou valaient un franc et il réalise le joli million. Alors il ne lâche plus la veine; les Prussiens n'avaient pas quitté le territoire que Bernard se lance, à corps perdu, dans la réclame. Pas seulement celle de la quatrième page des journaux. C'est lui qui invente la réclame-obsession.


Cette phrase-axiome est mise en affiches 'grandes, moyennes, petites, de toutes les couleurs, de toutes les formes; est peinte sur les maisons, sur les. palissades, sur les rochers, "au coin des'routes, sur les tables de cafés, les boîtes d'allumettes, les serviettes indispensables, dans tous les omnibus, dans tous les wagons. Elle est insérée dans les articles de journaux et jusque dans les romans et les pièces de théâtre. C'était nouveau, bien avant les pastilles Géraudel et le savon du Congo; les millions vinrent très nombreux. Bernard, heureusement pour lui, était veuf –- je dis heureusement, car Mme Bernard ne devait pas être très à la hauteur, j'imagine. Il voulut alors se lancer dans le monde; les produits sucrés lui avaient donné des tendances raffinées.

Oh Mercier, dit Gaston.

Pardon, je ne l'ai pas fait exprès. Il ouvrit sa bourse aux bonnes oeuvres, subventionna les journaux bien pensants, les associations où figuraient des femmes du monde, et bientôt il fut accepté, apprécié même comme une notabilité de ce groupe d'industriels qui a tant prospéré durant les premières années de la République. Il le méritait, étant très brave homme, et pas trop commun. Il fit construire un superbe hôtel, près du parc Monceau, acheta les "plus beaux chevaux de Paris, devint une personnalité en vue. Il lui manquait une femme pour tenir son salon et dans son choix, Bernard fit encore preuve d'un grand flair-: il épousa la fille du prince Cornetti, le chargé d'affaires de la République de San Maurizio. Tu le connais bien? P Oui.répondit Gaston, qui ne le connaît pas; l'invité obligatoire de tous les mariages, de tous les enterrements.

Mlle Cornetti devint Mme Bernard. Jolie, intelligente, très musicienne, elle eut le talent de se faire

LE MEILLEUR BISCUIT

EST

LE BISCUIT BERNARD


une place excellente dans le monde parisien en adoptant une spécialité. Nouvelle Euterpe elle se consacra à la protection de la musique, lançant les jeunes talents, donnant chez elle des auditions de musique de chambre, et fonda la grande société' des Oratorios. Avec cela, malgré son jeune âge et son vieil époux, une tenue parfaite, une réputation inattaquable, aimant à s'entourer de personnes sans la moindre tache. Il. y a deux ans, Bernard a été; pour la première fois, maladroit; il est mort Sa veuve s'est plongée dans le noir le plus noir, a fermé non seulement son piano, mais ses portes, excepté à ceux qui faisaient appel à son bon coeur et à sa bourse. Depuis cet hiver seulement, elle a reparu. Rien n'est changé dans son hôtel. Son difficile rôle de jeune veuve l'oblige à plus de tenue encore; elle ne se montre nulle part sans être accompagnée de sa belle-fille, Mlle Bernard, ou de son père, le prince Cornetti.

Un curieux type celui-là interrompit Gaston. – Oui, son histoire est même assez amusante; je te la raconterai un autre jour, je n'ai pas le temps en ce moment. Il faut que je me sauve. ViensMîu avec moi, ce soir, chez la princesse Bernard? C'est ainsi que nous l'appelons dans l'intimité.

Tu es donc son. intime? dit Gaston, tu ne m'en as jamais parlé.

Non; pasr précisément intime, répondit Mercier-, un peu gêné. Je la connais depuis longtemps; j'allais souvent chez elle autrefois, avant la, mort de son mari. Je veux bien, j'irai chez la, princessey ça me dmne même un prétexte, vis-à-vis de moi-même, pour lâcher un bal ennuyeux. A quelle heure?

Vers dix "heures et demie, c'est une soirée de musique.

Parfait, je resterai avec ma mère jusqu'à cette heure-là. Veux-tu dîner avec nous?

Non, merci, pas ce soir. Je passerai te prendre. Il était onze heures- moins un quart lorsque les deux jeunes gens arrivèrent boulevard.; de Gouroelles.


L'hôtel Bernard est une grande construction d'un style sévère, entre une large cour et un vaste jardin. On peut voir qu'on n'a pas fait des économies sur le terrain. La voiture s'arrêta sous la marquise, devant le tapis rouge d'un escalier de six marches qui conduisait à une antichambre très élevée, aux murs garnis de belles tapisseries, où se tenaient plusieurs domestiques en livrée sombre.

C'est plus princesse que Bernard, dit à mi-voix Gaston à Mercier, pendant que devant une psyché empire ils jetaient un coup d'œil sur leur cravate blanche.

Ils passèrent dans une galerie décorée de quelques tableaux anciens et se dirigèrent par deux salons, oùdes couples causaient à voix basse, vers une grande pièce donnant sur le jardin et appelée la salle de musique. Un quatuor, placé sur une petite estrade, jouait au milieu d'un grand silence une symphonie de Haydn. Les deux jeunes gens s'arrêtèrent à la porte pour attendre la fin du morceau; c'était la règle de la maison. Gaston en profita pour jeter un coup d'œil circulaire. Dans la salle, il n'y avait ni tapis ni tentures; rien que des boiseries, meilleures pour l'acoustique. L'auditoire n'était pas pressé sur des rangs de chaises trop étroites et trop rapprochées, comme dans les concerts d'amateurs ordinaires, mais confortablement installé, par groupes, sur de bons fauteuils. Public choisi des femmes de tous les âges; et, du côté des hommes, pas une seule décoration étrangère. Gaston reconnut plusieurs personnes et remarqua, au pied de l'estrade, une jeune femme en robe d'un mauve pâle au décolletage discret Les lignes de son visage étaient belles et pures, le nez et le menton un peu forts, le front haut, les cheveux très noirs, la taille souple et élégante. Tout de suite Gaston admira.

Elle reconnut Mercier d'un sourire qui éclaira ses grands yeux profonds ombragés de cils épais. C'est Mme Bernard, la princesse, murmura celui-ci â voix basse.


La symphonie ayant pris fin. sur un accord bruyant, on se leva dans un brouhaha d'admiration. Madame, monmeilleur ami, le baron de Tersac, dit Mercier en s'inclinant devant la maîtresse de maison. Heureuse de vous avoir, monsieur, dit celle-ci avec une grâce parfaite. M. Mercier m'avait, depuis longtemps déjà, fait espérer votre visite. Si vous aimez la musique, tous les lundis on en fait ici, et, quelquefois, de la bonne. Je vais vous présenter à mon père, ajouta-t-elle en se retournant vers le prince Cornetti, personnage portant beau, très décoratif, grand, fort, droit, la face colorée et ornée d'énormes moustaches blanches à la Victor-Emmanuel.

Les deux hommes échangèrent une poignée de main énergique et Gaston alla saluer la blonde Mme de Fresnes, la plus jolie voix d'amateur de Paris; causer un moment avec de Jouroux, le sous-chef du protocole, cet boVnme sympathique et superbe, à la barbe dorée, qui, dans les cérémonies officielles, marche devant le Président. Puis il s'éloigna, brusquement, pour aborder une personne d'un certain âge qu'il n'avait pas encore aperçue, Mme Rondeau, la femme de l'agent de change, une amie de sa mère. – Vous devez être un peu surpris de me voir, ditelle. Vous savez, je sors peu; mais Mme Bernard est si charmante et on fait chez elle de la si bonne musique Avez-vous entendu tout à l'heure le Haydn? C'est superbe et remarquablement exécuté. Votre mère va bien?. il faudra que je l'entraîne, un soir, ici. Oh! madame, ça serait un succès; mais difficile, je crois, dit Gaston en souriant

Un prélude joué sur le grand piano à queue placé près de l'estrade fit cesser les conversations. Mme de Fresnes chantait une romance de Grieg. Elle avait un bel organe dont elle était parfaitement maîtresse, et ce timbre de voix qui fait passer de petits frissons à fleuir de peau; elle détaillait les nuances avec un charme exquis, une méthode sûre, sachant filer les sons les plus doux et descendre aux notes de poitrine les plus graves.


Mais Gaston n'écoutait pas, absorbé dans la contemplation de Mme Bernard qu'il observait et détaillait complaisamment. La princesse était dans la. plénitude de cette beauté italienne qui dénote la race et rappelle la statuaire antique. Elle suivait avec une attention évidente chaque note, respirait en même temps que la chanteuse, s'enivrant de cette mélodie compliquée et savante qui fait vibrer les nerfs; et cependant, par un curieux contraste, pas un trait de son visage digne et un peu hautain ne bougeait, son masque était immobile et seulement dans ses yeux, à demi fermés, on pouvait deviner la violence de ses sensations.

Gaston fut émerveillé, et l'impression produite se gtrava profondément en lui.

Les applaudissements éclatèrent.

Magnifique! dit à haute voix et avec emphase Gaillard, le grand critique musical; il n'y a pas un professionnel capable de mieux interpréter ce chefd'œuvre.

Les femmes enthousiasmées s'étaient levées et entouraient Mme de Fresnes, l'accablant sous les épithètes les plus flatteuses et les appellations les plus tendres. Gaston évolua pour se trouver près de Mme Bernard et lui fit quelques compliments sur sa soirée, sur la voix de Mme de Fresnes, lui dit quelques banalités; puis profita du bon moment pour s'en aller à l'anglaise, laissant Mercier très absorbé dans un tête-à-tête avec une vieille dame.

Le lendemain, au déjeuner, Mme de Tersac qui en esprit vivait aussi près que possible de son fils lui dit affectueusement

Eh bien?. ta soirée d'hier?. Comment était-ce? Après ton départ, j'ai pensé que je la connaissais, Mme Bernard.

Comment toi aussi, mère? Mais es-tu sûre que ce soit la même, il y en a beaucoup des Bernard? Mais oui, la fille du prince Cornetti, on me l'a montrée à une réunion de l'Œuvre des hôpitaux. Une


jolie femme, très charitable, dit-on. Qui as-tu rencontré chez elle?

Gaston dut raconter sa soirée de la veille. Mme de Tersac s'intéressait à tous les détails et fit des questions sur l'hôtel, la maîtresse de maison, les invités; s'amusa de l'idée de Mme Rondeau de vouloir la conduire dans le monde. Elle avait assez de ses visites de la journée et des quelques dîners, donnés pour rendre les politesses faites à son fils.

En somme, tu trouves cette Mme Bernard très bien?

Très bien. une médaille romaine avec des yeux vivants, très vivants même, et une mise, une tenue parfaites^. Est-elle intelligente? Sait-elle causer? Je n'en sais rien, mais ça doit être; on ne peut pas admettre un défaut à un si joli tableau.

Est-ce que toutes les réunions de l'hôtel Bernard sont des soirées musicales?

Toutes.

J'ai idée que tu n'iras pas très souvent, dit Mme de Tersac en souriant.

Gaston ne répondit pas. Il avait pris l'habitude d'être très prudent avec sa mère qui cherchait discrètement à surveiller ses plus intimes pensées, surtout depuis l'histoire de Louise, en partie devinée. Mais il avait encore dans les yeux la princesse et au contraire désirait vivement la revoir.

Plusieurs fois, ce jour-là, Gaston y pensa. Il fit atteler pour aller au Bois, «prendre l'air et passer le temps», se disait-il à lui-même, ne voulant pas s'avouer qu'au fond de l'âme il espérait la rencontrer. Il parcourut toutes les allées fréquentées, fit le tour du lac, donnant de nombreux coups de chapeau, mais sans trouver la princesse désirée. En rentrant, il n'était pas content de son après-midi perdu, du renversement de ses habitudes; il s'aperçut qu'il n'avait pas travaillé à son rapport pour la réunion annuelle de la Société de géographie commerciale. qu'il n'avait même pas lu son journal.


II

Le lendemain, Gaston se leva de très bonne heure; une seule idée lui emplissait l'esprit il avait envie d'entendre parler de Mme Bernard. Il sortit pour aller voir Mercier.

Grâce à un talent que seuls possèdent certains Parisiens de notre époque pratique, Mercier, avec ses quinze mille francs de rente, donnait l'impression d'un homme qui en dépense cinquante. Il était toujours parfaitement habillé par le meilleur tailleur, sachant avoir exactement la mise voulue par l'heure ou la circonstance, et les plus petits détails de sa toilette dénotaient toujours, aux yeux expérimentés, un raffiné. Il habitait, rue Royale, dans l'immeuble attenant au cercle, un petit entresol très élégant quoiqu'un peu bas de plafond; il faisait partie du tout Paris mondain, suivait les courses, allait à toutes les fêtes racontées par les journaux, mais avait comme seul domestique son concierge, un ancien maître d'hôtel des «Mirlitons»; dînait en ville presque tous les soirs et ne payait jamais sa place au théâtre. Il s'absentait d'ailleurs de Paris quatre mois par an, pour voyager, disait-il; en réalité, pour aller à la campagne chez des amis ou s'enterrer dans une petite ville de province, chez une vieille tante dont la maison lui était toujours ouverte, et qui lui fournissait, gratis, le vivre, le couvert et le repos. Ceux connaissant son talent remarquable au whist pensaient bien qu'il augmentait ses revenus en faisant souvent, dans l'après-midi, la partie des gros banquiers; certaines mauvaises langues insinuaient même qu'il touchait de fortes commissions chez les marchands de chevaux et les antiquaires auxquels il portait de bonnes affaires, mais la chose n'avait jamais été prouvée et Mercier jouissait, à bon droit, d'une haute réputation d'honorabilité et de la sympathie de tous ceux qui le connaissaient. Gaston le considérait comme son ami


le plus sûr, son seul confident, et de fait Mercier avec son bon sens et la rectitude de son jugement avait souvent rendu service à son intime et corrigé ses exagérations de pensée et de sentiment.

Lorsque Gaston arriva rue Royale, Auguste, une vieille connaissance, sortait de sa loge-salon tenant majestueusement à la main un plateau.

M. Mercier est-il levé? dit Gaston.

Non, monsieur le baron, mais je monte justement chez monsieur pour le réveiller et lui porter son déjeuner. Si monsieur le baron veut venir avec moi. Allons, paresseux dit joyeusement le jeune homme en ouvrant brusquement les épais rideaux de la chambre où dormait béatement Mercier.

Comment c'est toi, dit celui-ci en ouvrant les yeux. A cette heure! Qu'est-ce qu'il y a ?. Un duel?. – Mais non, répondit Gaston en s'installant sur un fauteuil bas, au pied du lit, pendant qu'Auguste approchait une petite table où il' plaçait le plateau avec cette même dignité cérémonieuse qu'il avait à l'époque où il servait les soupers du prince de Galles. Il va être dix heures, les coqs ont chanté depuis longtemps.

Moi, je chante le soir, c'est plutôt mon heure, dit Mercier en se tournant paresseusement. mais enfin m'expliqueras-tu par quel heureux hasard?. Oui, en effet, dit Gaston sans se troubler, c'est un hasard, je me promenais et en passant je suis monté pour savoir ce que tu devenais.

Je me promenais, dit Mercier en imitant la voix de Gaston, c'est peut-être vrai, mais fameusement invraisemblable. Il y a donc des gens qui se promènent à cette heure-ci? Evidemment ceux-là doivent être des gens vertueux que j'ignore, et même que j'admire comme faisant une chose dont je suis parfaitement incapable. A propos, je ne t'ai pas revu depuis avant-hier, lorsque tu m'as si gentiment lâché chez la princesse. Je t'ai cherché partout.


Oui, répondit Gaston, j'ai pensé que pour une première fois. et comme tu avais l'air de t'amuser. Je comprends, trop de musique. Mais, n'est-ce pas, ça n'est pas mal chez Mme Bernard ?

Maintenant Mercier déjeunait à son aise; il avait le teint reposé, le geste lent, et trempait délicatement un pain mollet dans un chocolat mousseux, le triomphe d'Auguste.

̃ C'est parfait, dit Gaston en accentuant, mais tu ne m'avais pas dit que Mme Bernard était une beauté.

Oui, répondit Mercier indifférent, c'est en général l'opinion qu'elle produit; mais elle est surtout une femme très intelligente.

Tu m'as promis l'histoire du père, interrompit Gaston, le prince Cornetti, un homme superbe, et de grande mine.

1 Ah! oui, dit Mercier en s'accoudant confortablement sur son oreiller, l'histoire du prince Cometti. Prière de t'installer, je vais raconter en longueur. D'abord, tu sais qu'il existe de toute éternité, quelque part dans un coin de l'Italie, une république de San Maurizio. Le prince Cornetti appartient à l'a famille réservée, depuis des siècles, pour les hautes fonctions de président de ladite république, fonctions aussi peu absorbantes que lucratives, parait-il, car le président constituant à lui seul l'administration perçoit tous les impôts qu'il applique naturellement à ses dépenses personnelles. Le père du prince actuel, régulièrement élu à chaque élection, avait, selon un vieil usage, fait élever son fils à Rome, dans une académie militaire, puis l'avait envoyé à Paris, sous le fallacieux prétexte d'études de droit. Le jeune prince étudia si longtemps et s'assimila si complètement à l'existence parisienne qu'après la mort de son père il ne put se décider à rentrer immédiatement dans ses Etats. Grave imprudence! car, même à San Maurizio, il y a un parti d'opposition. A sa tête se trouvait un duc dont je ne me rappelle pas le nom; nous l'appellerons Rascali, si tu veux. Ce Rascali, profitant


du peu d'intérêt que semblait porter au pays de ses ancêtres le prince Cornetti, héritier du nom, fit une campagne électorale des plus actives et fut élu président de la république de San Maurizio. Notre ami ne fut pas content, car il avait le plus grand besoin des finances gouvernementales. Un beau jour, poussé par ses créanciers, il résolut de retourner chez lui pour soulever l'opinion publique et réclamer ses droits. A cette nouvelle, le duc Rascali eut une grosse émotion. Pour arriver au pouvoir il avait fait toutes sortes de promesses il devait faire laver les rues de la ville, une fois par mois, chose difficile en raison du manque d'eau; commander un nouveau gonfalon; obtenir du pape la canonisation d'une douzaine de saints locaux; et, bien entendu, après l'élection, il n'avait même pas ^ongé à tenir ses engagements. Or, il connaissait ses compatriotes aussitôt qu'un prince Cornetti se présenterait, l'atavisme obligerait lès électeurs à voter selon leurs anciennes habitudes, et lui, Rascali, après avoir été tout, ne serait plus rien. Il résolut de traiter avec son adversaire et par télégraphe lui demanda une entrevue à Nice. L'entrevue eut lieu, dans une modeste chambre d'hôtel; l'histoire nous apprend que les entrevues de prétendants ont toujours lieu dans une modeste chambre d'hôtel. Rascali fut adroit; il décrivit à Cornetti les luttes électorales toujours aléatoires; le séjour de San Maurizio si triste pour un Parisien; les haines de familles tournant souvent mal en Italie. Il lui cita l'exemple des Capulet et des Montaigu.

Mercier, tu brodes, dit Gaston en riant, les Capulet et les Montaigu, c'est trop fort; comment le sais-tu?

Par, déduction, répondit Mercier. Bref prince et duc arrivèrent à s'entendre et, chose extraordinaire, en réalisant tous deux leur rêve. Rascali resteterait président et Cornetti deviendrait chargé d'affaires de la république de San Maurizio en Europe. L'un conserverait le pouvoir, l'autre Paris, et un peu aussi les finances de sa patrie; car Cornetti, dit-on, ne


se gêne pas pour tirer sur son gouvernement des traites supérieures à ses appointements. Il avise, d'ailleurs, régulièrement le duc-président que, dans le cas où la république ne ferait pas honneur à la signature de son représentant diplomatique, ledit représentant se verrait dans la nécessité de rentier à San Maurizio; et la traite est toujours payée Mais dis donc, interrompit Gaston, c'est une espèce de chantage

Pas du tout, continua Mercier; en tout cas, le prince ne le croit certainement pas, c'est un très brave homme qui a les mains percées, voilà tout. Au point de vue intellectuel, il est loin d'être fort; c'est même ce que nous appelons un solennel imbécile, ou un âne bâté, si tu aimes mieux. Mais il adore Paris; il connaît tout le monde, tout le monde le connaît; on l'invite partout, il va partout, cela suffit à son bonheur. Un jour de distraction, ou un lendemain de déveine, car il joue quelque fois, le brave prince, il s'est marié avec une Italienne fort bien, mais un être neutre, une de ces petites âmes qui passent sans bruit dans la vie. Elle mourut laissant à son noble mari une fille, qui devint Mme Bernard. Cornetti put alors continuer son dolce farniente, toujours portant beau et d'autant plus heureux qu'il avait deux bourses où puiser celle du président de San Maurizio et celle de son gendre.

Voilà l'histoire de Cornetti, le plus avisé des philosophes modernes, dit Mercier en s'enfonçant sous sa couverture, tandis que Gaston, fort amusé, riait de bon cœur.

Il me plaît, ton M. Cornetti, dit ce dernier après un moment; je suis certain qu'au fond il n'est pas un méchant diable.

Mais non, un très brave homme, je te l'ai déjà dit; un peu égoïste, peut-être, mais ayant un grand sens pratique. Aujourd'hui il est complètement dominé par sa fille qui le dirige, d'une main très douce, et très sûre dans la bonne voie.

Dis-moi, ajouta Gaston, puisque tu es en train


de faire l'historique de la famille. Et Mlle Bernard ?. Ne serait-ce pas cette jeune fille maigre et modeste qui, l'autre soir, avait l'air de faire les honneurs en sous-ordre, en demoiselle de compagnie?

C'est elle, répondit Mercier. Je la connais peu, la petite; elle est sortie du couvent l'année dernière, et paraît assez négative, encore un peu jeune dinde. Cependant sa belle-mère en fait le plus grand cas et dit que c'est une très bonne enfant avec laquelle elle s'entend parfaitement. Probablement, on va la marier le plus rapidement possible; étant orpheline et possédant un gros sac, les épouseurs ne manqueront pas. Puis la conversation continua jeune, amicale, brillante et joyeuse, effleurant tous les sujets avec la légèreté de la libellule qui passe. Ces deux jeunes gens, unis par une réelle affection, avaient des natures différentes qui s'attiraient l'une l'autre. Souvent ils n'étaient pas du même avis, discutaient longuement, parfois même rageusement; mais ils aimaient se trouver ensemble et remuer ensemble leurs idées. Déjà midi, exclama Mercier en faisant mine de se lever, et j'ai oublié de te dire la chose principale je pars.

Comment tu pars?. En janvier, en voilà une extravagance.

Oui, la boue de Paris me dégoûte, je vais voyager, courir après le soleil. Je passerai à Nice, c'est très gai en ce moment, paraît-il. Je ferai quelques visites sur la côte et, le mois prochain, j'embarque, à Venise, sur le yacht de Watson, pour une longue croisière. Nous visiterons des pays peu connus l'Albanie, le Monténégro; nous descendrons en Grèce par une série de petites îles qui passent pour exquises; puis nous irons à Constantinople et nous reviendrons par l'Egypte.

Beau voyage, en effet, dit Gaston. Il faut être libre comme toi pour pouvoir s'offrir des distractions aussi lointaines. Je ne veux pas parler à ma mère de passer les Pyrénées ou les Alpes.

Je comprends ça. Il nous faut bien quelques


compensations, à nous, pauvres isolés. Je ne suis pas, comme toi, gâté par une maman. D'ailleurs, je te parle de ce projet et rien n'est absolument décidé, ça dépend de Watson. Je dois le voir cet après-midi il a des idées aussi extraordinaires qu'anglaises, qui peuvent parfaitement se modifier. Je te tiendrai au courant.

Au revoir! dit Gaston, et j'espère que ça ne s'arrangera pas, tu vas trop me manquer cet hiver. Lèvetoi, paresseux.

Georges SAUVIN.

(A suivre.)


LA FIN D'ATLANTIS (Suite)

SCÈNE VIII. AU PALAIS DE L'EMPIRE La quatrième heure après midi vient de sonner, et Hellas, vêtu de sa tunique blanche aux franges dorées, les épaules recouvertes du manteau blanc, le front ceint de la couronne d'or, interroge plusieurs fois de ses yeux impatients la place ensoleillée où le peuple, gardé par les soldats égyptiens, attend le départ du Prince de l'Empire.

Maître, dit respectueusement un des officiers du Palais, je crois devoir te rappeler qu'il sera bientôt l'heure de te rendre vers les jardins du martre de l'Or. Le char est prêt. Le cortège est rangé.

C'est bien, mon ami. Knephao est-il là? Oui, maitre. Il est prêt à monter à cheval, au seuil du Palais.

Prie-le de me rejoindre dans le vestibule égyptien.

Et une dernière fois, du haut du balcon, Hellas embrasse du regard la place entière; puis, ayant fait un geste de résignation crispée, descend vers le vestibule du Palais.

Eh bien, Knephao, rien encore?

Rien!

Aucun de tes soldats ne les a vus?

Aucun.

II va donc falloir que je parte sans leur avoir parlé?

Il le faut. Puisque tu as accepté de te rendre à


ce festin, au moins sied-il que tu sois exact, et que le peuple n'ait pas l'occasion de murmurer sur le retard du Prince.

Etait-elle bien guérie, quand tu les a laissés au Palais des Eaux?

Elle chantait comme une oiselle. Et lui était gai. Ils devaient aller se promener au soleil en attendant de venir te rejoindre. Et Amonou m'a bien promis qu'il serait ici vers la troisième heure.

Voici la quatrième, et nous ne voyons rien. J'ai quelque inquiétude.

Bah! fait Knephao; ils auront baguenaudé à travers les rues. La foule est gaie, les tavernes sont remplies de chants, les carrefours retentissent de danses, et leur jeunesse amusée de mille choses se sera attardée dans les replis de la fête populaire. A vingt ans, on oublie les rendez-vous sérieux! Ni Glania, ni Amonou n'ont oublié que je les attendais, dit Hellas en hochant de la tête. Ce sont deux âmes claires et nobles que des rumeurs de frairie ne sauraient distraire de leur dévouement.

J'admire ta vigilance, Hellas, toi, aujourd'hui, préoccupé par tant de pensées graves, de pouvoir t'arrêter encore sur le sort de deux adolescents obscurs.

Ils m'aiment, Knephao, ou plutôt ils aiment en moi le destin d'Atlantis que je veux tous les jours plus grand et plus beau. Et cela m'est assez pour que je les aime aussi. L'un et l'autre ont joué leur vie pour me sauver, et j'irais, moi, les oublier dans le péril? Mais, enfin, en quoi leur retard peut-il t'attrister, Hellas?

En ceci qu'il a sûrement pour cause un accident ou un crime.

Un crime?

