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Title : Oeuvres complètes de Victor Hugo. Le Rhin 2

Author : Hugo, Victor (1802-1885). Auteur du texte

Publisher : J. Hetzel (Paris)

Publisher : A. Quantin (Paris)

Publisher : [puis] Société d'éditions littéraires et artistiques (Paris)

Publisher : Albin Michel (Paris)

Publication date : 1880-1926

Type : text

Type : monographie imprimée

Language : french

Language : français

Format : 48 vol. ; in-8

Description : Appartient à l’ensemble documentaire : GTextes1

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k37469b

Source : Bibliothèque nationale de France

Set notice : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb373094302

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE E

VICTOR HUGO LE RHIN

II


TOUS DROITS RESERVES


ÉDITION DÉFINITIVE D'APRES LES MANUSCRITS ORIGINAUX (EUVRES COMPLETES

DE

VICTOR HUGO LE RHIN

II

PARIS

J. HETZEL & C'e A. QUANTIN 18, RUB JACOB '? RUE SAIXT-BEXOIT, 7 1884


Quel aspect présente une certaine rue de Francfort un certain jour de la semaine. Ce qui abonde à Francfort. -Quel est le plus grand danger que Francfort puisse courir. L'auteur va à la boucherie. Il pousse beaucoup de cris d'enthousiasme. Le massacre des Innocents. L'auteur oublie tous ses devoirs au point de désobéir à une petite fille de quatre ans. La place publique. Les deux fontaines. L'auteur dit des vérités à la justice. Le Rcemer. Utilité d'une servante qui prend une clef à un don dans sa cuisine. Salle des électeurs. Détails. Salle des empereurs. Les quarante-cinq niches. Ce qui se passait dans la place quand les électeurs avaient élu l'empereur. Ce qui se passait à régUse après ce qui s'était passé dans la place. L'église collégiale de Francfort. Ce qui pend aux murailles. L'horloge. Les tableaux. Sainte Cécile telle qu'on l'a trouvée dans son tombeau. La couronne impériale. Saint-Barthélémy. Gunther de Schwarzbourg. -L'auteur monte sur le clocher.–Fraucfort-sur-le-Mein à vol d'oiseau. Les habitants du haut du clocher. Philosophie. Mayence, septembre.

J'étais à Francfort un samedi. Il y avait longtemps déjà que, marchant au hasard, je cherchais mon vieux Francfort dans un labyrinthe de maisons neuves fort laides et de jardins fort beaux, lorsque je suis arrivé LE ttHfX. H. 1

LETTRE XXIV

FRANCFORT-S UR-LE-MEIN


tout à coup à l'entrée d'une rue singulière. Deux longues rangées parallèles de maisons noires, sombres, hautes, sinistres, presque pareilles, mais ayant cependant entre elles ces légères différences dans les choses semblables qui caractérisent les bonnes époques d'architecture entre ces maisons toutes contiguës et compactes, et comme serrées avec terreur les unes contre les autres, une chaussée étroite, obscure, tirée au cordeau rien que des portes bâtardes surmontées d'un treillis de fer bizarrement brouillé; toutes les portes fermées au rez-de-chaussée rien que des fenêtres garnies d'épais volets de fer; tous ces volets fermés; aux étages supérieurs, des devantures de bois presque partout armées de barreaux de fer; un silence morne, aucun chant, aucune voix, aucun souffle; par intervalles le bruit étouffé d'un pas dans l'intérieur des maisons; à côté des portes un judas grilié à demi entr'ouvert sur une allée ténébreuse; partout la poussière, la cendre, les toiles d'araignées, l'écroulement vermoulu, la misère plutôt affectée que réelle; un air d'angoisse et de crainte répandu sur les façades des édifices un ou deux passants dans la rue me regardant avec je ne sais quelle défiance effarée; aux fenêtres des premiers étages, de belles jeunes filles parées, au teint brun, au profil busqué, apparaissant furtivement, ou des faces de vieilles femmes au nez de hibou, coiffées d'une mode exorbitante, immobiles et blêmes derrière la vitre trouble dans les allées des rez-dechaussée, des entassements de ballots et de marchandises des forteresses plutôt que des maisons, des


cavernes plutôt que des forteresses, des spectres plutôt que des passants.–J'étais dans la rue des Juifs, et j'y étais le jour du sabbat.

A Francfort il y a encore des juifs et des chrétiens; de vrais chrétiens qui méprisent les juifs, de vrais juifs qui haïssent les chrétiens. Des deux parts on s'exècre.. et l'on se fuit. Notre civilisation, qui tient toutes les idées en équilibre et qui cherche à ôter de tout la colère, ne comprend plus rien à ces regards d'abomination qu'on se jette réciproquement entre inconnus. Les juifs de Francfort vivent dans leurs lugubres maisons, retirés dans des arrière-cours pour éviter l'haleine des chrétiens. Il y a douze ans, cette rue des Juifs, rebâtie et un peu élargie en 1662, avait encore à ses deux extrémités des portes de fer, garnies de barres et d'armatures extérieurement et intérieurement. La nuit venue, les juifs rentraient, et les deux portes se fermaient. Oil les verrouillait en dehors comme des pestiférés, et ils se barricadaient en dedans comme des assiégés. La rue des Juifs n'est pas une rue, c'est une ville dans la ville.

En sortant de la rue des Juifs j'ai trouvé la vieille cité. Je venais de faire mon entrée dans Francfort. Francfort est la ville des cariatides. Je n'ai vu nulle part autant de colosses portefaix qu'à Francfort. ln est impossible de faire travailler, geindre et hurler le. marbre, la pierre, le bronze et le bois avec une invention plus riche et une cruauté plus variée. De quelque côté qu'on se tourne, ce sont de pauvres figures de toutes les époques, de tous les styles, de tous: les


sexes, de tous les âges, de toutes les fantasmagories, qui se tordent et gémissent misérablement sous des poids énormes. Satyres cornus, nymphes à gorges flamandes, nains, géants, sphinx, dragons, anges, diables, tout un infortuné peuple d'êtres surnaturels, pris par quelque magicien qui péchait effrontément dans toutes les mythologies à la fois, et enfermé par lui dans des enveloppes pétrifiées, et là enchaîné sous les entablements, les impostes et les architraves, et scellé jusqu'à mi-corps dans les murailles. Les uns portent des balcons, les autres des tourelles, les plus accablés des maisons; d'autres' exhaussent sur leurs épaules quelque insolent nègre de bronze vêtu d'une robe d'étain doré, ou un immense empereur romain de pierre dans toute la pompe du costume de Louis XIV, avec sa grande perruque, son ample manteau, son fauteuil, son estrade, sa crédence où est sa couronne. son dais à pentes découpées et à vastes draperies colossale machine qui figure une gravure d'Audran complètement reproduite en ronde bosse dans un monolithe de vingt pieds de haut. Ces prodigieux monuments sont des enseignes d'auberges. Sous ces fardeaux titaniques les cariatides fléchissent dans toutes les postures de la rage, de la douleur et de la fatigue. Celles-ci courbent la tête, celles-là se retournent à demi quelques-unes posent sur leurs hanches leurs deux mains crispées, ou compriment leur poitrine gonflée prête à éclater; il y a des Hercules dédaigneux qui soutiennent une maison à six étages d'une seule épaule et montrent le poing aux gens il y a de tristes


Vulcains bossus qui s'aident de leurs genoux, ou de malheureuses sirènes dont la queue écaillée s'écrase affreusement entre les pierres de refend il y a des chimères exaspérées qui s'entre-mordent avec fureur; d'autres pleurent, d'autres rient d'un air amer, d'autres font aux passants des grimaces effroyables. J'ai remarqué que beaucoup de salles de cabaret, retentissantes du choc des verres, sont posées en surplomb sur des cariatides. Il paraît que c'est un goût des vieux bourgeois libres de Francfort de faire porter leurs ripailles par des statues souffrantes..

Le plus horrible cauchemar qu'on puisse avoir à Francfort, ce n'est ni l'invasion des russes, ni l'irruption des français, ni la guerre européenne traversant le pays, ni les vieilles guerres civiles déchirant de nouveau les quatorze quartiers de la ville, ni le typhus, ni le choléra; c'est le réveil, le déchaînement et la vengeance des cariatides.

Une des curiosités de Francfort, qui disparaîtra bientôt, j'en ai peur, c'est la boucherie. Elle occupe deux anciennes rues. Il est impossible de voir des maisons plus vieilles et plus noires se pencher sur un plus splendide amas de chair fraîche. Je ne sais quel air de jovialité gloutonne est empreint sur ces façades bizarrement ardoisées et sculptées, dont le rez-de-chaussée semble dévorer, comme une gueule' profonde toute grande ouverte, d'innombrables quartiers de bœufs et de moutons. Les bouchers sanglants et les bouchères roses causent avec grâce sous des guirlandes de gigots. Un ruisseau rouge, dont deux fontaines jaillissantes


modifient à peine la'couleur, coule et fume au milieu de la rue. Au moment où j'y passais, elle était pleine de cris effrayants. D'inexorables garçons tueurs, à figures hérodiennes, y commettaient un massacre de cochons de lait. Les servantes, leur panier au bras, riaient à travers le vacarme. Il y a des émotions ridicules qu'il ne faut pas laisser voir; pourtant j'avoue que, si j'avais su que faire d'un pauvre petit cochon de lait, qu'un boucher emportait devant moi par les deux pieds de derrière et qui ne criait pas, ignorant ce qu'on lui voulait et ne comprenant rien à la chose, je l'aurais acheté et sauvé. Une jolie petite fille de quatre ans, qui comme moi le considérait avec compassion, semblait m'y encourager du regard. Je n'ai pas fait ce que cet œil charmant me disait, j'ai désobéi à ce doux regard, et je me le reproche. Une superbe et grandiose enseigne dorée, soutenue par une grille en potence, la plus belle et la plus riche du monde, composée de tous les emblèmes du corps des bouchers et surmontée de la couronne impériale, domine et complète cette magninque écorcherie digne de Paris au moyen âge, devant laquelle, à coup sûr, se fussent ébahis Calatagirone au quinzième siècle et Rabelais au ~seizième.

J)e l'écorcherie on débouche dans une place de grandeur médiocre, digne de la Flandre et qui mériterait d'être célébrée et admirée, même après le VieuxMarché de Bruxelles. C'est une de ces places trapèzes autour desquelles tous les styles et tous les caprices dé l'architecture bourgeoise au moyen âge et à la


renaissance se dressent représentés par des maisons modèles où, selon l'époque et le goût, l'ornementation a tout employé avec un à-propos prodigieux, l'ardoise comme la pierre, le plomb comme le bois. Chaque devanture a sa valeur à part et concourt en même temps à la composition et à l'harmonie générale de la place. A Francfort comme à Bruxelles, deux ou trois maisons neuves, de l'aspect le plus bête et qui ont l'air de deux ou trois imbéciles dans une assemblée de gens d'esprit, gâtent l'ensemble de la place et rehaussent la beauté des vieux édifices voisins. Une merveilleuse masure du quinzième siècle, composée, je ne sais pour quel usage, d'une nef d'église et d'un beffroi d'hôtel de ville, remplit de sa superbe et élégante silhouette un des côtés du trapèze. Vers le milieu de la place, à des endroits quelconques, que n'a évidemment désignés aucune symétrie, ont germé, comme deux buissons vivaces, deux fontaines, l'une de la renaissance, l'autre du dix-huitième siècle. Sur ces deux fontaines se rencontrent et s'affrontent, par un hasard singulier, debout chacune au sommet de sa colonne, Minerve et Judith, la virago homérique et la virago biblique, l'une avec la tête de Méduse, l'autre avec la tête d'Holopherne.

Judith, belle, hautaine et charmante, entourée de quatre renommées-sirènes qui soufflent à ses pieds dans des trompettes, est une héroïque fille de la renaissance. Elle n'a plus la tête d'Holopherne, qu'elle élevait de la main gauche, mais elle tient encore l'épée de sa main droite, et sa robe, chassée par le vent, se


relève au-dessus de son genou de marbre et découvre sa jambe fine et ferme avec le pli le plus fier qu'on puisse voir.

Quelques explicateurs prétendent que cette statue représente la Justice, et qu'elle tenait à la- main, non la tête d'Holopherne, mais une balance. Je n'en crois rien.

Une Justice qui tiendrait la balance de la main gauche et l'épée de la main droite serait l'Injustice. D'ailleurs, la Justice n'a le droit d'être ni si jolie, ni si retroussée.

Vis-à-vis de cette figure s'élèvent, avec leur cadran noir et leurs cinq graves fenêtres de hauteur inégale, les trois pignons juxtaposés du Rœmer.

C'est dans le Rœmer qu'on élisait les empereurs, c'est dans cette place qu'on les proclamait. C'est aussi dans cette place que se tenaient et que se tiennent encore les deux fameuses foires de Francfort, la foire de septembre, instituée en 12~)0 par lettre de haut-conduit de Frédéric II, et la foire de Pâques, établie en 1330 par Louis de Bavière. Les foires ont survécu aux empereurs et à l'empire.

Je suis entré dans le Rœmer.

Après avoir erré, sans rencontrer personne, dans une grande salle basse et torte, voûtée en ogive et encombrée des baraques de la foire, puis dans un large escalier à rampe Louis XIII, et tapissé de mauvais tableaux sans cadres, puis dans une foule de corridors et de degrés obscurs, à force de frapper à toutes les portes, j'ai fini par trouver une servante qui, sur ce


mot Kaisersaal) a pris une clef à un clou dans sa cuisine et m'a conduit à la salle des empereurs. La brave fille, souriante, m'a fait passer d'abord par la salle des électeurs, qui sert aujourd'hui, je crois, aux séances du haut sénat de la ville de Francfort. C'est là que les électeurs ou leurs délégués déclaraient entre eux l'empereur roi des romains. Sur un fauteuil entre les deux fenêtres, l'archevêque de Mayence présidait. Puis venaient par ordre, assis autour d'une immense table couverte en cuir fauve, chacun au-dessous de son blason peint au plafond, à la droite de l'archevêque de Mayence, Trèves, Bohême et Saxe; à sa gauche, Cologne, le Palatinat, Brandebourg-; en face de lui, Brunswick et Bavière. Le passant éprouve l'impression que produisent les choses simples qui contiennent de grandes choses lorsqu'il voit et qu'il touche le cuir roux et poudreux de cette table où l'on faisait l'empereur d-'Allemagne. Du reste, à part la table, qu'on a transportée dans une salle voisine, la salle des électeurs est aujourd'hui dans l'état où elle était au dixseptième siècle. Les neuf blasons au plafond encadrant une mauvaise fresque, une tenture de damas rouge, des appliques-candélabres en cuivre argenté figurant des renommées, une grande glace à baguettes contournées, en face de laquelle on a mis pour pendant, au siècle dernier, un portrait en pied de Joseph II; audessus de la porte, un trumeau, un portrait de ce dernier des petits-fils de Charlemagne, qui mourut en 910, au moment de régner, et que les allemands appellent /<H~. Rien de plus. L'ensemble est


austère, sérieux, tranquille, et fait plus songer que regarder.

Après la salle des électeurs, j'ai vu la salle des empereurs.

Au quatorzième siècle, les marchands lombards qui ont laissé leur nom au Rœmer, et qui y tenaient boutique, eurent idée de faire entourer la grande salle de niches afin d'y étaler leurs marchandises. Un architecte dont le nom s'est perdu mesura le pourtour de la salle et y construisit quarante-cinq niches. En 156~, Maximilien II fut élu à Francfort et montré au peuple du balcon de cette salle, qui, à partir de Maximilien II, s'appela le Kaisersaal et servit à la proclamation des empereurs. On songea alors à la décorer, et la première pensée qui vint, ce fut d'installer, dans les niches développées autour de la halle impériale, les portraits de tous les césars allemands élus et couronnés depuis l'extinction de la race de Charlemagne, en réservant aux césars futurs les niches vacantes. Seulement depuis Conrad I", en 911, jusqu'à Ferdinand I", en 1556, trente-six empereurs avaient déjà été sacrés -à Aix-la-Chapelle. En y joignant le nouveau roi des ,romains, il ne restait plus que huit niches vides pour .l'avenir. C'était bien peu. La chose fut pourtant exécutée, et l'on se promit d'agrandir la salle quand besoin serait. Les cases se meublaient peu à peu, à quatre empereurs environ par siècle. En;!76A, quand Joseph II :monta sur le trône impérial sacrocésaréen, il ne restait plus qu'une place vide. On songea de nouveau sérieusement à allonger le Kaisersaal et à ajouter de


nouvelles cases aux compartiments préparés cinq siècles auparavant par l'architecte des marchands lombards. En 179/t, François II, le quarante-cinquième roi des romains, vint occuper la quarante-cinquième case. C'était la dernière niche, ce fut le dernier empereur. La salle remplie, l'empire germanique s'écroula. Cet architecte inconnu, c'était la destinée; cette salle mystérieuse aux quarante-cinq cellules, c'est l'histoire même de l'Allemagne, qui, la race de Charlemagne éteinte, ne devait plus contenir que quarantecinq empereurs.

Là, en effet, dans cette salle obJongue, vaste, froide, presque obscure, encombrée à l'un de ses angles de meubles de rebut parmi lesquels j'ai vu. la table de cuir des électeurs, à peine éclairée à son extrémité orientale par les cinq étroites fenêtres inégales qui pyramident dans le sens du pignon extérieur, entre quatre hautes murailles chargées de fresques effacées, sous une voûte en bois à nervures jadis dorées, seuls dans une espèce de pénombre qui ressemble au commencement de l'oubli, tous grossièrement peints et ngurés en buste d'airain dont le piédouche porte les deux dates qui ouvrent et ferment chaque règne, les uns coiffés de lauriers comme des césars romains, les autres fleuronnés du diadème germanique, là, s'entreregardent silencieusement, chacun dans sa sombre ogive, les trois Conrad, les sept Henri, les quatre Othon, l'unique Lothaire, les quatre Frédéric, l'unique Philippe, les deux Rodolphe, l'unique Adolphe, les deux Albert, l'unique Louis, les quatre Charles, l'unique


Wenceslas, l'unique Robert, l'unique Sigismond, les deux Maximilien, les trois Ferdinand, l'unique Mathias, les deux Léopold, les deux Joseph, les deux François, les quarante-cinq fantômes qui, pendant neuf siècles, de 911 à 1806, ont traversé l'histoire du monde, l'épée de saint Pierre dans une main et le globe de Charlemagne dans l'autre.

A l'extrémité opposée aux cinq fenêtres, près de la voûte, noircit et s'écaille une peinture médiocre qui représente le jugement de Salomon.

Quand les électeurs avaient enfin désigné l'empereur, le sénat de Francfort se réunissait dans cette salle; les bourgeois, divisés en quatorze sections, selon les quatorze quartiers de la ville, se rassemblaient au dehors dans la. place. Alors les cinq fenêtres du Kaisersaal s'ouvraient, faisant face au peuple. La grande fenêtre, celle du milieu, était surmontée d'un dais et restait vide. A la moyenne fenêtre de droite, ornée d'un balcon de fer rioir ou j'ai remarqué la route de Mayence, l'empereur apparaissait, seul, en grand costume, la couronne en tête. A sa droite il avait,'réunis dans la petite fenêtre, les trois électeurs-archevêques. de Mayence, de Trèves et de Cologne. Aux deux autres fenêtres, à gauche de la grande fenêtre vide, se tenaient, dans la moyenne, Bohême, Bavière et le palatin du Rhin.; dans la petite, Saxe, Brunswick et Brandebourg. Dans la place, devant la façade du Rœmer, au milieu d'un vaste carré vide entouré de gardes, il y avait un grand monceau d'avoine, une urne pleine de monnaie d'or et d'argent, une table portant un lavoir


d'argent et un bocal de vermeil, et une autre table chargée d'un boeuf rôti tout entier. Au moment ou paraissait l'empereur, les trompettes et les cymbales éclataient, et l'archimarechal du saint empire, l'archichancelier, l'archiéchanson, l'architrésorier et l'architranchant entraient en cortége dans la place. Au milieu des acclamations et des fanfares, l'archimaréchal, à 'cheval, montait dans le tas d'avoine jusqu'à la sangle de la selle et y remplissait une mesure d'argent; l'archichancelier 'prenait le lavoir sur la table l'archiéchanson remplissait de vin et d'eau le bocal de vermeil l'architrésorier puisait des monnaies dans l'urne et les jetait au peuple à pleines mains; l'architranchant coupait un morceau du bœuf rôti. En ce moment-là surgissait le grand référendaire de l'empire, qui proclamait à haute voix le nouveau césar et lisait la formule du serment. Quand il avait fini, le sénat dans la salle et les bourgeois dans la place répondaient gravement Oui. Pendant la prestation du serment, le nouvel empereur, déjà formidable, ôtait la couronne et tenait le-glaive.

De 156~ à 179~t, cette place aujourd'hui ignorée, cette salle aujourd'hui déserte, ont vu neuf fois cette cérémonie majestueuse.

Les grandes charges de l'empire, étant héréditairement acquises aux électeurs, étaient remplies par des délégués. Au moyen âge, les monarchies secondaires tenaient à insigne honneur et à bonne politique d'occuper les grands offices des deux empires qui avaient .remplacé l'empire romain. Chaque prince gravitait


vers le centre impérial le plus voisin de lui. Le roi de Bohême était archiéchanson de l'empire d'Allemagne; le doge de Venise était protospataire de l'empire d'orient.

Après la proclamation du Rœmer venait le couronnement à la collégiale.

J'ai suivi le cérémonial. En sortant du Kaisersaal je suis allé à l'église.

L'église collégiale de Francfort, dédiée à saint Barthélémy, se compose d'une double nef-croisée du quatorzième siècle, surmontée d'une belle tour du quinzième malheureusement inachevée. L'église et la tour sont en beau grès rouge noirci et rouillé par les années. L'intérieur seul est badigeonné.

Encore ici une église belge. Des murs blancs; pas de vitraux; un riche mobilier d'autels sculptés, de tombes coloriées, de tableaux et de bas-reliefs. Dans les nefs, de sévères chevaliers de marbre, des évêques moustachus du temps de Gustave-Adolphe qui ont des tètes de lansquenets, d'admirables clochetons de pierre évidés et fouillés par les fées, de magninques luminaires de cuivre qui rappellent la lampe de l'67<?M~6 de Gérard Dow, un Christ au <o~~M peint au quatorzième siècle, une Vierge <!M lit de mort sculptée au quinzième. Dans le chœur, de curieuses fresques, horribles avec saint Barthélemy, charmantes avec la Madeleine; une rude et sauvage boiserie menuisée vers 1400; boiseries et fresques données par le chevalier d'Ingelheim, qui s'est fait peindre à genoux dans un coin et qui portait d'or aux chevrons de gueules.


Sur les murailles, une collection complète de ces morions fantasques et de ces cimiers effrayants propres à la chevalerie germanique, accrochés à des clous comme les' poêlons et les écumoires d'une batterie de' cuisine. Près de la porte, une de' ces énormes horloges qui sont une maison à deux étages, un livre à trois tomes, un poëme en vingt chants, un monde. En haut, sur un large fronton flamand, s'épanouit le cadran de la journée en bas, au fond d'une espèce de caverne où se meuvent pêle-mêle dans les ténèbres une foule de gros fils qu'on prendrait pour des antennes d'insectes monstrueux, rayonne mystérieusement le cadran de l'année. Les heures tournent en haut, les saisons marchent en bas. Le soleil dans sa gloire de rayons dorés, la lune blanche et noire, les étoiles sur le fond bleu, opèrent des évolutions compliquées, lesquelles déplacent à l'autre bout de l'horloge un système de petits tableaux où des écoliers patinent, où des vieillards se chauffent, où des paysans coupent le blé, où des bergères cueillent des fleurs. Des maximes et des sentences un peu dévernies reluisent dans le ciel à la clarté des étoiles un peu dédorées. Chaque fois que l'aiguille atteint un chiffre-, des portes s'ouvrent et se ferment sur le fronton de l'horloge, et des jacquemarts armés de marteaux, sortant ou rentrant brusquement, frappent l'heure sur le timbre en exécutant des pyrrhiques bizarres. Tout cela vit, palpite et gronde, dans la muraille même de l'église, avec le bruit que ferait un cachalot enfermé dans la grosse tonne de Heidelberg.


Cette collégiale possède un admirable Cruci fiement de Van Dyck. Albert Durer et Rubens y ont chacun un tableau, un Christ sur les genoux de la Vierge. Le sujet est le même en apparence; les deux tableaux sont bien différents. Rubens a posé sur les genoux de la divine mère un Jésus enfant, Albert Durer y a jeté un Christ crucifié. Rien n'égale la grâce du premier tableau, si ce n"est l'angoisse du second. Chacun des deux peintres a suivi son génie. Rubens a choisi la vie, Albert Durer a choisi la mort.

Un autre tableau, où l'angoisse et la grâce sont mêlées, c'est une précieuse peinture sur cuir, du seizième siècle, qui représente l'intérieur du sépulcre de sainte Cécile. L'encadremènt est composé de tous les principaux instants de la vie de la sainte. Au milieu, sous une sombre crypte, la sainte est couchée tout de son long sur la face, dans sa robe d'or, avec l'entaille de la hache au cou, plaie rose et délicate qui ressemble à une bouche charmante et qu'on voudrait baiser à genoux. Il semble qu'on va entendre la voix de la sainte musicienne sortir et chanter jcor boca de SK /<e/'i' Au-dessous du cercueil ouvert ceci est écrit en lettres d'or En < sa/!6'<M:'M!<B tw~'K! Ce6'!7!'ûB in ~e~M~c~ro ~6' ~Kay!'He~ ~w.s:M eodem cor~or~ sitic e;r/)r~~<H!. En effet, au seizième siècle, un pape, Léon X, je crois, fit ouvrir la tombe de sainte Cécile, et cette ravissante peinture n'est, dit-on, qu'un portrait exact du miraculeux cadavre.

C'est au centre de la collégiale, à l'entrée du chœur, au point d'intersection du transept et de la nef, que,


depuis Maximilien 11, on couronnait les empereurs..J'ai vu dans un coin du transept, enveloppée dans un sac de papier gris qui lui donne la forme d'un bourrelet d'enfant, l'immense couronne impériale en charpente plaquée d'or qu'on suspendait au-dessus de leur têtependant la cérémonie, et je me suis souvenu qu'il y a un an j'avais vu le tapis fleurdelysé du sacre de Charles X roulé, ficelé et oublié sur une brouette dans les combles de la cathédrale de Reims. A la droite même de la porte du chœur, précisément à côté de l'endroit ou l'on couronnait l'empereur, la boiserie gothique étale complaisamment cette antithèse sculptée en chêne saint Barthélemy écorché, portant sa peau sur son bras, et regardant avec dédain à sa gauche le diable juché sur une magnifique pyramide de mitres, de diadèmes, de cimiers, de tiares, de sceptres, d'épées et de couronnes. Un peu plus loiu, le nouveau césar pouvait, sous les tapisseries dont on le cachait sans doute, entrevoir par instants debout dans l'ombre contre le mur, comme une apparition sinistre, le spectre dé pierre de cet infortuné pseudo-empereur Gunther de Schwarzbourg, la fatalité et la haine dans les yeux, tenant d'un bras son écu au lion rampant et de l'autre son morion impérial fier et terrible tombeau qui, pendant deux cent trente ans, a assisté à l'intronisation des empereurs, et dont la tristesse de granit a survécu à toutes ces fêtes de carton peint et de bois doré. J'ai voulu monter sur le clocher. Le glockner qui m'avait conduit dans l'église, et qui ne sait pas un mot de français, m'a abandonné aux premières marches de LE nt)[N. n. 2


la vis, et je suis monté seul. Arrivé en haut j'ai trouvé l'escalier obstrué par une barrière à pointes de fer; j'ai appelé, personne n'a répondu; sur quoi j'ai pris le parti d'enjamber la barrière. L'obstacle franchi, j'étais sur la plate-forme du Pfarthurm. Là, j'ai eu un charmant spectacle. Sur ma tête, un beau soleil, à mes pieds toute la ville; à ma gauche la place du Rœmer, à ma droite la rue des Juifs, posée comme une longue et inflexible arête noire parmi les maisons blanches; çà et là quelques chevets d'antiques églises pas trop défaites, deux ou trois hauts beffrois flanqués de tourelles, sculptés à l'aigle de Francfort, et répétés, comme par des échos, au fond de l'horizon, par les trois ou quatre vieilles tours-vigies qui marquaient autrefois les limites du petit état libre; derrière moi le Mein, nappe d'argent rayée d'or par le sillage des bateaux le vieux pont avec les toits de Sachshausen et les murs rougeâtres de l'ancienne maison teutonique; autour de la ville, une épaisse ceinture d'arbres; au delà des arbres, une grande table ronde de plaines et de champs labourés, terminée par les croupes bleues ,du Taunus. Pendant que je rêvais je ne sais quelle .rêverie, adossé au tronçon du clocher tronqué de 1509, des nuages sont venus et se sont mis à rouler dans le ciel, chassés par le vent, couvrant et découvrant à .chaque instant de larges déchirures d'azur, et laissant ttomber partout sur la terre de grandes plaques d'ombre et de lumière. Cette ville et cet horizon étaient admirables ainsi. Le paysage n'est jamais plus beau que quand il revêt sa peau de tigre. Je me croyais seul


sur la tour, et j'y serais resté toute la journée. Tout à coup un petit bruit s'est fait entendre à côté de moi j'ai tourné la tête; c'était une toute jeune fille de quatorze ans environ, à demi sortie d'une lucarne, qui me regardait avec un sourire. J'ai risqué quelques pas, j'ai dépassé un angle du Pfarthurm que je n'avais pas encore franchi, et je me suis trouvé au milieu des habitants du clocher. Il y a là tout un petit monde doux et heureux. La jeune fille, qui tricote; une vieille femme, sa mère sans doute, qui file son rouet; des colombes qui roucoulent, perchées sur les gargouilles du clocher un singe hospitalier qui vous tend la main du fond de sa petite cabane; les poids de la grosse horloge qui montent et descendent avec un bruit sourd et s'amusent à faire mouvoir des marionnettes dans l'église ou l'on a couronné des empereurs; ajoutez à cela cette paix profonde des lieux élevés, qui se compose du murmure du vent, des rayons du soleil et de la beauté du paysage, n'est-ce pas que c'est un ensemble pur et charmant? De la cage des anciennes cloches, la jeune fille a fait sa chambre elle y a mis son lit dans l'ombre, elle y chante comme chantaient les cloches, mais d'une voix plus douce, pour elle et pour Dieu seulement. De l'un des clochetons inachevés, la mère a fait la cheminée du petit feu de veuve où cuit sa pauvre marmite. Voilà le haut du clocher de Francfort. Comment et pourquoi cette colonie est-elle là, et qu'y fait-elle? Je l'ignore, mais j'ai admiré cela. Cette ûère ville impériale, qui a soutenu tant de guerres, qui a reçu tant de boulets, qui a inLronisé


tant de césars, dont les murailles étaient comme une armure, dont l'aigle tenait dans ses deux serres les diadèmes que l'aigle d'Autriche posait sur ses deux têtes, est aujourd'hui dominée et couronnée par l'humble foyer d'une vieille femme, d'où sort un peu de fumée.


D'où il sort. La Suisse, le Rhin. Aspects. Qu'un fleuve est un arbre. Le trajet de Mayence à Cologne. Détails. Où commence l'encaissement du fleuve. Où il finit. Tableaux. Les vignes. Les ruines. Les hameaux. Les villes. Histoire et archéologie mêlées. Bingen. Oberwesel. Saint-Goar. Neuwied. Andernach. Linz. Sinzig. Boppart. Caub. Braubach. Coblenz. Ce qui a effrayé l'auteur à Coblenz. Musées. Quels sont les peintres que possède chaque ville. Curiosités et bric-à-brac. Paysages du Rhin. Ce qu'a été le Rhin. Ce qu'il est. Remontez-le. Le bateau-flèche. Le dampschiB'. La barque à voile. Le grand radeau. Curieux détails sur les anciennes grandes flottaisons du Rhin. Vingt-cinq bateaux à vapeur en route chaque jour. Parallèle de l'ancienne navigation et de la nouvelle. Quarante-neuf îles. Souvenirs. Une jovialité de Schinderhannes rencontrant une bande de juifs. Ce que firent en 1400, dans une église de village, les quatre électeurs du Rhin. Détails secrets et inconnus de la déposition de Wenceslas. Le Kœnigssthu). L'auteur reconstruit le KœnigssthuI, aujourd'hui disparu. De quelle manière et dans quelle forme s'y faisait l'élection des empereurs. Ce que c'était que les sept électeurs du saint-empire. L'élection dans le Roemer de Francfort comparée avec l'élection sur le Kœnigssthul. Côtés inédits et ignorés de l'histoire. La bannière impériale. Ce qu'elle était avant Lothaire. Ce que Lothaire y changea. Ce qu'elle a été depuis. L'aigle à deux têtes. Sa première apparition. Ce que le peuple concluait de la façon dont la bannière flottait. Chute de la bannière. Vue de Caub. Étrange aspect du Pfalz. Ce que c'est. Les châteaux du Rhin. Dénombrement.

LETTRE XXV

LE RHIN


Combien il y en a. Quels sont leurs noms. Leurs dates.- Leurs histoires. Qui les a bâtis. Qui les a ruinés. Destinée de tous. Détail de chacun. Coup d'œil dans les vallées. Sept burgs dans le Wispertha). Une abbaye et six forteresses dans les Sept-Monts. Trois citadelles dans )a plaine de Mayence. Le Godesberg dans la plaine de Cologne. Hymne aux châteaux du Rhin.

Mayence, 1er octobre.

Un ruisseau sort du lac de Toma, sur la pente orientale du Saint-Gothard un autre ruisseau sort d'un autre lac au pied du mont Lucmanierberg; un troisième ruisseau suinte d'un glacier et descend à travers les rochers d'une hauteur de mille toises. A quinze lieues de leurs sources,-ces ruisseaux viennent aboutir au même ravin, près Reichenau. Là, ils se mêlent. N'admirez-vous pas, mon ami, de quelle façon puissaute et simple la providence produit les grandes choses? Trois pâtres se rencontrent, c'est un peuple; trois ruisseaux se rencontrent, c'est un fleuve. Le peuple naît le 17 novembre 1307, la nuit, au bord d'un lac où trois pasteurs viennent de s'embrasser il se lève, il atteste le grand Dieu qui fait les paysans et les césars, puis il court aux fléaux et aux fourches. Géant rustique, il prend corps à corps le souverain géant, l'empereur d'Allemagne. Il brise à Kussnacht le bailli Gessler, qui faisait adorer son chapeau à Sarnen, le bailli Landenberg, qui crevait les yeux aux vieillards à Thalewyl, le bailli Wolfenschiess, qui tuait les femmes à coups de hache; à Morgarten, le duc Léopold; à Morat, Charles le Téméraire. Il enterre sous la colline de Buttisholz les trois mille


anglais d'Enguerrand de Coucy. Il tient en respect à la fois les quatre formidables ennemis qui lui viennent des quatre points cardinaux il bat à Sempach le duc d'Autriche, à Granson le duc de Bourgogne, à Chillon le duc de Savoie, à Novare le duc de Milan et notons en passant qu'à Novare, en 1513, le duc de Milan était duc par le droit de l'épée et s'appelait Louis XII, roi de France. Il accroche à un clou dans ses arsenaux, au-dessus de ses habits de paysan, à côté des colliers de fer qu'on lui destinait, les splendides armures ducales des princes vaincus il a de grands citoyens, Guillaume Tell d'abord, puis les trois libérateurs, puis Pierre Collin et Gundoldingen, qui ont laissé leur sang sur la bannière de leur ville? et Conrad Baumgarten, et Scharnachthal, et Winkelried, qui se jetait sur les piques comme Curtius dans le gouffre; il lutte à Bellinzona pour l'inviolabilité du sol, et à Cappel pour l'inviolabilité de la conscience; il perd Zwingli en 1531, mais il délivre Bonnivard en 1536 et depuis lors il est debout. Il accomplit sa destinée, entre les quatre colosses du continent, ferme, solide, impénétrable, nœud de civilisation, asile de science, refuge de la pensée, obstacle aux envahissements injustes, point d'appui aux résistances légitimes. Depuis six cents ans, au centre de l'Europe, au milieu d'une nature sévère, sous l'œil d'une providence bienveillante, ces grands montagnards, dignes fils des grandes montagnes, graves, froids et sereins comme elles, soumis à la nécessité, jaloux de leur indépendance, en présence des monarchies absolues, des aristocraties oisives et des


démocraties envieuses, vivent de la forte vie populaire, pratiquant à la fois le premier des droits, la liberté, et le premier des devoirs, le travail. Le fleuve naît entre deux murailles de granit; il fait un pas et il rencontre, à Andeer, village roman, le souvenir de Charlemagne; à Coire, l'ancienne Curia, le souvenir de Drusus; à Feldkirch, le souvenir de Masséna;puis, comme consacré pour les destinées qui l'attendent par ce triple baptême germanique, romain et français, laissant l'esprit indécis entre son étymologie grecque 'Pss~, et son étymologie allemande 7~'yM! qui toutes deux signifient coM/~ il coule en effet, franchit la forêt et la montagne, gagne le lac de Constance, bondit à Schaffhouse, longe et contourne les arrière-croupes du Jura, côtoie les Vosges, perce la chaîne des volcans morts du Taunus, traverse les plaines de la Frise, inonde et noie les bas-fonds de la Hollande, et, après avoir creusé dans les rochers, les terres, les laves, les sables et les roseaux, un ravin tortueux de deux cent soixante-dix-sept lieues, après avoir promené dans la grande fourmilière européenne le bruit perpétuel de ses vagues, qu'on dirait composé de la querelle éternelle du nord et du midi, après avoir reçu douze mille cours d'eau, arrosé cent quatorze villes, séparé, ou pour mieux dire, divisé onze nations, roulant dans son écume et mêlant à sa rumeur l'histoire de trente siècles et de trente peuples, il se perd dans la mer. Fleuve-Protée; ceinture des empires, frontière des ambitions, frein des conquérants; serpent de l'énorme cad.ucée qu'étend sur l'Europe le


dieu Commerce; grâce et parure du globe; longue chevelure verte des Alpes qui traîne jusque dans l'Océan.

Ainsi, trois pâtres, trois ruisseaux. La Suisse et le Rhin s'engendrent de la même façon dans les mêmes montagnes.

Le Rhin a tous les aspects. Il est tantôt large, tantôt étroit. Il est glauque, transparent, rapide, joyeux de cette grande joie qui est propre à tout ce qui est puissant. Il est torrent à Schaffhouse, gouffre à Laufen, rivière à Sickingen, fleuve à Mayence, lac à SaintGoar, marais à Leyde.

Il se calme, dit-on, devient lent vers le soir comme s'il s'endormait; phénomène plutôt apparent que réel, visible sur tous les grands cours d'eau.

Je l'ai dit quelque part, l'unité dans la variété, c'est le principe de tout art complet. Sous ce rapport, la nature est la plus grande artiste qu'il y ait. Jamais elle n'abandonne une forme sans lui avoir fait parcourir tous ses logarithmes. Rien ne se ressemble moins en apparence qu'un arbre et un fleuve; au fond pourtant l'arbre et le fleuve ont la même ligne génératrice. Examinez, l'hiver, un arbre dépouillé de ses feuilles, et couchez-le en esprit à plat sur le sol, vous aurez l'aspect d'un fleuve vu par un géant à vol d'oiseau. Le tronc de l'arbre, ce sera le fleuve; les grosses branches, ce seront les rivières; les rameaux et les ramuscules, ce seront les torrents, les ruisseaux et les sources; l'élargissement de la racine, ce sera l'embouchure. Tous les fleuves, vus sur une carte


géographique, sont des arbres qui portent des villes tantôt à l'extrémité des rameaux comme des fruits, tantôt dans l'entre-deux des branches comme des nids; et leurs confluents et leurs affluents innombrables imitent, suivant l'inclinaison des versants et la nature des terrains, les embranchements variés des différentes espèces végétales, qui toutes, comme on sait, tiennent leurs jets plus ou moins écartés de la tige selon la force spéciale de leur sève et la densité de leur bois. Il est remarquable que, si l'on considère le Rhin de cette façon, l'idée royale qui semble attachée à ce robuste fleuve ne l'abandonne pas. L'Y de presque tous les affluents du Rhin, de la Murg, du Neckar, du Mein, de la Nâhe, de la Lahn, de la Moselle et de l'Aar, a une ouverture d'environ quatrevingt-dix degrés. Bingen, Niederlahnstein, Coblenz, sont dans des angles droits. Si l'on redresse par la pensée debout sur le sol l'immense silhouette géométrale du fleuve, le Rhin apparaît portant toutes ses rivières à bras tendu et prend la figure d'un chêne.

Les innombrables ruisseaux dans lesquels il se divise avant d'arriver à l'océan sont ses racines mises à nu.

La partie du fleuve la plus célèbre et la plus admirée, la plus riche pour le géologue, la plus curieuse pour l'historien, la plus importante pour le politique, la plus belle pour le poëte, c'est ce tronçon du Rhin central qui, de Bingen à Rœnigswinter, traverse du levant au couchant le noir chaos de collines volcaniques que les romains nommaient les Alpes des caftes.


C'est là ce fameux trajet de Mayence à Cologne que presque tous les ~M/e~ font en quatorze heures dans les longues journées d'été. De cette manière on a l'éblouissement du Rhin, et rien de plus. Lorsqu'un fleuve est rapide, pour le bien voir il faut le remonter, et non le descendre. Quant à moi, comme vous savez, j'ai fait le trajet de Cologne à Mayence, et j'y ai mis un mois. De Mayence à Bingen, comme de Kœnigswinter à Cologne, il y a sept ou huit lieues de riches plaines vertes et riantes, avec de beaux villages heureux au bord de l'eau. Mais, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, le grand encaissement du Rhin commence à Bingen par le Rupertsberg et leNiederwald, deux montagnes de schiste et d'ardoise, et finit à Kœnigswinter, au pied des Sept-Monts.

Là tout est beau. Les escarpements sombres des deux rives se mirent dans les larges squammes de l'eau. La roideur des pentes fait que la vigne est cultivée sur le Rhin de la même manière que l'olivier sur les côtes de Provence. Partout ou tombe le rayon du midi, si le rocher fait une petite saillie, le paysan y porte à bras des sacs et des paniers de terre, et, dans cette terre, en Provence il plante un olivier, et sur le Rhin il plante un cep. Puis il contre-butte son terrassement avec un mur de pierres sèches, qui retient la terre et laisse fuir les eaux. Ici, par surcroit de précaution, pour que les pluies n'entraînent pas la terre, le vigneron la couvre, comme un toit, avec les ardoises brisées de la montagne. De cette façon, au flanc des roches les plus abruptes, la vigne du Rhin, comme l'olivier de la


Méditerranée, croît sur des espèces de consoles posées au-dessus de la tête du passant comme le pot de fleur d'une mansarde. Toutes les inclinaisons douces sont hérissées de ceps.

C'est, du reste, un travail ingrat. Depuis dix ans les riverains du Rhin n'ont pas fait une bonne récolte. Dans plusieurs endroits, et notamment à Saint-Goarshausen, dans le pays de Nassau, j'ai vu des vignobles abandonnés.

D'en bas tous ces épaulements en pierres sèches, qui suivent les mille ondulations de la pente et auxquels les cannelures du rocher donnent nécessairement presque toujours la forme d'un croissant, surmontés de la frange verte des vignes, rattachés et comme accrochés aux saillies de la montagne par leurs deux bouts qui vont s'amincissant, figurent d'innombrables guirlandes suspendues à la muraille austère du Rhin. L'hiver, quand la vigne et le sol sont noirs, ces terrassements d'un gris sale ressemblent à ces grandes toiles d'araignées étagées et superposées dans les angles des masures abandonnées, espèces de hamacs hideux ou s'est amoncelée la poussière.

A chaque tournant du fleuve se développe un groupe de maisons, cité ou bourgade. Au-dessus de chaque groupe de maisons se dresse un donjon en ruine. Les villes et les villages, hérissés de pignons, de tourelles et de clochers, font de loin comme une flèche barbelée à la ppinte basse de la montagne. Souvent les hameaux s'allongent, à la lisière de la berge, en forme de <~M~ égayés de laveuses qui


chantent et d'enfants qui jouent. Çà et là une chèvre broute les jeunes pousses des oseraies. Les maisons du Rhin ressemblent à.de grands casques d'ardoise posés au bord du fleuve. L'enchevêtrement exquis des solives peintes en rouge et en bleu sur le plâtre blanc fait l'ornement de la façade. Plusieurs de ces villages, comme ceux de Bergheim et deMondorf près Cologne, sont habités par des pêcheurs de saumon et des faiseurs de corbeilles. Dans les belles journées d'été, cela compose des spectacles charmants, le vannier tresse son panier sur le seuil de sa maison, le pêcheur raccommode ses filets dans sa barque, au-dessus de leurs têtes le soleil mûrit la vigne sur la colline. Tous font ce que Dieu leur donne à faire, l'astre comme l'homme. Les villes sont d'un aspect plus compliqué et plus tumultueux. Elles abondent sur le Rhin. C'est Bingen, c'est Oberwesel, c'est Saint-Goar, c'est Neuwied, c'est Andernach. C'est Linz, grosse commune à tours carrées, qui a été assiégée par Charles le Téméraire en 1A76, et qui regarde vis-à-vis d'elle, sur l'autre bord du Rhin, Sinzig, bâtie par Sentius pour garder l'embouchure de l'Aar. C'est Boppart, l'ancienne Bodobriga, fort de Drusus, cense royale de rois francs, ville impériale proclamée en même temps qu'Oberwesel, bailliage deTrèves, vieille cité charmante, qui conserve une idole dans son église, au-dessus de laquelle deux clochers'romans accouplés par un pont,ressemblent à deux grands bœufs sous un joug. J'y ai remarqué, près de la porte de ville en amont, une ravissante abside ruinée. C'est Caub, la ville des palatins. C'est


Braubach, nommée, dans une charte de 933, fief des comtes d'Arnstein du Lahngau, ville impériale sous Rodolphe en 1279, domaine des comtes de Katzenenbogen en 1283, qui échoit à la Hesse en 1/)73, à Darmstadt en 1632, et en 1802 à Nassau.

Braubach, qui communique avec les bains du Taunus, est admirablement située au pied du haut rocher qui porte à sa cime le Markusburg. Le vieux château de Saint-Marc est aujourd'hui une prison d'état. Tout marquis veut avoir des pages. Il me parait que M. de Nassau se donne les airs d'avoir des prisonniers d'état. C'est un beau luxé.

Douze mille six cents habitants dans onze cents maisons, un pont de trente-six bateaux construit en 1819 sur le Rhin, un pont de quatorze arches sur la Moselle bâti en pierre de lave sur les fondations mêmes du pont édifié vers 1311 par l'archevêque Baudouin au moyen d'une large dépense d'indulgences; le célèbre fort Ehrenbreitstein, rendu aux français le 27 janvier 1799 après un blocus ou les assiégés avaient payé un chat trois francs et une livre de cheval trente sous un puits de cinq cent quatrevingts pieds de profondeur, creusé par le margrave Jean de Bade; la place de l'arsenal, ou l'on voyait jadis la fameuse couleuvrine le C/ laquelle portait cent soixante livres et pesait vingtmilliers; un bon vieux couvent de franciscains converti en hôpital en 180~; une Notre-Dame romane, restaurée dans le goût Pompadour et peinte en rose; une église de Saint-Florin, convertie en magasin de fourrage par les français, aujourd'hui église évangélique,


ce qui est pire au point de vue de l'art, et peinte en rose; une collégiale de Saint-Castor enrichie d'un portail de 1805 et peinte en rose; point de bibliothèque voilà Coblenz, que les français écrivent Coblentz par politesse pour les allemands, que les allemands écrivent Coblence par ménagement pour les français. D'abord castrum romain dans l'Altehof, puis cour royale sous les francs, résidence impériale jusqu'à Louis de Bavière, ville patronnée par les comtes d'Arnstein jusqu'en 1250, et, à dater d'Arnould tl, par les archevêques de Trèves, assiégée en vain en 1688 par Vauban et par Louis XIV en personne, Coblenz a été prise par les français en 179~ et donnée aux prussiens en 1815. Quant à moi, je n'y suis pas entré. Tant d'églises roses m'ont effrayé.

Comme point militaire, Coblenz est un lieu important. Ses trois forteresses font face de toutes parts. La Chartreuse domine la route de Mayence, le Petersberg garde la route de Trèves et de Cologne, l'Ehrenbreitstein surveille le Rhin et la route de Nassau.

Comme paysage, Coblenz est peut-être trop vantée, surtout si on la compare à d'autres villes du Rhin que personne ne visite et dont personne ne parle Ehrenbreitstein, jadis belle et colossale ruine, est maintenant une glaciale et morne citadelle qui coMroHHe platement un magnifique rocher. Les vraies couronnes des montagnes, c'étaient les anciennes forteresses. Chaque tour était un fleuron.

Quelques-unes de ces villes ont d'inestimables richesses d'art et d'archéologie. Les plus vieux maîtres


et les plus grands peintres peuplent leurs musées. Le Dominiquin, les Carrache, le Guerchin, Jordaens, Snyders, Laurent Sciarpelloni, sont à Mayence. Augustin Braun, Guillaume de Cologne, Rubens, Albert Durer, Mesquida, sont à Cologne. Holbein, Lucas de Leyde, Lucas Cranach, Scorel, Raphaël, la f~!M~ ~t~or/K~ de Titien, sont à Darmstadt. Coblenz a l'oeuvre complet d'Albert Dürer, à quatre feuilles près. Mayence a le psautier de 1~59. Cologne avait le fameux missel du château de Drachenfels, colorié au douzième siècle; elle l'a laissé perdre; mais elle a conservé et elle garde encore les précieuses lettres de Leibniz au jésuite de Brosse.

Ces belles villes et ces charmants villages sont mêlés à la nature la plus sauvage. Les vapeurs rampent dans les ravins; les nuées accrochées aux collines semblent hésiter et choisir le vent; de sombres forêts druidiques s'enfoncent entre les montagnes dans les lointains violets de grands oiseaux de proie planent sous un ciel fantasque qui tient des deux climats que le Rhin sépare, tantôt éblouissant de rayons comme un ciel d'Italie, tantôt sali de brumes rousses comme un ciel du Groënland. La rive est âpre; les laves sont bleues, les basaltes sont noires, partout le mica et le quartz en poussière partout des cassures violentes les rochers ont des profils de géants camards. Des croupes d'ardoises feuilletées et fines comme des soies brillent au soleil et figurent des dos de sangliers énormes. L'aspect de tout le fleuve est extraordinaire. Il est évident qu'en faisant le Rhin la nature avait


prémédité un désert; l'homme en a fait une rue. Du temps des romains et des barbares, c'était la rue des soldats. Au moyen âge, comme le fleuve presque entier était bordé d'états ecclésiastiques, et tenu, en quelque sorte, de sa source à son embouchure, par l'abbé de Saint-Gall, le prince-évêque de Constance, le prince-évèque de Bâle, le prince-évêque de Strasbourg, le prince-évêque de Spire, le prince-évêque de Worms, l'archevêque-électeur de Mayence, l'archevêque-électeur de Trèves et l'archevêque-électeur de Cologne, on nommait le Rhin la rue des prêtres. Aujourd'hui, c'est la rue des marchands.

Le voyageur qui remonte le fleuve le voit, pour ainsi dire, venir à soi, et, de cette façon, le spectacle est plus beau. A chaque instant on rencontre une chose qui passe tantôt un étroit bateau-flèche effrayant à voir cheminer, tant il est chargé de paysans, surtout si c'est le dimanche, jour ou ces braves riverains catholiques possédés par des huguenots vont quelquefois chercher leur messe bien loin tantôt un bateau à vapeur pavoisé tantôt une longue embarcation à deux voiles latines descendant le Rhin avec sa cargaison qui fait bosse sous le grand mât, son pilote attentif et sérieux, ses matelots affairés, quelque femme assise sur la porte de la cabine, et, au milieu des ballots le coffre des marins colorié à rosaces rouges, vertes et bleues. Ou bien ce sont de longs attelages attachés à de lourds navires qui remontent lentement; ou un petit cheval courageux remorquant à lui seul une grosse barque pontée, comme une fourmi qui traîne un scarabée mort. LE n!UN. !f. 3


Tout à coup le fleuve se replie, et, au tournant qui se présente, un grand radeau de Namedy débouche majestueusement. Trois cents matelots manœuvrent la monstrueuse machine, les immenses avirons battent l'eau en cadence à l'arrière et à l'avant, un bœuf tout entier ouvert et saignant pend accroché aux bigues, un autre bœuf vivant tourne autour du poteau où il est lié, et mugit en voyant les génisses paître sur la rive, le patron monte et descend l'escalier double de son estrade, le drapeau tricolore horizontal flotte déployé au vent, le coke attise le feu sous la grande chaudière, la fumée sort de trois ou quatre cabanes où vont et viennent les matelots, tout un village vit et flotte sur ce prodigieux plancher de sapin.

Eh bien, ces gigantesques radeaux sont aux anciennes grandes flottaisons du Rhin ce qu'une chaloupe est à un vaisseau à trois ponts. Le train d'autrefois, composé comme aujourd'hui de sapins destinés à la mâture, de chênes, de madriers et de menu bois, assemblé à ses extrémités par des chevrons nommés ~M~f~pan'en, renoué à ses jointures avec des harts d'osier et des crampons de fer, portait quinze ou dix-huit maisons, dix ou douze nacelles chargées d'ancres, de sondes et de cordages, mille rameurs, avait huit pieds de profondeur dans l'eau, soixante-dix pieds de large et environ neuf cents pieds de long, c'est-à-dire la longueur de dix maîtres sapins de la Murg, attachés bout à bout. Autour du train central et amarrés à son bord au moyen d'un tronc d'arbre qui servait à la fois de pont et de câble, flottaient, soit pour lui donner la


direction, soit pour amoindrir les périls de l'échouement, dix ou douze petits trains d'environ quatrevingts pieds de long, nommés les uns A'?:~ les autres ~4?! I! y avait dans le grand radeau une rue qui aboutissait d'un côté à une vaste tente, de l'autre à la maison du patron, espèce de palais de bois. La cuisine fumait sans cesse. Une grosse chaudière de cuivre y bouillait jour et nuit. Soir et matin le pilote criait le mot d'ordre, et élevait au-dessus du train un panier suspendu à une perche; c'était le signal du repas, et les mille travailleurs accouraient avec leurs écuelles de bois. Ces trains consommaient en un voyage huit foudres de vin, six cents muids de bière, quarante sacs de légumes secs, douze mille livres de fromage, quinze cents livres de beurre, dix mille livres de viande fumée, vingt mille livres de viande fraîche et cinquante mille livres de pain. Ils emmenaient un troupeau et des bouchers. Chacun de ces trains représentait sept ou huit cent mille florins, c'est-à-dire environ deux millions de francs.

On se figure difficilement cette grande île de bois cheminant de Namedy à Dordrecht, et traînant tortueusement son archipel d'îlots à travers les coudes, les entonnoirs, les chutes, les tourbillons et les serpentines du Rhin. Les naufrages étaient fréquents. Aussi disait-on proverbialement et dit-on encore qu'un entrepreneur de trains doit avoir trois capitaux le premier sur le Rhin, le deuxième à terre et le troisième en poche. L'art de conduire parmi tant d'écueils ces effrayants assemblages n'appartenait d'ordinaire qu'à


un seul homme par génération. A la fin du siècle dernier, c'était le secret d'un maître flotteur de Rudesheim appelé le vieux Jung. Jung mort, les grandes flottaisons ont disparu.

A l'instant où nous sommes, vingt-cinq bateaux à vapeur montent et descendent le Rhin chaque jour. Les dix-neuf bateaux de la compagnie de Cologne, reconnaissables à leur cheminée blanche et noire, vont de Strasbourg à Dusseldorf; les six bateaux de la compagnie de Dusseldorf, qui ont la cheminée tricolore, vont de Mayence à Rotterdam. Cette immense navigation se rattache à la Suisse par le dampschiff de Strasbourg à Baie, et à l'Angleterre par les steamboats de Rotterdam à Londres.

L'ancienne navigation rhénane, que perpétuent les bateaux à voiles, contraste avec la navigation nouvelle, que représentent les bateaux à vapeur. Les bateaux à vapeur, riants, coquets, étégants, confortables, rapides, enrubanés et harnachés des couleurs de dix nations, Angleterre, Prusse, Nassau, Messe, Bade, tricolore hollandais, ont pour invocation des noms de princes et de villes, Z.M~UM'~ 7/, Cross-Ilerzog ~0)! //<~e/ï, A~y~ ~C<0' /2'(~/ ~0~ Nassau, Pr/H2eSS!'HH. ~<r!H) Ct'OM//er~.oy ~<??t TMëM, M~ ~<~<~ Coblenz. Les bateaux à voiles passent lentement, portant à leur proue des noms graves et doux; Pn~, 6'~M~!M, Amor, ~Mc'~ Ma/'i'a, C/Y<~< Oc/. Les bateaux à vapeur sont vernis et dorés, les bateaux à voiles sont goudronnés. Le bateau à vapeur, c'est la spéculation; le bateau à voiles, c'est bien la vieille navigation austère


et croyante. Les uns cheminent, en faisant une réclame, les autres en faisant une prière. Les uns comptent sur les hommes, les autres sur Dieu.

Cette vivace et frappante antithèse se croise et s'affronte à chaque instant sur le Rhin.

Dans ce contraste, respire avec une singulière puissance de réalité le double esprit de notre époque, qui est fille d'un passé religieux et qui se croit mère d'un avenir industriel.

Quarante-neuf îles, couvertes d'une épaisse verdure, cachant des toits qui fument dans des touffes de fleurs, abritant des barques dans des havres charmants, se dispersent sur le Rhin, de Cologne à Mayence. Toutes ont quelque souvenir; c'est Graupenwerth, ou les hollandais construisirent un fort qu'ils appelèrent ~o?ïne~ de prêtre, Pfaffenmütze, fort que les espagnols scandalisés reprirent et baptisèrent du nom d'Isabelle. C'est Graswerth, 1'~ de /cy-~ où Jean-Philippe de Reichenberg écrivit ses ~4H~M; ~.y~~MM. C'est ~iederwerth, jadis si riche des dotations du margravearchevêque Jean II. C'est Urmitzer Insel, qui a vu César; c'est Nonnenswerth, qui a vu Roland. Les souvenirs des rives semblent répondre aux souvenirs des îles. Permettez-moi d'en effleurer ici quelques-uns; je reviendrai tout à l'heure avec. plus de détails sur ce sujet intéressant. Toute ombre qui se dresse sur un bord du fleuve en fait dresser une autre sur l'autre bord. Le cercueil de sainte Nizza, petitefille de Louis le Débonnaire, est à Coblenz; le tombeau de sainte Ida, cousine de Charles Martel, est à Cologne.


Sainte Hildegarde a laissé à Eubingen l'anneau que lui donna saint Bernard, avec cette devise J'?M<? ~OM//?'r. Sigebert est le dernier roi d'Austrasie qui ait habité Andernach. -Sainte Geneviève vivait à Frauenkirch, dans les bois, près d'une source minérale qui avoisine aujourd'hui une chapelle commémorative. Son mari résidait à Altsimmern. Schinderhannes a désolé la vallée de la Nâhe. C'est là qu'un jour il s'amusa, le pistolet au poing, à faire déchausser une bande de juifs; puis il les força ensuite à se rechausser précipitamment après avoir mêlé leurs souliers. Les juifs s'enfuirent clopin clopant, ce qui fit rire Jean l'Ecorcheur. Avant Schinderhannes, cette douce vallée avait eu Louis le Noir, duc de Deux-Ponts.

Quand le voyageur qui remonte a passé Coblenz et laissé derrière lui la gracieuse île d'Oberwerth, ou je ne sais quelle bâtisse blanche a remplacé la vieille abbaye des dames nobles de Sainte-Madeleine-sur-l'Ile, l'embouchure de la Lahn lui apparaît. Le lieu est admirable. Au bord de l'eau, derrière un encombrement d'embarcations amarrées, montent les deux clochers croulants de Johanniskirch, qui rappellent vaguement Jumiéges. A droite, au-dessus du bourg de Capellen, sur une croupe de rochers, se dresse Stolzenfels la vaste et magninque forteresse archiépiscopale où l'électeur Werner étudiait l'Almuchabala; et à gauche, sur la Lahn, au fond de l'horizon, les nuages et le soleil se mêlent aux sombres ruines de Lahneck, pleines d'énigmes pour l'historien et de ténèbres pour l'antiquaire. Des deux côtés de la Lahn deux jolies villes,


Niederlahnstein et Oberlahnstein, rattachées l'une à l'autre par une allée d'arbres, se regardent et semblent se sourire. A quelques jets de pierre de la porte orientale d'Oberlahnstein, qui a encore sa noire ceinture de douves et de mâchicoulis, les arbres d'un verger laissent voir et cachent en même temps une petite chapelle du quatorzième siècle, recrépie et plâtrée, surmontéed'un chétif clocheton. Cette chapelle a. vu déposer l'empereur Wenceslas.

C'est dans cette église de village que, l'an du Christ 1MO, les quatre électeurs du Rhin, Jean de Nassau, archevêque de Mayence, Frédéric de Saarwerden, archevêque de Cologne, Werner de Kœnigstein, arche-

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vêque de Trèves, et Rupert III, comte palatin, proclamèrent solennellement du haut du portail la déchéance de Wenzel, empereur d'Allemagne. Wenceslas était un homme mou et méchant, ivrogne, et féroce quand il avait bu. Il faisait.noyer les prêtres qui refusaient de lui livrer le secret du confessionnal. Tout en soupçonnant la fidélité de sa femme, il avait confiance dans son esprit et subissait l'influence de ses idées. Or cela inquiétait Rome. Wenceslas avait pour femme Sophie de Bavière, qui avait pour confesseur Jean Huss. Jean Huss, propageant Wiclef, sapait déjà le pape; le pape frappa l'empereur. Ce fut à l'instigation du saint-siége que les trois archevêques convoquèrent le comte palatin. Le Rhin dès lors dominait l'Allemagne. A eux quatre ils défirent l'empereur; puis ils nommèrent à sa place celui d'entre eux qui n'était pas ecclésiastique, le comte Rupert. Rupert, à qui cette récompense avait


sans doute été secrètement promise, fut du reste un digne et noble empereur. Vous voyez que, dans sa haute tutelle des royaumes et des rois, l'action de Rome, tantôt publique, tantôt occulte, était quelquefois bienfaisante. L'arrêt rendu contre Wenceslas reposait sur six chefs les quatre griefs principaux étaient premièrement, la dilapidation du domaine; deuxièmement, le schisme del'église troisièmement, les guerres civiles de l'empire; quatrièmement, avoir fait coucher r des chiens dans sa chambre.

Jean Huss continua, et Rome aussi. Pht<o< que de plier, disait Jean Huss, ,?Ker~ mieux <yM'<m me jetât ii la mer avec :<H~ meule d'~Me au cou. Il prit l'épée de l'esprit, et lutta corps à corps avec Rome. Puis, quand le concile le manda, il vint hardiment, ~M.! MM/coH6~ !;eH!M ~'H~ salvo co~Mc~M. Vous savez la fin. Le dénoûment s'accomplit le 6 juillet 1A15. Les années, qui rongent tout ce qui est chair et surface, réduisent aussi les faits à l'état de cadavre, et mettent les fibres de l'histoire à nu. Aujourd'hui, pour qui considère, grâce à cette dénudation,.la construction providentielle des événements de cette sombre époque, la déposition de Wenceslas est le prologue d'une tragédie dont le bûcher de Constance est la catastrophe.

En face de cette chapelle, sur la rive opposée, au bord du fleuve, on voyait encore, il n'y a pas un demisiècle, le siège royal, cet antique Kœnigsstuhl dont je vous ai déjà parlé. Le Kœuigsstuhl, pris dans son ensemble, avait dix-sept pieds allemands d'élévation et vingt-quatre de diamètre. Voici quelle en était la figure


sept piliers de pierre portaient une large plate-forme octogone de pierre, soutenue à son centre par un huitième pilier plus gros que les autres, figurant l'empereur au milieu des sept électeurs. Sept chaises de pierre, correspondant aux sept piliers au-dessus desquels chacune d'elles était placée, occupaient, disposées en cercle et se regardant, sept des pans de la plateforme. Le huitième pan, qui regardait le midi, était rempli par l'escalier, massif degré de pierre composé de quatorze marches, deux marches par électeur. Tout avait un sens dans ce grave et vénérable édifice. Derrière chaque chaise, sur la face de chaque pan de la plate-forme octogone, étaient sculptées et peintes les armoiries des sept électeurs le lion de Bohème les épées croisées de Brandebourg; Saxe, qui portait d'argent à l'aigle de gueules; le Palatinat, qui portait de gueules au lion d'argent Trèves, qui portait d'argent à la croix de gueules Cologne, qui portait d'argent à la croix de sable; et Mayence, qui portait de gueules à la roue d'argent. Ces blasons, dont les émaux, les couleurs et les dorures se rouillaient au soleil et à la pluie, étaient le seul ornement de ce vieux trône de granit.

C'était là qu'en plein air, sous les souffles et les rayons, du ciel, assis dans ces rigides fauteuils de pierre sur lesquels s'effeuillaient les arbres et courait l'ombre des nuages, rudes et simples, naïfs et augustes comme les rois d'Homère, les antiques électeurs d'Allemagne choisissaient entre eux l'empereur. Plus tard, ces grandes mœurs s'effacèrent, une civilisation moins


épique convia autour de la table de cuir de Francfort les sept princes, portés vers la fin du dix-septième siècle au nombre de neuf par l'accession de Bavière et de Brunswick à l'électorat.

Les sept princes qui s'asseyaient sur ces pierres au moyen âge étaient puissants et considérables. Les électeurs occupaient le sommet du saint-empire. Ils précédaient, dans la marche impériale, les quatre ducs, les quatre archimaréchaux, les quatre landgraves, les quatre burgraves, les quatre comtes chefs de guerre, les quatre abbés, les quatre bourgs, les quatre chevaliers, les quatre villes, les quatre villages, les quatre rustiques, les quatre marquis, les quatre comtes, les quatre seigneurs, les quatre montagnes, les quatre barons, les quatre possessions, les quatre veneurs, les quatre offices de Souabe, et les quatre serviteurs. Chacun d'eux faisait porter devant lui, par son maréchal particulier, une épée à fourreau doré. Ils appelaient les autres princes les têtes <OMroM?: et. se nommaient les MM~M ~M?'<M!M~ La bulle d'or. les comparait aux sept dons du Saint-Esprit, aux sept collines de Rome, aux sept branches du chandelier de Salomon. Parmi eux, la qualité électorale passait avant la qualité royale; l'archevêque de Mayence marchait à la droite dé l'empereur, et le roi de Bohême à la droite de l'archevêque. Ils étaient si grands, on les voyait de si loin en Europe, et ils dominaient les nations de si haut, que les paysans de Wesen, en Suisse, appelaient et appellent encore les sept aiguilles de leur lac ~'e~ï C'Mr/'M~/c~ les Sept-Électeurs.


Le Kœnigsstuhl a disparu, les électeurs aussi. Quatre pierres aujourd'hui marquent la place du Kœnigsstuhl; rien ne marque la place des électeurs.

Au seizième siècle, quand la mode arriva de nommer l'empereur à Francfort, tantôt dans la salle du Rœmer, tantôt dans la chapelle-conclave de SaintBarthélemy, l'élection devint une cérémonie compliquée. L'étiquette espagnole s'y refléta. Le formulaire fut minutieux; l'appareil sévère, soupçonneux, parfois terrible. Dès le matin du jour fixé pour l'élection, on fermait les portes de la ville, les bourgeois prenaient les armes, les tambours du camp sonnaient, la cloche d'alarme tintait; les électeurs, vêtus de drap d'or et revêtus de la robe rouge doublée d'hermine, coiffés, les séculiers du bonnet électoral, les archevêques de la mitre écarlate, recevaient solennellement le serment du magistrat de la ville, qui s'engageait à les garantir ~6 surprise ~MK de ~M~-c; cela fait, ils se prêtaient eux-mêmes serment les uns aux autres entre les mains de l'archevêque de Mayence puis on leur disait la messe; ils s'asseyaient sur des chaires de velours noir, le maréchal du saint-empire fermait les /~M~ et ils procédaient à l'élection. Si bien closes que fussent les portes, les chanceliers et les notaires allaient et venaient. Enfin les ~<~ re~'e?~ tombaient d'accord avec les <r<~ illustres, le roi des romains était nommé, les princes se levaient de leurs chaires, et, pendant que la présentation au peuple se faisait aux fenêtres du Rœmer, un des suffragants de Mayence chantait à SaintBarthélemy un Te DcM?K à trois chœurs sur les orgues


de l'église, sur les trompettes des électeurs et sur les trompettes de l'empereur.

Le tout, au bruit des grosses cloches ~o?Ht~ sur les <OMr~~ des gros c~HO<ts ~M'on ~asc/M~ dejoye, dit, dans son curieux manuscrit, le-narrateur anonyme de l'élection de Mathias II.

Sur le Kœnigsstuhl, la chose se faisait plus simplement, et plus grandement, à mon sens. Les électeurs montaient processionnellement sur la plate-forme par les quatorze degrés, qui avaient chacun un pied de haut, et prenaient place dans leurs fauteuils de pierre. Le peuple de Rhens, contenu par les hacquebutiers, entourait le siége royal. L'archevêque de Mayence debout disait Très ~~ter~M.r princes, le saint-empire est ï~Yï/ Puis il entonnait l'antiphone Fen.<Me~M~ et les archevêques de Cologne et de Trèves chantaient les autres collectes qui en dépendent. Le chant terminé, tous les sept prêtaient serment, les séculiers la main sur l'évangile, les ecclésiastiques la main sur le cœur. Distinction belle et touchante, qui veut dire que le cœur de tout prêtre doit être un exemplaire de l'évangite. Après le serment, on les voyait assis en cercle se parler à voix basse; tout à coup, l'archevêque de Mayence se levait, étendait ses mains vers le ciel, et jetait au peuple dispersé au loin, dans les haies, les broussailles et les prairies, le nom du nouveau chef temporel de la chrétienté. Alors le maréchal de l'empire plantait la bannière'impériale au bord du Rhin, et le peuple criait F~<r~

Avant Lothaire II, qui fut élu le 11 septembre 1125,


la même aigle, l'aigle d'or, se déployait sur la bannière de l'empire d'orient et sur la bannière de l'empire d'occident; mais le ciel vermeil de l'aurore se reflétait dans l'une et le ciel froid du septentrion dans l'autre. La bannière d'orient était rouge; la bannière d'occident était bleue. Lothaire substitua à ces couleurs les couleurs de sa maison, or et sable. L'aigle d'or dans un ciel bleu fut remplacée sur la bannière impériale par l'aigle noire dans un. ciel d'or. Tant qu'il y eut deux empires, il y eut deux aigles, et ces deux aigles n'eurent qu'une tête. Mais à la fin du quinzième siècle, quand l'empire grec eut croulé, l'aigle germanique, restée seule, voulut représenter les deux empires, regarda à la fois l'occident et l'orient, et prit deux têtes.

Ce n'est pas d'ailleurs la première apparition de l'aigle à deux têtes. On la voit sculptée sur le bouclier de l'un des soldats de la colonne'Trajane, et, s'il faut en croire le moine d'Attaich et le recueil d'Urstisius, Rodolphe de Habsbourg la portait brodée sur sa poitrine le 26 août 1.278, à la bataille de Marchefeld. Quand la bannière était plantée au bord du Rhin en l'honneur du nouvel empereur, le vent en agitait les plis, et, de la façon dont elle flottait, le peuple concluait des présages. En 13A6, quand les électeurs, poussés par le pape Clément VI, proclamèrent du haut du Kœnigsstuhl Charles, margrave de Moravie, roi des romains, quoique Louis V vécût encore, au cri de Vivat re.c/ la bannière impériale tomba dans le Rhin et s'y perdit. Cinquante-quatre ans plus tard, en 1/tOO,


le fatal présage s'accomplit; Wenceslas, fils de Charles, fut déposé.

Et cette chute de la bannière fut aussi la chute de la maison de Luxembourg, qui, après Charles IV et Wenceslas, ne donna plus qu'un empereur, Sigismond, et s'effaça à jamais devant la maison d'Autriche. Après avoir laissé derrière soi le lieu ou fut le Kœnigsstuhl, jeté bas, comme chose féodale, par la révolution française, on monte vers Braubach, on franchit Boppart, Welmich, Saint-Goar, Oberwesel, et tout à coup à gauche, sur la rive droite, apparaît, semblable au toit d'une maison de géants, un grand rocher d'ardoise surmonté d'une tour énorme qui semble dégorger comme une' cheminée colossale la froide fumée des nuées. Au pied du rocher, le long de la rive, une jolie ville, groupée autour d'une église romane à flèche, étale toutes ses façades au midi. Au milieu du Rhin, devant la ville souvent à demi voilée par les brumes. du fleuve, se dresse sur un rocher à fleur d'eau un édifice oblong, étroit, de haut bord, dont l'avant et l'arrière coupent le flot comme une proue et une poupe, dont les fenêtres larges et basses imitent des écoutilles et des sabords, et sur la paroi inférieure duquel mille crampons de fer dessinent vaguement des ancres et des grappins. Des bossages capricieux et de petites logettes hors d'oeuvre se suspendent ainsi que des barques et des chaloupes aux flancs de cette étrange 'construction, qui livre au vent, comme les banderoles de ses mâts, les cent girouettes de ses clochetons aigus.


Cette tour, c'est le Gutenfels; cette ville, c'est Caub; ce navire de pierre, éternellement à flot sur le Rhin et éternellement à l'ancre devant la ville palatine, c'est le palais, c'est le Pfalz.

Je vous ai déjà parlé du Pfalz. On n'entrait dans cette résidence symbolique, bâtie sur un banc de marbre appelé le Rocher des comtes ~?M, qu'au moyen d'une échelle, laquelle aboutissait à un pont-levis qu'on voit encore. Il y avait là des cachots pour .les prisonniers d'état, et une petite chambre où les comtesses palatines étaient forcées d'attendre l'heure de leur accouchement, sans autre distraction que d'aller voir dans les caves du palais un puits creusé dans le roc plus bas que le lit du Rhin, et plein d'une eau qui n'était pas l'eau du Rhin. Aujourd'hui le Pfalz a changé de maître, M. de Nassau possède le louvre palatin; le palais est désert, aucun berceau princier ne se balance sur ces dalles, aucun vagissement souverain ne trouble ces voûtes noires. Il n'y a plus que le puits mystérieux qui se remplit toujours. Hélas! une goutte d'eau qui filtre à travers un rocher se tarit moins vite que les races royales.

Sur la grande étendue du fleuve, le Pfalz est voisin du Kœnigsstuhl. Le Rhin voyait, presque au même point, une femme enfanter le comte palatin et l'empire enfanter l'empereur.

Du Taunus aux Sept-Monts, des deux côtés du magnifique escarpement qui encaisse le fleuve, quatorze châteaux sur la rive droite Ehrenfels, Fursteneck, Gutenfels, Rineck, le Chat, la Souris, Liebenstein et


Sternberg, qu'on nomme les Frères, Markusburg, Philipsburg, Lahneck, Sayn, Hammerstein et Okenfels; quinze châteaux sur la rive gauche Vogtsberg, Reichenstein, Rheinstein, Falkenburg, Sonneck, Heimburg, Furstenberg, Stahleck, Schœnberg, Rheinfels, Rheinberg, Stolzenfels Rheineck et Rolandseck; en tout, vingt-neuf forteresses à demi écroulées superposent le souvenir des rhingraves au souvenir des volcans, la trace des guerres à la trace des laves, et complètent d'une façon formidable la figure sévère des collines. Quatre de ces châteaux ont été bâtis au onzième siècle Ehrenfels, par l'archevêque Siegfried Stahleck, par les comtes palatins, Sayn, par Frédéric, premier comte de Sayn, vainqueur des maures d'Espagne, Hammerstein, par Othon, comte deVétéravie. Deux ont été construits au douzième siècle, Gutenfels, par les comtes de Nuringen, Rolandseck, par l'archevêque Arnould 11, en 1139; deux au treizième, Furstenberg, par les palatins, et Rheinfels, en 1219, par Thierry 111, comte de Ratzenellenbogen; quatre au quatorzième, Vogtsberg, en 13/)0, par un Falkenstein, Fursteneck, en 13~8, par l'archevêque Henri 111, le Chat, en 1383, par le comte de Katzenellenbogen, et la Souris, dix ans après, par un Falkenstein. Un seulement date du seizième siècle, Philipsburg, bâti de 1568 à 1571, par le landgrave Philippe le Jeune. Quatre de ces citadelles, toutes les quatre sur la rive gauche, chose remarquable, Reichenstein, Rheinstein, Falkenburg et Sonneck, ont été détruites, en 1282, par Rodolphe de Habsbourg; une, le Rolandseck, par


l'empereur Henri V; cinq par Louis XIV en 1689,- Fursteneck, Stahleck, Schœnberg, Stolzenfels et Hammerstein une par Napoléon, le Rheinfels; une par un~ incendie, Rheineck; et une par la bande noire, Gutenfels. On ne sait qui a construit Reichenstein, Rheinstein, Falkenburg, Stolzenfels, Rheineck, etMarkusburg, restauré en 16AA par Jean le Batailleur, landgrave deHesse-Darmstadt. On ne sait qui a démoli Vogtsberg,. ancienne demeure d'un seigneur voué, comme le nom. l'indique, Ehrenfels, Fursteneck, Sayn, le Chat et la. Souris. Une nuit plus profonde encore couvre six deces manoirs, Heimburg, Rheinberg, Liebenstein, Sternberg, Lahneck et Okenfels. Ils sont sortis del'ombre et ils y sont rentrés. On ne sait ni qui les s bâtis ni qui les a détruits. Rien n'est plus étrange, au' milieu de l'histoire, que cette épaisse obscurité où l'on,aperçoit confusément, vers 1~00, le fourmillement tumultueux de la hanse rhénane guerroyant les seigneurs,. et où l'on distingue plus loin encore, dans les ténèbresgrossissantes du douzième siècle, le fantôme formidable de Barberousse exterminant les burgraves. Plusieurs de ces antiques forteresses, dont l'histoire est. perdue, sont à demi romaines et à demi carlovingiennes. Des figures plus nettement éclairées apparaissent dans les autres ruines. On peut en retrouver la chronique éparse çà et là dans les vieux chartriers. Stahleck, qui domine Bacharach et qu'on dit fondé par les huns, a vu mourir Herman au douzième siècle; les Hohenstaufen, les Guelfes et les Wittelsbach l'ont habité, et il a été assiégé et pris huit fois de 1620 à 16hO. LE ntHN. I!. 4


Schœnberg, d'où sont sorties la famille des Belmont et la légende des Sept-Sœurs, a vu naître le grand général Frédéric de Schœnberg, dont la singulière destinée fut d'affermir les Bragance et de précipiter les Stuarts. Le Rheinfels a résisté aux villes du Rhin en 1225, au maréchal de Tallard en 1692, et s'est rendu à la République française en 179A. Le Stolzenfels était la résidence des archevêques de Trèves. Rheineck a vu s'éteindre le dernier comte de Rheineck, mort en 15/)A chanoine custode de la cathédrale de Trèves. Hammerstein a subi la querelle des comtes de Vétéravie et des archevêques de Mayence, le choc de l'empereur Henri II en 1017, la fuite de l'empereur Henri IV en 1105, la guerre de Trente Ans, le passage des suédois et des espagnols, la dévastation des français en 1689, et la honte d'être vendu cent écus en 1823. Gutenfels, la fière guérite de Gustave-Adolphe, le doux asile de la belle comtesse Guda et de l'amoureux empereur Richard, quatre fois assiégé, en 160h et en 1631 par les hessois, en 1620 et en 16~2 par les impériaux, vendu, en 1289, par Garnier de Muzenberg à l'électeur palatin Louis le Sévère, moyennant deux mille cent marcs d'argent, a été dégradé en 1807 pour un bénéfice de six cents francs. Cette longue et double série d'édifices à la fois poétiques et militaires, qui portent sur leur front toutes les époques du Rhin et qui en racontent .toutes les légendes, commence devant Bingen, par le 'château d'Ehrenfels à droite et la tour des Rats à gauche, et finit à Kœnigswmter par le Rolandseck à gauche et leDrachenfels à droite. Symbolisme frappant


et digne d'être noté chemin faisant, l'immense arcade couverte de lierre du Rolandseck faisant face à la caverne du dragon qu'assomma Sigefroi le Cornu, la tour des Rats faisant face à l'Ehrenfels, c'est la fable et l'histoire qui se regardent.