Ne proteste pas. Tu le penses toi-même. Tu affectes le doute pour me rassurer. Mais, sois tranquille j'accomplirai mpn devoir tout de même, et, souriant, je traverserai la Cité. Pourtant, à nous deux, il sied d'envisager toute occurrence. Et puisqu'il faut


parler net, voici nous touchons à une heure décisive et peut-être tragique de notre destinée. Ce qu'a prévu depuis longtemps la clairvoyance dominatrice d'Oréus, ce qu'a vu le génie observateur d'Hermos, ce que toi aussi, Knephao, tu as senti dans ton instinct héroïque, je veux dire la tempête des passions mauvaises depuis longtemps amoncelées, voilà ce qui nous menace. Quand l'orage est en puissance, il suffit du moindre choc pour le précipiter. Or l'orage est prêt il grandit, il se gonfle. Tous les désordres bouleversent Atlantis. Ce n'est plus une cité, c'est un monde informe et démesuré où se heurtent des races et des intérêts contraires. La folie d'unité qui a poussé tous les Atlantes à fuir les campagnes jadis verdoyantes et les villages maintenant détruits pour s'amasser tous en une ville monstrueuse devait amener de monstrueuses passions. Le peuple des Atlantes de race pure ne veut plus travailler et s'endort dans une volupté avilissante. Se croyant le maître du monde, il entend que cet empire lui concède le droit de jouir sans effort. Pendant ce temps, les Aztèques et les Toltèques, et tous nos vaincus de race rouge, dont on a formé une partie de la flotte, ont voué une haine acharnée aux Gaëls, aux Sicules et aux Ligures parmi lesquels j'ai recruté ma flotte de conquête orientale.

Ah! si l'on m'avait écouté! Si l'on avait dégorgé Atlantis et créé en Occident et en Orient de nouveaux centres de civilisation, notre œuvre serait invincible! Mais l'heure n'est pas de récriminer. Si nous gagnons la victoire et ramenons la paix dans la Cité, nous entreprendrons l'oeuvre nécessaire. Pour le moment, il faut sauver l'Empire il faut veiller sur nos ennemis, qu'ils soient conscients ou inconscients. Or, sans deviner peut-être vers quels désastres possibles ils nous entraînent, les fous qui nous combattent ont excité les rancunes des Aztèques, des Incas et de tous les peuples occidentaux. Que dis-je? Les rapports que je viens de recevoir, tout à l'heure encore, me laissent comprendre que nos adversaires ont même soulevé les convoitises des esclaves noirs.


Tu le sais donc?

Je sais tout, Knephao, et toi aussi. Et c'est pourquoi il est inutile de rien nous cacher, car ni l'un ni l'autre nous n'avons peur des faits, du moins pour nousmêmes. Eh bien, veux-tu connaître d'où vient mon inquiétude au sujet de Glania et d'Amonou? Je crains qu'avec leur ardeur juvénile, emportés par leur imprudent enthousiasme, ils ne fassent éclater trop tôt l'inévitable coup de foudre. Tout mon plan consiste à retarder jusqu'à la nuit le choc qui se produira, s'il doit se produire. Car c'est pour la nuit seulement que nos adversaires sont préparés. C'est pour endormir leur méfiance, tu le sais, que je vais au festin de l'Or, et aussi parce qu'il ne convient pas à un Prince d'avoir l'air de redouter un danger pour sa propre vie. Or, ce soir, ordre sera donné à tous nos chefs ligures de ramener les matelots vers leurs navires, à l'heure même où on les croira dispersés à travers la fête. Ce soir aussi, les Egyptiens feront bonne garde dans la Cité. Vienne une surprise, et nous y parerons. En attendant, mes Ligures ont ordre d'éviter, en ville, toute rencontre avec les Aztèques et les autres marins rouges. Tu vois donc que mes précautions sont prises. Mais l'inadvertance de deux enfants généreux peut tout perdre, et voilà à quoi je songe en ce moment. L'excès de ta prévoyance te trouble peut-être, Hellas?

Qui veille au salut commun ne pèche jamais par excès de vigilance. Si je me trompe, tant mieux, pour nous d'abord, pour eux surtout, les deux adolescents, car je les aime. Mais voici ce que je redoute, en considérant leur retard. Ils auront erré le long de la mer. Ils se seront amusés aux fêtes populaires. Ils se seront arrêtés pour boire de fraîches coupes d'eau mélangées de sucs d'oranges sous les larges tentes où chantent les soldats en goguette. Quelques Aztèques reconnaissant la Ligure l'auront agacée ou injuriée, Amonou aura pris sa défense. Ou bien mon nom, prononcé avec haine, aura-t-il soulevé l'indignation de ces braves enfants.


Ah! vraiment, Hellas, tu vois trop de chose; dans un retard

Ose me jurer sur le Sphinx que toi-même. Je ne jure rien, Hellas!

Tu vois bien! Donc, nous nous comprenons. Puissé-je me tromper! Mais mieux vaut trop voir que ne ne rien prévoir!

Que n'avons-nous, ce matin même, prévu tous les dangers possibles? J'aurais amené avec moi Glania et Amonou.

Certes! Mais j'étais mal instruit encore de tous les projets de nos adversaires. Et puis, il y a toujours, dans toute bataille, une faute que le meilleur général ne peut prévenir. Réparons-la donc, si possible. Et, puisque nos chers enfants n'arrivent pas, je vais partir tout de même vers les jardins de Melléna. Mais toi, Knephao, ayant assuré autour des jardins une garde solide et de toute confiance, tu reviendras ici même organiser par tes agents fidèles d'actives recherches dans la Cité.

Mes agents sont déjà en chasse, Hellas. Ah tu reconnais donc toi-même le péril? Allons, Knephao, merci. Je vois que j'ai plus que jamais raison de me reposer sur ta prudence. Et maintenant, en route. Les chevaux piaffent. Le peuple murmure. Que notre cortège, joyeux et brillant, parte pour le festin du Maître de l'Or!

SCÈNE IX. LES JARDINS DE MELLÉNA Tout ce qu'ont pu, en un coin du monde, assembler de splendeurs, les dons de la nature et le travail des hommes, brille et s'étale dans les jardins de Melléna. Celle que le peuple appelle la Reine de l'Or, etque ses amis, pour lui complaire, nomment parfois même la Reine d'Atlantis, a fait bâtir un palais de marbre et de porphyre, à l'extrémité de la Pointe Verte, la presqu'île extrême d'Atlantis, vers le sud, et la plus belle de toutes par l'harmonieux agencement des falaises et


par la luxuriance des végétaux aux couleurs éclatantes. Le palais se dresse sur un plateau élevé de trente brasses au-dessus du niveau de la mer. Une large et haute colonnade faite de piliers cannelés, en porphyre s'étend sur toute la largeur de la presqu'île et devant le palais, jusqu'à la pointe extrême du promontoire, descendent, sept terrasses superposées, réunies entre elles par des escaliers en marbre rose. Sur chaque terrasse, un bassin de jaspe, aux jets murmurants, envoie de deux côtés une eau abondante et limpide que des monstres en bronze, aux gueules ouvertes, projettent en cascades dans la mer. Fruits d'or et rieurs de pourpre, verdures et bois de rose s'entremêlent en une ordonnance imprévue et savante pour former aux regards qui les contemplent la plus majestueuse volupté. Dans les bosquets de palmiers et de roses, se cachent des pavillons aux frêles colonnades, sous l'ombre desquels peuvent se reposer par groupes les invités de la Reine de l'Or. La dernière terrasse, plus étroite que les autres, se termine en une anse gardée des flots par une digue de granit, à l'abri de laquelle dorment d'élégants bateaux de plaisance.

Mais aujourd'hui, aux somptuosités ordinaires du jardin on a ajouté des arceaux de verdure, des guirlandes en festons, de tentes multicolores, et toutes les commodités du plaisir. La table des invités est dressée sur la haute terrasse, la plus large aussi, celle qui est située de plain-pied devant le palais, et d'où la vue domine la mer immense. Sur les autres terrasses sont éparpillées des tables où mangent les musiciens conviés pour leur art les harpistes d'Armor, les joueurs de lyre venus de Lybie, les trompettes des pays gaéliques, les chanteurs incas consacrés au soleil et les danseuses aux corps souples du royaume de Saba. Les intendants du palais, invisibles aux convives, circulent de terrasse en terrasse, et dirigent l'un après l'autre les divers orchestres avec une telle habileté qu'on croirait à entendre de haut ces musiciens de races diverses qu'ils forment une même troupe jouant des airs harmonieusement variés.


Mais, jusqu'à maintenant, seules les harpes, les lyres et les flûtes se sont fait entendre en des mélodies traînantes et douces, car le festin est dans toute sa force, et les convives, excités par les mets et les vins généreux, échangent d'heureux propos. Vraiment, Melléna, dit Xanthès, le poète, que de grâces rie te devons-nous pas pour pratiquer avec tant de sagesse l'art suprême du savoir-vivre, la plus sublime des voluptés Est-il rien qui prouve mieux la divinité de notre race que la perfection où elle s'est élevée en toute chose ? Qu'est la pauvre et désordonnée nature devant l'harmonie de nos palais et la régularité de nos jardins?

Qu'est le chant stupide des oiseaux, fait Asmonia, la Muse de l'ile de Pourpre, qu'est le grondement monotone de la mer, devant la science des lyres et la puissance des trompettes?

-Que sont les falaises stériles, dit Barkas, devant les terrasses aux flancs de marbre, aux fleuves de lumière? Que sont, fait Guitché, les peuplades imbéciles errant dans les forêts naturelles, devant la race élue par qui s'élève la Cité sainte d'Atlantis?

Oui, oui, nous sommes dieux crient de jeunes éphèbes.

Et nous, vos déesses font les femmes aux cheveux lourds.

Et le reste du monde n'est qu'un troupeau, conclut Guitché.

De grâce fait Barkas avec une ironique condesdance, ne calomniez pas les barbares; il y a ici de puissants seigneurs qui les aiment, et qui, peut-être même, les croient nos égaux.

Le trait est nettement dirigé contre Hellas. Un silence oppressé suit la maladresse ou plutôt la perfidie de Barkas. Hellas, impassible, paraît même n'avoir pas entendu l'impertinence de son ennemi. Mais Hermos, placé non loin de Barkas, ne peut contenir son impatience devant la manifestation de l'orgueil atlante, et, se tournant vers Guitché, il lui dit, sur un ton de grande politesse


J'ai regret de te contredire, mon hôte, mais j'ai vn moi-même ces peuplades imbéciles dont tu parles, ces races que tu appelles un vil troupeau, et je t'assure que, sauf la couleur de la peau, moins brillante, elles ressemblent grandement aux races rouges ellesmêmes, et leur intelligence, tôt ou tard, comme la nôtre, s'éveillera.

Un éclat de rire où éclatent des trilles perlés de femmes, circule à travers le festin.

Ah! ah! fait Xanthès, notre grand Hermos est toujours amoureux d'idées imprévues! Supposer que les Faces de Lune auront un jour l'intelligence des peuples rouges, c'est vraiment pousser à l'extrême la générosité envers les vaincus! l

Voyons, fait Palmoussos, le musicien, si les Blancs étaient nos égaux en esprit, Hermos, n'auraient-ils pas déjà manifesté cette égalité en quelque chose ?

Eh! mon cher Palmoussos, ne fût-ce qu'en musique, ils se sont déjà montrés tes pareils!

Cette fois, un éclat de rire plus bruyant que le premier secoue la table tout entière; mais les rieurs sont du côté d'Hermos, et Palmoussos en reste tout confus. Son grand chagrin, en effet, est de voir que bardes d'Armor ou chanteurs ligures ont auprès du peuple, par leurs airs simples et rudes, plus de succès que lui, avec son harmonie savante.

En vérité, fait Xanthès, Hermos est un jouteur terrible et il ne fait pas bon lui porter le premier coup. Mais sans nous fâcher d'une spirituelle réplique, il sied de remarquer,, toutefois, que la musique des peuplades blanches n'a rien de comparable avec la nôtre. Elle nous plalt justement par quelque chose de rude et de sauvage qui nous repose un peu de nos puissants orchestres. Ils sont pareils, quand ils chantent, aux oiseaux des bois ou aux flots de la mer, qui répètent et répéteront toujours les mêmes murmures ou les mêmes gémissements. Lesquels d'entre eux sauraient inventer une complète symphonie? Lesquels sauraient faire mouvoir dans leurs chants toutes les passions d'un


grand peuple? Ils n'inventent pas, ils répètent; et quand ils exécutent sur les lyres et les flûtes de savants accords, c'est par nous qu'ils ont appris cet art suprême.

Inventer, en effet, voilà le mot, dit Moussor. Nous inventons toujours, et les Blancs se répètent. Ils bâtissent des maisons, toujours les mêmes, comme leurs aïeux, fait Barkas.

Ils ont les mêmes vertus et les mêmes vices que leurs aïeux, ajoute Guitché.

Et vraiment, continue Xanthès, s'ils étaient capables de devenir nos égaux, que ne le seraient-ils déjà? Ne sont-ils pas venus sur la terre avec nous? N'ont-ils pas produit comme nous des générations successives ? Alors, pourquoi sont-ils sauvages alors que nous sommes civilisés? Pourquoi habitent-ils en d'infimes cabanes quand nous avons édifié des palais dignes des dieux? Pourquoi sont-ils assemblés en des villages de quelques centaines d'habitants, quand nous avons accompli le prodige de réunir au centre du monde dix millions d'Atlantes, l'élite de l'univers! S'ils étaient nos égaux, ils auraient, comme nous, et des palais et des vêtements de lin fin, et comme nous ils eussent créé les arts qui enchantent et les pensées qui divinisent. S'ils nous sont inférieurs, c'est que les dieux l'ont voulu. Le monde était fait pour la race rouge. Et la race rouge était créée pour les délices d'Atlantis, ajoute Asmodia.

Et Atlantis bâtie pour l'éternité, conclut Guitché. Hermos va répliquer. Mais un regard à peine perceptible d'Hellas le conjure de garder le silence. Etles amis de 'Guitché poursuivent seuls leur symphonie de gloire envers la Cité-Reine.

Vive! Vive la race rouge!

Aux Rouges toutes les joies de la terre et du ciel!

Aux Rouges tous les charmes de la volupté divine.

Aux Rouges l'Empire!

Les voix montent de minute en minute; les cer-


veaux s'enivrent de leur propre orgueil; les vins variés circulent dans les coupes.

Melléna, ravie de voir ses idées triomphantes, heureuse de sentir que les artistes sont pour elle, laisse déjà deviner la joie de son succès. Ht se levant, la coupe à la main

Salut à vous, Atlantes, et salut à nos hôtes, salut surtout au Prince de l'Empire. S'il y a, parfois, entre hommes de la même race, luttes d'ambition et émulation vers la gloire, que ces nobles rivalités ne nous empêchent pas de communier aujourd'hui dans l'exaltation de notre Cité immortelle. Célébrons tous ensemble Atlantis.

Atlantis éternelle!

Eternelle et unique!

Unique à jamais!

Une clameur triomphale répond à ce dernier mot. Et maintenant, conclut Melléna, dont la voix a des éclats de victoire, maintenant que nous avons rendu à l'unique Cité l'hommage absolu que lui doivent ses enfants, n'oublions pas que ses esclavesetses tributaires sont venus ici même pour concourir à nos joies. Et que la musique commence!

Ce disant, elle fait signe à l'un des intendants du jardin, qui lui-même, en levant la main, provoque dans les terrasses inférieures un strident éclat de trompettes déchaînées.

Mais aux trompettes succèdent vite les lyres et les' harpes, et les Atlantes, ravis d'extase, oublient tout, jusqu'à leur orgueil même, pour se bercer dans les vagues souples et enveloppantes de la mélodie. Mais, soudain, voici que du palais de Melléna un tumulte se fait entendre, grandit, s'approche, couvre bientôt le bruit des harpes, et les convives, dérangés, maussades, furieux, se retournent vers l'endroit d'où vient la rumeur.

Melléna, visiblement inquiète, interroge des yeux Guitché, qui, lui même, s'adresse à Barkas, tandis qu'Hellas, restant très-calme, fait un signe rapide à Hermos et à ses amis.


Les autres convives, inquiets, désordonnés se lèvent autour des tables, surtout ceux qui se trouvent à l'extrémité de la terrasse. Des femmes affolées poussent des cris stridents.

Tout à coup, un des gardes spéciaux attachés au palais de Melléna entre dans le jardin, lesyeux hagards, la figure ruisselante de sueur

Eh bien, qu'y a-t-il? fait Melléna debout, arrêtant le garde d'un geste impérieux.

Maîtresse, deux Egyptiens veulent malgré tout entrer dans le jardin. Ils disent avoir l'ordre de parler à Hellas coûte que coûte. Moi, selon la consigne, je refuse la porte, et ils viennent de pénétrerpar la force. Les autres soldats d'Egypte courent à leur secours. La foule, sur la place, devant le Palais, prend parti pour eux. Que faire? Je ne puis résister plus longtemps. Qu'ils entrent, dit Melléna, et qu'ils parlent à leur maître.

Puis, se tournant vers Hellas

En vérité, beau Prince de l'Empire, tes hommes pourraient bien ne pas troubler mes convives quand ils savourent les joies de la vie

Mais Hellas qui, jusque-là, s'est efforcé de ne pas parler en maître, se redresse maintenant, et d'une voix forte

Si mes hommes viennent jusqu'ici me chercher au péril de leurs jours,.c'est qu'il y va peut-être du salut de l'Empire!

Et, ce disant, il regarde fixement le groupe que forment les complices de Guitché.

Qui peut donc troubler l'Empire? fait insolemment Melléna.

Je l'ignore encore, mais je ne vais pas tarder à le savoir.

Et, d'un pas ferme, il va à la rencontre des deux soldats égyptiens. Déjà, près de lui, sans bruit, sont venus se ranger Hermos et les Apôtres du Soleil restés fidèles au Prince.

Les deux soldats, tout bas, en rejoignant Hellas, lui disent simplement


Knephao nous envoie. Ce qui devait arriver est arrivé.

Et où est Knephao?

Il est parti, à cheval, avec quelques hommes à toute épreuve.

– Il a quitté le Palais de l'Empire?

Oui, le temps pressait. Il fallait aller sauver les deux enfants.

Rien de plus ? P

Si. Dans les bas quartiers du port, on se bat entre Aztèques et Ligures.

C'est bien

Puis, se tournant vers les convives houleusement mêlés

Adieu, Atlantes! Je vous laisse à vos fêtes et à vos chants. Et toi, Melléna, excuse-moi de quitter ta demeure avant la fin du banquet. Mais, quelques-uns de vous savent pourquoi, peut-être!

Que veux-tu dire? fait Guitché.

Il y a, dit Hellas d'un ton net et clair, il y a que vos amis sont en train d'assommer les miens. Simple hasard sans doute. Mais mon devoir est d'aller dans la Cité rétablir l'ordre. Adieu. Que le soleil couchant éclaire votre joie.

Et sans laisser aux convives étourdis le temps de répondre, Hellas, suivi d'Hermos et de quelques fidèles, disparaît déjà sous les colonnades de la maison blanche et une grande rumeur sur la place accueille sa venue. On entend aussitôt un galop de chevaux. Hellas est en route vers le palais de l'Empire.

Qu'est-cela? dit à voix basse Melléna à Barkas ? 7 Qui donc est parti avant le signal convenu ? A peine si le soleil s'approche de la mer, et l'on devait pourtant attendre la nuit tombante?

Je n'y comprends rien, fait Barkas. Quelqu'un apéché par trop de zèle. Belkis sans doute.

Toujours cet homme aux allures douteuses Où l'avais-tu placé?

Devant le Palais de l'Empire. Au premier


signal de la révolte, il devait escalader la Terrasse Sainte par-dessus les grilles.

Tout est perdu Hellas s'est sauvé

– Ah que ne l'as-tu fait arrêter comme il était convenu ? î

La précipitation des événements a dérangé tous mes projets. Et la place est encore trop remplie de soldats.

Oui, la nuit eût été plus propice. Tout est à recommencer! soupire Guitché.

Non, non, ne perdons pas courage. Puisque la lutte est engagée, soutenons-la. Mais soyons prudents. Hellas ne nous soupçonne pas peut-être. Il nous eût fait saisir par ses hommes à lui. Je le connais, il n'eût pas hésité. Donc, nous voici saufs. Les deux bateaux qui nous doivent emporter sont-ils amarrés au petit port, prêts à prendre le large ?

Regarde toi-même. Leurs voiles sont toutes gonflées.

Alors, que la fête continue. Réveillez la musique. Excitez les danses, et, doucement, glissons-nous jusqu'au port. Pour le reste, j'ai confiance en nos Aztèques. Pourvu que Belkis ne se laisse pas prendre Tout le triomphe dépend de son adresse. Et, s'il échoue, nous mettrons l'aventure entière sur son compte.

Puis se tournant vers les terrasses où les musiciens sont dispersés en désordre

Eh quoi! mes amis, vous voilà tous agités comme des enfants surpris en faute? Eh! par le Sphinx, que signifie cette terreur? Simples incidents de police qu'Hellas, pour montrer son zèle, se croit tenu d'aller régler lui-même. Nous autres, rions et chantons. Que nous font, jusqu'ici, ces rumeurs populaires? Et voici que les harpes se remettent à vibrer. Cependant, lentement, le soleil descend dans la mer embrasée. A travers les palmiers, par un sentier qu'envahit l'ombre, Melléna et ses amis glissent jusqu'à la dernière terrasse, tandis que quelques-uns des convives se retirent par groupes bavards.


Le feu! le feu! fait Xanthès revenant précipitamment sur la terrasse, et voulant descendre à la hâte, vers la mer, par les escaliers de marbre. Oui, le feu! crient d'autres convives.

Où cela? demandent ceux qui ne voient rien. Là-bas! voyez-vous, du côté du port où s'est ancrée la flotte ligure.

Oui oui! le feu! Ah les belles flammes! Courons vite vers la mer!

Melléna? Guitché? Où sont donc les maîtres? Mais Melléna et Guitché sont déjà loin. Hors de la digue qui abrite le petit port de la Pointe Verte, on voit trois bateaux de plaisance, à toutes voiles, gagner la haute mer. Les musiques se sont tues. Les convives, affolés, se précipitent vers les portes du jardin et du Palais, et l'on entend retentir, venant de la place de l'Empire, un grand fracas de trompettes et toute une tempête de clameurs.

JEAN CARRÈRE.

(A suivre.)

l'Huiràtraltir-gwjil A, Chantecuur.•*««̃ m hmmuhmit « ='•• 5526.


CHRONIQUE FINANCIÈRE

Les mesures claustrales adoptées à la Bourse paraissent discutables. C'est fort bien de crier « On ferme! on ferme!» Mais encore faudrait-il savoir de quelle qualité sont les gens que l'on met dehors, etles conséquences possibles d'une exclusion, sans exemple, jusqu'à ce jour. Je n'aurai pas, certes, l'irrespect de mettre en doute la qualité des monopolistes qui restent. dedans. Mais, cependant, on est en droit de se demander si le maintien des cours n'est pas obtenu à l'aide du procédé aussi connu que désastreux, qui préside à l'hôtel Drouot, à certaines enchères faites à la gomme. L' Information résume très sagement la question sous forme de dilemme ̃: « Ou le marché manque actuellement de sincérité, et nul ne pourrait se féliciter d'une situation qui pourrait avoir un lendemain cruel. Ou encore les cours sont normaux, les mesures prises sont toutes entièrement justifiées, nécessaires, et alors le Parlement n'a qu'à voter la suppression du marché à terme. >>

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UNE PRIME A NOS LECTEURS Les portraits graphologiques de MM. Pierre Loti, Mistral, et de Mlle Caire, que nous avons publiés, ont remporté un tel succès auprès de nos lecteurs que nous avons reçu de nombreuses lettres nous demandant s'il serait possible d'avoir des études personnelles du même genre. Nous nous sommes adressai à M" FRAYA, la célébre graphologue, qui, pour nous être agréable, a bien voulu se mettre à notre disposition. Il suffit donc d'envoyer à nos bureaux quelques lignes de l'écriture qu'on désire faire analyser, accompagnées d'un mandat-poste de trois lrancs, adressé au directeur de « la Revue hebdomadaire.: dans la huitaine, le portrait graphologique sera expédié. Il va sans dire que ces études « personnelles contiennent des détails intimes sur la personne, qu'il n'est pas possible de mettre dans les portraits qne nous publions ici.

REVUE FÉMININE

Une nouvelle croisade, mesdames Il s'agit d'aller délivrer nos sœurs musulmanes, à qui un cruel grand vizir vient d'interdire « tout rapport avec les Européennes ». Cette mesure, mentionnée dans une lettre de Constantinople, vise officiellement les institutrices, gouvernantes ou demoiselles de compagnie, appelées du reste « filles de harem n. C'est une révplution, ni plus ni moins, et non pas seule-


ment une révolution de sérail, mais un bouleversement de l'empire tout entier.

La mode, en effet, s'était imposée dans les familles de confier l'éducation des jeunes filles à des Anglaises, des Allemandes ou des Françaises. Evidemment, si les fidèles de Mahomet voulaient garder leurs traditions intégrales, ils avaient quelque droit de se méfier de ces étrangères qui servaient de lien entre le gynécée et le monde extérieur. Depuis longtemps, les romans en vogue étaient plus lus que les versets du Coran. Et si encore on n'avait introduit que des livres! Elle était bien usée la légende d'après laquelle jamais homme d'Europe n'avait contemplé nos sœurs voilées. Les « filles de harem avaient des missions plus subtiles que d'enseigner la littérature de leur pays. Parfois même on avait dû appliquer des châtiments exemplaires. La princesse Z. par exemple, avait donné en son palais un dîner exquis à trois voyageurs français en renom. C'était sa demoiselle de compagnie qui les avait introduits et présentés. Quoique de famille impériale, la princesse fut envoyée sur le Bosphore, où on l'enferma comme folle dans une villa isolée elle y attend toujours sa « guérison

Et, cependant, la pauvre princesse avait fait preuve d'une réserve bien musulmane. Les hommes étaient d'un côté de la table, les femmes de l'autre, séparés par un épais rideau blanc. On se parlait sans se voir. Mais, hélas au dessert, la conversation devint si palpitante que les dames passèrent leur tête sous le rideau.

Ah curiosité maudite 1 voilà donc notre éternel tourment Et je me demande si, maintenant qu'elles vont être condamnées à ne plus rien savoir de l'Europe, les femmes turques cesseront d'y penser. Je plains vraiment leurs gardiens sévères. N'est-ce pas, en effet, dans cet Orient aux merveilleux mirages qu'est né le symbole du fruit défendu 1 Nelly DE LACOSTE.

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Mlle Méaly, que l'on applaudit tous les soirs dans la Hcvue des Folies-Bergère, est engagée par MM; Borney et Desprez pour la revue d'été du théâtre Marigny, qui sera également de Victor de Cottens.

D'un autre côté, les frères Isola ont renouvelé pour l'année prochaine, à de brillantes conditions, l'engagement de leur charmante pensionnaire, Anne Dancrey, dont le succès s'accentue tous les jours dans ladite Revue des Folies-Bergère. Jean DE CLERES.


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TREIZIÈME ANNÉE

Rédacteur en chef RENE MOULIN

26 MARS 1904

SOMMAIRE

1. L'Œuvre russe en. Asie (suite etfin), par P. Labbé. 3S5 II. Légende de Corée, par le baron de Maricourt.. 408 III. Petit 1?kn.&( Souvenirs d'un mioche) (suite), ^ax], Vincent 4T3

IV. – La Petite Garnison par Henry Moysset 426 V. Journal du voyage de M. et de Mme Gervais Courtellemont au Yunnan (suite), par

Gervaîs Courtkllemont 444

VI, Les Miettes de la vie, par 13ixiou 455 VJI, Cnronique musicale, par Jean Chantavoixe. 459 VIII. Les Livres M. Jean Chantavoine. par jics Bertaut 470

IX. – Revue des Revues, par François Loison 474 X. – L'Histoire au jour le jour 479 XI, – Roman .-Faut-il aimsr 7(suite), par Georg-es Sauvin. 4S3 XI ^wan.-LaFind'AUantisrsMi^parJeanCARRÈRE. 497 La Vie parisienne Jean DE Clères.