Je n'enregistre ici que les châteaux qui se mirent dans le Rhin et que tout voyageur aperçoit en passant. Mais, pour peu qu'on pénètre dans les vallées et dans les montagnes, on rencontre une ruine à chaque pas. Dans la seule vallée de Wisper., sur la rive droite, en une promenade de quelques lieues, j'en ai constaté sept; le Rheinberg, château des comtes de Rhingau, écuyers tranchants héréditaires du saint-empire, éteints au dix-septième siècle, redoutable forteresse qui inquiétait jadis la grosse commune de Lorch; dans les broussailles, Waldeck sur la montagne, à la crête d'un rocher de schiste, près d'une source d'eau minérale qui arrose quelques chétives cabanes, le Sauerburg, bâti en 1356 par Robert, comte palatin, et vendu mille florins, pendant la guerre de Bavière, par l'électeur Philippe à Philippe de Kronberg, son maréchal; Heppenheff, détruit on ne sait quand; Kammerberg, bien domanial de Mayence; Nollig, ancien castrum dont il reste une tour; Sareck, qui s'encadre dans la forêt vis-à-vis du couvent de Winsbach, comme le chevalier vis-à-vis du prêtre dans l'ancienne société. Aujourd'hui le château et le couvent, le noble et le prêtre, deux ruines. La forêt seule et la société, renouvelées chaque année, ont survécu.

Si l'on explore les Sept-Monts, on y trouve, à l'état


de tronçons enfouis sous le lierre, unè abbaye, Schomberg, et six châteaux; le Drachenfels, ruiné par Henri V, leWolkenburg, caché dans les nuées, comme le dit son nom, ruiné par Henri V, le Lowenberg, ou se sont réfugiés Bucer et Mélanchthon, où se sont enfuis après leur mariage, qui glorifiait l'hérésie, Agnès de Mansfeld etI'archevêqueGuebhard, le Nonnenstromberg et l'Oelberg, bâtis par Valentinien en 368, et le Hemmerich, manoir de ces hardis chevaliers de Heinsberg qui faisaient la guerre aux électeurs de Cologne. Dans la plaine, du côté de Mayence, c'est Frauenstein, qui date du douzième siècle, Scharfenstein, fief archiépiscopal; Greifenkiau, bâti en 1350. Du côté de Cologne, c'est l'admirable Godesberg. D'où vient ce nom, Godesberg? Est-ce du tribunal de canton, C'o~ qui s'y tenait au moyen âge? est-ce de tf~m, le monstre à dix mains, que les ubiens ont adoré là? Aucun antiquaire étymologiste n'a décidé cette question. Quoi qu'il en soit, la nature, avant les temps historiques, avait fait de Godesberg un volcan; l'empereur Julien, en 392, eu avait fait un camp; l'archevêque Théodoric, en 1210, un château; l'électeur Frédéric H, en 1375, une forteresse; l'électeur de Bavière, en 1593, une ruine; le dernier électeur de Cologne, MaximilienFrançois, en a fait une vigne.

Les antiques châteaux des bords du Bhin, bornes colossales posées par la féodalité sur son fleuve, remplissent le paysage de rêverie. Muets témoins des temps évanouis, ils ont assisté aux actions, ils ont encadré les scènes, ils ont écouté les paroles. Ils sont là comme


les coulisses éternelles du sombre drame qui, depuis dix siècles, se joue sur le Rhin. Ils ont vu, les plus vieux du moins, entrer et sortir, au milieu des péripéties providentielles, tous ces aoteurs si hauts, si étranges ou si redoutables Pépin, qui donnait des villes au pape; Charlemagne, vêtu d'une chemise de laine et d'une veste de loutre, s'appuyant sur le vieux diacre Pierre de Pise, et caressant de sa forte main FélëphantAbulabaz; Othon le Lion secouant sa crinière blonde; le margrave d'Italie, Azzo, portant la bannière ornée d'anges, victorieuse à la bataille de Marsebourg; Henri le Boiteux Conrad le Vieux et Conrad le Jeune; Henri le Noir, qui imposa à Rome quatre papes allemands Rodolphe de Saxe, portant sur sa couronne l'hexamètre papal P6<y~ dedit Pe~-o, Petrus 6~M 7?o~o~Ao; Godefroi de Bouillon, qui enfonçait la pique du drapeau impérial dans le ventre des ennemis de l'empire; Henri V, qui escaladait à cheval les degrés de marbre de Saint-Pierre de Rome. Pas une grande figure de l'histoire d'Allemagne dont le profil ne se soit dessiné sur leurs vénérables pierres le vieux duc Welf; Albert l'Ours; saint Bernard; Barberousse, qui se trompait de main en tenant l'étrier du pape; l'archevêque de Cologne, Raynald, qui arrachait les franges du carrocium de Milan; Richard Cœur de Lion; Guillaume de Hollande; Frédéric H, le doux empereur au visage grec, ami des poëtes comme Auguste, ami des califes comme Charlemagne, étudiant dans sa tentehorloge, où un soleil d'or et une lune d'argent marquaient les saisons et les heures. Ils ont contemplé, à


leur rapide apparition, le moine Christian prêchant l'évangile aux paysans de Prusse; Herman Salza, premier grand maître de l'ordre teutonique, grand bâtisseur de villes; Ottocar, roi de Bohême; Frédéric de Bade et Conradin de Souabe, décapités à seize ans Louis V, landgrave de Thuringe et mari de sainte Élisabeth Frédéric le Mordu, qui portait sur sa joue la marque du désespoir de sa mère; et Rodolphe de Habsbourg, qui raccommodait lui-même son pourpoint gris. Ils ont retenti de la devise d'Eberhard, comte de Wurtemberg: Gloire « Di'CM/ gloire au monde! Ils ont logé Sigismond, cet empereur dont la justice pesait bien et frappait mal; Louis V, le dernier empereur qui ait été excommunié Frédéric III, le dernier empereur qui ait été couronné à Rome. Ils ont écouté Pétrarque gourmandant Charles IVpourn'être resté à Rome qu'un jour et lui criant Que diraient vos ~M;r Césars s'ils ~o:M reHcon</Y~'e~ A cette heure dans les ~/p~ tête baissée et le dos <OMrKc M r/~e? Ils ont regardé passer, humiliés et furieux, l'Achille allemand, Albert de Brandebourg, après la leçon de Nuremberg, et l'Achille bourguignon, Charles le Téméraire, après les cinquante-six assauts de Neuss. Ils ont regardé passer, hautains et superbes sur leurs mules et dans leurs litières, côtoyant le Rhin en longues mes, les évêques occidentaux allant, en 1M5, au concile de Constance pour juger Jean Huss; en 1A31, au concile de Bâle, pour déposer Eugène IV, et, en 1519, à la diète de Worms, pour interroger Luther. Ils ont vu surnager, remontant sinistrement le fleuve d'Oberwesel à Bacharach, sa


blonde chevelure mêlée au flot, le cadavre blanc et ruisselant de saint Werner, pauvre petit enfant martyrisé par les juifs et jeté au Rhin en 1287. Ils ont vu rapporter de Vienne à Bruges, dans un cercueil de velours, sous un poêle d'or, Marie de Bourgogne, morte d'une chute de cheval à la chasse au héron. La horde hideuse des magyares, la rumeur des mongols arrêtés par Henri le Pieux au treizième siècle, le cri des hussites qui voulaient réduire à cinq toutes les villes de la terre, les menaces de Procope le Gros et de Procope le Petit, le bruit tumultueux des turcs remontant le Danube après la prise de Constantinople, la cage de fer ou la vengeance des rois promena Jean de Leyde enchaîné entre son chancelier Krechting et son bourreau Knipperdolling, le jeune Charles-Quint faisant étinceleren étoiles de diamants sur son bouclier le e mot HOn~M?M, Wallenstein servi par soixante pages gentilshommes, Tilly en habit de satin vert sur son petit cheval gris, Gustave-Adolphe traversant la forêt thuringieune, la colère de Louis XIV, la colère de Frédé-

a

ric II, la colère de Napoléon, toutes ces choses terribles qui tour à tour ébranlèrent ou effrayèrent l'Europe, ont frappé comme des éclairs ces vieilles murailles. Ces glorieux manoirs ont reçu le contre-coup des suisses détruisant l'antique cavalerie à Sempach, et du grand Condé détruisant l'antique infanterie à Bocroy. Ils ont entendu craquer les échelles, glapir la poix bouillante, rugir les canons. Les lansquenets, valets de la lance, l'ordre-hérisson si fatal aux escadrons, les brusques voies de fait de Sickingen, le grand chevalier, les


savants assauts de Burtenbach, le grand capitaine, ils ont tout vu, tout bravé, tout subi. Aujourd'hui, mélancoliques, la nuit, quand la lune revêt leur spectre d'un linceul blanc, plus mélancoliques encore en plein soleil, remplis de gloire, de renommée, de néant et d'ennui, rongés par le temps, sapés par les hommes, versant aux vignobles de la côte une ombre qui va -s'amoindrissant d'année en année, ils laissent tomber le passé pierre à pierre dans le Rhin, et date à date dans l'oubli.

0 nobles donjons! ô pauvres vieux géants paralytiques ô chevaliers affrontés un bateau à vapeur, !plein de marchands et de bourgeois, vous jette en ~passant sa fumée à la face.


Nuit tombante. Dissertation profonde et hautement philosophique sur les appellations sonores. Le voyageur croit être un moment Micromëgas se baissant et cherchant une ville à terre dans l'herbe. A quoi bon avoir été une grande chose?– Les quatorze églises de Worms. Le pauvre hère et le gros gaillard. Dialogues. Un monosyllabe accompagné de son commentaire. Dans quel cas un aubergiste est majestueux. 0 inégale nature! Le voyageur a peur des fées et des revenants. Jt prend le parti d'adresser de plates flatteries à la tune. Un spectre. A quel genre d'exercice se livrait ce spectre. Autre monosyllabe accompagné d'un autre commentaire. Où le lecteur apprend dans quels endroits se mettent les vieux numéros d'un vieux journal. Le spectre devient de plus en plus aimable et caressant. Entrée à Worms. Par malheur, le voyageur connaît si bien le Worms d'autrefois, qu'il ne reconnait plus le Worms d'à présent. Ce qu'on s'expose à voir quand on regarde par le trou des serrures. Saint Ruprecht. Mélancolie à propos d'un garçon tonnelier. L'auberge du Fa/xem (qui est peut-être l'auberge du C<M, à moins que ce ne soit l'auberge du Ptton. Lecteur, dénez-vous de l'auteur sur ce point). A quoi étaient occupés deux hommes dans la salle à manger, et ce que faisait un troisième. Éloquence d'un sot. Le voyageur continue de décrire le gite. La chambre à coucher. Le tableau du chevet du lit. Deux amants s'enfuyant à travers une épouvantable orthographe. L'auteur se promène dans Worms. Allocution aux parisiens. L'agonie d'une ville. Ce que Perse et Horace ont dit de la Petite-Provence qui est aux Tuileries. Conseils indiscrets aux jeunes niais qui gâtent le

LETTRE XXVI

WORMS. MANNHEIM


costume des hommes en France à l'heure qu'il est. La cathédrale de Worms. Le dehors. L'intérieur. Le temple luthérien. Ma.nnheim. L'unique mérite de Mannheim. Par quelles gens Mannheim serait admiré. Encore la figure de rhétorique que le bon Dieu prodigue. Intéressante inscription recueillie à Mannheim.

Bords du Neckar, octobre.

La nuit tombait. Ce je ne sais quel ennui qui saisit l'âme à la disparition du jour se répandait sur tout l'horizon autour de nous. Qui est triste à ces heures-là? est-ce la nature? est-ce nous-mêmes? Un crêpe blanc montait des profondeurs de cette immense vallée des Vosges, les roseaux du fleuve bruissaient lugubrement, le dampschiff battait l'eau comme un gros chien fatigué, tous les voyageurs, appesantis ou assoupis, étaient descendus dans la cabine, encombrée de paquets, de sacs de nuit, de tables en désordre et de gens endormis; le pont était désert; trois étudiants allemands y étaient seuls restés, immobiles, silencieux, fumant, sans faire un geste et sans dire un mot, leurs pipes de faïence peinte trois statues je faisais la quatrième, et je regardais vaguement dans l'étendue. Je me disais Je n'aperçois rien à l'horizon. Nous ne serons pas à Worms avant la nuit noire. C'est étrange. Je ne croyais pas que Worms fut si loin de Mayence. Tout à coup le dampschiff s'arrêta. Bon, me dis-je, l'eau est très basse dans cette plaine, le lit du Rhin est obstrué de bancs de sable; nous voilà engravés. Le patron du bateau sortait de sa cellule. Eh bien, capitaine, lui dis-je, car vous savez qu'aujourd'hui on met sur toute chose un mot sonore; tout comédien


s'appelle artiste, tout chanteur virtuose; un patron s'appelle capitaine; eh bien, capitaine, voilà un petit contre-temps. Du coup, nous n'arriverons pas avant minuit. Le patron me regarda avec ses larges yeux bleus de teuton stupéfait, et me dit -Vous êtes arrivés Je le regarde à mon tour, non moins stupéfait que lui. En ce moment nous dûmes faire admirablement les deux ngures de l'étonnement français et de l'étonnement allemand.

Arrivés, capitaine?

Oui, arrivés.

Où?

Mais, à Worms!

Je m'exclame, et je promène mes yeux autour de moi. A Worms! Rêvais-je tout éveillé? Étais-je le jouet de quelque vision crépusculaire? Le patron raillait-il le voyageur? L'allemand en donnait-il à garder au parisien ? Le germain se gaussait-il du gaulois? A Worms! Mais'on était donc cette haute-et magnifique ceinture de murailles flanquées de tours carrées qui venait jusqu'au bord du fleuve prendre fièrement le Rhin pour fossé? Je ne voyais qu'une immense plaine dont de grandes brumes me cachaient le fond, de pâles rideaux de peupliers, une berge à peine distincte, tant elle était mêlée aux roseaux, et sur la rive même, tout près de nous, une pelouse verte où quelques femmes étendaient leur linge pour le faire blanchir à la rosée. Cependant le patron, le bras tendu vers l'avant du bateau, me montrait une façon de maison neuve, carrée, plâtrée, à contrevents verts, fort laide, espèce


de gros pavé blanchâtre que je n'avais pas aperçu d'abord.

Monsieur, voilà Worms.

–Worms! repris-je; Worms, cela! cette maison blanche mais c'est tout au plus une auberge C'est une auberge, en effet. Vous y serez à merveille.

Mais la ville?

Ah! la ville c'est la ville que vous voulez? Mais sans doute.

Fort bien. Vous la trouverez là-bas, dans la plaine; mais il faut marcher, il y a un bon bout de chemin. Ah! monsieur vient pour la ville? En général, il est fort rare qu'on s'arrête ici; mais messieurs les voyageurs se contentent de l'auberge. On y est très bien. Ah! monsieur tient à voir la ville! c'est différent. Quant à moi, je passe ici toujours assez tard le soir, ou de très bonne heure le matin, et je ne l'ai jamais vue.

Ayez donc été ville impériale ayez eu des gau-

V

graves, des archevêques souverains, des évêques princes, une plafz, quatre forteresses, trois ponts sur le Rhin, trois couvents à clochers, quatorze églises, trente mille habitants! ayez été l'une des quatre cités maîtresses dans la formidable hanse des cent villes! soyez, pour celui qui s'éprend des traditions fantastiques comme pour celui qui étudie et critique les faits réels, un lieu étrange, poétique et célèbre autant qu'aucun autre coin de l'Europe! ayez dans votre merveilleux passé tout ce que le passé peut contenir, la


fable et l'histoire, ces deux arbres plus semblables qu'on ne pense, dont les racines et les rameaux sont parfois si inextricablement mêlés dans la mémoire des hommes! soyez la ville qui a vu vaincre César, passer Attila, rêver Brunehaut, marier Charlemagne soyez la ville qui a vu dans le jardin des Roses le combat de Sigefroi le Cornu et du dragon, et devant la façade de sa cathédrale cette contestation de Chrimhilde d'où est sortie une épopée, et sur les bancs de la diète cette contestation de Luther d'où est sortie une religion! soyez la Vormatia des vangions, le Bormitomagus de Drusus, le Wonnegau des poëtes, le chef-lieu des héros dans les Niebelungen, la capitale des rois francs, la cour judiciaire des empereurs! soyez Worms, en un mot, pour qu'un rustre ivre de tabac, qui ne sait même plus s'il est vangion ou némète, dise en parlant de vous /4/</ )~or~/ cette ville! c'est M-~M/ ne l'ai jamais ~Më

Oui, mon ami, Worms est tout cela. Une ville illustre, comme vous voyez. Résidence impériale et royale, trente mille habitants, quatorze églises, dont voici les noms, aujourd'hui complètement oubliés. C'est pour cela que je les enregistre :I

Le Munster.

Sancta-Cœcilia.

Saint-Vesvin.

Saint-André.

Saint-Mang.

Saint-Johann.

Notre-Dame.


Saint-Paul.

Saint-Ruprecht.

Predicatores.

Saint-Lamprecht.

Saint-Sixt.

Saint-Martin.

Saint-Amandus.

Cependant je m'étais fait descendre à terre, à la grande surprise de mes compagnons de voyage, qui semblaient ne rien comprendre à ma fantaisie. Le dampschiff avait repris sa route vers Mannheim, me laissant seul avec mon bagage dans une étroite barque que secouait violemment le remous du fleuve, agité par les roues de la machine. J'avais abordé le débarcadère sans trop remarquer deux hommes qui étaient là debout pendant que la barque s'approchait et que le bateau à vapeur s'éloignait. L'un de ces hommes, espèce d'Hercule joufflu aux manches retroussées, à l'air le plus insolent qu'on pût voir, s'accoudait en fumant sa pipe sur une assez grande charrette à bras. L'autre, maigre et chétif, se tenait, sans pipe et sans insolence, près d'une petite brouette, la plus humble et la plus piteuse du monde. C'était un de ces visages pâles et flétris qui n'ont pas d'âge, et qui laissent hésiter l'esprit entre un adolescent tardif et un vieillard précoce.

Comme je venais de prendre terre et pendant que je regardais le pauvre diable à la brouette, je ne m'étais pas aperçu que mon sac de nuit, laissé sur l'herbe à mes pieds par le batelier, avait subitement disparu.


Cependant un bruit de roues en mouvement me fit tourner la tête c'était mon sac de nuit qui s'en allait sur la charrette à bras gaillardement traînée par l'homme à la pipe. L'autre me regardait tristement, sans faire un pas, sans risquer un geste, sans dire un mot, avec un air d'opprimé qui se résigne auquel je ne comprenais rien du tout. Je courus après mon sac de nuit. Eh! l'ami! criai-je à l'homme, où allez-vous comme cela?

Le bruit de sa charrette, la fumée de sa pipe, et peut-être aussi la conscience de son importance, l'empêchaient de m'entendre. J'arrive essoutué près de lui, et je répète ma question.

allons-nous? dit-il en français et sans s'arrêter.

Oui, repris-je.

Pardieu,. fit-il, là!

Et il montrait d'un hochement de tête la maison blanche, qui n'était plus qu'à un jet de pierre. Eh qu'est cela? lui dis-je.

–.Eh! c'est l'hôtel.

Ce n'est pas là que je vais.

Il s'arrêta court. Il me regarda, comme le patron du dampschiff, de l'air le plus stupéfait; puis, après un moment de silence, il ajouta avec cette fatuité propre aux aubergistes qui se sentent seuls dans un lieu désert et qui se donnent le luxe d'être insolents parce qu'ils se croient indispensables

Monsieur couche dans les champs?

Je ne crus pas devoir m'émouvoir.


Non, lui dis-je je vais à la ville.

Ou ça, la ville?

A Worms.

Comment, àWorms?

AWorms!

–Worms?

Worms

Ah reprit l'homme.

Que de choses il peut y avoir dans un ~A/ Je n'oublierai jamais celui-là. Il y avait de la surprise, de la colère, du mépris, de l'indignation, de la raillerie, de l'ironie, de la pitié, un regret profond~et légitime de mes thalers et de mes silbergrossen, et, en somme, une certaine nuance de haine. Ce ah! voulait dire Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? Avec quel sac de nuit me suis-je fourvoyé? Cela va à Worms! Qu'est-ce que cela va faire à Worms! Quelque intrigant quelque banqueroutier qui se cache! Donnezvous donc la peine de bâtir une auberge sur les bords du Rhin pour de pareils voyageurs! Cet homme me frustre. Aller à Worms, c'est stupide! Il eût bien dépensé chez moi dix francs de France il me les doit! c'est un voleur. Est-il bien sur qu'il ait le droit d'aller ailleurs? Mais c'est abominable, cela! Et dire que je me suis commis jusqu'à lui porter ses effets un mauvais sac de nuit! Voilà un beau voyageur, qui n'a qu'un sac de nuit! quelles guenilles y a-t-il là dedans? A-t-il une chemise seulement? Au fait, il est visible que ce français n'a pas le sou. Il s'en serait probablement allé sans payer. Quels aventuriers on peut rencontrer


cependant A quoi est-on exposé Je devrais peut-être offrir celui-ci à la maréchaussée. Mais, bah, il faut en avoir pitié. Qu'il aille où il voudra. A Worms, au diable Je fais aussi bien de le planter là, au beau milieu de la route, avec sa sacoche

0 mon ami! avez-vous remarqué comme il y a de grands discours qui sont vides et des monosyllables qui sont pleins?

Tout cela dit dans cet ah! il saisit ma « sacoche » et la jeta à terre.

Puis il s'éloigna majestueusement avec sa charrette. Je crus devoir faire quelques remontrances. Eh bien, lui dis-je, vous vous en allez ainsi? vous me laissez là avec mon sac de nuit? Mais, que diable! prenez au moins la peine de le reporter où vous l'avez pris.

Il continuait de s'éloigner.

Eh! rustre! lui criai-je.

Mais il n'entendait plus le français; il poursuivit son chemin en sifflant.

Il fallait.bien en prendre mon parti. J'aurais pu courir après lui, me fâcher, m'emporter; mais que faire d'un rustre, à moins qu'on ne l'assomme? Et, pour tout dire, en me comparant à cet homme, je doute que de nous deux l'assommé eût été lui. La nature, qui ne veut pas de l'égalité, ne l'avait pas voulue entre ce teuton et moi. Evidemment, là, au crépuscule, en plein air, sur la grande route, j'étais l'inférieur et lui le supérieur.

0 loi souveraine du coup de poing, devant laquelle LE RHM. U. 5


tous les passants sont parfaitement inégaux! DM?'~ ~.c, sed lex

Je me résignai donc.

Je ramassai mon sac de nuit et le pris sous mon bras; puis je m'orientai. La nuit était pleinement tombée, l'horizon était noir, je n'apercevais rien autour de moi que la masse blanchâtre et indistincte de la maison à laquelle il m'avait plu de tourner le dos. Je n'entendais que le bruit vague et doux du Rhin dans les roseaux.

Fo:M <roM!;en~ J~o'MM M-~M, avait dit le capitaine du bateau en me montrant le fond de la plaine. Lùbas! rien de plus. Ou aller avec ce /? Était-ce à deux pas? Était-ce à deux lieues? Worms, la ville des légendes, que j'étais venu chercher de si loin, commençait à me faire l'effet d'une de ces villes fées qui reculent à mesure que le voyageur avance. Et ces terribles et ironiques paroles de l'homme à la charrette me revenaient à l'esprit ~o~eM/- <;<« coucher ~<M.9 les 6'M!s? Il me semblait entendre les génies familiers du Rhin, les duendes et les gnomes me les répéter à l'oreille avec des rires goguenards. C'était précisément' l'heure ou ils sortent, mêlés aux sylphes, aux masques, aux magiciennes et aux brucolaques, et ou ils vont à ces danses mystérieuses qui laissent de grandes traces circulaires sur les pelouses foulées, traces que les vaches, le lendemain matin, regardent en rêvant.

La lune allait se lever.

Que faire? assister à ces danses? cela serait curieux.


Mais coucher dans les champs cela est dur. Revenir sur mes pas? demander l'hospitalité à cette auberge que j'avais dédaignée? affronter un nouveau ah! du rustre à la charrette? qui sait! me faire peutêtre fermer la porte au nez et entendre derrière moi, autour de moi, dans les roseaux, dans les brouillards, dans les feuillages agités des trembles, redoubler les éclats de rire des gnomes à l'oeil d'escarboucle et des duendes aux faces vertes?

Être ainsi humilié 'devant les fées! faire sourire d'un sourire de pitié moqueuse le doux et lumineux visage de Titania! jamais. ·

Plutôt coucher, à la belle étoile! plutôt marcher toute la nuit!

Après avoir tenu conseil avec moi-même, je me décidai à retourner au débarcadère. Là je trouverais sans doute quelque sentier qui me mènerait à Worms. La lune se levait.

Je lui adressai une invocation mentale où je fis un abominable mélange de tous les poëtes qui ont parlé de la lune, depuis Virgile jusqu'à Lemierre. Je l'appelai ~/e 6'OM~re et reine des ?!M; et je la priai de m'éclairer un peu, en lui déclarant enrontément que je sentais queD~/«? est /a ~<BM/' ~o~o/~ et, me l'étant ainsi rendue favorable suivant le rite classique, je me remis bravement à marcher, ma sacoche au bras, dans la direction du Rhin.

J'avais à peiue fait quelques pas, plongé dans une profonde rêverie, lorsqu'un léger bruit m'en tira. Je levai la tête. On a raison d'invoquer les déesses.. La


lune me permit de voir. Grâce à un rayon horizontal qui commençait à argenter la pointe des folles avoines, je distinguai parfaitement devant moi, à quelques pas, à côté d'un vieux saule dont le tronc ridé faisait une horrible grimace, je distinguai, dis-je, une figure blême et livide, un spectre qui me regardait d'un air effaré. Ce spectre poussait une brouette.

Ah! fis-je, voilà une apparition.

Puis, mes yeux tombant sur la brouette, et le second mouvement succédant au premier

-Tiens! dis-je, c'est un portefaix.

Ce n'était ni un fantôme ni un portefaix; je reconnus le deuxième témoin de mon débarquement sur cette rive jusque-là peu hospitalière, l'homme au visage pâle.

Lui-même, en m'apercevant, avait fait un pas en arrière, et paraissait médiocrement rassuré. Je crus à propos de prendre la parole.

Mon ami, lui dis-je, notre rencontre était évidemment prévue de toute éternité. J'ai un sac de nuit que je trouve en ce moment beaucoup trop plein, vous avez une brouette tout à fait vide; si je mettais mon sac sur votre brouette? hein? qu'en dites-vous? Sur cette rive gauche du Rhin, tout parle et comprend le français, y compris les fantômes.

L'apparition me répondit

Ou va monsieur?

Je vais à Worms.

A Worms?

A Worms.


Est-ce que monsieur voudrait descendre au F~~m?

Pourquoi pas?

Comment! monsieur va à Worms?

A Worms.

Oh! fit l'homme à la brouette.

Je voudrais bien éviter ici un parallélisme qui a tout l'air d'une combinaison symétrique; mais je ne suis qu'historien, et je ne puis me refuser à constater que cet o~ était précisément la contre-partie et le contraire du ah! de l'homme à la charrette. Cet oA/ exprimait l'étonnement mêlé de joie, l'orgueil satisfait, l'extase, la tendresse, l'amour, l'admiration légitime pour ma personne et l'enthousiasme sincère pour mes pfennings et mes kreutzers. Cet oh! voulait dire -Oh! que voilà un voyageur admirable et un magnifique passant! Ce monsieur va à Worms! il descendra au Faisan! Comme on reconnaît bien là un français Ce gentilhomme dépensera au moins trois thalers à mon auberge! JI me donnera un bon pourboire. C'est un généreux seigneur, et, à coup sûr, un particulier intelligent. Il va à Worms il a l'esprit d'aller à Worms, celui-là! A la bonne heure! Pourquoi les passants de cette espèce sont-ils si rares? Hélas! c'est pourtant une situation élégiaque et intéressante que d'être hôtelier dans cette ville de Worms, ou il y a trois auberges ouvertes tous les jours pour un voyageur qui vient tous les trois ans! Soyez le bienvenu, illustre étranger, spirituel français, aimable monsieur Comment vous venez à Worms Il vient à


Worms noblement, simplement, la casquette sur la tête, son sac de nuit sous le bras, sans pompe, sans fracas, sans chercher à faire de l'effet, comme quelqu'un qui est chez lui! Cela est beau! Quelle grande nation que cette nation française! Vive l'empereur Na poléon!

Après ce beau monologue en une syllabe, il prit ma sacoche, et la mit sur sa brouette en me regardant avec un air aimable et un ineffable sourire qui voulait dire Un sac de nuit! rien qu'un sac de nuit! que cela est noble et élégant, de n'avoir qu'un sac de nuit! On voit que ce recommandable seigneur se sent grand par lui-même, qu'il se trouve avec raison assez éblouissant comme il est, et qu'il ne cherche pas à effarer le pauvre aubergiste par des semblants d'opulence, par des étalages de paquets, par des encombrements de valises, de porte-manteaux, de cartons à chapeau et d'étuis à parapluie, et par de fallacieuses grosses malles qu'on laisse dans les auberges pour répondre de la dépense, et qui ne contiennent le plus souvent que des copeaux et des pavés, du foin et de vieux numéros du Con~M~'onne~ Rien qu'un sac de nuit! c'est quelque prince.

Après cette harangue en un sourire, il souleva joyeusement les bras de sa brouette enfin chargée, et se mit en marche en me disant d'un son de voix doux et caressant Monsieur, par ici!

Chemin faisant, il me parla; le bonheur l'avait fait loquace. Le pauvre diable vient tous les jours au débarcadère attendre les voyageurs. La plupart du temps


le bateau passe sans s'arrêter. A peine y a-t-il un voyageur hors de l'entre-pont pour regarder la silhouette mélancolique que font sur l'horizon splendide du couchant les quatre clochers et les deux aubergistes de Worms. Quelquefois cependant le bateau s'arrête, le signal se fait, le batelier du débarcadère se détache, va au dampschiff, et en vient avec un, deux, trois voyageurs. On en a vu jusqu'à six à la fois! Oh! l'admirable aubaine Les nouveaux arrivants débarquent avec cet air ouvert, étonné et bête, qui est la joie de l'aubergiste; mais, hélas! l'auberge du bord de l'eau les happe et les avale immédiatement. Qui est-ce qui va à Worms? qui est-ce qui se doute que Worms existe? Si bien que mon pauvre homme voit la grande charrette de l'hôtel riverain s'enfoncer sous les arbres toute cahotante et criant sous le poids des malles et des valises, tandis que lui, philosophe pensif, s'en retourne à la lueur des étoiles avec sa brouette vide. De pareilles émotions l'ont maigri; mais il n'en vient pas moins là chaque jour, avec la conscience du devoir accompli, à ce débarcadère ironique, à cette station dérisoire, regarder .l'eau du Rhin couler, les voyageurs passer et l'auberge voisine s'emplir. tl ne lutte pas, il ne s'irrite pas, il ne fait aucune guerre, il ne prononce aucune parole; il se résigne, il amène sa brouette et il proteste, autant qu'une petite brouette peut protester contre une grande charrette. Il a en lui et il porte sur sa physionomie, devenue impassible à force d'humiliations subies et de mécomptes souffèrts, ce sentiment de force et de grandeur que donne au faible et


au petit la résignation mêlée à la persévérance. A côté du superbe, bouffi et triomphant aubergiste du bord de l'eau, lequel ne daigne même pas s'apercevoir qu'il existe, il a, lui, l'opprimé obstiné, patient et tenace, cette attitude sérieuse et inexprimable de l'eunuque devant le pacha, du pêcheur à la ligne en présence du pêcheur à l'épervier.

Cependant nous traversions des plaines, des prairies, des luzernes, nous avions franchi, à l'aide de je ne sais quel informe assemblage de vieilles poutres et de vieux pilotis ornés d'un chancelant tablier de planches à claire-voie, le petit bras du Rhin, sur lequel on voyait encore, il y a deux siècles, le beau pont de bois couvert aboutissant à la grande et fière tour carrée et ornée de tourelles à cul-de-lampe, bâtie par Maximilien. La lune avait emporté toutes les brumes, qui s'en allaient au zénith en blanches nuées; le fond du paysage s'était nettoyé, et le magnifique profil de la cathédrale de Worms, avec ses tours et ses clochers, ses pignons, ses nerfs, et ses contre-nerfs, apparaissait à l'horizon, immense masse d'ombre qui se détachait lugubrement sur le ciel plein de constellations et qui semblait un grand vaisseau de la nuit à l'ancre au milieu des étoiles.

Le petit bras du Rhin passé, il nous restait à traverser le grand bras. Nous prîmes à gauche, et j'en conclus que le beau pont de pierre qui aboutissait à la porte-forteresse près Frauenbruder n'existait plus. Après quelques minutes de marche dans de charmantes verdures, nous arrivâmes à un vieux pont délabré,


probablement construit sur l'emplacement de l'ancien pont de bois de la porte Saint-Mang. Ce pont franchi, j'entrevis dans son développement cette superbe muraille de Worms, laquelle dressait dix-huit tours carrées sur le seul côté de l'enceinte qui regardait le Rhin. Hélas! qu'en restait-il? quelques pans de murs décrépits et percés de fenêtres, quelques vieux tronçons de tours affaissés'sous le lierre ou transformés en logis bourgeois, avec croisées à rideaux blancs, contrevents verts et tonnelles à treilles, au lieu de créneaux et de mâchicoulis. Un débris informe de tour ronde qui se profilait à l'extrémité orientale de la muraille me parut être la tour Nideck; mais j'eus beau chercher du regard, je ne retrouvai à côté de cette pauvre tour Nideck ni la flèche aiguë du Munster, ni le joli clocher bas de Sainte-Cécilia. Quant à la Frauenthurm, la tour carrée la plus voisine de la tour Nideck, elle est remplacée, à ce qu'il m'a paru, par un jardin de maraicher. Du reste, l'antique Worms était déjà endormie; tout s'y taisait profondément; partout le silence, pas une lumière aux vitres. Près du sentier que nous suivions à travers les champs de betteraves et de tabac qui entourent la ville, une vieille femme courbée dans les broussailles cherchait des herbes au clair de lune.

Nous entrâmes dans la ville; aucune chaîne ne cria, aucun pont-levis ne tomba, aucune herse ne se leva; nous entrâmes dans la vieille cité féodale et militaire des gaugraves et des princes-évêques par une baie qui avait été une porte-forteresse, et qui n'était plus


qu'une brèche. Deux peupliers à droite, un tas de fumier à gauche. H y a des fermes installées dans d'anciens châteaux qui ont de ces entrées-là.

Puis nous prîmes à droite, mon compagnon situant et poussant gaiment sa brouette, moi, songeant. Nous suivîmes quelque temps la vieille muraille à l'intérieur, puis nous nous engageâmes dans un dédale de ruelles désertes. L'aspect de la ville était toujours le même. Une tombe plutôt qu'une ville. Pas une chandelle aux fenêtres, pas un passant dans les rues.

Il était environ huit heures du soir.

Cependant nous parvînmes à une place assez large, à laquelle aboutissait le tracé de ce qui, à la clarté de la lune, me parut être une grande rue. Un des côtés de cette place était occupé par la ruine ou pour mieux dire par le spectre d'une vieille église.

-Quelle est. cette église? dis-je à mon guide, qui s'était arrêté pour reprendre haleine.

Il me répondit par cet expressif haussement d'épaules qui signifie Je ~e sais

L'église, au contraire de la ville, n'était ni déserte ni silencieuse, un bruit en sortait, une lueur s'en échappait à travers la porte. J'allai à cette porte. Quelle porte! Représentez-vous quelques ais grossièrement rattachés les uns aux autres par des traverses informes constellées de gros clous, laissant entre eux de larges espaces inégaux par le bas, ébréchés par le haut; et barricadant, avec cette sorte d'insolence du manant qui serait maître chez le seigneur, un magnifique et royal portail du quatorzième siècle.


Je regardai par les claires-voies, et j'entrevis confusément l'intérieur de l'église. Les sévères archivoltes du temps de Charles IV s'y dégageaient péniblement dans les ténèbres au milieu d'un inexprimable encombrement de tonnes, de fûts cerclés et de barriques vides. Au fond, à la clarté d'une chandelle de suif posée sur une excroissance de pierre qui avait du être le maître autel, un tonnelier à manches retroussées et en tablier de cuir chevillait un gros tonneau. Les douves retentissaient sous le maillet avec ce bruit de bois creux si lugubre pour quiconque a entendu le marteau des fossoyeurs résonner sur un cercueil.

Qu'était-ce que cette église? Au-dessus du portail s'élevait une puissante tour carrée qui avait dû porter une haute flèche. Nous venions de laisser à gauche, un peu en arrière, les quatre clochers de la cathédrale. J'apercevais à quelque distance en avant, vers le sudouest, une abside qui devait être l'église des Prédicateurs il est vrai que je ne retrouvais pas à gauche le clocher de Saint-Paul engagé entre ses deux tours basses; mais nous n'étions pas assez avancés dans la ville ni assez près de la porte de Saint-Martin pour que ce fût Saint-Lamprecht; d'ailleurs, je ne voyais pas la petite flèche de Saint-Sixte, qui aurait dû être à droite, ni l'aiguille plus élevée de Saint-Martin, qui aurait dû être à gauche. J'en conclus que cette église devait être Saint-Ruprecht.

Une fois ces conjectures fixées et cette découverte faite, je me remis à regarder l'intérieur misérable de ce vénérable édifice, cette chandelle luisant dans cette


ombre qu'avaient étoilée les lampes impériales des couronnements, ce tablier de cuir s'étalant où avait flotté la pourpre, ce tonnelier seul éveillé dans la ville accablée et endormie, martelant une futaille sur le maître autel! Et tout le passé de l'illustre église m'apparaissait. Les réflexions se pressaient dans mon esprit. Hélas! cette même nef de Saint-Ruprecht avait vu venir à elle en grande pompe, par la grande rue de Worms, des entrées solennelles de papes et d'empereurs, quelquefois tous les deux ensemble sous le même dais, le pape à droite sur sa mule blanche, l'empereur à gauche sur son cheval noir comme le jais, clairons et tibicines en tête, aigles et gonfalons au vent, et tous les princes et tous les cardinaux à cheval en avant du pape et de l'empereur, le marquis de Montferrat tenant l'épée, le duc d'Urbin tenant le sceptre, le comte palatin portant le globe, le duc de Savoie portant la cour onne

Hélas comme ce qui s'en va s'en va

Un quart d'heure après j'étais installé dans l'auberge du F~'Mn~ qui, je dois le dire, avait le meilleur aspect du monde. Je mangeais un excellent souper dans une salle meublée d'une longue table et de deux hommes occupés à deux pipes. Malheureusement la salle à manger était peu éclairée, ce qui m'attrista. En y entrant on n'apercevait qu'une chandelle dans un nuage. Ces deux hommes dégageaient plus de fumée que dix héros.

Comme je commençais à souper, un troisième hôte entra. Celui-là ne fumait pas; il parlait. Il parlait


français avec un accent d'aventurier; on ne pouvait distinguer en l'écoutant s'il était allemand ou italien ou anglais ou auvergnat il était peut-être tout cela à la fois. Du reste, un grand aplomb sur un petit esprit, et, à ce qu'il me parut, quelques prétentions de bellâtre; trop de cravate, trop de col de chemise; des œillades aux servantes; c'était un homme de cinquante-huit ans, mal conservé.

Il entama un dialogue à lui tout seul et le soutint; personne ne lui répondait. Les deux allemands fumaient, je mangeais.

–Monsieur vient de France? beau pays noble pays! le sol classique! la terre du goût! patrie de Racine! Par exemple, je n'aime pas votre Bonaparte! l'empereur me gâte le général. Je suis républicain, monsieur. Je le dis tout haut, votre Napoléon est un faux grand homme; on en reviendra. Mais que les tragédies de Racine sont belles! (Il prononçait pelles.) Voilà la vraie gloire de la France. On n'apprécie pas Racine en Allemagne c'est une terre barbare; on y aime Napoléon presque autant qu'en France. Ces bons allemands sont bien nommés les bons allemands. Cela fait pitié; ne le pensez-vous pas, monsieur?

Comme la fin de mon perdreau coïncidait avec la fin de sa phrase, je répondis en me tournant vers le garçon Une autre ù!M~MC.

Cette réponse lui parut suffisante pour lier conversation, et il continua.

Monsieur a raison de venir à Worms. On a tort de dédaigner Worms. Savez-vous bien, monsieur, que


Worms est la quatrième ville du grand-duché de Hesse? que Worms est chef-lieu de canton? que Worms possède une garnison permanente, monsieur, et un gymnase, monsieur? On y fait du tabac, du sucre de Saturne on y fait du vin, du blé, de l'huile. Il y a dans l'église luthérienne une belle fresque de Seekatz, ouvrage du bon temps, 1710 ou 1712. Voyez-la, monsieur. Worms a de belles routes bien percées, la route neuve, la Gaustrasse, qui va à Mayence par Hessioeh, la route du Mont-Tonnerre par le val de Zell. L'ancienne voie romaine qui côtoie le Rhin n'est plus qu'une curiosité. Et quant à moi, monsieur, êtes-vous comme moi?je n'aime pas les curiosités. Antiquités, niaiseries. Depuis que je suis à Worms, je n'ai pas encore été voir ce fameux Rosengarten, leur jardin des roses, ou leur Sigefroi, à ce qu'ils disent, a (ué leur dragon. Folies! amères bêtises! Qui est-ce qui croit à ces contes de vieilles femmes après Voltaire? Invention de la prêtraille Oh! triste humanité! jusqu'à quand te laisserastu mener par des sottises? Est-ce que Sigefroi a existé? est-ce que le dragon a existé? Avez-vous de votre vie vu un dragon, mon cher monsieur? Cuvier, le savant Cuvier, avait-il vu des dragons? D'ailleurs, est-ce que cela est possible? est-ce qu'une bête, voyons, parlons sérieusement, est-ce qu'une bête peut jeter du feu par le nez et par la gueule? Le feu désorganise tout; il commencerait par réduire en cendres, monsieur, l'infortuné animal. Ne le pensez-vous pas? ce sont de grossières erreurs. L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas. Ceci est du Boileau. Faites-y attention. C'est


du Boileau! (Il prononçait <M ~0!7M.) C'est comme leur arbre de Luther Je n'ai pas beaucoup plus de respect pour leur arbre de Luther, qu'on voit en allant à Alzey par la Pfalzerstrasse, l'ancienne route palatine. Luther! que me fait Luther? un voltairien a pitié d'un luthérien. Et quant à leur église de Notre-Dame, qui est hors de la porte de Mayence, avec son portail des cinq vierges sages et des cinq vierges folles, je ne l'estime qu'à cause de son vignoble, qui donne le vin liebfrauenmilch. Buvez-en, monsieur, il y en a d'excellent dans cette auberge. Ah! français! vous .êtes de bons vivants, vous autres! Et goûtez aussi, croyez-moi, du vin de Katterloch et du vin de Luginsland. Ma foi, rien que pour trois verres de ces trois vins, je viendrais à Worms.

Il s'arrêta pour respirer, et l'un des fumeurs profita de la pause pour dire à son voisin Mon digne monsieur, je ne clos jamais mon inventaire de fin d'année à moins de sept chiffres.

Ceci répondait sans doute à une question que l'autre fumeur avait faite avant mon arrivée; mais deux fumeurs, et deux fumeurs allemands, n'ont jamais souci de presser le dialogue; la pipe les absorbe la conversation va à tâtons, comme elle peut, dans la fumée. Cette fumée me servit; mon souper était uni, et, grâce au brouillard des deux pipes, je pus disparaître sans être aperçu, laissant le péroreur aux prises avec les fumeurs, et le dialogue continuer entre les bouffées de paroles et les bouffées de tabac..

On m'installa dans une assez jolie chambre


allemande, propre, lavée et froide; rideaux blancs aux fenêtres, serviettes blanches au lit. Je dis serviettes, vous savez pourquoi ce que nous nommons une paire de draps n'existe pas sur les bords du Rhin. Avec cela les lits sont fort grands. Le résultat est le plus bizarre du monde; ceux qui ont construit les matelas ont prévu des patagons, ceux qui ont coupé le linge ont prévu des lapons. Occasion de philosophie. Le voyageur médiocre et fatigué accepte le temps comme Dieu le lui donne, et le lit comm'e la servante le lui fait. Ma chambre était du reste meublée un peu au hasard, comme sont en général les chambres d'auberges. Il y a certains voyageurs qui emportent et d'autres voyageurs qui oublient; cela fait je ne sais quel flux et reflux dont se ressent le mobilier des chambres d'hôtellerie. Ainsi, entre les deux fenêtres, un canapé était remplacé par deux coussins posés sur une grosse malle de bois évidemment laissée là par un voyageur. D'un côté de la cheminée, à un clou, était accroché un petit baromètre portatif en bronze; de l'autre côté il ne restait que l'autre clou, auquel avait dû jadis figurer le ~eM~<n< naturel, quelque thermomètre portatif et commode, probablement emporté par un voyageur peu scrupuleux. Sur cette même cheminée, entre deux bouquets de fleurs artificielles sous verre, comme on en fait rue Saint-Denis, il y avait un véritable vase antique, en terre grossière, trouvé sans doute dans quelque fouille des environs, une sorte de buire romaine à largé panse comme on en déterre en Sologne, sur les bords de la Sauldre; vase assez précieux


d'ailleurs, quoiqu'il n'eût ni la pâte des vases de Nola ni la forme des vases de Bari.

Au chevet du lit, dans un cadre de bois noir, pendait une de ces gravures troubadour, style empire, dont notre rue Saint-Jacques a inondé toute l'Europe il y a quarante ans. Au bas de l'image était gravée cette inscription, dont je conserve même l'orthographe « BIANCA ET SON AMANT FUYANT VERS FLORENCE A TRAVERS '< LES ApENtNS. La crinte detre poursuivis leur a fait choi« sir un chemin peu fréquenté, où ils segarent plusieurs x jours. La jeune Bianca; ayant les pieds déchirés par « les ronces et les pierres, sest fait une chaussure avec « des plantes, »

Le lendemain je me promenai dans la ville. Vous autres parisiens, vous êtes tellement accoutumés au spectacle d'une ville en crue perpétuelle, que vous avez fini par n'y plus, prendre garde. Il se fait autour de vous comme une continuelle végétation de charpente et de pierre. La ville pousse comme une foret. On dirait que les fondations de vos demeures ne sont pas des fondations, mais des racines, de.vivantes racines ou la sève coule. La petite maison devient grande maison aussi naturellement, ce semble, que le jeune chêne devient grand arbre. Vous entendez presque nuit et jour le marteau et la scie, la grue qu'on dresse, l'échelle qu'on porte, l'échafaud qu'on pose, la poulie et le treuil, le câble qui crie, la pierre qui monte, le bruit de la rue qu'on pave, le bruit de l'édifice qu'on bâtit. Chaque semaine, c'est un essai nouveau grès taillé, lave de Vol vie, macadamisage, dallage de bitume, LE nnr~. n. 6


pavage de bois. Vous vous absentez deux mois, à votre retour vous trouvez tout changé. Devant votre porte il y avait un jardin, il y a une rue; une rue toute neuve, mais complète, avec des maisons de huit étages, des boutiques au rez-de-chaussée, des habitants du haut en bas, des femmes aux balcons, des encombrements sur la chaussée, la foule sur les trottoirs. Vous ne vous frottez pas les yeux, vous ne criez pas au miracle, vous ne croyez pas rêver'tout éveilles. Non, vous trouvez cela tout simple. Eh bien, qu'est-ce que c'est? une rue nouvelle, voilà tout. Une chose seulement vous étonne le locataire du jardin avait un bail, comment cela s'est-il arrangé? Un voisin vous l'explique. Le locataire avait quinze cents francs de loyer; on lui a donné cent mille francs pour s'en aller, et il s'en est allé. Cela redevient tout simple. Où s'arrêtera cette croissance de Paris? qui peut le dire? Paris a déjà débordé cinq enceintes fortiuées, on parle de lui en faire une sixième; avant un demi-siècle il l'aura emplie, puis il passera outre. Chaque année, chaque jour, chaque heure, par une sorte de lente et irrésistible infiltration, la ville se répand dans les faubourgs et les faubourgs deviennent des villes, et les faubourgs'deviennent la ville. Et, je le répète, cela ne vous émerveille en rien, vous autres parisiens. Mon Dieu! la population augmente, il faut t bien que la ville s'accroisse. Que vous importe? vous êtes à vos affaires. Et quelles affaires! les affaires du monde. Avant-hier une révolution, hier une émeute, aujourd'hui le grand et saint travail de la civilisation, de la paix et de la pensée. Que vous importe le mou-


vement des pierres dans votre banlieue, à vous, parisiens, qui faites le mouvement des esprits dans l'Europe et dans l'univers? Les abeilles ne regardent pas ta ruche, elles regardent les fleurs; vous ne regardez pas votre ville, vous regardez les idées.

Et vous ne songez même pas, au milieu de ce formidable et vivant Paris, qui était la grande ville et qut devient la ville géante, qu'ailleurs il y a des cités qui décroissent et qui meurent.

Worms est une de ces villes.

Hélas! Rome est la première de toutes; Rome qui vous ressemble, Rome qui vous a précédés, Rome qui a été le Paris du monde païen.

Une ville qui meurt! chose triste et solennelle! Les rues se défont. Ou il y avait une rangée de maisons il n'y a plus qu'une muraille; ou il y avait une muraille il n'y a plus rien. L'herbe remplace le pavé. La vie se retire vers le centre, vers le cœur, comme dans l'homme agonisant. Ce sont les extrémités qui meurent les premières, les membres chez l'homme, les faubourgs dans les villes. Les endroits déserts perdent les maisons, les endroits habités perdent les étages. Les églises s'effondrent, se déforment et s'en vont en poussière, non faute de croyances, comme dans nos fourmilières industrielles, mais faute de croyants. Des quartiers tout entiers tombent en désuétude. 11 est presque étrange d'y passer.; des espèces de peuplades sauvages s'y installent. Ici ce n'est plus la ville qui se répand dans la campagne, c'est la campagne qui rentre dans la ville. On défriche la rue, on cultive le carrefour, on laboure


le seuil des maisons l'ornière profonde des chariots à fumier creuse et bouleverse les anciens dallages les pluies font des mares devant les portes; le caquetage discordant des basses-cours remplace les rumeurs de la foule. D'une place réservée aux cérémonies impériales on fait un carré de laitues. L'église devient une grange, le palais devient une ferme, la tour devient un pigeonnier, la maison devient une baraque, la boutique devient une échoppe, le bassin devient un étang, le citadin devient un paysan la cité est morte. Partout la solitude, l'ennui, la poussière, la ruine, l'oubli. Partout, sur les places désertes, sur les passants enveloppés et mornes, sur les visages tristes, sur les pans de murs écroulés, sur les maisons basses, muettes et rares, l'œil de la pensée croit voir se projeter les longues et mélancoliques ombres d'un soleil couchant. Malgré tout cela, à cause de tout cela peut-être, Worms, encadrée par le double horizon des Vosges et du Taunus, baignée par son beau fleuve, assise parmi les innombrables îles du Rhin, entourée de son enceinte décrépite de murailles et de sa fraîche ceinture de verdure, Worms est une belle, curieuse et intéressante cité. J'ai vainement cherché la partie de la ville bâtie en dehors de cette ligne de murs et de tours carrées, qui, de la porte de Saint-Martin, allait couper le Rhin à angle droit. Ce faubourg n'existe plus. Je n'ai trouvé aucun vestige de la Neu-Thurm, qui en terminait l'extrémité orientale avec sa flèche aiguë et ses huit tourelles. Il ne reste pas pierre sur pierre de cette magnifique porte de Mayence, qui avoisinait la Neu-


WORMS.-MANNHEU).

Thurm, et qui, avec ses deux hauts beffrois, vue du Rhin parmi les clochers, ressemblait à une église, et, vue de la plaine parmi les tours, ressemblait à une forteresse. La petite nef de Saint-Amandus a disparu; et, quant à Notre-Dame, jadis si étroitement t serrée par les maisons et les toits, elle est aujourd'hui au milieu des champs. Devant le portail des vierges sages et des vierges folles, des jeunes filles qui sont belles comme les sages et gaies comme les folles étendent sur le pré leur linge lavé au Rhin. Entre les contre-forts extérieurs de la nef, des vieillards assis sur des ruines se chauffent au soleil. Aprici .~M< dit Perse; ~?'&!M a~ dit Horace.

Comme j'errais par les rues, un élégant du pays, passant à quelques pas de moi, m'a ébloui tout à coup. Ce brave jeune homme portait héroïquement un petit chapeau tromblon, bas et à longs poils, et un pantalon large, sans sous-pieds, qui ne descendait que jusqu'à la cheville. En revanche, le col de sa chemise, droit et empesé, lui montait jusqu'au milieu des oreilles; et le collet de son habit, ample, lourd et doublé de bougran, lui montait jusqu'à l'occiput. Si j'en juge d'après cet échantillon, voilà où en est l'élégance à Worms. Un vrai maçon endimanché, moins l'oeil spirituel et satisfait, moins la joie parfaite et naïve. Je me suis souvenu que c'était là l'accoutrement des élégants sous la restauration. Vous savez que je ne dédaigne aucun détail, et que pour moi tout ce qui touche à l'homme révèle l'homme. J'examine l'habit comme j'étudie l'édifice. Le costume est le premier vêtement


de l'homme, la maison est le second. L'élégant, de Worms, anachronisme vivant, m'a remis sous les yeux tous les progrès que le costume a faits en France, et par conséquent en Europe, depuis vingt ans, grâce aux femmes, aux artistes et aux poëtes. L'habillement des femmes, si risiblement laid sous l'empire, est devenu tout à fait charmant. L'habillement des hommes s'est amélioré. Le chapeau a pris une forme plus haute et des bords plus larges. L'habit a repris les grandes basques et les collets bas, ce qui profite aux hommes bien faits en développant les hanches et dégageant ~es épaules, et aux hommes mal faits en dissimulant la maigreur et la ténuité des membres. On a ouvert ot baissé le gilet; on a rabattu le col de la chemise; on a rendu par le sous-pied quelque forme au pantalon, cette chose hideuse. Tout cela est bien et pourrait être mieux encore. Nous sommes loin, pour la grâce et pour l'invention du vêtement, de ces exquises élégances de François I", de Louis XIII, et tuême de Louis XV. Il nous reste à faire encore bien des pas vers le beau et vers l'art, dont le costume fait partie; et cela est d'autant plus chanceux, que ~a mode, qui est la fantaisie sans la pensée, marche ~différemment en avant ou en arrière. Il suffit, pour tout gâter, d'un niais riche et jeune fraîchement arrivé de Londres. Rien ne nous dit que nous ne verrons pas reparaître les petits chapeaux velus, les grands cols droits, les manches à gigot, les queues de morue, les hautes cravates, les gilets courts et les pantalons à la cheville, et que mon grotesque élé-


gant de Worms ne redeviendra pas un élégant, de Paris. D~ talem avertite vestem!

La cathédrale deWorms, commeles dômes de Bonn, de Mayence et de Spire, appartient à la famille romane des cathédrales à double abside, magnifiques fleurs de la première architecture du moyen âge, qui sont rares dans toute l'Europe, et qui semblent s'épanouir de préférence aux bords du Rhin. Cette double' abside engendre nécessairement quatre clochers, supprime les portails de façade, et ne laisse subsister que les portails latéraux. La parabole des vierges sages et des vierges folles, déjà sculptée à Worms sur l'un des tympans de Notre-Dame, est reproduite sur le portail méridional du dôme. Sujet charmant et profond, souvent choisi par ces sculpteurs des époques naïves, qui étaient tous des poëtes.

Quand on pénètre dans l'intérieur de l'église, l'impression est à la fois variée et forte. Les fresques byzantines, les peintures flamandes, les bas-reliefs du treizième siècle, les chapelles exquises du gothique fleuri, les tombeaux néo-païens de la renaissance, les consoles délicates sculptées aux retombées des arcsdoubleaux, les armoiries coloriées et dorées, les entrecolonnements peuplés de statuettes et de figurines, composent un de ces ensembles extraordinaires où tous les styles, toutes les époques, toutes les fantaisies, toutes les modes, tous les arts vous apparaissent à la fois. Les rocailles exagérées et violentes des derniers princes-évêques, qui étaient en même temps archevêques de Mayence, font dans les coins de


gigantesques coquetteries. Ça et là de larges pans de muraille autrefois peinte et ornée, aujourd'hui nue, attristent le regard. Ces murailles nues sont des progrès du goût. Cela s'appelle simplicité, sobriété, que sais-je? Oh! que le « goût a mauvais goût! Heureusement la forêt d'arabesques et d'ornements qui emplissait la cathédrale de Worms était trop touffue pour que le goût ait pu la détruire entièrement. On en retrouve à chaque pas de magnifiques restes. Dans une grande chapelle basse, qui sert, je crois, de sacristie, j'ai admiré plusieurs merveilles du quinzième siècle, une piscine baptismale, urne immense sur le pourtour de laquelle est figuré Jésus entouré des apôtres, les apôtres petits comme des enfants, Jésus grand comme un géant; plusieurs pages sculpturales tirées des deux Testaments, vastes poëmes de pierre composés plus encore comme des tableaux que comme des bas-reliefs enfin un Christ en croix presque de grandeur naturelle, œuvre qui fait qu'on se récrie et qu'on rêve, tant la délicatesse curieuse et parfaite des détails s'allie, sans la troubler, à la fierté sublime de l'expression.

Dans une place étroite, assez sombre et fort laide, à quelques pas de la cathédrale de Worms, à côté de ce merveilleux édifice qui se permet d'avoir la hauteur, la profondeur, le mystère, la couleur et la forme, qui revêt une pensée. impérissable et éternelle de tout ce prodigieux luxe d'images et de métaphores de granit, tout à côté, dis-je, comme la critique à côté de la poésie, une pauvre petite église luthérienne, coiffée


d'un chétif dôme romain, affublée d'un méchant fronton grec, blanche, carrée, anguleuse, nue, froide, triste, morose, ennuyeuse, basse, envieuse, proteste. Je relis ces lignes que je viens d'écrire, et je serais presque tenté de les effacer. Ne vous y méprenez pas, mon ami, et n'y voyez pas ce que je n'ai point voulu y mettre. C'est une opinion d'artiste sur deux ouvrages d'art, rien de plus. Gardez-vous d'y voir un jugement entre deux religions. Toute religion m'est vénérable. Le catholicisme est nécessaire à la société, le protestantisme est utile à la civilisation. Et puis insulter Luther à Worms, ce serait une double profanation. C'est à Worms surtout que le grand homme a été grand. Non, jamais l'ironie ne sortira de ma bouche en présence de ces penseurs et de ces sages qui ont souffert pour ce qu'ils ont cru le bien et le vrai, et qui ont généreusement dépensé leur génie pour accroître, ceuxci la foi divine, ceux-là la raison humaine. Leur œuvre est sainte pour l'univers et sacrée pour moi. Heureux et bénis ceux qui aiment et qui croient, soit qu'ils fassent, comme les catholiques, de toute philosophie une religion, soit qu'ils fassent, comme les protestants, de toute religion une philosophie.

Mannheim n'est qu'à quelques lieues de Worms, sur l'autre rive du Rhin. Mannheim n'a guère, à mes yeux, d'autre mérite que d'être née la même année que Corneille, en 1606. Deux cents ans, pour une ville, c'est l'adolescence. Aussi Mannheim est-elle toute neuve. Les braves bourgeois, qui prennent le régulier pour le beau et le monotone pour l'harmonieux, et qui


admirent de tout leur cœur la tragédie française et. le côté en pierre de la rue de Rivoli, admireraient fort Mannheim. Cela est assommant. H y a trente rues, et il n'y a qu'une rue; il y a mille maisons, et il n'y a qu'une maison. Toutes les façades sont identiquement pareilles, toutes les rues se coupent à angle droit. Du reste, propreté, simplicité, blancheur, alignement au cordeau; c'est cette beauté du damier dont j'ai parlé quelque part.

Vous savez que le bon Dieu est pour moi le grand faiseur d'antithèses. Il en a fait une, et des plus complètes, en faisant Mannheim à côté de Worms. Ici la cité qui meurt, là la ville qui naît; ici le moyen âge avec son unité si harmonieuse et si profonde, là le goût classique avec tout son ennui. Mannheim arrive, Worms s'en va le passé est à Worms, l'avenir est à Mannheim. (Ici j'ouvre une parenthèse. Ne concluez pas de ceci pourtant que l'avenir soit au goût classique.) Worms a les restes d'une voie romaine, Mannheim est entre un pont de bateaux et un chemin de fer. Maintenant il est inutile que je vous dise ou est ma préférence, vous ne l'ignorez pas. En fait de villes, j'aime les vieilles.

Je n'en admire pas moins cette riche plaine ou Mannheim est assise, et qui a une largeur de dix lieues entre les montagnes du Neckar et les collines de l'Isenach. On fait les cinq premières lieues, de Heidelberg à Mannheim, en chemin de fer; et les cinq autres, de Mannheim à Durckheim, en voiturin. Ici encore le passé et l'avenir se donnent la main.


Du reste, dans Mannheim même, je n'ai rien remarqué que de magnifiques arbres dans le parc du château, un excellent hôtel, le P~~ï~ une belle fontaine rococo, en bronze, sur la place, et cette inscription en lettres d'or sur la vitre d'un coiffeur CABINET OU L'ON COUPE LES CHEVEUX A L'JNSTAR DE M. CHIRARD, DE PARIS.



LETTRE XXVII

SPIRE

Étymologie et histoire. Le blé. Le vin pied-d'oison. La cathédrale. Quelle pensée y saisit le voyageur. Détail des empereurs enterrés à Spire. Lueurs qui traversent les ténèbres de l'histoire. t693. 1793. SOUVIENS-TOI DE COXMP.

Bords du Neckar, octobre.

Que vous dirai-je de Spire, ou ~c!/<~ comme la nomment les allemands, ou Spira, comme la nommaient les romains? A~o~M~M~ dit la légende. ~4M~M~YftKe~MM~ dit l'histoire. C'est une ville illustre. César y a campé, Drusus l'a fortifiée, Tacite en a parlé, les huns l'ont brûlée, Constantin l'a rebâtie, Julien l'a agrandie, Dagobert y a fait d'un temple de Mercure un couvent de Saint-Germain. Othon 1°' y a donné à la chrétienté le premier tournoi, Conrad le Salien en a fait la capitale de l'empire, Conrad II en a fait le sépulcre des empereurs. Les templiers, qui y ont laissé une belle ruine, ont rempli là leurs fonctions de sentinelles aux frontières. Tous les torrents d'hommes qui ont dévasté


et fécondé l'Europe ont traversé Spire pendant les premiers siècles, les vandales et les alemans (~ les/(!O~H?~ hommes de toutes races, dit l'étymologie); pendant les derniers, les français. Durant le moyen âge, de 1125 à 1A22, en trois cents ans, Spire a essuyé onze sièges. Aussi la vieille ville carlovingienne est-elle profondément frappée. Ses priviléges sont tombés, son sang et sa population ont coulé de toutes parts. Elle a eu la chambre impériale dont Wetziar a hérité, les diètes dont le fantôme est maintenant à Francfort. Elle a eu trente mille habitants, elle n'en a plus que huit mille.

Qui se souvient aujourd'hui du saint évêque Rudiger ? Ou coule le ruisseau Spira? Ou est le village Spira? Qu'a-t-on fait .de l'église haute de Saint-Jean? Dans quel état est cette chapelle d'Olivet que les. anciens registres appellent l'K6'o/?ï~<e? Qu'est devenue l'admirable tour carrée à tourelles angulaires qui dominait la porte de la route du Bac? Quels vestiges restet-il de Saint-Vilduberg? Ou est la maison de la chambre impériale?~ Ou est l'hôtel des assesseurs-avocats, lesquels, dit une vieille charte, ~OM< /M~ et ~~m~r~M ~'M~'ce ~M nom de la ?Ma/f~e impériale, des électeurs et ~M~'f~nc<~ de ~M CO?M~Û~~M~~ tout /'EM!re p~r Charles le ~Mut<? De cette haute juridiction, à laquelle toutes les autres étaient dévolues et r~û/&~M~ en dernier rc~o?-~ que reste-t-il? Rien, pas même le gibet de pierre à quatre piliers dans la prairie qui borde le Rhin. Le soleil seul continue de traiter Spire avec autant de magnificence que si elle


était, encore la reine des villes impériales. Le blé proverbial de Spire est toujours aussi beau et aussi doré que du temps de Charles-Quint, et l'excellent vin rouge pied-d'oison est toujours digne d'être bu par des princes-évêques en bas écarlates et des électeurs à chapeau d'hermine.

La cathédrale, commencée par Conrad I", continuée par Conrad II et Henri 111, terminée par Henri IV en 1097, est un des plus superbes édifices qu'ait faits le onzième siècle. Conrad I" l'avait dédiée, disent les chartes, à la « benoîte Vierge Marie )). Elle est aujourd'hui d'une majesté incomparable. Elle a résisté au ,temps, aux hommes, aux guerres, aux assauts, aux incendies, aux émeutes, aux révolutions, et même aux embellissements des princes-évêques de Spire et Bruchsal. Je l'ai visitée je ne vous la détaillerai pas pourtant. Ici, comme dans la maison Ibach, je ne peux pas dire que j'ai vu l'église, tant j'étais absorbé par la pensée qui pour moi la remplissait. Non, je n'ai pas vu l'édifice, j'ai vu cette pensée. Laissez-moi vous la dire. Je ne sais plus rien du reste tout a passé devant mes yeux comme une ombre. Cherchez, si vous le voulez, dans les itinéraires et les monographies, la description de la cathédrale de Spire, vous ne l'aurez pas de moi. Quelque chose de plus haut et de plus magnifique encore m'a saisi au milieu de la contemplation de cette sombre architecture. Jusqu'ici j'ai eu bien souvent déjà et j'aurai bien souvent encore l'occasion de vous montrer des églises cette fois laissez-moi vous montrer Dieu.


De 102/t à 130S, trois siècles durant, la pensée de Conrad Il s'est exécutée. Sur dix-huit empereurs qui ont régné dans cet intervalle, neuf ont été enterrés dans la crypte qui est sous la cat-hédrale de Spire. Quant aux neuf autres, Lothaire H, Frédéric Barberousse, Henri IV, Othpn IV, Frédéric H, Conrad IV, Guillaume, Richard de Cornouailles et Adolphe de Castille, la destinée ne leur a pas accordé cette auguste sépulture. Le vent qui souffle sur les hommes à l'heure de leur mort les a portés ailleurs.

De ceux-là, deux seulement, qui n'étaient pas allemands, ont eu leur tombeau dans leur pays natal; Richard de Cornouailles en Angleterre, Alphonse de Castille en Espagne. Les autres ont été jetés aux quatre points cardinaux; Lothaire II au monastère de Kœnigslutter, Othon IV à Brunswick, Guillaume à Middelbourg, Henri VI et Frédéric Il à Palerme, Conrad IV à Poggi, Barberousse au Cydnus.

Barberousse en particulier, ce grand Barberousse, ou est-il? Dans le Cydnus, dit l'histoire; à Antioche, dit la chronique; dans la caverne de Kiffhœuser, dit la légende de Wurtemberg; dans la grotte de Kaisersiautern, dit la légende du Rhin.

Les neuf césars couchés sous les dalles de l'abside de Spire étaient presque tous de glorieux empereurs. C'était le fondateur de la cathédrale, le contemporain de Canut le Grand, Conrad II, celui qui divisa la vieille Teutonie en six classes, dites Boucliers militaires, 6'pei M~7: hiérarchie que bouleversa la Bulle d'or, mais que la Pologne adopta et refléta; si bien que,


même dans ces derniers siècles, la constitution républicaine de la Pologne, reproduisant la vieille constitution féodale de l'Allemagne, était comme un miroir quigarderait l'image après que l'objet aurait disparu. C'étaient Henri III, qui proclama et maintint trois ans la paix universelle, préférant à une guerre de peuple à peuple ce duel de roi à roi qu'il offrait à Henri I" çle France puis Henri IV, le vainqueur des saxons et le vaincu de Grégoire VII; Henri V, l'allié de Venise; Conrad 111, l'ami des diètes, qui se qualifiait empereur des r<?M<!nM; Philippe de Souabe, le redoutable adversaire d'innocent III. C'était le triomphateur d'Ottocar, l'exterminateur des burgraves, le fondateur de dynasties, le comte père des empereurs, Rodolphe de Habsbourg., C'était Adolphe de Nassau, le vaillant homme tué d'un coup de hache sur le champ de bataille. C'était enfin son ennemi, son compétiteur, son meurtrier, Albert d'Autriche, qui se faisait servir à table par le roi de Bohême, la couronne en tête, qui supprimait les péages, et domptait, la châtaigne de fer au poing, les quatre formidables électeurs du Rhin; prince démesuré en tout, dans son ambition comme dans sa puissance, auquel Boniface VIII donnait un matin le royaume de France si bien que, devant un pareil présent, on ne sait qui l'on doit admirer le plus, du pape qui avait l'audace d'offrir ou de l'empereur qui avait l'audace d'accepter.

Hélas quoi de plus pareil à des rêves que ces grandeurs ? et comme elles se ressemblent toutes par les misères qui sont au bout! Albert d'Autriche, à Gellheim, LE RHIN. ]t. 7


près Mayence, avait tué de sa main son cousin et son empereur, Adolphe de Nassau; dix ans plus tard Jean de Habsbourg tue, à Vindich-sur-la-Reuss, son oncle .et son empereur, Albert d'Autriche. Albert qui était borgne et laid, et conseillé, disait Boniface VII [, par une femme au sang de vipère, ~m</Mmë ~<?r~ avait été surnommé le 7~/c~c; Jean fut surnommé le Parricide.

Quoi qu'il en soit, tous ces princes, les bons, les médiocres et les mauvais, enterrés côte à côte, confondaient, pour ainsi dire, la diversité de leurs destinées dans la gloire des armes, propre à quelques-uns, et dans la splendeur de l'empire, commune à tous, et gisaient dans le caveau de Spire, enveloppés de la mystérieuse majesté de la mort. Pour toute l'Allemagne une sorte de superstition nationale environnait ces empereurs endormis. Les peuples, qui ont tous les instincts querelleurs et mutins des enfants, haïssent volontiers la puissance debout et vivante, parce qu'elle est la puissance, parce qu'elle est debout, parce qu'elle est vivante. C<'M.T;~ Flandre, dit Philippe de Comines, ~'M!en< toujours le fils de leur ~r~tcg; leur prince, ~'amais. L'évêque d'Olmutz écrivait au pape Grégoire X Volunt !'M~<~Y«or<'?K, sed potentiam <r~t<. Mais, dès que la puissance est tombée, on l'aime; dès qu'elle est vaincue, on l'admire; dès qu'elle est morte, on la respecte. Rien n'était donc plus grand, plus auguste et plus sacré en Allemagne et en Europe que ces neuf tombes impériales couvertes, comme d'un triple voile, de silence, de nuit et de vénération.


Qui rompit ce silence? qui troubla cette nuit? qui profana cette vénération? Écoutez.

En 1693, Louis XIV envoya brusquement dans le Palatinatune armée commandée par des hommes dont on peut lire encore les noms dans la Gazelte ~!<c~o/ ~M Louvre. ARMÉE D'ALLEMAGNE, 11 avril. Maréchal de BoufHers, maréchal duc de Lorges, maréchal de Choiseul. Lieutenants généraux: marquis de Chamilly, marquis de la Feuillée, marquis d'Uxelles, milord Mountcassel, marquis de Revel, sieur de la Bretesche, marquis de Villars, sieur de Mélac. –~arcc~aM~ de <,Y!w~ duc de la Ferté, sieur de Barbezières, comte de Bourg, marquis d'Alègre, marquis de Vaubecourt, comte de Saint-Fremond.

La civilisation alors commençait à couvrir partout la barbarie; mais la couche était peu épaisse encore. A la moindre secousse, à la première guerre, elle se brisait, et la barbarie, trouvant un passage, se répan.dait de toutes parts. C'est ce qui arriva dans la guerre du Palatinat.

L'armée du grand roi entra dans Spire. Tout y était fermé, les maisons, l'église, les tombeaux. Les soldats ouvrirent les portes des maisons, ouvrirent les portes de l'église, et brisèrent la pierre des tombeaux. Ils violèrent la famille, ils violèrent la religion, ils violèrent la mort. `

Les deux premiers crimes étaient presque-des crimès ordinaires. La guerre, dans ces temps que nous admirons trop quelquefois, y accoutumait les hommes. Le dernier était un attentat monstrueux.


La mort fut violée, et avec la mort, chose qu'on n'avait pas vue encore, la majesté royale, et avec la majesté royale toute l'histoire d'un grand peuple, tout le passé d'un grand empire. Les soldats fouillèrent les cercueils, arrachèrent les suaires, volèrent à des squelettes, majestés endormies, leurs sceptres d'or, leurs couronnes de pierreries, leurs anneaux qui avaient scellé la paix et la guerre, leurs bannières d'investiture, hastas vexilliferas. Ils vendirent à des juifs ce que des papes avaient bénit. Ils brocantèrent cette pourpre en haillons et ces grandeurs couvertes de cendres. Ils trièrent avec soin l'or, les diamants et les perles; et, quand il n'y eut plus rien de précieux dans ces sé-.pulcres, quand il n'y eut plus que de la poussière, ils balayèrent pêle-mêle dans un trou ces ossements qui avaient été des empereurs. Des caporaux ivres roulèrent avec le pied dans une fosse commune les crânes de neuf césars.

Voilà ce que fit Louis XtV en '1693. Juste cent ans après, en 1793, voici ce que fit Dieu.

Il y avait en France un tombeau royal comme il y avait un ossuaire impérial en Allemagne. Un jour, jour fatal ou toute la barbarie de dix siècles reparut à la surface de la civilisation et la submergea, des hordes hideuses, horribles, armées, qui apportaient la guerre, non plus à un roi, mais à tous les rois, non plus à une cathédrale, mais à toute religion, non plus à une ville ou à tout un état, mais à tout le passé du genre humain des hordes effrayantes, dis-je, sanglantes, déguenillées, féroces, se ruèrent sur l'antique sépulture


des rois de France. Ces hommes, que rien n'arrêta dans leur œuvre redoutable, venaient aussi pour briser des tombes, déchirer des linceuls et profaner des ossements. Étranges et mystérieux ouvriers, ils venaient mettre de la poussière en poussière. Écoutez ceci le premier spectre qu'ils éveillèrent, le premier roi qu'ils arrachèrent brutalement du cercueil, comme onsecoue un valet qui a trop longtemps dormi, le premier squelette qu'ils saisirent dans sa robe de pourpre pour le jeter au charnier, ce fut Louis XIV.

0 représailles de la destinée! 1693, 1793 équation sinistre! admirez cette précision formidable! Au bout d'un siècle pour nous, au bout d'une heure pour l'Eternel, ce que Louis XIV avait fait à Spire aux empereurs d'Allemagne, Dieu le lui rend à Saint-Denis. Chose qu'il faut noter encore, le fondateur de la cathédrale de Spire, le plus ancien de ces vieux princes germaniques, Conrad II, avant d'être empereur d'Allemagne, avait été duc de la France rhénane. Ce duc de France fut outragé par un roi de France. Châtiment! châtiment! Si Louis XIV, dans ses campagnes d'Allemagne, avait passé à Otterberg, où j'étais il y a un mois, il aurait vu là, comme à Spire, une admirable cathédrale bâtie aussi par Conrad II, et cela peut-être n'eût pas été inutile au grand roi car sur le portail principal de la sombre église il aurait pu lire cet avertissement mélancolique et sévère qu'on y lit encore aujourd'hui

MEMENTO CONRADI.



L'uuteur se fait des ennemis de tous les habitants de Mannheim. Heidelberg. L'auteur donne beaucoup d'explications sur lui-même. La maison du chevalier de Saint-Georges. Un verset de la bible protège mieux une maison contre l'incendie que la plaque de fer-blanc il1. A. C. L. Détails peu connus sur le siége de Heidelberg par les troupes de Louis XIV. L'auteur dans la foret. Rêverie. Énigme sculptée dans la muraille d'une masure. Le chemin des philosophes. Soleil couchant. Passage. Choses crépusculaires et mystérieuses qui commencent. Nuit. L'auteur au haut de la montagne. Horrible fosse entrevue. Aventure surnaturelle du buisson qui marche. Ileidenloch! Traces des païens partout sur les bords du Rhin. Quelquesunes des visions du soir dans ces vattées. Neckarsteinach. Les quatre châteaux. Le Scfnvatbennest. Légende de Btigger le Ftéau. L'auteur laisse éclater sa profonde admiration pour les contes de bonnes femmes. Passage curieux de Buchanan sur Macbeth. Ce que l'auteur écrit sur la porte du Schwalbennest. Intérieur de la ruine. Magnificences que l'auteur y trouve. Le burgsans nom. L'auteur y pénètre. -Le dedans d'une grosse tour. Mystères. Ce que l'auteur y voit et y entend d'effrayant à la nuit tombée. 11 se hâte de sortir du burg sans nom.- Le Neckar au crépuscule. Le Petit-Geissberg. Paysage qui raconte l'histoire. Regard jeté sur les choses et sur les ombres. Le château de Heidelberg. Ce que c'était que le comte pahtin. Sens guelfe et factieux des inscriptions du palais d'OthonHenri. Les étec'.eurs palatins avaient le goût des arts et des lettres. Fréléric le Victorieux. Le château de Heidelberg à vol d'oiseau.