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L'OEUVRE RUSSE EN ASIE (Suite et fin)

LA COLONISATION

VII

LES INDIGÈNES

Dans l'histoire de la transformation de la Sibérie, tour à tour les Cosaques et les paysans ont joué leur rôle les premiers furent les conquérants et les seconds les colonisateurs.

Les populations que trouvèrent les Cosaques après la soumission ou la destruction des hordes tartares étaient très clairsemées, composées de tribus errantes, qu'aujourd'hui comme alors on peut partager en deux groupes le premier, comprenant les peuplades de pécheurs et de chasseurs sauvages; le second, les demi-sauvages, qui mènentla vie patriarcale et nomade des peuples conducteurs de troupeaux.

Les peuplades du premier groupe n'ont guère changé l'arrivée des Russes ne les a pas civilisées elles n'ont rien gagné au contact de ces derniers, dont elles ont adopté vite quelques .défauts. Elles portent des noms barbares, désagréables à entendre et difficiles à prononcer. Ce sont les Ostiaks et les Samoyèdes, qui vivent dans les bassins de l'Ob et de la Pétchora;


les Toungouses, grands chasseurs, qui vivent épars depuis Plénisséi jusqu'à l'Océan Pacifique; les Birars, les Manegres, les Goldes, qui gîtent sous des branches d'arbres mises en faisceaux et recouvertes tantôt d'écorces de bouleau, tantôt de peaux de bêtes sauvages les Orotchones, qui nichent dans des huttes enfumées au bord des côtes de la Sibérie orientale, avec un nez large et court, des yeux bridés, des pommettes très saillantes et des bras démesurément longs; des Guiliaks, qui ressemblent aux précédents et qui rappellent plus encore peut-être, par leurs goûts et leurs habitudes, certains indigènes de l'Amérique du Nord; des Aïnos, célèbres par la fête de l'ours qui a lieu chez eux chaque année; des Oltches, des Tchoutches, des Kamtchadales, des Lamoutes et tant d'autres encore que j'oublie. Tous remontent d'ailleurs, peu à peu, dans les vallées supérieures des rivières près des quelles ils vivaient jadis, cédant, sans résister, aux Russes qui les leur prennent, les places les meilleures pour la pêche et pour la chasse. Les maladies les déciment assez rapidement; la syphilis et la tuberculose les rongent et l'ivrognerie, qu'a développée parmi eux l'arrivée des Russes, achève peu à peu l'œuvre des maladies ce sont des races qui peu à peu disparaissent. L'été, couverts de vêtements en peaux de poissons, parfois même en fils d'orties, les indigènes passent leur vie dans des barques étroites et longues, faites en écorces d'arbres ou creusées dans un tronc ils font alors les provisions de poissons qui, séchés, les nourriront pendant l'hiver. Pendant cette dernière saison, ils vont chasser dans les forêts l'ours et les bêtes à fourrures; ils voyagent dans des traîneaux attelés de treize chiens qui vont à toute vitesse, renversant et dévorant tout sur leur passage. Les chiens sont leur richesse on mange leur chair, on se couvre de leur peau, on les attache au traîneau et l'on se sert d'eux


comme monnaie d'échange. Quand un jeune homme veut se marier, il doit payer une dot à son futur beau-père, et cette dot est évaluée en chiens, en rennes, quelquefois en journées de travail chez le futur beau-père. Une femme vaut quelquefois quatre ou cinq chiens, et il est rare qu'elle soit estimée davantage. Et pourtant c'est la femme qui travaille le plus à la maison l'homme dort ou se repose, et cela semble tout naturel. J'en pourrais donner bien des exemples. Un sauvage de mes amis, près duquel j'ai vécu longtemps, me priait un jour de rester avec lui toute mon existence. Voyant que je m'obstinais à vouloir retourner dans mon pays, il me dit naïvement

Nous te regretterons beaucoup. Je l'avoue, tout d'abord nous t'avons assez mal accueilli; nous te prenions pour un nouveau fonctionnaire; mais nous avons été tous gentils pour toi quand nous avons vu qu'au lieu de nous demander de l'argent, tu nous en donnais. Eh bien, va-t'en et bon voyage; je te souhaite le bonheur dans ton pays!

Et le sauvage m'expliqua ce qu'il appelait le bonheur

De la viande de poisson à manger tous les jours, du chien pour les jours de fête, et trois ou quatre femmes qui travailleront pour toi pendant que tu ne feras rien!

Je supplie mes lecteurs de croire que je ne me suis conformé à aucun des points d'un pareil programme Les croyances des sauvages de Sibérie sont aussi simples que leur conception du bonheur et ils divinisent toutes les forces de la nature qui les accablent sans qu'ils puissent les comprendre. Il y a dans l'eau, dans l'air, dans le feu et dans les forêts une incroyable quantité d'esprits, presque tous méchants et ennemis des hommes.

On a beau en connaitre beaucoup, il y en a tou-


jours plus qu'on ne croit! m'affirmait un jour un sauvage. Le second groupe des indigènes sibériens comprend les Kirghizes, les Iakoutes et les Bouriates, les uns nomades encore, les autres passant peu à peu de la vie nomade à la vie sédentaire. Nous avons déjà parlé, dans l'article précédent, des Kirghizes qui habitent la grande steppe de Sibérie occidentale et du Turkestan, et qui ont pu conserver presque entièrement leurs coutumes de jadis, et des Bouriates qui ont été à ce point de vue moins heureux, puisque ceux de la province d'Irkoutsk sont aujourd'hui sédentaires et que ceux de la Transbaïkalie ne sont plus, la plupart, que de deminomades. Ces deux populations, qui avaient atteint déjà, grâce à leur religion, un certain degré de civilisation, ont lutté plus facilement contre l'influence russe. Les prêtres musulmans, chez les premiers les moines de Bouddha, les lamas chez les seconds, les ont pris en tutelle et, par leur influence occulte, ils ont empêché les popes russes de convertir les nomades. Je dois avouer que bien souvent j'ai vécu chez des lamas dont la conduite et la moralité me semblaient supérieures à celles des popes du village voisin. Les popes de l'Asie russe, ceux de la Sibérie orientale surtout, sont recrutés de façon ultrafantaisiste; ils sont noceurs et buveurs. Il est vrai qu'ils se montrent assez indulgents pour les péchés des autres, et plus encore pour les leurs.

Les Iakoutes qui, comme les Kirghizes et les Bouriates, augmentent en nombre chaque année, n'ont pas à s'inquiéter de l'arrivée des colons autant que les Kirghizes et les Bouriates; ils habitent, dans le bassin de la Léna, des régions où la température est excessive été comme hiver et qui ne peuvent être souvent colonisées. Pourtant des villages s'y sont formés ce sont ceux d'exilés connus sous le nom de skopksy; ceux-ci forment une secte à part et bien étonnante au milieu


des si nombreux dissidents russes. Ce sont des eunuques volontaires qui, appliquant à faux un précepte des livres saints, sont persuadés que la perfection pour l'homme est dans la suppression des sens et se font à eux-mêmes la plus incroyable opération. Ces castrats sont relativement nombreux en Russie exilés en Sibérie, ils sont devenus des colons remarquables, et ils ont tous une ardeur excessive au travail et un amour immodéré de l'argent. Tous les ans, de nouveaux exilés du même genre partent pour la Sibérie, et une partie des changeurs de Pétersbourg, qui appartiennent à cette secte, sont toujours prêts, malgré leur avarice et leur rapacité bien connues, à faire un sacrifice d'argent pour décider un jeune homme à se faire opérer.

Les Bouriates et les Kirghizes ont bien compris le danger qui les menaçait dès l'arrivée des colons russes. Pour que la vie nomade fût possible, il leur fallait rester les maîtres dans les vastes régions qu'ils occupaient, conserver jalousement leurs terres d'élevage et empêcher l'infiltration parmi eux de tout élément étranger. Dans la province d'Irkoutsk, les colons ont labouré les terres; ils ont laissé encore en friche d'immenses plaines où des troupeaux nombreux peuvent paître tout à leur aise; mais les champs cultivés sont aujourd'hui autant de barrières, autant d'obstacles à la marche des caravanes. Dans ces conditions, la grande vie nomade n'était plus possible et les éleveurs de troupeaux ont dû chercher dans l'agriculture des ressources nouvelles leur genre de vie, d'un seul coup, se trouvait complètement changé.

Très effrayés par cet exemple, les Bouriates de Transbaïkalie et les Kirghizes ont envoyé à l'empereur députations sur députations ils ont trouvé une hostilité insurmontable chez certains des plus gros personnages de l'empire. La Sibérie est immense, mais la


zone agricole n'y est pas très large, et on cherche en ce moment le moyen de mettre des terres nouvelles à la disposition de nouveaux colons ces terres, on a décidé de les prendre aux Bouriates et on voudrait en trouver ensuite chez les Kirghizes. Devant l'extraordinaire émotion qui agitait les Mongols, les réformes annoncées en Transbaïkalie, l'an dernier, ont été remises; mais les Bouriates d'abord, les Kirghizes ensuite devront se résigner. Malheureusement, on leur a déjà pris les terres les meilleures en leur disant qu'elles leur étaient inutiles, puisqu'ils ne s'occupaient pas d'agriculture on leur laissait les steppes qui ne pouvaient servir de pâturages, et aujourd'hui on voudrait partager les terres qui leur restent, après leur en avoir enlevé une partie, et les forcer ainsi à abandonner la vie nomade et à devenir agriculteurs, sur des terres qu'on avait dans le premier partage déclarées impropres à la colonisation. Un Kirghize m'écrivait, il y a quelques mois

« Je ne me fais pas d'illusion les Russes ont la force pour eux, et nous ne pouvons leur opposer que de l'inertie »

Et les Kirghizes ont le respect et la crainte de la force, mon correspondant tout le premier; c'est lui, en effet, qui me disait un jour

Je n'ai pas peur des Cosaques, oh non. Seulement, quand j'en aperçois un sur la route, je m'empresse de me sauver!

Les peuples dont nous parlons ont une autre crainte celle de devenir soldats russes. Il y a un an, le général Kourapatkine, de passage à Tchita, fit connaitre aux Bouriates les réformes qu'on avait décidées et déclara qu'à Saint-Pétersbourg on savait que les Mongols de Transbaïkalie étaient des sujets fidèles et pleins de' dévouement pour la Russie. Un délégué bouriate mit aussitôt les choses au point.et déclara que l'empereur


avait promis qu'ils ne seraient jamais soldats. La guerre n'en est pas moins terrible pour ces malheureux. Pendant la campagne contre les Boxeurs, on leur a demandé des chevaux, du foin, des morceaux de feutre et des tentes; ils ont été le plus souvent très irrégulièrement payés, et certains d'eux même ne l'ont pas été du tout; il y a eu de la part de certains fonctionnaires des actes regrettables l'un d'eux m'avouait que si les nomades n'avaient pas été remboursés, ce qui avait fait le malheur des uns avait fait le bonheur des autres. Un Bouriate, qui m'accompagnait et qui avait assisté à notre entretien, me dit

J'en aurais de belles à vous raconter sur ce fonctionnaire

Puis, après un silence, il murmura à mi-voix, en arrangeant à sa façon la phrase que nous avions entendue

Quand on y a trouvé son bonheur, on se console du malheur des autres

VIII

LES COSAQUES DE SIBÉRIE

Les premiers venus en Sibérie ont été les Cosaques, qui se vantent d'avoir été les premiers pionniers de la civilisation. Les Russes, qui ont toujours été très fiers de leurs soldats cosaques, les envoyaient jadis travailler au loin le respect qu'on avait pour eux n'allait jamais sans une certaine crainte, et encore aujourd'hui le peuple russe éprouve vis-à-vis d'eux les mêmes sentiments. Il sait que le Cosaque a le poing lourd et qu'esclave des ordres reçus, il ne les exécute jamais à demi.

L'ataman Yermak, qui pénétra en Sibérie en t58o,


et qui, après avoir franchi l'Oural, suivit les vallées des affluents de l'Irtyche, était avant tout un audacieux aventurier. Il fit invasion sur les terres des principaux khans tatars. Aidé de ses valeureux soldats, il vainquit ses ennemis et offrit au tsar Ivan IV la domination du vaste pays conquis. Un grand nombre de sultans, effrayés par les victoires successives remportées par les Cosaques sur leurs voisins, se soumirent spontanément quelques-uns d'entre eux, comme le prince Taïone, qui résidait à Tomsk, alors simple bourgade, comprenant que toute résistance était inutile, allèrent à Moscou rendre hommage à l'empereur de toutes les Russies.

Mis en goût par leurs victoires, les Cosaques continuèrent vers l'est leur marche batailleuse; mais leur audace n'excluait pas la prudence et ils prenaient leurs précautions pour que le' chemin de retour demeurât toujours libre derrière eux. Ils construisirent dans ce but des citadelles, qui reliaient en quelque sorte les conquêtes nouvelles aux anciennes, et qui servaient de remparts et de points d'approvisionnements on donnaità ces citadelles, dont quelques-unes existent encore aujourd'hui, le nom d' « ostroghi o. Plusieurs de ces ostroghis sont restées célèbres dans l'histoire de la conquête et de la défense en Sibérie.

C'est au dix-huitième siècle que tour à tour furent conquis les bassinsde l'Iénisséi et de la Léna, ainsi que les régions polaires et le Kamchatka.

Les Mandchous des bords de l'Amour donnèrent beaucoup de mal aux Cosaques et leur opposèrent une résistance acharnée. Pour en finir avec cette brève histoire de la conquête de la Sibérie, rappelons l'expédition de Nevelski à l'embouchure du fleuve, l'oeuvre du général Mouraviev de Pouliatev et du comte Ignatiev, dont le résultat fut la cession par la Chine à la Russie de tout le pays de la rive droite de l'Oussouri entre la mer,


la Corée et l'Oussouri, affluent du fleuve Amour. Notons enfin l'acquisition par voie d'échange avec le Japon, qui y perdit beaucoup, de la grande île de Sakhaline, dont l'étendue est égale à peu près au cinquième de la France; qui sert aujourd'hui de colonie pénitentiaire et où vivent plus de trente mille forçats, ex-forçats, ou fils de forçats.

Les Cosaques étaient répartis en garnisons ils recevaient des céréales et de l'argent et organisaient parfois des exploitations agricoles. Aujourd'hui encore, ils sont chargés de la défense de la Sibérie; on les envoie aux postes d'avant-garde. Ils sont soldats toute leur vie, et doivent être prêts toujours à monter à cheval et à partir en guerre. Dès le plus jeune âge, les enfants sont habitués aux exercices de force difficiles; à cinq ans ils montent à cheval, et ils préfèrent toujours la gymnastique à l'école.

Dans toute la Sibérie, surtout au bord des fleuves et le long des frontières, les Cosaques habitent sur des terrains qui leur ont été donnés par la Russie et où ils ont construit leurs villages ou « stanitsi ». Les stanitsi sont nombreux aux frontières de Mandchourie et de Mongolie, le long du fleuve Amour, ainsi que dans la steppe kirghize. Une ligne de défense part du gouvernement d'Orenbourg; elle est large de 25 à 30 verstes et longue de 572. Cette ligne qui se continue le long de l'Irtyche a été concédée à l'armée cosaque une autre semblable existe le long de l'Amour et des frontières.

Au point de vue de la colonisation, les Cosaques sont inférieurs aux paysans; ils sont toujours prêts à traiter le pays où ils habitent en pays conquis, et leurs voisins en peuples vaincus. Il faut les voir passerau milieu de sauvages ou d indigènes, fiers et méprisants, exigeants surtout, car ils tiennent à être bien triités, ils aiment l'eau-de-vie et les bons repas, cl se plaisent


à s'inviter sans façon chez les plus riches des indigènes. J'ai eu souvent avec moi des soldats cosaques, et chacun d'eux savait admirablement se faire servir partout où nous passions.

Il est terrible, ton maître, me dit un jour un indigène j'ai tué un mouton pour lui plaire, et voilà qu'il me dit d'en tuer un autre il n'aime que les moutons dont la laine est noire et celui que je lui avais offert était blanc

Le Cosaque avait voulu prouver qu'il était le conquérant, et le malheureux indigène, me voyant sans uniforme, m'avait pris pour le domestique de mon serviteur.

J'ai habité longtemps chez les Cosaques de Russie et j'ai gardé d'eux un très bon souvenir; je n'en pourrais dire autant des Cosaques de Sibérie. J'ai eu souvent des difficultés avec mes guides cosaques. L'un, se trouvant en bonne compagnie, abîmait la roue de mon tarantas pour qu'il nous fût impossible de partir; l'autre n'était jamais là quand j'en avais besoin, et tous se grisaient en achetant de l'eau-de-vie partout où nous passions, en s'en faisant offrir par les paysans ou les indigènes, ou en buvant mes bouteilles lorsqu'ils n'avaient plus d'argent ou que nous campions loin des indigènes. L'un d'eux but un jour un flacon d'essence de térébenthine que j'avais dans ma pharmacie. Tu es gris du matin au soir, lui disais-je. Et ajoutez du soir au matin! Le tableau sera complet, ajouta le soldat sans plus d'embarras. Vivant ainsi, les Cosaques de Sibérie ont pris de très mauvaises habitudes ils sont restés soldats remarquables et cavaliers excellents, mais sont devenus paresseux et menteurs. L'un d'eux me disait qu'ils faisaient de la vraie colonisation, de la colonisation à coups de poing, qui consiste à faire travailler les autres. Ils s'occupent pourtant toujours avec succès de jardinage,


de chasse et de pêche. Les pêches dans l'Irtyche et dans le fleuve Amour, sans être comparables à celles de l'Oural, rapportent pourtant beaucoup d'argent aux Cosaques. Malheureusement elles sont faites de façon irrationnelle; les Cosaques prennent, rien que dans l'Oussouri, plus de cent mille francs de poisson par an. Les Cosaques n'aiment pas à s'occuper de commerce; pourtant quelques-uns y ont fait fortune, bien qu'ils méprisent ce métier et que- certains d'entre eux le rendent en effet très méprisable ces derniers se sont établis près des indigènes et les ont trompés de toutes façons. Les indigènes, qui ne savent pas exactement la valeur des choses, leur apportaient jadis des fourrures de prix en échange de boules de verre, de sabres, et d'objets de métal. Heureusement pour eux les sauvages comprennent mieux aujourd'hui leurs intérêts; à force d'avoir été volés, ils ont appris à se défendre et même parfois ils sont devenus voleurs à leur tour. On a tort de dire qu'il ne vient plus de Cosaques en Sibérie il n'y a pas que les paysans qui émigrent en Asie, et parfois même le gouvernement russe provoque l'émigration de nouveaux Cosaques. Cette année, les contingents de nouveaux colons, annoncés pour la région de l'Oussouri où se trouvent déjà des villages habités par des Grands, Petits et Blancs Russiens, des Cosaques et des Corées naturalisés russes et convertis pour la forme, seront choisis exclusivement parmi les Cosaques d'Orenbourg cette décision avait été prise avant la guerre, et l'on en donnait la raison l'expérience acquise aurait montré que les Cosaques d'Orenbourg réussissaient mieux que tous autres Russes dans les régions lointaines dont ils supportaient admirablement le dur climat. Des subsides de 3,000 roubles par famille étaient promis âux émigrants. A la vérité, le climat de l'Oussouri est plus clément que celui de autres provinces russes, et le paysan supporte l'hive.


aussi bien que le Cosaque, quoique souvent dans des conditions plus dures, car il est plus pauvre. Il n'est pas vrai qu'un Cosaque vaille un paysan au point de vue de la colonisation; on ne peut faire entre eux aucune comparaison. Les raisons données, très mauvaises, étaient pourtant d'excellents préceptes on voulait simplement envoyer d'excellents soldats aux frontières au moment où, bien qu'on ne crût pas à la guerre, on ne pouvait s'empêcher de trouver les Japonais trop nerveux.

L'armée cosaque est aujourd'hui sur pied nul doute qu'elle ne fasse des merveilles d'audace et de bravoure tout son passé de gloire en répond. Les Cosaques de l'Amour ont d'ailleurs une revanche à prendre, car il y a, depuis l'année igoo, une page malheureuse dans leur si brillante histoire. Les massacres de Blagovestchensk sont encore dans la mémoire de tous, et j'avoue, pour ma part, que longtemps je n'y avais pas cru. Quoi qu'on en ait dit, l'âme russe est très humaine, et, connaissant les Russes comme je les connaissais, j'ai mis en doute tout ce qu'on publiait l'histoire était vraie pourtant.

Un grand nombre de Chinois vivaient, commerçants pacifiques et tranquilles, à Blagovestchensk, sur les bords de l'Amour. Au moment de la révolte des Boxeurs, le gouverneur de la ville, effrayé par leur nombre, perdit la tête, et donna l'ordre d'emprisonner les Chinois. Le lendemain, les Chinois, entourés de Cosaques, furent conduits, baïonnette au canon, jusqu'au fleuve qu'on leur ordonna de passer l'Amour a, à cet endroit, un kilomètre de large. Quand une femme implorait les Cosaques, on lui arrachait son enfant, et on le jetait à l'eau pour la décider à l'y suivre. Plusdequatre mille Chinois furent noyés, ceux qui savaient nager ne se sauvèrent pas tous, carlesChinoisde l'autre rive ne comprenaient pas ce qui se faisait et, croyant que les


Russes tentaient un débarquement, tiraient sur leurs compatriotes qu'ils prenaient pour des ennemis. Le mot d'ordre donné à certains chefs de stanitsi avait été le suivant

« Les Chinois dans la rivière » »

L'un d'eux télégraphiait qu'il ne pouvait comprendre, et le gouverneur répondit laconiquement

« Vous devez comprendre! »

Ce massacre fut un affreux et colossal assassinat et une impardonnable violation du droit des gens. La Russie tout entière en rougit et manifesta hautement son indignation. Le gouverneur ne fut pas destitué de suite il fut cependant renvoyé plus tard.

Je n'aurais pas parlé de cette histoire si les Japonais et les Anglais ne l'avaient pas rééditée récemment avec une indignation toute de commande. La faute d'un homme n'est pas la faute d'une nation, et nombreux sont les peuples dans le passé desquels on peut trouver de vilaines histoires. Les massacres de 1900 paraissent d'autant plus monstrueux qu'ils sont plus récents; il est bon de rappeler que l'histoire contemporaine des Indes a, elle aussi, des pages fâcheuses pour l'honneur de l'Angleterre et que, depuis quelques années, -le Japon a pratiqué à Formose la politique de Tarquin il y a brutalement égalisé les têtes.

IX

LA COLONISATION DES PAYSANS

Après les Cosaques sont venus les paysans. L'émigration des paysans est due à l'abolition du servage le mouvement a constamment augmenté depuis 1861; mais ce n'est qu'en 1880 qu'on se décida à lui donner une forme régulière. En 1865, pourtant, une loi avait


permis aux paysans de s'établir dans le district de l'Altaï, sur les terres dites du cabinet impérial. Un grand nombre d'émigrants passaient d'ailleurs l'Oural sans y avoir été dûment autorisés. La loi de 1881 autorisa 'l'émigration des paysans qui pouvaient y être poussés par leur situation économique on leur désignait au même moment les terrains libres dugouvernement d'Onfa en Europe et des provinces sibériennes. La loi de 1887 permit l'émigration à tous les individus de la classe des paysans et des petits bourgeois. Pour rendre cette émigration possible, on accordait aux émigrants des subsides pour les frais de voyage et d'établissement mais on n'entendait pas leur faire des dons, mais des prêts.

Les émigrants furent de suite très nombreux ils avaient été 9,700 en 1885; ils furent 33,700 en 1900, et en 1891 plus de 60,000. Depuis, il y a une moyenne de 200,000 émigrants par an, sauf dans quelques rares années où la mauvaise récolte et la disette de l'été précédent avaient retardé pour beaucoup l'heure de l'émigration. Ces émigrants viennent de toutes les provinces de Russie cependant, celles qui entourent Moscou et Pétersbourg en fournissent très peu il en vient au contraire beaucoup, surtout des provinces de Vitebsk, Kherson, Tchernigov, Poltava, Kalouga, Smolensk, Koursk et Viatka. Beaucoup de paysans appartenant aux sectes dissidentes se sont établis en Sibérie.

Le voyage est curieux dans les villages de Sibérie, où l'on peut étudier la colonisation entreprise par les paysans émigrés de Russie d'Europe; nulle province de Sibérie ne les a aussi attirés que la province de Tomsk, où' pendant certaines années on a vu arriver plus de 75,000 émigrants. On connaît les raisons qui ont provoqué l'émigration des paysans russes en Asie à l'étroit dans les villages de l'Ukraine, de


la grande Russie et de la Russie Blanche, ils se sont dirigés, dès l'abolition du servage, vers la Sibérie, vers la nouvelle Russie, comme ils disaient, où l'on mettait à leur disposition des terrains de vaste étendue ils croyaient retrouver là-bas le même climat et les mêmes conditions d'existence il leur semblait que la vie y serait douce et facile; des amis déjà établis en Asie les invitaient à suivre leur exemple et on sait que le Russe se déplace volontiers et qu'il a des goûts quelque peu nomades.

Tout d'abord ils firent le chemin en caravanes, tantôt à pied, tantôt en bateau; mais le Transsibérien leur rendit le voyage plus facile les enfants au-dessous de dix ans sont transportés gratuitement, et de Moscou à Omsk, par exemple, sur une distance de près de trois mille kilomètres, le voyage ne coûte que quatre roubles. On les entasse dans les trains, où se trouve toujours un wagon-infirmerie.

La Sibérie est divisée, au point de vue de l'émigration, en sections, et un chef de section réside dans chaque ville où se trouve ce qu'on appelle un point d'émigration. C'est à Tcheliabinsk, ville située en Asie au pied des monts Ourals, qu'est établi le premier point et qu'a lieu le contrôle de l'émigration. Quand des paysans de Russie se décident à émigrer, ils doivent tout d'abord en demander l'autorisation de ce fait, ils se cotisent et envoient en Asie un délégué, un khodok, pour lui conserver son nom; c'est celui-ci qui doit se rendre tout d'abord à Tcheliabinsk pour exprimer aux autorités compétentes les intentions de ceux qu'il représente. Il leur dit quelle est la province dans laquelle ses camarades voudraient habiter, et on lui indique dans quel endroit se trouvent des terres disponibles. Le khodok, qui voyage aux mêmes conditions que les émigrants, va visiter les terres, les apprécie, les retient, et il revient annoncer aux pay-


sans les résultats de son voyage les terres, pendant deux ans, restent à la disposition de ceux pour lesquels il les a choisies; passé ce temps, elles peuvent être données à d'autres. Jadis, dans le bassin de l'Amour, dans lequel de nombreux groupes de paysans se rendirent par mer, on donnait cent dessiatines, c'est-àdire un peu plus de cent hectares, par famille, quel que fût le nombre des personnes qui la composaient; aujourd'hui on accorde quinze dessiatines de terrain par individu màle; dans le district de Tourgaï, la part de chacun est un peu moins considérable, elle l'est moins encore sur les terres du cabinet impérial, qui sont, par contre, excellentes et remarquablement fertiles. La Sibérie est immense; mais la zone agricole est peu large, et les terres disponibles ne sont plus aussi nombreuses qu'on pourrait le croire; et c'est pourquoi l'on pense à faire chez les nomades le partage des terres que nous avons déjà fait prévoir.