LETTRE XXVIII

HEIDELBERG

AM.LOOfSB.


Tous les genres de beauté y sont. Traces des guerres. Ce que faisait madame )a palatine avant de devenir homme. L'auteur regrette .de n'avoir pas été là, en tG93, pour diriger un peu la dévastation. -La cour intérieure. La façade de Frédéric IV. La façade d'OthonHenri. La façade de Louis le Barbu. Les colonnes de Charlemagne. Comparaison de ces façades. Tristesse. Une remarque singulière. Les rois et les dieux. L'auteur se figure le château à la clarté du bombardement. De quelle façon chaque statue de prince et d'empereur a'été mutilée. Statue de Frédéric V.- Statue de Louis V. La tour de Frédéric le Victorieux. Palais d'Othon-Heari. L'intérieur. Énumération de tous les édifices et de tous les palais que contenait le château de Heidelberg. Les tours. Le gros tonneau. Détails inconnus et curieux. Combien le gros tonneau tient de bouteilles de vin. Ce que ie vin y devient. Les petits tonneaux. Un des petits tonneaux a vaincu les grenadiers français. Ce qu'on aperçoit dans l'obscurité. PERKEO. Moralité de toutes ces sombres histoires. Les fantômes et les revenants de Heidelberg. Jutha. Les deux francs-juges. Les musiciens bossus. La dame blanche. Irrévérence de la dame blanche pour la signature de M. de Cobentzel. Les deux diables que l'auteur voit en plein midi. Détail des petites dévastations. Les architectes. Les invalides. Les anglais. La grille du perron a eu ses barbares comme notre grille de la place Royale a eu ses vandales. Sinistre aspect de la Tour-Fendue au clair de lune. Visite nocturne à la ruine de Heidelberg. Effets vertigineux des rayons lunaires. Serrement de eceur dans les chambres désertes. Incident. A quel hideux fantôme l'auteur est contraint de songer. L'incident se comporte d'une façon lugubre et inexplicable. CoKiro des cariatides et des statues contre l'auteur. Il s'enfuit dans la cour. La lune sur les deux façades. Retour à la ville. PosT-scniPTUM. Imprécation conUe les poêles.

Heidelberg. octobre.

Cher Louis, prenez garde à vous, je suis en humeur de vous écrire une lettre interminable. Vous me demandez quatre pages ;<? ~'c/t ~M.x~oH~r 6'~ comme dit Orosmane. Ma foi tant pis, tirez-vous-en comme vous pourrez; les vieilles amitiés sont bavardes. Je suis arrivé dans cette ville depuis dix jours, cher


ami, et je ne puis m'en arracher. Dans votre excursion en Allemagne, il y a douze ans, êtes-vous venu à Heidelberg ? surtout vous y êtes-vous arrêté? car il ne faut pas passer à Heidelberg, il faut y séjourner, il faudrait y vivre. Je ne vous en dirai certes pas autant de cette espèce de faux Versailles badois qu'on appelle Mannheim, insipide ville, dont les rues semblent coupées à l'équerre dans un bloc de plâtre, et dont les clochers, comme ceux de Namur, ne sont pas des clochers, mais des bilboquets r~M~ En descendant du bateau à vapeur du Rhin, je suis resté à Mannheim le temps de faire atteler ma voiture, et je me suis enfui en hâte à Heidelberg. Faites-en autant si jamais vous venez ici.

Heidelberg, située et comme réfugiée au milieu des arbres, à l'entrée de la vallée du Neckar, entre deux croupes boisées plus fières que des collines et moins âpres que des montagnes, a ses admirables ruines, ses deux églises du quinzième siècle, sa charmante maison de 1595, à façade rouge et a statues dorées, dite l'auberge du C7~ de Sairit-Georges, ses vieilles tours sur l'eau, son pont, et surtout sa rivière, sa rivière limpide, tranquille et sauvage, ou foisonnent les truites, ou abondent les légendes, où se hérissent les rochers, ou le flot, compliqué d'écueils, n'est qu'un inextricable réseau de tourbillons et de courants; ravissant fleuve-torrent où l'on peut être sûr que jamais un bateau à vapeur ne viendra patauger.

Je mène ici une vie occupée, occupée un peu au


hasard, il est vrai; mais je ne perds pas un instant, je vous assure; je hante la forêt et la bibliothèque, cette autre forêt; et le soir, rentré dans ma chambre d'auberge, comme votre ami Benvenuto Cellini, j'écris sur des feuilles, qui s'en iront je ne sais ou, mes aventures de la journée.

Questa mia vita tra.vag)iata. io scrivo.

Seulement les travaux de Benvenuto, c'étaient des coups d'épée ou de stylet, des évasions du château Saint-Ange, des combats à fer émoulu pour le Rosso contre les disciples de Raphaël, des villes fortifiées, des colosses entrepris, des insolences au pape ou à la duchesse d'Étampes, des voyages de bohémien, avec ses deux élèves Paul et Ascagne, l'hôtel de Nesle pris d'assaut et vidé par les fenêtres, meubles et gens et puis, çà et là, quelque chef-d'œuvre, <~M/c/~c o~< comme il dit lui-même, une JM~o~ une Léda, un Jupiter d'argent haut comme François I" ou une aiguière d'or pour laquelle le roi de France donnait au cardinal de Ferrare une abbaye de sept mille écus de rente.

Mes aventures et mes travaux, à moi, laborieux fainéant que vous connaissez bien, cher Louis, vous les savez par cœur, vous les avez assez longtemps partagés c'est une promenade solitaire dans un sentier perdu, la contemplation d'un rayon de soleil sur la mousse, la visite d'une cathédrale ou d'une église de village, un vieux livre feuilleté à l'ombre d'un vieux


arbre, un petit paysan que je questionne, un beau scarabée enterreur cuirassé d'or violet, qui est tombé par malheur sur le dos, qui se débat, et que je retourne en passant avec le bout de mon pied; des vers quelconques mêlés à tout cela; et_ puis des rêveries de plusieurs heures devant la Roche-More sur le Rhône, le Château-Gaillard sur la Seine, le Rolandseck sur le Rhin, devant une ruine sur un fleuve, devant ce qui tombe sur ce qui passe, ou, spectacle à mon sens non moins touchant, devant ce qui fleurit sur ce qui chante, devant un myosotis penchant sa grappe bleue sur un ruisseau d'eau vive.

Voilà ce que je fais, ou, pour mieux dire, voilà ce que je suis; car, pour moi, faire dérive fatalement et immédiatement d'e/?-c. Comme on est, on fait. Ici, à Heidelberg, dans cette ville, dans cette vallée, dans ces décombres, la vie d'homme pensif est charmante. Je sens que je ne m'en irais pas de ce pays si vous y étiez, cher Louis, si j'y avais tous les miens, et si l'été y durait un peu plus longtemps.

Le matin, je m'en vais, et d'abord (pardonnez-moi une expression effrontément risquée, mais qui rend ma pensée), je passe, pour faire déjeuner mon esprit, devant la maison du C/~y~r de 6'<-C'cor~ C'est vraiment un ravissant édifice. Figurez-vous trois étages à croisées étroites supportant un fronton triangulaire à grosses volutes bouclées à jour; tout au travers de ces trois étages deux tourelles-espions à faîtages fantasques, faisant saillie sur la rue enfin toute cette façade en grès rouge, sculptée, ciselée, fouillée, tantôt


goguenarde, tantôt, sévère, et couverte du haut en bas d'arabesques, de médaillons et de bustes dorés. Quand le poëte qui bâtissait cette maison l'eut terminée, il écrivit en lettres d'or, au milieu du frontispice, ce verset obéissant et religieux Jehova non a;e< ~0?KM~ /TM~/Y< /~<~Y<< <B<~C~ e~M.

C'était en 1595. Vingt-cinq ans après, en 1620, la guerre de Trente Ans commença par la bataille du Mont-Blanc, près de Prague, et se continua jusqu'à la paix de Westphalie, en 16/)8. Pendant cette longue iliade dont Gustave-Adolphe fut l'Achille, Heidelberg, quatre fois assiégée, prise et reprise, deux fois bombardée, fut Incendiée en 1635.

Une seule maison échappa à l'embrasement, celle de 1595.

Toutes les autres, qui avaient été bâties sans le Seigneur, brûlèrent de fond en comble.

A la paix, l'électeur palatin, Charles-Louis, qu'on a surnommé le Salomon de l'Allemagne, revint d'Angleterre et releva sa ville. A Salomon succéda Héliogabale, au comte Charles-Louis le comte Charles, puis à la branche palatine .de Wittelsbach-Simmern la branche palatine de Pfalz-Neubourg, et enfin à la guerre de Trente Ans la guerre du Palatinat. En 1689, un homme dont le nom est utilisé aujourd'hui à Heidelberg pour faire peur aux petits enfants, Mélac, lieutenantgénéral des armées du roi de France, mit à sac la ville palatine et n'en fit qu'un tas de décombres. Une seule maison survécut, la maison de 1595. On se hâta de reconstruire Heidelberg. Quatre ans


plus tard, en 1693*, les français revinrent; les-soldats de Louis XIV violèrent à Spire les sépultures impériales, et, à Heidelberg, les tombeaux palatins. Le maréchal de Lorges mit le feu aux quatre coins de la A l'occasion de ce siége, où la ville fut enlevée en douze heures de tranchée ouverte, et qui a laissé en Allemagne un fatal souvenir que dix siècles peut-être n'effaceront pas, il n'est pas sans intérêt de transcrire ici quelques détails inconnus et quelques-pages curieuses extraites de la Ça- izette [tes entre-sols fftt Lotwe, déjà. citée dans la lettre xxvu. Il va sans dire que ces extraits sont textuels, et que, quant aux rapprochements qu'ils peuvent faire naître dans l'esprit du lecteur, l'auteur de ce livre n'a eu l'intention ni de les chercher ni de les éviter.

Gazette du 28 may.

« Le sieur de Mélac, lieutenant-général, occupe les hauteurs au-dessus du chasteau avec douze bataillons et cinquante dragons. Jl a chassé les ennemis d'une redoute d'où l'on peut battre à revers les ouvrages de la place.

« On a fait une batterie de six pièces de canon de l'autre costé du Neckre. La tranchée doit être ouverte ce soir par )e marquis de Chamilly, lieutenant-général du costé du front des ouvrages de terre du fauxbourg, par la brigade de Picardie. n

(Du camp devant Heidelberg, le 21 may 1693.)

« Six cents hommes de troupes de Ilesse-Cassel vinrent pour ravitailler la place.

« Le sieur de Mélac les fit attaquer de la manière suivante « Cent hommes du régiment de Picardie, commandez par les sieurs de Coste et Despic, marchèrent par les vignes dans la montagne. Ils estoient suivis par cent trente du régiment de la Reyne, et cinquante cavaliers du régiment colonel-général de Mélac, et de Lalande, qui portoient des grenadiers en croupe. La seconde compagnie des grenadiers de la Reyne s'avança par un grand chemin entre la montagne et la rivière, avec une pièce de canon à leur teste, pour attaquer une traverse que les ennemis avoient. faite dans le même chemin. Cent cinquante hommes du régiment de la Reyne soutenoient la compagnie de grenadiers;la cavalerie et les dragons soutenoient toute l'infanterie. Et on attaqua les ennemis de toutes parts. Ils abandonnèrent d'abord la première et la seconde traverse. Mais ils firent ferme à la dernière. Le sieur de Mèlac alors fit avancer les grenadiers, qui attaquèrent les ennemis en flanc, en sorte qu'ils commencèrent à lascher pié. Ils firent encore ferme quelque temps derrière des hayes et des


résidence électorale; l'incendie fut, horrible, tout Heidelberg brûla. Quand le tourbillon de flamme et de fumée qui enveloppait la ville fut dissipé, on vit une maison, une seule, debout dans ce monceau de cendres. vignes; mais la cavalerie les contraignit enfin a. prendre la fuite. Les uns taschèrent à remonter le costeau par dedans les vignes, et les autres se sauvèrent dans le village de Vebctingen, qui est au pi6 de la montagneKéanmoins, ayant esté renforcés par un nombre de paisans armés, ils se mirent en devoir de revenir à la charge; mais les grenadiers les poussèrent si vivement, qu'ils les obligèrent à prendre derechef la fuite après leur avoir tué plus de cent cinquante hommes et fait plusieurs prisonniers. Les François n'ont eu, dans cette affaire, que trois hommes blessés qui sont un grenadier du régiment de la Reyne, un soldat de Picardie et un' cavalier du régiment de Mélac. n

GaseHe du 1°*' juin.

« 22 au matin. Les ennemis, se voyant pressés et enveloppés par les batteries, voulurent abandonner le reste du fauxbourg en plein jour. On les poussa jusqu'à la porte de la ville, qu'i.s formèrent; les grenadiers de Picardie l'enfoncèrent à coups de !tache, et, nonobstant leur grand feu, les poussèrent jusqu'à la porte du chasteau, que les assiégés fermèrent, et laissèrent dehors plus de cinq cents des leurs, qui furent tués ou pris. « Les troupes entrèrent de toutes parts dans la ville, qu'ils pillèrent, sans que les officiers généraux pussent l'empescher. Le chasteau demanda à capituler. Le maréchal duc de Lorges ne voulut pas accorder de condition. Ils se rendirent à discrétion, et sortirent le 23 au nombre de dix-huit cents hommes. Trois cents soldats prisonniers, qui avoient esté mis dans la grande église, mirent le feu aux deux clochers, qui se communiqua à la ville, et, quoi qu'on pût faire pour l'éteindre, en brùla la grande partie. On a trouvé quarante milliers de poudre, quantité de grenades, de bombes douze pièces de canons en fonte et dix de fer. On s'est aussi rendu maître du pont de bateaux qu'ont fait les ennemis c

« Paris, 30 may 1603.' Le roy partit de Compiègne le 22 du mois pour aller coucher à Roye; le 23, il coucha à Péronne, le 24, à Cambray, et, le 25, au Quesnoy.

« Le roy et la reyne de la Grande-Bretagne vinrent ici le 27 voir Leurs Attesse~ Royales, et ils entendirent le salut au monastère des Capucines. x Gazette du 6 juin.

« La ville estoit prise, les soldats, les cavaliers et les dragons y entrèrent de toutes parts et commencèrent à la piller. Les soldats ne purent


C'était encore, c'était toujours la maison de 1595. Aujourd'hui la charmante façade vermeille, damasquinée d'or, toujours vierge, intacte et fière, et seule .digne de se rattacher au château dans cet insignifiant estre arrestés, quelque peine que se donnassent les officiers pour empescher les suites du désordre et l'embrasement de la ville, quoy qu'ayant esté prisé d'assaut, elle eût pu n'estre pas épargnée. Le marquis de Chamilly avoit fait d'abord mettre les prisonniers et plusieurs bourgeois avec leurs femmes et leurs enfants dans la grande église, comme, en un lieu de seureté. Mais ces prisonniers mirent le feu aux deux clochers, d'où il se communiqua aux maisons de la ville et des fauxbourgs où il avoit esté encore mis par hazard en quelques endroits, et s'étoit répandu presque partout, quelque soin qu'on prist pour l'éteindre. Le sieur de Ileidersdorf, qui commandoit dans le chasteau, envoya cependant demander à capituler. Un capucin alla plusieurs fois de part et d'autre, accompagne d'un lieutenant-colonel et d'un magistrat. La capitulation fut conclue. On a trouvé dix milliers de plomb en saumon, sept en balles, cinq mille grenades chargées, cent bombes, un grand nombre d'outils. Les troupes ont commencé depuis à démolir les fortifications du chasteau. H

J~me ttitmo'o.

a Du Quesnoy, le 2 juin 1G93.

'( Le 28 du mois dernier, un courier dépesché par le maréchal duc de Lorges apporta au roy la nouvelle de la prise de Heidetberg. Le 31, le roy fit ses dévotions et toucha les malades. Sa Majesté nomma t'abbé de ia Luzerne à i'évesché de Cahors, et t'abbé de Denonville à l'évesché de Comminges. Sa Majesté a donné un canonicat de la Sainte-Chapelle au sieur Boileau, doyen de l'église de Sens, et un autre au sieur Basire. » .( De Paris le 6 may 1C93.

(Sic. Erreur; le 6 juin.)

a Le premier de ce mois, on chauta en t'égHse de Notre-Dame, par l'ordre du roy, le Te Dettnt en action de grâces de la réduction de Heidelberg. Les compagnies y assistèrent avec les cérémonies accoutumées et, le soir, il y eut des feux dans toutes les rues. )'

Outre le sac de la ville, cette prise de Heidelberg eut un lugubre résultat. En arrivant au camp des impériaux à Heitbron, le général Heidersdorf, qui avait capitulé avec le maréchal de Lorges, fut traduit devant des juges militaires et condamné à mort. Il eut la tête tranchée. Un capitaine et un lieutenant furent enveloppés dans le procès qu'on lui fit, et partagèrent son sort.


entassement de maisons blanches qui composent à p.résent Heidelberg, se dresse superbement sur la ville, et fait étinceler au soleil la triomphante inscription ou je lis tous les matins en passant que Jéhovah a été l'ouvrier et que Jéhovah a été le sauveur.

Il est vrai, car il faut tout dire, et la dévotion de la renaissance s'assaisonnait de fantaisies païennes, il est vrai que l'effet de ce grave psaume est un peu modifié par cette ligne profane que l'architecte a gravée au-dessus P/'a;~< :'m~e~)! Ff?tM.~ laquelle doit ellemême se sentir un peu gênée par cette troisième légende dont se couronne le fronton Soli. Deo. 67o/ La miraculeuse maison saluée, je passe le pont, et je m'en vais dans la montagne.

Là, je m'enfonce, je me perds, je marche devant moi, je prends le chemin qui se présente; je regarde, chapiteau par chapiteau, les arbres, ces piliers de la grande cathédrale mystérieuse et, plongé dans la lecture de la nature, comme les vieux puritains dans la méditation de la bible, je cherche Dieu.

Ami, chacun a son livre, et, voyez-vous, dans l'évangile comme dans le paysage, la .même main a écrit les mêmes choses. Quant à moi, je pense que toutes les faces de Jéhovah veulent et doivent être contemplées, et cette idée règle et remplit toutes mes rêveries depuis vingt ans; vous le savez, vous, Louis, qui m'aimez et que j'aime. Je pense aussi que l'étude de la nature ne nuit en aucune façon à la pratique de la vie, et que l'esprit qui sait être libre et ailé parmi les oiseaux, parfumé parmi les fleurs, mobile et vibrant parmi les


flots et les arbres, haut, serein et paisible parmi les montagnes, sait aussi, quand vient l'heure, et mieux peut-être que personne, être intelligent et éloquent parmi les hommes. Je ne suis rien, je le sais, mais je compose mon rien avec un petit morceau de tout. Je vais ainsi toute la journée, sans trop savoir ou je suis, l'œil le plus souvent fixé à terre, la tête courbée vers le sentier, les bras derrière le dos, laissant tomber les heures et ramassant les pensées quand j'en trouve. Je m'assieds dans ces excellents fauteuils revêtus de mousse,. c'est-à-dire de velours vert, que l'antique Palès creuse au pied de tous les vieux chênes pour le voyageur fatigué; je mets en liberté, pour ma bienvenue, comme un souverain débonnaire, toutes les mouches et tous les papillons que je trouve pris dans les filets autour de moi.; petite amnistie obscure, qui, comme toutes les amnisties, ne fàche que les araignées. Et puis, je regarde couler au-dessous de mon trône, dans le ravin, quelque admirable ruisseau semé de roches pointues où se fronce à mille.plis la tunique d'argent de la naïade; ou bien, si le mont n'a pas de torrent, si le vent, les feuilles et l'herbe se taisent, si le lieu est bien calme, bien désert, bien éloigné de toute ville, de toute maison, de toute cabane même, je fais faire silence en moi-même à tout ce qui murmure sans cesse en nous, j'ouvre l'oreille aux chansons de quelque jeune montagnard perdu dans les branches avec son troupeau de chèvres, là-bas, bien loin, audessus ou au-dessous de moi. Rien n'est mélancolique et doux comme la tyrolienne sauvage chantée dans LE MM. U. 8


l'ombre par un pauvre petit chevrier invisible, pour la solitude qui l'écoute. Quelquefois, dans toute uue grande montagne, il n'y a que la voix d'un enfant. Les montagnards de ces forêts voisines de la ForêtNoire ont une espèce de chant clair-obscur qui est charmant.

Comme je me promène tous les jours, je commence à être connu et accepté dans les villages. Les enfants qui jouent aux soldats se dérangent pour me laisser passer le roulier de la vallée du Neckar me sourit sous son feutre orné de galons d'argent à franges pendantes et de roses artificielles; les paysans me saluent gravement avec leur grand chapeau à la Henri IV; les jeunes filles et les vieilles femmes me considèrent comme un passant familier, et me disent Guttag. A propos, ici, plus que partout, je me demande, chaque fois que je traverse une rue de bourg ou de hameau, comment d'aussi jolies jeunes filles peuvent faire d'aussi laides vieilles femmes.–Je dessine çà et là les baraques qui ont du style. Dans ce pays dévasté par les guerres féodales, les guerres monarchiques et les guerres révolutionnaires, les cabanes sont construites avec des ruines de châteaux; cela fait d'étranges édifices. L'autre jour, j'ai rencontré une masure de paysan ainsi composée quatre murs de torchis, blanchis à la chaux, une porte et une fenêtre sur la façade; à droite de la porte, le lion de Bavière couronné, portant le globe et le sceptre, sculpté presque en ronde bosse sur une large dalle de grès rouge. A gauche de la fenêtre, une autre lame de grès rouge, grand bas-relief


représentant un poing crispé sur un billot et à demi entaillé par une hache. Au-dessus de la hache, cette date effacée, 16. au-dessous du billot, cette autre date, 1731; entre les deux dates, ce mot RENOVATVM. Rien de plus mystérieux et de plus sinistre que ce bas-relief. On ne voit pas l'homme dont on voit le poing; on ne voit pas le bourreau dont on voit la hache. Cette affreuse chose semble sortir d'un nuage. Les deux bas-reliefs sont incrustés dans le mur un peu au-dessous de vieilles lattes du toit. Le lion palatin se tourne comme irrité et furieux vers ce poing à moitié coupé. Maintenant, qui a apporté là ce lion? que signifie ce hideux bas-relief? quel crime y a-t-il sous ce supplice? quel est ce hasard singulier qui a eu le caprice de compléter une chaumière avec ce lion rugissant et cette main sanglante? Un cep de vigne, chargé de raisins, grimpe joyeusement à travers cette sombre énigme.

A force de regarder, j'ai trouvé quelques caractères gravés sur le haut du bas-relief au poing coupé; et, en dérangeant les grappes et les feuilles, j'ai déchiffré le mot ~M~y-7'?'

Le même jour, c'était vers le soir, j'avais quitté à midi la ville par le chemin dit des Philosophes, lequel chemin s'en va je ne sais où, comme il sied à un chemin de philosophes, et j'étais dans un vallon quelconque. Je me mis à gravir l'escarpement d'une haute colline par un de ces sentiers antiques qu'on trouve souvent dans ce pays, .sentiers-escaliers, pavés de grosses roches brutes, qui ont l'air d'un mur cyclopéen


posé à plat sur le sol, attribués d'ailleurs par les ignorants aux géants, et par les savants aux romains, c'est-à-dire toujours aux géants.

Le jour s'éteignait derrière moi dans la plaine du Rhin.

C'était un de ces sinistres soleils couchants ou le soleil semble s'abîmer pour jamais dans l'ombre, écrasé sous des nuages de granit, informe et nageant dans une immense mare de sang.

Je montais lentement à cette lueur.

Peu à peu, elle blêmit, puis s'effaça. Quand je fus à mi-côte je me retournai.

Je n'avais plus sous les yeux qu'un de ces grands paysages crépusculaires ou les montagnes se traînent sur l'horizon comme d'énormes colimaçons dont les rivières et les fleuves, pâles et vagues sous la brume, semblent être la trace argentée.

Le mont devenait très âpre, l'escalier des rochers s'allongeait indéfiniment; mais les bruyères et les jeunes châtaigniers nains s'agitaient autour de moi avec ce murmure amical et hospitalier qui invite le voyageur à continuer.

Je repris donc mon ascension.

Comme j'atteignais le sommet d'un des bas côtés du mont, la lune, la pleine lune, ronde et éclatante, qui se lève de cuivre dans les plaines et d'or dans les montagnes, apparut tout à coup devant moi; et, gravissant elle-même le long de la colline voisine, se mit à glisser à fleur de terre dans les broussailles noires, comme un disque splendide poussé par des génies


invisibles. Toute cette chaîne de sommets et de vallées, vue à cette clarté, des marches de ce sentier des géants, avait je ne sais quelle figure surnaturelle. Je commençais à avoir besoin d'aide. La lune éclairait ma route, ce. qui me convenait fort. En même temps, mon ombre se mit à marcher à côté de moi comme pour me tenir compagnie. Dix minutes après, j'étais au haut de la montagne. D'en bas, je ne la croyais pas si haute. Soit dit en passant, c'est un peu l'histoire de toutes les grandes choses vues d'en bas. De là les jugements diminuants et étroits des petits hommes sur les grands hommes.

Il n'y avait dans le ciel que la lune. Ni un nuage ni une étoile. C'était ce grand jour de la nuit qui arrive une fois par mois. Au sommet du mont, vaste croupe couverte de bruyères et rasée par le vent, ce que j'avais sous les yeux n'était pas un paysage, mais une grande carte géographique presque circulaire, estompée par la distance et la vapeur, comme celle que dut voir Jésus-Christ quand Satan le transporta sur la montagne pour lui offrir les royaumes de la terre. Par parenthèse, faire une pareille proposition à celui qui se sait dieu et qu'on sait dieu, offrir les royaumes de la terre à celui qui a les royaumes du ciel, c'est là un trait de stupidité, disons-le entre nous, que j'ai peine à comprendre de la part de cette espèce de Voltaire antédiluvien que nous appelons le diable.

Vers le nord, la bruyère aboutissait à une forêt. Pas une chaumière, pas une hutte de bûcheron. Une solitude profonde.


Comme je me promenais sur cette croupe, j'aperçus à quelques pas d'un sentier à peine distinct, sous des buissons hérisses (à propos de buissons, le mot Aom'~M manque dans notre langue il dit moins qu'rrible et plus. que hérissé), j'aperçus, dis-je, une espèce de trou vers lequel je me dirigeai.

C'était une assez grande fosse carrée, profonde de dix ou douze pieds, large de huit ou neuf, dans laquelle s'affaissaient des ronces rougeâtres, et ou les rayons de la lune entraient par les crevasses de la broussaille. Je distinguais vaguement au fond un pavage à larges dalles miné par les pluies, et sur les quatre parois une puissante maçonnerie de pierres énormes, devenue informe et hideuse sous les herbes et les mousses. Il me semblait voir sur le pavé quelques sculptures frustes mêlées à des décombres, et parmi ces décombres un gros bloc arrondi, grossièrement évasé, percé à son milieu d'un petit trou carré, qui pouvait être un autel celtique ou un chapiteau du dixième siècle.

Du reste, aucun degré pour descendre dans l'excavation.

Ce n'était peut-être qu'une simple citerne, mais je vous assure que l'heure, le lieu, la lune, les ronces et les choses confuses entrevues au fond, donnaient je ne sais quoi de formidable et de sauvage à cette mystérieuse chambre sans escalier, enfoncée dans la terre, avec le ciel pour plafond.

Qu'était-ce que cette fosse singulière? Vous me connaissez, je m'obstine, je cherche, je veux en savoir sur cette cave plus que la lune et le désert ne m'en


disent; j'écarte les ronces avec ma canne, je m'accroche à des sarments que je prends à poignées, et je me penche sur cette ombre.

En ce moment-là, j'entends une voix grave et cassée prononcer distinctement derrière moi ce mot //e~n~c/<.

Dans le peu d'allemand que je sais, je sais ce mot. Il signifie ~o~ d~P~~M.

Je me retourne.

Personne dans la bruyère; le vent qui souffle et la lune qui éclaire. Rien de plus.

Seulement, il me semble qu'il y a là, du côté de la forêt, à une trentaine de pas, entre la lune et moi, une masse d'ombre, une haute broussaille que je n'ai pas encore remarquée.

Je crois m'être trompé, et que, comme tous ceux qui se promènent dans les solitudes, je deviens un peu visionnaire, et je me remets à explorer le bord de la fosse. Ici la voix s'élève une seconde fois, et j'entends de nouveau derrière moi les trois syllabes étranges //e~~oc/<.

Pour le coup, je me retourne vivement, et, à mon tour, je dis à voix haute Qui est là ?

En cet instant, je crois remarquer, non sans quelque frisson, involontaire, je vous l'avoue, que la haute broussaille s'est rapprochée de quelques pas. r Je répète Qui est ~? et, au moment où j'allais marcher résolument à elle, je la vois qui vient à moi, et j'en entends sortir pour la troisième fois la voix décrépite qui dit /n~A.


Dans ces lieux déserts, à ces heures bizarres de la nuit, on est tendre aux superstitions, et je vous déclare que toutes les légendes du Rhin et du Neckar commençaient à me revenir à l'esprit, et me montaient au cerveau comme une fumée, lorsque le buisson surnaturel se retourna. Alors ce qui était dans l'ombre fit face à la lune, et j'aperçus une petite vieille courbée jusqu'au menton sur un bâton à gros nœuds, presque enfouie sous un gros tas de branchages qui la débordait de tous côtés, balayant la terre derrière elle et se balançant au-dessus de sa tête de la manière la plus fantastique. Elle me regardait avec ses yeux gris en répétant //<o<t /<ocA

On eût dit une vieille dryade chassée par les bûcherons, emportant son arbre sur son dos.

C'était tout simplement une pauvre bonne femme qui revenait de couper des broussailles dans la forêt, qui avait aperçu un étranger, et qui lui avait donné un renseignement, et qui maintenant regagnait sa chaumière au clair de la lune, traînant son fagot par le sentier des géants.

Je l'ai remerciée par quelques kreutzers, tout en la considérant avec admiration. Je n'ai vu de ma vie une plus petite vieille sous un plus énorme fagot. Elle m'adressa, avec un grognement reconnaissant, une affreuse grimace gracieuse, qui était, il y a cinquante ans, un frais et charmant sourire. Puis elle me tourna le dos, c'est-à-dire la broussaille; et, au bout de quelques minutes, arrivée à la pente du mont, elle s'enfonça dans la terre, et s'évanouit comme une apparition.


Son explication, du reste, n'expliquait rien. C'était un mot lugubre ajouté à une chose lugubre. Voilà tout. Je vous avoue que je suis resté longtemps à cette place, regardant le <roM des P~~?!~ qui est peut-être la tombe ouverte et vide d'un géant, peut-être une chambre druidique, peut-être le puisard d'un camp romain, ou le réservoir pluvial de quelque couvent byzantin disparu, ou la hideuse cave sépulcrale d'un gibet démoli; dont les parois silencieuses ont peut-être été arrosées de sang humain, ou comblées de squelettes, ou assourdies par la danse du sabbat tournant autour de l'ossuaire; fosse pleine de ténèbres, dans laquelle la lune jette aujourd'hui un rayon livide, et. une vieille femme un mot sinistre.

Quand je redescendis de la montagne, j'aperçus dans les arbres, sur un sommet voisin, une tour en ruine à laquelle se rattache sans doute l'excavation dont la signification est perdue aujourd'hui. Au reste les païens, c'est-à-dire les sicambres, selon les uns, et les romains, selon les autres, ont laissé des traces profondes dans les traditions populaires qui se mêlent ici partout à l'histoire et l'encombrent. A Lorch, à l'entrée du Wisperthal, il y a un autre <roM des P~M aussi nommé Ileidenlocli. A Winkel, sur le Rhin, l'ancienne Vinicella, il y a la ?'Me des PaxcH~ Heidengass et à Wiesbade, l'ancien Visibadum, il y a le M!M/' des Pa~M~ Heidenmauer.

Je ne compte pas dans ces vestiges païens une espèce d'arche dont le tronçon, couvert de lierre, croule dans la montagne derrière Caub, à une lieue environ


de Guten:fels, et que les paysans appellent le ~o~< des P~ Heidenbrucke, parce qu'il me paraît évident que c'est la ruine d'un pont bâti là par les suédois pendant la guerre de Trente Ans. Au reste, la tradition ne se trompe pas beaucoup. C'est presque un Scipion que ce Gustave-Adolphe; et ce qu'il vient faire sur le Rhin au dix-septième siècle, c'est la grande guerre .classique, la guerre romaine. Les mêmes stratégies que Polybe raconte dans la- guerre punique, Folard les retrouve et les constate dans la guerre de Trente Ans.

Voilà, cher Louis, les aventures de mes promcnades, et je ne m'étonne pas vraiment que les contes et les légendes aient germé de toutes parts dans un pays ou les buissons se promènent la nuit et adressent la parole aux passants.

L'autre soir, au crépuscule, j'avais devant moi une haute croupe noire et pelée, emplissant tout l'horizon et surmontée à son sommet d'une grosse tour en ruine, isolée comme les tours maximiliennes de la vallée de Luiz. Quatre grands créneaux, usés, ébréchés et changés en triangles par le temps, complétaient la sombre silhouette dé la tour, et lui faisaient une couronne de fleurons aigus. Des paysans, habitants actuels de cette masure, y avaient allumé dans l'intérieur un immense feu de fagots, dont le flamboiement apparaissait au dehors aux trois seules ouvertures qu'eût la ruine, une porte cintrée en bas, deux fenêtres en haut. Ainsi éclairée, ce n'était plus une tour, c'était la tête noire et monstrueuse d'un effrayant Pluton ouvrant sa gueule


pleine de feu et regardant par-dessus la colline avec ses yeux de braise.

A ces heures-là, quand le soleil est couché, quand la lune n'est pas levée encore, on rencontre des vallées qui semblent encombrées d'écroulements étranges; c'est le moment où les rochers ressemblent à des ruines et les ruines à des rochers.

Quelquefois l'espèce de poëte qui est en moi triomphe de l'espèce d'antiquaire qui y est aussi, et je me contente de ces visions.

Quelquefois je reviens le lendemain, au jour; j'explore la masure pas à pas, et je tâche d'en constater l'âge par la saillie des mâchicoulis, la forme des denticules ou l'écartement des ogives.

Il y a dans ce genre, à deux milles de Heidelberg, une ravissante vallée, vallée d'archéologue et vallée de rêveur. Quatre vieux châteaux sur quatre bosses de rochers comme quatre vautours qui se regardent; entre ces quatre donjons, une pauvre vieille ville semble s'être réfugiée avec épouvante au sommet d'une montagne conique, où elle se pelotonne dans ses murailles, et d'où elle observe depuis six cents ans l'attitude formidable des châteaux. Le Neckar semble avoir pris fait et cause pour la ville, et il entoure la montagne des bourgeois de son bras d'acier. De vieilles forêts, à cette heure chamarrées de toutes les dorures de l'automne, se penchent de toutes parts sur cette vallée comme dans l'attente d'un combat. Il y a là, parmi les chênaies et les châtaigneraies, de ces grands bois de pins habités par les hiboux et les écureuils.


A de certaines heures, cet ensemble n'est pas un paysage, c'est une scène, et l'on attend l'heure où les acteurs, cette ville et ces châteaux, cette fourmilière de nains et ces quatre géants pétrifiés, vont reprendre vie et commencer.

Cet admirable lieu s'appelle Neckarsteinach. De l'un de ces quatre donjons on a fait une métairie, d'un deuxième une maison de plaisance. Les deux autres, qui sont complétement ruinés, dévastés ou déserts, m'ont surtout intéressé et fait revenir plusieurs fois.

L'un s'appelait au douzième siècle et s'appelle encore aujourd'hui Schwalbennest, ce qui veut dire le nid d'hirondelle. Il est en, effet posé en saillie et maçonné, comme par une hirondelle gigantesque, sur une console de rocher, dans la voussure d'un énorme mont de grès rouge.

C'était, du temps de Rodolphe de Habsburg, le manoir d'un effroyable gentilhomme-bandit qu'on nommait Bligger le Fléau. Toute la vallée, de Heitbronn à Heidelberg, était la proie de cet épervier à face humaine.

Comme tous ses pareils, la diète le manda. Bligger n'y alla point.

L'empereur le mit au ban de l'Empire. Bligger n'en fit que rire.

La ligue des cent villes envoya ses meilleures troupes et son meilleur capitaine assiéger le Nid-d'Hirondelle. En trois sorties, le Fléau extermina les assiégeants.


Ce Bligger était un combattant de stature colossale et qui frappait avec un bras de forgeron.

Enfin le pape l'excommunia, lui et tous ses adhérents.

Quand Bligger entendit lire, au pied de sa muraille, par un des bannerets du saint-empire, la sentence d'excommunication, il haussa les épaules.

Le lendemain, à son réveil, il trouva son burg désert et la porte et la poterne murées. Tous ses hommes d'armes avaient quitté pendant la nuit la citadelle maudite et en avaient muré les issues. Alors l'un d'eux, qui s'était caché dans la montagne, sur un rocher d'ou le regard plongeait dans l'intérieur du château, vit Bligger le Fléau baisser la tête et marcher à pas lents dans sa cour. Il ne rentra pas un instant dans le donjon, et marcha ainsi jusqu'au soir, seul et faisant sonner les dalles sous son talon d'acier.

Au moment ou le soleil se couchait derrière les collines de Neckargemund, le formidable burgrave tomba tout de son long sur le pavé.

il était mort.

Son fils ne put relever sa famille de l'excommunication qu'en se croisant et en rapportant de la terre sainte la tête du sultan, laquelle figure encore aujourd'hui au milieu de l'écu d'un chevalier de pierre qui s'appelle Ulrich Landschad, fils de Bligger, et qui dort étendu sur un tombeau dans l'église de Steinach. Cette famille est aujourd'hui éteinte.

Est-ce que ce n'est pas une belle histoire, Louis,


et qui vaut tout aussi bien la peine d'être racontée que les grandes batailles et les mariages des rois? 11 faut pourtant ramasser cela dans la mémoire du peuple. Les historiens dédaignent ces détails. Ils disent que c'est petit; moi, je déclare que c'est grand. Ce sont des contes de bonnes femmes, ajoutent-ils; mais est-ce que vous connaissez rien de plus magnifique et de plus terrible que les contes de bonnes femmes? Quant à moi, Homère me paraît si sublime, que je range l'77~~e parmi les contes de bonnes femmes. A ce sujet, Buchanan, que je feuilletais ces jours-ci dans la bibliothèque de Heidelberg, fait un aveu naïf. Voici ce qu'il écrit à propos de Macbeth ~/M/< /< /~M~C <7/M~; ~f~ ~M! ~C~?' aut f(/bulis M!;7e.~7< ~M~~<ora <ytMMt/t!of' M OMtt'Mo. Ce que Buchanan met ainsi entre deux parenthèses, c'est Shakespeare.

Le peuple d'ailleurs ne s'y méprend pas. Il aime le grand, et il aime les contes. Il exagère même volontiers les personnages de ses légendes, et les place, par le grossissement auguste des détails, au niveau des grands hommes historiques. La chronique ne se gêne pas plus que l'histoire pour bouleverser toute la nature quand il s'agit de solenniser un de ses héros. Lorsque le laird écossais Dumvald assassina, dans le chàLeau de Fores, le roi Duff, il y eut des prodiges, et le soleil se voila comme à la mort de César.

Tant que les narrateurs de ces grandes choses s'appellent Hector Boëce ou Hailes's, ce n'est pas de l'histoire, ce sont des contes. Le jour ou ils se nomment


Homère, Virgile ou Shakespeare, c'est plus que de l'his toire, c'est de l'épopée.

Le Schwalbennest a encore aujourd'hui une fière et sombre mine. C'est un donjon carré dont les deux angles tournés vers la vallée disparaissent et s'absorbent sous des tourelles rondes à mâchicoulis; une double circonvallation couverte de lierre l'enveloppe, et tout ce bloc pend, comme je vous l'ai dit, accroché au flanc d'une montagne presque en surplomb sur le Neckar.

J'ai escaladé le sentier, jadis si redoutable, où ont ruisselé l'huile bouillante, la poix allumée et le plomb fondu des mâchicoulis. Je suis entré par cette poterne et par cette porte qui ont été murées, aujourd'hui larges crevasses qui livrent passage au premier venu, et avec un clou j'ai gravé ces trois lignes sur une pierre du chambranle de la porte QM<H~ porte ~M tombeau s'est fermée -<M~' une /aH~7~ pour ne plus s'OM~r<'r, lit porte de la maison .s'OMï~'c~OMr ~e~~M se /<?rM~ L'intérieur du burg est d'un aspect lugubre. Des racines d'arbres soulèvent çà et là ce vieux dallage du douzième siècle ou a résonné la colossale armure de Bligger quand le burgrave tomba roide mort sur le pavé. La montagne, pleine de sources, continue de suinter goutte à goutte dans la citerne à demi comblée. Les fraisiers en fleurs s'épanouissent entre les dalles. Les pierres des murs, fouettées par la pluie et rongées par la lune, sont piquées de mille trous ou des larves de papillons-spectres ûlent dans l'ombre leur cocon. Aucun pas humain dans cette demeure.


Aux fenêtres inaccessibles du donjon apparaissent des châtelaines sauvages, les fougères, qui y agitent leur éventail, elles ciguës, qui y penchent leur parasol. La grande salle, dont le toit et les plafonds se sont effondrés., est encore royalement décorée par treize croisées toutes grandes ouvertes sur la vallée. Au moment ou j'y étais, le soleil couchant encadrait dans l'une d'elles'un Claude Lorrain magnifique. L'autre donjon n'a pas de nom, n'a pas d'histoire, n'a pas de date.pour ainsi dire, n'a presque plus de forme, et est beaucoup plus formidable encore que le Nid-d'HirondeHe.

Si l'on oublie un instant la tour carrée qui le domine encore, ce n'est plus un donjon, ce n'est plus une ruine, ce n'est plus une masure, ce n'est plus un édifice ayant forme humaine (car l'homme imprime la forme à l'édifice) c'est un bloc, une masse caverneuse, un rocher percé comme un poumon de trous et de caecums; c'est un énorme madrépore que pénètre et que remplit inextricablement de toutes ses antennes, de tous ses pieds, de tous ses doigts, de tous ses cous, de toutes ses spirales, de tous ses becs, de toutes ses trompes, de toutes ses chevelures, la végétation, ce polype effrayant.

Je suis entré là avec beaucoup de peine, en faisant dans les broussailles un bruit de bête fauve. Ce burg est plus ancien de deux siècles que le Schwalbennest. La tour carrée n'a qu'une.baie, une porte du neuvième siècle, au-dessous de laquelle sortent encore des murs, à une hauteur d'environ quarante


pieds, les deux consoles à ourlet diamanté qui soutenaient le pont-levis. L'archivolte pleine d'ombre de cette entrée inaccessible est aussi pure que si la pierre était coupée d'hier.

Là seule chose, avec la tour carrée, qui ait encore une forme, c'est une grosse tour ronde, aux trois quarts rasée, qui flanquait un des angles du mur, et que'j'ai aperçue en montant. Une fois engagé dans les antres dédaléens du château écroulé, j'ai eu quelque peine à le retrouver. Enfin j'ai avisé entre deux touffes de ronces l'embouchure étroite d'un couloir. Je m'y suis glissé, et je suis parvenu ainsi dans un petit carrefour singulier c'étaient quatre cellules oblongues, voûtées, basses, rayonnant vers quatre points différents de la vallée, terminées chacune par une meurtrière, et partant toutes les quatre de l'extrémité du corridor ou j'étais entré. Figurez-vous le dedans du moule-où l'on aurait fondu le pied d'un aigle colossal. Ces quatre cellules étaient des embrasures d'onagres ou de fauconneaux. Du point ou j'étais, le burgrave pouvait voir à la'fois, par la première meurtrière, à sa droite, le revers de la montagne; par la seconde, en face de lui, le Schwalbennest; par la troisième, la ville groupée sur la colline; et par la quatrième, à sa gauche, les deux autres châteaux de la vallée. Cette.'serre d'aigle qui avait pour ongles quatre machines de guerre était l'intérieur de la tour ronde.

Entre les quatre embrasures, tout était granit cimenté et maçonnerie massive. J'ai dessiné le Schwalbennest vu par la meurtrière.

LE RHH). Il. 9


Au printemps, cette ruine, changée en un prodigieux bouquet de fleurs, doit être charmante. Du reste, personne ne sait rien sur le burg. Il n'a pas même sa légende et son spectre. Les générations d'hommes qui l'ont habité y sont entrées tour à tour comme dans une caverne sans fond, et l'ombre d'aucune n'en est ressortie.

Comme j'y étais arrivé au coucher du soleil, la nuit est venue pendant que j'y étais encore. Alors cette masure-broussaille s'est remplie peu à peu d'un bruit étrange. Cher Louis, si jamais on vous parle du silence des ruines la nuit, exceptez, je vous prie, le burg sans nom de Neckarsteinach. Je n'ai de ma vie entendu vacarme pareil. Vous savez cet adorable tumulte qui éclate dans une futaie, en avril, au soleil levant de chaque feuille jaillit' une note, de chaque arbre une mélodie; la fauvette gazouille, le ramier roucoule, le chardonneret fred'onne, le moineau, ce joyeux fifre, sillle gaîment à travers le tutti. Le bois est un orchestre. Toutes ces voix qui ont des ailes chantent à la fois et répandent sur les collines et les prairies la symphonie mystérieuse du grand musicien invisible. Dans le burg sans nom, au .crépuscule, c'est la même chose, devenue horrible. Tous les monstres de l'ombre se réveillent et commencent à fourmiller. Le vespertilio bat de l'aile, l'araignée cogne le mur avec son marteau, le crapaud agite sa hideuse crécelle. Je ne sais quelle vie venimeuse et funèbre rampe entre les pierres, entre les herbes, entre les branches. Et puis des grondements sourds, des frappements bizarres, des glapissements,


&

des crépitations sous les feuilles, des soupirs faibles qu'on entend tout près de soi, des gémissements inconnus, les êtres difformes exhalant les bruits lugubres, ce qu'on n'entend jamais hurlé ou murmuré par ce qu'on ne voit jamais. Par moments des cris affreux sortent tout à coup des chambres démantelées et désertes; ce sont les chats-huants qui se plaignent comme des mourants. Dans d'autres instants on croit entendre marcher dans le taillis à quelques pas de soi; ce sont des branchages fatigués qui se déplacent d'euxmêmes. Deux charbons ardents, tombés on ne sait de quelle fournaise, brillent dans l'ombre au milieu des ronces c'est une chouette qui vous regarde. Je me suis hâté de m'en aller, assez mal à mon aise, ne sachant où poser mes mains dans les ténèbres et tâtonnant à travers les pierres du bout de ma canne. Je vous assure que j'ai eu un mouvement de joie lorsqu'au sortir de la sombre et impénétrable voûte de végétation qui ferme et enveloppe la ruine, le ciel bleu, vague, étoilé et splendide m'est apparu comme une immense vasque de lapis-lazuli pailleté d'or, dans un écartement de montagnes.

Il me semblait que je sortais d'une tombe et que je revoyais la vie.

Le soir, après ces expéditions, je regagne la ville. Je rencontre en chemin des groupes d'étudiants de cette grande université de Heidelberg, nobles et graves jeunes hommes dont le visage pense déjà. La route longe le Neckar. La cloche de l'abbaye de Neubourg tinte par intervalles dans le lointain. Les collines


.jettent leurs grandes ombres sur la rivière; l'eau étincelle au clair de lune avec le frissonnement du papillon d'argent; de longues barques sombres passent dans les rapides comme des flèches, ou bien il 'n'y a ni bateaux, ni passants, ni maisons; la vallée est muette, la rivière est déserte, et les rochers surgissent pêlemêle au milieu des courants avec des formes de crocodiles et de grenouilles géantes qui viennent respirer le soir à fleur d'eau.

Puisque je suis en train de soleils couchants, de crépuscules et de clairs de lune, il faut que je vous raconte ma soirée d'avant-hier. Pour moi, vous le savez, ces grands aspects ne sont jamais « la même chose », et je ne me crois pas dispensé de regarder le ciel aujourd'hui parce que je l'ai vu hier. Je continue donc ma causerie.

Comme le jour déclinait, j'étais monté, par une belle châtaigneraie qui domine le château de Heidelberg, sur une haute colline qu'on appelle le petit Geissberg. Il y avait là, au douzième siècle, une forteresse bâtie par Conrad de Hohenstaufen, comte du saintempire, duc des francs et beau-frère de l'empereur Barberousse. Des débris de cette forteresse incendiée en 1278 en même temps que la ville de Heidelberg, les suédois firent en 1633 un retranchement en pierres sèches;'et, de nos jours, du retranchement de GustaveAdolphe, un paysan' a fait la clôture de son champ de pommes de' terre.

La plaine du Rhin, vue du petit Geissberg, est comme l'océan vu de la falaise de Bois-Rosé. L'horizon


est immense. Mannheim, PhiHppsburg,. les hauts clochers de Spire, une foule de villages, des forêts, des plaines sans fin, le Rhin, le Neckar, d'innombrables îles, au fond les Vosges.

A droite, sur le Heiligenberg, croupe boisée qu'on appelait, il y a deux mille ans, le mont P~-M~ et, il y a mille ans, le Mo?~ ~?Y< des ruines qu'on aperçoit racontent la même histoire qus les ruines du donjon de Conrad sur le Ceissberg. Les romains avaient érigé là un temple à Jupiter et un temple à Mercure; des débris de ces deux temples, Clovis, après la bataille de Tolbiac, en M5, bâtit un palais que les rois francs habitèrent. Quatre cents ans plus tard, sous Louis le Germanique, Théodroch, abbé de Lorges, édifia une église avec les démolitions du palais de Clovis. En 1622, les impériaux, commandés par le comte de Tilli, s'emparèrent de Heiligenberg, jetèrent bas l'abbaye romane de Théodroch et construisirent avec les décombres des batteries et des épaulements sur la crête de la montagne. Aujourd'hui, avec ces pierres qui ont été un temple à Jupiter, un palais des rois francs, une église catholique, une batterie impériale, les paysans des villages voisins font des cabanes.

Je m'étais assis au haut du Geissberg, à côté d'un chèvrefeuille sauvage encore en fleurs, sur une pierre posée là pendant la guerre de Trente Ans. Le soleil avait disparu. Je contemplais ce magniuque paysage. Quelques nuées fuyaient vers l'orient. Le couchant posait sur les Vosges violettes ses longues bandelettes


peintes des couleurs du spectre solaire. Une étoile brillait au plus clair du ciel.

Il me semblait que tous ces hommes, tous ces fantômes, toutes ces ombres qui avaient passé depuis deux mille ans dans ces montagnes, Attila, Clovis, Conrad, Barberousse, Frédéric le Victorieux, GustaveAdolphe, Turenne, Custines, s'y dressaient encore derrière moi et regardaient comme moi ce splendide horizon. J'avais sous mes pieds les Hohenstauffen en ruine, à ma droite les romains en ruine, au-dessous de moi, penchant sur le précipice, les palatins en ruine, au fond, dans la brume, une pauvre église bâtie par les catholiques au quinzième siècle, envahie par les protestants au seizième, aujourd'hui partagée par une cloison entre les protestants et les catholiques, c'està-dire, aux yeux de Rome, mi-partie de paradis et d'enfer, profanée, détruite; autour de cette église, une chétive ville quatre fois incendiée, trois fois bombardée, saccagée, relevée, dévastée et rebâtie; hier résidence princière, aujourd'hui université et manufacture, école et atelier, cité de bacheliers et d'ouvriers, c'est-à-dire fourmilière d'enfants étudiant les ténèbres et d'hommes travaillant le néant; devant moi, dans l'espace, j'avais les fleuves toujours de nacre, le ciel toujours de saphir, les nuages toujours de pourpre, les astres toujours de diamant; à côté de moi les fleurs toujours parfumées, le vent toujours joyeux, les arbres toujours frissonnants et jeunes. En ce moment-là, j'ai senti dans toute leur immensité la petitesse de l'homme .et la grandeur de Dieu, et il m'est venu un de ces


éblouissements de la nature que doivent avoir, dans leur contemplation profonde, ces aigles qu'on aperçoit le soir immobiles au sommet des Alpes ou de l'Atlas. Vous savez, Louis, sur les hauts lieux, dans les moments solennels, il y a une marée montante d'idées qui vous envahit peu peu et qui submerge presque l'intelligence. Vous dire tout ce qui a passé et repassé dans mon esprit pendant ces deux ou trois heures de rêverie sur le Geissberg, ce serait impossible. Il y a quatre mille ans, cette vaste campagne, qu'on voit du sommet du Geissberg s'ouvrir comme une mer, était un lac en effet, un immense lac qui battait tout ce grand cirque de montagnes, le mont Tonnerre, le Taunus, le Mélibocus, le mont Pirus et les Vosges. Le Rhin, comme le Niagara, descendait de lac en lac à l'Océan. Une ancienne tradition raconte qu'un nécroman, pris par un roi, dessécha ce lac pour obtenir sa liberté. Ce magicien prisonnier, c'était le Rhin captif qui rongea la barrière occidentale du lac afin de pouvoir s'engouffrer plus largement entre la double chaîne de volcans éteints qui commence au Taunus et finit aux Sept-Monts. Depuis lors, le lac s'est changé en plaine, les hommes ont succédé aux flots et les donjons aux écueils.

Je viens de vous dire quelques-uns des grands fantômes historiques qui ont traversé cette plaine depuis vingt siècles. César a été le premier, Bonaparte le dernier.

Il y a des villes sur lesquelles, à de certaines époques presque périodiques, par une sorte de


fatalité locale qui est dans l'air ambiant, par la combinaison de leur situation géographique avec leur valeur politique, il se forme des nœuds de nuages sur les hautes montagnes.

Heidelberg est une de ces villes..

Pour ne vous parler que de son château (car il faut bien que je vienne à vous en entretenir, et j'aurais dû commencer par là), que d'aventures n'a-t-il pas eues! Pendant cinq cents ans il a reçu le contre-coup de tout ce qui a ébranlé l'Europe, et il a fini par en crouler. Cela tient, il est vrai, à ce que le château de Heidelberg, résidence du comte palatin, lequel n'avait au-dessus de lui que les rois, les empereurs et les papes, et, trop grand pour rester courbé sous leurs pieds, ne pouvait relever la tête qu'en les heurtant, cela tient, dis-je, à ce que le château de Heidelberg a toujours eu je ne sais quelle attitude d'opposition aux puissances. Dès 1300, époque de sa fondation, il commence par une Thébaïde; il a dans le palatin Rodolphe et l'empereur Louis, ces deux frères dénaturés, son Ëtéocle et son Polynice. Puis l'électeur va grandissant. En 1/)00, le palatin Rupert II, assisté de trois électeurs du Rhin, dépose l'empereur Wenceslas et prend sa place; cent vingt ans plus tard, en 1519, le palatin Frédéric Il fera du jeune roi Charles I" d'Espagne l'empereur Charles-Quint. En 1M5, le comte Louis le Barbu se déclare protecteur du concile de Constance, et emprisonne dans son château de Heidelberg un pape, JeanXXHI; qu'il appelle, dans une lettre à l'empereur, votre simoniaque Balthazar Kossa. Un siècle après,


Luther se réfugie à Mannheim, près de ce même Heidelberg, à l'ombre du palatin Frédéric. J'omets ici à dessein, pour vous en parler plus au long dans un instant, Frédéric le Victorieux, le grand titan de Heidelberg. En 1619, Frédéric V, un jeune homme, saisit la couronne royale de Bohême malgré l'empereur, et, en 1687, le palatin Philippe-Guillaume, un vieillard, prend le chapeau d'électeur malgré le roi de France. De là, pour Heidelberg, des luttes, des secousses, des commotions sans fin, la guerre de Trente Ans, qui est la gloire de Gustave-Adolphe, la guerre du Ratatinât, qui est la tache de Turenne. Toutes les choses formidables ont frappé ce château. Trois empereurs, Louis de Bavière, Adolphe dé Nassau et Léopold d'Autriche, l'ont assiégé Pie H y a lancé l'excommunication Louis XIV y a lancé la foudre.

On pourrait même dire que le ciel s'en est mêlé. Le 23 juin 176A, la veille du jour ou Charles-Théodore devait venir habiter le château et y fixer sa résidence (ce qui, soit dit en passant, eût été un grand malheur; car, si Charles-Théodore avait passé là sa trentaine d'années, la sévère ruine que nous admirons aujour-. d'hui serait, sans aucun doute, incrustée d'un affreux damasquinage Pompadour), la veille de ce jour donc, comme les meubles du prince étaient déjà déposés à la porte, dans l'église du Saint-Esprit, le feu du ciel tomba sur la tour octogone, incendia la toiture, et acheva de détruire en quelques heures ce château de cinq siècles. Déjà deux cents ans auparavant, en 1537, l'ancien palais bâti par Conrad- sur le Geissberg et


converti par Frédéric II en magasin à poudre avait été touché par un éclair et avait sauté. Chose remarquable, le même dénoument a frappé les deux châteaux de Heidelberg, le donjon des Hohenstauffen et le manoir des palatins. Ils ont fini l'un et l'autre, comme le songe de la tragédie, ~ar M~ coup de <oK~errc. Cette jalousie sourde et voilée, dont je vous parlais tout à l'heure, de l'électeur contre l'empereur, du comte souverain contre le césar, se traduit et éclate visiblement jusque sur les façades du château. Sur le palais d'Othon-Henri, l'artiste, plein de l'esprit du prince, a mis des médaillons d'empereurs romains. Parmi ces césars il a étalé Néron et glissé Brutus. Il a subordonné la composition de ses trois étages à quatre statues posées fièrement au rez-de-chaussée. Ces quatre statues sont des symboles ce sont des demi-dieux et des demi-rois. C'est Josué, c'est Samson, c'est Hercule, c'est David. Dans David, il n'a pas choisi le roi, mais le berger. Chaque statue a au-dessous d'elle son inscription qui achève d'expliquer la pensée hautaine du palatin. Sous les pieds de Josué, on lit

LE DUC JOSUË (MERZO& JOSHUA)

PAR L'AIDE DE DIEU

A FAIT PÉRIR

TRENTE ET UN ROIS.

Samson, dans sa légende, devient presque un électeur palatin


Hercule, c'est Frédéric II, qui dit, après avoir sauvé deux fois l'Allemagne et battu les turcs à la tête de l'armée de la confédération germanique

David enfin, le berger David, qui tient sa fronde d'une main et la tête du géant de l'autre, c'est l'usurpateur légitimé par la gloire, Frédéric le Victorieux, qui semble dire à l'empereur Adolphe

C'était, en effet, un grand et formidable prince que l'électeur palatin. 'Il tenait parmi les électeurs-ducs le même rang que l'archevêque de Mayence parmi les électeurs-évêques. Il portait le globe du saint-empire dans les solennités germaniques. Depuis Charles-Qùint, il le joignait à ses armes.

SAMSONLE FORT

ÉTAIT LE LIEUTENANT DE DIEU

ET GOUVERNA ISRAEL

DURANT VINGT ANS.

JE SUIS HERCULE

FILS DE JUPITER

CONNU PAR MES NOBLES TRAVAUX

DAVID ÉTAIT UN JEUNE GARÇON

COURAGEUX ET PRUDENT,

A L'INSOLENT GOLIATH

IL A TRANCHÉ LA TÊTE.

Goliath n'avait qu'à se tenir pour averti.

BIEN CONNU.


Les comtes palatins étaient volontiers lettrés, ce qui est l'ornement et la coquetterie des vrais princes. Au quatorzième siècle, Rupert l'Ancien fondait l'université de Heidelberg au dix septième, le palatin Charles était docteur de l'université d'Oxford. Othon le Magnanime dessinait et sculptait. Il est vrai que Othon-Henri appartient à cet admirable seizième siècle, qui confondait dans une vie commune le prince et l'artiste sur ses sommets éblouissants. Charles-Quint ramassait le pinceau de Titien. François I", comme plus tard Charles IX, faisait des vers, peignait et dessinait. Alolte t;o/ dit Paul Lamozzo, si fM~ ~r~ï~'p /o ~<o :'K M!<7KO e c.<erci'r~' ?ïr/ r/i'.se~Mr6 e <j?~~?'e. C'était aussi un prince lettré, grâce à son vieux maître Mathias Kemnat, que ce Frédéric le Victorieux, qui fut, pour ainsi dire, au quinzième siècle, le jumeau de Charles le Téméraire, et dont le vaillant duc de Bourgogne préféra l'amitié au titre de roi. L'histoire n'a pas de figure plus fière. Il débute par l'usurpation, car son pays avait besoin d'un homme, et non d'un enfant. Il défend lePalatinat contre l'empereur et l'archevêque de Mayence contre le pape; il se fait excommunier trois fois; il bat la ligue des treize princes; il prête main-forte à la hanse rhénane; il tient tête à toute l'Allemagne; il gagne les batailles dePfeddersheim et de Seckenheim; il donne au margrave Charles deBade, à l'évêque Georges de Metz, au comte Ulrich de Wurtemberg, et aux cent vingt-trois chevaliers ses prisonniers le fameux re~s Mns p~nt; il déclare la guerre aux burgraves-bandits et en purge le Neckar, comme.


Barberousse et Rodolphe de Habsburg en avaient purgé le Rhin; enfin, après avoir vécu dans un camp, il meurt dans un cloître. Vie qui sera plus tard celle du grand Frédéric, mort qui sera plus tard celle de Charles-Quint.

Héros à double profil dans lequel la providence ébauchait d'avance ces deux grands hommes. Vu à vol d'oiseau, le château de Heidelberg présente à peu près la forme d'une F, comme si le hasard avait voulu faire du magnifique manoir la gigantesque initiale de ce victorieux Frédéric, son plus illustre habitant.

Le grand jambage de l'F est parallèle au Neckar et regarde la ville, que le château domine à mi-côte. Le grand bras, qui part à angle droit de l'extrémité supérieure du jambage, s'étend au-dessus d'un vallon qui le sépare des montagnes de l'est. Le petit bras du milieu, raccourci encore par les ruines qui' le terminent, fermait le château à l'ouest du côté des plaines du Rhin, et tournait vers le mont Geissberg les tours qu'il semble tenir encore dans son poignet brisé. Il y a de tout dans le manoir de Heidelb.erg. C'est un. de ces édifices ou s'accumulent et se mêlent les beautés éparses ailleurs. Il y a des'tours entaillées comme à Pierrefonds,' des façades-bijoux comme à Anet, des moitiés de douves tombées d'un seul 'morceau dans le fossé comme au Rheinfels, de larges bassins tristes, croulants et moussus comme à la villa Pamflli, des cheminées de rois pleines de ronces comme à Meung-sur-Loire, de la grandeur comme à


Tancarville, de la grâce comme à Chambord, de la terreur comme à Chilien.

Les traces des assauts et de la guerre sont là partout. Vous ne pouvez vous figurer avec quelle furie les français en particulier ont ravagé ce château de 1689 à 1693. Ils y sont revenus à trois ou quatre reprises. Ils ont fait jouer la mine sous les terrasses et dans les entrailles des maîtresses tours ils ont mis le feu aux toitures; ils ont fait éclater des bombes à travers les Dianes et les Vénus des plus délicates façades. J'ai vu des traces de boulets dans les chambranles de ces ravissantes fenêtres du rez-de-chaussée de la salle des Chevaliers par sautait la palatine, afin de tâcher de ~e~u'r homme. Cette même palatine, si spirituelle, si méchante et si désespérée d'être fille, a été plus tard la cause de la guerre. Chose bizarre, il y a des villes qui ont été perdues par des femmes qui étaient des merveilles de beauté; ce miracle de laideur a perdu Heidelberg.

Pourtant, quelle que soit la dévastation, lorsqu'on monte au château par les rampes, les voûtes et les terrasses qui y conduisent, on regrette que le grand côté tourné vers la ville, bien qu'admirablement composé, à son extrémité ouest, d'une tour éventrée qui avait été là grosse tour; à son extrémité orientale, d'une belle tour octogone qui a été la tour de la cloche; et à son centre, d'un hôtel à deux pignons, dans le style de 1600, qui a été le palais de Frédéric IV; on regrette, dis-je, que tout ce grand côté ait quelque monotonie. J'avoue que j'y désirerais une ou deux brèches. Si


j'avais eu l'honneur d'accompagner M. le maréchal de Lorges dans sa sauvage exécution de 1693, je lui aurais conseillé quelques volées de canon qui eussent donné plus de mouvement à la ligne de la grande façade. Quand on fait une ruine, il faut la bien faire. Vous vous rappelez cet admirable château de Blois, si stupidement utilisé en caserne, dont la cour intérieure a quatre façades qui racontent chacune l'histoire d'une grande architecture. Eh bien, lorsqu'on entre dans la cour intérieure des palatins, l'impression n'est pas moins profonde ni moins compliquée. On est ébloui. On est tenté de fermer les yeux comme on est tenté de se boucher les oreilles devant les 7Voe~ de Paul Véronèse. Il semble qu'il y a dans cette cour un immense rayonnement qui vient de tous les côtés à la fois. Tout vous sollicite et vous réclame. Si l'on est tourné vers le palais de Frédéric IV, on a devant soi les deux hauts frontons triangulaires de cette façade touffue et sombre, à entablements largement projetés, ou se dressent, entre quatre rangs de fenêtres, taillés du ciseau le plus uer, neuf palatins, deux rois et cinq empereurs A sa droite, on a l'exquise devanture italienne d'Othon-Henri avec ses divinités, ses chimères Premier rang à partir du haut du palais Charlemagne, empereur; Othon de Wittelsbach, palatin de Bavière; Louis, duc de Bavière et premier comte palatin du Rhin; Rodolphe I", palatin. Deuxième rang Louis de Bavière, empereur; Rupert IJ, empereur; Othon, roi de Hongrie; Christophe, roi de Danemark. Troisième rang Rupert l'Ancien, palatin; Frédéric le Victorieux, palatin Frédéric H, palatin Othon-Henri, pala.tin. Quatrième rang quatre palatins, Frédéric le Pieux; Louis, JeanCasimir et Frédéric IV, constructeur du palais.

La maison palatine remontait, par les femmes, à Charlemag'ne.


et ses nymphes qui vivent et qui respirent, veloutées par de molles ombres poudreuses, avec ses césars romains, ses demi-dieux grecs, ses héros hébreux, et son porche qui est de l'Arioste sculpté. A sa gauche, on entrevoit le frontispice gothique du palais de Louis le Barbu, furieusement troué et crevassé comme par les coups de cornes d'un taureau gigantesque. Derrière soi, sous les ogives d'un porche ou s'abrite un puits à demi comblé, on a les quatre colonnes de granit gris données par le pape au grand empereur d'Aix-la-Chapelle, qui vinrent au huitième siècle de Ravenne aux bords du Rhin, et au quinzième des bords du Rhin aux bords du Neckar, et qui, après avoir vu tomber le palais de Charlemagne àjngelheim, regardent crouler le château des palatins à Heidelberg.

Tout le pavé de la cour est obstrué de perrons en ruine, de fontaines taries, de vasques ébréchées. Partout la pierre se fend et l'ortie se fait jour. Les deux façades de la renaissance qui donnent tant de splendeur à cette cour sont en grès rouge, et les statues qui les couvrent sont en grès blanc, admirable combinaison qui prouve que ces grands sculpteùrs. étaient aussi de grands coloristes. Avec le temps, le grès rouge s'est rouillé et le grès blanc s'est doré. De ces deux façades, l'une, celle de Frédéric IV, est toute sévère; l'autre, celle d'Othon-Henri, est toute charmante. La première est historique, la seconde est fabuleuse. Charlemagne domine l'une, Jupiter domine l'autre.

Plus on contemple ces deux palais juxtaposés, plus


on pénètre dans leurs merveilleux détails, plus la tristesse vous gagne. Étrange destinée des chefs-d'œuvre de marbre et de pierre! un stupide passant les défigure, un absurde boulet les anéantit, et ce ne sont pas les artistes, ce sont les rois qui y attachent leurs noms. Personne ne sait aujourd'hui comment s'appelaient les divins hommes qui ont bâti et sculpté la muraille de Heidelberg. Il y a là de la renommée pour dix grands artistes qui flotte au-dessus de cette illustre ruine sans pouvoir se fixer sur des noms. Un Boccador inconnu a inventé le palais de Frédéric IV; un Primatice ignoré a composé la façade d'Othon-Henri; un César Césariano perdu dans l'ombre a dessiné les pures ogives à triangle équilatéral du manoir de Louis V.

c~ ZD

Voici des arabesques de Raphaël., voici des figurines de Benvenuto. Les ténèbres couvrent tout cela. Bientôt ces poëmes de marbre mourront, les poëtes sont déjà morts. Ne le pensez-vous pas, Louis? le plus amer des dénis de justice, c'est le déni de gloire, c'est l'oubli. Pour qui ont-ils donc travaillé, ces admirables hommes"* Hélas! pour le vent qui souttte, pour l'herbe qui pousse, pour le lierre qui vient comparer ses feuillages aux leurs, pour l'hirondelle qui passe, pour la pluie qui tombe, pour la nuit qui descend. Une chose singulière, c'est que les trois ou quatre bombardements qui ont labouré ces deux façades ne les ont pas ravagées toutes les deux de la même manière. Sur le frontispice d'Othon-Henri, ils n'ont guère brisé que des corniches ou des architraves. Les olympiens immortels qui l'habitent n'ont pas souffert. Ni LE RH!N. Il. 10


Hercule, ni Minerve, ni Hébé, n'ont été touchés. Les boulets et les pots-à-feu se sont croisés, sans les atteindre, autour de ces statues invulnérables. Tout au contraire, les' seize chevaliers couronnés qui ont des têtes de lions pour genouillères et qui font si vaillante contenance sur le palais de Frédéric IV, ont été traités par les bombes en gens de guerre. Presque tous ont été blessés. Othon, l'empereur, a été balafré au visage; Othon, le roi de Hongrie, a eu la jambe gauche fracassée Othon-IIenri, le palatin, a eu la main emportée. Une balle a défiguré Frédéric le Pieux. Un éclat de bombe a coupé en.deux Frédéric H, et a cassé les reins à Jean-Casimir. Dans ces assauts, celui qui commence en haut, près du ciel, cette royale série de statues, Charlemagne, a perdu son globe, et celui qui la termine en bas, Frédéric IV, a perdu son sceptre.

Du reste, rien de plus superbe que cette légion de princes, tous mutilés, et tous debout. La colère de Léopold 1~ et de Louis XIV, le tonnerre, cette colère du ciel, la révolution française, cette colère des peuples, ont eu beau les assaillir; Cous sont la encore, défendant leur façade, le poing sur la hanche, la jambe tendue, le talon solide, la tête haute. Le lion de Bavière fait sous leurs pieds sa fière grimace de lion. Au second étage, au-dessous d'un rameau vert qui a percé l'architrave et qui joue gracieusement avec les plumes de pierre de son casque, Frédéric le Victorieux tire à demi son épée. Le sculpteur a mis dans ce visage je ne sais quel air d'Ajax offrant le combat à Jupiter, ou de Nemrod lançant sa flèche à Jéhovah.


Ce dut être un merveilleux spectacle que ces deux palais d'Othon-Henri et de Frédéric IV vus à la lueur du bombardement dans la fatale nuit du 21 mai 1693. M. de Lorges avait posé une batterie dans la plaine, devant le village de Neuenheim, une autre sur le Heiligenberg, une troisième sur le chemin de Wolfsbrunn, une quatrième sur le petit Geissberg. De ces quatre points opposés, les mortiers, entourant Heidelberg comme un cercle d'affreuses hydres, plongeaient sans relâche et de tous les côtes à la fois leurs longs cous de flamme dans la cour du château les obus fouillaient le pavé de leurs crânes de fer; les boulets ramés et les boulets rouges passaient parmi des traînées de feu, et à cette clarté se dessinaient sur la façade de Frédéric IV, dans leur posture de combat, les colosses des palatins et des empereurs, cuirassés comme des scarabées, l'épée à la main, tumultueux et terribles; tandis qu'à côté d'eux, sur l'autre façade, nus, sereins et tranquilles, vaguement éclairés par le reflet des grenades, les dieux rayonnants et les déesses rougissantes souriaient sous cette pluie de bombes.

Parmi ces figures royales, qui semblent être plutôt des âmes pétrifiées que des statues, deux seulement m'ont paru avoir perdu quelque chose de leur fierté; c'est Louis V et Frédéric V. Il est vrai qu'ils ne font pas partie de l'éclatante constellation de princes semée sur le palais de Frédéric IV. Ils sont adossés dans l'ombre à cette ruine qui a été la- Grosse-Tour, Frédéric V est profondément accablé; il semble qu'il songe à la faute qui a fait sa destinée. La couronne de


Bohême, retirée par les bohémiens du front de Ferdinand d'Autriche, avait été proposée par eux à l'électeur de Saxe, qui la refusa; puis à Charles-Emmanuel, duc de Savoie, qui la refusa; puis à Christiern IV, roi de Danemark, qui la refusa; ils l'offrirent enfin au palatin Frédéric V, qui, conseillé par sa femme, prit cette couronne des deux mains. 11 se fit couronner à Prague en 1619; puis la guerre éclata, et il alla mourir, errant et banni par les événements qu'il avait faits, loin de son pays. Sa femme était Élisabeth d'Angleterre, petitefille de Marie Stuart. Elle avait apporté en dot à son mari la fatalité de sa famille. Ce n'était pas Élisabeth qui épousait un trône, c'était Frédéric V qui épousait l'exil.

Frédéric V, dans la niche obscure où une broussaille le cache presque entièrement, a encore sur la tête cette couronne de Bohême d'ou la guerre de Trente Ans est sortie; mais il n'a plus les deux mains qui l'avaient saisie. Chose étrange, une bombe suédoise les lui a coupées.

Louis V, qui l'avoisine, n'est pas moins sombre. On dirait qu'il sait qu'il n'y a plus de gardes dans la place d'armes, que la tour Jamais-Vide est vide, qu'il n'y a plus de prêtres dans la chapelle, qu'il n'y a plus de lions dans la tour du Géant, qu'il n'y a plus d'électeurs en Allemagne, qu'il n'y a plus de palatins à Heidelberg, et que sa Grosse-Tour, qu'il avait faite, après le donjon de Bourges, la plus haute tour de l'Europe, pend écroulée derrière lui. 11 regarde tristement le lierre qui avance peu à peu sur son visage.


Cette grosse tour avait un pendant à l'autre extrémité de ce palais-forteresse. C'était la tour de Frédéric /e~'c<or~M.'c.

Vers 1/<55, Frédéric 1~, voulant rendre son château inexpugnable, fit élever une forte tour au-dessus du petit vallon qui le sépare des montagnes au levant. Cette tour était haute de quatrevingts pieds, bâtie en granit et fermée de portes de fer. Le côté de sa mu-. raille qui regardait l'ennemi avait vingt pieds de large. Frédéric fit placer dans l'intérieur trois formidables batteries superposées, et scella dans les voûtes, pour la manœuvre des engins, d'énormes anneaux de fer qui y pendent encore. En 1610, son arrière-petit-neveu Frédéric IV exhaussa encore cette immense tour d'un grand étage octogone. Quand cette prodigieuse construction fut terminée et complète, le pouce du roi de France irrité se posa dessus et la fit éclater comme une noix.

Aujourd'hui la ToMy de Fy'6' Victorieux s'appelle la FoMr T~n~Me.

Une moitié de ce colossal cylindre de maçonnerie git dans le fossé. D'autres blocs lézardés se détachent du sommet et auraient croulé depuis longtemps, mais des arbres monstrueux les ont saisis dans leurs griffes puissantes et les retiennent suspendus au-dessus de l'abîme.

A quelques pas de cette ruine effrayante, le hasard a jeté une ruine ravissante c'est l'intérieur de ce palais d'Othon-Henri dont jusqu'ici, cher Louis, je ne vous ai montré que la façade. Il y a là, debout,


ouvertes, livrées au premier venu, sous le soleil et sous la pluie, sous la neige et sous le vent, sans voûte, sans lambris, sans toit, percées comme au hasard dans des murs démantelés, douze portes de la renaissance, douze joyaux d'orfèvrerie, douze chefs-d'œuvre, douze idylles de pierre, auxquelles se mêle, comme sortie des mêmes racines, une admirable et charmante forêt de fleurs sauvages dignes des palatins, con~M/<? ~B. Je ne saurais vous dire ce qu'il y a d'inexprimable dans ce mélange de l'art et de la réalité; c'est à la fois une lutte et une harmonie. La nature, qui rivalise avec Beethoven, rivalise aussi avec Jean Goujon. Les arabesques font des broussailles, les broussailles font des arabesques. On ne sait laquelle choisir et laquelle admirer le plus, de la feuille vivante ou de la feuille sculptée.

Quant à moi, cette ruine m'a paru pleine d'un ordre divin. Il me semble que ce palais, bâti par les fées de la renaissance, est maintenant dans son état naturel. Toutes ces merveilleuses fantaisies de l'art libre et farouche devaient être mal à l'aise dans ces salles quand on y signait la paix ou la guerre, quand de sombres princes y rêvaient, quand on y mariait des reines, quand on y ébauchait des empereurs d'Allemagne. Est-ce que ces Vertumnes, ces Pomones et ces Ganymèdes pouvaient comprendre quelque chose aux idées qu'ils voyaient sortir de la tête de Frédéric IV ou V, par la grâce de Dieu, comte palatin du Rhin, vicaire du saintempire romain, électeur, duc de Haute et Basse-Bavière ? Un grand seigneur couchait dans cette chambre


avec une fille de roi sous un baldaquin ducal; maintenant il n'y a plus ni seigneur, ni fille de roi, ni baldaquin, ni plafond dans cette chambre le liseron l'habite et la menthe sauvage la parfume. C'est bien. C'est mieux. Ces adorables sculptures ont été faites pour être baisées par les fleurs et regardées par les étoiles. La nature, juste et sainte, fait fête à cette œuvre dont les hommes ont oublié l'ouvrier.