Partis de Russie, les émigrants s'arrêtent à Tcheliabinsk pour différentes formalités ils ont à prouver qu'ils possèdent l'argent nécessaire au voyage; ils y attendent souvent leurs papiers ou leurs bagages puis ils continuent leur voyage. Dans tous les points d'émigration ils trouvent des médecins et des infirmeries, où plus d'un malade est forcé de rester. Lorsqu'ils arrivent sur la terre d'exil qu'ils doivent habiter jusqu'à leur mort, ils trouvent des terres en friche tout est à faire, car ils n'ont ni maisons ni troupeaux. En Sibérie occidentale, des sécheresses terribles détruisent trop souvent les premières récoltes; en Sibérie orientale, c'est l'humidité contre laquelle ils ont surtout à lutter. Ils doivent travailler avec acharnement, ils sont les vrais conquérants de la terre sibérienne. Plus d'une famille en Sibérie vit dans la misère. Souvent la femme se décourage et bien que pour un paysan russe la femme ne soit guère que la « travailleuse », comme il l'ap-


pelle, nécessaire à tout ménage, le mari qui voit sa femme pleurer perd courage à son tour, et plus d'un émigrant demande alors à revenir au pays natal où les autres paysans ne veulent plus le recevoir. Deux cent mille émigrants franchissent bien souvent l'Oural pendant une seule année et le quart d'entre eux reprennent le chemin de l'Europe pendant les années qui suivent. Ils s'entendent presque toujours assez bien avec les populations primitives et sauvages qui les entourent en Sibérie, mais ils ont trop souvent maille à partir avec les Cosaques qui veulent les opprimer, avec les usuriers et les hommes de loi qui les grugent, avec les fonctionnaires subalternes qui les pressurent et les tourmentent. Que de fois j'ai entendu dire par les paysans établis en Sibérie cette phrase si typique Les gens d'ici ne sont pas les gens de chez nous

Quoi qu'il en soit, on peut dire que les colons sibériens font une besogne utile ils sont les instruments inconscients de la civilisation et achèvent l'oeuvre magistrale entreprise par la Russie.

Les villages ne se construisent pas toujours très vite j'en ai visité où seulement des moitiés de maisons étaient construites; une pièce servait à toute la famille qui attendait des jours plus heureux pour achever la construction. J'ai vu d'ailleurs des villages riches; ils me rappelaient, ea plus grand, les villages de Russie, et je remarquais toujours que les habitants avaient gardé les mœurs et habitudes de la province d'Europe dont ils étaient originaires. Partout on m'accueillait gentiment: rien de meilleur que le paysan russe quand on sait lui parler; les femmes me préparaient à souper, et les gars du village me chantaient leurs chansons, simples, poétiques souvent, et très lestes parfois. I's s'accompagnaient de l'instrument national, l'accordéon. Après les chants et les danses, nous bavardions


l'eau-de-vie que j'offrais déliait les langues, et l'on me faisait des confidences. On me parlait du village natal, du voyage d'émigration pendant lequel on avait tant souffert, des difficultés d'installation, des entraves à la colonisation. Partout il y avait un scribe à la mairie, sorte d'espion qui savait admirablement jouer de la dénonciation et qui s'enrichissait en terrorisant les paysans. On ne souhaitait pas toujours son changement.

Le nôtre est riche déjà, me disait-on un jour; il deviendra meilleur, puisqu'il n'aura plus besoin de rien un autre aurait sa fortune à faire et tout serait à recommencer!

Partout, on riait un peu du pope, toujours farceur et buveur, aimant faire la cour aux femmes, grand amateur de bons dîners et facile à amadouer à peu de frais. J'ai vu marier un jour deux jeunes gens qui n'avaient pourtant pas l'âge légal le scribe avait reçu deux roubles et le pope trois toutes les difficultés avaient été levées de cette façon. Si encore le pope et le scribe n'avaient jamais commis d'autres méfaits C'était dans ces excursions que je voyais le cas qu'il faut faire des statistiques russes. Les gouverneurs aiment voir les gros chiffres dans les statistiques relatives aux provinces qu'ils dirigent ce qu'un gouverneur désire devient article de loi pour le chef de la chancellerie. Nous avons vu que les sécheresses et les grands froids désolent la Sibérie ce qui est curieux, c'est d'en parler avec les paysans; on admire leur philosophie et leur courage. Ils content leurs misères tristement, mais philosophiquement, et ils ont un gros rire d'enfants naïfs lorsqu'ils en parlent. A vrai dire, les paysans russes sont des enfants, et de bon enfants. La Bruyère disait

« Les enfants n'ont ni présent ni avenir, ils jouissent du présent » u


Rien de plus juste ne peut s'appliquer au paysan russe à l'heure où vous lui offrez à dîner, il ne s'inquiète ni de la veille ni du lendemain; il profite de la bonne aubaine et jouit de l'heure présente autant qu'il peut en jouir.

Ce qui était amusant à entendre, c'étaient leurs réflexions sur moi et sur mon pays; ils s'étonnaient hautement de voir qu'un étranger était fait à peu près comme eux ceux qui savaient qu'il existait un pays qu'on appelait la France le plaçaient bien loin de la Russie, derrière la mer qui entourait, d'après eux, l'Empire.

Tous avaient entendu le nom de Paris; mais quelques-uns m'assuraient que Paris devait être une ville de la Russie du Sud où les riches avaient coutume, soidisant, d'aller « boire du vin et faire la noce ». X

CULTURE, ÉLEVAGE, COMMERCE ET INDUSTRIE Sibérie occidentale. L'agriculture occupe 75 pour 100 des habitants. Il y a aujourd'hui dans cette région trois millions d'hectares de terres cultivées. On sème en premier lieu du froment (42 pour 100), puis de l'avoine (35 pour 100), du seigle (ispour 100), de l'orge (5 pour ioo), des pommes de terre et du sarrasin le lin et le chanvre prennent une large place dans la culture le lin de la région donne huit millions de kilogrammes de graines et neuf millions de kilogrammes de fibres. La culture du tabac ne fait que commencer.

Le système de culture en usage est celui des jachères alternées le sol est défriché puis, pendant deux ou trois ans de suite, il reçoit des céréales on le laisse en


friche pendant une année, il reçoit à nouveau des céréales, et cette alternation continue jusqu'au moment où les rendements sont moindres. Alors le colon cultive un autre champ comme il a cultivé le premier qu'il laisse au repos pour de longues années. La Sibérie occidentale est un pays d'élevage, et les paysans n'ont pas négligé ce qui avait fait la richesse des pasteurs nomades. Les chevaux, les bœufs, les moutons sont très nombreux dans la steppe. Alors que dans les parties agricoles de la France on compte à peine 5 chevaux par 100 habitants; qu'aux ÉtatsUnis d'Amérique où ils sont si nombreux, il n'y en a que 22 par 100 habitants, on en trouve 7o dans les villages de colons russes. On comprend combien l'élevage a pris d'extension, dans un pays où les chevaux coûtent moins de 100 francs, et où pour quelques francs on peut avoir un mouton. Il faut ajouter que ces prix qui nous semblent minimes paraissent pourtant excessifs aux Sibériens, qui pouvaient, il y a vingt ou trente ans, avoir un cheval pour 30 0U40 francs. S'ils ont pris aux nomades leur méthode d'élevage, les paysans ne se sont pas intéressés à l'élevage tel que l'entendent les sauvages qui, dans les régions polaires, élèvent aujourd'hui 170,000 rennes. L'agriculture de l'Altaï s'est rapidement développée et les colons ont pu exploiter les richesses si nombreuses que leur offraient les eaux et les forêts. Parallèlement à l'agriculture, l'industrie minière se développait. L'Oural, dans la dernière période décennale du siècle, donnait 1,150 kilos d'or et 6,000 kilos de platine, 3 millions de kilos de cuivre, 660 millions de kilos de fonte, 250 millions de kilos de fer, 120 millions de kilos d'acier, 14 millions de kilos de ferrochromite, 5 millions de kilos de magnanite, Dans l'Altaï on extrait par an 3,000 kilos d'argent; à Zmeinogorsk, 250,000 kilos de cuivre, 2,360 kilos d'or. Le charbon-


nage de Kouznietsk donne annuellement 10 millions de kilos de houille, et l'usine de Gouriev, qui traite les minerais de fer, coule annuellement 1,740,000 kilos de minerai qui donnent 950,000 kilos de fer. Les mines sont nombreuses dans la steppe où l'on commence à les exploiter; il faut citer en premier lieu les charbonnages d'Ekibastous, près de Pavlodar, surl'Irtyche. Dans la province d'Irkoutsk se trouvent de grands lacs salins qui sont activement exploités. Le lac d'Aléousk donne par an 20 millions de kilos de sel. Des fabriques et des usines de tout genre se sont ouvertes en Sibérie occidentale verreries, corderies, tanneries, brasseries, beurreries, fromageries, huileries, pelleteries fabriques de suif, de chandelles et de savons. C'est dans la province de Tobolsk que les petites industries paysannes sont les plus nombreuses la plus importante est peut-être celles des tapis. Les tapis de Tumène sont célèbres en Sibérie il en est. fabriqué plus de 50,000.

Au point de vue économique, la Sibérie occidentale est en avance sur les deux autres parties de l'Asie russe.

Sibériecentrale.- La Sibérie centrale est très peu peuplée. Cette immense région n'a que 850,000 habitants; mais, dans la région agricole, on en trouve 66 par 100 kilomètres carrés; 800,000 hectares de terrain sont ensemencés et produisent 10 millions d'hectolitres de blé et un million d'hectolitres de pommes de terre. Cinquante-huit pour cent du blé seulement est consommé dans la région. On cultive aussi l'avoine, le sarrasin, le tabac pour ne citer que les cultures principales. Il y a beaucoup de potagers. Il y a r/O chevaux par 100 habitants, c'est-à-dire 3 chevaux par individu en âge de travailler. Les paysans ont établi 50,000 ruches. Les industries forestières et celles qui dépendent de la pêche et de la chasse ont pris dans la


région une importance de premier ordre. Les mines sont nombreuses. On extrait par an 3,444 kilos d'or, 3,600,000 kilos de fer, 7 millions de kilos de fonte de métal, 3,250,000 kilos d'acier en barres, et plus de 500,ooo francs de sel.

La petite industrie s'est développée rapidement faïenceries, verreries, corderies, minoteries, huileries, savonneries, etc., etc. Les fabriques de cuir produisent à elles seules plus de 2 millions par an. Tous ces renseignements ne concernent pas la province d'Iakoutsk qui doit être mise à part et qui offre des richesses spéciales (ivoire). Dans les mines d'or de cette province, 25,000 ouvriers extraient chaque année de 1,000 à 1,150 kilos d'or de 2 milliards de sables aurifères. Tout le monde, en Sibérie, s'occupe de mines d'or, et chacun en a une à proposer aux étrangers qui ne sauraient trop se défier de ces propositions, souvent très naïvement faites.

Sibérie orientale. Dans la province de Transbaïkalie, l'agriculture s'en tient encore au système des jachères et même des friches, et nous avons vu déjà que, dans la région de l'Amour, les colons devaient lutter par le feu contre l'humidité. Plus on avance vers le Pacifique, plus l'élevage perd d'importance et plus le prix des bêtes est élevé. En Transbaïkalie, il y a un cheval par habitant, et il n'y a peut-être pas, par conséquent, d'endroit au monde où les éleveurs soient plus nombreux.

Je ne veux pas fatiguer mes lecteurs en leur donnant trop de chiffres. Notons cependant que nous trouvons moins d'industrie dans la Sibérie orientale que dans le reste du pays; mais que les mines et les industries de la pêche, de la chasse et des forêts y occupent une place à part.

Les mines de Nertchinsk produisent par an 3,900 kilos d'or et 3,000 d'argent, et celles de la région


de l'Amour sont plus importantes encore. Dix mille ouvriers en extraient chaque année plus de 27 millions de roubles d'or.

La grande usine de Petrovsk fond environ 620,000 kilos.

Le grand commerce de la région est en partie aux mains des étrangers. Il y a de grandes maisons allemandes et américaines.

.y,

J'aurais voulu donner ici plus de renseignements et surtout plus de chiffres relatifs à l'exploitation de la Sibérie par les Russes j'ai eu peur de fatiguer un peu mes lecteurs. Je me suis donc contenté de leur montrer, et j'espère y être parvenu, que la Sibérie, malgré les rigueurs de son climat, était un pays riche et utilement exploitable et que la Russie, le comprenant, y avait accompli une œuvre de civilisation progressive et rationnelle. Elle a voulu tout faire à la fois coloniser, exploiter, ouvrir des débouchés nouveaux, parfaire les routes, créer des voies ferrées et des canaux. Si elle n'a pas toujours complètement réussi, elle n'a échoué en rien. Son œuvre a été très grande, et quand on se souvient du peu de temps qu'elle a mis à l'accomplir, elle apparaît, ce qu'elle est en réalité, colossale. Paul LABBÉ.


LÉGENDE DE CORÉE En ce moment où tous les regards se tournent vers les inquiétants petits hommes jaunes qui s'agitent en Extrême-Orient, il est de bon ton de s'intéresser à ce qui concerne leurs traditions et leurs mœurs. Or, si quelque chose est curieux dans cette peuplade étrange, c'est assurément leur génie militùre. Chez eux on conte encore, en des récits immuables, de très vieilles légendes dont l'origine se perd en la poussière des siècles. Les tristesses de la Mère l'Oie, par le moyen desquels M. Perrault fait rêver nos pères, sont nées, nul n'en ignore, sous le beau ciel d'Orient, où l'âme est imagée, où les trésors d'une philosophie sage se décèlent sous des formes exquises et mystérieuses. On nous permettra donc ici d'être l'imparfait interprète d'une de ces légendes que les dames de Corée se plaisent à conter, à leurs poupons aux longs yeux, quand vient l'heure du sommeil.

LE TAILLEUR DE PIERRE

Or donc, en des temps fort lointains, végétait en la contrée d'Hang-Tching un infortuné tailleur de pierre qui s'estimait assurément le plus malheureux homme du monde.

Les pierres qui- comme chacun sait, n'ont point de cœur – résistaient rageusement aux coups de son pauvre pic ébréché. Le nombre de cailloux qu'il venait à casser était donc fort menu. Plus menue encore était la maigre portion de riz dont il alimentait, chaque jour, son corps décharné; et cette grande souffrance coutumière était telle qu'il vint à s'écrier

Par Bouddah 1 je serais, sur ma foi, fort heureux


si je venais un jour à rencontrer quelque trésor qui me permît de coucher sur des nattes bien moelleuses, et de me couvrir d'une tunique de soie sur laquelle des ibis éployeraient leurs grandes ailes.

Cette plainte monta vers le ciel. D'aventure, un ange ou plutôt un esprit, car les anges, croyonsnous, ne résident point au ciel de Corée vint à la recueillir en son oreille nacrée.

Que votre volonté soit faite, homme qui taillez les pierres, lui dit-il, et voyez si vos rêves ne sont point réalisés.

Sur-le-champ, le tailleur de pierre se vit chamarré d'or et de soie, étendu sur des nattes moelleuses, en un palais luxueux.

Il en conçut infiniment de joie. Mais bientôt 1' « Empereur vint à passer sous les fenêtres du palais. Cent chevaux noirs caracolaient devant lui, montés par des cavaliers aux armures merveilleuses, qui semblaient autant de scarabées d'or, dont les antennes auraient menacé le ciel. Sur la tête impériale un parasol gigantesque se balançait gauchement, aux caresses de la brise, solennel et bizarre comme un gros champignon qu'on aurait vêtu de soie.

L'ancien carrier se montra fort scandalisé de tout cet appareil

En vérité, s'écria-t-il, il ne me sert de rien d'être riche puisque je n'ai point une escorte semblable. A peine, en de telles conditions, la vie vautelle d'être riche

Or, l'esprit qui l'avait protégé était, par sa nature, inlassable et bon enfant.

Qu'à cela ne tienne, lui dit-il, vous serez empereur.

Voilà qui est parler, répliqua le tailleur de pierre. qui, tout à coup, venait de prendre la place de la Majesté impériale, et cheminait dignement sous


les franges vermeilles du parasol immense; voilà qui est parler Mais encore ne suis-je point satisfait. Ce soleil éclatant m'incommode d'une manière insolente. Ne voyez-vous pas que, malgré l'abri dont me protègent mes esclaves, il darde incongrûment ses rayons sur la route? Et celle-ci ne cesse de poudroyer, et, par manière d'amusement, de me jeter à la face des tourbillons aveuglants de poussière ? C'est une indignité, lorsqu'on est empereur, d'être accablé par la chaleur et d'être à la merci de l'astre du jour. Parlez-moi d'être soleil; à la bonne heure

Comment Mais. mais je suis le soleil maintenant dit-il avec stupéfaction en se sentant brûler d'une ardeur démesurée. Et en effet, grâce à l'obligeance de l'esprit, il venait de monter au firmament pour éclairer la surface de la terre et des eaux. Et vraiment il s'y amusait. Comme un enfant auquel on vient de confier des fusées, il ne se sentait pas d'aise et dardait, partout l'univers, le feu brûlant de ses regards. Il estimait que c'était chose plaisante d'embraser les pampas, de dessécher les eaux et principalement de congestionner la face des princes en voyage.

Or, comme il abusait ainsi de ses pouvoirs, un méchant nuage, roulant dans les cieux son opacité grise vint, sournoisement, s'interposer entre lui et la surface de la terre.

Le nouveau soleil ne put contenir son indignation. Il devint pourpre. (C'était à la dernière heure du jour.)

Ah çà cria-t-il rageusement. J'ai donc trouvé mon maître? Pourquoi donc ne suis-je point à la place de ce fieffé goujat de nuage qui me veut ainsi narguer ?

Comme vous voudrez, dit doucement l'esprit, comme vous voudrez


C'est bien, répondit avec l'intonation digne de la vanité satisfaite, l'ancien tailleur de pierre, qui, par une métamorphose qu'on pourrait qualifier de magique, venait de prendre la place du gros nuage. C'est bien. Je vous remercie.

Et comme un mauvais plaisant qu'il était, il s'en fut sur-le-champ s'interposer, à son tour, entre le ciel et la terre.

Tandis qu'il se livrait à cette occupation malveillante, il se sentit devenir lourd, si lourd, qu'il n'eut plus qu'une pensée celle de s'alléger, de se dissoudre. Il en résulta que les habitants de la Corée reçurent^incontinent de désastreuses averses.

La vanité endurcit le cœur. La détresse des laboureurs divertit infiniment le gros nuage. Il conçut, en son âme, pleine de malice, le projet de noyer ses compatriotes. C'était là un acte inqualifiable, mais qu'il ne nous appartient point de juger. Il ne ferma donc pas la source des cataractes, et ce furent, par toute la Corée, des trombes d'eau et des inondations telles que, bientôt, les gens et les bêtes ne furent plus que de pauvres choses noyées. Rien ne résistait à la violence de la crue si ce n'est un rocher, forteresse de granit bâtie par la nature, qui émergeait fièrement à la surface des eaux. Cette obstination du roc était vraiment affligeante pour un individu dont la vanité ne connaissait plus de bornes.

Un rocher me fait la loi grommela-t-il. Que ne suis-je à sa place Serait-ce là chose possible ? Comme vous voudrez, répondit encore l'esprit. Comme vous voudrez.

Et le voilà devenu rocher, rocher insensible aux fureurs du soleil, aux mugissements des vagues qui venaient s'ébrouer à ses pieds et le souiller de leur bave de convoitise.

Voilà qui est bien, se disait en lui-même le roc


insolent. Mon sort est enviable. Je suis le Maitre de la mer. Cette écume de rien peut fort bien venir gémir à mes pieds. Elle est impuissante contre moi. Je crois bien que je suis le rocher de la gloire C'est là quelque chose de fort décent.

Mais voilà qu'au moment où il prononçait ces paroles immodérées, intelligibles pour lui seul, il est vrai, il perçut, en son côté droit, une irritante démangeaison. Horreur c'était un tailleur de pierre d'aspect misérable et méchamment vêtu d'une vieille soutanelle de lin, qui, sans pitié de l'incommodité qu'il causait, lui enlevait coup sur coup, de son pic ébréché, des petits morceaux de pierre.

Le rocher eut un mouvement de détresse. Oui, ma fois, il bougea. Son orgueil heureusement lui vint conseiller un expédient

Un homme, s'exclama-t-il avec hauteur, me peut donc impunément déchirer les flancs? Un homme peut avoir sur moi quelque avantage? Alors je serai cet homme

Il dit.

Comme vous voudrez. comme vous voudrez, dit l'esprit qui ne put, en sa barbe séculaire, dissimuler un sourire de douce ironie.

Et, comme par le passé, après avoir parcouru un ycle d'étonnantes métamorphoses, l'homme s'en revint au métier de tailleur de pierre. Son travail fut rude, son gain médiocre, sa nourriture modeste mais en son âme de besogneux obscur il s'estime dorénavant le plus heureux homme du monde.

Baron DE MARICOURT.


PETIT PÈNE(I)

(SOUVENIRS D'UN MIOCHE) (Suite)

X

PEURS ET CAUCHEMARS

J'avais acquis, dès mon plus bas âge et presque sans maître, un assez joli talent d'amateur dans l'art du dessin. Et, pas plus mal qu'un autre bambin, mieux même que beaucoup, affirmait l'aïeule, je savais tracer sur le papier des nuages évoquant assez bien, par leur rotondité, d'amples aérostats, ou des poissons mal définis, ou bien encore des bonshommes, reconnus tels grâce à une indication brève et précise que ma mère ajoutait complaisamment au bas de chaque image. Tel portrait de mon père, telle marine faite moitié de chic, moitié de mémoire, avaient rallié tous les suffrages de ceux qui, parmi nos amis d'alors, avaient quelque compétence en matière d'art enfantin. Si bien qu'à faire mon petit Raphaël, moi qui me lassais si vite de mes jeux, je trouvais des satisfactions très vives, et, par extraordinaire, assez durables.

Les cahiers se succédaient sans trêve, enrichis (i) Voir la Revue hebdomadaire, noméros 12, 14, 15, 16.


d'images où la nature morte alternait avec le portrait, la grande peinture historique avec le paysage. Et c'étaient des évocations de bocaux à cornichons ou de casseroles étincelantes, ou bien le portrait des membres de ma famille, ou le passage de la mer Rouge, ou telle vue d'un canal au temps de la pêche aux dorades. Tout cela peut-être un peu gauche, un peu barbare, mais de facture si sincère et si large

Or, certain après-midi de novembre, par un temps un peu morose, mais gentiment gris-perle, inspiré par un récit enflammé que m'avait fait ma mère de la bataille de Bouvines, féru d'admiration pour PhilippeAuguste j'entrepris d'esquisser en traits hardis et rapides un portrait du sympathique et vénéré monarque. Mon dessin avait déjà du caractère et de l'allure, dans un cadre vaguement anachronique où le drapeau de la République française fraternisait avec des bannières fleurdelisées, et où, entourées de lances, de piques, de fusils à baïonnettes et de canons, s'entassaient des piles de boulets déjà s'enlevait fièrement la prestance du héros, figuré par un carré aux deux angles duquel naissaient et se prolongeaient tout droit, sans articulation, des lignes représentant les bras et les jambes. Dans la dextre du guerrier s'érigeait un glaive énorme. Et- l'ensemble offrait un aspect noble, raide, candide, et l'on eût pu dire hiératique.

Restait à pourvoir de regard la tête casquée, sobrement indiquée par un rond surmonté d'un ovale. Et t délicatement, avec en même temps cette précision et cette assurance qui sont l'exclusif apanage des maitres de la ligne, des virtuoses-nés, plein d'admiration pour mon petit talent et de patriotique amour pour mon héros, du bout de mon crayon je mis au beau milieu de la face auguste un simple point. Et ce point était l'œil, œil unique, mais que je trouvais plein de feu. L'ex-


pression en était altière, voire un peu dure, ainsi qu'il convenait à l'œil d'un vainqueur.

L'œuvre était donc faite et, selon moi, bien faite. Et je m'en caressais complaisamment la vue, quand effrayant miracle! se mit à scintiller et à tournoyer la lumière terrible que mon crayon avait allumée au fond de la noble prunelle. Et soudain, le royal cyclope, de son oeil solitaire et central, chargé de mystère et de menace, insinua dans mon sang l'émoi des pires terreurs.

Si à ce douloureux moment je n'avais été soutenu par mon jeune amour-propre, disons plus simplement par ma vigoureuse petite vanité, je me fusse livré à de bruyants transports de désespoir et d'épouvante. Mais ne voulant pas laisser sombrer mon honneur dans ces conjonctures, si tragiques fussent-elles, je me gendarmai contre la panique. Fiévreusement, d'une main mal assurée, je ressaisis le dangereux crayon et, fou de rage et de peur, je tentai, nouvel Ulysse, d'aveugler le nouveau Polyphème.

Alors, le duel devint atroce entre l'artiste et l'oeuvre.

Le monstre Philippe-Auguste, à moins que ce ne fût Croquemitaine, ou bien le diable en personne leva le bras. Son glaive darda sur moi des éclairs, tandis qu'autour de l'oeil que j'essayais, mais en vain, de crever, ondulaient en crépitant d'horribles cernes, alternativement rouges ou verts.

C'en était trop. Ma frayeur fut plus forte. Et j'exhalai, malgré moi, une plainte brève, quelque chose comme un « oh! » de stupeur angoissée, dont j'entends encore le râle presque animal. Des bruits montant à cet instant de la cour empêchèrent qu'il ne parvînt aux oreilles de l'aïeule qui tricotait sur la terrasse. Vite, d'une main grelottante, je retournai la feuille. Et je fermai les yeux pour être bien assuré de ne plus


voir. Mais, malgré mes yeux clos, obstinément grimaçait dans ma pensée l'affreuse image, où se trémoussaient maintenant en cadence d'immenses oreilles pointues, un nez étrangement aquilin et un menton fourchu, tandis qu'entre d'énormes lèvres grinçaient et cliquetaient des dents de bête fauve.

Pour le coup, je dus abandonner la partie. Et, m'enfuyant à toutes jambes vers le petit salon où ma mère était en train d'écrire, sans vergogne je désertai le champ de bataille où m'avait vaincu le héros de Bouvines, le monarque très haut et très puissant, Philippe, deuxième du nom.

Et voilà comment il se fit que longtemps, au grand étonnement et scandale de mes proches, je manifestai à l'endroit de Philippe-Auguste d'étranges préventions que je n'eus garde de justifier, et dont je ne vins à bout moi-même qu'à l'âge très ultérieur où mes sentiments patriotiques prirent courageusement le dessus. Oncques plus ne dessinai êtres ayant âme ou regard.

Et pendant des années encore je ne pus sans frémir apercevoir sur le papier ou sur la toile tels visages chez lesquels je retrouvais quelque ressemblance avec mon Polyphème Philippe-Auguste de jadis. Il me fallut aussi bien du temps et je ne sais combien de combats intérieurs pour arriver à fixer, dans le ciel, sans un violent émoi, la face blême de la lune.v

Ah lalune!

Je la redoutais pour deux motifs d'abord, en souvenir de mon misérable duel avec Philippe II dont elle me rappelait la figure épouvantable; et puis parce que, certain jour, Marie, notre bonne, m'avait conté l'histoire d'un vieux bonhomme, proche parent du JuifErrant, que la divine Justice avait exilé au sein de l'astre blafard pour avoir maintes fois taillé et ramassé


du bois mort le dimanche, saint jour du repos. Et cette face, glabre et chauve, toute ronde et posée un peu de guingois dans le ciel, sournoisement goguenarde et joviale, attrista souvent les beaux soirs de printemps où ma mère, après m'avoir douillettement emmitouflé, me prenait avec elle sur le balcon de sa chambre, dans une partie de la maison exactement opposée à la cour, et donnant sur le quai, au bord du canal qui traversait le petit port de Cette, notre. résidence d'alors.

Dans l'eau du canal qui clapotait tout bas, ce triste visage se mouvait, se plissait, tremblotait, se déformait, grimaçait; semblait, en se balançant, s'abîmer là-bas, là-bas, tout au fond puis remontait à la surface, légère et preste comme une bulle; se multipliait, ou bien se cassait en deux, en trois, en dix débris où reparaissait, clignotant et mauvais, tantôt un oeil, tantôt l'autre. Et le pis était que, quelques efforts que je fisse pour me dérober et ne point voir, l'horrible tête me poursuivait toujours, comme naguère PhilippeAuguste, même si j'abaissais tout à fait ma paupière, et me narguait d'un sinistre clignement d'yeux ou d'un pâle sourire.

Et cette peur invincible, soigneusement j'évitais de la confesser, soupçonnant qu'on ne l'eût pas comprise et qu'on l'eût même trouvée sotte. J'étais donc seul contre mes frayeurs, sans autre défense que mon personnel petit bon sens et ma petite énergie intime. Astre des nuits, flambeau des méditations, comme il est dit lyriquement par le poète des Natchez, si mes yeux se sont souvent, depuis lors, délectés aux caresses de ta lumière de nacre, ces caresses, tu me les fis jadis et par avance payer bien cher.

Et les cloches

Autre terreur de mes nuits. Terreur et cauchemar; car c'était pendant mes rêves qu'elles venaient me


visiter cloches au vol fou, secouant au vent qui soufflait sur le canal enténébré leur lourde jupe de bronze; cloches obstinées qui, très après les Angelus de la vêprée, venaient troubler du moins ainsi les entendais-je pendant mes sommeils mes rêves enfantins; cloches méchantes et hostiles; non point captives dans les tours et dans les clochers et lançant de loin leur appel, mais émigrées des flèches aiguës ou des dômes tout ronds, essorées ainsi que des oiseaux de nuit des faîtes d'églises, passant l'eau, sans le secours des ponts, très haut dans les airs, se dandinant, brinquebalant, sautillant sur le bout de leur battant, pour venir voleter enfin au-dessus de ma tête, tout près du bénitier, en clamant à voix éperdue leur plus bruyante chanson

Ding! dong! ding! dong!

Mes oreilles en sifflaient. Les rideaux de mon lit se gonflaient comme sous un souffle de tempête. Dingl dong! ding! dong!

L'ange du bénitier, comme ivre de musique, étendait ses ailes et entonnait je ne sais quel terrible hosannah.

Ding! dong! ding! dong'

Et le piano du salon, placé de l'autre côté du mur, juste au niveau de ma couchette, se prenait à lancer tout seul des fusées d'arpèges, des trilles diaboliques, tandis qu'à grand fracas se soulevait en cadence le couvercle de la caisse

Ding t dong! ding! dong!

Poum 1 poum 1 poum I poum

Les murs craquaient, les vitres bourdonnaient comme en écho à des tambours tout proches. Et le tintamarre durait ainsi jusqu'au moment où,


vainqueur des lunes et des cloches, le cher et clair soleil, de sa lumière d'argent qui filtrait entre les rideaux mal rejoints de la fenêtre, venait harceler les ombres dont le triste et bruyant troupeau se débandait.

A ce moment, ou un peu plus tard, si l'on était à la belle saison, doucement, si doucement chantonnait près de moi une voix presque argentine qui mettait aussitôt en fuite le dernier bourdon attardé

Bonjours, petit Pène!

Quel mystère que certains bandeaux noirs, certains yeux familiers et des mains qùi se tendent, mettent en une seconde, après les pires rêves, tant d'allégresse et de paix en un cœur de marmot

Il n'y avait également que ce « bonjour, petit Pène » pour dissiper d'autres cauchemars non moins pénibles, ceux par exemple provoqués par un masque de Beethoven, de plâtre tout blanc, aux yeux sans prunelles, et qui reproduisait de façon remarquable les méplats, les plis et les moindres détails du génial visage. Ce masque était fixé par un clou dans le mur au-dessus du secrétaire de mon père.

Son aspect était austère et rude, presque méchant. Aussi, de bonne heure ma petite âme en avait-elle été troublée.

J'étais pourtant parvenu tant bien que mal à force de me gourmander, à force de me faire honte à moi-même, à dompter, du moins à l'état de veille, l'intense peur qu'il m'avait d'abord inspirée. Mais c'était pendant mes sommeils qu'il prenait sa revanche et exerçait son infernale malice. Alors, sans que se plissât le front, sans qu'il se déplaçât ou se détournât vers la droite ou vers la gauche, sans que le reste de la face parût vivre, s'entr'ouvrait la bouche de plâtre. Et la voix qui s'exhalait de cette bouche et articulait les mots inintelligibles d'une langue inconnue était si


impérieuse et si rude que j'eusse voulu mourir pour ne plus l'entendre.

Oh! cette voix de fantôme, au timbre lugubrement rauque Dès qu'elle frappait mes oreilles, je m'abîmais contre le sol, et, sur un ton très aigu, pour la couvrir, pour étouffer le bruit des syllabes impitoyablement martelées dont elle semblait me provoquer ou me maudire, je demandais grâce, j'implorais à tout hasard le pardon de je ne sais quelle grosse faute par moi peut être commise, contre les miens ou contre Dieu, et que le masque avait sans doute mission de me faire expier. Mais quelle n'était pas ma détresse quand parfois, me relevant dans un effort de vaillance désespérée, pour braver la malfaisante effigie, je la voyais lentement se laisser couler en dessous du clou, le long du mur, puis remonter et se raccrocher spontanément en me poursuivant toujours du moins ainsi me semblait-il de ses sinistres yeux d'aveugle. Puis, tout ce visage blanc soudain se convulsait, les paupières battaient, un rictus d'effrayante ironie faisait grimacer les fortes lèvres et le large nez. Enfin, brusquement, le masque, en un instant nimbé de fusées et d'éclairs silencieux, se mettait à tournoyer autour de son clou, très vite, très vite, jusqu'au moment où, se détachant du mur, il venait à mes pieds se briser en mille éclats, avec un bruit de cymbales entre-choquées. Voilà comment, poursuivi par d'effroyables visions nocturnes, j'endurai longtemps cet humiliant et désolant supplice de la peur si difficile à vaincre à cet âge où ne se distinguent pas toujours très bien l'un de l'autre le rêve et la réalité.

Les enfants sont des poètes. Ils voient une âme en tout: dans les pendules qui sonnent, dans les meubles qui craquent, dans les girouettes qui grincent, dans le vent qui chante en mineur au trou des serrures et aux fentes des portes. Ils sont débordés par le mystère. Du


mystère naissent pour eux les plus douces joies et les illusions les plus exquises; mais aussi trop souvent, hélas les plus folles épouvantes.

Cependant, peu à peu, d'abord avec un faible succès; puis, à mesure que s'écoulaient les mois, de plus en plus victorieusement, je me rebellais contre mes terreurs ridicules. Elles eurent bientôt un peu moins de prise sur mon imagination et sur ma sensibilité. Je commençais à les discuter, et je tentais quelquefois, sans grande conviction encore, de les mépriser ou d'en rire. Bientôt, sentant que chaque jour je m'aguerrissais davantage, ou que du moins mes affolements s'atténuaient, je pris de mon courage une idée assez haute et même, par certains rares jours d'héroïsme, je provoquais gaillardement les occasions de me démontrer à moi-même que, malgré quelques transes encore invaincues, je n'étais plus tout à fait le môme timide et poltron de naguère.

J'en arrivais donc à me prendre témérairement au sérieux, quand ma toute récente bravoure fut soumise à une dure épreuve.

Nos parents, qui n'avaient point deviné mes luttes intimes, et qui se préoccupaient singulièrement, en revanche, de la poltronnerie franchement avouée de Ninette (Ninette, en effet, ne posait jamais pour personne, ni pour les étrangers, ni pour les siens, ni pour elle-même), désireux de stimuler son amour-propre par une sérieuse leçon, nous imposèrent, certain soir, à tous les trois, à Ninette, à Jean et à moi, une petite promenade solitaire en pleine obscurité. Il s'agissait d'atteindre à pas lents, l'un après l'autre, et sans lampe, l'extrémité du couloir qui reliait le salon, où nous étions réunis, à la terrasse et cela faisait bien trente pas; arrivé au bout du couloir, de frapper à la porte vitrée qui le fermait, pour bien montrer qu'on n'avait point triché avec l'itinéraire prescrit; enfin de


revenir, toujours à la même allure, vers le but, qui était la jupe maternelle.

Le sort désigna Ninette pour le premier départ. Ninette ne bougea mie.

On insista.

Alors elle déclara avec un cynisme touchant, sans l'ombre de vergogne, qu'elle ne tenait pas à passer pour courageuse, alors qu'elle était très notoirement poltronne; ajoutant que l'épreuve était pour elle superflue, et qu'elle renonçait à l'entreprise, ne voulant pas, disait-elle, se séparer du genou de son « petit père », qu'elle tenait dévotement entre ses bras serrés. « Petit père » fut d'abord touché, et cajola, caressa, dorlota doucement Ninette, qui était d'ailleurs un peu sa préférée. Ninette prit tout cela argent comptant, mais ne fit pas davantage mine de s'exécuter. Alors notre père se mit à la sévèrement chapitrer. Puis, sa colère s'exaltant, l'éloigna de lui avec un geste indigné, en l'appelant Marthe, de son vrai prénom, et non plus Ninette, du petit nom d'affection consacré chez nous. Ninette alla se tapir, en pleurant, dans un coin du salon, désolée du chagrin qu'elle avait fait à « petit père », mais décidée quand même à endurer patiemment toutes les sévérités, tous les anathèmes, plutôt que d'affronter le danger d'être dévorée dans l'ombre par quelque bête mauvaise.

Vint le tour de Jean. ·

Pauvre Jean Lui aussi eût bien voulu éviter la rude corvée. Mais la conduite de Ninette l'avait un peu scandalisé. Le ton sur lequel avait parlé notre père l'avait ému. On n'eut donc pas besoin de le catéchiser. Sa détermination était prise. Il partit donc, très rouge, très raide, et franchit la porte du salon. Nous entendions son pas quelque peu irrégulier. Ran plari plan C'était sur la vitre de la terrasse l'appel convenu. Mais presque aussitôt, du couloir


nous arriva un cri terrible, en même temps que le rythme d'un galop boiteux, rapide, heurtant des chaises et des portes. Et, avant qu'on pût venir à son aide, Jean, tout pâle, arrivait en bombe auprès de nous.

On n'eut garde de prendre au sérieux sa soudaine frayeur. On affecta même d'en rire très fort, si fort du reste que je finis par ne plus prendre la mienne qui commençait à s'amplifier, autant au sérieux. Et je partis, sur un geste de mon père; lentement, à pas comptés, pour donner le change à la galerie, au fond pas fier du tout de mon personnage. Vite troublé par le noir et le vide, je m'écartai du droit chemin et vins me»cogner des pieds contre la plinthe qui courait au pied du mur. Dans une toux formidable je contentai l'effroyable envie que j'avais de hurler, comme avait fait Jean. Et j'eusse peut-être bientôt piteusement battu en retraite, si du salon une voie musicale n'était venue, au moment même où s'accentuait ma détresse, redresser mon pauvre courage qui fléchissait

C'est bien, petit Pène, tu es un brave

Alors, comme électrisé par de belliqueuses trompettes, je sentis en moi revivre l'âme des conquérants disparus. La pensée que j'allais être, si je voulais, le héros de cette soirée familiale celui à propos de qui, jusqu'au coucher, au coin du feu, on répéterait les mots vaillance, énergie, bravoure, fit s'envoler mes dernières craintes. A peine accélérai-je un peu fiévreusement le pas, après ma tambourinée sur la vitre. Je me remis encore assez rondement; et, radieux, je revins sans émoi à la bonne et rassurante clarté qui répandait dans le salon tant de paix et tant de gaieté. Ma mère, nouvelle Cornélie, m'accuellit comme un Gracque.

Mon père me dit simplement


Petit, je suis content de toi.

L'aïeule se moucha très fort à trois reprises, tamponna ses yeux et m'appela « sa caille ».

La nuit qui suivit cet exploit, je taillai en pièces une armée allemande, fis sauter tout une flotte anglaise et démantelai plusieurs forteresses.

Dieu merci, je ne mourrai point sans avoir reçu le baiser de la Gloire

XI i

C'EST LA GUIGNE!

Le 15 août 1874 fut une fière journée.

A cette date, venait au monde le quatrième enfant de chez nous.

Il fut, dès sa naissance, gratifié du nom de Paul. C'était, du moins, aux premières heures de la vie, une petite « masse informe et sans beauté » très ridée et toute noire, d'autant plus noire que le berceau était tout blanc et blancs mêmement le petit bonnet et le maillot. Cela miaulait drôlement comme un gros matou en maraude sur un toit, par une nuit de mars. Et cependant c'était gentil, encore que fort laid en somme, une très mignonne petite horreur.

Ce jour-là, force amis défilèrent chez nous, pour apporter leurs congratulations et leur sympathie. Un d'entre eux me dit

Hé bien, Pène, tu es content ?

Très content, répondis-je.

Tu l'as vu, ton petit frère ?

Pardi

– Comment le trouves-tu?

Très beau.

Il est sage ? 7

Très sage.


Tout de suite. Il ne m'a encore rien dit; mais je vois très bien qu'il me comprend.

Ben, voilà! C'est bien ennuyeux. Petit Paul arrive. Tout le monde est content. Crac! Maman se met au lit. Vous croyez pas que c'est la guigne? La guigne noire.

Il ne crie pas?

Jamais.

̃ – II te reconnaît?

Mâtin! quel enfant

Comme vous n'en avez jamais vu.

Et ta maman, comment va-t-elle ?

Comment, noire ?

Adieu Pêne

(A suivre.)

JOSÉ VINCENT.


LA PETITE GARNISON (I) ROMAN DE MŒURS MILITAIRES ALLEMANDES

Les petits livres ont parfois de bruyantes destinées. L'on en connaît de célèbres qui comptent à peine cent feuillets et qui menèrent, en leur temps, plus de tapage dans le monde que le carré profond des pacifiques et graves in-folio, à côté desquels ils reposent aujourd'hui dans les bibliothèques publiques. Tant il est vrai que l'âme des livres, avec son incalculable énergie créatrice ou destructrice, son mystérieux coefficient d'expansion et de conquête n'entre pas plus que l'âme des hommes en balance avec la lourdeur de la matière qui l'emprisonne.

L'historien, disséquant ces minces plaquettes pour y noter la trace des frémissements de la vie, ne tarde pas à découvrir le secret qui rend raison du scandale qu'elles provoquèrent. Une odeur de poudre se dégage de ces libelles et pamphlets, longs tout au plus comme une proposition hérétique ou une formule meurtrière. Ils firent jadis explosion contre les puissants du jour ou contre les vieilles institutions établies, les blessèrent et les démantelèrent; et ainsi va le monde, que par la blessure entra généralement un renouveau de santé, par la brèche les réformes chroniquement nécessaires. (i) Bilsb, Aus einer Kleinen Garnison, i vol., Leipzig;, 1903, et Vienne, 1904; Paris, trad. franc., 1904.


N'écrit pas qui veut un « livre à scandale », étant donné que, pour y jéussir, le talent n'est nullement indispensable. Ce qui importe, c'est le choix du sujet et les sujets sont plus rares qu'on ne le veut bien croire.

̃ Ainsi, les incursions agressives et violentes dans l'antique champ de la morale commune ne sont plus un infaillible moyen d'étonner l'opinion publique. Un volume de n'importe quel format, inopportunément jeté dans la mare aux préjugés ne fait pas, d'ordinaire, assez crier les hôtes de ce lieu pour capter la frivole attention du lecteur qui n'est friand que des étranges nouveautés. Mais trouver au cours d'une flânerie, un soir qu'on est en veine d'observation, le grain de vérité que redoute la moitié des contemporains et dont a faim et soif, inconsciemment, l'autre moitié; le délayer rapidement dans un peu de malice et le grossir avec bon nombre de lieux communs pour le rendre accessible à la multitude, voilà, apparemment, une chance plus sérieuse de succès.

Le lieutenant Bilse eut cette bonne fortune. L'armée allemande, sanglée dans son impeccable uniforme, roide, digne, se montrait inlassablement au « port d'arme » à l'Europe attentive, et dédaigneuse se figeait au « garde à vous » face à l'armée française jalouse de tant de prestige.

A l'Allemagne civile, son héroïsme honoraire inspirait un respect mêlé de crainte. Quand un guerrier, emmanché d'un haut faux-col, entrait, d'un pas automatique, dans la brasserie où le bon bourgeois, attablé devant un demi-muid de bière, fume lentement et traditionnellement sa pipe, les buveurs, instinctivement, « rectifiaient leur position » et souvent saluaient sans connaître. Et, par-dessus leurs lunettes d'or, le Refe


rendor et le Herr Professor regardaient d'un oeil d'envie ce membre prétentieux du corps le plus considéré de l'Empire, buveur de champagne et coureur de dot, rival toujours heureux auprès des bourgeoises cossues.

D'humeur critique et sarcastique le lieutenant Bilse souleva, un jour, avec la pointe de son sabre qu'il était las de traîner et qu'il allait remettre au clou, un pan de la tente derrière laquelle on sentait bien qu'il se passait quelque chose. Le spectacle caricatural d'une petite garnison au repos provoqua un formidable éclat de rire national dont les ondes sonores se répercutèrent bientôt par delà les frontières.

Le livre de Bilse a eu un succès immense, dû beaucoup moins au talent de l'auteur qu'à l'intervention des « pouvoirs responsables ». Si les « interventionnistes » savaient quels merveilleux agents de publicité ils sont, ils se mêleraient peut-être moins même de ce qui les regarde, encore que le plaisir d'aller crier sur la place publique qu'il pleut sur le temple procède d'une incorrigible manie. Donc, l'autorité militaire intervint malencontreusement, d'où scandale et procès. L'ouvrage ayant été interdit et saisi, il s'en est, en conséquence, vendu plusieurs milliers d'exemplaires de plus, autant en Allemagne qu'à l'étranger.

Petite Garnison n'est pas un roman. Il n'y a là ni intrigue ni thèse. C'est un document, une collection de scènes vues et vécues, photographiées par un apprenti et disposées sans art dans un petit album. Pour essayer de tourner la loi, l'auteur s'est imaginé qu'il suffisait d'écrire sur le dos de chaque personnage un faux nom. Mais au conseil de guerre de Metz les victimes croquées et, pour comble d'infortune, citées pour venir témoigner de l'exactitude de leur accoutrement moral, se sont parfaitement reconnues.

Voici l'exposé sommaire des faits dénoncés et à peine


déformés par le lieutenant Bilse qui a déclaré, dans son interrogatoire, n'avoir pas voulu se venger de telle ou telle personnalité, ni faire un roman à clef, mais représenter simplement le milieu dans lequel sont appelés à vivre les officiers dans les petites garnisons frontières.

Nous sommes à Forbach, petite ville lorraine de 7,000 habitants, bardée de fer et bourrée de soldats pour les besoins de la défense. « On vit là les uns sur les autres comme dans un pigeonnier. Chacun n'a naturellement rien de mieux à faire que de chercher le point faible de son voisin et de se mêler de ses affaires. C'est de là que viennent toutes ces vilenies que l'on commet entre camarades. Ajoutez que l'on envoie souvent dans ces petits trous perdus loin du monde des éléments douteux que l'on n'ose employer dans une garnison convenable, et qu'on ne veut cependant pas exclure complètement. Ne lit-on pas tous les jours « Envoyé par mesure de punition à Morhange, à « Lyck », ou dans d'abominables trous de ce genre?. C'est une manière d'exil. Si encore les officiers avaient au moins le droit de suivre leur chemin, chacun à leur guise Mais non ils sont obligés de ne fréquenter pour ainsi dire qu'au Casino. Il n'existe aucune autre distraction, comme on en rencontre à chaque pas dans les grandes villes. Qui donc peut avoir envie d'aller tous les soirs au même endroit, boire la même bière, et par-dessus le marchéentendre perpétuellement le bavardage des mêmes personnages, bavardage qui s'écarte rarement des fastidieux potins de la ville? Nul moyen d'y échapper cependant. Les autres cercles de la ville sont interdits sous prétexte qu'on serait exposé à y rencontrer tel ou tel. On va donc au Casino, on y boit à satiété le pur ennui, et c'est alors que la fameuse chronique scandaleuse fait son entrée. Et s'il en est un parmi tous ces officiers qui aime le jupon, oh alors!


c'est le diable et son train Vous avez eu ici des exemples réussis. Dans une grande ville, assez d'autres occasions s'offrent pour ce genre de sport. Rien de tel dans un trou. Or, que fait-on? On s'attaque aux femmes des camarades. »

Voyons les personnages qui vivent, s'agitent, s'ennuient, font des sottises dans ce « trou ». Bilse les a réunis à dîner chez le capitaine Koenig, le jour de la soirée musicale hebdomadaire. Mme Clara Kœnig, la maîtresse de maison, taille moyenne, grands yeux bleus, cheveux blonds, aime les fleurs; on suppose qu'elle a trente ans et on est à peu près sûr qu'elle est honnête. Le capitaine Kœnig, silhouette d'officier de cavalerie, lit la Deutsche Zeitung, étudie le cours de la Bourse, bêche le jardin à ses heures de loisir et veille sur le poulailler. « Les œufs étaient sa propriété; il les vendait à prix d'or à sa femme. Les soirs de réception, il est préposé à l'éclairage qu'il calcule mathématiquement à raison d'un bec par invité. »

Arrivée du premier invité, M. le conseiller von Conradi. Homme de belle prestance, nez aristocratique, cheveux teints; amateur du sexe faible, des bons dîners et des bons vins; vieux garçon. Mme la capitaine Kahle. Petite femme élégante, mignonne, museau de gamin mal élevé, voix rauque; trompe son mari.

Mme Leimann. Femme de lieutenant, fraîche comme une rose, migraines fréquentes, vingt-cinqans; trompe son mari.

Mme la capitaine Stark. Dame de forte corpulence, outrageusement poudrée, la dernière mariée du régiment cinquante ans passés cf. C. R. des débats devant le conseil de guerre de Metz déposition du capitaine Ey (Stark), son époux-monte les chevaux du bataillon, très ambitieuse, accusée d'avoir de l'influence sur le colonel.


Capitaine Stark. Homme replet qui se dandine en suivant sa femme; barbiche noire taillée en pointe; cultive et regarde pousser l'ongle de l'index. Bon buveur, au demeurant.

Suit une escouade de lieutenants Pommer, bon garçon, un peu lourdaud, mais très aimable pour Mme Kahle; Muller, l'air satisfait, gros mangeur; Kolberg, au teint particulièrement blafard, moustaches cirées, se vante d'un passé agité; Borgert, qui ne regarde jamais son interlocuteur en parlant, criblé de dettes; Leimann, fluet, courbé, avec un soupçon de bosse dans le dos, tête en forme de poire, oeil égaré, effaré; Bleibtreu (Bilse lui-même), assis à l'écart, dans un coin.

Le colonel von Kronau arrive enfin avec Mme la colonelle qui a l'air d'une gouvernante anglaise et croit fermement que pour réussir les petits pois en conserve, il faut les cueillir au clair de lune et dans le plus grand silence. Lui, affligé d'une infirmité ridicule il a un oeil qui pleure sans tarir. « Je sais bien, avoue le pauvre homme au conseil de guerre, que lorsqu'il y a du vent, ou que je suis dans ma chambre, j'ai toujours une larme à l'œil. »

La table est bien servie, bien arrosée de vins de la Moselle et du Rhin, et l'on y tient des propos de cantine. On fume, la musique commence, des flirts s'ébauchent et à mesure que la soirée s'avance, les invités se retirent. Ceux qui restent déchirent ceux qui s'en vont. Borgert raconte sur Mme la capitaine Stark des histoires qu'il tient de son brosseur il est du même pays qu'elle. Ces messieurs, galants hommes, parlent de se cotiser pour acheter une robe neuve à Mme la capitaine Kahle. La digestion s'achevait doucement chacun bâillait et l'on se sépara. a Délicieuse réunion, dit le capitaine Kœnig à sa femme en éteignant les becs de gaz. Nous avons eu là de


bonnes langues dont il sera prudent de se méfier. » La scène change. Nous sommes à l'écurie, avec Mme la capitaine Stark, qui s'y rend dès l'aube faire du zèle pour son mari, suivie de deux grands chiens tout hérissés. D'un oeil furieux elle inspecte tout, crie, peste, caresse les bêtes, injurie et bouscule les soldats, étudie avec attention la note de service, fait appeler le maréchal des logis chef. 11 arrive en grommelant « Qu'est-ce qui lui prend, à cette cuisinière? On croirait, à la voir se trémousser, qu'elle a le droit de commander ici! C'est un scandale de tolérer cela! Mais il faut s'y plier; sinon, gare le colonel! C'est dégoûtant, il en passe par où elle veut. » « Est-il vrai, demande le président du conseil de guerre au capitaine Ey, mari de Mme Ey (Stark), que votre femme exerçait une influence sur le colonel? Pour d'autres raisons, c'était absolument impossible. »

Autre aspect de la vie militaire dans la petite garnison. Le maréchal de logis Roth, à l'occasion de son jour de naissance, invite son ami et subordonné Schmitz, simple maréchal des logis. Mme Roth verse à boire du vin de la Moselle dans de grands verres. Ce ménage de sous-officier est installé avec quelque recherche, dans des meubles en « toc ». Un portrait de Bismarck est accroché au mur, au-dessus du divan. Dans un coin, un piano. Cette « boîte à musique n a une histoire. Mme Roth, ancienne demoiselle de magasin, voulait avoir « son piano », encore que sa main fût notoirement incapable de promener sur l'ivoire le moindre petit air. Mais « sa collègue du second escadron en avait un ». Pour acheter la bienveillance du maréchal des logis, quatre volontaires se cotisèrent afin de satisfaire l'envie de sa femme qui semblait très heureuse quand un jour une voiture de déménagement se présenta pour reprendre le piano. Les dispensés l'avaient loué pour six mois seulement jusqu'à « la


classe ». Cédant à la peur du ridicule, le chef, penaud, paya le meuble par acomptes mensuels de dix marks. Tout en buvant, le sous-officier Roth conte à son subordonné Schmitz que s'il a été berné une fois, il connaît cependant à merveille l'art de pressurer les réservistes et les volontaires riches.

Quand les deux amis sont ivres, ils descendent à l'écurie. Tandis que Schmitz donne du sucre aux chevaux, Roth brutalise à coups de pied les soldats de garde.

Tout à coup, à propos d'avoine, les deux gradés se prennent de querelle. « Écumant de rage, Roth hurla « Maréchal des logis Schmitz, vous refusez d'obéir à « l'ordre que je vous donne. Je vais vous porter le « motif. » (Refus d'obéissance devant la troupe, état d'ivresse, manifeste.) Prison préventive, conseil de guerre, carrière brisée. « Voilà qui est bien, Roth, déclare le colonel à l'issue des débats. Intraitable sur le service c'est comme cela que je voudrais voir tous mes sous-officiers. » Réduit à recommencer sa vie après sept ans de service, Schmitz entre dans une usine et devient un membre influent du socialisme révolutionnaire.