Outre une quantité innombrable de bassins, de grottes et de fontaines, de pavillons et d'arcs de triomphe, outre la chapelle consacrée à saint Udalrich, et érigée par Jules III en première chapelle de l'Allemagne; Outre la grande place d'armes,

Les deux arsenaux,

Le jeu de balle de l'électeur Charles,

La ménagerie des lions,

La volière,

La maison des oiseaux,

La maison du plumage,

La grande chancellerie,

L'hôtel des monnaies, flanqué de quatre tourelles, Le château de Heidelberg contenait et soudait, dans sa magnifique unité, huit palais de huit princes et de huit époques différentes':

Un du quatorzième siècle, le palais du pfalzgraf Rodolphe I"

Un du quinzième siècle, le palais de l'empereur Rupert;

Trois du seizième, le palais de Louis V, le palais de Frédéric II, et le palais d'O thon-Henri;


Trois du dix-septième, le palais de Frédéric IV, le palais de Frédéric V et le palais d'Élisabeth. Sa ruine se compose aujourd'hui de toutes ces ruines.

Sans compter les tourelles, les gloriettes et les lanternes-escaliers du dedans, il y avait neuf tours extérieures

La tour Charles

La Rondelle

La Grosse-Tour;

La tour de Frédéric le Victorieux;

La tour Jamais-Vide

La tour de Communication;

La tour du Géant;

La tour Octogone;

Et cette tour de la Librairie qui a renfermé la Bi~o<Me~ne du Vatican, et dont en 1622 les manuscrits grecs et les missels byzantins servirent de litière, faute de paille, aux chevaux de l'armée impériale.

Cinq de ces tours subsistent encore

La tour de la Librairie

La tour Octogone;

La Grosse-Tour;

La tour Fendue;

Et la tour du Géant, la seule qui soit carrée. Bizarre destinée! ce prodigieux palais, qui a été le théâtre des fêtes et des guerres, qui a été la demeure des comtes du Rhin et des ducs de Bavière, des rois de Bohême et des empereurs d'Allemagne, n'est plus


aujourd'hui que l'enveloppe compliquée d'un tonneau. Le souterrain de Tournus est une église, le souterrain de Saint-Denis est un sépulcre, le souterrain de Heidelberg est une cave.

Quand on a traversé ces décombres grandioses, cet écroulement épique, ces salles d'armes démolies, ces palais pleins de mousses, de ronces, d'ombre et d'oubli, ces tours qui ont chancelé comme des hommes ivres et qui sont tombées comme des hommes morts, ces vastes cours où, il y a deux cents ans à peine, le lansquenet se tenait debout sur le perron, la pique haute, tout ce grand édifice et toute cette grande histoire, un homme vient à vous avec une lanterne, vous ouvre une porte basse, vous montre un escalier sombre, et vous fait signe de descendre. On descend, la voûte est obscure, la crypte est recueillie. Les soupiraux jettent un demi-jour religieux, on s'attend aux tombeaux des palatins, on trouve une grosse tonne, une fantaisie pantagruélique, un trône pour un Ramponneau colossal. Quand on aperçoit cette chose étrange, on croit entendre dans les ténèbres de cette ruine l'immense éclat de rire de Gargantua.

Le Gros Tonneau dans le; manoir de Heidelberg, c'est Rabelais logé chez Homère.

Le Gros Tonneau, couché sur le ventre dans la vaste cave qui l'abrite, présente l'aspect d'un navire sous la cale. 11 a vingt-quatre pieds de diamètre et trente-trois pieds de long. Il porte à sa face antérieure un écusson rocaille ou est sculpté le chiffre de l'électeur CharlesThéodore. Deux escaliers à deux étages serpentent


alentour et montent jusqu'à une plate-forme posée sur son dos. Il contient deux cent trente-six foudres, chaque foudre contient douze cents doubles bouteilles; d'ou il suit qu'il y a dans la grosse tonne de Heidelberg cinq cent soixante-six mille quatre cents bouteilles ordinaires. On la remplissait par un trou percé dans la voûte au-dessus de la bonde, et on la vidait avec une pompe qui est encore là suspendue au mur. Cette futaille monstre a été pleine trois fois de vin du Rhin. La première fois qu'elle fut remplie, l'électeur dansa avec sa cour sur la plate-forme qui la surmonte. Depuis 1770 elle est vide.

Le vin s'y améliorait.

Au reste, cette tonne n'est pas l'ancien Gros Tonneau de Heidelberg, couvert de si curieuses sculptures et construit en 1595, par l'électeur Jean-Casimir, pour solenniser je ne sais quelle réconciliation des luthériens et des calvinistes. Charles-Théodore l'a fait démolir vers 1750 pour bâtir celui-ci, qui est plus grand, mais moins orné.

Outre le gros tonneau, les caveaux du château palatin, dont les profondeurs s'ouvrent de toutes parts comme des antres, ren'fermaient ce qu'on appelait les petits tonneaux. Ces petits tonneaux n'avaient guère que la hauteur d'un premier étage. Il y en avait dix ou douze. Il n'en reste plus qu'un, qu'on m'a montré dans sa cellule à quelques pas de la grande tonne. Il ne contenait que le cinquième du gros tonneau. C'est un fort bel assemblage de douves en bois de chêne, fabriqué au temps de Louis XIII, orné par les électeurs


palatins de l'écusson de Bavière et de trois têtes de lions sur chacune de ses faces, et, par les soldats français, de quelques coups de hache. C'était en 1799. Le tonneau était plein de vin du Rhin, nos soldats voulurent l'enfoncer. Le tonneau tint bon. Ils avaient brisé les murailles de la citadelle, ils ne purent faire brèche au tonneau.

Ce petit tonneau est vide depuis 1800.

En se promenant dans l'ombre que jette la grosse tonne, on aperçoit tout à coup, derrière des madriers qui l'étançonnent, une singulière statue de bois, sur laquelle un soupirail jette un rayon blafard. C'est une espèce de petit vieillard jovial, grotesquement accoutré, à côté duquel une grossière horloge pend accrochée à un clou. Une ficelle sort de dessous cette horloge, vous la tirez, l'horloge s'ouvre brusquement, et laisse échapper une queue de renard qui vient vous frapper le visage. Ce petit vieillard, c'est un bouffon de cour; cette horloge, c'est sa bouffonnerie. Voilà la seule chose qui palpite et remue encore dans le château de Heidelberg, la farce d'un bouffon de roi. Là-haut, dans les décombres, Charlemagne n'a plus de sceptre, Frédéric le Victorieux n'a plus de tour, le roi de Bohême n'a plus de bras, Frédéric II n'a plus. de tête, le royal globe de Frédéric V a été brisé dans sa main par un boulet, cet autre globe royal; tout est tombé, tout a fini, tout s'est éteint, hormis ce bouffon. Il est encore là, lui, il est debout, il respire, il dit Me voici! il a son habit bleu, son gilet extravagant, sa perruque de fou mi-partie verte


et rouge; il vous regarde, il vous arrête, il vous tire par la manche, il vous fait sa grosse pasquinade stupide, et il vous rit au nez. A mon sens, ce qu'il y a de plus lugubre et de plus amer dans cette ruine de Heidelberg, ce ne sont pas tous ces princes et tous ces rois morts, c'est ce bouffon vivant.

C'était le fou du palatin Charles-Philippe. Il s'appelait pEMŒo. Il était haut de trois pieds six pouces, comme sa statue, au-dessous de laquelle son nom est gravé. Il buvait quinze doubles bouteilles de vin du Rhin par jour. C'était là son talent. Il faisait beaucoup rire, vers 1710, l'électeur palatin de Bavière et l'empereur d'Allemagne, ces ombres qui passaient alors. Un jour que plusieurs princes étrangers étaient chez le palatin, on mesura Perkeo à l'un de ces grands grenadiers de Frédéric I' roi de Prusse, lesquels, bottés à talons hauts et coiffés de leurs immenses bonnets à poil, étaient obligés de descendre les escaliers des palais à reculons. Le fou dépassait à peine la botte du grenadier. Cela fit très fort n're, dit un narrateur du temps. Pauvres princes d'une époque décrépite, occupés de nains et de géants, et oubliant les hommes! Quand Perkeo n'avait pas bu ses quinze bouteilles, on le fouettait.

Au fond, dans la gaîté grimaçante de ce misérable, il y avait nécessairement du sarcasme et du dédain. Les princes, dans leur tourbillon, ne s'en apercevaient pas. Le rayonnement splendide de la cour palatine couvrait les lueurs de haine qui éclairaient par instants ce visage; mais aujourd'hui, dans l'ombre des ruines,


elles reparaissent; elles font lire distinctement la pensée secrète du bouffon. La mort, qui a passé sur ce rire, en a ôté la facétie et n'y a laissé que l'ironie. Il semble que la statue de Perkeo raille celle de Charlemagne.

Il ne faut pas retourner voir Perkeo. La première fois il attriste, la seconde fois il effraye. Rien de plus sinistre que le rire immobile. Dans ce palais désert, près de ce tonneau vide, on songe à ce pauvre fou battu par ses maîtres quand il n'était pas ivre, et ce masque hideusement joyeux fait peur. Ce n'est même plus le rire d'un bouffon qui se moque, c'est le ricanement d'un démon qui se venge. Dans cette ruine pleine de fantômes, Perkeo aussi est un spectre.

Pardon, cher Louis, si je profite de la transition mais, à propos de fantômes, je puis bien vous parler de revenants. Il y en a, dit-on, et beaucoup, dans le manoir de Heidelberg. Ils s'y promènent dans les nuits de pleine lune et dans les nuits d'orage. Tantôt c'est Jutha, la femme d'Anthyse, duc des francs, qui s'assied, pâle et couronnée, sous les petites ogives de la gloriette de Louis le Barbu. Tantôt ce sont les deux francs-juges, deux chevaliers noirs qu'on voit marcher à côté de la statue de Jupiter sur la frise inaccessible du palais d'Othon-Henri. Tantôt ce sont les musiciens bossus, démons familiers qui sifflent des airs sataniques dans les combles de la chapelle. Tantôt c'est la Dame Blanche qui passe sous les voûtes, et dont on entend la voix. C'est cette dame blanche qui apparut, dit-on, en 1655 dans le rittersaal d'Othon-Henri au comte


Frédéric de Deux-Ponts et lui prédit la chute du Palatinat. Du temps des palatins, elle se montrait chaque fois qu'un des souverains du pays devait mourir. Elle ne revient pas pour les grands-ducs de Bade. Il paraît qu'elle ne reconnaît point le traité de Lunéville. Voilà, cher Louis, les diables que les touristes cherchent dans ce vieux palais. Quant à moi, je dois en convenir, je n'y ai vu d'autres diables, et même d'autres touristes, qu'un jour, vers midi, deux de ces immenses ramoneurs de la forêt Noire, lesquels étaient venus visiter en artistes et en connaisseurs la phénoménale cheminée des palatins, et s'extasiaient dessous, et qui, tout noirs, avec leurs dents blanches, agitant de leurs deux bras ce vaste manteau qu'ils portent en châle, avaient l'air de deux grandes chauves-souris de l'Odéon mettant en scène Robin-des-Bois dans les ruines de Heidelberg.

Aucun genre de dévastation n'a manqué à ce château. Jusqu'ici je vous ai parlé de M. de Tilli, du comte de Birkenfeld, du maréchal de Lorges, de l'empereur d'Allemagne et du roi de France, des grands démolisseurs. Je ne vous ai rien dit des petits. Quand on regarde la trace des lions on n'aperçoit pas celle des rats. Heidelberg a eu pourtant ses rats. Les ravageurs infimes, les architectes officiels, se sont rués sur ce monument comme s'il était en France, comme s'il était à Paris. Des invalides qu'on y avait logés ont mutilé le vieil édifice avec une haine de ruine à ruine. Ils ont complétement démoli deux frontons sur quatre dans la chambre à coucher d'Othon-Henri. Des anglais ont


brisé à coups de marteau pour les emporter les cariatides-pilastres de la salle à manger. Un architecte, chargé de construire un conduit d'eau de Heidelberg à Mannheim, a jeté bas les voûtes de la salle des Chevaliers, afin de faire avec les briques du ciment pour ses aqueducs. Vous vous souvenez que notre grille de la place Royale, monument rare et complet de la serrurerie du dix-septième siècle, cette bonne vieille grille dont parle M" de Sévigné, qui avait vu passer les o~MM~ des 7"OM/'Hf/ qu'avaient coudoyée Corneille allant chez Marion de Lorme et Molière allant chez Ninon de Lenclos, a été vendue cette auuée, devant ma porte, cinq MK~ ~6. Eh bien, cher Louis, les niais quelconques qui ont fait cette bêtise ne l'ont pas même inventée. Les niais créateurs de la chose étaient de Heidelberg; eux ne sont que les niais plagiaires. Il y avait autour du perron d'Othon-Henri une admirable rampe de fer de la renaissance. Les architectes de la ville l'ont fait vendre ~<M poids et ?MO~M de six ~e. Je cite le texte même du marché. Qu"en ditesvous ? Ces six liards-là valent bien nos cinq sous. Vous m'avez oublié sans doute sur la colline du petit Geissberg, où j'étais quand je me suis mis à vous parler du château de Heidelberg; et je m'y suis oublié moi-même, tant j'avais été saisi d'une rêverie profonde. La nuit était venue, des nuées s'étaient répandues


sur le ciel, la lune était montée presque au zénith, que j'étais encore assis sur la même pierre, regardant les ténèbres que j'avais autour de moi et les ombres que j'avais en moi. Tout à coup le clocher de la ville a sonné l'heure sous mes pieds, c'était minuit je me suis levé et je suis redescendu. Le chemin qui mène à Heidelberg passe devant les ruines. Au moment où j'y arrivais, la lune, voilée par des nuages diffus et entourée d'un immense halo, jetait une clarté lugubre sur ce magnifique amas d'écroulements. Au delà du fossé, à trente pas de moi, au milieu d'une vaste broussaille, la tour Fendue, dont je voyais l'intérieur, m'apparaissait comme une énorme tête de mort. Je distinguais les fosses nasales, là voûte du palais, la double arcade sourcilière, le creux profond et terrible des yeux éteints. Le gros pilier central avec son chapiteau était la racine du nez. Des cloisons déchirées faisaient les cartilages. En bas, sur la pente du ravin, les saillies du pan de mur tombé figuraient affreusement la mâchoire. Je n'ai de ma vie rien vu de plus mélancolique que cette grande tête de mort posée sur ce grand néant qui s'appelle le château des Palatins.

La ruine, toujours ouverte, est déserte à cette heure. L'idée m'a pris d'y entrer. Les deux géants de pierre qui gardent la cour Carrée m'ont laissé passer. J'ai franchi le porche' noir sous lequel pend encore la vieille herse de fer, et j'ai pénétré dans la cour. La lune avait presque disparu sous les nuées. Il ne venait du ciel qu'une clarté blême.

Louis, rien n'est plus grand que ce qui est tombé.


Cette ruine, éclairée de cette façon, vue à cette heure, avait une tristesse, une douceur et une majesté inexprimables. Je croyais sentir dans le frissonnement à peine distinct des arbres et des ronces je ne sais quoi de grave et de respectueux. Je n'entendais aucun pas, aucune voix, aucun souffle. Il n'y avait dans la cour ni ombres ni lumières; une sorte de demi-jour rêveur modelait tout, éclairait tout et voilait tout. L'enchevêtrement des brèches et des crevasses laissait arriver jusqu'aux recoins les plus obscurs de faibles rayons de lune et dans les profondeurs noires, sous des voûtes et des corridors inaccessibles, je voyais des blancheurs se mouvoir lentement.

C'était l'heure où les façades des vieux édinces abandonnés ne sont plus des façades, mais des visages. Je m'avançais sur le pavé inégal et montueux sans oser faire de bruit, et j'éprouvais entre les quatre murs de cette enceinte cette gêne étrange, ce sentiment indéfinissable que les anciens appelaient l'/<oy'CM/' des bois sacrés. H y a une sorte de terreur insurmontable dans le sinistre mêlé au superbe.

Cependant j'ai gravi les marches vertes et humides du vieux perron sans rampe, et je suis entré dans le vieux palais sans toit d'Othon-Henri. Vous allez rire peut-être; mais je vous assure que marcher la nuit dans des chambres qui ont été habitées par des hommes, dont les portes sont décorées, dont les compartiments ont encore leur signification distincte; se dire -Voici la salle à manger, voici la chambre à coucher, voici l'alcôve, voici la cheminée, et sentir de l'herbe sous LE RHM. II. 11 I


ses pieds, et voir le ciel au-dessus de sa tête, c'est effrayant. Une chambre qui a encore la figure d'une chambre, et dont le plafond a été enlevé par une main invisible comme le couvercle d'une boîte, devient une chose lugubre et sans nom. Ce n'est plus un& maison, ce n'est pas une tombe. Dans un tombeau on sent l'âme de l'homme; dans ceci on sent son ombre. Au moment où j'allais passer du vestibule dans la salle des Chevaliers, je me suis arrêté. Il y avait là un bruit singulier, d'autant plus distinct, qu'un silence sépulcral remplissait le reste de la ruine. C'était une sorte de râlement, faible, strident, continu, mêlé par instants d'un petit martellement sec et rapide, qui tantôt paraissait venir du fond des ténèbres, d'un point éloigné du taillis ou de l'édifice, tantôt semblait sortir de dessous mes pieds, d'entre les fentes du pavé. D'o.ùvenait ce bruit? de quel être nocturne était-ce le cri ou le frappement? Je l'ignore, mais cela ressemblait au grincement d'un métier, et je ne pouvais m'empêcher de songer, en l'écoutant, à ce hideux fileur des légendes qui file la nuit dans les ruines de la corde pour les gibets.

Du reste, rien, personne, aucun être vivant. La salle était déserte comme tout le palais. J'ai heurté le pavé de ma canne, le bruit a cessé, puis a recommencé un moment après. J'ai heurté encore, il a cessé, puis il a recommencé. D'ailleurs, je n'ai rien vu qu'une grande chauve-souris effrayée, que le choc de ma canne sur la dalle avait fait sortir d'une des consoles sculptées de la muraille, et qui promenait au-dessus


de ma tête ce funèbre vol circulaire qui semble fait pour l'intérieur des tours effondrées.

Vous dirai-je tout? Pourquoi non? N'êtes-vous pas l'homme qui comprenez tous les rêves de l'esprit? 11 me semblait que je gênais quelqu'un dans cette ruine. Qui? je l'ignore. Mais il est certain que je troublais un mystère. La nuit était là, seule; je l'avais dérangée. Tous les habitants surnaturels de cette royale masure fixaient à la fois sur moi leur prunelle vague et effarée. Les tritons, les satyres, les sirènes à double queue, l'amour ailé qui joue depuis trois siècles avec une guirlande sur le seuil de la salle des Chevaliers, les deux Victoires nues que les invalides ont mutilées, les cariatides cachées sous des arbustes de pourpre, les chimères qui tiennent des anneaux dans leurs dents, les naïades qui écoutent tomber l'eau de pierre de leur urne, avaient je ne sais quoi d'irrité et de triste; le rictus des mascarons prenait une expression étrange; une lueur faisait saillir lugubrement dans l'ombre cette sombre Isis du vestibule à laquelle les pluies qui la rongent et l'estompent ont donné le sourire indéûnissable des figures de Prud'hon deux sphinx casqués, à mamelles de femmes et à oreilles de faunes, paraissaient chuchoter à voix basse en me regardant, ~YHMverso <Me): et je croyais entendre respirer les lions de la cheminée sous la broussaille où ils se sont tapis depuis que le pied du palatin pensif ne se pose plus sur leur crinière de marbre. Quelque chose d'immobile et de terrible palpitait autour de moi sur toutes ces murailles, et, chaque fois que je m'approchais d'une


porte ténébreuse ou d'un coin brumeux, j'y voyais vivre un regard mystérieux.

Êtes-vous visionnaire comme moi? Avez-vous -éprouvé~cela? Les statues dorment le jour; mais. la muit, elles se réveillent et deviennent fantômes. "Je suis sorti du palais d'Othon et je suis rentré dans la cour, toujours poursuivi par le petit bruit bizarre que faisait un veilleur quelconque dans la salle des Chevaliers.

Au moment où je venais de redescendre le perron, la ~ne a surgi tout à coup pure et brillante dans une ~arge déchirure des nuages; le palais à double fronton de Frédéric IV m'est apparu subitement, magnifique, éclairé comme en plein jour, avec ses seize géants pâles ot formidables tandis qu'à ma droite la façade d'Othon, dressée toute noire sur le ciel lumineux, laissait échapper d'éblouissants rayons de lune par ses vingtquatre fenêtres à la fois.

Je vous ai dit ~r~coMMMe~t~oM?'; j'ai tort, tétait tout ensemble plus et moins. La lune dans les ruines est mieux qu'une lumière, c'est une harmonie. Elle ne cache aucun détail et elle n'exagère aucune cicatrice elle jette un voile sur les choses brisées et ajoute je ne sais quelle auréole brumeuse à la majesté des vieux édifices. Il vaut mieux voir un palais ou un .cloître écroulé la nuit que le jour. La dure clarté du soleil fatigue les ruines et importune la tristesse des statues.

A leur tour, ces ombres des empereurs et des palatins m'ont regardé ~'MM~'ra. Chose singulière, il


m'avait semblé, l'instant d'auparavant, que les sirènes, les nymphes et les chimères me regardaient avec colère il me semblait maintenant que tous ces vieux princes redoutables attachaient sur moi, chétif passant, un œil bon-et hospitalier. Quelques-uns paraissaient encore plus grands sous le rayonnement fantastiquede la lune. L'un d'eux, qui a été atteint et à demi renversé par une bombe, Jean-Casimir, adossé à la muraille, avec sa face blême, son nez aquilin et sa longue barbe, avait l'air de Henri IV exhumé.

Je suis sorti du palais par le jardin, et en redescendant je me suis encore arrêté un instant sur une des terrasses inférieures. Derrière moi, la ruine, cachant la lune, faisait à mi-côte un gros buisson d'ombre d'où jaillissaient dans toutes les directions à la fois de longues lignes sombres et lumineuses rayant le fond vague et vaporeux du paysage. Au-dessous de moi gisait Heidelberg assoupie, étendue au fond de la vallée le long de la montagne, toutes lumières éteintes, toutes portes fermées; sous Heidelberg, j'entendais passer le Neckar, qui semblait parler à demi-voix à la colline et à la plaine; et les pensées qui m'avaient rempli toute la soirée, le néant de l'homme dans le passé, l'infirmité de l'homme dans le présent, la grandeur de la nature et l'éternité de Dieu, me revenaient toutes ensemble, comme représentées par une triple figure, tandis que je descendais à pas lents dans les ténèbres, entre cette rivière toujours éveillée et vivante, cette ville endormie et ce palais mort.


posr-sc7:/pr!7~

Carlsrühe, novembre.

Cher Louis, voilà cette lettre interminable finie. Louez Dieu et pardonnez-moi. Ne lisez pas l'in-folio que je vous envoie, mais venez voir Heidelberg. Je viens de faire une magnifique tournée dans la Berg-Strasse. J'ai eu de la boue et de la neige, mais vous savez que je suis un peu montagnard. J'ai seulement beaucoup souffert, non du froid, mais des poêles. Figurez-vous que, depuis que je suis en Allemagne, je n'ai pas encore pu réussir à me procurer un feu de cheminée, un tison allumé, un fagot flambant. Ils n'ont que d'affreux poêles dont les tuyaux se tordent dans les chambres comme des serpents. Il sort de là une vilaine chaleur traître qui vous fait bouillir la tête et vous glace les pieds. Ici on ne se chauffe pas, on s'asphyxie.

A ce petit inconvénient près, l'asphyxie soir et matin, -le pays est vraiment admirable. Il pleut toute la nuit j'entends, tout en dormant, les averses faire


rage contre mes vitres; je m'attends à d'horribles journées mouillées; mais, je ne sais comment cela se fait, le matin les nuées se déchirent, les brumes s'envolent, et je vois les plus belles choses du monde. Nocte pluit tota, redeunt spectacula mane.

Adieu, cher ami. A bientôt. Dans quelques semaines je serrerai votre bonne main. Aimez-moi.



1839



LETTRE XXIX

STRASBOURG

Ce qu'on voit d'une fenêtre de la..MtKïon-HoMge. Parallèle entre le postillon badois et le postillon français, où l'auteur ne se montre pas aveuglé par l'amour-propre national. Une nuit horrible. Nouvelle manière d'être tiré à quatre chevaux. Description complète et détaillée de la ville de Sézanne. Peinture approfondie et minutieuse de Phalsbourg. Yitry-sur-Marne. Bar-le-Duc. L'auteur fait des platitudes aux naïades. Tout être a l'odeur de ce qu'il mange. Théorie de l'architecture et du climat.-Haute statistique à propos des confitures de Bar. L'auteur songe à une chose qui faisait la joie d'un enfant. Paysages. Ligny. Toul. La cathédrale. L'auteur dit son fait a la cathédrale d'Orléans.– Nancy. Croquis galant de la place de l'Hotelde-Ville. Théorie et apologie du rococo. Réveil en. malle-poste au point du jour. Vision magnifique. La côte de Saverne. Paragraphe qui commence.dans le ciel et qui finit dans un plat à barbe. Les paysans. Les rouliers. Wasselonne. La route tourne. Apparition du Munster.

Strasbourg, août.

Me voilà à Strasbourg, mon ami. J'ai ma fenêtre ouverte sur la place d'Armes. J'ai à ma droite un bouquet d'arbres, à ma gauche le Munster, dont les cloches sonnent à toute volée en ce moment, devant moi au fond de la place une maison du seizième siècle, fort


belle, quoique badigneonnée en jaune avec contrevents verts; derrière cette maison, les hauts pignons d'une vieille nef où est la bibliothèque de la ville au milieu de la place, une baraque en bois d'où sortira, dit-on, un monument pour Kléber; tout autour, un cordon de vieux toits assez pittoresques; à quelques pas de ma fenêtre, une lanterne-potence au pied de laquelle baragouinent quelques gamins allemands, blonds et ventrus. De temps en temps, une svelte chaise de poste anglaise, calèche ou landau, s'arrête devant la porte de la M~on-/?OM~e que j'habite, avec son postillon badois. Le postillon badois est charmant il a une veste jaune vif, un chapeau noir. verni à large galon d'argent, et porte en bandoulière un petit cor de chasse avec une énorme touffe de glands rouges au milieu du dos. Nos postillons, à nous, sont hideux le postillon de Longjumeau est un mythe; une vieille blouse crottée avec un affreux bonnet de coton, voilà le postillon français. Maintenant, sur le tout, postillon badois, chaise de poste, gamins allemands, vieilles maisons, arbres, baraques et clocher, posez un joli ciel mêlé de bleu et de nuages, et vous aurez une idée du tableau.

J'ai eu, du reste, peu d'aventures; j'ai passé deux nuits en malle-poste, ce qui m'a laissé une haute idée de la solidité de notre machine humaine.

C'est une horrible chose qu'une nuit en malle-poste. Au moment du départ tout va bien, le postillon fait claquer son fouet, les grelots des chevaux babillent joyeusement, on se sent dans une situation étrange et


douce, le mouvement de la voiture donne à l'esprit de la gaîté et le crépuscule de la mélancolie. Peu à peu la nuit tombe, la conversation des voisins languit, on sent ses paupières s'alourdir, les lanternes de la malle s'allument, elle relaye, puis repart comme le vent; il fait tout à fait nuit, on s'endort. C'est précisément ce moment-là que la route choisit pour devenir affreuse les bosses et les fondrières s'enchevêtrent; la malle se met à danser. Ce n'est plus une route, c'est une chaîne de montagnes avec ses lacs et ses crêtes, qui doit faire des horizons magnifiques aux fourmis. Alors deux mouvements contraires s'emparent de la voiture et la secouent avec rage comme deux énormes mains qui l'auraient empoignée en passant; un mouvement d'avant en arrière et d'arrière en avant, et un mouvement de gauche à droite et de droite à gauche, le tangage et le roulis. Il résulte de cette heureuse complication que toute secousse se multiplie par elle-même à la hauteur des essieux, et qu'elle monte à la troisième puissance dans l'intérieur de la voiture si bien qu'un caillou gros comme le poing vous fait cogner huit fois de suite la tête au même endroit, comme s'il s'agissait d'y enfoncer un clou. C'est charmant. A dater de ce moment-là, on n'est plus dans une voiture, on est dans un tourbillon. Il semble que la malle soit entrée en fureur. La confortable malle inventée par M. Conte se métamorphose en une abominable patache, le fauteuil Voltaire n'est plus qu'un infâme tape-cul. On saute, on danse, on rebondit, on rejaillit contre son voisin, tout en dormant. Car c'est là le


beau de la chose, on dort. Le sommeil vous tient d'un côté, l'infernale voiture de l'autre. De là un cauchemar sans pareil. Rien n'est comparable aux rêves d'un sommeil cahoté. On dort et l'on ne dort pas, on est tout à -la fois dansja réalité et dans la chimère. C'est le rêve amphibie. De temps en temps on entr'ouvre la paupière. Tout a un aspect difforme, surtout s'il pleut, comme il faisait l'autre nuit. Le ciel est noir, ou plutôt 'il n'y a pas de ciel, il semble qu'on aille éperdument à travers un gouffre; les lanternes de la voiture jettent une lueur blafarde qui rend monstrueuse la croupe des chevaux; par intervalles, de farouches tignasses d'ormeaux apparaissent brusquement dans la clarté, et s'évanouissent; les flaques d'eau pétillent et frémissent sous la pluie comme une friture dans la poêle; les buissons prennent des airs accroupis et hostiles les tas de pierres ont des tournures de cadavres gisants on regarde vaguement; les arbres de la plaine ne sont plus des arbres, ce sont des géants hideux qu'on croit voir s'avancer lentement vers le bord de la route; tout vieux mur ressemble à une énorme mâchoire édentée. Tout à coup un spectre passe en étendant les bras. Le jour, ce serait tout bonnement le poteau du chemin, et il vous dirait honnêtement T~OM~ de 6'OM~?MH!;e~ 6'Hïe. La nuit, c'est une larve horrible qui semble jeter une malédiction au voyageur. Et puis, je ne sais pourquoi on a l'esprit plein d'images de serpents; c'est à croire que des couleuvres vous rampent dans le cerveau; la ronce siffle au bord du talus comme une poignée d'aspics; le fouet


du postillon est une vipère volante qui suit la voiture et cherche à vous mordre à travers la vitre; au loin, dans la brume, la ligne des collines ondule comme le ventre d'un boa qui digère, et prend dans les grossissements du sommeil la figure d'un dragon prodigieux qui entourerait l'horizon. Le vent râle comme un cyclope fatigué et vous fait rêver à quelque ouvrier effrayant qui travaille avec douleur dans les ténèbres. Tout vit de cette vie affreuse que les nuits d'orage donnent aux choses.

Les villes qu'on traverse se mettent aussi à danser, les rues montent et descendent perpendiculairement, les maisons se penchent pêle-mêle sur la voiture, et quelques-unes y regardent avec des yeux de braise. Ce sont celles qui ont encore des fenêtres éclairées. Vers cinq heures du matin, on se croit brisé le soleil se lève, on n'y pense plus.

Voilà ce que c'est qu'une nuit en malle-poste, et je vous parle ici des nouvelles malles, qui sont d'ailleurs d'excellentes voitures le jour, quand la route est bonne, ce qui est rare en France.

Vous pensez bien, cher ami, qu'il me. serait difficile de vous donner idée d'un pays parcouru de cette manière. J'ai traversé Sézanne, et voici ce qui m'en reste une longue rue délabrée, des maisons basses, une place avec une fontaine, une boutique ouverte où un homme éclairé d'une chandelle rabote une planche. J'ai traversé Phaisbourg, et voici ce que j'en ai gardé un bruit de chaînes et de ponts-levis, des soldats regardant avec des lanternes, et de noires


portes fortifiées sous lesquelles s'engouffrait la voiture. De Vitry-sur-Marne à Nancy, j'ai voyagé au jour. Je n'ai rien vu de bien remarquable. Il est vrai que la malle-poste ne laisse rien voir.

Vitry-sur-Marne est une place de guerre rococo. Saint-Dizier est une longue et large rue bordée çà et là de belles maisons Louis XV en pierre de taille. Barle-Duc est assez pittoresque; une jolie rivière y passe. Je suppose que c'est l'Ornain~ mais je n'affirme rien en fait de rivière, depuis qu'il m'est arrivé de soulever toute la Bretagne pour avoir confondu la Vilaine avec le Couasnon. Les naïades sont susceptibles; et je ne me soucie pas de me colleter avec des fleuves aux cheveux verts. Mettez donc que je n'ai rien dit. A propos, j'ai fait tout ce voyage accosté d'un brave notaire de province qui a son officine dans je ne sais plus quelle petite ville du midi, et qui va passer ses vacances à Bade, parce que, dit-il, tout le ~ûH~ ~~< Aucune conversation possible, bien entendu. Ce digne tabellion sent le papier timbré comme le lapin de clapier sent le chou.

Du reste, comme le voyage rend causeur, j'ai essayé de l'entamer de cent façons pour voir si je le trouverais MMH~~&~ comme parle Diderot. Je l'ai ébréché de tous les côtés, mais je n'ai rien pu casser qui ne fût stupide. Il y a beaucoup de gens èomme cela. J'étais comme ces enfants qui veulent à toute force mordre dans un faux bonbon; ils cherchent du sucre, ils trouvent du plâtre.

La ville de Bar est dominée par un immense coteau


vignoble qui est tout vert en août, et qui, au moment où j'y passais, s'appuyait sur un ciel tout bleu. Rien de cru dans ce bleu et dans ce vert, qu'enveloppait chaudement un rayon de soleil. Aux environs de Bar-IeDuc la mode est que les maisons de quelque prétention aient, au lieu de porte bâtarde un petit porche en pierre de taille, à plafond carré, élevé sur perron. C'est assez joli. Vous savez que j'aime à noter les originalités des architectures locales, je vous ai dit cela cent fois, quand l'architecture est naturelle et non frelatée par les architectes. Le climat s'écrit dans l'architecture. Pointu, un toit prouve la pluie; plat, le soleil; chargé de pierres, le vent.

Du reste, je n'ai rien remarqué à Bar-le-Duc, si ce n'est que le courrier de la malle y a commandé quatre cents pots de confitures pour sa vente de l'année, et qu'au moment où je sortais de la ville il y entrait un vieux cheval écloppé, qui s'en allait sans doute chez l'équarrisseur. Vous souvient-il de ce fameux de notre douce enfant, de notre chère petite D., lequel est resté si longtemps exposé à tous les ouragans et fondant sous toutes les pluies dans un coin du balcon de la place Royale, avec un nez en papier gris, ni oreilles ni queue, et plus rien que trois roulettes? C'est mon. pauvre cheval de Bar-le-Duc.

De Vitry à Saint-Dizier le paysage est médiocre. Ce sont de grosses croupes à blé, tondues, rousses, d'un aspect maussade en cette saison. Plus de laboureurs, plus de moissonneurs, plus de glaneuses marchant pieds nus, tête baissée, avec une maigre gerbe sous le M RHM. U. 12


bras. Tout est désert. De temps en temps un chasseur et un chien d'arrêt, immobiles au haut d'une colline, se dessinent en silhouette sur le clair du ciel. On ne voit pas les villages ils sont blottis entre les collines, dans de petites vallées vertes au fond desquelles coule presque toujours un petit ruisseau. Par instants on aperçoit le bout d'un clocher.

Une fois, ce bout de clocher m'a présenté un aspect singulier. La colline était verte; c'était du gazon. Audessus de cette colline, on ne voyait absolument rien que le chapeau d'étain d'une tour d'église, lequel semblait .posé exactement sur le haut du coteau. Ce chapeau était de forme flamande. (En Flandre, dans les églises de village, le clocher a la forme de la cloche.) Vous voyez cela d'ici, un immense tapis vert sur lequel on eût dit que Gargantua avait oublié sa sonnette.

Après Saint-Dizier la route est agréable. Une fraiche chevelure d'arbres se répand de tous les côtés, les vallons se creusent, les collines s'efftanquentet prennent par moments un faux air de montagnes. Ce qui aide à l'illusion, c'est que parfois, et malgré le joli aspect, la terre est maigre, le haut des .collines est malade et pelé. On sent que la terre n'a pas la force de pousser sa sève jusque-là. Cela ne grandit les collines qu'en apparence, mais enfin cela les grandit. Une jolie .ville, c'est Ligny. Trois ou quatre collines en se rencontrant ont fait une vallée en étoile. Les maisons de Ligny sont toutes entassées au fond de cette vallée, comme si elles avaient glissé du haut


des collines. Cela fait. une petite ville ravissante à voir; et puis il y a une jolie rivière et deux belles tours en ruine. Ces collines sont charmantes, elles ont l'obligeance de forcer la malle-poste à monter au pas, si bien que j'ai pu descendre, suivre la voiture à pied et voir la ville.

J'ai des doutes à l'endroit de la cathédrale de Toul. Je la soupçonne d'avoir quelque affinité avec la cathédrale d'Orléans, cette odieuse église qui de loin vous fait tant de promesses, et qui de près n'en tient aucune. Cependant j'ai moins mauvaise idée de l'église de Toul; il est vrai que je ne l'ai pas vue de près. Toul est dans une vallée, la malle y descend au galop; le soleil se couchait, il jetait un admirable rayon horizontal sur la façade de la cathédrale l'édifice a un aspect de'vétusté singulière, il a. de la masse, c'était très beau. En approchant j'ai cru voir qu'il y avait au moins autant de délabrement que de vieillesse, que les tours étaient octogones, ce qui m'a déplu, et qu'elles étaient surmontées d'une balustrade pareille au couronnement des tours d'Orléans, ce qui m'a choqué. Cependant je ne condamne pas la cathédrale de Toul. Vue par l'abside, elle est assez belle. Au moment ou nous passions le pont de Toul, mon compagnon de voyage m'a demandé si la maison de Lorraine n'était pas la même chose que la maison de Médicis. Nancy, comme Toul, est dans une vaUée, mais dans une belle, large et opulente vallée. La ville a peu d'aspect les clochers de la cathédrate sont des poivrières Pompadour. Cependant je me suis réconcilié avec


Nancy, d'abord parce que j'y ai dîné, et j'avais grand'faim; ensuite parce que la place de l'Hôtel-deVille est une des places rococo les plus jolies, les plus gaies et les plus complètes que j'aie vues. C'est une décoration fort bien faite et merveilleusement ajustée avec toutes sortes de choses qui sont bien ensemble et qui s'entr'aident pour l'effet; des fontaines en rocaille, des bosquets d'arbres taillés et façonnés, des grilles de fer épaisses, dorées et ouvragées, une statue du roi Stanislas, un arc de triomphe d'un style tourmenté et amusant, des façades nobles, élégantes, bien liées entre elles et disposées selon des angles intelligents. Le pavé lui-même, fait de cailloux pointus, est à compartiments comme une mosaïque. C'est une place marquise.

J'ai vraiment regretté que le temps me manquât pour voir en détail et à mon aise cette ville toute dans le style de Louis XV. L'architecture du dix-huitième siècle, quand elle est riche, finit par racheter son mauvais goût. Sa fantaisie végète et s'épanouit au sommet des édifices en buissons de fleurs si extravagantes et si touffues, que toute colère s'en va et qu'on s'y acoquine. Dans les climats chauds, à Lisbonne, par exemple, qui est aussi une ville rococo, il semble que le soleil ait agi sur cette végétation de pierre comme sur l'autre végétation. On dirait qu'une sève a circulé dans le granit; elle s'y est gonflée, s'y est fait jour et jette de toutes parts de prodigieuses branches d'arabesques qui se dressent enflées vers le ciel. Sur les couvents, sur les palais, sur les églises, l'ornement jaillit de


partout, à tout propos, avec ou sans prétexte. Il n'y a pas à Lisbonne un seul fronton dont la ligne soit restée tranquille.

Ce qui est remarquable, et ce qui achève d'assimiler l'architecture du dix-huitième siècle à une végétation, j'en faisais encore l'observation à Nancy en côtoyant la cathédrale, c'est que, de même que le tronc des arbres est noir et triste, la partie inférieure des édifices Pompadour est nue, morose, lourde et lugubre. Le rococo a de vilains pieds.

J'arrivais à Nancy dimanche à sept heures du soir; à huit heures la malle repartait. Cette nuit a été moins mauvaise que la première. Étais-je plus fatigué? La route était-elle meilleure? Le fait est que je me suis cramponné aux brassières de la voiture et que j'ai dormi. C'est ainsi que j'ai vu Phalsbourg.

Vers quatre heures du matin, je me suis réveillé. Un vent frais me frappait le visage, la voiture, lancée au grand- galop, penchait en avant, nous descendions la fameuse côte de Saverne.

C'est là une des belles impressions de ma vie. La pluie avait cessé, les brumes se dispersaient.aux quatre vents, le croissant traversait rapidement les nuées et par moments voguait librement dans un trapèze d'azur comme une barque dans un petit lac. Une brise, qui venait du Rhin, faisait frissonner les arbres au bord de la route. De temps en temps ils s'écartaient et me laissaient voir un abîme vague et éblouissant; au premier plan, une futaie sous laquelle se dérobait la montagne en bas, d'immenses plaines avec des méandres d'eau


reluisant comme des éclairs au fond, une ligne sombre, confuse et épaisse, la forêt Noire, tout un panorama magique entrevu au clair de la lune. Ces spectacles inachevés ont peut-être plus de prestige encore que les autres. Ce sont des rêves qu'on touche et qu'on regarde. Je savais que j'avais sous les yeux la France, l'Allemagne et la Suisse, Strasbourg avec sa flèche, la forêt Noire avec ses montagnes, le Rhin avec ses détours je cherchais tout, je supposais tout, et je ne voyais rien. Je n'ai jamais éprouvé de sensation plus extraordinaire. Mêlez à cela l'heure, la course, les chevaux emportés par la pente, le bruit violent des roues, le frémissement des vitres abaissées, le passage fréquent des ombres des arbres, les souffles qui sortent le matin des montagnes, une sorte de murmure que faisait déjà la plaine, la beauté du ciel, et vous comprendrez ce que je sentais. Le jour, cette vallée émerveille la nuit, elle fascine. o

La descente se fait en un quart d'heure. Elle a cinq quarts de lieue. Une demi-heure plus tard, c'était le crépuscule; l'aube à ma gauche étamait le bas du ciel, un groupe de maisons blanches couvertes de tuiles noires se découpait au sommet d'une colline, le véritable azur du jour commençait à déborder l'horizon, quelques paysans passaient déjà, allant à leurs vignes, une lumière claire, froide et' violette luttait avec la lueur cendrée de la lune, les constellations pâlissaient, deux des pléiades avaient disparu, les trois chevaux du chariot descendaient rapidement vers leur écurie aux portes bleues, il faisait froid, j'étais gelé, il a fallu


lever les vitres. Un moment après, le soleil se levait, et la première chose qu'il me montrait, c'était un notaire de village faisant sa barbe à sa fenêtre, le nez dans un miroir cassé, sous un rideau de calicot rouge." Une lieue plus loin, les paysans devenaient pittoresques, les rouliers devenaient magnifiques j'ai compté à l'un d'eux treize mulets attelés de chaînes largement espacées. On sentait l'approche de Strasbourg, la vieille ville allemande.

Tout en galopant nous traversions Wasselonne, long boyau de maisons étranglé dans la dernière gorge des Vosges du côté de Strasbourg. Là, je n'ai pu qu'entrevoir une singulière façade d'église surmontée de trois clochers ronds et pointus, juxtaposés, que le mouvement de la voiture a brusquement apportée devant ma vitre et tout de suite remportée en la cahotant comme une décoration de théâtre.

Tout à coup, à un tournant de la route, une brume s'est enlevée, et j'ai aperçu le Munster. Il était six heures du matin. L'énorme cathédrale, le sommet le plus haut qu'ait bâti la main de l'homme après la grande pyramide, se dessinait nettement sur un fond de montagnes sombres d'une forme magnifique, dans lesquelles le soleil baignait çà et là de larges vallées. L'œuvre de Dieu faite pour les hommes, l'oeuvre des hommes faite pour Dieu, la montagne et la cathédrale, luttaient de grandeur.

Je n'ai jamais rien vu de plus imposant.



LETTRE XXX

STRASBOURG

La cathédrale. La façade. L'abside. L'auteur s'exprime avec une extrême réserve sur le compte de son éminence monseigneur le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg. Les vitraux. La chaire. Les fonts baptismaux. Deux tombeaux. Quelques anerics à propos d'un anglais. Le bras gauche de la croix. Le bras droit. Le suisse malvenu et malmené. Le Munster. Qui l'auteur rencontre en y montant. L'auteur sur le Munster. Strasbourg à vol d'oiseau. Panorama. Statues des deux architectes du clocher de Strasbourg. Saint-Thomas. Le tombeau du maréchal de Saxe. Autres tombeaux. Au-dessus du prêtre, le curé; au-dessus du curé, l'éveque; au-dessus de l'évoque, le cardinal; au-dessus du cardinal, le pape; audessus du pape, le sacristain. Le gros bedeau joufflu offre à.l'auteur de le conduire dans une cachette. Un comte de Nassau et une comtesse de Nassau sous verre. Quelle est la dernière humiliation réservée à l'homme.

Septembre.

Hier j'ai visité l'église. Le Munster est véritablement une merveille. Les portails de l'église sont beaux, particulièrement le portail roman, il y a sur la façade de très superbes figures à cheval, la rosace est noble et


bien coupée, toute la face de l'église est un poëme savamment composé. Mais le véritable triomphe de cette cathédrale, c'est la flèche. C'est une vraie tiare de pierre avec sa couronne et sa croix. C'est le prodige du gigantesque et du délicat. J'ai vu Chartres, j'ai vu Anvers, il me fallait Strasbourg.

L'église n'a pas été terminée. L'abside, misérablement tronquée, a été arrangée au goût du cardinal de Rohan, cet imbécile, l'homme du collier. Elle est hideuse. Le vitrail qu'on y a adapté a un dessin de tapis courant; c'est ignoble. Les autres vitraux sont beaux, excepté quelques verrières refaites, notamment celle de la grande rose. Toute l'église est honteusement badigeonnée quelques parties de sculpture ont été restaurées avec quelque goût. Cette cathédrale a été touchée par toutes les mains. La chaire est un petit édifice du quinzième siècle, gothique fleuri, d'un dessin et d'un style ravissants. Malheureusement on l'a dorée d'une façon stupide. Les fonts baptismaux sont de la même époque et supérieurement restaurés. C'est un vase entouré d'une broussaille de sculpture la plus merveilleuse du monde. A côté, dans une chapelle sombre, il y a deux tombeaux. L'un, celui d'un évêque du temps de Louis V, est cette pensée redoutable que l'art gothique a exprimée sous toutes les formes un lit sous lequel est un tombeau, le sommeil superposé à la mort, l'homme au cadavre, la mort à l'éternité. Le sépulcre a deux étages. L'évêque, dans ses habits pontificaux et mitre en tête, est couché dans son lit, sous un dais; il dort. Au-dessous dans l'ombre, sous les pieds du ht,


on entrevoit une énorme pierre dans laquelle sont scellés deux énormes anneaux de fer; c'est le couvercle du tombeau. On n'en voit pas davantage. Les architectes du seizième siècle montraient le cadavre (vous vous souvenez des tombeaux de Brou) ceux du quatorzième le cachaient, c'est encore plus effrayant. Rien de plus sinistre que ces deux anneaux.

Au plus profond de ma rêverie, j'ai été distrait par un anglais qui faisait des questions sur l'affaire du collier et sur M"" de Lamotte, croyant voir là le tombeau du cardinal de Rohan. Dans tout autre lieu, je n'aurais pu m'empêcher de rire. Après tout, j'aurais eu tort; qui n'a pas son coin d'ignorance grossière? Je connais, et vous connaissez comme moi un savant médecin qui dit~OM~n? DENTRincE, ce qui prouve qu'il ne sait ni le latin ni le français. Je ne sais plus quel avocat, adversaire de la propriété littéraire à la chambre des députés, dit monsieur 7~M?MMr, ?Ko~'eMr Fahrenheit, MOKs~Mr Centigrcide. Un philosophe infaillible, notre contemporain, a imaginé le prétérit recollexii. Raulin, très docte recteur de l'université de Paris au quinzième siècle, s'indignait que les écoliers écrivissent mater <KM~ jt~ër ~Ma, et il disait ~r/KO:Me~ Le barbarisme faisait la morale au solécisme.

Je reviens à ma cathédrale. Le tombeau dont je viens de vous parler est dans le bras gauche de la croix. Dans le bras droit, il y a une chapelle qu'un échafaudage m'a empêché de voir. A côté de cette chapelle court une balustrade du quinzième siècle appliquée sur.le mur. Une figure peinte et sculptée


s'appuie sur cette balustrade et semble admirer un pilier entouré de statues superposées qui est vis-à-vis d'elle, et qui est d'un effet merveilleux. La tradition veut que cette figure représente le premier architecte du Munster, Erwyn de Steinbach.

Les statues me disent beaucoup de choses; aussi j'ai toujours la manie de les questionner, et, quand j'en rencontre une qui me plaît, je reste longtemps avec ~lle. J'étais donc tête à tête avec le grand Erwyn, et profondément pensif depuis plus d'une grosse heure, lorsqu'un bélître est venu me déranger. C'était le suisse de l'église, qui, pour gagner trente sous, m'offrait de m'expliquer sa cathédrale. Figurez-vous un horrible suisse mi-parti d'allemand et d'alsacien, et me proposant ses ~r~'M~M.' ~o/M)'r, /OMS afi-e pas /< lé champelle? -J'ai congédié assez durement ce marchand de baragouin.

Je n'ai pu voir l'horloge astronomique qui est dans la nef, et qui est un charmant petit édifice du seizième siècle. On est en train de la restaurer, et elle est recouverte d'une chemise en planches.

L'église vue, je suis monté sur le clocher. Vous connaissez mon goût pour le voyage perpendiculaire. Je n'aurais eu garde de manquer la plus haute flèche du monde. Le Munster de Strasbourg a près de cinq cents pieds de haut. Il est de la famille des clochers accostés d'escaliers à jour. C'est une chose admirable de circuler dans cette monstrueuse masse de pierre toute pénétrée d'air et de lumière, évidée comme un joujou de Dieppe, lanterne aussi bien que pyramide,


qui vibre et qui palpite à tous les souffles du vent. Je suis monté jusqu'au haut des escaliers verticaux. J'ai rencontré en montant un visiteur qui descendait tout pâle et tout tremblant, à demi porté par son guide. Il n'y a pourtant aucun danger. Le danger pourrait commencer au point où je me suis arrêté, à la naissance de la flèche proprement dite. Quatre escaliers à jour, en spirale, correspondant aux quatre tourelles verticales, enroulés dans un enchevêtrement délicat de pierre amenuisée et ouvragée, s'appuient sur la flèche, dont ils suivent l'angle, et rampent jusqu'à ce qu'on appelle la couronne, à environ trente pieds de distance de la lanterne surmontée d'une croix qui fait le sommet du clocher. Les marches de ces escaliers sont très hautes et très étroites, et vont se rétrécissant à mesure qu'on monte. Si bien qu'en haut elles ont à peine la saillie du talon. 11 faut gravir ainsi une centaine de pieds, et l'on est à quatre cents pieds du pavé. Point de garde-fous, ou si peu, qu'il n'est pas la peine d'en parler. L'entrée de cet escalier est fermée par une grille en fer. On n'ouvre cette grille que sur une permission spéciale du maire de Strasbourg, et l'on ne peut monter qu'accompagné de deux ouvriers couvreurs, qui vous nouent autour du corps une corde dont ils attachent le bout de distance en distance, à mesure que vous montez, aux barres de fer qui relient les meneaux. Il y a huit jours, trois femmes, trois allemandes, une mère et ses deux filles, ont fait cette ascension. Du reste personne, excepté les couvreurs qui ont à restaurer le clocher, ne monte jusqu'à la lanterne.


il n'y a plus d'escalier, mais de simples barres de fer disposées en échelons.

D'où j'étais la vue est admirable. On a Strasbourg sous ses pieds, vieille ville à pignons dentelés et à grands toits chargés de lucarnes, coupée de tours et d'églises, aussi pittoresque qu'aucune ville de Flandre. L'Ill et le Rhin, deux jolies rivières, égayent ce sombre amas d'édifices de leurs flaques d'eau claires et vertes. Tout autour des murailles s'étend à perte de vue une immense campagne pleine d'arbres et semée de villages. Le Rhin, qui s'approche à une lieue de la ville, court dans cette campagne en se tordant sur lui-même. En faisant le tour du clocher on voit trois chaînes de montagnes, les croupes de la forêt Noire au nord, les Vosges à l'ouest, au midi les Alpes.

Ou est si haut, que le paysage n'est plus un paysage c'est, comme ce que je voyais sur la montagne de Heidelberg, une carte de géographie, mais une carte de géographie vivante, avec des brumes, des fumées, des ombres et des lueurs, des frémissements d'eaux et de feuilles, des nuées, des pluies et des rayons de soleil. Le soleil fait volontiers fête à ceux qui sont sur de grands sommets. Au moment où j'étais sur le Munster il a tout à coup dérangé les nuages dont le ciel avait été couvert toute la journée, et il a mis le feu à toutes les fumées de la ville, à toutes les vapeurs de la plaine, tout en versant une pluie d'or sur Saverne, dont je revoyais la côte magnifique à douze lieues au fond de l'horizon à travers une gaze resplendissante. Derrière moi un gros nuage pleuvait sur le Rhin; à mes pieds


la ville jasait doucement, et ses paroles m'arrivaient t à travers des bouffées de'vent; les cloches de cent villages sonnaient; des pucerons roux et blancs, qui étaient un troupeau de bœufs, mugissaient dans une prairie à droite; d'autres pucerons bleus et rouges, qui étaient des canonniers, faisaient l'exercice à feu dans le polygone à gauche; un scarabée noir, qui était une diligence, courait sur la route de Metz; et au nord, sur la croupe d'une colline,- le château du grand-duc de Bade brillait dans une flaque de lumière comme une pierre précieuse. Moi, j'allais d'une tourelle à l'autre, regardant ainsi tour à tour la France, la Suisse et l'Allemagne dans un seul rayon de soleil.

Chaque tourelle fait face à une nation différente. En redescendant je me suis arrêté quelques instants à l'une des portes .hautes de la toureDe-escalier. Des deux côtés de cette porte sont les figures en pierre des deux architectes du Munster. Ces deux grands poètes sont représentés accroupis, le dos et la face renversés en'arrière, comme s'ils s'émerveillaient de la hauteur de leur œuvre. Je me suis mis à faire comme eux, et je suis resté aussi statue qu'eux-mêmes pendant plusieurs minutes. Sur la plate-forme, on m'a fait écrire mon nom dans un livre; après quoi je m'en suis allé. Les cloches et l'horloge n'offrent aucun intérêt. Du Munster je suis allé à Saint-Thomas, qui est la plus ancienne église de la ville, et ou est Io tombeau du maréchal de Saxe. Ce tombeau est à Strasbourg ce que l'Assomption de Bridan est à Chartres, une chose fort célèbre, fort vantée, et fort médiocre. C'est une


grande machine d'opéra en marbre, dans le maigre style de Pigalle, et sur laquelle Louis XV se vante en style lapidaire d'être l'auteur et le guide auctor et ~:M; des victoires du maréchal de Saxe. On vous ouvre une armoire dans laquelle il y a une tête à perruque en plâtre c'est le buste de Pigalle. Heureusement il y a autre chose à voir à Saint-Thomas; d'abord l'église elle-même, qui est romane, et dont les clochers trapus et sombres ont un grand caractère puis les vitraux, qui sont beaux, quoiqu'on les ait stupidement blanchis dans leur partie inférieure; puis les tombeaux et les sarcophages, qui abondent dans cette église. L'un de ces tombeaux est du quatorzième siècle; c'est une lame de pierre incrustée droite dans le mur, sur laquelle est sculpté un chevalier allemand de la plus superbe tournure. Le cœur du chevalier dans une boite en vermeil avait été déposé dans un petit trou carré creusé au ventre de la figure. En 93, des Brutus locaux, par haine des chevaliers et par amour des boîtes en vermeil, ont arraché le cœur à la statue. Il ne reste plus que le trou carré parfaitement vide. Sur une autre lame de pierre est sculpté un colonel polonais, casque et panache en tête, dans cette belle armure que les gens de guerre portaient encore au dix-septième siècle. On croit que c'est un chevalier; point, c'est un colonel. Il y a en outre deux merveilleux sarcophages en pierre; l'un, qui est gigantesque et tout chargé de blasons dans le style opulent du seizième siècle, est le cercueil d'un gentilhomme danois qui dort, je ne sais pourquoi, dans cette église; l'autre,


plus curieux encore, sinon plus beau, est caché dans une armoire, comme le buste de Pigalle. Règle générale les sacristains cachent tout ce qu'ils peuvent cacher, parce qu'ils se font payer pour laisser voir. De cette façon on fait suer des pièces de cinquante centimes à de pauvres sarcophages de granit qui n'en peuvent mais. Celui-ci est du neuvième siècle; grande rareté. C'est le cercueil d'un évêque qui ne devait pas avoir plus de quatre pieds de haut, à en juger par son étui. Magnifique sarcophage du reste, couvert de sculptures byzantines, figures et fleurs, et porté par trois lions de pierre, un sous la tête, deux sous les pieds. Comme il est dans une armoire adossée au mur, on n'en peut voir qu'une face. Cela est fâcheux pour l'art; il vaudraitmieux que le cercueil fût en plein air dans une chapelle. L'église, le sarcophage et le voyageur y gagneraient; mais que deviendrait le sacristain ? Les sacristains avant tout; c'est la règle des églises.

Il va sans dire que la nef romane de Saint-Thomas est badigeonnée en jaune vif.

J'allais sortir, quand mon sacristain protestant, gros suisse rouge et joufflu d'une trentaine d'années, m'a arrêté par le bras. Voulez-vous voir des momies? J'accepte. Autre cachette, autre serrure. J'entre dans un caveau. Ces momies n'ont rien d'égyptien. C'est un comte de Nassau et sa fille, qu'on a trouvés embaumés en fouillant les caves de l'église, et qu'on a mis dans ce coin sous verre. Ces deux pauvres morts dorment là au grand jour, couchés dans leurs cercueils, dont LE KHJK. [f. 13


on a enlevé le couvercle. Le cercueil du comte de Nassau est orné d'armoiries peintes..Le vieux prince est vêtu d'un costume simple coupé à la mode de Henri IV. Il a de grands gants de peau jaune, des souliers noirs à hauts talons, un collet de 'guipure et un bonnet de linge bordé de dentelle. Le visage est de couleur bistre. Les yeux sont fermés. On voit encore quelques poils de la moustache. Sa fille porte le splendide costume d'Élisabeth. La tête a perdu forme humaine; c'est une tête de mort; il n'y a plus de cheveux; un bouquet de rubans roses est seul resté sur le crâne nu. La morte a un collier au cou, des bagues aux mains, des mules aux pieds, une foule de rubans, de bijoux et de dentelles sur les manches et une petite croix de chanoinesse richement émaillée sur la poitrine. Elle croise ses petites mains grises et décharnées, et elle dort sur un lit de linge comme les enfants en font pour leurs poupées. Il m'a semblé, en effet, voir la hideuse poupée de la mort. On recommande de ne pas remuer le. cercueil. Si l'on touchait à ce qui a été la princesse de Nassau, cela tomberait en, poussière.

En me retournant pour voir le comte, j'ai été frappé de je ne sais quelle couche luisante beurrée sur son visage. Le sacristain toujours le sacristain m'a expliqué qu'il y a huit ans, lorsqu'on avait trouvé cette momie, on avait cru devoir la vernir. Que dites-vous de cela? A quoi bon avoir été comte de Nassau, pour être, deux cents ans après sa mort, verni par des badigeonneurs français? La bible avait promis au cadavre de l'homme toutes les métamorphoses, toutes les


humiliations, toutes les destinées, excepté celle-ci. Elle avait dit -Les vivants te disperseront comme la poussière, te fouleront aux pieds comme la boue, te brûleront comme le fumier; mais elle n'avait pas dit -Ils /?/t<ro?ï</7ar te c~'cr cc~MC M/ï~~rë ~o<



Profil pittoresque d'une malle-poste badoise. Quelle clarté les lanternes de cette malle jettent sur le pays de M. de Bade. Encore un réveit au point du jour. L'auteur est outré des insolences d'un petit nain gros comme une noix qui s'entend avec un écrou mal graissé pour semoquer de lui. Ciei du matin. Vénus. Ce qui se dresse tout à coup sur le ciel. Entrée à Freiburg. Commencement d'une aventure étrange. Le voyageur, n'ayant plus le sou et ne sachant que devenir, regarde une fontaine. Suite de l'aventure étrange. Mystères de la maison où il y avait une lanterne allumée. Les spectres à table. Le voyageur se livre à divers exorcismes. H a la bonne idée de prononcer un mot magique. Effet de ce mot. La fille pâle. Dialogue effrayant et laconique du voyageur et de la fille pâle. Dernier prodige. Le voyageur, sauvé miraculeusement, rend témoignage à la grandeur de Dieu. N'est-il pas évident que baragouiner le latin et estropier l'espagnol, c'est savoir l'allemand? L'hôtel de la cour cte ZtBhn'noen. Ce que le voyageur avait fait la veille. Histo'ire attendrissante de la jolie comédienne et des douaniers qui lui font payerdix-sept sous. Le Munster de Freiburg comparé au Munster de~ Strasbourg. Un,peu d'archéologie. La maison qui est prés l'église. Parallèle sérieux et impartial, au point de vue du goût, de l'art et dela science, entre les membres des conseils municipaux de France eb d'Allemagne et les sauvages de la mer du Sud. Quel est le badigeonnage qui réussit et qui prospère sur les bords du Rhin. L'église deFreiburg. Les verrières. La chaire. L'auteur bâtonne les architectes sur l'échine des marguilliers. Tombeau du duc Bertholdus. Si jamais ce duc se présente chez l'auteur, le portier a ordre de ne point

LETTRE XXXI

FREIBURG EN BRISGAW


le laisser monter. Sarcophages. Le chœur. Les chapelles de l'abside. Tombeaux des ducs de Zœhringen. L'auteur déroge n. toutes ses habitudes et ne monte pas au clocher. Pourquoi. 11 monte plus haut. Freiburg a vo) d'oiseau. Grand aspect de la nature. L'autre vallée. Quatre lignes qui sont d'un gourmand. 6 septembre.

Voici mon entrée à Freiburg il était près de quatre heures du matin j'avais roulé toute la nuit dans le coupé d'une malle-poste badoise, armoriée d'or à la tranche de gueules, et conduite par ces beaux postillons jaunes dont je vous ai parlé; tout en traversant une foule de jolis villages propres, sains, heureux, semés de jardinets épanouis autour des maisons, arrosés de petites rivières vives dont les ponts sont ornés de statues rustiques que j'entrevoyais aux lueurs de nos lanternes, j'avais causé jusqu'à onze heures du soir avec mon compagnon de coupé, jeune homme fort modeste et fort intelligent, architecte de la ville de Haguenau puis, comme la route est bonne, comme les postes de M. de Bade vont fort doucement, je m'étais endormi. Donc, vers quatre heures du matin, le souffle gai et froid de l'aube entra par la vitre abaissée et me frappa au visage; je m'éveillai à demi, ayant déjà l'impression confuse des objets réels, et conservant encore assez du sommeil et du rêve pour suivre de l'œil un petit nain fantastique vêtu d'une chape d'or, coiffé d'une perruque rouge, haut comme mon pouce, qui dansait allègrement derrière le postillon, sur la croupe du cheval porteur, faisant force contorsions bizarres, gambadant comme un saltimbanque,


parodiant, toutes les postures du postillon, et esquivant le fouet avec des soubresauts comiques quand par hasard il passait près de lui. De temps en temps ce nain se retournait vers moi, et il me semblait qu'il me saluait ironiquement avec de grands éclats de rire. Il y avait dans l'avant-train de la voiture un écrou mal graissé qui chantait une chanson dont le méchant petit drôle paraissait s'amuser beaucoup. Par moments, ses espiègleries et ses insolences me mettaient presque en colère, et j'étais tenté d'avertir le postillon. Quand il y eut plus de jour dans l'air et moins de sommeil dans ma tête, je reconnus que ce nain sautant dans sa chape d'or était un petit bouton de cuivre à houppe écarlate vissé dans la croupière du cheval. Tous les mouvements du cheval se communiquaient à la croupière en s'exagérant,, et faisaient prendre au bouton de cuivre mille folles attitudes. Je me réveillai tout à fait. 11 avait plu toute la nuit, mais le vent dispersait les nuées; des brumes laineuses et diffuses salissaient çà et, là le ciel comme les épluchures d'une fourrure noire; à ma droite s'étendait une vaste plaine brune à peine etïteurée par le crépuscule; à ma gauche, derrière une colline sombre, au sommet de laquelle se dessinaient de vives silhouettes d'arbres, l'orient bleuissait vaguement. Dans ce bleu, au-dessus des arbres, au-dessous des nuages, Vénus rayonnait. Vous savez comme j'aime Vénus. Je la regardais sans pouvoir en détacher mes yeux, quand tout à coup, à un tournant de la route, une immense flèche noire découpée à jour se dressa au milieu de l'horizon. Nous étions à Freiburg.


Quelques instants après, la voiture s'arrêta dans une large rue neuve et blanche, et déposa son contenu pêle-mêle, paquets, valises et voyageurs, sous une grande porte cochère éclairée d'une chétive lanterne. Mon compagnon français me salua et me quitta. Je n'étais pas fâché d'arriver, j'étais assez fatigué. J'allais entrer bravement dans la maison, quand un homme me prit le bras et me barra le passage avec quelques vives paroles en allemand, parfaitement inintelligibles pour moi. Je me récriai en bon français, et je m'adressai aux personnes qui m'entouraient; mais il n'y avait plus là que des voyageurs prussiens, autrichiens, badois, emportant l'un sa malle, l'autre son porte-manteau, tous fort allemands et fort endormis. Mes réclamations les éveilleront pourtant un peu, et ils me répondirent. Mais pas un mot de français chez eux, pas un mot d'allemand chez moi. Nous baragouinions de part et d'autre à qui mieux mieux. Je finis cependant par comprendre que cette porte cochère n'était pas un hôtel; c'était la maison de la poste, et rien de plus. Comment faire? où aller? Ici on ne me comprenait plus. Je les aurais bien suivis; mais la plupart étaient des fribourgeois qui rentraient chez eux, et ils s'en allaient tous de différents côtés. J'eus le déboire de les voir partir ainsi les uns après les autres jusqu'au dernier, et au bout de cinq minutes je restai seul sous la porte cochère. La voiture était repartie. Ici, je m'aperçus que mon sac de nuit, qui contenait non seulement mes hardes, mais encore mon argent, avait disparu. Cela commençait à devenir tragique. Je


reconnus que c'était là un cas providentiel; et, me trouvant ainsi tout à coup sans habits, sans argent et sans gîte, perdu chez les sarmates, qui plus est, je pris à droite, et je me mis à marcher devant moi. J'étais assez rêveur. Cependant le soleil, qui n'abandonne personne, avait continué sa route. Il faisait petit jour; je regardais l'une après l'autre toutes les maisons, comme un homme qui aurait bonne envie d'entrer dans une; mais elles étaient toutes badigeonnées en jaune et en gris et parfaitement closes. Pour toute consolation, dans mon exploration fort perplexe, je rencontrai une exquise fontaine du quinzième siècle, qui jetait joyeusement son eau dans un large bassin de pierre par quatre robinets de cuivre luisant. Il y avait assez de jour pour que je pusse distinguer les trois étages de statuettes groupées autour de la colonne centrale, et je remarquai avec peine qu'on avait remplacé la figure en grès de Heilbron, qui devait couronner ce. charmant petit édifice, par une méchante Renommée-girouette de ferblanc peint. Après avoir tourné autour de la fontaine pour bien voir toutes les figurines, je me remis en marche.

A deux ou trois maisons au delà de la fontaine, une lanterne allumée brillait au-dessus d'une porte ouverte. Ma foi, j'entrai.

Personne sous la porte cochère.

J'appelle, on ne me répond pas.

Devant moi, un escalier à ma gauche, une porte bâtarde.

Je pousse la porte au hasard; elle était tout contre,


-elle s'ouvré. J'entre, je me trouve dans une chambre absolument noire, avec une vague fenêtre à ma gauche. J'appelle:

//f/ <yMC~M'MM/

Pas de réponse.

Je tâte le mur, je trouve une porte; je la pousse, elle s'ouvre.

Ici, une autre chambre sombre, avec une lueur au fond et une porte entre-bâillée.

Je vais à cette porte, et je regarde.

'Voici l'effrayant qui commence.

Dans une salle oblongue, soutenue à son milieu par deux piliers, et très vaste, autour d'une longue table faiblement éclairée par des chandelles posées de distance en distance, desformes singulières étaient assises. C'étaient des êtres pâles, graves, assoupis. Au haut bout de la table, le plus proche de moi, se tenait une grande femme blême, coiffée d'un béret surmonté d'un énorme panache noir. À côté d'elle, un jeune homme de dix-sept ans, livide et sérieux, enveloppé d'une immense robe de chambre à ramages, avec un bonnet de soie noire sur les yeux. A côté. du jeune homme, un vieillard à visage vert dont la tête portait trois étages de coiffures premier étage, un bonnet de coton; deuxième étage, un foulard.; troisième étage, un chapeau.

Puis s'échelonnaientde chaise en chaise cinq ou six casse-noisettes de Nuremberg vivants, grotesquement accoutrés, et engloutis sous d'immenses feutres; faces bistrées avec des yeux d'émail.


Le reste de la longue table était désert, et la nappe, blanche et nue comme un linceul, se perdait dans l'ombre, au fond de la salle.

Chacun de ces singuliers convives avait devant lui une tasse blanche et quelques vases de forme inusitée sur un petit plateau.

Aucun d'eux ne disait mot.

De temps en temps, et dans le plus profond silence, ils portaient à leurs lèvres la tasse blanche, où fumait une liqueur noire qu'ils buvaient gravement. Je compris que ces spectres prenaient du café. Toute réflexion faite, et jugeant que le moment était venu de produire un effet quelconque, je poussai la porte entr'ouverte et j'entrai vaillamment dans la salle.

Point; aucun effet.

La grande femme, coiffée en héraut d'armes, tourne seule la tête, me regarde fixement, avec desyeux blancs, et se remet à boire son philtre.

Du reste pas une parole.

Les autres fantômes ne me regardaient même pas. Un peu déconcerté, ma casquette à la main, je fais trois pas vers la table, et je dis, tout en craignant fort de manquer de respect à ce château d'Udolphe Messieurs, n'est-ce pas ici une auberge? Ici, le vieillard triplement coiffé produisit une espèce de grognement inarticulé qui tomba pesamment dans sa cravate. Les autres ne bougèrent pas.

Je vous avoue qu'alors je perdis patience, et me voilà criant à tue-tête Holà! hé! l'aubergiste! le


tavernier de par tous les diables l'hôtelier le garçon quelqu'un! Xe~ïer/

J'avais saisi au vol, dans mes allées et venues sur le Rhin, ce mot Kellner, sans en savoir le sens, et je l'avais soigneusement serré dans un coin de ma mémoire avec une vague idée qu'il pourrait m'être bon. En effet, à ce cri magique: A-cM?ter/ une porte s'ouvrit dans la partie ténébreuse de la caverne. ` ~~Me, OM~-e- n'aurait pas mieux réussi. Cette porte se referma après avoir donné passage à une apparition qui vint droit à moi.

Une jeune fille, jolie, pâle, les yeuxb attus, vêtue de noir, portant sur la tête une coiffure étrange, qui avait l'air d'un énorme papillon noir posé à plat sur le front, les ailes ouvertes. Elle avait, en outre, une large pièce de soie noire roulée autour du cou, comme si ce gracieux spectre eut eu à cacher la ligne rouge et circulaire de Marie 'Stuart et de Marie-Antoinette.

Keliner? me dit-elle.

Je répondis avec intrépidité Kellner

Elle prit un flambeau et me fit signe de la suivre. Nous rentrâmes dans les chambres par ou j'étais venu, et, au beau milieu de la première, sur un banc de bois, elle me montra avec un sourire un homme dormant du sommeil profond des justes, la tête sur mon sac de nuit.

Fort surpris de ce dernier prodige, je secouai l'homme; il s'éveilla; la jeune fille et lui échangèrent quelques paroles à voix basse, et deux minutes après


nous nous retrouvions, mon sac de nuit et moi, fort confortablement installés dans une chambre excellente, à rideaux blancs comme neige.

Or j'étais à l'hôtel de Cour de Z<B/e?ï.

Voici maintenant l'explication de ce conte d'Anne Radcliffe.

A la douane de Kehl, le conducteur de la malle badoise, m'ayant entendu parler latin (non sans barbarismes) avec un digne pasteur qui s'en retournait à Zu-'rich, et espagnol avec un colonel Duarte, qui va par la Savoie rejoindre don Carlos, en avait conclu que je savais l'allemand, 'et ne s'était plus autrement Inquiété de moi. A Freiburg, le keliner, c'est-à-dire le factotum de l'hôtel de, Zaehringen, attendait la malle-poste à son arrivée, et le courrier, en débarquant, m'avait montré à lui à mon insu, en lui disant Voilà M~ voyageur pour ~OM~ puis lui avait remis mon sac de nuit pendant que je me démenais au milieu des allemands. Le kellner, me croyant averti, avait pris les devants avec mon sac et était allé m'attendre à l'hôtel, ou il dormait dans la salle basse. Vous devinez le reste.

Il y a pourtant dans l'aventure un hasard d'une grande beauté c'est qu'en sortant de la porte j'ai pris à droite, et non à gauche. Dieu est grand.

Les spectres impassibles qui buvaient du café étaient tout bonnement les voyageurs de la diligence de Francfort à Genève, qui mettaient à profit l'heure de répit que la voiture leur accorde au point du jour; braves gens un peu affublés à l'allemande, qui me paraissaient étranges et auxquels je devais paraître absurde. La


jeune fille, c'était une jolie servante de l'hôtel de Zaehringen. Le grand papillon noir, c'est la coiffure du pays. Coiffure gracieuse. De larges rubans de soie noire ajustés en cocarde sur le front, cousus à une calotte également noire, quelquefois brodée d'or à son sommet, derrière laquelle les cheveux tombent sur le dos en deux longues nattes. Les deux bouts de l'épaisse cravate noire, qui est aussi une mode locale, tombent également derrière le dos.

Il était sept heures du soir, la veille, quand je quittais Strasbourg. La nuit tombait quand j'ai passé le Rhin, à Kehl, sur le pont de bateaux. En touchant l'autre rive, la malle s'est arrêtée, et les douaniers badois ont commencé leur travail. J'ai livré mes clefs et je suis allé regarder le Rhin au crépuscule. Cette contemplation m'a fait passer le temps de la douane et m'a épargné le déplaisir de voir ce que mon compagnon l'architecte m'a raconté ensuite d'une pauvre comédienne allant à Carisruhe; assez jolie bohémienne que les douaniers se sont divertis à tourmenter, lui faisant payer dix-sept sous pour une <OMr~M/'e en calicot non ourlée, et lui tirant de sa valise tous ses clinquants et toutes ses perruques, à la grande confusion de la pauvre fille.

Le munster de Freiburg, à la hauteur près, vaut le munster de Strasbourg. C'est, avec un dessin différent, la même élégance, la même hardiesse, la même verve, la même masse de pierre rouillée et sombre, piquée çà et là de trous lumineux de toute forme et de toute grandeur. L'architecte du nouveau clocher de fer à Rouen


a eu, dit-on, le clocher de Freiburg en vue.. Hélas! Il y a deux autres clochers à la cathédrale de Freiburg. Ceux-là sont romans, petits, bas, sévères, à pleins cintres et à dentelures byzantines, et posés, non comme d'ordinaire aux extrémités du transept, mais dans les angles que fait l'intersection de la petite nef avec la grande nef. Le munster est également, en quelque sorte, indépendant de l'église, quoiqu'il y adhère. Il est bâti à l'entrée de la grande nef, sur un porche presque roman, plein de statues peintes et dorées du plus grand intérêt. Sur la. place de l'église, il y a une jolie fontaine du seizième siècle, et, en avant du porche, trois colonnes du même temps, qui portent la statue de la Vierge entre les deux figures de saint Pierre et de saint Paul. Au pied de ces colonnes le pavé dessine un labyrinthe.

A droite, l'ombre de l'église abrite, sur la même place, une maison du quinzième siècle, à toit immense en tuiles de couleur, à pignons en escaliers, nanquée de deux tourelles pointues, portée sur quatre arcades, percée de baies charmantes, chargée de blasons coloriés, avec balcon ouvragé au premier étage, et, entre les fenêtres-croisées de ce balcon, quatre statues peintes et dorées, qui sont Maximilien I", empereur; Philippe 1~, roi de Castille Charles-Quint, empereur Ferdinan'd P', empereur. Cet admirable édifice sert à je ne sais quel plat usage municipal et bourgeois, et on l'a badigeonné en rouge. De ce côté-ci du Rhin, on badigeonne en rouge. Ils arrangent leurs églises comme les sauvages de la mer du Sud arrangent leurs visages.


Le munster, par bonheur, n'est pas badigeonné. L'église est enduite d'une couche de gris, ce qui est presque tolérable quand on songe qu'elle aurait pu être accommodée en couleur de betterave. Les vitraux, à. peu près tous conservés, sont d'une merveilleuse beauté. Comme la flèche occupe sur la façade la place de la grande rosace, les bas côtés aboutissent à deux moyennes rosaces inscrites dans des triangles de l'effet le plus mystérieux et le plus charmant. La chaire, gothique flamboyant, est superbe; la coiffe qu'on y a ajoutée est misérable. Ces sortes de chaires n'avaient pas de chef. Voilà ce que les marguilliers devraient savoir, avant de tripoter à leur fantaisie ces beaux édifices. Toute la partie basse de l'église est romane, ainsi que les deux portails latéraux, dont l'un, celui de droite, est masqué par un porche de la renaissance. Rien de plus curieux, selon moi, que ces rencontres du style roman et du style de la renaissance l'archivolte byzantine, si austère, l'archivolte néo-romaine, si élégante, s'accostent et s'accouplent, et, comme elles sont toutes deux fantastiques, cette base commune les met en harmonie et fait qu'elles se touchent sans se heurter.

Un cordon d'arcades romanes engagées ourle des deux côtés le bas de la grande nef. Chacun des chapiteaux voudrait être dessiné à part. Le style roman est plus riche en chapiteaux que le style gothique. Au pied de l'une de ces arcades git un duc Bertholdus, mort en 1218, sans postérité, et enterré sous sa statue s:~ /M6' ~<<M~ dit l'épitaphe. //<-e6' ~a<:M


est un géant de pierre à long corsage, adossé au mur, debout sur le pavé, sculpté dans la manière sinistre du douzième siècle, qui regarde les passants d'un air formidable. Ce serait un effrayant commandeur. Je ne me soucierais pas de l'entendre monter un soir mon escalier.