Devant le conseil de guerre de Metz, cette pénible histoire fut vérifiée exacte par le témoin Leimann (Roth) et le témoin Apel (Schmitz).

Au Casino, un soir de bal costumé, la vie militaire est moins dramatique en apparence. MM. les officiers et leurs dames arrivent sous des déguisements bizarres. La fête commence par de petites chansons, se continue par une grande beuverie et se termine par plusieurs infortunes conjugales. Rien de bien nouveau dans ce croquis et fastidieuses même sont les dix pages tout le long desquelles le lieutenant Borgert et Mme Leimann font, sur un canapé, la critique du mariage et l'apologie de l'amour libre. Sur ce cha-


pitre, l'on a tout dit depuis qu'il y a des hommes et des femmes, et qui se marient.

L'ivrognerie n'est pas la seule lèpre qui ronge la petite garnison. Que de misères sous l'uniforme doré! Plusieurs officiers sont criblés de dettes. Ils adressent à leurs familles des appels en style héroï-comique tel, dans Kortum, l'ineffable Hieronimus Jobs, étudiant en théologie et veilleur de nuit à Schildbourg en Souabe. 11 manquait au lieutenant Borgert vingt mille marks pour joindre les deux bouts, bien que son père lui envoyât deux cents marks de supplément par mois. A une lettre désespérée de son bandit de fils, le pauvre vieux répond Si soixante-quinze marks peuvent t'être de quelque secours, je tiens cette somme à ta disposition, quoique je l'aie promise ta mère pour lui permettre de s'acheter un vêtement dont elle a depuis longtemps besoin. » Comme il a épuisé aussi tout crédit auprès de ses camarades, il a recours à l'usurier. Mais la vie d'expédients n'est pas une toile sans fin. Un jour vient où il faut payer, faute d'argent, avec son honneur. 11 en est qui préfèrent donner leur cervelle en acompte.

Bilse a raconté l'histoire de deux ou trois débâcles. Si l'on ajoute quelques brutalités des officiers ivres à l'égard de leurs ordonnances qui reçoivent les coups au « garde à vous » plusieurs désertions, adultères et divorces; un duel obligatoire du capitaine Kahle avec Kolberg « pour venger l'honneur de sa femme qui l'avait trompé », on aura une idée complète et suggestive de la petite garnison.

Au mois de novembre 1903, l'auteur fut traduit devant le conseil de guerre de Metz, pour désobéissance à un ordre de l'empereur interdisant aux ofli-


ciers de rien publier sans l'autorisation de leurs chefs, et pour diffamation envers des supérieurs et des camarades condamné à six mois de prison et rayé des cadres de l'armée.

Ce roman qui a suscité en Allemagne une multitude de publications satiriques et apologétiques toute une « littérature » (i) sur l'état moral de l'armée, n'eût eu probablement qu'un demi-succès si les débats judiciaires auxquels il donna lieu ne fussent venus le signaler au grand public, non pas comme une œuvre de fantaisie, mais comme un document révélateur. Tous les héros de la Petite Garnison furent conviés à venir dire, sous la foi du serment, si leur portrait était bien exact. Leurs réponses furent identiques (2): « D'une manière générale tout cela est vrai. » Le directeur des débats lit de temps en temps un passage du livre « C'est tout à fait ça! » s'écrie le témoin. (Grande hilarité). « Est-il vrai que vous ayez une morale facile? – Sur ce point je ne saurais me prononcer aussi nettement, mais tous mes camarades. » Voici quelques exemples des dépositions des témoins

Le directeur des débats au major Fuchs (colonel von Kronau). Dans un bal costumé donné par le régiment, le champagne aurait coulé à flots, et vous-même vous n'auriez pas tardé à « être violet ». (Rires.) Major Fuchs. Naturellement on a pas mal bu, mais on sait tout de même se tenir. Une idylle, et voilà tout. D. 11 paraît aussi que Mme Ey (Stark) a été plusieurs fois chercher son mari au cabaret et à la grande joie du public ?

(i) Aus einer gants Kleimn Garnison, Dresde, 1904. General X. Aus einer Grossen Garnison! Zurich, 1904. Capit. VON BORGENEGG, Grande Garnison, Paris, libr. Ch. Eitel. Capit. VON BARR, Was lehri der « Fait Bilse n. Etc., etc.

(2) Voir Jean FLEURY, le Procès mise, Paris, Eitel.


R. Le capitaine a l'habitude de s'offrir la chope du soir et il en revient quelquefois un peu excité. D. Cette excitation ne se renouvelle-t-elle pas très souvent ?

R. Non. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il est « gai » comme tous ceux qui reviennent de la chope du soir.

D. Qu'y a-t-il de vrai dans l'allégation que Mme Ey aurait eu, avant son mariage, des relations intimes avec un monsieur appartenant à la noblesse ? R. Je n'ai, à ce sujet; rien entendu dire de précis.

D. Que savez-vous de l'adultère imputé à Mme Koch (Leimann), de complicité avec le lieutenant Witte? 7

R. Officiellement, je n'ai rien su.

Le directeurdes débats au capitaine Ey (Stark).On dit que vous maltraitez votre femme, que vous êtes incapable de faire votre service, et que vous êtes adonné à la boisson. Y a-t-il quelque chose qui puisse servir de base à ces allégations?

R. Non, pas à ma connaissance.

D. II vous est difficile de juger vous-même votre attitude vis-à-vis de votre femme. Est-il vrai que vous lui ayez lancé des pantoufles à la tête et que vous lui ayez crié une fois Halt's maul (ferme ta g.) ? R. Je ne sais rien de tout cela.

D. Votre femme vous a-t-elle traité de « noceur » ? R. Si elle l'a fait, c'est en plaisantant.

Le directeur des débats au capitaine Baudel (Kœnig). Étiez-vous le seul qui fût soumis à une enquête du tribunal d'honneur ?

R. – Non, il y avait chaque semaine un nouveau scandale. Et les motifs ne manquaient jamais. D. au lieutenant Schmidt. A quel signe caractéristique vous êtes-vous reconnu ?


R. Au grand appétit. (Rires.)

D. Reconnaissez-vous que vous avez un très fort appétit?

R. – Parfaitement. (Nouveaux rires.)

D. On dit que vous avez l'ivresse mauvaise et que vous cherchez querelle à tout le monde quand vous avez bu?

R. Je reconnais que je suis facilement irritable quand j'ai bu.

D. au lieutenant Habenicht (Specht). Vous fréquentiez les filles d'une façon très assidue?

R. II est bien clair que j'ai fréquenté des filles. Tous les lieutenants en font autant. (Rires.) Rectzfication du lieutenant-colonel von der Leyen (Londrat von Conradi). Tout est vrai. Ah! non, il y a une chose que je veux rectifier. On dit dans le livre que je me teins les cheveux. Eh bien, ça n'est pas vrai! (Bruyante hilarité.) C'est-à-dire que je me les suis bien teints une fois tout de même, mais c'était pour un bal costumé! (Nouvelle hilarité.)

Nous omettons, de propos délibéré, les dépositions relatives aux différentes « infortunes conjugales ». « Je n'en parlerai pas parce qu'ils sont morts, » dit le bon Joinville en parlant de chevaliers qui avaient failli à l'honneur. Au conseil de guerre de Metz, on troubla sans honte ni pitié le silence de la tombe où dormait la femme adultère (i); on la convoqua devant le tribunal afin que chacun pût lui jeter des pierres. Ces courts extraits suffisent à montrer combien le livre de Bilse laisse loin derrière lui, comme intérêt, la comédie où Kotzebue a mis en scène les ridicules de la Petite Vie allemande.

(i) La malheureuse jeune femme qui a servi de type à Mme Leimann, est morte depuis l'apparition du livre.


s.

Un des considérants du jugement de Metz assure que le roman n'est pas un simple pamphlet et contient sur la vie des garnisons frontières des remarques qui méritent de fixer l'attention. Il faut en souligner quelques-unes qui sont comme les données du problème de « l'éducation morale dans l'armée » posé aujourd'hui en Allemagne. Chez nous, cette question a été soulevée il y a déjà quelques années. Les romanciers et les pamphlétaires l'ont agitée, parfois avec talent, et parmi les principaux intéressés les officiers, une pléiade distinguée s'est rencontrée pour proposer des méthodes diverses d'éducation morale. Depuis l'article anonyme (t) et fameux paru dans la Revue des Deux Mondes du 15 mars 1891 Du Rôle social de l'Officier, jusqu'à l'étude très approfondie, résultat suggestif de multiples observations et expériences personnelles qu'un capitaine du 122' d'infanterie, M. Perrier, a publiée dans le Spectateur militaire du 1" et du 15 juillet 1903, nombreux sont les essais de valeur diverse qui attestent un généreux effort pour placer la question sous son vrai jour. M. le capitaine Perrier la pose excellemment en ces termes « La stricte préparation à la guerre ne peut plus être aujourd'hui l'unique et exclusive préoccupation des officiers. Nous ne sommes plus au temps où l'armée, composée exclusivement ou à peu près d'éléments mercenaires, de professionnels, vivait en dehors de la nation et formait un corps à part, ayant son esprit, ses traditions propres, indifférente aux questions qui préoccupent la conscience publique, étrangère à son idéal. n En Allemagne, l'armée était, jusqu'à ces derniers (t) L'auteur était le commandant Lyautey, aujourd'hui général.


temps, restée à l'abri de la critique sérieuse. Trente ans durant, la nation l'avait considérée comme le facteur glorieux de son unité; mais le jour est venu où de libres esprits se départant de l'admiration officielle ont, comme Bayerlein, par exemple, posé devant le pays un point audacieux d'interrogation Iêna ou Sedan? Ce livre d'inspiration puissante soumet à l'analyse l'organisme sur lequel repose la confiance d'un peuple. Avec moins d'art mais avec netteté, Bilse est un écho, encore que suspect de mauvaise humeur, des raisons de craindre et d'aviser. Il démontre en premier lieu que « l'éducation morale n du corps des officiers est d'abord à faire, et dénonce, comme un mot vide de sens, la camaraderie. « La fameuse camaraderie, si fort vantée dans l'armée allemande », ne repose que sur des relations formalistes et se borne à « des formules d'amabilité réciproque ». « On se serre la main, on plaisante, on boit, on s'amuse ensemble. Combien plus heureux est un civil! S'il ne rencontre pas un ami véritable, il vit seul, de son côté. Rien ne le force à se rencontrer à tous les repas et à tous les moments de la journée avec des hommes qui lui sont profondément étrangers. »

Autre grief l'amour du luxe envahit et désagrège l'armée allemande. « II en est plus d'un qui serait bien meilleur officier s'il lui était permis de vivre d'une façon plus économique. Au Casino, le capitaliste coudoie le pauvre diable. L'officier pauvre finit par trouver dure la modestie de sa condition, lorsqu'il voit ses camarades se goberger au milieu du luxe. et il fait comme eux. On lui fait crédit sur la foi de son bel uniforme, et tant qu'il veut. C'est quand il s'agit de payer que la misère se fait sentir. Et dans leur effort pour se procurer de l'argent, combien en arrivent à des compromissions malpropres » o

Bien avant les boniments du lieutenant Bilse, des


hommes dignes de toute confiance avaient essayé de remédier à la gravité d'une situation insoupçonnée du grand public.

Les articles du capitaine en retraite Clausen, du colonel Gaedke et du capitaine qui signe des initiales C. S. sont déjà anciens et n'ont pas échappé au lecteur intéressé. Un rescrit impérial du 29 mars i8go, définissant les obligations morales et matérielles imposées au corps d'officiers, prouve aussi que Guillaume II luimême était parfaitement renseigné sur les abus en cause. a J'éprouve une estime toute spéciale pour les régiments dont les officiers savent organiser leur existence avec de faibles moyens. Aujourd'hui, plus que jamais, il importe de développer le caractère des officiers et d'entretenir chez eux l'esprit d'abnégation. Pour atteindre ce but, il faut prêcher d'exemple, s'opposer aux habitudes prises d'offrir des cadeaux de prix, des fêtes coûteuses. » Ces sages conseils ne furent point entendus et, dix ans plus tard, le 1" janvier 1900, l'empereur, s'adressant aux officiers de la garnison de Berlin, crut bon de réitérer ces avertissements « La glorieuse armée de Frédéric le Grand s'était endormie sur ses lauriers. Absorbée jusqu'à l'engourdissement par le Gamaschendienst (l'obsession des détails), elle avait à sa tête des généraux affaiblis par l'âge et incapables de faire la guerre. Son corps d'officiers, amolli par le luxe et le bien-être, avait perdu l'habitude des fatigues et était aveuglé par une vanité insensée. A l'aurore du siècle, c'est à vous, messieurs, de sauvegarder et de pratiquer ces belles vertus, grâce auxquelles nos prédécesseurs ont fait la grandeur de notre armée, savoir la simplicité et la modestie dans l'existence journalière. (1). »

(1) « L'empereur allemand ayant besoin, pour soutenir son bras paralysé, d'une gourmette en or, la plupart de ses officiers ont


Dans un articlede laDeutscheRevue(décembre 1903), le général von der Goltz, que sa Nation armée et plusieurs autres ouvrages ont mis au premier rang des écrivains militaires allemands, traitait encore cette question Du luxe dans l'armée et proposait divers remèdes pour la guérir de cette plaie. Cure difficile, parce que le mal a des racines sociales profondes. Et aussi bien, le haut commandement tourne dans un cercle vicieux parce que, tout en condamnant le luxe, il pousse à la dépense innombrables modifications de tenue, fréquentation obligatoire du Casino où l'on boit les meilleurs vins de France, mais en les payant des prix de « revanche », usage de block-notes qui permettent de boire à crédit; dîners somptueux, offerts aux généraux inspecteurs, cadeaux aux chefs qui s'en vont, souscriptions obligatoires pour l'érection de statues ou monuments. ·

La conséquence d'un pareil état de choses, surtout si l'on ajoute qu'une seule manoeuvre manquée entraîne souvent la mise à la retraite à quarante-quatre ou quarante-cinq ans avec pension médiocre, a été d'amener une crise dans le recrutement des officiers.

En 1900, on pouvait encore procéder au remplacement de 737 sous-lieutenants; en 1901, on ne comblait déjà plus que 677 vacances; en 1902, le nombre des candidats se réduisait à 453.

Si ces chiffres prouvent que l'uniforme a beaucoup perdu de sa puissance de séduction sur la jeunesse, d'autres faits, dont l'auteur de Petite Garnison s'est inspiré, tendent à démontrer la désaffection du métier militaire. « L'officier se croit supérieur au reste de la poussé l'esprit de flagornerie jusqu'à adopter, eux aussi, le bracelet d'or. Les moins riches ont même le ridicule de porter au bras une gourmette d'argent. n Capit. VON Borgenkgg, Grande Garnison, Paris, Eitel, P.37.


nation. Cette prévention ne peut que contribuer à séparer de plus en plus le peuple et le corps des officiers, tandis que c'est le contraire qui est à souhaiter. Le peuple, en effet, confie ses enfants aux mains des officiers pour leur bien et celui du pays. Si la confiance du peuple va s'évanouissant, c'est aussi l'amour du métier militaire qui disparaîtra, et ainsi peu à peu périra, l'amour de la patrie. Les hommes ne sont, au regard de la plupart des chefs, que l'occasion pour eux de toutes sortes de peines et d'ennuis. Tant que le soldat se trouve sous le joug de la servitude militaire, il se gardera bien de donner libre cours à sa rancune; mais, sitôt délivré de ses entraves, il n'en retournera qu'avec plus d'ardeur, après l'expérience des années de service, au socialisme, qui la plupart du temps le comptait déjà parmi ses adeptes. » De savoir pourquoi et dans quelle'mesure l'armée allemande est une école de socialisme, voilà une bien grave dissertation que nous n'avons pas le goût d'entreprendre à propos d'un livre gai. Contentons-nous d'objecter qu'à la base de la puissante organisation du prolétariat allemand il y a, en vérité, des aspirations autrement fécondes, autrement créatrices d'un nouvel ordre de choses que les mesquines rancunes de soldats de 2' classe contre de prétentieux sous-lieutenants. Si ce chapitre spécial nous mettait en veine de pronostics, nous aimerions mieux nous inspirer de la Statistique officielle des élections au Reichstag en 1903, accompagnée d'une carte curieusement suggestive dressée en manière d'échiquier et qui a dû être pour l'empereur un thème à méditation prolongée. Guillaume II a un tempérament d'orateur qui le pousse, de temps à autre, à faire ses confidences à son peuple. Au mois de novembre 1902, tandis qu'au Reichstag on se disputait violemment pour quelques boisseaux d'avoine et d'orge, lors de la discussion du


renouvellement du tarif douanier, il dit, à Gcerlitz, presque toute sa pensée sur les jeunes générations allemandes. A la fin d'un banquet, il se leva, et sans nulle chaleur communicative, mais au contraire avec l'âme pleine d'une impériale mélancolie, il prit texte du passé pour juger le présent et sonder l'avenir. Il inaugurait le musée Frédéric et la « galerie de la Gloire », toute meublée de souvenirs historiques. S'adressant aux statues des ancêtres, figées pour l'entendre dans un majestueux recueillement, il les remercia d'abord d'être si glorieuses et d'avoir fait la grandeur et l'unité de l'Allemagne. Puis il se plaignit en ces termes « Il me semble que la génération présente n'est plus à la hauteur du devoir qui l'oblige à continuer par l'effort l'oeuvre que par l'effort lui ont léguée nos pères. Notre peuple, dans les diverses classes de la société, est devenu indifférent à sa tâche; les grandes questions, depuis la restauration de l'unité nationale, ne sont plus comprises. Celui sur qui pèse une couronne, avec ses honneurs et ses charges, ne peut pas assurer l'avenir d'un pays si chacun ne lui prête son aide. » Gageons que le livre de Bilse fournira bientôt à l'empereur Guillaume matière à pareil discours; à moins qu'il ne réserve ses impressions de lecture pour l'armée allemande seule sous forme de rescrit.

HENRI MOYSSET.


JOURNAL DU VOYAGE DE

M. ET DE MME GERVAIS COURTELLEMONT AU YUNNAN

(Suite)

J'ai fréquenté assidûment ces musulmans de Tchaotoung-fou dont l'iman est gendre du célèbre Ma-JuLung. Il a fait le pèlerinage de la Mecque, est très lettré dans la langue du Coran et parle assez correctement l'arabe. Il m'a fourni de précieux renseignements sur ses coreligionnaires, leurs origines, leurs rites, leurs coutumes. 11 m'a conduit, en compagnie du bon P. Le Garrec, à Pa-chuen-hin, une importante colonie musulmane du voisinage, à une journée à l'est de Tchaotoung et j'y ai fait ample moisson de renseignements intéressants.

Excellents agriculteurs, ces musulmans ont converti la région en un immense jardin. Dans tous les villages que nous traversons, les habitants, prévenus, avaient revêtu leurs plus beaux habits et se prosternaient, le front à terre, sur notre passage.

A Pa-chuen-hin, où nous avons couché dans les bâtiments attenant à la mosquée, ce fut une intermi-


nable succession d'oraisons supplémentaires en l'honneur de la visite de l'iman, puis un festin général. Le lendemain, une foule sympathique nous escorta dans notre excursion à Tsiao-lon-tang, à travers les villages musulmans qui s'étagent sur le flanc de la montagne. Nous avons trouvé sur le sentier quelques noisetiers et le P. Le Garrec, qui n'en avait jamais remarqué et qui avait cru à une plaisanterie quand je lui avais dit en avoir rencontré sur ma route, manifesta un vif étonnement.

Au cours de notre promenade, la poudre a parlé j'ai tué deux faisandeaux, des pouillards, il est vrai, mais qui ont fait, malgré leur jeune âge, excellente figure à la broche.

Au retour, l'iman de la grande mosquée a fait dresser pour moi la liste des soixante-trois mosquées ou oratoires de Tchao-toung-fou et de ses environs. J'ai visité coins et recoins de la ville, mêlé à la population qui non seulement ne m'a témoigné aucune hostilité mais, mieux encore, ne m'accabla pas comme ailleurs d'une inlassable et obsédante curiosité. J'allais et je venais tranquillement par les rues, connu de tous après quelques jours de promenade des boutiquiers chez lesquels je faisais force emplettes pour mon exposition des artisans, forgerons, fabricants de vaisselle d'étain et potiers qui me laissaient, tout à loisir, examiner le travail de leurs ateliers.

Ces derniers méritent une mention spéciale, car ils ne cuisent pas leurs produits au four comme on le fait communément, mais bien à une sorte de feu de forge, à ciel ouvert. Un mélange d'argile et de poussier de houille est façonné en marmite, par exemple, puis séché au soleil.

Au moment de la cuisson, après avoir été préalablement chauffées à côté du foyer, les marmites sont placées trois par trois, l'ouverture en dessous, sur le


jet de feu lancé par la tuyère qu'alimente une soufflerie. Les trois marmites, recouvertes d'une cloche en terre réfractaire, sont rapidement portées au rouge blanc (en moins de cinq minutes). La cloche est alors retirée et les marmites jetées à refroidir dans une fosse remplie de brindilles de sapin. La fumée qui se dégage des aiguilles résineuses donne aux produits une couleur grise, à reflets métalliques, qui les fait ressembler à de la fonte de fer.

Dans un chantier où je flânais souvent et où j'ai photographié toutes les phases de l'opération, une femme, patronne de l'établissement, actionnait la machine à souffler tandis que deux enfants servaient le foyer, passant les marmites, trois par trois, du séchage à la cuisson et de celle-ci à la fosse de refroidissement, méthodiquement, sans perdre une minute.

Très intéressante aussi la fabrication des feutres bleus à grands ramages, une des spécialités de Tchaotoung.

Un volume ne suffirait pas à décrire tous ces petits métiers chinois qui révèlent une ingéniosité, une patience et une activité de fourmis.

Ici, c'est un pressoir à huile dont l'organe principal est une grosse poutre suspendue au plafond par une corde. Une de ses extrémités est cerclée de fer et cloutée c'est la tête du bélier. Un mouvement d'oscillation, donné sans effort par l'opérateur, lui permet d'asséner un coup puissant sur des coins qu'un aide place successivement à la suite les uns des autres et qui, en s'enfonçant, refoulent et compriment les tourteaux logés dans un tronc d'arbre creusé, sortes de pains de la matière oléagineuse ramollie à la vapeur et maintenus par des couronnes en bambou tressé. Sans fatigue, l'huile est exprimée par cet ingénieux appareil huile de sésame, de colza ou de pavot. Ailleurs, c'est une machine à décortiquer le riz, mise


en action par une petite chute d'eau; le liquide s'accumule dans un auget creusé à l'extrémité d'une poutre dont l'autre bout est garni du pilon; un mouvement de bascule se produit lorsque l'auget est plein et le liquide s'écoule. Le pilon, dont le poids reprend alors le dessus, retombe lourdement dans le mortier de pierre où la graine est entassée.

Ainsi, j'aipassémes journées àobserver, à noter, àme renseigner sur les industries et les commerces locaux commerce du cuivre qui a ici de grands entrepôts; commerce du sel venu du Se-tchouen de l'opium fourni en abondance et de qualité inférieure par la région du thé qui n'est plus exclusivement de provenance yunnanaise (thé de Pou-euel), mais qui est ici introduit en partie par la voie de Se-tchouen; commerce très important des cotonnades setchouannaises que les convois qui ont ports du cuivre à l'aller rapportent au retour. Et tant d'autres.

21 août.

Les valises sont maintenant bouclées, les charges prêtes et nous allons partir vers les extrémités orientales de la province et gagner le Se-tchouen. Les autorités locales et les notables m'envoient les cadeaux du départ et nous échangeons les dernières. politesses.

Le sous-préfet a insisté, malgré nos défaites, pour nous faire accepter un repas d'adieux à la sortie de la ville. Le préfet de son côté nous en offrait un autre; mais nous avons réussi à décliner cette deuxième invitation et nous en serons quittes, aujourd'hui, pour une seule collation et un seul échange de salamalecs en compagnie du P. Le Garrec qui a voulu nous faire un bout de conduite à cheval.

En grand cortège, le sous-préfet était allé nous attendre au point convenu, dans une pagode située à quelque distance de la ville. Une foule exagérée de


satellites et de domestiques assurait le service et, une heure durant, nous ingérâmes des sucreries variées, des viandes froides et de champignonnesques mixtures offertes à grand renfort de salutations et de simagrées, accompagnées de force libations de vin de riz que l'on tient chaud dans des burettes d'étain.

Puis, vint l'instant des grands saluts d'adieux, des politesses sans nombre, et nous sautons en selle. Ce fut ensuite, quelques kilomètres plus loin, la dernière poignée de main du missionnaire ému, et, enfin, la séparation, minute toujours poignante, quand on laisse derrière soi un solitaire auquel l'isolement paraîtra certainement plus dur après les bons jours d'affectueuse confiance si tôt passés et dont le retour n'est pas proche pour lui.

Nous n'avons fait, aujourd'hui, qu'une demi-étape, à peine vingt-cinq lis; nous couchons au petit village de Tcha-chan, au pied des montagnes qui encerclent la plaine au nord et à l'est. « 22 août. Encore une demi-étape seulement à faire aujourd'hui. Nous en profitons pour aller en reconnaissance géologique, au soleil levant, pendant que nos animaux sont au pré, vers des grottes aperçues à quelque distance. Je vais essayer d'y trouver quelques fossiles.

A dix heures, je donne le signal du départ. Après une heure de marche, nous arrivons au col que nous devons franchir, pour dévaler ensuite vers le Huongkiang, affluent du Yang-tze, dont nous suivrons désormais le cours jusqu'au grand fleuve.

Ce col est la ligne de partage des eaux, ou pour mieux dire le point de naissance des eaux qui alimentent, à l'ouest, la plaine et le lac de Tchao-toung et, à l'est, le Huong-kiang.

Nous voyons sourdre des grottes calcaires l'eau limpide, en frais ruisseaux qui se poursuivent, s'entremê-


lent, grossissent et cascadent gaiement, les uns vers la plaine, les autres vers la vallée.

Quel splendide coup d'ceil s'offre à nos regards du haut de ce col à 2,350 mètres d'altitude

La vallée du Huong-Kiang s'ouvre à nos pieds, courant au levant jusqu'à l'horizon, au milieu de cimes verdoyantes. C'est un océan de crêtes pittoresques qui s'étend à l'infini devant nous. Et nous descendons lentement, les yeux ravis par ce beau spectacle, jusqu'au village de Vou-ma-haï où nous arrivons après deux heures d'une inoubliable promenade alpestre. Il est midi et jamais chasse aux insectes n'a été plus fructueuse ni plus agréable à faire, le long du cours sinueux et ombragé d'un ruisselet qui descend des montagnes qu'habitent les Miao-tze, les farouches Miao-tze qui, j'imagine, doivent être bien faciles à apprivoiser pour qui voudrait, tout doucement, entrer en relations avec eux. Mais leur étude spéciale n'est pas notre objectif et nous ne nous attarderons pas ici; un émissaire que je leur envoie pour leur demander de me vendre une de leurs musiques revient bredouille. Le village est peuplé de bûcherons qui gagnent aussi quelque pécule avec le passage des caravanes. Ces bûcherons sont d'humeur douce, sympathiques au voyageur et leurs gamins se font une fête de m'aider dans ma chasse aux insectes.

23 août. Des rhus vernicifera croissent tout le long du sentier, dans la vallée, aujourd'hui encaissée et humide. 'Ce sont les premiers que je vois en exploi.tation depuis notre départ du Tonkin. Leurs troncs sont largement entaillés et le précieux vernis s'écoule dans des godets en bambou suspendus à des ligatures de lianes encerclant l'arbre au-dessous des entailles. La récolte n'a lieu qu'en octobre et ces godets et ces ligatures datent de l'année dernière, laissés en place après leur office rempli.


Nous traversons des villages de misère, échelonnés sur la route Tan-gaë-toung, Siaon-gaë-toung, où se trouve la bifurcation du sentier vers Ko-koui, par 1,980 mètres d'altitude, dans des montagnes basaltiques d'un aspect tourmenté, San-thaï, Si-tchaï et Ou-tchaï; ce dernier est ordinairement choisi pour la halte, mais il vient d'être détruit par un incendie. Enfin, nous arrivons à Tchia-shui-ton, nid d'aigle perché dans une gorge sauvage, au pied d'un raidillon de 310 mètres que nous avons descendu presque à pic.

Un torrent roule ses eaux furieuses et mugissantes au pied de la cabane où nous gîtons. Des embruns flottent et couronnent les énormes rochers sur lesquels il cascade. Le ciel est noir de gros nuages amoncelés qui nous arrivent ici du Se-tchouen, par la vallée du Huong-kiang, couloir dans leauel une brise diurne les entraîne; ils se condensent sur les premières cimes froides où nous sommes, d'où cette humidité de la haute vallée que nous venons de traverser et, aussi, l'origine des sources filtrant dans les calcaires, rencontrées avant-hier.

Ce phénomène climatérique, très naturel, est cependant marqué avec une netteté vraiment surprenante. 24 août. Nous arrivons à la coquette petite cité de Ta-kouan, après cinq heures d'une charmante promenade, très accidentée, il est vrai, mais combien pittoresque Hier, nous avons fait cinquante lis, aujourd'hui quarante-cinq à peine. Nous dédoublons les étapes ordinaires.

Partis, ce matin, d'une altitude de 1,650 mètres, nous n'avons cessé de descendre dans des gorges qui rappellent celles de Palestro, en Algérie, gorges de falaises calcaires surplombant le torrent jusqu'à Yanglou-chou.

Sur la rive gauche, des fortins sont échelonnés,


anciennes défenses de l'empire chinois contre le turbulent royaume de Nantchao (i).

De Yang-lou-chou à Li-ta-hi-pin, village fortifié où nous avons remarqué une fort belle auberge, la descente est moins rapide. Le sentier coupe deux torrents qui viennent se jeter dans le Huong-kiang et il continue en lacets et en corniches jusqu'à Ta-kouan. Ta-kouan, dont j'évalue la population à 6,000 âmes environ, est admirablement située sur un escarpement qui domine la rive droite du torrent, sur la rive gauche se dresse à pic une haute montagne calcaire. C'est une position stratégique très importante et la ville est entourée de remparts crénelés en bon état, d'un aspect très moyenâgeux. La foule est affairée et bruyante dans la rue principale.

Une houille grasse excellente, la meilleure que j'aie rencontrée au Yunnan, est l'unique combustible employé ici.

2 septembre.

Nous nous sommes arrêtés un jour à Ta-kouan; puis nous avons continué sur La-wa-tan où nous voici depuis deux jours, prêts à repartir pour Soui-fou. Nous avons licencié nos mulets pour lesquels le sentier devient impraticable. Mieux renseignés, nous aurions pris cette détermination plus tôt, car depuis Ta-kouan il n'est vraiment pas raisonnable de vouloir faire passer des quadrupèdes chargés par les sentiers glissants ou les étroites corniches surplombant des abîmes. C'est miracle que nous n'ayons pas eu plus d'accidents, et nous le devons à la patience et à l'ingéniosité de nos muletiers.

Néanmoins, nous avons subi une perte qui nous a été fort sensible. Un mulet chargé de deux cantines, ayant pris peur à la vue du cadavre d'un de ses congé(1) Royaume-du Yunnan.


nères en putréfaction sur le bord du sentier, a été précipité dans le torrent avec son chargement. Comme toujours en pareil cas, c'étaient les deux cantines les plus précieuses, contenant nos instruments scientifiques, la pharmacie, photographie, notes, etc. Nous avons été ainsi cruellement punis d'avoir voulu conserver ces cantines militaires, beaucoup trop encombrantes pour les mulets chinois et qui, par leurs chocs continuels contre les roches qui surplombent le sentier, les arbrisseaux et les épines, énervaient et fatiguaient le mulet porteur.

Nos autres caisses, appropriées aux bâts chinois, ne nous auraient certainement pas occasionné pareille déconvenue.

Les cantines furent péniblement repêchées; l'une d'elles, fracassée par le choc, avait laissé choir dans la rivière beaucoup de choses précieuses et le chargement tout entier était endommagé. Et ce fut, sous la pluie fine, qui par malchance tombait à ce moment, un lamentable déballagede toutes les épaves. Toutes mes collections d'insectes, patiemment recueillies pendant plus de trois mois, un nombre considérable de plaques photographiques et de clichés non développés, la moitié de notre pharmacie, tout cela était irrémédiablement perdu. Heureusement, mes notes, mes documents chinois sont à peu près intacts, simplement mouillés, et l'accident n'a, tout compte fait, pas de trop graves conséquences. C'est égal, c'est une rude leçon que je livre aux méditations des fabricants de cantines. à destination de la Chine.

A Ta-Kouan, le sous-préfet avait voulu nous donner toute une escorte de sonneurs de trompes et de satellites porteurs de grands étendards rouges les sonneurs pour avertir les caravanes venant en sensinverse d'avoir à se garer pour laisser libre l'étroit passage, les étendards pour signaler de loin notre cortège.


Ces précautions n'ont pas été tout à fait superflues, car le chemin est vraiment difficile. A certains passages, des escaliers à pic dévalent sur les parois mêmes des falaises calcaires. Ailleurs, le sentier se glisse sous des tunnels ou serpente sur des corniches où le moindre faux pas serait mortel. Aux endroits les plus difficiles, des temples aux idoles monstrueuses ou grotesques rappellent aux voyageurs qu'il ne faut pas oublier de se rendre favorables les génies de la montagne. en se montrant généreux avec les bonzes et les ermites. Les rares mafous qui se hasardent dans ces passes dangereuses, où le trafic se fait presque exclusivement à dos d'hommes, sont très superstitieux et ne marchandent pas leurs sapèques, leurs bâtonnets parfumés et leurs cierges au vermineux pseudo-clergé qui vit oisif dans ces repaires.

De Ta-Kouan jusqu'ici nous avons fait quatre étapes Ta-wan-tze, 65 lis; Tchi-li-po, 55 lis; Taoucha-Kouan, 60 lis, et, la dernière, La-wa-tan, 60 également. La route descend presque constamment, sauf quelques petits escarpements à franchir pour éviter des passages où le torrent serait trop encaissé et ses rives impraticables. Au fur et à mesure que nous descendions, la flore changeait.

Pendant la première journée, aux abords des villages de Ma-tang-tze et de Sin-ga-hi-ti, j'ai rencontré les premiers « aleurites n dont les noix produisent une huile siccative employée à une foule d'usages en Chine. Remarqué aussi quelques châtaigniers, des peupliers, assez rares au Yunnan et que quelques voyageurs ont cru reconnaître, trompés par l'apparence très similaire des stellinga sebifera (croton). Puis, à Sin-ga-hi-ti, au passage d'une rive à l'autre du torrent, sur un élégant pont suspendu, à 940 mètres d'altitude, nous avons déjeuné d'une truite exquise, à l'ombre d'un dracœna.


Lé lendemain, nous avons successivement traversé les villages de Tié-sen-tié; franchi de nouveau le torrent, qui est à 780 mètres maintenant- Enfin, près de Tchou-wan-tze, nous avons vu, pour la première fois, un de ces ponts de cordes si fréquents au Thibet.

D'une rive à l'autre, un gros câble de bambous ou de lianes tressés est jeté sur l'abîme. Hommes ou animaux sont suspendus par des cordes à une sorte de poulie ou à un simple anneau de bois qu'on fait glisser sur le câble en tirant sur une cordelette faisant va-etvient.

Nous sommes toujours dans les calcaires carbonifériens, depuis les premières gorges de Tchia-souiton.

Le troisième jour, nous avons quitté Tchi-li-po, grosse bourgade où se tient un important marché, très bien pourvu de marchandises venues du Setchouen, et où, à 720 mètres d'altitude, apparaissent maintenant les orangers, les bibassiers et autres végétaux des climats chauds. Nous avons traversé des corniches taillées dans les schistes ardoisiers, surplombant de quelques mètres le torrent qui roule à 700 mètres seulement d'altitude.

A quelque distance de Taou-cha-kouan, il serpente au pied de falaises verticales où, dans des excavations creusées dans le calcaire, les aborigènes ensevelissaient leurs morts. Etranges nécropoles, dont les cercueils entassés sont visibles et qui suggèrent aux naïfs Chinois mille légendes fantastiques et saugrenues. GERVAIS COURTELLEMONT.

(A suivre.)


LES MIETTES DE LA VIE Le grand événement du jour, la guerre russo-japonaise, appelle l'attention sur les ruses de guerre, sur la façon de dissimuler les correspondances secrètes. Au Mexique, les Indiens étaient fort habiles à imaginer des cachettes. Tantôt ils creusaient un bâton leur servant de canne et y inséraient une dépêche roulée comme une cigarette, ou enlevaient la moelle d'une tige de fenouil qu'ils replaçaient ensuite. D'autres fois, ils la glissaient sous le sabot du cheval; or, en diverses occasions, ils furent pris, fouillés et renvoyés; mais l'ennemi garda leur monture et, par suite, la dépêche n'arriva pas.

Nous-mêmes, en 1870, nous recourûmes à des ruses de tous genres. Tantôt on employait des femmes comme Louise Humbert (rien de la grande Thérèse!) qui porta des dépêches dans ses cheveux de Metz à Thionville; tantôt des commerçants, des voituriers, des militaires ou des marins. Les uns se cousaient la dépêche dans la doublure du gilet, dans la semelle des souliers, etc. les autres la roulaient en cigarette. Certains de nos messagers emportèrent leur missive dans des clefs se dévissant, d'autres dans des baleines de parapluie; ceux-là dans une pince, dans un cigare, un manche de couteau, une fausse dent, une pièce de deux sous coupée par le milieu, évidée et plongée dans le vinaigre, une fois la dépêche refermée.

Enfin n'oublions pas les services rendus par les


pigeons voyageurs qui pouvaient emporter vingt et une pellicules de 3 centimètres sur 5, pesant 5 centigrammes chacune, et contenant jusqu'à trentehuit mille dépêches, représentant, au tarif d'alors, 30,000 francs.

Un de nos confrères rappelait l'autre jour les noms des prédicateurs illustres disparus. Parmi ceux-ci, nulle figure n'est plus grande que celledu P. Monsabré. Nous avons retrouvé, à propos de celui-ci, ces deux anecdotes piquantes contées par la plume habile de M. Boyerd'Agen.

A neuf ans, celui qui devait être le grand prédicateur Monsabré était enfant de chœur à l'église de Mer. Il avait reçu en cadeau une toupie, et la faisait ronfler en pleine sacristie lorsque survient M. le curé. Celui-ci saute sur la toupie et la confisque. L'enfant ne souffle mot, prend le missel, les burettes et accompagne son curé à l'autel pour la célébration de la messe. Tout va bien jusqu'à l'Offertoire. Le curé, sans défiance, tend vers l'enfant une main pour prendre la burette. Mais Monsabré retire en même temps la sienne, avec un petit sourire.

Le prêtre insiste.

L'enfant de chœur ne souffle mot.

Allons! Allons!

Mais non! Ma toupie! t

Sa toupie ?.

Il fallut bien que, pour avoir sa burette, M. le curé se fouillât sur-le-champ et rendît sa toupie à l'enfant terrible.

Autre anecdote

Le jeune Monsabré est déjà entré au séminaire de


Blois et, réfractaire à bien des cérémonies, il est souvent puni. Un jour, il est appelé pour une réprimande dans le cabinet de l'abbé Doré, son supérieur. Comme il est introduit et qu'une autre affaire survenant oblige le supérieur à surseoir à l'admonestation, le jeune Monsabré de répondre aussitôt

Faites, monsieur! Je repasserai!

x

Puisque nous parlons des prédicateurs et du carême, ne croyez pas que les vrais gourmets voient arriver avec déplaisir cette époque de jeûne. D'aucuns, comme jadis M. Fulbert-Dumonteil, saluent avec joie le carême, ami des morceaux délicats, des poissons délicieux et des gibiers aquatiques.

Voici d'abord le canard sauvage, plus savoureux que le canard domestique, et qui peut s'apprêter au jus d'orange, en salmis, à la broche, à la tyrolienne, de vingt façons diverses.

Puis voici la sarcelle à la chair si fine, au fumet si doux, aux aiguillettes roses que le citron parfume. Le pluvier doré, si tentant à la vénitienne, est peutêtre bien défendu; mais la poule d'eau ne l'est pas, dont on peut faire un salmis sans rival, agrémenté de truffes odorantes.

Et les soles normandes, les écrevisses bordelaises, les carpes royales, les truites argentées, les esturgeons à la Valentino, le sterlet à la Demidoff, la dorade à la génoise, le brochet à la Montebello et la carpe à la Chambord, ce fleuron culinaire!

En vérité, vive le carême!


Nous trouvons une amusante anecdote sur le peintre Cabanel, une histoire de modèles. comme toujours lorsqu'il s'agit d'un peintre.

Un jour, Cabanel voit entrer chez lui une belle fille, grande, fraîche, rousse, à la taille fine, à l'œil bleu. Elle venait de se sauver de chez son père, petit boutiquier normand et, n'ayant que sa beauté pour gagner son pain, elle s'était faite modèle.

Cabanel se servit d'elle longtemps. Un jour elle disparut; des mois se passèrent. Cabanel la croyait morte.

Deux ans après, un beau matin, on frappe à la porte du peintre. Il ouvre. C'est une dame en grande toilette qui vient demander au maître de lui faire son portrait.

A vous?

A moi! J'ai assez travaillé pour vous; vous pouvez bien travailler pour moi! Et je ne vous demande même pas un prix d'artiste. J'ai fait fortune! L'ancien modèle car c'était elle avait épousé un sénateur italien, bon catholique, paraît-il, et qui tenait à avoir de sa femme un bon portrait par un peintre célèbre.

Je vais donc poser encore Si vous saviez comme cela m'amuse disait-elle. Seulement je poserai habillée. Vous comprenez, je ne tiens pas à ce qu'on me reconnaisse

BIXIOU.


CHRONIQUE MUSICALE CONCERTS Lamoureux Symphonie en si bémol, de M. Vincent d'Indy.

A L'OpÉRA-CoMlyUE La Fille de Roland, par M. Henri RABAUD. La symphonie, en si bémol, de M. Vincent d'Indy, oeuvre de dimensions considérables, d'ambition plus grande encore, et de mérite éminent, est la plus importante qu'ait produite la musique française depuis la troisième symphonie de M. Camille Saint-Saëns, et celle de César Franck. Elle ne me parait d'ailleurs égaler ni l'une ni l'autre de la première, elle n'a pas la géniale aisance, la logique souveraine, le style pur. Et la symphonie de Franck, malgré ses faiblesses évidentes, a, tour à tour, une sérénité ou une émotion qu'on chercherait vainement dans la symphonie en si bémol.

J'ai déjà eu l'occasion de vous montrer comment il y avait, à mon sens, deux hommes en M. Vincent d'Indy un artiste d'inspiration très noble, très sévère, très hautaine, et d'une incomparable habileté technique; d'autre part, un théoricien et un professeur très savants, mais dont les idées, outre que je les trouve parfois fort contestables, sont d'une intransigeance extrême. Le malheur malheur inévitable veut que le second de ces hommes exerce sur le premier une action qui semble de plus en plus puissante à mesure qu'une école de jeunes musiciens se forme et grossit autour de M. d'Indy, proclame en lui le grand


maître de toute la musique française, souligne chacune de ses paroles de l'aûrôçêpii, et bâille d'admiration dès que les violons s'accordent pour faire entendre une seule note de sa façon. Jamais cette dualité ne s'était imposée à mon esprit avec autant de violence qu'à l'audition de la symphonie en si bémol. Voilà pourquoi une oeuvre aussi solidement chevillée, aussi minutieusement agencée; où tout se tient, où tout détail est solidaire de l'ensemble, ne m'a pourtant laissé, à deux reprises qu'une impression constamment hésitante et toujours incomplète. Je mets tout de suite à part, et hors pair, quelques passages absolument supérieurs et qui pourraient être d'un grand maître tandis que le reste est surtout d'un grand professeur la péroraison du premier morceau, presque tout l'intermède, le choral final, et surtout, et avant tout, la fugue vraiment splendide qui prépare ce finale. Cette fugue est une des pages les plus magnifiques qu'on ait entendues depuis longtemps.

Je n'ai pas à discuter ici une fois de plus les théories artistiques de M. d'Indy j'en rappelle l'esprit général. La musique est surtout affaire de construction il faut, au-dessus de toutes choses, qu'un morceau de musique ait un plan solide et fouillé. Soit, et personne n'y contredira Bach, Mozart, Beethoven, Wagner construisaient de la sorte. Seulement, M. d'Indy exagère ce principe très juste et finit par le fausser, si je ne me trompe, du tout au tout. Il en arrive à traiter la musique, art dont les éléments se succèdent dans le temps, comme un art, architectural ou mécanique, dont les éléments simultanés seraient susceptibles de se superposer dans l'espace. Et son amour, excessif parce qu'il est exclusif, de la construction, engendre non seulement la forme de ses œuvres, mais leur disposition polyphonique, reléguant au second plan ce qui, depuis plusieurs siècles, a constitué l'essentiel de la


musique, la mesure, le rythme, la mélodie et l'harmonie. En effet, si la construction est tout dans la musique si les éléments mélodiques ne valent que par leur mise en œuvre, et comme parcelles d'un ingénieux agrégat sonore, peu importe leur valeur propre. Une pierre de Notre-Dame n'a rien de beau en soi et isolément c'est Notre-Dame qui fait sa beauté. La question est de savoir si l'idéal de la musique est le même que celui de l'architecture. J'admets fort bien qu'on ait ce sentiment; j'ai pour ma part le sentiment contraire. Ce qui fait la profondeur incomparable des émotions musicales, c'est qu'elles donnent des voluptés muettes où l'artiste et l'auditeur communient parfaitement et, selon un mot souvent prostitué, ineffablement. C'est qu'en la musique seule notre sensibilité, que n'atteignent jamais les mots stéréotypés de notre langage discursif, trouve l'accent de la vie. Pour autant que la sensibilité participe à l'intelligence, pour autant elle aime à retrouver dans l'objet de ses émotions un ordre qui puisse également satisfaire l'intelligence; pour autant qu'elle est une faculté originale, un organe spécial de l'âme, pour autant elle réclame, afin d'être émue, des chants qui, en dehors de toute préoccupation dialectique, aillent d'abord du cœur au cœur. M. d'Indy dans sa symphonie en si bémol semble s'être un peu moins soucié que je n'aurais voulu de ce second point. Certes les thèmes se développent, se combinent, s'agrègent avec une richesse de combinaisons inouïe, c'est le cas de le dire, mais, toutes proportions gardées, on assiste à ce travail comme à une jolie partie d'échecs ou de whist dont les pièces ou les cartes seraient des groupes de notes plus ou moins discernables. Son culte de la combinaison architecturale inspire aussi à M. d'Indy un profond mépris pour le rythme, la mesure et l'harmonie classiques. Il ne professe pas ce dédain avec moins de force dans sa symphonie que


dans son traité de composition. Présenter un thème sous un grand nombre d'aspects rythmiques, c'est le principe d'une forme d'art à l'origine assez scolastique, la variation, mais dont Beethoven a montré les ressources immenses dans les œuvres les plus hautes de la musique. Toutefois ce procédé ne garde la vérité de la vie que si le thème, objet de ces combinaisons, a un caractère extrêmement accentué, un squelette en quelque sorte assez souple pour adopter diverses formes, mais assez fort aussi pour ne pas s'y briser. Autrement, s'il s'agit du premier thème venu, pâle et inconsistant, ses transformations auront le même genre d'intérêt que celui des combinaisons suivantes 4321, 3421, 2341, 3412, 4123, 1234 etc. Cela ressortit au jeu de patience ou au casse-tête chinois, non moins peut-être qu'à la musique.

Et je veux bien que l'harmonie classique soit un bréviaire assez pauvre où un écolier ne trouvera jamais de principes féconds. Mais jamais non plus elle n'a empêché aucun maître d'avoir du génie, ni même du style. Comme d'ailleurs elle formule, d'une manière plus ou moins maladroite et pédante, quelques lois qu'elle n'a pas inventées, et qui tiennent à la constitution actuelle de notre sensibilité auditive, s'il y a de la puérilité à suivre servilement ces préceptes et ces règles, il y a une puérilité beaucoup plus grande à les violer par principe et, si je puis dire, froidement; à prendre soin de ne jamais écrire une combinaison de notes simultanées qui soit proprement un accord chiffrable à contraindre sous le même joug, au prix des pires frottements et des plus désagréables dissonances, des thèmes qui n'ont pas entre eux la moindre parenté. Toutes gageures que M. d'Indy semble souvent rechercher et tenter par bravade. Elles lui réussissent ordinairement parce que son adresse est prodigieuse; quelquefois pourtant il y échoue, tout d'Indy qu'il soit;


et presque jamais ces combinaisons ingénieuses, savantes, imprévues, ne produisent la moindre émotion. Mozart avec deux notes en dirait plus que lui; mais les vrais disciples de M. d'Indy désertent le NouveauThéâtre lorsque, après la symphonie en si bémol, M. Henri Marteau vient jouer, et fort bien, un concerto de Mozart.

La symphonie de M. Vincent d'Indy est orchestrée avec une maîtrise stupéfiante. Ici, je n'ai presque qu'à admirer, et le plus fort que je puisse. Cet orchestre a une sonorité, une plénitude, un éclat, presque toujours joints à une sobriété, qui sont uniques; il donne à l'œuvre une grande partie de son intérêt, la plus grande peut-être c'est en effet par ce seul caractère que la symphonie en si bémol s'adresse non pas à l'attention, à la réflexion, à la mémoire (i), au raisonnement, mais tout bonnement à l'oreille. Et l'agencement des divers timbres met une heureuse clarté dans cette oeuvre furieusement compacte. L'emploi des harpes et des cuivres m'a paru être d'une originalité toute spéciale et d'un effet particulièrement favorable. Toutefois il y a, ici et là, dans cette merveilleuse instrumentation, des sonorités bizarres ou grêles qui se détachent avec ostentation de la masse orchestrale ce procédé est excellent au théâtre pour appuyer certaines intentions dramatiques, certaines paroles, certains gestes. On le trouve employé plus d'une fois dans la Tétralogie, notamment lorsque des êtres hideux ou informes, Mime, Alberich ou Fafner, sont en scène (2); dans une symphonie, sans vouloir inter(1) Car il y a même des réminiscences dans cette œuvre. Le commencement du dernier morceau débute presque textuellement comme le célèbre entr'acte des Maîtres Chanteurs, connue sous le nom de Monologue de Hans Sachs.

(2) Comme à l'Olympia, dans la musique de Nuit d'Amour où triomphe Frégoli.


dire à cette forme musicale le droit aux progrès les plus hardis de l'instrumentation, un pareil procédé, qu'aucune intention matérielle n'explique et ne justifie, déroute seulement l'attention et détruit pour un moment l'équilibre.

En résumé, la symphonie en si bémol qui, avec V Étranger, que je lui préfère, aura été l'événement de la saison, est une œuvre fort imposante, et dont je suis impatient de voir la partition dès qu'elle aura paru. Je ne doute pas que je la lise et la relise souvent comme on peut relire les Antinomies de la Raison pure. Il est possible, probable même, qu'une plus grande familiarité avec elle accroitra ma sympathie. Jusque-là, j'y découvre toutes les raisons imaginables de l'estimer, quelques-unes de l'admirer, mais presque aucune de l'aimer.

L'orchestre, que dirige avec tant de fermeté M. Chevillard, est coutumier d'exécutions remarquables celle de la symphonie en si bémol, par sa netteté, son éclat, sa fougue même a véritablement été au-dessus de tout éloge.

II y a, dans les contes de fées, des miroirs enchantés qui, lorsqu'un menteur y regarde son image, se brisent, se troublent, ou montrent une figure grimaçante. La musique, art magique et impitoyable, joue le même tour à. certains drames lorsqu'on veut la leur donner pour parure. Sa mystérieuse puissance prête à l'expression des sentiments vrais une profondeur nouvelle, un accent inconnu. En revanche, elle accuse avec une force singulière tout ce qui est convention, habiletés mesquines, placages et ornements postiches. Pour ces raisons, la Fille de Roland vient de subir une épreuve périlleuse en passant de la Comédie-Française à l'Opéra-Comique. Le miroir de la Fable lui était du


moins présenté par un jeune musicien de grand talent, M. Henri Rabaud, qui, hâtons-nous de le dire, a bien tiré son épingle du jeu.

Tout le monde connaît l'histoire de Berthe, fille de Roland, sauvée par Gérald, fils du comte Amaury. Berthe et Gérald s'aiment, en ignorant tous deux que le comte Amaury n'est autre que le détestable Ganelon. Mais le secret se découvre; Gérald sent peser sur lui le crime de son père, et, indigne à ses propres yeux d'épouser la fille du héros livré par Ganelon, il s'enfuit. Une tragédie lyrique peut être un mauvais drame et un bon sujet, offrant par exemple une pièce mal bâtie, mais des sentiments propres à l'expression musicale. La Fille de Roland est l'un, sans être l'autre. Œuvre de circonstance, écrite après la guerre de 1870, elle est inspirée pardes sentiments respectables, sacrés même, mais la musique en dénonce cruellement l'artifice. On chante Ganelon j'entends Bazaine on chante Roncevaux; j'entends, hélas, Metz, et je pense à Thérèse, fille de Regnier; les morceaux rapportés, ce couplet des épées que M. Albert Lambert le fils colporte dans les assauts d'armes, celui de la Douce France également, sont des allusions généreuses, mais sans nul intérêt dramatique. Cela devient excessivement sensible à l'Opéra-Comique. J'ajoute que les personnages parlent un langage extraordinaire « A vous, comte. Duc, après vous ». Ces paladins sont des gens de la haute

Votre désir, madame, est un ordre pour moi.

On n'est pas plus Jockey-Club, et, comme la micarême est encore toute proche, ces armures et ces casques ont l'air de déguiser, avec Bazaine, le comte de X. le baron Y. et le duc de Z. les « sportsmen si appréciés » Mais le choix d'un livret, même lorsqu'il nous parait discutable, ne doit pas nous attarder


ni surtout nous rendre injuste pour une partition aussi honorable que celle de M. Rabaud.