Cette grande nef, assombrie par les vitraux, est toute pavée de pierres tumulaires verdies de mousse on use avec les talons les blasons ciselés et les faces sévères des chevaliers du Brisgaw, fiers gentilshommes qui jadis n'auraient pas enduré sur leurs visages la main d'un prince, et qui maintenant y souffrent le pied d'un bouvier.

Avant d'entrer au chœur, il faut admirer deux portiques exquis de la renaissance, situés, l'un à droite, l'autre à gauche, dans les bras de la croisée; puis, dans une chapelle grillée, au fond d'une petite caverne dorée, on entrevoit un affreux squelette vêtu de brocart d'or et de~perles, qui est saint Alexandre, martyr; puis deux lugubres chapelles, également grillées et qui se regardent, vous arrêtent; l'une est pleine de statues, c'est la Cène, Jésus, tous les apôtres, le traître Judas; l'autre ne contient qu'une figure, c'est le Christ au tombeau; deux funèbres pages, dont l'une achève l'autre, le verso et le recto de ce merveilleux poëme qu'on appelle la Passion. Des soldats endormis sont sculptés sur le sarcophage du Christ.

Le sacristain s'est réservé le chœur et les chapelles de l'abside. On entre, mais on paye. Du reste, on ne regrette pas son argent. Cette abside, comme celles LE mnx. i). 14


de Flandre, est un musée, et un musée varié. Il y a de. l'orfévrerie byzantine, il y a de la menuiserie flamboyante, il y a des étoffes de Venise, il y a des tapisseries de Perse, il y a des tableaux qui sont de Holbein, il y a de la serrurerie-bijou qui pourrait être de Biscornette. Les tombeaux des ducs de Zaehringen, qui sont dans le choeur, sont de très belles lames noblement sculptées; les deux portes romanes des petits clochers, dont l'une à dentelures, sont fort curieuses; mais ce que j'ai admiré surtout, c'est, dans une chapelle du fond, un Christ byzantin, d'environ cinq pieds de haut, rapporté de Palestine par un évêque de Freiburg. Le Christ et la croix sont en cuivre doré rehaussé de pierres brillantes. Le Christ, façonné d'un style barbare, mais puissant, est vêtu d'une tunique richement ouvragée. Un gros rubis non taillé figure la plaie du côté. La statue en pierre de l'évêque, adossée au mur voisin, le contemple avec adoration. L'évêque est debout; il a une fière figure barbue, la mitre en tête, la crosse au poing, la cuirasse sur le ventre, l'épée au côté, Fécu au coude, les bottes de fer aux jambes et le pied posé sur un lion. C'est très beau.

Je ne suis pas monté au clocher. Freiburg est dominé par une grande colline, presque montagne, plus haute que le clocher. J'ai mieux aimé monter sur la colline. J'ai d'ailleurs été payé de ma peine par un ravissant paysage. Au centre, à mes pieds, la noire église avec son aiguille de deux cent cinquante pieds de haut; tout autour, les pignons taillés de la ville, les toits à girouettes, sur lesquels lés tuiles de couleur


dessinent des arabesques; çà et là, parmi les maisons, quelques vieilles tours carrées de l'ancienne enceinte; au delà de la ville, une immense plaine de velours vert frangée de haies vives, sur laquelle le soleil fait reluire les vitres des chaumières comme des sequins d'or; des arbres, des vignes, des routes qui s'enfuient; à gauche, une hauteur boisée dont la forme rappelle la corne du duc de Venise; pour horizon quinze lieues de montagnes. Il avait plu toute la journée; mais, quand j'ai été au haut de la colline, le ciel s'est éclairci, et une immense arche de nuages s'est arrondie au-dessus de la sombre ftèche toute pénétrée des rayons du soleil. Au moment où j'allais redescendre, j'ai aperçu un sentier qui s'enfonçait entre deux murailles de rochers à pic. J'ai suivi ce sentier, et, au bout de quelques pas, je me suis trouvé brusquement comme à la fenêtre sur une autre vallée toute différente de celle de Freiburg. On s'en croirait à cent lieues. C'est un vallon sombre, étroit, morose, avec quelques maisons à peine parmi les arbres, resserré de toutes parts entre de hautes collines. Un lourd plafond de nuées s'appuyait sur les croupes espacées des montagnes comme un toit sur des créneaux; et, par les intervalles des collines, comme par les lucarnes d'une tour énorme, je voyais le ciel bleu.

A propos, à Freiburg, j'ai mangé des truites du Haut-Rhin, qui sont d'excellents petits poissons et fort jolis; bleus, tachés de rouge.



LETTRE XXXII

BALE

Paysages. Profil des compagnons de voyage de l'auteur. Joli costume des jeunes filles. Ce qu'un philosophe peut conduire.- Ici le lecteur voit passer un peu de forêt Noire. Bâte. L'hôtel de ta. Cigogne. Théorie des fontaines. Tombeau d'Érasme. Autres tombeaux. BAte, septembre.

Hier, cher ami, à cinq heures du matin, j'ai quitté Freiburg. A midi j'entrais dans Bâle. La route que je fais est chaque jour plus pittoresque. J'ai vu lever le soleil. Vers six heures il a puissamment troué les nuages, et ses rayons horizontaux sont allés au loin faire surgir à l'horizon les gibbosités monstrueuses du Jura. Ce sont déjà des bosses formidables. On sent que ce sont les dernières ondulations de ces énormes vagues de granit qu'on appelle les Alpes.

Le coupé de la diligence badoise était pris. L'intérieur était ainsi composé un bibliothécaire allemand, triste d'avoir oublié sa blouse dans une auberge du mont Rigi un petit vieillard habillé comme sous


Louis XV, se moquant d'un autre vieillard en costume d'incroyable qui me faisait l'effet d'Elleviou en voyage, et lui demandant s'il avait ~:< le pays des grisons; enfin un grand commis marchand, colporteur d'étoffés, et déclarant avec un gros rire que, comme il n'avait pu placer ses échantillons, il voyageait e~ vins (en vain); de plus ayant sur les joues des favoris comme les caniches tondus en ont ailleurs. Voyant ceci, je suis monté sur l'impériale.

Il faisait assez froid; j'y étais seul.

Les jeunes filles de ce côté du Haut-Rhin ont un costume exquis; cette coiffure cocarde dont je vous ai parlé, un jupon brun à gros plis assez court et une veste d'homme en drap noir avec des morceaux de soie rouge imitant des crevés et des taillades cousus à la taille et aux manches. Quelques-unes, au lieu de cocarde, ont un mouchoir rouge noué en fichu sous le menton. Elles sont charmantes ainsi. Cela ne les empêche pas de se moucher avec leurs doigts. Vers huit heures du matin, dans un endroit sauvage et propre à la rêverie, j'ai vu un monsieur d'âge vénérable, vêtu d'un gilet jaune, d'un pantalon gris et d'une redingote grise, et coiffé d'un vaste chapeau rond, ayant un parapluie sous le bras gauche et un livre à la main droite. Il lisait attentivement. Ce qui m'inquiétait, c'est qu'il avait un fouet à la maiji gauche. De plus, j'entendais des grognements singuliers derrière une broussaille qui bordait la route. Tout à coup la broussaille s'est interrompue, et j'ai reconnu que ce philosophe conduisait un troupeau de cochons.


Le chemin de Freiburg à Bâle court le long d'une magnifique chaîne de collines déjà assez hautes pour faire obstacle aux nuages. De temps en temps on rencontre sur la route un chariot attelé de bœufs conduit par un paysan en grand chapeau, dont l'accoutrement rappelle la basse Bretagne ou bien un rouher traîné par huit mulets ou une longue poutre qui a été un sapin, et qu'on transporte à Baie sur deux paires de roues qu'elle réunit" comme un trait d'union ou une vieille femme à genoux devant une vieille croix sculptée. Deux heures avant d'arriver à Bâle, la route traverse un coin de forêt; des halliers profonds, des pins, des sapins, des mélèzes; par moments une clairière, dans laquelle un grand chêne se dresse seul comme le chandelier à sept branches puis des ravins ou l'on entend murmurer des torrents. C'est la forêt Noire. Je vous parlerai de Baie en détail dans ma prochaine lettre. Je me suis logé à la C~oyn~ et, de la fenêtre ou je vous écris, je vois dans une petite place deux jolies fontaines côte à côte, l'une du quinzième siècle, l'autre du seizième. La plus grande, celle du quinzième siècle, se dégorge dans un bassin de pierre plein d'une belle eau verte, moirée, que les rayons du soleil semblent remplir, en s'y brisant, d'une foule d'anguilles d'or.

C'est une chose bien remarquable d'ailleurs que ces fontaines. J'en ai compté huit à Freiburg; à Baie il y en a à tous les coins de rue. Elles abondent à Lucerne, à Zurich, à Berne, à Soleure. Cela est propre aux montagnes. Les montagnes engendrent les torrents, les


torrents engendrent les ruisseaux, les ruisseaux produisent les fontaines d'ou il suit que toutes ces charmantes fontaines gothiques des villes suisses doivent être classées parmi les fleurs des Alpes.

J'ai vu de belles choses à la cathédrale, et j'en ai vu de curieuses; entre autres, le tombeau d'Érasme. C'est une simple lame de marbre, couleur café, posée de-bout, avec une très longue épitaphe en latin. Au-dessus de l'épitaphe est une figure qui ressemble, jusqu'à un certain point, au portrait d'Érasme par Holbein, et au bas de laquelle est écrit ce mot mystérieux Ter~ï~. Il y a aussi le sarcophage de l'impératrice Anne, femme de Rodolphe de Habsbourg, avec son enfant endormi près d'elle; et, dans un bras de la croisée, une autre tombe du quatorzième siècle sur laquelle est couchée une sombre marquise de pierre, la dame de Hochburg. Mais je ne veux pas empiéter; je vous conterai Baie dans ma prochaine lettre.

Demain, à cinq heures du matin, je pars pour Zurich, ou vient d'éclater une petite chose qu'on appelle ici une révolution. Que j'aie une tempête sur le lac, et le spectacle sera complet.


LETTRE XXXIII

BALE

La Plume et le Canif, élégie. Frick. Baie. La cathédrale. Indignation du voyageur. Le badigeonnage. Les nèches. La façade. Les deux seuls saints qui aient des chevaux. Le portail de gauche. La rosace. Le portail de droite. Le cloître. Regret amer au c!o!tre de Saint-Wandrille. Luxe des tombeaux. Intérieur de l'église. Les stalles. La chaire. La crypte. Peur qu'on y a. Les archives. Le haut des clochers. Bâle à vol d'oiseau. Promenade dans la ville. Ce que l'architecture locale a de particulier. La maison des armuriers. L'hôtel de ville. Munatius Plancus. L'auteur rencontre avec plaisir le valet de trèfle à la porte d'une auberge.–L'archéologie serait perdue si les servantes ne venaient pas au secours des antiquaires. La bibliothèque. fMbein partout. La table de la Diète. Soins admirables et exemplaires des bibliothécaires de Baie pour un tableau de Rubens. Remarque importante et dernière sur la bibliothèque. Fin de l'élégie de la Plume et du Canif.

Frick, 8 septembre.

Cher ami, j'ai une affreuse plume, et j'attends un canif pour la tailler. Cela ne m'empêche pas de vous écrire, comme vous voyez. L'endroit où je suis s'appelle Frick, et ne m'a rien offert de remarquable qu'un assez joli paysage et un excellent déjeuner que je viens


de dévorer. J'avais grand'faim. Ah! on m'apporte un canif et de l'encre. J'avais commencé cette lettre avec ma carafe pour écritoire. Puisque j'ai de bonne encre, je vais vous parler de Baie, comme je vous l'ai promis.

Au premier abord, la cathédrale de Bâle choque et indigne. Premièrement, elle n'a plus de vitraux; deuxièmement, elle est badigeonnée en gros rouge, non seulement à l'intérieur, ce qui est de droit, mais à l'extérieur, ce qui est infâme; et cela, depuis le pavé de la place jusqu'à la pointe des clochers si bien que les deux flèches, que l'architecte du quinzième siècle avait faites charmantes, ont l'air maintenant de deux carottes sculptées à jour. Pourtant, la première colère passée, on regarde l'église, et l'on s'y plâit; elle a de beaux restes. Le toit, en tuiles de couleur, a son originalité et sa grâce (la charpente intérieure est de peu d'intérêt). Les flèches, flanquées d'escaliers-lanternes, sont jolies. Sur la façade principale il y a quatre curieuses statues de femmes deux femmes saintes qui rêvent et qui lisent; deux femmes folles, à peine vêtues, montrant leurs belles épaules de Suissesses fermes et grasses, se raillant et s'injuriant avec de grands éclats de rire des deux côtés du portail gothique. Cette façon de représenter le diable est neuve et spirituelle. Deux saints équestres, saint Georges et saint Martin, figurés à cheval et plus grands que nature, complètent l'ajustement de la façade. Saint Martin partage à un pauvre la moitié de son manteau, qui n'était peut-être qu'une méchante couverture de laine,


et qui maintenant, transfiguré par l'aumône, est en marbre, en granit, en jaspe, en porphyre, en velours, en satin, en pourpre, en drap d'argent, en brocart d'or, brodé en diamants et en perles, ciselé par Benvenuto, sculpté par Jean Goujon, peint par Raphaël. Saint Georges, sur la tète duquel deux anges posent un morion germanique, enfonce un grand coup de lance dans la gueule du dragon qui se tord sur une plinthe composée de végétaux hideux.

Le portail de gauche est un beau poëme roman. Sous l'archivolte, les quatre évangélistes; à droite et à gauche, toutes les œuvres de charité figurées dans de petites stalles superposées, encadrées de deux piliers et surmontées d'une architrave. Cela fait deux espèces de pilastres au sommet desquels un ange glorificateur embouche la trompette. Le poëme se termine par une ode.

Une rosace byzantine complète ce portail; et, par un beau soleil, c'est un tableau charmant dans une bordure superbe.

Le portail de droite est moins curieux, mais il communique avec un noble cloitre du quinzième siècle, pavé, lambrissé et plafonné de pierres sépulcrales, qui a quelque analogie avec l'admirable cloître de SaintWandrille, si stupidement détruit par je ne sais quel manufacturier inepte. Les tombeaux pendent et se dressent de toutes parts sous les ogives à meneaux flamboyants ce sont des lames ouvragées, celles-ci en pierre, d'autres en marbre, quelques-unes en cuivre; elles tombent en ruine; la mousse mange le granit,


l'oxyde mange le bronze. C'est, du reste, une confusion de tous les styles depuis cinq cents ans, qui fait voir l'écroulement de l'architecture. Toutes les formes mortes de ce grand art sont là, pêle-mêle, se heurtant par les angles, démolies l'une par l'autre, comme ensevelies dans ces tombes l'ogive et le plein cintre, l'arc surbaissé de Charles-Quint, le fronton échaucré de Charles 111, la colonne torse de Louis XIII, la chicorée de Louis XV. Toutes ces fantaisies successives de la pensée humaine, accrochées au mur comme des tableaux dans un salon, encadrent des épitaphes. Une idée unique est au centre de ces créations éblouissantes de l'art, la mort. La végétation variée et vivante de l'architecture fleurit autour de cette idée.

Au centre du cloître, il y a une petite cour carrée pleine de cette belle herbe épaisse qui pousse sur les morts.

Dans l'intérieur de l'église, outre les tombes dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre, j'ai trouvé des stalles en menuiserie du quinzième et du seizième siècle. Ces petits édifices en bois ciselé sont pour moi des livres très amusants à lire; chaque stalle est un chapitre. La grande boiserie d'Amiens est l'Iliade de ces épopées.

La chaire, qui est du quinzième siècle, sort du pavé comme une grosse tulipe de pierre, enchevêtrée sous un réseau d'inextricables nervures. Ils ont mis à cette belle fleur une coiffe absurde, comme à Freiburg. En général, le calvinisme, sans mauvaise intention d'ailleurs, a malmené cette pauvre église; il l'a


badigeonnée, il a blanchi les fenêtres, il a masqué d'une balustrade à mollets le bel ordre roman des hautes travées de la nef, et puis il a répandu sous cette belle voûte catholique je ne sais quelle atmosphère puritaine qui ennuie. La vieille cathédrale du prince-évêque de Bâle, lequel portait d'argent à la crosse de sable, n'est plus qu'une chambre protestante.

Pourtant le méthodisme a respecté les chapiteaux romans du chœur, qui sont des plus mystérieux et des plus remarquables il a respecté la crypte placé.e sous l'autel, où il y a des piliers du douzième siècle et des peintures du treizième. Quelques monstres romans, d'une difformité chimérique, arrachés de je ne sais quelle église ancienne disparue, gisent là, sur le sombre pavé de cette crypte, comme des dogues endormis. Ils sont si effrayants qu'on marche auprès d'eux dans l'ombre avec quelque peur de les réveiller.

La vieille femme qui me conduisait m'a offert de me montrer les archives de la cathédrale; j'ai accepté. Voici ce que c'est que ces archives un immense coffre en bois sculpté du quinzième siècle, magnifique, mais vide. Quand on entre dans la chambre des archives, on entend un bâillement effroyable; c'est le grand coffre qui s'ouvre. Je reprends. Une vaste armoire du même temps, à mille tiroirs. J'ai ouvert quelques-uns de ces tiroirs; ils sont vides. Dans un ou deux j'ai trouvé de petites gravures représentant Zurich, Berne, ou le mont Rigi dans le plus grand il y a une image de quelques hommes accoupis autour d'un feu en bas de cette image, qui est du goût le plus suisse, j'ai lu


cette inscription Z~o~'e ~o/~M~'e~. Ajoutez à cela quelques vieilles bombes en fer posées sur l'appui d'une fenêtre, une masse d'armes, deux épieux de paysan suisse qui ont peut-être martelé Charles le Téméraire sous leurs quatre rangées de clous disposées en mâchoire de requin, de médiocres reproductions en cire de la D~Me M~~re de Jean Klauber, détruite en 1805 avec le cimetière des dominicains; une table chargée de fossiles de la forêt Noire; deux briques-faïences assez, curieuses du seizième siècle un almanach de Liége pour 1837, et vous aurez les archives de la cathédrale de Bâle. On arrive à ces archives par une belle grille noire, touffue, tordue et savamment brouillée, qui a quatre cents ans. Des oiseaux et des chimères sont perchés çà et là dans ce sombre feuillage de fer.

Du haut des clochers la vue est admirable. J'avais sous mes pieds, à une profondeur de trois cent cinquante pieds, le Rhin large et vert; autour de moi le grand Bâle, devant moi le petit Bâle; car le Rhin a fait de la ville deux morceaux; et, comme dans toutes les villes que coupe une rivière, un côté s'est développé aux dépens de l'autre. A Paris, c'est la rive droite; à Bâle, c'est la rive gauche. Les deux Bâle. communiquent par un long pont de bois, souvent rudoyé par le Rhin, qui n'a plus de piles de pierre que d'un seul côté, et au centre duquel se découpe une jolie tourelle-guérite du quinzième siècle. Les deux villes font au Rhin des deux côtés une broderie ravissante de pignons taillés, de façades gothiques, de toits à girouettes, de tourelles


et de tours. Cet ourlet d'anciennes maisons se répète pur le Rhin et s'y renverse. Le pont reflété prend l'aspect étrange d'une grande échelle couchée d'une rive à l'autre. Des bouquets d'arbres et une foule de jardins suspendus aux devantures des maisons se mêlent aux zigzags de toutes ces vieilles architectures. Les croupes des églises, les tours des enceintes fortifiées, font de gros nœuds sombres auxquels se rattachent, de temps en temps, les lignes capricieuses qui courent en tumulte des clochers aux pignons, des pignons aux lucarnes. Tout cela rit, chante, parle, jase, jaillit, rampe, coule, marche, danse, brille au milieu d'une haute clôture de montagnes qui ne s'ouvre à l'horizon que pour laisser passer le Rhin.

Je suis redescendu dans la ville, qui abonde en fantaisies exquises, en portes bien imaginées, en ferrures extravagantes, en constructions curieuses de toutes les époques. Il y a, entre autres, un grand logis qui sert aujourd'hui de hangar à un roulage, et qui a à toutes les baies, guichets, portes, fenêtres, des nœuds gordiens de nervures, souvent tranchés par l'architecte et les plus bizarres du monde. Je n'ai rien rencontré de pareil nulle part. La pierre est là tordue et tricotée comme de l'osier. Vous pouvez voir des anses de pâmer en Normandie; mais, pour voir le panier tout entier, il faut venir à Bàle. Près de ce roulage, j'ai visité l'ancienne maison des armuriers, bel édifice du seizième siècle, avec des peintures en plein air sur la devanture, dans lesquelles Vénus et la Vierge sont fort accortement mêlées. <.


L'hôtel de ville est du même temps. La façade, surmontée d'un homme d'armes empanaché qui porte l'écu de la ville, serait belle si elle n'était badigeonnée (en rouge toujours!), et, qui plus est, ornée d'affreux personnages peints accoudés à un balcon figuré qui est dans le style gothique de 1810. La cour intérieure a subi le même tatouage. Le grand escalier aboutit à deux statues l'une qui est en bas est un fort beau guerrier de la renaissance qui a la prétention de représenter le consul romain Munatius Plancus; l'autre, qui est en haut, au coin de l'imposte d'une porte surbaissée, est un valet de ville qui tient une lettre à la main; il est peint, vêtu mi-parti de noir et de blanc, qui est le blason de la ville, et la lettre, bien pliée, a un cachet rouge. Ce valet de ville gothique a surnagé sur toutes les révolutions de l'Europe. Je l'avais rencontré le matin même près de l'hôtel des TVo~o~, allant par la ville, bien portant et bien vivant, précédé de son homme d'armes portant une épée, ce qui faisait beaucoup rire quelques commis marchands, lesquels lisaient le 6'OH~<M~'(MtHf/ à la porte d'un estaminet.

Une fraîche servante est sortie tout à coup de la porte surbaissée; elle m'a adressé quelques paroles en allemand, et, comme je ne la comprenais pas, je l'ai suivie. Bien m'en a pris. La bonne fille m'a introduit dans une chambre où il y a un escalier à vis des plus exquis, puis dans une salle toute en chêne poli, avec de beaux vitraux aux croisées et une superbe porte de la renaissance à la place où nous mettons d'ordinaire


la cheminée ici, comme en Alsace, comme en Allemagne, il n'y a pas de cheminées, il y a des poêles. Voyant toutes ces merveilles, j'ai donné à la gracieuse fille une belle pièce d'argent, de France qui l'a fait sourire.

Sur l'escalier de cet hôtel de ville il y a une curieuse fresque du !/M~cH?c?~ <H! qui est du seizième siècle. Je n'aurais pas quitté Bâle sans visiter la bibliothèque. Je savais que Baie est pour les Holbein ce que Francfort est pour les Albert Durer. AIabib!iothèque, en effet, c'est un nid, un tas, un encombrement; de quelque côté qu'on se tourne, tout est Holb'ein. Il y a Luther, il y a Érasme, il y a Méianchthon, il y a Catherine de Bora, il y a Holbein lui-même, il y a la femme de Holbein, belle femme d'une quarantaine d'années, encore charmante, qui a pleuré et qui rêve entre ses deux enfants pensifs, qui vous regarde comme une femme qui a souffert, et qui pourtant vous donne envie de baiser son beau cou. Il y a aussi Thomas Morus avec toute sa famille, avec son père et ses enfants, avec son singe, car le grave chancelier aimait les singes. Et puis il y a deux /o/ l'une peinte, l'autre dessinée à la plume; deux Christ mort, admirables cadavres qui font tressaillir. Tout cela est de Holbein; tout cela est divin de réalité, de poésie et d'invention. J'ai toujours aimé Holbein; je trouve dans sa peinture les deux choses qui me touchent, la tristesse et la douceur.

c

Outre les tableaux, la bibliothèque a des meubles; force bronzes romains trouvés à Augst, un coffre LE tunx. Il. d5


chinois, une tapisserie-portière de Venise, une prodigieuse armoire du seizième siècle (dont on a déjà offert douze mille francs, me disait mon guide), et enfin la table de la Diète des treize cantons. C'est une magnifique table du seizième siècle, portée par des guivres, des lions et des satyres qui soutiennent le blason de Bâle, ciselée aux armes des cantons, incrustée d'étain, de nacre et d'ivoire table autour de laquelle méditaient ces avoyers et ces landammanns redoutés des empereurs; table qui faisait lire à ces gouverneurs d'hommes cette solennelle inscription ~~r~ ?M/M/Y<~ ~<<? est D<MM. Elle est, du reste, en mauvais état. La bibliothèque de Bâle est assez mal tenue les objets y sont rangés comme des écailles d'huîtres. J'ai vu sur un bahut un petit tableau de Rubens qui est posé debout contre une pile de bouquins, et qui a déjà tomber bien des fois, car le cadre est tout brisé. Vous voyez qu'il y a un peu de tout dans cette bibliothèque, des tableaux, des meubles, des étoffes rares; il y a aussi quelques livres. Mon ami, j'arrête ici cette lettre, griffonnée, comme vous le pouvez voir, sur je ne sais quel papyrus égyptien plus poreux et plus altéré qu'une éponge. Voici un supplice que j'enregistre parmi ceux que je ne souhaite pas à mes pires ennemis écrire avec une plume qui crache sur du papier qui boit.


LETTRE XXXtV

ZURICH

L'auteur entend un tapage nocturne, se penche et reconnait que c'est une révolution. Sérénité de la nuit. Vénus. Choses violentes mêlées aux petites choses. Enceinte murale de Baie. Quel succès les balois obtiennent dans te redoutable fossé de leur ville. Familiarités hardies de l'auteur avec une gargouille. Les portes de Bâle. L'armée de Bâle. Une fontaine en mauvais lieu. Route de Baie à Zurich. Creuznach. Augst. L'Ergolz. Warmbach. Rhinfeldon. Une fontaine en bon lieu. L'auteur prend place parmi les chimistes.

9 septembre.

Je suis à Zurich. Quatre heures du matin viennent de sonner au beffroi-de la ville, avec accompagnement de trompettes. J'ai cru entendre la diane, j'ai ouvert ma fenêtre. Il fait nuit noire et personne ne dort. La ville de Zurich bourdonne comme une ruche irritée. Les pouts de bois tremblent sous les pas mesurés des bataillons qui passent confusément dans l'ombre. On entend le tambour dans les collines. Des ~/r.~<7~ alpestres se chantent devant les tavernes allumées au co.iri des rues. Dés bisets zurichois font l'exercice dans.


'une petite place voisine de l'hôtel de l'Ëpée, que j'habite, et j'entends les commandements en français .Po~e2. <M'MM/ ~r~f? ~/YM/ De la chambre à côté de la mienne une jeune fille leur répond par un chant ,tendre, héroïque et. monotone, dont l'air m'explique les paroles. 11 y a une lucarne éclairée dans le beffroi .et une autre dans les hautes flèches de la cathédrale. La lueur de ma chandelle illumine vaguement un grand drapeau de blanc étoilé de zones bleues, qui est accr o.ché au quai. On entend des éclats de rire, des cris, des bruits de portes qui se ferment, des cliquetis bigarres. Des ombres passent et repassent partout. Une joyeuse rumeur de guerre tient ce petit peuple éveillé. Cependant, sous le reflet des étoiles, le lac vient majestueusement murmurer jusqu'auprès de ma fenêtre -toutes ces paroles de tranquiuité, d'indulgence et de paix que la nature dit à l'homme. Je regarde se dé-composer et se recomposer sur les vagues les sombres moires de la nuit. Un coq chante, et là-haut, là-haut, à ma gauche, au-dessus de la cathédrale, entre les -deux clochers noirs, Vénu& étincelle comme la pointe -d'une lance entre deux créneaux.

C'est qu'il y a une révolution à Zurich. Les petites villes veulent faire comme les grandes. Tout marquis -veut avoir un page. Zurich vient de tuer son bourg'mestre et de changer son gouvernement.

Moi, puisqu'ils m'ont éveillé, je profite de cela pour -vous écrire, mon ami. Voilà ce que vous gagnerez à .cette révolution.

Le jour se levait hier matin quand j'ai quitté Bâle.


La route qui mène à'Zurich côtoie pendant un demiquart de lieue les vieilles tours de la ville. Je ne vous ai pas parlé des tours de Bâle; elles sont pourtant remarquables, toutes de forme et de hauteur différentes, séparées les unes des autres par une enceinte crénelée appuyée sur un fossé formidable ou la ville de Bâle cultive avec succès les pommes de terre. Du temps des arcs et des flèches, cette enceinte était une forteresse redoutable; maintenant ce n'est plus qu'une chemise.

Les entrées de la ville sont encore ornées de ces, belles herses du quatorzième siècle dont les dents. crochues garnissent le haut des portes, si bien qu'en sortant d'une tour on croit sortir de la gueule d'un. monstre. A propos, avant-hier, au plus haut de la flèche de Bàle, il y avait une gargouille qui me regardait fixement; je me suis penché, je lui ai mis résolument la main dans la gueule, il n'en a été que cela. Vous pouvez compter la chose aux gens qui s'émerveillent de Van Amburgh.

Presque toutes les entrées du grand Bâle sont des portes-forteresses d'un beau caractère, surtout celle qui mène au polygone, fier donjon à toit aigu, flanqué de deux tourelles, orné de statues comme la porte de Vincennes et l'ancienne porte du vieux Louvre. Il va sans dire qu'on l'a ratissé, raboté, mastiqué et badigeonné (en rouge). Deux archers sculptés dans les créneaux sont curieux. Ils appuient contre le mur leurs souliers à la poulaine et semblent soutenir avec d'énormes efforts les armes de la ville, tant elles sont lourdes


à porter. En ce moment passait sous la porte un peloton d'environ deux cents hommes qui revenaient du polygone avec un canon. Je crois que c'est l'armée de Baie.

Près de cette porte est une délicieuse fontaine de la renaissance qui est couverte de canons, de mortiers et de piles de boulets sculptés autour de son bassin, et qui jette son eau avec le gazouillement d'un oiseau. Cette pauvre fontaine est honteusement mutilée et dégradée la colonne centrale était chargée de figures exquises dont il ne reste plus que les torses, et par-ci, par-là, un bras ou une jambe. Pauvre chef-d'œuvre violé par tous les soudards de l'arsenal! Mais je reprends la route de Bâle à Zurich.

Pendant quatre heures, jusqu'à Rhinfelden, elle côtoie le Rhin dans une vallée ravissante où pleuvaient, .du haut des nuages, toutes les lueurs humides du matin. On laisse à gauche Creuznach, dont la haute tour, tachée d'un cadran blanc, s'aperçoit des clochers de Baie puis on traverse Augst. Augst, voilà un nom bien barbare. Eh bien, ce nom, c'est Augusta. Augst -est une ville romaine, la capitale des rauraques, l'ancienne Raurica, l'ancienne Augusta rauracorum, fondée par le consul Munatius Plancus, auquel les bâlois ont -érigé une statue dans leur hôtel de ville, avec épitaphe 'rédigée par un brave pédant qui s'appelait Beatus Rhefnanus. Voilà une bien grosse gloire, disais-je, et une 'bien petite ville. En effet, l'Augusta rauracorum n'est plus maintenant qu'un adorable décor pour un vaudeville suisse. Un groupe de cabanes pittoresques, posé


sur un rocher, rattaché par deux vieilles portes-forteresses deux ponts moisis, sous lesquels galope un joli torrent, l'ErgoIz, qui descend de la montagne en écartant les branches des arbres; un bruit de roues de moulins, des balcons de bois égayés de vignes, vieux cimetière ou j'ai remarqué en passant une tombe étrange du quatrième siècle et qui a l'air de s'écrouler dans le Rhin auquel il est adossé, voilà Augst, voilà Raurica, voilà Augusta. Le sol est bouleversé par les fouilles. On en tire un tas de petites statuettes de bronze dont la bibliothèque de Baie se fait un petit dunkerque.

Une demi-heure plus loin, sur l'autre rive du Rhin, ce joli ruban de, vieilles maisons de bois, coupé par une cascade, c'est Warmbach. Et puis, après une demi-lieue, d'arbres, de ravins et de prairies, le Rhin s'ouvre au milieu de l'eau s'accroupit un gros rocher couvert de ruines et rattaché aux deux rives par un pont couvert, bâti en bois, d'un aspect singulier. Une petite ville gothique, hérissée de tours, de créneaux et de clochers, descend en désordre vers ce pont; c'est Rhinfelden, une cité militaire et religieuse, une des quatre villes forestières, un lieu célèbre et charmant. Cette ruine au, milieu du Rhin, c'est l'ancien château, qu'on appelle la Pierre de Rhinfelden. Sous ce pont de bois qui n'a qu'une arche, au delà du rocher, du côté opposée à la ville, le Rhin n'est plus un fleuve, c'est un gouffre. Force bateaux s'y perdent tous les jours. Je me suis arrêté un grand quart d'heure à Rhinfelden. Les enseignes des auberges


pendent à d'énormes branches de fer touffues, les plus amusantes du monde. La 'grande rue est réjouie par une belle fontaine dont la colonne porte un noble homme d'armes qui porte lui-même les armes de la ville de son bras élevé fièrement au-dessus de sa tête. Après Rhinfelden jusqu'à Bruck, le paysage reste charmant; mais l'antiquaire n'a rien à regarder, à moins qu'il ne soit comme moi plutôt curieux qu'archéologue, plutôt Hâneur de grandes routes que voyageur. Je suis un grand regardeur de toutes choses, rien de plus, mais je crois avoir raison; toute chose contient une pensée je tâche d'extraire la pensée de la chose. C'est une chimie comme une autre.


Paysages. Tableaux flamands en Suisse. La vache. Le cheval qui ne se cabre jamais. Le rustre qui se comporte avec le beau sexe comme s'il était élève de Buckingham. La ruche et la cabane. Microcosme. Le grand dans le petit. Sekingen. La vallée de i'Aar. Quelle ruine fameuse la domine. Brugg. L'auteur, après une longue et patiente étude, donne une foute de détails scientifiques et importants touchant la Me de /t;m qui est sculptée dans la muraille de Brugg. Costumes et coutumes. Les femmes et les hommes à Brugg. Chose qui se comprend partout, excepté à Brugg. -L'auteur décrit, dans t'intcret de l'art, une coinure qui est à toutes les coiffures connues ce que i'ordre composite est aux quatre ordres réguliers. Danger de mal prononcer le premier mot d'une proclamation. Baden. La Limmat. Fontaine qui ressemble à une arabesque dessinée par Raphaël. .4Q~œ oe;'6!9etttB. Soleil couchant. Paysage. Sombre vision et sombre souvenir. Les villages. Théorie de la chaumière zuriquoise. Le voyageur s'endort dans sa voiture. Où et comment il se réveille. Une crypte comme il n'en a jamais vu. Zurich au grand jour. L'auteur dit beaucoup de mal de la ville et beaucoup de bien du lac. La gondole-fiacre. L'auteur s'explique l'émeute de Zurich. Le fond du lac. A qui la ville de Zurich doit beaucoup plaire. Qu'est devenue la tour du VVoUemberg? L'auteur cherche ànuireàt'/tdieid'erjË'peeparIaraisonqu'ity&étéfortmal.–Un vers de Ronsard dont l'hotetier pourrait faire son enseigne. Étymologie,

LETTRE XXXV

zumcH


archéologie, topographie, érudition, citation et économie politique en huit lignes. Où l'auteur prouve qu'il a les bras )ongs.

Septembre.

Quand on voyage en plaine, l'intérêt du voyage est au bord de la route; quand on parcourt un pays de montagnes, il est à l'horizon. Moi, même avec cette admirable ligne du Jura sous les yeux, je veux tout voir, et je regarde autant le bord du chemin que le bord du ciel. C'est que le bord.de la route est admirable dans cette saison et dans ce pays. Les prés sont piqués de fleurs bleues, blanches, jaunes, violettes, comme au printemps; de magnifiques ronces égratignent au passage la caisse de la voiture; ça et là, des talus à pic imitent la forme des montagnes, et des filets d'eau gros comme le pouce parodient les torrents partout les araignées d'automne ont tendu leurs hamacs sur les mille pointes des buissons; la rosée s'y roule en grosses perles.

Et puis, ce sont des scènes domestiques ou se révèlent les originalités locales. Près de Rhinfelden, trois hommes ferraient une vache qui avait l'air très bête, empêchée et prise dans le travail. A Augst, un pauvre arbre difforme, appuyé sur une fourche, servait de cheval aux petits garçons du village, gamins qui ont Rome pour aïeule. Près de la porte de Bâle, un homme battait sa femme, ce que les paysans font comme les rois. Buckingham ne disait-il pas à M°~ de Chevreuse <~M'<7 avait ~'M!<! trois ?-<ne~ et ~M'~7 avait été obligé de les ~ûM~M~r toutes les ~'o!? A cent pas de Frick, je voyais


une ruche posée sur une planche au-dessus de la porte d'une cabane. Les laboureurs entraient et sortaient par la porte de la cabane, les abeilles entraient et sortaient par la porte de la ruche hommes et mouches faisaient le travail du bon Dieu.

Tout cela m'amuse et me ravit. A Frciburg, j'ai oublie longtemps l'immense paysage que j'avais sous les yeux pour le carré de gazon dans lequel j'étais assis. C'était sur une petite bosse sauvage de la colline. Là aussi, il y avait un monde. Les scarabées marchaient lentement sous les fibres profondes de la végétation des fleurs de ciguë en parasol imitaient les pins d'Italie une longue feuille, pareille à une cosse de haricots entr'ouverte, laissait voir de belles gouttes de pluie comme un collier de diamants dans un écrin de satin vert; un pauvre bourdon mouillé, en velours jaune et noir, remontait péniblement le long d'une branche épineuse des nuées épaisses de moucherons lui cachaient le jour; une clochette bleue tremblait au vent; et toute une nation de pucerons s'était abritée sous cette énorme tente; près d'une flaque d'eau qui n'eût pas rempli une cuvette, je voyais sortir de la vase et se tordre vers le ciel, en aspirant l'air, un ver de terre semblable aux pythons antédiluviens, et qui a peut-être aussi, lui, dans l'univers microscopique, son Hercule pour le tuer et son Cuvier pour le décrire..En somme, cet univers-là est aussi grand que l'autre. Je me supposais Micromégas;mes scarabées étaient des?Kc~MM~m~MM~ mon bourdon était un éléphant ailé, mes moucherons étaient des aigles, ma cuvette d'eau était un lac, et ces


trois touffes d'herbes hautes étaient, une forêt vierge.Vous me reconnaissez là, n'est-ce pas, ami?–A Rhinfelden, les exubérantes enseignes d'auberge m'ont occupé comme des cathédrales; et j'ai l'esprit fait ainsi, qu'à de certains moments un étang de village, clair comme un miroir d'acier, entouré de chaumières et traversé par une flottille de canards, me régale autant que le lac de Genève.

A Rhinfelden on quitte le Rhin et on ne le revoit plus qu'un instant à Sekingen laide église, pont de bois couvert, ville insignifiante au fond d'une délicieuse vallée. Puis la route court à travers de joyeux villages, sur un large et haut plateau autour duquel on voit bondir au loin le troupeau monstrueux des montagnes.

Tout à coup on rencontre un bouquet d'arbres près d'une auberge, on entend le bruit de la roue qui s'en-

a

raye, et la route plonge dans l'éblouissante vallée de l'Aar. ·

L'œil se jette d'abord au fond du ciel et y trouve, pour ligne extrême, des crêtes rudes, abruptes et rugueuses, que je crois être les Cimes-Grises; puis il va au bas de la vallée chercher Brugg, belle petite ville roulée et serrée dans une ligature pittoresque de murs et de créneaux, avec pont sur l'Aar; puis il remonte le long d'une sombre ampoule boisée et s'arrête à une haute ruine. Cette ruine, c'est le château de Habsburg, le berceau de la maison d'Autriche. J'ai regardé longtemps cette tour, d'ou s'est envolée l'aigle à deux têtes.


L'Aar, obstrué de rochers, déchire en caps et en promontoires le fond de la vallée. Ce beau paysage est un des grands lieux de l'histoire. Rome s'y est battue, la fortune de Vitellius y a écrasé celle de Galba, l'Autriche y est née. De ce donjon croulant, bâti au onzième siècle par un simple gentilhomme d'Alsace appelé Radbot, découle sur toute l'histoire de l'Europe moderne le fleuve immense des archiducs et des empereurs.

Au nord, la vallée se perd dans une brume. Là est le confluent de l'Aar, de la Reuss et de la Limmat. La Limmat vient du lac de Zurich et apporte les fontes du mont Todi; l'Aar vient des lacs de Thun et de Brienz, et apporte les cascades du Grimsell; la Reuss vient du lac des Quatre-Cantons, et apporte les torrents du Rigi, du WindgaDe et du Mont-Pitate. Le Rhin porte tout cela à l'océan.

Tout ce que je' viens de vous écrire, ces trois rivières, cette ruine et la forme magnifique des blocs que ronge l'Aar, emplissaient ma rêverie pendant que la voiture descendait au galop vers Brugg. Tout à coup j'ai été réveillé par la'manièré charmante dont se compose la ville quand on en approche. C'est un des plus ravissants tohu-bohu de toits, de tours et de clochers que j'aie encore vus. Je m'étais toujours promis, si jamais j'allais à Brugg, de faire grande attention à un très ancien bas-relief incrusté dans la muraille près du pont, qui, dit-on, représente une tête de hun. Comme c'était dimanche, le pont était couvert d'un tas de jolies filles curieuses, souriantes, dans leurs plus


beaux atours, si bien que j'ai oublié la tête du huu. Quand je m'en suis souvenu, la ville était à une lieue derrière moi.

Avec leur cocarde de rubans sur le front, moins exagérée qu'à Freiburg, leur cuirasse de velours noir traversée de chaînes d'argent et de rangées de boutons, leur cravate de velours à coins brodés d'or serrée au cou comme le gorgeret de fer des chevaliers, leur jupe brune à plis épais et leur mine éveillée, les femmes de Brugg paraissent toutes jolies; beaucoup le sont. Les hommes sont habillés comme nos maçons endimanchés, et sont affreux. Je comprends qu'il y ait des amoureux à Brugg; je ne conçois pas qu'il y ait des amoureuses.

La ville, propre, saine, heureuse d'aspect, faite de jolies maisons presque toutes ouvragées, n'est pas moins appétissante au dedans qu'au dehors. Une chose singulière, c'est que les deux sexes, dans leurs réunions du dimanche, y jouent le jeu d'Alphée et d'Aréthuse. Quand j'ai traversé la ville, j'ai vu toutes les femmes à la porte du Pont, et tous les hommes à l'autre bout de la grande rue, à la porte-de Zurich. Dans les champs, les sexes ne se mêlent pas davantage on rencontre un groupe d'hommes, puis un groupe de femmes. Cet usage, que les enfants eux-mêmes subissent, est propre à tout le canton et va jusqu'à Zurich. C'est une chose étrange, et, comme beaucoup de choses étranges, c'est une chose sage. Dans ce pays de sève et de beauté, de nature exubérante et de costumes exquis, la nature tend à rendre l'homme entreprenant,


le costume rend la femme coquette; la coutume intervient, sépare les sexes et pose une barrière. Cette vallée, du reste, n'est pas seulement un confluent de rivières, c'est aussi un confluent de costumes. On passe la Reuss, la cuirasse de velours noir devient un corselet de damas à fleurs, au beau milieu duquel elles cousent un large galon d'or. On passe la Limmat, la jupe brune devient une jupe rouge avec un tablier de mousseline brodée. Toutes les coiffures se mêlent également; en dix minutes on rencontre de belles filles. avec de grands peignes exorbitants comme à Lima, avec des chapeaux de paille noire à haute forme comme à Florence, avec une dentelle sur les yeux comme à Madrid. Toutes ont un bouquet de fleurs naturelles au côté. Raffinement.

La variété des coiffures est telle, que je m'attendais à tout. Après le pont de. la Reuss, il y a une petite. côte. Je la montais à pied. Je vois venir à moi une vieille femme coiffée d'une espèce de vaste sombrero espagnol en cuir noir, dans l'ornement duquel entraient pour couronnement une paire de bottes et un parapluie. J'allais enregistrer cette coiffure bizarre, quand je me suis aperçu que cette bonne femme portait tout simplement la valise d'un voyageur. Le voyageur suivait à quelques pas brave homme, qui se piquait probablement de parler français, et qui m'a accosté pour me raconter la révolution de Zurich. Tout ce que j'ai pu comprendre, à travers force baragouin, c'est qu'il y avait eu une proclamation du bourgmestre, et que cette proclamation commençait ainsi Braves !o~MO!


Je présume que le digne homme voulait dire j?/Y~c~' 2-Mr~MO:

La vallée de l'Aar a deux bracelets charmants, Brugg qui l'ouvre, Baden qui la ferme. Baden est sur la Limmat. On suit depuis une demi-heure le bord de la Limmat, qui fait un tapage horrible au fond d'un charmant ravin dont tous les éboulements sont plantés de vignes. Tout à coup une porte-donjon à quatre tourelles barre la route au-dessous de cette porte se précipitent pêle-mêle dans le ravin des maisons de bois dont les mansardes semblent se cahoter; au-dessus, parmi 0 les arbres, se dresse un vieux château ruiné dont les créneaux font une crête de coq à la montagne. Tout au fond, sous un pont couvert, la Limmat passe en toute hâte sur un lit de rochers qui donne aux vagues une forme violente. Et puis on aperçoit un clocher à tuiles de couleur qui semble revêtu d'une peau de serpent. C'est Baden.

Il y a de tout à Baden, des ruines gothiques, des ruines romaines, des eaux thermales, une statue d'Isis, des fouilles ou l'on trouve force dés à jouer, un hôtel de ville ou le prince Eugène et le maréchal de Villars ont échangé des signatures, etc. Comme je voulais arriver à Zurich avant la nuit, je me suis contenté de regarder sur la place, pendant qu'on changeait de chevaux, une charmante fontaine de la renaissance, surmontée, comme celle de Rhinfelden, d'une hautaine et sévère figure de soldat. L'eau jaillit par la gueule d'une effrayante guivre de bronze qui roule sa queue dans les ferrures de la fontaine. Deux pigeons familiers


s'étaient perchés sur cette guivre, et l'un d'eux buvait en trempant son bec dans le filet d'eau arrondi qui tombait du robinet dans la vasque, fin comme un cheveu d'argent.

Les romains appelaient les eaux thermales de Baden les eaux bavardes (~M<B ~'&~H~). Quand je vous écris, mon ami, il me semble que j'ai bu de cette eau.

Le soleil baissait, les montagnes grandissaient, les chevaux galopaient sur une route excellente en sens inverse de la Limmat; nous traversions une région toute sauvage; sous nos pieds il y avait un couvent blanc à clocher rouge, semblable à un jouet d'enfant; devant nos yeux, une montagne à forme de colline, mais si haute, qu'une forêt y semblait une bruyère; dans le jardin sévère du couvent, un moine blanc se promenait, causant avec un moine noir; par-dessus la montagne, une vieille tour montrait à demi sa face rougie par le soleil horizontal. Qu'était cette masure? Je ne sais. Conrad de Tagerfelden, un des meurtriers de l'empereur Albert, avait son château dans cette solitude. En était-ce la ruine? Moi, je ne suis qu'un passant et j'ignore tout; j'ai laissé leur secret à ces lieux sinistres, mais je ne pouvais m'empêcher de songer vaguement au sombre attentat de 1308 et à la vengeance d'Agnès, pendant que cette tour sanglante, cachée peu à peu par les plis du terrain, rentrait lentement dans la montagne.

La route a tourné; une crevasse inattendue a laissé passer un immense rayon du couchant; les villages, les LE RIIIN. Il. 10


fumées, les troupeaux et les hommes ont reparu, et la belle vallée de la Limmat s'est remise à sourire. Les villages sont vraiment remarquables dans ce canton de Zurich. Ce sont "de magnifiques chaumières composées de trois compartiments. A un bout, la maison des hommes, en bois et en maçonnerie, avec ses trois étages de fenêtres-croisées basses, à petits vitraux ronds; à l'autre bout, .la maison des bêtes, étable et écurie, en planches; au centre, le logis des chariots et des ustensiles, fermé par une grande porte cochère. Dans le faîtage, qui est énorme, la grange et le grenier. Trois maisons sous un toit. Trois têtes sous un bonnet. Voilà la chaumière zuriquoise. Comme vous voyez, c'est un palais.

La nuit était tout à fait tombée, je m'étais tout platement endormi dans la voiture, quand un bruit de planches sous le piétinement des chevaux m'a réveillé. J'ai ouvert les yeux. J'étais dans une espèce de caverne en charpente de l'aspect le plus singulier. Au-dessus de moi, de grosses poutres courbées en cintres surbaissés et arc-boutées d'une manière inextricable portaient une voûte de ténèbres à droite et à gauche, de basses arcades faites de solives trapues me laissaient entrevoir deux galeries obscures et étroites, percées çà et là de trous carrés par lesquels m'arrivaient la brise de la nuit et le bruit d'une rivière. Tout au fond, à l'extrémité de cette étrange crypte, je voyais briller vaguement des bayonnettes. La voiture roulait, lentement sur un plancher des fentes duquel sortait une rumeur assourdissante. Une torche éloignée, qui


tremblait au vent, jetait des clartés mêlées d'ombres sur ces massives arches de bois. J'étais dans le pont couvert de Zurich. Des patrouilles bivouaquaient alentour. Rien ne peut donner une idée de ce pont, vu ainsi et à cette heure. Figurez-vous la forêt d'une cathédrale posée en travers sur un neuve et s'ébranlant sous les roues d'une diligence.

Pendant que je vous écris tout ce fatras, le jour a paru. Je suis un peu désappointé. Zurich perd au grand jour je regrette les vagues profils de la nuit. Les clochers de la cathédrale sont d'ignobles poivrières. Presque toutes les façades sont ratissées et blanchies au lait de chaux. J'ai à ma gauche une espèce d'hôtel Guénégaud. Mais le lac est beau; mais, là-bas, la barrière des Alpes est admirable. Elle corrige ce que le lac, bordé de maisons blanches et de cultures vertes, a peut-être d'un peu trop riant pour moi. Les montagnes me font toujours l'effet de tombes immenses les basses ont un noir suaire de mélèzes, les hautes ont un blanc linceul de neige.

Quatre heures après midi.

Je viens de faire une promenade sur le lac dans une façon de petite gondole à trente sous par heure, comme un fiacre. J'ai jeté généreusement trois francs dans le lac de Zurich; je les regrette un peu. C'est beau, mais c'est bien aimable. Ils ont un Neu-Munster qu'ils vous


montrent avec orgueil et qui ressemble à l'église de Pantin. Les sénateurs zuriquois habitent des villas de plâtre, lesquelles ont un faux air des guinguettes de Vaugirard. Dieu me pardonne! j'ai vu passer un omnibus, comme à Passy. Je ne m'étonne plus si ces gaillards-là font des révolutions.

Heureusement l'eau bleue du lac est transparente. Je voyais, dans des profondeurs vitreuses, les montagnes au fond du lac et des forêts sur ces montagnes, Des rochers et des algues me figuraient assez bien laterre noyée par le déluge, et, en me penchant sur le bord de mon fiacre à deux rames, j'avais les émotions de Noé quand il se mettait à la fenêtre de l'arche. De temps en temps je voyais passer de gros poissons zébrés de rubans noirs comme de. tigres. J'ai sauvé du bout de ma canne deux ou trois mouches qui se noyaient.

La ville doit beaucoup plaire aux personnes qui adorent la façade du séminaire de Saitit-Sulpice. On y bâtit en ce moment des édifices superbes dont l'architecture rappelle la Madeleine et le corps de garde du boulevard du Temple. Quant à moi, en mettant à part le portail roman de la cathédrale, quelques vieilles maisons perdues et comme noyées dans les neuves, deux aiguilles d'église et trois ou quatre tours d'enceinte, dont une, qui est énorme, ressemble au ventre pantagruélique d'un bourgmestre, je ne suis pas digne d'admirer Zurich. J'ai vainement cherché la fameuse tour du WeMemberg, qui était au milieu de la Limmat, et qui avait servi de prison au comte de Habsburg et


au conseiller Waldmann, décapité en 1A88. L'aurait-on démolie? `?

Pendant que je suis en train, pardieu, parlons de l'auberge! A l'hôtel de ~'Z~~ le voyageur n'est pas écorché; il est savamment disséqué. L'hôtelier vous vend la vue de son lac à raison de huit francs par fenêtre et par jour. La chère que l'on fait à l'hôtel de m'a rappelé un vers de Ronsard, qui, à ce qu'il paraît, dînait mal

La vie est attelée

A deux mauvais chevaux, le boire et le manger.

Nulle part ces deux chevaux ne sont plus mauvais qu'à l'hôtel de r~

'A propos, je ne vous ai pas dit que Zurich s'appelait autrefois 7"Mrf</M)K. La Limmat le divise en deux villes, le grand Zurich et le petit Zurich, que réunissent trois beaux ponts, sur lesquels les bourgeois ~jt??'OM~H~ï< souvent, dit Georges Bruin de Cologne. La vigne est bien exposée au soleil. Il y a le vin de Zurich et le blé de Zurich.

Je vous embrasse, quoique je sois à treize cent vingt pieds au-dessus de vous.



LETTRE XXXVi

ZURICH

U pleut. Description d'une chambre. Renet du dehors dans ['intérieur. Le voyageur prend le parti de-fouiller dans les armoires. Ce qu'il y trouve. ~moMr~ 'secrètes et ~t)M<urM honteuses de A~jpoMon Bxona~arte. Le livre. Les estampes. 1814. 1840. Choses curieuses. Choses sérieuses. Il pleut.

Septembre.

J'ai quitté l'hôtel de l'Épée. Je suis venu me loger dans la ville, n'importe où. Je n'ai plus la mauvaise auberge, mais je n'ai plus la vue du lac. Il y a des moments où je regrette en bloc le méchant dmer et le magnifique paysage.

Avant-hier, c'était un de ces moments-là. 11 pleuvait. J'étais enfermé dans la chambre que j'habite; une petite chambre triste et froide, ornée d'un lit peint en gris à rideaux blancs, de chaises à dossier en lyre, et d'un papier bleuâtre bariolé de ces dessins sans goût et sans style qu'on retrouve indistinctement sur les robes des femmes mal mises et sur les murs des chambres mal meublées. J'ai ouvert la fenêtre, qui est


une de ces hideuses fenêtres d'il y a cinquante ans qu'on appelait fenêtres-guillotines, et je regardais mélancoliquement la pluie tomber. La rue était déserte; toutes les croisées de la maison d'en face étaient fermées pas un profil aux vitres, pas un passant sur ce pavage de petits cailloux ronds et noirs que la pluie faisait reluire comme des châtaignes mûres. La seule chose qui animât le paysage, c'était la gouttière du toit voisin, espèce de gargouille en fer-blanc figurant une tête d'âne à bouche ouverte, d'où la pluie tombait à flots; une pluie jaune et sale qui venait de laver les tuiles et qui allait laver le pavé. Il est triste qu'une chose prenne la peine de tomber du ciel sans autre résultat que de changer la poussière en boue. J'étais retenu au gîte; le gîte était médiocrement plaisant. Que faire? La Fontaine a fait le vers de la circonstance. Je songeais donc. Par malheur, j'étais dans une de ces situations d'âme que vous connaissez sans doute, ou l'on n'a aucune raison d'être triste et aucun motif d'être gai ou l'on est également incapable de prendre le parti d'un éclat de rire ou d'un torrent de larmes; où la vie semble parfaitement logique, unie, plane, ennuyeuse et triste; où tout est gris et blafard au dedans comme au dehors. Il faisait en moi le même temps que dans la rue, et, si vous me permettiez la métaphore, je dirais qu'il pleuvait dans mon esprit. Vous le savez, je suis un peu de la nature du lac; je réfléchis l'azur ou la nuée. La pensée que j'ai dans l'âme ressemble au ciel que j'ai sur la tête.


En retournant son œil, passez-moi encore cette expression, on voit un,paysage en soi. Or, en ce moment-là, le paysage que je pouvais voir en moi ne valait guère mieux que celui que j'avais sous les yeux.

Il y avait deux ou trois armoires dans la chambre. Je les ouvris machinalement, comme si j'avais eu chance d'y trouver quelque trésor. Or, les armoires d'auberge sont toujours vides; une armoire pleine, c'est l'habitation permanente. N'a pas de nid qui passe. Je ne trouvai donc rien dans les armoires.

Pourtant, au moment où je refermais la dernière, j'aperçus sur la tablette d'en haut je ne sais quoi qui me parut quelque chose. J'y mis la main. C'était d'abord de la poussière, et puis c'était un livre. Un petit livre carré comme les almanachs de Liège, broché en papier gris, couvert de cendre, oublié là depuis des années. Quelle bonne fortune! Je secoue la poussière, j'ouvre au hasard. C'était en français. Je regarde le titre ~4?MOMrs secrètes et ~c~Mr~ AoM<eM~ de A~o~<m .BMon~m'~ avec gravures. Je regarde les gravures un homme à gros ventre et à profil de polichinelle, avec redingote et petit chapeau, mêlé à toutes sortes de femmes nues. Je regarde la date 181A.

J'ai eu la curiosité de lire. 0 mon ami! que vous dire de cela? Comment vous donner une idée de ce livre imprimé à Paris par quelque libelliste et oublié à Zurich par quelque autrichien? Napoléon Buonaparté était laid ses petits yeux enfoncés, son profil


de loup et ses oreilles découvertes lui faisaient une figure atroce. Il parlait mal; n'avait aucun esprit et aucune présence d'esprit marchait gauchement, se tenait sans grâce et prenait leçon de Talma chaque fois qu'il fallait « trôner ». Du reste, sa renommée militaire était fort exagérée il prodiguait la vie des hommes il ne remportait des victoires qu'à force de bataillons. (Reprocher les bataillons aux conquérants ne croiriez-vous pas entendre ces gens qui reprochent les métaphores aux poëtes?) II a perdu plus de batailles qu'il n'en a gagné. Ce n'est pas lui qui a gagné la bataille de Marengo, c'est Desaix; ce n'est pas lui qui a gagné la bataille d'Austerlitz, c'est Soult; ce n'est pas lui qui a gagné la bataille de la Moskowa, c'est Ney*. Ce n'était qu'un capitaine du second ordre, fort inférieur aux généraux du grand siècle, à Turenne, àCondé,àLux.embourg, à Vendôme; et, même de nos jours, son « talent militaire n'était rien, comparé au « génie guerrier x du duc de Wellington. De sa personne, il était poltron. Il avait peur au feu. Il se cachait pendant la canonnade à Brienne. (A Brienne ) Il avait vices sur vices. II mentait comme un laquais. Il était avare au point de ne donner que dix francs par jour à une femme qu'il entretenait dans une petite rue solitaire du faubourg Saint-Marceau. (L'auteur dit J'ai vu la rue, la maison et la femme.) En 18)4 on se servait contre Btt0)t(tp<t)'<e des noms si justement renommés des lieutenants de Napoléon; aujourd'hui tout est à sa place; Desaix, Soult, Ney, sont de grandes et ittustres figures; Napoléon est dans sa gloire ce qu'il était dans son armée, l'empereur.


Il était jaloux au point d'enfermer cette femme, qui ne sortait presque jamais et vivait séparée du monde entier, sans une créature humaine pour la servir, en proie au désespoir et à la terreur. Voilà ce que c'était que l'~HOMy de Napoléon Buonaparté! Il avait en outre, car ce jaloux féroce était un libertin effronté, Othello compliqué de don Juan, il avait en outre, dans tous les quartiers de Paris, de petites chambres, des caves, des mansardes, des oubliettes louées sous des noms supposés, où il attirait sous divers prétextes des jeunes filles pauvres, etc., etc, etc. De là des troupeaux d'enfants, petites dynasties inédites, relégués aujourd'hui dans des greniers ou ramassant des loques et des haillons au coin des bornes sous une hotte de chiffonnier. Voilà ce que c'étaient que les ~MOM~' de Napoléon Buonaparté! Qu'en dites-vous? La première histoire rappelle un peu Geneviève de Brabant' au fond de son bois la seconde est renouvelée du Minotaure. J'en ai entrevu bien d'autres et de pires, mais je n'ai pas eu le courage d'aller plus loin. Je n'ai jamais de bien longues rencontres avec ces livres que l'ennui ouvre et que le dégoût ferme.

Vous riez de cela? Je vous avoue que je n'en ris pas. Il y a toujours dans les calomnies dirigées contre les grands hommes, tant qu'ils sont vivants, quelque chose qui me serre le cœur. Je me dis Voilà donc de quelle manière la reconnaissance contemporaine a traité ces génies que la postérité entoure de respect, les uns parce qu'ils ont fait leur nation plus grande, les autres parce qu'ils ont fait l'humanité meilleure


Soyez .Molière, on vous accusera d'avoir épousé votre fille; soyez Napoléon, on vous accusera d'avoir aimé vos sœurs. La haine et l'envie ne sont pas inventives, direz-vous; elles répètent toujours à peu près les mêmes niaiseries, lesquelles deviennent inoffensives à force d'être répétées. Qu'est-ce qu'une calomnie qui est un plagiat? Sans doute, si le public le savait; mais est-ce que le public sait que ce que l'on dit aujourd'hui du grand homme d'aujourd'hui est précisément ce qu'on disait hier du grand homme d'hier? L'envie et la haine n'inventent rien. D'accord. Mais la foule ignore tout. Les grands hommes ont dédaigné tout cela, direz-vous encore. Sans doute; mais qui vous dit qu'ils n'ont pas souffert autant qu'ils ont dédaigné? Qui sait tout ce qu'il y a de douleurs poignantes dans les profondeurs muettes du dédain? Qu'y a-t-il de plus révoltant que l'injustice, et quoi de plus amer que de recevoir une grande injure quand on mérite une grande couronne? Savez-vous si cet odieux petit livre dont vous riez aujourd'hui n'a pas été officieusement envoyé en 1815 au prisonnier de Sainte-Hélène, et n'a pas fait, tout stupide qu'il vous semble et qu'il est, passer une mauvaise nuit à l'homme qui dormait d'un si profond sommeil la veille de Marengo et d'Austerlitz? N'y a-t-il pas des moments où la haine, dans ses affirmations effrontées et furieuses, peut faire illusion, même. au génie qui a la conscience de sa force et de son avenir? Apparaître caricature à la postérité, quand on a tout fait pour lui laisser une grande ombre! Non, mon ami, je ne puis


rire de cet infâme libelle. Quand j'explore les bas-fonds du passé, et quand je visite les caves ruinées d'une prison ~'autrefois, je prends tout au sérieux, les vieilles calomnies que je ramasse dans l'oubli et les hideux instruments de torture rouillés que je trouve dans la poussière.

Flétrissure et ignominie à ces misérables valets des basses-œuvres qui n'ont d'autre fonction que de tourmenter vivants ceux que la postérité adorera morts

Si l'auteur sans nom de cet ignoble livre existe encore. aujourd'hui dans quelque coin obscur de Paris, quel châtiment ce doit être pour cet immonde vieillard, dont les cheveux blancs ne sont qu'une couronne d'opprobre et de honte, de voir, chaque fois qu'il a le malheur de passer sur la place Vendôme, Napoléon, devenu homme de bronze, salué à toute heure par la foule, enveloppé de nuées et de rayons, debout sur son éternelle gloire et sur sa colonne éternelle! Depuis que j'avais fermé ce volume, tout s'était assombri la pluie était devenue plus violente au dehors, et la tristesse plus profonde en moi. Ma fenêtre était restée ouverte, et mon regard s'attachait machinalement à la grotesque gouttière de fer-blanc qui dégorgeait avec furie un flot jaunâtre et fangeux. Cette vue m'a calmé. Je me suis dit que, la plupart du temps,. ceux qui font le mal n'en ont pas pleine conscience, qu'il y a chez eux plus d'ignorance et d'ineptie encore que de méchanceté; et je suis demeuré là immobile, silencieux, recueillant les enseignements mystérieux


que les choses nous donnent par les harmonies qu'elles ont entre elles, le coude appuyé sur ce stupide pamphlet, d'où s'était épanché tant de haine et de calomnie, et l'oeil fixé sur cette, bouche d'âne qui vomissait de l'eau sale.


LETTRE XXXVII

SCHAFFHAUSEN

Vue de Schaffhouse. SchafThausen. Schaffouse. Schaphuse. Schapfuse. Shaphusia. Probatopolis. Effroyable combat et mêlée terrible des érudits et des antiquaires. Deux des plus redoutables s'attaquent avec furie. L'auteur a la lâcheté de s'enfuir du champ de bataille, les laissant aux prises. Le château Munoth. Ce qu'était Schaffhouse il y a deux cents ans. Quel était le joyau d'une ville libre. L'auteur dine. Une des innombrables aventures qui arrivent à ceux qui ont la hardiesse de voyager à travers les orthographes du pays. Calaische à la choute. L'auteur offre tranquillement de faire ce qui eût épouvanté Gargantua.

Septembre.

Je suis à Schaffhouse depuis quelques heures. Écrivez ~M~ et prononcez tout ce qu'il vous plaira. Figurez-vous un Anxur suisse, un Terracine allemand, une ville du quinzième siècle, dont les maisons tiennent le milieu entre les chalets d'Unterseen et les logis sculptés du vieux Rouen, perchée dans la montagne, coupée par le Rhin, qui se tord dans son lit de roches avec une grande clameur, dominée par des tours en ruine, pleine de rues à pic et en zigzag,


livrée au vacarme assourdissant des nymphes ou des eaux, H~n' transcrivez Horace comme vous voudrez, et au tapage des laveuses. Après avoir passé la porte de la ville qui est une forteresse

0

du treizième siècle, je me suis retourné, et j'ai vu audessus de l'ogive cette inscription SALvs EXEVNTiBvs. J'en ai conclu qu'il y avait probablement de l'autre côté FAX iNTRANTiBvs. J'aime cette façon hospitalière. Je vous ai dit d'écrire ~f/M~/MM.~ et de prononcer comme il vous plairait. Vous pouvez écrire aussi tout ce qu'il vous plaira. Rien n'est comparable, pour l'entêtement et la diversité d'avis, au troupeau des antiquaires, si ce n'est le troupeau des grammairiens. Platine écrit ~6'/<<M~~ Strumphius écrit ~,7~/M~ Georges Bruin écrit ~/M/HM<~ et Miconnis écrit Pro~<o~o/ Tirez-vous de là. Après le nom vient l'étymologie. Autre affaire. ~7i~M.«?~ signifie la ville dit ?MOM/o~ dit Glarean. -Point du tout! s'exclame Strumphius, Schaffhausen veut dire port des ~<~<M;c, de ~c/i~ barque, et de /M:<~ maison. Ville du mouton répond Glarean; les armes de la ville sont d'or au bélier de sable. Port des bateaux reprend Strumphius; c'est là que les bateaux s'arrêtent, dans l'impossibilité d'aller plus loin. Ma foi! que l'étymologie devienne ce qu'elle pourra. Je laisse Strumphius et Glarean se prendre aux coiffes.

Il faudrait batailler aussi à propos du vieux château MuDoth, qui est près de Schaffhouse, sur l'Emmersberg, et qui a pour étymologie /)/?<H!'< disent les antiquaires, à cause d'une citadelle romaine qui était là.


Aujourd'hui, il n'y a plus que quelques ruines, une grande tour et une immense voûte casematée qui peut couvrir plusieurs centaines d'hommes.

Il y a deux siècles, Schaffhouse était plus pittoresque encore. L'hôtel de ville, le couvent de la Toussaint, l'église Saint-Jean, étaient dans toute leur beauté l'enceinte de tours était intacte et complète. Il y en avait treize, sans compter le château et .sans compter les deux hau~s tours sur lesquelles s'appuyait cet étrange et magnifique pont suspendu sur le Rhin que notre Oudinot fit sauter, le 13 avril 1799, avec cette ignorance et cette insouciance des chefs-d'œuvre qui n'est pardonnable qu'aux héros; Enfin, hors de la cité, au delà de la porte-donjon qui va vers la Forêt-Noire, dans la montagne, sur une éminence, à côté d'une chapelle, on distinguait au loin, dans la brume de l'horizon, un hideux petit édifice de charpente et de pierre, le gibet. Au moyen âge, et même il n'y a pas plus de cent ans, dans toute commune souveraine, une potence convenablement garnie était une chose élégante et magistrale. La cité ornée de son gibet, le gibet orné de son pendu, cela signifiait ville libre.

J'avais grand'faini, il était tard; j'ai commencé par dîner. On m'a apporté un dîner français, servi par un garçon français, avec une carte en français. Quelques originalités, sans doute involontaires, se mêlaient, non sans grâce, à l'orthographe de cette carte. Comme mes yeux erraient parmi ces riches fantaisies du rédacteur local, cherchant à compléter mon dîner, au-dessous de ces trois lignes

LE HHIN. Il. 17


Haurnelette <ïM C/M~t/~ !'0?M.

Bi/feteque ~M era~O~

~JC'0~ d'agnot au ~~M~~

je suis tombé sur ceci

C~M A choute, 10 francs.

Pardieu! me suis-je dit, voilà un mets du pays; calaïsche A ~< choute. Il faut que j'en goûte. Dix francs! cela doit être quelque raffinement propre à la cuisine de Schaffhouse. J'appelle le garçon.

Monsieur, une calaïsche à la choute.

Ici le dialogue s'engage en français. Je vous ai dit que le garçon parlait français.

Vort pien, monsir. Temain matin.

Non, dis-je, tout de suite.

Mais, monsir, il est pien tard.

Qu'est-ce que cela fait?

Mais il sera nuit tans eine hère.

Eh bien?

Mais monsir ne bourra bas foir.

Voir! Voir quoi? Je ne demande pas à voir. Che gombrends bas monsir.

Ah çà! c'est donc bien beau à regarder, votre calaïsche à la choute?

Vort peau, monsir, atmiraple, manifigue Eh bien, vous m'allumerez quatre chandelles tout autour.

Guadre jantelles! Monsir choue. (Lisez: ~ûM~M/' joue.) Che ne gombrends bas.


Pardieu! ai-je repris avec quelque impatience, je me comprends bien, moi; j'ai faim, je veux manger. Mancher gouoi?

Manger votre calaïsche.

Notre calaïsche?

Votre choute.

Notre choute! mancher notre choute! Monsir choue. Mancher la choute ti Rhin?

Ici je suis parti d'un éclat de rire. Le pauvre diable de garçon ne comprenait plus, et moi, je venais de comprendre. J'avais été le jouet d'une hallucination produite sur mon cerveau par l'orthographe éblouissante de l'aubergiste. Calaïsche à la c'/tOMte signifiait calèche A chute. En d'autres termes, après vous avoir offert à diner, la carte- vous offrait complaisamment une calèche pour aller voir la chute du Rhin à Laufen, moyennant dix francs.

Me voyant rire, le garçon m'a pris pour un fou, et s'en est allé en grommelant Mancher la choute! églairer la choute ti Rhin afec guadre jantelles! Ce monsir choue.

J'ai retenu pour demain matin une calaïsche A la C'/tCM~.



LETTRE XXXVIII

LA CATARACTE DU RHIN

Écrit sur place. Arrivée. Le château de Laufen. La cataracte. Aspect. Détails. Causerie du guide. L'enfant. Les stations. D'où l'on voit le mieux. L'auteur s'adosse au rocher. Un décor. Une signature et un paraphe. Le jour baisse. L'auteur passe le Rhin. Le Rhin, le Rhône. La cataracte en cinq parties. Le forçat.

Laufen, septembre.

Mon ami, que vous dire? je viens de voir cette chose inouïe. Je n'en suis qu'à quelques pas. J'en entends le bruit. Je vous écris sans savoir ce qui tombe de ma pensée. Les idées et les images s'y entassent pêlemêle, s'y précipitent, s'y heurtent, s'y brisent, et s'en vont en fumée, en écume, en rumeur, en nuée. J'ai en moi comme un bouillonnement immense. Il me semble que j'ai la chute du Rhin dans le cerveau.

J'écris au hasard, comme cela vient. Vous comprendrez si vous pouvez.

On arrive à Laufen. C'est un château du treizième siècle, d'une fort belle masse et d'un fort bon style. II


y a à la porte deux guivres dorées, la gueule ouverte. Elles aboient. On dirait que ce sont elles qui font le bruit mystérieux qu'on entend.

On entre.

On est dans la cour du château. Ce n'est plus un château, c'est une ferme. Poules, oies, dindons, fumier; charrette dans un coin une cuve à chaux. Une porte s'ouvre. La cascade apparaît.

Spectacle merveilleux!

Effroyable tumulte! voilà le premier effet. Puis on regarde. La cataracte découpe des golfes qu'emplissent de larges squammes blanches. Comme dans les incendies, il y a de petits endroits paisibles au milieu de cette chose pleine d'épouvanté des bosquets mêlés à l'écume; de charmants ruisseaux dans les mousses; des fontaines pour les bergers arcadiens de Poussin, ombragées de petits rameaux doucement agités. Et puis ces détails s'évanouissent, et l'impression de l'ensemble vous revient. Tempête éternelle. Neige vivante et furieuse.

Le flot est d'une transparence étrange. Des rochers noirs dessinent des visages sinistres sous l'eau. Ils paraissent toucher la surface et sont à dix pieds de profondeur. Au-dessous des deux principaux vomitoires de la chute, deux grandes gerbes d'écume s'épanouissent sur le fleuve et s'y dispersent en nuages verts. De l'autre côté du Rhin, j'apercevais un groupe de maisonnettes tranquilles, où les ménagères allaient et venaient.

Pendant que j'observais, mon guide me parlait.


Le lac de Constance a gelé dans l'hiver de 1829 à 1830. -11 n'avait pas gelé depuis cent quatre ans. On y passait en voiture. De pauvres gens sont morts de froid à Schaffhouse.

Je suis descendu un peu plus bas, vers le gouffre. Le ciel était gris et voilé. La cascade fait un rugissement de tigre. Bruit effrayant, rapidité terrible. Poussière d'eau, tout à la fois fumée et pluie. A travers cette brume on voit la cataracte dans tout son développement. Cinq gros rochers la coupent en cinq nappes d'aspects divers et de grandeurs différentes. On croit voir les cinq piles rongées d'un pont de titans. L'hiver, les glaces font des arches bleues sur ces culées noires. Le plus rapproché de ces rochers est d'une forme étrange; il semble voir sortir de l'eau pleine de rage la tête hideuse et impassible d'une idole hindoue, à trompe d'éléphant. Des arbres et des broussailles qui s'entre-mêlent à son sommet lui font des cheveux hérissés et horribles.

A l'endroit le plus épouvantable de la chute, un grand rocher disparaît et reparaît sous l'écume comme -le crâne d'un géant englouti, battu depuis six mille ans de cette douche effroyable.

Le guide continue son monologue. La chute du Rhin est à une lieue de Schaffhouse. La masse du fleuve tout entière tombe là d'une hauteur de « septante pieds N.

L'âpre sentier qui descend du château de Laufen à l'abîme traverse un jardin.. Au moment où je passais assourdi par la formidable cataracte, un enfant,


habitué à faire ménage avec cette merveille du monde, jouait parmi des fleurs et mettait en chantant ses petits doigts dans des gueules-de-loup roses.

Ce sentier a des stations variées, où l'on paie un peu de temps en temps. La pauvre cataracte ne saurait travailler pour rien. Voyez la peine qu'elle se donne. Il faut bien qu'avec toute cette écume qu'elle jette aux arbres, aux rochers, aux fleuves, aux nuages, elle jette aussi un peu quelques gros sous dans la poche de quelqu'un. C'est bien le moins.

Je suis parvenu par ce sentier jusqu'à une façon de balcon branlant pratiqué tout au fond, sur le gouffre et dans le gouffre.

Là, tout vous remue à la fois. On est ébloui, étourdi, bouleversé, terrifié, charme. On s'appuie à une barrière de bois qui tremble. Des arbres jaunis, c'est l'automne, des sorbiers rouges entourent un petit pavillon dans le style du café Turc, d'ou l'on observe l'horreur de la chose. Les femmes se couvrent d'un collet de toile cirée (un franc par personne). On est enveloppé d'une effroyable averse tonnante. De jolis petits colimaçons jaunes se promènent voluptueusement sous cette rosée sur le bord du balcon. Le rocher qui surplombe au-dessus du balcon pleure goutte à goutte dans la cascade. Sur la roche qui est au milieu de la cataracte, se dresse un chevalier troubadour en bois peint appuyé sur un bouclier rouge à croix blanche. Un homme a dû risquer sa vie pour aller planter ce décor de l'Ambigu au milieu de la grande et éternelle poésie de Jéhovah.


Les deux géants qui redressent la tête, je veux dire les deux plus grands rochers, semblent se parler. Ce tonnerre est leur voix. Au-dessus d'une épouvantable croupe d'écume, on aperçoit une maisonnette paisible avec son petit verger. On dirait que cette affreuse hydre est condamnée à porter éternellement sur son dos cette douce et heureuse cabane. Je suis allé jusqu'à l'extrémité du balcon; je me s.uis adossé au rocher.

L'aspect devient encore plus terrible. C'est un écroulement effrayant. Le gouffre hideux et splendide jette avec rage une pluie de perles au visage de ceux qui osent le regarder de si près. C'est admirable. Les quatre grands gonflements de la cataracte tombent, remontent et redescendent sans cesse. On croit voir tourner devant soi les quatre roues fulgurantes du char de la tempête.

Le pont de bois était inondé. Les planches glissaient. Des feuilles mortes frissonnaient sous mes pieds. Dans une anfractuosité du roc, j'ai remarqué une petite touffe d'herbe desséchée. Desséchée sous la cataracte de Schaffhouse! dans ce déluge, une goutte d'eau lui a manqué. Il y a des cœurs qui ressemblent. à cette touffe d'herbe. Au milieu du tourbillon des prospérités humaines, ils se dessèchent. Hélas c'est qu'il leur a manqué cette goutte d'eau qui ne sort pas de la terre mais qui tombe du ciel, l'amour!

Dans le pavillon turc, lequel a des vitraux de couleur, et quels vitraux! il y a un livre où les visiteurs sont priés d'inscrire leurs noms. Je l'ai feuilleté. J'y ai


remarqué cette signature /r~ avec ce paraphe O~. Est-ce un V?