M. Henri Rabaud, ayant remporté naguère le prix de Rome, a d'abord, par un mérite assez rare chez les compositeurs issus du Conservatoire, écrit des symphonies. Ce trait marquait de sa part un amour pour la musique pure, si peu commun qu'on serait disposé déjà à le regarder comme la garantie d'un talent dont ces symphonies, d'ailleurs, apportaient les prémices. Depuis, M. Rabaud a donné un oratorio, des psaumes, des mélodies, etc. Son œuvre la plus remarquable, à mon goût, est un poème symphonique, la Procession nocturne, d'après le Faust de Lenau il n'y est pas du tout écrasé par le souvenir de Liszt qui avait traité le même sujet, et cela n'est point de ma part un mince éloge. 11 n'est donc pas de ceux à qui l'on peut reprocher d'être hypnotisés par le théâtre, et, très jeune encore, il a eu cependant la sagesse de n'aborder la scène qu'avec un talent déjà éprouvé. Aussi, d'un bout à l'autre, sa partition est-elle pensée avec goût, écrite avec soin et habileté tout cela est solide, d'un accent sobre et généralement juste. Je ne doute point qu'en prenant l'habitude de la scène, en s'attachant à un poème plus sincèrement lyrique, M. Rabaud ne sache un jour trouver les accents plus personnels et plus vigoureux qu'on aime à rencontrer, çà et là, dans une action dramatique.

Le caractère de l'oeuvre est bien indiqué, dès le début, par une fugue d'allure franche et pesante, qui forme l'introduction et la trame orchestrale de la première scène. Parmi les bonnes choses du premier acte, il faut citer encore l'air du comte Amaury-Ganelon « Hélas, depuis vingt ans je pleure. » Le leit-motiv du remords, dont le dessin commence par l'intervalle de septième augmentée inférieure, y exprime avec justesse la torture du remords. De même, la scène sui-


vante est solidement construite sur le thème de la fanfare qui annonce le retour de Gérald et les propos du Saxon Ragenhardt sont soulignés par une musique dont l'accent rude est bien trouvé. Si j'ai beaucoup moins aimé le quatuor suivant, qui m'a semblé un peu pâle et hésitant, en revanche les remords d'Amaury, croyant entendre le reproche des morts de Roncevaux, sont traités avec habileté, soit que l'orchestre peigne par un motif saccadé l'agitation du traître repentant, soit que la voix des ombres élève sa triste plainte chromatique. Toutefois, je ne m'explique pas très bien l'introduction des voix de femmes parmi ces ombres de guerriers.

Le second acte s'ouvre par une lamentation de Gérald qui s'afflige du prochain départ de Berthe. Page gracieuse, sans doute; mais une de celles où les défauts du livret me semblent avoir fait quelque tort à la musique. Ici, en effet, Gérald n'est plus le jeune héros du premier acte, mais un simple ténor pour qui l'heure est venue d'y aller de sa cavatine. Bien supérieur me paraît être l'aveu que Gérald fait ensuite à son père de son amour pour Berthe c'est un morceau chaleureux, développé avec beaucoup d'aisance, et qui, par ces qualités, rappelle quelques scènes d'un maître pour qui je pense que M. Rabaud a une certaine admiration, M. Camille Saint-Saëns. L'arrivée du duc Nayme est annoncée par des accords bien frappés qui formeront la matière des scènes suivantes. Ici se place le fameux couplet des épées. M. Rabaud, qui a probablement senti lui-même la maladresse dramatique de cette surcharge, en a tiré parti du mieux qu'il a pu. Sur un tel morceau de bravoure, on pouvait écrire un air de bravoure comme celui A' Othello de Verdi. M. Rabaud n'a pas voulu, et je l'en félicite. Il s'est sauvé de la difficulté en adaptant aux vers de M. de Bornier une chanson du moyen âge, avecaccom-


pagnement de caractère non moins archaïque où abondent les successions de quintes chères aux déchanteurs du douzième siècle et à M. Debussy. Les chœurs suivants, où tous les assistants maudissent le nom de Ganelon, offrent la vigueur requise. La page la plus saillante du troisième acte est celle, vraiment excellente, qui figure à l'orchestre, par une musique haletante et animée, le combat que Gérald livre dans la coulisse au chef sarrasin, et dont l'empereur Charlemagne et sa nièce Berthe nous retracent les péripéties. Plus loin, le chant du vieil empereur, qui a reconnu Ganelon, est plein d'une grave et touchante mélancolie.

Le quatrième acte s'ouvre par un choeur gracieux dont l'accompagnement de gammes en sixtes, aux harpes, est d'une charmante sonorité, mais où il y a peut-être moins de « joie et d'allégresse » que les paroles n'en comportaient. Cet acte se termine, d'une façon bien plus heureuse à mon gré, par la scène où tous les seigneurs rendent hommage à la vertu loyale de Gérald la musique a ici une ampleur et une fermeté qui donnent à la conclusion du drame une véritable grandeur.

Il y a dans cette œuvre, vous le voyez, bon nombre de pages dignes de retenir l'attention. Parmi des qualités très fortes, son plus grand défaut est parfois un peu de nonchalance et de monotonie, une déclamation qui manque souvent d'accent; un développement qu'on voudrait, ici ou là, plus ferme et plus concis. Enfin l'harmonie, correcte, soignée, ingénieuse même, est quelquefois terne, et l'on souhaiterait qu'un orchestre plus coloré entretînt avec la voix un rapport plus intime et plus cohérent. L'accompagnement s'oublie à n'être de temps en temps qu'un accompagnement, et arrive même, par places, à fausser l'expression.

La Fille de Roland a trouvé dans Mme Albert Carré


la plus gracieuse des interprètes. M. Dufranne a chanté de sa voix la plus belle le rôle d'AmauryGanelon. Quant à M. Beyle (Gérald), sa voix, naguère encore un peu étranglée, se dégage ce remarquable artiste est chaque jour en progrès son succès a été aussi vif que mérité. M. André Messager conduit l'orchestre avec son autorité habituelle. La Fille de Roland ne comporte que deux décors très simples mais le second, par un coin de fenêtre en biais, nous donne, sur la scène minuscule de l'Opéra-Comique, une impression d'immensité. Ce n'est pas un des moindres prodiges que nous devions au premier des décorateurs actuels j'ai nommé M. Jusseaume.

JEAN CHANTAVOINE.

P.-S. M. le directeur de l'Opéra, qui n'a pas trouvé le moyen, cette année, de jouer une note de Berlioz, annonce, en l'honneur de Verdi et pour je ne sais quelle souscription, une représentation unique du Trouvère (quelle aubaine et quelles délices !) dont les répétitions immobiliseront pour quelques semaines plusieurs artistes distingués. Qu'en pensera M. Henry Marcel? Et que pense M. Lépine d'un théâtre subventionné, où l'article 37 de son ordonnance sur la sécurité des salles de spectacle n'est pas appliqué? J. Ch/


LES LIVRES

M. JEAN CHANTAVOINE. (Correspondance de Beethoven. Calmann Lévy, éditeur.)

M. Jean Chantavoine vient deréunirintelligemment une série de lettres de Beethoven qui, exhumées et classées avec soin, constituent mieux qu'une œuvre simple de traduction par la préface analytique, par le souci constant d'éclaircir chaque point douteux, par la rare science musicale et historique qu'elles attestent, chacune de ces notes explicatives apporte une contribution importante à l'histoire générale des œuvres du génial auteur de la Symphonie héroïque.

A la vérité point n'est besoin, je pense, de présenter M. Jean Chantavoine aux lecteurs de la Revue hebdomadaire chacun a pu goûter ici même, chaque quinzaine, la rare entente musicale, le profond sens, l'impartialité des comptes rendus musicaux que nous donne notre collaborateur. Son livre sur Beethoven atteste du même goût et dela même science. Savez-vous que si le dix-neuvième siècle fut le siècle de la création de la véritable critique littéraire, le vingtième pourrait bien voir éclore et se développer avec ampleur les données de la critique musicale? De tous côtés, ne voyons-nous pas, par la plume et par la parole, les auteurs musicaux expliqués, interprétés, analysés, décrits? Ne voyons-nous pas se dessiner de partout un mouvement incomparable en faveur d'une interprétation chaque jour meilleure, chaque jour plus intelligente des véritables maîtres? Ne sentons-nous pas sur-


tout, parmi ceux qui apportent leurs soins assidus ou seulement leurs soins passagers à cette exécution, un souci éclairé de ne jouer vraiment que de grandes et belles œuvres, de distinguer enfin le bon grain de l'ivraie, d'interpréter seulement ce qui mérite de l'être?

Les raisons de cette faveur dont jouit en ce moment la musique dans le goût public sont aisées à comprendre les grands concerts, d'abord, malgré la cherté relative de Ja plupart des places, ont répandu dans le grand public l'admiration et fait naître la vogue en faveur des maîtres la question Wagner a passionné l'opinion, créé un courant vers le drame musical, courant de détracteurs se muant bientôt en admirateurs pour redevenir détracteurs à nouveau lorsque le snobisme s'est éloigné de l'autel de Bayreuth. En somme, jadis, l'éducation musicale n'existait pas àpart les initiés, les vrais et très rares amateurs, les compositeurs et quelques professeurs, la foule, non pas même la grande masse, mais la foule éclairée et intelligente, ignorait ou dédaignait stupidement la musique. Les flonflons d'opérette ou d'opéra suffisaient à la mentalité de chacun. On dénigrait le reste et, si l'auteur protestait, on l'injuriait ou on le laissait mourir de faim, monnaie courante dont le siècle s'acquitte envers ses génies.

Aujourd'hui, Dieu merci chacun et chaque chose commencent à être remis à leur vraie place de par l'effet implacable des lois de la postérité. Nous commençons à juger avec plus de certitude et de justice depuis que notre éducation musicale est commencée. Encore quelques efforts et nous saisirons enfin dans son ensemble le merveilleux mouvement musical qui s'est développé au siècle dernier. Des études ou des livres comme celui de M. Jean Chantavoine aident puissamment à nous faire faire ces progrès incessants vers plus de vérité et plus de justice. Les lettres de cette correspondance éclairent singulièrement cette figure tourmentée, orgueilleuse, si bouleversée et si humaine de ce malheureux Beethoven qui ne vécut que


pour souffrir dans sa chair, dans sa pensée, dans son talent.

Dans cette nuit des sens où il vit, entouré qu'il se sent de toutes les infamies et de toutes les trahisons, n'osant même se fier à son fils qui le trompe ou le dénigre, Beethoven dirige sa pensée implacablement sur le but même de son art, ne songeant qu'à s'améliorer, à se purifier, à grandir encore dans la conception de son rêve et son exécution « L'art et la science élèvent seuls l'homme jusqu'à la divinité, écrit-il. Le véritable artiste sait, hélas! que l'art n'a point de limites il sent obscurément combien il est éloigné du but, et tandis que, peut-être, d'autres l'admirent, il déplore de n'être pas encore arrivé là-bas où un génie meilleur ne brille pour lui que comme un soleil lointain. » Ce trouble terrible, cette émotion profonde que connaissent seuls les très grands artistes à la pensée des destinées futures de leur œuvre empoisonnaient la vie de Beethoven; ils le rendaient acariâtre, dur, inégal d'humeur, brutal même d'une brutalité impitoyable. Tous ces traits n'ont pas peu contribué à accroître le vide que faisait autour de lui sa funeste infirmité, cette surditédont il ne put jamais guérir. Ces inégalités de caractère ont pu motiver les jugements partiaux que d'aucuns portèrent sur lui; il n'importe! ils attestent la puissance de vie de cette belle figure bouleversée ils sont comme un certificat de vérité et d'humanité. M. Chantavoine le remarqueavecraison « Un caractère qui présenterait une grandeur uniforme serait d'une parfaite platitude et n'aurait rien d'humain on n'accède aux plus beaux sommets que pard'abruptes et étroites vallées. » C'est peut-être là ce qui donne un attrait si particulier à ces figures d'hommes qui ont souffert par le corps ou l'esprit, ce qui nous attire si invinciblement vers elles, ce qui nous fait rechercher avec tant de zèle tous les détails de leur existence bouleversée.

N'espérez point pourtant que cette correspondance vous révélera ces menus et futiles incidents de la vie, ces microscopiques avalanches que l'on note d'ordi-


naire si scrupuleusement dans la vie des grands hommes. Beaucoup des lettres de Beethoven, qui n'offraient ni un intérêt documentaire ni un intérêt psychologique, ont été soigneusement écartées par M. Chantavoine, et c'est de quoi il faut le louer. Dans un temps où nous sommes débordés par les liasses de documents et les montagnes de livres, nous devons nous attacher, lorsque nous écrivons une œuvre documentaire, à n'en conserver que le suc et à proscrire impitoyablement tout le reste. A ce signe et à ce signe seul se reconnaissent les bons livres de critique et de documents. Si la besogne est souvent malaisée, elle a tout au moins ce mérite, lorsqu'elle a été bien exécutée, comme ici, de prouver que le commentateur n'est pas seulement un bon traducteur, mais est aussi un homme de goût.

JULES BERTAUT.


REVUE DES REVUES REVUE DES DEUX MONDES.

Le Japon et ses ressources dans la guerre actuelle, par M. Pierre Leroy-Beaulieu.

Il y a cinquante ans à peine que le Japon a ouvert ses portes aux Européens il est compréhensible, dès lors, que l'Europe soit « un peu déroutée de l'aventure présente et des excellents élèves qu'elle ne s'attendait pas à former ».

Pourquoi le Japon fait-il la guerre? M. P. LeroyBeaulieu en donne comme raison le besoin d'expansion coloniale. Le Japon est très peuplé pour sa superficie ses habitants sont des campagnards ils ont besoin de terre. Ils ont peine à vivre en leur pays, malgré leur sobriété (ils ne dépenseraient que 377 fr. 50 par an pour une famille de trois personnes, assez à son aise)! Il faut, à ces populations débordantes, trouver un exutoire. Le Japon a bien déjà deux colonies Yego et Formose; mais elles sont insuffisantes. Il faut donc autre chose, et la terre rêvée depuis des années, c'est la Corée. Cette politique est peut-être peu respectueuse du droit qu'a chaque pays de vivre indépendant mais la politique d'expansion des autres pays l'est-elle davantage ? Les Russes ne veulent pas des Japonais en Corée ce serait une menace permanente pour leurs possessions d'Extrême-Orient. Ils l'auraient bien cédée aux Japonais, sous réserve pour ceux-ci de ne pas y élever de fortifications; mais c'était alors au tour des Japonais de trou ver qu'ils n'auraient plus aucune sécurité dans leur nouveau territoire. C'était là la pre-


mière cause de guerre. Ajoutons que chacun d'eux veut prendre la haute direction sur le Céleste-Empire. Quelles sont les ressources militaires du Japon? Tel est le deuxième point envisagé par M. Leroy-Beaulieu. D'après lui, elles sont plus considérables qu'on ne le pense des troupes très patriotes, très bien armées, en nombre respectable (400,000 hommes pour l'armée active); une organisation militaire comparable à celles des peuples de l'Occident une marine entièrement neuve, des croiseurs rapides, et qui ont déjà fait leurs preuves dans la guerre de Chine de 1895.

Quant aux finances, le Japon serait en mesure de supporter une guerre assez longue avec ses ressources personnelles les Japonais ne payent presque pas d'impôts (sept fois moins qu'en France en moyenne). Le récent emprunt intérieur pour la guerre a été plusieurs fois couvert, et il faut observer, avec notre auteur, que s'il faut beaucoup d'argent pour préparer la guerre et en payer les frais, il en faut assez peu pendant sa durée même on trouve toujours des préteurs, un peu usuriers sans doute, et des fournisseurs qui donnent des délais, moyennant la majoration de leurs notes.

Quant à la durée et à l'issue de la guerre, dernier point qui fixe l'attention de M. Leroy-Beaulieu, on est, dit-il, assez embarrassé

0 L'opinion générale est que la guerre sera longue, mais c'est le seul point sur lequel on s'accorde. En France, on est convaincu du triomphe définitif de la Russie en Angleterre, beaucoup pensent que le Japon a des chances très sérieuses de l'emporter il y a quelqu'un qui se trompe, et c'est là une angoissante incertitude. n

Le Japon ne pourra pas chasser les Russes de Mandchourie, c'est à peu près certain. Mais en Corée il n'en va pas de même; d'autre part, il semble à peu près impossible que les Russes puissent, après, avoir jeté les Japonais à la mer, aller débarquer dans leurs îles et s'emparer de Tokio, et c'est là l'un des traits particuliers de cette guerre « Il est fort difficile pour chacun


des adversaires de forcer l'autre à la paix par un coup qui l'atteigne dans ses œuvres vives. »

A vrai dire, il est probable que les neutres interviendront mais de cette lutte déplorable, aucun des combattants ne retirera de grands fruits. Que la Russie soit vaincue, et le Japon se verra empêché par les tierces puissantes de profiter de sa victoire. Que les Russes soient vainqueurs, ce ne sera pour le Japon qu'un arrêt dans son développement et il reprendra un jour ou l'autre sa tentative avortée cette fois. Bref, la situation des peuples d'Europe en ExtrêmeOrient ne sera plus demain ce qu'elle était hier encore. « Ne nous étonnons pas, conclut M. Leroy-Beaulieu, si nous devons désormais compter avec ces jaunes que nous avons nous-mêmes réveillés de leur sommeil et obligés à sortir de leur isolement. »

LE MAGASIN PITTORESQUE.

L'Enjeu de la guerre, par M. Lemosoff.

Notre confrère donne sur la Corée quelques détails très amusants, notamment quant à la création céleste de la dynastie qui régna au début sur le royaume du « Calme matinal », et sur les premiers explorateurs qui le parcoururent mais le plus curieux est un aperçu de quelques lois coréennes, qui commencent à se modifier

« Telle, par exemple, la loi qui règle le mariage, contracté autrefois par les enfants de douze à quatorze ans.

« Le code coréen impose, en effet, le mariage à tous les hommes adultes. Les célibataires sont considérés comme mineurs et ne jouissent d'aucun droit civil. Aussi, il n'était pas rare de rencontrer des gamins de dix ou douze ans qui, pour ne pas être encore pères de famille, étaient consacrés légitimes époux. La tresse des cheveux roulée en pointe sur la tête indiquait cet important état social. Une ordonnance royale, récem-


ment promulguée, interdit le mariage effectif avant l'âge de vingt ans pour les hommes et de seize ans pour les femmes. »

REVUE générale DES COLONIES.

M. Ch. Marchal, l'éminent président des congrès coloniaux français, y commence une étude des plus intéressantes sur la Pensée coloeziale et la Révolution. Par ces temps difficiles que nous traversons, où tous les partis se réclament à l'envi de la grande Révolution et cherchent mutuellement à s'en faire une arme pour combattre leurs adversaires en les accusant d'oublier 178g et ses principes, querelles qui me laissent légèrement sceptique, chacun ayant un peu raison, et tous ayant plus ou moins tort; par ces temps assez embrumés où nous vivons, il était curieux de savoir ce que la Révolution pouvait penser de l'utilité des colonies pour notre pays.

En général, constate M. Marchai, on croit que la Révolution leur fut peu douce

« Pour beaucoup de Français, trop enclins à des généralisations sommaires et à des formules toutes faites, l'esprit colonial de la Révolution tient tout entier dans ce mot cruel Périssent les colonies plutôt qu'un principe! Parole trop fameuse et aussi fausse d'ailleurs que funeste; pour le moins dénaturée dans sa portée comme déformée dans son texte même, si l'on veut tenir pour rigoureusement exacts les textes de discussions ardentes ou très tumultueuses à la reproduction desquelles manquait la garantie de la sténographie. »

Penser ainsi, c'est une erreur

a Non, certes, les hommes de 89, les puissants initiateurs de la Législative et les grands Constituants, les protagonistes généreux d'une liberté et d'une justice mondiales ne tranchaient point d'un couperet si brutal des difficultés qui réclamaient beaucoup de patience et de science pour être dénouées. »


Les esprits, au début de la Révolution, étaient mieux préparés qu'on ne croit communément à une saine conception du problème.

Montesquieu avait envisagé l'intérêt colonial au point de vue de l'échange des produits coloniaux avec la métropole; Turgot avait prévu la future indépendance de l'Amérique; Adam Smith avait traité la question dans un chapitre de son livre sur la Richesse des nations; Voltaire lui-même ne fut pas si hostile qu'on l'a affirmé à la colonisation il en parlait en littérateur, faisant se dérouler l'action de plusieurs de ses romans en Amérique, en Asie ou sur mer.

Mais il en est un qui incarne vraiment l'opposition idéale à toute conquête, à toute expansion, même à tout développement de la civilisation, et celui-là c'est Jean-Jacques Rousseau, avec ses rêveries sur l'état sauvage et l'humanité à l'âge d'or.

Mais, abandonnant Jean-Jacques Rousseau, il faut, dit notre confrère, « revenir aux grands ouvriers de V Encyclopédie pour retrouver les vrais principes à la lumière desquels s'est éclairée la Révolution », et, parmi eux, c'est Thomas Raynal, disciple de Diderot, qui s'occupa d'enseigner les choses coloniales, et il le fit par une œuvre considérable V Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, i'j'jo livre qui eut un succès immense consacré par une vingtaine d'éditions. o Nul historien, dit M. Marchai, n'a parlé avec plus d'autorité et plus de sûreté, ni plus de conscience de la colonisation, de ses intérêts, de son avenir. Son livre fut l'évangile colonial des politiques sages de la première période révolutionnaire et une comparaison de l'ceuvre de Raynal et des textes législatifs le démontrerait entièrement. » Et, sans entrer dans ce détail qui l'entraînerait trop loin, M. Marchai nous montre, par quelques passages de l'auteur, combien ce dernier a compris la raison de l'affaiblissement de nos colonies et le moyen de les relever.

FRANÇOIS LOISON.


L'HISTOIRE AU JOUR LE JOUR Dimanche 13 mars. Élection de M. Zévaès à Grenoble. Battu aux élections générales de 1902 dans la même circonscription comme socialiste indépendant, M. Zévaès triomphe aujourd'hui comme socialiste ministériel. Rien ne facilite une élection comme la bienveillance du préfet.

Un autre scrutin à signaler dans cette journée de dimanche, celui des professeurs du Collège de France afin de désigner le candidat présenté au ministre pour recueillir la succession de M. Emile Deschanel. Plusieurs personnalités littéraires briguaient les suffrages de la docte assemblée, parmi lesquelles, et les dominant toutes, celle de M. Ferdinand Brunetière. Malgré son éminente situation et son incomparable valeur M. Brunetière n'a pu décrocher au cours des quatre scrutins successifs la majorité absolue 19 voix nécessaire pour être proposé à la nomination du ministre. Aucun autre de ses compétiteurs non plus d'ailleurs, et le scrutin est à recommencer. M. Brunetière a obtenu successivement- 14, 14, 15 et 15 voix, contre 12, 14, 17, 16 à M. Lefranc et quelques autres dispersées à MM. Deschamps, Albert, Desjardin-et Leroy.

Qu'on ne s'étonne pas du ballottage auquel se trouve soumis M. Brunetière. Sa candidature était parfaitement désagréable au ministère et la politique, maintenant, influence jusqu'aux sphères qu'on en croirait le plus éloignées.

Lundi 14 mars. Pas grandes nouvelles de la guerre russo-japonaise à se mettre sous la dent au début de cette semaine. Les journaux en sont réduits à sacrifier


d'énormes manchettes et d'impressionnants sous-titres en gras à une petite escarmouche survenue entre deux patrouilles des cavaleries adverses près de Paktschin, sur le fleuve Tching-Tchieng-Kang oh! ces fleuves de la Corée ne peuvent donc pas s'appeler comme tout le monde – A part cela et des considérations sans fin sur les plans de campagne probables, les phases et les résultats de la lutte, le tout émanant naturellement de sommités militaires aussi magistralement éminentes que soigneusement anonymes, c'est tout ce que les amateurs de bataille. à distance ont pour assouvir leur fièvre belliqueuse.

Mardi 15 mars. Le spectacle est à la Chambre, pas seulement à la salle des séances où on assiste au fait rare d'un échec de M. Combes. Parfaitement, c'est incroyable, mais c'est vrai, M. Combes a obtenu une minorité de dix voix au sujet d'un amendement de M. Caillaux à la loi sur la suppression de l'enseignement congréganiste amendement repoussé par le président du conseil et portant à dix ans au lieu de cinq le délai de son extinction. Mais qu'on se rassure sentant la partie mal engagée, le ministre n'a pas posé la fameuse question de confiance. Il garde donc son portefeuille et le gouvernement. Mais, à côté de la salle des séances, dans l'austère local réservé à la commission du budget, se jouait une bien plus grosse et plus intéressante partie c'était la déposition de M. Pelletan, ou plutôt sa défense sur sa propre gestion de la marine.

En vigoureux polémiste qu'il est resté au pouvoir, M. Pelletan a procédé à une charge à fond sur ses devanciers et sur les errements consacrés par la routine de son ministère. Aussi une discussion beaucoup plus aigre que douce n'a-t-elle pas tardé à s'allumer entre lui et M. Lockroy, laquelle discussion s'est close, suivant la règle, sans aucun résultat. La commission du budget a-t-elle été édifiée dans un sens ou dans l'autre? C'est le secret des commissaires, en attendant que ce soit celui de Polichinelle.

Mercredi 16 mars. De nouveau on reparle de


l'accord franco-anglais toujours annoncé et toujours retardé. On dit que cette fois toutes les difficultés ont été aplanies. On assure qu'en échangedu renoncement à notre privilège de pêche sur le banc de Terre-Neuve M. Delcassé a obtenu d'importants territoires en Afrique, entre nos établissement du Niger et du Tchad et surtout que, comme soulte de notre reconnaissance de l'occupation de l'Egypte, l'Angleterre nous laisse les mains libres au Maroc, à condition toutefois de ne fortifier ni Tanger ni la côte; on va même jusqu'à chuchoter que la question du Siam serait réglée par le même accord. Mais tout cela ne se murmure que dans les salles de rédaction, et les sphères officielles conservent le silence le plus. diplomatique. En politique extérieure, nous nous apercevons quelquefois de ce qui se produit, mais nous ne savons jamais ce qui se passe.

Jeudi 17 mars. Oh! que voilà une semaine hérissée de cailloux pointus pour M. Combes. Après la déconvenue de la séance de mardi, voici les chaudes alarmes de la séance de ce jour! encore quelques semaines semblables et tous les ministres auront une maladie d'estomac.

Cette fois l'attaque à laquelle a failli succomber le cabinet est venue qui l'eût cru! de M. Millerand. Oui, de M. Millerand, qui fut jusqu'alors l'un des plus fermes soutiens de la majorité et qui, brusquement, s'étant aperçu ce jour, entre cinq et six heures du soir, que le ministère Combes faisait courir les plus graves périls à la République et au prolétariat, a prononcé à la tribune le plus virulent des réquisitoires contre la politique du président du conseil. Ç'a été une stupeur à la Chambre, et un moment, devant le désarroi jeté dans les rangs de la majorité, les augures parlementaires ont entrevu la culbute ministérielle.

Mais M. Jaurès veillait. D'un bond, il fut à la tribune, et, le verbe ronflant, le geste dominateur, l'amertume à la lèvre et la larme àl'oeil, il anathématisa superbement M. Millerand, stigmatisant sa conduite


équivoque et l'accusant de faire le jeu des réactionnaires Tu quoque, Millerand

Et puis vint le vote. Oh! le spasme d'anxiété. Tous les regards étaient fixés sur MM. Etienne et Sarrien! De la couleur de leur bulletin dépendait la vie du ministère. Minute d'hésitation, de colloques enfiévrés, de discussions secrètes! Puis M. Combes sourit. MM. Etienne et Sarrien votent pour lui. C'est donc la majorité. Oui, c'est la majorité; mais quelle majorité 10 voix! Et il y a sept ministres députés!

Vendredi 18 mars. -Anniversaire de la Commune. On ne s'en douterait pas à Paris; mais les anarchistes en évoquent cruellement le souvenir chez nos bons vois