Combien de temps suis-je resté là, abîmé dans ce grand spectacle? Je ne saurais vous le dire. Pendant cette contemplation, les heures passeraient dans l'esprit comme les ondes dans le gouffre, sans laisser trace ni souvenir. 1

Cependant on est venu m'avertir que le jour baissait. Je suis remonté au château, et de là je suis descendu sur la grève d'où l'on passe le Rhin pour gagner la rive droite. Cette grève est au bas de la chute, et l'on traverse le fleuve à quelques brasses de la cataracte. On s'aventure pour ce trajet dans un petit batelet charmant, léger, exquis, ajusté comme une pirogue de sauvage, construit d'un bois souple comme de la peau de requin, solide, élastique, fibreux, touchant les rochers à chaque instant et s'y écorchant à peine, manœuvré comme tous les canots du Rhin et de la Meuse, avec un crochet et un aviron en forme de pelle. Rien n'est plus étrange que de sentir dans cette coquille les profondes et orageuses secousses de l'eau. Pendant que la barque s'éloignait du bord, je regardais au-dessus de ma tête les créneaux couverts de tuiles et les pignons taillés du château qui dominent le précipice. Des filets de pêcheurs séchaient sur les cailloux au bord du fleuve. On pêche donc dans ce tourbillon? Oui, sans doute. Comme les poissons ne peuvent franchir la cataracte, on prend là beaucoup de saumons. D'ailleurs dans quel tourbillon l'homme ne peche-t-il pas?


Maintenant je voudrais résumer toutes ces sensations si vives et presque poignantes. Première impression on ne sait que dire, on est écrasé comme par tous les grands poëmes. Puis l'ensemble se débrouille. Les beautés se dégagent de la nuée. Somme toute, c'est grand, sombre, terrible, hideux, magnifique, inexprimable.

De l'autre côté du Rhin, cela fait tourner des moulins.

Sur une rive, le château; sur l'autre, le village, qui s'appelle Neuhausen.

Tout en nous laissant aller au balancement de la barque, j'admirais la superbe couleur de cette eau. On croit nager dans de la serpentine liquide.

Chose remarquable, chacun des deux grands fleuves des Alpes, en quittant les montagnes, a la couleur de la. mer où il va. Le Rhône, en débouchant du lac de Genève, est bleu comme la Méditerranée; le Rhin, en sortant du lac de Constance, est vert comme l'Océan.

Malheureusement le ciel était couvert. Je ne puis donc pas dire que j'ai vu la chute de Laufen dans toute sa splendeur. Rien n'est riche et merveilleux comme cette pluie de perles dont je vous ai déjà parlé, et que la cataracte répand au loin cela doit être pourtant plus admirable encore lorsque le soleil change ces perles en diamants et que l'arc-en-ciel plonge dans. l'écume éblouissante son cou d'émeraude, comme un oiseau divin qui vient boire à l'abîme.

De l'autre bord du Rhin, d'où je vous écris en ce


moment, la cataracte apparaît dans son entier, divisée en cinq parties bien distinctes qui ont chacune leur physionomie à part et forment une espèce de crescendo. La première, c'est un dégorgement de moulins la seconde, presque symétriquement composée par le travail du flot et du temps, c'est une fontaine deVersailles; la troisième, c'est une cascade; la quatrième est une avalanche la cinquième est le chaos.

Un dernier mot, et je ferme cette lettre. A quelques pas de la chute, on exploite la roche calcaire, qui est fort belle. Du milieu d'une des carrières qui sont là, un galérien, rayé de gris et de noir, la pioche à la main, la double chaîne au pied, regardait la cataracte. Le hasard semble se complaire parfois à confronter dans des antithèses, tantôt mélancoliques, tantôt effrayantes, l'œuvre de la nature et l'oeuvre de la société.


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Ce que l'auteur cherche dans ses voyages. Vévey. L'église. La vieille femme bedeau. Deux tombeaux. Edmond Ludlow. Andrew Broughton. David. Les proscrits. Comparaison des épitaphes. Philosophie. Un troisième tombeau. L'apothicaire. Néant des choses humaines proclamé par celui qui a passé sa vie à poursuivre M. de Pourceaugnac. Le soir. Souvenirs de jeunesse. Vaugirard et Meillerie. Paysage. Clair de lune. Histoire. Traces de tous les peuples en Suisse. Les grecs. Les romains. Les huns. Les hongrois. Chillon. Le château. Une femme française. La crypte. Les trois souterrains. Détails sinistres. Le gihet. Les cachots. Bonnivard. La cage donne la même allure au penseur et à la bête fauve. Touchante et lugubre histoire de Michel Cotié. Ses dessins sur la muraille. Impuissance démontrée de saint Christophe. Nom de lord Byron gravé par lui-même sur un pilier. Détails. La voûte devient bleue. Magnificences secrètes et générosités cachées de la nature. Les martins-pêcheurs. Sept colonnes; sept cellules. Trois cachots superposés. Peintures faites par les prisonniers. Les oubliettes. Ce qu'on y a trouvé. La cave comblée. Permission refusée à lord Byron. L'auteur descend dans le caveau où lord Byron n'a pas pu entrer. Ce qu'il y voit. Le duc Pierre de Savoie. Encore la destinée des sarcophages. Le cimetière. La chapelle.La chambre des ducs de Savoie. Intérieur. Ce qu'en ont fait les gens de Berne. La fenêtre. La porte. Traces de l'assaut. Quel oiseau passait son bec par le trou qui est au bas de la porte. La salle de justice. De quoi elle est meublée aujourd'hui. La chambre'

LETTRE XXXIX

VËVEY.– CHILLON. LAUSANNE


de la torture. La grosse poutre. Les trois trous. -Affreux détails. Une particularité du château de Chillon. L'auteur démontre que les petits oiseaux n'ont pas la moindre idée de l'invention de l'artillerie. Ludlow et Bonnivard confrontés. Lausanne. Ce que Paris a de plus que Vévey. Le mauvais goût calviniste. Lausanne enlaidie par les embellisseurs. L'hôtel de ville. Le château des baillis. La cathédrale. Vandalisme. Quelques tombeaux. Le chevalier de Granson. Pourquoi les mains coupées. M. de Rebecque. Lausanne à vol d'oiseau. Paysage. Orage de nuit qui s'annonce. Retour à Paris.

Vévey, 21 septembre.

A M.LOUIS B.

Je vous écris cette lettre, cher Louis, à peu près au hasard, ne sachant pas où elle vous trouvera, ni même si elle vous trouvera. Ou êtes-vous en ce moment? que faites-vous? Êtes-vous à Paris? êtes-vous en Normandie ? Avez-vous l'ceil fixé sur les toiles que votre pensée fait rayonner, ou visitez-vous, comme moi, la galerie de peinture du bon Dieu? Je ne sais ce que vous faites; mais je pense à vous, je vous écris, et je vous aime.

Je voyage en ce moment comme l'hirondelle. Je vais devant moi, cherchant le beau temps. Ou je vois un coin du ciel bleu, j'accours. Les nuages, les pluies, la bise, l'hiver, viennent derrière moi comme des ennemis qui me poursuivent, et recouvrent les pauvres pays à mesure que je les quitte. M pleut maintenant à verse sur Strasbourg, que je visitais il y a quinze jours; sur Zurich, où j'étais la semaine passée; sur Berne, où ,j'ai passé hier. Moi, je suis à Vévey, jolie petite ville,


blanche, propre, anglaise, confortable, chauffée par les pentes méridionales du mont Chardonne, comme par des poêles, et abritée par les Alpes comme par un paravent. J'ai devant moi un ciel d'été, le soleil, des coteaux couverts de vignes mûres, et cette magnifique émeraude du Léman enchâssée dans des montagnes de neige comme dans une orfévrerie d'argent. Je vous regrette.

Vévey n'a que trois choses, mais ces trois choses sont charmantes sa propreté, son climat et son église. Je devrais me borner à dire la tour de son église car l'église elle-même n'a plus rien de remarquable. Elle a subi cette espèce de dévastation soigneuse, méthodique et vernissée que le protestantisme inflige aux églises gothiques. Tout est ratissé, raboté, balayé, défiguré, blanchi, lustré et frotté. C'est un mélange stupide et prétentieux de barbarie et de nettoyage. Plus d'autel, plus de chapelles, plus de reliquaires, plus de figures peintes et sculptées une table et des stalles de bois qui encombrent la nef, voilà l'église de Vévey.

Je m'y promenais assez maussadement, escorté de 'cette vieille femme, toujours la même, qui tient lieu de bedeau aux églises calvinistes, et me cognant les genoux aux bancs de M. le préfet, de M. le juge de paix, de MM. les pasteurs, etc., etc., quand, à côté d'une chapelle condamnée où m'avaient attiré quelques belles vieilles consoles du quatorzième siècle, oubliées là par l'architecte puritain, j'ai aperçu dans un enfoncement obscur une grande lame de marbre noir


appliquée au mur. C'est la tombe d'Edmond Ludlow, un des juges de Charles f"mort réfugié à Vévey en 1698. Je croyais cette tombe à Lausanne. Comme je me baissais pour ramasser mon crayon tombé à terre, le mot ~ejpo~o~'M~ gravé sur la dalle, a frappé mes yeux. Je marchais sur une autre tombe, sur un autre régicide, sur un autre proscrit, Andrew Broughton. Andrew Broughton était l'ami de Ludlow. Comme lui il avait tué Charles I", comme lui il avait aimé Cromwell, comme lui il avait haï Cromwell, comme lui il dort dans la froide éghse de Vévey. En 1816 David, en fuite comme Ludlow et Broughton, a passé à Vévey. A-t-il visité l'église? Je ne sais; mais les juges de Charles 1~ avaient bien des choses à dire au juge de Louis XVI. Ils avaient à lui dire que tout s'écroule, même les fortunes bâties sur un échafaud; que les révolutions ne sont que des vagues, ou il ne faut être ni~écume ni fange; que toute idée révolutionnaire est un outil qui a deux tranchants, l'un avec lequel on coupe, l'autre avec lequel on se coupe; que l'exilé qui a fait des exilés, que le proscrit qui a été proscripteur, traînent après eux une mauvaise ombre, une pitié mêlée de colère, le reflet des misères d'autrui flamboyant comme l'épée de l'ange sur leur propre malheur. Ils pouvaient dire aussi à ce grand peintre, n'est-ce pas, Louis? que pour le penseur, en un jour de contemplation, il sort de la sérénité du ciel et de l'azur profond du Léman plus d'idées nobles, plus d'idées bienveillantes, plus d'idées utiles à l'humanité, qu'il n'en sort en dix siècles de vingt révolutions comme celles


qui ont égorgé Charles I' et Louis XVI; et qu'au-dessus des agitations politiques, éternellement au-dessus de ces tempêtes climatériques des nations, dont le flux bourbeux apporte aussibien Marat que Mirabeau, il y a, pour les grandes âmes, l'art, qui contient l'intelligence de l'homme, etlanature, qui contientl'intelligence de Dieu Pendant que je me laissais aller à toutes ces rêvasseries, un rayon de soleil couchant, entré par je ne sais quelle lucarne, et comme dépaysé dans cette église nue et morne, est venu se poser sur les tombes comme la lumière d'un flambeau, et j'ai lu les épitaphes. Ce sont de longues et graves protestations ou semble respirer l'àme des deux vieux régicides, hommes intègres, purs et grands d'ailleurs. Tous deux exposent les faits de leur vie et le fait de leur mort sans colère, mais sans concession. Ce sont des phrases rigides et hautaines, dignes en effet d'être dites par le marbre. On sent que tous deux regrettent la patrie. La patrie est toujours belle, même Londres vue du Léman. Mais ce qui m'a frappé, c'est que chacun des deux vieillards a pris une posture différente dans le tombeau. EdmondLudlow s'est envolé joyeux vers les demeures éternelles, sedes œnas ~madco~ dit l'épitaphe debout contre le mur. Andrew Broughton, fatigué des travaux de la vie, s'est endormi dans le Seigneur, in Do~'HO oMt~'M! dit l'épitaphe couchée à terre. Ainsi, l'un joyeux, l'autre las. L'un a trouvé des ailes dans le sépulcre, l'autre y a trouvé un oreiller. L'un avait tué un roi et voulait le paradis; l'autre avait fait la même chose et demandait le repos..

LE r.HtN. n. 18


Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, qu'il y a, dans ces deux petites phrases si courtes, la clef des deux hommes et la nuance des deux convictions? Ludlow était un penseur; il avait déjà oublié le roi mort, et ne voyait plus que le peuple émancipé. Broughton était un ouvrier; il ne songeait plus au peuple, et avait toujours présente à l'esprit cette rude besogne de jeter bas un roi. Ludlow n'avait jamais vu que le but, Broughton que le moyen. Ludlow regardait en avant. Broughton regardait en arrière. L'un est mort ébloui, l'autre harassé.

Comme je quittais ces deux tombes, une troisième épitaphe m'a attiré, longue et solennelle apostrophe au voyageur gravée en or sur marbre noir, comme celle de Ludlow. Mon pauvre Louis, à côté de toute grande chose il y a une parodie. Près des deux régicides il y a un apothicaire. C'est un respectable praticien appelé Laurent Matte, fort honnête et fort charitable homme d'ailleurs, qui, parce qu'il lui est arrivé de faire fortune à Libourne et de se retirer du commerce à Vévey, veut absolument que le passant s'arrête et réfléchisse sur l'inconstance des choses humaines ~o/'arg ~arM~er, qui /<~e ~?M~ et ?'f~i'c6 renoM /<MM~HM/'MM! UïCO/tS~/t~M! et ~M<Mr!'M~.

Si jamais tombe emphatique a été ridicule, c'est à coup sur celle qui coudoie les deux pierres sévères sous lesquelles Ludlow et Broughton gisent avec leurs mains sanglantes.

Le soir, c'était hier, je me suis promené au bord du lac. J'ai bien pensé à vous, Louis, et à nos


douces promenades de 1828, quand nous avions vingtquatre ans, quand vous faisiez Ma~~ quand je faisais les Orientales, quand nous nous contentions d'un rayon horizontal du couchant étalé sur Vaugirard. La lune était presque dans son plein. La haute crête de Meillerie, noire au sommet et vaguement modelée à mi-côte, emplissait l'horizon. Au fond, à ma gauche, au-dessous de la lune, les dents d'Oche mordaient un charmant nuage gris perle, et toutes sortes de montagnes fuyaient tumultueusement dans la vapeur. L'admirable clarté de la lune calmait tout ce côté violent du paysage. Je marchais au bord même du ftot. C'était la nuit de l'équinoxe. Le lac avait cette agitation fébrile qui, à l'époque des grandes marées, saisit toutes les masses d'eau et les fait frissonner. De petites lames envahissaient par moments le sentier de cailloux ou j'étais, et mouillaientla semelle demes bottes. Al'ouest, vers Genève, le lac, perdu sous les brumes, avait l'aspect d'une énorme ardoise. Des bruits de voix m'arrivaient de la ville, et je voyais sortir du port de Vévey un bateau allant à la pêche. Ces bateaux pêcheurs du Léman ont une forme que le lac leur a donnée. Ils sont munis de deux voiles latines attachées en sens inverse à deux mâts différents, afin de saisir les deux grands vents qui s'engouffrent dans le Léman par ses deux bouts; l'un par Genève, qui vient des plaines, l'autre par Villeneuve, qui vient des montagnes. Au jour, au soleil, le lac est bleu, les voiles sont blanches, et elles donnent à la barque la figure d'une mouche qui courrait sur l'eau, les ailes dressées. La nuit, l'eau est


grise et la mouche est noire. Je regardais donc cette gigantesque mouche, qui marchait lentement vers Meillerie, découpant sur la clarté de la lune ses ailes membraneuses et transparentes. Le lac jasait à mes pieds. 11 y avait une paix immense dans cette immense nature. C'était grand et c'était doux. Un quart d'heure après, la barque avait disparu, la fièvre du lac s'était calmée, la ville s'était endormie. J'étais seul, mais je sentaisvivre et rêver toute la création autour de moi. Je songeais à mes deux régicides, qui prennent, eux aussi, leur part de ce sommeil et de ce repos de toutes choses dans ce beau lieu. Je m'abîmais dans la contemplation de ce lac que Dieu a rempli de sa paix et que les hommes ont rempli de leurs guerres. C'est un triste privilége des lieux les plus charmants d'attirer les invasions et les avalanches. Les hommes sont comme la neige, ils fondent et se précipitent dans les vallées éclairées par le soleil. Toute cette ravissante côte basse du Léman a été, depuis trois mille ans, sans cesse dévastée par des passants armés qui venaient, chose étrange, du midi aussi bien que du nord. Les romains y ont trouvé la trace des grecs les allemands y ont trouvé la trace des arabes. La tour de Glérolle a été bâtie par les romains contre les huns. Neuf cents ans plus tard là tour de Goure a été bâtie par les vaudois contre les hongrois. L'une garde Vévey l'autre protège Lausanne. En feuilletant, l'autre jour, dans la bibliothèque de Bâle, un assez curieux exemplaire des 6'OH!M!e/!<~u'~ de César, je suis tombé sur un passage ou César dit qu'on trouva dans le camp des


helvétiens des tablettes écrites en caractères grecs, et j'en ai pris note 7~<'z; ~M?« ~M/~ litteris ~f~ 6'<9??/<?c/<B. (De Bell. Gall. XL, I.)

Les romains ont laissé à ce délicieux pays deux ou trois tours de guerre, des tombeaux, entre autres la sombre et touchante épitaphe de Julia Alpinula, des armes, des bornes milliaires, la grande voie militaire qui balafre ces admirables vallées depuis le Valais jusqu'à Avenches, par Vévey et Attalins, et dont on découvre encore çà et là quelques arrachements. Les grecs lui ont laissé des processions-pantomimes qui rappellent les théories, et ou il y a des jeunes filles couronnées de. lierre qu'on traîne sur des chars. Ils lui ont laissé aussi les koraules de la Gruyère, ces danses que leur nom explique, /ooo; et x'j~. Ainsi des forteresses, des sépulcres, une épitaphe qui est une élégie, une route stratégique, voilà l'empreinte de Rome; des processions qui semblent ordonnées par Thespis et MK~ < ~M ~t~e la /M/e, voilà la trace de la Grèce. Ce matin je suis allé à Chillon par un admirable soleil. Le chemin court entre les vignes au bord du lac. Le vent faisait du Léman une immense moire bleue; les voiles blanches étincelaient. Au bas de la route les mouettes s'accostaient gracieusement sur des roches à fleur d'eau. Vers Genève l'horizon imitait l'océan. Chillon est un bloc de tours posé sur un bloc de rochers. Tout le château est du douzième et du treizième siècle, à l'exception de quelques boiseries, portes, tables, plafonds, etc., qui sont du seizième. H sert aujourd'hui d'arsenal et de poudrière au canton de


Vaud. La bouche des canons touche l'embrasure des catapultes.

C'est une femme française qui fait faire aux visiteurs la promenade du château avec beaucoup de grâce et d'intelligence.

La crypte, qui est au niveau des eaux du lac, se partage en trois souterrains principaux. Le premier, qui est ajusté comme une serrure a l'entrée de deux autres, était la salle des gardes. C'est une vaste nef formée de ~deux voûtes ogives juxtaposées dont les retombées s'appuient, au milieu de la salle, sur une rangée de piliers qui la traverse. Le second souterrain, plus petit, se divise en deux chambres fort sombres. La première était un cachot, la deuxième est un lieu sinistre. Dans la première, on entrevoit un grand lit de pierre creusé dans le roc vif; dans la seconde, entre deux énormes piliers carrés dont l'un est le mur même, on distingue confusément, après une station de quelques minutes dans cette cave, un madrier scellé transversalement par les deux bouts dans le granit brut, et dont l'arête supérieure présente des façons de dents de scie, comme si elle avait été usée et entaillée profondément et à différents endroits par une corde ou par une chaîne qu'on y aurait nouée. Au milieu de cette traverse il y a un trou qui laisse passer le jour, si l'on peut appeler jour la lueur blafarde et terreuse qui s'accroche çà et là aux angles de la voûte. Ce vague et horrible appareil est un gibet. Ces entailles ont été faites en effet par des chaînes patibulaires. Ce trou laissait passer la corde d'en-cas. Les deux échelles du


patient et du bourreau, qui étaient appliquées aux deux piliers vis-à-vis l'une de l'autre, ont disparu. En face au gibet il y avait dans la muraille un pertuis par ou l'on jetait le cadavre au lac. Ce pertuis a été muré et s'est changé en une niche basse pleine de ténèbres qui fait une tache noire au pied du mur. A deux pas de cette niche aboutit l'escalier à vis de la chambre de justice avec sa massive porte de chêne à peine équarrie.

La troisième salle ressemble à la première; seulement elle est beaucoup plus obscure. Les meurtrières ont été comblées et se sont transformées en soupiraux. Dans chaque entre-colonnement il y avait un cachot. On a jeté bas les cloisons, et les compartiments qu'avaient remplis tant de misères diverses.pendant trois siècles se sont effacés. C'est le cinquième de ces compartiments que Bonnivard a rendu célèbre. Il ne reste plus de son cachot que le pilier, de la chaîne de ses pieds qu'un anneau scellé dans ce même pilier, de la chaîne de son cou qu'un trou dans la pierre. L'anneau de cette chaîne a été arraché. Je suis resté longtemps comme rivé moi-même à ce pilier, autour duquel ce libre penseur a tourné pendant six ans comme une bête fauve. Il ne pouvait se coucher sur le roc qu'à grand'peine et sans pouvoir allonger ses membres. Il n'avait en effet d'autres distractions que les distractions des bêtes fauves renfermées. Il usait le bas du pilier avec son talon. J'ai mis ma main dans le trou qu'il a fait ainsi. Et il marquait, en l'usant de même avec le pied, la saillie de granit ou sa chaîne lui


permettait d'atteindre. Pour tout horizon il avait la .-hideuse muraille de roc vif opposée au mur qui trempe dans lelac. Voilà dans quelles cages on mettait la pensée en 1530.

Le premier des cinq compartiments ne m'a pas moins intéressé que le cinquième. Dans le cachot de Bonnivard il y a eu l'intelligence, dans celui-ci il y a eu le dévouement. Un jeune homme de Genève, nommé Michel Cotié, avait pour le prieur de Saint-Victor un attachement mêlé d'admiration. Quant il sut Bonnivard à Chillon, il voulut le sauver. Il connaissait le château de Chillon pour y avoir servi; il s'y introduisit de nouveau et s'y fit donner je ne sais quelle besogne domestique. 'Quelque imprudence le trahit; il fut pris essayant de communiquer avec Bonnivard. On le traita en espion et on le mit dans un cachot (.le premier à droite en entrant). On l'aurait bien pendu, mais le duc de Savoie voulait des aveux qui compromissent Bonnivard. Cotié résista vaillamment à la torture. Une nuit, il tenta de s'échapper; il scia sa chaîne et perça son mur avec un clou, il grimpa jusqu'à un des soupiraux et arracha une barre de fer. Là il se crut sauvé. La nuit était très noire; il se jeta dans le lac; il n'avait. séjourné au château que l'été, et il avait remarqué que l'eau du lac montait à quelques pieds au-dessous des soupiraux; mais c'était l'hiver; en hiver, il n'y a plus de fontes de neige, l'eau du lac baisse et laisse à découvert les rochers dans lesquels est enraciné Chillon; il ne les vit pas et s'y brisa. Voilà l'histoire de Cotié.


Rien ne reste de lui que quelques dessins charbonnés sur le mur. Ce sont des figures demi-nature qui ne manquent pas d'un certain style; un C/< en croix presque effacé, une .S7<ur~ ~e~oM~ avec sa légende autour de sa tête en caractères gothiques, un Saint CAr~o~e (que j'ai copié; vous savez ma manie), et .un ~H< Jo~/<. L'aventure de Cotié dément, à mon grand regret, la tradition C/M'~o/b~' /ac!'e)M, etc. Son ~'H< C/<r~<e ne.l'a pas sauvé de mort violente. Le soupirail par où Michel Cotié s'est précipité fait face au troisième pilier. C'est sur ce pilier que Byron a écrit son nom avec un vieux poinçon à manche d'ivoire, trouvé, en 1536, dans )a chambre du duc de Savoie, par les bernois qui délivrèrent Bonnivard. Ce nom Zh/roH~ gravé sur la colonne de granit en grandes lettres un peu inclinées, jette un rayonnement étrange dans le cachot.

Il était midi, j'étais encore dans la crypte, je dessinais le saint Christophe je lève les yeux par hasard, la voûte était bleue. Le phénomène de la grotte d'Azur s'accomplit dans le souterrain de Chilien, et le lac de Genève n'y réussit pas moins bien que la Méditerranée. Vous le voyez, Louis, la nature n'oublie personne; elle n'oubliait pas Bonnivard dans sa basse-fosse. A midi, elle changeait le souterrain en palais elle tendait toute la voûte de cette splendide moire bleue dont je vous parlais tout à l'heure, et le Léman plafonnait le cachot.

Et puis elle envoyait au prisonnier, des martins-pêcheurs qui venaient rire et jouer dans son soupirail.


Les ducs de Savoie ont disparu du château de Chilton, les martins-pêcheurs l'habitent toujours. L'affreuse crypte ne leur fait pas peur; on dirait qu'ils la croient bâtie pour eux; ils entrent hardiment par les meurtrières, et s'y abritent, tantôt du soleil, tantôt de l'orage.

Il y a sept colonnes dans la crypte, il y avait sept cachots. Les gens de Berne y trouvèrent six prisonniers, parmi lesquels Bonnivard, et les délivrèrent tous, excepté un meurtrier nommé Albrignan, qu'ils pendirent à la traverse de la chambre noire. C'est la dernière fois que ce gibet a servi.

Chaque tour de Chillon pourrait raconter de sombres aventures. Dans l'une, on m'a montré trois cachots superposés on entre dans celui du haut par une porte, dans les deux autres par une dalle qu'on soulevait et qu'on laissait retomber sur le prisonnier. Le cachot d'en bas recevait un peu de lumière par une lucarne; le cachot intermédiaire n'avait ni air ni jour. Il y a quinze mois, on y est descendu avec des cordes, et l'on a trouvé sur le pavé un lit de paille fine ou la place d'un corps était encore marquée, et çà et là des ossements humains. Le cachot supérieur est orné de ces lugubres peintures de prisonnier qui semblent faites avec du sang. Ce sont des arabesques, des fleurs, des blasons,' un palais à fronton brisé dans le style de la renaissance. Par la lucarne le prisonnier pouvait voir un peu de feuilles et d'herbe dans le fossé. Dans une autre tour, après quelques pas sur un plancher vermoulu qui menace ruine et ou il est


défendu de marcher, j'ai aperçu par un trou carré un abîme creusé dans la masse même de la tour ce sont les oubliettes. Elles ont quatrevingt-onze pieds de profondeur, et le fond en était hérissé de couteaux. On y a trouvé un squelette disloqué et une vieille couverture en poil de chèvre rayée de gris et de noir, qu'on a jetée dans un coin, et sur laquelle j'avais les pieds, tandis que je regardais dans le gouffre.

Dans une autre tour il y avait une cave comblée. Lord Byron, en 't816, demanda la permission d'y faire des fouilles. On la lui refusa sous je ne sais quels prétextes d'architecte. Depuis on a déblayé le caveau. J'y suis descendu. C'est là qu'était la sépulture du duc Pierre de Savoie, qui fut un des grands hommes de son temps, et qu'on avait surnommé le petit C/~r/c~~ne (deux mots mal accouplés, soit dit en passant). L'an 1268, le duc Pierre fut descendu en grande pompe dans ce caveau. Aujourd'hui le tombeau et le duc, tout a disparu. J'ai vu la vieille porte pourrie du caveau, sans gonds et sans serrure, appuyée au mur sous le hangar d'une cour voisine; et il ne reste plus rien du grand duc Pierre que l'empreinte carrée du chevet de son sarcophage, arraché de la muraille par les bernois. Cette cour voisine était elle-même un cimetière où plusieurs grands seigneurs savoyards avaient des tombes. 11 n'y a plus maintenant qu'un peu d'herbe et un vieux lierre mor.t autour d'une vieille pout.re déchaussée.

Je n'ai pas pu visiter la chapelle, qui est pleine de gargousses. La chambre des ducs est au-dessus du


caveau sépulcral. Les bernois en avaient mutilé les lambris, et 'en avaient fait un corps de garde. La fumée des pipes a noirci le plafond de bois à caissons fleurdelysés et à nervures semées de croix d'argent. L'ours de Berne est peint sur la cheminée. L'écusson de Savoie est gratté. On montre un trou dans le mur, ou, dit-on, il y avait un trésor, et d'où les gens de Berne ont tiré avec de grands cris de joie les belles orfèvreries de M. de Savoie. Le fait est que tous ces merveilleux vases de Benvenuto et de Colomb ont du faire un admirable effet en roulant pêle-mêle dans un corps de garde. Vous voyez d'ici le tableau. Si vous le faisiez, Louis, il serait ravissant. La chambre était ornée d'une belle châsse peinte à fresque dont on voit encore quelques jambes et quelques bras. La fenêtre est une croisée du quinzième siècle assez finement sculptée au dehors.

La porte de cette chambre ducale a été arrachée après l'assaut. On me l'a montrée dans une grande salle voisine, où il y a, par parenthèse, quelques tables curieuses et une belle cheminée. C'est une porte de chêne massif doublée avec des cuirasses aplaties sur l'enclume. Vers le bas de la porte est une ouverture ronde à biseau par laquelle passait le bec d'un fauconneau. Une balle bernoise a profondément troué l'armature de fer, et s'est arrêtée dans le chêne. En mettant le doigt dans le trou on sent la balle.

La salle de justice est voisine de la chambre ducale. Figurez-vous une magnifique nef, plafonnée à caissons, chauffée par une cheminée immense, égayée


par dix ou douze fenêtres ogives trilobées du treizième siècle, et meublée aujourd'hui de canons, ce qui ne la dépare pas. Toutes les salles voisines sont pleines de boulets, de bombes, d'obusiers et de canons, dont quelques-uns ont encore la belle forme monstrueuse des derniers siècles. On entrevoit par les portes entrebâillées ces formidables bouches de cuivre qui reluisent dans l'ombre.

Au bout de la salle de justice est la chambre de torture. A quelques pieds au-dessous du plafond, une grosse poutre la traverse de part en part. J'ai vu dans cette poutre les trois trous par où passait la corde de l'estrapade.

Cette solive s'appuie sur un pilier de bois couronne d'un charmant chapiteau du quatorzième siècle, qui a été peint et doré. Le bas du pilier, auquel on attachait le patient, est déchiré par des brûlures noires et profondes. Les instruments de torture, en se promenant sur l'homme, rencontraient le bois de temps en temps. De là ces hideuses cicatrices. La chambre est éclairée par une belle fenêtre ogive qu'emplit un paysage éblouissant.

Une chose remarquable, c'est que le château de Chillon, quoique entouré d'eau, est préservé de toute humidité à tel point, qu'on en laisse les fenêtres ouvertes hiver comme été. Au printemps, les petits oiseaux viennent faire leur nid dans la bouche des obusiers.

Après'une visite de trois heures j'ai quitté Chillon, et, rentré à Vévey, je suis allé revoir Ludlow dans son


église. C'est avec un grand sens, selon moi, que la providence a rapproche la tombe de Ludlow du cachot de Bonnivard. Un fil mystérieux, qui traverse les événements de deux siècles, lie ces deux hommes. Bonnivard et Ludlow avaient la même pensée, l'émancipation de l'esprit et du peuple. La réforme de Luther, à laquelle coopérait Bonnivard, est devenue en cent trente ans la révolution de Cromwell, dans laquelle trempait Ludlow. Ce que Bonnivard voulait pour Genève, Ludlow le voulait pour Londres. Seulement, Bonnivard, c'est l'idée persécutée Ludlow, c'est l'idée persécutrice; ce que le duc de Savoie avait fait à Bonnivard, Ludlow l'a rendu avec usure à Charles I". L'histoire de la pensée humaine est pleine de ces retours surprenants. Donc, et c'est ici que se clôt le magnifique syllogisme de la providence, près de la prison de Bonnivard il fallait le sépulcre de Ludlow.


Lausanne, 22 septembre, 10 heures du soir.

C'est à Lausanne, cher Louis, que j'achève cette interminable lettre. Un vent glacial me vient par ma fenêtre; mais je la laisse ouverte pour l'amour du lac, que je vois presque entier d'ici. Chose bizarre, Vévey est la ville la plus chaude de la Suisse, Lausanne en est la plus froide. Quatre lieues séparent Lausanne de Vévey; la'Provence touche la Sibérie.

L'année donne en moyenne, à Paris, cent cinquante et un jours de pluie; à Vévey, cinquante-six. Prenez cela comme vous voudrez, et ouvrez votre parapluie. Lausanne n'a pas un monument que le mauvais goût puritain n'ait gâté. Toutes les délicieuses fontaines du quinzième siècle ont été remplacées par d'affreux cippes de granit, bêtes et laids comme des cippes qu'ils sont. L'hôtel de ville a son beffroi, son toit et ses gargouilles de fer brodé, découpé et peint; mais les fenêtres et les portes ont été fâcheusement retouchées. Le vieux château des baillis, cube de pierre rehaussé par des mâchicoulis en briques, avec quatre tourelles aux quatre angles, est d'une fort belle masse mais toutes les baies ont été refaites; les contrevents verts de Jean-Jacques se sont stupidement cramponnés aux vénérables croisées à croix de Guillaume de Challant. La cathédrale est un noble édifice du treizième et du quatorzième


siècle; mais presque toutes les figures ont été soigneusement amputées; mais il n'y a plus un tableau; mais il n'y a plus une verrière; mais elle est badigeonnée en gris de papier à sucre; mais ils ont pauvrement remis à neuf la ftèche du clocher de la croisée, et ils ont posé sur le clocher du portail le bonnet pointu du magicien Rothomago. Cependant il y a encore de superbes statues sous le portail méridional, et, à quelques figurinès près, on a laissé intacte la belle porte flamboyante de M. de Montfaucon, le dernier évêque qu'ait eu Lausanne. Dans l'intérieur, je me trompais, il reste un vitrail, celui de la rosace. Ils ont respecté aussi un charmant banc d'oeuvre de la transition, mêlé de gothique fleuri et de .renaissance, don de ce même M. de Montfaucon, un grand nombre de chapiteaux romans, d'une complication exquise, et quelques tombeaux admirables, entre autres celui du chevalier de Granson, qui est couché sur sa tombe, les mains coupées, ayant été vaincu dans un duel. Au-dessous du chevalier, vêtu de sa chemise de fer, j'ai remarqué la pierre mortuaire de M. de Rebecque, aïeul de Benjamin Constant. Quand je suis sorti de l'église, la nuit tombait, et j'ai encore pensé à vous, mon grand peintre. Lausanne est un bloc de maisons pittoresques, répandu sur deux ou trois collines, qui partent du même nœud central, et coiffé de la cathédrale comme d'une tiare. J'étais sur l'esplanade de l'église devant le portail, et pour ainsi dire sur la tête de la ville. Je voyais le lac au-dessus des toits, les montagnes au-dessus du lac, les nuages au-dessus des montagnès, et les étoiles au-dessus des


nuages. C'était comme un escalier ou ma pensée montait de marche en marche et s'agrandissait à chaque degré. Vous avez remarqué comme moi que, le soir, les nuées refroidies s'allongent, s'aplatissent et prennent des formes de crocodiles. Un de ces grands crocodiles noirs nageait lentement dans l'air, vers l'ouest; sa queue obstruait un porche lumineux bâti par les nuages au couchant; une pluie tombait de son ventre sur Genève ensevelie dans les brumes; deux ou trois étoiles éblouissantes sortaient de sa gueule comme des étincelles. Au-dessous de lui, le lac, sombre et métallique, se répandait dans les terres comme une flaque de plomb fondu. Quelques fumées rampaient sur les toits de la ville. Au midi, l'horizon était horrible. On n'entrevoyait que les larges bases des montagnes enfouies sous une monstrueuse excroissance de vapeurs. Il y aura une tempête cette nuit.

Je rentre et je vous écris. J'aimerais bien mieux vous serrer la main et vous parler. Je tâche que ma lettre soit une sorte de fenêtre par laquelle vous puissiez voir ce que je vois.

Adieu, Louis, à bientôt. Vous savez comme je suis à vous; soyez à moi de votre côté.

Vous faites de belles choses, j'en suis sûr; moi, j'en pense de bonnes, et elles sont pour vous; car vous êtes au premier rang de ceux que j'aime. Vous le savez bien, n'est-ce pas?

Je serai à Paris dans dix jours.

LE MUN. Il. t9



CONCLUSION



CONCLUSION

l

Voici de quelle façon était constituée l'Europe dans la première moitié du dix-septième siècle, il ya un peu plus de deux cents ans.

Six puissances de premier ordre le Saint-Siège, le Saint-Empire, la France, la Grande-Bretagne; nous dirons tout à l'heure quelles étaient les deux autres. Huit puissances de second ordre Venise, les Cantons suisses, les Provinces-Unies, le Danemark, la Suède, la Hongrie, la Pologne, la Moscovie. Cinq puissances de troisième ordre la Lorraine, la Savoie, la Toscane, Gênes, Malte.

Enfin six états de quatrième ordre Urbin, Mantoue, Modène, Lucques, Raguse, Genève.

En décomposant ce groupe de vingt-cinq états et en le reconstituant selon la forme politique de chacun, on trouvait: cinq monarchies électives, le Saint-Siège,


le Saint-Empire, les royaumes de Danemark, de Hongrie et de Pologne; douze monarchies héréditaires, l'empire turc, les royaumes de France, de GrandeBretagne, d'Espagne et de Suède, les grands-duchés de Moscovie et de Toscane, les duchés de Lorraine, de Savoie, d'Urbin, de Mantoue et de Modène; sept républiques, les Provinces-Unies, les treize cantons, Venise, Gênes, Lucques, Raguse et Genève; enfin Malte, qui était une SDrte de république à la fois ecclésiastique et militaire, ayant un chevalier pour évêque et pour prince, un couvent pour caserne, la mer pour champ, une ile pour abri, une galère pour arme, la chrétienté pour patrie, le christianisme pour client, la guerre pour moyen, la civilisation pour but.

Dans cette énumération des républiques nous omettons les infiniment petits du monde politique; nous ne citons ni Andorre, ni San-Marino. L'histoire n'est pas un microscope.

Comme on vient de le voir, les deux grands trônes électifs s'appelaient .?ï~. Le Saint-Siège, le SaintEmpire.

La première des républiques, Venise, était un état de second ordre. Dans Venise, le doge était considéré comme personne privée et n'avait rang que de simple duc souverain; hors de Venise, le doge était considéré comme personne publique, il représentait la république même et prenait place parmi les têtes couronnées. Il est remarquable qu'il n'y avait pas de république parmi les puissances de premier ordre, mais qu'il y avait deux monarchies électives, Rome et l'Empire. Il


est remarquable qu'il n'y avait point de monarchies électives parmi les états de troisième et de quatrième rang, mais qu'il y avait cinq républiques, Malte, Gênes, Lucques, Raguse, Genève.

Les cinq monarques électifs étaient tous limités, le pape par le sacré coll.ége et les conciles, l'empereur par les électeurs et les diètes, le roi de Danemark par les cinq ordres du royaume, le roi de Hongrie par le palatin, qui jugeait le roi lorsque le peuple l'accusait, le roi de Pologne par les palatins, les grands châtelains et les nonces terrestres. En effet, qui dit élection dit condition.

Les douze monarchies héréditaires, les petites comme les grandes, étaient absolues, à l'exception du roi de la Grande-Bretagne, limité par les deux chambres du parlement, et du roi de Suède, dont le trône avait été électif jusqu'à Gustave Wasa, et qui était limité par ses douze conseillers, par les vicomtes des territoires et par la bourgeoisie presque souveraine de Stockholm. A ces deux princes .on pourrait jusqu'à un certain point ajouter le roi de France, qui avait à compter, fort rarement, il est vrai, avec les états généraux, et un peu plus souvent avec les huit grands parlements du royaume. Les deux petits parlements de Metz et de Basse-Mavarre ne se permettaient guère les remontrances; d'ailleurs, le roi n'eût point fait état de ces jappements.

Des huit républiques, quatre étaient aristocratiques, Venise, Gênes, Raguse et Malte; trois étaient bourgeoises, les Provinces -Unies Genève et Lucques


une seule était populaire, la Suisse. Encore y estimait-on fort la noblesse, et y avait-il certaines villes ou nul ne pouvait être magistrat s'il ne prouvait quatre quartiers. Malte était gouvernée par un grand maître nommé à vie, assisté de huit baillis conventuels qui avaient la grand'croix et soixante écus de gages, et conseillé par les grands prieurs des vingt provinces. Venise avait un doge nommé à vie toute la république surveillait le doge, le grand conseil surveillait la république, le sénat surveillait le grand conseil, le conseil des Dix surveillait le sénat, les trois inquisiteurs d'état surveillaient le conseil des Dix, la bouche de bronze ~dénonçait au besoin les inquisiteurs d'état. Tout magistrat vénitien avait la pâleur livide d'un espion espionné. Le doge de "Gênes durait deux ans; il avait à compter avec les vingt-huit familles ayant six maisons, avec le conseil des Quatre-Cents, le conseil des Cent, les huit gouverneurs, le podesta étranger, les syndics souverains, les consuls, la rote, l'office de Saint-Georges et l'office des M\ Les deux ans finis, on le venait chercher au pied du palais ducal et on le reconduisait chez lui en disant ~M~ .~rc~u'~ ha /<o suo <eM!~ vostra ecce/eHza ~ne w<~ c~<. Raguse, microcosme vénitien, espèce d'excroissance maladive de la vieille Albanie poussée sur un rocher de l'Adriatique, aussi bien nid de pirates que cité de gentilshommes, avait pour prince un recteur nommé à la fois de trois façons, par le scrutin, par l'acclamation et par le sort. Ce doge nain Prononcer I'o/ce</es <)t<n<re quatre. Ce conseil était ainsi nommé pour avoir été institué en 1444. Il était composé de huit hommes.


régnait un mois, avait pour tuteurs et surveillants durant son autorité de trente jours le grand conseil, composé de tous les nobles, les soixante pregadi, les onze* du petit conseil, les cinq pourvoyeurs, les six consuls, les cinq juges, les trois officiers de la laine, le collége des Trente, les deux camerlingues, les trois trésoriers, les six capitaines de nuit, les trois chanceliers et les comtes du dehors et, son règne fini, il recevait pour sapeine cinq ducats. Les sept ProvincesUnies s'administraient par un stathouder qui s'appelait Orange ou Nassau, quelquefois par deux, et par leurs états généraux, ou siégeaient" les nobles, les bonnes villes, les paysans des Ommelandes, et d'ou la Hollande et la Frise excluaient le clergé Utrecht t'admettait. Lucques, que gouvernaient les dix-huit citoyens'du conseil du colloque, les cent soixante du grand conseil, et le commandeur de la seigneurie assisté des trois tierciers :de Saint-Sauveur, de Saint-Paulin et de Saint-Martin, avait pour chef culminant un gonfalonier élu par les assorteurs. Les vingt-cinq mille habitants formaient une sorte de garde nationale qui défendait et pacifiait la ville; cent soldats étrangers gardaient.la seigneurie. Vingt-cinq sénateurs, c'était tout le gouvernement de Genève. La diète générale assemblée à Berne, c'était l'autorité suprême ou ressortissaient les treize cantons, régis chacun séparément par leur landamman ou leur avoyer.

Ces républiques, on le voit, étaient diverses. Le peuple n'existait pas à Malte, ne comptait pas àVenise, se faisait jour à Gênes, parlait en Hollande et régnait


en Suisse. Ces deux dernières républiques, la Suisse et la Hollande, étaient des fédérations.

Ainsi, dès le commencement du dix-septième siècle, dans les vingt-cinq états du groupe européen, la' puissance sociale descendait déjà de nuance en nuance du sommet des nations à leur base, et avait pris et pratiqué toutes les formes que la théorie peut lui donner Pleinement monarchique dans dix états, elle était monarchique, mais limitée, dans sept, aristocratique dans quatre, bourgeoise dans trois, pleinement populaire dans un.

Dans ce groupe construit par la providence, la transition des états monarchiques aux états populaires était visible. C'était la Pologne, sorte d'état mi-parti, qui tenait à la fois aux royaumes par la couronne de son chef et aux républiques par les prérogatives de ses citoyens.

JI est remarquable que dans cet arrangement de tout un monde, par je ne sais quelles lois d'équilibre mystérieux, les monarchies puissantes protégeaient les républiques faibles, et conservaient pour ainsi dire curieusement ces échantillons delà bourgeoisie d'alors, ébauches de la démocratie future, larves informes de la liberté. Partout la providence a soin des germes. Le grand-duc de Toscane, voisin de Gênes, eût bien voulu lui prendre la Corse; et, comme Lucques était chez lui, il avait cette chétive république sous la main; mais le roi d'Espagne lui défendait de toucher à Gênes, et l'empereur d'Allemagne lui défendait de toucher à Lucques. Raguse était située entre deux formidables


voisins, Venise à l'occident, Constantinople à l'orient,. Les ragusains, inquiets à droite et à gauche, eurent l'idée d'offrir au Grand-Seigneur quatorze mille sequins par an; le Grand-Seigneur accepta, et, à dater de ce jour, il protégea les franchises des ragusains. Une ville achetant de la liberté au sultan, c'est déjà un fait étrange les résultats en étaient plus étranges encore. De temps en temps Venise rugissait vers Raguse, le sultan mettait le holà; la grosse république voulait dévorer la petite, un despote l'en empêchait. Spectacle singulier! un louveteau menacé par une louve et défendu par un tigre.

Le Saint-Empire, cœur de l'Europe, se composait comme l'Europe, qui semblait se refléter en lui. A l'époque ou nous nous sommes placés, quatrevingt-dixhuit états entraient dans cette vaste agglomération qu'on appelait l'empire d'Allemagne, et s'étageaient sous les pieds de l'empereur; et dans ces quatrevingtdix-huit états étaient représentés, sans exception, tous les modes d'établissements politiques qui se reproduisaient en Europe sur une plus grande échelle. Il y avait les souverainetés héréditaires, au sommet desquelles se posaient un archiduché, l'Autriche, et un royaume, la Bohême; les souverainetés électives et viagères, parmi lesquelles les trois électorats ecclésiastiques du Rhin occupaient le premier rang enfin il y avait les soixante-dix villes libres, c'est-à-dire les républiques.

L'empereur alors, comme empereur, n'avait que sept millions de rente. Il est vrai que l'extraordinaire


était considérable, et que, comme archiduc d'Autriche et roi de Bohême, il était plus riche. Il tirait cinq millions de rente rien que de l'Alsace, de la Souabe et des Grisons, où la maison d'Autriche avait sous sa juridiction quatorze communautés. Pourtant, quoique le chef du corps germanique eût en apparence peu de .revenu, l'empire d'Allemagne au dix-septième siècle était immense. Il atteignait la Baltique au nord, l'Océan au couchant, l'Adriatique au midi. Il touchait l'empire ottoman de Knin à Szoïnock, la Hongrie à Boszormeny, la Pologne de Munkacz à Lauenbourg, le Danemark à Rendburg, la Hollande à Groningue, les Flandres à Aixla-Chapelle, la Suisse à Constance, la Lombardie et Venise à Roveredo, et il entamait par l'Alsace la France d'aujourd'hui.

L'Italie n'était pas moins bien construite que le Saint-Empire. Quand on examine, siècle par siècle, ces grandes formations historiques de peuples et d'états, 'on y découvre à chaque instant .mille soudures délicates, mille ciselures ingénieuses faites par la main d'en haut, si bien qu'on finit par admirer un continent comme une pièce d'orfévrerie.

Moins grande et moins puissante que l'Allemagne, l'Italie, grâce à son soleil, était plus alerte, plus remuante, et en apparence plus vivace. Le réseau des intérêts y était croisé de façon à ne jamais se rompre et à ne jamais se débrouiller. De là un balancement perpétuel et admirable, une continuelle intrigue de tous contre chacun et de chacun contre tous; mouvement d'hommes et d'idées qui circulait


comme la vie même dans toutes les veines de l'Italie. Le due de Savoie, situé dans la montagne, était fort. C'était un très grand seigneur; il était marquis de Suze, de Clèves et de Saluces, comte de Nice et de Maurienne, et il avait un million d'or de revenu. Il était l'allié des suisses, qui désiraient un voisinage tranquille; il était l'allié de la France, qui avait besoin de ce duc pour faire frontière aux princes d'Italie, et qui avait payé son amitié au prix du marquisat de Saluces; il était l'allié de la maison d'Autriche, à laquelle il pouvait donner ou refuser le passage dans le cas où elle aurait voulu faire marcher ses troupes du Milanais vers les Pays-Bas, qui ne sont ~:< ~)M~ et branlent ~OM/OM/ ~:< manche, comme disait Mazarin enfin, il était l'allié des princes d'Allemagne, à cause de la maison de Saxe, dont il descendait. Ainsi crénelé dans cette quadruple alliance, il semblait inexpugnable mais, comme il avait trois prétentions, l'une sur Genève, contre la république, l'autre sur Montferrat, contre le duc de Mantoue, la troisième sur l'Achaïe, contre la Sublime Porte c'était par là que la politique le saisissait de temps en temps pour le secouer ou le retourner. Le grand-duc de Toscane avait un pays qu'on appelait l'J/a< de Fer, une frontière de forteresses et une frontière de montagnes, quinze cent mille écus de revenu, dix millions d'or dans son trésor et deux millions de joyaux, cinq cents chevaux de cavalerie, trente-huit mille gens de pied, douze galères, cinq galéaces et deux galions, son arsenal à Pise, son port militaire à l'île d'Elbe, son four à biscuit à Livourne.


11 était allié de la maison d'Autriche par mariage, et du duc de Mantoue par parenté mais la Corse le brouillait avec Gênes, la question des limites avec le duc d'Urbin, moindre que lui, la jalousie avec le ducde Savoie, plus grand que lui. Le défaut de ses montagnes, c'était d'être ouvertes du côté du pape; le défaut de ses forteresses, c'était d'être des forteresses de guerre civile, plutôt faites contre le peuple que contre l'étranger; le défaut de son autorité, c'était d'être assise sur trois anciennes républiques, Florence, Siénne et Pise, fondues et réduites en une monarchie. Le duc de Mantoue était Gonzague; outre Mantoue, très forte cité bâtie avant Troie, et ou l'on ne peut entrer que par des ponts, il avait soixante-cinq villes, cinq cent mille écus de revenu, et la meilleure cavalerie de l'Italie; mais, comme marquis de Montferrat, il sentait le poids du duc de Savoie. Le duc de Modène était Este; il avait Modène et Reggio; mais, comme duc prétendant de Ferrare, il sentait le poids du pape. Le duc d'Urbin était Montefeltro; il s'étendait sur soixante milles de longueur et sur trente-cinq de largeur, avait un peu d'Ombrie et un peu de Marche, sept villes, trois cents châteaux et douze cents soldats aguerris; mais, comme voisin d'Ancône, il sentait le poids du pape et lui payait chaque année deux mille deux cent quarante écus. Au centre même de l'Italie, dans un état de forme bizarre qui coupait la presqu'île en deux comme une écharpe, résidait le pape, dont nous esquisserons peut-être plus loin en détail la puissance comme prince temporel. Le pape tenait dans sa main droite


les clefs du paradis, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir sous sa main gauche la clef de l'Italie inférieure, Gaëte. Indépendamment de l'état de l'Église, il était souverain et seigneur direct 'des royaumes de Naples et de Sicile, des duchés d'Urbin et de Parme, et, jusqu'à Henri Vlll, il avait reçu l'hommage des rois bretons pour l'Angleterre et l'Irlande. Il était d'autant plus maître en Italie, que Naples et Milan étaient à un roi absent. Sa grandeur morale était immense. Respecté de près, vénéré de loin, conférant sans s'amoindrir des dignités égales aux royautés, couronnant ses, cardinaux de cet hexamètre hautain .Pr~c~~M ~?ï~ et rc~:M ~M!'j~Y~M/ pouvant donner sans perte, récompenser sans dépense et châtier sans guerre, il gouvernait toutes les princesses de la chrétienté avec la rose d'or, qui lui revenait à deux cent trente écus, et tous les princes avec l'épée d'or, qui lui revenait à deux cent quarante; et, pour faire humblement agenouiller les empereurs d'Allemagne, lesquels pouvaient mettre sur pied deux cent mille hommes, ce qui représente aujourd'hui un million de soldats, il sunisait qu'il leur montrât les bonnets et les panaches de sa garde suisse, qui lui coûtait deux cents écus par an. Au nord de l'Europe végétaient dans la pénombre polaire deux monarchies, trop lointaines, en apparence, pour agiter le centre. Pourtant, au seizième siècle, à la demande de Henri H, Christiern II, roi de Danemark, avait pu envoyer en Écosse dix mille soldats sur cent navires. La Suède avait trente-deux enseignes de sept cents hommes de pied chacune, treize


compagnies ordinaires de cavalerie, cinquante voiles en temps de paix, soixante-dix en temps de guerre, et versait par an sept tonnes d'or, environ cent mille thalers, au trésor royal. La Suède parut peu brillante jusqu'au jour où Charles XII résuma toute sa lumière en un éclair éblouissant.

A cette époque, la France militaire parlait haut en Europe mais la France littéraire bégayait encore. L'Angleterre, pour-les nations du continent, n'était qu'une île considérable occupée d'un commencement obscur de troubles intérieurs. La Suisse, c'est là sa tache aux yeux de l'historien, vendait des armées à qui en voulait. Celui qui écrit ces lignes visitait, il y a quelques années, l'arsenal de Lucerne. Tout en admirant les vitraux du seizième siècle que le sénat lucernois a failli, dit-on, laisser emporter par un financier étranger, moyennant mille francs par croisée, il arriva dans une salle où son guide lui montra deux choses une grossière veste de montagnard auprès d'une pique, et une magnifique souquenillc rouge galonnée d'or auprès d'une hallebarde. La grosse veste, c'était l'habit des paysans de Sempach la souquenille galonnée, c'était l'uniforme de la garde suisse de l'empereur d'Allemagne. Le visiteur s'arrêta devant cette triste et saisissante antithèse. Ce haillon populaire, cette défroque impériale, ce sayon de pâtre, cette livrée de laquais, c'était toute la gloire et toute la honte d'un peuple pendues à deux clous.

Des voyageurs étrangers qui parcouraient aussi l'arsenal de Lucerne s'écrièrent, en passant près de


l'auteur de ce livre <?Me fait cette /M~f&a?'~e il côté de cette ~~Me ? Il ne put s'empêcher de leur répondre Elle l'histoire de ~Mi'~c*.

L'esquisse qu'on peut faire en son esprit de l'Europe à cette époque ne serait pas complète si l'on ne se figurait au nord, dans le crépuscule d'un hiver éternel, une étrange figure assise, un peu en deçà du Don, sur la frontière de l'Asie. Ce fantôme, qui occupait les imaginations au dix-septième siècle, comme un génie, moitié dieu, moitié prince, des A~e et M/te ~V!< s'appelait le grand knéz de Moscovie.

Ce personnage, plutôt asiatique qu'européen, plutôt Les b!ames généraux de l'histoire admettent toujours des restrictions individuelles. H faut circonscrire la sévérité pour rester dans le juste et dans le vrai. Sans contredit, et nonobstant tous les motifs d'économie politique pris dans un excédant de population qui se fut plus honorahtement, écoulé en émigrations ou en colonies, sans contredit, ces ventes d'armées faites par un peuple libre à tous les despotismes qui avaient besoin de soldats sont une chose immorale et honteuse. C'était, redisons-le, transformer des citoyens en condottieri, un homme libre en )anz-knecht, l'uniforme en livrée. Il est malheureusement vrai de dire qu'au dix-septième et même au dix-huitième siècle, l'habit militaire des suisses capitulés avait cet aspect. H est triste également que le mot suisse, qui éveille dans l'esprit une idée d'indépendance, puisse y éveiller aussi une idée de domesticité. Nous avons encore le suisse des hôtels, le suisse des cathédrales. /< t)t'<!fo'i< fait venir d'~mtMM pour ~re suisse. Mais il serait inique d'étendre la réprobation que.soulève un fait de nation, considéré dans son ensemble, à tous les individus, souvent'lionorables et purs, qui ont participé à ce fait ou l'ont subi. Hâtons-nous de le proclamer, sous cette livrée il y a eu des héros. Les suisses, même capitulés, ont été souvent sublimes. Après avoir vendu leur service, qui pouvait s'acheter, ils ont donné leur dévouement, qui ne pouvait se payer. Abstraction faite de l'origine fâcheuse des concordats militaires, à un certain point de vue historique que l'auteur de ce livre est loin de répudier, les suisses, par exemple, ont été admirables aux Tuileries. Il est beau, peut-être, que la nation qui, la première en Europe, a donné son sang pour la liberté naissante, l'ait donné la dernière pour la royauté mourante; et sous ce rapport le 10 août 1792 n'est pas indigne du 17 novembre 1307.

LE RHIN. Il. 20


fabuleux que réel, régnait, sur un vaste pays périodiquement dépeuplé par les courses des tartares. Le roi de Pologne avait la Russie Noire, c'est-à-dire la terre; lui, il avait la Russie Blanche, c'est-à-dire la neige. On faisait cent récits et cent contes de lui dans les salons de Paris, et, tout en s'extasiant sur les sixains de Benserade à Julie d'Angennes, on se demandait, pour varier la conversation, s'il était bien prouvé que le grand knez put mettre en campagne trois cent mille chevaux. La chose paraissait chimérique, et ceux qui la déclaraient impossible rappelaient que le roi de Pologne Etienne était entré victorieusement en Moscovie et avait failli la conquérir avec soixante mille hommes, et qu'en 1560 le roi de Mongul était venu à Moscou avec quatrevingt mille chevaux et l'avait brûlée. Le knez est fort riche, écrivait M"" Pilou, il est ~P~HeMr et MM~C. absolu ~C.~OM~ choses. Ses sujets <:7<~Mf?/!< <7M~C /<?M?'Mr~. Il prend ~ÛM/' les ~2~!7/<?K?'S' peaux et les ~~M chères, et se fuit sa portion il M ~o~e. Les princes d'Europe, par curiosité plus encore que par politique, envoyaient au knez des ambassades presque ironiques. Le roi de France hésitait- à le traiter d'altesse. C'était le temps ou l'empereur d'Allemagne ne donnait au roi de Pologne que de la sérénité, et ou le marquis de Brandebourg tenait à insigne honneur d'être archichambellan de l'empire. Philippe Pernisten, que l'empereur avait envoyé à Moscou pour savoir ce que c'était, était revenu épouvanté de la couronne du .knez, qui surpassait en valeur, disait-il, les quatre couronnes réunies du pape, du roi de France, du roi


catholique et de l'empereur. Sa robe était ~M/<? ~e~f de ~M! rM~ <~?Me/Mc!c~ et autres ~f/e~ y/'o~~ 6'OK???<? des noisettes. Pernisten avait rapporté en présent à l'empereur d'Allemagne /<M!'< </M~n~)~ de zoboles et de ??!< Z~C/~CS, dont 6'CKHC/'M<M!~ F~u!<? deux cents /M'<'s. Il ajoutait, du reste, que les <rc<M~!S des 6' montagnes ~<?H< ~oMr ce prince M/! grand em~M'/Y;s. Il estimait l'infanterie moscovite à vingt mille /M?K~. Quoi qu'il en fût de ces narrations orientales, c'était une distraction pour l'Europe, occupée alors de tant de grosses guerres, d'écouter de temps en temps le petit cliquetis d'épées divertissant et lointain que faisait dans son coin le knez de Moscovic ferraillant avec le précop, prince des tartares. On n'avait sur sa puissance et sa force que des idées très incertaines. Quant à lui, plus loin que le roi de Pologne, plus loin que le roi de Hongrie, majesté à tête rase et à moustaches longues, plus loin que le grand-duc deLithuanie, prince déjà fort sauvage à voir, habillé d'une pelisse et coiffé d'un bonnet de fourrures, on l'apercevait assez nettement, immobile sur une sorte de chaire-trône, entre l'image de Jésus et l'image de la Vierge, crossé, mitré, les mains pleines de bagues,'vêtu d'une longue robe blanche comme le pape, et entouré d'hommes couverts d'or de la tête aux pieds. Quand des ambassadeurs européens étaient chez lui, il changeait de mitre tous les jours pour les éblouir.

Au delà de la Moscovie et du grand knez, dans plus d'éloignement et dans moins de lumière, on


pouvait distinguer un pays immense au centre duquel brillait dans l'ombre le lac de Caniclu plein de perles, et ou fourmillaient, échangeant entre eux des monnaies d'écorce d'arbre et de coquilles de mer, des femmes fardées, habillées, comme la terre non cultivée, de noir en été et de blanc en hiver, .et des hommes vêtus de peauxhumaines écorchées sur leurs ennemis morts. Dans l'épaisseur de ce peuple, qui pratiquait farouchement une religion composée de Mahomet, de JésusChrist et de Jupiter, dans la ville monstrueuse de Cambalusa, habitée par cinq mille astrologues et gardée par une innombrable cavalerie, on entrevoyait, au milieu des foudres et des vents, assis, jambes croisées, sur un tapis circulaire de feutre noir, le grand khan de Tartarie, qui répétait par intervalles d'un air terrible ces paroles gravées sur son sceau Dieu <?M ciel) le yr~m~ A7<~t XM/' terre.

Les oisifs parisiens racontaient du khan, comme du knez, des choses merveilleuses. L'empire du khan des tartares avait été fondé, disait-on, par le maréchal Canguiste, que nous nommons aujourd'hui Gengis-khan. L'autorité de ce maréchal était telle, qu'il fut obéi un jour par sept princes auxquels il avait commandé de tuer leurs enfants. Ses successeurs n'étaient pas moindres que lui. Le nom du grand khan régnant était écrit au fronton de tous les temples en lettres d'or, et le dernier des titres de ce prince était âine de Dieu. Il partageait avec le grand knez la royauté des hordes. Un jour, apprenant par les astrologues que la ville de Cambalusa devait se révolter, CubIai-Kkan en fit faire


une autre à côté, qu'il appela Taïdu. Voilà ce que c'était que le grand khan.

Au dix-septième siècle, n'oublions pas qu'il n'y a de cela que deux cents ans, il y avait hors d'Europe, au nord et à l'orient, une série fantastique de princes prodigieux et incroyables, échelonnés dans l'ombre mirage étrange, fascination des poëtes et des aventuriers, qui, au treizième siècle, avait fait rêver Dante et partir Marco-Polo. Quand on allait vers ces princes, ils semblaient reculer dans les ténèbres mais, en cherchant leur empire, on trouvait tantôt un monde, comme Colomb, tantôt une épopée, comme Camoens. Vers la frontière septentrionale de l'Europe, la première de ces figures extraordinaires, la plus rapprochée et la mieux éclairée, c'était le grand-duc de Lithuanie; la deuxième, distincte encore, c'était le grand knez de Moscovie; la troisième, déjà confuse, c'était le grand khan de Tartarie; et, au delà de ces trois visions, le grand shérif sur son trône d'argent; le grand sophi sur son trône d'or, le grand zamorin sur son trône d'airain, le grand mogol entouré d'éléphants et de canons de bronze, le sceptre étendu sur quarante-sept royaumes~ le grand lama, le grand cathay, le grand datr, de plus en plus vagues, de plus en plus étranges, de plus en plus énormes, allaient se perdant les uns derrière les autres dans les brumes profondes de l'Asie.


!I

Sauf quelques détails qui viendront en leur lieu et qui ne dérangeront en rien cet ensemble, telle était l'Europe au moment que nous avons indiqué. Comme on l'a pu reconnaître, le doigt divin, qui conduit les générations de progrès en progrès, était dès lors partout visible dans la disposition intérieure et extérieure des éléments qui la constituaient, et cette ruche de royaumes et de nations était admirablement construite pour que déjà les idées y pussent aller et venir à leur aise et faire dans l'ombre la civilisation.

A ne prendre que l'ensemble, et en admettant les restrictions qui sont dans toutes les mémoires, ce travail, qui est la véritable affaire du genre humain, se faisait au commencement du dix-septième siècle en Europe mieux que partout ailleurs. En ce temps ou vivaient, respirant le même air, et par conséquent, fut-ce à leur insu, la même pensée, se fécondant par l'observation des mêmes événements, Galilée, Grotius, Descartes, Gassendi, Harvey, Lope de Vega, Guide, Poussin, Ribera, Van Dyck, Rubens, G.uillaume d'Orange,


Gustave-Adolphe, Walstein, le jeune Richelieu, le jeune Rembrandt, le jeune Salvator Rosa, le jeune Milton, le jeune Corneille et le vieux Shakespeare, chaque roi, chaque peuple, chaque homme, par la seule pente des choses, convergeaient au même but, qui est encore aujourd'hui la fin ou tendent les générations, l'amélioration générale de tout par tous, c'est-à-dire la civilisation même. L'Europe, insistons sur ce point, était ce qu'elle est encore, un grand atelier ou s'élaborait en commun cette grande œuvre.

Deux seuls intérêts, séparés dans un but égoïste de l'activité universelle, épiant sans cesse pour choisir leur moment le vaste atelier européen, l'un procédant par invasion, l'autre par empiétement; l'un bruyant et terrible dans son allure, brisant de temps à autre les barrières et faisant brèche à la muraille l'autre, habile, adroit et politique, se glissant par toute porte entr'ouverte, tous deux gagnant continuellement du terrain, troublaient, pressaient entre eux et menaçaient alors l'Europe. Ces deux intérêts, ennemis d'ailleurs. se personnifiaient en deux empires; et ces deux empires étaient deux colosses.

Le premier de ces deux colosses, qui avait pris position sur un côté du continent au fond de la Méditerranée, représentait l'esprit de guerre, de violence et de conquête, la barbarie. Le second, situé de l'autre côté, au seuil de la même mer, représentait l'esprit de commerce, de ruse et d'envahissement, la corruption. Certes, voilà bien les deux ennemis naturels de la civilisation..


Le premier de ces deux colosses s'appuyait puissamment à l'Afrique et à l'Asie. En Afrique, il avait Alger, Tunis, Tripoli de Barbarie et l'Egypte entière d'Alexandrie à Syène, c'est-à-dire toute la côte depuis le Pefion de Velez jusqu'à l'isthme de Suez; de là il s'enfonçait dans l'Arabie Troglodyte, depuis Suez sur la mer Rouge jusqu'à Suakem.

Il possédait trois des cinq tables en lesquelles Ptolémée a divisé l'Asie, la première, la quatrième et la cinquième.

Posséder la première table, c'était avoir le Pont, la Bithynie, la Phrygie, la Lycie, la Paphiagonie, la Galatie, la Pamphylie, la Cappadoce, l'Arménie mineure, la Caramanie, c'est-à-dire tout le Trapezus de Ptolémée depuis Alexandrette jusqu'à Trébizonde.

Posséder la quatrième table, c'était avoir Chypre, la Syrie, la Palestine, tout le rivage depuis Firamide jusqu'à Alexandrie, l'Arabie Déserte et l'Arabie Pétrée, la Mésopotamie, et Babylone, qu'on appelait Bagadet. Posséder la cinquième table, c'était avoir tout ce qui est compris entre deux lignes dont l'une monte de Trébizonde au nord jusqu'à l'Hermanassa de Ptolémée et jusqu'au Bosphore Cimmérien, que les italiens appelaient Bouche-de-Saint-Jean, et dont l'autre, entamant l'Arabie Heureuse, va de Suez à l'embouchure du Tigre.

Outre, ces trois immenses régions, il avait la Grande-Arménie et tout ce que Ptolémée met dans la troisième table d'Asie jusqu'aux confins de la Perse et de la Tartarie.


Ainsi ses domaines d'Asie touchaient, au nord, l'Archipel, la mer de Marmara-, la mer Noire, le PalusMéotide et la Sarmatie asiatique; au levant, la mer Caspienne, le Tigre et le golfe Persique, qu'on nommait mer d'Elcalif; au couchant, le golfe Arabique, qui est la mer Rouge; au midi, l'océan des Indes.

En Europe, il avait l'Adriatique à partir de Kuin au-dessus de Raguse, l'Archipel, la Propontide, la mer Noire jusqu'à Caffa en Crimée, qui est l'ancienne Théodosie la Haute Hongrie jusqu'à Bude; la Thrace, aujourd'hui la Roumélie; toute la Grèce, c'est-à-dire la Thessalie, la Macédoine, l'Ëpire, l'Achaïe et la Morée presque toute l'Illyrie; la Dalmatie, la Bosnie, la Servie, la Dacie et la Bulgarie; la Moldavie, la Valachie et la Transylvanie, dont les trois vaïvodes étaient à lui; tout le cours du Danube depuis Watzen jusqu'à son embouchure.

Il possédait en rivages de mer onze mille deux cent quatrevingts milles d'Italie, et en surface de terre un million deux cent trois mille deux cent dix-neuf milles carrés.

Qu'on se figure ce géant.de neuf cents lieues d'envergure et de onze cents lieues de longueur couché sur le ventre en travers du vieux monde, le talon gauche en Afrique, le genou droit sur l'Asie, un coude sur la Grèce, un coude sur la Thrace, l'ombre de sa tête sur l'Adriatique, l'Autriche, la Hongrie et la Podolie, avançant sa face monstrueuse tantôt sur Venise, tantôt sur la Pologne, tantôt sur l'Allemagne, et regardant l'Europe.


L'autre colosse avait pour chef-lieu, sous le plus beau ciel du monde,.une presqu'île baignée au levant par la Méditerranée, au couchant, par l'Océan, séparée de l'Afrique par un étroit bras de mer, et de l'Europe par une haute chaîne de montagnes. Cette presqu'île contenait dix-huit royaumes, auxquels il imprimait 'son unité.

Il tenait Serpa et Tanger, qui sont les verrous du détroit de Gibraltar, et, selon qu'il lui plaisait de l'ouvrir ou de le fermer, il faisait de la Méditerranée une mer ou un lac. De sa presqu'île il répandait ses flottes dans cette mer par vingt-huit grands ports métropolitains il en avait trente-sept sur l'Océan.

H possédait en Afrique le Penon de Velez, Melilla, Oran, Marzalcabil, qui est le meilleur havre de la Méditerranée, Nazagan, et toute la côte depuis le cap d'Aguirra jusqu'au cap Gardafu; en Amérique, une grande partie de la presqu'île septentrionale, la côte de Floride, la Nouvelle-Espagne, le Yucatan, le Mexique et le cap de Californie, le Chili, le Pérou, le Brésil, le Paraguay, toute la presqu'île méridionale jusqu'aux patagons; en Asie, Ormuz, Diu, Goa, Malacca, qui sont les quatre plus fortes places de la côte, Daman, Bazin, Zanaa, Ciaul, le port de Colomban, les royaumes de Camanor, de Cochin et de Colan, avec leurs forteresses, et, Calicut excepté, tout le-rivage de l'océan des Indes, de Daman à Melipour.

Il avait dans la mer, et dans toutes les mers, les trois îles Baléares, les douze îles Canaries, les Açores, Santo-Puerto, Madère, les sept îles du Cap-Vert, Saint-


Thomas, 1'lle-Dieu, Mozambique, la grande île de Baaren, l'île de Manar, l'île de Ceylan; quarante des îles Philippines, dont la principale, Luzan, est longue de deux cents lieues Porto-Rico, Cuba, Saint-Domingue, les quatre cents îles Lucayes et les îles de la mer du Nord, dont on ne savait pas le nombre.

C'était avoir à soi toute la mer, presque toute l'Amérique, et en Afrique et en Asie à peu près tout ce que l'autre colosse ne possédait pas.

En Europe, outre sa vaste presqu'île, centre de sa puissance et de son rayonnement, il avait la Sardaigne et la Sicile, qui sont trop des royaumes pour n'être comptées que comme des îles. Il tenait l'Italie par les deux extrémités, par le royaume de Naples et par le duché de Milan, qui tous deux étaient à lui. Quant à la France, il la saisissait peut-être plus étroitement encore, et les trois états qu'il àvait sur ses frontières, traçant une sorte de demi-cercle, le Roussillon, la FrancheComté et la Flandre, étaient comme son. bras passé autour d'elle.

Le premier de ces deux colosses, c'était la Turquie; le second, c'était l'Espagne.


Hi

Ces deux empires inspiraient à l'Europe, l'un une profonde terreur, l'autre une profonde défiance. Par la Turquie, c'était l'esprit de l'Asie qui se répandait sur l'Europe par l'Espagne, c'était l'esprit de l'Afrique.

L'islamisme, sous Mahomet II, avait enjambé formidablement l'antique passage du Bceuf, Bos-Poros, et avait insolemment planté sa queue de cheval attachée à une pique dans la ville qui a sept collines comme Rome, et qui avait eu des.églises quand Rome n'avait encore que des temples.

Depuis cette fatale année 1A53, la Turquie, comme nous l'avons dit plus haut, avait représenté en Europe la barbarie. En effet, tout ce qu'elle touchait perdait en peu d'années la forme de la civilisation. Avec les turcs, et en même temps qu'eux, l'incendie inextinguible et la peste perpétuelle s'étaient installés à Constantinople. Sur cette ville, qu'avait dominée si longtemps la croix lumineuse de Constantin, il y avait


toujours maintenant un tourbillon de flamme ou un, drapeau noir.

Un de ces hasards mystérieux où l'esprit croit voir lisiblement écrits les enseignements directs de la providence avait donné, comme proie à ce redoutable peuple, la métropole même de la sociabilité humaine, la patrie de la pensée, la terre de la poésie, de la philosophie et de l'art, la Grèce. A l'instant même, au seul contact des turcs, la Grèce, fille de l'Egypte et mère de l'Italie, la Grèce était devenue barbare. Je ne sais quelle lèpre avait défiguré son peuple, son sol, ses monuments, jusqu'à son admirable idiome. Une foule de consonnes farouches et de syllabes hérissées avaient cru, comme la végétation d'épines et de broussailles qui obstrue les ruines, sur ses mots les plus doux, les plus sonores, les plus harmonieux, les mieux prononcés par les poëtes. Le grec, en passant par la bouche des turcs, en était retombé patois. Les vocables turcs, tourbe de tous les idiomes d'Asie, avaient troublé à jamais, en s'y précipitant pêle-mêle, cette langue si transparente, si pure et si splendide, langue de cristal d'où était sortie une poésie de diamant. Les noms des villes grecques s'étaient déformés et étaient devenus hideux. Les contrées voisines, sur lesquelles Hellé rayonnait jadis, avaient subi la même souillure; Argos s'était changée en Filoquia; Delos en Dili, DidymoTychos en Dimotuc, Tzorolus en Tchourli, Zephirium en Zafra, Sagalessus en Sadjaklu, Nyssa en NousShehr, Moryssus en Moucious, Cybistra en.B.ustereb, le fleuve Acheloùs en Aspro-Potamos, et le fleuve Poretus


en Pruth. N'est-ce pas avec le sentiment douloureux qu'inspirent la dégradation et la parodie qu'on reconnait dans Stan-Ko, Cos, patrie d'Apelles et d'tlippocrate dans Fionda, Phasélis, ou Alexandre fut obligé de mettre un pied dans la mer, tant le passage Climax était étroit; dans Hesen-now, Novus, ou était le trésor de Mithridate; dans Skipsilar, Scapta-Hyla, ou Thucydide avait des mines d'or et écrivait son histoire; 'dans Temeswar, Tomi, où fut exilé Ovide; dans Kokso, Coutousos, ou fut exilé saint Chrysostome dans Giustendil, Justiniana, berceau de Justinien; dans Salenti, Trajanopolis, tombeau de Trajan! L'Olympe, l'Ossa, le Pélion et le Pinde s'appelaient le beyiick de Janina; un pacha accroupi sur une peau de tigre fronçait le sourcil dans la même montagne que Jupiter. La dérision amère qui semblait sortir des mots sortait aussi des choses l'Ëtolie, cette ancienne république si puis.santé et si nère, formait le Despotat. Quant à la vallée de Tempé, /)' 7'<7f, devenue sauvage et inaccessible sous le nom de Lycostomo, pleine désormais de haine, de ronces et d'obscurité, elle s'était métamorphosée en vallée des Loups.

L'idée terrible qu'éveille la barbarie faite nation, ayant des flottes et des armées, s'incarnait vivante et complète dans le sultan des turcs. C'est à peine si l'Europe osait regarder de loin ce prince effrayant. Les richesses du sultan, du Turc, comme on l'appelait, étaient fabuleuses; son revenu dépassait quinze millions d'or. La sultane, sœur'de Sélim, avait deux mille cinq cents sequins. d'or de rente par jour. Le Turc


était le plus grand prince en cavalerie. Sans compter sa garde immédiate, les quatorze mille janissaires, qui étaient une infanterie, il entretenait constamment autour de lui, sur le pied de guerre, cinquante mille spahis et cent cinquante mille timariots,.ce qui faisait deux cent mille chevaux. Ses galères étaient innombrables. L'année d'après Lépante, la flotte ottomane tenait encore tête à toutes les marines réunies de la chrétienté. Il avait de si grosse artillerie, que, s'il fallait en croire les bruits populaires, le vent de ses canons ébranlait les murailles. On se souvenait avec frayeur qu'au siége de Constantinople, Mahomet II avait fait construire, en maçonnerie liée de cercles de fer, un mortier monstrueux qu'on manœuvrait sur-rouleaux, que deux mille jougs de bœufs pouvaient à peine traîner, et qui, inclinant sa gueule sur la ville, y vomissait nuit et jour des torrents de bitume et des blocs de rochers. Les autres priuces, avec leurs engins et leurs bombardes, semblaient peu de chose auprès de ces sauvages sultans qui versaieut ainsi des volcans sur les villes. La puissance du Turc était tellement démesurée, et il savait si bien faire front de toutes parts, que, tout en guerroyant contre l'Europe, Soliman avait pris à la Perse le Diarbékir et Amurat la Médie; Sélim avait conquis sur les mametuks l'Égypte et la Syrie, et Amurat Ul avait exterminé les géorgiens ligués avec le sophi. Le sultan ne mettait en communication avec les rois de la chrétienté que la porte de son palais. Il datait de son étrier impérial les lettres qu'il leur écrivait, ou plutôt les ordres qu'il leur donnait. Quand il


avait un accès de colère, il faisait casser les dents à leurs ambassadeurs à coups de poing par le bourreau. Pour les turcs mêmes, l'apparition du sultan, c'était l'épouvante. Les noms qu'ils lui donnaient exprimaient surtout l'effroi ils l'appelaient le fils de l'esclave, et ils nommaient son palais d'été la maison du ?MCM)'<e/ Ils l'annonçaient aux autres nations par des glorifications sinistres. OM son c/<e!M~ disaient-ils, l'herbe ~e croit plus.

Le roi des Espagnes et des Indes, espèce de sultan catholique, était plus riche à lui seul que tous les princes de la chrétienté ensemble. A ne compter que son revenu ordinaire, il tirait chaque année d'Italie et de Sicile quatre millions d'or, deux millions d'or du Portugal, quatorze millions d'or de l'Espagne, trente millions d'or de l'Amérique. Les dix-sept provinces de l'état des Pays-Bas, qui comprenait alors l'Artois, le Cambrésis eflesArdenncs, payaient annuellement au roi catholique un ordinaire de trois millions d'or. Milan était une riche proie, convoitée de toutes parts, et par conséquent malaisée à garder. Il fallait surveiller Venise, voisine jalouse; couvrir de troupes la frontière de Savoie pour arrêter le duc, r!<~ « /'i'M~OM/ comme disait Sully; bien armer le fort de Fuentes, pour tenir en respect les suisses et les grisons; entretenir et réparer les bonnes citadelles du pays, surtout Novare, Pavie, Crémone, qui comme écrivait MonthiC, M~e /OM/' /<?/'<e <OM~ ce qui se peut, ~M'OM ?K~ C/t<<' .les merveilles de /M?'< Comme la ville était remuante, il fallait y nourrir une garnison espagnole de six cents


hommes d'armes, de mille chevau-Iégers et de trois mille fantassins,, et bien tenir en état le château de Milan, auquel on travaillait sans cesse. Milan, on le voit, coûtait fort cher; pourtant, tous frais faits, le

ô

Milanez rapportait tous les ans à l'Espagne huit cent mille ducats. Les plus petites fractions de cette énorme monarchie donnaient leur denier; les nés Baléares versaient par an cinquante mille écus. Tout ceci, nous le répétons, n'était que le revenu ordinaire. L'extraordinaire était incalculable. Le seul produit de la Cruzade valait le revenu d'un royaume rien qu'avec les subsides de l'église le roi entretenait continuellement cent bonnes galères. Ajoutez à. cela la vente des commanderies, les caducités des états et des biens, les. alcavales, les tiers, les confiscations, les dons gratuits des peuples et des feudataires. Tous les trois ans le royaume de Naples donnait douze cent mille écus d'or, et, en 1615, la Castille offrait au roi, qui daignait accepter, quatre millions d'or payables en quatre ans.

Cette richesse se résolvait en puissance. Ce que le sultan était par la cavalerie, le roi d'Espagne l'était par l'infanterie. On disait en Europe ca~ <M?'~M~ !'H/~H~r~ espagnole. Être grave comme un gentilhomme, diligent comme un miquelet, solide aux chocs d'escadrons, imperturbable à la mousquetade, connaître son avantage et son désavantage à la guerre, conduire silencieusement sa furie, suivre le capitaine, rester dans le rang, ne point s'égarer, ne rien oublier, ne pas disputer, se servir de toute chose, endurer le froid, le M n.M. n: 21 L


chaud, la faim, la soif, le malaise, la peine et la fatigue, marcher comme les autres combattent, combattre comme les autres marchent, faire de la patience le fond de tout et du courage la saillie de la patience; voilà quelles étaient les qualités du fantassin espagnol. C'était le fantassin castillan qui avait chassé les maures, abordé l'Afrique, dompté la côte, soumis l'Éthiopie et la Cafrerie, pris Malacca et les îles Moluques, conquis les vieilles Indes et le nouveau monde. Admirable infanterie qui ne se brisa que le jour où elle se heurta au grand Condé Après l'infanterie espagnole venait, par ordre d'excellence, l'infanterie wallonne, et l'infanterie wallonne était aussi au roi d'Espagne. Sa cavalerie, qui ne le cédait qu'à la turque, était la mieux montée qui fût en Europe; elle avait les genêts d'Espagne, les coursiers de Règne, les chevaux de Bourgogne et de Flandre. Les arsenaux du roi catholique regorgeaient de munitions de guerre. Rien que dans les trois salles d'armes de Lisbonne, il y avait des corselets pour quinze mille hommes de pied, et des cuirasses pour dix mille cavaliers. Ses forteresses étaient sans nombre et partout, et dix d'entre elles, Collioure, Perpignan et Salses au midi, au nord Gravelines, Dunkerque, Hesdin, Arras, Valenciennes, Philippeville et Marienbourg, faisaient brèche à la France d'aujourd'hui.

La plus grande puissance de l'Espagne, si puissante par ses forteresses, sa cavalerie et son infanterie, ce n'était ni son infanterie, ni sa cavalerie, ni ses forteresses c'était sa flotte. Le roi catholique, qui avait les


meilleurs hommes de guerre de l'Europe, avait aussi les meilleurs hommes de mer. Aucun peuple navigateur n'égalait à cette époque les catalans, les biscayens, les portugais et les génois. Séville, qui comptait alors parmi les principales villes maritimes de l'Europe, bien que située assez avant dans les terres, et ou abordaient toutes les flottes du Mexique et du Pérou, était une pépinière de matelots.

Pour nous faire une idée complète du poids qu'avait l'Espagne autrefois comme puissance maritime, nous avons voulu savoir au juste ce que c'était que la grande armada de Philippe 11, si fameuse et si peu connue, comme tant de choses fameuses. L'histoire en parle et s'en extasie; mais l'histoire, qui hait le détail, et qui, selon nous, a tort de le haïr, ne dit pas les chiffres. Ces chiffres, nous les avons cherchés dans l'ombre ou l'histoire les avait laissés tomber; nous les avons retrouvés à grand'peine; les voici. Rien, à notre sens, n'est plus instructif et plus curieux.

C'était en 1588. Le roi -d'Espagne voulut en hnir d'une seule fois avec les anglais, qui déjà le harcelaient et taquinaient le colosse. 11 arma une flotte. Il y avait dans cette flotte vingt-cinq gros vaisseaux de Séville, vingt-cinq de Biscaye, cinquante petits vaisseaux de Catalogne et de Valence, cinquante barques de la côte d'Espagne, vingt chaloupes des quatre villages de la côte de Guipuscoa, cent gabares de Portugal, quatorze galères et quatre galéaces de Naples, douze galères de Sicile, vingt galères d'Espagne,' et trente ourques d'Allemagne; en tout trois cent


cinquante voiles manœuvrées par neuf mille marins. On n'apprécierait pas exactement cette escadre si l'on ne se rappelait ce que c'était alors qu'une galère. Une galère représentait une somme considérable. Toute la côte septentrionale d'Afrique, Alger et Tripoli exceptées, ne produisait pas au sultan de quoi faire et maintenir deux galères.

L'approvisionnement de bouche de l'armada était immense. En voici le chiffre très singulier et très exact cent soixante-sept mille cinq cents quintaux de biscuit, fournis par Murcie, Burgos, Campos, la Sicile, Naples et les îles; onze mille quintaux de chair salée, fournis par l'Estramadure, la Galice et les Asturies onze mille quiutaux de lard, fournis par Séville, Ronda et la Biscaye; vingt-trois mille barils de poisson salé, fournis par Cadix et l'Algarve; vingt-huit mille quintaux de fromage, fournis par Mayorque, Senegallo et le Portugal; quatorze mille quintaux de riz, fournis par Gênes et Valence; vingt-trois mille poids d'huile et de vinaigre, fournis par l'Andalousie, le poids valait vingtcinq livres; vingt-six mille fanègues de fèves, fournies par Carthagène et la Sicile; vingt-six mille poinçons de vin, fournis par Malaga, Maxovella, Ceresa et Séville. Les provisions en blé, fer et toiles' venaient d'Andalousie, de Naples et de Biscaye. Le total s'en est perdu.

Cette flotte portait une armée vingt-cinq mille espagnols, cinq mille tirés des régiments d'Italie, six mille des Canaries, des Indes et des garnisons de Portugal, le reste de recrues; douze mille italiens,


commandés par dix mestres de camp; vingt-cinq mille allemands;- douze cents chëvau-légers de Castille, deux cents de la côte et deux cents de la frontière, c'est-à-dire seize cents cavaliers; trois mille huit cents canonniers et quatre cents gastadours; ce qui, en y comprenant les neuf mille marins, faisait en tout soixante-seize mille huit cents hommes.

Ce monstrueux armement eût anéanti l'Angleterre. Un coup de vent l'emporta.

Ce coup de vent, qui souffla dans la nuit du 2 septembre 1588, a changé la forme du monde. Outre ses forces visibles, l'Espagne avait ses forces occultes. Certes, sa surface était grande, mais sa profondeur était immense. Elle avait partout sous terre des galeries, des sapes, des mines et des contre-mines, des fils cachés, des ramifications inconnues, des racines inattendues. Plus tard, quand Richelieu commença à donner des coups de bêche dans le vieux sol européen, il était surpris à chaque instant de sentir rebrousser l'outil et de rencontrer l'Espagne. Ce qu'on voyait d'elle au grand jour allait loin; ce qu'on ne voyait pas pénétrait plus avant encore. On pourrait dire que, dans les affaires de l'univers à cette époque, il y avait encore plus d'Espagne en dessous qu'en dessus.

Elle tenait aux princes d'Italie par les mariages, ~4: HM~; aux républiques marchandes, par le commerce; au pape, par la religion, par je ne sais quoi de plus catholique que Rome même; au monde entier, par l'or dont elle avait la clef. L'Amérique était le coffre-fort, l'Espagne était le caissier. Comme maison


d'Autriche, elle dominait pompeusement l'Allemagne et la menait sourdement. L'Allemagne, dans les mille ans de son histoire moderne, a été possédée une fois par le génie de la France, sous Charlemagne, et une fois par le génie de l'Espagne, sous Charles-Quint. Seulement, Charles-Quint mort, l'Espagne n'avait pas lâché l'Allemagne.

Comme on voit, l'Espagne avait quelque chose de plus puissant encore que sa puissance, c'était sa politique. La puissance est le bras, la politique est la main. L'Europe, on le conçoit, était mal à l'aise entre ces deux empires gigantesques, qui pesaient sur elle du poids de deux mondes. Comprimée par l'Espagne à l'occident et par la Turquie à l'orient, chaque jour elle semblait se rétrécir; et la frontière européenne, lentement repoussée, reculait vers le centre. La moitié de la Pologne et la moitié de la Hongrie étaient déjà envahies, et c'est à peine si Varsovie et Bude étaient en deçà de la barbarie. L'ordre méditerranéen de SaintJean-de-Jérusalem avait été refoulé sous Charles-Quint de Rhodes à. Malte. Gênes dont la domination atteignait jadis le Tanaïs, Gênes, qui autrefois possédai'! Chypre, Lesbos, Chio, Péra et un morceau de laïhrace, et à laquelle l'empereur d'Orient avait donné Mitylène, avait successivement lâché pied devant les turcs de position en position, et se voyait maintenant acculée à la Corse.

L'Europe résistait pourtant aux deux états envahisseurs. Elle bandait contre eux toutes ses forcés, pour employer l'énergique langue de Sully et de Mathieu.


La France, l'Angleterre et la Hollande se roidissaient contre l'Espagne; le Saint-Empire, aidé par la Pologne, la Hongrie, Venise, Rome et Malte, luttait contre les turcs.

Le roi de Pologne était pauvre, quoiqu'il fut plus riche que s'il eût été roi d'un des trois royaumes d'Écosse, de Sardaigne ou de Navarre, lesquels ne rap- portaient pas cent mille écus de rente; il avait six cent mille écus par an, et la Lithuanie le défrayait. Excepté quelques régiments suisses ou allemands, il n'entretenait pas d'infanterie; mais sa cavalerie, composée de cent mille combattants polonais et de soixante-dix mille lithuaniens, était excellente. Cette cavalerie, protégeant une vaste frontière, avait cela d'efficace pour défendre contre les hordes du sultan l'immense et tremblant troupeau des nations civilisées, qu'elle était organisée à la turque, et que, sauvage, farouche et violente dans son allure, elle ressemblait à la cavalerie ottomane comme le chien-loup ressemble au loup. L'empereur couvrait le reste de la frontière, de Knin, sur l'Adriatique, à Szolnock, près du Danube, avec vingt mille lansquenets, dépense insuffisante en temps de guerre, qui fatiguait l'empire en temps de paix. Venise et Malte couvraient la mer.

Nous ne mentionnons plus Gênes qu'en passant. Gênes, trop de fois humiliée, surveillait sa rivière avec quatre galères, en laissait pourrir vingt-cinq dans son arsenal, se risquait peu au dehors et s'abritait sous le' roi d'Espagne.

Malte avait trois cuirasses, ses forteresses, ses.


navires et la valeur de ses chevaliers. Ces braves gentilshommes, soumis dans Malte à des règles somptuaires tellement sévères, que le plus qualifié d'entre eux ne pouvait se faire faire un habit neuf sans la permission du bailli drapier, se vengeaient de ces contraintes claustrales par un déchaînement de bravoure inouï, et, brebis dans l'île, devenaient lions sur mer. Une galère de Malte, qui ne portait jamais plus de seize canons et de cinq cents combattants, attaquait sans hésiter trois galions turcs.

Venise, opulente et hardie, appuyée sur sept villes fortes qui étaient à elle en Lombardie et dans la Marche, maîtresse du Frioul et de l'Istrie, maîtresse de l'Adriatique, dont la garde lui coûtait cinq mille ducats par an, bloquant les uscoques avec cinq fustes toujours armées, fièrement installée à Corfou, à Zante, à Céphalonie, dans toutes les îles de la côte depuis Zara jusqu'à Cérigo, entretenant perpétuellement sur le pied de guerre vingt-cinq mille cernides, trente-cinq mille lansquenets, suisses et grisons, quinze cents lances, mille chevau-Iégers lombards et trois mille stradiots dalmates, Venise faisait résolument obstacle au 'sultan. Même lorsqu'elle eut perdu Andro et Paros, qu'elle avait dans l'Archipel, elle garda Candie; et là, debout sur ce magnifique barrage naturel qui clôt la mer Egée, fermant aux turcs la sortie de l'Archipel et l'entrée de la Méditerranée, elle tint en échec la barbarie. Le service de mer à Venise impliquait noblesse. Tous les capitaines et les surcomites des navires étaient nobles vénitiens. La république avait toujours en mer


quarante galères, dont vingt grosses. Elle avait dans son admirable arsenal, unique au monde, deux cents galères, des ouvriers capables de mettre hors du port trente vaisseaux en dix jours, et un armement suffisant pour toutes les marines de la terre.

Le Saint-Siège était d'un grand secours. Rien n'est plus curieux que de rechercher aujourd'hui quel prince temporel, quelle puissance politique et militaire il y avait alors dans le pape, si haut situé comme prince spirituel. Rome, qui avait eu jadis cinquante milles d'enceinte, n'en avait plus que seize; ses portes, divisées autrefois en quatorze régions, étaient réduites à treize elle avait subi sept grands pillages historiques mais, quoique violée, elle était restée sainte; quoique démantelée, elle était restée forte. TPoM!~ s'il nous est permis de rappeler ce que nous avons dit ailleurs, sera toujours 7?OMM. Le pape tenait une des marches d'Italie, Ancône, et l'un des quatre duchés lombards, Spolette; il avait Ancône, Comachio et les bouches du Pô sur le golfe de Venise; Civita-Vecchia sur la mer Tyrrhène. L'état de l'Église comprenait la campagne de Rome et le patrimoine de saint Pierre, la Sabine, l'Ombrie, c'est-à-dire toute l'ombre de l'Apennin, la marche d'Ancône, la Romagne, le duché de Ferrare, le pays de Pérouse, le Bolonais et un peu de Toscane; une ville du premier ordre, Rome; une du second, Bologne huit du troisième, Ferrare, Pérouse, Ascoli, Ancône, Forli, Ravenne, Fermo et Viterbe; quarante-cinq places de. tout rang, parmi lesquelles Rimini, Cesena, Faënza'et Spolette; cinquante évêchés


et un million et demi d'habitants. En outre, le saintpère possédait en France le comtàtVenaissin, qui avait pour cœur le redoutable palais-forteresse d'Avignon,. L'état romain, vu sur une carte, présentait la forme, qu'il a encore, d'une figure assise dans la grave posture des dieux d'Égypte, avec l'Abruzze pour chaise, Modène et la Lombardie sur sa tête, la Toscane sur sa poitrine, la terre de Labour'sous ses pieds, adossée à l'Adriatique et ayant la Méditerranée jusqu'aux genoux. Le souverain pontife était riche, 11 semait des indulgences et moissonnait des ducats. Il lui suffisait de donner une signature pour faire contribuer le monde. 7'~ï< <yM<? /~M/'a: Mn~/M~e, disait Sixte-Quint, ~Mn7:'<n<. Propos de pape ou de grand écrivain. En effet, Sixte-Quint, qui était un pape lettré, artiste et intelligent, n'hésitant devant aucune dépense royale, mit en cinq ans quatre millions d'or en réserve au château Saint-Ange. Avec les contributions de tous les fidèles de l'univers, le saint-père se donnait une bonne armée, vingt-cinq mille hommes dans la Marche et la Romagne, vingt-cinq mille hommes dans la Campagne et le Patrimoine, la moitié aux frontières, la moitié sous Rome. Au besoin il grossissait cet armement. Grégoire VII et Alexandre III tinrent tête à des princes qui disposaient des forces de l'empire, à son apogée dans leur temps, jointes aux troupes des deux Siciles. Un jour, le duc de Ferrare se permit d'aller faire du sel à Comachio. « Le ~'M<e/'<~ nous citons ici deux lignes d'une lettre de Mazarin, avec ses /Y<i'~M et M/te a/Mf~ ~M'i7 ~:v~ ~MM~M le duc a:< repentir, et lui prit


son état. Voilà ce que c'était queles soldats du pape. Cette milice faisait admirablement respecter l'état romain. Ajoutez à cela l'Ombrie, grande forteresse naturelle ou Annibal s'est rebroussé', et pour côtes, au nord comme au midi, les rivages les plus battus des vents de toute l'Italie. Aucune descente possible. Le pape, sur les deux mers, était gardé et défendu par la tempête.

Posé et assuré de cette façon,.il coopérait au grand et perpétuel combat contre le turc. Aujourd'hui le saint-père envoie des camées au pacha d'Égypte, et se promène sur le bateau à vapeur .~<OMcM/<. Fait inouï et qui montre brusquement, quand on y réfléchit, le prodigieux changement des choses, le pape assis paisiblement dans cette invention des huguenots baptisée d'un nom turc! Dans ce temps-là il remplissait vaillamment son office de pape, et envoyait ses galères mitrées d'une tiare à Lépante. Dès que les croissants et les turbans surgissaient, il n'avait plus rien à lui, ni un soldat, ni un écu; il contribuait à son tour. Ainsi, dans l'occasion, ce que les chrétiens avaient donné au pape, le pape le rendait à la chrétienté. Dans la ligue de 15A2 contre les ottomans, Paul III envoya à Charles-Quint douze mille fantassins et cinq cents chevaux.

A. la fin du seizième siècle, en 1588, un orage avait sauvé l'Angleterre de l'Espagne; à la fin du dix-septième, en 1683, Sobieski sauva l'Allemagne de la Turquie. Sauver l'Angleterre, c'était sauver l'Angleterre; sauver l'Allemagne, c'était sauver l'Europe. On pourrait


.dire qu'en cette mémorable conjoncture, la Pologne fit l'office de la France. Jusqu'alors c'était toujours la France que la barbarie avait rencontrée, c'était toujours devant la France qu'elle s'était dissoute. En M6, venant du nord, elle s'était brisée à Clovis; en 732, venant du midi, elle s'était brisée à Charles Martel. Cependant, ni l'invincible armada vaincue par Dieu, ni Kara-Mustapha battu par Sobieski, ne rassuraient pleinement l'Europe. L'Espagne et la Turquie étaient toujours debout, et le dix-septième siècle croyait les voir grandir indéfiniment, de plus en plus redoutables et de plus en plus menaçantes, dans un terrible et prochain avenir. La politique, cette science conjecturale comme la médecine, n'avait alors pas d'autre prévision. A peine se tranquillisait-on un peu par moments en songeant que les deux colosses se rencontraient sur la mer Rouge et se heurtaient en Asie.

Ce choc dans l'Arabie Heureuse, si lointain et si indistinct, ne diminuait pas, aux yeux des penseurs, les fatales chances qui s'amoncelaient sur la civilisation. A l'époque dont nous venons d'esquisser le tableau, l'anxiété était au comble. Un écrit intitulé les Forces du ?'o~/ ~'Z~~ï~ imprimé à Paris en 1627, avec privilége du roi et gravure d'Isac Jaspar, dit « L'ambition de ce roy seroit de posséder toute chose. Ses flottes, qui vont et viennent, brident l'Angleterre et empeschent les nauires des austres estats de courir à leur fantaisie. » Dans un autre écrit, publié vers la même époque et qui a pour titre Discours sommaire de ~'e~/y ~M TM/'c, nous lisons « II (le Turc) donne


avec beaucoup de sujet l'alarme à la chrestienté, vu qu'il a tant de moyens de faire une grosse armée en la levant sur les pays qu'il possède. Il faudroit manquer du. tout de jugement pour estre sans appréhension d'un'tel déluge. »


IV

Aujourd'hui, par la force mystérieuse des choses, la Turquie est tombée, l'Espagne est tombée.

A l'heure ou nous parlons, les assignats cette dernière vermine des vieilles sociétés pourries, dévorent l'empire turc.

Depuis longtemps déjà une autre nation a Gibraltar, comme le sauvage qui coud à son manteau l'ongle du lion mort.

Ainsi, en moins de deux cents ans, les deux colosses qui épouvantaient nos pères se sont évanouis. L'Europe est-elle délivrée? Non.

Comme au dix-septième siècle, un double péril la menace. Les hommes passent, mais l'homme reste; les empires tombent, les égoïsmes se reforment. Or, à l'instant ou nous sommes, de même qu'il y a deux cents ans, deux immenses égoïsmes pressent l'Europe et la convoitent. L'esprit de guerre, de violence et de 'conquête est encore debout à l'orient, l'esprit de En Turquie ils s'appellent ~c/tim.


commerce, de ruse et d'aventure est encore debout à l'occident. Les deux géants se sont un peu déplaces et sont remontés vers le nord, comme pour saisir le continent de plus haut.

A la Turquie a succédé la Russie à l'Espagne a succédé l'Angleterre.

Coupez par la pensée, sur le globe du monde, un segment, qui, tournant autour du pôle, se développe du cap Nord européen au cap Nord asiatique, de Tornéa au Kamtchatka, de Varsovie au golfe d'Anadyr, de la mer Noire à la mer d'Okhotsk, et qui, au couchant, entamant la Suède, bordant la Baltique, dévorant la Pologne, au midi, échancrant la Turquie, absorbant le Caucase et la mer Caspienne, envahissant la Perse, suivant la longue chaîne qui commence aux monts Ourals et finit au cap Oriental, côtoie le Turkestan et la Chine, heurte le Japon par le cap Lopatka, et, parti du milieu de l'Europe, aille au détroit de Behring toucher l'Amérique à travers l'Asie; outre la Pologne, jetez pêle-mêle dans ce monstrueux segment la Crimée, la Géorgie, le Chirvan, l'Imiretee, l'Abascie, l'Arménie et la Sibérie; groupez alentour'ies lies de la NouvelleZemble, Spitzberg, Vaigatz et Kalgouef, Aland, Dagho et Oesel, Glarke, Saint-Mathieu, Saint-Paul, SaintGeorges, les Aleutiennes, Kodiak, Sitka et l'archipel du Prince-de-Galles dispersez dans cet espace immense soixante millions d'hommes, vous aurez la Russie, La Russie a deux capitales l'une coquette, élégante, encombrée des énormes coliuchets du goût Pompadour qui s'y sont faits palais et cathédrales,


pavée de marbre blanc, bâtie d'hier, habitée par la cour, épousée par l'emper eur l'autre chargée de coupoles de cuivre et de minarets d'étain, sombre, immémoriale et répudiée. La première, Saint-Pétersbourg, représente l'Europe; la seconde, Moscou, représente l'Asie. Comme l'aigle d'Allemagne, l'aigle de Russie a deux têtes.

La Russie peut mettre sur pied une armée de onze cent mille hommes.

Le débordement possible des russes fait réparer la muraille de Chine et bâtir la muraille de Paris. Ce.qui était le grand knez de Moscovie est à présent l'empereur de Russie. Comparez les deux figures, et mesurez les pas que Dieu fait faire à l'homme. Le knez s'est fait tzar, le tzar s'est fait czar, le czar s'est fait empereur. Ces transformations, disons-le, sont de véritables avatars. A chaque peau qu'il dépouille, le prince moscovite devient de plus en plus semblable à l'Europe, c'est-à dire à la civilisation.

Pourtant, que l'Europe ne l'oublie pas, ressembler,, ce n'est pas s'identifier.

L'Angleterre a l'Écosse et l'Irlande, les Hébrides et les Orcades; avec le groupe des îles Shetland, elle sépare le Danemark des îles Féroé et de l'Islande, ferme la mer du Nord, et observe la Suède; avec Jersey et Guernesey, elle ferme la Manche et observe la France. Puis elle part, elle tourne autour de la péninsule, pose son influence sur le Portugal et son talon sur Gibraltar, et entre dans la Méditerranée après en avoir pris la clef. Elle enjambe les Baléares, la Corsé, la Sardaigne,


et la Sicile; là, elle s'arrête, trouve Malte, et s'y installe entre la Sicile et Tunis, entre l'Italie et l'Afrique de Malte, elle gagne Corfou, d'où elle surveille la Turquie en fermant la' mer Adriatique; Sainte-Maure, Céphalonie et Zante, d'où elle surveille la Morée en dominant la mer Ionienne; Cérigo, d'où elle surveille Candie en bloquant l'Archipel. Ici il faut rebrousser chemin, l'Egypte barre le passage, l'isthme de Suez n'est pas encore coupé; elle revient sur ses pas, et rentre dans l'Océan. Elle a tourné l'Espagne, cette petite presqu'île; elle va tourner l'Afrique, cette presqu'ile énorme. Le trajet est malaisé sur cette plage ou un océan de sable se mêle au grand océan des flots. Comme un homme qui traverse un gué avec précaution de pierre en pierre, elle a des repos marqués pour tous les pas qu'elle fait. Elle met d'abord le pied à Saint-James, à l'embouchure de la Gambie, d'ou elle épie le Sénégal français. Son second pas s'imprime sur la côte, à Cachéo, le troisième à Sierra-Leone, le quatrième au cap Corse. Puis elle se risque dans l'océan Atlantique, et réunit sous son pavillon l'Ascension, Sainte-Hélène et Fernando-Po, triangle d'îles qui entre profondément dans le golfe de Guinée. Ainsi appuyée, elle atteint le Cap et s'empare de la pointe d'Afrique comme elle s'est emparée à Gibraltar de la pointe d'Europe. Du Cap, elle remonte, au nord, de l'autre côté de la presqu'île africaine, aborde les Mascarenhas, l'ile de France et Port-Louis, d'ou elle tient en respect Madagascar, et s'établit aux îles Seychelles, d'ou elle commande toute la côte orientale du cap LE RIIIN. H. 22


Delgado au cap Cardafu. Ici il n'y a plus que la mer Rouge qui la sépare de la Méditerranée et de l'Archipel; elle a fait le tour de l'Afrique; elle est presque revenue au point d'où elle était partie. Voici la mer des Indes, voilà l'Asie.

L'Angleterre entre en Asie; des Seychelles aux Laquedives il n'y a qu'un pas, elle prend les Laquedives après quoi elle étend la main et saisit l'Hindoustau, tout l'Hindoustan, Calcutta, Madras et Bombay, ces trois provinces de la compagnie des Indes, grandes comme des empires et sept royaumes, Népaul, Oude Barode, Nagpour, Nizam, Maïssour et Travancore. Là elle touche à la Russie; le Turkestan chinois seul l'en sépare. Maîtresse du golfe d'Oman, que borde l'immense côte qu'elle possède de Haydérabad à Trivanderam, elle atteint la Perse et la Turquie par le golfe Persique, qu'elle peut fermer, et l'Égypte par la mer Rouge, qu'elle peut bloquer également. L'Hindoustan lui donne Ceyian. De Ceyian elle se glisse entre les ~les Nicobar et les îles Andamans, prend terre sur la longue côte des monts Mogs, dans l'Indo-Chine, et la voilà qui tient le golfe du Bengale. Tenir le golfe du Bengale, c'est faire la loi à l'empire des Birmans. Les monts Mogs lui ouvrent la presqu'île de Malacca; elle s'y étend et s'y consolide. De Malacca elle observe iBornéo. De cette Surmatra, des iles Sincapour elle ob-serve façon, possédant le cap Romania et le cap Comorin, elle a les deux grandes pointes d'Asie comme elle a J.a pointe d'Europe, comme elle a la pointe d'Afrique. A l'heure ou nous sommes, elle attaque la Chine de


vive force après avoir essayé de l'empoisonner, ou du moins de l'endormir.

Ce n'est pas tout; il reste deux mondes, la NouvelleHollande ct l'Amérique, elle les saisit. De Malacca, elle traverse le groupe inextricable des îles de la Sonde, cette conquête de la vieille navigation hollandaise, et s'empare de la Nouvelle-Hollande tout entière, terre vierge qu'elle féconde avec des forçats, et qu'elle garde jalousement, crénelée dans les îles Bathurst au nord et dans l'île de Diemen au sud, comme dans deux forteresses.

Puis elle suit un moment la route de Cook, laisse à sa gauche les six archipels de l'Océanie, louvoie devant la longue muraille des Cordillères et des Andes, double le cap Horn, remonte les côtes de la Patagonie et du Brésil, et prend terre enfin sous l'équateur au sommet de l'Amérique méridionale, à Stabrock, ou elle crée la Guyane anglaise. Un pas, et elle est maitresse des îles du Vent, ce cromlech d'îles qui clôt la mer des Antilles un autre pas, et elle est maîtresse des îles Lucayes, longue barricade qui ferme le golfe du Mexique. Il y a vingt-quatre petites Antilles, elle en prend douze il y a quatre grandes Antilles, Cuba, Saint-Domingue, la Jamaïque et Porto-Rico, elle se contente d'une, la Jamaïque, d'où elle gène les trois autres. Ensuite, au milieu même de l'isthme de Panama, à l'entrée du golfe d'Honduras, elle découpe en terre ferme un morceau du Yucatan, et y pose son établissement de Balise comme une vedette entre les deux Amériques. Là, pourtant, le Mexique la tient en


échec, et, au delà du Mexique, les États-Unis, cette colonie dont la nationalité est un affront pour elle. Elle se rembarque, et des îles Lucayes, s'appuyant sur les Bermudes, ou elle plante son pavillon, elle atteint Terre-Neuve, cette île qui, vue à vol d'oiseau, a la forme d'un chameau agenouillé sur l'océan et levant sa tête vers le pôle. Terre-Neuve, c'est la station de son dernier effort. Il est gigantesque. Elle allonge le bras et s'approprie d'un coup tout le nord de l'Amérique, de l'océan Atlantique au grand Océan-, les îles de la Nouvelle-Écosse, le Canada et le Labrador, la baie d'Hudson et la mer de Baffin, le Nouveau-Norfolk, la Nouvelle-Calédonie et les archipels de Quadra et de Vancouver, les iroquois, les chipeouays, les eskimaux, les kristinaux, les koliougis, et, au moment de saisir les ougalacmioutis et les kitègues, elle s'arrête tout à coup; la Russie est là. Ou l'Angleterre est-venue par mer, la Russie est venue par terre, car le détroit de Behring ne compte pas, et là, sous le cercle polaire, parmi les sauvages hideux et effarés, dans les glaces et les banquises, à la réverbération des neiges éternelles, à la lueur des aurores boréales, les deux colosses se rencontrent et se reconnaissent.

Récapitulons. L'Angleterre tient les six plus grands golfes du monde, qui sont les golfes de Guinée, d'Oman, de Bengale, du Mexique, de Baffin et d'Hudson; elle ouvre ou ferme à son gré neuf mers, la mer du Nord, la Manche, la Méditerranée, l'Adriatique, la mer Ionienne, la mer de l'Archipel, le golfe Persique, la mer Rouge, la mer des Antilles. Elle possède en


Amérique un empire, la Nouvelle-Bretagne en Asie un empire, l'Hindoustan, et dans le grand Océan un monde, la Nouvelle-Hollande.

En outre, elle a d'innombrables îles, qui sont, sur toutes les mers et devant tous les continents, comme des vaisseaux en station et à l'ancre, et avec lesquelles, île et navire elle-même, embossée devant l'Europe, elle communique, pour ainsi dire sans solution de continuité, par ses innombrables vaisseaux, îles flottantes. Le peuple d'Angleterre n'est pas par lui-même un peuple souverain, mais il est pour d'autres nations un peuple suzerain. Il gouverne féodalement deux millions trois cent soixante-dix mille écossais, huit millions deux cent quatrevingt mille irlandais, deux cent quarante-quatre mille africains, soixante mille australiens, un million six cent mille américains et cent vingtquatre millions d'asiatiques; c'est-à-dire que quatorze millions d'anglais. possèdent sur la terre cent trentesept millions d'hommes.

Tous les lieux que nous avons nommés dans les quelques pages qu'on vient de lire sont les points d'attache de l'immense filet où l'Angleterre a pris le monde.


Premièrement, l'immensité du territoire formé d'états juxtaposés et non cimentés. Le ciment des nations, c'est une pensée commune. Des peuples ne peuvent adhérer entre eux s'ils n'ont une même langue dont les mots circulent comme la monnaie de l'esprit de tous possédée tour à tour par chacun. Or, ce qui fait circuler la langue, ce quf imprime une effigie aux mots, ce qui crée la pensée commune, c'est, avant tout, l'art. la poésie, la littérature, /H<MM~'or~ /Me/Y< Point d'art ni de lettres en Turquie, donc point de langue circulant de peuple à peuple, point de pensée commune, point d'unité. Ici on parlait latin, là grec, ailleurs slave, plus loin arabe, persan ou hindou. Ce n'était pas un empire, c'était 'un bloc taillé par le sabre, un composé hybride de nations qui se touchaient, mais qui ne se pénétraient pas. Ajoutez à cela des déserts, faits tantôt par la conquête, tantôt par le climat, immenses solitudes que la sève sociale ne pouvait traverser.

Voici ce qui a perdu la Turquie':

v


Deuxièmement, le despotisme du prince. Le sultan était tout ensemble 'pontife et empereur, souverain temporel et souverain spirituel, chef politique, chef militaire et chef religieux. Ses sujets lui appartenaient, biens, corps et esprit, d'une façon absolue et terrible, comme sa chose et plus que sa chose. It pouvait les condamner et les damner. Sultan, il avait leur vie; commandeur des croyants, il avait leur âme. Or malheur à l'individu qui est en même temps ordinaire comme homme et extraordinaire comme prince! Trop de pouvoir est mauvais à l'homme. Être prêtre, être roi, être dieu, c'est trop. Le bourdonnement confus de toutes les volontés éveillées qui demandent à être satisfaites à la fois assourdit le pauvre cerveau de celui qui peut tout, étourdit son intelligence, dé-range la génération de sa pensée et le rend fou. On pourrait dire et démontrer, preuves en main, que la plupart des empereurs romains et des sultans ont été dans une situation cérébrale particulière. Sans doute il faut admettre, et l'histoire enregistre par intervalles l'admirable accident d'un despote illustre, intelligent et supérieur; mais en général et presque toujours le sultan est vulgaire. De là des désordres sans nombre; l'effroyable oscillation d'une volonté suprême qui heurte et brise tout dans l'état. Le despotisme, utile, expédient, inspirateur, parfois nécessaire pour les hommes de génie, effare et trouble l'homme médiocre. Le vin des forts est le poison des faibles.

Troisièmement, les révolutions de sérail, les conspirations de palais; le despote étranglant ses frères, les.


frères empoisonnant ou égorgeant le despote la défiance du père au fils et du fils au père, le soupçon dans le foyer, la haine dans l'alcôve; des maladies -inconnues, des fièvres suspectes, des morts obscures; l'éternel complot des grands, toujours placés entre une ascension sans terme et une chute sans fond l'émeute et le bouillonnement des petits, toujours malheureux, toujours irrités; la terreur dans la famille impériale, le tremblement dans l'empire; faits graves, tristes et permanents qui découlent du despotisme. Quatrièmement, un gouvernement mauvais, à la fois dur et mou, lequel sort en chancelant de ce despote qui ne pense jamais, et de ce palais qui tremble toujours pouvoir sans cohésion superposé à un état sans unité. Les populations de cet empire à demi barbare sont dans l'ombre; d'elles-mêmes et d'autrui, de leurs intérêts, de leur avenir, elles distinguent et savent peu de choses; le gouvernement, qui devrait les guider et qui s'y hasarde en effet, ignore presque tout et méconnaît le reste. Or, pour les gouvernements comme pour les individus, méconnaître est pire qu'ignorer. Où ira cette nation forte, puissante, exubérante, redoutable, mais ignorante? Qui la mène et ou lamène-t-on? Elle tâtonne et voit à peine devant elle; son gouvernement y voit moins encore. Étrange spectacle! un myope conduit par un aveugle.

Cinquièmement, la servitude posée comme un bat sur le peuple. Sous la domination turque, le laboureur ne s'appartenait pas; il était à un propriétaire. Il y avait un premier bétail, le troupeau, et un deuxième


bétail, le paysan. Ainsi la dépopulation partout, point de vraie culture, un sillon détesté du laboureur. La propriété et la liberté font aimer la terre à l'homme la servitude la lui fait haïr. Le cœur se serre en étudiant cet état; qu'on l'examine en haut ou qu'on le regarde en bas, les deux extrémités se ressemblent par la misère intellectuelle. Que peut devenir la société humaine entre un prince que le despotisme hébété et un paysan que l'esclavage abrutit?

Sixièmement, l'abus des colonies militaires. Les timariots était des colons soldats. C'est une erreur qu'avaient les turcs de croire qu'on refait de la population de cette manière. Le procédé manque le but. Un village qui est un régiment n'est plus un village. Un régiment est toujours coupé carrément; un village doit choisir son lieu, et y germer naturellement, et y croître au soleil. Un village est un arbre, un régiment est une poutre. Pour faire le soldat on tue le paysan. Or, pour la vie intérieure et profonde des empires, mi'ëux vaut un paysan qu'un soldat.

Septièmement, l'oppression des pays conquis; une langue barbare imposée aux vaincus une noble nation, illustre, .historique, grande dans les souvenirs et les sympathies de l'Europe, jadis libre, jadis républicaine, décimée, extirpée, livrée au sabre et au fouet, écrasée dans l'homme, dans la femme et jusque dans l'enfant, déracinée de son propre sol, transplantée au loin, jetée au vent, foulée aux pieds. Ces voies de fait du peuple vainqueur sur le peuple vaincu sont accompagnées de cris d'horreur, et finissent par révolter


toute la terre. Quand l'heure a enfin sonné, les peuples opprimés se lèvent, et le monde se lève de leur côté. Huitièmement, la religion sans l'intelligence, la foi sans la réflexion, c'est-à-dire l'idolâtrie un peuple dévot sans perception directe du beau, du juste et du vrai, qui n'a plus dans la tête que les deux yeux louches et faux de sa croyance, l'homme, le fatalisme, à travers lequel il voit. Dieu.

Ainsi, un grand territoire mal lié, un gouvernement inintelligent, les conspirations de palais, l'abus des. colonies militaires, la servitude du paysan, l'oppression féroce des pays conquis, le despotisme dans le prince, le fanatisme dans le peuple, voilà ce qui a perdu la Turquie. Que la Russie y songe!

Voici ce qui a perdu l'Espagne

Premièrement, la manière dont le sol était possédé. En Espagne, tout ce qui n'appartenait pas au roi appartenait, à l'église ou à l'aristocratie. Le clergé espagnol était, qu'on nous permette ce mot sévèrement évangélique, scandaleusement riche. L'archevêque de Tolède, du temps de Philippe Ht, avait deux cent mille ducats de rente, ce qui représente aujourd'hui environ cinq millions de francs. L'abbesse de las Buelgas de Burgos était dame de vingt-quatre, villes et de cinquante villages, et avait la collation de douze commanderies. Le clergé, sans compter les dîmes et les prébendes, possédait un tiers du sol; la grandesse possédait le reste. Les domaines des grands d'Espagne étaient presque de petits royaumes. Les rois de France exilaient un duc et pair dans ses terres les rois


d'Espagne exilaient un grand dans ses états, en .!Ms <~<<Les seigneurs espagnols étaient les plus grands propriétaires, les plus grands cultivateurs et les plus grands bergers du royaume. En 1617, le marquis de Gebraleon avait un troupeau de huit cent mille moutons. De là des provinces entières, la Vieille-Castille, par exemple, laissées en friche et abandonnées à la vaine pâture. Sans doute la petite propriété et la petite culture ont leurs inconvénients, mais elles ont d'admirables avantages. Elles lient le peuple au sol, individu par individu. Dans chaque sillon, pour ainsi dire, est scellé un anneau invisible qui attache le propriétaire à la société. L'homme aime la patrie à travers le champ. Qu'on possède un coin de terre ou la moitié d'une province, on possède, tout est dit; c'est là le grand fait. Or, quand l'église et l'aristocratie possèdent tout, le peuple ne possède rien; quand le peuple ne possède rien, il ne tient à rien. A la première secousse, il laisse tomber l'état.

Deuxièmement, la profonde misère des classes inférieures. Quand tout est en haut, rien n'est en bas. Le champ était aux seigneurs, par conséquent le blé, par conséquent le pain. Ils vendaient le pain au peuple, et le lui vendaient cher. Faute affreuse, que font toujours toutes les aristocraties. De là des famines factices. Du temps même de Charles-Quint, dans les hivers rigoureux, les pauvres mouraient de froid et de faim dans les rues de Madrid. Or, profonde misère, profonde rancune. La faim fait un trou dans le cœur du peuple et y met la haine. Au jour venu,


toutes les poitrines s'ouvrent, et une révolution en sort. En attendant que les révolutions éclatent, le vol ~'organise. Les voleurs tenaient Madrid. Ailleurs ils forment une bande; à Madrid ils formaient une corporation. Tout voyageur prudent capitulait avec eux, les comptait d'avance dans les frais de sa route et leur faisait leur part. Nul ne sortait de chez soi sans emporter la bourse des voleurs. Pendant la minorité de Charles H, sous le ministère du second don Juan d'Autriche, le corrégidor de Madrid adressait requête à la régente pour la supplier d'éloigner de la ville le régiment d'Aytona, dont les soldats, la nuit venue, aidaient les bandits à détrousser les bourgeois. Troisièmement, la manière dont étaient possédés et administrés les pays conquis et les domaines d'outremer. Il n'y avait pour tout le nouveau monde que deux gouverneurs, le vice-roi du Pérou et le vice-roi du Mexique; et ces deux gouverneurs étaient ~n général mauvais. Représentants de l'Espagne, ils la calomniaient par leurs exactions et la rendaient odieuse. Ils ne montraient à ces peuples lointains que deux faces, la cupidité et la cruauté, pillant le bien et opprimant l'homme. Ils détruisaient les princes naturels du pays et exterminaient les populations indigènes. Quant aux vice-royautés d'Europe, il y avait un proverbe italien. Le voici il dit énergiquement ce que c'était que la domination espagnole L'officier de Sicile roK~ /'c~cier de Naples mange, ~'o~'i'cr de Milan dévore. Quatrièmement, l'intolérance religieuse. Nous reparlerons peut-être plus loin de l'inquisition. Disons


seulement ici que les évêques avaient un poids immense en Espagne. Des classes entières de regnicoles, les hérétiques et les juifs, étaient hors la loi. Tout clergé pauvre est évangélique, tout clergé riche est mondain, sensuel, politique, et par conséquent intolérant. Sa position est convoitée, il a besoin de se défendre, il lui faut une arme, l'intolérance en est une. Avec cette arme il blesse la raison humaine et tue la loi divine.

Cinquièmement, l'énormité de la dette publique. Si riche que fût l'Espagne, ses charges l'obéraient. Les gaspillages de la cour, les gros gages des dignitaires, les bénéfices ecclésiastiques, l'ulcère sans cesse agrandi de la misère populaire, la guerre des Pays-Bas, les guerres d'Amérique et d'Asie, la cherté de la politique secrète, l'entretien des supports cachés qu'on avait partout, le travail souterrain de l'intrigue universelle, qu'il fallait payer et soutenir dans le monde entier, ces mille causes épuisaient l'Espagne. Les coffres étaient toujours vides. On attendait le galion, et, comme écrivait le maréchal de Tessé, si quelque tempête le /< périr OM si quelque ennemi l'emporte, toute chose est ~M désespoir. Sous Philippe lit, le marquis de Spinola était obligé de payer de ses deniers l'armée des Pays-Bas. Il y a deux siècles, l'Europe, sous le rapport financier, ressemblait à une famille mal administrée les monarchies étaient l'enfant prodigue, les républiques étaient l'usurier. C'est l'éternelle histoire du gentilhomme empruntant au marchand. Nous avons vu que la Suisse vendait ses armées la Hollande, Venise et


Gênes vendaient de l'argent. Ainsi un prince achetait aux treize cantons une armée toute faite, les cantons livraient l'armée à jour fixe, Venise la payait; puis, quand il fallait rembourser Venise, le prince donnait une province; quelquefois tout son état y passait. L'Espagne empruntait. de tout côté et devait partout. En 1600, le roi catholique devait, à Gênes seulement, seize millions d'or. °

Sixièmement, une nation voisine, une nation sœur, pour ainsi parler, ayant longtemps vécu à part, ayant eu ses princes et ses seigneurs particuliers, envahie un beau matin par surprise, presque par trahison, réunie violemment à la monarchie centrale, de royaume faite province et traitée en pays conquis.

Septièmement, la nature de l'armement en Espagne. L'armement de terre était peu de chose, comparé à l'armement de mer. La puissance espagnole reposait principalement sur sa flotte. C'était dépendre d'un coup de vent. L'aventure de l'armada, c'est l'histoire de l'Espagne. Un coup de vent, qu'on l'appelle trombe, comme en Europe, ou typhon, comme en Chine, est de tous les temps. Malheur à la puissance sur laquelle le vent souffle

Huitièmement, l'éparpillement du territoire. Les vastes possessions de l'Espagne, disséminées sur toutes les mers et dans tous les coins de la terre, n'avaient aucune adhérence avec elle. Quelques-unes, les Indes, par exemple, étaient à quatre mille lieues d'elle, et, comme nous l'avons dit, ne se liaient à la métropole que par le sillage de ses vaisseaux. Or qu'est-ce que


le sillage d'un vaisseau? Un fil. Et combien de temps croit-on que puisse tenir un monde attaché par un fil?

L'an passé nous trouvâmes dans je ne sais plus quelle poussière un vieux livre que personne ne lit aujourd'hui et que personne n'a lu peut-être quand il a paru. C'est un in-quarto intitulé D~OM/< de la ?MOH~'c/e d!'Ë'.s'~y?!~ publié sans nom d'auteur, en 1617, à Paris, chez Pierre Chevalier, rue Saint-Jacques, à l'enseigne de Saint-Pierre, près les Mathurins. Nous ouvrîmes ce livre au hasard, et nous tombâmes, page 152, sur le passage que nous transcrivons textuellement « Quelques-uns tiennent que cette monarchie ne peut estre de longue durée à cause que ses terres sont tellement séparées et esparses, et qu'il faut des despenses incroyables pour envoyer partout des vaisseaux et des hommes, et mesme que ceux qui sont natifs des pats esloignés peuvent enfin entrer en considération du petit nombre des espagnols, prendre courage, et se liguer contre eux, elles chasser. j) C'est en 1617, à l'époque ou l'Europe tremblait devant l'Espagne, à l'apogée de la monarchie castillane, qu'un inconnu osait écrire et imprimer cette folle prophétie. Cette folle prophétie, c'était l'avenir. Deux cents ans plus tard, elle s'accomplissait dans tous ses détails, et aujourd'hui chaque mot de l'anonyme de 1617 est devenu un fait; les terres éparses ont amené les dé~M~Mc~ûy/c~ la métropole s'est épuisée en hommes et en vaisseaux, les natifs des pays éloignés sont entrés en considération du petit HO?M&?'6 des espagnols, ont pris


eûM/Y~e, se sont /~M<~ contre eM~, et les ont chassés. On pourrait dire que le messie Bolivar est ici prédit tout entier. 11 y a deux siècles, toute l'Amérique était un groupe de colonies; aujourd'hui, réaction frappante, toute l'Amérique, au Brésil près, est un groupe de républiques.

Ainsi, une riche aristocratie possédant le sol et vendant le pain au peuple; le clergé opulent, prépondérant et fanatique, mettant hors la loi des classes entières de regnicoles; l'intolérance épiscopale; la misère du peuple; l'énormité de la dette; la mauvaise administration des vice-rois lointains; une nation sœur traitée en pays conquis; la fragilité d'une puissance toute maritime assise sur la vague de l'océan; la dissémination du territoire sur tous les points du globe; le défaut d'adhérence des possessions avec la métropole la tendance des colonies à devenir nations, voilà ce qui a perdu l'Espagne. Que l'Angleterre y songe

Enfin, pour résumer ce qui est commun à l'empire ottoman et à la monarchie espagnole, l'égoïsme, un égoïsme implacable et profond, chose étrange, de l'égoïsme et point d'unité! une politique immorale, violente ici, fourbe là, trahissant les alliances pour servir les intérêts; être, l'un, l'esprit militaire sans les qualités chevaleresques qui font du soldat l'appui de la sociabilité; être, l'autre, l'esprit mercantile sans l'intelligente probité qui fait du marchand le lien des états; représenter, comme nous l'avons dit, le premier, la barbarie, le second, la corruption; en un mot,


être, l'un, la guerre, l'autre, le commerce, n'être ni l'un ni l'autre la civilisation –voilà ce qui a fait choir les deux colosses d'autrefois. Avis aux deux colosses d'aujourd'hui.

'LEnmx.–f. 23


Avant d'aller plus loin, nous sentons le besoin de déclarer que ceci n'est qu'une froide et grave étude de l'histoire. Celui qui écrit ces lignes comprend les haines de peuple à peuple, les antipathies de races, les aveuglements des nationalités; il les excuse, mais il ne les partage pas. Rien, dans ce qu'on vient de lire, rien, dans ce qu'on va lire encore, ne contient une réprobation qui puisse retomber sur les peuples mêmes dont l'auteur parle. L'auteur blâme quelquefois les gouvernements, jamais les nations. En général, les nations sont ce qu'elles doivent être; la racine du bien est en elles, Dieu la développe et lui fait porter fruit. Les quatre peuples mêmes dont on trace ici la peinture rendront à la civilisation de notables services le jour où ils accepteront comme leur but spécial le but commun de l'humanité. L'Espagne est illustre, l'Angleterre est grande; la Russie et la Turquie elle-même renferment plusieurs des meilleurs germes de l'avenir. Nous croyons encore devoir le déclarer dans la profonde indépendance de notre esprit, nous n'étendons

VI


pas jusqu'aux princes ce que nous disons des gouvernements. Rien n'est plus facile aujourd'hui que d'insulter les rois. L'insulte aux rois est une flatterie adressée ailleurs. Or flatter qui que ce soit de cette façon, en haut ou en bas, c'est une idée que celui qui parle ici n'a pas besoin d'éloigner de lui; il se sent libre, et il est libre, parce qu'il se reconnaît la force de louer dans l'occasion quiconque lui semble louable, fût-ce un roi. 11 le dit donc hautement et en pleine conviction, jamais, et ceci prouve l'excellence de notre siècle, jamais, en aucun temps, quelle que soit l'époque de l'histoire qu'on veuille confronter avec la nôtre, les princes et les peuples n'ont valu ce qu'ils valent maintenant.

Qu'on ne cherche donc dans l'examen historique auquel il se livre ici aucune application blessante ni pour l'honneur des royautés ni pour la dignité des nations il n'y en a pas. C'est avant tout un travail philosophique et spéculatif. Ce sont des faits généraux, rien de plus; ce sont des idées générales, rien de plus. L'auteur n'a aucun fiel dans l'âme. Il attend candidement l'avenir serein de l'humanité. Il a espoir dans les princes; il a foi dans les peuples.


VII

Cela dit une fois pour toutes, continuons l'examen des ressemblances entre les deux empires qui ont alarmé le passé et les deux empires qui inquiètent le présent.

Première ressemblance. Il y a du tartare dans le turc, il y a en aussi dans le russe. Le génie des peuples garde toujours quelque chose de sa source. Les turcs, fils de tartares, sont des hommes du nord, descendus à travers l'Asie, qui sont entrés en Europe par le midi.

Napoléon à Sainte-Hélène a dit Cr~<~ le rM.~ vous <r<?M~erM le tartare. Ce'qu'il a dit du russe, on peut le dire du turc.

L'homme du nord proprement dit est toujours le même. A de certaines époques climatériques et fatales, il descend du pôle et se fait voir aux nations méridionales, puis il s'en va, et il revient deux mille ans après, et l'histoire le retrouve tel qu'elle l'avait laissé. Voici une peinture historique que nous avons sous les yeux en ce moment

« C'est là vraiment l'homme barbare. Ses membres


trapus, son cou épais et court, je ne sais quoi de hideux qu'il a dans tout le corps, le font ressembler à un monstre à deux pieds ou à ces balustres taillés grossièrement en figures humaines qui soutiennent les rampes des escaliers. Il est tout à fait sauvage. Il se passe de feu quand il le faut, même pour préparer sa nourriture. Il mange des racines et des viandes cuites ou plutôt pourries sous la selle de son cheval. Il n'entre sous un toit que lorsqu'il ne peut faire' autrement. Il a horreur des maisons, comme si c'étaient des tombeaux. Il va par vaux et par monts, il court devant lui, il sait depuis l'enfance supporter la faim, la soif et le froid, il porte un gros bonnet de poil sur la tête, un jupon de laine sur le ventre, deux peaux de boucs sur les cuisses, sur le dos un manteau de peaux de rats cousues ensemble. Il ne saurait combattre à pied. Ses jambes, alourdies par de grandes bottes, ne peuvent marcher et le clouent à sa selle, de sorte qu'il ne fait qu'un avec son cheval, lequel est agile et vigoureux, mais petit et laid. Il vit à cheval, il traite à cheval, il achète et vend à cheval, il boit et mange à cheval, il dort et rêve à cheval.

Il ne laboure point la terre, il ne cultive pas les champs, il ne sait ce que c'est qu'une charrue. Il erre toujours, comme s'il cherchait une patrie et un foyer. Si vous lui demandez d'ou il est, il ne saura que répondre. Il est ici aujourd'hui, mais hier il était, là; il a été élevé là-bas, mais il est né plus loin. « Quand la bataille commence, il pousse un hurlement terrible, arrive, frappe, disparait et revient comme


l'éclair. En un instant il emporte et pille le camp assailli. 11 combat de près avec le sabre, et de loin avec une longue lance dont la pointe est artistement emmanchée. »

Ceci est l'homme du nord. Par qui a-t-il été esquissé, à quelle époque et d'après qui? Sans doute en 18H, par quelque rédacteur effrayé du ~o~i'M~ d'après le cosaque, dans le temps où la France pliait? Non, ce tableau a été fait d'après le hun, en 375, par Ammien Marcellin et Jordanis dans le temps ou Rome tombait. Quinze cents ans se sont écoulés, la figure a reparu, le portrait ressemble encore. Notons en passant que les huns de 375, comme les -cosaques de 18là, venaient des frontières de la Chine. L'homme du midi change, se transforme et se déve'loppe, fleurit et fructifie, meurt et renaît comme la végétation; l'homme du nord est éternel comme la -neige.

Deuxième ressemblance. En Russie comme en Tur'quie rien n'est définitivement acquis à personne, rien n'est tout à fait possédé, rien n'est nécessairement héréditaire. Le russe, comme le turc, peut d'après la volonté ou le caprice d'en haut, perdre son emploi, son grade, son rang, sa liberté, son bien, sa noblesse, jus'qu'à son nom. Tout est au monarque, comme, dans de certaines théories plus folles encore que dangereuses qu'on essayera vainement à l'esprit français, tout se.rait à la communauté. Il importe de remarquer, et nous Voyez Jordanis, x\[Y Ammien Marcellin, XII.


livrons ce fait à la méditation des démocrates absolus, que le propre du despotisme, c'est de niveler..Le despotisme fait l'égalité sous lui. Plus le despotisme est complet, plus l'égalité est complète. En Russie comme en Turquie, la rébellion exceptée, qui n'est pas un fait normal, il n'y a pas d'existence décidément et virtuellement résistante. Un prince russe se brise comme un pacha le prince comme le pacha peut devenir simple soldat et n'être plus dans l'armée qu'un zéro dont un caporal est le chiffre. Un prince russe se crée comme un pacha; un porte-balle devient Méhémet-AIi, un garçon pâtissier devient Menzikoff. Cette égalité, que nous constatons ici sans la juger, monte même jusqu'au trône, et, toujours en Turquie, parfois en Russie, s'accouple à lui. Une esclave est sultane; une servante a

&

été czarine.

Le despotisme, comme la démagogie, hait les supériorités naturelles et les supériorités sociales. Dans la guerre qu'il leur fait, il ne recule pas plus qu'elle devant les attentats qui décapitent la société même. H n'y a pas pour lui d'hommes de génie Thomas Morus ne pèse pas plus dans la balance de Henri Tudor que Bailly dans la balance de Marat. Il n'y a pas pour lui de têtes couronnées; Marie Stuart ne pèse pas plus dans la balance d'Élisabeth que Louis XVI dans la balance de Robespierre.

La première chose qui frappe quand on compare la Russie à la Turquie, c'est une ressemblance; la première chose qui frappe quand on compare l'Angleterre à l'Espagne, c'est une dissemblance. En Espagne, la


royauté est absolue; en Angleterre, elle est limitée. En y réfléchissant, on arrive à ce résultat singulier cette dissemblance engendre une ressemblance. L'excès du monarchisme produit, quant à l'autorité royale, et à ne le considérer que sous ce point de vue spécial, le même résultat que l'excès du constitutionnalisme. Dans l'un et l'autre cas le roi est annulé.

Le roi d'Angleterre, servi à genoux, est un roi nominal le roi d'Espagne, servi de même à genoux, est aussi un roi nominal. Tous deux sont impeccables. Chose remarquable, l'axiome fondamental de la monarchie la plus absolue est également l'axiome fondamental de la monarchie la plus constitutionnelle. -E7 rey no cae, le roi ne tombe pas, dit la vieille loi espagnole; <Ae A'~ïy can do HO t~'on~ le roi ne peut faillir, dit la vieille loi anglaise. Quoi de plus frappant, quand on creuse l'histoire, que de trouver, sous les faits en apparence les plus divers, le monarchisme pur et le constitutionnalisme rigoureux assis sur la même base et sortant de la même racine?

Le roi d'Espagne pouvait être, sans inconvénient, de même que le roi d'Angleterre, un enfant, un mineur, un ignorant, un idiot. Le parlement gouvernait pourl'un; le despacho uni versai gouvernait pour l'autre. Le jour où la nouvelle de la prise de Mons parvint à Madrid, Philippe IV se réjouit très fort en plaignant tout haut c~ ~M~re roi de France, ese pobi-ecito rey de Francia. Personne n'osa lui dire que c'était à lui, roi d'Espagne, que Mons appartenait. Spinola, investissant Breda, que les hollandais défendaient admirablement,


écrivit dans une longue lettre à Philippe IÎI le détail des innombrables impossibilités du siége; Philippe III lui renvoya sa lettre après avoir seulement écrit en marge de sa main ~~M; prends j5re< Pour écrire un pareil mot, il n'y a que la stupidité ou le génie, il faut tout ignorer ou tout vouloir, être Philippe lit ou Bonaparte. Voilà à quelle nullité pouvait tomber le roi d'Espagne, isolé qu'il était de toute pensée et de toute action par la forme même de son autorité. La grande charte isole le roi d'Angleterre à peu près de la même façon. L'Espagne a lutté contre Louis XIV avec un roi imbécile; l'Angleterre a lutté contre Napoléon avec un roi fou.

Ceci ne prouve-t-il point que dans les deux cas le roi est purement nominal? Est-ce un bien? est-ce un mal? C'est là encore un fait que nous constatons sans le juger.

Rien n'est moins libre qu'un roi d'Angleterre, si ce n'est un roi d'Espagne. A tous les deux on dit ~o:~ ~OMUM <OM~ A ~< condition de ne rien vouloir. Le parlement lie le premier, l'étiquette lie le second; et, ce sont là les ironies de l'histoire, ces deux entraves si différentes produisent dans de certains cas les mêmes effets. Quelquefois le parlement se révolte et tue le roi d'Angleterre; quelquefois l'étiquette se révolte et tue le roi d'Espagne. Parallélisme bizarre, mais incontestable, dans lequel l'échafaud de Charles I" a pour pendant le brasier de Philippe lit.

Un des résultats les plus considérables de cette annulation de l'autorité royale par des causes pourtant


presque opposées, c'est que la loi salique devient inutile. En Espagne comme en Angleterre, les femmes peuvent régner.

Entre les deux peuples il existe encore plus d'un rapport qu'enseigne une comparaison attentive. En Angleterre comme en Espagne, le fond du caractère national est fait d'orgueil et de patience. C'est là, à tout prendre, et sauf les restrictions que nous indiquerons ailleurs, un admirable tempérament et qui pousse les peuples aux grandes choses. L'orgueil est vertu pour une nation; la patience est vertu pour l'individu.

Avec l'orgueil on domine avec la patience on colonise. Or, que trouvez-vous au fond de l'histoire d'Espagne comme au fond de l'histoire de la Grande-Bretagne ? Dominer et coloniser.

Tout à l'heure nous tracions, l'ceil fixé sur l'histoire, le tableau de l'infanterie castillane. Qu'on le relise. C'est aussi le portrait de l'infanterie anglaise. Tout à l'heure nous indiquions quelques traits du clergé espagnol. En Angleterre aussi il y a un archevêque de Tolède; il s'appelle l'archevêque de Cantor'béry.

Si l'on descend jusqu'aux moindres particularités, 'on voit que, pour ces petits détails impérieux de vie intérieure et matérielle qui sont comme la seconde na'ture des populations, les deux peuples, chose singulière, sont de la même façon tributaires de l'océan. Le thé est pour l'Angleterre ce qu'était pour l'Espagne .le cacao, l'habitude de la nation; et par conséquent,


-selon la conjoncture, une occasion d'alliance ou un cas de guerre.

Passons à un autre ordre d'idées.

Il y a eu et il y a encore chez certains peuples un dogme affreux, contraire au sentiment intérieur de la .conscience humaine, contraire à la raison publique qui fait la vie même des états. C'est cette fatale aberration religieuse, érigée en loi dans quelques pays, qui établit en principe et qui croit qu'en brûlant le corps on sauve l'âme, que les tortures de ce monde préservent une créature humaine des tortures de l'autre, que le ciel s'achète par la souffrance physique, et que Dieu n'est qu'un grand bourreau souriant, du haut de l'éternité de son enfer, à tous les hideux petits supplices que 4'homme peut inventer. Si jamais dogme fut contraire ~u. développement de la sociabilité humaine, c'est celui-là. C'est lui qui s'attelle à l'horrible chariot de Jaghernaut; c'est lui qui présidait il y a un siècle aux exterminations annuelles de Dahomey. Quiconque sent -et raisonne le repousse avec horreur. Les religions de l'orient l'ont vainement transmis aux religions de l'occident. Aucune philosophie ne l'a adopté. Depuis trois mille ans, sans attirer mi seul penseur, la pâle clarté de ces doctrines sépulcrales rougit vaguement le bas du porche monstrueux des théogonies de l'Inde, sombre et gigantesque édifice qui se perd, à demi entrevu par l'humanité terrifiée, dans les ténèbres sans fond du mystère infini.

Cette doctrinè a allumé en Europe au seizième siècle les bûchers des juifs et des hérétiques;


l'inquisition les dressait, l'Espagne les attisait. Cette doctrine allume encore de nos jours en Asie les bûchers des veuves; l'Angleterre ne le dresse ni ne l'attise, mais elle le regarde brûler.

Nous ne voulons pas tirer de ces rapprochements plus qu'ils ne contiennent. Il nous est impossible pourtant de ne pas remarquer qu'un peuple qui serait pleinement dans la voie de la civilisation ne pourrait tolérer, même par politique, ces lugubres, atroces et infâmes sottises. La France, au seizième siècle, a rejeté l'inquisition. Au dix-neuvième siècle, si l'Inde était colonie française, la France eût depuis longtemps éteint le suttee.

Puisque, en notant çà et là les points de contact inaperçus, mais réels, de l'Espagne et de l'Angleterre, nous avons parlé de la France, observons qu'on en retrouve jusque dans les événements en apparence purement accidentels. L'Espagne avait eu la captivité de François I"; l'Angleterre a partagé cette gloire ou cette honte. Elle a eu la captivité de Napoléon. Il est des choses caractéristiques et mémorables qui reviennent et se répètent, pour l'enseignement des esprits attentifs, dans les échos profonds de l'histoire. Le mot de Waterloo /L~ garde M!CM/'< et ?!6 se rend n'est que l'héroïque traduction du mot de Pavie ?'<?M< est perdu, fors ~on?!CMr. Enfin, outre les rapprochements directs, l'histoire révèle, entre les quatre peuples qui font le sujet de ce paragraphe, je ne sais quels rapports étranges, et, pour ainsi parler, diagonaux, qui semblent les lier .mystérieusement et qui indiquent


au penseur une similitude secrète de conformation, et, par conséquent peut-être, de destination. Enregistrons-en ici deux seulement. Le premier va de l'Angleterre à la Turquie Henri Vit! tuait ses femmes, comme Mahomet H. Le deuxième va de la Russie à l'Espagne Pierre 1" a tué son fils, comme Philippe II.


V1I1

La Russie a dévoré la Turquie.

L'Angleterre a dévoré l'Espagne.

C'est, à notre sens, une dernière et définitive assimilation. Un état n'en dévore un autre qu'à la condition de le reproduire.

Il suffit de jeter les yeux sur deux cartes d'Europe dressées à cinquante ans d'intervalle, pour voir de quelle façon irrésistible, lente et fatale, la frontière moscovite envahit l'empire ottoman. C'est le sombre et formidable spectacle, d'une immense marée qui monte. A chaque instant et de toutes parts le flot gagne, la plage disparaît. Le flot, c'est la Russie; la plage, c'est la Turquie. Quelquefois la lame recule, mais elle surgit de nouveau le moment d'après, et cette fois elle va plus loin. Une grande partie de la Turquie est déjà couverte, et on la distingue encore vaguement sous le débordement russe. Le 20 août 1828, une vague est allée jusqu'à Andrinople. Elle s'est, retirée; mais, lorsqu'elle reviendra, elle atteindra Constantinople. Quant à l'Espagne, les dislocations de l'empire


romain et de l'empire carlovingien peuvent seules donner une idée de ce démembrement prodigieux. Sans compter le Milanez, que l'Autriche a pris, sans compter le Roussillon, la Franche-Comté, les Ardennes, le Cambrésis et l'Artois, qui ont fait retour à la France, des morceaux de l'antique monarchie espagnole il s'est formé en Europe, et encore laissons-nous en dehors le royaume d'Espagne proprement dit, quatre royaumes, le Portugal, la Sardaigne, les Deux Siciles, la Belgique; en Asie, une vice-royauté, l'Inde, égale à un empire; et, en Amérique, neuf républiques, le Mexique, le Guatemala, la Colombie, le Pérou, Bolivia, le Paraguay, l'Uruguay, la Plata et le Chili. Soit par influence, soit par souveraineté directe, la Grande-Bretagne possède aujourd'hui la plus grande partie de cet énorme héritage. Elle a à peu près toutes les îles qu'avait l'Espagne, et qui, presque littéralement, étaient innombrables. Comme nous le disions en commençant, elle a dévoré l'Espagne, de même que l'Espagne avait dévoré le Portugal. Aujourd'hui, en parcourant du regard les domaines britanniques, on ne voit que noms portugais et castillans, Gibraltar, Sierra-Leone, la Ascension, Fernando-Pô, lasMascarenhas, el CaboDelgado,. el Cabo Guardafù, Honduras, las Lucaïas, las Bermudas, la Barbada, la Trinidad, Tabago, Santa Margarita, la Granada, San-Cristoforo, Antigoa. Partout l'Espagne est visible, partout l'Espagne reparaît. Même sous la pression de l'Angleterre, les fragments de l'empire de Charles-Quint n'ont pas encore perdu leur forme; et, qu'on nous passe cette comparaison qui rend notre


pensée, on reconnaît toute la monarchie espagnole dans les possessions de la Grande-Bretagne comme on retrouve un jaguar à demi digéré dans le ventre d'un boa.


JX

Ainsi que nous l'avons indiqué sommairement dans le paragraphe V, les deux empires du dix-septième siècle portaient dans leur constitution même les causes de leur décadence. Mais ils vivaient momentanément d'une vie fébrile si formidable, qu'avant de mourir ils eussent pu étouffer la civilisation. Il fallait qu'un fait extérieur considérable donnât aux causes de chute qui étaient en eux le temps de se développer. Ce fait, que nous avons également signalé, c'est la résistance de l'Europe.

Au dix-septième siècle, l'Europe, gardienne de la civilisation, menacée au levant et au couchant, a résisté à la Turquie et à l'Espagne. Au dix-neuvième, l'Europe, replacée par les combinaisons souveraines de la providence identiquement dans la même situation, doit résister à la Russie et à l'Angleterre. Maintenant, comment résistera-t-elle? que restet-il, à ne l'envisager que sous ce point de vue spécial, de la vieille Europe qui a lutté, et ou sont les points d'appui de l'Europe nouvelle?

LE KHfN. Il. 2 t


La vieille Europe, cette citadelle que nous avons tâché de reconstruire par la pensée dans les pages ou nous avons placé notre point de départ, est aujourd'hui à moitié démolie et trouée de toutes parts de brèches profondes.

Presque tous les petits états, duchés, républiques ou villes libres, qui contribuaient à la défense générale, sont tombés.

La Hollande, trop de fois remaniée, s'est amoindrie. La Hongrie, devenue le pays de Galles, les Asturies ou le Dauphiné de l'Autriche, s'est effacée. La Pologne a disparu.

Venise a disparu.

Gênes a disparu.

Malte a disparu.

Le pape n'est plus que nominal. La foi catholique a perdu du terrain; perdre du terrain, c'est perdre des contribuables. Rome est appauvrie. Or ses états ne suturaient pas pour lui donner une armée; elle n'a point d'argent pour en acheter une, et d'ailleurs nous ne sommes plus dans un siècle ou l'on en vend. Comme prince temporel, le pape a disparu.

Que reste-t-il donc de tout ce vieux monde? Qui est-ce qui est encore debout en Europe? Deux nations seulement, la France et l'Allemagne.

Eh bien, cela pourrait suffire. La France et l'Allemagne sont essentiellement l'Europe. L'Allemagne est Je cœur; la France est la tête.

L'Allemagne et la France sont essentiellement la civilisation. L'Allemagne sent; la France pense.


Le sentiment et la pensée, c'est tout l'homme civilisé.

Il y a entre les deux peuples connexion intime, consanguinéité incontestable. Ils sortent des mêmes sources; ils ont lutté ensemble contre les romains; ils sont frères dans le passé, frères dans le présent, frères daus l'avenu'.

Leur mode de formation a été le même. Ils ne sont pas des insulaires, ils ne sont pas des conquérants; ils sont les vrais fils du sol européen.

Le caractère sacré et profond de fils du sol leur est tellement inhérent et se développe en eux si puissamment, qu'il a rendu longtemps impossible, même malgré l'effort des années et la prescription de l'antiquité, leur mélange avec tout peuple envahisseur, quel qu'il fut et de quelque part qu'il vint. Sans compter les juifs, nation émigrante et non conquérante, qui est d'ailleurs dans l'exception partout, on peut citer, par exemple, des races slaves qui habitent le sol allemand depuis six siècles, et qui n'étaient pas encore allemandes il y a cent cinquante ans. Rien de plus frappant à ce sujet, que ce que raconte Tollius. En 1687, il était à la cour de Brandebourg; l'électeur lui dit un jour « J'ai des vandales dans mes états. Ils habitent les côtes de la mer Baltique. Ils parlent esclavon, à cause de l'Esclavonie, d'ou ils sont venus jadis. Ce sont des gens fourbes, infidèles, aimant le changement, séditieux; ils ont nombre de bourgs de cinq ou six cents pères de famille; ils ont en'secret un roi de leur nation, lequel porte sceptre et couronne, et à qui


ils payent chaque année un sesterce par tête. J'ai aperçu une fois ce roi, qui était un jeune homme bien dispos de corps et d'esprit; comme je le considérais attentivement, un vieillard s'en aperçut, entrevit ma pensée, et, pour m'en détourner, il tomba à coups de bâton sur ce roi, qui était son roi, et le chassa comme un esclave. Ils ont l'esprit léger, et reculent, quand on les approche, dans des bois et des marais inaccessibles c'est ce qui m'a empêché d'ouvrir chez eux des écoles; mais j'ai fait traduire dans leur langue la bible, les psaumes et le catéchisme. Ils ont des armes, mais secrètement. Une fois, ayant avec moi huit cents grenadiers, je me trouvai tout à coup environné de quatre ou cinq mille vandales; mes huit cents grenadiers eurent grand'peine à les dissiper. » Après un moment de silence, l'électeur voyant Tollius rêveur, ajouta cette parole remarquable 7'o~'M~, vous êtes ~/cA!miste. Il est possible que vous fassiez de /'o?' avec du CMX't:~ je !;<?K~ défie de /<W<? M/: /7/'KM~: avec M?! !MM<~e.

La fusion était difficile en effet; pourtant, ce qu'aucun alchimiste n'eût pu faire, la nationalité allemande, aidée par la grande clarté du dix-neuvième siècle, finira par l'accomplir.

A l'heure qu'il est, les mêmes phénomènes constituants se manifestent en Allemagne et en France. Ce que l'établissement des départements a fait pour la France, l'union des douanes le fait pour l'Allemagne; elle lui donne l'unité.

Il faut, pour que l'univers soit en équilibre, qu'il y


ait en Europe, comme la double clef de voûte du continent, deux grands états du Rhin, tous deux fécondés et étroitement unis par ce fleuve régénérateur l'un septentrional et oriental, l'Allemagne, s'appuyant à la Baltique, à l'Adriatique et à la mer Noire, avec la Suède, le Danemark, la Grèce et les principautés du Danube pour arcs-boutants; l'autre, méridional et occidental, la France, s'appuyant à la Méditerranée et à l'Océan, avec l'Italie et l'Espagne pour contre-forts. Depuis mille ans, la même question s'est déjà présentée plusieurs fois en d'autres termes, et ce plan a déjà été essayé par trois grands princes. D'abord, par Charlemagne. Au huitième siècle, ce n'étaient pas les turcs et les espagnols, ce n'étaient pas les anglais et les russes, c'étaient les saxons et les normands. Charlemagne construisit son état contre eux. L'empire de Charlemagne est une première épreuve encore vague et confuse, mais pourtant reconnaissable, de l'Europe que nous venons d'esquisser, et qui sera un jour, sans-nul doute, l'Europe dénnitive. Plus tard, par Louis XIV. Louis XIV voulut bâtir l'état méridional du Rhin tel que nous l'avons indiqué. Il mit sa famille en Espagne, en Italie et en Sicile, et y appuya la France. L'idée était neuve, mais la dynastie était usée; l'idée était grande, mais la dynastie était petite. Cette disproportion empêcha le succès. L'œuvre était bonne, l'ouvrier était bon, l'outil était mauvais.

Enfin, par Napoléon. Napoléon commença par rétablir, lui aussi, l'état méridional du Rhin. Il installa sa


famille non seulement en Espagne, en Lombardie, en Étrurie et à Naples, mais encore dans le duché de Berg et en Hollande, afin d'avoir en bas toute la Méditerranée et en haut tout le cours du Rhin jusqu'à l'Océan. Puis, quand il eut refait ainsi ce qu'avait fait Louis XIV, il voulut refaire ce qu'avait fait Charlemagne. Il essaya de constituer l'Allemagne d'après la même pensée que la France. Il épousa l'Autriche, donna la Westphalie à son frère, la Suède à Bernadotte, et promit la Pologne à Poniatowski. C'est dans cette œuvre immense qu'il rencontra l'Angleterre, la Russie et la providence, et qu'il se brisa. Les temps n'étaient pas encore venus. S'il eût réussi, le groupe continental était formé. Peut-être faut-il que l'œuvre de Charlemagne et de Napoléon se refasse sans Napoléon et sans Charlemagne. Ces grands hommes ont peut-être l'inconvénient de trop personnifier l'idée et d'inquiéter par leur entité, plutôt française que germanique, la jalousie des nationalités. Il en peut résulter des méprises, et les peuples en viennent à s'imaginer qu'ils servent un homme et non une cause, l'ambition d'un seul et non la civilisation de tous. Alors ils se détachent. C'est ce qui est arrivé en 1813. Il ne faut pas que ce soit Charlemagne ou Bonaparte qui se défende contre les ennemis de l'orient ou les ennemis de l'occident; il faut que ce soit l'Europe. Quand l'Europe centrale sera constituée, et elle le sera un jour, l'intérêt de tous sera évident; la France, adossée à l'Allemagne, fera front à l'Angleterre, qui est, comme nous l'avons déjà dit, l'esprit de commerce, et la rejettera dans l'océan;


l'Allemagne, adossée à la France, fera front à la Russie, qui, nous l'avons dit de même, est l'esprit de. conquête, et la rejettera dans l'Asie.

Le commerce est à sa place dans l'océan.

Quant à l'esprit de conquête, qui a la guerre pour instrument, il retrempe et ressuscite les civilisations mortes et tue les civilisations vivantes. La guerre est pour les unes la renaissance, pour les autres la fin. L'Asie en a besoin, l'Europe non.

La civilisation admet l'esprit militaire et l'esprit commercial, mais elle ne s'en compose pas uniquement. Elle les combine dans une juste proportion avec les autres éléments humains. Elle corrige l'esprit guerrier par la sociabilité, et l'esprit marchand par le désintéressement. S'enrichir n'est pas son objet exclusif s'agrandir n'est pas son ambition suprême. Éclairer pour améliorer, voilà son but; et, à travers les passions, les préjugés, les illusions, les erreurs et les folies des peuples et des hommes, elle fait le jour par le rayonnement calme et majestueux de la pensée. Résumons. L'union de l'Allemagne et de la France, ce serait le frein de l'Angleterre et de la Russie, le salut de l'Europe, la paix du monde.


x

C'est ce que la politique anglaise. et la politique russe, maîtresses du congrès de Vienne, ont compris en 1815.

Il y avait alors rupture de fait entre la France et l'Allemagne.

Les causes de cette rupture valent la peine d'être rappelées en peu de mots.

Le czar, par enthousiasme pour Bonaparte, avait été un moment français; mais, voyant Napoléon édifier le nord de l'Europe contre la Russie, il était redevenu russe. Et, quelle que pût être son amitié d'homme privé pour Alexandre, Napoléon, en fortifiant l'Europe contre les russes, ne méritait aucun blâme. Il est aussi impossible aux Charlemagne et aux Napoléon de ne pas construire leur Europe d'une certaine façon qu'au castor de ne pas bâtir sa hutte selon une certaine forme et contre un certain vent. Quand il s'agit de la conservation et de la propagation, ces deux grandes lois naturelles, le génie a son instinct aussi sûr, aussi fatal, aussi étranger à tout ce qui n'est pas le but, que


l'instinct de la brute. Il le suit, laissez-le faire, et, dans l'empereur comme dans le castor, admirez Dieu. L'Angleterre, elle, n'avait même pas eu le moment d'illusion d'Alexandre. La paix d'Amiens avait duré le temps d'un éclair; Fox tout au plus avait été fasciné par Bonaparte. L'Europe de Napoléon était bâtie également et surtout contre elle. Aussi, pour s'allier à l'Angleterre, le czar n'eut qu'à prendre sa main qui était tendue vers lui depuis longtemps. On sait les événements de 4 812. L'empereur Napoléon s'appuyait sur l'AHemagne comme sur la France; mais, harcelé de toutes parts, haï et trahi par les rois de vieille souche, piqué par la nuée des pamphlets de Londres comme le taureau par un essaim de frelons, gêné dans ses moyens d'action, troublé dans son opération colossale et délicate, il avait fait deux grandes fautes, l'une au midi, l'autre au nord; il avait froissé l'Espagne et blessé la Prusse. Il s'ensuivit une réaction, terrible et juste sous quelques rapports. Comme l'Espagne, la Prusse se souleva. L'Allemagne trembla sous les pieds de l'empereur. Cherchant du talon son point d'appui, il recula jusqu'en France, ou il retrouva la terre ferme. Là, durant trois grands mois, il lutta comme un géant corps à corps avec l'Europe. Mais le duel était inégal'; ainsi que dans les combats d'Homère, l'Océan et l'Asie secouraient l'Europe. L'Océan vomissait les anglais; l'Asie vomissait les cosaques. L'empereur tomba; la France se voila la tête; mais, avant de fermer les yeux, à l'avant-garde des hordes russes, elle reconnut l'Allemagne.


De là une rupture entre les deux peuples. L'Allemagne avait sa rancune; la France eut sa colère. Mais chez des nations généreuses, sœurs par le sang et par la pensée, les rancunes passent, les colères tombent; le grand malentendu de 1S13 devait finir par s'éclaircir. L'Allemagne, héroïque dans la guerre, redevient rêveuse à la paix. Tout ce qui est illustre, tout ce qui est sublime, même hors de sa frontière, plaît à son enthousiasme sérieux et désintéressé. Quand son ennemi est digne d'elle, elle le combat tant qu'il est debout; elle l'honore dès qu'il est tombé. Napoléon était trop grand pour qu'elle n'en revînt pas à l'admirer, trop malheureux pour qu'elle n'en revînt pas à l'aimer. Et pour la France, à qui Sainte-Hélène a serré le cœur, quiconque admire et aime l'empereur est français. Les deux nations étaient donc invinciblement amenées, dans un temps donné, à s'entendre et à se réconcilier.

L'Angleterre et la Russie prévirent cet avenir inévitable et, pour l'empêcher, peu rassurées par la chute de l'empereur, motif momentané de rupture, elles créèrent entre l'Allemagne et la France un motif per-. manent de haine.

Elles prirent à la France et donnèrent à l'Allemagne la rive gauche du Rhin.


XI

Ceci était d'une politique profonde.

C'était entamer le grand état méridional du Rhin, ébauché par Charlemagne, construit par Louis XIV, complété et restauré par Napoléon. C'était affaiblir l'Europe centrale, lui créer facticement une sorte de maladie chronique, et la tuer peut-être, avec le temps, en lui mettant, près du cœur un ulcère toujours douloureux', toujours gangrené. C'était faire brèche à la France, à la vraie France, qui est rhénane comme elle est méditerranéenne -F/~mc~ r/~w/M, disent les vieilles chartes carlovingiennes. C'était poster une avant-garde étrangère à cinq journées de Paris. C'était surtout irriter à jamais la France contre l'Allemagne.

Cette politique profonde, qu'on reconnaît dans la conception d'une pareille pensée, se retrouve dans l'exécution.

Donner la rive gauche du Rhin à l'Allemagne, c'était une idée. L'avoir donnée à la Prusse, c'est un chefd'œuvre.

Chef-d'œuvre de haine, de ruse, de discorde et de


calamité; mais chef-d'œuvre. La politique en a comme cela.

La Prusse est une nation jeune, vivace, énergique, spirituelle, chevaleresque, libérale, guerrière, puissante. Peuple d'hier qui a demain. La. Prusse marche à de hautes destinées particulièrement sous son roi actuel, prince grave, noble, intelligent et loyal, qui est digne de donner à son peuple cette dernière grandeur, la liberté. Dans le sentiment vrai et juste de son accroissement inévitable, par un point d'honneur louable, quoique à notre avis mal entendu, la Prusse peut vouloir ne rien lâcher de ce qu'elle a une fois saisi.

La politique anglaise se garda bien de donner cette rive gauche à l'Autriche. L'Autriche évidemment depuis deux siècles décroît et s'amoindrit.

Au dix-huitième siècle, époque où Pierre le Grand a fait la Russie, Frédéric le Grand a fait la Prusse; et il l'a faite en grande partie avec des morceaux de l'Autriche.

L'Autriche, c'est le passé de l'Allemagne; la Prusse, c'est l'avenir.

A cela près que la France, comme nous le montrerons tout à l'heure, est 'à la fois vieille et jeune, ancienne et neuve, la Prusse est en Allemagne ce que la France est en Europe.

Il devrait y avoir entre la France et la Prusse effort cordial vers le même but, chemin fait en commun, accord profond, sympathie. Le partage du Rhin crée une antipathie.


Il devrait y avoir amitié le partage du Rhin crée une haine.

Brouiller la France avec l'Allemagne, c'était quelque chose; brouiller la France avec la Prusse, c'était tout.

Redisons-le, l'installation de la Prusse dans les provinces rhénanes a été le fait capital du congrès de Vienne. Ce fut la grande adresse de lord Castlereagh et la grande faute de M. de Talleyrand.


XII

Du reste, dans le fatal remaniement de 1S15, il n'y a pas eu d'autre idée que celle-là. Le surplus a été fait au hasard. Le congrès a songé à désorganiser la France, non à organiser l'Allemagne.

On a donné des peuples aux princes et des princes aux peuples, parfois sans regarder les voisinages, presque toujours sans consulter l'histoire, le passé, les nationalités, les amours-propres. Car les nations aussi ont leurs amours-propres, qu'elles écoutent souvent, disons-le à leur honneur, plus que leurs intérêts. Un seul exemple, qui est éclatant, suffira pour indiquer de quelle manière s'est fait sous ce rapport le travail du congrès. Mayence est une ville illustre. Mayence, au neuvième siècle, était assez forte pour châtier son évêque Hatto Mayence, au douzième siècle, était assez puissante pour défendre contre l'empereur et l'empire son archevêque Adalbert. Mayence, en 1285, a été le centre de là hanse rhénane et le nœud des cent villes. Elle a été la métropole des minnes.jenger, c'est-à-dire de la poésie gothique; elle a été


le berceau de l'imprimerie, c'est-à-dire de la pensée moderne. Elle garde et montre encore la maison qu'ont habitée, de lA~3al/)50, Gutenberg, Jean Fust et Pierre Schaener, et qu'elle appelle par une magnifique et juste assimilation Dreykônigshof, la maison des trois rois. Pendant huit cents ans, Mayence a.ëté la capitale du premier des électorats germaniques; pendant vingt ans, Mayence a été un des fronts de la France. Le congrès l'a donnée comme, une bourgade, à un état de cinquième ordre, à la Hesse.

Mayence avait une nationalité distincte, tranchée, hautaine et jalouse. L'électorat de Mayence pesait en Europe. Aujourd'hui elle a garnison étrangère. Elle n'est plus qu'une sorte de corps de garde ou l'Autriche et la Prusse font faction, l'œit fixé sur la France. Mayence avait gravé en 'H 35 sur les portes de bronze que lui avait données Willigis les libertés que lui avait données Adalbert. Elle a encore les portes de bronze, mais elle n'a plus les libertés.

Dans le plus profond de son histoire, Mayence a des souvenirs romains'; le tombeau de Drusus est chez elle. Elle a des souvenirs français; Pépin, le premier roi de France qui ait été sacré, a été sacré, en 750, par un- archevêque de Mayence, saint Bonifacc. Elle n'a point de souvenirs hessois, à moins que ce ne soit celui-ci: au seizième siècle, son territoire fut ravagé par Jean le Batailleur, landgrave de Hesse. Ceci montre comment le congrès de Vienne a procédé. Jamais opération chirurgicale ne s'est faite plus à l'aventure. On s'est hâté d'amputer la France, de


mutiler les nationalités rhénanes, d'en extirper l'esprit français. On a violemment arraché des morceaux de l'empire de Napoléon; l'un a pris celui-ci, l'autre celui-là, sans regarder même si le lambeau par hasard ne souffrait pas, s'il n'était pas séparé de son centre, c'est-à-dire de son cœur, s'il pouvait reprendre vie autrement et se rattacher ailleurs. On n'a posé aucun appareil, on n'a fait aucune ligature. Ce qui saignait il y a vingt-cinq ans saigne encore.

Ainsi on a donné à la Bavière quelques anneaux de la chaîne des Vosges, vingt-six lieues de long sur vingt et une de large, cinq cent dix-sept mille quatrevingts âmes, trois morceaux de nos trois départements de la Sarre, du Bas-Rhin et du Mont-Tonnerre. Avec ces trois morceaux, la Bavière a fait quatre districts. Pourquoi ces chiffres et pas d'autres? Cherchez une raison vous ne trouverez que le caprice.

On a donné à.Hesse-Darmstadt le bout septentrional des Vosges, le nord du département du MontTonnerre, et cent soixante-treize mille quatre cents âmes. Avec ces âmes et ces Vosges, la Messe a fait onze cantons.

Si l'on promène son regard sur une carte d'Allemagne vers le confluent du Mein et du Rhin, on est agréablement surpris d'y voir s'épanouir une grande fleur à cinq pétales, découpée en 1815 par les ciseaux délicats du congrès. Francfort est le pistil de cette rose. Ce pistil, où vivent en plein développement deux bourgmestres, quarante-deux sénateurs, soixante administrateurs et quatre-vingt-cinq législateurs, contient


quarante-six mille habitants, dont cinq mille juifs. Les cinq pétales, peints tous sur la carte de différentes couleurs, appartiennent à cinq états différents le premier est à la Bavière, le deuxième est à Hesse-Cassel, le troisième à Hesse-Hombourg, le quatrième à Nassau, le cinquième à Hesse-Darmstadt.

Était-il nécessaire d'accommoder et d'envelopper de cette façon une noble ville où il semble, lorsqu'on y est,, qu'on sente battre le cœur de l'Allemagne? Les empereurs y étaient élus et couronnés la diète germanique y délibère; Gœthe y est né.

Lorsqu'il parcourt aujourd'hui les provinces rhénanes, sur lesquelles rayonnait il n'y a pas trente ans cette puissante homogénéité qui a pénétré si profondément en moins d'un siècle et demi l'antique landgraviat d'Alsace, le voyageur rencontre de temps à autre un poteau blanc et bleu, il est en Bavière; puis voici un poteau blanc et rouge, il est dans la Hesse; puis voilà un poteau blanc et noir, il est en Prusse. Pourquoi? Y a-t-il une raison à cela? A-t-on passé une rivière, une muraille, une montagne? A-t-on touché une frontière? Quelque chose s'est-il modifié dans le pays qu'on a traversé? Non. Rien n'a changé que la couleur des poteaux. Le fait est qu'on n'est ni en Prusse, ni dans la Messe, ni en Bavière; on est sur la rive gauche du Rhin, c'est-à-dire en France, comme sur la rive droite on est en Allemagne.

Insistons donc sur ce point, l'arrangement de 1815 a été une répartition léonine. Les rois ne se sont dit qu'une chose ~y/~eo~. Voici la robe de Joseph, LE nmK. ;i. 25


déchirons-la, et que chacun garde ce qui lui restera aux mains. Ces pièces sont aujourd'hui cousues au bas de chaque état; on peut les voir; jamais loques plus bizarrement déchiquetées n'ont traîné sur une mappemonde, jamais haillons ajustés bout à bout par la politique humaine n'ont caché et travesti plus étrangement les éternels et divins compartiments des fleuves, des mers et des montagnes.

Et, tôt ou tard les nobles nations du Rhin y réfléchiront, c'est d'elles que le congrès s'est le moins préoccupé. On a pu entrevoir dans ces quelques lignes nécessairement sommaires avec quel dédain le congrès a traité l'histoire, le passé, les affinités géographiques et commerciales, tout ce qui constitue l'entité des nations. Chose remarquable, on distribuait des peuples et l'on ne songeait pas aux peuples. On s'agrandissait, on s'arrondissait, on s'étendait, voilà tout. Chacun payait ses dettes avec un peu de la France. On faisait des concessions viagères et des concessions à réméré. On s'accommodait entre soi. Tel prince demandait des arrhes; on lui donnait une ville. Tel autre réclamait un appoint; on lui jetait un village.

Mais sous cette légèreté apparente, nous l'avons indiqué, il y avait une pensée profonde, une pensée anglaise et russe qui s'exécutait, disons-le, aussi bien aux dépens de l'Allemagne qu'aux dépens de la France. Le Rhin est le fleuve qui doit les unir; on en a fait le fleuve qui les divise.


Cette situation évidemment est factice, violente, contre nature, et par conséquent momentanée. Le temps ramène tout à l'équation la France reviendra à sa forme normale et à ses proportions nécessaires. A notre avis, elle doit et elle peut y revenir pacifiquement, par la force des choses combinée avec la force des idées. A cela pourtant il y a deux obstacles Un obstacle matériel

Un obstacle moral.

XIII


XIV

L'obstacle matériel, c'est la Prusse.

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà dit à ce sujet. Il est impossible pourtant que dans un temps donné la Prusse ne reconnaisse pas trois choses

La première, c'est que, le caractère personnel des princes toujours laissé hors de question, l'alliance russe n'est pas et ne peut pas être un fait simple et clair pour un état de l'Europe centrale. Ce sont là des rapprochements dont l'arrière-pensée est transparente. Entre royaumes et entre peuples on peut s'aimer de beaucoup de façons. La Russie aime l'Allemagne comme l'Angleterre aime le Portugal et l'Espagne, comme le loup aime le mouton.

La .deuxième, c'est que, malgré tous les efforts de la Prusse depuis vingt-cinq ans, malgré force concessions de bien-être, comme l'abaissement des taxes sur le tabac, le houblon et le vin, si paternel qu'ait été son gouvernement, et nous le reconnaissons, la rive gauche du Rhin est restée française; tandis que la rive droite,


naturellement et nécessairement allemande, est devenue tout de suite prussienne. Parcourez la rive droite, entrez dans les auberges, dans les tavernes, dans les boutiques; partout vous verrez le portrait du grand Frédéric et la bataille de Rosbach accrochés au mur. Parcourez la rive gauche, visitez les mêmes lieux, partout vous y trouverez Napoléon et Austerlitz, protestation muette. La liberté de la presse n'existe pas dans les possessions prussiennes, mais la liberté de la. muraille y existe encore, et elle suffit, comme on voit, pour rendre publiques les pensées secrètes. En troisième lieu, la Prusse remarquera que son état, tels que les congrès l'ont coupé, est mal fait. Qu'est-ce en effet que la Prusse aujourd'hui? Trois îles en terre ferme. Chose bizarre à dire, mais vraie. Le Rhin, et surtout le défaut de sympathie &t d'unité, divisent en de.ux le grand duché du Bas-Rhin, qui est lui-même séparé de la vieille Prusse par un détroit ou passe un,bras de la confédération germanique et ouïe Hanovre et la Hesse électorale font leur jonction. Entre les deux points les plus rapprochés de ce détroit, Liebenau et Wilzenhs, est précisément situé Cassel, comme pour interdire toute communication. Étrange sujétion presque absurde à exprimer, le roi de Prusse ne peut aller chez lui sans sortir de chez lui. <. Il est évident que ceci encore n'est qu'une situation provisoire.

La Prusse, disons-le-lui à elle-même, tend à devenir et deviendra un grand royaume homogène, lié dans toutes ses parties, puissant sur terre et sur mer. A


l'heure qu'il est, la Prusse n'a de ports que sur la Baltique, mer dont la profondeur n'atteint pas les huit cents pieds du lac de Constance, mer plus facile à fermer encore que la Méditerranée, et qui n'a pas, comme la Méditerranée, l'inappréciable avantage d'être le bassin même de la civilisation. Un peuple enfermé dans la Méditerranée a pu devenir Rome. Que deviendrait un peuple enfermé dans la Baltique? Il faut à la Prusse des ports sur l'Océan.

Nul n'a le secret de l'avenir, et Dieu seul, de son doigt inflexible, avance, recule ou efface souverainement les lignes vertes et rouges que les hommes tracent sur les mappemondes. Mais dès à présent, on peut le constater, car une partie en est déjà visible, le travail divin se fait. Dès à présent la providence remet en ordre, avec sa lenteur infaillible et majestueuse, ce qu'ont dérangé les congrès. En séparant, par l'avénement béni d'une jeune fille, la couronne du Hanovre de la couronne d'Angleterre, en isolant le petit royaume du grand, en frappant de diverses incapacités morales et physiques, on pourrait dire de tous les aveuglements à la fois, la branche de Brunswick restée allemande ou redevenue allemande, c'est-à-dire en la marquant pour une extinction prochaine, il semble qu'elle laisse déjà entrevoir son moyen et son but le Hanovre à la Prusse et le Rhin à la France. Quand nous disons le Rhin, nous entendons la rive gauche. Or la Prusse a plus de rive droite que de rive gauche, et elle gardera la rive droite.

Pour le Hanovre, l'incorporation à la Prusse, c'est


un grand pas vers la liberté, la dignité et la grandeur. Pour la Prusse, la possession du Hanovre, c'est d'abord l'homogénéité du territoire, la suppression du détroit et de l'obstacle, la jonction du duché du Rhin à la vieille Prusse; ensuite, c'est l'absorption inévitable de Hambourg et d'Oldenbourg, c'est l'Océan ouvert, la navigation libre, la possibilité d'être aussi puissante par la marine que par l'armée.

Qu'est-ce que la rive gauche du Rhin à côté de tout cela?

Quant à l'Allemagne proprement dite, c'est dans les principautés du Danube que sont ses compensations futures. N'est-il pas évident que l'empire ottoman diminue et s'atrophie pour que l'Allemagne s'agrandisse ?


XV

0

L'obstacle moral, c'est l'inquiétude que la France éveille en Europe.

La France en effet, pour le monde entier, c'est la pensée, c'est l'intelligence, la publicité, le livre, la presse, la tribune, la parole; c'est la langue, la pire des choses, dit Ésope; la meilleure aussi. Pour apprécier quelle est l'influence de la France dans l'atmosphère continentale et quelle lumière et quelle chaleur elle y répand, il suffit de comparer à l'Europe d'il y a deux cents ans, dont nous avons crayonné le tableau en commençant, l'Europe d'aujourd'hui.

S'il est vrai que le progrès des sociétés soit, et nous le croyons fermement, de marcher par des transformations lentes, successives et pacifiques, du gouvernement d'un seul au gouvernement de plusieurs et du gouvernement de plusieurs au gouvernement de tous si cela est vrai, au premier aspect il semble évident que l'Europe, loin d'avancer, comme les bons esprits le pensent, a rétrogradé.


En effet, sans même pour l'instant faire figurer dans ce calcul les monarchies secondaires de la confédération germanique, et en ne tenant compte que des états absolument indépendants, on se souvient qu'au dix-septième siècle il n'y avait en Europe que douze monarchies héréditaires il y en a dix-sept maintenant.

Il y avait cinq monarchies électives; il n'y en a plus qu'une, le saint-siége.

Il y avait huit républiques; il n'y en a plus qu'une, la Suisse.

La Suisse, il faut d'ailleurs l'ajouter, n'a pas seulement survécu, elle s'e~t agrandie. De treize cantons elle est montée à vingt-deux. Disons-le en passant, car, si nous insistons sur les causes morales, nous ne voulons pas omettre.les causes physiques, toutes les républiques qui ont disparu étaient dans la plaine ou sur la mer; la seule qui soit restée était dans la montagne. Les montagnes conservent les républiques. Depuis cinq siècles en dépit des assauts et des ligues, il y a trois républiques montagnardes dans l'ancien continent une en Europe, la Suisse, qui tient les Alpes; une en Afrique, l'Abyssinie*, qui tient les montagnes de la Lune une en Asie, la Circassie, qui tient le Caucase.

Si, après l'Europe, nous examinons la confédération germanique, ce microcosme de l'Europe, voici ce Les abyssins repoussent comme injurieux le nom d'abyssins. Ils s'appellent agassiens, ce qui signifie libres.


qui apparaît à part la Prusse et l'Autriche, qui comptent parmi les grandes monarchies indépendantes, les six principaux états de la confédération germanique sont la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe, le Hanovre, la Hesse et Bade. De ces six états, les quatre premiers étaient des duchés, ce sont aujourd'hui des royaumes; les deux derniers étaient, la Hesse un landgraviat et Bade un margraviat, ce sont aujourd'hui des grands-duchés.

Quant aux états électifs et viagers du corps germanique, ils étaient nombreux et comprenaient une foule de principautés ecclésiastiques; tous ont cessé d'exister à leur tête se sont éclipsés pour jamais les trois grands électorats archiépiscopaux du Rhin. Si nous passons aux états populaires, nous trouvons ceci il y avait en Allemagne soixante-dix villes libres; il n'y en a plus que quatre, Francfort-sur-IeMein, Hambourg, Lubeck et Brême.

Et, qu'on le remarque bien, pour faire ce rapprochement nous ne nous sommes pas mis dans les conditions les plus favorables à ce que nous voulions démontrer; car, si au lieu de 1630 nous avions choisi 1650, par exemple, nous aurions pu retrancher aux états monarchiques et ajouter aux états démocratiques du dixseptième siècle la république anglaise, qui a disparu aujourd'hui comme les autres.

Poursuivons.

Des cinq monarchies électives, deux étaient de premier rang, Rome et l'Empire. La seule qui reste maintenant, Rome, est tombée au troisième rang.


Des huit républiques, une, Venise, était une puissance de second rang. La seule qui subsiste de nos jours, la Suisse, est, comme Rome, un état de troisième ordre.

Les cinq grandes puissances actuellement dirigeantes, la France, la Prusse, l'Autriche, la Russie et l'Angleterre, sont toutes des monarchies héréditaires. Ainsi, d'après cette confrontation surprenante, qui a gagné du terrain? la monarchie. Qui en a perdu? la démocratie.

Voilà les faits.

Eh bien, les faits se trompent. Les faits ne sont que des apparences. Le sentiment profond et unanime des nations dément les faits et dit que c'est le contraire qui est vrai.

La monarchie a reculé, la démocratie a avancé. Pour que le côté libéral de la constitution de la vieille Europe non seulement n'ait rien perdu, mais encore ait prodigieusement gagné, malgré la multiplication et l'accroissement des royautés, malgré la chute de tous les états viagers, et, en quelque sorte, présidentiels de l'Allemagne, malgré la disparition de quatre grandes monarchies électives sur cinq, de sept républiques sur huit,- et de soixante-six villes libres sur soixante-dix, il suffit d'un fait la France a passé de l'état de monarchie pure à l'état de monarchie populaire.

Ce n'est qu'un pas, mais ce pas est fait par la France; et, dans un temps donné, tous les pas que fait la France le monde les fera. Ceci est tellement vrai,


que, lorsqu'elle se hâte, le monde se révolte contre elle, et la prend à partie, trouvant plus facile encore de la combattre que de la suivre. Aussi la politique de la France doit-elle être une politique conductrice et toujours se résumer en deux mots ne jamais marcher assez lentement pour arrêter l'Europe, ne jamais marcher assez vite pour empêcher l'Europe de rejoindre.

Le tableau que nous venons de dresser dans les quelques pages qui précèdent prouve encore, et prouve souverainement, ceci c'est que les mots ne sont rien, c'est que les idées sont tout. A quoi bon batailler en effet pour ou contre le mot r~M~M~ par exemple, lorsqu'il est démontré que sept républiques, quatre états électifs et soixante-dix villes franches tiennent moins de place dans la civilisation européenne qu'une idée de liberté semée par la France à tous les vents? En effet, les états nuisent ou servent à la civilisation, non par le nom qu'ils portent, mais par l'exemple qu'ils donnent. Un exemple est une proclamation. Or, quel est l'exemple que donnaient les républiques disparues, et quel est l'exemple que donne la France?

Venise aimait passionnément l'égalité. Le doge n'avait que sa voix au sénat. La police entrait chez le doge comme chez le .dernier citoyen, et, masquée, fouillait ses papiers en sa présence sans qu'il osât dire un mot. Les parents du doge étaient suspects à la république par cela seul' qu'ils étaient parents du doge. Les cardinaux vénitiens lui étaient suspects comme


princes étrangers. Catherine Cornaro, reine de Chypre, n'était à Venise qu'une dame de Venise. La république avait proscrit les titres héraldiques. Un jour un sénateur, nommé par l'empereur comte du saint-empire, fit sculpter en pierre sur le fronton de sa porte une couronne comtale au-dessus de son blason. Le lendemain matin la couronne avait disparu. Le conseil des Dix l'avait fait briser à coups de marteau. Le sénateur dévora l'affront et ût bien. Sous François Foscari, quand le roi de Dacie vint séjourner à Venise, la république lui donna rang de citoyen rien de plus. Jusqu'ici tout va d'accord, et l'égalité la plus jalouse n'a rien à reprendre. Mais au-dessous des citoyens il y avait les citadins. Les citoyens, c'était la noblesse les citadins, c'était le peuple. Or les citadins, c'està-dire le peuple, n'avaient aucun droit. Leur magistrat suprême, qui s'appelait le chancelier' des citadins et qui était une façon de doge plébéien, n'avait rang que fort loin après le dernier dés nobles. Il y avait entre le bas et le haut de l'état une muraille infranchissable, et en aucun cas la citadinance ne menait à la seigneurie. Une fois seulement, au quatorzième siècle, trente bourgeois opulents se ruinèrent presque pour sauver la république et obtinrent en récompense, ou, pour mieux dire, en payement, la noblesse; mais cela fit presque une révolution; et ces trente noms, aux yeux des patriciens purs, ont été jusqu'à nos jours les trente taches du livre d'or. La seigneurie déclarait ne devoir au peuple qu'une chose, le pain à bon marché. Joignez à cela le carnaval de cinq mois, et Juvénal


pourra dire Panem et circenses. Voilà comment Venise comprenait l'égalité. Le droit public français a aboli tout privilége. Il a proclamé la libre accessibilité de toutes les aptitudes à tous les emplois, et cette parité du premier comme du dernier regnicole devant le droit politique est la seule vraie, la seule raisonnable, la seule absolue. Quel que soit le hasard de la naissance, elle extrait de l'ombre, constate et consacre les supériorités naturelles, et par l'égalité des conditions elle met en saillie l'inégalité des intelligences.

Dans Gênes comme dans Venise il y avait deux états, la grande république, régie par ce qu'on appelait le palais, c'est-à-dire par le doge et l'aristocratie, la petite république, régie par l'office de Saint-Georges. Seulement, au contraire de Venise, mainte fois la république d'en bas gênait, entravait, et même opprimait la république d'en haut. La communauté de SaintGeorges se composait de tous les créanciers de l'état, qu'on nommait les prêteurs. Elle était puissante et avare, et rançonnait fréquemment la seigneurie. Elle avait prise sur toutes les gabelles, part à tous les priviléges, et possédait exclusivement la Corse, qu'elle gouvernait rudement. Rien n'est plus dur qu'un gouvernement de nobles, si ce n'est un gouvernement de marchands. Prise absolument et en elle-même, Gênes était une nation de débiteurs menée par une nation de créanciers. A Venise, l'impôt pesait surtout sur la citadinance; à Gênes, il écrasait souvent la noblesse. La France qui a proclamé l'égalité de tous devant la loi, a aussi proclamé l'égalité de tous devant


l'impôt. Elle ne souffre aucun compartiment dans la caisse de l'état. Chacun y verse ét y puise. Et, ce qui prouve la bonté du principe, de même que son égalité politique respecte l'inégalité des intelligences, son égalité devant l'impôt respecte l'inégalité des fortunes. A Venise, l'état vendait des offices, et, moyennant un droit qu'on appelait dépôt de conseil, les mineurs pouvaient entrer, siéger et voter avant l'âge dans les assemblées. La France a aboli la vénalité des fonctions publiques.

A Venise le silence régnait. En France la parole gouverne.

A Gênes, la justice était rendue par une rote toujours composée de cinq docteurs étrangers. A Lucques, la rote ne contenait que trois docteurs le premier était podesta, le second juge civil, le troisième juge criminel; et non seulement ils devaient être étrangers, mais encore il fallait qu'ils fussent nés à plus de cinquante milles de Lucques. La France a établi, en principe et en fait, que la seule justice est la justice du pays.

A Gênes, le doge était gardé par cinq cents allemands à Venise, la république était défendue en terre ferme par une armée étrangère, toujours commandée par un général étranger; à Raguse,_les lois étaient placées sous la protection de cent hongrois, menés par leur capitaine, lesquels servaient aux exécutions; à Lucques, la seigneurie était protégée dans son palais par cent soldats étrangers, qui, comme les juges, ne pouvaient être nés à moins de cinquante milles de la


cite. La France met le prince, le gouvernement et le droit public sous la protection des gardes nationales. Les anciennes républiques semblaient se défier d'elles-mêmes. La France se fie à la France. A Lucques, il y avait une inquisition de la vie privée, qui s'intitulait conseil des discoles. Sur une dénonciation jetée dans la boîte du conseil, tout citoyen pouvait être déclaré discole, c'est-à-dire homme de mauvais exemple, et banni pour trois ans, sous peine de mort en cas de rupture de ban. De là, des abus sans nombre. La France a aboli tout ostracisme. La France mure la vie privée.

En Hollande, l'exception régissait tout. Les états votaient par province, et non par tête. Chaque province avait ses lois spéciales, féodales en West-Frise, bourgeoises à Groningue, populaires dans les Ommelandes. Dans la province de Hollande, dix-huit villes seulement* avaient droit d'être consultées pour les affaires générales et ordinaires de la république; sept autres** pouvaient être admises à donner leur avis, mais uniquement lorsqu'il s'agissait de la paix ou de la guerre, ou de la réception d'un nouveau prince. Ces vingt-cinq exceptées, aucune des autres villes n'était consultée, celles-là parce qu'elles appartenaient à des seigneurs particuliers, celles-ci parce qu'elles n'étaient Dordrecht, Harlem, Delft, Leyde, Amsterdam, Goude, Rotterdam, Gorcum,Schiedam,'Schoonhe\Ye,Brie), Alcmar, Hoorne, Inchuisem, Edam, Monickendam, Medembtyck et Purmeseynde.

Woordem, Oudewater, Ghertruydenberg, Heusden, Naerden, Weesp et Muyden.


pas villes fermées. Trois villes impénates, battant monnaie, gouvernaient l'Over-Yssel, chacune avec une prérogative inégale; Deventer était la première, Campen lu seconde et Zwol la troisième. Les villes et les villages du duché de Brabant obéissaient aux états.généraux sans avoir le droit'd'y être représentés. En France, la loi est une pour toutes les cités comme peur tous les citoyens.

Genève était protestante, mais Genève était intolérante. Le pétillement sinistre des bûchers accompagnait la voix querelleuse de ses docteurs. Le fagot de Calvin s'allumait aussi bien et flambait aussi clair à .Genève que le fagot de Torquemada à Madrid. La France professe, affirme et pratique la liberté de con-science.

Qui le croirait? la Suisse, en apparence populaire et paysanne, était un pays de privilége, de hiérarchie -et d'inégalité. La république était partagée en trois régions. La première région comprenait les treize cantons et avait la souveraineté. La deuxième région contenait l'abbé et la ville de Saint-Gall, les Grisons, les Valaisans, Richterschwyl, Biel et Mulhausen. La troisième région englobait sous une sujétion passive les pays conquis, soumis ou achetés. Ces pays étaient gouvernés de la façon la plus inégale et la plus singulière. Ainsi Bade en Argovie, acquise en l/tl5, et la Turgovie, acquise en 1~60, appartenaient aux huit premiers cantons. Les sept premiers cantons régissaient exclusivement les Libres Provinces prises en 1~)15 et Sargans vendu à la Suisse en 11183 par le LE R! U. 23


comte Georges de Werdenberg. Les trois premiers cantons étaient suzerains de Bilitona et de Bellinzona. Ragatz, Lugano, Locarno, Mendrisio, le Val-Maggia, donnés à la Confédération en 1513 par François Sforce, duc de Milan, obéissaient à tous les cantons, Appenzell excepté. La France n'admet pas de hiérarchie entre les parties du territoire. L'Alsace est égale à la Touraine, le Dauphiné est aussi libre que le Maine, la Franche-Comté est aussi souveraine que la Bretagne, et la Corse est aussi française que l'He-de-France. On le voit, et il suffit pour cela d'examiner la comparaison que nous venons d'ébaucher, les anciennes républiques exprimaient des généralités locales; la France exprime des idées générales.

Les anciennes républiques représentaient des intérêts. La France représente des droits.

Les anciennes républiques, venues au hasard, étaient le fruit tel quel de l'histoire, du passé et du sol. La France modifie et corrige l'arbre, et sur un passé qu'elle subit greffe un avenir qu'elle choisit.

L'inégalité entre les individus, entre les villes, entre les provinces, l'inquisition sur la conscience, l'inquisition sur la vie privée, l'exception dans l'impôt, la vénalité des charges, la division par castes, le silence imposé à la pensée, la défiance faite loi de l'état, une justice étrangère dans la cité, une armée étrangère dans le pays, voilà ce qu'admettaient, selon le besoin de leur politique ou de leurs intérêts, les anciennes républiques. La nation une, le droit égal, la conscience inviolable, la pensée reine, le privilége aboli,


l'impôt consenti, lajustice nationale, l'armée nationale, voiLà ce que proclame la France.

Les anciennes républiques résultaient toujours d'un cas donné, souvent unique, d'une coïncidence de phénomènes, d'un arrangement fortuit d'éléments disparates, d'un accident; jamais d'un système. La France croit en même temps qu'elle est; elle discute sa base et la critique, et l'éprouve assise par assise; elle pose des dogmes et en conclut l'état; elle a une foi, l'amélioration un culte, la liberté; un évangile, le vrai en tout. Les républiques disparues vivaient petitement et sobrement dans leur chétif ménage politique elles songeaient à elles, et rien qu'à elles; elles ne proclamaient rien, elles n'enseignaient rien; elles ne gênaient ni n'enlaidissaient aucun despotisme par le voisinage de leur liberté; elles n'avaient rien à elles qui pût aller aux autres nations. La France, elle, stipule pour le peuple et pour tous les peuples, pour l'homme et pour tous les hommes, pour la conscience et pour toutes les consciences. Elle a ce qui sauve les nations, l'unité; elle n'a pas ce qui les perd, l'égoïsme. Pour elle, conquérir des provinces, c'est bien; conquérir des esprits, c'est mieux. Les républiques du passé, crénelées dans leur coin, faisaient toutes quelque chose de limité et de spécial; leur forme, insistons sur ce point, était inapplicable à autrui; leur but ne sortait point d'elles-mêmes. Celle-ci construisait une seigneurie, celle-là une bourgeoisie, cette autre une commune, cette dernière une boutique. La France construit la société humaine.


Les anciennes républiques se sont éclipsées. Le monde s'en est à peine aperçu. Le jour où la France s'éteindrait, le crépuscule se ferait sur la terre. Nous sommes loin de dire pourtant que les anciennes républiques furent inutiles au progrès de l'Europe, mais il est certain que la France est nécessaire.

Pour tout résumer en un mot, des anciennes repu- bliques il ne sortait que des 'faits; de la France il sort des principes.

Là est le bienfait. Là aussi est le danger.

De la mission même que la France s'est donnée, c'est-à-dire, selon nous, a reçue d'en haut, il résulte plus d'un péril, surtout plus d'une alarme.

L'extrême largeur des principes français fait que les autres peuples peuvent vouloir se les essayer. Être Venise, cela ne tenterait aucune nation; être la France, cela les tenterait toutes. De là, des entreprises éventuelles que redoutent les couronnes.

La France parle haut, et toujours, et à tous. De là un grand bruit qui fait veiller les uns de là un grand ébranlement qui fait trembler les autres.

Souvent ce qui est promesse aux peuples semble menace aux princes.

Souvent aussi qui proclame déclame.

La France propose beaucoup de problèmes à la méditation des penseurs. Mais ce qui fait méditer les penseurs fait aussi songer les insensés.

Parmi ces problèmes, il y en a quelques-uns que. les esprits puissants et vrais résolvent par le bon sens;


il y en a d'autres que les esprits faux résolvent par le sophisme; il y en a d'autres,que les esprits farouches résolvent par l'émeute, le guet-apens ou l'assassinat. Et puis, et ceci d'ailleurs est l'inconvénient des théories, on commence par nier le~privDége, et l'on a raison tout à fait; puis on nie l'hérédité, et l'on n'a plus raison qu'à demi; puis on nie la propriété, et l'on n'a plus raison du tout; puis on nie la famille, et l'on a complétement tort; puis on nie le cœur humain, et l'on est monstrueux. Même, en niant le privilége, on a eu tort de ne point distinguer tout d'abord entre le privilége institué dans l'intérêt de l'individu, celui-là est mauvais, et le privilége institué dans l'intérêt de la société, celui-ci est bon. L'esprit de l'homme, mené par cette chose aveugle qu'on appelle la logique, va volontiers du général à l'absolu, et de l'absolu à l'abstrait. Or, en politique, l'abstrait devient aisément féroce. D'abstraction en abstraction on devient Néron ou Marat. Dans le demi-siècle qui vient de s'écouler, la France, car nous ne voulons rien atténuer, a suivi cette pente; mais elle a fini par remonter vers le vrai. En 89 elle a rêvé un paradis, en 93 elle a réalisé un enfer; en 1800 elle a fondé une dictature, en 1815 une restauration, en 1830 un état libre. Elle a composé cet état libre d'élection et d'hérédité. Elle a dévoré toutes les folies avant d'arriver à la sagesse elle a subi toutes les révolutions avant d'arriver à la liberté. Or, à sa sagesse d'aujourd'hui on reproche ses folies d'hier; à sa liberté on reproche ses révolutions. Qu'on nous permette ici une digression, qui


d'ailleurs va indirectement à notre but. Tout ce qu'on reproche à la France, tout ce que la France a fait, l'Angleterre l'a fait avant elle. Seulement, est-ce pour ce motif qu'on ne reproche rien à celle-là? les principes qui ont surgi de la révolution anglaise sont moins féconds que ceux qui se sont dégagés de la révolution française. L'une, égoïste comme toutes ces autres républiques qui sont mortes, n'a stipulé que pour le peuple anglais; l'autre, nous l'avons dit tout à l'heure, a stipulé pour l'humanité tout entière. Du reste, le parallèle est favorable à la France. Les massacres du Connaught dépassent 93. La révolution anglaise a eu plus de puissance pour le mal que la nôtre, et moins de puissance pour le bien; elle a tué un plus grand roi et produit un moins grand homme. On admire Charles I" on ne peut que plaindre Louis XVI. Quant à Cromwell, l'enthousiasme hésite devant ce grand homme difforme. Ce qu'il a de Scar-ron gâte ce qu'il a de Richelieu; ce qu'il a de Robespierre gâte ce qu'il a de Napoléon.

On pourrait dire que la révolution britannique est .circonscrite dans sa portée et dans son rayonnement 'par la mer, comme l'Angleterre elle-même. La mer .isole les idées et les événements comme les peuples. -Le protectorat de 1657 est à l'empire de 1811 dans la proportion d'une île à un continent.

Si frappantes que fussent, au milieu même du dixseptième siècle, ces aventures d'une puissante nation, les contemporains y croyaient à peine. Rien de précis ne se dessinait dans.cet étrange tumulte. Les peuples


de ce côté du détroit n'entrevoyaient les grandes et fatales figures de la révolution anglaise que derrière l'écume des falaises et les brumes de l'océan. La sombre et orageuse tragédie ou étincelaient l'épée de Cromwell et la hache de Hewlet n'apparaissait aux rois du continent qu'à travers l'éternel rideau de tempêtes que la nature déploie entre l'Angleterre et l'Europe. A cette distance et dans ce brouillard, ce n'étaient plus des hommes, c'étaient des ombres.

Chose bien digne de remarque et d'insistance, dans l'espace d'un demi-siècle, deux têtes royales ont pu tomber en Angleterre, l'une sous un couperet royal, l'autre sur un échafaud populaire, sans que les têtes royales d'Europe en, fussent émues autrement que de pitié. Quand la tête de Louis XVI tomba à Paris, la chose parut toute nouvelle, et l'attentat sembla inouï. Le coup frappé par la main vile de Marat et de Couthon retentit plus avant dans la terreur des rois que les deux coups frappés par le bras souverain d'Élisabeth et par le bras formidable de Cromwell. Il serait presque exact de dire que, pour le monde, ce qui ne s'est pas fait en France ne s'est pas encore fait. 1587 et l6/)9, deux dates pourtant bien lugubres, sont comme si elles n'étaient pas et disparaissent sous le flamboiement hideux de ces quatre chiffres sinistres, 1793.

Il est certain, quant à l'Angleterre, que le ~n'<MA toto divisos <?r~ a été longtemps vrai. Jusqu'à un certain point il l'est encore. L'Angleterre est moins près du continent qu'elle ne le croit elle-même.


Le roi Canut le Grand, qui vivait au onzième siècle,. semble à l'Europe aussi lointain que Charlemagne. Pour le regard, les chevaliers de la Table ronde reculent dans les brouillards du moyen âge presque au mêm& plan que les paladins. La renommée de Shakespeare a mis cent quarante ans à traverser le détroit. De nos. jours, quatre cents enfants de Paris, silencieusement amoncelés comme les mouches d'octobre dans les angles noirs de la vieille porte Saint-Martin, et piétinant sur le pavé pendant trois soirées, troublent pins profondément l'Europe que tout le sauvage vacarme des élections anglaises.

Il y a donc, dans la peur que la France inspire aux princes européens, un effet d'optique et un effet d'acoustique, double grossissement dont il faudrait se défier. Les rois ne voient pas la France telle qu'elle est. L'Angleterre fait du mal la France fait du bruit. Les diverses objections qu'on oppose en Europe,. depuis 1830 surtout, à l'esprit français, doivent, à notre avis, être toutes abordées de front, et, pour notre part, nous ne reculerons devant aucune. Au dix-neuvième siècle, nous le proclamons avec joie et avec orgueil, le but de la France, c'est le peuple, c'est l'élévation graduelle des intelligences, c'est l'adoucissement progressif du sort des classes nombreuses et affligées,. c'est le présent amélioré par l'éducation des hommes, c'est l'avenir assuré par l'éducation des enfants. Voilà, certes, une sainte et illustre mission. Nous ne nous dissimulons pas pourtant qu'à cette heure une portion du peuple, à coup sûr la moins digne et peut-être la


moins souffrante, semble agitée de mauvais instincts; l'envie et la jalousie s'y éveillent; le paresseux d'en bas regarde avec fureur l'oisif d'en haut, auquel il ressemble pourtant; et, placée entre ces deux extrêmes, qui se touchent plus qu'ils ne le croient, la vraie société, la grande société qui produit et qui pense, paraît menacée dans le conflit. Un travail souterrain de haine et de colère se fait dans l'ombre, de temps en temps de graves symptômes éclatent, et nous ne nions pas que les hommes sages, aujourd'hui si affectueusement inclinés sur les classes souffrantes, ne doivent mêler peut-être quelque défiance à leur sympathie. Selon nous, c'èst le cas de surveiller, ce n'est point le cas de s'effrayer. Ici encore, qu'on y songe bien, dans tous ces faits dont l'Europe s'épouvante et qu'elle déclare inouïs, il n'y a rien de nouveau. L'Angleterre avait eu avant nous des révolutionnaires; l'Allemagne, qu'elle nous permette de le lui dire, avait eu avant nous des communistes. Avant la France, l'Angleterre avait décapité la royauté; avant la France, la Bohême avait nié la société. Les hussites, j'ignore si nos sectaires contemporains le savent, avaient pratiqué dès le quinzième siècle toutes leurs théories. Ils arboraient deux drapeaux sur l'un ils avaient écrit ~c~~ncc cf?<~e~ contre le grand! et ils attaquaient ainsi l'ordre social momentané; sur l'autre ils avaient écrit /~M~ à c~ ~M~s villes de la terre! et ils attaquaient ainsi l'ordre social éternel. On voit que, par'l'idée, ils étaient aussi « avancés que ce qu'on appelle aujourd'hui les communistes; par l'action, voici où ils en


étaient: ils avaient chassé un roi, Sigismond, de sa capitale, Prague; ils étaient maîtres d'un royaume, la Bohême; ils avaient un général homme de génie, Ziska; ils avaient bravé un concile, celui de Baie, en 1~31, et huit diètes, celle de Brinn, celle de Vienne, celle de Presbourg, les deux de Francfort et les trois de Nuremberg; ils avaient tenu eux-mêmes une diète à Czaslau, déposé solennellement un roi et créé une régence; ils avaient affrouté deux croisades suscitées contre eux par Martin V; ils épouvantaient l'Europe à tel point, qu'on avait établi contre eux un conseil de guerre permanent à Nuremberg, une milice perpétuelle commandée par l'électeur de Brandebourg, une paix générale qui permettait à l'Allemagne de réunir toutes ses forces pour leur extermination, et un impôt universel, le denier <<WMMM~ que le prince souverain payait comme le paysan. La terreur de leur approche avait fait transporter la couronne de Charlemagne et les joyaux de l'empire de Carlstein à Bude, et de Bude à Nuremberg. Ils avaient effroyablement dévasté, en présence de l'Allemagne armée et effarée, huit provinces, la Misnie, la Franconie, la Bavière, la Lusace, la Saxe, l'Autriche, le Brandebourg et la Prusse; ils avaient battu les meilleurs capitaines de l'Europe, l'émpereur Sigismond, le duc Coribut Jagellon, le cardinal Julien, l'électeur de Brandebourg et le légat du pape. Devant Prague, à Teutschbroda, à Saatz, à Aussig, à Riesenb'erg, devant Mies et devant Taus, ils avaient exterminé huit fois l'armée du saint-empire, et, dans ces huit armées, il y en avait une de cent mille hommes,


commandée par l'empereur Sigismond, une de cent vingt mille hommes, commandée par le cardinal Julien, et une de deux cent mille hommes commandée par les électeurs de Trèves, de Saxe et de Brandebourg. Cette dernière seulement, dans l'état des forces militaires du quinzième siècle, représenterait aujourd'hui un armement de douze cent mille soldats. Et combien de temps dura cette guerre faite par une secte à l'Europe et au genre humain? Seize ans. De H20 à i~36. Sans nul doute, c'était là un sauvage et gigantesque ennemi. Eh bien, la civilisation du quinzième siècle, par cela même que c'était la barbarie et qu'elle était la civilisation, a été assez forte pour le saisir, l'étreindre et l'étouffer. Croit-on que la civilisation du dix-neuvième siècle doive trembler devant une douzaine de fainéants ivres qui épellent un libelle dans un cabaret? Quelques malheureux, mêlés à quelques misérables, voilà les hussites du dix-neuvième siècle. Contre une pareille secte, contre un pareil danger, deux choses suffisent, la lumière dans les esprits, un caporal et quatre hommes dans la rue.

Rassurons-nous donc et rassurons le continent. La Russie et l'Angleterre laissées dans l'exception, et nous avons assez dit pourquoi, on reconnaît en Europe, sans compter les petits états, deux sortes de monarchies, les anciennes et les nouvelles. Sauf les restrictions de détail, les anciennes déclinent, les nouvelles grandissent. Les anciennes sont l'Espagne, le Portugal, la Suède, le Danemark, Rome, Naples et la Turquie. A la tête de ces vieilles monarchies est


l'Autriche, grande puissance allemande. Les nouvelles sont la Belgique, la Hollande, la Saxe, la Bavière, le Wurtemberg, la Sardaigne et la Grèce. A la tête de

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ces jeunes royaumes est la Prusse, autre grande puissance allemande. Une seule monarchie dans ce groupe d'états de tout âge jouit d'un magnifique privilége, elle est tout à la fois vieille et jeune, elle a autant de passé que l'Autriche et autant d'avenir que la Prusse c'est la France.

Ceci n'indique-t-il pas clairement le rôle nécessaire de la France? La France est le point d'intersection de ce qui a été et de ce qui sera, le lien commun des vieilles royautés et des jeunes nations, le peuple qui se souvient et le peuple qui espère. Le fleuve des siècles peut couler, le passage de l'humanité est assuré; la France est le pon't granitique qui portera les générations d'une rive à l'autre.

Qui donc pourrait songer à briser ce pont providentiel ? qui donc pourrait songer à détruire ou à démembrer la France? Y échouer serait s'avouer fou. Y réussir serait se faire parricide.

Ce qui inquiète étrangement les couronnes, c'est que la France, par cette puissance de dilatation qui est propre à tous les principes généreux, tend à répandre au dehors sa liberté.

Ici il est besoin de s'entendre.

La liberté est nécessaire à l'homme. On pourrait dire que la liberté est l'air respirable de l'âme humaine. Sous quelque forme que ce soit, il la lui faut. Certes, tous les peuples européens ne sont point


complétementlibres; mais tous le sont par un côté. Ici c'est la cité qui est libre, là c'est l'individu; ici c'est la place publique, là c'est la vie privée; ici c'est la conscience, là c'est l'opinion. On pourrait dire qu'il y a des nations qui ne respirent que par une de leurs facultés, comme il y a des malades qui ne respirent que d'un poumon. Le jour ou cette respiration leur serait interdite ou impossible, la nation et le malade mourraient. En attendant, ils vivent, jusqu'au jour ou viendra la pleine santé, c'est-à-dire la pleine liberté. Quelquefois la liberté est dans le climat; c'est la nature qui la fait et qui la donne. Aller demi-nu, le bonnet rouge sur la tête, avec un haillon de toile pour cateçon et un haillon de laine pour manteau se laisser caresser par l'air chaud, par le soleil rayonnant, par le ciel bleu, par la mer bleue; se coucher à la porte du palais à l'heure même ou le roi s'y couche dans l'alcôve royale, et mieux dormir dehors que le roi dedans; faire ce qu'on veut; exister presque sans travail, travailler presque sans fatigue, chanter soir et matin, vivre comme .l'oiseau; c'est la liberté du peuple à Naples. Quelquefois la liberté est dans le caractère même de la nation; c'est encore là un don du ciel. S'accouder tout le jour dans une taverne, aspirer le meilleur tabac, humer la meilleure bière, boire le meilleur vin, n'ôter sa pipe de sa bouche que pour y porter sonverre, et cependant ouvrir toutes grandes les ailes de son âme, évoquer dans son cerveau les poëtes et les philosophes, dégager de tout la vertu,-construire des utopies, déranger le présent, arranger l'avenir, faire


éveillé tous les beaux songes qui voilent la laideur des réalités, oublier et se souvenir à la fois, et vivre ainsi, noble, grave, sérieux, le corps dans la fumée, l'esprit dans les chimères c'est la liberté de l'allemand. Le napolitain a la liberté matérielle, l'allemand a la liberté morale; la liberté du lazzarone a fait Rossini la liberté de l'allemand a fait Hoffmann. Nous, français, nous avons la liberté morale comme l'allemand et la liberté politique comme l'anglais; mais nous n'avons pas la liberté matérielle. Nous sommes esclaves du climat; nous sommes esclaves du travail. Ce mot doux et charmant, libre ccwHe r<f: on peut le dire du lazzarone, on ne peut le dire de nous. Ne nous plaignons pas, car la liberté matérielle est la seule qui puisse se passer de dignité; et en France, à ce point d'initiative civilisatrice ou la nation est parvenue, il ne suffit pas que l'individu soit libre, il faut encore qu'il soit digne. Notre partage est beau. La France est aussi noble que la noble Allemagne et, de plus que l'Allemagne, elle a le droit d'appliquer directement la force fécondante de son esprit à l'amélioration des réalités. Les allemands ont la liberté de la rêverie, nous avons la liberté de la pensée.

Mais pour que la libre pensée soit contagieuse, il faut que les peuples aient subi de longues préparations, plus divines encore qu'humaines. Ils n'en sont pas là. Le jour où ils en seront là, la pensée française, mûrie par tout ce qu'elle aura vu et tout ce qu'elle aura fait, loin de perdre les rois, les sauvera.

C'est du moins notre conviction profonde.


A quoi bon donc gêner et amoindrir cette France, qui sera peut-être dans l'avenir la providence des nations ?

A quoi bon lui refuser ce qui lui appartient? On se souvient que nous n'avons voulu chercher de' ce problème que la solution pacifique; mais, à la rigueur, n'y en aurait-il pas une autre? Il y a déjà, dans le plateau de la balance où se posera un jour la question du Rhin, un grand 'poids, le bon droit de la France. Faudra-t-il donc y jeter aussi cet autre poids terrible, la colère de la France?

Nous sommes de ceux qui pensent fermement et qui espèrent qu'on n'en viendra point là.

Qu'on songe à ce que c'est que la France. Vienne, Berlin, Saint-Pétersbourg, Londres ne sont

<

que des villes; Paris est un cerveau.

Depuis vingt-cinq ans, la France mutilée n'a cessé de grandir de cette grandeur qu'on ne voit pas avec les yeux de la chair, mais qui est la plus réelle de toutes, la grandeur intellectuelle. Au moment où nous sommes, l'esprit français se substitue peu à peu à la vieille âme de chaque nation.

Les plus hautes intelligences qui, à l'heure qu'il est, représentent pour l'univers entier la politique, la littérature, la science et l'art, c'est la France qui les a et qui les donne à la civilisation.

La France aujourd'hui est puissante autrement, mais autant qu'autrefois.

Qu'on la satisfasse donc. Surtout qu'on réfléchisse à ceci


L'Europe ne peut être tranquille tant que la France n'est pas contente.

Et après tout enfin, quel intérêt pourrait avoir l'Europe à ce que la France, inquiète, comprimée à l'étroit dans des frontières contre nature, obligée de chercherune issue à la sève qui bouillonne en elle, devînt forcément, à défaut d'autre rôle, une Rome de la civilisation future, affaiblie matériellement, mais moralement agrandie; métropole dé l'humanité, comme l'autre Rome l'est de la chrétienté, regagnant en influence plus qu'elle n'aurait perdu en territoire, retrouvant sous une autre forme la suprématie qui lui appartient et qu'on ne lui enlèvera pas, remplaçant sa vieille prépondérance militaire par un formidable pouvoir spirituel qui ferait palpiter le monde, vibrer les fibres de chaque homme et trembler les planches de chaque trône; toujours inviolable par son épée, mais reine désormais par son clergé littéraire, par sa langue universelle au dix-neuvième siècle comme le latin l'était au douzième, par ses journaux, par ses livres, par son initiative centrale, par les sympathies, secrètes ou publiques, mais profondes, des nations, ayant ses grands écrivains pour papes, et quel pape qu'un Pascal! ses grands sophistes pour antechrists, et quel antechrist qu'un Voltaire! tantôt éclairant, tantôt éblouissant, tantôt embrasant le continent avec sa presse, comme le faisait Rome avec sa chaire, comprise parce qu'elle serait écoutée, obéie parce qu'elle serait crue, indestructible parce qu'elle aurait une racine dans le cœur de chacun, déposant des dynasties au nom de la liberté,


excommuniant, des rois de la grande communion humaine, dictant des chartes-évangiles, promulguant des brefs populaires, lançant des idées et fulminant des révolutions!

LERHtX.–U. 27


XVI

Récapitulons.

Il y a deux cents ans, deux états envahisseurs près saienirEurope.

En d'autres termes, deux égoïsmes menaçaient la civilisation.

Ces deux états, ces deux égoïsmes, étaient la Turquie et l'Espagne.

L'Europe s'est défendue.

Ces deux états sont tombés.

Aujourd'hui le phénomène alarmant se reproduit. Deux autres états, assis sur les mêmes bases que les précédents, forts des mêmes forces et mus du même mobile, menacent l'Europe.

Ces deux états, ces deux égoïsmes, sont la Russie et l'Angleterre.

L'Europe doit se défendre.

L'ancienne Europe, qui était d'une construction compliquée, est démolie l'Europe actuelle est d'une forme plus simple. Elle se compose essentiellement de la France et de l'Allemagne, double centre auquel doit


s'appuyer au nord comme au midi le groupe des nations.

L'alliance de la France et de l'Allemagne, c'est la constitution de l'Europe. L'Allemagne adossée à la France arrête la Russie; la France amicalement adossée à l'Allemagne arrête l'Angteterre.

La désunion de la France et de l'Allemagne, c'est la dislocation de l'Europe. L'Allemagne hostilement tournée vers la France laisse entrer la Russie; la France hostilement tournée vers l'Allemagne laisse pénétrer l'Angleterre.

Donc, ce qu'il faut aux deux états envahisseurs, c'est la désunion de l'Allemagne.et de la France. Cette désunion a été préparée et combinée habilement en 1815 par la politique russe-anglaise. Cette politique a créé un motif permanent d'animosité entre les deux nations centrales.

Ce motif d'animosité, c'est le don de la rive gauche du Rhin à l'Allemagne. Or cette rive gauche appartient naturellement à la France.

Pour que la proie fût bien gardée, on l'a donnée au plus jeune et au plus fort des peuples allemands, à la Prusse.

Le congrès de Vienne a posé des frontières sur les nations comme des harnais de hasard et de fantaisie, sans même les ajuster. Celui qu'on a mis alors la France accablée, épuisée et vaincue est une chemise de gêne et de force; il est trop étroit pour elle. Il la gêne et la fait saigner.

Grâce à la politique de Londres et de Saint-Péters-


bourg, depuis vingt-cinq ans nous sentons l'ardillon de l'Allemagne dans la plaie de la France.

De là, en effet, entre les deux peuples, faits pour s'entendre et pour s'aimer, une antipathie qui pourrait devenir une haine.

Pendant que les deux nations centrales se craignent, s'observent et se menacent, la Russie se développe silencieusement, l'Angleterre s'étend dans l'ombre. Le péril croît de jour en jour. Une sape profonde est creusée. Un grand incendie couve peut-être dans les ténèbres. L'an dernier, grâce à l'Angleterre, le feu a failli prendre à l'Europe.

Or qui pourrait dire ce que deviendrait l'Europe dans cet embrasement, pleine comme elle est d'esprits, de têtes et de nations combustibles?

La civilisation périrait.

Elle ne peut périr. Il faut donc que les nations centrales s'entendent.

Heureusement, ni la France ni l'Allemagne ne sont égoïstes. Ce sont deux peuples sincères, désintéressés et nobles, jadis nations de chevaliers, aujourd'hui nations de penseurs; jadis grands par l'épée, aujourd'hui grands par l'esprit. Leur présent ne démentira pas leur passé l'esprit n'est pas moins généreux que l'épée.

Voici la solution abolir tout motif de haine entre les deux peuples; fermer la plaie faite à notre flanc en 1815 effacer les traces d'une réaction violente rendre à la France ce que Dieu lui a donné, la rive gauche du Rhin.


A cela deux obstacles.

Un obstacle matériel, la Prusse. Mais la Prusse comprendra tôt ou tard que, pour qu'un état soit fort, il faut que toutes ses parties soient soudées entre elles que l'homogénéité vivifie, et que le morcellement tue; qu'elle doit tendre à devenir le grand royaume septentrional de l'Allemagne; qu'il lui faut des ports libres, et que, si beau que soit le Rhin, l'Océan vaut mieux.

D'ailleurs, dans tous les cas, elle garderait la rive droite du Rhin.

Un obstacle moral, les défiances que la France inspire aux rois européens, et par conséquent la nécessité apparente de l'amoindrir. Mais c'est là précisément qu'est le péril. On n'amoindrit pas la France, on ne fait que l'irriter. La France irritée est dangereuse. Calme, elle procède par le progrès; courroucée, elle peut procéder par les révolutions.

Les deux obstacles s'évanouiront.

Comment? Dieu le sait. Mais il est certain qu'ils s'évanouiront.

Dans un temps donné, la France aura sa part du Rhin et ses frontières naturelles, °

Cette solution constituera l'Europe, sauvera la sociabilité humaine et fondera la paix définitive. Tous les peuples y gagneront. L'Espagne, par exemple, qui est restée illustre, pourra redevenir puissante. L'Angleterre voudrait faire de l'Espagne le marché de ses produits, le point d'appui de sa navigation la France voudrait faire de l'Espagne la sœur de son-


influence, de sa politique et de sa civilisation. Ce sera à l'Espagne de choisir continuer de descendre, ou commencer à remonter; être une annexe à Gibraltar, ou être le contre-fort de la France.

L'Espagne choisira la grandeur.

Tel est, selon nous, pour le continent entier, l'inévitable avenir, déjà visible et distinct dans le crépuscule des choses futures.

Une fois le motif de haine disparu, aucun peuple n'est à craindre pour l'Europe. Que l'Allemagne hérisse sa crinière et pousse son rugissement vers l'orient que la France ouvre ses ailes et secoue sa foudre vers l'occident. Devant le formidable accord du lion et de l'aigle, le monde obéira.


XVII

Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée nous estimons que l'Europe doit, à toute aventure, veiller aux révolutions et se fortifier contre les guerres, mais nous pensons en même temps que, si aucun incident hors des prévisions naturelles ne vient troubler la marche majestueuse du dix-neuvième siècle, la civilisation, déjà sauvée de tant d'orages.etde tant d'écueils, ira s'éloignant de plus en plus chaque jour de cette Charybde qu'on appelle guerre et de cette Scylla qu'on appelle révolution.

Utopie, soit. Mais, qu'on ne l'oublie pas, quand elles vont au même but que l'humanité, c'est-à-dire vers le bon, le juste et le vrai, les utopies d'un siècle sont les faits du siècle suivant. Il y a des hommes qui disent Cela .<;e/v<; et il y a d'autres hommes qui disent ~o!'r! ro?KMf?!<. La paix perpétuelle a été un rêve jusqu'au jour où le rêve s'est fait chemin de fer et a couvert la terre d'un réseau solide, tenace et vivant'. Watt est le complément de l'abbé de Saint-Pierre. Autrefois, à toutes les paroles des philosophes, on s'écriait ~o?~~ et chimères qui s'en iront en /MM!


Ne rions plus de.la fumée; c'est elle qui mène le monde. Pour que la paix perpétuelle fût possible et devînt de théorie réalité, il fallait deux choses un véhicule pour le service rapide des intérêts, et un véhicule pour l'échange rapide des idées; en d'autres termes, un mode de transport uniforme, unitaire et souverain, et une langue générale. Ces deux véhicules, qui tendent à effacer les frontières des empires et des intelligences, l'univers les a aujourd'hui; le premier, c'est le chemin de fer; le second, c'est la langue française. Tels sont au dix-neuvième siècle, pour tous les peuples en voie de progrès, les deux moyens de communication, c'est-à-dire de civilisation, c'est-à-dire de paix. On va en wagon et l'on parle français. Le chemin de fer règne par la toute-puissance de sa rapidité; la langue française, par sa clarté, ce qui est la rapidité d'une langue, et par la suprématie séculaire de sa littérature.

Détail remarquable, qui sera presque incroyable pour l'avenir, et qu'il est impossible de ne pas signaler en passant de tous les peuples et de tous les gouvernements qui se servent aujourd'hui de ces deux admirables moyens de communication et d'échange, le gouvernement de la France est celui qui parait s'être le moins rendu compte de leur efficacité. A l'heure où nous parlons, la France a à peine quelques lieues de chemin de fer. En 1837, on a donné un petit raiiway comme un joujou à ce grand enfant qui se nomme Paris; et pendant quatre ans on s'en est tenu là. Quant à la langue française, quant à la littérature française,


elle brille et resplendit pour tous les gouvernements et pour toutes les nations, excepté pour le gouvernement français. La France a eu et la France a encore la première littérature du monde. Aujourd'hui même, nous ne nous lasserons pas de le répéter, notre littérature n'est pas seulement la première; elle est la seule. Toute pensée qui n'est pas la sienne s'est éteinte; elle est plus vivante et plus vivace que jamais. Le gouvernement actuel semble l'ignorer, et se conduit eu conséquence; et c'est là, nous le lui disons avec une profonde bienveillance et une sincère sympathie, une des plus grandes fautes qu'il ait commises depuis onze ans. Il est temps qu'il ouvre les yeux; il est temps qu'il se préoccupe, et qu'il se préoccupe sérieusement, des nouvelles générations, qui sont littéraires aujourd'hui comme elles étaient militaires sous l'empire. Elles arrivent sans colère, parce qu'elles sont pleines de pensées, elles arrivent la lumière à la main; mais, qu'on y songe, nous l'avons dit tout à l'heure en d'autres termes, ce qui peut éclairer peut aussi incendier. Qu'on les accueille donc et qu'on leur donne leur place. L'art est un pouvoir; la littérature est une puissance. Or il faut respecter ce qui est pouvoir, et ménager ce qui est puissance.

Reprenons. Dans notre pensée donc, si l'avenir amène ce que nous attendons, les chances de guerre et de révolution iront diminuant de jour en jour. A notre sens,, elles ne disparaîtront jamais tout à fait. La paix universelle est une hyperbole dont le genre humain suit l'asymptote.


Suivre cette radieuse asymptote, voilà la loi de l'humanité. Au dix-neuvième siècle toutes les nations y marchent ou y marcheront, même la Russie, même l'Angleterre.

Quant à nous, à la condition que l'Europe centrale fût constituée comme nous l'avons indiqué plus haut, nous sommes de ceux qui verraient sans jalousie et sans inquiétude la Russie, que le Caucase arrête en ce moment, faire le tour de la mer Noire, et comme jadis les turcs, ces autres hommes du nord, arriver à Constantinople par l'Asie Mineure. Nous l'avons déjà dit, la Russie est mauvaise à l'Europe et bonne à l'Asie. Pour nous elle est obscure, pour l'Asie elle est lumineuse pour nous elle est barbare, pour l'Asie elle est chrétienne. Les peuples ne sont pas tous .éclairés au même degré et de la même façon; il fait nuit en Asie, il fait jour en Europe. La Russie est une lampe. Qu'elle se tourne donc vers l'Asie, qu'elle y répande ce qu'elle a de clarté, et, l'empire ottoman écroulé, grand fait providentiel qui sauvera la civilisation, qu'elle rentre en Europe parConstantinople. La France rétablie dans sa grandeur verra avec sympathie la croix grecque remplacer le croissant sur le vieux dôme byzantin de Sainte-Sophie. Après les turcs, les russes; c'est un pas.

Nous croyons que le noble et pieux empereur qui conduit, au moment ou nous sommes, tant de millions d'habitants vers de si belles destinées, est digne de faire ce grand pas; et, quant à nous, nous le lui souhaitons sincèrement. Mais, qu'il y songe, le traitement


cruel qu'a subi la Pologne peut être un obstacle à son peuple dans le présent et une objection à sa gloire devant la postérité. Le cri de la Grèce a soulevé l'Europe contre la Turquie. Ceci est pour l'empire. Le Palatinat a terni Turenne. Ceci est pour l'empereur.

Quand on approfondit le rôle que joue l'Angleterre dans les affaires universelles et en particulier sa guerre tantôt sourde, tantôt flagrante, mais perpétuelle, avec la France, il est impossible de ne pas songer à ce vieil esprit punique qui a si longtemps lutté contre l'antique civilisation latine. L'esprit punique, c'est l'esprit de marchandise, l'esprit d'aventure, l'esprit de navigation, l'esprit de lucre, l'esprit d'égoïsme, et puis c'est autre chose encore, c'est l'esprit punique. L'histoire le voit poindre au fond de la Méditerranée, en Phénicie, à Tyr et à Sidon. JI est antipathique à la Grèce, qui le chasse. Il part, longe la côte d'Afrique, y fonde Carthage, et de là cherche à entamer l'Italie. Scipion le combat, en triomphe, et croit l'avoir détruit. Erreur! le talon du consul n'a écrasé que des murailles l'esprit punique a survécu. Carthage n'est pas morte. Depuis deux mille ans elle rampe autour de l'Europe. Elle s'est d'abord installée en Espagne, où elle semble avoir retrouvé dans sa mémoire le souvenir phénicien du MM'~c~M; elle a été chercher l'Amérique à travers les mers, s'en est emparée, et, nous avons vu comment, crénelée dans la péninsule espagnole, elle a saisi un moment l'univers entier. La providence lui a fait lâcher prise. Maintenant elle est en Angleterre;


elle a de nouveau enveloppé le monde, elle le tient, et elle menace l'Europe. Mais, si Carthage s'est déplacée, Rome s'est déplacée aussi. Carthage l'a retrouvée visà-vis d'elle, comme jadis, sur la rive opposée. Autrefois Rome s'appelait C/ surveillait la Méditerranée et regardait l'Afrique; aujourd'hui Rome se nomme Paris, surveille l'Océan et regarde l'Angleterre.

Cet antagonisme de l'Angleterre et de la France est si frappant, que toutes les nations s'en rendent compte, Nous venons de le représenter par Carthage et Rome; d'autres l'ont exprimé différemment, mais toujours d'une manière frappante et en quelque sorte visible. L'Angleterre est le c~a~ disait le grand Frédéric, France est /e'6/t. T~t droit, dit le légiste Houard, les sont des j'M~/s, les //YMca~ des chrétiens. Les sauvages mêmes semblent sentir vaguement cette profonde antithèse des deux grandes nations policées. Le C/M's~ disent les indiens de l'Amérique, était MH /)Y/?ïM~ <jrMC les aK~ C?'M6'?C/y~ < Londres. Ponce-Pilate était M?t û~er <!M service de ~4ny/e~y're.

Eh. bien, notre foi à l'inévitable avenir est si religieuse, nous avons pour l'humanité de si hautes ambitions et de si fermes espérances, que, dans notre conviction, Dieu ne peut manquer un jour de détruire, en ce qu'il a de pernicieux du moins, cet antagonisme des deux peuples, si radical qu'il semble et qu'il soit.

Infailliblement, ou l'Angleterre périra sous la réaction formidable de l'univers, ou elle comprendra que le temps des Carthages n'est plus. Selon nous, elle


comprendra. Ne fût-ce qu'au point de vue de la spéculation, la foi punique est une mauvaise enseigne; la. perfidie est un fâcheux prospectus. Prendre constamment en traître l'humanité entière, c'est dangereux; n'avoir jamais qu'un vent dans sa voile, son intérêt propre, c'est triste; toujours venir en aide au fort contre le faible, c'est lâche; railler sans cesse ce qu'on appelle la ~M<' ~M~ et ne jamais rien donner à l'honneur, à la gloire, au dévouement, à la sympathie, à l'amélioration du sort d'autrui, c'est un petit rôle pour un grand peuple. L'Angleterre le sentira.

Les îles sont faites pour servir les continents, non pour les dominer; les navires sont faits pour servir les villes, qui sont le premier chef-d'œuvre de l'homme; le navire n'est que le second. La mer est un chemin, non une patrie. La navigation est un moyen, non un but; surtout elle n'est pas son propre but à elle-même. Si elle ne porte pas la civilisation, que l'océan l'engbutisse.

Que le réseau des innombrables sillages de toutes les marines se joigne et se soude bout à bout au réseau de tous les chemins de fer pour continuer sur l'océan l'immense circulation des intérêts, des perfectionnements et des idées; que par ces mille veines la sociabilité européenne se répande aux' extrémités de la terre; que l'Angleterre même ait la première de ces marines, pourvu que la France ait la seconde, rien de mieux. De cette façon l'Angleterre suivra sa loi tout en suivant la loi générale. De cette façon, 'le principe


vivifiant du globe sera représenté par trois nations, l'Angleterre, qui aura l'activité commerciale, l'Allemagne, qui aura l'expansion morale, la France, qui aura le rayonnement intellectuel.

On le voit, notre pensée n'exclut personne. La providence ne maudit et ne déshérite aucun peuple. Selon nous, les nations qui perdent l'avenir le perdent par leur faute.

Désormais, éclairer les nations encore obseures, ce '-sera la fonction des nations éclairées. Faire l'éducation du genre humain, c'est la mission de l'Europe. Chacun des peuples européens devra contribuer à cette sainte et grande œuvre dans la proportion de sa propre lumière. Chacun devra se mettre en rapport avec la portion de l'humanité sur laquelle il peut agir. Tous ne sont pas propres à tout.

La France, par exemple, saura mal coloniser et n'y réussira qu'avec peine. La civilisation complète, à )a fois délicate et pensive, humaine en tout, et, pour ainsi parler, à l'excès, n'a absolument aucun point de contact avec l'état sauvage. Chose étrange à dire et bien vraie pourtant, ce qui manque à la France en Alger, c'est un peu de barbarie. Les turcs allaient plus vite, plus sûrement et plus loin; ils savaient mieux couper des têtes.

La première chose qui frappe le sauvage, ce n'est pas la raison, c'est la force.

Ce qui manque à la France, l'Angleterre l'a; la Russie également.

Elles conviennent pour le premier travail de la


civilisation; la France pour le second. L'enseignement des pe uples a deux degrés, la colonisation et la civilisation. L'Angleterre et la Russie coloniseront le monde barbare la France civilisera le monde colonisé.


XVI11

Qu'on nous permette en terminant de déplacer un peu pour donner passage à une réflexion dernière, le point de vue spécial d'ou cet aperçu a été consciencieusement tracé. Si grandes et si nobles que soient les idées qui font les nationalités et qui groupent les continents, on sent pourtant, quand on les a parcourues, le besoin de s'élever encore plus haut et d'aborder quelqu'une de ces lois générales de l'humanité qui régissent aussi bien le monde moral que le monde matériel, et qui fécondent, en s'y superposant çà et là, les idées nationales et continentales.

Rien dans ce que nous allons dire ne dément et n'infirme, tout au contraire corrobore ce que nous venons de dire dans les pages qu'on a lues. Seulement nous embrassons cela, et autre chose encore. C'est, avant de finir, un dernier conseil qui s'adresse aux esprits spéculatifs et métaphysiques aussi bien qu'aux hommes pratiques. En montant d'idée en idée, nous sommes arrivé au sommet de notre pensée; c'est,


avant de redescendre, un dernier coup d'œil sur cet horizon élargi. Rien de plus.

Autrefois, du temps ou vivaient les antiques sociétés, le midi gouvernait le monde, et le nord le bouleversait de même, dans un ordre de faits différent, mais parallèle, l'aristocratie, riche, .éclairée et heureuse, menait l'état, et la démocratie, pauvre, sombre et misérable, le troublait. Si diverses que soient en apparence, au premier coup d'œil, l'histoire extérieure et l'histoire intérieure des nations depuis trois mille ans, au fond de ces deux histoires il n'y a qu'un seul fait, la lutte du malaise contre le bien-être. A de certains moments les peuples mal situés dérangent l'ordre européen, les classes mal partagées dérangent l'ordre social. Tantôt l'Europe, tantôt l'état, sont brusquement et violemment attaqués, l'Europe par ceux qui ont froid, l'état par ceux qui ont faim, c'est-à-dire l'une par le nord, l'autre par le peuple. Le nord procède par invasions, et le peuple par révolutions. De là vient qu'à de certaines époques la civilisation s'affaisse et disparaît momentanément sous d'effrayantes irruptions de barbares, venant les unes du dehors, les autres du dedans; les unes accourant vers le midi du fond du continent, les autres montant vers le pouvoir du bas de la société. Les intervalles qui séparent ces grandes, et disons-le, ces fécondes quoique douloureuses catastrophes, ne sont autre chose que la mesure de la patience humaine marquée par la providence dans l'histoire. Ce sont des chiffres posés là pour aider à la solution de ce sombre problème Combien de temps LE MHK. Il. 28


une portion de l'humanité peut-elle supporter le froid?' Combien de temps une portion de la société peut-elle.supporter la faim?

Aujourd'hui pourtant il semble s'être révélé une loi nouvelle, qui date, pour le premier ordre de faits, de l'abaissement de la monarchie espagnole, et, pour le second, de la transformation de la monarchie française. On dirait que la providence, qui tend sans cesse vers l'équilibre et qui corrige par des amoindrissements continuels les oscillations trop violentes de l'humanité, veut peu à peu retirer aux régions extrêmes dans l'Europe et aux classes extrêmes dans l'état cet étrange droit de voie de fait qu'elles s'étaient arrogé jusqu'ici, les unes pour tyranniser et pour exclure, les autres pour agiter et pour détruire. Le gouvernement du monde semble appartenir désormais aux régions tempérées et aux classes moyennes. CharlesQuint a été le dernier grand représentant de la domination méridionale, comme Louis XIV le dernier grand représentant de la monarchie exclusive. Cependant, quoique le midi ne règne plus sur l'Europe, quoique l'aristocratie ne règne plus sur la société, ne l'oublions pas, les classes moyennes et les nations intermédiaires ne peuvent garder le pouvoir qu'à la condition d'ouvrir leurs rangs. Des masses profondes sommeillent et souffrent dans les régions extrêmes et attendent, pour ainsi dire, leur tour. Le nord et le peuple sont les réservoirs de l'humanité. Aidons-les à s'écouler tranquillement vers les lieux, vers les choses et vers les idées qu'ils doivent féconder. Ne les laissons


pas déborder. Offrons, à'la fois par prudence et par devoir, une issue large et pacifique aux nations mal situées vers les zones favorisées du soleil, et aux classes mal partagées vers les jouissances sociales. Supprimons le malaise partout; ce sera supprimer les causes de guerres dans le continent et les causes de révolutions dans l'état. Pour la politique intérieure comme pour la politique extérieure, pour les nations entre elles comme pour les classes dans le pays, pour l'Europe comme pour la société, le secret de la paix est peutêtre dans un seul mot donner au nord sa part de-:midi, et au peuple sa part de pouvoir.

Paris, écrit en juillet )84i.



TABLE

DU u

TOMR SECOND



LETTRE XXIV.

Pages

FRANCFORT-SCR-LE-MEIN LETTRE XXV.

LE RHIN LETTRE XXVI.

WORMS.–MANNHEIM. · 57 LETTRE XXVII.

SrifiE E 93 LETTRE XXVML

UEIDELBERG. · 103


1839.

LETTRE XXIX.

Pages.

TRASBOURG. 171 LETTRE XXX.

STRASBOURG. 185 LETTRE XXXI.

FREtBURCENBRtSGAW. 197 LETTRE XXXI).

BALE. 213 LETTRE XXXIII.

BALE. 217 LETTRE XXXIV.

ZuRtCH. 227 LETTRE XXXV.

ZURICH. 233


LETTRE XXXVI.

Pages.

ZURICH. 247 LETTRE XXXVII.

SCHAFFHAUSEN. 255 LETTRE XXXVIII.

LA CATARACTE DU RHIN. 261 LETTRE XXXIX.

VÉVEY. CHILLON. LAUSANNE 269 CONCLUSION. 293